The Project Gutenberg EBook of Le secret de l'chafaud (1888), by 
Auguste de Villiers de L'Isle-Adam

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Title: Le secret de l'chafaud (1888)

Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam

Release Date: January 29, 2006 [EBook #17623]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRET DE L'CHAFAUD (1888) ***




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            COMTE DE VILLIERS DE L'ISLE-ADAM


               LE SECRET DE L'CHAFAUD




                    L'AMOUR SUPRME


_Les coeurs chastes diffrent des Anges en flicit, mais pas en
honneur._

                                                    ST-BERNARD.


Ainsi l'humanit, subissant,  travers les ges, l'enchantement du
mystrieux Amour, palpite  son seul nom sacr.

Toujours elle en divinisa l'immuable essence, transparue sous le voile
de la vie,--car les espoirs inapaiss ou dus que laissent au coeur
humain les fugitives illusions de l'amour terrestre, lui font toujours
pressentir que nul ne peut possder son rel idal sinon dans la lumire
cratrice d'o il mane.

Et c'est pourquoi bien des amants--oh! les prdestins!--ont su, ds
ici-bas, au ddain de leurs sens mortels, sacrifier les baisers,
renoncer aux treintes et, les yeux perdus en une lointaine extase
nuptiale, projeter, ensemble, la dualit mme de leur tre dans les
mystiques flammes du Ciel. A ces coeurs lus, tout tremps de foi, la
Mort n'inspire que des battements d'esprance; en eux, une sorte
d'Amour-phnix a consum la poussire de ses ailes pour ne renatre
qu'immortel: ils n'ont accept de la terre que l'effort seul qu'elle
ncessite pour s'en dtacher.

Si donc il est vrai qu'un tel amour ne puisse tre exprim que par qui
l'prouve, et puisque l'aveu, l'analyse ou l'exemple n'en sauraient tre
qu'auxiliateurs et salubres, celui-l mme qui crit ces lignes,
favoris qu'il ft de ce sentiment d'en haut, n'en doit-il pas la
fraternelle confidence  tous ceux qui portent, dans l'me, un exil?

En vrit, ma conscience ne pouvant se dfendre de le croire, voici, en
toute simplicit, par quels chanons de circonstances, de futiles
hasards mondains, cette sublime aventure m'arriva.

Ce fut grce  la parfaite courtoisie de M. le duc de Marmier que je me
trouvai, par ce beau soir de printemps de l'anne 1868,  cette fte
donne  l'htel des Affaires trangres.

Le duc tait alli  la maison de M. le marquis de Moustiers, alors aux
Affaires. Or, la surveille,  table, chez l'un de nos amis, j'avais
manifest le dsir de contempler, par occasion, le monde imprial, et M.
de Marmier avait pouss l'urbanit jusqu' me venir prendre chez moi,
rue Royale, pour me conduire  cette fte, o nous entrmes sur les dix
heures et demie.

Aprs les prsentations d'usage, je quittai mon aimable introducteur et
m'orientai.

Le coup d'oeil du bal tait clatant; les cristaux des lustres lourds
flambaient sur des fronts et des sourires officiels; les toilettes
fastueuses jetaient des parfums; de la neige vivante palpitait aux bords
tout en fleur des corsages; le satin des paules, que des diamants
mouillaient de lueurs, miroitait.

Dans le salon principal, o se formaient des quadrilles, des habits
noirs, somms de visages clbres, montraient  demi, sous un parement,
l'clair d'une plaque aux rayons d'or neuf. Des jeunes filles, assises,
en toilette de mousseline aux tranes enguirlandes, attendaient, le
carnet au bout des gants, l'instant d'une contredanse. Ici, des attachs
d'ambassade, aux boutonnires surcharges d'ordres en pierreries,
passaient; l, des officiers gnraux, cravats de moire rouge et la
croix de commandeur en sautoir, complimentaient  voix basse
d'aristocratiques beauts de la cour. Le triomphe se lisait dans les
yeux de ces lus de l'inconstante Fortune.

Dans les salons voisins devisaient des groupes diplomatiques, parmi
lesquels on distinguait un camail de pourpre. Des trangres marchaient,
attentives, l'ventail aux lvres, aux bras de conseillers de
chancelleries; ici, les regards glissaient avec le froid de la pierre.
Un vague souci semblait d'ordonnance sur tous les fronts.--En rsum, la
fte me paraissait un bal de fantmes, et je m'imaginais que, d'un
moment  l'autre, l'invisible montreur de ces ombres magiques allait
s'crier fantastiquement dans la coulisse, le sacramentel:
Disparaissez!

Avec l'indolence ennuye qu'impose l'tiquette, je traversai donc cette
pice encore et parvins en un petit salon  peu prs dsert, dont
j'entrevoyais  peine les htes. Le balcon d'une vaste croise
grand'ouverte invitait mon dsir de solitude; je vins m'y accouder. Et,
l, je laissai mes regards errer au dehors sur tout ce pan du Paris
nocturne qui, de l'Arc-de-l'toile  Notre-Dame, se droulait  la vue.

       *       *       *       *       *

Ah! l'tincelante nuit! De toutes parts, jusqu' l'horizon, des myriades
de lueurs fixes ou mouvantes peuplaient l'espace. Au del des quais et
des ponts sillonns de lueurs d'quipages, les lourds feuillages des
Tuileries, en face de la croise, remuaient, vertes clarts, aux
souffles du Sud. Au ciel, mille feux brlaient dans le bleu-noir de
l'tendue. Tout en bas, les astrals reflets frissonnaient dans l'eau
sombre: la Seine fluait, sous ses arches, avec des lenteurs de lagune.
Les plus proches papillons de gaz,  travers les feuilles claires des
arbustes, en paraissaient les fleurs d'or. Une rumeur, dans l'immensit,
s'enflait ou diminuait, respiration de l'trange capitale: cette houle
se mlait  cette illumination.

Et des mesures de valses s'envolaient, du brillant des violons, dans la
nuit.

Au brusque souvenir du roi dans l'exil, il me vint des pensers de deuil,
une tristesse de vivre et le regret de me trouver, moi aussi, le passant
de cette fte. Dj mon esprit se perdait en cette songerie, lorsque de
subits et dlicieux effluves de lilas blancs, tout auprs de moi, me
firent dtourner  demi vers la fminine prsence que, sans doute, ils
dcelaient.

Dans l'embrasure,  ma droite, une jeune femme appuyait son coude gant
 la draperie de velours grenat ploye sur la balustrade.

En vrit, son seul aspect, l'impression qui sortait de toute sa
personne, me troublrent,  l'instant mme, au point que j'oubliai
toutes les blouissantes visions environnantes! O donc avais-je vu dj
ce visage?

Oh! comment se pouvait-il qu'une physionomie d'un charme si lev,
respirant une si chaste dignit de coeur, comment se pouvait-il que cette
sorte de Batrix aux regards pntrs seulement du mystique
espoir--c'tait lisible en elle--se trouvt gare en cette mondaine
fte?

Au plus profond de ma surprise, il me sembla, tout  coup, reconnatre
cette jeune femme; oui, des souvenirs, anciens dj, pareils  des
adieux, s'voquaient autour d'elle! Et, confusment, au loin, je
revoyais des soires d'un automne, passes ensemble, jadis, en un vieux
chteau perdu de la Bretagne, o la belle douairire de Locmaria
runissait,  de certains anniversaires, quelques amis familiers.

Peu  peu, les syllabes, plies par la brume des annes, d'un nom
oubli, me revinrent  l'esprit:

--Mademoiselle d'Aubelleyne! me dis-je.

Au temps dont j'avais mmoire, Lysiane d'Aubelleyne tait encore une
enfant: je n'tais, moi, qu'un assez ombrageux adolescent et, sous les
sculaires avenues de Locmaria, notre commune sauvagerie, au retour des
promenades, nous avait mnag, plusieurs fois, des rencontres de hasard
 l'heure du lever des toiles. Et--je me rappelais!--la gravit, si
trange  pareils ges, de nos causeries, la spiritualit de leurs
sujets prfrs, nous avaient rvl l'un  l'autre mille affinits
d'me, telles que souvent entre nous, de longs silences, extra-mortels
peut-tre! avaient pass.

A cette poque, depuis dj deux annes, elle n'avait plus de mre. Le
baron d'Aubelleyne, aussitt l'atteinte de ce grand deuil, ayant envoy
sa dmission de commandant de vaisseau, s'tait retir tristement, avec
ses deux filles, en son patrimonial domaine, et ce n'tait plus qu' de
rares occasions que l'on se produisait dans le monde des alentours.

Cette rclusion n'offrait rien qui dt affliger une jeune fille ne
avec le mal du ciel, selon l'expression du pays. Le voeu de rester
demoiselle, que l'on savait tre son secret, se lisait en ses yeux aux
lueurs de violettes aprs un orage. En enfant sainte, elle se plaisait,
au contraire, dans l'isolement o sa radieuse primevre se fanait auprs
d'un vieillard dont elle allgeait les dernires mlancolies. C'tait
volontiers qu'elle s'accoutumait  vivre ainsi, levant sa jeune soeur,
s'occupant humblement du chteau, de ses chers indigents, des
religieuses de la contre, ddaigneuse d'un autre avenir.

Dispensatrice, dj, d'oeuvres bnies, elle se ralisait en cette
existence d'aumnes, de travail et de cantiques, o la virginit de son
tre,  travers le pur encens de toutes ses penses, veillait comme une
lampe d'or brle dans un sanctuaire.

Or, ne nous tant jamais revus depuis les heures de ces vagues
rencontres en ce chteau breton, voici que je la retrouvais,
soudainement, ici,  Paris, devant moi, sur cet officiel balcon
nocturne--et que son apparition sortait de cette fte!

Oui, c'tait bien elle! Et, maintenant comme autrefois, la douceur des
tres qui tiennent dj de leur ange caractrisait sa pensive beaut.
Elle devait tre de vingt-trois  vingt-quatre ans. Une pleur natale,
inondant l'ovale exquis du visage, s'alliait, claire par deux
rayonnants yeux bleus,  ses noirs bandeaux lustrs, orns de lilas
blancs qui s'panouissaient avant d'y mourir.

Sa toilette, d'une distinction mystrieuse, et qui lui seyait par cela
mme, tait de soie lame, d'un noir teint, brode d'un fin semis de
jais qu'une claire gaze violette voilait de sa sinueuse charpe.

Une frle guirlande de lilas blancs ondulait, sur son svelte corsage, de
la ceinture  l'paule: la tideur de son tre avivait les dlicats
parfums de cette parure. Son autre main, pendante sur sa robe, tenait un
ventail blanc referm: le trs mince fil d'or, qui faisait collier,
supportait une petite croix de perles.

Et--comme autrefois!--je sentais que c'tait _seulement_ la transparence
de son me qui me sduisait en cette jeune femme! Et que toute
passionnelle pense,  sa vue, me serait toujours d'un idal mille fois
moins attrayant que le simple et fraternel partage de sa tristesse et de
sa foi.

Je la considrai quelques instants avec une admiration aussi nave
qu'tonne de sa prsence en un milieu si loin d'elle!... Elle parut le
comprendre, et aussi me reconnatre, d'un sourire empreint de clmence
et de candeur. En effet, les tres qui se sentent dignes d'inspirer la
noblesse d'un pareil sentiment, l'acceptent avec une dlicatesse
infinie. Leur auguste humilit l'accueille comme un tribut tout simple,
trs naturel et dont tout l'honneur revient  Dieu.

       *       *       *       *       *

Je fis un pas pour me rapprocher d'elle.

--Mademoiselle d'Aubelleyne, lui dis-je, n'a donc pas totalement oubli,
depuis des annes, le passant morose qu'elle a rencontr dans le manoir
de Locmaria?

--Je me souviens, en effet, monsieur.

--Vous tiez alors une trs jeune fille, plus songeuse que triste, plus
douce que joyeuse, dont le sourire n'tait jamais qu'une lueur rapide;
et cependant, sous les pures transparences de vos regards d'enfant,
oserais-je vous dire que j'avais dj presque devin la femme future,
toute voile de mlancolie, qui m'apparat ce soir?

--Bien que vieillie, il me plat que vous ne me trouviez pas _autrement_
change.

--Aussi, tout en vous voyant mle  cette fte, j'ai le pressentiment
que vous en tes absente--et que je suis pour vous plus tranger que si
jamais vous ne m'eussiez connu.--Vraiment, on dirait que, dj, vous
avez... souffert de la vie?

Elle cessa d'tre distraite, me regarda, comme pour se rendre compte de
la porte que je voulais donner  mes paroles, et me rpondit:

--Non, monsieur,--du moins comme on pourrait l'entendre. Je ne suis
point une dsenchante, et si je n'ai rclam, si je ne dsire aucune
joie de la vie, je comprends que d'autres puissent la trouver belle. Ce
soir, par exemple, ne fait-il pas une admirable nuit? Et, d'ici, quelles
musiques douces! Tout  l'heure, dans le salon du bal, j'ai vu deux
fiancs: ils se tenaient par la main, ples de bonheur; ils
s'pouseront! Ah! ce doit tre une joie d'tre mre! Et de vivre aime,
en berant un doux enfant au sourire de lumire...

Elle eut comme un soupir et je la vis fermer les yeux.

--Oh! le parfum de ces lilas me fait mal, dit-elle.

Elle se tut, presque mue.

J'tais sur le point de lui demander quel vague regret cachait cette
motion, lorsque, comme un informe oiseau fait de vent, d'chos sonores
et de tnbres, minuit, s'envolant tout  coup de Notre-Dame, tomba
lourdement  travers l'espace et, d'glise en glise, heurtant les
vieilles tours de ses ailes aveugles, s'enfona dans l'abme, vibra puis
disparut.

       *       *       *       *       *

Bien que l'heure et cess de sonner, mademoiselle d'Aubelleyne,
accoude et attentive, paraissait couter encore je ne sais quels sons
perdus dans l'loignement et qui, pour elle, continuaient sans doute
_ce_ minuit, car de trs lgers mouvements de sa tte semblaient suivre
un tintement que je n'entendais plus.

--On dirait que vos penses accompagnent, jusqu'au plus lointain de
l'ombre, ces heures qui s'enfuient!

--Ah! murmura-t-elle en mlant les lueurs de ses yeux au rayonnement des
toiles, c'est _qu'aujourd'hui fut mon dernier jour d'preuve_, et que
cette heure qui sonne n'est pour moi qu'un bruit de chanes qui se
brisent, emportant loin d'ici toute mon me dlivre!... non seulement
loin de cette fte, mais hors de ce monde sensible, o nous ne sommes,
nous-mmes, que des apparences et dont je vais enfin me dtacher 
jamais.

A ces mots, je regardai ma voisine d'isolement avec une sorte d'inquite
fixit.

--Certes, rpondis-je, en vous coutant, je reconnais l'me de l'enfant
d'autrefois! Mais, ce qui m'interdit un peu, c'est ce natal et si
profond dsir de dtachement qui persiste en vous alors que la pleine
closion de votre jeunesse et le charme mystrieux de votre beaut vous
donnent des droits  toutes les joies de ce monde!

--Oh! dit-elle, d'une voix qui me parut comme le son d'une source
solitaire cache dans une fort, quelle est la joie, selon le monde, qui
ne s'puise--et ne se noie, par consquent, elle-mme--dans sa propre
satit? Est-ce donc mconnatre le bienfait de la vie que de n'en point
vouloir prouver les dgots?--Que sont des plaisirs qui ne se ralisent
jamais, sinon mls d'un essentiel remords?... Et quel plus grand
bonheur que de vivre son existence avec une me forte, pure, indue--et
s'tant soustraite aux atteintes mme de toutes mortelles concupiscences
pour ne point dchoir de son idal?

--Il est ais de se dire forte en se drobant  l'preuve de tous
combats.

--Je ne suis qu'une crature humaine, faite de chair et de faiblesses,
pchant, quand mme, toujours; pourquoi voudrais-je d'autres luttes que
celles-l dont je suis sre de sortir victorieuse?

--Alors, lui demandai-je avec un affectueux tonnement, comment se
fait-il que vous soyez venue ici ce soir!

Un inexprimable sourire, fait de ddain terrestre et d'extase sacre,
illumina la pleur de ses traits:

--J'ai d subir, dans ma docilit, l'ancienne coutume du Carmel qui
prescrit  l'humble fiance de la Croix d'affronter les tentations du
monde avant de prononcer ses voeux. Je suis ici par obissance.

       *       *       *       *       *

En ce moment mme d'harmonieuses mlodies du bal nous parvinrent, plus
distinctes; une tenture du salon venait d'tre carte, laissant
entrevoir un resplendissement de femmes souriantes, dans les valses,
sous les lumires. Envisageant donc celle dont l'austre pense dominait
ainsi ces visions, je lui rpondis avec une motion dont tremblait un
peu ma voix:

--En vrit, mademoiselle, on se sent  jamais attrist par la rigueur
de votre renoncement!--Pourquoi cette hte du sacrifice? La vie
part-elle sans joies, celles qu'on peut dispenser ne lui donnent-elles
pas un prix? Il est beau de ne pas craindre les amertumes, de se prter
aux illusions, d'accepter les tches que d'autres subissent pour nous,
d'aimer, de palpiter, de souffrir et de savoir, enfin, vieillir!--Alors,
n'ayant plus  remplir aucun devoir, si votre me, lasse des
froissements humains, aspirait au repos, je comprendrais votre retraite
du monde, qui maintenant me semble, je l'avoue, une sorte de dsertion.

Elle se dtachait comme un lys sur les tnbres toiles, qui semblaient
le milieu complmentaire de sa personne, et ce fut avec une voix d'lue
qu'elle me rpondit:

--Diffrer, dites-vous?... Non. Celles-l ne sauraient avoir droit qu'au
mirage du ciel, qui pourraient calculer leur holocauste de faon 
n'offrir  Dieu que le but de leur corps et la cendre de leur me. La
puissance de sa foi fait  chacun la splendeur de son paradis, et,
croyez-_nous_, ce n'est que dans l'effort souverain pour chapper aux
attaches rompues qu'on puise la surhumaine facult d'lancement vers la
Lumire divine.--Pourquoi, d'ailleurs, hsiter? Le moment de n'tre plus
suit de prs,  tel point, celui d'avoir t, que la vie ne s'affirme,
en vrit, que dans la conception de son nant. Ds lors, comment, mme,
appeler sacrifice (aprs tout!) l'abandon terrestre de cette heure
dont le bon emploi peut sanctifier, seul, notre immortalit?

Ici la sombre inspire se dtourna vers le salon du bal que l'on
entrevoyait encore: sa main touchait le velours pourpre jet sur la
balustrade; ses doigts s'appuyrent par hasard sur la couronne de
l'imprial cusson qui brillait au dehors en repouss d'or bruni.

--Voyez, continua-t-elle; certes, ils sont beaux et sduisants les
sourires, les regards de ces vivantes qui tourbillonnent sous ces
lustres!--Ils sont jeunes, ces fronts, et fraches sont ces lvres!
Pourtant, que le souffle d'une circonstance funeste passe sur ces
flambeaux et brusquement les teigne! Toutes ces irradiations
s'vanouissant dans l'ombre cesseront, _momentanment_, de charmer nos
yeux. Or, sinon demain mme, un jour prochain, sans rmission, le vent
de la Nuit, qui dj nous frle, perptuera cet effacement. Ds lors,
qu'importent ces formes passagres qui n'ont de rel que leur illusion?
Que sert de se projeter sous toute clart qui doit s'teindre? Pour moi,
c'est vivre ainsi qui serait dserter. Mon premier devoir est de suivre
la Voix qui m'appelle. Et je ne veux dsormais baigner mes yeux que dans
cette lumire intrieure dont l'humble Dieu crucifi daigne, par sa
grce! embraser mon me. C'est  lui que j'ai hte de me donner dans
toute la fleur de ma beaut prissable!--Et mon unique tristesse est de
n'avoir  lui sacrifier que cela.

Pntr, malgr moi, par la ferveur de son extase, je demeurai
silencieux, ne voulant troubler d'aucune parole le secret infini de son
recueillement. Peu  peu, cependant, son visage reprit sa tranquillit;
elle se dtourna, presque souriante, vers le vieil amiral de L...-M...
qui s'avanait; elle lui tendit la main et s'inclina comme pour s'en
aller.

--Dj vous partez! murmurai-je. Je ne vous verrai donc plus?

--Non, monsieur, dit-elle doucement.

--Pas mme une dernire fois?

Elle sembla rflchir une seconde et rpondit:

--Une dernire fois... Je veux bien.

--Quand?

--Demain,  midi, si vous venez  la chapelle du Carmel.

Lorsque mademoiselle d'Aubelleyne eut disparu du salon, comme j'tais
encore sous le saisissement de cette rencontre et de cet entretien,
j'essayai, pour en dissiper l'impression, de me mler  l'tincelante
fluctuation de cette foule.

Mais, au premier coup d'oeil, je sentis qu'une ombre tait tombe sur
toutes ces lumires! Et qu'il ne resterait tout  l'heure de cette fte
que des salles dsertes, o glisseraient, comme des ombres, des valets
livides sous des lustres teints.

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin, je sortis bien avant l'heure indique. La matine,
tout ensoleille d'or, tait de ce froid printanier dont frissonnent les
rosiers rajeunis. Avril riait dans les airs, invitant  vivre encore,
et,--sur les boulevards--les arbres, les vitres, poudrs de grsil comme
d'une mousse de diamants, scintillaient dans une vapeur irise. L'esprit
mu d'un indfinissable espoir, j'avisai la premire voiture venue.

Environ trois quarts d'heures aprs, je me trouvai devant le portail
d'un ancien prieur, Notre-Dame-des-Champs;--je montai les degrs de la
chapelle et j'entrai.

L'orgue accompagnait des voix d'une douceur si pure que leurs accents ne
semblaient plus tenir de la terre. Un hmicycle, au grillage
impntrable, formait les parois antrieures du sanctuaire. L,
chantaient, invisibles, les continuatrices de Thrse d'Avila. C'tait
l'office des trpasss; un prtre, revtu de l'tole noire, disait la
messe des morts. En face de l'autel, s'levait, au milieu des fumes de
l'encens, une chapelle ardente.

Sans doute on clbrait le service d'une religieuse de la communaut,
car un drap blanc recouvrait la chsse pose trs bas au-dessus des
dalles,--et s'talait jusqu' terre en plis o se jouait,  travers les
vitraux couleur d'opale, la lumire du soleil.

Les mille lueurs des cierges, flammes de la forme des pleurs,
clairaient les autres pleurs d'or du drap funraire,--et ces feux
semblaient tristement dire  la clart du jour: Toi aussi, tu
t'teindras!

Dans la nef, l'assistance, du plus haut aspect mondain, priait,
recueillie; le luxe et l'air des toilettes, ces senteurs de fourrures,
l'clat des velours bleus et noirs, mlaient  ces funrailles une sorte
d'impression nuptiale.

Je cherchai du regard, dans la foule, mademoiselle d'Aubelleyne. Ne
l'apercevant pas, je m'avanai, proccup, entre la double ligne des
chaises, jusqu'au pilier latral  gauche de l'abside.

L'offertoire venait de sonner. La grille claustrale s'tait
entr'ouverte; l'abbesse, appuye sur une crosse blanche, se tenait
debout, au seuil, l'tincelante croix d'argent sur la poitrine. Des
soeurs de l'Observation-ordinaire, en manteaux blancs, en voiles noirs et
les pieds nus s'avancrent, et dcouvrirent la chsse _dont les quatre
planches apparurent vides et bantes_.

Avant que je me fusse rendu compte de ce que cela signifiait, le glas,
cette ngation de l'Heure, commena de tinter, et le vieil officiant, se
tournant vers les fidles, pronona la demande sacre: Si quelque
victime voulait s'unir au Dieu dont il allait offrir l'ternel
sacrifice?...

A cette parole, il se fit entendre comme un frmissement dans
l'assistance et tous les regards se portrent vers une pnitente vtue
de blanc et voile. Je la vis quitter sa place et s'avancer au milieu
d'une rumeur de tristesse, de pleurs et d'adieux. Sans relever les yeux,
elle s'approcha de l'enceinte, en poussa doucement la barrire, entra
dans le choeur, ta son voile, flchit le genou, calme, au milieu des
cierges, qui autour de son auguste visage, formaient,  prsent, comme
un cercle d'toiles,--et, posant sa main virginale sur le cercueil,
rpondit: Me voici!

Je comprenais, maintenant. C'tait donc l le rendez-vous sombre que
m'avait donn cette jeune fille! Je me rappelai, dans un clair, le
terrible crmonial dont la prise du voile est entoure pour les
Carmlites de l'Observance-troite. Les symboles de ce rituel se
succdaient, pareils  des appels prcipits de la pierre spulcrale.

Et voici qu'au milieu du plus profond silence, j'entendis tout  coup
s'lever sa douce voix, chantant _la formule des voeux de sa
conscration_...

Ah! Je n'ai pas  dfinir, ici, le mystrieux secret dont dfaillait mon
me!

       *       *       *       *       *

Soudain, l'une de ses nouvelles compagnes l'ayant revtue, lentement, du
linceul et du voile, puis dchausse  jamais, reut de l'abbesse les
ciseaux sinistres sous lesquels allait tomber la chevelure de la ple
bienheureuse.

A ce moment, Lysiane d'Aubelleyne se dtourna vers l'assemble. Et ses
yeux, ayant rencontr les miens, s'arrtrent, paisibles, longtemps,
fixement, avec une solennit si grave, que mon me accueillit la
commotion de ce regard comme un rendez-vous ternel promis par cette me
de lumire.

Je fermai les paupires, y retenant des pleurs qui eussent t
sacrilges.

Quand je repris conscience des choses, l'glise tait dserte, le jour
baissait, le rideau claustral tait tir derrire les grilles. Toute
vision avait disparu.

Mais le sublime adieu de cette grande ensevelie avait consum dsormais
l'orgueil charnel de mes penses. Et, depuis, grandi par le souvenir de
cette Batrice, je sens toujours, au fond de mes prunelles, ce mystique
regard, pareil sans doute  celui qui, tout charg de l'exil d'ici-bas,
remplit  jamais de l'ardeur nostalgique du Ciel les yeux de Dante
Alighieri.




                    SAGACIT D'ASPASIE

              ACTUALIT DE L'HISTOIRE ANCIENNE


                                             _A Francis MAGNARD_.


Alcibiades, un soir, ayant retrouv la queue de son chien dans le
chignon d'or d'Aspasie pendant le sommeil de la grande htare,
s'accouda, pensif, sur le tapis de Corinthe, leur lit de plaisir.

Le heurt lger de ce mouvement veilla la jeune femme;-- l'aspect de
l'objet touffu qu'examinait l'illustre phbe, ses regards, entre ses
cils, jetrent comme une lueur morose.

--C'est donc toi qui traitas si cruellement mon unique ami? dit-il.

--C'est moi: pardonne! rpondit Aspasie.

--Fut-ce d'aprs une injonction des Dieux?

--Oui, de Pallas!... dit-elle, sans s'mouvoir du sarcasme.

--D'aprs quelques officieux avis de l'Aropage, plutt!... Une
dcision, mme purile, ne suffit-elle pas  ruiner le crdit
populaire?... Va, je leur pardonne, car ils me hassent moins qu'ils ne
m'amusent.

Elle secoua la tte.

L'insidieux Athnien, la voulant contraindre  des aveux plus htifs,
reprit, aussitt, d'un air de souveraine indiffrence:

--Oh! garde ton secret.

Ce disant, il jeta loin sur les dalles,  travers les tnbres bleuies
par la lampe, l'objet risible et mlancolique.

Aspasie, alors, attira, sous le charme de ses lvres, le front du jeune
hros et, subtile, avec des fierts de guerrire, en un baiser:

--Moins d'artifice, enfant! Je cde!... rpondit-elle.--Pourquoi j'ai
commis cet acte?... Parce que mon coeur s'est passionn pour toi d'un
clairvoyant amour.

Le fils de Clinias,  cette parole, ouvrit de grands yeux:

--Est-ce une raison pour couper la queue de mon chien? s'cria-t-il.

Mais la grave courtisane, les yeux baigns de larmes, qui tombrent,
comme de longs diamants, avec des lueurs de collier bris,  l'entour du
cou de marbre d'Alcibiades:

--Ami, dit-elle, je suis, tu le sais, une femme dont l'esprit ne
s'illusionne que pour se distraire et j'ai l'instinct aussi droit qu'une
pense de Socrate.--coute-moi!

La blanche crature parut se recueillir quelques instants.

--A l'ge o les autres hommes sortent  peine des gymnases,
continua-t-elle, n'es-tu pas le chef auguste couronn du laurier
sanglant de Potide? le rhteur puissant dont la parole inquite
l'loquence des archontes? le politique dont la duplicit confondit
celle des Envoys perses? Que penser de toi, jeune homme divin?... de
toi, l'amant d'Aspasie?--A ceux qui t'accusent pour tes royales
richesses, tu les prodigues, en ta ddaigneuse vengeance. Tu ne te
plies, toi le plus brillant des enfants d'Athnes, que sous ta volont!
Vois le luxe et le feu de tes dbauches n'ont-ils pas interdit jusqu'au
silence Tissapherne, le ple satrape? Et ta frugalit, plus tard,
lorsqu'il te plut d'tre sobre, n'a-t-elle pas tonn Diogne au point
que le sombre chercheur d'hommes en laissa s'teindre sa lanterne?--Qui
donc es-tu, sceptique sauveur de patries? Tous t'admirent! Moi-mme, je
m'illustre encore entre tes bras et ce sentiment fminin augmente la
joie de mon amour. Athnes est aussi fire que moi d'Alcibiades! Plus,
mme, que de Pricls!--Ainsi, je devrais tre  jamais heureuse, ayant
pour idal que ton nom soit immortel, puisque, d'aprs tant de prsages,
il semble dj ne pouvoir prir.

A ces paroles, un frmissant baiser de l'hroque adolescent vint
aspirer, sur la bouche radieuse d'Aspasie, les esprits de gloire et
d'amour qui, dans le souffle enthousiaste de cette amante, s'envolaient,
pareils aux effluves d'une fleur vive.

Elle reprit:

--Mais, connaissant la frivolit des hommes ingrats--et de quelles
ptures s'alimentent, dans l'Histoire, les admirations des peuples, leur
souvenance des grands hommes,--je m'tais toujours sentie plus anxieuse,
moi, du sort de ton nom dans les ges! Et, vois! ces derniers jours,
lorsqu'aux jeux olympiques, le peuple acclamait tes triomphes de pote,
d'artiste et d'athlte, j'tais dsespre.

Hlas! me disais-je, les hommes ne daignent ou ne peuvent se rappeler
que ces hros massifs, incarns en un seul acte, en un seul rve, comme
des statues!... Mais toi, si divers! Toi, d'une fable o tant de traits
se contredisent! Quel rhapsodie pourra jamais dfinir, sous tant
d'aspects, l'unit de ta mystrieuse nature, et, par l, te rendre
accessible  la mmoire des humains? Ils sont vite oublis, ceux-l dont
le caractre,  la fois sublime et insaisissable, humilie l'entendement
du plus grand nombre! Quel moyen, pour contraindre la foule  se
souvenir, nettement, d'un homme tel que toi?

Bientt, j'en vins  conclure:

Aucune vulgaire mesure ne pouvant s'appliquer  ta sorte de grandeur,
il faudrait ajouter  ton histoire... oui... quelque fait, aussi
singulier qu'insignifiant, mais dont la futilit mme s'ajustant au
niveau de l'intelligence des multitudes, y impost, d'ensemble, le
rappel de tes exploits!

Oh! ce _rien_, ce trait, sans valeur peut-tre, mais prcis et
familier, fixerait ton nom, dans l'Histoire, d'une manire bien plus
indlbile que tes seuls hauts faits!

Et il me sembla qu' la faveur de ce dtail moqueur (qu'il fallait
imaginer et glisser dans les annales de ta vie), la mmoire de tout le
sillon glorieux de tes destines pourrait srement passer  l'Avenir.

Mais, par Minerve! o prendre le meilleur artifice, par quel gnial
clair le concevoir? le choisir?

Sans lui, je croyais voir s'effacer, dans le lointain des sicles, et
se disperser au vent morne qui vient des rivages du Lth, le beau sable
d'or de ta fortune.

Hier, ds l'aurore, et tout alarme de ces penses de la nuit, je
sortis, longtemps voile, de ce palais, o tu dormais encore, insoucieux
du soleil.

Autour de moi, les marbres d'Athnes, sous nos grands oliviers,
tincelaient des feux roses du matin; l-bas, sur la colline sacre, le
temple de Pallas invitait mes pas. Un souffle des Dieux m'y conduisit.

Ayant sacrifi  la desse (qui les aime) un couple de paons, celle-ci
m'inspira, devant l'autel mme, l'acte merveilleux qui doit, parat-il,
prserver le mieux ton nom des naufrages de l'Oubli,--l'acte dont la
mprisante ironie, comme une gide victorieuse, doit rendre le nom
d'Alcibiades imprissable.--O jeune dieu, ta relle gloire peut tre
ignore des races futures!... ta beaut, ta sagesse, ton courage,
l'clat de ton gnie, tout ce que tu as accompli pour ta patrie, dj
par toi deux fois sauve, tout cela peut vaguement s'vanouir, devenir
presque inconnu! Mais, grce  moi, te voici sr d'tre immortel: j'ai
coup la queue de ton chien!




                      LE SECRET DE L'CHAFAUD


                                          _A. M. Edmond de GONCOURT_.


Les excutions rcentes me remettent en mmoire l'extraordinaire
histoire que voici:

--Ce soir-l, 5 juin 1864, sur les sept heures, le docteur Edmond-Dsir
Couty de la Pommerais, rcemment transfr de la Conciergerie  la
Roquette, tait assis, revtu de la camisole de force, dans la cellule
des condamns  mort.

Taciturne, il s'accoudait au dossier de sa chaise, les yeux fixes. Sur
la table, une chandelle clairait la pleur de sa face froide. A deux
pas, un gardien, debout, adoss au mur, l'observait, bras croiss.

Presque toujours les dtenus sont contraints  un labeur quotidien sur
le salaire duquel l'administration prlve d'abord, en cas de dcs, le
prix de leur linceul, qu'elle ne fournit pas.--Seuls, les condamns 
mort n'ont aucune tche  remplir.

Le prisonnier tait de ceux qui ne jouent pas aux cartes: on ne lisait,
dans son regard, ni peur ni espoir.

Trente-quatre ans; brun; de moyenne taille, fort bien prise  la vrit;
les tempes, depuis peu grisonnantes; l'oeil nerveux,  demi-couvert; un
front de raisonneur; la voix mate et brve, les mains saturniennes; la
physionomie compasse des gens troitement diserts; les manires d'une
distinction tudie;--tel il apparaissait.

(L'on se souvient qu'aux assises de la Seine, le plaidoyer, cependant
trs serr, cette fois, de Me Lachaud, n'ayant pas ananti, dans la
conscience des jurs, le triple effet produit par les dbats, les
conclusions du docteur Tardieu et le rquisitoire de M. Oscar de Valle,
M. de la Pommerais, convaincu d'avoir administr, dans un but cupide et
avec prmditation, des doses mortelles de digitaline  une dame de ses
amies--madame de Pauw--avait entendu prononcer contre lui, en
application des articles 301 et 302 du Code pnal, la sentence
capitale.)

