The Project Gutenberg EBook of Belle-Rose, by Amde Achard

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Title: Belle-Rose

Author: Amde Achard

Release Date: February 20, 2006 [EBook #17808]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BELLE-ROSE ***




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                             Belle-Rose

                                Par

                           Amde Achard



  Nelson
  diteurs
  189, rue Saint-Jacques
  Paris.

  Calmann-Lvy
  diteurs
  3, rue Auber
  Paris.

  _AMDE ACHARD
  n en 1814, mort en 1875



  Premire dition de Belle-Rose:
  1847_

[Illustration]



TABLE

  I. Le fils du fauconnier.
  II. Les premires larmes.
  III. Un pas dans la vie.
  IV. L'escarmouche.
  V. Un intrieur de caserne.
  VI. Les illusions perdues.
  VII. Les gouttes du calice.
  VIII. Une maison de la rue Cassette.
  IX. Un ami contre un ennemi.
  X. Une fille d've.
  XI. L'clair d'une passion.
  XII. Les rves d'un jour d't.
  XIII. Un serpent dans l'ombre.
  XIV. L'agonie.
  XV. Un pas vers la tombe.
  XVI. La veille du dernier jour.
  XVII. La main d'une femme.
  XVIII. L'tourderie d'un homme grave.
  XIX. Le bon grain et l'ivraie.
  XX. Jeu de cartes et jeu de ds.
  XXI. Le bien et le mal.
  XXII. La confession d'une Madeleine.
  XXIII. Un guet-apens.
  XXIV. Une me en peine.
  XXV. Ville gagne.
  XXVI. Une mission diplomatique.
  XXVII. Deux coeurs de femme.
  XXVIII. Les arguments d'un ministre.
  XXIX. Ce que femme veut, Dieu le veut.
  XXX. Un coup de feu.
  XXXI. Le revers de la mdaille.
  XXXII. Une profession de foi.
  XXXIII. Le couvent de la rue du Cherche-Midi.
  XXXIV. Une nuit blanche.
  XXXV. La renonciation.
  XXXVI. La dernire heure.
  XXXVII. Une bonne fortune.
  XXXVIII. Le sige du couvent.
  XXXIX. Le neveu du jardinier.
  XL. Un coup de poignard.
  XLI. Le secours du feu.
  XLII. Le mendiant.
  XLIII. L'abbesse du couvent de Sainte-Claire.
  XLIV. Un nid dans un couvent.
  XLV. Le Chevalier d'Arraines.
  XLVI. Par monts et par vaux.
  XLVII. Un louveteau.
  XLVIII. Vaincre ou mourir.
  XLIX. Le printemps de 1672.
  L. Un voyage d'agrment.
  LI. Le Rhin.
  LII. Un rayon de soleil.
  LIII. La rue de l'Arbre-Sec.




                             BELLE-ROSE




I

LE FILS DU FAUCONNIER


Il y avait, vers l'an 1663,  quelques centaines de pas de Saint-Omer,
une maisonnette assez bien btie, dont la porte s'ouvrait sur le grand
chemin de Paris. Une haie vive d'aubpine et de sureau entourait un
jardin o l'on voyait ple-mle des fleurs, des chvres et des enfants.
Une demi-douzaine de poules avec leurs poussins caquetaient dans un coin
entre les choux et les fraisiers; deux ou trois ruches, groupes sous
des pchers, tournaient vers le soleil leurs cnes odorants, tout
bourdonnants d'abeilles, et  et l, sur les branches de gros poiriers
chargs de fruits, roucoulait quelque beau ramier qui battait de l'aile
autour de sa compagne.

La maisonnette avait un aspect frais et souriant qui rjouissait le
coeur; la vigne vierge et le houblon tapissaient ses murs; sept ou huit
fentres perces irrgulirement, et toutes grandes ouvertes au midi,
semblaient regarder la campagne avec bonhomie; un mince filet de fume
tremblait au bout de la chemine, o pendaient les tiges flexibles
des paritaires, et  quelque heure du jour que l'on passt devant la
maisonnette, on y entendait des cris joyeux d'enfants mls au chant du
coq. Parmi ces enfants qui venaient l de tous les coins du faubourg,
il y en avait trois qui appartenaient  Guillaume Grinedal, le matre du
logis: Jacques, Claudine et Pierre.

Guillaume Grinedal, ou le pre Guillaume, comme on l'appelait
familirement, tait bien le meilleur fauconnier qu'il y et dans tout
l'Artois; mais depuis longtemps dj il n'avait gure eu l'occasion
d'exercer son savoir. Durant la rgence de la reine Anne d'Autriche,
le seigneur d'Assonville, son matre, ruin par les guerres, avait t
contraint de vendre ses terres; mais, avant de quitter le pays, voulant
rcompenser la fidlit de son vieux serviteur, il lui avait fait
prsent de la maisonnette et du jardin. Le vieux Grinedal, se refusant 
servir de nouveaux matres, s'tait retir dans cette habitation, o il
vivait du produit de quelques travaux et de ses pargnes. Devenu veuf,
le pre Guillaume ne pensait plus qu' ses enfants, qu'il levait aussi
bien que ses moyens le lui permettaient et le plus honntement du monde.
Tant qu'ils furent petits, les enfants vcurent aussi libres que des
papillons, se roulant sur l'herbe en t, patinant sur la glace en
hiver, et courant tte nue au soleil, par la pluie ou par le vent. Puis
arriva le temps des tudes, qui consistaient  lire dans un grand livre
sur les genoux du bonhomme Grinedal, et  crire sur une ardoise, ce qui
n'empchait pas qu'on trouvt encore le loisir de ramasser les fraises
dans les bois et les crevisses dans les ruisseaux.

Jacques, l'an de la famille, tait,  dix-sept ou dix-huit ans, un
grand garon qui paraissait en avoir plus de vingt. Il n'tait pas beau
parleur, mais il agissait avec une hardiesse et une rsolution extrmes
aussitt qu'il croyait tre dans son droit. Sa force le faisait redouter
de tous les coliers du faubourg et de la banlieue, comme sa droiture
l'en faisait aimer. On le prenait volontiers pour juge dans toutes les
querelles d'enfants; Jacques rendait son arrt, l'appuyait au besoin de
quelques bons coups de poing, et tout le monde s'en retournait content.
Quand il y avait une dispute et des batailles pour des cerises ou
quelque toupie d'Allemagne, aussitt qu'on voyait arriver Jacques, les
plus tapageurs se taisaient et les plus faibles se redressaient; Jacques
cartait les combattants, se faisait rendre compte des causes du dbat,
distribuait un conseil aux uns, une taloche aux autres, adjugeait
l'objet en litige et mettait chacun d'accord par une partie de quilles.

Il lui arrivait parfois de s'adresser  plus grand et plus fort que lui;
mais la crainte d'tre battu ne l'arrtait pas. Dix fois terrass, il
se relevait dix fois; vaincu la veille, il recommenait le lendemain, et
tel tait l'empire de son courage appuy sur le sentiment de la justice
inn en lui, qu'il finissait toujours par l'emporter. Mais ce petit
garon dtermin, qui n'aurait pas recul devant dix gendarmes du roi,
se troublait et balbutiait devant une petite fille qui pouvait bien
avoir quatre ans de moins que lui. Il suffisait de la prsence de Mlle
Suzanne de Malzonvilliers pour l'arrter au beau milieu de ses exercices
les plus violents. Aussitt qu'il l'apercevait, il dgringolait du haut
des peupliers o il dnichait les pies, lchait le bras du mchant drle
qu'il tait en train de corriger, ou laissait aller le taureau
contre lequel il luttait. Il ne fallait  la demoiselle qu'un signe
imperceptible de son doigt, rien qu'un regard, pour faire accourir  son
ct Jacques, tout rouge et tout confus.

Le pre de Mlle de Malzonvilliers tait un riche traitant qui avait
profit, pour faire fortune, du temps de la Fronde, o tant d'autres
se ruinrent. Il ne s'tait pas toujours appel du nom brillant de
Malzonvilliers, qui tait celui d'une terre o il avait mis le plus
clair de son bien; mais en homme avis, il avait pens qu'il pouvait,
ainsi que d'autres bourgeois de sa connaissance, troquer le nom roturier
de son pre contre un nom qui fit honneur  ses cus. M. Dufailly tait
devenu progressivement et par une suite de transformations habiles,
d'abord M. du Failly, puis M. du Failly de Malzonvilliers, puis enfin
M. de Malzonvilliers tout court. Maintenant, il n'attendait plus que
l'occasion favorable de se donner un titre, baron ou chevalier. A
l'poque o ses affaires ncessitaient de frquents voyages dans la
province, et souvent mme jusqu' Paris, M. de Malzonvilliers avait
maintes fois confi la gestion de ses biens  Guillaume Grinedal, qui
passait pour le plus honnte artisan de Saint-Omer. Cette confiance,
dont M. de Malzonvilliers s'tait toujours bien trouv, avait
tabli entre le fauconnier et le traitant des relations intimes et
journalires, qui profitrent aux trois enfants, Jacques, Claudine et
Pierre. Suzanne, qui tait  peu prs de l'ge de Claudine, avait des
matres de toute espce, et les leons servaient  tout le monde, si
bien que les fils du pre Guillaume en surent bientt plus long que la
moiti des petits bourgeois de Saint-Omer.

Jacques profitait surtout de cet enseignement; comme il avait l'esprit
juste et persvrant, il s'acharnait aux choses jusqu' ce qu'il les et
comprises. On le rencontrait souvent par les champs, la tte nue, les
pieds dans des sabots et un livre  la main, et il ne le lchait pas
qu'il ne se le ft bien mis dans la tte. Une seule chose pouvait le
dtourner de cette occupation, c'tait le plaisir qu'il gotait  voir
son pre manier les vieilles armes qu'on lui apportait des quatre coins
de la ville et des chteaux du voisinage pour les remettre en tat.
Guillaume Grinedal tait le meilleur arquebusier du canton; c'tait un
art qu'il avait appris au temps o il tait matre de fauconnerie chez
M. d'Assonville, et qui lui aurait rapport beaucoup d'argent s'il
avait voulu l'exercer dans l'espoir du gain. Mais, dans sa condition, il
agissait en artiste, ne voulant pas autre chose que le juste salaire
de son travail, qu'il estimait toujours moins qu'il ne valait. Jacques
s'amusait souvent  l'aider, et lorsqu'il avait fourbi un haubert ou
quelque pe, il s'estimait le plus heureux garon du pays, pourvu
toutefois que Mlle de Malzonvilliers lui donnt au point du jour son
sourire quotidien. Lorsque Suzanne se promenait dans le jardin du
fauconnier en compagnie des enfants et des animaux domestiques qui
vivaient par l en bonne intelligence, elle offrait, avec Jacques,
le plus trange contraste qui se pt voir. Jacques tait grand, fort,
vigoureux. Ses yeux noirs, pleins de fermet et d'clat, brillaient sous
un front bruni par le hle et tout charg d'paisses boucles de cheveux
blonds. Au moindre geste de ses bras, on comprenait qu'en un tour de
main il aurait arrach un jeune arbre ou fait plier un boeuf sur ses
jarrets; mais au moindre mot de Suzanne, il rougissait. Suzanne, au
contraire, avait une exquise dlicatesse de formes et de traits; 
quinze ans elle paraissait en avoir douze ou treize  peine; son visage
ple, sa taille mince, ses membres frles indiquaient une organisation
nerveuse d'une finesse extrme. Ses pieds et ses mains appartenaient 
l'enfance. Mais le regard calme et rayonnant de ses grands yeux bleus
pleins de vie et d'intelligence, les contours nets et fermes de sa
bouche annonaient en mme temps la rsolution d'une me honnte et
courageuse. Elle avait le corps d'une enfant et le sourire d'une femme.
Lorsqu'il lui arrivait de s'endormir  l'ombre d'un chne, la tte
appuye sur l'paule de Jacques, le pauvre garon restait immobile
tant que durait le sommeil de sa petite amie, et, dans une muette
contemplation, il admirait le jeune et pur visage qui reposait sur son
coeur avec un si naf abandon. Quand la jeune fille entr'ouvrait ses
lvres roses et srieuses, Jacques retenait son haleine pour mieux
entendre. Son me oscillait  la voix de Suzanne comme le rameau du
saule au moindre souffle du vent, et parfois il sentait, en l'coutant,
monter  ses paupires des larmes dont la cause lui tait inconnue, mais
dont la source divine s'panchait dans son coeur.

Un jour du mois de mai 1658, cinq ans avant l'poque o commence
cette histoire, et peu de temps avant la glorieuse bataille des Dunes,
Jacques, qui pouvait avoir alors treize ou quatorze ans, vit venir 
lui, tandis qu'il se promenait dans une prairie,  une petite distance
de Saint-Omer, un inconnu vtu d'assez mchants habits. On aurait pu le
prendre pour quelque dserteur,  son accoutrement qui tenait autant
du civil que du militaire, si l'tranger n'avait t contrefait. On ne
pouvait gure tre soldat avec une bosse sur l'paule, et Jacques pensa
que ce devait tre un colporteur. L'tranger suivait un sentier trac
par les marachers entre les plants de lgumes, et se haussait parfois
sur un tertre pour regarder par-dessus les haies, dans la campagne.
Quand il fut proche de Jacques, il s'arrta et se mit  le considrer un
instant. Jacques tait appuy contre un gros pommier, les mains dans les
poches d'une blouse en toile, sifflant entre ses dents. Aprs quelques
minutes de rflexion, l'inconnu marcha vers lui.

--Es-tu de ce pays, mon garon? lui dit-il.

--Oui, monsieur, rpondit Jacques.

Si l'on avait demand  Jacques pourquoi il avait salu celui qu'il
prenait pour un colporteur du nom de _monsieur_, il aurait t fort en
peine de l'expliquer. L'tranger avait un air qui imposait  Jacques,
bien que le fils de Guillaume Grinedal ne se laisst point intimider
facilement. Il parlait, regardait et agissait avec une extrme
simplicit, mais dans cette simplicit, il y avait plus de noblesse et
de fiert que dans toute l'importance de M. de Malzonvilliers.

--S'il en est ainsi, reprit l'inconnu, tu pourras sans doute m'indiquer
quelqu'un en tat de faire une longue course  cheval?

--Vous avez ce quelqu'un-l devant vous, monsieur.

--Toi?

--Moi-mme.

--Mais, mon petit ami, tu me parais bien jeune! Sais-tu qu'il s'agit de
faire au galop sept ou huit lieues sans dbrider?

--Ne vous mettez pas en peine de l'ge; fournissez-moi seulement le
cheval, et vous verrez.

L'tranger sourit, puis il ajouta:

--Il est rtif et plein de feu...

--J'ai bon bras et bon oeil, il peut courir...

--Viens donc; le cheval n'est pas loin.

L'inconnu et Jacques quittrent la prairie et entrrent dans un petit
bois. Tout au milieu, derrire un fourr, Jacques aperut un cheval
qui piaffait en tournant autour d'un ormeau auquel il tait attach. Un
frein li sur ses naseaux l'empchait de hennir. Jacques n'avait jamais
vu un si bel animal, mme dans les curies de M. de Malzonvilliers.
Il s'approcha du cheval, lui caressa la croupe, dnoua le frein qui
l'irritait, et s'apprtait  sauter en selle, quand l'tranger lui mit
doucement la main sur l'paule.

--Avant de partir, lui dit-il, au moins faut-il que tu saches o tu dois
aller.

--C'est juste, rpondit Jacques, qui avait dj le pied  l'trier.

L'impatience de galoper sur un si fier cheval lui avait fait oublier le
but de la course.

--Tu sais sans doute o est le petit village de Witternesse?

--Trs bien:  une lieue  peu prs, sur la droite, du ct d'Aire.

--C'est l que tu vas te rendre; maintenant retiens bien ceci: avant
d'entrer  Witternesse, tu verras sur la gauche une ferme au bout d'un
champ de seigle. Il y a quatre fentres avec une girouette en queue
d'aronde sur le toit. Tu frapperas trois coups  la porte; au troisime
coup, tu prononceras  haute voix le nom de Bergame; un homme sortira et
tu lui remettras ce papier...

En achevant ces mots, l'inconnu tira de sa poche un petit portefeuille,
prit un crayon et se mit en devoir d'crire.

--Sais-tu lire? demanda-t-il brusquement  Jacques.

--Oui, monsieur, trs bien.

L'tranger frona le sourcil; mais ce mouvement fut si rapide que
Jacques n'eut pas le temps de s'en apercevoir. Un instant l'tranger
tourna le crayon entre ses doigts; puis, prenant une rsolution
subite, il crivit rapidement quelques mots, dchira le feuillet, et le
prsentant  Jacques, attacha sur l'enfant un regard profond. Jacques
examina le papier.

--Je lis, mais je ne comprends pas, dit-il.

L'tranger sourit.

--Il n'est pas ncessaire que tu comprennes, reprit-il; mets le papier
dans ta poche et saute  cheval... Bien!... Parbleu, mon garon, tu te
tiens gaillardement!... si tu t'y prends de cette faon, tu ne serviras
pas de fascine  quelque foss... Cependant, aie toujours les yeux
sur les oreilles de l'animal... il est fantasque; mais quand il est en
humeur de faire un cart, il a l'honntet d'en prvenir son cavalier
par un certain mouvement d'oreille, dont les reins de beaucoup de gens
ont gard le souvenir... Ah! tu ris! tu verras, mon garon!

Comme Jacques lchait la bride au cheval, l'tranger le retint.

--Un mot encore. Connais-tu dans les environs une maison de braves gens
o je puisse attendre ton retour sans craindre les indiscrets?

--J'en connais dix, mais il y en a une surtout qui fera votre affaire.
Sortez du bois, suivez le sentier o je vous ai rencontr, prenez
la grande route et arrtez-vous devant la premire maison que vous
trouverez sur votre droite. Vous la reconnatrez facilement. Tout
est ouvert, portes et fentres. Vous serez chez mon pre, Guillaume
Grinedal, comme chez vous.

--Diable! mais j'y serai trs bien, dit l'tranger avec un sourire. Va
maintenant.

Il retira sa main qui serrait la gourmette, et le cheval partit. Un
quart d'heure aprs, l'tranger entrait dans le jardin de Guillaume
Grinedal. A la vue d'un tranger, le fauconnier quitta un long pistolet
d'aron qu'il fourbissait et se leva.

--Que demandez-vous? lui dit-il.

--L'hospitalit.

--Entrez. Ce que j'ai est  vous. Si vous avez faim, vous mangerez;
si vous avez soif, vous boirez; et pour si pauvre que je sois, j'ai
toujours un lit pour le voyageur que Dieu conduit.

En parlant ainsi, le pre Guillaume avait dcouvert son front; ses
traits honntes, rids par le travail, gardaient une expression de
dignit qui le faisait paratre au-dessus de sa condition.

--Je vous remercie, dit l'tranger; ma visite sera courte. Quand votre
fils sera revenu, je partirai.

Guillaume l'interrogea du regard.

--Oh! reprit son hte, il ne court aucun danger. Avant que la lune se
soit leve, il sera de retour. Je suis un marchand d'Arras qui vais,
pour les affaires de mon commerce,  Lille; le pays est mauvais, et j'ai
pens que votre fils pourrait, plus srement que moi, se charger d'une
valise laisse aux mains de mon valet  Witternesse. On ne saurait trop
prendre de prcautions dans les temps o nous vivons.

Tandis que l'tranger parlait, Pierre, Claudine et quelques enfants,
d'abord pars dans le jardin, s'taient doucement rangs autour de lui,
avec cette avide et farouche curiosit qui cherche mille dtours pour se
satisfaire et s'tonne de tout ce qu'elle voit. Guillaume les carta du
geste et pria l'tranger de le suivre,  quoi celui-ci se soumit sans
dlibrer.

--Vous avez raison, reprit le fauconnier quand ils furent parvenus dans
la salle basse de la maisonnette, nous vivons dans un temps o il faut
s'entourer de prcautions. Mais dans la maison d'un honnte homme il
n'en est pas besoin; ainsi, mon gentilhomme, ne vous gnez point pour
dguiser votre langage et vos manires.

A ces mots, l'tranger tressaillit.

--Je ne vous demande pas votre qualit et votre nom, reprit le
fauconnier. L'hte est sacr; son secret est comme sa personne; mais il
ne faut point parler devant les enfants; les enfants ont le sens droit,
ils comprennent et devinent; sitt qu'on ouvre la bouche ils coutent.
Se taire est donc prudent. Moi, j'ai des cheveux gris, je n'ai rien vu,
rien entendu, rien compris.

--Vous tes un brave homme! s'cria imptueusement l'tranger. Mordieu!
je n'ai que faire de dissimuler avec vous. Vous ne vous tes pas tromp,
matre Guillaume, je suis...

--Plus peut-tre que je ne suppose, se hta d'ajouter le fauconnier, et
c'est pourquoi je prends la libert de vous interrompre, afin de n'en
pas savoir davantage. Que vous soyez Espagnol ou Franais, vous n'en
tes pas moins un voyageur remis  ma garde. Ce toit vous protge. Si
vous tes de ceux qui ont tir l'pe contre leur roi et leur pays,
c'est  Dieu de vous juger. Je fais mon devoir; puissiez-vous dire: Je
fais le mien.

Le faux marchand baissa les yeux sous le regard serein de l'artisan, et
la rougeur passa sur son front comme un clair. Mais reprenant aussitt
sa srnit, il salua de la main le vieux fauconnier.

--Soit, mon brave, je ne chargerai pas votre mmoire d'un souvenir;
mais, par le nom de mon pre, je n'oublierai ni le vtre, ni ce que vous
faites.

Deux heures se passrent, et l'tranger partagea le dner du fauconnier,
 l'aise, comme sous la tente d'un soldat, ou dans l'htel d'un
grand seigneur. Puis, deux autres se passrent encore;  la fin de la
quatrime, l'inquitude rapprocha la pointe de ses sourcils. Il marcha
vers la fentre et l'ouvrit, prtant l'oreille; la nuit tait venue,
et la route tait sans bruit. Bientt il sortit de la maisonnette et
s'avana vers la porte du jardin. Le pre Guillaume le suivit. Ainsi que
l'obscurit, le silence tait profond.

--Votre fils est brave? dit l'tranger brusquement au fauconnier.

--Honnte et brave comme l'acier.

--Il dfendrait donc un dpt confi  sa fidlit?

--Ce n'est qu'un enfant, mais il se ferait tuer comme un homme.

--Alors j'ai peur pour votre fils, matre Guillaume.

Le pre ne rpondit pas, mais, aux rayons de la lune, l'tranger vit
s'tendre la pleur sur son front. Tous deux gardrent le silence,
les yeux attachs sur la ligne blanche du chemin qui se noyait dans
un horizon vague et sans bornes. Les mystres de la nuit emplissaient
l'espace de bruits confus, rapides, incertains. Guillaume Grinedal
s'appuyait sur les btons d'une haie  claire-voie; on entendait craquer
le bois sous l'effort de ses mains. Le gentilhomme froissait les revers
de son habit.

--Rien, rien encore! murmurait-il. Oh! je donnerais mille louis pour
entendre le galop d'un cheval!

Comme il parlait, une dtonation retentit dans l'loignement, plus loin
que le bois dont les ombres paisses coupaient l'horizon. La haie se
brisa sous la main du fauconnier, qui sauta sur la route.

--Un coup de fusil! L'avez-vous entendu? s'cria le gentilhomme.

--Je l'ai entendu, rpondit Guillaume Grinedal, qui se jeta  plat
ventre sur le chemin.

Deux autres dtonations retentirent encore, mais le son venait de
si loin, qu'il fallait l'oreille d'un pre ou d'un proscrit pour
les distinguer des mille bruits qui flottaient sous le ciel profond.
Guillaume Grinedal coutait l'oreille colle  la terre.

--Eh bien? dit le gentilhomme.

--Rien... rien encore! Le coeur me bat et les oreilles me tintent, dit
le pauvre pre. Ah! oui, maintenant, un bruit sourd, saccad, continu!
Il approche... c'est le galop d'un cheval!

--Oh! le brave enfant! s'cria l'tranger avec explosion.

Guillaume Grinedal ne dit rien, mais dcouvrant son front blanchi
par les annes, il leva les yeux vers le ciel et pria. Le gentilhomme
regardait dans l'espace, la tte penche en avant: on aurait dit que ses
yeux tincelants voulaient percer la tnbreuse transparence de la nuit.

--Je le vois, mordieu! je le vois! Le cheval a des ailes et l'enfant est
dessus.

Le gentilhomme saisit le bras du fauconnier.

--Ne le reconnaissez-vous pas? dit-il.

Mais le fauconnier remerciait Dieu; deux grosses larmes tremblaient au
bord de ses paupires et ses lvres agites murmuraient une action de
grces. L'tranger retira sa main, et plein d'une religieuse motion,
souleva son chapeau. En quelques bonds le cheval arriva sur eux.
L'enfant sauta sur la route, et tomba dans les bras du fauconnier.

--Mon pre! s'cria-t-il.

Le pre, silencieux, le pressait sur son coeur.

--Mais, dit Guillaume Grinedal tout  coup, il y a du sang sur tes
habits. Es-tu bless?

--Ce n'est rien, rpondit Jacques, une balle a dchir ma blouse, l,
prs de l'paule, et m'a gratign, je crois!

--Tu es un vaillant garon, sur ma foi, dit le gentilhomme; si jamais
tu t'enrles sous les drapeaux de Sa Majest le roi Louis, vrai Dieu! tu
feras ton chemin. , voyons, as-tu la valise?

--La voil sur la croupe du cheval.

--Pauvre _Phoebus!_ Tu l'as rudement men, hein? dit gaiement l'tranger
en passant la main sur le cou du cheval.

Phoebus frotta ses naseaux cumants sur l'habit du gentilhomme, dressa
l'oreille  la voix du matre, hennit et frappa du pied le sol.

--Tu as donc t poursuivi? reprit l'tranger tout en dbouclant la
valise.

