The Project Gutenberg EBook of Adolphe, by Benjamin Constant

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Title: Adolphe

Author: Benjamin Constant

Release Date: October 25, 2004 [EBook #13861]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Benjamin Constant
ADOLPHE
(1816)


Table des matires

PRFACE DE LA SECONDE DITION OU ESSAI SUR LE CARACTRE ET LE
RSULTAT MORAL DE L'OUVRAGE
PRFACE DE LA TROISIME DITION
AVIS DE L'DITEUR
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
LETTRE  L'DITEUR
RPONSE.


PRFACE DE LA SECONDE DITION OU ESSAI SUR LE CARACTRE ET LE
RSULTAT MORAL DE L'OUVRAGE

Le succs de ce petit ouvrage ncessitant une seconde dition,
j'en profite pour y joindre quelques rflexions sur le caractre
et la morale de cette anecdote  laquelle l'attention du public
donne une valeur que j'tais loin d'y attacher.

J'ai dj protest contre les allusions qu'une malignit qui
aspire au mrite de la pntration, par d'absurdes conjectures, a
cru y trouver. Si j'avais donn lieu rellement  des
interprtations pareilles, s'il se rencontrait dans mon livre une
seule phrase qui pt les autoriser, je me considrerais comme
digne d'un blme rigoureux.

Mais tous ces rapprochements prtendus sont heureusement trop
vagues et trop dnus de vrit, pour avoir fait impression. Aussi
n'avaient-ils point pris naissance dans la socit. Ils taient
l'ouvrage de ces hommes qui, n'tant pas admis dans le monde,
l'observent du dehors, avec une curiosit gauche et une vanit
blesse, et cherchent  trouver ou  causer du scandale, dans une
sphre au-dessus d'eux.

Ce scandale est si vite oubli que j'ai peut-tre tort d'en parler
ici. Mais j'en ai ressenti une pnible surprise, qui m'a laiss le
besoin de rpter qu'aucun des caractres tracs dans Adolphe n'a
de rapport avec aucun des individus que je connais, que je n'ai
voulu en peindre aucun, ami ou indiffrent; car envers ceux-ci
mmes, je me crois li par cet engagement tacite d'gards et de
discrtion rciproque, sur lequel la socit repose.

Au reste, des crivains plus clbres que moi ont prouv le mme
sort. L'on a prtendu que M. de Chateaubriand s'tait dcrit dans
Ren; et la femme la plus spirituelle de notre sicle, en mme
temps qu'elle est la meilleure, Mme de Stal a t souponne, non
seulement s'tre peinte dans Delphine et dans Corinne, mais
d'avoir trac de quelques-unes de ses connaissances des portraits
svres; imputations bien peu mrites; car, assurment, le gnie
qui cra Corinne n'avait pas besoin des ressources de la
mchancet, et toute perfidie sociale est incompatible avec le
caractre de Mme de Stal, ce caractre si noble, si courageux
dans la perscution, si fidle dans l'amiti, si gnreux dans le
dvouement.

Cette fureur de reconnatre dans les ouvrages d'imagination les
individus qu'on rencontre dans le monde, est pour ces ouvrages un
vritable flau. Elle les dgrade, leur imprime une direction
fausse, dtruit leur intrt et anantit leur utilit. Chercher
des allusions dans un roman, c'est prfrer la tracasserie  la
nature, et substituer le commrage  l'observation du coeur
humain.

Je pense, je l'avoue, qu'on a pu trouver dans Adolphe un but plus
utile et, si j'ose le dire, plus relev.

Je n'ai pas seulement voulu prouver le danger de ces liens
irrguliers, o l'on est d'ordinaire d'autant plus enchan qu'on
se croit plus libre. Cette dmonstration aurait bien eu son
utilit; mais ce n'tait pas l toutefois mon ide principale.

Indpendamment de ces liaisons tablies que la socit tolre et
condamne, il y a dans la simple habitude d'emprunter le langage de
l'amour, et de se donner ou de faire natre en d'autres des
motions de coeur passagres, un danger qui n'a pas t
suffisamment apprci jusqu'ici. L'on s'engage dans une route dont
on ne saurait prvoir le terme, l'on ne sait ni ce qu'on
inspirera, ni ce qu'on s'expose  prouver. L'on porte en se
jouant des coups dont on ne calcule ni la force, ni la raction
sur soi-mme; et la blessure qui semble effleurer, peut tre
incurable.

Les femmes coquettes font dj beaucoup de mal, bien que les
hommes, plus forts, plus distraits du sentiment par des
occupations imprieuses, et destins  servir de centre  ce qui
les entoure, n'aient pas au mme degr que les femmes, la noble et
dangereuse facult de vivre dans un autre et pour un autre. Mais
combien ce mange, qu'au premier coup d'oeil on jugerait frivole,
devient plus cruel quand il s'exerce sur des tres faibles,
n'ayant de vie relle que dans le coeur, d'intrt profond que
dans l'affection, sans activit qui les occupe, et sans carrire
qui les commande, confiantes par nature, crdules par une
excusable vanit, sentant que leur seule existence est de se
livrer sans rserve  un protecteur, et entranes sans cesse 
confondre le besoin d'appui et le besoin d'amour!

Je ne parle pas des malheurs positifs qui rsultent de liaisons
formes et rompues, du bouleversement des situations, de la
rigueur des jugements publics, et de la malveillance de cette
socit implacable, qui semble avoir trouv du plaisir  placer
les femmes sur un abme pour les condamner, si elles y tombent. Ce
ne sont l que des maux vulgaires. Je parle de ces souffrances du
coeur, de cet tonnement douloureux d'une me trompe, de cette
surprise avec laquelle elle apprend que l'abandon devient un tort,
et les sacrifices des crimes aux yeux mmes de celui qui les
reut. Je parle de cet effroi qui la saisit, quand elle se voit
dlaisse par celui qui jurait de la protger; de cette dfiance
qui succde  une confiance si entire, et qui, force  se
diriger contre l'tre qu'on levait au-dessus de tout, s'tend par
l mme au reste du monde. Je parle de cette estime refoule sur
elle-mme, et qui ne sait o se placer.

Pour les hommes mmes, il n'est pas indiffrent de faire ce mal.
Presque tous se croient bien plus mauvais, plus lgers qu'ils ne
sont. Ils pensent pouvoir rompre avec facilit le lien qu'ils
contractent avec insouciance. Dans le lointain, l'image de la
douleur parat vague et confuse, telle qu'un nuage qu'ils
traverseront sans peine. Une doctrine de fatuit, tradition
funeste, que lgue  la vanit de la gnration qui s'lve la
corruption de la gnration qui a vieilli, une ironie devenue
triviale, mais qui sduit l'esprit par des rdactions piquantes,
comme si les rdactions changeaient le fond des choses, tout ce
qu'ils entendent, en un mot; et tout ce qu'ils disent, semble les
armer contre les larmes qui ne coulent pas encore. Mais lorsque
ces larmes coulent, la nature revient en eux, malgr l'atmosphre
factice dont ils s'taient environns. Ils sentent qu'un tre qui
souffre par ce qu'il aime est sacr. Ils sentent que dans leur
coeur mme qu'ils ne croyaient pas avoir mis de la partie, se sont
enfonces les racines du sentiment qu'ils ont inspir, et s'ils
veulent dompter ce que par habitude ils nomment faiblesse, il faut
qu'ils descendent dans ce coeur misrable, qu'ils y froissent ce
qu'il y a de gnreux, qu'ils y brisent ce qu'il y a de fidle,
qu'ils y tuent ce qu'il y a de bon. Ils russissent, mais en
frappant de mort une portion de leur me, et ils sortent de ce
travail ayant tromp la confiance, brav la sympathie, abus de la
faiblesse, insult la morale en la rendant l'excuse de la duret,
profan toutes les expressions et foul aux pieds tous les
sentiments. Ils survivent ainsi  leur meilleure nature, pervertis
par leur victoire, ou honteux de cette victoire, si elle ne les a
pas pervertis.

Quelques personnes m'ont demand ce qu'aurait d faire Adolphe,
pour prouver et causer moins de peine? Sa position et celle
d'Ellnore taient sans ressource, et c'est prcisment ce que
j'ai voulu. Je l'ai montr tourment, parce qu'il n'aimait que
faiblement Ellnore; mais il n'et pas t moins tourment, s'il
l'et aime davantage. Il souffrait par elle, faute de sentiments:
avec un sentiment plus passionn, il et souffert pour elle. La
socit, dsapprobatrice et ddaigneuse, aurait vers tous ses
venins sur l'affection que son aveu n'et pas sanctionne: C'est
ne pas commencer de telles liaisons qu'il faut pour le bonheur de
la vie: quand on est entr dans cette route, on n'a plus que le
choix des maux.


PRFACE DE LA TROISIME DITION

Ce n'est pas sans quelque hsitation que j'ai consenti  la
rimpression de ce petit ouvrage, publi il y a dix ans. Sans la
presque certitude qu'on voulait en faire une contrefaon en
Belgique, et que cette contrefaon, comme la plupart de celles que
rpandent en Allemagne et qu'introduisent en France les
contrefacteurs belges, serait grossie d'additions et
d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part, je ne me
serais jamais occup de cette anecdote, crite dans l'unique
pense de convaincre deux ou trois amis runis  la campagne de la
possibilit de donner une sorte d'intrt  un roman dont les
personnages se rduiraient  deux, et dont la situation serait
toujours la mme.

Une fois occup de ce travail, j'ai voulu dvelopper quelques
autres ides qui me sont survenues et ne m'ont pas sembl sans une
certaine utilit. J'ai voulu peindre le mal que font prouver mme
aux coeurs arides les souffrances qu'ils causent, et cette
illusion qui les porte  se croire plus lgers ou plus corrompus
qu'ils ne le sont.  distance, l'image de la douleur qu'on impose
parat vague et confuse, telle qu'un nuage facile  traverser; on
est encourag par l'approbation d'une socit toute factice, qui
supple aux principes par les rgles et aux motions par les
convenances, et qui hait le scandale comme importun, non comme
immoral, car elle accueille assez bien le vice quand le scandale
ne s'y trouve pas. On pense que des liens forms sans rflexion se
briseront sans peine. Mais quand on voit l'angoisse qui rsulte de
ces liens briss, ce douloureux tonnement d'une me trompe,
cette dfiance qui succde  une confiance si complte, et qui,
force de se diriger contre l'tre  part du reste du monde,
s'tend  ce monde tout entier, cette estime refoule sur elle-
mme et qui ne sait plus o se replacer, on sent alors qu'il y a
quelque chose de sacr dans le coeur qui souffre, parce qu'il
aime; on dcouvre combien sont profondes les racines de
l'affection qu'on croyait inspirer sans la partager: et si l'on
surmonte ce qu'on appel la faiblesse, c'est en dtruisant en soi-
mme tout ce qu'on a de gnreux, en dchirant tout ce qu'on a de
fidle, en sacrifiant tout ce qu'on a de noble et de bon. On se
relve de cette victoire,  laquelle les indiffrents et les amis
applaudissent, ayant frapp de mort une portion de son me, brav
la sympathie, abus de la faiblesse, outrag la morale en la
prenant pour prtexte de la duret; et l'on survit  sa meilleure
nature, honteux ou perverti par ce triste succs.

Tel a t le tableau que j'ai voulu tracer dans Adolphe. Je ne
sais si j'ai russi; ce qui me ferait croire au moins  un certain
mrite de vrit, c'est que presque tous ceux de mes lecteurs que
j'ai rencontrs m'ont parl d'eux-mmes comme ayant t dans la
position de mon hros. Il est vrai qu' travers les regrets qu'ils
montraient de toutes les douleurs qu'ils avaient causes perait
je ne sais quelle satisfaction de fatuit; ils aimaient  se
peindre, comme ayant, de mme qu'Adolphe, t poursuivis par les
opinitres affections qu'ils avaient inspires, et victimes de
l'amour immense qu'on avait conu pour eux. Je crois que pour la
plupart ils se calomniaient, et que si leur vanit les et laisss
tranquilles, leur conscience et pu rester en repos.

Quoi qu'il en soit, tout ce qui concerne Adolphe m'est devenu fort
indiffrent; je n'attache aucun prix  ce roman, et je rpte que
ma seule intention, en le laissant reparatre devant un public qui
l'a probablement oubli, si tant est que jamais il l'ait connu, a
t de dclarer que toute dition qui contiendrait autre chose que
ce qui est renferm dans celle-ci ne viendrait pas de moi, et que
je n'en serais pas responsable.


AVIS DE L'DITEUR

Je parcourais l'Italie, il y a bien des annes. Je fus arrt dans
une auberge de Cerenza, petit village de la Calabre, par un
dbordement du Neto; il y avait dans la mme auberge un tranger
qui se trouvait forc d'y sjourner pour la mme cause. Il tait
fort silencieux et paraissait triste. Il ne tmoignait aucune
impatience. Je me plaignais quelquefois  lui, comme au seul homme
 qui je pusse parler dans ce lieu, du retard que notre marche
prouvait. Il m'est gal, me rpondit-il, d'tre ici ou
ailleurs. Notre hte, qui avait caus avec un domestique
napolitain, qui servait cet tranger sans savoir son nom, me dit
qu'il ne voyageait point par curiosit, car il ne visitait ni les
ruines, ni les sites, ni les monuments, ni les hommes. Il lisait
beaucoup, mais jamais d'une manire suivie; il se promenait le
soir, toujours seul, et souvent il passait les journes entires
assis, immobile, la tte appuye sur les deux mains.

Au moment o les communications, tant rtablies, nous auraient
permis de partir, cet tranger tomba trs malade. L'humanit me
fit un devoir de prolonger mon sjour auprs de lui pour le
soigner. Il n'y avait  Cerenza qu'un chirurgien de village; je
voulais envoyer  Cozenze chercher des secours plus efficaces. Ce
n'est pas la peine, me dit l'tranger; l'homme que voil est
prcisment ce qu'il me faut. Il avait raison, peut-tre plus
qu'il ne pensait, car cet homme le gurit. Je ne vous croyais pas
si habile, lui dit-il avec une sorte d'humeur en le congdiant;
puis il me remercia de mes soins, et il partit.

Plusieurs mois aprs, je reus,  Naples, une lettre de l'hte de
Cerenza, avec une cassette trouve sur la route qui conduit 
Strongoli, route que l'tranger et moi nous avions suivie, mais
sparment. L'aubergiste qui me l'envoyait se croyait sr qu'elle
appartenait  l'un de nous deux. Elle renfermait beaucoup de
lettres fort anciennes sans adresses, ou dont les adresses et les
signatures taient effaces, un portrait de femme et un cahier
contenant l'anecdote ou l'histoire qu'on va lire. L'tranger,
propritaire de ces effets, ne m'avait laiss, en me quittant,
aucun moyen de lui crire; je les conservais depuis dix ans,
incertain de l'usage que je devais en faire, lorsqu'en ayant parl
par hasard  quelques personnes dans une ville d'Allemagne, l'une
d'entre elles me demanda avec instance de lui confier le manuscrit
dont j'tais dpositaire. Au bout de huit jours, ce manuscrit me
fut renvoy avec une lettre que j'ai place  la fin de cette
histoire, parce qu'elle serait inintelligible si on la lisait
avant de connatre l'histoire elle-mme.

Cette lettre m'a dcid  la publication actuelle, en me donnant
la certitude qu'elle ne peut offenser ni compromettre personne. Je
n'ai pas chang un mot  l'original; la suppression mme des noms
propres ne vient pas de moi: ils n'taient dsigns que comme ils
sont encore, par des lettres initiales.

CHAPITRE PREMIER

Je venais de finir  vingt-deux ans mes tudes  l'universit de
Gottingue. -- L'intention de mon pre, ministre de l'lecteur de
**, tait que je parcourusse les pays les plus remarquables de
l'Europe. Il voulait ensuite m'appeler auprs de lui, me faire
entrer dans le dpartement dont la direction lui tait confie, et
me prparer  le remplacer un jour. J'avais obtenu, par un travail
assez opinitre, au milieu d'une vie trs dissipe, des succs qui
m'avaient distingu de mes compagnons d'tude, et qui avaient fait
concevoir  mon pre sur moi des esprances probablement fort
exagres.

Ces esprances l'avaient rendu trs indulgent pour beaucoup de
fautes que j'avais commises. Il ne m'avait jamais laiss souffrir
des suites de ces fautes. Il avait toujours accord, quelquefois
prvenu, mes demandes  cet gard.

Malheureusement sa conduite tait plutt noble et gnreuse que
tendre. J'tais pntr de tous ses droits  ma reconnaissance et
 mon respect. Mais aucune confiance n'avait exist jamais entre
nous. Il avait dans l'esprit je ne sais quoi d'ironique qui
convenait mal  mon caractre. Je ne demandais alors qu' me
livrer  ces impressions primitives et fougueuses qui jettent
l'me hors de la sphre commune, et lui inspirent le ddain de
tous les objets qui l'environnent. Je trouvais dans mon pre, non
pas un censeur, mais un observateur froid et caustique, qui
souriait d'abord de piti, et qui finissait bientt la
conversation avec impatience. Je ne me souviens pas, pendant mes
dix-huit premires annes, d'avoir eu jamais un entretien d'une
heure avec lui. Ses lettres taient affectueuses, pleines de
conseils, raisonnables et sensibles; mais  peine tions-nous en
prsence l'un de l'autre qu'il y avait en lui quelque chose de
contraint que je ne pouvais m'expliquer, et qui ragissait sur moi
d'une manire pnible. Je ne savais pas alors ce que c'tait que
la timidit, cette souffrance intrieure qui nous poursuit jusque
dans l'ge le plus avanc, qui refoule sur notre coeur les
impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui
dnature dans notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et
ne nous permet de nous exprimer que par des mots vagues ou une
ironie plus ou moins amre, comme si nous voulions nous venger sur
nos sentiments mmes de la douleur que nous prouvons  ne pouvoir
les faire connatre. Je ne savais pas que, mme avec son fils, mon
pre tait timide, et que souvent, aprs avoir longtemps attendu
de moi quelques tmoignages d'affection que sa froideur apparente
semblait m'interdire, il me quittait les yeux mouills de larmes
et se plaignait  d'autres de ce que je ne l'aimais pas.

Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caractre.
Aussi timide que lui, mais plus agit, parce que j'tais plus
jeune, je m'accoutumai  renfermer en moi-mme tout ce que
j'prouvais,  ne former que des plans solitaires,  ne compter
que sur moi pour leur excution,  considrer les avis, l'intrt,
l'assistance et jusqu' la seule prsence des autres comme une
gne et comme un obstacle. Je contractai l'habitude de ne jamais
parler de ce qui m'occupait, de ne me soumettre  la conversation
que comme  une ncessit importune et de l'animer alors par une
plaisanterie perptuelle qui me la rendait moins fatigante, et qui
m'aidait  cacher mes vritables penses. De l une certaine
absence d'abandon qu'aujourd'hui encore mes amis me reprochent, et
une difficult de causer srieusement que j'ai toujours peine 
surmonter. Il en rsulta en mme temps un dsir ardent
d'indpendance, une grande impatience des liens dont j'tais
environn, une terreur invincible d'en former de nouveaux. Je ne
me trouvais  mon aise que tout seul, et tel est mme  prsent
l'effet de cette disposition d'me que, dans les circonstances les
moins importantes, quand je dois choisir entre deux partis, la
figure humaine me trouble, et mon mouvement naturel est de la fuir
pour dlibrer en paix. Je n'avais point cependant la profondeur
d'gosme qu'un tel caractre parat annoncer: tout en ne
m'intressant qu' moi, je m'intressais faiblement  moi-mme. Je
portais au fond de mon coeur un besoin de sensibilit dont je ne
m'apercevais pas, mais qui, ne trouvant point  se satisfaire, me
dtachait successivement de tous les objets qui tour  tour
attiraient ma curiosit. Cette indiffrence sur tout s'tait
encore fortifie par l'ide de la mort, ide qui m'avait frapp
trs jeune, et sur laquelle je n'ai jamais conu que les hommes
s'tourdissent si facilement. J'avais  l'ge de dix-sept ans vu
mourir une femme ge, dont l'esprit, d'une tournure remarquable
et bizarre, avait commenc  dvelopper le mien. Cette femme,
comme tant d'autres, s'tait,  l'entre de sa carrire, lance
vers le monde, qu'elle ne connaissait pas, avec le sentiment d'une
grande force d'me et de facults vraiment puissantes. Comme tant
d'autres aussi, faute de s'tre plie  des convenances factices,
mais ncessaires, elle avait vu ses esprances trompes, sa
jeunesse passer sans plaisir; et la vieillesse enfin l'avait
atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un chteau voisin
d'une de nos terres, mcontente et retire, n'ayant que son esprit
pour ressource, et analysant tout avec son esprit. Pendant prs
d'un an, dans nos conversations inpuisables, nous avions envisag
la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de
tout; et aprs avoir tant caus de la mort avec elle, j'avais vu
la mort la frapper  mes yeux.

Cet vnement m'avait rempli d'un sentiment d'incertitude sur la
destine, et d'une rverie vague qui ne m'abandonnait pas. Je
lisais de prfrence dans les potes ce qui rappelait la brivet
de la vie humaine. Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine
d'aucun effort. Il est assez singulier que cette impression se
soit affaiblie prcisment  mesure que les annes se sont
accumules sur moi. Serait-ce parce qu'il y a dans l'esprance
quelque chose de douteux, et que, lorsqu'elle se retire de la
carrire de l'homme, cette carrire prend un caractre plus
svre, mais plus positif? Serait-ce que la vie semble d'autant
plus relle que toutes les illusions disparaissent, comme la cime
des rochers se dessine mieux dans l'horizon lorsque les nuages se
dissipent?