Ce soir-l, 5 juin, il ignorait encore le rejet du pourvoi en cassation,
ainsi que le refus de toute audience de grce sollicite par ses
proches. A peine son dfenseur, plus heureux, avait-il t distraitement
cout de l'Empereur. Le vnrable abb Crozes qui, avant chaque
excution, s'puisait en supplications aux Tuileries, tait revenu sans
rponse.--Commuer la peine de mort, en de telles circonstances,
n'tait-ce pas implicitement, l'abolir?--L'affaire tait d'exemple.--A
l'estime du Parquet, le rejet du recours ne faisant plus question et
devant tre notifi d'un instant  l'autre, M. Hendreich venait d'tre
requis d'avoir  prendre livraison du condamn le 9 au matin  cinq
heures.

--Soudain un bruit de crosses de fusils sonna sur le dallage du couloir;
la serrure grina lourdement; la porte s'ouvrit; les baonnettes
brillrent dans la pnombre; le directeur de la Roquette, M. Beauquesne,
parut sur le seuil, accompagn d'un visiteur.

M. de La Pommerais, ayant relev la tte, reconnut, d'un coup d'oeil, en
ce visiteur, l'illustre chirurgien Armand Velpeau.

Sur un signe de qui de droit, le gardien sortit. M. Beauquesne, aprs
une muette prsentation, s'tant retir lui-mme, les deux collgues se
trouvrent seuls, tout  coup, debout en face l'un de l'autre et les
yeux sur les yeux.

La Pommerais, en silence, indiqua au docteur sa propre chaise, puis alla
s'asseoir sur cette couchette dont les dormeurs, pour la plupart, sont
bientt rveills de la vie en un sursaut.--Comme on y voyait mal, le
grand clinicien se rapprocha du... malade, pour l'observer mieux et
pouvoir causer  voix basse.

       *       *       *       *       *

Velpeau, cette anne-l, entrait dans la soixantaine. A l'apoge de son
renom, hritier du fauteuil de Larrey  l'Institut, premier professeur
de clinique chirurgicale de Paris, et, par ses ouvrages, tous d'une
rigueur de dduction si nette et si vive, l'une des lumires de la
science pathologique actuelle, l'mrite praticien s'imposait dj comme
l'une des sommits du sicle.

Aprs un froid moment de silence:

--Monsieur, dit-il, entre mdecins, on doit s'pargner d'inutiles
condolances. D'ailleurs, une affection de la prostate (dont, certes, je
dois prir sous deux ans, ou deux ans et demi) me classe aussi, 
quelques mois d'chance de plus, dans la catgorie des condamns 
mort.--Venons donc au fait, sans prambules.

--Alors, selon vous, docteur, ma situation judiciaire est... dsespre?
interrompit La Pommerais.

--On le craint, rpondit simplement Velpeau.

--Mon heure est-elle fixe?

--Je l'ignore; mais, comme rien n'est arrt, encore,  votre gard,
vous pouvez  coup sr, compter sur quelques jours.

La Pommerais passa, sur son front livide, la manche de sa camisole de
force.

--Soit. Merci. Je serai prt: je l'tais dj;--dsormais, le plus tt
sera le mieux!

--Votre recours n'tant pas rejet, quant  prsent du moins, reprit
Velpeau, la proposition que je vais vous faire n'est que conditionnelle.
Si le salut vous arrive, tant mieux!... Sinon...

Le grand chirurgien s'arrta.

--Sinon?... demande La Pommerais.

Velpeau, sans rpondre, prit dans sa poche une petite trousse, l'ouvrit,
en tira la lancette et, fendant la camisole au poignet gauche, appuya le
mdium sur le pouls du jeune condamn.

--Monsieur de la Pommerais, dit-il, votre pouls me rvle un sang-froid,
une fermet rares. La dmarche que j'accomplis auprs de vous (et qui
doit tre tenue secrte) a pour objet une sorte d'offre qui, mme
adresse  un mdecin de votre nergie,  un esprit tremp aux
convictions positives de notre Science et bien dgag de toutes frayeurs
fantastiques de la Mort, pourrait sembler d'une extravagance ou d'une
drision criminelles. Mais, nous savons, je pense, qui nous sommes; vous
la prendrez donc en attentive considration, quelque troublante qu'elle
vous paraisse de prime abord.

--Mon attention vous est acquise, monsieur, rpondit La Pommerais.

--Vous tes loin d'ignorer, reprit Velpeau, que l'une des plus
intressantes questions de la physiologie moderne est de savoir si
quelque lueur de mmoire, de rflexion, de sensibilit _relle_ persiste
dans le cerveau de l'homme aprs la section de la tte?

A cette ouverture inattendue, le condamn tressaillit; puis, se
remettant:

--Lorsque vous tes entr, docteur, rpondit-il, j'tais, tout
justement, fort proccup de ce problme, doublement intressant pour
moi, d'ailleurs.

--Vous tes au courant des travaux crits sur cette question, depuis
ceux de Soemmering, de Se, de Sdillot et de Bichat, jusqu' ceux des
modernes?

--Et j'ai mme assist, jadis,  l'un de vos cours de dissection sur les
restes d'un supplici.

--Ah!... Passons, alors.--Avez-vous des notions exactes, au point de vue
chirurgical, sur la guillotine?

La Pommerais, ayant bien regard Velpeau, rpondit froidement:

--Non, monsieur.

--J'ai scrupuleusement tudi l'appareil aujourd'hui mme, continua sans
s'mouvoir, le docteur Velpeau:--c'est, je l'atteste, un instrument
parfait.

Le couteau-glaive agissant,  la fois, comme coin, comme faulx et comme
masse, intersecte, en bizeau, le cou du patient en un _tiers_ de
seconde. Le dcapit, sous le heurt de cette atteinte fulgurante, ne
peut donc pas plus ressentir de douleur qu'un soldat n'en prouve, sur
le champ de bataille, de son bras emport dans le vent d'un boulet. La
sensation, faute de temps, est nulle et obscure.

--Il y a peut-tre l'_arrire-douleur_; il reste l'-vif de deux
plaies!--N'est-ce pas Julia Fontenelle qui, donnant ses motifs, demande
si cette vitesse mme n'a pas de consquences plus douloureuses que
l'excution au damas ou  la hache?

--Il a suffi de Brard pour faire justice de cette rverie! rpondit
Velpeau.

Pour moi, j'ai la conviction, base sur cent expriences et sur mes
observations particulires, que l'ablation instantane de la tte
produit, au moment mme, chez l'individu dtronqu, l'vanouissement
anesthsique le plus absolu.

La seule syncope, sur-le-champ, provoque par la perte des quatre ou
cinq litres de sang qui font ruption hors des vaisseaux--(et, souvent,
avec une force de projection circulaire d'un mtre de
diamtre)--suffirait  rassurer les plus timors  cet gard. Quant aux
tressauts inconscients de la machine charnelle, trop soudainement
arrte en son processus, ils ne constituent pas plus un indice de
souffrance que... le pantlement d'une jambe coupe, par exemple, dont
les muscles et les nerfs se contractent, mais dont on ne souffre plus.
Je dis que la fivre nerveuse de l'incertitude, la solennit des apprts
fatals et le sursaut du matinal rveil sont le plus clair de la
prtendue souffrance, ici. L'amputation ne pouvant tre
qu'_imperceptible_, la _relle_ douleur n'est qu'_imaginaire_. Quoi! tel
coup violent sur la tte non seulement n'est pas ressenti, mais ne
laisse aucune conscience de son choc,--telle simple lsion des vertbres
entrane l'insensibilit ataxique--et l'enlvement mme de la tte, la
scission de l'pine dorsale, l'interruption des rapports organiques
entre le coeur et le cerveau, ne suffiraient pas  paralyser, au plus
intime de l'tre humain, toute sensation, mme vague, de douleur?
Impossible! Inadmissible! Et vous le savez comme moi.

--Je l'espre, du moins, plus que vous, monsieur! rpondit La Pommerais.
Aussi, n'est-ce pas, en ralit, quelque grosse et rapide souffrance
_physique_ ( peine conue dans le dsarroi sensoriel et bien vite
touffe par l'envahissante ascendance de la Mort), n'est-ce point cela,
dis-je, que je redoute. C'est autre chose.

--Voulez-vous essayer de formuler? dit Velpeau.

--coutez, murmura La Pommerais aprs un silence, en dfinitive, les
organes de la mmoire et de la volont,--(s'ils sont circonscrits, chez
l'Homme, dans les mmes lobes o nous les avons constats chez... le
chien, par exemple),--ces organes, dis-je, _sont respects par le
passage du couteau!_

Nous avons relev trop d'quivoques prcdentes, aussi inquitantes
qu'incomprhensibles, pour que je me laisse aisment persuader de
l'inconscience immdiate d'un dcapit. D'aprs les lgendes, combien de
ttes, interpelles, ont tourn leur regard vers l'appelant?--Mmoire
des nerfs? Mouvements rflexes? Vains mots!

Rappelez-vous la tte de ce matelot qui,  la clinique de Brest, _une
heure et quart aprs dcollation_, coupait en deux, d'un mouvement des
mchoires--_peut-tre_ volontaire--un crayon plac entre elles!... Pour
ne choisir que cet exemple, entre mille, la question relle serait donc
de savoir, ici, si c'est, ou non, le _moi_ de cet homme, qui, aprs la
cessation de l'hmatose, impressionna les muscles de sa tte _exsangue_.

--Le moi n'est que dans l'ensemble, dit Velpeau.

--La molle pinire prolonge le cervelet, rpondit M. de La Pommerais.
Ds lors, _o_ serait l'ensemble sensitif? Qui pourra le rvler?--Avant
huit jours, je l'aurai, certes, appris!... et oubli.

--Il tient, peut-tre,  vous que l'Humanit soit fixe,  ce sujet, une
fois pour toutes, rpondit lentement Velpeau, les yeux sur ceux de son
interlocuteur.--Et, parlons franc, c'est pour cela que je suis ici.

Je suis dlgu auprs de vous par une commission de nos plus minents
collgues de la Facult de Paris, et voici mon laisser-passer de
l'Empereur. Il contient des pouvoirs suffisamment tendus pour frapper
d'un sursis, au besoin, l'ordre, mme de votre excution.

--Expliquez-vous... je ne vous comprends plus, rpondit La Pommerais,
interdit.

--Monsieur de La Pommerais, au nom de la Science qui nous est toujours
chre et qui ne compte plus, parmi nous, le nombre de ses martyrs
magnanimes, je viens--(dans l'hypothse, pour moi plus que douteuse, o
quelque exprience, convenue entre nous, serait praticable)--rclamer de
tout votre tre la plus grande somme d'nergie et d'intrpidit que l'on
puisse attendre de l'espce humaine. Si votre recours en grce est
rejet, vous vous trouvez, _tant mdecin_, un sujet comptent lui-mme
dans la suprme opration qu'il doit subir. Votre concours serait donc
inestimable dans une tentative de... _communication_, ici.--Certes,
quelque bonne volont dont vous puissiez vous proposer de faire preuve,
tout semble attester d'avance le rsultat le plus ngatif;--mais, enfin,
avec vous,--(toujours dans l'hypothse o cette exprience ne serait pas
absurde en principe),--elle offre une chance sur dix mille d'clairer
miraculeusement, pour ainsi dire, la Physiologie moderne. L'occasion
doit tre, ds lors, saisie et, dans la cas d'un signe d'intelligence
victorieusement chang aprs l'excution, vous laisseriez un nom dont
la gloire scientifique effacerait  jamais le souvenir de votre
dfaillance sociale.

--Ah! murmura La Pommerais devenu blafard, mais avec un rsolu
sourire,--ah!--je commence  comprendre!...--Au fait, les supplices ont
dj rvl le phnomne de la digestion, nous dit Michelot. Et... de
quelle nature serait votre exprience!... Secousses galvaniques?...
Incitations du ciliaire?... Injections de sang artriel?... Peu
concluant, tout cela!

--Il va sans dire qu'aussitt aprs la triste crmonie, vos restes s'en
iront reposer en paix dans la terre et qu'aucun de nos scalpels ne vous
touchera, reprit Velpeau.--Non!... Mais au tomber du couteau, je serai
l, moi, debout, en face de vous, contre la machine. Aussi vite que
possible, votre tte passera des mains de l'excuteur entre les miennes.
Et alors--l'exprience ne pouvant tre srieuse et concluante qu'en
raison de sa simplicit mme--je vous crierai, trs distinctement, 
l'oreille:--Monsieur Couty de La Pommerais, en souvenir de nos
conventions pendant la vie, pouvez-vous, _en ce moment_, abaisser,
_trois fois de suite_, la paupire de votre oeil droit en maintenant
l'autre oeil tout grand ouvert?--Si, _ ce moment_, quelles que soient
les autres contractions du facis, vous pouvez, par ce triple
clin-d'oeil, m'avertir que vous m'avez entendu et compris, et me le
prouver en impressionnant ainsi, par un acte de mmoire et de volont
permanentes, votre muscle palpbral, votre nerf zygomatique et votre
conjonctive--en dominant toute l'horreur, toute la houle des autres
impressions de votre tre--ce fait suffira pour illuminer la Science,
rvolutionner nos convictions. Et je saurai, n'en doutez pas, le
notifier de manire  ce que, dans l'avenir, vous laissiez moins la
mmoire d'un criminel que celle d'un hros.

A ces insolites paroles, M. de La Pommerais parut frapp d'un
saisissement si profond que, les pupilles dilates et fixes sur le
chirurgien, il demeura, pendant une minute, silencieux et comme
ptrifi.--Puis, sans mot dire, il se leva, fit quelques pas, trs
pensif, et, bientt, secouant tristement la tte:

--L'horrible violence du coup me jettera hors de moi-mme. Raliser ceci
me parat au-dessus de tout vouloir, de tout effort humain! dit-il.
D'ailleurs, on dit que les _chances_ de vitalit ne sont pas les mmes
pour tous les guillotins. Cependant... revenez, monsieur, le matin de
l'excution. Je vous rpondrai si je me prte, ou non,  cette tentative
 la fois effroyable, rvoltante et illusoire.--Si c'est non, je compte
sur votre discrtion, n'est-ce pas, pour laisser ma tte saigner
tranquillement ses dernires vitalits dans le seau d'tain qui la
recevra.

--A bientt donc, M. de La Pommerais? dit Velpeau en se levant
aussi.--Rflchissez.

Tous deux se salurent.

L'instant d'aprs, le docteur Velpeau quittait la cellule: le gardien
rentrait, et le condamn s'tendait, rsign, sur son lit de camp pour
dormir ou songer.

       *       *       *       *       *

Quatre jours aprs, vers cinq heures et demie du matin, M. Beauquesne,
l'abb Crozes, M. Claude et M. Potier, greffier de la Cour impriale,
entrrent dans la cellule.--Rveill, M. de La Pommerais,  la nouvelle
de l'heure fatale, se dressa sur son sant fort ple, et s'habilla
vite.--Puis, il causa dix minutes avec l'abb Crozes, dont il avait dj
bien accueilli les visites: on sait que le saint prtre tait dou de
cette onction d'inspir qui rend vaillante la dernire heure. Ensuite,
voyant survenir le docteur Velpeau:

--J'ai travaill, dit-il. Voyez!

Et, pendant la lecture de l'arrt, il tint close sa paupire droite en
regardant le chirurgien fixement de son oeil gauche tout grand ouvert.

Velpeau s'inclina profondment, puis, se tournant vers M. Hendreich, qui
entrait avec ses aides, il changea, trs vite, avec l'excuteur, un
signe d'intelligence.

La toilette fut rapide: l'on remarqua que le _phnomne des cheveux
blanchissant  vue d'oeil sous les ciseaux_ ne se produisit pas.--Une
lettre d'adieu de sa femme, lue  voix basse par l'aumnier, mouilla ses
yeux de pleurs que le prtre essuya pieusement avec le morceau ramass
de l'chancrure de la chemise. Une fois debout et sa redingote jete sur
les paules, on dut desserrer ses entraves aux poignets. Puis il refusa
le verre d'eau-de-vie--et l'escorte se mit en marche dans le couloir. A
l'arrive au portail, rencontrant, sur le seuil, son collgue:

--A tout  l'heure! lui dit-il trs bas,--et adieu.

Soudain les vastes battants de fer s'entr'ouvrirent et roulrent devant
lui.

Le vent du matin entra dans la prison; il faisait petit jour: la grande
place, au loin s'tendait, cerne d'un double cordon de cavalerie;--en
face,  dix pas, en un demi-cercle de gendarmes  cheval, dont les
sabres, tirs  son apparition, bruirent, surgissait l'chafaud.--A
quelque distance parmi des envoys de la presse, on se dcouvrait.

L-bas, derrire les arbres, on entendait les houleuses rumeurs de la
foule, nerve par la nuit. Sur les toits des guinguettes, aux fentres,
quelques filles fripes, livides, en soieries voyantes,--d'aucunes
tenant encore une bouteille de champagne--se penchaient en compagnie de
tristes habits noirs.--Dans l'air matinal, sur la place, des hirondelles
volaient, de ci, de l.

Seule, emplissant l'espace et bornant le ciel, la guillotine semblait
prolonger sur l'horizon l'ombre de ses deux bras levs, entre lesquels
bien loin, l-haut, dans le bleuissement de l'aube, on voyait scintiller
la dernire toile.

A ce funraire aspect, le condamn frmit, puis marcha rsolument, vers
l'chappe... Il monta les degrs d'abord. Maintenant le couteau
triangulaire brillait sur le noir chssis, voilant l'toile. Devant la
planche fatale, aprs le crucifix, il baisa cette messagre boucle de
ses propres cheveux ramasse pendant la toilette, par l'abb Crozes, qui
lui en toucha les lvres:--Pour _elle_!... dit-il.

Les cinq personnages se dtachaient, en silhouettes, sur l'chafaud: le
silence, en cet instant, se fit si profond que le bruit d'une branche
casse, au loin, sous le poids d'un curieux, parvint, avec le cri et
quelques vagues et hideux rires, jusqu'au groupe tragique. Alors, comme
l'heure sonnait dont il ne devait pas entendre le dernier coup, M. de La
Pommerais aperut, en face, de l'autre ct, son trange
exprimentateur, qui, une main sur la plate-forme, le considrait!... Il
se recueillit une seconde et ferma les yeux.

Brusquement, la bascule joua, le carcan s'abattit, le bouton cda, la
lueur du couteau passa. Un choc terrible secoua la plate-forme; les
chevaux se cabrrent  l'odeur magntique du sang et l'cho du bruit
vibrait encore, que, dj le chef sanglant de la victime palpitait entre
les mains impassibles du chirurgien de la Piti, lui rougissant  flots
les doigts, les manchettes et les vtements.

C'tait une face sombre, horriblement blanche, aux yeux rouverts et
comme distraits, aux sourcils tordus, au rictus crisp: les dents
s'entrechoquaient; le menton,  l'extrmit du maxillaire infrieur,
avait t intress.

Velpeau se pencha vite sur cette tte et articula, dans l'oreille
droite, la question convenue. Si affermi que ft cet homme, le rsultat
le ft tressaillir d'une sorte de frayeur froide: _la paupire de l'oeil
droit s'abaissa, l'oeil gauche, distendu, le regardait_.

--Au nom de Dieu mme et de notre tre, encore deux fois ce signe!
cria-t-il un peu perdu.

Les cils se disjoignirent, comme sous un effort interne; mais la
paupire ne se releva plus. Le visage, de seconde en seconde, devenait
rigide, glac, immobile.--C'tait fini.

Le docteur Velpeau rendit la tte morte  M. Hendreich qui, rouvrant le
panier, la plaa, selon l'usage, entre les jambes du tronc dj inerte.

Le grand chirurgien baigna ses mains dans l'un des seaux destins au
lavage, dj commenc, de la machine. Autour de lui la foule s'coulait,
soucieuse, sans le reconnatre. Il s'essuya, toujours en silence.

Puis,  pas lents, le front pensif et grave!--il rejoignit sa voiture
demeure  l'angle de la prison. Comme il y montait, il aperut le
fourgon de justice qui s'loignait au grand trot vers Montparnasse.




                      L'INSTANT DE DIEU


                                     _A Sa Saintet LON XIII, P. P._


Je ne crois pas devoir diffrer la notification d'une pense, des plus
insolites, que me suggrent les nouvelles circonstances o nous allons
appliquer la Peine de Mort.

Voici, d'abord, les consquences de la loi sur les excutions  huis
clos, adopte par le Snat, ou tout comme: ce n'est plus qu'une question
de jours.

Le condamn devant tre dcapit dsormais dans la prison, la table des
exprimentateurs, toute charge d'instruments et d'appareils
lectriques, sera dispose  proximit de la guillotine. Les hommes de
Science recevront enfin, sans doute sous peu de temps et d'aprs le voeu
qu'ils ont tant de fois exprim, la tte, chaude encore, des mains mmes
de l'excuteur. Cette tte sera donc immdiatement enserre,  sa ligne
de prosection, dans la cire ou le mastic, et mise en relation avec les
reffusions de sang artriel, proflues, s'il est possible, de son tronc
mme--maintenu debout sous la haute table troue. On essaiera de
retarder l'insensibilit cadavrique et de constater, s'il y a lieu,
dans cette tte, ainsi artificiellement radhrente  son corps, une
sorte soit de _survie_, de _prsence_, ou quelque lueur de
Pense-consciente, soit d'interruption radicale de l'existence.

La presse europenne a divulgu, ces jours-ci, les expriences
ultra-pnales tentes sur les pantelantes dpouilles des derniers
supplicis, en vue de dcouvrir quelque indice du gte crbral o,
durant quelques secondes encore, se cramponne la volont, le moi, l'me.
L'on n'a pas oubli le fantastique acharnement dont le fanatisme
physiologique a fait preuve, alors qu'aux cahots du fourgon de justice,
aux lueurs de sa mauvaise lampe, d'minents dlgus de la Facult
n'hsitaient pas  plonger, au nom de la Science humaine, leurs longues
aiguilles dans le cerveau d'une jeune tte grimaante, crispe et
hagarde,--qui, vainement, tournait ses prunelles tortures du ct o
l'un de ces messieurs lui sifflait dans l'oreille--ceci _prs d'une
heure et demie aprs la dcollation et au sortir du fictif enterrement
de cinq minutes_.

Cette vivisection posthume atteste, une fois de plus, cette vrit
majeure que rien ne se perd dans la Nature. En effet, du moment o la
torture est abolie _avant_ l'excution, n'est-il pas tout naturel
qu'elle soit applique _aprs_? La discrtion des excuts dispense de
les rendre aphones--en sorte que la dlicate sensibilit des oreilles
doctorales se trouve mnage. Certes,  cet nonc, Beccaria jetterait
un cri de stupeur--Torquemada, dpass en rigueurs par le paterne
Progrs, reculerait, humili. Mais qu'importent  l'esprit
d'investigation ces scrupules... purils, _puisqu'ils ne sont pas  la
mode_? L'Humanit TOUJOURS _future_ avant tout! L'individu _prsent_
n'est rien: dcouvrir  quelque prix que ce soit! pourquoi pas? Telle
est la devise de cette poque de lumire, justice et de fraternit.
Donc, passons.

       *       *       *       *       *

De l'ensemble de ces inquites recherches, il paratrait que d'assez
positives prventions viennent de s'lever touchant on ne sait quelle
possibilit de surexistence brve, _au moins en certains cas de
dcollation_. Le fil du Couteau-justicier ne scinderait pas en deux la
Pense-vive, parat-il, et le passage par la guillotine ne serait qu'une
opration comme tant d'autres, mortelle  plus courte chance--_pas
instantanment_. Enfin, pour s'exprimer sans ambigut, les restes d'un
dcapit, aussitt aprs la chute du glaive, ne seraient, assez souvent,
_que ceux_ D'UN AGONISANT, _non pas encore ceux_ D'UN DFUNT.

Telle est, du moins, l'impression qui ressort, pour tout esprit
rflchi, des tudes sur les mouvements rflexes, de MM. Su et Sdillot
 Claude Bernard, de Claude Bernard  MM. Brown-Squard et aux plus
rcents actualistes en cette question. Et, en effet, si telle n'tait
pas l'arrire-pense de la Science, de quel droit se ferait-elle
profanatrice de cadavres et s'amuserait-elle  faire grimacer des
dcapits?

La loi ne protge pas ces victimes.

       *       *       *       *       *

Oh! tout cela n'a rien qui puisse tonner le chrtien. L'glise a, de
tout temps, permis, autoris,--parfois, mme, _prescrit_ aux fidles la
crance  de certaines lgendes vnrables--(celle de saint Denis, par
exemple)--dont cette incertitude, presque affirmative, de la Science
moderne ne fait que corroborer, pour ainsi dire, la probabilit.
L'pisode de l'vque-martyr, marchant, son chef mitr  la main,
n'est-il pas sculpt au fronton de cent cathdrales, voire de Notre-Dame
de Paris? Le miracle n'est jamais tout  fait anti-naturel: tant
d'animaux dcapits marchent ou volent si longtemps encore, tant de
reptiles, coups en vingt morceaux, _cherchent_  se rassembler, que le
plus sceptique sourire s'teint devant une rflexion, quant  ces sortes
de mystrieuses lgendes, aujourd'hui.

Si donc la tte est ce membre plus ncessaire que les autres, o la Vie
se localise en dernier ressort et peut tre constate, ce n'est pas le
dernier soupir qui, sur nos lvres, peut attester la mort. Souvent, en
de certaines maladies--par exemple, le croup--des incisions au cou sont
pratiques, qui permettent de survivre  l'touffement _naturel_, bien
que le miroir, appliqu aux lvres, ne se ternisse pas.--Bref, selon
l'Esprit chrtien, tant que l'me n'a point abandonn la tte,--la Tte
qui reoit ce sacrement du Baptme dont se pntre, (_ft-il paralys_)
le reste du corps,--il ne saurait tre dit, d'une manire absolue, de
tel individu, qu'il est dcd.

Or, comme le Prtre ne peut,  la rigueur, que _bnir_ et non _absoudre_
les restes de ceux qui, se refusant  la Foi, n'ont pas accept
l'Absolution, que de fois, sur les champs de bataille, le
soldat,--frapp d'un projectile  la bouche ou  la gorge,--ou _le cou
plus qu' moiti fendu d'un coup de sabre_,--fut rduit, moribond, 
rpondre en toute hte, _par des signes de paupires_,  la question
prcipite d'un aumnier, afin d'en obtenir cette clef--sacre pour les
croyants--de l'vasion du monde, l'Absolution!

Et comme rien ne peut diviser qu'illusoirement l'occulte, la rel
ensemble du corps,--puisque, trs souvent, l'homme souffre du membre
dont il fut amput,--la tte a toujours suffi pour que le tronc des
blesss bnficit, quand mme, tout entier,--et-il perdu, dans la
mle,  droite et  gauche, bras et jambes,--de la puissance
rdemptrice du Sacrement.

Il est vident que je ne parle, ici, qu'au seul point de vue de la Foi
chrtienne, ne reconnaissant la valeur d'aucun autre point de vue,
d'ailleurs, en cette question--comme en toutes autres.

Eh bien, puisque d'une part, lorsqu'il s'agit d'une oeuvre de salut,
l'glise n'hsite pas  s'adjoindre les ressources de la Science, et
que, maintes fois, le Souverain Pontife accepta le secours... par
exemple de l'lectricit (cette apparente humiliation du tonnerre), pour
expdier par dpche contrle l'Absolution papale  d'augustes
moribonds, voire  de simples personnages pieux,--puisque, d'autre part,
le prtre, tardivement appel au chevet d'un agonisant vanoui, demande,
tous les jours, au mdecin si la Science ne peut faire _ouvrir les
yeux_, un seul instant,  ce malade en dlire,--le temps, seulement, de
lui offrir l'Absolution... et puisque, enfin, le chrtien part de cet
ternel principe que, la Clmence de Dieu tant sans bornes, bien os
serait celui qui (pauvre ombre obscure, demain disparue, de tous
oublie), prtendrait, dans le temps, au nom de sa Raison d'un jour,
assigner une limite  la Bont-Libratrice,--oui, j'avoue, humblement,
ne pas bien apercevoir en vertu de quel motif prcis, clair, nettement
exprim, le Christianisme, ici, pour la premire fois, se refuserait 
suivre la Science--mme sur l'extravagant terrain qu'elle vient de se
choisir.

Depuis bientt deux mille annes, il a prouv que les plus triviales
railleries, les vains tonnements, les sarcastiques objections
n'entravaient gure ses dcisions sres et qu'il n'a que faire d'tre
sanctionn par le prtendu Sens-commun de telles ou telles
majorits.--En consquence, au cas o la table d'expriences
ultra-lgales serait  ce point rapproche de notre instrument de
supplice, il me semblerait trange de proscrire, _a priori_, tourdiment
et comme tout  fait absurde, la mesure suivante... que nos
missionnaires en Chine trouveraient peut-tre aussi simple
qu'orthodoxe,--eux qui subissent et voient subir, tous les jours, 
leurs nophytes, le supplice d'tre coups en CENT morceaux (tte
comprise), ainsi que l'on peut s'en convaincre aux Missions trangres,
rue du Bac.

       *       *       *       *       *

Quatre heures du matin sonnent. Le prtre et le condamn sont laisss
seuls un instant, dans la cellule, pour les suprmes paroles. Le
dsespr persiste dans l'endurcissement et l'impnitence. Aucune lueur
de Dieu dans cette me trouble. Il repousse le pardon, d'un sourire,--le
crucifix sublime, d'un mouvement d'paules.

Cela s'est vu. Rcemment. Hier encore.

En cette occurrence, pourquoi le prtre, mandataire intrpide du dernier
effort divin, ne prononcerait-il pas--en les modifiant selon sa
souveraine prudence--des paroles analogues aux suivantes, puisque la
Science parat le lui permettre, et puisqu'au point de vue _terre 
terre_ il est rtribu par l'tat et la Chrtient pour accomplir son
devoir jusqu'au bout:

--Mon frre, mon fils, non, je ne te dis pas adieu encore. La terrestre
bue de tes sens te fait prendre trop au srieux ce triste ciel
apparent, ce sol fuyant qui t'exclut de ses ombres, ces illusions de
Temps et d'Espace sur lesquelles se trame la lourde irralit de ce
monde. Cependant tout cela, d'ici  peu d'instants, ne _sera_ plus,
_pour Toi_, que le nul rentr en son originel nant. Et c'est au nom de
cette Raison mme, en laquelle tu puises le poignant courage
d'affronter, sans esprance, ton propre Infini, que plusieurs de tes
semblables vont tout  l'heure, prendre sur les consciences de prolonger
l'touffe et tnbreuse agonie de la Tte, aprs l'humaine expiation.

Pour moi, je te parle au nom du bon Dieu.--Si,--mme avec les rserves
d'un doute,--il semble qu'une lueur de ton tre-pensant veille,
effectivement, encore, durant de brves secondes, en cette tide tte
isole, qui, seule, conut et accepta les iniquits et souillures du
corps,--non! te dis-je! tant que je pourrai juger flottante au vent de
l'Abme, en tes prunelles, cette lueur, il ne saurait tre affirm sans
tmrit que le Salut du Ciel est entirement perdu pour toi. Certes
entre ton coeur et ton cerveau tout rapport semblera discontinu... mais
il paratrait _que tu es ailleurs que dans leur ensemble_. Or, peut-tre
qu'en cette tte, rinjecte de ton sang, o rouleront les yeux inquiets
et lamentables, mon fils! oui, peut-tre qu'ALORS tu VOUDRAS ne plus
refuser ce que tu repousses maintenant,--et que si tu pouvais le crier,
tu le crierais!... Mon devoir est donc devenu de te confier au Dieu des
miracles, pour qu'il te souvienne encore que je serai l, moi, son
Prtre,  genoux, priant seulement la prire des Agonisants,--car je
n'aurai plus le droit de rciter celle des Morts,--devant cette table
d'pouvantements o toutes les griffes lectriques de la Science, comme
des avant-courrires de celles des mauvais anges, seront dj leves sur
leur proie. Mes yeux seront aux coutes de ton regard--au cas o je
reconnatrai, en moi, _que tu regardes_!

Oh! si,  travers le crpuscule de tant d'horreur solitaire, illuminant
tout  coup les ruines de ta mmoire, l'ide, seule, d'une esprance en
la Clmence-divine, inspire en toi, traverse les sanglantes brumes de
ton me, traduis-la--et tu la traduiras, malgr toi,--par le tout
naturel et filial regard de l'Homme vers l'EN-HAUT!

Alors, me dressant, ddaigneux de tout respect humain et des plus
clairs sourires, fort, uniquement, de cette FOLIE DE LA CROIX que
l'Aptre saint Paul m'a impose du fond des sicles et en vertu de cette
Absolution-conditionnelle que mon strict DEVOIR est d'accorder, sur une
lueur de VIE et de repentir, aux chrtiens qu'une blessure mortelle
prive simplement de l'usage de la parole,--au nom du Verbe ternel,
enfin! si je juge ta tte encore vive et suppliante, je lverai sur ton
front mon bras, pntr, en cette seconde, de la substantielle foi des
martyrs.--Et, tout entier, ton tre rel, en sa forme immortelle,
indfectible, irrvocable--et que nul tranchant ne peut
diviser--m'apparatra dans tes yeux, mon frre! Et tu seras, pour moi,
pareil  ce Larron, ton anctre du Calvaire, qui, rlant aussi sur son
bois fatal, obtint, quand mme, et les yeux dj voils, l'authentique
assurance du Paradis.

Parmi les ouvriers de la onzime heure,--qui furent pays de la journe
comme s'ils fussent venus ds le matin,--toi, travailleur attard, tu ne
seras accouru que sur le minuit!--Qu'importe! Il sera temps encore,
sois-en sr. Qui donc, parmi les vivants, ces marcheurs blmes tout
couverts de folie, d'impuret et d'orgueil, oserait affirmer que ton
Crateur, notre Pre, te marchandera sa misricorde, alors que tes
regards--vers lui levs, en un pareil instant, du fond de tes
orbites,--en appelleront de sa Justice  sa Gloire! Et de quel droit
moi-mme,--s'il me semble avr que le Sauveur t'en envoie la plus vague
des esprances,--au nom de quel prsomptueux et dangereux
scrupule,--dont Celui qui, d'un appel, fit sortir Lazare d'entre les
morts, demain me demanderait compte,--hsiterais-je  t'absoudre de tes
misres,  te frayer le chemin de la paix,  toi qui nous prcdes tous
de si peu d'heures dans l'ternit?--Quoi! lorsque ta tte ne pouvait
encore penser, elle a t juge digne du sacrement du Baptme et,
lorsqu'elle paratrait tmoigner--peut-tre--le repentir, je lui
refuserais le sacrement de la Pnitence!

Concluons.--Puisque la Science, avec son arsenal de prestiges, assaille,
de toutes parts, la Foi chrtienne,--du moins aux yeux voils de ceux
qui ne connaissent ni l'exgse, ni le sentiment, ni l'absolutisme de la
Foi,--je ne comprends gure pourquoi Celle-ci ne se souviendrait pas
qu'elle est la Fille du miracle. Si TRANGE que puisse donc sembler
cette convention _ante gladium_ entre le prtre et le condamn, elle ne
saurait choquer que de trop dlicats incrdules!--Car, en vrit, l'on
peut affirmer qu'elle n'et sembl que BANALE aux yeux et au sentiment
de ces vieux Confesseurs d'autrefois, dont les actes ont ciment
l'difice mme de l'glise.