--A une petite lieue de Witternesse j'ai d quitter le grand chemin pour
viter un parti de maraudeurs espagnols, rpondit Jacques. Deux lieues
plus loin, en avant de Roquetoire, prs de Blendecques, je suis tomb au
milieu d'une bande de hussards et d'impriaux qui battaient l'estrade.
Ils m'ont pouss vivement durant un quart d'heure. Mais Phoebus a
de bonnes jambes. A l'entre du bois ils ont perdu mes traces. Ah!
j'oubliais! Bergame m'a charg d'une lettre pour vous. La voici.

Le gentilhomme brisa le cachet, et s'approchant de la fentre, il lut
rapidement  la clart d'une lampe.

--C'est bien, mon enfant. Si quelque jour nous nous rencontrons, moi
vieillard, toi homme, dans quelque situation que nous nous trouvions
l'un et l'autre, tu pourras en appeler  l'hte de Guillaume Grinedal;
il se souviendra.

Au point du jour, l'tranger sauta sur la selle de Phoebus, qui avait
oubli, entre une litire frache et deux boisseaux d'avoine, les
fatigues de la soire. L'tranger portait un costume de paysan de
l'Artois.

--Adieu, Guillaume, dit-il au fauconnier en lui tendant la main; je ne
vous offre rien: votre hospitalit est de celles qui ne se payent pas,
et je craindrais de vous offenser en vous donnant de l'or. Prenez ma
main, et serrez-la sans crainte. Sous quelque habit que je me cache,
c'est, je vous le jure, la main d'un loyal gentilhomme. Quant  toi, mon
ami Jacques, conserve ce coeur honnte et ce courage dtermin, et la
fortune te viendra en aide: si Dieu me prte vie, je le prierai pour
qu'il me fournisse l'occasion de te secourir comme tu m'as secouru.

Les grands yeux noirs de Jacques regardaient l'tranger tout brillants
d'une joie fire. Avec son paule difforme et sa poitrine contrefaite,
le faux marchand d'Arras lui semblait plus noble et plus imposant que
tous les officiers du roi qu'il avait encore vus. Quand il lui prit la
main, le coeur de Jacques battit  coups rapides, et lorsque, pressant
les flancs de Phoebus, l'inconnu s'loigna au galop, longtemps le pre
et le fils le suivirent du regard, mus et silencieux. Au moment o ils
rentraient au jardin, le pied de Jacques fit rouler un objet brillant
tomb sur le sable. C'tait un mdaillon en or guilloch.

--Voyez, mon pre, dit l'enfant; l'tranger l'aura sans doute perdu.

--Garde-le, mon fils; c'est peut-tre la Providence qui te l'envoie.




II

LES PREMIRES LARMES


Le souvenir de cette aventure resta dans la mmoire de Jacques. Le temps
put en affaiblir les dtails, mais l'ensemble demeura comme un point
lumineux au fond de son coeur. Depuis le jour, de sa rencontre avec
l'tranger, il prit un got plus vif aux choses de la guerre. Lorsqu'un
escadron passait sur la route, bannire au vent et trompette en tte,
il courait  sa suite aussi loin que ses jambes le pouvaient porter et
fredonnait les fanfares pendant toute une semaine. Parfois aussi il lui
arrivait d'enrgimenter les enfants du faubourg et de se livrer avec eux
 un grand simulacre de bataille ou  quelque imitation de sige,
qui finissait toujours par de furieuses mles o ses bras faisaient
merveille; tout enfant qu'il tait, il se montrait dj d'une adresse
surprenante dans le maniement des armes, pe, sabre, hache, pique,
dague, pistolet ou mousqueton. Les mots du marchand d'Arras: _Si
jamais tu t'enrles, tu feras ton chemin_, bourdonnaient toujours  ses
oreilles; mais nous devons ajouter qu'il n'y avait pas d'exercice, de
revue, de combat et d'assaut que Jacques n'abandonnt volontiers pour
suivre Mlle de Malzonvilliers, quand elle allait avec Claudine chercher
des fraises dans les bois. Dans ces occasions, qui se renouvelaient tous
les jours, le petit gnral soupirait de tout son coeur et demeurait
tout interdit lorsque la main de Suzanne rencontrait sa main. La petite
fille le faisait aller et venir  son gr, mais avec tant de grce
naturelle et d'un air si charmant, que Jacques serait parti pour le bout
du monde sans dlibrer, sur un signe de ses yeux bleus.

Les annes se passaient donc entre les tudes, les batailles et les
promenades. On tait en ce temps-l au milieu des troubles et des
guerres, on n'entendait parler que de villes attaques, de camps
surpris, d'expditions meurtrires. Le cardinal Mazarin et le parti
du roi luttaient contre le parlement, les princes et l'Espagnol. M.
de Cond tenait la campagne, tantt vainqueur, tantt vaincu; mais
jusqu'alors la ville de Saint-Omer, protge par une bonne garnison,
n'avait pas eu  souffrir des dprdations de l'ennemi. Jacques serait
parti depuis longtemps, s'il n'avait t retenu par le charme qu'il
prouvait  vivre auprs de Mlle de Malzonvilliers. Ce sentiment tait
d'autant plus imprieux, qu'il ne s'en rendait pas compte. Le hasard,
ce grand architecte de l'avenir, lui fit lire dans son propre coeur.
Un jour qu'il tait assis dans un coin du jardin, la tte penche,
et roulant une dague entre ses doigts, sa soeur Claudine vint tout
doucement lui frapper sur l'paule. Jacques tressaillit.

--A quoi penses-tu? dit l'espigle.

--Je n'en sais rien.

--Veux-tu que je te le dise, moi? Tu penses  mamzelle Suzanne.

--Pourquoi  elle plutt qu' une autre? s'cria Jacques un peu confus.

--Parce que Suzanne est Suzanne.

--Belle raison!

--Trs bonne, reprit l'enfant dont un malin sourire entr'ouvrit les
lvres vermeilles. Oh! je me comprends!

--Alors, explique-toi.

--Tiens, Jacques, ajouta Claudine en prenant un grand air srieux, tu
penses  mamzelle Suzanne, parce que tu l'aimes.

Jacques rougit jusqu' la racine des cheveux; il se dressa d'un bond;
un trouble nouveau remplissait son me, et mille sensations confuses
l'animaient. L'clair avait lui dans sa pense, il saisit Claudine par
le bras.

--Mon Dieu! qu'as-tu donc? s'cria Claudine, effraye du brusque
changement qui s'tait opr dans les traits de son frre.

--coute-moi, ma soeur; tu n'es qu'une petite fille...

--J'aurai quinze ans, viennent les abricots, dit l'enfant.

--Mais, continua Jacques, on dit que les petites filles s'entendent
mieux  ces choses-l que les grands garons. Pourquoi m'as-tu dit que
j'aimais mamzelle Suzanne? a se peut, mais je n'en sais rien.

--Dame! on voit a du premier coup d'oeil. Dire comment, je ne le
pourrais gure; mais je l'ai compris  plusieurs choses que je ne
puis pas t'expliquer, parce que je ne sais par quel bout les prendre.
D'abord, tu ne lui parles pas comme aux autres filles que tu connais; et
puis tu as les yeux doux comme du miel quand tu la regardes; tu fais de
grands tours pour l'viter, et cependant tu la rencontres toujours, ou
bien tu la cherches partout, et quand tu la trouves, tu t'arrtes tout
court, et l'on dirait que tu as envie de te cacher. Enfin, je ne sais ni
pourquoi ni comment, mais tu l'aimes.

--C'est vrai, murmura Jacques en lchant le bras de sa soeur, c'est
vrai, je l'aime.

Sa voix, en prononant ces mots, si doux au coeur, avait quelque chose
de grave et de triste qui mut Claudine.

--Eh bien, dit-elle en passant ses jolis bras autour du cou de son
frre, ne vas-tu pas t'affliger maintenant? Est-ce donc une chose si
pnible d'aimer les gens, qu'il faille prendre cet air malheureux? Voil
que tu me fais pleurer,  prsent.

La pauvre Claudine essuya le coin de ses yeux avec son tablier, puis,
souriant avec la mobilit de l'enfance, elle se haussa sur la pointe du
pied, et, approchant sa bouche de l'oreille de Jacques, elle reprit:

--Bah!  ta place, moi je me rjouirais. Suzanne n'est pas ta soeur! je
suis sre qu'elle t'aime autant que tu l'aimes: tu l'pouseras.

Jacques embrassa Claudine sur les deux joues.

--Tu es une bonne soeur, lui dit-il; va, maintenant, je sais ce que
l'honntet me commande.

Et Jacques, se dgageant de l'treinte de sa soeur, sortit du jardin.
Il se rendait tout droit au chteau, lorsqu'au dtour d'une haie il
rencontra M. de Malzonvilliers.

--Je vous cherchais, monsieur, lui dit-il en le saluant.

--Moi? Et qu'as-tu  me dire, mon garon?

--J'ai  vous parler d'une affaire trs importante.

--En vrit? Eh bien, parle, je t'coute.

--Monsieur, j'ai aujourd'hui dix-huit ans et quelques mois, reprit
Jacques de l'air grave d'un ambassadeur; je suis un honnte garon qui
ai de bons bras et un peu d'instruction; j'aurai un jour deux ou trois
mille livres d'un oncle qui est cur en Picardie; car pour le bien qui
peut me revenir du ct de mon pre, je suis dcid  le laisser  ma
soeur Claudine. En cet tat, je viens vous demander si vous voulez bien
me donner votre fille en mariage.

--En mariage,  toi! Qu'est-ce que tu me dis donc? s'cria M. de
Malzonvilliers tout tourdi.

--Je dis, monsieur, que j'aime Mlle Suzanne; le respect que je vous dois
et mon devoir ne me permettent pas de l'en informer avant de vous avoir
parl de mes sentiments. C'est pourquoi je viens vous prier de m'agrer
pour votre gendre.

Pendant ce discours, Jacques, le chapeau  la main, un mouchoir roul
autour du cou et en sarrau de toile grise, tait debout au beau milieu
du sentier.

--Je n'ai pas besoin de vous dire, ajouta-t-il, que votre consentement
me rendra parfaitement heureux, et que je n'aurai plus d'autre dsir que
de reconnatre toutes vos bonts par ma conduite et mon dvouement.

Tout  coup M. de Malzonvilliers partit d'un grand clat de rire.
L'tranget de la proposition et le sang-froid avec lequel elle tait
faite l'avaient d'abord tourdi; mais au nouveau discours de Jacques,
il ne put s'empcher de rire au nez du pauvre garon. Tout le sang
de Jacques lui monta au visage. Malgr les illusions dont se berce
la jeunesse, son bon sens natif lui disait tout bas que sa demande ne
serait point accueillie, mais sa candide honntet ne lui permettait pas
de croire qu'elle pt donner matire  plaisanter.

--Ma proposition vous a mis en gaiet, monsieur, reprit-il avec une
motion mal contenue. Je ne m'attendais pas, je l'avoue,  l'honneur de
vous causer tant de joie.

--Eh! mon ami, je ne m'attendais pas non plus  une telle aventure!
Vit-on jamais chose pareille? C'est plus amusant qu'une comdie de M.
Corneille, parole d'honneur!

Jacques dchira les bords de son chapeau avec ses doigts, mais il se
tut. M. de Malzonvilliers riait toujours. Enfin, n'y tenant plus, il
s'assit sur un quartier de pierre au revers du sentier.

--Vous aurez tout le loisir de rire aprs, reprit Jacques, mais c'est 
prsent le moment de me rpondre; vous ne sauriez deviner, monsieur, ce
qui se passe dans mon coeur depuis que je sais que j'aime Mlle Suzanne.
J'attends.

--Ah ! mon garon, es-tu fou? rpondit le traitant en s'essuyant les
yeux.

--Un fou ne vient pas honntement demander la main d'une jeune personne
 son pre.

--C'est donc srieusement que tu parles?

--Trs srieusement.

--Tais-toi, et surtout ne me regarde pas avec cet air de berger
malheureux, ou tu vas me faire rire  m'touffer, et je te prviens que
ce serait abuser de ma position; je suis trs fatigu, mon ami.

--Aussi n'est-ce point mon intention; je dsire seulement savoir quels
sont vos sentiments.

--Va-t'en au diable avec mes sentiments! Ai-je donc le temps de m'amuser
aux sornettes qui trottent par la tte d'un matre fou! Voyez donc la
belle alliance! la fille de M. Malzonvilliers avec le fils de Guillaume
Grinedal le fauconnier!

--Raillez-vous de moi tant qu'il vous plaira, monsieur, je ne m'en
offenserai pas, s'cria Jacques vivement; mais gardez-vous de toucher au
nom de mon pre, car aussi bien qu'il y a un Dieu au ciel, si quelqu'un
l'insultait, ft-ce le pre de Suzanne, je me vengerais.

--Et que ferais-tu, drle?

--Je l'tranglerais!

Et Jacques leva au-dessus de sa tte deux mains de force  joindre
lestement l'effet  la menace. M. de Malzonvilliers se dressa
brusquement et porta la main  son cou; il lui semblait sentir dj
les doigts de Jacques se nouer derrire sa nuque. Mais Jacques abaissa
subitement ses bras, et de sa violente motion il ne lui resta qu'une
grande pleur sur le visage.

--Je vous demande pardon de mon emportement, reprit-il; jamais je
n'aurais d oublier les bienfaits dont vous avez combl ma famille;
cette colre est la faute de ma jeunesse et non de mon coeur;
oubliez-la, monsieur. Vous ne m'en voudriez peut-tre pas, si vous
saviez combien je souffre depuis que j'aime. Je ne vis que pour Mlle
Suzanne, et je sens bien que je ne puis pas l'obtenir. Mais si pour
la mriter il me fallait entreprendre quelque chose d'impossible,
dites-le-moi, et, avec l'aide de Dieu, il me semble que j'y
parviendrais. Parlez, monsieur, que faut-il que je tente? Quoi que ce
soit, je suis prt  obir, et si je ne russis pas, j'y laisserai mon
corps.

Il y a toujours dans l'expression d'un sentiment vrai un accent qui
meut; les larmes taient venues aux yeux de Jacques, et son attitude
exprimait  la fois l'angoisse et la rsignation; M. de Malzonvilliers
tait au fond un bon homme; la vanit avait obscurci son jugement sans
gter son coeur; il se sentit touch et tendit la main  Jacques.

--Il ne faut point te dsoler, mon ami, lui dit-il, ni prendre les
choses avec cette vivacit. Tu aimes, dis-tu! Il n'y a pas si longtemps
que j'aimais encore; mais je ne me souviens gure de ce que j'aimais 
dix-huit ans. Tu oublieras comme j'ai oubli, et tu ne t'en porteras pas
plus mal.

Jacques secoua la tte tristement.

--Oui! oui! on dit toujours comme a, continua le traitant. Eh! mon
Dieu,  ton ge, je me croyais dj dans la rivire parce que j'avais
perdu l'objet de ma premire flamme! Mais, bah! j'en ai perdu bien
d'autres depuis! Parlons raison, mon garon; tu m'entendras, car tu as
du bon sens. Plusieurs gentilshommes du pays me demandent la main de
Suzanne. Puis-je, en conscience, te prfrer, toi qui n'as rien, ni
tat, ni fortune, et les repousser, eux qui ont tout cela?

Jacques baissa la tte, et une larme tomba sur la poussire du sentier.

--Parbleu! si tu tais riche et noble, reprit M. de Malzonvilliers, je
ne voudrais pas d'autre gendre que toi!

--Si j'tais riche et noble? s'cria Jacques.

--Oui, vraiment.

--Eh bien, monsieur, je m'efforcerai de gagner fortune et noblesse.

--coute donc, mon ami, ces choses-l ne viennent pas trs vite. Je ne
te promets pas d'attendre.

Jacques hsita un instant; puis, levant les yeux au ciel, il reprit:

--A la garde de Dieu, monsieur, je me presserai le plus que je pourrai.

--Pauvre garon! murmura M. de Malzonvilliers tandis que Jacques
s'loignait, c'est vraiment dommage qu'il ne soit pas marquis ou tout au
moins millionnaire.

Jacques se dirigea d'un pas lent, mais ferme, vers un ct du parc
de Malzonvilliers, o Suzanne avait coutume de se promener  cette
heure-l, un livre ou quelque ouvrage d'aiguille  la main. Il l'aborda
rsolument et lui raconta l'entretien qu'il venait d'avoir avec son
pre; sa voix tait tremblante, mais son regard assur. Suzanne s'tait
sentie rougir au premier mot de Jacques; mais, bientt remise de son
trouble, elle avait attach sur son jeune amant ce regard clair et
serein qui rayonnait comme une toile au fond de ses yeux bleus.

--Votre pre ne m'a point laiss d'esprance, mademoiselle, dit Jacques
aprs qu'il eut termin son rcit; cependant je suis dtermin  tout
entreprendre pour vous mriter. Me le permettez-vous?

--M'aimez-vous, Jacques? reprit la jeune fille de cette voix vibrante et
douce qui sonnait comme le cristal.

--Si je vous aime! Je donnerais ma vie pour ma soeur Claudine; mais,
mademoiselle, il me semble, et que Dieu me pardonne ce blasphme, que je
donnerais le salut de mon me pour vous!

--Je serai donc votre femme un jour, mon ami, reprit Suzanne en tendant
sa main  Jacques, qui sentit son coeur se fondre  ces mots. Nous
sommes bien jeunes tous deux, presque deux enfants, ajouta-t-elle avec
un sourire, mais Dieu nous viendra en aide.

--J'ai le coeur fort! s'cria Jacques;  mademoiselle, je vous gagnerai!

--J'y compte, et moi je vous promets de n'tre jamais qu' vous!

Jacques voulut baiser la main de Suzanne; mais Suzanne lui ouvrit ses
bras, et les deux enfants s'embrassrent. Tous deux taient  la fois
graves et ingnus. Ils croyaient  leur coeur.

--Allez et mritez-moi, reprit Suzanne, les joues humides et
rougissantes; moi, je vous attendrai en priant Dieu.

Ils changrent un dernier serment et se sparrent.

Jacques reprit le chemin de la maisonnette, srieux, mais non plus
triste. Il fit tout de suite part  Guillaume Grinedal de ce qui s'tait
pass dans la journe.

--Nous nous aimons, ajouta-t-il, et nous nous marierons.

Le pre regarda les hirondelles qui fuyaient au loin dans le ciel bleu.

--Serments d'amoureux! dit-il en hochant sa tte chauve. Mais qu'ils
durent ou qu'ils passent, il n'importe, mon fils, il faut partir.

--C'tait mon intention, rpondit Jacques.

Le pre et le fils se serrrent la main.

--La fille appartient au pre, reprit Guillaume Grinedal; M. de
Malzonvilliers a t bon pour nous, il ne faut pas qu'il t'accuse
d'avoir voulu semer le dsordre dans sa maison. Tu partiras demain sans
chercher  revoir Suzanne.

Jacques hsita.

--Il le faut, rpta le vieillard.

--Je partirai, dit le fils; je partirai sans la revoir.

Vers le soir,  l'heure accoutume, on s'assit autour de la table.
Le dner fut silencieux. Jacques ne mangeait pas, et le refrain des
chansons qu'il avait l'habitude de fredonner mourait sur ses lvres.
Claudine ne voulait pas parler, de peur d'clater en sanglots; elle
se dtournait parfois pour s'essuyer les yeux. Jacques et Guillaume
s'efforaient de paratre calmes, mais les morceaux qu'ils portaient
 la bouche, ils les reposaient intacts sur leur assiette. Aprs la
veille, le pre embrassa ses trois enfants; il retint Jacques plus
longtemps sur son coeur.

--Va dormir, lui dit-il; mais auparavant, demande  Dieu du courage pour
la vie qui, demain, commence pour toi.

Le pre se retira, et les trois enfants se prirent  pleurer; ni l'un
ni l'autre n'avait la force d'exprimer son chagrin, et chacun d'eux
trouvait moins de paroles  dire que de baisers  donner. Vers la
pointe du jour, la famille se runit au seuil de la porte. Jacques avait
chauss de gros souliers et des gutres; une ceinture de cuir serrait sa
blouse de toile autour de sa taille; un petit havresac pendait sur
ses paules et sa main tait arme d'un fort bton de houx. Pierre et
Claudine sanglotaient. Jacques tait un peu ple, mais son regard avait
repris toute son assurance et sa fermet.

--O vas-tu, mon fils? dit le pre.

Dj,  cette poque, Paris tait la ville magique, le centre radieux
qui sollicitait toutes les intelligences actives, les esprits audacieux,
les imaginations inquites. Jacques n'avait pas un instant song aux
dtails du parti extrme qu'il avait choisi, cependant,  la question de
son pre, il rpondit sans hsiter:

--A Paris.

--C'est une grande ville, pleine de prils et de surprises. Beaucoup y
sont arrivs pauvres comme toi, qui en sont partis riches; mais mieux
vaut en sortir misrable que d'y laisser l'honntet. Que Dieu te
bnisse, mon fils.

Jacques s'agenouilla entre son frre et sa soeur, et Guillaume posa ses
mains tremblantes sur le jeune front de son premier-n. Aprs qu'il se
fut relev, le pre voulut glisser dans la main de Jacques une bourse o
brillait de l'or, mais Jacques la lui rendit:

--Gardez cet or, lui dit-il; c'est la dot de Claudine; j'ai des bras, et
dans mon havresac cinquante livres que j'ai gagnes.

Le pre n'insista pas; mais, tirant de son sein un bijou attach  un
ruban, il le passa au cou de Jacques.

--Le reconnais-tu, Jacques? lui dit-il; c'est le mdaillon perdu par
l'tranger, il y a cinq ans. Tu l'as bien gagn, garde-le donc; si tu
retrouves le gentilhomme auquel il appartient, tu le lui rendras,
et peut-tre se rappellera-t-il l'hospitalit de notre toit.
Embrassons-nous maintenant, et que Dieu te conduise.

Jacques embrassa d'abord Guillaume et Pierre; Claudine tait reste un
peu en arrire; quand ce fut  son tour, elle sauta au cou de Jacques.

--Je t'embrasse pour moi, d'abord, lui dit-elle tout bas, si bas, que sa
voix glissait comme un souffle  l'oreille du voyageur;  prsent, c'est
pour _elle_.

Jacques tressaillit.

--Oui, pour _elle_, reprit sa soeur; elle-mme me l'a bien recommand.

Jacques serra Claudine sur son coeur avec passion au souvenir de
Suzanne. Il regarda le ciel, plein d'un courage nouveau, l'oeil brillant
d'espoir. Les premires clarts du jour s'panchaient sur les campagnes
humides;  l'horizon flottaient mille vapeurs dores, et la route se
perdait au milieu des solitudes baignes de lumire. Paris tait l-bas,
derrire cet horizon flamboyant; Suzanne tait le prix du triomphe.
Jacques s'arracha des bras de Claudine et partit.




III

UN PAS DANS LA VIE


A quelques centaines de pas de la maisonnette, la route faisait un coude
et gravissait un monticule. Arriv au sommet, Jacques se retourna. Sur
le seuil de la porte, Guillaume Grinedal tait debout, et prs de lui,
agenouills sur la terre, Pierre et Claudine tenant ses mains entre les
leurs. Derrire lui, Jacques laissait tout son bonheur, tout ce qu'il
avait aim: le jardin plein d'ombre et de fracheur, la tranquille
retraite o il avait bgay sa premire prire et rv ses premiers
rves d'amour; les grandes campagnes qui avaient protg son me de leur
solitude et de leur srnit; le vaste chteau, voil de vieux ormeaux,
o si souvent il avait soupir, sans savoir la cause de ses soupirs, aux
bruits innocents de deux lvres enfantines chantant une chanson du
pays. Les boeufs fauves gars dans les grasses prairies, les taureaux
ruminant  l'ombre des htres, le troupeau filant le long du sentier,
les noirs essaims des corneilles disperss autour des chnes, la jeune
fille passant pieds nus le ruisseau babillard, le lourd fermier pressant
l'attelage paresseux, et jusqu'aux alouettes blotties aux creux des
sillons ou perdues dans l'azur immense, tous les tres et toutes les
choses de la cration avaient une part dans cette vie qui s'tait
panche comme une onde limpide et frache entre deux rives d'herbes
molles. Derrire lui, c'tait le repos et la paix; c'tait l'inconnu et
ses hasards sans nombre devant lui.

Jacques s'appuya sur le bton de houx, et promena ses regards au loin;
mille souvenirs oublis s'veillrent en foule dans son coeur; longtemps
il couta leurs voix confuses qui se redisaient le pass tout plein
de douces joies et d'honntes labeurs, et se plut  leurs rcits
mystrieux, les yeux tourns vers les beaux ombrages qui faisaient 
Malzonvilliers une verte ceinture. Deux larmes qui vinrent mouiller ses
mains, sans qu'il les et senties couler sur ses joues, le tirrent de
son rve. Combien d'autres n'taient pas dj tombes sur la poussire!
Jacques secoua la tte et s'lana sur le revers du monticule. Aprs
avoir pass la nuit  Fauquembergues, il arriva le lendemain  Fruges.
Dans l'auberge o il s'arrta, quelques rouliers, assis autour d'une
table, dpeaient un quartier de mouton; ils causaient vivement entre
eux, et Jacques remarqua avec surprise que leurs chariots taient encore
tout attels sur la route; les animaux, dbrids seulement, mangeaient
 mme leur provende tale par terre. Aux premiers mots qu'il entendit,
Jacques comprit qu'une troupe de batteurs d'estrade avait pntr dans
le pays, entre Aire et Saint-Omer. Ils appartenaient, disait-on,  un
corps de soldats hongrois et croates que le gouvernement espagnol avait
licencis, et qui cherchaient  ramasser un gros butin avant de quitter
la Flandre.

Les habitants aiss se retiraient en toute hte du ct de Saint-Pol ou
de Montreuil; les autres cachaient leurs objets les plus prcieux. On
voyait des femmes et des enfants sur les voitures des rouliers, et de
temps en temps passaient sur la route des familles de gentilshommes,
accompagnes de leurs serviteurs arms jusqu'aux dents. Jacques tait
habitu  ces scnes de tumulte et de terreur. Il s'avana vers l'un des
rouliers, et lui demanda si les ennemis taient encore bien loin.

