The Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan - 01, by Michel Zvaco

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Title: Les Pardaillan - 01

Author: Michel Zvaco

Release Date: August 17, 2004 [EBook #13207]
[Last updated: May 17, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MICHEL ZVACO


LES PARDAILLAN

Les Pardaillan




I

LES DEUX FRRES

La maison tait basse, toute en rez-de-chausse, avec un humble visage.
Prs d'une fentre ouverte, dans un fauteuil armori, un homme, un
grand vieillard  tte blanche; une de ces rudes physionomies comme en
portaient les capitaines qui avaient survcu aux popes guerrires du
temps du roi Franois I.

Il fixait un morne regard sur la masse grise du manoir fodal des
Montmorency, qui dressait au loin dans l'azur l'orgueil de ses tours
menaantes.

Puis ses yeux se dtournrent. Un soupir terrible comme une silencieuse
imprcation gonfla sa poitrine; il demanda:

--Ma fille?... O est ma fille?...

Une servante, qui rangeait la salle, rpondit:

--Mademoiselle a t au bois cueillir du muguet.

--Oui, c'est vrai, c'est le printemps. Les haies embaument. Chaque arbre
est un bouquet. Tout rit, tout chante, des fleurs partout. Mais la fleur
la plus belle, ma Jeanne, ma noble et chaste enfant, c'est toi...

Son regard, alors, se reporta sur la formidable silhouette du manoir
accroupi sur la colline.

--Tout ce que je hais est l! gronda-t-il. L est la puissance qui m'a
bris, ananti! Oui, moi, seigneur de Piennes, autrefois matre de toute
une contre, j'en suis rduit  vivre presque misrable, dans cet humble
coin de terre que m'a laiss la rapacit du Conntable!... Que dis-je,
insens! Mais ne cherche-t-il pas, en ce moment mme,  me chasser de ce
dernier refuge!...

Deux larmes silencieuses creusrent un amer sillon parmi les rides de ce
visage dsespr.

Soudain, il plit affreusement: un cavalier, vtu de noir, entrait et
s'inclinait devant lui!...

--Enfer!... Le bailli de Montmorency!...

--Seigneur de Piennes, dit l'homme noir, je viens de recevoir de mon
matre le conntable un papier que j'ai ordre de vous communiquer 
l'instant: ce papier que voici, c'est la copie d'un arrt du Parlement
de Paris en date d'hier, samedi 25 avril de cet an 1553. L'arrt porte
que vous occupez indment le domaine de Margency; que le roi Louis XII
outrepassa son droit en vous confrant la proprit de cette terre qui
doit faire retour  la maison de Montmorency, et qu'il vous est enjoint
de restituer castel, hameau, prairies et bois.

Le seigneur de Piennes ne fit pas un mouvement, pas un geste. Seulement,
une pleur plus grande se rpandit sur son visage, et sa voix tremblante
s'leva:

--O mon digne sire Louis douzime! et vous, illustre Franois Ier!
sortirez-vous de vos tombes pour voir comme on traite celui qui, sur
quarante champs de bataille, a risqu sa vie et vers son sang? Revenez,
sires! Et vous assisterez  ce grand spectacle du vieux soldat dpouill
parcourant les routes de l'Ile-de-France pour mendier un morceau de
pain!

Devant ce dsespoir, le bailli trembla.

Furtivement, il dposa sur une table le parchemin maudit, et il recula,
gagna la porte et s'enfuit.

Alors, dans la pauvre maison, on entendit une clameur funbre
dchirante:

--Et ma fille! Ma fille! Ma Jeanne! ma fille est sans abri! Ma Jeanne
est sans pain! Montmorency! maldiction sur toi et toute ta race.

La catastrophe tait effroyable. En effet, Margency, qui depuis Louis
XII appartenait au seigneur de Piennes, tait tout ce qui restait de son
ancienne splendeur  cet homme qui avait jadis gouvern la Picardie.
Dans l'effondrement de sa fortune, il s'tait rfugi dans cette pauvre
terre enclave dans les domaines du conntable.

Maintenant, c'tait fini! L'arrt du Parlement, c'tait, pour Jeanne de
Piennes et son pre, la misre honteuse.

Jeanne avait seize ans. Mince, frle, fire, d'une exquise lgance,
elle semblait une crature faite pour le ravissement des yeux, une
manation de ce radieux printemps, pareille, en sa grce un peu sauvage,
 une aubpine qui tremble sous la rose au soleil levant.

Ce dimanche 26 avril 1553, elle tait sortie comme tous les jours,  la
mme heure.

Elle avait pntr dans la fort de chtaigniers  laquelle s'appuyait
Margency. Sous un bois, Jeanne, oppresse, une main sur son coeur, se
mit  marcher rapidement en murmurant:

--Oserai-je lui dire? Ce soir, oui, ds ce soir, je parlerai!... je
dirai ce secret terrible... et si doux!

Soudain, deux bras robustes et tendres l'enlacrent. Une bouche
frmissante chercha sa bouche:

--Toi, enfin! Toi, mon amour...

--Mon Franois! mon cher seigneur!...

--Mais qu'as-tu, mon aime? Tu trembles...

Il se pencha, l'enlaa d'une treinte plus forte.

--C'tait un beau grand garon au regard droit, au visage doux, au front
haut et calme.

Or, ce jeune homme s'appelait Franois de Montmorency!... Oui! c'tait
le fils an de ce conntable Anne qui venait d'arracher au seigneur de
Piennes le dernier lambeau de sa fortune!

Enlacs, ils marchaient lentement parmi les fleurs ouvertes, dont l'me
s'pandait en mystrieux effluves.

Parfois, un tressaillement agitait l'amante. Elle s'arrtait, prtait
l'oreille et murmurait:

--On nous suit... on nous pie... as-tu entendu?

--Quelque bouvreuil effarouch, mon doux amour...

--Franois! Franois! oh! j'ai peur...

--Peur? Chre aime! depuis trois mois que tu es mienne, depuis l'heure
bnie o notre amour impatient a devanc la loi des hommes pour obir 
la loi de la nature, plus que jamais, Jeanne, tu es sous ma protection.
Que crains-tu? Bientt tu porteras mon nom. La haine qui divise nos deux
pres, je la briserai!...

--Je le sais, mon seigneur, je le sais! Et mme si ce bonheur ne m'tait
pas rserv, je serais heureuse encore d'tre  toi tout entire. Oh!
aime-moi, aime-moi, mon Franois! car un malheur est sur ma tte!

--Je t'adore, Jeanne. J'en jure le ciel, rien au monde ne pourra faire
que tu ne sois ma femme!

Un clat de rire, sourdement, retentit tout prs...

--Ainsi, continuait Franois, si quelque peine secrte t'agite,
confie-la  ton amant... ton poux.

--Oui, oui!... ce soir. Ecoute,  minuit, je t'attendrai... chez ma
bonne nourrice... il faut que tu saches!...

--A minuit, donc, bien-aime...

--Et maintenant, va, pars... adieu...  ce soir...

--Une dernire treinte les unit. Un dernier baiser les fit frissonner.
Puis Franois de Montmorency s'lana, disparut sous les fourrs.

Une minute Jeanne de Piennes demeura  la mme place, mue, palpitante.

Enfin, avec un soupir, elle se retourna. Au mme instant, elle devint
trs ple: quelqu'un tait devant elle--un homme d'une vingtaine
d'annes, figure violente, oeil sombre, allure hautaine. Jeanne eut un
cri d'pouvant:

--Vous, Henri! vous!

--Moi, Jeanne! Il parat que je vous effraie! Par la mort-dieu, n'ai-je
donc pas le droit de vous parler,... comme lui... comme mon frre!

Elle demeura tremblante. Et lui, clatant de rire:

--Si je ne l'ai pas, ce droit, je le prends! Oui, c'est moi Jeanne! moi
qui ai sinon tout entendu, du moins tout vu! Tout! vos baisers et vos
treintes! Tout, vous dis-je, par l'enfer! Vous m'avez fait souffrir
comme un damn! Et maintenant, coutez-moi! Sang du Christ, ne vous
ai-je pas le premier dclar mon amour? Est-ce que je ne vaux pas
Franois?

--Henri, dit-elle, je vous aime et vous aimerai toujours comme un
frre... le frre de celui  qui j'ai donn ma vie. Et il faut que mon
affection pour vous soit grande, puisque je n'ai jamais dit un mot 
Franois...

--Ah! c'est plutt pour lui pargner une inquitude! Mais dites-lui
que je vous aime! Qu'il vienne, les armes  la main, me demander des
comptes!

--C'en est trop, Henri! Ces paroles me sont odieuses, et j'ai besoin de
toutes mes forces pour me souvenir encore que vous tes son frre!

--Son frre?... Son rival! Rflchissez, Jeanne!

Le jeune homme grina des dents, et haleta:

--Donc, vous me repoussez!... Parlez! mais parlez donc!... Vous vous
taisez?... Ah! prenez garde!

--Puissent les menaces que je lis dans vos yeux retomber sur moi seule!

Henri frissonna.

--Au revoir, Jeanne de Piennes, gronda-t-il; vous m'entendez?... Au
revoir... et non adieu!...

Alors ses yeux s'injectrent. Il eut un geste violent, secoua la tte
comme un sanglier bless et se rua  travers la fort.

--Puisse-je tre seule frappe! balbutia Jeanne.

Et comme elle disait ces mots, quelque chose d'inconnu, de lointain,
d'inexprimable, tressaillit au fond, tout au fond de son tre. D'un
geste instinctif, elle porta les mains  ses flancs, et tomba  genoux;
prise d'une terreur folle, elle bgaya:

--Seule! seule! Mais, malheureuse, je ne suis plus seule! mais il y a en
moi un tre qui vit et veut vivre!


II

MINUIT!

Le silence et les tnbres d'une nuit sans lune pesaient sur la valle
de Montmorency. Onze heures sonnrent lentement au clocher de Margency.

Jeanne de Piennes s'tait redresse pour compter les coups, cessant
d'actionner son rouet!... Elle murmura:

--Ce soir, quand je suis rentre, pourquoi mon pre paraissait-il
boulevers?... Pourquoi, si convulsivement, m'a-t-il serre sur son
coeur? Comme il tait ple! En vain, j'ai essay de lui arracher son
secret...

Enfin, elle teignit le flambeau, s'enveloppa d'une mante et, poussant
la porte, marcha vers une maison paysanne situe  cinquante pas.

Comme elle longeait une haie toute parfume de ross sauvages, il lui
sembla qu'une ombre, une forme humaine, se dressait de l'autre ct de
la haie.

--Franois!... appela-t-elle, palpitante.

Rien ne lui rpondit... et, secouant la tte, elle poursuivit son
chemin. Alors, cette ombre se mit en mouvement, se glissa vers la
demeure du seigneur de Piennes, alla droit  une fentre claire; et
l'homme, rudement, frappa.

Le seigneur de Piennes ne s'tait pas couch. A pas lents, le dos
vot, il se promenait dans la salle, l'esprit tendu dans une recherche
affreuse: qu'allait devenir sa Jeanne!

Le coup frapp  la fentre arrta soudain sa morne promenade, et
l'immobilisa dans l'attente pantelante d'une dernire catastrophe.

Le seigneur de Piennes, alors, ouvrit, regarda!...

Et un rugissement de haine, de douleur et de dsespoir dchira sa
gorge... Celui qui frappait, c'tait un fils de l'implacable ennemi,
c'tait Henri de Montmorency!

Le vieillard se retourna: d'un bond, il courut  une panoplie, dcrocha
deux pes, les jeta sur la table.

Henri avait franchi la fentre, chevel, hagard.

D'un signe violent, le seigneur de Piennes montra les deux pes.

Henri secoua la tte, haussa les paules et saisit la main du vieillard.

--Je ne suis pas venu pour me mesurer avec vous, dit-il d'une voix
dmente; pour quoi faire? Je vous tuerais. Et d'ailleurs, je n'ai pas de
haine contre vous, moi! Est-ce que cela me regarde que mon pre vous
ait fait disgracier? Je sais! oh! je sais: par le conntable, vous avez
perdu votre gouvernement; de riche et puissant que vous tiez, vous tes
pauvre et misrable!...

--Qu'es-tu donc venu faire ici? Parle! gronda le vieux capitaine.

--Tu veux savoir pourquoi je suis ici? C'est parce que je sais que tu
dois aux Montmorency la misre qui t'accable! Oui, c'est parce que je
connais ta haine, vieillard insens, que je viens te crier: N'est-il
pas un abominable sacrilge que Jeanne de Piennes soit la matresse de
Franois de Montmorency!...

Le seigneur de Piennes chancela. Un nuage rouge passa devant ses yeux.
Ses pupilles se dilatrent. Sa main se leva pour une insulte suprme.
Henri de Montmorency, d'un geste foudroyant, saisit cette main et la
serra  la broyer.

--Tu doutes! rugit-il. Vieillard stupide! Je te dis que ta fille, 
cette minute mme, est dans les bras de mon frre! Viens! viens!

Stupide, en effet, sans forces, sans voix, le pre de Jeanne fut
violemment entran par le jeune homme qui, d'un coup de pied, ouvrit
la porte: l'instant d'aprs, tous deux taient devant la chambre de
Jeanne... Cette chambre tait vide!...

Le seigneur de Piennes leva au ciel des bras chargs de maldiction et
sa clameur dsespre traversa lamentablement le silence de la nuit.

Puis courb, rlant, vacillant, se heurtant  la muraille, il parvint 
regagner la salle... Henri s'tait enfui dans la nuit, comme dut jadis
s'enfuir Can.

Jeanne de Piennes avait march jusqu' la maison paysanne. Le premier
coup de minuit sonna: au dtour du sentier,  trois pas d'elle, Franois
apparut...

Elle le reconnut aussitt et, au mme instant, elle fut dans ses bras.
L'treinte fut presque violente: ils s'aimaient vraiment de toute leur
me.

--Mon aime, dit alors Franois de Montmorency, les minutes nous sont
comptes ce soir. Un cavalier vient d'arriver au manoir, devanant mon
pre d'une heure: il faut que le conntable me trouve au chteau...
Parle donc, bien-aime... dis-moi quel est le secret qui t'oppresse.
Quoi que tu aies  me confier, souviens-toi que c'est un poux qui
t'coute...

--Un poux, mon Franois! Oh! tu m'enivres de bonheur...

--Un poux, Jeanne: je le jure par mon nom glorieux et sans tache
jusqu' ce jour!

--Eh bien, fit-elle toute palpitante, coute...

Il se pencha. Elle appuya sa tte sur son paule. Elle allait parler...
elle cherchait la parole d'aveu...

A ce moment, un cri terrible, un cri d'horrible agonie dchira le
silence des choses...

--C'est la voix de mon pre! balbutia Jeanne pouvante. Franois!
Franois! on gorge mon pre!...

Elle s'tait arrache des bras de l'amant; elle se mit  courir; en
quelques secondes elle fut devant la maison et vit la porte et la
fentre ouvertes... Un instant plus tard, elle tait dans la salle: son
pre rlait dans un fauteuil. Elle se jeta sur lui, toute secoue de
sanglots, saisit sa tte blanche dans ses bras...

--Mon pre, mon pre, c'est moi! c'est ta Jeanne!

Le vieillard ouvrit les yeux et les fixa sur sa fille.

Sous ce regard elle recula de deux pas; entre eux, il ne fut pas besoin
de paroles: elle comprit qu'il savait tout! Et inconsciente, elle avoua:

--Pardon, pre! pardon de l'avoir aim, de l'aimer encore!... Voyons,
pre, ne me regarde pas ainsi... tu veux donc que ta pauvre petite
Jeanne meure  tes pieds, de dsespoir!... Ce n'est pas ma faute, va, si
je l'aime... une force inconnue m'a jete dans ses bras... Oh! pre...,
si tu savais comme je l'aime!...

A mesure qu'elle parlait, le seigneur de Piennes s'tait redress de
toute sa hauteur. Sans rpondre, il la conduisit jusqu'au seuil de la
maison, tendit le bras dans la nuit, et il pronona:

--Allez, je n'ai plus de fille!...

Elle chancela; un gmissement rla dans sa gorge...

A ce moment une voix chaude s'leva soudain:

--Vous vous trompez, monseigneur. Vous avez encore une fille. C'est
votre fils qui vous le jure!

En mme temps, Franois de Montmorency apparut dans le cercle de
lumire, tandis que Jeanne jetait un cri d'espoir insens et que le
seigneur de Piennes reculait en bgayant:

--L'amant de ma fille!... ici!... devant moi!...

Calme, sans un frmissement. Franois se courba.

--Monseigneur, voulez-vous de moi pour votre fils?

--Mon fils! balbutia le vieillard. Vous, mon fils! Qu'ai-je entendu?
Est-ce une sanglante moquerie!...

Franois saisit les mains de Jeanne:

--Monseigneur, daigne votre bont accorder  Franois de Montmorency
votre fille Jeanne pour pouse lgitime, dit-il avec plus de fermet
encore.

--pouse lgitime!... Je rve!... Ignorez-vous donc...

--Je sais tout, monseigneur! Mon mariage avec Jeanne de Piennes rparera
toutes les injustices, effacera tous les malheurs... J'attends, mon
pre, que vous prononciez le sort de ma vie...

Une joie immense descendit dans l'me du vieillard, et dj des paroles
de bndiction montaient  ses lvres, lorsqu'une pense foudroyante
traversa son cerveau:

--Cet homme voit que je vais mourir! Moi mort, il se rira de la fille
comme il se rit du pre!...

--Dcidez, monseigneur, reprit Franois.

--Pre, mon vnr pre, supplia Jeanne.

--Vous voulez pouser ma fille? dit alors le vieillard.

Le jeune homme comprit ce qui se passait dans le coeur de ce mourant. Un
rayon de loyaut mle et douce illumina son front. Et il rpondit:

--Ds demain, mon pre! ds demain!...

--Demain! dit le seigneur de Piennes, je serai mort!...

--Demain, vous vivrez... et de longs jours encore, pour bnir vos
enfants.

--Demain! rla le vieillard avec une immense amertume. Trop tard! c'est
fini... Je meurs maudit... dsespr!

Franois regarda autour de lui et vit que les domestiques de la maison,
rveills, s'taient rassembls.

Alors une sublime pense descendit en lui.

Il enlaa d'un bras la jeune fille perdue, fit signe  deux serviteurs
de saisir le fauteuil o agonisait le seigneur de Piennes, et sa voix
solennelle s'leva:

--A l'glise! commanda-t-il. Mon pre, il est minuit: votre chapelain
peut dire sa premire messe... ce sera celle de l'union des familles de
Piennes et de Montmorency.

--Oh! je rve!... je rve!... rpta le vieillard.

Alors, le coeur dsespr du vieux capitaine se fondit.

Ses yeux se remplirent de larmes, et sa main livide se tendit vers le
noble enfant de la race maudite!

Dix minutes plus tard, dans la petite chapelle de Margency, le prtre
officiait  l'autel. Au premier rang se tenaient Franois et Jeanne.
En arrire d'eux, dans le fauteuil mme o on l'avait transport, le
seigneur de Piennes. Et en arrire encore, deux femmes, trois hommes,
les gens de la maison, tmoins de ce mariage tragique.

Bientt les anneaux furent changs et les mains frmissantes des amants
s'treignirent.

Puis l'officiant murmura une bndiction:

--Franois de Montmorency, Jeanne de Piennes, au nom du Dieu vivant,
vous tes unis dans l'ternit...

Alors les deux poux se retournrent vers le seigneur de Piennes comme
pour lui demander sa bndiction,  lui.

Un instant, il leur sourit...

Puis ses bras retombrent pesamment... et ce sourire demeura fig 
jamais sur ses lvres dcolores:

Le seigneur de Piennes venait d'expirer!...


III

LA GLOIRE DU NOM

Une heure plus tard, Franois pntrait dans le manoir de Montmorency...
Il avait remis la jeune pouse toute en pleurs aux mains de la
nourrice, confidente de leurs amours, et, serrant Jeanne dans ses bras,
il lui avait dit qu'il serait de retour prs d'elle  la pointe du jour,
ds qu'il aurait salu son pre dont un cavalier lui avait annonc
l'arrive.

Lorsque Franois entra dans la salle des armes, il vit le conntable
Anne de Montmorency assis dans un somptueux fauteuil surlev de trois
marches. Cinquante capitaines immobiles  ses cts attendaient en
silence.

Franois n'avait pas vu son pre depuis deux ans. Il s'avana jusqu'au
pied du trne.

Prs de ce trne, se tenait Henri, arriv depuis un quart d'heure. Il
tait blme et tremblant.

A quoi songeait ce jeune homme de vingt ans?

Franois de Montmorency ne vit pas le sanglant regard de son frre;
profondment, il s'inclina devant le chef de famille. Le conntable,
voyant la forte carrure de son an et sa taille vigoureuse, eut un
sourire: ce furent toutes ses effusions paternelles.

Alors, sans un geste, il parla, tranquille et terrible:

--coutez-moi. Vous savez le dsastre qu'a subi l'empereur Charles Quint
sous les murs de Metz, au dernier mois de dcembre. Le froid et la
maladie, en quelques jours, ont dtruit sa grande arme de soixante
mille hommes d'armes et retres... Tous nous jugemes alors que c'tait
la fin de l'Empire! L'Espagnol dtruit, le huguenot cras par moi
dans les pays de langue d'oc, la paix semblait assure; et, tout ce
printemps, Sa Majest Henri II l'a pass en ftes, danses et tournois...
Le rveil est terrible!

Le conntable ajouta plus sourdement:

--Oui, les lments qui se mlent parfois de donner aux conqurants
d'effroyables leons ont inflig  Charles Quint une mmorable dfaite!
Oui, l'empereur a pleur en abandonnant ses quartiers o il laissait
vingt mille cadavres, quinze mille malades et quatre-vingts pices
d'artillerie!... Mais le voila qui relve la tte!

--Hier,  trois heures, la premire nouvelle nous en est arrive;
l'empereur Charles Quint se prpare  envahir la Picardie et l'Artois!
Cet homme de fer a constitu sa grande arme. Et  l'heure mme o je
parle, un corps d'infanterie et d'artillerie se porte  marches forces
sur Throuanne. coutez tous, Throuanne prise, c'est la France envahie,
vous entendez bien! Voici ce que Sa Majest et moi nous avons dcid:
mon arme se concentre sous Paris et partira dans deux jours. Mais, en
attendant un corps de deux mille cavaliers va courir  Throuanne, s'y
enfermer et y lutter jusqu' la mort pour arrter l'ennemi.

--Jusqu' la mort! rugirent les capitaines.

--Or continua le conntable, pour cette aventureuse expdition, il
fallait un chef jeune, indomptable, tmraire. Ce chef, je l'ai
choisi!... Franois, mon fils, c'est toi!...

--Moi? s'exclama Franois avec un cri de dsespoir.

--Toi! Oui, toi qui vas sauver ton roi, ton pre et ton pays  la
fois!... Deux mille cavaliers sont l! Revts tes armes! Sois parti dans
un quart d'heure! Va, et ne t'arrte plus que dans Throuanne o il
faudra vaincre ou mourir!... Henri, tu resteras au manoir et le mettra
en tat de dfense!

Henri se mordit les lvres jusqu'au sang pour touffer un rugissement de
joie furieuse.

--Jeanne est  moi! gronda-t-il au fond de lui-mme.

Franois, livide, fit un pas, et haleta:

--Quoi! mon pre! s'cria-t-il. Moi!... moi!...

Les yeux hagards, l'me convulse, il eut l'atroce vision de Jeanne...
de l'pouse... abandonne...

--Moi! rpta-t-il. Horreur!... Impossible!...

Le conntable frona les sourcils, et d'une voix rauque:

--A cheval, Franois de Montmorency!  cheval!...

--Mon pre, coutez-moi!... Deux heures! une heure! Je vous demande une
heure! cria Franois.

Le conntable Anne de Montmorency se dressa tout debout.

--Vous discutez les ordres du roi et de votre chef!

--Une heure! mon pre. Et je cours  la mort!...

--Par le tonnerre du ciel! un mot encore, Franois de Montmorency... un
seul... et, pour la gloire du nom que vous portez, je vous arrte de mes
propres mains.

L'outrage tait formidable, Franois redressa la tte. Tout disparut
de son esprit: amour, femme, rve de bonheur. Et sa parole couvrit la
parole du vieux chef:

--Que la foudre crase donc celui qui a jamais pu dire qu'un Montmorency
recule! Pour la gloire du nom, j'obis, mon pre, je pars! Mais si je
reviens vivant, monsieur le conntable, nous aurons un terrible compte 
rgler. Adieu!...

D'un pas rude, il traversa les rangs des capitaines pouvants de cette
provocation inoue, de ce rendez-vous donn au matre tout-puissant des
armes, au pre!

Tous les visages, tourns vers le conntable, attendaient un ordre
d'arrestation.

Mais un trange sourire dtendit les lvres du chef, et ceux qui taient
prs de lui l'entendirent murmurer:

--C'est un Montmorency!

Dix minutes plus tard, Franois tait dans la cour d'honneur, cuirass,
harnach, prt  monter  cheval. Il se tourna vers un page:

--Mon frre Henri! dit-il. Qu'on aille appeler mon frre.

--Me voici, Franois!...

Henri de Montmorency apparut dans la lumire des torches.

Franois le saisit par la main, sans remarquer que cette main brlait de
fivre.

--Henri, dit-il, es-tu vraiment un frre pour moi?

--Qui te permet d'en douter?

--Pardonne! je souffre tant! Tu vas comprendre. Je pars, Henri, je pars
pour ne plus revenir, peut-tre... et je laisse derrire moi une immense
dtresse... Ecoute de toute ton me; car de ta rponse va dpendre
ma suprme rsolution. Tu connais Jeanne... la fille du seigneur de
Piennes...

--Je la connais! rpondit sourdement Henri.

--Eh bien, voici le malheur... Je pars... Et Jeanne et moi, nous nous
aimons!...

Henri touffa un rugissement de rage.

--Tais-toi, continua Franois. Ecoute jusqu'au bout. Depuis six mois,
nous nous aimons; depuis trois mois, nous sommes l'un  l'autre; depuis
deux heures, elle s'appelle Montmorency... comme moi!

Une sorte de gmissement rla dans la gorge d'Henri.

--Ne t'tonne pas, poursuivit fivreusement Franois; ne t'exclame pas!
Elle-mme te dira demain que le chapelain de Margency nous a unis cette
nuit. Mais ce n'est pas tout! En ce moment Jeanne pleure sur un cadavre:
le seigneur de Piennes est mort! Mort dans l'glise mme, tout 
l'heure, en me jetant un dernier regard qui m'ordonnait de veiller sur
le bonheur de son enfant! Et ce n'est pas tout encore! Margency fait
retour  la maison du conntable! Oh! Henri, Henri, ceci est affreux! Je
laisse Jeanne seule au monde, sans dfense ni ressource... m'entends-tu?
me comprends-tu?

--J'entends... je comprends!

--Frre, coute-moi bien  prsent. Acceptes-tu le dpt que je veux te
confier? Me jures-tu de veiller sur la femme que j'aime et qui porte mon
nom?...

Henri frissonna longuement, mais il rpondit:

--Je te le jure!

--Si la guerre m'pargne, je retrouverai l'pouse dans la maison de mon
pre, sans que jamais elle ait souffert en mon absence. Car tu seras l
pour la protger, la dfendre. Me le jures-tu?

--Je te le jure!

--Si je succombe, tu rvleras ce secret au conntable et tu lui
imposeras la volont de ton frre mort: que ma part du patrimoine mette
 jamais ma veuve  l'abri de la pauvret, et lui fasse une existence
honore. Me le jures-tu?

--Je te le jure! rpondit Henri pour la troisime fois.

Franois l'treignit alors dans ses bras en disant:

--Tu as jur... souviens-toi!...

A peine fut-il en selle qu'il alla se placer  la tte des deux mille
cavaliers rassembls sur une esplanade.

Et aussitt, levant le bras, d'une clameur clatante et dsespre que
le vieux Montmorency dut entendre du fond de son manoir, il cria:

--En avant! Jusqu' la mort!


IV

LE SERMENT FRATERNEL

Le corps du seigneur de Piennes revtu de ses habits de gala, les mains
croises sur son pe nue, comme une statue de tombeau, avait t plac,
selon l'usage, au milieu de la salle d'honneur, sur un petit lit de
camp.

Jeanne, toute ple de cette nuit qu'elle venait de passer  veiller son
pre, se dirigeait vers la fentre qu'elle entrouvrit.

A ce moment, au loin, retentit un galop de cheval.

--Le voil! s'cria la jeune femme.

Ses yeux se fixrent sur la porte qui allait livrer passage  son cher
Franois.

Cette porte s'ouvrit. Jeanne, qui allait s'lancer, demeura ptrifie,
et un grand frisson glacial la parcourut: le frre de Franois parut.
Henri de Montmorency fit trois pas, s'arrta devant elle, la tte
couverte, sans s'incliner.

--Madame, dit-il, je suis porteur de nouvelles que j'ai jur de vous
transmettre ds ce matin; sans quoi vous ne me verriez pas ici, en
pareil moment,  la place de celui que vous attendiez... Franois est
parti cette nuit...

Elle laissa chapper un faible gmissement.

--Parti? dit-elle timidement. Parti... mais, pour revenir bientt, sans
doute?... aujourd'hui mme, peut-tre?

--Franois ne reviendra pas!

Jeanne porta ses deux mains  son sein palpitant.

--La guerre se dchane. Franois a sollicit et obtenu l'honneur de
se porter dans Throuanne pour y arrter l'arme de Charles Quint...
Arrter l'empereur avec une poigne de cavaliers, c'est vouloir
mourir!... Je vous dois toute ma pense, madame... la pense de mon
frre: pris malgr lui dans une inextricable situation, plac dans
l'alternative de dsavouer un mariage qu'il regrette ou d'encourir la
disgrce du conntable, Franois a choisi de tous les suicides le plus
glorieux.

Jeanne devint aussi blanche que le cadavre de son pre.

Un cri terrible jaillit de sa gorge. Elle s'abattit sur les genoux. Et,
dans l'atroce douleur qui faisait bondir son coeur, dans la foudroyante
catastrophe qui la terrassait, un mot, un seul, rsuma, condensa tout
son dsespoir.

--Mon enfant!... mon pauvre enfant!...

Longtemps elle demeura ainsi prostre, sanglotante, oubliant la prsence
d'Henri, oubliant son pre mort, s'oubliant elle-mme, ah! surtout
elle-mme.

--C'est bien, dit-elle. O va le mari doit aller la femme. Ce soir, je
partirai pour Throuanne!...

--Partir! vous! gronda le frre de Franois. Allons donc! vous n'y
songez pas! traverser un pays envahi, des lignes ennemies!... Vous ne
partirez pas!

--Qui m'en empchera?

--Moi!

Et brusquement, la passion l'emporta, l'affola, se dchana en lui. Il
saisit la jeune femme dans ses bras, l'treignit convulsivement, et
d'une voix ardente:

--Jeanne! Jeanne! Il est parti! Il vous abandonne! Trop lche pour
proclamer son amour, il ne vous aime donc pas! Mais moi,--moi, Jeanne!
je vous adore  en perdre la raison,  en braver le ciel et l'enfer, 
poignarder mon pre de mes mains, si mon pre s'opposait  mon amour!
Jeanne!  Jeanne!

Que Franois meure donc de la mort des faibles puisqu'il n'a pas su vous
garder! Moi, je vous veux! moi, je vous revendiquerai devant l'univers!
O Jeanne, un mot d'espoir! ou plutt, non, ne dites rien... un seul de
vos regards sans colre me dira si je puis esprer...

Jeanne l'entendait  peine. Toute sa volont, toute sa force, elle
les employait  se dgager de l'treinte furieuse. Soudain, elle put
s'arracher des bras de l'homme.

Alors, Jeanne, debout, amincie, agrandie, pour ainsi dire, par la
tension de son tre, jeta un long regard sur Henri. Elle fit un pas. Son
bras s'allongea. Son doigt toucha le front d'Henri. Et elle dit:

--Chapeau bas, monsieur. Sinon devant la femme, du moins devant la mort!

Henri tressaillit. Son regard trouble se posa un instant sur le cadavre,
qu'il sembla apercevoir pour la premire fois. D'un geste lent, il porta
la main  son front, comme vaincu, comme pour se dcouvrir. Mais ce
geste, il ne l'acheva pas. Son bras retomba. Ses yeux s'injectrent de
sang. Tout l'orgueil et toute la violence de sa race montrent  son
cerveau en une bouffe ardente:

--Par la mort-diable! savez-vous, madame, que je suis ici chez moi, et
que seul, aprs mon pre, j'ai le droit d'y demeurer couvert!

--Chez vous! clata la jeune femme sans comprendre.

--Chez moi! Oui, chez moi! L'arrt du Parlement communiqu ici restitue
Margency  notre maison, et je ne souffrirai pas qu'une vassale...

Il n'acheva pas. D'un bond, Jeanne avait couru  une cassette enfermant
les papiers du mort, l'avait ouverte, avait dpli le premier parchemin
qui s'offrait  elle, l'avait parcouru et, le laissant tomber, sa voix
s'levait, couvrant celle de Montmorency, appelant les serviteurs:

--Guillaume! Jacques! Toussaint! Pierre! venez tous!

--Madame! voulut interrompre Henri.

Les serviteurs en deuil taient entrs et, avec eux, plusieurs paysans
de Margency.

--Entrez tous, continuait Jeanne enfivre, soutenue par une trange
exaltation. Entrez tous! Et apprenez la nouvelle: je ne suis plus ici
chez moi!...

Jeanne saisit une main glace du cadavre et la secoua.

--N'est-ce pas, mon pre, que nous ne sommes plus ici chez nous?
N'est-ce pas qu'on nous chasse? N'est-ce pas, pre, que tu ne veux pas
rester une minute de plus dans la maison de la race maudite?... Allons,
vous autres! n'entendez-vous pas que le seigneur de Piennes n'est plus
ici chez lui!

Les joues brlantes, les pommettes pourpres, les yeux en feu, la jeune
femme courait d'un serviteur  l'autre, les poussait avec une force
irrsistible, les plaait autour du lit de camp... et, quand la
manoeuvre fut prte, elle fit un signe.

Huit hommes saisirent le lit, le soulevrent sur leurs paules, et les
autres se formrent en cortge, avec de sourdes maldictions, Jeanne
marchant en tte!...

Henri, comme dans un cauchemar, vit le cadavre franchir la porte, puis
Jeanne disparatre et, au loin, dans le village, il n'entendit plus
qu'un sourd murmure d'imprcations...

Alors, violemment, il frappa le sol du pied, sortit, sauta sur son
cheval et il s'enfuit...

Jeanne, en arrivant chez la vieille nourrice o elle avait ordonn de
porter le corps, tomba  la renverse, crase. Presque aussitt, une
fivre intense se dclara; elle perdit la connaissance des choses, et
seul le dlire tmoigna qu'elle vivait encore.


Henri passa une nuit terrible, avec des accs de honte humilie, des
accs de fureur dmente, et des crises de passion. Le lendemain, il
retourna  Margency, prt  tout,--peut-tre  un meurtre. Une nouvelle
l'crasa: Jeanne se mourait!

Ds lors, il revint tous les jours rder autour de la maison paysanne...

Cela dura des mois. Prs d'une anne s'coula... une anne atroce
pendant laquelle sa passion s'exaspra, pendant laquelle aussi il apprit
tout  coup que Throuanne avait succomb, que la place avait t rase,
que la garnison avait t passe au fil de l'pe, que Franois avait
disparu!...

Mort peut-tre?...

Il l'espra! Oui, dans l'me de ce frre, germa, grandit et se fortifia
l'abominable espoir...

Et il en eut l'irrvocable conviction le jour o quelques hommes
d'armes extnus, amaigris, en lambeaux, passrent par Montmorency et
s'arrtrent au manoir.

Ils racontrent la prise de Throuanne, la ville incendie, rase, le
grand massacre de la garnison...

Quant au chef, quant  Montmorency, disparu!

On l'avait vu un moment derrire une barricade que plus de trois mille
assaillants attaquaient...

Et tranquille dsormais, Henri se remit  rder autour de la maison,
attendant patiemment que Jeanne ft enfin gurie.

Un jour--onze mois aprs le dpart de son frre!--il aperut enfin
Jeanne dans le pauvre verger de la vieille nourrice. A la palpitation de
son coeur, il comprit que l'amour tait tout-puissant en lui.

Jeanne tait en grand deuil. Elle tenait dans ses bras un enfant qu'elle
serrait passionnment sur son sein.

Henri s'en retourna lentement, combinant un plan.

Enfin, Jeanne tait gurie! Enfin, il allait pouvoir agir! C'tait
simple: enlever la jeune femme et l'emmener de force au manoir.

En arrivant dans la cour d'honneur, il vit un cavalier tout poudreux qui
venait de mettre pied  terre.

Henri plit...

Mais il lui sembla que cet homme avait une figure joyeuse, qu'il tait
porteur d'une nouvelle qu'il devait croire heureuse...

Mais  peine ce cavalier l'eut-il aperu qu'il se dirigea vers lui et,
d'une voix paisible, il dit en s'inclinant:

--Monseigneur Franois de Montmorency, dlivr de sa captivit, sera,
aprs-demain, dans le manoir de ses pres. Il m'a fait l'honneur de
m'envoyer en avant pour prvenir de son arrive son bien-aim frre...

Henri devint livide; dans un clair, il entrevit son frre se dressant
en justicier, le frappant du coup mortel.

Puis il s'abattit tout d'une pice, foudroy, assomm comme un boeuf 
l'abattoir...


V

LOSE

Pendant quatre mois, Jeanne avait lutt contre la mort. Dans la pauvre
chambre de paysans o on l'avait couche, elle se dbattit des jours et
des nuits contre la fivre crbrale qui devait ou la tuer ou la laisser
folle.

Au bout du quatrime mois, elle tait hors de danger, et la fivre avait
disparu pour toujours. Pourtant, quand elle tait seule, elle prononait
tout bas de vagues paroles d'infinie tendresse, adresses  qui?... Elle
seule le savait!

Deux autres mois s'coulrent ainsi.

Un matin d'automne, comme la fentre ouverte laissait entrer le soleil
d'octobre, doux comme un adieu de l't, Jeanne se sentit plus forte et
voulut se lever.

Mais  peine eut-elle fait deux pas qu'elle porta vivement les mains
 ses flancs en poussant un cri de dtresse: la premire douleur de
l'enfantement venait de lui infliger sa redoutable morsure.

La nourrice la coucha. Quand elle revint  elle, quand elle put soulever
ses paupires alourdies, quand elle put regarder, un long frmissement
de joie et d'amour la fit palpiter tout entire: l, tout contre elle,
sur le mme oreiller, ses deux poings minuscules solidement ferms, ses
paupires closes, sa petite figure blanche comme du lait, ros comme
une feuille de ros, ses lvres entrouvertes par un faible vagissement,
l'enfant, l'tre tant espr, tant ador, l'enfant tait l!...

--C'est une fille! murmura la vieille nourrice.

--Lose! balbutia Jeanne dans un souffle imperceptible.

Elle tourna son visage vers l'enfant, n'osant le toucher, osant  peine
bouger.

--Pauvre adore... pauvre mignonne innocente... c'est donc vrai!... Tu
n'auras pas de pre!...

Lose grandit en force et en beaut. Ds que ses traits commencrent 
se former, il fut vident que cette fillette serait un miracle de grce
et d'harmonie.

Chaque regard de la mre tait une extase; chacune de ses paroles, un
acte d'adoration. Elle n'aima pas son enfant, elle l'idoltra. Le soir
seulement,  l'heure o l'enfant s'endormait sur son coeur, Jeanne
parvenait  dtacher non pas son me, mais sa pense, de sa fille... et
elle songeait  l'amant...  l'poux... au pre!

Franois!... le cher amant!... l'homme  qui elle s'tait donne sans
restriction, tout entire!...

tait-ce donc vrai qu'il tait parti honteusement, sous un prtexte de
guerre?... tait-ce donc bien vrai qu'il l'avait abandonne, qu'il ne
reviendrait plus?

Mort peut-tre... Aucune nouvelle!... Rien!...

Et l'enfant qui dormait, parfois se rveillait soudain sous la pluie
tide des larmes qui tombaient sur son front...

L'hiver se passa. Jeanne sortait rarement et ne s'loignait jamais du
jardin. Elle avait conserv une sourde terreur de sa dernire rencontre
avec Henri de Montmorency, et elle tremblait  la seule pense de se
trouver devant lui...

Puis le printemps revint, trs prcoce.

En mars, Lose allait vers son sixime mois--les premiers bourgeons
clatrent, et tout redevint radieux dans l'univers, except dans le
coeur de la pauvre abandonne.

Un jour, vers la fin de ce mois de mars, la nourrice et son homme
allrent couper du bois dans la fort.

Jeanne se trouvait dans sa chambre, contemplant avec une inexprimable
tendresse Lose endormie sur le lit.

Cette chambre donnait sur le jardin, par une fentre  ce moment
entrouverte.

Tout  coup, un bruit de pas se fit entendre dans la premire pice qui
donnait sur la route, et une voix s'leva, implorant la charit. Jeanne
entra dans cette pice, et voyant un moine quteur qui tendait sa
besace, coupa une miche de pain et la tendit en disant:

--Allez en paix, bon frre!

Le quteur remercia en nasillant, combla Jeanne de bndiction, et
finalement se retira.

Alors Jeanne rentra dans sa chambre. Son premier regard fut pour le lit
o reposait Lose.

Et un cri horrible, un cri sans expression humaine, un cri de louve 
qui on arrache ses petits, un cri de mre enfin, jaillit de tout son
tre pouvant:

Lose avait disparu!

Jeanne chercha son enfant avec la fureur, avec l'irrsistible rage d'un
tre qui cherche sa vie. Pendant quatre heures, hagarde, chevele,
rugissante, effrayante  voir, elle battit les haies, les fourrs, se
dchira, s'ensanglanta.

La pense lui vint soudain que l'enfant tait  la maison... elle
bondit, arriva haletante...

Au milieu de la grande pice, un homme tait l, debout, livide,
fatal... Henri de Montmorency!

--Vous! vous qui ne m'apparaissez qu'aux heures sinistres de ma vie!

D'un lan il fut sur elle, lui saisit les deux poignets,--et d'une voix
basse, rauque, rapide:

--Vous cherchez votre fille? Dites!... Oui! vous la cherchez! Eh bien,
sachez ceci: votre fille, c'est moi qui l'ai! Je l'ai prise! Je la
tiens! Malheur  elle si vous ne m'coutez!

--Toi! hurla-t-elle. Toi, misrable flon!

--Tais-toi, gronda-t-il en lui meurtrissant les poignets. coute, coute
bien! si tu veux la revoir...

La mre n'entendit que ce mot: la revoir! Sa fureur se fondit. Elle se
mit  supplier:

--La revoir! Oh! qu'avez-vous dit! La revoir!... Dites! oh! redites, par
piti! j'embrasserai vos genoux, je baiserai la trace de vos pas! Ma
fille! Rends-moi mon enfant!...

--Ecoute, te dis-je!... Ta fille,  cette minute, est aux mains d'un
homme  moi. Un homme? Un tigre, si je veux, un esclave! Nous avons
convenu ceci: coute: ne bouge pas!... Voici ce qui est convenu: que je
m'approche de cette fentre, que je lve ma toque en l'air, et l'homme
prendra sa dague et l'enfoncera dans la gorge de l'enfant...

Elle tomba  genoux, et de son front heurta la terre battue, voulant
crier grce, ne pouvant pas.

--Relve-toi! gronda-t-il.

Elle obit promptement, et toujours avec un geste affreux des mains
tendues, suppliantes.

--Es-tu dcide  obir? reprit le fauve.

Elle fit oui, de la tte, dmente, pantelante, terrible et sublime...

--Ecoute, maintenant, Franois... mon frre... Eh bien, il arrive!... Tu
entends? Ici, devant toi, je vais lui parler... Si tu ne dis pas que je
mens, si tu te tais... ce soir ta fille est dans tes bras... Si tu dis
un seul mot, je lve la toque... ta fille meurt!... Regarde, regarde...
Voici Franois qui vient...

Sur la route de Montmorency, un tourbillon de poussire accourait,
comme pouss par une rafale... et de ce tourbillon sortait une voix
frntique:

--Jeanne, Jeanne... C'est moi. Me voici!

--Franois! Franois! hurla Jeanne dlirante. A moi!

D'un pas d'une tranquillit froce, Henri se rapprocha de la fentre et
gronda:

--C'est donc toi qui auras tu ta fille!

--Grce! Grce! Je me tais! J'obis!

A cette seconde, Franois de Montmorency poussa violemment la porte et,
haletant d'motion, ivre de joie et d'amour, s'arrta chancelant, tendit
les bras, murmurant:

--Jeanne!... Ma bien-aime!

Mais ses bras, lentement, retombrent.

Ple de bonheur, Franois devint livide d'pouvant.

Quoi! il arrivait! il retrouvait l'amante, la chre pouse! Et elle
tait l, immobile, statue de l'effroi... du remords peut-tre!...
Franois fit trois pas rapides.

--Jeanne! rpta-t-il.

Un soupir d'agonie rla dans la gorge de la mre. Elle eut comme un
sursaut de son tre pour se jeter dans les bras de l'homme ador. Son
regard dment se posa sur Henri. Il avait sa toque  la main, et son
bras se levait!...

--Non! non, bgaya la mre.

--Jeanne! rpta Franois dans un cri terrible.

Et son regard,  lui aussi, se tourna vers Henri.

--Mon frre!...

Tous les deux, le frre et l'pouse gardrent un silence effrayant.
Alors, Franois, d'un geste lent, croisa ses bras sur sa poitrine. Et
grave, solennel comme un juge, triste comme un condamn, il parla:

--Depuis un an, pas un battement de mon coeur qui ne ft pour la femme 
qui librement ce coeur s'est  jamais donn, pour l'pouse qui porte mon
nom. J'accours, le coeur plein d'amour, la tte enfivre de bonheur...
et l'pouse tourne la tte... et le frre n'ose me regarder!...

Ce que souffrit Jeanne dans cette minute fut inconcevable. L'effroyable
supplice dpassait les bornes de la conception humaine. Elle aimait!
Elle adorait!

Et pendant que son coeur la poussait aux bras de l'poux, de l'amant,
ses yeux fixs sur l'infernal auteur du supplice s'attachaient
invinciblement  la main qui, d'un signe, pouvait tuer sa fille!

Sa fille! Sa Lose! Ce pauvre petit ange d'innocence! Cette radieuse
merveille de grce et de beaut! Quoi! gorge!

Jeanne se tordait les mains. Une cume de sang moussait au coin de ses
lvres: la malheureuse, pour touffer le cri de son amour, se mordait
les lvres.

A peine Franois eut-il fini de parler qu'Henri se tourna  demi vers
lui.

Sans quitter la fentre ouverte, sa main menaante prte au funeste
signal, d'une voix que sa tranquillit en cette pouvantable seconde
rendait sinistre, il pronona:

--Frre, la vrit est triste. Mais tu vas la savoir tout entire.

--Parle! gronda Franois.

--Cette femme..., dit Henri.

--Cette femme... ma femme...

--Eh bien, je l'ai chasse, moi, ton frre!

Franois chancela. Jeanne laissa entendre une sorte de gmissement
lointain, sans expression humaine.

--Frre, cette femme qui porte ton nom est indigne. Cette femme t'a
trahi. Et c'est pourquoi moi, ton frre, en ton lieu et place, je l'ai
chasse comme on chasse une ribaude.

L'accusation tait capitale: la femme adultre tait fouette en place
publique et pendue haut et court.

La minute qui suivit l'accusation fut tragique.

Henri, prt  tout vnement, la main gauche crispe  sa dague, la
droite serrant la toque... le signal fatal!... Henri tenait sous son
regard Jeanne et Franois;--il tait calme en apparence, et roulait dans
sa tte la pense d'un double meurtre si la vrit clatait.

Jeanne, sous le coup de fouet de l'abominable accusation, se redressa.
Pendant un instant inapprciable, l'amante fut plus forte en elle que
la mre; une secousse la galvanisa comme la dcharge d'un courant
lectrique peut galvaniser un cadavre. Elle eut un en avant fbrile de
tout son corps;  ce moment, le bras d'Henri commena de se lever... La
malheureuse vit le mouvement, avana, recula, bgaya on ne sait quoi de
confus... et elle baissa la tte.

Quant  Franois, il chancela. Lorsqu'il se fut dompt, lorsqu'il
fut sr de ne pas saisir dans ses mains puissantes l'adultre et de
l'trangler, Franois marcha sur Jeanne qu'il domina de sa haute
stature. Quelque chose d'incomprhensible clata sur ses lvres
blanches, quelque chose qui signifiait sans doute:

--Est-ce vrai?

Jeanne, les yeux fixs sur Henri, garda un silence mortel, car elle
esprait tre tue.

--Est-ce vrai?

Le supplice allait au-del des forces. Jeanne tomba. Non pas mme 
genoux, mais sur le sol, prostre, se soulevant  grand effort sur une
main, et dans un mouvement spasmodique, la tte toujours tourne vers
Henri, et toujours son regard atroce de dsespoir surveillant le geste
assassin.

Et ce fut alors seulement qu'elle murmura, ou crut murmurer, car on
n'entendit pas ses paroles:

--Oh! mais achve-moi donc! mais tu vois bien que je meurs pour que
notre fille vive!...

Et elle ne fut plus qu'un corps inerte chez qui la violente palpitation
des tempes indiquait seule la vie.

Franois la regarda un instant, comme le premier homme biblique put sans
doute regarder le paradis perdu puis il se retourna vers la porte, et
sans un cri, sans un gmissement, s'en alla, trs lent et un peu courb.

Henri le suivit,-- distance.

Il ne s'inquita pas de Jeanne.

Qu'elle mourt, qu'elle vct, il n'y songea pas.

Si elle vivait, elle tait  lui maintenant! Si elle mourait, eh
bien, il avait du moins arrach de son esprit l'atroce tourment de la
jalousie.

Et ce fut dans cette solennelle et affreuse minute qu'Henri comprit
toute l'tendue de sa haine contre son frre. Il le voyait cras... et
il ne se sentit pas satisfait.

Il voulait encore autre chose!... Quoi?... que Franois souffrt
exactement la souffrance qu'il avait endure, la mme!...

Et il le suivait avec une patience de chasseur.

Franois ne fut pas tonn de voir son frre. Et simplement, comme s'il
et continu un entretien depuis longtemps commenc, il demanda:

--Raconte-moi comment ces choses se sont passes.

--A quoi bon, frre? Pourquoi te tourmenter ainsi d'un mal que rien ne
peut gurir... rien!

--Tu te trompes, Henri! Quelque chose peut me gurir, dit sourdement
Franois. La mort de l'homme!....

--Henri tressaillit. Il plit un peu. Mais aussitt une flamme trange
brilla dans ses yeux.

--Tu le veux?

--Je le veux! dit Franois. Tu m'avais jur de veiller sur elle... oh!
tais-toi!... pas de reproche, pas de rcrimination de ma part! Mais toi,
tu me dois un rcit fidle du crime et le nom du criminel!... tu me dois
cela, Henri!

--J'obis. A peine ftes-vous parti, monseigneur, que la demoiselle de
Piennes tmoigna  l'homme combien peu elle vous regrettait!...

--L'homme!... qui?... Le nom de l'homme!...

--Patience, monseigneur!... Peut-tre, ds avant votre dpart, l'homme
avait-il partag votre bonne fortune. Peut-tre ne voulait-elle de vous
que le nom et la fortune et la puissance que vous assurait votre qualit
de fils an! Oui, monseigneur, cela doit tre!

--Maintenant que j'y pense, monseigneur, maintenant que l'heure est
venue de dire toute la vrit, je ne me contente plus de conjecturer:
j'affirme... Ds avant vous, comprenez-moi bien, monseigneur, l'homme
avait possd Jeanne de Piennes... vous ne ftes que le second!

Un rugissement gronda dans la poitrine de Franois.

--Parle...

--J'obis, reprit Henri. Lors de votre dpart, les relations entre
l'homme et Jeanne de Piennes continurent. Ils taient libres dsormais.
Jeanne avait un nom, un titre. Vous absent, le mari parti, l'amant fut
heureux au-del de tout ce que je puis vous dire... Ce furent des nuits
de dlices... L'homme vous tenait de prs, monseigneur! le jour o il
apprit votre arrive, il fit ce que vous eussiez fait! sa passion tait
satisfaite; il ne voulut pas qu'une de vos maisons ft souille plus
longtemps: il chassa l'adultre; il chassa la ribaude!

Franois fut saisi d'un vertige: l'abme tait plus profond, plus
insondable qu'il n'avait cru. Le regard qu'il attacha sur Henri fut
celui d'un fou... Et Henri, la bouche crispe, le visage convuls par la
haine, la parole sifflante, acheva:

--Il ne vous faut plus que le nom de l'homme, mon seigneur mon frre?
Le voici! L'amant de Jeanne de Piennes, monseigneur, s'appelle Henri de
Montmorency...


VI

PARDAILLAN

Ce n'tait pas une comdie qu'avait joue Henri en menaant Jeanne de
faire tuer la petite Lose: bien rellement, l'enfant tait aux mains
d'un homme; bien rellement, cet homme guettait le signal; bien
rellement, il avait accept de plonger sa dague dans la gorge de la
pauvrette, si Henri, son matre, donnait le signal.

Il s'appelait Pardaillan, ou plutt le chevalier de Pardaillan. Il tait
d'une vieille famille de l'Armagnac, qui, au XIIIe sicle, acquit la
seigneurie de Gondrin, prs Condom. Cette famille se divisa en deux
branches. La branche ane fournit  l'histoire quelques noms connus:
une de ces descendantes fut la clbre Montespan; le duc d'Antin, qui a
donn son nom  un quartier de Paris, descendait donc de cette branche
dont un autre rameau se rattacha  la famille de Comminges.

La deuxime branche demeure obscure et pauvre. Nous ne pouvons rien
contre sa pauvret; mais quant  l'obscurit, nous esprons bien qu'elle
se sera dissipe aux yeux de nos lecteurs, lorsque nous aurons racont
la vie trange, fabuleuse et prestigieuse du hros extraordinaire qui,
bientt, fera son apparition dans ce rcit.

Le chevalier de Pardaillan tait un homme d'une cinquantaine d'annes,
un retre vieilli sous le harnais de guerre, un de ces soldats
d'aventure que connaissaient toutes les routes de France et des pays
voisins, toujours  la solde du plus payant et dernier enchrisseur...

Le conntable de Montmorency, dans sa grande croisade au pays
d'Armagnac, le ramassa, pauvre, gueux, sans sou ni maille, aux environs
de Lectoure, se l'attacha, reconnut en lui une pe invincible, et le
donna  son fils Henri.

Lorsque le conntable partit pour sa campagne dans l'Artois et que
Franois de Montmorency se fut lanc vers Throuanne, le chevalier de
Pardaillan demeura au manoir prs d'Henri. Dans le courant de cette
anne, Henri, prvoyant peut-tre qu'il aurait un jour besoin d'un
dvouement aveugle, s'attacha  Pardaillan, s'employa  le conqurir par
des dons, par sa faveur, par toutes les caresses qui pouvaient sduire
un vieux soldat: Pardaillan devint sa chose, Pardaillan se ft fait
pendre pour son matre, Pardaillan n'attendait qu'une occasion de mourir
pour lui!

Un jour le vieux chevalier apprit la nouvelle qui venait de se rpandre
dans tout le manoir: Monseigneur Franois de Montmorency revenait!...

Le surlendemain, au matin, Henri, sombre, ple, agit, l'emmena 
Margency, lui montra la maison de la vieille nourrice et lui ordonna
d'enlever Lose; une heure aprs, Pardaillan revenait au point o
l'attendait son matre: il tenait dans ses bras la pauvre petite
crature.

Alors, Henri lui donna ses instructions que Pardaillan couta en faisant
la grimace. En mme temps, il lui glissa une bague orne d'un magnifique
diamant: le prix de l'horrible meurtre convenu!

Henri pntra dans la maison et attendit le retour de Jeanne. On sait la
double et dramatique scne qui se produisit...

Pardaillan vit arriver Franois... il demeura les yeux fixs sur la
fentre, un peu ple seulement, la fillette endormie dans ses bras;
c'tait horrible...

Quand il vit sortir Franois, quand il vit Henri,  son tour, quitter la
maison, Pardaillan eut un profond soupir de soulagement: le signal ne
viendrait plus maintenant!... Et alors, qui se ft trouv prs de lui
l'et entendu grommeler:

--C'est heureux que ce signal ne m'ait pas t donn! Car j'eusse
t oblig de dsobir, de me sauver, de reprendre la vie errante
d'autrefois, avec une vengeance de Montmorency  mes trousses!... Et
je suis bien vieux... bien las!... Allons, mademoiselle, faites la
risette!... Quant au reste... ma foi, j'obis!... Il n'y a pas de mal,
je pense,  garder cette petite un mois ou deux, comme j'en ai reu
l'ordre...

Alors, trs doucement, le retre enveloppa l'enfant dans un pli de son
manteau et s'loigna. Il parvint  une maison basse qui s'levait au
pied de la grande tour du manoir et entra: un petit garon de quatre ou
cinq ans courut  sa rencontre, les bras ouverts.

--Jean, mon fils, dit Pardaillan, je t'amne une petite soeur.

Et s'adressant  une paysanne qui filait au rouet:

--Eh! la Mathurine, voici une petite fille  qui il faudra donner du
lait... Et puis, pas un mot  me qui vive!

La servante jura d'tre muette comme la tombe, prit la dlicieuse petite
crature dans ses bras, et s'occupa  l'instant de lui donner du lait,
de l'installer...

Quant au petit garon, il ouvrait de grands yeux ptillants d'astuce
et d'intelligence. C'tait un enfant admirablement bti, dont chaque
mouvement rvlait la force d'un jeune loup et la souplesse d'un jeune
chat.

C'tait le fils du vieux routier, qui, habitant lui-mme le manoir, le
faisait lever dans cette chaumire o il l'allait voir tous les jours.
O Pardaillan avait-il eu ce fils? De quelle dame en mal de galanterie
l'avait-il eu? C'tait un mystre dont il ne parlait jamais...

Il le prit sur ses genoux, et dans son oeil gris s'alluma une flamme
de tendresse... Mais Jean, d'un geste volontaire, se dbarrassa de
l'treinte paternelle, se laissa glisser  terre, courut  son petit lit
o la Mathurine avait dpos Lose, et saisit la frle fillette dans ses
bras nerveux.

--Oh! petit pre! oh! la mignonne petite soeur!...

Pardaillan se leva brusquement, les yeux plisss, et sortit tout pensif,
songeant  la mre! songeant  son dsespoir,  lui, si son Jean
disparaissait!

Une heure aprs, Pardaillan tait  Margency. Tantt se glissant le long
des haies, tantt rampant, il s'approcha de la fentre, regarda, couta.

Oh! les lamentations de l'amante  son rveil! Les accs de fureur! les
crises de dmence o elle se maudissait de son silence, o elle voulait
courir, rejoindre Franois, tout lui dire!... Et aussitt la pense de
Lose gorge l'arrtait!...

Et la malheureuse rlait:

--Mais j'ai obi, moi! Je me suis tue! Je me suis assassine!... Il m'a
promis de me rendre ma fille... n'est-ce pas qu'il a jur?... Il me la
rendra, dites? Lose!... O es-tu?...

Pardaillan, coutant ces accents du dsespoir humain, claqua des dents,
riv  sa place, pouvant de ce qu'il avait fait!...

Enfin, il se recula d'abord doucement, puis plus vite, puis se mit 
courir comme un insens.

Lorsqu'il arriva  la chaumire de la Mathurine, il faisait nuit. La
Mathurine montra  son matre Lose qui dormait prs de son fils. Jean,
de son petit bras, soutenait la tte si navement confiante, d'une
sublime confiance, de la fillette. Alors, doucement, pour ne pas la
rveiller, il la prit, l'enveloppa soigneusement, et se dirigea vers la
porte. Au moment de sortir, il se retourna et d'une voix enroue, il
dit:

--Vous rveillerez Jean. Vous l'habillerez. Vous le prparerez pour un
long voyage... que tout soit prt dans une heure... Ah! vous irez dire
 mon valet qu'il amne ici mon cheval tout sell... avec mon
porte-manteau...

Et Pardaillan, laissant la servante stupfaite, reprit le chemin de
Margency, avec, dans ses bras, la fille de Jeanne.

Jeanne, crase par l'horrible fatigue de son dsespoir, la tte vide,
somnolait fivreusement sur un fauteuil, des paroles confuses aux
lvres, tandis que la vieille nourrice, en pleurant, rafrachissait son
front avec des linges mouills.

--Allons, enfant, suppliait la vieille femme, allons, pauvre chre
demoiselle, il faut vous coucher...

--Lose! Lose! murmurait la mre.

Et  cet instant, une grande ombre parut; Jeanne bondit, d'un geste
frntique, lui arrachait quelque chose que cette ombre portait dans ses
bras; ce quelque chose, elle l'emportait avec un mouvement de voleuse,
le dposait sur le fauteuil, et elle se jetait  genoux... et dj,
sans un mot, sans une larme, sans songer  embrasser sa fille, avec
la dextrit instinctive de ses mains tremblantes, elle dshabillait
rapidement l'enfant... Seulement elle bredouillait:

--Pourvu qu'elle n'ait pas de mal,  prsent! pourvu qu'on ne lui ai pas
fait mal... voyons a, voyons...

En un instant, l'enfant fut toute nue, heureuse, comme les bbs,
de remuer bras et jambes dans un fouillis frais et ros. Avidement,
gloutonnement, la mre la saisit, l'examina, la palpa, la dvora du
regard depuis les cheveux jusqu'aux ongles des pieds...

Alors, elle couvrit son corps de baisers furieux, les paules, la
bouche, les yeux, au hasard des lvres, les fossettes des coudes, les
mains, les pieds, tout, toute sa fille.

Pardaillan regardait cela.

Brusquement, la mre se tourna vers lui, se trana vers lui, sur ses
genoux, saisit ses mains, les baisa...

--Madame! Madame!

--Si! si! je veux embrasser vos mains! c'est vous qui me ramenez ma
fille! Qui tes-vous? Laissez! Je puis bien baiser vos mains qui ont
port ma fille! Votre nom? Votre nom! Que je le bnisse jusqu' la fin
de mes jours!...

Pardaillan fit un effort pour se dgager.

--Votre nom? rpta Jeanne.

--Un vieux soldat, madame... aujourd'hui ici... demain ailleurs... peu
importe mon nom...

--Comment avez-vous ramen ma fille?

--Mon Dieu, madame, c'est bien simple... une conversation surprise...
j'ai vu un homme qui emportait une fillette... je le connaissais... je
l'ai interrog... voil tout!

Pardaillan rougissait, plissait, bredouillait.

--Alors, reprit-elle, vous ne voulez pas me dire votre nom, pour que je
le bnisse?

--Pardonnez-moi, madame...  quoi bon?...

--Alors!... Dites-moi le nom de l'autre!...

--Le nom de celui qui a enlev la petite?

--Oui! Vous le connaissez! Le nom du misrable qui a accept de tuer ma
fille?

--Vous voulez que je vous dise son nom... moi!...

--Oui! Son nom!... que je le maudisse  jamais!...

Pardaillan hsita une minute. Il cherchait un nom quelconque. Et
subitement une pense profonde descendit dans les obscurits de cette
conscience, pense de remords, et aussi pense rdemptrice... Un peu
ple, il murmura:

--Il s'appelle le chevalier de Pardaillan!


VII

LA ROUTE DE PARIS

Dans la fort de chtaigniers, sous la haute futaie, le soir qui
descendait sur la valle de Montmorency tait dj la nuit. Henri, en
profrant l'pouvantable calomnie o il s'accusait lui-mme pour mieux
perdre Jeanne, Henri regarda avidement son frre. Il ne vit qu'une face
blafarde d'o giclait le double clair d'un regard insens.

Tout  coup, il ploya lgrement: la main de Franois venait de
s'abattre sur son paule. Et Franois disait:

--Tu vas mourir!

D'un prodigieux effort, Henri bondit en arrire. Au mme instant, il
tira son pe et tomba en garde.

Franois, d'un geste lent, sans hte, dgaina...

L'instant d'aprs, les deux frres taient en garde l'un devant l'autre,
les pes croises, les yeux dans les yeux.

Pendant une seconde ou deux, il n'y eut plus que le cliquetis de
l'acier, le souffle rauque des deux respirations, puis un bref juron
d'Henri, puis encore un temps de silence... et puis, tout  coup, un
soupir, un cri, le bruit sourd et lourd d'un corps qui tombe tout d'une
masse.

L'pe de Franois venait de traverser le ct droit de la poitrine
d'Henri, au-dessus de la troisime cte.

Franois mit un genou en terre.

Il s'aperut qu'Henri vivait encore. Brusquement, il tira sa dague, et
d'un geste furieux la leva...

--Meurs, gronda-t-il, meurs, misrable!...

A cette seconde, une lueur rougetre claira le visage d'Henri.

--Mon frre! Mon frre! murmura Franois d'une voix de fou, comme si,
vraiment, il et alors seulement reconnu son frre.

Il se releva et dtourna la tte.

Alors il vit deux bcherons dont la cabane s'levait  quinze pas, et
qui taient accourus, une torche de rsine  la main, attirs par le
choc des pes...

Incapable de prononcer un mot, Franois, d'un geste tragique, leur
montra le corps de son frre...!

Deux heures plus tard, Franois arriva au manoir.

Le chef du poste au pont-levis jeta un faible cri de surprise et
d'effroi en le voyant. Et il montra  un officier les cheveux du fils
an du conntable. Ces cheveux, noirs le matin, taient maintenant tout
blancs comme des cheveux de vieillard.

--Monseigneur, dit l'officier, nous avons fait prparer votre
appartement, et...

--Qu'on m'amne un cheval, interrompit Franois.

Quelques instants plus tard, un valet amenait une monture, et l'officier
tenant l'trier demandait:

--Monseigneur sera sans doute bientt de retour!...

Franois sauta en selle, et rpondit:

--Jamais!

Aussitt, il rendit la main et, ds qu'il fut hors de l'enceinte, piqua
furieusement et disparut.

--Franois! Franois! Franois!

Ce triple appel dsol, enivr, haletant, retentit  cette seconde mme,
et une femme apparut, tenant un enfant.

Mais sans doute Montmorency n'entendit pas ce cri dchirant, car il ne
se retourna pas. Et le bruit du galop de son cheval s'teignit dans le
lointain.

La femme, alors, s'approcha du groupe de soldats et d'officiers clairs
par des torches, qui avaient salu le dpart de leur matre et assist
avec tonnement  cette sorte de fuite.

--O va-t-il? demanda-t-elle d'une voix brise.

L'officier reconnut la demoiselle de Piennes. Il se dcouvrit et
rpondit:

--Qui le sait, madame?...

--Quand reviendra-t-il?...

--Il a dit: jamais!

--Par l... o cela conduit-il?

--Route de Paris, madame.

--Paris. Bon!...

Jeanne se mit aussitt en chemin, serrant nerveusement dans ses bras
Lose endormie.

Forte de son amour d'amante et de son amour de mre, elle s'enfona dans
la nuit, sous les grands arbres de la fort, que les rafales de mars
courbaient en salutations majestueuses entrevues dans l'ombre.

Environ une heure aprs le dpart de Franois de Montmorency, des
bcherons apportrent sur une civire le corps ensanglant de son frre
Henri. Henri fut port dans son appartement, et le chirurgien du chteau
sonda la blessure.

--Il vivra, dit-il, mais, de six mois, il ne pourra se lever.

Les bcherons avaient reconnu Franois au moment du duel. Mais
l'vnement leur parut si trange et si redoutable qu'ils ne voulurent
rien dire. On supposa donc que le deuxime fils du conntable avait d
tre attaqu par des routiers.

Ce fut vers la mme heure que le chevalier de Pardaillan quitta
Montmorency. Il ignorait ce qui venait de se passer au manoir. Mais
l'et-il su qu'il ft parti quand mme. En effet, Pardaillan connaissait
admirablement Henri de Montmorency, et savait qu'il n'y avait pas de
piti  attendre de lui.

--En somme, grommelait-il, en rendant l'enfant j'ai trahi mon vindicatif
seigneur. Tudiable! C'est qu'il adore voir un corps se balancer au bout
d'une corde, ce digne matre!

Ayant ainsi raisonn, ayant soigneusement examin la ferrure de son
cheval et bourr son porte-manteau, le chevalier de Pardaillan se mit en
selle, plaa devant lui son petit Jean, salua le manoir d'un grand geste
hroque et railleur, et se mit en route d'un bon trot dans la direction
de Paris.

Au bout d'un bon temps de trot de vingt minutes, le cavalier crut
apercevoir une ombre  deux pas de son cheval et, au mme instant,
celui-ci fit un brusque cart, puis s'arrta net. Pardaillan se pencha,
distingua une femme, et presque aussitt la reconnut. Il tressaillit.

Jeanne, cependant, continuait  marcher. Peut-tre n'avait-elle pas
entendu venir le cavalier.

--Madame..., fit doucement le routier.

Jeanne s'arrta.

--Monsieur, dit-elle, je suis bien sur le chemin de Paris?

--Oui, madame. Mais vraiment... vous allez ainsi, toute seule, en fort,
par la nuit?... Voulez-vous me permettre de vous tenir compagnie?...

Elle secoua la tte, murmura un faible remerciement.

--Quoi! vous voulez tre seule? reprit le cavalier.

--Seule, oui, je ne crains rien.

--Mais, madame, reprit-il, avez-vous au moins des parents  Paris?
Savez-vous o vous irez?

--Non... Je ne sais pas...

--Mais vous avez sans doute de l'argent?... ne vous offensez pas, je
vous prie...

Un violent combat parut se livrer dans l'esprit du cavalier qui maugra,
pesta, jura tout bas, puis, prenant une soudaine rsolution, se
pencha vers Jeanne, dposa sur la poitrine de la petite Lose un objet
brillant, et s'enfuit au galop aprs avoir murmur ces mots:

--Madame, ne maudissez pas trop le chevalier de Pardaillan... c'est un
de mes amis!

Jeanne reconnut alors que le cavalier tait l'homme qui lui avait rendu
sa petite Lose. Et, ayant examin l'objet brillant, elle vit que
c'tait un magnifique diamant enchss dans une bague.

Ce diamant c'tait celui qu'Henri de Montmorency avait donn 
Pardaillan pour payer l'enlvement de Lose!...



VIII

L'IMMOLATION

LE conntable de Montmorency, d'un pas agit, se promenait dans la vaste
salle d'honneur de son htel,  Paris. Ses gentilshommes dissmins
sur les banquettes, ou debout par groupes, se racontaient  voix basse
d'tranges choses.

Tout d'abord que le conntable, s'tant pench tout  l'heure  une
fentre, avait vu une femme debout devant le grand portail de l'htel,
extnue, paraissait-il, trs ple et un enfant dans les bras. Et le
conntable avait donn l'ordre d'aller chercher cette femme et de
l'introduire: elle attendait maintenant dans un cabinet voisin.

Ensuite, que le fils du conntable, que l'on croyait mort, tait arriv
soudain dans la nuit, qu'il avait eu une longue et orageuse entrevue
avec son pre, et qu'il tait reparti pour une destination inconnue.

Que la nouvelle venait d'arriver de Montmorency que le deuxime fils du
conntable, Henri, avait t attaqu dans la fort et grivement bless.

Enfin, que Sa Majest Henri II devait, ce jour-l mme,  quatre heures,
faire une visite, au chef de ses armes. On en concluait qu'une nouvelle
campagne se prparait.

Plus d'une fois le conntable s'tait avanc jusqu' la porte du cabinet
o on avait introduit la femme.

Et toujours il avait recul, frappant du pied avec colre, reprenant sa
promenade dans le demi-silence de la salle d'honneur. Enfin, il parut se
dcider, poussa brusquement la porte, et entra.

Au milieu du cabinet, la femme, debout, attendait. Elle avait dpos
son enfant endormi dans un fauteuil, et, appuye au dossier, le
contemplait... Rudement, il demanda:

--Que voulez-vous, madame?

--Monseigneur...

--Oui, reprit le conntable, ce n'est pas moi que vous attendiez,
n'est-ce pas? Au lieu du fils que l'on espre encore sduire par de
mielleuses paroles, c'est le pre inexorable qui parat! Et cela vous
dconcerte, n'est-ce pas?

Jeanne de Piennes releva son douloureux visage:

--Monseigneur, il est vrai que j'esprais voir Franois... mais une
femme de ma race ne peut se dconcerter  se trouver en prsence du pre
de son poux!

--Votre poux! gronda le conntable en serrant les poings. Croyez-moi,
je vous engage  ne point invoquer ce titre devant moi! Franois m'a
tout racont cette nuit. Tout, entendez-vous bien! Je sais que vous et
votre pre avez t assez habiles pour arracher  la faiblesse de mon
fils un mariage. Quel mariage, d'ailleurs! nocturne et honteux comme un
vol!...

--Vous mentez, monsieur!

--Par le Ciel! que dit-elle l?...

--Je dis, monsieur, que vous avez seulement l'habit d'un gentilhomme! Je
dis que votre couronne de cheveux blancs ne vous mettrait pas  l'abri
du soufflet vengeur, si mon pre, assassin par vous, se trouvait
prs de moi! Je dis que vous parlez  une femme qui porte votre nom,
monsieur!

L'accent de ces paroles avait t en se haussant pour ainsi dire, depuis
la simple dignit de la femme offense jusqu' la majest d'une reine.

Montmorency, tonn, rougit, plit et parut un instant balancer pour
jeter un ordre... Puis le vieux chef des armes du roi s'inclina
profondment. Il tait dompt.

--Monseigneur, reprit alors Jeanne en comprimant la violente agitation
de son sein, vous m'avez dit tout  l'heure que vous saviez tout!...
Non, monseigneur, vous ne savez pas tout! Vous ignorez l'affreuse
vrit, comme l'ignore mon matre et mari, comme l'ignore l'poux de
mon coeur, l'homme  qui j'ai donn ma vie,  qui je voudrai viter une
larme au prix de mon sang!... Cette vrit, monseigneur, vous devez
l'entendre pour mon honneur, pour le bonheur de Franois, pour la vie de
l'innocente crature qu'abrite votre toit en ce moment... l'enfant de
notre amour!

tonn par la noblesse du geste et par la douleur de l'accent, fascin
par tant de beaut et de simplicit, le vieux Montmorency, pour la
deuxime fois, s'inclina.

--Parlez donc, madame, dit-il.

Et en mme temps, ses yeux se portrent sur la petite Lose endormie.
Jeanne saisit ce regard au vol. Quelque chose comme une aube d'espoir
illumina son me. Avec ce mouvement d'orgueil qu'ont toutes les mres,
elle prit la mignonne crature dans ses bras, l'embrassa longuement et,
avec une timidit douloureuse, avec un sourire mouill de pleurs, la
tendit au formidable aeul.

Peut-tre,  cette fugitive minute, le coeur de Montmorency fut-il
attendri! Il eut un geste vague des bras comme pour saisir l'enfant, et
il demanda:

--Comment s'appelle-t'il?...

--Elle s'appelle Lose! dit Jeanne, palpitante de tendresse.

Une moue ddaigneuse plissa les lvres du conntable. Une fille!... Elle
recula en plissant, tandis que lui reprenait:

--Je vous promets, madame, de vous couter maintenant!... Parlez
donc sans crainte, et exposez-moi cette vrit dont vous vouliez
m'entretenir.

Jeanne comprit que le lien qui tait en train de se former d'elle 
Montmorency venait de se briser. Mais une femme qui aime recle dans son
coeur des forces qui sont pour l'homme un sujet de stupfaction. Elle
rassembla toute son nergie, et entreprit de se justifier aux yeux du
pre de Franois.

Avec cette voix qui tait comme une mlodie d'un charme  la fois
dlicat et puissant, avec cette posie naturelle qu'elle puisait
dans son amour, elle dit ses premires rencontres avec Franois,
l'irrsistible tendresse qui les avait pousss l'un vers l'autre, leurs
aveux, puis la faute, puis la scne du mariage nocturne, les menaces
d'Henri, la naissance de Lose, et enfin l'effroyable supplice final o
son coeur d'amante et de mre avait t broy...

Elle dit tout, n'omit aucun dtail; le vieux Montmorency l'couta sans
prononcer une parole. Son oeil se plissait, son esprit, indiffrent  ce
drame lamentable, cherchait une ruse...

--Relevez-vous, madame, dit-il enfin. Je suis convaincu que vous dites
la vrit...

--Oh! s'cria Jeanne avec exaltation. Lose est sauve!...

Ce cri de la mre troubla un instant l'me obscure du guerrier. Mais
aussitt il se remit et reprit:

--J'ignorais d'ailleurs tout ce que vous venez de raconter touchant mon
fils Henri. Franois ne m'en a point parl (il mentait), et, tout
 l'heure, en vous disant que je savais tout, je faisais seulement
allusion  ce mariage secret qui m'a gravement offens dans mon autorit
paternelle et dans nos intrts de famille. Ce mariage est impossible,
madame!

--Ce mariage, murmura Jeanne frappe au coeur, n'est ni possible ni
impossible: il est: voil tout!...

Avec tranquillit, le conntable tira de son pourpoint deux parchemins
et en dplia un.

--Lisez ceci, dit-il.

Jeanne parcourut d'un trait le parchemin. Elle devint livide. Le papier
ne contenait que quelques lignes.

Ces lignes, les voici:

--A tous prsents et  venir, salut.

--Ordre est donn  notre prvt, messire Tellier, de se saisir de
la personne de Franois, comte de Margency, an de la maison de
Montmorency, colonel de notre infanterie suisse, et de le conduire en
notre prison du Temple o il demeurera jusqu' ce qu'il plaise  Dieu de
l'appeler  Lui. Nous le voulons et mandons ainsi  notre prvt et tous
officiers de notre prvt, car tel est notre bon plaisir.

--Monseigneur! Oh! monseigneur! bgaya enfin Jeanne, que vous a
fait Franois? Oh! vous voulez m'prouver, m'effrayer! La prison
perptuelle!...  mon Franois!...

--Madame, dit Montmorency, avec un calme sinistre, ce parchemin n'est
pas sign encore. Je suis, madame, conntable des armes du roi et
grand-matre de France. Dans quelques instants, le roi sera dans cet
htel. Je n'aurai qu' lui prsenter ce papier, et  lui dire: Plaise 
Votre Majest d'apposer sa griffe au bas de ce parchemin. Et demain,
madame, commencera la prison pour celui que vous aimez.

--Oh! c'est affreux! Ma raison s'gare! Mais que vous a-t-il fait,
seigneur? Que vous a-t-il fait?

--Il vous a pouse: l est son crime...

--Son crime! balbutia l'infortune dont la raison, vraiment,
s'garait... Oh! monseigneur, ne punissez que moi!

Une flamme s'alluma dans l'oeil du vieux Montmorency qui, froidement,
continua:

--Maintenant, madame, voici un deuxime parchemin. C'est un acte de
renonciation volontaire  votre mariage...

--Non non! oh! pas cela! haleta Jeanne dans un cri dchirant. Tuez-moi!
mais pas cela...

--Je sais combien un divorce est chose grave, et qu'il est difficile de
faire casser un mariage. Mais, le roi aidant...

--Grce! Piti! Justice, monseigneur! cria Jeanne.

--La bonne volont de notre Saint-Pre nous est acquise... vous n'avez
qu' signer...

--Piti! oh! laissez-moi Franois!

--Signez, madame, et le Saint-Pre cassera le mariage...

--Ma fille, monseigneur! La fille de Franois! Vous lui volez son
pre!... Vous lui arrachez son nom!...

--C'en est assez, madame. Tout  l'heure, je prsenterai l'un ou l'autre
de ces deux parchemins au roi. Franois sera demain au Temple si, ds ce
soir, je ne puis expdier  Rome votre renonciation. Signez et vous le
sauvez...

--Grce! grce! sanglota l'pouse martyre. Non! non!

--Le roi! Le roi! Vive le roi!...

Des cris clataient dans la cour d'honneur. Une fanfare de trompettes
retentit. On entendit les pas prcipits des gentilshommes qui couraient
au-devant d'Henri II. La porte s'ouvrit violemment et un homme cria:

--Monseigneur! monseigneur! voici Sa Majest!...

--Adieu, madame, dit lentement Montmorency. Dchirez cette renonciation.
Moi, je vais faire signer au roi l'ordre d'emprisonner mon fils!

--Arrtez! je signe! rla la martyre.

Et elle signa!... Puis elle tomba  la renverse, tandis qu'un de ses
bras, dans un geste instinctif et sublime, cherchait encore  protger
Lose...

Le conntable fondit sur le parchemin, le saisit, le cacha dans son
pourpoint et, de son pas lourd de tueur d'hommes et de femmes, se porta
 la rencontre d'Henri II.

Dans la cour, les cris de joie clataient furieusement:

--Vive le roi! Vive le roi! Vive le conntable!...


IX

LA DAME EN NOIR

Le mariage secret de Franois de Montmorency et de Jeanne de Piennes
fut cass par le pape. En l'anne 1558, Franois, marchal des armes
royales, pousa Diane de France, fille naturelle du roi. Quinze jours
avant l'poque fixe pour la crmonie, il alla trouver la princesse.

--Madame, lui dit-il, je ne sais quels sont vos sentiments  mon gard.
Pardonnez-moi la franchise brutale de mon langage: je ne vous aime pas,
et ne vous aimerai jamais...

La princesse coutait en souriant.

--On nous marie, continua Franois. En acceptant l'insigne honneur de
devenir votre poux, j'obis au roi et au conntable qui veulent cette
union pour des raisons politiques. Je vous offense, je le sais...

--Non pas, monsieur le marchal, fit vivement Diane.

--Si mon coeur tait libre, dit alors Franois, il serait  vous; car
vous tes belle parmi les plus belles. Mais...

--Mais votre coeur est  une autre?...

--Non, madame! Et je me suis mal exprim: mon coeur est mort, voil
tout!...

Diane se leva. C'tait une grande belle femme qui ne manquait ni de
coeur ni d'esprit.

--Monsieur le marchal, dit-elle doucement, venant de tout autre que
vous, une pareille franchise m'et en effet offense. Mais  vous,
monsieur, je pardonne tout... Obissons donc au voeu du roi, et gardons
chacun notre coeur. C'est bien ainsi que vous l'entendez?...

--Madame..., murmura Franois en plissant... car peut-tre avait-il
espr une autre rponse.

--Allez, monsieur le marchal. Je respecterai le deuil de votre coeur...

C'est ainsi que fut conclu le pacte.

Aprs la crmonie, Franois se lana  corps perdu dans une srie de
dangereuses campagnes; mais la mort ne voulait pas de lui.

Quant  Henri, il ne revit pas son an. On et dit, d'ailleurs, que les
deux frres cherchaient  s'viter.

Quand l'un guerroyait dans le Nord, l'autre se trouvait dans le Midi.

Le jour de la rencontre devait pourtant venir, et de terribles drames se
prparaient pour ce jour-l...

Car les deux frres aimaient toujours la mme femme, maintenant
disparue, sans qu'aucun d'eux, malgr des recherches ardentes, et
jamais pu la retrouver.

Qu'tait-elle donc devenue, cette femme tant adore? Plus heureuse
que Franois, avait-elle trouv un refuge dans la mort? Non! Jeanne
vivait!...

Comment la malheureuse avait-elle quitt l'htel de Montmorency aprs
l'effroyable scne o s'tait consomm son sacrifice? Comment ne
mourut-elle pas de dsespoir?

Il nous a t impossible de reconstituer les pisodes de cette existence
fltrie.

Nous retrouvons Jeanne dans une pauvre maison de la rue Saint-Denis.
Elle habite tout en haut, sous les toits, un troit logement compos de
trois petites pices. Et ds l'instant mme o nous la retrouvons, nous
possdons le secret de la force trange qui a permis  Jeanne de vivre.

Entrons dans la maison... pntrons dans une pice claire, pauvre, mais
arrange avec un got dlicieux... regardons le tableau admirable qui
s'offre  nos yeux... coutons!...

Jeanne vient d'entrer dans cette petite pice et se dirige vers
l'embrasure de la fentre o est assise une jeune fille.

En passant, elle s'arrte un instant devant le miroir, se regarde, et
songe:

--Comme il me trouverait fltrie, s'il me voyait  prsent!... Me
reconnatrait-il seulement? Hlas! Je ne suis plus la Jeanne de jadis,
je ne suis plus celle qu'il appelait la Fe du printemps... je ne suis
plus que la Dame en noir...

Jeanne se trompe!... Elle est admirablement belle. Sa pleur n'enlve
rien  l'idale beaut de son visage,  la parfaite puret des lignes, 
l'harmonieuse splendeur de ses cheveux...

L'clat de ses yeux s'est seulement adouci et comme voil.

Mais elle est toujours la femme radieusement belle que les gens du
voisinage appellent--la Dame en noir parce qu'elle porte sur ses
vtements le mme deuil ternel que dans son coeur.

Et ces yeux voils reprennent eux-mmes tout leur tendre clat, cette
bouche close reprend aussi son adorable sourire lorsque le regard
de Jeanne se reporte sur la jeune fille qui, dans l'embrasure de la
fentre, se penche et s'active sur un travail de tapisserie.

Ah! c'est que cette petite ouvrire aux doigts ross qui courent dans la
laine, c'est sa fille! sa Lose!...

Lose parat seize printemps...

Ses yeux, d'un bleu intense, semblent rflchir l'infinie puret d'un
ciel de mai. Ses cheveux forment autour de son front de neige un nimbe
nuageux, presque fluide tant ils sont fins et soyeux.

On ne sait quelle force de souplesse et de fiert se dgage de ce
merveilleux ensemble.

Et pourtant... Quelle mlancolie sur ce front si radieux, si noble de
lignes, si expressif!...

Jeanne s'est approche de son enfant.

La mre et la fille se sourient... et quiconque les verrait en ce moment
se demanderait laquelle des deux est la plus admirable, et jurerait que
ce sont deux soeurs que quelques annes sparent  peine!

Jeanne s'assied devant Lose, prend l'autre extrmit de la tapisserie
et se met  travailler activement.

--Mre, dit Lose, reposez-vous. Voil trois nuits que vous passez sur
cet ouvrage...

--Chre Lose!... Tu oublies que je dois porter cette tapisserie
aujourd'hui mme  cette jeune dame...

--Que vous m'avez dit de bonne bourgeoisie... dame Marie Touchet, je
crois?...

--Oui, mon enfant...

--Ah! ma mre, pourquoi ne sommes-nous pas, nous aussi, de
bourgeoisie?... Pourquoi sommes-nous de pauvres ouvrires?... Je dis
cela pour vous, ajouta vivement Lose, car, moi, je suis si heureuse!...

Jeanne jette un profond regard sur sa fille, et murmure en tressaillant:

--De bourgeoisie!... Pauvre enfant sans nom!... Que dirais-tu si tu
savais que tu t'appelles Lose de Montmorency?...

--A quoi songez-vous, ma mre?

--Je songe, mon enfant, ma petite Lose adore, que peut-tre tu n'tais
pas ne pour ce pnible labeur... et que c'est bien triste pour moi de
voir des piqres d'aiguilles au bout de tes jolis doigts...

Jeanne saisit la main de sa fille et couvre ses doigts de baisers. Lose
clate d'un joli rire sonore, clair, d'une charmante gaiet.

--Bon, ma mre! s'crie-t-elle. Croyez-vous donc que j'aie des mains de
jeune princesse?...

La mre tressaille profondment.

--Qui sait, reprend-elle, qui sait si, sans ces deux hommes maudits...

Lose laisse tomber son aiguille, et, trs mue, cette fois:

--Ah! ma mre! quand me direz-vous ce terrible secret qui pse sur votre
vie?...

--Jamais! jamais! murmure sourdement Jeanne.

--Quand me direz-vous, reprend Lose qui n'a pas entendu, le nom des
deux hommes, cause du malheur qui est dans votre existence, je le
sens!... De ces deux noms, vous ne m'en avez jamais dit qu'un!...

--Oui, Lose!... Le nom du chevalier de Pardaillan!...

--Je ne l'oublie pas, ma mre! Et je vous jure que, cet homme, je le
dteste de toutes mes forces, pour ce mal inconnu qu'il vous a fait!...
Mais l'autre! l'autre, plus criminel encore, m'avez-vous dit!...

--Jamais! jamais!, reprend Jeanne au fond de son coeur.

Lose respecte le silence de sa mre, et pousse un soupir. Les deux
femmes se penchent vers la tapisserie, et on ne voit plus que leurs deux
mains agiles qui vont et viennent, tandis que leurs cheveux se touchent,
se frlent...

Bientt la tapisserie est termine.

Jeanne, alors, s'enveloppe d'une mante et, aprs avoir serr Lose
sur son coeur, sort pour se rendre chez la dame qui a command cet
ouvrage... dame Marie Touchet.

Lose a accompagn sa mre jusque sur le palier. Elle rentre alors et,
comme attire par une force invincible, court  la fentre de l'autre
pice qui donne sur la rue Saint-Denis...

En face, se dresse une grande maison: l'htellerie de la Devinire.

Lose lve sa tte charmante vers l'htellerie, craintivement,
furtivement, tandis que son jeune sein se gonfle d'espoir et d'moi.
L-haut,  une fentre de grenier, apparat un jeune cavalier... Du bout
des doigts, il envoie un baiser  Lose...

Lose hsite, rougit, plit... elle demeure un instant les yeux fixs
sur l'inconnu... et ce regard est peut-tre un aveu.

Ce jeune cavalier porte un nom qu'ignore Lose et qui, s'il tait
prononc, retentirait comme une maldiction dans le coeur de jeune fille
qui s'ouvre  l'amour le plus pur.

Car le jeune cavalier s'appelle le chevalier Jean de Pardaillan!...


X

PARDAILLAN, GALAOR. PIPEAU ET GIBOULE

Ce Jean de Pardaillan habitait depuis prs de trois annes une assez
belle chambre situe tout en haut de l'htellerie de la Devinire et
donnant sur la rue Saint-Denis. Nous allons voir comment et pourquoi
un pauvre hre comme lui pouvait se permettre le luxe de loger  la
Devinire, la premire rtisserie du quartier, renomme dans tout Paris
au point que Ronsard et sa bande de potes y venaient faire ripaille; la
Devinire, ainsi baptise quarante ans auparavant par matre Rabelais en
personne!

Jean de Pardaillan, disons-nous, tait un pauvre hre, un sans-le-sou.
C'tait un jeune homme d'une vingtaine d'annes, grand, mince, flexible
comme une pe vivante.

t comme hiver, on le voyait vtu du mme costume de velours gris;
il ne portait pas la toque, mais une sorte de chapeau rond, en feutre
gris--ce genre de chapeau qu'Henri III devait plus tard mettre  la
mode, et dont Pardaillan fut sans aucun doute l'inventeur. A ce chapeau
s'accrochait une plume de coq rouge qui chatoyait au soleil et lui
donnait crne allure. Ses bottes en peau gris de souris, modelant
la jambe fine et nerveuse, montaient aux cuisses presque jusqu'au
haut-de-chausses. Le talon soutenait des perons formidables; au
ceinturon de cuir raill, rafl, pendait une rapire dmesure, et
lorsque, des perons, l'oeil montait  cette rapire, de cette rapire 
la large poitrine serre dans un pourpoint rapic, de la poitrine aux
moustaches hrisses, des moustaches aux yeux flamboyants, et enfin des
yeux au chapeau pos sur l'oreille, en bataille, les hommes gardaient de
cet ensemble une impression de force qui leur inspirait instantanment
un respect non dissimul; les femmes, une impression d'lgance et de
beaut du diable, que plus d'une avait de la peine  dissimuler.

Dans toute la rue Saint-Denis et dans le voisinage, le chevalier de
Pardaillan tait connu et redout. Plus d'un mari faisait la grimace en
le voyant passer, fier comme le roi, gueux comme un truand; mais plus
d'une bourgeoise se retournait avec un sourire, et mme des grandes
dames soulevaient les rideaux de leur litire pour l'accompagner du
regard.

Et lui, candide au fond, ne voyant rien de toute cette admiration qui
lui faisait escorte, faisait rsonner ses perons et passait, le nez
au vent, comme un jeune loup cherchant aventure--aventure de bataille,
aventure d'amour, coups  donner ou  recevoir, grands dploiements de
l'tincelante rapire, baisers furtifs, tout lui tait bon!...

Donc, le chevalier de Pardaillan, hormis sa sant, sa force et son
lgance, ne possdait rien au monde.

Ou plutt nous nous trompons: il possdait Galaor! il possdait Pipeau!
il possdait Giboule!

Qu'tait-ce que Galaor? Un cheval!

Pipeau? Un chien!

Giboule? Une rapire!

Six mois environ avant le jour o nous avons vu Jean de Pardaillan
envoyer de haut et de loin ce baiser qui rvlait en lui tout un tat
d'me, M. de Pardaillan le pre avait appel son fils.

Le vieux routier logeait dans cette htellerie de la Devinire depuis
deux ans. Il occupait avec son fils un troit cabinet noir qui donnait
sur une sombre cour.

--Mon fils, dit-il, je vous fais mes adieux...

--Quoi! monsieur, vous partez donc! s'cria le jeune homme avec un lan
qui chatouilla le coeur de son pre.

--Oui, mon enfant, je pars!... Toutefois, je vous propose de vous
emmener avec moi...

Le jeune chevalier, qui rougissait rarement, qui plissait encore moins
souvent, rougit et plit coup sur coup  cette proposition.

--Je vous propose de vous emmener; mais je crois vraiment que vous
feriez mieux de demeurer  Paris... Paris, mon cher, c'est la grande
marmite o les sorcires font bouillir ensemble la bonne et la mauvaise
fortune. Restez, mon enfant. Quelque chose me dit que, dans la
distribution que font les sorcires de leur marmite, c'est la bonne
fortune qui vous tombera en partage... Aussi disais-je bien: je vous
fais mes adieux.

--Mais, mon pre! fit Jean plus mu qu'il ne voulait le paratre, qui
vous oblige  vous loigner?

--Une foule de choses--et d'autres encore. Que voulez-vous? J'ai la
nostalgie de la grande route. Je regrette les coups de soleil et les
averses. J'touffe dans Paris, moi. Enfin, il faut que je m'en aille!

Peut-tre le vieux Pardaillan, avait-il un motif plus imprieux de fuir
Paris. Car il paraissait tout embarrass.

Il se hta de continuer:

--Au moment de nous quitter, peut-tre pour toujours, car je suis
bien vieux, je regrette, chevalier, de n'avoir  vous laisser que des
conseils. Au moins ces conseils, qui constituent tout votre hritage,
sont-ils dignes d'tre prcieusement observs... Je m'en vais, mon cher
fils; mais je puis me vanter d'avoir fait de vous un homme capable de
lutter contre cette chose perverse et malficieuse qu'on appelle la vie.
Vous tes un escrimeur accompli, et il n'y a pas un matre d'armes dans
tout le royaume capable de parer les bottes que je vous ai enseignes.
Dans les seize ans qui viennent de s'couler, je vous ai emmen avec
moi; et soit sur mon cheval, soit sur mon dos quand vous tiez petit;
soit sur vos jambes ou sur la monture que vous procurait le hasard,
quand vous tiez adolescent, vous avez parcouru en tous sens les pays
de France, de Bourgogne, de Provence et de langue d'oc et de la langue
d'ol. Vous avez donc appris les choses--les plus difficiles qui soient:
savoir dormir sur la dure, avec la selle sous la tte; savoir se coucher
sans manger; avoir froid et chaud indiffremment... oui, vous savez tout
cela, mon fils, et c'est pourquoi vous tes bti de fer et d'acier!

Le vieux Pardaillan regarda une minute son fils avec une orgueilleuse
admiration. Puis il reprit:

--Et pourtant, vous eussiez pu vivre heureux et tranquille, me succder
dans un bon emploi, au sein de la richesse et de la prosprit, sous un
matre noble comme le roi, plus riche que le roi!... Un crime a dcid
autrement de ma destine et de la vtre.

--Un crime, mon pre! s'cria Jean tout palpitant.

--Un crime ou un acte imbcile: c'est tout un. Et c'est moi qui le
commis...

--Vous! Impossible! Vous, le coeur le plus tendre...

--Comme vous y allez! coutez. Aprs une existence de routier, de
hre, de sacripant, de malandrin, j'avais donc fini par trouver la
tranquillit: bombance, bons vins et le reste; tout ce qui constitue
l'honntet de la vie. Mais, un jour, mon matre me donna une petite
commission des plus faciles: enlever une effronte d'enfant au maillot.
Je le fis et reus en rcompense un diamant qui valait bien trois mille
cus. J'eus promesse du double si je gardais la petite... Je ne vous
parle pas d'une autre clause du trait, que j'tais dcid ds la
premire minute  ne pas tenir...

-Eh bien, mon pre?

-Eh bien, je fis la sottise de prter l'oreille  je ne sais quelle
absurde voix qui murmurait je ne sais plus trop quoi dans mon coeur.
Bref, je rendis l'enfant! Et criminel jusqu'au bout, j'offris le diamant
 la mre.

--Le nom de cette mre? Le nom du matre qui vous donnait de ces
commissions?...

--Le secret n'est pas  moi, mon fils... Je continue. Grce  ce crime,
vous tes pauvre comme Job ne le fut jamais. Maintenant, chevalier,
coutez ce que j'avais  vous dire... coutez, s'il vous plat, de tout
votre coeur, et recueillez l'hritage de mes bons et loyaux conseils...
Les voici... Premirement, mfiez-vous des hommes. Il n'en est pas un
qui vaille beaucoup plus que la vieille corde qui devrait le pendre. Si
vous voyez quelqu'un se noyer, tirez-lui votre chapeau et passez. Si
vous apercevez des truands qui attaquent un bourgeois  un coin de rue,
tirez sur l'autre coin. Si quelqu'un se dit votre ami, demandez-vous
aussitt quel mal il vous souhaite. Si un homme dclare qu'il vous veut
du bien, mettez une cotte de mailles. Si on vous appelle  l'aide,
bouchez-vous les deux oreilles... Me promettez-vous de ne pas oublier
ces paroles?

--Je vous le promets, monsieur... Ensuite?

--Deuximement, mfiez-vous des femmes. La plus douce cache une furie.
Leurs cheveux fins sont des serpents qui enlacent et touffent. Leurs
yeux poignardent. Leur sourire empoisonne. Vous m'entendez bien, mon
fils? Ayez des femmes tant qu'il vous plaira. Mais ne vous donnez 
aucune, si vous ne voulez fltrir votre vie, si vous ne voulez prir
accabl, par les mensonges et les trahisons. Mfiez-vous des femmes.

--Je vous le promets, monsieur. Ensuite?...

--Troisimement, mfiez-vous de vous-mme. Ah! surtout de vous-mme!
cartez violemment ds le dbut de votre vie les mauvais conseils de
misricorde, d'amour et de piti, tous les piges que votre coeur ne
manquera pas de vous tendre. C'est l'affaire de quelques annes. Trs
facilement avec un peu de bonne volont, vous deviendrez comme les
autres hommes: dur, impitoyable, goste, et alors vous serez solidement
arm. M'avez-vous bien entendu?

--Oui, mon pre, et je vous promets de m'exercer de mon mieux.

--Bon! Je pars donc tranquille. Je vous laisse Giboule, ajouta
Pardaillan, qui jeta un regard caressant sur une longue rapire
accroche au mur.

Il la prit et ceignit lui-mme le cuir verni autour des reins de son
fils.

--L! Vous voil chevalier pour de bon, maintenant! Soyez fort contre
vous-mme, fort contre les femmes, fort contre les hommes! Adieu, mon
fils, adieu...

Ce fut ainsi que Jean demeura seul au monde, et qu'il acquit Giboule.

Une quinzaine de jours aprs le dpart de son pre, le chevalier de
Pardaillan se promenait un soir, tout mlancolique, sur les bords de la
Seine, lorsqu'il vit une bande de gamins lier les pattes  un pauvre
chien avec l'intention vidente de le noyer. Fondre sur la bande, la
disperser  coups de taloches, dlier la malheureuse bte fut, pour le
chevalier, l'affaire d'un instant.

--Bon! pensa-t-il, monsieur mon pre m'a recommand de laisser se noyer
les hommes, mais non les chiens. Je ne lui dsobis donc pas...

Inutile d'ajouter que l'animal ainsi sauv s'attacha  son librateur et
le suivit pas  pas lorsqu'il s'en alla. Il l'avait appel Pipeau.

Pipeau tait un chien berger  poil roux bouriff, ni beau ni laid,
mais d'une jolie ligne, et surtout admirable par l'intelligence et la
mansutude de ses yeux bruns. Il possdait une mchoire  briser du
fer; il tait un peu fou, aimait  courir frntiquement aux moineaux,
fonant tte baisse, renversant tout sur son passage, et l'air trs
tonn, quand il s'arrtait, que les moineaux ne l'eussent pas attendu.

Le soir o il rentra  l'auberge accompagn de Pipeau, c'est--dire une
quinzaine aprs le dpart si trange de, son pre, Pardaillan monta
tristement  son pauvre cabinet noir et jeta un regard navr sur la
tristesse de ce gte.

--Il n'est pas possible, grommela-t-il, que j'habite plus longtemps ce
taudis. J'y mourrais, maintenant que M. de Pardaillan n'est plus l pour
l'gayer. Par Pilate et Barabbas, comme disait mon pre, il me faut une
chambre logeable. Oui, mais o la trouver?

Comme il rflchissait ainsi, il s'aperut que la porte qui faisait
vis--vis  la sienne tait entrouverte.

Il y alla aussitt, la poussa doucement, et passa la tte. Il n'y avait
personne dans la chambre, belle grande pice, orne d'un bon lit, de
plusieurs chaises; et mme d'une table, d'un fauteuil.

--Voil mon affaire! se dit Pardaillan.

Il ouvrit la fentre: elle donnait sur la rue Saint-Denis.

Il allait retirer sa tte lorsque ses yeux s'tant ports sur la maison
d'en face, plus basse que l'htellerie, il vit,  une fentre qui
s'ouvrait sur le toit de cette maison, une tte de jeune fille, si
belle, avec ses cheveux d'un blond d'or, et l'air si doux, si candide et
si fier que Pardaillan crut avoir entrevu un tre paradisiaque. Et que
fut-ce lorsqu'au bout de quelques instants il reconnut une jeune fille
rencontre plusieurs fois dans la rue Saint-Denis.

Au cri qu'il avait pouss, elle leva la tte, rougit, ferma la fentre
et disparut. Mais Pardaillan demeura une heure  la mme place, et il
y ft demeur plus longtemps encore si une voix ne l'avait subitement
arrach  sa contemplation. Il se retourna en fronant le sourcil et
se vit en prsence de matre Landry Grgoire, successeur de son pre;
propritaire actuel de l'htellerie de la Devinire.

Matre Landry avait t dans son enfance un tre chtif et si court
sur jambes que les clients de la rtisserie l'avaient surnomm Landry
Cul-de-Lampe. Au fur et  mesure qu'il avait avanc en ge, au lieu
de pousser en hauteur, il s'tait dvelopp en largeur; matre Landry
apparaissait comme une sorte de boule, place en quilibre sur deux
masses charnues et surmonte d'une tte en pain de sucre, perce de deux
petits yeux craintifs, mfiants, fouilleurs et sournois.

--Je venais justement chez vous, monsieur le chevalier, dit matre
Landry.

--Eh bien, vous y tes! fit Pardaillan.

--Comment, j'y suis!

--Mais oui, j'ai chang de logis:  partir de ce soir, je m'installe
ici.

Matre Grgoire devint cramoisi.

--Monsieur, dit-il, je venais vous dire qu'il m'est impossible de
continuer  vous loger dans le cabinet noir...

--Vous voyez bien! Nous sommes d'accord.

--A plus forte raison, poursuivit Grgoire exaspr, ne puis-je vous
cder cette chambre qui vaut ses cinquante cus par an. Il est temps
que je parle, monsieur le chevalier... Lorsque M. votre pre me fit
l'honneur de venir loger chez moi, voici deux ans de cela, il promit de
me payer rgulirement. Au bout de six mois, n'ayant pas encore reu
un denier, je me prsentai  M. votre pre, et le priai de me payer
l'arrir...

--Et que fit mon vnrable pre? Il vous paya, je pense.

--Il me rossa, monsieur! dit Landry avec une majestueuse indignation.

--Et ds lors, vous ftes convaincu de l'impertinence qu'il y a 
rclamer de l'argent  un honorable gentilhomme?

--Oui, monsieur, dit simplement le matre de la Devinire. Mais je dois
dire que M. votre pre me rendait quelques services. Il protgeait ma
rtisserie, et n'avait pas son pareil pour prendre un ivrogne par les
reins et le jeter  la rue.

--En ce cas, c'est vous qui lui redevez, matre Landry. N'importe, je
vous fais crdit.

Landry, qui tait dj cramoisi, devint violet. Il souffla pendant deux
minutes. Puis il reprit:

--Trve de plaisanterie, monsieur.

--Que voulez-vous donc? Expliquez-vous, que diable!

--Monsieur, je veux que vous vous en alliez,  moins que vous ne
puissiez me payer les deux ans d'arrirs que vous me devez, vous et M.
votre pre!

--Est-ce votre dernier mot, matre?

--Mon dernier mot. J'entends que ds demain le cabinet soit libre!

Tranquillement, le chevalier passa dans son logis, prit dans un coin un
bton court, le mme qui avait servi  son pre, saisit Landry par l'une
des courtes nageoires qui lui servaient de bras, leva le bton et le
laissa retomber sur l'chin de l'aubergiste.

--Un bon fils doit imiter les vertus de son pre, dit-il; mon pre vous
a ross: mon devoir est de vous rosser!...

Et Pardaillan se mit, en effet,  rosser matre Grgoire avec une
conscience qui prouvait qu'il ne savait rien faire  demi. L'aubergiste
poussa des hurlements effroyables, et ses clameurs retentirent dans
toute la maison.