                     UNE PROFESSION NOUVELLE


On lira bientt les faits suivants, aux _Nouvelles de la Province_, sur
les gazettes rdiges, comme on le sait, dans ce style quivoque et
goguenard, parfois macaronique, souvent mme trivial, qu'affectent (il
faut bien se l'avouer) quelques trop avancs radicaux.--Ce style, qui
veut sembler plaisant, ne tmoigne que d'une sorte de rgression vers
l'Animalit.

Rcemment unie  ce brillant et dj lgendaire vicomte Hilaire de
Rotybal, ce digne rejeton d'une souche des plus illustres hobereaux de
l'Angoumois, la dlicieuse, la jeune et mlancolique vicomtesse
Herminie, hlas! de Rotybal, ne Bonhomet, se promenait, hier, assez
tard, dans le parc de son manoir, le bras languissamment appuy sur
celui du sous-lieutenant de cavalerie bien connu, son cousin. La nuit
d't, des plus douces, les clairait de toutes ses toiles. Tout 
coup, provenue, croit-on, de la hauteur de certains grands arbres
lointains, une dtonation, pareille  celle d'un violent coup de
carabine, clata. L'exquise jeune femme jeta un cri et tomba
ensanglante entre les bras de son tincelant cavalier. Des serviteurs
accoururent. Transporte dans sa chambre, l'on s'aperut que la
chtelaine tait mourante: sa tte charmante tait  moiti brise par
un projectile--que les hommes de l'art, mands en toute hte, n'ont
encore pu extraire sous l'abondante chevelure, coagule sur la blessure
bante.--Ce matin, vers les dix heures moins dix minutes, aprs un long,
spasmodique et douloureux coma, la vicomtesse a rendu l'me. L'on va
procder  l'autopsie de l'encphale et remettre le projectile aux mains
de l'autorit.

De graves soupons, des charges accablantes psent sur son poux, dont,
si l'on en croit les _on-dit_, la jalousie pouvait tre,  bon droit,
depuis trop longtemps veille. Circonstance toute spciale: vingt
minutes aprs l'vnement, comme on recherchait de tous cts le
vicomte, nos agents l'ont happ  la gare, au moment o, valise en main,
il sautait dans l'_express_ de la capitale. Conduit chez M. le juge
d'instruction (absent pour constatation de cinq autres crimes), M. de
Rotybal a d passer la nuit  la maison d'arrt. Pendant le trajet, il
n'a daign parler  M. le Commissaire de police que d'une certaine
_Socit de Divorceurs_ (?)  laquelle il voulut (vainement)
tlgraphier  Paris, _pour suspendre_, disait-il, _une commande
importante_.--Feindrait-il dj la dmence? L'on pense qu'au moment o
paratront ces lignes il aura subi son premier interrogatoire. L'on
s'attend  des aveux. L'moi, dans la localit, est considrable.

Toutefois, que nos lecteurs se rassurent: malgr le titre du prvenu,
le clerg, cette fois, n'touffera point l'affaire;--le ciel n'ayant
plus rien  voir, Dieu merci! dans les dmls de nos cours d'assises.

       *       *       *       *       *

Voici, d'aprs le compte rendu de M. le greffier, le colloque
trange--et dont les plus sceptiques seront rvolts--qui s'est chang,
le lendemain matin, dans le cabinet de M. le juge d'instruction, cabinet
o M. le vicomte de Rotybal, aprs sa nuit de dtention prventive, a
t introduit  la premire heure. Le vnrable magistrat a, tout
d'abord, paru quelque peu surpris  l'aspect d'un jeune homme dont la
distinction de visage et de manires semblait dmentir d'avance le crime
odieux o l'impliquait la rumeur publique. Svrement menac toutefois
d'une confrontation avec la dpouille de celle que tous nommaient dj
sa victime, le jeune gentilhomme, interrompant son interlocuteur avec
ce sourire de l'homme du monde qui ne le quitte jamais:

--Monsieur, a-t-il dit, en assurant son lorgnon avec le plus grand
calme, vous errez tonnamment, je dois vous en avertir. L'un des
dplaisirs principaux que me cause cette nigmatique msaventure est de
me voir inculp d'une action ridicule. Voil bien la foule et ses vains
propos! M'embusquer, disons-nous, sur telle matresse branche, pour
tirer, comme simple caille, une aimable femme qui, de plus, est mienne?
Et ce, par jalousie?... Ah! je doublerais trop mal, vraiment, les
Tamberlick pour chanter les _Othellos_ jusqu' cet ut dise. En me
supposant mme capable d'une fantaisie pareille, n'euss-je pas eu la
sagacit de me procurer, du moins, le flagrant dlit?--Laissons cela.
D'ailleurs, tenez: dissipons, d'un mot, toutes ces ombres. La profession
que j'exerce est incompatible avec ces exagrations d'un autre ge,
monsieur: je suis divorceur.

--Plat-il?

--Oh! mais d'un divorceur...  rendre des points au Snat.--Ici, le
devoir tant d'tre expansif, je m'explique.

Aprs six mois d'union (c'est mon chiffre, en gnral, monsieur), je
vous dirai que la vicomtesse et moi, revenus des premiers
blouissements, nous n'tions plus lis que par cette estime affectueuse
qui rend si douces les confidences mutuelles. Dans le monde, nous
n'accordons pas une excessive importance, voyez-vous, au fait de se
prvenir l'un l'autre des inclinations nouvelles que l'on peut prouver
 la longue. Bref, pour vous notifier la vritable situation de notre
mnage en trois mots, voici dans quelles conditions convenues nous
avions contract cette alliance.--Bien avant cette hymne, mon
patrimoine s'tant volatilis, de bonne heure, aux creusets du jeu, des
soupers et des femmes, j'avais d reconnatre au plus noir d'une
dtresse o pas un ami ne m'et avanc cinq cents louis, qu'il fallait
tre, comme on dit, de son sicle. Or, comment vivre dignement? Noblesse
oblige!... Aprs m'tre longtemps pos cette question, je me dcidai,
pour ne point demeurer oisif,  fonder la Socit des Divorceurs, dont
je suis prsident.

Vous allez voir comme c'est simple. C'est l'oeuf de Christophe Colomb.
J'ajouterai mme que c'est un secret--et que l'incident mystrieux qui
me fait si absurdement votre prisonnier en pouvait seul entraner la
rvlation. D'ailleurs, bast! comme je me retire, aprs moi le dluge!

--Continuez... continuez..., a rpondu M. le juge en ouvrant de grands
yeux.

--Voici donc.

(Ici, le vicomte a pris une voix de tte et a dbit avec une extrme
volubilit le discours suivant):

--Sitt averti par nos missaires, (de fins limiers ceux-l!)--que telle
jeune personne, de famille honorable s'en est laiss _un peu trop_
conter, je tombe, incontinent et comme du ciel, dans la province, aux
frais de la Socit,  15% d'intrts et me fais aisment prsenter dans
la famille consterne. L, jetant mon nom par les croisades, je laisse
entendre (avec des priphrases de la plus suave distinction, bien
entendu!) que je suis prt  sacrer d'avance, de l'cusson (d'ailleurs
assez casanier, entre nous) des Rotybal, la frle crature appele 
pntrer prochainement en notre systme solaire,--au cours d'un
traditionnel voyage en Italie, par exemple.--Mais comme a su dire
excellemment le pote de l'_Honneur et l'Argent_, les affaires sont les
affaires, cent gais mille francs, tout net, sont mon chiffre, au
provisoire contrat de cet hymen. Ah! vous voyez? je suis dans le
mouvement. Avec mon systme, tout le monde est heureux. Bref, je suis de
ceux sur la pierre desquels on inscrira: _Transiit benefaciendo_. Pour
emporter la situation, je sais insinuer, mme, sous mille potiques
circonlocutions,  ma fiance, que la Nature, plus enjoue que de
coutume le jour de ma naissance, _m'a dou d'une myopie...
dcide_.--Six mois aprs, de concert avec la vicomtesse, je fais
constater l'incompatibilit d'humeur, avec svices et dissipations, au
besoin concubinage, par les divers membres de notre Socit,--le tout 
charge de revanche, car l'union fait la force. J'accepte tous les torts,
je feins l'opposition la plus furieuse... et crac! je divorce! laissant
noms et titres  MON fils, un Rotybal srieux; revtu, comme vous voyez,
de toutes les herbes de la Saint-Jean. Ci, donc, nos cent mille francs.

Le semestre suivant, sur un nouvel avis, j'adviens en un dpartement
vierge; fort de mes conomies prcdentes, quelles dfiances
veillerais-je?

Mme jeu. Six mois aprs, crac! je divorce. Et ainsi de suite. Je fais
boule de neige.--Russir? Question d'entranement. Vous voyez comme
c'est simple. Je vous le rpte: c'est l'oeuf de Christophe Colomb.

A ces paroles, M. le juge d'instruction a regard assez longtemps, en
silence, le jeune vainqueur;--puis:

--L'ignoble cynisme avec lequel...

--Permettez! a interrompu--toujours souriant!--M. de Rotybal de sa mme
voix flte; je devais clore ma srie (la demi-douzaine)  ma dernire
alliance. Il faut savoir se modrer. Ma fortune se montant aujourd'hui,
d'ailleurs,  ce beau million de mes rves qui ne doit rien  personne,
tant LGALEMENT conquis. J'allais donc me retirer des affaires,
laissant ma sixime vicomtesse contempler paisiblement, avec son trs
cher cousin, les trois perles surannes de tous les Rotybal que bons
pourront leur sembler--(notre divorce, convenu d'avant les fianailles,
tant dj en instance),--j'allais, dis-je, enfin recommencer 
Paris,--mais, cette fois, d'une manire exprimente et durable, cette
chre et dlicieuse vie de garon, la seule qu'un gentilhomme vraiment
moderne puisse et doive prfrer, lorsque vos sbires m'ont pri de les
suivre et m'ont narr, en chemin, la tragique aventure d'hier soir. Fort
bien. Mais une mauvaise nuit est bientt passe.

Voici qu'il fait jour. Vous tes et devez tre un homme srieux.
Rflchissez. Comment admettre qu'avec ses principes, ce
caractre--soucieux de l'amour conjugal autant que de l'une de ces
cerises de couleur fonce vulgairement nommes guignes--avec ces gots
positifs, pratiques, prcis, encourags par la Loi,--j'ai commis
l'insanit d'une aussi excessive esclandre? C'est une plaisanterie.
Exterminer ma femme! Comme vous y allez! Malpeste!... Non. Je suis trop
honnte, moi, monsieur, pour tuer ma femme! Bref, j'ai choisi l'tat de
mari modle--et je m'y tiens.

--En un mot, a ripost le magistrat, pour vous refaire une fortune, vous
vous tes fait entrepreneur de polygamie lgale? Vous faites profession
de remarier vos femmes lgitimes?

--Vous semblerait-il prfrable que je me fusse fait littrateur?

--Avant de recourir  cette extrmit nouvelle, ne pouviez-vous
solliciter quelque poste honorable?...

--Merci! pour me faire plaindre? Ou pour obtenir,  force de
protections, quelque emploi de graisseur de chemins de fer,--aubaine
dont le diplme n'arrive presque toujours qu'aprs le dcs du
qumandeur, comme la grce des quatre sergents de la Rochelle?... A
d'autres!--Mais vous savez bien, homme srieux que vous tes, que ruiner
courageusement sa femme, s'installer  demeure chez quelque facile
enfant, pousser, d'un lgant doigt, quelque carte bizeaute au cercle,
et laisser dire,--bref, demeurer,  tout prix, ce qu'on appelle un homme
brillant,--sera toujours mieux port. Le reste? Vtilles qui s'excusent
ou s'oublient dans la huitaine. Croyez-moi: ne frondons pas l'opinion du
monde. A quoi bon s'attirer le sourire des gens d'lite? Vantons, par
biensance et par devoir, la morale des rves, que ne pratique personne,
soit! mais conformons-nous  celle qui a cours: les dbris des lances
qu'a rompues le chevalier de la Triste-Figure sont tombs en poudre, il
y a belle lurette, chez tous nos marchands de bric--brac. Je plains
donc les retardataires endiabls et incorrigibles qui me refuseraient
leur estime, dont je n'ai, d'ailleurs, cure, l'ayant pese.--Sur ce,
monsieur, comme je suis trs tonn d'tre veuf,--cas bizarre et que je
n'avais pas prvu,--et comme le moment serait mal choisi de m'tendre
davantage, souffrez que j'aille rendre enfin les derniers devoirs 
celle qui n'est plus: je pense que son dsol cousin, son fianc, le
baron de Z..., a dj pris le deuil; de plus longs retards, de mon ct,
seraient inconvenants... et, quant  l'enqute, vous instrumenterez
l-bas plus srieusement qu'ici, n'est-il pas vrai?... Allons, partons:
mon tilbury doit m'attendre en bas; d'ici chez moi, c'est l'affaire de
vingt minutes.

Ce disant, et pendant que M. le juge d'instruction l'coutait encore,
bouche  demi bante, le vicomte de Rotybal a saisi son chapeau sur une
chaise et s'est lev, prt  supplier le magistrat de passer le premier.

       *       *       *       *       *

A ce point de l'entretien, M. le commissaire de police de la ville de
*** est entr prcipitamment, retour du chteau.

Remettant un pli cachet  M. le juge d'instruction, puis offrant un
profond salut au jeune gentilhomme:

--Voici le compte rendu de l'autopsie, dress en ma prsence par les
docteurs de la Facult, a-t-il dit.

Ayant parcouru d'un coup d'oeil le pli doctoral, ce fut avec une sorte de
stupeur nouvelle que le magistrat donna lecture du rapport
suivant,--(rdig toujours en ce style d'ess-bouquet radical et
recommand pour le mouchoir, que nous avons prconis au dbut de ce
rcit):

       *       *       *       *       *

Monsieur le juge d'instruction,

Nous nous empressons de porter  votre connaissance le rsultat de nos
examens. Ce matin, sur les huit heures, nous avons eu l'honneur
d'extraire de la pulpe crbrale de madame la vicomtesse de Rotybal le
projectile qui a caus son dcs. Nous ne doutons pas que votre
tonnement ne dpasse, s'il se peut, le ntre, en apprenant que ce
projectile est un trs curieux spcimen de l'_espce minrale_ et non
point un lingot de plomb. Voici l'explication,  la fois simple et des
plus bizarres, de sa prsence dans l'encphale de l'intressante
dfunte.

Monsieur le juge d'instruction voudra bien se rappeler, tout d'abord,
qu'en France, durant nos belles nuits d't,  l'poque o la Nature se
recueille, pour ainsi dire, dans l'universel sentiment de l'Amour, c'est
par milliers et par milliers que l'on compte (au dire de la Science la
plus lmentaire) ces brillants mtores, ces pierres de lune qui
sillonnent, _en clatant, parfois, avec la dtonation d'une arme  feu_,
notre atmosphre. Or, chose des plus singulires! il se trouve qu'aprs
mre analyse nous avons d le reconnatre  n'en pouvoir douter: c'est
d'un fatal hasard, de ce genre phnomnal (d'une raret heureusement
constate), que la regrette chtelaine a t l'innocente victime.
L'explosion d'un bolide _ hauteur des grands arbres du parc_ a projet,
tout bonnement, cet clat d'arolithe, mortel comme celui d'un obus--et
d'une manire quasi perpendiculaire--sur la tte de la jeune rveuse,
hlas!... C'est donc  notre satellite,--en un mot, c'est _la
Lune_--qu'il faut nous en prendre. Notre doyen, professeur d'Histoire
naturelle, a mme l'honneur de demander  M. le vicomte de Rotybal
l'autorisation de dposer ce funeste chantillon du ciel au muse de la
ville.

De tout quoi, nous avons attest, en ce jour de juin 1885.

Sign: Drs L*** et K***.

       *       *       *       *       *

--Tiens! un miracle!... s'est tranquillement cri M. de Rotybal  la
fin de cette lecture. Et ce plaisantin du journal qui prtend  mon
sujet que le ciel ne se mle plus de nos petites affaires!...

Aprs un profond moment de silence:

--Monsieur le vicomte, vous tes libre!... a dclar le juge
d'instruction.

M. de Rotybal, non sans un grave sourire, s'est inclin.

L'instant d'aprs, en bas, sur la place, au milieu d'une foule qui
saluait son retour par des cris joyeux, le vicomte ayant allum une
cigarette, a crayonn, toujours correct, deux mots,  la hte, notifiant
 la Socit des Divorceurs de suspendre l'instance. Il a fait porter la
dpche au tlgraphe par son groom.

Puis, ressaisissant les rnes de son tilbury, le vicomte a disparu au
petit trot vers son manoir.




                     L'AGENCE DU CHANCELIER D'OR


                                              _A Monsieur mile PIERRE_.


_La chastet c'est du froment; le mariage, de l'orge; la fornication, du
fumier._

                                                             ST-JRME.


La rcente loi, vote  plaisir par les deux Chambres, a prcis, dans
un article additionnel, que la femme lgitime, surprise en flagrant
dlit d'inconstance, ne pourrait pouser son complice.

Ce fort spirituel correctif, ayant singulirement attidi l'enthousiasme
avec lequel un grand nombre de mnages modles avaient accueilli,
d'ensemble, la nouvelle inespre, bien des fronts charmants se sont
assombris; les regards, les silences, les soupirs touffs, tout, dans
les attitudes, enfin, semblait dire: Alors,  quoi bon?...

--O belles oublieuses! Et Paris?... N'est-il pas autour de nous, tirant
son feu d'artifice perptuel de surprises tranges? capitale 
dconcerter l'imagination d'une Shhrazade? ville aux mille et une
merveilles, o se ralise, comme en se jouant, l'Extraordinaire?

Au lendemain de l'ukase snatorial, voici qu'un actualiste  tous crins,
un novateur de gnie, le major Hilarion des Nnufars, a trouv le biais
pratique si dsir des chres mcontentes.

Il va dissiper les moues les plus rveuses et ramener le sourire, depuis
quelques jours disparu, sur les visages dlicieux de nos dernires
sentimentales.

Grce  son clair savoir-faire, l'agence du _Chandelier-d'Or_ s'est
organise: elle a conquis, ds son aurore, la vogue du Tout-Paris
lgant: y recourir, sera pour les mondaines, le suprme pschuttisme,
cet automne. Elle entreprend la location de... Romos de fantaisie, de
_simili-sducteurs_, lesquels se chargent, moyennant quelques futiles
billets de banque, _de se laisser prendre en un flagrant dlit
d'adultre_ FICTIF, _avec celles qu'ensuite des amants rels pouseront
tranquillement dans un temps moral aprs l'esclandre_.

Maison de confiance.

Prsentant des garanties spciales, elle fournit, dans les conditions
les plus srieuses, les gens de paille du Divorce. Institution lgale et
rgulire, elle s'adresse aux dames qui, dsabuses d'un hymen sans
idal, sont, nanmoins, soucieuses de tenter un nouvel essai loyal du
mariage.

Quant aux scurits, le major a tout prvu! Considrant sa mission, dans
la socit moderne, comme presque sacerdotale, le sympathique
entrepreneur d'adultres s'tant, par dlicatesse, constitu solidaire
et garant de ses acolytes, ses mesures sont toujours prises,
vingt-quatre heures avant chaque sance, pour qu'il puisse,
effectivement, rpondre de son dlgu. Car il soumet alors cet
officieux Lovelace  l'ingestion d'un certain lectuaire de
famille,--lixir dclar souverain par les Facults,--et dont les
proprits bienfaisantes (noblesse oblige!) sont de rendre ses sides 
ce point inoffensifs, incorruptibles, et, pour un temps, rfractaires
aux plus innocentes effervescences, qu'aprs se l'tre assimil, ceux-ci
pourraient, au besoin, doubler les Saint-Antoine sans dsavantage
apparent.--C'est une sorte de _Lth-chez-soi_, qui ferait descendre 
la temprature polaire le vif-argent du plus africain des caprices!--Par
ainsi, nul abus des situations n'est laiss loisible. C'est l le point
d'honneur de la Maison. Et l'amant le plus ombrageux, aprs avoir
confi, d'urgence, l'lue du coeur,  l'un de ces Tantales dsassoiffs,
peut dormir sur les deux oreilles.

Les convenances tant sauvegardes par cette ingnieuse formalit
pralable (qui, d'ailleurs, s'imposait  titre d'exigible dans l'intrt
gnral), le monde admet tacitement, d'ores et dj, l'entremise de ces
tiers sans consquence dans les divorces de distinction.

Toutes facilits donc, pour convoler dsormais, indfiniment, au gr de
ses inclinations successives, sont offertes au public par l'agence du
_Chandelier d'Or_. Quelques-unes de nos plus aimables libres-penseuses
ont mme pris un abonnement, pour simplifier.

       *       *       *       *       *

Au dbut mme de son entreprise, le major Hilarion des Nnuphars, ayant
compris que, pour l'avenir de sa maison-mre, il devait s'entourer d'une
aurole de reprsentants dignes du scabreux ministre dont il se
proposait de les investir, son choix se fixa, du premier coup d'oeil, sur
l'lite brillante de ces jeunes hommes qui, aprs avoir men des trains
princiers aux beaux jours de l'Union Gnrale, avoir puis les amours
dlicates et faciles qu'offrent les plages en renom,--et s'tre vu la
fleur des soupers tout en lumires, se sont rveills, un beau matin,
radicalement ddors par la soudaine rafale du Krach.

Ds ce moment psychologique, le sagace major, comme un pressentiment de
ses destines, n'avait jamais perdu de vue les principaux dcavs
d'entre cette jeunesse parisienne, au dehors demeurs lgants quand
mme, au dedans harcels par la fringale. Aussi, lui parurent-ils,
maintenant, comme noyau de fondation, les plus aptes  cet emploi de
sycophantes officiels que lgitimaient les restrictions de la loi.--Ce
fut donc le soir mme o celle-ci fut promulgue qu'il convoqua ces
dsillusionns dans une salle de confrences, loue  cet effet.

La Salle solennelle de la Socit de Gographie referma sur eux ses
portes indiscrtes.

L, sans ambages, ni prambules, leur ayant expos,  grands traits son
utilitaire et productive conception, le fougueux novateur, tout en
remuant son verre d'eau sucre, leur proposa d'en tre les hros.

Ce ne fut qu'un cri! L'entreprise leur sembla l'le verdoyante
apparaissant aux naufrags. C'tait la fortune, l'avenir! On les
reverrait au Bois, aux premires, poussant l'or sur le tapis des
casinos, passer, au galop, dans la poussire ensoleille, et le soir,
entrer chez les glaciers ayant, au bras, des toiles! Hurrah! Le major
fut l'objet d'une telle ovation qu'elle faillit lui coter la vie--et
qu'il ne dut son salut qu' l'nonc prcipit du cautionnement moral,
(la formalit du _Lth-chez-soi_) qui, vocifr entre deux syncopes,
rfrigra, comme par enchantement, les plus enthousiastes.

Plusieurs hsitrent. Mais bientt, grce  l'loquence de l'orateur,
les plus rtifs se rendirent  l'vidente ncessit de cette garantie.
Une pointe de mysticisme ayant mme sembl de bon got dans la
circonstance, l'on convint que la coupe de l'Oubli serait tarie en
l'honneur symbolique de Sainte-N'y-touche. Ce trait gaulois acheva
d'enlever les adhsions, les signatures. Une heure aprs, l'Agence du
_Chandelier d'Or_ tait dment tablie et l'on se sparait pleins
d'esprance.

Aujourd'hui, c'est l'engouement de Paris! L'Office fonctionne  toute
heure; les actions font prime--et de hautes influences fminines
dsignent dj pour le prix Montyon son sraphique fondateur.

       *       *       *       *       *

Ah! s'il faut tout dire, c'est qu'aussi le major des Nnuphars a fait
les choses en grand seigneur et n'a rien nglig de ce qui pouvait
rassurer ou satisfaire sa clientle innombrable!

Ainsi des locaux spciaux sont affects aux rendez-vous suprmes: des
traits passs avec divers htels en vogue assurent, dsormais, aux
poux outrags (qui affluent) un accs facile, commode et mme agrable
de la chambre illgale.

Des pavillons, faciles  cerner, orns  l'intrieur des dons les plus
rares de Flore, sont mis  la disposition des divorceuses. Le mari
survient, sur lettre anonyme rdige de manire  faire bondir les plus
rassis. Pour viter d'inutiles dangers, les commissaires de police des
quartiers ramifis  l'Agence sont toujours prvenus  temps, par
tlphone, et viennent offrir leurs secours, comme par hasard, ds le
seuil des pavillons, aux maris hors d'eux-mmes,--ce qui entrane le
divorce presque d'office.

Ainsi, plus de fuites prcipites sur les toits, plus de ridicules
effets de balcons, plus de refroidissements ni de coups de feu dmods.
Tout se passe avec une distinction parfaite, ce qui constitue un progrs
rel, une flatteuse conqute sur les barbares d'autrefois.

En attendant l'apparition conjugale, nos hros lisent  ces dames
quelques morceaux choisis de nos bons auteurs--ou leur racontent des
histoires.

Des coiffeurs de premier ordre ont _dress_  l'avance, les cheveux des
deux coupables ou les ont arrangs en un savant dsordre, selon le
caractre de l'poux.

Par un subtil sentiment des convenances, o se reconnat derechef
l'exquise dlicatesse du major, c'est un phonographe, cach dans la
muraille, qui entrecoupe, mu par l'lectricit, diffrentes phrases
passionnes, spasmodiques et incohrentes, pendant que ces messieurs
heurtent  la porte, avec l'indignation rglementaire, et prennent acte.

Afin de mettre le Divorce  la porte de toutes les fortunes, il y a des
Flagrants-Dlits, de 1re, de 2e et de 3e classe, comme pour les
enterrements.

Les _Funrailles de l'honneur_.

Les bureaux de l'Agence sont installs naturellement rue du Regard; le
portail est surmont du buste emblmatique de Platon: les factures de la
Maison du _Chandelier d'Or_ sont revtues, comme fire devise, de
l'adage diplomatique clbre: _Non possumus_.

Tant le cachet. Secret professionnel. Discrtion d'honneur! Pas de
succursales  Paris. Prix fixe. (viter les contrefaons.)

       *       *       *       *       *

En rsum, cette intelligente entreprise-- l'authenticit de laquelle
nous ne pouvons encore ajouter foi qu'avec beaucoup de peine,--serait,
en tout cas, invitable, dans un prochain avenir, grce  la faon dont
on a libell le restrictif de la Loi du divorce.

Le but n'est-il pas lgitime?

Rgulariser la situation fausse o les mes-soeurs s'tiolent trop
souvent ici-bas, dans la socit.

Quant au grand nombre de ses employs, puisqu'elle les alimente et les
occupe, n'est-elle pas un drivatif, une soupape de sret par laquelle
s'vapore la fume sociale de ces minorits ngligeables dont l'oisivet
famlique nous et tt ou tard menacs?...

Maintenant au point de vue moral, puisque, d'aprs la loi, les anciens
voeux sacrs du mariage ne peuvent plus tre, en France, que
_conditionnels_, n'est-il pas logique, aprs tout, que les vieux
parjures de l'adultre deviennent _fictifs_? Comdiens d'un ct,
fantoches de l'autre.

Aujourd'hui, en France, l'idal tant d'tre libre, sachons prouver
qu'ici encore notre sagesse est au-dessus de toute onreuse fidlit.

       *       *       *       *       *

Mais voici bien d'une autre chose! Chose trange! Malgr les minutieuses
prcautions prises par le major Hilarion des Nnufars, la pruderie s'est
effarouche,--non sur le fond, mais sur la forme--des Flagrants-Dlits
artificiels!--Bref, quelques brunes piquantes, du plus haut parage, ont
allgu, sres d'elles-mmes, que la crmonie du _Lth-chez-soi_ ne
les rassurait qu' demi.

Pour obvier  l'inconvnient qu'entrane l'excs de sductions de toutes
ces belles alarmes, le major, tranchant cette fois le noeud gordien  la
manire d'Alexandre, vient de crer une annexe de sa maison, l'_Oriental
Office_.

Il fait venir, en toute hte, de Constantinople, un groupe,--tri, comme
on dit, sur le volet,--d'ex-gardiens du srail, licencis depuis le si
tragique dcs du feu sultan.

Ces types orientaux, revus de bonne heure, on le sait, par les
entrepreneurs coptes, sont blancs, beaux, intrpides et athltiques: ils
doubleront leurs prcdents collgues, pour les personnes timides. Une
particularit morale qui leur est commune les dispense de la formalit
de l'lixir d'Oubli.

Mustapha-ben-Ismal, sduit par l'innovation turque de l'ide, acceptait
dj de nous cder, assure-t-on, les deux superbes chantillons que
toute la presse a rendus les lions du jour; mais, par un scrupule de
conscience, l'Agence a refus de les acqurir  cause de leur couleur
sombre.

A la nouvelle de cette Annexe, la joie du monde brillant est devenue
sans mlange: nos lgantes raffolent dj de leurs futurs patitos et
les actions (ironie!) des jeunes dcavs ont baiss quelque peu.

Le dernier mot du bon got sera, pour ces dames, d'tre aux petits soins
avec leurs illusoires Sigisbs, et pleines d'attentions charmantes!...
--de les combler de petits cadeaux, de sucreries, de ces mille
ddommagements dlicats que le sexe enchanteur, hors de pair dans toutes
ces questions de tact, sait si bien imaginer.

Au surplus, une dlgation de jeunes inconstantes, nanties de bouquets
symboliques, attendra, sur la plage de Nice,  l'ombre des frais
orangers, le vaisseau qui nous amne ces courageux incompris. Les folles
exquises leur mnagent une ovation! Voil bien l'engouement de
Franaises pour tout ce qui est nouveau!

Elles veulent s'efforcer de leur faire oublier la patrie  ces enfants
gts!

--Hum! ce sera difficile.

Chacun aime, en effet, le sol qui l'a vu natre, le pays o son enfance
reut les premiers soins, o les yeux, en s'ouvrant au jour, aperurent
des regards amis lui souriant autour de son berceau.

Oui, certaines impressions d'enfance sont ineffaables.

En tous cas, s'ils se font naturaliser, voil des lecteurs qui vont
rclamer la rvision de leurs constitutions avec des cris de paon.

--Allah! Allah! oh! l'Allah!

Cela va renforcer la majorit snatoriale. La gauche prtend dj que ce
sera le chant du cygne de l'Opportunisme. L'tonnant sera qu'aprs un
certain nombre de bruyants procs, chacun de ces messieurs de Byzance
pourra s'tre acquis, sans efforts, un renom de nature  clipser la
gloire de don Juan! Voil, pourtant, comme on crit l'Histoire.

Et, dj, quel foudroyant succs! Craignant de ne pouvoir suffire aux
commandes, cet hiver, le major tlgraphie tous les soirs en Asie, afin
de parer  toute ventualit.

Allons, messieurs, la main aux dames! Prenez vos billets  l'agence du
_Chandelier d'Or_! Et puisque le Snat le permet, que tout finisse par
des chansons!




                   LA LGENDE DE L'LPHANT BLANC


L'an dernier, lord W*** rsolut de doter le _Zoological Garden_ d'un
vritable lphant blanc.

Fantaisie de grand seigneur.

Londres venait d'acqurir,  grands frais, un lphant gris-poussire,
clairsem de taches roses; mais cette prtendue idole indo-chinoise
n'tait,  dire d'experts, que de qualit douteuse. D'aprs eux, le
prince birman qui, moyennant un million, l'avait accorde  l'avis
Barnum, avait d, pour surfaire l'animal, feindre le sacrilge de ce
trafic... ou, plutt, si le _Zoological Garden_ avait accord la moiti
seulement de ce prix, le fameux _puffist_ devait tre,  coup sr,
maintes fois rentr dans ses rels dbours.

En effet, si, dans plusieurs parages de la Haute Asie, tel pachyderme de
cette espce plus que rare est revtu du caractre sacr qui lui confre
une souveraine valeur, c'est au seul cas o, dment albinos, il
n'veille que l'ide trs pure d'une ambulante et intacte colline de
neige; quant aux lphants de couleur imprcise, ou mouchets de tares
quelconques, ils n'y sont honors que d'une superstition trs vague,
sinon tout  fait nulle.

Lord W..., donc, par orgueil national, conut, pour en finir, le dessein
d'enrichir l'Angleterre (mais incontestablement, cette fois) de la vraie
bte auguste, rpute introuvable.

L'ide lui en avait t suggre par la secrte confidence d'un grand
touriste de ses amis. Celui-ci, dtermin voyageur, s'tait aventur
durant de longues annes, au profond de ces mystrieuses forts
qu'arrose ce Nil birman aux sources tartares, l'Irawaddi. Or,
affirmait-il, au cours de ses explorations  travers les villes perdues,
les ruines mortes des temples, les rivires, les lumineuses valles de
Minnapore, il lui tait advenu, par une certaine belle nuit,
d'entrevoir--dans la lueur d'une clairire peu distante d'une vieille
ville sainte,--le mystique lphant blanc dont la couleur se confondait
avec le clair de lune et que promenait, en chantonnant des prires, un
hiratique _mahout_.--Sur une carte spciale tait marque, vers le 22e
degr de latitude, la cit recule aux environs de laquelle il avait
relev l'insolite apparition.

L'on sait qu'en Birmanie, les lphants privs ou sauvages, sont la
proprit de l'empereur, qui les rquisitionne en temps de guerre. Il
est de coutume inviolable que ce monarque possde un lphant, d'une
blancheur idale, auquel il donne un palais, des officiers et le revenu
d'un district territorial affect  l'entretien de ce personnel. La loi
religieuse interdit de laisser sortir de la contre un seul des trois ou
quatre lphants en qui se ralise, par sicle, le phnomne de l'espce
blanche,--car une tradition bouddhique _prdit la fin de l'Empire, du
jour o l'on verrait l'un d'entre eux en d'autres pays_. (La guerre
sanglante de Siam, il y a deux sicles, ne fut dclare que pour la
possession d'un de ces fantastiques animaux, que le roi de Siam se
refusait  cder aux Birmans). Les dernires conqutes des Anglais,--qui
viennent d'occuper Mandalay aprs avoir si longtemps et si patiemment
concentr leurs troupes dans les marcages du district
d'Assam,--seraient compromises ds l'heure o quelqu'un de leurs
dlgus rclamerait le tribut d'une colline de neige: ce serait, de
tous cts, contre eux, une rvolte sainte, sans merci ni trve. Quant
aux trangers, aux particuliers intrpides qui seraient surpris essayant
de drober un lphant sacr, nulle intervention ne les prserverait de
la plus atroce, de la plus prolonge des morts.

Comme on le voit, le projet caress par le noble Anglais prsentait
diverses difficults d'excution. Toutefois, ayant mand l'illustre
dompteur Mayris et lui ayant remis la carte, ainsi que la nomenclature
des dangers inhrents  l'entreprise, il lui offrit, le dfrayant lui et
ses hommes, une somme de deux millions cinq cent mille francs (100.000
liv. st.) si, parvenu  capturer et conduire jusqu' la mer,  travers
les peuplades birmanes, l'lphant indiqu, l'audacieux belluaire,
l'ayant transport d'Asie en Angleterre, le lui livrait en Tamise rendu
 quai pour le _Zoological Garden_.

Mayris, d'une main toute traverse par les crocs de ses lions, s'tait
pensivement, caress la barbe en coutant le lord. Aprs un instant de
silence, il accepta.