--Qui le sait? rpondit l'homme. Peut-tre  dix lieues, peut-tre 
cent pas. Les hussards vont vite, et mieux vaut tre entre de bonnes
murailles que par chemins.

Parmi ceux qui dcampaient en toute hte, personne n'avait encore rien
vu, cependant nul ne s'arrtait et n'osait mme retourner la tte.
Jacques pensa que chacun fuyait parce qu'il voyait fuir les autres, et
en garon rsolu qu'il tait, il prit le parti de continuer son chemin,
voulant arriver  Hesdin avant la nuit. La journe tait brlante, et
Jacques marchait depuis le matin; l'apptit commena de se faire sentir
avec la fatigue. N'apercevant ni Hongrois ni Croates, Jacques se jeta
sur le ct de la route, prs d'une fontaine qui coulait  l'ombre d'un
bouquet d'arbres, et tirant de sa valise quelques provisions dont il
s'tait muni  Fruges, il se mit  djeuner gaillardement. En ce lieu,
l'herbe tait paisse et l'ombre frache; Jacques regarda sur la route,
et ne voyant rien, ni fantassin, ni cavalier, il s'tendit comme un
berger de Virgile au pied d'un htre. Il pensa d'abord et beaucoup 
Mlle de Malzonvilliers et soupira; puis, au souvenir des bonnes gens
qu'il avait rencontrs fuyant comme des livres, il sourit; il allait
sans doute penser  bien d'autres choses encore, quand il s'endormit.

Jacques ne voulait que se reposer; mais la jeunesse propose et l'herbe
frache dispose. Il dormait donc comme on dort  dix-huit ans, lorsqu'un
grand bruit de chevaux hennissant et piaffant le rveilla en sursaut.
Sept ou huit cavaliers tournaient autour de lui, tandis que deux autres
dbouclaient son havresac aprs tre sauts de selle. Jacques se dressa
d'un bond, et du premier coup de poing fit rouler  terre l'un des
pillards; il allait prendre l'autre  la gorge, lorsque trois ou quatre
cavaliers fondirent sur lui et le renversrent: avant qu'il pt se
relever, un coup violent l'tourdit, et il resta couch aux pieds des
chevaux.

Il n'avait fallu que trois minutes aux cavaliers pour dboucler sa
valise, il ne leur en fallut pas deux pour piller l'argent et les
effets, dpouiller Jacques de son habit et disparatre au galop. Jacques
resta quelques instants immobile, tendu sur le dos. Les larges bords
de son chapeau de feutre ayant amorti la force du coup qui lui tait
destin, Jacques n'tait qu'tourdi. Quand il se releva,  moiti nu
et sans argent, il courut sur un tertre pour reconnatre le chemin
qu'avaient pris les pillards. Un tourbillon de fume fouette par le
vent ondulait dans la plaine; deux villages brlaient; entre les toits
de chaume tout ptillants, passaient les bestiaux pouvants. Un nuage
lourd et cribl d'tincelles s'pandait au loin; quand l'incendie
gagnait une meule de paille ou quelque grange emplie de foin, un jet de
flamme coupait le sombre rideau de ses clairs rouges et tordus. Un gros
de cavalerie se tenait en bataille sur le bord d'un ruisseau. Jacques
n'en avait jamais vu l'uniforme, qui se composait d'un habit blanc 
retroussis jaunes et d'une culotte noire. A sa tte, allant et venant
d'un bout de l'escadron  l'autre, marchait un cavalier qu' sa mine on
reconnaissait pour le chef. Jacques courut droit  lui. Il ne doutait
pas qu'il n'et eu affaire  des maraudeurs du parti ennemi, mais dans
son naf sentiment d'quit, il ne doutait pas non plus que le chef
ne lui ft rendre ce qu'on lui avait vol. Si le roi d'Espagne et
l'empereur d'Allemagne faisaient la guerre au roi de France, ils ne
la devaient pas faire aux voyageurs. A la vue d'un jeune homme qui
s'avanait vers eux au pas de course, nu-tte et sans habit, le
capitaine s'arrta.

--Que veux-tu? lui dit-il brusquement quand Jacques fut  deux pas de
son cheval.

--Justice, rpondit Jacques tranquillement.

Le chef sourit et passa ses longs doigts nerveux dans sa moustache.

Deux cavaliers qui le suivaient changrent quelques paroles rapides;
ils parlaient plutt du gosier que des lvres, et leur idiome frappait
les oreilles de Jacques comme le croassement des corbeaux.

--De quoi te plains-tu? reprit le chef.

--On m'a pris ma valise, l'argent, les effets qu'elle contenait, jusqu'
mes habits, tout.

--On t'a laiss ta peau, et tu te plains! Mon drle, tu es exigeant.

Jacques crut n'avoir pas bien entendu.

--Mais je vous dis...

--Et moi je te dis de te taire! s'cria le chef; tu rpondras quand on
t'interrogera.

Le chef se tourna vers ses officiers; pendant leur courte confrence,
Jacques se croisa les bras. L'ide de fuir ne lui vint mme pas; il lui
semblait impossible qu'on lui ft plus qu'il n'avait souffert.

--- Tu es Franais, sans doute? reprit le chef en revenant vers lui.

--Oui.

--De ce pays, peut-tre?

--De Saint-Omer.

--Tu dois connatre alors les chemins de traverse pour regagner les
frontires de la Flandre?

--Trs bien.

--Tu vas donc nous servir de guide jusque-l. Bien que tes compatriotes
dcampent comme des voles de canards  notre approche, je crois que
nous nous sommes avancs trop loin. J'ai assez de butin comme a...
Cependant, s'il y a quelques bons chteaux aux environs, tu nous y
conduiras. En route!

Jacques ne bougea pas.

--M'as-tu entendu? reprit le chef en le touchant du bout de sa houssine.

--Parfaitement.

--Alors, marche.

--Non pas, je reste.

--Tu restes! s'cria le chef; et poussant son cheval, il vint heurter
Jacques immobile.

Le tube glac d'un pistolet s'appuya sur le front de Jacques.

--Ah ! sais-tu bien que je n'aurais qu' remuer le doigt pour te faire
sauter la cervelle, manant! reprit le Chef.

--Remuez-le donc, car, pour Dieu, je ne vous servirai pas de guide dans
mon pays et contre les miens.

Le pistolet se balana un instant  la hauteur du visage de Jacques,
puis s'abaissa lentement.

--Ainsi, tu ne veux pas nous conduire aux frontires, ajouta le chef en
glissant le pistolet sous l'aron.

--Je ne le peux pas.

--C'est donc moi qui t'y conduirai.

Le chef dit quelques mots dans une langue trangre, et avant que
Jacques pt se douter du danger qui le menaait, trois ou quatre soldats
l'avaient saisi et garrott.

--Il y a bien dans la compagnie quelque vieux licol propre  te servir
de cravate, continua le chef en s'adressant  Jacques. Quand nous
toucherons aux limites de l'Artois, je prtends t'y laisser pendu  la
plus belle branche du plus beau chne, afin que tu serves d'exemple aux
habitants de l'endroit. Si les corbeaux te le permettent, mon drle, tu
auras le loisir d'y mditer sur les profits de l'honntet.

Sur un signe du chef, deux soldats jetrent Jacques en croupe d'un
cavalier; on le lia  la selle comme un sac, et toute la troupe partit
au trot du ct de Hesdin. Jacques, courb en deux, battait de sa tte
et de ses pieds les flancs du cheval; le sang se porta bientt
aux extrmits, sa face devint pourpre, ses yeux s'injectrent, un
bourdonnement douloureux et confus emplit ses oreilles, le nom de
Suzanne expira sur ses lvres, et il ferma ses paupires. Mais, au
moment o le voile rouge qui flottait devant ses yeux  demi clos
obscurcissait le plus son esprit, il ramena, par un effort violent, ses
mains  la hauteur de sa tte, un instant souleve. Les courroies qui
les enchanaient touchaient  ses lvres; il les mordit, et, l'instinct
de la conservation revenant avec l'espoir de la dlivrance, il en eut
bien vite,  coups de dents, dchir le noeud. Le cavalier chantait tout
en fourbissant la garde de son sabre. Jacques se suspendit d'une main 
la croupire du cheval, et de l'autre dfit le lien qui l'attachait  la
selle. Quand il sentit ses membres libres, il regarda autour de lui
pour voir si nul soldat ne l'observait; le chef et les officiers
chevauchaient en tte, et l'escadron les suivait sans penser au captif.
Le cavalier, tout occup de son arme, ne pressait pas son cheval qui,
plus lourdement charg que les autres, avait perdu du terrain et se
trouvait alors  la queue de la colonne. Jacques se laissa donc glisser
doucement sur le chemin. A peine eut-il senti la terre sous ses pieds,
que toute sa vigueur lui revint, et se jetant sur le ct de la route,
il prit  travers champs. Mais il avait  peine fait deux cents pas
qu'il entendit une dtonation, et, au mme instant, une balle fit
jaillir la poussire  ses cts. Il tourna la tte et vit trois ou
quatre cavaliers lancs  ses trousses, le mousqueton au poing.

Jacques tait leste et vigoureux, il franchissait les haies et les
fosss comme un chevreuil; mais il ne pouvait longtemps lutter contre
des chevaux. Le cavalier  qui sa garde avait t confie se montrait
le plus ardent  sa poursuite; dj il tait en avance de quelques
centaines de pas sur ses camarades, lorsque Jacques, comprenant
l'inutilit de sa fuite, s'arrta. Le cavalier arriva sur lui au galop,
le sabre lev; mais Jacques vita le coup en se jetant de ct, et
saisissant le soldat par la jambe gauche, il le prcipita  bas du
cheval. Tandis que le soldat, meurtri de sa chute, se dbattait  terre,
Jacques sauta sur la selle et partit. Pendant quelques minutes, les
camarades du vaincu bondirent sur ses traces; deux ou trois balles
gratignrent le sol  ses cts, mais bientt la course des maraudeurs
se ralentit; l'escadron tait loin derrire eux, et en avant s'tendait
un pays inconnu o l'ennemi pouvait surgir  tout instant; l'un d'eux
retint son cheval et tourna bride; le second l'imita, puis le troisime
aussi, et Jacques n'entendit plus retentir  son oreille leur galop
furieux. A son tour, il ramassa les rnes et mit sa monture au petit
trot. Jacques n'avait pas march un quart d'heure dans la direction de
Saint-Pol, qu'il dcouvrit, en avant de Fleury, une troupe de cavaliers
portant de l'infanterie en croupe. La premire rencontre avait appris
au fils du fauconnier assez des usages de la guerre pour le rendre
circonspect. Un moment il eut la pense de se jeter dans un petit bois,
lorsqu'une nouvelle rflexion le dcida  pousser droit en avant.
Il tait trop prs de Saint-Pol, ville forte occupe par une grosse
garnison, pour que l'ennemi et os s'aventurer jusque-l. Une vedette
qui trottait  deux ou trois cents pas de la troupe, tonne de voir un
grand garon n'ayant qu'un pantalon et la chemise courant sur un cheval
tout quip, arrta Jacques.

--Conduisez-moi  votre capitaine, dit Jacques au plus apparent de la
bande.

--C'est ce que j'allais justement vous proposer, mon camarade, rpondit
le brigadier.

Le capitaine tait un beau jeune homme dont la bonne mine tait
rehausse par le costume militaire; une fine moustache noire faisait
ressortir l'clat de ses lvres du galbe le plus pur. Une grande pleur
rpandue sur ses traits dlicats donnait  sa physionomie un charme
et une distinction inexprimables. Jacques se sentit rassur du premier
regard. Ami ou ennemi, il avait affaire  un brave gentilhomme.
L'officier considra Jacques un instant en silence, et un rapide sourire
claira son visage, o la mlancolie avait jet son voile mystrieux.

--Si tu es Franais, dit-il enfin d'une voix claire et douce, ne crains
rien, tu es parmi des Franais.

Jacques lui raconta ce qui lui tait arriv; son sommeil, sa capture,
sa dlivrance, le pril auquel il avait chapp. L'officier l'coutait,
frisant le bout de sa moustache, les yeux attachs sur les yeux du jeune
homme. Jacques comprit la signification de ce regard. Il rougit.

--Vous me prenez pour un espion? dit-il d'une voix brve.

--Plus maintenant; la lchet n'a pas ces traits honntes et ce regard
fier. Elle tremble, mais ne rougit pas. Tu es un brave garon, et tu vas
nous conduire au lieu o tu as laiss les batteurs d'estrade.

--Volontiers; quand je les perdis de vue, ils prenaient le chemin de
l'abbaye de Saint-Georges, prs de Bergueneuse, et ne peuvent pas tre 
plus d'une lieue d'ici.

Sur l'ordre du capitaine, on fournit  Jacques un habit, un chapeau, un
sabre et des pistolets.

--As-tu jamais mani ces joujoux-l? reprit l'officier.

--Vous en jugerez, mon capitaine, si nous rencontrons les bandits qui
m'ont pill.

--Va donc!

Jacques se plaa  la tte de la troupe, qui se composait de deux cents
cavaliers  peu prs portant en croupe autant de grenadiers. Elle
venait d'tre dtache de la garnison de Saint-Pol, pour repousser les
maraudeurs de l'arme espagnole signals par les claireurs.

L'officier trottait  ct de Jacques.

--Tu manies ton cheval comme un vieux soldat, lui dit-il au bout de cinq
minutes. O donc as-tu appris l'quitation?

--Chez mon pre,  Saint-Omer.

--Ah! tu es de Saint-Omer? alors tu as peut-tre connu un brave
fauconnier nomm Guillaume Grinedal?

--Comment ne l'aurais-je pas connu, puisque c'est mon pre.

L'officier tressaillit. Il se tourna vers Jacques et se prit  le
considrer attentivement.

--Ton pre! Ce vieux Guillaume qui m'a si souvent port sur ses genoux
est ton pre? Tu t'appelles donc Jacques?

Ce fut au tour de Jacques de tressaillir. Il regarda l'officier, tout
mu, cherchant  lire sur son visage un nom que son coeur pelait tout
bas.

--Mon nom? vous savez mon nom? dit-il.

L'officier lui tendit la main.

--As-tu donc oubli M. d'Assonville? reprit-il.

--Notre bienfaiteur  tous! s'cria Jacques.

Et il attacha ses lvres sur la main du capitaine.

--Non pas celui-l, Jacques, mais son fils, Gaston d'Assonville. Le pre
est l-haut; il a t l'ami de Guillaume: le fils sera l'ami de Jacques.




IV

L'ESCARMOUCHE


La troupe commande par M. d'Assonville, capitaine aux chevau-lgers,
tait encore  dix minutes de l'abbaye de Saint-Georges, dont les
murailles blanches se dessinaient entre des massifs d'arbres sur la
droite du chemin, lorsqu'on entendit des coups de fusil ptiller  une
petite distance.

Un paysan qui fuyait sur un mchant bidet apprit  M. d'Assonville
qu'une vingtaine de maraudeurs s'taient prsents  l'abbaye, avaient
forc les portes et ordonn aux religieux de prparer des vivres pour
toute la troupe, s'ils ne voulaient pas voir leur maison mise  feu et 
sang.

--Qu'a fait l'abb? demanda le capitaine, dont les yeux s'enflammrent.

--Dame! reprit le paysan, il a vid la cave et fait dresser les tables.

--Bien, nous mangerons le dner aprs le bal.

--Hum! fit l'autre, m'est avis, mon officier, que bien des danseurs
manqueront au festin. Les Hongrois sont nombreux.

--Combien?

--Mais six ou sept cents, tous  cheval et bien arms. Leur chef a fait
sonner de la trompette; les bandes disperses de toutes parts se sont
runies, et, en attendant que le souper soit prt, elles pilent Anvin.

Le village tait en feu et la fusillade clatait dans la plaine.

M. d'Assonville se dressa sur ses triers, l'pe  la main. Ce n'tait
plus le ple jeune homme au front dcolor. L'clair brillait dans ses
yeux, le sang brlait sa joue.

--En avant! cria-t-il d'une voix tonnante, et du bout de son pe il
montra  ses soldats le village flamboyant. Toute la troupe s'branla.

A la vue des Franais, les clairons sonnrent et les ennemis se
rangrent en bataille  quelque distance d'Anvin, aux bords de
la Ternoise. Leur troupe tait nombreuse et bien monte; mais M.
d'Assonville tait de ceux qui ne savent pas reculer; il fit mettre pied
 terre aux grenadiers et les divisa par pelotons de vingt  vingt-cinq
hommes entre ses cavaliers.

--Jouez du fusil comme nous jouerons du sabre, leur dit-il, et nous
ferons passer la rivire sans bateau  ces mchants drles.

Les grenadiers crirent: Vive le roi! et apprtrent leurs armes. Au
moment o M. d'Assonville allait donner le signal d'attaquer, un vieil
officier lui toucha lgrement le bras.

--Monsieur le comte, lui dit-il, ils sont deux contre un et l'avantage
de la position est pour eux.

--Quoi! c'est vous, monsieur du Coudrais, qui comptez l'ennemi!

--Je dois compte au roi, mon matre, de la vie de tous ces braves
gens, reprit l'officier en montrant du bout de son pe les soldats
impatients. Maintenant ordonnez, et vous verrez si j'hsiterai  me
faire tuer.

--Non pas, monsieur, vous triompherez avec vos grenadiers. Ils sont
un contre deux! eh bien, nous avons pour nous la vue de ce village qui
brle! Chaque chaumire qui croule crie vengeance. En avant!

Toute la troupe entendit ces mots. Les soldats lectriss s'lancrent,
et Jacques, emport le premier, sentit courir dans ses veines le frisson
de la guerre. Les Hongrois, aprs s'tre mis en bataille, attendaient
les Franais en poussant mille cris. Grce  la supriorit du nombre,
ils comptaient sur une facile victoire; bien loigns de mettre la
rivire entre eux et les assaillants, ce qui aurait doubl leurs
forces par l'avantage de leur position, ils coururent  leur rencontre
ple-mle et sans ordre, aussitt qu'ils les virent s'branler. Le choc
fut terrible; la fusillade clata sur toute la ligne, et les cavaliers
s'abordrent le sabre et le pistolet au poing. Un instant on put croire
que le succs serait douteux. Les combattants ne faisaient qu'une masse
mouvante treinte par la colre et le sauvage amour du sang; de cette
masse confuse montait un bruit de fer ml  des hurlements de mort.
A toute seconde un homme disparaissait du milieu de cet ocan de ttes
qu'entouraient mille clairs, o sonnait le cliquetis des armes, et
l'espace se resserrait; mais les dcharges des grenadiers de M. du
Coudrais, qui combattaient en bon ordre, avaient clairci les rangs de
l'ennemi; les Hongrois, crass sous une grle de balles partant de
tous les cts  la fois, presss par la fougue ardente des cavaliers
qu'enflammait l'exemple de M. d'Assonville, mollirent et lchrent pied.
Un soldat regarda en arrire, un autre tourna bride, un troisime se
jeta tout arm dans la Ternoise, dix ou douze dcamprent, un escadron
plia tout entier, puis tous enfin reculrent dans un dsordre affreux.

--En avant! cria de nouveau M. d'Assonville, et poussant son cheval sur
les derniers combattants, il prcipita toute la troupe dans la rivire.
Quand les chevaux enfoncrent les pieds dans l'eau, ce fut une
droute. Les Hongrois et les Croates partirent au galop, jetant leurs
mousquetons, et le sabre hacha les fuyards.

Jacques voyait pour la premire fois et de prs toutes les horreurs d'un
combat. L'motion faisait trembler ses lvres; mais le piaffement des
chevaux, l'clat des armes, le bruit des explosions, l'odeur de la
poudre, excitaient son jeune courage; il brandit son sabre d'une main
ferme et se lana tout droit devant lui. Un Croate qu'il heurta dans sa
course lui lcha  bout portant un coup de pistolet; la balle traversa
le chapeau de Jacques  deux pouces du front. Jacques riposta par un
coup de pointe furieux. Le Croate tomba sur le dos, les bras tendus; le
sabre lui tait entr dans la gorge; Jacques sentit jaillir sur sa
main le sang bouillonnant et chaud; il regarda le soldat plissant
qu'emportait le cheval effar. C'tait le premier homme qu'il tuait;
Jacques abaissa la pointe de son sabre et frissonna, mais il tait
au premier rang, et le tourbillon le poussa en avant. Au milieu de la
mle, Jacques rencontra M. d'Assonville et se tint ds lors  son
ct. Tous deux les premiers firent entrer leurs chevaux dans la rivire
rougie, mais quand il n'y eut plus que des fuyards, tous deux remirent
leur sabre au fourreau. Le capitaine tendit la main au soldat.

--Tu t'es bien conduit, Jacques, lui dit-il. Mordieu! tu avais raison de
vouloir te mesurer contre ces pillards. Tu leur as pay la monnaie de ta
valise!

--Ma foi, monsieur, j'ai fait ce que j'ai pu.

--Eh! mon camarade, ceux qui courent te diront que tu as trop pu!

Le champ de bataille tait encombr de morts et de blesss; les ennemis
avaient laiss trois cents des leurs par terre; une centaine fort
mal accommods taient rests aux mains des Franais, si bien que les
batteurs d'estrade avaient perdu la moiti de leur monde. Cependant
les clairons sonnrent, et les soldats disperss de toutes parts se
runirent sous leurs guidons.

--Tu n'es pas encore enrgiment, mon garon, dit M. d'Assonville 
Jacques, ainsi va  tes affaires. Songe que tu as perdu une valise, ne
te fais pas faute d'en ramasser deux.

Comme M. d'Assonville allait rejoindre son escadron, deux grenadiers
qui portaient un brancard sur lequel gisait un officier vinrent  passer
prs de lui.

A la vue du capitaine des chevau-lgers, l'officier se souleva sur son
coude.

--Monsieur le comte, dit-il, vous aviez raison, et je n'avais pas tort.
Ils sont battus, mais ils m'ont tu.

--Tu! s'cria M. d'Assonville. Ah! j'espre, monsieur du Coudrais, que
votre blessure...

--Ma blessure est mortelle, reprit le vieil officier. Un coup de feu m'a
travers le corps. Ma prudence m'est explique,  prsent: c'tait un
pressentiment. Au revoir, capitaine!

M. du Coudrais laissa tomber sa tte, o flottaient les ombres du
trpas, et les soldats passrent. Jacques avait le coeur serr. Aprs
l'clat et les transports de la victoire, il venait d'assister au deuil
d'une agonie. Il prit dans la direction de la rivire, la tte penche
et l'esprit malade. Combien dj la paix de la maisonnette tait loin!
Il n'avait pas fallu deux journes pour que Jacques et tu quatre ou
cinq hommes et qu'il en et bless sept ou huit autres. Tout en marchant
au milieu des cadavres, ses yeux tombrent sur ses mains: elles taient
humides et rouges encore; tout son corps frissonna. Quelle route
allait-il donc suivre pour arriver jusqu' Suzanne, et quelles
sanglantes prmices son amour venait-il de lui offrir? Jacques foulait
en ce moment l'endroit o la mle avait t le plus furieuse, la terre
tait jonche de morts; au milieu des Hongrois tendus, ses regards
vagues et distraits rencontrrent un soldat qui, tomb  vingt pas de la
Ternoise, cherchait  se rapprocher du rivage. Le Hongrois rampait sur
les mains et les genoux, se tranait l'espace de quelques pieds, puis
s'abattait. Jacques courut  lui et le souleva.

--De l'eau! de l'eau! dit le Hongrois, dont la face tait souille de
sang coagul; de l'eau! je brle!

Jacques le transporta sur le bord de la Ternoise, et prsenta  ses
lvres ardentes un chapeau rempli d'eau.

Le Hongrois trempa son visage dans cette eau froide et but avidement.

--J'ai du feu dans la gorge, et mes lvres sont comme deux fers rouges,
disait-il en lchant les bords humides du chapeau.

Jacques l'adossa contre un tronc d'arbre et lava son visage. Le Hongrois
avait reu un coup de sabre sur la tte et une balle dans le ventre.
Quand la boue et le sang effacs laissrent les traits  dcouvert,
Jacques poussa un cri. Le bless leva les yeux sur lui.

--Ah! tu me reconnais  prsent, dit-il avec un rire amer. Quand tu m'as
soulev, je n'ai rien dit, j'avais soif... maintenant, achve-moi si a
t'amuse.

--Oh! fit Jacques avec une expression d'horreur.

--Parbleu! c'est ton droit.

--Un droit d'assassin!

--Ah! tu as de ces scrupules-l, toi!  ton aise. Quant  moi, je n'y
regarderai pas de si prs, si quelque jour... Mais les tiens m'ont mis
dans un trop piteux tat pour que je recommence jamais. Diable! mon
drle, tu t'es bien veng.

--Non pas! je me suis battu, voil tout.

--Oh! je ne t'en veux pas! Si je t'avais cass la tte, tout cela ne
serait pas arriv. C'est une leon... il est un peu tard pour m'en
servir; qu'elle te profite au moins.

L'officier se retourna sur le flanc.

--Vois-tu, reprit-il, quand on tient un ennemi, le plus court est de
lui brler la cervelle. C'est un principe que j'avais toujours mis en
pratique; pour l'avoir oubli une fois, voil o j'en suis rduit...

Une convulsion serra le gosier du Hongrois, qui se tordit au pied de
l'arbre.

--De l'eau! de l'eau! murmura-t-il encore, j'ai des charbons dans les
entrailles!

Jacques posa le chapeau plein  son ct, et courut chercher du secours.
Il trouva M. d'Assonville inspectant sa troupe, suivi d'un marchal des
logis, qui rayait les noms des morts sur le livre de la compagnie.

--L'officier hongrois, qui voulait me faire pendre aux frontires
de l'Artois, se meurt, lui dit Jacques; ne pourrais-je pas le faire
transporter  l'ambulance pour qu'il reoive les soins que rclame son
tat?

M. d'Assonville regarda Jacques.

--Ah! c'est le capitaine qui voulait te faire pendre aux frontires de
l'Artois! C'est bien, mon garon, va.

Jacques partit avec deux grenadiers. L'officier hongrois fut plac
sur un brancard garni de bottes de paille. Quelques gouttes de sang se
figeaient au bord de ses plaies ouvertes, ses dents claquaient de froid.
Le fils du fauconnier le couvrit de son habit.