En un instant, la chambre fut envahie par les domestiques.

Alors, Pardaillan poussa le malheureux Grgoire vers la fentre qu'il
ouvrit toute grande, le saisit, le harponna solidement, le passa 
travers la fentre, et, les bras tendus, le tint suspendu dans le vide.

--Dehors, vous autres! dit-il de sa voix calme et mordante, dehors, ou
je le laisse tomber!...

--Allez-vous-en! allez-vous-en!... gmit l'aubergiste plus mort que vif.

Il y eut une retraite prcipite des domestiques. Seule, Mme Landry
demeura, et il faut dire qu'elle ne semblait pas effare outre mesure de
la prilleuse situation o se trouvait, son mari.

--Grce, monsieur le chevalier! murmura Landry.

--Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? Plus de ces demandes
intempestives?...

--Jamais! Jamais!

--Et je pourrai habiter cette chambre?

--Oui, oui!... Mais rentrez-moi, pour l'amour de la Vierge!... Je
meurs!...

Le chevalier, sans se presser, rintgra l'aubergiste dans la chambre,
et l'assit presque vanoui dans le fauteuil o Mme Landry s'empressa de
lui bassiner les tempes.

--Ah! monsieur le chevalier, dit-elle avec un regard qui n'avait rien de
trop svre, quelle peur vous m'avez faite!

Lorsque Landry revint  lui, il eut avec le chevalier de Pardaillan une
explication  la suite de laquelle il fut convenu que la belle chambre
demeurerait le logis du jeune homme, et que mme il pourrait prendre ses
repas du soir dans la rtisserie,  condition qu'il continut le genre
de services qu'avait rendus son pre.

Et ce fut ainsi que la paix fut signe entre matre Landry Grgoire et
l'aventurier.

Un soir, le chevalier de Pardaillan sortait d'un bouge de la rue des
Francs-Bourgeois o il venait de boire avec quelques truands de ses amis
force mesures d'hypocras. Il tait  peu prs ivre. C'est--dire que sa
fine moustache se hrissait plus que jamais, et que Giboule en bataille
derrire les mollets occupait toute la largeur de l'troite rue. Il
chantait un sonnet  la mode, de matre Ronsard.

--Au meurtre! au truand! cria une voix dans le lointain, une voix de
vieillard, semblait-il.

--Or a, disait Pardaillan, les cris viennent de la rue Saint-Antoine;
d'aprs les conseils de mon pre, je dois tourner les talons et gagner
la Devinire. Ainsi fais-je, il me semble!

Il ne tarda pas  arriver rue Saint-Antoine.

--Tiens, fit-il, j'aurais pourtant jur que j'avais tourn vers la rue
Saint-Denis!...

L, il aperut deux hommes que serraient de prs une dizaine de truands.
Tous les deux taient  cheval. L'un d'eux tenait en main une troisime
monture toute selle. C'tait un vieillard, vtu comme un serviteur de
grande maison. C'tait lui qui criait:

--Au meurtre! Au guet!

Mais les truands, sachant bien que personne n'interviendrait et que le
guet, en entendant les cris, s'carterait prudemment, ne s'occupaient
pas du vieux, et entouraient l'autre cavalier qui, sans prononcer une
parole, se dfendait nergiquement,  preuve les deux francs-bourgeois
qui taient tendus sur la chausse, le crne fracass.

Cependant cet homme, si vigoureux et si courageux qu'il ft, allait
succomber.

--Tenez bon, monsieur! cria tout  coup une voix calme et plutt
railleuse, on vient  vous!...

En mme temps, Pardaillan surgit dans la mle et commena  faire,
pleuvoir sur les truands une grle de coups. Il n'avait pas dgain la
fameuse Giboule; mais saisissant par le cou les deux premiers de la
bande qui lui tombrent sous la main, il les rapprocha l'un de l'autre,
d'un irrsistible et rapide mouvement; les deux faces se heurtrent,
les deux nez commencrent  saigner; alors par un mouvement inverse,
Pardaillan les spara, les poussa l'un  droite, l'autre  gauche, les
lana, pareils  une double catapulte; chacun des truands alla rouler
 dix pas, entranant dans sa chute deux ou trois de ses camarades, et
aussitt le chevalier se plaa devant l'inconnu assailli et, d'un geste
large, tira la flamboyante Giboule...

Les truands furent-ils pouvants de la manoeuvre et de la force
musculaire qu'elle prouvait? Toujours est-il qu'il se fit parmi eux un
mouvement de retraite silencieuse et prcipite; en un instant, tous
avaient disparu, emportant leurs blesss, comme des fantmes qui
s'vanouissaient dans la nuit.

--Par la mordieu, mon brave! s'cria alors le cavalier inconnu, vous
m'avez sauv la vie!

Le chevalier de Pardaillan rengaina froidement son pe, souleva son
chapeau, et dit:

--Savez-vous, monsieur, ce que je viens de faire?

--Eh! par le diable! Vous venez de me sauver, vous dis-je!

--Non pas: j'ai dsobi au voeu formel de mon pre... Et je crains bien
qu'il ne m'en arrive malheur.

Ces derniers mots furent prononcs d'un ton glacial qui firent
frissonner l'inconnu.

--En tout cas, reprit-il, vous m'avez rendu un fier service. Acceptez en
souvenir de cette rencontre la monture que mon domestique tient en main.
Galaor est le meilleur cheval de mes curies.

--Soit! J'accepte le cheval! rpondit Pardaillan avec le ton et le geste
d'un roi acceptant l'hommage d'un sujet.

Et avec la lgret d'un cavalier qui, ds cinq ans, avait chevauch par
monts et par vaux, il sauta sur Galaor.

L'inconnu fit de la main un signe d'adieu et s'loigna en homme press.

Au moment o le vieux serviteur se disposait  suivre son matre 
distance respectueuse, Pardaillan s'approcha de lui, et lui demanda 
voix basse:

--Y a-t-il inconvnient  ce que je sache le nom de ce seigneur pour qui
j'ai commis le crime de dsobir au voeu de mon pre?...

--Aucun, monsieur, fit le vieillard tonn.

--Alors, ce cavalier?

--C'est Mgr Henri de Montmorency, marchal de Damville...

Ce soir-l, Jean de Pardaillan ramena donc un nouvel hte  l'auberge de
la Devinire; il arriva au moment o on fermait l'htellerie: sans rien
demander  personne, il conduisit Galaor  l'curie, l'installa  la
meilleure place et versa une mesure d'avoine dans la mangeoire.

Galaor tait un aubre cap de more qui pouvait aller sur ses quatre ans;
il avait la tte fine, le front large, les naseaux ouverts, le garrot
bien dessin, la croupe souple, les jambes sches. C'tait une bte
magnifique.

--Ah a! que diable faites-vous donc l? demanda tout  coup la voix
grasse de matre Landry.

Pardaillan tourna lgrement la tte vers la boule de graisse que
reprsentait l'aubergiste et rpondit par-dessus l'paule:

--J'examine le produit de mon dernier crime.

Landry frissonna.

--Ainsi, dit-il, ce cheval est  vous?

--Je vous l'ai dit, matre Landry, rpondit Pardaillan.

--Et, continua l'aubergiste, je devrai le nourrir?

--Ah a! voudriez-vous d'aventure que cette noble bte mourt de
faim?...

Et le chevalier, s'tant assur par un dernier regard que Galaor ne
manquait de rien, souhaita le bonsoir  l'aubergiste atterr, et s'en
fut se coucher.

A partir de ce jour, on ne vit plus Pardaillan que mont sur Galaor, et
Pipeau le prcdant le nez au vent, en qute de tout ce qui tait bon
 manger et  voler aux devantures des marchands de volailles; quant 
Galaor, pour rien au monde il ne se drangeait de la ligne droite.
Il faut ajouter que, pour un murmure, pour un regard de travers, la
redoutable Giboule sortait toute seule de son fourreau.

Pardaillan sur Galaor, compliqu de Pipeau, aggrav de Giboule, devint
donc la terreur du quartier--nous voulons dire la terreur des insolents,
des hobereaux pillards, des spadassins et des capitans qui pullulaient;
car le chevalier n'intervenait jamais dans une querelle que pour
dfendre le plus faible.

Un jour, Pardaillan s'occupait dans sa chambre  raccommoder son
pourpoint. Ordinairement, c'tait Mme Landry qui s'occupait de ce soin.
Mais la belle aubergiste, ayant surpris le chevalier les yeux fixs sur
le toit d'en face, boudait depuis quelques jours, retire sous la tente,
c'est--dire parmi ses casseroles.

Ayant tant bien que mal rpar l'accroc qu'il essayait de faire
disparatre, Pardaillan remit son pourpoint, ceignit son pe et
s'apprta  sortir. Mais avant de s'loigner, il se mit  la fentre:
juste  ce moment, il vit la Dame en noir qui sortait de la maison et
prenait la direction de la rue Saint-Antoine. Au mme instant, Lose
parut  la fentre.

Emport peut-tre par une sorte de bravade  la misre de son costume,
par un dfi  l'impossibilit d'tre aim tel qu'il se voyait, pour la
premire fois, d'un geste tout instinctif, il envoya un baiser...

Lose rougit, il est vrai! mas elle demeura une seconde  regarder le
chevalier, sans colre, puis, lentement, elle rentra.

--Oh! songea Pardaillan dont le coeur se mit  battre la chamade, mais
on dirait qu'elle n'est pas indigne! Oh! Il faut que, sur-le-champ, je
parle  sa mre!...

Un rou et dit:--Je vais profiter de l'absence de la mre pour aller me
jeter aux pieds de cette belle enfant!...

Sans plus rflchir, le chevalier s'lana en coup de vent et rattrapa
la Dame en noir au moment o elle tournait l'angle de la rue Saint-Denis
et prenait la rue Saint-Antoine, dans la direction de la Bastille.

Mais alors, il n'osa plus! Et il se contenta de suivre la Dame en noir 
distance respectueuse.

Arrive non loin de la place Baudoyer, Jeanne tourna  droite dans
ce ddale de ruelles qui servaient de communication entre la rue
Saint-Antoine et le port Saint-Paul, derrire la place de Grve.

Elle finit par s'arrter dans la rue des Barrs,  l'endroit prcis o
s'tait lev jadis un couvent de carmes.

La maison devant laquelle Jeanne de Piennes s'tait arrte tait situe
sur l'emplacement mme de l'ancien couvent; elle tait entoure de beaux
jardins; elle tait petite, mais de belle apparence, bien qu'un peu
mystrieuse.

Pardaillan vit la Dame en noir heurter le marteau, et, bientt aprs,
entrer dans la maison.

--Je lui parlerai quand elle sortira, pensa-t-il. Il faut que je lui
parle!

Et il se posta en sentinelle,  un bout de la rue.

Une servante avait introduit Jeanne et l'avait conduite au premier
tage, dans une pice agrablement meuble.

A son entre, un jeune homme et une femme qui taient assis l'un prs de
l'autre tournrent la tte.

--Ah! fit la femme, voici ma tapisserie!

--Bon! dit le jeune homme en s'adressant  Jeanne. Avez-vous tenu compte
de l'inscription que je vous fis tenir?

--Oui, monsieur, dit Jeanne.

--Quelle inscription? demanda la femme d'une voix timide et trs douce.

--Vous allez voir! rpondit le jeune homme.

Ce jeune homme semblait g de vingt ans au plus. Il tait habill comme
un riche bourgeois, de drap fin; son vtement tait noir; mais  sa
toque de velours noir resplendissait un diamant norme.

Il tait de taille moyenne, et paraissait de sant dlicate; son visage
tait ple et mme bilieux; il avait le front bomb; les yeux sournois
ne regardaient pas en face; la bouche se plissait ordinairement sous
l'effort d'un sourire en gnral mauvais, parfois sinistre, mais qui, en
ce moment, tait plein d'une relle cordialit; les mains s'agitaient
et les doigts se contractaient par suite de quelque manie; peut-tre ce
jeune homme tait-il atteint d'une maladie nerveuse.

Quant  la femme, elle accusait trois ou quatre ans de plus que son
compagnon. C'tait une jolie blonde d'allure modeste et qui, dans une
foule, ne devait pas provoquer ce murmure qui forme comme un sillage
d'admiration sur le passage de certaines femmes souveraines par la
beaut. Tout en elle tait modestie, effacement presque craintif;
mais elle avait des yeux d'une douceur infinie et d'une tendresse
extraordinaire lorsqu'elle les posait sur le jeune homme.

--Voyons l'inscription! reprit-elle avec une curiosit impatiente.

--Regardez, Marie! fit le jeune homme en prenant la tapisserie des mains
de la Dame en noir.

Cette tapisserie reprsentait une srie de bouquets de fleurs de lis qui
s'entrelaaient et couraient autour de l'toff; au centre se dessinait
un cartouche sur fond bleu; et c'est sur ce cartouche que se dtachait
en lettres d'or l'inscription suivante:

JE CHARME TOUT.

Celle qu'on avait appele Marie leva sur le jeune homme un regard
interrogateur. Celui-ci frotta lentement ses mains ples et dit avec un
sourire heureux:

--Chre Marie, vous ne devinez pas?

--Non, mon bien-aim Charles...

--Eh bien, ce sera l dsormais votre devise, Marie...

--Oh! Charles... mon bon Charles...

--Savez-vous o j'ai trouv cette inscription?

--Comment devinerais-je, mon doux ami?

--Eh bien, s'cria Charles triomphalement, c'est dans votre nom!...--Je
charme tout n'est que l'anagramme de Marie Touchet, votre nom!--Vous
n'avez qu' vrifier...

Alors, toute rouge d'un rel bonheur, elle se jeta dans les bras de son
amant qui la serra sur sa poitrine avec une indicible expression de
tendresse.

Jeanne de Piennes avait assist, immobile et douloureuse,  cette scne
de bonheur intime et paisible.

--Comme ils s'aiment! songea-t-elle. Comme ils sont heureux, ce bon
bourgeois et cette douce bourgeoise! Hlas! moi aussi, j'aurais pu tre
heureuse!...

--Oui, Marie, disait  voix basse le jeune homme, oui, c'est  cela que
j'ai song ces temps derniers! Car c'est  toi seule que je rve au fond
de mon Louvre! Et tandis que ma mre me croit occup  la destruction
des huguenots, tandis que mon frre d'Anjou se demande si je songe au
moyen de le tuer, tandis que Guise cherche  surprendre sur mon front le
secret de sa destine, moi je songe que je t'aime, toi seule, puisque
seule tu m'aimes!

Marie coutait ces paroles avec ivresse... Elle oubliait la prsence de
la Dame en noir.

--Sire! sire! fit-elle, presque  haute voix, vous m'enivrez de bonheur.

--Sire! murmura Jeanne. Le roi de France!...

Et dans sa pauvre imagination tant martyrise, une secousse violente se
produisit. Elle tait devant Charles IX... L'homme que tant de fois
elle avait rv d'approcher pour implorer justice... non pour elle, ah!
certes! mais pour sa fille, pour sa Lose!...

Haletante, la tte en feu, elle fit un pas en avant.

Charles IX avait enlac Marie Touchet dans ses bras. Il reprit 
demi-voix:

--Il n'y a pas de sire, ici! Il n'y a pas de majest, tu entends. Marie?
Il n'y a que Charles! Ton bon Charles, comme tu m'appelles... Car il n'y
a que toi, Marie, pour dire que je suis bon et cela me soulage, vois-tu,
cela jette une lumire dans l'horreur de mes penses... Le roi! Je suis
le roi!... Marie, je suis un pauvre enfant que sa mre dteste, que ses
frres hassent! Au Louvre, je n'ose pas manger, j'ai peur du verre
d'eau qu'on m'apporte, j'ai peur de l'air que je respire... Ici, je
mange, je dors, je bois sans crainte, ici! ah! je respire  pleins
poumons!

--Charles! Charles! calme-toi...

Mais Charles IX s'exaltait. Ses yeux flamboyaient. Sa parole tait
devenue rauque et sifflante.

--Je te dis qu'ils veulent ma mort! grina-t-il tout  coup sans
prendre la prcaution de baisser la voix. Ah! Marie, Marie! Sauve-moi,
cache-moi!... J'ai lu dans leurs penses, te dis-je! J'ai fouill leurs
consciences, et j'y ai vu ma condamnation crite en lettres de flamme!

--Charles! par grce, calme-toi!... Oh! voil encore ton accs!...
Charles! reviens  toi! Tu es prs de moi...

Mais le roi s'abattit dans un fauteuil, les yeux convulss, en proie 
une crise violente.

Jeanne s'tait lance pour aider Marie.

--Oh! madame, balbutia celle-ci, par piti pour mon pauvre Charles si
malheureux, jamais un mot de ceci!

--Rassurez-vous! dit Jeanne avec dignit, je sais trop ce qu'est la
douleur humaine, et c'est la douleur qui m'a appris le silence....

Marie fit un signe de tte pour remercier.

--Puis-je vous tre utile? reprit Jeanne.

--Non, non, fit vivement Marie; soyez remercie et bnie... Je connais
ces redoutables crises... Charles, dans quelques instants, sera  lui...

--En ce cas, je vous quitte...

--Ah! madame! s'cria Marie avec un lan de reconnaissance, vous avez
toutes les dlicatesses... Comme vous avez d aimer!...

Un fugitif et douloureux sourire passa sur les lvres dcolores de
Jeanne, qui fit un signe d'adieu et se retira.

A peine avait-elle disparu que Charles IX ouvrit les yeux, jeta autour
de lui un regard anxieux et, voyant Marie penche sur lui, sourit
tristement.

--Encore un accs? fit-il avec une sourde angoisse.

--Rien, presque rien, mon Charles!

--Il y avait ici quelqu'un tout  l'heure... ah! oui... la femme qui a
fait cette tapisserie... O est-elle?...

--Partie, mon Charles, partie depuis deux minutes...

--Avant l'accs?

--Oui, oui, mon bon Charles, avant!... Allons, te voil remis... bois un
peu de cet lixir... l... repose un instant ta pauvre tte... l... sur
mon coeur... mon bon Charles.

Elle s'tait assise, l'avait attir sur ses genoux, et Charles, docile
comme un enfant, obissait, penchait sa tte ple et sombre.


XI

VOX POPULI, VOX DEI!...

Le chevalier de Pardaillan avait attendu la sortie de Jeanne avec la
patience d'un amoureux. Il tait rsolu  lui parler. Pour lui dire
quoi? Qu'il aimait sa fille? Qu'il la voulait pour pouse? Cela,
peut-tre.

Lorsqu'il la vit sortir et revenir vers lui, il prpara donc un discours
trs propre; selon lui,  produire une vive motion sur celle qui
l'couterait.

Malheureusement,  la minute o la Dame en noir passa prs de lui, il en
vint justement  oublier le commencement de son discours, le plus beau
passage, selon lui toujours. Il demeura donc bouche be... Jeanne passa.

Pardaillan s'lana alors, en se disant qu'il se donnait jusqu' la rue
Saint-Dente pour aborder la Dame en noir, ne songeant mme pas que le
moyen le plus convenable aprs tout, c'tait de se prsenter au logis de
la dame.

Mais lorsqu'il dboucha dans la rue Saint-Antoine, il trouva que
l'aspect de Paris avait chang, comme parfois,  l'approche des
premires rafales d'une tempte, l'Ocan change brusquement de face.

Des groupes nombreux, bourgeois et peuple mls, marchaient dans la
direction du Louvre. La grande artre tait devenue une fleuve d'hommes
d'o montaient des murmures menaants, parfois des clats de voix.

Que se passait-il?

Pardaillan cherchait  ne pas perdre de vue la Dame en noir qui marchait
 vingt pas devant lui.

A un moment, un de ces remous violents qui font tourbillonner les foules
sans qu'on sache pourquoi se produisit. Jeanne, enveloppe dans ce
remous, disparut. Le chevalier s'lana, distribuant force horions,
jouant des coudes, et se frayant un passage  coups de bourrades; mais
il ne retrouva plus la Dame en noir.

Devant lui, bras dessus, bras dessous, marchaient trois hommes, trois
hercules, avec des cous de taureaux, des faces rouges, des yeux
menaants. Et la foule, sur leur passage, vocifrait:

--Vive Kervier! Vive Pezou! Vive Cruc!

--Quels sont ces trois lphants? demanda Pardaillan.

--Comment, monsieur! rpondit un bourgeois, vous ne connaissez pas
Cruc, l'orfvre du pont de bois? Et Pezou, le boucher de la rue du
Roi-de-Sicile? Et Kervier, le libraire de l'Universit?

--Excusez-moi, j'arrive de province, dit Pardaillan. Ah!... c'est l le
boucher, le libraire et l'orfvre? Bon! je suis content d'avoir vu cela,
moi!

--Les trois grands amis de M. de Guise!

--Peste! C'est bien de l'honneur pour M. de Guise!

--Oui, monsieur! les dfenseurs de la sainte religion.

A ce moment, Pardaillan arrivait prs du pont de bois. L, une foule
norme, agite, poussait des clameurs:

--Vive Guise!... Mort aux huguenots!

--Vous entendez? dit le bourgeois. Vous entendez le peuple? Or, vous le
savez, _vox populi, vox Dei!..._

--Pardon, observa doucement le chevalier, je n'entends pas l'anglais...

--Ce n'est pas de l'anglais, monsieur, fit l'homme avec ddain. C'est du
latin. Et ce latin-l signifie que la voix du peuple, c'est la voix de
Dieu.

Le bourgeois,  ce moment, fut spar de Pardaillan par une pousse du
peuple: une forte escouade d'arbaltriers et d'arquebusiers du guet
dblayait les abords du pont pour laisser le passage libre  Henri de
Guise.

Pardaillan tait plac  l'entre du pont, contre la premire maison
du ct gauche: une vieille btisse  demi ruine, et qui probablement
tait abandonne, car les fentres en taient closes, tandis que toutes
les autres maisons du pont laissaient voir des spectateurs jusque sur
leurs toits.

Cependant, le chevalier remarqua que la premire maison du ct droit
qui faisait vis--vis  la btisse abandonne tait galement ferme:
une seule de ses fentres tait ouverte, mais cette fentre tait
grille d'un treillis pais.

Derrire ce treillis, dans l'ombre, Pardaillan crut voir un instant une
figure de femme dont les yeux incandescents jetaient des regards de
flamme sur la foule, qui sourdement grondait:

--Mort aux huguenots!...

Pourquoi?... Il n'y avait pas  ce moment de huguenots dans Paris. Ou
s'il y en avait, ils se cachaient!

Pardaillan vit tout  coup l'orfvre, le boucher et le libraire, Cruc,
Pezou et Kervier, parcourir vivement des groupes et donner un mot
d'ordre. Ds qu'ils avaient pass, on criait de plus belle:

--Sus au parpaillot! Mort  Barn! A l'eau, Albret!...

Alors Cruc, Pezou et Kervier vinrent se poster sur le ct gauche du
pont,  trois pas du chevalier.

--Par Pilate et Barabbas! grommela-t-il, je crois que je vais voir
aujourd'hui des choses intressantes!...

--Ah! ah! hurlait  ce moment Cruc, voici M. de Biron qui passe! Biron
le boiteux!...

--Et M. de Mesmes, seigneur de Malassise! ajouta Kervier.

--Les signataires de la paix de Saint-Germain! vocifra Pezou. Les amis
des damns huguenots!...

Autour d'eux, la foule trpigna de joie et hurla:

--A bas la paix de Saint-Germain! Mort aux parpaillots!

Cruc leva les yeux vers la fentre grille o Pardaillan avait cru
remarquer un visage de femme. Cette fois, c'tait un visage d'homme qui
apparaissait derrire le treillis pais. Cet homme changea un rapide
signal avec Cruc, puis disparut dans l'intrieur...

Pntrons un instant dans cette maison.

L, dans la pice  la fentre grille, une femme grande, maigre, tout
enveloppe de noir, avec une tte d'oiseau de proie, nez de vautour,
bouche serre, regard perant, est assise dans un vaste fauteuil.

Cette femme, c'est la veuve d'Henri II, la mre de Charles IX, Catherine
de Mdicis...

Prs d'elle, un homme jeune encore, et qui a d tre fort beau,
emphatique de geste, thtral d'allure, avec on ne sait quoi de souple
dans la dmarche, et de flin dans les attitudes...

Cet homme, c'est Ruggieri, l'astrologue...

Que font-ils l tous les deux? Quelles mystrieuses accointances
permettent  l'astrologue florentin de garder devant la reine cette
attitude ou il y a plus de caresse que de respect?

Catherine frappe nerveusement du bout du pied.

--Patience, patience, _Catharina mia_, dit Ruggieri

--Et tu es sr, Ren, qu'elle est  Paris?

--Tout  fait sr! La reine de Navarre est entre hier secrtement dans
Paris. Jeanne d'Albret est sans doute venue voir quelque important
personnage.

--Mais comment l'as-tu su, Ren?...

--Eh! comment l'aurais-je su, sinon par la belle Barnaise que vous avez
place prs d'elle?

--Alice de Lux?...

--Elle-mme! Ah! c'est une fille prcieuse.

--Et tu es sr que Jeanne d'Albret va passer sur ce pont?

--Croyez-vous, sans cela, que j'y aurais appel Cruc, Pezou et Kervier?
fit Ruggieri en haussant les paules.

--Oh! murmura Catherine de Mdicis en serrant ses mains l'une contre
l'autre, c'est que je la hais, vois-tu, cette Jeanne d'Albret! Guise
n'est rien. Je le tiens dans ma main et je le briserai quand je voudrai.
Mais Albret, voil l'ennemi, Ren, le seul ennemi vraiment redoutable
pour moi! Ah! si je pouvais donc la tenir ici, et l'trangler de mes
mains!...

--Bah! ma reine, fit Ruggieri, laissez cette besogne au bon peuple de
Paris. Tenez, le voil qui s'apprte! coutez!

En effet, d'effroyables hurlements clataient au-dehors.

Ruggieri s'tait approch du treillis, suivi de Catherine.

--Je ne vois qu'Henri de Guise, haleta sourdement Catherine de Mdicis.

--Regardez l-bas... au bout du pont... cette litire, derrire
l'escorte... La litire ne peut plus reculer... la foule l'enserre...
tout  l'heure, en arrivant ici... les rideaux vont s'carter un
instant... et ce sera bien du diable si notre ami Cruc ne reconnat pas
la reine de Navarre!...

Sur le pont, Henri de Guise s'avanait, suivi d'une trentaine de
cavaliers. Il saluait du geste et du sourire, et de temps  autre il
criait:

--Vive la messe!

--Vive la messe! Mort aux huguenots! rptait la multitude qui dlirait.

C'tait un redoutable et magnifique spectacle. Ces seigneurs de
l'escorte, monts sur des chevaux splendidement harnachs, portaient des
costumes clatants o rutilaient des pierreries... mais le plus beau de
tous, le plus tincelant, c'tait leur chef: Henri de Guise. C'est tout
au plus s'il avait vingt ans. Il tait de haute taille, bien pris, avec
un visage o clatait un somptueux orgueil.

--Guise! Guise! vocifrait le peuple, avec des acclamations que
Catherine de Mdicis coutait en incrustant ses ongles acrs dans les
paumes de ses mains.

Et l-bas, dans la petite maison, de la rue des Barrs, dans le logis
de Marie Touchet, le roi de France dormait paisiblement, la tte sur
l'paule maternelle de sa matresse...

Cependant, Henri de Guise et son escorte avaient franchi le pont. Mais
alors, ils trouvrent la foule si compacte qu'ils durent s'arrter
plusieurs minutes. A ce moment, derrire eux, clatrent des clameurs si
froces que le duc de Guise, instinctivement, porta la main  sa dague
et fit volte-face.

Non, ce n'tait pas  lui qu'on en voulait!...

Une litire, s'avanant  grand-peine, arrivait au dbouch du pont,
devant la maison en ruine prs de laquelle se tenaient Cruc, Pezou et
Kervier. Cette litire tait modeste, et ses rideaux de cuir taient
hermtiquement ferms.

A ce moment, les rideaux s'ouvrirent l'espace d'une seconde. Mais cette
seconde avait suffi!...

--Enfer! rugit Cruc dont la voix de stentor domina les clameurs. C'est
la reine de Navarre! Mort  la parpaillote! Mort  Jeanne d'Albret!...

Et avec ses amis, il se rua sur la litire.

--Enfin! murmura Catherine avec un terrible sourire.

En un instant, un groupe nombreux et disciplin avait entour la
litire, gesticulant et vocifrant:

--Albret! Albret! Mort  Albret! A l'eau, la huguenote!...

La litire fut souleve comme un ftu de paille par les lames de
l'ocan; renverse, pitine, elle disparut...

Mais les deux femmes qu'elle contenait avaient eu le temps de sauter 
terre.

--Piti pour Sa Majest! cria la plus jeune des deux femmes, d'une
merveilleuse beaut.

--La voil! La voil! tonnrent Cruc et Pezou en dsignant l'autre
dame, qui tenait  la main une sorte de petit sac en cuir.

C'tait Jeanne d'Albret, en effet!...

D'un geste de souveraine majest, elle ramena son voile sur son visage.
Une pousse puissante, irrsistible, la jeta contre la porte de la
maison en ruine avec celle qui l'accompagnait. Mille bras se levrent.
La reine de Navarre allait tre saisie, broye, dchire...

A cet instant, Catherine de Mdicis et Ruggieri, du haut de leur
fentre, le duc de Guise, du haut de son cheval, virent un spectacle
inou, fantastique et merveilleux... Un jeune homme venait de s'lancer,
balayant la foule  coups de poing,  coups de tte,  coups de coude,
entrant, pntrant comme un coin de fer, et semblant faire le vide
autour de lui, par une sorte de formidable roulis de ses paules... En
un clin d'oeil, il se forma un espace entre la porte de la maison en
ruine  laquelle s'appuyaient les deux femmes, et la multitude furieuse
 la tte de laquelle se trouvaient l'orfvre, le boucher et le
libraire.

Alors, le jeune homme tira sa longue et solide rapire qui flamboya, et
se mit  dcrire un moulinet vertigineux, qu'il n'interrompit que pour
lancer de seconde en seconde des coups de pointe furieux, tandis que la
cohue stupfaite, pouvante, reculait, largissant le demi-cercle!...

--Ren! gronda Catherine, il faut que ce jeune homme meure ou qu'il soit
 moi!

--J'y pensais! rpondit Ruggieri en s'lanant.

--Saint-Mgrin! disait de son ct le duc de Guise, tche donc de savoir
qui est cet enrag. Cornes du diable, le magnifique sanglier.

Cet enrag, comme disait Guise, ce sanglier qui tenait tte  la meute
humaine, c'tait le chevalier de Pardaillan.

Au moment o Cruc et sa bande se jetaient sur la litire, il avait vu
que cette litire contenait deux femmes.

Ce fut, pendant presque une demi-minute, l'homrique image d'un rocher
qu'assaillent vainement des vagues dchanes. Le peuple tourbillonnait
autour de Pardaillan avec d'effroyables vocifrations. Cruc, Kervier et
Pezou lui jetaient des menaces apocalyptiques. Et Pardaillan, ramass
sur lui-mme, les mchoires serres, sans un mot, sans un geste inutile,
faisait tournoyer la flamboyante Giboule.

Le demi-cercle se resserrait, malgr la rsistance du premier rang;
des masses profondes, par-derrire, poussaient, avec de tumultueux
mouvements de flux et de reflux.

Pardaillan comprit qu'il allait tre cras..

Il jeta sur Jeanne d'Albret et sa compagne un regard qui eut la dure
d'un clair, et cria:

--Rangez-vous!

Les deux femmes obirent.

Alors, lui, toujours couvert par la longue rapire, se pencha en avant,
en quilibre sur la jambe gauche, tandis que, du pied droit, il se
mettait  dcocher contre la porte vermoulue des ruades forcenes.

Au premier coup de talon, qui rsonna comme un choc de madrier, la
multitude comprit la manoeuvre, poussa une clameur de rage, et essaya
de se ruer sur l'insens qui tentait le miracle de sauver la huguenote.
Deux ou trois hommes tombrent, sanglants, et Giboule dcrivit un
cercle d'acier flamboyant.

Au deuxime coup de talon, la porte branle gmit, et une de ses
ferrures tomba. Au troisime, elle s'ouvrit violemment, la serrure
fracasse.

--Venez, Alice! dit Jeanne d'Albret d'une voix trangement calme.

Le peuple, en voyant que sa victime lui chappait pour l'instant, jeta
un rugissement tel qu'il sembla que la vieille maison allait s'crouler;
Cruc, Pezou et Kervier, maintenant, ne se trouvaient plus en tte; ils
avaient disparu dans les vastes remous de cette houle humaine; il y eut
comme un assaut, la marche irrsistible d'un mascaret, le dvalement
gigantesque d'une trombe qui s'abat... mais cette masse d'hommes crass
les uns sur les autres, poussant, pousss, vint s'arrter, haletante,
rugissante, miette par ses propres mouvements, devant la porte
referme!...

En effet,  peine la reine de Navarre avait-elle disparu que Pardaillan,
cessant son moulinet, porta  droite,  gauche, devant, au hasard, une
dizaine de coups de pointe dont chacun fut suivi d'un hurlement de
douleur. Puis, dans cet espace de temps; inapprciable o la multitude
s'arrta, hsitante, hbte, il bondit en arrire,  corps perdu,
repoussa la porte et jeta autour de lui un regard de flamme...

La maison, ancien logis d'un menuisier ou d'un charpentier, tait pleine
de madriers. Saisir cinq ou six de ces madriers, les arc-bouter contre
la porte, tablir un rempart solidement chafaud, fut pour le chevalier
l'affaire d'une minute.

Le premier mot de Jeanne d'Albret fut:

--tes-vous de la religion, monsieur [1]?

[Note 1: tes-vous protestant?]

--Eh! madame, je suis de la religion de vivre... surtout en ce moment o
mauvais marchand serait celui qui achterait ma peau pour plus d'un sol.

Jeanne d'Albret jeta un regard d'admiration sur ce jeune homme en
lambeaux, les mains dchires de sanglantes raflures, qui continuait 
sourire.

--Si nous devons mourir, reprit la reine de Navarre, je veux, avant,
vous remercier et vous dire qu' l'instant de ma mort j'aurai connu le
plus hroque gentilhomme que j'aie jamais vu...

--Oh! murmura Pardaillan, nous ne sommes pas morts encore: nous avons
bien trois minutes devant nous!...

D'un coup d'oeil, il avait examin l'endroit o il se trouvait. C'tait
une pice immense qui avait d servir d'atelier  un charpentier. Il n'y
avait pas de plafond. C'tait le toit lui-mme qui couvrait cet atelier,
et ce toit tait soutenu par trois poutres verticales qui semblaient
aller chercher leur base  travers le plancher, dans les caves.

En moins de temps qu'il ne le faut pour l'crire, Pardaillan avait
parcouru la pice. En arrivant au fond, c'est--dire au ct qui donnait
sur le fleuve, il aperut une trappe ouverte qui permettait de descendre
aux caves.

D'un cri, il appela les deux femmes qui accoururent.

--Descendez! fit-il.

--Et vous? demanda la reine.

--Descendez toujours, madame!

Jeanne d'Albret et sa compagne obirent. Au bas de l'escalier, elles
trouvrent qu'elles taient non pas dans une cave, mais dans une pice
pareille  celle du dessus; sous le plancher, elles entendaient des
clapotements... la maison tait construite sur pilotis! Et c'tait la
Seine qui coulait au-dessous.

A ce moment, une minute  peu prs s'tait coule depuis l'instant o
elles taient entres dans la maison.

Jeanne d'Albret prta l'oreille une seconde.

Dans une sorte d'accalmie des rafales populaires, elle crut entendre
l-haut comme un grincement de scie... mais cela dura l'espace d'un
clair et, de nouveau, l'norme mugissement de la foule couvrit tous les
bruits.

Jeanne d'Albret eut l'intuition qu'on devait pouvoir communiquer avec
le fleuve... son pied, tout  coup, heurta un anneau de fer... elle se
baissa avec un cri de joie puissante, le souleva d'un effort inou,
arracha la trappe de son alvole... et l, sous ses yeux, avec le rauque
soupir du condamn qui a la vie sauve, oui, l, elle aperut une chelle
qui descendait au fleuve!...

Et au bas de cette chelle, une barque!

--Monsieur, monsieur, rugit-elle.

--Me voici! tonna Pardaillan.. Si nous mourons, ce sera en nombreuse
compagnie!...

Et le chevalier apparut au haut de l'escalier, tenant une grosse corde
 la main. Sur cette corde, il s'arc-bouta, d'un effort tel que les
muscles de ses jambes saillirent, et que les veines de ses tempes
parurent prtes  clater.

A ce moment, la hideuse multitude affame de mort, dans un effrayant
fracas, se prcipitait, se ruait...

--A mort!  mort!  mort!...

A ce moment, aussi, Pardaillan, d'une dernire secousse frntique,
semblable  un titan qui cherche  draciner un chne sculaire, tira
sur la corde!...

Un craquement formidable se fit entendre, la maison parut osciller un
instant, puis, parmi d'atroces clameurs de dsespoir, un grondement
puissant, quelque chose comme un roulement de tonnerre... la maison
s'effondrait! Les poutres se dchiraient! la toiture tout entire
tombait d'un bloc: blessant, tuant par centaines les meurtriers!...

Que s'tait-il pass?

Pardaillan avait sci les trois poutres qui portaient la toiture!...
Pardaillan les avait lies avec la mme corde!

Pardaillan, en secouant frntiquement cette corde, avait fait tomber
les poutres! Et alors, d'un bond, d'un saut, il se lana dans le vide,
tomba au pied de l'escalier, et se rua vers Jeanne d'Albret, tandis que,
sur le plancher qu'il venait de quitter, s'effondrait la toiture de la
vieille maison!...

La reine, d'un geste, lui montra le fleuve, l'chelle, la barque!... En
un instant, ils y furent tous les trois... Le chevalier coupa la corde
qui retenait la lgre embarcation, et celle-ci, entrane par le
courant, se mit  filer dans la direction du Louvre.

Pardaillan dirigea la barque au moyen d'une godille qu'il trouva au
fond. Cinq minutes plus tard, il abordait au-dessous du Louvre, 
l'endroit mme o se trouvait quelques annes auparavant l'enclos des
Tuileries, et o Catherine de Mdicis faisait alors construire un palais
par son architecte Philibert Delorme.

Lorsqu'ils furent dbarqus, Pardaillan s'arrta sur la berge, le
chapeau  la main.

--Monsieur, dit alors Jeanne d'Albret avec ce calme nergique dont elle
ne s'tait pas dpartie un seul instant, je suis la reine de Navarre...
Et vous?

--Je m'appelle le chevalier de Pardaillan, madame.

--Vous venez, monsieur, de rendre  la maison de Bourbon un service
qu'elle n'oubliera jamais...

Le chevalier fit un geste.

--Ne vous en dfendez pas, reprit la reine... pas devant moi, du moins!
ajouta-t-elle avec amertume.

Pardaillan saisit l'allusion: avoir dfendu la huguenote, c'tait
peut-tre mriter la mort!

--Ni devant vous, ni devant personne, madame, dit-il. J'ai conscience
d'avoir, en effet, rendu un grand service  Votre Majest, puisque je
lui ai sauv la vie; mais je dois dclarer que j'ignorais quelle grande
reine j'avais l'honneur de dfendre.

Jeanne d'Albret, qui depuis des annes commandait  des hros et devait
se connatre en hrosme, fut frappe de cette dignit froide, corrige
par on ne savait quoi d'ironique et de gouailleur, qui manait de toute
la personne du chevalier.

--Monsieur, reprit la reine aprs l'avoir examin avec admiration, si
vous voulez me suivre au camp de mon fils Henri, votre fortune est
faite.

Pardaillan tressaillit et dressa l'oreille au mot de fortune.

Au mme instant, l'image de la jeune fille aux cheveux d'or, de
l'adorable voisine qu'il guettait pendant des heures  la fentre, cette
radieuse image passa devant ses yeux.

Il eut donc une grimace de regret pour cette fortune qui s'vanouissait
 peine entrevue, et rpondit en s'inclinant avec une grce altire:

--Que Votre Majest daigne accepter l'hommage de ma reconnaissance: mais
c'est  Paris que j'ai rsolu de chercher fortune.

--C'est bien, monsieur. Mais au cas o quelqu'un des miens dsirerait
vous rencontrer, o vous trouverait-il?

--A l'auberge de la Devinire, madame, rue Saint-Denis.

Jeanne d'Albret fit alors un signe de tte et se tourna vers sa
compagne.

--Alice, vous avez t bien imprudente de faire passer la litire par le
pont...

--Je croyais le passage libre. Majest, rpondit avec assez de fermet
la jeune fille.

--Alice, reprit la reine, vous avez t bien imprudente de lever les
rideaux...

--Un mouvement de curiosit... fit Alice avec moins d'assurance.

--Alice, continua Jeanne d'Albret, vous avez t bien imprudente enfin
de prononcer tout haut mon nom devant cette foule hostile...

--J'avais la tte perdue, madame! rpondit la jeune fille, cette fois
dans un vritable balbutiement.

--Ce n'est pas pour vous en faire le reproche, mon enfant. Mais enfin,
quelqu'un qui et voulu me livrer n'et pas agi autrement...

--Oh! Majest!...

--Une autre fois, soyez plus prudente, acheva la reine avec tant de
srnit qu'Alice de Lux (Ruggieri nous a appris son nom) fut aussitt
rassure.

--Monsieur le chevalier, dit alors Jeanne d'Albret, je vais abuser de
vous...

--Je suis  vos ordres, madame.

--Bien. Merci. Veuillez donc nous suivre  distance l o nous allons...
Sous la protection d'une pe telle que la vtre, je ne craindrais pas
de traverser une arme.

Pardaillan reut sans faiblir le compliment. Seulement, il poussa un
soupir et murmura:

--Quel dommage que je ne puisse plus quitter Paris!... Monsieur mon pre
me l'avait bien dit... Mfie-toi des femmes!... Me voil ficel par les
cheveux d'or de ma voisine...

Tout en monologuant, le chevalier suivait  dix pas, l'oeil au guet,
la main  la garde de l'pe, les deux femmes qui, rapidement,
s'enfoncrent dans Paris.

Le soir commenait  tomber.

Pardaillan qui, dans sa hte  suivre la mre de Lose, tait parti sans
djeuner, commenait  ressentir de furieux tiraillements d'estomac.

Aprs d'innombrables dtours, Jeanne d'Albret et sa compagne arrivrent
enfin au Temple.

En face de la sombre prison dont la grande tour noircie par le temps
dominait le quartier comme une menace, une maison d'apparence bourgeoise
s'levait d'un tage.

Sur un geste de la Reine, Alice de Lux heurta  la porte. Presque
aussitt on ouvrit.

Jeanne d'Albret fit signe  Pardaillan de se rapprocher.

--Monsieur, dit-elle, vous avez maintenant le droit de connatre mes
affaires. Entrez donc, je vous prie.

--Madame, dit Pardaillan, Votre Majest s'abuse: je n'ai qu'un droit,
celui de me tenir  ses ordres.

La porte, cependant, s'tait referme. Les trois visiteurs furent
conduits par une domestique, sorte de gant femelle, jusqu' une pice
troite, mal meuble, mais assez propre.

L, un vieillard  nez recourb,  longue barbe biblique, tait assis
 une table sur laquelle se trouvaient trois balances de diffrents
calibres.

--Ah! ah! fit-il avec une cordialit exagre, c'est encore vous,
madame... madame... comment donc, dj? C'est qu'il y a trois ans que je
ne vous ai vue... mais votre nom est inscrit l, dans mon coffre...

--Madame Leroux, dit la reine schement.

--C'est bien cela! J'allais le dire! Et vous avez encore quelque collier
de perles, quelque agrafe de diamant  vendre  ce bon Isaac Ruben?

Nous prierons notre lecteur de se souvenir que la reine de Navarre, au
moment o elle avait saut de la litire, tenait  la main un sac
de cuir. Ce sac, Jeanne d'Albret l'ouvrit, et en versa le contenu,
ple-mle.

Les yeux d'Isaac Ruben ptillrent. Il allongea les mains sur les
diamants, les rubis, les meraudes, les pierres prcieuses qui
chatoyaient sur la table et croisaient leurs feux.

La reine de Navarre tait alors une femme de quarante-deux ans. Elle
portait encore le deuil de son mari, Antoine de Bourbon, mort en 1562.
Elle avait des yeux gris, avec un regard puissant qui pntrait jusqu'
l'me. Sa voix provoquait les enthousiasmes. Sa bouche avait un pli
svre; et, au premier abord, cette femme paraissait glaciale. Mais
quand la passion l'animait, elle se transformait.

Jeanne d'Albret n'avait qu'une passion: son fils. C'est pour son fils
que, femme simple, prise de la vie patriarcale du Barn, elle s'tait
jete  corps perdu dans la vie des camps.

Cependant, Isaac Ruben venait de trier les pierres.

Il les examina, le sourcil fronc par l'effort du calcul.

--Madame, dit brusquement le Juif en levant la tte, il y a l pour cent
cinquante mille cus de pierres.

--C'est exact, dit Jeanne d'Albret.

--Je vous offre cent quarante-cinq mille cus. Le reste reprsente mon
bnfice et mes risques. Comment voulez-vous que je vous paie?

--Comme la dernire fois.

--En une lettre  l'un de mes correspondants?

--Oui. Seulement, ce n'est pas  votre correspondant de Bordeaux que je
veux avoir  faire.

--Choisissez, madame. J'ai des correspondants partout. Le nom de la
ville?

--Saintes.

Sans plus rien dire, le Juif se mit  crire quelques lignes, les signa,
dposa un cachet spcial sur le parchemin, relut soigneusement cette
sorte de lettre de change, et la tendit  Jeanne d'Albret qui, l'ayant
lue, la cacha dans son sein.

Isaac Ruben se leva en disant:

--Je demeure  vos ordres, madame, pour toute opration de ce genre.

La reine de Navarre tressaillit, et un soupir vite rprim gonfla son
sein: ce qu'elle venait de vendre, c'taient ses derniers bijoux; il ne
lui restait plus rien!...

Faisant de la main un signe d'adieu au marchand, elle se retira suivie
d'Alice. Pardaillan les suivit.


XII

LES TROIS AMBASSADEURS

JEANNE D'ALBRET sortit de Paris par la porte Saint-Martin, voisine
du Temple. A deux cents toises de l, attendait une voiture que
conduisaient deux postillons. La reine de Navarre marcha jusqu' cette
voiture sans prononcer une parole. Elle fit monter Alice de Lux la
premire, et, se tournant alors vers Pardaillan:

--Monsieur, dit-elle, vous n'tes pas de ceux qu'on remercie. Je veux
seulement vous dire que j'emporte le souvenir d'un des derniers paladins
qui soient au Monde...

En mme temps, elle tendit sa main.

Avec cette grce altire qui lui tait propre, le chevalier se pencha
sur cette main et la baisa respectueusement.

La voiture s'loigna au galop de ses petits tarbes nerveux.

Longtemps, il demeura l tout rveur.

--Un paladin! Moi!... songeait-il. Et pourquoi pas! Oui! Pourquoi
n'entreprendrais-je pas de montrer aux hommes de mon temps que la force
virile, le courage indomptable sont des vices hideux quand ils sont
mis  la disposition de l'esprit de haine et d'intrigue; et qu'ils
deviennent des vertus, quand...

Au mot de vertu, il leva les paules, renvoya Giboule dans ses mollets,
d'un coup de talon, et grommela:

--M. de Pardaillan, mon pre, m'a pourtant fait jurer de me dfier
surtout de moi-mme! Allons voir s'il reste quelque perdreau ou quelque
carcasse de poulet chez matre Landry!

Une heure plus tard, dans la rtisserie de la Devinire, il tait
attabl devant une magnifique volaille que Mme Landry Grgoire dcoupait
elle-mme, ce qui lui permettait de faire valoir la rondeur d'un bras nu
jusqu'au coude.

Une fois rassasi, Pardaillan s'en fut tranquillement se coucher, tandis
que matre Landry poussait un soupir de dsespoir en constatant que
trois flacons avaient succomb aux attaques de son hte.

Le lendemain, fatigu de la grande bataille de la veille, Pardaillan se
rveilla assez tard. Il se leva, passa son haut-de-chausses et se mit en
devoir de raccommoder son pourpoint, opration qui lui tait des plus
familires.

Il s'tait plac prs de la fentre pour avoir du jour, et tournait le
dos  la porte. Il venait de boucher un premier trou et attaquait un
accroc situ en pleine poitrine lorsqu'on gratta lgrement  la porte.

--Entrez! cria-t-il sans se dranger.

La porte s'ouvrit. Il entendit la voix grasse de matre Landry Grgoire
qui disait avec respect:

--C'est ici, mon prince, c'est ici mme...

Et ayant tourn la tte par-dessus son paule pour voir de quel prince
il s'agissait, Pardaillan aperut en effet le plus magnifique seigneur
qui et jamais franchi le seuil de la Devinire: hautes bottes en peau
fine,  perons d'or, haut-de-chausses en velours violet, pourpoint de
satin, aiguillettes d'or, rubans mauves, grand manteau de satin violet
ple, toque  plume violette agrafe  une meraude; et, dans ce
costume, un jeune homme fris, musqu, pommad, parfum, moustaches
releves au fer, joues fardes, lvres passes au rouge: un mignon
splendide.

Le chevalier se leva et, son aiguille  la main, dit:

--Veuillez entrer, monsieur.

--Va, dit l'inconnu, va dire  ton matre que Paul de Stuer de Caussade,
comte de Saint-Mgrin, dsire avoir l'honneur de l'entretenir.

--Pardon, dit froidement le chevalier, quel matre?

--Mais le tien, ventre de biche! J'ai dit ton matre, par le sambleu!

Pardaillan devint de glace, et avec la superbe tranquillit qui le
caractrisait, rpondit:

--Mon matre, c'est moi!

Saint-Mgrin fut tonn ou ne le fut pas; il demeura impassible,
craignant surtout de dranger la dentelle de sa collerette. Seulement,
il laissa tomber ces mots:

--Seriez-vous, d'aventure, monsieur le chevalier de Pardaillan?

--J'ai cet honneur.

Saint-Mgrin, dans toutes les rgles de l'art, se dcouvrit et excuta
sa rvrence la plus exquise.

Pardaillan ramena sur ses paules son vieux manteau dteint et, d'un
geste, dsigna au comte l'unique fauteuil de la chambre, tandis qu'il
s'asseyait sur une chaise.

--Chevalier, dit Saint-Mgrin, je vous suis dpch par Mgr le duc
de Guise pour vous dire qu'il vous tient en grande estime et haute
admiration.

--Croyez bien, monsieur, fit Pardaillan du ton le plus naturel, que je
lui rends cette estime et cette admiration.

--L'affaire d'hier vous a mis en fort belle posture. Et tout  l'heure,
au lever de Sa Majest, le rcit en fut fait au roi par son pote
favori, Jean Dort, qui a assist  la chose.

--Bon! Et qu'a-t-il dit, ce pote?

--Que vous mritiez la Bastille pour avoir sauv deux criminelles.

--Et qu'a dit le roi?

--Si vous tiez homme de cour, vous sauriez que Sa Majest parle trs
peu... Quoi qu'il en soit, vous passez maintenant pour un Alcide ou un
Achille. Tenir tte  tout un peuple pour protger deux femmes, c'est
fabuleux cela! Et, surtout, ce moulinet de la rapire! Et les coups de
pointe de la fin! Et cette maison qui s'croule!... Bref, Mgr le duc de
Guise serait charm de vous tre agrable. Et pour preuve, il m'a charg
de vous supplier d'accepter ce petit diamant comme une premire marque
de son amiti. Oh! ne refusez pas, vous feriez injure  ce grand
capitaine.

--Mais je ne refuse pas, dit Pardaillan.

Et il passa  son doigt la magnifique bague que lui tendait le comte.

--Or a, dit Saint-Mgrin, venons-en aux choses srieuses. Notre grand
Henri de Guise remonte sa maison en vue de certains vnements qui se
prparent. Voulez-vous en tre? La question est franche.

--J'y rpondrai par la mme franchise: je dsire n'tre que d'une seule
maison.

--Laquelle?

--La mienne!

--Est-ce la rponse que je dois rapporter au duc de Guise?

--Dtes  monseigneur que je suis touch jusqu'aux larmes de sa haute
bienveillance, et que j'irai moi-mme lui porter ma rponse.

--Bon! pensa Saint-Mgrin, il est  nous. Mais il se rserve de discuter
le prix de l'pe qu'il apporte.

Tout plein de cette ide, il tendit une main qui fut serre du bout des
doigts.

Le chevalier l'accompagna jusqu' sa porte o eurent lieu force
salamalecs et salutations.

--Hum! songea Pardaillan quand il fut seul. Voil ce que je puis appeler
une proposition inespre. Etre de la suite du duc de Guise! Mais c'est
la fortune, cela! Non, je n'accepterai pas!... Pourquoi?

Pardaillan se mit  arpenter sa chambre avec agitation.

--Eh! pardieu, j'y suis! Je n'accepterai point parce que monsieur mon
pre m'a recommand de me dfier!...

Content d'avoir trouv ou feint de trouver cette explication, et de
n'avoir pas  s'interroger davantage, le chevalier contempla avec
admiration le diamant que lui avait laiss Saint-Mgrin.

--Cela vaut bien cent pistoles, murmura-t-il. Peut-tre cent vingt? Qui
sait si on ne m'en donnera pas cent cinquante?

Il en tait  deux cents pistoles lorsque la porte s'ouvrit de nouveau,
et Pardaillan vit entrer un homme envelopp d'un long manteau,
simplement vtu comme un marchand. Cet homme salua profondment le
chevalier stupfait et dit:

--C'est bien devant monsieur le chevalier de Pardaillan que j'ai
l'honneur de m'incliner?

--En effet monsieur. Que puis-je pour votre service?

--Je vais vous le dire, monsieur, dit l'inconnu, qui dvorait le jeune
homme du regard. Mais avant tout, voudriez-vous me faire le plaisir de
me dire quel jour vous tes n? Quelle heure? Quel mois? Quelle anne?

L'inconnu, malgr l'tranget de ses questions, n'avait pas l'air d'un
fou.

--Monsieur, dit Pardaillan avec la plus grande douceur, tout ce que je
puis vous dire, c'est que je suis n en 49, au mois de fvrier. Quant au
jour et  l'heure, je les ignore.

--_Peccato!_ murmura le bizarre visiteur. Enfin! je tcherai
de reconstituer l'horoscope du mieux que je pourrai. Monsieur,
continua-t-il  haute voix, tes-vous libre?

--Mnageons-le se dit le chevalier.--Libre, monsieur? Eh! qui peut se
vanter de l'tre? Le roi l'est-il, alors qu'il ne peut faire un pas hors
de son Louvre? Libre! comme vous y allez, mon cher monsieur! C'est comme
si vous me demandiez si je suis riche. Libre! Par Pilate! Si par l vous
entendez que je puis me lever  midi et me coucher  l'aube, que je
puis, sans crainte, sans remords, sans regarder qui me suit, entrer au
cabaret ou  l'glise, manger si j'ai faim, boire si j'ai soif... (la
paix. Pipeau! Qu'as-tu  grogner, imbcile!) embrasser les deux joues
de la belle madame Huguette, ou pincer les servantes de la Corne d'Or,
battre Paris le jour ou la nuit  ma guise (n'ayez pas peur il ne
mord pas!), me moquer des truands et du guet, n'avoir de guide que ma
fantaisie et de matre que l'heure du moment, oui monsieur, je suis
libre! Et vous?

L'inconnu se dirigea vers la table et y dposa un sac qu'il sortit de
dessous son manteau.

--Monsieur, dit-il alors, il y a l deux cents cus.

--Deux cents cus? Diable!

--De six livres.

--Oh! oh! De six livres? Vous dites: de six livres?

--Parisis, monsieur!

--Parisis! Eh bien, monsieur, voil un honnte sac.

--Il est  vous, fit brusquement l'homme.

--En ce cas, dit Pardaillan avec cette froide tranquillit qu'il prenait
tout  coup parfois, en ce cas, permettez que je le mette en lieu sr.
Maintenant, dites-moi pourquoi ces deux cents cus de six livres parisis
sont  moi.

L'inconnu croyait avoir cras un homme. Ce fut lui qui le fut. Il
s'attendait  des remerciements enthousiastes, il reut la question de
Pardaillan en pleine poitrine. Toutefois, il se remit promptement, et,
reconnaissant au fond de lui-mme qu'il avait affaire  un rude jouteur,
il rsolut d'assommer d'un mot son adversaire.

--Ces deux cents cus sont  vous, dit-il, parce que je suis venu vous
acheter votre libert.

Pardaillan ne sourcilla pas, ne fit pas un mouvement.

--En ce cas, monsieur, pronona-t-il du bout des dents, c'est neuf cent
quatre-vingt-dix-neuf mille huit cents cus de six livres parisis que
vous me redevez, pas un de moins, pas un de plus. J'ai dit.

--_Briccone!_ murmura l'homme dont les paules ployrent. Ouf, monsieur!
C'est donc  un million d'cus que vous estimez votre libert?

--Pour la premire anne, dit Pardaillan sans broncher.

Cette fois, Ren Ruggieri--que l'on a srement devin--s'avoua vaincu.

--Monsieur, dit-il aprs avoir jet un regard d'admiration sur le
chevalier, je vois que vous maniez la parole comme l'pe et que vous
connaissez toutes les escrimes. Je vous demande pardon d'avoir essay de
vous tonner. Et je viens au fait de mon affaire. Gardez votre libert,
monsieur. Vous tes homme de coeur et d'esprit, comme vous avez prouv
hier que vous avez du coeur. _Perhacco_, monsieur! Vous avez une pe
qui tranche et des mots qui assomment! Que diriez-vous si je vous
proposais de mettre l'un et l'autre au service d'une cause noble et
juste entre toutes, d'une sainte cause pour mieux dire! Et d'une
princesse puissante, bonne, gnreuse...

--Laissons la cause et voyons la princesse. Serait-ce Mme de
Montpensier?

--Non, certes! fit vivement Ruggieri. Mais tenez, ne cherchez pas! Qu'il
vous suffise de savoir que c'est la princesse la plus puissante qu'il
soit en France.

--Cependant, il faut bien que je sache  qui et  quoi j'engage ma foi?

--Juste! on ne peut plus juste! Venez donc, s'il vous plat, demain
soir, sur le coup de dix heures, au pont de bois, et frappez trois coups
 la premire maison qui est  droite du pont...

Pardaillan ne put s'empcher de tressaillir en songeant  cette figure
ple qu'il avait cru entrevoir derrire le mystrieux treillis de la
fentre grille.

--On y sera! dit-il d'un ton bref.

--C'est tout ce que voulais... pour l'instant! rpondit Ruggieri.

Quelques instants plus tard, l'trange visiteur avait disparu. Et
Pardaillan se mit  songer:

--Je veux que le diable m'arrache un  un les poils de ma moustache si
cette princesse ne s'appelle pas Catherine de Mdicis!

Pardaillan en tait l de ses rflexions lorsque, pour la troisime
fois, la porte s'ouvrit.

Il sursauta, tout de bon effar, lui qui mettait son point d'honneur
 ne s'effarer de rien. Mais presque aussitt, son tonnement, sans
diminuer d'intensit, changea de sujet. En effet, l'homme qui entrait
tait le vivant portrait de l'homme qui venait de sortir. C'tait le
mme air de sombre orgueil, le mme port de tte emphatique, les mmes
traits accentus, le mme regard de flamme.

Seulement l'homme aux deux cents cus (Ren Ruggieri, on le sait)
paraissait g de quarante-cinq ans. Il tait de moyenne taille. Le feu
de ses yeux se voilait d'hypocrisie. Il semblait se fier plus  la ruse
qu' la force.

Le nouveau venu, au contraire, n'accusait que vingt-cinq ans, tait de
haute stature; la franchise clatait dans son regard, son orgueil tait
de la fiert.

Mais une lourde tristesse paraissait peser sur lui; il y avait dans cet
homme on ne sait quoi de fatal.

Les deux hommes s'tudirent un instant et, bien que l'un part
l'antithse de l'autre, ils se sentirent tous deux comme rassurs par
une indfinissable sympathie.

--tes-vous le chevalier de Pardaillan? demanda ce troisime visiteur.

--Oui, monsieur, dit Pardaillan avec une douceur qui ne lui tait pas
habituelle. Me ferez-vous l'honneur de me dire qui j'ai la joie de
recevoir dans mon pauvre logis?

A cette question, l'tranger tressaillit et plit lgrement.

--C'est juste. La politesse veut que je vous dise mon nom. Je m'appelle
Dodat. Dodat tout court. Dodat sans plus. C'est--dire un nom qui
n'en est pas un. Un nom qui crie qu'on n'a ni pre ni mre. Dodat,
monsieur, signifie: donn  Dieu. En effet, je suis un enfant trouv,
ramass devant le porche d'une glise. Arrach  ce Dieu  qui mes
parents inconnus m'avaient donn. Confi par le hasard  une femme qui a
t pour moi plus qu'un Dieu. Voil mon nom, monsieur, et l'histoire de
ce nom.

--Et cette femme qui vous recueillit?

--C'est la reine de Navarre.

--Mme d'Albret!

--Oui, monsieur. Et ceci me rappelle  ma mission, que je vous demande
pardon d'avoir oublie pour vous entretenir de ma mdiocre personne...

--Bon! je la connais!

--Vous la connaissez?

--Oui. La reine de Navarre vous envoie me dire qu'elle me remercie
encore de l'avoir tire, hier, des mains de ces enrags; elle vous
charge de me ritrer l'offre qu'elle m'a faite d'entrer  son service;
et enfin, elle m'adresse par votre entremise quelque bijoux prcieux.
Est-ce bien cela?

--Comment savez-vous?...

--C'est bien simple. J'ai reu ce matin un ambassadeur de certain grand
seigneur qui m'a donn un fort beau diamant et qui m'a demand si je
voulais servir son matre; j'ai ensuite reu un mystrieux dput qui
m'a remis deux cents cus et m'a fait savoir que certaine princesse
me veut compter parmi ses gentilshommes. Enfin, vous voici, vous,
troisime. Et je suppose que l'ordre logique des choses va se continuer.

--Voici en effet le bijou, fit Dodat en tendant au chevalier une
splendide agrafe compose de trois rubis.

--Que vous disais-je! s'cria Pardaillan qui saisit l'agrafe.

--Sa Majest, continua Dodat, m'a charg de vous dire qu'elle avait
distrait ce bijou de certain sac que vous avez d voir. Elle ajoute que
jamais elle n'oubliera ce qu'elle vous doit. Et quant  prendre rang
dans son arme, vous le ferez quand cela vous conviendra.

--Mais, demanda Pardaillan, vous avez donc rencontr la reine?

--Je ne l'ai pas rencontre: je l'attendais  Saint-Germain, d'o Sa
Majest est partie pour Saintes, aprs m'avoir donn la commission qui
m'amne prs de vous.

--Bon. Une autre question: Avez-vous rencontr, en montant ici, un homme
envelopp d'un manteau, paraissant g de quarante  cinquante ans?

--Je n'ai rencontr personne, fit Dodat.

--Dernire question: Quand repartez-vous?

--Je ne repars pas, rpondit Dodat dont la physionomie redevint sombre;
la reine de Navarre m'a charg de diverses missions qui me demanderont
du temps.

--Bon. En ce cas, votre logement est tout trouv; vous vous installez
ici.

--Mille grces, chevalier. Je suis attendu chez quelqu'un qui... Mais
que dis-je l?... Fi! J'aurais un secret pour un homme tel que vous! Je
suis attendu chez M. de Tligny, qui est secrtement  Paris.

--Le gendre de l'amiral Coligny?

--Lui-mme. Et c'est  l'htel de l'amiral, rue de Bthisy, que vous
devriez me venir demander, si ma bonne toile voulait jamais que vous
eussiez besoin de moi. Mais il vous suffira de frapper trois coups  la
petite porte btarde. Et quand on aura tir le judas, vous direz: Jarnac
et Moncontour.

--A merveille, cher ami. Mais  propos de Tligny, savez-vous ce qui se
dit assez couramment?

--Que Tligny est pauvre? Qu'il n'a pour tout apanage que son
intrpidit et son esprit? Que l'amiral eut grand tort de donner sa
fille  un gentilhomme sans fortune?

--On dit cela. Mais on dit aussi autre chose. On, c'est un certain
truand, homme de sac et de corde qui a t employ  plus d'une besogne
et qui a vu beaucoup. On m'a donc affirm que, la veille du mariage
de Tligny, un gentilhomme de haute envergure se serait prsent chez
l'amiral pour lui dire qu'il aimait sa fille Louise.

--Ce gentilhomme, interrompit Dodat, s'appelle Henri de Guise. Vous
voyez que je connais l'histoire. Oui, c'est vrai. Henri de Guise aimait
Louise de Coligny. Il vint reprsenter  l'amiral que l'union de la
maison de Guise et de la maison de Chtillon reprsente par Coligny
mettrait fin aux guerres religieuses; enfin, l'orgueilleux gentilhomme
plia jusqu' pleurer devant l'amiral, en le priant de rompre le mariage
projet et de lui accorder Louise.

--C'est bien cela. Et que rpondit l'amiral?

--L'amiral rpondit qu'il n'avait qu'une parole et que cette parole
tait engage  Tligny. Il ajouta que d'ailleurs ce mariage tait voulu
par sa fille qui, en somme, prtendit-il, tait le premier juge en cette
affaire. Henri de Guise partit dsespr. Tligny pousa Louise de
Coligny. Et, de chagrin, Guise se jeta  la tte de Catherine de Clves,
qu'il vient d'pouser il y a dix mois.

--Laquelle Catherine, assure-t-on, aime partout o elle peut, except
chez son mari!

--Elle a un amant, fit Dodat.

--Qui s'appelle?

--Saint-Mgrin. Le connatriez-vous?

--Je le connais depuis ce matin. Mais cher ami, laissez-moi vous
apprendre une nouvelle: Henri de Guise est  Paris.

--Vous tes sr? s'exclama Dodat, qui tressaillit.

--Je l'ai vu de mes yeux. Et je vous rponds que le bon peuple de Paris
ne lui a pas mnag les acclamations!

Dodat boucla rapidement son pe, et jeta son manteau sur ses paules:

--Adieu, fit-il d'un ton bref, soudain redevenu sombre. Laissez-moi vous
embrasser, ajouta-t-il. Je viens de passer une heure de joie paisible
comme j'en ai connu bien peu dans ma vie.

--J'allais vous proposer la fraternelle accolade, rpondit le chevalier.

Les deux jeunes gens s'embrassrent cordialement.

--N'oubliez pas, dit Dodat; l'htel Coligny... la petite porte...

--Jarnac et Moncontour. Soyez tranquille, cher ami. Le jour o j'aurai
besoin qu'on vienne se faire tuer prs de moi, c'est  vous que je
penserai d'abord.

--Merci! dit simplement Dodat.

Et il s'loigna en toute hte. Quant  Pardaillan, son premier soin fut
de courir chez un fripier pour remplacer ses vtements. Il choisit un
costume de velours gris tout pareil  celui qu'il quittait, avec cette
diffrence que celui-ci tait entirement neuf. Puis il fixa l'agrafe de
rubis  son chapeau neuf pour y maintenir la plume de coq. Puis il alla
chez le Juif Isaac Ruben pour lui vendre le beau diamant du duc de
Guise, dont il eut cent soixante pistoles.


XIII

UNE CRMONIE PAENNE

Le soir commenait  tomber lorsque Pardaillan revint  la Devinire.
Instinctivement, ses yeux se levrent vers la petite fentre o tant de
fois tait apparu le charmant visage de Lose. Mais la fentre tait
ferme.

Le chevalier poussa un soupir et se tourna vers le perron de la
Devinire. A gauche de ce perron, il aperut alors trois gentilshommes
qui, le nez en l'air, semblaient examiner attentivement la maison o
demeurait la Dame en noir.

--Vous dites que c'est bien l, Maurevert? fit l'un d'eux.

--C'est l, comte de Qulus. Au premier, la propritaire, vieille dame
bigote, sourde et confite en prire. Le deuxime est  moi depuis ce
matin.

--Maugiron, reprit celui qu'on venait d'appeler comte de Qulus,
conois-tu ces bizarres passions de Son Altesse pour ces petites
bourgeoises?

--Moins que des bourgeoises, Qulus. Lui qui a la cour!...

--Mieux que la cour, Maugiron: il a Margot!

Les deux jeunes gentilshommes clatrent de rire et continurent
 causer entre eux sans s'occuper de Maurevert, pour lequel ils
cherchaient  peine  dguiser un sentiment de mpris et de crainte.

Maurevert s'tait loign en disant:

--A ce soir, messieurs!

Qulus et Maugiron allaient en faire autant lorsqu'ils virent se dresser
devant eux un jeune homme qui, avec une politesse glaciale, mit son
chapeau  la main et demanda:

--Messieurs, voulez-vous me faire la grce de me dire ce que vous
regardiez si attentivement dans cette maison?

Les deux gentilshommes changrent un coup d'oeil

--Pourquoi nous posez-vous cette question, monsieur? fit Maugiron avec
hauteur.

--Parce que, dit Pardaillan, cette maison m'appartient.

--Et vous supposez, dit Qulus, que nous aurions envie de Racheter?

--Ma maison n'est pas  vendre, messieurs, fit Pardaillan.

--Alors, que voulez-vous?

--Vous dire simplement ceci: je ne veux pas qu'on regarde ce qui
m'appartient, et surtout qu'on en rie.

--Vous ne voulez pas! s'cria Maugiron avec Colre.

--Viens, fit Qulus. C'est un fou.

--Messieurs, dit Pardaillan toujours impassible, je ne suis pas fou. Je
vous rpte que je hais les insolents qui regardent ce qu'ils ne doivent
pas voir...

--Mordieu! Vous allez vous faire couper les oreilles!

--Et que j'ai l'habitude de chtier ceux dont le rire me dplat, acheva
Pardaillan. Allez rire ailleurs.

--Ah! ah! fit Qulus. Et o diable voulez-vous que nous allions rire?

--Mais, par exemple, dans le petit Pr aux Clercs.

--C'est bien. Et quand?

--Tout de suite, si vous voulez!

--Non pas. Mais demain matin, vers les dix heures, nous y serons, mon
ami et moi. Et vous, Monsieur, tchez de bien rire ce soir. Car, demain,
vous ne rirez plus.

--J'y tcherai, messieurs! dit Pardaillan qui salua d'un grand geste de
sa plume de coq...

Qulus et Maugiron s'loignrent dans la direction qu'avait dj prise
Maurevert.

Pardaillan, inquiet et troubl, entra dans la salle de la Devinire, et
s'attabla.

--Que diable faisaient l ces deux tourneaux?... Et l'autre, avec
sa figure d'oiseau de mauvais augure!... Seraient-ils venus l pour
elle?... Par les cornes de tous les enfers! Si cela tait!...

Le raisonnement aidant, et aussi un bon flacon de vin d'Anjou,
Pardaillan parvint  se rassurer, et, selon ses habitudes d'observateur,
se mit  regarder autour de lui.

Ce soir-l, il y avait grand remue-mnage dans l'auberge. Les servantes
dressaient le couvert pour une forte table dans une pice voisine.
Matre Landry et ses queux agitaient force casseroles.

--Ah a! demanda le chevalier  Lubin, qui le servait, il y aura donc
belle et nombreuse socit ce soir?

--Oui, monsieur. Et vous m'en voyez tout joyeux.

--Pourquoi joyeux?

--D'abord parce que messieurs les potes sont fort gnreux... ils
boivent bien, et me font boire.

--Ce sont donc des potes qui vont venir?

--Comme tous les mois, le premier vendredi, monsieur le chevalier.
Ils se runissent pour dire des posies qui me feraient rougir, si je
n'tais trop occup  boire pour couter.

--Bon. Ensuite?... Ton autre motif de joie?

--Ah oui! Eh bien, c'est que frre Thibaut va venir.

--Le moine? Est-il donc aussi pote?

--Non. Mais... excusez-moi, monsieur le chevalier, voici justement...
une plume rouge...

Et, sans finir sa phrase, Lubin, qui paraissait fort embarrass, se
prcipita au-devant d'un cavalier qui venait d'entrer dans la salle.
Ce cavalier avait une plume rouge  sa toque. Il s'enveloppait
soigneusement de son manteau qu'il relevait jusqu'au nez. Mais, si bien
qu'il dissimult son visage, Pardaillan aperut un instant ce visage.

--M. de Cosseins! murmura-t-il.

Cosseins tait le capitaine des gardes de Charles IX, c'est--dire le
premier personnage militaire du Louvre.

--Qu'est-ce que cette socit de potes dont font partie le capitaine
des gardes et le moine Thibaut? songea le chevalier. Pourquoi est-ce
Lubin cet ancien moine qui a quitt son couvent et qui s'est fait garon
d'htellerie par amour de la bonne chre et non matre Landry qui va
au-devant d'un pareil personnage?

Et, avec une curiosit surexcite, il suivit des yeux le mange de Lubin
et de Cosseins. Landry, occup  ses fourneaux dans la rtisserie,
n'avait pas fait attention au nouveau venu, bien que, de la cuisine
situe  gauche de la grande salle, il pt voir par une large baie ce
qui se passait dans l'auberge.

Or, Lubin et le capitaine pntrrent dans la salle o les servantes
dressaient le couvert.

--C'est ici qu'aura lieu le banquet, messire pote, fit Lubin en
essayant vainement de dvisager l'homme  la plume rouge.

--Allons plus loin! dit Cosseins.

La salle suivante tait vide et donnait dans une quatrime salle
galement vide, mais o des siges taient prpars.

A gauche de cette salle s'ouvrait un cabinet noir. Cosseins y entra.

--Qu'est-ce que c'est que cette porte? demanda le capitaine.

--Elle ouvre sur l'alle qui longe les quatre salles et aboutit  la
rue.

--Nul ne peut entrer par ici?

Lubin sourit et montra les deux normes verrous qui maintenaient la
porte massive.

--C'est bien. O se tiendra le moine?

--Frre Thibaut? Dans la grande salle, devant la porte du banquet. Oh!
personne n'entrera, et vous pourrez  l'aise vous dbiter vos sonnets et
vos ballades.

--C'est que, vous comprenez, il y a tant de jaloux qui seraient bien
aises de s'emparer de nos productions!

Cosseins, satisfait sans doute de son inspection, retraversa les salles,
gagna la porte du salon et disparut.

--Que diable va-t-il se passer ce soir  la Devinire? se demanda
Pardaillan.

Le chevalier n'tait pas homme  perdre son temps en mditation. Il
connaissait l'htellerie de fond en comble.

Il se leva donc sans affectation, appela Pipeau d'un claquement de
langue, et pntra dans la salle du banquet o trois servantes effares
achevaient de mettre le couvert. Il passa rapidement, et entra dans la
pice vide en refermant derrire lui la porte. Puis il atteignit la
pice o taient rangs des siges, et enfin le cabinet noir qui donnait
sur l'alle.

Ce cabinet n'tait d'ailleurs qu'une sorte de caveau aux murailles en
pierre humide, et tout tapiss de toiles d'araignes. Il communiquait
avec l'alle par la lourde porte que nous avons signale, et avec la
pice aux siges par une porte perce d'un judas.

Or, ce caveau, c'tait l'antichambre des caves de matre Landry. Dans le
fond s'ouvrait une trappe que fermait un couvercle  anneau de fer.

Pardaillan, toujours suivi de son fidle Pipeau, s'enfona dans
l'escalier qui descendait aux caves, les visita soigneusement, et,
n'ayant remarqu rien d'anormal, revint s'installer dans le cabinet noir
en laissant ouverte la trappe des caves.

Nous reviendrons dans la grande salle de l'auberge.

L, vers neuf heures, apparurent trois hommes trs envelopps et portant
 leurs toques des plumes rouges.

Lubin courut au-devant de ces mystrieux personnages et les introduisit
dans la salle du banquet.

Dix minutes plus tard, deux autres cavaliers, puis enfin trois nouveaux,
tous ayant une plume rouge  la toque, entrrent  la Devinire et
furent conduits par Lubin qui, alors, murmura:

--Huit plumes rouges. Le compte y est!

A ce moment, un moine a barbe blanche, aux yeux sournois,  la figure
rubiconde, franchit  son tour le seuil.

--Frre Thibaut! s'cria Lubin en s'lanant  la rencontre du moine.

--Mon frre, dit celui-ci  voix basse, nos huit potes sont-ils
arrivs?

--Ils sont l, rpondit Lubin.

--Trs bien. Veuillez donc m'couter, mon cher frre. Il s'agit de
choses graves. Vous comprenez. Ce sont des potes trangers qui viennent
discuter avec les ntres.

--Mais, mon frre, comment se fait-il que vous soyez ml  des
questions de posie?

--Frre Lubin, fit svrement le moine, si notre rvrend et vnrable
abb, Mgr Sorbin de Sainte-Foi, a permis que vous quittassiez le
couvent pour venir faire ripaille et bombance en cette auberge... Si le
rvrend, prenant en piti votre soif inextinguible, vous a donn une
preuve aussi extraordinaire de sa mansutude, ce n'est pas qu'il vous
tolre par surcrot le pch mortel de la curiosit! Vous n'avez pas de
questions  poser. Ou sinon, vous rentrez au couvent!

--Misricorde! Je vous jure, mon frre...

--C'est bien. Maintenant, dressez-moi une petite table l, devant la
porte de cette salle, car je me sens quelque apptit.

--Que vous donnerai-je  dner, mon cher frre?

--La moindre des choses: une moiti de poularde, une friture de Seine,
un pt, une omelette et des confitures, avec quatre bouteilles de vin
d'Anjou...

--Le moine s'installa donc devant la porte, de faon que nul ne pt
entrer sans sa permission.

Lorsque Lubin eut apport sur la table les lments du repas modeste
demand par frre Thibaut, celui-ci reprit:

--Maintenant, frre Lubin, coutez-moi bien. Vous connaissez l'alle qui
aboutit au cabinet noir? Eh bien, vous allez vous mettre en sentinelle 
la porte de cette alle, sur la rue, jusqu' ce que je vous en relve.

Lubin, qui voyait s'vanouir tous ses rves gastronomiques et bachiques,
poussa un soupir qui et attendri un tigre. Mais frre Thibaut ne parut
pas s'en apercevoir.

--Si quelqu'un veut entrer dans l'alle, continua-t-il, vous vous y
opposerez. Si ce quelqu'un persiste, vous pousserez un cri d'alarme.
Allez, mon cher frre, htez-vous...

Force fut  Lubin d'obir.

Alors, frre Thibaut attaqua consciencieusement sa demi-poularde.

La demie de neuf heures sonna. A ce moment, six nouveaux personnages
firent leur entre dans l'auberge.

--Voici les mcrants! grogna frre Thibaut. Je suis comme frre Lubin,
moi. Je ne comprends pas pourquoi on me force  garder la porte pour des
faiseurs de phbus comme ce Ronsard, ce Baf, ce Rmy Belleau, ce Jean
Dort... ce Jodelle et ce Pontus de Thyard!

En grommelant ainsi, frre Thibaut dvisageait successivement les six
potes et se rangeait pour les laisser entrer dans la salle du banquet.

Il va sans dire que l'arrive des potes et leur disparition taient
passes inaperues. Et pour se rendre un compte exact de cette scne,
notre lecteur doit se figurer la grande salle de la Devinire pleine de
soldats, d'coliers, d'aventuriers, de gentilshommes; a et l, quelques
ribaudes; au milieu de la salle, un bohmien qui fait des tours de
passe-passe; les clats de rire, les chansons, les cris des buveurs, le
fracas des pots d'tain et des gobelets qui s'entrechoquent.

Les six potes de la Pliade (Joachim du Bellay, le septime, tait mort
en 1560) entrrent donc sans avoir veill la moindre curiosit, et
passrent dans la salle du festin.

L, Jean Dort arrta d'un geste ses confrres, et leur dit;

--Nous voici donc, une fois encore, unis dans la clbration de nos
mystres. Je puis dire que nous sommes ici la fleur de la posie antique
et moderne, et que jamais assemble de plus fiers docteurs en l'art
sublime ne fut plus digne de monter au Parnasse pour y saluer les
dieux tutlaires. Je vous ai parl, il y a huit jours, de ces quelques
trangers qui dsirent assister  la clbration d'un de nos mystres.

--Sont-ce des potes tragiques? demanda Jodelle.

--Nullement. Et mme ils ne sont pas potes. Mais je rponds que ce sont
d'honntes gens. Ils m'ont confi leurs noms sous le sceau du secret.
Matre Ronsard approuve leur admission.

--Mais s'ils nous trahissent? observa Rmy Belleau.

--Ils ont jur le silence, rpondit vivement Dort. D'ailleurs,
messieurs, ils repartent ds demain, il est vraisemblable qu'ils ne
reviendront jamais  Paris.

Pontus de Thyard, qui tait mangeur et buveur d'lite, Pontus qu'on
appelait le--Grand Pontus  cause de sa taille herculenne, Pontus dit
alors:

--Moi, je trouve qu'on dne de mauvaise humeur et qu'on digre mal
quand...

--Ces nobles trangers n'assisteront pas  notre agape! interrompit
Dort.

Alors, les six potes entonnrent en choeur une chanson bachique. Et ce
fut aux accents de cette chanson qu'ils firent leur entre dans la salle
du fond o se trouvaient dj les huit inconnus aux plumes rouges.

Ils taient assis sur deux ranges, comme des gens venus au spectacle.
Tous taient masqus.

Les six potes eurent l'air de ne pas les avoir vus.

A peine furent-ils entrs que leur chanson bachique se transforma en une
mlope au rythme bizarre qui devait tre une invocation.

En mme temps, ils se rangrent sur un seul rang devant le panneau du
fond de la salle qui faisait vis--vis  la porte du cabinet noir par o
on accdait aux caves.

Aussitt, Jean Dort ouvrit la porte d'un vaste placard qui occupait
tout le panneau.

Ce placard s'vidait profondment en forme d'alcve.

Et voici ce que les huit spectateurs virent alors.

Au fond de cette alcve se dressait une sorte d'autel antique. Cet
autel, qui tait en granit ros, affectait la forme primitive et
rudimentaire des grandes pierres qui, jadis, au temps des mystres,
servaient aux sacrifices. Mais son soubassement tait orn de sculptures
et de mdaillons; l'un de ces mdaillons reprsentait Phbus ou Apollon,
dieu de la posie; dans un autre, c'tait Crs, desse des moissons; un
troisime figurait Mercure, dieu du commerce et des voleurs, en ralit,
dieu de l'ingniosit.

A gauche et  droite de l'autel, taient accroches des tuniques
blanches et des couronnes de feuillage.

Enfin, par un incroyable mais vridique caprice ou peut-tre par un
mlange de paganisme et de religion chrtienne, d'o certainement tait
banni tout esprit de profanation, ou peut-tre enfin par un singulier
oubli, en arrire de l'autel, un peu  gauche, accroche au mur, trs
tonne sans doute de se trouver l, c'tait une enluminure reprsentant
la Vierge qui crasait un serpent!...

A peine la porte de l'alcve fut-elle ouverte que Jean Dort y entra,
dcrocha les tuniques blanches et les couronnes et les tendit  ses
amis. En un instant les six potes furent habills comme des prtres
de quelque temple de Delphes et couronns de feuillage et de fleurs
entrelacs.

Alors, ils se placrent  gauche de l'autel, et commencrent, en grec,
un couplet modul sur une musique primitive; le couplet termin, ils
volurent en file et vinrent se placer  droite de l'autel o eut lieu,
sur la mme musique, la reprise d'un deuxime couplet, figurant sans
aucun doute l'antistrophe, tandis que le premier avait figur la
strophe.

Ronsard s'avana vers un brle-parfum et y jeta le contenu d'une
cassolette qu'il venait de prendre sur l'autel. Aussitt, une fume
blanche et lgre s'leva dans les airs, emplissant l'alcve de la salle
d'une odeur subtile de myrrhe ou de cinname.

Alors, il y eut une reprise en choeur sur une mlope plus lente. Puis,
tout se fut de nouveau.

Les potes s'taient dbarrasss de leurs tuniques blanches, mais
avaient gard sur leurs ttes leurs couronnes de fleurs.

La porte de l'alcve fut soudain referme.

Et les potes, attaquant le chant bachique qui avait servi d'entre 
cette trange scne de paganisme, se mirent en file et disparurent dans
la salle du festin, o aussitt on entendit le choc des verres, le bruit
des conversations et des clats de rire.

--Voil de bien grands fous, ou de dignes philosophes! grommela le
chevalier de Pardaillan.

Nos lecteurs n'ont pas oubli, en effet, que le chevalier s'tait
introduit dans le cabinet noir, prt  s'engouffrer dans la trappe de la
cave au moindre danger d'tre dcouvert.

Aprs la disparition des potes, les huit hommes masques se levrent.

--Sacrilge et profanation! gronda l'un d'eux qui ta son masque.

--L'voque Sorbin de Sainte-Foi! murmura Pardaillan, qui touffa une
exclamation de surprise.

--Et l'on m'oblige, moi, reprit Sorbin,  assister  de telles infamies!
Ah! la foi s'en va. L'hrsie nous touffe! Il n'est que temps
d'agir!...

--Que voulez-vous, monseigneur! s'cria un autre qui retira galement
son masque. Dort est des ntres. Il nous couvre. Il surveille cette
runion. O voulez-vous aller? Chez vous? Dans une heure, nous tions
tous arrts. Partout, la prvt fait bonne surveillance. Ici, nous
sommes en sret!

Et, dans celui qui venait de parler ainsi, Pardaillan reconnut Cosseins,
le capitaine des gardes du roi!

Il n'tait pas au bout de ses surprises.

Car, les six autres s'tant dmasqus  leur tour, il reconnut avec
stupfaction le duc Henri de Guise et son oncle, le cardinal de
Lorraine!

Quant aux quatre derniers, il ne les connaissait pas.

--Ne nous occupons pas, dit le cardinal de Lorraine, de la comdie de
ces potes. Plus tard, nous verrons  touffer cette hrsie nouvelle...
Plus tard, quand nous serons les matres. Cosseins, vous avez tudi les
lieux?

--Oui, monseigneur.

--Vous rpondez que nous y sommes en sret?

--Sur ma tte!

--Eh bien, messieurs, parlons de nos affaires, dit alors le duc de Guise
d'un ton d'autorit. Calmez-vous, monsieur l'vque, les temps sont
proches. Lorsqu'il y aura sur le trne de France un roi digne de ce
nom, vous prendrez votre revanche. Je vous ai jur que l'hrsie serait
extermine; vous me verrez  l'oeuvre. O en sommes-nous? Parlez le
premier, mon oncle.

--Moi, dit le cardinal de Lorraine, j'ai fait les recherches
ncessaires, et je puis maintenant prouver que les Captiens ont t des
usurpateurs et que ceux qui leur ont succd n'ont fait que perptuer
l'usurpation. Par Luther, duc de Lorraine, vous descendez de
Charlemagne, Henri.

--Et vous, marchal de Tavannes? dit Henri.

--J'ai mille fantassins prts  marcher.

--Et vous, marchal de Damville?

Pardaillan tressaillit. Le marchal de Damville! Celui qu'il avait tir
des mains des truands! Celui qui lui avait donn Galaor!...

--J'ai quatre mille arquebusiers et trois mille gens d'armes  cheval,
dit Henri de Montmorency. Mais je tiens  rappeler mes conditions.

--Voyez si je les oublie, fit Henri de Guise avec un sourire: votre
frre Franois saisi, vous devenez le chef de la maison de Montmorency,
et vous avez l'pe de conntable de votre pre. Est-ce bien cela?

Henri de Montmorency s'inclina.

Et Pardaillan vit luire dans ses yeux une rapide flamme d'ambition ou de
haine.

--A vous, monsieur de Guitalens! reprit le duc de Guise.

--Moi, en ma qualit de gouverneur de la Bastille, mon rle m'est tout
trac. Qu'on m'amn le prisonnier en question, et je rponds qu'il ne
sortira pas vivant.

Qui tait le prisonnier en question?...

--A vous, de Cosseins! dit Henri de Guise.

--Je rponds des gardes du Louvre. Les compagnies sont  moi. Au premier
signal, je le saisis, je le mets dans une voiture et le conduis  M. de
Guitalens!...

--A vous, monsieur Marcel.

--Moi, matre Le Charron m'a supplant dans mon poste de prvt des
marchands. Mais j'ai le peuple avec moi. De la Bastille au Louvre, tous
les quarteniers et dizainiers sont prts  faire marcher leurs hommes
quand je voudrai.

--A vous, monsieur l'voque.

--Ds demain, dit Sorbin de Sainte-Foi, je commence la grande
prdication contre Charles, protecteur des hrtiques. Ds demain, je
lche mes prdicateurs, et les chaires de toutes les glises de Paris se
mettent  tonner.

Henri de Guise demeura une minute rveur.

--Et le duc d'Anjou? Qu'en ferons-nous? demanda tout  coup Tavannes. Et
le duc d'Alenon?

--Les frres du roi! murmura Guise en tressaillant.

--La famille est maudite! rpondit prement Sorbin de Sainte-Foi.
Frappons d'abord  la tte; les membres tombent en pourriture!

--Messieurs, dit alors Henri de Guise,  chaque jour suffit sa tche.
Nous nous sommes vus. Nous savons maintenant sur quoi nous pouvons
compter pour mener  bien notre grande oeuvre. Messieurs, vous pouvez
compter sur moi... non seulement pour l'action, mais pour ce qui doit
suivre l'action. Un pacte me lie  chacun de vous; je le tiendrai
religieusement. Vous recevrez le mot d'ordre. D'ici l, que chacun
reprenne ses occupations ordinaires. Maintenant, messieurs,
sparons-nous.

Alors, tous, l'un aprs l'autre, vinrent baiser la main de Guise,
hommage royal que le jeune duc accepta comme une chose vraiment
naturelle.

Puis ils sortirent, en s'espaant de quelques minutes.

Alors, la trappe de la cave se souleva et la tte de Pardaillan apparut.
Le chevalier tait un peu ple de ce qu'il venait de voir et d'entendre.
C'tait un formidable secret qu'il venait de surprendre, un de ces
secrets qui tuent sans rmission. Et Pardaillan, qui n'et pas trembl
devant dix truands, Pardaillan qui avait tenu tte  un peuple dchan,
Pardaillan frissonna de se sentir matre--ou l'esclave!--d'un tel
secret. Devait-il assister, spectateur impuissant,  la tragdie qui
se prparait? Non! mille fois non! Une haine lui venait contre ces
conspirateurs... Pardaillan n'aimait pas le roi... Charles IX lui tait
indiffrent.

Quel que ft le roi de France, lui tait son propre roi... Mais
vraiment, ces gens lui apparaissaient bien vils! Tous, tous, ils
devaient au roi leurs places, leurs emplois, leurs honneurs... Tous
faisaient partie de sa cour, l'encensaient, l'adulaient! Et par-derrire
ils voulaient le frapper!

Alors, quoi?... Les dnoncer?... Jamais, ah! jamais cela, par exemple!
Il n'tait pas l'homme de ces basses besognes.

Ces rflexions passrent comme un clair dans l'esprit du chevalier.
Et comme la contemplation n'tait gure son fait, il se couvrit
soigneusement le visage de son manteau et s'lana dans l'alle, juste
au moment o Lubin se dirigeait vers lui pour refermer la porte laisse
ouverte par Montmorency.

Lubin,  qui frre Thibaut avait fait la leon, savait que huit potes
devaient sortir par l'alle. Il avait compt, tout joyeux  l'ide
d'aller tenir compagnie  frre Thibaut.

--Hol! cria-t-il en apercevant ce neuvime personnage qui drangeait
son calcul, que faites-vous ici?

Mais la stupfaction de Lubin se changea instantanment en terreur.
Car il achevait  peine de parler qu'il reut une violente bourrade,
laquelle l'allongea de tout son long dans l'alle. Pardaillan sauta
lestement par-dessus le gmissant Lubin, et aussitt il se trouva dans
la rue.


XIV

LE TIGRE A L'AFFT

A cette heure-l, l'htellerie de la Devinire tait ferme. Closes
galement les boutiques d'alentour La rue tait une solitude entnbre.
Le silence tait profond. Il fallait tre un brave et hardi cavalier
pour s'aventurer seul dans les rues, qui ds le couvre-feu, devenaient
le vaste et inextricable domaine des truands, gueux, mauvais garons,
capons, argotiers et francs bourgeois.

Henri de Montmorency s'tait engag sans hsiter dans la rue
Saint-Denis. Sous son manteau, il tenait a la main une forte dague bien
emmanche.

Il marchait sans hte, rasant les maisons  droite dans la direction de
la Seine. Tout  coup, il s'arrta net s'enfona dans un angle obscur,
s'immobilisa contre une borne.

A vingt pas, se dirigeant vers lui, il venait de distinguer un groupe
confus qui, l'instant d'aprs, se dgagea des tnbres et lui apparut,
compos de quatre personnes.

--Des truands! songea le marchal de Damville en assurant dans sa main
le manche de sa dague.

Mais non. Ce ne pouvait tre une bande de truands. Ces inconnus avaient
cette dmarche assure qui indique des gens en parfaite amiti avec le
guet et leur conscience. Ils causaient et le marchal entendait leurs
rires touffs.

--Messieurs messieurs, disait  ce moment l'un d'eux, ne riez pas. Cette
personne a un nom.

--La voix du duc d'Anjou! murmura sourdement Henri de Montmorency.

--Et ce nom, mon prince? reprenait un autre de la bande.

--Dans la rue Saint-Denis, on l'appelle Mme Jeanne, ou la Dame en noir.

--Nom  donner froid au dos!

--J'en conviens, messieurs. Mais qu'importe le nom de la mre si la
fille est jolie. Et peut-on rien voir de plus ravissant que cette petite
Lose!... Ah! messieurs, vous allez voir la merveille, et je veux...

Mais le marchal n'coutait plus.

Le reste se perdit dans un murmure touff.

Au nom de Jeanne, il avait violemment tressailli. Au nom de Lose, il
avait touff un rugissement, et, presque sans prendre de prcautions,
s'tait jet  la poursuite du duc d'Anjou et de son escorte.

--Jeanne! Lose!...

Ces deux noms avaient retenti en lui comme un coup de tonnerre. Qu'tait
cette Jeanne? Qu'tait cette Lose? taient-ce _elles_?... Oh! il
voulait le savoir  tout prix! Dt-il interroger le duc d'Anjou! Dt-il
provoquer le frre du roi!

Un instant, Henri de Montmorency s'arrta suffoqu. Quoi! seize ans
couls! Et ce nom qui pouvait ne pas la dsigner, qui s'appliquait
peut-tre  une quelconque, ce nom dchanait en lui la passion qu'il
croyait teinte.

--Jeanne! Jeanne!

tait-ce donc possible qu'il la revt, qu'il lui parlt! tait-ce
possible que, vivante, elle lui appart encore, alors qu'il la croyait
morte, alors qu'il esprait avoir touff l'amour de jadis sous les
cendres de ses ambitions!

Oui. Il aimait. Il aimait comme autrefois. Plus qu'autrefois
peut-tre...

La bande avait pris de l'avance.

En quelques bonds, il la rejoignit.

Et brusquement, une pense terrible fulgura parmi les penses
tumultueuses qui assaillaient son esprit, comme un coup de foudre
claire soudain un ciel charg de nues livides.

--Mais si c'est elle! Si elle est  Paris! Avec sa fille!... Si Franois
l'apprend!... Si le hasard ou l'enfer les met en prsence!... S'il
connat ma trahison!... Oh! mon frre se dressant devant moi, comme
jadis, l-bas dans la fort de chtaigniers!... Franois me demandant
compte de l'imposture!... Que dirai-je?... Que ferai-je?...

Il essuya les grosses gouttes de sueur qui roulaient sur ses tempes. Et
un rire silencieux, un rire terrible rsonna, condensa les vapeurs de
vengeance qui montaient  sa tte.

--Je n'attendrai donc pas qu'Henri de Guise soit roi de France pour
devenir le chef de la maison de Montmorency! Et puisque Franois est de
trop, qu'il meure!...

A ce moment, il vit que la bande s'tait arrte devant l'htellerie de
la Devinire.

Montmorency--ou Damville, si on veut lui donner le nom sous lequel il
tait connu,--se colla contre un mur, sous un auvent, et l, presque
chancelant, la respiration rauque, il tcha de voir, il tcha
d'entendre...

--Maurevert, la clef! dit la voix du duc d'Anjou.

--La voici, monseigneur!...

--Allons, messieurs!...

Les quatre s'avancrent vers la porte de la maison qui faisait vis--vis
 la Devinire...

--Oh! gronda Henri de Damville, par l'enfer, il faut que je sache!

Il eut un mouvement pour s'lancer.

Mais il s'arrta court, se renfona sous son auvent...

Devant la porte, un homme venait de se dresser soudain. Et cet homme
disait sans raillerie, sans colre:

--Par Pilate et Barabbas, messieurs! Vous me forcez  dsobir aux
ordres de monsieur mon pre! Que cette faute retombe sur vous seuls!

--Quel est ce matre fou? dit le duc d'Anjou.

--Eh! pardieu, Maugiron, c'est notre homme de tantt!

--C'est lui-mme, ou Dieu me damne! s'cria Maugiron. Ah a? mon digne
propritaire, vous montez donc la garde devant votre maison?

--Comme vous voyez, mon digne mignon, rpondit Pardaillan. Le jour, la
nuit, je suis toujours l!

--a! clata le duc d'Anjou, finissons-en, monsieur le drle; tez-vous
de l!

--Ah! messieurs, fit Pardaillan d'une voix trs calme, en s'adressant
 Qulus et  Maugiron, recommandez donc  votre laquais de se tenir
tranquille, ou il va se faire triller, comme vous-mmes, demain matin,
sur le petit Pr aux Clercs, vous allez vous faire estafiler?

--Misrable! rugirent les gentilshommes. Ce n'est pas demain matin,
c'est tout de suite que tu vas mourir.

Pardaillan tira son pe.

Maurevert, sans dire un mot, s'tait prcipit.

Mais il recula avec un hurlement de douleur et de rage.

Le chevalier avait tir son pe, de ce grand geste ample et rapide qui
faisait siffler Giboule dans sa main. La lame dcrivit un demi-cercle
flamboyant, s'abattit  revers comme une cravache d'acier, et cingla la
joue de Maurevert. Une longue raflure sanguinolente marqua une trace
rouge sur cette joue, et Pardaillan, du mme coup, tombant en garde, se
prit  dire posment:

--Puisque vous voulez que ce soit tout de suite, je le veux bien, moi!
Mais, par Pilate! que dirait monsieur mon pre, s'il me voyait ici? Ah!
monsieur, je suis au dsespoir de lui dsobir en vous portant ce coup
de pointe!

Cette fois, ce fut Maugiron qui hurla et recula, le bras droit inerte
laissant tomber son pe.

Qulus,  son tour, s'lana.

--Halte! fit la voix imprieuse du duc d'Anjou.

Le duc carta vivement Qulus et s'avana, dsarm, jusqu' Pardaillan,
qui, baissant son pe, en appuya la pointe sur le bout de sa botte.

--Monsieur, dit le duc d'Anjou, je vous tiens pour un brave gentilhomme.

Pardaillan salua jusqu' terre, mais son oeil ne perdit pas de vue un
instant ses adversaires.

--Vous avez dit tout  l'heure des choses que vous regretteriez
amrement si vous saviez  qui vous parlez.

--Monsieur, dit Pardaillan, votre politesse me les fait dj regretter,
quelque basse et indigne que soit la conduite d'un gentilhomme, c'est
aller un peu loin que de le traiter de laquais. Je m'excuse, et vous
m'en voyez tout marri.

La phrase tait si quivoque, si ambigu, que le duc plit de honte.
Mais il tait rsolu  passer outre et  feindre de tenir pour valable
une excuse qui n'tait qu'un nouvel affront.

--J'accepte vos excuses, dit-il en nasillant, ce qui lui arrivait quand
il voulait se donner plus de majest qu'il n'en avait en ralit. Et
maintenant que nous nous sommes expliqus je dois vous dire que j'ai
affaire dans cette maison.

--Ah! ah! Que ne le disiez-vous tout de suite!... Affaire! Diable! Vous
avez affaire ici?

--Affaire d'amour, monsieur!

--Je ne m'en doutais pas, vraiment!

--Vous allez donc nous laisser le passage libre?

--Non! fit tranquillement Pardaillan.

--Ah! prenez garde, monsieur! On dit que la patience du roi est courte.
Celle de son frre est encore plus courte!...

En parlant ainsi, le duc d'Anjou cherchait  redresser sa taille. Car
il tait assez petit et atteignait  peine  l'paule de Pardaillan. Le
chevalier feignit de n'avoir pas compris qu'Henri d'Anjou venait, en
somme, de se nommer. Et, avec ingnuit, il rpondit:

--Monsieur, au nom de cette amiti toute neuve dont vous avez bien voulu
m'honorer, je vous supplie de ne pas insister: vous me dsobligeriez
cruellement...

La position devenait ridicule, c'est--dire terrible pour le duc
d'Anjou. Il plit de fureur et, dans un tressaillement de rage, il leva
la main.

Au mme instant, il sentit sur sa gorge la pointe de l'pe de
Pardaillan. Les trois gentilshommes jetrent un cri et, saisissant le
duc, le ramenrent violemment en arrire.

--Chargeons! dit Qulus.

--Non pas! rpondit le duc qui frmissait de honte. Remettons la partie,
messieurs. Maugiron est hors de combat. Maurevert n'y voit plus. Quant
 moi, je ne puis dcemment pas me commettre avec ce truand. Rengaine,
Qulus! Rengaine, mon ami, nous reviendrons en nombre.

Et, s'adressant  Pardaillan qui, l'pe en garde, appuy de la main
gauche  la porte, attendait, immobile, silencieux:

--Au revoir, monsieur. Vous aurez de mes nouvelles...

--Je souhaite qu'elles soient bonnes, monsieur! rpondit le chevalier.

L'instant d'aprs, la bande avait disparu.

Pendant plus d'une heure, Pardaillan demeura  la mme place, l'oreille
au guet, l'pe au poing.

Mais la rue demeura ds lors dserte et silencieuse.

Le chevalier, certain qu'il n'y aurait plus de nouvelle attaque, du
moins pour cette nuit, cogna du poing  la porte basse de la Devinire,
se fit ouvrir, et monta  sa chambre.

Alors, sous prtexte de se rassurer encore, il ouvrit sa fentre et
plongea sur la chausse un regard perant. Mais, de cette hauteur, il
ne voyait plus rien, ou, s'il voyait quelque chose, ce n'tait que
la petite fentre d'en face vers laquelle ses yeux se trouvrent
invinciblement ramens. La fentre tait d'ailleurs obscure. Lose et sa
mre dormaient.

Nous devons dire que Pardaillan demeura tout d'abord atterr de ce
qu'il venait de faire. Il avait parfaitement reconnu le duc d'Anjou. Et
maintenant que le feu de l'action tait tomb, il comprenait l'normit
de son acte.

Le frre du roi, hritier de la couronne, tait en effet une figure
populaire  Paris.

Pardaillan tait badaud comme tout bon Parisien; et le visage du duc
d'Anjou lui tait familier. Donc, malgr la nuit, il l'avait reconnu.
Et, comme nous l'avons dit, il en tait atterr. Il constata avec
amertume qu'une sorte de fatalit le poussait  se mler de ce qui ne le
regardait pas, et que, fils dnatur, rebelle aux voeux sacrs de son
pre, il prenait justement le contre-pied de ses sages conseils, que
pourtant il se jurait chaque matin d'observer religieusement.

Finalement, il eut ce haussement d'paules qui lui tait familier et qui
signifiait:

--Allons! le vin est tir, il faudra bien le boire! Et au surplus, nous
verrons bien!

En attendant, il se promit d'tre prudent et de ne pas se rendre le
lendemain au Pr aux Clercs o il avait rendez-vous avec Qulus et
Maugiron.

--J'ai servi de mon mieux l'un de ces gentilshommes, songea-t-il. Quant
 l'autre, je chercherai une occasion de lui rendre raison. Mais quant 
aller au Pr aux Clercs, ce serait me jeter dans les bras des sbires que
le duc d'Anjou ne manquera pas d'aposter et qui me conduiraient tout
droit  la Bastille.

Content d'avoir ainsi arrang les choses, il se coucha en rvant 
Lose.

En bas, dans la rue, le marchal de Damville avait assist  toute la
scne sans reconnatre Pardaillan, qu'il avait  peine entrevu dans
cette nuit sombre, il y avait plusieurs mois de cela, et dont il
ignorait le nom comme la figure.

Sans bouger de la place o il s'tait immobilis, il avait vu
l'intervention soudaine du jeune homme, le dpart du duc d'Anjou et
de ses acolytes, et enfin la rentre de Pardaillan  l'auberge de la
Devinire.

Lorsqu'il fut certain que la rue serait dsormais paisible, il quitta
son poste d'observation et, longeant les boutiques fermes, vint se
placer devant la maison dans laquelle le duc d'Anjou avait voulu
pntrer.

Alors la question se posa de nouveau en lui:

--Quelle est cette Jeanne? Quelle est cette Lose?...

Elles! c'est certain! Concidence pour un nom, passe! Mais concidence
pour les deux noms! Est-ce possible? Non, non! ce sont elles!... C'est
elle qui est la!... Oh! il faut que je le sache, que je m'en assure!...
Je reviendrai au jour... Oui, mais si, d'ici l, elle disparat?... Non,
il faut que je demeure ici jusqu' ce que je sache!...

Ses yeux levs interrogeaient, fouillaient, scrutaient fivreusement le
visage muet de la maison.

Le jour se leva.

Peu  peu, les boutiques s'ouvrirent; la rue s'anima; les marchands
ambulants passrent et virent avec tonnement cet homme ple qui tenait
ses yeux fixs sur la maison...