Sitt le trait en poche, quelques jours lui suffirent pour s'adjoindre
une demi-douzaine de _bas-de-cuir_, d'un sang-froid et d'une exprience
 l'preuve. Puis, en homme pratique, s'tant dit que, pour enlever 
travers les menaantes tendues d'un tel pays, un lphant blanc, il
tait, d'abord, indispensable _de le teindre_, le dompteur chercha
quelle teinture provisoire pourrait le mieux rsister aux intempries
ventuelles--et finit par s'approvisionner, tout bonnement, de quelques
barils de l'Eau pour barbe et cheveux la plus en vogue chez la _gentry_.
Une fois toutes autres acquisitions ncessaires termines, un fort
navire marchand fut nolis pour l'expdition et le transport de la bte;
on prvint l'Amiraut: des tlgrammes furent adresss au gouverneur
anglais d'Assam, l'avertissant de prodiguer toute sa bienveillance  la
tentative--et l'on partit.

       *       *       *       *       *

Environ trois mois aprs, Mayris et ses compagnons, arrivs depuis
longtemps en Asie, avaient remont le Sirtang sur un radeau de madriers
construit en vue du rapt qu'ils se proposaient d'accomplir. A force
d'adresse et de bons hasards, ils taient parvenus, longeant les
solitudes,  quelques milles de la vieille cit sacerdotale prcise sur
la carte rvlatrice. Lorsque ces veilleurs, sans cesse aux aguets,
eurent, eux aussi, aperu l'animal, ils s'installrent aux alentours de
la ville sur la lisire d'une immense fort aux bords mmes du Sirtang.
Le radeau, cercl de caisses d'air et de larges plaques de lige, tait
couvert de branchages et de feuilles: amarr contre l'endroit du rivage
qu'il prolongeait de plain-pied, il semblait un lot.

Pour motiver leur prsence et gagner les regards favorables, ils avaient
commenc, en simples chasseurs de fourrures, par dtruire un couple de
ces grands tigres longibandes qui, avec le rhinocros, terrorisent ces
rgions. Puis, profitant des bonnes grces que ce brillant dbut leur
avait attires, ils avaient su pier, distraitement, les habitudes, en
fort, de l'lphant blanc et de son _mahout_. Ils s'taient mme
acquis, en des occasions, quelque sympathie de l'un et de l'autre, par
des signes de vnration et des prsents. Donc, le jour o Mayris jugea
le moment opportun, toutes mesures tant prises, il disposa ses hommes
pour l'embuscade.

L'claircie o l'on se tenait  l'afft, non loin du fleuve o
l'lphant venait boire aux clarts des astres, tait presque toujours
dserte, surtout la nuit. A travers les larges feuilles et les lianes
pendantes des arquiers gants, des mangliers, des palmiers-palmyres,
les aventuriers aperurent, au loin, les dmes aux stellures dores, les
flches des temples, les marbres des tours de la ville consacre 
l'ternel Gadma Bouddh. Et, cette fois, le merveilleux de cette vision
leur sembla menaant! L'antique prophtie populaire du pays secouait,
comme une torche, au fond de leurs mmoires, sa flamme superstitieuse:
_Le jour o d'autres peuples verraient chez eux un lphant blanc de la
Birmanie, l'Empire serait perdu_. Le coup rsolu leur parut donc, en ce
moment, si dangereux et de risques si sombres, que, tout _bas-de-cuirs_
qu'ils fussent, ils convinrent de se faire mutuellement l'aumne d'une
prompte mort, au cas o ils seraient dcouverts et cerns, afin de ne
pas tomber vivants entre les mains cruelles des talapoins de la
Sacrificature. D'ailleurs, ayant enduit d'huile minrale plusieurs des
arbres environnants, ils taient pars pour mettre le feu dans les bois
 la premire alerte.

Sur le minuit, la psalmodie monotone du _mahout_ s'leva, d'abord
lointaine, puis, s'approchant scande par les pas massifs de la monture.
Bientt l'homme et la majestueuse bte apparurent, se dirigeant vers le
fleuve. Mayris, qui, jusqu'alors, s'tait tenu adoss sous l'ombre d'un
baobab, s'avana de quelques pas dans la clairire. La rencontre du
dompteur, accoutume en ce lieu solitaire, ne pouvait veiller aucune
dfiance: qui donc et os rver l'effrayante extravagance qu'il
mditait? Ayant chang avec le diseur de prires un bon souhait
nocturne, il vint auprs de l'animal qu'il flatta de la main, tout en
faisant remarquer au _mahout_ la beaut du ciel.

Au moment o l'lphant se penchait vers le fleuve, l'un des chasseurs,
se dressant dans les hautes herbes, lui ajusta, pour l'assoupir,--et
avec la rapidit de l'clair,--les ressorts d'acier d'une bonbonne de
chloroforme  l'extrmit de la trompe. La bte, en un moment suffoque,
brle, tourdie, agitait en vain, de tous cts, son proboscide,
brandissant et secouant, au hasard, l'asphyxiante mais tenace bonbonne:
l'aspiration de chaque effort l'engourdissait davantage. Le pieux
cornac, la sentant vaciller, sortit enfin de son extase et voulut sauter
 terre. Il y fut reu par Mayris et l'un des siens qui, en un clin
d'oeil, le billonnrent et le lirent pendant que les autres tayaient,
 droite et  gauche, avec de forts troncs d'arbustes, l'lphant 
prsent comateux et plus qu' demi pm. Vite on enleva, de la courbure
des dfenses, les ornements d'or, les bracelets de pierreries dont les
femmes de la ville les avaient surcharges--et l'on ouvrit les barils;
quatorze bras expditifs se mirent alors  le badigeonner de la queue 
ses larges oreilles, imbibant d'une double couche de la pntrante
liqueur jusqu'aux derniers replis de la trompe. Dix minutes aprs,
l'lphant sacr compltement travesti,  l'exception des ivoires, tait
devenu ngre. L'on profita du moment psychologique o l'animal semblait
revenir  soi-mme pour l'attirer, docile, vers le radeau. Ds qu'il s'y
fut avanc, ses vastes pieds y furent saisis en de grosses entraves
d'acier-fer. L'on dploya la tente au-dessus de lui, en toute hte; l'on
jeta le _mahout_ sur un lit de feuillages, on dcrocha les amarres
et--_for ever_!

Maintenant le rapide courant, plus puissant que deux hlices, entranait
les ravisseurs et leur prise vers les possessions anglaises. Au petit
jour, l'on tait  vingt lieues. Encore deux jours et une nuit, et l'on
serait hors de toute atteinte.

Combien de temps d'ailleurs n'avait-il pas fallu, derrire eux, pour
s'apercevoir de cette disparition? pour les recherches, pour les
conjectures?--avant d'admettre, enfin, la possibilit de l'vnement? Il
tait dj bien tard pour les poursuivre! Quant  ceux des rivages, la
couleur normale de la capture rendait l'expdition toute simple. L'on
charma donc les ennuis de la longue route en retouchant l'lphant dont
la torpeur ne s'tait pas encore dissipe. La surprise du _mahout_ avait
t plus terrible: il tait mort. Ce fut donc l'affaire d'une pierre au
cou, le soir qui suivit.

Enfin, Mayris et les siens arrivrent: ils taient attendus.
L'apparente noirceur de l'animal avait quelque chose qui impressionnait
 premire vue, mais les officiers anglais, comme de raison, gardrent
le secret--et, cette fois, ce fut sous bonne escorte que l'on atteignit
la mer, o le navire, en panne depuis deux lunes, embarqua l'norme
proie.

Lorsque, aprs une traverse des plus paisibles, les impatients hros
aperurent enfin les ctes de l'Angleterre, ce fut un hurrah de joie
saluant l'esprance, la renomme, le succs, la fortune. A l'arrive en
Tamise, on pavoisa. Victoire! _God protect old England_.! Un colossal
_tender_ du railway suburbain transporta l'animal,  peine dbarqu, au
_Zoological Garden_: lord W***, accouru sur tlgramme, s'y trouvait
dj chez le directeur.

       *       *       *       *       *

--Voici l'lphant blanc! s'cria Mayris radieux. Mylord, veuillez bien
nous dlivrer le chque promis sur la banque d'Angleterre?

Il y eut un moment de silence, bien naturel, devant la sombre
physionomie de la bte.

--Mais,--mais il est noir, monsieur, votre lphant blanc? finit par
murmurer le directeur.

--Ce n'est rien! rpondit en souriant le dompteur. C'est que nous avons
t obligs de le teindre pour l'enlever.

--Alors, s'il vous plat, dteignez-le! rpliqua lord W***, car, enfin,
nous ne pouvons proclamer blanc ce qui est noir.

Le lendemain Mayris revint, avec les chimistes ncessaires, pour
procder sans dlais  l'opration. Ceux-ci s'acharnrent donc 
relotionner aussitt de ractifs puissants le malheureux pachyderme qui,
roulant ses regards albinos, paraissait se demander avec inquitude:
--Ah! a, qu'ont donc ces hommes  m'humecter, de la sorte,  chaque
instant?...

Mais les acides de la teinture initiale avaient pntr profondment
l'pais tissu cutan du proboscidien, de sorte qu'en se combinant avec
les acides, ces ractifs, appliqus  l'tourdie, produiraient un
rsultat inattendu. Loin de reprendre sa teinte natale, l'lphant tait
devenu vert, orange, bleu-de-roi, cramoisi, gorge de pigeon,--chatoyait
et passait par toutes les nuances de l'arc-en-ciel: sa trompe--pareille
au pavillon bariol d'une nation inconnue, durant une
accalmie,--pendait, immobile, contre le long du mt peinturlur d'une de
ses jambes immenses--si bien que, dans un saisissement, le directeur
merveill s'cria:

--Oh! laissez-le! de grce! n'y touchez plus! Quel monstre fabuleux!
c'est l'lphant-camlon! certes, on viendra des bouts de l'univers
pour voir cette bte des _Mille et une Nuits_.--Positivement, jamais,
non jamais, sur la surface plantaire que nous occupons, on n'a salu
pareil tre avant ce beau jour!--du moins, j'inclinerais fortement  le
croire.

--En vrit, monsieur, c'est possible! rpondit lord W*** en lorgnant
aussi l'extraordinaire vision: mais,--aux termes du trait, M. Mayris
doit me le livrer blanc et non point versicolore. Le _blanc_, seul,
constitue le valeur morale dont j'offre cent mille livres. Qu'il lui
restitue donc sa couleur primitive ou je ne prierai pas. Mais...
comment, dsormais, prouver qu'un tel pouvantail est un lphant blanc!

       *       *       *       *       *

Ce disant, lord W***, remettant son chapeau, s'loigna, comme se
refusant  toute discussion.

Mayris et ses _bas-de-cuirs_ considraient en silence le dsolant
animal qui ne voulait pas blanchir; soudain, le dompteur se frappa le
front

--Monsieur le directeur, demanda-t-il, de quel sexe sont vos lphants
du _Zoological Garden_?

--Un seul est du sexe fminin, rpondit celui-ci.

--Fort bien! s'cria Mayris triomphant: croisons-le! J'attendrai les
vingt mois rglementaires de la gestation: le rejeton multre, devant
les tribunaux, fera preuve de la race blanche de celui-ci.

--Ce serait une ide, en effet, murmura le directeur--et, ajouta-t-il
d'un ton narquois, vous obtiendrez, sans doute, ainsi, un lphant caf
au lait... s'il n'tait notoire que l'lphant captif se refuse
rigoureusement  toutes les joies de la paternit.

--Fables! comme leur prtendue pudeur, tout cela! monsieur! rpondit le
dompteur: on a, l-bas, mille exemples du contraire. D'ailleurs les us
d'un lphant blanc sont autres. Pour le surplus, je saupoudrerai,
dt-il en prir, sa nourriture des aphrodisiaques les plus violents--et
que le sort en dcide!

Le soir mme, le dompteur, tout ravi, se frottait les mains, ayant
acquis la certitude de ses nouvelles esprances.

Par contre,  l'aurore suivante, la dmesure bte fut trouve inanime
par les gardiens dans la maison des lphants. La dose de _Chin-sing_
avait t trop forte: il tait mort d'amour.

--Soit! gronda Mayris  cette nouvelle; mais, maintenant, je puis
attendre en scurit toutes mesures abortives seraient une dloyaut
dont je sais mes adversaires incapables. Seulement, cette perte de mon
capital me porte un coup irrparable, car,  la longue, en trois ou
quatre ans peut tre: j'en ai la conviction, sa peau vivante et repris
sa nuance naturelle.

Sur ces entrefaites, un ultimatum de lord W*** parvint  Mayris:
l'Anglais lui notifiait, une fois pour toutes, que s'en tenant aux
termes du trait, il ne se reconnatrait point dbiteur pour un lphant
multre,--qu'en tout cas, improuvant la msalliance provoque, il
offrait cinq mille livres d'indemnit pour touffer l'affaire en
conseillant au dompteur de retourner se procurer un autre lphant blanc
et, cette fois, de le moins bien teindre.

--Comme si l'on pouvait enlever deux lphants blancs dans sa vie!
grommela le belluaire furieux. C'est bien! on plaidera.

Mais, attorneys et solicitors lui ayant assur la perte de sa cause,
Mayris en soupirant, se contenta de frapper d'opposition le rejeton
futur de son dfunt prisonnier, nomma un curateur, accepta les cinq
mille livres pour ses hommes et quitta Londres.

Depuis, lorsqu'il raconte avec mlancolie cette aventure--trop
fantaisiste pour n'tre pas incroyable--il ajoute, d'un trange timbre
de voix o semblent ricaner on ne sait quels esprits lointains:

--Gloire, succs, fortune? Vapeurs et nuages! Avant-hier un royaume fut
perdu pour un coup d'ventail donn, hier un empire se dissipa pour un
coup de chapeau non rendu; tout dpend d'un rien. Enfin, n'est-ce pas
mystrieux? Si la vieille prdiction, si l'augurale menace du dieu de
l-bas est digne de la foi qu'elle inspire  tant de millions d'hommes,
 quoi donc a tenu l'empire birman?... A ce qu'hlas! au lieu de me
prmunir,  la lgre de cette Eau fatale, pour teindre et ravir
l'lphant sacr de Gdama-Bouddh, je n'ai pas song  remplir, tout
simplement et comme un symbole! mes lourds barils de fer... _d'un peu de
noir de fume!_




                              CATALINA


                                          _A Monsieur Victor WILDER_.


--Ma dlicieuse et solitaire villa, sise aux bords de la Marne, avec
son enclos et son frais jardin, si ombreuse l't, si chaude
l'hiver,--mes livres de mtaphysique allemande, mon piano d'bne aux
sons purs, ma robe de chambre  fleurs teintes, mes si commodes
pantoufles, ma paisible lampe d'tude,--et toute cette existence de
profondes songeries, si chre  mes gots de recueillement,--oui, je
rsolus, par un beau soir d't, d'en secouer les charmes durant
quelques semaines d'exil.

Voici. Pour me dtendre l'esprit de ces abstraites mditations,
auxquelles j'avais trop longtemps consacr,--me semblait-il
enfin,--toute ma juvnile nergie, je venais de concevoir le projet
d'accomplir quelque gai voyage, _o les seules contingences du monde
phnomnal distrairaient, par leur frivolit mme, l'anxieux tat de mon
entendement quant aux questions qui l'avaient, jusque-l, proccup_. Je
voulais... ne plus penser, me reposer le mental! sommeiller les yeux
ouverts comme un vivant convenu.--Un tel voyage de recration ne
pouvait, d'abord (ce prsumai-je), qu'tre utile  ma chre sant, car
je m'tiolais, en vrit, sur ces redoutables bouquins!--Bref, d'aprs
mon espoir, pareille diversion me rendrait au parfait quilibre de
moi-mme et, certes, j'apprcierais, au retour, les nouvelles forces que
cette trve intellectuelle m'aurait procures.

Voulant m'viter, en cette excursion, toute occasion de penser ou de
rencontrer des penseurs, je ne voyais gure, sur la surface du
globe,--( l'exception de pays tout  fait rudimentaires),--oui, je ne
voyais qu'une seule contre dont le sol fantaisiste, artistique et
oriental n'a jamais fourni de mtaphysiciens  l'Humanit. A ce
signalement, nous reconnaissons, n'est-il pas vrai? la Pninsule
Ibrique.

Ce soir-l, donc,--et  cette rflexion dcisive,--assis en la tonnelle
du jardin, o, tout en suivant, du regard, les spirales opalises d'une
cigarette, je savourais l'arme d'une tasse de pur caf, je ne rsistai
pas, je l'avoue, au plaisir de m'crier: Allons! vive la fugue joyeuse
 travers les Espagnes! Je veux me laisser  mon tour, sduire par les
chefs-d'oeuvre du bel art sarrasin! par les ardentes peintures des
matres passs! par la beaut apparue entre les battements de vos
ventails noirs, ples femmes de l'Andalousie! Vivent les villes
souveraines, au ciel enchant, aux chatoyants souvenirs, et que, la
nuit, sous ma lampe, j'ai entrevues dans les rcits des touristes! A moi
aussi Cadix, Tolde, Cordoue, Grenade, Salamanque, Sville, Murcie,
Madrid et Pampelune!--C'est dit: partons.

Toutefois, n'aimant que les aventures simples, les incidences et les
sensations calmes, les vnements en rapport avec ma tranquille nature,
je rsolus, au pralable, d'acheter l'un de ces _Guides du Voyageur_,
grce auxquels on sait,  l'avance, _ce que l'on va voir_ et qui
prservent les tempraments nerveux de toute motion inattendue.

Ce devoir dment rempli ds le lendemain, je me nantis d'un portefeuille
modestement mais suffisamment garni; je bouclai ma lgre valise; je la
pris  la main--et, laissant ma gouvernante stupfaite  la garde de la
maison,--je me rendis, en moins d'une heure, en notre capitale.

Sans m'y arrter, je criai  un cocher de me conduire  la gare du
Midi.--Le lendemain, de Bordeaux, j'atteignis Arcachon. Aprs une bonne
et rafrachissante plonge dans la mer, suivie d'un excellent djeuner,
je m'acheminai vers la rade.--Un steamer, justement en partance pour
Santander, _Le Vloce_ m'apparut. J'y pris passage.

On leva l'ancre. Sur le dclin de l'aprs-midi, le vent de terre nous
apporta de subits effluves de citronniers, et, peu d'instants aprs,
nous tions en vue de cette cte espagnole que domine la charmante cit
de Santander, entoure  l'horizon, de hauteurs verdoyantes.

Le soir violaait la mer, dore encore  l'Occident: contre les rochers
de la rade s'croulait une cume de pierreries. Le steamer se fraya
passage entre les navires; un pont de bois, lanc de la jete, vint
s'accrocher  la proue. A l'exemple des autres passagers, j'abordai,
puis m'engageai sur le quai rougi du soleil, au milieu d'une population
nouvelle.

On dbarquait. Les colis, pleins d'exotiques produits, les cages
d'oiseaux d'Australie, les arbustes, heurtaient les caisses de produits
des Iles; une odeur de vanille, d'ananas et de coco, flottait dans
l'air. D'normes fardeaux, tiquets de marques coloniales, taient
soulevs, chargs, s'entrecroisaient et disparaissaient, en hte, vers
la ville. Quant  moi, le roulis m'ayant un peu fatigu, j'avais laiss
ma valise  bord et j'allais me mettre en qute d'une htellerie
provisoire o passer une premire nuit, lorsque, parmi les officiers de
marine qui se promenaient sur la jete en fumant et en prenant l'air de
mer, je crus apercevoir le visage d'un ami d'autrefois, d'un camarade
d'enfance, en Bretagne. L'ayant bien regard, oui, je le reconnus. Il
portait l'uniforme de lieutenant de vaisseau; je vins  lui.

--N'est-ce pas  M. Grard de Villebreuse que j'ai l'honneur de parler?
lui demandai-je.

J'eus  peine le temps d'achever. Avec cette effusion cordiale qui
s'change d'ordinaire entre compatriotes se rencontrant sur un sol
tranger, il m'avait pris les deux mains:

--Toi? s'cria-t-il; comment, toi, ici, en Espagne?

--Oh! simple excursion d'amateur, mon cher Grard!

En deux mots je le mis au courant de mon innocente envole.

Bras dessus, bras dessous, nous nous loignmes, liant causerie, ainsi
que deux vieux amis qui se retrouvent.

--Moi, me dit-il, je suis ici depuis trois jours. J'arrive de plusieurs
tours du monde, et, pour l'instant, des Guyanes. J'apporte au Muse
zoologique de Madrid des collections d'oiseaux-mouches, pareils  de
petites pierres prcieuses incrustes d'ailes; puis des oignons de
grandes orchides du Brsil, fleurs futures, dont les couleurs et les
capiteux parfums sont l'enchantement et la surprise des Europens;
puis... un _trsor_, mon ami!... je te ferai admirer l'objet!--Un
splendide rutilant, et... (il vaut au moins six mille francs!...)

Il s'arrta, puis se penchant  mon oreille.

--Devine! Ah! ah! devine! ajouta-t-il d'un ton bizarre.

A ce point confidentiel de la phrase, une petite main dlie, couleur de
topaze trs claire, se glissant entre lui et moi, se posa comme l'aile
d'un oiseau de Paradis, sur l'paulette d'or du lieutenant. L'on se
retourna.

--Catalina! dit joyeusement M. de Villebreuse: toutes les bonnes
fortunes, ce soir!

C'tait une jeune fille de couleur, hier une enfant, coiffe d'un
foulard feu d'o passaient,  l'entour de son joli visage, mille boucles
crpeles au ton noir bleutre. Rieuse, elle haletait doucement de sa
course vers nous, montrant ses dents radieuses. La bouche paisse,
violemment rouge, s'entr'ouvrait, respirant vite.

--Ol! s'cria-t-elle.

Et la mobilit de ses prunelles, d'un noir tincelant, avivait la chaude
pleur ambre de ses joues. Ses narines de sauvagesse, aux senteurs qui
passaient des lointaines Antilles, se dilataient.--Une mousseline, d'o
tombaient ses bras nus, sur le battement lger du sein. Sur les soieries
brunes d'une basquine bariole de rayures d'un jaune d'or, tait
suspendu,  hauteur de la ceinture, un frle ventaire en treillis,
charg de roses-mousse, de boutons,  peine en fleurs, de tubreuses et
d'oranger.--Au bracelet de son poignet gauche tintait une paire de
sonores castagnettes en bois d'acajou.--Ses petits pieds de crole, en
souliers brods, avaient cette excitante allure habituelle aux filles
paresseuses de la Havane. Vraiment de subtiles volupts manaient de
cette aimable jeune fille.--A sa hanche, pour un moment flambaient, aux
derniers rayons du crpuscule, les cuivreries d'un tambour de basque.

En silence, elle piqua deux boutons de roses-mousse  nos boutonnires,
nous forant ainsi de respirer ses cheveux tout pntrs de senteurs de
savanes.

--Nous dnons ensemble, tous trois? dit le lieutenant.

--C'est que... Je n'ai pas encore d'htellerie pour cette nuit: je viens
d'arriver, lui rpondis-je.

--Tant mieux. Notre auberge est l-bas, sur la falaise, en vue de la
mer. C'est cette haute maison isole,  deux cents pas de nous. Vois-tu,
nous aimons  tenir de l'oeil nos btiments. Nous dnerons dans la salle
basse avec des officiers de marine de mes amis et, sans doute, quelques
autres chantillons de la flore fminine de Santander. L'hte a du Jerez
nouveau. Cela se boit, comme de l'eau claire, ce
Jerez-des-Chevaliers!... Il faut s'y habituer, par exemple.--Marchons!
ajouta-t-il en enlaant par la taille la jolie multresse qui se laissa
faire en nous regardant.

La nuit recevait les derniers adieux d'un vieux soleil magnifique.

Les lots, au ras de l'horizon, semblaient des braises mouvantes. Le
vent d'ouest, sur la plage, soufflait une pre odeur marine. Nous nous
htions sur la lumire rouge du sable. Catalina courait devant nous,
essayant d'attraper, avec son tambour de basque, les papillons que les
ombres tombantes chassaient des orangers vers l'Ocan.

Et Vnus s'levait, maintenant, dans le bleu ple du ciel.

--Nous aurons une nuit sans lune, me dit M. de Villebreuse: c'est
dommage! Nous eussions promen par la ville: bah! nous ferons mieux.

--Est-ce  toi cette si charmante fille? lui demandai-je.

--Non, c'est une bouquetire du quai. Cela peut vivre d'oranges, de
cigarettes et de pain noir, mais cela _n'aime_ que ceux qui lui
plaisent. Elles sont nombreuses, sur les jetes espagnoles, mon ami, ces
sortes de donneuses de roses. Cela change de Paris, n'est-ce pas? Dans
les autres contres du monde, c'est toujours diffrent  chaque cinq
cents lieues.--Mon caprice,  moi, se trouve dans le 44 de latitude
sud.--Si le coeur te dit, fais-lui la cour. Tu es prsent comme elle
s'est prsente. Libre  toi?--Mais voici l'htellerie.

L'aubergiste, rsille au front, apparut, nous faisant accueil jovial...

Mais, au moment de franchir le seuil, le lieutenant tressaillit et
s'arrta, plissant  vue d'oeil tout  coup.

Sans aucune transition, le sympathique jeune homme tait devenu d'une
gravit de visage des plus saisissantes.

Il me prit la main et, aprs un moment de songerie, les yeux sur mes
yeux:

--Pardon, mon cher ami, me dit-il, mais, dans la surprise que m'a cause
ta soudaine rencontre, j'ai oubli que je ne dois pas et ne pourrais
plus me divertir ce soir. C'est jour de deuil pour moi. C'est un
anniversaire dont les heures me sont sacres. En un mot, c'est jour pour
jour que je perdis ma mre, il y a trois ans. J'ai, dans ma cabine, des
reliques de la sainte et chre femme--et, naturellement, je vais
m'enfermer avec son souvenir. Allons, ta main! et 
demain!--Consolez-vous de mon absence du mieux possible, ajouta-t-il en
nous regardant; demain je viendrai t'veiller.--Une chambre pour
monsieur! cria-t-il  l'htelier.

--J'ai regret, mais plus de chambres! rpondit celui-ci.

--Allons, tiens! me dit M. de Villebreuse proccup, prends ma clef: on
dormira bien; le lit est bon.

Son regard tait triste et distrait: il me serra encore la main, dit un
bonsoir  la jeune fille et s'loigna vivement vers la rade sans ajouter
une parole.

Un peu stupfait de la soudainet de l'incident, je le suivis, un
instant, de ce regard  la fois sceptique et pensif qui signifie:
Chacun ses morts.--Puis, j'entrai.

La Catalina m'avait prcd dans la salle basse: elle avait choisi, prs
d'une fentre donnant sur la mer, une petite table recouverte d'une
serviette blanche,  la franaise, et sur laquelle l'htelier plaa deux
bougies allumes.

Ma foi, malgr l'ombre de tristesse laisse en mon esprit par les
paroles de mon ami, ce ne fut pas sans plaisir que j'obis aux yeux
engageants de cette jolie charmeuse. Je m'assis donc auprs d'elle.
L'occasion et l'heure taient aussi douces qu'inattendues.

Nous dnmes en face de ces grands flots qui enserrent avec un vritable
amour, sous les toiles, ce rivage fortun. Je comprenais le babil rieur
de Catalina, dont l'espagnol havanais se mlait de mots inconnus.

D'autres officiers, des passagers, des voyageurs dnaient aussi autour
de nous dans la salle avec de trs belles filles du pays.

Tout  coup, au cinquime verre de Xrs, je m'aperus que l'avis du
lieutenant tait bien fond. Je voyais trouble et les fumes dores de
ce vin m'alourdissaient le front avec une intensit brusque. Catalina
aussi avait les yeux trs brillants! Et deux cigarettes, qu'elle me
tendit aprs les avoir allumes, dcidrent, entre nous, la griserie la
plus imprvue. Elle posa le doigt sur mon verre, cette fois en riant aux
clats, me dfendant de boire.

--Trop tard!... lui dis-je.

Et glissant deux pices d'or dans sa petite main.

--Tiens! ajoutai-je, tu es trop charmante! mais... j'ai le front lourd.
Je veux dormir.

--Moi aussi, rpondit-elle.

Ayant fait signe  l'htelier, je demandai la chambre du lieutenant.
Nous quittmes la salle. Il prit un chandelier, dans le plateau de fer
duquel il posa une forte pince d'allumettes; le bout de bougie, une
fois allum, nous montmes, clairs de la sorte. Catalina me suivait,
s'appuyant  la rampe, en touffant son gentil rire un peu effront.

Au premier tage, nous traversmes un long couloir  l'extrmit duquel
l'hte s'arrta devant une porte. Il prit ma clef, ouvrit--et, comme on
l'appelait en bas, me tendit vite le chandelier, en me disant:

--Bonne nuit, monsieur!

J'entrai.

A la trouble lueur de mon luminaire et les yeux de plus en plus voils
par le vin d'Espagne, j'aperus, vaguement une chambre d'auberge
ordinaire. Celle-ci tait plus longue que large.--Au fond, entre les
deux fentres, une massive armoire  glace, importe l d'occasion--et
par hasard, sans doute,--nous refltait, la multresse et moi. Une
chemine sans pendule,  paravent. Une chaise de paille, auprs du lit,
dont le chevet touchait l'ouverture de la porte.

Pendant que je donnais un tour de clef, l'enfant dont les pas, aussi
surpris que les miens par cette insidieuse et absurde ivresse,
chancelaient quelque peu, se jeta sur le lit, tout habille. Elle avait
laiss en bas sur la table, son tambour de basque et son ventaire. Je
posai le chandelier sur la chaise. Je m'assis sur le lit, auprs de
cette rieuse fille, qui, la tte sous l'un de ses bras, semblait dj
presque endormie. Un mouvement que je fis pour l'embrasser m'appuya la
tte sur l'un des oreillers. Je fermai les yeux malgr moi. Je
m'tendis, tout habill aussi, auprs d'elle et trs vite, sans m'en
apercevoir,--il n'y et pas  dire--je tombais dans un profond et
bienfaisant sommeil.

Vers le milieu de la nuit, rveill par une secousse indfinissable, je
crus entendre, dans le noir (car la bougie s'tait consume pendant mon
repos), un bruit faible, comme celui du vieux bois qui craque. Je n'y
accordai que peu d'attention: cependant, j'ouvris les yeux tout grands
dans l'obscurit.

Et l'arrive, la plage, la soire, le lieutenant Grard, la Catalina,
l'anniversaire, le Jerez, tout me revint  l'esprit, en de trs nettes
lignes de mmoire. Un sentiment de regret vers ma petite villa
tranquille des bords de la Marne voqua, dans ma songerie, ma chambre,
mes livres, ma lampe d'tude et les joies du recueillement intellectuel
que j'avais quittes. Une demi-minute se passa de la sorte.

J'entendais auprs de moi la paisible respiration de la crole encore
endormie.

Soudain, le vent m'apporta le bruit de l'heure sonnant  quelque vieille
glise, l-bas, dans la ville: c'tait minuit.

Chose vraiment surprenante, il me parut--(c'tait une pense tenant
encore du sommeil, videmment,--une absurde, une insolite ide... Ah!
ah! j'tais bien rveill, cependant!)--il me parut, ds les premiers
coups qui tombrent du clocher  travers l'espace, _que le balancier de
ce cadran lointain se trouvait dans la chambre et, de ses chocs lents et
rguliers heurtait alternativement, tantt la maonnerie du mur, tantt
la cloison d'une pice voisine_.

En vain mes yeux essayaient de scruter l'paisseur des ombres au milieu
de la chambre o ce bruit du battant continuait de scander l'heure 
droite et  gauche!

Je ne sais pourquoi, je devenais trs inquiet de l'entendre.

Et puis, s'il faut tout dire, le son de ce vent de mer qui, me
semblait-il, passait  travers les interstices des fentres, je
commenai  le trouver aussi bien trange: il produisait le bruit d'une
sorte de _sifflet de bois mouill_.

Ainsi accompagn du battement de l'invisible balancier--et de ce mauvais
bruit du vent de mer,--ce lent minuit me paraissait interminable.

Hein?... Quoi?--Que se passait-il donc dans l'auberge? Aux tages d'en
haut et dans les chambres avoisinantes, c'taient des chuchotements,
trs bas, brefs et haletants,--un va-et-vient de gens qui se rhabillent
 la hte,--et de fortes chaussures de marine sur le plancher: c'taient
des pas prcipits de gens qui s'enfuient...

J'tendis la main vers la multresse pour la rveiller. Mais l'enfant
_tait_ rveille depuis quelques minutes, car elle saisit ma main avec
une force nerveuse qui me causa, magntiquement, une impression de
terreur insurmontable. Et puis,--ah! voil, voil ce qui augmenta, tout
de suite, en moi, cette transe froide et me glaa, positivement, de la
tte aux pieds!--et elle voulait (c'tait certain), mais ne pouvait
parler, parce que j'entendais ses dents claquer dans le noir silence. Sa
main, tout son corps, taient secous par un tremblement convulsif. Elle
_savait_ donc? Elle reconnaissait donc ce que tout cela
signifiait!--Pour le coup, je me dressai et, pendant que vibrait encore,
dans l'loignement, le dernier son du vieux minuit, je criai de toutes
mes forces dans l'obscurit.

--Ah! a, qu'y a-t-il donc ici?

A cette question, des voix rauques et dures, qu'une vidente panique
assourdissait et entrecoupait, me rpondirent de tous cts dans
l'htellerie:

--Eh! vous le savez bien,  la fin, ce qu'il y a!

On me prenait pour le lieutenant; les voix continuaient:

--Au diable!

--S'il ne faut pas tre fou, sacr tonnerre! pour dormir avec le Diable
dans la chambre!

Et l'on s'enfuyait  travers les couloirs et l'escalier, en un tumulte.

Au ton de ces paroles, je sentis, d'une manire confuse, que je
rvassais batement au milieu de quelque grand pril. Si l'on s'enfuyait
avec cette hte, c'tait,  n'en pas douter, que le _terrible_ de la
chose inconnue--devait tre imminent!

Le coeur oppress par une anxit mortelle, je repoussai la multresse et
je saisis,  ttons, les allumettes dans le chandelier.--Ah! ne
seraient-elles pas bientt consumes? Je fouillai trs vite ma poche,
j'y trouvai un journal encore pli, que j'avais achet  Bordeaux. Je le
tordis, dans l'obscurit, en forme de torche, et je frottai
fivreusement contre le bois du chevet toutes les allumettes  la fois.

Le fumeux soufre mit du temps  brler! Enfin, le destin me permit
d'allumer mon flambeau de hasard,--et je regardai dans la chambre.

Le bruit s'tait arrt.

Rien; je ne voyais rien! que moi-mme, reflt dans la glace de cette
vieille armoire et, derrire moi, l'enfant, debout maintenant sur le
lit, le dos coll  la muraille, les mains aux doigts carts poses 
plat contre la maonnerie blanche, les yeux dilats, fixes, regardant
_quelque chose_... que l'excs mme de mon saisissement m'empchait
d'apercevoir.

Soudain, je renversai la tte suffoqu d'une horreur si glaante que je
crus m'vanouir. Qu'avais-je distingu l-bas, dans la glace, reflt
aussi? Mais je n'osais positivement pas ajouter crance au tmoignage
affol de mes prunelles! Ah! dmons! Je regardai encore et,--oui, je me
sentis dfaillir  nouveau: mes yeux s'tant rivs, pour ainsi dire, sur
l'objet vident qui rapparaissait,  prsent, dans la chambre!