Je me rendis, en quittant Gottingue, dans la petite ville de D**.
Cette ville tait la rsidence d'un prince qui, comme la plupart
de ceux de l'Allemagne, gouvernait avec douceur un pays de peu
d'tendue, protgeait les hommes clairs qui venaient s'y fixer,
laissait  toutes les opinions une libert parfaite, mais qui,
born par l'ancien usage  la socit de ses courtisans, ne
rassemblait par l mme autour de lui que des hommes en grande
partie insignifiants ou mdiocres. Je fus accueilli dans cette
cour avec la curiosit qu'inspire naturellement tout tranger qui
vient rompre le cercle de la monotonie et de l'tiquette. Pendant
quelques mois je ne remarquai rien qui put captiver mon attention.
J'tais reconnaissant de l'obligeance qu'on me tmoignait; mais
tantt ma timidit m'empchait d'en profiter, tantt la fatigue
d'une agitation sans but me faisait prfrer la solitude aux
plaisirs insipides que l'on m'invitait  partager. Je n'avais de
haine contre personne, mais peu de gens m'inspiraient de
l'intrt; or les hommes se blessent de l'indiffrence, ils
l'attribuent  la malveillance ou  l'affectation; ils ne veulent
pas croire qu'on s'ennuie avec eux, naturellement. Quelquefois je
cherchais a contraindre mon ennui; je me rfugiais dans une
taciturnit profonde: on prenait cette taciturnit pour du ddain.
D'autres fois, lass moi-mme de mon silence, je me laissais aller
 quelques plaisanteries, et mon esprit, mis en mouvement,
m'entranait au-del de toute mesure. Je rvlais en un jour tous
les ridicules que j'avais observs durant un mois. Les confidents
de mes panchements subits et involontaires ne m'en savaient aucun
gr et avaient raison; car c'tait le besoin de parler qui me
saisissait, et non la confiance. J'avais contract dans mes
conversations avec la femme qui la premire avait dvelopp mes
ides une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes
et pour toutes les formules dogmatiques. Lors donc que j'entendais
la mdiocrit disserter avec complaisance sur des principes bien
tablis, bien incontestables en fait de morale, de convenances ou
de religion, choses qu'elle met assez volontiers sur la mme
ligne, je me sentais pouss  la contredire, non que j'eusse
adopt des opinions opposes, mais parce que j'tais impatiente
d'une conviction si ferme et si lourde. Je ne sais quel instinct
m'avertissait, d'ailleurs, de me dfier de ces axiomes gnraux si
exempts de toute restriction, si purs de toute nuance. Les sots
font de leur morale une masse compacte et indivisible, pour
qu'elle se mle le moins possible avec leurs actions et les laisse
libres dans tous les dtails.

Je me donnai bientt, par cette conduite une grande rputation de
lgret, de persiflage, de mchancet. Mes paroles amres furent
considres comme des preuves d'une me haineuse, mes
plaisanteries comme des attentats contre tout ce qu'il y avait de
plus respectable. Ceux dont j'avais eu le tort de me moquer
trouvaient commode de faire cause commune avec les principes
qu'ils m'accusaient de rvoquer en doute: parce que sans le
vouloir je les avais fait rire aux dpens les uns des autres, tous
se runirent contre moi. On et dit qu'en faisant remarquer leurs
ridicules, je trahissais une confidence qu'ils m'avaient faite. On
et dit qu'en se montrant  mes yeux tels qu'ils taient, ils
avaient obtenu de ma part la promesse du silence: je n'avais point
la conscience d'avoir accept ce trait trop onreux. Ils avaient
trouv du plaisir  se donner ample carrire: j'en trouvais  les
observer et  les dcrire; et ce qu'ils appelaient une perfidie me
paraissait un ddommagement tout innocent et trs lgitime.

Je ne veux point ici me justifier: j'ai renonc depuis longtemps 
cet usage frivole et facile d'un esprit sans exprience; je veux
simplement dire, et cela pour d'autres que pour moi qui suis
maintenant  l'abri du monde, qu'il faut du temps pour
s'accoutumer  l'espce humaine, telle que l'intrt,
l'affectation, la vanit, la peur nous l'ont faite. L'tonnement
de la premire jeunesse,  l'aspect d'une socit si factice et si
travaille, annonce plutt un coeur naturel qu'un esprit mchant.
Cette socit d'ailleurs n'a rien  en craindre. Elle pse
tellement sur nous, son influence sourde est tellement puissante,
qu'elle ne tarde pas a nous faonner d'aprs le moule universel.
Nous ne sommes plus surpris alors que de notre ancienne surprise,
et nous nous trouvons bien sous notre nouvelle forme, comme l'on
finit par respirer librement dans un spectacle encombr par la
foule, tandis qu'en y entrant on n'y respirait qu'avec effort.

Si quelques-uns chappent  cette destine gnrale, ils
renferment en eux-mmes leur dissentiment secret; ils aperoivent
dans la plupart des ridicules le germe des vices: ils n'en
plaisantent plus, parce que le mpris remplace la moquerie, et que
le mpris est silencieux.

Il s'tablit donc, dans le petit public qui m'environnait, une
inquitude vague sur mon caractre. On ne pouvait citer aucune
action condamnable; on ne pouvait mme m'en contester quelques-
unes qui semblaient annoncer de la gnrosit ou du dvouement;
mais on disait que j'tais un homme immoral, un homme peu sr:
deux pithtes heureusement inventes pour insinuer les faits
qu'on ignore, et laisser deviner ce qu'on ne sait pas.


CHAPITRE II

Distrait, inattentif, ennuy, je ne m'apercevais point de
l'impression que je produisais, et je partageais mon temps entre
des tudes que j'interrompais souvent, des projets que je
n'excutais pas, des plaisirs qui ne m'intressaient gure,
lorsqu'une circonstance trs frivole en apparence produisit dans
ma disposition une rvolution importante.

Un jeune homme avec lequel j'tais assez li cherchait depuis
quelques mois  plaire  l'une des femmes les moins insipides de
la socit dans laquelle nous vivions: j'tais le confident trs
dsintress de son entreprise. Aprs de longs efforts il parvint
 se faire aimer; et, comme il ne m'avait point cach ses revers
et ses peines, il se crut oblig de me communiquer ses succs:
rien n'galait ses transports et l'excs de sa joie. Le spectacle
d'un tel bonheur me fit regretter de n'en avoir pas essay encore;
je n'avais point eu jusqu'alors de liaison de femme qui pt
flatter mon amour-propre; un nouvel avenir parut se dvoiler  mes
yeux; un nouveau besoin se fit sentir au fond de mon coeur. Il y
avait dans ce besoin beaucoup de vanit sans doute, mais il n'y
avait pas uniquement de la vanit; il y en avait peut-tre moins
que je ne le croyais moi-mme. Les sentiments de l'homme sont
confus et mlangs; ils se composent d'une multitude d'impressions
varies qui chappent  l'observation; et la parole, toujours trop
grossire et trop gnrale, peut bien servir  les dsigner, mais
ne sert jamais  les dfinir.

J'avais, dans la maison de mon pre, adopt sur les femmes un
systme assez immoral. Mon pre, bien qu'il observt strictement
les convenances extrieures, se permettait assez frquemment des
propos lgers sur les liaisons d'amour: il les regardait comme des
amusements, sinon permis, du moins excusables, et considrait le
mariage seul sous un rapport srieux. Il avait pour principe qu'un
jeune homme doit viter avec soin de faire ce qu'on nomme une
folie, c'est--dire de contracter un engagement durable avec une
personne qui ne ft pas parfaitement son gale pour la fortune, la
naissance et les avantages extrieurs; mais du reste, toutes les
femmes, aussi longtemps qu'il ne s'agissait pas de les pouser,
lui paraissaient pouvoir, sans inconvnient, tre prises, puis
tre quittes; et je l'avais vu sourire avec une sorte
d'approbation  cette parodie d'un mot connu: Cela leur fait si
peu de mal, et  nous tant de plaisir!

L'on ne sait pas assez combien, dans la premire jeunesse, les
mots de cette espce font une impression profonde, et combien  un
ge o toutes les opinions sont encore douteuses et vacillantes,
les enfants s'tonnent de voir contredire, par des plaisanteries
que tout le monde applaudit, les rgles directes qu'on leur a
donnes. Ces rgles ne sont plus  leurs yeux que des formules
banales que leurs parents sont convenus de leur rpter pour
l'acquit de leur conscience, et les plaisanteries leur semblent
renfermer le vritable secret de la vie.

Tourment d'une motion vague, je veux tre aim, me disais-je, et
je regardais autour de moi; je ne voyais personne qui m'inspirt
de l'amour, personne qui me part susceptible d'en prendre;
j'interrogeais mon coeur et mes gots: je ne me sentais aucun
mouvement de prfrence. Je m'agitais ainsi intrieurement,
lorsque je fis connaissance avec le comte de P**, homme de
quarante ans, dont la famille tait allie  la mienne. Il me
proposa de venir le voir. Malheureuse visite! Il avait chez lui sa
matresse, une Polonaise, clbre par sa beaut, quoiqu'elle ne
ft plus de la premire jeunesse. Cette femme, malgr sa situation
dsavantageuse, avait montr dans plusieurs occasions un caractre
distingu. Sa famille, assez illustre en Pologne, avait t ruine
dans les troubles de cette contre. Son pre avait t proscrit;
sa mre tait alle chercher un asile en France, et y avait men
sa fille, qu'elle avait laisse,  sa mort, dans un isolement
complet. Le comte de P** en tait devenu amoureux. J'ai toujours
ignor comment s'tait forme une liaison qui, lorsque j'ai vu
pour la premire fois Ellnore, tait, ds longtemps, tablie et
pour ainsi dire consacre. La fatalit de sa situation ou
l'inexprience de son ge l'avaient-elles jete dans une carrire
qui rpugnait galement  son ducation,  ses habitudes et  la
fiert qui faisait une partie trs remarquable de son caractre?
Ce que je sais, ce que tout le monde a su, c'est que la fortune du
comte de P** ayant t presque entirement dtruite et sa libert
menace, Ellnore lui avait donn de telles preuves de dvouement,
avait rejet avec un tel mpris les offres les plus brillantes,
avait partag ses prils et sa pauvret avec tant de zle et mme
de joie, que la svrit la plus scrupuleuse ne pouvait s'empcher
de rendre justice  la puret de ses motifs et au dsintressement
de sa conduite. C'tait  son activit,  son courage,  sa
raison, aux sacrifices de tout genre qu'elle avait supports sans
se plaindre, que son amant devait d'avoir recouvr une partie de
ses biens. Ils taient venus s'tablir  D** pour y suivre un
procs qui pouvait rendre entirement au comte de P** son ancienne
opulence, et comptaient y rester environ deux ans.

Ellnore n'avait qu'un esprit ordinaire; mais ses ides taient
justes, et ses expressions, toujours simples, taient quelquefois
frappantes par la noblesse et l'lvation de ses sentiments. Elle
avait beaucoup de prjugs; mais tous ses prjugs taient en sens
inverse de son intrt. Elle attachait le plus grand prix  la
rgularit de la conduite, prcisment parce que la sienne n'tait
pas rgulire suivant les notions reues. Elle tait trs
religieuse, parce que la religion condamnait rigoureusement son
genre de vie. Elle repoussait svrement dans la conversation tout
ce qui n'aurait paru  d'autres femmes que des plaisanteries
innocentes, parce qu'elle craignait toujours qu'on ne se crt
autoris par son tat  lui en adresser de dplaces. Elle aurait
dsir ne recevoir chez elle que des hommes du rang le plus lev
et de moeurs irrprochables, parce que les femmes  qui elle
frmissait d'tre compare se forment d'ordinaire une socit
mlange, et, se rsignant  la perte de la considration, ne
cherchent dans leurs relations que l'amusement. Ellnore, en un
mot, tait en lutte constante avec sa destine. Elle protestait,
pour ainsi dire, par chacune de ses actions et de ses paroles,
contre la classe dans laquelle elle se trouvait range; et comme
elle sentait que la ralit tait plus forte qu'elle, et que ses
efforts ne changeaient rien  sa situation, elle tait fort
malheureuse. Elle levait deux enfants qu'elle avait eus du comte
de P** avec une austrit excessive. On et dit quelquefois qu'une
rvolte secrte se mlait  l'attachement plutt passionn que
tendre qu'elle leur montrait, et les lui rendait en quelque sorte
importuns. Lorsqu'on lui faisait  bonne intention quelque
remarque sur ce que ses enfants grandissaient, sur les talents
qu'ils promettaient d'avoir, sur la carrire qu'ils auraient 
suivre, on la voyait plir de l'ide qu'il faudrait qu'un jour
elle leur avout leur naissance. Mais le moindre danger, une heure
d'absence, la ramenait  eux avec une anxit o l'on dmlait une
espce de remords, et le dsir de leur donner par ses caresses le
bonheur qu'elle n'y trouvait pas elle-mme. Cette opposition entre
ses sentiments et la place qu'elle occupait dans le monde avait
rendu son humeur fort ingale. Souvent elle tait rveuse et
taciturne; quelquefois elle parlait avec imptuosit. Comme elle
tait tourmente d'une ide particulire, au milieu de la
conversation la plus gnrale, elle ne restait jamais parfaitement
calme. Mais, par cela mme, il y avait dans sa manire quelque
chose de fougueux et d'inattendu qui la rendait plus piquante
qu'elle n'aurait d l'tre naturellement. La bizarrerie de sa
position supplait en elle  la nouveaut des ides. On
l'examinait avec intrt et curiosit comme un bel orage.

Offerte  mes regards dans un moment o mon coeur avait besoin
d'amour, ma vanit de succs, Ellnore me parut une conqute digne
de moi. Elle-mme trouva du plaisir dans la socit d'un homme
diffrent de ceux qu'elle avait vus jusqu'alors. Son cercle
s'tait compos de quelques amis ou parents de son amant et de
leurs femmes, que l'ascendant du comte de P** avait forces 
recevoir sa matresse. Les maris taient dpourvus de sentiments
aussi bien que d'ides; les femmes ne diffraient de leurs maris
que par une mdiocrit plus inquite et plus agite, parce
qu'elles n'avaient pas, comme eux, cette tranquillit d'esprit qui
rsulte de l'occupation et de la rgularit des affaires. Une
plaisanterie plus lgre, une conversation plus varie, un mlange
particulier de mlancolie et de gaiet, de dcouragement et
d'intrt, d'enthousiasme et d'ironie tonnrent et attachrent
Ellnore. Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement  la
vrit, mais toujours avec vivacit, quelquefois avec grce. Ses
ides semblaient se faire jour  travers les obstacles, et sortir
de cette lutte plus agrables, plus naves et plus neuves; car les
idiomes trangers rajeunissent les penses, et les dbarrassent de
ces tournures qui les font paratre tour  tour communes et
affectes. Nous lisions ensemble des potes anglais; nous nous
promenions ensemble. J'allais souvent la voir le matin; j'y
retournais le soir; je causais avec elle sur mille sujets.

Je pensais faire, en observateur froid et impartial, le tour de
son caractre et de son esprit; mais chaque mot qu'elle disait me
semblait revtu d'une grce inexplicable. Le dessein de lui
plaire, mettant dans ma vie un nouvel intrt, animait mon
existence d'une manire inusite. J'attribuais  son charme cet
effet presque magique: j'en aurais joui plus compltement encore
sans l'engagement que j'avais pris envers mon amour-propre. Cet
amour-propre tait en tiers entre Ellnore et moi. Je me croyais
comme oblig de marcher au plus vite vers le but que je m'tais
propos: je ne me livrais donc pas sans rserve  mes impressions.
Il me tardait d'avoir parl, car il me semblait que je n'avais
qu' parler pour russir. Je ne croyais point aimer Ellnore; mais
dj je n'aurais pu me rsigner  ne pas lui plaire. Elle
m'occupait sans cesse: je formais mille projets; j'inventais mille
moyens de conqute, avec cette fatuit sans exprience qui se
croit sre du succs parce qu'elle n'a rien essay.

Cependant une invincible timidit m'arrtait: tous mes discours
expiraient sur mes lvres, ou se terminaient tout autrement que je
ne l'avais projet. Je me dbattais intrieurement: j'tais
indign contre moi-mme.

Je cherchai enfin un raisonnement qui pt me tirer de cette lutte
avec honneur  mes propres yeux. Je me dis qu'il ne fallait rien
prcipiter, qu'Ellnore tait trop peu prpare  l'aveu que je
mditais, et qu'il valait mieux attendre encore. Presque toujours,
pour vivre en repos avec nous-mmes, nous travestissons en calculs
et en systmes nos impuissances ou nos faiblesses: cela satisfait
cette portion de nous qui est pour ainsi dire, spectatrice de
l'autre.

Cette situation se prolongea. Chaque jour, je fixais le lendemain
comme l'poque invariable d'une dclaration positive, et chaque
lendemain s'coulait comme la veille. Ma timidit me quittait ds
que je m'loignais d'Ellnore; je reprenais alors mes plans
habiles et mes profondes combinaisons: mais  peine me retrouvais-
je auprs d'elle, que je me sentais de nouveau tremblant et
troubl. Quiconque aurait lu dans mon coeur, en son absence,
m'aurait pris pour un sducteur froid et peu sensible; quiconque
m'et aperu  ses cts et cru reconnatre en moi un amant
novice, interdit et passionn. L'on se serait galement tromp
dans ces deux jugements: il n'y  point d'unit complte dans
l'homme, et presque jamais personne n'est tout  fait sincre ni
tout  fait de mauvaise foi.

Convaincu par ces expriences ritres que je n'aurais jamais le
courage de parler  Ellnore, je me dterminai  lui crire. Le
comte de P** tait absent. Les combats que j'avais livrs
longtemps  mon propre caractre, l'impatience que j'prouvais de
n'avoir pu le surmonter, mon incertitude sur le succs de ma
tentative, jetrent dans ma lettre une agitation qui ressemblait
fort  l'amour. chauff d'ailleurs que j'tais par mon propre
style, je ressentais, en finissant d'crire, un peu de la passion
que j'avais cherch  exprimer avec toute la force possible.

Ellnore vit dans ma lettre ce qu'il tait naturel d'y voir, le
transport passager d'un homme qui avait dix ans de moins qu'elle,
dont le coeur s'ouvrait  des sentiments qui lui taient encore
inconnus, et qui mritait plus de piti que de colre. Elle me
rpondit avec bont, me donna des conseils affectueux, m'offrit
une amiti sincre, mais me dclara que, jusqu'au retour du comte
de P**, elle ne pourrait me recevoir.

Cette rponse me bouleversa. Mon imagination, s'irritant de
l'obstacle, s'empara de toute mon existence. L'amour, qu'une heure
auparavant je m'applaudissais de feindre, je crus tout  coup
l'prouver avec fureur. Je courus chez Ellnore; on me dit qu'elle
tait sortie. Je lui crivis; je la suppliai de m'accorder une
dernire entrevue; je lui peignis en termes dchirants mon
dsespoir, les projets funestes que m'inspirait sa cruelle
dtermination. Pendant une grande partie du jour, j'attendis
vainement une rponse. Je ne calmai mon inexprimable souffrance
qu'en me rptant que le lendemain je braverais toutes les
difficults pour pntrer jusqu' Ellnore et pour lui parler. On
m'apporta le soir quelques mots d'elle: ils taient doux. Je crus
y remarquer une impression de regret et de tristesse; mais elle
persistait dans sa rsolution, qu'elle m'annonait comme
inbranlable. Je me prsentai de nouveau chez elle le lendemain.
Elle tait partie pour une campagne dont ses gens ignoraient le
nom. Ils n'avaient mme aucun moyen de lui faire parvenir des
lettres.

Je restai longtemps immobile  sa porte, n'imaginant plus aucune
chance de la retrouver. J'tais tonn moi-mme de ce que je
souffrais. Ma mmoire me retraait les instants o je m'tais dit
que je n'aspirais qu' un succs; que ce n'tait qu'une tentative
 laquelle je renoncerais sans peine. Je ne concevais rien  la
douleur violente, indomptable, qui dchirait mon coeur. Plusieurs
jours se passrent de la sorte. J'tais galement incapable de
distraction et d'tude. J'errais sans cesse devant la porte
d'Ellnore. Je me promenais dans la ville, comme si, au dtour de
chaque rue, j'avais pu esprer de la rencontrer. Un matin, dans
une de ces courses sans but qui servaient  remplacer mon
agitation par de la fatigue, j'aperus la voiture du comte de P**,
qui revenait de son voyage. Il me reconnut et mit pied  terre.
Aprs quelques phrases banales, je lui parlai, en dguisant mon
trouble, du dpart subit d'Ellnore. Oui, me dit-il, une de ses
amies,  quelques lieues d'ici,  prouv je ne sais quel
vnement fcheux qui a fait croire  Ellnore que ses
consolations lui seraient utiles. Elle est partie sans me
consulter. C'est une personne que tous ses sentiments dominent, et
dont l'me, toujours active, trouve presque du repos dans le
dvouement. Mais sa prsence ici m'est trop ncessaire; je vais
lui crire: elle reviendra srement dans quelques jours.

Cette assurance me calma; je sentis ma douleur s'apaiser. Pour la
premire fois depuis le dpart d'Ellnore je pus respirer sans
peine. Son retour fut moins prompt que ne l'esprait le comte de
P**. Mais j'avais repris ma vie habituelle et l'angoisse que
j'avais prouve commenait  se dissiper, lorsqu'au bout d'un
mois M. de P** me fit avertir qu'Ellnore devait arriver le soir.
Comme il mettait un grand prix  lui maintenir dans la socit la
place que son caractre mritait, et dont sa situation semblait
l'exclure, il avait invit  souper plusieurs femmes de ses
parentes et de ses amies qui avaient consenti  voir Ellnore.

Mes souvenirs reparurent, d'abord confus, bientt plus vifs. Mon
amour-propre s'y mlait. J'tais embarrass, humili, de
rencontrer une femme qui m'avait trait comme un enfant. Il me
semblait la voir, souriant  mon approche de ce qu'une courte
absence avait calm l'effervescence d'une jeune tte; et je
dmlais dans ce sourire une sorte de mpris pour moi. Par degrs
mes sentiments se rveillrent. Je m'tais lev, ce jour-l mme,
ne songeant plus  Ellnore; une heure aprs avoir reu la
nouvelle de son arrive, son image errait devant mes yeux, rgnait
sur mon coeur, et j'avais la fivre de la crainte de ne pas la
voir.

Je restai chez moi toute la journe; je m'y tins, pour ainsi dire,
cach: je tremblais que le moindre mouvement ne prvnt notre
rencontre. Rien pourtant n'tait plus simple, plus certain, mais
je la dsirais avec tant d'ardeur, qu'elle me paraissait
impossible. L'impatience me dvorait:  tous les instants je
consultais ma montre. J'tais oblig d'ouvrir la fentre pour
respirer; mon sang me brlait en circulant dans mes veines.

Enfin j'entendis sonner l'heure  laquelle je devais me rendre
chez le comte. Mon impatience se changea tout  coup en timidit;
je m'habillai lentement; je ne me sentais plus press d'arriver:
j'avais un tel effroi que mon attente ne ft due, un sentiment
si vif de la douleur que je courais risque d'prouver, que
j'aurais consenti volontiers  tout ajourner.

Il tait assez tard lorsque j'entrai chez M. de P**. J'aperus
Ellnore assise au fond de la chambre; je n'osais avancer; il me
semblait que tout le monde avait les yeux fixs sur moi. J'allai
me cacher dans un coin du salon, derrire un groupe d'hommes qui
causaient. De l je contemplais Ellnore: elle me parut lgrement
change, elle tait plus ple que de coutume. Le comte me
dcouvrit dans l'espce de retraite o je m'tais rfugi; il vint
 moi, me prit par la main et me conduisit vers Ellnore. Je vous
prsente, lui dit-il en riant, l'un des hommes que votre dpart
inattendu a le plus tonns. Ellnore parlait  une femme place
 cte d'elle. Lorsqu'elle me vit, ses paroles s'arrtrent sur
ses lvres; elle demeura tout interdite: je l'tais beaucoup moi-
mme.