Henri de Montmorency ne bougeait pas.

Parfois un frisson l'agitait.

Tout  coup, l-haut, une fentre s'ouvrit, une tte de femme se montra
l'espace d'une seconde; mais cette seconde avait suffi. Henri de
Montmorency touffa un cri en reconnaissant Jeanne de Piennes!...


XV

CATHERINE DE MDICIS

IL tait neuf heures du soir. Dans la maison du pont de bois o nous
avons dj introduit nos lecteurs; Catherine de Mdicis et l'astrologue
Ruggieri attendaient le chevalier de Pardaillan auquel, on s'en
souvient, le Florentin avait donn rendez-vous.

La reine crivait  une table, tandis que l'astrologue se promenait
 pas lents, venant de temps  autre jeter un coup d'oeil sur ce
que Catherine crivait, sans chercher d'ailleurs  cacher cette
indiscrtion, mais comme un homme qui a le droit d'tre indiscret--ou
qui le prend.

Un monceau de lettres dj cachetes taient entasses dans une
corbeille. Et Catherine crivait toujours. A peine une lettre finie,
elle en commenait une autre.

La prodigieuse activit de cette reine se dpensait ainsi.

C'est ainsi qu'aprs une lettre de huit pages serres o elle exposait
 sa fille, la reine d'Espagne, la situation des partis religieux en
France et o elle demandait de dcider le roi d'Espagne  intervenir,
elle crivait  Philibert Delorme, son architecte, pour lui donner des
indications sur le palais des Tuileries; puis elle crivait  Coligny
en termes caressants pour l'assurer que la paix de Saint-Germain serait
durable; puis elle achevait un billet  matre Jean Dort; elle crivait
ensuite au pape, puis au matre de crmonies pour lui dire d'organiser
une fte. De temps  autre, et sans s'interrompre, elle jetait un mot
bref.

--Ce jeune homme viendra-t-il?

--Certainement. Mais que voulez-vous faire de ce spadassin?

Catherine de Mdicis posa la plume, jeta un profond regard sur
l'astrologue et dit:

--J'ai besoin d'hommes, Ren. De grandes choses sont en l'air. Il me
faut des hommes... et surtout j'ai besoin d'un bon spadassin, comme tu
dis.

--Nous avons Maurevert.

--C'est vrai; mais Maurevert m'inquite. Il en sait trop long
maintenant. Et puis Maurevert a t touch  son dernier duel. Son bras
a trembl. Vienne une circonstance tragique, vienne une de ces secondes
terribles o le sort d'un empire repose sur une pe... que cette pe
tremble un millime de seconde... que le coup s'gare... et l'empire
s'croule peut-tre... Ren, le bras de ce jeune homme ne tremble pas!

--Il sera  nous, rassurez-vous, Catherine.

--A propos, Ren, l'htel que je t'ai fait construire est termin. On
m'en a remis les clefs ce matin.

--J'ai vu, ma reine, j'ai vu. J'en ai fait le tour par la rue du Four,
la rue des Deux-cus et la rue de Grenelle. C'est tout l'emplacement de
l'htel de Soissons. Vous faites magnifiquement les choses.

--Que dis-tu de la tour que je t'ai fait lever?

--Je dis que jamais Paris n'aura vu une telle merveille de hardiesse
lgante.

Mais dj l'esprit de Catherine suivait une autre piste.

--Oui, reprit-elle lentement, ce jeune homme me sera utile. As-tu
essay, Ren, d'tablir sa destine par la sublime connaissance que tu
as des astres?

--Divers lments me manquent encore; mais j'y arriverai. Au surplus, ma
reine, pourquoi vous inquiter  ce point de ce hre? N'avez-vous pas
vos gentilshommes, vos cratures, vos femmes?

--Oui, Ren, j'ai mes cent cinquante demoiselles, et, par elles, je
sais ce que cent cinquante ennemis peuvent confier  l'oreille d'une
matresse; oui, j'ai mes cratures jusque chez Guise, jusqu'en Barn; et
par ces cratures je connais les plans de ceux qui veulent ma mort et,
au lieu d'tre tue, c'est moi qui tue; oui, j'ai mes gentilshommes et,
par eux, je tiens le Louvre et Paris. Mais je me dfie, Ren!...

Son regard se perdit dans le vague.

--Ren, dit-elle d'une voix glace, j'avais quatorze ans lorsque je
vins en France. J'en ai cinquante. Cela fait donc trente-six annes de
souffrances et de tortures, trente-six annes d'humiliations, de rage
d'autant plus terrible que je devais la dguiser sous des sourires,
trente-six annes o j'ai t tour  tour mprise, bafoue, rduite 
l'tat de servante, et enfin hae... mais d'tre hae, ce n'est rien!...
Cela a commenc le soir de mon mariage, Ren...

--Catherine, Catherine!  quoi bon de tels souvenirs?

--C'est que les souvenirs ravivent la haine! dit sourdement Catherine de
Mdicis. Oui, la longue humiliation commena le soir de mon mariage et,
dusse-je vivre cent ans encore, je n'oublierai jamais cette minute o le
fils de Franois Ier, m'ayant conduite  notre appartement, s'inclina
devant moi et sortit sans me dire un mot... la nuit suivante et les
autres, il en fut de mme... Lorsque mon poux devint roi de France, la
reine, la vraie reine, ce ne fut pas moi... ce fut Diane de Poitiers.
Les annes s'coulrent pour moi dans la solitude: un jour, j'appris
qu'Henri de France me voulait rpudier. Tremblante, la rage au coeur,
j'interrogeai mon confesseur sur les motifs que pouvait faire valoir mon
royal poux... Sais-tu ce qu'il me rpondit?

Ruggieri secoua la tte.

--Madame, dit le confesseur, le roi prtend que vous sentez la mort!

Ruggieri tressaillit et plit.

--Je sentais la mort! poursuivit Catherine de Mdicis en reprenant place
dans son fauteuil. Comprends-tu? J'tais mortelle  tout ce que je
touchais... Et, chose affreuse, Ren, il semble qu'Henri II ait eu
raison de parler ainsi... Lorsque, pouss par ses conseillers, par Diane
de Poitiers elle-mme, dont la gnrosit fut pour moi la dernire lie
du fiel, le roi se rsolut  me garder, lorsque, sur les instances des
prtres, il consentit  faire de moi sa vritable pouse, lorsque enfin
j'eus des enfants, ah! Ren... que furent ces enfants? Franois est mort
 vingt ans, aprs un an de rgne, d'une effroyable maladie des oreilles
dont la source est reste inconnue. Seulement Ambroise Par me dit qu'il
est mort de pourriture.

Catherine s'arrta un instant, les lvres serres, le front barr d'un
pli.

--Regarde Charles! reprit-elle d'une voix plus sourde. Des crises
terribles l'abattent et, par moments, je me demande s'il ne va pas finir
dans la folie, dans la pourriture de l'intelligence, comme Franois
a fini dans la pourriture du corps. Regarde le duc d'Alenon, mon
dernier-n! avec son visage ravag, ne semble-t-il pas marqu lui aussi
d'un signe fatal? Vois enfin le duc d'Anjou! (Et ici la voix pre de
la reine prit une expression de tendresse qui surprenait.) Il parat
vigoureux, n'est-ce pas? Eh bien, moi qui le connais, qui le soigne, je
vois seule les signes de dbilit chez cet enfant incapable de lier deux
ides...

--Franois est mort. Charles est condamn. Henri, avant peu sans doute,
va monter sur le trne et poser sur sa faible tte une couronne dont le
poids l'crasera. Tu vois bien qu'il faut que je sois forte, moi, pour
rgner sur la France, tandis qu'Henri s'amusera!

Henri, qui seul m'aime et me comprend! Henri d'Anjou, que Charles
jalouse, pauvre enfant! Henri  qui on vient de refuser l'pe de
conntable! Henri, mon fils, enfin!... Que veux-tu, une mre ne se sent
vraiment mre que pour l'enfant qui est vraiment son enfant, selon son
coeur et son esprit!...

--Et l'autre, madame... vous n'en parlez jamais...

Catherine tressaillit. Ses yeux se dilatrent et plantrent un regard
aigu dans les yeux de l'astrologue.

--Je crois, dit-elle, que tu n'es pas dans ton bon sens. Prends bien
garde que jamais une question de ce genre ne t'chappe encore.

--Pourtant, il faut que je parle!

Ruggieri, en laissant tomber ces mots, avait gard la tte baisse. Et
ce fut dans cette attitude qu'il continua:

--Oh! soyez sans crainte, madame, nul ne nous entendra; j'ai pris mes
prcautions; nous sommes seuls... Si j'ose parler, ma reine, c'est que
j'ai interrog les astres, et que les astres m'ont rpondu!

Catherine frissonna.

Elle, qui ne tremblait pas devant le crime, tremblait devant la menace
des astres.

Sr dsormais d'tre cout, Ruggieri continua:

--Ainsi, madame, vous pouvez dormir tranquille, vous! Ainsi, Catherine,
vous n'y songez jamais  l'autre! Moi, j'y songe. Moi, depuis longtemps,
je ne dors plus que d'un sommeil fivreux. Et chaque fois que je
m'endors, Catherine, le mme rve sinistre se dresse au chevet de mon
lit. Je vois un homme qui sort d'un palais, par une nuit obscure, tandis
que la femme, l'amante, l'accouche enfin, lui fait un dernier geste
implacable... cet homme a pleur, suppli en vain... l'amante a prononc
une irrvocable condamnation... l'homme sort donc du palais... sous son
manteau, il emporte on ne sait quoi... quelque chose qui vit pourtant,
car cela vagit, cela se plaint, cela crie grce... et l'homme est
impitoyable, car l'homme, lche une fois dans sa vie, a peur de la
femme!...

Il va... il dpose le nouveau-n sur les marches d'une glise... et puis
il se sauve!

Catherine, les traits durs, murmura sourdement:

--Tu oublies une chose, Ren! Tu oublias le meilleur!

--Non, je n'oublie pas! Non, Catherine! Heureux si j'avais pu
oublier!... Avant d'emporter le nouveau-n pour l'abandonner, j'avais
laiss tomber sur ses lvres une goutte d'une liqueur blanche... c'est
cela que vous voulez dire, n'est-ce pas?...

--Sans doute! Puisque, grce  ce poison, l'enfant ne pouvait pas vivre
plus de deux mois. Tu fus brave, Ren, tu fus stoque... et je ne pus
me repentir de t'avoir aim, puisque tu jetais, au nant la preuve de
l'adultre de la reine... Mais  quoi bon, encore une fois, veiller de
tels souvenirs? C'est vrai, je t'ai aim! Tu vins  une heure o le roi,
mon mari, me forait  saluer sa matresse, o les gentilshommes de
la cour me tournaient le dos, o l'on haussait les paules quand je
parlais, o les domestiques eux-mmes attendaient pour me servir que
Diane de Poitiers et confirm mes ordres. Seule, mprise, humilie,
dvore de rage et de dsespoir, je vis un jour dans tes yeux un clair
de piti... Nous allmes l'un vers l'autre... Nous passions des journes
 causer de Florence et des nuits  parler des astres. Tu m'enseignas
ton art sublime. Tu fis plus: tu me rvlas les secrets des Borgia.
Grce  toi, Ren, je connus _l'acqua tofana_, Grce  toi, j'appris la
science qui fait de l'homme l'gal de Dieu puisqu'elle lui donne droit
de vie et de mort. J'appris  enfermer la mort dans un chaton de bague,
dans le parfum d'une fleur, dans le feuillet d'un livre, dans le baiser
d'une matresse. C'est de l que date ma fortune, Ren... C'est  toi
que je la devais. Tu en reus la rcompense qui te convenait... Tu
partageas la couche d'une reine!...

--Et maintenant que je suis devenue la Reine, maintenant que, l'un aprs
l'autre, j'ai touch du doigt mes ennemis, maintenant que sur les ruines
entasses je vais chafauder une souveraine puissance qui tonnera le
monde, tu viens me parler du pass. Ren, hier est mort. C'est demain
qui compte! L'enfant? Pourquoi arrterais-je ma pense sur cet tre
disparu? L'enfant, sans doute, a t ramass par quelque femme qui l'a
emport. Et puis, comme tu lui avais vers le germe de la mort, sans
doute, au bout de deux mois, il est rentr dans le nant dont il
n'aurait pas d sortir...

Ruggieri saisit la main de Catherine et la serra fortement:

--Et si je m'tais tromp? dit-il sourdement. Si la dose avait t
insuffisante! Ou si le miracle s'tait accompli, reprit Ren. Si
l'enfant vivait!...

--Maldiction! gronda la reine.

--coutez, Catherine, coutez! Que de fois, depuis cette nuit terrible,
j'ai interrog les astres! Et les astres m'ont toujours rpondu qu'il
vivait!...

--Maldiction! rpta la reine.

--Je ne vous en parlais pas, reprit l'astrologue, je gardais pour moi
terreur, douleur et remords. Mais maintenant, le silence, ma reine,
serait un crime... un crime envers vous qui tes reste l'idole de ma
vie!...

--Soit, dit-elle, admettons que l'enfant vive. Qu'est-ce que cela peut
me faire? Il vit, mais il ne saura jamais qui il est! Il vit, mais c'est
dans quelque quartier ignor, fils sans nom, enfant trouv, pauvre selon
toute vraisemblance. Il vit, mais nous ignorerons toujours o il est,
comme toujours il ignorera le nom de sa mre!

--Catherine, dit Ruggieri, apprtez toute votre force d'me: l'enfant
est  Paris, et je l'ai vu!

--Tu l'as vu! rugit la reine. Quand? Quand?

--Hier.!... Et avant toutes choses, apprenez le nom de la femme qui l'a
recueilli, sauv, lev...

--C'est?

--Jeanne d'Albret!...

--Fatalit!... Mon fils vivant!... La preuve de l'adultre aux mains de
mon implacable ennemie!...

--Elle ignore, sans aucun doute! balbutia Ruggieri.

--Tais-toi! Tais-toi! gronda-t-elle. Puisque c'est Jeanne d'Albret qui a
lev l'enfant, c'est qu'elle sait!... Comment? Je l'ignore! Mais elle
sait, te dis-je! Oh! tu vois qu'il faut qu'elle meure! Ah! Jeanne
d'Albret! Il ne s'agit plus de savoir si c'est ta race ou la mienne qui
rgnera... De toi  moi, c'est une question de vie ou de mort!... Et
c'est toi qui mourras!...

Aprs ces paroles qui lui chapprent, rauques et sifflantes, Catherine
de Mdicis s'apaisa par degrs. Elle redevint la froide statue... le
cadavre qu'elle semblait tre au repos...

--Parle! dit-elle alors. Quand et comment as-tu su la chose?

--Hier, madame, je sortais de chez ce jeune homme...

--Celui qui l'a sauve?

--Oui, ce Pardaillan. Au moment o je quittais l'auberge, je demeurai
ptrifi par une sorte de vision qui tout d'abord me stupfia: un homme
venait vers moi. Et, chose effrayante qui fit dresser mes cheveux sur
ma tte, cet homme, il me sembla que c'tait moi! Moi-mme! Moi qui
marchais  l'encontre de moi! Mais moi tel que je devais tre il y
a vingt-quatre ans! Ma premire pense fut que je devenais fou. Ma
deuxime fut de couvrir mon visage. Car, si cet homme m'avait vu, il et
sans doute prouv la mme impression que moi... Quand je revins de ma
stupeur, je le vis qui entrait  l'auberge que je venais de quitter...
J'tais boulevers, Catherine!... Si vous aviez vu comme il avait l'air
triste!...

--Palpitant, je rentrai dans l'auberge, je montai l'escalier  pas de
loup, je rejoignis le jeune homme... je le vis entrer chez ce Pardaillan
d'o je sortais... je collai mon oreille  la porte... J'entendis toute
leur conversation... et de cet entretien, Catherine, est sortie pour
moi la preuve implacable que c'est lui! que c'est notre fils! jadis
recueilli, sauv, puis lev par Jeanne d'Albret!...

--Et lui... se doute-t-il?

--Non, non! fit vivement Ruggieri. J'en rponds.

--Mais que vient-il faire  Paris?

--Il est au service de la reine de Navarre et, sans doute, il va
maintenant la rejoindre.

Catherine retomba dans sa mditation. Que combinait-elle,  ce moment
o l'existence de son fils venait de lui tre rvle? Quelles penses
agitaient cette mre?

Tout  coup, Catherine de Mdicis tressaillit.

--On frappe! dit-elle avec un accent de terreur.

--C'est le chevalier de Pardaillan. Je lui ai donn rendez-vous pour dix
heures...

--Le chevalier de Pardaillan! fit Catherine de Mdicis en passant une
main sur son front poli comme un vieil ivoire. Ah! oui... Ecoute,
Ren... pourquoi allait-il chez Pardaillan?... sont-ils donc amis?...

--Non, madame. Il venait simplement remercier le chevalier de la part de
la reine de Navarre.

--Ainsi, ils ne sont pas amis? insista Catherine.

--Du moins, ils se sont vus hier pour la premire fois...

--Va ouvrir, Ren, va mon ami, j'ai trouv de l'occupation pour ce jeune
homme. Tu dis qu'il est pauvre, n'est-ce pas? et orgueilleux? Tu m'as
bien dit cela de ce Pardaillan?

--Oui, madame, pauvre jusqu' la misre; orgueilleux jusqu' la dmence.

--C'est--dire capable de tout comprendre et de tout entreprendre. Va
ouvrir, Ren...

Catherine de Mdicis, pendant les deux minutes ou elle demeura seule,
esquissa rapidement son plan, et composa son visage, en sorte que,
lorsque le chevalier de Pardaillan parut, il ne vit devant lui qu'une
femme au sourire mlancolique, mais non plus sinistre,  l'attitude
fire, mais non plus hautaine.

Il s'inclina profondment. Du premier coup d'oeil il avait reconnu
Catherine de Mdicis.

--Monsieur, dit celle-ci, savez-vous qui je suis?

--Tenons-nous bien, songea Pardaillan. Elle va mentir, c'est le moment
de mentir comme elle.

Et tout haut, il rpondit:

--J'attends que vous me fassiez l'honneur de me le dire, madame.

--Vous tes devant la mre du roi, dit Catherine.

Ruggieri admira le coup. Pardaillan se courba plus profondment encore,
puis, se redressant, il demeura debout dans cette pose nave qui
lui seyait merveilleusement. Catherine l'examina avec une attention
soutenue.

--Monsieur, reprit-elle alors, ce que vous avez fait hier est bien
beau... Se jeter ainsi dans une pareille mle et risquer la mort pour
sauver deux inconnues c'est admirable...

--Je le sais, Majest.

--C'est d'autant plus beau que ces deux femmes ne vous taient rien...

--C'est vrai. Majest: ces deux dames m'taient parfaitement inconnues.

--Mais vous savez leurs noms maintenant?

--Je sais, rpondit Pardaillan, que j'ai eu l'honneur de dfendre de mon
mieux Sa Majest la reine de Navarre et une de ses suivantes.

--Je le sais aussi, monsieur, fit Catherine. Et c'est pourquoi j'ai
voulu vous connatre. Vous avez sauv une reine, monsieur, et les reines
sont solidaires. Ce que ma cousine n'a peut-tre pu faire, je veux le
faire moi. La reine de Navarre est pauvre et ses embarras sont grands.
Cependant, il est juste que vous soyez recompens.

--Oh! pour ce qui est de cela, que Votre Majest se rassure: j'ai t
rcompens selon mon mrite.

--Comment cela?

--Par une parole que Sa Majest la reine de Navarre a bien voulu me
dire.

--Mais ma cousine de Navarre ne vous a-t-elle point offert quelque
situation auprs d'elle?

--Si fait, madame. Mais j'ai d refuser.

--Pourquoi? fit vivement Catherine.

--Parce qu'il m'est impossible de quitter Paris.

--Et si je vous offrais d'entrer  mon service, que diriez-vous? Vous
ne voulez pas quitter Paris? Eh bien, c'est justement ce que je vous
demanderais. Chevalier, vous qui vous jetez tte baisse  la dfense de
deux inconnues, voulez-vous contribuer  dfendre votre reine?

--Eh quoi! Votre Majest a-t-elle donc besoin d'tre dfendue? s'cria
sincrement Pardaillan.

Un fugitif sourire passa sur les lvres de la reine: elle tenait le
dfaut de la cuirasse.

--Oui! cela vous surprend! fit-elle de sa voix la plus sduisante. Et
pourtant, cela est, chevalier! Entoure d'ennemis, oblige de veiller
nuit et jour  la sret du roi, je passe ma vie  trembler. Vous ne
savez pas tout ce qui s'agite de sourdes ambitions autour d'un trne...

Pardaillan tressaillit en songeant  ce complot dont il avait surpris le
secret  la Devinire.

--Et pour me dfendre, continua la reine, pour dfendre le roi, je suis
presque seule.

--Madame, dit le chevalier sans motion apparente, il n'est pas un
gentilhomme digne de ce nom qui hsiterait  vous donner l'appui de son
pe. Une mre est sacre. Majest. Et quand cette mre est reine, ce
qui n'tait qu'une obligation d'humanit devient un devoir auquel nul ne
peut se soustraire.

--Ainsi, vous n'hsiteriez pas  prendre rang parmi ces trop rares
gentilshommes qui, ayant  la fois piti de la reine et de la mre, se
dvouent pour moi?

--Je vous suis acquis, madame, rpondit Pardaillan.

La reine rprima un tressaillement de joie...

--Avant de vous dire ce que vous pouvez pour moi, reprit Catherine
de Mdicis, je veux vous dire ce que je ferai pour vous... Vous tes
pauvre, je vous enrichirai; vous tes obscur, vous aurez les honneurs
auxquels peut prtendre un homme tel que vous. Et pour commencer, que
dites-vous d'un poste au Louvre, avec une rente de vingt mille livres?

--Je dis que je suis bloui, madame, et que je me demande si je rve...

--Vous ne rvez pas, chevalier. C'est le devoir des reines de trouver de
l'occupation aux pes telle que la vtre.

--Voyons donc l'occupation, dit Pardaillan.

--Monsieur, je vous ai parl de mes ennemis qui sont ceux du roi. Or, je
vais vous dire, monsieur, comment j'agis lorsque je vois s'approcher de
moi un de mes ennemis. J'essaie d'abord de le dsarmer par mes prires,
par mes larmes, et je dois dire que je russis souvent...

--Et quand Votre Majest ne russit pas? fit Pardaillan.

--Alors, j'en appelle au jugement de Dieu.

--Que Votre Majest me pardonne... je ne saisis pas...

--Eh bien!... Un de mes gentilshommes se dvoue; il va trouver l'ennemi,
le provoque en un loyal combat, le tue ou est tu... S'il est tu, il
est sr d'tre pleur et veng. S'il tue, il a sauv sa reine et son
roi, qui, ni l'un ni l'autre, ne sont des ingrats... Que dites-vous du
moyen, monsieur?

--Je dis que je ne demande qu' tirer l'pe en champ clos, madame!

--Ainsi... si je vous dsigne un de ces tres mchants...

--J'irai le provoquer! fit Pardaillan, qui redressa sa taille.

--Monsieur, dit la reine, vous avez reu hier une visite...

--J'en ai reu plusieurs, madame...

--Je veux parler de ce jeune homme qui vous est venu de la part de la
reine de Navarre. Celui-l, monsieur, est un de ces implacables ennemis
dont je vous parlais, peut-tre le plus acharn, le plus terrible de
tous, parce qu'il agit dans l'ombre et ne frappe qu' coup sr...
Celui-l me fait peur, monsieur... non pour moi, hlas! j'ai fait le
sacrifice de ma vie... mais pour mon pauvre enfant... votre roi!

Pardaillan s'tait pour ainsi dire ramass sur lui-mme.

Son rve d'un duel o il tait le champion d'une reine et d'une mre, ce
rve tombait, et il entrevoyait de sinistres ralits.

--Hsiteriez-vous, mon cher monsieur? fit la reine tonne.

Et l'accent de sa voix tait devenu si menaant que le chevalier, plus
que jamais, se redressa, se hrissa.

--Je n'hsite pas. Majest, dit-il, je refuse.

Habitue  voir des chines courbes devant elle,  entendre des
paroles balbutiantes, Catherine de Mdicis eut un moment de profonde
stupfaction. Une lgre rougeur qui monta  son visage blme indiqua
 Ruggieri la fureur qui se dchanait en elle. Mais Catherine tait
depuis longtemps habitue  dissimuler, elle qui dissimula toute sa vie.

--Vous nous donnerez au moins de bonnes raisons? fit-elle avec la mme
douceur.

--D'excellentes, madame, et qu'un grand coeur comme le vtre comprendra
 l'instant. L'homme dont parle Votre Majest est venu chez moi et m'a
appel son ami; tant que cette amiti ne sera pas brise par quelque
acte vil, cet homme m'est sacr.

--Voil, en effet, des raisons qui me convainquent, chevalier. Et
comment s'appelle-t-il, votre ami?

--Je l'ignore, madame.

--Comment! Cet homme est votre ami, et vous ne savez pas son nom!

--Il ne m'a pas fait l'honneur de me le dire. Au surplus, il est
moins tonnant d'ignorer le nom d'un ami que celui d'un ennemi aussi
implacable.

Catherine baissa la tte, pensive.

--Voil un homme! songea-t-elle. Il n'en est que plus dangereux. Et
puisqu'il ne veut pas me servir... Monsieur, ajouta-t-elle tout haut,
je vous demandais ce nom pour voir si nous tions bien d'accord sur la
personne. Ne parlons donc plus de cet homme. Je comprends et respecte le
sentiment qui vous guide.

--Ah! madame, vous m'en voyez tout heureux! Je craignais tant d'avoir
dplu  Votre Majest!...

--Et pourquoi donc? Fidle  l'amiti, cela signifie: fort contre
l'ennemi commun. Allez, monsieur, et rappelez-vous que je me charge de
votre fortune.

Demain matin, je vous attends au Louvre.

Catherine de Mdicis se leva.

Pardaillan s'inclina devant la reine.

Quelques instants plus tard, il tait dehors, retrouvait  la porte son
fidle Pipeau, et reprenait le chemin de la Devinire en cherchant a
dchiffrer l'nigme vivante qu'tait la reine Catherine...

--Elle a dit: demain matin, au Louvre, conclut-il. Bon. On y sera. Le
Louvre, c'est la grande antichambre de la fortune! Dcidment, je crois
que M. Pardaillan mon pre se trompait!...

Une heure aprs cette scne, Catherine de Mdicis rentrait au Louvre,
faisait appeler son capitaine et lui disait:

--Monsieur de Nancey, demain matin, a la premire heure, vous prendrez
douze hommes et un carrosse, vous vous rendrez  l'htellerie de la
Devinire, rue Saint-Denis; vous arrterez un conspirateur qui se
fait appeler le chevalier de Pardaillan, et vous le conduirez  la
Bastille...


XVI

LE MARCHAL DE DAMVILLE

Pardaillan se leva  l'aube aprs avoir trs mal dormi. On n'arrive pas
tout d'un coup  la fortune sans que la pense en soit profondment
trouble.

Comme il tait homme de mthode, il avait fini,  force de se tourner et
de se retourner dans son lit, par se tranquilliser sur tous les points
obscurs qui l'inquitaient.

Voici comment il avait arrang les choses:

1 Il se rendrait au Louvre,  l'invitation de Catherine de Mdicis;

2 Il irait  l'htel Coligny prvenir Dodat qu'il et  quitter Paris
au plus tt;

3 Il provoquerait Henri de Guise et rendrait ainsi  la reine le plus
signal service;

4 Une fois sur de sa position nouvelle, il irait trouver la Dame en
noir, lui dirait son amour pour sa fille et, gentilhomme de la cour,
sans doute favori du roi, obtiendrait Lose en mariage;

5 Il ferait rechercher son pre, et lui ferait une bonne et douce
vieillesse.

Ayant ainsi arrang sa vie, le chevalier avait pu dormir quelques
heures.

Mais  l'aube, comme nous l'avons dit, il tait debout.

Il fit une toilette soigne. Il s'agissait de prouver aux gentilshommes
de la cour qu'un Pardaillan tait  son aise sur tous les terrains.
Quand il fut prt, n'ayant plus qu' ceindre son pe accroche au mur,
il constata qu'il avait encore deux ou trois heures devant lui avant de
pouvoir se prsenter raisonnablement au Louvre.

Il se dirigea donc vers la fentre sans grand espoir d'ailleurs
d'apercevoir Lose.

A ce moment. Pipeau grogna sourdement. Pardaillan ne prta aucune
attention  ce grognement, et ouvrit sa fentre.

Presque au mme instant, la fentre de Lose s'ouvrit avec violence, et
la jeune fille, les cheveux dnous, les yeux hagards, apparut, leva la
tte vers Pardaillan et cria:

--Venez! Venez!

--Enfer! gronda Pardaillan. Que se passe-t-il?

C'tait la premire fois que Lose adressait la parole au chevalier. Et
c'tait, selon toute apparence, pour implorer son secours, et il
fallait que le danger ft grave pour qu'elle et os jeter ce cri qui
ressemblait  un cri de terreur.

--J'accours! rugit Pardaillan.

A la mme seconde, Pipeau fit entendre un aboi furieux, la porte vola en
clats, une douzaine d'hommes arms se rurent dans la chambre et l'un
d'eux cria:

--Au nom du roi!...

Pardaillan voulut s'lancer vers son pe demeure  la muraille; mais
avant qu'il et pu faire un mouvement, il fut entour, saisi par les
bras et par les jambes, et il tomba.

--A moi, monsieur! cria la voie de Lose.

Et cette voix arracha au chevalier un rugissement.

Dans un prodigieux effort, il tendit ses muscles... et, alors, il
constata que ses jambes taient lies! Lis aussi ses bras. Il ferma les
yeux et, de ses paupires closes, jaillit une larme que dvora la fivre
des joues...

Pendant ce temps, le chien hurlait, pillait, mordait, dans le tas. Quand
le chevalier fut rduit  l'impuissance, Nancey compta autour de lui
deux morts et cinq blesss.

Pardaillan avait assomm l'un des morts d'un coup de poing  la tempe.
Pipeau avait trangl l'autre.

--En route! commanda le capitaine.

Pardaillan, tout ficel, fut saisi, emport... et le long aboi lugubre
du chien ponctua la dfaite de son matre.

Dans la rue, le chevalier ouvrit les yeux, et vit trois carrosses. L'un
tait rang contre la porte de l'htellerie et celui-l tait pour lui.

Les deux autres stationnaient devant la maison d'en face; le premier
tait vide; dans le deuxime, Pardaillan reconnut Henri de Montmorency,
le marchal de Damville!

Il n'eut pas le temps d'en voir plus long, car il fut jet dans le
carrosse qui lui tait destin, les mantelets furent aussitt rabattus,
et il se trouva dans une prison roulante qui se mit aussitt en
mouvement.

Pardaillan tait comme fou de fureur et de dsespoir.

Mais, si dsespr qu'il ft, il garda assez de sang-froid pour suivre
en imagination les tours et dtours de la voiture qui l'entranait. Il
connaissait admirablement son Paris et, au bout de quelques minutes, il
fut fix...

--On me conduit  la Bastille!

La Bastille, c'tait l'oubliette, c'tait la tombe, c'tait la mort
lente au fond de quelque cachot sans air.

Pardaillan comprit qu'il tait perdu.

Au moment o celle qu'il aimait l'appelait  son secours et o elle
avouait ainsi qu'elle l'aimait!

Lorsque la voiture, ayant franchi des ponts-levis et des portes,
s'arrta enfin, lorsque Pardaillan fut descendu, il regarda autour de
lui et se vit dans une cour sombre, entour de soldats. Il fut saisi par
deux ou trois geliers herculens qui le portrent plutt qu'ils ne
le firent marcher. Il franchit une porte de fer, pntra dans un long
couloir humide dont les murs rongs de salptre laissaient suinter de
mortelles manations; puis on monta un escalier de pierre en pas de vis,
puis on franchit deux grilles de fer, puis on longea un corridor et,
enfin, Pardaillan fut pouss dans une pice assez vaste situe au
troisime tage de la tour ouest.

Il entendit la porte se refermer  grand bruit.

Alors, comme on lui avait tranch ses liens, il jeta une longue clameur
de dsespoir et se rua sur la porte qu'il secoua frntiquement...

Bientt, il comprit que ses efforts taient vains...

Et il tomba sur les dalles, vanoui.

Que se passait-il dans la maison de la rue Saint-Denis? Pourquoi Lose,
qui n'avait jamais parl au chevalier de Pardaillan, l'appelait-elle 
son secours? C'est ce que nous allons dire.

Le marchal de Damville avait, comme on l'a vu, reconnu Jeanne de
Piennes.

Une fois sr qu'il ne s'tait pas tromp dans ses pressentiments, il
regarda autour de lui et s'aperut qu'il faisait grand jour et que, des
boutiques voisines, on l'examinait curieusement.

Alors il s'loigna et rentra  l'htel de Mesmes qu'il habitait toutes
les fois qu'il venait  Paris.

Il fit venir un de ses officiers et lui donna ses instructions.

Il se jeta tout habill sur un lit et dormit quelques heures.

Vers le milieu de la nuit, c'est--dire  peu prs vers le moment o, la
veille, il avait rencontr le duc d'Anjou et ses acolytes, il se leva,
s'arma soigneusement, et se dirigea vers la rue Saint-Denis.

Il passa le reste de la nuit en faction  l'endroit mme qu'il avait
choisi la nuit prcdente.

Au matin, deux carrosses arrivrent, suivis de gens d'armes. Henri monta
dans l'un des deux carrosses, afin de ne pas tre remarqu, et fit signe
 l'officier qu'il pouvait oprer.

L'officier, suivi d'une demi-douzaine de soldats, entra dans la maison.
La propritaire, vieille bigote, les reut en tremblant et se signa,
pouvante, lorsqu'elle entendit l'officier lui dire:

--Madame, vous abritez dans votre logis deux femmes de la religion. Ces
deux huguenotes sont accuses d'accointances avec les ennemis du roi...
Et vous risquez fort de passer pour complice.

--Moi!...

--A moins que vous ne m'aidiez  les arrter sans bruit.

--Je suis  vos ordres, monsieur l'officier. Qui l'et cru! Des
huguenotes chez moi!

Tout en marmottant ces paroles entre les quatre dents qui lui restaient,
la bonne dvote montait l'escalier, suivie de l'officier et des soldats.

Elle frappa. Et ds qu'elle eut compris que de l'intrieur on tirait le
verrou, elle s'effaa.

Jeanne de Piennes se trouva en prsence de l'officier.

--Que dsirez-vous, monsieur?

L'officier rougit. La commission ne lui allait qu' demi. Il s'agissait,
en somme, d'un bon petit guet-apens. Il n'avait nulle qualit pour
procder  une arrestation. Et maintenant, devant cette femme, il
comprenait qu'il tait odieux.

Et plus tremblant que Jeanne, il rpondit  demi-voix, comme honteux:

--Madame... c'est un ordre rigoureux qu'il faut que j'excute...
excusez-moi, je ne fais qu'obir.

--Quel ordre? dit Jeanne en jetant un regard d'angoisse sur la chambre
o se trouvait sa fille.

--Je viens vous arrter, madame. On vous accuse d'tre de la religion et
d'avoir dsobi aux derniers dits.

A ce moment, la porte de Lose s'ouvrit. La jeune fille comprit tout
d'un regard.

--Monsieur, dit alors la Dame en noir, vous faites erreur.

--C'est ce qu'il vous sera facile d'tablir, madame.

En attendant, veuillez me suivre, sans bruit, je vous prie.

--Ma fille! On me spare de ma fille! s'cria Jeanne dont toute la
rsolution tomba.

Lose avait jet un cri. Affole, sans savoir ce qu'elle faisait, elle
courut  la fentre, l'ouvrit violemment, aperut le chevalier de
Pardaillan. Et son premier mot fut pour appeler cet homme  qui elle
n'avait jamais parl:

--Venez! Venez!

L'officier, voyant que les choses allaient se gter, entra dans le
logis, suivi de ses soldats.

--Madame, s'cria-t-il, je vous jure que vous ne serez pas spare de
mademoiselle, puisqu'il faut qu'elle vous suive. Je vous jure que je
vous conduis toutes les deux au mme endroit... Obissez donc sans bruit
car vous me forceriez  employer la violence, ce que je regretterais
toute la vie.

Jeanne vit cet officier rsolu  faire comme il disait. Elle comprit
le danger et l'inutilit d'une rsistance. De plus, on lui affirmait
qu'elle ne serait pas spare de Lose.

--C'est bien, monsieur, dit-elle en reprenant sa fermet.
M'accordez-vous cinq minutes pour me prparer?

--Volontiers, madame, rpondit l'officier, heureux d'en tre quitte  si
bon compte.

Et il sortit avec ses soldats, tandis que Jeanne faisait signe  la
vieille propritaire d'entrer.

Celle-ci obit, aprs avoir consult l'officier du regard.

Jeanne, alors, courut  sa fille qu'elle arracha de la fentre et
qu'elle treignit dans ses bras.

--Qui appelais-tu, mon enfant? demanda-t-elle.

--Le seul homme qui puisse nous tre de quelque secours.

--Ce jeune chevalier qui regarde si souvent et si obstinment les
fentres de ce logis?

--Oui, ma mre, rpondit Lose dans l'exaltation de la fivre, et sans
songer que ces paroles taient un aveu.

--Tu l'aimes donc?

Lose plit, rougit et deux larmes perlrent  ses cils.

--Et lui? demanda Jeanne.

--Je crois... oui... j'en suis sre! balbutia Lose.

--S'il en est ainsi, tu penses que nous pouvons compter sur lui?

--Ah! ma mre s'cria Lose dans un lan de tout son coeur, c'est
l'homme le plus loyal, j'en rpondrais sur ma tte!

--Comment s'appelle-t-il? demanda Jeanne.

Lose leva ses jolis yeux effars comme ceux d'une biche...

--Mais..., fit-elle avec une adorable navet... je ne sais pas
encore... son nom...

--Oh! candeur! murmura Jeanne avec un sourire tout mouill de pleurs.

Et elle songea qu'elle aussi, jadis, avait aim long-temps sans mme
savoir le nom de celui qu'elle aimait.

--C'est bien, dit-elle. Nous n'avons ni le temps, ni le choix!
Puisses-tu ne pas te tromper!...

Elle courut  un coffret, en tira une lettre toute cachete qu'elle
avait sans doute crite depuis longtemps et, prenant une feuille de
papier, crivit en hte:

  Monsieur,

  Deux pauvres femmes prouves par le malheur se
  confient  votre loyaut. Vous tes jeune et, sans
  doute, accessible  la piti,  dfaut de tout autre
  sentiment. Si vous tes tel que nous pensons, ma fille
  et moi, vous remettrez  son adresse la lettre enveloppe
  sous ce pli.

  _Soyez remerci et bni pour l'immense service que
  vous nous aurez rendu.

  LA DAME EN NOIR.

Alors, elle cacheta le tout, et appelant la propritaire:

--Dame Maguelonne, dit-elle, voulez-vous me rendre un grand service?

--Je le veux, ma fille. Et pourtant, qui et cru que vous tiez
huguenote, vous si belle et si sage personne.

--Dame Maguelonne, me croyez-vous capable de mentir? Eh bien, je vous
jure que je suis victime d'une erreur...  moins, ajouta-t-elle avec une
poignante tristesse, que tout ceci ne soit qu'une affreuse comdie.

--En ce cas, fit la dvote avec fermet, dites-moi en quoi je puis vous
tre utile, je ferai votre commission, dt-il m'en coter!

--Il ne vous en cotera rien, ma bonne dame. Il s'agit de remettre ce
pli  un jeune chevalier qui demeure l, dans cette htellerie,  la
dernire fentre, en haut.

La vieille femme fit disparatre le papier.

--Dans dix minutes, votre lettre sera arrive. Chre dame! Puisse
l'erreur tre reconnue bien vite. Car qui ne vous aimerait et qui
pourrait soutenir que vous tes vraiment des huguenotes?

Jeanne, cependant, avait remerci la digne bigote et ouvert la porte.

--Monsieur, nous sommes prtes, dit-elle.

L'officier salua et commena  descendre. Il et pu s'inquiter de ce
que sa prisonnire avait bien pu dire  la vieille propritaire. Mais,
on l'a vu, il tait passablement honteux du rle qu'il jouait et, pourvu
qu'il russt  ramener  l'htel de Mesmes la Dame en noir et sa fille,
il tait rsolu  n'en pas demander davantage.

Henri de Montmorency, cach dans son carrosse, touffa un rugissement de
joie furieuse en apercevant Jeanne et sa fille. Il ne s'tait mme pas
aperu qu'une arrestation venait d'avoir lieu dans l'htellerie de la
Devinire, et que des groupes nombreux commentaient l'vnement.

Jeanne et Lose montrent dans le carrosse qui stationnait devant la
porte.

Dame Maguelonne les avait suivies jusque-l.

Au moment o le carrosse allait s'branler, Jeanne lui jeta un regard de
suprme recommandation.

La vieille s'approcha vivement,  l'instant o les mantelets allaient se
rabattre, et murmura:

--Soyez sans crainte: dans quelques minutes, la lettre sera dans les
mains du chevalier de Pardaillan...

Un cri terrible, un cri d'angoisse, d'horreur et d'pouvante retentit,
et Jeanne, livide, voulut s'lancer.

Mais,  cette seconde, les mantelets furent rabattus.

Le carrosse se mit en mouvement...

Jeanne tomba vanouie en murmurant:

--Le chevalier de Pardaillan!... Oh! la fatalit!...

Dame Maguelonne tait comme certaines vieilles femmes qui n'ont rien 
faire: elle passait son temps  pier. Elle avait donc remarqu le jeune
cavalier; elle avait fini par savoir  quelle adresse allaient ses
regards et comme elle tait au mieux avec l'une des servantes de
l'htellerie, elle avait appris tout ce qu'on pouvait savoir du
chevalier de Pardaillan, alors que Lose ignorait jusqu' son nom.

La vieille dame flaira donc une affaire d'amour dans laquelle elle
allait se trouver mle.

Ce fut donc les yeux baisss, mais l'esprit en veil, qu'elle entra  la
Devinire et dit  sa voisine, dame Huguette Landry Grgoire:

--Je voudrais parler au chevalier de Pardaillan.

--Le chevalier de Pardaillan! s'cria matre Landry qui avait entendu.
Mais vous n'avez donc rien vu.

--Non... je ne sais rien... Que se passe-t-il?...

--Eh bien, le terrible Pardaillan... Pardaillan le pourfendeur,
Pardaillan le matamore, eh bien, il est arrt!

--Arrt! fit la vieille en plissant,--non pas qu'elle s'intresst au
sort du chevalier, mais dj elle craignait d'tre compromise.

Huguette Landry fit tristement signe que son mari disait l'exacte
vrit, tandis que l'aubergiste reprenait:

--C'est bien son tour! a lui apprendra de saisir les bons bourgeois par
le collet et  les tenir suspendus dans le vide!

--Et qu'a-t-il fait?

--Il parat qu'il conspirait avec les damns huguenots.

Pour le coup, dame Maguelonne se retira prcipitamment, rentra chez elle
et enfouit la lettre dans une cachette.

--Tout devient clair! songea-t-elle. C'taient des huguenotes, et elles
conspiraient avec le parpaillot d'en face!

Pendant que ceci se passait rue Saint-Denis, le carrosse qui emportait
Jeanne de Piennes et sa fille arrivait  l'htel de Mesmes, entrait dans
la cour et la porte se refermait.

L'officier fit alors descendre les deux femmes; en se serrant l'une
contre l'autre, elles suivirent l'officier qui les conduisit au premier
tage.

Il s'arrta devant la porte, et dit en s'inclinant:

--Veuillez entrer l: ma mission est termine.

Jeanne de Piennes rpondit par un signe de tte, et poussa la porte.

Ds qu'elle fut entre avec sa fille, cette porte se referma.

Elles entendirent le bruit de la clef.

La pice o elles venaient d'tre enfermes tait de belles dimensions
et richement meuble. Les murs taient couverts de tapisseries. Au fond
de la pice, il y avait une porte ouverte. Elle donnait sur une chambre
 coucher au fond de laquelle se trouvait une deuxime chambre 
coucher. Et c'tait tout. Cela composait un appartement de trois pices
dont toutes les fentres donnaient sur la cour de l'htel.

Jeanne se laissa tomber dans un fauteuil.

--Une lettre! s'cria Lose en dsignant du doigt un papier qui se
trouvait sur la table. Elle s'en saisit et lut:

    Les prisonnires n'ont aucun mal  redouter. Si elles dsirent
    quoi que ce soit, elles n'ont qu' agiter la cloche qui se trouve
    prs de cette lettre. Une femme de chambre est  leur service et
    accourra au premier signal. C'est cette femme qui servira aux
    prisonnires leurs repas. Il y a toutes chances pour que cet
    emprisonnement ne dure que quelques jours.


--Qu'est-ce que tout cela signifie? murmura Lose. Heureusement, mre,
il ne semble pas que nous soyons dans une prison!

--Mieux vaudrait peut-tre cent fois que nous fussions en ralit dans
une maison du roi.

Jeanne secoua la tte, comme pour chasser de terribles soupons qui lui
venaient.

--Attendons, mon enfant, attendons. Nous saurons bientt  quoi nous en
tenir. Mais, en attendant, j'ai une grave confidence  te faire.

--Dites, ma mre, fit Lose en s'asseyant prs de Jeanne.

--Mon enfant, il s'agit de ce jeune cavalier.

Lose rougit.

--Il est donc bien vrai que tu l'aimes! s'cria Jeanne.

Lose baissa la tte.

La mre garda quelques minutes le silence, comme si maintenant elle et
hsit  parler.

--Nous savons son nom,  prsent, reprit-elle lentement.

--Oui. Dame Maguelonne nous l'a appris. Il s'appelle le chevalier de
Pardaillan.

Et Lose pronona ces mots avec une telle tendresse que Jeanne
tressaillit.

--Le chevalier de Pardaillan! murmura-t-elle avec accablement.

--Mre! mre! s'cria Lose, on dirait en vrit que ce nom ne vous est
pas inconnu et qu'il vous cause quelque secret chagrin dont je ne me
rends pas compte... Et j'y songe! Dj tout  l'heure, lorsque dame
Maguelonne a prononc ce nom, vous avez jet un cri o il y avait de
l'angoisse, et, eut-on dit, presque de la terreur... Vous vous tes
vanouie, mre! Oh! je tremble... il me semble que je vais apprendre
quelque chose d'affreux!...

--Ecoute, ma Lose. Lorsque tu naquis, ta pauvre mre avait dj prouv
bien des malheurs. De terribles catastrophes s'taient abattues sur
elle. En sorte, Lose, que, si tu n'avais pas t l, je serais morte
alors de douleur et de dsespoir. Tu ne pourras jamais comprendre  quel
point je t'adorais...

--Mre, je n'ai qu' vous regarder pour m'en rendre compte! fit Lose
tremblante.

--Chre enfant!... Oui, je t'aimais comme je t'aime maintenant. Je
t'aimais plus que moi-mme, plus que tout au monde, puisque je t'aimais
plus que lui!...

--Lui!...

--Mon poux... ton pre!...


--Ah! mre! Vous n'avez jamais voulu me dire son nom!

--Eh bien, tu vas le savoir! L'heure est venue. Ton pre, Lose,
s'appelait... Franois de Montmorency!

Lose jeta un faible cri.

--Achevez, ma mre! s'cria-t-elle.

Non pas qu'elle ft blouie de ce grand nom, elle qui s'tait toujours
crue de pauvre naissance; mais elle se souvenait alors que sa mre lui
avait toujours appris que l'un des deux hommes qu'elle devait le plus
redouter au monde s'appelait Henri de Montmorency.

Palpitante, elle se suspendit, pour ainsi dire, aux lvres de sa mre,
qui continua:

--Ton pre, Lose, tait parti pour une rude campagne. Je le croyais
mort. Un jour--jour de joie infinie et de malheur implacable--j'appris
qu'il vivait, j'appris qu'il tait de retour et qu'il accourait vers
moi... Or, sache que l'homme qui me donnait ces nouvelles, c'tait le
frre de ton pre, et c'tait Henri de Montmorency! Apprends aussi
une chose, mon enfant! C'est que cet homme, avant de me donner ces
nouvelles, t'avait fait enlever par un misrable... un tigre, comme il
l'appela lui-mme. Et aprs m'avoir appris le retour de ton pre,
aprs m'avoir appris qu'il t'avait fait enlever, il ajouta que, si je
dmentais les paroles qu'il allait prononcer en prsence de mon poux,
sur un signe de lui, tu serais gorge!

--Horreur!...

--Oui, horreur! Car jamais nul ne saura ce que je souffris lorsque,
devant mon poux, Henri de Montmorency m'accusa de flonie! Je voulus
protester! mais,  chacun de mes gestes, je voyais son bras prt 
donner le signal de ta mort au tigre qui t'avait emporte... Je me
tus!...

--Oh! mre! mre! s'cria Lose en se jetant dans les bras de Jeanne,
comme vous avez d souffrir!

--Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai toujours dit qu'il y avait un
homme au monde que tu devais har, que tu devais fuir comme on fuit le
malheur et la mort... c'tait Henri de Montmorency...

--Et l'autre mre, l'autre!... fit Lose d'une voix mourante.

--L'autre, mon enfant, celui qui t'avait enleve!...

--Oui, mre!...

--Lose, apprte ton courage... ce monstre s'appelait le chevalier de
Pardaillan!

Lose ne poussa pas un cri, ne fit pas un geste.

Elle demeura comme foudroye, trs ple, et deux grosses larmes
roulrent de ses yeux.

--Le pre de celui que j'aime!

Jeanne la saisit dans ses bras, l'treignit convulsivement.

--Oui, dit-elle, enfivre, la tte perdue. Oui, ma Lose bien-aime,
nous sommes toutes deux marques pour le malheur... Un homme gnreux
te sauva, te rapporta  moi... et ce fut lui qui m'apprit le nom du
monstre... Oui, c'tait le pre de celui que tu aimes... car je sus que
le monstre avait un enfant... de quatre ou cinq ans... le tigre est mort
sans doute... mais l'enfant a grandi...

Lose ne disait rien.

Elle aimait le fils de l'homme excrable par qui sa mre avait t
condamne  une vie de malheur!

Et qui savait si ce fils n'accomplissait pas les mmes besognes que le
pre?

Pourquoi le jeune chevalier n'tait-il pas accouru  son secours?

Pourquoi, depuis si longtemps, les guettait-il?

Ah! il n'y avait plus  en douter! Ce chevalier de Pardaillan tait
l'missaire de l'homme qui l'emprisonnait et qui emprisonnait sa
mre!...

--Oh! mre, dit-elle dans un murmure d'angoisse, mon coeur est bris...

--Pauvre chrie adore... il le fallait, vois-tu, pour viter de plus
grands malheurs...

--Mon coeur est comme mort, reprit Lose; mais ce n'est pas  moi que je
songe...

--A quoi songes-tu donc, mon enfant? fit Jeanne en jetant un profond
regard sur sa fille. A lui, sans doute! Ah! mon enfant, dtourne ta
pense...

Lose secoua la tte.

--Je songe, dit-elle avec un frmissement,  l'homme qui vient de nous
enlever, je crois deviner quel est cet homme... C'est...

--Oh! tais-toi, tais-toi! bgaya Jeanne comme si le nom qui tait sur
les lvres de sa fille et sur ses propres lvres  elle et t une
maldiction...

A ce moment, Jeanne treignit sa fille plus violemment de son bras
droit, tandis que son bras gauche se tendait vers la porte qui venait de
s'ouvrir sans bruit...

--Lui! murmura-t-elle en devenant livide...

Sur le pas de la porte, livide lui-mme, pareil  un spectre immobile,
se tenait Henri de Montmorency!...


XVII

L'ESPIONNE

Il est un personnage de ce rcit que nous avons  peine entrevu et qu'il
est temps de mettre en lumire. Nous voulons parler de cette Alice de
Lux qui suivait la reine de Navarre. On a vu comment Jeanne d'Albret et
Alice de Lux, sauves par le chevalier de Pardaillan, s'taient rendues
toutes les deux chez le juif Isaac Ruben, et comment elles taient
montes dans la voiture qui stationnait en dehors des murs, non loin de
la porte Saint-Martin.

Le carrosse, enlev par ses quatre bidets tarbes, avait contourn Paris,
passant au pied de la colline de Montmartre, puis piquait droit sur
Saint-Germain o avait t signe la paix entre catholiques et rforms,
paix qui n'tait gure qu'un menaant armistice.

Jeanne d'Albret descendit dans une maison d'une ruelle qui dbouchait
sur le ct droit du chteau. L, elle trouva trois gentilshommes qui
l'attendaient dans la salle basse.

--Venez, comte de Marillac, dit-elle  l'un d'eux.

Celui qu'elle venait d'appeler ainsi tait un jeune homme d'environ
vingt-cinq ans, vigoureusement dcoup, la physionomie empreinte de
tristesse. A l'entre de la reine et de sa suivante, cette physionomie
s'tait soudain claire.

Alice de Lux, de son ct, l'avait regard.

Un trouble inexprimable avait fait palpiter son sein.

Dj le comte de Marillac s'tait inclin devant la reine, la suivait
dans le cabinet retir o celle-ci venait de pntrer.

--Pourquoi Votre Majest m'appelle-t-elle ainsi? demanda alors le jeune
homme.

Jeanne d'Albret jeta un mlancolique regard sur le comte.

--N'est-ce donc pas votre nom? dit-elle. Ne vous ai-je pas cr comte de
Marillac?

--Je dois tout  Votre Majest, vie, fortune, titre... Ma reconnaissance
ne finira qu'avec mon dernier battement de coeur... mais je m'appelle
Dodat... O ma reine! Vous ne voyez donc pas que vous tes la seule 
me donner ce titre de comte de Marillac, et que tout le monde m'appelle
Dodat, l'enfant trouv!...

--Mon enfant, dit la reine avec une tendre svrit, vous devez chasser
ces ides. Brave, loyal, intrpide, vous tes marqu pour une belle
destine si vous ne vous obstinez pas dans cette recherche mortelle qui
peut paralyser tout ce qu'il y a en vous de bon et de gnreux...

--Ah! fit le comte de Marillac d'une voix sourde, pourquoi ai-je surpris
cette conversation! Pourquoi la fatalit a-t-elle voulu que j'apprisse
le nom de ma mre! Et pourquoi ne suis-je pas mort le jour o,
apprenant ce nom, j'ai appris aussi que ma mre tait la reine funeste,
l'implacable Mdicis...

A ce moment, un cri touff retentit dans la pice voisine.

Mais ni la reine de Navarre ni le comte de Marillac, tout entiers 
leurs penses, n'entendirent ce cri.

--Quoi qu'il en soit, reprit la reine avec fermet, enfermez en
vous-mme ce fatal secret. Vous savez combien je vous aime: je vous ai
lev comme mon propre fils: vous avez couru la montagne avec mon
Henri; vous avez eu les mmes matres... continuez donc  tre mon fils
d'adoption...

Le comte de Marillac s'inclina avec un respect plein d'motion, saisit
la main de la reine et la porta  ses lvres.

--Maintenant, reprit la reine de Navarre, coutez-moi, comte. J'ai
besoin dans Paris d'un homme dont je sois sre.

--Je serai cet homme-l! fit vivement Dodat.

--J'attendais votre proposition, mon enfant, dit la reine en contenant
mal son motion. Mais faites-y bien attention, c'est peut-tre votre vie
que vous allez exposer.

--Ma vie vous appartient.

--Peut-tre aussi, reprit lentement la reine de Navarre, aurez-vous
 risquer plus que la vie... peut-tre vous trouverez-vous plac en
prsence de circonstances o vous aurez  lutter contre votre propre
coeur... alors, mon enfant, c'est plus que du courage que j'attendrai de
vous, c'est une magnanimit d'me que je ne puis esprer qu'en vous...

--Quelles que soient les circonstances. Majest, il me sera impossible
d'oublier que, si je vis, c'est  vous que je le dois!

--Oui! murmura la reine pensive, il le faut! coute-moi, mon enfant, mon
cher fils...

Alors Jeanne d'Albret, bien qu'elle ft certaine que nul ne guettait ses
paroles, se mit  parler bas.

L'entretien, ou plutt le monologue, dura une heure.

Au bout de cette heure, le comte rpta en les rsumant les instructions
qui venaient de lui tre donnes.

Jeanne d'Albret le saisit, l'attira  elle et, l'embrassant au front,
lui dit:

--Va, mon fils, pars avec ma bndiction...

Dodat s'loigna et traversa la pice o attendaient les deux autres
gentilshommes. Il jeta un rapide regard autour de lui; mais, sans doute,
il ne trouva pas ce qu'il comptait voir ou revoir dans cette salle
basse, car il sortit dans la ruelle, dtacha un cheval dont le bridon
tait fix au tourniquet d'un contrevent, se mit en selle et commena 
descendre la grande cte boise, dans la direction de Paris.

Au bout de vingt minutes, le comte de Marillac--ou Dodat, comme on
voudra rappeler--atteignit un groupe de chaumires ramasses autour d'un
pauvre clocher. Ce hameau s'appelait Mareil. Dans l'obscurit, le comte
distingua un bouquet de chne et de buis au-dessus d'une porte. C'tait
une auberge.

Il soupira et mit pied  terre en se donnant comme excuse que les portes
de Paris taient fermes  cette heure et qu'il valait mieux attendre
l le matin, plutt que d'aller chercher un gte du ct de Reuil ou de
Saint-Cloud.

Il frappa  la porte du bouchon avec le pommeau de son pe. Au bout de
dix minutes, un paysan  demi aubergiste vint lui ouvrir; et sur le vu
de l'pe, plus encore que sur le vu d'un cu tout brillant, consentit 
servir au comte un repas sur le coin d'une table, prs de l'tre.

Aprs le dpart du comte de Marillac, la reine de Navarre tait demeure
quelques minutes seule et pensive. Puis elle frappa deux coups sur un
timbre avec un petit marteau.

Une porte s'ouvrit et Alice de Lux parut.

--Alice, dit Jeanne d'Albret, je vous ai dit, au moment o nous avons
t sauves, que vous aviez t bien imprudente...

--C'est vrai... mais je croyais avoir expliqu  Votre Majest...

--Alice, interrompit la reine, en disant que vous aviez t imprudente,
je me suis trompe... ou j'ai feint de me tromper; car, si je vous avais
dit  ce moment ma vritable pense, peut-tre eussiez-vous commis
quelque nouvelle imprudence qui, cette fois, m'et t fatale.

--Je ne comprends pas, madame, balbutia Alice de Lux.

--Vous allez me comprendre tout  l'heure. Lorsque vous tes venue  la
cour de Navarre, Alice, vous m'avez dit que vous tiez oblige de fuir
la colre de la reine Catherine parce que vous vouliez embrasser la
religion rforme... C'tait il y a huit mois... je vous accueillis
comme j'ai toujours accueilli les perscuts; et comme vous tiez de
bonne naissance, je vous plaai parmi mes filles d'honneur... Depuis
huit mois, avez-vous un reproche  m'adresser?

--Votre Majest m'a comble, dit Alice, mais, puisque ma reine daigne
m'interroger, qu'elle me permette  mon tour de poser une question.
Ai-je donc dmrit? N'ai-je pas, depuis huit mois, accompli avec zle
tous les devoirs de ma charge? Ai-je jamais cherch  dtourner quelque
gentilhomme des soucis de la guerre?

--Je reconnais, fit la reine, que vous avez montr un zle dont
quelques-uns ont pu tre surpris. Que vous dirai-je? Je vous eusse
prfre catholique plutt que protestante  ce point. Quant  votre
conduite vis--vis de mes gentilshommes, elle est irrprochable; enfin,
votre service a toujours t admirable, au point que, mme lorsque vous
n'tiez pas de service, mme quand je n'avais pas besoin de vous,
vous tiez toujours assez prs de moi pour tout voir, sinon pour tout
entendre.

Cette fois, l'accusation tait si claire qu'Alice de Lux chancela.

--Oh! Majest, murmura-t-elle, j'ai horreur de comprendre?

--Il faut pourtant que vous compreniez. Mes soupons ne sont gure
veills que depuis une quinzaine de jours. Il faut que je me spare de
vous, puisque j'ai acquis la conviction que vous me trahissez...

--Votre Majest me chasse! bgaya la jeune fille.

--Oui, dit simplement la reine de Navarre.

Alice de Lux, appuye au dossier d'un fauteuil, jetait autour d'elle ces
yeux hagards qu'ont les condamns.

--Votre Majest se trompe... je suis victime d'infmes calomnies...

--coutez, Alice, dit Jeanne d'Albret d'une voix si triste que la jeune
fille en frissonna, j'eusse pu vous livrer  nos juges; je n'en ai pas
le courage. Je me contente de vous renvoyer  votre matresse, la reine
Catherine...

--Votre Majest se trompe!... murmura encore Alice.

La reine de Navarre secoua la tte.

--Ce jour-l o j'entrai chez vous et o je vous surpris crivant,
pourquoi, Alice, avez-vous jet votre lettre au feu?

--Madame! s'cria Alice, madame, il faut donc que je vous avoue la
vrit!... J'crivais  celui que j'aime!...

--C'est en effet ce que je supposai, et voil pourquoi je me tus. Ce
jour o un de mes officiers vous vit causant avec un courrier qui
partait pour Paris, Alice... Le courrier s'loigna prcipitamment: il
n'est plus jamais revenu. Pourquoi?

--Je lui donnais des commissions pour des amis que j'ai  Paris, madame!
Est-ce ma faute si cet homme n'est plus revenu? Qui sait, au surplus,
s'il n'a pas t tu?

--Oui, c'est bien l les diffrentes explications que vous avez donnes,
et je vous crus. Cependant, il y a quinze jours, comme je vous le
disais, je commenai  vous souponner srieusement.

--Pourquoi, madame? pourquoi?...

--Votre insistance pour m'accompagner  Paris me remit en mmoire les
faits que je viens de vous exposer, et beaucoup d'autres. Je me dcidai,
Alice, parce que je voulais vous mettre  l'preuve. Vous voyez  quel
point je rpugnais  vous croire... ce que plusieurs de mes conseilleurs
vous accusaient d'tre, puisque j'ai risqu ma vie dans l'espoir de
dmontrer votre innocence.

--Eh bien. Majest, vous voyez bien que je suis innocente, puisque vous
vivez...

--Ce n'est pas votre faute! fit sourdement la reine. Alice de Lux, vous
tiez de connivence avec ceux qui ont voulu me tuer. C'est vous qui avez
voulu que la litire passt sur le pont! C'est vous qui avez ouvert les
rideaux! C'est votre cri qui m'a dsigne aux assassins. C'est  vous
que l'un d'eux a voulu remettre ce billet au moment o la litire se
renversait. Il parat que j'tais encore moins trouble que vous,
puisque j'ai vu ce billet lorsqu'il tombait sur vos genoux, puisque je
l'ai ramass sur le sol, puisque je l'ai gard, puisque le voil!...

En disant ces mots, la reine de Navarre tendait  Alice un papier pli
en triangle et d'un format minuscule.

La jeune fille tomba  genoux, ou plutt s'croula, crase par une
telle honte qu'il lui semblait que jamais plus elle n'oserait se
relever.

--Lisez! ordonna Jeanne d'Albret. Lisez, car ce billet contient un ordre
de vos matres.

L'espionne, subjugue, dplia le billet, et elle lut:

  Si l'affaire russit, soyez au Louvre demain matin.
  Si l'affaire ne russit pas, quittez votre poste
  au plus tt en demandant un cong en rgle, et
  venez dans la huitaine. La reine veut vous parler.

Il n'y avait pas de signature.

Un faible cri qui ressemblait  l'atroce gmissement de la honte se fit
jour  travers les lvres tumfies de l'espionne. La reine de Navarre
laissa tomber sur Alice de Lux un regard de souveraine misricorde. Puis
elle pronona:

--Allez...

L'espionne se releva lentement; elle vit la reine qui, le bras tendu,
lui montrait la porte, et elle recula jusqu' ce qu'elle se trouvt
contre cette porte. De ses mains hsitantes, tremblantes, elle ouvrit,
sortit, et ce fut seulement alors qu'elle se mit  courir comme une
insense.

Jeanne d'Albret sortit  son tour et entra dans la salle basse o
l'attendaient les deux gentilshommes.

--Nous partons, messieurs, dit-elle.

Quelques instants plus tard, un carrosse, escort par les deux
gentilshommes  cheval, s'loignait rapidement.

Alice de Lux, en quittant la maison, s'tait mise  courir, pareille
 une insense. Elle traversa l'esplanade qui se trouvait devant le
chteau. Tout  coup, elle s'arrta, frissonnante, regarda autour
d'elle.

--O aller! murmura-t-elle. O me cacher! Que vais-je devenir quand
il va savoir! Je suis perdue! Que faire? Aller  Paris? Me rendre aux
ordres de l'implacable Catherine? Oh! non, non!... Qu'ai-je fait?...
J'ai voulu assassiner la reine de Navarre?... Quelle abjection dans mon
me!

Elle s'assit sur une pierre, le menton dans les deux mains.

L-bas, dans les montagnes o le fils de Jeanne d'Albret courait le
loup quand il ne courait pas la jouvencelle, on l'appelait la Belle
Barnaise. Et ce surnom lui seyait  merveille.

Mais, dans cette minute, nul n'et reconnu sa beaut dans ces traits
convulss, dans ces yeux hagards...

--Que faire? reprenait-elle. Fuir la reine Catherine?... Insense! Pour
la fuir, il n'est qu'un refuge: la tombe... et je ne veux pas mourir...
Non! oh! non, je suis trop jeune pour mourir... Marche, misrable! Il
faut que tu ailles jusqu'au bout de ton infamie... Allons, debout,
espionne! La reine t'attend...

Machinalement, elle s'tait leve et avait repris le chemin qu'elle
venait de parcourir, s'orientant vers Paris au jug, car elle
connaissait  peine le pays.

Au bout d'une heure de marche, elle entrevit quelques maisons basses, et
regarda avidement.

A dix pas d'elle, il lui parut qu'une de ces maisons basses devant
lesquelles elle s'tait arrte laissait filtrer un peu de lumire. Avec
l'inconsciente rsolution qui prsidait  tous ses mouvements, elle se
dirigea vers cette lumire et frappa  une porte. On ouvrit presque
aussitt.

--Une chambre pour cette nuit, dit-elle.

--Oui, fit l'aubergiste. Mais entrez vous chauffer. Vous grelottez,
madame.

L'homme ouvrit une autre porte, elle donnait sur une sorte de salle
d'auberge qu'clairait la flambe de l'tre.

Elle entra, et, instinctivement, se tourna vers cette lumire, vers
cette chaleur. Et elle vit un cavalier qui lui tournait le dos, accoud
au coin d'une table.

Du premier coup, elle le reconnut. Car une flamme monta  ses joues
ples, et un cri lui chappa.

Le cavalier se retourna vivement: c'tait Dodat.

--Quoi! Alice! fit-il d'une voix ardente. Je ne rve pas. C'est bien
vous! Vous au moment o mon me tait noye de tristesse  la pense
d'une longue sparation!

Il l'avait entrane vers la grande flamme claire du foyer, l'avait fait
asseoir, et il tenait ses mains dans les siennes.

--Oh! mais vous tes glace... Vous tremblez, Alice... Vos mains sont
froides... Rapprochez-vous... l... plus prs du feu... Comme vous tes
ple! Comme vous paraissez fatigue...

--Que vais-je lui dire! songeait-elle.

Elle se taisait. Pourquoi?... Eh! pardieu! Est-ce qu'elle ne devait pas
tre effare de son audace? Quoi! cette jeune fille avait quitt la
reine de Navarre pour le rejoindre, accomplissant ainsi un acte qui la
compromettait  jamais, qui la perdait! Et il tait assez ridicule pour
se demander les raisons de sa pleur, de son angoisse, de son silence!

Il est vrai qu'ils s'aimaient, qu'ils s'taient jur leur foi, qu'ils
s'taient fiancs!

Ah! comme il regrettait,  cette heure, de n'avoir pas confi cet amour
 la reine de Navarre!... Elle et consol sa douce fiance, la bonne et
maternelle reine! Elle lui et fait prendre la sparation avec patience!

Il serra ses deux mains avec plus de timidit.

--Alice! murmura-t-il.

Elle ferma  demi les yeux.

--Voici l'horrible minute! songeait-elle. Oh! Mourir! avant que mes
lvres se desserrent!...

--Alice, reprit-il, cher ange de ma triste vie, si jamais j'avais
t assez misrable pour douter de votre amour, quelle preuve plus
magnifique et plus adorable eussiez-vous pu m'offrir que celle de cette
sublime confiance qui vous a pousse  partir parce que je partais!...

Les yeux de la jeune fille s'emplirent d'tonnement.

--Mais ce que vous avez fait, Alice, reprenait-il doucement, il faut que
nul ne le sache... Venez... il en est temps encore... venez, ma chre
me... dans une demi-heure, nous serons  Saint-Germain..., et nous
dirons tout  la reine... puis je reprendrai mon chemin, et vous
m'attendrez, paisible, confiante...

Alice, alors, parla. Elle venait de trouver ce qu'il fallait dire:

--La reine est partie...

--Partie!...

--Elle est bien loin, maintenant!...

Il y eut un silence. Marillac, profondment troubl, contemplait avec un
inexprimable attendrissement Alice de Lux qui, maintenant, se remettait
un peu.

Pour quelques heures ou quelques jours, l'explication redoutable tait
carte par le seul fait que le comte croyait  un coup de tte amoureux
de la jeune fille.

--J'ai profit du moment mme o Sa Majest allait monter dans sa
voiture pour m'loigner... j'ai entendu qu'on m'appelait, qu'on me
cherchait... puis j'ai vu le carrosse partir dans la nuit.

--Ceci est un grand malheur, dit le comte. Oh! comprenez-moi, Alice.
Pour moi, vous demeurez la pure et noble fiance que vous tes, l'lue
de mon coeur. Mais que va-t-on dire? Que va penser la reine?

--Que m'importe ce qu'on pourra dire ou penser, puisque je vous ai vu...
Je ne pouvais supporter l'ide d'une plus longue sparation... et,
lorsque je vous ai vu prendre le chemin de Paris, une force irrsistible
m'a pousse  me mettre en route, moi aussi...

En parlant ainsi, Alice de Lux paraissait bouleverse. Elle l'tait
rellement. Seulement, ce n'tait ni l'moi de l'amour ni le trouble de
la pudeur. C'tait son mensonge qui la bouleversait. Et c'tait aussi
les suites de ce mensonge.

Mais Dodat ne vit que l'explosion de l'amour.

--Pardon, Alice, oh! pardon! s'cria-t-il dans le ravissement de son
me. Vous tes plus grande, plus fire, plus gnreuse que moi, et je ne
mrite pas d'tre aim d'une fille telle que vous. Oui, oui, mon Alice,
vous tes  moi, et je suis  vous tout entier, pour toujours; et cela
date du premier jour o je vous ai vue... Rappelez-vous, Alice... vous
veniez de Paris... vous tiez seule... votre voiture s'tait brise dans
la montagne... vos conducteurs vous avaient abandonne... vaillante,
vous poursuiviez  pied votre chemin et je vous rencontrai sur les bords
de ce gave que vous ne pouviez traverser... et vous m'avez alors racont
votre histoire... et, tandis que vous parliez, je vous admirais...
Longtemps, nous demeurmes seuls, sous le grand noyer... et, lorsque
vint le crpuscule, je vous pris dans mes bras, je vous portai sur
l'autre bord du gave, je vous conduisis  la reine de Navarre...

--C'est de ce jour, Alice, que date mon amour et, dusse-je vivre cent
existences, jamais je ne pourrai oublier cet instant o je vous portai
dans mes bras. Ah! c'est que vous entriez dans ma vie comme un rayon de
soleil pntre dans un cachot! Oh! Alice, mon Alice! une fois encore,
vous venez de m'clairer. Soyons-nous l'un  l'autre un monde de
bonheur, et oublions le reste de l'univers! Qu'importe ce qu'on dira...

Alice de Lux appuya sa tte ple sur le coeur de celui qu'elle aimait,
et elle murmura:

--Oh! si tu disais vrai! Si nous pouvions oublier tout au monde! Ecoute,
coute, mon cher amant... Moi aussi, j'tais triste  la mort.
Mois aussi, j'tais environne de tnbres. Moi aussi je souffrais
d'affreuses tortures. Non, ne t'interroge pas, tu es venu, et moi aussi
j'ai vu s'claircir le sinistre horizon o me poussait la fatalit.
Serions-nous donc deux maudits qu'un ange de misricorde a jets l'un
vers l'autre pour les sauver du dsespoir! Oui, cela doit tre! Eh bien,
puisque tu es tout pour moi, puisque je suis tout pour toi, fuyons, 
mon amant, fuyons! Laissons la France! Franchissons les monts et au
besoin les mers!

--Oh! chre adore!... tu t'exaltes trangement...

--Non. Je suis calme. Et c'est dans tout le calme de mon esprit que je
te rpte: partons. Allons en Espagne ou en Italie, plus loin, s'il le
faut.

Le comte de Marillac secoua la tte lentement.

--Ecoute-moi, mon Alice. Je te jure sur mon me que, si j'tais libre,
je te rpondrais: tu veux que nous partions... partons; allons o tu
voudras.

--Mais vous n'tes pas libre! fit Alice avec amertume.

--Ne le sais-tu pas?... Un jour, je te dirai le secret de ma
naissance... et mme le nom de ma mre...

Alice tressaillit. Ce secret, elle l'avait surpris!

L-bas, dans la maison de Saint-Germain, c'tait elle qui avait pouss
ce cri touff lorsque le comte de Marillac avait parl de sa mre...
Catherine de Mdicis!

--Oui, reprit le jeune homme; un jour, bientt, sans doute, je te dirai
tout! Mais sache ds  prsent qu'il est quelqu'un au monde que je
vnre, au point de mourir s'il le faut pour sauver cette femme. Car
c'est une femme, Alice, tu la connais: c'est la reine de Navarre, celle
que nous appelons notre bonne reine. Elle m'a sauv. Elle a t ma mre.
Je lui dois tout: la vie, l'honneur et les honneurs. Eh bien, la reine
Jeanne a besoin de moi. Si je partais en ce moment, ce ne serait pas
seulement une fuite, ce serait une lchet, une trahison.

--Je comprends, fit-elle dans un souffle, en devenant livide. Alors,
nous ne partons pas?

--Songe que de grands malheurs atteindraient notre reine, si je n'allais
pas  Paris!

--Oui, oui, c'est vrai... la reine est menace.. tu ne dois pas
partir...

--Je te retrouve, gnreuse amie!... Mais ne crois pas au moins que mon
devoir vis--vis de la reine me fasse oublier mon amour. Alice, puisque
la reine de Navarre est partie, puisque tu ne peux songer  la rejoindre
maintenant, tu viendras  Paris avec moi. Je sais une maison o tu seras
accueillie comme une fille...

--Cette maison? interrogea-t-elle.

--C'est celle de notre illustre chef, de l'amiral Coligny.

A son tour, elle secoua la tte.

--Tu ne veux pas te rfugier chez l'amiral? Demanda le comte.

Elle ferma les yeux, comme accable.

--Je suis fatigue, murmura-t-elle, fatigue au point que je n'ai plus
ma tte  moi... si je pouvais dormir... l... prs de ce feu... sous
ton regard... il me semble que toute ma fatigue s'en irait.

Et comme si elle et succomb au sommeil, elle renversa sa tte en
arrire.

Le comte de Marillac, sur la pointe des pieds, alla demander 
l'aubergiste un ou deux oreillers, une couverture.

Il arrangea les oreillers pour soutenir la tte de la bien-aime, jeta
la couverture sur ses genoux et, comprenant  la rgularit de sa
respiration qu'elle dormait paisiblement, s'assit lui-mme, s'accouda 
la table, les yeux fixs sur elle.

Profondment attendri, Dodat veillait sur sa fiance.

Alice de Lux mditait.

Et il est ncessaire que nous essayions de rsumer ici cette mditation.
Faute de ce soin, certaines attitudes de ces personnages demeureraient
incomprises.

La situation de cette femme tait tragique. Le drame, ici, tait
exceptionnel. Un mot l'explique: l'espionne adorait le comte de
Marillac. Plutt que de lui apparatre ce qu'elle tait, elle ft morte
de mille morts. Dodat, fils de Catherine, appartenait corps et me 
Jeanne d'Albret. Alice de Lux espionnait pour le compte de Catherine
de Mdicis, pour perdre Jeanne d'Albret. De ces terribles prmisses
se dgageait une implacable conclusion: Alice et Dodat se trouvaient
ennemis, mais ennemis comme on pouvait l'tre alors, c'est--dire que le
devoir de chacun d'eux tait de tuer l'autre. Or, si Dodat ne savait
rien sur Alice, l'espionne savait tout sur l'missaire de Jeanne
d'Albret.

Ce que nous disons l, Alice de Lux le posa nettement dans son esprit
comme un effroyable thorme.

Et cela pos, elle envisagea deux cas possibles:

1 Elle se tuait; 2 elle vivait.

Premier cas. Elle se tuait. La chose ne l'embarrassait pas. Elle portait
toujours sur elle  tout hasard un poison foudroyant. Donc, rien de plus
facile. Par l, elle chappait  la honte. Oui, mais elle renonait 
une vie d'amour.

Elle repoussa cette solution.

Deuxime cas. Elle vivait. Elle pouvait essayer d'entraner Dodat loin
de Paris. Oui, cela pouvait russir.

L'essentiel tait qu'il ne st rien. Elle pouvait essayer de s'arracher
 la domination de la reine Catherine.

Se sparer de Dodat pour un temps impossible  dlimiter. Inventer les
motifs d'une sparation. Revenir auprs de Catherine et attendre. Ds
qu'elle serait dlie de Catherine, elle rejoindrait le comte et le
dciderait  partir avec elle.

Oui, mais si, pendant ce temps, il revoyait la reine de Navarre?... Si
la reine parlait!...

Pourquoi Jeanne d'Albret parlerait-elle, si lui se taisait?...

Donc, il fallait qu'elle inventt quelque chose pour que Dodat ne
parlt jamais d'elle devant la reine de Navarre.

Ces diffrents points adopts, il n'y avait plus qu' trouver le motif
de la sparation.

Mais tait-il besoin que la sparation ft complte? Non, cela n'tait
pas utile. C'tait mme dangereux.

Il fallait qu'elle pt le voir de temps en temps.

L'aube commenait  blanchir les vitres paisses de la salle d'auberge
lorsque l'espionne feignit de se rveiller. Elle sourit au comte de
Marillac.

--Il est temps de prendre une dcision, dit-il. Chre aime, je vous
proposais de vous rfugier dans l'htel de l'amiral.

--Vraiment? fit-elle d'un air d'ingnuit. Vous me proposiez cela?

--Souvenez-vous, Alice...

--Ah! oui, fit-elle vivement. Mais c'est une chose impossible, mon
bien-aim. Songez que vous-mme, autant que j'ai pu le comprendre, allez
habiter ce mme htel...

--C'est pourtant vrai, balbutia-t-il.

--Ecoutez, mon cher amant. J'ai  Paris une vieille parente, quelque
chose comme une tante, un peu tombe dans le malheur, mais qui m'aime
bien. Sa maison est modeste. Mais j'y serai admirablement jusqu'au jour
o je pourrai tre toute  vous... C'est l que vous allez me conduire,
mon ami.

Voil un bonheur! s'cria Dodat rayonnant, car il n'avait pas envisag
sans une secrte terreur la solution qu'il avait propose, l'htel
Coligny pouvait devenir un centre d'action violente.--Mais, ajouta-t-il,
pourrai-je vous voir?

--Oh! rpondit-elle avec volubilit, trs facilement. Ma parente est
bonne personne... Je lui dirai une partie de mon doux secret... vous
viendrez deux fois la semaine, les lundis et les vendredis, si vous
voulez, vers neuf heures du soir...

Il se mit  rire. Il tait radieux que les choses s'arrangeassent ainsi.

--A propos, fit-il, o demeure madame votre tante?

--Rue de la Hache, rpondit-elle sans hsitation.

--Prs de l'htel de la reine? s'cria-t-il en tressaillant.

--C'est cela mme. Non loin de la tour du nouvel htel. Vous verrez,
presque au coin de la rue de la Hache et de la rue Traversine, une
petite maison en retrait, avec une porte peinte en vert. C'est l...

--Si prs du Louvre! si prs de la reine! murmura sourdement le comte...
Mais de quoi vais-je m'inquiter l!...

Et l'aubergiste tant apparu, il s'occupa de faire servir un djeuner
sommaire  la jeune fille. Ils se mirent  table. Elle mangea de bon
apptit. Ce fut une heure charmante.

Enfin, Dodat monta  cheval et prit Alice en croupe. Le comte prit un
trot assez rapide et, vers huit heures du matin, il entra dans Paris.

Bientt il atteignit la rue de la Hache et dposa sa compagne devant la
maison signale.

Puis il s'loigna sans plus se retourner.

Alice l'accompagna du regard jusqu' ce qu'il et tourn au coin. Alors
elle poussa un profond soupir; toute la force d'me qui l'avait soutenue
jusque-l tomba d'un coup.

Dfaillante, elle heurta le marteau de la porte verte et murmura:

--Adieu, peut-tre  jamais, rve d'amour!

La porte s'ouvrit. La jeune fille traversa une sorte de jardinet profond
de sept  huit pas, et pntra dans la maison qui se composait d'un
rez-de-chausse et d'un tage. Un mur assez lev, dans lequel s'ouvrait
la porte verte, sparait le jardin de la rue de la Hache.

Si la rue, en raison de l'ombre que projetait la grande btisse de
la reine Catherine, paraissait assez mystrieuse, la maison l'tait
davantage encore. Personne n'y entrait jamais.

Une femme d'une cinquantaine d'annes l'habitait seule.

Elle tait connue dans le quartier sous le nom de dame Laura. Elle tait
toujours proprement vtue, et mme avec une certaine recherche. Quand
elle sortait, elle se glissait silencieusement le long des murs, et ses
sorties avaient toujours lieu de grand matin ou au crpuscule.

On en avait un peu peur, bien qu'elle part bonne personne, et que, le
dimanche, elle assistt trs rgulirement  la messe et aux offices.

Laura, en voyant entrer Alice, n'eut pas un geste de surprise. Il y
avait pourtant prs de dix mois que la jeune fille n'tait venue dans la
maison.

--Vous voil, Alice! dit-elle sans motion.

--Brise, meurtrie, ma bonne Laura, fatigue, d'me et de corps,
coeure de mon infamie, dgote de vivre...

--Allons, allons! Vous voil partie encore... Vous tes toujours la
mme... exalte, vous effarant d'un rien.

--Prpare-moi un peu de cet lixir dont tu me donnais autrefois.

La femme versa dans un gobelet d'argent quelques gouttes d'une bouteille
qu'elle tira d'une armoire.

Alice absorba d'un trait la boisson qui venait de lui tre prpare.
Elle parut en prouver aussitt une sorte de bien-tre, et ses lvres
plies reprirent leurs couleurs.

Alors, elle examina toutes choses autour d'elle, comme si elle et pris
plaisir  refaire connaissance avec cet intrieur.

Ses yeux, tout  coup, tombrent sur un portrait.

Elle tressaillit et le contempla longuement.

--Il faut enlever cette toile, dit-elle enfin.

--Pour la mettre dans votre chambre  coucher?

--Pour la dtruire! fit Alice en rougissant.

--Pauvre marchal! grommela Laura qui, montant sur une chaise, dcrocha
le tableau.

Bientt, elle eut dclou la toile; et elle la dchira en morceaux
qu'elle jeta dans le feu. Alice avait assist sans dire un mot  cette
excution qu'elle venait d'ordonner.

--Laura, dit-elle avec une sorte d'embarras, il viendra ici, vendredi
soir, un jeune homme...

La vieille qui, un sourire trange au coin des lvres, regardait se
consumer les derniers fragments du portrait, ramena son regard sur la
jeune fille.

--Pourquoi me regardes-tu ainsi? fit Alice. Tu me plains, n'est-ce pas?
Eh bien, oui, je suis  plaindre, en effet... Mais coute-moi bien... ce
jeune homme viendra tous les lundis et tous les vendredis...

--Comme l'autre! dit Laura en attisant le feu.

--Oui! comme l'autre... puisque les lundis et les vendredis sont les
seuls jours o je suis libre... Tu comprends ce que j'attends de toi,
n'est-ce pas, ma bonne Laura?

--Je comprends trs bien, Alice. Je redeviens votre parente... votre
vieille cousine?

--Non, j'ai dit que tu es ma tante.

--Bien. Je monte en grade. Votre nouvel amoureux doit tre plus
important que ce pauvre marchal de Damville.

--Tais-toi, Laura! fit sourdement Alice. Henri de Montmorency n'tait
que mon amant.

--Et celui-ci?

--Celui-ci... je l'aime!...

--Et l'autre! non le marchal!... mais le premier, ne l'aimiez-vous pas
aussi?

--Le marquis de Pani-Garola!

--Eh! oui, ce digne marquis! A propos, savez-vous ce qu'il devient?
Il est entr en religion. Cela vous tonne, n'est-ce pas? Moine 
vingt-quatre ans!

--Moine! Le marquis de Pani-Garola! murmura Alice.

--Maintenant le rvrend Panigarola! rpondit la vieille. Ainsi va la
vie. Hier dmon, aujourd'hui ange de Dieu... Mais revenons  votre jeune
homme. Comment s'appelle-t-il?

Alice de Lux n'entendit pas. Elle rflchissait.

--Oh! si cela tait possible! murmura-t-elle. Je serais libre!... Tu
dis, reprit-elle tout haut, que le marquis s'est fait moine?... De quel
ordre? De quel couvent?

--Il est aux carmes de la montagne Sainte-Genevive.

--Et il prche?

--A Saint-Germain-l'Auxerrois.

--A Saint-Germain-l'Auxerrois. Bien. Laura, tu peux me sauver la vie, si
tu le veux...

--Que faut-il que je fasse?

--Obtiens du marquis... du rvrend Panigarola qu'il m'entende en
confession.

La vieille jeta un regard perant sur Alice, mais elle ne vit qu'un
visage boulevers par une profonde douleur et une immense esprance.

--Oh! oh! songea-t-elle, il y a l quelque secret qu'il faut que je
sache... Ce sera peu facile, continua-t-elle en rpondant  Alice.
Le rvrend est assig..., mais, enfin, je pense que j'y arriverai,
surtout si je dis quelle nouvelle pnitente implore les secours du digne
pre...

--Garde-toi bien de dire qu'il s'agit de moi! s'cria Alice. Ecoute,
Laura, tu sais combien je t'aime, et quelle confiance j'ai en toi,
puisque tu m'as sauve une fois dj...

--Oui, vous avez confiance en moi, mais vous ne m'avez pas encore dit le
nom de ce jeune homme qui doit venir...

--Plus tard, Laura, plus tard! Ce nom, vois-tu, est un secret terrible.
Mieux vaudrait que je meure plutt que de rvler qui il est... Mais
coute... Tu sais ce que je souffre auprs de la maudite Catherine. Tu
sais quelle horreur j'ai de moi-mme! Tu sais que je me suis vue infme,
que j'ai voulu me tuer... et que, sans toi, sans tes soins qui m'ont
ranime, sans ces maternelles caresses qui m'ont console, je serais
morte!... Eh bien, aujourd'hui plus que jamais, il faut que je cesse
d'tre, comme tant de malheureuses, un instrument aux mains de cette
femme impitoyable. Si certaines choses que j'espre n'arrivent pas, il
n'y aura plus qu'un repos possible pour moi... la mort.!

--La mort  votre ge! Allons, chassez-moi vite ces penses funbres, ou
je croirai que vous voulez imiter votre beau marquis de Pani-Garola qui
est devenu le moine Panigarola, ce qui est une manire de mourir!

A ces paroles, Alice frissonna.

--Le moine, murmura-t-elle.

--Rassurez-vous, madame, je me charge de vous faire entendre par lui en
confession.

--Et quand? fit vivement la jeune fille.

--Tenez... nous sommes aujourd'hui mardi. Eh bien, pas plus tard que
samedi soir; maintenant, laissez-moi vous poser une question: quel jour
comptez-vous aller au Louvre?

--J'irai au Louvre samedi matin. Laisse-moi maintenant. J'ai bien besoin
de repos, ma pauvre Laura, et ces quelques jours ne seront pas de trop
pour me remettre...

Alice de Lux parut alors s'enfoncer dans une profonde rverie que
respecta la vieille Laura.

Le soir de ce jour, comme les lumires taient teintes et que tout
semblait dormir dans la maison, vers dix heures, la porte verte s'ouvrit
sans bruit, et une femme sortit dans la rue de la Hache. Elle se dirigea
d'un pas touff et rapide vers la tour de l'htel de la reine.

Cette tour tait perce d'troites lucarnes qui clairaient l'escalier
intrieur, et la premire de ces lucarnes, grille de barreaux solides,
se trouvait presque  hauteur d'homme.

La femme s'arrta devant cette lucarne et, se haussant sur la pointe des
pieds, allongeant le bras, laissa tomber un billet dans l'intrieur de
la tour construite pour l'astrologue Ruggieri.

Cette femme, c'tait la vieille Laura!...


XVIII

PIPEAU

Ce matin o le chevalier de Pardaillan fut arrt, Pipeau, par un
sentiment d'amiti fraternelle, fit de son mieux pour dfendre son
matre--son ami.

Pardaillan fut vaincu. Pipeau fut vaincu, et s'enfuit.

Une fois dans la rue le chien se mit  suivre le carrosse o l'on avait
jet le chevalier.

La queue et la tte basses, notre hros--c'est du chien que nous
parlons--arriva  la Bastille, et, dans la simplicit de son me, voulut
naturellement y pntrer.

Le pauvre animal se heurta le museau  la pointe d'une hallebarde et,
ayant opr une retraite, il fut accompagn dans cette retraite par une
grle de pierres et de projectiles divers. Et quand il voulut revenir 
la charge, il se trouva devant une porte ferme. Il commena  faire
le tour de la forteresse  cette allure dsordonne qui lui tait
habituelle.

Quelques heures se passrent pour la pauvre bte dans une sombre
inquitude.

Il finit par s'installer  une vingtaine de pas de la porte et du
pont-levis, et, le museau en l'air, inspecta cette chose norme et
noirtre o son matre s'tait englouti.

Le soir arriva. Des gens qui s'intressrent  la manoeuvre du chien
s'approchrent de lui. L'un d'eux voulut l'emmener, il montra les crocs.

Mais lorsque la nuit fut venue, il se dcida  s'en aller et se dirigea
en droite ligne vers la Devinire. Il entra d'un trait, franchit la
salle commune que, d'un coup d'oeil, il inspecta et monta jusqu' la
chambre de Pardaillan.

La chambre tait ferme et son matre n'y tait pas: c'est ce dont il
s'assura en reniflant  la jointure de la porte. Triste  la mort, il
redescendit, et il pntra dans la cuisine.

--Te voil, chien d'ivrogne!... cria Landry qui dcoupait une volaille
et, avec cette grce spciale que peuvent avoir les hippopotames, il
balana un instant sa jambe droite et lana son pied  toute vole.

Il y eut un aboi sonore, immdiatement suivi d'un gmissement. Matre
Landry avait manqu son coup; l'homme avait tournoy et s'tait abattu,
entran par sa masse pesante.

Lorsque les domestiques l'eurent relev, non sans effort, et non sans
gmissements de l'aubergiste, celui-ci eut ce mot:

--L'ennemi est en fuite, Huguette.

Mais au mme moment, il jeta un cri de dsespoir, et de sa main
tremblante dsigna le plat sur lequel il tait en train de dcouper la
volaille  l'arrive de Pipeau.

La volaille avait disparu!...

Le chien s'enfuit donc, lest d'un beau poulet destin  quelque riche
client et put, ce soir-l, dner comme un roi.

Pendant quelques jours, Pipeau disparut.

Que devint-il en ces journes moroses? On le vit  deux ou trois
reprises regarder de loin l'auberge de la Devinire, comme un paradis
perdu. Mais le quartier de la Bastille devint son quartier gnral.

Il y passait des journes entires, assis devant la porte par o son
matre avait disparu, le nez en l'air, trs attentif.

Nous le retrouvons, le dixime jour au matin,  cette mme place. Le
pauvre Pipeau avait maigri.

Tout  coup, il se mit sur ses quatre pattes, les joues frmissantes,
l'oeil enflamm, la queue doucement remue.

Pipeau venait d'apercevoir quelque chose.

L-haut,  l'une des troites fentres, un visage apparaissait derrire
des barreaux!

Pipeau fit quatre pas, huma l'air, carquilla les yeux, regarda du nez,
regarda de l'oeil... et il fut soudain convaincu!

Pipeau tmoigna son allgresse en courant de ci et de l comme un
insens, en tournoyant follement sur lui-mme pour attraper sa queue, en
se roulant dans la boue, en rampant, en bondissant, enfin par toutes les
extravagances qui traduisent le bonheur d'un chien.

Finalement, il s'approcha le plus prs possible du foss, leva la tte
vers le visage, et poussa trois abois clairs:

--C'est moi! C'est moi! Regarde-moi donc!...

--Pipeau! cria une voix qui tombait de la meurtrire.

Le chien rpondit par un coup de voix bref.

--Attention! reprit la voix, qui semblait ne se proccuper nullement
d'tre entendue par les sentinelles voisines.

Autre aboi trs clair qui signifiait:

--Je suis prt! Que veux-tu?

A ce moment, les sentinelles de garde devant la porte s'approchrent.
Cette trange conversation d'un chien avec un prisonnier leur paraissait
quelque chose de grave.

Or,  cette mme seconde, un objet blanc s'chappa de la petite fentre
et, vigoureusement lanc, dcrivit sa trajectoire, franchit le foss et
alla tomber  vingt pas du chien.

Cet objet blanc tait un papier roul en boule et appesanti par un
caillou quelconque.

Les gardes s'lancrent. Mais, plus prompt que l'clair. Pipeau avait
dj atteint le papier et l'avait saisi dans sa gueule.

A toutes jambes, il s'enfuit dans la rue Saint-Antoine.

--Arrte! Arrte! s'crirent les gardes qui se lancrent dans une
poursuite perdue.

En quelques secondes, le chien eut disparu  l'horizon. Alors les
gardes, en toute hte, revinrent  la Bastille pour prvenir le
gouverneur de ce fait exorbitant:

--Un prisonnier correspondait avec le dehors, envoyait des lettres! Et
son messager tait un chien!...

Ce prisonnier tait Pardaillan.

Quant  Pipeau, quand il fut hors d'atteinte, quand il s'arrta
haletant, il lcha la boule de papier qu'il avait emporte jusque-l,
s'en alla tranquillement, et regagna la Bastille.

Un passant qui vit ce mange ramassa la boule, dplia soigneusement le
papier, l'examina sur ses deux Faces...

Le papier ne portait aucune criture, aucun signe...

Le passant le rejeta... et le papier tomba dans le Ruisseau.


XIX

LA BASTILLE

Le chevalier de Pardaillan, lorsqu'il avait entendu se refermer la
porte, lorsqu'il avait compris que cette porte de son cachot tait
inbranlable, tait tomb sur les dalles presque sans connaissance.

Quand il revint  lui, le premier emploi qu'il fit de son nergie fut
de se rduire au calme le plus absolu, et de dompter la fureur qui
bouillonnait en lui.

Alors, il examina la chambre o il tait enferm.

C'tait une pice assez vaste dont le plancher tait compos de larges
dalles. Seulement, dans tout un angle, les dalles s'tant brises, on
les avait remplaces par des carreaux.

Les murs et la vote surbaisse taient en pierres de taille noircies
par le temps; mais elles n'taient point trop humides, le cachot tant
situ assez haut dans la tour.

Une troite lucarne, place assez haut, laissait entrer un peu--trs
peu--de lumire et d'air. Mais en montant sur un escabeau de bois, sige
unique de cette prison, il tait facile d'atteindre  cette fentre.

Une botte de paille, une cruche pleine d'eau sur laquelle tait dpos
un pain, achevaient l'ameublement de la chambre.

Dans le corridor, on entendait le pas lent et sonore d'une sentinelle.

Pardaillan se jeta sur la paille assez propre qui devait lui servir de
lit. Une couverture troue, lime, tranait sur cette paille. A l'actif
de notre hros, disons qu' ce moment d'angoisse terrible pour un homme
qui savait parfaitement qu'on ne sort de la Bastille que--les pieds
devant,  ce moment, toute sa pense se reporta vers Lose. L'amertume
de son arrestation lui vint surtout de ce qu'il n'avait pu courir au
secours de sa petite voisine.

--C'est moi qu'elle a appel, songeait-il. C'est tout d'abord  moi
qu'elle a pens dans le danger. Et me voici en prison!

Le dchirement qu'il prouva lui fut une rvlation.

--Je l'aime!

Mais  quoi bon cet amour? la reverrait-il jamais? Est-ce qu'on sortait
de la Bastille!

Et quel pouvait tre ce danger qui l'avait menace au point qu'elle
avait appel  son secours un homme qu'elle connaissait  peine de vue?

Ce fut au duc d'Anjou que Pardaillan songea.

Sans doute le duc et ses acolytes taient revenus de bon matin. Ou
peut-tre mme ne s'taient-ils pas loigns...

Avec un immense dsespoir, Pardaillan se dit que, s'il avait pass
la nuit dans la rue comme il en avait eu un instant la pense, non
seulement il se ft trouv l pour protger Lose, mais encore il n'et
pas t arrt!

A force de songer  ce qu'il y avait de si terriblement ironique dans la
destine qui le supprimait du monde des vivants,  l'heure mme o il
et pu tre si heureux, il en vint  se demander pourquoi il tait
arrt...

Il devinait vaguement que le coup venait de la reine Catherine. Et
pourtant, elle s'tait montre si bonne, si franche, elle lui avait
donn rendez-vous au Louvre avec une si naturelle fermet, qu'il
refusait de s'arrter  ce soupon.

Mais qui, alors?

--Est-ce que ce complot que j'ai surpris... est-ce que le duc de
Guise... mais non! comment aurait-il su!...

Le soir du sixime jour, il n'y tint plus et rsolut de savoir au moins
de quel crime il tait accus.

Lorsque le gelier entra le soir dans son cachot, Pardaillan, pour la
premire fois, lui adressa la parole.

--Mon ami..., dit-il d'une voix trs douce.

Le gelier le regarda de travers.

--Il m'est dfendu de parler aux prisonniers.

--Un mot! Un seul! Pourquoi suis-je ici!...

Le gelier se dirigeait vers la porte. Il se retourna vers le jeune
homme et il le vit si boulevers, si ple, si pitoyable, que sans doute
il fut mu.

--coutez, dit-il d'une voix un peu moins rude, je vous prviens pour la
dernire fois: il m'est dfendu de vous parler; si vous persistiez,
je serais oblig de faire mon rapport au gouverneur. Et l'on vous
descendrait dans les cachots!

--Eh bien, rugit Pardaillan, que cela arrive donc! Mais je veux savoir!
Je le veux, tu entends! Parle donc, misrable, ou je te jure que je vais
t'trangler!

Il fit un bond pour se ruer sur le gelier.

Mais celui-ci s'attendait sans doute  quelque attaque car, au, mme
instant, il fut dans le corridor, et referma la porte violemment.
Pardaillan se jeta alors sur cette, porte; c'est  peine s'il russit 
l'branler. Pendant toute la nuit et la journe du lendemain, il fit un
tel vacarme, il poussa de tels hurlements, il assena contre la porte de
tels coups, que le gelier n'osa pntrer dans le cachot.

Seulement, le gouverneur prvenu prit une douzaine de soldats solidement
arms, et, ainsi escort, se rendit au cachot du forcen.

--C'est monsieur le gouverneur qui vient vous voir cria le gelier 
travers la porte.

--Enfin! je vais donc savoir! murmura Pardaillan.

La porte fut ouverte. Les soldats croisrent leurs hallebardes.
Pardaillan, dans une sorte d'accs de folie, allait s'lancer sur ces
hallebardes.

Tout  coup, il s'arrta court...

Il venait d'apercevoir le gouverneur au milieu des soldats.

Et ce gouverneur, il le reconnaissait! C'tait l'un des conspirateurs
qu'il avait vus dans l'arrire-salle de la Devinire.

--Ah! ah! fit le gouverneur, il parat que la vue des hallebardes vous
produit le mme effet qu' tous les enrags de votre espce! Vous
reculez maintenant! Bon, bon!... Vous ne dites plus rien?... coutez, je
suis une bonne me, moi; que cela ne se renouvelle plus, vous entendez?
Sans quoi,  la premire rcidive, le cachot;  la deuxime, la
privation d'eau;  la troisime, la torture.

Pardaillan avait, en effet, recul de deux pas.

--Allons! reprit le gouverneur, vous voil sage... et prvenu! Gare le
chevalet L.

Il fit un mouvement pour se retirer. Alors Pardaillan se porta vivement
en avant.

--Monsieur le gouverneur, dit-il d'une voix dont le calme et paru
admirable  qui et su ce qui se passait en lui, j'ai une demande  vous
faire... Une simple demande...

--Connu! Vous voulez savoir pourquoi vous tes ici?... Eh bien, mon
cher, laissez-moi vous apprendre une chose, c'est que je ne m'inquite
jamais de savoir le crime de mes prisonniers. Seulement, je puis vous
apprendre aussi que, selon toute probabilit, vous ne sortirez jamais
d'ici... Ainsi, tchez de faire bon mnage avec moi et vos dignes
gardiens.

--Je ne demande pas mieux monsieur le gouverneur, et je vous remercie de
vos bons conseils... mais l n'est pas la demande que je voulais vous
faire.

--Que vouliez-vous donc?

--Simplement du papier, une plume et de l'encre.

--C'est dfendu.

--Monsieur le gouverneur, il s'agit d'une rvlation.

--Une rvlation?

--Oui, que je veux faire  vous-mme par crit, J'ai dcouvert par
hasard un complot.

--Un complot! fit le gouverneur en plissant.

--Un complot de huguenots, monsieur le gouverneur! Il ne s'agit rien de
moins que d'assassiner M. de Guise.

--Ah! ah! diable! et vous avez dcouvert cela?

--Je vous donnerai par crit le moyen de faire saisir les damns
huguenots et la preuve du complot. J'espre qu'on m'en saura gr et que
je pourrai rentrer en bonnes grces...

--Eh bien, s'il en est ainsi, je vous promets, moi, de faire tout au
monde pour hter votre dlivrance.

Le digne gouverneur avait immdiatement tabli son plan.

Il laisserait le prisonnier crire sa dnonciation, puis, sur le premier
prtexte, il le ferait descendre dans une de ces bonnes oubliettes o un
homme meurt en quelques mois. Arm des rvlations, il deviendrait non
seulement le sauveur de Guise, selon lui futur roi de France, mais
encore le sauveur de la sainte Eglise.

Un quart d'heure plus tard, le gelier apporta  Pardaillan deux
feuilles de papier, de l'encre et des plumes toutes tailles.

Le chevalier saisit avidement le papier.

--Dans quelques jours je serai libre! s'cria-t-il. C'est votre matre
lui-mme qui m'ouvrira les ports!

--Mon matre?

--Oui, le gouverneur, M. de Guitalens.

Le gelier hocha la tte et se retira.

Le lendemain matin, de trs bonne heure, il arriva.

--Eh bien, cette rvlation est-elle crite?

--Pas encore!... Vous comprenez... il faut que je me rappelle bien tout!

--Htez-vous, en ce cas... monsieur le gouverneur est impatient!

Pardaillan demeur seul approcha l'escabeau de la fentre, se hta d'y
monter et colla vivement son visage aux barreaux.

Toute la journe, il inspecta du haut de son escabeau les abords de la
prison... Il aperut  deux ou trois reprises son chien qui errait, et
murmura avec un sourire attendri:

--Pauvre Pipeau!...

Soudain, comme il prononait ce mot, il touffa un cri de joie folle.

--J'ai trouv! s'cria-t-il en descendant de son escabeau.

Aussitt, Pardaillan saisit l'une des deux feuilles de papier qui lui
avaient t remises et se mit  crire. Puis il plia soigneusement le
papier et le cacha dans son pourpoint.

Cela fait,  coups de talon, il brisa l'un des carreaux qui dans un
angle du cachot remplaaient les dalles, choisit un morceau assez lourd
de ce grs et le cacha soigneusement.

Le lendemain matin, il prit la feuille de papier sur laquelle il n'avait
rien crit.

Il la roula autour du morceau de carreau qu'il avait bris, monta sur
l'escabeau, et, le coeur battant, reprit sa place  la fentre, ou
plutt  la lucarne.

Tout de suite, son regard tomba sur Pipeau.

--Pipeau!... cria-t-il.

De l'endroit o il se trouvait, il pouvait entrevoir un coin de la porte
d'entre. Au cri qu'il poussa, il vit les sentinelles lever la tte.

--Cela marche! gronda-t-il.

Au mme instant, prenant une lgre recule, il lana violemment dans
l'espace le morceau de carreau envelopp de son papier blanc.

L'instant qui suivit fut pour lui une seconde d'effroyable angoisse.
Il vit le papier rouler sur le sol, Pipeau le saisir, les gardes se
prcipiter  la poursuite du chien.

Et ce fut seulement lorsqu'il les vit revenir qu'il descendit de
l'escabeau. Il s'assit, passa les deux mains sur son front et murmura:

--Si le chien a lch le papier devant les gardes, je suis perdu!

Bientt, un bruit de pas prcipits retentit dans le corridor.
Pardaillan tait ple comme un mort.

La porte s'ouvrit violemment: le gouverneur apparut entour de gardes.

--Monsieur! gronda le gouverneur, vous allez me dire ce que contenait
la lettre que vous avez jete, ou je vous fais mettre  la question sur
l'heure!

Pardaillan poussa un profond soupir de joie.