--Quel coeur as-tu donc? lui dit brusquement l'officier.

--Le coeur de tout le monde.

--Parbleu! tu es bien le premier habitant de ce monde-l que je
rencontre.

Les yeux du Hongrois brillaient et s'teignaient tour  tour; quand il
les ouvrait, il regardait Jacques.

--Peut-tre vaut-il mieux, reprit-il, que ce soit moi qui parte, et toi
qui restes. Je ne vaux rien, et tu as l'air d'un brave jeune homme... Le
hasard a eu raison...

Le Hongrois se tut quelques minutes; un tressaillement convulsif
l'agita, et ses yeux se voilrent; tout  coup il les tourna vers
Jacques, tout pleins d'un feu extraordinaire.

--Crois-tu qu'il y ait quelque chose l-haut? lui dit-il en montrant le
ciel du doigt.

--Il y a Dieu.

--Veux-tu me donner la main?

Jacques tendit sa main au vieux soldat, qui la serra avec plus de
vigueur qu'on ne pouvait en attendre d'un homme si cruellement bless,
puis il se renversa sur la paille, et ramena l'habit de Jacques sur
lui. Au bout d'un moment, Jacques ne l'entendant plus ni parler ni se
plaindre, se pencha vers lui.

--Comment vous trouvez-vous, mon capitaine? lui dit-il.

--Moi, mon ami? trs bien.

Le regard tait vif, le visage doucement color, la voix claire. Jacques
se tut, pensant que l'officier hongrois voulait dormir. Quand on fut
arriv  l'ambulance, il souleva l'habit: l'officier hongrois
tait mort. Deux heures aprs, la troupe tait runie  l'abbaye de
Saint-Georges, autour des tables prpares pour les ennemis. On riait de
bon coeur et on mangeait de bon apptit. Si l'on plaignait les blesss,
on oubliait les morts; les vivants se flicitaient les uns les autres,
et tout allait pour le mieux. M. d'Assonville conduisit Jacques dans une
chambre de l'abbaye o une table tait dresse.

--Assieds-toi l, lui dit-il.

--Moi! prs de vous?

--Aprs le combat, il n'y a plus ni matre ni serviteur, il n'y a que
des soldats. Assieds-toi, te dis-je, et conte-moi ton histoire.

M. d'Assonville n'tait dj plus le brillant officier dont les yeux
lanaient des clairs au moment de la bataille; la tristesse tait
revenue  son front et la pleur  ses joues, o la ligne aigu de ses
moustaches se dessinait comme un coup de pinceau sur de l'albtre; 
l'ardeur gnreuse,  la mle fiert,  l'impatience tmraire dont
les flammes coloraient tout  l'heure son beau visage, un doux et
mlancolique sourire avait succd. Jacques se sentait tout  la fois
mu et attir par cette tristesse mystrieuse dont la source devait
sourdre au fond du coeur. Il s'assit et raconta la nave histoire de sa
jeunesse, de ses amours, de son dpart. M. d'Assonville l'coutait;
un instant ses yeux s'humectrent au rcit des amours innocentes de
Jacques, mais cet instant fut si court, que Jacques ne vit pas mme
briller sa prunelle humide. M. d'Assonville porta le verre  sa bouche.

--Je bois  tes esprances, dit-il.

Jacques soupira.

--C'est la fortune du pauvre! murmura-t-il. Si ton amante a le coeur
honnte et sincre, garde-les; mais si elle est faible comme le roseau
ou trompeuse comme le vent, chasse-les hardiment! Des esprances trahies
sont comme des pines qui dchirent.

--J'espre, parce que je crois, rpondit Jacques.

--Tu as dix-huit ans! s'cria M. d'Assonville.

Et un clair d'ironie amre passa dans ses yeux; puis il reprit tout
doucement:

--Crois, Jacques; la croyance est le parfum de la vie et la parure de
la jeunesse; malheur  ceux qui n'ont pas cru! ceux-l n'ont pas aim;
ceux-l mourront sans avoir vcu!

M. d'Assonville pressa les deux mains de Jacques; le reflet d'une
passion mal teinte illumina son visage, et il avala son verre tout d'un
trait.

--A quoi pensais-je? reprit-il; il s'agit d'amour et point de
philosophie! Voyons, Jacques, que comptes-tu faire?

--Je vous l'ai dit: me rendre  Paris et chercher fortune,  moins que
vous ne consentiez  me garder avec vous.

--C'est ce que nous examinerons plus tard, et ce  quoi je consentirais
volontiers si ma compagnie pouvait te rendre service. Mais supposons un
instant que tu sois arriv  Paris, qu'y feras-tu?

--Franchement, je n'en sais rien; je frapperai  toutes les portes.

--C'est un excellent moyen pour n'entrer nulle part. As-tu quelque
argent?

--Oui, cinquante livres qu'on m'a voles et que j'espre bien rattraper
avec ma valise.

--Et quinze louis que je te donnerai pour ta part du butin.

--Eh! mais, a fait...

--a fait quinze louis. En guerre comme en amour, ce qu'on perd est
perdu.

--Ah!

--Avec trois cent soixante livres, tu as juste de quoi battre le pav de
Paris pendant deux mois; aprs quoi, tu auras la ressource de te faire
laquais.

--J'aimerais mieux me jeter dans la rivire.

--Ce n'est pas le moyen d'pouser Mlle de Malzonvilliers.

--C'est juste. Je puis toujours bien me faire soldat.

--Ceci est une autre affaire. Dans le mtier des armes, tu as vingt
chances de te faire casser la tte et une de gagner des paulettes.

--C'est peu.

--Mais  Paris, sur deux chances de faire fortune, tu en as douze
de mourir de faim,  moins de consentir  faire certains mtiers qui
rpugnent aux honntes gens.

--Le peu de tout  l'heure se rduit maintenant  rien.

--Ah! mon ami, tu t'es charg d'une rude entreprise dans laquelle le
courage et la persvrance ne peuvent quelque chose que dans le cas o
le hasard se met de leur ct.

--En attendant qu'il y consente, que me conseillez-vous?

--C'est ce que nous allons dcider ensemble. Vide cette bouteille de
vieux vin de Bourgogne. Le vin porte conseil; il montre faciles les
choses les plus extravagantes, et il n'y a gure que celles-l qui
vaillent la peine d'tre tentes. Quand on veut devenir capitaine, il
faut songer  devenir gnral.

--Gnral! s'cria Jacques tout tourdi.

--Certes, si j'tais assez fou pour goter  l'amour, je me risquerais
aux princesses du sang.

--Eh bien, pour commencer, si vous m'incorporiez aux chevau-lgers?
qu'en dites-vous?

--Eh! l'uniforme est joli! Si tu as grand soin d'viter la mitraille,
les balles, les boulets, les grenades et autres projectiles fcheux; si
tu n'es ni tu, ni amput, si tu te conduis toujours vaillamment; si tu
ne te fais jamais punir; si tu te signales par quelque action d'clat,
et si le bonheur te sourit, tu peux compter sur les galons de marchal
des logis  quarante-huit ans. Il ne faudrait pas cependant qu'un
lieutenant s'avist de te regarder de travers, parce que tu aurais
manqu de le saluer  propos, auquel cas tu courrais le risque de rester
brigadier jusqu' la soixantaine.

Jacques laissa tomber son verre.

--Ce n'est ni toi ni moi qui avons fait le monde comme il est, et ce
n'est pas ta faute si ton pre n'tait pas chevalier tout au moins. Un
pre prudent, au temps o nous sommes, devrait toujours natre comte ou
baron.

--Monsieur, je cours  Paris tout de ce pas, s'cria Jacques effar.

--A Paris! eh! eh! c'est une ville aimable aux jeunes gens riches et de
bonne mine; mais quand on n'a que de la bonne mine, il faut bien prendre
garde d'entrer au cabaret. Les gentilshommes en sortent gris, les
pauvres diables en sortent racols. Paris est un endroit o les plaisirs
abondent; seulement ils cotent trs cher, surtout ceux qui ne cotent
rien. Il est vrai que lorsqu'on est beau garon, on a une chance
nouvelle. Ma foi, oui! O diable avais-je l'esprit de n'y pas penser?
On peut plaire  quelque douairire qui vous place alors dans ses
affections, juste entre son pagneul et son confesseur; le matin, on
sort de son appartement par la porte secrte. Au bout d'un mois, on
est le commensal de la maison en qualit de secrtaire; on a le teint
fleuri, la bouche vermeille, et l'on a tout le jour pour se reposer!

Jacques fit un geste de dgot.

--Non! alors il nous reste l'espoir de devenir intendant. Bon mtier!
Sais-tu voler, Jacques?

Jacques plit et se leva.

--Monsieur! dit-il d'une voix trangle par l'motion.

M. d'Assonville le regarda sans qu'un muscle de son visage tressaillt.
Jacques passa ses mains dans les longues boucles de ses cheveux blonds.
Un soupir profond sortit de sa poitrine et il se rassit.

--Pardonnez-moi, monsieur le comte, reprit-il; je ne m'attendais pas 
cet outrage de vous qui avez dormi dans les bras de mon pre! Vous avez
voulu sans doute me punir d'avoir si promptement oubli la distance qui
existe entre nous, mais vous l'avez fait mchamment, monsieur le comte.
Vous n'avez pas le dsir de me venir en aide, je le vois bien. Je
prendrai donc conseil des circonstances; mais, quoi qu'il puisse advenir
et dans quelque situation que je me trouve, croyez-le bien, jamais
je n'oublierai que j'ai, pour me juger, mon Dieu l-haut et mon pre
l-bas.

--Tu es un brave et loyal garon, mon ami Jacques, et je suis fier de
presser ta main, rpondit M. d'Assonville; j'ai voulu t'prouver, et
maintenant que je sais ton me aussi ferme que ton bras est fort, je
te parlerai en homme. Tu n'as rien  faire dans les chevau-lgers.
Serais-tu le plus instruit, le plus hardi et le plus intelligent soldat
de la compagnie, le plus mince cadet de famille expdi de Paris par la
cour te passerait sur le corps: Tu n'as rien  faire non plus  Paris.
Avec une conscience trempe comme l'acier on n'arrive  rien,  moins
d'tre duc et pair tout au moins. Reste soldat: les soldats peuvent
garder l'honneur pur; mais entre dans l'artillerie. L seulement un
homme qui a de la vaillance, de la conduite et quelque savoir peut se
pousser, ne ft-il pas gentilhomme. Tu as de la jeunesse et une tournure
qui valent bien quelque chose, Dieu fera le reste: il y a mille hasards
entre toi et le but, mais Suzanne est au bout du chemin! J'ai un frre
qui commande une compagnie de sapeurs  Laon, je te donnerai une lettre
pour lui. C'est un autre moi-mme; le fils de Guillaume Grinedal ne
sortira pas de la famille.

Jacques prit les mains de M. d'Assonville et les baisa sans pouvoir
parler. Le lendemain, portant dans une bourse les quinze louis d'or que
lui avait donns le capitaine, et mont sur un bon cheval bien quip,
il quitta l'abbaye.

--Voici la lettre, lui dit M. d'Assonville; si tu as quelque regret
de me quitter, j'en ai tout autant de te perdre; mais il faut que tu
arrives  Malzonvilliers, et le plus court chemin passe par Laon. Va
donc  Laon. Si jamais tu as besoin de moi, tu me trouveras. Adieu, mon
ami.

Jacques pressa la main du capitaine et piqua des deux pour ne pas lui
laisser voir que ses yeux se remplissaient de larmes. Il avait dj
l'orgueil du soldat.




V

UN INTRIEUR DE CASERNE


Jacques arriva sans encombre  Laon. Le premier soldat qu'il rencontra
lui indiqua la demeure de M. de Nancrais. A peine le capitaine eut-il
reconnu l'criture de son frre, qu'il donna l'ordre d'introduire le
voyageur. M. de Nancrais tait un homme de grande taille, sec, nerveux;
ses yeux gris, enfoncs sous d'pais sourcils bruns, spars 
leur pointe interne par une ride profonde, brillaient d'un feu
extraordinaire; une longue moustache fauve coupait en deux son visage
amaigri par les fatigues de la guerre; il avait, en parlant, l'habitude
d'en tordre la pointe aigu entre ses doigts sans quitter du regard
la personne qu'il interrogeait. Ce regard, net et vif comme une pointe
d'acier, semblait descendre jusqu'au fond des consciences, et les plus
endurcies se sentaient troubles par sa fixit. M. de Nancrais avait
deux ou trois ans de moins que son frre, et paraissait tre son an
de trois ou quatre. L'habitude du commandement, et surtout son caractre
naturellement imprieux, donnaient  toute sa personne un air d'autorit
qui imposait au premier coup d'oeil. Il fallait s'arrter aux traits du
visage pour trouver quelque ressemblance entre les deux frres. Il n'y
en avait aucune dans les physionomies. M. de Nancrais tenait la lettre
de M. d'Assonville  la main lorsque Jacques entra. Il le considra deux
ou trois minutes en silence.

--Tu arrives de Saint-Pol? dit enfin le capitaine.

--Il y a juste un quart d'heure.

--D'aprs ce que mon frre me marque, tu as l'intention de te faire
soldat?

--Oui, capitaine.

--C'est un mtier o il y a plus de plomb que d'argent  gagner.

--C'est aussi le plus honorable pour un homme de coeur qui veut se
pousser dans le monde.

--a te regarde; mais je dois te prvenir que dans l'artillerie, et dans
ma compagnie surtout, on est esclave de la discipline. A la premire
faute, on met le maladroit au cachot;  la seconde, on le fait passer
par les verges;  la troisime, on le fusille.

--Je tcherai de ne pas aller jusqu'au cachot, afin d'tre toujours loin
du mousquet.

--C'est ton affaire. Tu connais le rgime de ma compagnie, te plat-il
toujours d'y entrer?

--Oui, capitaine.

--M. d'Assonville me parle de toi comme d'un garon dtermin. Tu as vu
le feu, dit-il, et tu t'y es bien conduit.

--J'ai fait mon devoir.

--C'est bien. A partir d'aujourd'hui, tu es soldat dans ma compagnie;
souviens-toi de suivre toujours la ligne droite, et ne m'oblige pas  te
punir; je le ferai sans piti, d'autant plus que m'tant recommand par
mon frre, je veux que tu sois digne de sa protection. Le nom de
ton pre m'engage d'ailleurs  redoubler de svrit  ton gard; je
prtends lui prouver que tu mrites d'tre son fils.

Jacques s'apprtait  rpondre; M. de Nancrais l'arrta d'un geste.

--Tu t'appelles Jacques! continua-t-il.

--Oui, capitaine.

--C'est un nom de bourgeois: il n'en faut pas au rgiment. Tu
t'appelleras...

--Comme vous voudrez.

--Parbleu! c'est bien ainsi que je l'entends! Tous les soldats ont un
nom.

--Oui, un nom qui n'est pas le leur.

--Mais c'est le mien! Crois-tu, par hasard, que j'aie besoin de leur
consentement pour les baptiser?

--Est-ce encore de la discipline? demanda Jacques en rougissant.

--Oui, mon garon, rpondit M. de Nancrais, qui ne put s'empcher de
sourire. Mais, mordieu, je le tiens, ton nom: il est crit sur ton
visage!

--Ah! Ainsi, je m'appelle?...

--Belle-Rose.

M. de Nancrais agita sa sonnette; un soldat de planton dans
l'antichambre entra, le capitaine lui dit quelques mots  l'oreille, le
soldat sortit et revint cinq minutes aprs avec un caporal de sapeurs.

--Monsieur de la Droute, dit M. de Nancrais au sous-officier, voil une
recrue que je vous confie; vous le mnerez  la chambre, l'instruirez
dans le mtier, et me rendrez compte de sa conduite. Allez.

Malgr son nom formidable, le caporal la Droute tait un excellent
homme qui ne demandait pas mieux que de rendre service aux gens. Quand
ils furent tous deux dans la rue, le caporal et la recrue, la Droute se
tourna vers notre ami Jacques, appel maintenant Belle-Rose.

--Il parat que vous avez t chaudement recommand au capitaine, lui
dit-il; il ne m'en a jamais dit si long  propos d'un soldat.

--Si long! un pauvre bout de phrase d'une douzaine de mots...

--Eh! c'est tout juste trois fois de plus qu'il n'a coutume d'en
dbiter! Quand une recrue arrive  la compagnie, M. de Nancrais
l'interroge, puis il fait appeler un caporal, et lui montrant l'homme,
il lui dit: Voil un soldat, inscrivez-le, et il tourne le dos. Oh!
c'est un terrible homme que le capitaine.

--Bah! dit Belle-Rose, je l'ai vu sourire.

--Il a souri?

--Mais comme tout le monde! a ne lui arrive donc jamais?

--Si, quelquefois, mais pas souvent. Moi qui suis vieux dans la
compagnie, je sais qu'il a le coeur meilleur que le visage, mais il a
pour les recrues un diable d'air qui pouvante les plus ttus. S'il vous
veut du bien, vous arriverez vite  l'paulette.

--L'avancement est donc rapide chez vous?

--a dpend. Quand les siges tuent beaucoup d'officiers, il faut bien
les remplacer; alors on choisit parmi les cadets pointeurs ou parmi les
soldats les plus habiles et les plus vaillants.

--Si bien que, pour ramasser des paulettes, il faut que l'ennemi nous
jette des boulets.

--Il ne s'en fait pas faute.

--Ces bons Espagnols!

--Oh! notre commandant leur doit son grade. Aussi a-t-il jur de brler
un cierge en leur honneur au beau milieu de Namur. M. Delorme, qui est
 la tte du bataillon, est entr sapeur comme vous. Il a vu passer dix
capitaines et trois commandants, 'a t l'affaire de trois ou quatre
boulets et d'une demi-douzaine de grenades.

--Ma foi, le mtier de sapeur est un beau mtier!

--Trs beau. Seulement, pour un officier qui perd la jambe, trente
soldats perdent la tte.

--Ah!

--C'est un calcul que je me suis amus  chiffrer dans mes heures de
loisir. Vous en pourrez faire la preuve  la premire rencontre.

Belle-Rose ne dit mot et se gratta l'oreille; au bout de la rue, il se
tourna vers le caporal.

--Monsieur de la Droute, dit-il, me permettez-vous de vous adresser une
question?

--Deux, si vous voulez.

--Vous m'avez dit, je crois, que dans l'artillerie on avance ou on
meurt?

--Oui, mon camarade; la mitraille sert d'claireur.

--Depuis combien de temps servez-vous?

--Depuis huit ans.

--Diable!

--Voil une exclamation qui me prouve que votre esprit vient de se
livrer  une opration d'arithmtique. Si le sapeur la Droute a mis
huit ans  devenir caporal, combien le sapeur Belle-Rose en mettra-t-il
pour devenir capitaine? C'est ce que nous appelons une rgle de trois.
Ai-je devin?

--Parfaitement.

--Ici la rgle de trois a tort. Vous ne mettrez peut-tre que six mois 
monter au grade de sergent. Quant  moi, je mourrai caporal. Cela tient
 une circonstance particulire. J'ai t piqueur; or, un de nos jeunes
officiers, M. de Villebrais, qui m'avait vu sous la livre, m'a reconnu.
On ne fait pas un officier d'un piqueur. Si, grce  la protection de M.
de Nancrais, j'arrive  la hallebarde, j'y resterai.

La Droute fit cet aveu d'un air simple et rsign qui toucha
Belle-Rose. Le soldat prit la main du caporal et la lui serra; puis tous
deux arrivrent  la caserne. La chambre o Belle-Rose fut incorpor se
composait de huit hommes, tous soumis  une svre discipline. On donna
au nouveau venu un habit d'uniforme, un fusil, un sabre, un poignard et
une paire de pistolets, et Belle-Rose, bien quip, monta sa premire
garde. Le lendemain, on lui apprit le maniement des armes. Au bout d'un
quart d'heure, le caporal s'aperut que sous ce rapport-l la recrue
donnerait des leons  l'instructeur. Le surlendemain, on le mit aux
premiers lments du calcul. Belle-Rose sauta par-dessus les quatre
rgles et arriva tout d'un coup dans des rgions o chaque chiffre
tait une lettre. Il rpondait aux problmes par des quations. Le jour
suivant, le caporal lui mit un crayon entre les doigts. Tandis qu'il lui
enseignait les principes du dessin linaire, s'vertuant  lui dmontrer
la diffrence qui spare un paralllogramme d'un trapze, Belle-Rose
barbouillait un bout de papier sur le coin de la table. Quand la
dmonstration fut termine, le barbouillage tait fini, et le caporal
rit de bon coeur en reconnaissant les mches de ses cheveux plats colls
sur ses tempes, avec son nez retrouss entre deux yeux fendus  la
chinoise.

--Ah ! vous tes fils de prince! s'cria le caporal en jetant son
crayon.

--J'ai toujours tenu ma pauvre mre pour une trs honnte femme, et mon
pre tait fauconnier.

Le pauvre la Droute avait tudi sous le sergent instructeur, et un peu
au hasard, comme il avait pu; mais la Droute ne savait que tout juste
ce qu'il fallait pour tre caporal de sapeurs. Quand la Droute tait
embarrass, il commenait par rflchir; mais quand l'embarras tait
extrme, il finissait par se rendre chez son capitaine. Dans cette
circonstance, il se rendit tout droit chez M. de Nancrais, sautant
par-dessus la rflexion. Le cas tait grave.

--Capitaine, vous avez mis un ingnieur dans la chambre, lui dit-il;
vous m'aviez charg d'instruire Belle-Rose, et c'est Belle-Rose qui
instruit son caporal. Que faut-il faire?

--Envoyez-moi Belle-Rose.

Aprs un court entretien, M. de Nancrais engagea le protg de son frre
 continuer ses tudes en mathmatiques, et  y joindre l'tude des
langues.

--Nous sommes tous plus ou moins ingnieurs et canonniers, lui dit-il;
quand tu sauras bien la trigonomtrie et l'espagnol, tu ne seras pas
loin de l'paulette. Tu commenceras les leons demain.

Quatre ou cinq jours aprs, Belle-Rose reut une lettre de M.
d'Assonville, qui, tout en le flicitant de son zle, lui envoyait
quinze louis pour payer ses professeurs.

Tout de suite et tout mu de joie, il courut la montrer  M. de
Nancrais. M. de Nancrais frona le sourcil.

--Je voudrais bien savoir, s'cria-t-il en tordant sa moustache, si
vous tes sapeur ou chevau-lger? Je ne me mle point des affaires de la
cavalerie et n'entends point qu'on se mle de celles de l'artillerie!

--Mais...

--Paix! Vous tes soldat dans ma compagnie; si je trouve bon de vous
donner des matres, c'est qu'apparemment il me plat de les payer.
M. d'Assonville vous a envoy quinze louis, c'est bien; je ne les lui
renverrai pas, parce que c'est mon frre; mais tu me feras le plaisir
de prendre cette bourse et de payer tes leons avec l'or que j'ai
mis dedans, sinon tu en auras pour dix jours de salle de police. Va
maintenant.

--Oh! le terrible capitaine, disait Belle-Rose tout en riant; qu'il est
bon et qu'il se donne du mal pour paratre mchant!

Ce jour-l, Belle-Rose tudia la thorie du carr de l'hypotnuse,
et prit, sur le papier, un vigoureux bastion dfendu par une lunette.
Quelquefois l'image de Suzanne venait embrouiller les angles, et le
souvenir des promenades dans le jardin faisait manquer l'effet d'un
chemin couvert; mais Belle-Rose rattrapait le calcul et le sige, en
se disant que chaque chiffre et chaque assaut le rapprochaient de son
amante. Un beau jour, vers midi, comme il sortait de sa chambrette,
mlant dans son esprit l'amour aux mathmatiques, un soldat le heurta
vivement dans l'escalier.

--Au diable le maladroit! s'cria le soldat.

--Il me semble que c'est vous qui m'avez pouss, dit Belle-Rose; je
passais  droite, vous montiez  gauche, et vous vous tes jet sur moi.
Lequel est le maladroit, s'il vous plat?

--Tiens! je crois qu'il raisonne! T'aviserais-tu de me contredire, par
hasard, mauvais blanc-bec?

--En effet, j'ai eu tort, ce n'est pas maladroit que j'aurais d dire,
c'est insolent.

Le soldat leva la main, mais Belle-Rose la saisit en l'air, et sautant 
la gorge de son adversaire, il le prcipita rudement sur l'escalier. Au
bruit de cette lutte, quelques sapeurs accoururent, et voyant ce qui
se passait s'lancrent sur les combattants pour les sparer. Il tait
temps; Belle-Rose avait appuy un genou sur la poitrine du soldat, qui
rlait sous son treinte furieuse.

--Tu vas me suivre; un homme qui a la main si forte doit savoir tenir
une pe, dit le soldat aprs qu'il se fut relev.

Pour toute rponse, Belle-Rose lui fit signe de marcher. On sortit de
la ville sans bruit et on s'arrta dans la campagne, derrire un vieux
cimetire, o personne ne passait. Les adversaires mirent habit bas,
et, tirant l'pe, commencrent  ferrailler. Le soldat, qui tait un
canonnier du nom de Bouletord, poussa Belle-Rose avec tant de furie, que
celui-ci fut contraint de rompre deux fois.

--Oh! oh! s'cria son ennemi, il parat que ce que tu as le mieux retenu
de tes tudes, c'est l'art de battre en retraite.

Belle-Rose ne rpondit pas et continua de parer. Il tentait, n'ayant
plus de colre au fond du coeur, de dsarmer Bouletord; mais le
canonnier avait trop d'adresse pour le lui permettre. En rompant une
troisime fois, Belle-Rose trbucha contre une pierre; Bouletord profita
de l'accident pour lui porter une botte qui l'aurait perc d'outre en
outre, si le sapeur, revenant vivement  la parade, n'avait cart
le coup; l'pe glissa le long du corps et dchira la chemise, qui
se rougit de quelques gouttes de sang. Le pril rendit un peu de son
courroux  Belle-Rose; il se mit  son tour  presser Bouletord, qui
rompit, mais point assez vite pour viter un coup de pointe dans les
chairs du bras. Belle-Rose avana toujours; un second coup blessa le
canonnier  l'paule; il voulut riposter, mais une troisime fois l'pe
du sapeur l'atteignit  la poitrine. Bouletord chancela et tomba sur ses
genoux.

