The Project Gutenberg EBook of Spiridion, by George Sand

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Title: Spiridion

Author: George Sand

Release Date: March 2, 2005 [EBook #15239]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SPIRIDION ***




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                         GEORGE SAND


                          SPIRIDION



NOTICE

_Spiridion_ a t crit en grande partie, et termin dans la Chartreuse
de Valdemosa, aux gmissements de la bise dans les clotres en ruines.
Certes, ce lieu romantique et mieux inspir un plus grand pote.
Heureusement le plaisir d'crire ne se mesure pas au mrite de l'oeuvre,
mais  l'motion de l'artiste; sans des proccupations souvent
douloureuses, j'aurais t bien satisfaite de cette cellule de moine
dans un site sublime, o le hasard, ou plutt la ncessit rsultant de
l'absence de tout autre asile, m'avait conduite et mise prcisment dans
le milieu qui convenait au sujet de ce livre commenc  Nohant.

GEORGE SAND.
Nohant, 25 aot 1855.




A M. PIERRE LEROUX.

Ami et frre par les annes, pre et matre par la vertu et la science,
agrez l'envoi d'un de mes contes, non comme un travail digue de vous
tre ddi, mais connue un tmoignage d'amiti et de vnration.



Lorsque j'entrai comme novice au couvent des Bndictins, j'tais 
peine g de seize ans. Mon caractre doux et timide sembla inspirer
d'abord la confiance et l'affection; mais je ne tardai pas  voir la
bienveillance des frres se changer en froideur; et le pre trsorier,
qui seul me conserva un peu d'intrt, me prit plusieurs fois  part
pour me dire tout bas que, si je ne faisais attention  moi-mme, je
tomberais dans la disgrce du Prieur.

Je le le pressais en vain de s'expliquer; il mettait un doigt sur ses
lvres, et, s'loignant d'un air mystrieux, il ajoutait pour toute
rponse:

Vous savez bien, mon cher fils, ce que je veux dire.

Je cherchais vainement mon crime. Il m'tait impossible, aprs le plus
scrupuleux examen, de dcouvrir en moi des torts assez graves pour
mriter une rprimande. Des semaines, des mois s'coulrent, et l'espce
de rprobation tacite qui pesait sur moi ne s'adoucit point. En vain
je redoublais de ferveur et de zle; en vain je veillais  toutes mes
paroles,  toutes mes penses; en vain j'tais le plus assidu aux
offices et le plus ardent au travail; je voyais chaque jour la solitude
largir un cercle autour de moi. Tous mes amis m'avaient quitt.
Personne ne m'adressait plus la parole. Les novices les moins rguliers
et les moins mritants semblaient s'arroger le droit de me mpriser.
Quelques-uns mme, lorsqu'ils passaient prs de moi, serraient contre
leur corps les plis de leur robe, comme s'ils eussent craint de toucher
un lpreux. Quoique je rcitasse mes leons sans faire une seule faute,
et que je fisse dans le chant de trs-grands progrs, un profond silence
rgnait dans les salles d'tude quand ma timide voix avait cess de
rsonner sous la vote. Les docteurs et les matres n'avaient pas pour
moi un seul regard d'encouragement, tandis que des novices nonchalants
ou incapables taient combls d'loges et de rcompenses. Lorsque je
passais devant l'abb, il dtournait la tte, comme s'il et eu horreur
de mon salut.

J'examinais tous les mouvements de mon coeur, et je m'interrogeais
svrement pour savoir si l'orgueil bless n'avait pas une grande part
dans ma souffrance. Je pouvais du moins me rendre ce tmoignage que je
n'avais rien pargn pour combattre toute rvolte de la vanit, et je
sentais bien que mon coeur tait rduit  une tristesse profonde par
l'isolement o on le refoulait, par le manque d'affection, et non par le
manque d'amusements et de flatteries.

Je rsolus de prendre pour appui le seul religieux qui ne pt fuir
mes confidences, mon confesseur. J'allai me jeter  ses pieds, je lui
exposai mes douleurs, mes efforts pour mriter un sort moins rigoureux,
mes combats contre l'esprit de reproche et d'amertume qui commenait 
s'lever en moi. Mais quelle fut ma consternation lorsqu'il me rpondit
d'un ton glacial:

Tant que vous ne m'ouvrirez pas votre coeur avec une entire sincrit
et une parfaite soumission, je ne pourrai rien faire pour vous.

--O pre Hgsippe! lui rpondis-je, vous pouvez lire la vrit au fond
de mes entrailles; car je ne vous ai jamais rien cach.

Alors il se leva et me dit avec un accent terrible:

Misrable pcheur! me basse et perverse! vous savez bien que vous
me cachez un secret formidable, et que votre conscience est un abme
d'iniquit. Mais vous ne tromperez pas l'oeil de Dieu, vous n'chapperez
point  sa justice. Allez, retirez-vous de moi; je ne veux plus entendre
vos plaintes hypocrites. Jusqu' ce que la contrition ait touch votre
coeur, et que vous ayez lav par une pnitence sincre les souillures de
votre esprit, je vous dfends d'approcher du tribunal de la pnitence.

--O mon pre! mon pre! m'criai-je, ne me repoussez pas ainsi, ne me
rduisez pas au dsespoir, ne me faites pas douter de la bont de Dieu
et de la sagesse de vos jugements. Je suis innocent devant le Seigneur;
ayez piti de mes souffrances....

--Reptile audacieux! s'cria-t-il d'une voix tonnante, glorifie-toi
de ton parjure et invoque le nom du Seigneur pour appuyer tes
faux serments; mais laisse-moi, te-toi de devant mes yeux, ton
endurcissement me fait horreur!

En parlant ainsi, il dgagea sa robe que je tenais dans mes mains
suppliantes. Je m'y attachai avec une sorte d'garement; alors il me
repoussa de toute sa force, et je tombai la face contre terre. Il
s'loigna, poussant violemment derrire lui la porte de la sacristie
o cette scne se passait. Je demeurai dans les tnbres. Soit par la
violence de ma chute, soit par l'excs de mon chagrin, une veine se
rompit dans ma gorge, et j'eus une hmorragie. Je ne pus me relever,
je me sentis dfaillir rapidement, et bientt je fus tendu sans
connaissance sur le pav baign de mon sang.

Je ne sais combien de temps je passai ainsi. Quand je commenai 
revenir  moi, je sentis une fracheur agrable; une brise harmonieuse
semblait se jouer autour de moi, schait la sueur de mon front et
courait dans ma chevelure, puis semblait s'loigner avec un son vague,
imperceptible, murmurer je ne sais quelles notes faibles dans les coins
de la salle, et revenir sur moi comme pour me rendre des forces et
m'engager  me relever.

Cependant je ne pouvais m'y dcider encore, car j'prouvais un bien-tre
inou, et j'coutais dans une sorte d'aberration paisible les bruits
de ce souffle d't qui se glissait furtivement par la fente d'une
persienne. Alors il me sembla entendre une voix qui partait du fond
de la sacristie, et qui parlait si bas que je ne distinguais pas les
paroles. Je restai immobile et prtai toute mon attention. La voix
paraissait faire une de ces prires entrecoupes que nous appelons
oraisons jaculatoires. Enfin je saisis distinctement ces mots: _Esprit
de vrit, relve les victimes de l'ignorance et de l'imposture_. Pre
Hgsippe! dis-je d'un ton faible, est-ce vous qui revenez vers moi?
Mais personne ne me rpondit. Je me soulevai sur mes mains et sur mes
genoux, j'coutai encore, je n'entendis plus rien. Je me relevai tout
a fait, je regardai autour de moi; j'tais tomb si prs de la porte
unique de cette petite salle, que personne aprs le dpart de mon
confesseur n'et pu rentrer sans marcher sur mon corps; d'ailleurs,
cette porte ne s'ouvrait qu'en dedans par un loquet de forme ancienne.
J'y touchai, et je m'assurai qu'il tait ferm. Je fus pris de terreur,
et je restai quelques instants sans oser faire un pas. Adoss contre la
porte, je cherchais  percer de mon regard l'obscurit dans laquelle les
angles de la salle taient plongs. Une lueur blafarde, tombant d'une
lucarne  volet de plein chne, tremblait vers le milieu de cette pice.
Un faible vent, tourmentant le volet, agrandissait et diminuait tour 
tour la fente qui laissait pntrer cette rare lumire. Les objets qui
se trouvaient dans cette rgion  demi claire, le prie-Dieu surmont
d'une tte de mort, quelques livres pars sur le plancher, une aube
suspendue  la muraille, semblaient se mouvoir avec l'ombre du feuillage
que l'air agitait derrire la croise. Quand je crus voir que j'tais
seul, j'eus honte de ma timidit: je fis un signe de croix, et je
m'apprtai  aller ouvrir tout  fait le volet; mais un profond soupir
qui partait du prie-Dieu me retint clou  ma place. Cependant je voyais
assez distinctement ce prie-Pieu pour tre bien sur qu'il n'y avait
personne. Une ide que j'aurais d concevoir plus tt vint me rassurer:
quelqu'un pouvait tre appuy dehors contre la fentre, et faire sa
prire sans songer  moi. Mais qui donc pouvait tre assez hardi pour
mettre des voeux et prononcer des paroles comme celles que j'avais
entendues?

La curiosit, seule passion et seule distraction permise dans le
clotre, s'empara de moi. Je m'avanai vers la fentre; mais  peine
eus-je fait un pas, qu'une ombre noire, se dtachant,  ce qu'il me
parut, du prie-Dieu, traversa la salle en se dirigeant vers la fentre,
et passa devant moi comme un clair. Ce mouvement fut si rapide que
je n'eus pas le temps d'viter ce que je prenais pour un corps, et ma
frayeur fut si grande que je faillis m'vanouir une seconde fois. Mais
je ne sentis rien, et, comme si j'eusse t travers par cette ombre, je
la vis disparatre  ma gauche.

Je m'lanai vers la fentre, je poussai le volet avec, prcipitation;
je jetai les yeux dans la sacristie, j'y tais absolument seul; je les
promenai sur tout le jardin, il tait dsert, et le vent du midi courait
sur les fleurs. Je pris courage: j'explorai tous les coins de la salle,
je regardai derrire le prie-Pieu, qui tait fort grand; je secouai tous
les vtements sacerdotaux suspendus aux murailles; je trouvai toutes
choses dans leur tat naturel, et rien ne put m'expliquer ce qui s'tait
pass. La vue de tout le sang que j'avais perdu me porta  croire que
mon cerveau, affaibli par cette hmorragie, avait t en proie  une
hallucination. Je me retirai dans ma cellule, et j'y demeurai enferm
jusqu'au lendemain.

Je passai ce jour et cette nuit dans les larmes. L'inanition, la perte
de sang, les vaines terreurs dela sacristie, avaient bris tout mon
tre. Nul ne vint me secourir ou me consoler; nul ne s'enqit de ce que
j'ta devenu. Je vis de ma fentre la troupe des novices se rpandre
dans le jardin. Les grands chiens qui gardaient la maison vinrent
gaiement  leur rencontre, et reurent d'eux mille caresses. Mon coeur
sa serra et se brisa  la vue de ces animaux, mieux traits cent fois,
et cent fois plus heureux que moi.

J'avais trop de foi en ma vocation pour concevoir aucune ide de rvolte
ou de fuite. J'acceptai en somme ces humiliations, ces injustices et
ce dlaissement, comme une preuve envoye par le ciel et comme une
occasion de mriter. Je priai, je m'humiliai, je frappai ma poitrine, je
recommandai ma cause  la justice de Dieu,  la protection de tous les
saints, et vers le matin je finis par goter un doux repos. Je fus
veill en sursaut par un rve. Le pre Alexis m'tait apparu, et, me
secouant rudement, il m'avait rpt  peu prs les paroles qu'un tre
mystrieux m'avait dites de la sacristie:

Relve-toi, victime de l'ignorance et de l'imposture.

Quel rapport le pre Alexis pouvait-il avoir avec cette rminiscence? Je
n'en trouvai aucun, sinon que la vision de la sacristie m'avait beaucoup
occup au moment o je m'tais endormi, et qu' ce moment mme j'avais
vu de mon grabat le pre Alexis rentrer du jardin dans le couvent, vers
le coucher de la lune, une heure environ avant le jour.

Cette matinale promenade du pre Alexis ne m'avait pourtant pas frapp
comme un fait extraordinaire. Le pre Alexis tait le plus savant de nos
moines: il tait grand astronome, et il avait la garde des instruments
de physique et de gomtrie, dont l'observatoire du couvent tait assez
bien fourni. Il passait une partie des nuits  faire ses expriences et
 contempler les astres; il allait et vouait  toute heure, sans tre
astreint  celles des offices, et il tait dispens de descendre 
l'glise pour matines et laudes. Mais mon rve le ramenant  ma pense,
je me mis  songer que c'tait un homme bizarre, toujours proccup,
souvent inintelligible dans ses paroles, errant sans cesse dans le
couvent connue une me en peine; qu'en un mot ce pouvait bien tre lui
qui, la veille, appuy contre la fentre de la sacristie, avait murmur
une formule d'invocation, et fait passer son ombre sur le mur, par
hasard, sans se douter de mes terreurs. Je rsolus de le lui demander,
et eu rflchissant  la manire dont il accueillerait mes questions, je
m'enhardis  saisir ce prtexte pour faire connaissance avec lui. Je
me rappelai que ce sombre vieillard tait le seul dont je n'eusse reu
aucune insulte muette ou verbale, qu'il ne s'tait jamais dtourn de
moi avec horreur, et qu'il paraissait absolument tranger  toutes les
rsolutions qui se prenaient dans la communaut. Il est vrai qu'il
ne m'avait jamais dit une parole amie, que son regard n'avait jamais
rencontr le mien, et qu'il ne paraissait pas seulement se souvenir de
mon nom; mais il n'accordait pas plus d'attention aux autres novices.
Il vivait dans un monde  part, absorb dans ses spculations
scientifiques. On ne savait s'il tait pieux ou indiffrent  la
religion; il ne parlait jamais que du monde extrieur et visible, et ne
paraissait pas se soucier beaucoup de l'autre. Personne n'en disait de
mal, personne n'en disait de bien; et quand les novices se permettaient
quelque remarque ou quelque question sur lui, les moines leur imposaient
silence d'un ton svre.

Peut-tre, pensai-je, si j'allais lui confier mes tourments, il me
donnerait un bon conseil; peut-tre lui qui passe sa vie tout seul, si
tristement, serait touch de voir pour la premire fois un novice venir
 lui et lui demander son assistance. Les malheureux se cherchent et
se comprennent. Peut-tre est-il malheureux, lui aussi; peut-tre
sympathisera-t-il avec mes douleurs. Je me levai, et, avant de l'aller
trouver, je passai au rfectoire. Un frre convers coupait du pain;
je lui en demandai, et il m'en jeta un morceau comme il et fait  un
animal importun. J'eusse mieux aim des injures que cette muette et
brutale piti. On me trouvait indigne d'entendre le son de la voix
humaine, et on me jetait ma nourriture par terre, comme si, dans mon
abjection, j'eusse t rduit  ramper avec les btes.

Quand j'eus mang ce pain amer et tremp de mes pleurs, je me rendis 
la cellule du pre Alexis. Elle tait situe, loin de toutes les
autres, dans la partie la plus leve du btiment,  ct du cabinet de
physique. On y arrivait par un troit balcon, suspendu  l'extrieur du
dme. Je frappai, on ne me rpondit pas; j'entrai. Je trouvai le pre
Alexis endormi sur son fauteuil, un livre  la main. Sa figure, sombre
et pensive jusque dans le sommeil, faillit m'ter ma rsolution. C'tait
un vieillard de taille moyenne, robuste, large des paules, vot par
l'tude plus que par les annes. Son crne chauve tait encore garni par
derrire de cheveux noirs crpus. Ses traits nergiques ne manquaient
cependant pas de finesse. Il y avait sur cette face fltrie un mlange
inexprimable de dcrpitude et de force virile. Je passai derrire son
fauteuil sans faire aucun bruit, dans la crainte de le mal disposer
en l'veillant brusquement; mais, malgr mes prcautions extrmes, il
s'aperut de ma prsence; et, sans soulever sa tte appesantie, sans
ouvrir ses yeux caves, sans tmoigner ni humeur ni surprise, il me dit:

_Je t'entends_.

--Pre Alexis... lui dis-je d'une voix timide.

--Pourquoi m'appelles-tu pre? reprit-il sans changer de ton ni
d'attitude; tu n'as pas coutume de m'appeler ainsi. Je ne suis pas ton
pre, mais bien plutt ton fils, quoique je sois fltri par l'ge,
tandis que toi, tu restes ternellement jeune, ternellement beau!

Ce discours trange troublait toutes mes ides. Je gardai le silence. Le
moine reprit:

Eh bien! parle, je l'coute. Tu sais bien que je t'aime comme l'enfant
de mes entrailles, comme le pre qui m'a engendr, comme le soleil qui
m'claire, comme l'air que je respire, et plus que tout cela encore.

--O pre Alexis, lui dis-je, tonn et attendri d'entendre des paroles
si douces sortir de cette bouche rigide, ce n'est pas  moi, misrable
enfant, que s'adressent des sentiments si tendres. Je ne suis pas digne
d'une telle affection, et je n'ai le bonheur de l'inspirer  personne;
mais, puisque je vous surprends au milieu d'un heureux songe, puisque le
souvenir d'un ami gaie votre coeur, bon pre Alexis, que votre rveil
me soit favorable, que votre regard tombe sur moi sans colre, et que
votre main ne repousse pas ma tte humilie, couverte des cendres de la
douleur et de l'expiation.

En parlant ainsi, je pliai les genoux devant lui, et j'attendis qu'il
jett les yeux sur moi. Mais  peine m'eut-il vu qu'il se leva comme
saisi de fureur et d'pouvante en mme temps. L'clair de la colre
brillait dans ses yeux, une sueur froide ruisselait sur ses tempes
dvastes.

Qui tes-vous? s'cria-t-il. Que me voulez-vous? Que venez-vous faire
ici? Je ne vous connais pas!

J'essayai vainement de le rassurer par mon humble posture, par mes
regards suppliants.

--Vous tes un novice, me dit-il, je n'ai point affaire avec les
novices. Je ne suis pas un directeur de consciences, ni un dispensateur
de grces et de faveurs. Pourquoi venez-vous m'espionner pendant mon
sommeil? Vous ne surprendrez pas le secret de mes penses. Retournez
vers ceux qui vous envoient, dites-leur que je n'ai pas longtemps 
vivre, et que je demande qu'on me laisse tranquille. Sortez, sortez;
j'ai  travailler. Pourquoi violez-vous la consigne qui dfend
d'approcher de mon laboratoire? Vous exposez votre vie et la mienne:
allez-vous en!

J'obis tristement, et je me retirais  pas lents, dcourag, bris de
douleur, le long de la galerie extrieure par laquelle j'tais venu. Il
m'avait suivi jusqu'en dehors, comme pour s'assurer que je m'loignais.
Lorsque j'eus atteint l'escalier, je me retournai, et je le vis debout,
l'oeil toujours enflamm de colre, les lvres contractes par la
mfiance. D'un geste imprieux il m'ordonna de m'loigner. J'essayai
d'obir: je n'avais plus la force de marcher, je n'avais plus celle de
vivre. Je perdis l'quilibre, je roulai quelques marches, je faillis
tre entran dans ma chute par-dessus la rampe, et du haut de la tour
me briser sur le pav. Le pre Alexis s'lana vers moi avec la force et
l'agilit d'un chat. Il me saisit, et me soutenant dans ses bras:

Qu'avez-vous donc? me dit-il d'un ton brusque, mais plein de
sollicitude. tes-vous malade, tes-vous dsespr, tes-vous fou?

Je balbutiai quelques paroles, et, cachant ma tte dans sa poitrine, je
fondis en larmes. Il m'emporta alors comme si j'eusse t un enfant au
berceau, et, entrant dans sa cellule, il me dposa sur son fauteuil,
frotta mes tempes d'une liqueur spiritueuse et en humecta mes narines
et mes lvres froides. Puis, voyant que je reprenais mes esprits, il
m'interrogea avec douceur. Alors je lui ouvris mon me tout entire:
je lui racontai les angoisses auxquelles on m'abandonnait, jusqu' me
refuser le secours de la confession. Je protestai de mon innocence, de
mes bonnes intentions, de ma patience, et je me plaignis amrement de
n'avoir pas un seul ami pour me consoler et me fortifier dans cette
preuve au-dessus de mes forces.

Il m'couta d'abord avec un reste de crainte et de mfiance; puis son
front austre s'claircit peu  peu; et, comme j'achevais le rcit de
mes peines, je vis de grosses larmes ruisseler sur ses joues creuses.

--Pauvre enfant, me dit-il, voil bien ce qu'ils m'ont fait souffrir,
victime de l'ignorance et de l'imposture!

A ces paroles, je crus reconnatre la voix que j'avais entendue dans
la sacristie; et, cessant de m'en inquiter, je ne songeai point  lui
demander l'explication de cette aventure; seulement je fus frapp du
sens de cette exclamation; et, voyant qu'il demeurait comme plong en
lui-mme, je le suppliai de me faire entendre encore sa voix amie, si
douce  mon oreille, si chre  mon coeur au milieu de ma dtresse.

Jeune homme, me dit-il, avez-vous compris ce que vous faisiez quand
vous tes entr dans un clotre? Vous tes-vous bien dit que c'tait
enfermer votre jeunesse dans la nuit du tombeau et vous rsoudre  vivre
dans les bras de la mort?

--O mon pre, lui dis-je, je l'ai compris, je l'ai rsolu, je l'ai
voulu, et je le veux encore; mais c'tait  la vie du sicle,  la vie
du monde,  la vie de la chair que je consentais  mourir.

--Ah! tu as cru, enfant, qu'on te laisserait celle de l'me! tu t'es
livr  des moines, et tu as pu le croire!

--J'ai voulu donner la vie  mon me, j'ai voulu lever et purifier mon
esprit, afin de vivre de Dieu, dans l'esprit de Dieu; mais voil que, au
lieu de m'accueillir et de m'aider, on m'arrache violemment du sein de
mon pre, et on me livre aux tnbres du doute et du dsespoir...

--_Gustans gustavi paululum mellis, et ecce morior!_ dit le moine d'un
air sombre en s'asseyant sur son grabat; et, croisant ses bras maigres
sur sa poitrine, il tomba dans la mditation.

Puis se levant et marchant dans sa cellule avec activit:

Comment vous nomme-t-on? me dit-il.

--Frre Angel, pour servir Dieu et vous honorer, rpondis-je. Mais il
n'couta pas ma rponse, et aprs un instant de silence:

Vous vous tes tromp, me dit-il; si vous voulez tre moine, si vous
voulez habiter le clotre, il faut changer toutes vos ides; autrement
_vous mourrez_!

--Dois-je donc mourir en effet pour avoir mang le miel de la grce,
pour avoir cru, pour avoir espr, pour avoir dit: Seigneur,
aimez-moi!

--Oui, pour cela _tu mourras_! rpondit-il d'une voix forte en promenant
autour de lui des regards farouches; puis il retomba encore dans sa
rverie, et ne fit plus attention  moi. Je commenais  me trouver mal
 l'aise auprs de lui; ses paroles entrecoupes, son aspect rude et
chagrin, ses clairs de sensibilit suivis aussitt d'une profonde
indiffrence, tout en lui avait un caractre d'alination. Tout d'un
coup il renouvela sa question, et me dit d'un ton presque imprieux:

--Votre nom?

--Angel, rpondis-je avec douceur.

--Angel! s'cria-t-il en me regardant d'un air inspir. Il m'a t dit:
Vers la fin de tes jours un ange te sera envoy, et tu le reconnatras
 la flche qui lui traversera le coeur. Il viendra te trouver, et il
te dira: Retire-moi cette flche qui me donne la mort... Et si tu lui
retires cette flche, aussitt celle qui te traverse tombera, ta plaie
sera ferme, et tu vivras.

--Mon pre, lui dis-je, je ne connais point ce texte, je ne l'ai
rencontr nulle part.

--C'est que tu connais peu de choses, me rpondit-il en posant
amicalement sa main sur ma tte; c'est que tu n'as point encore
rencontr la main qui doit gurir ta blessure; moi je comprends la
parole de l'_Esprit_, et je te connais. Tu es celui qui devait venir
vers moi; je te reconnais  cette heure, et ta chevelure est blonde
comme la chevelure de celui qui t'envoie. Mon fils, sois bni, et que le
pouvoir de l'Esprit s'accomplisse en toi... Tu es mon fils bien-aim, et
c'est en toi que je mettrai toute mon affection.

Il me pressa sur son sein, et levant les yeux au ciel, il me parut
sublime. Son visage prit une expression que je n'avais vue que dans ces
ttes de saints et d'aptres, chefs-d'oeuvre de peinture qui ornaient
l'glise du couvent. Ce que j'avais pris pour de l'garement eut  mes
yeux le caractre de l'inspiration. Je crus voir un archange, et, pliant
les deux genoux, je me prosternai devant lui.

Il m'imposa les mains, en disant:

Cesse de souffrir! que la flche acre de la douleur cesse de dchirer
ton sein; que le dard empoisonn de l'injustice et de la perscution
cesse de percer ta poitrine; que le sang de ton coeur cesse d'arroser
des marbres insensible. Sois consol, sois guri, sois fort, sois bni.
Lve-toi!

Je me relevai et sentis mon me inonde d'une telle consolation, mon
esprit raffermi par une esprance si vive, que je m'criai:

Oui, un miracle s'est accompli en moi, et je reconnais maintenant que
vous tes un saint devant le Seigneur.

--Ne parle pas ainsi, mon enfant, d'un homme faible et malheureux,
me dit-il avec tristesse; je suis un tre ignorant et born, dont
l'_Esprit_ a eu piti quelquefois. Qu'il soit lou  cette heure,
puisque j'ai eu la puissance de te gurir. Va en paix; sois prudent, ne
me parle en prsence de personne, et ne viens me voir qu'en secret.

--Ne me renvoyez pas encore, mon pre, lui dis-je; car qui sait quand je
pourrai revenir? Il y a des peines si svres contre ceux qui approchent
de votre laboratoire, que je serai peut-tre bien longtemps avant de
pouvoir goter de nouveau la douceur de votre entretien.

--Il faut que je te quitte et que _je consulte_, rpondit le pre
Alexis. Il est possible qu'on te perscute pour la tendresse que tu
vas m'accorder; mais l'Esprit te donnera la force de vaincre tous les
obstacles, car il m'a prdit ta venue, et ce qui doit s'accomplir _est
dit_.

Il se rassit sur son fauteuil, et tomba dans un profond sommeil. Je
contemplai longtemps sa tte, empreinte d'une srnit et d'une beaut
surnaturelle, bien diffrente en ce moment de ce qu'elle m'tait apparue
d'abord; puis, baisant avec amour le bord de sa robe grise, je me
retirai sans bruit.

Quand je ne fus plus sous le charme de sa prsence, ce qui s'tait
pass entre lui et moi me fit l'effet d'un songe. Moi, si croyant, si
orthodoxe dans mes tudes et dans mes intentions; moi, que le seul mot
d'hrsie faisait frmir de crainte et d'horreur, par quelles paroles
avais-je donc t fascin, et par quelle formule avais-je laiss unir
clandestinement ma destine  cette destine inconnue? Alexis m'avait
souffl l'esprit de rvolte contre mes suprieurs, contre ces hommes que
je devais croire et que j'avais toujours crus infaillibles. Il m'avait
parl d'eux avec un profond mpris, avec une haine concentre, et je
m'tais laiss surprendre par les figures et l'obscurit de son langage.
Maintenant ma mmoire me retraait tout ce qui et d me faire douter de
sa foi, et je me souvenais avec terreur de lui avoir entendu citer
et invoquer  chaque instant l'_Esprit_, sans qu'il y joignt jamais
l'pithte consacre par laquelle nous dsignons la troisime personne
de la Trinit divine. C'tait peut-tre au nom du malin esprit qu'il
m'avait impos les mains. Peut-tre avais-je fait alliance avec les
esprits de tnbres en recevant les caresses et les consolations de ce
moine suspect. Je fus troubl, agit; je ne pus fermer l'oeil de la
nuit. Comme la veille, je fus oubli et abandonn. De mme que la nuit
prcdente, je m'endormis au jour et me rveillai tard. J'eus honte
alors d'avoir manqu depuis tant d'heures  mes exercices de pit: je
me rendis  l'glise, et je priai ardemment l'Esprit saint de m'clairer
et de me prserver des embches du tentateur.

Je me sentis si triste et si peu fortifi au sortir de l'glise, que je
me crus dans une voie de perdition, et je rsolus d'aller me confesser.
J'crivis un mot au pre Hgsippe pour le supplier de m'entendre; mais
il me fit faire verbalement, par un des convers les plus grossiers,
une rponse mprisante et un refus positif. En mme temps ce convers
m'intima, de la part du Prieur, l'ordre de sortir de l'glise et de n'y
jamais mettre les pieds avant la fin des offices du soir. Encore, si un
religieux prolongeait sa prire dans le choeur, ou y rentrait pour s'y
livrer  quelque acte de dvotion particulire, je devais  l'instant
mme purger la maison de Dieu de mon souffle impur, et cder ma place 
un serviteur de Dieu.

Cet arrt inique me blessa tellement que j'entrai dans une colre
insense. Je sortis de l'glise en frappant du poing sur les murs
comme un furieux. Le convers me chassait dehors en me traitant de
blasphmateur et de sacrilge.

Au moment o je franchissais la porte au fond du choeur qui donnait sur
le jardin, le chagrin et l'indignation faillirent me faire perdre encore
une fois l'usage de mes sens. Je chancelai; un nuage passa devant mes
yeux; mais la fiert vainquit le mal, et je m'lanai vers le jardin, en
me jetant un peu de ct pour faire place  une personne que je vis tout
 coup sur le seuil face  face avec moi. C'tait un jeune homme d'une
beaut surprenante, et portant un costume tranger. Bien qu'il ft
couvert d'une robe noire, semblable  celle des suprieurs de notre
ordre, il avait en dessous une jaquette demi-courte en drap fin,
attache par une ceinture de cuir  boucle d'argent,  la manire des
anciens tudiants allemands. Comme eux, il portait, au lieu des sandales
de nos moines, des bottines collantes, et sur son col de chemise,
rabattu et blanc comme la neige, tombait  grandes ondes dores la plus
belle chevelure blonde que j'aie vue de ma vie. Il tait grand, et son
attitude lgante semblait rvler l'habitude du commandement. Frapp de
respect et rempli d'incertitude, je le saluai  demi. Il ne me rendit
point mon salut; mais il me sourit d'un air si bienveillant, et en mme
temps ses beaux yeux, d'un bleu svre, s'adoucirent pour me regarder
avec une compassion si tendre, que jamais ses traits ne sont sortis de
ma mmoire. Je m'arrtai, esprant qu'il me parlerait, et me persuadant,
d'aprs la majest de son aspect, qu'il avait le pouvoir de me protger;
mais le convers qui marchait derrire moi, et qui ne semblait faire
aucune attention  lui, le fora brutalement de se retirer contre le
mur, et me poussa presque jusqu' me faire tomber. Ne voulant point
engager une lutte avilissante avec cet homme grossier, je me htai
de sortir; mais, aprs avoir fait trois pas dans le jardin, je me
retournai, et je vis l'inconnu qui restait debout  la mme place et me
suivait des yeux avec une affectueuse sollicitude. Le soleil donnait en
plein sur lui et faisait rayonner sa chevelure. Il soupira, et, levant
ses beaux yeux, vers le ciel, comme pour appeler sur moi le secours de
la justice ternelle et la prendre  tmoin de mon infortune, il se
tourna lentement vers le sanctuaire, entra dans le choeur et se perdit
dans l'ombre; car la brillante clart du jour faisait paratre tnbreux
l'intrieur de l'glise. J'avais envie de retourner sur mes pas malgr
le convers, de suivre ce noble tranger et de lui dire mes peines; mais
quel tait-il pour les accueillir et les faire cesser? D'ailleurs, s'il
attirait vert lui la sympathie de mon me, il m'inspirait aussi une
sorte de crainte; car il y avait dans sa physionomie autant d'austrit
que de douceur.

Je montai vers le pre Alexis, et lui racontai les nouvelles cruauts
exerces envers moi.

Pourquoi avez-vous dout,  homme de peu de foi? me dit-il d'un air
triste. Vous vous nommez Ange, et, au lieu de reconnatre l'esprit de
vie qui tressaille en vous, vous avez voulu aller vous jeter aux pieds
d'un homme ignorant, demander la vie  un cadavre! Ce directeur ignare
vous repousse et vous humilie. Vous tes puni par o vous avez pch,
et votre souffrance n'a rien de noble, votre martyre rien d'utile pour
vous-mme, parce que vous sacrifiez les forces de votre entendement
 des ides fausses ou troites. Au reste, j'avais prvu ce qui vous
arrive; vous me craignez; vous ne savez pas si je suis le serviteur
des anges ou l'esclave des dmons. Vous avez pass la nuit dernire 
commenter toutes mes paroles, et vous avez rsolu ce matin de me vendre
 mes ennemis pour une absolution.

--Oh! ne le croyez pas, m'criai-je; je me serais confess de tout ce
qui m'tait personnel sans prononcer votre nom, sans redire une seule
de vos paroles. Hlas! serez-vous donc, vous aussi, injuste envers moi?
Serai-je repouss de partout? La maison de Dieu m'est ferme, votre
coeur me le sera-t-il de mme! Le pre Hgsippe m'accuse d'impit; et
vous, mon pre, vous m'accusez d'tre lche!

--C'est que vous l'avez t, rpondit Alexis. La puissance des moines
vous intimide, leur haine vous pouvante. Vous enviez leurs suffrages et
leurs cajoleries aux ineptes disciples qu'ils choient tendrement. Vous
ne savez pas vivre seul, souffrir seul, aimer seul.

--Eh bien! mon pre, il est vrai, je ne sais pas me passer d'affection;
j'ai cette faiblesse, cette lchet, si vous voulez. Je suis peut-tre
un caractre faible, mais je sens en moi une me tendre, et j'ai besoin
d'un ami. Dieu est si grand que je me sens terrifi en sa prsence.
Mon esprit est si timide qu'il ne trouve pas en lui-mme la force
d'embrasser ce Dieu tout-puissant, et d'arracher de sa main terrible les
dons de la grce. J'ai besoin d'intermdiaire entre le ciel et moi. Il
me faut des appuis, des conseils, des mdiateurs. Il faut qu'on m'aime,
qu'on travaille pour moi et avec moi  mon salut. Il faut qu'on prie
avec moi, qu'on me dise d'esprer et qu'on me promette les rcompenses
ternelles. Autrement je doute, non de la bont de Dieu, mais de celle
de mes intentions. J'ai peur du Seigneur, parce que j'ai peur de
moi-mme. Je m'attidis, je me dcourage, je me sens mourir, mon cerveau
se trouble, et je ne distingue plus la voix du ciel de celle de l'enfer.
Je cherche un appui; ft-ce un matre impitoyable qui me chtit sans
cesse, je le prfrerais  un pre indulgent qui m'oublie.

--Pauvre ange gar sur la terre! dit le pre Alexis avec
attendrissement; tincelle d'amour tombe de l'aurole du matre, et
condamne  couver sous la cendre de cette misrable vie! Je reconnais 
tes tourments la nature divine qui m'anima dans ma jeunesse, avant qu'on
et paissi sur mes yeux les tnbres de l'endurcissement, avant qu'on
et glac sous le cilice les battements de ce coeur brlant, avant
qu'on et rendu mes communications avec l'_Esprit_ pnibles, rares,
douloureuses et  jamais incompltes. Ils feront de toi ce qu'ils ont
fait de moi. Ils rempliront ton esprit de doutes poignants, de purils
remords et d'imbciles terreurs. Ils te rendront malade, vieux avant
l'ge, infirme d'esprit; et quand tu auras secou tous les liens de
l'ignorance et de l'imposture, quand lu te sentiras assez clair pour
dchirer tous les voiles de la superstition, tu n'en auras plus la
force. Ta fibre sera relche, ta vue trouble, ta main dbile, ton
cerveau paresseux ou fatigu. Tu voudras lever les yeux vers les astres,
et ta tte pesante retombera stupidement sur ta poitrine; tu voudras
lire, et des fantmes danseront devant tes yeux; tu voudras te rappeler,
et mille lueurs incertaines se joueront dans ta mmoire puise; tu
voudras mditer, et tu t'endormiras sur ta chaise. Et pendant ton
sommeil, si l'Esprit te parle, ce sera en des termes si obscurs que
tu ne pourras les expliquera ton rveil. Ah! victime! victime! je te
plains, et ne puis te sauver.

En parlant ainsi, il frissonnait comme un homme pris de fivre: son
haleine brlante semblait rarfier l'air de sa cellule, et on et dit, 
la langueur de son tre, qu'il lui restait  peine quelques instants 
vivre.

Bon pre Alexis, lui dis-je, votre tendresse pour moi est-elle donc
dj fatigue? J'ai t faible et craintif, il est vrai; mais vous me
sembliez si fort, si vivant, que je comptais retrouver en vous assez de
chaleur pour me pardonner ma faute, pour l'effacer et pour me fortifier
de nouveau. Mon me retombe dans la mort avec la vtre: ne pouvez-vous,
comme hier, faire un miracle qui nous ranime tous les deux?

--L'esprit n'est point avec moi aujourd'hui, dit-il. Je suis triste,
je doute de tout, et mme de toi. Reviens demain, je serai peut-tre
illumin.

--Et que deviendrai-je jusque l?

--L'Esprit est fort, l'Esprit est bon; peut-tre t'assistera-t-il
directement. En attendant, je veux te donner un conseil pour adoucir
l'amertume de ta situation. Je sais pourquoi les moines ont adopt
envers toi ce systme d'inflexible mchancet. Ils agissent ainsi
avec tous ceux dont ils craignent l'esprit de justice et la droiture
naturelle. Ils ont pressenti en toi un homme de coeur, sensible 
l'outrage, compatissant  la souffrance, ennemi des froces et lches
passions. Ils se sont dit que dans, un tel homme ils ne trouveraient pas
un complice, mais un juge; et ils veulent faire de toi ce qu'ils font
de tous ceux dont la vertu les effraie et dont la candeur les gne. Ils
veulent t'abrutir, effacer en toi par la perscution toute notion
du juste et de l'injuste, mousser par d'inutiles souffrances toute
gnreuse nergie. Ils veulent, par de mystrieux et vils complots, par
des nigmes sans mot et des chtiments sans objet, t'habituer  vivre
brutalement dans l'amour et l'estime de toi seul,  te passer de
sympathie,  perdre toute confiance,  mpriser toute amiti. Ils
veulent te faire dsesprer de la bont du matre, te dgoter de la
prire, te forcer  mentir ou  trahir tes frres dans la confession, te
rendre envieux, sournois, calomniateur, dlateur. Ils veulent te rendre
pervers, stupide et infme. Ils veulent t'enseigner que le premier des
biens c'est l'intemprance et l'oisivet, que pour s'y livrer en paix il
faut tout avilir, tout sacrifier, dpouiller tout souvenir de grandeur,
tuer tout noble instinct. Ils veulent t'enseigner la haine hypocrite, la
vengeance patiente, la couardise et la frocit. Ils veulent que ton
me meure pour avoir t nourrie de miel, pour avoir aim la douceur et
l'innocence. Ils veulent, en un mot, faire de toi un moine. Voil ce
qu'ils veulent, mon fils: voil ce qu'ils ont entrepris, voil ce qu'ils
poursuivent d'un commun accord, les uns par calcul, les autres par
instinct, les meilleurs par faiblesse, par obissance et par crainte.

--Qu'entends-je? m'criai-je, et dans quel monde d'iniquit faites-vous
entrer mon me tremblante! Pre Alexis! pre Alexis! dans quel abme
serais-je tomb, s'il en tait ainsi! O ciel! ne vous trompez-vous
point? N'tes-vous point aveugl par le souvenir de quelque injure
personnelle? Ce monastre n'est-il habit que par des moines
prvaricateurs? Dois-je chercher parmi des mes plus sincres la foi et
la charit qu'un impur dmon semble avoir chasses de ces murs maudits?

--Tu chercherais en vain un couvent moins souill et des moines
meilleurs; tous sont ainsi. La foi est perdue sur la terre, et le
vice est impuni. Accepte le travail et la douleur; car vivre, c'est
travailler et souffrir.

--Je le veux, je le veux! mais je veux semer pour recueillir. Je veux
travailler dans la foi et dans l'esprance; je veux souffrir selon la
charit. Je fuirai cet abominable rceptacle de crimes; je dchirerai
cette robe blanche, emblme menteur d'une vie de puret. Je retournerai
 la vie du monde, ou je me retirerai dans une thbade pour pleurer sur
les fautes du genre humain et me prserver de la contagion...

--C'est bien, me dit le pre Alexis en prenant dans ses mains mes mains
que je tordais avec dsespoir, j'aime ce mouvement d'indignation et cet
clair du courage. J'ai connu ces angoisses, j'ai form ces rsolutions.
Ainsi j'ai voulu fuir, ainsi j'ai dsir de vivre parmi les hommes du
sicle, ou de m'enfermer dans des cavernes inaccessibles; mais coute
les conseils que l'Esprit m'a donns aux temps de mon preuve, et
grave-les dans ta mmoire:

Ne dis pas: Je vivrai parmi les hommes, et je serai le meilleur d'entre
eux; car toute chair est faible, et ton esprit s'teindra comme le leur
dans la vie de la chair.

Ne dis pas non plus: je me retirerai dans la solitude et j'y vivrai de
l'esprit; car l'esprit de l'homme est enclin  l'orgueil, et l'orgueil
corrompt l'esprit.

Vis avec les hommes qui sont autour de toi. Garde-toi de leur malice.
Cherche ta solitude au milieu d'eux. Dtourne les yeux de leur iniquit,
regarde en toi-mme, et garde-toi de les har autant que de les imiter.
Fais-leur du bien dans le temps prsent en ne leur fermant ni ton coeur
ni ta main. Fais-leur du bien dans leur postrit en ouvrant ton esprit
 la lumire de l'Esprit.

La vie du sicle, dbilite, la vie du dsert irrite.

Quand un instrument est expos aux intempries des saisons, les cordes
se dtendent; quand il est enferm sans air dans un tui, les cordes se
rompent.

Si tu coutes le sens des paroles humaines, tu oublieras l'Esprit, et
tu ne pourras plus le comprendre. Mais si tu ne laisses venir  toi les
sons de la voix humaine, tu oublieras les hommes, et tu ne pourras plus
les enseigner.

En rcitant ces versets d'une Bible inconnue le pre Alexis tenait
ouvert le livre que j'avais vu dj entre ses mains, et il tournait les
pages pour les consulter, comme s'il et aid sa mmoire d'un texte
crit; mais les pages de ce livre taient blanches, et ne paraissaient
pas avoir jamais port l'empreinte d'aucun caractre.

Ce fait bizarre rveilla mes inquitudes, et je commenai  l'observer
avec curiosit. Rien dans son aspect n'annonait en ce moment
l'garement, ou seulement l'exaltation. Il referma doucement son livre,
et me parlant avec calme:

Garde-toi donc, me dit-il en commentant son texte, de retourner au
monde; car tu es un faible enfant, et si le vent des passions venait
 souffler sur toi, il teindrait le flambeau de ton intelligence. La
concupiscence et la vanit ne te trouveraient peut-tre pas assez fort
pour rsister  leur aiguillon. Quant  moi, j'ai fui le monde, parce
que j'tais fort, et que les passions eussent chang ma force en fureur.
J'aurais surmont la prsomption et terrass la luxure; j'aurais
succomb sous les tentations de l'ambition et de la haine; j'aurais t
dur, intolrant, vindicatif, orgueilleux, c'est--dire goste. Nous
sommes faits l'un et l'autre pour le clotre. Quand un homme a entendu
l'esprit l'appeler, ne ft-ce qu'une fois et faiblement, il doit tout
quitter pour le suivre, et rester l o il l'a conduit, quelque mal
qu'il s'y trouve. Retourner en arrire n'est plus en son pouvoir, et
quiconque a mpris une seule fois la chair pour l'esprit, ne peut plus
revenir aux plaisirs de la chair; car la chair rvolte se venge et veut
chasser l'esprit  son tour. Alors le coeur de l'homme est le thtre
d'une lutte terrible o la chair et l'esprit se dvorent l'un l'autre;
l'homme succombe et meurt sans avoir vcu. La vie de l'esprit est une
vie sublime; mais elle est difficile et douloureuse. Ce n'est pas une
vaine prcaution que de mettre entre la contagion du sicle et le rgne
de la chair, des murailles, des remparts de pierre et des grilles
d'airain. Ce n'est pas trop pour enchaner la convoitise des choses
vaines que de descendre vivant dans un cercueil scell. Mais il est bon
de voir autour de soi d'autres hommes vous au culte de l'esprit,
ne ft-ce qu'en apparence. Ce fut l'oeuvre d'une grande sagesse que
d'instituer les communauts religieuses. O est le temps o les hommes
s'y chrissaient comme des frres et y travaillaient de concert, en
s'aidant charitablement les uns les autres,  implorer,  poursuivre
l'esprit,  vaincre les grossiers conseils de la matire? Toute lumire,
tout progrs, toute grandeur, sont sortis du clotre; mais toute
lumire, tout progrs, toute grandeur doivent y prir, si quelques-uns
d'entre nous ne persvrent dans la lutte effroyable que l'ignorance
et l'imposture livrent dsormais  la vrit. Soutenons ce combat avec
acharnement; poursuivons notre entreprise, eussions-nous contre nous
toute l'arme de l'enfer. Si on coupe nos deux bras, saisissons le
navire avec les dents; car l'esprit est avec nous. C'est ici qu'il
habite; malheur  ceux qui profanent son sanctuaire! Restons fidles 
son culte, et, si nous sommes d'inutiles martyrs, ne soyons pas du moins
de lches dserteurs.

--Vous avez, raison, mon pre, rpondis-je, frapp des paroles qu'il
disait. Votre enseignement est celui de la sagesse. Je veux tre votre
disciple et ne me conduire que d'aprs vos dcisions. Dites-moi ce que
je dois faire pour conserver ma force et poursuivre courageusement
l'oeuvre de mon salut au milieu des perscutions qu'on me suscite.

--Les subir toutes avec indiffrence, rpondit-il; ce sera une tche
facile, si tu considres le peu que vaut l'estime des moines, et la
faiblesse de leurs moyens contre nous. Il pourra se faire qu' la vue
d'une victime innocente comme toi, et comme toi maltraite, tu sentes
souvent l'indignation brler tes entrailles; mais ton rle en ce qui
t'est personnel, c'est de sourire, et c'est aussi toute la vengeance que
tu dois tirer de leurs vains efforts. En outre, ton insouciance fera
tomber leur animosit. Ce qu'ils veulent, c'est de te rendre insensible
 force de douleur; sois-le  force de courage ou de raison. Ils sont
grossiers; ils s'y mprendront. Sche tes larmes, prends un visage sans
expression, feins un bon sommeil et un grand apptit, ne demande plus la
confession, ne parais plus  l'glise, ou feins d'y tre morne et froid.
Quand ils te verront ainsi, ils n'auront plus peur de toi; et, cessant
de jouer une sale comdie, ils seront indulgents  ton gard, comme
l'est un matre paresseux envers un lev inepte. Fais ce que je te dis,
et avant trois jours je t'annonce que le Prieur te mandera devant lui
pour faire sa paix avec toi.

Avant de quitter le pre Alexis, je lui parlai du personnage que j'avais
rencontr au sortir de l'glise, et lui demandai qui il pouvait tre.
D'abord il m'couta avec proccupation, hochant la tte, comme pour dire
qu'il ne connaissait et ne se souciait de connatre aucun dignitaire
de l'ordre; mais,  mesure que je lui dtaillais les traits et
l'habillement de l'inconnu, son oeil s'animait, et bientt il m'accabla
de questions prcipites. Le soin minutieux que je mis  y rpondre
acheva de graver dans ma mmoire le souvenir de celui que je crois voir
encore et que je ne verrai plus.

Enfin le pre Alexis, saisissant mes mains avec une grande expression de
tendresse et de joie, s'cria  plusieurs reprises:

Est-il possible? est-il possible? as-tu vu cela? Il est donc revenu? Il
est donc avec nous? il t'a connu? il t'a appel? Il tera la flche de
ton coeur! C'est donc bien toi, mon enfant, toi qui l'as vu!

--Quel est il donc, mon pre, cet ami inconnu vers lequel mon coeur
s'est lanc tout d'abord? Faites-le moi connatre, menez-moi vers lui,
dites-lui de m'aimer comme je vous aime et comme vous semblez m'aimer
aussi. Avec quelle reconnaissance n'embrasserais-je pas celui dont la
vue remplit votre me d'une telle joie!

--Il n'est pas en mon pouvoir d'aller vers lui, rpondit Alexis. C'est
lui qui vient vers moi, et il faut l'attendre. Sans doute, je le verrai
aujourd'hui, et je te dirai ce que je dois te dire; jusque-l ne me fais
pas de questions; car il m'est dfendu de parler de lui, et ne dis 
personne ce que tu viens de me dire.

J'objectai que l'tranger ne m'avait pas sembl agir d'une manire
mystrieuse, et que le frre convers avait du le voir. Le pre secoua la
tte en souriant.

Les hommes de chair ne le connaissent point, dit-il.

Aiguillonn par la curiosit, je montai le soir mme  la cellule du
pre Alexis; mais il refusa de m'ouvrir la porte.

Laisse-moi seul, me dit-il; je suis triste, je ne pourrais te consoler.

--Et votre ami? lui dis-je timidement.

--Tais-toi, rpondit-il d'un ton absolu; il n'est pas venu; il est parti
sans me voir; il reviendra peut-tre. Ne t'en inquite pas. Il n'aime
pas qu'on parle de lui. Va dormir, et demain conduis-toi comme je te
l'ai prescrit.

Au moment o je sortais, il me rappela pour me dire:

Angel, a-t-il fait du soleil aujourd'hui?

--Oui, mon pre, un beau soleil, une brillante matine.

--Et quand tu as rencontr cette figure, le soleil brillait?

--Oui, mon pre.

--Bon, bon, reprit-il;  demain.

Je suivis le conseil du pre Alexis, et je restai au lit tout le
lendemain. Le soir je descendis au rfectoire  l'heure o le chapitre
tait assembl, et, me jetant sur un plat de viandes fumantes, je le
dvorai avidement; puis, mettant mes coudes sur la table, au lieu de
faire attention  la Vie des saints qu'on lisait  haute voix, et que
j'avais coutume d'couter avec recueillement, je feignis de tomber dans
une somnolence brutale. Alors les autres novices, qui avaient dtourn
les yeux avec horreur lorsqu'ils m'avaient vu dolent et contrit, se
prirent  rire de mon abrutissement, et j'entendis les suprieurs
encourager cette paisse gaiet par la leur. Je continuai cette feinte
pendant trois jours, et, comme le pre Alexis me l'avait prdit, je fus
mand le soir du troisime jour dans la chambre du Prieur. Je parus
devant lui dans une attitude craintive et sans dignit; j'affectai des
manires gauches, un air lourd, une me appesantie. Je faisais ces
choses, non pour me rconcilier avec ces hommes que je commenais 
mpriser, mais pour voir si le pre Alexis les avait bien jugs. Je
pus me convaincre de la justesse de ses paroles en entendant le Prieur
m'annoncer que la vrit tait enfin connue, que j'avais t injustement
accus d'une faute qu'un novice venait de confesser.

Le Prieur devait, disait-il,  la contrition du coupable et  l'esprit
de charit, de me taire son nom et la nature de sa faute; mais il
m'exhortait  reprendre ma place  l'glise et mes tudes au noviciat,
sans conserver ni chagrin ni rancune contre personne. Il ajouta en me
regardant avec attention:

Vous avez pourtant droit, mon cher fils,  une rparation clatante
ou  un ddommagement agrable pour le tort que vous avez souffert.
Choisissez, ou de recevoir en prsence de toute la communaut les
excuses de ceux des novices qui, par leurs officieux rapports, nous ont
induits en erreur, ou bien d'tre dispens pendant un mois des offices
de la nuit.

Jaloux de poursuivre mon exprience, je choisis la dernire offre, et je
vis aussitt le Prieur devenir tout  fait bienveillant et familier avec
moi. Il m'embrassa, et le pre trsorier tant entr en cet instant:

Tout est arrang, lui dit-il; cet enfant ne demande, pour ddommagement
du chagrin involontaire que nous lui avons fait, autre chose qu'un peu
de repos pendant un mois; car sa sant a souffert dans cette preuve. Au
reste, il accepte humblement les excuses tacites de ses accusateurs; et
il prend son parti sur tout ceci avec une grande douceur et une aimable
insouciance.

--A la bonne heure! dit le trsorier avec un gros rire et en me frappant
la joue avec familiarit; c'est ainsi que nous les aimons; c'est de ce
bon et paisible caractre qu'il nous les faut.

[Illustration: Cependant je voyais assez distinctement le prie-dieu]

Le pre me donna un autre conseil, ce fut de demander la permission de
m'adonner aux sciences, et de devenir son lve et le prparateur de ses
expriences physiques et chimiques.

On te verra avec plaisir accepter cet emploi, me dit-il; parce que la
chose qu'on craint le plus ici, c'est la ferveur et l'asctisme. Tout ce
qui peut dtourner l'intelligence de son vritable but et l'appliquer
aux choses matrielles est encourag par le Prieur. Il m'a propos cent
fois de m'adjoindre un disciple, et, craignant de trouver un espion et
un tratre dans les sujets qu'on me prsentait, j'ai toujours refus
sous divers prtextes. On a voulu une fois me contraindre en ce
point; j'ai dclar que je ne m'occuperais plus de science et que
j'abandonnerais l'observatoire si on ne me laissait vivre seul et  ma
guise. On a cd, parce que, d'une part, il n'y avait personne pour
me remplacer, et que les moines mettent une vanit immense 
paratre savants et  promener les voyageurs dans leurs cabinets et
bibliothques; parce que, de l'autre, on sait que je ne manque pas
d'nergie, et qu'on a mieux aim se dbarrasser de cette nergie au
profit des spculations scientifiques, qui ne font point de jaloux ici,
que d'engager une lutte dans laquelle mon me n'et jamais pli. Va
donc; dis que tu as obtenu de moi l'autorisation de faire ta demande. Si
on hsite, marque de l'humeur, prends un air sombre; pendant quelques
jours reste sans cesse prostern dans l'glise, jene, soupire,
montre-toi farouche, exalt dans la dvotion, et, de peur que tu ne
deviennes un saint, on cherchera  faire de toi un savant.

Je trouvai le Prieur encore mieux dispos  accueillir ma demande que
le pre Alexis ne me l'avait fait esprer. Il y eut mme dans le regard
pntrant qu'il attacha sur moi, en recevant mes remerciements, quelque
chose d'cre et de satirique, quivalent  l'action d'un homme qui se
frotte les mains. Il avait dans l'me une pense que ni le pre Alexis
ni moi n'avions pressentie.

Je fus aussitt dispens d'une grande partie de mes exercices religieux,
afin de pouvoir consacrer ce temps  l'tude, et on plaa mme mon lit
dans une petite cellule voisine de celle d'Alexis, afin que je pusse me
livrer avec lui, la nuit,  la contemplation des astres.

[Illustration: Au moment o je franchissais la porte...]

C'est  partir de ce moment que je contractai avec le pre Alexis
une troite amiti. Chaque jour elle s'accrut par la dcouverte des
inpuisables trsors de son me. Il n'a jamais exist sur la terre un
coeur plus tendre, une sollicitude plus paternelle, une patience plus
anglique. Il mit  m'instruire un zle et une persvrance au-dessus
de toute gratitude. Aussi avec quelle anxit je voyais sa sant se
dtriorer du plus ou plus! Avec quel amour je le soignais jour et
nuit, cherchant  lire ses moindres dsirs dans ses regards teints!
Ma prsence semblait avoir rendu la vie  son coeur longtemps vide
d'affection humaine, et, selon son expression, affam de tendresse;
l'mulation  son intelligence fatigue de solitude et lasse de se
tourmenter sans cesse en face d'elle-mme. Mais en mme temps que
son esprit reprenait de la vigueur et de l'activit, son corps
s'affaiblissait de jour en jour. Il ne dormait presque plus, son estomac
ne digrant plus que des liquides, et ses membres taient tour  tour
frapps de paralysie durant dus jours entiers. Il sentait arriver sa
fin avec srnit, sans terreur et sans impatience. Quant  moi, je le
voyais dprir avec dsespoir, car il m'avait ouvert un monde inconnu;
mon coeur avide d'amour nageait  l'aise dans cette vie de sentiment, de
confiance et d'effusion qu'il venait de me rvler.

Toutes les penses qui m'taient venues d'abord sur le drangement
possible de son cerveau s'taient vanouies. Il me sembla dsormais que
son exaltation mystrieuse tait l'lan du gnie; son langage obscur me
devenait de plus en plus intelligible, et quand je ne le comprenais
pas bien, j'en attribuais la faute  mon ignorance, et je vivais dans
l'espoir d'arriver  le pntrer parfaitement.

Cependant cette flicit n'tait pas sans nuages. Il y avait comme un
ver rongeur au fond de ma conscience timore. Le pre Alexis ne me
semblait pas croire en Dieu selon les lois de l'glise chrtienne. Il
y a plus, il me semblait parfois qu'il ne servait pas le mme Dieu que
moi. Nous n'tions jamais en dissidence ouverte sur aucun point, parce
qu'il vitait soigneusement tout rapport entre les sujets de nos tudes
scientifiques et les enseignement du dogme. Mais il semblait que nous
nous fissions mutuellement cette concession, lui, de ne pas l'attaquer,
moi, de ne pas le dfendre. Quand par hasard je lui soumettais un cas de
conscience ou une difficult thologique, il refusait de s'expliquer en
disant:

Ceci n'est pas de mon ressort; vous avez des docteurs verss dans ces
matires, allez les consulter; moi, en fait de culte, je ne m'embarrasse
pas dans le labyrinthe de la scolastique, je sers mon matre comme je
l'entends, et ne demande point  un directeur ce que je dois admettre ou
rejeter: ma conscience est en paix avec elle-mme, et je suis trop vieux
pour aller me remettre sur les bancs.

Son thme favori tait de parler _sur la chair et sur l'esprit_; mais,
quoiqu'il ne se dclart jamais en dissidence avec la foi, il traitait
ces matires bien plus en philosophe mtaphysicien qu'en serviteur zl
de l'glise catholique et romaine.

J'avais encore remarqu une chose qui me donnait bien  penser. Il avait
souvent l'air proccup de mon instruction scientifique, et alors il
me faisait entreprendre des expriences chimiques dont j'apercevais
moi-mme, grce aux enseignements qu'il m'avait dj donns,
l'insignifiance et la grossiret; puis bientt il m'interrompait nu
milieu de mes manipulations pour me faire chercher dans des livres
inconnus des claircissements qu'il disait prcieux. Je lisais  voix
haute, en commenant  la page qu'il m'indiquait, pendant des heures
entires. Lui, pendant ce temps, se promenait de long en large, levant
les yeux au ciel avec enthousiasme, passant lentement la main sur son
front dpouill, et s'criant de temps en temps: _Bon! bon!_ Pour moi,
j'avais bientt reconnu que ce n'taient pas l des articles de science
sche et prcise, mais bien des pages pleines d'une philosophie
audacieuse et d'une morale inconnue. Je continuais quelque temps par
respect pour lui, esprant toujours qu'il m'arrterait; mais voyant
qui'il me laissait aller, je me mettais  craindre pour ma foi, et,
posant le livre tout d'un coup, je lui disais:

Mais, mon pre, ne sont-ce pas des hrsies que nous lisons l, et
croyez-vous qu'il n'y ait rien dans ces pages, trop belles peut-tre,
qui soit contraire  notre sainte religion?

En entendant ces paroles, il s'arrtait brusquement dans sa marche d'un
air dcourag, me prenait le livre des mains, et le jetait sur une table
en me disant:

Je ne sais pas! je ne sais pas, mon enfant; je suis une crature malade
et borne; je ne puis juger ces choses; je les lis, mais sans dire
qu'elles sont bonnes ni mauvaises. Je ne sais pas! je ne sais pas!
Travaillons!