Ah! c'tait donc l le trsor de mon ami, le pieux lieutenant
Grard,--le bon fils, qui priait sans doute en cet instant dans sa
cabine! De dsesprs pleurs d'angoisse me voilrent affreusement les
yeux.

Autour des quatre pieds de la grande armoire et li par un
entrecroisement de fines garcettes de marine, tait enroul un
constrictor de l'espce gante, _un formidable python de dix  douze
mtres_ tel qu'il s'en trouve, parfois, sous les hideux nopals des
Guyanes.

Rveill de son tide sommeil par la douleur des cordes, l'effroyable
ophidien s'tait, par un lent glissement, coul de _trois mtres et demi
environ_ hors des noeuds qui le desserraient d'autant.

Ce long tronon de la bte, c'tait donc le balancier vivant qui
heurtait, tout  l'heure, les murs,  droite et  gauche, pour s'tirer,
davantage de ses entraves, pendant ce minuit!

Maintenant, la bte, retenue encore, se tendait, de bas en haut, vers
moi, du fond de la chambre; la longueur gonfle, d'un brun verdtre,
tache de plaques noires aux caillures  reflets, de la partie libre de
son corps, se tenait toute droite, immobile, en face de nous; et, de
l'norme gueule aux quatre parallles mchoires horriblement distendues
en angle obtus, s'lanait, en s'agitant, une longue langue bifide,
pendant que les braises de ses yeux froces me regardaient, fixement,
l'clairer!

D'enrags sifflements de fureur que, lors du paisible dorlotement de mon
rveil, j'avais pris pour le bruit du vent de mer dans les jointures des
fentres, jaillissaient, saccads, du trou ardent de sa gorge, _ moins
de deux pieds de mon visage_...

A cette soudaine vision, je ressentis une agonie: il me sembla que toute
ma vie se reproduisait au fond de mon me. Au moment o je me sentais
faiblir en syncope, un cri de sanglotant dsespoir pouss par la
multresse,--par elle, qui avait tout de suite _reconnu_, dans la nuit,
le sifflement!--me rveilla l'tre.

La tte furibonde, en de petites secousses, s'approchait de nous...

Spontanment, je bondis par-dessus le chevet du lit, sans lcher mon
brandon dont les larges flammes, parmi la fume, blouissaient encore la
chambre! Et j'ouvris la porte, d'une main que, vraiment, l'garement
faisait ttonner: l'enfant se laissa, toute pantelante, aller entre mes
bras, sans cesser de considrer le dragon qui, nous voyant fuir,
redoublait d'efforts et de sifflements horribles! Je m'lanai, avec
elle, dans le grand couloir, en tirant trs vite et violemment la porte
sur nous,--pendant qu'un terrifiant bruit d'armoire brise et
s'croulant,--ml aux sinistres chocs des lourdes volutes de l'animal,
se heurtant, monstre en furie,  travers la chambre o roulaient des
meubles,--nous parvenait de l'intrieur.

Nous descendmes avec la rapidit de l'clair.

En bas, personne! salle dserte: porte ouverte sur la falaise.

Sans perdre le temps en oiseux commentaires, nous nous prcipitmes au
dehors.

Sur la grve, la multresse, m'oubliant, s'enfuit, en une course
perdue, vers la ville.

La voyant hors de danger, je pris mon vol vers la rade, dont les falots
luisaient l-bas, m'imaginant que l'effrayant animal roulait ses anneaux
le long de la plage, sur mes talons, et allait m'atteindre d'un moment 
l'autre.

En quelques minutes, ayant ressaisi ma valise  bord du _Vloce_, je
courus  l'embarcadre du steamer _La Vigilante_, dont sonnait la cloche
de dpart pour la France.

Trois jours aprs, de retour en ma chre et tranquille maison des bords
de la Marne, les pieds dans mes pantoufles, assis dans mon fauteuil et
envelopp dans ma paisible robe de chambre, je rouvrais mes livres de
mtaphysique allemande, me trouvant l'esprit suffisamment repos pour
remettre,  une poque indfinie, tous projets de nouvelles incursions
rcratives  travers les _contingences du Monde-phnomnal_.




               LES EXPRIENCES DU Dr CROOKES


Comme ces enfants qui voulaient sauter au-del _de leurs ombres_...

                                                          PLUTARQUE.


                                      _A Monsieur Henry LA LUBERNE_.


La prochaine apparition du livre de William Crookes, _La Force
psychique_, produira, certes, une durable sensation de stupeur dans les
deux mondes.

On sait que l'illustre docteur anglais est l'un des plus puissants et
des plus mthodiques savants de ce sicle. Il a surpris une loi de la
Nature, la Matire  l'tat radiant, dcouverte qui, reculant les bornes
de l'investigation positive, ouvre toute une rgion de lumire  l'cole
exprimentale.

De plus, dans toutes les branches du savoir humain, une telle quantit
de dcouvertes ou d'inventions sont  son acquit, depuis le thallium
jusqu'au radiomtre, qu'il est l'unique sommit dont l'admission,
d'emble,  la Socit Royale (sorte d'Acadmie des Sciences de
l'Angleterre) ait t vote  l'unanimit, avec dispense du stage de
rigueur. A l'estime de la plupart des hommes de science, l'oeuvre et le
gnie de William Crookes galent ceux d'Isaac Newton; la place de son
monument funbre est marque d'avance  Westminster.

L'ouvrage annonc doit rsumer plusieurs annes d'expriences de l'ordre
le plus extraordinaire.

Quelques rares extraits en ont paru, ces derniers temps, dans le
_Quarterly Journal of Science_, dans l'_Athneum_ et dans la _Quarterly
Review_.

Ds les premires lignes de ces volumineux sommaires, on sent qu'il
s'agit d'observations d'un caractre tout  fait insolite et que la
science de l'Homme se hasarde ici, pour la premire fois, sur un terrain
tellement fantastique et inattendu, que le lecteur, stupfait, se
demande s'il rve! Mais, comme les expriences que relatent ces lignes
sont justifies par diffrentes sanctions du Comit de Recherches des
Sciences dialectiques, dont il est difficile de rcuser la comptence
hors ligne, la sret d'examen et la rigueur positiviste, l'attention du
lecteur est bien vite fascine.

Pour la parfaite intelligence de ce dont il est question, le mieux est,
pensons-nous, de citer l'tonnant exorde de William Crookes lui-mme, au
dbut de ce nouvel incident de l'Humanit.

       *       *       *       *       *

--Voici que, depuis plusieurs annes, une sorte de doctrine se propage
chez nous,--en Europe et ailleurs--augmentant, chaque jour, le nombre de
ses adeptes, et comptant, parmi ses proslytes, des hommes de haute
raison et d'un savoir prouv. Cette doctrine s'autorise de faits
compltement en dsaccord avec diverses lois avres de la Nature; et
ces faits sont attests, cependant, par des tmoignages  ce point
considrables que l'on a cru pouvoir, officiellement, nous en
saisir.--La Chambre des reprsentants,  Washington, a reu des
ptitions,  ce sujet, revtues de plus de _vingt mille_ signatures. A
Hertford, des enfants,--de trs jeunes filles mme, ont failli payer de
leur existence (les demoiselles Fox, par exemple, ges de douze et de
quatorze ans) des phnomnes que tout un district attribuait  leur
prsence.--En Angleterre, jusque dans Londres, la frquence de ces
prtendus vnements occultes a fini par troubler, par effrayer les
esprits d'une partie de la population: l'on se croirait au Moyen Age, en
coutant ces rumeurs.

J'estime qu'il est du devoir des hommes de science, qui ont appris 
travailler d'une manire exacte, d'examiner _tous_ les phnomnes qui
attirent l'attention publique, afin, soit d'en confirmer la vrit, soit
d'expliquer, si faire se peut, l'illusion des honntes gens en dvoilant
la supercherie des charlatans, des imposteurs.

Or, un grand nombre de personnes, d'un sens commun cependant notoire,
avons-nous dit,--nous parlent, par exemple, d'influences MYSTRIEUSES
sous l'nergie desquelles de lourds objets d'ameublement se meuvent,
soudain, d'une pice  une autre, sans l'intervention de l'homme.

A ceci nous rpondons:

--Le savant a construit des instruments qui divisent un pouce en un
million de parties. Nous demandons que ces influences fassent mouvoir,
seulement d'un _seul_ degr, l'indicateur de ces instruments dans nos
laboratoires.

On nous parle de corps solides, pesant cinquante, cent livres,--de
personnes vivantes mme, s'levant dans les airs sans le secours
d'aucune force connue.

A ceci nous rpondons:

--Alors, que ce pouvoir, quel qu'il soit, qui, nous dit-on, serait guid
par une intelligence, et qui lve, jusqu'aux plafonds de vos
appartements, des corps lourds, anims ou inanims, fasse pencher
seulement l'un des plateaux de cette petite balance qui, sous son globe
de cristal, est sensible  un poids si minime qu'il en faudrait dix
mille comme lui pour faire un gramme.

On nous parle de fleurs mouilles de frache rose, de fruits, et mme
d'tres vivants apports au travers des murailles.

A ceci nous rpondons:

--Qu'on introduise donc un milligramme d'arsenic  travers les parois
d'un tube de verre dans lequel de l'eau pure est hermtiquement scelle
par nous!

On nous parle de coups frapps qui se produisent jusqu' branler les
murs, dans les diffrentes parties d'une chambre o deux personnes sont
tranquillement assises devant une table;--de maisons secoues jusqu' en
tre endommages par un pouvoir extra-humain;--et l'on ajoute que des
plumes ou des crayons tracent _tout seuls_ des lignes prsentant un
sens;--que des ressemblances de dfunts apparaissent.

A ceci nous rpondons:

--Que ces coups se produisent seulement sur la membrane tendue d'un
phonautographe!--Que ce pendule, en sa gaine de verre, soit seulement
mis en vibration!--Que cette plume, que je tiens, rature seulement, sur
ce bureau, l'un seul des mots que je viens d'crire!... Quant aux
apparitions nous avons des instruments qui mesurent l'clair: qu'une
seule d'entre elles passe, pendant la dure d'un 120e de seconde
seulement devant la lentille de l'un de ces instruments!

Enfin, l'on nous parle de manifestations d'une puissance quivalente 
des milliers de kilogrammes, et qui se produisent sans cause connue.

--Eh bien, l'homme de science, qui croit fermement  la conservation de
la force, demande que ces manifestations se rptent dans son
laboratoire, o il pourra les peser, les mesurer, et les soumettre  des
essais catgoriques. Et, pour conclure, quelle que soit l'estime o l'on
puisse tenir les tmoins de faits provoqus, nous dit-on, par la seule
prsence d'individus exceptionnels appels _mdiums_, quelque
intgres, charmants, chevaleresques, que soient ou puissent tre ces
_mdiums_, eux-mmes, nous ne pensons pas que cela doive,
rigoureusement, amener qui que ce soit  une somme de confiance
suffisante pour accepter ainsi, sans analyse ni contrle mthodiques, la
ralit de phnomnes qui commencent par dmentir les notions les plus
lmentaires de la Science moderne, entre autres celle de l'universelle
et invariable loi de la gravitation.

Voil, certes, le langage d'un homme srieux--et, ce dfi jet, la cause
semblait juge.

       *       *       *       *       *

A quelques mois de ce verdict, le Comit de Recherches des Sciences, 
Londres, fut mis en moi par une note brve, manant de William Crookes,
qui, sans commentaires, le convoquait au contrle d'expriences
_mdianimiques_ dignes d'attention.

Il se trouvait que, presque en ce mme temps (le sanglant hiver de
1870), des praticiens, dlgus, en quelque sorte, par toutes les
nationalits de l'Europe, entre-croisaient, dans les revues des
sciences, les affirmations les plus tranges,--dclarant que leurs
essais particuliers sur la ralit du fluide _mdianimique_ amenaient
chaque jour des rsultats inattendus. Dans la longue liste des
savants, figurent, on doit le constater, des noms d'une certaine
importance. La Facult de Ptersbourg, par exemple, est reprsente par
l'un de ses plus minents professeurs de chimie, M.
Boutlerow;--l'Acadmie des sciences exprimentales de Genve, par le
professeur Thury;--les tats-Unis, par le docteur Robert Hare,
professeur de chimie  l'Universit de Pennsylvanie, etc., etc. L'espace
nous manque pour citer les soixante-cinq noms, aussi recommandables,
mentionns dans ces rapports.

tonns de pareilles notifications qui leur parvenaient, coup sur coup,
de tous les points du monde scientifique, plusieurs physiciens
allemands, des spcialistes de tous pays, se rendirent  Londres, o des
hommes tels que lord Lindsay et le lord comte de Dunraven, des
mathmaticiens tels que le capitaine C. Wynne, et une commission de
membres de la Socit Royale taient venus s'adjoindre  William Crookes
pour des observations quotidiennes.--Deux ou trois sujets humains
dous,--paraissait-il,--de manire  intresser la Science, continurent
de se prter, dans les laboratoires anglais, et dans celui-mme de
l'illustre docteur,  des exprimentations.

Il rsulterait des attestations signes de l'rudite assistance que, non
seulement les phnomnes rclams au pralable se seraient tous
produits--(ceci en plein jour et dans des conditions d'vidence toute
spciale)--mais que d'autres faits, plus singuliers encore,--des
incidents capables de dconcerter le positivisme le plus rassis,--se
seraient imposs, tout  coup, au grave tonnement de
l'assemble;--qu'enfin d'incohrentes manifestations, revtues d'une
sorte de caractre macabre, auraient troubl la rgularit compasse de
ces examens.

Les sujets ou _mdiums_ taient, cependant, lis  terre, tenus aux
quatre membres  une grande distance des objets impressionns. Entre
eux, toutefois, et ces objets, ne s'interposaient pas les membres de la
commission du contrle. A l'tat libre, ils taient prvenus que toute
communication _physique_, due  n'importe quelle fraude subtile, serait
instantanment chtie d'une trs violente secousse lectrique, des
rseaux d'induction enveloppant les appareils placs sur des isolateurs.
Pour le surplus, deux premiers prestidigitateurs-illusionnistes de
Londres surveillaient de prs chaque exprience.

C'est dans de telles conditions qu'on a vu les aiguilles des
dynamomtres de prcision,  secrets contraris (connus des seuls
exprimentateurs), varier sous des pressions quivalentes  des
centaines de livres, pendant que sur les murs, sur les instruments du
laboratoire et _jusque sur les mains_ des doctes assistants, des heurts,
semblables  ceux d'un doigt repli frappant impatiemment  une porte,
taient entendus ou ressentis.

A l'issue de presque toutes les sances, les mdiums demeuraient tendus
sur le parquet, dans un tat de prostration cataleptique prsentant,
mdicalement, toutes les apparences de la mort.

Parmi ces mdiums-naturels taient des enfants de sept  huit ans,
s'levant  des hauteurs de plusieurs mtres--et flottant, presque
endormis, dans l'espace, pendant plusieurs minutes. Ce phnomne,
affirme le docteur Crookes, M. Home l'a excut, aussi, plus de _cent
fois_ devant nous, rnovant ainsi le prtendu sortilge de Simon le
magicien dans l'amphithtre de Rome.

D'aprs un grand nombre de professeurs mrites,--entre autres ceux dont
nous avons cit les noms,--au tmoignage de plusieurs dlgus minents
d'universits ou d'acadmies, et des diffrents membres de la Socit
Royale ainsi que du Comit de Recherches des Sciences, appuys de
l'attestation de William Crookes, les principaux phnomnes, reconnus
comme dsormais avrs, seraient--(non compris leurs subdivisions):

1 L'altration du poids d'un corps quelconque, obtenue  distance; 2
d'inexplicables visions de mtores, traversant les laboratoires, avec
des alles et venues,--sortes de lumires ovodes, radieuses, inconnues,
_inimitables_,--bondissant et rebondissant d'objets en objets; 3 des
dplacements continuels d'instruments scientifiques, de meubles lourds
ou lgers, se mouvant comme sous l'action d'une force occulte; 4 de
vritables apparitions de formes tranges, de _regards_, de mains
lumineuses, d'une tnuit inconcevable et cependant tangible--au point
de supporter, dans l'air, un thermomtre en lige du poids de trois
grammes, lequel demeurait, sous leur pression, d'un niveau absolument
insensible; ces mains offraient l'aspect tantt vivant, tantt
cadavrique; et, si rapide que ft l'clair dont on essayt d'en
rpercuter la vision sur l'objectif, aucune plaque photographique n'a
t impressionne, en _aucune_ faon, de leur prsence; et ces mains,
pourtant! saisissaient des fleurs sur une table et allaient,  travers
l'espace, les offrir  des spectateurs; puis, tout  coup, venaient nous
_serrer les mains avec toute la cordialit d'un vieil ami_; 5 des
mises en jeu d'instruments de musique placs, positivement, dans des
conditions o toute communication tait impossible et _dangereuse_ pour
le mdium; 6 des doigts fluides, lumineux, relevant une plume sur une
table et traant des lignes d'critures diffrentes o plusieurs ont
affirm reconnatre celles de personnes dfuntes (quelques-uns, mme, en
ont fourni la preuve).--Tout ceci, de jour et de nuit. Principalement au
crpuscule.

--J'ai vu, devant tmoins (affirme expressment le Dr William Crookes),
l'une de ces nbuleuses mains claires prendre une fleur  longue tige,
nouvellement cueillie, et la faire passer lentement  travers la fente
imperceptible d'une planche de chne massive, sans qu'il ft possible
d'apercevoir ensuite, sur cette fleur, soit  l'oeil nu, soit au
microscope, _une trace quelconque d'rosion sur la tige ou sur les
feuilles_, lesquelles taient dix ou douze fois plus larges que la fente
de cette planche.--Plusieurs membres de la Socit Royale et moi, nous
avons vu, ensemble, _l'ombre d'une forme humaine_ secouer des rideaux
pendant plus de deux minutes, puis disparatre en s'attnuant.--Cent
fois nous avons vu des flambeaux et des lampes, placs sur des meubles,
s'lever avec eux, se pencher, sans tomber, tenant leurs flammes droites
et horizontales selon le degr d'inclinaison de ces objets dans
l'air.--Quant aux clbres tables tournantes, nous avons voulu, par
surcrot, vrifier le fait dans des conditions de difficults spciales
et que la rare puissance de nos mdiums tris sur des centaines
d'autres, insignifiants ou douteux, pouvait, seule, surmonter.--Le
Comit de Recherches des sciences dialectiques de Londres et les
professeurs trangers s'tant donc assembls pour un essai concluant 
ce sujet, quatre de ces mdiums sont venus se placer,  genoux, sur des
chaises dont les dossiers seuls touchaient la table--(une lourde et
vaste table).--Ils croisrent leurs mains sur les dossiers et rien de
leurs personnes n'tait en contact direct avec la table. De plus,
certaines mesures minutieuses, de nous seuls connues, avaient t prises
pour avrer l'authenticit absolue du phnomne. En quelques instants,
nous vmes l'norme table s'enlever de terre, se pencher, frapper le
parquet, monter, stupfiante, au-dessus de nous, flotter, se livrer dans
l'espace  des volutions diverses, puis redescendre lentement  sa
place. Le Comit et l'assistance ont donc attest comme concluante
cette exprience... qui, d'ailleurs, ne pouvait plus vous tonner.

Il va sans dire que nous pourrions relever un grand nombre d'autres
faits nigmatiques, attests des plus srieusement. Mais nous ne
saurions prendre la responsabilit de telles citations; nous ne voulons
et ne devons mentionner, en un mot, que les observations dment
contrles et reconnues par la science comme _incontestables_. Lorsque
nous ne traduisons pas, nous rsumons, aussi exactement que possible,
sans opinions ni commentaires.

Voici, maintenant, les conclusions du Dr William Crookes lui-mme  ce
sujet:

--La foule, toujours avide du surnaturel, nous demande: Croyez-vous
ou ne croyez-vous pas? Nous rpondons: Nous sommes chimistes; nous
sommes physiciens; notre fonction n'est pas de croire ou de ne pas
croire mais de constater, d'une faon positive, si tel ou tel phnomne
est ou n'est pas imaginaire. Cela fait, le reste ne nous regarde plus.
Or, quant  la ralit de ceux-ci, nous prononons pour l'affirmative,
au moins provisoirement, puisqu' la parfaite consternation de nos sens
et de notre entendement, l'vidence nous y contraint.

Rien n'est trop merveilleux pour tre vrai, a dit Faraday, si cela est
conforme aux lois de la Nature. Mais il faudrait connatre _toutes_ les
lois de la Nature, (et rien qu'avec celles que nous ignorons on pourrait
crer l'Univers), pour dterminer si tel phnomne leur est ou non
conforme. Or il se trouve qu'ici, comme en lectricit, par exemple,
l'exprience, l'observation sont les seules pierres de touche de cette
conformit.

Qu'on veuille donc bien se souvenir que nous ne risquons ni vagues
hypothses, ni thories, _quelles qu'elles soient_. Nous attestons,
simplement, certains faits et ne pouvons avoir qu'un seul but, conforme
 celui de toute notre longue carrire: la Vrit. Les Comits d'examen,
les hommes minents, les praticiens de toute nation qui se sont adjoints
au svre contrle de nos expriences ont conclu avec moi: Nous ne
disons pas, encore une fois, que cela est _vraisemblable_; nous disons
que cela EST.

Au lieu de nier, de douter ou de croire au hasard, ce qui est tout
un,--et de s'imaginer que nous sommes capables d'avoir perdu notre temps
 contrler des tours d'escamoteurs (comme si cette niaiserie tait
possible), donnez-vous plutt la peine d'examiner, d'abord, comme notre
incrdulit primitive s'est, au moins, soumise  le
faire.--Montrez-nous, par une critique svre, ce qu'il faut regarder
comme des erreurs dans nos examens; spcifiez-les et suggrez ensuite,
si vous le pouvez, des moyens de contrle plus concluants. Imaginez des
ensembles de difficults plus insurmontables et plus subtiles que celles
o nous avons plac les mdiums,-- leur insu! Mais ne venez pas,  la
hte, traiter nos sens de tmoins menteurs ou aisment abuss, ni taxer
nos esprits d'une dmence (qu'entre parenthses nous aurions, seuls,
qualit pour constater dans les vtres), parce que les faits tmoignent
contre vos ides prconues, _comme, autrefois, le furent les ntres_.
Il est difficile d'tre plus _sceptiques ou plus positifs que nous_ en
matire d'examen exprimental: si vous vous faites une supriorit de
votre ignorance ou de votre savoir d'amateurs,  quoi l'homme devra-t-il
s'en tenir? Nous soutenons que tout masque de suffisance ou de bonhomie
disparat de la face humaine devant certains phnomnes effectus par
des mdiums _rels_ en nos laboratoires et que les plus railleurs
deviennent, alors, pareils  ces malins villageois qui, dans les ftes
foraines, aprs s'tre bien moqus, en clignant de l'oeil, d'un appareil
de Rhmkorff, par exemple, changent instantanment de visage ds qu'ils
en ont seulement effleur les fils.--Pour le surplus, rejeter, 
l'tourdie, les tmoignages d'hommes  qui l'on a dfr des faits pour
les contrler et en connatre, revient  ne tenir compte d'aucun
tmoignage humain _quel qu'il soit_, car il n'est point de faits dans
l'Histoire sacre ou profane, ni dans les annales de la Science, qui
s'appuient sur des preuves plus permanentes et plus imposantes que
celles qui nous ont--je ne dirai pas convaincus, mais--confondus. Osez
donc, alors, venir justifier de la supriorit de vos sens et de votre
scepticisme sur les ntres--et que ces oiseuses controverses finissent!

Donc:

1 Les rsultats de nos longues et patientes investigations paraissent
tablir, sans conteste, l'existence d'une nouvelle force lie 
l'organisme humain et que l'on peut appeler _Force psychique_.

2 Tout homme serait plus ou moins dou de cette force secrte, d'une
intensit variable, pouvant tre dveloppe, et, par suite, agir, soit 
volont, soit pendant son sommeil, soit contre son gr, soit  son insu,
_sans le secours d'aucuns mouvements, ni de communications physiques_,
sur des tres ou des objets quelconques, plus ou moins loigns.

       *       *       *       *       *

Telles sont les affirmations et conclusions extraordinaires jusqu'
prsent notifies par l'illustre savant anglais et contresignes de noms
considrables. Il y a lieu d'esprer que son livre va nous rvler les
curiosits nouvelles de ses recherches positives. Cette force projective
de soi-mme expliquerait presque, dj, les milliers de cas
problmatiques raconts par l'Histoire--et certains phnomnes oprs,
parat-il, de nos jours, au dire des Europens, par les fakirs hindous.
Les faits de sorcellerie, de vampirisme, d'envotements, de spiritisme,
de lycanthropie, d'vocations, etc., relveraient dsormais de
l'autorit scientifique et seraient dmontrs par des expriences plus
ou moins rgulires.

Pour ce qui est d'entrer, par la mdiation de ce fluide, en un rapport
quelconque avec ces entits vives, incorporelles pour nos organes
grossiers et qui, sans doute, continuent la chane des espces, au del
de l'humanit, dans des milieux invisibles autour d'elle, on ne peut
encore se prononcer sur ce point.--Un grand nombre de personnes
prtendent entretenir, grce  cette force, des correspondances avec des
tres disparus, et pntrer, par elle, jusque dans les domaines de la
Mort... C'est une question qui, excdant le point de vue scientifique,
est dj juge, _ne varietur_,  un autre point de vue, par des hommes
qui s'appellent saint Augustin, saint Grgoire de Nazianze, saint Louis
et saint Thomas d'Aquin.

--Au fait, et le chrtien?... nous dit-on; que va-t-il penser de ces
fantasmagories inquitantes,--de cette... divinit pour tous?

Le chrtien, quoi que puissent lui crire d'apocryphes ou rels
fantmes, est prmuni  tout jamais. L'Art d'voquer les morts en
vingt-cinq leons n'a aucune prise sur lui. Peu lui importent ces
sombres commrages. Les rvlations du Transformisme ne lui semblent que
des tentations misrables.--Diverses paroles prcises, formelles, de
l'Evangile, lui suffisent, qui dclarent cette vie aussi _srieuse_ que
_dfinitive_. _Voici la Nuit o personne ne travaille plus;--O sera
tomb l'arbre, il restera;--Les enfants du sicle feront des prodiges
capables de surprendre les Anges: ne vous laissez pas sduire;--Celui
qui veut sauver sa vie la perdra: celui qui veut la sacrifier, pour
l'amour de moi, la retrouvera, car je suis la porte, la voie, la
lumire, la vrit, la vie: nul n'entre que par moi dans la
Vie-ternelle_. Tels sont les dogmes immuables, divins, au sens infini.

Les toiles passeront, ces paroles jamais.

Quelque illusionnantes que puissent donc tre les ressemblances revtues
par les dmons mixtes dont parle saint Paul, il ne s'agit pas de cela
pour le chrtien. Il ne saurait se laisser troubler en rien par des
phnomnes dont l'esprit lui est et lui sera toujours tranger. Il
rpond d'avance, comme hier, comme demain, avec le plus paisible
sourire:

--Nous sommes  l'auberge et ne regardons qu'avec peu d'attention les
curiosits qui viennent s'exhiber dans la salle commune.

Rgle gnrale: tout ce dont l'impression n'augmente pas, en nos mes,
l'amour de Dieu, le dtachement de l'univers, l'union substantielle avec
Jsus-Christ,--tout cela vient du Mal, mane de l'Enfer,
_ncessairement_, _absolument_, sans autre examen ni compromis oiseux.
Car ce qui trouble, ce qui tonne est ennemi de la Paix divine, seul
hritage du Fils de l'Homme. Il nous a prvenus: _Vous les connatrez
par leurs fruits_; et nous n'avons que faire de tels fruits.

Nous nous en tenons, comme toujours,  la Parole,  l'Esprit seul de
l'vangile: il est, strictement, sans discussions ni rserves, notre
unique doctrine. Et quand bien mme, par impossible, comme nous en
prvient le concile, un Ange de Dieu descendrait du Ciel pour venir nous
en enseigner une autre, nous resterions fermes et inbranlables dans
notre foi.




                       LE DROIT DU PASS


Le 21 janvier 1871, rduit par l'hiver, par la faim, par le refoulement
des sorties aveugles, Paris,  l'aspect des positions inexpugnables d'o
l'ennemi, presque impunment, le foudroyait, leva enfin, d'un bras
fivreux et sanglant, le pavillon dsespr qui fait signe aux canons de
se taire.

Sur une hauteur lointaine, le chancelier de la Confdration germanique
observait la capitale; en apercevant tout  coup ce drapeau, dans la
brume glaciale et la fume, il repoussa, brutalement, l'un dans l'autre,
les tubes de sa lunette d'approche, en disant au prince de
Mecklembourg-Schwerin qui se trouvait  ct de lui:

--La bte est morte.

L'envoy du Gouvernement de la Dfense nationale, Jules Favre, avait
franchi les avant-postes prussiens; escort, au milieu des clameurs, 
travers les lignes d'investissement, il tait arriv au quartier-gnral
de l'arme allemande.--On n'a pas oubli cette entrevue du Chteau de
Ferrires o, dans une salle obstrue de gravats et de dbris, il avait
tent jadis les premires ngociations.

Aujourd'hui, c'tait dans une salle plus sombre et toute royale, o
sifflait le vent de neige, malgr les feux allums, que les deux
mandataires ennemis se rapparaissaient.

A certain moment de l'entretien, Favre, pensif, assis devant la table,
s'tait surpris  considrer, en silence, le comte de
Bismarck-Schoenhausen, qui s'tait lev.

La stature colossale du chevalier de l'Empire d'Allemagne, en tenue de
major gnral, projetait son ombre sur le parquet de la salle dvaste.
A de brusques lueurs du foyer tincelaient la pointe de son casque
d'acier poli, obombr de l'parse crinire blanche,--et,  son doigt, le
lourd cachet d'or, aux armoiries sept fois sculaires, des vidames de
l'vch de Halberstadt, plus tard barons: le Trfle des Bisthums-marke,
sur leur vieille devise: _In trinitate robur_.

Sur une chaise tait jet son manteau de guerre aux larges parements lie
de vin, dont les reflets empourpraient sa balafre d'une teinte
sanglante.--Derrire ses talons, enscells de longs perons d'acier, aux
chanettes bien fourbies, bruissait, par instants, son sabre, largement
tran. Sa tte, au poil rousstre, de dogue altier, gardant la Maison
allemande--dont il venait de rclamer la clef, Strasbourg, hlas!--se
dressait. De toute la personne de cet homme, pareil  l'hiver, sortait
son adage: _jamais assez_. Le doigt appuy sur la table, il regardait
au loin, par une croise, comme si, oublieux de la prsence de
l'ambassadeur, il ne voyait plus que sa volont planer dans la lividit
de l'espace, pareille  l'aigle noire de ses drapeaux.

Il avait parl.--Et des redditions d'armes et de citadelles, des lueurs
de ranons effroyables, des abandons de provinces s'taient laiss
entrevoir dans ses paroles... Ce fut alors qu'au nom de l'Humanit le
ministre rpublicain voulut faire appel  la gnrosit du
vainqueur,--lequel ne devait en ce moment se souvenir, certes! que de
Louis XIV passant le Rhin et s'avanant sur le sol allemand, de victoire
en victoire--puis de Napolon prt  rayer la Prusse de la carte
europenne--puis de Lutzen, de Hanau, de Berlin saccag, d'Ina!

Et de lointains roulements d'artillerie, pareils aux chos de la foudre,
couvrirent la voix du parlementaire, qui, par un sursaut de l'esprit,
alors se rappela... que c'tait l'anniversaire d'un jour o, du haut de
l'chafaud, le roi de France avait aussi voulu faire appel  la
magnanimit de son peuple, lorsque des roulements de tambours couvrirent
sa voix!...--Malgr lui, Favre tressaillit de cette concidence fatale 
laquelle, dans le trouble de la dfaite, personne n'avait pens jusqu'
cet instant.--C'tait, en effet, du 21 janvier 1871 que devait dater,
dans l'histoire, l'ouverture de la capitulation de la France laissant
tomber son pe.

Et comme si le Destin et voulu souligner, avec une sorte d'ironie, le
chiffre de cette date rgicide, lorsque l'ambassadeur de Paris eut
demand  son interlocuteur combien de jours de suspension d'armes il
serait accord, le chancelier jeta cette _officielle_ rponse:

--Vingt et un; pas un de plus...

Alors, le coeur oppress par la vieille tendresse que l'on a pour sa
terre natale, le rude parleur aux joues creuses, au nom d'ouvrier, au
masque svre, baissa le front en frmissant. Deux larmes, pures comme
celles que versent les enfants devant leur mre agonisante, bondirent
hors de ses yeux dans ses cils et roulrent, silencieusement, jusqu'aux
coins crisps de ses lvres! Car, s'il est une illusion que mme les
plus sceptiques, en France, sentent palpiter avec leur coeur, tout 
coup, devant les hauteurs de l'tranger, c'est la patrie.

       *       *       *       *       *

Le soir tombait, allumant la premire toile.

L-bas, de rouges clairs suivis du grondement des pices de sige et du
crpitement loign des feux de bataillons sillonnaient  chaque instant
le crpuscule.

Demeur seul dans cette mmorable salle, aprs l'change du salut glac,
le ministre de nos affaires trangres songea pendant quelques
instants... Et il arriva qu'au fond de sa mmoire surgit bientt un
souvenir que les concordances, dj confusment remarques par lui,
rendirent extraordinaire en son esprit.

C'tait le souvenir d'une histoire trouble, d'une sorte de lgende
moderne qu'accrditaient des tmoignages, des circonstances--et 
laquelle lui-mme se trouvait trangement ml.

Autrefois, il y avait de longues annes! un malheureux, d'une origine
inconnue, expuls d'une petite ville de la Prusse saxonne, tait apparu,
un certain jour, en 1833, dans Paris.

L, s'exprimant  peine en notre langue, extnu, dlabr, sans asile ni
ressources, il avait os se dclarer n'tre autre que Celui... dont la
tte auguste tait tombe le 21 janvier 1793, place de la Concorde, sous
la hache du peuple franais.

A la faveur, disait-il, d'un acte de dcs quelconque, d'une obscure
substitution, d'une ranon inconnue, le dauphin de France, grce au
dvouement de deux gentilshommes, s'tait positivement chapp des murs
du Temple, et l'vad royal... c'tait lui.--Aprs mille traverses et
mille misres, il tait revenu justifier de son identit. N'ayant
trouv, dans _sa_ capitale, qu'un grabat de charit, cet homme que nul
n'accusa de dmence, mais de mensonge, parlait du trne de France en
hritier lgitime. Accabl sous la presque universelle persuasion d'une
imposture, ce personnage incout, repouss de tous les territoires,
s'en tait all tristement mourir, l'an 1845, dans la ville de Delft en
Hollande.

On et dit, en voyant cette face morte, que le Destin s'tait
cri:--Toi, je te frapperai de mes poings au visage, jusqu' ce que ta
mre ne te reconnaisse plus.

Et voici que, chose plus surprenante encore les tats-Gnraux de la
Hollande, de l'assentiment des chancelleries et du roi Guillaume II,
avaient accord, tout  coup,  cet nigmatique passant, les funrailles
d'honneur d'un prince, et avaient prouv officiellement, que sur sa
pierre tombale ft inscrite cette pitaphe:

Ci-gt Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, fils du roi Louis
XVI et de Marie-Antoinette d'Autriche, XVIIe du nom, roi de France.