On pouvait nous entendre, j'adressai  Ellnore des questions
indiffrentes. Nous reprmes tous deux une apparence de calme. On
annona qu'on avait servi; j'offris  Ellnore mon bras, qu'elle
ne put refuser. Si vous ne me promettez pas, lui dis-je en la
conduisant, de me recevoir demain chez vous  onze heures, je pars
 l'instant, j'abandonne mon pays, ma famille et mon pre, je
romps tous mes liens, j'abjure tous mes devoirs, et je vais,
n'importe o, finir au plus tt une vie que vous vous plaisez 
empoisonner. -- Adolphe! me rpondit-elle; et elle hsitait. Je
fis un mouvement pour m'loigner. Je ne sais ce que mes traits
exprimrent, mais je n'avais jamais prouv de contraction si
violente.

Ellnore me regarda. Une terreur mle d'affection se peignit sur
sa figure. Je vous recevrai demain, me dit-elle, mais je vous
conjure.... Beaucoup de personnes nous suivaient, elle ne put
achever sa phrase. Je pressai sa main de mon bras; nous nous mmes
 table.

J'aurais voulu m'asseoir  ct d'Ellnore, mais le matre de la
maison l'avait autrement dcid: je fus plac  peu prs vis--vis
d'elle. Au commencement du souper, elle tait rveuse. Quand on
lui adressait la parole, elle rpondait avec douceur; mais elle
retombait bientt dans la distraction. Une de ses amies, frappe
de son silence et de son abattement, lui demanda si elle tait
malade. Je n'ai pas t bien dans ces derniers temps, rpondit-
elle, et mme  prsent je suis fort branle. J'aspirais 
produire dans l'esprit d'Ellnore une impression agrable; je
voulais, en me montrant aimable et spirituel, la disposer en ma
faveur, et la prparer  l'entrevue qu'elle m'avait accorde.
J'essayai donc de mille manires de fixer son attention. Je
ramenai la conversation sur des sujets que je savais l'intresser;
nos voisins s'y mlrent: j'tais inspir par sa prsence; je
parvins  me faire couter d'elle, je la vis bientt sourire: j'en
ressentis une telle joie, mes regards exprimrent tant de
reconnaissance, qu'elle ne put s'empcher d'en tre touche. Sa
tristesse et sa distraction se dissiprent: elle ne rsista plus
au charme secret que rpandait dans son me la vue du bonheur que
je lui devais; et quand nous sortmes de table, nos coeurs taient
d'intelligence comme si nous n'avions jamais t spars. Vous
voyez, lui dis-je, en lui donnant la main pour rentrer dans le
salon, que vous disposez de toute mon existence; que vous ai-je
fait pour que vous trouviez du plaisir  la tourmenter?


CHAPITRE III

Je passai la nuit sans dormir. Il n'tait plus question dans mon
me ni de calculs ni de projets; je me sentais, de la meilleure
foi du monde, vritablement amoureux. Ce n'tait plus l'espoir du
succs qui me faisait agir: le besoin de voir celle que j'aimais,
de jouir de sa prsence, me dominait exclusivement. Onze heures
sonnrent, je me rendis auprs d'Ellnore; elle m'attendait. Elle
voulut parler: je lui demandai de m'couter. Je m'assis auprs
d'elle, car je pouvais  peine me soutenir, et je continuai en ces
termes, non sans tre oblig de m'interrompre souvent:

Je ne viens point rclamer contre la sentence que vous avez
prononce; je ne viens point rtracter un aveu qui a pu vous
offenser: je le voudrais en vain. Cet amour que vous repoussez est
indestructible: l'effort mme que je fais dans ce moment pour vous
parler avec un peu de calme est une preuve de la violence d'un
sentiment qui vous blesse. Mais ce n'est plus pour vous en
entretenir que je vous ai prie de m'entendre; c'est, au
contraire, pour vous demander de l'oublier, de me recevoir comme
autrefois, d'carter le souvenir d'un instant de dlire, de ne pas
me punir de ce que vous savez un secret que j'aurais d renfermer
au fond de mon me. Vous connaissez ma situation, ce caractre
qu'on dit bizarre et sauvage, ce coeur tranger  tous les
intrts du monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre
pourtant de l'isolement auquel il est condamn. Votre amiti me
soutenait: sans cette amiti je ne puis vivre. J'ai pris
l'habitude de vous voir; vous avez laiss natre et se former
cette douce habitude: qu'ai-je fait pour perdre cette unique
consolation d'une existence si triste et si sombre? Je suis
horriblement malheureux; je n'ai plus le courage de supporter un
si long malheur; je n'espre rien, je ne demande rien, je ne veux
que vous voir: mais je dois vous voir s'il faut que je vive.

Ellnore gardait le silence. Que craignez-vous? repris-je.
Qu'est-ce que j'exige? Ce que vous accordez  tous les
indiffrents. Est-ce le monde que vous redoutez? Ce monde, absorb
dans ses frivolits solennelles, ne lira pas dans un coeur tel que
le mien. Comment ne serais-je pas prudent? N'y va-t-il pas de ma
vie? Ellnore, rendez-vous  ma prire: vous y trouverez quelque
douceur. Il y aura pour vous quelque charme  tre aime ainsi, 
me voir auprs de vous, occup de vous seule, n'existant que pour
vous, vous devant toutes les sensations de bonheur dont je suis
encore susceptible, arrach par votre prsence  la souffrance et
au dsespoir.

Je poursuivis longtemps de la sorte, levant toutes les objections,
retournant de mille manires tous les raisonnements qui plaidaient
en ma faveur. J'tais si soumis, si rsign, je demandais si peu
de chose, j'aurais t si malheureux d'un refus!

Ellnore fut mue. Elle m'imposa plusieurs conditions. Elle ne
consentit  me recevoir que rarement, au milieu d'une socit
nombreuse, avec l'engagement que je ne lui parlerais jamais
d'amour. Je promis ce qu'elle voulut. Nous tions contents tous
les deux: moi, d'avoir reconquis le bien que j'avais t menac de
perdre, Ellnore, de se trouver  la fois gnreuse, sensible et
prudente.

Je profitai des le lendemain de la permission que j'avais obtenue;
je continuai de mme les jours suivants. Ellnore ne songea plus 
la ncessit que mes visites fussent peu frquentes: bientt rien
ne lui parut plus simple que de me voir tous les jours. Dix ans de
fidlit avaient inspir  M. de P** une confiance entire; il
laissait  Ellnore la plus grande libert. Comme il avait eu 
lutter contre l'opinion qui voulait exclure sa matresse du monde
o il tait appel  vivre, il aimait  voir s'augmenter la
socit d'Ellnore; sa maison remplie constatait  ses yeux son
propre triomphe sur l'opinion.

Lorsque j'arrivais, j'apercevais dans les regards d'Ellnore une
expression de plaisir. Quand elle s'amusait dans la conversation,
ses yeux se tournaient naturellement vers moi. L'on ne racontait
rien d'intressant qu'elle ne m'appelt pour l'entendre. Mais elle
n'tait jamais seule: des soires entires se passaient sans que
je pusse lui dire autre chose en particulier que quelques mots
insignifiants ou interrompus. Je ne tardai pas  m'irriter de tant
de contrainte. Je devins sombre, taciturne, ingal dans mon
humeur, amer dans mes discours. Je me contenais  peine lorsqu'un
autre que moi s'entretenait  part avec Ellnore; j'interrompais
brusquement ces entretiens. Il m'importait peu qu'on pt s'en
offenser, et je n'tais pas toujours arrt par la crainte de la
compromettre. Elle se plaignit  moi de ce changement.

Que voulez-vous? lui dis je avec impatience: vous croyez sans
doute avoir fait beaucoup pour moi; je suis forc de vous dire que
vous vous trompez. Je ne conois rien  votre nouvelle manire
d'tre. Autrefois vous viviez retire; vous fuyiez une socit
fatigante; vous vitiez ces ternelles conversations qui se
prolongent prcisment parce qu'elles ne devraient jamais
commencer. Aujourd'hui votre porte est ouverte  la terre entire.
On dirait qu'en vous demandant de me recevoir, j'ai obtenu pour
tout l'univers la mme faveur que pour moi. Je vous l'avoue, en
vous voyant jadis si prudente, je ne m'attendais pas  vous
trouver si frivole.

Je dmlai dans les traits d'Ellnore une impression de
mcontentement et de tristesse. Chre Ellnore, lui dis-je en me
radoucissant tout  coup, ne mrit-je donc pas d'tre distingu
des mille importuns qui vous assigent? L'amiti n'a-t-elle pas
ses secrets? N'est-elle pas ombrageuse et timide au milieu du
bruit et de la foule?

Ellnore craignait, en se montrant inflexible, de voir se
renouveler des imprudences qui l'alarmaient pour elle et pour moi.
L'ide de rompre n'approchait plus de son coeur: elle consentit 
me recevoir quelquefois seule.

Alors se modifirent rapidement les rgles svres qu'elle m'avait
prescrites. Elle me permit de lui peindre mon amour; elle se
familiarisa par degrs avec ce langage: bientt elle m'avoua
qu'elle m'aimait.

Je passai quelques heures  ses pieds, me proclamant le plus
heureux des hommes, lui prodiguant mille assurances de tendresse,
de dvouement et de respect ternel. Elle me raconta ce qu'elle
avait souffert en essayant de s'loigner de moi; que de fois elle
avait espr que je la dcouvrirais malgr ses efforts; comment le
moindre bruit qui frappait ses oreilles lui paraissait annoncer
mon arrive; quel trouble, quelle joie, quelle crainte elle avait
ressentis en me revoyant; par quelle dfiance d'elle-mme, pour
concilier le penchant de son coeur avec la prudence, elle s'tait
livre aux distractions du monde, et avait recherch la foule
qu'elle fuyait auparavant. Je lui faisais rpter les plus petits
dtails, et cette histoire de quelques semaines nous semblait tre
celle d'une vie entire. L'amour supple aux longs souvenirs, par
une sorte de magie. Toutes les autres affections ont besoin du
pass: l'amour cre, comme par enchantement, un pass dont il nous
entoure. Il nous donne, pour ainsi dire, la conscience d'avoir
vcu, durant des annes, avec un tre qui nagure nous tait
presque tranger. L'amour n'est qu'un point lumineux, et nanmoins
il semble s'emparer du temps. Il y a peu de jours qu'il n'existait
pas, bientt il n'existera plus; mais, tant qu'il existe, il
rpand sa clart sur l'poque qui l'a prcd, comme sur celle qui
doit le suivre.

Ce calme pourtant dura peu. Ellnore tait d'autant plus en garde
contre sa faiblesse qu'elle tait poursuivie du souvenir de ses
fautes: et mon imagination, mes dsirs, une thorie de fatuit
dont je ne m'apercevais pas moi-mme se rvoltaient contre un tel
amour. Toujours timide, souvent irrit, je me plaignais, je
m'emportais, j'accablais Ellnore de reproches. Plus d'une fois
elle forma le projet de briser un lien qui ne rpandait sur sa vie
que de l'inquitude et du trouble; plus d'une fois je l'apaisai
par mes supplications, mes dsaveux et mes pleurs.

Ellnore, lui crivais-je un jour, vous ne savez pas tout ce que
je souffre. Prs de vous, loin de vous, je suis galement
malheureux. Pendant les heures qui nous sparent, j'erre au
hasard, courb sous le fardeau d'une existence que je ne sais
comment supporter. La socit m'importune, la solitude m'accable.
Ces indiffrents qui m'observent, qui ne connaissent rien de ce
qui m'occupe, qui me regardent avec une curiosit sans intrt,
avec un tonnement sans piti, ces hommes qui osent me parler
d'autre chose que de vous, portent dans mon sein une douleur
mortelle. Je les fuis; mais, seul, je cherche en vain un air qui
pntre dans ma poitrine oppresse. Je me prcipite sur cette
terre qui devrait s'entrouvrir pour m'engloutir  jamais; je pose
ma tte sur la pierre froide qui devrait calmer la fivre ardente
qui me dvore. Je me trane vers cette colline d'o l'on aperoit
votre maison; je reste l, les yeux fixs sur cette retraite que
je n'habiterai jamais avec vous. Et si je vous avais rencontre
plus tt, vous auriez pu tre  moi! J'aurais serr dans mes bras
la seule crature que la nature ait forme pour mon coeur, pour ce
coeur qui a tant souffert parce qu'il vous cherchait et qu'il ne
vous a trouve que trop tard! Lorsque enfin ces heures de dlire
sont passes, lorsque le moment arrive o je puis vous voir, je
prends en tremblant la route de votre demeure. Je crains que tous
ceux qui me rencontrent ne devinent les sentiments que je porte en
moi; je m'arrte; je marche  pas lents: je retarde l'instant du
bonheur, de ce bonheur que tout menace, que je me crois toujours
sur le point de perdre; bonheur imparfait et troubl, contre
lequel conspirent peut-tre  chaque minute et les vnements
funestes et les regards jaloux, et les caprices tyranniques, et
votre propre volont. Quand je touche au seuil de votre porte,
quand je l'entrouvre, une nouvelle terreur me saisit: je m'avance
comme un coupable, demandant grce  tous les objets qui frappent
ma vue, comme si tous taient ennemis, comme si tous m'enviaient
l'heure de flicit dont je vais encore jouir. Le moindre son
m'effraie, le moindre mouvement autour de moi m'pouvante, le
bruit mme de mes pas me fait reculer. Tout prs de vous, je
crains encore quelque obstacle qui se place soudain entre vous et
moi. Enfin je vous vois, je vous vois et je respire, et je vous
contemple et je m'arrte, comme le fugitif qui touche au sol
protecteur qui doit le garantir de la mort. Mais alors mme,
lorsque tout mon tre s'lance vers vous, lorsque j'aurais un tel
besoin de me reposer de tant d'angoisses, de poser ma tte sur vos
genoux, de donner un libre cours  mes larmes, il faut que je me
contraigne avec violence, que mme auprs de vous je vive encore
d'une vie d'effort: pas un instant d'panchement, pas un instant
d'abandon! Vos regards m'observent. Vous tes embarrasse, presque
offense de mon trouble. Je ne sais quelle gne a succd  ces
heures dlicieuses o du moins vous m'avouiez votre amour. Le
temps s'enfuit, de nouveaux intrts vous appellent: vous ne les
oubliez jamais; vous ne retardez jamais l'instant qui m'loigne.
Des trangers viennent: il n'est plus permis de vous regarder; je
sens qu'il faut fuir pour me drober aux soupons qui
m'environnent. Je vous quitte plus agit, plus dchir, plus
insens qu'auparavant; je vous quitte, et je retombe dans cet
isolement effroyable, o je me dbats, sans rencontrer un seul
tre sur lequel je puisse m'appuyer, me reposer un moment.

Ellnore n'avait jamais t aime de la sorte. M. de P** avait
pour elle une affection trs vraie, beaucoup de reconnaissance
pour son dvouement, beaucoup de respect pour son caractre; mais
il y avait toujours dans sa manire une nuance de supriorit sur
une femme qui s'tait donne publiquement  lui sans qu'il l'et
pouse. Il aurait pu contracter des liens plus honorables,
suivant l'opinion commune: il ne le lui disait point, il ne se le
disait peut-tre pas  lui-mme; mais ce qu'on ne dit pas n'en
existe pas moins, et tout ce qui est se devine. Ellnore n'avait
eu jusqu'alors aucune notion de ce sentiment passionn, de cette
existence perdue dans la sienne, dont mes fureurs mmes, mes
injustices et mes reproches, n'taient que des preuves plus
irrfragables. Sa rsistance avait exalt toutes mes sensations,
toutes mes ides: je revenais des emportements qui l'effrayaient,
 une soumission,  une tendresse,  une vnration idoltre. Je
la considrais comme une crature cleste. Mon amour tenait du
culte, et il avait pour elle d'autant plus de charme qu'elle
craignait sans cesse de se voir humilie dans un sens oppos. Elle
se donna enfin tout entire.


Malheur  l'homme qui, dans les premiers moments d'une liaison
d'amour, ne croit pas que cette liaison doit tre ternelle!
Malheur  qui, dans les bras de la matresse qu'il vient
d'obtenir, conserve une funeste prescience, et prvoit qu'il
pourra s'en dtacher! Une femme que son coeur entrane a, dans cet
instant, quelque chose de touchant et de sacr. Ce n'est pas le
plaisir, ce n'est pas la nature, ce ne sont pas les sens qui sont
corrupteurs; ce sont les calculs auxquels la socit nous
accoutume, et les rflexions que l'exprience fait natre.
J'aimai, je respectai mille fois plus Ellnore aprs qu'elle se
ft donne. Je marchais avec orgueil au milieu des hommes; je
promenais sur eux un regard dominateur. L'air que je respirais
tait  lui seul une jouissance. Je m'lanais au-devant de la
nature, pour la remercier du bienfait inespr, du bienfait
immense qu'elle avait daign m'accorder.


CHAPITRE IV

-- Charme de l'amour, qui pourrait vous peindre! Cette persuasion
que nous avons trouv l'tre que la nature avait destin pour
nous, ce jour subit rpandu sur la vie, et qui nous semble en
expliquer le mystre, cette valeur inconnue attache aux moindres
circonstances, ces heures rapides, dont tous les dtails chappent
au souvenir par leur douceur mme, et qui ne laissent dans notre
me qu'une longue trace de bonheur, cette gaiet foltre qui se
mle quelquefois sans cause  un attendrissement habituel, tant de
plaisir dans la prsence, et dans l'absence tant d'espoir, ce
dtachement de tous les soins vulgaires, cette supriorit sur
tout ce qui nous entoure, cette certitude que dsormais le monde
ne peut nous atteindre o nous vivons, cette intelligence mutuelle
qui devine chaque pense et qui rpond  chaque motion, charme de
l'amour, qui vous prouva ne saurait vous dcrire!

M. de P** fut oblig, pour des affaires pressantes, de s'absenter
pendant six semaines. Je passai ce temps chez Ellnore presque
sans interruption. Son attachement semblait s'tre accru du
sacrifice qu'elle m'avait fait. Elle ne me laissait jamais la
quitter sans essayer de me retenir. Lorsque je sortais, elle me
demandait quand je reviendrais. Deux heures de sparation lui
taient insupportables. Elle fixait avec une prcision inquite
l'instant de mon retour. J'y souscrivais avec joie, j'tais
reconnaissant, j'tais heureux du sentiment qu'elle me tmoignait.
Mais cependant les intrts de la vie commune ne se laissent pas
plier arbitrairement  tous nos dsirs. Il m'tait quelquefois
incommode d'avoir tous mes pas marqus d'avance et tous mes
moments ainsi compts. J'tais forc de prcipiter toutes mes
dmarches, de rompre avec la plupart de mes relations. Je ne
savais que rpondre  mes connaissances lorsqu'on me proposait
quelque partie que, dans une situation naturelle, je n'aurais
point eu de motif pour refuser. Je ne regrettais point auprs
d'Ellnore ces plaisirs de la vie sociale, pour lesquels je
n'avais jamais eu beaucoup d'intrt, mais j'aurais voulu qu'elle
me permt d'y renoncer plus librement. J'aurais prouv plus de
douceur  retourner auprs d'elle, de ma propre volont, sans me
dire que l'heure tait arrive, qu'elle m'attendait avec anxit,
et sans que l'ide de sa peine vnt se mler  celle du bonheur
que j'allais goter en la retrouvant. Ellnore tait sans doute un
vif plaisir dans mon existence, mais elle n'tait plus un but:
elle tait devenue un lien. Je craignais d'ailleurs de la
compromettre. Ma prsence continuelle devait tonner ses gens, ses
enfants, qui pouvaient m'observer. Je tremblais de l'ide de
dranger son existence. Je sentais que nous ne pouvions tre unis
pour toujours, et que c'tait un devoir sacr pour moi de
respecter son repos: je lui donnais donc des conseils de prudence,
tout en l'assurant de mon amour. Mais plus je lui donnais des
conseils de ce genre, moins elle tait dispose  m'couter. En
mme temps je craignais horriblement de l'affliger. Ds que je
voyais sur son visage une expression de douleur, sa volont
devenait la mienne: je n'tais  mon aise que lorsqu'elle tait
contente de moi. Lorsqu'en insistant sur la ncessit de
m'loigner pour quelques instants, j'tais parvenu  la quitter,
l'image de la peine que je lui avais cause me suivait partout. Il
me prenait une fivre de remords qui redoublait  chaque minute,
et qui enfin devenait irrsistible; je volais vers elle, je me
faisais une fte de la consoler, de l'apaiser. Mais  mesure que
je m'approchais de sa demeure, un sentiment d'humeur contre cet
empire bizarre se mlait  mes autres sentiments. Ellnore elle-
mme tait violente. Elle prouvait, je le crois, pour moi ce
qu'elle n'avait prouv pour personne. Dans ses relations
prcdentes, son coeur avait t froiss par une dpendance
pnible; elle tait avec moi dans une parfaite aisance, parce que
nous tions dans une parfaite galit; elle s'tait releve  ses
propres yeux par un amour pur de tout calcul, de tout intrt;
elle savait que j'tais bien sr qu'elle ne m'aimait que pour moi-
mme. Mais il rsultait de son abandon complet avec moi qu'elle ne
me dguisait aucun de ses mouvements; et lorsque je rentrais dans
sa chambre, impatient d'y rentrer plus tt que je ne l'aurais
voulu, je la trouvais triste ou irrite. J'avais souffert deux
heures loin d'elle de l'ide qu'elle souffrait loin de moi: je
souffrais deux heures prs d'elle avant de pouvoir l'apaiser.

Cependant je n'tais pas malheureux; je me disais qu'il tait doux
d'tre aim, mme avec exigence; je sentais que je lui faisais du
bien: son bonheur m'tait ncessaire, et je me savais ncessaire 
son bonheur.

D'ailleurs l'ide confuse que, par la seule nature des choses,
cette liaison ne pouvait durer, ide triste sous bien des
rapports, servait nanmoins  me calmer dans mes accs de fatigue
ou d'impatience. Les liens d'Ellnore avec le comte de P**, la
disproportion de nos ges, la diffrence de nos situations, mon
dpart que dj diverses circonstances avaient retard, mais dont
l'poque tait prochaine, toutes ces considrations m'engageaient
 donner et  recevoir encore le plus de bonheur qu'il tait
possible: je me croyais sr des annes, je ne disputais pas les
jours.

Le comte de P** revint. Il ne tarda pas  souponner mes relations
avec Ellnore; il me reut chaque jour d'un air plus froid et plus
sombre. Je parlai vivement  Ellnore des dangers qu'elle courait;
je la suppliai de permettre que j'interrompisse pour quelques
jours mes visites; je lui reprsentai l'intrt de sa rputation,
de sa fortune, de ses enfants. Elle m'couta longtemps en silence;
elle tait ple comme la mort. De manire ou d'autre, me dit-elle
enfin, vous partirez bientt; ne devanons pas ce moment; ne vous
mettez pas en peine de moi. Gagnons des jours, gagnons des heures:
des jours, des heures, c'est tout ce qu'il me faut. Je ne sais
quel pressentiment me dit, Adolphe, que je mourrai dans vos bras.