--J'ai mon compte, camarade, dit-il; et il s'vanouit.

Belle-Rose, rentr au quartier, raconta ce qui venait de se passer  la
Droute.

--C'est fcheux, lui dit le caporal, mais c'tait invitable.

Belle-Rose le regarda.

--Oh! reprit le caporal, ceci est dans les moeurs du rgiment! On a
voulu vous _tter_. Bouletord est un _tteur_: Quand une recrue arrive
au corps, un soldat le provoque; tout sert de prtexte en pareille
circonstance; il lui donne ou il en reoit un coup d'pe. Si la recrue
se bat bien, il n'a plus rien  craindre, qu'il soit vainqueur ou
vaincu; mais, s'il a peur, il est perdu. On vous a fait passer par le
baptme de fer.

--Le duel est cependant dfendu.

--C'est une excellente raison pour qu'on se batte davantage.

--- Mais qu'en rsulte-t-il?

--Rien. Les soldats se battent et les officiers ferment les yeux.

--Ainsi, je n'ai rien  faire?

--Vous n'avez qu' garder le silence. Bouletord sera port  l'hpital
et ne dira rien; vos deux tmoins seront muets comme des carpes: c'est
la religion du soldat. Faites votre service comme si vous n'tiez pour
rien dans l'affaire, et si M. de Nancrais apprend tout, soyez sr qu'il
fera semblant de tout ignorer.

--Cependant le chirurgien visitera les blessures de Bouletord?

--Le chirurgien dira que Bouletord a la fivre; s'il gurit, on dira que
la fivre l'a quitt.

--Et s'il meurt?

--Il sera mort de la fivre.

Belle-Rose se prit  rire.

--Je ne ris point, continua le caporal; j'ai dj vu mourir comme a une
demi-douzaine de sapeurs, les uns de la fivre maligne, les autres de
la fivre rouge. La fivre rouge est un coup de sabre, la fivre
maligne est un coup d'pe; c'est la plus dangereuse. La fivre est la
providence du soldat. Allez vous coucher.




VI

LES ILLUSIONS PERDUES.


Tout se passa comme la Droute l'avait prdit. Bouletord entra 
l'hpital; le chirurgien le visita, et dclara qu'il tait malade d'une
fivre intermittente. M. de Nancrais feignit de croire ce qu'avait
dit le chirurgien; mais un jour qu'il rencontra Belle-Rose seul sur le
rempart, il l'interpella brusquement:

--On m'a cont que tu avais failli attraper la fivre ces jours-ci,
prends-y garde: je n'aime pas qu'on la donne ni qu'on la reoive. C'est
bon pour une fois.

--C'est fini, rpondit hardiment Belle-Rose; l'accs est pass.

M. de Nancrais sourit. Bouletord gurit, et il n'en fut plus question.
Quelques mois se passrent, puis un an, puis deux, puis trois;
Belle-Rose crivait frquemment  Saint-Omer; dans les rponses qu'il en
recevait, il y avait toujours quelque souvenir de Suzanne, un mot, une
fleur de la saison nouvelle, quelque chose qui venait du coeur et qui
allait au coeur. Dj le fils du fauconnier avait dpass la Droute; M.
de Nancrais, qui l'aimait  sa manire, n'attendait plus, disait-il, que
l'occasion de lui faire casser la tte au service du roi pour demander
l'paulette en sa faveur. Belle-Rose appelait une bataille de ses voeux;
mais l'Espagnol se tenait sur la frontire, fort paisible dans ses
quartiers. Aprs les gnraux, le tour des ambassadeurs tait venu. Au
lieu de guerroyer, on ngociait. Louis XIV s'tait mari.

La paix ne faisait point les affaires de Belle-Rose; aussi enrageait-il
de tout son coeur. Lorsque M. de Nancrais, le matin, aprs la lecture du
rapport, voyait Belle-Rose soucieux, il lui demandait si les nouvelles
taient  la guerre.

--Point, rpondait le sergent; il serait bien temps de donner des
quenouilles aux soldats, au moins seraient-ils bons  quelque chose!

--Voil un drle qui, pour allumer plus vite le flambeau de l'hymne,
mettrait volontiers le feu aux quatre coins de l'Europe, rpondait
gaiement M. de Nancrais.

Mais aussitt que le sergent devenait trop morose, le capitaine lui
confiait le commandement de petits dtachements qu'on envoyait pour le
service des fortifications  Bthune,  Pronne,  Amiens,  Saint-Pol
et autres villes de la Picardie et de l'Artois.

Sur ces entrefaites, Belle-Rose reut une lettre dont la suscription
lui fit battre le coeur; il venait de reconnatre l'criture de Suzanne.
C'tait la premire fois qu'elle lui crivait directement. Il y a dans
la premire lettre de la premire femme aime une douceur infinie qui
mouille les yeux de larmes divines. Elle apporte une indfinissable
motion qu'aucune chose ne peut remplacer dsormais; les doigts
caressent le papier, la bouche l'effleure; il s'en chappe un parfum
que l'me aspire, et c'est un enchantement dont le souvenir rchauffe
le coeur des plus tristes vieillards. Belle-Rose baisa mille fois cette
lettre avant d'en briser le cachet, puis il courut dans la campagne
pour donner  ses confuses mais bienheureuses sensations le silence qui
permet de les savourer. Quand il se fut blotti  l'ombre des tilleuls,
loin des chemins poudreux par o s'panche le bruit des villes, il
dchira l'enveloppe et lut ce qui suit:

    Quand vous tes parti de Saint-Omer, mon ami, vous aviez
    dix-huit ans, j'en avais quinze alors; plus de trois ans se sont
    couls depuis cet instant, et il ne s'est pas pass un seul
    jour sans que ma pense se soit arrte sur vous. Votre souvenir
    habite mon coeur comme je vis dans le vtre: chaque fois que vos
    lettres annonaient vos progrs et votre avancement, je me suis
    rjouie. J'tais heureuse de vos succs et fire d'avoir plac
    ma tendresse sur un tre qui la mritait. Dans la solitude,
    ma pense s'est mrie, mon ami. L'avenir que nous avons
    rv ensemble, et que nous nous tions promis l'un  l'autre
    d'atteindre, cet avenir m'est toujours doux, et c'est vers lui
    que se reportent mes illusions quand je veux goter une heure
    de tranquille bonheur. L'esprance berce le coeur comme une mre
    son enfant. Claudine, mon amie, la confidente de mes songes, les
    anime souvent de sa joyeuse parole, et leur donne alors toutes
    les trompeuses esprances de la ralit. L'aurore nous trouve
    bien des fois causant tout bas le long des haies o babillent
    les oiseaux; bien des fois le crpuscule nous surprend encore
    dans les prs, marchant les mains entrelaces, et toutes deux
    nous regardons les bandes d'or qui s'teignent, et le dernier
    sourire du soleil qui luit au sommet des peupliers. Elle a votre
    nom sur les lvres et m'embrasse; il est dans mon coeur, et je
    me tais. Quant  mon pre, il passe son temps  s'informer du
    prix des denres pour accrotre sa fortune, que je trouve dj
    trop considrable. Il m'assure que c'est pour mon bonheur, et
    je ne peux pas lui faire entendre raison l-dessus. Il achte
    un jour du foin, et le lendemain du bl, puis il revend le tout
    avec de gros bnfices.--C'est pour ta dot, me dit-il.--Une dot
    qui est dj trop grosse! C'est une chose trange! les personnes
    qui nous sont le plus attaches agissent suivant leur fantaisie
    quand elles croient agir pour notre bien, et travaillent 
    satisfaire leur got lorsqu'elles prtendent travailler  notre
    bonheur. Je voudrais allonger cette lettre pour retarder le
    moment o je dois vous entretenir de l'affaire qui nous touche
    le plus prs, l'un et l'autre. Mais  quoi bon? Ne faudra-t-il
    pas toujours que je contraigne mon esprit  vous en instruire?
    l'honntet l'exige. Quand vous aurez lu cette lettre jusqu'au
    bout, vous pleurerez sur moi, sur vous, mais vous m'absoudrez.
    Ma volont s'est soumise au mal, elle ne l'a pas fait. Vous
    savez quelle fut la rponse de mon pre  votre proposition:
    depuis ce jour, il ne m'a jamais entretenue de votre amour et de
    vos esprances; seulement, quand on lui parlait des progrs que
    vous faisiez dans l'estime de vos chefs, il disait que cela ne
    l'tonnait point et que vous tiez un garon  parvenir  tout.
    Dans ces moments-l, je me sentais des envies extraordinaires
    de l'embrasser. Il y a quelque temps, M. de Malzonvilliers, en
    revenant d'un voyage qu'il avait entrepris  Calais, me
    prsenta un jeune gentilhomme de bonne mine. Un instinct secret,
    l'instinct du coeur sans doute, me dit que ce jeune seigneur ne
    venait point  Malzonvilliers pour affaires de commerce, et je
    sentis mon coeur se serrer. Ce jeune seigneur avait l'esprit
    trs vif, tourn  la galanterie, railleur, plaisant dans ses
    propos et tout  fait l'air d'un homme de bon lieu; mais on
    voyait qu'il parlait avant de rflchir, et qu'il tait surtout
    occup de plaisirs et de choses futiles. Il resta huit ou dix
    jours au chteau, pendant lesquels il ne me fut gure possible
    de me promener avec Claudine, si ce n'est parfois le matin,
    de trs bonne heure, ou le soir, tandis que l'tranger rendait
    visite  la noblesse de Saint-Omer. Au bout de ce temps, le
    gentilhomme partit; je respirais  peine que dj un grave
    seigneur le remplaait au chteau. Celui-ci tait pour le moins
    aussi sdentaire que l'autre tait ingambe; il avait l'humeur
    douce, gale et bonne, l'air d'une bienveillance extrme, et,
    quoique souffrant d'anciennes blessures, le maintien noble et
    ais. Ses discours taient enjous, mais toujours honntes, ses
    manires polies, et l'on se sentait attir par l'expression de
    sa physionomie en mme temps que saisi de respect  la vue de
    ses moustaches grises et des cicatrices qui sillonnaient son
    front chauve. Ce seigneur se nommait M. d'Albergotti. Il tait
    marquis, appartenait  une famille d'origine italienne qui avait
    tenu un rang considrable dans le Milanais, et portait le
    cordon de Saint-Louis. M. d'Albergotti avait beaucoup voyag;
    sa conversation tait intressante, sa bont me touchait, et
    j'prouvai quelque peine quand il quitta Malzonvilliers pour
    se rendre  Compigne, o M. de Turenne le mandait. Il n'tait
    parti que depuis la veille, lorsque mon pre, me prenant sous
    le bras, me fit descendre au jardin. Vous savez que ce n'est
    pas son habitude; aussitt qu'il a une heure sans emploi,
    il s'enferme dans son cabinet, et tout aussitt une ou deux
    feuilles de papier sont couvertes de chiffres. Je le regardai
    tonne: il se mit  rire.

    --Oh! me dit-il, j'ai  te parler de choses trs srieuses.

    Ce dbut augmenta ma surprise, et sans savoir pourquoi, j'eus
    peur.

    --J'ai song  te marier, reprit mon pre; tu viens de voir tes
    deux prtendants.

    --M. le comte de Pomereux et M. d'Albergotti! m'criai-je plus
    morte que vive.

    --Eux-mmes, mon enfant.

    Je crois que si mon pre ne m'avait pas soutenue, je serais
    tombe.

    --Vous tes une petite folle, continua-t-il en me faisant
    asseoir sur un banc; le mariage a-t-il donc rien de si
    effrayant? Je ne prtends pas d'ailleurs contraindre votre got.
    Vous choisirez entre le comte et le marquis.

    J'tais atterre et ne savais que rpondre. Quelques larmes
    jaillirent de mes yeux, et je me cachai la tte entre les mains.
    Mon pre se mit  battre la terre avec le bout de sa canne.

    --Voyons, ma fille, sois raisonnable, reprit-il; j'aime
    beaucoup Jacques, et je suis tout prt  le lui prouver; mais,
    en conscience, tu ne peux pas l'pouser. Voyez donc quel beau
    mariage a ferait!

    Je ne vous rpterai pas tout ce qu'il me dit pour m'amener 
    son opinion; je n'entendais rien, et ne voyais que vous qui me
    sembliez debout devant moi.

    --Enfin, ajouta-t-il en terminant, tu seras marquise ou
    comtesse, c'est une consolation.

    --J'ai promis de l'attendre! m'criai-je, suffoque par les
    larmes.

    --Eh! voil bien une autre folie! rpliqua mon pre; et
    l-dessus il me tint cent autres discours que dans ce moment-l
    je ne compris gure, mais qui depuis me sont revenus  la
    mmoire et que je ne vous rapporterai pas tout au long. On
    prtend que les pres n'en tiennent jamais d'autres  leurs
    enfants; les pres, je veux bien le croire, mais les mres,
    c'est impossible! C'taient de grands discours sur notre fortune
    et sur le bonheur que je goterais tant riche et titre; tout
    cela tait dit sans mchancet aucune et de la meilleure foi
    du monde. Quand M. de Malzonvilliers me quitta, j'tais comme
    tourdie. Au bout d'une heure, le trouble de mes esprits
    se calma, et je me fis tout haut  moi-mme la promesse de
    n'pouser jamais que vous. Vers le soir, trs rsolue  suivre
    mon projet, je me rendis chez vous pour raconter ce qui
    se passait  Claudine. Ce fut votre pre qui me reut. Que
    devins-je, mon ami, lorsque je l'entendis m'exhorter  vous
    oublier! Je rsistai; alors, prenant mes mains dans les siennes,
    et courbant son front charg de cheveux blancs devant le mien,
    il me supplia d'obir  M. de Malzonvilliers, au nom de son
    propre honneur  lui, Guillaume Grinedal, au nom du vtre,
    Jacques! Il ne voulait pas que l'on pt porter contre lui
    l'accusation d'avoir tolr notre mutuelle tendresse, ni que
    l'on vous suppost coupable d'avoir abus de la confiance de mon
    pre dans l'espoir de m'pouser pour augmenter votre fortune!
    Il m'assura que jamais il ne consentirait  l'union de son fils
    avec une personne qui le choisirait contre le gr de sa famille;
    j'ai vu pleurer ce vieillard, mon ami, et je me suis retire
    toute bouleverse. Dans mon isolement, je me suis jete aux
    pieds d'un vieux prtre, mon confesseur. Il m'a coute avec
    une pieuse charit.--levez votre me  Dieu, m'a-t-il dit, et
    faites-lui une offrande de vos douleurs; les enfants doivent
    obissance  leurs parents.

    Un instant, j'ai eu la pense de prendre le voile; mais j'ai
    compris que si je me donnais  Dieu, j'tais perdue pour vous.
    Au moment o j'tais le plus tourmente, votre soeur vint  moi.
    Ce n'tait plus la jeune fille rieuse et foltre que vous
    avez connue. Ses yeux taient rouges  force d'avoir
    pleur.--Suzanne, me dit-elle, c'est votre devoir d'obir.
    _Il_ vous aime trop bien pour ne pas vous pardonner.--Mon pre
    arriva. Je compris qu'il attendait ma rponse: je me jetai dans
    ses bras en pleurant. Il m'embrassa sur le front; sa joie fut ma
    seule consolation  cette heure suprme.--Lequel as-tu choisi?
    me dit-il.--Hlas! je n'y avais seulement pas song! Les deux
    gentilshommes se reprsentrent  ma pense. M. de Pomereux
    tait jeune et superbe, l'autre tait vieux et souffrant. Je
    n'hsitai pas.--M. d'Albergotti, rpondis-je.--Mon pre parut
    tonn, mais il ne manifesta pas autrement sa surprise que
    par un mouvement des lvres.--Soit, dit-il, je vais
    lui crire.--Deux jours aprs, M. d'Albergotti revint 
    Malzonvilliers.--Je vous dois de la reconnaissance, me dit-il;
    mais soyez certaine que je m'efforcerai de vous donner autant
    de bonheur que vous en pouvez esprer d'un pre.--Sa voix et le
    regard qui accompagna ces paroles me touchrent profondment,
    et je mis ma main dans la sienne. Ayez du courage, mon ami;
    l'honneur et le devoir m'ordonnaient de faire ce que j'ai
    fait; vous souffrirez avec moi sans me condamner. Nous nous
    habituerons  ne penser l'un  l'autre que comme un frre pense
     sa soeur. Vous serez le mien, et nul autre que vous et mon
    mari n'entrera dans un coeur qui se rfugie en Dieu. Adieu,
    Jacques, dans trois jours je serai la femme d'un autre; il ne me
    sera plus permis de vous crire. Par piti, ne vous laissez pas
    aller au dsespoir; le vtre me rendrait folle, et c'est 
    peine si dj je conserve assez de raison pour vous exhorter
    au sacrifice. Ma part n'est-elle pas la plus amre? Vous restez
    libre, libre d'aimer, et je m'enchane!

    SUZANNE.

Lorsque Jacques eut termin cette lecture, il se leva. Sa figure tait
blanche comme un cierge; aucune larme n'teignait l'clat fivreux
de ses regards; lui qui s'attendrissait aisment devant les motions
faciles, demeura impassible en face de cette douleur profonde qui
dchirait tout son tre. Il marcha d'un pas rapide, mais ferme, vers la
maison de M. de Nancrais et entra. Le capitaine travaillait. Au nom
que lui jeta le sapeur de planton, M. de Nancrais, sans se retourner,
demanda  Belle-Rose ce qu'il voulait.

--Un cong, rpondit le sergent.

--Hein? fit le capitaine. Tu veux un cong?

--Oui, monsieur.

Le capitaine quitta son bureau. Si la voix de Belle-Rose lui avait paru
altre, l'expression de son visage l'tonna.

--Qu'as-tu? lui dit-il.

--Il faut que je parte pour Saint-Omer.

--Aujourd'hui?

--A l'instant.

--Et si je ne voulais pas te donner ce cong?

--Je recommanderais mon me  Dieu, mon corps  M. d'Assonville, et me
ferais sauter la cervelle aprs.

--Il n'y aurait peut-tre pas grand mal  cela; ce serait autant de
besogne pargne  mes sapeurs!

--J'attends, mon capitaine, reprit Belle-Rose.

M. de Nancrais le regarda une minute: c'tait un homme qui se
connaissait en physionomies; l'expression de celle du sergent lui fit
comprendre que Belle-Rose avait pris une rsolution irrvocable, et que
cette rsolution partait d'une secousse violente. Il aimait le fils
du vieux fauconnier plus qu'il ne le laissait voir, il se dcida donc
sur-le-champ.

--Mais que se passe-t-il  Saint-Omer? reprit-il.

--Mlle de Malzonvilliers se marie.

--Eh bien! qu'est-ce que a te fait?

--Je l'aime.

--Ah! voil une excellente raison! Sous toutes les folies que les
hommes entreprennent, cherchez, et vous trouverez une femme! Voyons,
Belle-Rose, que feras-tu  Saint-Omer?

--Je la verrai.

--Et si elle ne veut pas te recevoir?

--Il adviendra ce que Dieu voudra.

--C'est de la frnsie! Mon frre et toi vous m'aviez bien cont cette
histoire, mais je l'avais presque oublie! Un amour de soldat, mais
c'est une fleur d'automne!

Belle-Rose regarda la pendule; ce mouvement n'chappa point  M. de
Nancrais.

--Eh! mon garon, il n'y a qu'un quart d'heure! Qu'est-ce?

--C'est une lieue.

Le capitaine s'approcha de la table, crivit quelques mots sur un bout
de papier et signa.

--Va-t'en au diable! dit-il  Belle-Rose en lui donnant le papier.

Mais au moment o Belle-Rose se retirait, il lui prit la main:

--Tu es le fils du vieux Guillaume, mon ami, ne fais pas de sottise; tu
nous affligerais, M. d'Assonville et moi; tu as l'me honnte, aie le
coeur fort.

Belle-Rose serra la main de M. de Nancrais et s'lana hors de
l'appartement.




VII

LES GOUTTES DU CALICE


Un quart d'heure aprs avoir quitt M. de Nancrais, Belle-Rose, 
cheval sur un bidet de poste, courait ventre  terre sur la route de
Saint-Omer. A tous les relais il donnait de l'or aux postillons
et frappait ensuite sans relche les flancs de sa monture  coups
d'perons. Belle-Rose filait comme un boulet. Quand il aperut le
clocher de Saint-Omer, il n'avait pas dit quatre paroles, mais il avait
crev quatre chevaux. Au dernier relais, il sauta sur la route et prit
 travers champs dans la direction de Malzonvilliers. Les sons de la
cloche lui venaient par voles; bien que ce ne ft pas un jour de fte,
personne ne travaillait. Cette solitude et ces tintements confondus
serrrent le coeur du sergent; il prcipita sa marche et atteignit
haletant le chteau. Si tout tait silence dans la campagne, tout tait
tumulte et confusion  Malzonvilliers. Toutes sortes de laquais allaient
et venaient, et les paysans buvaient et chantaient. Belle-Rose se glissa
au milieu de cette foule qui ne prenait point garde  lui; mais, au
moment o il allait s'lancer sur la terrasse, les portes du chteau
s'ouvrirent  deux battants, et une procession de gens richement
costums parut sur le seuil. La foule se dcouvrit, les cloches
rebondirent avec clat, et Belle-Rose vit derrire le porche d'une
chapelle voisine resplendir dans l'enceinte du choeur mille cierges
allums. Avant qu'il se ft remis de son trouble, la procession avait
pass sous le porche tout voil des vapeurs flottantes de l'encens.
Belle-Rose la suivit et se perdit dans un coin de la chapelle. Quelque
temps il demeura courb comme un jeune arbre fouett par le vent; tout
ce qui lui restait de force, il l'employait  prier Dieu. Quand il
releva la tte, son premier regard tomba sur l'autel. Un homme  cheveux
argents, une femme ceinte de voiles diaphanes, taient agenouills sur
des carreaux de velours. A peine eut-il vu cette femme, que les yeux de
Belle-Rose ne purent plus s'en dtacher. Des gouttes de sueur perlaient
sur le front du soldat; ses tempes semblaient prises dans un tau de
fer, ses oreilles tintaient comme celles d'un homme qui se noie. Il
aurait voulu crier qu'il ne l'aurait pas pu; sa gorge tait ferme. La
crmonie du mariage s'accomplit sans qu'il et fait un mouvement. Il
n'y avait de vie dans tout son corps que dans ses yeux, et ses yeux ne
quittaient pas l'autel. Quand ils eurent reu la bndiction nuptiale,
les deux poux se levrent, et la jeune femme se retourna. C'tait
bien elle, Suzanne de Malzonvilliers, maintenant marquise d'Albergotti!
Belle-Rose ne tressaillit mme pas. Qu'avait-il besoin de la voir pour
la reconnatre? Le cortge se dirigea bientt vers le porche; mais,
cette fois, les maris marchaient en tte. La procession fit le tour de
la chapelle; devant elle s'ouvrait la foule;  l'cartement qui se
fit autour de lui, Belle-Rose comprit que Suzanne s'avanait. Il se
redressa. Un pilier, contre lequel il tait adoss, l'empchait de
reculer. Les maris s'approchaient lentement; les longs voiles de
Suzanne tranaient jusqu' terre, et sa virginale beaut clatait sous
leur transparence. La nef tait troite: un pan de la robe de son amante
frla Belle-Rose; un soupir entr'ouvrit ses lvres et il s'appuya contre
le pilier. Suzanne releva son front inclin. Prs d'elle, et dans la
pnombre de la chapelle, elle entrevit un ple visage o flamboyaient
deux yeux remplis des flammes sinistres du dsespoir. Suzanne chancela.
Mais avant que le cri sorti de son me vnt expirer sur sa bouche, le
cortge l'avait pousse en avant, et, quand elle se retourna, Belle-Rose
s'tait vanoui comme une apparition. Un rempart vivant les sparait.
Mais tandis que la foule pressait de ses mille pieds le sacr parvis,
Belle-Rose sentait son coeur et sa raison s'garer. Il ne pensait pas,
il ne rvait pas, il ne souffrait pas: il tait ananti. Il restait
immobile, le dos appuy contre le pilier, les bras pendants le long du
corps, la tte incline sur la poitrine, et n'entendant plus rien que
les battements sourds de son coeur. La foule s'tait depuis longtemps
rpandue hors de la chapelle. La blanche image de Suzanne l'emplissait
seule pour lui.

En ce moment, le bedeau passa, faisant sa ronde. Voyant un homme seul,
debout contre un pilier, il vint  lui, et frappant sur son paule:

--Eh! l'ami, dit-il, il y a dj longtemps que les noces sont faites:
laissez-moi donc fermer les portes.

Belle-Rose leva la tte et regarda le bedeau. A cet aspect, le pauvre
homme fut tout troubl. De grosses larmes tombaient des yeux du soldat
et mouillaient ses joues dcolores.

--Diable! reprit l'autre, si vous tes malade, il faut le dire.

Belle-Rose venait d'apercevoir la campagne par les portes de la
chapelle; il se souvint de tout  la fois, et, sans rpondre au bedeau
tout interdit, il s'lana dehors.

Il franchit les terrasses toujours courant et bondissant au-dessus des
haies et des fosss, et s'avana, plus rapide qu'un cerf, vers la maison
de Guillaume Grinedal.

Le jardin tait dsert; il le traversa et poussa la porte de la maison.
Un homme se retourna, et Belle-Rose tomba  ses pieds.

--Mon pre! s'cria-t-il; et il s'vanouit.