Et nous nous remettions tous deux en silence  l'ouvrage, sans oser, moi
approfondir mes penses, lui me communiquer les siennes.

Ce qui me fchait le plus, c'tait de l'entendre citer et invoquer sans
cesse les rvlations d'un Esprit tout-puissant qu'il ne dsignait
jamais clairement. Il donnait  ce nom d'Esprit l'extension la plus
vague. Tantt il semblait s'en servir pour qualifier Dieu crateur et
inspirateur de toutes choses, et tantt il rduisait les proportions
de cette essence universelle jusqu' personnifier une sorte de
gnie familier avec lequel il aurait eu, comme Socrate, des
communications-cabalistiques. Dans ces instants-l, j'tais saisi d'une
telle frayeur que je n'osais dormir; je me recommandais  mon ange
gardien, et je murmurais des formules d'exorcisme chaque fois que mes
yeux appesantis voyaient passer les visions des rves. Mon esprit
devenait alors si faible que j'tais tent d'aller encore me confesser
au pre Hgsippe; si je ne le faisais pas c'est que ma tendresse pour
Alexis restant inaltrable, je craignais de le perdre par mes aveux,
quelque rserve et quelque prudence que je pusse y mettre. Cependant les
deux choses qui m'avaient le plus inquit n'avaient plus lieu. Lorsque
mon matre s'endormait un livre  la main, la tte penche dans
l'attitude d'un homme qui lit,  son rveil il ne se persuadait plus
avoir lu, et il ne me rapportait plus les sentences imaginaires qu'il
prtendait avoir trouves dans ce livre. En outre, je ne voyais plus
paratre le cahier sur les pages immacules duquel il lisait couramment,
affectant de se reprendre et de tourner les feuillets comme il et fait
d'un vritable livre. Je pouvais attribuer ces pratiques bizarres  un
affaiblissement passager de ses facults mentales, phase douloureuse
de la maladie, dont il tait sorti et dont il n'avait plus conscience.
Aussi me gardais-je bien de lui en parler, dans la crainte de
l'affliger. Si son tat physique empirait, du moins son cerveau
paraissait trs-bien rtabli; il pensait et ne rvait plus.

Comme il ne prenait aucun soin de sa sant, il ne voulait s'astreindre 
aucun rgime. Je n'avais plus gure d'esprance de le voir se rtablir.
Il repoussait toutes mes instances, disant que l'arrt du destin tait
invitable, et parlant avec une rsignation toute chrtienne de la
fatalit, qu'il semblait concevoir  la manire des musulmans. Enfin,
un jour, m'tant jet  ses pieds, et l'ayant suppli avec larmes de
consulter un clbre mdecin qui se trouvait alors dans le pays, je le
vis cder  mes voeux avec une complaisance mlancolique.

Tu le veux, me dit-il; mais  quoi bon? que peut un homme sur un autre
homme? relever quelque peu les forces de la matire et y retenir le
souffle animal quelques jours de plus! L'esprit n'obit jamais qu'au
souffle de l'Esprit; et l'Esprit qui rgne sur moi ne cdera pas  la
parole d'un mdecin, d'un homme de chair et d'os! Quand l'heure marque
sonnera, il faudra restituer l'tincelle de mon me au foyer qui me l'a
dpartie. Que feras-tu d'un homme en enfance, d'un vieillard idiot, d'un
corps sans me?

Il consentit nanmoins  recevoir la visite du mdecin. Celui-ci
s'tonna, en le voyant, de trouver un homme encore si jeune (le pre
Alexis n'avait pas plus de soixante ans) et d'une constitution si
robuste dans un tel tat d'puisement. Il jugea que les travaux de
l'intelligence avaient ruin ce corps trop nglig, et je me souviens
qu'il lui dit ces paroles proverbiales qui frapprent mon oreille pour
la premire fois:

Mon pre, la lame a us le fourreau.

--Qu'est-ce qu'une misrable gaine de plus ou de moins? rpondit mon
matre en souriant; la lame n'est-elle pas indestructible?

--Oui, rpondit le docteur; mais elle peut se rouiller quand la gaine
use ne la protge plus.

--Qu'import qu'une lame brche se rouille? reprit le pre Alexis;
elle est dj hors de service. Il faut que le mtal soit remis dans la
fournaise pour tre travaill et employ de nouveau.

Le docteur voyant que j'tais le seul qui portt un sincre intrt au
pre Alexis, me prit  part et m'interrogea avec dtail sur son genre
de vie. Quand il sut de moi l'excs du travail auquel s'abandonnait mon
matre, et l'excitation qu'il entretenait dans son cerveau, il dit comme
se parlant  lui-mme:

Il est vident que le four a trop chauff; il y a peu de ressources; la
flamme sublime a tout dvor; il faudra essayer de l'teindre un peu.

Il crivit une ordonnance, et m'engagea  la faire excuter fidlement,
aprs quoi il demanda  son malade la permission de l'embrasser, le peu
d'instants qu'il avait passs prs de lui ayant gagn son coeur.
Cette marque de sympathie pour mon matre me toucha et m'attrista
profondment; ce baiser ressemblait  un ternel adieu. Le docteur
devait repasser dans le pays  la fin de la saison o nous venions
d'entrer.

Les remdes qu'il avait prescrits eurent d'abord un effet merveilleux.
Mon bon matre retrouva l'aisance et l'activit de ses membres; son
estomac devint plus robuste, et il eut plusieurs nuits d'un excellent
sommeil. Mais je n'eus pas longtemps lieu de me rjouir; car,  mesure
que son corps se fortifiait, son esprit tombait dans la mlancolie. La
mlancolie fut suivie de tristesse, la tristesse d'engourdissement,
l'engourdissement de dsordre. Puis toutes ces phases se rptrent
alternativement dans la mme journe, et toutes ses facults perdirent
leur quilibre. Je vis reparatre ces somnolences durant lesquelles son
cerveau travaillait pniblement sur des chimres. Je vis reparatre
aussi le maudit livre blanc qui m'avait tant dplu; et non-seulement il
y lisait, mais il y traait chaque jour des caractres imaginaires avec
une plume qu'il ne songeait point  imbiber d'encre. Un profond ennui
et une inquitude secrte semblaient miner les ressorts dtendus de
son me. Pourtant il continuait  me tmoigner la mme bont, la mme
tendresse; il essaya, malgr moi, de continuer mes leons; mais il
s'assoupissait au bout d'un instant, et, s'veillant en sursaut, il me
saisissait le bras en me disant:

Tu l'as pourtant vu, n'est-ce pas? Tu l'as bien vu? Ne l'as-tu donc vu
qu'une fois?

--O mon bon matre! lui disais-je, que ne puis-je ramener prs de vous
cet ami qui vous est si cher! sa prsence adoucirait votre mal et
ranimerait votre me.

Mais alors il s'veillait tout  fait, et me disait:

Tais-toi, imprudent, tais-toi; de quoi parles-tu l, malheureux? Tu
veux donc qu'il ne revienne plus, et que je meure sans l'avoir revu?

Je n'osais ajouter un mot; toute curiosit tait morte en moi. Il n'y
avait plus de place que pour la douleur, et le sentiment d'une vague
pouvante tait le seul qui vint parfois s'y mler.

Une nuit, qu'accabl de fatigue je m'tais endormi plus tt et plus
profondment que de coutume, je fis un songe, je rvai que je
revoyais le bel inconnu dont l'absence affligeait tant mon matre.
Il s'approchait de mon lit, et se penchant vers moi, il me parlait 
l'oreille:

Ne dites pas que je suis l, me disait-il; car ce vieillard obstin
s'acharnerait  me voir, et je ne veux le visiter qu' l'heure de sa
mort.

Je le suppliai d'aller vers mon matre, lui disant qu'il soupirait aprs
sa venue, et que les douleurs de son me taient dignes de piti. Je
m'veillais alors et me mettais sur mon sant; car j'avais l'esprit
frapp de ce rve, et j'avais besoin d'ouvrir les yeux et d'tendre les
bras pour me convaincre que c'tait un fantme cr par le sommeil. Par
trois fois ce jeune homme m'apparut dans toute sa douceur et dans toute
sa beaut. Sa voix rsonnait  mon oreille comme les sons loigns d'une
lyre, et sa prsence rpandait un parfum comme celui des lis au lever de
l'aurore. Par trois fois je le suppliai d'aller visiter mon matre, et
par trois fois je m'veillai et me convainquis que c'tait un songe;
mais  la troisime, j'entendis de la cellule voisine le pre Alexis
qui m'appelait avec vhmence. Je courus  lui, et,  la lueur d'une
veilleuse qui brlait sur la table, je le vis assis sur son lit, les
yeux brillants, la barbe hrisse, et comme hors de lui-mme.

Vous l'avez vu! me dit-il d'une voix forte et rude, qui n'avait rien de
son timbre ordinaire. Vous l'avez vu, et vous ne m'avez pas averti! il
vous a parl, et vous ne m'avez pas appel! il vous a quitt, et vous ne
l'avez pas envoy vers moi! Malheureux! serpent rchauff dans mon sein!
vous m'avez enlev mon ami, et mon hte est devenu le vtre; vipre!
vous m'avez trahi, vous m'avez dpouill, vous me donnez la mort!

Il se jeta en arrire sur son chevet, et resta priv de sentiment
pendant plusieurs minutes. Je crus qu'il venait d'expirer; je frottai
ses tempes glaces avec l'essence qu'il avait coutume d'employer
lorsqu'il tait menac de dfaillance. Je rchauffai ses pieds avec ma
robe, et ses mains avec mon haleine. Je ne percevais plus le bruit de la
sienne, et ses doigts taient raidis pa un froid mortel. Je commenais
 me dsesprer, lorsqu'il revint  lui, et, se soulevant doucement, il
appuya sa tte sur mon paule:

Angel, que fais-tu prs de moi  cette heure? me dit-il avec, une
douceur ineffable. Suis-je donc plus malade que de coutume! Mon pauvre
enfant, je suis cause de tes soucis et de tes fatigues.

Je ne voulus pas lui dire ce qui s'tait pass, et encore moins lui
demander compte de l'incroyable concidence de sa vision avec la mienne;
j'eusse craint de rveiller son dlire. Il semblait n'en avoir pas gard
le moindre souvenir, et il exigea que je retournasse  mon lit. J'obis,
mais je restai attentif  tous ses mouvements; il me sembla qu'il
dormait, et que sa respiration tait gne; son oppression augmentait et
diminuait comme le bruit lointain de la mer. Enfin il me parut soulag,
et je succombai au sommeil; mais, au bout de peu d'instants, je fus
rveill de nouveau par le son d'une voix puissante qui ne ressemblait
point  la sienne.

Non, tu ne m'as jamais connu, jamais compris, disait cette voix svre;
je suis venu vers toi cent fois et tu n'as pas os m'appartenir une
seule; mais que peut-on attendre d'un moine, sinon l'incertitude, la
couardise et le sophisme?

--Mais je t'ai aim! rpondit la voix plaintive et affaiblie du pre
Alexis. Tu le sais, je t'ai implor, je t'ai poursuivi; j'ai employ
toutes les puissances de non tre  pntrer le sens de tes paraboles,
je t'ai invoqu  genoux; j'ai dlaiss le culte des Hbreux; j'ai
laiss le dieu des Juifs et des gentils se tordre douloureusement sur
son gibet sanglant, sans lui accorder une larme, sans lui adresser une
prire.

--Et qui te l'avait command ainsi? reprit la voix. Moine ignorant,
philosophe sans entrailles! martyr sans enthousiasme et sans foi!
t'ai-je jamais prescrit de mpriser le Nazaren?

--Non, tu n'as jamais daign te prononcer sur aucune chose, et tu n'as
pas voulu faire voir la lumire  celui qui pour toi aurait pass par
toutes les idoltries. Tu le sais! tu le sais! si tu l'avais voulu,
j'aurais dchir le froc et ceint le glaive. J'aurais fait retentir ma
parole et prch ton vangile aux quatre coins de la terre; j'y aurais
port le fer et la flamme; j'aurais boulevers la face des nations
et impos ton culte aux humains du sud au septentrion, du couchant 
l'aurore. J'avais la volont, j'avais la puissance; tu n'avais qu'
dire: Marche!  mettre le flambeau dans ma main et marcher devant moi
comme une toile; j'aurais en ton nom, enchan les mers et transport
les montagnes. Que ne l'as-tu voulu! tu aurais des autels, et j'aurais
vcu! tu serais un dieu, et je serais ton prophte.

--Oui, oui, dit la voix inconnue, tu avais l'orgueil et l'ambition en
partage; et, si je t'avais encourag, tu aurais consenti  tre dieu
toi-mme.

--O matre! ne me mprise pas, ne me tourne pas en drision! J'avais
ces instincts et je les ai refouls. Tu as blm mes voeux tmraires,
mon audace insense, et je t'ai sacrifi tous mes rves. Tu m'as dit que
la violence ne gouvernait pas les sicles, et que l'Esprit n'habitait
pas dans la vapeur du sang et dans le tumulte des armes. Tu m'as dit
qu'il fallait le chercher dans l'ombre, dans la solitude, dans le
silence et le recueillement. Tu m'as dit qu'on le trouvait dans l'tude,
dans le renoncement, dans une vie humble et cache, dans les veilles,
dans la mditation, dans l'incessante inspiration de l'me. Tu m'as dit
de le chercher dans les entrailles de la terre, dans la poussire des
livres, dans les vers du spulcre; et je l'ai cherch o tu m'avais dit,
et pourtant je ne l'ai pas trouv, et je vais mourir dans l'horreur du
doute et dans l'pouvante du nant!...

--Tais-toi, lche blasphmateur! reprit la voix tonnante; c'est ta soif
de gloire qui cause tes regrets, c'est ton orgueil qui te pousse au
dsespoir. Vermisseau superbe, qui ne peux te soumettre  descendre
dans la tombe sans avoir pntr le secret de la toute-puissance! Mais
qu'importe  l'inexorable pass,  l'innumrable avenir des tres, qu'un
moine de plus ou de moins ait vcu dans l'imposture et soit mort dans
l'ignorance? L'intelligence universelle prira-t-elle parce qu'un
bndictin a ergot contre elle? La puissance infinie sera-t-elle
dtrne parce qu'un moine astronome n'a pu la mesurer avec son compas
et ses lunettes?

Un rire impitoyable fit retentir la cellule du pre Alexis, et la voix
de mon matre y rpondit par un lamentable sanglot. J'avais cout
ce dialogue avec une affreuse angoisse. Debout prs de la porte
entrouverte, les pieds nus sur le carreau, retenant mon haleine, j'avais
essay de voir l'hte inconnu de cette veille sinistre; mais la lampe
s'tait teinte, et mes yeux, troubls par la peur, ne pouvaient percer
les tnbres. La douleur de mon matre ranima mon courage; j'entrai dans
sa cellule, je rallumai la lampe avec du phosphore, et je m'approchai
de son lit. Il n'y avait personne autre que lui et moi dans la chambre;
aucun bruit, aucun dsordre ne trahissait le dpart prcipit de son
interlocuteur. Je surmontai mon effroi pour m'occuper de mon matre,
dont le dsespoir me dchirait. Assis sur son traversin, le corps pli
en deux comme si une main formidable eut bris ses reins, il cachait sa
face dans ses genoux convulsifs, ses dents claquaient dans sa bouche, et
des torrents de larmes ruisselaient sur sa barbe grise. Je me jetai 
genoux prs de lui, je mlai mes pleurs aux siens, je lui prodiguai de
filiales caresses. Il s'abandonna quelques instants  cette effusion
sympathique, et s'cria plusieurs fois en se jetant dans mon sein:

Mourir! mourir dsespr! mourir sans avoir vcu, et ne pas savoir si
l'on meurt pour revivre?

--Mon pre, mon matre bien-aim, lui dis-je, je ne sais quelles
dsolantes visions troublent votre sommeil et le mien. Je ne sais quel
fantme est entr ici cette nuit pour nous tenter et nous menacer; mais
que ce soit un ministre du Dieu vivant qui vient nous inspirer une
terreur salutaire, ou que ce soit un esprit de tnbres qui vient pour
nous damner en nous faisant dsesprer de la bont de Dieu, faites
cesser ces choses surnaturelles en rentrant dans le giron de la sainte
glise. Exorcisez les dmons qui vous assigent, ou rendez-vous
favorables les anges qui vous visitent en recevant les sacrements, et en
me permettant de vous dire les prires de notre sainte liturgie...

--Laisse-moi, laisse-moi, mon cher Angel, dit-il en me repoussant avec
douceur, ne fatigue pas mon cerveau par des discours purils. Laisse-moi
seul, ne trouble plus ton sommeil et le mien par de vaines frayeurs.
Tout ceci est un rve, et je me sens tout  fait bien maintenant; les
larmes m'ont soulag, les larmes sont une pluie bienfaisante aprs
l'orage. Que rien de ce que je puis dire dans mon sommeil ne t'tonne.
Aux approches de la mort, l'me, dans ses efforts pour briser les liens
de la matire, tombe dans d'tranges dtresses; mais l'Esprit la relve
et l'assiste, dit-on, au moment solennel.

Dans la matine, je reus ordre de me rendre auprs du Prieur. Je
descendis  sa chambre; on me dit qu'il tait occup et que j'eusse 
l'attendre dans la salle du chapitre, qui y tait contigu. J'entrai
dans cette salle et j'en fis le tour; c'tait la seconde fois, je crois,
que j'y pntrais, et je n'avais jamais eu le loisir d'en contempler
l'architecture, qui tait grande et svre. Au reste, je n'y pouvais
faire en cet instant mme qu'une mdiocre attention; j'tais accabl des
motions de la nuit, troubl et pouvant dans ma conscience, afflig,
par-dessus tout, des douleurs physiques et morales de mon cher matre.
En outre, l'entretien auquel m'appelait le Prieur ne laissait pas de
m'inquiter; car j'avais singulirement nglig mes devoirs religieux
depuis que j'tais le disciple d'Alexis, et je m'en faisais de srieux
reproches.

Cependant, tout en promenant mes regards mlancoliques autour de
moi pour me distraire de ces tristesses et me fortifier contre ces
apprhensions, je fus frapp de la belle ordonnance de cette antique
salle, cintre avec une force et une hardiesse inconnues de nos modernes
architectes. Des pendentifs accols  la muraille donnaient naissance
aux rinceaux de pierre qui s'entrecroisaient en arceaux  la vote, et
au-dessous de chacun de ces pendentifs tait suspendu le portrait d'un
dignitaire ou d'un personnage illustre de l'ordre. C'taient tous de
beaux tableaux, richement encadrs, et cette longue galerie de graves
personnages vtus de noir avait quelque chose d'imposant et de
funraire. On tait aux derniers beaux jours de l'automne. Le soleil,
entrant par les hautes croises, projetait de grands rayons d'or ple
sur les traits austres de ces morts respectables, et donnait un reste
d'clat aux dorures massives des cadres noircis par le temps. Un silence
profond rgnait dans les cours et dans les jardins; les votes me
renvoyaient l'cho de mes pas.

Tout d'un coup il me sembla entendre d'autres pas derrire les miens, et
ces pas avaient quelque chose de si ferme et de si solennel que je crus
que c'tait le Prieur. Je me retournai pour le saluer; mais je ne vis
personne et je pensai m'tre tromp. Je recommenai  marcher, et
j'entendis ces pas une seconde fois, et une troisime, quoique je fusse
absolument seul dans la salle. Alors les terreurs qui m'avaient dj
assailli recommencrent, je songeai  m'enfuir; mais forc d'attendre le
Prieur, j'essayai de surmonter ma faiblesse et d'attribuer ces rveries
 l'accablement de mon corps et de mon esprit. Pour y chapper, je
m'assis sur un banc, vis--vis du tableau qui occupait le milieu parmi
tous les autres. Il reprsentait notre patron, le grand saint Benoit.
J'esprais que la contemplation de cette belle peinture chasserait les
visions dont j'tais obsd, lorsqu'il me sembla reconnatre, dans la
tte ple et douloureusement extatique du saint, les traits de l'inconnu
que j'avais rencontr un matin au seuil de l'glise. Je me levai, je me
rassis, je m'approchai, je me reculai, et plus je regardai, plus je
me convainquis que c'taient les mmes traits et la mme expression;
seulement la chevelure du saint tait rejete en dsordre derrire sa
tte, son front tait un peu dgarni, et ses traits annonaient un ge
plus mr. Le costume ne consistait qu'en une robe noire qui laissait
voir ses pieds nus. La dcouverte de cette ressemblance me causa un
transport de joie. J'eus un instant l'orgueil de croire que notre saint
patron m'tait apparu, et que son esprit veillait sur moi. En mme temps
je songeai avec bonheur que le pre Alexis tait dans la bonne voie, et
qu'il tait un saint lui-mme, puisque le bienheureux tait en commerce
avec lui, et venait l'assister tantt de salutaires reproches, et
tantt, sans doute, de tendres encouragements.

Je m'avanai pour m'agenouiller devant cette image sacre; mais il me
sembla encore qu'on me suivait pas  pas, et je me retournai encore sans
voir personne. En ce moment mes yeux se portrent sur le tableau qui
faisait face  celui de saint Benoit; et quelle fut ma surprise en
retrouvant les mmes traits avec une expression douce et grave, et la
belle chevelure ondoyante que j'avais cru voir en ralit! Ce personnage
tait bien plus identique que l'autre avec ma vision. Il tait debout
et dans l'attitude o il m'tait apparu. Il portait exactement le mme
costume, le mme manteau, la mme ceinture, les mmes bottines. Ses
grands yeux bleus, un peu enfoncs sous l'arcade rgulire de ses
sourcils, s'abaissaient doucement avec une expression mditative et
pntrante. La peinture tait si belle qu'elle me sembla tre sortie
du mme pinceau que le saint Benoit, et le personnage tait si beau
lui-mme que toutes mes mfiances  cet gard firent place  une joie
extrme de le revoir, ne ft-ce qu'en effigie. Il tait reprsent un
livre  la main, et beaucoup de livres taient pars  ses pieds. Il
paraissait fouler ceux-l avec indiffrence et mpris, tandis qu'il
levait l'autre dans la main, et semblait dire ce qui tait crit en
effet sur la couverture de ce livre: _Hic est veritas_!

Comme je le contemplais avec ravissement, me disant que ce ne pouvait
tre qu'un homme vnrable, puisque son image dcorait cette salle, la
porte du fond s'ouvrit, et le pre trsorier, qui tait un bonhomme
assez volontiers bavard, vint causer avec moi en attendant l'arrive du
Prieur.

Vous me paraissez charm de la vue de ces tableaux, me dit-il. Notre
saint Benoit est un superbe morceau,  ce qu'on assure. Quelques auteurs
l'ont pris pour un Van Dyck; mais Van Dyck tait mort quand cette
toile a t peinte. C'est l'ouvrage d'un de ses lves, qui continuait
admirablement sa manire. Il n'y a pas  se tromper sur les dates; car
lorsque Pierre Hbronius vint ici, vers l'an 1690, Van Dyck n'tait
plus; et, comme vous avez d le remarquer, c'est la tte de Pierre
Hbronius, alors g d'un peu plus de trente ans, qui a servi de modle
au peintre de saint Benot.

--Et qui donc tait ce Pierre Hbronius? demandai-je.

--Eh! mais, reprit le moine en me montrant le portrait de mon ami
inconnu, c'est celui que l'on connat ici sous le nom de l'abb
Spiridion, le vnrable fondateur de notre communaut. C'tait, comme
vous voyez, un des plus beaux hommes de son temps, et le peintre ne
pouvait pas trouver une plus belle tte de saint.

--Et il est mort? m'criai-je, sans songer  ce que je disais.

--Vers l'an 1698, rpondit le trsorier, il y a prs d'un sicle. Vous
voyez que le peintre l'a reprsent tenant en main un livre et en
foulant plusieurs autres sous les pieds. Celui qu'il tient est, dit-on,
le quatrime crit de Bossuet contre les protestants, les autres sont
les livres excrables de Luther et de ses adeptes. Cette action faisait
allusion  la conversion rcente de Pierre Hbronius, et marquait son
passage  la vraie foi, qu'il a servie avec clat depuis en embrassant
la vie religieuse et en consacrant ses biens  l'dification de cette
sainte maison.

--J'ai ou dire en effet, repris-je, que ce fondateur fut un homme de
grand mrite, qu'il vcut et mourut en odeur de saintet.

Le trsorier secoua la tte en souriant.

Il est facile de bien vivre, dit-il; plus facile que de bien mourir!
Il n'est pas bon de tant cultiver la science dans le clotre. L'esprit
s'exalte, l'orgueil s'empare souvent des meilleures ttes, et l'ennui
fait aussi qu'on se lasse de croire toujours aux mmes vrits. On veut
en dcouvrir de nouvelles; on s'gare. Le dmon fait son profit de cela
et vous suscite parfois, sous les formes d'une belle philosophie et sous
les apparences d'une cleste inspiration, de monstrueuses erreurs, bien
malaises  abjurer quand l'heure de rendre compte vous surprend. J'ai
ou dire tout bas, par des gens bien informs, que l'abb Spiridion, sur
la fin de sa carrire, quoique menant une vie austre et sainte, ayant
lu beaucoup de mauvais livres, sous prtexte de les rfuter  loisir,
s'tait laiss infecter peu  peu, et  son insu, par le poison de
l'erreur. Il conserva toujours l'extrieur d'un bon religieux; mais
il parait que secrtement il tait tomb dans des hrsies plus
monstrueuses encore que celles de sa jeunesse. Les livres abominables du
juif Spinosa et les infernales doctrines des philosophes de cette cole
l'avaient rendu panthiste, c'est--dire athe. Mon cher fils, oh! que
l'amour de la science, et qui n'est qu'une vaine curiosit, ne vous
entrane jamais  de telles chutes! On prtend que, dans ses dernires
annes, Hbronius avait crit des abominations sans nombre. Heureusement
il se repentit  son lit de mort, et les brla de sa propre main, afin
que le poison n'infectt pas, par la suite, les esprits simples qui les
liraient. Il est mort en paix avec le Seigneur, en apparence; mais ceux
qui n'avaient vu que sa vie extrieure, et qui le regardaient comme un
sait, furent tonns de ce qu'il ne ft point de miracles pour eux sur
son tombeau. Les esprits droits qui avaient appris  le mieux juger,
s'abstinrent toujours de dire leurs craintes sur son sort dans l'autre
vie. Quelques-uns pensrent mme qu'il avait t jusqu' se livrer  des
pratiques de sorcellerie, et que le diable paru auprs de lui lorsqu'il
expira. Mais ce sont des choses dont il est impossible de s'assurer
pleinement, et dont il est imprudent, dangereux peut-tre, de parler.
Paix soit donc  sa mmoire! Son portrait est rest ici pour marquer que
Dieu peut bien lui avoir tout pardonn en considration de ses grandes
aumnes et de la fondation de ce monastre.

Nous fmes interrompus par l'arrive du Prieur. Le trsorier s'inclina
jusque terre, les bras croiss sur la poitrine, et nous laissa ensemble.

Alors le Prieur, me toisant de la tte aux pieds et me parlant avec
scheresse, me demanda compte des longues veilles du pre Alexis et
du bruit de voix qu'on entendait partir chaque nuit de sa cellule.
J'essayai d'expliquer ces faits par l'tat de maladie de mon matre;
mais le Prieur me dit qu'une personne digne de foi, en allant avant le
jour remonter l'horloge de l'glise, avait entendu dans nos cellules un
grand bruit de voix, des menaces, des cris et des imprcations.

J'espre, ajouta le Prieur, que vous me rpondrez avec sincrit et
simplicit; car il y a grce pour toutes les fautes quand le coupable se
confesse et se repent; mais, si vous n'claircissez pas mes doutes d'une
manire satisfaisante, les plus rudes chtiments vous y contraindront.

--Mon rvrend pre, rpondis-je, je ne sais quels soupons peuvent
peser sur moi en de telles circonstances. Il est vrai que le pre Alexis
a parl  voix haute toute la nuit et avec assez de vhmence; car il
avait le dlire. Quant  moi, j'ai pleur, tant sa souffrance me faisait
de peine; et, dans les instants o il revenait  lui-mme, il murmurait
 Dieu de ferventes prires. J'unissais ma voix  la sienne et mon coeur
au sien.

--Cette explication ne manque pas d'habilet, reprit le Prieur d'un ton
mprisant; mais comment expliquerez-vous la grande lueur qui tout d'un
coup a clair vos cellules et le dme entier, et la flamme qui est
sortie par le fate et qui s'est rpandue dans les airs, accompagne
d'une horrible odeur de soufre?

--Je ne comprendrais pas, mon rvrend pre, rpondis-je, qu'il y et
plus de mal  me servir de phosphore et de soufre pour allumer une lampe
qu'il n'y en a, selon moi,  veiller un malade pendant la nuit et
 prier auprs de son lit. Il est possible que je me sois servi
imprudemment de cette composition, et que, dans mon empressement, j'aie
laiss ouvert le flacon, dont l'odeur dsagrable a pu se rpandre dans
la maison; mais j'ose affirmer que cette odeur n'a rien de dangereux, et
qu'en aucun cas le phosphore ne pourrait causer un incendie. Je supplie
donc Votre Rvrence de me pardonner si j'ai manqu de prudence, et de
n'en imputer la faute qu' moi seul.

Le Prieur fixa longtemps sur moi un regard inquisiteur, comme s'il et
voulu voir jusqu'o irait mon impudence; puis, levant les yeux au ciel
dans un transport d'indignation, il sortit sans me dire une seule
parole.

Rest seul et frapp d'pouvante, non  cause de moi, mais  cause
de l'orage que je voyais s'amasser sur la tte d'Alexis, je regardai
involontairement le portrait d'Hbronius, et je joignis les mains,
emport par un mouvement irrsistible de confiance et d'espoir. Le
soleil frappait en cet instant le visage du fondateur, et il me sembla
voir sa tte se dtacher du fond, puis sa main et tout son corps quitter
le cadre et se pencher en avant. Le mouvement fit ondoyer lgrement la
chevelure, les yeux s'animrent et attachrent sur moi un regard vivant.
Alors je fus pris d'une palpitation si violente que mon sang bourdonna
dans mes oreilles, ma vue se troubla; et, sentant dfaillir mon courage,
je m'loignai prcipitamment.

Je me retirai fort triste et fort inquiet. Soit que la haine et la
calomnie eussent envenim des faits qui restaient pour moi  l'tat de
problme, soit que je fusse, ainsi que le pre Alexis, en butte aux
attaques du malin esprit, et qu'il se ft pass aux yeux d'un tmoin
vridique quelque chose de plus que ce que j'avais aperu, je prvoyais
que mon infortun matre allait tre accabl de perscutions, et que ses
derniers instants, dj si douloureux, seraient abreuvs d'amertume.
J'eusse voulu lui cacher ce qui venait de se passer entre le Prieur et
moi; mais le seul moyen de dtourner les chtiments qu'on lui prparait
sans doute, c'tait de l'engager  se rconcilier avec l'esprit de
l'glise.

Il couta mon rcit et mes supplications avec indiffrence, et quand
j'eus fini de parler:

Sois en paix, me dit-il; l'Esprit est avec nous, et rien ne nous
arrivera de la part des hommes de chair. L'Esprit est rude, il est
svre, il est irrit; mais il est pour nous. Et quand mme nous serions
livrs aux chtiments, quand mme on plongerait ton corps dlicat et mon
vieux corps agonisant dans les humides tnbres d'un cachot, l'Esprit
monterait vers nous des entrailles de la terre, comme il descend sur
nous  cette heure des rayons d'or du soleil. Ne crains pas, mon fils;
l o est l'Esprit, l aussi sont la lumire, la chaleur et la vie.

Je voulus lui parler encore; il me fit signe avec douceur de ne pas
le troubler; et, s'asseyant dans son fauteuil, il tomba dans une
contemplation intrieure durant laquelle son front chauve et ses yeux
abaisss vers la terre offrirent l'image de la plus auguste srnit. Il
y avait en lui,  coup sur, une vertu inconnue qui subjuguait toutes mes
rpugnances et dominait toutes mes craintes. Je l'aimais plus qu'un fils
n'a jamais aim son pre. Ses maux taient les miens, et, s'il et t
damn, malgr mon sincre dsir de plaire  Dieu, j'eusse voulu partager
cette damnation. Jusque-l j'avais t rong de scrupules; mais
dsormais le sentiment de son danger donnait tant de force  ma
tendresse que je ne connaissais plus l'incertitude. Mon choix tait fait
entre la voix de ma conscience et le cri de son angoisse; ma sollicitude
prenait un caractre tout humain, je l'avoue. S'il ne peut tre sauv
dans l'autre vie, me disais-je, qu'il achve du moins paisiblement
celle-ci; et, si je dois tre  jamais chti de ce voeu, la volont de
Dieu soit faite!...

Le soir, comme il s'assoupissait doucement et que j'achevais ma prire
 ct de son lit, la porte s'ouvrit brusquement, et une figure
pouvantable vint se placer en face de moi. Je demeurai terrifi au
point de ne pouvoir articuler un son ni faire un mouvement. Mes cheveux
se dressaient sur ma tte et mes yeux restaient attachs sur cette
horrible apparition comme ceux de l'oiseau fascin par un serpent. Mon
matre ne s'veillait point, et l'odieuse chose tait immobile au pied
de son lit. Je fermai les yeux pour ne plus la voir et pour chercher ma
raison et ma force au fond de moi-mme. Je rouvris les yeux, elle tait
toujours l. Alors je fis un grand effort pour crier; et, un rlement
sourd sortant de ma poitrine, mon matre s'veilla. Il vit cela devant
lui, et, au lieu de tmoigner de l'horreur ou de l'effroi, il dit
seulement du ton d'un homme un peu tonn:

Ah! ah!

--Me voici, car tu m'as appel, dit le fantme.

--Mon matre haussa les paules, et se tournant vers moi:

--Tu as peur? me dit-il; tu prends cela pour un esprit, pour le diable,
n'est-ce pas? Non, non; les esprits ne revtent pas cette forme, et,
s'il en tait d'aussi sottement laids, ils n'auraient pas le pouvoir de
se montrer aux hommes. La raison humaine est sous la garde de l'esprit
de sagesse. Ceci n'est point une vision, ajouta-t-il en se levant et en
s'approchant du fantme; ceci est un homme de chair et d'os. Allons,
tez ce masque, dit-il en saisissant le spectre  la gorge, et ne pensez
pas que cette crapuleuse mascarade puisse m'pouvanter.

Alors, secouant ce fantme avec une main de fer, il le fit tomber sur
les genoux; et, Alexis lui arrachant son masque, je reconnus le frre
convers qui m'avait chass de l'glise, et qui avait nom Dominique.

Prends la lampe! me dit Alexis d'une voix forte et l'oeil tincelant
d'une joie ironique. Marche devant moi; il faut que j'aie raison de
cette abomination. Allons, dpche-toi! obis! as-tu moins de force et
de courage qu'un livre!

J'tais encore si boulevers que ma main tremblait et ne pouvait
soutenir la lampe.

Ouvre la porte, me dit mon matre d'un ton imprieux.

J'obis; mais, en le voyant traner, comme un haillon sur le pav, le
misrable Dominique, je fus saisi d'horreur; car le pre Alexis avait,
dans l'indignation, des instants de violence effrne, et je crus qu'il
allait prcipiter le prtendu dmon par-dessus la rampe du dme.

Grce! grce! mon pre, lui dis-je en me mettant devant lui. Ne
souillez pas vos mains de sang.

Le pre Alexis haussa les paules et dit: Tu es insens! Puisque tu ne
veux pas marcher devant, suis-moi!

Et, tranant toujours le convers, qui tait pourtant un homme robuste,
mais qui semblait terrass par une force surhumaine, il descendit
rapidement l'escalier. Alors je repris courage et le suivis. Au bruit
que nous faisions, plusieurs personnes, qui attendaient sans doute au
bas de l'escalier le rsultat des aveux que le faux dmon prtendait
arracher  mon matre, se montrrent; mais, en voyant une scne si
diffrente de ce qu'elles attendaient, elles s'envelopprent dans leurs
capuchons et s'enfuirent dans les tnbres. Nous emes le temps de
remarquer  leurs robes que c'taient des frres convers et des novices.
Aucun des pres ne s'tait compromis dans cette farce sacrilge, dirige
cependant, comme nous le smes depuis, par des ordres suprieurs.

Alexis marchait toujours  grands pas, tranant son prisonnier. De
temps en temps celui-ci faisait des efforts pour se dgager de sa main
formidable; mais le pre, s'arrtant, lui imprimait un mouvement de
strangulation, et le faisait rouler sur les degrs. Les ongles d'Alexis
taient imprgns de sang, et les yeux du Dominique sortaient de leurs
orbites. Je les suivais toujours, et ainsi nous arrivmes au bas du
grand escalier qui donnait sur le clotre. L tait suspendue la grosse
cloche que l'on ne sonnait qu' l'agonie des religieux, et que l'on
appelait l'_articulo mortis_. Tenant toujours d'une main son dmon
terrass, Alexis se mit  sonner de l'autre avec une telle vigueur
que tout le monastre en fut branl. Bientt nous entendmes ouvrir
prcipitamment les portes des cellules, et tous les escaliers se
remplirent de bruit. Les moines, les novices, les serviteurs, toute la
maison accourait, et bientt le clotre fut plein de monde. Toutes
ces figures effares et en dsordre, claires seulement par la lueur
tremblante de ma lampe, offraient l'aspect des habitants de la valle
de Josaphat s'veillant du sommeil de la mort au son de la trompette
du jugement. Le pre sonnait toujours, et en vain on l'accablait de
questions, en vain on voulait arracher de ses mains le malheureux
Dominique: il tait anim d'une force surnaturelle; il faisait face 
cette foule, et la dominant du bruit de son tocsin et de sa voix de
tonnerre:

Il me manque quelqu'un, disait-il; quand il sera ici, je parlerai, je
me soumettrai, mais je ne cesserai de sonner qu'il ne soit descendu
comme les autres.

Enfin le Prieur parut le dernier, et le pre Alexis cessa d'agiter la
cloche. Il tait si fort et si beau en cet instant, debout, les yeux
tincelants, l'air victorieux, et tenant sous ses pieds cette figure de
monstre, qu'on l'et pris pour l'archange Michel terrassant le dmon.
Tout le monde le regardait immobile; pas un souffle ne s'entendait sous
la profonde vote du clotre. Alors le vieillard, levant la voix au
milieu de ce silence funbre, dit en s'adressant au Prieur:

Mon pre, voyez ce qui se passe! Pendant que j'agonise sur mon lit, des
hommes de cette sainte maison, et qui s'appellent mes frres, viennent
assiger mon dernier soupir d'une lche curiosit et d'une supercherie
infme. Ils envoient dans ma cellule celui-ci, ce Dominique! (Et en
disant cela il levait assez haut la tte du convers pour que toute
l'assemble ft bien  mme de le reconnatre.) Ils l'envoient, affubl
d'un dguisement hideux, se placer  mon chevet et crier  mon oreille
d'une voix furieuse pour me rveiller en sursaut de mon sommeil, de mon
dernier sommeil peut-tre! Qu'espraient-ils? m'pouvanter, glacer par
une apparition terrifiante mon esprit qu'ils supposaient abattu, et
arracher  mon dlire de honteuses paroles et d'horribles secrets?
Quelle est cette nouvelle et incroyable perscution, mon pre, et depuis
quand n'est-il plus permis au pcheur de passer dans le silence et
dans ta paix son heure suprme? S'ils eussent eu affaire  un faible
d'esprit, et qu'ils m'eussent tu par cette vision infernale sans me
laisser le temps de me reconnatre et d'invoquer le Seigneur, sur qui,
dites-moi, aurait d tomber le poids de ma damnation? O vous tous,
hommes de bonne volont qui vous trouvez ici, ce n'est pas pour moi que
je parle, pour moi qui vais mourir; c'est pour vous qui survivez, c'est
pour que vous puissiez boire tranquillement le calice de votre mort, que
je vous dis de demander tous avec moi justice  notre pre spirituel
qui est devant nous, et au besoin  l'autre qui est au-dessus de nous.
Justice donc, mon pre! j'attends: faites justice!

Et les hommes de bonne volont qui taient l crirent tous ensemble:
Justice! justice! et les chos mus du clotre rptrent: Justice!

Le Prieur assistait  cette scne avec un visage impassible. Seulement
il me sembla plus ple qu' l'ordinaire. Il resta quelques instants sans
rpondre, le sourcil lgrement contract. Enfin il leva la voix, et
dit:

Mon fils Alexis, pardonne  cet homme.

--Oui, je lui pardonne  condition que vous le punirez, mon pre,
rpondit Alexis.

--Mon fils Alexis, reprit le Prieur, sont-ce l les sentiments d'un
homme qui se dit prt  paratre devant le tribunal de Dieu? Je vous
prie de pardonner  cet homme, et de retirer votre main de dessus lui.

Alexis hsita un instant; mais il sentit que, s'il ne rprimait sa
colre, ses ennemis allaient triompher. Il fit deux pas en avant, et,
poussant sa proie aux pieds du Prieur sans la lcher:

Mon rvrend, dit-il en s'inclinant, je pardonne, parce que je le dois
et parce que vous le voulez; mais comme ce n'est pas moi, comme c'est le
ciel qui a t offens, comme c'est votre vertu, votre sagesse et votre
autorit qui ont t outrages, j'amne le coupable  vos genoux, et,
m'y prosternant avec lui, je supplie Votre Rvrence de lui faire grce,
et de prier pour que la justice ternelle lui pardonne aussi.

Les ennemis de mon matre avaient espr que, par son emportement et sa
rsistance, il allait gter sa cause; mais cet acte de soumission djoua
tous leurs mauvais desseins, et ceux qui taient pour lui donnrent 
sa conduite de telles marques d'approbation que le Prieur fut forc de
prendre son parti, du moins en apparence.

Mon fils Alexis, lui dit-il en le relevant et en l'embrassant, je
suis touch de votre humilit et de votre misricorde; mais je ne puis
pardonner  cet homme comme vous lui pardonnez. Votre devoir tait
d'intercder pour lui, le mien est de le chtier svrement, et il sera
fait ainsi que le veulent la justice cleste et les statuts de notre
ordre.

A cet arrt svre, un frmissement d'effroi passa de proche en proche;
car les peines contre le sacrilge taient les plus svres de toutes,
et aucun religieux n'en connaissait l'tendue avant de les avoir subies.
Il tait dfendu, en outre, de les rvler, sous peine de les subir une
seconde fois. Les condamns ne sortaient du cachot que dans un tat
pouvantable de souffrance, et plusieurs avaient succomb peu de temps
aprs avoir reu leur grce. Sans doute, mon matre ne fut pas dupe
de la svrit du Prieur, car je vis un sourire trange errer sur ses
lvres: nanmoins sa fiert tait satisfaite, et alors seulement il
lcha sa proie. Sa main tait tellement crispe et roidie au collet de
son ennemi qu'il fut forc d'employer son autre main pour l'en dtacher.
Dominique tomba vanoui aux pieds du Prieur, qui fit un signe, et
aussitt quatre autres convers l'emportrent aux yeux de l'assemble
consterne. Il ne reparut jamais dans le couvent. Il fut dfendu de
jamais prononcer ni son nom ni aucune parole qui et rapport  son
trange faute; l'office des morts fut rcit pour lui sans qu'il nous
fut permis de demander ce qu'il tait devenu; mais par la suite je l'ai
revu dehors, gras, dispos et allgre, et riant d'un air sournois quand
on lui rappelait cette aventure.

Mon matre s'appuya sur moi, chancela, plit, et perdant tout  coup
la force miraculeuse qui l'avait soutenu jusque-l, il se trana 
grand'peine  son lit; je lui lis avaler quelques gouttes d'un cordial,
et il me dit:

Angel, je crois bien que je l'aurais tu si le Prieur l'et protg.

Il s'endormit sans ajouter une parole.

Le lendemain le pre Alexis s'veilla assez tard: il tait calme,
mais trs-faible; il eut besoin de s'appuyer sur moi pour gagner son
fauteuil, et il y tomba plutt qu'il ne s'assit, en poussant un soupir.
Je ne concevais pas que ce corps si dbile et t, la veille, capable
de si puissants efforts.

Mon pre, lui dis-je en le regardant avec inquitude, est-ce que vous
vous trouvez plus mal, et souffrez-vous davantage?

--Non, me rpondit-il, non, je suis bien.

--Mais vous paraissez profondment absorb.

--Je rflchis!

--Vous rflchissez  tout ce qui s'est pass, mon pre. Je le conois;
il y a lieu  mditer. Mais vous devriez, ce me semble, tre plus
serein, car il y a aussi lieu  se rjouir. Nous avons fini par voir
clair au fond de cet abme, et nous savons maintenant que vous n'tes
pas rellement assig par les mauvais esprits.

Alexis se mit  sourire d'un air doucement ironique, en secouant la
tte:

Tu crois donc encore aux mauvais esprits, mon pauvre Angel? me dit-il.
Erreur! erreur! Crois-tu aussi, comme les physiciens d'autrefois, que la
nature a horreur du vide? Il n'y a pas plus de mauvais esprits que de
vide. Que serait donc l'homme, cette crature intelligente, ce fils de
l'esprit, si les mauvaises passions, les vils instincts de la chair,
pouvaient venir, sous une forme hideuse ou grotesque, assaillir sa
veille, ou fatiguer son sommeil? Non: tous ces dmons, toutes ces
crations infernales, dont parlent tous les jours les ignorants ou les
imposteurs, sont de vains fantmes crs par l'imagination des uns pour
pouvanter celle des autres. L'homme fort sent sa propre dignit, rit en
lui-mme des pitoyables inventions avec lesquelles on veut tenter son
courage, et, sr de leur impuissance, il s'endort sans inquitude et
s'veille sans crainte.

--Pourtant, lui rpondis-je tonn, il s'est pass ici mme des choses
qui doivent me faire penser le contraire. L'autre nuit, vous savez; je
vous ai entendu vous entretenir avec une autre voix plus forte que la
vtre qui semblait vous gourmander durement. Vous lui rpondiez avec
l'accent de la crainte et de la douleur; et, comme j'tais effray de
cela, je suis venu dans votre chambre pour vous secourir, et je vous ai
trouv seul, accabl et pleurant amrement. Qu'tait-ce donc?

--C'tait lui.

--Lui! qui, lui?

--Tu le sais bien, puisqu'il tait avec toi, puisqu'il t'avait appel
par trois fois, comme l'esprit du Seigneur appela durant la nuit le
jeune Samuel endormi dans le temple.

--Comment le savez-vous, mon pre?

Alexis ne sembla pas entendre ma question. Il resta quelque temps
absorb, la tte baisse sur la poitrine; puis il reprit la parole sans
changer de position ni faire aucun mouvement:

Dis-moi, Angel, quand l'as-tu vu? c'tait en plein jour?

--Oui, mon pre,  l'heure de midi. Vous m'avez dj fait cette
question.

--Et le soleil brillait?

--Il rayonnait sur sa face.

--Ne l'as-tu vu que cette seule fois?

J'hsitais  rpondre; je craignais d'tre dupe d'une illusion et de
donner par mes propres aberrations de la consistance  celles d'Alexis.

Tu l'as vu une autre fois! s'cria-t-il avec impatience, et tu ne me
l'as pas dit!

--Mon bon matre, quelle importance voulez-vous donner  des apparitions
qui ne sont peut-tre que l'effet d'une ressemblance fortuite ou mme de
simples jeux de la lumire?

--Angel, que voulez-vous dire? Ce que vous voulez me cacher m'est rvl
par vos rticences mmes. Parlez, il le faut, il y va du repos de mes
derniers jours!

Vaincu par sa persistance, je lui racontai, pour le satisfaire, la
frayeur que j'avais eue dans la sacristie un jour que, me croyant seul
et sortant d'un profond vanouissement, j'avais entendu murmurer des
paroles et vu passer une ombre sans pouvoir m'expliquer ensuite ces
choses d'une manire naturelle.

[Illustration: Alors le prieur me toisant de la tte aux pieds...]

Et quelles taient ces paroles? dit Alexis.

--Un appel  Dieu en faveur des victimes de l'ignorance et de
l'imposture.

--Comment appelait-il celui qu'il invoquait? Disait-il: O Esprit! ou
bien disait-il: O Jhovah!

--Il disait: O Esprit de sagesse!

--Et comment tait faite cette ombre?

--Je ne le sais point. Elle sortit de l'obscurit, et se perdit dans le
rayon qui tombait de la fentre, avant que j'eusse eu le temps ou le
courage de l'examiner. Mais, coutez, mon bon matre, j'ai toujours
pens que c'tait vous qui, appuy contre la fentre, et vous parlant 
vous-mme...

Alexis fit un geste d'incrdulit.

Pourriez-vous avoir gard le souvenir du contraire, sans cesse errant,
 cette poque, dans les jardins, et fortement proccup comme vous
l'tes toujours?

--Mais tu l'as vu d'autres fois encore? interrompit Alexis avec une
sorte de violence. Tu ne veux pas me dire tout, tu veux que je meure
sans lguer mon secret  un ami! Rponds  cette question, du moins.
Quand tu te promenais seul dans les beaux jours, le long des alles
cartes du jardin, et qu'en proie  de douloureuses penses, tu
invoquais une providence amie des hommes, n'as-tu pas entendu derrire
tes pas d'autres pas qui faisaient crier le sable?

Je tressaillis, et lui dis que ce bruit de pas m'avait poursuivi dans la
salle du chapitre la veille mme.

Et alors rien ne t'est apparu?

J'avouai l'effet prodigieux du soleil sur le portrait du fondateur.
Il serra ses mains l'une dans l'autre avec transport, en rptant 
plusieurs reprises:

C'est lui, c'est lui!... Il t'a choisi, il t'a envoy, il veut que je
te parle. Eh bien! je vais te parler. Recueille tes penses, et qu'une
vaine curiosit n'agite point ton me. Reois la confidence que je vais
te faire, comme les fleurs au matin reoivent avec calme la dlicieuse
rose du ciel. As-tu jamais entendu parler de _Samuel Hbronius_?

--Oui, mon pre, s'il est en effet le mrne que l'abb Spiridion.

Et je lui rapportai ce que le trsorier m'avait racont.

[Illustration: Une figure pouvantable...]

Le pre Alexis haussa les paules avec une expression de mpris, et me
parla en ces termes:

Il est d'autres hritages que ceux de la famille, o l'on se lgue,
selon la chair, les richesses matrielles. D'autres parents plus nobles
amnent souvent des hritages plus saints. Quand un homme a pass sa vie
 chercher la vrit par tous les moyens et de tout son pouvoir, et qu'
force de soins et d'tude il est arriv  quelques dcouvertes dans le
vaste monde de l'esprit, jaloux de ne pas laisser s'enfouir dans la
terre le trsor qu'il a trouv, et rentrer dans la nuit le rayon de
lumire qu'il a entrevu, ds qu'il sent approcher son terme, il se hte
de choisir parmi des hommes plus jeunes une intelligence sympathique 
la sienne, dont il puisse faire, avant de mourir, le dpositaire de ses
penses et de sa science, afin que l'oeuvre sacre, ininterrompue malgr
la mort du premier ouvrier, marche, s'agrandisse, et, perptue de race
en race par des successions pareilles, parvienne  la fin des temps 
son entier accomplissement. Et crois bien, mon fils, qu'il est besoin,
pour entreprendre et continuer de pareils travaux, pour faire accepter
de pareils legs, d'une intelligence gnreuse et d'un fort dvoment,
quand on sait d'avance qu'on ne connatra pas le mot de la grande nigme
 l'intelligence de laquelle on a pourtant consacr sa vie. Pardonne-moi
cet orgueil, mon enfant; ce sera peut-tre la seule rcompense que je
retirerai de toute cette vie de labeur; peut-tre sera-ce le seul pi
que je rcolterai dans le rude sillon que j'ai labour  la sueur de mon
front. Je suis l'hritier spirituel du pre Fulgence, comme tu seras le
mien, Angel. Le pre Fulgence tait un moine de ce couvent; il avait,
dans sa jeunesse, connu le fondateur, notre vnr matre Hbronius, ou,
comme on l'appelle ici, l'abb Spiridion. Il tait alors pour lui ce que
tu es pour moi, mon fils; il tait jeune et bon, inexpriment et timide
comme toi; son matre l'aimait comme je t'aime, et il lui apprit,
avec une partie de ses secrets, l'histoire de sa vie. C'est donc de
l'hritier mme du matre que je tiens les choses que je vais te redire.

Pierre Hbronius ne s'appelait pas ainsi d'abord. Son vrai nom tait
Samuel. Il tait juif, et n dans un petit village des environs
d'Inspruck. Sa famille, matresse d'une assez grande fortune, le
laissa, dans sa premire jeunesse, compltement libre de suivre ses
inclinations. Ds l'enfance il en montra de srieuses. Il aimait  vivre
dans la solitude, et passait ses journes et quelquefois ses nuits 
parcourir les pres montagnes et les troites valles de son pays.
Souvent il allait s'asseoir sur le bord des torrents ou sur les rives
des lacs, et il y restait longtemps  couter la voix des ondes,
cherchant  dmler le sens que la nature cachait dans ces bruits. A
mesure qu'il avana en ge, son intelligence devint plus curieuse et
plus grave. Il fallut donc songer  lui donner une instruction solide.
Ses parents l'envoyrent tudier aux universits d'Allemagne. Il y avait
 peine un sicle que Luther tait mort, et son souvenir et sa parole
vivaient encore dans l'enthousiasme de ses disciples. La nouvelle loi
affermissait les conqutes qu'elle avait faites, et semblait s'panouir
dans son triomphe. C'tait, parmi les rforms, la mme ardeur qu'aux
premiers jours, seulement plus claire et plus mesure. Le proslytisme
y rgnait encore dans toute sa ferveur, et faisait chaque jour de
nouveaux adeptes. En entendant prcher une morale et expliquer des
dogmes que le luthranisme avait pris dans le catholicisme, Samuel fut
pntr d'admiration. Comme c'tait un esprit sincre et hardi, il
compara tout de suite les doctrines qu'on lui exposait prsentement
avec celles dans lesquelles on l'avait lev; et, clair par cette
comparaison, il reconnut tout d'abord l'infriorit du judasme. Il se
dit qu'une religion faite pour un seul peuple  l'exclusion de tous les
autres, qui ne donnait  l'intelligence ni satisfaction dans le prsent,
ni certitude dans l'avenir, mconnaissait les nobles besoins d'amour
qui sont dans le coeur de l'homme, et n'offrait pour rgle de conduite
qu'une justice barbare; il se dit que cette religion ne pouvait tre
celle des belles mes et des grands esprits, et que celui-l n'tait pas
le Dieu de vrit qui ne dictait qu'au bruit du tonnerre ses changeantes
volonts, et n'appelait  l'excution de ses troites penses que les
esclaves d'une terreur grossire. Toujours consquent avec lui-mme,
Samuel, qui avait dit selon sa pense, fit ensuite selon son dire,
et, un an aprs son arrive en Allemagne, il abjura solennellement le
judasme pour entrer dans le sein de l'glise rforme. Comme il ne
savait pas faire les choses  moiti, il voulut, autant qu'il tait en
lui, dpouiller le vieil homme et se faire une vie toute nouvelle; c'est
alors qu'il changea son nom de Samuel pour celui de Pierre. Quelque
temps se passa pendant lequel il s'affermit et s'instruisit davantage
dans sa nouvelle religion. Bientt il en arriva au point de chercher
pour elle des objections  rfuter et des adversaires  combattre. Comme
il tait audacieux et entreprenant, il s'adressa d'abord aux plus rudes.
Bossuet fut le premier auteur catholique qu'il se mit  lire. Ce fut
avec une sorte de ddain qu'il le commena: croyant que dans la foi
qu'il venait d'embrasser rsidait la vrit pure, il mprisait toutes
les attaques que l'on pouvait tenter contre elle, et riait un peu
d'avance des arguments irrsistibles de l'Aigle de Meaux. Mais son
ironique mfiance fit bientt place  l'tonnement, et ensuite 
l'admiration. Quand il vit avec quelle logique puissante et quelle
posie grandiose le prlat franais dfendait l'glise de Rome, il se
dit que la cause plaide par un pareil avocat en devenait au moins
respectable; et, par une transition naturelle, il arriva  penser que
les grands esprits ne pouvaient se dvouer qu' de grandes choses. Alors
il tudia le catholicisme avec la mme ardeur et la mme impartialit
qu'il avait fait pour le luthranisme, se plaant vis--vis de lui,
non pas comme font d'ordinaire les sectaires, au point de vue de la
controverse et du dnigrement, mais  celui de la recherche et de la
comparaison. Il alla en France s'clairer auprs des docteurs de la
religion-mre, comme il avait fait en Allemagne pour la rforme. Il vit
le grand Arnauld et le second Grgoire de Nazianze, Fnelon, et ce
mme Bossuet. Guid par ces matres, dont la vertu lui faisait aimer
l'intelligence, il pntra rapidement au fond des mystres de la morale
et du dogme catholiques. Il y retrouva tout ce qui faisait pour lui
la grandeur et la beaut du protestantisme, le dogme de l'unit et de
l'ternit de Dieu que les deux religions avaient emprunt au judasme,
et ceux qui semblent en dcouler naturellement et que pourtant celui-ci
n'avait pas reconnus, l'immortalit de l'me, le libre arbitre dans
cette vie, et dans l'autre la rcompense pour les bons et la punition
pour les mchants. Il y retrouva, plus pure peut-tre et plus leve
encore, cette morale sublime qui prche aux hommes l'galit entre
eux, la fraternit, l'amour, la charit, le dvoment  autrui, le
renoncement  soi-mme. Le catholicisme lui paraissait avoir en outre
l'avantage d'une formule plus vaste et d'une unit vigoureuse qui
manquait au luthranisme. Celui-ci avait, il est vrai, en retour,
conquis la libert d'examen, qui est aussi un besoin de la nature
humaine, et proclam l'autorit de la raison individuelle; mais il
avait, par cela mme, renonc au principe de l'infaillibilit, qui est
la base ncessaire et la condition vitale de toute religion rvle,
puisqu'on ne peut faire vivre une chose qu'en vertu des lois qui ont
prsid  sa naissance, et qu'on ne peut, par consquent, confirmer et
continuer une rvlation que par une autre. Or, l'infaillibilit n'est
autre chose que la rvlation continue par Dieu mme ou le Verbe dans
la personne de ses vicaires. Le luthranisme, qui prtendait partager
l'origine du catholicisme et s'appuyer  la mme rvlation, avait, en
brisant la chane traditionnelle qui rattachait le christianisme tout
entier  cette mme rvlation, sap de ses propres mains les fondements
de son difice. En livrant  la libre discussion la continuation de la
religion rvle, il avait par l mme livr aussi son commencement,
et attent ainsi lui-mme  l'inviolabilit de cette origine qu'il
partageait avec la secte rivale. Comme l'esprit d'Hbronius se trouvait
en ce moment plus port vers la foi que vers la critique, et qu'il
avait bien moins besoin de discussion que de conviction, il se
trouva naturellement port  prfrer la certitude et l'autorit du
catholicisme  la libert et  l'incertitude du protestantisme. Ce
sentiment se fortifiait encore  l'aspect du caractre sacr d'antiquit
que le temps avait imprim au front de la religion-mre. Puis la pompe
et l'clat dont s'entourait le culte romain semblaient  cet esprit
potique l'expression harmonieuse et ncessaire d'une religion rvle
par le Dieu de la gloire et de la toute-puissance. Enfin, aprs de mres
rflexions, il se reconnut sincrement et entirement convaincu, et
reut de nouveau le baptme de mains de Bossuet. Il ajouta sur les fonts
le nom de Spiridion  celui de Pierre, en mmoire de ce qu'il avait t
deux fois clair par l'esprit. Rsolu ds lors  consacrer sa vie tout
entire  l'adoration du nouveau Dieu qui l'avait appel  lui et 
l'approfondissement de sa doctrine, il passa en Italie, et y fit btir,
 l'aide de la grande fortune que lui avait laisse un de ses oncles,
catholique comme lui, le couvent o nous sommes. Fidle  l'esprit de la
loi qui avait cr les communauts religieuses, il y rassembla autour de
lui les moines les mieux fams par leur intelligence et leur vertu, pour
se livrer avec eux  la recherche de toutes les vrits, et travailler
 l'agrandissement et  la corroboration de la foi par la science.
Son entreprise parut d'abord russir. Stimuls par son exemple, ses
compagnons se livrrent pendant quelques annes avec ardeur  l'tude, 
la prire et  la mditation. Ils s'taient placs sous la protection de
saint Benoit, et avaient adopt les rgles de son ordre. Quand le
moment fut venu pour eux de se donner un chef spirituel, ils portrent
unanimement sur Hbronius leur choix, qui fut ratifi par le pape. Le
nouveau Prieur, un instant heureux de la confiance des frres qu'il
s'tait choisis, se remit  ses travaux avec plus d'ardeur et
d'esprance que jamais. Mais son illusion ne fut pas de longue dure. Il
ne fut pas longtemps  reconnatre qu'il s'tait cruellement tromp sur
le compte des hommes qu'il avait appels  partager son entreprise.
Comme il les avait pris parmi les plus pauvres religieux de l'Italie, il
n'eut pas de peine  en obtenir du zle et du soin pendant les premires
annes. Accoutums qu'ils taient  une vie dure et active, ils avaient
facilement adopt le genre d'existence qu'il leur avait donn, et
s'taient conforms volontiers  ses dsirs. Mais,  mesure qu'ils
s'habiturent  l'opulence, ils devinrent moins laborieux, et se
laissrent peu  peu aller aux dfauts et aux vices dont ils avaient vu
autrefois l'exemple chez leurs confrres plus riches, et dont peut-tre
ils avaient conserv en eux-mmes le germe. La frugalit fit place 
l'intemprance, l'activit  la paresse, la chant  l'gosme; le jour
n'eut plus de prires, la nuit plus de veilles; la mdisance et la
gourmandise trnrent dans le couvent comme deux reines impures;
l'ignorance et la grossiret y pntrrent  leur suite, et firent du
temple destin aux vertus austres et aux nobles travaux un rceptacle
de honteux plaisirs et de lches oisivets.