Que signifiait ceci?... Ce spulcre--dmenti donn au monde entier, 
l'Histoire, aux convictions les plus assures--se dressait l-bas, en
Hollande, comme une chose de rve  laquelle on ne voulait pas trop
penser.

Cette immotive dcision de l'tranger ne pouvait qu'aggraver de
lgitimes dfiances: on en maudissait l'accusation terrible.

Quoi qu'il en ft, un jour de l'autrefois, cet homme de mystre, de
dtresse et d'exil tait venu rendre visite  l'avocat dj clbre qui
devait tre, aujourd'hui! le dlgu de la France vaincue. En
fantastique revenant, il avait sollicit l'orateur rpublicain, lui
confiant la dfense de son histoire. Et, par un nouveau phnomne,
l'indiffrence initiale, sinon l'hostilit mme, du futur tribun,
s'taient dissipes au premier examen des documents prsents  son
apprciation. Bientt remu, saisi, convaincu ( tort ou  raison,
qu'importe!), Jules Favre avait pris  coeur cette cause--qu'il devait
tudier pendant trente annes et plaider un jour, avec toute l'nergie
et les accents d'une foi vive. Et, d'anne en anne, ses relations avec
l'inquitant proscrit taient devenues plus amies, si bien qu'un jour,
en Angleterre, o le dfenseur tait venu visiter son extraordinaire
client, celui-ci, se sentant prs de la mort lui avait fait prsent (en
signe d'alliance et de reconnaissance profondes) d'un vieil anneau
fleurdelis dont il tut la provenance originelle.

C'tait une chevalire d'or. Dans une large opale centrale, aux lueurs
de rubis avait t grav, d'abord, le blason de Bourbon: _les trois
fleurs de lys d'or sur champ d'azur_. Mais, par une sorte de dfrence
triste,--pour qu'enfin le rpublicain pt porter, sans trouble, ce gage
seulement affectueux,--le donateur en avait fait effacer, autant que
possible, les armoiries royales.

Maintenant, l'image d'une Bellone tendant, sur l'arc fatidique, la
flche, aussi, de son droit divin, voilait de son symbole menaant,
l'cusson primordial.

Or, d'aprs les biographes, c'tait une sorte d'inspir, d'illumin,
quelquefois, ce prtendant tmraire!--A l'en croire, Dieu l'avait
favoris de visions rvlatrices et sa nature tait doue d'une
puissante acuit de pressentiments. Souvent, la mysticit solennelle de
ses discours communiquait  sa voix des accents de prophte.--Ce fut
donc avec une intonation des plus tranges, et les yeux sur les yeux de
son ami, qu'il ajouta, dans cette soire d'adieu et en lui confrant
l'anneau, ces singulires paroles:

--Monsieur Favre, en cette opale, vous le voyez, est sculpte, comme une
statue sur une pierre funraire, cette figure de la Bellone des vieux
ges. Elle traduit ce qu'elle recouvre.--_Au nom du roi Louis XVI et de
toute une race de rois dont vous avez dfendu l'hritage dsespr,
portez cet anneau! Et que leurs mnes outrags pntrent, de leur
esprit, cette pierre! Que son talisman vous conduise et qu'il soit un
jour, pour vous, en quelque heure sacre, le TMOIN de leur prsence_!

Favre a dclar souvent avoir attribu, _alors_,  quelque exaltation
produite par une trop lourde continuit d'preuves, cette phrase qui lui
parut longtemps inintelligible--mais  l'injonction de laquelle il
obit, toutefois, par respect, en passant  l'annulaire de sa main
droite, l'Anneau prescrit.

Depuis ce soir-l, Jules Favre avait gard la bague de ce Louis XVII 
ce doigt de sa main droite. Une sorte d'occulte influence l'avait
toujours prserv de la perdre ou de la quitter. Elle tait pour lui
comme ces emprises de fer que les chevaliers d'autrefois gardaient,
rives  leurs bras, jusqu' la mort, en tmoignage du serment qui les
vouait  la dfense d'une cause. Pour quel but obscur le Sort lui
avait-il comme impos l'habitude de cette relique  la fois suspecte et
royale?...--Avait-il donc fallu, enfin! qu'_ tout prix_ ceci dt
devenir possible--que ce rpublicain prdestin _portt ce Signe  la
main, dans la vie, sans savoir o ce Signe le conduisait_?

Il ne s'en inquitait pas: mais, lorsqu'on essayait de railler, en sa
prsence, le nom germain de son dauphin d'outre-tombe:

--Naundorff, Frohsdorff!... murmurait-il pensivement.

Et voici que, par un enchanement irrsistible, l'imprvu des vnements
avait lev peu  peu l'avocat-citoyen jusqu' le constituer, tout 
coup, le reprsentant mme de la France! Il avait fallu, pour amener
ceci, que l'Allemagne ft prisonniers plus de cent cinquante mille
hommes, avec leurs canons, leurs armes et leurs drapeaux flottants, avec
leurs marchaux et leur Empereur--et maintenant, avec leur capitale!--Et
ce n'tait pas un rve.

C'est pourquoi le souvenir de l'_autre_ rve, moins incroyable, aprs
tout, que celui-l, vint hanter M. Jules Favre, pendant un instant, ce
soir-l, dans la salle dserte o venaient d'tre dbattues les
conditions de salut--ou plutt de vie sauve--de ses concitoyens.

A prsent, atterr, morne, il jetait malgr lui, sur l'Anneau transmis 
son doigt, des coups d'oeil de visionnaire. Et sous les transparences de
l'opale frappe de lueurs clestes, il lui semblait voir tinceler,
autour de l'hraldique Bellone vengeresse, les vestiges de l'antique
cusson qui rayonna jadis, au fond des sicles, sur le bouclier de saint
Louis.

       *       *       *       *       *

Huit jours aprs, les stipulations de l'armistice ayant t acceptes
par ses collgues de la Dfense nationale, M. Favre, muni de leur
pouvoir collectif, s'tait rendu  Versailles pour la signature
officielle de cette trve, qui amenait l'pouvantable capitulation.

Les dbats taient clos. M. de Bismarck et M. Jules Favre, s'tant relu
le Trait, y ajoutrent, pour conclure, l'article 15, dont la teneur
suit:

--Art. 15. En foi de quoi les soussigns ont revtu de leurs signatures
et scell de leurs sceaux les prsentes conventions.

Fait  Versailles, le 28 janvier 1871.

_Sign:_ Jules FAVRE--BISMARCK.

M. de Bismarck, ayant appos son cachet, pria M. Favre d'accomplir la
mme formalit pour rgulariser cette minute, aujourd'hui dpose 
Berlin aux Archives de l'empire d'Allemagne.

M. Jules Favre ayant dclar avoir omis, au milieu des soucis de cette
journe, de se munir du sceau de la Rpublique franaise, voulait
l'envoyer prendre  Paris.

--Ce serait un retard inutile, rpondit M. de Bismarck: votre cachet
suffira.

Et, comme s'il et connu ce qu'il faisait, le Chancelier de Fer
indiquait, lentement, au doigt de notre envoy, l'Anneau lgu par
l'Inconnu.

A ces paroles inattendues,  cette subite et glaante mise en demeure du
Destin, Jules Favre, presque hagard, et se rappelant le voeu prophtique
dont cette bague souveraine tait pntre, regarda fixement, comme dans
le saisissement d'un vertige, son impntrable interlocuteur.

Le silence, en cet instant, se fit si profond qu'on entendit, dans les
salles voisines, les heurts secs de l'lectricit qui, dj,
tlgraphiait la grande nouvelle aux extrmits de l'Allemagne et de la
terre;--l'on entendait aussi les sifflements des locomotives qui dj
transportaient des troupes aux frontires.--Favre reporta les yeux sur
l'Anneau!...

Et il lui sembla que des prsences voques se dressaient confusment
autour de lui dans la vieille salle royale, et qu'elles attendaient,
dans l'invisible, l'instant de Dieu.

Alors, comme s'il se fut senti le mandataire de quelque expiatoire
dcret d'en haut, il n'osa pas, du fond de sa conscience, se refuser 
la demande ennemie!

Il ne rsista plus  l'Anneau qui lui attirait la main vers le Trait
sombre.

Grave, il s'inclina:

--C'EST JUSTE, dit-il.

Et, au bas de cette page qui devait coter  la patrie tant de nouveaux
flots de sang franais, deux vastes provinces, soeurs parmi les plus
belles! l'incendie de la sublime capitale et une ranon plus lourde que
le numraire mtallique du monde--sur la cire pourpre o la flamme
palpitait encore clairant, malgr lui, les fleurs de lys d'or  sa main
rpublicaine--Jules Favre, en plissant, imprima le sceau mystrieux o,
sous la figure d'une Exterminatrice oublie et divine, s'attestait,
_quand mme_! l'me--soudainement apparue  son heure terrible--de la
Maison de France.




                      LE TZAR ET LES GRANDS-DUCS


                                                               1880.


Le couronnement prochain du Tzar me remet en mmoire un ensemble de
circonstances dont la mystrieuse frivolit peut veiller, en quelques
esprits, la sensation d'une de ces _correspondances_ dont parle
Swedenborg. En tous cas, il en ressort que la ralit dpasse,
quelquefois, dans le jeu fantaisiste de ses concidences, les limites
les plus extrmes du bizarre.

Pendant l't de 1870, le Grand-duc de Saxe-Weimar offrit au tzar
Alexandre II un festival artistique. Plusieurs souverains de l'Allemagne
furent invits. C'tait, je crois,  l'occasion d'un projet d'alliance
entre une princesse de Saxe et le grand-duc Wladimir, frre du
tzarwitch.

Le programme comprenait une fte  Eisenach--et l'excution des
principales oeuvres de Richard Wagner sur le petit thtre, trs en renom
d'ailleurs, de Weimar.

Arriv  l'_Htel du Prince_, la veille de la fte, je me trouvai plac,
le soir,  table d'hte, en face de Liszt--qui, sablant le champagne au
milieu de sa cour fminine, me parut porter un peu nonchalamment sa
soutane.--A ma gauche, gazouillait une jeune chanoinesse de la cour
d'Autriche doue d'un petit nez retrouss--trs en vogue,
parat-il--mais, en revanche, d'une de ces vertus austres qui l'avait
fait surnommer sainte Roxelane.

Autour de la table courait madame Olga de Janina, la fantasque tireuse
d'armes; nous tions entre artistes, on faisait petite ville.

A ma droite, se votait un chambellan du tzar, quinquagnaire de six
pieds passs, le comte Phdro, clbre original. En deux ou trois
plaisanteries, nous fmes connaissance.

Ancien Polonais revenu  des ides plus pratiques, ce courtisan
jouissait d'un sourire grce auquel s'clairaient toutes questions
difficiles. J'appris, plus tard, que sa charge tait une sorte de
sincure cre,  son usage, par la gracieuset de l'Empereur.--Ah!
l'trange passant! Sa mise, toujours d'une lgance nglige, tait
somme d'un lgendaire chapeau bossue--n'est-ce pas incroyable?--comme
celui de Robert-Macaire, et affectant la forme indcise d'un bolivar
d'ivrogne aprs vingt chutes. Il y tenait! L'on et dit le point
saillant de sa personnalit, aux angles un peu effacs d'ailleurs. Somme
toute, causeur affable, trs connaisseur, trs rpandu. Je ne le traite
 la lgre, ici, que grce  une impression dont je voudrais, en vain,
me dfendre.

--Vous prcdez Sa Majest? lui demandai-je avec une surprise nave.

--Non, me rpondit-il: je ne suis  Weimar qu'en simple amateur.

Sur une question vague, au sujet de l'agitation moderne en son pays
d'adoption:

--De nos jours, me rpondit-il, un tzar n'est observ avec malveillance
que _par les milliers d'yeux de la petite seigneurie russe_, de la menue
noblesse toujours mcontente. Quant  vos ides de libert, elles sont,
l-bas, inoffensives. Les serfs affranchis viennent, d'eux-mmes, se
revendre. Tous sont pour l'Empereur. Ce n'est plus sous les pieds d'un
tzar, _c'est autour de lui que luisent les yeux de mauvais augure_.

Nous prenions le caf. Tout en aspirant un rgalia, Phdro me
conseillait, maintenant, en diplomate, sur les moyens de _parvenir_
dans la vie--et j'coutais cet adroit courtisan, comme dit Guizot, avec
cette sorte d'estime triste qui ne peut se rfugier que dans le silence.

On se levait. Mon compagnon de voyage, M. Catulle Mends, s'approcha de
moi.

--Le Grand-duc vient passer la soire chez Liszt, me dit-il: il dsire
que ses htes franais lui soient prsents. Liszt, tant son matre de
chapelle, m'envoie te prier d'accepter, sans crmonie, une tasse de
th. Apporte un de tes manuscrits.

--Soit, rpondis-je.

Vers neuf heures, chez Liszt, aprs une prsentation semi-officielle, le
Grand-duc, un lanc jeune homme de trente-huit  quarante ans, m'ayant
pri de lui lire quelque fantaisie, je m'assis, auprs d'un candlabre,
devant le guridon sur lequel il s'accoudait. Entour d'une vingtaine
d'intimes de la cour et des amis du voyage, je donnai lecture, d'environ
dix pages, d'une bouffonnerie norme et sombre, couleur du sicle:
TRIBULAT BONHOMET.

Il est des soirs o l'on est bien dispos, pour la gat. Un bon hasard
m'avait fait tomber, sans doute, sur l'un d'eux. J'obtins donc un succs
de fou rire trs extraordinaire.

Cette hilarit presque convulsive s'empara des plus graves personnages
de l'auditoire, jusqu' leur faire oublier l'tiquette. J'en atteste les
invits, le Grand-duc avait, littralement, les larmes aux yeux. Un
svre officier de la maison du tzar, secou par un touffement, fut
oblig de se retirer--et nous entendmes dans l'antichambre les
monstrueux clats de rire solitaire auxquels il se livrait, enfin, en
libert.--Ce fut fantastique. Et je suis sr que demain, en lisant ces
lignes, S. A. R. le prince de Saxe-Weimar ne pourra se dfendre d'un
sourire au souvenir de cette soire.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, par un beau soleil, dans la dlicieuse valle d'Eisenach,
entoure de collines boises que domine le fodal donjon de la Wartburg,
les quinze ou vingt mille sujets de notre auguste chtelain s'battaient
dans l'allgresse.--Des brasseries champtres, des trteaux pavoiss,
des musiques, une fte en pleine nature! Ce peuple aimait le pass, se
sentant digne de l'avenir.

Le Grand-duc, seul, en redingote moderne, aim comme un ami, vnr de
tous, se promenait au milieu des groupes. Signe particulier: on le
saluait en souriant.

Le matin, j'avais visit la Wartburg. J'avais contempl,  mon tour,
cette tache noire que l'encrier de Martin Luther laissa sur la muraille,
en s'y brisant, alors qu'un soir le digne rformateur, croyant entrevoir
le Diable en face de la table o il crivait, lui jeta ledit encrier aux
cornes! J'avais vu le couloir o sainte Elisabeth accomplit le miracle
des roses,--la salle du Landgrave o les _minnesingers_ Walter de la
Vogelwelde et Wolfram d'Eischenbach furent vaincus par le chant du
chevalier de Vnus.

La fte continuait donc l'impression des sicles, voque par la
Wartburg.

Le Grand-duc, m'ayant aperu dans le vallon, vint  moi par un mouvement
de courtoisie charmante.

Pendant que nous causions, il salua de la main une trs vieille femme
qui passait, joyeuse, entre deux beaux tudiants; ceux-ci, tte nue, lui
donnaient le bras.

--C'est, me dit-il, l'artiste qui a cr la _Marguerite_ du _Faust_, en
Allemagne. Elle sera demain centenaire.

Quelques instants aprs, il reprit, avec un sourire:

--Dites-moi, n'avez-vous pas remarqu, ce matin,  la Wartburg, l'ours,
le loup-cervier, le renne, le gupard, l'aigle,--toute une mnagerie?

Sur mon affirmation, il ajouta, risquant un jeu de mots possible,
seulement en franais, sorte de calembour de souverain  l'usage des
visiteurs:

--A prsent, vous voyez le _grand-duc_. Il y en a par milliers dans le
parc de Weimar. C'est le rendez-vous des oiseaux de nuit de l'Allemagne.
Je les y laisse vieillir.

Un courrier du tzar, porteur d'un message, survint, conduit par un
chambellan. Je m'loignai. L'instant d'aprs, le comte Phdro
m'annonait que l'empereur arrivait  Weimar dans la soire, et qu'il
assisterait, le lendemain, au _Vaisseau-fantme_.

Le jour baissait sur les collines derrire le rideau de verdure des
frnes et des sapins, au feuillage maintenant d'or rouge. Les premires
toiles brillaient sur la valle dans le haut azur du soir. Soudain, le
silence se fit.--Au loin, un choeur de huit cents voix, d'abord
invisible, commenait le _Chant des Plerins_, du _Tannhauser_. Bientt
les chanteurs, vtus de longues robes brunes et appuys sur leurs btons
de plerinage, apparurent, gravissant les hauteurs du Vnusberg, en face
de nous. Leurs formes se dtachaient sur le crpuscule.--O d'aussi
surprenantes fantasmagories sont-elles ralisables, sinon dans ces
contres, tout artistiques, de l'Allemagne?... Lorsqu'aprs le puissant
_forte_ final, le choeur se tut,--une voix, une seule voix! celle de Retz
ou de Scaria sans doute,--s'leva, distincte, dtaillant magnifiquement
l'invocation de Wolfram d'Eischenbach  l'toile-du-Soir.

Le _minnessinger_ tait debout, au sommet du Vnusberg, seul, vision du
pass, au-dessus du silence de cette foule. La ralit avait l'air d'un
rve. Le recueillement de tous tait si profond que le chant s'teignit,
dans les chos, sans que personne et l'ide, mme, d'applaudir. Ce fut
comme aprs une prire du soir.

Des gerbes de fuses tires du donjon nous avertirent que la fte tait
finie.--Vers huit heures, je repris le train ducal et revins 
Weimar.--Le tzar tait arriv.

       *       *       *       *       *

Au thtre, le lendemain, je trouvai place dans la loge de l'tincelante
madame de Moukhanoff  qui Chopin ddia la plupart de ses valses
lunaires, sorte de musique d'esprits entendue le soir derrire les
vitres d'un manoir abandonn,--Sainte Roxelane s'y trouvait aussi.

Au fond de la loge, Phdro nous couvrait de son ombre magistrale.

La double galerie, toute la salle, blouissait des feux d'une myriade de
diamants, d'une profusion d'ordres en pierreries sur les uniformes bleu
et or et sur les habits noirs. C'taient aussi de ples et purs profils
d'trangres, des blancheurs sur le velours des loges--et des regards
altiers se croisant comme des saluts d'pes. Une race s'voquait sur un
front, d'un seul coup d'oeil, comme un burg, sur le Rhin, dans un clair.

Au centre,--dans la loge du Grand-duc et  ct de lui,--le prince
Wladimir;--auprs de ce jeune homme, l'une des princesses de
Saxe-Weimar. A gauche, la loge du roi de Saxe.

A droite, celle du roi de Bavire absent.--Dans l'avant-scne de droite,
froid, seul, en uniforme saxon, la croix de Malte au cou, le front
entnbr de la mlancolie natale des Romanoff, se tenait, debout, le
tzar Alexandre II.

Un coup de sonnette retentit. Une obscurit instantane envahit la salle
avec un grand silence. L'ouverture du _Vaisseau-fantme_ se dchana;
l'appel funbre du Hollandais passait dans la houle sur les flots noirs,
pareil au fatal refrain d'un Juif-errant de la mer. Tous coutaient. Je
regardai le tzar.

Il coutait aussi.

A la fin de la soire, l'esprit obsd de tout ce bruit triomphal, je
vins souper  l'_Htel du Prince_. L, c'taient des cris
d'enthousiasme!

Prfrant la solitude aux nombreux commentaires que j'entendais, je
rsolus d'aller me distraire en fumant, seul, dans le parc.

Je sortis, laissant les toasts s'achever, entre fins connaisseurs.

Ah! la belle nuit! Et le parc de Weimar, de nuit! quel
enchantement!--J'entrai.

A gauche de la grille, au loin, sous un dme de feuillages, une lueur
brillait. C'tait la maison de Gothe, perdue, solitaire en cette
immensit. Quel isolement des choses! Je marchais. Je voyais une vaste
nappe de clart lunaire, sur la pelouse, en face de la chambre o il
tait mort.--De la lumire! pensai-je.--Et je m'enfonai sous les
arbres centenaires d'une alle qui, entrecroisant  une hauteur
dmesure leurs feuilles et leurs ramures, y assombrissaient encore
l'obscurit.

Et une dlicieuse odeur d'herbes, de buissons et de fleurs mouilles,
d'corces fendues par le mot immense de la sve--et cette houle, qui
sort de la terre mle au frisson des plantes, me pntraient.

Personne.

Je marchai pendant prs d'une heure, sans m'orienter, au hasard.

Cependant les taillis, forms  hauteur d'homme par les premiers rameaux
des arbres, me paraissaient bruire,  chaque instant, comme si des tres
vivants s'y agitaient.

En essayant de sonder leurs tnbres, entre les branches, j'aperus des
myriades de lueurs rondes, clignotantes, phosphorescentes. C'taient les
_grands-ducs_ dont m'avait parl (je m'incline) _celui_ de Saxe-Weimar.

Certes, ils taient familiers! Nul ne les inquitait. Une superstition
les protgeait. Aligns par longues thories, sur de grosses branches,
respects des forestiers du prince, on les laissait  leurs mditations
sinistres. Parfois un vol touff, cotonneux, traversait une avenue avec
un cri. L'un d'eux, tous les dix ans peut-tre, changeait d'arbre. A
part ces rares envoles, rien ne troublait leurs taciturnes songeries.
Leur nombre tait surprenant.

Mon noctambulisme m'avait conduit jusqu' l'ouverture d'une clairire au
fond de laquelle j'entrevoyais le chteau ducal illumin. Le royal
souper devait durer encore? Bientt, je heurtai un obstacle. Je reconnus
un banc.--Ma foi, je me laissai aller au calme et  la beaut de la
nuit. Je m'tendis et m'accoudai, les yeux fixs sur la clairire. Il
pouvait tre une heure et demie du matin.

Tout  coup, au sortir de l'une des contre-alles qui avoisinent le
chteau, quelqu'un parut, marchant vers ma retraite, un cigare  la
main.

--Sans doute, quelque officier sentimental, pensai-je, voyant s'avancer
lentement ce promeneur.

Mais,  l'entre de mon alle, la lumire de la lune l'ayant baign
spontanment, je tressaillis.

--Tiens! on dirait le tzar! me dis-je.

Une seconde aprs, je le reconnus. Oui, c'tait lui. L'homme qui venait
de s'aventurer sous cette vote noire o, seul, je veillais,--celui-l
que je ne voyais plus, maintenant, mais que je savais tre l, dont
j'entendais les pas, au milieu de l'alle, dans la nuit,--c'tait bien
l'empereur Alexandre II. Cette faon de me trouver une premire fois
seul  seul avec lui m'impressionnait.

Personne, sur ses traces! Pas un officier. Il avait tenu, je suppose, 
respirer aussi, sans autre confident que le silence. J'coutais ses pas
s'approcher; certes, il ne pouvait me voir... A trois pas, le feu de son
cigare claira subitement, reflt par son hausse-col d'or, ses favoris
grisonnants et les pointes blanches de sa croix de Malte. Ce ne fut
qu'un clair, fugitif mais inoubliable, dans cette paisse obscurit.

Dpassant ma prsence, je l'entendis s'loigner vers une claircie
latrale, situe  une trentaine de pas de mon banc. L je vis le tzar,
s'arrter, puis jeter un long coup d'oeil sur l'espace du ct de
l'aurore--vers l'Orient, plutt! Brusquement il carta de ses deux mains
la rame d'un haut taillis et demeura, les yeux fixs sur les lointains,
fumant par moments et immobile.

Mais le bruit de ces branches froisses et brises avaient jet l'alarme
derrire lui! Et voici qu'entre les profondes feuilles des prunelles
sans nombre s'allumrent silencieusement! La phrase de Phdro, par une
analogie qui me frappa malgr moi, dans cette circonstance, me traversa
l'esprit.

Ainsi, comme dans son pays--sans qu'il les apert--des milliers d'yeux,
de menaant augure, symbole persistant! observaient toujours,--mme ici,
perdu au fond d'une petite ville d'Allemagne,--ce tragique promeneur, ce
matre spirituel et temporel de cent millions d'mes et dont l'ombre
couvrait tout un pan du monde!... Cet homme ne pouvait donc se mler 
la nuit sans que le souvenir de Pierre le Grand et de ses voeux dmesurs
ne passt sur un front, ne ft-ce que sur celui d'un songeur inconnu!

Au bout de peu d'instants, l'Empereur revint sur ses pas, dans l'alle,
sous le feu de toutes ces prunelles d'oiseaux occultes dont il semblait
passer, sans le savoir, la sinistre revue. Bientt je sentis qu'il
frlait le banc o j'tais tendu.

Il s'loignait vers la clairire, y reparut en pleine clart, puis, au
dtour d'une avenue, l-bas, disparut subitement.

Demain, lorsque, dans Moscou, d'innombrables voix, entonnant le _Bog
Tzara Harni_ scand par le feu des puissants canons de la capitale
religieuse de l'Empire, et altern par les lourdes cloches du Kremlin,
annonceront au monde le sacre du jeune successeur d'Alexandre II,--le
songeur du parc de Weimar se souviendra, lui, du solitaire marcheur dont
les pas sonnrent ainsi, une nuit,  son oreille!--Il se rappellera le
promeneur qui cartait, d'un geste fatigu, les branches qui gnaient sa
vue et ses penses--il voquera la haute figure du prdcesseur qui
passa, dans l'ombre,--alors qu'autour de ce tzar, aussi l'piant et
l'observant en silence, d'obliques regards se multipliaient, menaant
son front morose et ddaigneux.




                         L'AVENTURE DE TSE-I-LA


Devine, ou je te dvore.

                                                           LE SPHYNX.


Au nord du Tonkin, trs loin dans les terres, la province de Kouang-Si,
aux rizires d'or, tale jusqu'aux centrales principauts de l'Empire du
Milieu ses villes aux toits retrousss dont quelques-unes sont encore de
moeurs  demi tartares.

Dans cette rgion, la sereine doctrine de Lao-Tseu n'a pas encore teint
les vivaces crdulits aux Poussahs, sortes de gnies populaires de la
Chine. Grce au fanatisme des bonzes de la contre, la superstition
chinoise, mme chez les grands, y fermente plus pre que dans les tats
moins loigns de P-Tsin (Pkin);--elle diffre des croyances
mandchoues en ce qu'elle admet les interventions _directes_ des dieux
dans les affaires du pays.

L'avant-dernier vice-roi de cette immense dpendance impriale fut le
gouverneur Tch-Tang, lequel a laiss la mmoire d'un despote sagace,
avare et froce. Voici  quel ingnieux secret ce prince, chappant 
mille vengeances, dut de s'teindre en paix au milieu de la haine de son
peuple--dont il brava, jusqu' la fin, sans soucis ni prils, les
bouillonnantes fureurs assoiffes de son sang.

       *       *       *       *       *

Une fois--quelque dix ans peut-tre avant sa mort--par un midi d't
dont l'ardeur faisait miroiter les moires des tangs, craquer les
feuillages des arbres, rutiler la poussire--et versait une pluie de
flamme sur ces myriades de vastes et hauts kiosques, aux triples tages,
qui, s'avoisinant selon les mandres des rues, constituent la capitale
Nan-Tchang ainsi que toute grande ville du Cleste-Empire,--Tch-Tang,
assis dans la plus frache des salles d'honneur de son palais, sur un
sige noir incrust de fleurs de nacre aux liserons d'or neuf,
s'accoudait, le menton dans la main, le sceptre sur les genoux.

Derrire lui, la statue colossale de F, l'inexprimable dieu, dominait
son trne. Sur les degrs veillaient ses gardes, en armures cailles de
cuir noir, la lance, l'arc ou la longue hache au poing. A sa droite se
tenait debout son bourreau favori, l'ventant.

Les regards de Tch-Tang erraient sur la foule des mandarins, des
princes de sa famille et sur les grands officiers de sa cour. Tous les
fronts taient impntrables. Le roi, se sentant ha, entour
d'imminents meurtriers, considrait, en proie aux soupons indcis,
chacun des groupes o l'on causait  voix basse. Ne sachant qui
exterminer, s'tonnant,  chaque instant, de vivre encore, il rvait,
taciturne et menaant.

Une tenture s'carta, donnant passage  un officier: celui-ci amenait,
par la natte, un jeune homme inconnu, aux grands yeux clairs et d'une
belle physionomie. L'adolescent tait revtu d'une robe de soie feu, 
ceinture broche d'argent. Devant Tch-Tang, il se prosterna.

Sur un coup d'oeil du roi:

--Fils du Ciel, rpondit l'officier, ce jeune homme a dclar n'tre
qu'un obscur citoyen de la ville et s'appeler Ts-i-la. Cependant, au
mpris de la Mort lente, il offre de prouver qu'il vient en mission vers
toi de la part des Poussahs immortels.

--Parle, dit Tch-Tang.

Ts-i-la se redressa.

       *       *       *       *       *

--Seigneur, dit-il d'une voix calme, je sais ce qui m'attend si je tiens
mal mes paroles.--Cette nuit, dans un songe terrible, les Poussahs,
m'ayant favoris de leur visitation, m'ont fait prsent d'un secret qui
blouit l'entendement mortel. Si tu daignes l'couter, tu reconnatras
qu'il n'est point d'origine humaine, car l'entendre, seulement,
veillera, dans ton tre, un sens nouveau. Sa vertu te communiquera
sur-le-champ le don mystrieux de lire--les yeux ferms, dans l'espace
qui spare les prunelles des paupires--_les noms mmes, en traits de
sang! de tous ceux qui pourraient conspirer contre ton trne ou ta vie,
au moment prcis o leurs esprits en concevraient le dessein_. Tu seras
donc  l'abri, pour toujours, de toute surprise funeste, et vieilliras,
paisible, en ton autorit. Moi, Ts-i-la, je jure ici, par F, dont
l'image projette son ombre sur nous, que le magique attribut de ce
secret est bien tel que je te l'annonce.

A ce stupfiant discours, il y eut, dans l'assemble, un frmissement et
un grand silence. Une vague angoisse mouvait l'impassibilit ordinaire
des visages. Tous examinaient le jeune inconnu qui, sans trembler,
s'attestait, ainsi, possesseur et messager d'un sortilge divin.
Plusieurs s'efforant en vain de sourire, mais n'osant s'entre-regarder,
plissaient, malgr eux, de l'assurance de Ts-i-la. Tch-Tang observait
autour de lui cette gne dnonciatrice.

Enfin, l'un des princes,--pour dissimuler, sans doute, son inquitude,
s'cria:

--Nous n'avons que faire des propos d'un insens ivre d'opium.

Les mandarins, alors, se rassurant:

--Les Poussahs n'inspirent que les trs vieux bonzes des dserts.

Et l'un des ministres:

--C'est  notre examen, tout d'abord, de dcider si le prtendu secret
dont ce jeune homme se croit dpositaire est digne d'tre soumis  la
haute sagesse du roi.

A quoi, les officiers irrits:

--Et lui-mme... peut-tre n'est-il qu'un de ceux dont le poignard
n'attend, pour frapper le Matre, que l'instant o les yeux distraits...

--Qu'on l'arrte!

Tch-Tang tendit sur Ts-i-la son sceptre de jade o brillaient des
caractres sacrs:

--Continue, dit-il, impassible.

Ts-i-la reprit alors, en agitant, du bout des doigts, autour de ces
joues, un petit ventail en brins d'bne:

--Si quelque torture pouvait persuader Ts-i-la de trahir son grand
secret en le rvlant  d'autres, qu'au roi seul, j'en atteste les
Poussahs qui nous coutent, invisibles, ils ne m'eussent point choisi
pour interprte:--O princes, non, je n'ai pas fum d'opium, je n'ai pas
le visage d'un insens, je ne porte point d'armes. Seulement, voici ce
que j'ajoute. Si j'affronte la Mort lente, c'est qu'un tel secret vaut
galement, s'il est rel, une rcompense digne de lui. Toi seul,  roi,
jugeras donc, en ton quit, s'il mrite le prix que je t'en
demande.--Si, tout  coup, au son mme des mots qui l'noncent tu
ressens en toi, sous tes yeux ferms, le don de sa vertu vivante--et son
prodige!--les dieux m'ayant fait noble en me l'inspirant de leur souffle
d'clairs, tu m'accorderas Li-tien-S, ta fille radieuse, l'insigne
princier des mandarins et cinquante mille liangs d'or.

En prononant les mots liangs d'or, une imperceptible teinte rose
monta aux joues de Ts-i-la, qu'il voila d'un battement d'ventail.

L'exorbitante rcompense rclame provoqua le sourire des courtisans et
courroua le coeur ombrageux du roi, dont elle rvoltait l'orgueil et
l'avarice. Un cruel sourire glissa, aussi, sur ses lvres en regardant
le jeune homme qui, intrpide, ajouta:

--J'attends de toi, Seigneur, le serment royal, par F, l'inexprimable
dieu qui venge des parjures, que tu acceptes, selon que mon secret te
paratra positif ou chimrique, de m'accorder _cette_ rcompense ou la
mort qu'il te plaira.

Tch-Tang se leva:

--C'est jur, dit-il;--suis-moi.

       *       *       *       *       *

Quelques moments aprs,--sous des votes qu'une lampe, suspendue
au-dessus de sa charmante tte, clairait,--Ts-i-la, li de cordes
fines  un poteau, regardait, en silence, le roi Tch-Tang, dont la
haute taille apparaissait, dans l'ombre,  trois pas de lui. Le roi se
tenait debout, adoss  la porte de fer du caveau; sa main droite
s'appuyait sur le front d'un dragon de mtal qui sortait de la muraille
et dont l'oeil unique semblait considrer Ts-i-la.--La robe verte de
Tch-Tang jetait des clarts; son collier de pierreries tincelait, sa
tte seule, dpassant le disque noir de la lampe, se trouvait dans
l'obscurit.

Sous l'paisseur de la terre, nul ne pouvait les entendre.

--J'coute, dit Tch-Tang.

--Sire, dit Ts-i-la, je suis un disciple du merveilleux pote
Li-ta-p.--Les dieux m'ont donn en gnie, ce qu'ils t'ont donn en
puissance; ils ont ajout la pauvret, pour grandir mes penses. Je les
remerciais donc, chaque jour, de tant de faveurs, et vivais paisible,
sans dsirs,--lorsqu'un soir, sur la terrasse leve de ton palais,
au-dessus des jardins, dans les airs argents par la lune, j'ai vu ta
fille Li-tien-S,--qu'encensaient,  ses pieds les fleurs diapres des
grands arbres, au vent de la nuit.--Depuis ce soir-l, mon pinceau n'a
plus trac de caractres, et je sens en moi qu'elle aussi songe au
rayonnement dont elle m'a pntr!... Lass de languir, prfrant ft-ce
la plus affreuse mort au supplice d'tre sans elle, j'ai voulu, par un
trait hroque, d'une subtilit presque divine, m'lever, moi, passant,
 roi! jusqu' elle, ta fille!