--Je suis sauv! murmura-t-il.

--En vain nierez-vous! reprit Guitalens. Vous avez t entendu appelant
le chien! Vous avez t vu! Rpondez...

--Je ne le nie pas. Je dirai plus. C'est que, depuis longtemps, mon
chien est dress  ce genre d'exercices.

--Il sait donc o il doit porter ce papier?

--Il le sait parfaitement; il y a t cent fois.

--C'est donc  cela que vous destiniez le papier, sous prtexte de
rvlation  me faire!... Ah! vous me le paierez cher! Et  moins que
vous ne me disiez tout... A qui avez-vous crit?

--A une personne que je nommerai tout  l'heure devant vous seul.

--Et c'est  cette personne que le chien va porter la lettre?

--Non, mais  un de mes amis, un ami sr et fidle qui, ds ce soir,
remettra la lettre  la personne qui doit la lire. J'ajoute seulement
que mon ami a ses entres au Louvre  toute heure.

Le gouverneur Guitalens tressaillit.

--La personne qui doit lire la lettre habite donc le Louvre?

--Elle y habite!

Guitalens rflchit une minute. Le prisonnier rpondait avec une telle
franchise ou plutt avec un tel aplomb qu'un commencement d'inquitude
vague se glissa dans l'esprit du gouverneur.

--C'est bien, reprit-il. Maintenant, voulez-vous dire ce que contenait
la lettre?

--Avec plaisir, monsieur de Guitalens, fit tranquillement Pardaillan.
Mais il vaudrait mieux que je vous dise cela seul  seul... Vous m'en
pouvez croire...

--J'exige que vous parliez  l'instant.

--Soit donc, monsieur! J'ai simplement crit  la personne en question
qu'un soir, il n'y a pas long-temps, je me trouvais dans une auberge de
Paris qui se trouve rue Saint-Denis...

--Silence! gronda le gouverneur en plissant.

--Et o vont boire des potes... et autres personnages...

Guitalens devint livide.

--Prisonnier, interrompit-il d'une voix tremblante, m'assurez-vous que
votre lettre est assez grave pour que nous en parlions seul  seul?

--C'est un secret d'tat, monsieur.

--En ce cas, il vaut mieux en effet que je sois seul  vous entendre.

Il se retourna et fit un geste.

Soldats et geliers sortirent  l'instant.

--Monsieur, dit le chevalier, je ne dois pas vous surprendre beaucoup en
vous apprenant que la personne  qui est destine ma lettre...

--Plus bas! plus bas! supplia Guitalens.

--C'est le roi de France! acheva Pardaillan. Maintenant, si vous tenez 
savoir ce que j'cris  Sa Majest, j'ai fait un double de ma lettre 
votre intention; ce double, le voici. Lisez-le.

Pardaillan tira de son pourpoint le papier sur lequel il avait crit la
veille et le tendit au gouverneur.

Voici ce que contenait le papier:


    Sa Majest est prvenue qu'il y a contre elle complot
    d'assassinat. Messieurs de Guise, de Damville, de Tavannes, de
    Cosseins, de Sainte-Foi, de Guitalens, gouverneur de la Bastille,
    conspirent pour tuer le roi et faire sacrer  sa place M. le duc de
    Guise. Sa Majest aura la preuve du complot en faisant mettre 
    la question le moine Thibaut, ou M. de Guitalens, l'un des plus
    acharns. La dernire runion des conspirateurs a eu lieu dans une
    arrire-salle de l'auberge de la Devinire, rue Saint-Denis.


Je suis perdu, bgaya Guitalens. Misrable!

--Monsieur! dit Pardaillan, je cherche ma libert, voil tout! Mais je
puis vous sauver...

--Vous!... vous me sauveriez! Et comment?... Dans quelques instants, le
roi saura l'horrible vrit...

--Eh! s'cria Pardaillan, qui vous dit que le roi va tre prvenu dans
quelques instants!...

--La lettre!

--Il ne l'aura que ce soir. Mon ami ne doit la porter que ce soir, 
huit heures, entendez-vous! Nous avons donc toute une journe devant
nous!...

--Fuir?... Mais o fuir?... Je serai rejoint!...

--Non! ne fuyez pas! Arrangez-vous simplement pour que la lettre ne
parvienne pas au roi!

--Et comment?

--Un seul homme est capable d'arrter cette lettre dans sa route: c'est
moi. Faites-moi sortir d'ici; dans une heure, je suis chez mon ami, je
reprends la lettre, et je la brle.

--Et qui me garantit que vous feriez cela? balbutia-t-il.

--Monsieur, s'cria le chevalier, regardez-moi. Je vous jure sur ma tte
que, si vous me faites sortir, cette lettre ne parviendra pas au roi.
Puisse-je tre foudroy si je mens!... Et maintenant, coutez: ceci
est votre dernire chance. Je ne vous dirai plus rien; si vous ne me
relchez, le roi que je sauve me fera bien relcher, lui! Qu'est-ce
que je risque? De rester ici un jour, deux jours au plus... Tandis que
vous... si vous ne me faites sortir, vous tes un homme mort...

Guitalens demeura quelques minutes effondr sur l'escabeau, faisant
d'incroyables efforts pour ressaisir sa pense vacillante. Le coup qui
le frappait tait vraiment terrible; il se voyait condamn  mort; et
quelle mort! quelque supplice effroyable briserait sans doute son corps
avant qu'il ne se balant au bout de l'une des cordes de Montfaucon! Il
claquait des dents.

--Jurez-moi, bgaya-t-il, jurez-moi... sur le? Christ... sur
l'Evangile... que vous arriverez  temps...

--Je jurerai tout ce que vous voudrez, fit Pardaillan d'une voix trs
calme, mais je vous ferai observer que le temps passe... vos gardes
eux-mmes vont s'tonner...

--C'est vrai! fit Guitalens en essuyant son front couvert de sueur.
Monsieur, dans une demi-heure, vous serez dehors.

Pardaillan eut assez de puissance sur lui-mme pour commander  son
visage de n'exprimer qu'une joie de politesse.

--Comme vous voudrez! rpondit-il.

Guitalens ouvrit la porte, rappela les gardes et, devant eux, se tourna
vers le prisonnier.

--Monsieur, dit-il, votre secret vaut en effet la peine d'tre transmis
 Sa Majest. Je ne doute pas de la reconnaissance du roi, et j'espre
que, dans peu d'instants, je pourrai vous ouvrir moi-mme les portes de
cette Bastille.

Le gelier de Pardaillan demeura stupfait.

Le gouverneur, en toute hte, fit atteler son carrosse et y monta en
disant  voix haute qu'il se rendait au Louvre. Il s'y rendit en effet
et y demeura juste le temps ncessaire pour que ses gens pussent croire
qu'il avait parl au roi.

Au bout, non pas d'une demi-heure, comme il l'avait dit, mais d'une
heure, il tait de retour et s'criait devant quelques officiers:

--Ah! c'est bien un grand service que cet homme rend  Sa Majest! Mais,
messieurs, silence absolu sur tout ceci.

Guitalens, sance tenante, se rendit  la prison de Pardaillan:

--Monsieur, lui dit-il, je suis heureux de vous annoncer qu'en raison du
service que vous lui rendez Sa Majest vous fait grce...

--J'en tais sr!... fit Pardaillan en s'inclinant. Cinq minutes plus
tard, le chevalier tait dehors.

Le gouverneur l'avait escort jusqu'au pont-levis, honneur qui prouvait
 tous en quelle estime il tenait son ancien prisonnier. Au moment o
Pardaillan allait s'loigner, Guitalens lui serra la main d'une faon
significative.

--Voulez-vous que je vous rassure? fit Pardaillan.

Les yeux de Guitalens flamboyrent.

--Eh bien, coutez donc: le papier que j'ai jet  mon chien...

--Oui...

--L'ami qui devait le porter au roi...

--Oui, oui...

--Eh bien, l'ami n'existe pas; le papier tait blanc... je suis
incapable d'une dnonciation, mme pour sauver ma vie...

Guitalens touffa un cri o il y avait autant de joie que de regret.
Un instant, il eut la pense de mettre sa main au collet de celui qui
avouait l'avoir jou. Mais comme c'tait un homme  double face, il
supposa naturellement que Pardaillan pouvait mentir, que le papier
pouvait bien contenir la dnonciation...

Il grimaa dans un sourire:

--Vous tes un charmant cavalier, et je suis vraiment heureux de vous
donner la clef des champs!


XX

LA LETTRE DE JEANNE DE PIENNES

Nous ramenons un instant nos lecteurs auprs de dame Maguelonne, la
vieille propritaire de la maison o habitaient Jeanne de Piennes et sa
fille. On a vu que cette digne matrone s'tait rendue  l'auberge de la
Devinire, comment elle y avait appris l'arrestation du chevalier
de Pardaillan qui concordait si trangement avec celle de ses deux
locataires et comment elle tait rentre chez elle fort effraye de
savoir que sa maison avait t un nid de conspiration huguenote.

Sa premire pense fut de brler la lettre qui lui avait t confie par
Jeanne de Piennes.

La terreur de passer pour complice la talonnait. Mais dame Maguelonne
tait femme, vieille et dvote. Cette vnrable femme tremblait
d'pouvante  la pense qu'on pourrait trouver chez elle cette
lettre--et cependant, elle ne la brla pas!

Lorsque, au bout de trois ou, quatre jours de combat contre sa peur,
dame Maguelonne se fut enfin rsolue  ne pas brler ce papier, elle eut
 subir un nouveau combat.

En effet, ds qu'elle tait seule, elle courait fermer sa porte et ses
fentres, allait prendre la lettre, s'asseyait, et passait des heures
entires  se demander:

--Que peut-il y avoir l-dedans?

Ce papier, mille et mille fois, elle le tourna en tous sens, en gratta
les joints avec son ongle, essaya au moyen d'une pingle de soulever le
repli. Tant il y eut qu' la fin la lettre s'ouvrit.

Le pli contenait un mot adress au chevalier de Pardaillan, et une
lettre qui portait une suscription... Par le mot, la Dame en noir
suppliait le chevalier de faire parvenir la lettre  son adresse.

Et cette adresse, c'tait:

Pour Franois, marchal de Montmorency.

La vieille demeura stupfaite et remplie de remords. En effet, elle
voyait clairement qu'il n'y avait pas la moindre connivence entre la
Dame en noir et le chevalier de Pardaillan; d'o sa stupfaction. Et
d'autre part, sa curiosit demeurait inassouvie, puisqu'il y avait une
deuxime lettre  ouvrir; d'o son remords.

Hroquement, elle rsista plusieurs jours  l'envie dmesure de savoir
ce qu'une pauvre ouvrire comme sa locataire pouvait bien avoir  dire 
un grand seigneur comme Franois de Montmorency.

Enfin, elle n'y tint plus. Elle courut  la lettre, la dposa sur une
table, s'assit et fit sauter le cachet.

A ce moment, elle bondit. On venait de heurter  sa porte.

Au mme instant, cette porte s'ouvrit. La vieille jeta un cri de
terreur. Dans son impatience, elle avait oubli de s'enfermer. Et
quelqu'un entrait.

Et ce quelqu'un, c'tait le chevalier de Pardaillan!

--Vous! cria dame Maguelonne en couvrant de ses mains tremblantes les
papiers rests sur la table.

Le chevalier demeura un instant tonn.

--Cette vieille me connat donc? songeait-il.

Puis saluant avec politesse:

--Madame, dit-il, rassurez-vous, je ne vous veux aucun mal;
pardonnez-moi seulement d'entrer ainsi chez vous et de vous avoir
effraye peut-tre... un grave intrt m'a fait oublier un instant les
convenances.

--Oui, la lettre! ft la vieille rellement effare.

--Quelle lettre? demanda Pardaillan de plus en plus tonn.

Dame Maguelonne se mordit les lvres; elle venait de se trahir; elle
essaya maladroitement de cacher les papiers, mais Pardaillan les avait
vus et ne les perdait plus des yeux.

--Vous n'tes donc plus en prison? reprit la vieille.

--Vous le voyez, madame; il y avait erreur et, l'erreur ayant t
reconnue, on m'a aussitt relch.

Et ma premire visite est pour vous, ma chre dame. Il y a dix jours,
j'ai t arrt et conduit  la Bastille  la suite d'une erreur qui,
comme vous le voyez, n'a pas tard  tre reconnue. Or, au moment mme
o mon logis tait envahi, deux personnes qui demeurent chez vous
taient menaces d'un grand danger, puisqu'elles m'appelaient  leur
secours. Je sais que ces deux personnes ont t enleves violemment le
jour mme de mon arrestation...

--Au mme moment.

--C'est cela! Eh bien, madame, pouvez-vous me donner  ce sujet le
moindre renseignement?

--Je vous dirai tout ce que je sais. La Dame en noir et sa fille Lose
ont t arrtes, dit-on, parce qu'elles complotaient avec vous.

--Avec moi!

--Mais il est bien vident qu'elles taient innocentes, les pauvres
chres cratures, puisque vous l'tes vous-mme...

--Et, dites-moi, qui est venu les arrter?

--Des soldats, un officier...

--Un officier du roi?...

--Dame, je ne sais pas trop... ah! s'il s'tait agi de religieux,
j'aurais tout de suite reconnu le costume.

--Le duc d'Anjou n'tait pas parmi ces gens?

--Oh! non! fit la vieille effraye.

--Vous n'avez aucune ide de l'endroit o on a d les emmener?

--Pour cela, non... j'tais si trouble, vous comprenez.

--Mais, fit tout  coup le chevalier, lorsque je suis entr, vous avez
parl d'une lettre. Est-ce que ces malheureuses femmes auraient crit?

Les mains de la vieille se crisprent sur les papiers qu'elle avait fini
par faire tomber sur son tablier.

--Voyons, madame, qu'est-ce que ces papiers, que vous froissez?

--Monsieur, ce n'est pas moi que les ai ouverts, je vous le jure,
s'cria la vieille.

Et d'un geste convulsif, elle tendit les papiers  Pardaillan qui les
saisit avidement... D'un coup d'oeil, il parcourut la lettre qui lui
tait adresse.

--Cette chre dame m'a fait promettre de vous remettre ces crits,
continuait dame Maguelonne avec volubilit, je vous jure que je me suis
aussitt rendue  la Devinire pour tenir ma promesse, mais vous tiez
arrt, je les ai donc prcieusement gards...

--Personne ne les a vus?

--Personne, mon cher monsieur, personne au monde...

--Qui donc les a ouverts?...

--Eh! ils se sont ouverts tout seuls!

--Mais vous les avez lus?

--Un seul, monsieur, un seul! Celui qui vous tait destin...

--Et l'autre?

--J'allais le lire, mais vous tes arriv...

--Madame, dit Pardaillan qui se leva, j'emporte ces papiers. Vous le
voyez, je suis charg de faire parvenir cette lettre au marchal de
Montmorency; rien au monde ne pourra m'empcher d'excuter la volont de
celle qui m'a honor de sa confiance. Quant  vous, madame, vous avez
commis une mauvaise action en ouvrant ces papiers. Je vous la pardonne 
une Condition...

--Laquelle, mon bon jeune homme?

--C'est que jamais vous ne parliez  me qui vive de ces papiers...

--Oh! pour cela, vous pouvez en tre sr!

Le chevalier salua dame Maguelonne et se retira. Dehors, il retrouva
Pipeau qui l'attendait. Il franchit tranquillement la rue et entra dans
l'auberge.

Matre Landry, qui portait un broc de vin  des clients, le laissa
tomber et s'arrta, saisi d'tonnement.

--Le chevalier! fit l'aubergiste atterr.

--Remettez-vous, cher monsieur, je comprends toute la joie que vous
prouvez  me revoir; mais enfin, ce n'est pas une raison pour ne pas me
demander si j'ai faim et ce que je mangerais bien.

Pardaillan, aprs s'tre restaur, se dirigea vers l'curie, constata
que son cheval tait toujours au rtelier et que la noble bte n'avait
pas souffert de son absence.

Puis il monta  sa chambre, et son premier mouvement fut de ceindre son
pe qui tait reste accroche au mur.

Alors, il relut trois ou quatre fois de suite le billet que lui avait
adress la Dame en noir.

--En somme, conclut-il, il s'agit de faire parvenir au marchal, duc de
Montmorency, la lettre ci-jointe.

Et, de mme que dame Maguelonne, Pardaillan se demanda ce qu'il pouvait
bien y avoir de commun entre celle qu'il croyait tre une pauvre
ouvrire, et le grand marchal de Montmorency.

La lettre tait l, sur la table.

Elle tait ouverte... Mais certes, il ne la lirait pas!...

Et pourtant!... Quel mal ferait-il en la lisant! Et qui sait s'il n'y
trouverait pas des indications prcieuses sur les gens qui avaient
arrt Lose et sa mre!

Sans aucun doute, la Dame en noir implorait la protection du marchal de
Montmorency.

--Qu'est-il besoin du marchal? conclut-il. Si quelqu'un doit dlivrer
Lose et sa mre, c'est moi! Je ne veux pas qu'un autre s'en mle!...
Allons, lisons!...

Le jeune homme dplia donc brusquement le parchemin et se mit  lire.

Quant il eut fini, le chevalier de Pardaillan tait trs ple.

Un profond soupir gonfla sa poitrine.

Il reprit la lettre et la relut d'un bout  l'autre, revint sur deux
ou trois passages essentiels, rpta  demi-voix des phrases entires,
comme si le tmoignage de ses yeux seuls et t insuffisant pour le
convaincre.

Et lorsque cette deuxime lecture fut termine, cette fois la lettre
s'chappa de ses mains... Le chevalier de Pardaillan laissa tomber sa
tte sur sa poitrine et se mit  pleurer.

La lettre de Jeanne de Piennes tait date du 20 aot 1558, c'est--dire
de l'anne mme o Franois de Montmorency avait pous Diane de France,
fille naturelle d'Henri II.

Il y avait environ quatorze ans que cette lettre avait t crite. La
    voici:

    J'ai donc subi aujourd'hui la pire douleur qu'il soit donn  une
    amante d'prouver. Je l'ai subie, cette douleur, mon me est encore
    comme engourdie, mon coeur se dchire, et, pourtant, je ne meurs
    pas!

    Peut-tre mon heure n'est-elle pas venue encore.

    Et puis, ce qui me rattache  cette misrable vie, c'est de me
    pencher sur le petit lit de l'enfant. Si je meurs, qui prendra soin
    d'elle? Il faut que je vive...

    Elle a cinq ans. Si tu pouvais la voir,  mon Franois! En ce
    moment, elle dort, paisible, confiante... elle sait que sa mre
    veille sur elle. Ses cheveux dnous, pars sur l'oreiller, lui font
    une aurole blonde; ses lvres sourient. C'est ta fille,  mon cher
    poux!

    Aujourd'hui, Franois, ton mariage a t clbr. Toute la pauvre
    rue que j'habite parle de la pompe de cette crmonie et dit que Mme
    Diane est la digne pouse d'un fier seigneur tel que toi... hlas!
    n'tais-je donc pas digne d'assurer ton bonheur?

    Aujourd'hui, tout est bien fini. La dernire lueur d'esprance qui
    vacillait dans mon me vient de s'teindre.

    Le jour o ton pre me chassa, broya mon coeur comme s'il l'et
    saisi dans son gantelet des jours de bataille, le jour o, presque
    folle, je sortis en trbuchant de cet htel o, pour te sauver,
    je venais de signer ma pauvre dchance, le jour o, perdue,
    agonisante, je m'enfonai dans le noir Paris, ma fille dans mes
    bras, ce jour-l, Franois, je crus avoir franchi les limites de la
    douleur humaine...

    Hlas! Je n'avais pas encore vcu la prsente journe!...
    Aujourd'hui, c'est fini: tout est noir en moi.

    C'est fini, Franois! pourtant, un indissoluble lien te rattache
     moi. Ton enfant vit. Ton enfant vivra. C'est pour elle que j'ai
    dchir mes lvres qui voulaient parler, c'est pour elle que j'ai
    gravi les calvaires de dsespoir, c'est pour elle que j'ai subi le
    martyre... Ta fille vivra, Franois!

    Je devais me taire pour ma fille. Aujourd'hui, pour ma fille, je
    dois parler...

    T'ai-je dit qu'elle s'appelle Lose?... La chre enfant porte
    admirablement ce joli nom.

    Que j'aie t frappe, moi, je l'admets. Que ma vie soit brise, que
    je sois dchue de mon titre d'pouse sans avoir mrit ce suprme
    affront, soit! Mais je veux que Lose soit heureuse: tout ce qui me
    reste de vie, force, volont, nergie, pense, tout est l! Je ne
    veux pas que Lose soit injustement frappe comme je l'ai t.

    Pour cela, il faut que tu puisses ouvrir ton coeur  ta fille. Il
    faut qu'elle puisse entrer la tte haute dans ta maison, il faut que
    Lose puisse prendre  ton foyer la place qui lui est due! Et
    pour cela, mon cher poux, il faut que tu saches la terrible, la
    solennelle vrit...

    Je t'appelle encore mon poux. Car tu demeureras tel jusqu' la fin
    de mes jours.

    Or, il faut que tu saches l'abominable crime qui nous a spars. Tu
    vas tout savoir: et que ton pre fut cruel, et que ton frre fut
    criminel, et que ton amante, ton pouse peut porter firement ton
    nom, et que ta fille a le droit de venir s'asseoir dans la maison
    des Montmorency.

    Cette lettre, Franois, je l'cris parce qu'il faut que la vrit
    clate. Mais pour l'envoyer, pour te la faire parvenir, j'attends
    trois choses:

    La premire, c'est que ton pre soit mort. Car c'est sur toi que le
    conntable ferait tomber le poids de sa haine s'il apprenait que le
    fatal secret t'est connu.

    La deuxime, c'est que ma fille... ta Lose... soit en ge de
    dfendre ma mmoire et de parler hardiment comme il convient  une
    Montmorency, fille d'une de Piennes, hritire irrprochable des
    Montmorency.

    La troisime, c'est que je me sente sur ma mort, ou qu'un grave
    pril menace notre enfant.

    Tant que ces trois conditions ne seront pas remplies,  mon
    Franois, je veux demeurer dans mon ombre, heureuse encore de
    pouvoir me dire qu'en me taisant j'assure la paix et le bonheur de
    l'homme que j'ai tant aim...

    Car ma vie  moi ne compte plus. Mais ce qui compte, Franois, c'est
    la vie et le bonheur de notre enfant.

    Lorsque tu recevras cette lettre, Lose sera assez grande pour te
    parler. Ton pre sera mort, et je n'aurai plus rien  redouter de ce
    ct pour toi...

    Mais  ce moment-l aussi... ou je serai mourante, ou un danger sera
    sr la tte de Lose.

    Dans les deux cas, Franois, la volont suprme de ton amante, de
    ton pouse, est que tu reportes sur Lose cette affection dont
    j'tais si fire, que tu coures  son secours, que tu la prennes
    avec toi, que tu lui rendes le nom auquel elle n'a cess d'avoir
    droit, puisqu'elle est ne quand j'tais ta femme, que tu lui fasses
    enfin l'existence qui doit tre la sienne: celle d'une hritire
    directe des Montmorency.

    Et maintenant, Franois, mon amant, mon cher poux, voici l'affreux
    secret. Tout notre malheur tient dans ces mots:

    Ton frre Henri m'aimait.

    Il ne craignit pas de me l'avouer. Mais j'esprais que la droiture
    finirait par l'emporter chez cet homme si jeune encore. J'esprais
    que mon amour pour toi me couvrirait contre l'injure de son amour
     lui. Je me tus pour ne pas dchaner la guerre dans une illustre
    famille.

    La nuit de ton dpart pour la guerre, une confidence tait sur mes
    lvres... Tu sais quels vnements prcipits se produisirent, et
    que notre mariage eut lieu... Le lendemain, je t'attendis vainement:
    tu tais parti!

    La confidence qui tait sur mes lvres, la voici, mon Franois:
    j'tais enceinte, j'allais te donner un enfant!

    Cet enfant vint au monde pendant que tu te battais... c'est notre
    Lose.

    Dans ces mois terribles o je te crus mort; o je faillis mourir
    moi-mme, ton frre disparut, et j'esprai qu'il s'tait loign
    pour toujours.

    Un jour, ma fille me fut enleve. Et comme perdue je la cherchais,
    ton frre m'apparut, m'annona ton retour, et en mme temps me
    dit qu'il connaissait l'homme qui avait enlev Lose. Et comme je
    demeurais toute palpitante du bonheur de te savoir vivant, comme je
    demandais quelle folie pouvait pousser ton frre, alors, Franois,
    s'ouvrit devant mes yeux l'abme o j'allais m'engloutir.

    Notre Lose tait entre les mains d'un homme pay par ton frre...
    un misrable qui s'appelait le chevalier de Pardaillan. Ce monstre
    devait, sur un seul signe de ton frre, gorger la pauvre petite
    crature... ta fille, Franois... ce cher petit ange... Et ce signe,
    ton frre devait le faire au chevalier de Pardaillan si j'avais le
    malheur de prononcer une seule parole devant toi, tandis que je
    serais accuse... accuse de forfaiture par ton propre frre!

    Tu sais maintenant pourquoi je me tus lorsque ton frre m'accusa!...
    Je me tus, Franois! Et pourtant, mon me hurlait de dsespoir, ma
    chair criait sa souffrance! Je me tus, et la nature prit piti de
    moi sans doute... car je m'vanouis et, lorsque je revins  moi, tu
    avais disparu...

    J'tais condamne! mais Lose, ta fille, tait sauve!

    Ah! Franois! maudit soit  jamais l'tre abominable qui porte ton
    nom... ton frre...

    Maudit soit ce Pardaillan, ce complice hideux qui avait accept
    l'effroyable besogne!...

    Mais il faut que tu saches le reste. Toi parti, ma fille me fut
    rendue par un inconnu; je courus  Montmorency pour te dire tout:
    tu tais en route pour Paris! Je courus  Paris... je vis le
    conntable...

    Et le conntable qui sut toute la vrit par moi me donna  choisir:
    Ou je renoncerais  mon titre d'pouse, ou tu serais enferm au
    Temple pour la vie!

    Je signai!... Et je disparus, meurtrie, brise... mais ma fille me
    restait! j'ai vcu pour elle! je vivrai pour elle...

    Maintenant, mon cher poux, tu sais l'effrayante vrit.

    Je te jure que, si j'avais t seule frappe, je serais morte,
    emportant le terrible secret dans la tombe.

    Ce secret, je l'cris. Je te le ferai parvenir  l'heure de ma mort;
    en mourant, je veux tre sre que ta Lose va reprendre le rang
    auquel elle a droit, et qu'une vie de bonheur va s'ouvrir devant
    elle.

    Accours donc,  mon poux!

    Quelle que soit l'anne, quel que soit le jour, quelle que soit
    l'heure o j'aurai dcid de te faire parvenir cette lettre, o
    tu l'auras reue, accours, suis le messager que je t'enverrai...,
    accours auprs de ta femme innocente qui n'a jamais cess d'tre
    digne de toi et de t'adorer, prs de ta fille, ta Lose, que je veux
    remettre dans les bras de son pre!...

    Jeanne de PIENNES,

    Duchesse de Montmorency.


Telle tait la lettre que venait de lire le chevalier de Pardaillan! Par
une sorte de culte touchant, de rvolte peut-tre, par une conscience
de son droit moral et de sa parfaite innocence, la malheureuse Jeanne
l'avait signe de son titre: duchesse de Montmorency.

Pendant quelques minutes, le jeune homme demeura immobile, comme s'il
et appris quelque catastrophe.

Et en effet, c'tait une catastrophe qui s'abattait sur lui.

Il pleurait silencieusement, les larmes coulaient le long de ses joues
sans qu'il songet  les essuyer.

Duchesse de Montmorency!... Lose est la fille des Montmorency!...

Cette sourde exclamation rvlait une partie de son amertume.

En effet, Pardaillan, pauvre hre, sans sou ni maille, et pu pouser
Lose, fille d'une modeste ouvrire.

Mais Lose, fille du marchal de Montmorency, ne pouvait devenir
l'pouse du pauvre chevalier.

Il faut bien se rendre compte de ce que ce nom de Montmorency voquait
alors de formidable puissance et de splendeur.

Avec le conntable, cette maison, l'une des plus fires de la noblesse
du royaume, avait connu l'apoge de la grandeur. Le conntable mort,
le nom gardait encore tout son prestige. Et si l'on songe que Franois
tait devenu le chef d'un puissant parti qui faisait chec aux Guises
d'une part, et au roi, d'autre part, on comprendra que Pardaillan
prouvt une sorte de vertige quand il mesurait la distance qui le
sparait maintenant de Lose.

--Tout est fini! murmura-t-il en rptant la parole dsespre qu'il
avait lue dans la lettre de la Dame en noir, c'est--dire de Jeanne de
Piennes...

Par moments, pourtant, il semblait au chevalier qu'un peu d'espoir
rentrait dans son coeur. Si Lose l'aimait! Si elle ne se laissait pas
blouir par la situation nouvelle qui l'attendait!...

--Mais non, pauvre fou! reprenait-il aussitt. Lors mme que Lose
m'aimerait, est-ce que son pre peut consentir  une telle msalliance!
Que suis-je? Moins que rien, presque un truand aux yeux de beaucoup; un
aventurier sans feu ni lieu; je ne possde au monde que mon pe, mon
cheval et mon chien...

Il se leva et fit quelques pas rapides dans la chambre.

--Oh! fit-il en serrant les poings, j'oubliais encore cela. Non
seulement Lose ne peut pas tre  moi, non seulement elle ne m'aime
pas, selon toute vraisemblance, mais encore elle doit me har!... Le
jour o sa mre lui dira ce que mon pre a fait, le jour o elle saura
que je m'appelle Pardaillan, quels sentiments pourra-t-elle avoir pour
moi, sinon ceux d'une rpulsion instinctive?

Il aimait Lose et son pre avait enlev cette mme Lose pour une
monstrueuse besogne!... Il ne pouvait y avoir que haine et mpris dans
le coeur de Lose pour le vieux Pardaillan... et pour son fils!

--Eh bien, s'cria-t-il sourdement, puisqu'il en est ainsi, puisque tout
nous spare, puisqu'elle doit me har, pourquoi m'occuperais-je d'elle
encore?... Oui! pourquoi porterais-je cette lettre?... Et que me fait 
moi Mme la duchesse de Montmorency, qui maudit mon pre, qui me maudira
moi-mme?... Et que me fait sa fille?... Elles sont malheureuses! Eh
bien, que d'autres courent  leur secours!

Une trange exaltation bouleversait le jeune homme. Il se promenait 
grand pas, gesticulait, lui si sobre de gestes, parlait  haute voix. Il
rsumait sa situation. Elle tait effrayante.

Il avait contre lui la reine Catherine, il avait contre lui le duc
d'Anjou et ses mignons qu'il avait gravement offenss; il avait contre
lui le duc de Guise que Guitalens s'empresserait, sans doute, de mettre
au courant de ce qui s'tait pass  la Bastille!...

Il clata d'un rire amer.

--J'oubliais!... Dans la nomenclature de mes ennemis, j'oubliais
Montmorency! Peste! ce n'est pas l le moindre et, lorsque Mme de
Piennes lui aura rpt ce que mon pre a tent contre sa fille, je
serai bien tonn si ce digne seigneur ne cherche pas  m'achever au cas
o la Mdicis ne m'aurait pas dj fait jeter dans quelque basse fosse!
au cas o les mignons ne m'auraient pas poignard au dtour de quelque
ruelle! En garde, messieurs! Gardez-vous, je me garde!...

Et, tirant son pe, dans un de ces gestes flamboyants qui lui taient
familiers, Pardaillan se fendit cinq ou six fois contre le mur...

--H! Seigneur Jsus,  qui en avez-vous, monsieur le chevalier!

Et Mme Huguette Grgoire apparut en prononant ces mots de sa voix doue
et cline:

--Je venais... pour ceci...

Ceci? fit Pardaillan qui examina du coin de l'oeil un sac rebondi que
l'htesse dposait sur le coin de la table.

--Oui, monsieur le chevalier. Lorsque vous avez t arrt.. vous avez
oubli votre argent... l... Alors, vous comprenez... je vous l'ai
gard... et je vous le rapporte!

--Madame Huguette, vous mentez.

--Moi, grand Dieu!... Je vous jure...

--Ne jurez pas: c'est votre mari matre Landry, qui a rafl mes pauvres
cus; et, vous, bonne htesse, vous me les rapportez!... Madame
Grgoire, vous avez eu tort: cet argent, je le devais  matre Grgoire.
Je ne l'ai pas oubli: je l'ai laiss pour lui.

--Mais qu'allez-vous devenir?... Partageons, au moins!

--Ma chre Huguette, sachez une chose: c'est que je ne me sens jamais
aussi riche que lorsque je n'ai pas le sou. D'ailleurs, il me reste
cette agrafe, ajouta-t-il en dsignant le bijou que lui avait envoy la
reine de Navarre et qui tait fix  son chapeau.

Huguette reprit le sac en soupirant.

--Mais, continua le chevalier, je ne vous en aime pas moins... vous avez
bon coeur, Huguette... vous tes aussi bonne que belle... Ah! Huguette,
je crois, dcidment, que je vous adore!...

Huguette baissa la tte et deux larmes perlrent  ses cils.

--Quoi! vous pleurez, Huguette? s'cria Pardaillan avec la mme fivre,
tandis que le dsespoir clatait dans ses yeux; vous pleurez! au moment
o je vous jure que je vous aime!...

Huguette, doucement, se dgagea des bras de Pardaillan.

--Comme vous devez souffrir! murmura-t-elle.

Pardaillan tressaillit.

--Moi! souffrir? O prenez-vous que je souffre?

Huguette releva ses beaux yeux sur le jeune homme.

--Je pense, dit-elle avec mlancolie, que vous avez beaucoup de chagrin.
Oh! ne riez pas ainsi. Vous me faites mal, et vous vous faites plus de
mal encore  vous-mme! Oui, monsieur le chevalier, vous avez le coeur
gros... parce que vous aimez... Croyez-vous donc que je ne m'en sois pas
aperue?... Pardonnez-moi, je vous ai guett... je vous ai vu passer
des heures et des heures  cette fentre, le regard fix sur la petite
fentre d'en face... Vous aimez... vous avez laiss l votre coeur...
et celle qui a disparu l'a emport avec elle... Et vous croyez, pauvre
jeune homme, qu'on ne vous aime pas... Eh bien, dtrompez-vous... on
vous aime...

--Comment le savez-vous?

--Je le sais, monsieur, parce que, si je vous ai guett, je l'ai
guette, elle aussi! Je le sais, parce qu'il est facile de tromper
un indiffrent, mais qu'il est impossible de tromper une femme...
jalouse... une femme qui aime!

Pardaillan n'entendit pas ces mots puisqu'ils ne furent pas prononcs,
mais il comprit.

--Huguette, vous tes un ange...

--Vous l'aimez donc bien? fit Huguette  voix basse.

Il ne rpondit pas et treignit convulsivement les mains de l'htesse.

Nous ne savons vraiment pas trop comment cette scne se serait termine,
si la voix de matre Landry, qui appelait sa femme d'en bas, ne se ft
fait entendre.

Huguette se sauva lgrement,  demi heureuse,  demi dsole.

--Pauvre Huguette! songea Pardaillan. Elle m'aime et pourtant elle
cherchait  me consoler en me trompant. Mais c'est fini maintenant.
Lose ne m'aime pas, ne peut pas m'aimer. Eh bien, je ne l'aime plus! Je
redeviens libre... libre de mon coeur, de ma pense, de mes pas... Au
diable Paris!... Demain, je me mets  la recherche de mon pre!... Et
quant  cette lettre... cette lettre... elle arrivera  son adresse
comme elle pourra!...

En disant ces mots, Pardaillan saisit la lettre de Jeanne de Piennes, la
recacheta vivement, la fourra dans son pourpoint d'un mouvement rageur
et s'lana au-dehors, bien rsolu  ne plus s'inquiter de rien de ce
qui concernait Lose et sa mre, et tous les Montmorency de France.

Ce que fit Pardaillan dans cette journe, il est probable qu'il l'ignora
toujours lui-mme. On le vit dans deux ou trois cabarets o il tait
connu. Il ne prenait aucun soin de se cacher. Pourtant, sa position
tait effrayante.

Vers cinq heures, il se retrouva calme, de sang-froid, matre de lui. Il
regarda autour de lui, et se vit non loin de la Seine, presque en face
du Louvre, devant un somptueux htel.

--L'htel de Montmorency!... Je n'irai pas, certes!...

Presque en mme temps, Pardaillan s'approchait de la grande porte, et
furieusement heurtait le marteau!...


XXI

LE CONFESSEUR

La veille de ce jour o le chevalier de Pardaillan sortit de la Bastille
grce  la jolie ruse qu'il avait imagine et o, malgr sa ferme
rsolution, il s'tait trouv devant l'htel Montmorency, une scne
importante s'tait passe dans l'glise Saint-Germain-l'Auxerrois.

Il tait environ neuf heures du soir. Le prdicateur venait d'achever
son sermon devant une foule norme qui avait envahi la basilique.

Ce prdicateur tait un moine superbe, de haute taille et de grande
allure. Il portait avec une sorte de distinction thtrale le costume
noir et blanc de carme.

On l'appelait le rvrend Panigarola.

Ce moine, malgr sa jeunesse, produisait une impression d'asctisme
svre qui corrigeait fort  propos l'enthousiasme assez peu religieux
qu'il soulevait chez ses belles auditrices.

Il tait, d'ailleurs, d'une remarquable beaut; il possdait l'art du
geste, ce grand geste des bras levs vers les votes lointaines et
qui s'abaissent tout  coup pour menacer ou pour bnir. Mais ce qu'on
admirait le plus en lui, c'tait la vhmence de ses attaques qui
n'pargnaient pas mme le roi.

Ce Panigarola prchait ouvertement la guerre  l'hrsie et
l'extermination des huguenots. Il englobait dans la mme haine la
reine de Navarre, Jeanne d'Albret, son fils Henri, le prince de Cond,
l'amiral Coligny, enfin tous les huguenots et ceux qui, comme le roi
Charles IX, avaient la faiblesse de les tolrer.

Panigarola inspirait une curiosit passionne aux femmes qui
l'coutaient. Pour quelques-unes et surtout pour les femmes du peuple,
c'tait un saint homme que la reine Catherine avait fait venir d'Italie
pour sauver la France et racheter ses pchs. Mais pour la plupart des
nobles dames qui suivaient ses sermons, c'tait plus et mieux qu'un
saint: c'tait un homme qui avait beaucoup pch, et auquel, selon le
prcepte de l'vangile, elles pardonnaient beaucoup.

Elles l'avaient connu nagure, le brillant marquis de Pani-Garola! Il
tait de toutes les ftes; c'tait alors un rude spadassin qui avait sur
la conscience une demi-douzaine de morts; un coureur de cabarets, un de
ces mignons bretteurs dont l'insolence, le luxe et la force tonnaient
le pauvre monde. Puis, tout  coup, il avait disparu.

Et voici qu'on le retrouvait sous la robe de carme, plus beau que
jamais, plus flamboyant, mais l'anathme aux lvres, alors qu'autrefois
ces lvres n'avaient eu que des sourires.

La foule, lentement, s'coula et se rpandit au-dehors en criant:

--Mort aux huguenots!

Il ne resta qu'une quinzaine de femmes qui se mirent en prire autour
d'un confessionnal.

Mais un bedeau vint les prvenir que le rvrend, trs fatigu ce
soir-l, n'entendrait aucune de ses pnitentes.

L'une, jeune et belle autant qu'on pouvait en juger sous les grands
voiles noirs dont elle tait couverte, tait affaisse sur un prie-Dieu;
parfois un frisson l'agitait. Lorsque le moine traversa l'glise en
glissant silencieusement, sa compagne la poussa du coude et murmura:

--Le voici qui vient, Alice!

Alice de Lux releva la tte et frmit.

Panigarola passa prs de la pnitente et s'enferma dans le
confessionnal.

--Eh bien? fit  voix basse la compagne d'Alice.

--Laura... maintenant, je n'ose plus, rpondit la jeune fille d'une voix
tremblante. Tu n'as pas prononc mon nom, au moins?

Alice s'approcha du confessionnal et s'agenouilla. Elle tait spare du
moine par un treillis en bois lger; en outre, ses voiles cachaient
son visage; enfin, l'obscurit tait assez grande pour qu'elle ne pt
distinguer nettement le confesseur.

--Je vous coute, madame...

Un court dbat se fit en elle, et, tout  coup, sourdement, elle dit:

--Marquis de Pani-Garola, je suis Alice de Lux. Je suis la femme que
vous avez aime, que vous aimez peut-tre encore... et cette femme vient
 vous en suppliante...

--Je vous coute, madame, rpondit le moine de la mme voix
indiffrente.

Alice tressaillit de terreur. Il lui sembla comprendre que, derrire
ce grillage, ce n'tait pas un homme qui l'coutait, mais une statue
impassible.

--Clment, fit-elle avec ardeur, ne reconnaissez-vous pas ma voix?...

--Il n'y a plus de Clment, madame, pas plus qu'il n'y a de marquis de
Pani-Garola. Il n'y a devant vous qu'un homme de Dieu qui vous entendra
en Dieu et qui suppliera Dieu d'avoir piti de vous, si vous mritez
cette piti...

--Oh! balbutia Alice avec un dsespoir concentr, il est impossible que
vous ayez oubli notre amour.

--Madame, si vous me parlez ainsi, je serai oblig de me retirer.

--Non, non, restez! Il faut que je vous parle!...

--Faites-le donc comme si vous parliez  Dieu...

--Soit!... Eh bien, coutez-moi, mon rvrend pre... et vous me direz
si j'ai assez expi mes fautes et mes crimes, et si le bras de Dieu qui
s'est appesanti sur moi ne m'a pas assez frappe!

--Je vous coute, ma fille.

--Je vais vous raconter la faute d'abord; puis je vous raconterai
l'expiation. Ainsi, vous pourrez juger. J'avais  peine seize ans.
J'tais belle. Une grande reine m'avait distingue et m'avait prise
parmi ses filles d'honneur. Et comme j'tais orpheline, comme je n'avais
plus ni pre ni mre, ni famille, cette reine m'assura qu'elle serait ma
mre et me tiendrait lieu de famille...

--A cette poque, beaucoup de jeunes seigneurs me dirent qu'ils
m'aimaient... mais moi, je n'en aimais aucun. Je n'aimais personne!...
j'aimais le luxe... j'aimais les dentelles, j'aimais les bijoux...
et j'tais pauvre... La reine dont je vous parle me promit non pas
seulement le luxe, mais la richesse; je lui ai promis de lui obir
aveuglment... Ce fut l mon premier crime; la vue de quelques crins
remplis de diamants m'affola et, pour les possder, pour m'en orner  ma
guise, j'eusse sign un pacte avec Satan... Hlas! le pacte fut sign...
un jour, la reine me fit venir dans son oratoire... elle ouvrit devant
moi un tiroir resplendissant de perles, d'meraudes, de rubis, de
diamants... et elle me dit que tout cela tait  moi si je lui
obissais... Enfivre, les joues en feu, l'me bouleverse, je
m'criai: Que faut-il faire? Majest!... La reine sourit, me prit
par la main, me conduisit dans une pice qui prcdait son oratoire et
souleva une tenture: derrire la tenture c'tait la grande galerie qui
attenait aux appartements du roi.. l se promenaient les gentilshommes
que je connaissais tous. Elle m'en dsigna un et me dit: Fais-toi
aimer de cet homme!

--Un mois plus tard, continua Alice, si bas que le moine l'entendit 
peine, j'tais la matresse de ce gentilhomme...

Alors, sans un geste, le moine demanda:

--Comment s'appelait cet homme?

--Oui! Vous voulez dire que j'ai eu tant d'amants qu'il faut prciser,
n'est-ce pas! Eh bien, il s'appelait Clment-Jacques de Pani-Garola. Il
tait marquis. Il arrivait d'Italie. Vous avez d le connatre un peu,
mon pre!

--Continuez, ma fille, dit tranquillement le moine. Cet homme vous
l'aimiez sans doute? Eh bien, si c'est l toute votre faute, je puis
vous garantir que Dieu vous pardonnera, comme je suis prt  vous
absoudre...

--Vous me raillez. Eh bien, soit encore. Raillez, mais coutez: Ce
gentilhomme, je ne l'aimais pas!

--Et lui? demanda sourdement le moine.

--Lui!... il m'aima, il m'adora, du moins, je crois qu'il en fut
ainsi... Quoi qu'il en soit, mon rvrend, un an aprs que j'eus reu de
la reine l'ordre que je vous ai expos, je devins mre... L'enfant vint
au monde dans une petite maison de la rue de la Hache que la reine
m'avait donne... Cette naissance demeura secrte... le pre emporta le
nouveau-n...

--Je comprends, dit le moine en grinant des dents. Un tardif sentiment
maternel a clos dans votre coeur, le remords vous ronge, et vous voulez
savoir ce qu'est devenu l'enfant... Je puis vous renseigner sur ce
point... je le vois tous les jours!

--L'enfant n'est donc pas mort!... gmit Alice dans un spasme
d'pouvante. Vous m'avez donc menti! Parlez!

--Dieu permit que l'enfant vct. Peut-tre voulait-il en faire
l'instrument de ses justes colres!... Le pre, ce marquis, ce brillant
et naf gentilhomme, l'emporta, comme vous dites, le confia  une
nourrice et lui donna un nom...

--Lequel? demanda Alice dans un souffle.

--Celui qu'il portait lui-mme. L'enfant s'appelle Jacques-Clment...

--O est-il? O est-il? rla la mre.

--Il est lev dans un couvent de Paris... Je vous l'ai dit: c'est un
enfant du Seigneur... et peut-tre le Seigneur le rserve-t-il pour
quelque hroque aventure. Est-ce l ce que vous vouliez savoir?

crase, Alice garda le silence.

Le moine, d'une voix pre, comme raille par les puissantes motions
qui se dchanaient en lui, continua:

--Vous avez voulu me parler, Alice! Eh bien, vous m'entendrez  votre
tour! Vous tes venue troubler la paix qui commenait  s'tendre comme
un suaire sur mon misrable coeur... Ah! vous avez cru que l'enfant
tait mort, et, repentante peut-tre, vous tes venue me demander
l'absolution du crime qui ne fut pas commis.

Il ne vit pas le geste de dngation dsespre que fit Alice, et
poursuivit:

--Vous tes-vous demand pourquoi ce crime fut mdit? Avez-vous cherch
 savoir pourquoi, ayant emport l'enfant, je ne reparus plus auprs
de la mre, pourquoi je descendis dans l'enfer de l'orgie, et pourquoi
enfin je me suis jet dans ce gouffre qui s'appelle un couvent!...

--Clment! bgaya la jeune fille, non seulement je me le suis demand,
mais je l'ai su presque aussitt! Et c'est l ce qui m'amne  vos
pieds!

Le moine tressaillit.

--Voyons! Parlez! gronda-t-il. Racontez-moi ce que vous avez appris...
Dites-moi surtout les origines du crime, si vous voulez que je mesure le
mal et l'expiation!

Alors, Alice de Lux, d'une voix entrecoupe,  peine perceptible,
commena.

--La reine supposait que le parti de Montmorency avait cherch des
alliances en Italie. Elle savait que vous aviez pass par Vrone,
Mantoue, Parme et Venise. On vous avait vu avec Franois, marchal de
Montmorency... La reine voulut avoir la preuve de cette conspiration,
et c'est pour cela que je devins votre matresse... Voil l'origine du
crime.

--Oui! fit le moine. Le crime lui-mme,  prsent.

--Une nuit que vous dormiez profondment, harass de mes caresses, je
profitai de votre sommeil pour...

Elle s'arrta, palpitante.

--Vous n'osez achever. J'achverai, moi! gronda Panigarola. Vous
profittes de mon sommeil pour me voler mes papiers... et, le lendemain
matin, ils taient entre les mains de Catherine de Mdicis!

--Je m'aperus tout de suite de ce qui tait arriv, continua le moine.
Et en peu de jours j'acquis la certitude que la femme que j'adorais
tait une misrable espionne!...

--Grce! gmit Alice. Je me suis repentie...

--Heureusement, ces papiers taient insignifiants. Le marchal de
Montmorency n'en dut pas moins prendre la fuite. La vie d'une douzaine
d'hommes tint  un fil. Je ne vous parle pas de la mienne!

--Grce! Taisez-vous!...

--Un mois aprs, vous accouchiez... Moi, pendant ces mortelles journes,
j'avais tudi ma vengeance...

--Effroyable vengeance! cria presque la jeune fille. Vous avez profit
de l'tat de faiblesse o je me trouvais, du dlire de la fivre, pour
me faire crire et signer une lettre que vous m'avez dicte mot  mot!
Et dans cette lettre, je m'accusais moi-mme d'avoir tu mon enfant!...

--N'tait-ce pas convenu! Dites! N'avez-vous pas consenti  ce que
j'emporte l'enfant pour le tuer?... Amante perfide, mre sans coeur,
c'est vous qui maintenant m'accusez!...

--Non! Non! gmit Alice terrorise, je n'accuse pas, je supplie!...
Votre vengeance fut juste, mais comme elle fut terrible!... Cette lettre
que j'crivis sous votre dicte! Cette lettre qui me livre au bourreau!
Cette lettre qui fait de moi une fiance du gibet! C'est  Catherine de
Mdicis que vous l'avez remise!

--Oui! dit le moine avec une nettet glaciale...

--Et sais-tu ce qui en est rsult! Dis! Le sais-tu!... Il en est
rsult que je suis devenue entre les mains de la reine un instrument
d'infamie! que je dus entreprendre de devenir la matresse de Franois
de Montmorency! que, n'ayant pas russi  sduire cet homme qui passe
dans la vie comme un spectre glac, je dus sduire son propre frre,
Henri! Je ne parle pas de mes autres amants! mais je te dis que je vis
dans la plus hideuse abjection, et que c'en est trop, que je ne puis
aller plus loin!...

--Eh bien, fit le moine avec un sourire livide, qui vous empche de
vous librer!... Puisque vous savez maintenant que le crime ne fut pas
commis, que l'enfant est vivant!...

--Oh! c'est affreux! sanglota la malheureuse. Votre vengeance est
atroce!...

--Vous aviez adopt un mtier: j'ai cherch le moyen de vous obliger 
le continuer, voil tout!

--Sans piti!... oh! il est sans piti!...

--Qui vous dit que je sois sans piti! s'cria Panigarola. M'avez-vous
jamais rien demand?

Alice frmit. Un espoir furieux fit irruption dans cette me de tnbre.

--Oh! bgaya-t-elle, si cela tait possible!

--Dites-moi ce que je puis faire pour vous.

--Clment, vous pouvez me sauver! Vous pouvez m'arracher  la honte, au
dsespoir,  la mort! Et il suffit pour cela que vous prononciez un mot!
Clment, je t'ai fait beaucoup de mal... sois grand... sois gnreux...
pardonne...

--Que puis-je faire pour vous sauver? rpta le moine.

--Tu peux tout!...  Clment, c'est en suppliante que je suis venue...
songe que tu m'as aime... Ecoute... je ne sais quel pacte te lie
maintenant  Catherine... mais je la connais... je sais beaucoup de ses
secrets... je sais qu'autant elle te souponnait jadis, autant elle
t'admire  prsent... Elle ne peut rien te refuser. Clment!... Dis un
mot... et elle te rendra la fatale, l'horrible lettre.

--C'est cela que vous tes venue me demander!

--Oui!... rpondit-elle d'un souffle d'angoisse.

--Vous ne vous trompez pas, reprit le moine avec une sorte de gravit.
Je puis beaucoup sur l'esprit de la reine. Je demanderai donc cette
lettre... A une condition...

--Parle!... oh! tout ce que tu voudras!

--Simplement ceci: prouvez-moi qu'il est utile que cette lettre vous
soit rendue... j'entends utile pour vous!

Un effroi soudain agrandit les yeux d'Alice. Elle balbutia:

--Mais ne vous ai-je pas dit... tout ce que je souffre!...

--Ce ne peut tre l une raison valable.

--Je vous jure!...

--Allons! je vois qu'il va falloir que je vous arrache moi-mme votre
confession... Si vous voulez votre libert, Alice, si vous souffrez dans
votre corps que vous livrez et dans votre coeur noy de honte, c'est
qu'enfin vous aimez! Enfin!... Est-ce vrai?... Faut-il vous dire le nom
de celui que vous aimez?... Il s'appelle le comte de Marillac!... Si
cela est vrai, il faut videmment que vous soyez libre.

--Eh bien, oui! c'est vrai! haleta l'espionne en joignant les mains.
J'aime! Pour la premire fois de ma vie, j'aime avec tout mon coeur
et toute mon me!... Laisse-moi aimer! que t'importe ce que je puis
devenir! Tu t'es veng! J'ai souffert, j'ai expi... je disparatrai...
 mon Clment... rappelle-toi que tu m'as aime... rappelle-toi que,
dans mon indignit, mon coeur s'est mu pour toi... Sauve-moi...

Panigarola demeura quelques instants silencieux.

--Vous vous taisez? implora la jeune fille.

--Je vais vous rpondre, dit le carme d'une voix si rauque et si brise
qu' peine Alice la reconnut-elle... Vous me demandez d'aller trouver
Catherine et d'obtenir la lettre accusatrice? Eh bien, c'est impossible.
Je ne suis pas en faveur auprs de la reine comme vous le pensez et
comme je vous le disais moi-mme, pour vous encourager  dvelopper
toute votre pense. Il y a trs longtemps que je n'ai vu la reine, et il
est probable que je ne la verrai jamais.

L'accent du moine tait morne. Il parlait d'une voix ple, si l'on peut
dire. videmment, sa pense tait ailleurs. Alice demeurait stupfaite,
foudroye sans comprendre.

--Vous refusez de me sauver! murmura-t-elle.

--Vous sauver! grondait le moine incapable de se contenir plus
longtemps. C'est--dire, du fond de mon malheur, contempler votre
flicit qui serait mon oeuvre! C'est--dire vous permettre d'aimer ce
Marillac!...

Alice jeta une plainte touffe. Le moine se rvlait  elle. Ce n'tait
pas le confesseur Panigarola, l'homme apais par la prire, le religieux
misricordieux... c'tait encore et toujours ce marquis de Pani-Garola,
ce gentilhomme aux passions dvorantes qu'elle avait connu!

Elle se raidit contre le dsespoir. Car maintenant une nouvelle terreur
lui venait.

Comment Panigarola savait-il le nom de celui qu'elle appelait son
fianc? Le moine lui-mme allait le lui apprendre:

--Croyez-vous que je vous ai perdue de vue un seul instant! Du fond
de mon clotre, je vous ai suivie pas  pas. J'ai vu vos gestes, j'ai
entendu vos paroles; il n'est pas un de vos actes, c'est--dire pas
une de vos trahisons, dont je ne pourrais vous refaire l'histoire; je
pourrais vous citer tous vos amants l'un aprs l'autre!... Mais ne
croyez pas que j'ai t jaloux. En vous livrant  la reine, je savais
ce que je faisais! Et c'tait ma vengeance, cela! Vous venez  moi, et
c'est moi que vous voulez faire l'artisan de votre bonheur! Quoi! Je
vous rvle l'existence de votre enfant! J'essaie de rveiller en vous
un sentiment humain capable de vous valoir l'oubli  dfaut de ma
piti! Et vous ne songez qu' votre amour! Insense! Tu dis que c'est
l'absolution de tes crimes que tu es venue chercher ici! Dis plutt une
maldiction!

Le moine s'tait lev. Il tait sorti du confessionnal. Ses bras se
levaient vers le matre-autel dans un geste d'imprcation... Et ce
fut ainsi qu'il s'en alla, glissa comme un fantme, secou de rauques
sanglots, et s'vanouit au fond des tnbres, laissant Alice renverse
en arrire, vanouie...

Alors, la vieille Laura, avec un sourire au coin de ses lvres minces,
accourut auprs d'Alice de Lux.

--Fuyons, dit-elle avec un morne dsespoir. Fuyons! C'est ici le sjour
de l'horreur, du crime et de la damnation!

Alice de Lux passa une nuit affreuse. Mais telle tait l'nergie morale
de cette femme qu'elle ne perdit pas un instant  se lamenter.

--Lutter jusqu'au bout! dit-elle en frmissant.

Si son ancien amant avait eu piti d'elle, si le moine avait arrach 
Catherine de Mdicis la terrible lettre qui la faisait son esclave, son
plan tait de ne plus retourner au Louvre que pour dire  la reine:

--Jusqu'ici, je vous ai servie. Maintenant, je reprends ma libert. Je
ne vous demande rien que votre neutralit, je n'espre rien que d'tre
oublie de vous.

Tout ce rve de libert, de bonheur, s'croulait. Il fallait reprendre
la chane. Il fallait au plus tt se rendre au Louvre, d'aprs les
ordres qu'elle avait reus.

Le lendemain matin, Alice de Lux avait repris son visage impassible.
Avec l'aide de Laura, elle s'habilla soigneusement et, accompagne de la
vieille femme, se rendit au Louvre.

Bientt elle parvint dans les appartements privs de la reine. Catherine
de Mdicis fut prvenue que Mlle Alice de Lux, de retour d'un long
voyage, sollicitait l'honneur de lui prsenter ses devoirs. Elle fit
rpondre qu'elle recevrait Alice ds qu'elle serait libre et que sa
fille d'honneur et  ne pas s'loigner du Louvre tant qu'elle ne
l'aurait pas vue.

Catherine tait en effet en confrence avec son confident, son ancien
amant, son vritable ami, l'astrologue Ruggieri.

Catherine avait pleine confiance dans la science de Ruggieri. Et
Ruggieri lui-mme n'tait pas un charlatan. Il considrait l'astrologie
comme la seule science qui valt d'tre tudie.

Au moment o nous pntrons dans le cabinet de la reine, Ruggieri
prenait cong d'elle.

--Ainsi, disait l'astrologue, c'est la paix?

--Oui, Ren, la paix... la paix qui est parfois une arme plus redoutable
que la guerre.

--Et vous pensez que Jeanne d'Albret viendra  Paris?

--Elle viendra, Ren.

--Coligny?

--Il viendra. Cond, Henri de Barn viendront... Songe donc  ce que je
t'ai recommande.

--Rpandre le bruit que la reine de Navarre est malade?

--C'est cela, mon bon Ren, dit Catherine avec un sourire, et je puis
t'assurer qu'elle est bien malade. Mais ce n'est pas tout... Tu oublies
le principal.

--Rpandre le bruit que Jeanne d'Albret a un autre enfant qu'Henri! fit
Ruggieri en plissant.

--Oui, un enfant qui est mme plus g qu'Henri de Barn... et qui
aurait bien des droits... si Henri venait  disparatre... tu le
connais! ajouta-t-elle en fixant un regard dominateur sur l'astrologue.

Celui-ci courba la tte et murmura dans un soupir.

--Mon fils!...

Puis se redressant:

--Une calomnie, Catherine!

--Oui, une calomnie, Ren!...

--Personne ne voudra croire, fit-il en hochant la tte.

--Le mensonge est l'arme des forts, l'arme de ceux qui ont regard la
vie face  face et ont dit  la vie: tu n'es que nant! L'arme de ceux
qui ont sond leur conscience, et ont dit  leur conscience: tu n'es
qu'imagination! Le vulgaire, le troupeau que nous gouvernons, doit avoir
la haine du mensonge. Mais nous, Ren, nous pouvons et nous devons
mentir, puisque le mensonge est le fond mme de tout gouvernement
solide.

--Je mentirai donc, ma belle reine! s'cria Ruggieri.

--La reine de Navarre viendra  Paris, je te le rpte. Il faut qu'avant
mme son arrive le mensonge ait dj prpar nos voies. D'abord,
elle est malade, tu comprends? Ensuite, elle a un fils... pourquoi
t'assombris-tu? Et qui te dit que ce fils... je ne le rserve pas  de
hautes destines! qui te dit qu'il ne sera pas roi de Navarre  la place
d'Henri!...

--Ah! Catherine, murmura l'astrologue en appuyant ses lvres sur la main
de la reine, comme vous tes grande.

--Va! fit la reine en souriant, va et songe  m'obir...

--Aveuglment! s'cria l'astrologue en s'lanant hors du cabinet.

A son tour, Catherine de Mdicis quitta ses appartements sans passer par
la salle o taient runies ses dames d'atours, et, par des couloirs
rservs, gagna le logis du roi.

A mesure qu'elle approchait, elle entendait une sonnerie de chasse.
Charles IX, grand chasseur, avait une passion furieuse pour l'art de
la vnerie en gnral et pour tous les arts qui s'y rattachaient en
particulier. Il sonnait de la trompe  s'en poumoner,  s'en rendre
malade.

Avant d'entrer chez le roi, Catherine composa son visage et prit son air
le plus mlancolique. Lorsqu'elle entra, Charles IX dposa aussitt sa
trompe, et, s'avanant vers elle, la prit par une main, baisa cette main
et la conduisit enfin jusqu' un grand fauteuil dans lequel la reine
s'assit.

--Mon fils, dit alors Catherine, je viens, comme tous les matins,
m'informer de votre sant. Comment tes-vous?... Tournez-vous vers la
fentre, que je vous voie... Mais vous me paraissez bien... trs
bien... Ah! je respire... C'est que, voyez-vous, je ne vis plus depuis
qu'Ambroise Par m'a affirm que l'une de ces crises pouvait vous tuer
sur le coup; mais je n'en crois rien, Charles; d'ailleurs, j'ai ordonn
des prires secrtes dans trois glises et notamment  Notre-Dame.

--Ce que vous me dites l, madame, me rassurerait si j'avais besoin
d'tre rassur; mais je suis comme vous; je ne crois nullement aux
sinistres prdictions de matre Par, et ceux qui pourraient se rjouir
de ma mort devront attendre.

--Amen! dit Catherine. Mais, mon fils, vous croyez donc qu'il y a des
gens qui se rjouiraient de la mort du roi!

--Eh, madame, d'o vous viennent ces ides funbres!

--La constante inquitude d'une mre, Charles, ne dsarme jamais devant
les apparences de la scurit.

--Et moi, je vous dis que je me porte  merveille! Quant aux gens qui
se rjouissent en secret ds que j'ai la colique, ils sont partout et
jusque dans ce palais!

--Vous voulez parler de messieurs les huguenots, mon fils. Eh bien, je
voulais justement vous entretenir  leur sujet. Si cela vous convient,
sire, le moment serait bon...

Et Catherine jeta un regard significatif sur trois ou quatre personnes
de l'entourage royal qui, au moment o la reine mre tait entre,
s'taient retires dans un coin.

Le roi se tourna vers ces personnes.

--Messieurs, dit-il, la reine veut m'entretenir... Matre Pompus, vous
reviendrez dans une heure pour ma leon d'armes... Ah! apportez-moi donc
quelques-unes de ces lames arabes dont vous me parliez... Matre Cruc,
nous causerons demain de ferronnerie; je veux voir ce nouveau modle de
serrure que vous avez invent; messieurs,  bientt.

Le matre d'armes, Cruc, les gentilshommes sortirent aprs une profonde
salutation  la reine. Au moment o la reine mre tait rentre,
s'taient retires rapide regard.

--Je vous coute, madame! fit alors Charles IX en se jetant dans un
vaste fauteuil. Ici, Naysus! Euyalus!

Deux magnifiques lvriers qui, depuis l'entre de la reine, n'avaient
cess de gronder, vinrent se coucher prs du roi.

--Charles, dit alors Catherine, est-ce que vous ne pensez pas que cette
longue dispute, ces guerres funestes o succombent l'un aprs l'autre
les meilleurs gentilshommes de l'un et l'autre parti ne finiront pas
par appauvrir l'hritage que vous tenez de votre pre et que vous devez
transmettre intact  vos successeurs?

--Si fait, pardieu! Je trouve que c'est vraiment payer trop cher le
plaisir d'entendre la messe, que de voir succomber tant de braves.

--J'aime  vous voir dans ces dispositions, sire.

--Je ne m'tonne que d'une chose, madame; c'est que ces dispositions
semblent vous tonner. N'ai-je pas toujours prch que la paix devait
se faire entre les deux religions? C'est vous qui venez me prcher la
concorde, alors que j'ai d toujours rsister  votre robuste apptit de
guerre et de massacre! C'en est assez par la mort-dieu! J'entends que ma
volont soit faite, que tous vos muguets et mignons cessent de provoquer
les huguenots, et que ces moines damns comme votre Panigarola... nous
verrons bien, pardieu! ajouta tout  coup Charles IX en se levant, qui
commande  Paris!

Aux derniers mots, il marcha sur Catherine d'un air si menaant que la
reine se leva en tendant le bras.

--Eh! mon fils, s'cria-t-elle avec un rire forc, on dirait vraiment
que c'est  votre mre que vous en voulez!... Mais, si vous m'en croyez,
vous n'arrterez personne, pas plus Panigarola que Maugiron ou Qulus...

--Je les arrterai, si bon me semble, madame! J'arrterai Henri s'il le
faut!

--Bon! fit la reine, vous parlez de paix, et vous ne rvez
qu'arrestations jusque dans votre famille!

Mais dj Charles IX, avec un grand geste de lassitude, se renversait
dans son fauteuil. Catherine l'attendait l.

--Vous n'arrterez personne, dit-elle, si je vous donne un bon moyen
d'assurer la paix gnrale.

--Et il ne s'agit pas de quelque bon carnage, de quelque bataille
nouvelle, de quelque leve de troupes et d'argent?

--Rien de tout cela, mon fils!

--Je vous coute, madame, dit Charles.

--Voici longtemps que j'y songe. Pendant que vous me croyez occupe
 rver de guerre comme je ne sais quelle hrone, je ne suis
qu'une pauvre mre cherchant  assurer le bonheur de ses enfants,
insista-t-elle sur un mouvement de Charles. Et voici ce que j'ai trouv,
mon fils: les huguenots ne sont plus rien, ou du moins cessent d'tre
dangereux, s'ils n'ont plus Henri de Barn et Coligny. Supposez que
Coligny et Henri de Barn fassent leur soumission.

--Jamais ils n'y consentiront!

--Eh bien, s'cria Catherine triomphante, j'ai trouv mieux que de leur
arracher une soumission qui serait peut-tre hypocrite. J'ai trouv
le moyen d'en faire les amis les plus ardents du roi, ses allis! Que
pensez-vous que ferait le vieux Coligny, si vous lui donniez une arme
pour aller dfendre dans les Pays-Bas ses coreligionnaires massacrs par
le duc d'Albe?

--Je dis qu'il tomberait  mes pieds. Mais, Madame, ce serait la guerre
avec l'Espagnol!

--Nous causerons de cela en conseil, mon fils. Je sais un moyen d'viter
la guerre avec l'Espagne qui est et doit rester notre amie fidle. Ceci
acquis, tes-vous dcid  faire  l'amiral la proposition que je vous
dis?

--Oui, morbleu! et mme au prix d'une guerre avec l'Espagne, car, aprs
tout, vaut mieux guerre de frontire que guerre intestine!

--Bien. Vous admettez qu'en ces conditions l'amiral est  nous? Voil
donc les brouillons du parti huguenot qui n'ont plus de chef et viennent
se ranger autour de vous.

--Sans doute. Mais Henri de Barn?

--Ah! voil o mon ide a du bon! Henri de Barn est votre ennemi...
eh bien, j'en fais plus que votre ami, j'en fais votre frre... en lui
faisant pouser votre soeur... ma fille Marguerite!

--Margot! s'cria Charles stupfait.

--Elle-mme! Croyez-vous qu'il refusera l'alliance? Croyez-vous que
l'orgueilleuse Jeanne d'Albret elle-mme ne sera pas fire et heureuse
d'une pareille union?

--L'ide est admirable, en effet. Mais qu'en dira Margot?

--Marguerite dira ce que nous voudrons.

--Par la mort-dieu! s'cria le roi en se levant, voil, madame, une
belle et profonde pense... Oui, oui, cela nous assure la paix... Le
Barnais rentrant dans ma famille, et Coligny occup aux Pays-Bas, il
n'y a plus de parti huguenot!... Ah! je respire!

Et le roi Charles, en vritable enfant qu'il tait, esquissa un pas de
danse, puis saisit sa mre  pleins bras et l'embrassa sur les deux
joues.

Soudain, Catherine vit son fils plir. Charles porta sa main crispe 
son coeur et s'arrta, haletant. Son regard se troubla. Ses pupilles
se dilatrent. Puis ses traits se calmrent. Son regard s'apaisa. Il
respira plus librement.

--Vous le voyez, ma mre, dit-il avec un triste sourire, voici une crise
avorte. La joie que vous m'avez donne me rend dj plus fort...
Ah! s'il n'y avait plus autour de mon trne ni haines sourdes, ni
intrigues... si nous avions enfin la paix!...

--Vous l'aurez, Charles! dit Catherine qui se leva. Reposez-vous en
votre mre qui veille sur vous... J'ai donc votre approbation pour
ouvrir des confrences en vue de ce mariage.

--Oui, madame, allez... Et moi, je m'en vais de ce pas voir Margot et
lui faire entendre raison.

La reine mre eut un sourire aigu. Elle regagna ses appartements, lente
et mditative, et entra dans son oratoire.

--Paola, dit Catherine  une suivante italienne qui se tenait toujours 
sa porte, amne-moi Alice.

Quelques instants plus tard, Alice de Lux pntrait dans l'oratoire.

--Vous voil donc de retour, mon enfant, dit Catherine avec une grande
douceur. Vous tes arrive hier?

--Non, madame, je suis arrive il y a onze jours....

--Onze jours, et vous voil aujourd'hui seulement!

--J'tais bien fatigue, madame, balbutia la fille d'honneur.

--Oui, oui... je comprends, vous aviez besoin de vous reposer... et
peut-tre aussi de rflchir un peu... de convenir avec vous-mme...
Mais laissons cela... Vous avez admirablement compris votre mission,
et je ne connais pas meilleure diplomate que vous... Vous en serez
rcompense.

--Votre Majest me comble, murmura la malheureuse.

--Non, non, je ne dis que l'exacte vrit... grce  vous, ma chre
ambassadrice, j'ai pu connatre  temps et djouer les projets de notre
ennemie la plus dtermine... la reine Jeanne. Ah!  ce propos, soyez
complimente pour le choix de vos courriers... tous des hommes srs et
diligents... et pour la rdaction de vos lettres... Oui, mon enfant,
vous nous avez rendu de grands services... Et ce n'est pas votre faute
si ces services n'ont pas t plus loin...

--Je ne sais ce que veut dire Votre Majest...

--Alice, comment la reine de Navarre est-elle sortie de Paris?... Car
elle y est venue, je le sais... Racontez-moi donc un peu tout cela...
est-ce que vous faisiez partie du voyage? Ne m'a-t-on pas dit qu'il y
avait eu quelque chose comme une rvolte sur le pont de bois?...

Alice commena aussitt le rcit sommaire de L'chauffoure que nous
avons raconte.

--Jsus! fit alors Catherine en joignant les mains. Est-il possible que
vous ayez couru pareil danger!... Quand je songe qu'un peu plus la reine
de Navarre tait tue, je ne puis m'empcher de frissonner... car, aprs
tout, je ne veux pas sa mort,  cette pauvre reine... Et la preuve que
je ne lui veux aucun mal, c'est que je songe  faire la paix... et que
je vais vous envoyer auprs d'elle pour prparer son esprit  un grand
vnement... Vous pourriez partir aujourd'hui mme.

En parlant ainsi, Catherine fixait un regard aigu sur Alice. La jeune
fille, la tte courbe, frissonnante, demeurait frappe de stupeur.

--A propos, reprit tout  coup Catherine, que venait donc faire  Paris
la reine de Navarre?

--Elle est venue vendre ses bijoux. Majest.

--Ah? Peccato! La pauvre chre... Ses bijoux!... Tiens, tiens... Et en
a-t-elle eu un bon prix, au moins?... Au fait, cela m'est gal, je ne
veux pas tre indiscrte. Au surplus, elle est encore bien heureuse
d'avoir des bijoux  vendre... Moi, il ne m'en reste plus... que
quelques-uns... et encore, ils ne sont plus  moi... je les destine 
des amis... Tiens, regarde, Alice! Prends un peu ce coffret... l, sur
le prie-Dieu... bon.

Alice avait obi et dposait sur la table un coffret d'bne que
Catherine ouvrit aussitt.

Ce coffret tait agenc par ranges superposes; le premier rang apparut
aux yeux d'Alice. Il se composait d'une agrafe de ceinture et d'une
paire de pendants d'oreille.

Alice demeura indiffrente et glace. La reine lui jeta un coup d'oeil
en dessous, et un mince sourire erra sur ses lvres.

--Peste! songea-t-elle. La demoiselle est devenue difficile!... Qu'en
penses-tu, mon enfant? reprit-elle tout haut.

--Je dis que ces bijoux sont bien jolis, madame.

--Oui, certes... L'eau de ces perles est admirable, et on y chercherait
en vain un dfaut... Mais que disions-nous?... Ah! oui, que la reine
de Navarre avait vendu ses dernires pierreries chez... chez qui,
disais-tu?

--Chez le juif Isaac Ruben, rpondit Alice.

--Oui, c'est bien cela. Et tu ajoutais que cette bonne reine tait
partie...

--Pour Saint-Germain, madame; puis pour Saintes. Je crois que, de
Saintes, Sa Majest la reine de Navarre se rendra  La Rochelle.

--Voyons, mon enfant, vous paraissez inquite? Vous vous tes pourtant
repose dix jours. Et je n'ai rien dit pour les embarras que vous avez
pu me causer en ne vous rendant pas immdiatement  mes ordres... Mais
maintenant, il s'agit de faire bonne mine... encore un effort, ma petite
Alice... Je n'ai confiance qu'en toi, je suis entoure d'ennemis... tu
vas voir que je n'ai pas de secrets pour toi... Je vais t'apprendre une
grande nouvelle... Ma cousine de Navarre devient notre amie... elle
vient ici....  Paris...  cette cour...

A mesure que Catherine parlait, Alice devenait de plus en plus ple.
Aux derniers mots, elle touffa un cri que la reine feignit de ne pas
entendre.

--Alors, poursuivit-elle, il faut que je fasse parvenir un message  la
reine de Navarre... un message verbal... Et c'est toi que je charge de
cette grande mission.

Alice fit un geste comme pour interrompre la reine.

--Tais-toi, continua celle-ci. Ecoute-moi bien, car tu saisis que notre
temps est prcieux... tu vas partir. Dans une heure, pas plus tard, dans
une heure, tu trouveras  ta porte une chaise de voyage; tu mneras
grand train... jusqu' ce que tu aies rejoint la reine... Je vais te
charger d'une double mission... la premire, ce sera de prsenter 
la reine, avec toute la dlicatesse ncessaire, les offres que je
t'exposerai dans un instant... la deuxime, ce sera, selon les
dispositions o tu la trouveras, de lui offrir... ou de ne pas lui
offrir... un cadeau... un petit cadeau... qui devra venir de toi-mme,
tu entends... je n'y veux tre pour rien... oh! rassure-toi... ce
cadeau... ce sera facile... c'est simplement une bote de gants...
Tais-toi, je sais tout ce que tu pourrais objecter... tu diras, tu
inventeras ce que tu voudras pour expliquer que tu sois charge par moi
du message... quant aux gants, je n'y suis pour rien... c'est toi qui
les as achets  Paris pour faire plaisir  ta bienfaitrice...

--Je supplie Votre Majest de ne pas aller plus loin...

--Elle a dj compris les gants! songea Catherine. Et elle a peur!...

Rapidement, elle retira le premier compartiment du coffret aux bijoux.
La deuxime range apparut.

--Laissons-la respirer cinq minutes! poursuivit la reine en
elle-mme.--Que dis-tu de cela, ma petite Alice? fit-elle  haute voix.

--Cela?... Quoi?... ce que vous disiez, madame, balbutia Alice en
passant une main sur son front.

--Eh! non... cela!... ces rubis! Regarde donc, voyons!

--Sur la deuxime range qui venait d'apparatre, rutilait un large
peigne d'or que couronnaient six gros rubis dont les feux sombres et
somptueux incendiaient la nuit du velours noir!... C'tait un royal
bijou.

--Ce peigne sira merveilleusement  tes cheveux, dit la reine. On
dirait une couronne. Tu en es digne, ma fille.

Alice, d'un mouvement dsespr, tordait ses belles mains.

La reine prit le peigne et le fit chatoyer.

--Au fait, s'cria-t-elle, tu ne m'as pas dit comment tu tais arrive
l-bas... Raconte-moi un peu cela...

--J'ai fait comme il tait convenu, rpondit Alice avec une volubilit
fivreuse; le conducteur a fait rouler la voiture  l'endroit que vous
aviez indiqu; la voiture s'est brise; j'ai attendu... quelqu'un est
venu...

--Quelqu'un? fit la reine en relevant brusquement la tte.

--Un gentilhomme de la reine de Navarre. Il m'a conduite  la reine...
j'ai fait le rcit convenu... que j'avais voulu me convertir  la
rforme... que vous m'aviez perscute... que j'avais rsolu de me
rfugier en Barn... La reine m'a accueillie... vous savez le reste...

--Comment s'appelait ce gentilhomme?

--Je n'ai jamais su son nom, dit Alice en frissonnant. Il est parti le
jour mme... Ah! Majest, vous voyez bien que je ne puis accomplir
cette mission, puisque j'tais perscute par vous... Comment la reine
s'expliquerait-elle...

--Et tu dis que tu n'as jamais su son nom...

--Le nom de qui? fit Alice avec le sublime aplomb du dsespoir.

--Ce gentilhomme... Ah! oui, c'est vrai... il est parti le jour mme...
n'en parlons plus. Quant aux soupons que pourrait avoir Jeanne
d'Albret, tu n'es qu'une enfant... Tu es venue  Paris, j'ai su ta
prsence, j'ai su que tu tais au mieux avec la reine de Navarre et dans
mon dsir de conciliation, pour faire plaisir  ma nouvelle amie, c'est
toi que je charge de lui dire... ce que tu vas savoir tout  l'heure...
Mais parlons d'abord des gants. A propos, je t'engage vivement  ne
pas les essayer toi-mme, et  ne pas mme ouvrir la bote qui les
contient...

--Mais c'est impossible, madame!

L'accent tait cette fois si ferme, bien que la voix ft tremblante, que
Catherine fixa un regard aigu sur l'espionne.

--Que vous arrive-t-il? demanda-t-elle. Dites-moi l'obstacle, nous
verrons  le tourner.

--L'obstacle est infranchissable, madame. Je ne voulais pas en parler,
parce que je sens mon coeur se briser de honte toutes les fois que
j'arrte mon esprit sur ces choses.

--Voyons! fit Catherine d'une voix rude.

--La reine de Navarre... s'est aperue... de ce que j'tais auprs
d'elle, madame.

--Jeanne d'Albret vous a devine!

--Oui, madame!

--Corps du Christ! gronda Catherine. Dites-moi, une fois pour toutes,
comment la chose est arrive.

Alice, les mains toujours sur les yeux, rpondit:

--Dans l'affaire du pont... quelqu'un a jet sur mes genoux un billet..
qui me donnait des ordres... Ce billet, je ne l'ai pas vu... la
reine l'a pris... elle avait dj de vagues soupons... ils se
sont transforms en certitude... elle m'a laisse venir jusqu'
Saint-Germain, et l... elle m'a... chasse.

Il y eut un instant de silence.

L'espionne sanglotait doucement. Et ces sanglots tonnaient Catherine de
Mdicis qui songeait qu'il devait y avoir--autre chose dans le coeur de
la jeune fille. En effet, il y avait--autre chose! Et Alice tait bien
heureuse  ce moment d'avoir ce prtexte pour laisser dborder sa
douleur.

--Allons, calme-toi, reprit la reine. Aprs tout, tu en es quitte  bon
compte. Le coup est dur... surtout pour moi. Ne crains pas que je te
renvoie... je te trouverai une occupation digne de ton intelligence...
et de ta beaut... Jamais nous ne parlerons plus de la reine de
Navarre... Jamais!... Mais tu as encore toute ma confiance, et je vais
te le prouver.

Alice frmit. Quel nouveau coup allait la frapper?...

--Voyons, reprit tout  coup la reine, te voil plus calme. Ne songe
plus au pass... tu ne peux plus m'tre utile loin de Paris, tu me seras
utile dans Paris, voil tout.

--Mais, madame, observa timidement l'espionne, ne m'avez-vous pas dit
que la reine de Navarre devait venir ici?

--Oui; je l'espre, du moins... mais garde-toi bien d'en parler. Quel
mal vois-tu  ce que Jeanne d'Albret vienne ici?

--Mais si elle me voit, madame?... Ne vaudrait-il pas mieux, pour Votre
Majest surtout, et puis un peu pour moi aussi, que la reine de Navarre
ne me vt point? Si Votre Majest y consentait, je m'loignerais pour
quelque temps...

--Tu as raison... il ne faut pas que Jeanne d'Albret te voie!

La joie qu'prouva l'espionne fut si puissante qu'elle ferma les yeux
pour ne pas montrer cette joie  la reine.

--Tu ne te montreras donc pas au Louvre. D'ailleurs, pour la mission que
je te rserve, il n'est pas ncessaire que tu y paraisses... mais tu
ne quitteras point Paris, et nous correspondrons simplement.. Tu
continueras  habiter ta maison de la rue de la Hache. Tous les soirs,
tu me feras parvenir le rsultat de tes observations. Voici comment...
Tu as vu le nouvel htel que je me suis fait btir? Tu as vu la tour?...
Eh bien, la premire ouverture du bas de la tour est presque  hauteur
d'homme. Cette ouverture est barre de deux barreaux; mais il y a place
pour passer la main; tous les soirs, tu viendras jeter l tes petites
missives; et lorsque j'aurai quelque ordre  te faire parvenir une main
te tendra le billet que tu auras  lire. Tu as bien compris tout cela?

--Oui, Majest! rpta Alice avec dsespoir.

--Trs bien. Maintenant, sois attentive. D'abord, je vais t'annoncer une
chose. C'est que tu as assez fait pour moi pour que je fasse quelque
chose pour toi. Voil prs de six ans, Alice, que je t'emploie  mes
desseins, qui sont ceux du roi... ma fille! Maintenant, Alice, tu as
assez travaill... la mission que je vais t'exposer sera la dernire...

--Votre Majest dit-elle vrai? s'cria Alice.

--Trs vrai, mon enfant. Je te jure qu'aprs ce dernier... service que
tu auras rendu  la royaut, tu seras libre. Je t'en fais le serment
sur ce Christ qui nous coute! Mais moi je ne me considrerai pas comme
libre vis--vis de toi. Je t'enrichirai, Alice. D'abord, tu peux compter
que tu seras inscrite sur la cassette royale pour une pension de douze
mille cus. Ensuite, j'ai sept ou huit htels dans Paris, tu choisiras
celui que tu voudras, et je te le donnerai tout meubl, avec ses chevaux
et ses hommes d'armes; ensuite, le jour o tu te marieras, sur ma
cassette  moi tu recevras cent mille livres comptant.

Alice, par un prodigieux effort de volont, parvint  ne tmoigner ni
approbation ni improbation.

--Donc, reprit Catherine compltement rassure, je te trouve quelque
beau gentilhomme qui t'aimera, que tu aimeras... Vous habitez  votre
guise Paris ou la province; vous venez ou vous ne venez pas  la Cour;
enfin, vous tes entirement libres, et toi, ma fille, tu es non
seulement libre, mais heureuse, riche, envie... et tiens, mon enfant,
voici les bijoux que tu mettras le jour de ton mariage!

En disant ces mots, Catherine souleva le deuxime compartiment
du coffret aux bijoux. La troisime range apparut. Elle tait
blouissante.

L, maintenu par de lgres agrafes d'or, serpentait un collier de
diamants vraiment digne d'une souveraine pour un jour de sacre. Aux
quatre angles du compartiment, s'embotaient quatre bracelets massifs,
dont chacun laissait voir une perle grosse presque comme une noisette!
Les intervalles des bracelets au collier taient occups par des
pendants d'oreille incrusts de saphirs; enfin, au centre de l'espace
occup par le collier tait place une agrafe compose de deux
monstrueuses meraudes semblables  deux yeux glauques qui eussent
cherch  fasciner la jeune fille.

--Oh! madame, il n'est pas possible que vous me destiniez une aussi
magnifique rcompense...

Et, en elle-mme, la malheureuse songea:

--La dernire honte! La dernire infamie! Et aprs, je serai libre!...
libre!...  mon amant!...

Et la reine, de son ct, pensait:

--Hum! qu'a-t-elle donc?... Le troisime compartiment lui-mme ne
l'meut pas?... Nous verrons tout  l'heure ce qu'elle dira devant le
quatrime et dernier!...

Alors, elle reprit  demi-voix comme si, dans son cynisme, elle et
prouv tout de mme quelque embarras.

--Ainsi, c'est convenu, n'est-ce pas? Maintenant, la mission,
la voici... Fais-y bien attention, mon enfant, ceci est d'une
exceptionnelle gravit... Je t'ai pardonn de n'avoir pas russi auprs
de Franois de Montmorency... Je ne te pardonnerais pas d'chouer auprs
de celui-ci... car c'est d'un homme qu'il s'agit... Il faut que cet
homme ait en toi une aveugle confiance... Il faut qu' un moment donn
tu puisses me l'amener... o je te dirai... M'as-tu comprise?

--Oui, madame, dit Alice avec une certaine fermet.

--L'homme, reprit la reine d'une voix qui siffla, l'homme est  Paris;
c'est mon ennemi mortel. Je te dirai comment tu pourras le trouver, le
rencontrer... Alors, ingnie-toi... invente, sois prudente comme le
serait une Borgia, sois belle comme l'tait Diane, sois ce que tu
voudras, sois un gnie!... mais cet homme, il me le faut!

--Son nom? demanda Alice.

--Le comte de Marillac! rpondit Catherine de Mdicis.

--Ce nom rsonna comme un coup de tonnerre aux oreilles d'Alice de Lux.
Livide, agite d'un tremblement conduisit, cramponne au dossier d'un
fauteuil, elle luttait avec une effroyable nergie, avec une suprme
dpense de toutes ses forces, pour garder un masque impassible, pour ne
pas crier, pour ne pas s'vanouir, pour ne pas provoquer un soupon.

Mais Catherine, en cet instant, l'avait profondment tudie... devine
peut-tre...

--Tu connais cet homme? dit-elle.

--Non!

--Et moi, je dis que tu le connais!

--Non!...

Catherine, ses yeux dans les yeux de l'espionne, la fouillait jusqu'au
fond de la conscience.

Alice se renversa, tomba, pantelante, sans que la fascinatrice l'et
touche.

Catherine mit un genou  terre. Et sa voix rauque jaillit non comme une
question, mais comme une affirmation dfinitive:

--Tu l'aimes!...

--Je ne le connais pas!... murmura Alice.

Puis elle s'vanouit. Catherine tira de son aumnire un flacon de
cristal qu'elle dboucha avec prcaution. Elle le fit respirer  la
jeune fille. L'effet fut immdiat. Une secousse violente galvanisa
Alice. Elle ouvrit les yeux. Son visage se couvrit d'une abondante
sueur.

--Debout! gronda la reine.

Alice de Lux obit. Tandis qu'elle se relevait, Catherine reprenait sa
place dans son fauteuil.

En mme temps, son visage, prodigieusement habile  prendre toutes les
expressions, redevenait paisible et serein. Un sourire erra sur ses
lvres. Et sa voix se fit caressante:

--Que vous arrive-t-il donc, mon enfant? tes-vous  ce point fatigue?
Voyons, parlez-moi sans crainte... vous savez bien que je vous aime
assez pour subir un peu vos caprices...

Alice de Lux demeura un instant suspendue entre deux abmes: la terreur
d'une supercherie possible, l'espoir que la reine, par affection, par
politique peut-tre, la mnagerait.

--Voyons, reprit la reine avec son bon sourire, avouez-moi que vous tes
fatigue... Eh! mon Dieu, je comprends cela, moi! Je vous demandais un
dernier service, voil tout. Si cela dpasse vos forces, ne croyez pas
au moins que j'en profite pour rtracter mes promesses. Si vous voulez
vous reposer ds maintenant, sachez que je tiendrai tout ce que j'ai
promis, la dot de mariage, les cus, les bijoux, tout!

Alice tudiait avec une attention passionne les paroles, le geste,
la voix, la physionomie entire de la reine. La reine tait vraiment
naturelle; il fut impossible  l'espionne de surprendre un indice
d'affectation ou d'ironie.

--Oh! madame, s'cria-t-elle en joignant les mains, si Votre Majest
daignait m'y autoriser!...

--T'autoriser? A quoi?

--Eh bien, oui, je suis fatigue... au-del de ce que Votre Majest
pourrait supposer...

--Ainsi, ce n'tait pas le nom de l'homme qui te faisait plir?

--Le nom de cet homme?... mais je l'ai dj oubli, Majest!... celui-l
ou un autre... qu'importe! Et lors mme qu'il me ferait horreur. Votre
Majest sait que je passerais outre... Non, madame, c'est la fatigue,
la fatigue seule... Oh! j'ai besoin de repos... de solitude... je ne
demande rien  Votre Majest... D'ailleurs, elle m'a dj comble... je
suis riche, j'ai des terres, des bijoux plus que je n'en dsire... tout
cela je le donnerais pour tre un peu moi-mme, pouvoir aller, venir,
rire et pleurer  ma guise... surtout pleurer!...

Catherine hochait doucement la tte.

--Pauvre petite! murmura-t-elle comme  part soi, comme elle a l'air de
souffrir! C'est de ma faute aussi... j'aurais d m'apercevoir que cette
enfant aspirait  une vie de calme.

L'espionne tomba  genoux et sanglota:

--Oui, Majest! c'est cela... une vie de calme!

--Ainsi, c'est ton cong que tu veux, ma petite Alice?

--Si Votre Majest voulait me l'accorder, dit Alice en se relevant, je
lui en serais reconnaissante toute la vie...

--Ainsi, reprit Catherine, en continuant  sourire, tu ne veux mme pas
faire ce petit effort, ma petite, le dernier...

--Oh! s'cria Alice, Votre Majest ne m'a donc pas comprise!

--Le dernier, Alice, le dernier!...

--Ayez piti de moi, ma reine!...

--Bah! je te dis que tu peux encore faire ce petit effort, le dernier!
Ecoute, tu ne sais pas? je te donnerai un joyau d'une inestimable
valeur... Je l'ai l, dans ce coffret.

--Votre Majest m'a montr ces joyaux dont une princesse serait
jalouse... je ne les ai pas envis...

--Oui, mais le bijou du dernier compartiment, Alice! Tu ne peux te
figurer sa beaut! Tiens, laisse-moi seulement te le montrer, et tu
dcideras ensuite!

A ces mots, Catherine souleva rapidement le dernier compartiment du
coffret aux bijoux. Le fond apparut. Il tait couvert de velours noir,
comme les autres ranges.

--Regarde, dit Catherine de Mdicis en se levant.

Alice jeta un regard d'indiffrence sur le nouveau bijou que lui
montrait la reine. Aussitt, elle devint livide; elle fit deux pas
rapides, les mains en avant, comme pour conjurer un spectre, et un cri
rauque s'chappa de sa gorge:

--La lettre!... Ma lettre!...

Catherine de Mdicis, au mouvement de l'espionne, saisit le papier et le
glissa dans son sein.

--Ta lettre! gronda-t-elle. Tu la reconnais? C'est bien elle en effet.
Sais-tu ce que l'on fait aux mres qui ont tu leur enfant et qui
l'avouent cyniquement, comme tu l'avoues dans ta lettre?

--C'est faux! hurla l'espionne. C'est faux! L'enfant n'est pas mort!

--Mais l'aveu n'en existe pas moins, ricana Catherine. La mre
criminelle, Alice, on la traduit devant la cour prvtale qui la
condamne  mort...

--Grce! Piti!... L'enfant vit!...

--Alors la mre coupable est livre au bourreau...

--Grce! rpta Alice, qui tomba  genoux.

Catherine frappa violemment sur un timbre, Paola apparut...

--M. de Nancey! fit la reine.

Le capitaine des gardes de Catherine se montra  ce moment  l'entre de
l'oratoire. Au mme instant, Alice fut debout, et, pantelante, dans un
souffle d'agonie, murmura:

--J'obis!...

--Monsieur de Nancey, termina Catherine avec un sourire, vous voyez bien
Mlle de Lux? Eh bien, il est possible qu'un de ces jours elle ait besoin
de vous et de vos hommes. Retenez bien que vous devrez lui obir,
la suivre o elle vous mnera, lui prter main forte, et arrter la
personne qu'elle vous dsignera. Allez, et n'oubliez pas.

Le capitaine s'inclina sans surprise, en homme qui en avait vu et
entendu bien d'autres. Ds qu'il fut disparu, Catherine se tourna vers
l'espionne; sa voix redevint dure.

--Tu es dcide? bien dcide?

--Oui, madame, bgaya la malheureuse.

--Tu te mettras en rapport avec le comte de Marillac?

--Oui, madame.

--Bien; maintenant, coute... Si tu me trahissais... ce n'est pas au
grand prvt que je ferais parvenir ta lettre... j'aurais encore assez
piti de toi pour te laisser vivre.

Alice jeta  la terrible tourmenteuse un regard d'interrogation affole.

--C'est  un autre que je la ferais remettre! dit Catherine. Et j'y
joindrais l'histoire de ta vie, avec preuves  l'appui.

--Un autre! balbutia l'infortune.

--Et cet autre s'appelle le comte de Marillac, acheva Catherine de
Mdicis.

Un long cri d'pouvant et d'horreur retentit dans l'oratoire; et Alice
de Lux tomba  la renverse, aux pieds de la reine, sans connaissance...


XXII

UNE RENCONTRE

Nous avons vu  la suite de quels raisonnements Pardaillan avait pris la
rsolution de ne plus s'occuper que de lui-mme, et comment, ayant en
son pouvoir la lettre de Jeanne de Piennes  Franois de Montmorency, il
s'tait dcid  ne pas la faire arriver  son adresse.

Or, par maint tour et dtour et aprs mainte station en divers cabarets
plus ou moins mal fams, il se dirigea vers l'htel de Montmorency et,
tout en s'affirmant qu'il n'y entrerait pas, heurta le marteau de la
grande porte.

Ce ne fut pas la grande porte qui s'ouvrit, mais la porte btarde. Il en
sortit un Suisse gigantesque arm d'une trique.

--Que voulez-vous? ronchonna ce colosse en agitant son bton de l'air le
moins pacifique du monde.

Le chevalier examina le Suisse depuis ses larges pieds jusqu' son
toquet garni de plumes; mais pour apercevoir ce loquet, il dut lever la
tte.

--Mon enfant, je voudrais parler  ton matre...

Rien ne saurait dpeindre la stupeur, l'effarement et l'air de majest
offense du digne Suisse.

--Vous dites? bgaya-t-il.

--Je dis: Mon enfant, je voudrais parler  ton matre, le marchal.

Le Suisse demeura abasourdi. Puis il s'lana, la trique haute, avec un
rugissement de vengeance.

Pardaillan, souple et lger comme une tige d'acier, fit un bond de ct.
Emport par l'lan, le Suisse administra dans le vide un formidable coup
de bton. Mais il n'avait pas plutt excut ce mouvement qu'il sentit
que la trique lui tait arrache des mains avec une irrsistible
puissance; en mme temps, Pardaillan la lui plaait en travers des
jambes; le gant trbucha, trembla sur ses assises, battit l'air de ses
bras et finalement s'tala de son long en travers de la rue...

Au mme instant, il entendit un aboi sonore, et il sentit deux crocs
s'enfoncer dans le bas de son dos...

--Au meurtre! clama le Suisse sur lequel Pipeau venait de s'lancer en
toute conscience.

--Ici, Pipeau! commanda svrement le chevalier. Lche a! C'est un
mauvais morceau!

Le chien obit. Et Pardaillan, la trique dans la main gauche, offrit la
droite au gant constern pour l'aider  se relever.

--Me voil condamn  ne pas m'asseoir, de huit jours au moins! fit le
Suisse en se redressant.

--Ce n'est rien, dit Pardaillan consolateur. Et maintenant que je suis
cans, mon cher monsieur, voudriez-vous avoir la politesse de prvenir
M. le marchal que le chevalier Jean de Pardaillan dsire l'entretenir
pour affaire grave?

--M. le Marchal n'est pas en son htel, dit le Suisse.

--Diable! Diable! Il n'est donc pas  Paris?

--Mais non, monsieur... Ae!...

--Diable! Diable! Diable! fit Pardaillan, qui, tout en paraissant
dsespr, n'en prouvait pas moins une sorte de joie amre au fond de
lui-mme. Je reviendrai donc...

Sur ces mots, Pardaillan appela Pipeau, et, ayant salu le Suisse d'un
geste affable, se retira.

--Par Pilate! songeait-il en remontant  grandes enjambes le cours de
la Seine, j'ai fait ce que j'ai pu, moi!... Qu'elles se dbrouillent
maintenant!...

Le soir venait. En face de Pardaillan, de l'autre ct de l'eau, se
dressaient dans la brume les constructions inacheves du palais que
matre Delorme levait pour Catherine de Mdicis sur l'emplacement du
clos aux tuileries. Le chevalier s'arrta sous un bouquet de hauts
peupliers que le mois d'avril couvrait dj de frondaisons tnues, d'un
vert dlicat. Il s'assit sur une large pierre de la grve et, la tte
dans ses deux mains, regarda couler les eaux.

Au moment mme o il tait assis sur la pierre de la grve, Pardaillan
se faisait  lui-mme une dclaration trs grave:

--Je ne puis me dissimuler que j'aime Lose plus que ma vie, que je
l'aime sans espoir, et je suis malheureux du mal qui lui arrive. Je sais
parfaitement que, si j'arrive  la dlivrer, un autre sera rcompens
par son amour... car une Montmorency peut-elle aimer un pauvre hre tel
que moi? Et pourtant l'ide de ne pas la secourir m'est insupportable.
Il faut donc que je me mette  sa recherche. Il faut que je la trouve!
Et puis aprs nous verrons...

Le rsultat de cette mditation au bord de la Seine fut que le chevalier
rsolut d'carter de son esprit tout espoir de rcompense amoureuse, et
de se dvouer pour Lose, quoi qu'il dt en advenir.

Il se leva tout aussitt, et prit le chemin de la Devinire.

Il marchait de ce pas tranquille et souple qui est l'indice de la
robustesse, et venait d'entrer dans la rue Saint-Denis, lorsqu'il
entendit qu'on courait derrire lui. Bien qu'il ft nuit noire et que la
rue ft dserte, Pardaillan ddaigna de se retourner. Au mme instant,
l'inconnu qui courait fut sur lui.

Il y eut un choc violent.

Bouscul  l'improviste, le chevalier chancela; il se remit aussitt,
et, tirant furieusement son pe, il s'apprtait  provoquer de la belle
faon le malappris trop press, lorsqu'il fut clou sur place par ces
paroles que grommela l'inconnu:

--Par Barabbas! On se range, au moins!...

Lorsque le chevalier revint  lui, l'inconnu, toujours courant, avait
disparu.

--Cette voix! murmura Pardaillan, ce juron... Oh! mais, on dirait que
c'est lui! mon pre!...

Et il se mit  courir, lui aussi. Mais il tait trop tard. Il ne vit
plus personne dans la rue Saint-Denis.

Lorsqu'il entra  la Devinire, sa premire question  dame Huguette fut
pour s'informer si par hasard quelqu'un ne serait pas venu le demander
depuis dix minutes.

Sur la rponse ngative de l'htesse, il fut convaincu qu'il s'tait
tromp et regrettait ds lors d'avoir laiss fuir le personnage qui
l'avait bouscul.

Ayant copieusement dn, le chevalier reboucla son ceinturon, complta
son armement au moyen d'un court poignard  lame solide, et, par les
rues silencieuses, noires et dsertes, se rendit  l'htel de l'amiral
Coligny.

Comme le lui avait recommand Dodat, il frappa trois coups lgers  la
petite porte btarde.

Presque aussitt, il vit le judas s'entrouvrir.

Pardaillan pronona  voix basse les deux mots convenus:

--Jarnac et Moncontour...

Aussitt, la porte s'ouvrit et un homme parut, couvert d'une cuirasse de
cuir, un pistolet  la main.

--Qui demandez-vous?

--Je voudrais voir mon ami Dodat, fit Pardaillan.

--Excusez-moi, monsieur, reprit l'homme qui s'adoucit aussitt:
voulez-vous me dire votre nom?

--Je suis le chevalier de Pardaillan.

L'homme touffa un cri de joie, ouvrit la porte toute grande et attira
le jeune homme dans l'intrieur d'une cour.

--Monsieur de Pardaillan! s'cria-t-il alors. Ah! soyez le bienvenu! Je
dsirais tant vous connatre!...

--Pardonnez-moi, fit le chevalier, interloqu, mais...

--Vous ne me connaissez pas, n'est-ce pas? Eh bien, nous ferons
connaissance... je suis M. de Tligny.

Tligny, gendre de l'amiral Coligny, tait un homme de vingt-huit 
trente ans. Il tait fortement charpent, et passait pour trs fort aux
armes comme il tait excellent dans le conseil. Il avait une physionomie
ouverte, des yeux trs doux: il tait de manires exquises, d'une
politesse raffine, lgant d'allure, d'esprit trs cultiv, et l'on
comprenait que la fille de l'amiral l'et prfr  bien des partis plus
riches, et notamment, disait-on, au duc de Guise lui-mme.

Ayant introduit le chevalier dans la cour, le gentilhomme se hta de
refermer solidement la porte, appela un domestique et lui remit son
pistolet en lui disant:

--Nous n'attendons plus qu'une personne, tu sais qui: tu n'as donc pas 
te tromper...

Puis, saisissant Pardaillan par la main, il lui fit traverser la cour,
lui fit monter un bel escalier de pierre et le fit entrer dans une
petite pice.

--Je veillais moi-mme, expliquait-il tout en marchant, car nous avons
runion ce soir: l'amiral est l, M. de Cond aussi, et Sa Majest le
roi de Navarre...

Cependant, Tligny, aprs avoir introduit le chevalier dans le cabinet,
l'avait serr dans ses bras avec une joie si vidente que le jeune homme
en fut doucement remu.

--Voil donc le hros qui a sauv notre grande et noble Jeanne! s'cria
Tligny. Ah! chevalier, que de fois en ces derniers jours nous avons
dsir vous voir, vous remercier...

--Ma foi, je vous avouerai que je ne savais gure en l'honneur de quelle
princesse je tirais l'pe... mais, excusez-moi, une affaire grave
m'oblige  venir demander l'aide de Dodat, qui a bien voulu se mettre 
ma disposition...

--Nous y sommes tous, chevalier! s'cria Tligny. Quant au comte de
Marillac...

--Le comte de Marillac?

--C'est le vritable nom de notre cher Dodat. Je disais donc que, pour
celui-l, vous l'avez ensorcel; il ne jure que par vous...

--Est-il ce soir en cet htel?

--Il y est. Je vais le mander.

Tligny appela un valet et lui donna un ordre.

Quelques instants s'coulrent. Puis des pas prcipits se firent
entendre, une porte s'ouvrit, le comte de Marillac apparut, et courut 
Pardaillan les mains tendues.

--Vous ici, cher ami! s'cria-t-il, serais-je assez heureux pour que
vous eussiez besoin de moi? Est-ce ma bourse, est-ce mon pe que vous
tes venu chercher? Les deux sont  vous...

Le chevalier sentit son coeur se dilater.

--Vraiment, balbutia-t-il, je ne sais comment vous remercier...

--Me remercier! s'cria Dodat. Mais c'est moi qui suis votre oblig...
nous le sommes tous ici, puisque vous avez sauv notre grande reine...

Tligny, voyant les deux amis partis dans le tte--tte, s'tait retir
discrtement.

--On dirait, fit Pardaillan, que vous tes moins sombre que le jour o
vous vntes me voir en mon auberge. Vos yeux s'clairent, vos lvres
sourient... vous serait-il arriv quelque heureux vnement?

--Dites un grand bonheur! Je suis amoureux. C'est en venant vous voir
que, prs de Paris, j'ai rencontr celle que j'aimais... Sachez que je
puis la voir deux fois par semaine, en attendant...

--En attendant...

--Que je puisse la ramener en Barn et l'pouser. Ma fiance est seule
au monde... je suis son frre jusqu'au jour o je serai son poux.

--Je comprends maintenant votre bonheur, fit Pardaillan.

--Voil l'gosme de l'amour! s'cria le comte. Je vous assomme avec
mes histoires que vous avez la politesse d'couter patiemment, et je ne
songe mme pas  vous demander...

--En un mot, voici la chose, dit Pardaillan: je suis amoureux, comme
vous.

--Nous clbrerons nos unions le mme jour.

--Attendez... J'aime, comme vous, mon cher, seulement, vous pouvez voir
votre fiance deux fois par semaine, et moi je ne lui ai jamais parl.
Vous tes sr d'tre aim, et moi je redoute d'tre ha; vous savez o
trouver ce que vous aimez, et celle que j'aime a disparu. Or, je veux la
retrouver  tout prix, ft-ce pour m'entendre dire que je suis dtest.
Et c'est pour cela que je suis venu vous demander votre aide.

--Comptez sur moi! dit chaleureusement le comte. Nous fouillerons Paris
ensemble.

Pardaillan raconta brivement l'histoire de son amour, son arrestation
au moment o Lose l'appelait, son sjour  la Bastille, son dpart, la
lettre qu'il tait charg de remettre, enfin, tout ce que savent dj
nos lecteurs.

Il ne tut dans tout cela que le nom de Montmorency, se rservant de le
dire au bon moment. Et ce moment serait celui o l'on commencerait les
recherches.

--J'ai comme un vague soupon, ajouta-t-il en terminant, du lieu o elle
peut tre et de l'homme qui a pu avoir intrt  enlever Lose et sa
mre.

--Trs bien, cher ami; quand voulez-vous que nous commencions nos
recherches?