Hbronius, endormi dans sa confiance et perdu dans ses profondes
spculations, ne s'apercevait pas du ravage que faisaient autour de lui
les misrables instincts de la matire. Quand il ouvrit les yeux, il
tait dj trop tard: n'ayant pas vu la transition par laquelle toutes
ces mes vulgaires taient alles du bien au mal; trop loign d'elles
par la grandeur de sa nature pour pouvoir comprendre leurs faiblesses,
il se prit pour elles d'un immense ddain; et, au lieu de se baisser
vers les pcheurs avec indulgence et de chercher  les ramener  leur
vertu premire, il s'en dtourna avec dgot, et dressa vers le ciel sa
tte dsormais solitaire. Mais, comme l'aigle bless qui monte au soleil
avec le venin d'un reptile dans l'aile, il ne put, dans la hauteur de
son isolement, se dbarrasser des rvoltantes images qui avaient surpris
ses yeux. L'ide de la corruption et de la bassesse vint se mler 
toutes ses mditations thologiques, et s'attacher, comme une lpre
honteuse,  l'ide de la religion. Il ne put bientt plus sparer,
malgr sa puissance d'abstraction, le catholicisme des catholiques. Cela
l'amena, sans qu'il s'en apert,  le considrer sous ses cts les
plus faibles, comme il l'avait jadis considr sous les plus forts, et
 en rechercher, malgr lui, les possibilits mauvaises. Avec le gnie
investigateur et la puissante facult d'analyse dont il tait dou, il
ne fut pas longtemps  les trouver; mais, comme ces magiciens tmraires
qui voquaient des spectres et tremblaient  leur apparition, il
s'pouvanta lui-mme de ses dcouvertes. Il n'avait plus cette fougue de
la premire jeunesse qui le poussait toujours en avant; et il se disait
que, cette troisime religion une fois dtruite, il n'en aurait plus
aucune sous laquelle il pt s'abriter. Il s'effora donc de raffermir
sa foi, qui commenait  chanceler, et pour cela il se mit  relire les
plus beaux crits des dfenseurs contemporains de l'glise. Il revint
naturellement  Bossuet; mais il tait dj  un autre point de vue, et
ce qui lui avait autrefois paru concluant et sans rplique lui semblait
maintenant controversable ou niable en bien des points. Les arguments du
docteur catholique lui rappelrent les objections des protestants; et
la libert d'examen, qu'il avait autrefois ddaigne, rentra
victorieusement dans son intelligence. Oblig de lutter individuellement
contre la doctrine infaillible, il cessa de nier l'autorit de la raison
individuelle. Bientt, mme, il en fit un usage plus audacieux que tous
ceux qui l'avaient proclame. Il avait hsit au dbut; mais, une
fois son lan pris, il ne s'arrta plus. Il remonta de consquence en
consquence jusqu' la rvlation elle-mme, l'attaqua avec la mme
logique que le reste, et fora de redescendre sur la terre cette
religion qui voulait cacher sa tte dans les cieux. Lorsqu'il eut livr
 la foi cette bataille dcisive, il continua presque forcment sa
marche et poursuivit sa victoire; victoire funeste, qui lui cota bien
des larmes et bien des insomnies. Aprs avoir dpouill de sa divinit
le pre du christianisme, il ne craignit pas de demander compte  lui
et  ses successeurs de l'oeuvre humaine qu'ils avaient accomplie. Le
compte fut svre. Hbronius alla au fond de toutes les choses. Il
trouva beaucoup de mal ml  beaucoup de bien, et de grandes erreurs
 de grandes vrits. Le grand champ catholique avait port autant
d'ivraie, peut-tre, que de pur froment. Dans la nature d'esprit
d'Hbronius, l'ide d'un Dieu pur esprit, tirant de lui-mme un monde
matriel et pouvant le faire rentrer en lui par un anantissement pareil
 sa cration, lui semblait tre le produit d'une imagination malade,
presse d'enfanter une thologie quelconque; et voici ce qu'il se disait
souvent:--Organis comme il l'est, l'homme, qui ne doit pourtant juger
et croire que d'aprs ses perceptions, peut-il concevoir qu'on fasse de
rien quelque chose, et de quelque chose rien? Et sur cette base, quel
difice se trouve bti? Que vient faire l'homme sur ce monde matriel
que le pur esprit a tir de lui-mme? Il a t tir et form de la
matire, puis plac dessus par le Dieu qui connat l'avenir, pour tre
soumis  des preuves que ce Dieu dispose  son gr et dont il sait
d'avance l'issue, pour lutter, en un mot, contre un danger auquel il
doit ncessairement succomber, et expier ensuite une faute qu'il n'a pu
s'empcher de commettre.

Cette pense des hommes appels, sans leur consentement,  une vie de
prils et d'angoisses, suivie pour la plupart de souffrances ternelles
et invitables, arrachait  l'me droite d'Hbronius des cris de douleur
et d'indignation.--Oui, s'criait-il, oui, chrtiens, vous tes bien les
descendants de ces Juifs implacables qui, dans les villes conquises,
massacraient jusqu'aux enfants des femmes et aux petits des brebis;
et votre Dieu est le fils agrandi de ce Jhovah froce qui ne parlait
jamais  ses adorateurs que de colre et de vengeance!

Il renona donc sans retour au christianisme; mais, comme il n'avait
plus de religion nouvelle  embrasser  la place, et que, devenu plus
prudent et plus calme, il ne voulait pas se faire inutilement accuser
encore d'inconstance et d'apostasie, il garda toutes les pratiques
extrieures de ce culte qu'il avait intrieurement abjur. Mais ce
n'tait pas assez d'avoir quitt l'erreur; il aurait encore fallu
trouver la vrit. Hbronius avait beau tourner les yeux autour de lui,
il ne voyait rien qui y ressemblt. Alors commena pour lui une suite de
souffrances inconnues et terribles. Plac face  face avec le doute, cet
esprit sincre et religieux s'pouvanta de son isolement, et se prit 
suer l'eau et le sang, comme le Christ sur la montagne,  la vue de son
calice. Et comme il n'avait d'autre but et d'autre dsir que la vrit,
que rien hors elle ne l'intressait ici-bas, il vivait absorb dans ses
douloureuses contemplations; ses regards erraient sans cesse dans le
vague qui l'entourait comme un ocan sans bornes, et il voyait l'horizon
reculer sans cesse devant lui  mesure qu'il voulait le saisir. Perdu
dans cette immense incertitude, il se sentait pris peu  peu de vertige,
et se mettait  tourbillonner sur lui-mme. Puis, fatigu de ses vaines
recherches et de ses tentatives sans esprance, il retombait affaiss,
morne et dsorganis, ne vivant plus que par la sourde douleur qu'il
ressentait sans la comprendre.

Pourtant il conservait encore assez de force pour ne rien laisser voir
au dehors de sa misre intrieure. On souponnait bien,  la pleur
de son front,  sa lente et mlancolique dmarche,  quelques larmes
furtives qui glissaient de temps en temps sur ses joues amaigries, que
son me tait fortement travaille, mais on ne savait par quoi. Le
manteau de sa tristesse cachait  tous les yeux le secret de sa
blessure. Comme il n'avait confi  personne la cause de son mal,
personne n'aurait pu dire s'il venait d'une incrdulit dsespre ou
d'une foi trop vive que rien sur la terre ne pouvait assouvir. Le doute,
 cet gard, n'tait mme gure possible. L'abb Spiridion accomplissait
avec une si irrprochable exactitude toutes les pratiques extrieures
du culte et tous ses devoirs visibles de parfait catholique, qu'il ne
laissait ni prise  ses ennemis ni prtexte  une sensation plausible.
Tous les moines, dont sa rigide vertu contenait les vices et dont ses
austres labeurs condamnaient la lche paresse, blesss  la fois dan
leur gosme et dans leur vanit, nourrissaient contre lui une haine
implacable, et cherchaient avidement les moyens de le perdre; mais, ne
trouvant pas dans sa conduite l'ombre d'une faute, ils taient forcs de
ronger leur frein en silence, et se contentaient de le voir souffrir
par lui-mme. Hbronius connaissait le fond de leur pense, et, tout
en mprisant leur impuissance, s'indignait de leur mchancet. Aussi,
quand, par instants, il sortait de ses proccupations intrieures pour
jeter un regard sur la vie relle, il leur faisait rudement porter le
poids de leur malice. Autant il tait doux avec les bons, autant il
tait dur avec les mauvais. Si toutes les faiblesses le trouvaient
compatissant, et toutes les souffrances sympathique, tous les vices le
trouvaient svre, et toutes les impostures impitoyable. Il semblait
mme trouver quelque adoucissement  ses maux dans cet exercice complet
de la justice. Sa grande me s'exaltait encore  l'ide de faire le
bien. Il n'avait plus de rgle certaine ni de loi absolue; mais une
sorte de raison instinctive, que rien ne pouvait anantir ni dtourner,
le guidait dans toutes ses actions et le conduisait au juste. Ce
fut probablement par ce ct qu'il se rattacha  la vie; en sentant
fermenter ces gnreux sentiments, il se dit que l'tincelle sacre
n'avait pas cess de brler en lui, mais seulement de briller; et que
Dieu veillait encore dans son coeur, bien que cach  son intelligence
par des voiles impntrables. Que ce ft cette ide ou une autre qui le
ranimt, toujours est-il qu'on vit peu  peu son front s'claircir, et
ses yeux, ternis par les larmes, reprendre leur ancien clat. Il se
remit avec plus d'ardeur que jamais aux travaux qu'il avait abandonns,
et commena  mener une vie plus retire encore qu'auparavant. Ses
ennemis se rjouirent d'abord, esprant que c'tait la maladie qui le
retenait dans la solitude; mais leur erreur ne fut pas de longue dure.
L'abb, au lieu de s'affaiblir, reprenait chaque jour de nouvelles
forces, et semblait se retremper dans les fatigues toujours plus grandes
qu'il s'imposait. A quelque heure de la nuit que l'on regardt  sa
fentre, on tait sr d'y voir de la lumire; et les curieux qui
s'approchaient de sa porte pour tcher de connatre l'emploi qu'il
faisait de son temps, entendaient presque toujours dans sa cellule le
bruit de feuillets qui se tournaient rapidement, ou le cri d'une plume
sur le papier, souvent des pas mesurs et tranquilles, comme ceux
d'un homme qui mdite. Quelquefois mme des paroles inintelligibles
arrivaient aux oreilles des espions, et des cris confus pleins de
colre ou d'enthousiasme les clouaient d'tonnement  leur place ou les
faisaient fuir d'pouvante. Les moines, qui n'avaient rien compris 
l'abattement de l'abb, ne comprirent rien  son exaltation. Ils se
mirent  chercher la cause de son bien-tre, le but de ses travaux, et
leurs sottes cervelles n'imaginrent rien de mieux que la magie. La
magie! comme si les grands hommes pouvaient rapetisser leur intelligence
immortelle au mtier de sorcire, et consacrer toute leur vie  souffler
dans des fourneaux pour faire apparatre aux enfants effrays des
diables  queue de chien avec des pieds de bouc! Mais la matire
ignorante ne comprend rien  la marche de l'esprit, et les hiboux ne
connaissent pas les chemins par o les aigles vont au soleil.

Cependant la monacaille n'osa pas dire tout haut son opinion, et la
calomnie erra honteusement dans l'ombre autour du matre, sans oser
l'attaquer en face. Il trouva, dans la terreur qu'inspiraient  ses
imbciles ennemis des machinations imaginaires, une scurit qu'il
n'aurait pas trouve dans la vnration due  son gnie et  sa vertu.
Du mystre profond qui l'entourait, ils s'attendaient  voir sortir
quelque terrible prodige, comme d'un sombre nuage des feux dvorants.
C'est ainsi qu'il fut donn  Hbronius d'arriver tranquille  son heure
dernire. Quand il la vit approcher, il fit venir Fulgence, pour qui il
nourrissait une paternelle affection. Il lui dit qu'il l'avait distingu
de tous ses autres compagnons,  cause de la sincrit de son coeur et
de son ardent amour du beau et du vrai, qu'il l'avait depuis longtemps
choisi pour tre son hritier spirituel, et que l'instant tait venu de
lui rvler sa pense. Alors il lui raconta l'histoire intime de sa
vie. Arriv  la dernire priode, il s'arrta un instant, comme pour
mditer, avant de prononcer les paroles suprmes et dfinitives; puis il
reprit de la sorte:

--Mon cher enfant, je t'ai initi  toutes les luttes,  tous les
doutes,  toutes les croyances de ma vie. Je t'ai dit tout ce que
j'avais trouv de bon et de mauvais, de vrai et de faux dans toutes les
religions que j'ai traverses. Je t'en laisse le juge, et remets  ta
conscience le soin de dcider. Si tu penses que j'aie tort, et que le
catholicisme, o tu as vcu depuis ton enfance, satisfasse  la fois
ton esprit et ton coeur, ne te laisse pas entraner par mon exemple, et
garde ta croyance. On doit rester l o l'on est bien. Pour aller d'une
foi  une autre il faut traverser des abmes, et je sais trop combien
la route est pnible pour t'y pousser malgr toi. La sagesse mesure aux
plantes le terrain et le vent:  la rose elle donne la plaine et la
brise, au cdre la montagne et l'ouragan. Il est des esprits hardis
et curieux qui veulent et cherchent avant tout la vrit; il en est
d'autres, plus timides et plus modestes, qui ne demandent que du repos.
Si tu me ressemblais, si le premier besoin de ta nature tait de savoir,
je t'ouvrirais sans hsiter ma pense tout entire. Je te ferais boire
 la coupe de vrit que j'ai remplie de mes larmes, au risque de
t'enivrer. Mais il n'en est pas ainsi, hlas! Tu es fait pour aimer bien
plus que pour savoir, et ton coeur est plus fort que ton esprit. Tu
es attach au catholicisme, je le crois du moins, par des liens de
sentiment que tu ne pourrais briser sans douleur; et, si tu le faisais,
cette vrit, pour laquelle tu aurais immol toutes tes sympathies,
ne te paierait pas de tes sacrifices. Au lieu de t'exalter, elle
t'accablerait peut-tre. C'est une nourriture trop forte pour les
poitrines dlicates, et qui touffe quand elle ne vivifie pas. Je ne
veux donc pas te rvler cette doctrine qui fait le triomphe de ma vie
et la consolation de mon heure dernire, parce qu'elle ferait peut-tre
ton deuil et ton dsespoir. Que sait-on des mes? Pourtant,  cause mme
de ton amour, il est possible que le culte du beau te mne au besoin du
vrai, et l'heure peut sonner o ton esprit sincre aura soif et faim de
l'absolu. Je ne veux pas alors que tu cries en vain vers le ciel, et que
tu rpandes sur une ignorance incurable des larmes inexauces. Je laisse
aprs moi une essence de moi, la meilleure partie de mon intelligence,
quelques pages, fruit de toute ma vie de mditations et de travaux. De
toutes les oeuvres qu'ont enfantes mes longues veilles, c'est la
seule que je n'aie pas livre aux flammes, parce que c'tait la seule
complte. L je suis tout entier; l est la vrit. Or le sage a dit de
ne pas enfouir les trsors au fond des puits. Il faut donc que cet crit
chappe  la brutale stupidit de ces moines. Mais comme il ne doit
passer qu'en des mains dignes de le toucher et ne s'ouvrir qu' des yeux
capables de le comprendre, j'y veux mettre une condition qui sera en
mme temps une preuve. Je veux l'emporter dans la tombe, afin que celui
de vous qui voudra un jour le lire ait assez de courage pour braver de
vaines terreurs en l'arrachant  la poussire du spulcre. Ainsi, coute
ma dernire volont: Ds que jaurai ferm les yeux, place cet crit sur
ma poitrine. Je l'ai enferm moi-mme dans un tui de parchemin, dont la
prparation particulire pourrait le garantir de la corruption durant
plusieurs sicles. Ne laisse personne toucher  mon cadavre; c'est l un
triste soin qu'on ne se dispute gure et qu'on te laissera volontiers.
Roule toi-mme le linceul autour de mes membres extnus, et veille sur
ma dpouille d'un oeil jaloux, jusqu' ce que je sois descendu dans le
sein de la terre avec mon trsor; car le temps n'est pas venu o tu
pourrais toi-mme en profiter. Tu n'en adopterais l'esprit que sur la
foi de ma parole, et cette foi ne suffirait pas  l'preuve d'une lutte
chaque jour renouvele contre toi par le catholicisme. Comme chaque
gnration de l'humanit, chaque homme a ses besoins intellectuels, dont
la limite marque celle de ses investigations et de ses conqutes. Pour
lire avec fruit ces lignes que je confie au silence de la tombe, il
faudra que ton esprit soit arriv, comme le mien,  la ncessit d'une
transformation complte. Alors seulement tu dpouilleras sans crainte
et sans regret le vieux vtement, et tu revtiras le nouveau avec la
certitude tude d'une bonne conscience. Quand ce jour luira pour toi,
brise sans inquitude la pierre et le mtal, ouvre mon cercueil et
plonge dans mes entrailles dessches une main ferme et pieuse.
Ah! quand viendra cette heure, il me semble que mon coeur teint
tressaillera comme l'herbe glace au retour d'un soleil de printemps,
et que du sein de ses transformations infinies mon esprit entrera en
commerce immdiat avec le tien: car l'Esprit vit  jamais, il est
l'ternel producteur et l'ternel aliment de l'esprit; il nourrit ce
qu'il engendre, et, comme chaque destruction alimente une production
nouvelle dans l'ordre matriel, de mme chaque souffle intellectuel
entretient, par une invisible communion, le souffle veill par lui dans
un sanctuaire nouveau de l'intelligence.

Ce discours n'veilla pas dans le sein de Fulgence une ardeur plus
grande que son matre ne l'avait pressenti; Spiridion l'avait bien jug
en lui disant que l'heure de la connaissance n'tait pas sonne pour
lui. Sans doute, des esprits plus hardis et des cerveaux plus vastes que
celui de Fulgence eussent pu tre institus dpositaires du secret de
l'abb;  cette poque il s'en trouvait encore dans le clotre. Mais,
sans doute aussi, ces caractres ne lui offraient point une garantie
suffisante de sincrit et de dsintressement; il devait craindre que
son trsor ne devint un moyen de puissance temporelle ou de gloire
mondaine dans les mains des ambitieux, peut-tre une source d'impit,
une cause d'athisme, sous l'interprtation d'une me aride et d'une
intelligence prive d'amour. Il savait que Fulgence tait, comme dit
l'criture, _un or trs-pur_, et que si, le courage lui manquant, il
venait  ne point profiter du legs sacr, du moins il n'en ferait
jamais un usage funeste. Quand il vit avec quelle humble rsignation
ce disciple bien-aim avait cout ses confidences, il s'applaudit de
l'avoir laiss  son libre arbitre, et lui fit jurer seulement qu'il en
mourrait point sans avoir fait passer le legs en des mains dignes de le
possder, Fulgence le jura.

--Mais,  mon matre! s'cria-t-il,  quoi connatrai-je ces mains
pures? et si nul ne m'inspire assez de confiance pour que je lui
transmette votre hritage, du sein de la tombe votre voix ne
montera-t-elle pas vers moi pour tancer mon aveuglement ou ma timidit?
Pourrai-je, quand la lumire sera teinte, me diriger seul dans les
tnbres?

--Aucune lumire ne s'teint, rpondit l'abb, et les tnbres de
l'entendement sont, pour un esprit gnreux et sincre, des voiles
faciles  dchirer. Rien ne se perd; la forme elle-mme ne meurt pas;
et, ma figure restant grave dans le plus intime sanctuaire de ta
mmoire, qui pourra dire que ma figure a disparu de ce monde et que les
vers ont dtruit mon image? La mort rompra-t-elle les liens de notre
amiti, et ce qui est conserv dans le coeur d'un ami a-t-il cess
d'tre! L'me a-t-elle besoin des yeux du corps pour contempler ce
qu'elle aime, et n'est-elle pas un miroir d'o rien de ne s'efface? Va,
la mer cessera de reflter l'azur des cieux avant que l'image d'un tre
aim retombe dans le nant; et l'artiste qui fixe une ressemblance
sur la toile ou sur le marbre ne donne-t-il pas, lui aussi, une sorte
d'immortalit  la matire?

Tels taient les derniers entretiens de Spiridion avec son ami. Mais
ici commence pour ce dernier une srie de faits personnels sur lesquels
j'appelle toute ton attention; les voici tels qu'ils m'ont t transmis
maintes fois par lui avec la plus scrupuleuse exactitude.

Fulgence ne pouvait s'habituer  l'ide de voir mourir son ami et son
matre. En vain les mdecins lui disaient qui l'abb avait peu de
jours  vivre, sa maladie ayant dpasse dj le terme o cessent les
esprances et o s'arrtent les ressources de l'art; il ne concevait pas
que cet homme, encore si vigoureux d'esprit et de caractre, ft  la
veille de sa destruction. Jamais il ne l'avait vu plus clair et plus
loquent dans ses paroles, plus subtil dans ses aperus et plus large
dans ses vues.

Au seuil d'une autre vie, il avait encore de l'nergie et de l'activit
pour s'occuper des dtails de la vie qu'il allait quitter. Plein de
sollicitude pour ses frres, il donnait  chacun l'instruction qui
lui convenait: aux mauvais, la prdication ardente; aux bons,
l'encouragement paternel. Il tait plus inquiet et plus touch de la
douleur de Fulgence que de ses propres souffrances physiques, et sa
tendresse pour ce jeune homme lui faisait oublier ce qu'a de solennel et
de terrible le pas qu'il allait franchir.

Ici le pre Alexis s'interrompit en voyant mes yeux se remplir de
larmes, et ma tte se pencha sur sa main glace,  la pense d'un
rapprochement si intime entre la situation qu'il me dcrivait et celle
o nous nous trouvions l'un et l'autre. Il me comprit, serra ma main
avec force et continua.

Spiridion, voyant que cette me tendre et passionne dans ses
attachements allait se briser avec le fil de sa vie, essayait de lui
adoucir l'horreur dont le catholicisme environne l'ide de la mort; il
lui peignait sous des couleurs sereines et consolantes ce passage d'une
existence phmre  une existence sans fin.

--Je ne vous plains pas de mourir, lui rpondait Fulgence; je me plains
parce que vous me quittez. Je ne suis pas inquiet de votre avenir, je
sais que vous allez passer de mes bras dans ceux d'un Dieu qui vous
aime; mais moi je vais gmir sur une terre aride et traner une
existence dlaisse parmi des tres qui ne vous remplaceront jamais pour
moi!

--O mon enfant! ne parle pas ainsi, rpondit l'abb; il y a une
providence pour les hommes bons, pour les coeurs aimants. Si elle te
retire un ami dont la mission auprs de toi est remplie, elle donnera en
rcompense  ta vieillesse un ami fidle, un fils dvou, un disciple
confiant, qui entourera tes derniers jours des consolations que tu me
procures aujourd'hui.

--Nul ne pourra m'aimer comme je vous aime, reprenait Fulgence,
car jamais je ne serai digne d'un amour semblable  celui que vous
m'inspirez; et quand mme cela devrait arriver, je suis si jeune encore!
Imaginez ce que j'aurai  souffrir, priv de guide et d'appui, durant
les annes de ma vie o vos conseils et votre protection m'eussent t
le plus ncessaires!

--Ecoute, lui dit un jour l'abb, je veux te dire une pense qui a
travers plusieurs fois mon esprit sans s'y arrter. Nul n'est plus
ennemi que moi, tu le sais, des grossires jongleries dont les moines se
servent pour terrifier leurs adeptes; je ne suis pas davantage partisan
des extases que d'ignorants visionnaires ou de vils imposteurs ont fait
servir  leur fortune ou  la satisfaction de leur misrable vanit;
mais je crois aux apparitions et aux songes qui ont jet quelquefois
une salutaire terreur ou apport une vivifiante esprance  des esprits
sincres et pieusement enthousiastes. Les miracles ne me paraissent pas
inadmissibles  la raison la plus froide et la plus claire. Parmi les
choses surnaturelles qui, loin de causer de la rpugnance  mon esprit,
lui sont un doux rve et une vague croyance, j'accepterais comme
possibles les communications directes de nos sens avec ce qui reste en
nous et autour de nous des morts que nous avons chris. Sans croire que
les cadavres puissent briser la pierre du spulcre et reprendre pour
quelques instants les fonctions de la vie, je m'imagine quelquefois que
les lments de notre tre ne se divisent pas subitement, et qu'avant
leur diffusion un reflet de nous-mmes se projette autour de nous, comme
le spectre solaire frappe encore nos regards de tout son clat plusieurs
minutes aprs que l'astre s'est abaiss derrire notre horizon. S'il
faut t'avouer tout ce qui se passe en moi  cet gard, je te confesserai
qu'il tait une tradition dans ma famille que je n'ai jamais eu la force
de rejeter comme une fable. On disait que la vie tait dans le sang
de mes anctres  un tel degr d'intensit que leur me prouvait, au
moment de quitter le corps, l'effort d'une crise trange, inconnue. Ils
voyaient alors leur propre image se dtacher d'eux, et leur apparatre
quelquefois double et triple. Ma mre assurait qu' l'heure suprme o
mon pre rendit l'esprit, il prtendait voir de chaque ct de son lit
un spectre tout semblable  lui, revtu de l'habit qu'il portait les
jours de fte pour aller  la synagogue dont il tait rabbin. Il et t
si facile  la raison hautaine de repousser cette lgende que je ne m'en
suis jamais donn la peine. Elle plaisait  mon imagination, et j'eusse
t afflig de la condamner au nant des erreurs _juges_. Ces discours
te causent quelque surprise, je le vois. Tu m'as vu repousser si
durement les tentatives de nos visionnaires et railler d'une manire
si impitoyable leurs hallucinations, que tu penses peut-tre qu'en cet
instant mon cerveau s'affaiblit. Je sens, au contraire, que les voiles
se dgagent, et il me semble que jamais je n'ai pntr avec plus de
lucidit dans les perceptions inconnues d'un nouvel ordre d'ides. A
l'heure d'abdiquer l'exercice de la raison superbe, l'homme sincre,
sentant qu'il n'a plus besoin de se dfendre des terreurs de la mort,
jette son bouclier et contemple d'un oeil calme le champ de bataille
qu'il abandonne. Alors il peut voir que, de mme que l'ignorance
et l'imposture, la raison et la science ont leurs prjugs, leurs
aveuglements, leurs ngations tmraires, leurs troites obstinations.
Que dis-je? il voit que la raison et la science humaines ne sont que
des aperus provisoires, des horizons nouvellement dcouverts, au del
desquels s'ouvrent des horizons infinis, inconnus encore, et qu'il juge
insaisissables, parce que la courte dure de sa vie et la faible mesure
de ses forces ne lui permettent pas de pousser plus loin son voyage.
Il voit,  vrai dire, que la raison et la science ne sont que la
supriorit d'un sicle relativement  un autre, et il se dit en
tremblant que les erreurs qui le font sourire en son temps ont t le
dernier mot de la sagesse humaine pour ses devanciers. Il peut se dire
que ses descendants riront galement de sa science, et que les travaux
de toute sa vie, aprs avoir port leurs fruits pendant une saison,
seront ncessairement rejets comme le vieux tronc d'un arbre qu'on
recpe. Qu'il s'humilie donc alors, et qu'il contemple avec un calme
philosophique cette suite de gnrations qui l'ont prcd et cette
suite de gnrations qui le suivront; et qu'il sourie en voyant le point
intermdiaire o il a vgt, atome obscur, imperceptible anneau de la
chane infinie! Qu'il dise: J'ai t plus loin que mes anctres, j'ai
grossi ou pur le trsor qu'ils avaient conquis. Mais qu'il ne dise
pas: Ce que je n'ai pas fait est impossible  faire, ce que je n'ai pas
compris est un mystre incomprhensible, et jamais l'homme ne surmontera
les obstacles qui m'ont arrt. Car cela serait un blasphme, et ce
serait pour de tels arrts qu'il faudrait rallumer les bchers o
l'inquisition jette les crits des novateurs.

Ce jour-l, Spiridion mit sa tte dans ses mains, et ne s'expliqua pas
davantage. Le lendemain, il reprit un entretien qui semblait lui plaire
et le distraire de ses souffrances.

--Fulgence! dit-il, que peut signifier ce mot, _pass_? et quelle action
veut marquer ce verbe, _n'tre plus_? Ne sont-ce pas l des ides cres
par l'erreur de nos sens et l'impuissance de notre raison? Ce qui a t
peut-il cesser d'tre, et ce qui est peut-il n'avoir pas t de tout
temps?

--Est-ce  dire, matre, lui rpliqua le simple Fulgence, que vous ne
mourrez point, ou que je vous verrai encore aprs que vous ne serez
plus?

--Je ne serai plus et je serai encore, rpondit le matre. Si tu ne
cesses pas de m'aimer, tu me verras, tu me sentiras, tu m'entendras
partout. Ma forme sera devant tes yeux, parce qu'elle restera grave
dans ton esprit; ma voix vibrera  ton oreille, parce qu'elle restera
dans la mmoire de ton coeur: mon esprit se rvlera encore  ton
esprit, parce que ton me me comprend et me possde. Et peut-tre,
ajouta-t-il avec une sorte d'enthousiasme et comme frapp d'une ide
nouvelle, peut-tre te dirai-je, aprs ma mort, ce que mon ignorance et
la tienne nous ont empchs de dcouvrir ensemble et de nous communiquer
l'un  l'autre. Peut-tre la pense fcondera-t-elle la mienne;
peut-tre la semence laisse par moi dans ton me fructifiera-t-elle,
chauffe par ton souffle. Prie, prie! et ne pleure pas. Rappelle-toi
que le jeune prophte Elise demanda pour toute grce au Seigneur qu'il
mit sur lui une double part de l'esprit du prophte Elie, son matre.
Nous sommes tous prophtes aujourd'hui, mon enfant. Nous cherchons tous
la parole de vie et l'esprit de vrit.

Le dernier jour, l'abb reut les sacrements avec tout le calme et
toute la dignit d'un homme qui accomplit un acte extrieur et qui
l'accepte comme un symbole respectable. Il reut tous les adieux de
ses frres, leur donna sa dernire bndiction, et, se tournant vers
Fulgence, il lui dit tout bas au moment o celui-ci, le voyant si fort
et si tranquille, esprait presque qu'une crise favorable s'oprait et
que son ami allait lui tre rendu:

Fais-les sortir, Fulgence; je veux tre seul avec toi. Hte-toi, je
vais mourir.

Fulgence, constern, obit; et quand il fut seul avec l'abb, il lui
demanda, en tremblant et on pleurant, d'o lui venait, dans un moment o
il semblait si calme, la pense que sa vie allait finir si vite.

Je me sens extraordinairement bien, en effet, rpondit Spiridion, et,
si je m'en rapportais au bien-tre que j'prouve dans mon corps et dans
mon me, je croirais volontiers que je ne fus jamais plus fort et mieux
portant. Mais il est certain que je vais mourir; car j'ai vu tout 
l'heure mon spectre qui me montrait le sablier, et qui me faisait signe
de renvoyer tous ces tmoins inutiles ou malveillants. Dis-moi o en est
le sable.

--O mon matre! plus d' moiti coul dans le rceptacle.

--C'est bien, mon enfant... Donne-moi l'crit... place-le sur ma
poitrine, et mets tout de suite le linceul autour de mes reins.

Fulgence obit, le front baign d'une sueur froide. L'abb lui prit les
mains, et lui dit encore:

Je ne m'en vais pas... Tous les lments de mon tre retournent 
_Dieu_, et une partie de moi passe en toi.

Puis il ferma les yeux et se recueillit. Au bout d'une demi-heure, il
les ouvrit, et dit:

Cet instant est ineffable; je ne fus jamais plus heureux... Fulgence,
reste-t-il du sable?

Fulgence tourna ses yeux humides vers le sablier. Il ne restait plus
que quelques grains dans le rcipient. Emport par un mouvement de
douleur inexprimable, il serra convulsivement les deux mains de son
matre, qui taient enlaces aux siennes, et qu'il sentait se refroidir
rapidement. L'abb lui rendit son treinte avec force, et sourit en lui
disant: _Voici l'heure!_

En cet instant, Fulgence sentit une main pleine de chaleur se poser sur
sa tte. Il se retourna brusquement, et vit debout derrire lui un homme
en tout semblable  l'abb, qui le regardait d'un air grave et paternel.
Il reporta ses regards sur le mourant; ses mains s'taient tendues, ses
yeux taient ferms. Il avait cess de vivre de la vie des hommes.

Fulgence n'osa se retourner. Partag entre la terreur et le dsespoir,
il colla son visage au bord du lit, et perdit connaissance pendant
quelques instants. Mais bientt, se rappelant le devoir qu'il avait 
remplir, il reprit courage, et acheva d'ensevelir son matre bien-aim
dans le linceul. Il arrangea le manuscrit avec le plus grand soin, mit
le crucifix dessus, suivant l'usage, et croisa les bras du cadavre sur
la poitrine. A peine y furent-ils placs, qu'ils se roidirent comme
l'acier, et il sembla  Fulgence que nul pouvoir humain n'et pu
arracher le livre  ce corps priv de vie.

Il ne le quitta pas une seule minute, et le porta lui-mme, avec
trois autres novices, dans l'glise. L, il se prosterna auprs de
son catafalque, et y resta sans prendre aucun aliment ni goter aucun
sommeil, jusqu' ce qu'il et de ses mains soud le cercueil et qu'il
et vu de ses yeux sceller la pierre du caveau. Quand ce fui fait, il
se prosterna sur cette dalle, et l'arrosa de larmes amres. Alors il
entendit une voix qui lui dit  l'oreille: T'ai-je donc quitt? Il
n'osa pas regarder auprs de lui. Il ferma les yeux pour ne rien voir.
Mais la voix qu'il avait entendue tait bien celle de son ami. Les
chants funbres rsonnaient encore sous la vote du temple, et le
cortge des moines dfilait lentement.

L, poursuivit Alexis aprs s'tre un peu repos, cessent pour moi les
intimes rvlations de Fulgence. Lorsqu'il me raconta ces choses, il
crut devoir ne me rien cacher de la vie et de la mort de son matre;
mais, soit scrupule de chrtien, soit une sorte de confusion et de
repentir envers la mmoire de Spiridion, il ne voulut point me raconter
ce qui s'tait pass depuis entre lui et l'ombre assidue  le visiter.
J'ai la certitude intime qu'il eut de nombreuses apparitions dans les
premiers temps; mais la crainte qu'elles lui causaient et les efforts
qu'il faisait pour s'y soustraire les rendirent de plus en plus rares et
confuses. Fulgence tait un caractre flottant, une conscience timore.
Quand il eut perdu son matre, le charme de sa prsence continuelle
n'agissant plus sur lui, il fut effray de tout ce qu'il avait entendu,
et peut-tre de ce qu'il avait fait en inhumant le livre. Personne mieux
que lui ne savait combien l'accusation de magie tait indigne de la
haute sagesse et de la puissante raison de l'abb. Nanmoins,  force
d'entendre dire, aprs la mort de celui-ci, qu'il s'tait adonn  cet
art dtestable et qu'il avait eu commerce avec les dmons, Fulgence,
pouvant des choses surnaturelles qu'il avait vues, et de celles qui,
sans doute, se passaient encore en lui, chercha dans l'observance
scrupuleuse de ses devoirs de chrtien un refuge contre la lumire qui
blouissait sa faible vue. Ce qu'il faut admirer dans cet homme gnreux
et droit, c'est qu'il trouva dans son coeur la force qui manquait 
son esprit, et qu'il ne trahit jamais, mme au sein des investigations
menaantes ou perfides du confessionnal, aucun des secrets de son
matre. L'existence du manuscrit demeura ignore, et,  l'heure de
sa mort, il excuta fidlement la volont suprme de Spiridion en me
confiant ce que je viens de te confier.

Spiridion avait rig en statut particulier de notre abbaye, que tout
religieux atteint d'une maladie grave, serait en droit de rclamer,
outre les soins de l'infirmier ordinaire, ceux d'un novice ou d'un
religieux  son choix. L'abb avait institu ce rglement peu de
jours avant sa mort, en reconnaissance des consolations dont Fulgence
entourait son agonie, afin que ce mme Fulgens et les autres religieux
eussent, dans leur dernire preuve, ces secours et ces consolations
de l'amiti, que rien ne peut remplacer. Fulgence tant donc tomb en
paralysie, je fus mand auprs de lui. Le choix qu'il faisait de moi
en cette occurrence eut lieu de me surprendre; car je le connaissais 
peine, et il n'avait jamais sembl me distinguer, tandis qu'il tait
sans cesse entour de fervents disciples et d'amis empresss. Objet des
perscutions et des mfiances de l'ordre durant les annes qui suivirent
la mort de l'abb, il avait fini par faire sa paix  force de douceur
et de bont. De guerre lasse, on avait cess de lui demander compte des
crits hrtiques qu'on souponnait tre sortis de la plume d'Hbronius,
et on se persuadait qu'il les avait brls. Les conjectures sur le grand
oeuvre taient passes de mode depuis que l'esprit du XVIIIe sicle
s'tait infiltr dans nos murs. Nous avions au moins dix bons pres
philosophes qui lisaient Voltaire et Rousseau en cachette, et qui
poussaient l'_esprit fort_ jusqu' rompre le jene et soupirer aprs
le mariage. Il n'y avait plus que le portier du couvent, vieillard
de quatre-vingts ans, contemporain du pre Fulgence, qui mlt les
superstitions du pass  l'orgueil du prsent. Il parlait du vieux temps
avec admiration, de l'abb Spiridion avec un sourire mystrieux, et de
Fulgence lui-mme avec une sorte de mpris, comme d'un ignorant et d'un
paresseux qui et pu faire part de son secret et enrichir le couvent,
mais qui avait peur du diable et faisait niaisement son salut. Cependant
il y avait encore de mon temps plusieurs jeunes cerveaux que la vie
et la mort d'Hbronius tourmentaient comme un problme. J'tais de ce
nombre; mais je dois dire que, si le sort de cette grande me dans
l'autre vie m'inspirait quelque inquitude, je ne partageais aucune des
imbciles terreurs de ceux qui n'osaient prier pour elle, de peur de
la voir apparatre. Une superstition, qui durera tant qu'il y aura des
couvents, condamnait son spectre  errer sur la terre jusqu' ce que
les portes du purgatoire tombassent tout  fait devant son repentir o
devant les supplications des hommes. Mais, comme, selon les moines,
il est de la nature des spectres de s'acharner aprs les vivants qui
veulent bien s'occuper d'eux, pour en obtenir toujours plus de messes
et de prires, chacun se gardait bien de prononcer son nom dans les
commmorations particulires.

Pour moi, j'avais souvent rflchi aux choses tranges qu'on racontait
au noviciat sur les anciennes apparitions de l'abb Spiridion. Aucun
novice de mon temps ne pouvait affirmer avoir vu ou entendu l'_Esprit_;
mais certaines traditions s'taient perptues dans cette cole avec
les commentaires de l'ignorance et de la peur, lments ordinaires de
l'ducation monacale. Les anciens, qui se piquaient d'tre clairs,
riaient de ces traditions, sans avouer qu'ils les avaient accrdites
eux-mmes dans leur jeunesse. Pour moi, je les coutais avec avidit,
mon imagination se plaisant  la posie de ces rcits merveilleux, et ma
raison ne cherchant point  les commenter. J'aimais surtout une certaine
histoire que je veux te rapporter.

Pendant les dernires annes de l'abb Spiridion, il avait pris
l'habitude de marcher  grands pas dans la longue salle du chapitre
depuis midi jusqu' une heure. C'tait l toute la rcration qu'il se
permettait, et encore la consacrait-il aux penses les plus graves
et les plus sombres; car, si on venait l'interrompre au milieu de sa
promenade, il se livrait  de violents accs de colre. Aussi les
novices qui avaient quelque grce  lui demander se tenaient-ils dans la
galerie du clotre contigu  celle du chapitre, et l ils attendaient,
tout tremblants, que le coup d'une heure sonnt; l'abb, scrupuleusement
rgulier dans la distribution de sa journe, n'accordait jamais une
minute de plus ni de moins  sa promenade. Quelques jours aprs sa mort,
l'abb Dodatus, son successeur, tant entr un peu aprs midi dans la
salle du chapitre, en sortit, au bout de quelques instants, ple comme
la mort, et tomba vanoui dans les bras de plusieurs frres qui se
trouvaient dans la galerie. Jamais il ne voulut dire la cause de sa
terreur ni raconter ce qu'il avait vu dans la salle. Aucun religieux
n'osa plus y pntrer  cette heure-l, et la peur s'empara de tous les
novices au point qu'on passait la nuit en prires dans les dortoirs,
et que plusieurs de ces jeunes gens tombrent malades. Cependant
la curiosit tant plus forte encore que la frayeur, il y en eut
quelques-uns d'assez hardis pour se tenir dans la galerie  l'heure
fatale. Cette galerie est, tu le sais, plus basse de quelques pieds que
le sol de la salle du chapitre. Les cinq grandes fentres en ogive de
la salle donnent donc sur la galerie, et  cette poque elles taient,
comme aujourd'hui, garnies de grands rideaux de serge rouge constamment
baisss sur cette face du btiment. Quels furent la surprise et l'effroi
de ces novices lorsqu'ils virent passer sur les rideaux la grande ombre
de l'abb Spiridion, bien reconnaissable  la silhouette de sa belle
chevelure! En mme temps qu'on voyait passer et repasser cette ombre,
on entendait le bruit gal et rapide de ses pas. Tout le couvent voulut
tre tmoin de ce prodige, et les esprits forts, car ds ce temps-l il
y en avait quelques-uns, prtendaient que c'tait Fulgence ou quelque
autre des anciens favoris de l'abb qui se promenait de la sorte. Mais
l'tonnement des incrdules fut grand lorsqu'ils purent s'assurer que
toute la communaut, sans en excepter un seul religieux, novice ou
serviteur, tait rassemble sur la galerie, tandis que l'ombre marchait
toujours et que le plancher de la salle craquait sous ses pieds comme 
l'ordinaire.

[Illustration: Tenant toujours d'une main son dmon terrass...]

Cela dura plus d'un an. A force de messes et de prires, on satisfit,
dit-on, cette me en peine, et le premier anniversaire de la mort
d'Hbronius vit cesser le prodige. Cependant une autre anne s'coula
encore sans que personne ost entrer dans la salle  l'heure maudite.
Comme on donne  chaque chose un nom de convention dans les couvents,
on avait nomm cette heure le _Miserere_, parce que, pendant l'anne
qu'avait dur la promenade du revenant, plusieurs novices, dsigns 
tour de rle par les suprieurs, avaient t tenus d'aller rciter le
_Miserere_ dans la galerie. Quand cette apparition eut cess et qu'on se
fut familiaris de nouveau avec les lieux hants par l'esprit, on disait
qu' l'heure de midi, au moment o le soleil passait sur la figure du
portrait d'Hbronius, on voyait ses yeux s'animer et paratre en tout
semblables  des yeux humains.

Cette lgende ne m'avait jamais trouv railleur et superbe. Je prenais
un singulier plaisir  l'entendre raconter; et longtemps avant l'poque
o je connus intimement Fulgence, je m'tais intress  ce savant abb,
dont l'me agite n'avait peut-tre pu encore entrer dans le repos
cleste, faute d'avoir trouv des amis assez courageux ou des chrtiens
assez fervents pour demander et obtenir sa grce. Dans toute la navet
de ma foi, je m'tais pos comme l'avocat de Spiridion auprs du
tribunal de Dieu, et tous les soirs, avant de m'endormir, je rcitais
avec onction un _De profondis_ pour lui. Bien qu'il ft mort une
quarantaine d'annes avant ma naissance, soit que j'aimasse la grandeur
de ce caractre dont on rapportait mille traits remarquables, soit
qu'il y et en moi quelque chose comme une prdestination  devenir
son hritier, je me sentais mu d'une vive sympathie et d'une sorte de
tendresse pieuse en songeant  lui. J'avais horreur de l'hrsie, et
je le plaignais si vivement d'avoir donn dans cette erreur que je ne
pouvais souffrir qu'on parlt devant moi de ses dernires annes.

[Illustration: Lorsqu'ils virent passer sur les rideaux la grande ombre
de l'abb...]

Nanmoins la prudence me dfendait d'avouer cette sympathie.
L'inquisition exerce sans cesse par les suprieurs et incrimin la
puret de mes sentiments. Le choix que Fulgence fit de moi pour son ami
et son consolateur eut lieu de me surprendre autant qu'il surprit les
autres. Quelques-uns en furent blesss, mais personne ne songea  m'en
faire un crime; car je ne l'avais pas cherch, et on n'en conut point
de mfiance. J'tais alors aussi fervent catholique qu'il est possible
de l'tre, et mme ma dvotion avait un caractre d'orthodoxie farouche
qui m'assurait, sinon la bienveillance, du moins la considration des
suprieurs. Il y avait dj quatre ans que j'avais fait profession,
et cette _ferveur de novice_, qui est devenue un terme proverbial, ne
s'tait pas encore dmentie. J'aimais la religion catholique avec une
sorte de transport; elle me semblait une arche sainte  l'abri de
laquelle je pourrais dormir toute ma vie en sret contre les flots et
les orages de mes passions; car je sentais fermenter en moi une force
capable de briser comme le verre tous les raisonnements de la sagesse;
et les ides que renferme ce mot, _mystre_, taient les seuls qui
pussent m'enchaner, parce qu'elles seules pouvaient gouverner ou du
moins endormir mon imagination. Je me plaisais  exalter la puissance
de cette rvlation divine qui coupe court  toutes les controverses et
promet, en revanche de la soumission de l'esprit, les ternelles joies
de l'me. Combien je la trouvais prfrable  ces philosophies profanes
qui cherchent vainement le bonheur dans un monde phmre, et qui
ne peuvent, aprs avoir lch la bride aux instincts de la matire,
reprendre le moindre empire durable sur eux par le raisonnement! J'tais
charg de presque toutes les instructions scolastiques, et je professais
la thologie en aptre exalt, faisant servir tout l'esprit de
discussion et d'examen qui taient en moi  dmontrer l'excellence d'une
foi qui proscrivait l'un et l'autre.

Je semblais donc l'homme le moins propre  recevoir les confidences de
l'ami d'Hbronius. Mais un seul acte de ma vie avait rvl nagure
au vieux Fulgence quel fonds on pouvait faire sur la fermet de mon
caractre. Un novice m'avait confi une faute que je l'avais engag 
confesser. Il ne l'avait pas fait, et la faute ayant t dcouverte
ainsi que la confidence que j'avais reue, on taxait presque mon silence
de complicit. On voulait pour m'absoudre que je fisse de plus amples
rvlations, et que je compltasse, par la dlation, l'accusation porte
contre ce jeune homme. J'aimai mieux me laisser charger que de le
charger lui-mme. Il confessa toute la vrit, et je fus disculp. Mais
on me fit un grand crime de ma rsistance, et le Prieur m'adressa des
reproches publics dans les termes les plus blessants pour l'orgueil
irritable qui couvait dans mon sein. Il m'imposa une rude pnitence;
puis, voyant la surprise et la consternation que cet arrt svre
rpandait sur le visage des novices tremblants autour de moi, il ajouta:

--Nous avons regret  punir avec la rigueur de la justice un homme
aussi rgulier dans ses moeurs et aussi attach  ses devoirs que vous
l'avez t jusqu' ce jour. Nous aimerions  pardonner cette faute, la
premire de votre vie religieuse qui nous ait offert de la gravit. Nous
le ferions avec joie, si vous montriez assez de confiance en nous
pour vous humilier devant notre paternelle autorit, et si, tout en
reconnaissant vos torts, vous preniez l'engagement solennel de ne jamais
retomber dans une telle rsistance, en faveur des profanes maximes d'une
mondaine loyaut.

--Mon pre, rpondis-je, j'ai sans doute commis une grande faute,
puisque vous condamnez ma conduite; mais Dieu rprouve les voeux
tmraires, et quand nous faisons un ferme propos de ne plus l'offenser,
ce n'est point par des serments, mais par d'humbles voeux et d'ardentes
prires que nous obtenons son assistance future. Nous ne saurions
tromper sa clairvoyance, et il se rirait de notre faiblesse et de notre
prsomption. Je ne puis donc m'engager  ce que vous me demandez.

Ce langage n'tait pas celui de l'glise, et,  mon insu, un instant
d'indignation venait de tracer en moi une ligne de dmarcation entre
l'autorit de la foi et l'application de cette autorit entre les
mains des hommes. Le Prieur n'tait pas de force  s'engager dans une
discussion avec moi. Il prit un air d'hypocrite compassion, et me dit
d'un ton afflig qui dguisait mal son dpit:

--Je serai forc de confirmer ma sentence, puisque vous ne vous sentez
pas la force de me rassurer  l'avenir sur une seconde faute de ce
genre.

--Mon pre, rpondis-je, je ferai double pnitence pour celle-ci.

Je la lis en effet; je prolongeai tellement mes macrations qu'on fut
forc de les faire cesser. Sans m'en douter, ou du moins sans l'avoir
prvu, j'allumai de profonds ressentiments, et j'excitai de vives
alarmes dans l'esprit des suprieurs par l'orgueil d'une expiation
qui dsormais me dclarait invulnrable aux atteintes des chtiments
extrieurs. Fulgence fut vivement frapp du caractre inattendu que
cette conduite, de ma part, rvlait aux autres et  moi-mme. Il lui
chappa de dire que, du temps de l'abb Spiridion, _de telle choses ne
ne seraient point passes_.

Ces paroles me frapprent  mon tour, et je lui en demandai
l'explication un jour que je me trouvai seul avec lui.

--Ces paroles signifient deux choses, me rpondit-il: d'abord, que
jamais l'abb Spiridion n'et cherch  arracher de la bouche d'un ami
le secret d'un ami; ensuite, que, si quelqu'un l'et os tenter, il et
puni la tentative et rcompens la rsistance.

Je fus fort surpris de cet instant d'abandon, le seul peut-tre auquel
Fulgence se ft livr depuis bien des annes. Trs-peu de temps aprs
il tomba en paralysie, et me fit venir prs de lui. Il me parut d'abord
trs-gn avec moi, et j'attendais vainement qu'il m'expliqut par quel
hasard il m'avait choisi. Mais, voyant qu'il ne le faisait pas, je
sentis ce qu'il y aurait eu d'indlicat  le lui demander, et je
m'efforai de lui montrer que j'tais reconnaissant et honor de la
prfrence qu'il m'accordait. Il me sut gr de lui pargner toute
explication, et nos relations s'tablirent sur un pied de tendre
intimit et de dvoment filial. Cependant la confiance eut peine 
venir, quoique nous parlassions beaucoup ensemble et avec une apparence
d'abandon. Le bon vieillard semblait avoir besoin de raconter ses jeunes
annes, et de faire partager  un autre l'enthousiasme qu'il avait pour
son bien-aim matre Spiridion. Je l'coutais avec plaisir, loign que
j'tais de concevoir aucune inquitude pour ma foi; et bientt je pris
tant d'intrt  ce sujet que, lorsqu'il s'en cartait, je l'y ramenais
de moi-mme. J'aurais bien,  cause des travaux inconnus qui avaient
rempli les dernires annes de l'abb, gard contre lui une sorte
de mfiance, si les dtails de sa vie m'eussent t transmis par un
catholique moins rgulier que Fulgence; mais de celui-ci rien ne m'tait
suspect, et,  mesure que par lui je me mis  connatre Spiridion, je me
laissai aller  la sympathie trange et toute-puissante que m'inspirait
le caractre de l'homme sans m'alarmer des opinions finales du
thologien. Cette sincrit vigoureuse et cette justice rigide qu'il
avait apportes dans tous les actes de sa vie faisaient vibrer en moi
des cordes jusque l muettes. Enfin j'arrivai  chrir ce mort illustre
comme un ami vivant. Fulgence parlait de lui et des choses coules
depuis soixante ans comme s'ils eussent t d'hier; le charme et la
vrit de ses tableaux taient tels pour moi que je finissais par croire
 la prsence du matre ou  son retour prochain au milieu de nous. Je
restais parfois longtemps sous l'empire de cette illusion; et quand elle
s'vanouissait, quand je revenais au sentiment de la ralit, je me
sentais saisi d'une vritable tristesse, et je m'affligeais de mon
erreur perdue avec une navet qui faisait sourire et pleurer  la fois
le bon Fulgence.

Malgr la rsignation patiente avec laquelle ce digne religieux
supportait son infirmit toujours croissante, malgr l'enjouement et
l'expansion que ma prsence lui apportait, il tait facile de voir qu'un
chagrin lent et profond l'avait rong toute sa vie; et plus ses jours
dclinaient vers la tombe, plus ce chagrin mystrieux semblait lui
peser. Enfin, sa mort tant proche, il m'ouvrit tout  fait son me et
me dit qu'il m'avait jug seul capable de recevoir un secret de cette
importance,  cause de la fermet de mes principes et de celle de mon
caractre. L'une devait m'empcher, selon lui, de m'garer dans les
abmes de l'hrsie, l'autre me prserverait de jamais trahir le secret
du livre. Il dsirait que je ne prisse point connaissance de ce livre;
mais il ajoutait, selon l'esprit du matre, que, si je venais  perdre
la foi et  tomber dans l'athisme, le livre, quoique entach peut-tre
d'hrsie, devait certainement me ramener  la croyance de la Divinit
et des points fondamentaux de la vraie religion. Sous ce rapport,
c'tait un trsor qu'il ne fallait pas laisser  jamais enfoui; et
Fulgence me fit jurer, au cas o je n'aurais jamais besoin d'y recourir,
de ne point emporter se secret dans la tombe et de le confier  quelque
ami prouv avant de mourir. Il y eut beaucoup d'embarras et de
contradictions dans les aveux du bon religieux. Il semblait qu'il y
et en lui deux consciences, l'une tourmente par les devoirs et les
engagements de l'amiti, l'autre par les terreurs de l'enfer. Son
trouble excita en moi une tendre compassion, et je ne songeai pas 
porter de svres jugements sur sa conduite, en un moment si solennel et
si douloureux. D'autre part, je commenais  me trouver moi-mme dans la
mme situation que lui. Catholique et hrtique  la fois, d'une main
j'invoquais l'autorit de l'glise romaine, de l'autre je plongeais
dans la tombe de Spiridion pour y chercher ou du moins pour y protger
l'esprit de rvolte et d'examen. Je compris bien les souffrances du
moribond Fulgence, et je lui cachai celles qui s'emparaient de moi. Il
s'tait soutenu vigoureux d'esprit tant que l'urgence de ses aveux avait
t aux prises avec les scrupules de sa dvotion. A peine eut-il mis fin
 ses agitations qu'il commena  baisser: sa mmoire s'affaiblit, et
bientt il sembla avoir compltement oubli jusqu'au nom de son ami.
Durant les heures de la fivre, il tait livr aux plus minutieuses
pratiques de dvotion, et je n'tais occup qu' lui rciter des prires
et  lui lire des psaumes. Il s'endormait un rosaire entre les doigts,
et s'veillait en murmurant: _Miserere nobis_. On et dit qu'il voulait
expier  force de purilits la coteuse nergie qu'il avait dploye en
excutant la volont dernire de son ami. Ce spectacle m'affligea.--A
quoi sert toute une vie de soumission et d'aveuglement, pensai-je, s'il
faut  quatre-vingts ans mourir dans l'pouvante? Comment mourront les
athes et les dbauchs si les saints descendent dans la tombe ples de
terreur et manquant de confiance eu la justice de Dieu?

Une nuit Fulgence, en proie  un redoublement de fivre, fut agit de
rves pnibles. Il me pria de m'asseoir prs de son lit et de rester
veill afin de rveiller lui-mme s'il venait  s'endormir. A chaque
instant il croyait voir un spectre approcher de lui; mais il avouait
ensuite qu'il ne le voyait point, et que la peur seule de le voir
l'aidait passer devant ses yeux des images flottantes et des formes
confuses. Il faisait un beau clair de lune, et cette circonstance
l'effrayait particulirement. C'est alors que, dvor d'une curiosit
goste, je lui arrachai l'aveu des apparitions qu'il avait eues. Mais
cet aveu fut trs incomplet; sa tte s'garait  chaque instant. Tout
ce que je pus savoir, c'est que le spectre avait cess de le visiter
pendant plus de cinquante ans. C'tait environ un an avant cette
maladie, sous laquelle il succombait, que l'apparition tait revenue. A
l'heure de la nuit o la lune entrait dans son plein, il s'veillait et
voyait l'abb assis prs de lui. Celui-ci ne lui parlait point, mais il
le regardait d'un air triste et svre, comme pour lui reprocher son
oubli et lui rappeler ses promesses. Fulgence en avait conclu que son
heure tait proche; et, cherchant autour de lui  qui il pourrait
transmettre le secret, il avait remarqu que j'tais le seul homme
sur lequel il put compter. Il n'avait voulu me faire aucune ouverture
pralable, afin ne point attirer sur nos relations l'attention des
suprieurs et de ne point m'exposer par la suite  des perscutions.

La nuit se passa sans que le spectre appart  Fulgence. Quand il vit
le matin blanchir l'horizon, il secoua tristement la tte en disant:

--C'est fini, il ne viendra plus. Il ne venait que pour me tourmenter
lorsqu'il tait mcontent de moi, et maintenant que j'ai fait sa volont
il m'abandonne! O matre,  matre, j'ai pourtant expos pour vous mon
salut ternel, et peut-tre suis-je damn  jamais pour vous avoir aim
plus que moi-mme!

Ce dernier lan d'une affection plus forte que la peur m'attendrit
profondment. Quel tait donc cet homme qui soixante ans aprs sa mort
inspirait une telle pouvante, de tels dvouements et de si tendres
regrets? Fulgence s'endormit et se rveilla vers midi.

--C'en est fait, me dit-il, je sens la vie qui de minute en minute
se retire de moi..Mon cher frre, je voudrais recevoir les derniers
sacrements. Allez vite assembler nos frres et demander qu'on vienne
m'administrer. Hlas! ajouta-t-il d'un air proccup, je mourrai donc
sans savoir si son me a fait sa paix avec la mienne! J'ai dormi
profondment; je n'ai point entendu sa voix pendant mon sommeil. Ah!
il aimait son livre mieux que moi! Je le savais bien! je le lui dirais
quand il tait parmi nous:--Matre, toute votre affection rside dans
votre intelligence, et votre coeur n'a rien pour nous. C'est l'histoire
des hommes forts et des hommes faibles. Quand l'esprit des forts est
content de nous, ils condescendent  nous rechercher; mais nous autres,
que nous approuvions ou non les spculations de leur esprit, notre coeur
leur reste indissolublement attach.