Nous continumes donc  vivre comme auparavant, moi toujours
inquiet, Ellnore toujours triste, le comte de P** taciturne et
soucieux. Enfin la lettre que j'attendais arriva: mon pre
m'ordonnait de me rendre auprs de lui. Je portai cette lettre 
Ellnore. Dj! me dit-elle aprs l'avoir lue; je ne croyais pas
que ce ft si tt. Puis, fondant en larmes, elle me prit la main
et elle me dit: Adolphe, vous voyez que je ne puis vivre sans
vous; je ne sais ce qui arrivera de mon avenir, mais je vous
conjure de ne pas partir encore: trouvez des prtextes pour
rester. Demandez  votre pre de vous laisser prolonger votre
sjour encore six mois. Six mois, est-ce donc si long? Je voulus
combattre sa rsolution; mais elle pleurait si amrement, et elle
tait si tremblante, ses traits portaient l'empreinte d'une
souffrance si dchirante que je ne pus continuer. Je me jetai 
ses pieds, je la serrai dans mes bras, je l'assurai de mon amour,
et je sortis pour aller crire  mon pre. J'crivis en effet avec
le mouvement que la douleur d'Ellnore m'avait inspir. J'allguai
mille causes de retard; je fis ressortir l'utilit de continuer 
D** quelques cours que je n'avais pu suivre  Gottingue; et
lorsque j'envoyai ma lettre  la poste, c'tait avec ardeur que je
dsirais obtenir le consentement que je demandais.

Je retournai le soir chez Ellnore. Elle tait assise sur un sofa;
le comte de P** tait prs de la chemine, et assez loin d'elle;
les deux enfants taient au fond de la chambre, ne jouant pas, et
portant sur leurs visages cet tonnement de l'enfance lorsqu'elle
remarque une agitation dont elle ne souponne pas la cause.
J'instruisis Ellnore par un geste que j'avais fait ce qu'elle
voulait. Un rayon de joie brilla dans ses yeux, mais ne tarda pas
 disparatre. Nous ne disions rien. Le silence devenait
embarrassant pour tous trois. On m'assure, monsieur, me dit enfin
le comte, que vous tes prt  partir. Je lui rpondis que je
l'ignorais. Il me semble, rpliqua-t-il, qu' votre ge, on ne
doit pas tarder  entrer dans une carrire; au reste, ajouta-t-il
en regardant Ellnore, tout le monde peut-tre ne pense pas ici
comme moi.

La rponse de mon pre ne se fit pas attendre. Je tremblais, en
ouvrant sa lettre, de la douleur qu'un refus causerait  Ellnore.
Il me semblait mme que j'aurais partag cette douleur avec une
gale amertume; mais en lisant le consentement qu'il m'accordait,
tous les inconvnients d'une prolongation de sjour se
prsentrent tout  coup  mon esprit. Encore six mois de gne et
de contrainte! m'criai-je; six mois pendant lesquels j'offense un
homme qui m'avait tmoign de l'amiti, j'expose une femme qui
m'aime; je cours le risque de lui ravir la seule situation o elle
puisse vivre tranquille et considre; je trompe mon pre; et
pourquoi? Pour ne pas braver un instant une douleur qui, tt ou
tard, est invitable! Ne l'prouvons-nous pas chaque jour en
dtail et goutte  goutte, cette douleur? Je ne fais que du mal 
Ellnore; mon sentiment, tel qu'il est, ne peut la satisfaire. Je
me sacrifie pour elle sans fruit pour son bonheur; et moi, je vis
ici sans utilit, sans indpendance, n'ayant pas un instant de
libre, ne pouvant respirer une heure en paix. J'entrai chez
Ellnore tout occup de ces rflexions. Je la trouvai seule. Je
reste encore six mois, lui dis-je. -- Vous m'annoncez cette
nouvelle bien schement. -- C'est que je crains beaucoup, je
l'avoue, les consquences de ce retard pour l'un et pour l'autre.
-- Il me semble que pour vous du moins elles ne sauraient tre bien
fcheuses. -- Vous savez fort bien, Ellnore, que ce n'est jamais
de moi que je m'occupe le plus. -- Ce n'est gure non plus du
bonheur des autres. La conversation avait pris une direction
orageuse. Ellnore tait blesse de mes regrets dans une
circonstance o elle croyait que je devais partager sa joie: je
l'tais du triomphe qu'elle avait remport sur mes rsolutions
prcdentes. La scne devint violente. Nous clatmes en reproches
mutuels. Ellnore m'accusa de l'avoir trompe, de n'avoir eu pour
elle qu'un got passager, d'avoir alin d'elle l'affection du
comte; de l'avoir remise, aux yeux du public, dans la situation
quivoque dont elle avait cherch toute sa vie  sortir. Je
m'irritai de voir qu'elle tournt contre moi ce que je n'avais
fait que par obissance pour elle et par crainte de l'affliger. Je
me plaignis de ma vive contrainte, de ma jeunesse consume dans
l'inaction, du despotisme qu'elle exerait sur toutes mes
dmarches. En parlant ainsi, je vis son visage couvert tout  coup
de pleurs: je m'arrtai, je revins sur mes pas, je dsavouai,
j'expliquai. Nous nous embrassmes: mais un premier coup tait
port, une premire barrire tait franchie. Nous avions prononc
tous deux des mots irrparables; nous pouvions nous taire, mais
non les oublier. Il y a des choses qu'on est longtemps sans se
dire, mais quand une fois elles sont dites, on ne cesse jamais de
les rpter.

Nous vcmes ainsi quatre mois dans des rapports forcs,
quelquefois doux, jamais compltement libres, y rencontrant encore
du plaisir, mais n'y trouvant plus de charme. Ellnore cependant
ne se dtachait pas de moi. Aprs nos querelles les plus vives,
elle tait aussi empresse  me revoir, elle fixait aussi
soigneusement l'heure de nos entrevues que si notre union et t
la plus paisible et la plus tendre. J'ai souvent pens que ma
conduite mme contribuait  entretenir Ellnore dans cette
disposition. Si je l'avais aime comme elle m'aimait, elle aurait
eu plus de calme; elle aurait rflchi de son ct sur les dangers
qu'elle bravait. Mais toute prudence lui tait odieuse, parce que
la prudence venait de moi; elle ne calculait point ses sacrifices,
parce qu'elle tait occupe  me les faire accepter; elle n'avait
pas le temps de se refroidir  mon gard, parce que tout son temps
et toutes ses forces taient employs  me conserver. L'poque
fixe de nouveau pour mon dpart approchait; et j'prouvais, en y
pensant, un mlange de plaisir et de regret; semblable  ce que
ressent un homme qui doit acheter une gurison certaine par une
opration douloureuse.

Un matin, Ellnore m'crivit de passer chez elle  l'instant. Le
comte, me dit-elle, me dfend de vous recevoir: je ne veux point
obir  cet ordre tyrannique. J'ai suivi cet homme dans la
proscription, j'ai sauv sa fortune: je l'ai servi dans tous ses
intrts. Il peut se passer de moi maintenant: moi, je ne puis me
passer de vous. On devine facilement quelles furent mes instances
pour la dtourner d'un projet que je ne concevais pas. Je lui
parlai de l'opinion du public: Cette opinion, me rpondit-elle,
n'a jamais t juste pour moi. J'ai rempli pendant dix ans mes
devoirs mieux qu'aucune femme, et cette opinion ne m'en a pas
moins repousse du rang que je mritais. Je lui rappelai ses
enfants. Mes enfants sont ceux de M. de P**. Il les a reconnus:
il en aura soin. Ils seront trop heureux d'oublier une mre dont
ils n'ont  partager que la honte. Je redoublai mes prires.
coutez, me dit-elle, si je romps avec le comte, refuserez-vous
de me voir? Le refuserez-vous? reprit-elle en saisissant mon bras
avec une violence qui me fit frmir. -- Non, assurment, lui
rpondis-je; et plus vous serez malheureuse, plus je vous serai
dvou. Mais considrez... -- Tout est considr, interrompit-elle.
Il va rentrer, retirez-vous maintenant; ne revenez plus ici.

Je passai le reste de la journe dans une angoisse inexprimable.
Deux jours s'coulrent sans que j'entendisse parler d'Ellnore.
Je souffrais d'ignorer son sort; je souffrais mme de ne pas la
voir, et j'tais tonn de la peine que cette privation me
causait. Je dsirais cependant qu'elle et renonc  la rsolution
que je craignais tant pour elle, et je commenais  m'en flatter,
lorsqu'une femme me remit un billet par lequel Ellnore me priait
d'aller la voir dans telle rue, dans telle maison, au troisime
tage. J'y courus, esprant encore que, ne pouvant me recevoir
chez M. de P**, elle avait voulu m'entretenir ailleurs une
dernire fois. Je la trouvai faisant les apprts d'un
tablissement durable. Elle vint  moi, d'un air  la fois content
et timide, cherchant  lire dans mes yeux mon impression. Tout
est rompu, me dit-elle, je suis parfaitement libre. J'ai de ma
fortune particulire soixante-quinze louis de rente; c'est assez
pour moi. Vous restez encore ici six semaines. Quand vous
partirez, je pourrai peut-tre me rapprocher de vous; vous
reviendrez peut-tre me voir. Et, comme si elle et redout une
rponse, elle entra dans une foule de dtails relatifs  ses
projets. Elle chercha de mille manires  me persuader qu'elle
serait heureuse, qu'elle ne m'avait rien sacrifi; que le parti
qu'elle avait pris lui convenait, indpendamment de moi. Il tait
visible qu'elle se faisait un grand effort, et qu'elle ne croyait
qu' moiti ce qu'elle me disait. Elle s'tourdissait de ses
paroles, de peur d'entendre les miennes; elle prolongeait son
discours avec activit pour retarder le moment o mes objections
la replongeraient dans le dsespoir. Je ne pus trouver dans mon
coeur de lui en faire aucune. J'acceptai son sacrifice, je l'en
remerciai; je lui dis que j'en tais heureux: je lui dis bien plus
encore, je l'assurai que j'avais toujours dsir qu'une
dtermination irrparable me ft un devoir de ne jamais la
quitter; j'attribuai mes indcisions  un sentiment de dlicatesse
qui me dfendait de consentir  ce qui bouleversait sa situation.
Je n'eus, en un mot, d'autres pense que de chasser loin d'elle
toute peine, toute crainte, tout regret, toute incertitude sur mon
sentiment. Pendant que je lui parlais, je n'envisageais rien au-
del de ce but et j'tais sincre dans mes promesses.


CHAPITRE V

La sparation d'Ellnore et du comte de P** produisit dans le
public un effet qu'il n'tait pas difficile de prvoir. Ellnore
perdit en un instant le fruit de dix annes de dvouement et de
constance: on la confondit avec toutes les femmes de sa classe qui
se livrent sans scrupule  mille inclinations successives.
L'abandon de ses enfants la fit regarder comme une mre dnature,
et les femmes d'une rputation irrprochable rptrent avec
satisfaction que l'oubli de la vertu la plus essentielle  leur
sexe s'tendait bientt sur toutes les autres. En mme temps on la
plaignit, pour ne pas perdre le plaisir de me blmer. On vit dans
ma conduite celle d'un sducteur, d'un ingrat qui avait viol
l'hospitalit, et sacrifi, pour contenter une fantaisie
momentane, le repos de deux personnes, dont il aurait d
respecter l'une et mnager l'autre. Quelques amis de mon pre
m'adressrent des reprsentations srieuses; d'autres, moins
libres avec moi, me firent sentir leur dsapprobation par des
insinuations dtournes. Les jeunes gens, au contraire, se
montrrent enchants de l'adresse avec laquelle j'avais supplant
le comte; et, par mille plaisanteries que je voulais en vain
rprimer, ils me flicitrent de ma conqute et me promirent de
m'imiter. Je ne saurais peindre ce que j'eus  souffrir et de
cette censure svre et de ces honteux loges. Je suis convaincu
que, si j'avais eu de l'amour pour Ellnore, j'aurais ramen
l'opinion sur elle et sur moi. Telle est la force d'un sentiment
vrai, que, lorsqu'il parle, les interprtations fausses et les
convenances factices se taisent. Mais je n'tais qu'un homme
faible, reconnaissant et domin; je n'tais soutenu par aucune
impulsion qui partt du coeur. Je m'exprimais donc avec embarras;
je tchais de finir la conversation; et si elle se prolongeait, je
la terminais par quelques mots pres, qui annonaient aux autres
que j'tais prt  leur chercher querelle. En effet, j'aurais
beaucoup mieux aim me battre avec eux que de leur rpondre.

Ellnore ne tarda pas  s'apercevoir que l'opinion s'levait
contre elle. Deux parentes de M. de P**, qu'il avait forces par
son ascendant  se lier avec elle, mirent le plus grand clat dans
leur rupture; heureuses de se livrer  leur malveillance,
longtemps contenue  l'abri des principes austres de la morale.
Les hommes continurent  voir Ellnore; mais il s'introduisit
dans leur ton quelque chose d'une familiarit qui annonait
qu'elle n'tait plus appuye par un protecteur puissant, ni
justifie par une union presque consacre. Les uns venaient chez
elle parce que, disaient-ils, ils l'avaient connue de tout temps;
les autres, parce qu'elle tait belle encore, et que sa lgret
rcente leur avait rendu des prtentions qu'ils ne cherchaient pas
 lui dguiser. Chacun motivait sa liaison avec elle; c'est--dire
que chacun pensait que cette liaison avait besoin d'excuse. Ainsi
la malheureuse Ellnore se voyait tombe pour jamais dans l'tat
dont, toute sa vie, elle avait voulu sortir. Tout contribuait 
froisser son me et  blesser sa fiert. Elle envisageait
l'abandon des uns comme une preuve de mpris, l'assiduit des
autres comme l'indice de quelque esprance insultante. Elle
souffrait de la solitude, elle rougissait de la socit. Ah! sans
doute, j'aurais d la consoler; j'aurais d la serrer contre mon
coeur, lui dire: Vivons l'un pour l'autre, oublions les hommes
qui nous mconnaissent, soyons heureux de notre seule estime et de
notre seul amour; je l'essayais aussi; mais que peut, pour
ranimer un sentiment qui s'teint, une rsolution prise par
devoir?

Ellnore et moi nous dissimulions l'un avec l'autre. Elle n'osait
me confier ces peines, rsultat d'un sacrifice qu'elle savait bien
que je ne lui avais pas demand. J'avais accept ce sacrifice: je
n'osais me plaindre d'un malheur que j'avais prvu, et que je
n'avais pas eu la force de prvenir. Nous nous taisions donc sur
la pense unique qui nous occupait constamment. Nous nous
prodiguions des caresses, nous parlions d'amour; mais nous
parlions d'amour de peur de nous parler d'autre chose.

Ds qu'il existe un secret entre deux coeurs qui s'aiment, ds que
l'un d'eux a pu se rsoudre  cacher  l'autre une seule ide, le
charme est rompu, le bonheur est dtruit. L'emportement,
l'injustice, la distraction mme, se rparent; mais la
dissimulation jette dans l'amour un lment tranger qui le
dnature et le fltrit  ses propres yeux. Par une inconsquence
bizarre, tandis que je repoussais avec l'indignation la plus
violente la moindre insinuation contre Ellnore, je contribuais
moi-mme  lui faire tort dans mes conversations gnrales. Je
m'tais soumis  ses volonts, mais j'avais pris en horreur
l'empire des femmes. Je ne cessais de dclamer contre leur
faiblesse, leur exigence, le despotisme de leur douleur.
J'affichais les principes les plus durs; et ce mme homme qui ne
rsistait pas  une larme, qui cdait  la tristesse muette, qui
tait poursuivi dans l'absence par l'image de la souffrance qu'il
avait cause, se montrait, dans tous ses discours, mprisant et
impitoyable. Tous mes loges directs en faveur d'Ellnore ne
dtruisaient pas l'impression que produisaient des propos
semblables. On me hassait, on la plaignait, mais on ne l'estimait
pas. On s'en prenait  elle de n'avoir pas inspir  son amant
plus de considration pour son sexe et plus de respect pour les
liens du coeur.

Un homme, qui venait habituellement chez Ellnore, et qui, depuis
sa rupture avec le comte de P**, lui avait tmoign la passion la
plus vive, l'ayant force, par ses perscutions indiscrtes,  ne
plus le recevoir, se permit contre elle des railleries
outrageantes qu'il me parut impossible de souffrir. Nous nous
battmes; je le blessai dangereusement, je fus bless moi-mme. Je
ne puis dcrire le mlange de trouble, de terreur, de
reconnaissance et d'amour qui se peignit sur les traits d'Ellnore
lorsqu'elle me revit aprs cet vnement. Elle s'tablit chez moi,
malgr mes prires; elle ne me quitta pas un seul instant jusqu'
ma convalescence. Elle me lisait pendant le jour, elle me veillait
durant la plus grande partie des nuits; elle observait mes
moindres mouvements, elle prvenait chacun de mes dsirs; son
ingnieuse bont multipliait ses facults et doublait ses forces.
Elle m'assurait sans cesse qu'elle ne m'aurait pas survcu;
j'tais pntr d'affection, j'tais dchir de remords. J'aurais
voulu trouver en moi de quoi rcompenser un attachement si
constant et si tendre; j'appelais  mon aide les souvenirs,
l'imagination, la raison mme, le sentiment du devoir: efforts
inutiles! La difficult de la situation, la certitude d'un avenir
qui devait nous sparer, peut-tre je ne sais quelle rvolte
contre un lien qu'il m'tait impossible de briser, me dvoraient
intrieurement. Je me reprochais l'ingratitude que je m'efforais
de lui cacher. Je m'affligeais quand elle paraissait douter d'un
amour qui lui tait si ncessaire; je ne m'affligeais pas moins
quand elle semblait y croire. Je la sentais meilleure que moi; je
me mprisais d'tre indigne d'elle. C'est un affreux malheur de
n'tre pas aim quand on aime; mais c'en est un bien grand d'tre
aim avec passion quand on n'aime plus. Cette vie que je venais
d'exposer pour Ellnore, je l'aurais mille fois donne pour
qu'elle ft heureuse sans moi.

Les six mois que m'avait accords mon pre taient expirs; il
fallut songer  partir. Ellnore ne s'opposa point  mon dpart,
elle n'essaya pas mme de le retarder; mais elle me fit promettre
que, deux mois aprs, je reviendrais prs d'elle, ou que je lui
permettrais de me rejoindre: je le lui jurai solennellement. Quel
engagement n'aurais-je pas pris dans un moment o je la voyais
lutter contre elle-mme et contenir sa douleur! Elle aurait pu
exiger de moi de ne pas la quitter; je savais au fond de mon me
que ses larmes n'auraient pas t dsobies. J'tais reconnaissant
de ce qu'elle n'exerait pas sa puissance; il me semblait que je
l'en aimais mieux. Moi-mme, d'ailleurs, je ne me sparais pas
sans un vif regret d'un tre qui m'tait si uniquement dvou. Il
y a dans les liaisons qui se prolongent quelque chose de si
profond! Elles deviennent  notre insu une partie si intime de
notre existence! Nous formons de loin, avec calme, la rsolution
de les rompre; nous croyons attendre avec impatience l'poque de
l'excuter: mais quand ce moment arrive, il nous remplit de
terreur; et telle est la bizarrerie de notre coeur misrable que
nous quittons avec un dchirement horrible ceux prs de qui nous
demeurions sans plaisir.

Pendant mon absence, j'crivis rgulirement  Ellnore. J'tais
partag entre la crainte que mes lettres ne lui fissent de la
peine, et le dsir de ne lui peindre que le sentiment que
j'prouvais. J'aurais voulu qu'elle me devint, mais qu'elle me
devint sans s'affliger; je me flicitais quand j'avais pu
substituer les mots d'affection, d'amiti, de dvouement,  celui
d'amour; mais soudain je me reprsentais la pauvre Ellnore triste
et isole; n'ayant que mes lettres pour consolation; et,  la fin
de deux pages froides et compasses, j'ajoutais rapidement
quelques phrases ardentes ou tendres, propres  la tromper de
nouveau. De la sorte, sans en dire jamais assez pour la
satisfaire, j'en disais toujours assez pour l'abuser. trange
espce de fausset, dont le succs mme se tournait contre moi,
prolongeait mon angoisse, et m'tait insupportable!

Je comptais avec inquitude les jours, les heures qui
s'coulaient; je ralentissais de mes voeux la marche du temps; je
tremblais en voyant se rapprocher l'poque d'excuter ma promesse.
Je n'imaginais aucun moyen de partir. Je n'en dcouvrais aucun
pour qu'Ellnore pt s'tablir dans la mme ville que moi. Peut-
tre, car il faut tre sincre, peut-tre je ne le dsirais pas.
Je comparais ma vie indpendante et tranquille  la vie de
prcipitation, de trouble et de tourment  laquelle sa passion me
condamnait. Je me trouvais si bien d'tre libre, d'aller, de
venir, de sortir, de rentrer, sans que personne s'en occupt! Je
me reposais, pour ainsi dire, dans l'indiffrence des autres, de
la fatigue de son amour.

Je n'osais cependant laisser souponner  Ellnore que j'aurais
voulu renoncer  nos projets. Elle avait compris par mes lettres
qu'il me serait difficile de quitter mon pre; elle m'crivit
qu'elle commenait en consquence les prparatifs de son dpart.
Je fus longtemps sans combattre sa rsolution; je ne lui rpondais
rien de prcis  ce sujet. Je lui marquais vaguement que je serais
toujours charm de la savoir, puis j'ajoutais, de la rendre
heureuse: tristes quivoques, langage embarrass que je gmissais
de voir si obscur, et que je tremblais de rendre plus clair! Je me
dterminai enfin  lui parler avec franchise; je me dis que je le
devais; je soulevai ma conscience contre ma faiblesse; je me
fortifiai de l'ide de son repos contre l'image de sa douleur. Je
me promenais  grands pas dans ma chambre, rcitant tout haut ce
que je me proposais de lui dire. Mais  peine eus-je trac
quelques lignes, que ma disposition changea: je n'envisageai plus
mes paroles d'aprs le sens qu'elles devaient contenir, mais
d'aprs l'effet qu'elles ne pouvaient manquer de produire; et une
puissance surnaturelle dirigeant, comme malgr moi, une main
domine, je me bornai  lui conseiller un retard de quelques mois.
Je n'avais pas dit ce que je pensais. Ma lettre ne portait aucun
caractre de sincrit. Les raisonnements que j'allguais taient
faibles, parce qu'ils n'taient pas les vritables.