--Mais ds demain.

--Ds demain, bon; je suis tout  vous. Maintenant, venez, que je vous
prsente  certaines personnes qui ont envie de vous voir.

--Quelles sont ces personnes?

--Le roi de Navarre, le prince de Cond, l'amiral... Venez, mon cher:
vous tes connu ici, et votre histoire d'vasion de la Bastille va
achever de vous valoir l'admiration de ces grands seigneurs...

Bon gr, mal gr, Pardaillan fut entran par le comte de Marillac.
Celui-ci traversa rapidement deux ou trois pices et parvint dans le
grand salon d'honneur de l'htel de Coligny.

L, autour d'une table, taient assis cinq personnages.

Pardaillan reconnut immdiatement deux d'entre eux: Tligny, qu'il
venait de voir, et l'amiral Coligny qu'il avait eu l'occasion de voir de
loin deux ou trois fois.

Le comte de Marillac, tenant toujours Pardaillan par la main, s'avana
jusqu' la table et dit:

--Sire, et vous, monseigneur, et vous, monsieur l'amiral, et vous, mon
cher colonel, voici le sauveur de la reine, M. le chevalier Jean de
Pardaillan.

A ces mots, ces personnages levrent sur le chevalier des yeux pleins de
bienveillance, de cordialit et d'admiration.

--Touchez l jeune homme! s'cria, le premier, Coligny. Vous avez vit
 la rforme un irrparable malheur.

Le chevalier saisit la main qui lui tait tendue avec un respect et une
motion visibles.

--Et, moi aussi, je veux toucher cette main qui a sauv ma mre, dit
alors avec un fort accent gascon des plus dsagrables un jeune homme de
dix-sept  dix-huit ans, qui n'tait autre que le roi de Navarre, futur
roi de France sous le nom d'Henri IV.

Pardaillan plia le genou, selon les usages de l'poque, saisit la main
royale du bout de ses doigts et s'inclina sur elle avec une grce
altire qui provoqua l'admiration du personnage plac  ct du roi.

C'tait un tout jeune homme aussi, paraissant  peine dix-neuf ans,
mais il y avait dans sa physionomie et ses attitudes on ne sait quoi de
chevaleresque et d'imposant qui manquait au Barnais. C'tait Henri Ier
de Bourbon, prince de Cond, cousin d'Henri de Navarre.

Le prince de Cond tendit, lui aussi, la main a Pardaillan mais,
au moment o celui-ci s'inclina, il l'attira  lui et l'embrassa
cordialement en disant:

--Chevalier, Sa Majest la reine nous a dit que vous tiez un vrai
paladin des vieux ges; faisons donc comme faisaient les paladins quand
ils se rencontraient, et embrassons-nous... le roi de Navarre, mon
cousin, le permet...

--Monseigneur, dit Pardaillan, qui reconnut  ces derniers mots le jeune
prince de Cond, je puis aujourd'hui accepter ce titre de paladin,
puisqu'il m'est donn par le fils de Louis de Bourbon, c'est--dire d'un
vaillant preux, le plus vaillant parmi ceux qui sont tombs sur les
champs de bataille.

--Bien dit, ventre-saint-gris! s'cria le Barnais.

--Le dernier personnage, qui n'avait encore rien dit, flicita  son
tour le chevalier, en disant:

--Si l'amiti du vieux d'Andelot peut vous tre agrable, elle vous est
acquise, jeune homme...

Cependant, le jeune roi de Navarre fixait un oeil rus sur le chevalier,
et il cherchait peut-tre quelque moyen de l'attacher  sa fortune,
lorsque la porte s'ouvrit; un de ces domestiques arms en guerre que
Pardaillan avait remarqus, alla vivement  l'amiral Coligny et lui
glissa deux mots  l'oreille.

--Sire, dit Coligny, M. le marchal de Montmorency a bien voulu se
rendre  mon invitation. Il est l. Et il attend le bon plaisir de Votre
Majest.

--Ce cher Franois! Je serai heureux de le voir. Qu'il entre! Monsieur
l'amiral, et vous, mon cousin, vous voudrez bien demeurer prs de moi
pendant cette entrevue.

Les autres personnages de cette scne se levrent pour se retirer.

--Eh bien! fit Dodat, en saisissant le bras de Pardaillan,  quoi
songez-vous donc?

Pardaillan tressaillit, comme s'il s'veillait d'un rve. L'annonce que
le marchal de Montmorency allait entrer dans cette salle l'avait plong
dans une sorte de stupeur.

--Pardon, balbutia-t-il.

Et il s'inclina devant le roi de Navarre qui, pour la deuxime fois, lui
tendit la main et lui dit:

--Le comte de Marillac m'a fait savoir que vous ne prisiez rien tant que
votre indpendance, et que vous entendiez vous tenir en dehors de
toutes querelles; cependant, je veux croire que notre rencontre aura
un lendemain et, quant  moi, je serais heureux de vous voir parmi les
ntres.

--Sire, rpondit Pardaillan, je dois  tant de bienveillance une entire
franchise: les guerres religieuses m'effraient. Mais j'avoue  Votre
Majest que, si l'ardente sympathie d'un pauvre diable comme moi peut
lui tre utile, cette sympathie, vienne l'occasion, ne lui fera pas
dfaut...

--Bien, bien... nous reprendrons cet entretien, dit le roi.

Pardaillan sortit avec Marillac. Le vieux d'Andelot et Tligny taient
dj sortis ensemble.

--Quelle faiblesse vous a pris tout  l'heure, cher ami? demanda alors
Marillac. Vous avez paru tout mu et vous tes encore ple.

--coutez, fit Pardaillan, c'est bien le marchal de Montmorency qui va
tre introduit auprs du roi?

--Mais oui, fit Marillac tonn.

--Eh bien, ce Montmorency, c'est le pre de celle que j'aime! Il faut
que je lui remette la lettre que j'ai l sous mon pourpoint et qui me
brle la poitrine. Si je ne lui remets pas cette lettre, je suis un
flon et j'enlve  Lose sa protection la plus naturelle et la plus
srieuse. Et si je la lui remets, cet homme va me har, et Lose est
perdue  jamais pour moi!...

L'homme qui tait attendu dans l'htel de Coligny et qui venait d'tre
introduit auprs du roi de Navarre, paraissait une quarantaine d'annes.
Il tait grand, de forte carrure, et ses membres avaient cette souplesse
particulire aux gens qui se livrent  de violents exercices du corps.

Ses cheveux taient blancs. Et c'tait un tonnement pour l'oeil que
cette blancheur de vieillesse sur cette tte demeure jeune: aucune ride
ne sillonnait ce visage; les yeux, sans flamme d'ailleurs, et comme
voils, avaient un regard limpide.

Avec les annes, lentement, lambeau par lambeau, la douleur s'en tait
alle. Mais la tristesse demeurait profonde, et pesait sur cet homme,
d'un mme poids gal; de l, sans doigte, cette lassitude...

L'amour trs pur, trs profond, qu'il avait prouv pour Jeanne de
Piennes, tait encore tout entier dans son me.

Maintes fois, il avait prouv comme une vague tentation de la revoir;
mais toujours, il avait rfrn ces dsirs, et alors il se jetait
toujours dans quelque entreprise guerrire ou politique o il dployait
de fbriles activits sans parvenir  se dtacher du souvenir qui
l'obsdait.

Il pensait peu  Henri de Montmorency. Lui avait-il pardonn?

Non, sans doute. Mais il tchait  l'oublier et il y parvenait
assez aisment, tandis que Jeanne tait toujours prsente dans son
imagination.

Avec ce caractre, avec de telles racines d'amour dans le coeur, il est
presque inutile de dire que Franois de Montmorency n'avait jamais song
 se refaire un autre bonheur, une autre famille, en un mot, une autre
vie.

Il avait accept pourtant son mariage avec Diane de France.

En acceptant cette union, il avait surtout voulu chapper aux
tyranniques obsessions du vieux conntable, son pre.

Son existence avec Diane de France fut rigoureusement ce qu'ils avaient
convenu qu'elle serait: une simple association.

Ils se voyaient  de longs intervalles: en huit ans, Franois de
Montmorency n'eut que trois ou quatre rencontres avec cette princesse
qui portait son nom fort dignement: c'est--dire que, si elle eut de
nombreux amants, comme l'affirme la chronique, elle eut toujours assez
d'estime et mme d'affection pour son mari, pour sauver les apparences.

Nous devons ajouter que deux ou trois fois Franois de Montmorency eut
aussi l'ide de se rendre au chteau.

Un jour, il se mit en route avec l'intention bien arrte de refaire
l'histoire du crime qui avait bris sa vie, de le connatre dans tous
ses dtails. Il arriva, trs dcid, jusqu' une hauteur d'o, au
sortir d'un bois, on apercevait Montmorency et, plus loin, le hameau
de Margency. Mais l ses forces faiblirent. Et, pour ne pas montrer
l'motion qui le bouleversait, il ordonna  son escorte de reprendre
sans lui le chemin de Paris.

La destine des hommes tient souvent  bien peu de chose: si Franois
avait eu le courage de pousser jusqu' Margency et d'y recueillir
des tmoignages, qui sait s'il ne ft pas bientt arriv  constater
l'innocence de Jeanne de Piennes?

Il y eut pourtant une circonstance o cette innocence faillit clater
aux yeux de Franois, sans qu'il l'et cherche.

En 1567 eut lieu la bataille de Saint-Denis, entre huguenots et
catholiques. Les huguenots venaient de remporter quelques avantages et
s'taient avancs tout prs de Paris. Le conntable Anne fit une sortie,
chargea  la tte de sa cavalerie et, ce jour-l encore, il se fit un
grand carnage d'hrtiques.

Seulement, dans la bagarre, le conntable fut bless mortellement. Le
bless fut transport  l'htel de Mesmes qui appartenait  son fils,
Henri, duc de Damville. A ce moment, Henri tait en Guyenne o il se
distinguait par son zle  imposer la messe aux hrtiques. Franois se
trouvait  Paris. Il n'avait pas revu son pre depuis trois ans.

Il trouva le conntable couch, la tte emmaillote, et dictant ses
dernires volonts  son scribe.

Lorsque le vieux Montmorency eut termin, il aperut son fils an qui
venait d'entrer dans la chambre, et un rayon de joie illumina cette tte
de moribond.

--Mon fils, dit-il, si prs de la mort, on voit les choses autrement
qu'on ne les voyait... Peut-tre, en de certaines circonstances, ne
me suis-je pas assez proccup de votre bonheur... Rpondez-moi
franchement... tes-vous heureux?...

--Rassurez-vous, mon pre, je suis aussi heureux qu'il m'est permis de
l'tre.

--Votre frre...

Franois tressaillit et plit soudain.

--Ne vous rconcilierez-vous pas avec lui?...

--Jamais! rpondit Franois d'une voix sourde.

--coutez... peut-tre est-il moins coupable... que vous ne pensez...

Franois secoua violemment la tte.

--Cette jeune femme, reprit le conntable, qu'est-elle devenue?

--De qui parlez-vous, mon pre?...

--La fille... du seigneur de Piennes... Ah! je meurs...

--Mon pre, calmez-vous... Tout cela est mort pour moi!

--Franois! Je te dis... qu'il faut la retrouver... elle... et son...

--Le conntable n'eut pas le temps de prononcer le mot qui tait sur ses
lvres. Il entra en agonie, balbutia quelques paroles vides de sens et
expira.

Ainsi le secret de Jeanne de Piennes ne fut pas rvl  Franois de
Montmorency qui ne chercha pas  savoir pourquoi son pre voulait
retrouver Jeanne... caprice funbre d'un esprit qui sombre dans le
nant, songea-t-il.

Franois de Montmorency, aprs la bataille de Saint-Denis, vcut
retir des champs de bataille. Un jour que la reine mre lui offrit un
commandement contre les huguenots, il refusa en disant qu'il considrait
les rforms comme des frres d'armes et non comme des ennemis.

Cette attitude lui valut les soupons et la haine de Catherine de
Mdicis, qui essaya vainement de pntrer ses secrets en lui envoyant
Alice de Lux. On a vu qu'Alice avait chou.

Ce fut sur ces entrefaites et dans cette situation d'esprit qu'il reut
un jour la visite du comte de Marillac.

Le comte venait, envoy par Jeanne d'Albret; il obtint du marchal la
promesse de se rencontrer avec le roi de Navarre.

Henri de Barn, venu secrtement  Paris avec le prince de Cond et
Coligny, prit rendez-vous avec Franois de Montmorency. Au jour dit,
 l'heure convenue, le marchal se prsenta  l'htel de la rue de
Bthisy. On a vu quel effet l'annonce de son arrive produisit sur
Pardaillan.

Nous laisserons le chevalier expliquer  son ami Marillac les causes de
son motion et nous suivrons le marchal, cette entrevue avec Henri de
Barn ayant sur la suite de notre rcit une influence considrable.

Le Barnais accueillit le marchal avec gravit.

--Salut! dit-il  l'illustre dfenseur de Throuanne.

Franois s'inclina devant le jeune roi.

--Sire, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de me mander pour
m'entretenir de la situation gnrale des partis religieux. J'attends
que Votre Majest veuille bien m'expliquer ses intentions et je lui
rpondrai franchement.

Tout rus qu'il ft, le Barnais fut dsaronn par cette nettet un peu
sche.

--Prenez ce sige, fit-il pour se donner le temps de rflchir; je ne
souffrirai pas que le marchal de Montmorency demeure debout quand je
suis assis, moi, simple cadet encore dans le mtier des armes.

Montmorency obit.

--Monsieur le marchal, reprit le roi aprs un instant de silence
pendant lequel il tudia la mle physionomie de son interlocuteur, je ne
vous parlerai pas de la confiance que j'ai en vous. Bien que nous ayons
combattu dans des camps opposs, je vous ai toujours tenu en singulire
estime, et la meilleure preuve, c'est que vous tes ici, seul de tout
Paris, connaissant mon arrive  l'asile que j'ai choisi.

--Cette confiance m'honore, dit le marchal, mais je ferai remarquer 
Votre Majest qu'il n'est pas un seul gentilhomme capable de trahir son
secret.

--Le rsultat de cette confiance, continua le Barnais, c'est que je
vous causerai  coeur ouvert et que, du premier mot, je vous dirai le
but de mon voyage  Paris. Monsieur le marchal, nous avons l'intention
d'enlever Charles IX, roi de France. Qu'en pensez-vous?

Coligny plit lgrement. Cond se mit  jouer nerveusement avec les
aiguillettes de son pourpoint.

Le marchal n'avait pas sourcill. Sa voix demeura aussi calme que celle
du Barnais.

--Sire, dit-il. Votre Majest m'interroge-t-elle sur la possibilit de
l'aventure ou sur les suites qu'elle pourrait avoir; soit en cas de
russite, soit en cas d'chec?

--Nous parlerons de cela tout  l'heure. Pour le moment, je dsire
savoir seulement votre opinion sur... la justice de cet acte devenu
ncessaire. Voyons, qu'en dites-vous? Serez-vous pour nous? Serez-vous
contre nous?

--Tout dpend, sire, de ce que vous voulez faire du roi de France. Je
n'ai ni  me louer ni  me plaindre de Charles IX. Mais il est mon roi.
Je lui dois aide et assistance. Donc, sire, avez-vous l'intention de
violenter le roi de France, et rvez-vous quelque substitution de
famille sur le trne? Je suis contre vous! Cherchez-vous  obtenir de
justes garanties pour l'exercice libre de votre religion? Je demeure
neutre. En aucun cas, sire, je ne vous aiderai  cet enlvement.

--Voil qui est parler net! Et l'on a plaisir  s'entretenir avec vous,
monsieur le marchal. Voici pourquoi nous avons rsolu d'enlever mon
cousin Charles. Je sais, nous savons que la reine mre prpare de
nouvelles guerres. Nos ressources sont puises. En hommes et en argent,
nous ne pouvons plus tenir campagne. Or, plus que jamais, nous sommes
menacs. L'acte que nous prparons est un acte de guerre parfaitement
lgitime. Si Charles marchait  la tte de ses armes, ne chercherais-je
pas  le faire prisonnier?...

--Oui, sire, et j'avoue que, si j'avais l'honneur d'tre votre fal, au
lieu d'tre celui du roi de France, je donnerais les deux mains  votre
projet.

--Trs bien. Reste donc la question de savoir ce que nous ferons du roi
quand il sera prisonnier...

--En effet, sire, c'est l le point dlicat, dit le marchal.

--Monsieur le marchal, par mon pre Antoine de Bourbon, descendant en
ligne directe de Robert, sixime fils de saint Louis, je me trouve tre
premier prince du sang de la maison de France. J'ai donc quelque droit
de me mler des affaires du royaume, et, s'il m'arrivait de concevoir
cette pense qu'un jour, peut-tre, la couronne de France devra se poser
sur ma tte, cette pense ne pourrait tre illgitime. Mais les Valois
rgnent par la grce de Dieu. J'attendrai donc la grce de Dieu pour
savoir si les Bourbons,  leur tour, doivent occuper ce trne, le plus
beau du monde.

--Sire, loin de suspecter les intentions de Votre Majest, je ne veux
mme pas me permettre de les scruter.

--Je n'en veux pas  la couronne de Charles. Qu'il rgne, ce cher
cousin, qu'il rgne, autant du moins qu'on peut rgner, quand on a pour
mre une Catherine de Mdicis! Mais, ventre-saint-gris! si nous n'en
voulons pas  Charles, pourquoi nous en veut-il? Que signifient ces
perscutions de huguenots malgr la paix de Saint-Germain? Il faut que
tout cela ait une fin! Et comme nous ne sommes pas de force  tenir
campagne, il faut bien que j'obtienne par la persuasion ce que la guerre
ne peut nous donner! Et pour cela, ne faut-il pas que je puisse causer
tranquillement avec Charles, comme je cause avec vous en ce moment?
Voyons, duc, n'est-ce pas un acte lgitime que nous entreprenons en
essayant de nous emparer de Charles?

Il ne s'agissait plus d'une capture, d'un acte de guerre, mais d'un
entretien o les deux partis en prsence seraient libres de signer ou de
repousser le contrat propos.

--Dans ces conditions, acheva le roi de Navarre, puis-je compter sur
vous?

--Pour vous emparer du roi, sire? Franchise pour franchise. J'oublierai
l'entretien auquel j'ai eu l'honneur d'tre convi. Mais je vous donne
ma parole, sire, que tout ce que je pourrai entreprendre pour protger
le roi Charles, sans le prvenir, eh bien! je l'entreprendrai!

--J'envie mon cousin, d'avoir des amis tels que vous, dit le Barnais
avec un soupir.

--Votre Majest se trompe sur ces deux points. Je ne suis pas l'ami de
Charles. Je suis un serviteur de la France, voil tout. Quant  tre
votre ennemi, sire, je vous jure que nul ne fait des voeux plus ardents
et plus sincres que les miens pour que les huguenots soient enfin
traits selon la justice.

--Merci, marchal, dit le Barnais, dsappoint. Ainsi, nous ne devons
compter ni sur vous, ni sur vos amis?

--Non, sire! dit Franois avec une modeste fermet. Mais laissez-moi
ajouter que si, un jour, j'tais appel dans un conseil qui se tiendrait
entre vous et le roi de France...

--Eh bien? interrogea Coligny.

--Si une entrevue avait lieu, continua Franois, et que Sa Majest
Charles IX m'y appelle, je ne chercherais pas  savoir comment cette
entrevue a t prpare; j'appuierais de toutes mes forces sur les
dcisions du roi, et je ne craindrais pas de proclamer que moi,
catholique, je suis honteux et indign de l'attitude des catholiques...

--Vous feriez cela, duc! s'cria le roi de Navarre.

--Je m'y engage, sire, rpondit Franois.

--Duc, fit le Barnais, je retiens votre parole. J'espre que l'entrevue
aura lieu bientt.

--Et moi, sire, je puis assurer Votre Majest que mon dvouement lui
est acquis, except toutefois en ce qui concerne certaines entreprises,
ajouta Franois.

Sur ces mots, le marchal se retira, escort par l'amiral qui tenait 
lui faire honneur, jusqu' la porte de son htel.

Comme ils traversaient la cour, prcds par deux laquais, mais sans
lumire, l'htel devant passer pour inhabit, deux hommes s'approchrent
vivement de Franois de Montmorency.

--Monsieur le marchal, disait l'un des deux hommes, voulez-vous me
permettre de vous prsenter un de mes amis en vous priant d'excuser les
circonstances de cette prsentation.

--Vos amis sont les miens, comte de Marillac, dit Franois en
reconnaissant celui qui lui parlait.

--Voici donc M. le chevalier de Pardaillan, qui a une communication
urgente  vous faire.

--Monsieur, fit le marchal en s'adressant  Pardaillan, je serai en mon
htel demain toute la journe et serai heureux de vous y recevoir.

--Ce n'est pas demain, dit Pardaillan d'une voix altre, c'est tout de
suite que je sollicite l'honneur de m'entretenir avec le marchal de
Montmorency.

L'motion de la voix, la tournure de la phrase  la fois imprative et
rserve produisirent une profonde impression sur le marchal.

--Venez donc, puisque l'affaire dont vous voulez me parler ne peut
souffrir de retard.

Pardaillan fit rapidement ses adieux  Marillac pendant que le duc
faisait les siens  Coligny. Puis les deux hommes sortirent ensemble.
Telle tait la confiance de Montmorency et sa crainte de compromettre le
secret du roi de Navarre qu'il n'avait amen aucune escorte avec lui.

Le chemin de la rue de Bthisy  l'htel de Montmorency se fit
rapidement et silencieusement.

La marchal introduisit le chevalier dans un cabinet de l'htel,
attenant  la grande salle d'honneur.

--Je vous laisse un instant, dit le marchal, le temps de me dbarrasser
de ma cotte de mailles.

Demeur seul, Pardaillan essuya la sueur qui coulait de son front.
L'instant  la fois dsir et redout tait donc arriv! Il fallait donc
rvler  Franois de Montmorency qu'il avait une fille! Le marchal
allait donc savoir que, s'il avait jusqu'alors ignor l'existence de
cette fille, s'il avait rpudi Jeanne de Piennes, s'il avait souffert,
il le devait  un Pardaillan! Et c'tait un Pardaillan qui allait lui
dire tout cela.

Le moment tait venu o il allait  la fois se faire l'accusateur de son
pre et perdre  jamais Lose!

Son regard, tout  coup, tomba sur un portrait accroch dans l'angle le
plus sombre du cabinet. Pardaillan fut secou d'un long tressaillement.

--Lose! Lose! murmura-t-il.

Et aussitt, cette pense se fit jour dans son cerveau:

--Comment le marchal, qui ne sait pas qu'il a une fille, possde-t-il
le portrait de cette fille?...

Mais bientt,  force d'examiner les traits dlicats de la jeune femme
merveilleusement belle que reprsentait la toile, la vrit lui apparut:

--Ce n'est pas Lose!... C'est sa mre, sa mre, quand elle tait
jeune!...

A ce moment, Franois de Montmorency rentra dans le cabinet et vit
le jeune homme en extase devant le portrait de Jeanne de Piennes. Il
s'avana jusqu' Pardaillan et lui posa sa main sur l'paule.

--Vous regardiez cette femme... et vous la trouviez belle?

--Il est vrai, monsieur... cette haute et noble dame est doue d'une
beaut qui m'a frapp.

--Et peut-tre, en votre me encore pleine d'illusions, vous vous disiez
que vous seriez heureux de rencontrer sur le chemin de la vie une femme
pareille  celle-ci...

--Vous avez lu dans ma pense, monseigneur, dit Pardaillan avec une
douceur voile de tristesse; je rvais, en effet, de rencontrer pour
l'aimer, pour l'adorer, pour lui vouer ma vie et mes forces, la femme
dont le sourire rayonne sur cette toile, cette femme dont le front si
pur n'a jamais pu abriter une mauvaise pense...

Un sourire amer erra sur les lvres du marchal.

--Jeune homme, dit-il, vous me plaisez... Cette sympathie est si vraie
que je vais vous conter une histoire. Cette femme est la femme d'un de
mes amis... ou plutt elle l'a t... Elle tait pauvre; son pre
tait l'ennemi de la famille de mon ami; celui-ci la vit, l'aima...
il l'pousa. Mais sachez bien que, pour l'pouser, il dut braver la
maldiction paternelle; il dut risquer de se mettre en rvolte contre
son pre, haut et puissant seigneur... Le jour mme du mariage, mon ami
dut partir pour la guerre. Quand il revint savez-vous ce qu'il apprit?

Pardaillan garda le silence.

--La jeune fille au front pur, continua Franois d'une voix trs calme,
eh bien, c'tait une ribaude! Ds avant le mariage, elle trahissait mon
ami... Jeune homme, mfiez-vous des femmes!

Le marchal ajouta sans amertume apparente:

--Mon ami avait plac en cette femme tout son amour, son espoir, son
bonheur, sa vie... Il fut condamn  la haine, au dsespoir, au malheur,
et sa vie fut brise, voil tout. Qu'a-t-il fallu pour cela? Simplement
de rencontrer une jeune fille qui avait l'me d'une ribaude...

Pardaillan, sur ces mots, s'tait lev; il s'approcha du marchal et,
d'un ton ferme, pronona:

--Votre ami se trompe, monseigneur...

Franois leva sur le chevalier un regard surpris.

--Ou plutt, continua Pardaillan, vous vous trompez...

Le marchal imagina que son visiteur, encore naf et plein de foi,
protestait d'une faon gnrale contre les accusations dont les hommes
accablent les femmes.

Il eut un geste de politesse indiffrente et dit:

--Si vous m'en croyez, jeune homme, venons-en au motif de votre visite.
En quoi puis-je vous tre utile?

--Soit, fit Pardaillan. Monseigneur, j'habite rue Saint-Denis 
l'auberge de la Devinire. En face de l'auberge se dresse une maison
modeste, telle qu'en peuvent habiter les pauvres gens qui sont forcs 
quelque labeur pour assurer leur existence; les deux femmes dont je suis
venu vous entretenir, monseigneur, sont de ces pauvres gens dont je vous
parle.

--Deux femmes! interrompit sourdement le marchal.

--Oui! La mre et la fille!

--La mre et la fille! Leur nom?

--Je l'ignore, monseigneur. Ou plutt, je dsire ne pas vous le faire
connatre pour l'instant. Mais il faut que je vous intresse  ces deux
nobles cratures si malheureuses et, pour cela, il faut que je vous
raconte leur histoire.

Ces derniers mots rassurrent le marchal dont l'imagination commenait
 tre mise en veil.

--Je vous coute, dit-il avec plus de bienveillance pour son
interlocuteur que pour les deux inconnues.

--Ces deux femmes reprit alors le chevalier, sont considres comme
dignes de tous les respects. La mre, surtout. Depuis quatorze ans
environ qu'elle habite ce pauvre logis, jamais la mdisance n'a eu prise
sur elle. Tout ce qu'on sait d'elle, c'est qu'elle se tue au travail
des tapisseries pour donner  sa fille une ducation de princesse. Oui,
monseigneur, de princesse; car cette jeune fille sait lire, crire,
broder et peindre des missels. Elle-mme est un ange de douceur et de
bont...

--Chevalier, fit Montmorency, vous plaidez la cause de vos humbles
protges avec une telle ardeur, que dj je leur suis tout acquis. Que
faut-il faire? Parlez...

--Un peu de patience, monsieur le marchal. J'ai oubli de vous dire que
la mre dont on ne connat pas le vrai nom s'appelle la Dame en noir. En
effet, elle est toujours en grand deuil. Il y a dans cette existence si
noble et si pure un pouvantable malheur... Ce malheur, je voudrais le
racheter au prix de mon sang, car quelqu'un des miens en est la cause...

--Quelqu'un des vtres, chevalier!

--Oui, mon pre, mon pauvre pre!

--Et comment votre pre...

--Je vais vous le dire, monseigneur, en vous faisant le rcit de la
catastrophe qui a frapp cette noble dame. Sachez donc qu'elle a t
marie... et que son mari dut s'absenter pour longtemps... Vous le
voyez, c'est comme l'histoire de l'ami dont vous me parlez. Aprs le
dpart de son mari, cinq ou six mois aprs, cette dame mit au monde une
enfant. Tout  coup, le mari revint. Ce fut alors que mon pre commit le
crime...

--Le crime!...

--Oui, monseigneur, fit Pardaillan tandis que deux larmes brlantes
s'chappaient de ses yeux avec une double flamme de sacrifice... le
crime! Mon pre enleva la petite fille. Et la mre, la mre qui adorait
son enfant, la mre qui ft morte pour viter une larme au petit
ange, la mre, monseigneur, fut place en prsence de cette affreuse
alternative: ou elle consentirait  passer aux yeux de son mari pour
parjure et adultre, ou son enfant mourrait!...

Franois de Montmorency tait devenu horriblement ple.

--Le nom! gronda-t-il d'une voix rauque.

--Il ne m'appartient pas de vous le dire, monseigneur...

--Comment avez-vous su? Dites!...

--Voici la fin. Ces deux femmes, la mre et la fille, viennent d'tre
enleves... elles m'ont fait parvenir une lettre qui est adresse  un
grand seigneur. Cette lettre, la voici!

Franois ne vit que cette lettre qu'on lui tendait toute ouverte, mais
ne la prit pas tout de suite.

Quoi! Il ne rvait pas!... Ce jeune homme venait bien de lui retracer
l'histoire de Jeanne de Piennes!... Ah! Ce nom n'avait pas t prononc,
mais il rsonnait dans son coeur!

Quoi! Jeanne vivante! Jeanne travaillant comme une humble ouvrire pour
lever sa fille!... sa fille!...

Et cette lettre! Cette lettre sur laquelle il dardait un regard
flamboyant!... Elle contenait donc le rcit de la lamentable tragdie!
C'tait Jeanne qui lui crivait! Jeanne innocente et fidle!

--Lisez! monseigneur, dit Pardaillan, lisez... et, quand vous aurez lu
interrogez-moi... car, si je ne fus pas tmoin du crime, je suis du
moins le fils de l'homme qui est dnonc  votre haine... et cet
Homme... mon pre!... eh bien, il m'a parl... Il m'a dit des choses que
jadis je n'ai pas comprises, mais qui sont demeures graves dans ma
mmoire...

Alors le marchal saisit la lettre.

Tout de suite, il reconnut l'criture de Jeanne.

Il lut  grands traits, en deux ou trois reprises...

Puis, quand il eut fini de lire, il se retourna vers le portrait, secou
de sanglots terribles, s'abattit sur le parquet, se trana sur les
genoux, les mains leves dsesprment, avec un cri rauque qui faisait
explosion sur les lvres livides.

--Pardon! Pardon!

Puis il demeura tout  coup immobile, sans connaissance.

Le chevalier courut  lui. Il s'ingnia de son mieux  ranimer le
marchal. Il le secoua, bassina son front d'eau frache, dfit les
aiguillettes de son pourpoint...

Au bout de quelques minutes, la syncope cessa; Franois ouvrit les yeux.
Il se leva. Une flamme trange brillait dans ses yeux. Pardaillan voulut
parler.

--Taisez-vous, murmura Franois, taisez-vous... plus tard...
attendez-moi... ici... promettez-moi...

--Je vous le promets, dit Pardaillan.

Montmorency plaa la lettre sous son pourpoint, sur son coeur, et
s'lana hors du cabinet. Il courut aux curies, sella lui-mme un
cheval, se fit ouvrir la porte de l'htel, et le chevalier entendit le
galop d'un cheval qui s'loignait.

Il tait une heure du matin. Franois traversa Paris  fond de train.
Le cheval s'arrta devant la porte Montmartre, ferme comme toutes les
portes de Paris.

--Ordre du roi! hurla Franois dans la nuit.

Le chef de poste sortit tout effar, reconnut le marchal, et s'empressa
de faire ouvrir la porte et baisser le pont-levis.

Dans la campagne silencieuse et noire, la voix rauque de Franois
rugissait des lambeaux de paroles que couvraient les quadruples
sonorits du galop de son cheval.

--Vivante!... Innocente!... Jeanne!.. ma fille!...

Lorsque Franois atteignit Montmorency, prs Margency, il se sentait
plus calme.

Le marchal tout droit, sans hsitation, piqua droit  la chaumire o
il tait apparu  Jeanne et  Henri.

--Ces gens vivent-ils encore? se disait-il. Oh! pourvu qu'ils vivent!...

Ils vivaient! Bien vieux, bien casss, mais ils vivaient!

Aux rudes coups que frappa Franois, l'homme se rveilla, s'habilla et
demanda  travers la porte:

--Qui va l?

--Ouvrez, par le Ciel! gronda Franois.

La femme, la vieille nourrice au chef branlant, avec la htive lenteur
des vieillards, sauta hors du lit, jeta un manteau sur ses paules et
saisit la main de son homme.

--C'est lui! fit-elle, bouleverse d'motion.

--Qui, lui?

--Le seigneur de Montmorency et de Margency! Ouvre! Il sait tout,
maintenant! Puisqu'il vient!...

Et elle arracha la barre de la porte, et elle dit:

--Entrez, monseigneur, je vous attendais... entrez... je ne voulais pas
mourir... je savais que vous viendriez...

L'homme avait allum un flambeau de rsine.

Montmorency entra. Dans la lueur rouge du flambeau, il vit la vieille
debout devant lui, qui essayait de redresser sa taille courbe par l'ge
et les longs labeurs de la terre.

--Vous venez pour tout savoir? dit-elle.

--Oui! fit-il d'une voix brise.

--Venez, mon fils...

Franois se leva et suivit la vieille qui marchait lentement, courbe,
en s'appuyant sur un bton.

--Eclaire-nous! commanda-t-elle  son homme.

Elle ouvrit une porte, au fond. Le marchal entra. Il se trouva dans une
petite pice dont la propret contrastait avec le reste du misrable
logis. Il y avait l un fauteuil, luxe tonnant dans cette chaumire, et
un grand lit  colonnes, couvert de sa courtepointe. Le lit n'tait pas
dfait. Sur le mur, au fond, il y avait deux ou trois images, une vierge
enlumine, un crucifix avec un peu de buis en travers, et, juste au
chevet, une miniature: le marchal se reconnut, ses yeux se gonflrent,
deux larmes en jaillirent...

La vieille, alors, parla:

--C'est ici qu'elle est venue, monseigneur, ds le lendemain de votre
dpart; c'est ici, dans ce lit, qu'elle est reste quatre mois comme
morte parce qu'on lui avait dit: que vous l'aviez abandonne, c'est
ici qu'elle a pleur, pri, suppli en prononant votre nom dans son
dlire...

Le marchal tomba  genoux.

--C'est ici que, lentement, elle est revenue  la vie... Ds lors, elle
s'habilla de deuil.

--La Dame en noir! murmura sourdement Franois.

--C'est dans ce lit, monseigneur, qu'est ne Lose, votre fille...

Un frisson secoua Montmorency.

--La naissance de l'enfant sauva la mre. Elle qui, peu  peu,
dprissait, retrouva ses forces pour la petite. A mesure que Lose
grandissait, la mre revenait  la vie.

Franois touffa une sorte de rugissement et, d'un revers de main,
essuya la sueur froide qui inondait son visage.

--Faut-il vous dire le reste? demanda la nourrice.

--Tout!... tout ce que vous savez...

--Venez donc! fit la vieille.

Elle sortit de la maison, suivie pas  pas par Montmorency. Au coin
d'une paisse haie de houx et d'aubpine, la vieille s'arrta, se
retourna, et son bras s'tendit vers la maison.

--Regardez, monseigneur, dit-elle; on voit la fentre, en ce moment la
lune l'clair; en plein jour, de cette place, on verrait trs bien
quelqu'un qui serait debout contre cette fentre, dans l'intrieur de la
maison, et on distinguerait tous les gestes que ferait ce quelqu'un.

--Mon frre occupait ce poste prs de la fentre quand je suis entr!

La vieille, alors, se tourna vers son homme:

--Raconte ce que tu as vu...

L'homme s'approcha, s'inclina devant son seigneur et dit:

--Les choses me sont restes dans la tte comme si elles taient d'hier;
donc, ce jour-l, depuis le matin, j'avais travaill dans ce champ-l,
de l'autre ct de cette haie; m'tant allong  l'ombre pour dormir,
voici ce que je vis en me rveillant: un homme tait l,  deux pas de
moi, tenant dans son manteau je ne savais trop quoi; il demeura l,
peut-tre une demi-heure, et moi je ne bougeai pas; puis, tout  coup,
il se redressa  demi et s'en alla vite, courb le long des haies; au
moment o il s'en allait, j'entrevis ce qu'il cachait dans son manteau:
c'tait un enfant, mais j'tais loin de supposer que, cet enfant,
c'tait la fille de notre dame... Voil ce que je vis, monseigneur.

La nourrice, alors, reprit:

--Ce qui s'tait pass entre elle, vous et Mgr Henri, je ne le sus pas
tout de suite, mais je le devinai en partie par les paroles dsespres
qui chapprent  la pauvre mre... Un homme vint... il rapportait la
fillette... la mre faillit devenir folle de joie... Elle s'lana pour
vous retrouver, en nous dfendant de la suivre... Qu'est-elle devenue?
Je ne sais. Les premires annes, quand j'tais forte encore, je venais
 Paris  chaque anniversaire du malheur; mais jamais je ne pus vous
voir, jamais je ne pus la retrouver, elle...

Le duc de Montmorency s'agenouilla.

--Bnissez-moi donc, fit-il d'une voix brise par les sanglots, car je
vous dis: Elle vit! Tant d'injustice recevra une clatante rparation,
et Jeanne sera heureuse.

L'humble paysanne fit ce que son seigneur lui demandait; elle tendit
sur sa tte ses mains tremblantes et le bnit... Alors, tous les trois
rentrrent dans la maison.

Franois s'enferma pendant une heure dans la petite pice o tait ne
Lose. Il y resta sans lumire. Les deux vieillards l'entendirent qui
pleurait, parlait  haute voix, tantt avec des clats de fureur, tantt
avec une douceur infinie.

Puis, lorsqu'un peu de calme fut redescendu en lui, il sortit de la
pice, dit adieu aux deux vieux, et monta  cheval. A Montmorency, il
s'arrta devant la maison du bailli et se contenta de demander des
parchemins sur lesquels il crivit quelques lignes. Ces parchemins, la
vieille nourrice les reut ds le lendemain: c'tait une donation pour
elle et ses descendants de la maison qu'elle habitait et une donation de
vingt-cinq mille livres d'argent.

En quittant le bailli, Franois se rendit au chteau; l encore, il y
eut grand moi; mais le marchal se contenta de faire venir l'intendant,
et lui donna ordre de tout mettre en tat, disant que, sous peu, il
viendrait habiter le chteau; il insista surtout pour que toute une aile
ft remise  neuf et luxueusement agence, ajoutant simplement qu'il
aurait l'honneur d'hberger deux princesses de haute qualit  qui cette
aile du chteau serait destine.

Alors seulement, il s'loigna au galop, et prit le chemin de Paris. Il y
arriva comme on ouvrait les portes, et se dirigea en une course furieuse
vers son htel o Pardaillan l'attendait.

Le chevalier avait pass cette nuit dans une inquitude et une agitation
qui, lorsqu'il y songeait, ne laissaient pas que de le surprendre.

Pourquoi le marchal tait-il parti? O avait-il t? Peut-tre
tchait-il simplement de se calmer par une longue course? Ces questions,
pendant une heure, l'intressrent.

Mais bientt il comprit que la vraie, la redoutable question tait de
savoir ce que le marchal penserait de son pre. Il est vrai que le
vieux Pardaillan avait lui-mme ramen l'enfant.

Le chevalier se souvenait parfaitement que son pre le lui avait dit...
Et mme, n'avait-il pas donn un diamant  la mre de la fillette
enleve?...

Mais tout cela constituait une mdiocre excuse; le fait brutal et
terrible demeurait tout entier: le marchal avait rpudi sa femme!
Jeanne de Piennes avait souffert seize annes de torture!

Vers le matin, il se promenait  grands pas agits dans le cabinet,
lorsque la porte s'ouvrit. Montmorency entra:

--Chevalier, dit-il, veuillez excuser la faon dont je vous ai quitt.
J'tais... fort mu... boulevers... vous m'avez apport la plus grande
joie de ma vie!...

--Monsieur le marchal, fit le chevalier d'une voix altre, vous
oubliez que je suis le fils de M. de Pardaillan.

--Non, je ne l'oublie pas! Et c'est ce qui fait que non seulement je
vous aime pour la joie que je vous dois, mais encore que je vous admire
pour le sacrifice consenti par vous... Car, videmment, vous aimez votre
pre!...

--Oui, dit le jeune homme, j'ai pour M. de Pardaillan une affection
profonde. Comment en serait-il autrement? Je n'ai pas connu ma mre, et,
aussi loin que je remonte dans mon enfance, c'est mon pre que je vois
pench sur mon berceau, soutenant mes pas incertains, pliant sa rudesse
de routier  mes exigences enfantines; puis, plus tard, entreprenant de
faire de moi un homme brave, me conduisant aux mles, me protgeant de
son pe; par les nuits froides o nous couchions sur la dure, que de
fois l'ai-je surpris  se dpouiller de son manteau pour me couvrir! Et
souvent, quand il me disait:--Tiens, mange et bois, je garde ma part
--pour plus tard, je fouillais dans son portemanteau et je m'apercevais
qu'il n'avait rien gard pour lui. Oui, M. de Pardaillan m'apparat
comme le digne ami dvou jusqu' la mort,  qui je dois tout... et que
j'aime... n'ayant que lui  aimer!

--Chevalier, dit Montmorency mu, vous tes un grand coeur. Vous qui
aimez votre pre  ce point, vous n'avez pas hsit  m'apporter cette
lettre qui l'accuse formellement...

Pardaillan releva firement la tte.

--C'est que je ne vous ai pas tout dit, monsieur le marchal! Si j'ai
consenti, pour rparer une grande injustice,  vous apporter la lettre
accusatrice, c'est que je me rservais de dfendre  l'occasion mon
pre. Je dis: le dfendre! Et par tous les moyens en mon pouvoir! Avant
que nous nous entretenions davantage, je vous demande de me dire en
toute franchise quelle attitude vous entendez prendre vis--vis de mon
pre. tes-vous son ennemi? Je deviens le vtre. Songez-vous  vous
venger du mal qu'il a pu faire? Je suis prt  le dfendre, le fer  la
main...

Le chevalier s'arrta, frmissant.

Montmorency, pensif, le contemplait et l'admirait. Qu'et-il dit s'il
et su que ces paroles provocantes, Pardaillan les prononait le
dsespoir au coeur, s'il et su qu'il aimait sa fille!

--Chevalier, dit-il d'une voix grave, il n'existe et ne peut exister
pour moi qu'un seul Pardaillan: c'est celui qui vient de m'arracher 
un dsespoir que les annes faisaient plus profond. Si jamais je me
rencontrais avec votre pre, a serait pour le fliciter d'avoir un fils
tel que vous...

--Ah! je puis vous dire maintenant que, si une parole de haine contre
mon pre ft tombe de votre bouche, c'est la mort dans l'me que je
fusse sorti d'ici!

Le jeune homme vit qu'il avait failli trahir son secret. Il se hta de
continuer:

--Maintenant, monseigneur, maintenant je puis vous dire que mon pre a
essay de rparer le mal qu'il avait fait.

--Comment cela? fit vivement le marchal.

--Je le tiens de lui-mme. Il m'a racont ces choses, ou plutt, il me
les a  demi rvles,  une poque o certes il ne pensait pas que je
dusse avoir un jour l'honneur de vous tre prsent. Monseigneur, c'est
M. de Pardaillan qui enleva l'enfant, c'est vrai; mais c'est lui qui la
ramena  la mre, malgr les ordres qu'il avait reus...

--Oui, oui, fit le marchal, je vois comment les choses ont d se
passer... il y a un criminel dans tout cela, et le vrai criminel porte
mon nom! Chevalier, je vais entreprendre la dlivrance de la malheureuse
femme qui a tant souffert... Voulez-vous me faire un rcit exact et
dtaill de tout ce que vous savez?

Pardaillan raconta comment il avait t arrt, et comment,  sa sortie
de la Bastille, il avait eu tout ouverte la lettre de Jeanne de Piennes.

Un seul point demeura obscur dans son rcit: pourquoi Jeanne de Piennes
et Lose s'taient-elles adresses  lui?... Il eut soin de glisser
rapidement sur ce passage dangereux.

--Il y a deux pistes possibles, dit-il en terminant, je vous ai dit que
j'avais vu rder le duc d'Anjou et ses mignons autour de la maison de la
rue Saint-Denis. Peut-tre est-ce donc au frre du roi que vous devrez
demander compte de cette disparition.

--Je connais Henri d'Anjou. L'action violente l'effraie. Il n'est pas
homme  risquer un scandale.

--Alors, monseigneur, j'en reviens  la supposition qui n'a cess de me
hanter. Je suppose qu'un hasard a pu mettre le marchal de Damville en
prsence de la duchesse de Montmorency, et que nous devons commencer nos
recherches du ct de l'htel de Mesmes.

--Je crois que vous avez raison, fit le marchal avec une violente
agitation. Je vais de ce pas trouver mon frre. Mais, dites-moi, si
vous ne m'aviez pas trouv  Paris, vous eussiez donc entrepris cette
dlivrance? Pourquoi?

--Monseigneur, fit Pardaillan qui faillit se dmonter, je considrais
comme un devoir de rparer en partie le mal dont mon pre tait
responsable en partie...

--Oui, c'est vrai... vous tes vraiment une belle nature, chevalier.
Pardonnez-moi ces questions...

--Quant  ce qui est d'aller trouver le marchal de Damville, reprit
Pardaillan qui se hta de laisser tomber cette inquitante partie de
l'entretien, j'imagine que la dmarche est dangereuse...

--Ah! s'cria Franois avec une exaltation concentre, puisse-je le
rencontrer! Et nous verrons de quel ct frappera le danger!

--Je ne parle pas pour vous, monseigneur, mais pour elles... C'est
d'elles seules qu'il s'agit!

--Elles! fit le marchal qui tressaillit.

--Sans doute! Qui sait  quelles extrmits pourra se porter le duc de
Damville, si elles sont chez lui, et si vous allez le provoquer! Qui
sait quels ordres il aura donns!

--Ma fille! balbutia Franois en plissant.

--Monseigneur, je vous demande un jour et une nuit de patience.
Laissez-moi faire! Je me charge, ds cette nuit, de savoir ce qui se
passe  l'htel de Mesmes. Si elles y sont, nous aviserons, et je crois
que nous devrons ruser...

--En vrit, chevalier, s'cria Franois, plus je vous coute, et plus
j'admire votre nergie et votre souplesse. Notre rencontre est un grand
bonheur pour moi...

--Ainsi, monseigneur, vous me laissez faire?

--Jusqu' demain, oui!

--Monseigneur, reprit froidement Pardaillan, jusqu'au jour o j'aurai pu
m'introduire  l'htel de Mesmes et o je saurai exactement ce qui s'y
passe. D'ailleurs, j'espre que, ds cette nuit, j'aurai russi.

--Faites donc, mon enfant. Et si vous russissez, je vous devrai plus
que la vie...

Le chevalier se leva pour se retirer. Le marchal l'embrassa tendrement.

Pardaillan s'loigna  grands pas de l'htel de Montmorency.


XXIII

MONSIEUR DE PARDAILLAN PRE

Deux mois environ avant les vnements que nous venons de raconter, deux
homme, vers le soir d'une froide journe, s'arrtrent dans l'unique
auberge des Ponts-de-C, prs Angers. L'un d'eux avait le costume et les
allures de quelque capitaine rejoignant sa compagnie  petites tapes;
l'autre paraissait tre son cuyer.

Or, ce capitaine, c'tait le marchal de Damville qui, venant de
Bordeaux pour se rendre  Paris, s'tait dtourn de son chemin pour
s'arrter aux Ponts-de-C.

Et s'il voyageait en modeste quipage, c'est qu'il tenait sans doute 
ne pas attirer l'attention sur lui.

Le marchal avait un rendez-vous dans l'auberge des Ponts-de-C. A tout
moment, l'cuyer sortait sur la route et regardait dans la direction
d'Angers.

Enfin,  la nuit noire, un cavalier s'arrta devant l'auberge et, sans
descendre de cheval, s'informa d'un voyageur qui devait tre arriv la
veille ou le jour mme.

Cet homme fut mis en prsence d'Henri de Montmorency qui esquissa un
signe mystrieux.

Sur un signe semblable que fit le nouveau venu, le marchal ferma
soigneusement sa porte et demanda vivement:

--Vous venez du chteau d'Angers?

--Oui, monseigneur.

--Vous avez  me parler de la part du duc?

--Quel duc, monseigneur? fit le cavalier.

--Le duc de Guise! fit Montmorency  voix basse.

--Nous sommes d'accord. Excusez toutes ces prcautions, monsieur le
marchal, nous sommes fort surveills...

--Bon! Guise est-il encore  Angers?

--Non. Il en est reparti il y a trois jours et se rend  Paris. Le duc
d'Anjou est parti hier.

--Savez-vous s'il y a eu entre eux quelque entente?

--Je ne crois pas, monseigneur. Le duc d'Anjou est trop proccup de ses
mignons et de ses bigoudis.

--Vous m'apportez donc quelque mot d'ordre d'Henri de Guise?...

--Oui, monseigneur; le voici...: le 30 mars prochain,  neuf heures et
demie du soir,  l'auberge de la Devinire,  Paris, rue Saint-Denis.
Vous souviendrez-vous, monsieur le marchal?

--Je me souviendrai.

--Vous demanderez M. de Ronsard, le pote. Vous serez masqu. Vous aurez
une plume rouge  votre toque.

--Le 30 mars au soir, rue Saint-Denis,  la Devinire, bien. Est-ce
tout?

--Oui, monseigneur. Puis-je me retirer? Car il ne faut pas que mon
absence ait t remarque...

--Allez, mon ami, allez...

--Je vous serai reconnaissant de rendre compte  Mgr Henri de Guise que
je me suis bien acquitt de la commission, et de lui dire que je suis 
lui corps et me, bien que j'appartienne au duc d'Anjou... en apparence!

--Ce sera fait. Comment vous appelez-vous?

--Maurevert, pour vous servir, ici et  Paris o je dois tre sous peu.

Et Maurevert, ayant salu, se retira.

--Voil une vraie figure de coquin, songea le marchal. Comment Henri de
Guise peut-il employer de pareils serviteurs?... En voil un qui trahit
son matre aujourd'hui. Qui dit qu'il ne vous trahira pas demain? Quant
 ce rendez-vous en pleine rue Saint-Denis, j'irai, mais je prendrai mes
prcautions!

Nos lecteurs ont dj vu qu'Henri de Montmorency devait effectivement
assister  la runion de la Devinire, en cette soire o Ronsard et
ses potes clbrrent la muse antique, et o le duc de Guise et ses
acolytes cherchrent le moyen de tuer un roi.

Aprs le dpart de Maurevert, l'cuyer monta dans la chambre du
marchal.

--Continuons-nous notre route, monseigneur? Demanda l'cuyer.

--Ma foi non; nous ferons tape ici; mais sois prt demain matin  la
premire heure, et, en attendant, fais-moi monter  souper, la route m'a
creus l'apptit.

L'cuyer se retira en toute hte pour excuter les ordres de son matre.
A ce moment, Henri de Montmorency entendit des vocifrations furieuses
clater sous sa fentre, dans la petite cour.

--Je vous dis que vous ne le mettrez pas l, corbleu!

--Et moi, je vous dis qu'il est bien l! Par Pilate! Par Barabbas!

--Cette voix! fit Henri en tressaillant.

--Cette curie est rserve aux btes de ces seigneurs.

--Et moi, je vous jure que mon cheval n'ira pas dans l'table parmi vos
vaches!

--Monsieur le mendiant, vous vous ferez jeter dehors!

--Monsieur mon hte, vous vous ferez btonner!

--Btonner! moi! Ah! pardine, on a bien raison de dire: Routier,
argotier!

Le reste de la phrase se perdit dans une srie d'interjections froces,
qui bientt se changrent en hurlements, lesquels  leur tour devinrent
des gmissements.

Henri tait descendu rapidement dans la cour, et il aperut deux ombres
dont l'une rossait l'autre avec la conscience et l'entrain d'une main
experte en ce genre d'exercice.

--A l'aide! Au meurtre! cria l'aubergiste.

Car l'ombre rosse n'tait autre que l'htelier.

Le rosseur, de son ct, suspendit son opration, salua courtoisement le
nouveau venu, et lui dit:

--Monsieur,  votre pe et  votre allure, je vous devine gentilhomme.
Je le suis moi-mme, et je prtends vous faire juge de l'algarade, si
vous y consentez.

Le marchal fit un signe de tte approbatif.

--Donc, reprit l'inconnu en cherchant vainement  distinguer dans
l'obscurit les traits de son interlocuteur, ce manant que je viens
d'triller de mon mieux prtend que je dois retirer mon cheval de
l'curie pour lui faire passer la nuit dans l'table.

--L'curie n'est que pour trois chevaux, gmit l'aubergiste; il y a
juste place pour la bte de ce seigneur, son cheval de main et celui de
son cuyer...

--O il y a place pour trois, il y a place pour quatre. Est-ce vrai,
monsieur?... Une si belle et si bonne bte! Je veux vous la montrer,
monsieur! Vous jugerez mieux ensuite. Hol, notre hte, un falot!

L'aubergiste, certain d'tre appuy par le voyageur qu'il supposait
trs riche, d'aprs la commande de son souper, se hta d'allumer une
lanterne.

Mais aussitt, Henri de Montmorency s'en saisit et en dirigea la lumire
sur l'inconnu.

--Lui! songea-t-il. Je m'en doutais  la voix.

En mme temps, Henri poussait la porte de l'curie et, jetant un coup
d'oeil  l'intrieur, apercevait auprs de ses trois chevaux un hongre
d'une effrayante maigreur, les os perant la peau, le sabot us, les
flancs raboteux. Pourtant, il se tenait ferme sur ses jarrets.

--Voyez, monsieur, s'criait cependant l'inconnu, voyez cette tte fine,
ce poil luisant, ces jambes fines, et dites-moi si une pareille bte est
digne de coucher  l'table?

Montmorency se retourna, son falot  la main, et murmura:

--Vous avez raison, monsieur de Pardaillan, voil un cheval de prix!

L'inconnu demeura bouche be, les yeux agrandis. Un cri, un nom allait
lui chapper. Montmorency l'arrta d'un coup d'oeil, et reprit  haute
voix;

--Monsieur, notre aubergiste consent  votre juste demande. Quant 
vous, vous m'honoreriez en acceptant de partager mon souper. Point de
faons! Entre gentilshommes...

En parlant ainsi,  la grande stupfaction de l'hte, le marchal de
Damville avait pass son bras sous celui de Pardaillan et l'entrana
vers sa chambre.

Le vieux Pardaillan, plus stupfait encore que l'aubergiste, se laissa
faire sans prononcer un mot.

Pourtant, dans le trajet de la cour  la chambre, il avait rflchi sans
doute; car  peine la porte se fut-elle referme sur le marchal et sur
lui que, se campant sur ses hanches, il pronona sans la moindre motion
apparente:

--Enchant de vous revoir en bonne sant, monseigneur!

Puis, se dressant aprs le salut, et se campant, la tte haute, les yeux
plisss:

--Un peu vieilli, par exemple... Ah! dame, vous aviez quelque chose
comme dix-neuf ans la dernire fois que j'eus l'honneur de vous
prsenter mes hommages et, si je sais compter, vous devez en avoir
trente-cinq ou six; vous tiez alors ce qu'on appelle un joli brun,
monseigneur, et vous n'aviez pas votre pareil pour donner  votre
moustache un pli gracieux et terrible  la fois... Comme on change!...
Quoi, est-ce bien des cheveux gris que j'aperois  vos tempes? Quel pli
amer a pris cette bouche! Et puis, comme votre visage s'est durci! Je
dois dire qu'il n'tait dj pas si tendre... Moi, comme vous voyez, je
suis  peu prs le mme... C'est que, pass un certain ge, nous autres,
vieux routiers, nous ne vieillissons plus... J'ai souvent, ou parler de
vous, et toujours comme d'un pourfendeur _di primo cartello!_ Il parat
que vous fendez un crne en deux, fort proprement, et qu'on ne compte
plus les huguenots que vous tutes... Eh! Par Pilate, c'est moi qui vous
ai mis l'estramaon  la main et qui vous enseigna le coup de tte,
ainsi que le coup de bandrolle, item le coup de pointe. Si j'tais
vaniteux, je m'enorgueillirais d'un lve tel que vous. Je ne le suis
pas. Dieu en soit lou, mais je m'enorgueillis tout de mme.

--Monsieur de Pardaillan, dit Henri de Montmorency, faites-moi donc le
plaisir de partager mon souper.

Le marchal de Damville s'assit et, d'un geste, invita son commensal 
en faire autant.

--Par obissance, monseigneur! fit Pardaillan qui s'assit et, aussitt,
avec un large soupir, dcoiffa un grand pot de grs, lequel, tant
ouvert, rpandit dans la chambre une odeur de fines rillettes.

--Oh! oh fit Pardaillan, c'est franche lippe, ce soir!

Damville le regardait d'un oeil pensif.

--Vous m'avez flicit tout  l'heure, dit-il avec un accent incisif et
pre, il faut que je vous rende la pareille. Tudieu! Vous n'avez pas
vieilli, vous! Je vous ai reconnu rien qu'au geste. Et puis, d'ailleurs,
j'avais gard un tel souvenir de vous!... (Le routier dressa l'oreille.)
Par exemple, ce qui a vieilli, c'est votre costume! Dieu me damne! on
dirait que c'est encore la mme casaque que vous portiez le jour o vous
m'avez si vivement quitt. Pauvre casaque! Que vois-je? Un trou au coude
gauche... et des reprises... ah! ma foi, je renonce  les compter! Et
vos bottes! vos pauvres bottes! Mort-diable! mais vous portez un peron
en fer et un autre en acier! Eh! ils n'ont mme pas la mme longueur!

--Que voulez-vous, monseigneur! j'ai toujours eu la coquetterie de la
misre!

Sur cette phrase, le vieux routier vida un gobelet de Saumur et cligna
des yeux en happant sa rude moustache du bout des lvres.

Montmorency avait pos son coude sur la table et, son menton dans sa
main, il contemplait fixement son hte.

--Or a, dit-il tout  coup, qu'tes-vous devenu depuis que je ne vous
ai vu?

--J'ai vcu, monseigneur.

--O avez-vous habit?

--Sur toutes les routes logeables, sous tous les cieux hospitaliers:
pourtant, je dois dire que j'ai habit Paris pendant deux annes
environ.

--Paris? Ah! ah!... Et pourquoi l'avez-vous quitt?

--Pourquoi je l'ai quitt? fit Pardaillan dont l'oeil gris ptilla de
malice. Eh bien, je vais vous le dire, monseigneur. J'tais donc
 Paris, fort tranquille, et log dans une fort bonne et belle
htellerie... j'tais heureux, je devenais gras. Or, un soir... tenez,
c'tait en octobre dernier...

Le marchal tressaillit.

--Un soir, donc, j'aperus au dtour d'une rue quelqu'un... une vieille
connaissance  moi. Il faut vous dire, monseigneur, que je tenais
essentiellement  viter ce quelqu'un... figurez-vous que cet homme
voulait absolument faire mon bonheur malgr moi. Je me dis aussitt: Si
je demeure  Paris, tt ou tard, je finirai par me trouver nez  nez
avec lui! Et alors, adieu ma jolie misre que j'aime tant! Il faudra
tre heureux, et puis parler, et puis donner des explications, et
puis... bref! je dmnageai sans tambours ni trompettes, et repris la
grande route du hasard et de l'inconnu!...

--Mais, fit Montmorency, j'tais justement  Paris  l'poque que vous
dites.

--Tiens, tiens! Comme cela se trouve, monseigneur!

--Oui, j'y tais, reprit le marchal; et mme, il me souvient d'une
aventure qui m'arriva vers ce moment-l; attaqu un soir par des
truands, j'allais succomber lorsque je fus sauv par un digne inconnu 
qui je fis don du meilleur de mes chevaux, mon bon Galaor...

--Au diable soit le sauveur! grommela le vieux routier.

Il y eut quelques minutes de silence. Le marchal rflchissait.

--Mon cher monsieur de Pardaillan, fit-il tout  coup, avez-vous
remarqu une chose: c'est que nous ne nous sommes pas revus depuis seize
ans, que je vous tiens l devant moi depuis deux bonnes heures, et que
je ne vous ai pas encore demand compte de votre trahison.

--Pan! Il est venu! songea Pardaillan; Quelle trahison?

Et comme Henri gardait le silence, hsitant peut-tre  veiller les
fantmes qui dormaient en lui:

--J'y suis, fit Pardaillan qui se frappa le front. Monseigneur veut
sans doute me parler de ce gueux, de ce sacripant, de ce tratre, de ce
misrable qui avait tu un cerf dans les bois de monseigneur? Vous le
ftes pendre  la basse branche d'un chtaignier que je vois encore. Bel
arbre, ma foi! Il est vrai, et je m'en accuse en toute humilit, ds que
monseigneur eut tourn les talons, je dpendis le fripon;  preuve qu'il
se sauva sans mme me dire merci; a m'apprendra. Ce fut une trahison,
je le confesse.

--J'ignorais ce dtail, monsieur de Pardaillan, fit Montmorency;

--Ah! pour le coup, monseigneur, je donne ma langue au chat.

--Je suis sr que la mmoire va vous revenir!

--En effet, dit froidement Pardaillan; je me souviens de certaines
trahisons du genre de celles que j'exposais. Monseigneur voudrait-il par
hasard faire allusion  l'affaire de Margency, aprs laquelle j'ai eu le
regret de le quitter?

--Vous m'avez quitt parce que vous avez pens que vous seriez pendu.

--Pendu! Fi! monseigneur! cartel, rou vif,  la bonne heure! Mais
simplement pendu... je ne me serais pas donn la peine d'entreprendre
d'aussi longs voyages. Quant  l'affaire, je la confesse comme les
autres, monseigneur: je vous ai trahi, ce jour-l; j'ai rendu la petite
 sa mre. Que voulez-vous! J'ai entendu pleurer cette mre; je lui ai
entendu dire des choses qui m'ont donn le frisson; je ne savais pas
que la douleur humaine pt trouver de tels accents; et je ne savais pas
qu'il pt y avoir de telles douleurs. Laissez-moi achever ma confession
tout entire; depuis seize ans, il n'est pas un jour o je ne me sois
repenti de vous avoir obi ce jour-l et d'avoir t cause de grands
malheurs. Et vous, monseigneur?

Henri de Montmorency demeura quelques instants silencieux, puis il dit:

--C'est bien, matre Pardaillan. Je vois que vous avez bonne mmoire.
J'en reviens donc maintenant  ce que je vous disais: vous m'avez
trahi. Or, je vous prie de remarquer que, cette trahison, je ne vous la
reproche pas. J'ai oubli. Je veux oublier. Je vous tiens pour un bon
et digne gentilhomme. coutez-moi donc, car je veux vous faire des
propositions que vous serez libre d'accepter ou de refuser; si vous
refusez, vous tirerez de votre ct, moi du mien, et tout sera dit.
Si vous acceptez, il ne, pourra en rsulter pour vous qu'honneur et
bnfice.

Pardaillan se dit  lui-mme:

--Comme l'ge vous change un homme! Autrefois, pour le quart de ce que
je lui ai dit, il m'et charg, l'pe et le poignard aux mains... mais
que peut-il me vouloir?

--Monsieur de Pardaillan, reprit le marchal aprs un instant de
rflexion, savez-vous que bien des jeunes gens envieraient la fermet de
votre regard. Autrefois, vous tiez redoutable; maintenant, vous devez
tre terrible...

--Heu! on connat son mtier de ferrailleur, voil tout!

--Bon! fit le marchal avec un regard d'admiration; et ce furieux
apptit d'aventures qui vous distinguait?

--L'apptit va, monseigneur; ce sont les occasions de le satisfaire qui
manquent.

--En sorte, reprit Henri, que si on vous offrait de dner tous les jours
 votre faim...

--Cela dpend du genre de repas qu'on m'offrirait. Il y a aventure et
aventure.

--Bien, fit le marchal, coutez-moi donc avec toute votre attention,
car ce que j'ai  vous dire est de la plus haute gravit.

Il parut avoir une dernire hsitation, puis, se dcidant:

--Monsieur de Pardaillan, que pensez-vous du roi de France?

--Le roi de France, monseigneur. Et que diable voulez-vous qu'un triste
hre comme moi puisse en penser, sinon que c'est le roi!

--Pardaillan, dites-moi ce que vous pensez, et je vous engage ma parole
que nul ne connatra votre pense...

Pardaillan tressaillit.

--Monseigneur, dit-il, je ne connais pas Sa Majest: on dit le roi
faible et mchant; on le dit atteint d'une maladie qui peut lui donner
des accs de fureur; on dit qu'il est sans piti comme sans courage;
voil ce qu'on dit; mais moi, je ne sais rien... rien qu'une chose:
c'est qu'un roi pareil est incapable d'inspirer de vritables
dvouements.

--Si telle est bien votre pense, je crois que nous pourrons nous
entendre; vous tes libre, vigoureux, plein de bravoure et d'adresse;
au lieu de gaspiller ces qualits en pitres aventures de grand chemin,
vous pourrez les employer  une oeuvre grandiose. Que diriez-vous, 
la place de ce roi maniaque, souponneux, impitoyable et malade, que
diriez-vous d'un roi qui serait la gnrosit faite homme, d'un roi qui
serait grand par le coeur et grand par la race, jeune, enthousiaste,
rvant sans doute de s'illustrer, et par consquent capable de donner 
tous ceux qui l'entoureraient l'occasion de s'illustrer eux-mmes?...

--Monseigneur, vous me proposez tout bonnement de conspirer contre le
roi...

--Oui! fit nettement Montmorency. Auriez-vous peur?

--De quoi pourrais-je avoir peur, puisque je n'ai mme pas eu peur de
vous?

--Alors, qui vous arrte? fit Montmorency en souriant de cette adroite
flatterie. D'ailleurs, je dois vous prvenir que je ne vous demande pas
une action directe, mais une action de seconde main.

--Expliquez-vous, monseigneur, expliquez-vous..

--Voici: je suis engag dans cette aventure; quelle qu'en soit l'issue,
j'irai jusqu'au bout. En cas de dfaite, seul ou avec des indiffrents,
je me dfendrais mal. Enfin, j'ai besoin de quelqu'un qui veille sur moi
tandis que je garderai toute ma libert d'action.

--Je commence  comprendre, monseigneur. Je serai le bras qui agit sans
qu'on puisse connatre le cerveau qui a dirig ce bras.

--A merveille. La chose vous convient-elle?

--Oui, si j'y trouve un intrt.

--Que demandez-vous?

--Rien pour moi, sinon d'tre dfray de mes pas et dmarches.

--Vous toucherez cinq cents cus par mois tant que vous resterez  mon
service pour cette campagne. Est-ce assez?

--C'est trop. Mais ceci, monseigneur, c'est un paiement et non une
rcompense.

--Si vous ne voulez rien pour vous, pour qui demandez-vous?

--Pour mon fils.

--Eh bien, que demandez-vous pour ce fils?

--Si la campagne choue, une somme de cent mille livres qui lui seront
assures par donation.

--Et si la campagne russit?

--C'est--dire si nous plaons sur le trne un roi de notre choix?
Alors, monseigneur, ce n'est plus de l'argent que je vous demande. Mais
il me semble qu'une lieutenance avec promesse de capitainerie serait la
digne rcompense du fils de l'homme qui vous aurait servi.

--Quant aux cent mille livres, dit le marchal, je m'y engage ds 
prsent. Quant  la lieutenance, je m'engage  la mettre sur la liste
des conditions que je compte imposer.

--Trs bien, monseigneur, votre parole me suffit... pour l'instant...
Quand voulez-vous que je me trouve  Paris?

Le marchal rflchit quelques instants.

--Mais, dans deux mois par exemple, finit-il par dire. D'ici l, rien
de grave ne sera prpar. Il suffirait donc que vous soyez en mon htel
dans les premiers jours d'avril.

--On y sera, monseigneur, et mme avant.

--Non pas. Il serait bon au contraire qu'on ne vous vt pas  Paris
jusque-l. De mme, lorsque vous arriverez, il sera bon que vous vous
rendiez directement  l'htel de Mesmes sans qu'aucune figure de
connaissance ait t rencontre par vous.

--J'arriverai la nuit, dans la premire huitaine d'avril.

--Ce sera parfait ainsi. Maintenant, d'ici l, qu'allez-vous faire?

--Peuh! Je vais tout doucement me rapprocher de Paris en bon flneur.

--Avez-vous besoin d'argent?

Sans attendre la rponse, le marchal appela son cuyer et lui dit
quelques mots  voix basse. L'cuyer sortit, et rentra quelques instants
plus tard avec un petit sac rebondi qu'il posa sur la table.

--Voil, fit le vieux routier, un genre de dessert auquel je n'ai pas
got depuis fort longtemps.

Une heure aprs cette scne, tout dormait dans l'auberge. Seuls,
Montmorency et Pardaillan rflchissaient encore avant de s'endormir,
l'un dans son lit, l'autre sur le foin du grenier o il avait lu
domicile.

--Je viens, songeait le premier, de faire une acquisition que le duc de
Guise et paye au poids de l'or.

Et l'autre se disait:

--Je risque ma tte, mais j'assure la fortune de mon enfant...


XXIV

LES PRISONNIRES

C'est aux premiers jours d'avril, c'est--dire vers l'poque o le vieux
Pardaillan, vtu de neuf et transform de pied en cap, se rapprochait de
Paris, et o son fils cherchait  se mettre en rapport avec Franois de
Montmorency, que nous nous transportons  l'htel de Mesmes o Jeanne de
Piennes et Lose sont prisonnires depuis une douzaine de jours.

Le marchal de Damville, sombre et agit, se promenait seul dans une
vaste salle du premier tage.

En retrouvant Jeanne, Henri s'tait senti violemment ramen aux
sentiments de sa jeunesse.

Du moment o il la retrouva, o il la revit, o il s'empara d'elle, il
comprit qu'il l'aimait encore.

--Pourquoi suis-je si troubl de l'avoir retrouve? Pourquoi prouve-je
des ardeurs de passion que je croyais teinte? Est-ce que je l'aimerais
maintenant plus que je ne l'aimais autrefois?...

Comme Henri prononait ces mots au plus profond de sa pense, on heurta
 la porte.

Il eut un geste d'impatience, et alla ouvrir.

Cet homme que nous avons entrevu aux Ponts-de-C, et qui lui servait
d'cuyer, apparut.

--Monseigneur, dit-il sans attendre d'tre interrog, une grave
nouvelle. Le frre de monseigneur est  Paris!

Damville plt.

--Je l'ai vu moi-mme, poursuivit l'cuyer, je l'ai suivi; il est en son
htel.

--C'est bien, laisse-moi.

Demeur seul, Henri de Montmorency se laissa tomber dans un fauteuil,
accabl!

Car cet homme, son frre! c'tait la vengeance qui, d'une minute 
l'autre, pouvait se dresser devant lui, menaante, implacable!

--Ah! si j'tais seul! gronda-t-il. Comme je l'attendrais d'un pied
ferme! ou plutt comme j'irais le chercher, le braver, lui crier dans le
visage: Est-ce moi que vous tes venu chercher  Paris! Me voil! Que
voulez-vous!... Mais je ne suis plus seul! Elle est l! Et je l'aime!
Et je ne veux pas qu'il la trouve ici. Je ne veux pas qu'ils se
rencontrent! Qui sait s'il ne l'aime pas toujours, lui!...

Pendant une heure, Henri de Montmorency continua sa promenade qui, peu 
peu, le calma.

Enfin, un sourire parut sur ses lvres.

Peut-tre avait-il trouv ce qu'il cherchait, car il murmura:

--Oui... l, elle sera en sret... j'ai un bon moyen de m'assurer la
fidlit de cette femme... nous verrons!

En mme temps, il se dirigea vers l'appartement o Jeanne de Piennes et
Lose taient enfermes. Arriv  la porte, il couta un instant et,
n'entendant aucun bruit, ouvrit doucement au moyen d'une clef qu'il
gardait sur lui, puis il poussa la porte, et s'arrta en plissant:

Jeanne et sa fille taient devant lui!

Serres l'une contre l'autre, enlaces dans une treinte comme pour se
protger mutuellement, le sein palpitant, elles le regardaient avec un
indicible effroi.

Il fit un pas, referma soigneusement la porte derrire lui, et s'avana
en disant:

--Vous me reconnaissez, madame?

Jeanne de Piennes se plaa rsolument devant Lose. Le rouge de la honte
empourpra son front. Elle dit:

--Comment osez-vous paratre devant cette enfant?

--Je vois maintenant que vous me reconnaissez! fit le marchal. Je m'en
flicite. Je vois que je n'ai pas trop vieilli, comme on me le disait
rcemment... tenez... quelqu'un dont vous avez d garder le souvenir...
M. de Pardaillan!

Lose laissa chapper un cri plaintif et se couvrit le visage des deux
mains.

L'exaltation du sentiment maternel transporta Jeanne aux dernires
limites de l'audace et dcupla ses forces.

--Monsieur, dit-elle d'une voix trs pure et trs calme, vous avez tort
d'voquer devant ma fille d'aussi odieux souvenirs. Allez-vous-en,
croyez-moi. Vous avez commis une dernire lchet en nous arrachant au
pauvre bonheur qui me restait!

Un frisson de fureur agita Montmorency. Ses poings se crisprent. Mais
il se contint.

--Oui, fit-il en hochant la tte, vous voil bien telle que je vous ai
toujours vue; toutes les fois que je me suis trouv en votre prsence,
c'est de la haine ou de la terreur que j'ai lue sur votre visage... J'ai
 vous parler, madame. Et, comme vous, je pense qu'il est convenable que
notre entretien demeure de vous  moi. Je prie donc votre fille de se
retirer.

Lose jeta un de ses bras autour du cou de Jeanne.

--Mre, s'cria-t-elle, je ne te quitterai pas!

--Non, mon enfant, dit Jeanne, nous ne nous sparerons pas. Quoi que cet
homme puisse dire, ta mre est l pour te dfendre...

Henri rougit et plit coup sur coup. Son plan d'isoler Jeanne chouait.
Un instant, il se demanda s'il n'allait pas recourir  la violence. Mais
il vit Jeanne si dcide qu'il eut peur.

--Que craignez-vous? fit-il d'une voix basse et rauque, suppliante et
menaante  la fois. Si j'avais voulu vous sparer de votre fille, je
l'eusse dj fait et facilement. Je ne l'ai pas voulu. Dites et pensez
ce que vous voudrez, vous ne m'terez pas le mrite de la franchise. Ah!
vous grondez! Toute votre attitude proteste. Vous ne pouvez empcher
d'tre ce qui est. Et ce qui est, c'est que, si Franois vous a
abandonne lchement, moi, je suis fidle!

Un cri d'horreur et d'indignation clata sur les lvres de Jeanne.

--Misrable, cria-t-elle dans un lan o il semblait qu'elle ft
souleve par tout son amour de jadis, misrable, c'est toi, c'est ta
flonie qui nous a spars. Mais sache-le, loin de moi, Franois me
pleure, comme je le pleure!

--Mre, mre! Je te reste! cria Lose.

--Oui, mon enfant, ma bien-aime, tu me restes... et tu es bien
maintenant mon unique trsor...

Henri contempla d'un oeil sombre le spectacle de la mre et de la fille
enlaces.

--C'est bien, reprit-il en essayant de donner  sa voix un accent de
modration. Plus tard, vous me rendrez justice... oui! quand vous
saurez  quel pril je vous ai arraches toutes deux, peut-tre me
regarderez-vous avec moins d'horreur. Pour le moment, il faut que vous
sachiez ce que j'tais venu vous dire. Vous ne pouvez demeurer dans
cet htel. Ce mme pril qui vous menaait rue Saint-Denis vous menace
encore ici... Veuillez donc vous apprter; dans une heure, une voiture
vous transportera dans une maison o vous serez en parfaite sret...
Adieu, madame!

Un imperceptible mouvement de joie chappa  Jeanne.

Mais le regard souponneux d'Henri saisit ce mouvement.

--Je dois vous dire, fit-il froidement, que toute tentative, tout cri
pendant le trajet seraient au moins inutiles...  moins qu'ils ne soient
trs dangereux... pour cette enfant.

L'exaltation factice qui avait soutenu Jeanne en prsence de son
redoutable ennemi tomba d'un coup. Elle prouvait une de ces terreurs
qui paralysent la pense.

--C'est fini, songeait-elle. Ma fille est perdue, je suis perdue!

En effet, l'entretien qu'elle venait d'avoir avec Henri lui prouvait que
cet homme tait encore ce qu'il tait jadis.

Dans les journes qui venaient de s'couler, la malheureuse mre s'tait
reprise  esprer. Et pourtant, elle savait qu'elle tait au pouvoir
d'Henri de Montmorency.

En effet, on n'a peut-tre pas oubli que, le jour o elles avaient t
amenes  l'htel de Mesmes, le marchal, ouvrant soudain la porte,
tait apparu  la mre et  la fille au moment mme o elles
changeaient des conjectures sur cet trange emprisonnement.

Mais, ce jour-l, Henri n'avait rien dit. Les jours s'taient couls
sans qu'il ost risquer une nouvelle entrevue.

Et, alors que Jeanne esprait que le remords l'avait touch peut-tre,
le marchal de Damville constatait que sa passion tait plus violente
que jamais.

Cet espoir de Jeanne venait de s'envoler. C'tait bien toujours le mme
Henri qu'elle avait connu.

--Que va-t-il faire de nous? demanda-t-elle  demi-voix.

--Courage, mre, fit Lose. Qu'importe o cet homme nous conduira,
pourvu que nous ne soyons pas spares?

La nuit s'acheva sans qu'on ft venu les chercher, et ce fut seulement
sur le matin qu'elles s'endormirent, brises, l'une prs de l'autre.

Un double vnement empcha le marchal de Damville de donner suite,
cette nuit-l,  son projet. Chose trange, en quittant Jeanne de
Piennes, il se trouva presque heureux. En somme, il avait port le
premier coup. Et puis, son invention de dire qu'il les avait enleves
pour les soustraire  un pril lui paraissait magnifique.

Se sparer d'elles lui tait certes pnible. Mais la certitude que
Franois tait  Paris, de vagues pressentiments que son frre pourrait
bien venir  l'htel, le dcidaient  cette sparation.

Vers sept heures et demie, au crpuscule, il s'enveloppa d'un ample
manteau, posa sur sa tte une toque sans plume, passa un solide poignard
 sa ceinture et sortit de l'htel.

Une demi-heure plus tard, il tait rue de la Hache et s'arrtait au coin
de la rue Traversire, devant la petite maison  la porte verte... la
maison d'Alice de Lux!

Il frappa. Le silence demeura profond dans la maison. Et une lumire
qu'il venait de remarquer  travers les jointures s'teignit aussitt.

--On se mfie! gronda-t-il. Donc elle est l. Par le diable, il faudra
bien qu'on m'ouvre!

Il heurta plus fort. Et sans doute,  l'intrieur, on craignit que le
bruit n'attirt la curiosit sur cette maison qui avait absolument
besoin qu'on ne s'occupt pas d'elle, car Henri entendit des pas sur le
sable du petit jardin, et bientt,  travers la porte, une voix aigre se
fit entendre:

--Passez votre chemin, si vous ne voulez que j'appelle le guet...

--Laura! s'cria Henri.

Une exclamation touffe lui rpondit.

--Ouvre, Laura, reprt le marchal, ou, par tous les diables, j'entrerai
en sautant par-dessus le mur!

La porte s'ouvrit aussitt.

--Vous, monseigneur! fit la vieille Laura.

--Oui, moi, qu'y a-t-il d'tonnant?...

--Depuis prs d'un an...

--Raison de plus pour m'accueillir avec empressement quand je reviens.
a, je veux parler  Alice.

--Elle n'est pas  Paris, monseigneur!

--Allons donc! ricana Henri; il n'tait bruit que de son retour, l'autre
matin, dans le Louvre.

--Elle est repartie! reprit nergiquement Laura.

--En ce cas, je m'installe ici pour l'attendre, dusse-je l'attendre un
mois.

--Veuillez entrer, monsieur, fit une voix, en mme temps qu'une forme
blanche se dessinait sur le seuil de la maison.

C'tait Alice; le marchal la reconnut aussitt et la salua avec une
grce non exempte de cette insolence que ce cavalier de haute envergure
se croyait en droit de laisser deviner.

Alice tait rentre dans la maison... Laura ralluma les flambeaux. Le
marchal se tourna vers Alice. Celle-ci debout, un peu ple, les yeux
baisss, attendit que Laura ft sortie.

--Je vous coute, monsieur, dit-elle alors; vous forcez ma porte; vous
parlez haut, vous me saluez avec toute l'ironie dont vous tes capable;
tout cela parce que j'ai t votre matresse. Voyons, qu'avez-vous  me
dire?

Le marchal demeura un instant tonn.

--Ce que j'ai  vous dire! fit-il. Tout d'abord, vous demander pardon de
m'tre ainsi prsent.

Cependant, Henri avait parcouru du regard cette pice qu'il connaissait
bien.

--Rien de chang, fit-il, except deux choses. Vous d'abord, qui tes
plus belle que jamais...

--Ensuite?

--Ensuite cette place vide... cette place o se trouvait un portrait...

--Le vtre, monsieur. Je vais d'un mot vous faire
comprendre pourquoi votre portrait n'est plus l, pourquoi on a tard
 vous ouvrir, pourquoi je vous prie de m'expliquer vite ce que vous
attendez de moi et pourquoi je vous supplie enfin d'oublier que
j'existe... j'ai un amant.

Ceci fut dit avec une nettet qui et paru bien douloureuse ou bien
sublime  Henri s'il avait pu lire dans le coeur de son ancienne
matresse.

Ce ne fut pas chez elle une bravade, un dfi, ni un aveu: ce fut un
avertissement qui, en somme, tait  l'honneur du marchal, puisqu'on le
supposait capable de discrtion absolue.

--Je suis remplac, fit Henri sans se douter qu'il disait une
grossiret; vous m'en voyez tout heureux; le genre de service que
je viens vous demander exigeait que vous m'ayez assez oubli pour
comprendre ce que je vais vous dire, et pas assez pour que vous m'ayez
conserv votre bonne volont.

--Elle vous est acquise.

--Je vais donc m'expliquer trs clairement, reprit Henri qui, sur un
signe d'Alice, prit place dans un fauteuil.

A ce moment prcis. Alice plit affreusement en touffant un cri. Elle
saisit le marchal par un bras, et, avec une vigueur centuple par
quelque effroyable danger, l'entrana vers un cabinet dont elle referma
la porte.

A cette mme seconde, la vieille Laura apparaissait, effare.

--Silence! dit Alice d'une voix rauque. J'ai entendu!...

Ce qu'elle avait entendu, c'est que quelqu'un venait de s'arrter  la
porte extrieure, et que ce quelqu'un ouvrait, et qu'il n'y avait qu'une
personne qui pt ouvrir ainsi: le comte de Marillac...

En deux bonds, le comte franchit le jardin et apparut  Alice qui,
livide, bouleverse, debout au milieu de la pice, s'appuyait  un
fauteuil.

--Vous, cher bien-aim, eut-elle la force de prononcer.

--Alice! Alice! s'cria-t-il, seriez-vous malade? Ou bien quelque
motion...

--Oui, l'motion, fit-elle, brise par la secousse; l'motion de vous
voir, la joie...

Elle se raidit convulsivement et parvint  donner une physionomie
naturelle  son visage.

Dodat demeurait tonn. Alice, qui l'observait, vit clairement ce qui
se passait dans l'esprit du jeune homme.

--Suis-je assez petite fille! s'cria-t-elle en souriant; voici que j'ai
failli me trouver mal parce que je vous vois le jeudi au lieu de demain
vendredi. Mais c'est une si heureuse surprise, mon doux ami.

--Chre Alice! murmura le jeune homme en la prenant dans ses bras et
en posant ses lvres sur ses cheveux parfums. Moi aussi, lorsque
j'approche de cette maison bnie, je sens mon coeur qui se dilate, et
une joie puissante qui me soulve, me transporte...

Alice se rassurait, et songeait:

--Le marchal entendra... eh bien, que m'importe aprs tout! Il ne verra
pas Dodat... il ne le reconnatra pas...

--Pardonnez-moi donc d'tre venu sans vous prvenir, reprit le comte.

--Cher aim, vous pardonner! Alors que je suis si heureuse...

--Hlas! tout le bonheur est pour moi, et il sera bien bref... Je venais
vous avertir que je ne pourrai pas, demain, passer prs de vous les
heures de charme auxquelles vous m'avez habitu...

--Je ne vous verrai pas demain!

--Non, coutez, mon amie... j'assiste ce soir, dans une heure,  une
fort grave runion ou vont se trouver de hauts personnages... mais je ne
veux rien avoir de cach pour vous...

Alice comprit que le comte allait lui dire des secrets politiques. Et,
sur-le-champ, cette torturante interrogation se posa dans son esprit
affol:

Comment l'empcher de parler? Comment faire pour que Damville n'entende
pas?

--N'tes-vous pas le coeur de mon coeur, continuait Dodat, la pense de
ma pense? Sachez donc que ce soir...

--A quoi bon, mon aim... non taisez-vous... je ne veux rien entendre de
vous que des paroles d'amour...

--Alice, fit le comte en souriant, vous tes la compagne de ma vie, vous
devez tre celle pour qui il n'y a point de secret en moi...

--Parlez plus bas, je vous en supplie...

--Parler bas? Et pourquoi?... Qui pourrait nous entendre?...

--Laura, Laura! souffla Alice  bout de forces. Songez que ma tante est
curieuse... et bavarde...

--Ah! pardieu, vous avez raison! Je n'y songeais pas!

A ce moment, la porte s'ouvrit, Laura parut.

--Chre enfant, dit-elle, j'ai  sortir quelques minutes... Je veux
profiter de la prsence de M. le comte de Marillac pour ne pas vous
laisser seule...

--Non! non! Ne sortez pas! s'cria Alice, hors d'elle.

--Oh! Alice! murmura ardemment le jeune homme, vous vous dfiez donc de
moi?...

--Moi! s'cria-t-elle dans un lan, me dfier de vous!...

Pantelante, martyrise par la ncessit de paratre calme, elle murmura:

--Allez... Allez... ma tante... mais revenez vite...

L'instant d'aprs, le comte de Marillac entendit la porte de la rue se
fermer trs fort.

--Nous voici seuls! dit-il avec un sourire. Et je vous veux perscuter
de ma confiance et de mes secrets...

Elle fit une dernire tentative dsespre.

--Venez... vous n'avez jamais vu ma chambre... Je veux vous la
montrer...

Le jeune homme tressaillit. Une bouffe ardente monta  son front. Mais,
dans ce coeur gnreux, le respect de celle qu'il considrait comme sa
fiance s'imposa aussitt.

--Restons ici, rpondit-il palpitant. Je n'ai d'ailleurs plus que
quelques minutes. Savez-vous qui m'attend, Alice? Le roi de Navarre!
Oui, le roi en personne. Et l'amiral de Coligny! Et le prince de
Cond... Ils se sont runis rue de Bthisy...

--Malheur sur moi, malheur sur nous! clama la malheureuse au fond de son
me.

--Sans compter quelqu'un que nous attendons... le marchal de
Montmorency!

Alice fut secoue d'un tressaillement terrible. Et si le comte n'et pas
t,  ce moment, effray par ce tressaillement, il et peut-tre pu
remarquer Un bruit, quelque chose comme une exclamation touffe, tout
prs de lui, derrire une porte...

--Qu'avez-vous, Alice! s'cria le jeune homme. Pourquoi
plissez-vous?... Oh! mais vous allez vous trouver mal!...

--Moi? Non, non!... ou plutt, tenez... en effet... je ne me sens pas
bien...

Un instant, Alice se demanda si un vanouissement ne serait pas la seule
solution possible. Mais avec cette rapidit de calcul qu'elle possdait
au suprme degr, elle envisagea aussitt que, si elle s'vanouissait,
Dodat chercherait de l'eau, qu'il ouvrirait peut-tre la premire porte
venue... celle du cabinet o se trouvait Henri de Montmorency!

--C'est fini, reprit-elle alors, c'est pass... j'ai souvent de ces
vapeurs...

--Pauvre cher ange! je vous ferai la vie si douce et si belle que ces
inquitants malaises s'en iront...

--Oui, oui, parlons de l'avenir, mon cher aim...

--Il faut que je vous quitte, Alice! Vous savez qui m'attend. Des
rsolutions graves vont tre prises. coutez, si notre plan russit,
c'est la fin de toutes ces guerres... Alice, Alice, coutez... il ne
s'agit de rien moins que d'enlever Charles IX et de lui imposer nos
conditions...

Cette fois, un cri sourd chappa  Alice qui, faisant un suprme effort,
courut  la porte en disant:

--Silence! Voici ma tante!...

Elle ouvrit la porte, et Laura parut en effet.

Alice n'avait prononc ces mots que pour arrter Dodat. Si elle et t
moins bouleverse, elle se ft demand pourquoi elle n'avait pas
entendu s'ouvrir la porte de la rue, et pourquoi l'apparition de Laura
concidait si bien avec ce qu'elle venait de dire.

Quant au comte, il fut persuad que la vieille femme venait en effet de
rentrer.

--Donc, reprit-il comme s'il continuait une conversation commence, nous
n'aurons pas demain notre bonne soire.

--Allez, allez, monsieur le comte, balbutia Alice, et que le Ciel vous
conduise!...

Comme d'habitude, Dodat, devant la tante Laura, serra les mains de sa
fiance. Comme d'habitude, elle le reconduisit jusqu' la porte de la
rue.

--Dodat, murmura-t-elle alors avec un frisson, ces vapeurs que vous
m'avez vues ne sont pas sans raison. Depuis quelques jours, je suis
inquite, je fais des rves terribles, de sinistres pressentiments
m'assaillent...

--Enfant! Enfant!...

--M'aimez-vous? demanda-t-elle en mettant toute son me dans la
question.

--Si je t'aime! Comment peux-tu me demander cela?

--Eh bien, fit-elle avec une ardeur qui alarma le jeune homme, Dodat,
je t'en supplie en grce, veille sur toi! Si ton pre tait l, je
te dirais: Dfie-toi de ton pre!... Dodat, je te dis plus encore:
Dfie-toi de ta fiance!...

Et comme il cherchait  lui fermer la bouche par un baiser:

--Est-ce qu'on sait! continua-t-elle fivreusement. Est-ce que, dans
un sommeil, dans une folie, il ne peut pas m'chapper une parole
imprudente! Oh! Dodat, jure-moi de veiller, de t'assurer que l'eau que
tu bois, le fruit que tu manges ne sont pas empoisonns... jure! jure...

--Eh bien, je te le jure, dit-il effray de cette exaltation
d'pouvante. Mais, vraiment, tu finiras par me faire peur. Aurais-tu
entendu quoi que ce soit? que sais-tu?...

--Moi! Rien, rien, je te jure! Rien que des pressentiments. Mais mes
pressentiments,  moi, ne me trompent jamais et deviennent de terribles
ralits... Dodat, j'ai ton serment de te dfier nuit et jour.

--Oui, chre adore, tu as ce serment!...

Elle l'treignit convulsivement dans ses bras. Ils changrent un
dernier baiser, et, rapidement, le comte de Marillac s'loigna dans la
nuit.

Alice demeura une minute seule dans le jardin pour recueillir ses ides
et envisager la situation. Montmorency avait tout entendu. Cela, elle
en tait sre. Il essaierait de nier, mais elle savait bien qu'il avait
entendu. Tout!...

Or, d'une part, le marchal de Damville, attach aux Guise, avait
intrt  dnoncer les huguenots. D'autre part, sa haine contre son
frre devait le pousser  cette dnonciation, mme dans le cas o il et
voulu pargner les huguenots.

La conclusion, dans le terrible syllogisme qu'elle chafaudait, fut
d'une clart d'clair: en sortant d'ici, le marchal ira au Louvre et
dnoncera son frre, Coligny, Cond, Navarre...

Dodat dnonc comme les autres! c'tait la mort...

Le front dans les deux mains, les dents serres, Alice lutta quelques
secondes  peine contre l'horrible ncessit qui se prsentait 
elle: supprimer la possibilit de la dnonciation en supprimant le
dnonciateur possible.

Bientt, son esprit fut prt. Le meurtre fut accept, dcid.

Elle rentra dans la maison; et, rappelons-le, tout ce dbat avec
elle-mme avait  peine dur une minute. La mort de Montmorency lui
apparut en mme temps, pour ainsi dire, que la mort de Dodat. Elle se
vit poignardant le marchal au moment mme o elle vit son ami, son aim
montant  l'chafaud.

Alice rentra et, dans la pice d'o sortait Dodat, dcrocha rapidement
un court poignard acr, solide, non un joujou de femme, mais l'arme
meurtrire avec sa pointe presque triangulaire, sa lame paisse, son
manche bien en main.

Elle plaa l'arme dans sa main, comme elle avait vu faire  des
Espagnols quand elle tait  la cour de Jeanne d'Albret: la lame cache
dans la manche du vtement flottant, la pointe en haut. En sorte que,
dans un brusque mouvement, il n'y avait qu' lever le bras pour que ce
bras se trouvt arm.

Alors, sans une faiblesse, sans pleur, elle alla au cabinet o Henri
tait enferm et l'ouvrit de la main gauche.

Le marchal tait de taille leve. A cause de cela, elle avait rsolu
de le frapper quand ils seraient assis tous les deux, l'un en face de
l'autre, causant bien tranquillement.

--Attention, se dit-elle, il va nier, soutenir qu'il n'a pas cout; et,
tandis qu'il sera bien occup  me le prouver, le moment sera propice...

Le premier mot du marchal de Damville fut:

--Je dois vous prvenir, Alice, que j'ai entendu tout ce qui s'est dit
ici.

Elle demeura comme stupide. Elle avait tout prvu, hormis cela. Un geste
d'effarement lui chappa. Dans le mouvement de la manche flottante, le
marchal vit luire le poignard...

Une seconde, il fut comme pensif. Puis, avanant d'un pas, il dit
tranquillement:

--Je dois vous dire aussi que j'ai sur moi une cotte de mailles qui ne
me quitte jamais et contre laquelle s'mousserait votre poignard.

Alice recula vivement jusqu' la porte de sortie qu'elle ferma. Elle
s'appuya contre cette porte, et rpondit:

--Je regrette que vous m'ayez devine, car cela va m'obliger  une lutte
rpugnante o je risque d'avoir le dessous, mais je suis force de vous
tuer!

Elle cessa ds lors de dissimuler son poignard, elle l'emmancha
solidement dans sa main; et elle fixa sur le marchal un regard
intrpide.

Henri de Montmorency eut un geste d'admiration. Puis, ramenant les yeux
autour de lui, par une sorte de prudence, il se plaa de faon que la
table demeurt entre Alice et lui.

--Alice, dit-il sourdement, le rsultat d'une lutte entre nous deux ne
saurait tre douteux.

--Je le sais! fit-elle avec un calme prodigieux; tuez-moi donc; vous ou
moi, il faut que l'un des deux meure ici.

--Je ne vous tuerai point, et vous ne me tuerez point. Si je dois porter
les mains sur vous pour me livrer passage, je me contenterai de vous
dsarmer, et je passerai sans vous faire grand mal; du moins, je
l'espre. En tout cas, n'esprez pas que je vous tuerai.

Elle tressaillit. Par ce mot, le marchal indiquait qu'il avait compris
son dsespoir.

--Mais, continua-t-il, si vous m'obligez  des violences, je vous
dclare que, le seuil de cette maison franchi, je me croirai libre de
faire tel usage qui me conviendra des secrets que j'ai surpris.

Un tremblement agita la jeune femme.

--Au contraire, si nous parvenons  nous entendre, je me croirai engag
 un oubli absolu, et sur la foi de ma parole vous pourrez reprendre
toute scurit... Voyons, si je vous engageais ma parole d'oublier?

Elle secoua rudement la tte.

--Je ne crois pas  votre parole, fit-elle.

Henri plit lgrement.

--Et si je vous donnais un gage? Un gage vivant! coutez, causons en
amis. Je devine en vous un furieux dsespoir d'amour. Vous avez t
ma matresse. Je vous ai toujours vue alors un peu froide, et vous
intressant  peine aux questions de coeur. Or, vous voici change. Pour
que vous ayez vis--vis de moi l'attitude que vous avez, il faut que
vous aimiez de toute votre me, de toute votre chair! Alice, vous
supposez que je veux me servir de ce que j'ai entendu. Je vous dclare:
vous ne voulez sauver ni le roi de Navarre, ni M. de Coligny, ni le
prince de Cond, ni... mon frre! Vous voulez sauver le comte de
Marillac. Qui est cet homme? Je l'ignore. Cet homme, Alice, c'est
simplement  mes yeux l'homme qu'en ce moment vous aimez plus que votre
vie, pour lequel vous voulez mourir!...

Elle le regardait d'un regard tincelant, farouche.

--Alice, il, est ncessaire que vous me rpondiez; car si par hasard je
me trompais, ce que j'ai  vous dire n'aurait plus de signification.
Alice, vous ai-je bien comprise?

--Oui. C'est bien ainsi que j'aime. Et c'est l'homme que vous dites que
j'aime ainsi.

--Bon. Nous allons donc nous entendre.

Elle haussa les paules, avec une indiffrence superbe.

--C'est ncessaire, reprit Henri. Voulez-vous vous demander pourquoi je
suis si patient, pourquoi je m'exerce  tre loquent, moi qui suivant
mon temprament devrais dj vous avoir jete hors d'ici? Pourquoi j'ai
besoin de vous?

Pour la premire fois depuis le commencement de cet entretien une lueur
humaine parut dans le regard fixe et farouche d'Alice. Le marchal
saisit cette lueur.

--Je commence  vous intresser, dit-il. Je vous intresserai davantage
tout  l'heure. Aux questions que je viens de poser, je vais rpondre
moi-mme. Pourquoi je suis patient, moi le soldat qu'on dit froce?
Pourquoi j'ai compris votre amour, moi qui ai toujours fait profession
de mpriser l'amour? C'est que j'aime, Alice! C'est que mon amour est
aussi ardent, aussi furieux que le vtre, et que mon dsespoir,  moi,
est si profond, que j'en ai le vertige. Car l'homme que vous aimez vous
aime, vous! Et la femme que j'aime me dteste, me mprise, me hait!

Le marchal s'arrta, en proie  une motion si violente et si
communicative qu'Alice en trembla. Lentement, elle dcroisa ses bras qui
retombrent le long de ses hanches puissantes.

Les doigts crisps sur le poignard se dtendirent.

L'arme glissa sur le parquet avec un bruit vibrant.

Henri de Montmorency, s'il et jou la comdie de la douleur, et souri
de son triomphe. Mais Henri tait sincre. Et c'tait cette sincrit
qui dsarmait Alice.

Du moment qu'elle put mesurer la profondeur de l'amour et du dsespoir
d'Henri, elle comprit qu'elle pouvait traiter de gr  gr avec cet
homme.

Elle s'avana vers lui la main tendue.

Le marchal de Damville saisit cette main. Tout entier  l'vocation
de son amour dont il ne s'tait jamais entretenu avec personne, il en
venait  oublier le but de sa visite.

--Asseyez-vous, monsieur le marchal, dit-elle doucement, et soyez
persuad que le secret de votre douleur ne sortira jamais de mon coeur.

--Je vous remercie, dit-il d'une voix sourde.

Ils s'assirent l'un devant l'autre et se regardrent avec une gale
expression de piti.

Le marchal, plus calme, continua:

--Si je n'avais pas surpris votre secret, si je ne vous avais pas vue
dcide  mourir, ou  tuer, je ne vous eusse pas parl de cet amour qui
me ravage. Il se trouve maintenant que le service que je venais vous
demander devient une garantie pour vous, comme votre secret devient une
garantie pour moi. Je m'explique. Voici ce qui arrive. Je me suis empar
de la femme que j'aime, et je la dtiens prisonnire avec sa fille dans
mon htel. Pour huit jours, moins peut-tre, il faut que cette femme
habite hors de chez moi, et cependant je veux tre sr qu'elle ne
m'chappera pas. Je venais vous demander le service

--De me constituer sa gardienne!

--Oui, rpondit violemment le marchal.

De nouveau, ils se mesurrent du regard.

--coutez-moi, dit le marchal, si je livre votre amant, vous pouvez
faire de moi l'homme le plus malheureux du royaume en prvenant le
marchal de Montmorency que Jeanne de Piennes se trouve chez vous, que
Jeanne de Piennes est innocente du crime dont je l'ai accuse!

Ces foudroyantes rvlations, faites d'une voix farouche, produisirent
sur Alice une indicible impression.

Et  la pense de jouer dans ce drame le rle odieux qu'on lui
destinait, elle frmit d'horreur.

--Cela vous tonne, n'est-ce pas? fit Henri, que j'aime la femme de mon
frre! que j'aie russi  les sparer! que je poursuive encore cette
femme de ma passion! Cela m'tonne bien plus moi-mme. Maintenant, voici
le march: gardez-moi Jeanne, soyez une gardienne prudente, insensible,
incorruptible... ou sinon...

--Ou sinon? interrogea Alice blme d'angoisse.

--En sortant d'ici, je dnonce votre amant, Marillac, et je l'envoie 
l'chafaud.

--Et comme elle demeurait perdue, palpitante, revenant peut-tre  sa
pense de meurtre, pense de suicide, il ajouta:

--Nous nous tenons, l'un l'autre. Je vous livre mon otage. Je prends la
vie de votre amant en garantie. Si vous ne consentez pas, c'est que vous
n'aimez pas!

Alice de Lux se leva. Ses yeux fulgurants se levrent au ciel, sa bouche
se crispa comme une imprcation.

--Oh! mon amour! gronda-t-elle, chevele, terrible, hideuse et
sublime;  mon Dodat, pour toi, je descendrai le dernier chelon de
l'infamie!...

Le marchal s'inclina profondment devant elle.

--Demain, murmura-t-il; demain  la nuit noire, Je serai ici. Disposez
tout pour vous assurer de vos prisonnires.

Il sortit. Alice, les deux poings dans les yeux, la bouche cumante,
tomba  genoux et haleta.

--Je touche au fond de l'ignominie... qui, oh! qui viendra me relever
dans cet abme de honte!...

--Moi! rpondit une voix grave, forte, menaante et pitoyable.

Alice fit un bond terrible et se retourna.

Panigarola tait devant elle.

--Le moine! bgaya-t-elle  demi folle.

Dans l'encadrement de cette porte par o le marchal de Damville venait
de disparatre, debout, drap comme une statue dans les plis blancs et
noirs de sa robe, la figure immobile, le regard glac, se tenait le
moine Panigarola, le premier amant d'Alice de Lux...


XXV

LE PRE ET LE FILS

A peu prs vers l'heure o Henri quittait la rue de la Hache et
reprenait le chemin de l'htel de Mesmes, c'est--dire un peu avant neuf
heures, un homme filait rapidement le long de la rue Saint-Denis. Cet
homme, qui marchait trs vite, bouscula un passant sur lequel il alla
heurter sans l'avoir vu. Il poussa un juron, grommela quelques mots et,
sans daigner s'arrter, continua sa course.

L'homme stationna un instant devant l'auberge de la Devinire, qu'il
contempla avec une sorte d'motion, et o il parut un instant vouloir
entrer. Mais, secouant la tte, il poursuivit rapidement son chemin en
murmurant:

--Pas d'imprudence! j'ai bien le temps de le voir!

Il tourna alors dans une ruelle qui aboutit aux abords du Temple. Deux
minutes plus tard, il soulevait le marteau de la grande porte de l'htel
de Mesmes. Un judas s'ouvrit, une figure souponneuse parut derrire ce
judas, et une interrogation revche en sortit. Alors l'homme rpondit:

--Dites simplement  M. le marchal que l'homme qu'il a rencontr 
l'auberge des Ponts-de-C est arriv et dsire l'entretenir.

La porte s'ouvrit  l'instant mme. Un officier se montra et dit:

--Vous venez des Ponts-de-C?

--Oui-d, bien que j'aie pris le chemin des coliers.

--Alors, vous tes Pardaillan.

--J'ai en effet l'honneur d'tre M. de Pardaillan. Et vous?

--C'est bien; ne vous fchez pas: je suis homme  vous rendre raison
d'un oubli, si cet oubli vous a choqu.

--Choqu grandement. D'autant que votre figure ne me revient pas le
moins du monde.

--Je m'appelle Orths et je suis vicomte d'Aspremont. A votre service,
quand vous voudrez, M. de Pardaillan.

--Tout de suite, alors! Rien ne me tourne sur le coeur comme une
querelle refroidie.

--Messieurs, messieurs!, intervint un deuxime officier.

Le vicomte d'Aspremont haussa les paules et dit  Pardaillan qui dj
dgainait:

--Monsieur, ne craignez rien, je tcherai que la querelle ne refroidisse
pas trop. Mais le marchal ne veut pas qu'on se batte ici. Et veuillez
entrer, car vous tes attendu.

Le routier pntra dans l'htel dont la porte se referma lourdement.

--Monsieur, reprit alors Orths, je vais avoir l'honneur de vous
conduire  la chambre qui vous a t prpare.

Prcd d'un laquais qui portait un flambeau, Orths, vicomte
d'Aspremont, se mit en route, accompagn de Pardaillan, avec lequel,
selon les usages, il se mit  deviser gaiement, comme si un duel n'et
pas t convenu entre eux.

On monta ainsi, au deuxime tage de l'htel et on parvint  une grande
belle chambre.

--Vous voici chez vous, fit Orths. Voulez-vous souper?

--Mille grces. J'ai dn, et bien dn en arrivant  Paris.

--Il ne me reste donc qu' vous souhaiter une bonne nuit.