--Pere Fulgence, ne dites pas cela, m'criai-je en le serrant dans mes
bras par un lan involontaire et sans songer  me faire l'application
d'un reproche qui ne s'adressait pas  moi. Ce serait la premire,
la seule hrsie de votre vie. Les hommes vraiment forts aiment
passionnment, et c'est parce que vous tes un de ces hommes que vous
avez tant aim. Prenez courage  cette heure suprme. Si vous avez pch
contre la science de l'Eglise en restant fidle  l'amiti, Dieu vous
absoudra, parce qu'il prfre l'amour  l'intelligence.

--Ah! tu parles comme parlait mon matre, s'cria Fulgence. Voici la
premire parole selon mon coeur que j'aie entendue depuis soixante
ans. Sois bni, mon fils. Je te rpterai la bndiction de Spiridion:
Veuille le Tout-Puissant donner  tes vieux jours un ami fidle et
tendre comme tu l'as t pour moi!

Il reut les sacrements avec une grande ferveur. Toute la communaut
assistait  son agonie. Ceux des religieux que ne pouvait contenir sa
cellule taient agenouills sur deux rangs dans la galerie, depuis sa
porte jusqu'au grand escalier qu'on apercevait au fond. Tout  coup
Fulgence, qui semblait expirer dans une muette batitude, se ranima,
et, m'attirant vers lui, me dit  l'oreille:--_Il vient, il monte
l'escalier; va au devant de lui_. Ne comprenant rien  cet ordre, mais
obissant avec cet aveuglement que les moribonds ont droit d'exiger, je
sortis doucement, et, sans troubler le recueillement des religieux, je
franchis le seuil et portai mes regards sur cette vaste profondeur
de l'escalier vot, o nageait en cet instant la vapeur embrase du
soleil. Les novices, placs toujours derrire les profs, taient 
genoux de chaque ct des rampes. Je vis alors un homme qui montait
les degrs et qui s'approchait vivement. Sa dmarche tait lgre et
majestueuse  la fois, comme l'est celle d'un homme actif et revtu
d'autorit. A sa haute taille pleine d'lgance,  sa chevelure
blonde et rayonnante,  son costume du temps pass, je le reconnus
sur-le-champ. Il tait en tout conforme  la description que Fulgence
m'en avait faite tant de fois. Il traversa les deux ranges de moines,
qui rcitaient  voix basse les litanies des Saints, sans que personne
s'apert de sa prsence, quoiqu'elle ft visible pour moi comme la
lumire du jour, et que le bruit de ses pas rapides et cadences frappt
mon oreille.

Il entra dans la cellule. Au moment o il passa prs de moi, je tombai
sur mes genoux. Sans s'arrter, il tourna la tte vers moi et me regarda
fixement. Je continuai  le suivre des yeux. Il s'approcha du lit, prit
la main de Fulgence, et s'assit auprs de lui. Fulgence ne bougea pas.
Sa main resta immobile et pendante dans celle du matre; sa bouche tait
entr'ouverte, ses yeux fixes et sans regard. Pendant tout le temps que
durrent les litanies, l'apparition demeura immobile, toujours penche
sur le corps de Fulgence. Au moment o elles furent acheves, celui-ci
se dressa sur son sant, et, serrant convulsivement la main qui tenait
la sienne, il cria d'une voix forte: _Sancte Spiridion, ora pro
nobis_, et retomba mort. Le fantme disparut en mme temps. Je regardai
autour de moi pour voir l'effet qu'avait produit cette scne sur les
autres assistants: au calme qui rgnait sur tous les visages, je
reconnus que l'esprit n'avait t visible que pour moi seul.

Vingt-quatre heures aprs on descendit le corps de Fulgence au sein de
la terre. Je fus un des quatre religieux dsigns pour le porter au fond
du caveau destin  son dernier sommeil. Ce caveau est situ au transept
de notre glise. Tu as vu souvent la pierre longue et troite qui en
marque le centre et qui porte cette trange inscription: _Hic est
veritas_.

--Cette inscription, dis-je en interrompant le pre Alexis, a souvent
distrait mes regards et occup ma pense pendant la prire. Malgr moi,
je cherchais  pntrer le sens d'une devise qui me paraissait oppose
 l'esprit du christianisme. Comment, me disais-je, la vrit
pourrait-elle tre enfouie dans un spulcre? Quels enseignements les
vivants peuvent-ils demander  la poussire des cadavres? N'est-ce pas
vers le ciel que nos regards doivent se tourner ds que l'tincelle de
la vie a quitt notre chair mortelle, et que l'me a bris ses liens?

--Maintenant, rpondit Alexis, tu peux comprendre le sens mystrieux de
cette pitaphe. Spiridion, dans son enthousiasme pour Bossuet, l'avait
fait inscrire, ainsi que tu l'as vu, au dos du livre que le peintre de
son portrait lui plaa dans la main. Plus tard, lorsqu'il eut dans son
inaltrable bonne foi, chang une dernire fois d'opinion, voulant, en
face des variations de son esprit, tmoigner de la constance de son
coeur, il rsolut de garder sa devise, et,  sa mort, il exigea qu'elle
ft grave sur sa tombe. Noble jalousie d'un vaillant esprit que rien ne
peut sparer de sa conqute et qui demande  dormir dans sa tombe avec
la vrit qu'il a gagne, comme le guerrier avec le trophe de sa
victoire! Les moines ne comprirent pas que cette protestation du mourant
ne se rapportait plus  la doctrine de Bossuet; quelques-uns mditrent
avec mfiance sur la porte de ces trois mots; nul n'osa cependant y
porter une main profane, tant tait grand le respect ml de crainte que
l'abb inspirait jusque dans son tombeau.

Le jour des obsques de Fulgence, cette dalle fut leve, et nous
descendmes l'escalier du caveau; car une place avait t conserve pour
l'ami de Spiridion  ct de celle mme o il reposait. Telle avait t
la dernire volont du matre. Le cercueil de chne que nous portions
tait fort lourd; l'escalier roide et glissant; les frres qui
m'aidaient, des adolescents dbiles, troubls peut-tre par la lugubre
solennit qu'ils accomplissaient. La torche tremblait dans la main du
moine qui marchait en avant. Le pied manqua  un des porteurs; il
roula en laissant chapper un cri, auquel les cris de ses compagnons
rpondirent. La torche tomba des mains du guide, et,  demi teinte, ne
rpandit plus sur les objets qu'une lumire incertaine, de plus en plus
sinistre. L'horreur de cet instant fut extrme pour des jeunes gens
timides, levs dans les superstitions d'une foi grossire, et prvenus
contre la mmoire de l'abb par les imputations absurdes qui circulaient
encore contre lui dans le clotre. Ils croyaient sans doute que le
spectre de Spiridion allait se dresser devant eux, ou que l'esprit
malin, rveill par ces saintes ablutions, allait s'exhaler en flammes
livides de la fosse tnbreuse.

Quant  moi, plus robuste de corps ou plus ferme d'esprit, je
ressentais une vive motion, mais nulle terreur ne s'y mlait, et
c'tait avec une sorte de vnration joyeuse que j'approchais des
reliques d'un grand homme. Lorsque mon compagnon tomba, je retins  moi
seul la dpouille respectable de mon matre; mais les deux autres qui
marchaient derrire nous s'tant laiss choir aussi, je fus entran par
la secousse imprime au fardeau, et j'allai tomber avec le cercueil de
Fulgence sur le cercueil de Spiridion. Je me relevai aussitt; mais en
appuyant ma main sur le sarcophage de plomb qui contenait les restes
de l'abb, je fus surpris de sentir, au lieu du froid mtallique, une
chaleur qui semblait tenir de la vie. Peut tre tait-ce le sang
d'une lgre blessure que je venais de me faire  la tte, et dont le
sarcophage avait reu quelques gouttes. Dans le premier moment, je
ne m'aperus point de cette blessure, et, transport d'une sympathie
trange, inconcevable, j'embrassai ce spulcre avec le mme transport
que si j'eusse senti tressaillir contre mon sein palpitant les ossements
desschs de mon pre. Je me relevai  la hte en voyant qu'un autre
moine, survenant au milieu de cette scne de terreur, avait ramass la
torche.

Je ne me rappelle pas sans une sorte de honte les penses qui
m'absorbrent la nuit qui suivit les obsques de Fulgence, tandis que je
mditais agenouill sur sa pierre tumulaire. Le souvenir de Spiridion
m'tait sans cesse prsent: bloui par le prestige de son audace
intellectuelle et de cette puissance merveilleuse dont l'influence lui
avait survcu si longtemps, je me sentis tout  coup possd d'un
ardent dsir de marcher sur ses traces. La jeunesse est orgueilleuse et
tmraire, et les enfants croient qu'ils n'ont qu' ouvrir les mains
pour saisir les sceptres qu'ont ports les morts. Je me voyais dj abb
au couvent, comme Spiridion, matre de son livre, blouissant le monde
entier par ma science et ma sagesse. Je ne savais pas quelle tait sa
doctrine mais, quelle qu'elle ft, je l'acceptais d'avance, comme mane
de la plus forte tte de son sicle. Enthousiasm par ses ides, je
me relevai instinctivement pour aller m'emparer du livre, et dj je
cherchais les moyens de soulever la pierre; mais, au moment d'y porter
les mains je me sentis arrter tout d'un coup par la pense d'un
sacrilge, et tous mes scrupules religieux, un instant carts,
revinrent m'assaillir en mme temps. Je sorti de l'glise  la fois
charm, tourment, pouvant. L'orgueil humain et la soumission
chrtienne taient aux prises en moi, je ne savais encore lequel
triompherait mais il me sembla que le sentiment qui avait, en une heure,
pris autant de force que l'autre en dix ans, aurait bien de la peine
 succomber. Cette lutte intrieure dura plusieurs jours. Enfin mon
intelligence vint au secours de l'orgueil et dcida la victoire. La foi
s'enfuit devant la raison, comme l'obissance fuyait devant l'ambition.

Ce ne fut point tout d'un coup cependant, et de parti dlibr, que
j'abjurai la foi catholique. Lorsque j'acordai  mon esprit le droit
d'examiner sa croyance, tais encore tellement attach  cette croyance
affaiblie que je me flattais de la retremper au creuset de l'tude et
de la mditation. Si elle devait s'crouler au premier choc de
l'intelligence, me disais-je, elle serait un bien pauvre et bien fragile
difice. La loi qui prescrit d'abaiser l'entendement devant les mystres
a d tre promulgue pour les cerveaux faibles. Ces mystres divins
ne peuvent tre que de sublimes figures dont le sens trop vaste
pouvanterait et briserait les cerveaux troits. Mais Dieu aurait-il
donn  l'intelligence sublime de l'homme, mane de lui-mme, les
tnbres pour domaine et la peur pour guide? Non, ce serait outrager
Dieu, et la lettre a d tre aux prophtes aussi claire que l'esprit.
Pourquoi l'me qui se sent dtache de la terre et ardente  voler vers
les hautes rgions de la pense ne chercherait-elle pas  marcher sur
les traces cls prophtes? Plus on pntrera dans les mystres, plus
on y trouvera de force et de lumire pour rpondre aux arguments de
l'athisme. Celui-l est un enfant qui se craint lui-mme quand sa
volont est droite et son but sublime.

Qui sait, me disais-je encore, si le livre de Spiridion l'est pas
un monument lev  la gloire du catholicisme? Fulgence a manqu de
courage; peut-tre, s'il et os s'emparer de la science de son
matre, eut-il vu cesser toutes ses alarmes. Peut-tre, aprs bien des
hsitations et bien des recherches, Hbronius, clair d'une lumire
nouvelle et ranim par une force imprvue, a-t-il proclam dans son
dernier crit le triomphe de ces mmes ides que depuis dix ans il
passait  l'alambic. Je me rappelais alors la fable du laboureur qui
confie  ses fils l'existence d'un trsor enfoui dans son champ, afin de
les engager  travailler cette terre dont la fcondit doit faire leur
richesse. La pense de Spiridion a t celle-ci, me disais-je: Ne croyez
pas sur la foi les uns des autres, et ne suivez pas comme des animaux
privs de raison, le sentier battu par ceux qui marchent devant vous.
Ouvrez vous-mmes votre voie vers le ciel; tout chemin conduit  la
vrit celui qu'une intention pure anime et que l'orgueil n'aveugle
pas. La foi n'a d'efficacit vritable qu'autant qu'elle est librement
consentie, et de fermet relle qu'autant qu'elle satisfait tous les
besoins et occupe les puissances de l'me.

Je rsolus donc de me livrer  des tudes srieuses et approfondies sur
la nature de Dieu et sur celle de l'homme, et de ne recourir au livre
d'Hbronius qu' la dernire extrmit, c'est--dire au cas o, mes
forces se trouvant au-dessous d'une tche si rude, je sentirais en moi
le doute se changer en dsespoir, et mes facults puises ne plus
suffire  fournir le reste de ma carrire.

Cette rsolution conciliait tout, et ma curiosit qui s'veillait aux
mystres de la science, et ma conscience qui restait encore attache 
ceux de la foi. Avant d'en venir  cette conclusion, j'avais t fort
agit, j'avais beaucoup souffert. Dans le mouvement de joie enthousiaste
qu'elle me causa, je me laissai entraner  une manifestation toute
catholique de ma philosophie nouvelle. Je voulus faire un voeu: je pris
avec moi-mme l'engagement de ne point recourir au livre d'Hbronius
avant l'ge de trente ans, fusse-je assailli jusque-l par les doutes
les plus poignants, ou clair en apparence par les certitudes les plus
vives. C'tait  cet ge que l'abb Spiridion avait t dans toute
la ferveur de son catholicisme, et qu'aprs avoir abjur dj deux
croyances, il s'tait vou  la troisime par une indissoluble
conscration. J'avais vingt-quatre ans, et je pensais que six annes
suffiraient  mes tudes. Dans ces dispositions, je m'agenouillai de
nouveau sur la pierre qu'on appelait dans le couvent le _Hic est_;
l, dans le silence et le recueillement, je prononai  voix basse un
serment terrible, vouant mon me  l'ternelle damnation et ma vie 
l'abandon irrvocable de la Providence, si je portais les mains sur le
livre d'Hbronius avant l'hiver de 1766. Je ne voulus point faire ce
serment dans l'ombre de la nuit, me menant du trouble que la solennit
funbre de certaines heures rpand dans l'esprit de l'homme; ce fut en
plein midi, par un jour brlant et  la clart du soleil que je voulus
m'engager. La chaleur tant accablante, le Prieur avait, comme il arrive
quelquefois dans cette saison, accord  la communaut une heure de
sieste  midi. J'tais donc parfaitement seul dans l'glise; un profond
silence rgnait partout; on n'entendait mme pas le bruit accoutum
des jardiniers au dehors, et les oiseaux, plongs dans une sorte de
recueillement extatique, avaient cess leurs chants.

Mon me se dilatait dans son orgueilleux enthousiasme; les ides les
plus riantes et les plus potiques se pressaient dans mon cerveau en
mme temps qu'une confiance audacieuse gonflait ma poitrine. Tous les
objets sur lesquels errait ma vue semblaient se parer d'une beaut
inconnue. Les lames d'or du tabernacle tincelaient comme si une lumire
cleste tait descendue sur le Saint des saints. Les vitraux coloris,
embrass par le soleil, se refltant sur le pav, formaient entre chaque
colonne une large mosaque de diamants et de pierres prcieuses. Les
anges de marbre semblaient, amollis par la chaleur, incliner leurs
fronts, et, comme de beaux oiseaux, vouloir cacher sous leurs ailes
leurs ttes charmantes, fatigues du poids des corniches. Les battements
gaux et mystrieux de l'horloge ressemblaient aux fortes vibrations
d'une poitrine embrase d'amour, et la flamme blanche et mate de la
lampe qui brle incessamment devant l'autel, luttant avec l'clat du
jour, tait pour moi l'emblme d'une intelligence enchane sur la terre
qui aspire sans cesse  se fondre dans l'ternel foyer de l'intelligence
divine. Ce fut dans cet instant de batitude intellectuelle et physique
que je prononai  demi-voix la formule de mon voeu. Mais  peine
avais-je commenc que j'entendis la porte place au fond du choeur
s'ouvrir doucement, et des pas que je reconnus, car nuls pas humains ne
purent jamais se comparer  ceux-l, retentirent dans le silence du
lieu saint avec une indicible harmonie. Ils approchaient de moi, et ne
s'arrtrent qu' la place o j'tais agenouill. Saisi de respect et
transport de joie, j'levai la voix, et j'achevai distinctement la
formule que je n'avais pas interrompue. Quand lle fut finie, je me
retournai croyant trouver debout derrire moi celui que j'avais dj vu
au lit de mort de Fulgence; mais je ne vis personne. L'esprit s'tait
manifest  un seul de mes sens. Je n'tais pas encore digne apparemment
de le revoir. Il reprit sa marche invisible, et, passant devant moi, il
se perdit peu  peu dans l'loignement. Quand il me parut avoir atteint
la grille du choeur, tout rentra dans le silence. Je me reprochai alors
de ne lui avoir point adress la parole. Peut-tre m'et-il rpondu,
peut-tre tait-il mcontent de mon silence, et n'et-il attendu qu'un
lan plus vif de mon coeur vers lui pour se manifester davantage.
Cependant je n'osai marcher sur ses traces ni invoquer son retour; car
il se mlait une grande crainte  l'attrait irrsistible que j'prouvais
pour lui. Ce n'tait pas cette terreur purile que les hommes faibles
ressentent  l'aspect d'une perturbation quelconque des faits
ordinairement accessibles  leurs perceptions bornes. Ces perturbations
rares et exceptionnelles, qu'on appelle  tort faits prodigieux et
surnaturels, tout inexplicables qu'elles taient pour mon ignorance, ne
me causaient aucun effroi. Mais le respect que m'inspirait, aprs sa
mort, cet homme suprieur, je l'eusse prouv presque au mme degr si
je l'eusse vu durant sa vie. Je ne pensais pas qu'il ft investi par
aucune puissance invisible du droit de me nuire ou de m'effrayer; je
savais qu' l'tat de pur esprit il devait lire en moi et comprendre ce
qui s'y passait avec plus de force et de pntration encore qu'il
ne l'et fait lorsque son me tait emprisonne dans la matire. Au
contraire de ces caractres timides qui eussent trembl de le voir, je
ne craignais qu'une chose, c'tait de ne jamais lui sembler digne de le
voir une seconde fois. Lorsque j'eus perdu l'esprance de le contempler
ce jour-l, je demeurai triste et humili. J'tais arriv  me persuader
qu'il n'tait point mort hrtique, et que son me ne subissait pas les
tourments du purgatoire, mais qu'au contraire elle jouissait dans les
cieux d'une ternelle batitude. Ses apparitions taient une grce, une
bndiction d'en haut, un miracle qui s'tait accompli en faveur de
Fulgence et de moi; c'tait pour moi un doux et glorieux souvenir; mais
je n'osais demander plus qu'il ne m'tait accord.

Ds ce jour, je m'adonnai au travail avec ardeur, et, en moins de
deux annes j'avais dvor tous les volumes de notre bibliothque qui
traitaient des sciences, de l'histoire et de la philosophie. Mais quand
j'eus franchi ce premier pas, je m'aperus que je n'avais rien fait que
de tourner dans le cercle restreint o le catholicisme avait enferm ma
vie passe. Je me sentais fatigu, et je voyais bien que je n'avais pas
travaill; mon esprit tait attidi et affaiss sous le poids de ces
controverses incroyablement subtiles et patientes du moyen ge, que
j'avais abordes courageusement. Ma confiance dans l'infaillibilit de
l'glise n'avait pas eu le moindre combat  soutenir, puisque tous ces
crits tendaient  proclamer et  dfendre les oracles de Rome; mais
prcisment cette lutte sans adversaire et cette victoire sans pril
me laissaient froid et mcontent. Ma foi avait perdu cette vigueur
aventureuse, ce charme de sublime posie qu'elle avait eus auparavant.
Les grands clairs de gnie qui traversaient ce fatras d'crits
scolastiques ne compensaient pas l'inutilit verbeuse de la plupart
d'entre eux. D'ailleurs, ces rfutations vhmentes de doctrines qu'il
tait dfendu d'examiner ne pouvaient satisfaire un esprit qui s'tait
impos la tche de connatre et de comprendre par lui-mme. Je rsolus
de lire les crits des hrtiques. La bibliothque du couvent n'tait
pas comme aujourd'hui rassemble dans plusieurs pices runies sous la
mme clef. La collection des auteurs hrtiques, impies et profanes, que
Spiridion avait tant de fois interroge, tait reste enfouie dans
une pice inaccessible aux jeunes religieux, et trs-loigne de la
bibliothque sacre. Ce cabinet rserv tait situ au bout de la grande
salle du chapitre, celle mme o jadis l'abb Spiridion, avant et aprs
sa mort, s'tait promen si solennellement  certaines heures. Cette
prcieuse collection tait reste pour les uns un objet d'horreur et
d'effroi, pour la plupart un objet d'indiffrence et de mpris. Un
statut du fondateur en interdisait la destruction; l'ignorance et la
superstition en gardaient l'entre. Je fus le premier peut-tre, depuis
le temps d'Hbronius, qui osa secouer la poussire de ces livres
vnrables.

Je ne pris pas une telle rsolution sans une secrte pouvante; mais
il faut dire aussi qu'il s'y mlait une curiosit ardente et pleine de
joie. L'motion solennelle que j'prouvais en entrant dans ce sanctuaire
avait donc plus de charme que d'angoisse, et je franchis le seuil
tellement absorb par mes sensations intimes que je ne songeai mme pas
 demander la permission aux suprieurs. Cette permission ne s'obtenait
pas aisment, comme tu peux le croire, Angel; peut-tre mme ne
s'obtenait-elle pas du tout; car j'ignore si jamais aucun de nous avait
eu le courage de la demander ou l'art de se la faire octroyer.

Pour moi, je n'y pensai seulement pas. La lutte qui s'tait livre au
dedans de moi, lorsque ma soif de science s'tait trouve aux prises
avec les rsistances de ma foi, avait une bien autre importance que
tous les combats o j'eusse pu m'engager avec des hommes. Dans cette
circonstance comme dans tout le cours de ma vie, j'ai senti que j'tais
dou d'une singulire insouciance pour les choses extrieures, et que le
seul tre qui pt m'effrayer, c'tait moi-mme.

J'aurais pu pntrer la nuit dans cet asile  l'aide de quelque fausse
clef, prendre les livres que je voulais tudier, les emporter et les
cacher dans ma cellule. Cette prudence et cette dissimulation taient
contraires  mes instincts. J'entrai en plein jour,  l'heure de midi,
dans la salle du chapitre; je la parcourus dans sa longueur d'un pas
assur, et sans regarder derrire moi si quelqu'un me suivait. J'allai
droit  la porte... porte fatale sur laquelle le destin avait crit pour
moi les paroles de Dante:

  Per me si va nell' eterno dolore.

Je la poussai avec une telle rsolution et tant de vigueur qu'elle
obit, bien qu'elle ft ferme par une forte serrure. J'entrai; mais
aussitt je m'arrtai plein de surprise: il y avait quelqu'un dans
la bibliothque, quelqu'un qui ne se drangea pas, qui ne sembla pas
s'apercevoir du fracas de mon entre, et qui ne leva pas seulement les
yeux sur moi; quelqu'un que j'avais dj vu une fois, et que je
ne pouvais jamais confondre avec aucun autre. Il tait assis dans
l'embrasure d'une longue croise gothique, et le soleil enveloppait
d'un chaud rayon sa lumineuse chevelure blonde; il semblait lire
attentivement. Je le contemplai, immobile, pendant environ une
demi-minute, puis je fis un mouvement pour m'lancer  ses pieds; mais
je me trouvai  genoux devant un fauteuil vide: la vision s'tait
vanouie dans le rayon solaire.

Je restai si troubl que je ne pus songer, ce jour-l,  ouvrir aucun
livre. J'attendis quelques instants, quoique je ne me flattasse point de
revoir l'_Esprit_; mais je n'en tais pas moins enthousiasm et fortifi
par cette rapide manifestation de sa prsence. Je demeurai, pensant que,
s'il tait mcontent de mon audace, j'en serais inform par quelque
prodige nouveau; mais il ne se passa rien d'extraordinaire, et tout me
parut si calme autour de moi que je doutai un instant de la ralit de
l'apparition, et faillis penser que mon imagination seule avait enfant
cette figure. Le lendemain, je revins  la bibliothque sans m'inquiter
de ce qui avait d se passer lorsque les gardiens avaient trouv la
porte ouverte et la serrure brise. Tout tait dsert et silencieux dans
la salle; la porte tait ferme au loquet seulement, comme je l'avais
laisse, et il ne paraissait pas qu'on se ft encore aperu de
l'effraction. J'entrai donc sans rsistance, je refermai la porte sur
moi, et je commenai  parcourir de l'oeil les titres des livres qui
s'offraient en foule  mes regards. Je m'emparai d'abord des crits
d'Abeilard, et j'en lus quelques pages. Mais bientt la cloche qui nous
appelait aux offices sonna, et, malgr la rpugnance que j'prouvais
 agir comme en cachette, je me dcidai  emporter sous ma robe cet
ouvrage prcieux; car la salle du chapitre n'tait accessible pour moi
qu'une heure dans tout le cours de la journe, et mon ardeur n'tait
pas de nature  se contenter de si peu. Je commenai  rflchir  la
possibilit matrielle d'tudier sans tre interrompu, et je rsolus
d'agir avec prudence. Peut-tre la chose et t facile si j'eusse pu
m'humilier jusqu' implorer la bienveillance des suprieurs. C'est 
quoi mon orgueil ne put jamais se plier; il et fallu mentir et dire
que, muni d'une foi inbranlable, je me sentais appel  rfuter
victorieusement l'hrsie. Cela n'tait plus vrai. J'prouvais le besoin
de m'instruire pour moi-mme, et, la science catholique puise pour
moi, j'tais pouss vers des tudes plus compltes, par l'amour de la
science, et non plus par l'ardeur de la prdication.

Je dvorai les crits d'Abeilard, et ce qui nous reste des opinions
d'Arnauld de Brescia, de Pierre Valdo, et des autres hrtiques clbres
des douzime et treizime sicles. La libert d'examen et l'autorit
de la conscience, proclames jusqu' un certain point par ces hommes
illustres, rpondaient tellement alors au besoin de mon me, que je fus
entran au del de ce que j'avais prvu. Mon esprit entra ds lors dans
une nouvelle phase, et, malgr ce que j'ai souffert dans les diverses
transformations que j'ai subies, malgr l'agonie douloureuse o j'achve
mes jours, je dirai que ce fut le premier degr de mon progrs. Oui,
Angel, quelque rude supplice que l'me ait  subir en cherchant la
vrit, le devoir est de la chercher sans cesse, et mieux vaut perdre la
vue  vouloir contempler le soleil que de rester les yeux volontairement
ferms sur les splendeurs de la lumire. Aprs avoir t un thologien
catholique assez instruit, je devins donc un hrtique passionn, et
d'autant plus irrconciliable avec l'glise romaine qu' l'exemple
d'Abeilard et de mes autres matres, j'avais l'intime et sincre
conviction de mon orthodoxie. Je soutenais dans le secret de mes penses
que j'avais le droit, et mme que c'tait un devoir pour moi, de ne rien
adopter pour article de foi que je n'en eusse senti l'utilit et compris
le principe. La manire dont ces philosophes envisageaient l'inspiration
divine de Platon et la saintet des grands philosophes paens,
prcurseurs du Christ, me semblait seule rpondre  l'ide que le
chrtien doit avoir de la bont, de l'quit et de la grandeur de Dieu.
Je blmais srieusement les hommes d'glise contemporains d'Abeilard, et
pensais que, lors du concile de Sens, l'esprit de Dieu avait t avec
lui et non avec eux. Si je ne dtruisais pas encore dans ma pense tout
l'difice du catholicisme, c'est que, par une transaction de mon esprit
qui m'tait tout  fait propre, j'admettais qu'en des jours mauvais
l'glise avait pu se tromper, et que, si les successeurs de ces prlats
gars ne rvisaient pas leurs jugements, c'tait par un motif de
discipline et de prudence purement humaines et politiques. Je me disais
qu' la place du pape je reconnatrais peut-tre l'impossibilit de
rhabiliter publiquement Abeilard et son cole, mais qu' coup sr je
ne proscrirais plus la lecture de leurs crits, et je cacherais ma
sympathie pour eux sous le voile de la tolrance. Je raisonnais, certes,
dplorablement; car je sapais toute l'autorit de l'glise, sans songer
 sortir de l'glise. J'attirais sur ma tte les ruines d'un difice
qu'on ne peut attaquer que du dehors. Ces contradictions tranges ne
sont pas rares chez les esprits sincres et logiques  tout autre gard.
Une malveillance d'habitude pour le corps de l'glise protestante, un
attachement d'habitude et d'instinct pour l'glise romaine, leur font
dsirer de conserver le berceau, tandis que l'irrsistible puissance
de la vrit et le besoin d'une juste indpendance ont transform
entirement et grandi le corps auquel cette couche troite ne peut plus
convenir. Au milieu de ces contradictions, je n'apercevais pas le point
principal. Je ne voyais pas que je n'tais plus catholique. En accordant
aux hrsiarques des principes d'orthodoxie pure, je reportais vers
eux toute ma ferveur; et mon enthousiasme pour leur grandeur, ma
compassion pour leurs infortunes, me conduisirent  les galer aux Pres
de l'glise et  m'en occuper mme davantage; car les Pres avaient
accapar toute ma vie prcdente, et j'avais besoin de me faire d'autres
amis.

Dire que je passai  Wiclef,  Jean Huss, et puis  Luther, et de l
au scepticisme, c'est faire l'histoire de l'esprit humain durant les
sicles qui m'avaient prcd, et que ma vie intellectuelle, par un
enchanement de ncessits logiques, rsuma assez fidlement. Mais,
aprs le protestantisme, je ne pouvais plus retourner au point de
dpart. Ma foi dans la rvlation s'branla, ma religion prit une forme
toute philosophique; je me retournai vers les philosophies anciennes; je
voulus comprendre et Pythagore et Zoroastre, Confucius, picure, Platon,
pictte, en un mot tous ceux qui s'taient tourments grandement de
l'origine et de la destine humaine avant la venue de Jsus-Christ.

Dans un cerveau livr  des tudes calmes et suivies, dans une me qui
ne reoit de la socit vivante aucune impulsion, et qui, dans une suite
de jours semblables, puise goutte  goutte sa vie cleste  une source
toujours pleine et limpide, les transformations intellectuelles
s'oprent insensiblement et sans qu'il soit possible de marquer la
limite exacte de chacune de ses phases. De mme que, d'un petit enfant
que tu tais, mon cher Angel, tu es devenu par une gradation incessante,
mais inapprciable  ton attention journalire, un adolescent, et puis
un jeune homme; de mme je devins de catholique rformiste, et de
rformiste philosophe.

Jusque-l tout avait bien t; et, tant que ces tudes furent pour moi
purement historiques, j'prouvai les plus vives et les plus intimes
jouissances. C'tait un bonheur indicible pour moi que de pntrer,
dgag des rserves et des restrictions catholiques, dans les sublimes
existences de tant de grands hommes jusque-l mconnus, et dans les
clarts splendides de tant de chefs-d'oeuvre jusqu'alors incompris. Mais
plus j'avanais dans cette connaissance, plus je sentais la ncessit
l'opter pour un systme; car je croyais voir l'impossibilit d'tablir
un lien entre toutes ces croyances et toutes ces doctrines diverses. Je
ne pouvais plus croire  la rvlation depuis que tant de philosophes et
de sages s'taient levs autour de moi et m'avaient donn de si grands
enseignements sans se targuer d'aucun commerce exclusif avec la
Divinit. Saint Paul ne me paraissait pas plus inspir que Platon, et
Socrate ne me semblait pas moins digne de racheter les fautes du genre
humain que Jsus de Nazareth. L'Inde ne se montrait certes pas moins
claire dans l'ide de la Divinit que la Jude. Jupiter,  le suivre
dans la pense que les grands esprits du paganisme avaient eue pour
lui, ne me semblait pas un dieu infrieur  Jhovah. En un mot, tout en
conservant lu plus haute vnration et le plus pur enthousiasme pour le
Crucifi, je ne voyais gure de raisons pour qu'il ft le fis de Dieu
plus que Pythagore, et pour que les disciples de celui-ci ne fussent pas
les aptres de la foi aussi bien que les disciples de Jsus. Bref, en
lisant les rformistes, j'avais cess d'tre catholique; en lisant les
philosophes, je cessai d'tre chrtien.

Je gardai pour toute religion une croyance pleine de dsir et d'espoir
en la Divinit, le sentiment inbranlable du juste et de l'injuste,
un grand respect pour lottes les religions et pour toutes les
philosophies, l'amour du bien et le besoin du vrai. Peut-tre aurais-je
pu en rester l et vivre assez paisible avec ces grands instincts et
beaucoup d'humilit; mais voil peut-tre ce qui est impossible  un
catholique, voil o l'histoire de l'individu diffre essentiellement de
l'histoire des gnrations. Le travail dos sicles modifie la nature de
l'esprit humain: il arrive avec le temps  la transformer. Les pres se
dpouillent lentement de leurs erreurs, et cependant ils transmettent
 leurs enfants des notions beaucoup plus nettes que celles qu'ils ont
eues, parce qu'eux-mmes restent jusqu' la fin de leurs jours empchs
par l'habitude et lis au pass par les besoins d'esprit que le pass
leur a crs; tandis que leurs enfants, naissant avec d'autres besoins,
se font vite d'autres habitudes, qui, vers le dclin de leur vie,
n'empcheront pas des lueurs nouvelles de se glisser en eux, mais ne
seront nettement saisies que par une troisime gnration. Ainsi un mme
homme ne renferme pas en lui-mme  des degrs semblables le pass, le
prsent et l'avenir des gnrations. Si son prsent s'est form du pass
avec quelque labeur et quelque sagesse, l'avenir peut tre en lui comme
un germe; mais quels que soient son gnie et sa vertu, il n'en gotera
point le fruit. Ainsi, dans leur connaissance toujours incomplte et
confuse de la vrit ternelle, les hommes ont pu passer  travers les
sicles du christianisme de saint Paul  celui de saint Augustin et de
celui de saint Bernard  celui de Bossuet, sans cesser d'tre ou du
moins sans cesser de se croire chrtiens. Ces rvolutions se sont
accomplies avec le temps qui leur tait ncessaire; mais le cerveau d'un
seul individu n'et pu les subir et les accomplir de lui-mme sans se
briser ou sans se jeter hors de la ligne o la succession des temps et
le concours des travaux et des volonts ont su les maintenir.

Quelle situation terrible tait donc la mienne! Au dix-huitime sicle
j'avais t lev dans le catholicisme du moyen ge;  vingt-cinq ans
j'tais presque aussi ignorant de l'antiquit qu'un moine mendiant du
onzime sicle. C'est du sein de ces tnbres que j'avais voulu tout
 coup embrasser d'un coup d'oeil et l'avenir et le pass. Je dis
l'avenir; car, tant rest par mon ignorance en arrire de six cents
ans, tout ce qui tait dj dans le pass pour les autres hommes se
prsentait  moi revtu des clarts blouissantes de l'inconnu. J'tais
dans la position d'un aveugle qui, recouvrant tout  coup la vue un
jour, vers midi, voudrait se faire avant le soir et le lendemain une
ide du lever et du coucher du soleil. Certes ces spectacles seraient
encore pour lui dans l'avenir, bien que le soleil se ft lev et couch
dj bien des fois devant, ses yeux inertes. Ainsi le catholique, ds
qu'il ouvre les yeux Je son esprit  la lumire de la vrit, est bloui
et se cache le visage dans les mains, ou sort de la voie et tombe dans
les abmes. Le catholique ne se rattache  rien dans l'histoire du genre
humain et ne sait rien rattacher au christianisme. Il s'imagine tre le
commencement et la fin de la race humaine. C'est pour lui seul que la
terre a t cre; c'est >our lui que d'innombrables gnrations ont
pass sur la face du globe comme des ombres vaines, et sont retombes
dans l'ternelle nuit afin que leur damnation lui servit d'exemple et
d'enseignement; c'est pour lui que Dieu est descendu sur la terre sous
une forme humaine. C'est pour la gloire et le salut du catholique que es
abmes de l'enfer se remplissent incessamment de victimes, afin que
le juge suprme voie et compare, et que le catholique, lev dans les
splendeurs du Trs-Haut, jouisse et triomphe dans le ciel du pleur
ternel de ceux qu'il n'a pu soumettre et diriger sur la terre: aussi le
catholique croit-il n'avoir ni pre ni frres dans l'histoire de la race
humaine. Il s'isole et se tient dans une haine et dans un mpris superbe
de tout ce qui n'est pas avec lui. Hors ceux de la ligne juive, il n'a
le respect filial et de sainte gratitude pour aucun des grands hommes
qui l'ont prcd. Les sicles o il n'a pas vcu ne comptent pas; ceux
qui ont lutt contre lui sont maudits; ceux qui l'extermineront verront
aussi la fin du monde, et l'univers se dissoudra le jour apocalyptique
o l'glise romaine tombera en ruines sous les coups de ses ennemis.

Quand un catholique a perdu son aveugle respect pour l'glise
catholique, o pourrait-il donc se rfugier? Dans le christianisme, tant
qu'il ajoutera foi  la rvlation; mais, si la rvlation vient  lui
manquer, il n'a plus qu' flotter dans l'ocan des sicles, comme un
esquif sans gouvernail et sans boussole; car il ne s'est point habitu
 regarder le monde comme sa patrie et tous les hommes comme ses
semblables. Il a toujours habit une le escarpe, et ne s'est jamais
ml aux hommes du dehors. Il a considr le monde comme une conqute
rserve  ses missionnaires, les hommes trangers  sa foi comme des
brutes qu' lui seul il tait rserv de civiliser. A quelle terre
ira-t-il demander les secrets de l'origine cleste,  quel peuple les
enseignements de la sagesse humaine? Il ira tter tous les rivages, mais
il ne comprendra point le sens des traces qu'il y trouvera. La science
des peuples est crite en caractres inintelligibles pour lui:
l'histoire de la cration est pour lui un mythe inintelligible. Hors de
l'glise point de salut, hors de la Gense point de science. H n'y a
donc pas de milieu pour le catholique: il faut qu'il reste catholique ou
qu'il devienne incrdule. Il faut que sa religion soit la seule vraie,
ou que toutes les religions soient fausses.

C'est l que j'en tais venu; c'est l qu'en tait venu le sicle o je
vivais. Mais, comme il y tait venu lentement par les voies du destin,
il se trouvait bien dans cette halte qu'il venait de faire: le sicle
tait incrdule, mais il tait indiffrent. Dgot de la foi de ses
pres, il se rjouissait dans sa philosophique insouciance, sans doute
parce qu'il sentait en lui ce germe providentiel qui ne permet pas 
la semence de vie de prir sous les glaces des rudes hivers. Mais moi,
chrtien dmoralis, moi, catholique d'hier, qui, tout d'un coup, avais
voulu franchir la distance qui me sparait de mes contemporains, j'tais
comme ivre, et la joie de mon triomphe tait bien prs du desespoir et
de la folie.

[Illustration: Je tombai sur mes genoux...]

Qui pourrait peindre les souffrances d'une me habitue  l'exercice
minutieusement ponctuel d'une doctrine aussi savamment conue, aussi
patiemment labore que l'est celle du catholicisme, lorsque cette me
se trouve flottante au milieu de doctrines contradictoires dont aucune
ne peut hriter de sa foi aveugle et de son naf enthousiasme? Qui
pourrait redire ce que j'ai dvor d'heures d'un accablant ennui,
lorsque,  genoux dans ma stalle de chne noir, j'tais condamn 
entendre, aprs le coucher du soleil, la psalmodie lugubre de mes
frres, dont les paroles n'avaient plus de sens pour moi, et la voix
plus de sympathie? Ces heures, jadis trop courtes pour ma ferveur, se
tranaient maintenant comme des sicles. C'est en vain que j'essayais
de rpondre machinalement aux offices et d'occuper ma pense de
spculations d'un ordre plus lev; l'activit de l'intelligence ne
pouvait pas remplacer celle du coeur. La prire a cela de particulier,
qu'elle met en jeu les facults les plus sublimes de l'me et les fibres
les plus humaines du sentiment. La prire du chrtien, entre toutes les
autres, fait vibrer toutes les cordes de l'tre intellectuel et moral.
Dans aucune autre religion l'homme ne se sent aussi prs de son Dieu;
dans aucune, Dieu n'a t fait si humain, si paternel, si abordable, si
patient et si tendre. Le livre asctique de l'_Imitation_ n'est qu'un
adorable trait de l'amiti, amiti trange, ineffable, sans exemple
dans l'histoire des autres religions; amiti intim, expansive,
dlicate, fraternelle, entre le Dieu Jsus et le chrtien fervent. Quel
sentiment appliqu aux objets terrestres peut jamais remplacer celui-l
pour l'homme qui l'a connu? quelle ducation de l'intelligence peut
satisfaire en mme temps et au mme degr  tous les besoins du coeur?
La doctrine chrtienne apaise toutes les ardeurs inquites de l'esprit
en disant  son adepte: Tu n'as pas besoin d'tre grand; aime, et sois
humble: aime Jsus, parce qu'il est humble et doux. Et lorsque le coeur
trop plein d'amour est prs de se rpandre sur les cratures, elle
l'arrte en lui disant: Souviens-toi que tu es grand et que tu ne peux
aimer que Jsus, parce qu'il est seul grand et parfait. Elle ne cherche
point  endurcir les entrailles de l'homme contre la douleur; elle
l'amollit pour le fortifier, et lui fait trouver dans la souffrance une
sorte de dlices. L'picurisme le conduit au calme par la modration,
le christianisme le conduit  la joie par les larmes; la raison stoque
subit la torture, l'enthousiasme chrtien vole au martyre. Le grand
oeuvre du christianisme est donc le dveloppement de la force
intellectuelle par celui de la sensibilit morale, et la prire est
l'inpuisable aliment o ces deux puissances se combinent et se
retrempent sans cesse.

[Illustration: Je retins  moi seul la dpouille respectable...]

Comme le corps, l'me a ses besoins journaliers; comme lui, elle se
fait certaines habitudes dans la manire de satisfaire  ses besoins.
Chrtien et moine, je m'tais accoutum, durant mes annes heureuses, 
une expansion frquente de tout ce que mon coeur renfermait d'amour et
d'enthousiasme. C'tait particulirement durant les offices du soir
que j'aimais  rpandre ainsi toute mon me aux pieds du Sauveur. A ce
moment d'indicible posie, o le jour n'est plus, et o la nuit n'est
pas encore, lorsque la lampe vacillante au fond du sanctuaire se
rflchit seule sur les marbres luisants, et que les premiers astres
s'allument dans l'ther encore ple, je me souviens que j'avais coutume
d'interrompre mes oraisons, afin de m'abandonner aux motions saintes
et dlicieuses que cet instant m'apportait. Il y avait vis--vis de ma
stalle une haute fentre dont l'architecture dlicate se dessinait sur
le bleu transparent du ciel. Je voyais s'encadrer l, chaque soir, deux
ou trois belles toiles, qui semblaient me sourire et pntrer mon sein
d'un rayon d'amour et d'espoir. Eh bien, tout sentiment potique tait
en moi tellement li au sentiment religieux, et le sentiment religieux
tait lui-mme tellement li  la doctrine catholique, qu'avec la
soumission aveugle  cette doctrine, je perdis et la posie et la
prire, et les saintes extases et les ardentes aspirations. J'tais
devenu plus froid que les marbres que je foulais. J'essayais en vain
d'lever mon me vers le crateur de toutes choses. Je m'tais habitu 
le voir sous un certain aspect qu'il n'avait plus; et depuis que j'avais
largi, par la raison, le cercle de sa puissance et de sa perfection,
depuis que j'avais agrandi mes penses et donn  mes aspirations un but
plus vaste, j'tais bloui de l'clat de ce Dieu nouveau; je me sentais
rduit au nant par son immensit et par celle de l'univers. L'ancienne
forme, accessible en quelque sorte aux sens par les images et les
allgories mystiques, s'effaait pour faire place  un immense foyer de
Divinit o j'tais absorb comme un atome, sans que mes penses eussent
ni place ni valeur possible, sans qu'aucune parcelle de cette Divinit
pt se faire assez menue pour se communiquer  moi autrement que par le
fait, pour ainsi dire, fatal, de la vie universelle. Je n'osais donc
plus essayer de communiquer avec Dieu. Il me paraissait trop grand pour
s'abaisser jusqu' m'couter, et je craignais de faire un acte impie,
d'insulter sa majest cleste, en l'invoquant comme un roi de la terre.
Pourtant j'avais toujours le mme besoin de prier, le mme besoin
d'aimer, et quelquefois j'essayais d'lever une voix humble et craintive
vers ce Dieu terrible. Mais tantt je retombais involontairement dans
les formes et dans les ides catholiques, et tantt il m'arrivait de
formuler une prire assez trange, et dont la navet me ferait sourire
aujourd'hui, si elle ne rappelait des souffrances profondes. _O toi!_
disais-je, _toi_ qui n'as pas de nom, et qui rside dans l'inaccessible!
toi qui es trop grand pour m'couter, trop loin pour m'entendre, trop
parfait pour m'aimer, trop fort pour me plaindre!... je t'invoque sans
espoir d'tre exauc, parce que je sais que je ne dois rien te demander,
et que je n'ai qu'une manire de mriter ici bas, qui est de vivre et de
mourir inaperu, sans orgueil, sans rvolte et sans colre, de souffrir
sans me plaindre, d'attendre sans dsirer, d'esprer sans prtendre 
rien...

Alors je m'interrompais, pouvant de la triste destine humaine qui se
prsentait  moi, et que ma prire, pur reflet de ma pense, rsumait en
des termes si dcourageants et si douloureux. Je me demandais  quoi bon
aimer un Dieu insensible, qui laisse  l'homme le dsir cleste, pour
lui faire sentir toute l'horreur de sa captivit ou de son impuissance,
un Dieu aveugle et sourd, qui ne daigne pas mme commander  la foudre,
et qui se tient tellement cach dans la pluie d'or de ses soleils et de
ses mondes qu'aucun de ces soleils et aucun de ces mondes ne le connat
ni ne l'entend. Oh! j'aimais mieux l'oracle des Juifs, la voix qui
parlait  Mose sur le Sina; j'aimais mieux l'esprit de Dieu sous la
forme d'une colombe sacre, ou le fils de Dieu devenu un homme semblable
 moi! Ces dieux terrestres m'taient accessibles. Tendres ou menaants,
ils m'coutaient et me rpondaient. Les colres et les vengeances du
sombre Jhovah m'effrayaient moins que l'impassible silence et la
glaciale quit de mon nouveau matre.

C'est alors que je sentis profondment le vide et le vague de cette
philosophie, de mode  cette poque-l, qu'on appelait le thisme; car,
il faut bien l'avouer, j'avais dj cherch le rsum de mes tudes et
de mes rflexions dans les crits des philosophes mes contemporains.
J'eusse du m'en abstenir sans doute, car rien n'tait plus contraire 
la disposition d'esprit o j'tais alors. Mais comment l'euss-je prvu?
Ne devais-je pas penser que les esprits les plus avancs de mon sicle
sauraient mieux que moi la conclusion  tirer de toute la science et de
toute l'exprience du pass? Ce pass, tout nouveau pour moi, tait un
aliment mal digr dont les mdecins seuls pouvaient connatre l'effet;
et les hommes studieux et nafs qui vivent dans l'ombre ont la
simplicit de croire que les crits contemporains qu'un grand clat
accompagne sont la lumire et l'hygine du sicle. Quelle ne fut pas
ma surprise lorsque, malgr toutes mes prventions en faveur de
ces illustres crivains franais dont les fureurs du Vatican nous
apprenaient la gloire et les triomphes, je tins dans mes mains avides
une de ces ditions  bas prix que la France semait jusque sur le
terrain papal, et qui pntraient dans le secret des clotres, mme sans
beaucoup de mystre! Je crus rver en voyant une critique si grossire,
un acharnement si aveugle, tant d'ignorance ou de lgret: je craignis
d'avoir port dans cette lecture un reste de prvention en faveur du
christianisme; je voulus connatre tout ce qui s'crivait chaque jour.
Je ne changeai pas d'avis sur le fond; mais j'arrivai  apprcier
beaucoup l'importance et l'utilit sociale de cet esprit d'examen et de
rvolte, qui prparait la ruine de l'inquisition et la chute de tous
les despotismes sanctifis. Peu  peu j'arrivai  me faire une manire
d'tre, de voir et de sentir, qui, sans tre celle de Voltaire et de
Diderot, tait celle de leur cole. Quel homme a jamais pu s'affranchir,
mme au fond des clotres, mme au sein des thbades, de l'esprit de
son sicle? J'avais d'autres habitudes, d'autres sympathies, d'autres
besoins que les frivoles crivains de mon poque; mais tous les voeux
et tous les dsirs que je conservais taient striles; car je sentais
l'imminence providentielle d'une grande rvolution philosophique,
sociale et religieuse; et ni moi ni mon sicle n'tions assez forts pour
ouvrir  l'humanit le nouveau temple o elle pourrait s'abriter contre
l'athisme, contre le froid et la mort.

Insensiblement je me refroidis  mon tour jusqu' douter de moi-mme.
Il y avait longtemps que je doutais de la bont et de la tendresse
paternelle de Dieu. J'en vins  douter de l'amour filial que je sentais
pour lui. Je pensai que ce pouvait tre une habitude d'esprit que
l'ducation m'avait donne, et qui n'avait pas plus son principe dans la
nature de mon tre que mille autres erreurs suggres chaque jour aux
hommes par la coutume et le prjug. Je travaillai  dtruire en moi
l'esprit de charit avec autant de soin que j'en avais mis jadis 
dvelopper le feu divin dans mon coeur. Alors je tombai dans un ennui
profond, et, comme un ami qui ne peut vivre priv de l'objet de son
affection, je me sentis dprir et je tranai ma vie comme un fardeau.

Au sein de ces anxits, de ces fatigues, six annes taient dj
consumes. Six annes, les plus belles et les plus viriles de ma vie,
taient tombes dans le gouffre du pass sans que j'eusse fait un pas
vers le bonheur ou la vertu. Ma jeunesse s'tait coule comme un rve.
L'amour de l'tude semblait dominer toutes mes autres facults. Mon
coeur sommeillait; et, si je n'eusse senti quelquefois,  la vue des
injustices commises contre mes frres et  la pense de toutes celles
qui se commettent sans cesse  la face du ciel, de brlantes colres et
de profonds dchirements, j'eusse pu croire que la tte seule vivait en
moi et que mes entrailles taient insensibles.  vrai dire, je n'eus
point de jeunesse, tant les enivrements contre lesquels j'ai vu les
autres religieux lutter si pniblement passrent loin de moi. Chrtien,
j'avais mis tout mon amour dans la Divinit; philosophe, je ne pus
reporter mon amour sur les cratures, ni mon attention sur les choses
humaines.

Tu te demandes peut-tre, Angel, ce que le souvenir de Fulgence et
la pense de Spiridion taient devenus parmi tant de proccupations
nouvelles. Hlas! j'tais bien honteux d'avoir pris  la lettre les
visions de ce vieillard et de m'tre laiss frapper l'imagination au
point d'avoir eu moi-mme la vision de cet Hbronius. La philosophie
moderne accablait d'un tel mpris les visionnaires que je ne savais o
me rfugier contre le mortifiant souvenir de ma superstition. Tel est
l'orgueil humain, que mme lorsque la vie intrieure s'accomplit dans un
profond mystre, et sans que les erreurs et les changements de l'homme
aient d'autre tmoin que sa conscience, il rougit de ses faiblesses et
voudrait pouvoir se tromper lui-mme. Je m'efforais d'oublier ce qui
s'tait pass en moi  cette poque de trouble o une rvolution avait
t imminente dans tout mon tre, et o la sve trop comprime de mon
esprit avait fait irruption avec une sorte de dlire. C'est ainsi que je
m'expliquais l'influence de Fulgence et d'Hbronius sur mon abandon du
christianisme. Je me persuadais (et peut-tre ne me trompais-je pas) que
ce changement tait invitable; qu'il tait pour ainsi dire fatal, parce
qu'il tait dans la nature de mon esprit de progresser en dpit de tout
et  propos de tout. Je me disais que soit une cause, soit une autre,
soit la fable d'Hbronius, soit tout autre hasard, je devais sortir du
christianisme, parce que j'avais t condamn, en naissant,  chercher
la vrit sans relche et peut-tre sans espoir. Bris de fatigue,
atteint d'un profond dcouragement, je me demandais si le repos que
j'avais perdu valait la peine d'tre reconquis. Ma foi nave tait dj
si loin, il me semblait que j'avais commenc si jeune  douter que je
ne me souvenais presque plus du bonheur que j'avais pu goter dans mon
ignorance. Peut-tre mme n'avais-je jamais t heureux par elle. Il est
des intelligences inquites auxquelles l'inaction est un supplice et le
repos un opprobre. Je ne pouvais donc me dfendre d'un certain mpris de
moi-mme en me contemplant dans le pass. Depuis que j'avais entrepris
mon rude labeur je n'avais pas t plus heureux, mais du moins je
m'tais senti vivre; et je n'avais pas rougi de voir la lumire, car
j'avais labour de toutes mes forces le champ de l'esprance. Si la
moisson tait maigre, si le sol tait aride, ce n'tait pas la faute de
mon courage, et je pouvais tre une victime respectable de l'humaine
impuissance.

Je n'avais pourtant pas oubli l'existence du manuscrit prcieux
peut-tre, et,  coup sr, fort curieux, que renfermait le cercueil
de l'abb Spiridion. Je me promettais bien de le tirer de l et de me
l'approprier; mais il fallait, pour oprer cette extraction en secret,
du temps, des prcautions, et sans doute un confident. Je ne me pressai
donc pas d'y pourvoir, car j'tais occup au del de mes forces et des
heures dont j'avais  disposer chaque jour. Le voeu que j'avais fait de
dterrer ce manuscrit le jour o j'aurais atteint l'ge de trente ans
n'avait sans doute pu sortir de ma mmoire; mais je rougissais tellement
d'avoir pu faire un voeu si puril que j'en cartais la pense, bien
rsolu  ne l'accomplir en aucune faon, et ne me regardant pas comme
li par un serment qui n'avait plus pour moi ni sens ni valeur.

Soit que j'vitasse de me retracer ce que j'appelais les misrables
circonstances de ce voeu, soit qu'un redoublement de proccupations
scientifiques m'et entirement absorb, il est certain que l'poque
fixe par moi pour l'accomplissement du voeu arriva sans que j'y lisse
la moindre attention; et sans doute elle aurait pass inaperue sans un
l'ait extraordinaire et qui faillit de nouveau transformer toutes mes
ides.

Je m'tais toujours procur des livres en pntrant,  l'insu de
tous, dans la bibliothque situe au bout de rpugnance  m'emparer
furtivement de ce fruit dfendu; mais bientt l'amour de l'lude, avait
t plus fort que tous les scrupules de la franchise et du la licite.
J'tais descendu  toutes les ruses ncessaires; j'avais fabriqu
moi-mme une fausse clef, la serrure que j'avais brise avant t
rpare sans qu'on st  qui en imputer l'effraction. Je me glissais la
nuit jusqu'au sanctuaire de la science, et chaque semaine je renouvelais
ma provision de livres, sans veiller ni l'attention ni les soupons, du
moins  ce qu'il me semblait. J'avais soin de cacher mes richesses dans
la paille de ma couche, et je lisais toute la nuit. Je m'tais habitu
 dormir  genoux dans l'glise; et, pendant les offices du matin,
prostern dans ma stalle, envelopp de mon capuchon, je rparais les
fatigues de la veille par un sommeil lger et frquemment interrompu.
Cependant, comme ma sant s'affaiblissait visiblement par ce rgime,
je trouvai le moyen de lire  l'glise mme durant les offices. Je me
procurai une grande couverture de missel que j'adaptais  mes livres
profanes, et, tandis que je semblais absorb par le brviaire, je me
livrais avec scurit  mes tudes favorites.

Malgr toutes ces prcautions, je fus souponn, surveill, et enfin
dcouvert. Une nuit que j'avais pntr dans la bibliothque, j'entendis
marcher dans la grande salle du chapitre. Aussitt j'teignis ma lampe,
et je me tins immobile, esprant qu'on n'tait point sur ma trace, et
que j'chapperais  l'attention du surveillant qui faisait cette ronde
inusite. Les pas se rapprochrent, et j'entendis une main se poser sur
ma clef que j'avais imprudemment laisse en dehors. On retira cette clef
aprs avoir ferm la porte sur moi  double tour; on replaa les grosses
barres de fer que j'avais enleves; et, quand on m'eut t tout moyen
d'vasion, on s'loigna lentement. Je me trouvai seul dans les tnbres,
captif, et  la merci de mes ennemis.

La nuit me sembla insupportablement longue; car l'inquitude, la
contrarit et le froid qui tait alors trs-vif m'empchrent de goter
un instant de repos. J'eus un grand dpit d'avoir teint ma lampe, et de
ne pouvoir du moins utiliser par la lecture cette nuit malencontreuse.
Les craintes qu'un tel vnement devait m'inspirer n'taient pourtant
pas trs-vives. Je me flattais de n'avoir pas t vu par celui qui
m'avait enferm. Je me disais qu'il l'avait fait sans mauvaise
intention, et sans se douter qu'il y et quelqu'un dans la bibliothque;
que c'tait peut-tre le convers de semaine pour le service de la salle,
qui avait retir cette ciel et ferm cette porte pour mettre les choses
en ordre. Je me trouvai, moi, bien lche de ne pas lui avoir parl et
de n'avoir pas fait, pour sortir tout de suite, une tentative qui,
le lendemain au jour, aurait certes beaucoup plus d'inconvnients.
Nanmoins je me promis de ne pas manquer l'occasion ds qu'il
reviendrait, le matin, selon l'habitude, pour ranger et nettoyer la
salle. Dans cette attente je me tins veill, et je supportai le froid
avec le plus de philosophie qu'il me fut possible.

Mais les heures s'coulrent, le jour parut, et le ple soleil de
janvier monta sur l'horizon sans que le moindre bruit se fit entendre
dans la chambre du chapitre. La journe entire se passa sans m'apporter
aucun moyen d'vasion. J'usai mes forces  vouloir enfoncer la porte.
On l'avait si bien assure contre une nouvelle effraction, qu'il tait
impossible de l'branler, et la serrure rsista galement  tous mes
efforts.

Une seconde nuit et une seconde journe se passrent sans apporter
aucun changement  cette trange position. La porte du chapitre avait
t sans doute condamne. Il ne vint absolument personne dans cette
salle, qui d'ordinaire tait assez frquente  certaines heures, et je
ne pus me persuader plus longtemps que ma captivit ft un vnement
fortuit. Outre que la salle ne pouvait avoir t ferme sans dessein, on
devait s'apercevoir de mon absence; et, si l'on tait inquiet de moi, ce
n'tait pas le moment de fermer les portes, mais de les ouvrir toutes
pour me chercher. Il tait donc certain qu'on voulait m'infliger une
correction pour ma faute; mais, le troisime jour, je commenai 
trouver la correction trop svre, et  craindre qu'elle ne ressemblt
aux preuves des cachots de l'inquisition, d'o l'on ne sortait que pour
revoir une dernire fois le soleil et mourir d'puisement. La faim et
le froid m'avaient si rudement prouv que, malgr mon stocisme et la
persvrance que j'avais mise  lire tant que le jour me l'avait permis,
je commenai  perdre courage la troisime nuit et  sentir que la force
physique m'abandonnait. Alors je me rsignai  mourir, et  ne plus
combattre le froid par le mouvement. Mes jambes ne pouvaient plus me
soutenir; je fis une couche avec des livres; car on avait eu la cruaut
d'enlever le fauteuil de cuir qui d'ordinaire occupait l'embrasure de la
croise. Je m'enveloppai la tte dans ma robe, je m'tendis en serrant
mon vtement autour de moi, et je m'abandonnai  l'engourdissement
d'un sommeil fbrile que je regardais comme le dernier de ma vie. Je
m'applaudis d'tre arriv  l'extinction de mes forces physiques sans
avoir perdu ma force morale et sans avoir cd au dsir de crier pour
appeler du secours. L'unique croise de cette pice donnait sur une
cour ferme, o les novices allaient rarement. J'avais guett vainement
depuis trois jours; la porte de cette cour ne s'tait pas ouverte
une seule fois. Sans doute, elle avait t condamne comme celle
du chapitre. Ne pouvant faire signe  aucun tre compatissant ou
dsintress, il et fallu remplir l'air de mes cris pour arriver 
me faire entendre. Je savais trop bien que, dans de semblables
circonstances, la compassion est lche et impuissante, tandis que le
dsir de la vengeance augmente en raison de l'abaissement de la victime.
Je savais que mes gmissements causeraient  quelques-uns une terreur
stupide et rien de plus. Je savais que les autres se rjouiraient de
mes angoisses. Je ne voulais pas donner  ces bourreaux le triomphe de
m'avoir arrach une seule plainte. J'avais donc rsist aux tortures de
la faim; je commenais  ne plus les sentir, et d'ailleurs je n'aurais
plus eu assez du force pour lever la voix. Je m'abandonnai  mon sort
en invoquant pictte et Socrate, et Jsus lui-mme, le philosophe
immol par les princes des prtres et les docteurs de la loi.