La rponse d'Ellnore fut imptueuse; elle tait indigne de mon
dsir de ne pas la voir. Que me demandait-elle? De vivre inconnue
auprs de moi. Que pouvais-je redouter de sa prsence dans une
retraite ignore, au milieu d'une grande ville o personne ne la
connaissait? Elle m'avait tout sacrifi, fortune, enfants,
rputation; elle n'exigeait d'autre prix de ses sacrifices que de
m'attendre comme une humble esclave, de passer chaque jour avec
moi quelques minutes, de jouir des moments que je pourrais lui
donner. Elle s'tait rsigne  deux mois d'absence, non que cette
absence lui part ncessaire, mais parce que je semblais le
souhaiter; et lorsqu'elle tait parvenue, en entassant pniblement
les jours sur les jours, au terme que j'avais fix moi-mme, je
lui proposais de recommencer ce long supplice! Elle pouvait s'tre
trompe, elle pouvait avoir donn sa vie  un homme dur et aride;
j'tais le matre de mes actions; mais je n'tais pas le matre de
la forcer  souffrir, dlaisse par celui pour lequel elle avait
tout immol.

Ellnore suivit de prs cette lettre; elle m'informa de son
arrive. Je me rendis chez elle avec la ferme rsolution de lui
tmoigner beaucoup de joie; j'tais impatient de rassurer son
coeur et de lui procurer, momentanment au moins, du bonheur et du
calme. Mais elle avait t blesse; elle m'examinait avec
dfiance: elle dmla bientt mes efforts; elle irrita ma fiert
par ses reproches; elle outragea mon caractre. Elle me peignit si
misrable dans ma faiblesse qu'elle me rvolta contre elle encore
plus que contre moi. Une fureur insense s'empara de nous: tout
mnagement fut abjur, toute dlicatesse oublie. On et dit que
nous tions pousss l'un contre l'autre par des furies. Tout ce
que la haine la plus implacable avait invent contre nous, nous
nous l'appliquions mutuellement, et ces deux tres malheureux qui
seuls se connaissaient sur la terre, qui seuls pouvaient se rendre
justice, se comprendre et se consoler, semblaient deux ennemis
irrconciliables, acharns  se dchirer.

Nous nous quittmes aprs une scne de trois heures; et, pour la
premire fois de la vie, nous nous quittmes sans explication,
sans rparation.  peine fus-je loigne d'Ellnore qu'une douleur
profonde remplaa ma colre. Je me trouvai dans une espce de
stupeur, tout tourdi de ce qui s'tait pass. Je me rptais mes
paroles avec tonnement; je ne concevais pas ma conduite; je
cherchais en moi-mme ce qui avait pu m'garer. Il tait fort
tard; je n'osai retourner chez Ellnore. Je me promis de la voir
le lendemain de bonne heure, et je rentrai chez mon pre. Il y
avait beaucoup de monde: il me fut facile, dans une assemble
nombreuse, de me tenir  l'cart et de dguiser mon trouble.
Lorsque nous fmes seuls, il me dit: On m'assure que l'ancienne
matresse du comte de P** est dans cette ville. Je vous ai
toujours laiss une grande libert, et je n'ai jamais rien voulu
savoir sur vos liaisons; mais il ne vous convient pas,  votre
ge, d'avoir une matresse avoue; et je vous avertis que j'ai
pris des mesures pour qu'elle s'loigne d'ici. En achevant ces
mots, il me quitta. Je le suivis jusque dans sa chambre; il me fit
signe de me retirer. Mon pre, lui dis-je, Dieu m'est tmoin que
je n'ai point fait venir Ellnore. Dieu m'est tmoin que je
voudrais qu'elle ft heureuse, et que je consentirais  ce prix 
ne jamais la revoir: mais prenez garde  ce que vous ferez; en
croyant me sparer d'elle, vous pourriez bien m'y rattacher 
jamais.

Je fis aussitt venir chez moi un valet de chambre qui m'avait
accompagn dans mes voyages, et qui connaissait mes liaisons avec
Ellnore. Je le chargeai de dcouvrir  l'instant mme, s'il tait
possible, quelles taient les mesures dont mon pre m'avait parl.
Il revint au bout de deux heures. Le secrtaire de mon pre lui
avait confi, sous le sceau du secret, qu'Ellnore devait recevoir
le lendemain l'ordre de partir. Ellnore chasse! m'criai-je,
chasse avec opprobre! Elle qui n'est venue ici que pour moi, elle
dont j'ai dchir le coeur, elle dont j'ai sans piti vu couler
les larmes! O donc reposerait-elle sa tte, l'infortune, errante
et seule dans un monde dont je lui ai ravi l'estime?  qui dirait-
elle sa douleur? Ma rsolution fut bientt prise. Je gagnai
l'homme qui me servait; je lui prodiguai l'or et les promesses. Je
commandai une chaise de poste pour six heures du matin  la porte
de la ville. Je formais mille projets pour mon ternelle runion
avec Ellnore: je l'aimais plus que je ne l'avais jamais aime;
tout mon coeur tait revenu  elle; j'tais fier de la protger.
J'tais avide de la tenir dans mes bras; l'amour tait rentr tout
entier dans mon me; j'prouvais une fivre de tte, de coeur, de
sens, qui bouleversait mon existence. Si, dans ce moment, Ellnore
et voulu se dtacher de moi, je serais mort  ses pieds pour la
retenir.

Le jour parut; je courus chez Ellnore. Elle tait couche, ayant
pass la nuit  pleurer; ses yeux taient encore humides, et ses
cheveux taient pars; elle me vit entrer avec surprise. Viens,
lui dis-je, partons. Elle voulut rpondre. Partons, repris-je.
As-tu sur la terre un autre protecteur, un autre ami que moi? Mes
bras ne sont-ils pas ton unique asile? Elle rsistait. J'ai des
raisons importantes, ajoutai-je, et qui me sont personnelles. Au
nom du ciel, suis-moi. Je l'entranai. Pendant la route, je
l'accablais de caresses, je la pressais sur mon coeur, je ne
rpondais  ses questions que par mes embrassements. Je lui dis
enfin qu'ayant aperu dans mon pre l'intention de nous sparer,
j'avais senti que je ne pouvais tre heureux sans elle; que je
voulais lui consacrer ma vie et nous unir par tous les genres de
liens. Sa reconnaissance fut d'abord extrme, mais elle dmla
bientt des contradictions dans mon rcit.  force d'instance elle
m'arracha la vrit; sa joie disparut, sa figure se couvrit d'un
sombre nuage.

Adolphe, me dit-elle, vous vous trompez sur vous-mme; vous tes
gnreux, vous vous dvouez  moi parce que je suis perscute;
vous croyez avoir de l'amour, et vous n'avez que de la piti.
Pourquoi pronona-t-elle ces mots funestes? Pourquoi me rvla-t-
elle un secret que je voulais ignorer? Je m'efforai de la
rassurer, j'y parvins peut-tre; mais la vrit avait travers mon
me; le mouvement tait dtruit; j'tais dtermin dans mon
sacrifice, mais je n'en tais pas plus heureux; et dj il y avait
en moi une pense que de nouveau j'tais rduit  cacher.


CHAPITRE VI

Quand nous fmes arrivs sur les frontires, j'crivis  mon pre.
Ma lettre fut respectueuse, mais il y avait un fond d'amertume. Je
lui savais mauvais gr d'avoir resserr mes liens en prtendant
les rompre. Je lui annonais que je ne quitterais Ellnore que
lorsque, convenablement fixe, elle n'aurait plus besoin de moi.
Je le suppliais de ne pas me forcer, en s'acharnant sur elle, 
lui rester toujours attach. J'attendis sa rponse pour prendre
une dtermination sur notre tablissement. Vous avez vingt-quatre
ans, me rpondit-il: je n'exercerai pas contre vous une autorit
qui touche  son terme, et dont je n'ai jamais fait usage; je
cacherai mme, autant que je le pourrai, votre trange dmarche;
je rpandrai le bruit que vous tes parti par mes ordres et pour
mes affaires. Je subviendrai libralement  vos dpenses. Vous
sentirez vous-mme bientt que la vie que vous menez n'est pas
celle qui vous convenait. Votre naissance, vos talents, votre
fortune, vous assignaient dans le monde une autre place que celle
de compagnon d'une femme sans patrie et sans aveu. Votre lettre me
prouve dj que vous n'tes pas content de vous. Songez que l'on
ne gagne rien  prolonger une situation dont on rougit. Vous
consumez inutilement les plus belles annes de votre jeunesse, et
cette perte est irrparable.

La lettre de mon pre me pera de mille coups de poignard. Je
m'tais dit cent fois ce qu'il me disait: j'avais eu cent fois
honte de ma vie s'coulant dans l'obscurit et dans l'inaction.
J'aurais mieux aim des reproches, des menaces; j'aurais mis
quelque gloire  rsister, et j'aurais senti la ncessit de
rassembler mes forces pour dfendre Ellnore des prils qui
l'auraient assaillie. Mais il n'y avait point de prils; on me
laissait parfaitement libre; et cette libert ne me servait qu'
porter plus impatiemment le joug que j'avais l'air de choisir.

Nous nous fixmes  Caden, petite ville de la Bohme. Je me
rptai que, puisque j'avais pris la responsabilit du sort
d'Ellnore, il ne fallait pas la faire souffrir. Je parvins  me
contraindre; je renfermai dans mon sein jusqu'aux moindres signes
de mcontentement, et toutes les ressources de mon esprit furent
employes  me crer une gaiet factice qui pt voiler ma profonde
tristesse. Ce travail eut sur moi-mme un effet inespr. Nous
sommes des cratures tellement mobiles, que, les sentiments que
nous feignons, nous finissons par les prouver. Les chagrins que
je cachais, je les oubliais en partie. Mes plaisanteries
perptuelles dissipaient ma propre mlancolie; et les assurances
de tendresse dont j'entretenais Ellnore rpandaient dans mon
coeur une motion douce qui ressemblait presque  l'amour.

De temps en temps des souvenirs importuns venaient m'assiger. Je
me livrais, quand j'tais seul,  des accs d'inquitude; je
formais mille plans bizarres pour m'lancer tout  coup hors de la
sphre dans laquelle j'tais dplac. Mais je repoussais ces
impressions comme de mauvais rves. Ellnore paraissait heureuse;
pouvais-je troubler son bonheur? Prs de cinq mois se passrent de
la sorte.

Un jour, je vis Ellnore agite et cherchant  me taire une ide
qui l'occupait. Aprs de longues sollicitations, elle me fit
promettre que je ne combattrais point la rsolution qu'elle avait
prise, et m'avoua que M. de P** lui avait crit: son procs tait
gagn; il se rappelait avec reconnaissance les services qu'elle
lui avait rendus, et leur liaison de dix annes. Il lui offrait la
moiti de sa fortune, non pour se runir avec elle, ce qui n'tait
plus possible, mais  condition qu'elle quitterait l'homme ingrat
et perfide qui les avait spars. J'ai rpondu, me dit-elle, et
vous devinez bien que j'ai refus. Je ne le devinais que trop.
J'tais touch, mais au dsespoir du nouveau sacrifice que me
faisait Ellnore. Je n'osai toutefois lui rien objecter: mes
tentatives en ce sens avaient toujours t tellement
infructueuses! Je m'loignai pour rflchir au parti que j'avais 
prendre. Il m'tait clair que nos liens devaient se rompre. Ils
taient douloureux pour moi, ils lui devenaient nuisibles; j'tais
le seul obstacle  ce qu'elle retrouvt un tat convenable et la
considration, qui, dans le monde, suit tt ou tard l'opulence;
j'tais la seule barrire entre elle et ses enfants: je n'avais
plus d'excuse  mes propres yeux. Lui cder dans cette
circonstance n'tait plus de la gnrosit, mais une coupable
faiblesse. J'avais promis  mon pre de redevenir libre aussitt
que je ne serais plus ncessaire  Ellnore. Il tait temps enfin
d'entrer dans une carrire, de commencer une vie active,
d'acqurir quelques titres  l'estime des hommes, de faire un
noble usage de mes facults. Je retournai chez Ellnore, me
croyant inbranlable dans le dessein de la forcer  ne pas rejeter
les offres du comte de P** et pour lui dclarer, s'il le fallait,
que je n'avais plus d'amour pour elle. Chre amie, lui dis-je, on
lutte quelque temps contre sa destine, mais on finit toujours par
cder. Les lois de la socit sont plus fortes que les volonts
des hommes; les sentiments les plus imprieux se brisent contre la
fatalit des circonstances. En vain l'on s'obstine  ne consulter
que son coeur; on est condamn tt ou tard  couter la raison. Je
ne puis vous retenir plus longtemps dans une position galement
indigne de vous et de moi; je ne le puis ni pour vous ni pour moi-
mme. A mesure que je parlais sans regarder Ellnore, je sentais
mes ides devenir plus vagues et ma rsolution faiblir. Je voulus
ressaisir mes forces, et je continuai d'une voix prcipite: Je
serai toujours votre ami; j'aurai toujours pour vous l'affection
la plus profonde. Les deux annes de notre liaison ne s'effaceront
pas de ma mmoire; elles seront  jamais l'poque la plus belle de
ma vie. Mais l'amour, ce transport des sens, cette ivresse
involontaire, cet oubli de tous les intrts, de tous les devoirs,
Ellnore, je ne l'ai plus. J'attendis longtemps sa rponse sans
lever les yeux sur elle. Lorsque enfin je la regardai, elle tait
immobile; elle contemplait tous les objets comme si elle n'en et
reconnu aucun; je pris sa main: je la trouvai froide. Elle me
repoussa. Que me voulez-vous? me dit-elle; ne suis-je pas seule,
seule dans l'univers, seule sans un tre qui m'entende? Qu'avez-
vous encore  me dire? ne m'avez-vous pas tout dit? Tout n'est-il
pas fini, fini sans retour? Laissez-moi, quittez-moi; n'est-ce pas
l ce que vous dsirez? Elle voulut s'loigner, elle chancela;
j'essayai de la retenir, elle tomba sans connaissance  mes pieds;
je la relevai, je l'embrassai, je rappelai ses sens. Ellnore,
m'criai-je, revenez  vous, revenez  moi; je vous aime d'amour,
de l'amour le plus tendre, je vous avais trompe pour que vous
fussiez plus libre dans votre choix. Crdulits du coeur, vous
tes inexplicables! Ces simples paroles, dmenties par tant de
paroles prcdentes, rendirent Ellnore  la vie et  la
confiance; elle me les fit rpter plusieurs fois: elle semblait
respirer avec avidit. Elle me crut: elle s'enivra de son amour,
qu'elle prenait pour le ntre; elle confirma sa rponse au comte
de P**, et je me vis plus engag que jamais.

Trois mois aprs, une nouvelle possibilit de changement s'annona
dans la situation d'Ellnore. Une de ces vicissitudes communes
dans les rpubliques que des factions agitent rappela son pre en
Pologne, et le rtablit dans ses biens. Quoiqu'il ne connt qu'
peine sa fille, que sa mre avait emmene en France  l'ge de
trois ans, il dsira la fixer auprs de lui. Le bruit des
aventures d'Ellnore ne lui tait parvenu que vaguement en Russie,
o, pendant son exil, il avait toujours habit. Ellnore tait son
enfant unique: il avait peur de l'isolement, il voulait tre
soign: il ne chercha qu' dcouvrir la demeure de sa fille, et,
ds qu'il l'eut apprise, il l'invita vivement  venir le joindre.
Elle ne pouvait avoir d'attachement rel pour un pre qu'elle ne
se souvenait pas d'avoir vu. Elle sentait nanmoins qu'il tait de
son devoir d'obir; elle assurait de la sorte  ses enfants une
grande fortune, et remontait elle-mme au rang que lui avaient
ravi ses malheurs et sa conduite; mais elle me dclara
positivement qu'elle n'irait en Pologne que si je l'accompagnais.
Je ne suis plus, me dit-elle, dans l'ge o l'me s'ouvre  des
impressions nouvelles. Mon pre est un inconnu pour moi. Si je
reste ici, d'autres l'entoureront avec empressement; il en sera
tout aussi heureux. Mes enfants auront la fortune de M. de P**. Je
sais bien que je serai gnralement blme; je passerai pour une
fille ingrate et pour une mre peu sensible: mais j'ai trop
souffert; je ne suis plus assez jeune pour que l'opinion du monde
ait une grande puissance sur moi. S'il y a dans ma rsolution
quelque chose de dur, c'est  vous, Adolphe, que vous devez vous
en prendre. Si je pouvais me faire illusion sur vous, je
consentirais peut-tre  une absence, dont l'amertume serait
diminue par la perspective d'une runion douce et durable; mais
vous ne demanderiez pas mieux que de me supposer  deux cents
lieues de vous, contente et tranquille, au sein de ma famille et
de l'opulence. Vous m'cririez l-dessus des lettres raisonnables
que je vois d'avance; elles dchireraient mon coeur; je ne veux
pas m'y exposer. Je n'ai pas la consolation de me dire que, par le
sacrifice de toute ma vie, je sois parvenue  vous inspirer le
sentiment que je mritais; mais enfin vous l'avez accept, ce
sacrifice. Je souffre dj suffisamment par l'aridit de vos
manires et la scheresse de nos rapports; je subis ces
souffrances que vous m'infligez; je ne veux pas en braver de
volontaires.

Il y avait dans la voix et dans le ton d'Ellnore je ne sais quoi
d'pre et de violent qui annonait plutt une dtermination ferme
qu'une motion profonde ou touchante. Depuis quelque temps elle
s'irritait d'avance lorsqu'elle me demandait quelque chose, comme
si je le lui avais dj refus. Elle disposait de mes actions,
mais elle savait que mon jugement les dmentait. Elle aurait voulu
pntrer dans le sanctuaire intime de ma pense pour y briser une
opposition sourde qui la rvoltait contre moi. Je lui parlai de ma
situation, du voeu de mon pre, de mon propre dsir; je priai, je
m'emportai. Ellnore fut inbranlable. Je voulus rveiller sa
gnrosit, comme si l'amour n'tait pas de tous les sentiments le
plus goste, et, par consquent, lorsqu'il est bless, le moins
gnreux. Je tchai par un effort bizarre de l'attendrir sur le
malheur que j'prouvais en restant prs d'elle; je ne parvins qu'
l'exasprer. Je lui promis d'aller la voir en Pologne; mais elle
ne vit dans mes promesses, sans panchement et sans abandon, que
l'impatience de la quitter.

La premire anne de notre sjour  Caden avait atteint son terme,
sans que rien changet dans notre situation. Quand Ellnore me
trouvait sombre ou abattu, elle s'affligeait d'abord, se blessait
ensuite, et m'arrachait par ses reproches l'aveu de la fatigue que
j'aurais voulu dguiser. De mon ct, quand Ellnore paraissait
contente, je m'irritais de la voir jouir d'une situation qui me
cotait mon bonheur, et je la troublais dans cette courte
jouissance par des insinuations qui l'clairaient sur ce que
j'prouvais intrieurement. Nous nous attaquions donc tour  tour
par des phrases indirectes, pour reculer ensuite dans des
protestations gnrales et de vagues justifications, et pour
regagner le silence. Car nous savions si bien mutuellement tout ce
que nous allions nous dire que nous nous taisions pour ne pas
l'entendre. Quelquefois l'un de nous tait prt  cder, mais nous
manquions le moment favorable pour nous rapprocher. Nos coeurs
dfiants et blesss ne se rencontraient plus.

Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un tat si
pnible: je me rpondais que, si je m'loignais d'Ellnore, elle
me suivrait, et que j'aurais provoqu un nouveau sacrifice. Je me
dis enfin qu'il fallait la satisfaire une dernire fois, et
qu'elle ne pourrait plus rien exiger quand je l'aurais replace au
milieu de sa famille. J'allais lui proposer de la suivre en
Pologne, quand elle reut la nouvelle que son pre tait mort
subitement. Il l'avait institue son unique hritire, mais son
testament tait contredit par des lettres postrieures que des
parents loigns menaaient de faire valoir. Ellnore, malgr le
peu de relations qui subsistaient entre elle et son pre, fut
douloureusement affecte de cette mort: elle se reprocha de
l'avoir abandonn. Bientt elle m'accusa de sa faute. Vous m'avez
fait manquer, me dit-elle,  un devoir sacr. Maintenant, il ne
s'agit que de ma fortune: je vous l'immolerai plus facilement
encore. Mais, certes, je n'irai pas seule dans un pays o je n'ai
que des ennemis  rencontrer. -- Je n'ai voulu, lui rpondis-je,
vous faire manquer  aucun devoir; j'aurais dsir, je l'avoue,
que vous daignassiez rflchir que, moi aussi, je trouvais pnible
de manquer aux miens; je n'ai pu obtenir de vous cette justice. Je
me rends, Ellnore: votre intrt l'emporte sur tout autre
considration. Nous partirons ensemble quand vous le voudrez.

Nous nous mmes effectivement en route. Les distractions du
voyage, la nouveaut des objets, les efforts que nous faisions sur
nous-mmes ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes
d'intimit. La longue habitude que nous avions l'un de l'autre,
les circonstances varies que nous avions parcourues ensemble
avaient attach  chaque parole, presque  chaque geste, des
souvenirs qui nous replaaient tout  coup dans le pass, et nous
remplissaient d'un attendrissement involontaire, comme les clairs
traversent la nuit sans la dissiper. Nous vivions, pour ainsi
dire, d'une espce de mmoire du coeur, assez puissante pour que
l'ide de nous sparer nous ft douloureuse, trop faible pour que
nous trouvassions du bonheur  tre unis. Je me livrais  ces
motions, pour me reposer de ma contrainte habituelle. J'aurais
voulu donner  Ellnore des tmoignages de tendresse qui la
contentassent; je reprenais quelquefois avec elle le langage de
l'amour; mais ces motions et ce langage ressemblaient  ces
feuilles ples et dcolores qui, par un reste de vgtation
funbre, croissent languissamment sur les branches d'un arbre
dracin.


CHAPITRE VII

Ellnore obtint ds son arrive d'tre rtablie dans la jouissance
des biens qu'on lui disputait, en s'engageant  n'en pas disposer
que son procs ne ft dcid. Elle s'tablit dans une des
possessions de son pre. Le mien, qui n'abordait jamais avec moi
dans ses lettres aucune question directement, se contenta de les
remplir d'insinuations contre mon voyage. Vous m'aviez mand, me
disait-il, que vous ne partiriez pas. Vous m'aviez dvelopp
longuement toutes les raisons que vous aviez de ne pas partir;
j'tais, en consquence, bien convaincu que vous partiriez. Je ne
puis que vous plaindre de ce qu'avec votre esprit d'indpendance,
vous faites toujours ce que vous ne voulez pas. Je ne juge point,
au reste, d'une situation qui ne m'est qu'imparfaitement connue.
Jusqu' prsent vous m'aviez paru le protecteur d'Ellnore, et
sous ce rapport il y avait dans vos procds quelque chose de
noble, qui relevait votre caractre, quel que ft l'objet auquel
vous vous attachiez. Aujourd'hui, vos relations ne sont plus les
mmes; ce n'est plus vous qui la protgez, c'est elle qui vous
protge; vous vivez chez elle, vous tes un tranger qu'elle
introduit dans sa famille. Je ne prononce point sur une position
que vous choisissez; mais comme elle peut avoir ses inconvnients,
je voudrais les diminuer autant qu'il est en moi. J'cris au baron
de T**, notre ministre dans le pays o vous tes, pour vous
recommander  lui; j'ignore s'il vous conviendra de faire usage de
cette recommandation; n'y voyez au moins qu'une preuve de mon
zle, et nullement une atteinte  l'indpendance que vous avez
toujours su dfendre avec succs contre votre pre.