Tch-Tang, sans doute par un mouvement d'impatience, appuya son pouce
sur l'oeil du dragon. Les deux battants d'une porte roulrent sans bruit
devant Ts-i-la, lui laissant voir l'intrieur d'un cachot voisin.

Trois hommes, en habits de cuir, s'y tenaient prs d'un brasier o
chauffaient des fers de torture. De la vote tombait une corde de soie,
solide, s'effilant en fines tresses et sous laquelle brillait une petite
cage d'acier, ronde, troue d'une ouverture circulaire.

Ce que voyait Ts-i-la, c'tait l'appareil de la Mort terrible. Aprs
d'atroces brlures, la victime tait suspendue en l'air, par un poignet,
 cette corde de soie,--le pouce de l'autre main attach, en arrire, au
pouce du pied oppos. On lui ajustait alors cette cage autour de la
tte, et, l'ayant fixe aux paules, on la refermait aprs y avoir
introduit deux grands rats affams. Le bourreau imprimait ensuite, au
condamn, un balancement. Puis il se retirait, le laissant dans les
tnbres et ne devant revenir le visiter que le surlendemain.

A cet aspect, dont l'horreur impressionnait, d'ordinaire, les plus
rsolus:

--Tu oublies que nul ne doit m'entendre, hors toi! dit froidement
Ts-i-la.

Les battants se refermrent.

--Ton secret? gronda Tch-Tang.

--Mon secret, tyran!--C'est que ma mort entranerait la tienne, ce soir!
dit Ts-i-la, l'clair du gnie dans les yeux.--Ma mort? Mais, c'est
elle seule, ne le comprends-tu pas, qu'esprent, l-haut, ceux qui
attendent ton retour en frmissant!... Ne serait-elle pas l'aveu de la
nullit de mes promesses?... Quelle joie pour eux de rire tout bas, en
leurs coeurs meurtriers, de ta crdulit due? Comment ne serait-elle
pas le signal de ta perte?... Assurs de l'impunit, furieux de leur
angoisse, comment, devant toi, diminu de l'espoir avort, leur haine
hsiterait-elle encore?... Appelle tes bourreaux! Je serai veng. Mais
je le vois: dj tu sens bien que si tu me fais prir, ta vie n'est plus
qu'une question d'heures; et que tes enfants gorgs, selon l'usage, te
suivront;--et que Li-tien-S, ta fille, fleur de dlices, deviendra la
proie de tes assassins.

Ah! si tu tais un prince profond!... Supposons que, tout  l'heure, au
contraire, tu rentres, le front comme aggrav de la mystrieuse voyance
prdite, entour de tes gardes, la main sur mon paule, dans la salle de
ton trne--et que l, m'ayant toi-mme revtu de la robe des princes, tu
mandes la douce Li-tien-S--ta fille, et mon me!--qu'aprs nous avoir
fiancs, tu ordonnes  tes trsoriers de me compter, officiellement, les
cinquante mille liangs d'or, je jure qu' cette vue tous ceux de tes
courtisans dont les poignards sont  demi tirs dans l'ombre, contre
toi, tomberont dfaillants, prosterns et hagards,--et qu' l'avenir nul
n'oserait admettre, en son esprit, une pense qui te serait
ennemie.--Songe donc! L'on te sait raisonnable et froid, clairvoyant
dans les conseils de l'tat; donc il ne saurait tre possible qu'une
chimre vaine et suffi pour transfigurer, en quelques instants, la
soucieuse expression de ton visage en celle d'une stupeur sacre,
victorieuse, tranquille!... Quoi! l'on te sait cruel, et tu me laisses
vivre? L'on te sait fourbe, et tu me laisses vivre? L'on te sait cupide,
et tu me prodigues tant d'or? L'on te sait altier dans ton amour
paternel, et tu me donnes ta fille, pour une parole,  moi, passant
inconnu? Quel doute subsisterait devant ceci?... En quoi voudrais-tu que
consistt la valeur d'un secret, insuffl par les vieux gnies de notre
Ciel, _sinon dans l'environnante conviction que tu le possdes_?...
C'est elle seule qu'il s'agissait de CRER! je l'ai fait. Le reste
dpend de toi. J'ai tenu parole!--Va, je n'ai prcis les liangs d'or et
la dignit que je ddaigne que pour laisser mesurer  la munificence du
prix arrach  ta duplicit clbre, l'pouvantable importance de mon
imaginaire secret.

Roi Tch-Tang, moi, Ts-i-la, qui, attach, par tes ordres  ce poteau,
exalte, devant la Mort terrible, la gloire de l'auguste Li-ta-p, mon
matre, aux penses de lumire,--je te dclare, en vrit, voici ce que
te dicte la sagesse.--Rentrons le front haut, te dis-je, et radieux!
Fais grce, d'un coeur sous l'impression du Ciel! Menace d'tre 
l'avenir sans misricorde. Ordonne des ftes illumines, pour la joie
des peuples, en l'honneur de F (qui m'inspira cette ruse divine!)--Moi,
demain je disparatrai. J'irai vivre, avec l'lue de mon amour, dans
quelque province heureuse et lointaine, grce aux salutaires liangs
d'or.--Le bouton de diamant des mandarins--que tout  l'heure je
recevrai de ta largesse, avec tant de semblants d'orgueil,--je prsume
que je ne le porterai jamais; j'ai d'autres ambitions: je crois
seulement aux penses harmonieuses et profondes, qui survivent aux
princes et aux royaumes; tant roi dans leur immortel empire, je n'ai
que faire d'tre prince dans les vtres. Tu as prouv que les dieux
m'ont donn la solidit du coeur et l'intelligence gale  celle,
n'est-ce pas, de ton entourage? Je puis donc, mieux que l'un de tes
grands, mettre la joie dans les yeux d'une jeune femme. Interroge
Li-tien-S, mon rve! Je suis sr qu'en voyant mes yeux, elle te le
dira.--Pour toi, couvert d'une superstition protectrice, tu rgneras, et
si tu ouvres tes penses  la justice, tu pourras changer la crainte en
amour de ton trne raffermi. C'est l le secret des rois dignes de
vivre! Je n'en ai pas d'autres  te livrer.--Pse, choisis et prononce!
J'ai parl.

Ts-i-la se tut.

Tch-Tang, immobile, parut mditer quelques instants. Sa grande ombre
silencieuse s'allongeait sur la porte de fer. Bientt, il descendit vers
le jeune homme--et, lui mettant les mains sur les paules, le regarda
fixement, au fond des yeux, comme en proie  mille sentiments
indfinissables.

Enfin, tirant son sabre, il coupa les liens de Ts-i-la; puis, lui
jetant son collier royal autour du cou:

--Viens, dit-il.

Il remonta les degrs du cachot et appuya sa main sur la porte de
lumire et de libert.

Ts-i-la, que le triomphe de son amour et de sa soudaine fortune
blouissait un peu, considrait le nouveau prsent du roi:

--Quoi! ces pierreries encore! murmurait-il: qui donc te calomniait?
C'est plus que les richesses promises!--Que veut payer le roi, par ce
collier?

--Tes injures! rpondit ddaigneusement Tch-Tang, en rouvrant la porte
vers le soleil.




                            AKDYSSRIL


                                 _A monsieur le Marquis de Salisbury_.


_Toute chose ne se constitue que de son vide._

                                                       Livres Hindous.


La ville sainte apparaissait, violette, au fond des brumes d'or; c'tait
un soir des vieux ges; la mort de l'astre Soury, phnix du monde,
arrachait des myriades de pierreries aux dmes de Bnars.

Sur les hauteurs,  l'est occidental, de longues forts de
palmiers-palmyres mouvaient les bleuissements dors de leurs ombrages
sur les valles du Habad:-- leurs versants opposs s'alternaient, dans
les flammes du crpuscule, de mystiques palais spars par des tendues
de roses, aux corolles par milliers ondulantes sous l'touffante brise.
L, dans ces jardins, s'lanaient des fontaines dont les jets
retombaient en gouttes d'une neige couleur de feu.

Au centre du faubourg de Scrole, le temple de de Wishnou-l'ternel de
ses colonnades colossales dominait la cit: ses portails lams d'or
rfractaient les clarts ariennes et, s'espaant  ses alentours, les
cent quatre-vingt-seize sanctuaires des Dvas plongeaient les blancheurs
de leurs bases de marbre, lavaient les degrs de leurs parvis dans les
tincelantes eaux du Gange: les ciselures  jour de leurs crneaux
s'enfonaient jusque dans la pourpre des lents nuages passants.

L'eau radieuse dormait sous les quais sacrs; des voiles,  des
distances, pendaient, avec des frissons de lumire, sur la magnificence
du fleuve, et l'immense ville riveraine se droulait en un dsordre
oriental, tageant ses avenues, multipliant ses maisons sans nombre aux
coupoles blanches, ses monuments, jusqu'aux quartiers des Parais o le
pyramidion du lingham de Siv, l'ardent Wissikhor, semblait brler dans
l'incendie de l'azur.

Aux plus profonds lointains, l'alle circulaire des Puits, les
interminables habitations militaires, les bazars de la zone des
changes, enfin les tours des citadelles bties sous le rgne de
Wisvamithra se fondaient en des teintes d'opale, si pures qu'y
scintillaient dj des lueurs d'toiles. Et surplombant dans les cieux
mmes, ces confins de l'horizon, de dmesures figures d'tres divins,
sculptes sur les crtes rocheuses des monts du Habad, sigeaient,
vasant leurs genoux dans l'immensit: c'taient des cimes tailles en
forme de dieux; la plupart de ces silhouettes levaient, dans l'abme, 
l'extrmit d'un bras vertigineux, un lotus de pierre;--et l'immobilit
de ces prsences inquitait l'espace, effrayait la vie.

Cependant, au dclin de cette journe, dans Bnars, une rumeur de
gloire et de fte tonnait le silence accoutum des tombes du soir.--La
multitude emplissait d'une allgresse grave les rues, les places
publiques, les avenues, les carrefours et les pentes sablonneuses des
deux rivages, car les veilleurs des Tours-saintes venaient de heurter,
de leurs maillets de bronze, leurs gongs o tout  coup avait sembl
chanter le tonnerre. Ce signal, qui ne retentissait qu'aux heures
sublimes, annonait le retour d'Akdyssril, de la jeune triomphatrice
des deux rois d'Agra,--de la svelte veuve au teint de perle, aux yeux
clatants,--de la souveraine, enfin, qui, portant le deuil en sa robe de
trame d'or, s'tait illustre  l'assaut d'lphanta par des faits
d'hrosme qui avaient enflamm autour d'elle mille courages.

       *       *       *       *       *

Akdyssril tait la fille d'un ptre, Gwalior.

Un jour, au profond d'un val des environs de Bnars, par un automnal
midi, les Dvas propices avaient conduit,  travers des hasards, aux
bords d'une source o la jeune vierge baignait ses pieds, un chasseur
d'aurochs, Sinjab, l'hritier royal, fils de Sr le Clment qui rgnait
alors sur l'immense contre du Habad. Et, sur l'instant mme, le charme
de l'enfant prdestine avait suscit, dans tout l'tre du jeune prince,
un amour divin! La revoir encore embrasa bientt si violemment les sens
de Sinjab qu'il l'lut, d'un coeur bloui, pour sa seule pouse,--et
c'tait ainsi que l'enfant du conducteur de troupeaux tait devenue
conductrice de peuples.

Or, voici: peu de temps aprs la merveilleuse union, le prince,--qu'elle
aussi avait aim  jamais,--tait mort. Et, sur le vieux monarque, un
dsespoir avait  ce point projet l'ombre dont on succombe, que tous
entendirent, par deux fois, dans Bnars, l'aboiement des chiens
funbres d'Yama, le dieu qui appelle,--et les peuples avaient d lever,
 la hte, un double tombeau.

Dsormais, n'tait-ce pas au jeune frre de Sinjab,-- Sedjnour, le
prince presque enfant,--que la succession dynastique du trne de Sr,
sous la tutelle auguste d'Akdyssril, devait tre transmise?

Peut-tre: nul ne dlimitera la justice d'aucun droit chez les mortels.

Durant les rapides jours de son ascendante fortune,--du vivant de
Sinjab, enfin,--la fille de Gwalior, mue, dj, de secrtes prvisions
et d'un coeur tourment par l'avenir, s'tait conduite en brillante
rieuse de tous droits trangers  ceux-l seuls que consacrent la force,
le courage et l'amour.--Ah! comme elle avait su, par de politiques
largesses de dignits et d'or, se crer,  la cour de Sr, dans
l'arme, dans la capitale, au conseil des vizirs, dans l'tat, dans les
provinces, parmi les chefs des brahmes, un parti d'une puissance que,
d'heure en heure, le temps avait consolide!... Anxieuse, aujourd'hui,
des lendemains d'un avnement nouveau dont la nature, mme, lui tait
inconnue--car Sr avait dsir que la jeunesse de Sedjnour s'instruisit
au loin, chez les sages du Npl--Akdyssril, ds que le rappel du
jeune prince et t ordonn par le conseil, rsolut de s'affranchir,
d'avance, des adversits que le caprice du nouveau matre pourrait lui
rserver. Elle conut le dessein de se saisir, au ddain de tous
discutables devoirs, de la puissance royale.

Pendant la nuit du souverain deuil, celle qui ne dormait pas avait donc
envoy, au-devant de Sedjnour, des dtachements de sowaris bien prouvs
d'intrts et de foi pour sa cause, pour elle et pour les outrances de
sa fortune. Le prince fut fait captif, brusquement, avec son
escorte,--ainsi que la fille du roi de Sogdiane, la princesse Yelka, sa
fiance d'amour, accourue  sa rencontre, faiblement entoure.

Et ce fut au moment o tous deux s'apparaissaient pour la premire fois,
sur la route, aux clarts de la nuit.

Depuis cette heure, prisonniers d'Akdyssril, les deux adolescents
vivaient prcipits du trne, isols l'un de l'autre en deux palais que
sparait le vaste Gange, et surveills, sans cesse, par une garde
svre.

Ce double isolement, une raison d'tat le motivait: si l'un d'eux
parvenait  s'enfuir, l'autre demeurait en otage et, ralisant la loi de
prdestination promise aux fiancs dans l'Inde ancienne, ne s'tant
apparus cependant, qu'une fois, ils taient devenus la pense l'un de
l'autre et s'aimaient d'une ardeur ternelle.

       *       *       *       *       *

Prs d'une anne de rgne affermit le pouvoir entre les mains de la
dominatrice qui, fidle aux mlancolies de son veuvage et seulement
ambitieuse peut-tre, de mourir illustre, belle et toute-puissante,
traitait, en conqurante aventureuse, avec les rois hindous, les
menaant!--Son lucide esprit n'avait-il pas su augmenter la prosprit
de ses tats! Les Dvas favorisaient le sort de ses armes. Toute la
rgion l'admirait, subissant avec amour la magie du regard de cette
guerrire--si dlicieuse qu'en recevoir la mort tait une faveur qu'elle
ne prodiguait pas.

Et puis, une lgende de gloire s'tait rpandue touchant son trange
valeur dans les batailles: souvent, les lgions hindoues l'avaient vue,
au fort des plus ardentes mles, se dresser, toute radieuse et
intrpide, fleurie de gouttes de sang, sur l'haodah lourd de pierreries
de son lphant de guerre et, insoucieuse, sous les pluies de javelots
et de flches, indiquer, d'un altier flamboiement de cimeterre, la
victoire.

C'est pourquoi le retour d'Akdyssril dans sa capitale, aprs un
guerroyant exil de plusieurs lunes, tait accueilli par les transports
de son peuple.

Des courriers avaient prvenu la ville lorsque la reine n'en fut plus
distante que de trs peu d'heures. Maintenant, on distinguait, au loin
dj, les claireurs aux turbans rouges, et des troupes aux sandales de
fer descendaient les collines: la reine viendrait, sans doute, par la
route de Surate; elle entrerait par la porte principale des citadelles,
laissant camper ses armes dans les villages environnants.

Dj, dans Bnars, au profond de l'alle de Pryamvda, des torches
couraient sous les trbinthes; les esclaves royaux illuminaient de
lampes, en hte, l'immense palais de Sr. La population cueillait des
branches triomphales et les femmes jonchaient de larges fleurs l'avenue
du palais, transversale  l'alle des Richis, s'ouvrant sur la place de
Kama; l'on se courbait, par foules,  de frquents intervalles, en
coutant frmir la terre sous l'irruption des chars de guerre, des
fantassins en marche et des flots de cavalerie.

Soudain, l'on entendit les sourds bruissements des tymbrils mls  des
cliquetis d'armes et de chanes--et, brises par les chocs sonores de
ces cymbales, les mlopes des fltes de cuivre. Et voici que, de toute
part, des cohortes d'avant-garde entraient dans la ville, enseignes
hautes, excutant, en dsordre, les commandements vocifrs par leurs
sowaris.

Sur la place de Kama, l'esplanade de la porte de Surate tait couverte
de ces fauves tapis d'Irmensul--et des lointaines manufactures
d'Ypsamboul--tissus aux bariolures teintes, imports annuellement des
marchands touraniens qui les changeaient contre des eunuques.

Entre les branches des arquiers, des palmiers-palmyres, des mangliers
et des sycomores, le long de l'avenue du Gange, flottaient de riches
toffes de Bagdad, en signe de bonheur. Sous les dais de la porte
d'Occident, aux deux angles du porche norme de la forteresse, un
blouissant cortge de courtisans aux longues robes brodes, de brahmes,
d'officiers du palais, attendaient, entourant le vizir-gouverneur auprs
duquel taient assis les trois vizirs-guikowars du Habad.--On donnerait
des rjouissances, on distribuerait au peuple le butin d'lphanta--de
la poudre d'or, aussi--et, surtout, on livrerait, aux lueurs d'une
torche solitaire, dans la vaste enceinte du cirque, de ces nocturnes
combats de rhinocros qu'idoltraient les Hindous. Les habitants
redoutaient seulement que des blessures eussent atteint la beaut de la
reine; ils questionnaient les haletants claireurs;  grand'peine, ils
taient rassurs.

Dans un espace laiss libre, entre d'levs et lourd trpieds de bronze
d'o s'chappaient de bleutres vapeurs d'encens, se tordaient, en des
guirlandes, des thories de bayadres vtues de gazes brillantes; elles
jouaient avec des chanes de perles, faisaient miroiter des courbures de
poignards, simulaient des mouvements de volupt,--des disputes, aussi,
pour donner  leurs traits une animation;--c'tait  l'entre de
l'avenue des Richis sur le chemin du palais.

       *       *       *       *       *

A l'autre extrmit de la place de Kama s'ouvrait, silencieusement, la
plus longue avenue. Celle-l, depuis des sicles, on en dtournait le
regard. Elle s'tendait, dserte, assombrissant, sur son profond
parcours  l'abandon, les votes de ses noirs feuillages. Devant
l'entre, une longue ligne de psylles, ceinturs de pagnes gristres,
faisait danser des serpents droits sur la pointe de la queue, aux sons
d'une musique aigu.

C'tait l'avenue qui conduisait au temple de Siv. Nul Hindou ne se ft
aventur sous l'paisseur de son horrible feuille. Les enfants taient
accoutums  n'en parler jamais--ft-ce  voix basse. Et, comme la joie
oppressait, aujourd'hui, les coeurs, on ne prenait aucune attention 
cette avenue. On et dit qu'elle n'arrondissait pas l, bante, ses
tnbres, avec son aspect de songe. D'aprs une trs vieille tradition,
 de certaines nuits, une goutte de sang suintait de chacune des
feuilles, et cette onde de pleurs rouges tombait, tristement, sur la
terre, dtrempant le sol de la lugubre alle dont l'tendue tait toute
pntre de l'ombre mme de Siv.

       *       *       *       *       *

Tous les yeux interrogeaient l'horizon.--Viendrait-elle avant que montt
la nuit? Et c'tait une impatience  la fois recueillie et joyeuse.

Cependant le crpuscule s'azurait, les flammes dores s'teignaient et,
dans la pleur du ciel, dj,--des toiles...

Au moment o le globe divin oscillait au bord de l'espace, prt 
s'abmer, de longs ruisseaux de feu coururent, en ondulant, sur les
vapeurs occidentales,--et voici qu'en cet instant mme, au sortir des
dfils de ces lointaines collines entre lesquelles s'aplanissait la
route de Surate, apparurent, en des tincellements d'paisses
poussires, des nuages de cavaliers, puis des milliers de lances, des
chars--et, de tous cts, couronnant les hauteurs, surgirent des fronts
de phalanges aux caftans brunis, aux semelles fauves, aux genouillres
d'airain d'o sortaient de centrales pointes mortelles: un hrissement
de piques dont presque toutes les extrmits, enfonces en des ttes
coupes, entreheurtaient celles-ci en de farouches baisers, au hasard de
chaque pas. Puis, escortant l'attirail roulant des machines de sige, et
les claies sans nombre, atteles de robustes onagres, o, sur des
litires de feuilles, gisaient les blesss, d'autres troupes de pied,
les javelots ou la grande fronde  la ceinture;--enfin, les chariots des
vivres. C'tait l presque toute l'avant-garde; ils descendaient, en
hte, les pentes des sentiers, vers la ville, y pntrant circulairement
par toutes les portes. Peu aprs, les clats de trompettes royales,
encore invisibles, rpondirent, l-bas, aux gongs sacrs qui grondaient
sur Bnars.

Bientt des officiers missaires arrivrent au galop, claircissant la
route, criant diffrents ordres, et suivie d'un roulis de pesants
traneaux d'o dbordaient des trophes, des dpouilles opulentes, des
richesses, le butin, entre deux lgions de captifs cheminant tte basse,
secouant des chanes et que prcdaient, sur leurs massifs chevaux
tigrs, les deux rois d'Agra. Ceux-ci, la reine les ramenait en triomphe
dans sa capitale, bien qu'avec de grands honneurs.

Derrire eux venaient des chars de guerre, aux frontons rayonnants,
monts par des adolescentes en armures vermeilles, saignant,
quelques-unes, de blessures mal serres de langes, un grand arc
transversal, aux paules, crois de faisceaux de flches: c'taient les
belliqueuses suivantes de la matresse terrible.

Enfin, dominant ce dsordre tincelant, au centre d'un demi-orbe form
de soixante-trois lphants de bataille tout chargs de sowaris et de
guerriers d'lite--que suivait, de tous cts, l-bas, l-bas, l'immense
vision d'un enveloppement d'armes--apparut l'lphant noir, aux
dfenses dores, d'Akdyssril.

A cet aspect, la ville entire, jusque-l muette et saisie  la fois
d'orgueil et d'pouvante, exhala son convulsif transport en une tonnante
acclamation; des milliers de palmes, agites, s'levrent; ce fut une
enthousiaste furie de joie.

Dj, dans la haute lueur de l'air, on distinguait la forme de la reine
du Habad qui, debout entre les quatre lances de son dais, se dtachait,
mystiquement, blanche en sa robe d'or, sur le disque du soleil. On
apercevait,  sa taille lance, le ceinturon constell o s'agrafait
son cimeterre. Elle mouvait elle-mme, entre les doigts de sa main
gauche, la chanette de sa monture formidable. A l'exemple des Dvas
sculpts au loin sur le fate des monts du Habad, elle levait, en sa
main droite, la fleur sceptrale de l'Inde, un lotus d'or mouill d'une
rose de rubis.

Le soir, qui l'illuminait, empourprait le grandiose entourage. Entre les
jambes des lphants pendaient, distinctes, sur le rouge-clair de
l'espace, les diverses extrmits des trompes,--et, plus haut,
latrales, les vastes oreilles sursautantes, pareilles  des feuilles de
palmiers. Le ciel jetait, par clairs, des rougeoiements sur les pointes
des ivoires, sur les pierres prcieuses des turbans, les fers des
haches.

Et le terrain rsonnait sourdement sous ces approches.

Et, toujours entre les pas de ces colosses, dont le demi-cercle
effroyable masquait l'espace une monstrueuse nue noire, mouvante,
sembla s'lever, de tous cts  la fois, orbiculaire--et
graduellement--du ras de l'horizon: c'tait l'arme qui surgissait
derrire eux, l-bas, tageant, entrecoupes de mille dromadaires, ses
puissantes lignes. La ville se rassurait en songeant que les campements
taient prpars dans les bourgs prochains.

Lorsque la reine du Habad ne fut plus loigne de
l'Entre-du-Septentrion que d'une porte de flches, les cortges
s'avancrent sur la route pour l'accueillir.

Et tous reconnurent, bientt, le visage sublime d'Akdyssril.

       *       *       *       *       *

Cette neigeuse fille de la race solaire tait de taille leve. La
pourpre mauve, intreille de longs diamants, d'un bandeau fan dans les
batailles, cerclait, espac de hautes pointes d'or, la pleur de son
front. Le flottement de ses cheveux, au long de son dos svelte et
muscl, emmlait ses bleutres ombres, sur le tissu d'or de sa robe, aux
bandelettes de son diadme. Ses traits taient d'un charme oppressif
qui, d'abord, inspirait plutt le trouble que l'amour. Pourtant des
enfants sans nombre, dans le Habad, languissaient, en silence, de
l'avoir vue.

Une lueur d'ambre ple, pandue en sa chair, avivait les contours de son
corps: telles ces transparences dont l'aube, voile par les cimes
hymalaennes, en pntre les blancheurs comme intrieurement.

Sous l'horizontale immobilit des longs sourcils, deux clarts bleu
sombre, en de languides paupires de Hindoue, deux magnifiques yeux,
surchargs de rves, dispensaient autour d'elle une magie
transfiguratrice sur toutes les choses de la terre et du ciel. Ils
saturaient d'inconnus enchantements l'tranget fatale de ce visage,
dont la beaut ne s'oubliait plus.

Et le saillant des tempes altires, l'ovale subtil des joues, les
cruelles narines dlies qui frmissaient au vent du pril, la bouche
touche d'une lueur de sang, le menton de spoliatrice taciturne, ce
sourire toujours grave o brillaient des dents de panthre, tout cet
ensemble, ainsi voil de lointains sombres, devenait de la plus
magntique sduction lorsqu'on avait subi le rayonnement de ses yeux
toiles.

Une nigme inaccessible tait cache en sa grce de pri.

Joueuse avec ses guerrires, des soirs, sous la tente ou dans les
jardins de ses palais, si l'une d'entre elles, d'une charmante parole,
s'merveillait des infinis dsirs qu'levait, sur ses pas, l'hroque
matresse du Habad, Akdyssril riait, de son rire mystrieux.

Oh! possder, boire, comme un vin sacr, les barbares et dlicieuses
mlancolies de cette femme, le son d'or de son rire,--mordre, presser
idalement, sur cette bouche, les rves de ce coeur, en des baisers
partags!--treindre, sans parole, les fluides et onduleuses plnitudes
de ce corps enchant, respirer sa duret suave, s'y perdre--en l'abme
de ses yeux, surtout!... Penses  briser les sens, d'o se
rflchissait un vertige que ces augustes regards de veuve, aux
chastets dsespres, ne reflteraient pas. Son tre, d'o sortait
cette certitude dsolatrice, inspirait, au fort des assauts et des chocs
d'armes, aux jeunes combattants de ses lgions, des soifs de blessures
reues l, sous ses prunelles.

Et puis, de tout le calice en fleur de son sein, d'elle entire,
s'exhalait une odeur subtile, inespre! enivrante--et telle...
que,--dans l'animation, surtout des mles,--un charme torturait autour
d'elle! excitant ses dfenseurs perdus au dsir sans frein de prir 
son ombre... sacrifice qu'elle encourageait, parfois, d'un regard
surhumain, si dlirant qu'elle semblait s'y donner.

C'taient, dans la brume radieuse de ses victoires, des souvenirs d'elle
seule connus et qui s'voquaient en ses sommeils.

       *       *       *       *       *

Telle apparaissait Akdyssril,  l'entre, maintenant de la citadelle.
Un moment elle couta, peut-tre, les paroles de bienvenue et d'amour
dont la salurent les seigneurs; puis, sur un signe imperceptible, les
chars de ses guerrires, avec le fracas du tonnerre, franchirent les
votes et s'irradirent sur la place de Kama. Les clameurs d'allgresse
de son peuple l'appelaient: poussant donc son lphant noir sous le
porche de Surate et sur les tapis tendus, la souveraine du Habad entra
dans Bnars.

Soudainement, ses regards tombrent sur l'avenue dcrie au fond de
laquelle s'accusait, dans l'loignement, l'antique, l'norme faade
crase du temple de Siv.

Tressaillant--d'un souvenir, sans doute--elle arrta sa monture, jeta un
ordre  ses lphantadors qui dplirent les gradins de l'hodah sur les
flancs de l'animal.

Elle descendit lgrement.--Et voici que, pareils  des tres voqus
par son dsir, trois phaodjs, en turbans et en tuniques
noirs,--dlateurs srs et russ--chargs, certes! de quelque mission
trs secrte pendant son absence, surgirent, comme de terre devant elle.

On s'carta, d'aprs un voeu de ses yeux. Alors, les phaodjs inclins
autour d'elle chuchotrent, l'un aprs l'autre, longtemps, longtemps, de
trs basses paroles que nul ne pouvait entendre, mais dont l'effet sur
la reine parut si terrible et grandissant  mesure qu'elle coutait, que
son plissant visage s'claira, tout  coup, d'un affreux reflet
menaant.

Elle se dtourna; puis, d'une voix brusque et qui vibra dans le silence
de la place muette:

--Un char! s'cria-t-elle.

Sa favorite la plus proche sauta sur le sol et lui prsenta les deux
rnes de soie tresse de fils d'airain.

Bondissant  la place quitte:

--Que nul ne me suive! ajouta-t-elle,

Et, de ses yeux fixes, elle considrait l'avenue dserte. Indiffrente 
la stupeur de son peuple, au frmissement o elle jetait la ville
interdite, Akdyssril, prcipitant ses chevaux  feu d'tincelles,
renversant les psylles terrifis, crasant des serpents sous la lueur
des roues, s'enfona, toute seule, flche lumineuse, sous les noirs
ombrages de Siv, qui prolongeaient l'horreur de leur solitude jusqu'au
temple fatal.

On la vit bientt dcrotre, dans l'loignement, devenir une
clart,--puis, comme une scintillation d'toile...

Enfin, tous, confusment, l'aperurent, lorsque, parvenue  l'claircie
septentrionale, elle arrta ses chevaux devant les marches basaltiques
au del desquelles, sur la hauteur, s'tendaient les parvis du
sanctuaire et ses colonnades profondes.

Retenant, d'une main, le pli de sa robe d'or, elle gravissait,
maintenant, l-bas, les marches redoutes.

Arrive au portail, elle en heurta les battants de bronze du pommeau de
son cimeterre, et de trois coups si terribles, que la rpercussion,
comme une plainte sonore, parvint, affaiblie par la distance, jusqu' la
place de Kama.

Au troisime appel, les mystrieux battants s'ouvrirent sans aucun
bruit. Akdyssril, comme une vision, s'avana dans l'intrieur de
l'difice.

Quand sa personne eut disparu, les hautes mchoires mtalliques,
distendues  ses sommations, refermrent leur billement sombre sur
elle, pousses par les bras invisibles des sans, desservants de la
demeure du dieu.

       *       *       *       *       *

La fille de Gwalior, au ddain de tout regard en arrire, s'aventura
sous les prolongements des salles funestes que formaient les intervalles
des piliers,--et le froid des pierres multipliait la sonorit de ses
pas.

Les derniers reflets de la mort du soleil,  travers les soupiraux
creuss, du seul ct de l'Occident, au plus pais des hautes murailles,
clairaient sa marche solitaire. Ses vibrantes prunelles sondaient le
crpuscule de l'enceinte.--Ses brodequins de guerre, sanglants encore de
la dernire mle (mais ceci ne pouvait dplaire au dieu qu'elle
affrontait), sonnaient dans le silence. De rougeoyantes lueurs, tombes
obliquement des soupiraux, allongeaient sur les dalles les ombres des
dieux. Elle marchait sur ces ombres mouvantes, les effleurant de sa robe
d'or.

Au fond, sur des blocs--entasss--de porphyre rouge, surgissait une
formidable vision de pierre, couleur de nuit.

Le colosse, assis, s'largissait en l'cartement de ses jambes,
configurant un aspect de Siv, le primordial ennemi de l'Existence
Universelle. Ses proportions taient telles que le torse seul
apparaissait. L'inconcevable visage se perdait, comme dans la pense,
sous la nuit des votes. La divine statue croisait ses huit bras sur son
sein funbre,--et ses genoux, s'tendant  travers l'espace, touchaient,
des deux cts, les parois du sanctuaire. Sur l'exhaussement de trois
degrs, de vastes pourpres tombaient suspendues entre des piliers. Elles
cachaient une centrale cavit creuse dans le monstrueux socle de Siv.

L, derrire les plis impntrables, s'allongeait, dispose en pente
vers les portiques, la Pierre des Immolations.

Depuis les ges obscurs de l'Inde,  l'approche de tous les minuits, les
brahmes sivates, au grondement d'un gong d'appel, dbordaient de leurs
souterraines retraites, entranant au sanctuaire un tre humain--qui,
parfois, tait accouru s'offrir de lui-mme, transport du ddain de
vivre. Aux circulaires clarts des braises seules de l'autel, car aucune
lampe ne brlait dans la demeure de Siv, les prtres tendaient sur la
Pierre cette victime nue et que des entraves d'airain retenaient aux
quatre membres.

Bientt, flamboyaient les torches des sans, illuminant l'entourage
recueilli des brahmes. Sur un signe du Grand-Pontife, le Sacrificateur
de Siv, sparant d'un arrt chacun de ses pas, s'avanait... puis, se
penchant avec lenteur vers la Pierre, d'un seul coup de sa large lame
ouvrait silencieusement la poitrine de l'holocauste.

Alors, quittant l'autel, dans l'aveugle dvotion  la divinit
destructrice, le Grand-Pontife s'approchait, maudissant les cieux. Et,
plongeant ses mains ongles dans cette entaille, qu'il largissait avec
force, en fouillait, d'abord, l'horreur. Puis, il en retirait ses bras,
les dressait aussi haut que possible, offrant  la Reproduction divine
le coeur au hasard arrach, et dont les fibres saignantes glissaient
entre ses doigts espacs selon les rites sacerdotaux.

Le grommellement monotone des brahmes, qu'envahissait une extase, rlait
autour de lui le vieil hymne de Siv (la grande Imprcation contre la
Lumire) d'eux seuls connu. Au cesser du chant, le Pontife laissait
retomber son oblation pantelante sur le feu saint qui en consumait les
suprmes palpitations: et la chaude bue montait ainsi, expiatrice de la
vie, le long du ventre apais du dieu.

Cette crmonie, toujours occulte, tait si brve, que les chos du
temple ne retentissaient jamais que d'un grand cri.

       *       *       *       *       *

Ce soir-l, debout sur le triple degr au-del duquel s'talait, ainsi
long voile, la Pierre de sacrificature, se tenait le seul habitant
visible des solitudes du temple:--et l'aspect de cet homme tait aussi
glaant que l'aspect de son dieu.

La gante nudit de ce vieillard aux reins ceinturs d'un haillon
sombre,--et dont l'ossature dcharne, flottante en une peau blanchtre
aux bruissantes rides, semblait lui tre devenue trangre,--se
dtachait sur l'ensanglantement des lourdes draperies.