Depuis quelques heures je reposais dans un profond anantissement,
lorsque je fus veill par le bruit de l'horloge du chapitre qui sonnait
minuit de l'autre ct de la cloison contre laquelle j'tais tendu.
Alors j'entendis marcher doucement dans la salle, et il me sembla qu'on
approchait de la porte de ma prison. Ce bruit ne me causa ni joie ni
surprise; je n'avais plus conscience d'aucune chose. Cependant la nature
des pas que j'entendais sur le plancher de la salle voisine, leur
lgret empresse, jointe  une nettet solennelle, rveillrent en moi
je ne sais quels vagues souvenirs. Il me sembla que je reconnaissais la
personne qui marchait ainsi, et que j'prouvais une joie d'instinct 
l'entendre venir vers moi; mais il m'et t impossible de dire quelle
tait cette personne et o je l'avais connue.

Elle ouvrit la porte de la bibliothque et m'appela par mon nom d'une
voix harmonieuse et douce qui me fit tressaillir. Il me sembla que je
sentais la vie faire un effort en moi pour se ranimer; mais j'essayai en
vain de me soulever, et je ne pus ni remuer ni parler.

--Alexis! rpta la voix d'un ton d'autorit bienveillante, ton corps
et ton me sont-ils donc aussi endurcis l'un que l'autre? D'o vient
que tu as manqu  ta parole? Voici la nuit, voici l'heure que tu avais
fixes... Il y a aujourd'hui trente ans que tu vins dans ce monde, nu et
pleurant comme tous les fils d've. C'est aujourd'hui que tu devais te
rgnrer, en cherchant sous la cendre de ma dpouille terrestre une
tincelle qui aurait pu rallumer en toi le feu du ciel. Faut-il donc que
les morts quittent leur spulcre pour trouver les vivants plus froids et
plus engourdis que des cadavres?

J'essayai encore de lui rpondre, mais sans russir plus que la
premire fois. Alors _il_ reprit avec un soupir:

--Reviens donc  la vie des sens, puisque celle de l'esprit est expire
en toi...

Il s'approcha et me toucha, mais je ne vis rien; et lorsque, aprs
des efforts inous, j'eus russi  m'veiller de ma lthargie et  me
dresser sur mes genoux, tout tait rentr dans le silence, et rien
n'annonait autour de moi la visite d'un tre humain.

Cependant un vent plus froid qui soufflait sur moi semblait venir de la
porte. Je me tranai jusque-l. O prodige! elle tait ouverte.

J'eus un accs de joie insense. Je pleurai comme un enfant, et
j'embrassai la porte comme si j'eusse voulu baiser la trace des mains
qui l'avaient ouverte. Je ne sais pourquoi la vie me semblait si douce 
recouvrer, aprs avoir sembl si facile  perdre. Je me tranai le long
de la salle du chapitre en suivant les murs; j'tais si faible que je
tombais  chaque pas. Ma tte s'garait, et je ne pouvais plus me rendre
raison de la position de la porte que je voulais gagner. J'tais comme
un homme ivre; et plus j'avais hte de sortir de ce lieu fatal, moins il
m'tait possible d'en trouver l'issue. J'errais dans les tnbres, me
crant moi-mme un labyrinthe inextricable dans un espace libre
et rgulier. Je crois que je passai l presque une heure, livr 
d'inexprimables angoisses. Je n'tais plus arm de philosophie comme
lorsque j'tais sous les verrous. Je voyais la libert, la vie, qui
revenaient  moi, et je n'avais pas la force de m'en emparer. Mon
sang un instant ranim se refroidissait de nouveau. Une sorte de rage
dlirante s'emparait de moi. Mille fantmes passaient devant mes yeux,
mes genoux se roidissaient sur le plancher. puis de fatigue et de
dsespoir, je tombai au pied d'une des froides parois de la salle, et de
nouveau j'essayai de retrouver en moi la rsolution de mourir en paix.
Mais mes ides taient confuses, et la sagesse, qui m'avait sembl
nagure une armure impntrable, n'tait en cet instant qu'un secours
impuissant contre l'horreur de la mort.

Tout  coup je retrouvai le souvenir, dj effac, de la voix qui
m'avait appel durant mon sommeil, et, me livrant  cette protection
mystrieuse avec la confiance d'un enfant, je murmurai les derniers mots
que Fulgence avait prononcs en rendant l'me: _Sancte Spiridion, ora
pro me._

Alors il se fit une lueur ple dans la salle, comme serait celle d'un
clair prolong. Cette lueur augmenta, et, au bout d'une minute environ,
s'teignit tout  fait. J'avais eu le temps de voir que cette lumire
partait du portrait du fondateur, dont les yeux s'taient allums comme
deux lampes pour clairer la salle et pour me montrer que j'tais adoss
depuis un quart d'heure contre la porte tant cherche.--Bni sois-tu,
esprit bienheureux! m'criai-je. Et, ranim soudain, je m'lanai hors
de la salle avec imptuosit.

Un convers, qui vaquait dans les salles basses  des prparatifs
extraordinaires pour le lendemain, me vit accourir vers lui comme un
spectre. Mes joues creuses, mes yeux enflamms par la fivre, mon air
gar, lui causrent une telle frayeur qu'il s'enfuit en laissant tomber
une corbeille de riz qu'il portait, et un flambeau que je me htai de
ramasser avant qu'il ft teint. Quand j'eus apais ma faim, je regagnai
ma cellule, et le lendemain, aprs un sommeil rparateur, je fus en tat
de me rendre  l'glise.

Un bruit singulier dans le couvent et le branle de toutes les grosses
cloches m'avaient annonc une crmonie importante. J'avais jet les
yeux sur le calendrier de ma cellule, et je me demandais si j'avais
perdu pendant mes jours d'inanition la notion de la marche du temps; car
je ne voyais aucune fte religieuse marque pour le jour o je croyais
tre. Je me glissai dans le choeur, et je gagnai ma stalle sans tre
remarqu. Il y avait sur tous les fronts une proccupation ou un
recueillement extraordinaire. L'glise tait pare comme aux grands
jours fris. On commena les offices. Je fus surpris de ne point voir
le Prieur  sa place; je me penchai pour demander  mon voisin s'il
tait malade. Celui-ci me regarda d'un air stupfait, et, comme s'il et
pens avoir mal entendu ma question, il sourit d'un air embarrass et ne
me rpondit point. Je cherchai des yeux le pre Donatien, celui de tous
les religieux que je savais m'tre le plus hostile, et que j'accusais
intrieurement du traitement odieux que je venais de subir. Je vis ses
yeux ardents chercher  pntrer sous mon capuchon; mais je ne lui
laissai point voir mon visage, et je m'assurai que le sien tait
boulevers par la surprise et la crainte; car il ne s'attendait point
 trouver ma stalle occupe, et il se demandait si c'tait moi ou mon
spectre qu'il voyait l en face de lui.

Je ne fus au courant de ce qui se passait qu' la fin de l'office,
lorsque l'officiant rcita une prire en commmoration du Prieur, dont
l'me avait paru devant Dieu, le 10 janvier 1766,  minuit, c'est--dire
une heure avant mon incarcration dans la bibliothque. Je compris alors
pourquoi Donatien, dont l'ambition guettait depuis longtemps la premire
place parmi nous, avait saisi l'occasion de cette mort subite pour
m'loigner des dlibrations. Il savait que je ne l'estimais point,
et que, malgr mon peu de got pour le pouvoir et mon dfaut absolu
d'intrigue, je ne manquais pas de partisans. J'avais une rputation de
science thologique qui m'attirait le respect naf de quelques-uns;
j'avais un esprit de justice et des habitudes d'impartialit qui
offraient  tous des garanties. Donatien me craignait: sous-prieur
depuis deux ans, et tout-puissant sur ceux qui entouraient le Prieur, il
avait envelopp ses derniers instants d'une sorte de mystre, et, avant
de rpandre la nouvelle de sa mort, il avait voulu me voir, sans doute
pour sonder mes dispositions, pour me sduire ou pour m'effrayer. Ne me
trouvant point dans ma cellule, et connaissant fort bien mes habitudes,
comme je l'ai su depuis, il s'tait gliss sur mes traces jusqu' la
porte de la bibliothque qu'il avait referme sur moi comme par mgarde.
Puis il avait condamn toutes les issues par lesquelles on pouvait
approcher de moi, et il avait sur-le-champ fait entrer tout le monastre
en retraite, afin de procder dignement  l'lection du nouveau chef.

Grce  son influence, il avait pu violer tous les usages et toutes les
rgles de l'abbaye. Au lieu de faire embaumer et exposer le corps du
dfunt pendant trois jours dans la chapelle, il l'avait fait ensevelir
prcipitamment, sous prtexte qu'il tait mort d'un mal contagieux. Il
avait brusqu toutes les crmonies, abrg le temps ordinaire de la
retraite; et dj l'on procdait  son lection, lorsque, par un fait
surnaturel, je fus rendu  la libert. Quand l'office fut fini, on
chanta le _Veni Creator_; puis on resta un quart d'heure prostern
chacun dans sa stalle, livr  l'inspiration divine. Lorsque l'horloge
sonna midi, la communaut dfila lentement et monta  la salle du
chapitre pour procder au vote gnral. Je me tins dans le plus grand
calme et dans la plus complte indiffrence tant que dura cette
crmonie. Rien au monde ne me tentait moins que de contre-balancer les
suffrages; en euss-je eu le temps, je n'aurais pas fait la plus simple
dmarche pour contrarier l'ambition de Donatien. Mais quand j'entendis
son nom sortir cinquante fois de l'urne, quand je vis, au dernier tour
de scrutin, la joie du triomphe clater sur son visage, je fus saisi
d'un mouvement tout humain d'indignation et de haine.

Peut-tre, s'il et song  tourner vers moi un regard humble ou
seulement craintif, mon mpris l'et-il absous; mais il me sembla qu'il
me bravait, et j'eus la purilit de vouloir briser cet orgueil, au
niveau duquel je me ravalais en le combattant. Je laissai le secrtaire
recompter lentement les votes. Il y en avait deux seulement pour moi. Ce
n'tait donc pas une esprance personnelle qui pouvait me suggrer ce
que je fis. Au moment o l'on proclama le nom de Donatien, et comme il
se levait d'un air hypocritement mu pour recevoir les embrassades des
anciens, je me levai  mon tour et j'levai la voix.

--Je dclare, dis-je avec un calme apparent dont l'effet fut terrible,
que l'lection proclame est nulle, parce que les statuts de l'ordre ont
t viols. Une seule voix, oublie ou dtourne, suffit pour frapper de
nullit les rsolutions de tout un chapitre. J'invoque cet article de
la charte de l'abb Spiridion, et dclare que moi, Alexis, membre de
l'ordre et serviteur de Dieu, je n'ai point dpos mon vote aujourd'hui
dans l'urne, parce que je n'ai point eu le loisir d'entrer en retraite
comme les autres; parce que j'ai t cart, par hasard ou par malice,
des dlibrations communes, et qu'il m'et t impossible, ignorant
jusqu' cet instant la mort de notre vnrable Prieur, de me dcider
inopinment sur le choix de son successeur.

Ayant prononc ces paroles qui furent un coup de foudre pour Donatien,
je me rassis et refusai de rpondre aux mille questions que chacun
venait m'adresser. Donatien, un instant confondu de mon audace, reprit
bientt courage, et dclara que mon vote tait non-seulement inutile
mais non recevable, parce qu'tant sous le poids d'une faute grave, et
subissant, durant les dlibrations, une correction dgradante, d'aprs
les statuts, je n'tais point apte  voter.

--Et qui donc a qualifi ou apprci ma faute? demandai-je. Qui donc,
s'est permis de m'en infliger le chtiment? Le sous-prieur? il n'en
avait pas le droit. Il devait, pour me juger indigne de prendre part
 l'lection, faire examiner ma conduite par six des plus anciens du
chapitre, et je dclare qu'il ne l'a point fait.

--Et qu'en savez-vous? me dit un des anciens qui tait le chaud
partisan de mon antagoniste.

--Je dis, m'criai-je, que cela ne s'est point fait, parce que j'avais
le droit d'en tre inform, parce que mon jugement devait tre signifi
 moi d'abord, puis  toute la communaut rassemble, et enfin placard
ici, dans ma stalle, et qu'il n'y est point et n'y a jamais t.

--Votre faute, s'cria Donatien, tait d'une telle nature...

--Ma faute, interrompis-je, il vous plat de la qualifier de grave;
moi, il me plat de qualifier la punition que vous m'avez inflige, et
je dis que c'est pour vous qu'elle est dgradante. Dites quelle fut ma
faute! Je vous somme de le dire ici; et moi je dirai quel traitement
vous m'avez fait subir, bien que vous n'eussiez pas le droit de le
faire.

Donatien voyant que j'tais outr, et que l'on commenait  m'couter
avec curiosit, se hta de terminer ce dbat en appelant  son secours
la prudence et la ruse. Il s'approcha de moi, et, du ton d'un homme
pntr de componction, il me supplia, au nom du Sauveur des hommes, de
cesser une discussion scandaleuse et contraire  l'esprit de charit
qui devait rgner entre des frres. Il ajouta que je me trompais en
l'accusant de machinations si perfides, que sans doute il y avait entre
nous un malentendu qui s'claircirait dans une explication amicale.

--Quant  vos droits, ajouta-t-il, il m'a sembl et il me semble
encore, mon frre, que vous les avez perdus. Ce serait peut-tre pour la
communaut une affaire  examiner; mais il suffit que vous m'accusiez
d'avoir redout votre candidature pour que je veuille faire tomber au
plus vite un soupon si pnible pour moi. Et pour cela, je dclare
que je dsire vous avoir sur-le-champ pour comptiteur. Je supplie la
communaut d'carter de vous toute accusation, et de permettre que vous
dposiez votre vote dans l'urne aprs qu'on aura fait un nouveau tour de
scrutin, sans examiner si vos droits sont contestables. Non-seulement
je l'en supplie, mais au besoin je le lui commande; car je suis, en
attendant le rsultat de votre candidature, le chef de cette respectable
assemble.

Ce discours adroit fut accueilli avec acclamations; mais je m'opposai 
ce qu'on recomment le vote sance tenante. Je dclarai que je voulais
entrer en retraite, et que, comme les autres s'taient contents de
trois jours, bien que quarante furent prescrits, je m'en contenterais
aussi; mais que, sous aucun prtexte, je ne croyais pouvoir me dispenser
de cette prparation.

Donatien s'tait engag trop avant pour reculer. Il feignit de subir
ce contre-temps avec calme et humilit. Il supplia la communaut de
n'apporter aucun empchement  mes desseins. Il y avait bien quelques
murmures contre mon obstination, mais pas autant peut-tre que Donatien
l'avait espr. La curiosit, qui est l'lment vital des moines, tait
excite au plus haut point par ce qui restait de mystrieux entre
Donatien et moi. Ma disparition avait caus bien de l'tonnement 
plusieurs. On voulait, avant de se ranger sous la loi de ce nouveau chef
si mielleux et si tendre en apparence, avoir quelques notions de plus
sur son vrai caractre. Je semblais l'homme le plus propre  les
fournir. Sa modration avec moi en public, au milieu d'une crise
si terrible pour son orgueil et son ambition, paraissait sublime 
quelques-uns, sense  plusieurs autres, trange et de mauvais augure 
un plus grand nombre. Trente voix, qui ne s'entendaient pas sur le choix
de leur candidat, avaient combattu son lection. Il tait dj vident
qu'elles allaient se reporter sur moi. Trois jours de nouvelles
rflexions et de plus amples informations pouvaient dtacher bien des
partisans. Chacun le sentit, et la majorit, qui avait t surprise et
comme enivre par la prcipitation des meneurs, se rjouit du retard que
je venais apporter au dnoment.

Une heure aprs la clture de cette sance orageuse, ma cellule tait
assige des meneurs de mon parti; car j'avais dj un parti malgr moi,
et un parti trs-ardent. Donatien n'tait pas mdiocrement ha, et je
dois  la vrit de dire que tout ce qu'il y avait de moins avili et
de moins corrompu dans l'abbaye tait contre lui. Ma colre tait dj
tombe, et les offres qu'on me faisait n'veillaient en moi aucun dsir
de puissance monacale. J'avais de l'ambition, mais une ambition vaste
comme le monde, l'ambition des choses sublimes. J'aurais voulu lever
un beau monument de science ou de philosophie, trouver une vrit et la
promulguer, enfanter une de ces ides qui soulvent et remplissent tout
un sicle, gouverner enfin toute une gnration, mais du fond de ma
cellule, et sans salir mes doigts  la fange des affaires sociales;
rgner par l'intelligence sur les esprits, par le coeur sur les coeurs,
vivre en un mot comme Platon ou Spinosa. Il y avait loin de l  la
gloriole de commander  cent moines abrutis. La petitesse pompeuse d'un
tel rle soulevait mon me de dgot; mais je compris quel parti je
pouvais tirer de ma position, et j'accueillis mes partisans avec
prudence.

Avant le soir, les trente voix qui avaient rsist  Donatien s'taient
dj runies sur moi. Donatien en fut plus irrit qu'effray. Il vint me
trouver dans ma cellule, et il essaya de m'intimider en me disant que,
si je me retirais de la candidature, il ne me reprocherait point mes
hrsies,  lui bien connues; que les choses pouvaient encore se passer
honorablement pour moi et tranquillement pour lui, si je me contentais
de la petite victoire que j'avais obtenue en retardant son lection;
mais que, si je me mettais sur les rangs pour le priorat, il ferait
connatre quelles taient mes occupations, mes lectures, et sans doute
mes penses, depuis plus de cinq ans. Il me menaa de dvoiler la fraude
et la dsobissance o j'avais vcu tout ce temps-l, drobant les
livres dfendus et me nourrissant durant les saints offices, dans le
temple mme du Seigneur, des plus infmes doctrines.

Le calme avec lequel j'affrontai ces menaces le dconcerta beaucoup. Il
voulait sans doute me faire parler sur mes croyances; peut tre avait-il
plac des tmoins derrire la porte pour m'entendre apostasier dans un
moment d'emportement. J'tais sur mes gardes, et je vis, dans cette
circonstance, combien l'homme le plus simple a de supriorit sur le
plus habile, lorsque celui-ci est m par de mauvaises passions. Je
n'tais certes pas rompu  l'intrigue comme ce moine cauteleux et rus;
mais le mpris que j'avais pour l'enjeu me donnait tout l'avantage de la
partie. J'tais arm d'un sang-froid  toute preuve, et mes reparties
calmes dmontaient de plus en plus mon adversaire. Il se retira fort
troubl. Jusque-l il ne m'avait point connu, disait-il d'un ton
amrement enjou. Il m'avait cru plong dans les livres, et ne se serait
jamais dout que j'apportasse tant de prudence et de calcul dans les
affaires temporelles. Il ajouta sournoisement qu'il faisait des voeux
pour que mon orthodoxie en matire de religion lui ft bien dmontre;
car, dans ce cas, je lui paraissais le plus propre de tous  bien
gouverner l'abbaye.

Le lendemain, mes trente partisans cabalrent si bien qu'ils
dtachrent plus de quinze poltrons, jets par la frayeur dans le parti
de mon rival. Donatien tait l'homme le plus redout et le plus ha de
la communaut; mais il avait pour lui tous les anciens, qu'il avait su
accaparer, et aux vices desquels son athisme secret offrait toutes
les garanties dsirables. Il n'y a pas de plus grand flau pour une
communaut religieuse qu'un chef sincrement dvot. Avec lui, la rgle,
qui est ce que le moine hait et redoute le plus, est toujours en
vigueur, et vient  chaque instant troubler les douces habitudes de
paresse et d'intemprance; son zle ardent suscite chaque jour de
nouvelles tracasseries, en voulant ramener les pratiques austres, la
vie de labeur et de privations. Donatien savait, avec le petit nombre
des fanatiques, se donner les apparences d'une foi vive; avec le grand
nombre des indiffrents, il savait, sans compromettre la dignit
d'tiquette de la rgle, et sans droger aux apparences de la ferveur,
donner  chacun le prtexte le plus convenable  la licence. Par ce
moyen son autorit tait sans bornes pour le mal; il exploitait les
vices d'autrui au profit des siens propres. Cette manire de gouverner
les hommes en profitant de leur corruption est infaillible; et, si
j'tais le favori d'un roi, je la lui conseillerais.

Mais ce qui contre-balanait l'autorit naissante de Donatien. C'tait
ce qu'on savait de son humeur vindicative. Ceux qui l'avaient offens un
jour avaient  s'en repentir longtemps, et l'on craignait avec raison
que le Prieur n'oublit pas, en recevant la crosse, les vieilles
querelles du simple frre. C'est pourquoi les faibles s'taient jets
dans son parti par frayeur, le croyant tout-puissant et ne voulant pas
qu'il les punt d'avoir cabal contre lui.

Ds que ceux-l virent une puissance se former contre la sienne et
offrir quelque garantie, ils se rejetrent facilement de ce cot, et
le troisime jour j'avais une majorit incontestable. Je ne saurais
t'exprimer, Angel, combien j'eus  souffrir secrtement de cette banale
prfrence, base sur des intrts d'gosme et revtue des formes
menteuses de l'estime et de l'affection. Les sales caresses de ces
poltrons me rpugnaient; les protestations des autres intrigants, qui se
flattaient de rgner  ma place tandis que je serais absorb dans mes
spculations scientifiques, ne me causaient pas moins de dgot et de
mpris.

--Vous triompherez, me disaient-ils d'un air lchement fier en sortant
de ma cellule.

--Dieu m'en prserve! rpondais-je lorsqu'ils taient sortis.

Le jour de l'lection, Donatien vint me rveiller avant l'aube. Il
n'avait pu fermer l'oeil de la nuit.

--Vous dormez comme un triomphateur, me dit-il. tes-vous donc si sur
de l'emporter sur moi?

Il affectait le calme; mais sa voix tait tremblante, et le trouble de
toute sa contenance rvlait les angoisses de son me.

--Je dors avec une double scurit, lui rpondis-je en souriant, celle
du triomphe et celle de la plus parfaite indiffrence pour ce mme
triomphe.

--Frre Alexis, reprit-il, vous jouez la comdie avec un art au-dessus
de tout loge.

--Frre Donatien, lui dis-je, vous ne vous trompez pas, je joue la
comdie; car je brigue des suffrages dont je ne veux pas profiter.
Combien voulez-vous me les payer?

--Quelles seraient vos conditions? dit-il en feignant de soutenir
une plaisanterie; mais ses lvres taient ples d'motion et son oeil
tincelant de curiosit.

--Ma libert, rpondis-je, rien que cela. J'aime l'tude et je dteste
le pouvoir: assurez-moi le calme et l'indpendance la plus absolue au
fond de ma cellule. Donnez-moi les clefs de toutes les bibliothque,
le soin de tous les instruments de physique et d'astronomie, et la
direction des fonds appliqus  leur entretien par le fondateur;
donnez-moi la cellule de l'observatoire, abandonne depuis la mort du
dernier moine astronome, enfin dispensez-moi des offices, et  ce prix
vous pourrez me considrer comme mort. Je vivrai dans mon donjon, et
vous sur votre chaire abbatiale, sans que nous ayons jamais rien de
commun ensemble.  la premire affaire temporelle dont je me mlerai,
je vous autorise  me remettre sous la rgle; mais aussi  la premire
tracasserie temporelle que vous me susciterez, je vous promets de vous
montrer encore une fois que je ne suis pas sans influence. Tous les
trois ans, lorsqu'on renouvellera votre lection, nous passerons
march comme aujourd'hui, si le march d'aujourd'hui vous convient.
Promettez-vous? Voici la cloche qui nous appelle  l'glise;
dpchez-vous.

Il promit tout ce que je voulus; mais il se retira sans confiance et
sans espoir. Il ne pouvait croire qu'on renont  la victoire quand on
la tenait dans ses mains.

Il serait impossible de peindre l'angoisse qui contractait son visage
lorsque je fus proclam Prieur  la majorit de dix voix. Il avait l'air
d'un homme foudroy au moment d'atteindre aux astres. M'avoir tenu
enferm trois jours et trois nuits, s'tre flatt de me trouver mort de
faim et de froid, et tout  coup me voir sortir comme de la tombe pour
lui arracher des mains la victoire et m'asseoir  sa place sur la chaire
d'honneur!

Chacun vint m'embrasser, et je subis cette crmonie, sans dtromper
le vaincu jusqu' ce qu'il vint  son tour me donner le baiser de paix.
Quand il eut accompli cette dernire humiliation, je le pris par la
main; et, me dpouillant des insignes dont on m'avait dj revtu, je
lui mis au doigt l'anneau, et  la main la crosse abbatiale; puis je le
conduisis  la chaire, et, m'agenouillant devant lui, je le priai de me
donner sa bndiction paternelle.

Il y eut une stupfaction inconcevable dans le chapitre, et d'abord
je trouvait beaucoup d'opposition  accepter cette substitution de
personne; mais les poltrons et les faibles emportrent de nouveau la
majorit l o je voulais la constituer. Le scrutin de ce jour ne
produisit rien; mais celui du lendemain rendit, par mes soins et par mon
influence, le priorat au trop heureux Donatien. Il me fit l'honneur de
douter de ma loyaut jusqu'au dernier moment, me souponnant toujours
de feindre un excs d'humilit afin de m'assurer un pouvoir sans bornes
pour toute ma vie. Il y avait peu d'exemples qu'un Prieur n'et pas t
rlu tous les trois ans jusqu' sa mort; mais le statut n'en restait
pas moins en vigueur, et l'existence d'un rival important pouvait
troubler la vie du vainqueur. Donatien pensait donc que je voulais
amener  moi par un semblant de vertu et de dsintressement romanesque
ceux qui lui taient le plus attachs, afin de ne point avoir  craindre
une raction vers lui au bout de trois ans. Au reste, c'est grce 
ce statut que la tranquillit de ma vie fut  peu prs assure. Les
perscutions dont j'avais t accabl jusque-l, et dont j'ai passe le
dtail sous silence dans ce rcit, comme n'tant que les accessoires de
souffrances plus relles et plus profondes, cessrent  partir de ce
jour. Ce n'est que depuis peu que, me voyant prt  descendre dans
la tombe, Donatien a cess de me craindre et encourag peut-tre les
vieilles haines de ses cratures.

Quand son lection eut t enfin proclame, et qu'il se fut assur de
ma bonne foi, sa reconnaissance me parut si servile et si exagre que
je me htai de m'y soustraire.

--Payez vos dettes, lui dis-je  l'oreille, et ne me sachez aucun autre
gr d'une action qui n'est point, de ma part, un sacrifice.

Il se hta de me proclamer directeur de la bibliothque et du cabinet
rserv aux tudes et aux collections scientifiques. J'eus,  partir de
cet instant, la plus grande libert d'occupations et tous les moyens
possibles de m'instruire.

Au moment o je quittais la salle du chapitre pour aller, plein
d'impatience, prendre possession de ma nouvelle tude, je levai les
yeux par hasard sur le portrait du fondateur, et alors le souvenir des
vnements surnaturels qui s'taient passs dans cette salle quelques
jours auparavant me revint si distinct et si frappant que j'en fus
effray. Jusque-l, les proccupations qui avaient rempli toutes mes
heures ne m'avaient pas laiss le loisir d'y songer, ou plutt cette
partie du cerveau qui conserve les impressions que nous appelons
potiques et merveilleuses ( dfaut d'expression juste pour peindre
les fonctions du sens divin), s'tait engourdie chez moi au point de
ne rendre 'ma raison aucun compte des prodiges de mon vasion. Ces
prodiges restaient comme envelopps dans les nuages d'un rve, comme les
vagues rminiscences des faits accomplis durant l'ivresse on durant la
fivre. En regardant le portrait d'Hbronius, je revis distinctement
l'animation de ces yeux peints qui, tout d'un coup, taient devenus
vivants et lumineux, et ce souvenir se mla si trangement au prsent
qu'il me sembla voir encore cette toile reprendre vie, et ces yeux me
regarder comme des yeux humains. Mais cette fois ce n'tait plus avec
clat, c'tait avec douleur, avec reproche. Il me sembla voir des larmes
humecter les paupires. Je me sentis dfaillir. Personne ne faisait
attention  moi; mais un jeune enfant de douze ans, neveu et lve en
thologie de l'un des frres, se tenait par hasard devant le portrait,
et, par hasard aussi, le regardait.

--O mon pre Alexis, me dit-il en saisissant ma robe avec effroi, voyez
donc! le portrait pleure!

Je faillis m'vanouir, mais je fis un grand effort sur moi-mme, et lui
rpondis:

--Taisez-vous, mon enfant, et ne dites pas de pareilles choses,
aujourd'hui surtout; vous feriez tomber votre oncle en disgrce.

L'enfant ne comprit pas ma rponse, mais il en fut comme effray, et ne
parla  personne, que je sache, de ce qu'il avait vu. Il avait ds lors
une maladie dont il mourut l'anne suivante chez ses parents. Je n'ai
pas bien su les dtails de sa mort; mais il m'est revenu qu'il avait vu,
 ses derniers instants, une figure vers laquelle il voulait s'lancer
en l'appelant _pater Spiridion_. Cet enfant tait plein de foi, de
douceur et d'intelligence. Je ne l'ai connu que quelques instants sur la
terre; mais je crois que je le retrouverai dans une sphre plus sublime.
Il tait de ceux qui ne peuvent pas rester ici-bas, et qui ont dj, ds
cette vie, une moiti de leur me dans un monde meilleur.

Je fus occup pendant quelques jours  prparer mon observatoire, 
choisir les livres que je prfrais,  les ranger dans ma cellule, 
tout ordonner dans mon nouvel empire. Pendant que le couvent tait en
rumeur pour clbrer l'lection de son nouveau chef, que les uns se
livraient  leurs rves d'ambition, tandis que les autres se consolaient
de leurs mcomptes en s'abandonnant  l'intemprance, je gotais une
joie d'enfant  m'isoler de cette tourbe insense, et  chercher, dans
l'oubli de tous, mes paisibles plaisirs. Quand j'eus fini de ranger la
bibliothque, les collections d'histoire naturelle et les instruments
de physique et d'astronomie, ce que je fis avec tant de zle que je
me couchais chaque soir extnu de fatigue (car toutes ces choses
prcieuses avaient t ngliges et abandonnes au dsordre depuis bien
des annes), je rentrai un soir dans cette cellule avec un bien-tre
incroyable. J'estimais avoir remport une bien plus grande victoire
que celle de Donatien, et avoir assur tout l'avenir de ma vie sur les
seules bases qui lui convinssent. Je n'avais qu'une seule passion, celle
de l'tude: j'allais pouvoir m'y livrer  tout jamais, sans distraction
et sans contrainte. Combien je m'applaudissais d'avoir rsist au dsir
de fuir, qui m'avait tant de fois travers l'esprit durant les annes
prcdentes! J'avais tant souffert, n'ayant plus aucune foi, aucune
sympathie catholique, d'tre forc d'observer les minutieuses pratiques
du catholicisme, et d'y voir se consumer un temps prcieux! Je m'tais
souvent mpris pour le faux point d'honneur qui me tenait esclave de
mes voeux.

Voeux insenss, serments impies! m'tais-je cri cent fois, ce n'est
point la crainte ou l'amour de Dieu qui vous a reus, ni qui m'empche
de vous violer. Ce Dieu n'existe plus, il n'a jamais exist. On ne doit
point de fidlit  un fantme, et les engagements pris dans un songe
n'ont ni force ni ralit. C'est donc le respect humain qui fait
votre puissance sur moi. C'est parce que, dans mes jours de jeunesse
intolrante et de dvotion fougueuse, j'ai fltri  haute voix les
religieux qui rompaient leur ban; c'est parce que j'ai soutenu
autrefois la thse absurde que le serment de l'homme est indlbile,
qu'aujourd'hui je crains, en me rtractant, d'tre mpris par ces
hommes que je mprise!

Je m'tais dit ces choses, je m'tais fait ces reproches; j'avais
rsolu de partir, de jeter mon froc de moine, aux ronces du chemin,
d'aller chercher la libert de conscience et la libert d'tudes dans un
pays clair, chez une nation tolrante, en France ou en Allemagne; mais
je n'avais jamais trouv le courage de le faire. Mille raisons puriles
ou orgueilleuses m'en avalent empch. Je me couchait en repassant dans
mon esprit ces raisons que, par une raction naturelle, j'aimais 
trouver excellentes, puisque dsormais l'tat de moine et le sjour du
monastre taient pour moi la meilleure condition possible. Au nombre
de ces raisons, ma mmoire vint  me retracer le dsir de possder le
manuscrit de Spiridion et l'importance que j'avais attache  exhumer
cet crit prcieux. A peine cette rflexion eut elle travers mon
esprit, qu'elle y voqua mille images fantastiques. La fatigue et le
besoin de sommeil commenaient  troubler mes ides. Je me sentis dans
une disposition trange et telle que depuis longtemps je n'en avais
connu. Ma raison, toujours superbe, tait dans toute sa force, et
mprisait profondment les visions qui m'avaient assailli dans le
catholicisme; elle m'expliquait les prestiges de la nuit du 10 janvier
par des causes toutes naturelles. La faim, la fivre, l'agonie des
forces morales, et aussi le dsespoir secret et insurmontable de quitter
la vie d'une manire si horrible, avaient d produire sur mon cerveau un
dsordre voisin de la folie. Alors j'avais cru entendre une voix de la
tombe et des paroles en harmonie avec les souvenirs mouvants de ma
prcdente existence de catholique. Les fantmes qui jadis s'taient
produits dans mon imagination avaient d s'y reproduire par une loi
physiologique  la premire disposition fbrile, et l'anantissement de
mes forces physiques avait d, en prsence de ces apparitions, empcher
les fonctions de la raison et neutraliser les puissances du jugement. Un
vnement fortuit, peut-tre le passage d'un serviteur dans la salle du
chapitre, ayant amen ma dlivrance au moment o j'tais en proie 
ce dlire, je n'avais pu manquer d'attribuer mon salut  ces causes
surnaturelles; et le reste de la vision s'expliquait assez par la
lutte qui s'tait tablie en moi entre le dsir de ressaisir la vie et
l'affaissement de tout mon tre. Il n'tait donc rien dans tout cela
dont ma raison ne triompht par des mots; mais les mots ne remplaceront
jamais les ides; et quoiqu'une moiti de mon esprit se tnt pour
satisfaite de ces solutions, l'autre moiti restait dans un grand
trouble et repoussait le calme de l'orgueil et la sanction du sommeil.

[Illustration: Qu'il s'enfuit laissant tomber sa corbeille...]

Alors je fus pris d'un malaise inconcevable. Je sentis que ma raison ne
pouvait pas me dfendre, quelque puissante et ingnieuse qu'elle ft,
contre les vaines terreurs de la maladie. Je me souvins d'avoir t
tellement domin par les apparences que j'avais pris mes hallucinations
pour la ralit. Nagure encore, tant plein de calme, de force et de
contentement, j'avais cru voir des larmes sortir d'une toile peinte,
j'avais cru entendre la parole d'un enfant qui confirmait ce prodige.

Il est vrai qu'il y avait une lgende sur ce portrait. Dans mon ge de
crdulit, j'avais entendu dire qu'il pleurait  l'lection des mauvais
Prieurs; et l'enfant, nourri  son tour de cette fable, avait t
fascin par la peur, au point de voir ce que je m'tais imagin voir
moi-mme. Que de miracles avaient t contempls et attests par des
milliers de personnes abuses toutes spontanment et contagieusement par
le mme lan d'enthousiasme fanatique! Il n'tait pas surprenant que
deux personnes l'eussent t; mais que je fusse l'une des deux, et que
je partageasse les rveries d'un enfant, voil ce qui m'tonnait et
m'humiliait trangement. Eh quoi! pensai-je, l'imposture du fanatisme
chrtien laisse-t-elle donc dans l'esprit de ceux qui l'ont subie des
traces si profondes, qu'aprs des annes de dsabusement et de victoire,
je n'en sois pas encore affranchi? Suis-je condamn  conserver toute ma
vie cette infirmit? N'est-il donc aucun moyen de recouvrer entirement
la force morale qui chasse les fantmes et dissipe les ombres avec un
mot? Pour avoir t catholique, ne me sera-t-il jamais permis d'tre un
homme, et dois-je,  la moindre langueur d'estomac, au moindre accs
de fivre, tre en butte aux terreurs de l'enfance? Hlas! ceci est
peut-tre un juste chtiment de la faiblesse avec laquelle l'homme
flchit devant des erreurs grossires. Peut-tre la vrit, pour se
venger, se refuse-t-elle  clairer compltement les esprits qui l'ont
renie longtemps; peut-tre les misrables qui, comme moi, ont servi
les idoles et ador le mensonge sont-ils marqus d'un sceau indlbile
d'ignorance, de folie et de lchet; peut-tre qu' l'heure de la mort
mon cerveau puis sera livr  des pouvantails mprisables; Satan
viendra peut-tre me tourmenter, et peut-tre mourrai-je en invoquant
Jsus, comme ont fait plusieurs malheureux philosophes, en qui de
semblables maladies d'esprit expliquent et rvlent la misre humaine
aux prises avec la lumire cleste?

[Illustration: Je m'lanai dans le vide eu blasphmant...]

Livr  ces penses douloureuses, je m'endormis fort agit, craignant
d'tre encore la dupe de quelque songe, et m'en effrayant d'autant plus
que ma raison m'en dmontrait les causes et les consquences.

Je fis alors un rve trange. Je m'imaginai tre revenu au temps de mon
noviciat. Je me voyais vtu de la robe de laine blanche, un lger duvet
paraissait  peine sur mon visage; je me promenais avec mes jeunes
compagnons, et Donatien, parmi nous, recueillait nos suffrages pour son
lection. Je lui donnai ma voix comme les autres, avec insouciance, pour
viter les perscutions. Alors il se retira, en nous lanant un regard
de triomphe mprisant, et nous vmes approcher de nous un homme jeune et
beau, que nous reconnmes tous pour l'original du portrait de la grande
salle.

Mais, ainsi qu'il arrive dans les rves, notre surprise fut bientt
oublie. Nous acceptmes comme une chose possible et certaine qu'il et
vcu jusqu' cette heure, et mme quelques-uns de nous disaient l'avoir
toujours connu. Pour moi, j'en avais un souvenir confus, et, soit
habitude, soit sympathie, je m'approchai de lui avec affection. Mais il
nous repoussa avec indignation.

Malheureux enfants! nous dit-il d'une voix pleine de charme et
de mlodie jusque dans la colre, est-il possible que vous veniez
m'embrasser aprs la lchet que vous venez de commettre? Eh quoi!
tes-vous descendus  ce point d'gosme et d'abrutissement que vous
choisissez pour chef, non le plus vertueux ni le plus capable, mais
celui de tous que vous savez le plus tolrant a l'gard du vice et le
plus insensible  l'endroit de la gnrosit? Est-ce ainsi que vous
observez mes statuts? Est-ce l l'esprit que j'ai cherch  laisser
parmi vous? Est-ce ainsi que je vous retrouve, aprs vous avoir quitts
quelque temps?

Alors il s'adressa  moi en particulier, et me montrant aux autres:

Voici, dit-il, le plus coupable d'entre vous; car celui-l est dj
un homme par l'esprit, et il connat le mal qu'il fait. C'est lui dont
l'exemple vous entrane, parce que vous le savez rempli d'instruction
et nourri de sagesse. Vous l'estimez tous, mais il s'estime encore plus
lui-mme. Mfiez-vous de lui, c'est un orgueilleux, et l'orgueil l'a
rendu sourd  la voix de sa conscience.

Et comme j'tais triste et rempli de honte, il me gourmanda fortement,
mais en prenant mes mains avec une effusion de courroux paternel;
et tout en me reprochant mon gosme, tout en me disant que j'avais
sacrifi le sentiment de la justice et l'amour de la vrit au vain
plaisir de m'instruire dans les sciences, il s'mut, et je vis que des
larmes inondaient son visage. Les miennes coulrent avec abondance, car
je sentis les aiguillons du repentir et tous les dchirements d'un coeur
bris. Il me serra alors contre son coeur avec tendresse, mais avec
douleur, et il me dit  plusieurs reprises:

Je pleure sur toi, car c'est  toi-mme que tu as fait le plus grand
mal, et ta vie tout entire est condamne  expier cette faute. Avais-tu
donc le droit de t'isoler au milieu de tes frres, et de dire: Tout le
mal qui se fera dsormais ici me sera indiffrent, parce que je n'ai pas
la mme croyance que ceux-ci, parce qu'ils mritent d'tre traits comme
des chiens, et que je n'estime ici que moi, mon repos, mon plaisir, mes
livres, ma libert? O Alexis! malheureux enfant! tu seras un vieillard
infortun; car tu as perdu le sentiment du bien et la haine du mal;
parce que tu as souffert en silence le triomphe de l'iniquit; parce que
tu as prfr la satisfaction  ton devoir, et que tu as difi de tes
mains le trne de Baal dans ce coin de la socit humaine o tu t'tais
retir pour cultiver le bien et servir le vrai Dieu!

Je m'agitai avec angoisse dans mon lit pour chapper  ces reproches,
mais je ne pus russir  m'veiller; ils me poursuivaient avec une
vraisemblance, une suite et un -propos si extraordinaires; ils
m'arrachaient des larmes si amres, et me couvraient d'une telle
confusion, que je ne saurais dire aujourd'hui si c'tait un rve ou une
vision. Peu  peu les personnages du rve reparurent. Donatien s'avana
furieux vers Spiridion, dont la voix s'teignit et dont les traits
s'effacrent. Donatien criait  ses mchants courtisans:

_Dtruisez-le! dtruisez-le! Que vient-il faire parmi les vivants?
Rendez-le  la tombe, rendez-le au nant!_

Alors les moines apportrent du bois et des torches pour brler
Spiridion; mais au lieu de celui qui m'avait accabl de ses reproches et
arros de ses larmes, je ne vis plus que le portrait du fondateur, que
les partisans de Donatien arrachaient de son cadre et jetaient sur le
bcher. Ds que le feu eut commenc  consumer la toile, il se fit une
horrible mtamorphose. Spiridion reparut vivant, se tordant au milieu
des flammes et criant:

Alexis, Alexis! c'est toi qui me donnes la mort!

Je m'lanai au milieu du bcher, et ne trouvai que le portrait qui
tombait en cendres. Plusieurs fois la figure vivante d'Hbronius et
la toile inanime qui la reprsentait se mtamorphosrent l'une dans
l'autre  mes yeux stupfaits: tantt je voyais la belle chevelure du
matre flamboyer dans l'incendie, et ses yeux pleins de souffrance,
de colre et de douleur se tourner vers moi; tantt je voyais brler
seulement une effigie aux acclamations grossires et aux rires des
moines. Enfin je m'veillai baign de sueur et bris de fatigue. Mon
oreiller tait tremp de mes pleurs. Je me levai, je courus ouvrir ma
fentre. Le jour naissant dissipa mon sommeil et mes illusions; mais je
restai tout le jour accabl de tristesse, et frapp de la force et de la
justesse des reproches qui retentissaient encore dans mes oreilles.

Depuis ce jour le remords me consuma. Je reconnaissais dans ce rve la
voix de ma conscience qui me criait que dans toutes les religions, dans
toutes les philosophies, c'tait un crime d'difier la puissance
du fourbe et d'entrer en march avec le vice. Cette fois la raison
confirmait cet arrt de la conscience; elle me montrait dans le pass
Spiridion comme un homme juste, svre, incorruptible, ennemi mortel du
mensonge et de l'gosme; elle me disait que l o nous sommes jets sur
la terre, quelque fausse que soit notre position, quelque dgrads que
soient les tres qui nous entourent, notre devoir est de travailler
 combattre le mal et  faire triompher le bien. Il y avait aussi un
instinct de noblesse et de dignit humaine qui me disait qu'en pareil
cas, lors mme que nous ne pouvions faire aucun bien, il tait beau de
mourir  la peine en rsistant au mal, et lche de le tolrer pour vivre
en paix. Enfin je tombai dans la tristesse. Ces tudes, dont je m'tais
promis tant de joie, ne me causrent plus que du dgot. Mon me
appesantie s'gara dans de vains sophismes, et chercha inutilement 
repousser, par de mauvaises raisons, le mcontentement d'elle-mme. Je
craignais tellement, dans cette disposition maladive et chagrine, de
tomber en proie  de nouvelles hallucinations, que je luttai pendant
plusieurs nuits contre le sommeil. A la suite de ces efforts, j'entrai
dans une excitation nerveuse pire que l'affaiblissement des facults.
Les fantmes que je craignais de voir dans le sommeil apparurent plus
effrayants devant mes yeux ouverts. Il me semblait voir sur tous les
murs le nom de Spiridion crit en lettres de feu. Indign de ma propre
faiblesse, je rsolus de mettre fin  ces angoisses par un acte de
courage. Je pris le parti de descendre dans le caveau du fondateur et
d'en retirer le manuscrit. Il y avait trois nuits que je ne dormais pas.
La quatrime, vers minuit, je pris un ciseau, une lampe, un levier, et
je pntrai sans bruit dans l'glise, dcid  voir ce squelette et 
toucher ces ossements que mon imagination revtait, depuis six annes,
d'une forme cleste, et que ma raison allait restituer  l'ternel nant
en les contemplant avec calme.

J'arrivai  la pierre du _Hic est_, la levai sans beaucoup de peine, et
je commenai  descendre l'escalier; je me souvenais qu'il avait douze
marches. Mais je n'en avais pas descendu six que ma tte tait dj
gare. J'ignore ce qui se passait en moi: si je ne l'avais prouv, je
ne pourrais jamais croire que le courage de la vanit puisse couvrir
tant de faiblesse et de lche terreur. Le froid de la fivre me saisit;
la peur fit claquer mes dents; je laissai tomber ma lampe; je sentis que
mes jambes pliaient sous moi.

Un esprit sincre n'et pas cherch  surmonter cette dtresse Il se
ft abstenu de poursuivre une preuve au-dessus de ses forces; il et
remis son entreprise  un moment plus favorable; il et attendu avec
patience et simplicit le rassrnement de ses facults mentales. Mais
je ne voulais pas avoir le dmenti vis--vis de moi-mme. J'tais
indign de ma faiblesse; ma volont voulait briser et rduire mon
imagination. Je continuai  descendre dans les tnbres; mais je perdis
l'esprit, et devins la proie des illusions et des fantmes.

Il me sembla que je descendais toujours et que je m'enfonais dans les
profondeurs de l'rbe. Enfin, j'arrivai lentement  un endroit uni, et
j'entendis une voix lugubre prononcer ces mots qu'elle semblait confier
aux entrailles de la terre:

_Il ne remontera pas l'escalier._

Aussitt, j'entendis s'lever vers moi, du fond d'abmes invisibles,
mille voix formidables qui chantaient sur un rhythme bizarre:

_Dtruisons-le! Qu'il soit dtruit! Que vient-il faire parmi les morts?
Qu'il soit rendu  la souffrance! Qu'il soit rendu  la vie!_

Alors une faible lueur pera les tnbres, et je vis que j'tais sur la
dernire marche d'un escalier aussi vaste que le pied d'une montagne.
Derrire moi, il y avait des milliers de degrs de fer rouge; devant
moi, rien que le vide, l'abme de l'ther, le bleu sombre de la nuit
sous mes pieds comme au-dessus de ma tte. Je fus pris de vertige,
et, quittant l'escalier, ne songeant plus qu'il me ft possible de le
remonter, je m'lanai dans le vide en blasphmant. Mais  peine eus-je
prononc la formule de maldiction, que le vide se remplit de formes
et de couleurs confuses, et peu  peu je me vis de plain-pied avec une
immense galerie o je m'avanai en tremblant. L'obscurit rgnait encore
autour de moi; mais le fond de la vote s'clairait d'une lueur rouge et
me montrait les formes tranges et affreuses de l'architecture. Tout ce
monument semblait, par sa force et sa pesanteur gigantesque, avoir t
taill dans une montagne de fer ou dans une caverne de laves noires. Je
ne distinguais pas les objets les plus voisins; mais ceux vers lesquels
je m'avanais prenaient un aspect de plus en plus sinistre, et ma
terreur augmentait  chaque pas. Les piliers normes qui soutenaient la
vote, et les rinceaux de la vote mme, reprsentaient des hommes d'une
grandeur surnaturelle, tous livrs  des tortures inoues: les uns,
suspendus par les pieds et serrs par les replis de serpents monstrueux,
mordaient le pav, et leurs dents s'enfonaient dans le marbre;
d'autres, engags jusqu' la ceinture dans le sol, taient tirs d'en
haut, ceux-ci par les bras la tte en haut, ceux-l par les pieds la
tte en bas, vers les chapiteaux forms d'autres figures humaines
penches sur elles et acharnes  les torturer. D'autres piliers encore
reprsentaient un enlacement de figures occupes  s'entre-dvorer, et
chacune d'elles n'tait plus qu'un tronon rouge jusqu'aux genoux ou
jusqu'aux paules, mais dont la tte furieuse conservait assez de vie
pour mordre et dvorer ce qui tait auprs d'elle. Il y en avait qui,
corchs  demi, s'efforaient, avec la partie suprieure de leur corps,
de dgager la peau de l'autre moiti accroche au chapiteau ou retenue
au socle; d'autres encore qui, en se battant, s'taient arrach des
lanires de chair par lesquelles ils se tenaient suspendus l'un 
l'autre avec l'expression d'une haine et d'une souffrance indicibles. Le
long de la frise, ou plutt en guise de frise, il y avait de chaque ct
une range d'tres immondes, revtus de la forme humaine, mais d'une
laideur effroyable, occups  dpecer des cadavres,  dvorer des
membres humains,  tordre des viscres,  se repatre de lambeaux
sanglants. De la vote pendaient, en guise de clefs et de rosaces, des
enfants mutils qui semblaient pousser des cris lamentables, ou qui,
fuyant avec terreur les mangeurs de chair humaine, s'lanaient la tte
en bas, et semblaient prs de se briser sur le pav.

Plus j'avanais, plus toutes ces statues, claires par la lumire du
fond, prenaient l'aspect de la ralit; elles taient excutes avec une
vrit que jamais l'art des hommes n'et pu atteindre. On et dit d'une
scne d'horreur qu'un cataclysme inconnu aurait surprise au milieu de sa
ralit vivante, et aurait noircie et ptrifie comme l'argile dans le
four. L'expression du dsespoir, de la rage ou de l'agonie tait si
frappante sur tous ces visages contracts; le jeu ou la tension des
muscles, l'exaspration de la lutte, le frmissement de la chair
dfaillante taient reproduits avec tant d'exactitude qu'il tait
impossible d'en soutenir l'aspect sans dgot et sans terreur. Le
silence et l'immobilit de cette reprsentation ajoutaient peut-tre
encore  son horrible effet sur moi. Je devins si faible que je
m'arrtai et que je voulus retourner sur mes pas.

Mais alors j'entendis au fond de ces tnbres que j'avais traverses,
des rumeurs confuses comme celles d'une foule qui marche. Bientt les
voix devinrent plus distinctes et les clameurs plus bruyantes, et les
pas se pressrent tumultueusement en se rapprochant avec une vitesse
incroyable: c'tait un bruit de course irrgulire, saccade, mais
dont chaque lan tait plus voisin, plus imptueux, plus menaant. Je
m'imaginai que j'tais poursuivi par cette foule drgle, et j'essayai
de la devancer en me prcipitant sous la vote au milieu des sculptures
lugubres. Mais il me sembla que ces figures commenaient  s'agiter, 
s'humecter de sueur et de sang, et que leurs yeux d'mail roulaient dans
leurs orbites. Tout  coup je reconnus qu'elles me regardaient toutes et
qu'elles taient toutes penches vers moi, les unes avec l'expression
d'un rire affreux, les autres avec celle d'une aversion furieuse. Toutes
avaient le bras lev sur moi et semblaient prtes  m'craser sous les
membres palpitants qu'elles s'arrachaient les unes aux autres. Il y en
avait qui me menaaient avec leur propre tte dans les mains, ou avec
des cadavres d'enfants qu'elles avaient arrachs de la vote.

Tandis que ma vue tait trouble par ces images abominables, mon
oreille tait remplie des bruits sinistres qui s'approchaient. Il y
avait devant moi des objets affreux, derrire moi des bruits plus
affreux encore: des rires, des hurlements, des menaces, des sanglots,
des blasphmes, et tout  coup des silences, durant lesquels il semblait
que la foule, porte par le vent, francht des distances normes et
gagnt sur moi du terrain au centuple.

Enfin le bruit se rapprocha tellement que, ne pouvant plus esprer
d'chapper, j'essayai de me cacher derrire les piliers de la galerie;
mais les figures de marbre s'animrent tout  coup; et, agitant leurs
bras, qu'elles tendaient vers moi avec frnsie, elles voulurent me
saisir pour me dvorer.

Je fus donc rejet par la peur au milieu de la galerie, o leurs bras
ne pouvaient m'atteindre, et la foule vint, et l'espace fut rempli de
voix, le pav inond de pas. Ce fut comme une tempte dans les bois,
comme une rafale sur les flots; ce fut l'ruption de la lave. Il me
sembla que l'air s'embrasait et que mes paules pliaient sous le
poids de la houle. Je fus emport comme une feuille d'automne dans le
tourbillon des spectres.

Ils taient tous vtus de robes noires, et leurs yeux ardents
brillaient sous leurs sombres capuces comme ceux du tigre au fond de
son antre. Il y en avait qui semblaient plongs dans un dsespoir
sans bornes, d'autres qui se livraient  une joie insense ou froce,
d'autres dont le silence farouche me glaait et m'pouvantait plus
encore.  mesure qu'ils avanaient, les figures de bronze et de marbre
s'agitaient et se tordaient avec tant d'efforts qu'elles finissaient
par se dtacher de leur affreuse treinte, par se dgager du pav qui
enchanait leurs pieds, par arracher leurs bras et leurs paules de
la corniche; et les mutils de la vote se dtachaient aussi, et, se
tranant comme des couleuvres le long des murs, ils russissaient 
gagner le sol. Et alors tous ces anthropophages gigantesques, tous ces
corchs, tous ces mutils, se joignaient  la foule des spectres qui
m'entranaient, et, reprenant les apparences d'une vie complte, se
mettaient  courir et  hurler comme les autres: de sorte qu'autour de
nous l'espace s'agrandissait, et la foule se rpandait dans les tnbres
comme un fleuve qui a rompu ses digues; mais la lueur lointaine
l'attirait et la guidait toujours. Tout  coup cette clart blafarde
devint plus vive, et je vis que nous tions arrivs au but. La foule
se divisa, se rpandit dans des galeries circulaires, et j'aperus
au-dessous de moi,  une distance incommensurable, l'intrieur d'un
monument tel que la main de l'homme n'et jamais pu le construire.
C'tait une glise gothique dans le got de celles que les catholiques
rigeaient au onzime sicle, dans ce temps o leur puissance morale,
arrive  son apoge, commenait  dresser des chafauds et des bchers.
Les piliers lancs, les arcades aigus, les animaux symboliques, les
ornements bizarres, tous les caprices d'une architecture orgueilleuse
et fantasque taient l dploys dans un espace et sur des dimensions
telles qu'un million d'hommes et pu tre abrit sous la mme vote.
Mais cette vote tait de plomb, et les galeries suprieures o la foule
se pressait taient si rapproches du fate que nul ne pouvait s'y tenir
debout, et que, la tte courbe et les paules brises, j'tais forc de
regarder ce qui se passait tout au fond de l'glise, sous mes pieds, 
une profondeur qui me donnait des vertiges.

D'abord je ne discernai rien que les effets de l'architecture, dont les
parties basses flottaient dans le vague, tandis que les parties moyennes
s'clairaient de lueurs rouges entrecoupes d'ombres noires, comme si un
foyer d'incendie et clat de quelque point insaisissable  ma vue.
Peu  peu celle clart sinistre s'tendit sur toutes les parties de
l'difice, et je distinguai un grand nombre de figures agenouilles dans
la nef, tandis qu'une procession de prtres revtus de riches habits
sacerdotaux dfilait lentement au milieu, et se dirigeait vers le choeur
en chantant d'une voix monotone:

_Dtruisons-le! dtruisons-le! que ce gui appartient  la tombe soit
rendu  la tombe!_

Ce chant lugubre rveilla mes terreurs, et je regardai autour de moi;
mais je vis que j'tais seul dans une des traves: la foule avait
envahi toutes les autres; elle semblait ne pas s'occuper de moi. Alors
j'essayai de m'chapper de ce lieu d'pouvante, o un instinct secret
m'annonait l'accomplissement de quelque affreux mystre. Je vis
plusieurs portes derrire moi; mais elles taient gardes par les
horribles figures de bronze, qui ricanaient et se parlaient entre elles
en disant:

_On va le dtruire, et les lambeaux de sa chair nous appartiendront._

Glac par ces paroles, je me rapprochai de la balustrade en me courbant
le long de la rampe de pierre pour qu'on ne pt pas me voir. J'eus une
telle horreur de ce qui allait s'accomplir que je fermai les yeux et me
bouchai les oreilles. La tte enveloppe de mon capuce et courbe sur
mes genoux, je vins  bout de me figurer que tout cela tait un rve
et que j'tais endormi sur le grabat de ma cellule. Je fis des efforts
inous pour me rveiller et pour chapper au cauchemar, et je crus
m'veiller en effet; mais en ouvrant les yeux je me retrouvai dans la
trave, environn  distance des spectres qui m'y avaient conduit, et
je vis au fond de la nef la procession de prtres qui tait arrive
au milieu du choeur, et qui formait un groupe press au centre duquel
s'accomplissait une scne d'horreur que je n'oublierai jamais. Il y
avait un homme couch dans un cercueil, et cet homme tait vivant. Il
ne se plaignait pas, il ne faisait aucune rsistance; mais des sanglots
touffs s'chappaient de son sein, et ses soupirs profonds, accueillis
par un morne silence, se perdaient sous la vote qui les renvoyait  la
foule insensible. Auprs de lui plusieurs prtres arms de clous et de
marteaux se tenaient prts  l'ensevelir aussitt qu'on aurait russi 
lui arracher le coeur. Mais c'tait en vain que, les bras sanglants et
enfoncs dans la poitrine entr'ouverte du martyr, chacun venait  son
tour fouiller et tordre ses entrailles; nul ne pouvait arracher ce coeur
invincible que des liens de diamant semblaient retenir victorieusement 
sa place. De temps en temps les bourreaux laissaient chapper un cri de
rage, et des imprcations mles  des hues leur rpondaient du haut
des galeries. Pendant ces abominations, la foule prosterne dans
l'glise se tenait immobile dans l'attitude de la mditation et du
recueillement.

Alors un des bourreaux s'approcha tout sanglant de la balustrade qui
spare le choeur de la nef, et dit  ces hommes agenouills:

--Ames chrtiennes, fidles fervents et purs,  mes frres bien-aims,
priez! redoublez de supplications et de larmes, afin que le miracle
s'accomplisse et que vous puissiez manger la chair et boire le sang du
Christ, votre divin Sauveur.