J'touffai les rflexions que ce style faisait natre en moi. La
terre que j'habitais avec Ellnore tait situe  peu de distance
de Varsovie; je me rendis dans cette ville, chez le baron de T**.
Il me reut avec amiti, me demanda les causes de mon sjour en
Pologne, me questionna sur mes projets: je ne savais trop que lui
rpondre. Aprs quelques minutes d'une conversation embarrasse:
Je vais, me dit-il, vous parler avec franchise: je connais les
motifs qui vous ont amen dans ce pays, votre pre me les a
mands; je vous dirai mme que je les comprends: il n'y a pas
d'homme qui ne se soit, une fois dans sa vie, trouv tiraill par
le dsir de rompre une liaison inconvenable et la crainte
d'affliger une femme qu'il avait aime. L'inexprience de la
jeunesse fait que l'on s'exagre beaucoup les difficults d'une
position pareille; on se plat  croire  la vrit de toutes ces
dmonstrations de douleur, qui remplacent, dans un sexe faible et
emport, tous les moyens de la force et tous ceux de la raison. Le
coeur en souffre, mais l'amour-propre s'en applaudit; et tel homme
qui pense de bonne foi s'immoler au dsespoir qu'il a caus ne se
sacrifie dans le fait qu'aux illusions de sa propre vanit. Il n'y
a pas une de ces femmes passionnes dont le monde est plein qui
n'ait protest qu'on la ferait mourir en l'abandonnant; il n'y en
a pas une qui ne soit encore en vie et qui ne soit console. Je
voulus l'interrompre. Pardon, me dit-il, mon jeune ami, si je
m'exprime avec trop peu de mnagement: mais le bien qu'on m'a dit
de vous, les talents que vous annoncez, la carrire que vous
devriez suivre, tout me fait une loi de ne rien vous dguiser. Je
lis dans votre me, malgr vous et mieux que vous; vous n'tes
plus amoureux de la femme qui vous domine et qui vous trane aprs
elle; si vous l'aimiez encore, vous ne seriez pas venu chez moi.
Vous saviez que votre pre m'avait crit; il vous tait ais de
prvoir ce que j'avais  vous dire: vous n'avez pas t fch
d'entendre de ma bouche des raisonnements que vous vous rptez
sans cesse  vous-mme, et toujours inutilement. La rputation
d'Ellnore est loin d'tre intacte. -- Terminons, je vous prie,
rpondis-je, une conversation inutile. Des circonstances
malheureuses ont pu disposer des premires annes d'Ellnore; on
peut la juger dfavorablement sur des apparences mensongres: mais
je la connais depuis trois ans, et il n'existe pas sur la terre
une me plus leve, un caractre plus noble, un coeur plus pur et
plus gnreux. -- Comme vous voudrez, rpliqua-t-il; mais ce sont
des nuances que l'opinion n'approfondit pas. Les faits sont
positifs, ils sont publics; en m'empchant de les rappeler,
pensez-vous les dtruire? coutez, poursuivit-il, il faut dans ce
monde savoir ce qu'on veut. Vous n'pouserez pas Ellnore? Non,
sans doute, m'criai-je; elle-mme ne l'a jamais dsir. -- Que
voulez-vous donc faire? Elle a dix ans de plus que vous; vous en
avez vingt-six; vous la soignerez dix ans encore; elle sera
vieille; vous serez parvenu au milieu de votre vie, sans avoir
rien commenc, rien achev qui vous satisfasse. L'ennui s'emparera
de vous, l'humeur s'emparera d'elle; elle vous sera chaque jour
moins agrable, vous lui serez chaque jour plus ncessaire; et le
rsultat d'une naissance illustre, d'une fortune brillante, d'un
esprit distingu, sera de vgter dans un coin de la Pologne,
oubli de vos amis, perdu pour la gloire, et tourment par une
femme qui ne sera, quoi que vous fassiez, jamais contente de vous.
Je n'ajoute qu'un mot, et nous ne reviendrons plus sur un sujet
qui vous embarrasse. Toutes les routes vous sont ouvertes: les
lettres, les armes, l'administration; vous pouvez aspirer aux plus
illustres alliances; vous tes fait pour aller  tout: mais
souvenez-vous bien qu'il y a, entre vous et tous les genres de
succs, un obstacle insurmontable, et que cet obstacle est
Ellnore. -- J'ai cru vous devoir, monsieur, lui rpondis-je, de
vous couter en silence; mais je me dois aussi de vous dclarer
que vous ne m'avez point branl. Personne que moi, je le rpte,
ne peut juger Ellnore; personne n'apprcie assez la vrit de ses
sentiments et la profondeur de ses impressions. Tant qu'elle aura
besoin de moi, je resterai prs d'elle. Aucun succs ne me
consolerait de la laisser malheureuse; et duss-je borner ma
carrire  lui servir d'appui,  la soutenir dans ses peines, 
l'entourer de mon affection contre l'injustice d'une opinion qui
la mconnat, je croirais encore n'avoir pas employ ma vie
inutilement.

Je sortis en achevant ces paroles: mais qui m'expliquera par
quelle mobilit le sentiment qui me les dictait s'teignit avant
mme que j'eusse fini de les prononcer? Je voulus, en retournant 
pied, retarder le moment de revoir cette Ellnore que je venais de
dfendre; je traversai prcipitamment la ville; il me tardait de
me trouver seul.

Arriv au milieu de la campagne, je ralentis ma marche, et mille
penses m'assaillirent. Ces mots funestes: Entre tous les genres
de succs et vous, il existe un obstacle insurmontable, et cet
obstacle c'est Ellnore, retentissaient autour de moi. Je jetais
un long et triste regard sur le temps qui venait de s'couler sans
retour; je me rappelais les esprances de ma jeunesse, la
confiance avec laquelle je croyais autrefois commander  l'avenir,
les loges accords  mes premiers essais, l'aurore de rputation
que j'avais vue briller et disparatre. Je me rptais les noms de
plusieurs de mes compagnons d'tude, que j'avais traits avec un
ddain superbe, et qui, par le seul effet d'un travail opinitre
et d'une vie rgulire, m'avaient laiss loin derrire eux dans la
route de la fortune, de la considration et de la gloire: j'tais
oppress de mon inaction. Comme les avares se reprsentent dans
les trsors qu'ils entassent tous les biens que ces trsors
pourraient acheter, j'apercevais dans Ellnore la privation de
tous les succs auxquels j'aurais pu prtendre. Ce n'tait pas une
carrire seule que je regrettais: comme je n'avais essay
d'aucune, je les regrettais toutes. N'ayant jamais employ mes
forces, je les imaginais sans bornes, et je les maudissais;
j'aurais voulu que la nature m'et cre faible et mdiocre, pour
me prserver au moins du remords de me dgrader volontairement.
Toute louange, toute approbation pour mon esprit ou mes
connaissances, me semblaient un reproche insupportable: je croyais
entendre admirer les bras vigoureux d'un athlte charg de fers au
fond d'un cachot. Si je voulais ressaisir mon courage, me dire que
l'poque de l'activit n'tait pas encore passe, l'image
d'Ellnore s'levait devant moi comme un fantme, et me repoussait
dans le nant; je ressentais contre elle des accs de fureur, et,
par un mlange bizarre, cette fureur ne diminuait en rien la
terreur que m'inspirait l'ide de l'affliger.

Mon me, fatigue de ces sentiments amers, chercha tout  coup un
refuge dans des sentiments contraires. Quelques mots, prononcs au
hasard par le baron de T** sur la possibilit d'une alliance douce
et paisible, me servirent  me crer l'idal d'une compagne. Je
rflchis au repos,  la considration,  l'indpendance mme que
m'offrirait un sort pareil; car les liens que je tranais depuis
si longtemps me rendaient plus dpendant mille fois que n'aurait
pu le faire une union reconnue et constate. J'imaginais la joie
de mon pre; j'prouvais un dsir impatient de reprendre dans ma
patrie et dans la socit de mes gaux la place qui m'tait due;
je me reprsentais opposant une conduite austre et irrprochable
 tous les jugements qu'une malignit froide et frivole avait
prononcs contre moi,  tous les reproches dont m'accablait
Ellnore.

Elle m'accuse sans cesse, disais-je, d'tre dur, d'tre ingrat,
d'tre sans piti. Ah! si le ciel m'et accord une femme que les
convenances sociales me permissent d'avouer, que mon pre ne
rougt pas d'accepter pour fille, j'aurais t mille fois heureux
de la rendre heureuse. Cette sensibilit que l'on mconnat parce
qu'elle est souffrante et froisse, cette sensibilit dont on
exige imprieusement des tmoignages que mon coeur refuse 
l'emportement et  la menace, qu'il me serait doux de m'y livrer
avec l'tre chri, compagnon d'une vie rgulire et respecte! Que
n'ai-je pas fait pour Ellnore? Pour elle j'ai quitt mon pays et
ma famille; j'ai pour elle afflig le coeur d'un vieux pre qui
gmit encore loin de moi; pour elle j'habite ces lieux o ma
jeunesse s'enfuit solitaire, sans gloire, sans honneur et sans
plaisir: tant de sacrifices faits sans devoir et sans amour ne
prouvent-ils pas ce que l'amour et le devoir me rendraient capable
de faire? Si je crains tellement la douleur d'une femme qui ne me
domine que par sa douleur, avec quel soin j'carterais toute
affliction, toute peine, de celle  qui je pourrais hautement me
vouer sans remords et sans rserve! Combien alors on me verrait
diffrent de ce que je suis! Comme cette amertume dont on me fait
un crime, parce que la source en est inconnue, fuirait rapidement
loin de moi! Combien je serais reconnaissant pour le ciel et
bienveillant pour les hommes!

Je parlais ainsi; mes yeux se mouillaient de larmes, mille
souvenirs rentraient comme par torrents dans mon me: mes
relations avec Ellnore m'avaient rendu tous ces souvenirs odieux.
Tout ce qui me rappelait mon enfance, les lieux o s'taient
coules mes premires annes, les compagnons de mes premiers
jeux, les vieux parents qui m'avaient prodigu les premires
marques d'intrt, me blessait et me faisait mal; j'tais rduit 
repousser, comme des penses coupables, les images les plus
attrayantes et les voeux les plus naturels. La compagne que mon
imagination m'avait soudain cre s'alliait au contraire  toutes
ces images et sanctionnait tous ces voeux; elle s'associait  tous
mes devoirs,  tous mes plaisirs,  tous mes gots; elle
rattachait ma vie actuelle  cette poque de ma jeunesse o
l'esprance ouvrait devant moi un si vaste avenir, l'poque dont
Ellnore m'avait spar par un abme. Les plus petits dtails, les
plus petits objets se retraaient  ma mmoire; je revoyais
l'antique chteau que j'avais habit avec mon pre, les bois qui
l'entouraient, la rivire qui baignait le pied de ses murailles,
les montagnes qui bordaient son horizon; toutes ces choses me
paraissaient tellement prsentes, pleines d'une telle vie,
qu'elles me causaient un frmissement que j'avais peine 
supporter; et mon imagination plaait a ct d'elles une crature
innocente et jeune qui les embellissait, qui les animait par
l'esprance. J'errais plong dans cette rverie, toujours sans
plan fixe, ne me disant point qu'il fallait rompre avec Ellnore,
n'ayant de la ralit qu'une ide sourde et confuse, et dans
l'tat d'un homme accabl de peine, que le sommeil a consol par
un songe, et qui pressent que ce songe va finir. Je dcouvris tout
 coup le chteau d'Ellnore, dont insensiblement je m'tais
rapproch; je m'arrtai; je pris une autre route: j'tais heureux
de retarder le moment o j'allais entendre de nouveau sa voix.

Le jour s'affaiblissait: le ciel tait serein; la campagne
devenait dserte; les travaux des hommes avaient cess, ils
abandonnaient la nature  elle-mme. Mes penses prirent
graduellement une teinte plus grave et plus imposante. Les ombres
de la nuit qui s'paississaient  chaque instant, le vaste silence
qui m'environnait et qui n'tait interrompu que par des bruits
rares et lointains, firent succder  mon agitation un sentiment
plus calme et plus solennel. Je promenais mes regards sur
l'horizon gristre dont je n'apercevais plus les limites, et qui
par l mme me donnait, en quelque sorte, la sensation de
l'immensit. Je n'avais rien prouv de pareil depuis longtemps:
sans cesse absorb dans des rflexions toujours personnelles, la
vue toujours fixe sur ma situation, j'tais devenu tranger 
toute ide gnrale; je ne m'occupais que d'Ellnore et de moi;
d'Ellnore qui ne m'inspirait qu'une piti mle de fatigue, de
moi, pour qui je n'avais plus aucune estime. Je m'tais rapetiss,
pour ainsi dire, dans un nouveau genre d'gosme, dans un gosme
sans courage, mcontent et humili; je me sus bon gr de renatre
 des penses d'un autre ordre, et de me retrouver la facult de
m'oublier moi-mme, pour me livrer  des mditations
dsintresses: mon me semblait se relever d'une dgradation
longue et honteuse.

La nuit presque entire s'coula ainsi. Je marchais au hasard; je
parcourus des champs, des bois, des hameaux o tout tait
immobile. De temps en temps, j'apercevais dans quelque habitation
loigne une ple lumire qui perait l'obscurit. L, me disais-
je, l, peut-tre, quelque infortun s'agite sous la douleur, ou
lutte contre la mort; mystre inexplicable dont une exprience
journalire parat n'avoir pas encore convaincu les hommes; terme
assur qui ne nous console ni ne nous apaise, objet d'une
insouciance habituelle et d'un effroi passager! Et moi aussi,
poursuivais-je, je me livre  cette inconsquence insense! Je me
rvolte contre la vie, comme si la vie devait ne pas finir! Je
rpands du malheur autour de moi, pour reconqurir quelques annes
misrables que le temps viendra bientt m'arracher! Ah! renonons
 ces efforts inutiles; jouissons de voir ce temps s'couler, mes
jours se prcipiter les uns sur les autres; demeurons immobile,
spectateur indiffrent d'une existence  demi passe; qu'on s'en
empare, qu'on la dchire, on n'en prolongera pas la dure! vaut-il
la peine de la disputer?

L'ide de la mort a toujours eu sur moi beaucoup d'empire. Dans
mes affections les plus vives; elle a toujours suffi pour me
calmer aussitt; elle produisit sur mon me son effet accoutum;
ma disposition pour Ellnore devint moins amre. Toute mon
irritation disparut; il ne me restait de l'impression de cette
nuit de dlire qu'un sentiment doux et presque tranquille: peut-
tre la lassitude physique que j'prouvais contribuait-elle 
cette tranquillit.

Le jour allait renatre; je distinguais dj les objets. Je
reconnus que j'tais assez loin de la demeure d'Ellnore. Je me
peignis son inquitude, et je me pressais pour arriver prs
d'elle, autant que la fatigue pouvait me le permettre, lorsque je
rencontrai un homme  cheval, qu'elle avait envoy pour me
chercher. Il me raconta qu'elle tait depuis douze heures dans les
craintes les plus vives; qu'aprs tre alle  Varsovie, et avoir
parcouru les environs, elle tait revenue chez elle dans un tat
inexprimable d'angoisse, et que de toutes parts les habitants du
village taient rpandus dans la campagne pour me dcouvrir. Ce
rcit me remplit d'abord d'une impatience assez pnible. Je
m'irritais de me voir soumis par Ellnore  une surveillance
importune. En vain me rptais-je que son amour seul en tait la
cause; cet amour n'tait-il pas aussi la cause de tout mon
malheur? Cependant je parvins  vaincre ce sentiment que je me
reprochais. Je la savais alarme et souffrante. Je montai 
cheval. Je franchis avec rapidit la distance qui nous sparait.
Elle me reut avec des transports de joie. Je fus mu de son
motion. Notre conversation fut courte, parce que bientt elle
songea que je devais avoir besoin de repos; et je la quittai,
cette fois du moins, sans avoir rien dit qui pt affliger son
coeur.


CHAPITRE VIII

Le lendemain je me relevai poursuivi des mmes ides qui m'avaient
agit la veille. Mon agitation redoubla les jours suivants;
Ellnore voulut inutilement en pntrer la cause: je rpondais par
des monosyllabes contraints  ses questions imptueuses; je me
raidissais contre son insistance, sachant trop qu' ma franchise
succderait sa douleur, et que sa douleur m'imposerait une
dissimulation nouvelle.

Inquite et surprise, elle recourut  l'une de ses amies pour
dcouvrir le secret qu'elle m'accusait de lui cacher; avide de se
tromper elle-mme, elle cherchait un fait o il n'y avait qu'un
sentiment. Cette amie m'entretint de mon humeur bizarre, du soin
que je mettais  repousser toute ide d'un lien durable, de mon
inexplicable soif de rupture et d'isolement. Je l'coutai
longtemps en silence; je n'avais dit jusqu' ce moment  personne
que je n'aimais plus Ellnore; ma bouche rpugnait  cet aveu qui
me semblait une perfidie. Je voulus pourtant me justifier; je
racontai mon histoire avec mnagement, en donnant beaucoup
d'loges  Ellnore, en convenant des inconsquences de ma
conduite, en les rejetant sur les difficults de notre situation,
et sans me permettre une parole qui pronont clairement que la
difficult vritable tait de ma part l'absence de l'amour. La
femme qui m'coutait fut mue de mon rcit: elle vit de la
gnrosit dans ce que j'appelais de la faiblesse, du malheur dans
ce que je nommais de la duret. Les mmes explications qui
mettaient en fureur Ellnore passionne, portaient la conviction
dans l'esprit de son impartiale amie. On est si juste lorsqu'on
est dsintress! Qui que vous soyez, ne remettez jamais  un
autre les intrts de votre coeur; le coeur seul peut plaider sa
cause: il sonde seul ses blessures; tout intermdiaire devient un
juge; il analyse, il transige, il conoit l'indiffrence; il
l'admet comme possible, il la reconnat pour invitable; par l
mme il l'excuse, et l'indiffrence se trouve ainsi,  sa grande
surprise, lgitime  ses propres yeux. Les reproches d'Ellnore
m'avaient persuad que j'tais coupable; j'appris de celle qui
croyait la dfendre que je n'tais que malheureux. Je fus entran
 l'aveu complet de mes sentiments: je convins que j'avais pour
Ellnore du dvouement, de la sympathie, de la piti; mais
j'ajoutai que l'amour n'entrait pour rien dans les devoirs que je
m'imposais. Cette vrit, jusqu'alors renferme dans mon coeur, et
quelquefois seulement rvle  Ellnore au milieu du trouble et
de la colre, prit  mes propres yeux plus de ralit et de force
par cela seul qu'un autre en tait devenu dpositaire. C'est un
grand pas, c'est un pas irrparable, lorsqu'on dvoile tout  coup
aux yeux d'un tiers les replis cachs d'une relation intime; le
jour qui pntre dans ce sanctuaire constate et achve les
destructions que la nuit enveloppait de ses ombres: ainsi les
corps renferms dans les tombeaux conservent souvent leur premire
forme, jusqu' ce que l'air extrieur vienne les frapper et les
rduire en poudre.

L'amie d'Ellnore me quitta: j'ignore quel compte elle lui rendit
de notre conversation, mais, en approchant du salon, j'entendis
Ellnore qui parlait d'une voix trs anime; en m'apercevant, elle
se tut. Bientt elle reproduisit sous diverses formes des ides
gnrales, qui n'taient que des attaques particulires. Rien
n'est plus bizarre, disait-elle, que le zle de certaines amitis;
il y a des gens qui s'empressent de se charger de vos intrts
pour mieux abandonner votre cause; ils appellent cela de
l'attachement: j'aimerais mieux de la haine. Je compris
facilement que l'amie d'Ellnore avait embrass mon parti contre
elle, et l'avait irrite en ne paraissant pas me juger assez
coupable. Je me sentis ainsi d'intelligence avec un autre contre
Ellnore: c'tait entre nos coeurs une barrire de plus.

Quelques jours aprs, Ellnore alla plus loin: elle tait
incapable de tout empire sur elle-mme; ds qu'elle croyait avoir
un sujet de plainte, elle marchait droit  l'explication, sans
mnagement et sans calcul, et prfrait le danger de rompre  la
contrainte de dissimuler. Les deux amies se sparrent  jamais
brouilles.

Pourquoi mler des trangers  nos discussions intimes? dis-je 
Ellnore. Avons-nous besoin d'un tiers pour nous entendre? et si
nous ne nous entendons plus, quel tiers pourrait y porter remde?
-- Vous avez raison, me rpondit-elle: mais c'est votre faute;
autrefois je ne m'adressais  personne pour arriver jusqu' votre
coeur.

Tout  coup Ellnore annona le projet de changer son genre de
vie. Je dmlai par ses discours qu'elle attribuait  la solitude
dans laquelle nous vivions le mcontentement qui me dvorait: elle
puisait toutes les explications fausses avant de se rsigner  la
vritable. Nous passions tte  tte de monotones soires entre le
silence et l'humeur; la source des longs entretiens tait tarie.

Ellnore rsolut d'attirer chez elle les familles nobles qui
rsidaient dans son voisinage ou  Varsovie. J'entrevis facilement
les obstacles et les dangers de ses tentatives. Les parents qui
lui disputaient son hritage avaient rvl ses erreurs passes,
et rpandu contre elle mille bruits calomnieux. Je frmis des
humiliations qu'elle allait braver, et je tchai de la dissuader
de cette entreprise. Mes reprsentations furent inutiles; je
blessai sa fiert par mes craintes, bien que je ne les exprimasse
qu'avec mnagement. Elle supposa que j'tais embarrass de nos
liens, parce que son existence tait quivoque; elle n'en fut que
plus empresse a reconqurir une place honorable dans le monde:
ses efforts obtinrent quelque succs. La fortune dont elle
jouissait, sa beaut, que le temps n'avait encore que lgrement
diminue, le bruit mme de ses aventures, tout en elle excitait la
curiosit. Elle se vit entoure bientt d'une socit nombreuse;
mais elle tait poursuivie d'un sentiment secret d'embarras et
d'inquitude. J'tais mcontent de ma situation, elle s'imaginait
que je l'tais de la sienne; elle s'agitait pour en sortir; son
dsir ardent ne lui permettait point de calcul, sa position fausse
jetait de l'ingalit dans sa conduite et de la prcipitation dans
ses dmarches. Elle avait l'esprit juste, mais peu tendu; la
justesse de son esprit tait dnature par l'emportement de son
caractre, et son peu d'tendue l'empchait d'apercevoir la ligne
la plus habile, et de saisir des nuances dlicates. Pour la
premire fois elle avait un but; et comme elle se prcipitait vers
ce but, elle le manquait. Que de dgots elle dvora sans me les
communiquer! que de fois je rougis pour elle sans avoir la force
de le lui dire! Tel est, parmi les hommes, le pouvoir de la
rserve et de la mesure, que je l'avais vue plus respecte par les
amis du comte de P** comme sa matresse, qu'elle ne l'tait par
ses voisins comme hritire d'une grande fortune, au milieu de ses
vassaux. Tour  tour haute et suppliante, tantt prvenante,
tantt susceptible, il y avait dans ses actions et dans ses
paroles je ne sais quelle fougue destructive de la considration
qui ne se compose que du calme.