Le pre s'agenouilla prs de son fils. Il tait seul, Claudine et Pierre
tant rests au chteau. Le soldat gisait immobile; la violence de ses
motions et la fatigue avaient bris ses forces. Guillaume le prit
dans ses bras et le coucha sur un banc fich contre le mur. Le coeur
de Belle-Rose sautait dans sa poitrine, mais ses yeux  demi ferms
n'avaient plus de regard. Il y avait plus d'une heure qu'ils taient
ensemble, le fils sans voix et glac, le pre priant Dieu dans son
me, lorsque la porte, chasse violemment, livra passage  deux femmes
enveloppes de mantes. Quand les mantes tombrent, Guillaume reconnut
Suzanne et Claudine. Suzanne arriva d'un bond contre le banc, elle se
pencha sur Belle-Rose, le regarda un instant, puis, se relevant, elle
tourna les yeux vers le fauconnier. Ses regards avaient une loquence
terrible. Leur clair tait charg de toutes les terreurs, de tous les
remords, de tous les reproches de l'amante. Guillaume comprit ce regard.

--Il vit, dit-il.

--Mais il va mourir, s'cria Suzanne.

--Dieu m'pargnera cette preuve, dit le pre.

--Oh! je ne m'tais pas trompe! reprit-elle, c'tait bien lui! Quand je
l'ai vu si ple qu'il avait bien plutt l'apparence d'un mort que d'un
vivant, tout mon sang s'est glac. O Guillaume! qu'avez-vous exig?
Claudine, que m'as-tu fait faire?

Ce n'tait plus la mme femme. Toute la rserve, tout le calme, toute
la srnit de Suzanne l'avaient abandonne; sa chevelure en dsordre
ruisselait sur la toilette de la marie; elle tait plus blanche que sa
robe; ses lvres frmissaient; elle se tordait les mains.

--Mais vous voyez bien qu'il se meurt! cria-t-elle en tombant sur ses
genoux; il ne m'a seulement pas reconnue!

Guillaume eut piti d'un si grand dsespoir; il oublia sa propre peine
pour ne songer qu' Suzanne.

--Relevez-vous, madame, lui dit-il. Rappelez-vous quel nom vous portez,
et ne restez pas plus longtemps ici, o ne pouvant plus rien pour son
bonheur, vous pouvez perdre le vtre.

--Mon bonheur! Et que m'importe mon bonheur! reprit-elle avec une ardeur
passionne. Il souffre. Il est malheureux, je resterai, duss-je y
prir, jusqu' ce qu'il m'ait entendue, qu'il m'ait pardonne. Oh! par
piti, mon pre, laissez-moi prs de lui!

Guillaume n'eut pas le courage de l'loigner, et tous deux se
rapprochrent de Belle-Rose, que Claudine appelait en vain.

--Jacques! dit  demi-voix Suzanne.

Jacques resta muet.

--Mon Dieu! serait-il donc mort, qu'il ne m'entend mme plus?
reprit-elle.

Claudine se tourna vers la porte.

--La nuit approche, dit-elle, on vous cherche peut-tre au chteau!

--Qu'ils viennent donc, M. de Malzonvilliers et M. d'Albergotti,
rpondit-elle d'une voix sombre. Mon pre l'a voulu.

--Vous vous perdrez et vous ne le sauverez pas! dit le pre.

--Mais que voulez-vous donc que je fasse? s'cria Suzanne les mains
jointes et des pleurs dans les yeux.

--Il faut nous sparer, dit une voix entre eux deux.

Suzanne et Claudine tressaillirent: c'tait la voix de Jacques, et
Jacques lui-mme tait assis sur le banc, trop faible encore pour se
relever, mais trop fort dj pour rester couch.

--Jacques! s'crirent-elles ensemble.

--J'ai cru que j'allais mourir, reprit-il; je vous entendais et je ne
pouvais parler. Maintenant, coutez-moi. Vous, Suzanne, ajouta-t-il,
vous que j'appelle ainsi pour la dernire fois, vous allez retourner au
chteau.

Suzanne secoua la tte.

--Il le faut, reprit Jacques, et je vous en prie... J'ai bien le droit,
dit-il avec un triste sourire, de vous demander une grce.

Suzanne courba son front.

--Me pardonnez-vous, au moins, Jacques?

--Je n'ai rien  vous pardonner. Vous avez obi  votre pre et au mien.
Je vous ai entendue tout  l'heure, et j'ai compris que votre peine
galait la mienne; si vous m'tes ravie pour toujours, vous m'tes
toujours chre et sacre. Maintenant, adieu; vous tes la marquise
d'Albergotti.

--Le nom ne change pas le coeur, dit Suzanne. Si vous tiez mort  cause
de moi, je me serais tue.

Jacques saisit sa main; mais au moment o il la portait  ses lvres
avec une ardeur convulsive, Guillaume Grinedal l'arrta.

--Madame d'Albergotti, dit-il, votre mari vous attend.

Les deux amants tremblrent de la tte aux pieds; leurs mains unies
se sparrent. La voix de Guillaume avait rveill Suzanne comme
d'un songe. Une heure, l'amante l'avait emport sur l'pouse; c'tait
maintenant au tour de l'pouse de l'emporter sur l'amante. Suzanne
releva son front, o passa une subite rougeur.

--Adieu, dit-elle  Jacques. Vous ne me perdez pas tout entire, l'amie
vous reste.

Jacques ne rpondit pas, et Suzanne sortit au bras de Claudine. Quand
ils furent seuls, Jacques et Guillaume s'embrassrent. Comme ils
tombaient dans les bras l'un de l'autre, ils entendirent comme le bruit
d'un soupir derrire la fentre. Au mme instant, au milieu du silence
profond, le sable d'un sentier voisin cria sous des pas invisibles.
Guillaume et Jacques sortirent; le bruit du vent venait d'un ct;
de l'autre, le voile de Suzanne flottait comme l'aile d'un cygne
fugitif.--C'est un fermier qui regagne son village, dit Guillaume; et
tous deux rentrrent.

Jacques passa la nuit sous le toit du fauconnier, mais au point du jour
il partit. Une fois encore il reut la bndiction paternelle sur le
seuil de cette porte o, trois ans plus tt, il s'tait agenouill plein
de joie et d'esprance, et que maintenant il quittait plein d'amertume
et de dcouragement. Jacques ne prit pas la route de Laon; ainsi que
tous les coeurs blesss, il avait besoin d'affection; il pensa  M.
d'Assonville et se dirigea vers Arras, o le capitaine de chevau-lgers
tenait alors garnison. Un secret instinct lui disait que M. d'Assonville
tait comme lui, souffrant, et qu'ainsi que lui il aimait sans espoir.
Le sergent trouva le jeune officier dans un salon qu'clairait mal un
mince rayon gar entre d'pais rideaux. M. d'Assonville se promenait
dans cette large pice, o le bruit de ses pas tait touff par un
tapis. C'tait bien toujours le mme beau jeune homme, dont la tte
intelligente et fine avait un air de douceur et de fiert qui charmait.
Seulement, son regard semblait plus triste encore, et la pleur
transparente de son visage se marbrait de teintes bleutres sous les
paupires. En voyant le soldat, M. d'Assonville sourit.

--Sois le bienvenu, lui dit-il. Nous amnes-tu cette fois des sapeurs ou
des canonniers?

--Non, capitaine, je viens seul.

--Seul! Et que viens-tu faire?

Jacques ne rpondit pas. M. d'Assonville, tonn, s'approcha de lui; un
coup de vent qui carta les rideaux lui permit de mieux voir le visage
de son protg.

--Mon Dieu! qu'as-tu donc? s'cria-t-il.

--Suzanne s'est marie! rpondit Jacques.

M. d'Assonville lui prit la main et la serra.

--Pauvre Belle-Rose! tu l'aimais, toi! Ce devait tre ainsi. Maintenant,
tu souffres et tu es seul! Moi, voil six ans que je pleure.

Belle-Rose,  son tour, pressa la main de M. d'Assonville.

--Tu as le coeur noble et loyal, et tu vas t'aviser de mettre toute ta
vie sur la parole d'une femme! reprit le capitaine. Cela devait tre,
vois-tu. Je le sais bien, moi. Quand on prend une matresse au hasard,
et qu'on la quitte comme on perd une pistole au lansquenet, ces
choses-l n'arrivent jamais. Il n'y a que les fous qui aiment, et nous
sommes de ces fous-l. Je ne te dirai pas de secouer ta souffrance comme
on secoue au vent la poussire du chemin, mais tu es homme et tu es
soldat. Roidis-toi contre le mal et attends; si tu en meurs, il faut
mourir debout.

--Oui, capitaine, rpondit Belle-Rose d'une voix ferme; et passant ses
mains dans ses longs cheveux boucls, il rejeta sa tte en arrire.

M. d'Assonville sourit.

--Tu es un brave et courageux garon. Si tu en avais fantaisie, vingt
femmes te vengeraient de ton infidle.

Belle-Rose secoua la tte.

--A ton aise. Cependant, prends-y garde; tu es trop triste pour qu'elles
ne tentent pas de te consoler; si tu les vites, elles te chercheront.

M. d'Assonville reprit sa promenade dans la chambre. Chaque fois qu'il
passait devant Belle-Rose, il le regardait, et  chaque tour il le
regardait plus longtemps. Enfin il s'arrta devant lui.

--Veux-tu me rendre un service, Belle-Rose? lui dit-il.

--Je suis  vous corps et me.

--Feras-tu ce que je te dirai, tout?

--Tout.

--Et tu me promets de garder le silence au prix de ta vie?

--Je le jure.

--C'est bien. Je vais prparer tes instructions; demain, tu partiras
pour Paris.




VIII

UNE MAISON DE LA RUE CASSETTE


Le lendemain, de bonne heure, M. d'Assonville fit entrer Belle-Rose dans
son appartement. Sur la table devant laquelle il tait assis, on voyait
quelques lettres et divers papiers parpills. A la pleur du capitaine,
 ses yeux fatigus, on comprenait qu'il avait pass la nuit tout
entire  crire.

--J'ai fait prvenir M. de Nancrais que j'avais besoin de tes services,
dit-il  Belle-Rose; ta responsabilit de soldat est  couvert, et d'un
jour  l'autre la prolongation de ton cong arrivera. Es-tu toujours
prt  partir?

--Toujours.

--Peut-tre y aura-t-il quelque danger, et je dois t'en prvenir.

--Je regrette seulement que ces dangers ne soient pas certains.

M. d'Assonville leva ses beaux yeux sur Belle-Rose, et lui tendant la
main:--Laisse la tristesse  ceux qui n'esprent plus. Tu as vingt ans,
Belle-Rose! vingt ans, l'ge du plaisir!

--Et vous trente, capitaine; trente ans, l'ge des passions!

--Tu crois? reprit le capitaine avec un sourire. Il me semble que j'ai
le coeur teint.--Un instant il garda le silence, puis il reprit:--Dieu
est le matre! Laissons cela et revenons  ton voyage. Voici trois
lettres, mon ami. Elles contiennent chacune une part de ma vie. Retiens
donc bien ce que je vais te dire. A ton arrive  Paris, tu te logeras
dans une rue voisine du Luxembourg. Vers le soir, tu te rendras dans la
rue Cassette, au coin de la rue de Vaugirard, en ayant soin d'emporter
avec toi la plus petite de ces trois lettres. Tu frapperas  une porte
basse donnant sur une cour plante d'arbres. Une petite maison vieille
et de chtive apparence est sur le ct. Au troisime coup on t'ouvrira.
Tu tireras la lettre et prieras la personne qui viendra de la remettre 
Mlle Camille. Retiens bien ce nom, car il n'est pas sur la lettre. Si on
te rpond qu'elle est partie, insiste alors pour qu'on la remette  son
frre Cyprien. L'individu, quel qu'il soit, qui t'aura parl, prendra la
lettre et tu te retireras, aprs avoir eu soin d'crire ton nom et ton
adresse sur l'enveloppe.

--Bien... Camille et Cyprien.

--Si, aprs trois jours, tu n'as pas reu de rponse, tu retourneras
 la maison de la rue Cassette, et tu remettras  la mme personne une
seconde lettre, celle-ci.

--Celle qui est plus grande que la premire et moins que la troisime?

--Prcisment. Tu attendras trois jours encore. Au bout de ces trois
jours, si tu n'as vu ni valet ni billet, tu prendras la dernire lettre
et la porteras comme les deux autres.

--Et je demanderai toujours Mlle Camille ou M. Cyprien, son frre?

--Toujours; seulement, cette fois, tu ajouteras sur l'enveloppe ces
mots: _Je pars dans vingt-quatre heures_.

--Et partirai-je vraiment?

--A moins que tu ne te plaises au sjour de Paris.

--Alors, je partirai.

--Je ne crois pas. Bien certainement, si l'on n'est pas venu, quelqu'un
viendra te chercher aprs la troisime ptre.

--Mlle Camille ou M. Cyprien?

--L'une ou l'autre, ou peut-tre l'une et l'autre, reprit M.
d'Assonville avec un singulier sourire. Tu les suivras et tu feras
exactement tout ce qu'ils te diront.

--Mais  quoi les reconnatrai-je?

--A ces mots que Mlle Camille prononcera en t'abordant: _La Castillane
attend_. Peut-tre seras-tu prvenu par un billet o ces mots se
trouveront. Ce billet t'indiquera un rendez-vous et tu t'y rendras. Il
n'y a pas de danger, seulement, prends un poignard.

--Ah!

--Tu auras soin d'avoir toujours le bras droit libre et prt  agir.

--Ah! ah!

--Oh! c'est une simple prcaution. Lorsque tu seras arriv o l'on
veut te conduire, et que tu auras parl  la personne vers laquelle je
t'envoie, tu me rediras tout ce que tu auras vu et entendu, mais sur
l'heure et sans perdre une minute.

--Est-ce tout?

--C'est tout. Pars maintenant, et que Dieu te conduise et me vienne en
aide!

Au moment o Belle-Rose montait  cheval, M. d'Assonville l'embrassa.

--Que je vive ou que je meure, lui dit-il, j'ai ta parole; je compte sur
ton silence.

Belle-Rose serra les trois lettres dans son pourpoint, piqua des deux et
partit. L'agitation de son corps calmait l'agitation de son esprit;
il fit donc la route au galop pour se reposer. Son premier soin,
en arrivant  Paris, fut d'arrter un petit logement garni au
rez-de-chausse d'une maison de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice.
L'appartement, qui se composait d'une chambre et d'un grand cabinet,
tait propre et avait vue sur des jardins. Belle-Rose paya une quinzaine
d'avance, M. d'Assonville l'ayant mis en tat de faire figure  Paris;
puis, tirant  l'cart le matre du logis, qui tait en mme temps
le concierge, il lui donna un louis d'or en lui recommandant de bien
prendre garde  la mine des gens qui viendraient le demander. Ces
manires gagnrent le coeur de l'htelier; il ta son bonnet.

--Mon gentilhomme, dit-il, j'ai, quoique vieux, des yeux pour voir,
des oreilles pour entendre, une langue pour parler. Vous serez servi 
souhait.

--C'est bien. Apprenez seulement que je ne suis pas gentilhomme.

--Tant pis; des gens faits comme vous mritent d'tre marquis de
naissance.

--Vous m'appellerez Belle-Rose.

--Je vous appellerai comme vous voudrez; mais vous ne m'empcherez pas
de dire, si vous n'tes vraiment pas ce que je supposais, que le sort
s'est conduit comme un malotru.

Belle-Rose roula un manteau autour de ses paules, glissa la plus petite
des trois lettres dans sa poche et sortit.

--C'est gal, dit l'htelier en le suivant de l'oeil tandis qu'il
longeait les murailles de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, il a voulu
se dguiser, c'est son affaire; mais on ne m'tera pas de l'ide que
c'est un grand seigneur. Quelle tournure!

Cette exclamation rpondait au cri de sa pense. Celui-l disait: Quel
louis!

Les choses arrivrent comme M. d'Assonville l'avait annonc 
Belle-Rose. La porte basse ne s'ouvrit qu'au troisime coup; une femme,
embguine dans une coiffe qui lui descendait par devant jusqu'aux yeux,
et par derrire jusqu' la nuque, parut sur le seuil. Elle lana sur
Belle-Rose un regard vif qui l'embrassa de la tte aux pieds, puis
baissa les yeux, croisa les bras sur un petit surtout de laine
carmlite, et attendit. La maison, qui s'adossait contre le mur mitoyen,
et dont le toit d'ardoises se voyait seul de la rue, tait lzarde,
branlante et toute ronge de mousse. Cette maison devait tre vieille
dj du temps de la Ligue; elle avait l'apparence discrte, l'air dvot,
l'aspect morne. Aucun jet de fume ne sortait par les chemines; les
fentres taient closes. Dans la cour croissaient des arbres normes,
et sous leur ombre s'parpillaient des vases de marbre d'un travail
prcieux, mais souills par le lichen et privs de fleurs.

--La maison n'est pas  louer, dit la femme, qui voyait par-dessous sa
coiffe.

--Aussi ne viens je pas pour cela, rpondit Belle-Rose qui rougit
un peu; j'ai l une lettre que je suis charg de faire tenir  Mlle
Camille.

La femme lana un nouveau regard  Belle-Rose.

--Elle est partie, reprit-elle ensuite les yeux baisss.

--Veuillez alors la remettre  son frre.

Un autre regard glissa entre les cils de la discrte personne, et
s'teignit promptement sous les paupires ramenes.

--Quel frre? demanda-t-elle.

--M. Cyprien.

La femme tendit la main, prit la lettre, salua et repoussa la porte sur
Belle-Rose.

Le surlendemain, Belle-Rose fut arrt par l'htelier au moment o il
passait la clef dans la serrure de sa chambre.

--Il y a, lui dit-il, une lettre pour vous.

--Ah! ah! fit le sergent en pensant que la rponse ne s'tait pas fait
attendre aussi longtemps que le capitaine l'avait pens. O est cette
lettre?

--La voici.

--Eh! eh! fit Belle-Rose en lisant l'adresse, il parat qu'on sait
mes noms, titres et qualits. C'est bien cela, _Belle-Rose, sergent de
sapeurs au rgiment de La Fert_.

L'hte sourit finement.

--Mais oui: on s'en doute... comme moi, dit-il.

La lettre tait sous enveloppe, cachete de cire rouge. Belle-Rose
brisa le cachet et jeta vivement les yeux sur le papier. Voici ce qu'il
contenait:

    Le sergent Belle-Rose a manqu  la discipline en quittant
    sa compagnie sans permission. Afin de le lui rappeler, ledit
    sergent sera mis huit jours aux arrts  son retour au corps;
    mais afin de rgulariser son absence, il trouvera sous ce pli
    la commission de sergent recruteur et les instructions qui
    se rattachent  ce nouveau grade. Le sergent Belle-Rose est
    autoris  demeurer un mois  Paris ou ailleurs, si besoin est.

    Le vicomte GEORGES DE NANCRAIS.


--C'est encore de la bont dguise, murmura Belle-Rose; et ds le jour
suivant il entra en fonctions. C'tait une occasion nouvelle d'agiter
son corps.

M. Mriset, l'honnte propritaire, n'entendit rien de la lecture
du billet que son commensal mchonna entre ses dents; mais le nom du
vicomte de Nancrais prononc  demi-voix l'avait frapp.

--Un vicomte! rpta-t-il quand il fut seul; un vicomte! J'en tais bien
sr, c'est un gentilhomme!

A partir de ce moment, ses respects redoublrent pour un personnage qui
connaissait des vicomtes, recevait des lettres scelles d'un grand sceau
de cire rouge et payait en or. Chaque soir, Belle-Rose lui demandait si
personne n'tait venu.

--Personne, rpondait le bonhomme, et dans la crainte que quelqu'un ne
vnt en son absence, M. Mriset restait assis dans un petit salon, prs
de la porte, du matin au soir.

Le troisime jour, M. Mriset, du plus loin qu'il aperut Belle-Rose,
courut  lui. Depuis une heure ou deux les habitants de la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice avaient vu M. Mriset se promenant devant sa
porte et tirant sa montre  toute minute. L'honnte htelier aborda
Belle-Rose le bonnet  la main, avec un petit air  la fois mystrieux
et charm.

--Eh bien! monsieur Belle-Rose? dit-il.

--Eh bien! monsieur Mriset?

--Quelqu'un est venu!

--Ah! ah! quelqu'un ou quelqu'une?

--Un jeune seigneur fort richement habill, ma foi; la moustache
retrousse, le nez pointu, maigre mais leste, et d'une tournure
distingue.

--Il a demand aprs moi?

--Certes oui, sans saluer, comme un gentilhomme.--Bonhomme, m'a-t-il
dit, Belle-Rose est-il l?--Non, monseigneur, ai-je rpondu, debout et
le chapeau  la main. A son air dgag, j'ai compris tout de suite que
j'avais affaire  un seigneur de la cour.--Au diable! a-t-il repris. Tu
lui diras que j'ai  le voir. Je l'attendrai demain.

--Vous a-t-il dit son nom?

--Point.

--Son adresse?

--Non plus.

--O diable, monsieur Mriset, voulez-vous que je le trouve?

--Oh! il ne m'a rien dit, il a tout crit chez vous.

--A la bonne heure, monsieur Mriset, voil par quoi il aurait fallu
commencer.

Belle-Rose trouva sur un meuble un bout de papier, et sur ce bout de
papier ces mots: Gaspard de Villebrais.

--Mon lieutenant! s'cria-t-il, que peut-il me vouloir?

Le plus simple, pour le savoir, tait de se rendre au logis du
lieutenant; c'est ce que fit Belle-Rose le lendemain. M. de Villebrais
lui apprit qu'il tait  Paris pour ses affaires, et en mme temps pour
celles de la compagnie.

--Je ferai les miennes, et je compte sur vous pour les autres,
ajouta-t-il. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez tous les
jours, d'une heure  deux, au jeu de paume, prs du Luxembourg, et de
trois  quatre  la place Royale. C'est l que vont les gens du bel air.
Adieu, on m'attend quelque part.

--D'une heure  deux au Luxembourg, et de trois  quatre  la place
Royale. C'est bien; je m'en souviendrai pour ne pas m'y rendre, se dit
Belle-Rose en s'en allant.

Ce lieutenant tait un homme d'humeur hautaine et irascible que tous ses
infrieurs dtestaient.

Le jour suivant, le sergent retourna dans la rue Cassette et frappa
contre la porte basse. La dame  la robe de laine carmlite prit cette
fois la lettre  la premire parole.

--Bien, se dit Belle-Rose:  notre premire entrevue, elle a dit cinq ou
six mots; aujourd'hui, elle n'en a pas dit plus de deux;  la prochaine
entrevue, elle ne dira rien du tout. Ceci abrge singulirement les
ngociations.

Belle-Rose tenait M. d'Assonville fort au courant de ses actions, et le
reste du temps il battait la ville, recrutant des hros  six sous par
jour pour l'artillerie de Sa Majest Trs-Chrtienne. Entre les lettres
et les promenades, Belle-Rose pensait toujours  Suzanne. Il ne pouvait
s'habituer  l'appeler madame d'Albergotti. Mais si son amour tait
aussi profond, le souvenir en tait moins amer. Le sentiment du devoir,
tout-puissant dans son me, lui faisait excuser la conduite de Mlle de
Malzonvilliers, qui n'avait cd qu' l'autorit paternelle. Quand il
passait dans le quartier du Palais-Royal, par la rue Saint-Honor, dans
les jardins publics, sa bonne mine et l'clat de sa jeunesse attiraient
les regards de toutes les grisettes avenantes et de beaucoup de
grandes dames aussi. Mais regards et sourires glissaient sur ce coeur
qu'habitait un regret. Trois jours aprs l'envoi de la seconde
lettre, Belle-Rose aperut, comme il entrait dans la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, le digne M. Mriset qui se promenait devant sa
porte d'un pas press. Il tirait son bonnet, le remettait, s'arrtait,
regardait derrire et devant lui. Ses pieds touchaient  peine le sol,
et ses lvres, troitement pinces, semblaient avoir quelque peine 
contenir un jet de paroles prt  s'chapper.

--Eh! eh! dit-il tout bas  Belle-Rose et de l'air le plus mystrieux du
monde, il y a du nouveau.

--Une lettre?

--Mieux que cela.

--Une visite?

--Justement. Une visite comme les plus hupps gentilshommes de notre
glorieux roi en voudraient bien recevoir.

--C'est donc une femme?

--Et des plus jolies! oeil brun, doux et brillant, cheveux dors comme
des fils de soie, un petit nez fin, des lvres  faire honte aux
plus fraches roses, et quelles dents! Ah! mon gentilhomme, qu'on se
changerait volontiers en cerise pour tre mordu par ces dents-l!

--Monsieur Mriset, la posie vous a fait oublier ma qualit; point de
gentilhommerie, s'il vous plat.

--Il y tient, pensa l'honnte propritaire. Et il reprit tout
haut:--Voil cinquante-deux ans que je loge dans la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, et il ne m'est point encore arriv de voir
pareil visage.

--Qu'est-ce enfin? une soubrette?...

--Une soubrette! ah! fi! avec cette tournure de grande dame... C'est une
marquise...

--Vous l'a-t-elle dit?

--Je l'ai devin.

Belle-Rose sourit, ayant une exprience personnelle de la perspicacit
de son hte.

--Va pour une marquise, reprit-il. Au moins vous a-t-elle dit quelque
chose?

--Certainement. Elle m'a dit qu'elle reviendrait.

--Ah!

--Puis elle est repartie dans la chaise qui l'avait amene.

--Sans rien ajouter?

--Ma foi, non; mais j'ai bien compris  son air qu'elle tait contrarie
de ne vous avoir pas rencontr.

Belle-Rose ne douta pas un instant que la marquise de son hte ne ft
une missaire de la rue Cassette. En consquence le lendemain il demeura
chez lui toute la journe et attendit. Personne ne parut. Ce fut ainsi
le jour suivant. Belle-Rose retourna  ses recrues.

--Parbleu! dit-il, si l'on veut me voir, qu'on m'crive. Il y a des
plumes pour tout le monde.

Comme il revenait deux jours aprs, vers le soir, il vit au bout de la
rue un carrosse arrt; une femme tait debout devant la portire, et 
ct de la femme, un homme se tenait inclin, son bonnet  la main. Cet
homme tait M. Mriset: l'intelligent propritaire aperut Belle-Rose
du coin de l'oeil et lui fit un signe imperceptible pour l'engager 
se hter. Belle-Rose accourut, mais la femme sauta lestement dans le
carrosse, le cocher poussa les chevaux, et l'quipage disparut dans la
rue de Vaugirard. M. Mriset frappa du pied, ce qui, dans l'tat de ses
habitudes paisibles, dnotait une violente contrarit.