Et les fidles se mirent  prier  voix basse,  se frapper la poitrine
et  rpandre la cendre sur leurs fronts, tandis que les bourreaux
continuaient  torturer leur proie, et que la victime murmurait en
pleurant ces mots souvent rpts:

_O mon Dieu, relve ces victimes de l'ignorance et de l'imposture!_

Il me semblait qu'un cho de la vote, tel qu'une voix mystrieuse,
apportait ces plaintes  mon oreille. Mais j'tais tellement glac par
la peur que, au lieu de lui rpondre et d'lever ma voix contre les
bourreaux, je n'tais occup qu' pier les mouvements de ceux qui
m'environnaient, dans la crainte qu'ils ne tournassent leur rage contre
moi en voyant que je n'tais pas un des leurs.

Puis j'essayais de me rveiller, et pendant quelques secondes mon
imagination me reportait  des scnes riantes. Je me voyais assis dans
ma cellule par une belle matine, entour de mes livres favoris; mais
un nouveau soupir de la victime m'arrachait  cette douce vision, et
de nouveau je me retrouvais en face d'une interminable agonie et
d'infatigables bourreaux. Je regardais le patient, et il me semblait
qu'il se transformait  chaque instant, ce n'tait plus le Christ,
c'tait Abeilard, et puis Jean Huss, et puis Luther... Je m'arrachais
encore  ce spectacle d'horreur, et il me semblait que je revoyais la
clart du jour et que je fuyais lger et rapide au milieu d'une riante
campagne. Mais un rire froce, parti d'auprs de moi, me tirait en
sursaut de cette douce illusion, et j'apercevais Spiridion dans le
cercueil, aux prises avec les infmes qui broyaient son coeur dans sa
poitrine sans pouvoir s'en emparer. Puis ce n'tait plus Spiridion,
c'tait le vieux Fulgence, et il appelait vers moi en disant:

--Alexis, mon fils Alexis! vas-tu donc me laisser prir?

Il n'eut pas plus tt prononc mon nom que je vis  sa place dans le
cercueil ma propre figure, le sein entr'ouvert, le coeur dchir par
des ongles et des tenailles. Cependant j'tais toujours dans la trave,
cach derrire la balustrade, et contemplant un autre moi-mme dans les
angoisses de l'agonie. Alors je me sentis dfaillir, mon sang se glaa
dans mes veines, une sueur froide ruissela de tous mes membres, et
j'prouvai dans ma propre chair toutes les tortures que je voyais subir
 mon spectre. J'essayai de rassembler le peu de forces qui me restaient
et d'invoquer  mon tour Spiridion et Fulgence. Mes yeux se fermrent,
et ma bouche murmura des mots dont mon esprit n'avait plus conscience.
Lorsque je rouvris les yeux, je vis auprs de moi une belle figure
agenouille, dans une attitude calme. La srnit rsidait sur son large
front, et ses yeux ne daignaient point s'abaisser sur mon supplice. Il
avait le regard dirig vers la vote de plomb, et je vis qu'au-dessus de
sa tte la lumire du ciel pntrait par une large ouverture. Un vent
frais agitait faiblement les boucles d'or de ses beaux cheveux. Il y
avait dans ses traits une mlancolie ineffable mle d'espoir et de
piti.

--O toi dont je sais le nom, lui dis-je  voix basse, toi qui sembles
invisible  ces fantmes effroyables, et qui daignes te manifester 
moi seul,  moi seul qui te connais et qui t'aime! sauve-moi de ces
terreurs, soustrais-moi  ce supplice!...

Il se tourna vers moi, et me regarda avec des yeux clairs et profonds,
qui semblaient  la fois plaindre et mpriser ma faiblesse. Puis, avec
un sourire anglique, il tendit la main, et toute la vision rentra dans
les tnbres. Alors je n'entendis plus que sa voix amie, et c'est ainsi
qu'elle me parla:

--Tout ce que tu as cru voir ici n'a d'existence que dans ton cerveau.
Ton imagination a seule forg l'horrible rve contre lequel tu t'es
dbattu. Que ceci t'enseigne l'humilit, et souviens-toi de la faiblesse
de ton esprit avant d'entreprendre ce que tu n'es pas encore capable
d'excuter. Les dmons et les larves sont des crations du fanatisme et
de la superstition. A quoi t'a servi toute ta philosophie, si tu ne sais
pas encore distinguer les pures rvlations que le ciel accorde, des
grossires visions voques par la peur? Remarque que tout ce que tu
as cru voir s'est pass en toi-mme, et que tes sens abuss n'ont fait
autre chose que de donner une forme aux ides qui depuis longtemps te
proccupent. Tu as vu dans cet difice compos de figures de bronze et
de marbre, tour  tour dvorantes et dvores, un symbole des mes que
le catholicisme a endurcies et mutiles, une image des combats que les
gnrations se sont livrs au sein de l'glise profane, en se dvorant
les unes les autres, en se rendant les unes aux autres le mal qu'elles
avaient subi. Ce flot de spectres furieux qui t'a emport avec lui,
c'est l'incrdulit, c'est le dsordre, l'athisme, la paresse, la
haine, la cupidit, l'envie, toutes les passions mauvaises qui ont
envahi l'glise quand l'glise a perdu la foi; et ces martyrs dont les
princes de l'glise disputaient les entrailles, c'taient les Christs,
c'taient les martyrs de la vrit nouvelle, c'taient les saints de
l'avenir tourments et dchirs jusqu'au fond du coeur par les fourbes,
les envieux et les tratres. Toi-mme, dans un instinct de noble
ambition, tu t'es vu couch dans ce cnotaphe ensanglant, sous les yeux
d'un clerg infme et d'un peuple imbcile. Mais tu tais double 
tes propres yeux; et, tandis que la moiti la plus belle de ton tre
subissait la torture avec constance et refusait de se livrer aux
pharisiens, l'autre moiti, qui est goste et lche, se cachait dans
l'ombre, et, pour chapper  ses ennemis, laissait la voix du vieux
Fulgence expirer sans chos. C'est ainsi,  Alexis! que l'amour de la
vrit a su prserver ton me des viles passions du vulgaire; mais c'est
ainsi,  moine! que l'amour du bien-tre et le dsir de la libert t'ont
rendu complice du triomphe des hypocrites avec lesquels tu es condamn
 vivre. Allons, veille-toi, et cherche dans la vertu la vrit que tu
n'as pu trouver dans la science.

A peine eut-il fini de parler, que je m'veillai; j'tais dans l'glise
du couvent, tendu sur la pierre du _Hic est_,  ct du caveau
entr'ouvert. Le jour tait lev, les oiseaux chantaient gaiement en
voltigeant autour des vitraux; le soleil levant projetait obliquement
un rayon d'or et de pourpre sur le fond du choeur. Je vis distinctement
celui qui m'avait parl entrer dans ce rayon, et s'y effacer comme
s'il se ft confondu avec la lumire cleste. Je me ttai avec effroi.
J'tais appesanti par un sommeil de mort, et mes membres taient
engourdis par le froid de la tombe. La cloche sonnait matines; je me
htai de replacer la pierre sur le caveau, et je pus sortir de l'glise
avant que le petit nombre des fervents qui ne se dispensaient pas des
offices du matin y et pntr.

Le lendemain, il ne me restait de cette nuit affreuse qu'une lassitude
profonde et un souvenir pnible. Les diverses motions que j'avais
prouves se confondaient dans l'accablement de mon cerveau. La vision
hideuse et la cleste apparition me paraissaient galement fbriles et
imaginaires; je rpudiais autant l'une que l'autre, et n'attribuais
dj plus la douce impression de la dernire qu'au rassrnement de mes
facults et  la fracheur du matin.

 partir de ce moment, je n'eus plus qu'une pense et qu'un but, ce
fut de refroidir mon imagination, comme j'avais russi  refroidir mon
coeur. Je pensai que, comme j'avais dpouill le catholicisme pour
ouvrir  mon intelligence une voie plus large, je devais dpouiller tout
enthousiasme religieux pour retenir ma raison dans une voie plus droite
et plus ferme. La philosophie du sicle avait mal combattu en moi
l'lment superstitieux; je rsolus de me prendre aux racines de cette
philosophie; et, rtrogradant d'un sicle, je remontai aux causes des
doctrines incompltes qui m'avaient sduit. J'tudiai Newton, Leibnitz,
Keppler, Malebranche, Descartes surtout, pre des gomtres, qui avaient
sap l'difice de la tradition et de la rvlation. Je me persuadai
qu'en cherchant l'existence de Dieu dans les problmes de la science et
dans les raisonnements de la mtaphysique, je saisirais enfin l'ide de
Dieu, telle que je voulais la concevoir, calme, invincible, infinie.

Alors commena pour moi une nouvelle srie de travaux, de fatigues
et de souffrances. Je m'tais flatt d'tre plus robuste que les
spculateurs auxquels j'allais demander la foi; je savais bien qu'ils
l'avaient perdue en voulant la dmontrer; j'attribuais cette erreur
funeste  l'affaiblissement invitable des facults employes  de trop
fortes tudes. Je me promettais de mnager mieux mes forces, d'viter
les purilits o de consciencieuses recherches les avaient parfois
gars, de rejeter avec discernement tout ce qui tait entr de force
dans leurs systmes; en un mot, de marcher  pas de gant dans cette
carrire o ils s'taient trans avec peine. L comme partout,
l'orgueil me poussait  ma perte; elle fut bientt consomme. Loin
d'tre plus ferme que mes matres, je me laissai tomber plus bas sur
le revers des sommets que je voulais atteindre et o je me targuais
vainement de rester. Parvenu  ces hauteurs de la science, que
l'intelligence escalade, mais au pied desquelles le sentiment s'arrte,
je fus pris du vertige de l'athisme. Fier d'avoir mont si haut, je ne
voulus pas comprendre que j'avais  peine atteint le premier degr de
la science de Dieu, parce que je pouvais expliquer avec une certaine
logique le mcanisme de l'univers, et que pourtant je ne pouvais
pntrer la pense qui avait prsid  cette cration. Je me plus  ne
voir dans l'univers qu'une machine, et  supprimer la pense divine
comme un lment inutile  la formation et  la dure des mondes. Je
m'habituai  rechercher partout l'vidence et  mpriser le sentiment,
comme s'il n'tait pas une des principales conditions de la certitude.
Je me fis donc une manire troite et grossire de voir, d'analyser et
de dfinir les choses; et je devins le plus obstin, le plus vain et le
plus born des savants.

Dix ans de ma vie s'coulrent dans ces travaux ignors, dix ans qui
tombrent dans l'abme sans faire crotre un brin d'herbe sur ses bords.
Je me dbattis longtemps contre le froid de la raison.  mesure que
je m'emparais de cette triste conqute, j'en tais effray, et je
me demandais ce que je ferais de mon coeur si jamais il venait 
se rveiller. Mais peu  peu les plaisirs de la vanit satisfaite
touffaient cette inquitude. On ne se figure pas ce que l'homme, vou
en apparence aux occupations les plus graves, y porte d'inconsquence et
de lgret. Dans les sciences, la difficult vaincue est si enivrante
que les rsolutions consciencieuses, les instincts du coeur, la morale
de l'me, sont sacrifis, en un clin d'oeil, aux triomphes frivoles de
l'intelligence. Plus je courais  ces triomphes, plus celui que j'avais
rv d'abord me paraissait chimrique. J'arrivai enfin  le croire
inutile autant qu'impossible; je rsolus donc de ne plus chercher des
vrits mtaphysiques sur la voie desquelles mes tudes physiques me
mettaient de moins en moins. J'avais tudie les mystres de la nature,
la marche et le repos des corps clestes, les lois invariables qui
rgissent l'univers dans ses splendeurs infinies comme dans ses
imperceptibles dtails; partout j'avais senti la main de fer d'une
puissance incommensurable, profondment insensible aux nobles motions
de l'homme, gnreuse jusqu' la profusion, ingnieuse jusqu' la
minutie en tout ce qui tend  ses satisfactions matrielles; mais voue
 un silence inexorable en tout ce qui tient  son tre moral,  ses
immenses dsirs, fallait-il dire  ses immenses besoins? Cette avidit
avec laquelle quelques hommes d'exception cherchent  communiquer
intimement avec la Divinit, n'tait-elle pas une maladie du cerveau,
que l'on pouvait classer  ct du drglement de certaines croissances
anormales dans le rgne vgtal, et de certains instincts exagrs chez
les animaux? N'tait-ce pas l'orgueil, cette autre maladie commune au
grand nombre des humains, qui parait de couleurs sublimes et rehaussait
d'appellations pompeuses cette fivre de l'esprit, tmoignage de
faiblesse et de lassitude bien plus que de force et de sant? Non,
m'criai-je, c'est impudence et folie, et misre surtout, que de vouloir
escalader le ciel. Le ciel qui n'existe nulle part pour le moindre
colier rompu au mcanisme de la sphre! le ciel, o le vulgaire croit
voir, au milieu d'un trne de nues form des grossires exhalaisons
de la terre, un ftiche taill sur le modle de l'homme, assis sur les
sphres ainsi qu'un ciron sur l'Atlas! le ciel, l'ther infini parsem
de soleils et de mondes infinis, que l'homme s'imagine devoir traverser
aprs sa mort comme les pigeons voyageurs passent d'un champ  un autre,
et o de pitoyables rhteurs thologiques choisissent apparemment une
constellation pour domaine et les rayons d'un astre pour vtement!
le ciel et l'homme, c'est--dire l'infini et l'atome! quel trange
rapprochement d'ides! quelle ridicule antithse! Quel est donc le
premier cerveau humain qui est tomb dans une pareille dmence? Et
aujourd'hui un pape, qui s'intitule le roi des mes, ouvre avec une clef
les deux battants de l'ternit  quiconque plie le genou devant sa
discipline en disant: _Admettez-moi!_

C'est ainsi que je parlais, et alors un rire amer s'emparait de moi;
et, jetant par terre les sublimes crits des pres de l'glise et ceux
des philosophes spiritualistes de toutes les nations et de tous les
temps, je les foulais aux pieds dans une sorte de rage, en rptant ces
mots favoris d'Hbronius, o je croyais trouver la solution de tous mes
problmes: O ignorance,  imposture!

Tu plis, enfant, dit Alexis en s'interrompant; ta main tremble dans
la mienne, et ton oeil effar semble interroger le mien avec anxit.
Calme-toi, et ne crains pas de tomber dans de pareilles angoisses:
j'espre que ce rcit t'en prservera pour jamais.

Heureusement pour l'homme, cette pense de Dieu, qu'il ignore et qu'il
nie si souvent, a prsid  la cration de son tre avec autant de soin
et d'amour qu' celle de l'univers. Elle l'a fait perfectible dans le
bien, corrigible dans le mal. Si, dans la socit, l'homme peut se
considrer souvent comme perdu pour la socit, dans la solitude l'homme
n'est jamais perdu pour Dieu; car, tant qu'il lui reste un souffle de
vie, ce souffle peut faire vibrer une corde inconnue au fond de son me;
et quiconque a aim la vrit a bien des cordes  briser avant de prir.
Souvent les sublimes facults dont il est dou sommeillent pour se
retremper comme le germe des plantes au sein de la terre, et, au sortir
d'un long repos, elles clatent avec plus de puissance. Si j'estime tant
la retraite et la solitude, si je persiste  croire qu'il faut garder
les voeux monastiques, c'est que j'ai connu plus qu'un autre les dangers
et les victoires de ce long tte--tte avec la conscience, o ma vie
s'est consume. Si j'avais vcu dans le monde, j'eusse t perdu 
jamais. Le souffle des hommes et teint ce que le souffle de Dieu a
ranim. L'appt d'une vaine gloire m'et enivr; et, mon amour pour la
science trouvant toujours de nouvelles excitations dans le suffrage
d'autrui, j'eusse vcu dans l'ivresse d'une fausse joie et dans l'oubli
du vrai bonheur. Mais ici, n'tant compris de personne, vivant de
moi-mme, et n'ayant pour stimulant que mon orgueil et ma curiosit,
je finis par apaiser ma soif et par me lasser de ma propre estime.
Je sentis le besoin de faire partager mes plaisirs et mes peines 
quelqu'un,  dfaut de l'ami cleste que je m'tais alin; et je le
sentis sans m'en rendre compte, sans vouloir me l'avouer  moi-mme.
Outre les habitudes superbes que l'orgueil de l'esprit avait donnes 
mon caractre, je n'tais point entour d'tres avec lesquels je pusse
sympathiser: la grossiret ou la mchancet se dressait de toutes parts
autour de moi pour repousser les lans de mon coeur. Ce fut encore un
bonheur pour moi. Je sentais que la socit d'hommes intelligents et
allum en moi une fivre de discussion, une soif de controverses; qui
m'eussent de plus en plus affermi dans mes ngations; au lieu que dans
mes longues veilles solitaires, au plus fort de mon athisme, je
sentais encore parfois des aspirations violentes vers ce Dieu que
j'appelais la fiction de mes jeunes annes; et, quoique dans ces
moments-l j'eusse du mpris pour moi-mme, il est certain que je
redevenais bon, et que mon coeur luttait avec courage contre sa propre
destruction.

Les grandes maladies ont des phases o le mal amne le bien, et c'est
aprs la crise la plus effrayante que la gurison se fait tout  coup
comme un miracle. Les temps qui prcdrent mon retour  la foi furent
ceux o je crus me sentir le plus robuste adepte de la _raison pure_.
J'avais russi  touffer toute rvoite du coeur, et je triomphais
dans mon mpris de toute croyance, dans mon oubli de toute motion
religieuse. A peine arriv  cet apoge de ma force philosophique, je
fus pris de dsespoir. Un jour que j'avais travaill pendant plusieurs
heures  je ne sais quels dtails d'observation scientifique avec une
lucidit extraordinaire, je me sentis persuad, plus que je ne l'avais
encore t, de la toute-puissance de la matire et de l'impossibilit
d'un esprit crateur et vivifiant autre que ce que j'appelais, en
langage de naturaliste, les proprits vitales de la matire. Alors
j'prouvai tout  coup dans mon tre physique la sensation d'un froid
glacial, et je me mis au lit avec la fivre.

Je n'avais jamais pris aucun soin de ma sant. Je fis une maladie
longue et douloureuse. Ma vie ne fut point en danger; mais
d'intolrables souffrances s'opposrent pendant longtemps  toute
occupation de mon cerveau. Un ennui profond s'empara de moi; l'inaction,
l'isolement et la souffrance me jetrent dans une tristesse mortelle. Je
ne voulais recevoir les soins de personne; mais les instances faussement
affectueuses du Prieur et celles d'un certain convers infirmier, nomm
Christophore, me forcrent d'accepter une socit pendant la nuit.
J'avais d'insupportables insomnies, et ce Christophore, sous prtexte de
m'en allger l'ennui, venait dormir chaque nuit d'un lourd et profond
sommeil auprs de mon lit. C'tait bien la plus excellente et la plus
borne des cratures humaines. Sa stupidit avait trouv grce pour sa
bont auprs des autres moines. On le traitait comme une sorte d'animal
domestique laborieux, souvent ncessaires et toujours inoffensifs. Sa
vie n'tait qu'une suite de bienfaits et de dvouements. Comme on en
tirait parti, on l'avait habitu  compter sur l'efficacit de ses
soins: et cette confiance, que j'tais loin de partager, me le rendait
importun  l'excs. Cependant un sentiment de justice, que l'athisme
n'avait pu dtruire en moi, me forait  le supporter avec patience et 
le traiter avec douceur. Quelquefois, dans les commencements, je m'tais
emport contre lui, et je l'avais chass de ma cellule. Au lieu d'en
tre offens, il s'affligeait de me laisser seul en proie  mon mal;
il nasillait une longue prire  ma porte, et au lever du jour je le
trouvais assis sur l'escalier, la tte dans ses mains, dormant  la
vrit, mais dormant au froid et sur la dure plutt que de se rsigner 
passer dans son lit les heures qu'il avait rsolu de mon consacrer. Sa
patience et son abngation me vainquirent. Je supportai sa compagnie
pour lui rendre service; car,  mon grand regret, nul autre que moi
n'tait malade dans le couvent; et, lorsque Christophore n'avait
personne  soigner, il tait l'homme le plus malheureux du monde. Peu
 peu je m'habituai  le voir, lui et son petit chien, qui s'tait
tellement identifi pour lui qu'il avait tout son caractre, toutes ses
habitudes, et que, pour un peu, il et prpar la tisane et tt le
pouls aux malades. Ces deux tres remuaient et dormaient de compagnie.
Quand le moine allait et venait sur la pointe du pied autour de la
chambre, le chien faisait autant de pas que lui; et, ds que le bonhomme
s'assoupissait, l'animal paisible en faisait autant. Si Christophore
faisait sa prire, Bacco s'asseyait gravement devant lui, et se tenait
ainsi fronant l'oreille et suivant de l'oeil les moindres mouvements de
bras et de tte dont le moine accompagnait son oraison. Si ce dernier
m'encourageait  prendre patience par de niaises consolations et de
banales promesses de gurison prochaine, Bacco se dressait sur ses
jambes de derrire, et, posant ses petites pattes de devant sur mon lit
avec beaucoup de discrtion et de propret, me lchait la main d'un
air affectueux. Je m'accoutumai tellement  eux qu'ils me devinrent
ncessaires autant l'un que l'autre. Au fond je crois que j'avais une
secrte prfrence pour Bacco; car il avait beaucoup plus d'intelligence
que son matre, son sommeil tait plus lger, et surtout il ne parlait
pas.

Mes souffrances devinrent si intolrables que toutes mes forces furent
abattues. Au bout d'une anne de ce cruel supplice, j'tais tellement
vaincu que je ne dsirais plus la mort. Je craignais d'avoir  souffrir
encore plus pour quitter la vie, et je me faisais d'une vie sans
souffrance l'idal du bonheur. Mon ennui tait si grand que je ne
pouvais plus me passer un instant de mon gardien. Je le forais 
manger en ma prsence, et le spectacle de son robuste apptit tait un
amusement pour moi. Tout ce qui m'avait choqu en lui me plaisait, mme
son pesant sommeil, ses interminables prires et ses contes de bonne
femme. J'en tais venu au point de prendre plaisir  tre tourment par
lui, et chaque soir je refusais ma potion afin de me divertir pendant un
quart d'heure de ses importunits infatigables et de ses insinuations
naves, qu'il croyait ingnieuses, pour m'amener  ses fins. C'taient
l mes seules distractions, et j'y trouvais une sorte de gaiet
intrieure, que le bonhomme semblait deviner, quoique mes traits fltris
et contracts ne puissent pas l'exprimer mme par un sourire.

Lorsque je commenais  gurir, une maladie pidmique se dclara dans
le couvent. Le mal tait subit, terrible, invitable. On tait comme
foudroy. Mon pauvre Christophore en fut atteint un des premiers.
J'oubliai ma faiblesse et le danger; je quittai ma cellule et passai
trois jours et trois nuits au pied de son lit. Le quatrime jour il
expira dans mes bras. Cette perle me fut si douloureuse que je faillis
ne pas y survivre. Alors une crise trange s'opra en moi: je fus
promptement et compltement guri; mon tre mural se rveilla comme 
la suite d'un long sommeil; et, pour la premire fois depuis bien des
annes, je compris par le coeur les douleurs de l'humanit. Christophore
tait le seul homme que j'eusse aim depuis la mort de Fulgence. Une si
prompte et si amre sparation me remit en mmoire mon premier ami, ma
jeunesse, ma pit, ma sensibilit, tous mes bonheurs  jamais perdus.
Je rentrai dans ma solitude avec dsespoir. Bacco m'y suivit; j'tais
le dernier malade que son matre et soign: il s'tait habitu  vivre
dans ma cellule, et il semblait vouloir reporter son affection sur moi;
mais il ne put y russir, le chagrin le consuma. Il ne dormait plus, il
flairait sans cesse le fauteuil o Christophore avait coutume de
dormir, et que je plaais toutes les nuits auprs de mon chevet pour
me reprsenter quelque chose de la prsence de mon pauvre ami. Bacco
n'tait point ingrat  mes caresses, mais rien ne pouvait calmer son
inquitude. Au moindre bruit, il se dressait et regardait la porte avec
un mlange d'espoir et de dcouragement. Alors j'prouvais le besoin de
lui parler comme  un tre sympathique.

Il ne viendra plus, lui disais-je, c'est moi seul que tu dois aimer
maintenant.

Il me comprenait, j'en suis certain, car il venait  moi et me lchait
la main d'un air triste et rsign. Puis il se couchait et tchait de
s'endormir; mais c'tait un assoupissement douloureux, entrecoup de
faibles plaintes qui me dchiraient l'me. Quand il eut perdu tout
espoir de retrouver celui qu'il attendait toujours, il rsolut de
se laisser mourir. Il refusa de manger, et je le vis expirer sur le
fauteuil de son matre, en me regardant d'un air de reproche, comme si
j'tais la cause de ses fatigues et de sa mort. Quand je vis ses yeux
teints et ses membres glacs, je ne pus retenir des torrents de larmes;
je le pleurai encore plus amrement que je n'avais pleur Christophore.
Il me sembla que je perdais celui-ci une seconde fois.

Cet vnement, si puril en apparence, acheva de me prcipiter du haut
de mon orgueil dans un abme de douleurs. A quoi m'avait servi cet
orgueil?  quoi m'avait servi mon intelligence? La maladie avait frapp
l'une d'impuissance; l'humilit d'un homme charitable, l'affection
fidle d'un pauvre animal, m'avaient plus secouru que l'autre.
Maintenant que la mort m'enlevait les seuls objets de ma sympathie, la
raison dont j'avais fait mon Dieu m'enseignait, pour toute consolation,
qu'il ne restait plus rien d'eux, et qu'ils devaient tre pour moi comme
s'ils n'eussent jamais t. Je ne pouvais me faire  cette ide de
destruction absolue, et pourtant ma science me dfendait d'en douter.
J'essayai de reprendre mes tudes, esprant chasser l'ennui qui me
dvorait; cela ne servit qu' absorber quelques heures de ma journe.
Ds que je rentrais dans ma cellule, ds que je m'tendais sur mon lit
pour dormir, l'horreur de l'isolement se faisait sentir chaque jour
davantage; je devenais faible comme un enfant, et je baignais mon chevet
de mes larmes; je regrettais ces souffrances physiques qui m'avaient
sembl insupportables, et qui maintenant m'eussent t douces si elles
eussent pu ramener prs de moi Christophore et Bacco.

Je sentis alors profondment que la plus humble amiti est un plus
prcieux trsor que toutes les conqutes du gnie; que la plus nave
motion du coeur est plus douce et plus ncessaire que toutes les
satisfactions de la vanit. Je compris, par le tmoignage de mes
entrailles, que l'homme est fait pour aimer, et que la solitude, sans la
foi et l'amour divin, est un tombeau, moins le repos dela mort! Je ne
pouvais esprer de retrouver la foi, c'tait un beau rve vanoui qui me
laissait plein de regrets; ce que j'appelais ma raison et mes lumires
l'avaient bannie sans retour de mou me. Ma vie ne pouvait plus tre
qu'une veille aride, une ralit desschante. Mille penses de dsespoir
s'agitrent dans mon cerveau. Je songeai  quitter le clotre,  me
lancer dans le tourbillon du monde,  m'abandonner aux passions,
aux vices mme, pour lcher d'chapper  moi-mme par l'ivresse ou
l'abrutissement. Ces dsirs s'effacrent promptement; j'avais touff
mes passions de trop bonne heure pour qu'il me ft possible de les faire
revivre. L'athisme mme n'avait fait qu'affermir, par l'tude et la
rflexion, mes habitudes d'austrit. D'ailleurs,  travers toutes mes
transformations, j'avais conserv un sentiment du beau, un dsir de
l'idal que ne rpudient point  leur gr les intelligences tant soit
peu leves. Je ne me berais plus du rve de la perfection divine;
mais,  voir seulement l'univers matriel,  ne contempler que la
splendeur des toiles et la rgularit des lois qui rgissent la
matire, j'avais pris tant d'amour pour l'ordre, la dure et la beaut
extrieure des choses, que je n'eusse jamais pu vaincre mon horreur pour
tout ce qui et troubl ces ides de grandeur et d'harmonie.

J'essayai de me crer de nouvelles sympathies; je n'en pus trouver dans
le clotre. Je rencontrais partout la malice et la fausset; et, quand
j'avais affaire aux simples d'esprit, j'apercevais la lchet sous la
douceur. Je tchai de nouer quelques relations avec le monde. Du temps
de l'abb Spiridion, tout ce qu'il y avait d'hommes distingus dans
le pays et de voyageurs instruits sur les chemins venaient visiter le
couvent, malgr sa position sauvage et la difficult des routes qui
y conduisent. Mais, depuis qu'il tait devenu un repaire de paresse,
d'ignorance et d'ivrognerie, le hasard seul nous amenait, comme
aujourd'hui,  de rares intervalles, quelques passants indiffrents ou
quelques curieux dsoeuvrs. Je ne trouvai personne  qui ouvrir mon
coeur, et je restai seul, livr  un sombre abattement.

Pendant des semaines et des mois, je vcus ainsi sans plaisir et
presque sans peine, tant mon me tait brise et accable sous le poids
de l'ennui. L'tude avait perdu tout attrait pour moi; elle me devint
peu  peu odieuse: elle ne servait qu' me remettre sous les yeux ce
sinistre problme de la destine de l'homme abandonn sur la terre 
tous les lments de souffrance et de destruction, sans avenir, sans
promesse et sans rcompense. Je me demandais alors;  quoi bon vivre,
mais aussi  quoi bon mourir; nant pour nant, je laissais le temps
couler et mon front se dgarnir sans opposer de rsistance  ce
dprissement de l'me et du corps, qui me conduisait lentement  un
repos plus triste encore.

L'automne arriva, et la mlancolie du ciel adoucit un peu l'amertume de
mes ides. J'aimais  marcher sur les feuilles sches et  voir passer
ces grandes troupes d'oiseaux voyageurs qui volent dans un ordre
symtrique, et dont le cri sauvage se perd dans les nues. J'enviais le
sort de ces cratures qui obissent  des instincts toujours stisfaits,
et que la rflexion ne tourmente pas. Dans un sens, je les trouvais bien
plus complets que l'homme, car ils ne dsirent que ce qu'ils peuvent
possder; et, si le soin de leur conservation est un travail continuel,
du moins ils ne connaissent pas l'ennui, qui est la pire des fatigues.
J'aimais aussi  voir s'panouir les dernires fleurs de l'anne. Tout
me semblait prfrable au sort de l'homme, mme celui des plantes; et,
pourtant ma sympathie sur ces existences phmres, je n'avais d'autre
plaisir que de cultiver un petit coin du jardin et de l'entourer de
palissades pour empcher les pieds profanes de fouler mes gazons et les
mains sacrilges de cueillir mes fleurs. Lorsqu'on en approchait, je
repoussais les curieux avec tant d'humeur qu'on me crut fou, et que le
Prieur se rjouit de me voir tomber dans un tel abrutissement.

[Illustration: La foule vint et l'espace fut rempli de voix...]

Les soires taient fraches, mais douces; il m'arrivait souvent, aprs
avoir cherch, dans la fatigue de mon travail manuel, l'espoir d'un peu
de repos pour la nuit, de me coucher sur un banc de gazon que j'avais
lev moi-mme, et de rester plong dans une vague rverie longtemps
aprs le coucher du soleil. Je laissais flotter mes esprits, comme les
feuilles que le vent enlevait aux arbres; je m'tudiais  vgter;
j'eusse voulu dsapprendre l'exercice de la pense. J'arrivais, ainsi 
une sorte d'assoupissement qui n'tait ni la veille ni le sommeil, ni la
souffrance ni le bien-tre, et ce ple plaisir tait encore le plus vif
qui me restt. Peu  peu cette langueur devint plus douce, et le travail
de ma volont pour y arriver devint plus facile. Ma batitude alors
consistait surtout  perdre la mmoire du pass et l'apprhension de
l'avenir. J'tais tout au prsent. Je comprenais la vie de la nature,
j'observais tous ses petits phnomnes, je pntrais dans ses moindres
secrets. J'coutais ses capricieuses harmonies, et le sentiment de
toutes ces choses inapprciables aux esprits agits russissait 
me distraire de moi-mme. Je soulageais  mon insu, par cette douce
admiration, mon coeur rempli d'un amour sans but et d'un enthousiasme
sans aliment. Je contemplais la grce d'une branche mollement berce
par le vent, j'tais attendri par le chant faible et mlancolique d'un
insecte. Les parfums de mes fleurs me portaient  la reconnaissance;
leur beaut, prserve de toute altration par mes soins, m'inspirait
un naf orgueil. Pour la premire fois, depuis bien des annes, je
redevenais sensible  la posie du clotre, sanctuaire plac sur les
lieux levs pour que l'homme y vive au-dessus des bruits du monde,
recueilli dans la contemplation du ciel. Tu connais cet angle que forme
la terrasse du jardin du ct de la mer, au bout du berceau de vigne que
supportent des piliers quadrangulaires en marbre blanc. L s'lvent
quatre palmiers; c'est moi qui les ai plantes, et c'est l que j'avais
dispos mon parterre, aujourd'hui effac et confondu dans le potager,
qui a pris la place du beau jardin cr par Hbronius. Ce lieu tait
encore,  l'poque dont je te parle, un des plus pittoresques de la
terre, au dire des rares voyageurs qui le visitaient. Les riches
fontaines de marbre, qui ne sont plus consacres aujourd'hui qu' de
vils usages, y murmuraient alors pour les seules dlices des oreilles
musicales. L'eau pure de la source tombait dans des conques de marbre
rouge qui la dversaient l'une dans l'autre, et fuyait mystrieusement
sous l'ombrage des cyprs et des figuiers. Les rameaux des citronniers
et des caroubiers se pressaient et s'enlaaient troitement autour de
ma retraite, et l'isolaient selon mon got. Mais, du ct du glacis
perpendiculaire qui domine le rivage, j'avais mnag une ouverture dans
mes berceaux; et je pouvais admirer  loisir,  travers un cadre de
fleurs et de verdure, le spectacle sublime de la mer brisant sur les
rochers et se teignant  l'horizon des feux du couchant ou de ceux de
l'aurore. L, perdu dans des rveries sans fin, il me semblait saisir
des harmonies inapprciables aux sens grossiers des autres hommes,
quelque chant plaintif, exhal sur la rive maure, et port sur les mers
par les vents du sud, ou le cantique de quelque derviche, saint ignor,
perdu dans les pres solitudes de l'Atlas, et plus heureux dans sa
misre cnobitique avec la foi que moi au sein de mon opulence monacale
avec le doute.

[Illustration: Nous allons le dtruire, et les lambeaux de sa chair...]

Peu  peu j'en vins  dcouvrir un sens profond dans les moindres faits
de la nature. En m'abandonnant au charme de mes impressions avec la
navet qu'amne le dcouragement, je reculai insensiblement les bornes
troites du certain jusqu' celles du possible; et bientt le possible,
vu avec une certaine motion du coeur, ouvrit autour de moi des horizons
plus vastes que ma raison n'et os les pressentir. Il me sembla trouver
des motifs de mystrieuse prvoyance dans tout ce qui m'avait paru livr
 la fatalit aveugle. Je recouvrai le sens du bonheur que j'avais si
dplorablement perdu. Je cherchai les jouissances relatives de tous les
tres, comme j'avais cherch leurs souffrances, et je m'tonnai de les
trouver si quitablement rparties. Chaque tre prit une forme et une
voix nouvelle pour me rvler des facults inconnues  la froide et
superficielle observation que j'avais prise pour la science. Des
mystres infinis se droulrent autour de moi, contredisant toutes les
sentences d'un savoir incomplet et d'un jugement prcipit. En un mot,
la vie prit  mes yeux un caractre sacr et un but immense, que je
n'avais entrevu ni dans les religions ni dans les sciences, et que mon
coeur enseigna sur nouveaux frais  mon intelligence gare.

Un soir j'coutais avec recueillement le bruit de la mer calme brisant
sur le sable; je cherchais le sens de ces trois lames, plus fortes
que les autres, qui reviennent toujours ensemble  des intervalles
rguliers, comme un rhythme marqu dans l'harmonie ternelle; j'entendis
un pcheur qui chantait aux toiles, tendu sur le dos dans sa barque.
Sans doute, j'avais entendu bien souvent le chant des pcheurs de la
cte, et celui-l peut-tre aussi souvent que les autres. Mes oreilles
avaient toujours t fermes  la musique, comme mon cerveau  la
posie. Je n'avais vu dans les chants du peuple que l'expression des
passions grossires, et j'en avais dtourn mon attention avec mpris.
Ce soir-l, comme les autres soirs, je fus d'abord bless d'entendre
cette voix qui couvrait celle des flots, et qui troublait mon audition.
Mais, au bout de quelques instants, je remarquai que le chant du pcheur
suivait instinctivement le rhythme de la mer, et je pensai que c'tait
l peut-tre un de ces grands et vrais artistes que la nature elle-mme
prend soin d'instruire, et qui, pour la plupart, meurent ignors comme
ils ont vcu. Cette pense rpondant aux habitudes de suppositions dans
lesquelles je me complaisais dsormais, j'coutai sans impatience le
chant  demi sauvage de cet homme  demi sauvage aussi, qui clbrait
d'une voix lente et mlancolique les mystres de la nuit et la douceur
de la brise. Ses vers avaient peu de rime et peu de mesure; ses paroles,
encore moins de sens et de posie; mais le charme de sa voix, l'habilet
nave de son rhythme, et l'tonnante beaut de sa mlodie, triste, large
et monotone comme celle des vagues, me frapprent si vivement, que tout
 coup la musique me fut rvle. La musique me sembla devoir tre la
vritable langue potique de l'homme, indpendante de toute parole et
de toute posie crite, soumise  une logique particulire, et pouvant
exprimer des ides de l'ordre le plus lev, des ides trop vastes mme
pour tre bien rendues dans toute autre langue. Je rsolus d'tudier la
musique, afin de poursuivre cet aperu; et je l'tudiai en effet avec
quelque succs, comme on a pu te le dire. Mais une chose me gna
toujours, c'est d'avoir trop fait usage de la logique applique  un
autre ordre de facults. Je ne pus jamais composer, et c'tait l
pourtant ce que j'eusse ambitionn par-dessus tout en musique. Quand je
vis que je ne pouvais rendre ma pense dans cette langue trop sublime
sans doute pour mon organisation, je m'adonnai  la posie, et je fis
des vers. Cela ne me russit pas beaucoup mieux; mais j'avais un besoin
de posie qui cherchait une issue avant de songer  possder un aliment,
et ma posie tait faible, parce que la posie veut tre alimente d'un
sentiment profond dont je n'avais que le vague pressentiment.

Mcontent de mes vers, je fis de la prose  laquelle je tchai de
conserver une forme lyrique. Le seul sujet sur lequel je pusse m'exercer
avec un peu de facilit, c'tait ma tristesse et les maux que j'avais
soufferts en cherchant la vrit. Je t'en rciterai un chantillon:

    O ma grandeur!  ma force! vous avez pass comme une nue d'orage,
    et vous tes tombes sur la terre pour ravager comme la foudre. Vous
    avez frapp de mort et de strilit tous les fruits et toutes les
    fleurs de mon champ. Vous en avez fait une arne dsole, et je me
    suis assis tout seul au milieu de mes ruines. O ma grandeur!  ma
    force! tiez-vous de bons o de mauvais anges?

    O ma fiert!  ma science! vous vous tes leves comme les
    tourbillons brlants que le simoun rpand sur le dsert. Comme le
    gravier, comme, la poussire, vous avez enseveli les palmiers, vous
    avez troubl ou tari les fontaines. Et j'ai cherch l'onde o l'on
    se dsaltre, et je ne l'ai plus trouve; car l'insens qui veut
    frayer sa route vers les cimes orgueilleuses de l'Horeb, oublie
    l'humble sentier qui mne  la source ombrage. O ma science!  ma
    fiert! tiez-vous les envoyes du Seigneur, tiez-vous des esprits
    de tnbres?

    O ma vertu!  mon abstinence! vous vous tes dresses comme des
    tours, vous vous tes tendues comme des remparts de marbre, comme
    des murailles d'airain. Vous m'avez abrit sous des votes glaces,
    vous m'avez enseveli dans des caves funbres remplies d'angoisses et
    de terreurs; et j'ai dormi sur une couche dure et froide, o j'ai
    rv souvent qu'il y avait un ciel propice et des mondes fconds. Et
    quand j'ai cherch la lumire du soleil, je ne l'ai plus trouve;
    car j'avais perdu la vue dans les tnbres, et mes pieds dbiles ne
    pouvaient plus me porter sur le bord de l'abme. O ma vertu!  mon
    abstinence! tiez-vous les suppts de l'orgueil, ou les conseils de
    la sagesse?

    O ma religion!  mon esprance! vous m'avez port comme une barque
    incertaine et fragile sur des mers sans rivages, au milieu des
    brumes dcevantes, vagues illusions, informes images d'une patrie
    inconnue. Et quand, lass de lutter contre le vent et de gmir
    courb sous la tempte, je vous ai demand o vous me conduisiez,
    vous avez allum des phares sur des cueils pour me montrer ce qu'il
    fallait fuir, et non ce qu'il fallait atteindre. O ma religion!
     mon esprance! tiez-vous le rve de la folie, ou la voix
    mystrieuse du Dieu vivant?

Au milieu de ces occupations innocentes, mon me avait repris du calme
et mon corps de la vigueur; je fus tir de mon repos par l'irruption
d'un flau imprvu. A la contagion qu'avaient prouve le monastre et
les environs succda la peste qui dsola le pays tout entier. J'avais
eu l'occasion de faire quelques observations sur la possibilit de
se prserver des maladies pidmiques par un systme hyginique fort
simple. Je fis part de mes ides  quelques personnes; et, comme elles
eurent  se louer d'y avoir ajout foi, on me fit la rputation d'avoir
des remdes merveilleux contre la peste. Tout en niant la science qu'on
m'attribuait, je me prtai de grand coeur  communiquer mes humbles
dcouvertes. Alors on vint me chercher de tous cts, et bientt mon
temps et mes forces purent  peine suffire au nombre du consultations
qu'on venait me demander; il fallut mme que le Prieur m'accordt la
permission extraordinaire de sortir du monastre  toute heure, et
d'aller visiter les malades. Mais,  mesure que la peste tendait ses
ravages, les sentiments de pit et d'humanit, qui d'abord avaient
port les moines  se montrer accessibles et compatissants, s'effacrent
de leurs mes. Une peur goste et lche glaa tout esprit de charit.
Dfense me fut faite de communiquer avec les pestifrs, et les portes
du monastre furent fermes  ceux qui venaient implorer des secours.
Je ne pus m'empcher d'en tmoigner mon indignation au Prieur. Dans
un autre temps, il m'et envoy au cachot; mais les esprits taient
tellement abattus par la crainte de la mort, qu'il m'couta avec calme.
Alors il me proposa un terme moyen: c'tait d'aller m'tablir  deux
lieues d'ici, dans l'ermitage de Saint-Hyacinthe, et d'y demeurer avec
l'ermite jusqu' ce que la fin de la contagion et l'absence de tout
danger pour _nos frres_ me permissent de rentrer dans le couvent. Il
s'agissait de savoir si l'ermite consentirait  me laisser vaquer aux
devoirs de ma nouvelle charge de mdecin, et  partager avec moi sa
natte et son pain noir. Je fus autoris  l'aller voir pour sonder ses
intentions, et je m'y rendis  l'instant mme. Je n'avais pas grand
espoir de le trouver favorable: cet homme, qui venait une fois par mois
demander l'aumne  la porte du couvent, m'avait toujours inspir de
l'loignement. Quoique la pit des mes simples ne le laisst pas
manquer du ncessaire, il tait oblig par ses voeux  mendier de
porte en porte  des intervalles priodiques, plutt pour faire acte
d'abjection que pour assurer son existence. J'avais un grand mpris pour
cette pratique; et cet ermite, avec son grand crne conique, ses yeux
ples et enfoncs qui ne semblaient pas capables de supporter la lumire
du soleil, son dos vot, son silence farouche, sa barbe blanche, jaunie
 toutes les intempries de l'air, et sa grande main dcharne, qu'il
tirait de dessous son manteau plutt avec un geste de commandement
qu'avec l'apparence de l'humilit, tait devenu pour moi un type de
fanatisme et d'orgueil hypocrite.

Quand j'eus gravi la montagne, je fus ravi de l'aspect de la mer. Vue
ainsi en plongeant de haut sur ses abmes, elle semblait une immense
plaine d'azur fortement incline vers les rocs normes qui la
surplombaient; et ses flots rguliers, dont le mouvement n'tait plus
sensible, prsentaient l'apparence de sillons gaux tracs par la
charrue. Cette masse bleue, qui se dressait comme une colline et qui
semblait compacte et solide comme le saphir, me saisit d'un tel vertige
d'enthousiasme, que je me retins aux oliviers de la montagne pour ne pas
me prcipiter dans l'espace. Il me semblait qu'en face de ce magnifique
lment le corps devait prendre les formes de l'esprit et parcourir
l'immensit dans un vol sublime. Je pensai alors  Jsus marchant
sur les flots, et je me reprsentai cet homme divin, grand comme
les montagnes, resplendissant comme le soleil. Allgorie de la
mtaphysique, ou rve d'une confiance exalte, m'criai-je, tu es plus
grand et plus potique que toutes nos certitudes mesures au compas et
tous nos raisonnements aligns au cordeau!...

Comme je disais ces paroles, une sorte de plainte psalmodie, faible
et lugubre prire qui semblait sortir des entrailles de la montagne,
me fora de me retourner. Je cherchai quelque temps des yeux et de
l'oreille d'o pouvaient partir ces sons tranges; et enfin, tant mont
sur une roche voisine, je vis sous mes pieds,  quelque distance, dans
un cartement du rocher, l'ermite, nu jusqu' la ceinture, occup 
creuser une fosse dans le sable. A ses pieds tait tendu un cadavre
roul dans une natte et dont les pieds bleutres, maculs par les
traces de la peste, sortaient de ce linceul rustique. Une odeur ftide
s'exhalait de la fosse entr'ouverte,  peine referme la veille sur
d'autres cadavres ensevelis  la hte. Auprs du nouveau mort il y avait
une petite croix de bois d'olivier grossirement taille, ornement
unique du mausole commun; une jatte de grs avec un rameau d'hysope
pour l'ablution lustrale, et un petit bcher de genivre fumant pour
purer l'air. Un soleil dvorant tombait d'aplomb sur la tte chauve et
sur les maigres paules du solitaire. La sueur collait  sa poitrine
les longues mches de sa barbe couleur d'ambre. Saisi de respect et de
piti, je m'lanai vers lui. Il ne tmoigna aucune surprise, et, jetant
sa bche, il me fit signe de prendre les pieds du cadavre, en mme
temps qu'il le prenait par les paules. Quand nous l'emes enseveli,
il replanta la croix, fit l'immersion d'eau bnite; et, me priant de
ranimer le bcher, il s'agenouilla, murmura une courte prire, et
s'loigna sans s'occuper de moi davantage. Quand nous emes gagn son
ermitage, il s'aperut seulement que je marchais prs de lui; et, me
regardant alors avec quelque tonnement, il me demanda si j'avais besoin
de me reposer. Je lui expliquai en peu de mots le but de ma visite. Il
ne me rpondit que par un serrement de main; puis, ouvrant la porte de
l'ermitage, il me montra, dans une salle creuse au sein du roc, quatre
ou cinq malheureux pestifrs agonisants sur des nattes.

--Ce sont, me dit-il, des pcheurs de la cte et des contrebandiers que
leurs parents, saisis de terreur, ont jets hors des huttes. Je ne puis
rien faire pour eux que de combattre le dsespoir de leur agonie par des
paroles de foi et de charit; et puis je les ensevelis quand ils ont
cess de souffrir. N'entrez pas, mon frre, ajouta-t-il en voyant que je
m'avanais sur le seuil; ces gens-l sont sans ressources, et ce lieu
est infect; conservez vos jours pour ceux que vous pouvez sauver
encore.

--Et vous, mon pre, lui dis-je, ne craignez-vous donc rien pour
vous-mme?

--Rien, rpondit-il en souriant; j'ai un prservatif certain.

--Et quel est-il?

--C'est, dit-il d'un air inspir, la tche que j'ai  remplir qui me
rend invulnrable. Quand je ne serai plus ncessaire, je redeviendrai un
homme comme les autres; et quand je tomberai, je dirai: Seigneur, ta
volont soit faite; puisque tu me rappelles, c'est que tu n'as plus rien
 me commander.

Comme il disait cela, ses yeux teints se ranimrent, et semblrent
renvoyer les rayons du soleil qu'ils avaient absorbs. Leur clat fut
tel que j'en dtournai les miens et les reportai involontairement sur la
mer qui tincelait  nos pieds.

--A quoi songez-vous? me dit-il.

--Je songe, rpondis-je, que Jsus a march sur les eaux.

--Quoi d'tonnant? reprit le digne homme, qui ne ne comprenait pas; la
seule chose tonnante, c'est que saint Pierre ait dout, lui qui voyait
le Sauveur face  face.

Je revins tout de suite au monastre pour rendre compte  l'abb de
mon message. J'aurais d m'pargner cette peine, et me souvenir que
les moines se soucient fort peu de la rgle, surtout quand la peur les
gouverne. Je trouvai toutes les portes closes; et quand je prsentai ma
tte au guichet, on me le referma au visage en me criant que, quel que
ft le rsultat de ma dmarche je ne pouvais plus rentrer au couvent.
J'allai donc coucher  l'ermitage.

J'y passai trois mois dans la socit de l'ermite. C'tait vraiment
un homme des anciens jours, un saint digne des plus beaux temps du
christianisme. Hors de l'exercice des bonnes oeuvres, c'tait peut-tre
un esprit vulgaire; mais sa pit tait si grande qu'elle lui donnait le
gnie au besoin. C'tait surtout dans ses exhortations aux mourants que
je le trouvais admirable. Il tait alors vraiment inspir; l'loquence
dbordait en lui comme un torrent des montagnes. Des larmes de
componction inondaient son visage sillonn par la fatigue. Il
connaissait vraiment le chemin des coeurs. Il combattait les angoisses
et les terreurs de la mort, comme George le guerrier cleste terrassait
les dragons. Il avait une intelligence merveilleuse des diverses
passions qui avaient pu remplir l'existence de ces moribonds, et
il avait un langage et des promesses appropris  chacun d'eux. Je
remarquais avec satisfaction qu'il tait possd du dsir sincre de
leur donner un instant de soulagement moral  leur pnible dpart de ce
monde, et non trop proccup des vaines formalits du dogme. En cela,
il s'levait au-dessus de lui-mme; car sa foi avait dans l'application
personnelle toutes les minuties du catholicisme le plus troit et le
plus rigide: mais la bont est un don de Dieu au-dessus des pouvoirs et
des menaces de l'glise. Une larme de ses mourants lui paraissait plus
importante que les crmonies de l'extrme-onction, et un jour je
l'entendis prononcer une grande parole pour un catholique. Il avait
prsent le crucifix aux lvres d'un agonisant; celui-ci dtourna la
tte, et, prenant l'autre main de l'ermite, il la lui baisa en rendant
l'esprit.

--Eh bien! dit l'ermite en lui fermant les yeux, il te sera pardonn,
car tu as senti la reconnaissance; et si tu as compris le dvoment d'un
homme en ce monde, tu sentiras la bont de Dieu dans l'autre.

Avec les chaleurs de l't cessa la contagion. Je passai encore quelque
temps avec l'ermite avant que l'on ost me rappeler au couvent. Le repos
nous tait bien ncessaire  l'un et  l'autre; et je dois dire que ces
derniers jours de l'anne, pleins de calme, de fracheur et de suavit
dans un des sites les plus magnifiques qu'il soit possible d'imaginer,
loin de toute contrainte, et dans la socit d'un homme vraiment
respectable, furent au nombre des rares beaux jours de ma vie. Cette
existence rude et frugale me plaisait, et puis je me sentais un autre
homme qu'en arrivant  l'ermitage; un travail utile, un dvoment
sincre, m'avaient retremp. Mon coeur s'panouissait, comme une fleur
aux brises du printemps. Je comprenais l'amour fraternel sur un vaste
plan; le dvoment pour tous les hommes, la charit, l'abngation, la
vie de l'me en un mot. Je remarquais bien quelque purilit dans les
ides de mon compagnon rendu au calme de sa vie habituelle. Lorsque
l'enthousiasme ne le soutenait plus, il redevenait capucin jusqu' un
certain point; mais je n'essayai pas de combattre ses scrupules, et
j'tais pntr de respect pour la foi pure au creuset d'une telle
vertu.

Lorsque l'ordre me vint de retourner au monastre, j'tais un peu
malade; la peur de me voir rapporter un germe de contagion fit attendre
trs-patiemment mon retour. Je reus immdiatement une licence pour
rester dehors le temps ncessaire  mon rtablissement; temps qu'on ne
limitait pas, et dont je rsolus de faire le meilleur emploi possible.

Jusque l une des principales ides qui m'avaient empch de rompre
mon voeu, c'tait la crainte du scandale: non que j'eusse aucun souci
personnel de l'opinion d'un monde avec lequel je ne dsirais tablir
aucun rapport, ni que je conservasse aucun respect pour ces moines que
je ne pouvais estimer; mais une rigidit naturelle, un instinct profond
de la dignit du serment, et, plus que tout cela peut-tre, un respect
invincible pour la mmoire d'Hbronius, m'avaient retenu. Maintenant que
le couvent me rejetait, pour ainsi dire, de son enceinte, il me semblait
que je pouvais l'abandonner sans faire un clat de mauvais exemple et
sans violer mes rsolutions. J'examinai la vie que j'avais mene dans le
clotre et celle que j'y pouvais mener encore. Je me demandai si elle
pouvait produire ce qu'elle n'avait pas encore produit, quelque chose de
grand ou d'utile. Cette vie de bndictin que Spiridion avait pratique
et rve sans doute pour ses successeurs, tait devenue impossible. Les
premiers compagnons de la savante retraite de Spiridion durent lui faire
rver les beaux jours du clotre et les grands travaux accomplis sous
ces votes antiques, sanctuaire de l'rudition et de la persvrance;
mais Spiridion, contemporain des derniers hommes remarquables que le
clotre ait produits, mourut pourtant dgot de son oeuvre,  ce qu'on
assure, et dsillusionn sur l'avenir de la vie monastique, quant  moi,
qui puis sans orgueil, puisqu'il s'agit de pnibles travaux entrepris,
et non de glorieuses oeuvres accomplies, dire que j'ai t le dernier
des bndictins en ce sicle, je voyais bien que mme mon rle de
paisible rudit n'tait plus tenable. Pour des ludes calmes, il faut
un esprit calme; et comment le mien et-il pu l'tre au sein de la
tourmente qui grondait sur l'humanit? Je voyais les socits prtes
 se dissoudre, les trnes trembler comme des roseaux que la vague va
couvrir, les peuples se rveiller d'un long sommeil et menacer tout ce
qui les avait enchans, le bon et le mauvais confondus dans la mme
lassitude du joug, dans la mme haine du pass. Je voyais le rideau du
temple se fendre du haut en bas comme  l'heure de la rsurrection
du crucifi dont ces peuples taient l'image, et les turpitudes du
sanctuaire allaient tre mises  nu devant l'oeil de la vengeance.
Comment mon me et-elle pu tre indiffrente aux approches de ce vaste
dchirement qui allait s'oprer? Comment mon oreille et-elle pu tre
sourde au rugissement de la grande mer qui montait, impatiente de briser
ses digues et de submerger les empires? A la veille des catastrophes
dont nous sentirons bientt l'effet, les derniers moines peuvent
bien achever  la hte de vider leurs cuves, et, gorgs de vin et de
nourriture, s'tendre sur leur couche souille pour y attendre sans
souci la mort au milieu des fumes de l'ivresse. Mais je ne suis pas de
ceux-l; je m'inquite de savoir comment et pourquoi j'ai vcu, pourquoi
et comment je dois mourir.

Ayant mrement examin quel usage je pourrais faire de la libert que
je m'arrogeais, je ne vis, hors des travaux de l'esprit, rien qui
me convnt en ce monde. Aux premiers temps de mon dtachement du
catholicisme, j'avais t travaill sans doute par de vastes ambitions;
j'avais fait des projets gigantesques; j'avais mdit la rforme de
l'glise sur un plan plus vaste que celui de Luther; j'avais rv le
dveloppement du protestantisme. C'est que, comme Luther, j'tais
chrtien; et, conu dans le sein de l'glise, je ne pouvais imaginer une
religion, si mancipe qu'elle se ft, qui ne ft d'abord engendre par
l'glise. Mais, en cessant de croire au Christ, en devenant philosophe
comme mon sicle, je ne voyais plus le moyen d'tre un novateur; on
avait tout os. En fait de libert de principes, j'avais t aussi loin
que les autres, et je voyais bien que, pour lever un avis nouveau au
milieu de tous ces destructeurs, il et fallu avoir  leur proposer un
plan de rdification quelconque. J'eusse pu faire quelque chose pour
les sciences, et je l'eusse d peut-tre; mais, outre que je n'avais nul
souci de me faire un nom dans cette branche des connaissances humaines,
je ne me sentais vraiment de dsirs et d'nergie que pour les questions
philosophiques. Je n'avais tudi les sciences que pour me guider dans
le labyrinthe de la mtaphysique, et pour arriver  la connaissance
de l'tre suprme. Ce but manqu, je n'aimai plus ces tudes qui ne
m'avaient passionn qu'indirectement; et la perte de toute croyance me
paraissait une chose si triste  prouver qu'il m'et paru galement
pnible de l'annoncer aux hommes. Qu'eut t, d'ailleurs, une voix de
plus dans ce grand concert de maldictions qui s'levait contre l'glise
expirante? Il y aurait eu de la lchet  lancer la pierre contre ce
moribond, dj aux prises avec la rvolution franaise qui commenait
 clater, et qui, n'en doute pas, Angel, aura dans nos contres un
retentissement plus fort et plus prochain qu'on ne se plat ici  le
croire. Voil pourquoi je t'ai conseill souvent de ne pas dserter le
poste o peut-tre d'honorables prils viendront bientt nous chercher.
Quant  moi, si je ne suis plus moine par l'esprit, je le suis et le
serai toujours par la robe. C'est une condition sociale, je ne dirai pas
comme une autre, mais c'en est une; et plus elle est dconsidre, plus
il importe de s'y comporter en homme. Si nous sommes appels  vivre
dans le monde, sois sur que plus d'un regard d'ironie et de mpris
viendra scruter la contenance de ces tristes oiseaux de nuit, dont la
race habite depuis quinze cents ans les tnbres et la poussire des
vieux murs. Ceux qui se prsenteront alors au grand jour avec l'opprobre
de la tonsure doivent lever la tte plus haut que les autres; car la
tonsure est ineffaable, et les cheveux repoussent en vain sur le crne:
rien ne cache ce stigmate jadis vnr, aujourd'hui abhorr des peuples.
Sans doute, Angel, nous porterons la peine des crimes que nous n'avons
pas commis, et des vices que nous n'avons pas connus. Que ceux qui
auront mrit les supplices prennent donc la fuite; que ceux qui auront
mrit des soufflets se cachent donc le visage. Mais nous, nous pouvons
tendre la joue aux insultes et les mains  la corde, et porter en esprit
et en vrit la croix du Christ, ce philosophe sublime que tu m'entends
rarement nommer, parce que son nom illustre, prononc sans cesse autour
de moi par tant de bouches impures, ne peut sortir de mes lvres qu'
propos des choses les plus srieuses de la vie et des sentiments les
plus profonds de l'me.

Que pouvais-je donc faire de ma libert? rien qui me satisft. Si
je n'eusse cout qu'une vaine avidit de bruit, de changement et de
spectacles, je serais certainement parti pour longtemps, pour toujours
peut-tre. J'eusse explor des contres lointaines, travers les vastes
mers, et visit les nations sauvages du globe. Je vainquis plus d'une
vive tentation de ce genre. Tantt j'avais envie de me joindre  quelque
savant missionnaire, et d'aller chercher, loin du bruit des nations
nouvelles, le calme du pass chez des peuples conservateurs religieux
des lois et des croyances de l'antiquit. La Chine, l'Inde surtout,
m'offraient un vaste champ de recherches et d'observations. Mais
j'prouvai presque aussitt une rpugnance insurmontable pour ce repos
de la tombe auquel je ne risquais certainement pas d'chapper, et que
j'allais, tout vivant, me mettre sous les yeux. Je ne voulus point
voir des peuples morts intellectuellement, attachs comme des animaux
stupides au joug faonn par l'intelligence de leurs aeux, et marchant
tout d'une pice comme des momies dans leur suaire d'hiroglyphes.
Quelque violent, quelque terrible, quelque sanglant que pt tre le
dnoment du drame qui se prparait autour de moi, c'tait l'histoire,
c'tait le mouvement ternel des choses, c'tait l'action fatale ou
providentielle du destin, c'tait la vie, en un mot, qui bouillonnait
sous mes pieds comme la lave. J'aimai mieux tre emport par elle comme
un brin d'herbe que d'aller chercher les vestiges d'une vgtation
ptrifie sur des cendres  jamais refroidies.