--Ma foi, il est vrai que je tombe de sommeil et que j'espre dormir
d'une traite jusqu' l'aube. Mais, dites-moi, M. le marchal n'est donc
pas en son htel?

--Il est absent, en effet; mais il vous attendait pour aujourd'hui ou
demain et, ds qu'il arrivera, il sera prvenu.

Les deux hommes se salurent. Orths sortit. Et Pardaillan entendit la
porte de sa chambre se fermer  double tour.

--Ouais! fit-il en tressaillant. On m'enferme!

Il courut  la porte: elle tait solide et la serrure et dfi toute
tentative d'effraction. Il courut alors  la fentre. Elle tait au
deuxime tage; il n'y avait pas moyen de sauter d'une telle hauteur
sans se rompre les os, accident qui souriait aussi peu que possible au
vieux routier. Il jeta rageusement sa toque sur le lit, et grommela:

--Triple niais! Je suis pris!... Pardieu, tout devient limpide, 
prsent: la patience, la bonne grce, les promesses et les cus de
Damville, l-bas,  l'auberge des Ponts-de-C! Ah! le lche, le couard!
Et moi, comme un vritable tourneau, je vais donner tte baisse dans
le panneau... J'y suis; le matre a peur, il me veut faire occire par
ses valets!... Par Pilate et Barabbas! c'est bien ce que nous allons
voir!...

Telle fut la premire pense de Pardaillan.

Cependant, en y rflchissant, il y avait un dtail qui le droutait. Le
marchal lui avait positivement dclar qu'il conspirait contre le roi
de France: terrible confidence qui pouvait le conduire  l'chafaud...

--A moins, murmura-t-il, que cette conspiration
n'ait t imagine pour me donner confiance!... Quoiqu'il en soit, je
suis pris.

Persuad qu'on allait venir l'estocader, Pardaillan n'en ferma pas moins
les yeux avec dlices; dix secondes plus tard, un ronflement sonore
emplit la chambre.

Lorsqu'il se rveilla, il s'aperut qu'il faisait grand jour.

--Tiens! fit-il, je ne suis pas mort!

A l'instant, il fut sur pied. Presque en mme temps, la porte s'ouvrit,
et le marchal parut. Il tait un peu ple, et avait certainement pass
une plus mauvaise nuit que son prisonnier.

--Vous voici fidle au rendez-vous, et au jour dit.

--Ma foi, monsieur, je me repens presque d'tre venu.

--Pourquoi?... Ah! oui, parce qu'on vous a enferm. Pardonnez-moi cette
prcaution. J'ai voulu vous viter une rencontre... dsagrable.

--Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites l, monseigneur.

--Il importe peu que vous compreniez. Je vais vous demander deux choses,
mon cher Pardaillan. La premire, c'est que vous vous laissiez enfermer
pour aujourd'hui encore. Je vous jure que vous n'avez rien  craindre...

Pardaillan fit la grimace.

--Alors, reprit Henri, donnez-moi votre parole de ne pas sortir de cette
chambre de toute la journe, et jusqu' ce qu'on vienne vous chercher de
ma part!

--J'aime mieux cela! Vous avez ma parole, monseigneur. Mais vous deviez
me demander deux choses...

--Voici l'autre; je possde un trsor inestimable; il n'est pas en
sret ici, et je veux le transporter... dans une maison o il sera 
l'abri. Cette opration se fera ce soir  onze heures. Puis-je compter
sur vous pour m'aider?

--Monseigneur, du moment que j'ai consenti  entrer  votre service,
j'tais dcid  braver  ct de vous tous les prils. Comptez donc sur
moi... Mais vous craignez donc que le trsor en question ne vous soit
enlev pendant le trajet.

--Oui, je le crains, fit Henri d'une voix sombre... Voici donc ce que
j'ai combin. A onze heures, la voiture quittera l'htel...

--Ah! le trsor sera dans une voiture?

--Oui, d'Aspremont conduira la voiture; moi, je serai  cheval en tte;
et vous,  pied, vous marcherez en arrire-garde, l'pe d'une main, le
pistolet dans l'autre, prt  tuer sans misricorde quiconque tenterait
d'approcher...

--C'est dit, monseigneur. Une question seulement: cette expdition
a-t-elle quelque rapport avec... la campagne dont nous parlions aux
Ponts-de-C?... En d'autres termes, ce trsor... est-ce du mtal?... ou
bien ne serait-ce pas plutt un trsor en chair et en os?

--Que voulez-vous dire? gronda Henri. Auriez-vous dj appris...

--Moi? Je n'ai rien appris, rpondit Pardaillan, qui examinait
attentivement le marchal; je me demande seulement si le trsor en
question ne serait pas... par exemple... une couronne? ajouta-t-il en
baissant la voix.

--Il croit qu'il s'agit du roi! s'cria en lui-mme le marchal, dont la
physionomie s'claira aussitt.

--Parce qu'alors, acheva Pardaillan, vous comprenez, monseigneur, je
redoublerais de prcautions.

--Ecoutez, Pardaillan. Je ne puis pas vous dire qu'il s'agit... de
ce que vous croyez... mais faites comme si rellement vous alliez
escorter... une couronne.

--Bon! pensa Pardaillan. Ils ont dj enlev le roi!...

Mais, une rflexion soudaine traversant son esprit, il demanda:

--Ainsi, monseigneur, j'ai t enferm  mon arrive parce qu'on craint
que je n'apprisse quelle personne tait prisonnire en cet htel?

--C'est exact! dit le marchal.

--Bien, fit rsolument Pardaillan; je ne bougerai d'ici de toute la
journe et, ce soir, je serai prt.

Ds que le marchal fut sorti sur cette assurance, le vieux routier se
dit:

--Puisqu'on n'a pas voulu que je sache qui tait prisonnier ici,
pourquoi venir me le dire? Et puisque je le sais maintenant, pourquoi la
prcaution de m'obliger  rester enferm toute la journe?... Non! ce
n'est pas le roi qui est prisonnier! Ce qu'il y a c'est qu'on me cache
quelque chose... que je dois ignorer jusqu' ce soir... et que je veux
savoir tout de suite, moi!

Cela dit, Pardaillan commena par s'assurer qu'on ne l'avait pas
enferm: il tait libre; la porte s'ouvrait sur un corridor dans
lequel il fit quelques pas, jusqu'au large et monumental escalier qui
descendait vers la cour.

Il rebroussa chemin, persuad qu'il serait infailliblement rencontr.
Repassant devant la porte de sa chambre, il longea le corridor dans
l'autre sens et finit par se heurter  une porte qu'il ouvrit. Cette
porte donnait sur un petit escalier tournant.

Content de cette premire dcouverte, il rentra chez lui,  petits pas,
mdita, siffla des airs de chasse, tambourina les vitraux de sa fentre,
bref, s'ennuya du mieux qu'il put.

Vers onze heures, un laquais se prsenta qui dressa la table, et couvrit
cette table des lments d'un djeuner plantureux accompagn de flacons
de rjouissante apparence.

Tandis que l'aventurier se mettait  table et attaquait le djeuner avec
un apptit d'un estomac de vingt ans, le laquais disparut et revint
quelques minutes aprs, porteur d'un sac d'argent. Les magnifiques dents
solides et blanches du routier se dcouvrirent dans un large sourire.

--Oh! oh! Qu'est-ce que cela? fit-il.

--Le premier mois de monsieur l'officier que monsieur l'intendant de
Monseigneur m'a remis.

--Voil un laquais d'une exasprante politesse! pensa Pardaillan.--Eh
bien, fit-il tout haut, dites-moi, mon ami, savez-vous ce que contient
ce sac?

--Oui, mon officier: six cents cus.

--Six cents! Mais je ne dois en toucher que cinq cents!

--C'est vrai, mais il y a les frais du voyage: c'est ce que M.
l'intendant m'a charg d'expliquer  monsieur l'officier.

--Cent cus pour le voyage! Merci, mon ami. Ayez l'obligeance d'ouvrir
ce sac.

--C'est fait, mon officier, dit le laquais en obissant.

--Prenez-y cinq cus. Bien, mettez-les dans votre poche. Vous irez boire
 ma sant.

--Merci, mon officier, fit le laquais en saluant jusqu' terre. Je vous
promets de boire demain vos cus.

--Pourquoi demain, mon ami? Pourquoi pas aujourd'hui?

--J'ai ordre de me tenir  la disposition de monsieur l'officier toute
la journe.

--Voil ce que je voulais savoir, grommela Pardaillan. Ainsi tu dois?...

--Ne pas quitter monsieur l'officier, servir monsieur l'officier sans
m'loigner.

--Dcidment, voil un animal qui a la politesse bien gnante, songea le
routier. Mais j'y songe! fit-il tout  coup. Et mon cheval! Mon pauvre
cheval! Mon ami, remets la main dans le sac. Prends-y encore cinq cus.

--Je les tiens.

--Bon, tu vas me faire le plaisir d'aller immdiatement au cabaret du
Veau-qui-tte, entre la Truanderie et le Louvre. Tu paieras un compte
d'une dizaine de livres que j'ai oubli de solder hier; le reste sera
pour toi; et tu ramneras mon cheval. Va, mon ami!...

Le laquais ne bougea pas.

--Eh bien? fit Pardaillan.

--J'irai demain, mon officier. Les curies de Monseigneur sont  la
disposition de monsieur l'officier.

Pardaillan regardait dj autour de lui pour voir s'il ne trouverait pas
quelque canne  casser sur le dos du laquais lorsqu'une ide subite le
calma.

Il se mit  rire! et, comme son djeuner tirait  sa fin, il versa une
rasade qu'il offrit  son gelier.

--Comment t'appelles-tu, mon ami? dit-il.

--Didier, pour vous servir, mon officier.

--Trs bien, Didier, avale-moi a hardiment, puisque tu ne peux aller te
dsaltrer au-dehors.

Le laquais secoua la tte et rpondit:

--Monsieur l'intendant m'a prvenu que, si j'acceptais un seul verre
de vin de monsieur l'officier, je serais cass aux gages, et peut-tre
quelque chose de pis encore.

--Le truand! le misrable capon qui m'assassine de sa politesse! rugit
intrieurement le routier. C'est bon, reprit-il, tu es fidle et
obissant. Tu iras droit en paradis.

En mme temps, il se leva, fit deux ou trois tours dans la chambre,
pendant que le laquais rangeait la table. Puis il s'approcha de la porte
qu'il ferma  double tour. Alors, il revint au laquais, et lui mettant
une main sur l'paule:

--Ainsi, tu ne dois pas me quitter de la journe? Tu vas rester l 
m'ennuyer,  m'empcher de dormir?

--Non pas, mon officier. Je dois me tenir dans le couloir.

--Mais enfin, s'il me plaisait de sortir d'ici, tu me suivrais donc
comme mon ombre?

--Non pas, mon officier. Mais j'irais prvenir  l'instant monsieur
l'intendant.

--Didier, que dirais-tu si j'essayais de t'trangler?

--Je ne dirais rien, mon officier. Je crierais, voil tout.

--Tu crierais? Non! Reste  savoir si je t'en laisserais le temps!

En mme temps qu'il prononait ces mots, Pardaillan saisit vivement son
charpe qu'il venait de dnouer; et, avant que le malheureux laquais
et pu faire un geste, il la lui enroulait autour du visage et le
billonnait solidement.

--Si tu bouges, si tu fais du bruit, tu es un homme mort.

Didier tomba  genoux et, ne pouvant pas parler, joignit les mains geste
qui pouvait passer pour une supplication assez loquente, malgr le
silence forc du suppliant.

--Bon! fit Pardaillan. Te voil raisonnable. Et moi, me voici dbarrass
de tes agaants--monsieur l'officier. Maintenant, coute-moi bien. Es-tu
dcid  m'obir?

Le pauvre laquais, par une mimique expressive, jura l'obissance la plus
fidle.

--Trs bien. Fais-moi donc le plaisir de retirer ce pourpoint galonn et
armori, ces chausses de drap jaune et cette toque  aigrette... Tu vas
revtir ma casaque et enfiler mes bottes, pendant que je me parerai du
somptueux costume que tu portes si bien. C'est une lubie. Je veux voir
quel air j'aurai en laquais de monsieur l'intendant de monseigneur.

Tout en parlant, l'aventurier aidait le laquais  se dvtir: car le
pauvre homme, tout tremblant, n'y ft pas arriv tout seul. En quelques
minutes, le changement fut opr: Didier tait vtu en Pardaillan et
Pardaillan se carrait dans le costume armori du laquais.

--Maintenant, couche-toi, monsieur l'officier, fit Pardaillan.

Le laquais obit et se jeta sur le lit. Pardaillan lui couvrit la tte,
comme on fait pour ne pas tre gn par la lumire du jour.

--Si tu entends la porte s'ouvrir, ajouta-t-il, tu te mettras  ronfler,
et tu ne feras pas un mouvement,  moins que tu ne veuilles que je te
coupe les deux oreilles....

Alors, il sortit de la chambre et s'installa dans le couloir.

Il rgnait dans ce couloir une certaine obscurit. Pardaillan se dirigea
 ttons vers le petit escalier tournant que nous avons signal. Mais il
n'avait pas fait deux pas que cette porte s'ouvrit et livra passage 
un homme dont Pardaillan reconnut la tournure: c'tait l'cuyer qui
accompagnait le marchal pendant son sjour  l'auberge des Ponts-de-C.

Le vieux routier fit immdiatement demi-tour. L'instant d'aprs, il
tait rejoint par l'homme:

--Monsieur de Pardaillan, que fait-il? murmura l'cuyer.

--Dort! souffla laconiquement Pardaillan.

L'cuyer entrouvrit la porte, aperut le faux Pardaillan sur le lit et
referma la porte en disant  voix basse:

--C'est bien; ne bouge pas d'ici; ds qu'il sera rveill, viens me
prvenir.

L-dessus, celui que Pardaillan appelait l'cuyer du marchal poursuivit
son chemin  pas touffs, et descendit le grand escalier.

--Ouf! murmura l'aventurier. J'en ai la sueur dans le dos! Mais
maintenant, je crois que je suis tranquille pour une heure ou deux.
Allons!  la dcouverte!...

Aussitt il gagna le petit escalier et commena  descendre.

--Il fait noir comme dans un four, grommela-t-il.

Comme il achevait ces mots, il posait le pied sur l'troit palier du
premier tage. L une porte tait mnage, qui permettait d'entrer dans
les appartements du marchal.

Pardaillan allait passer outre et continuer  descendre, lorsqu'
travers cette porte un bruit de voix lui parvint.

Vivement, il colla son oreille  la serrure. Et, trs nettement, il
entendit prononcer son nom  diverses reprises.

A peu prs vers le moment o Pardaillan billonnait le laquais Didier,
une chaise sans armoiries s'arrtait devant l'htel de Mesmes; un homme
en sortait mystrieusement et pntrait aussitt dans l'htel.

Sans doute, c'tait un personnage d'importance, car il fut introduit 
l'instant mme dans le cabinet du marchal de Damville. Celui-ci,
en apercevant son visiteur, alla au-devant de lui avec une certaine
motion, en disant  voix basse:

--Vous ici!... quelle imprudence!...

--L'imprudence et t plus grande encore si je m'tais rendu chez
monseigneur de Guise ou chez Tavannes. Et pourtant, la chose est si
grave que je devais vous prvenir au plus tt. Depuis hier, je ne vis
pas; j'ai pu tout  l'heure m'chapper de la Bastille sans veiller
de soupons; je vais tout vous dire; il faut que Guise soit prvenu
aujourd'hui. Il y va de notre tte  tous...

--Vous exagrez, Guitalens, fit Damville, qui, cependant, devant l'air
effar de son visiteur, ne put s'empcher de plir.

Ce visiteur n'tait autre, en effet, que Guitalens, le gouverneur de la
Bastille.

--Voyons! qu'y a-t-il? reprit le marchal.

--Sommes-nous seuls?

--Parfaitement seuls. Mais pour plus de prcaution, venez.

Le marchal introduisit alors Guitalens dans une troite pice qui
faisait suite  son cabinet.

--L! fit-il. Nous sommes maintenant spars des gens de l'htel par mon
cabinet, ma salle d'armes et une antichambre. Quant  cette porte, elle
donne sur un escalier drob. Expliquez-vous donc sans crainte.

--Eh bien, fit Guitalens en tombant sur un fauteuil, il y a que nous
sommes probablement perdus. Il y a un homme dans Paris qui connat notre
secret.

--Un homme connat notre secret! s'cria le marchal.

--Hlas! ce n'est que trop vrai. Cet homme a assist  notre dernire
runion de l'auberge de la Devinire.

--Quel est cet homme? Comment s'appelle-t-il?

--Pardaillan, dit Guitalens.

--Pardaillan! s'cria Henri stupfait. Un homme qui parat la
cinquantaine, bien qu'il ait plus de soixante ans, grand, maigre, sec,
la moustache grise et rude?

--Pas du tout! Le Pardaillan dont je vous parle est un jeune homme.

--En ce cas, c'est son fils! le fils dont il m'a parl!

--Son fils? fit Guitalens sans comprendre.

--Oui! je m'entends; continuez... vous disiez que ce Pardaillan a
surpris notre secret  l'auberge de la Devinire; un mot d'abord:
tes-vous sr que ce jeune homme est seul  connatre le complot?

--Oui; je le crois du moins.

--En ce cas, nous pouvons nous rassurer: je sais un moyen de m'emparer
de ce Pardaillan et de le rduire au silence. Mais comment avez-vous su?

--Parce que je l'ai eu en mon pouvoir pendant quelques jours en
ma qualit de gouverneur de la Bastille; il m'a t amen; on m'a
recommand de le surveiller troitement...

--Mais alors, la question est des plus simples.

--Comment cela?

--Est-ce qu'il n'y a plus d'oubliettes  la Bastille?

Mais il est libre! Il est dehors! J'ai d le laisser partir.

Le marchal se demanda un instant si Guitalens n'tait pas devenu fou.

--Calmez-vous, mon cher Guitalens. Expliquez-vous avec plus de
prcision. Si ce jeune homme est bien celui que je crois, le mal n'est
peut-tre pas aussi grand qu'il vous apparat.

--Le Ciel vous entende! fit Guitalens.

Et il entreprit le rcit de la tragi-comdie qui s'tait passe  la
Bastille et  laquelle ont assist nos lecteurs.

--Qu'en dites-vous? ajouta-t-il en terminant.

--Je dis que c'est merveilleux, et qu'il faut  tout prix nous attacher
ce jeune homme. J'en fais mon affaire.

--Vous le connaissez donc?

--Non, mais je connais quelqu'un qui le connat, et cela suffit; allez,
mon cher Guitalens, et rassurez-vous; je me charge de prvenir le duc de
Guise en cas de danger... mais de danger, il n'y en aura pas: ce soir ou
demain, le jeune Pardaillan sera en notre pouvoir.

--Votre tranquillit me fait du bien, dit Guitalens; je commence 
respirer; si ce sacripant tombe en notre pouvoir, comme vous le pensez,
ramenez-le-moi... vous savez qu'il y a encore de bonnes oubliettes  la
Bastille.

--Soyez donc tranquille; demain, je vous amne le jeune Pardaillan pieds
et poings lis,  moins toutefois qu'il n'y ait quelque chose de mieux 
en faire...

Guitalens regagna sa chaise aussi mystrieusement, mais un peu plus
rassur qu'il n'en tait sorti.

A ce moment mme, le vieux Pardaillan rentrait dans sa chambre,
reprenait son costume, obligeait Didier  remettre le sien sur son dos
avec rapidit, et lui disait:

--Cent cus pour toi si tu ne dis pas un mot de ce qui t'est arriv;
un coup de poignard dans le ventre si jamais tu en parles  qui que ce
soit. Choisis.

--Je choisis les cent cus, pardieu!, fit Didier, trop heureux d'en tre
quitte  si bon compte.

Et, sans faon, il se mit  puiser dans le sac.

--Maintenant, fit Pardaillan, va prvenir M. l'intendant que je
suis rveill, comme il t'en a donn l'ordre tout  l'heure dans le
couloir...

Pardaillan s'installa dans un fauteuil, les jambes allonges, remplit
son verre comme s'il et t occup  boire, et attendit les vnements.

Ce qu'il venait d'entendre dans le petit escalier tournant avait
compltement modifi ses ides; car nos lecteurs ont compris que
Pardaillan avait surpris la partie la plus intressante de l'entretien
qui venait d'avoir lieu entre le marchal et le gouverneur de la
Bastille.

Qu'il y et ou qu'il n'y et pas une personne que le marchal tenait
 lui cacher, il ne s'en soucia plus. Le danger que courait son fils
l'absorba, et il se mit  rflchir aux moyens de prvenir au plus tt
le jeune cavalier.

Sa conclusion fut ce qu'elle devait tre:

--Je vais  l'instant mme sortir de l'htel et me rendre  l'htellerie
de la Devinire. Si quelqu'un veut s'opposer  ma sortie, ma foi, je
tue! On s'expliquera ensuite.

Sur ce, il boucla son pe, s'assura qu'elle jouait bien dans le
fourreau, et dj il s'apprtait  sortir de la chambre lorsque Damville
parut.

--Eh bien, fit le marchal, avez-vous fait un bon somme? Etes-vous
dispos pour ce soir, matre Pardaillan?

--Je vois, monseigneur, que vous tes bien renseign. Peste! vous avez
des serviteurs qui savent tout voir et tout rapporter! Quoi qu'il en
soit, vous pouvez tre tranquille! Je suis maintenant capable de veiller
trois jours et trois nuits.

--Je ne vous en demande pas tant:  minuit tout sera fini.

--Et  cette heure-l, je serai libre, monseigneur?

--Libre comme l'air; libre d'aller o bon vous semblera; mais, bien
entendu, cette chambre demeure  votre disposition pendant toute la
campagne projete... A propos, ne m'avez-vous pas parl d'un jeune
homme... votre fils...

--Si fait, monseigneur, dit Pardaillan qui tressaillit.

--Le croyez-vous capable de donner,  l'occasion, un bon coup d'pe?

--Lui? Il ne rve que plaies et bosses!

--Eh bien, amenez-le-moi demain sans plus tarder. O loge-t-il?

--Vers la montagne Sainte-Genevive.

--Ainsi, je puis compter sur ce jeune homme?

--Comme sur moi-mme.

Le marchal sortit.

--Voil qui change les choses, murmura le vieux routier en dgrafant
son pe; puisqu'il compte que je lui amnerai mon fils demain, il
n'entreprendra rien aujourd'hui; ce soir,  minuit, ds que je serai
libre, je ferai un petit tour du ct de la Devinire, et nous verrons.
D'ici l, inutile de risquer quelque algarade compromettante. Dormons!

Cette fois, Pardaillan se jeta sur son lit et s'endormit tout de bon
jusqu' l'heure du souper.

A dix heures, Henri de Montmorency prit ses dernires dispositions.

Gille, son cuyer, son intendant, son me damne pour tout dire,
connut seul la retraite o Jeanne de Piennes et sa fille devaient tre
transportes. Il fut expdi en avant avec ordre de se tenir dans la rue
de la Hache et de surveiller les abords de la maison  la porte verte.

Le vicomte d'Aspremont devait conduire la voiture jusqu' l'entre de
la rue de la Hache. L, il devait mettre pied  terre, tandis que le
marchal, conduisant les chevaux par la bride, amnerait la voiture 
l'entre de la maison.

Quant  Pardaillan, il devait marcher en arrire-garde et s'arrter 
l'endroit mme o s'arrterait d'Aspremont.

De cette faon, le marchal et son cuyer taient les seuls  savoir en
quel endroit prcis la voiture s'tait arrte. Pardaillan ignorerait
mme toujours ce que cette voiture avait contenu.

A onze heures, Orths, vicomte d'Aspremont, se prsenta chez Pardaillan
et lui dit:

--Quand il vous plaira, monsieur...

Les deux hommes descendirent ensemble.

Dans la cour de l'htel, la voiture attendait, prte  dmarrer. Sans
doute la personne qu'elle devait transporter y tait dj installe, car
les mantelets taient soigneusement rabattus et ferms  clef...

D'Aspremont se plaa vivement en postillon. Henri,  cheval, ft une
dernire recommandation  Pardaillan.

--Nous irons au pas! tenez-vous  dix pas derrire la voiture et, si
quelqu'un veut approcher, n'hsitez pas... vous m'avez compris?

Pour toute rponse, Pardaillan montra l'pe nue qu'il tenait sous son
manteau.

Il tait en outre arm d'un pistolet et d'un poignard.

Sur un signe du marchal, la grande porte de l'htel s'ouvrit; Henri
prt la tte; la voiture suivit; Pardaillan se mit en marche, scrutant
l'obscurit profonde de ses yeux perants.

--Si nous sommes attaqus, se dit-il, ce ne sera srement pas aux abords
de l'htel.

A ce moment la voiture tournait dans une ruelle. Un coup de feu retentit
soudain et jeta un clair dans la nuit.

--En avant! hurla le marchal.

D'Aspremont, qui avait t vis sans tre atteint, enfona ses perons
dans les flancs du cheval conducteur, la voiture s'branla au galop.

--Lches! voleurs de femmes! rugit une voix rauque et altre. Arrtez!
arrtez!

La voiture et le marchal fuyaient.

A peine le coup de feu eut-il retenti,  peine le vhicule se ft-il
lanc au galop,  peine ces quelques cris eurent-ils t jets dans
le silence, que Pardaillan aperut une ombre qui courait derrire la
voiture.

--Voil le moment d'agir! songea-t-il.

Il jeta un regard sur la pointe de son pe, et il se lana en avant, 
la poursuite de l'inconnu qui lui-mme galopait perdument, cherchant 
rattraper le marchal.

Cette course furieuse dura une minute.

Pardaillan atteignit l'inconnu, et, arrivant sur lui, lui porta un coup
de pointe furieux.

Mais l'inconnu avait sans doute entendu courir derrire lui.

Au moment o Pardaillan arrivait, il se retourna, et un bond agile lui
vita le coup terrible que lui destinait son agresseur. Pardaillan
profita de ce mouvement de l'inconnu pour se placer entre la voiture et
lui. Il lui barrait ainsi le chemin.

L'inconnu se rua en avant, la tte haute.

A l'instant mme, les deux fers se croisrent...

Les pes une fois engages, les adversaires devinrent silencieux,
chacun d'eux ayant reconnu en l'autre un escrimeur de force suprieure.
L'obscurit tait profonde, et c'est  peine s'ils se distinguaient.

Cependant, le vieux Pardaillan se tenait sur la rserve, son but tant
simplement d'arrter l'inconnu assez longtemps pour qu'il ne pt
rejoindre la voiture dont le grondement se perdait au loin. L'inconnu,
au contraire, voulait absolument passer et passer vite.

Il tta donc deux ou trois fois le fer de son adversaire et, au jug, se
fendit  fond dans un coup droit et violent.

On entendit ce froissement de fer qui ressemble au bruit de la soie qui
se dchire: le coup tait par.

L'inconnu se jeta en avant tte baisse:

--Par Pilate! gronda-t-il.

--Par Barabbas! rugit au mme instant Pardaillan.

Les deux jurons retentirent simultanment.

Et  peine eurent-ils t profrs que les deux pes se baissrent
ensemble, et que ce double cri se fit entendre:

--Mon pre! s'cria l'inconnu.

--Mon fils! rpondit le vieux Pardaillan.

Il y eut une minute de silence, pendant laquelle le chevalier, prtant
l'oreille, essaya de percevoir un dernier bruit qui pt lui indiquer de
quel ct s'tait dirig Damville.

Mais il n'entendit plus rien!...

--Perdues! murmura-t-il avec accablement.

Le vieux routier, pendant cette minute, avait cherch ce qu'il pourrait
bien dire  son fils. Il sentait un vague besoin de se disculper et
devinait instinctivement que le chevalier tait en droit de lui faire
des reproches.

Il se campa donc dans son attitude de dignit offense et, le poing sur
la hanche, commena l'attaque:

--Aprs une si longue absence, je vous retrouve, mon fils. Et comment
vous retrouve-je? Dsobissant pleinement  mes conseils que vous aviez
jur de suivre, et que vous eussiez d considrer comme des ordres!
Je vous avais command de vous dfier des hommes, des femmes et de
vous-mme! Et vous voici, faisant le chevalier errant. Triste mtier,
mon fils.

--Mon pre, dit le chevalier d'une voix si altre que le vieux routier
en tressaillit, votre intervention me plonge dans un mortel dsespoir.
Nous sommes dans deux camps ennemis...

--Eh! mort-dieu! qui vous empche de venir avec nous? Ce sera tout
profit. Cent mille livres vous sont assures, et peut-tre une compagnie
vous sera-t-elle...

--Taisez-vous! taisez-vous! s'cria le chevalier. Ah! mon pre, ne
devinez-vous pas ce que je souffre, et quel est mon chagrin de vous
entendre parler ainsi!... Adieu, mon pre...

--Vous me quittez!

--N'est-ce pas vous qui m'y forcez? s'cria le jeune homme tout
frmissant. Songez, mon pre, songez qu'il a pu arriver, cette nuit, un
vnement funeste: j'ai tir l'pe contre vous!

Le chevalier fit quelques pas de retraite prcipits. Le vieux
Pardaillan chancela et alla s'asseoir sur une borne cavalire.

--Qu'est-ce  dire? gronda-t-il. Mon fils me quitte? Nous sommes
ennemis?... Mais alors... qu'est-ce que je vais faire dans la vie,
moi?... Que va devenir cette pauvre vieille carcasse?... Je vivais...
l'espoir de le voir se frayer un chemin, devenir quelque capitaine
redout... l'espoir qu'il fermerait mes yeux au dernier moment... que
sais-je? et tout s'effondre?...

Deux grosses larmes coulrent sur les joues tannes du routier et
allrent perler au bout de ses moustaches grises.

Au mme instant, il se sentit saisir par les deux mains et il eut un
cri de joie rauque, presque terrible, en reconnaissant son fils qui se
penchait vers lui et qui lui disait:

--Eh bien, non, je ne peux pas vous quitter ainsi!...

--Eh! mort de tous les diables! fulmina le vieux Pardaillan, commenons
par nous embrasser!

Le pre et le fils s'treignirent avec une joie dlirante chez l'un,
avec une joie mle de douleur chez l'autre.

--Laisse-moi te voir! s'cria le vieux routier... Si fait, j'y vois tout
de mme, moi, je suis comme les chats... Mordieu! mais tu n'es plus le
mme! Te voil fort comme les plus forts... Quelle envergure!... Et ton
poignet! Peste! Mais je ne voudrais pas m'y frotter encore, moi qui
connais le fin du fin de l'escrime! Ah! ah! Tu as donc adopt mon juron?
Comme tu as pouss ton--Par Pilate! je me suis dit tout de suite:--a,
c'est mon propre sang qui crie! Allons, viens!

--Pas par ici, mon pre, s'il vous plat. Allons chez moi.

--Et o est-ce, ton chez-toi? A la Devinire, je parie?

--Mais oui, mon pre.

--Bon! Et sais-tu ce qu'est la Devinire pour toi en ce moment? Un
coupe-gorge, un traquenard...

--Ainsi, vous croyez?...

--Je crois que tu dois commencer par tourner le dos  la Devinire. Je
connais un certain Guitalens qui enrage aprs toi et qui serait charm
de te loger dans une de ses oubliettes. Allons, viens...

Cette fois, le chevalier se laissa entraner sans rsistance.

Vingt minutes plus tard, le pre et le fils pntraient au
Marteau-qui-cogne, cabaret borgne situ sur les confins de la
Truanderie, ruelle Montorgueil.

Au premier tage du cabaret, dans une salle troite, ils s'installaient
devant un souper improvis, et le vieux Pardaillan s'cria joyeusement:

--Maintenant, raconte-moi tout! Tout depuis mon dpart de Paris! Et
d'abord, que faisais-tu  guetter cette voiture? Tu savais donc qu'elle
allait sortir, et l'heure?

--Oui, rpondit le chevalier.

--Et ce qu'elle contenait?

--Oui! fit encore le chevalier, mais d'une voix plus sombre.

--Eh bien, tu es plus avanc que moi! Moi, j'escortais la voiture sans
savoir ce qu'elle emportait!

--Donc, mon pre, commena le chevalier, vous saurez que matre
Landry Grgoire, le patron de la Devinire, jouit d'une rputation
extraordinaire pour un certain nombre de mets apprcis. Ce matin, je
m'tais mis dans la tte de voir ce qui se passait  l'htel de Mesmes.
En consquence, je me harnache en guerre, et me voil parti. Dans la
rue, je rejoins Huguette... vous vous rappelez Huguette, mon pre?

--La belle Huguette? Je n'aurais garde de l'oublier!

--Eh bien, je suis au mieux avec elle. C'est une bonne personne, dont le
coeur s'meut facilement, Bref, je la rejoins et j'allais la dpasser en
la saluant d'un sourire lorsqu'elle me demande si je ne lui ferai pas
l'honneur de l'accompagner. Par politesse, je lui demande jusqu'o elle
va. Et elle me rpond que, comme toutes les semaines, elle va porter des
pts chez Mme de Nevers, chez la jeune duchesse de Guise et, enfin,
chez le marchal de Damville. Je crois, mon pre, que, de ma vie, je
n'ai prouv pareille motion.

--Cette bonne Mme Huguette! fit le vieux routier.

--Bref,  la grande joie de dame Huguette, je lui dis que je l'ai
rejointe justement dans l'intention de lui tenir compagnie. Nous passons
 l'htel de Guise, puis  l'htel de Nevers, puis nous arrivons 
l'htel de Mesmes. Il y a un jardin derrire l'htel. Ce jardin a une
porte. C'est par cette porte qu'entre dame Huguette pour se rendre
directement aux offices de bouche, qui sont sur les derrires de
l'htel. Au moment o dame Huguette pntre dans le jardin, j'y entre
avec elle.

--Eh bien, s'crie-t-elle, que faites-vous?

--Vous le voyez, je vous accompagne jusqu' l'office. Vous direz que je
suis votre cousin, votre frre, tout ce que vous voudrez; mais je veux
entrer.

--Ah! monsieur le chevalier, si M. l'intendant le sait, vous nous ferez
perdre la pratique du marchal, acheva Huguette. Mais, comme je n'avais
nullement l'air attendri, elle poussa un soupir et me laissa entrer avec
elle. Nous pntrons dans une sorte de vestibule. A gauche, s'ouvrent
les cuisines,  droite, l'office. Au fond, une porte. Huguette se dirige
 droite, et, au moment o elle va entrer: Je vous attends ici! lui
dis-je. Un peu tremblante et dsole, elle entre, et moi, marchant droit
 la porte du fond, je l'ouvre, et je vois un cabinet o je m'enferme.
Dix minutes se passent. J'entends Huguette qui sort. J'en profite pour
me glisser dans l'office.

--Hum! fit le vieux routier. Position dangereuse, mon fils! Et qu'est-il
arriv, dis-moi vite!

--Il est arriv, mon pre, que, par la fentre, j'ai vu une servante
escorter dame Huguette dans le jardin, o elles m'ont cherch toutes
deux; et que, de guerre lasse, Huguette est partie. Mais j'avais eu le
temps d'examiner la servante, nomme Jeannette, de constater qu'elle
tait toute jeune...

Voil donc ce que tu allais faire  l'htel de Mesmes!

--Vous ne le pensez pas, mon pre! Toujours est-il que j'attendis
Jeannette et que, lorsqu'elle revint, je la pris tout simplement dans
mes bras, et que mon baiser touffa le cri effarouch qu'elle voulait
pousser. Sachez seulement qu'au bout d'une demi-heure la pauvre
Jeannette tait persuade que j'tais amoureux fou d'elle; j'appris en
mme temps qu'elle devait se marier, pour plaire  M. l'intendant....
Elle devait se marier avec le neveu dudit intendant, palefrenier chez le
marchal de Damville. J'ai appris que l'intendant s'appelle Gilles, et
le neveu Gillot. J'appris que Jeannette n'aimait pas le sieur Gillot,
et qu'elle dtestait le sieur Gilles. Et nous allions entamer de plus
doues confidences, lorsque, tout  coup, on marche dans le vestibule.
Jeannette ouvre une armoire, et me pousse dedans,  l'instant o la
porte s'ouvrait.

--Jeannette, dit l'intendant, les prisonnires ne t'ont rien dit ce
matin? Les prisonnires! J'en fus presque dfaillant dans mon armoire.

Ici, le chevalier avala un verre de vin, essuya son front moite de
sueur, puis continua:

--Non, monsieur l'intendant, elles ne m'ont rien dit, rpondit
Jeannette. Pas plus ce matin que les autres jours, d'ailleurs. Ces dames
sont bien tristes...

--J'espre, reprit l'intendant, que tu n'as souffl mot  personne de
la prsence de ces trangres dans l'htel,  personne, pas mme  mon
neveu!

--Oh! monsieur, vous m'avez tant menace, qu'il n'y a pas de danger que
j'en parle.

--Bon! Souviens-toi que monseigneur te fera une bonne dot si tu es bien
sage, si tu obis... Demain, elles ne seront plus ici. Monseigneur les
rend  la libert. Tu comprends. Jeannette, ce sont des parentes du
marchal. Il voulait faire pouser  la plus jeune un beau parti dont la
donzelle ne veut pas. Il a fait tout ce qu'il a pu pour la dcider. Mais
puisqu'elles sont aussi obstines, la fille et la mre, ma foi, il y
renonce. Et il les renvoie... tout cela, entre nous, tu comprends?

--Soyez donc tranquille, monsieur.

--Ds ce soir, elles partiront. Monseigneur est  bout de patience.
Allons, au revoir. Jeannette, tu es une fille intelligente, et tu
pouseras Gillot.

--Oui! compte l-dessus, vieux fou! interrompit Pardaillan pre. Cette
Jeannette m'a l'air d'une gaillarde bien trop fute pour pouser ce
dadais de Gillot. Si je lui coupais les oreilles  celui-l aussi? Et
quelles taient ces parentes?...

--Vous allez le savoir, mon pre, continua le chevalier. A peine eus-je
compris que l'intendant du diable s'tait loign que je sortis de mon
armoire.

--Vite, me dit Jeannette, allez-vous-en maintenant.

--Vous reviendrez demain matin si... si je vous plais.

--Tu me plais. Jeannette. Et c'est pourquoi je reste. Pourquoi veux-tu
que je m'en aille?

--Parce que c'est l'heure... l'heure o mon prtendu vient me faire sa
cour. Allez-vous-en, je vous en supplie. S'il vous voyait, toute la
maison accourrait  ses cris.

--Non seulement je ne m'en irai pas, mais tu vas me conduire...

--O donc?

--O cela? Chez les dames dont parlait l'intendant...

--Ah! pour le coup, vous tes fou, s'cria d'abord Jeannette. Mais,
petit  petit, je russis  la convaincre et elle finit par se rendre
 ce que je lui demandais. Elle ajouta qu'elle ne pourrait me conduire
chez les prisonnires, qu'au soir, vers huit heures. Je flairais une
feinte et supposais que Jeannette allait me prier de revenir le soir,
lorsqu'elle termina en rougissant quelque peu:

--D'ici l, monsieur, vous resterez dans ma chambre, o je vais vous
conduire, et o je vous apporterai  manger.

L-dessus, je la remercie du mieux que je peux. Elle me dit de la
suivre. Elle traverse vivement le vestibule, je la suis. Elle ouvre une
porte et pntre dans un couloir obscur en forme de vote. Je continue 
la suivre. Tout  coup,  l'autre bout du couloir, apparat quelqu'un...

--Le damn Gilles! s'cria le vieux Pardaillan.

--Non, monsieur, c'tait Gillot! J'avais remarqu dans le couloir, 
droite, un renfoncement que je venais de dpasser de deux ou trois
pas. Dans le renfoncement, il y avait une porte. Tandis que Jeannette
s'arrte ptrifie, moi, me dissimulant derrire elle, je rtrograde
jusqu'au renfoncement. Jeannette tourne la tte et voit mon opration.
Elle se met  causer  voix trs haute avec Gillot. Pendant ce temps,
j'ouvre et je me trouve au haut de l'escalier des caves! Je repousse
doucement la porte et j'coute.

--Et o vas-tu comme a, Gillot?

--D'abord  l'office pour t'embrasser. Jeannette.

--Ensuite? reprend la fille.

--Ensuite, tu sauras que l'oncle Gilles m'a donn l'ordre de prparer
pour ce soir la grande chaise  mantelets, avec deux bons chevaux, le
tout bien attel pour onze heures du soir. Et comme la chaise n'a pas
servi depuis longtemps, et que je vais passer deux bonnes heures  la
mettre en tat, je vais chercher une bouteille pour me mettre en train.

--Mais la porte est ferme!

--Je l'ai ouverte tout  l'heure. Jeannette.

--Bon! Viens-t-en un peu avec moi  l'office. Tu as bien le temps.

--Non pas, peste!

--L-dessus, la porte s'ouvre et j'entrevois Jeannette effraye, qui
se cache le visage dans ses deux mains. J'avais commenc  descendre 
reculons. A mesure que Gillot s'avance, je recule d'une marche. Enfin,
me voil en bas, je m'aplatis contre la muraille, dans l'espoir que
Gillot ne me verra pas, et que je pourrai remonter, tandis qu'il
cherchera son vin. Mais voil cet imbcile qui allume un flambeau! Il
m'aperoit et demeure, un instant, atterr. Enfin, l'esprit lui revient,
et il veut pousser un grand cri. Mais trop tard! Je l'avais dj saisi 
la gorge. Il tait temps!... Car, au mme instant, j'entends au haut de
l'escalier une voix qui bougonne contre la ngligence de l'officier
des caves! C'tait l'oncle Gilles qui refermait la porte  clef!...
Jeannette s'tait sauve sans doute...

--Diable! diable! grommela le vieux Pardaillan. Ainsi, te voil enferm
dans la cave!... Je me demande comment tu vas faire, par exemple!

--Mais, monsieur, puisque me voici prs de vous c'est que j'en suis
sorti! La porte tait bel et bien ferme  triple tour. Moi, je tenais
toujours mon Gillot par la gorge pour l'empcher de hurler. Tout  coup,
je le vois qui, du blanc, passe au rouge, et, du rouge, au violet. Alors
je desserre. Il se jette  mes pieds en disant:

--Grce, monsieur le truand! Laissez-moi vivre, je ne vous dnoncerai
pas!

--Il t'a pris pour un truand! s'cria le vieux routier.

--Il y avait de quoi, monsieur. D'ailleurs, je n'ai eu garde de le
dtromper: mais, pour plus de sret, je l'ai aussitt billonn.

--Et tu dis que ceci est arriv vers quelle heure?

--Mais il pouvait tre onze heures du matin, monsieur.

--Juste au moment o je billonnai matre Didier!

--Je ne vous comprends pas, mon pre.

--Je te raconterai cela. Mais poursuis ton rcit. Tu en tais au moment
o tu billonnes Gillot...

--Oui. Vous pensez si j'tais inquiet. Une heure se passe, puis deux!
Pour comble, le flambeau consum jette ses dernires lueurs et s'teint.
Me voil dans une profonde obscurit, assis sur les marches de
l'escalier, coutant avec une profonde anxit, attendant que quelque
officier de cave vienne chercher du vin pour me frayer un passage
au-dehors, le pistolet d'une main, le poignard de l'autre. Mais les
heures passent. Je n'entends aucun bruit. Et songeant  ce qu'avait dit
Gillot  Jeannette, songeant  cette voiture qui devait tre prte pour
onze heures, je me demande avec angoisse si les prisonnires vont tre
enleves sans que je sache o on les conduit, sans que je puisse rien
faire pour les dlivrer!...

--J'avoue que ta position n'tait pas gaie. Mais, enfin, tu as pu ouvrir
la porte?

--Non, elle m'a t ouverte... par Jeannette.

--Bonne petite Jeannette!

--Vite, vite, me dit-elle. J'ai pu prendre la clef pour une minute.
Sauvez-vous!

--Quelle heure est-il? lui demandais-je tout enfivr.

--Un peu plus de dix heures.

Je respire; la voiture ne doit partir qu' onze heures!

J'embrasse Jeannette de tout mon coeur.

Vous reviendrez? me demanda-t-elle.

--Certes! Comment pourrais-je t'oublier!

--Et Gillot? fait-elle tout  coup en se rappelant son fianc.

--Gillot? Il dort!...

Alors elle s'lance dans les caves. Moi, je gagne le jardin. Je le
traverse en quelques bonds. Je trouve la porte ferme. Je saute
par-dessus le mur. Je fais le tour de l'htel. Et, voyant qu'il est trop
tard pour aller prvenir les personnes que cette affaire intressait,
je me dcide  attendre seul la voiture... Au bout d'une demi-heure, je
vois la grande porte de l'htel s'ouvrir. Je vais me poster au coin de
la premire ruelle. La voiture s'y engage. Et je remarque qu'elle est
escorte par un seul cavalier qui marche en avant. Mon plan est aussitt
fait; abattre le postillon d'un coup de pistolet, dsaronner le
cavalier, l'obliger  se battre avec moi, le tuer ou le blesser, puis
dfoncer les mantelets de la voiture et dlivrer les prisonnires... Je
fais feu sur le postillon... Vous savez le reste, mon pre!...

--Mais, fit alors le vieux routier, je t'avais demand de me raconter
tout ce que tu as fait depuis mon dpart, et ceci n'est qu'une journe.

--Ah! monsieur, s'cria le chevalier, c'est que l'importance de cette
journe vous indique l'importance du reste! Si j'ai voulu pntrer cote
que cote dans l'htel de Mesmes, c'est que ma vie est attache  la
vie de ces deux femmes! c'est qu'il faut que je les dlivre, ou j'y
mourrai!... Une question tout d'abord,  laquelle je vous supplie de
rpondre...

--Parle, mon enfant, dit le vieux Pardaillan.

--Eh bien, fit le chevalier avec hsitation, vous escortiez la voiture,
n'est-ce pas?

--Oui, chevalier. J'tais mme charg de tuer tout ce qui tenterait d'en
approcher.

--Donc, reprit le chevalier, vous savez o va la voiture!...

--Non, mon enfant! Je te le dis; tu me crois, n'est-ce pas?

--Je vous crois, mon pre! fit le chevalier avec une douleur concentre.

--Mais, reprit le routier, si je ne puis te dire o va le damn
marchal, tu peux me dire, toi, quelles sont ces prisonnires qu'on
enlve avec tant de mystre.

--Mon pre, rappelez-vous ce qui a t dit le jour de votre dpart.
Rappelez-vous cette femme dont vous avez jadis enlev la fille...

Le vieux routier tressaillit et devint un peu ple.

--Eh bien, cette fille, cette enfant, Lose de Piennes... ou mieux,
Lose de Montmorency...

--Tu l'aimes!...

--Je l'aime. Je l'aime sans espoir. Et pourtant, je veux la dlivrer! Et
c'est elle qui se trouve dans cette voiture! Elle et sa mre!...

--Ah! Je comprends tout, maintenant! Je comprends les prcautions prises
hier et aujourd'hui contre moi. Car, si j'avais su la vrit, ce que tu
as entrepris, je l'eusse entrepris, moi!

--Mais enfin, mon pre, comment se fait-il que je vous retrouve au
service du marchal? Depuis quand tes-vous dans son htel?

--Depuis hier soir seulement. Et j'y ai t gard  vue. Seulement,
le marchal m'avait dt qu' partir de minuit je serais libre. Je me
proposais de te rejoindre  cette heure-l.

Le vieux Pardaillan fit alors  son fils le rcit de sa rencontre avec
Damville aux Ponts-de-C et ce qui en tait rsult. Le chevalier,  son
tour, complta son rcit en racontant les principaux vnements de sa
vie depuis le dpart de son pre.

Il fut rsolu que le vieux Pardaillan retournerait  l'htel de Mesmes
et qu'il servirait le marchal avec fidlit en ce qui concernait son
plan de campagne politique.

C'tait le meilleur moyen d'arriver  savoir ce qu'taient devenues
Jeanne de Piennes et sa fille.

--Au besoin, ajouta le routier, il y a quelqu'un qui doit tre instruit
de cela. C'est celui qui conduisait: un certain vicomte d'Aspremont. Et,
celui-l, je le forcerai  parler.

--Moi, je vais prvenir le marchal de Montmorency de ce qui vient de
se passer. Et je vous attendrai ensuite  la Devinire... songez avec
quelle impatience!

--A la Devinire, malheureux! Tu veux donc retourner  la Bastille!

--C'est vrai, je n'y songeais plus.

--Tu vas demeurer ici. Je suis au mieux, depuis longtemps, avec la
matresse du Marteau-qui-cogne.

--Bien, mais vous irez chercher Pipeau, mon chien.

--J'irai, mon fils!


XXVI

AU LOUVRE

Le chevalier dormit deux ou trois heures sur un mchant matelas qui se
trouvait dans un galetas dnomm la chambre des princes.

Vers neuf heures du matin, le chevalier tait sur pied.

Il se rendit directement  l'htel Montmorency et trouva le marchal qui
l'attendait avec une sombre impatience.

Cette journe et cette nuit, Franois les avait passes  agiter des
penses confuses et contradictoires.

Tantt, il convenait que le jeune chevalier avait eu raison et que la
ruse, en cette affaire, serait plus utile que la force. Parfois, il
arrtait son esprit avec une sorte de charme effar sur cet vnement
qui, par moments, lui semblait chimrique; il avait une fille de
dix-sept ans, dont toujours il avait ignor l'existence! Alors, il
souriait, et, presque aussitt, ses yeux s'emplissaient de larmes.
D'autres fois, il songeait  cette mre admirable,  Jeanne, dont il
avait reconstitu le martyre depuis sa dramatique visite  Margency; et
alors, il comprenait qu'il n'avait cess de l'aimer...

Et alors, un redoutable problme se posait; et, bien qu'il ft des
efforts pour carter la question, elle revenait implacable: il tait
mari  Diane de France.

Lorsque le chevalier arriva, il n'osa l'interroger; mais son regard
ardent parla pour lui...

Maintenant, ce n'tait plus qu'un homme: un homme qui souffrait. Il lut
dans ses yeux toute l'angoisse de l'attente.

--Monseigneur, dit-il, je ne m'tais pas tromp... elles taient bien 
l'htel de Mesmes.

--Elles taient! fit le marchal sourdement.

--Ce qui veut dire qu'elles n'y sont plus. Ah! Monseigneur, il y a dans
tout cela une fatalit inconcevable. J'ai failli les dlivrer... un coup
de pistolet tir  faux, un bras qui tremble...

--Vous vous tes donc battu? s'cria Franois.

--Oui, monseigneur, mais je n'ai pas russi.

--Battu pour moi!... Chevalier, je vous ai dj tant de gratitude que je
ne sais comment vous exprimer mon amiti. Ainsi, reprit le marchal en
serrant les poings, c'est bien mon frre qui s'acharne contre elle. Et
cet homme est de ma famille, de mon sang!... Voyons, racontez-moi ce que
vous savez!...

Le chevalier entama le mme rcit qu'il avait fait  son pre. Mais il
omit de citer le vieux Pardaillan. Tel quel, ce rcit n'en frappa pas
moins le marchal d'une sorte d'admiration.

--Vous avez fait cela! s'cria-t-il.

--Oui, monseigneur, rpondit simplement le chevalier; cela n'a
d'ailleurs servi qu' nous bien convaincre que le marchal de Damville
tait le ravisseur. Quant  la voiture, o a-t-elle t? Voil ce que je
saurai peut-tre avant peu...

Franois saisit violemment la main de Pardaillan.

--Et moi, jeune homme, je vous dis qu'il faut que je le sache 
l'instant! tes-vous homme  rpter ce que vous m'avez racont,
mme s'il peut en rsulter quelque danger pour vous, mme devant mon
frre?...

--Je suis prt! fit Pardaillan, avec sa figure de glace.

--En ce cas, vous tes prt  me suivre chez le roi?

--A l'instant mme, fit le chevalier.

--C'est bien. Nous allons de ce pas nous rendre au Louvre. Que le roi
fasse justice. Et si le roi se drobe...

--Eh bien? fit le chevalier haletant.

--Alors, rpondit le marchal d'une voix sombre, si le jugement des
hommes me fait dfaut, j'en appellerai au jugement de Dieu. [2]

[Note 2: C'est le vieux nom du duel.]

Le marchal s'lana vers son appartement.

--Malepeste! grommela Pardaillan. Chez le roi!... C'est--dire chez la
reine Catherine! la digne femme qui m'a fait jeter  la Bastille, et qui
va s'empresser de me faire saisir!

Un quart d'heure plus tard, le marchal reparut.

Il fit signe au chevalier de le suivre.

Dans la cour, attendait un carrosse. Le marchal et Pardaillan y prirent
place, avec quatre pages.

Pendant le chemin, Franois de Montmorency et Pardaillan ne se parlrent
pas.

On arriva au Louvre.

Ce matin-l, il y avait rception chez le roi, c'est--dire que Charles
IX avait admis ses courtisans  son grand lever. Le jeune roi paraissait
de bonne humeur; il venait d'entraner tout son monde pour visiter
un nouveau cabinet amnag au rez-de-chausse, au-dessous de ses
appartements.

C'tait une pice de dimensions assez vastes en elle-mme, mais en somme
plutt petite, relativement aux immenses salles du Louvre; Charles IX
prtendait en faire son cabinet d'armes et de chasses. La fentre de
ce cabinet s'ouvrait sur la Seine et dominait la berge de sept  huit
pieds. Il n'y avait pas de quai ou port  cet endroit; la Seine coulait,
libre et capricieuse, creusant des sinuosits, des baies minuscules dans
le sable.

Au moment o nous pntrons dans ce cabinet, o une quinzaine de
personnes taient rassembles, le roi Charles IX, tenant  la main une
arquebuse que venait de lui remettre son orfvre-armurier Cruc, jetait
de longs regards enivrs sur le paysage qu'il avait sous les yeux.

Et comme son imagination tait mue par ce spectacle, l'motion se
transmit au coeur, et il murmura doucement:

--Marie!...

--Sire, dit Cruc, le systme nouveau de cette arquebuse permet de viser
avec une justesse extraordinaire.

--Ah! vraiment! fit le roi qui, arrach  son rve, tressaillit et se
mit  examiner l'arme.

Un valet s'arrta  deux pas du roi.

----Qu'y a-t-il? demanda Charles IX.

--Sire, M. le marchal de Montmorency est l qui sollicite l'honneur
d'tre introduit auprs de Votre Majest.

--Montmorency! s'cria Charles IX comme s'il n'et pu en croire ses
oreilles. Il aura entendu parler de la grande paix qui se fait. Et il
veut cesser de bouder. Qu'il entre!

Charles IX s'assit aussitt dans un grand fauteuil de bois d'bne
sculpt richement. Et tous les assistants debout se rangrent  droite
et  gauche du fauteuil.

Alors, on vit la porte s'ouvrir toute grande, et les quatre pages du
marchal entrrent par deux, le poing sur la hanche, et se placrent
deux  droite deux  gauche de la porte, dans une attitude raidie. Puis
le marchal fit son entre, suivi du chevalier de Pardaillan.

Franois de Montmorency s'arrta  trois pas du fauteuil et s'inclina
profondment. Puis, se redressant, il attendit que le roi lui adresst
la parole.

Charles IX contempla un instant en silence la noble tte du marchal,
camp dans une attitude de force et de dignit.

Seul, Henri de Guise fixait sur le marchal un regard ddaigneux et
presque haineux.

--Soyez le bienvenu, monsieur le marchal, dit enfin Charles IX. Depuis
si longtemps que vous avez dsert la cour de France, on pouvait
craindre que vous ne fussiez mort. Je vous vois heureusement bien
vivant.

Ayant satisfait sa petite rancune par ces railleries anodines, Charles
IX ajouta d'un ton plus srieux;

--L'essentiel est que vous tes l et que vous nous revenez enfin.
Encore une fois, soyez le bienvenu.

--Sire, dit Montmorency, je suis venu supplier Votre Majest de
m'accorder audience.

--Vous l'avez... Parlez.

--Sire, j'entends l'honneur d'une audience particulire.

--Eh bien, soit...

A peine le roi eut-il prononc ce mot que tous les courtisans, y compris
le duc d'Anjou, frre de Charles IX, s'inclinrent ensemble et battirent
en retraite vers la porte.

--Pourquoi ce jeune homme demeure-t-il? fit le roi en dsignant
Pardaillan.

Le chevalier tressaillit et ramena son regard sur Charles IX. En entrant
dans le cabinet, les yeux de Pardaillan s'taient tout d'abord ports
sur Qulus, Maugiron et Maurevert. Et il avait souri comme il savait
sourire par moments, c'est--dire avec cette impertinence glaciale qui
lui tait particulire. Sans doute les deux mignons d'Anjou et Maurevert
le reconnurent aussi, car ils se mirent  le dvisager d'un air fort
insolent.

Montmorency se hta de rpondre:

--Sire, le chevalier de Pardaillan que voici est un tmoin de ce que je
vais dire. Je sollicite pour lui le mme honneur que pour moi...

Charles IX fit un signe de tte approbatif.

--Ce n'est pas tout, sire, poursuivit alors le marchal. Puisque je vois
Votre Majest si bien dispose  mon gard, j'oserai la supplier de
donner des ordres pour que M. le marchal de Damville soit mand au
Louvre toute affaire cessante.

--Mais c'est donc un conseil de famille que vous voulez tenir en notre
prsence?

--Oui, sire, dit Franois d'une voix singulire. Et comme le roi de
France est le pre de tous ses sujets, il est raisonnable que ce conseil
se tienne en prsence du pre.

Charles IX connaissait trs bien la haine qui divisait les deux frres.
Mais, cette haine, il en ignorait les causes. Il eut le pressentiment
qu'il allait connatre ces causes que les deux marchaux avaient tenues
si secrtes pendant de longues annes. Il frappa donc avec un marteau
d'argent, et, son valet de chambre s'tant montr  l'instant, il
demanda Cosseins, son capitaine des gardes.

--Votre Majest a oubli qu'elle a donn cong  M. de Cosseins pour
trois jours, dit le valet de chambre.

--C'est vrai, pardieu! Mais le capitaine des gardes de Mme la reine mre
est l, faites-le venir!

Une minute plus tard, le capitaine de Nancey entrait dans le cabinet.

Quelle que ft la puissance de l'tiquette, Nancey, en apercevant le
chevalier de Pardaillan qu'il avait arrt lui-mme et bel et bien
conduit  la Bastille, s'arrta, frapp de stupeur, les yeux agrandis.

Pardaillan parut examiner avec une profonde attention une arquebuse
accroche  la muraille; puis, comme Nancey continuait  le considrer,
hypnotis, le chevalier se dcida a lui faire des yeux, du sourire et de
la main, un petit signe amical, presque protecteur.

--Eh bien fit le roi en fronant les sourcils, que vous arrive-t-il,
Nancey?

--Pardon, sire, mille fois pardon! balbutia le capitaine, je viens
d'avoir un blouissement, un tourdissement...

--C'est bon! reprit le roi. Rendez-vous  l'instant  l'htel de Mesmes
et dites  M. de Damville que je veux lui parler.

Le capitaine se courba en deux et sortit.

--Et maintenant, sire, dit alors Franois de Montmorency, je dois dire
 Votre Majest que je suis venu demander justice et que, devant elle,
j'accuserai le marchal de Damville de flonie, mensonge et crime de
rapt. Et ce n'est pas seulement  votre justice souveraine que j'en
appelle! C'est encore  votre honneur! Les terribles choses que j'ai 
raconter doivent demeurer secrtes, sire!

--Monsieur le marchal, dit le roi, puisque vous le voulez, nous serons
donc l'arbitre de cette affaire.

--Votre Majest me comble. Mais, en raison mme de la gravit des
accusations que je prtends porter contre mon propre frre, ne
convient-il pas qu'il soit prsent avant que je n'entre dans le dtail?
Il s'agit de deux femmes...

--C'est juste, marchal, c'est juste.

--Un long silence embarrass suivit ces paroles, et prs d'une
demi-heure se passa. Enfin, le roi demanda:

--Vous pouvez toutefois me dire ds  prsent qui sont ces deux femmes?

--Oui, sire: deux humbles ouvrires.

--Des ouvrires? s'cria Charles IX tonn.

--Sire, elles s'occupaient de broderies ou tapisseries, ce qui leur
assurait leur pauvre existence.

--Et o logeaient-elles? demanda le roi. Je me suis occup moi-mme des
broderies d'armoiries, et je crois connatre les cinq ou six ouvrires
qui, dans Paris, sont capables de mener  bien ce genre de travaux.

--Sire, elles logeaient rue Saint-Denis.

--Rue Saint-Denis! s'exclama vivement Charles IX. En face d'une auberge?

--L'auberge de la Devinire, sire!

--C'est cela! s'cria le roi en frappant ses mains l'une contre l'autre.
Je la connais! c'est  coup sr la plus habile brodeuse d'armoiries et
devises qui soit dans Paris.

Et, avec un sourire attendri, Charles IX se rappela cette scne o il
avait offert  Marie Touchet la tapisserie excute par la brodeuse de
la rue Saint-Denis et portant la devise:--Je charme tout.

Franois de Montmorency, violemment mu, tait devenu trs ple. Et,
lorsque Charles IX, pensif, ajouta:--On l'appelait la Dame en noir...,
le marchal clata. Un sanglot gonfla sa poitrine. Et, d'une voix rauque
de dsespoir, il rpondit:

--La Dame en noir!... Parce qu'on lui a arrach son nom, sa fortune,
sa situation! Parce qu'un maudit et un criminel par aveuglement l'ont
condamne! Le maudit, c'est mon frre, sire! Le criminel, c'est moi!...
La Dame en noir, sire, s'appelle Jeanne, comtesse de Piennes et de
Margency! Elle s'est appele duchesse de Montmorency!...

Le roi, devant cette rvlation, demeura sombre, tonn, hsitant. Il
connaissait de Jeanne de Piennes ce que l'on en savait couramment:
-savoir que, marie secrtement  Franois de Montmorency, elle avait
t rpudie, grce  l'insistance du conntable auprs du roi Henri II,
et grce  l'insistance du roi Henri II auprs de la cour de Rome.

Il savait, en outre, que sa soeur naturelle Diane, devenue l'pouse
de Franois, avait toujours vcu spare du marchal, et il se vit en
prsence d'un redoutable problme de coeur et de famille.

Le marchal,  la contraction de sa physionomie, comprit ce qui se
passait dans l'me de Charles IX.

--Sire! s'cria-t-il haletant, il n'est question en ce moment d'aucun
mariage  dfaire ou  refaire. C'est  votre seule justice que je
suis venu faire appel justice pour deux malheureuses qui, aprs tant
d'infortune, ont t arraches au peu de bonheur qui leur restait! C'est
un ravisseur que je viens accuser ici... et le ravisseur, le voil!

Franois de Montmorency tendit violemment son poing ferm vers la porte
qui s'ouvrait  ce moment, livrant passage  Damville.

Dix-sept ans qu'ils ne s'taient vus!...

--Sire, dit Henri de cette voix pre, et mtallique qu'il avait dans ses
fortes motions, vous m'avez fait l'honneur de m'appeler, me voici aux
ordres de Votre Majest.

Le chevalier de Pardaillan s'tait recul et comme effac dans un angle.

De sorte qu'Henri ne l'avait pas vu.

Qu'avait imagin Henri, prvenu par Nancey, non seulement pour empcher
Franois de l'accuser, mais encore pour le perdre  l'instant, l'envoyer
 la Bastille, peut-tre  l'chafaud!...

C'tait simple et effroyable:

Le secret surpris chez Alice de Lux, le secret qu'il avait jur de ne
pas rvler, il allait le dnoncer!...

Simplement dire que le roi de Navarre, le prince de Cond, Coligny
taient  Paris, et que Franois de Montmorency les avait vus, et qu'ils
avaient conspir l'enlvement du roi!

--Monsieur de Damville, dit le roi, je vous ai fait venir sur la demande
expresse de votre frre. coutez donc, s'il vous plat, ce que M. le
marchal de Montmorency veut dire. Vous rpondrez ensuite... Parlez,
marchal.

--Sire, dit Franois, plaise  Votre Majest de demander  M. de
Damville ce qu'il a fait de Jeanne de Piennes, et de Lose, sa fille, ma
fille...

Il y eut une seconde de silence funbre.

Le marchal ajouta:

--Que, s'il veut bien de bonne foi rpondre et s'engager  ne plus
poursuivre ces nobles et infortunes cratures, je le tiens quitte du
reste.

--Rpondez, marchal de Damville, dit le roi.

Henri se redressa. Son regard alla de ct  Franois, regard rouge,
aigu, mortel. Et voici ce qu'il dit:

--Sire, pour que je rponde dignement, plaise  Votre Majest de
demander  M. le marchal s'il n'a pas t dans un htel de la rue de
Bthisy? quelles personnes il y a vues? et ce qui a t convenu?

Franois devint ple comme un mort.

--Misrable! rla-t-il d'une voix si basse que le roi ne l'entendit pas.

--Puisque le marchal ne rpond pas, reprit Henri, je vais rpondre pour
lui!...

--Un instant, monseigneur! fit soudain une voix calme.

Le chevalier de Pardaillan s'avana jusqu'au fauteuil, se plaant ainsi
entre les deux frres. Et, avant qu'on et song  lui imposer silence,
avant qu'Henri ft revenu de l'tonnement que lui causait l'intervention
de cet inconnu, le chevalier poursuivit:

--Sire, je demande pardon  Votre Majest, mais, appel comme tmoin, je
dois parler. Et je me permets de dire  Mgr le marchal de Damville que
la rponse  sa question ne saurait intresser en quoi que ce soit Sa
Majest...

--Et pourquoi? gronda Henri. Qui tes-vous donc, vous qui osez parler
devant le roi sans qu'on vous interroge!

--Qui je suis? Peu importe!... Ce qui importe, c'est qu'il est
compltement inutile de parier de la rue de Bthisy si nous ne parlons
pas d'abord de la rue Saint-Denis!... de l'auberge de la Devinire!.. de
l'arrire-salle de cette auberge!... des potes qui s'y runissent!...

A mesure que le chevalier parlait, Henri de Montmorency pliait les
paules, courbait les reins, comme si chaque parole ft jet sur lui
quelque poids norme.

--Que signifie cela? s'cria Charles IX.

--Simplement que la question de Mgr de Damville tait oiseuse et n'a
rien  voir dans l'affaire qui nous rassemble.

--Est-ce vrai, Damville? demanda le roi. Est-il vrai que votre question
soit inutile  l'affaire qui vous runit en notre prsence, vous et
votre frre?

Henri poussa un soupir et rpondit:

--C'est vrai, sire!...

Franois adressa au chevalier un regard d'une loquente gratitude.

Mais la curiosit du roi tait veille maintenant, ses soupons,
peut-tre! Charles frona le sourcil. Son front d'ivoire jauni se
plissa.

--Pourtant, fit-il avec une sourde colre, c'est dans une intention
quelconque que vous avez ainsi parl. Vous avez parl de la rue de
Bthisy... De quel htel s'agit-il? Parlez!...

Il tait vident que le roi songeait  l'htel Coligny, rendez-vous
naturel des huguenots.

Henri comprit que de sa promptitude dpendait maintenant sa vie... S'il
ne trouvait pas une prompte rponse, son frre tait perdu; mais le
damn inconnu qui le tenait sous son regard de flamme dnonait la scne
de la Devinire!...

--Sire, dit-il, j'ai voulu parler de l'htel de la duchesse de Guise...
C'est une histoire de femmes.

--Ah! ah! fit Charles IX avec un sourire.

--Je l'avoue, sire, cette histoire serait pnible  raconter pour moi,
un ami du duc de Guise.

Charles IX dtestait cordialement Henri de Guise, en qui il sentait un
redoutable comptiteur. Il connaissait d'ailleurs la conduite de sa
femme qui, pour le quart d'heure tait au mieux avec le comte de
Saint-Mgrin.

--Je comprends, mort-dieu! s'cria le roi en riant. Mais que vient faire
en tout ceci l'auberge de la Devinire?

Pardaillan jeta  Henri un regard qui signifiait: Vous nous sauvez, je
vous sauve! et rpondit:

--Sire, si vous daignez le permettre, je dirai  Votre Majest que
l'auberge de la Devinire est un lieu o se runissent des potes pour
causer de posie... des dames, de grandes dames y viennent aussi causer
de posie... seulement, il arrive parfois que le pote porte pourpoint
de satin mauve, manteau de soie violette, haut de chausses  rubans...

C'tait le portrait de Saint-Mgrin.

Le roi eut un nouveau rire et grommela dans ses dents:

--Mort-diable! je donnerais bien cent cus pour que ce cher Guise ait
entendu...

Lorsque le roi eut fini de rire, Franois essuya la sueur qui inondait
son front et reprit:

--Sire, j'ose rappeler  Votre Majest que je suis venu, confiant dans
sa justice, rclamer la libert de deux malheureuses femmes qu'on
dtient malgr elles.

--Oui, c'est vrai. Montmorency, expliquez votre cause.

--Sire, je l'ai dit  Votre Majest; Jeanne, comtesse de Piennes, et sa
fille Lose ont t ravies de leur logis, rue Saint-Denis, par violence;
elles sont dtenues prisonnires; je dis que c'est M. de Damville ici
prsent qui est le ravisseur.

--Vous entendez, Damville? fit le roi. Que rpondez-vous?

--Que je nie, sire! dit sourdement Henri. Je ne sais de quoi il est
question. Je n'ai pas vu depuis dix-sept ans les personnes dont il
s'agit. C'est donc  moi de rclamer justice.

--Sire, dit  son tour Franois d'une voix qui avait repris toute sa
fermet, la dmarche que j'ai tente auprs de Votre Majest serait
inqualifiable si je n'avais la preuve de ce que j'avance. Voici M. le
chevalier de Pardaillan qui a pass la journe d'hier et une partie de
la soire, jusqu' onze heures, cach dans l'htel de Mesmes. Si Votre
Majest l'y autorise, le chevalier est prt  dire ce qu'il a vu et
entendu.

--Approchez, monsieur, et parlez, dit le roi.

Le chevalier fit deux pas en avant et salua avec sa grce un peu raide
et hautaine.

Damville ne put s'empcher de frmir.

--Ah! songea-t-il en lui-mme, c'est l le fils?...

--Sire, dit le chevalier, puisque nous en sommes aux questions,
voulez-vous me permettre de demander  Mgr de Damville par quel bout il
veut que je commence mon rcit?

--Je ne comprends pas, monsieur, fit Damville.

--A votre guise, monseigneur, je commencerai par la fin, c'est--dire
par la voiture qui sort mystrieusement; par le commencement,
c'est--dire par les facties de votre intendant Gille; ou enfin, mme,
par le milieu, c'est--dire par certaine conversation o il s'agit de
toutes sortes de choses et de gens, notamment de votre serviteur le
chevalier de Pardaillan, conversation dans laquelle joua un rle
quelqu'un qui venait de la Bastille exprs pour vous en entretenir.

A ces derniers mots qui lui prouvaient clairement que le chevalier
connaissait l'entretien qu'il avait eu avec Guitalens, Damville
chancela, livide, hagard. Et il balbutia:

--Commencez par o vous voudrez, monsieur!

--La victoire est  nous! pensa Pardaillan.

Et, certain qu'avec la menace dguise dont il venait de faire usage, il
obtiendrait tous les aveux qu'il voulait, il ouvrait dj la bouche pour
commencer son rcit, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit soudain. Les
paroles s'tranglrent dans sa gorge, et il demeura les yeux fixs sur
la personne qui venait d'apparatre.

--Qui ose entrer sans tre mand? gronda Charles IX. Comment! c'est
vous, madame?...

C'tait Catherine de Mdicis.

Elle s'avana, laissant la porte ouverte.

--Voici l'orage! pensa Pardaillan.

La reine mre s'avanait avec ce sourire mince qui donnait  sa
physionomie une si terrible expression de cruaut.

--Mais, madame, reprit Charles IX en plissant de colre, j'ai donn
audience particulire  M. le marchal de Montmorency, et nul, ici, pas
mme vous, n'a le droit...

--Je le sais, sire, dit tranquillement Catherine; mais vous
m'approuverez quand je vous aurai dit qu'il y a ici un ennemi de la
reine, votre mre, du duc d'Anjou, votre frre, et de vous-mme!

Pardaillan demeura trs calme.

--Que voulez-vous dire, madame? s'cria Charles IX.

--Je veux dire qu'il y a ici quelqu'un  qui il a fallu une singulire
audace pour oser pntrer dans le Louvre, aprs avoir insult le duc
d'Anjou, votre frre, aprs avoir port sur lui des mains criminelles,
enfin, aprs m'avoir bafoue.

--Nommez-le! Nommez-le donc, par tous les diables!

--C'est celui qu'on appelle Pardaillan! Le voici.

--Hol! gronda le roi en se levant. Gardes!... capitaine, saisissez cet
homme.

Avant que le roi et achev de parler, les mignons et Maurevert,
devanant les gardes, s'lancrent dans le cabinet en hurlant:

--Sus! sus! A mort!...

En mme temps, ils avaient tir leurs pes.

Qulus venait en tte. Derrire lui, Maugiron, Saint-Mgrin et
Maurevert. Puis, Nancey et les gardes.

Franois et Henri taient demeurs aussi stupfaits l'un que l'autre;
mais, tandis que Franois songeait dj  intercder pour le chevalier,
Henri, ple de joie, comprenait que cet incident le sauvait.

Quant  Pardaillan, ds l'entre de la reine, il s'tait tenu sur ses
gardes. Dans l'instant qui suivit, on le vit saisir l'pe de Qulus,
la lui arracher, la briser sur ses genoux et en jeter les morceaux  la
figure des assaillants qui, devant cette chose norme, inoue, d'une
rbellion en prsence du roi, s'arrtrent, se regardrent, stupides,
puis, tous ensemble, foncrent.

Or, ce temps d'arrt, si rapide qu'il et t, avait suffi  Pardaillan
pour concevoir et excuter une de ces bravades folles auxquelles il
semblait se complaire par fantaisie.

Qulus avait sa toque sur la tte... On entendit une voix d'un calme
froce, d'une ironie aigu, profrer ces mots:

--Saluez donc la justice du roi!...

Qulus, en mme temps, poussa un cri de douleur. Pardaillan venait de
lui arracher sa toque, brisant les longues pingles d'or qui la fixaient
et, par la mme occasion, arrachant quelques poignes de cheveux.

La toque tomba aux pieds de Catherine.

Son coup fait, Pardaillan, bondissant en arrire, avait saut sur le
rebord de la fentre ouverte en criant:

--Au revoir, messieurs...

Et il sauta!

Il sauta  l'instant prcis o Maurevert et Maugiron atteignaient la
fentre et allaient le saisir.

Ils le virent retomber  pieds joints, se retourner, tandis que,
hurlants, ils montraient le poing, et, grave, sans hte, soulever son
chapeau dans un grand geste, puis s'en aller, de son pas souple et
tranquille.

--L'arquebuse! L'arquebuse! vocifra le duc d'Anjou.

Pardaillan entendit, mais ne se retourna pas.

Maurevert, qui passait pour bon tireur, saisit une arquebuse toute
charge, ajusta le chevalier.

La dtonation retentit.

Pardaillan ne se retourna pas.

--Oh! le dmon! gronda Maurevert. Je l'ai manqu!...

Et des bateliers qui descendaient la Seine virent avec tonnement cette
fentre du Louvre  laquelle se montraient cinq ou six gentilshommes
penchs, le poing tendu, hurlant d'apocalyptiques menaces.

Les quelques minutes qui suivirent furent, dans le cabinet royal,
pleines de confusion et exemptes d'tiquette, chacun donnant son avis
sans couter celui du voisin.

--Qu'on m'en donne l'ordre! cria Maurevert, et, ce soir, cet homme sera
au pouvoir de Sa Majest.

--Vous avez l'ordre! fit Catherine.

Maurevert s'lana, suivi des mignons, except Qulus qui se plaignait
de la tte.

En mme temps, le roi, frappant du poing sur le bras du fauteuil o il
s'tait assis, grondait.

--Par la mort-dieu, je veux qu'on fouille Paris! Je veux que le rebelle
soit tout  l'heure  la Bastille! Ah! monsieur de Montmorency, je vous
flicite des gens que vous m'amenez!

--Monsieur le marchal a toujours eu le tort de ne pas surveiller qui il
frquente, dit Catherine d'une voix miel et fiel.

Henri de Damville sourit, il triomphait.

Franois laissait passer l'orage.

--M. de Montmorency frquente les ennemis du roi, dit rageusement le duc
de Guise.

--Prenez garde, duc! rpondit Franois; je puis vous rpondre,  vous
qui n'tes ni la reine ni le roi...

Et, tout bas, en le touchant du bout du doigt  la poitrine et en le
regardant dans les yeux, il ajouta:

--Ou du moins, pas encore, malgr vos dsirs!

Guise, pouvant, recula.

--Sire, reprit Catherine, ce chevalier de Pardaillan m'a insulte dans
une circonstance que je raconterai  Votre Majest. Il a os porter les
mains sur votre frre...

--Ce n'est pardieu que trop vrai! fit le duc d'Anjou d'une voix
nonchalante, en lissant sa barbe rare avec un peigne.

Catherine de Mdicis, pendant ce temps, poursuivait:

--Sire, cet homme est un dangereux ennemi pour moi, pour le duc
d'Anjou...

--Cela suffit, dit Charles IX. Je prtends qu'on l'arrte et qu'on
instruise son procs. Ainsi, on verra que j'aime ma famille... car
j'aime ma famille, moi, autant qu'elle m'aime...

Satisfait de cette pointe sournoise qu'il lanait  sa mre et  son
frre, le roi redevint tout joyeux et fit signe qu'il voulait tre seul.
Catherine sortit avec le duc d'Anjou, suivis des yeux par le roi. Les
autres assistants se retirrent aussi. Mais Franois de Montmorency
demeura ferme  son poste; ce que voyant, Henri de Damville demeura
galement.

Le roi les regarda avec tonnement.

--Je croyais avoir dit que l'audience tait termine, fit-il.

--Sire, dit Franois d'un ton ferme. Votre Majest m'a promis de me
rendre justice: j'attends!

--C'est vrai, aprs tout, fit Charles IX. Parlez donc...

--Puisque, reprit alors le marchal, puisque M. de Pardaillan n'est plus
l, je dirai ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu... Une voiture a quitt
l'htel de Mesmes cette nuit  onze heures, emmenant secrtement deux
femmes. En vain le nierait-on!...

--Je ne le nie pas, dit froidement Damville. Et, puisqu'on m'y oblige,
je ferai ici une confidence que je ne ferais devant personne au monde.

Il regarda avec inquitude du ct de la porte, et, mystrieusement,
acheva:

--Sire, une grande duchesse et sa suivante en mal d'aventure sont venues
me demander l'hospitalit et m'ont pri de les ramener  leur htel.
Votre Majest exige-t-elle le nom de cette haute dame?...

--Non pas, par la mort-dieu! s'cria Charles IX en riant.

Franois se tordit les mains avec une rage dsespre. Il comprit, qu'il
ne pourrait convaincre le roi.

Mal vu  la cour, tandis que son frre y tait en pleine faveur,
dpourvu de preuves irrcusables, il avait vu s'enfuir avec Pardaillan
sa seule chance de succs.

--Allons, vous voyez que vous vous tes tromp, marchal, dit le roi.
Allez, messieurs, allez... Hol, un instant: nous voyons avec peine
et chagrin la plus noble maison de France divise par des querelles
intestines... J'espre, je veux que tout cela cesse bientt...

Les deux frres s'inclinrent et sortirent: Henri, radieux, Franois, la
rage au coeur.

Dans la pice voisine, le marchal de Montmorency mt lourdement sa main
sur l'paule de son frre.

--Je vois que votre arme est toujours la mme, dit-il d'une voix rauque
et sifflante: mensonge et calomnie!

--J'en ai d'autres  votre service! dit Henri.

Franois jeta sur son frre un regard sanglant.

--Ecoute, gronda-t-il. Je veux te laisser le temps de rflchir. Mais,
lorsque je me prsenterai  l'htel de Mesmes, tout sera fini. Si,  ce
moment, tu ne rends les deux malheureuses que tu m'as voles, prends
garde! Chez toi, au Louvre, dans la rue, partout o je te trouverai, je
te tuerai! Attends-moi!

--Je t'attends! rpondit Henri.


XXVII

LE PREMIER AMANT

Revenant de deux jours en arrire, nous entrerons dans le couvent
des Carmes qui occupait un vaste emplacement sur la montagne
Sainte-Genevive.

Outre ce couvent, les Carmes avaient encore un tablissement au pied de
la montagne, place Maubert.

Le couvent de la montagne Sainte-Genevive comportait diffrents
btiments, un clotre, une chapelle et de vastes jardins.

Plus un couvent avait de moines mendiants, plus il tait riche. Les
Carmes en avaient une douzaine. Mais ce que n'avaient pas les autres
couvents, et ce qu'avait celui des Carmes, c'tait deux tres
exceptionnels pour un couvent.

Le premier tait un enfant.

Le deuxime, c'tait le--crieur des trpasss.

L'enfant avait quatre ou cinq ans. Il tait ple, chtif, avec un visage
souffreteux et jaune. Il n'aimait pas  jouer dans les grands jardins.
Il fuyait la socit des moines. On l'appelait tantt Jacques, tantt
Clment. Il tait de nature craintive, un peu sombre, et trs sauvage.

Un seul moine avait trouv grce devant cet enfant, c'tait le frre
crieur des trpasss. Celui-ci, ds que le couvre-feu avait sonn 
Notre-Dame, avait pour mission de se promener dans les rues noires et
silencieuses.

D'une main, il portait un falot pour clairer sa route; de l'autre,
une sonnette qu'il agitait de loin en loin. Et alors sa voix lugubre
s'levait:

--Mes frres, priez Dieu pour l'me des trpasss!...

Bien que ces fonctions fussent des plus humbles, le frre crieur tait
considr et mme craint. On disait que ce frre tait arriv au
couvent muni par le pape de redoutables pouvoirs. C'tait d'ailleurs
un prdicateur de haute loquence, d'une hardiesse trange. Il avait
sollicit et obtenu aussitt l'emploi de vaquer la nuit par les rues en
criant aux bourgeois de prier pour les trpasss.

On l'appelait le rvrend Panigarola, bien qu'il n'et pas encore
les titres ncessaires pour tre trait de rvrend. Ds que la nuit
tombait, Panigarola, s'il n'avait pas quelque sermon nocturne 
prononcer, se couvrait d'un manteau noir, saisissait sa clochette et sa
lanterne et s'en allait par les rues, ne rentrant souvent qu'au matin,
extnu, bris de fatigue par sa morne promenade.

Alors il s'enfermait dans sa cellule. Il ne parlait  personne, dans le
couvent, qu' l'abb ou au prieur.

Tel qu'il tait, Panigarola plaisait au petit Jacques. Seul, il pouvait
approcher de l'enfant qui, sans cela, et vcu  l'abandon. On les
voyait rder ensemble dans l'aprs-midi,  travers le jardin o tout
renaissait.

Le moine appelait Jacques--mon enfant d'une voix paisible et douce,
l'enfant appelait le moine--bon ami.

Ce jour-l, le moine et l'enfant, vers deux heures de l'aprs-midi,
taient assis sur un banc, tandis que la communaut chantait un office 
la chapelle.

Le moine avait sur ses genoux un missel crit en gros caractres et
imprim en latin. Mais le livre contenait aussi quelques prires en
cette langue qu'on appelait encore--la vulgaire et qui tait la langue
franaise.

Le petit Jacques-Clment tait debout prs de lui.

Le moine posa son doigt sur une ligne, et l'enfant, en hsitant, lut:

--Notre pre... qui tes au Ciel... qui est-ce, ce pre, bon ami?

--C'est Dieu, mon enfant... Dieu qui est le pre de tous les hommes...

--Ainsi, dit l'enfant pensif, nous avons deux pres...

--Oui, mon enfant.

--Tu as un pre, bon ami? Et le frre sonneur? Et les deux gros chantres
qui ont de si vilaines figures?

--Bien certainement.

--Et les enfants qui, quelquefois, passent par-dessus le mur pour
prendre des fruits, est-ce qu'ils ont chacun leur pre?

--Mais oui, mon enfant...

--Alors, pourquoi est-ce que je n'ai pas de pre, moi?

Le moine plit. Un tressaillement de souffrance et d'amertume le secoua.

--Qui t'a dit que tu n'as pas de pre?...

--Mais, fit le petit, je le vois bien... Si j'avais un pre, il serait
ici avec moi... je vois bien que les autres enfants, le dimanche, quand
ils viennent  la chapelle... chacun d'eux a un pre ou une mre... moi,
je n'ai ni pre ni mre.

Panigarola demeura sombre, perplexe, agitant des rponses et n'osant les
formuler.

L'enfant reprit;

--N'est-ce pas, bon ami, que je n'ai pas de pre, pas de mre... que je
suis seul, tout seul?

--Et moi! fit enfin le moine d'une voix qui et effray un autre enfant,
que suis-je donc?...

Le petit Jacques-Clment considra son bon ami d'un oeil attentif,
tonne.

--Toi? dit-il... tu n'es pas mon pre!

Le moine eut un sursaut terrible de sa conscience, tandis qu'il
demeurait ple et glac. Il lutta un moment contre l'envie furieuse de
saisir dans ses bras l'enfant d'Alice!

Il se renferma dans un silence farouche; affaiss, ramass sur lui-mme,
il considra avec horreur et dlice la radieuse vision de femme qui
flottait devant lui.

Brusquement, Panigarola se leva du banc de pierre o il tait assis et,
sombre, mditatif, ayant oubli l'enfant, il se dirigea vers un escalier
qui montait  sa cellule.

Dans sa cellule, Panigarola s'assit, un peu soulag par l'ombre o il se
baignait. Et maintenant, il songeait:

--Si encore,  Christ, je croyais en toi! si j'avais pu anantir ma
pense, mon me, mes sentiments, dans cet ocan obscur qui s'appelle
la Foi!... J'ai tout tent en vain... je ne crois pas... je ne croirai
jamais...

Il souffla et son poing tomba lourdement sur la table.

--Il faut donc que je la revoie!... Depuis la scne du confessionnal, ma
passion rallume ne me laisse plus de rpit... je fatigue, je brise
mon corps  de somnolentes promenades sans fin  travers la ville
silencieuse, et, quand je parviens enfin  m'endormir, le rve, plus
cruel que, la ralit, me l'apporte et la met dans mes bras!... Il faut
que je la revoie!... Mais que lui dirai-je, insens? O trouverai-je
l'tincelle sacre qui enflammera cette me putride et en fera une me
aussi belle que son corps?...

Alors la tempte, qui hurlait dans cette conscience, se dchana plus
furieuse.

--Et que m'importe son me! rugit-il en lui-mme. Que m'importe qu'elle
ait trahi! Qu'elle ait eu des amants! Alice! O es-tu? Je te veux, je
t'aime je t'aime!...

Lorsque le rvrend Panigarola parut au rfectoire, les yeux baisss,
les bras croiss, les jeunes moines remarqurent sa pleur cadavrique.

La nuit vint.

Il jeta sur ses paules un manteau noir et alla se faire ouvrir la porte
du couvent.

D'habitude, il allait au hasard, sans chemin convenu.

Ce soir-l, il marcha droit au Louvre et s'enfona ensuite dans les
ruelles qui enveloppaient le palais des rois...

Bientt, il arriva rue de la Hache.

Il s'arrta presque en face de la maison  la porte verte et attendit.
Ce n'tait pas la premire fois qu'il venait se rfugier dans cette
encoignure sombre. Et souvent, par les nuits sans lune, aprs avoir
long-temps err  travers Paris, il finissait par aboutir l, comme un
oiseau nocturne.

Ce soir-l, il dposa doucement sa clochette et son falot qu'il avait
teint en atteignant la rue de la Hache.

Ainsi, il serait libre de ses mouvements.

Panigarola tait venu avec l'intention fortement arrte d'entrer tout
de suite dans la maison. Et, lorsqu'il fut arriv, lorsqu'il se fut tapi
dans son encoignure, il comprit combien lui tait difficile cette chose
si simple qui consistait  heurter un marteau pour se faire ouvrir une
porte.

Cent fois, il fut dcid; et cent fois, au moment mme o il se
disait:--Allons!, il se renfona plus farouchement, plus dsesprment
dans l'ombre.

Comme il tait l, hsitant, finissant par se demander s'il ne valait
pas mieux escalader le mur ou plutt s'en aller, la porte s'ouvrit... il
y eut un chuchotement... le moine demeura ptrifi d'angoisse.

Ce qu'il redoutait se produisit: il entendit un baiser, si doux qu'et
t ce baiser.

Il allait s'lancer... Au mme instant, l'homme s'en alla rapidement, la
porte se referma...

Cet homme, c'tait le comte de Marillac. Panigarola put le suivre un
instant des yeux: ce fut une rapide vision aussitt efface.

--L'homme qu'elle aime! gronda-t-il. Il s'en va heureux, l'me radieuse;
et moi, misrable, moi!...

Longtemps fig  la mme place, le moine lutta contre la douleur de la
jalousie comme s'il l'et prouve pour la premire fois.

Enfin, aprs peut-tre une heure d'attente, il se dirigea rsolument
sur la porte. Au moment o il allait frapper, cette porte s'ouvrit de
nouveau.

Panigarola n'eut que le temps de s'effacer contre la muraille.

Ce fut encore un homme qui sortit et s'loigna rapidement: cette fois,
c'tait le marchal de Damville.

Le moine ne le reconnut pas. Peut-tre ne prta-t-il qu'une attention
mdiocre  ce fait qu'un homme sortait de chez Alice... aprs l'autre!

Il repoussa la porte et entra dans le jardin. La vieille Laura qui avait
escort Henri n'tait pas femme  s'effrayer. Au premier coup d'oeil,
elle reconnut Panigarola.

--Silence! dit le moine en lui saisissant le bras.

Et, certain que la gouvernante ne tenterait rien contre lui, il pntra
dans la maison que venaient de quitter l'un aprs l'autre le comte
de Marillac et Henri de Montmorency. Aprs le dpart du marchal,
l'espionne crase de honte tait tombe  genoux en s'criant;--Qui
donc viendra me relever dans cet abme d'ignominie!

Ces paroles dsespres, Panigarola les entendit, les recueillit
avidement, et il rpondit:

--Moi!...

Alice s'tait releve d'un bond, stupfaite, pouvante de cette
apparition inattendue. A l'instant mme, elle reconnut le marquis de
Pani-Garola, son premier amant. Sa premire pense fut que le moine
avait rflchi depuis la scne de la confession, qu'il s'tait repenti,
qu'il avait eu piti d'elle, peut-tre!... qu'il avait arrach 
Catherine de Mdicis la terrible lettre accusatrice!... qu'il lui
rapportait cette lettre!...

Elle dompta son motion, fora sa physionomie  s'clairer d'un sourire
et, trs doucement, elle dit:

--Vous, Clment... vous ici... Vous avez entendu ce que je disais,
n'est-ce pas?... Vous avez compris le dsespoir qui me torture...

Pendant qu'elle parlait ainsi avec une douceur humilie, Panigarola
tait entr, refermant derrire lui la porte, et il coutait, immobile,
glac en apparence, dvor en ralit par tous les feux de sa passion.
Panigarola demanda:

--Quel est cet homme qui sort d'ici?

Un imperceptible sourire de triomphe passa dans les yeux d'Alice; le
moine tait jaloux! donc il tait  sa merci!

Elle se rapprocha vivement de lui:

--Cet homme, dit-elle, m'a inflig une des plus affreuses humiliations
que j'aie subies. Et vous savez pourtant si j'ai t assez humilie.

--Son nom?

--Le marchal de Damville! rpondit Alice.

--Un de vos amants? fit-il avec une sourde rage.

--Clment, dit-elle, soyez gnreux... ou, sans cela, je ne comprendrais
pas votre prsence sous mon toit... Voulez-vous savoir ce que le
marchal de Damville est venu me demander?...

Comme s'il n'et pas entendu ce qu'Alice venait de dire, le moine
bgaya:

--Je suis venu vous proposer un march

--Un march? fit-elle d'une voix soudain glace. Parlez!...

--Ai-je dit un march? balbutia le moine. Pardonnez-moi, je suis fort
troubl... J'ai des choses dans la tte que je voudrais vous dire... je
suis bien malheureux, Alice.

Une ide soudaine illumina la nuit de son amour et devint pour lui comme
une toile sur laquelle on se guide. Et ce fut avec la srnit que lui
donnait un nouvel espoir qu'il reprit:

--Alice, j'ai vu notre enfant... aujourd'hui mme.

La jeune femme tressaillit, plit, tout  coup bouleverse.

--Mon enfant! murmura-t-elle sourdement. O est-il?..

--Je vous l'ai dit: il est lev dans un couvent...

--Les couvents de Paris sont innombrables et ferms comme des
citadelles, reprit-elle amrement. Si vous vous contentez de cette
indication, autant me dire que vous tes venu me tourmenter... Ah!
Monsieur, l'autre soir vous n'avez frapp que l'amante et vous ne ftes
que cruel; ce soir, vous frappez la mre et vous tes odieux!...

--Est-ce que vraiment elle aimerait son enfant! songea le moine qui
tressaillit d'une joie profonde.

Lentement, il reprit:

--Je l'ai vu aujourd'hui, Alice. Et savez-vous ce qu'il me disait? Il me
demandait pourquoi tous les enfants ont un pre et pourquoi il n'en a
pas, lui...

Elle cria avec une sorte de fureur mle de jalousie:

--Et vous avez pu supporter une question pareille sans crier:--Oh! mon
fils, ton pre, c'est moi! O moine! moine que vous tes! Ah! marquis
de Pani-Garola, j'avais pu croire que du moine vous aviez pris l'habit
seulement! je vois que vous en avez l'me.

--Il ne m'a pas demand cela seulement, reprit le moine d'une voix
terrible d'indiffrence apparente; il m'a demand aussi pourquoi il
n'avait pas de mre!...

Alice se tordait les mains. Elle comprenait maintenant ou croyait
comprendre! Ce fils, c'tait la vengeance que son premier amant tenait
en rserve!

Ce soir, il lui apprenait que l'enfant demandait sa mre... il le lui
montrait seul, triste, pauvre petit abandonn... une autre fois, il
viendrait lui raconter les larmes et le dsespoir de l'enfant... puis
bientt peut-tre que le petit se mourait, min par le chagrin;

--C'est cet entant qui m'a fait rflchir, continua tout  coup
le moine. C'est vrai, Alice, j'ai mdit contre vous d'affreuses
vengeances... mais je me suis demand si, voulant vous atteindre,
j'avais le droit de frapper l'enfant. Alice, voulez-vous voir votre
fils... notre fils!

--Oh! si vous faisiez cela!... Pardonnez-moi, Clment, tout  l'heure,
j'ai t dure, emporte... C'est fini... Donc, vous me laisseriez voir
mon fils... Ah! Clment, si vous faisiez cela... je dirais... que vous
tes un saint, et je vous vnrerais.

--Voici donc ma pense, dit-il. Vous vous tes confesse  moi. Je vais
me confesser  vous. Dans ce que je vais vous dire, certaines choses
vous surprendront peut-tre. coutez-moi jusqu'au bout, vous jugerez
ensuite... Je crois, Alice, ne vous rien apprendre de nouveau en vous
disant que je vous aime encore.

--Je le sais, dit fermement Alice.

--Bien! Pourtant, la scne de Saint-Germain-l'Auxerrois mrite que j'en
prcise le sens. Dix fois j'ai rsist  l'envie forcene de planter mes
doigts dans votre gorge. Et, si je vous avais tue, Alice, c'et t par
amour. Vous comprenez maintenant que toutes mes violences ne furent que
des formes attnues de cet amour, puisque je songeais  vous tuer et
que je ne l'ai pas fait!... Je dois vous prvenir, Alice, que, tout ce
qu'un homme peut entreprendre pour oublier un amour, je l'ai entrepris.
Il parat que je vous aimais bien, puisque je ne suis pas arriv  vous
oublier. Ainsi, Alice, ma haine me cacha mon amour, et, pauvre fou, j'ai
pu croire  la mort de mon amour.

De nouveau, Alice fit un signe affirmatif.

--J'ai lutt, Alice, j'ai lutt terriblement contre cet amour plus fort
que le mpris. J'ai t vaincu, et me voici!

Alice comprit que le moment tait venu o la vraie pense de son ancien
amant allait se rvler.

--Tout  l'heure, reprit en effet le moine, lorsque je suis entr, j'ai
vu combien vous tes malheureuse. La situation est donc d'une clart
effroyable; il y a trois tres qui souffrent affreusement: moi, vous,
l'enfant.

A ce brusque rappel, la mre frmit.

--Moi, continua le moine, qui ai compris l'impossibilit de vivre sans
vous; l'enfant qui meurt faute d'une caresse maternelle; vous qui, selon
votre propre expression, roulez dans des abmes d'ignominie. Je suis
donc venu vous dire ceci: voulez-vous remonter du fond de votre abme?
Voulez-vous que l'enfant vive? Voulez-vous que, moi-mme, je sorte du
cercle d'enfer o vous m'avez enferm?

--Comment? balbutia-t-elle.

--En partant avec moi, avec l'enfant! Je suis riche. L-bas, en Italie,
je suis un homme considrable par ma famille et par ma fortune.

Un indicible espoir le faisait palpiter. Il saisit la main de la jeune
femme.

--Ecoute, dit-il en laissant dborder sa passion: nous irons o tu
voudras. Nous pouvons tre heureux encore. Je suis capable d'un effort
d'amour tel que j'anantirai le pass dans mon esprit, le mpris dans
mon me, et que j'en arriverai  te considrer comme la vierge pure que
tu tais jadis. Mon nom, je te le donne. Ma fortune est  toi. Ma vie,
je te la livre. Tu veux bien, n'est-ce pas?

--Non, rpondit Alice.

--Non? gronda le moine.

--Ecoutez, Clment, dit-elle avec une gravit, une tranquillit qui
n'taient peut-tre qu'un excs de dsespoir. Vous me torturez en me
faisant ces propositions qui tiennent du rve irralisable...

--Pourquoi rve? Pourquoi irralisable? Doutes-tu de la puissance de mon
amour?

--Je ne doute pas de ton amour. Clment! Je te crois capable
d'oublier!... Mais, de nous deux, il y a quelqu'un qui jamais
n'oubliera... c'est moi!

--Que veux-tu dire?

--Que j'aime! cria-t-elle dans un clat farouche. Que j'aime au point
d'tre sclrate et criminelle, et que, le jour o je dirai adieu  mon
bien-aim, je dirai adieu  la vie!... Je mourrais dsespre si je
mourais loin de lui!...

Elle avait un clair de folie dans les yeux.

Hbt, stupide de douleur, Panigarola comprit que tout tait fini.

Dans un geste machinal o revenait peut-tre l'habitude de ses gestes de
la chaire, il leva les bras au ciel, comme pour attester ou implorer.

Mais Panigarola ne croyait pas...

Ses bras retombrent lentement... Et, silencieux, il parut s'enfoncer,
s'vanouir dans la nuit, comme un spectre. Un instant plus tard, Alice
entendit sa clochette et sa voix, dj lointaine, qui criait:

--Priez pour les trpasss!...


XXVIII

LE SIGE DU--MARTEAU-QUI-COGNE

Aprs l'intressante conversation qu'il avait eue avec son fils dans le
cabaret borgne du Marteau-qui-cogne, M. de Pardaillan pre tait parti,
joyeux et perplexe. La joie venait de ce que Pardaillan pre se trouvait
tre dans le parti de Damville et Pardaillan fils dans le parti de
Montmorency.

--De quoi diable se mle-t-il? maugrait le vieux routier. Voil qu'il
aime la petite Lose, maintenant! Comme si Paris manquait de filles
bonnes  aimer! Il a fallu que ce soit justement celle-l et non une
autre! Sans cela, tout irait  merveille...

Le Vieux Pardaillan haussait les paules.

--Tout de mme, continua-t-il, je ne quitterai pas Damville, et je ferai
le bonheur du chevalier, malgr lui, s'il faut. Je l'amnerai  des
penses plus raisonnables. Il a tout ce qu'il faut, mort-dieu!

Il faisait jour lorsque le routier arriva  l'htel de Mesmes.

--Monseigneur vous attend avec impatience, lui dit le laquais qui lui
ouvrit.

Henri, aprs son expdition nocturne, avait pass le reste de la nuit
 se promener et  mditer; la disparition du vieux Pardaillan ne
l'inquitait pas outre mesure; il le savait capable de se tirer des plus
mauvais pas.

--Monseigneur, dit le routier en rentrant chez Damville, je vous
avouerai que je tombe de sommeil.

--Qu'est-il arriv? fit vivement le marchal. Vous avez t attaqu?

--Mais oui, ou plutt c'est vous qu'on attaquait; en somme, il est fort
heureux que je me sois trouv l...

--Mais qui m'a attaqu? Est-ce  moi qu'on en voulait, ou  la voiture?

--Je crois bien que c'est  tous les deux.

--Et vous tes arriv  arrter celui ou ceux qui attaquaient? Parlez
donc, par tous les diables!

--Eh! monseigneur, on voit que vous avez bien dormi, vous. Mais moi qui
ai couru toute la nuit, vous comprenez?... Enfin, bref, voici la chose.
A peine tions-nous  deux cents pas de l'htel que le coup de pistolet
a retenti. La voiture file, je me prcipite. Et je vois un grand
gaillard qui courait  toutes jambes pour vous rattraper. Je le rejoins.
Je me mets entre la voiture et lui.

--Au large! me crie-t-il.

--Bon! bon! lui rpondis-je, si vous tes press, l'ami, tchez de
passer. Moi, je ne bouge plus d'ici.

--Il ne dit plus rien et fonce sur moi. Tudiable, quels coups!... Voyant
que le gaillard tait dtermin et paraissait de premire force, je lui
sers quelques-unes de mes meilleures bottes, mais sans l'atteindre. Tout
 coup, il fait un bond de ct. Le coquin m'chappe. Il n'avait pas
peur, mais voulait faire un crochet pour rejoindre la voiture...

--Il ne l'a pas rejoint? s'cria le marchal inquiet.

--Attendez, monseigneur. Le voil reparti  courir. Je recours derrire
lui. Je n'ai pas tard  le rejoindre d'assez loin, il est vrai, mais
sans pouvoir mettre la main sur lui...

--Il vous a chapp!

--Attendez donc! Voil mon coquin qui franchit le fleuve.

Le marchal respira. Pardaillan s'aperut qu'il tait, ds lors,
rassur.

--Bon! songea-t-il. La voiture n'a pas franchi les ponts. C'est toujours
cela que je saurai. Alors, continua-t-il  haute voix, commence une
longue chasse qui ne s'est termine qu'au petit jour. Nous avons
parcouru l'Universit en tous sens. Et, pour en finir, j'ai fini par
acculer le gibier prs de la porte Bordet. Voyant qu'il est pris, il
fait face bravement et me prsente sa pointe. L-dessus, je lui sers
ma botte des grands jours, vous savez, monseigneur, celle que je vous
enseignai jadis?... Et je le cloue du premier coup!... C'est dommage,
car c'tait un brave.

--Pardaillan, dit le marchal, vous m'avez rendu un immense service. Et,
comme ce service n'a rien  voir avec la campagne pour laquelle je vous
ai engag, je vais donner l'ordre  mon intendant de vous compter deux
cents cus de six livres. Allez vous reposer, mon cher Pardaillan,
allez...

--Un mot. Monseigneur a-t-il pu conduire son trsor  bon port?

--Certes. Grce  vous, et grce  ce brave Orths...

--Ah! M. d'Aspremont?

--Lui-mme; c'est lui qui conduisait. C'est un bon compagnon, comme
vous. Tchez de vous faire de lui un ami.

--On tchera, monseigneur!

Le vieux routier regagna la chambre o il avait si bien billonn Didier
le laquais, et se jeta tout habill sur son lit.

Cependant, avant de fermer les yeux, il demanda  Didier qui tait
attach  son service:

--Est-ce qu'il n'y a pas dans l'htel un certain Gillot?

--Oui, monsieur l'officier; c'est le premier palefrenier.

--Est-ce qu'il n'y a pas aussi une certaine Jeannette?

--C'est la servante qui a soin de l'office.

--Eh bien, va me chercher Gillot et Jeannette.

Bien qu'tonn, le laquais s'empressa d'obir; car on savait que M. de
Pardaillan tait du dernier mieux avec monseigneur. Dix minutes plus
tard, une jeune fille, frimousse veille, retrousse, candide et
malicieuse de petite Parisienne, entra dans la chambre et esquissa une
rvrence.

--C'est toi qui es Jeannette? fit Pardaillan.

--Oui, monsieur l'officier.

--Eh bien, je suis content de t'avoir vue. Prends ces deux cus-l, sur
la chemine, et va-t'en. Jeannette, tu es une bonne petite fille.

Si effare et stupfaite que ft la servante, elle n'en accepta pas
moins le prsent qui lui tait fait si trangement et sortit aprs un
sourire et une rvrence.

Cinq minutes aprs se prsentait  son tour un grand bent de garon 
tignasse jaune et  sourire niais.

--Est-ce toi qui t'appelles Gillot? fit Pardaillan.

--Oui, monsieur l'officier! fit le palefrenier bahi.

--Eh bien, Gillot, mon ami, je t'ai appel pour te dire que ta tte me
dplat. Cela a l'air de t'tonner? Gronda le vieux routier. Tu es bien
impertinent, mon ami!

--Excusez-moi, monsieur, fit Gillot en devenant cramoisi, je ne le ferai
plus.

--A la bonne heure; pour cette fois je te pardonne. Va-t'en, et n'oublie
pas que je meurs d'envie de te couper les deux oreilles...

Gillot s'enfuit avec la rapidit d'une pouvante bien excusable; et
Pardaillan s'endormit paisiblement.

Lorsqu'il se rveilla aprs quelques heures de sommeil, il apprit par
Didier que le marchal de Damville venait de partir pour le Louvre o le
roi lui faisait l'honneur de le mander.