--Cinq minutes plus tt, et vous la teniez! s'cria-t-il.

--C'tait donc elle?

--Non pas.

--Qui donc, alors?

--Une autre.

--Jeune, vieille, laide ou jolie?

--Peut-tre l'un, peut-tre l'autre. Je ne sais pas.

--Vous l'avez cependant bien vue?

--Du tout. Elle avait un grand voile noir sur la figure.

--Quoi! vous n'avez rien vu, rien?

--Rien, sauf le pied.

--Ah!

--Un pied de duchesse!

--Parbleu! Mais dites-moi, monsieur Mriset, cette duchesse avait-elle,
comme la marquise, l'air contrari de ne m'avoir pas trouv?

--Au contraire. C'est au moins ce que je me suis dit en la voyant sauter
en voiture.

--C'est juste. Elle ne venait donc pas pour me parler?

--Pas tout  fait. Elle venait pour savoir.

--Et qu'avez-vous rpondu, monsieur Mriset?

--Ah! ah! on n'est point sot, quelque air qu'on ait. J'ai laiss causer
et n'ai rien dit.

--Bien sr?

--Aussi vrai que ma maison est une honnte maison. Ce n'est pas qu'on
n'ait voulu me tenter, et cette bourse qu'on m'a donne prouve assez
dans quelles intentions on tait venu.

--Eh quoi! vous l'avez prise?

--Je l'ai prise et me suis tu. Une maison a toujours besoin de
rparations; mais les rparations n'obligent pas  parler. On a eu beau
me retourner de cent faons pour savoir qui vous tiez, ce que
vous faisiez, d'o vous veniez, j'ai t muet comme ce bonnet. Que
voulez-vous! c'est plus fort que moi. Vous m'avez charm  la premire
vue, et je ne sais pas vraiment tout ce que je ferais pour vous.
Cependant, il faut bien avouer que ma discrtion a peut-tre moins de
mrite au fond qu'en apparence. Je n'ai rien dit, sans doute, mais aussi
je ne savais rien.

--Je ne chicanerai pas sur le fait, l'intention suffit.

--Oh! l'intention tait excellente et le sera toujours.

Belle-Rose se crut oblig de rcompenser cette bonne intention afin
de la maintenir dans le sentiment de l'honntet, et comme la personne
n'avait point dit qu'elle reviendrait, il ne se donna pas la peine de
l'attendre le lendemain. Pour le coup, Belle-Rose ne sut que penser de
ces deux visites; il n'tait pas probable qu'elles vinssent toutes deux
de la rue Cassette, et comme, d'un autre ct, il ne connaissait aucune
femme  Paris, il ne pouvait faire que de vaines suppositions. Aprs
avoir tortur son esprit de mille manires, il prit le parti fort sage
de s'en remettre  l'avenir du soin d'expliquer cette aventure. Le jour
de sa troisime course  la maison de la rue Cassette tait venu. Le
rsultat fut tel qu'il l'avait prvu. La dame au surtout carmlite
prit cette fois la lettre sans observation. Le lendemain, Belle-Rose
s'installa chez lui et attendit. Les heures se passrent; rien ne parut.
Le soir vint. A tout hasard, Belle-Rose serra ses hardes pour tre prt
 partir au point du jour et sortit pour dner chez un traiteur de
la rue du Bac, o il avait coutume de prendre ses repas. Comme il en
sortait, un rassemblement d'artisans et de boutiquires l'arrta au
coin de la rue de Svres; par dsoeuvrement, il se mla  la foule qui
faisait grand bruit  propos d'un porteur de chaise qui se querellait
avec un bourgeois. Tout  coup une main le saisit par le bras et une
voix de femme pronona distinctement ces paroles  son oreille: _La
Castillane attend_. Belle-Rose tressaillit, mais quand il se retourna,
il n'y avait auprs de lui que des ouvriers. Il sentit seulement un
papier que la main de l'inconnue avait gliss dans la sienne. Il se
hta de sortir du groupe et se dirigea vers la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice pour lire le billet. Au moment o il poussait
la porte, une femme en sortit. Elle s'arrta brusquement. Un jet de
lumire tomba sur le visage de Belle-Rose et l'claira.

--Mon frre! s'cria la femme.

--Claudine! rpondit Belle-Rose, et il reut sa soeur dans ses bras.




IX

UN AMI CONTRE UN ENNEMI


Belle-Rose entrana Claudine dans son appartement et repoussa la porte
au nez de M. Mriset, qui se confondait en rvrences, un flambeau  la
main.

--C'est la marquise, murmura l'honnte propritaire en rentrant dans sa
loge, et il l'appelle sa soeur!

Cependant, aprs les premires caresses, Belle-Rose fit asseoir Claudine
sur un sofa. Il avait une furieuse envie de lui adresser une question,
la seule qui tnt  son coeur, une question qu'un nom rsumait. Une
incroyable motion l'en empchait. Il fit un dtour pour arriver  son
but.

--N'es-tu pas dj venue? dit-il  Claudine.

--Si, vraiment, il y a quelques jours. Mais depuis lors il m'a t
impossible de retourner ici.

--Que ne laissais-tu ton adresse?

Claudine parut embarrasse un instant.

--Je ne le devais pas, reprit-elle aprs.

--Et pourquoi?

--Parce que tu serais venu me voir.

Belle-Rose comprit. Il baissa les yeux, Claudine lui prit la main.

--Tu n'es donc pas arrive seule  Paris? reprit-il.

Claudine secoua la tte.

--Suzanne est  Paris! dit Belle-Rose. J'y suis, et sans toi j'aurais
ignor sa prsence!

--Oh! ne la blme pas! Quand elle a quitt Malzonvilliers pour suivre
son mari, qu'une affaire importante appelait  Paris, elle m'a supplie
de l'accompagner. Je n'ai pas pu refuser. Elle est si malheureuse!

--Malheureuse! s'cria Belle-Rose.

--Il n'y a que moi et Dieu qui savons ce qu'elle souffre. M.
d'Albergotti l'ignore. Quand il est l, elle sourit; quand il s'loigne,
elle pleure.

Belle-Rose cacha sa tte dans ses mains.

--En arrivant  Paris, il y a quelques jours, elle est tombe malade...
Oh! elle est sauve, reprit Claudine en voyant le trouble de son frre;
c'est elle qui m'a renvoye vers toi...

--Oh! j'irai, j'irai la voir, la remercier...

--Non, ne viens pas, ta prsence la tuerait.

--Elle ne m'a donc pas oubli? s'cria Belle-Rose avec cet accent
profond que donne l'gosme de l'amour.

--Oubli? Si tu l'tais, Jacques, serait-elle toujours si triste et si
dsole? Ton nom n'est pas sur ses lvres, mais il est dans son coeur,
et il la ronge.

Tous deux se turent. Une joie amre emplissait l'me de Belle-Rose;
Claudine se repentait presque d'avoir parl. Quel bonheur cet amour
raviv pouvait-il entraner aprs lui? Tirant son mouchoir de sa poche,
elle essuya ses yeux un peu mouills, carta les cheveux qui voilaient
son front d'enfant et se prit  sourire.

--Frre, dit-elle, je suis venue pour t'embrasser et non point pour
pleurer. C'est une vilaine coutume que de courir au-devant du chagrin,
qui se donne de son ct assez de peine pour venir jusqu' nous.
Laissons l cette conversation qui me rougirait les yeux, ce que je
ne suis pas en humeur de souffrir; prends mon bras pour me ramener au
logis, et causons de tes affaires en chemin.

Il y a loin de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice  la rue de l'Oseille,
o tait situ l'htel d'Albergotti; tout en marchant le long de la
rue du Bac et des quais, nous ne rpondrions pas que Belle-Rose n'et
prononc deux ou trois fois le nom de Suzanne; mais Claudine dtournait
la conversation de ce terrain dangereux et la ramenait  des choses plus
conformes  son humeur.

--Quand te reverrai-je? demanda Belle-Rose  sa soeur en la quittant
devant l'htel.

--Aprs-demain, si tu veux. Je disposerai de ma journe tout entire. A
onze heures, je serai  la porte Saint-Honor.

--Bien, j'y serai  dix.

Belle-Rose avait, grce  sa soeur, oubli le billet gliss
mystrieusement dans sa main. Son premier soin, aussitt aprs tre
rentr chez le digne M. Mriset, fut d'en prendre connaissance. Il n'y
trouva que ces quelques mots:

    Samedi prochain, Belle-Rose rencontrera, une heure aprs le
    coucher du soleil,  la porte Gaillon, une personne qui lui
    dira les paroles convenues; qu'il suive cette personne, et il
    arrivera o M. d'Assonville l'envoie.

Il se souvint alors que ce jour-l mme il devait attendre sa soeur 
la porte Saint-Honor. Il eut un instant la pense de lui crire pour
se dgager de sa promesse; mais, en homme bien avis, il comprit que
les choses pouvaient s'arranger. A sa soeur, il donnerait le jour;
aux affaires de M. d'Assonville, le soir. Belle-Rose fut exact au
rendez-vous; sa soeur et lui montrent en fiacre et prirent le chemin
de Neuilly. Aprs avoir vainement cherch un gte aux Porcherons, qu'une
compagnie de mousquetaires avait envahis, Belle-Rose, au moment o le
fiacre passait sur la chausse, entendit une voix qui l'appelait par son
nom. Il se pencha vers la portire, et vit,  la fentre d'un cabaret,
un gentilhomme qui le saluait un verre de vin de Champagne  la main.

--Bien du plaisir, Belle-Rose! disait-il.

--Quel est ce gentilhomme? demanda Claudine  son frre qui inclinait sa
tte.

--M. de Villebrais, mon lieutenant.

Aprs s'tre promens quelque temps dans les environs, Belle-Rose et sa
soeur firent entrer le fiacre dans un chemin de traverse. Il y avait au
bout d'une prairie une maison devant laquelle de beaux arbres tendaient
leur ombre; cette maison avait l'apparence d'une ferme. Esprant que
dans ce lieu cart on pourrait leur servir  dner, Belle-Rose y
courut, laissant sa soeur sur le bord du chemin.

Comme il revenait, battant les buissons avec un roseau qu'il tenait 
la main, il entendit des cris d'effroi auxquels son nom tait ml; il
pressa le pas, et vit Claudine qui se dbattait aux mains d'un cavalier.
En un bond, Belle-Rose fut sur la route.

--Eh! parbleu! arrive donc, s'cria le cavalier, tu m'aideras  faire
comprendre  cette belle enfant que je ne suis pas un croquant!

Le cavalier n'avait pas termin sa phrase, que dj Belle-Rose,
arrachant Claudine de ses bras, s'tait plac entre eux.

--Monsieur de Villebrais, dit-il, cette belle enfant est ma soeur.

--Ta soeur? Parole d'honneur, c'est charmant! Tu es fort spirituel,
Belle-Rose.

--Mon lieutenant!

--Ta soeur? Est-ce qu'on se promne avec sa soeur! J'ai une soeur aussi,
elle est au couvent, mon cher.

--Monsieur de Villebrais, je vous ai dit la vrit; Claudine...

--Ah! elle s'appelle Claudine, ta cousine ou ta matresse; l'une
et l'autre peut-tre... C'est un joli nom, tout  fait dans le got
pastoral. Dites donc, ma charmante, si vous voulez de mon coeur, je vous
l'offre, il est vacant pour vingt-quatre heures.

Belle-Rose barra le passage au chevalier de Villebrais; mais il n'y
avait pas de raison  faire entendre  un homme qui avait trop djeun,
et qui, tout dbraill, laissait voir une chemise tache de vin. Se
tournant donc vers le cocher, qui regardait philosophiquement le dbat,
il lui cria vivement de tourner bride vers Paris. Le chevalier jeta tout
de suite une bourse aux pieds du cocher.

--Compte cet argent, maraud, lui dit-il, et quand tu auras fini, siffle
tes plus beaux airs.

Le cocher ramassa la bourse, s'assit sur une borne et se mit en devoir
de compter. Il n'tait pas au troisime cu qu'il sifflait de toutes ses
forces. Claudine, gare, regardait tour  tour le cocher, son frre et
le chevalier.

--Ce cocher est plein d'intelligence, reprit M. de Villebrais en se
rajustant. Ne sois pas moins aimable que lui, mon ami; ta matresse est
jolie, elle me plat; voil trois ou quatre heures que tu la promnes.
Chacun son tour; te-toi de l.

Belle-Rose regarda M. de Villebrais. Le chevalier tait fort anim, mais
ferme encore sur ses jambes, la voix tait nette et claire, le geste
ais; le sergent n'avait donc pas affaire  un homme gris, mais  un
officier entt. Le dbat devenait donc plus grave.

--Voyons, mon cher, as-tu compris? reprit le chevalier; tourne les
talons, cours aux Porcherons, demande le cabaret de la _Pomme de pin_ et
dne copieusement, je t'invite, va!

--Mon lieutenant, je n'irai pas.

--Tu veux rester?

--Oui.

--Ah , drle, oublies-tu qui je suis?

--Au contraire, je voudrais vous le rappeler.

--Ah! tu fais le plaisant. Je te couperai les oreilles...

--Je n'en crois rien.

M. de Villebrais leva le bras, Belle-Rose le saisit  la vole.

--Quoi! tu oses me toucher, coquin? Je vais te donner de mon pe dans
le ventre! s'cria M. de Villebrais, qui, perdant toute retenue, fit
un effort pour dgager sa main et prendre l'pe; mais Belle-Rose le
repoussa si vivement qu'il trbucha. Avant qu'il se ft relev, le
sergent avait dj tir la sienne.

Le cocher ne comptait plus, mais il sifflait toujours.

--Monsieur de Villebrais, je vous jure que vous n'arriverez  ma soeur
qu'aprs m'avoir pass sur le corps! s'cria Belle-Rose.

--Je ne me battrai pas avec toi et je te ferai pendre, rpondit le
lieutenant. Eh! cocher, ajouta-t-il, il y a dix louis pour toi si tu
aides cette adorable personne  monter en fiacre, et dix autres encore
si tu la conduis au cabaret de la _Pomme de pin_, o j'irai bientt la
rejoindre.

Claudine voulut fuir, mais elle chancela et tomba sur ses genoux.

--C'est fait, dit le cocher en serrant la bourse que sa main caressait.

--Pas encore! s'cria-t-on prs de l; et au mme instant un inconnu
parut sur le chemin.

C'tait un beau jeune homme d'une figure franche et dcide, et bien
pris dans sa taille. Son costume, sans broderie et sans ruban, lui
donnait l'apparence d'un tudiant; mais il avait la mine et l'pe d'un
gentilhomme.

--Qu'est-ce  dire? reprit M. de Villebrais, et de quoi vous mlez-vous?

--J'ai dit ce que j'ai voulu, et je me mle des affaires des autres
quand il me plat, rpondit gravement l'inconnu.

Sur un geste du lieutenant, le cocher, qui hsitait depuis
l'intervention inattendue du cavalier, s'avana vers Claudine. Il
n'avait pas fait deux pas, que la main de l'inconnu s'appuyait sur son
paule.

--coute, lui dit-il: Monsieur que voil t'a promis dix louis pour
conduire mademoiselle aux Porcherons; moi, je te promets cent coups de
bton si tu ne la conduis pas  la mtairie que voil; mais je joindrai
mon invitation  celle de monsieur pour te prier de l'aider  monter en
fiacre. Comprends-tu?

--Trs bien, dit le cocher, qui sentait,  la manire dont la main du
cavalier s'tait appuye sur son paule, qu'il n'y avait pas d'objection
 faire  un homme si plein d'loquence et de vigueur. Une nouvelle
conviction venait de pntrer dans son esprit, et en nophyte zl il
courut ouvrir la portire, voulant, par son empressement, tmoigner de
la chaleur de sa conversion.

--Entrez, mademoiselle, reprit l'inconnu en prsentant la main 
Claudine, entrez; je vous rponds des bons sentiments de cet honnte
cocher. N'est-ce pas, l'ami?

--C'est trop d'honneur, monsieur, rpondit l'autre, qui se frottait
l'paule tout en fermant la portire.

L'intervention de l'tranger avait t si rapide, l'action avait si
promptement suivi ses paroles, que M. de Villebrais et Belle-Rose
taient demeurs spectateurs muets de cette scne. Mais au moment o
Claudine s'assit dans le fiacre, M. de Villebrais sentit se rallumer
toute sa colre. Il fondit sur Belle-Rose l'pe  la main, et lui
porta un coup si furieux, qu'il l'aurait transperc d'outre en outre, si
Belle-Rose, au bruit de ses pas, ne se ft jet de ct. Le fer dchira
les habits du sergent et glissa sur l'paule; mais grce  la vivacit
du mouvement et de la parade, la chair seule fut entame.

--Vous pratiquez donc aussi l'assassinat, monsieur? dit l'tranger,
tandis que le cocher poussait les chevaux dans la direction de la
mtairie avec une ardeur sans pareille.

M. de Villebrais plit  cet outrage.

--En garde! monsieur, s'cria-t-il d'une voix trangle par la fureur;
et il s'lana vers l'inconnu.

--Vous m'oubliez, je crois! dit Belle-Rose; et d'un bond il tomba entre
le lieutenant et l'tranger.

--Si votre adversaire voulait me cder son tour, reprit celui-ci sans
mme toucher  la garde de son pe, je consentirais bien  vous faire
l'honneur de me mesurer avec vous, monsieur; mais je vous ferai observer
que vous lui devez la prfrence.

--Me battre avec un manant, jamais!

--Il le faudra cependant bien.

--Et qui m'y forcera? dit M. de Villebrais ddaigneusement.

--Moi! qui suis tout prt  vous frapper sur la joue du plat de mon
pe, si vous hsitez.

M. de Villebrais se mordit les lvres jusqu'au sang.

--coutez donc, monsieur, continua l'tranger du mme ton et sans
paratre plus mu que s'il se ft agi d'un souper, quand on passe
du rapt au meurtre avec une si surprenante facilit, il faut bien
s'attendre  quelque dsagrment. Tout n'est pas bnfice dans le
mtier.

La honte de l'action qu'il avait commise, et la rage qu'inspiraient  M.
de Villebrais les paroles dont son oreille tait fouette, l'emportrent
sur l'orgueil du rang.

--Soit, rpondit-il. Je me battrai avec ce manant, et ce sera votre tour
aprs.

--Volontiers, s'il est ncessaire.

M. de Villebrais ttait dj le terrain du pied, lorsque l'tranger
reprit:

--Puisque vous vous rendez  mes observations avec une si louable
complaisance, permettez-moi, monsieur, de vous en adresser une nouvelle.
Ce n'est point ici un lieu commode pour se battre. On court le risque
d'tre drang, ce qui est toujours fcheux. J'avise l-bas un petit
bouquet d'arbres o l'on serait merveilleusement. Vous plairait-il d'y
aller? L'endroit est frais.

--Allons! rpliqua M. de Villebrais.

Les trois jeunes gens passrent sous le bosquet, et les deux adversaires
croisrent le fer sur-le-champ. M. de Villebrais se battait en homme qui
veut tuer et ne ngligeait aucune des ressources de l'escrime. Mais il
avait affaire  un homme aussi dtermin que lui et plus habile. A
la troisime passe, l'pe de M. de Villebrais sauta sur l'herbe.
Belle-Rose rompit.

--Dites-moi, monsieur, que vous regrettez tout ceci, et je n'y penserai
plus, s'cria-t-il.

M. de Villebrais avait dj ramass son pe; sans rpondre, il retomba
en garde. Belle-Rose avait recouvr assez de sang-froid pour se souvenir
que l'homme qu'il avait en face tait son officier. Il aurait donc bien
voulu se borner  parer, mais M. de Villebrais le poussait si rudement
qu'il dut se rsoudre  rendre coup pour coup. Le froissement du fer
l'anima, et une botte qui vint l'gratigner acheva de lui faire perdre
tout mnagement. Deux minutes aprs, son pe s'enfonait dans la
poitrine de M. de Villebrais; M. de Villebrais voulut riposter, mais le
fer s'chappa de ses mains, un flot de sang monta  ses lvres, et il
tomba sur les genoux. L'tranger le souleva et l'appuya contre un arbre.

--Il se peut qu'il n'en revienne pas, monsieur, dit-il  Belle-Rose;
commencez par dguerpir, on arrangera l'affaire aprs.

--Cet homme est mon lieutenant! rpondit Belle-Rose, son pe rouge  la
main.

--Ah diable! fit l'inconnu; il y va pour vous de la fusillade. Partez
donc plus vite!

--Et ma soeur?

--J'en rponds.

--Vous me le jurez?

--Voil ma main.

Les mains des deux jeunes gens se rencontrrent dans une treinte
fraternelle.

--Partez, reprit l'tranger, et comptez sur moi.

--Vous avez secouru ma soeur, monsieur; votre nom, je vous prie, afin
que je sache  qui toute ma reconnaissance est due?

--Je m'appelle Cornlius Hoghart, et suis du comt d'Armagh, en Irlande.

--Je suis de Saint-Omer, en Artois, et mon nom est Jacques Grinedal,
autrement dit Belle-Rose, sergent de sapeurs au rgiment de La Fert.

--Eh bien, Belle-Rose, vous avez un ami. Les honntes gens se devinent
au regard.

Belle-Rose pressa une fois encore la main de l'Irlandais et partit. Les
ombres du soir commenaient  s'tendre sur la campagne quand il sortit
du bosquet. Le souvenir du rendez-vous qui l'attendait  la porte
Gaillon lui revint tout  coup  l'esprit. Sa sret personnelle
exigeait qu'il s'loignt en toute hte avant que le bruit de son duel
se ft rpandu. Mais M. d'Assonville avait sa parole. Belle-Rose se
rendit tout droit  la porte Gaillon. Il s'y promenait  peine depuis
cinq minutes, qu'il vit arriver un petit jeune homme envelopp d'un
manteau  l'espagnole qui lui cachait la taille. Un feutre gris, o
s'effilait une plume de hron, voilait son front; le bas du visage
tait cach par un pli du manteau. A la vue de Belle-Rose, le jeune page
marcha rapidement vers lui, et dit tout bas: _La Castillane attend_.

--Je vous suis, rpondit Belle-Rose.

Le page enfila une ruelle sombre, marcha quelques minutes, et siffla 
l'aide d'un petit sifflet attach  son cou par une chane d'argent. A
ce signal, un carrosse arriva au carrefour o le page s'tait arrt;
il s'elana dedans, et fit signe  Belle-Rose d'y monter aprs lui. La
portire se referma sur eux, et la voiture partit.




X

UNE FILLE D'VE


A peine Belle-Rose se fut-il assis dans la voiture, que son guide
abaissa les rideaux de soie et se jeta dans un coin. La voiture roula
durant une heure ou deux. Il parut  Belle-Rose qu'elle s'loignait de
Paris et s'enfonait dans la campagne, mais il lui fut impossible de
reconnatre par quels chemins elle passait, ni quelle direction elle
suivait. Son compagnon restait immobile et silencieux dans son coin.
Tout  coup la voiture s'arrta, un laquais ouvrit la portire, et le
page, sautant  terre, invita Belle-Rose  descendre. Ils se trouvaient
dans un endroit solitaire tout entour de grands arbres. La nuit tait
profonde, mais on voyait au loin briller, entre le feuillage, une
lumire immobile comme une toile. Ce page ramena les plis de son
manteau autour de sa taille et s'enfona dans un sentier. Belle-Rose le
suivit. La lumire disparaissait et reparaissait tour  tour; le vent
soufflait et remplissait de bruits mlancoliques la masse sombre
du bois. A mesure que les deux voyageurs avanaient, le sentier se
rtrcissait et s'embarrassait de branchages rampant sur le sol.
Cependant l'clat de la lumire augmentait; chaque pas les en
rapprochait. Bientt, entre les troncs des ormes et des bouleaux,
Belle-Rose distingua les contours indcis d'une maison, mais au mme
instant il vit, comme dans un rve, passer et s'effacer, derrire des
buissons de houx, deux ombres noires dont deux toises de gazon et de
ronces le sparaient. Un peu plus loin, les deux ombres se rapprochrent
du sentier. Un craquement de branches sches cria sous la pression de
pieds invisibles. Belle-Rose regarda son guide. Il semblait n'avoir rien
vu et rien entendu. La prsence de cette escorte mystrieuse rappela
soudain  Belle-Rose les dernires paroles de M. d'Assonville; il passa
la main sous son habit; quand il se fut assur que le poignard, pris le
matin mme  tout hasard, tait toujours  sa place, il saisit le bras
du guide.

--Que me voulez-vous? demanda celui-ci.

--Rien.

--Pourquoi donc me prendre le bras?

--C'est mon ide.

--Et s'il ne me plaisait pas de le souffrir?

--J'en serais dsol, mais il faudrait cependant bien que vous vous y
soumissiez.

--Savez-vous bien, monsieur Belle-Rose, que si j'appelais, nous ne
sommes pas si loin encore du carrosse qu'on ne pt m'entendre.

--Je crois mme que vous n'auriez pas besoin d'appeler bien haut pour
tre entendu.

La main du guide trembla dans celle du sergent.

--- Mais je vous prviens qu'au moindre cri et au moindre effort
pour vous dgager, je vous plante ce poignard dans la gorge, continua
Belle-Rose.

Le guide vit briller le ple clair de l'acier  deux pouces de son
visage. Il frissonna.

--Et si je ne voulais pas avancer, reprit-il.

--Alors, nous reculerions; mais comme cette nouvelle rsolution me
prouverait que j'ai quelque besoin de rester en votre compagnie, je vous
prierais de vouloir bien reculer avec moi, et n'aurais garde de vous
lcher.

--Vous tes fou! Avez-vous donc peur d'tre assassin?

--Moi, point. Mais j'ai toujours eu pour maxime de faire les choses
 deux. A deux on vit plus gaiement; on doit mourir moins tristement
aussi.

Le guide attacha son regard brillant sur la figure de Belle-Rose, o se
peignait cette rsolution ferme et calme qui lui tait particulire.