En mme temps que mes ides prirent ce cours, une autre tentation vint
m'assaillir: ce fut d'aller prcisment me jeter au milieu du mouvement
des choses, et de quitter cette terre o le rveil ne se faisait pas
sentir encore, pour voir l'orage clater. Oubliant alors que j'tais
moine et que j'avais rsolu de rester moine, je me sentais homme, et un
homme plein d'nergie et de passions; je songeais alors  ce que peut
tre la vie d'action, et, lass de la rflexion, je me sentais emport,
comme un jeune colier (je devrais plutt dire comme un jeune animal),
par le besoin de remuer et de dpenser mes forces. Ma vanit me berait
alors de menteuses promesses. Elle me disait que l un rle utile
m'attendait peut-tre, que les ides philosophiques avaient accompli
leur tche, que le moment d'appliquer ces ides tait venu, qu'il
s'agissait dsormais d'avoir de grands sentiments, que les caractres
allaient tre mis  l'preuve, et que les grands coeurs seraient aussi
ncessaires qu'ils seraient rares. Je me trompais. Les grandes poques
engendrent les grands hommes; et, rciproquement, les grandes actions
naissent les unes des autres. La rvolution franaise, tant calomnie
 tes oreilles par tous ces imbciles qu'elle pouvante et tous ces
cafards qu'elle menace, enfante tous les jours, sans que tu l'en
doutes, Angel, des phalanges de hros, dont les noms n'arrivent ici
qu'accompagns de maldictions, mais dont tu chercheras un jour
avidement la trace dans l'histoire contemporaine.

Quant  moi, je quitterai ce monde sans savoir clairement le mot de la
grande nigme rvolutionnaire, devant laquelle viennent se briser tant
d'orgueils troits ou d'intelligences tmraires. Je ne suis pas n
pour savoir. J'aurai pass dans cette vie comme sur une ponte rapide
conduisant  des abmes o je serai lanc sans avoir le temps de
regarder autour de moi, et sans avoir servi  autre chose qu' marquer
par mes souffrances une heure d'attente au cadran de l'ternit.
Pourtant, comme je vois les hommes du prsent se faire de plus grands
maux encore en vue de l'avenir que nous ne nous en sommes fait en vue
du pass, je me dis que tout ce mal doit amener de grands biens; car
aujourd'hui je crois qu'il y a une action providentielle, et que
l'humanit obit instinctivement et sympathiquement aux grands et
profonds desseins de la pense divine.

J'tais aux prises avec ce nouvel lan d'ambition, dernier clair d'une
jeunesse de coeur mal touffe, et prolonge par cela mme au del
des temps marqus pour la candeur et l'inexprience. La rvolution
amricaine m'avait tent vivement, celle de France me tentait plus
encore. Un navire faisant voile pour la France fut jet sur nos ctes
par des vents contraires. Quelques passagers vinrent visiter l'ermitage
et s'y reposer, tandis que le navire se prparait  reprendre sa route.
C'taient les personnes distingues; du moins elles me parurent telles,
 moi qui prouvais un si grand besoin d'entendre parler avec libert
des vnements politiques et du mouvement philosophique qui les
produisait. Ces hommes taient pleins de foi dans l'avenir, pleins de
confiance en eux-mmes. Ils ne s'entendaient pas beaucoup entre eux
sur les moyens; mais il tait ais de voir que tous les moyens leur
sembleraient bons dans le danger. Cette manire d'envisager les
questions les plus dlicates de l'quit sociale me plaisait et
m'effrayait en mme temps; tout ce qui tait courage et dvoment
veillait des chos endormis dans mon sein. Pourtant les ides de
violence et de destruction aveugle troublaient mes sentiments de justice
et mes habitudes de patience.

Parmi ces gens-l il y avait un jeune Corse dont les traits austres
et le regard profond ne sont jamais sortis de ma mmoire. Son attitude
nglige, jointe  une grande rserve, ses paroles nergiques et
concises, ses yeux clairs et pntrants, son profil romain, une certaine
gaucherie gracieuse qui semblait une mfiance de lui-mme prte  se
changer en audace emporte au moindre dfi, tout me frappa dans ce jeune
homme; et, quoiqu'il affectt de mpriser toutes les choses prsentes et
de n'estimer qu'un certain idal d'austrit spartiate, je crus deviner
qu'il brlait de s'lancer dans la vie, je crus pressentir qu'il y
ferait des choses clatantes. J'ignore si je me suis tromp. Peut-tre
n'a-t-il pu percer encore, peut-tre son nom est-il un de ceux qui
remplissent aujourd'hui le monde, ou peut-tre encore est-il tomb sur
un champ de bataille, tranch comme un jeune pi avant le temps de la
moisson. S'il vit et s'il prospre, fasse le ciel que sa puissante
nergie ait servi le dveloppement de ses principes rigides, et non
celui des passions ambitieuses! Il remarqua peu le vieux ermite, et,
quoique j'en fusse bien moins digne, il concentra toute son attention
sur moi, durant le peu d'heures que nous passmes  marcher de long en
large sur la terrasse de rochers qui entoure l'ermitage. Sa dmarche
tait saccade, toujours rapide,  chaque instant brise brusquement,
comme le mouvement de la mer qu'il s'arrtait pour couter avec
admiration; car il avait le sentiment de la posie ml  un degr
extraordinaire  celui de la ralit. Sa pense semblait embrasser le
ciel et la terre; mais elle tait sur la terre plus qu'au ciel, et les
choses divines ne lui semblaient que des institutions protectrices des
grandes destines humaines. Son Dieu tait la volont, la puissance son
idal, la brce son lment de vie. Je me rappelle assez distinctement
l'lan d'enthousiasme qui le saisit lorsque j'essayai de connatre ses
ides religieuses.

Oh! s'cria-t-il vivement, je ne connais que Jhovah, parce que c'est
le Dieu de la force.

Oh! oui, la force! c'est l le devoir, c'est l la rvlation du Sina,
c'est l le secret des prophtes!

L'apptition de la force, c'est le besoin de dveloppement que la
ncessit inflige  tous les tres. Chaque chose veut tre parce qu'elle
doit tre. Ce qui n'a pas la force de vouloir est destin  prir,
depuis l'homme sans coeur jusqu'au brin d'herbe priv des sucs
nourriciers. O mon pre! toi qui tudies les secrets de la
nature, incline-toi devant la force! Vois dans tout quelle pret
d'envahissement, quelle opinitret de rsistance! comme le lichen
cherche  dvorer la pierre! comme le lierre treint les arbres, et,
impuissant  percer leur corce, se roule  l'entour comme un aspic en
fureur! Vois le loup gratter la terre et l'ours creuser la neige avant
de s'y coucher. Hlas! comment les hommes ne se feraient-ils pas la
guerre, nation contre nation, individu contre individu? comment la
socit ne serait-elle pas un conflit perptuel de volonts et de
besoins contraires, lorsque tout est travail dans la nature, lorsque les
lots de la mer se soulvent les uns contre les autres, lorsque l'aigle
dchire le livre et l'hirondelle le vermisseau, lorsque la gele fend
les blocs de marbre, et que la neige rsiste au soleil? Lve la tte;
vois ces masses granitiques qui se dressent sur nous comme des gants,
et qui, depuis des sicles, soutiennent les assauts des vents dchans!
Que veulent ces dieux de pierre qui lassent l'haleine d'ole? pourquoi
la rsistance d'Atlas sous le fardeau de la matire? pourquoi les
terribles travaux du cyclope aux entrailles du gant, et les laves qui
jaillissent de sa bouche? C'est que chaque chose veut avoir sa place et
remplir l'espace autant que sa puissance d'extension le comporte; c'est
que, pour dtacher une parcelle de ces granits, il faut l'action d'une
force extrieure formidable; c'est que chaque tre et chaque chose porte
en soi les lments de la production et de la destruction; c'est que la
cration entire offre le spectacle d'un grand combat, o l'ordre et
la dure ne reposent que sur la lutte incessante et universelle.
Travaillons donc, cratures mortelles, travaillons  notre propre
existence!

O homme! travaille  refaire ta socit, si elle est mauvaise; en cela
tu imiteras le castor industrieux qui btit sa maison. Travaille  la
maintenir, si elle est bonne; en cela tu seras semblable au rcif qui se
dfend contre les flots rongeurs. Si tu l'abandonnes, si tu laisses  la
chimre du hasard le soin de ton avenir, si tu subis l'oppression, si tu
ngliges l'oeuvre de la dlivrance, tu mourras dans le dsert comme la
race incrdule d'Isral. Si tu t'endors dans la lchet, si tu souffres
les maux que l'habitude t'a rendus familiers, afin d'viter ceux que tu
crois loigns; si tu endures la soif par mfiance de l'eau du rocher et
de la verge du prophte, tu mrites que le ciel t'abandonne et que la
mer roule sur toi ses flots indiffrents. Oui, oui, le plus grand crime
que l'homme puisse commettre, la plus grande impit dont il puisse
souiller sa vie, c'est la paresse et l'indiffrence. Ceux qui ont
appliqu la sainte parole de rsignation  cette soumission couarde et
nonchalante, ceux qui ont fait un mrite aux hommes de subir l'insolence
et le despotisme d'autres hommes; ceux-l, dis-je, ont pch; ce sont
de faux prophtes, et ils ont gar la race humaine dans des voies de
maldictions!

C'est ainsi qu'il parlait tandis que la brise de mer soufflait dans ses
longs cheveux noirs. Je n'essaie pas ici de te rendre la force et la
concision de sa parole, je ne saurais y atteindre; le souvenir de ses
ides m'est seul rest, et sa figure a t longtemps devant mes yeux
aprs son dpart. Je l'accompagnai sur la barque qui le reconduisait 
bord du navire. Il me serra la main avec force en me quittant, et ses
dernires paroles furent:

--Eh bien, vous ne voulez pas nous suivre?

Mon coeur tressaillit en cet instant, comme s'il et voulu s'chapper
de ma poitrine; je sentis pour ce jeune homme un lan de sympathie
extraordinaire, comme si son nergie avait en moi un reflet ignor.
Mais, en mme temps, celle face inconnue de son tre qui chappait  ma
pntration me glaa de crainte, et je laissai retomber sa main blanche
et froide comme le marbre. Longtemps je le suivis des yeux, du haut des
rochers, d'o je l'apercevais debout sur le tillac, une longue-vue  la
main, observant les rcifs de la cte: dj il ne songeait plus  moi.
Quand la voile eut disparu  l'horizon, je regrettai de ne pas lui avoir
demand son nom. Je n'y avais pas song.

Quand je me retrouvai seul sur le rivage, il me sembla que la dernire
lueur de vie venait de s'teindre en moi et que je rentrais dans la nuit
ternelle. Mon coeur se serra troitement; et, quoique le soleil ft
ardent sur ma tte, je me trouvai tout  coup comme environn de
tnbres. Alors les paroles de mon rve me revinrent  la mmoire, et je
les prononai tout haut dans une sorte de dsespoir:

_Que ce qui appartient  la tombe soit rendu  la tombe_.

Je passai le reste de cette journe dans une grande agitation. Tant que
ces voyageurs m'avaient encourag  les suivre, je m'tais senti plus
fort que leurs suggestions; maintenant qu'il n'tait plus temps de me
raviser, je n'tais pas sr que mon refus ne ft pas bien plutt un
trait de lchet qu'un acte de sagesse. J'tais abattu, incertain; je
jetais des regards sombres autour de moi; ma robe noire me semblait une
chape de plomb; j'tais accabl de moi-mme. Je me tranai jusqu' mon
lit de joncs, et je m'endormis en formant le souhait de ne plus me
rveiller.

Je revis en rve l'abb Spiridion, pour la premire fois depuis douze
ans. Il me sembla qu'il entrait dans la cellule, qu'il passait auprs de
l'ermite sans l'veiller, et qu'il venait s'asseoir familirement
prs de moi. Je ne le voyais pas distinctement, et pourtant je le
reconnaissais; j'tais assur qu'il tait l, qu'il me parlait, et
je lui retrouvais le mme son de voix qu'il avait eu dans mes rves
prcdents, malgr le temps qui s'tait coul depuis le dernier. Il me
parla longuement, vivement, et je m'veillai fort mu; mais il me fut
impossible de me rappeler un mot de ce qu'il m'avait dit. Pourtant
j'tais sous l'impression de ses remontrances, et tout le jour je me
trouvai languissant et rveur comme un enfant repris d'une faute dont
il ne connat pas la gravit. Je me promenai poursuivi de l'ide de
Spiridion, et ne songeant d'ailleurs plus  la chasser; elle ne me
causait plus d'effroi, quoiqu'elle se lit toujours dans ma pense 
une pense d'alination mentale; il m'importait assez peu dsormais de
perdre la raison, pourvu que ma folie ft douce; et, comme je me sentais
port  la mlancolie, je prfrais de beaucoup cet tat  la lucidit
du dsespoir.

La nuit suivante, je reus la mme visite, je fis le mme songe, et le
surlendemain aussi. Je commenai  ne plus me demander si c'tait l une
de ces ides fixes qui s'emparent des cerveaux troubls, ou s'il y avait
vritablement un commerce possible entre l'me des vivants et celle des
morts. J'avais, sinon l'esprit, du moins le coeur assez tranquille; car,
depuis un certain temps, je m'appliquais srieusement  la pratique du
bien. J'avais quitt le dsir de me rendre plus clair et plus habile,
pour celui de me rendre plus pur et plus juste. Je me laissais donc
aller au destin. Mon dernier sacrifice, quoiqu'il m'et bien cot,
tait consomm: j'avais fait pour le mieux. J'ignorais si cette ombre
assidue  me visiter tait mcontente de mon regret; mais je n'avais
plus peur d'elle, je me sentais assez fort pour ne pas me soucier des
morts, moi qui avais pu rompre,  tout jamais, avec les vivants.

Le quatrime jour, l'ordre formel me vint du haut clerg de retourner
 mon couvent. L'vque de la province avait dj entendu parler de ma
confrence avec des voyageurs dont le rapide passage avait chapp au
contrle de sa police. On craignait que je n'eusse quelques rapports
secrets avec des moteurs d'insurrection, ou des trangers imbus de
mauvais principes; on m'enjoignait de rentrer sur l'heure au monastre.
Je cdai  cette injonction avec la plus complte indiffrence. Le
regret du bon ermite me toucha cependant, quoique son respect pour les
ordres suprieurs l'et empch d'lever aucune objection contre mon
dpart, ni de laisser voir aucun mcontentement. Au moment de me voir
disparatre parmi les arbres, il me rappela, se jeta dans mes bras, et
s'en arracha tout en pleurs pour se prcipiter dans son oratoire. Alors
je courus aprs lui  mon tour, et, pour la premire fois depuis bien
des annes, m'agenouillant devant un homme et devant un prtre, je lui
demandai sa bndiction. Ce fut un ternel adieu; il mourut l'hiver
suivant, dans sa quatre-vingt-dixime anne; c'tait un homme trop
obscur pour que l'on songet  Rome  le canoniser. Pourtant jamais
chrtien ne mrita mieux le patriciat cleste. Les paysans de la contre
se partagrent sa robe de bure, et en portent encore de petits morceaux
comme des reliques. Les bandits des montagnes, pour lesquels sa porte
n'avait jamais t ferme, payrent un magnifique service funbre 
l'glise de sa paroisse pour faire honneur  sa mmoire.

Je le quittai vers midi, et prenant le plus long chemin pour retourner
au couvent, je suivis les grves de la mer jusqu' la plaine, faisant
pour la dernire fois de ma vie l'cole buissonnire avec des paules
courbes par l'ge et un coeur us par la tristesse.

La journe tait chaude, car dj le printemps s'panouissait au flanc
des rochers. Le chemin que je suivais n'tait pas trac; la mer
seule l'avait creus  la base des montagnes. Mille asprits du roc
semblaient encore disputer la rive  l'action envahissante des flots.
Au bout de deux heures de marche sur ces grves ardentes, je m'assis,
puis de fatigue, sur un bloc de granit noir au milieu de l'cume
blanche des vagues. C'tait un endroit sauvage, et la mer le remplissait
d'harmonies lugubres. Une vieille tour ruine, asile des ptrels ci des
golands, semblait prte  crouler sur ma tte. Ronges par l'air salin,
ses pierres avaient pris le grain et la couleur des rochers voisins, et
l'oeil ne pouvait plus distinguer en beaucoup d'endroits o finissait le
travail de la nature et o commenait celui de l'homme. Je me comparai 
cette ruine abandonne que les orages emportaient pierre  pierre, et je
me demandai si l'homme tait forc d'attendre ainsi sa destruction du
temps et du hasard; si, aprs avoir accompli sa tche ou consomm son
sacrifice, il n'avait pas droit de hter le repos de la tombe; et des
penses de suicide s'agitrent dans mon cerveau. Alors je me levai, et
me mis  marcher sur le bord du rocher, si rapidement et si prs de
l'abme, que j'ignore comment je n'y tombai pas. Mais en cet instant
j'entendis derrire moi comme le bruit d'un vtement qui froissait la
mousse et les broussailles. Je me retournai sans voir personne et repris
ma course. Mais par trois fois des pas se firent entendre derrire les
miens, et,  la troisime fois, une main froide comme la glace se posa
sur ma tte brlante. Je reconnus alors l'Esprit, et, saisi de crainte,
je m'arrtai en disant:

--Manifeste ta volont, et je suis  toi. Mais que ce soit la volont
paternelle d'un ami et non la fantaisie d'un spectre capricieux; car je
puis chapper  tout et  toi-mme par la mort.

Je ne reus point de rponse, et je cessai de sentir la main qui
m'avait arrt; mais, en cherchant des yeux, je vis devant moi, 
quelque distance, l'abb Spiridion dans son ancien costume, tel qu'il
m'tait apparu au lit de mort de Fulgence. Il marchait rapidement sur la
mer, en suivant la longue trane de feu que le soleil y projette, quand
il eut atteint l'horizon, il se retourna, et me parut tincelant comme
un astre; d'une main il me montrait le ciel, de l'autre le chemin
du monastre. Puis tout  coup il disparut, et je repris ma route,
transport de joie, rempli d'enthousiasme. Que m'importait d'tre fou?
j'avais eu une vision sublime.

--Pre Alexis, dis-je en interrompant le narrateur, vous etes sans
doute quelque peine  reprendre les habitudes de la vie monastique?

--Sans doute, rpondit-il, la vie cnobitique tait plus conforme 
mes gots que celle du clotre; pourtant j'y songeai peu. Une vaine
recherche du bonheur ici-bas n'tait pas le but de mes travaux; un
puril besoin de bonheur et de bien-tre n'tait pas l'objet de mes
dsirs; je n'avais eu qu'un dsir dans ma vie, c'tait d'arriver 
l'esprance, sinon  la foi religieuse. Pourvu qu'en dveloppant les
puissances de mon me j'eusse pu parvenir  en tirer le meilleur parti
possible pour la vrit, la sagesse ou la vertu, je me serais regard
comme heureux, autant qu'il est donn  l'homme de l'tre en ce monde;
mais hlas! le doute  cet gard vint encore m'assaillir, aprs le
dernier, l'immense sacrifice que j'avais consomm. J'tais, il est vrai,
plus prs de la vertu que je ne l'avais t en sortant de ma retraite.
Fatigu de cultiver le champ strile de la pure intelligence, ou, pour
mieux dire, comprenant mieux l'tendue de ce vaste domaine de l'me,
qu'une fausse philosophie avait voulu restreindre aux froides
spculations de la mtaphysique, je sentais la vanit de tout ce qui
m'avait sduit, et la ncessit d'une sagesse qui me rendit meilleur.
Avec l'exercice du dvouement, j'avais retrouv le sentiment de la
charit; avec l'amiti, j'avais compris la tendresse du coeur; avec la
posie et les arts, je retrouvais l'instinct de la vie ternelle; avec
la cleste apparition du bon gnie Spiridion, je retrouvais la foi et
l'enthousiasme; mais il me restait quelque chose  faire, je le savais
bien, c'tait d'accomplir un devoir. Ce que j'avais fait pour soulager
autour de moi quelques maux physiques n'tait qu'une obligation
passagre dont je ne pouvais me faire un mrite, et dont la Providence
m'avait rcompens au centuple en me donnant deux amis sublimes:
l'ermite sur la terre, Hbronius dans le ciel. Mais, rentr dans le
couvent, j'avais sans doute une mission quelconque  remplir, et la
grande difficult consistait  savoir laquelle. Il me venait donc encore
 l'esprit de me mfier de ce qu'en d'autres temps j'eusse appel les
visions d'un cerveau enclin au merveilleux, et de me demander  quoi un
moine pouvait tre bon au fond de son monastre dans le sicle o
nous vivons, aprs que les travaux accomplis par les grands rudits
monastiques des sicles passs ont port leurs fruits, et lorsqu'il
n'existe plus dans les couvents de trsors enfouis  exhumer pour
l'ducation du genre humain; lorsque, surtout, la vie monastique a cess
de prouver et de mriter pour une religion qui, elle-mme, ne prouve et
ne mrite plus pour les gnrations contemporaines. Que faire donc pour
le prsent quand on est li par le pass? Comment marcher et faire
marcher les autres quand on est garrott  un poteau?

Ceci est une grande question, ceci est la vritable grande question de
ma vie. C'est  la rsoudre que j'ai consum mes dernires annes, et il
faut bien que je te l'avoue, mon pauvre Angel, je ne l'ai point rsolue.
Tout ce que j'ai pu faire, c'est de me rsigner, aprs avoir reconnu
douloureusement que je ne pouvais plus rien.

O mon enfant! je n'ai rien fait jusqu'ici pour dtruire en toi la foi
catholique. Je ne suis point partisan des ducations trop rapides.
Lorsqu'il s'agit de ruiner des convictions acquises, et qu'on n'a pu
formuler l'inconnu d'une ide nouvelle, il ne faut pas trop se hter
de lancer une jeune tte dans les abmes du doute Le doute est un mal
ncessaire. On peut dire qu'il est un grand bien, et que, subi avec
douleur, avec humilit, avec l'impatience et le dsir d'arriver  la
foi, il est un des plus grands mrites qu'une me sincre puisse offrir
 Dieu. Oui, certes, si l'homme qui s'endort dans l'indiffrence de la
vrit est vil, si celui qui s'enorgueillit dans une ngation cynique
est insens ou pervers, l'homme qui pleure sur son ignorance est
respectable, et celui qui travaille ardemment  en sortir est dj
grand, mme lorsqu'il n'a encore rien recueilli de son travail. Mais
il faut une me forte ou une raison dj mre pour traverser cette mer
tumultueuse du doute, sans y tre englouti. Bien des jeunes esprits s'y
sont risqus, et, privs de boussole, s'y sont perdus  jamais, ou se
sont laiss dvorer par les monstres de l'abme, par les passions que
n'enchanait plus aucun frein. A la veille de te quitter, je te laisse
aux mains de la Providence. Elle prpare ta dlivrance matrielle et
morale. La lumire du sicle, cette grande clart de dsabusement qui
se projette si brillante sur le pass, mais qui a si peu de rayons pour
l'avenir, viendra te chercher au fond de ces routes tnbreuses. Vois-la
sans plir, et pourtant garde-toi d'en tre trop enivr. Les hommes ne
rebtissent pas du jour au lendemain ce qu'ils ont abattu dans une
heure de lassitude ou d'indignation. Sois sur que la demeure qu'ils
t'offriront ne sera point faite  ta taille. Fais-toi donc toi-mme ta
demeure, afin d'tre  l'abri au jour de l'orage. Je n'ai pas d'autre
enseignement  te donner que celui de ma vie. J'aurais voulu te
le donner un peu plus tard; mais le temps presse, les vnements
s'accomplissent rapidement. Je vais mourir, et, si j'ai acquis, au prix
de trente annes de souffrances, quelque notions pures, je veux te les
lguer: fais-en l'usage que ta conscience t'enseignera. Je te l'ai dit,
et ne sois point tonn du calme avec lequel je te le rpte, ma vie a
t un long combat entre la foi et le dsespoir; elle va s'achever
dans la tristesse et la rsignation, quant  ce qui concerne cette vie
elle-mme. Mais mon me est pleine d'esprance en l'avenir ternel. Si
parfois encore tu me vois en proie  de grands combats, loin d'en tre
scandalis, sois-en difi. Vois combien le dsespoir est impossible
 la raison et  la conscience humaine, puisque ayant puis tous les
sophismes de l'orgueil, tous les arguments de l'incrdulit, toutes les
langueurs du dcouragement, toutes les angoisses de la crainte, l'espoir
triomphe en moi aux approches de la mort. L'espoir, mon fils, c'est la
foi de ce sicle.

Mais reprenons notre rcit. J'tais rentr au couvent dans un tat
d'exaltation. A peine eus-je franchi la grille, qu'il me sembla sentir
tomber sur mes paules le poids norme de ces votes glaces sous
lesquelles je venais une seconde fois m'ensevelir. Quand la porte se
referma derrire moi avec un bruit formidable, mille chos lugubres,
rveills comme en sursaut, m'accueillirent d'un concert funbre. Alors
je fus pouvant, et, dans un mouvement d'effroi impossible  dcrire,
je retournai sur mes pas et j'allai toucher cette porte fatale. Si elle
et t entr'ouverte, je pense que c'en tait fait, et que je prenais
la fuite pour jamais. Le portier me demanda si j'avais oubli quelque
chose.

[Illustration: L'ermite, nu jusqu' la ceinture...]

--Oui, lui rpondis-je avec garement, j'ai oubli de vivre.

J'esprais que la vue de mon jardin me consolerait, et, au lieu d'aller
tout de suite faire acte de prsence et de soumission chez le Prieur,
je courus vers mon parterre. Je n'en trouvai plus la moindre trace: le
potager avait tout envahi; mes berceaux avaient disparu, mes belles
plantes avaient t arraches; les palmiers seuls avaient t respects:
ils penchaient leurs fronts altrs dans une attitude morne, comme pour
chercher sur le sol frachement remu les gazons et les fleurs qu'ils
avaient coutume d'abriter. Je retournai  m'a cellule; elle tait dans
le mme tat qu'au jour de mon dpart; mais elle ne me rappelait que
des souvenirs pnibles. J'allai chez le Prieur; mes traits taient
bouleverss: au premier coup d'oeil qu'il jeta sur moi, il s'en aperut
et je lus sur son visage la joie d'un triomphe insultant. Alors le
mpris me rendit toute mon nergie, et, bien que notre entretien roult
en apparence sur des choses gnrales, je lui fis sentir en peu de mots
que je ne me mprenais pas sur la distance qui sparait un homme comme
lui, vou  la rgle par de vulgaires intrts, et un homme comme moi
rendu  l'esclavage par un acte hroque de la volont. Pendant quelques
jours je fus en butte  une lche et malveillante curiosit. On ne
pouvait croire que la peur seule de la discipline ecclsiastique ne
m'et pas ramen au couvent, et on se rjouissait  l'ide de ma
souffrance. Je ne leur donnai pas la satisfaction de surprendre un
soupir dans ma poitrine ou un murmure sur mes lvres. Je me montrai
impassible; mais il m'en cota beaucoup.

L'clair d'enthousiasme que m'avait apport ma vision magnifique au
bord de la mer, se dissipa promptement, car elle ne se renouvela pas,
comme je m'en tais flatt; et, de nouveau rendu  la lutte des tristes
ralits, j'eus le loisir de me considrer encore une fois comme un tre
raisonnable condamn  subir une aberration passagre, et  s'en rendre
compte froidement le reste de sa vie. Dans un autre sicle, ces visions
eussent pu faire de moi un saint; mais dans celui-ci, rduit  les
cacher comme une faiblesse ou une maladie, je n'y voyais qu'un sujet
de rflexions humiliantes sur la pauvret bizarre de l'esprit humain.
Cependant,  force de songer  ces choses, j'arrivai  me dire que la
nature de l'me tant un profond mystre, les facults de l'me taient
elles-mmes profondment mystrieuses; car, de deux choses l'une: ou mon
esprit avait par moments la puissance de ranimer fictivement ce que la
mort avait replong dans le pass, ou ce que la mort a frapp avait la
puissance de se ranimer pour se communiquer  moi. Or, qui pourrait nier
cette double puissance dans le domaine des ides? Qui a jamais song 
s'en tonner? Tous les chefs-d'oeuvre de la science et de l'art qui nous
meuvent jusqu' faire palpiter nos coeurs et couler nos larmes, sont-ce
des monuments qui couvrent des morts? La trace d'une grande destine
est-elle efface par la mort? N'est-elle pas plus brillante encore au
travers des sicles couls? Est-elle dans l'esprit et dans le coeur des
gnrations  l'tat d'un simple souvenir? Non, elle est vivante, elle
remplit  jamais la postrit de sa chaleur et de sa lumire. Platon et
le Christ ne sont-ils pas toujours prsents et debout au milieu de nous?
Ils pensent, ils sentent par des millions d'mes; ils parlent, ils
agissent par des millions de corps. D'ailleurs, qu'est-ce que le
souvenir lui-mme? N'est-ce pas une rsurrection sublime des hommes et
des vnements qui ont mrit d'chapper  la mort de l'oubli? Et cette
rsurrection n'est-elle pas le fait de la puissance du pass qui vient
trouver le prsent, et de celle du prsent qui s'en va chercher le
pass? La philosophie matrialiste a pu prononcer que, toute puissance
tant brise  jamais par la mort, les morts n'avaient pas d'autre
force parmi nous que celle qu'il nous plaisait de leur restituer par la
sympathie ou l'esprit d'imitation. Mais des ides plus avances doivent
restituer aux hommes illustres une immortalit plus complte, et rendre
solidaires l'une de l'autre cette puissance des morts et cette puissance
des vivants qui forment un invincible lien  travers les gnrations.
Les philosophes ont t trop avides de nant, lorsque, nous fermant
l'entre du ciel, ils nous ont refus l'immortalit sur la terre.

[Illustration: Quatre ou cinq malheureux pestifrs...]

L, pourtant, elle existe d'une manire si frappante qu'on est tent de
croire que les morts renaissent dans les vivants; et, pour mon compte,
je crois  un engendrement perptuel des mes, qui n'obit pas aux lois
de la matire, aux liens du sang, mais  des lois mystrieuses,  des
liens invisibles. Quelquefois je me suis demand si je n'tais pas
Hbronius lui-mme, modifi dans une existence nouvelle par les
diffrences d'un sicle postrieur au sien. Mais, comme cette pense
tait trop orgueilleuse pour tre compltement vraie, je me suis dit
qu'il pouvait tre moi sans avoir cess d'tre lui, de mme que, dans
l'ordre physique, un homme, en reproduisant la stature, les traits et
les penchants de ses anctres, les fait revivre dans sa personne,
tout en ayant une existence propre  lui-mme qui modifie l'existence
transmise par eux. Et ceci me conduisit  croire qu'il est pour nous
deux immortalits, toutes deux matrielles et immatrielles: l'une, qui
est de ce monde et qui transmet nos ides et nos sentiments  l'humanit
par nos oeuvres et nos travaux; l'autre qui s'enregistre dans un monde
meilleur par nos mrites et nos souffrances, et qui conserve une
puissance providentielle sur les hommes et les choses de ce monde. C'est
ainsi que je pouvais admettre sans prsomption que Spiridion vivait
en moi par le sentiment du devoir et l'amour de la vrit qui avaient
rempli sa vie, et au-dessus de moi par une sorte de divinit qui tait
la rcompense et le ddommagement de ses peines en cette vie.

Abm dans ces penses, j'oubliai insensiblement ce monde extrieur,
dont le bruit, un instant mont jusqu' moi, m'avait tant agit. Les
instincts tumultueux qu'une heure d'entranement avait veills en moi
s'apaisrent; et je me dis que les uns taient appels  amliorer la
forme sociale par d'clatantes actions, tandis que les autres taient
rservs  chercher, dans le calme et la mditation, la solution de ces
grands problmes dont l'humanit tait indirectement tourmente; car
les hommes cherchaient, le glaive  la main,  se frayer une route sur
laquelle la lumire d'un jour nouveau ne s'tait pas encore leve.
Ils combattaient dans les tnbres, s'assurant d'abord une libert
ncessaire, en vertu d'un droit sacr. Mais leur droit connu et
appliqu, il leur resterait  connatre leur devoir; et c'est de quoi
ils ne pouvaient s'occuper durant cette nuit orageuse, au sein de
laquelle il leur arrivait souvent de frapper leurs frres au lieu
de frapper leurs ennemis. Ce travail gigantesque de la rvolution
franaise, ce n'tait pas, ce ne pouvait pas tre seulement une question
de pain et d'abri pour les pauvres; c'tait beaucoup plus haut, et
malgr tout ce qui s'est accompli, malgr tout ce qui a avort en France
 cet gard, c'est toujours, dans mes prvisions, beaucoup plus haut,
que visait et qu'a port, en effet, cette rvolution. Elle devait,
non-seulement donner au peuple un bien-tre lgitime, elle devait, elle
doit, quoi qu'il arrive, n'en doute pas, mon fils, achever de donner
la libert de conscience au genre humain tout entier. Mais quel usage
fera-t-il de cette libert? Quelles notions aura-t-il acquises de son
devoir, en combattant comme un vaillant soldat durant des sicles, en
dormant sous la tente, et en veillant sans cesse, les armes  la main,
contre les ennemis de son droit? Hlas! chaque guerrier qui tombe sur le
champ de bataille tourne ses yeux vers le ciel, et se demande pourquoi
il a combattu, pourquoi il est un martyr, si tout est fini pour lui
 cette heure amre de l'agonie. Sans nul doute, il pressent une
rcompense; car, si son unique devoir,  lui, a t de conqurir son
droit et celui de sa postrit, il sent bien que tout devoir accompli
mrite rcompense; et il voit bien que sa rcompense n'a pas t de
ce monde, puisqu'il n'a pas joui de son droit. Et quand ce droit sera
conquis entirement par les gnrations futures, quand tous les devoirs
des hommes entre eux seront tablis par l'intrt mutuel, sera-ce donc
assez pour le bonheur de l'homme? Cette me qui me tourmente, cette soif
de l'infini qui me dvore, seront-elles satisfaites et apaises,
parce que mon corps sera  l'abri du besoin, et ma libert prserve
d'envahissement? Quelque paisible, quelque douce que vous supposiez
la vie de ce monde, suffira-t-elle aux dsirs de l'homme, et la terre
sera-t-elle assez vaste pour sa pense? Oh! ce n'est pas  moi qu'il
faudrait rpondre oui. Je sais trop ce que c'est que la vie rduite 
des satisfactions gostes; j'ai trop senti ce que c'est que l'avenir
priv du sens de l'ternit! Moine, vivant  l'abri de tout danger et de
tout besoin, j'ai connu l'ennui, ce fiel rpandu sur tous les aliments.
Philosophe, vivant  l'empire de la froide raison sur tous les
sentiments de l'me, j'ai connu le dsespoir, cet abme entr'ouvert
devant toutes les issues de la pense. Oh! qu'on ne me dise pas que
l'homme sera heureux quand il n'aura plus ni souverains pour l'accabler
de corves, ni prtres pour le menacer de l'enfer. Sans doute, il ne lui
faut ni tyrans ni fanatiques, mais il lui faut une religion; car il a
une me, et il lui faut connatre un Dieu.

Voil pourquoi, suivant avec attention le mouvement politique qui
s'oprait en Europe, et voyant combien mes rves d'un jour avaient t
chimriques, combien il tait impossible de semer et de recueillir dans
un si court espace, combien les hommes d'action taient emports loin de
leur but par la ncessit du moment, et combien il fallait s'garer 
droite et  gauche avant de faire un pas sur cette voie non fraye, je
me rconciliai avec mon sort, et reconnus que je n'tais point un homme
d'action. Quoique je sentisse en moi la passion du bien, la persvrance
et l'nergie, ma vie avait t trop livre  la rflexion; j'avais
embrass la vie tout entire de l'humanit d'un regard trop vaste pour
faire, la hache  la main, le mtier de pionnier dans une fort de ttes
humaines. Je plaignais et je respectais ces travailleurs intrpides qui,
rsolus  ensemencer la terre, semblables aux premiers cultivateurs,
renversaient les montagnes, brisaient les rochers, et, tout sanglants,
parmi les ronces et les prcipices, frappaient sans faiblesse et sans
piti sur le lion redoutable et sur la biche craintive. Il fallait
disputer le sol  des races dvorantes. Il fallait fonder une colonie
humaine au sein d'un monde livr aux instincts aveugles de la matire.
Tout tait permis, parce que tout tait ncessaire. Pour tuer le
vautour, le chasseur des Alpes est oblig de percer aussi l'agneau
qu'il tient dans ses serres. Des malheurs privs dchirent l'me du
spectateur; pourtant le salut gnral rend ces malheurs invitables. Les
excs et les abus de la victoire ne peuvent tre imputs ni  la cause
de la guerre, ni  la volont des capitaines. Lorsqu'un peintre retrace
 nos yeux de grands exploits, il est forc de remplir les coins de son
tableau de certains dtails affreux qui nous meuvent pniblement.
Ici, les palais et les temples croulent au milieu des flammes; l, les
enfants et les femmes sont broys sous les pieds des chevaux, ailleurs,
un brave expire sur les rochers teints de son sang. Cependant le
triomphateur apparat au centre de la scne, au milieu d'une phalange de
hros: le sang vers n'te rien  leur gloire; on sent que la main du
Dieu des armes s'est leve devant eux, et l'clat qui brille sur leurs
fronts annonce qu'ils ont accompli une mission sainte.

Tels taient mes sentiments pour ces hommes au milieu desquels je
n'avais pas voulu prendre place. Je les admirais; mais je comprenais que
je ne pouvais les imiter; car ils taient d'une nature diffrente de
la mienne. Ils pouvaient ce que je ne pouvais pas, parce que, moi,
je pensais comme ils ne pouvaient penser. Ils avaient la conviction
hroque, mais romanesque, qu'ils touchaient au but, et qu'encore un peu
de sang vers les ferait arriver au rgne de la justice et de la vertu.
Erreur que je ne pouvais partager, parce que, retir sur la montagne,
je voyais ce qu'ils ne pouvaient distinguer  travers les vapeurs de la
plaine et la fume du combat; erreur sainte sans laquelle ils n'eussent
pu imprimer au monde le grand mouvement qu'il devait subir pour sortir
de ses liens! Il faut, pour que la marche providentielle du genre humain
s'accomplisse, deux espces d'hommes dans chaque gnration: les uns,
toute esprance, toute confiance, toute illusion, qui travaillent pour
produire un oeuvre incomplet; et les autres, toute prvoyance, toute
patience, toute certitude, qui travaillent pour que cet oeuvre incomplet
soit accept, estim et continu sans dcouragement, lors mme qu'il
semble avort. Les uns sont des matelots, les autres sont des pilotes;
ceux-ci voient les cueils et les signalent, ceux-l les vitent ou
viennent s'y briser, selon que le vent de la destine les pousse  leur
salut ou  leur perte; et, quoi qu'il arrive des uns et des autres, le
navire marche, et l'humanit ne peut ni prir, ni s'arrter dans sa
course ternelle.

J'tais donc trop vieux pour vivre dans le prsent, et trop jeune pour
vivre dans le pass. Je fis mon choix, je retombai dans la vie d'tude
et de mditation philosophique. Je recommenai tous mes travaux, les
regardant avec raison comme manqus. Je relus avec une patience austre
tout ce que j'avais lu avec une avidit imptueuse. J'osai mesurer de
nouveau la terre et les cieux, la crature et le Crateur, sonder les
mystres de la vie et de la mort, chercher la foi dans mes doutes,
relever tout ce que j'avais abattu, et le reconstruire sur de nouvelles
bases. En un mot, je cherchai  revtir la Divinit de son mystre
sublime, avec la mme persvrance que j'avais mise  l'en dpouiller.
C'est l que je connus, hlas! combien il est plus difficile de btir
que d'abattre. Il ne faut qu'un jour pour ruiner l'oeuvre de plusieurs
sicles. Dans le doute et la ngation, j'avais march  pas de gant;
pour me refaire un peu de foi, j'employai des annes, et quelles annes!
De combien de fatigues, d'incertitudes et de chagrins elles ont t
remplies! Chaque jour a t marqu par des larmes, chaque heure par des
combats. Angel, Angel, le plus malheureux des hommes est celui qui s'est
impos une tche immense, qui en a compris la grandeur et l'importance,
qui ne peut trouver hors de ce travail ni satisfaction ni repos, et qui
sens ses forces le trahir et sa puissance l'abandonner. O infortun
entre tous les fils des hommes, celui qui rve de possder la lumire
refuse  son intelligence! O dplorable entre toutes les gnrations
des hommes, celle qui s'agite et se dchire pour conqurir la science
promise  des sicles meilleurs! Plac sur un sol mouvant, j'avais voulu
btir un sanctuaire indestructible; mais les lments me manquaient
aussi bien que la base. Mon sicle avait des notions fausses, des
connaissance incompltes, des jugements errons sur le pass aussi bien
que sur le prsent. Je le savais, quoique j'eusse en main les documents
rputs les plus parfaits de mon poque sur l'histoire des hommes et
sur celle de la cration; je le savais, parce que je sentais en moi une
logique toute puissante  laquelle tous ces documents, sur lesquels
j'eusse voulu l'appuyer, venaient  chaque instant donner un dmenti
dsesprant. Oh! si j'avais pu me transporter, sur les ailes de ma
pense,  la source de toutes les connaissances humaines, explorer
la terre sur toute sa surface et jusqu'au fond de ses entrailles,
interroger les monuments du pass, chercher l'ge du monde dans les
cendres dont son sein est le vaste spulcre, et dans les ruines o des
gnrations innombrables ont enseveli le souvenir de leur existence!
Mais il fallait me contenter des observations et des conjectures de
savants et de voyageurs dont je sentais l'incomptence, la prsomption
et la lgret. Il y avait des moments o, chauff par ma conviction,
j'tais rsolu  partir comme missionnaire, afin d'aller fouiller tous
ces dbris illustres qu'on n'avait pas compris, ou dterrer tous ces
trsors ignors qu'on n'avait pas souponns. Mais j'tais vieux; ma
sant, un instant raffermie  l'exercice et au grand air des montagnes,
s'tait de nouveau altre dans l'humidit du clotre et dans les
veilles du travail. Et puis, que de temps il m'et fallu pour soulever
seulement un coin imperceptible de ce voile qui me cachait l'univers!
D'ailleurs, je n'tais pas un homme de dtail, et ces recherches
persvrantes et minutieuses, que j'admirais dans les hommes purement
studieux, n'taient pas mon fait. Je n'tais homme d'action ni dans la
politique ni dans la science; je me sentais appel  des calculs plus
larges et plus levs; j'eusse voulu manier d'immenses matriaux, btir,
avec le fruit de tous les travaux et de toutes les tudes, un vaste
portique pour servir d'entre  la science des sicles futurs.

J'tais un homme de synthse plus qu'un homme d'analyse. En tout
j'tais avide de conclure, consciencieux jusqu'au martyre, ne pouvant
rien accepter qui ne satisft  la fois mon coeur et ma raison, mon
sentiment et mon intelligence, et condamn  un ternel supplice; car la
soif de la vrit est inextinguible, et quiconque ne peut se payer des
jugements de l'orgueil, de la passion ou de l'ignorance, est appel
 souffrir sans relche. Oh! m'criais-je souvent, que ne suis-je un
chartreux abruti par la peur de l'enfer, et dress comme une bte de
somme  creuser un coin de terre pour faire pousser quelques lgumes, en
attendant qu'il l'engraisse de sa dpouille! Pourquoi toute mon affaire
en ce monde n'est-elle pas de rciter des offices pour arriver au repos,
et de manier une bche pour me conserver en apptit ou pour chasser
la rflexion importune, et parvenir ds cette vie  un tat de mort
intellectuelle?

Il m'arrivait quelquefois de jeter les yeux sur ceux de nos moines
qui, par exception, se sont conservs sincrement dvots: Ambroise, par
exemple, que nous avons vu mourir l'an pass en odeur de saintet,
comme ils disent, et dont le corps tait dessch par les jenes et les
macrations: celui-l,  coup sur, tait de bonne foi; souvent il m'a
fait envie. Une nuit ma lampe s'teignit; je n'avais pas achev mon
travail; je cherchai de la lumire dans le clotre, j'en aperus dans sa
cellule; la porte tait ouverte, j'y pntrai sans bruit pour ne pas le
dranger, car je le supposais en prires, je le trouvai endormi sur son
grabat; sa lampe tait pose sur une tablette tout auprs de son visage
et donnant dans ses yeux. Il prenait cette prcaution toutes les nuits
depuis quarante ans au moins, pour ne pas s'endormir trop profondment
et ne pas manquer d'une minute l'heure des offices. La lumire, tombant
d'aplomb sur ses traits fltris, y creusait des ombres profondes,
ravages d'une souffrance volontaire. Il n'tait pas couch, mais appuy
seulement sur son lit et tout vtu, afin de ne pas perdre un instant 
des soins inutiles. Je regardai longtemps cette face troite et longue,
ces traits amincis par le jene de l'esprit encore plus que par celui
du corps, ces joues colles aux os de la face comme une couche de
parchemin, ce front mince et haut, jaune et luisant comme de la cire. Ce
n'tait vraiment pas un homme vivant, mais un squelette sch avec la
peau, un cadavre qu'on avait oubli d'ensevelir, et que les vers avaient
dlaiss parce que sa chair ne leur offrait point de nourriture. Son
sommeil ne ressemblait pas au repos de la vie, mais  l'insensibilit de
la mort; aucune respiration ne soulevait sa poitrine. Il me fit peur,
car ce n'tait ni un homme ni un cadavre; c'tait la vie dans la mort,
quelque chose qui n'a pas de nom dans la langue humaine, et pas de
sens dans l'ordre divin. C'est donc l un saint personnage? pensai-je;
certes, les anachortes de la Thbade n'ont ni jen, ni pri
davantage; et pourtant je ne vois ici qu'un objet d'pouvante, rien qui
attire le respect, parce que tout ici repousse la sympathie. Quelle
compassion Dieu peut-il avoir pour cette agonie et pour cette mort
anticipes sur ses dcrets? Quelle admiration puis-je concevoir, moi
homme, pour cette vie strile et ce coeur glac! O vieillard, qui chaque
soir allumes ta lampe comme un voyageur press de partir avant l'aurore,
qui donc as-tu clair durant la nuit, qui donc as-tu guid durant le
jour? A qui donc ton long et laborieux plerinage sur la terre a-t-il
t secourable? Tu n'as rien donn de toi  la terre, ni la substance de
la reproduction animale, ni le fruit d'une intelligence productive,
ni le service grossier d'un bras robuste, ni la sympathie d'un coeur
tendre. Tu crois que Dieu a cr la terre pour te servir de cuve
purificatoire, et tu crois avoir assez fait pour elle en lui lguant tes
os! Ah! tu as raison de craindre et de trembler  cette heure; tu fais
bien de te tenir toujours prt  paratre devant le juge! Puisses-tu
trouver  ton heure dernire, une formule qui t'ouvre la porte du ciel,
ou un instant de remords qui t'absolve du pire de tous les crimes, celui
de n'avoir rien aim hors de toi! Et, ainsi disant, je me retirai sans
bruit, sans mme vouloir allumer ma lampe  celle de l'goste, et,
depuis ce jour, je prfrai ma misre  celle des dvots.

En proie  toute la fatigue et  toute l'inquitude d'une me qui
cherche sa voie, il me fallut pourtant bien des jours d'puisement et
d'angoisse pour accepter l'arrt qui me condamnait  l'impuissance. Je
ne puis me le dissimuler aujourd'hui, mon mal tait l'orgueil. Oui, je
crois que de tout temps, et aujourd'hui encore, j'ai t et je suis un
orgueilleux. Ce zle dvorant de la vrit, c'est un louable sentiment;
mais on peut aussi le porter trop loin. Il nous faut faire usage de
toutes nos forces pour dfricher le champ de l'avenir; mais il faudrait
aussi, quand nos forces ne suffisent plus, nous contenter humblement du
peu que nous avons fait, et nous asseoir avec la simplicit du laboureur
au bord du sillon que nous avons trac. C'est une leon que j'ai souvent
reue de l'ami cleste qui me visite, et je ne l'ai jamais su mettre 
profit. Il y a en moi une ambition de l'infini qui va jusqu'au dlire.
Si j'avais t jet dans la vie du monde et que mon esprit n'et pas
eu le loisir de viser plus haut, j'aurais t avide de gloire et de
conqutes; j'aurais eu sous les yeux l'existence de Charlemagne ou
d'Alexandre, comme j'ai eu celle de Pythagore et de Socrate; j'aurais
convoit l'empire du monde; j'aurais fait peut-tre beaucoup de mal.
Grce  Dieu, j'ai fini de vivre, et tout mon crime est de n'avoir pu
faire le bien. J'avais rv, en rentrant au couvent, de refaire mes
tudes avec fruit, et d'crire un grand ouvrage sur les plus hautes
questions de la religion et de la philosophie. Mais je n'avais pas
assez considr mon ge et mes forces. J'avais cinquante ans passs, et
j'avais souffert, depuis vingt-cinq ans, un sicle par anne. Voyant
d'ailleurs combien j'tais dpourvu de matriaux qui m'inspirassent
toute confiance, je rsolus du moins de jeter les bases et de tracer
le plan de mon oeuvre, afin de lguer ce premier travail, s'il tait
possible,  quelque homme capable de le continuer ou de le faire
continuer; et cette ide me rappela vivement ma jeunesse, le secret
lgu par Fulgence  moi, comme ce mme secret l'avait t par Spiridion
 Fulgence, et je me persuadai que le temps tait venu d'exhumer le
manuscrit. Ce n'tait plus une ambition vulgaire, ce n'tait plus
une froide curiosit qui m'y portaient; ce n'tait pas non plus une
obissance superstitieuse: c'tait un dsir sincre de m'instruire, et
d'utiliser pour les autres hommes un document prcieux, sans doute,
sur les questions importantes dont j'tais occup. Je regardais la
publication immdiate ou future de ce manuscrit comme un devoir; car, de
quelque faon que je vinsse  considrer les rapports tranges que mon
esprit avait eus avec l'esprit d'Hbronius, il me restait la conviction
que, durant sa vie, cet homme avait t anim d'un grand esprit.

Pour la troisime fois, dans l'espace d'environ vingt-cinq ans,
j'entrepris donc, au milieu de la nuit, l'exhumation du manuscrit. Mais
ici, un fait bien simple vint s'opposer  mon dessein; et, tout naturel
que soit ce fait, il me plongea dans un abme de rflexions.

Je m'tais muni des mmes outils qui m'avaient servi la dernire fois.
Cette dernire fois, tu te la rappelles, malgr la longueur de ce rcit;
tu te souviens que j'avais alors trente ans rvolus, et que j'eus un
accs de dlire et une pouvantable vision. Je me la rappelais bien
aussi, cette hallucination terrible; mais je n'en craignais pas le
retour. Il est des images que le cerveau ne peut plus se crer quand
certaines ides et certains sentiments qui les voquaient n'habitent
plus notre me. J'tais dsormais  jamais dgag des liens du
catholicisme, liens si troitement serrs et si courts qu'il faut toute
une vie pour en sortir, mais, par cela mme, impossibles  renouer quand
une fois on les a briss.

Il faisait une nuit claire et frache; j'tais en assez bonne sant:
j'avais prcisment choisi un tel concours de circonstances, car je
prvoyais que le travail matriel serait assez pnible. Mais quoi!
Angel, je ne pus pas mme branler la pierre du _Hic est_. J'y passai
trois grandes heures, l'attaquant dans tous les sens, m'assurant bien
qu'elle n'tait rive au pav que par son propre poids, reconnaissant
mme les marques que j'y avais faites autrefois avec mon ciseau, lorsque
je l'avais enleve lgrement et sans fatigue. Tout fut inutile; elle
rsista  mes efforts. Baign de sueur, puis de lassitude, je fus
forc de regagner mon lit et d'y rester accabl et bris pendant
plusieurs jours.

Ce premier chec ne me rebuta pas. Je me remis  l'ouvrage la semaine
suivante, et j'chouai de mme. Un troisime essai, entrepris un mois
plus tard, ne fut pas plus heureux, et il me fallut ds lors y renoncer;
car le peu de forces physiques que j'avais conserves jusque-l
m'abandonna sans retour  partir de cette poque. Sans doute, j'en
dpensai le reste dans cette lutte inutile contre un tombeau. La tombe
fut muette, les cadavres sourds, la mort inexorable; j'allai jeter dans
un buisson du jardin mon ciseau et mon levier, et revins, tranquille
et triste, m'asseoir sur cette tombe qui ne voulait pas me rendre ses
trsors.

L, je restai jusqu'au lever du soleil, perdu dans mes penses. La
fracheur du matin tant venue glacer sur mon corps la sueur dont
j'tais inond, je fus paralys; je perdis non-seulement la puissance
d'agir, mais encore la volont; je n'entendis pas les cloches qui
sonnaient les offices, je ne fis aucune attention aux religieux qui
vinrent les rciter. J'tais seul dans l'univers, il n'y avait entre
Dieu et moi que ce tombeau qui ne voulait ni me recevoir ni me laisser
partir: image de mon existence tout entire, symbole dont j'tais
vivement frapp, et dont la comparaison m'absorbait entirement! Quand
on vint me relever, comme je ne pouvais ni remuer ni parler, on se
persuada que mon cerveau tait paralys comme le reste. On se trompa;
j'avais toute ma raison; e ne la perdis pas un instant durant toute
la maladie qui suivit cet accident. Il est inutile de te dire qu'on
l'imputa au hasard, et qu'on ne souponna jamais ce que j'avais tent.

Une fivre ardente succda  ce froid mortel: je souffris beaucoup,
mais je ne dlirai point; j'eus mme la force de cacher assez la gravit
de mon mal pour qu'on ne me soignt pas plus que je ne voulais l'tre,
et pour qu'on me laisst seul. Aux heures o le soleil brillait dans
ma cellule, j'tais soulag; des ides plus douces remplissaient mon
esprit; mais la nuit j'tais en proie  une tristesse inexorable. Aux
cerveaux actifs l'inaction est odieuse. L'ennui, la pire des souffrances
qu'entranent les maladies, m'accablait de tout son poids. La vue de
ma cellule m'tait insupportable. Ces murs qui me rappelaient tant
d'agitations et de langueurs subies sans arriver  la connaissance du
vrai; ce grabat o j'avais support si souvent et si longtemps la fivre
et les maladies, sans conqurir la sant pour prix de tant de luttes
avec la mort; ces livres que j'avais si vainement interrogs; ces
astrolabes et ces tlescopes, qui ne savaient que chercher et mesurer la
matire; tout cela me jetait dans une fureur sombre. A quoi bon survivre
 soi-mme? me disais-je, et pourquoi avoir vcu quand on n'a rien
fait? Insens, qui voulais, par un rayon de ton intelligence, clairer
l'humanit dans les sicles futurs, et qui n'as pas seulement la force
de soulever une pierre pour voir ce qui est crit dessous! malheureux,
qui, durant l'ardeur de ta jeunesse, n'as su t'occuper qu' refroidir
ton esprit et ton coeur, et dont l'esprit et le coeur s'avisent de se
ranimer quand l'heure de mourir est venue! meurs donc, puisque tu n'as
plus ni tte, ni bras; car, si ton coeur a la tmrit de vivre encore
et de brler pour l'idal, ce feu divin ne servira plus qu' consumer
tes entrailles, et  clairer ton impuissance et ta nullit.

Et en parlant ainsi, je m'agitais sur mon lit de douleur, et des larmes
de rage coulaient sur mes joues. Alors une voix pure s'leva dans le
silence de la nuit et me parla ainsi:

--Crois-tu donc n'avoir rien  expier, toi qui oses te plaindre avec
tant d'amertume? Qui accuses-tu de tes maux? N'es-tu pas ton seul, ton
implacable ennemi? A qui imputeras-tu la faute de ton orgueil coupable,
de cette insatiable estime de toi-mme qui t'a aveugl quand tu pouvais
approcher de l'idal par la science, et qui t'a fait chercher ton idal
en toi seul?

--Tu mens! m'criai-je avec force, sans songer mme  me demander qui
pouvait me parler de la sorte. Tu mens! je me suis toujours ha; j'ai
toujours t ennuyeux, accablant, insupportable  moi-mme. J'ai cherch
l'idal partout avec l'ardeur du cerf qui cherche la fontaine dans un
jour brlant; j'ai t consum de la soif de l'idal, et si je ne l'ai
pas trouv...

--C'est la faute de l'idal, n'est-ce pas! interrompit la voix d'un ton
de froide piti. Il faut que Dieu comparaisse au tribunal de l'homme
et lui rende compte du mystre dont il a os s'envelopper, pendant que
l'homme daignait se donner la peine de le chercher, et vous n'appelez
pas cela de l'orgueil, vous autres!...

--Vous autres! repris-je frapp d'tonnement, et qui donc es-tu, toi
qui regardes en piti la race humaine, et qui te crois, sans doute,
exempt de ses misres?

--Je suis, rpondit la voix, celui que tu ne veux pas connatre, car tu
l'as toujours cherch o il n'est pas.

A ces mots, je me sentis baign de sueur de la tte aux pieds; mon
coeur tressaillit  rompre ma poitrine, et, me soulevant sur mon lit, je
lui dis:

--Es-tu donc celui qui dort sous la pierre?

--Tu m'as cherch sous la pierre, rpondit-il, et la pierre t'a
rsist. Tu devrais savoir que le bras d'un homme est moins fort que le
ciment et le marbre. Mais l'intelligence transporte les montagnes, et
l'amour peut ressusciter les morts.

--O mon matre! m'criai-je avec transport, je te reconnais. Ceci est
ta voix, ceci est ta parole. Bni sois-tu, toi qui me visites 
l'heure de l'affliction. Mais o donc fallait-il te chercher, et o te
retrouverai-je sur la terre?

--Dans ton coeur, rpondit la voix. Fais-en une demeure o je puisse
descendre. Purifie-le comme une maison qu'on orne et qu'on parfume pour
recevoir un hte chri. Jusque l que puis-je faire pour toi?

La voix se tut, et je parlai en vain: elle ne me rpondit plus. J'tais
seul dans les tnbres. Je me sentis tellement mu que je fondis en
larmes. Je repassai toute ma vie dans l'amertume de mon coeur. Je vis
qu'elle tait en effet un long combat et une longue erreur; car j'avais
toujours voulu choisir entre ma raison et mon sentiment, et je n'avais
pas eu la force de faire accepter l'un par l'autre. Voulant toujours
m'appuyer sur des preuves palpables, sur des bases jetes par l'homme,
et ne trouvant pas ces bases suffisantes, je n'avais eu ni assez de
courage ni assez de gnie pour me passer du tmoignage humain, et pour
le rectifier avec cette puissante certitude que le ciel donne aux
grandes mes. Je n'avais pas os rejeter la mtaphysique et la gomtrie
l o elles dtruisaient le tmoignage de ma conscience. Mon coeur
avait manqu de feu, partant mon cerveau de puissance pour dire  la
science:--C'est toi qui te trompes; nous ne savons rien, nous avons tout
 apprendre. Si le chemin que nous suivons ne nous conduit pas  Dieu,
c'est que nous nous sommes tromps de chemin; retournons sur nos pas et
cherchons Dieu car nous errons loin de lui dans les tnbres; et les
hommes ont beau nous crier que notre habilet nous a faits dieux
nous-mmes, nous sentons le froid de la mort et nous sommes entrans
dans le vide comme des astre; qui s'teignent et qui dvient de l'ordre
ternel.