En sautant de son lit, la premire chose qu'il vit fut la pile de deux
cents cus que matre Gille avait fait dposer sur la chemine pendant
qu'il dormait.

--Voil une maison o il pleut des cus! se dit-il. Cela devient grave
et nous prsage une rude campagne.

Cela dit, le vieux routier rpara le dsordre de sa toilette, puis il
entassa religieusement ses cus dans une ceinture de cuir qu'il portait
autour des reins.

--Dois-je attendre le retour du marchal? songea-t-il quand il fut prt
de pied en cap; ou plutt, ne dois-je pas profiter de son absence?...
Allons voir le chevalier mon fils!

Pardaillan se mit aussitt en route vers le cabaret du
Marteau-qui-cogne. Chemin faisant, il se frappa le front.

--J'ai oubli que je dois aller chercher  la Devinire matre Pipeau!

Sans plus rflchir, il bifurqua aussitt vers l'auberge de la
Devinire, qu'il atteignit, alla s'asseoir modestement dans un coin et,
toujours avec la mme modestie, choisit une table o se dressait un
magnifique couvert pour quatre personnes qui n'taient pas encore
arrives.

--Cette table est retenue, monsieur! lui fit observer une jeune
servante.

Pardaillan parut trs tonn de l'observation et s'installa  la table
en question.

Quelques instants plus tard, Pardaillan vit arriver d'un air majestueux
un vieux domestique.

Ce digne reprsentant de l'autorit de matre Landry n'tait autre que
Lubin, ancien moine plac l pour de mystrieuses besognes auxquelles il
ne comprenait rien, mais dont il profitait pour engraisser de son mieux.

--On vous a dit que la table est retenue! commena Lubin d'une voix
qu'il voulait autoritaire.

--Bonjour, matre Lubin! fit le vieux routier.

--Bont divine! C'est monsieur de Pardaillan!

--Lui-mme! ft Pardaillan. Je vois, matre Lubin, que vous accueillez
avec une svrit dplace les amis de votre patron qui font cent lieues
pour le venir voir. Vous tes bien gras, monsieur Lubin! Vous tes
outrecuidant de graisse. Aussi, disparaissez  l'instant! Et envoyez-moi
votre matre...

Lubin bredouilla quelques mots d'excuse. Bientt, dans les cuisines de
la Devinire, le bruit se rpandit que M. de Pardaillan tait de retour,
et Landry, plus obse que jamais, la figure blafarde, s'approcha du
vieux routier qui s'cria:

--Eh quoi! cher monsieur Landry, vous voil? Je lis la joie sur votre
visage!

--Elle est bien sincre, monsieur! ft Landry avec une grimace. Est-ce
que nous vous possdons pour longtemps?

--Non, mon cher monsieur, je ne viens qu'en passant.

--Est-ce qu'on vous a prvenu, monsieur, que cette table tait retenue?

--Qui doit dner ici?

--M. le vicomte Orths d'Aspremont, dit Landry en se rengorgeant. M. le
vicomte traite aujourd'hui trois notables bourgeois qui sont les sieurs
Cruc, Pezou et Kervier.

--Tiens! tiens! pensa Pardaillan. En ce cas, je laisse la place libre,
fit-il. Seulement, mettez-moi, tout prs, dans ce petit cabinet...

--A l'instant mme, monsieur! fit Landry rayonnant.

Au moment o il allait se retirer pour veiller lui-mme au dner de
Pardaillan, celui-ci le retint par un bras, et lui dit:

--Est-ce que je ne vous devais pas quelques pauvres cus?

--Si fait! balbutia Landry, mfiant.

--Eh bien, tout  l'heure, vous me direz  combien cela peut monter, et
nous serons quittes.

En mme temps, Pardaillan frappait sur sa ceinture qui rendit un son
argentin.

Quelques minutes plus tard, on servait un plantureux dner dans le petit
cabinet, et Pardaillan, ayant ferm la porte vitre, dfendit qu'on vnt
le dranger.

Seul, Pipeau fut admis dans le cabinet o Pardaillan l'appela.

Une fois install dans le cabinet, Pardaillan constata trois choses. La
premire, c'est qu' travers le lger rideau qui couvrait les vitraux
de la porte il pouvait voir tout ce qui se passait dans la salle qui
commenait  se vider; la deuxime, c'est qu'en entrebillant lgrement
cette porte il entendrait facilement tout ce qui se dirait  la fameuse
table retenue pour M. le vicomte d'Aspremont et les trois bourgeois; la
troisime, enfin, c'est que le chien tait arm de crocs formidables.

En consquence, Pardaillan arrangea le rideau pour bien voir, entrouvrit
la porte pour mieux entendre, et donna une caresse au chien pour se
mettre dans ses bonnes grces.

A ce moment, comme la salle tait presque vide, Pardaillan,  travers
le rideau de la porte vitre, vit entrer trois personnages. Il reconnut
aussitt celui qui venait en tte: c'tait Orths, vicomte d'Aspremont.

Il jeta un regard inquiet dans la salle et eut un geste de contrarit
en paraissant chercher quelqu'un qui ne se trouvait pas l. Les trois
hommes prirent place  la table que Pardaillan avait cde, et l'un
d'eux dit:

--Il faut qu'il soit arriv quelque chose  Cruc, car jamais il ne
manque nos rendez-vous.

--Bon! pensa Pardaillan. Il parat que ce n'est pas la premire fois que
ces gens se runissent.

--Le voici! fit tout  coup le vicomte qui tait plac face  la porte
d'entre et tournait le dos au cabinet.

En effet,  ce moment, Cruc entrait. Il se dirigea vers les trois
personnages et prit place  la table en disant:

--J'arrive du Louvre... de l, mon retard.

--Ah! oui, fit Pezou avec un gros rire, vous frquentez le petit
roitelet, le maigre Chariot.

--Baste! fit Cruc. Je suis son orfvre. Je suis aussi son armurier, et
je viens de lui vendre une arquebuse perfectionne...

--Et que dit le roi? demanda Orths.

--Le roi est tout  la paix. Le roi veut qu'on s'embrasse! Catholiques
et huguenots, mcrants et fidles serviteurs de l'Eglise doivent se
jurer amiti, fraternit, assistance et affection! Le roi a envoy un
exprs  M. de Coligny! Le roi a crit  la reine de Navarre! Le
roi veut marier sa soeur  Henri de Barn! Voil ce que dit le roi,
messieurs!

--Bon! bon! grogna le vicomte, nous lui ferons chanter bientt une autre
litanie!

Cruc reprit alors:

--Mais tout cela ne m'aurait pas empch d'arriver  l'heure. Ce qui m'a
retard, c'est que j'ai voulu voir la fin d'une scne trange qui vient
de se passer en plein Louvre. Le petit Charlot voulait raccommoder
Damville et Montmorency, et obliger les deux frres ennemis 
s'embrasser; je vous dis que le roitelet est tout  la paix. Mais notre
grand marchal a tenu bon,  ce qu'il parat... Toujours est-il que les
deux frres taient avec le roi, qui avait fait sortir tout le monde de
son cabinet. J'ai cout  la porte, et j'ai surpris des clats de voix;
malgr tout, je n'entendais pas grand-chose, lorsque voici la reine
Catherine, la grande reine, qui arrive, traverse l'antichambre, entre
et laisse la porte ouverte. Nous nous approchons tous, Anjou, Guise,
Maugiron, Qulus, Maurevert, Saint-Mgrin, et en outre Nancey et ses
gardes que la reine avait amens. Le roi s'meut. La reine, sans se
laisser imposer silence, dsigne du doigt un jeune homme qui escortait
Montmorency et l'accuse de flonie, lse-majest et violences envers le
duc d'Anjou. Le roi plit, ou plutt jaunit. Il donne l'ordre de saisir
le Pardaillan...

--Comment! le Pardaillan! s'cria d'Aspremont.

Dans son petit cabinet, le vieux routier avait frmi.

--Mais oui! continuait Cruc, c'est ainsi que s'appelle le jeune homme
en question.

--Mais Pardaillan est vieux, bien qu'alerte. Je le connais: nous devons
nous battre.

--Jeune, monsieur le vicomte, tout jeune! Ah! Montmorency a de rudes
compagnons.

--Mais non! Il n'tait pas avec Montmorency. Il tait avec Damville.
Vous avez mal vu, mal compris!

--J'ai parfaitement vu, au contraire. Mais ce que vous dites prouve
tout simplement qu'il y a deux Pardaillan. Vous connaissez le vtre. Je
connais le mien, et ce n'est pas d'aujourd'hui. Car c'est lui qui a fait
manquer l'affaire du Pont de Bois... mais, suffit! pour en finir, au
moment o le roi donne l'ordre d'arrter Pardaillan, nous nous lanons
tous, Qulus en tte. Mais voil l'enrag qui brise l'pe de Qulus,
qui lui arrache sa toque, qui, dans le tumulte, profre encore des
insultes, qui, enfin, saute par la fentre et disparat. Maurevert le
tire et le manque... aussitt, les mignons, d'une part, Nancey et ses
gardes, d'autre part, quittent le Louvre pour courir  la recherche
du jeune truand et l'arrter partout o il se trouvera, et je vous
rponds...

Cruc en tait l de son rcit, lorsque la porte du petit cabinet
s'ouvrit brusquement, et les quatre convives effars virent se dresser
devant eux le vieux Pardaillan qui, un peu ple, mais souriant, disait
de sa voix la plus polie:

--Messieurs, permettez que je passe, s'il vous plat. Je suis trs
press...

La table, en effet, faisait obstacle...

--Monsieur de Pardaillan! s'cria Orths d'Aspremont.

--Place donc! puisque je vous dis que je suis press!

En mme temps qu'il grondait ces mots, Pardaillan repoussa violemment
la table; les flacons culbutrent, les plats s'entrechoqurent; au
mme instant, ple de rage, d'Aspremont sautait sur son pe, mettait
flamberge au vent et hurlait:

--Ah! par la mort-Dieu, si press que vous soyez, vous me rendrez raison
de l'insulte!

--Prenez garde, monsieur, fit Pardaillan, j'ai l'pe mauvaise quand je
suis press! Croyez-moi, remettons la chose!

--A l'instant! sur-le-champ! vocifra le vicomte.

--Vous n'tes pas galant, monsieur Orths, vicomte d'Aspremont! Soit
donc! Mais, ajouta Pardaillan, les dents serres, la voix sifflante,
vous allez vous en repentir!

A peine en garde, d'Aspremont poussa une botte furieuse. Pardaillan
tait bless  la main, et le sang coulait.

Dans la mme seconde, le vieux routier sentit ses doigts se raidir et sa
main devenir pesante; l'pe allait lui chapper... il la saisit de
la main gauche et se rua sur son adversaire par une srie de coups
si furieux et si mthodiques  la fois que d'Aspremont, en quelques
instants, fut accul au mur aprs avoir renvers plusieurs tables.

Ceci s'tait fait si rapidement que les nombreux tmoins de cette scne
ne virent qu'une srie d'clairs et n'entendirent qu'une srie de
froissements prcipits. Il y eut un dernier clair, un froissement,
et on vit d'Aspremont s'affaisser, rendant un flot de sang; il avait
l'paule droite traverse de part en part.

Pardaillan, sans dire un mot, rengaina l'pe encore rouge, se prcipita
au-dehors, fendit la foule et se mit  courir.

Dans sa hte, il avait oubli Pipeau qu'il devait ramener au chevalier.
Mais peut-tre le chien avait-il prouv une instinctive sympathie pour
lui car, s'tant par hasard retourn, Pardaillan le vit qui trottait sur
ses talons.

En un quart d'heure, le vieux routier atteignit le cabaret du
Marteau-qui-cogne.

--Catho! Catho! vocifra-t-il en entrant dans le bouge.

Aux appels furieux de Pardaillan, Catho descendit un escalier de bois en
criant:

--Bon! bon! Est-ce de l'hydromel qu'il vous faut?

--Mon fils!... Ce jeune homme que je t'avais confi!...

--Eh bien?... demanda Catho.

--Eh bien! qu'est-il devenu?... O est-il?...

--Ma foi, il a dormi comme un moine: puis il est parti, et n'est pas de
retour encore...

Le vieux routier bouillait d'impatience; mais il tait vident que Catho
ne pouvait lui fournir aucun renseignement.

--Donne-moi donc de quoi faire une mesure d'hypocras, et de quoi scher
cette gratignure.

Quelques minutes plus tard, Catho plaait devant Pardaillan du vin, du
sucre candi, de l'ambre, de la cannelle, du musc et des amandes. Puis,
une infusion de vin chaud ml d'huile et de plantes diverses.

Le vin chaud ml d'huile o des simples plantes avaient bouilli tait
pour panser la plaie de sa main droite; blessure lgre, ce qu'il
constata en remuant les doigts.

Le vin froid, le sucre candi, l'ambre, la cannelle, le musc et les
amandes taient pour l'hypocras que Pardaillan se mit  fabriquer.
Cependant, il tenait les yeux fixs sur la porte qu'il dvorait du
regard, et grommelait:

--Il lui arrivera malheur! Pourquoi diable se mle-t-il de ce qui ne le
regarde pas? Que diable allait-il faire au Louvre?...

Le vieux Pardaillan avait achev la prparation de son hypocras et
commenait  dguster cette boisson complique, lorsque Pipeau aboya
joyeusement et s'lana au-dehors: l'instant d'aprs, le chevalier entra
et, apercevant son pre:

--Alerte! Alerte! Je suis poursuivi!

En quittant le Louvre de la faon qu'on a vue, le chevalier de
Pardaillan, aprs un dtour ayant constat que personne n'tait  ses
trousses, avait pris le chemin de l'htel de Montmorency qu'il ne tarda
pas  atteindre.

Le marchal arriva une demi-heure aprs le chevalier, et commena par le
serrer dans ses bras en lui disant:

--Ah! mon cher enfant, votre prsence d'esprit m'a sauv la vie, et l'a
sauve sans doute  d'autres personnages...

--Monseigneur, fit le jeune homme, je ne sais de quoi vous voulez
parler. J'ai dj oubli, ajouta-t-il avec un sourire, qu'il existe dans
Paris une rue de Bthisy...

--Aussi gnreux que brave! fit le marchal. Mais pourquoi la reine
Catherine vous a-t-elle accus?...

--Sa Majest me veut mal de mort parce que je n'ai pas voulu tirer
l'pe contre un gentilhomme qui me fait l'honneur d'tre mon ami. Vous
le connaissez, c'est le comte de Marillac... Quant au duc d'Anjou, il
est vrai que je l'ai quelque peu malmen certain soir o il venait
rder sous les fentres de deux personnes qui logeaient alors rue
Saint-Denis...

Le marchal plit.

--Vous pensez donc, gronda-t-il, que le frre du roi...

--Je vous l'ai dit, monseigneur, et c'est la premire piste que je
vous avais indique pour retrouver les deux nobles dames que nous
recherchons.

Franois de Montmorency, son front dans une main, paraissait mditer sur
cette voie qui s'offrait  ses recherches.

--Non! fit-il en secouant la tte. Ce ne peut tre Anjou... Mon frre
seul est capable d'avoir mdit et excut cette infamie. C'est  lui
qu'il faut que j'en demande raison...

Et, tendant la main au chevalier:

--Ainsi, dit-il, c'est pour les dfendre que vous vous tes expos  la
colre de ces puissants personnages!

--Monseigneur, balbutia le jeune homme, je vous ai dit que j'avais 
rparer le mal caus jadis par mon pre.

--Et vous allez sans doute quitter Paris?

--Moi! s'cria le chevalier avec tonnement.

--Songez que, si on vous trouve, vous tes perdu!...

--Je n'espre rien que de moi-mme! dit Pardaillan. Je ne quitterai pas
cette ville, monseigneur.

Une flamme d'orgueil et d'audace illumina un instant la physionomie du
chevalier.

--Monseigneur, reprit-il, puis-je vous demander ce qui est rsult de
votre entrevue avec le marchal de Damville?

--Mon frre nie! rpondit Franois d'une voix sombre.

--Il nie! Pourtant j'ai entendu, j'ai vu!...

--Aprs votre dpart, il avait la partie belle pour nier.

--Mais l n'est plus la question maintenant. Il faut trouver le moyen
d'obliger l'ennemi  capituler... Avez-vous pris une dcision?

--Oui, mon jeune ami. Et c'est d'aller  l'htel de Mesmes. J'ai laiss
 mon frre trois jours de rflexion suprme. Aprs quoi, je le tuerai
ou il me tuera...

Le ton avec lequel le marchal pronona ces paroles prouva au chevalier
que rien ne pourrait le faire changer d'ide.

Franois de Montmorency reprit alors:

--Passons  vous, maintenant. Vous tes mon hte, jusqu'au jour o il
n'y aura plus danger pour vous  sortir d'ici.

--Excusez-moi, monseigneur... j'ai dj accept l'hospitalit d'une
personne qui m'est chre.

Le marchal crut qu'il s'agissait de quelque matresse chez qui le jeune
homme comptait se rfugier, et n'insista pas. Seulement, il demanda:

--Comment ferai-je donc pour vous prvenir si j'ai besoin de vous?

--Monseigneur, je viendrai ici tous les jours, ou j'enverrai quelqu'un
qui a toute ma confiance. Mais, si une complication survenait, on me
trouvera  l'auberge du Marteau-qui-cogne.

L-dessus, le jeune homme fit ses adieux au marchal, qui le serra dans
ses bras.

Une fois dehors, le chevalier se mit  marcher de ce pas tranquille
et fier qui lui tait habituel. Il se disait qu'au cas o on le
chercherait, la meilleure manire d'attirer l'attention et de se faire
arrter tait de se mettre  courir.

Quoi qu'il en soit, il avait l'oeil au guet; mais, ne voyant rien
de suspect dans les rues paisibles, il s'abandonna peu  peu  ses
rveries. Le malheur est que, lorsqu'on rve ainsi, on ne voit plus rien
autour de soi. Pardaillan ne vit pas la silhouette de Maurevert contre
lequel il faillit se cogner.

La chose se passait  l'angle d'une ruelle proche du Louvre.

Pardaillan ne vit rien, lui, et poursuivit en mme temps son chemin qui
le conduisait au Marteau-qui-cogne et son rve qui le conduisait aux
pieds de Lose. Mais Maurevert, qui n'avait aucune raison de rver  ce
moment-l, vit parfaitement le chevalier. Il bondit de joie et s'enfona
dans la boutique obscure d'un fripier. Lorsque Tardaillan fut pass,
Maurevert sortit de la boutique et avisa un garde qui, son service fini,
se promenait. Il lui dit deux mots, et le garde se mit  courir. A ce
moment arrivrent Qulus et Maugiron avec lesquels Maurevert avait
rendez-vous. Il les mit au courant de la rencontre qu'il venait de faire
et s'lana  la poursuite de Pardaillan.

Tout ce mouvement chappa, bien entendu, au chevalier.

Au moment o il entrait dans la ruelle Montorgueil, o se trouvait le
cabaret du Marteau-qui-cogne, il entendit soudain derrire lui le bruit
de pas nombreux et prcipits. S'tant retourn, il vit une bande
compose d'une dizaine de gardes, en tte desquels marchaient Qulus et
Maugiron; quelques pas en avant de tous, venait Maurevert.

Pardaillan allongea le pas.

--Arrte, arrte! hurla Maurevert.

--Au nom du roi! hurla le sergent.

Pardaillan, son poignard  la main, prit alors une allure plus rapide.
Son intention tait de passer devant le cabaret sans s'y arrter, et
d'aller se perdre dans le ddale de ruelles qui formait un inextricable
lacis entre la nouvelle glise Saint-Eustache et la place de Grve.

Mais, au moment o il s'lanait,  l'autre extrmit de la rue
Montorgueil, il vit s'avancer une troupe du guet.

Le chevalier tait pris! Une lgre sueur pointa  la racine de ses
cheveux. Comme il hsitait pour savoir s'il essaierait de foncer sur
l'ennemi qui tait devant lui, un chien courut se jeter dans ses jambes.

--Pipeau! s'cria Pardaillan. C'est donc que mon pre est l!...

Et il se jeta dans le cabaret en criant:

--Alerte! Je suis poursuivi...

Le vieux Pardaillan bondit jusqu' la porte. Un coup d'oeil le
convainquit de la gravit de la situation.

Fermer la porte et la verrouiller fut pour le vieux routier l'affaire
d'un instant.

A la mme seconde, des coups violents furent frapps.

--Ouvrez, hurlait-on.

--Barricadons! fit le vieux Pardaillan.

Les tables, les escabeaux s'entassaient  l'intrieur, devant la porte.
Du dehors, les coups devenaient plus furieux.

--Nous le tenons! vocifrait une voix que le chevalier reconnut pour
tre celle de Maurevert.

--Catho! Catho! appela le routier.

La grosse Catho tait l, qui assistait sans trop d'motion  la
bagarre. Et il faut dire que, si elle eut quelque motion, ce fut plutt
 la pense que ce jeune homme, si brave et si beau, allait tre emmen
par les gens du roi.

--Me voici, monsieur, dit-elle.

--Un mot. Un seul. Es-tu contre nous? Es-tu avec nous?

--Avec vous, monsieur, rpondit Catho paisiblement.

--Tu es une bonne fille, Catho. Je te revaudrai cela.

Et le vieux Pardaillan glissa ce mot dans l'oreille de son fils:--Si
elle avait pris parti pour eux, je la tuais raide!

--Que t'arrive-t-il? reprit le routier.

--Je vous raconterai la chose, monsieur. C'est toute une histoire assez
longue.

M. de Pardaillan pre eut ce mot:

--Catho, du vin!... Raconte, mon fils, nous avons le temps!

Et, tandis que des coups sourds branlaient la porte, tandis qu'on
entendait au-dedans les aboiements froces de Pipeau, et au-dehors les
hurlements du sergent, le chevalier, en quelques mots brefs et calmes,
en un rcit mthodique et tranquille, raconta la scne du Louvre.

La porte, sous un coup violent, se fendit du haut en bas.

--Catho! fit le routier.

--Me voici, monsieur.

--Tu as de l'huile, n'est-ce pas, ma fille?

--De la trs bonne huile de noix.

--Bon! Y a-t-il une chemine, l-haut?

--Oui, monsieur.

--Catho, tu es une bonne fille. Monte l-haut et allume un grand feu, un
bon feu, tu entends, un feu  faire griller un cochon ou  faire rtir
un moine...

La grosse Catho s'lana, saisit des fagots et monta.

--A nous! fit M. de Pardaillan pre.

Et, suivi du chevalier, il se prcipita dans les caves. Dix minutes plus
tard, trois jarres d'huile taient en haut, plus tout ce qu'il y avait
de pain dans l'auberge, plus une cinquantaine de bouteilles, plus un
levier de fer et une pioche trouvs dans la cave.

--Voici les munitions! dit le pre, en dsignant l'huile.

--Et voici les provisions! dit le fils.

--A l'escalier! reprit le vieux.

L'escalier tait en bois. L'escalier tait vermoulu. L'escalier ne
tenait plus qu' quelques crampons.

--Catho? cria le routier, tu veux bien que je dmolisse ta maison?...

--Dmolissez, monsieur! rpondit Catho qui, sur le feu, plaait une
norme marmite de fer, et dans la marmite, versait une jarre d'huile.

Les deux hommes,  coups de pioche,  coups de levier, attaqurent
l'escalier par ses crampons. Quand les crampons qui le scellaient au mur
furent arrachs, ils montrent en haut et, du pied, des mains, se mirent
 pousser.

Une clameur terrible retentit: la porte tait enfonce: gardes et gens
du guet, ple-mle, se jetaient  l'intrieur et repoussaient les
obstacles accumuls.

A ce moment,  cette clameur rpondit un effroyable fracas: c'tait
l'escalier qui s'effondrait!

--Catho! est-ce que a chauffe?

--a brle, monsieur!...

La marmite d'huile bouillante fut trane au bord du trou auquel
aboutissait l'escalier lorsqu'il y avait un escalier.

La salle du bas tait pleine de gens qui dmolissaient la barricade et
criaient:

--Une chelle! Une chelle!...

Pardaillan pre se pencha et cria:

--Messieurs, retirez-vous, ou nous allons vous chauder!

Avec une vaste cuiller, il puisa l'huile bouillante et,  toute vole,
en lana le contenu sur les assaillants. Ah! ce fut un beau concert de
hurlements, de clameurs et de menaces!... En vingt secondes, la salle du
bas tait vide!

--Catho! chauffe, ma fille! chauffe toujours!

--Je chauffe, monsieur!...

La rue tait pleine de vocifrations. Une clameur plus haute retentit:
un menuisier apportait une longue chelle.

--Par la fentre! hurla Maurevert.

--Bon! fit le vieux Pardaillan, nouvelle tactique!... Attendez, mes
enfants, nous allons rire!...

L'chelle, violemment, fut pose contre la fentre et, ses montants
s'appuyant sur les vitraux, les firent sauter en clats. Le vieux
routier ouvrit la fentre et se pencha: sept ou huit hommes montaient
l'un derrire l'autre... il fit un signe... Le chevalier accourut. Le
pre et le fils saisirent les montants de l'chelle et unirent leurs
deux forces...

L'chelle, un instant, se balana puis retomba lourdement, s'abattit...
deux hommes crass demeurrent sur la chausse boueuse. Au mme
instant, la marmite fut pose sur le rebord de la fentre; d'une
secousse violente, les deux assigs la vidrent... il y eut un tonnerre
de hurlements et, dans la mme seconde, la place fut vide.

Les assigeants effars, stupides devant une pareille rsistance, se
concertaient... Quinze hommes bouillants ou blesss taient hors de
combat, les deux Pardaillan n'avaient pas une gratignure.

Paisible, Catho avait replac sa marmite sur le feu et faisait chauffer
une nouvelle jarre d'huile.

Seulement, elle poussa tout de mme un soupir de commerante et murmura:

--De la si bonne huile de noix, quel dommage!...

Dehors, les assigeants cherchaient  s'entendre pour une nouvelle
attaque.

--Puisque les enrags aiment ce qui brle, hurla Maurevert, donnons-leur
du feu!

--Oui! oui! brlons la bauge et les sangliers!

--Seigneur! fit Catho, croyez-vous qu'ils vont nous brler?

--Je le crois, dit le vieux routier.

--Catho! reprit tout  coup le chevalier, qu'y a-t-il derrire ce mur?

--Dame... il y a la maison de mon voisin, le marchand de volailles
vivantes.

--Je te comprends, mon fils! s'cria le pre. Essayons de passer chez le
marchand de volailles.

Le chevalier saisit la pioche et attaqua le mur. Le vieux Pardaillan,
d'un geste, l'arrta:

--Cet homme va entendre les coups et prvenir les gardes: au lieu de
fuir, nous ouvrons la brche qui leur livre passage.

--C'est un risque  courir, dit froidement le chevalier. J'aime mieux
mourir dans un corps  corps que mourir dans le brasier que cette maison
va tre tout  l'heure...

--Va donc, mon fils!...

Les coups de pioche commencrent  retentir sourdement.

Le mur tait pais, solide. Au-dehors, heureusement, le tumulte
continuait. Mais des fascines s'accumulaient au pied de la maison.

Catho, d'un geste, appela le routier  la fentre et, du doigt, lui
montra un homme qui, dans la rue, se lamentait, se tordait les bras,
s'arrachait les cheveux:

--Le marchand de volailles! dit-elle.

Quelques instants plus tard, un pais tourbillon de fume monta au ciel
et, bientt, la flamme s'lana en langues carlates et commena 
lcher les murs de la maison.

La maison brla. On eut toutes les peines  teindre ensuite l'incendie
qui avait gagn les maisons voisines et menaait toute la rue. Quelques
voisins subirent des pertes graves; mais cela comptait pour peu de
choses; l'essentiel tait que Maurevert, Qulus et Maugiron purent se
rendre au Louvre bras dessus, bras dessous.

Maurevert fut reu par la reine Catherine de Mdicis.

Les deux mignons le furent par le duc d'Anjou.

--Madame, dit le premier  la reine mre devant Nancey qui faillit en
avoir la jaunisse de jalousie, madame. Votre Majest est venge: nous
avons pris le jeune truand comme un renard au terrier, et nous l'y avons
enfum, c'est--dire bel et bien grill, moyennant un feu de joie dont
nous avons fait flamber sa maison.

--Maurevert, dit Catherine, je parlerai de vous au roi.

Quant  Qulus et Maugiron, ils dirent au duc d'Anjou:

--Monseigneur, vous tes veng... Sans Maurevert, qui a eu des
hsitations inexplicables, nous aurions dj pu vous annoncer la chose
depuis une heure. Enfin, c'est fait. L'insolent ne vous regardera plus
en face. Il est mort, brl vif.

--Vous tes vraiment de bons amis, dit le duc d'Anjou en se passant du
cosmtique sur les sourcils. Je voudrais tre le roi, rien que pour
pouvoir vous rcompenser selon vos mrites.


XXIX

COMMENT M. DE PARDAILLAN FILS DSOBIT UNE FOIS ENCORE  M. DE
PARDAILLAN PRE

Ni Pardaillan pre ni Pardaillan fils n'taient morts. Ils s'taient bel
et bien tirs de la fournaise, en passant par le trou fait  la pioche.

Les trois assigs se trouvrent dans une sorte de grenier o le voisin
serrait ses sacs de grains pour les volailles qu'il nourrissait. Ce
grenier tait ferm d'une vieille porte dont on fit sauter la serrure.
Alors, ils se prcipitrent dans un escalier qui aboutissait  la
cuisine.

Cette cuisine ouvrait, d'une part, sur la boutique; mais, par l, on
aboutissait  la rue, c'est--dire en plein traquenard. D'autre part,
elle donnait sur une cour assez vaste, dont les quatre ctes taient
occups par des poulaillers. Les murs de clture taient assez levs.
Mais il tait facile de les franchir en montant sur le toit d'un
poulailler.

Le chevalier, le premier, se hissa  la force du poignet. Il tendit la
main  Catho, qui en un instant le rejoignit; puis ce fut le tour du
vieux Pardaillan. De l  la crte du mur, cela devenait un jeu. Et une
fois sur le mur, ils n'eurent plus qu' se laisser tomber.

Ils se trouvrent alors dans un jardin de maracher.

--Que vas-tu faire? demanda le routier  Catho.

--Je suis ruine, dit-elle. Que vais-je devenir?

--Tu ne peux nous suivre: il faut nous sparer.

Le chevalier, trouvant que son pre en usait peut-tre avec quelque
ingratitude, voulut intervenir.

--Si elle nous suit, dit le routier, nous sommes pris, et elle aussi:
une bonne corde pour tous les trois! La truanderie est  deux pas; que
Catho s'y rfugie. Une fois l, elle est imprenable. Quant  nous, nous
verrons. Allons, Catho, ma fille, est-ce que cela ne te parat pas
juste?

--Trs juste! dit-elle. Mais que vais-je devenir sans un sou!

--Tends ton tablier!

Catho releva les coins de son tablier. Le vieux Pardaillan dgrafa sa
ceinture de cuir et, non sans un soupir d'adieu, en versa le contenu
intgralement dans le tablier.

--Mais il y a l prs de cinq cents cus! s'cria Catho.

--Plus de six cents, ma fille!

--C'est plus que ne valait le taudis!...

--Prends toujours. Tu reconstruiras une autre auberge, et tu nous
aideras peut-tre un jour  la brler aussi. Seulement, ne l'appelle
plus l'Auberge du Marteau qui cogne! Appelle-la l'Auberge des deux Morts
qui parlent! Adieu...

--Adieu, fit  son tour le chevalier, je regrette de ne rien pouvoir
joindre aux cus de monsieur mon pre...

--Si fait: vous pouvez y joindre votre offrande, monsieur le chevalier!
s'cria vivement Catho.

Elle tendit sa joue. Et cette ribaude rougit...

Le chevalier sourit et l'embrassa de tout son coeur sur les deux joues,
ce qui tait plus que Catho demandait.

Les deux hommes s'loignrent alors rapidement, franchirent la porte du
jardin et se trouvrent dans une ruelle.

M. de Pardaillan pre, suivi de son fils, se mit  longer vivement la
ruelle et aboutit  la rue du Roi de Sicile; de l, tournant  droite,
les deux hommes tombrent dans la rue Saint-Antoine, grande artre du
Paris d'alors.

--a! causons un peu de nos affaires, maintenant, dit le routier. Elles
me paraissent quelque peu embrouilles.

--Elles me semblent fort claires,  moi! dit le chevalier. Nous sommes
tous deux en tat de rbellion flagrante.

--Que dirais-tu d'une petite promenade hors Paris?

Ils allaient ainsi, devisant paisiblement, et ne prenant pas la peine
de se cacher. D'ailleurs, la rue Saint-Antoine remplie de bourgeois, de
passants, de marchands, les cachait: ils taient perdus dans la foule
assez nombreuse des pitons.

--Mon pre, rpondit Pardaillan, il m'est impossible de quitter Paris en
ce moment.

--Impossible! Or a, tu veux donc que nous soyons pendus? ou cartels?
ou rous vifs?...

--Non, pre, je vous supplie de partir... Quant  moi, il faut que je
reste... Mais que se passe-t-il l?

En disant ces mots, le chevalier s'lana. Le vieux Pardaillan l'arrta
par le bras.

--O courez-vous encore? De quoi diable vous mlez-vous? Vous ne voulez
vous dfier ni des hommes, ni des femmes, ni de votre coeur?

Ah! monsieur, s'cria le chevalier, ce que j'ai vu des hommes m'oblige 
les mpriser presque tous; je crains les femmes; et, quant  mon coeur,
je le maudis pour les mauvais tours qu'il me joue! Vous voyez donc bien
que je suis vos avis...

En parlant ainsi, le chevalier, d'une secousse, s'arracha  l'treinte
de son pre. Le vieux routier demeura un instant stupfait.

--Voil ce qu'il appelle suivre des avis? gronda-t-il. Je crois qu'il
finira sur l'chafaud et il ne me restera que la ressource de l'y
accompagner! Allons!...

Et il s'lana  son tour vers le gros rassemblement qui obstruait la
rue Saint-Antoine.

A cet endroit de la rue, au-dessus de la boutique d'un marchand de
simples et herbes dessches dont l'enseigne tait voue--au grand
Hippocrate, ledit marchand avait depuis longtemps fait creuser une
niche. Dans cette niche, il avait plac une statuette en bois peint
figurant un vnrable vieillard habill  la grecque, possesseur d'une
belle barbe, et qui n'tait autre que le grand Hippocrate en personne.
Or, peu  peu, ce personnage avait chang d'identit. Le grand
Hippocrate tait devenu peu  peu et tout doucement le grand saint
Antoine.

Or, de mme que sur une foule de points dans Paris, de zls serviteurs
de l'Eglise avaient install au-dessous de la niche, devant la porte
de la boutique, une table sur laquelle ils avaient plac une corbeille
destine  recevoir les dons des fidles  saint Antoine. Ceux qui
taient riches mettaient un denier ou un sou; ceux qui taient pauvres
jetaient un liard; enfin, les moins fortuns mettaient dans la corbeille
du pain, des lgumes pour la soupe de saint Antoine, et ceux qui
n'avaient rien du tout faisaient une croix et une prire.

Il va sans dire que, tous les soirs, les quteurs des couvents venaient
recueillir le contenu de la corbeille.

Cela dit, on comprendra l'indignation publique lorsqu'un bourgeois tant
venu  passer refusa formellement de dposer aucune aumne.

--Saluez au moins le grand saint Antoine, lui cria-t-on.

--Mais, objecta le bourgeois, c'est Hippocrate!

L-dessus, on cria au blasphme.

--Mort au huguenot!

--Mort au parpaillot!

A ce moment passa une litire trane par un cheval blanc, et dans
laquelle se trouvait une jeune femme  l'oeil doux, au visage expressif.
La litire fut naturellement arrte par la foule, et la jeune femme
carta les rideaux pour voir ce qui se passait. A peine eut-elle aperu
le bourgeois que l'on malmenait qu'elle s'cria:

--Quoi! c'est l'illustre Ramus que l'on traite ainsi!

Le bourgeois, entendant cette voix amie, fit tous ses efforts pour se
rapprocher de la litire.

--Laissez-le! criait la jeune femme. Je vous dis que c'est le savant
Ramus!...

La foule ne comprit qu'une chose: c'est que cette femme prenait le
parti du--huguenot et, ayant remarqu que la litire ne portait pas
d'armoiries, preuve que la femme n'tait pas de noblesse et qu'il n'y
avait pas de mnagement  garder pour elle, cria tout d'une voix:

--A mort la parpaillote! Qu'on les brle tous deux!

La litire se trouva aussitt entoure, et la foule qui, jusque-l,
s'tait plutt amuse, devint tout  coup furieuse, s'exalta de ses
propres clameurs; en quelques instants, la situation devint menaante
pour la jeune femme, et elle se mit  jeter des cris de dtresse. Ramus,
le visage ensanglant, s'accrochait dsesprment aux rideaux de la
litire.

--Place! place! hurla tout  coup une voix clatante.

Alors, on vit un jeune homme foncer tte baisse  travers la foule,
carter les plus enrags  coups de poing, arriver  la litire, et l,
tirant une longue rapire, en porter des coups furieux aux assaillants
les plus rapprochs.

Un cercle se forma autour du chevalier de Pardaillan--car c'tait lui.

La jeune femme, voyant le secours inespr qui lui arrivait, reprit
courage et tendit la main au vieux Ramus, qui se hissa dans la litire
en murmurant:

--Je suis sauv pour cette fois... mais c'est grand-piti qu'un peuple
en vienne  de si terribles mchancets...

La foule, voyant sa proie lui chapper, se mit  jeter des hurlements
froces, mais la flamboyante Giboule dcrivait de si rapides cercles
avec sa pointe que le vide se maintenait autour du chevalier.

Cependant les plus furieux allaient se ruer dans un assaut dsespr,
lorsque des cris de douleur retentirent sur les derniers rangs de la
foule qui se dispersa comme devant un ouragan; c'tait M. de Pardaillan
pre qui arrivait  la rescousse et s'escrimait si bien de sa rapire
qu'en quelques instants il eut pris place prs de la litire, de l'autre
ct de son fils.

Avec une pareille escorte, la litire se trouva assez protge pour
avancer rapidement.

Et comme, en somme, on ne savait pas trop de quoi il s'agissait, la
foule s'arrta, se contentant de menacer du poing les deux sauveurs qui,
cent pas plus loin, remirent leurs pes au fourreau.

Pardaillan pre, une fois le danger pass, avait rejoint Pardaillan fils
en grommelant:

--De quoi diable t'es-tu encore ml l?...

Le chevalier ne rpondit pas: il tait tout  l'motion qui lui venait
en s'apercevant que la litire suivait exactement le chemin qu'il avait
pris le jour o il avait suivi la Dame en noir avec l'intention bien
arrte de lui dire qu'il aimait sa fille Lose!

Et que devint cette motion lorsque la litire entra dans la rue des
Barrs!...

Enfin, le coeur du chevalier se mit  battre plus fort que jamais
lorsque la litire s'arrta devant la maison o il avait vu entrer
Jeanne de Piennes!...

Le vieux Ramus descendit de la litire, suivi de la jeune femme qui
sauta lgrement  terre.

--Entrez, dit-elle de sa voix douce, entrez, mon bon pre, Il faut que
vous vous reposiez quelque peu.

--Vous tes une charmante enfant, dit Ramus, qui ne paraissait pas trop
mu de ce qui venait de lui arriver; et j'aurai grand plaisir  me
reposer en votre socit.

Et, comme la porte s'ouvrait au coup de marteau, le savant entra dans la
maison. Alors la jeune femme se tourna vers le chevalier et son pre.

--Entrez, dit-elle avec une tendre autorit.

Le chevalier et bien voulu s'en aller: la curiosit de connatre cette
maison o tait entre la mre de Lose l'emporta.

L'intrieur de la maison tait d'aspect de bourgeoisie. Ils pntrrent
dans une salle  manger, et la dame ordonna  une servante d'apporter
des rafrachissements.

--Messieurs, dit-elle alors, je m'appelle Marie Touchet. Me ferez-vous
la grce de me dire  qui je dois d'tre en vie?

Le chevalier ouvrait dj la bouche. Le vieux routier lui marcha sur le
pied et se hta de rpondre:

--Madame, je m'appelle Brisard, ancien sergent des annes du roi, et
mon jeune camarade que voici et qui est gentilhomme s'appelle M. de La
Rochette.

Marie Touchet remercia ses deux sauveurs en termes mus et voulut leur
faire promettre de la revenir voir, ce  quoi ils ne voulurent pas
s'engager.

--Quelles relations Jeanne de Piennes pouvait-elle avoir avec la dame
que nous quittons? se demandait le chevalier.

--Je me demande  quoi nous sert d'avoir expos notre vie pour ces
inconnus! dit le vieux routier. Sans compter qu'un peu plus, vous alliez
dire votre nom, alors que nous devons nous cacher... nous dfier de
Paris tout entier!

--Oh! mon pre, croyez-vous donc que cette femme qui nous doit la vie
serait capable de nous trahir?

--Je me mfierais du meilleur de mes amis en ce moment.

Le lendemain, Marie Touchet reut la visite du roi Charles IX, qui,
comme toujours, vint seul et secrtement.

Elle le mit au courant de ce qui s'tait pass la veille et ajouta:

--Mon cher sire, si vous avez quelque amour pour moi, vous rcompenserez
ce vieux sergent qui se nomme Brisard et ce jeune gentilhomme, si brave,
M. de La Rochette.

--Je le veux, dit le roi, je le veux, ma chre Marie.

Le roi ordonna de rechercher activement Brisard, ancien sergent, et un
gentilhomme nomm de La Rochette, et qu'on les lui ament ds qu'ils
seraient trouvs. Malgr d'activs recherches, on ne put mettre la main
ni sur Brisard, ni sur La Rochette! Le roi en fut trs contrari, et son
grand prvt tomba en disgrce.


XXX

LE GTE

En quittant la maison de la rue des Barrs, le pre et le fils
discutrent, en se promenant sur les bords de la Seine, de l'endroit o,
ils se cacheraient et de ce qui leur restait  faire. Tout en discutant,
ils descendaient le cours du fleuve, et ils vinrent  passer devant une
guinguette.

--J'ai faim! dit le chevalier.

--Et moi, j'enrage de soif, dit le vieux routier. Entrons! J'espre que
tu as de l'argent pour payer une omelette et une bouteille.

Le chevalier se fouilla et fit un signe ngatif.

--J'ai tout donn  Catho! reprit le vieux routier.

--Monsieur, je pense que nous ne devons pas le regretter. Catho nous a
sauv la vie...

--Je ne dis pas non; mais, si nous mourons de faim et de soif, elle
n'aura pas sauv grand-chose!...

Avec un soupir, les deux hommes s'loignrent de la guinguette. Tristes
et silencieux, ils continurent  descendre le cours du fleuve.

--Chevalier, dit tout  coup le vieux Pardaillan, nous cherchons la
pitance et le gte... viens, faisons-nous renards et loups... reprenons
la route, reprenons ensemble nos longues tapes que guide le hasard;
nous parcourrons la France, nous verrons le monde entier, si tel est
notre bon plaisir!...

Au discours du vieux routier, le chevalier rpondit en secouant la tte;
il ne voulait pas quitter Paris parce que Lose tait  Paris. Du moins,
il avait la conviction qu'elle y tait.

--Ainsi, reprit le pre, tu refuses encore de me suivre?

--Mon pre, je vous l'ai dj dit: plutt que de quitter Paris, je
mourrais.

--Bon, bon... cherchons donc un gte?

--Je crois, monsieur, en avoir trouv un, fit le chevalier.

--Voyons. Est-ce quelque bel arbre bien feuillu?

--Rien de cela, monsieur: c'est un palais, l'htel de Montmorency. Le
noble duc m'a offert l'hospitalit. Allons la lui demander pour tous
deux.

--Ouais, tu oublies donc, chevalier, que j'enlevai jadis sa fille et
que ce digne marchal doit avoir conserv quelque bonne dent contre ton
pre?

--Vous vous trompez; s'il y a eu rancune, cette rancune est maintenant
vanouie.

--Je ne m'y fie pas. Mais enfin, puisque tu as l'hospitalit chez
Montmorency, que ne le disais-tu plus tt? Cela m'et pargn des
inquitudes. Voil donc ton gte tout trouv.

--Le vtre aussi, mon pre.

--Ne t'inquite pas de moi. Du moment que tu as un gte, le mien est
tout trouv aussi.

--Et c'est?

--Pardieu, l'htel de Mesmes! Allons, chevalier, je t'accompagne
jusqu'au bac, et puis je prendrai le chemin du Temple. Nous aurons ainsi
un pied dans l'un et l'autre camp.

Ce plan, aprs rflexion, parut le plus simple et le meilleur au
chevalier qui l'adopta aussitt.

En arrivant au bac qui tait presque en face du palais que Catherine
faisait btir sur l'emplacement de l'ancienne Tuilerie, le pre et le
fils s'embrassrent; le bateau tant  ce moment sur l'autre rive, le
chevalier dut attendre quelques moments et en profita pour dire  son
pre:

--Monsieur, vous m'avez dj rendu le service d'aller  la Devinire
pour ramener mon chien Pipeau. Or, j'y ai laiss un autre ami auquel je
tiens assez...

--Serait-ce un autre chien?

--Non, monsieur, c'est un cheval.

--Diable! Mais nous sommes riches. Un cheval vaut de l'argent, s'il est
bon...

--Il est excellent. Mais gardez-vous de le vendre, mon pre!

--Et pourquoi?

--Parce qu'il s'appelle Galaor! fit en souriant le chevalier.

--Galaor! rflchit le vieux routier. Galaor... o ai-je entendu ce
nom-l?... Galaor... j'y suis! C'est aux Ponts-de-C... M. de Damville
me racontait l'histoire d'une aventure  lui arrive, et o il avait t
sauv. Ah a! mais c'est donc toi qui as sauv Damville?...

Le chevalier sourit.

--Et tu ne le disais pas! Vive Dieu!...

A ce moment, le bac accostait et le chevalier embarqua, tandis que
le vieux routier, tout joyeux, tout courant, prenait le chemin de la
Devinire...

En arrivant  l'htel de Montmorency, le chevalier, suivi de Pipeau, se
fit conduire au marchal.

--Monseigneur, lui dit-il simplement, la personne  qui je comptais
demander l'hospitalit n'est pas  Paris...

Sans rien dire, le marchal prit le chevalier par la main et le
conduisit dans une chambre magnifique.

--Chevalier, lui dit-il, vous tes chez vous.

Pendant ce temps. M. de Pardaillan pre arrivait  la Devinire, tout
courant, se prcipitait dans les cuisines et demandait d'une voix
empresse:

--O est Galaor?...

--Galaor? fit Landry stupfait. Il est  son curie. Mais cet homme que
vous avez bless...

--Quelle curie, mort-diable? interrompit Pardaillan.

--A droite de la cour, dit l'aubergiste effar.

Le vieux routier n'entendait plus. Dj il courait  l'curie indique,
suivi de matre Landry, qui lui dsigna un beau cheval aubre  tte
fine et intelligente.

--Voici Galaor! dit-il. Mais le bless...

--Vous m'ennuyez, matre Landry, avec votre vicomte d'Aspremont, s'cria
Pardaillan qui commenait  seller Galaor. Est-ce ma faute s'il est
tomb sur la pointe de mon pe? Eh bien, voyons, est-il mort?

--Mais il n'est pas mort, monsieur!

--Diable!... Ah! le misrable! Et qu'en avez-vous fait?

--C'est ce que je voulais vous dire. Quand il eut repris ses sens, il a
dit que la chose vous coterait cher!

--Bah! vraiment?

--Et il a voulu tre port  l'htel de Mesmes!

--Diable, diable!... fit Pardaillan qui s'arrta court et se mit 
rflchir. Bah! s'cria-t-il tout  coup, Galaor arrangera tout cela!
Allons, adieu, matre Landry.

Sur ce, le vieux Pardaillan sauta en selle et s'loigna au trot rapide
de Galaor. Bientt, il arriva  l'htel de Mesmes, fit placer Galaor
 l'curie par Gillot qui reconnut aussitt l'ancienne monture du
marchal, et se demanda grce  quel sortilge ce cheval, qui avait
disparu tout  coup, tait ramen par l'homme qui lui voulait couper les
oreilles.

Cependant, le vieux Pardaillan s'tait rendu chez le marchal.

--Je vous attendais, dit celui-ci. Nous avons diverses questions 
rgler.

--D'abord la question d'Aspremont? fit Pardaillan.

--Oui; je vous avais recommand de vous faire son ami, et voici qu'on me
le ramne en triste tat; vous me privez d'un fidle serviteur...

--Je vous en ramne un autre, monseigneur.

--O est-il? fit vivement le marchal.

--A l'curie, monseigneur. Si j'osais vous faire une prire, ce serait
de descendre avec moi jusqu' vos curies.

Le marchal, intrigu, acquiesa d'un geste et suivit Pardaillan.
Celui-ci descendit dans la cour, ouvrt la porte de l'curie et montra
du doigt, sans rien dire, Galaor attach  son rtelier.

--Mon ancien destrier de bataille! fit le marchal tonn. Qui me l'a
ramen?... Vous?...

--Moi, monseigneur. Il m'a t donn comme vous l'aviez donn; et celui
qui vient de m'en faire prsent, c'est celui-l mme qui, certain soir
o vous tiez attaqu par des truands, vous prta main-forte.

--C'est vrai; cet inconnu m'a sauv la vie, dit le marchal.

--Cet inconnu, c'est le chevalier de Pardaillan, fils unique et hritier
de votre humble serviteur!

--Venez, dit le marchal qui, sortant de l'curie, remonta rapidement 
son cabinet, agit, silencieux, tandis que le vieux routier l'examinait
en dessous, en souriant. Expliquez-moi tout d'abord votre duel avec
Orths.

--Mon Dieu, monseigneur, c'est bien simple: lorsque je suis arriv ici,
M. d'Aspremont m'a regard et m'a parl d'une faon qui m'a dplu. Je le
lui ai dit. En galant homme qu'il est, il a compris. Aujourd'hui, nous
avons trouv l'occasion de nous exprimer en douceur toute l'estime que
nous avons l'un pour l'autre.

--Ainsi, pas de haine entre vous?

--Pas la moindre haine, dit sincrement Pardaillan.

--Bon. Venons-en donc  Galaor, c'est--dire  votre fils. Vous dites
que c'est lui qui, si heureusement, me prta main-forte?

--La preuve, monseigneur, c'est qu'il m'a donn Galaor en signe de
reconnaissance.

--Votre fils, mon cher, est un vrai brave. Vous m'aviez promis de me
l'amener.

Le vieux routier rflchit un instant; et, pour drouter entirement le
marchal, il rsolut d'employer l'arme la plus redoutable: la vrit.

--Monseigneur, dit-il, j'ai propos  mon fils d'tre  vous: il ne
l'a pas voulu parce qu'il est dj  M. de Montmorency. Mon fils,
monseigneur, a surpris un redoutable secret: il a assist  votre
entrevue,  l'auberge de la Devinire. Il a donc tout lieu de redouter
votre colre ou la terreur de quelqu'un de vos acolytes, M. de
Guitalens, par exemple. Il est persuad que, si vous le teniez, vous
l'enverriez  la Bastille, d'o il s'est chapp par miracle. Voil les
bonnes et solides raisons qu'il m'a donnes, pour ne pas venir ici. En
outre, il est  Montmorency. Or, je suis  vous, moi! Il en rsulte
que je me trouve dans la ncessit ou de vous trahir, ce qui serait
abominable, ou de devenir l'ennemi de mon fils, ce qui me parat plus
impossible encore.

--Mais, demanda le marchal, pourquoi le jeune homme est-il contre moi?

--Il n'est pas contre vous, il est avec Montmorency, voil tout. Il vous
en veut si peu, monseigneur, et il a si peu envie de chercher  vous
nuire, qu'il va quitter Paris ds ce soir...

--Et pourquoi diable quitte-t-il Paris?... Pardaillan, franchise pour
franchise. Il est trs vrai que j'ai eu un instant l'ide de le rendre
 Guitalens, dont il a surpris la conversation avec moi, je veux que le
diable m'corche vif, si je sais comment! Pardaillan, votre fils a
le gnie de la bravoure; mais il est sans appui. Amenez-le-moi! je
l'enrichis!

--Vous oubliez, monseigneur, qu'en raison mme de cette attitude qu'il
a eue au Louvre, il est poursuivi, traqu, et qu'il lui faut quitter
Paris, sous peine d'tre pendu.

--Dans mon htel, le chevalier sera plus en sret que dans le chteau
o, sans aucun doute, mon frre l'envoie.

--Mais, si je ne me trompe, il doit tre dj parti. La chose pressait.
En effet, voici ce qui nous est arriv.

Ici, Pardaillan raconta le sige du Marteau-qui-cogne.

--Vous voyez, acheva le vieux routier, qu'il tait temps que le
chevalier quittt Paris.

--Mais alors, vous tes tout aussi compromis que lui! Pourquoi tes-vous
rest?

--Parce que je vous avais promis de vous aider, monseigneur, dit
simplement Pardaillan.

Le marchal tendit sa main au vieux routier, qui s'inclina plutt pour
cacher son sourire, que par respect.

Ce fut ainsi que les deux Pardaillan, aprs avoir failli se trouver sans
gte, eurent dfinitivement chacun un vritable palais pour demeure.


XXXI

LA REINE MRE

Trois jours aprs la scne du Louvre, ainsi qu'il l'avait annonc  son
frre, Franois de Montmorency se rendit  l'htel de Mesmes, rsolu 
terminer d'un coup de foudre cette haine de dix-sept ans. Le chevalier
de Pardaillan avait insist vainement pour l'accompagner.

Il tait environ sept heures du soir, lorsque le marchal arriva
devant l'htel de Mesmes. Il fit un signe  son cuyer qui, en cette
circonstance, remplissait les fonctions de hraut d'armes.

Sans descendre de cheval, l'cuyer sonna du cor.

La grande porte de l'htel demeura ferme.

Il y eut un nouvel appel de cor, puis un troisime.

Le silence demeura profond.

Aux environs, quelques ttes se montrrent un instant  des fentres,
puis disparurent aussitt.

Alors, sur un nouveau signe du marchal, le hraut d'armes mit pied 
terre et heurta rudement le marteau de la porte. Un judas glissa dans sa
ramure.

--Qui demandez-vous? fit une voix.

--Nous demandons, dt le hraut, Henri de Montmorency, qu'on appelle duc
de Damville.

--Que lui voulez-vous? reprit la mme voix.

--Nous venons lui demander justice pour une injure dont il nous frappa.
Que s'il refuse, nous en appellerons au jugement de Dieu.

La porte s'entrebilla. Un officier, aux armes de Damville, sortit, se
dcouvrit, s'inclina devant Franois et dit:

--Monseigneur, je suis fch d'avoir  vous apprendre une mauvaise
nouvelle: l'htel est vide depuis hier. Mon matre, monseigneur de
Damville, sur ordre exprs de Sa Majest le roi, a d subitement quitter
Paris.

Franois plit et jeta un sombre regard sur l'htel.

--Monseigneur, reprit l'officier, que s'il vous plat de vous reposer en
cette demeure, je m'empresserai d'y exercer, vis--vis de vous, les lois
de l'hospitalit.

Franois regarda le hraut, qui rpondit.

--Nous refusons l'hospitalit offerte.

L'officier, alors, se couvrit, rentra dans l'htel et referma la porte.
Alors, le hraut sonna du cor, et, par trois fois, appela  haute voix
Henri de Montmorency. Puis, il mit pied  terre, s'approcha de la grande
porte et dit:

--Henri de Montmorency, nous sommes venus te demander raison d'une
injure grave. Nous t'avons prvenu que nous serions  ta porte ce soir.
Nous dclarons que tu as fui lchement, nous te dclarons flon, et nous
te laissons notre gant en signe de dfi, tant est juste notre cause!

A ces mots, Franois dganta sa main droite.

Le hraut prit le gant; dans la sacoche de son cheval, il prit un
marteau et un clou; et, s'approchant alors de la grande porte de
l'htel, il y cloua le gant.

Quelques minutes encore, Franois de Montmorency attendit pour voir si
ce suprme outrage serait relev par son frre, car il ne doutait pas
qu'il ne ft dans l'htel.

Puis, voyant que la porte demeurait ferme, et n'entendant aucun bruit,
il se retira.

A ce moment, deux hommes se montrrent au coin mme de cette ruelle, o
le chevalier de Pardaillan avait tent son attaque contre le marchal de
Damville: c'tait le chevalier lui-mme et le comte de Marillac.

En effet, ds que Franois de Montmorency eut quitt son htel, le
chevalier en tait sorti presque aussitt, et avait couru rue de
Bthisy, o il avait trouv le comte. En deux mots, il lui avait racont
la tentative qu'allait faire le marchal. Marillac n'avait en somme que
peu d'intrt  aider Montmorency, malgr la sympathie qu'il prouvait
pour lui. Mais, en revanche, il s'tait mis une fois pour toutes  la
disposition du chevalier, pour lequel son amiti et son admiration
allaient grandissant. Aussi, n'hsitt-il pas  suivre son ami, qui
l'entrana  l'htel de Mesmes.

--Si le marchal entre dans son htel, expliqua Pardaillan, et que nous
ne le voyons pas en sortir, nous y entrerons, et il faudra bien qu'on
nous dise ce qu'il est devenu.

--Je ne crois pas qu'il entre, fit le comte. Je connais assez Damville
pour supposer qu'il voudra viter cette entrevue.

Les deux jeunes gens, cachs dans une encoignure, assistrent donc  la
scne que nous venons de retracer.

--Vous voyez que j'avais devin juste, dit le comte de Marillac, lorsque
le marchal fut parti.

Ils revinrent alors vers l'htel Coligny, le comte pensif, le chevalier
inquiet, de cette profonde inquitude qui serre la gorge, et qu'il
cachait sous ce masque de froideur et ces saillies qui lui taient
habituelles.

En arrivant devant l'htel Coligny, Pardaillan tendit sa main et annona
qu'il retournait prs du marchal.

Mais le comte le retint.

--Voulez-vous, dit-il, me faire un grand plaisir? Il s'agit simplement
de dner avec moi ce soir; puis, vers neuf heures, je vous emmnerai
quelque part, o je meurs d'envie de vous prsenter  une personne...

--A qui donc? fit le chevalier en souriant.

--A ma fiance. Vous acceptez? Vous tes libre ce soir?...

--Je suis libre, mon ami; mais fusse-je enferm  la Bastille, que, pour
avoir l'honneur d'tre prsent  celle que vous appelez votre fiance,
je dmolirais la Bastille!

Devisant ainsi, et se disant le plus simplement du monde de ces choses
normes, les deux amis se dirigrent vers une guinguette, o ils
dnrent de bon apptit.

Vers neuf heures, le comte de Marillac, suivi du chevalier, prit le
chemin de la rue de la Hache.

Il avait t maintes fois question, entre Pardaillan et Marillac, de la
scne du Pont de bois; mais jamais Pardaillan n'avait song  dire que,
ce jour-l, la reine de Navarre tait accompagne d'une jeune fille.
De son ct, Alice de Lux n'avait jamais dit  son fianc qu'elle se
trouvait dans cette circonstance auprs de Jeanne d'Albret; en effet,
il et fallu expliquer comment la reine, avait t attaque; elle
craignait, par un mot imprudent, de rvler son attitude...

Il en rsultait d'une part: Marillac ignorait que Pardaillan et sauv
sa fiance; de l'autre, Pardaillan ignorait que la compagne de la reine
de Navarre ft prcisment cette jeune fille, dont son ami l'avait
entretenu avec tant de passion.

Cela dit, revenons  Alice de Lux. Il y avait en elle de l'anxit et
de la terreur. L'anxit venait de la prsence chez elle de Jeanne
de Piennes et de Lose. Elle avait, il est vrai, pris toutes ses
prcautions. Jeanne et sa fille taient loges au premier, dans deux
chambres qui donnaient sur le derrire de la maison. Elles y taient
enfermes  clef. Mais, enfin, un hasard pouvait rvler leur prsence 
Marillac.

Et alors, comment expliquerait-elle cette prsence?

Ce qui provoquait sa terreur, c'tait un laconique billet qu'elle venait
de recevoir.

On n'a pas oubli que ses conventions avec la reine Catherine
l'obligeaient  dposer, tous les soirs, dans la plus basse fentre de
la tour, construite pour l'astrologue Ruggieri, une sorte de rapport de
police. Gnralement, elle se contentait de quelques mots vagues, tracs
d'une criture contrefaite:

--Rien de nouveau  dire... ou bien--J'ai vu l'homme, tout va bien...

Ce soir-l, au moment o Alice jetait son rapport, elle se sentit saisir
par la main, et, dans cette main, on glissa un papier pli.

Ce billet venait de Catherine de Mdicis, mais ne portait aucune
signature, aucun signe qui pt laisser deviner qui l'avait sinon crit,
du moins dict.

Voici ce qu'il contenait:

Retenez l'homme, ce soir, jusqu' dix heures. Renvoyez-le  cette heure
sans tarder. S'il veut passer la nuit chez vous, trouvez un prtexte;
mais qu' dix heures il soit dans la rue; on veut bien ajouter qu'il ne
lui arrivera pas de mal.

La cynique supposition que le comte voudrait peut-tre passer la nuit
dans la maison amena une flamme de honte sur les joues d'Alice de Lux,
et deux larmes brlantes  ses yeux. Quant aux derniers mots du billet,
ils ne la rassuraient pas!... Si Catherine de Mdicis voulait que le
comte ft dans la rue  dix heures, c'est qu'elle avait l'intention
de le faire attaquer, enlever... que savait-elle?... toutes sortes de
sinistres pressentiments l'assaillaient...

Et, lorsqu'elle entendit heurter le marteau, sa rsolution fut prise 
l'instant. Cote que cote, arrive qu'arrive, elle dcida de retenir
Marillac toute la nuit, s'il le fallait...

Quelques instants plus tard, le comte entra dans la pice.

--Chre Alice, dit-il, je veux vous prsenter le chevalier de
Pardaillan, que je considre comme un frre.

Alice frmit. Du premier coup d'oeil, elle avait reconnu le jeune homme
du Pont de bois, celui qui, aprs avoir sauv la reine de Navarre,
l'avait accompagne chez le Juif du Temple.

Pardaillan, qui, aprs s'tre inclin, relevait la tte, la reconnut
aussi  l'instant mme. Il y eut chez Alice un moment de poignante
angoisse.

Pardaillan ne fit pas un geste de surprise, et il eut si parfaitement
l'air de voir Alice pour la premire fois qu'elle-mme s'y trompa.

Aussitt, elle se rassura, du moins en ce qui concernait ce nouveau
danger.

--Comment se fait-il, se demandait Pardaillan, que je retrouve ici la
suivante de la reine de Navarre? Pourquoi parat-elle si trouble, si
inquite?... Je me rappelle que la reine lui a reproch, d'trange
faon, de l'avoir entrane au Pont de bois...

Et le chevalier se mit  tudier srieusement la jeune femme. Au bout
de quelques minutes, tous les trois causaient gaiement. Et, cependant,
Alice voyait avec terreur l'aiguille de l'horloge avancer vers dix
heures.

--Comment faire, maintenant? Comment lui dire?

Dix heures sonnrent. Elle tressaillit et se mit  parler avec
volubilit; et sa causerie et paru charmante  tout autre qu'
Pardaillan, dont les soupons s'veillaient  chaque mot qu'elle
prononait. Il lui semblait qu'elle avait des gestes quivoques; il lui
surprenait des pleurs soudaines et des rougeurs excessives, qui taient
tranges; et il ne fut pas surpris du cri de terreur qu'elle jeta, au
moment o le comte, se levant, annona qu'il tait temps de se retirer.

--Pour Dieu, fit-elle d'une voix haletante, demeurez encore!...

--Chre me, dit Marillac, voici encore de vos terreurs...

--Madame, dit le chevalier avec un accent tel qu'elle comprit ce qui se
passait dans son esprit, je vous jure que, ce soir, il n'arrivera rien
de fcheux  mon ami.

Elle lui jeta un regard de souveraine reconnaissance, et n'eut que la
force de murmurer au comte:

--Allez donc, mon bien-aim, mais souvenez-vous que vous m'avez jur de
veiller sur vous-mme...

Et, comme ils sortaient tous trois dans le jardinet, elle se pencha
brusquement  l'oreille de Pardaillan:

--Par piti, ne le quittez pas qu'il ne soit en sret... Je crois qu'on
veut le tuer...

Le chevalier ne put rprimer un tressaillement.

Les deux hommes sortirent et s'loignrent. Long-temps, Alice demeura
dans la nuit, sur le pas de sa porte; mais enfin, n'entendant rien, elle
rentra presque rassure.

--Qu'en pensez-vous? demanda le comte  Pardaillan.

--Je pense... eh bien, oui, c'est vraiment une adorable jeune femme...

--Avez-vous vu, reprit le comte, comme elle m'a recommand de veiller
sur moi-mme. Elle a, par moments, des peurs inexplicables...

--Eh! fit vivement le chevalier, qui vous prouve que ces peurs ne sont
pas justifies? Je crois bien que les femmes ont de certains instincts
suprieurs aux raisonnements des hommes...

A ce moment, comme ils entraient dans la rue de Bthisy, une ombre, qui
les avait suivis pas  pas, s'approcha d'eux soudain. Les deux jeunes
gens se mirent en garde.

--Messieurs, dit l'homme qui venait de les rejoindre, ne redoutez rien,
je vous prie. J'ai simplement deux mots  dire  celui d'entre vous qui
est le comte de Marillac.

Pardaillan tressaillit: il venait de reconnatre la voix de Maurevert.
Il garda le silence et remonta son manteau pour cacher son visage.
Marillac rpondit:

--C'est moi, monsieur. Qu'avez-vous  me dire?

--Monsieur le comte, je voudrais vous parler seul  seul.

--Vous pouvez parler devant monsieur, qui est mon ami.

Maurevert hsita un moment, cherchant  entrevoir le visage de
Pardaillan. Enfin, il se dcida:

--Monsieur le comte, dit-il, je suis charg par une personne de vous
prier de m'accompagner jusque chez elle...

--Qui est cette personne? fit Marillac.

--Une femme d'un rang auguste, voil tout ce que je puis dire, puisque
nous ne sommes pas seuls et que ce secret n'est pas  moi.

--Jusqu'o dois-je vous accompagner, si je m'y dcide?

--Jusqu' la premire maison du Pont de bois, monsieur le comte... mais
vous devez tre seul.

Vivement, Pardaillan entrana alors Marillac  quelques pas de
Maurevert.

--Savez-vous quel est l'homme qui vous parle? C'est Maurevert, l'un des
sbires de Catherine. Et savez-vous qui vous attend  la maison du Pont
de bois? C'est la Mdicis elle-mme!

--Vous en tes bien sr?

--J'en mettrais ma main au feu. Ainsi, mon cher, renvoyons Maurevert
avec tous les honneurs qui lui sont dus, c'est--dire...

Pardaillan n'eut pas le temps d'achever sa phrase.

Marillac s'tait retourn vers Maurevert, et, avec une sorte de
dsespoir fbrile, avait dit:

--Je suis prt  vous suivre, monsieur!... (Il faut bien que je voie
enfin ma mre de prs? songea-t-il avec une terrible amertume.)

--Que faites-vous! s'cria Pardaillan.

--Venez donc, monsieur le comte! dit Maurevert.

Le chevalier essaya de retenir Marillac. Celui-ci, en proie  un trouble
incomprhensible, saisit son ami dans ses bras, comme pour lui dire un
suprme adieu, colla sa bouche  son oreille, et, d'une voix palpitante,
pronona:

--Mon cher, je vous dis adieu, et je vous bnis pour tout le bonheur que
m'a donn votre charmante amiti...

--Ah a! murmura Pardaillan, devenez-vous fou?

--Non! Car j'espre bien que Catherine de Mdicis va me faire
assassiner, et ce sera beau, voyez-vous!

--Par la mort-Dieu! je ne vous quitte pas!

--Tu vas me quitter, Pardaillan! Car, l o je vais, tu ne peux venir!
Pardaillan, ce n'est pas le comte de Marillac qui va chez la reine
mre... oui, je dis bien, la reine mre... C'est Dodat; c'est l'enfant
ramass sur les marches d'une glise! Maintenant, veux-tu savoir
pourquoi, sachant que je vais tre assassin, je vais chez la reine?...

--Oui, oh! oui, fit Pardaillan qui haletait.

--Eh bien, c'est parce que je veux connatre ma mre! Et que Catherine
de Mdicis... est ma mre!...

Et, s'arrachant de l'treinte de son ami, le comte fit un signe 
Maurevert et s'lana rapidement dans la direction du Pont de bois.

Le chevalier demeura quelques minutes comme tourdi.

--Dodat, fils de la Mdicis! murmura-t-il.

Puis, reprenant son sang-froid, il s'lana  son tour vers la maison
qu'il connaissait bien, dcid  en surveiller les abords tant que le
comte y serait, et  y pntrer au besoin.

Et, tout en courant, tout en arrangeant son dispositif de bataille avec
cet esprit de mthode qui tait une de ses grandes forces, une question
se posait dans son esprit:

--Alice de Lux savait-elle que Maurevert guettait Marillac dans la rue?

En peu d'instants, il atteignit le Pont de bois.

Le chevalier examina un instant la maison mystrieuse o il avait pris
contact avec Catherine de Mdicis. La maison tait muette, sa face toute
voile d'ombre.

--Reine, magicienne, dmon, tout ce qu'elle voudra! mais qu'elle ne
touche pas  un cheveu du comte. Car j'irais la chercher au fond de son
Louvre, et, du roi de France, je ferais un orphelin avant l'heure!

Pardaillan se cacha, la dague au poing, les yeux fixs sur la maison
mystrieuse du Pont de bois.

Dans cette maison, c'tait une scne poignante qui se droulait  ce
moment, malgr la froideur apparente des paroles changes, avec, pour
acteurs, la reine Catherine, l'astrologue Ruggieri, Dodat, l'enfant
trouv--la mre, le pre, le fils.

Mais, pour donner  cette scne toute sa signification, nous prcderons
Dodat de Marillac dans la maison, comme dj nous y avons une fois
prcd Pardaillan. Cette fois, Catherine de Mdicis n'crit pas. Elle
se pose cette question:

--Viendra-t-il?

Ruggieri la contemple silencieusement, avec une angoisse grandissante.

Voici ce que dit Catherine:

--Je ne veux pas qu'il meure ce soir. Je vais le sonder, savoir qui il
est, mettre  nu son me. S'il est tel que je l'espre, si je reconnais
en lui mon sang et ma race, il est sauv. Tu es le pre, et je comprends
tes apprhensions. Moi, Ren, je suis la mre; mais je suis aussi la
reine. Je dois donc touffer les cris de la maternit, songer aux choses
de l'tat, et, si cet homme s'carte de moi, il mourra!

--Catherine, dit Ruggieri qui, dans ses moments d'motion, oubliait
l'tiquette, qu'il vive ou meure, en quoi cela peut-il intresser les
affaires de l'tat? Qui saura jamais...

--Toute la question est l! interrompit Catherine d'une voix sourde. Si
le secret devait toujours tre gard, je m'efforcerais d'oublier que
quelqu'un par le monde peut, un jour, se dresser devant moi et me
demander compte de sa dtresse. Oui, je crois que je parviendrais 
l'oublier. Mais vivre avec cette menace perptuelle impossible! Crois-tu
donc que mon coeur,  moi aussi, ne se soit pas mu quand tu m'as dit
qu'il vivait!

--Ah! madame, s'cria amrement l'astrologue, pourquoi ne pas me dire
que vous avez rsolu sa mort et que rien ne peut le sauver!

--Je te rpte qu'il n'est pas condamn!... pas encore!... Je veux
que mon fils, mon vrai fils selon mon coeur, mon Henri, soit roi sans
conteste. Que Dieu appelle  lui ce malheureux Charles, et voil Henri
sur le trne. Cela se fera trs simplement. Oui, mais devant nous se
dresse un ennemi terrible. Il faudra que nous succombions ou qu'ils
soient extermins. Les Bourbons, Ren, voil notre ennemi! Jeanne
d'Albret, astucieuse, ambitieuse, convoite la couronne de France pour
son fils, Henri de Barn. Si je ne suis pas devenue folle, je dois
penser que la meilleure mthode pour me dfendre, c'est de supprimer
Jeanne d'Albret... que son fils se trouve sans royaume, et voil les
Bourbons crass  jamais!... Or, qui mettre sur le trne de Navarre?
Qui! sinon quelqu'un qui serait  moi, qui serait de ma race. Mon fils
Henri, roi de France... et lui... ce fils inavouable, roi de Navarre?

Ruggieri secoua tristement la tte, et, lorsqu'il entendit frapper,
lorsqu'il eut introduit Maurevert suivi de Marillac, il ne put
s'empcher de frmir en jetant  son fils un regard  la drobe.

Maurevert, d'ailleurs, ne demeura pas dans la maison.

Dans la salle du rez-de-chausse, Ruggieri et Marillac demeurrent un
instant seuls, silencieux.

--Soyez le bienvenu dans cette maison, monsieur le comte! finit par dire
l'astrologue.

Marillac, boulevers lui-mme par une indicible motion, ne remarqua pas
le trouble qui agitait Ruggieri. Il se contenta de s'incliner, et, comme
Ruggieri lui faisait un signe, il le suivit d'un pas ferme.

Arriv au premier tage, Ruggieri poussa une porte et s'effaa pour
laisser passer le comte le premier.

--Ma mre! songea le jeune homme.

--Voil donc mon fils! pensa la reine.

--Monsieur, dit froidement Catherine, je ne sais si vous me
reconnaissez...

--Vous tes..., dit Marillac, emport par l'irrsistible besoin de
passion filiale qui germait en lui.

--Eh bien? interrogea Catherine, dont le coeur  cet instant battit
sourdement.

--Je reconnais Votre Majest, reprit le comte, vous tes la mre... du
roi Charles IX de France...

--Bien, monsieur. Je vais vous parler en toute franchise. J'ai su que
vous tiez  Paris; ce que vous y tes venu faire, quelles personnes
vous y avez accompagnes, je ne veux pas le savoir... Je sais seulement
que le comte de Marillac est un ami fidle de notre cousine d'Albret; je
sais que la reine Jeanne a, en vous, une confiance sans borne; et comme
je veux parler  cette grande reine  coeur ouvert, j'ai pens que vous
lui seriez un messager agrable...

Le comte, faisant un effort sur lui-mme, rpondit d'une voix trs
calme:

--J'attends les communications dont Votre Majest veut bien me charger,
et j'ose vous assurer, madame, qu'elles seront fidlement transmises 
ma reine...

--Il ne sait rien! pensa Catherine, qui eut un soupir de soulagement. Et
comment saurait-il, d'ailleurs?

--Ce que j'ai  vous dire, reprit-elle, est d'une extrme gravit.
D'abord, comte, ne vous tonnez pas que je vous reoive ici, la nuit, en
prsence d'un seul ami fidle, au lieu de vous recevoir au Louvre. Il y
a  cela deux motifs: le premier, c'est que tout le monde ignore votre
prsence  Paris et celle de certains personnages. Le deuxime, c'est
que toute la ngociation dont je vous charge doit demeurer secrte...

Le comte s'inclina.

--Ensuite, continua la reine, je dois vous expliquer pourquoi je vous
confie la solution de la redoutable querelle qui, hlas! a dj cot
tant de sang aux hommes, tant de larmes aux mres... et je ne suis pas
seulement reine; moi aussi, je suis mre!

Cette parole, d'une incroyable imprudence, en un tel moment, provoqua
chez Dodat--chez le fils!--une prodigieuse explosion de douleur
intrieure. Ce sentiment fut si violent que le comte devint livide et
il ft tomb s'il ne se ft appuy au dossier d'une chaise. Catherine,
toute  sa pense, ne s'aperut de rien. Mais Ruggieri avait vu, lui...
avait compris!...

--Il sait!... rugit-il au fond de lui-mme.

--Je vous ai choisi, continua la reine, parce que je sais combien Jeanne
d'Albret vous aime. Je vous ai choisi parce que j'ai des vues sur
vous...

--Des vues sur moi! s'cria le comte avec une profonde amertume dont
Ruggieri saisit le sens. Aurais-je donc l'honneur d'tre dj connu de
Votre Majest?...

--Oui, monsieur, je vous connais... et mme depuis beaucoup plus de
temps que vous ne pouvez supposer...

--J'attends que Votre Majest m'expose ses vues, dit Marillac d'une voix
altre.

--Tout  l'heure, comte. Pour le moment, je dois vous indiquer les
propositions franches qu'en toute loyaut je vous charge de faire
parvenir  ma cousine d'Albret. Veuillez m'couter attentivement et
noter chaque article dans votre mmoire. Ainsi, j'aurai tout fait pour
la paix du monde et, si quelque calamit frappe le royaume, je n'en
serai responsable ni devant Dieu, ni devant les rois de la terre.

--A tort ou  raison, je suis considre comme reprsentant le parti de
la messe;  tort ou  raison aussi, Jeanne d'Albret est considre comme
reprsentant la religion nouvelle. Voici donc ce que je lui propose: une
paix durable et dfinitive; le droit pour les rforms d'entretenir un
prtre et d'lever un temple dans les principales villes; trois temples
 Paris; dix places fortes choisies par la reine de Navarre,  titre
de refuge et de garantie; vingt emplois  la cour rservs aux
religionnaires; le droit pour eux de professer en chaire leur thologie;
le droit d'accession  tous emplois, aussi bien qu'aux catholiques...
Que pensez-vous de ces conditions, monsieur le comte?

--Madame, dit Marillac, je pense que, si elles taient observes, les
guerres de religion seraient  jamais teintes.

--Bien. Voici maintenant les garanties que j'offre spontanment, car on
pourrait juger insuffisantes ma parole et la signature sacre du roi...

Marillac ne rpondant pas, la reine poursuivit.

--Le duc d'Albe extermine la religion rforme dans les Pays-Bas.
J'offre de constituer une arme qui, au nom du roi de France, portera
secours  vos frres des Pays-Bas, et ce, malgr toute mon affection
pour la reine d'Espagne et pour Philippe. Afin qu'il n'y ait point de
doute, l'amiral Coligny prendra lui-mme le commandement suprme et
choisira ses principaux lieutenants. Que dites-vous de cela, comte?

--Ah! madame, ce serait raliser le voeu le plus cher de l'amiral!...

--Bien. Voici maintenant la garantie par o on verra clater la
sincrit de mes offres et mon dsir d'une paix dfinitive. Il me reste
une fille que se disputent les plus grands princes de la chrtient. Ma
fille, en effet, c'est un gage d'alliance inaltrable. La maison o elle
entrera sera  jamais l'amie de la maison de France: j'offre ma fille
Marguerite en mariage au roi Henri de Navarre. Qu'en dites-vous, comte?

--Madame, j'ai entendu dire que vous tes un gnie en politique; je vois
qu'on ne se trompe pas.

--Vous croyez donc que Jeanne d'Albret acceptera mes propositions et
quelle dsarmera...

--Devant votre magnanimit, oui. Majest!... Elle n'et pas dsarm
devant la force et la violence. Ma reine, comme Votre Majest,
est anime d'un sincre dsir de paix. Elle accueillera avec joie
l'assurance que, dsormais, il n'y aura plus de diffrence entre un
catholique et un rform...

--Vous porterez donc mes propositions  Jeanne d'Albret. Je vous nomme
mon ambassadeur secret pour cette circonstance, et voici la lettre qui
en fait foi.

A ces mots, Catherine tendit au comte un parchemin tout ouvert et dj
recouvert du sceau royal.

La reine rflchissait. Elle tournait et retournait dans sa tte la
pense qu'elle voulait mettre et jetait  la drobe de sombres regards
sur ce jeune homme qui tait son fils.

Enfin, elle commena d'une voix hsitante:

--Maintenant, comte, nous en avons fini avec les affaires de l'Etat et
de l'Eglise. Il est temps que nous parlions de vous. Et tout d'abord,
je veux vous poser une question bien franche,  laquelle vous rpondrez
franchement, j'espre... Jusqu' quel point tes-vous attach  la reine
de Navarre? Jusqu'o peut aller votre dvouement pour elle?

Marillac frissonna. La question tait toute simple en apparence. Mais
fut-ce l'accent de Catherine? Le comte crut y entrevoir une sourde
menace contre Jeanne d'Albret.

Catherine se douta peut-tre de l'effet qu'elle venait de produire, car
elle reprit, sans attendre la rponse:

--Comprenez-moi bien, comte. La reine de Navarre, si elle accepte, comme
je n'en doute pas, les propositions que je lui soumets, viendra  Paris
pour les ftes de la grande rconciliation. Je veux, en effet, que le
mariage de ma fille avec le jeune Henri soit l'occasion d'une joie
populaire dont on gardera le souvenir pendant des sicles. Sachez donc
que je rve pour Henri de Barn une destine glorieuse. Puisqu'il va
tre de la famille, je lui veux un royaume vritable et digne de lui.
Qu'est-ce que la Navarre? Un joli coin de terre sous le ciel, certes, et
qui serait encore un royaume acceptable pour un gentilhomme dpourvu de
tout au monde. Mais, pour Henri de Barn, je veux quelque chose comme
une autre France... la Pologne, par exemple!

--La Pologne! s'cria le comte tonn.

--Oui, mon cher comte. J'ai des nouvelles srieuses de ce grand Etat.
Avant peu, sans doute, je pourrai disposer de ce beau trne... Je le
rserve  un de mes fils. Et Henri de Barn ne sera-t-il pas aussi mon
fils, du jour o il aura pous Marguerite de France? Ds lors, la
Navarre n'a plus de roi.

--Majest, dit fermement Marillac, je ne crois pas que Jeanne d'Albret
abandonne jamais la Navarre...

--Tout est possible, comte, mme que Jeanne et son fils refusent la
gloire que je rve pour eux, dans mon ardent dsir d'effacer un triste
pass. Mais enfin, si vous vous trompiez... si, pour une raison ou une
autre, la Navarre se trouvait libre... eh bien, il lui faudrait un
roi... Vous, monsieur!

Cette dclaration produisit sur Marillac l'effet d'un coup de foudre: il
eut la sensation violente, instantane, que Catherine savait qu'il tait
son fils. Un tremblement convulsif l'agita.

--Moi! balbutia-t-il, moi! roi de Navarre!

--Vous, comte, dit tranquillement Catherine.

--Moi! reprit Marillac. Mais, madame, pour qu'un pauvre tre sans nom
devienne un roi, il faut de puissants motifs.

--Je les trouverai. Ne vous inquitez pas, comte!

--Vous ne me comprenez pas, madame! Ce n'est pas le motif de ma royaut
que je cherche! C'est le motif qui vous pousse, vous,  vouloir faire
de moi un roi! C'est la pense qui vous guide! Ah! madame, c'est cela
seulement que je veux savoir, le reste n'est rien!

L'exaltation du comte surprit Catherine; mais elle l'attribua 
l'tonnement.

--Qu'importe, comte! dit-elle. Ne vous ai-je pas dit que j'avais des
vues sur vous? Saisissez la fortune qui passe  porte de votre main,
sans vous inquiter du caprice qui l'a pousse de votre ct. Toute la
question maintenant est, pour moi, de savoir le degr d'affection qui
vous rattache  Jeanne d'Albret. Car c'est sur vous que je compte pour
faire aboutir une entreprise que je mris...

Et comme le comte faisait un mouvement:

--C'est--dire, ajouta-t-elle avec un sourire livide, l'entreprise qui
doit assurer  Henri de Barn un autre royaume...

Marillac baissa la tte.

--Madame, dit-il d'une voix qui, triste et sourde au dbut, finit par
devenir clatante, madame, je ne sonderai donc pas les intentions de
Votre Majest, et me bornerai  rpondre aux questions qu'elle me pose.
Vous avez prononc, tout  l'heure, un mot qui m'a profondment mu.
Vous avez dit: moi aussi, je suis mre!... Vous devez comprendre aussi,
du moins je le suppose toujours, quelle peut-tre l'affection d'un fils
pour sa mre...

Une sorte de pleur livide s'tait tendue sur le visage de Catherine.

--Monsieur, dit-elle sourdement, vous avez d'tranges faons de vous
exprimer...

--Pardonnez-moi, madame, dit Marillac avec une froideur terrible: il
m'est permis de tout supposer, de douter de tout, depuis que j'ai t
abandonn par ma mre.

--Monsieur!... Un gentilhomme peut douter de tout au monde, except de
la parole d'une reine!

--Ah! madame, vous m'avez demand quelle est mon affection pour ma
reine. C'est celle d'un fils! Je ne suis pas un gentilhomme, moi!
J'ignore qui fut mon pre. Qui suis-je, moi? Moi, que vous voulez faire
monter sur un trne! Un enfant trouv, madame! Une femme, une seule, a
eu piti de moi. Cette femme m'a ramass, m'a pris dans ses bras,
m'a emport, m'a lev  l'gal de son fils; cette femme, c'est une
vritable mre... c'est ma reine... c'est la grande et noble Jeanne
d'Albret... Un dernier mot, quant  ma vritable mre, celle qui m'a
abandonn, ce que je puis souhaiter pour elle, c'est de ne jamais la
connatre!...

Le comte de Marillac, en disant ces mots, se recula, croisa les bras sur
sa poitrine et attendit. Mais il connaissait mal la reine. Sans motion
apparente, sans qu'un pli de son visage et tressailli, elle se contenta
de hocher la tte.

--Je comprends, monsieur, dit-elle, je comprends tout ce que vous avez
d souffrir, et je comprends aussi votre affection pour ma cousine
d'Albret. Je vois qu'on ne m'avait pas trompe. Vous tes bien l'homme
au noble coeur qu'on m'avait dpeint. Pour le moment, il suffit que vous
fassiez tenir  la reine les propositions que j'ai formules...

Selon l'usage, Catherine, en donnant ainsi cong au comte, lui tendit
sa main  baiser. Mais, sans doute que le jeune homme ne vit pas ce
mouvement. Car il se contenta de s'incliner profondment.

Ruggieri fit un mouvement pour l'accompagner. Mais Catherine le retint
d'un regard. Ds qu'elle eut compris que Marillac avait atteint la salle
du rez-de-chausse, elle saisit la main de l'astrologue.

--Il sait! dit-elle.

--Je ne crois pas! balbutia Ruggier!...

--Et moi, je te dis qu'il sait! Allons, vite, le signal!...

--Madame! madame! c'est notre enfant!...

Violemment, elle l'entrana  la fentre qu'elle ouvrit.

--Le signal! gronda-t-elle.

A ce moment, Marillac apparaissait sur le pont. Catherine entrevit sa
haute et ferme silhouette lgante.

--Grce, Catherine! bgaya le pre pouvant. Grce pour l'enfant de
notre amour!

Catherine, sans rien dire, lui arracha un sifflet qu'il portait suspendu
 une chanette d'or, et elle l'approcha de ses lvres. Elle allait
siffler, jeter le signal dont elle parlait...

A ce moment, sur les dcombres, en face de la fentre, une ombre venait
de se dresser. L'homme, ainsi entrevu par Catherine et Ruggieri,
rejoignit rapidement le comte, le prit par le bras et tous deux
s'loignrent.

Cet homme, c'tait le chevalier de Pardaillan.

--Il s'tait fait accompagner! murmura Catherine avec un accent de rage
qui pouvanta Ruggieri.

--Oui! rpondit celui-ci. Et, sans doute, d'autres hommes sont posts
dans le voisinage. Nos quatre spadassins n'en viendraient pas  bout...
D'ailleurs... voyez, il est trop tard!

Catherine jeta violemment le sifflet contre le mur et grina:

--Il m'chappe, pour ce soir... mais ce n'est que partie remise. Je sais
maintenant o le trouver... Il sait tout, Ren! Comment? Par qui? Ah!
sans aucun doute, par l'infernale Jeanne d'Albret! C'est elle qui lui a
dit la vrit... Mais comment a-t-elle su, elle-mme?... Oh! il faut que
cet homme meure avant peu... il faut que Jeanne disparaisse...


XXXII

A QUOI S'AMUSAIT LE PETIT JACQUES-CLMENT

Le chevalier de Pardaillan accompagna Marillac jusqu' la porte de
l'htel Coligny. Il tait  ce moment environ minuit. Pendant le trajet,
Marillac, violemment mu de la scne que nous venons de raconter, ne dit
que peu de mots. Mais il pria son ami d'entrer avec lui dans l'htel, ce
 quoi Pardaillan consentit.

Le comte fit rveiller aussitt le roi de Navarre, Coligny et leurs
compagnons.

Ds qu'ils furent runis, Marillac leur dit que Catherine de Mdicis
connaissait leur retraite.

--Il faut fuir, dit Coligny simplement.

--Il faut rester, rpondit le roi de Navarre avec fermet, mais sans
pouvoir rprimer un frisson. Si Catherine n'a pas encore fait cerner
cette maison, c'est qu'elle a des intentions qu'il faut connatre  tout
prix.

--Votre Majest est dans le vrai, dit Marillac.

Il raconta alors, de point en point, son entrevue avec la reine. Une
longue discussion s'ensuivit, et il fut convenu que la reine Jeanne,
vritable chef des huguenots, devait tre mise au courant. Les
propositions de Catherine furent d'ailleurs bien accueillies par
Coligny, qui rvait sincrement la paix et que l'ide d'aller porter
secours aux protestants des Pays-Bas enthousiasma.

On dcida que Marillac partirait aussitt que possible.

Il alla retrouver Pardaillan qui s'tait  moiti endormi dans un
fauteuil et lui expliqua ce qui se passait.

--Voici, ajouta-t-il en terminant, ce que j'attends de vous, mon ami.
Mon absence peut durer un mois. En cette affaire, c'est un bonheur que
j'aie song  vous prsenter  Alice. Vous irez la voir; vous lui direz
que je vais retrouver la reine de Navarre, et, pour que la sparation
lui soit adoucie, dites-lui que je compte profiter de ce voyage pour
raconter notre amour  la reine. Il est vraisemblable que Jeanne
d'Albret va venir  Paris:  ce moment-l, j'espre, rien ne s'opposera
 ce qu'Alice devienne ma femme.

Les deux amis passrent une heure encore  deviser de ce qui les
intressait le plus au monde. Pardaillan de Lose, et Marillac, d'Alice
de Lux. Puis ils s'embrassrent, et le chevalier regagna l'htel de
Montmorency pour y prendre un peu de repos.

Quant  Marillac, il partit au point du jour comme c'tait convenu.

Quelques jours plus tard, le bruit commena  se rpandre dans Paris
que la paix de Saint-Germain, de boiteuse et mal assise qu'elle tait,
allait devenir parfaitement solide sur ses pieds et tout  fait
inamovible.

Bientt, ce fut bien mieux: on apprit que le roi Henri de Barn devait
pouser Marguerite de France et que des ftes magnifiques devaient avoir
lieu  ce propos, et que Jeanne d'Albret allait faire son entre
dans Paris, escorte de tout ce que le royaume comptait de huguenots
illustres.

Le chevalier de Pardaillan, pendant toute cette priode, erra  travers
Paris, comme une me en peine. Ses recherches pour retrouver Lose
n'aboutissaient  aucun rsultat.

Le marchal de Montmorency, de plus en plus sombre, commenait  perdre
tout espoir. Et le pauvre chevalier en arrivait  se dire que, sans
aucun doute, Lose et sa mre avaient t entranes au fond de quelque
province.

Quant  son pre, non seulement il ne lui apportait pas les nouvelles
promises, mais il avait compltement disparu.

Le chevalier avait, le jour mme du dpart de son ami, tenu sa promesse
en allant voir Alice de Lux. Celle-ci l'accueillit avec une sorte de
joie fivreuse, qui tait bien rare chez cette fille habitue  la
plus extrme prudence. Son premier mot fut pour demander si son fianc
n'avait pas t assailli, en sortant de chez elle.

--Rassurez-vous, madame, rpondit Pardaillan; tout s'est pass le mieux
du monde.

--Cependant, monsieur, vous venez seul..., dit Alice.

Pardaillan raconta alors comment ce gentilhomme inconnu les avait
accosts, comme ce gentilhomme avait invit le comte  le suivre jusque
chez la reine...

--Chez la reine! s'cria Alice frmissante. Au Louvre?...

--Non, pas au Louvre, madame! mais en certaine maison du Pont de bois.
Et il en est sorti parfaitement sain et sauf,  telles enseignes que,
moi, qui l'attendais  la porte, je l'ai accompagn jusqu' l'htel de
la rue de Bthisy.

--Et, reprit Alice pensive, hsitante et trouble, il ne vous a rien dit
de cette trange entrevue?

--Si fait. M. le comte est charg d'une ambassade secrte auprs de la
reine de Navarre, il a d quitter Paris ce matin et m'a charg de vous
venir rassurer.

Alice avait pli. Elle se mordait les lvres. Mille questions qu'elle
n'osait formuler se pressaient dans son esprit. Une seule chose
rassurait Pardaillan: de toute vidence, elle aimait sincrement
Marillac.

Mais alors que signifiait ce trouble? Le plus naturellement du monde, il
acheva sa mission en disant  Alice:

--Mais ce n'est pas tout, madame. Mon ami m'a charg de vous dire
qu'il veut profiter de son voyage auprs de la reine de Navarre pour
l'informer de son amour pour vous...

Pardaillan avait  peine achev ces mots qu'Alice se mit  trembler
convulsivement. Elle murmura:

--Je suis perdue!

--Vous m'avez sans doute mal compris, madame! s'cria Pardaillan. M. le
comte est rsolu  demander  la reine l'autorisation de vous pouser
ds son retour  Paris.. Je pensais vous apporter une grande joie...

--Oui... en effet..., balbutia Alice, c'est une bien grande joie... ah!
je me meurs...

Alice de Lux, en effet, tait tombe  la renverse, vanouie. Elle
demeurait immobile, comme morte. Et le chevalier, avec un indicible
mlange de piti et de doute, vit que, dans l'vanouissement, deux
larmes, qui roulaient sur les joues de la malheureuse, indiquaient
seules qu'elle vivait encore.

A ses cris, la vieille Laura arriva effare; elle avait d'ailleurs tout
cout  travers la porte.

--Ne vous inquitez pas, dit-elle avec un sourire qui parut bizarre 
Pardaillan, ma nice est sujette  ces vertiges.

En parlant ainsi, la vieille bassinait les tempes d'Alice avec du
vinaigre et s'efforait de lui faire avaler quelques gouttes d'un
lixir, contenu dans un petit flacon.

--Ah! fit le chevalier, madame est votre nice?

--Oui, monsieur... Eh bien, mon enfant, vous avez prouv quelque
douleur? une peine de coeur, peut-tre?

Alice, qui rouvrait les yeux, aperut le chevalier.

--Non, rpondit-elle en faisant un effort presque sublime.

--Une joie, alors? insista l'atroce vieille.

--Oui!... fit Alice d'une voix infiniment triste.

L'instant d'aprs, elle paraissait remise. Elle avait, d'ailleurs,
repris son sang-froid et reconquis cette force d'me qui faisait d'elle
une femme rellement extraordinaire. Le chevalier, par discrtion,
voulut se retirer. Mais elle le retint et voulut savoir par le dtail
tout ce que Pardaillan savait.

Enfin, il se retira, plus intrigu que jamais, se promettant bien de
dchiffrer le mystre qu'il devinait l. Mais, lorsque, quelques jours
plus tard, il voulut faire une visite  Alice, il trouva la maison
ferme comme l'htel de Mesmes. Il interrogea des voisins; mais nul ne
put lui donner le moindre renseignement.

Le chevalier, dsoeuvr, mortellement ennuy, employait donc le plus
clair de son temps  se promener dans Paris. Un jour qu'il avait franchi
les ponts et qu'il errait dans l'Universit, le hasard le conduisit sur
la montagne Sainte-Genevive, dans une ruelle solitaire, qui longeait le
couvent des Carmes, sur son flanc gauche.

Diverses maisons s'adossaient aux murailles du couvent des Barrs.
Et mme, plusieurs de ces maisons, par une port de derrire,
communiquaient avec le couvent. C'taient en gnral des boutiques que
les moines subventionnaient en secret, et o on vendait des objets de
pit.

Dans l'une de ces boutiques, on fabriquait des fleurs artificielles,
comme on en met sur les autels, dans les glises.

Ce jour-l, comme il faisait trs chaud, les gens de la boutique
travaillaient sur le pas de la porte, dans la rue.

Il y avait l un homme, qui paraissait diriger le travail, deux femmes,
une jeune fille, activement occups  faonner des fleurs. A quelques
pas de ce groupe, un enfant travaillait tout seul...

Pardaillan s'arrta  le contempler.

En effet, l'enfant tait remarquable par la vive intelligence qui
clairait ses grands yeux profonds. Il tait ple et malingre. Il
dgageait de la tristesse.

Parfois, il reculait au bout de son petit bras tendu le bout de branche
artificielle qu'il travaillait, et clignait des yeux pour mieux
l'examiner; alors, il rectifiait les dtails qui lui semblaient
dfectueux, et la besogne reprenait, plus acharne, plus passionne. Cet
enfant avait une me d'artiste.

Sans savoir pourquoi, Pardaillan s'intressait  ce travail, au point
d'en tre mu.

--Que fais-tu l, petit? demanda le chevalier. Tu travailles?

--Oh! non, monsieur, je m'amuse.

--Oui-da? Mais c'est trs joli ce que tu fais...

La glace tait rompue. Le chevalier s'tait accroupi prs de l'enfant.
Et il s'amusait, lui aussi! Il redressait des bouts de branches, piquait
des fleurettes qui tremblotaient sur leur tige en fil de fer.

--Je fais de l'aubpine.

--De l'aubpine? Mais pourquoi faire?

--Ah! voil... j'ai un petit jardin  moi tout seul.

--O cela donc?

--L, dans le grand jardin du couvent, tout contre la chapelle.

--Et tu veux y planter de l'aubpine? sourit Pardaillan.

--Oh! non, c'est pour l'entourer...

--Mais pourquoi n'y mets-tu pas de la vritable aubpine? Et puis,
l'aubpine ne fleurit pas en cette saison?...

--Ah! voil... c'est pour a... mon aubpine,  moi, sera toujours
fleurie... vous voyez bien!

--Je vois. Elle est vraiment jolie, ton aubpine

--N'est-ce pas? fit le petit artiste, ravi de cette approbation,
d'ailleurs mrite. Je m'appelle Clment. Et puis, vous ne savez pas?

--Non, mon petit, je ne sais pas...

--Eh bien, coutez: je n'ai pas de mre, moi, savez-vous pourquoi?

--Non, mon enfant, dit le chevalier mu.

--Bon ami me l'a dit. Si je n'ai pas de mre, c'est qu'elle est morte...
Savez-vous ce que c'est d'tre mort? Eh bien, on vous met dans la
terre... ma mre est dans la terre, au cimetire des Innocents...

Le petit artiste continua:

--Vous ne savez pas? Quand j'aurai beaucoup d'aubpine, quand il y en
aura tout autour de mon petit jardin et que a fera un gros buisson, un
jour, je prendrai tout et j'irai mettre mon aubpine l-bas, o ma mre
est dans la terre...

--Au cimetire des Innocents?

--Oui. Bon ami m'a dit qu'elle est l; mais il a t bien long  me le
dire... De cette faon, ma mre sera contente, n'est-ce pas?

--Certainement, mon petit, trs contente.

La conversation s'arrta l, l'enfant s'tant remis  son travail avec
une attention telle que le chevalier n'eut pas le courage de l'en
dranger par d'importunes questions.

Comme il se retirait, il entendit la cloche du couvent qui sonnait.
S'tant retourn alors, il vit un moine  figure ple qui prenait
l'enfant par la main, et il l'entendit qui disait:

--Allons, mon petit Jacques, il est temps de rentrer...

--Bon, pensa le chevalier, il parat que mon petit ami s'appelle Clment
et Jacques...


XXXIII

LES CAVES DE L'HTEL DE MESMES

Nous laisserons pour le moment M. de Pardaillan fils, pour nous occuper
de M. de Pardaillan pre. Qu'tait-il devenu? Pourquoi n'avait-il pas
cherch  revoir le chevalier?

Transportons-nous  l'htel de Mesmes, le lendemain du jour o Franois
de Montmorency, accompagn de son hraut d'armes, vint faire sa
provocation.

Henri, cach derrire un rideau de fentre, avait assist  la
provocation. L'insulte tait grave et dfinitive. Mais peut-tre
Damville ne jugeait-il pas le moment venu de la relever, car il donna
l'ordre de laisser le gant o il tait.

D'ailleurs, l'htel devait passer pour inhabit. La plupart des
domestiques avaient t envoys dans une autre maison que le marchal
possdait, dans la rue des Fosss-Montmartre, non loin des marais de
la Grange-Batelire. La petite garnison de l'htel y avait t envoye
aussi. En sorte qu'il n'y avait plus autour de Damville que trois ou
quatre soldats, un officier, le vieux Pardaillan et deux domestiques.
Jeannette, promue au rang de cuisinire, faisait  manger  tout le
monde, en prenant des prcautions toutes les fois qu'elle sortait.

D'Aspremont, bless, avait t port dans la maison des
Fosss-Montmartre.

Le lendemain de la provocation, donc, le marchal de Damville, qui
avait pour Orths tout autant d'affection qu'il en pouvait avoir pour
quelqu'un, alla voir le bless et eut avec lui une longue conversation,
o il fut surtout question de Pardaillan. Le marchal rentra, pensif, 
l'htel de Mesmes et fit appeler Pardaillan.

--Monsieur de Pardaillan, lui demanda-t-il, savez-vous quelles personnes
se trouvaient dans la voiture qui a t attaque, la nuit o nous sommes
sortis d'ici?

--Je ne m'en doute pas, monseigneur!

--Savez-vous qui avait intrt  attaquer cette voiture?

--L-dessus, je puis vous rpondre, puisque vous m'en avez instruit
vous-mme: votre frre, le marchal.

--Oui. Et ne m'avez-vous pas affirm que votre fils ne peut tre  moi,
parce qu'il est  mon frre?

--En effet, monseigneur... mais ces questions...

--Attendez, monsieur... Vous m'avez dit que vous aviez tu l'homme qui
nous avait attaqus... Eh bien, l'homme que vous avez tu se porte 
merveille!

--Ah! ah! voil du nouveau, dit froidement le vieux routier qui, d'un
geste rapide, s'assura que sa dague et sa rapire taient en bonne place
et prtes  fonctionner.

--Vous voyez que je suis bien renseign. Mais je sais autre chose.
Voulez-vous que je vous en instruise?

--Monseigneur est aujourd'hui d'une obligeance dont je lui serai
toujours reconnaissant.

--Bon. Savez-vous comment s'appelle l'homme que vous n'avez pas
poursuivi jusqu' la porte Bordet, que vous avez accompagn bras dessus,
bras dessous, jusqu'au cabaret du Marteau-qui-cogne, que vous n'avez
nullement clou d'un coup d'pe, et qui vient rder autour de l'htel,
en sorte que je le ferai prendre et ficeler...

--Je serais charm de le savoir, monseigneur.

--Eh bien, il s'appelle le chevalier de Pardaillan, et c'est votre fils!

--Le mme qui vous tira des mains des truands? interrogea le vieux
routier avec une insolence admirable.

Le marchal demeura un moment sans voix. Il s'attendait  voir plir
Pardaillan, et Pardaillan lui riait au nez.

--Ne nous fchons pas, reprit sourdement Damville, ou, du moins, pas
encore. Voyons: ce que je viens de vous dire est-il exact?

--Du moment que vous le dites, monseigneur, je serais bien audacieux
d'affirmer le contraire: vous dites que mon fils vous a attaqu, cela
doit tre. Vous dites que je l'ai accompagn. C'est possible. Il ne me
reste qu' vous fliciter d'avoir t si bien renseign.

Les deux hommes se mesurrent du regard. Et, cette fois encore, ce fut
le tout-puissant seigneur qui baissa les yeux devant l'aventurier.
Pardaillan continua:

--Mon langage vous dplat, monsieur le marchal. Est-ce ma faute?...
Comment! Je me trouve en prsence de la pire solution! Pour vous rester
fidle, je risque de devenir l'ennemi de mon fils. Je m'efforce 
concilier vos intrts avec les siens!

--Pardaillan, la question n'est pas l...

--O est-elle donc, monseigneur?

--Votre fils doit savoir quelles personnes se trouvaient dans la
voiture?

--Je l'ignore, monseigneur!...

--Allons donc! Non seulement il le sait, mais il a d vous le dire!

--Vous vous trompez, monseigneur!

Le marchal s'avana de deux pas rapides vers Pardaillan:

--Et qui sait si vous n'tes pas d'accord avec lui! Le fils chez
Montmorency, le pre chez Damville... la chose s'arrangeait
d'elle-mme... monsieur de Pardaillan, vous et votre fils, je vous tiens
pour des misrables!

Le vieux routier se redressa, un peu ple.

--Monseigneur, dit-il d'une voix terriblement paisible, je tiendrai cet
outrage pour nul et non avenu tant que vous n'aurez pas relev le gant
qui pend encore  votre porte.

Damville bondit, fou de fureur, et se prcipita la dague haute sur
Pardaillan...

Pardaillan l'attendit de pied ferme. Le bras du marchal qui s'tait
lev ne retomba pas sur lui, il le saisit au poignet, l'arme s'chappa.
Henri jeta un hurlement.

--Monseigneur, dit Pardaillan, je pourrais vous tuer; c'est mon droit;
je vous laisse vivre pour que vous puissiez vous laver de l'outrage de
Montmorency; remerciez-moi!

--C'est toi qui vas mourir! rugt Henri. A moi! A moi!...

--Bataille, donc! fit Pardaillan qui tira sa rapire.

A ce moment, tout ce qui restait de monde dans l'htel se ruait dans
la pice aux cris du matre. Pardaillan vit qu'il avait devant lui six
hommes arms.

--Sus! Sus! hurla Henri. Pas de quartier!