En relevant ainsi les dfauts d'Ellnore, c'est moi que j'accuse
et que je condamne. Un mot de moi l'aurait calme: pourquoi n'ai-
je pu prononcer ce mot?

Nous vivions cependant plus doucement ensemble; la distraction
nous soulageait de nos penses habituelles. Nous n'tions seuls
que par intervalles; et comme nous avions l'un dans l'autre une
confiance sans nombre, except sur nos sentiments intimes, nous
mettions les observations et les faits  la place de ces
sentiments, et nos conversations avaient repris quelque charme.
Mais bientt ce nouveau genre de vie devint pour moi la source
d'une nouvelle perplexit. Perdu dans la foule qui environnait
Ellnore, je m'aperus que j'tais l'objet de l'tonnement et du
blme. L'poque approchait o son procs devait tre jug: ses
adversaires prtendaient qu'elle avait alin le coeur paternel
par des garements sans nombre; ma prsence venait  l'appui de
leurs assertions. Ses amis me reprochaient de lui faire tort. Ils
excusaient sa passion pour moi; mais ils m'accusaient
d'indlicatesse: j'abusais, disaient-ils, d'un sentiment que
j'aurais d modrer. Je savais seul qu'en l'abandonnant je
l'entranerais sur mes pas, et qu'elle ngligerait pour me suivre
tout le soin de sa fortune et tous les calculs de la prudence. Je
ne pouvais rendre le public dpositaire de ce secret; je ne
paraissais donc dans la maison d'Ellnore qu'un tranger nuisible
au succs mme des dmarches qui allaient dcider de son sort; et,
par un trange renversement de la vrit, tandis que j'tais la
victime de ses volonts inbranlables, c'tait elle que l'on
plaignait comme victime de mon ascendant.

Une nouvelle circonstance vint compliquer encore cette situation
douloureuse.

Une singulire rvolution s'opra tout  coup dans la conduite et
les manires d'Ellnore: jusqu' cette poque elle n'avait paru
occupe que de moi; soudain je la vis recevoir et rechercher les
hommages des hommes qui l'entouraient. Cette femme si rserve, si
froide, si ombrageuse, sembla subitement changer de caractre.
Elle encourageait les sentiments et mme les esprances d'une
foule de jeunes gens, dont les uns taient sduits par sa figure,
et dont quelques autres, malgr ses erreurs passes, aspiraient
srieusement  sa main; elle leur accordait de longs tte--tte;
elle avait avec eux ces formes douteuses, mais attrayantes, qui ne
repoussent mollement que pour retenir, parce qu'elles annoncent
plutt l'indcision que l'indiffrence, et des retards que des
refus. J'ai su par elle dans la suite, et les faits me l'ont
dmontr, qu'elle agissait ainsi par un calcul faux et dplorable.
Elle croyait ranimer mon amour en excitant ma jalousie; mais
c'tait agiter des cendres que rien ne pouvait rchauffer. Peut-
tre aussi se mlait-il  ce calcul, sans qu'elle s'en rendt
compte, quelque vanit de femme; elle tait blesse de ma
froideur, elle voulait se prouver  elle-mme qu'elle avait encore
des moyens de plaire. Peut-tre enfin, dans l'isolement o je
laissais son coeur, trouvait-elle une sorte de consolation 
s'entendre rpter des expressions d'amour que depuis longtemps je
ne prononais plus.

Quoi qu'il en soit, je me trompai quelque temps sur ses motifs.
J'entrevis l'aurore de ma libert future; je m'en flicitai.
Tremblant d'interrompre par quelque mouvement inconsidr cette
grande crise  laquelle j'attachais ma dlivrance, je devins plus
doux, je parus plus content. Ellnore prit ma douceur pour de la
tendresse, mon espoir de la voir enfin heureuse sans moi pour le
dsir de la rendre heureuse. Elle s'applaudit de son stratagme.
Quelquefois pourtant elle s'alarmait de ne me voir aucune
inquitude; elle me reprochait de ne mettre aucun obstacle  ces
liaisons qui, en apparence, menaaient de me l'enlever. Je
repoussais ces accusations par des plaisanteries, mais je ne
parvenais pas toujours  l'apaiser; son caractre se faisait jour
 travers la dissimulation qu'elle s'tait impose. Les scnes
recommenaient sur un autre terrain, mais non moins orageuses.
Ellnore m'imputait ses propres torts, elle m'insinuait qu'un seul
mot la ramnerait  moi tout entire; puis, offense de mon
silence, elle se prcipitait de nouveau dans la coquetterie avec
une espce de fureur.

C'est ici surtout, je le sens, que l'on m'accusera de faiblesse.
Je voulais tre libre, et je le pouvais avec l'approbation
gnrale; je le devais peut-tre: la conduite d'Ellnore m'y
autorisait et semblait m'y contraindre. Mais ne savais-je pas que
cette conduite tait mon ouvrage? Ne savais-je pas qu'Ellnore, au
fond de son coeur, n'avait pas cess de m'aimer? Pouvais-je la
punir des imprudences que je lui faisais commettre, et, froidement
hypocrite, chercher un prtexte dans ces imprudences pour
l'abandonner sans piti?

Certes, je ne veux point m'excuser, je me condamne plus svrement
qu'un autre peut-tre ne le ferait  ma place; mais je puis au
moins me rendre ici ce solennel tmoignage, que je n'ai jamais agi
par calcul, et que j'ai toujours t dirig par des sentiments
vrais et naturels. Comment se fait-il qu'avec ces sentiments je
n'aie fait si longtemps que mon malheur et celui des autres? La
socit cependant m'observait avec surprise. Mon sjour chez
Ellnore ne pouvait s'expliquer que par un extrme attachement
pour elle, et mon indiffrence sur les liens qu'elle semblait
toujours prte  contracter dmentait cet attachement. L'on
attribua ma tolrance inexplicable  une lgret de principes, 
une insouciance pour la morale, qui annonaient, disait-on, un
homme profondment goste, et que le monde avait corrompu. Ces
conjectures, d'autant plus propres  faire impression qu'elles
taient plus proportionnes aux mes qui les concevaient, furent
accueillies et rptes. Le bruit en parvint enfin jusqu' moi; je
fus indign de cette dcouverte inattendue: pour prix de mes longs
services, j'tais mconnu, calomni; j'avais, pour une femme,
oubli tous les intrts et repouss tous les plaisirs de la vie,
et c'tait moi que l'on condamnait.

Je m'expliquai vivement avec Ellnore: un mot fit disparatre
cette tourbe d'adorateurs qu'elle n'avait appels que pour me
faire craindre sa perte. Elle restreignit sa socit  quelques
femmes et  un petit nombre d'hommes gs. Tout reprit autour de
nous une apparence rgulire; mais nous n'en fmes que plus
malheureux: Ellnore se croyait de nouveaux droits; je me sentais
charg de nouvelles chanes.

Je ne saurais peindre quelles amertumes et quelles fureurs
rsultrent de nos rapports ainsi compliqus. Notre vie ne fut
qu'un perptuel orage; l'intimit perdit tous ses charmes, et
l'amour toute sa douceur; il n'y eut plus mme entre nous ces
retours passagers qui semblent gurir pour quelques instants
d'incurables blessures. La vrit se fit jour de toutes parts, et
j'empruntai, pour me faire entendre, les expressions les plus
dures et les plus impitoyables. Je ne m'arrtais que lorsque je
voyais Ellnore dans les larmes, et ses larmes mmes n'taient
qu'une lave brlante qui, tombant goutte  goutte sur mon coeur,
m'arrachait des cris, sans pouvoir m'arracher un dsaveu. Ce fut
alors que, plus d'une fois, je la vis se lever ple et
prophtique: Adolphe, s'criait-elle, vous ne savez pas le mal
que vous faites; vous l'apprendrez un jour, vous l'apprendrez par
moi, quand vous m'aurez prcipite dans la tombe. Malheureux!
lorsqu'elle parlait ainsi, que ne m'y suis-je jet moi-mme avant
elle!


CHAPITRE IX

Je n'tais pas retourn chez le baron de T** depuis ma dernire
visite. Un matin je reus de lui le billet suivant:

Les conseils que je vous avais donns ne mritaient pas une si
longue absence. Quelque parti que vous preniez sur ce qui vous
regarde, vous n'en tes pas moins le fils de mon ami le plus cher,
je n'en jouirai pas moins avec plaisir de votre socit, et j'en
aurai beaucoup  vous introduire dans un cercle dont j'ose vous
promettre qu'il vous sera agrable de faire partie. Permettez-moi
d'ajouter que, plus votre genre de vie, que je ne veux point
dsapprouver, a quelque chose de singulier, plus il vous importe
de dissiper des prventions mal fondes, sans doute, en vous
montrant dans le monde.

Je fus reconnaissant de la bienveillance qu'un homme g me
tmoignait. Je me rendis chez lui; il ne fut point question
d'Ellnore. Le baron me retint  dner: il n'y avait, ce jour-l,
que quelques hommes assez spirituels et assez aimables. Je fus
d'abord embarrass, mais je fis effort sur moi-mme; je me
ranimai, je parlai; je dployai le plus qu'il me fut possible de
l'esprit et des connaissances. Je m'aperus que je russissais 
captiver l'approbation. Je retrouvai dans ce genre de succs une
jouissance d'amour-propre dont j'avais t prive ds longtemps;
cette jouissance me rendit la socit du baron de T** plus
agrable.

Mes visites chez lui se multiplirent. Il me chargea de quelques
travaux relatifs  sa mission, et qu'il croyait pouvoir me confier
sans inconvnient. Ellnore fut d'abord surprise de cette
rvolution dans ma vie; mais je lui parlai de l'amiti du baron
pour mon pre, et du plaisir que je gotais  consoler ce dernier
de mon absence, en ayant l'air de m'occuper utilement. La pauvre
Ellnore, je l'cris dans ce moment avec un sentiment de remords,
prouva plus de joie de ce que je paraissais plus tranquille, et
se rsigna, sans trop se plaindre,  passer souvent la plus grande
partie de la journe spare de moi. Le baron, de son ct,
lorsqu'un peu de confiance se fut tablie entre nous, me reparla
d'Ellnore. Mon intention positive tait toujours d'en dire du
bien, mais, sans m'en apercevoir, je m'exprimais sur elle d'un ton
plus leste et plus dgag: tantt j'indiquais, par des maximes
gnrales, que je reconnaissais la ncessit de m'en dtacher;
tantt la plaisanterie venait  mon secours; je parlais en riant
des femmes et de la difficult de rompre avec elles. Ces discours
amusaient un vieux ministre dont l'me tait use, et qui se
rappelait vaguement que, dans sa jeunesse, il avait aussi t
tourment par des intrigues d'amour. De la sorte, par cela seul
que j'avais un sentiment cach, je trompais plus ou moins tout le
monde: je trompais Ellnore, car je savais que le baron voulait
m'loigner d'elle, et je le lui taisais; je trompais M. de T**,
car je lui laissais esprer que j'tais prt  briser mes liens.
Cette duplicit tait fort loigne de mon caractre naturel; mais
l'homme se dprave ds qu'il a dans le coeur une seule pense
qu'il est constamment forc de dissimuler.

Jusqu'alors je n'avais fait connaissance chez le baron de T**,
qu'avec les hommes qui composaient sa socit particulire. Un
jour il me proposa de rester  une grande fte qu'il donnait pour
la naissance de son matre. Vous y rencontrerez, me dit-il, les
plus jolies femmes de Pologne: vous n'y trouverez pas, il est
vrai, celle que vous aimez; j'en suis fch, mais il y a des
femmes que l'on ne voit que chez elles. Je fus pniblement
affect de cette phrase; je gardai le silence, mais je me
reprochais intrieurement de ne pas dfendre Ellnore, qui, si
l'on m'et attaqu en sa prsence, m'aurait si vivement dfendu.

L'assemble tait nombreuse; on m'examinait avec attention.
J'entendais rpter tout bas, autour de moi, le nom de mon pre,
celui d'Ellnore, celui du comte de P**. On se taisait  mon
approche; on recommenait quand je m'loignais. Il m'tait
dmontr que l'on se racontait mon histoire, et chacun, sans
doute, la racontait  sa manire; ma situation tait
insupportable; mon front tait couvert d'une sueur froide. Tour 
tour je rougissais et je plissais.

Le baron s'aperut de mon embarras. Il vint  moi, redoubla
d'attentions et de prvenances, chercha toutes les occasions de me
donner des loges, et l'ascendant de sa considration fora
bientt les autres  me tmoigner les mmes gards.

Lorsque tout le monde se fut retir: Je voudrais, me dit
M. de T**, vous parler encore une fois  coeur ouvert. Pourquoi
voulez-vous rester dans une situation dont vous souffrez?  qui
faites-vous du bien? Croyez-vous que l'on ne sache pas ce qui se
passe entre vous et Ellnore? Tout le monde est inform de votre
aigreur et de votre mcontentement rciproque. Vous vous faites du
tort par votre faiblesse, vous ne vous en faites pas moins par
votre duret; car, pour comble d'inconsquence, vous ne la rendez
pas heureuse, cette femme qui vous rend si malheureux.

J'tais encore froiss de la douleur que j'avais prouve. Le
baron me montra plusieurs lettres de mon pre. Elles annonaient
une affliction bien plus vive que je ne l'avais suppose. Je fus
branl. L'ide que je prolongeais les agitations d'Ellnore vint
ajouter  mon irrsolution. Enfin, comme si tout s'tait runi
contre elle, tandis que j'hsitais, elle-mme, par sa vhmence,
acheva de me dcider. J'avais t absent tout le jour; le baron
m'avait retenu chez lui aprs l'assemble; la nuit s'avanait. On
me remit, de la part d'Ellnore, une lettre en prsence du baron
de T**. Je vis dans les yeux de ce dernier une sorte de piti de
ma servitude. La lettre d'Ellnore tait pleine d'amertume. Quoi!
me dis-je, je ne puis passer un jour libre! Je ne puis respirer
une heure en paix! Elle me poursuit partout, comme un esclave
qu'on doit ramener  ses pieds; et, d'autant plus violent que je
me sentais plus faible: Oui, m'criai-je, je le prends,
l'engagement de rompre avec Ellnore, j'oserai le lui dclarer
moi-mme, vous pouvez d'avance en instruire mon pre.

En disant ces mots, je m'lanai loin du baron. J'tais oppress
des paroles que je venais de prononcer, et je ne croyais qu'
peine  la promesse que j'avais donne.

Ellnore m'attendait avec impatience. Par un hasard trange, on
lui avait parl, pendant mon absence, pour la premire fois, des
efforts du baron de T** pour me dtacher d'elle. On lui avait
rapport les discours que j'avais tenus, les plaisanteries que
j'avais faites. Ses soupons tant veills, elle avait rassembl
dans son esprit plusieurs circonstances qui lui paraissaient les
confirmer. Ma liaison subite avec un homme que je ne voyais jamais
autrefois, l'intimit qui existait entre cet homme et mon pre,
lui semblaient des preuves irrfragables. Son inquitude avait
fait tant de progrs en peu d'heures que je la trouvai pleinement
convaincue de ce qu'elle nommait ma perfidie.

J'tais arriv auprs d'elle, dcid  tout lui dire. Accus par
elle, le croira-t-on? je ne m'occupai qu' tout luder. Je niai
mme, oui, je niai ce jour-l ce que j'tais dtermin  lui
dclarer le lendemain.

Il tait tard; je la quittai; je me htai de me coucher pour
terminer cette longue journe; et quand je fus bien sr qu'elle
tait finie, je me sentis, pour le moment, dlivr d'un poids
norme.

Je ne me levai le lendemain que vers le milieu du jour, comme si,
en retardant le commencement de notre entrevue, j'avais retard
l'instant fatal.

Ellnore s'tait rassure pendant la nuit, et par ses propres
rflexions et par mes discours de la veille. Elle me parla de ses
affaires avec un air de confiance qui n'annonait que trop qu'elle
regardait nos existences comme indissolublement unies. O trouver
des paroles qui la repoussassent dans l'isolement?

Le temps s'coulait avec une rapidit effrayante. Chaque minute
ajoutait  la ncessit d'une explication. Des trois jours que
j'avais fixs, dj le second tait prs de disparatre; M. de T**
m'attendait au plus tard le surlendemain. Sa lettre pour mon pre
tait partie et j'allais manquer  ma promesse sans avoir fait
pour l'excuter la moindre tentative. Je sortais, je rentrais, je
prenais la main d'Ellnore, je commenais une phrase que
j'interrompais aussitt, je regardais la marche du soleil qui
s'inclinait vers l'horizon. La nuit revint, j'ajournai de nouveau.
Un jour me restait: c'tait assez d'une heure.

Ce jour se passa comme le prcdent. J'crivis  M. de T** pour
lui demander du temps encore: et, comme il est naturel aux
caractres faibles de le faire, j'entassai dans ma lettre mille
raisonnements pour justifier mon retard, pour dmontrer qu'il ne
changeait rien  la rsolution que j'avais prise, et que, ds
l'instant mme, on pouvait regarder mes liens avec Ellnore comme
briss pour jamais.


CHAPITRE X

Je passai les jours suivants plus tranquille. J'avais rejet dans
le vague la ncessit d'agir; elle ne me poursuivait plus comme un
spectre; je croyais avoir tout le temps de prparer Ellnore. Je
voulais tre plus doux, plus tendre avec elle, pour conserver au
moins des souvenirs d'amiti. Mon trouble tait tout diffrent de
celui que j'avais connu jusqu'alors. J'avais implor le ciel pour
qu'il levt soudain entre Ellnore et moi un obstacle que je ne
pusse franchir. Cet obstacle s'tait lev. Je fixais mes regards
sur Ellnore comme sur un tre que j'allais perdre. L'exigence,
qui m'avait paru tant de fois insupportable, ne m'effrayait plus;
je m'en sentais affranchi d'avance. J'tais plus libre en lui
cdant encore, et je n'prouvais plus cette rvolte intrieure qui
jadis me portait sans cesse  tout dchirer. Il n'y avait plus en
moi d'impatience: il y avait, au contraire, un dsir secret de
retarder le moment funeste.

Ellnore s'aperut de cette disposition plus affectueuse et plus
sensible: elle-mme devint moins amre. Je recherchais des
entretiens que j'avais vits; je jouissais de ses expressions
d'amour, nagure importunes, prcieuses maintenant, comme pouvant
chaque fois tre les dernires.

Un soir, nous nous tions quitts aprs une conversation plus
douce que de coutume. Le secret que je renfermais dans mon sein me
rendait triste, mais ma tristesse n'avait rien de violent.
L'incertitude sur l'poque de la sparation que j'avais voulue me
servait  en carter l'ide. La nuit j'entendis dans le chteau un
bruit inusit. Ce bruit cessa bientt, et je n'y attachai point
d'importance. Le matin cependant, l'ide m'en revint; j'en voulus
savoir la cause, et je dirigeai mes pas vers la chambre
d'Ellnore. Quel fut mon tonnement, lorsqu'on me dit que depuis
douze heures elle avait une fivre ardente, qu'un mdecin que ses
gens avaient fait appeler dclarait sa vie en danger, et qu'elle
avait dfendu imprieusement que l'on m'avertt ou qu'on me
laisst pntrer jusqu' elle!

Je voulus insister. Le mdecin sortit lui-mme pour me reprsenter
la ncessit de ne lui causer aucune motion. Il attribuait sa
dfense, dont il ignorait le motif, au dsir de ne pas me causer
d'alarmes. J'interrogeai les gens d'Ellnore avec angoisse sur ce
qui avait pu la plonger d'une manire si subite dans un tat si
dangereux. La veille, aprs m'avoir quitt, elle avait reu de
Varsovie une lettre apporte par un homme  cheval; l'ayant
ouverte et parcourue, elle s'tait vanouie; revenue  elle, elle
s'tait jete sur son lit sans prononcer une parole. L'une de ses
femmes, inquite de l'agitation qu'elle remarquait en elle, tait
reste dans sa chambre  son insu; vers le milieu de la nuit,
cette femme l'avait vue saisie d'un tremblement qui branlait le
lit sur lequel elle tait couche: elle avait voulu m'appeler.
Ellnore s'y tait oppose avec une espce de terreur tellement
violente qu'on n'avait os lui dsobir. On avait envoy chercher
un mdecin; Ellnore avait refus, refusait encore de lui
rpondre; elle avait pass la nuit, prononant des mots
entrecoups qu'on n'avait pu comprendre, et appuyant souvent son
mouchoir sur sa bouche, comme pour s'empcher de parler.

Tandis qu'on me donnait ces dtails, une autre femme, qui tait
reste prs d'Ellnore, accourut tout effraye. Ellnore
paraissait avoir perdu l'usage de ses sens. Elle ne distinguait
rien de ce qui l'entourait. Elle poussait quelquefois des cris,
elle rptait mon nom; puis, pouvante, elle faisait signe de la
main, comme pour que l'on loignt d'elle quelque objet qui lui
tait odieux.

J'entrai dans sa chambre. Je vis au pied de son lit deux lettres.
L'une tait la mienne au baron de T**, l'autre tait de lui-mme 
Ellnore. Je ne conus que trop alors le mot de cette affreuse
nigme. Tous mes efforts pour obtenir le temps que je voulais
consacrer encore aux derniers adieux s'taient tourns de la sorte
contre l'infortune que j'aspirais  mnager. Ellnore avait lu,
traces de ma main, mes promesses de l'abandonner, promesses qui
n'avaient t dictes que par le dsir de rester plus longtemps
prs d'elle, et que la vivacit de ce dsir mme m'avait porte 
rpter,  dvelopper de mille manires. L'oeil indiffrent de
M. de T** avait facilement dml dans ces protestations ritres
 chaque ligne l'irrsolution que je dguisais et les ruses de ma
propre incertitude; mais le cruel avait trop bien calcul
qu'Ellnore y verrait un arrt irrvocable. Je m'approchai d'elle:
elle me regarda sans me reconnatre. Je lui parlai: elle
tressaillit. Quel est ce bruit? s'cria-t-elle; c'est la voix qui
m'a fait du mal. Le mdecin remarqua que ma prsence ajoutait 
son dlire, et me conjura de m'loigner. Comment peindre ce que
j'prouvai pendant trois longues heures? Le mdecin sortit enfin.
Ellnore tait tombe dans un profond assoupissement. Il ne
dsesprait pas de la sauver, si,  son rveil, la fivre tait
calme.