L'impassibilit de cette face, au puissant crne dcill, imberbe et
chauve, qu'effleurait en cet instant sur le fuyant d'une tempe, le feu
d'une tache solaire, imposait le vertige. Aux creux de ses orbites, sous
leurs arcs dnuds, veillaient deux lueurs fulgurales qui semblaient ne
pouvoir distinguer que l'Invisible.

Entre ces yeux, se prcipitait un ample bec-d'aigle sur une bouche
pareille  quelque vieille blessure devenue blanche faute de sang--et
qui clturait mystiquement la carrure du menton. Une volont brlait
seule en cette maciation qui ne pouvait plus tre apprciablement
charge par la mort, car l'ensemble de ce que l'Homme appelle la Vie,
sauf l'animation, semblait dtruite en ce spectral ascte.

Ce mort vivant, plusieurs fois sculaire, tait le Grand-Pontife de
Siv, le prtre aux mains affreuses,--l'Anachorte au nom de lui-mme
oubli--et dont nul mortel n'et, sans doute, retrouv les syllabes qu'
travers la nuit, dans les dserts, en coutant avec attention le cri du
tigre.

       *       *       *       *       *

Or, c'tait vers lui que venait, irrite, Akdyssril: c'tait bien cet
homme dont l'aspect la transportait d'une fureur que trahissaient les
houles de son sein, le froncement de ses narines, la palpitation de ses
lvres!

Arrive, enfin, devant lui, la reine s'arrta, le considra pendant un
instant sans une parole, puis, d'une voix qui retentit ferme, jeune,
vibrante dans le terrifiant isolement du dmesur tombeau:

--Brahmane, je sais que tu t'es affranchi de nos joies, de nos dsirs,
de nos douleurs et que tes regards sont devenus lourds comme les
sicles. Tu marches environn des brumes d'une lgende divine. Un ptre,
des marchands khordofans, des chasseurs de lynx et de boeufs sauvages
t'ont vu, de nuit, dans les sentiers des montagnes, plongeant ton front
dans les immenses clarts de l'orage et, tout illumin d'clairs dont la
vertu brlante s'moussait contre toi, sourd au fracas des cieux, tu
rfractais, paisiblement au profond de tes prunelles, la vision du dieu
que tu portes. Au mpris des lments de nos abmes, tu te projetais, en
esprit, vers le Nul sacr de ton vieil espoir.

Comment donc te menacer, figure inaccessible! Mes bourreaux
puiseraient en vain, sur ta dpouille vivante, leur science ancienne et
mes plus belles vierges, leurs enchantements. Ton insensibilit
neutralise ma puissance. Je veux donc me plaindre  ton dieu.

Elle posa le pied sur la premire dalle du sanctuaire, puis, levant ses
regards vers le grand visage d'ombre perdu dans les hautes tnbres du
temple:

--Siv! cria-t-elle, dieu dont l'invisible vol revt de terreur jusqu'
la lumire du soleil,--dieu qui devant l'IRRVL te dressas, improuvant
et condamnant ce mensonge des univers... que tu sauras dtruire!--si
j'ai senti, jamais, autour de moi, dans les combats, ta prsence
exterminatrice, tu couteras,  dieu de la Sagesse fatale, la fille d'un
jour qui ose troubler le silence de ta demeure en te dnonant ton
prtre.

Ressouviens-toi, puisque c'est l'attribut des Dieux de s'intresser si
trangement aux plaintes humaines! Peu d'aurores avaient brill sur mon
rgne, Siv, lorsque force de franchir, avec mes armes, l'Iaxarte et
l'Oxus, je dus entrer, victorieuse, dans les cits en feu de la
Sogdiane,--dont le roi rclamait sa fille unique, ma prisonnire
Yelka.--Je savais que des peuples du Npl profiteraient, ici, de cette
guerre lointaine, pour proclamer roi du Habad celui... que je ne pouvais
me rsoudre  faire prir, Sedjnour, enfin, leur prince, le frre,
hlas! de Sinjab, mon poux inoubli.--Si j'tais une conqurante,
Sedjnour n'tait-il pas issu de la race d'Ebbahr, le plus ancien des
rois?

Je vainquis, en Sogdiane! Et je dus soumettre,  mon retour, les
rebelles qui m'ont dclare, depuis, valeureuse et magnanime, en des
inscriptions durables.

Ce fut alors que, pour prvenir de nouvelles sditions et d'autres
guerres, le Conseil de mes vizirs d'tat, dans Bnars, statua
d'anantir l'objet mme de ces troubles, au nom du salut de tous. Un
dcret de mort fut donc rendu contre Sedjnour et contre ma captive, sa
fiance,--et l'Inde m'adjura d'en hter l'excution pour assurer, enfin,
la stabilit de mon trne et de la paix.

En cette alternative, mon orgueil frmissant refusa de se diminuer en
bravant les remords d'un tel crime. Qu'ils fussent mes captifs, je
m'accordais avec tristesse-- dieu des mditations dsespres! cette
invitable iniquit!... mais qu'ils devinssent mes victimes?... Lchet
d'un coeur ingrat, dont le seul souvenir et  jamais fltri toutes les
fierts de mon tre--Et puis,  dieu des victoires! je ne suis point
cruelle, comme les filles des riches parsis, dont l'ennui se plat 
voir mourir; les grandes audacieuses, bien prouves aux combats, sont
faites de clmence--et, comme l'une de mes soeurs de gloire, Siv, je fus
leve par des colombes.

Cependant, l'existence de ces enfants tait un constant pril. Il
fallait choisir entre leur mort et tout le sang gnreux que leur cause,
sans doute, ferait verser encore! Avais-je le droit de les laisser
vivre, moi, reine?

       *       *       *       *       *

Ah! je rsolus, du moins, de les voir, une fois de mes yeux,--pour
juger s'ils taient dignes de l'anxit dont se tourmentait mon me.--Un
jour, aux premiers rayons de l'aurore, je revtis mes vtements
d'autrefois, alors que, dans nos valles, je gardais les troupeaux de
mon pre Gwalior. Et je me hasardai, femme inconnue, dans leurs demeures
perdues parmi les champs de roses, aux bords opposs du Gange.

O Siv! je revins blouie, le soir!... Et, lorsque je me retrouvai
seule, en cette salle du palais de Sr o je devins, o je demeure
veuve, une mlancolie de vivre m'accabla: je me sentis plus trouble que
je ne l'aurais cru possible!

O couple pur d'tres charmants qui s'tonnaient sans me har! Leur
existence ne palpitait que d'un espoir: leur union d'amour!... libres ou
captifs!... ft-ce mme dans l'exil!... Cet adolescent royal, aux
regards limpides, et dont les traits me rappelaient ceux de Sinjab!
Cette enfant chaste et si aimante, si belle! leurs mes spares, mais
non dsunies, s'appelaient et se savaient l'une  l'autre! N'est-ce donc
pas ainsi que notre race conoit et ressent, depuis les ges, en notre
Inde sublime, le sentiment de l'amour! Fidle, immortellement!

Eux, un danger, Siv?--Mais, Sedjnour, lev par des sages, rendait
grce aux Destines de se voir allg du souci des rois! Il me plaignait
en souriant, de m'en tre si passionnment fatigue! Prince insoucieux
de gloire, il jugeait frivoles ces lauriers idals dont le seul clat me
fait plir!... S'aimer! Tel tait--ainsi que pour son amante
Yalka--l'unique royaume! Et, disaient-ils, ils taient bien assurs que
j'allais les runir vite--puisque je fus aime et que j'tais
fidle!...

       *       *       *       *       *

Akdyssril, aprs avoir un instant cach son visage de veuve entre ses
mains radieuses, continua:

--Rpondre  ces enfants en leur adressant des bourreaux? Non!
Jamais!--Cependant, que rsoudre? Puisque la mort, seule, peut mettra
fin, sans retour, aux persvrances opinitres des partisans d'un
prince--et que l'Inde me demandait la paix?... Dj d'autres rbellions
menaaient: il me fallait encore m'armer contre
l'Indo-Scythie...--Soudainement, une trange pense m'illumina! C'tait
la veille du jour o j'allais marcher contre les aborignes des monts
arachosiens. Ce fut  toi seul que je songeai, Siv! Quittant, de nuit,
mon palais, j'accourus ici, seule:--rappelle-toi! divinit morose!--Et
je vins demander secours, devant ton sanctuaire,  ton noir pontife.

Brahmane, lui dis-je, je sais que, ni mon trne dont la blancheur
s'claire de tant de pierreries, ni les armes, ni l'admiration des
peuples, ni les trsors, ni le pouvoir de ce lotus inviol--non, rien ne
peut galer en joie les premires dlices de l'Amour ni ses voluptueuses
tortures. Si l'on pouvait mourir du ravissement nuptial, mon sein ne
battrait plus depuis l'heure o, ple et rayonnante, Sinjab me captiva
sous ses baisers,  jamais, comme sous ses chanes!

Cependant, si par quelque enchantement, il tait possible--que ces
enfants condamns _mourussent d'une joie si vive, si pntrante, si
encore inprouve, que cette mort leur semblt plus dsirable que la
vie_? Oui, par l'une de ces magies tranges, qui nous dissipent comme
des ombres, si tu pouvais augmenter leur amour mme,--l'exalter par
quelque vertu de Siv,--d'un embrasement de dsirs... peut-tre le feu
de leurs premiers transports suffirait-il pour consumer les liens de
leurs sens en un vanouissement sans rveil!--Ah! si cette mort cleste
tait irralisable, ne serait-elle pas une conciliatrice, puisqu'ils se
la donneraient  eux-mmes? Seule, elle me semblait digne de leur
douceur et de leur beaut.

Ce fut  ces paroles que cette bouche de nuit, engageant ta promesse
divine, me rpondit avec tranquillit:

--Reine, j'accomplirai ton dsir!

Sur cette assurance de ton prtre, accs libre lui fut laiss, par mes
ordres, des palais de mes captifs.--Console, d'avance, par la beaut de
mon crime, je me dpartis en armes, l'aube suivante, vers
l'Arachosie,--d'o je reviens, victorieuse encore, Siv! grce  ton
ombre et  mes guerriers, ce soir.

Or, tout  l'heure, au franchir des citadelles, j'eus souci de la
fatale merveille sans doute accomplie durant mon loignement. Dj
songeuse d'offrandes sacres, je contemplais les dehors de ce temple,
lorsque mes phaodjs, apparus, m'ont rvl quelle fut, envers moi, la
duplicit de ce trs vieux homme-ci.

La souveraine veuve regarda le fakir:  peine si sa voix dcelait, en de
lgers tremblements, la fureur qu'elle dominait.

--Dmens-moi! continua-t-elle; dis-nous de quelles dlices tu tins 
fleurir, pour ces adolescents idals, la pente de la mort promise? sous
les pleurs de quelles extases tu sus voiler leurs yeux ravis? En quels
inconnus frmissements d'amour tu fis vibrer leurs sens jusqu' cet
alanguissement mortel o je rvais que s'teignissent leurs deux tres!
Non! tais-toi.

Mes phaodjs, aux coutes dans les murailles, t'observaient--et j'ai
lieu d'estimer leur clairvoyance fidle... Va, tu peux lever sur moi tes
yeux!  qui me jette le regard qui dompte, je renvoie celui qui opprime,
n'tant pas de celles qui subissent des enchantements!...

O prince pur, Sedjnour, ombre ingnue,--et toi, ple Yelka, si douce, 
vierge! Enfants, enfants!... le voici, cet homme de tourments qu'il
faut, o vous tes, incriminer devant les divinits sans clmence qui
n'ont pas aim.

Je veux savoir pourquoi ce fils d'une femme oublie me cacha cette
haine qu'il portait, sans doute,  quelque souverain de la race dont ils
sortirent et quelle vengeance il projetait d'exercer sur cette innocente
postrit!...--Car de quel autre mobile s'expliquer ton oeuvre, brahmane?
 moins que tes froces instincts natals, ayant,  la longue, affol ta
strile vieillesse, tu n'aies agi dans l'inconscience... et, devant la
perfection de leur double supplice, comment le croire?

Ainsi, ce ne fut qu'avec des paroles, n'est-ce pas? _rien qu'avec des
paroles_, que tu fis subir,  leurs mes, une mystrieuse agonie,
jusqu' ce qu'enfin cette mort volontaire, o tu les persuadais de se
rfugier contre leurs tourments, vnt les dlivrer... de t'avoir
entendu!

Oui, tout l'ensemble de ce subtil forfait, je le devine, prtre;--et
c'est par ddain, sache-le, que je n'envoie pas,  l'instant mme, ta
tte sonner et bondir sur ces dalles profanes par ton parjure.

Akdyssril, qui venait de laisser ses yeux tinceler, reprit, avec des
accents amers:

Aussitt que l'austrit de ton aspect et sduit la foi de ces claires
mes, tu commenas cette oeuvre maudite. Et ce fut la simplicit de leur
mutuelle tendresse que tu pris, d'abord,  tche de dtruire. Au souffle
de quelles obscures suggestions desschas-tu la sve d'amour en ces
jeunes tiges, qui, plissantes, commencrent, ds lors,  dprir pour
ta joie,--je vais te le dire!

Vieillard, il te fallut que chacun d'eux se sentit solitaire! Eh
bien,--selon ce que tu leur laissas entendre,--_chacun d'eux ne
devait-il pas survivre  l'oubli, et rgner, grce  mes voeux, en des
pays lointains,--aux cts d'un tre royal et plein d'amour, aujourd'hui
prfr dj_?... Comment te fut-il possible de les persuader?--Mais tu
savais en offrir mille preuves!... Isols, pouvaient-ils, ces enfants,
changer ce seul regard qui et travers les nbuleuses fumes de tes
vengeances comme un rayon de soleil? Non! Non. Tu triomphais--et, tout 
l'heure, je t'apprendrai, te dis-je, par quel redoutable artifice! Et le
feu chaste de leurs veines, attis, sans cesse, par le ravage des
jalousies, par la mlancolie de l'abandon, tu sus en irriter les dsirs
jusqu' les rendre follement charnels-- cause de cette croyance o tu
plongeais leurs coeurs, l'impossibilit de toute possession l'un de
l'autre. Entre leurs demeures, chaque jour, passant le Gange, tu te
faisais, sur les eaux saintes, une sorte d'effrayant messager de pleurs,
d'pouvante, d'illusions mortes et d'adieux.

Ah! les dlations de mes phaodjs sont profondes: elles m'ont clair
sur certaine dtestable puissance dont tu disposes! Ils ont attest, en
un serment, les Dvas des Expiations ternelles, que nulle arme n'est
redoutable auprs de l'usage o ton noir gnie sait plier la parole des
vivants. Sur ta langue, affirment-ils, s'entre-croisent,  ton gr, des
clairs plus fallacieux, plus blouissants et plus meurtriers que ceux
qui jaillissent, dans les combats, des feintes de nos cimeterres. Et,
lorsqu'un esprit funeste agite sa torche au fond de tes desseins, cet
art, ce pouvoir, plutt, se rsout, d'abord, en...

La reine, ici, fermant  demi les paupires, sembla suivre, d'une lueur,
entre ses cils, dans les vagues tnbres du temple, un fil invisible,
perdu, flottant: et, symbolisant ainsi l'analyse o ses penses
s'aventuraient, elle lissa, de deux de ses doigts fins et ples, le bout
de l'un de ses sourcils, en tendant l'autre main vers le brahme:

...--en... des suppositions lointaines, motives subtilement, et
suivies d'affreux silences... Puis,--des inflexions, trs singulires,
de ta voix veillent... on ne sait quelles angoisses--dont tu pies,
sans trve, l'ombre passant sur les fronts. Alors--mystre de toute
raison vaincue!--d'tranges _consonances_, oui, presque nulles de
signification,--et dont les magiques secrets te sont familiers,--te
suffisent pour clairer nos esprits d'insaisissables, de glaantes
inquitudes! de si troubles soupons qu'une anxit inconnue oppresse
bientt, ceux-l mmes dont la dfiance, en veil, commenait  te
regarder fixement. Il est trop tard. Le verbe de tes lvres revt,
alors, les reflets bleus froids des glaives, de l'caille des dragons,
des pierreries. Il enlace, fascine, dchire, blouit, envenime,
touffe... et il a des ailes! Ses occultes morsures font saigner l'amour
 n'en plus gurir. Tu sais l'art de susciter--pour les toujours
dcevoir--les esprances suprmes! A peine supposes-tu... que tu
convaincs plus que si tu attestais. Si tu feins de rassurer, ta
menaante sollicitude fait plir. Et, selon tes vouloirs, la mortelle
malice qui anime ta sifflante pense jamais ne louange que pour
dissimuler les obliques flches de tes rserves, qui, seules,
importent!--tu la sais, car tu es comme un mort mchant. D'un flair
louche et froid, tu sais en proportionner les atteintes  la prsence
qui t'coute. Enfin, toi disparu, tu laisses dans l'esprit que tu te
proposas ainsi de pntrer d'un venin fluide, le germe d'une corrosive
tristesse, que le temps aggrave, que le sommeil mme alimente--et qui
devient bientt si lourde, si cre et si sombre--que vivre perd toute
saveur, que le front se penche, accabl, que l'azur semble souill
depuis ton regard, que le coeur se serre  jamais--et que des tres
simples en peuvent mourir. C'est donc sous l'nergie de ce langage
meurtrier--ton privilge, brahmane!--que tu te complus et t'acharnas,
jour  jour,  froisser--comme entre les ossements de tes mains--le
double calice de ces jeunes mes candides,  spectre touffant deux
roses dans la nuit!

Et lorsque leurs lvres furent muettes, leurs yeux fixes et sans
larmes, leurs sourires bien teints; lorsque le poids de leur angoisse
dpassa ce que leurs coeurs pouvaient supporter sans cesser de battre,
lorsqu'ils eurent, mme, cess de me maudire ainsi que les dieux sacrs,
tu sus augmenter en chacun d'eux, tout  coup, cette soif de perdre
jusqu'au souvenir de leur tre, pour chapper au supplice d'exister sans
fidlit, sans croyance et sans esprance, en proie au tourment constant
de leurs trop insatiables dsirs l'un de l'autre.--Et cette nuit, cette
nuit, tu les as laisss se prcipiter dans le vaste fleuve,--te disant,
peut-tre, que tu saurais bien me donner le change de leur mort.

Il y eut un moment de grand silence dans le temple,  cette parole.

--Prtre, reprit encore Akdyssril, je tenais  mon rve que tu
t'engageas, librement,  raliser. Tu fus, ici, l'interprte sacrilge
de ton dieu, dont tu as compromis l'ternelle intgrit par ta
tratrise, car tout parjure diminue,  la mesure de la promesse trahie,
l'tre mme de qui l'accomplit ou l'inspira. Je veux donc savoir
pourquoi tu m'as brave: pour quel motif ce long attentat n'a point
fatigu ta persvrance!... Tu vas me rpondre.

       *       *       *       *       *

Elle se dtourna, comme une longue lueur d'or, vers les profondeurs
ensevelies dans l'obscurit. Et sa voix, devenant immdiatement
stridente, rveilla, comme de force, en des sursauts bondissants, les
chos des immenses salles autour d'elle:

--Et maintenant, fakirs voils, spectres errants entre les piliers de
cette demeure et qui, cachant vos cruelles mains, apparaissez, par
intervalles,--rvls, seulement, par l'ombre rapide que vous projetez
sur les murailles,--coutez la menaante voix d'une femme
qui,--servante, hier encore, de ceux-l--qui entendent les symboles et
tiennent la parole des dieux,--ce soir vous parle en dominatrice, car
ses paroles ne sont point vaines j'en ai pes, froidement,
l'imprudence--et ce n'est pas  moi de trembler.

Si, dans l'instant, ce taciturne ascte, votre souverain, se drobe 
ma demande en d'imprcises rponses,--avant une heure, moi, je le jure!
Akdyssril!--entranant mes vierges militaires, nous passerons, debout,
au front de nos chars vermeils avec des rires, dans la fume, dispersant
l'incendie de nos torches en feu aux profonds des noirs feuillages de
votre antique avenue! Ma puissante arme, encore ivre de triomphe, et
qui est aux portes de Bnars, entrera dans la ville sur mon appel. Elle
enserrera cet difice dsormais dsert de son dieu! Et cette nuit,
toute la nuit, sous les chocs multiplis de mes bliers de bronze j'en
effondrerai les pierres, les portes, les colonnades! Je jure qu'il
s'croulera dans l'aurore et que j'craserai le monstrueux simulacre
vide o veilla, durant des sicles, l'esprit mme de Siv! Mes milices,
dont le nombre est terrible, avec leurs lourdes massues d'airain, les
auront broys, ple-mle, ces blocs rocheux, avant que le soleil de
demain--si demain nous claire--ait atteint le haut du ciel! Et le soir,
lorsque le vent, venu de mes monts lointains--devant qui les autres de
la terre s'humilient--aura dispers tout ce vaste nuage de vaines
poussires  travers les plaines, les valles et les bois du Habad, je
reviendrai, moi! vengeresse! avec mes guerrires, sur mes noirs
lphants, fouler le sol o s'leva le vieux temple!... Couronnes de
frais lotus et de roses, elles et moi, sur ses ruines, nous
entre-choquerons nos coupes d'or, en criant aux toiles, avec des chants
de victoire et d'amour, les noms des deux ombres venges! Et ceci,
pendant que mes excuteurs enverront, l'une aprs l'autre, du haut des
amoncellements qui pourront subsister encore des parvis dvasts, vos
ttes et vos mes rouler en ce Nant-originel que votre espoir
imagine!... J'ai dit.

La reine Akdyssril, le sein palpitant, la bouche frmissante,
abaissant les paupires sur ses grands yeux bleus tout en flammes, se
tut.

       *       *       *       *       *

Alors le serviteur de Siv, tournant vers elle sa blme face de granit,
lui rpondit d'une voix sans timbre:

--Jeune reine, devant l'usage que nous faisons de la vie, penses-tu
nous faire de la mort une menace?--Tu nous envoyas des trsors--sems,
ddaigneusement, par nos sans, sur les degrs de ce temple--o nul
mendiant de l'Inde n'ose venir les ramasser! Tu parles de dtruire cette
demeure sainte? Beau loisir,--et digne de tes destines,--que d'exhorter
des soldats sans pense  pulvriser de vaines pierres! L'Esprit qui
anime et pntre ces pierres est le seul temple qu'elles reprsentent:
lui rvoqu, le temple, en ralit, n'est plus. Tu oublies que c'est lui
seul, cet Esprit sacr, qui te revt, toi-mme, de l'autorit dont les
armes ne sont que le prolongement sensible... Et que ce serait  lui
seul, toujours, que tu devrais de pouvoir abolir les voiles sous
l'accident desquels il s'incorpore ici. Quand donc le sacrilge
atteignit-il d'autre dieu... que l'tre mme de celui qui fut assez
infortun pour le commettre?

Tu vins  moi, pensant que la Sagesse des Dvas visite plus
spcialement ceux qui, comme nous, par des jenes, des sacrifices
sanglants et des prires, prservent la clairvoyance de leur propre
raison de dpendre des fumes d'un breuvage, d'un aliment, d'une terreur
ou d'un dsir. J'accueillis tes voeux parce qu'ils taient beaux et
sombres, mme en leur fminine frivolit,--m'engageant  les
raliser,--par dfrence pour le sang qui te couvre.--Et voici que, ds
les premiers pas de ton retour, ton lucide esprit s'en remet  des
intelligences de dlateurs--que je n'ai mme pas daign voir--pour
juger, pour accuser et pour maudire mon oeuvre, de prfrence 
t'adresser simplement  moi, tout d'abord, pour en connatre.

Tu le vois, ta langue a form, bien en vain, les sons dont vibrent
encore les chos de cet difice,--et s'il me plt d'entendre jusqu' la
fin tes harmonieux et dj si oublis outrages, c'est que,--ft-elle
sans base et sans cause,--la colre des jeunes tueuses, dont les yeux
sont pleins de gloire, de feux et de rves, est toujours agrable 
Siv.

Ainsi, reine Akdyssril, tu dsires--et ne sais ce qui ralise! Tu
regardes un but et ne t'inquites point de l'unique moyen de
l'atteindre.--Tu demandas s'il tait au pouvoir de la Science divine
d'induire deux tres en ce passionnel tat des sens o telle subite
violence de l'Amour dtruirait en eux, dans la lueur d'un mme instant,
les forces de la vie?... Vraiment, quels autres enchantements qu'une
rflexion toute naturelle devais-je mettre en oeuvre pour satisfaire 
l'imaginaire de ce dessein?--coute: et daigne te souvenir.

Lorsque tu accordas la fleur de toi-mme au jeune poux, lorsque Sinjab
te cueillit en des treintes radieuses, jamais nulle vierge,
t'criais-tu, n'a frmi de plus ardentes dlices, et ta stupeur, selon
ce que tu m'attestas, tait d'avoir survcu  ce grave ravissement.

C'est que,--rappelle-toi,--dj favorise d'un sceptre, l'esprit
troubl d'ambitieuses songeries, l'me dissmine en mille soucis
d'avenir, il n'tait plus en ton pouvoir de te donner tout entire.
Chacune de ces choses retenait, au fond de ta mmoire, un peu de ton
tre et, ne t'appartenant plus en totalit tu te ressaisissais
obscurment et malgr toi--jusqu'en ce conjugal charme de
l'embrassement--aux attirances de ces choses trangres  l'Amour.

Pourquoi, ds lors, t'tonner, Akdyssril, de survivre au pril que tu
n'as pas couru?

Dj tu connaissais, aussi, des bords de cette coupe o fermente
l'ivresse des cieux, d'avant-coureurs parfums de baisers dont l'idal
avait effleur tes lvres, moussant la divine sensation future.
Considre ton veuvage,  belle veuve d'amour qui sais si distraitement
survivre  ta douleur! Comment la possession t'aurait-elle tue, d'un
tre--dont la perte mme te voit vivre?

C'est que, jeune femme, ta nuit nuptiale ne fut qu'toile. Son
tincelante pleur fut toute pareille  celle de mille bleus
crpuscules, runis au firmament, et se voilant  peine les uns les
autres. L'clair de Kamadva, le Seigneur de l'amour, ne les traversa
que d'une pleur un peu plus lumineuse, mais fugitive! Et ce n'est pas
en ces douces nuits que les coeurs humains peuvent subir le choc de sa
puissante foudre.

Non!... Ce n'est que dans les nuits dsespres, noires et
dsolatrices, aux airs inspirateurs de mourir, o nul regret des choses
perdues, nul dsir des choses rves ne palpitent plus dans l'tre,
hormis l'amour seul;--c'est seulement en ces sortes de nuits qu'un aussi
rouge clair peut luire, sillonner l'tendue et anantir ceux qu'il
frappe! C'est en ce vide seul que l'Amour, enfin, peut librement
pntrer les coeurs et les sens et les penses au point de les dissoudre
en lui d'une seule et mortelle commotion! Car une loi des dieux a voulu
que l'intensit d'une joie se mesurt  la grandeur du dsespoir subi
pour elle: alors seulement cette joie, se saisissant  la fois de toute
l'me, l'incendie, la consume et peut la dlivrer!

C'est pourquoi j'ai accumul beaucoup de nuits dans l'tre de ces deux
enfants: je la fis mme plus profonde et plus dvaste que n'ont pu le
dire les phaodjs!... Maintenant, reine, quant aux enchantements dont
disposent les antiques brahmanes, supposes-tu que tes si clairvoyants
dlateurs connaissent, par exemple, l'intrieur de ces grands rochers du
sommet desquels tes jeunes condamns voulurent, hier au soir, se
prcipiter dans le Gange?

       *       *       *       *       *

Ici, Akdysseril, arrachant du fourreau son cimeterre, qui continua la
lueur de ses yeux, s'cria, ne dominant plus son courroux:

--Insens barbare! Pendant que tu prononces toutes ces vaines sentences
qui ont tu mes chres victimes, ah! le fleuve roule, sous les astres, 
travers les roseaux, leurs corps innocents!... Eh bien, le Nirvanah
t'appelle. Sois donc ananti!

Son arme dcrivit un flamboiement dans l'obscurit. Un instant de plus,
et l'ascte, spar par les reins sous l'atteinte robuste du jeune
bras,--n'tait plus. Soudain, elle rejeta son arme loin d'elle, et le
bruit retentissant de cette chute fit tressaillir encore les ombres du
temple.

C'est que--sans mme relever les paupires sur l'accusatrice--le pontife
sombre avait murmur, sans ddain, sans terreur et sans orgueil, ce seul
mot:

--Regarde.

       *       *       *       *       *

A cette parole s'taient carts les pans du grand voile de l'autel de
Siv, laissant apercevoir l'intrieur de la caverne que surplombait le
dieu.

Deux asctes, les paupires abaisses selon les rites sacerdotaux,
soutenaient, aux extrmits latrales du sanctuaire, les vastes plis
sanglants.

Au fond de ce lieu d'horreur, les trpieds taient allums comme 
l'heure d'un sacrifice. L'esprit de Siv s'opposant, dans les symboles,
 la libre lvation de leurs flammes, ces grandes flammes, renverses
par les courbures de hautes plaques d'or, rverbraient d'inquitantes
clarts sur la Pierre des victimes. Au chevet de cette Pierre se
tenaient, immobiles et les yeux baisss, deux saints, la torche haute.

Et l, sur ce lit de marbre noir, apparaissaient, tendus, ples d'une
pleur de ciel, deux jeunes tres charmants. Les plis de neige de leurs
transparentes tuniques nuptiales dcelaient les lignes sacres de leurs
corps; la lumire de leur sourire annonait en eux le lever d'une aube
close dans les invisibles et vermeils espaces de l'me; et cette aurore
secrte transfigurait, en une extase ternelle, leur immobilit.

Certes, quelque transport d'une flicit divine, passant les forces de
sensation que les dieux ont mesures aux humains--avait d les dlivrer
de vivre, car l'clair de la Mort en avait fig l'expressif reflet sur
leurs visages! Oui, tous deux portaient l'empreinte de l'idale joie
dont la soudainet les avait foudroys.

Et l, sur cette couche o les brahmes de Siv les avaient poss, ils
gardaient l'attitude, encore, o la Mort--que, srement, ils n'avaient
point remarque--tait venue les surprendre effleurant leurs tres de
son ombre. Ils s'taient vanouis, perdus en elle, insolitement,
laissant la dualit de leurs essences en fusion s'abmer en cet unique
instant d'un amour--que nul autre couple vivant n'aura connu jamais.

Et ces deux mystiques statues incarnaient ainsi le rve d'une volupt
seulement accessible  des coeurs immortels.

La juvnile beaut de Sedjnour, en sa blancheur rayonnante, semblait
dfier les tnbres. Il tenait, ploye entre ses bras, l'tre de son
tre, l'me de son dsir;--et celle-ci, dont la blanche tte tait
renverse sur le mouvement d'un bras jet  l'entour du cou de son
bien-aim, paraissait endormie en un perdu ravissement. L'auguste main
de Yelka retombait sur le front de Sedjnour: ses beaux cheveux,
brunissants, droulaient sur elle et sur lui leurs noires ondes, et ses
lvres, entr'ouvertes vers les siennes, lui offraient, en un premier
baiser, la candeur de son dernier soupir.--Elle avait voulu, sans doute,
attirer dans un doux effort, la bouche de son amant vers la fleur de ses
lvres, lui faisant ainsi subir, en mme temps, le subtil et cher parfum
de son sein virginal qu'elle pressait encore contre cette poitrine
adore!... Et c'tait au moment mme o toutes les dfaillances, o tous
les adieux, toutes les tortures d'me s'effaaient  peine sous le
mutuel transport de leur soudaine union!

Oui, la rsurrection, trop subitement dlicieuse, de tant d'inespres
et pures ivresses, le contrecoup de cette effusion enchante, l'intime
choc de ce fulgurant baiser, que tous deux croyaient  jamais
irralisable, les avaient emports, d'un seul coup d'aile, hors de cette
vie dans le ciel de leur propre songe. Et certes, le supplice et t,
pour eux, de survivre  cet instant non pareil!

       *       *       *       *       *

Akdyssril considrait, en silence, l'oeuvre merveilleuse du grand
prtre de Siv.

--Penses-tu que si les Dvas te confraient le pouvoir de les veiller,
ces dlivrs daigneraient accepter encore la Vie? dit l'impntrable
fakir d'un accent dont l'ironie austre triomphait:--vois, reine, te
voici leur envieuse!

Elle ne rpondit pas: une motion sublime voilait ses yeux. Elle
admirait, se joignant les mains sur une paule, l'accomplissement de son
rve inou.

Soudainement, un immense murmure, la rugissante houle d'une multitude et
de longs bruissements d'armes, troublant sa contemplation, se firent
entendre de l'intrieur du temple--dont les portails roulrent
lourdement, sur les dalles intrieures.

Sur le seuil, n'osant entrer en apercevant la reine de Bnars claire
encore, au fond du temple, par les flammes du sanctuaire et qui s'tait
dtourne,--les trois vizirs inclins la regardaient, leurs armes en
main, l'air meurtrier.

Derrire eux, les guerrires montraient leurs jeunes ttes d'Apsars
menaantes, aux yeux allums par une inquitude de ce qu'tait devenue
leur matresse: elles se contenaient  peine d'envahir la demeure du
dieu.

       *       *       *       *       *

Autour d'elles, au loin, l'arme, dans la nuit.

Alors, tout ce rappel de la vie, et la mlancolie de sa puissance, et le
devoir d'oublier la beaut des rves! et jusqu'aux adieux de l'amour
perdu,--tout l'esclavage, enfin, de la Gloire, gonfla, d'un profond
soupir, le sein d'Akdyssril: et les deux premires larmes, les
dernires aussi! de sa vie, brillrent en gouttes de rose, sur les lis
de ses joues divines.

Mais--bientt--ce fut comme si un dieu et pass!--Redressant sa haute
taille sur la marche suprme de l'autel:

--Vice-rois, vizirs et sowaris du Habad, cria-t-elle de cette voix
connue dans les mles et que rpercutrent toutes les colonnades du
sombre difice--vous avez dcid la mort d'un prince, hritier du trne
de Sr, depuis la mort de Sinjab, mon poux royal: vous avez condamn 
prir Sedjnour et, aussi, sa fiance Yelka, princesse de cette riche
rgion, soumise, enfin, par nos armes!--Les voici!

Rcitez la prire pour les ombres gnreuses, qui, dans l'abme de
l'esprit, s'efforcent vers le warg divin!--Chantez, pour elles,
guerrires, et vous,  chers guerriers! l'hymne du Yadjnour-Vda, la
parole du Bonheur! Que l'Inde, sous mon rgne, hlas! enfin  ce prix
pacifie, refleurisse,  l'image de son lotus, l'ternelle Fleur!...
Mais qu'aussi les coeurs se serrent de ceux dont l'me est grave: car une
grandeur de l'Asie s'est vanouie sur cette pierre!... La sublime race
d'Ebbahr est teinte.




                               TABLE


L'amour suprme
Sagacit d'Aspasie
Le secret de l'chafaud
L'instant de Dieu
Une profession nouvelle
L'agence du Chandelier d'Or
La lgende de l'lphant blanc
Catalina
Les expriences du Dr Crookes
Le droit du pass
Le tzar et les grands-ducs
L'aventure de Ts-i-la
Akdyssril






End of the Project Gutenberg EBook of Le secret de l'chafaud (1888), by 
Auguste de Villiers de L'Isle-Adam

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRET DE L'CHAFAUD (1888) ***

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