Pardaillan, traant un vaste demi-cercle avec sa rapire, bondit vers la
gauche de la pice.

--Ici, la, meute! cria-t-il.

Les assaillants se rurent de ce ct, dgageant ainsi la porte. C'est
ce que voulait Pardaillan. En un clin d'oeil, il plaa sa rapire entre
ses dents solides comme des dents de loup, empoigna un norme fauteuil
et le lana  toute vole sur les assaillants qui reflurent vers le
fond.

Au mme instant, il remit l'pe  la main et se jeta vers la porte
qu'il franchit en poussant un clat de rire.

En quelques bonds, Pardaillan, poursuivi par la meute enrage, atteignit
le bas de l'escalier. L, il y avait une porte qui ouvrait sur cette
cour. Il fondit sur elle pour l'ouvrir.

--Maldiction! gronda-t-il.

La porte tait ferme!

--Sus! Sus! Nous le tenons! vocifra l'officier.

Au bas de l'escalier, vers la gauche, commenait le couloir qui
aboutissait aux offices et aux derrires de la maison; de l, Pardaillan
pouvait sauter dans le jardin, et, l, il et t sauv... mais, du
premier coup d'oeil, il vit que la porte qui ouvrait sur le vestibule de
l'office tait ferme.

Il tait pris dans ce boyau, avec, devant lui, sept furieux solidement
arms, derrire lui une porte infranchissable.

Alors il calcula ses chances. Les assaillants ne pouvaient plus
l'envelopper; ils ne pouvaient marcher que trois de front, et, encore,
en se gnant.

--A la rigueur, dit-il entre ses dents, je puis arriver  les tuer l'un
aprs l'autre.

C'est ce qu'il rsolut, n'ayant plus que cette alternative, ou de faire
ce grand carnage, ou de mourir.

Les coups, cependant, pleuvaient sur lui. Il les parat, ripostait 
chaque seconde; sa longue rapire s'enfonait dans le tas; un homme
tait bless; les autres poussaient d'effroyables hurlements.

Une pe l'atteignit  son paule et dchira son pourpoint.

La blessure saigna lgrement.

Il avait dj recul de cinq pas; il n'y avait encore que trois de ses
assaillants blesss, l'un d'eux, il est vrai, hors de combat, tendu 
terre, tout rlant.

A ce moment, il sentit une trange pesanteur  sa main droite: c'tait
la blessure que lui avait faite d'Aspremont qui se rouvrait.

Il saisit son pe de la main gauche.

--Sus! sus! vocifrait Henri. Il est aux abois!

--A nous la bote! hurlaient les autres.

Et cela faisait dans ce boyau obscur, avec les froissements de l'acier,
les coups secs des battements, les rles, les jurons normes, un vacarme
indescriptible.

Un coup de pointe blessa le routier au poignet gauche au moment o,
aprs s'tre fendu  fond sur l'officier, il faisait une retraite du
corps. L'officier roula sur le sol qu'il talonna un instant: il tait
mort!

Pardaillan n'avait plus que quatre hommes devant lui.

Mais il tait extnu; sa main gauche le faisait horriblement souffrir;
il dut reprendre l'pe de la droite; et, haletant, il s'appuya de la
gauche au mur. Un nuage passait devant ses yeux. Il allait tomber... Il
recula encore de deux pas pour viter un coup furieux que lui portait
Damville. Mais il fut atteint au genou au mme instant par un soldat.

--C'est fini, murmura-t-il.

Son pe lui tomba de la main...

Cet instant tait celui o il reculait en se soutenant toujours de la
main au mur.

Tout  coup, il eut la sensation que ce mur s'entrouvrait, il vit un
trou noir ber prs de lui, et,  bout de forces, presque vanoui, il
s'y laissa tomber!...

--Fermez la porte! vocifra Henri, et laissez-le crever dans cette
cave!...

Les soldats obirent; la porte fut solidement ferme et verrouille.
C'est en effet dans la cave que le vieux Pardaillan avait roul--dans
cette mme cave o son fils s'tait trouv enferm. En s'appuyant de
la main  la porte qui tait simplement pousse, il avait ouvert cette
porte et s'tait laiss tomber, dans un dernier effort de l'instinct
vital.

Pardaillan avait roul le long des marches et tait demeur tendu sans
vie sur le sol de la cave. Si le marchal l'y avait suivi, il n'et
eu qu' l'achever d'un coup de poignard. Mais Damville ne croyait pas
l'enrag aussi atteint qu'il l'tait. Il redouta les suites de ce combat
dans l'obscurit, alors que sa troupe tait dj si rduite.

--Dans quelques jours, pensa-t-il, il n'y aura plus l qu'un cadavre que
j'enverrai jeter  la Seine!

Le vieux Pardaillan, cependant, ne bougeait plus. Il perdait beaucoup
de sang par ses blessures, et, en somme, il risquait de mourir l
d'puisement. Mais ces vieux retres avaient l'me cheville au
corps. Au bout d'une heure d'vanouissement, le corps tendu au bas de
l'escalier commena  remuer les bras, puis les jambes; puis la tte se
redressa; puis, enfin, ranim par la fracheur de la cave, le routier se
souleva, s'assit, passa ses mains sur son front.

Enfin, il put penser. Et sa premire pense fut:

--Tiens! Je ne suis pas mort?

Soudain, l'une de ses mains se posa sur quelque chose de frais, de
poussireux, de rond, ou plutt de cylindrique.

--Une bouteille! s'exclama-t-il. Est-ce possible?... D'un coup sec
appliqu au hasard sur le sol, le goulot de la bouteille sauta.

Pardaillan se mit  boire avec dlices: ce qu'il buvait, c'tait un vin
frais, gnreux, capiteux, doux au palais, chaud au coeur.

Dj l'effet du vin gnreux se faisait sentir. Pardaillan comprenait
que ses forces lui revenaient, avec les forces, la mmoire.

--C'est bon! fit-il en hochant la tte. Puisque je n'ai pas t tu,
puisqu'ils ne sont pas descendus m'achever ici, voyons  prendre des
forces. Et d'abord, o en suis-je?

L-dessus, Pardaillan, qui s'y connaissait certes mieux qu'un
chirurgien, se mit  se palper,  se visiter longuement.

Le rsultat de cet auto-examen fut celui-ci:

Premirement, il avait une plaie contuse en arrire de la tte; ladite
plaie provenant sans doute de la chute le long de l'escalier de la cave;
item, pour les mmes causes, une dent brise et le nez corch; item,
pour les mmes motifs, une douleur lancinante au coude du bras droit.

Deuximement, il avait une blessure  la main droite provenant de son
duel avec d'Aspremont, ladite blessure s'tant rouverte pendant la mle
dans le couloir.

Troisimement, une estafilade au poignet gauche.

Quatrimement, une plaie profonde un peu au-dessus du genou droit.

Cinquimement, l'paule droite dchire.

Siximement, une blessure pntrante au sein droit.

Tout compte fait, et l'examen le plus svre ayant t tabli,
Pardaillan ne se trouva pas autre plaie ou blessure, et estima qu'en
somme il n'y avait pas dans tout cela de quoi mourir au fond d'une cave.

Alors, il entreprit de bander ses blessures.

Tant bien que mal, il put se dfaire de ses vtements. Et comme il
portait chemise sous le pourpoint, il s'cria:

--Voil, pardieu, de quoi panser et bander vingt blessures!.

N'ayant pas d'eau pour laver ces blessures, ce fut avec du vin que
Pardaillan les lava.

Il put se mettre debout et,  ttons, s'exera  faire quelques pas. Il
eut un grognement de satisfaction; en somme, la vieille machine tenait
bon.

Sur ce, il chercha un coin pas trop humide, pas trop dur, et s'y
endormit profondment.

Lorsqu'il se rveilla, il regarda autour de lui, essayant de percer les
tnbres de la cave.

--Ah a, grommela-t-il, est-ce bien la peine de se proccuper de mes
blessures? Si je ne me trompe, dans quatre ou cinq jours au plus tard,
la mort viendra me gurir de ces plaies et m'offrir le repos pour
jamais! En effet, je vais mourir de faim...

En parlant ainsi, Pardaillan se leva, retrouva l'escalier qui montait 
la porte et essaya de voir si, par quelque manire, il en viendrait 
bout..., mais il se rendit compte facilement qu'autant et valu essayer
de percer les paisses murailles qui servaient de fondements  l'htel.

Alors seulement, la pense lui vint que, s'il ne pouvait pas ouvrir, il
n'en tait pas de mme de ceux qui taient au-dehors, et qu'on pouvait
venir l'gorger pendant son sommeil.

Par une bizarre contradiction, ou par un dernier espoir, Pardaillan, qui
consentait  mourir de faim, se refusa nergiquement  mourir gorg;
il rsolut de barricader la porte et d'empcher qu'on pt entrer dans la
cave, puisqu'il ne pouvait en sortir.

Il redescendit donc l'escalier pour se mettre en qute des matriaux
ncessaires, et, pour se donner du coeur  l'ouvrage, commena par se
diriger vers le coin aux bouteilles; il en saisit une qu'il dcapita et
la porta  ses lvres. A ct, il dcouvrit une vraie mine de jambons.
Ils taient proprement arrangs sur de la paille, en sorte que
Pardaillan, en attaquant le premier, se dit avec satisfaction:

--Voici le lit, voici les boissons rafrachissantes et voici la
nourriture aussi agrable que substantielle.

Ajoutons qu'il parvint  barricader la porte au moyen de madriers.

Il tait sr, dsormais, qu'on ne pourrait plus arriver  lui pendant
son sommeil, sans le rveiller.

Et comme, s'il avait perdu sa rapire dans le combat, il avait au moins
conserv sa dague, il avait de quoi se dfendre.

Peu  peu, il s'habitua  l'obscurit; le mince filet de lumire qui
tombait d'un soupirail finit par lui paratre un vritable rayon de
jour.

Il put ainsi se rendre compte des jours et des nuits.

Le temps s'coulait cependant. Grce  une constitution de fer
Pardaillan triompha rapidement de la fivre.

Les blessures se cicatrisrent.

Malheureusement, la mine aux jambons s'puisa avec non moins de
rapidit. Et pourtant, avec son habitude des siges, le vieux
renard avait tout de suite pens  se rationner, il l'avait fait
scrupuleusement le premier moment.

Malgr l'conomie qui devint vite de la parcimonie, pour se tourner
enfin en ladrerie, Pardaillan s'aperut un jour qu'il ne lui restait
plus qu'un jambon.

A ce moment, il y avait peut-tre un mois, ou peut-tre plus encore
qu'il tait enferm dans cette cave.

Les blessures taient guries.

Somme toute, jusque-l, il n'avait souffert ni de la faim, ni de la
soif. Mais maintenant le problme allait se poser  nouveau; et, cette
fois, il tait inluctable.

En effet, pendant ce long sjour, Pardaillan avait employ son temps et
toutes les ressources de son imagination  trouver un moyen d'vasion.

Les projets se succdrent dans son esprit, mais,  la pratique, il dut
en reconnatre l'inanit et les abandonner l'un aprs l'autre. Il n'y
avait aucun moyen de sortir de l!

Dans deux jours, trois jours au plus, il allait se trouver sans vivres!
Et alors commencerait une longue et terrible agonie pour aboutir  la
mort la plus douloureuse!


XXXIV

JEANNE D'ALBRET

Au moment o le comte de Marillac se mit en route pour accomplir la
mission de confiance que lui avait donne Catherine, la reine de Navarre
se trouvait  La Rochelle, place forte considre par les rforms comme
le meilleur de leurs refuges.

Jeanne d'Albret avait concentr l les forces dont elle disposait. Elle
avait imagin un plan aussi simple que hardi, et qui comportait deux
actions simultanes.

Il consistait  runir sous les murs de La Rochelle tout ce qu'il y
avait de protestants en France dcids  risquer un grand coup pour
conqurir la libert de conscience.

Une fois cette arme runie et organise, elle en prendrait le
commandement elle-mme et marcherait droit sur Paris.

Telle tait la premire action du plan.

La deuxime consistait  tenter, dans l'intrieur mme de Paris, un coup
de main qui devait concider avec l'apparition de Jeanne d'Albret sur
les hauteurs de Montmartre par o elle comptait attaquer.

Ce coup de main, c'tait l'enlvement du roi Charles IX que l'on et
transport au camp des rforms.

Coligny, Cond, Henri de Barn devaient prendre les devants, s'installer
dans Paris et y prparer l'enlvement.

Telle tait la deuxime action du plan.

La rsultante de ces deux combinaisons, la voici:

Jeanne d'Albret apparaissait sous les murs de Paris avec une arme forte
d'environ quinze mille fantassins, deux mille cavaliers, vingt canons. A
un signal donn par elle du haut de Montmartre, Henri de Barn, suivi de
Cond et de Coligny, montait  cheval; quatre cents huguenots parisiens
se formaient autour de lui; cette troupe traversait la ville assige
et marchait sur la porte Montmartre en criant aux Parisiens que le roi
Charles IX se trouvait dans le camp huguenot.

Jeanne d'Albret comptait ainsi entrer dans Paris presque sans coup
frir, se runir  son fils, marcher sur le Louvre, et, l, imposer ses
conditions  Catherine de Mdicis.

Les choses en taient l lorsque Jeanne d'Albret reut une lettre qui la
troubla fort et branla ses rsolutions.

La lettre venait de Charles IX et lui tait apporte par un gentilhomme
du roi.

En substance, Charles IX assurait la reine de Navarre de sa bonne
volont, affirmait son sincre dsir de terminer  jamais les luttes
qui ensanglantaient le royaume, et lui donnait rendez-vous  Blois pour
discuter des conditions d'une paix durable et dfinitive.

Pendant quelques jours, Jeanne d'Albret, tout en continuant ses
prparatifs, eut l'esprit proccup de cette lettre. Elle avait
simplement dit  l'envoy du roi qu'elle ferait tenir une rponse.

Le soir du seizime jour, aprs son dpart de Paris, le comte de
Marillac arriva en vue de La Rochelle.

Son coeur battit  la pense qu'il allait revoir la reine.

Or, les seize journes de route monotone qu'il venait d'accomplir,
il les avait passes  se demander comment la reine de Navarre
accueillerait son ide de mariage avec Alice de Lux. Quand il y
songeait, il ne voyait pas quelle objection elle pourrait bien faire 
ce mariage.

Mais, pour la premire fois, il prouvait de vagues inquitudes.
Qu'tait-ce qu'Alice de Lux? D'o venait-elle?

Le comte de Marillac n'tait et ne pouvait tre jaloux. Il tait
inquiet, voil tout: inquiet non pas de ce qu'il penserait, lui,
d'Alice; mais de ce qu'en penserait la reine. Que savait-il d'Alice de
Lux?

Donc, le comte de Marillac tait violemment agit en entrant dans la
ville de La Rochelle. Il s'informa aussitt de la maison o logeait la
reine.

Lorsque Marillac se trouva en prsence de Jeanne d'Albret, il oublia
toutes ses proccupations personnelles et il eut un moment de joie qui
clata dans ses yeux. La reine lui tendit sa main qu'il baisa avec une
affection passionne.

--Vous voil donc, mon cher enfant, dit la reine mue.

Jeanne d'Albret considra un instant le comte avec une tendresse grave.
Une question tait sur ses lvres, et elle hsitait  la formuler.
Attentif aux penses de la reine, Marillac comprit et dit:

--Sa Majest le roi de Navarre est en parfaite sant, madame, et aucun
danger ne le menaait  l'heure o j'ai quitt Paris. J'en dirai autant
de monsieur l'amiral et de monsieur le prince.

--C'est mon fils qui vous envoie? demanda la reine.

--Non, madame, fit Dodat. Je vous suis dput par madame Catherine qui
a pris soin de m'accrditer auprs de Votre Majest.

En mme temps, il tira de son pourpoint la lettre de Catherine de
Mdicis et, mettant un genou  terre, la tendit  Jeanne d'Albret.
Le comte de Marillac ne se releva que lorsque Jeanne d'Albret eut lu
entirement la missive.

--Vous avez donc vu la mre du roi de France?

--Je l'ai vue, madame.

Marillac fit un rcit fidle et circonstanci de son entrevue avec
Catherine, en tout ce qui concernait les propositions de paix et de
mariage.

--Comte, dit la reine lorsque Marillac eut fini de parler, je vous
chargerai de porter une rponse  la reine mre. En mme temps, vous
serez porteur d'une lettre pour le roi Charles IX. Et, enfin, je
vous donnerai des lettres pour le roi de Navarre et M. de Coligny. Je
rflchirai aujourd'hui et demain aux propositions qui nous sont faites.
Aprs-demain, je rassemblerai notre conseil, et il sera dlibr sur
toutes ces graves questions. Vous pourrez donc reprendre dans trois
jours le chemin de Paris. Pour le moment, laissons de ct la politique
et la guerre, et parlons de vous, mon cher comte... Ainsi, vous avez vu
la reine Catherine?

--Oui, madame, j'ai vu ma mre... et ma mre a reconnu en moi le fils
qu'elle a abandonn...

--tes-vous bien sr de cela?

--Votre Majest va en juger. Ma mre n'a pas prononc un mot
d'affection; ma mre n'a pas eu un geste qui pt laisser supposer
qu'elle me reconnaissait: ma mre n'a pas eu pour moi un regard de
piti...

--Courage, mon enfant, dit Jeanne d'Albret.

--C'est fini, madame. Je ne crois pas que la reine Catherine soit autre
chose pour moi qu'une reine ennemie. Je n'ai parl  Votre Majest que
des propositions que la reine mre me chargeait de lui porter. Mais, 
moi aussi, elle a fait une proposition...

--A vous comte! s'cria Jeanne en tressaillant.

--La voici, madame: on offrirait  Sa Majest Henri de Barn le trne de
Pologne, de faon que la Navarre se trouve sans roi...

--Et alors? dit Jeanne d'Albret.

--Alors, Majest, si le roi votre fils acceptait de rgner sur la
Pologne, on mettrait un autre roi sur le trne de Navarre... et ce
roi, madame... ah! c'est  peine si j'ose vous rpter ces tranges
combinaisons ce serait moi!...

Jeanne d'Albret demeura longtemps silencieuse et mditative. Oui! comme
l'avait dit le comte, c'tait bien l une preuve absolue que Catherine
de Mdicis avait reconnu son fils en Dodat...

Quant  l'ventualit qu'Henri de Barn pt aller occuper le trne de
Pologne, Jeanne rsolut de ne pas s'y arrter un instant. Certes, la
Pologne tait un beau royaume. Mais Jeanne d'Albret, Navarraise dans
l'me, n'et pas abandonn son pays mme pour le trne de France.

Et quant  Henri lui-mme, malgr son extrme jeunesse, elle lui
souponnait de plus vastes ambitions, et peut-tre qu'un jour le roi de
France ft un Bourbon et qu'il portt ce double titre: Roi de France et
de Navarre...

--Que pensez-vous de cette royaut qu'on vous offre?

--Je pense, madame, rpondit sans hsitation le comte de Marillac, que
je me sens inapte  rgner. Je n'ai pas la taille d'un roi. J'ajoute
que je n'envisagerais pas sans une sorte d'horreur la ncessit de
m'installer dans la maison de mon roi, de ma reine.

Le comte tait fort mu en prononant ces paroles.

--Madame, ajouta-t-il, si j'osais parler de bonheur, moi que jusqu' ce
jour vous avez vu dsespr... y a-t-il un bonheur possible pour moi?...
Ah! madame, l'heure est venue de vous dire toute ma pense, de vous
parler  coeur ouvert, comme  la seule qui m'ait tmoign quelque
intrt.

--Eh bien, comte?...

--Eh bien, madame, j'aime!...

Le visage de Jeanne d'Albret s'claira.

--Cher enfant! Si vous saviez comme je suis heureuse... Car, si vous
aimez, c'est que vous devez tre aim... comme vous le mritez...

--Je suis sr qu'elle m'aime autant que je l'aime...

--En effet, dit doucement la reine, c'est un grand bonheur qui vous
arrive, mon enfant. Mais vous ne m'avez pas dit encore le nom de votre
lue...

Marillac frmit. Un malaise inexprimable s'empara de lui.

--Vous la connaissez, madame, dit-il d'une voix tremblante. Elle a t
aussi malheureuse que je l'ai t. Comme moi, elle a trouv en Votre
Majest un asile de douceur et de bont. Faible, sans appui, fuyant
la perscution, seule au monde, vous l'avez recueillie avec cette
inpuisable gnrosit d'me qui fait que le monde vous aimera plus
encore qu'il n'admirera en vous la guerrire de gnie...

--Alice de Lux! murmura la reine de Navarre.

--Vous l'avez dit, madame! fit Marillac en jetant sur la reine un regard
d'ardente curiosit.

Mais dj la reine s'tait faite impntrable. Oui, Jeanne d'Albret
possdait vraiment cette haute gnrosit d'me dont le comte venait
de parler, puisqu'elle sut retenir le cri douloureux qui allait faire
explosion sur ses lvres.

--Vous ne me dites rien, madame, reprit Marillac tout ple. De grce,
que pensez-vous?...

--Eh bien, je n'en pense rien en ce moment. Je la connais peu. Je lui ai
parl une douzaine de fois en tout.

Le comte comprit que la reine tait trouble.

--Madame, s'cria-t-il, il est ncessaire que je sache votre pense tout
entire...

Jeanne d'Albret avait baiss la tte. Le comte lui demandait une vrit
terrible--ou un mensonge.

--Madame, reprit-il avec plus d'ardeur, si Votre Majest ne me rpond
pas, c'est qu'elle condamne ma fiance...

--Je n'ai rien contre Alice de Lux, dit Jeanne d'Albret.

Mais ce mensonge fut dit d'une voix si basse que Marillac, plus que
jamais, eut l'intuition de la catastrophe qu'il attendait, pour ainsi
dire.

--Madame, ayez piti d'un malheureux qui vous porte dans son coeur, qui
n'a que vous au monde, pour qui vous tes famille, amiti, affection,
tout!... Madame, votre parole ne me suffit pas... c'est un serment qu'il
me faut... Jurez-moi que vous venez de dire la vrit!...

--Comte de Marillac, je vais vous donner une preuve d'affection telle
que mon fils seul et pu en attendre une semblable de moi... Je ne puis
vous rpondre... Je ne puis faire le serment que vous me demandez avant
d'avoir vu Alice de Lux... Je la verrai, je lui parlerai et alors, mon
enfant, je vous rpondrai... Ce que je puis vous rpter, c'est que
je ne connais pas cette jeune fille et que je vous aime assez pour la
vouloir connatre avant de vous dire si elle est digne ou non de votre
amour...

Un rauque sanglot se brisa dans la gorge du jeune homme.

--O est Alice de Lux? demanda la reine.

--A Paris, rpondit le comte d'une voix presque inintelligible. Rue de
la Hache. La maison  porte verte, prs de la nouvelle tour...

--C'est bien, dit Jeanne d'Albret, demain je partirai pour Paris...

--Madame! balbutia le comte avec angoisse.

--Nous partirons ensemble, reprit la reine. Vous prendrez le
commandement de mon escorte. Allez, comte...

Le jeune homme sortit en titubant... Dehors, il respira pniblement,
s'arrta quelques minutes...

--Mais, rugit-il au fond de lui-mme, il y a donc une vrit sur Alice?
Quelque chose que j'ignore?

Il rentra, bris par la fatigue morale plus encore que par la fatigue
physique, dans l'htellerie o il tait descendu.

Lorsqu'il se prsenta  la reine de Navarre, celle-ci put juger des
ravages qui s'taient faits dans l'esprit de Marillac. Ses traits
s'taient durcis. Sa parole tait devenue brve et rauque.

--Que va-t-il devenir lorsqu'il saura? songea la reine.

Elle vita soigneusement de parler d'Alice et donna au comte ses
instructions pour que l'on pt partir dans la journe mme.

--Nous allons  Blois, dit-elle en terminant. Puisque Charles me donne
rendez-vous dans cette ville, je ne veux pas fuir la confrence qu'il
m'offre. De Blois, nous irons  Paris, quel que soit le rsultat de la
confrence. Nous irons officiellement si la paix se fait, nous irons
secrtement dans le cas contraire...

Le comte s'inclina sans rpondre et sortit pour s'occuper, avec une
activit fbrile, des prparatifs du dpart.


XXXV

TONNEMENT DE GILLES ET GILLOT

Lorsque Charles IX sortit de Paris pour se rendre  Blois, il remarqua,
non sans mcontentement, que son escorte comprenait les seigneurs
catholiques les plus enrags contre les huguenots.

De ce nombre tait le duc de Guise, plus brillant, plus souriant que
jamais. Le marchal de Damville faisait aussi partie de l'escorte
royale. La veille du dpart, Henri avait fait venir son intendant--son
me damne--, le sieur Gilles, et avait eu avec lui un long entretien
relatif aux prisonnires de la rue de la Hache.

--Tu m'en rponds sur ta tte, avait conclu le marchal. Dans peu de
temps, bien des choses seront arranges. Et alors le roi fera un peu ce
que voudrai. Mon matamore de frre ira pourrir dans quelque Bastille.
D'ici l, prudence, et veille nuit et jour. A propos, ajouta
ngligemment Damville, il y a, dans les caves de mon htel, un cadavre
dont il sera bon de se dbarrasser.

--Le cadavre de l'enrag spadassin, fit Gilles. C'est bien simple,
monseigneur. Nous le sortirons de l par une nuit obscure et nous irons
le confier  la Seine.

Il en rsulta que, quelques jours aprs le dpart de la cour pour les
confrences de Blois, matre Gilles appela son neveu Gillot.

--Gillot, dit gravement l'intendant, nous allons ce soir dbarrasser les
caves de l'htel du cadavre qui achve d'y pourrir.

La physionomie de Gillot s'claircit  l'instant mme.

--Pardieu! dit-il, s'il ne s'agit que d'enterrer le damn Pardaillan, je
suis votre homme!

--En route! fit l'oncle.

--En route! rpta le neveu, brandissant un couteau.

Alors Gilles ceignit une lourde pe qu'il avait dcroche d'une
panoplie de son matre. Il passa deux pistolets  sa ceinture et
remplaa son bonnet par un casque.

Puis ils sortirent. Dans la remise de la maison, il y avait une petite
charrette. Gillot attacha un ne  la charrette.

--Prends aussi une corde, ordonna l'oncle. Nous la lui attacherons au
cou avec une bonne pierre...

Ces prparatifs achevs, ils se mirent en route, l'oncle marchant
en avant l'pe d'une main, la lanterne de l'autre, le neveu venait
derrire, tranant l'ne par la bride. Ils arrivrent sans encombre 
l'htel de Mesmes, firent entrer l'ne et la charrette dans la cour,
barricadrent la porte et se rendirent tout droit  l'office, o, d'un
grand coup de vin, ils se remirent de leurs motions.

L'heure tait venue d'excuter la deuxime partie de l'expdition.
Minuit sonna au temple tout proche. Gillot se signa, et Gilles saisit
les clefs de la cave. Devant la porte de la cave, ils s'arrtrent un
moment. Puis l'intendant poussa les verrous extrieurs, donna deux tours
de clef, et la porte s'entrebilla. L'intendant, d'un coup de pied,
poussa la porte. Mais elle rsista.

--Qu'est-ce que cela veut dire? murmura Gillot.

--Imbcile! dit Gilles, cela veut dire qu'il s'est barricad lorsqu'on
l'a poursuivi et traqu. Allons, il s'agit de dmolir tout cela!

L'oeuvre de dmolition commena aussitt. Au bout d'une heure de
travail, le passage se trouva libre, la porte s'ouvrit toute grande,
ils descendirent l'escalier, Gilles toujours en avant, sa lanterne 
la main. Il tait d'ailleurs si assur maintenant qu'il n'avait plus
affaire qu' un cadavre, qu'il avait ddaign de descendre avec l'pe.
Gillot le suivait pas  pas, son couteau  la main.

La cave tait vaste et se composait de plusieurs compartiments; il
y avait des coins et des recoins, des trous sombres derrire des
futailles: l'exploration commena... Dans un coin du troisime
compartiment, Gilles se baissa tout  coup avec un cri touff:

--Des ossements! s'cria-t-il.

--Les rats l'ont rong!

--Mais ce ne sont pas les ossements d'un homme!

Les ossements tudis, les deux nocturnes visiteurs se regardrent avec
stupfaction.

--Des os de jambons, fit l'oncle.

--Des bouteilles vides! ajouta le neveu en montrant non loin de l une
montagne de flacons dcapits.

--Le misrable, avant de mourir, a bien mang et bien bu!...

La recherche recommena plus acharne. Au bout de deux heures, la cave
avait t explore jusque dans ses recoins les plus cachs: il fut
vident que le cadavre de Pardaillan n'y tait plus.

--Voil qui est trange, murmura Gilles.

--J'en reviens  mon dire, fit Gillot: les rats l'ont mang! seulement,
ils n'ont mme pas laiss les os.

--Imbcile! dit l'oncle.

C'tait son mot favori quand il parlait  son neveu. Cependant, force
lui fut de se rendre  l'explication de Gillot, En effet, une nouvelle
perquisition demeura sans rsultat, et il tait certain que Pardaillan
n'avait pu s'vader.

--Aprs tout, dit-il, cela nous vitera la peine d'aller Jusqu' la
Seine.

N'ayant plus rien  faire dans la cave, l'oncle et le neveu reprirent le
chemin de l'escalier. En mettant le pied sur la premire marche, Gilles
leva machinalement les yeux vers la porte qu'il avait laisse grande
ouverte, et il poussa un cri terrible: cette porte tait ferme.

En quelques bonds, il l'atteignit, pouss par l'espoir que peut-tre
il l'avait lui-mme pousse par mgarde. Et l, il constata que non
seulement elle tait pousse, mais encore qu'elle tait ferme  double
tour!...

--Que se passe-t-il? demanda Gillot.

--Ce qui se passe! hurla Gilles. Nous sommes enferms!...

Gillot demeura hbt, secou d'un tremblement convulsif... A ce moment,
un strident clat de rire retentit derrire la porte ferme.

Et les cheveux de Gillot se hrissrent sur sa tte! Car, cette voix, il
la reconnaissait!

C'tait le vieux Pardaillan qui venait de pousser cet clat de rire.
Nous l'avons laiss au moment o, n'ayant plus qu'un jambon pour toute
provision, il entrevoyait avec horreur le supplice de la famine comme le
terme fatal de sa carrire d'aventures. Lorsque ce dernier jambon fut
puis, lorsqu'aprs avoir une centime fois fouill la cave dans tous
les sens Pardaillan se fut bien convaincu qu'il ne lui restait plus qu'
mourir, il prit une rsolution:

Il se soutiendrait avec du vin tant qu'il pourrait. Et, au moment o les
souffrances de la faim deviendraient pressantes, eh bien, il chapperait
 la torture par le suicide: d'un coup de dague, il en finirait.

Couch prs de son tas de bouteilles, il y avait sans doute plusieurs
heures qu'il n'avait mang et se demandait s'il ne valait pas mieux
se tuer tout de suite. Tout  coup, il lui sembla entendre un bruit
derrire la porte, il se releva d'un bond, se rapprocha, haletant, de
l'escalier, et couta...

Et ce qu'il entendit lui causa une joie telle qu'il eut de la peine 
retenir un cri. Il se dissimula dans un coin au pied de l'escalier;
Gilles et Gillot passrent  deux pas de lui.

Il attendit qu'ils se fussent enfoncs dans le fond de la cave. Alors il
n'eut qu' remonter, et tranquillement, il ferma la porte. Son premier
mouvement fut alors de dtaler, mais, s'tant convaincu que l'htel
tait parfaitement dsert, la curiosit le prit de savoir ce que
diraient les deux fossoyeurs improviss.

Il entendit enfin l'oncle et le neveu s'approcher de la porte, une fois
leur perquisition termine. Et, satisfait de l'adieu qu'il leur jeta
sous forme d'un clat de rire et d'une menace, il s'loigna.

Le vieux routier, bien qu'il et habit peu de temps l'htel, le
connaissait pourtant de fond en comble. Rendu  la libert par le tour
de passe-passe auquel nous venons d'assister, il se rendit directement
 l'office, alluma un flambeau, visita les armoires et commena par se
rconforter de quelques victuailles oublies. Alors il chercha les clefs
des appartements et, les ayant trouves, il se mit  visiter l'htel.

Il parvint dans une grande salle o se trouvait un grand miroir. Il en
profita pour s'inspecter de la tte aux pieds et constata qu'il tait
 faire peur. Il n'avait plus de chapeau, ses vtements taient en
lambeaux, tachs de boue, de sang et de vin. Il n'avait plus d'pe.
D'ailleurs, ses blessures taient toutes fermes, et, sauf une cicatrice
rougetre au nez, son visage tait  peu prs intact.

--Procdons avec ordre et mthode, dit Pardaillan.

Aussitt, il pntra dans la chambre  coucher du marchal; il avisa une
haute armoire ventrue  laquelle il essaya toutes ses clefs. A force de
fouiller la serrure avec la pointe de sa dague, il finit par la faire
sauter.

--Tiens! fit-il, voila l'armoire qui s'ouvre!

Elle tait remplie de linge et de vtements. Il procda alors  une
toilette complte dont il avait le plus grand besoin. Quand il fut
somptueusement habill, il prit  une panoplie une solide rapire.

En continuant ses recherches, il arriva dans un cabinet cart, o il
tomba en arrt devant un coffre arm de trois serrures. Au bout d'une
heure de travail, les trois serrures avaient saut. Pardaillan ouvrit le
coffre et demeura bloui: il tait plein d'or et d'argent; il y avait l
tout un trsor.

--Voyons, dit-il, je ne suis pas un truand. Je n'emporterai donc pas cet
or qui est  M. de Damville. Trs bien. Mais M. de Damville me doit une
indemnit de guerre que j'estime  trois mille livres.

A mesure qu'il parlait ainsi, le vieux Pardaillan puisait dans le
coffre. Lorsqu'il eut garni sa ceinture de cuir des trois mille livres
qu'il avait comptes en pices d'or, il referma soigneusement le coffre,
puis le cabinet, puis toutes les chambres qu'il avait ouvertes. Et ainsi
habill de neuf des pieds  la tte, une bonne pe au ct, la ceinture
garnie, il se dirigea d'un pas lger vers la grande porte de l'htel.

Il se rendit  l'auberge de la Devinire, o il interrogea matre Landry
qui lui apprit que la cour tait  Blois,

--Mais, ajouta le digne aubergiste, permettez-moi, monsieur, de vous
fliciter du bien qui vous arrive; je vois, au superbe costume que vous
portez, que vos affaires sont en bon train.

--En effet, matre Landry; je viens de faire un petit voyage... Ce petit
voyage m'a enrichi, ce qui va me permettre de rgler le vieux compte que
nous avons ensemble.

--Ah! monsieur, s'cria Landry, j'ai toujours dit que vous tiez un
parfait galant homme.

--Ah! misrable! s'cria soudain le vieux routier. Tu vas payer cher ta
trahison!

Landry demeura bahi, la bouche ouverte, les yeux ronds de surprise,
tandis que Pardaillan, repoussant la table  laquelle il tait assis,
s'lanait au-dehors comme un forcen.

Qu'tait-il donc arriv  Pardaillan? il avait vu passer, devant la
Devinire, Orths d'Aspremont  qui, non sans raison, il attribuait sa
dispute avec le marchal.

C'tait bien d'Aspremont qui passait, en effet, sa blessure ne lui ayant
pas permis de suivre Damville. Malheureusement, il parat que d'Aspremont
tait press; car il marchait d'un bon pas, et, lorsque Pardaillan
arriva au coin de rue o il l'avait vu tourner, son adversaire avait
disparu. Tout maugrant, il prit le chemin de l'htel de Montmorency.

--Pourvu qu'il ne soit rien arriv au chevalier! songeait-il. Ces
Montmorency sont une mauvaise race. Je viens d'en avoir une nouvelle
preuve avec Henri Franois est-il meilleur?...

Contre son attente, le vieux Pardaillan trouva  l'htel Montmorency son
fils qui le serra dans ses bras.

--Que vous est-il arriv, mon pre? demanda le chevalier.

--Je te raconterai cela. Je reviens de trs loin. Mais, toi-mme, mon
cher chevalier, que t'est-il donc arriv?

--A moi, monsieur?... mais rien que je sache.

--Cependant tu as la mine d'un moine qui, par hasard, aurait rellement
fait carme. Tu es ple, tu es triste...

--Dites-moi votre histoire, mon pre, fit le chevalier, je vous dirai la
mienne aprs.

Le vieux routier ne se fit pas prier et raconta son aventure point par
point.

--En sorte, fit le chevalier en riant, que Gilles et Gillot sont
maintenant  votre place?

--Avec cette diffrence que, si je me suis nourri de jambons, ils en
seront rduits  se nourrir des os que je leur ai laisss.

Le chevalier ne put s'empcher de rire.

--Et maintenant, reprit son pre,  ton tour, chevalier.

--Mon pre, vous savez bien ce qui m'attriste.

--Ah! oui... les deux donzelles en question. Elles ne sont donc pas
retrouves?

--Hlas! Le marchal de Montmorency et moi, nous avons en vain fouill
tout Paris... J'ai voulu alors quitter le marchal, et, ne vous voyant
plus, m'en aller. Nous n'avons plus d'espoir ni l'un ni l'autre...

--Par la mort-Dieu! Par Pilate! Par Barabbas!

--Que vous arrive-t-il, mon pre?

--J'ai trouv! rugit le vieux Pardaillan.

--Quoi! Qu'avez-vous trouv!...

--O elles sont! ou plutt le moyen de le savoir, ce qui revient au
mme!

--Mon pre, prenez garde de me donner une fausse joie qui me tuerait!

--Je te dis que j'ai trouv, corbacque! Partons!...

--Partons, mon pre! fit le chevalier avec une hte fbrile.

En route le vieux Pardaillan s'expliqua.

--Il y a un homme qui sait assurment o se trouvent tes deux princesses
au bois dormant. Et, cet homme, c'est le damn intendant de Damville,
celui qui sait tous les secrets du matre.

--Gilles!... Ah! vous avez raison... courons, mon pre!

Le pre et le fils se mirent  courir et, arrivs  l'htel de Mesmes,
ils y entrrent par le jardin. Quelques instants plus tard, ils taient
devant la porte de la cave. Homme de sang-froid s'il en fut, le vieux
routier retint son fils qui voulait ouvrir aussitt, et se mit 
couter. Sans doute, de l'intrieur, Gilles et Gillot avaient entendu
les pas, car  peine Pardaillan et son fils se furent-ils arrts devant
la porte qu'une voix lamentable leur parvint:

--Ouvrez, au nom du Ciel! Ouvrez, qui que vous soyez!...

--Qui tes-vous? demanda le vieux routier.

--Je suis matre Gilles, l'intendant de Mgr de Damville. Nous avons t
enferms dans cette cave par un misrable, un homme de sac et de corde,
un truand...

--Assez! Assez, matre Gilles! s'cria Pardaillan qui clata de rire.

--Le damn Pardaillan! se lamenta Gilles en reconnaissant la voix de
celui qu'il avait voulu enterrer.

--Lui-mme, mon digne intendant! Matre Gilles, coutez-moi bien.

--Je vous coute, monsieur! haleta l'intendant.

--J'ai eu piti de vous... et c'est pour cela que je reviens. Je me suis
dit qu'il serait indigne d'un chrtien de vous laisser, ici, mourir
lentement de faim... Alors, je viens pour vous pendre!...

--Misricorde! Vous me voulez pendre!

On entendit un gmissement et un sanglot. Pardaillan ouvrit la porte.
Et, dans l'obscurit, il aperut Gilles,  genoux sur l'une des marches
de l'escalier; il tait livide, hideux.

--Chevalier, dit le vieux routier, demeurez  cette porte; armez vos
pistolets; et, si l'un de ces deux misrables fait mine de vouloir
sortir, tuez-le sans piti.

--Grce, monseigneur, gmit l'intendant.

--Tu as peur, continua Pardaillan. Et si je t'offrais un moyen de sauver
ta vie?

--Oh! bgaya le vieillard en tendant ses bras avec dsespoir: tout ce
que vous voudrez, tout! demandez-moi ce que j'ai pu entasser d'or et
d'argent depuis que je vis.

--Je ne veux pas de ton argent, dit le vieux routier.

--Quoi alors? Dites! Parlez!

--Je ne te tuerai pas. Tu ne seras pas pendu. Et mme tu pourras t'en
aller d'ici,  une seule condition... Tu me diras o ton matre le
marchal a conduit la dame de Piennes et sa fille...

Gilles leva des yeux hagards vers Pardaillan.

--Vous me demandez cela? dit-il. C'est cela que vous voulez savoir pour
me donner vie sauve?

--Oui. Tu vois que tu en es quitte  bon compte.

Gilles, qui tait  genoux, se releva. Gilles, qui grelottait et
claquait des dents, se raidit et n'eut plus un frmissement. D'une voix
ferme, il dit:

--Tuez-moi donc: cela, vous ne le saurez pas!

--Par tous les diables d'enfer! grommela Pardaillan. Ce vieux est
superbe! Dommage que je sois forc de le tuer!

Il tira sa dague et, de sa mme voix glaciale, il dit:

--Pour ta bravoure, tu ne seras pas pendu. Mais je vais te tuer d'un
seul coup, au coeur, si tu ne parles...

--Voici mon coeur, dit le vieux Gilles en dchirant son pourpoint d'un
coup violent. Seulement, si le dsir d'un mourant vous est sacr, je
vous supplie de dire  Mgr de Damville que je suis mort pour lui...

Les deux Pardaillan demeurrent saisis d'tonnement.

--Monsieur de Pardaillan, fit tout  coup une voix qui grelottait.

Le routier se retourna et aperut Gillot qui sortait de derrire une
futaille.

--N'aie pas peur, dit-il: ton tour va venir; ton digne oncle d'abord,
toi ensuite.

--Je le sais, fit Gillot, tout blme, et, pour me sauver, je vais vous
proposer un march. Je sais o se trouvent les deux personnes que vous
cherchez...

--Il ment! gronda le vieillard qui, se dbarrassant de l'treinte de
Pardaillan, se prcipita sur son neveu.

Mais il n'eut pas le temps de l'atteindre que dj Pardaillan l'avait
saisi  la gorge et le remettait au chevalier.

--Parle! dit-il alors  Gillot.

--Il ne sait rien! Il ment! vocifra Gilles.

--Je ne mens pas, mon oncle, dit Gillot qui reprenait de l'aplomb.
Le jour o j'ai reu l'ordre de prparer la voiture, et o j'ai eu
prcisment affaire  ce digne jeune homme que voici, toutes ces
manigances m'ont mis la cervelle  l'envers; et,  dix heures, j'ai
suivi l'expdition. Je sais o la voiture s'est arrte, et je m'offre
d'y conduire ces messieurs...

--O est-ce? palpita le chevalier.

--Rue de la Hache! fit Gillot.

--Rue de la Hache! s'exclama le chevalier stupfait,  l'esprit de qui
l'image d'Alice de Lux se prsenta aussitt.

Mais il y avait d'autres maisons que la sienne dans la rue. Il tait
impossible que la fiance de Marillac et de pareilles accointances avec
le duc de Damville!

--Voyons, reprit-il. Quel est l'endroit exact?

--Tais-toi! Tais-toi, infme! hurlait le vieux Gilles.

--Monsieur, la maison est facile  reconnatre, elle fait le coin de la
rue Traversine: elle a un jardin, et il y a une porte verte  ce jardin.

Le cri de rage que poussa l'intendant et suffi pour dmontrer que
Gillot venait de dire la vrit.

--Courons! s'cria le vieux Pardaillan.

Mais le chevalier demeurait immobile, tout ple.

Il songeait qu'il s'tait prsent  diverses reprises dans la maison de
la rue de la Hache et qu'il avait toujours trouv porte close depuis son
entretien avec Alice. Il se demandait avec angoisse quel mystre cachait
la vie d'Alice et quel malheur pour Dodat allait sortir de ce mystre.

--Allons! dit-il enfin. Je saurai la vrit en l'interrogeant !... si je
la retrouve!

Le vieux Pardaillan ne comprit pas ces paroles, mais il s'apprta 
suivre son fils.

--Vous avez tous les deux la vie sauve, dit-il  Gilles et  Gillot.
Allez vous faire pendre ailleurs!

--Hlas! Pendu, je le serai certainement! fit l'intendant.

--Je tmoignerai de votre fidlit, dit le chevalier. Rassurez-vous, je
vous promets d'informer le marchal de Damville de la belle rsistance
que vous avez faite.

Pendant cette discussion, Gillot avait disparu. Sans doute, il ne tenait
pas  se retrouver seul  seul avec son oncle. Gilles s'tait assis sur
un billot et, la tte dans les mains, rflchissait  son triste
sort. Les deux Pardaillan le laissrent  ses funbres mditations et
sortirent de l'htel pour se rendre aussitt rue de la Hache.

--Qui peut bien demeurer dans la maison  porte verte? demanda le vieux
routier. Sans doute quelque officier de Damville qui s'est retranch l
avec une petite garnison. Je vous propose donc, mon fils, d'attendre la
nuit.

Le chevalier eut un instant d'hsitation, puis il dit:

--Mon pre, je crois qu'en cette affaire il faut que j'agisse seul...

--Ah a! tu connais donc la maison?

--Oui. Et je ne redoute qu'une chose: c'est qu'elle soit inhabite... en
ce moment.

--Je ne comprends pas, chevalier. Je pressens seulement qu'il y a l un
secret.

--Qui n'est pas  moi! C'est le secret d'un ami que j'aime comme un
frre...

--Et tu veux y aller seul? Tu m'assures qu'il n'y a pas de danger?

--Aucun danger, mon pre.

--Bon. En ce cas, je t'attendrai au bout de la rue.

--Non. Sparons-nous ici. Peut-tre vous verrait-on. Et, si on
s'aperoit que quelqu'un peut intervenir, cela suffirait sans doute pour
que la porte ne soit pas ouverte.

--Je vais donc t'attendre... o cela?

--Mais, mon pre, vous pouvez m'attendre chez Catho!

--Bah! tu l'as donc revue, pendant que je me consumais au fond de la
cave?

--Oui; avec l'argent que vous lui avez remis, elle a install, rue
Tiquetonne, un nouveau cabaret.

--Qui s'appelle?

--L'Auberge des deux morts qui parlent.

--Ah! digne Catho! excellente Catho! tu t'es souvenue!... Je
l'pouserai, chevalier!

Sur cette boutade, le pre et le fils se sparrent; le chevalier
continuant son chemin vers la rue de la Hache, le vieux routier
s'acheminant vers le nouveau cabaret de Catho pour y attendre son fils
en dgustant une pinte d'hypocras.

Rue Tiquetonne, il vit en effet une auberge avec une devanture et une
enseigne toutes neuves. C'tait l'Auberge des deux morts qui parlent.
Seulement, pour corriger ce que l'enseigne pouvait avoir de trop
macabre, Catho avait fait peindre deux noirs... deux Maures qui taient
censs tenir conversation en agitant leurs gobelets. Pendant que le
vieux Pardaillan admirait l'enseigne et entrait dans le cabaret, le
chevalier approchait de la maison  la porte verte. Tout de suite, il
remarqua que les contrevents taient soigneusement rabattus sur les
fentres, comme si la maison et t inhabite. Le coeur battant, il
heurta le marteau. La porte demeura ferme, la maison silencieuse.
Mais, cette fois, le chevalier tait dcid  savoir ce qui se passait
derrire ces murs et  savoir ce qu'il y avait dans ce silence et
ce mystre. Alors, il jeta un coup d'oeil  droite et  gauche pour
s'assurer qu'aucun voisin ne l'piait, puis, s'lanant d'un bond, il
atteignit la crte du mur de bordure. Alors il se hissa  la force
du poignet et sauta dans le jardin, et marcha droit  la porte de la
maison, dcid  faire sauter la serrure. Au moment o il y arrivait,
cette porte s'entrouvrit et, dans la pnombre, une forme blanche apparut
 Pardaillan. C'tait Alice de Lux!

Comme elle tait change! Comme elle tait ple! Et comme sa voix parut
rauque, presque dure, lorsqu'elle dit:

--Htez-vous d'entrer puisque vous forcez ma porte!

Le chevalier obit. Alice de Lux le fit pntrer dans cette pice o
Marillac l'avait prsent. Elle demeura debout. Elle ne lui offrit pas
de sige.

--Pourquoi me perscutez-vous ainsi? dit-elle.

--Madame, dit le chevalier en se remettant de l'motion qui
l'treignait, votre accueil trange m'aurait dj chass de cette
demeure, si un puissant intrt...

--Un mot seulement: venez-vous de sa part?...

--Vous me demandez, je crois, si je vous suis envoy par le comte de
Marillac?

--Oui, monsieur. Oui, continua-t-elle en s'animant, ce ne peut tre que
lui qui vous envoie. Il a vu la reine de Navarre, n'est-ce pas? Et la
reine a parl! La reine a voulu le sauver de la hideuse crature que je
suis! Il sait!

--Madame, s'cria Pardaillan, vous commettez une affreuse erreur; ce
n'est pas le comte de Marillac qui m'envoie!

Alice de Lux, qui tait blanche comme une morte, rougit lgrement, puis
devint livide.

--Ce n'est pas lui qui vous envoie, balbutia-t-elle. Qu'ai-je dit?
Insense!...

Elle se couvrit le visage de ses deux mains. Le chevalier s'agenouilla:

--Madame, dit Pardaillan d'une voix si mle et si douce qu'elle semblait
l'accent idal de la franchise et de la piti, madame, je vous supplie
de croire que j'ai dj oubli les paroles chappes  votre dlire! Ce
que je sais, c'est l'amour prodigieux que vous portez  mon ami!

--Parlez-moi encore, bgaya-t-elle. Il y a long-temps que je souffre
seule, toute seule avec moi-mme!

Et le chevalier, maintenant, oubliait pourquoi il tait venu! Il se
releva, saisit les deux mains d'Alice, l'attira  lui, la prit dans ses
bras, et ses lvres, doucement, se posrent sur les cheveux parfums de
la jeune femme.

Et, tout cela fut si vraiment, si profondment fraternel qu'Alice ne se
rappelait avoir jamais prouv pareille impression d'apaisement et de
douceur.

--Ainsi, reprit-elle plus calme, le comte n'est pas de retour  Paris?

--Non, madame.

--Et, fit-elle avec hsitation, vous n'en avez reu aucune nouvelle?
Vous ne savez pas ce qu'il fait... ce qu'il pense?

--Je n'en ai pas de nouvelles, madame; mais tout le monde sait  Paris
que la reine de Navarre est  Blois, en confrence avec le roi de
France. Il est donc certain que le comte se trouve  Blois, depuis plus
de quinze jours.

--Quinze jours!...

--Tout autant, madame. Or, pour un cavalier comme le comte, de Blois 
Paris, il y a quatre journes de marche.

Un clair de joie puissante parut dans les yeux d'Alice. Avec son tact
ordinaire, le chevalier ne tirait aucune conclusion de ce qu'il venait
de dire. Mais cette conclusion s'imposait d'elle-mme  l'esprit
d'Alice:

--Si la reine de Navarre m'avait dnonce, il serait ici depuis
longtemps!

Donc, selon toute vraisemblance, Jeanne d'Albret n'avait pas parl.
Alice redevint la charmante matresse de maison qu'elle tait. Sur son
appel, la vieille Laura apporta des fruits, des rafrachissements, des
confitures, selon la mode. Mais Pardaillan ne voulut goter  aucune des
douceurs qu'elle lui prsenta.

--Chevalier, dit-elle, lorsqu'elle fut arrive  se rendre matresse de
sa propre motion, me pardonnerez-vous jamais la faon indigne dont je
vous ai accueilli... j'tais folle...

--Ne pensons plus  cela, madame. Et, puisque vous me traitez en ami,
puis-je vous demander un sacrifice?

--Quel qu'il soit, je suis prte!

--Sachez donc que moi aussi j'aime. Maintenant, supposez, madame, que le
comte, votre fianc, soit dtenu prisonnier chez moi... et supposez que
vous veniez me demander sa libert!... Ah! madame,  votre agitation,
je vois que vous m'avez compris! Un seul mot, un seul: le sacrifice que
vous tes prte  accomplir pour moi ira-t-il jusqu' rendre la libert
 Jeanne de Piennes et  sa fille?

A mesure que le chevalier parlait, Alice paraissait plus bouleverse.

--Vous aimez Lose... Lose de Montmorency...

--Oui, madame!

--Malheureuse!... murmura sourdement Alice, tout ce qui m'approche est
fltri!...

--Vous ne pouvez me la rendre, n'est-ce pas?...

--Lose et sa mre ne sont plus ici!... Elles ne sont plus ici, depuis
le lendemain du jour o vous m'avez annonc que le comte de Marillac
allait voir la reine de Navarre.

--Damville les a reprises! gronda le chevalier... Oh! cet homme se
cache! Mais, dusse-je parcourir la France, je mettrai la main sur lui!
Et alors...

--Non, chevalier! Le marchal ne les a pas reprises. C'est moi qui leur
ai rendu la libert...

--Libres! Elles sont libres!...

--Lorsque je me suis vue condamne lorsque j'ai compris que mon noble
fianc allait me maudire ah! chevalier, quel horrible enchevtrement de
malheur dans ma vie!... je n'avais plus  redouter les rvlations dont
Damville me menaait, puisque ces rvlations, la reine de Navarre
les faisait elle-mme!... Je monte chez les prisonnires... Je leur
dis:--Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait allez... vous tes
libres!... Et voici que si ce funeste accs de gnrosit ne m'tait pas
venu Lose sortirait maintenant d'ici, emmene par vous qui l'aimez! Ah!
oui, je suis maudite!

Vous exagrez le malheur, madame, dit doucement le chevalier. C'est dj
une joie immense pour moi de savoir que Lose n'est plus au pouvoir du
damn marchal... Mais ne vous ont-elles pas dit o elles comptaient se
retirer?

--Hlas! j'tais si bouleverse que je n'ai mme pas song  le leur
demander...

Il y eut un moment de silence.

--Je voudrais, dit Pardaillan, vous poser une question... Rassurez-vous,
madame, elle m'est toute personnelle... Vous avez d parfois vous
entretenir avec elles?...

--Deux ou trois fois seulement.

--Eh bien, reprit le chevalier, dans ces circonstances... ou d'autres...
enfin, tenez, madame, je veux savoir si jamais mon nom a t prononc
par Lose...

--Jamais, dit Alice.

Un nuage passa sur le front du jeune homme.

--Pourquoi aurait-elle parl de moi? songea-t-il, elle m'a oubli depuis
longtemps... Et pourtant c'est bien moi qu'elle appela  son secours, le
matin o je fus arrt.

Pardaillan n'avait plus rien  faire chez Alice de Lux. Il prit donc
cong. Mais la jeune femme le supplia de la revenir voir. Il promit.
Cette infortune lui inspirait un profond intrt.

En quittant la maison de la rue de la Hache, Pardaillan se rendit rue
Tiquetonne, au cabaret des Deux-morts-qui-parlent.


XXXVI

UN PISODE HOMRIQUE

Le vieux Pardaillan, rue Tiquetonne, fut accueilli  bras ouverts par
la digne htesse, dame Catho. Le routier, d'un coup d'oeil, inspecta le
cabaret.

--Catho, dit Pardaillan, tu mrites d'tre flicite. Ton auberge est
admirable!

--Grce  vous, fit Catho. Grce  vos beaux cus. Mais je pense que
celle-ci ne brlera pas comme l'autre!

Pardaillan s'installa  une table, et, comme il lui tait impossible de
demeurer inoccup, il engouffra un repas pantagrulique.

Tout  coup, des trompettes retentirent au loin; il reboucla son pe,
posa sa toque  plume noire sur le coin de son oreille gauche, et,
redressant sa moustache, s'en fut vers la rue de Montmartre d'o venait
le bruit des trompettes, aprs avoir prvenu Catho qu'il serait de
retour dans peu de minutes pour retrouver son fils.

--Vous allez donc voir l'entre du roi? fit Catho.

--Ah! ah! c'est donc Charles que signalent ces trompettes guerrires?

--Oui, monsieur. On dit que le roi sera accompagn de Mme de Navarre
et son fils, ainsi que d'une foule de seigneurs huguenots, qui se sont
embrasss avec les gentilshommes catholiques.

--Bon! Et moi qui voyais la guerre!... Enfin, allons voir les beaux
habits et les belles armes des gardes.

Ayant dit, Pardaillan remonta la rue Tiquetonne et ne tarda pas 
dboucher rue Montmartre. Mais, l, il fut pris dans un remous de peuple
et port, pouss contre la porte d'une maison.

--Un sol la chaise! Qui veut voir et entendre? On verra notre sire,
le roi, on verra madame Catherine dans son carrosse d'or, on verra
messieurs de Guise sur leurs grands chevaux, on verra... un sol la
chaise!...

Ainsi glapissait un gamin. Pardaillan lui donna quelques pices de menue
monnaie et se hissa sur la chaise, qui tait place contre la porte
de la maison en question. Cette porte tait solidement ferme. Et, en
levant les yeux, Pardaillan s'aperut que les fentres de l'unique tage
taient closes galement,  l'encontre des maisons voisines o toutes
les fentres taient garnies de ttes curieuses.

De son poste, Pardaillan dominait maintenant la foule et voyait
s'approcher lentement le cortge royal, tandis que les cloches de toutes
les glises de Paris sonnaient  toute vole, et que les couleuvrines du
Louvre tonnaient. D'abord vint une compagnie des bourgeois du quartier,
en armes; ils s'avanaient en rptant:

--Le roi! Le roi! Place pour notre roi!

Devant eux, la foule refluait  droite et  gauche, s'ouvrant comme la
mer sous l'peron d'un navire. Derrire eux, marchaient une compagnie
d'arquebusiers, puis des pertuisaniers, et, enfin, apparaissaient
les gardes du roi, prcds d'un double rang de trompettes  cheval.
Aussitt aprs, dans un somptueux carrosse dor, surmont d'une
couronne, tran par douze chevaux blancs, caparaonns d'or dont chacun
tait tenu en main par un suisse gigantesque, apparaissait la ple
figure de Charles IX.

Dans le mme carrosse, sur la mme banquette que Charles IX, assis  sa
gauche, se trouvait Henri de Barn qui, lui, multipliait les saluts,
faisait des signes amicaux aux hommes, et riait aux femmes.

Derrire le carrosse royal, venait une lourde machine non moins dore,
dans laquelle avait pris place Catherine de Mdicis. Prs d'elle, Jeanne
d'Albret. Catherine ne cessait de saluer le peuple que pour sourire 
Jeanne.

Perch sur sa chaise, Pardaillan assistait  cette ferie avec un
sourire goguenard.

--Voil les huguenots dans la place, grommelait-il. Mais ce n'est pas le
tout que d'entrer. Comment vont-ils sortir?

Tout  coup, son regard se croisa avec un regard flamboyant, auquel il
s'accrocha pour ainsi dire.

--Le marchal de Damville! gronda le routier.

En mme temps, il saluait de son plus gracieux sourire et de son plus
beau geste. Damville, d'une violente secousse, avait arrt son cheval
et demeurait ptrifi, les yeux rivs sur ce Pardaillan qu'il croyait
mort.

--Oh! oh! songeait  ce moment le vieux routier, la fte est complte.
Tous mes assassins me regardent!

Il redoubla les sourires et les saluts. En effet, prs de Damville,
trois ou quatre cavaliers s'taient arrts.

--L'homme que nous avons grill dans le cabaret! s'cria l'un.

--Celui qui est mort avec le chevalier de Pardaillan, fit un autre.

Ces cavaliers qui taient de la suite du duc d'Anjou, c'taient Qulus,
Maugiron, Saint-Mgrin et Maurevert...

Cependant Pardaillan, que tous ces regards convergs vers lui ne
troublaient aucunement, commenait  se dire que la rencontre pourrait
bien fort mal tourner pour lui. En consquence, il essaya de descendre
de sa chaise afin de se faufiler dans la foule et de disparatre.
Malheureusement, la foule tait si tasse, si compacte autour de lui,
que force lui fut de demeurer immobile sur son pidestal.

Au moment o Pardaillan cherchait inutilement  descendre de sa chaise,
le duc d'Anjou, s'tant retourn, s'aperut que plusieurs de ses
gentilshommes s'taient arrts. Il appela Qulus, son favori, qui,
s'approchant de lui, se mit  lui parler vivement. Le duc d'Anjou fit
alors un signe au capitaine de ses gardes. Puis tout ce monde, entran
par la marche du cortge, continua  s'avancer.

--Les choses se gtent! pensa le vieux routier.

Il faut noter, en effet, que Pardaillan n'tait pas le seul perch
sur une chaise. Prs de lui,  sa gauche, il y avait une table qui
supportait sept ou huit curieux. A sa droite, une sorte de trteau tait
couvert par une quinzaine de personnes. Il y avait aussi des chaises en
quantit. Pardaillan prit le seul parti qui lui restait  prendre: il
fit basculer sa chaise qui tomba; l'instant d'aprs, il se trouva sur la
chausse au milieu de gens qui hurlaient, furieux. L'aspect martial de
Pardaillan leur imposa silence.

Il fallait, cote que cote, sortir de cette foule et disparatre au
plus tt. A ce moment, au lieu de s'ouvrir devant lui, la foule reflua
violemment et, pour ne pas tre entran, Pardaillan s'accrocha au
marteau de la porte devant laquelle sa chaise tait place. Que se
passait-il?

On et dit qu'une partie du cortge royal faisait demi-tour, revenant
sur ses pas. Une vingtaine de cavaliers, au grand trot, accouraient
sans s'inquiter des cris de terreur des femmes et des blasphmes des
bourgeois. Il y eut une fuite perdue des vagues populaires.

Et Pardaillan, accroch  son marteau, vit couler le flot sans
comprendre les causes de cette fuite. Enfin, il se vit seul, tout seul
contre cette porte. Alors, il lcha le marteau et se retourna. Or, dans
le mouvement brusque qu'il excuta, le marteau frappa sur son clou
arrondi.

Pardaillan se retourna, et demeura tout baubi: il se trouvait seul dans
un grand demi-cercle dont la corde tait forme par des maisons de la
rue et dont la ligne de circonfrence tait forme par des cavaliers
sur un rang. Le cavalier qui se trouvait au milieu de cette ligne tait
Henri de Montmorency, duc de Damville, marchal des armes du roi.

Prs de lui, un homme au sourire mauvais couvait Pardaillan d'un regard
mortel. C'tait Orths, vicomte d'Aspremont. A l'aile droite de la
courbe, se trouvaient Maurevert et Saint-Mgrin. A l'aile gauche, Qulus
et Maugiron.

Pardaillan se redressa et, d'une voix de fanfare, il dit:

--Bonjour, messieurs les assassins!

Un murmure froce parcourut le rang des cavaliers. L'un d'eux fit un
geste et tous se turent: c'tait le capitaine des gardes du duc d'Anjou.
Il dit:

--Monsieur de Pardaillan, votre pe!

--Allons donc! claironna la voix, de Pardaillan. Tu veux mon pe: viens
la prendre!

En mme temps, il tira sa rapire en un de ces gestes flamboyants dont
avait hrit son fils.

--Monsieur, votre pe! gronda encore le capitaine d'Anjou.

--Dans ton coeur ou ton ventre!  ton choix! grina Pardaillan.

--Finissons-en! dit Damville.

--Un instant, fit une voix fielleuse. Monsieur que voici est le pre
d'un certain chevalier de Pardaillan qui a os insulter Sa Majest le
roi. Prenons-le vivant! Et la torture saura bien lui faire dire o est
son fils!

C'tait Maurevert qui parlait ainsi. Le conseil tait terrible Les yeux
de Damville jetrent une lueur sanglante.

--Oui! oui! vivant! Et qu'il dise o est son fils!...

--Le voil! tonna une voix vibrante, rugissante.

A cette seconde, il y eut dans la troupe un dsordre inexprimable: on
vit l'un des cavaliers tomber, rouler dans la poussire de la chausse;
et,  sa place, sur son cheval, apparut un jeune homme  la figure fige
dans un sourire d'intense ironie, mais aux yeux flamboyants; et ce
nouveau venu, par une audacieuse manoeuvre, affolait le cheval dont il
venait de s'emparer, lui labourant les flancs  coups d'peron, lui
brisant la bouche  coups de furieuses saccades sur le mors; la bte
hennissait de douleur, se mettait  ruer,  se cabrer, faisait feu
des quatre sabots; le cercle se reculait, la foule fuyait avec des
hurlements; et le vieux Pardaillan Jetait un cri:

--Mon fils!...

--Tenez bon, monsieur! rpondit le chevalier.

En sortant de la maison de la rue de la Hache, le chevalier, arrt un
moment rue de Beauvais par la foule qui attendait le passage du roi,
avait pu reprendre son chemin vers le cabaret des Deux-morts-qui-parlent
lorsque cette foule s'tait prcipite vers la rue Montmartre.

L, un groupe norme de badauds stationnait autour de quelque chose
qu'il ne voyait pas. Mais ce que vit parfaitement le chevalier, ce fut
la haute stature de Damville.

La premire pense du chevalier fut de s'carter pour ne pas tre
reconnu, et de cherchera gagner la rue Tiquetonne, Et dj il commenait
 oprer son mouvement de retraite, lorsqu'il crut reconnatre la voix
de son pre! Aussitt, il se rua tte baisse dans la foule!

Il passa. En quelques secondes, il parvint aux cavaliers qui entouraient
Pardaillan. Il vit son pre accul contre la porte.

S'accrocher  l'trivire du premier cheval auquel il se heurta, se
hisser d'un lan sur la selle, placer la pointe de sa dague sur la gorge
du cavalier stupfait et terrifi fut pour lui l'affaire d'un instant.

--Descendez, monsieur! dit le chevalier.

--Vous tes fou, monsieur!

--Non, je suis fatigu, et j'ai besoin d'un cheval. Descendez, ou je
vous tue!

Le cavalier leva le pommeau de son pe pour assommer l'trange
adversaire. Mais il n'eut pas le temps d'achever. Un coup de dague en
pleine poitrine l'atteignit. Il se renversa et roula. Le chevalier
enfourcha la bte et dgaina sa rapire. Et, furieusement, il bondit.
Cela avait eu la rapidit et le flamboiement d'un clair.

Un large espace demeura vide autour du vieux routier. Et il y eut alors
quelques secondes de rpit pendant lesquelles chacun tudia rapidement
la situation. Le chevalier, au centre de cet espace vide, avait arrt
son cheval frmissant et le maintenait d'une main de fer.

Ces quelques secondes de rpit taient mises  profit par le vieux
Pardaillan. Les tables, les chaises, les chelles qui avaient servi aux
curieux, maintenant en droute, il s'en emparait, les entassait avec la
prodigieuse habilet qu'il avait de ces sortes d'oprations, et  ce
rempart, qui se dressait devant la porte  laquelle il tait accul, il
ne laissait qu'un troit passage.

--Pour le chevalier, quand il sera dsaronn, grommela-t-il.

Les cavaliers amens par le capitaine des gardes d'Anjou n'attendaient
qu'un signe de leur chef. Le capitaine dit en s'adressant aux deux
Pardaillan:

--Messieurs, au nom du roi, faites-y bien attention!... Vous
rendez-vous?

--Non, dit froidement le chevalier.

--Vous faites rbellion? En avant donc!... Gardes, emparez-vous de ces
deux hommes!...

Les gardes d'un ct, les mignons de l'autre, se prcipitrent l'pe
haute sur le chevalier qu'il fallait saisir ou tuer avant d'arriver au
vieux Pardaillan. Le chevalier comprit que la dernire minute tait
arrive. Sa pense suprme fut pour Lose. Mais cette pense ne fit que
traverser son cerveau.

Au moment o l'attaque reprenait plus furieuse, et cette fois
dfinitive, il voulut recommencer la manoeuvre dsespre qui venait de
lui russir. Il rassembla donc les rnes et porta aux flancs de la
bte un double coup terrible. Mais le cheval, au lieu de s'enlever,
s'abattit!...

--Maldiction! rugit le chevalier qui, sautant agilement, se retrouva
l'pe  la main.

Que s'tait-il pass? Ds la premire intervention du chevalier, l'un
des assaillants avait mis pied  terre et assur dans sa main une de ces
courtes dagues a large lame qui taient des armes si meurtrires. Cet
homme, c'tait Maurevert. Il suivit d'un oeil attentif les mouvements
du chevalier, et, au moment ou le capitaine criait:--En avant!. il se
prcipita  pied, se cramponna  la bride du cheval et lui enfona sa
dague en plein poitrail, d'un coup sur et violent. Atteinte au coeur, la
bte s'affaissa agonisante. Le chevalier s'apprta  mourir, et dj il
commenait  fourrager de sa rapire dans la masse qui grouillait autour
de lui.

--Par ici! hurla le vieux Pardaillan

Le chevalier retourna la tte, vit le rempart lev par son pre; un
clair de dernier espoir brilla dans ses yeux et il se prcipita vers
l'ouverture. A peine fut-il en sret que l'ouverture fut bouche par la
chute d'un trteau que le vieux routier avait maintenu suspendu  bout
de bras.

Le pre et le fils se trouvrent enferms dans cette citadelle
improvise. Ils changrent un regard qui fut leur suprme treinte
d'adieu car ils n'avaient le temps ni de s'embrasser, ni mme de se
serrer la main.

Les chevaux avaient march en rang serr sur l'obstacle. Mais il y eut
un recul, avec des hennissements de douleur, les btes se cabrant, les
cavaliers jurant comme des paens: le vieux Pardaillan  gauche, le
chevalier  droite, commenaient  s'escrimer; d'instant en instant,
avec une sret terrifiante avec une rapidit d'clair, les deux pes
surgissaient d'entre les barreaux des chaises entasses, d'entre les
pieds de table, s'lanaient comme des vipres d'acier piquaient les
chevaux aux naseaux, aux poitrails et les deux indomptables assigs,
silencieux, ramasss sur eux-mmes, le vieux routier dans une attitude
de bte sauvage qui aspire le carnage, le jeune, imperturbable et froid,
apparaissaient comme des Titans d'un autre ge.

Le capitaine, d'un geste, arrta encore l'attaque; cette tactique ne
russissant pas, il fallait en employer une autre.

--Es-tu bless? dit le vieux Pardaillan.

--Pas une gratignure, et vous, mon pre?

--Rien encore. Tchons de bien mourir, par Pilate!

--Tchons de ne pas mourir, dit froidement le chevalier.

--Pied  terre! commanda le capitaine

Une douzaine de cavaliers sautrent  bas de leurs chevaux.

Alors, ce fut un cercle d'pes qui se forma autour du rempart; douze ou
quinze pointes convergrent sur les Pardaillan.

--Rendez-vous donc par la Mort-Dieu! dit le capitaine.

Les Pardaillan secourent la tte. Le capitaine haussa les paules et
dit:

--Prenez-les!

Ensemble,  ce mot qui leur fut un signal d'attaque ensemble les pes
fulgurrent, les pointes fouillrent a travers les bois, deux ou trois
lames se cassrent d'un coup sec, quatre hommes tombrent, du sang
gicla, et la bande recula pour un nouvel assaut.

C'tait un succs; les deux Pardaillan taient rouges de sang, blesss
tous deux  la tte, aux bras,  la poitrine.

--Adieu, chevalier! fit le vieux routier en tombant sur un genou.

--Adieu, mon pre! dit le chevalier.

Le capitaine fit un signe et cria:

--Dmolissez, d'abord!...

Et, de nouveau, le formidable rang d'acier s'avana comme une bte
monstrueuse, en dardant ses pointes. Au mme instant, sous des coups
furieux, la barricade s'croula, le passage se trouva libre.

--Voici la fin de la fin! s'cria le vieux Pardaillan dans un suprme
clat de rire.

En mme temps, il portait deux ou trois coups de pointe.

--Adieu, Lose! murmura le chevalier dans un frmissement de tout son
tre, en fermant un instant les yeux.

Et, lorsqu'il les rouvrit, ces yeux, il demeura pantelant, bloui,
extasi, frapp d'un tonnement surhumain, rvant qu'il tait mort
ou que, dans le vertige de l'angoisse, une consolante et radieuse
apparition lui tait survenue pour le conduire aux portes de l'infini.
Et voici ce qu'il voyait:

Les pointes des pes menaantes qui taient  un pouce de sa poitrine
s'taient releves ou abaisses. Les assaillants reculaient  droite et
 gauche, tonns, fascins, laissant libre une route borde d'acier qui
aboutissait  Henri de Montmorency  cheval, immobile, ptrifi,
couvert d'une pleur livide. Dans ce chemin, une femme vtue de deuil
s'avanait, lente et majestueuse...

--La Dame en noir! haletait le chevalier. Et, sur le seuil de la maison,
devant la porte o s'levait la barricade, devant cette porte qui venait
de s'ouvrir soudain, se tenait une jeune fille, adorable dans sa pose 
la fois craintive et hardie, avec ses cheveux dors lui faisant un nimbe
glorieux, son doux visage ple,--et, du seuil lev, elle abaissait sur
le chevalier un long regard charg d'admiration et d'effroi...

--Lose! bgaya le jeune homme qui, d'un mouvement trs doux, se mit 
genoux sur le sol baign de sang.

Deux larmes perlrent au bord des longs cils de la jeune fille. Et son
regard se voila alors d'une cleste tendresse.

--Puissances du Ciel, je vais mourir... elle m'aime!...

Le chevalier tomba  la renverse, vanoui, tandis que le vieux
Pardaillan, mordant sa rude moustache grise, grommelait:

--Ah! c'est Lose, Loson, Losette?... Eh bien, je ne suis pas fch de
trpasser avec ce spectacle-l dans les yeux!

La Dame en noir s'avanait vers Henri de Montmorency.

Au moment o la porte s'tait brusquement ouverte, o cette femme tait
ainsi apparue, se jetant entre les pes et les blesss, les assaillants
s'taient reculs effars.

Jeanne de Piennes s'arrta  deux pas du marchal de Damville.

--Monseigneur, dit Jeanne de Piennes, je prends ces deux hommes: ils
sont  moi. L'un d'eux est celui qui m'a ramen l'enfant qui m'avait t
vole; l'autre est son fils.

Le marchal avait longuement tressailli. Ses yeux sanglants regardrent,
farouches, autour de lui, puis revinrent  Jeanne de Piennes. Et, sous
son regard  elle, sous ce regard limpide, il se courba, vaincu... D'une
voix rauque,  peine perceptible, il rpondit:

--Ces deux hommes sont  vous, madame... prenez-les!...

Et sous ses coups de saccade violente, son cheval recula; mais il
s'arrta, et Henri demeura prsent... un nouveau sourire fugitif et
terrible tordit sa bouche. Jeanne de Piennes s'tait retourne vers le
capitaine des gardes du duc d'Anjou;

--Monsieur, dit-elle, vous accomplissez ici une mission...

--Ordre du roi, madame! fit le capitaine d'une voix ferme. Je dois
arrter ces deux gentilshommes...

--Monsieur, je m'appelle Jeanne, comtesse de Piennes, duchesse de
Montmorency...

Le capitaine s'inclina profondment.

--Je vous suis une caution vivante, poursuivit Jeanne. Ma parole vous
rpond des deux prisonniers.

--S'il en est ainsi, madame, dit le capitaine,  Dieu ne plaise que je
mette en doute la caution de haute, noble et puissante dame de Piennes
et de Montmorency. Et si les deux prisonniers ne doivent pas quitter
cette maison...

--Ils ne la quitteront pas, monsieur!

--J'obis, madame. J'ajoute: je suis heureux d'obir, car ce sont deux
braves.

Jeanne de Piennes s'inclina et se retourna vers les deux blesss qui,
s'tant relevs, assistaient  cette partie de la scne en faisant
d'hroques efforts pour se tenir debout. Aux derniers mots du
capitaine, d'un mme mouvement, ils remirent leurs pes aux fourreaux.
Jeanne de Piennes s'avana vers le vieux Pardaillan:

--Monsieur, dit-elle de sa voix douce et fire, voulez-vous me faire le
grand honneur de vous reposer dans ma pauvre maison?...

Elle tendit sa main.

Alors, d'un geste timide, Lose prsenta sa main au chevalier. Il la
saisit en frissonnant et se redressa de toute sa taille. La porte se
referma sur Lose et le chevalier...

--Capitaine! gronda Henri, vingt gardes devant cette maison, nuit
et jour! Vous me rpondez sur votre tte des prisonniers... et des
prisonnires!...

Au loin, les canons du Louvre tonnaient.


XXXVII

LE DIAMANT

Le sjour des deux prisonnires dans le logis de la rue de la Hache
avait t aussi triste qu'on peut l'imaginer: mais la souffrance morale
n'avait t complique d'aucune souffrance physique, Alice de Lux se
maintenait dans son rle de gelire; elle s'y maintenait avec honte,
avec dsespoir, et elle tchait au moins d'attnuer ce qu'il y avait
d'odieux dans ce rle.

Les jours et les nuits s'coulaient mornes, dsols.

Cependant, cette claustration au fond de deux pices troites avait
altr la sant de Jeanne de Piennes. Elle rsistait au mal avec cette
vaillance qu'on lui connat.

Oui, elle envisageait maintenant la mort comme le suprme repos. En
effet, son dernier espoir s'tait vanoui. Quel espoir? La lettre
qu'elle avait crite  Franois de Montmorency!...

Elle ne doutait pas que cette lettre n'et t remise. En interrogeant
Alice de Lux, elle avait pu se convaincre que le marchal tait  Paris.
Il lui semblait impossible que Franois n'et pas reu cette lettre
touchante o elle avait racont la vrit sur la tragdie de Margency.
Et Franois n'tait pas accouru  son appel! Franois l'abandonnait, la
croyait encore coupable!

Un moment, elle s'tait raccroche  cet espoir que le chevalier de
Pardaillan n'avait pas remis la lettre.

Mais,  force d'y songer, elle s'affirmait que cela mme tait
impossible. Elle en arriva donc  admettre que Franois de Montmorency
l'abandonnait.

Quant  Lose, depuis qu'elle savait que ce jeune homme en qui elle
avait eu si navement confiance tait le fils de l'homme qui l'avait
enleve jadis, elle faisait d'inutiles efforts pour le dtester ou pour
l'oublier. Telle tait la situation morale des deux femmes, lorsqu'un
soir Alice de Lux monta chez elles.

Elle tait plus ple que d'habitude. Jeanne et Lose la considraient
avec un effroi ml de piti. Alice se tint devant la Dame en noir, les
yeux baisss.

--Madame, dit-elle, rendez-moi au moins cette justice que j'ai tout fait
pour adoucir votre captivit.

--Cela est vrai, dit Jeanne, et je ne me plains pas.

--Une abominable circonstance de ma malheureuse vie, madame, m'a oblige
 me faire gelire.

--Vous me l'avez dit, et je vous plains!

--Ainsi, dit Alice qui frissonna lgrement, lorsque vous serez libres,
vous ne vous en irez pas en me maudissant...

--Libres!... Hlas! le serons-nous jamais!

--Vous l'tes!

Un tressaillement agita Jeanne de Piennes. Lose plit.

--Vous tes libres toutes les deux, reprit Alice avec une calme fermet;
cette circonstance dont je vous parlais n'existe plus. Adieu, madame,
adieu, chre demoiselle...

A ces mots, Alice de Lux se retira. La mre et la fille demeurrent un
instant comme accables de la triste joie qu'elles prouvaient. Puis
elles s'embrassrent dans une treinte pleine d'effusion. A ce moment,
une pense fit tressaillir Jeanne de Piennes. Elle allait se trouver
avec sa fille sans aucune ressource, sans logis, sans pain. Retourner 
la maison de la rue Saint-Denis, c'tait sans aucun doute retomber au
pouvoir d'Henri de Montmorency.

Jeanne comprenait qu'elle n'aurait plus la force de travailler pour sa
fille, comme jadis.

--Qu'allons-nous devenir? ne put-elle s'empcher de murmurer.

--Ma mre, dit bravement Lose, comme si elle et suivi pas  pas la
pense de Jeanne, vous avez travaill pour nous deux; maintenant, ce
sera mon tour, voil tout!...

A ce moment, Alice de Lux reparut devant Jeanne de Piennes.

--Madame, dit-elle d'une voix altre, pardonnez-moi d'avoir entendu
votre entretien; j'ai cout... ceci est un des malheurs de ma vie: j'ai
pris, j'ai d prendre l'habitude d'couter autour de moi... Vous vous
trouvez sans ressources, j'aurais d y songer; je suis riche, madame.
Laissez-moi la joie de faire un peu de bien...

A ces mots, elle dposa sur le coin d'une table une bourse qui pouvait
contenir une centaine d'cus d'or. Une vive rougeur empourpra le visage
de Jeanne de Piennes.

Lose se dtourna avec embarras. Alice s'agenouilla.

--Madame, dit-elle d'une voix brise, c'est une mourante qui vous offre
ce peu d'or destin  rendre moins durs  cette noble demoiselle les
premiers temps...

Jeanne regarda sa fille et tressaillit.

--Je vous ai fait tant de mal, continua Alice, en acceptant de vous
garder ici dtenues, que j'en ai comme le coeur rong. Je vous jure
que vous adoucirez les derniers jours d'une malheureuse en recevant ce
faible prsent.

Jeanne de Piennes laissa tomber sur la gelire un regard d'infinie
misricorde. Elle tendit ses mains  Alice qui les saisit et les baisa
ardemment. Jeanne prit la bourse.

Elle voulut dire quelques paroles d'adieu  cette trange gelire pour
qui elle n'prouvait plus que de la piti, mais dj Alice s'tait
releve et avait disparu.

--Partons! dit alors Jeanne.

Sur le premier moment, l'ide qu'elle tait libre, qu'elle chappait
enfin  Henri, lui causa une joie qui ranima ses joues fltries. Un ple
sourire se joua sur ses lvres.

En attendant, il fallait trouver un logis quelconque. Rue Montmartre,
une petite maison inhabite lui sembla runir les conditions de
modestie, de calme et d'loignement qu'elle recherchait. Elle s'y
installa aussitt, et commena  faire avec Lose des plans de dpart.

Lose regardait sa mre avec inquitude: jamais elle ne l'avait vue
aussi fivreuse. Dans la journe mme, Jeanne dut s'aliter. Le dlire la
prit. Lose, seule  lutter, n'en lutta qu'avec plus de fermet.

Des jours se passrent. Jeanne, pour cette fois, chappa  la mort qui
la guettait. Mais, lorsqu'elle put se relever, elle comprit qu'elle
tait condamne. Elle ne respirait plus qu'avec difficult et, plusieurs
fois par nuit, les suffocations jadis espaces  de longs intervalles
venaient la menacer.

Un jour, comme elles causaient tristement, Lose s'efforant de sourire,
la mre cherchant  lui donner l'illusion de la pleine sant revenue, ce
jour-l, donc, comme elles convenaient de quitter Paris le lendemain,
elles entendirent de grandes rumeurs dans la rue.

Deux ou trois heures s'coulrent. La mre et la fille, assises l'une
prs de l'autre et se tenant par la main, coutaient avec indiffrence
les bruits du dehors qui faisaient paratre plus profond le silence de
la maison. Tout  coup, elles tressaillirent. Le marteau de la porte
venait de retentir.

--Qui peut frapper? murmura Jeanne.

Elle se leva et se dirigea vers la fentre. Mais,  ce moment, elle
demeura cloue sur place. Elle venait d'entendre prononcer le nom de
Pardaillan! Et ce nom, il tait cri parmi des insultes, des menaces,
des clameurs de haine!

Autour de la porte de leur maison, il y avait un demi-cercle de
cavaliers qui entouraient quelqu'un qu'elles ne pouvaient voir, vu que
ce quelqu'un s'tait ramass contre la porte, sous l'auvent. Mais, si
elles ne le voyaient pas, elles entendaient son nom.

Pardaillan! Lui! L'homme qui avait enlev Lose!

Etait-ce la punition du crime? A ce moment, un double cri touff
chappa aux deux femmes.

--Lui! avait murmur Jeanne de Piennes, Henri de Montmorency!

--Le chevalier de Pardaillan! murmura de son ct Lose.

--Notre mauvais gnie est l! continua la mre. Lose, mon enfant, qui
sait si le damn Pardaillan ne nous a pas dcouvertes! Qui sait si
ce n'est pas lui qui a amen ici son matre! Mais qu'as-tu donc, ma
fille?... Tu pleures!...

--Mre! oh! mre!

Et, confuse, perdue, Lose ajouta:

--Il faut le sauver!... Je meurs s'il meurt!

--Sauver! s'cria Jeanne. Sauver qui?... Mon enfant, reviens  toi...
nous n'avons personne  sauver ici... Il n'y a l que nos deux plus
cruels ennemis!

--Ah! ma mre, je suis sre que lui n'est pas notre ennemi. Malgr tout,
je ne puis le croire dloyal...

Jeanne de Piennes se pencha davantage, et, apercevant le chevalier, elle
comprit ce qui se passait dans le coeur de sa fille... Mais son regard
ne s'attacha qu'un instant au chevalier. Elle devint soudain trs ple,
les yeux agrandis par l'tonnement, regardant quelqu'un que Lose ne
voyait pas. Et, ce quelqu'un, c'tait celui dont elle conservait l'image
nettement et pieusement grave dans sa mmoire, celui auquel elle avait
vou une reconnaissance infinie, l'homme qui lui avait ramen sa petite
Lose!...

Elle saisit la main de sa fille et dit simplement:

--Viens!...

Elles descendirent et ouvrirent la porte. Et, grandie par le sacrifice,
transfigure, auguste, elle apparut aux yeux des assaillants... On sait
le reste.

Lorsque les deux femmes, soutenant les blesss, furent rentres dans
la maison, lorsque ta porte eut t solidement referme, leur premire
occupation fut de panser les raflures et estafilades qu'ils avaient
reues. Les deux hommes se laissaient faire silencieusement.

--Du diable, songeait le pre, si je ne voudrais pas tre bless tous
les jours pour tre soign par les mains de cette petite fille-l!

--Je suis au paradis! songeait le fils de son ct.

Par un sentiment de convenances tout naturel, c'tait Jeanne de Piennes
qui soignait le chevalier, tandis que Lose s'occupait du vieux
Pardaillan.

Lorsque les pansements furent achevs, le vieux routier se leva du
fauteuil et, saluant, il dit:

--Madame, j'ai l'honneur de vous prsenter mon fils, le chevalier de
Pardaillan, et moi-mme, Honor-Guy-Henri de Pardaillan, de la branche
cadette des Pardaillan, famille rpute dans le Languedoc pour ses hauts
faits et sa pauvret. Pauvres, nous le sommes, madame, avec toute la
fiert qui convient; mais, par la Mort-Dieu, nous avons le coeur bien
plac, et nous mettons  votre disposition les deux vies que vous venez
de sauver...

--Monsieur, dit Jeanne d'une voix altre, c'est  peine si ma
gratitude,  moi, se trouve satisfaite par ce que je viens de faire...

--Je ne comprends pas, madame...

--Ne me reconnaissez-vous pas?... Reconnaissez-vous au moins ce diamant
que vous avez laiss tomber dans la main de ma fille en cette nuit de
douleur o je gagnais Paris?

--Je me souviens parfaitement, madame. J'ai voulu simplement dire que je
ne comprenais pas votre gratitude, alors que vous devriez me har.

--Et voil, monsieur, ce qui fait que moi-mme je demeure profondment
trouble et que mon tonnement est inexprimable. Je vois en vous l'homme
gnreux qui me ramena ma fille. J'avais toujours ignor votre nom que
vous m'apprenez vous-mme, c'est le nom de l'homme qui avait enlev
Lose.

--Je vais donc faire cesser votre tonnement, au risque d'encourir votre
maldiction, dit alors le vieux Pardaillan d'une voix ferme: l'homme
qui avait enlev la pauvre petite pour obir  Henri de Montmorency et
l'homme qui vous la ramena, ces deux hommes-l, madame, n'en font qu'un,
et il est devant vous... Oui, c'est vrai, madame, je commis le crime.
Et, dans mon existence aigrie par la misre, c'est la seule action
srieusement blmable que j'aie  me reprocher... mais il est non moins
vrai que je fus pris de remords et que ce fut seulement  la minute o
je rendis l'enfant que je pus respirer  l'aise...

--Lose, dit Jeanne de Piennes, voici l'homme gnreux, l'homme de coeur
qui encourut la haine d'un terrible seigneur pour te rendre  ta mre...

Lose s'avana vers le vieux routier, saisit ses deux mains et lui
tendit son front charmant.

--Mon enfant, dit-il, les souhaits d'un vieux coureur de routes ne sont
peut-tre pas un talisman de bonheur; mais, s'il ne fallait que donner
ma pauvre vie pour vous rendre heureuse, ce serait une joie pour moi que
de mourir.

Jeanne, alors passa au doigt de sa fille la bague orne du fameux
diamant.

--J'avais jur qu'il ne me quitterait jamais, dit-elle; ma fille tiendra
mon serment.

A ce moment les yeux de Lose rencontrrent ceux du chevalier, et elle
plit sous l'effet d'un sentiment plus profond, comme si cette bague du
malheur qu'on venait de lui passer au doigt ft devenue la bague de ses
fianailles.

Aprs la premire heure coule dans ces motions, ce fut au tour du
chevalier de parler. La Dame en noir lui demanda s'il avait bien reu
la lettre qu'il devait faire parvenir  Franois de Montmorency. Le
chevalier raconta alors comment il avait t arrt, mis  la Bastille,
et comment il en tait sorti.

Lose l'coutait avidement et croyait entendre quelque fabuleux rcit du
temps de Charlemagne. Jeanne de Piennes, elle, coutait avec angoisse.
Et, lorsque le chevalier en vint  dire que le marchal de Montmorency
avait reu et lu la lettre, elle ne put retenir une douloureuse
exclamation:

--Ah! s'cria-t-elle, il m'a donc condamne, puisqu'il n'est pas l ...

Le chevalier comprit le sens exact de ce cri de douleur.

--Madame, je vous demande trois jours pour vous raconter la fin de ce
que j'avais  vous dire: deux jours pour cicatriser ces coups d'pingle,
un jour pour faire une dmarche... Alors vous saurez quel accueil M. le
marchal a pu faire  votre lettre. Je crois, oui, vraiment, je crois
que ce n'est pas  moi  dire ce que fut cet accueil.

Si mystrieuses que fussent ces paroles, Jeanne, malgr elle, en conut
un immense espoir.

On s'occupa alors d'installer les deux Pardaillan. Ce n'tait pas la
place qui manquait, mais les meubles faisaient dfaut. Finalement, le
vieux Pardaillan et son fils exigrent d'tre relgus dans une sorte de
grenier abondamment garni de foin.

Ce fut donc dans ce foin que les deux hommes se couchrent lorsque la
nuit fut venue. Jamais le chevalier n'avait trouv une couche aussi
douce et jamais il n'avait eu des rves aussi heureux dans son sommeil.

Mais le vieux Pardaillan, lui, se mit, selon une vieille habitude,
--tudier la localit, selon son mot. Cette tude l'amena 
l'oeil-de-boeuf qui clairait ce grenier et qui s'ouvrait sur la rue. Et
ce qu'il vit lui fit faire une grimace.

Vingt soldats que commandait un officier taient installs sur la
chausse. Ils avaient allum des torches dont les reflets rouges et
tristes clairaient leurs silhouettes. La plupart d'entre eux dormaient
sur la chausse mme, rouls dans leurs manteaux. Mais quatre, appuys
sur des arquebuses, demeuraient debout contre la porte.

La situation tait plus terrible que jamais pour les deux indomptables
aventuriers.

--Amour, amour! grommela le vieux routier en hochant la tte, voil
bien de tes coups!... Nous sommes bel et bien perdus et cette fois sans
rmission!...

L-dessus, le vieux Pardaillan s'tendit dans le foin prs de son fils
et, l'ayant longuement regard dormir, s'endormit  son tour.


Le lendemain matin, un rayon de soleil passant par la lucarne arrondie
en forme d'oeil de boeuf rveilla le vieux Pardaillan. Il aperut son
fils qui, un coude sur le genou, le menton dans la main, paraissait
absorb dans quelque pnible rflexion.

--Eh! qu'as-tu, chevalier? Voil dix minutes que je te surveille du coin
de l'oeil, et, si je n'entends pas les gmissements que tu pousses en
toi-mme, je les devine!

--Je ne gmis pas, mon pre: je rflchis.

--Peut-on savoir  quoi?

A ces soldats qui gardent la porte. Or, il faut que j'aille trouver le
marchal de Montmorency, et que je l'amne ici, continua le chevalier
avec un dsespoir concentr. J'y russirai, mon pre! Je suis sr d'y
russir, y et-il mille gardes dans cette rue! Le marchal, c'est tout
naturel, emmnera sa fille. Alors, mon pre, il ne me restera plus qu'
assister au mariage de Mlle de Montmorency avec le riche et puissant
seigneur que lui destine sans aucun doute le marchal, et puis nous
serons libres... de faire le tour de l'univers!

--Tu veux dire le tour de la place de Grve?

Le chevalier haussa les paules, non pour ce que venait de dire son
pre, mais pour rpondre  sa propre pense.

--En tout cas, reprit son pre, tu as demand trois jours pour aller
chercher le marchal.

Le chevalier secoua la tte.

--J'ai demand trois jours, dit-il, parce que je me croyais plus
srieusement bless que je ne suis. Mais je suis fort.

--Or a, comment vas-tu sortir? Moi qui n'ai rien promis, je t'avoue que
je ne vois pas le moyen...

--Le marchal sera ici aujourd'hui mme...

Le vieux Pardaillan se mit  siffler un air de chasse, et le chevalier
commena ses recherches.

--J'ai trouv! dit-il au bout d'une heure.

--Au diable les donzelles! Voyons, qu'as-tu trouv?

Le chevalier lui montra une lucarne qui s'ouvrait sur la toiture.

--Quoi! Tu veux passer par les toits?

--Puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Faites-moi la courte chelle, mon
pre, que je puisse atteindre cette chatire...

--Tu es dcid? Eh bien, va!

Le vieux Pardaillan plaa ses mains entrelaces de faon que le
chevalier pt y poser le pied comme sur une marche. Le jeune homme
s'lana, atteignit les paules, et, levant les bras se cramponna au
rebord de la lucarne. Quelques instants plus tard, il tait sur le toit
de la maison.

Le chevalier se trouvait sur le revers de la toiture qui tait oppos 
la rue. Sa vue s'tendait sur une srie de petites cours et de jardins.
S'il descendait dans la cour de la maison, il tait dans une impasse. Il
n'y avait qu'un moyen. C'tait de gagner le toit de la maison voisine.

La position du chevalier tait des plus dangereuses. Il se demandait
comment faire lorsqu'il entendit un lger bruit, un signal d'appel.

--Psst! faisait-on.

Il leva la tte vers le toit de la maison voisine et aperut, encadre
dans une troite fentre une figure d'homme qui l'examinait avec un
singulier intrt.

--O ai-je vu ce visage-l? pensa le chevalier.

L'homme tait vieux. Il portait une barbe blanche. Il avait des yeux
doux, calmes, avec un regard lumineux.

--Rentrez chez vous, dit cet homme.

--Que je rentre, monsieur?

--Oui. Vous cherchez  vous sauver n'est-ce pas? Eh bien, le chemin que
vous prenez est impossible. La maison o vous tes prisonnier communique
avec la mienne par une porte que j'ai condamne, mais que j'ouvrirai!

Le chevalier retint une exclamation de joie Il voulut remercier le
vieillard. Mais celui-ci avait dj disparu.

--Mais o diable ai-je vu cet homme? pensa de nouveau le chevalier, qui
se laissa tomber dans le grenier.

--Que se passe-t-il? demanda le vieux Pardaillan

Le chevalier raconta ce qui venait de se passer Le pre et le fils
se mirent aussitt  dblayer le foin qui tait entass et cachait
videmment la porte signale par l'inconnu--si cet inconnu n'tait pas
un tratre! A leur joie intense, la porte leur apparut enfin, et, en
mme temps, ils entendirent que, derrire cette porte, on se livrait 
un certain travail. Au bout de quelques minutes, la porte s'ouvrit, et
un vieillard de haute taille, vtu de velours noir, apparut et dit:

--Monsieur Brisard, et vous, monsieur de La Rochette, soyez les
bienvenus.

Le vieux Pardaillan se frappa le front.

--Les deux noms que je donnais  la dame! murmura-t-il Je me souviens
parfaitement de vous, monsieur...

--Ramus, dit le vieillard avec une noble simplicit.

--Ramus! C'est bien cela. Seulement, je vais vous dire, monsieur. Je ne
m'appelle pas Brisard et n'ai jamais t sergent d'armes, comme je vous
le dis. Le chevalier que voici ne s'appelle pas M. de La Rochette...

Ramus souriait.

--Je vous donnai alors ces deux noms parce que nous avions intrt 
nous cacher... Je m'appelle Honor de Pardaillan, et monsieur que voici
est mon fils, le chevalier Jean de Pardaillan.

--Messieurs, dit Ramus, j'ai assist au terrible combat d'hier. Hlas!
En quels temps vivons-nous!... Et je vais vous expliquer comment je me
trouve ici. Mais veuillez d'abord entrer...

Les deux Pardaillan obirent, et Ramus leur fit descendre un escalier.
Ils se trouvrent alors dans une belle salle  manger d'apparence
cossue.

--Messieurs, dit Ramus, comme je vous le disais, je m'tais hier post
dans cette rue pour voir le passage du roi. Je vis donc le dfil du
cortge, et j'assistai ensuite  l'effrayant combat que vous avez livr.
L, j'ai entendu vos noms. Mais la politesse m'obligeait  m'en tenir 
ceux que vous m'aviez donns vous-mmes... Vie pour vie! Je vous devais
la mienne. J'ai voulu racheter la vtre... Hier, je vins donc trouver le
propritaire de cette maison et je l'ai loue pour trois jours, car il
n'a pas voulu me la cder plus longtemps.

--Vous n'avez plus qu' me suivre. Vous sortirez d'ici de la faon la
plus naturelle du monde, c'est--dire par la porte, laquelle porte n'est
point surveille, car elle donne sur la ruelle...

--Monsieur, dit alors le chevalier, pour des motifs que monsieur mon
pre vous expliquera, nous ne pouvons partir... du moins pas tout de
suite. Je serai donc seul, pour l'instant,  profiter de l'issue que
vous nous offrez.

--Venez, jeune homme!

Le savant descendit encore un escalier. Le chevalier se trouva devant
une porte qu'il entrebilla.

Il constata.. alors qu'il se trouvait dans la ruelle aux Fossoyeurs,
perpendiculaire  la rue Montmartre. La ruelle n'tait nullement
surveille.

Au lieu de prendre la rue Montmartre o il risquait de se heurter aux
gardes, le chevalier descendit en courant la ruelle, fit un assez long
dtour et prit le chemin de l'htel de Montmorency, o il ne tarda pas a
arriver.

Quelques instants plus tard, Pardaillan se trouvait en prsence du
marchal qui, fivreusement, lui dit:

--Vous voici, cher ami, je n'attendais plus que vous. Nous allons
partir...

--Partir, monseigneur? Quitter Paris?

--Oui. J'ai des raisons de croire que nous continuerions en vain 
fouiller Paris. On m'a signal une mystrieuse escorte qui, sur la route
de Guyenne, accompagne une voiture, ferme... Elles sont l, chevalier!
La Guyenne, c'est le gouvernement de Damville. Nous rejoindrons cette
escorte, nous l'attaquerons.

--Monseigneur, j'oserai vous prier d'attendre jusqu' ce soir pour
quitter Paris, dit le chevalier, pour le moment, je vous prie de
m'accompagner seul,  pied...

--Pardaillan, vous savez quelque chose!

--Venez, monseigneur, dit le chevalier avec un accent o il y avait 
dose gale de l'ironie et du dsespoir.

--Allons!... Mais songez que le temps est prcieux.

L'instant d'aprs, ils taient en route et bientt ils arrivaient  la
ruelle des Fossoyeurs sans avoir fait la moindre rencontre qui pt les
arrter. Ils frapprent. Ramus ouvrit. Ils entrrent dans la maison et,
arrivs dans cette belle salle  manger o Ramus avait introduit les
deux Pardaillan, le chevalier dit simplement:

--Monsieur Ramus, voulez-vous pousser votre gnrosit jusqu' nous
laisser seuls pour une heure dans cette salle?

--Cette maison est  vous, mon enfant, dit le vieux savant, qui se
retira dans une pice du rez-de-chausse.

--O sommes-nous? fit le marchal tonn.

--Monseigneur, dit le chevalier, je vous demande de m'attendre ici
quelques minutes...

Le chevalier sortit et Franois de Montmorency demeura seul. Le jeune
homme regagna rapidement le grenier o il avait dormi. Il y retrouva le
vieux Pardaillan qui s'cria aussitt:

--Elles t'attendent; elles s'inquitent de toi...

Le chevalier s'assit, ou plutt se laissa tomber sur une botte de foin.

--Mon pre, dit-il, ayez la bont de prvenir Mme de Piennes et Mlle de
Montmorency que le marchal est l.

--Diable! fit simplement le vieux routier qui, s'approchant de son fils
et lui mettant la main sur l'paule, murmura: Chevalier!...

--Mon pre?

--Tu souffres, hein?... raconte-moi un peu cela...

--Vous faites erreur, mon pre, dit le chevalier de cette voix qui
tait terrible dans sa tranquillit: j'ai t chercher le marchal de
Montmorency pour qu'il emmne sa fille. Il est l. Voil tout...

--Bon, bon! grogna en lui-mme le vieux routier Tu veux garder pour toi
ta douleur. Garde-la; tout  l'heure, nous pleurerons ensemble...

En mme temps, il descendit  l'tage o se trouvaient Jeanne de Piennes
et Lose... Quant au chevalier, il chercha un coin obscur du grenier
afin quelles ne le vissent point lorsqu'elles traverseraient pour entrer
dans la maison de Ramus.

Franois de Montmorency tait demeur immobile les yeux tourns vers la
porte par o avait disparu le chevalier. Cette porte s'ouvrit lentement,
Jeanne de Piennes apparut. Elle tait toujours habille de ces vtements
noirs qui rehaussaient la tragique beaut de son visage ple, illumin
par ses grands yeux profonds. Elle vit Franois et s'arrta comme
ptrifie, les mains jointes.

Pourtant, le vieux Pardaillan l'avait prvenue!... Et il semblait qu'il
y et surtout dans ce regard un tonnement infini.

Franois, en la voyant, fut secou comme par une furieuse dcharge
lectrique.

Il marcha vers elle...

Comme elle, il avait joint ses mains...

Quand il fut prs d'elle, il se mit  genoux, son front se courba
jusqu'aux pieds de la statue du Deuil, et alors les sanglots firent
explosion dans sa gorge et sur ses lvres.

--Pardon... pardon... pardon!...

Ses mains saisissaient les mains glaces de Jeanne

Puis, de ce mme mouvement insensible, comme s'il se ft hauss vers le
ciel, il se mettait debout, l'enlaait de ses bras, son visage tait
prs du visage de Jeanne...

Et, comme il allait parler, Jeanne, d'un mouvement trs doux, mit ses
deux bras autour de son cou, laissa tomber sa tte sur l'paule de
Franois...

Ah! pourquoi Franois,  cet instant, fut-il saisi d'une terreur
trange?

Ce mouvement des bras de Jeanne, il le reconnaissait! Ce sourire,
cette attitude de la tte chrie qui se penche sur son paule, il les
reconnaissait!...

--Jeanne! Jeanne! bgaya Franois avec angoisse.

Et Jeanne murmurait:

--O mon bien-aim, tu vas le savoir enfin, le cher secret quoi je n'ose
t'avouer depuis trois mois... Il faut que tu le saches... puis nous
irons ensemble le dire  mon pre.

--Jeanne! Jeanne! cria le marchal, pantelant.

--Ecoute, mon Franois... coute-moi bien... cette minute est
solennelle... Mon bien-aim, je suis ta femme, et notre union est
bnie...

--Jeanne! Jeanne! hurla le marchal.

--Ecoute... voici le cher secret, si doux et si redoutable... Franois,
je vais tre mre...

Une clameur de dsespoir, une imprcation terrible, un mot s'exhalrent
ensemble des lvres du marchal:

--Folle!... Elle est folle!

Et il tomba  la renverse, foudroy, sans connaissance.

Le marchal de Montmorency venait de retrouver celle qu'il avait tant
aime.

Qu'allait-il advenir de la runion de ces deux tres qui se
chrissaient, du jeune amour du chevalier de Pardaillan, de la lutte
engage entre huguenots et catholiques?

C'est ce que nos lecteurs connatront en lisant:

L'POPE D'AMOUR




TABLE

  I. Les deux frres
  II. Minuit!
  III. La gloire du nom
  IV. Le serment fraternel
  V. Lose
  VI. Pardaillan
  VII. La route de Paris
  VIII. L'immolation
  IX. La dame en noir
  X. Pardaillan, Galaor, Pipeau et Giboule
  XI. Vox populi, vox Dei
  XII. Les trois ambassadeur
  XIII. Une crmonie paenne
  XIV. Le tigre  l'afft
  XV. Catherine de Mdicis
  XVI. Le marchal de Damville
  XVII. L'espionne
  XVIII. Pipeau
  XIX. La Bastille
  XX. La lettre de Jeanne de Piennes
  XXI. Le confesseur
  XXII. Une rencontre
  XXIII. Monsieur de Pardaillan pre
  XXIV. Les prisonnires
  XXV. Le pre et le fils
  XXVI. Au Louvre
  XXVII. Le premier amant
  XXVIII. Le sige du--Marteau-qui-cogne
  XXIX. Comment M. de Pardaillan fils dsobit
  une fois encore  M. de Pardaillan pre
  XXX. Le gte
  XXXI. La reine mre
  XXXII. A quoi s'amusait le petit Jacques
  XXXIII. Les caves de l'htel de Mesmes
  XXXIV. Jeanne d'Albret
  XXXV. tonnement de Gilles et Gillot
  XXXVI. Un pisode homrique
  XXXVII. Le diamant






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