Ellnore dormit longtemps. Instruit de son rveil, je lui crivis
pour lui demander de me recevoir. Elle me fit dire d'entrer. Je
voulus parler; elle m'interrompit. Que je n'entende de vous, dit-
elle, aucun mot cruel. Je ne rclame plus, je ne m'oppose  rien;
mais que cette voix que j'ai tant aime, que cette voix qui
retentissait au fond de mon coeur n'y pntre pas pour le
dchirer. Adolphe, Adolphe, j'ai t violente, j'ai pu vous
offenser; mais vous ne savez pas ce que j'ai souffert. Dieu
veuille que jamais vous ne le sachiez!

Son agitation devint extrme. Elle posa son front sur ma main; il
tait brlant; une contraction terrible dfigurait ses traits. Au
nom du ciel, m'criai-je, chre Ellnore, coutez-moi. Oui, je
suis coupable: cette lettre.... Elle frmit et voulut s'loigner.
Je la retins. Faible, tourment, continuai-je, j'ai pu cder un
moment  une instance cruelle; mais n'avez-vous pas vous-mme
mille preuves que je ne puis vouloir ce qui nous spare? J'ai t
mcontent, malheureux, injuste; peut-tre, en luttant avec trop de
violence contre une imagination rebelle, avez-vous donn de la
force  des vellits passagres que je mprise aujourd'hui; mais
pouvez-vous douter de mon affection profonde? nos mes ne sont-
elles pas enchanes l'une  l'autre par mille liens que rien ne
peut rompre? Tout le pass ne nous est-il pas commun? Pouvons-nous
jeter un regard sur les trois annes qui viennent de finir, sans
nous retracer des impressions que nous avons partages, des
plaisirs que nous avons gots, des peines que nous avons
supportes ensemble? Ellnore, commenons en ce jour une nouvelle
poque, rappelons les heures du bonheur et de l'amour. Elle me
regarda quelque temps avec l'air du doute. Votre pre, reprit-
elle enfin, vos devoirs, votre famille, ce qu'on attend de
vous!... -- Sans doute, rpondis-je, une fois, un jour peut-
tre.... Elle remarqua que j'hsitais. Mon Dieu, s'cria-t-elle,
pourquoi m'avait-il rendu l'esprance pour me la ravir aussitt?
Adolphe, je vous remercie de vos efforts: ils m'ont fait du bien,
d'autant plus de bien qu'ils ne vous coteront, je l'espre, aucun
sacrifice; mais, je vous en conjure, ne parlons plus de
l'avenir... Ne vous reprochez rien, quoi qu'il arrive. Vous avez
t bon pour moi. J'ai voulu ce qui n'tait pas possible. L'amour
tait toute ma vie: il ne pouvait tre la vtre. Soignez-moi
maintenant quelques jours encore. Des larmes coulrent
abondamment de ses yeux; sa respiration fut moins oppresse; elle
appuya sa tte sur mon paule. C'est ici, dit-elle, que j'ai
toujours dsir mourir. Je la serrai contre mon coeur, j'abjurai
de nouveau mes projets, je dsavouai mes fureurs cruelles. Non,
reprit-elle, il faut que vous soyez libre et content. -- Puis-je
l'tre si vous tes malheureuse? -- Je ne serai pas longtemps
malheureuse, vous n'aurez pas longtemps  me plaindre. Je rejetai
loin de moi des craintes que je voulais croire chimriques. Non,
non, cher Adolphe, me dit-elle, quand on a longtemps invoqu la
mort, le Ciel nous envoie,  la fin, je ne sais quel pressentiment
infaillible qui nous avertit que notre prire est exauce. Je lui
jurai de ne jamais la quitter. Je l'ai toujours espr,
maintenant j'en suis sre.

C'tait une de ces journes d'hiver o le soleil semble clairer
tristement la campagne gristre, comme s'il regardait en piti la
terre qu'il a cess de rchauffer. Ellnore me proposa de sortir.
Il fait bien froid, lui dis-je. -- N'importe, je voudrais me
promener avec vous. Elle prit mon bras; nous marchmes longtemps
sans rien dire; elle avanait avec peine, et se penchait sur moi
presque tout entire. Arrtons-nous un instant. -- Non, me
rpondit-elle, j'ai du plaisir  me sentir encore soutenue par
vous. Nous retombmes dans le silence. Le ciel tait serein; mais
les arbres taient sans feuilles; aucun souffle n'agitait l'air,
aucun oiseau ne le traversait: tout tait immobile, et le seul
bruit qui se ft entendre tait celui de l'herbe glace qui se
brisait sous nos pas. Comme tout est calme, me dit Ellnore;
comme la nature se rsigne! Le coeur aussi ne doit-il pas
apprendre  se rsigner? Elle s'assit sur une pierre; tout  coup
elle se mit  genoux, et, baissant la tte, elle l'appuya sur ses
deux mains. J'entendis quelques mots prononces  voix basse. Je
m'aperus qu'elle priait. Se relevant enfin: Rentrons, dit-elle,
le froid m'a saisie. J'ai peur de me trouver mal. Ne me dites
rien; je ne suis pas en tat de vous entendre.

 dater de ce jour, je vis Ellnore s'affaiblir et dprir. Je
rassemblai de toutes parts des mdecins autour d'elle: les uns
m'annoncrent un mal sans remde, d'autres me bercrent
d'esprances vaines; mais la nature sombre et silencieuse
poursuivait d'un bras invisible son travail impitoyable. Par
moments, Ellnore semblait reprendre  la vie. On et dit
quelquefois que la main de fer qui pesait sur elle s'tait
retire. Elle relevait sa tte languissante; ses joues se
couvraient de couleurs un peu plus vives; ses yeux se ranimaient:
mais tout  coup, par le jeu cruel d'une puissance inconnue, ce
mieux mensonger disparaissait, sans que l'art en pt deviner la
cause. Je la vis de la sorte marcher par degrs  la destruction.
Je vis se graver sur cette figure si noble et si expressive les
signes avant-coureurs de la mort. Je vis, spectacle humiliant et
dplorable, ce caractre nergique et fier recevoir de la
souffrance physique mille impressions confuses et incohrentes,
comme si, dans ces instants terribles, l'me, froisse par le
corps, se mtamorphosait en tous sens pour se plier avec moins de
peine  la dgradation des organes.

Un seul sentiment ne varia jamais dans le coeur d'Ellnore: ce fut
sa tendresse pour moi. Sa faiblesse lui permettait rarement de me
parler; mais elle fixait sur moi ses yeux en silence, et il me
semblait alors que ses regards me demandaient la vie que je ne
pouvais plus lui donner. Je craignais de lui causer une motion
violente; j'inventais des prtextes pour sortir: je parcourais au
hasard tous les lieux o je m'tais trouv avec elle; j'arrosais
de mes pleurs les pierres, le pied des arbres, tous les objets qui
me retraaient son souvenir.

Ce n'tait pas les regrets de l'amour, c'tait un sentiment plus
sombre et plus triste; l'amour s'identifie tellement  l'objet
aim que dans son dsespoir mme il y a quelque charme. Il lutte
contre la ralit, contre la destine; l'ardeur de son dsir le
trompe sur ses forces, et l'exalte au milieu de sa douleur. La
mienne tait morne et solitaire; je n'esprais point mourir avec
Ellnore; j'allais vivre sans elle dans ce dsert du monde, que
j'avais souhait tant de fois de traverser indpendant. J'avais
bris l'tre qui m'aimait; j'avais bris ce coeur, compagnon du
mien, qui avait persist  se dvouer  moi, dans sa tendresse
infatigable; dj l'isolement m'atteignait. Ellnore respirait
encore, mais je ne pouvais dj plus lui confier mes penses;
j'tais dj seul sur la terre; je ne vivais plus dans cette
atmosphre d'amour qu'elle rpandait autour de moi; l'air que je
respirais me paraissait plus rude, les visages des hommes que je
rencontrais plus indiffrents; toute la nature semblait me dire
que j'allais  jamais cesser d'tre aim.

Le danger d'Ellnore devint tout  coup plus imminent; des
symptmes qu'on ne pouvait mconnatre annoncrent sa fin
prochaine: un prtre de sa religion l'en avertit. Elle me pria de
lui apporter une cassette qui contenait beaucoup de papiers; elle
en fit brler plusieurs devant elle, mais elle paraissait en
chercher un qu'elle ne trouvait point, et son inquitude tait
extrme. Je la suppliai de cesser cette recherche qui l'agitait,
et pendant laquelle, deux fois, elle s'tait vanouie. J'y
consens, me rpondit-elle; mais, cher Adolphe, ne me refusez pas
une prire. Vous trouverez parmi mes papiers, je ne sais o, une
lettre qui vous est adresse; brlez-la sans la lire, je vous en
conjure au nom de notre amour, au nom de ces derniers moments que
vous avez adoucis. Je le lui promis; elle fut tranquille.
Laissez-moi me livrer  prsent, me dit-elle, aux devoirs de ma
religion; j'ai bien des fautes  expier: mon amour pour vous fut
peut-tre une faute; je ne le croirais pourtant pas, si cet amour
avait pu vous rendre heureux.

Je la quittai: je ne rentrai qu'avec tous ses gens pour assister
aux dernires et solennelles prires;  genoux dans un coin de sa
chambre, tantt je m'abmais dans mes penses, tantt je
contemplais, par une curiosit involontaire, tous ces hommes
runis, la terreur des uns, la distraction des autres, et cet
effet singulier de l'habitude qui introduit l'indiffrence dans
toutes les pratiques prescrites, et qui fait regarder les
crmonies les plus augustes et les plus terribles comme des
choses convenues et de pure forme; j'entendais ces hommes rpter
machinalement les paroles funbres, comme si eux aussi n'eussent
pas d tre acteurs un jour dans une scne pareille, comme si eux
aussi n'eussent pas d mourir un jour. J'tais loin cependant de
ddaigner ces pratiques; en est-il une seule dont l'homme, dans
son ignorance, ose prononcer l'inutilit? Elles rendaient du calme
 Ellnore; elles l'aidaient  franchir ce pas terrible vers
lequel nous avanons tous, sans qu'aucun de nous puisse prvoir ce
qu'il doit prouver alors. Ma surprise n'est pas que l'homme ait
besoin d'une religion; ce qui m'tonne, c'est qu'il se croie
jamais assez fort, assez  l'abri du malheur pour oser en rejeter
une: il devrait, ce me semble, tre port, dans sa faiblesse, 
les invoquer toutes; dans la nuit paisse qui nous entoure, est-il
une lueur que nous puissions repousser? Au milieu du torrent qui
nous entrane, est-il une branche  laquelle nous osions refuser
de nous retenir?

L'impression produite sur Ellnore par une solennit si lugubre
parut l'avoir fatigue. Elle s'assoupit d'un sommeil assez
paisible; elle se rveilla moins souffrante; j'tais seul dans sa
chambre; nous nous parlions de temps en temps  de longs
intervalles. Le mdecin qui s'tait montr le plus habile dans ses
conjectures m'avait prdit qu'elle ne vivrait pas vingt-quatre
heures; je regardais tour  tour une pendule qui marquait les
heures, et le visage d'Ellnore, sur lequel je n'apercevais nul
changement nouveau. Chaque minute qui s'coulait ranimait mon
esprance, et je rvoquais en doute les prsages d'un art
mensonger. Tout  coup Ellnore s'lana par un mouvement subit;
je la retins dans mes bras: un tremblement convulsif agitait tout
son corps; ses yeux me cherchaient, mais dans ses yeux se peignait
un effroi vague, comme si elle et demand grce  quelque objet
menaant qui se drobait  mes regards: elle se relevait, elle
retombait, on voyait qu'elle s'efforait de fuir; on et dit
qu'elle luttait contre une puissance physique invisible qui,
lasse d'attendre le moment funeste, l'avait saisie et la retenait
pour l'achever sur ce lit de mort. Elle cda enfin  l'acharnement
de la nature ennemie; ses membres s'affaissrent, elle sembla
reprendre quelque connaissance: elle me serra la main; elle voulut
pleurer, il n'y avait plus de larmes; elle voulut parler, il n'y
avait plus de voix: elle laissa tomber, comme rsigne, sa tte
sur le bras qui l'appuyait; sa respiration devint plus lente;
quelques instants aprs elle n'tait plus.

Je demeurai longtemps immobile prs d'Ellnore sans vie. La
conviction de sa mort n'avait pas encore pntr dans mon me; mes
yeux contemplaient avec un tonnement stupide ce corps inanim.
Une de ses femmes tant entre rpandit dans la maison la sinistre
nouvelle. Le bruit qui se fit autour de moi me tira de la
lthargie o j'tais plong; je me levai: ce fut alors que
j'prouvai la douleur dchirante et toute l'horreur de l'adieu
sans retour. Tant de mouvement, cette activit de la vie vulgaire,
tant de soins et d'agitations qui ne la regardaient plus,
dissiprent cette illusion que je prolongeais, cette illusion par
laquelle je croyais encore exister avec Ellnore. Je sentis le
dernier lien se rompre, et l'affreuse ralit se placer  jamais
entre elle et moi. Combien elle me pesait, cette libert que
j'avais tant regrette! Combien elle manquait  mon coeur, cette
dpendance qui m'avait rvolt souvent! Nagure toutes mes actions
avaient un but; j'tais sr, par chacune d'elles, d'pargner une
peine ou de causer un plaisir: je m'en plaignais alors; j'tais
impatient qu'un oeil ami observt mes dmarches, que le bonheur
d'un autre y ft attach. Personne maintenant ne les observait;
elles n'intressaient personne; nul ne me disputait mon temps ni
mes heures; aucune voix ne me rappelait quand je sortais. J'tais
libre, en effet, je n'tais plus aim: j'tais tranger pour tout
le monde.

L'on m'apporta tous les papiers d'Ellnore, comme elle l'avait
ordonn;  chaque ligne, j'y rencontrai de nouvelles preuves de
son amour, de nouveaux sacrifices qu'elle m'avait faits et qu'elle
m'avait cachs. Je trouvai enfin cette lettre que j'avais promis
de brler; je ne la reconnus pas d'abord; elle tait sans adresse,
elle tait ouverte: quelques mots frapprent mes regards malgr
moi; je tentai vainement de les en dtourner, je ne pus rsister
au besoin de la lire tout entire. Je n'ai pas la force de la
transcrire. Ellnore l'avait crite aprs une des scnes violentes
qui avaient prcd sa maladie.

Adolphe, me disait-elle, pourquoi vous acharnez-vous sur moi?
Quel est mon crime? De vous aimer, de ne pouvoir exister sans
vous. Par quelle piti bizarre n'osez-vous rompre un lien qui vous
pse, et dchirez-vous l'tre malheureux prs de qui votre piti
vous retient? Pourquoi me refusez-vous le triste plaisir de vous
croire au moins gnreux? Pourquoi vous montrez-vous furieux et
faible? L'ide de ma douleur vous poursuit, et le spectacle de
cette douleur ne peut vous arrter! Qu'exigez-vous? Que je vous
quitte? Ne voyez-vous pas que je n'en ai pas la force? Ah! c'est 
vous, qui n'aimez pas, c'est  vous  la trouver, cette force,
dans ce coeur lass de moi, que tant d'amour ne saurait dsarmer.
Vous ne me la donnerez pas, vous me ferez languir dans les larmes,
vous me ferez mourir  vos pieds. -- Dites un mot, crivait-elle
ailleurs. Est-il un pays o je ne vous suive? Est-il une retraite
o je ne me cache pour vivre auprs de vous, sans tre un fardeau
dans votre vie? Mais non, vous ne le voulez pas. Tous les projets
que je propose, timide et tremblante, car vous m'avez glace
d'effroi, vous les repoussez avec impatience. Ce que j'obtiens de
mieux, c'est votre silence. Tant de duret ne convient pas  votre
caractre. Vous tes bon; vos actions sont nobles et dvoues:
mais quelles actions effaceraient vos paroles? Ces paroles acres
retentissent autour de moi: je les entends la nuit; elles me
suivent, elle me dvorent, elles fltrissent tout ce que vous
faites. Faut-il donc que je meure, Adolphe? Eh bien, vous serez
content; elle mourra, cette pauvre crature que vous avez
protge, mais que vous frappez  coups redoubls. Elle mourra,
cette importune Ellnore que vous ne pouvez supporter autour de
vous, que vous regardez comme un obstacle, pour qui vous ne
trouvez pas sur la terre une place qui ne vous fatigue; elle
mourra: vous marcherez seul au milieu de cette foule  laquelle
vous tes impatient de vous mler! Vous les connatrez, ces hommes
que vous remerciez aujourd'hui d'tre indiffrents; et peut-tre
un jour, froiss par ces coeurs arides, vous regretterez ce coeur
dont vous disposiez, qui vivait de votre affection, qui et brav
mille prils pour votre dfense, et que vous ne daignez plus
rcompenser d'un regard.

FIN


LETTRE  L'DITEUR

Je vous renvoie, monsieur, le manuscrit que vous avez eu la bont
de me confier. Je vous remercie de cette complaisance, bien
qu'elle ait rveill en moi de tristes souvenirs que le temps
avait effacs. J'ai connu la plupart de ceux qui figurent dans
cette histoire, car elle n'est que trop vraie. J'ai vu souvent ce
bizarre et malheureux Adolphe, qui en est  la fois l'auteur et le
hros; j'ai tent d'arracher par mes conseils cette charmante
Ellnore, digne d'un sort plus doux et d'un coeur plus fidle, 
l'tre malfaisant qui, non moins misrable qu'elle, la dominait
par une espce de charme, et la dchirait par sa faiblesse. Hlas!
la dernire fois que je l'ai vue, je croyais lui avoir donn
quelque force, avoir arm sa raison contre son coeur. Aprs une
trop longue absence, je suis revenu dans les lieux o je l'avais
laisse, et je n'ai trouv qu'un tombeau.

Vous devriez, monsieur, publier cette anecdote. Elle ne peut
dsormais blesser personne, et ne serait pas,  mon avis, sans
utilit. Le malheur d'Ellnore prouve que le sentiment le plus
passionn ne saurait lutter contre l'ordre des choses. La socit
est trop puissante, elle se reproduit sous trop de formes, elle
mle trop d'amertumes  l'amour qu'elle n'a pas sanctionn; elle
favorise ce penchant  l'inconstance, et cette fatigue impatiente,
maladies de l'me, qui la saisissent quelquefois subitement au
sein de l'intimit. Les indiffrents ont un empressement
merveilleux  tre tracassiers au nom de la morale, et nuisibles
par zle pour la vertu; on dirait que la vue de l'affection les
importune, parce qu'ils en sont incapables; et quand ils peuvent
se prvaloir d'un prtexte, ils jouissent de l'attaquer et de la
dtruire. Malheur donc  la femme qui se repose sur un sentiment
que tout se runit pour empoisonner, et contre lequel la socit,
lorsqu'elle n'est pas force  le respecter comme lgitime, s'arme
de tout ce qu'il y a de mauvais dans le coeur de l'homme pour
dcourager tout ce qu'il y a de bon!

L'exemple d'Adolphe ne sera pas moins instructif, si vous ajoutez
qu'aprs avoir repouss l'tre qui l'aimait, il n'a pas t moins
inquiet, moins agit, moins mcontent; qu'il n'a fait aucun usage
d'une libert reconquise au prix de tant de douleurs et de tant de
larmes; et qu'en se rendant bien digne de blme, il s'est rendu
aussi digne de piti.

S'il vous en faut des preuves, monsieur, lisez ces lettres qui
vous instruiront du sort d'Adolphe; vous le verrez dans bien des
circonstances diverses, et toujours la victime de ce mlange
d'gosme et de sensibilit qui se combinait en lui pour son
malheur et celui des autres; prvoyant le mal avant de le faire,
et reculant avec dsespoir aprs l'avoir fait; puni de ses
qualits plus encore que de ses dfauts, parce que ses qualits
prenaient leur source dans ses motions, et non dans ses
principes; tour  tour le plus dvou et le plus dur des hommes,
mais ayant toujours fini par la duret, aprs avoir commenc par
le dvouement, et n'ayant ainsi laiss de traces que de ses torts.


RPONSE.

Oui, monsieur, je publierai le manuscrit que vous me renvoyez (non
que je pense comme vous sur l'utilit dont il peut tre; chacun ne
s'instruit qu' ses dpens dans ce monde, et les femmes qui le
liront s'imagineront toutes avoir rencontr mieux qu'Adolphe ou
valoir mieux qu'Ellnore); mais je le publierai comme une histoire
assez vraie de la misre du coeur humain. S'il renferme une leon
instructive, c'est aux hommes que cette leon s'adresse: il prouve
que cet esprit, dont on est si fier, ne sert ni  trouver du
bonheur ni  en donner; il prouve que le caractre, la fermet, la
fidlit, la bont, sont les dons qu'il faut demander au ciel; et
je n'appelle pas bont cette piti passagre qui ne subjugue point
l'impatience, et ne l'empche pas de rouvrir les blessures qu'un
moment de regret avait fermes. La grande question dans la vie,
c'est la douleur que l'on cause, et la mtaphysique la plus
ingnieuse ne justifie pas l'homme qui a dchir le coeur qui
l'aimait. Je hais d'ailleurs cette fatuit d'un esprit qui croit
excuser ce qu'il explique; je hais cette vanit qui s'occupe
d'elle-mme en racontant le mal qu'elle a fait, qui a la
prtention de se faire plaindre en se dcrivant, et qui, planant
indestructible au milieu des ruines, s'analyse au lieu de se
repentir. Je hais cette faiblesse qui s'en prend toujours aux
autres de sa propre impuissance, et qui ne voit pas que le mal
n'est point dans ses alentours, mais qu'il est en elle. J'aurais
devin qu'Adolphe a t puni de son caractre par son caractre
mme, qu'il n'a suivi aucune route fixe, rempli aucune carrire
utile, qu'il a consum ses facults sans autre direction que le
caprice, sans autre force que l'irritation; j'aurais, dis-je,
devin tout cela, quand vous ne m'auriez pas communiqu sur sa
destine de nouveaux dtails, dont j'ignore encore si je ferai
quelque usage. Les circonstances sont bien peu de chose, le
caractre est tout; c'est en vain qu'on brise avec les objets et
les tres extrieurs; on ne saurait briser avec soi-mme. On
change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment
dont on esprait se dlivrer; et comme on ne se corrige pas en se
dplaant, l'on se trouve seulement avoir ajout des remords aux
regrets et des fautes aux souffrances.





End of the Project Gutenberg EBook of Adolphe, by Benjamin Constant

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADOLPHE ***

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