A partir de ce jour, je m'abandonnai aux mouvements les plus chaleureux
de mon me, et un grand prodige s'opra en moi. Au lieu de me refroidir
moralement avec la vieillesse, je sentis mon coeur, vivifi et
renouvel, rajeunir  mesure que mon corps penchait vers la destruction.
Je sens la vie animale me quitter comme un vtement us; mais  mesure
que je dpouille cette enveloppe terrestre, ma conscience me donne
l'intime certitude de mon immortalit. L'ami cleste est revenu souvent;
mais n'attends pas que j'entre dans le dtail de ses apparitions. Ceci
est toujours un mystre pour moi, un mystre que je n'ai pas cherch
 pntrer, et sur lequel il me serait impossible d'tendre le rseau
d'une froide analyse: je sais trop ce qu'on risque  l'examen
de certaines impressions; l'esprit se glace  les dissquer, et
l'impression s'efface. Quoique j'aie cru de mon devoir d'tablir mes
dernires croyances religieuses le plus logiquement possible dans
quelques crits dont je te fais le dpositaire, je me suis permis de
laisser tomber un voile de posie sur les heures d'enthousiasme et
d'attendrissement qui, dissipant autour de moi les tnbres du monde
physique, m'ont mis en rapport direct avec cet esprit suprieur. Il est
des choses intimes qu'il vaut mieux taire que de livrer  la rise des
hommes. Dans l'histoire que j'ai crite simplement de ma vie obscure et
douloureuse, je n'ai pas fait mention de Spiridion. Si Socrate lui-mme
a t accus de charlatanisme et d'imposture pour avoir rvl ses
communications avec celui qu'il appelait son gnie familier, combien
plus un pauvre moine comme moi ne serait-il pas tax de fanatisme s'il
avouait avoir t visit par un fantme! Je ne l'ai pas fait, je ne le
ferai pas. Et pourtant je m'en expliquerais navement avec le savant
modeste et consciencieux qui, sans ironie et sans prjug, voudrait
pntrer dans les merveilles d'un ordre de choses vieux comme le monde,
qui attend une explication nouvelle. Mais o trouver un tel savant
aujourd'hui? L'oeuvre de la science, en ces temps-ci, est de rejeter
tout ce qui parat surnaturel, parce que l'ignorance et l'imposture en
ont trop longtemps abus. De mme que les nommes politiques sont forcs
de trancher avec le fer les questions sociales, les hommes d'tude sont
obligs, pour ouvrir un nouveau champ  l'analyse, de jeter au feu
ple-mle le grimoire des sorciers et les miracles de la foi. Un temps
viendra o, l'oeuvre ncessaire de la destruction tant accomplie, on
rechercha soigneusement, dans les dbris du pass, une vrit qui ne
peut se perdre, et qu'on saura dmler de l'erreur et du mensonge, comme
jadis Crsus reconnut  des signes certains que tous les oracles taient
menteurs, except a Pythie de Delphes, qui lui avait rvl ses actions
caches avec une puissance incomprhensible. Tu verras peut-tre
l'aurore de cette science nouvelle, sans laquelle l'humanit est
inexplicable, et son histoire dpourvue de sens. Tous les miracles, tous
les augures, tous les prodiges de l'antiquit ne seront peut-tre pas,
aux yeux de tes contemporains, des tours de sorciers ou des terreurs
imbciles accrdites par les prtres. Dj la science n'a-t-elle pas
donn une explication satisfaisante de beaucoup de phnomnes qui
semblaient surnaturels  nos aeux? Certains faits qui semblent
impossibles et mensongers en ce sicle auront peut-tre une explication
non moins naturelle et concluante quand la science aura largi ses
horizons. Quant  moi, bien que le mot _prodige_ n'ait pas de sens pour
mon entendement, puisqu'il peut s'appliquer aussi bien au lever du
soleil chaque matin qu' la rapparition d'un mort, je n'ai pas essay
de porter le lumire sur ces questions difficiles: le temps m'et
manqu. J'ai entendu parler de Mesmer; je ne sais si c'est un imposteur
ou un prophte; je me mfie de ce que j'ai entendu rapporter, parce
que les assertions sont trop hardies et les prtendues preuves trop
compltes pour un ordre de dcouvertes aussi rcent. Je ne comprends
pas encore ce qu'ils entendent par ce mot _magntisme_; je t'engage 
examiner ceci en temps et lieu pour moi, je n'ai pas eu le loisir de
m'garer dans ces propositions hardies; j'ai vit mme de me laisser
sduire par elles. J'avais un devoir plus clair et plus press 
accomplir, celui d'crire, sous l'impression de mes entretiens avec
l'_Esprit_, les fragments briss de ma mditation ternelle.

Ici Alexis s'interrompit, et posa sa main sur un livre que je
connaissais bien pour le lui avoir souvent vu consulter,  mon grand
tonnement, bien qu'il ne me part form que de feuillets blancs. Comme
je le regardais avec surprise, il sourit:

Je ne suis pas fou, comme tu le penses, reprit-il; ce livre est cribl
de caractres trs-lisibles pour quiconque connat la composition
chimique dont je me suis servi pour crire. Cette prcaution m'a paru
ncessaire pour chapper  l'espionnage de la censure monastique. Je
t'enseignerai un procd bien simple au moyen duquel tu feras reparatre
les caractres tracs sur ces pages quand le temps sera venu. Tu
cacheras ce manuscrit en attendant qu'il puisse servir  quelque
chose, si toutefois il doit jamais servir  quoi que ce soit; cela, je
l'ignore. Tel qu'il est, incomplet, sans ordre et sans conclusion, il
ne mrite pas de voir le jour. C'est peut-tre  toi, c'est peut-tre 
quelque autre qu'il appartient de le refaire. Il n'a qu'un mrite, c'est
d'tre le rcit fidle d'une vie d'angoisse, et l'expos naf de mon
tat prsent.

--Et cet tat, m'est-il permis, mon pre, de vous demander de me le
faire mieux connatre?

--Je le ferai en trois mots qui rsument pour moi la thologie,
rpondit-il en ouvrant son livre  la premire page: _croire, esprer,
aimer_. Si l'glise catholique avait pu conformer tous les points de
sa doctrine  cette sublime dfinition des trois vertus thologales: la
foi, l'esprance, la charit, elle serait la vrit sur la terre; elle
serait la sagesse, la justice, la perfection. Mais l'glise romaine
s'est port le dernier coup; elle a consomm son suicide Je jour o elle
a fait Dieu implacable et la damnation ternelle. Ce jour-l tous les
grands coeurs se sont dtachs d'elle; et l'lment d'amour et de
misricorde manquant  sa philosophie, la thologie chrtienne n'a plus
t qu'un jeu d'esprit, un sophisme o de grandes intelligences se
sont dbattues en vain contre leur tmoignage intrieur, un voile
pour couvrir de vastes ambitions, un masque pour cacher d'normes
iniquits...

Ici le pre Alexis s'arrta de nouveau et me regarda attentivement
pour voir quel effet produirait sur moi cet anathme dfinitif. Je le
compris, et, saisissant ses mains dans les miennes, je les pressai
fortement en lui disant d'une voix ferme et avec un sourire qui devait
lui rvler toute ma confiance:

Ainsi, pre, nous ne sommes plus catholiques?

--Ni chrtiens, rpondit-il d'une voix forte; ni protestants,
ajouta-t-il en me serrant les mains; ni philosophes comme Voltaire,
Helvtius et Diderot; nous ne sommes pas mme socialistes comme
Jean-Jacques et la Convention franaise: et cependant nous ne sommes ni
paens ni athes!

--Que sommes-nous donc, pre Alexis? lui dis-je; car, vous l'avez dit,
nous avons une me, Dieu existe, et il nous faut une religion.

--Nous en avons une, s'cria-t-il en se levant et en tendant vers le
ciel ses bras maigres avec un mouvement d'enthousiasme. Nous avons la
seule vraie, la seule immense, la seule digne de la Divinit. Nous
croyons en la Divinit, c'est dire que nous la connaissons et la
voulons; nous esprons en elle, c'est dire que nous la dsirons et
travaillons pour la possder; nous l'aimons, c'est dire que nous la
sentons et la possdons virtuellement; et Dieu lui-mme est une trinit
sublime dont notre vie mortelle est le reflet affaibli. Ce qui est foi
chez l'homme est science chez Dieu; ce qui est esprance chez l'homme
est puissance chez Dieu; ce qui est charit, c'est--dire pit, vertu,
effort, chez l'homme, est amour, c'est--dire production, conservation
et progression ternelle chez Dieu. Aussi Dieu nous connat, nous
appelle, et nous aime; c'est lui qui nous rvle cette connaissance que
nous avons de lui, c'est lui qui nous commande le besoin que nous avons
de lui, c'est lui qui nous inspire cet amour dont nous brlons pour lui;
et une des grandes preuves de Dieu et de ses attributs, c'est l'homme
et ses instincts. L'homme conoit, aspire et tente sans cesse, dans sa
sphre finie, ce que Dieu sait, veut et peut dans sa sphre infinie.
Si Dieu pouvait cesser d'tre un foyer d'intelligence, de puissance
et d'amour, l'homme retomberait au niveau de la brute; et chaque fois
qu'une intelligence humaine a ni la Divinit intelligente, elle s'est
suicide.

--Mais, mon pre, interrompis-je, ces grands athes du sicle dont on
vante les lumires et l'loquence...

--Il n'y a pas d'athes, reprit le pre Alexis avec chaleur; non, il n'y
en a pas! Il est des temps de recherche et de travail philosophique, o
les hommes, dgots des erreurs du pass, cherchent une nouvelle route
vers la vrit. Alors ils errent sur des sentiers inconnus. Les uns,
dans leur lassitude, s'asseyent et se livrent au dsespoir. Qu'est-ce
que ce dsespoir, sinon un cri d'amour vers cette Divinit qui se voile
 leurs yeux fatigus? D'autres s'avancent sur toutes les cimes avec une
prcipitation ardente, et, dans leur prsomption nave, s'crient qu'ils
ont atteint le but et qu'on ne peut aller plus loin. Qu'est-ce que cette
prsomption, qu'est-ce que cet aveuglement, sinon un dsir inquiet et
une impatience immodre d'embrasser la Divinit? Non, ces athes,
dont on vante avec raison la grandeur intellectuelle, sont des mes
profondment religieuses, qui se fatiguent ou qui se trompent dans leur
essor vers le ciel. Si,  leur suite, on voit se traner des mes basses
et perverses, qui invoquent le nant, le hasard, la nature brutale, pour
justifier leurs vices honteux et leurs grossiers penchants, c'est encore
l un hommage rendu  la majest de Dieu. Pour se dispenser de tendre
vers l'idal, et de soutenir par le travail et la vertu la dignit
humaine, la crature est force de nier l'idal. Mais, si une voix
intrieure ne troublait pas l'ignoble repos de sa dgradation, elle
ne se donnerait pas tant de peine pour rejeter l'existence d'un juge
suprme. Quand les philosophes de ce sicle ont invoqu la Providence,
la nature, les lois de la cration, ils n'ont pas cess d'invoquer le
vrai Dieu sous ces noms nouveaux. En se rfugiant dans le sein d'une
Providence universelle et d'une nature inpuisablement gnreuse, ils
ont protest contre les anathmes que les sectes farouches se lanaient
l'une  l'autre, contre les monstruosits de l'inquisition, contre
l'intolrance et le despotisme. Lorsque Voltaire,  la vue d'une
nuit toile, proclamait le grand horloger cleste; lorsque Rousseau
conduisait son lve au sommet d'une montagne pour lui rvler la
premire notion du Crateur au lever du soleil, quoique ce fussent l
des preuves incompltes et des vues troites, en comparaison de ce que
l'avenir rserve aux hommes de preuves clatantes et d'infaillibles
certitudes, c'taient du moins des cris de l'me levs vers ce Dieu que
toutes les gnrations humaines ont proclam sous des noms divers et
ador sous diffrents symboles.

--Mais ces preuves clatantes, mais cette certitude, lui dis-je, o les
puiserons-nous, si nous rejetons la rvlation, et si le sens intrieur
ne nous suffit pas?

--Nous ne rejetons pas la rvlation, reprit-il vivement, et le sens
intrieur nous suffit jusqu' un certain point; mais nous y joignons
d'autres preuves encore: quant au pass, le tmoignage de l'humanit
tout entire; quant au prsent, l'adhsion de toutes les consciences
pures au culte de la Divinit, et la voix loquente de notre propre
coeur.

--Si je vous entends bien, repris-je, vous acceptez de la rvlation ce
qu'elle a d'ternellement divin, les grandes notions sur la Divinit et
l'immortalit, les prceptes de vertu et le devoir qui en dcoulent.

---L'homme, rpondit-il, arrache au ciel mme la connaissance de
l'idal, et la conqute des vrits sublimes qui y conduisent est un
pacte, un hymne entre l'intelligence humaine qui cherche, aspire et
demande, et l'intelligence divine qui, elle aussi, cherche le coeur
de l'homme, aspire  s'y rpandre, et consent  y rgner. Nous
reconnaissons donc des matres, de quelque nom que l'on ait voulu les
appeler. Hros, demi-dieux, philosophes, saints ou prophtes, nous
pouvons nous incliner devant ces pres et ces docteurs de l'humanit.
Nous pouvons adorer chez l'homme investi d'une haute science et d'une
haute vertu un reflet splendide de la Divinit. O Christ! un temps
viendra o l'on t'lvera de nouveaux autels, plus dignes de toi, en te
restituant ta vritable grandeur, celle d'avoir t vraiment le fils de
la femme et le sauveur, c'est--dire l'ami de l'humanit, le prophte de
l'idal.

--Et le successeur de Platon, ajoutai-je.

--Comme Platon fut celui des autres rvlateurs que nous vnrons, et
dont nous sommes les disciples.

Oui, poursuivit Alexis aprs une pause, comme pour me donner le temps
de peser ses paroles, nous sommes les disciples de ces rvlateurs, mais
nous sommes leurs libres disciples. Nous avons le droit de les examiner,
de les commenter, de les discuter, de les redresser mme; car, s'ils
participent par leur gnie de l'infaillibilit de Dieu, ils participent
par leur nature de l'impuissance de la raison humaine. Il est donc
non-seulement dans notre privilge, mais dans notre devoir comme dans
notre destine, de les expliquer et d'aider  la continuation de leurs
travaux.

--Nous, mon pre! m'criai-je avec effroi; mais quel est donc notre
mandat?

--C'est d'tre venus aprs eux. Dieu veut que nous marchions; et, s'il
fait lever des prophtes au milieu du cours des ges, c'est pour pousser
les gnrations devant eux, comme il convient  des hommes, et non pour
les enchaner  leur suite, comme il appartient  de vils troupeaux.
Quand Jsus gurit le paralytique, il ne lui dit pas: Prosterne-toi, et
suis-moi. Il lui dit: Lve-toi, et marche.

--Mais o irons-nous, mon pre?

--Nous irons vers l'avenir; nous irons, pleins du pass et remplissant
nos jours prsents par l'tude, la mditation et un continuel effort
vers la perfection. Avec du courage et de l'humilit, en puisant dans la
contemplation de l'idal la volont et la force, en cherchant dans la
prire l'enthousiasme et la confiance, nous obtiendrons que Dieu nous
claire et nous aide  instruire les hommes, chacun de nous selon ses
forces... Les miennes sont puises, mon enfant. Je n'ai pas fait ce que
j'aurais pu faire si je n'eusse pas t lev dans le catholicisme. Je
t'ai racont ce qu'il m'a fallu de temps et de peines pour arriver 
proclamer sur le bord de ma tombe ce seul mot: Je suis libre!

--Mais ce mot en dit beaucoup, mon pre! m'criai-je. Dans votre bouche
il est tout puissant sur moi, et c'est de votre bouche seule que j'ai
pu l'entendre sans mfiance et sans trouble. Peut-tre, sans ce mot de
vous, toute ma vie et t livre  l'erreur. Que j'eusse continu mes
jours dans ce clotre, il est probable que j'y eusse vcu courb et
abruti sous le joug du fanatisme. Que j'eusse vcu dans le tumulte du
monde, il est possible que je me fusse laiss garer par les passions
humaines et les maximes de l'impit. Grce  vous, j'attends mon sort
de pied ferme. Il me semble que je ne peux plus succomber aux dangers
de l'athisme, et je sens que j'ai secou pour toujours les liens de la
superstition.

--Et si ce mot de ma bouche, dit Alexis, profondment mu, est le seul
bien que j'aie pu faire en ce monde, ces mots de la tienne sont une
rcompense suffisante. Je ne mourrai donc pas sans avoir vcu, car le
but de la vie est de transmettre la vie. J'ai toujours pens que le
clibat tait un tat sublime, mais tout  fait exceptionnel, parce
qu'il entranait des devoirs immenses. Je pense encore que celui qui se
refuse  donner la vie physique  des tres de son espce doit donner
en revanche, par ses travaux et ses lumires, la vie intellectuelle au
grand nombre de ses semblables. C'est pour cela que je rvre la fconde
virginit du Christ. Mais, lorsque, aprs avoir nourri dans ma jeunesse
des esprances orgueilleuses de science et de vertu, je me suis vu
courb sous les annes et les mains vides de grandes oeuvres, je me
suis afflig et repenti d'avoir embrass un tat  la hauteur duquel je
n'avais pas su m'lever. Aujourd'hui je vois que je ne tomberai pas de
l'arbre comme un fruit strile. La semence de vie a fcond ton me.
J'ai un fils, un enfant plus prcieux qu'un fruit de mes entrailles;
j'ai un fils de mon intelligence.

--Et de ton coeur, lui dis-je en pliant les deux genoux devant lui; car
tu as un grand coeur,  pre Alexis! un coeur plus grand encore que
ton intelligence! Et quand tu t'cries: Je suis libre! cette parole
puissante implique celle-ci: J'aime et je crois.

--J'aime, je crois et j'espre, tu l'as dit! rpondit-il avec
attendrissement; s'il en tait autrement, je ne serais pas libre. La
brute, au fond des forts, ne connat point de lois, et pourtant elle
est esclave; car elle ne sait ni le prix, ni la dignit, ni l'usage de
sa libert. L'homme priv d'idal est l'esclave de lui-mme, de ses
instincts matriels, de ses passions farouches, tyrans plus absolus,
matres plus fantasques que tous ceux qu'il a renverss avant de tomber
sous l'empire de la fatalit.

Nous causmes ainsi longtemps encore. Il m'entretint des grands mystres
de la foi pythagoricienne, platonicienne et chrtienne, qu'il disait
tre un mme dogme continu et modifi, et dont l'essence lui semblait
le fond de la vrit ternelle; vrit progressive, disait-il, en
ce sens qu'elle tait enveloppe encore de nuages pais, et qu'il
appartenait  l'intelligence humaine de dchirer ces voiles un  un,
jusqu'au dernier. Il s'effora de rassembler tous les lments sur
lesquels il basait sa foi en un _Dieu-Perfection:_ c'est ainsi qu'il
l'appelait. Il disait: 1 que la grandeur et la beaut de l'univers
accessible aux calculs et aux observations de la science humaine,
nous montraient dans le Crateur l'ordre, la sagesse et la science
omnipotente; 2 que le besoin qu'prouvent les hommes de se former en
socit et d'tablir entre eux des rapports de sympathie, de religion
commune et de protection mutuelle, prouvait, dans le lgislateur
universel, l'esprit de souveraine justice; 3 que les lans continuels
du coeur de l'homme vers l'idal prouvaient l'amour infini du pre
des hommes rpandu  grands flots sur la grande famille humaine,
et manifest  chaque me en particulier dans le sanctuaire de sa
conscience. De l il concluait pour l'homme trois sortes de devoirs. Le
premier, appliqu  la nature extrieure: devoir de s'instruire dans les
sciences, afin de modifier et de perfectionner autour de lui le monde
physique. Le second, appliqu  la vie sociale: devoir de respecter ou
d'tablir des institutions librement acceptes par la famille humaine
et favorables  son dveloppement. Le troisime, applicable  la vie
intrieure de l'individu: devoir de se perfectionner soi-mme en vue de
la perfection divine, et de chercher sans cesse pour soi et pour les
autres les voies de la vrit, de la sagesse et de la vertu.

Ces entretiens et ces enseignements furent au moins aussi longs que
le rcit qui les avait amens. Ils durrent plusieurs jours, et nous
absorbrent tellement l'un et l'autre que nous prenions  peine le temps
de dormir. Mon matre semblait avoir recouvr, pour m'instruire, une
force virile. Il ne songeait plus  ses souffrances et me les faisait
oublier  moi-mme; il me lisait son livre et me l'expliquait  mesure.
C'tait un livre trange, plein d'une grandeur et d'une simplicit
sublimes. Il n'avait pas affect une forme mthodique; il avouait
n'avoir pas eu le temps de se rsumer, et avoir plutt crit, comme
Montaigne, au jour le jour, une suite d'essais, o il avait exprim
navement tantt les lans religieux, tantt les accs de tristesse et
de dcouragement sous l'empire desquels il s'tait trouv.

J'ai senti, me disait-il, que je n'tais plus capable d'crire un grand
ouvrage pour mes contemporains, tel que je l'avais rv dans mes
jours de noble, mais aveugle ambition. Alors, conformant ma manire 
l'humilit de ma position, et mes esprances  la faiblesse de mon tre,
j'ai song  rpandre mon coeur tout entier sur ces pages intimes, afin
de former un disciple qui, ayant bien compris les dsirs et les besoins
de l'me humaine, consacrt son intelligence  chercher le soulagement
et la satisfaction de ses dsirs et de ses besoins, dont tt ou tard,
aprs les agitations politiques, tous les hommes sentiront l'importance.
Expression plaintive de la triste poque o le sort m'a jet, je ne puis
qu'lever un cri de dtresse afin qu'on me rende ce qu'on m'a t:
une foi, un dogme et un culte. Je sens bien que nul encore ne peut me
rpondre et que je vais mourir hors du temple, plein de trouble et de
frayeur, n'emportant pour tout mrite, aux pieds du juge suprme, que le
combat opinitre de mes sentiments religieux contre l'action dissolvante
d'un sicle sans religion. Mais j'espre, et mon dsespoir mme
enfante chez moi des esprances nouvelles; car, plus je souffre de mon
ignorance, plus j'ai horreur du nant, et plus je sens que mon me a
des droits sacrs sur cet hritage cleste dont elle a l'insatiable
Dsir...

[Illustration: C'est ainsi qu'il parlait...]

C'tait la troisime nuit de cet entretien, et, malgr l'intrt
puissant qui m'y enchanait, je fus tout  coup saisi d'un tel
accablement, que je m'assoupis auprs du lit de mon matre tandis qu'il
parlait encore, d'une voix affaiblie, au milieu des tnbres; car toute
l'huile de la lampe tait consume, et le jour ne paraissait point
encore. Au bout de quelques instants, je m'veillai; Alexis faisait
entendre encore des sons inarticuls et semblait se parler  lui-mme.
Je fis d'incroyables efforts pour l'couter et pour rsister au sommeil;
ses paroles taient inintelligibles, et, la fatigue l'emportant, je
m'endormis de nouveau, la tte appuye sur le bord de son lit. Alors,
dans mon sommeil, j'entendis une voix pleine de douceur et d'harmonie
qui semblait continuer les discours de mon matre, et je l'coutais sans
m'veiller et sans la comprendre. Enfin, je sentis comme un souffle
rafrachissant qui courait dans mes cheveux, et la voix me dit: _Angel,
Angel, l'heure est venue_. Je m'imaginai que mon matre expirait, et,
faisant un grand effort, je m'veillai et j'tendis les mains vers lui.
Ses mains taient tides, et sa respiration rgulire annonait un
paisible repos. Je me levai alors pour rallumer la lampe; mais je crus
sentir le frlement d'un tre d'une nature indfinissable qui se plaait
devant moi et qui s'opposait  mes mouvements. Je n'eus point peur et je
lui dis avec assurance:

Qui es-tu, et que veux-tu? es-tu celui que nous aimons? as-tu
quelque-chose  m'ordonner?

--Angel, dit la voix, le manuscrit est sous la pierre, et le coeur de
ton matre sera tourment tant qu'il n'aura pas accompli la volont de
celui...

[Illustration: Il marchait rapidement sur la mer...]

Ici la voix se perdit; je n'entendis plus aucun autre bruit dans la
chambre que la respiration gale et faible d'Alexis. J'allumai la lampe,
je m'assurai qu'il dormait, que nous tions seuls, que toutes les portes
taient fermes; je m'assis, incertain et agit. Puis, au bout de peu
d'instants, je pris mon parti, je sortis de la cellule, sans bruit,
tenant d'une main ma lampe, de l'autre une barre d'acier que j'enlevai 
une des machines de l'observatoire, et je me rendis  l'glise.

Comment, moi, si jeune, si timide et si superstitieux jusqu' ce jour,
j'eus tout  coup la volont et le courage d'entreprendre seul une telle
chose, c'est ce que je n'expliquerai pas. Je sais seulement que mon
esprit tait lev  sa plus haute puissance en cet instant, soit que
je fusse sous l'empire d'une exaltation trange, soit qu'un pouvoir
suprieur  moi agt en moi  mon insu. Ce qu'il y a de certain, c'est
que j'attaquai sans trembler la pierre du _Hic est_, et que je l'enlevai
sans peine. Je descendis dans le caveau, et je trouvai le cercueil
de plomb dans sa niche de marbre noir. M'aidant du levier et de mon
couteau, j'en dessoudai sans peine une partie; je trouvai,  l'endroit
de la poitrine o j'avais dirig mes recherches, des lambeaux de
vtement que je soulevai et qui se roulrent autour de mes doigts comme
des toiles d'araigne. Puis, glissant ma main jusqu' la place o
ce noble coeur avait battu, je sentis sans horreur le froid de ses
ossements. Le paquet de parchemin n'tant plus retenu par les plis du
vtement, roula dans le fond du cercueil; je l'en retirai, et, refermant
le spulcre  la hte, je retournai auprs d'Alexis et dposai le
manuscrit sur ses genoux. Alors, un vertige me saisit, et je faillis
perdre connaissance; mais ma volont l'emporta encore: car Alexis
dpliait le manuscrit d'une main ferme et empresse.

_Hic est veritas_! s'cria-t-il en jetant les yeux sur la devise
favorite de Spiridion, qui servait d'pigraphe  cet crit. Angel, que
vois-je? en croirai-je mes yeux? Tiens, regarde toi-mme, il me semble
que je suis en proie  une hallucination.

Je regardai avec lui; c'tait un de ces beaux manuscrits du treizime
sicle tracs sur parchemin avec une nettet et une lgance dont
l'imprimerie n'approche point; travail manuel, humble et patient, de
quelque moine inconnu; et ce manuscrit, quelle fut ma surprise, quelle
fut la consternation de mon matre Alexis, en voyant que ce n'tait pas
autre chose que le livre des vangiles selon l'aptre saint Jean?

Nous sommes tromps! dit Alexis. Il y a eu l une substitution.
Fulgence aura laiss djouer sa vigilance pendant les funrailles de son
matre, ou bien Donatien a surpris le secret de nos entretiens; il a
enlev le livre et mis  la place la parole du Christ sans appel et sans
commentaire.

--Attendez, mon pre, m'criai-je aprs avoir examin attentivement le
manuscrit; ceci est un monument bien rare et bien prcieux. Il est de
la propre main du clbre abb Joachim de Flore, moine cistercien de la
Calabre... Sa signature l'atteste.

--Oui, dit Alexis en reprenant le manuscrit et en le regardant avec
soin, celui qu'on appelait l'_homme vtu de lin_, celui qu'on regardait
comme un inspir, comme un prophte, le messie du nouvel vangile au
commencement du treizime sicle! Je ne sais quelle motion profonde
remue mes entrailles  la vue de ces caractres.  chercheur de vrit,
j'ai souvent aperu la trace de tes pas sur mon propre chemin! Mais,
regarde, Angel, rien ici ne doit chapper  notre attention; car ce
n'est certes pas sans dessein que ce prcieux exemplaire a servi de
linceul au coeur d'Hbronius; vois-tu ces caractres tracs en plus
grosses lettres et avec plus d'lgance que le reste du texte?

--Ils sont aussi marqus d'une couleur particulire, et ce ne sont pas
les seuls peut-tre. Voyons, mon pre!

Nous feuilletmes l'vangile de saint Jean, et nous trouvmes dans ce
chef-d'oeuvre calligraphique de l'abb Joachim, trois passages crits
en caractres plus gros, plus orns, et d'une autre encre que le reste,
comme si le copiste et voulu arrter la mditation du commentateur sur
ces passages dcisifs. Le premier, crit en lettres d'azur, tait celui
qui ouvre si magnifiquement l'vangile de saint Jean.

LA PAROLE TAIT AU COMMENCEMENT, LA PAROLE TAIT AVEC DIEU, ET
CETTE PAROLE TAIT DIEU. TOUTES CHOSES ONT T FAITES PAR ELLE; ET RIEN
DE CE QUI A T FAIT N'A T FAIT SANS ELLE. C'EST EN ELLE QU'TAIT LA
VIE, ET LA VIE TAIT LA LUMIRE DES HOMMES. ET LA LUMIRE LUIT DANS LES
TNBRES, ET LES TNBRES NE L'ONT POINT REUE. C'TAIT LA VRITABLE
LUMIRE QUI CLAIRE TOUT HOMME VENANT EN CE MONDE.

Le second passage tait crit en lettres de pourpre. C'tait celui-ci:

L'HEURE VIENT QUE VOUS N'ADOREREZ LE PRE NI SUR CETTE MONTAGNE NI
 JRUSALEM. L'HEURE VIENT QUE LES VRAIS ADORATEURS ADORERONT LE PRE EN
ESPRIT ET EN VRITɻ.

Et le troisime, crit en lettres d'or, tait celui-ci:

C'EST ICI LA VIE TERNELLE DE TE CONNATRE, TOI LE SEUL VRAI DIEU,
ET CELUI QUE TU AS ENVOY, JSUS LE CHRIST.

Un quatrime passage tait encore signal  l'attention, mais uniquement
par la grosseur des caractres; c'tait celui-ci du chapitre X:

JSUS LEUR RPONDIT: J'AI FAIT DEVANT VOUS PLUSIEURS BONNES OEUVRES
DE LA PART DE MON PRE; POUR LAQUELLE ME LAPIDEZ-VOUS?--LES JUIFS LUI
RPONDIRENT: CE N'EST POINT POUR UNE BONNE OEUVRE QUE NOUS TE LAPIDONS,
MAIS C'EST  CAUSE DE TON BLASPHME, C'EST  CAUSE QUE, TANT HOMME, TU
TE FAIS DIEU. JSUS LEUR RPONDIT: N'EST-IL PAS CRIT DANS VOTRE LOI:
_J'AI DIT: VOUS TES TOUS DES DIEUX_. SI ELLE A APPEL DIEUX CEUX 
QUI LA PAROLE DE DIEU TAIT ADRESSE, ET SI L'CRITURE NE PEUT TRE
REJETE, DITES-VOUS QUE JE BLASPHME, MOI QUE LE PRE A SANCTIFI, ET
QU'IL A ENVOY DANS LE MONDE, PARCE QUE J'AI DIT: JE SUIS LE FILS DE
DIEU?

Angel! s'cria Alexis, comment ce passage n'a-t-il pas frapp
les chrtiens lorsqu'ils ont conu l'ide idoltrique de faire de
Jsus-Christ un Dieu Tout-Puissant, un membre de la Trinit divine? Ne
s'est-il pas expliqu lui-mme sur cette prtendue divinit? n'en a-t-il
pas repouss l'ide comme un blasphme? Oh! oui, il nous l'a dit, cet
homme divin! nous sommes tous des dieux, nous sommes tous les enfants
de Dieu, dans le sens o saint Jean l'entendait en exposant le dogme au
dbut de son vangile... A tous ceux qui ont reu la parole (le _logos_
divin) il a donn le droit d'tre faits enfants de Dieu. Oui, la parole
est Dieu; la rvlation, c'est Dieu, c'est la vrit divine manifeste,
et l'homme est Dieu aussi, en ce sens qu'il est le fils de Dieu, et une
manifestation de la Divinit: mais il est une manifestation finie, et
Dieu seul est la Trinit infinie. Dieu tait en Jsus, le Verbe parlait
par Jsus, mais Jsus n'tait pas le Verbe.

Mais nous avons d'autres trsors  examiner et  commenter, Angel; car
voici trois manuscrits au lieu d'un. Modre l'ardeur de ta curiosit,
comme je dompte la mienne. Procdons avec ordre, et passons au second
ayant de regarder le troisime. L'ordre dans lequel Spiridion a plac
ces trois manuscrits sous une mme enveloppe doit tre sacr pour
nous, et signifie incontestablement le progrs, le dveloppement et le
complment de sa pense.

Nous droulmes le second manuscrit. Il n'tait ni moins prcieux ni
moins curieux que le premier. C'tait ce livre perdu durant des sicles,
inconnu aux gnrations qui nous sparent de son apparition dans le
monde; ce livre poursuivi par l'Universit de Paris, tolr d'abord et
puis condamn, et livr aux flammes par le saint-sige en 1260: c'tait
la fameuse _Introduction  l'vangile ternel_, crite de la propre
main de l'auteur, le clbre Jean de Parme, gnral des Franciscains et
disciple de Joachim de Flore. En voyant sous nos yeux ce monument de
l'hrsie, nous fmes saisis, Alexis et moi, d'un frisson involontaire.
Cet exemplaire, probablement unique dans le monde, tait dans nos mains;
et par lui qu'allions-nous apprendre? avec quel tonnement nous en lmes
le sommaire, crit  la premire page:

La religion a trois poques comme le rgne des trois personnes de la
Trinit. Le rgne du Pre a dur pendant la loi mosaque. Le rgne du
Fils, c'est--dire la religion chrtienne, ne doit pas durer toujours.
Les crmonies et les sacrements dans lesquels cette religion
s'enveloppe, ne doivent pas tre ternels. Il doit venir un temps o ces
mystres cesseront, et alors doit commencer la religion du Saint-Esprit,
dans laquelle les hommes n'auront plus besoin de sacrements, et rendront
 l'tre suprme un culte purement spirituel. Le rgne du Saint-Esprit
a t prdit par saint Jean, et c'est ce rgne qui va succder  la
religion chrtienne, comme la religion chrtienne a succd  la loi
mosaque.

Quoi! s'cria Alexis, est-ce ainsi qu'il faut entendre le dveloppement
des paroles de Jsus  la Samaritaine: _L'heure vient que vous
n'adorerez plus le Pre ni  Jrusalem ni sur cette montagne, mais
que vous l'adorerez en Esprit et en Vrit_? Oui la doctrine de
l'vangile-ternel! cette doctrine de libert, d'galit et de
fraternit qui spare Grgoire VII de Luther, l'a entendu ainsi. Or,
cette poque est bien grande: c'est elle qui, aprs avoir rempli le
monde, fconde encore la pense de tous les grands hrsiarques, de
toutes les sectes perscutes jusqu' nos jours. Condamn, dtruit, cet
oeuvre vit et se dveloppe dans tous les penseurs qui nous ont produits;
et des cendres de son bcher, l'vangile ternel projette une flamme qui
embrase la suite des gnrations. Wiclef, Jean Huss, Jrme de Prague,
Luther! vous tes sortis de ce bcher, vous avez t couvs sous cette
cendre glorieuse; et toi-mme Bossuet, protestant mal dguis, le
dernier vque, et toi aussi Spiridion, le dernier aptre, et nous aussi
les derniers moines! Mais quelle tait donc la pense suprieure de
Spiridion par rapport  cette rvlation du treizime sicle? Le
disciple de Luther et de Bossuet s'tait-il retourn vers le pass pour
embrasser la doctrine d'Amaury, de Joachim de Flore et de Jean de Parme?

--Ouvrez le troisime manuscrit, mon pre. Sans doute, il sera la clef
des deux autres.

Le troisime manuscrit tait en effet l'oeuvre de l'abb Spiridion, et
Alexis, qui avait vu souvent des textes sacrs, copis de sa main, et
rests entre celles de Fulgence, reconnut aussitt l'authenticit de cet
crit. Il tait fort court et se rsumait dans ce peu de lignes:

    Jsus (vision adorable) m'est apparu et m'a dit: Des quatre
    vangiles, le plus divin, le moins entach des formes passagres de
    l'humanit au moment o j'ai accompli ma mission, est l'vangile
    de Jean, de celui sur le sein duquel je me suis appuy durant la
    passion, de celui  qui je recommandai ma mre en mourant. Tu ne
    garderas que cet vangile. Les trois autres, crits en vue de la
    terre pour le temps o ils ont t crits, pleins de menaces et
    d'anathmes, ou de rserves sacerdotales dans le sens de l'antique
    mosaque, seront pour toi comme s'ils n'taient pas. Rponds;
    m'obiras-tu?

    Et moi, Spiridion, serviteur de Dieu, j'ai rpondu: J'obirai.

    Jsus alors m'a dit: Dans ton pass chrtien, tu seras donc de
    l'cole de Jean, tu seras Joannite.

    Et quand Jsus m'eut dit ces paroles, je sentis en moi comme une
    sparation qui se faisait dans tout mon tre. Je me sentis mourir.
    Je n'tais plus chrtien; mais bientt je me sentis renatre, et
    j'tais plus chrtien que jamais. Car le christianisme m'tait
    rvl, et j'entendis une voix qui disait  mes oreilles ce verset
    du dix-septime chapitre de l'unique vangile: _C'est ici la vie
    ternelle de te connatre, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu
    as envoy, Jsus le Christ._

    Alors Jsus me dit:

    Tu recueilleras  travers les sicles la tradition de ton cole.

    Et je pensai  tout ce que j'avais lu autrefois sur l'cole de
    saint Jean, et ceux que j'avais si souvent appels des _hrtiques_
    m'apparurent comme de vrais vivants.

    Jsus ajouta:

    Mais tu effaceras et tu ratureras avec soin les erreurs de l'esprit
    prophtique, pour ne garder que la prophtie.

    La vision avait disparu; mais je la sentais, pour ainsi dire, qui
    se continuait secrtement en moi. Je courus  mes livres, et le
    premier ouvrage qui me tomba sous la main fut un manuscrit de
    l'vangile de saint Jean, de la main de Joachim de Flore.

    Le second fut l'_Introduction  l'vangile ternel_, de Jean de
    Parme.

    Je relus l'vangile de saint Jean en adorant.

    Et je lus l'_Introduction  l'vangile ternel_ en souffrant et en
    gmissant. Quand j'eus fini de le lire, tout ce qui m'en resta fut
    cette phrase:

    _La religion a trois poques, comme les rgnes des trois personnes
    de la Trinit._

    Tout le reste avait disparu et tait ratur de mon esprit. Mais
    cette phrase brillait devant les yeux de mon intelligence, comme un
    phare clatant et qui ne doit pas s'teindre.

    Alors Jsus m'apparut de nouveau, et me dit:

    _La religion a trois poques, comme les rgnes des trois personnes
    de la Trinit._

    Je rpondis: ainsi soit-il!

    Jsus reprit:

    Le christianisme a eu trois poques, et les trois poques sont
    accomplies.

    Et il disparut. Et je vis passer successivement devant moi (vision
    adorable) saint Pierre, saint Jean et saint Paul.

    Derrire saint Pierre tait le grand pape Grgoire VII.

    Derrire saint Jean, Joachim de Flore, le saint Jean du treizime
    sicle.

    Derrire saint Paul tait Luther.

    Je m'vanouis.

Plus loin, aprs un intervalle, tait crit de la mme main:

    Le christianisme devait avoir trois poques, et les trois poques
    sont accomplies. Comme la Trinit divine a trois faces, la
    conception que l'esprit humain a eue de la Trinit dans le
    christianisme devait avoir trois faces successives. La premire,
    qui rpond  saint Pierre, embrasse la priode de la cratio
    du dveloppement hirarchique et militant de l'glise jusqu'
    Hildebrand, le saint Pierre du onzime sicle; la seconde, qui
    rpond  saint Jean, embrasse la priode depuis Abeilard jusqu'
    Luther; la troisime, qui rpond  saint Paul, commence  Luther et
    finit  Bossuet. C'est le rgne du libre examen, de la connaissance,
    comme la priode antrieure est celle de l'amour et du sentiment,
    comme celle qui avait prcd est la priode de la sensation et de
    l'activit. L finit le christianisme, et l commence l're d'une
    nouvelle religion. Ne cherchons donc plus la vrit absolue dans
    l'application littrale des vangiles, mais dans le dveloppement
    des rvlations de toute l'humanit antrieure  nous. Le dogme de
    la Trinit est la religion ternelle; la vritable comprhension
    de ce dogme est ternellement progressive. Nous repasserons
    ternellement peut-tre par ces trois phases de manifestations
    de l'activit, de l'amour et de la science, qui sont les trois
    principes de notre essence mme, puisque ce sont les trois principes
    divins que _reoit chaque homme venant dans le monde_,  titre
    de _fils de Dieu_. Et plus nous arriverons  nous manifester
    simultanment sous ces trois faces de notre humanit, plus nous
    approcherons de la perfection divine. Hommes de l'avenir, c'est 
    vous qu'il est rserv de raliser cette prophtie, si Dieu est en
    vous. Ce sera l'oeuvre d'une nouvelle rvlation, d'une nouvelle
    religion, d'une nouvelle socit, d'une nouvelle humanit. Cette
    religion n'abjurera pas l'esprit du Christianisme, mais elle en
    dpouillera les formes. Elle sera au Christianisme ce que la fille
    est  la mre, lorsque l'une penche vers la tombe et que l'autre
    est en plein dans la vie. Cette religion, fille de l'vangile, ne
    reniera point sa mre, mais elle continuera son oeuvre; et ce que sa
    mre n'aura pas compris, elle l'expliquera; ce que sa mre n'aura
    pas os, elle l'osera; ce que sa mre n'aura fait qu'entreprendre,
    elle l'achvera. Ceci est la vritable prophtie qui est apparue
    sous un voile de deuil au grand Bossuet,  son heure dernire.
    Trinit divine, reois et reprends l'tre de celui que tu as clair
    de ta lumire, embras de ton amour, et cr de la substance mme,
    ton serviteur _Spiridion_.

Alexis replia le manuscrit, le plaa sur sa poitrine, croisa ses mains
dessus, et resta plong dans une mditation profonde. Une grande
srnit rgnait sur son front. Je restai  ses cts immobile,
attentif, piant tous ses mouvements, et cherchant dans l'expression de
sa physionomie  comprendre les penses qui remuaient son me. Tout 
coup je vis de grosses larmes rouler de ses yeux et inonder son visage
fltri, comme une pluie bienfaisante sur la terre altre. Je suis bien
heureux! me dit-il en se jetant dans mon sein. O ma vie! ma triste vie!
ce n'tait pas trop de tes douleurs et de tes fatigues pour acheter
cet ineffable instant de lumire, de certitude et de charit! Charit
divine, je te comprends enfin! Logique suprme, tu ne pouvais faillir!
Ami Spiridion, tu le savais bien quand tu me disais: Aime et tu
comprendras! O ma science frivole!  mon rudition strile! vous ne
m'avez pas clair sur le vritable sens des critures! C'est depuis
que j'ai compris l'amiti, et par elle la charit, et par la charit
l'enthousiasme de la fraternit humaine, que je suis devenu capable de
comprendre la parole de Dieu. Angel, laisse-moi ces manuscrits pendant
le peu d'heures que j'ai encore  passer prs de toi; et, quand je ne
serai plus, ne les ensevelis point avec moi. Le temps est venu o la
vrit ne doit plus dormir dans les spulcres, mais agir  la lumire du
soleil et remuer le coeur des hommes de bonne volont. Tu reliras ces
vangiles, mon enfant, et en les commentant, tu rapprendras l'histoire;
ton cerveau, que j'ai rempli de faits, de textes et de formules, est
comme un livre qui porte en soi la vie, et qui n'en a pas conscience.
C'est ainsi que, durant trente ans, j'avais fait de ma propre
intelligence un parchemin. Celui qui a tout lu, tout examin sans rien
comprendre est le pire des ignorants; et celui qui, sans savoir lire,
a compris la sagesse divine, est le plus grand savant de la terre.
Maintenant, reois mes adieux, mon enfant, et apprte-toi  quitter le
clotre et  rentrer dans la vie.

--Que dites-vous? m'criai-je; vous quitter? retourner au monde? Est-ce
l votre amiti? sont-ce l vos conseils?

--Tu vois bien, dit-il, que c'en est fait de nous. Nous sommes une
race unie, et Spiridion a t,  vrai dire, le dernier moine. O matre
infortun, ajouta-t-il en levant les yeux au ciel, toi aussi tu as bien
souffert, et ta souffrance a t ignore des hommes. Mais Dieu t'a reu
en expiation de tes erreurs sublimes, et il t'a envoy,  tes derniers
instants, l'instinct prophtique qui t'a consol; car ton grand coeur
a d oublier sa propre souffrance en apercevant l'avenir de la race
humaine tourn vers l'idal. Ainsi donc je suis arriv au mme rsultat
que toi. Quoique ta vie ait t consacre seulement aux tudes
thologiques, et que la mienne ait embrass un plus large cercle de
connaissances, nous avons trouv la mme conclusion; c'est que le pass
est fini et ne doit point entraver l'avenir, c'est que notre chute est
aussi ncessaire que l'a t notre existence; c'est que nous ne devons
ni renier l'une, ni maudire l'autre. Eh bien, Spiridion, dans l'ombre de
ton clotre et dans le secret de tes mditations, tu as t plus grand
que ton matre: car celui-ci est mort en jetant un cri de dsespoir et
on croyant que le monde s'croulait sur lui; et loi tu t'es endormi dans
la paix du Seigneur, rempli d'un divin espoir pour la race humaine. Oh!
oui, je t'aime mieux que Bossuet; car tu n'as pas maudit ton sicle,
et tu as noblement abjur une longue suite d'illusions, incertitudes
respectables, efforts sublimes d'une me ardemment prise de la
perfection. Sois bni, sois glorifi: le royaume des cieux appartient 
ceux dont l'esprit est vaste et dont le coeur est simple.

Quand il eut parl ainsi, il m'imposa les mains et me donna sa
bndiction; puis, se mettant en devoir de se lever:

Allons, dit-il, tu sais que l'heure est venue.

--Quelle heure donc, lui dis-je, et que voulez-vous faire? Ces paroles
ont dj frapp mon oreille cette nuit, et je croyais avoir t le seul
 les entendre. Dites, matre, que signifient-elles?

--Ces paroles, je les ai entendues, me rpondit-il; car, pendant que
tu descendais dans le tombeau de notre matre, j'avais ici un long
entretien avec lui.

--Vous l'avez vu? lui dis-je.

--Je ne l'ai jamais vu la nuit, mais seulement le jour,  la clart du
soleil. Je ne l'ai jamais vu et entendu en mme temps: c'est la nuit
qu'il me parle, c'est le jour qu'il m'apparat: Cette nuit, il m'a
expliqu ce que nous venons de lire et plus encore; et, s'il t'a ordonn
d'exhumer le manuscrit, c'est afin que jamais le doute n'entrt dans ton
me au sujet de ce que les hommes de ce sicle appelleraient nos visions
et nos dlires.

--Dlires clestes, m'criai-je, et qui me feraient har la raison, si
la raison pouvait en anantir l'effet! Mais ne le craignez pas, mon
pre; je porterai  jamais dans mon coeur la mmoire sacre de ces jours
d'enthousiasme.

--Maintenant, viens! dit Alexis en se mettant  marcher dans sa cellule
d'un pas assur, et en redressant son corps bris, avec la noblesse et
l'aisance d'un jeune homme.

--Eh quoi! Vous marchez! Vous tes donc guri! lui dis-je; ceci est un
prodige nouveau.

--La volont est seule un prodige, rpondit-il, et c'est la puissance
divine qui l'accomplit en nous. Suis-moi, je veux revoir le soleil,
les palmiers, les murs de ce monastre, la tombe de Spiridion et de
Fulgence; je me sens possd d'une joie d'enfant; mon me dborde. Il
faut que j'embrasse cette terre de douleurs et d'esprances o les
larmes sont fcondes, et que nos genoux fatigus de prires n'ont pas
creuse en vain.

Nous descendmes pour nous rendre au jardin; mais en passant devant le
rfectoire o les moines taient rassembls, il s'arrta un instant, et
jeta sur eux un regard de compassion.

En voyant debout devant eux cet Alexis qu'ils croyaient mourant, ils
furent saisis d'pouvante, et un des convers qui les servait et qui se
trouvait prs de la porte, murmura ces mots:

Les morts ressuscitent, c'est le prsage de quelque malheur.

--Oui, sans doute, rpondit Alexis en entrant dans le rfectoire par
l'effet d'une subite rsolution, un grand malheur vous menace. Et
parlant  haute voix, avec un visage anim de l'nergie de la jeunesse,
et les yeux tincelants du feu de l'inspiration: Frres, dit-il,
quittez la table, n'achevez pas votre pain, dchirez vos robes,
abandonnez ces murs que la foudre branle dj, ou bien prparez-vous 
mourir!

Les moines, effrays et consterns, se levrent tumultueusement, comme
s'ils se fussent attendus  quelque prodige. Le Prieur leur commanda de
se rasseoir.

Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que ce vieillard est en proie  un
accs de dlire? Angel, reconduisez-le  son lit, et ne le laissez plus
sortir de sa cellule; je vous le commande.

--Frre, tu n'as plus rien  commander ici, reprit Alexis avec le calme
de la force. Tu n'es plus chef, tu n'es plus moine, tu n'es plus rien.
Il faut fuir, te dis-je; ton heure et la ntre  tous est venue.

Les religieux s'agitrent encore. Donatien les contint de nouveau, et
craignant quelque scne violente:

Tenez-vous tranquilles, leur dit-il, et laissez-le parler; vous allez
voir que ses ides sont troubles par la fivre.

--O moines! dit Alexis en soupirant, c'est vous dont la fivre a troubl
l'entendement; vous, race jadis sublime, aujourd'hui abjecte; vous qui
avez engendr par l'esprit tant de docteurs et de prophtes que l'glise
a perscuts et condamns aux flammes! vous qui avez compris l'Evangile
et qui avez tent courageusement de le pratiquer. O vous, disciples
de l'vangile ternel, pres spirituels du grand Amaury, de David de
Dinant, de Pierre Valdo, de Sgarel, de Dulcin, d'Eon de l'toile, de
Pierre de Bruys, de Lollard, de Wiclef, de Jean Huss, de Jrme de
Prague, et enfin de Luther! moines qui avez compris l'galit, la
fraternit, la communaut, la charit et la libert! moines qui avez
proclam les ternelles vrits que l'avenir doit expliquer et mettre en
pratique, et qui maintenant ne produisez plus rien, et ne pouvez plus
rien comprendre! C'est assez longtemps vous cacher sous les plis du
manteau de saint Pierre, Pierre ne peut plus vous protger; c'est en
vain que vous avez fait votre paix avec les pontifes et votre soumission
aux puissants de la terre: les puissants ne peuvent plus rien pour
vous. Le rgne de l'vangile ternel arrive, et vous n'tes plus ses
disciples; et au lieu de marcher  la tl des peuples rvolts pour
craser les tyrannies, vous allez tre abattus et foudroys comme les
suppts de la tyrannie. Fuyez, vous dis-je, il vous reste une heure,
moins d'une heure! Dchirez vos robes et cachez-vous dans l'paisseur
des bois, dans les cavernes de la montagne; la bannire du vrai Christ
est dplie, et son ombre vous enveloppe dj.

--Il prophtise! s'crirent quelques moines ples et tremblants.

--Il blasphme, il apostasie! s'crirent quelques autres indigns.

--Qu'on l'emmne, qu'on l'enferme! s'cria le Prieur boulevers et
frmissant de rage.

Nul n'osa cependant porter la main sur Alexis. Il semblait protg par
un ange invisible.

Il prit mon bras, car il trouvait que je ne marchais pas assez vite, et,
sortant du rfectoire, il m'entrana sous les palmiers. Il contempla
quelque temps la mer et les montagnes avec dlices; puis, se retournant
vers le nord, il me dit:

Ils viennent! ils viennent avec la rapidit de la foudre.

--Qui donc, mon pre?

--Les vengeurs terribles de la libert outrage. Peut-tre les
reprsailles sont-elles insenses. Qui peut se sentir investi d'une
telle mission, et garder le calme de la justice? Les temps sont mrs; il
faut que le fruit tombe; qu'import quelques brins d'herbe crass?

[Illustration: A mort!  mort! ce fanatique!...]

--Parlez-vous des ennemis de notre pays?

--Je parle de glaives tincelants dans la main du Dieu des armes. Ils
approchent, l'Esprit me l'a rvl, et ce jour est le dernier de mes
jours, comme disent les hommes. Mais je ne meurs pas, je ne te quitte
pas, Angel, tu lsais.

--Vous allez mourir? m'criai-je en m'attachant  son bras avec un
effroi insurmontable; oh! ne dites pas que vous allez mourir! Il me
semble que je commence  vivre d'aujourd'hui.

--Telle est la loi providentielle de la succession des tres et des
choses, rpondit-il. O mon fils, adorons le Dieu de l'infini! O
Spiridion! je ne te demande pas de m'apparatre en ce jour; les yeux de
mon me s'ouvrent sur un monde o ta forme humaine n'est pas ncessaire
 ma certitude; tu es avec moi, tu es en moi. Il n'est plus ncessaire
que le sable crie sous tes pieds pour que je sache retrouver ton
empreinte sur mon chemin. Non! plus de visions, plus de prestiges, plus
de songes extatiques! Angel, les morts ne quittent pas le sanctuaire de
la tombe pour venir, sous une forme sensible, nous instruire ou nous
reprendre: mais ils vivent en nous, comme Spiridion le disait 
Fulgence, et notre imagination exalte les ressuscite et les met aux
prises avec notre conscience, quand notre conscience incertaine et notre
sagesse incomplte rejettent la lumire que nous eussions d trouver en
eux...

En ce moment, un bruit lointain vint tonner comme un cho affaibli sur
la croupe des montagnes, et la mer le rpta au loin d'une voix plus
faible encore.

--Qu'est ceci, mon pre? demandai-je  Alexis qui coutait en souriant.

--C'est le canon, rpondit-il, c'est le vol de la conqute qui se dirige
sur nous.

Puis il prta l'oreille, et le canon se faisait entendre rgulirement.

Ce n'est pas un combat, dit-il, c'est un hymne de victoire. Nous sommes
conquis, mon enfant; il n'y a plus d'Italie. Que ton coeur ne se dchire
pas  l'ide d'une patrie perdue. Ce n'est pas d'aujourd'hui que
l'Italie n'existe plus; et ce qui achve de crouler aujourd'hui, c'est
l'glise des papes. Ne prions pas pour les vaincus: Dieu sait ce qu'il
fait, et les vainqueurs l'ignorent.

Comme nous rentrions dans l'glise, nous fmes abords brusquement
par le Prieur suivi de quelques moines. La figure de Donatien tait
dcompose par la peur.

Savez-vous ce qui se passe? nous dit-il; entendez-vous le canon? on se
bat!

--On s'est battu, rpondit tranquillement Alexis.

--D'o le savez vous? s'cria-t-on de toutes parts; avez-vous quelque
nouvelle? Pouvez-vous nous apprendre quelque chose?

--Ce ne sont de ma part que des conjectures, rpondit-il tranquillement;
mais je vous conseille de prendre la fuite, ou d'apprter un grand repas
pour les htes qui vous arrivent...

Et aussitt, sans se laisser interroger davantage, il leur tourna le dos
et entra dans l'glise. A peine y tions-nous que des cris confus se
firent entendre au dehors. C'tait comme des chants de triomphe et
d'enthousiasme, mls d'imprcations et de menaces. Aucun cri, aucune
menace ne rpondirent  ces voix trangres. Tout ce que le pays avait
d'habitants avait fui devant le vainqueur, comme une vole d'oiseaux
timides  l'approche du vautour. C'tait un dtachement de soldats
franais envoys  la maraude. Ils avaient, en errant dans les
montagnes, dcouvert les dmes du couvent, et, fondant sur cette proie,
ils avaient travers les ravins et les torrents avec cette rapidit
effrayante qu'on voit seulement dans les rves. Ils s'abattaient sur
nous comme une nue d'orage. En un instant, les portes furent brises et
les clotres inonds de soldats ivres qui faisaient retentir les votes
d'un chant rauque et terrible dont ces mots vinrent, entre autres,
frapper distinctement mon oreille:

  Libert, libert chrie,
  Combats avec tes dfenseurs!...

J'ignore ce qui se passa dans le couvent. J'entendis, le long des murs
extrieurs de l'glise, des pas prcipits qui semblaient, dans leur
fuite pleine d'pouvante, vouloir percer les marbres du pav. Sans
doute, il y eut un grand pillage, des violences, une orgie... Alexis,
 genoux sur la pierre du _Hic est_, semblait sourd  tous ces bruits.
Absorb dans ses penses, il avait l'air d'une statue sur un tombeau.

Tout  coup la porte de la sacristie s'ouvrit avec fracas; un soldat
s'avana avec mfiance; puis, se croyant seul, il courut  l'autel,
fora la serrure du tabernacle avec la pointe de sa baonnette, et
commena  cacher prcipitamment dans son sac les ostensoirs et les
calices d'or et d'argent. Alors Alexis, voyant que j'tais mu, se
tourna vers moi et me dit:

Soumets-toi, l'heure est arrive; la Providence, qui me permet de
mourir, te commande de vivre.

En ce moment, d'autres soldats entrrent et cherchrent querelle  celui
qui les avait devancs. Ils s'injurirent et se seraient battus si le
temps ne leur et sembl prcieux pour drober d'autres objets, avant
l'arrive d'autres compagnons de pillage. Ils se htrent donc de
remplir leurs sacs, leurs shakos et leurs poches de tout ce qu'ils
pouvaient emporter. Pour y mieux parvenir, ils se mirent  casser, avec
la crosse de leurs fusils, les reliquaires, les croix et les flambeaux.
Au milieu de cette destruction qu'Alexis contemplait d'un visage
impassible, le christ du matre-autel, dtach de la croix, tomba avec
un grand bruit.

Tiens! s'cria l'un des soldats, voil le sans-culotte Jsus qui nous
salue!

Les autres clatrent de rire, et, courant aprs les morceaux de cette
statue, ils virent qu'elle tait seulement de bois dor. Alors ils
l'crasrent sous leurs pieds avec une gaiet mprisante et brutale; et
l'un d'eux, prenant la tte du crucifi, la lana contre les colonnes
qui nous protgeaient; elle vint rouler  nos pieds. Alexis se leva, et
plein de foi, il dit:

O Christ! on peut briser tes autels, et traner ton image dans la
poussire. Ce n'est pas  toi, Fils de Dieu, que s'adressent ces
outrages. Du sein de ton Pre, tu les vois sans colre et sans douleur.
Tu sais que c'est l'tendard de Rome, l'insigne de l'imposture et de la
cupidit, que l'on renverse et que l'on dchire au nom de cette libert
que tu eusses proclame aujourd'hui le premier, si la volont cleste
t'et rappel sur la terre.

--A mort!  mort ce fanatique qui nous injurie dans sa langue! s'cria
un soldat en s'lanant vers nous le fusil en avant.

--Croisez la baonnette sur le vieil inquisiteur! rpondirent les
autres en le suivant.

Et l'un d'eux, portant un coup de baonnette dans la poitrine d'Alexis,
s'cria:

A bas l'inquisition!

Alexis se pencha et se retint sur un bras, tandis qu'il tendait l'autre
vers moi pour m'empcher de le dfendre. Hlas! dj ces insenss
s'tuient empars de moi et me liaient les mains.

Mon fils, dit Alexis avec la srnit d'un martyr, nous-mmes nous ne
sommes que des images qu'on brise, parce qu'elles ne reprsentent plus
les ides qui faisaient leur force et leur saintet. Ceci est l'oeuvre
de la Providence, et la mission de nos bourreaux est sacre, bien qu'ils
ne la comprennent pas encore! Cependant, ils l'ont dit, tu l'as entendu:
c'est au nom du _sans-culotte Jsus_ qu'ils profanent le sanctuaire
du l'glise. Ceci est le commencement du rgne de l'vangile ternel
prophtis par nos pres.

Puis il tomba la face contre terre, et un autre soldat, lui ayant port
un coup sur la tte, la pierre du _Hic est_ fut inonde de son sang.

O Spiridion! dit-il d'une voix mourante, ta tombe est purifie! O
Angel! fais que cette trace de sang soit fconde! O Dieu! je t'aime,
fais que les hommes te connaissent!...

Et il expira. Alors une figure rayonnante apparut auprs de lui, je
tombai vanoui.



FIN DE SPIRIDION.





End of the Project Gutenberg EBook of Spiridion, by George Sand

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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