--Marchons! reprit le guide; et ils continurent  s'avancer vers la
lumire.

Cette lumire brillait  une fentre, la seule qui ft ouverte; d'une
espce de chaumire assez vaste, perdue dans l'paisseur du bois. Le
guide frappa  une porte qui s'ouvrit tout de suite. Belle-Rose et lui
pntrrent dans un corridor au bout duquel leurs pieds rencontrrent un
escalier. La porte se referma, la lumire disparut, et ils montrent
les degrs. Au sommet de cet escalier, le guide souleva une portire, et
tous deux se trouvrent  l'entre d'une chambre merveilleusement
orne. Les plis soyeux de riches tentures couvraient les murs; un tapis
touffait le bruit des pas; les meubles taient incrusts de cuivre et
de nacre; sur un sofa de brocatelle, couronn d'un dais, une femme vtue
d'une robe de velours cramoisi tait  demi couche; ses bras nus se
noyaient dans des flots de dentelle, et sa main, plus blanche que la
fleur du jasmin, agitait mollement un ventail de plumes vertes. Un
masque cachait son visage. Nul regard n'en pouvait saisir la forme et
le contour, et cependant quiconque et vu cette femme ainsi couche et
devin qu'elle tait d'une rayonnante beaut. A quelques pas du sofa, on
distinguait deux fauteuils; Belle-Rose et son guide s'y placrent sur un
signe de la dame au masque noir. Une lampe voile d'un globe d'albtre
jetait ses clarts blanches sur les tentures de soie pourpre; ses rayons
ples se brisaient aux angles des meubles polis, sur les ciselures des
candlabres, aux mille facettes des cristaux prodigus sur les tagres,
et les accidents de la lumire augmentaient encore la magie de ce lieu
qu'embaumaient les aromes rpandus par d'invisibles cassolettes.

--Vous vous appelez Belle-Rose? demanda la dame au fils du fauconnier,
d'une voix vibrante dont elle cherchait  dissimuler le doux clat.

--Oui, madame.

--Et vous venez de la part de M. d'Assonville?

--Il a d vous en instruire.

--Le connaissez-vous depuis longtemps?

--Mon pre tait le serviteur du sien.

--Son serviteur! Vous tes donc de ses gens?

--Je suis soldat, et M. d'Assonville m'a parfois fait l'honneur de
m'appeler son ami.

--Ah! fit la dame avec un accent o la surprise se mlait au ddain.

Puis elle reprit:

--Ne savez-vous rien des causes qui ont engag M. d'Assonville  vous
envoyer vers moi?

--Rien.

--Qui peut m'en assurer?

--Ma parole.

--Votre parole!... dit-elle en secouant son ventail.

Elle n'ajouta pas un mot, mais il n'y avait pas  se mprendre sur
l'expression de sa voix.

--Ceux qui croient au mensonge pratiquent le mensonge, dit Belle-Rose
hardiment.

L'inconnue tressaillit, mais ne rpondit pas, et s'adressa au guide de
Belle-Rose, en s'exprimant dans une langue trangre.

--Eh! madame, je ne le puis! rpliqua le guide en franais.

--Qui t'en empche?

--Le soldat, qui m'a retenu tout le long du sentier et qui me retient
encore.

--C'est une fantaisie que je veux bien lui pardonner, mais qui va finir
 l'instant.

Belle-Rose ne rpondit rien, mais ses doigts ne cessrent pas un instant
de se nouer autour du poignet du guide.

--Eh bien! m'avez-vous entendue? reprit la dame impatiente.

--Parfaitement; mais pourquoi ferais-je ce que vous dsirez?

--Mais parce que je le veux!

--C'est tout au plus un prtexte, et je demande une raison.

--Insolent! s'cria l'inconnue debout cette fois, sais-tu bien que
si j'appelais, il y a prs d'ici des bras disposs  te forcer 
l'obissance et  te punir aprs?

--Je le crois sans peine, madame; mais au premier cri, au premier geste,
j'tends ce guide roide mort  vos pieds.

L'inconnue se rejeta en arrire  la vue du poignard suspendu sur la
poitrine du page.

--Et quand celui-ci sera mort, les autres verront qu'ils ont affaire
 un homme rsolu qu'il n'est point trop ais d'abattre. Appelez donc,
maintenant! rpta le sergent.

--N'en faites rien, madame, s'cria le guide; il me tuerait comme il le
dit!

--Ah! tu as du coeur,  ce qu'il parat! reprit la femme masque. Au
moins remercierai-je M. d'Assonville de m'avoir envoy un si vaillant
ambassadeur.

--Et moi je le remercierai de m'avoir choisi pour une mission o les
armes devaient intervenir au milieu des discours. M. d'Assonville ne
m'avait pas tromp.

--Quoi! est-ce bien lui qui t'a fait prendre ce poignard? s'cria-t-elle
d'une voix indigne.

--Avait-il tort, madame?

L'inconnue tressaillit  cette question froidement faite, et Belle-Rose
vit son cou s'empourprer d'une rougeur subite. Elle se rassit sur le
sofa et parut le regarder avec attention.

--Brisons l, reprit-elle doucement. Si je vous donnais ma parole qu'il
ne vous sera rien fait, laisseriez-vous aller ce page?

--Il est libre, madame. Vous avez dout de ma parole; je ne vous ferai
pas l'outrage de douter de la vtre.

La main de Belle-Rose s'ouvrit, et le page courut vers sa matresse.

--C'est un hardi et beau jeune homme, vraiment! s'cria la dame. Sur
mon me, voil un jeune soldat  qui l'paulette de capitaine sirait 
merveille! Franc et ferme comme l'acier.

L'inconnue ne prit pas cette fois le soin de dguiser le son de sa
voix, son clat et sa douceur infinie charmrent Belle-Rose, comme les
vibrations sonores de la harpe. Il l'coutait encore qu'elle ne parlait
plus, et son coeur eut la rvlation mystrieuse de l'amour sans bornes
que cette femme devait inspirer, et du malheur sans remde qui
suivait son abandon. Il venait de comprendre le muet dsespoir de M.
d'Assonville.

--Belle-Rose, attendez, reprit-elle; vous serez libre dans un instant.

La dame au masque et le page se parlrent bas durant quelques minutes;
puis celui-ci, approchant une petite table d'bne sur laquelle se
trouvait du papier, prsenta une plume  sa matresse, qui crivit une
lettre, la plia sous enveloppe, appuya une bague qu'elle avait au doigt
sur la cire brlante et tendit la dpche  Belle-Rose.

--Voici ma rponse, remettez-la  M. d'Assonville promptement, et
oubliez tout, jusqu'au chemin que vous avez pris pour venir ici. Mais si
quelque jour les hommes vous manquaient, frappez hardiment  la porte de
la rue Cassette et nommez-vous: une femme se souviendra.

Belle-Rose s'inclina sur la main de l'inconnue et prit la lettre en
effleurant de ses lvres le bout d'un gant parfum.

--Que Dieu vous garde! beau cavalier, dit-elle  mi-voix; et jetant sur
Belle-Rose un dernier regard, elle disparut sous une portire.

--Venez-vous? reprit le page, tandis que Belle-Rose, bloui de ce regard
et tout frmissant de ces paroles, restait immobile devant les larges
plis du damas pourpre.

Belle-Rose tressaillit, et, plein de trouble, suivit le guide. Ils
descendirent les marches, traversrent la fort sans voir aucune ombre
cette fois, et montrent dans le carrosse. Le page abaissa les stores,
et, deux heures aprs, la voiture s'arrtait  l'entre de la rue
de Vaugirard. Un laquais ouvrit la portire, Belle-Rose descendit et
l'quipage partit au galop. Quand Belle-Rose arriva au coin de la rue
du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, l'honnte M. Mriset tait dans un grand
trouble. Le digne propritaire n'avait pas voulu se coucher. Sa lampe,
teinte ordinairement vers neuf heures, veillait encore, deux heures
aprs minuit, et debout derrire ses volets entrebills, il jetait des
regards pleins d'anxit dans les tnbres de la rue.

--Ah! monsieur Belle-Rose! que vous me tirez d'inquitude, dit-il au
sergent, je craignais que vous ne fussiez mort.

--Je ne le suis point encore tout  fait, mais a pourra venir.

--Ne parlez donc pas de cette faon lugubre...  l'heure qu'il est, ce
sont de mauvaises conversations.

--Est-ce donc pour vous assurer que je suis bien vivant que vous m'avez
attendu?

--C'est aussi pour vous remettre ce papier qu'un gentilhomme a laiss
aprs tre venu deux fois. Il m'a vivement recommand de ne le donner
qu' vous, m'assurant qu'il s'agissait d'une affaire d'importance.

Tandis que M. Mriset parlait, Belle-Rose avait dj ouvert le pli,
et,  la clart de la chandelle du propritaire, il lisait ces quelques
mots:

    M. de Villebrais n'est point mort, bien qu'il ne soit pas en
    tat de se lever de longtemps, s'il se lve jamais; il a parl,
    et le secret de votre rencontre a t confi  des gens qui ont
    sans doute donn des ordres pour vous arrter. Vous n'avez plus
    qu' fuir, et le plus vite que vous pourrez. Quittez Paris, et
    comptez sur moi, quoi qu'il arrive.

    CORNLIUS HOGHART.

Belle-Rose s'attendait  cette nouvelle, il brla le billet sans
paratre mu, et tirant de sa poche une bourse bien garnie, il demanda 
M. Mriset s'il ne connaissait point quelque honnte personne, discrte
et sre, qu'il pt charger d'une commission dlicate.

--J'ai mon neveu, Christophe Mriset, un garon adroit comme un
racoleur, et muet comme un confessionnal.

--Vous me rpondez de lui?

--C'est mon hritier.

--Il se chargera bien alors de porter cette lettre et une autre que je
vais crire  un capitaine de chevau-lgers en garnison  Arras?

--Il les portera.

--Sans tarder?

--Dans une heure.

Belle-Rose crivit  M. d'Assonville pour le prvenir de ce qu'il avait
vu et des vnements qui ne lui permettaient pas de lui porter lui-mme
la rponse de la dame inconnue. Aussitt aprs l'arrive du neveu
Christophe, il lui remit les deux lettres, avec recommandation de faire
diligence; puis, laissant  M. Mriset un billet pour sa soeur Claudine,
il lui fit part de la ncessit o il se trouvait de s'loigner aussi.

--Ah! mon Dieu! ne reviendrez-vous pas? dit le propritaire.

--Je reviendrai si bien que je vous prie de me garder ma chambre avec
ces dix louis qui seront  vous si, dans quinze jours, je ne suis pas
de retour. Je vous prierai seulement de ne rien dire, ni de ce que
vous avez vu, ni de mon dpart, si par hasard quelque curieux vous
questionnait.

--Je comprends, fit M. Mriset, qui flairait sous ce mystre une affaire
d'tat, je comprends et je me tairai.

Belle-Rose se dpouilla de ses habits, en prit d'autres qui
appartenaient au neveu Christophe, s'arma d'un bton et quitta la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice.

--C'est  M. de Nancrais que je dois ma hallebarde de sergent, se
disait-il, c'est  M. de Nancrais que je la rendrai.




XI

L'CLAIR D'UNE PASSION


Au point du jour Belle-Rose se trouvait dj  trois ou quatre lieues au
del de Saint-Denis, sur la route de Flandre. La campagne souriait sous
les premires et blanches clarts du matin: de joyeuses filles passaient
en chantant sur le chemin que rayaient les ombres des peupliers
frmissants. Autour de Belle-Rose tout tait lumire et gaiet; tout
tait tnbres et tristesse en lui. Il avait perdu son amante, il venait
de perdre sa libert, il allait sans doute perdre la vie. Son coeur se
gonfla sous ce flot de penses amres. Il avait lutt, il tait vaincu.
Mais la voix de sa conscience ne lui reprochait rien. Vers midi, il
s'arrta dans une espce de cabaret; depuis la veille il n'avait rien
pris. L'htesse, jeune femme accorte et ptulante, eut en un tour de
main fait sauter une omelette.

--Bien vous prend, mon garon, lui dit-elle, d'tre entr au coup de
midi. Un quart d'heure plus tard, vous auriez couru le risque de ne
plus trouver ni coquilles d'oeufs ni crote de pain. O les gens de la
marchausse passent, il ne reste rien.

--Ah! fit-Belle-Rose, vous attendez les gens du roi?

--Une demi-douzaine de drles qui ont soif comme du sable et faim comme
des dogues! La basse-cour y passera, et si l'argent vient, il ne viendra
gure... Mais, tenez, les voil qui s'avancent du bout de la plaine...
Les voyez-vous, leurs mousquetons sur l'paule?

--Fort bien! Ils sont en chasse de quelque malfaiteur, sans doute?

--Ah bien oui! le pays pourrait tre pill qu'ils n'y prendraient
seulement pas garde... ils cherchent un pauvre soldat.

--Un soldat?

--Quelque dserteur,  ce que m'a cont le brigadier, qui parle assez
volontiers de ses affaires... Il s'agit d'un jeune homme  peu prs
de votre taille, blond comme vous, leste et vigoureux ainsi que vous
semblez l'tre.

L'htesse cessa de parler pour regarder Belle-Rose. L'clair du soupon
passa dans ses yeux. Belle-Rose se leva, jeta quelque monnaie sur la
table et se dirigea vers la porte. La crosse d'un mousquet frappa les
cailloux. L'htesse s'lana vers le fugitif.

--Chut! fit-elle rapidement  son oreille, je n'ai rien compris, rien
devin, mais n'avancez pas! Un pied sur la route, et vous tes mort.
Passez l, dans ce cabinet; je vais les occuper avec mon meilleur vin...
S'ils ne vous voient pas, dans une heure ils partiront, et vous serez
sauv... S'ils vous voient, dame! il y a la fentre!

Belle-Rose se jeta dans la salle voisine au moment o la porte du
cabaret s'ouvrait.

--Le ciel est un four et la route est un gril! dit le soldat en entrant.

--Si bien que vous avez une soif de damn, rpondit l'htesse. Prenez
donc et buvez, ajouta-t-elle en posant une cruche de vin sur la table.

Ceux qui venaient par la plaine entrrent  l'instant. La plupart
jetrent sur les bancs leurs chapeaux et leurs mousquets, et s'assirent
autour de la table. L'htesse passait et repassait de la salle au
cabinet, qui avait une issue sur la cuisine.

--Ils boivent, dit-elle tout bas  Belle-Rose.

--Tous?

--Tous, sauf un.

Belle-Rose ouvrit la fentre.

Au troisime voyage de la cabaretire, un soldat la suivit.

--Laissez-moi et finissons, dit-elle.

--Non pas; vous avez de trop beaux bras.

--S'ils sont beaux, ils sont forts; gare  vos joues!

--Eh! eh! reprit le soldat en apercevant Belle-Rose, nous ne sommes pas
seuls! La compagnie fait peur  l'amour. Eh! l'ami, retournez-vous donc
un peu, qu'on vous regarde!

Belle-Rose tressaillit au son de cette voix qui ne lui tait pas
inconnue. Il appuya une main sur la fentre, se retourna, et reconnut
Bouletord, Bouletord qui tait pass de l'arme de l'artillerie dans
la marchausse  pied, o il avait vaillamment gagn les galons de
brigadier.

--Belle-Rose! s'cria-t-il. Eh! eh! camarade! nous avons un vieux
compte  rgler ensemble. Vous avez eu la premire manche; mais  moi la
partie. Vous tes mon prisonnier.

--Pas encore, dit Belle-Rose en posant le pied sur la fentre.

Bouletord s'lana vers lui, mais un furieux coup de poing le renversa
rudement par terre, et d'un bond Belle-Rose franchit la fentre. Aux
cris du brigadier, la marchausse accourut, mais par une singulire
inadvertance, en voulant secourir Bouletord, la cabaretire avait
repouss les chssis couverts de rideaux rouges, si bien que la vue de
la campagne et du fuyard tait intercepte.

--Qu'y a-t-il donc? demandrent les soldats.

Bouletord, sans rpondre, saisit un mousquet, ouvrit la fentre et fit
feu. La balle fit sauter l'corce d'un saule  dix pas de Belle-Rose.

--Pauvre garon! dit l'htesse, comme il court!

--Mais dpchez-vous donc! cria Bouletord  ses gens. C'est notre
dserteur. S'il nous chappe, il nous vole dix louis.

La marchausse se jeta sur les traces du fuyard; mais la marchausse
tait embarrasse de ses buffleteries et Belle-Rose gagnait du terrain.
De la fentre o elle s'tait accoude, la cabaretire assistait  cette
chasse improvise. Au lieu d'un cerf, c'tait un homme qu'on courait.

--Comme il va! disait-elle  demi-voix, tout en suivant les pisodes de
cette course, et sans se douter qu'elle parlait tout haut; le voil qui
traverse les luzernes du pre Benot. Bon, il saute le foss... Il a des
jambes de chevreuil, ce garon-l!... Ah! voil un soldat par terre...
il a donn du pied contre une souche, le maladroit!... et d'un autre...
celui-l s'est emptr dans le fourreau de son sabre... Le dserteur
est dj loin... bien certainement il leur chappera... Ah! mon Dieu!
le brigadier arrte un maracher; il prend son cheval, l'enfourche,
le pique avec la pointe de son pe, et part au grand galop!...
Le brigadier a le coup de poing sur l'estomac!... Un autre soldat
l'imite... puis un autre aussi... Trois soldats  cheval contre un homme
 pied!... il est perdu! Ah! il les a entendus... le voil qui entre
dans les terres laboures... ce n'est pas sot! les chevaux sont
lourds... ils enfonceront... Bien! ils ne vont dj plus si vite!...
Et lui? le pauvre garon file comme une perdrix... il saute les
ruisseaux... Tiens! o veut-il aller?... Ah! il a song au bois! et il
a, ma foi, bien raison!... Il approche... il y touche... il entre...
disparu!

Quand Belle-Rose eut pntr dans le bois, il courut quelques instants
encore, jusqu' ce qu'il entendt le bruit des chevaux galopant sur
la lisire. Se jetant alors de ct, il fit une centaine de pas, et se
blottit sous un fourr, le nez en terre, comme un livre. Bouletord et
ses deux acolytes arrivrent poussant leurs montures  coups de plat de
sabre; en cet endroit le sentier bifurquait. Le brigadier prit  droite,
les soldats prirent  gauche, et trois minutes aprs le bruit de leur
course se perdait dans l'loignement. Belle-Rose, tranquille de ce ct,
et voulant viter la poursuite des gens de la marchausse  pied, qui
ne manqueraient pas de fouiller le bois, se releva, et courut droit
devant lui par le taillis. Un mur se rencontra sur son chemin, il le
franchit. Au bout d'un quart d'heure, il se trouva sur le bord d'une
avenue que coupait une rivire sur laquelle on avait jet un pont.
Une grille la fermait d'un ct, un grand chteau s'levait  l'autre
extrmit. Belle-Rose avana la tte; il ne vit rien et n'entendit rien.
Dcidment la marchausse s'tait fourvoye. Il entra dans l'avenue
et marcha vers le chteau. Il avait  peine fait une vingtaine de pas,
qu'il aperut  quelque distance une dame  cheval et derrire elle un
domestique en livre. La dame paraissait lire une lettre que le laquais
venait sans doute de lui remettre. A l'cume qui blanchissait son mors
et son cou, on pouvait croire que le cheval du valet avait fourni une
longue course, tandis que celui de la dame, fringant et vif, semblait
impatient de partir. La dame, qui paraissait jeune et belle, avait 
peine achev sa lecture que, froissant la lettre dans sa main, elle
appliqua un coup de houssine  son cheval; le cheval, surpris, bondit,
se cabra et partit comme un trait. Sa matresse poussa un cri, le
valet se jeta en avant, mais il ne put saisir la bride du cheval, qui
prcipita sa course dans l'avenue. Il allait enfiler le pont jet sur la
rivire, lorsqu'une branche, chasse par le vent, s'embarrassa dans ses
jambes. Le cheval, effar, sauta sur la berge de la rivire qui, en cet
endroit, tait  pic. Ses pieds de derrire ptrissaient l'arte, et
le moindre faux pas pouvait le prcipiter dans l'eau profonde qui se
brisait contre les arches du pont. Belle-Rose vit le pril d'un coup
d'oeil. Il bondit sur la berge, saisit le cheval par le mors et le fit
se jeter de ct; la dame, plus ple qu'une morte, s'lana de selle,
et Belle-Rose et le coursier fumant roulrent sur l'herbe. Belle-Rose
n'entendit qu'un cri, ne sentit qu'un coup et s'vanouit. Quand
il revint  lui, il tait couch sur un sofa dans une grande pice
magnifiquement meuble. Son premier geste fut de porter sa main  son
front; une vive douleur rpondit au contact de ses doigts.

--Oui, oui, vous tes bless! Il s'en est fallu d'un demi-pouce que
le fer du cheval n'atteignt la tempe! _Adonis_ a t adroit dans sa
maladresse.

Belle-Rose pencha la tte pour voir la personne qui parlait, et reconnut
la dame qu'il venait de tirer d'un si grand pril. Il voulut se relever
pour la remercier des soins qu'elle avait pris de lui.

--Tenez-vous tranquille, reprit-elle, vous n'tes point en tat de
remuer avec la plaie que vous avez  la tte et la saigne qu'on vous a
faite au bras.

Belle-Rose s'aperut seulement alors qu'il avait le bras gauche entour
de ligatures. Il sourit et reporta ses yeux sur la dame qui tait devant
lui assise dans un grand fauteuil. Son habit de cheval, dchir en trois
ou quatre endroits, tait tachet de sang; elle-mme portait le bras en
charpe; ses cheveux dfaits tombaient en longues tresses brunes autour
de son visage, o rayonnaient des yeux merveilleusement beaux. Au milieu
des sensations confuses o son me se dbattait, il semblait au jeune
sous-officier que ce n'tait pas la premire fois que le son de cette
voix frappait son oreille; mais il ne pouvait se rappeler ni en quel
lieu ni en quelle circonstance il l'avait entendue. Quant au visage de
la dame, il lui tait tout  fait inconnu. Au sourire de Belle-Rose,
elle rpondit par un sourire; mais il y avait dans le mouvement de ses
lvres, d'un dessin ferme et net, quelque chose d'amer et de ddaigneux
qui en altrait la grce.

--Je comprends, reprit-elle, vous n'avez rien senti, ni la chute, ni le
coup de pied, ni le transport au chteau sur un brancard, ni la saigne,
ni le pansement. Une jolie femme ne se serait pas mieux vanouie.

Belle-Rose rougit lgrement.

--Mais, continua la dame, vous tombiez donc des nues quand vous avez si
brusquement fait pirouetter Adonis?

Belle-Rose avait tout oubli. La question de la dame rendit  ses
souvenirs toute leur vivacit. Il revit  la fois son duel, son dpart,
sa fuite, et se tut, mesurant par la pense la solitude et le malheur o
sa vie venait d'tre plonge.

--Oh! je ne vous demande pas votre secret, continua son interlocutrice:
vous m'avez sauv la vie, c'est bien le moins que vous ayez le droit
de garder le silence. Mais, sur mon me, l'homme qui a failli causer ma
mort, aprs avoir presque tu M. de Villebrais, a maintenant un double
compte  me rendre.

Belle-Rose regarda la dame avec tonnement. Elle avait les sourcils
froncs, les lvres contractes, et sur ses joues une rougeur fbrile
venait de chasser la pleur.

--M. de Villebrais! s'cria Belle-Rose en se soulevant.

--Le connaissez-vous? reprit l'inconnue.

--Un officier d'artillerie? ajouta le bless.

--Prcisment. Un officier d'artillerie que j'attendais au chteau;
son meurtrier s'est enfui; mais je saurai bien l'atteindre o qu'il se
cache.

--C'est donc  sa vie que vous en voulez, madame?

--Certes! aprs le crime, il faut le chtiment.

--Prenez-la donc! s'cria Belle-Rose, car celui que vous cherchez, c'est
moi!

--Vous! mais vous l'avez donc frapp par derrire!

--J'ai frapp M. de Villebrais de face, l'pe froissant l'pe, et, si
je l'ai frapp, c'est parce qu'il avait insult une femme.

--Quelque grisette!

--Ma soeur, madame.

--Eh, que m'importe! qu'est-ce que c'est que votre soeur?

--Madame! s'cria Belle-Rose, je vous ai livr ma vie, mais je ne vous
ai pas livr l'honneur des miens! Faites-moi tuer, si bon vous semble,
mais ne m'insultez pas.

Belle-Rose tait debout: une motion extraordinaire animait son visage;
sur son front ple filtraient quelques gouttes de sang; l'clat de
ses yeux, l'autorit de son geste, l'expression hardie de sa voix,
imposrent  l'inconnue. Elle qui semblait avoir l'habitude du
commandement, hsita, les yeux attachs sur cette jeune tte pleine de
force et de rsolution. Elle se sentit remue jusqu'au fond du coeur,
et s'tonna de ne plus trouver ni mouvement ni parole pour rpondre au
tmraire qui la dominait.

En la voyant silencieuse, Belle-Rose oublia son indignation: un doux
sourire passa sur ses lvres dcolores, la flamme de ses yeux se voila,
et s'inclinant avec une grce toute pleine de simplicit:

--Pardon, madame, reprit-il, je dfendais ma soeur contre votre colre,
mais j'abandonne le frre  votre vengeance.

Les yeux de l'inconnue s'emplirent de clarts ondoyantes; tout son
tre frmit, et, penche au bord de son fauteuil, d'une voix douce elle
murmura:

--Jeune et brave et beau tout  la fois!

Puis elle reprit en souriant:

--Si vous vous livrez, moi je vous sauve. Vous avez trop raison pour que
M. de Villebrais n'ait pas un peu tort.

Il serait fort difficile d'exprimer le motif de la joie profonde qui
s'pandit dans le coeur de Belle-Rose. Ce n'tait certainement pas
l'esprance d'chapper  une condamnation invitable: il tait rsolu
 l'aller chercher lui-mme. N'tait-elle pas plutt occasionne par
l'intrt soudain que l'inconnue semblait prendre  lui? Belle-Rose
aurait pu seul expliquer la nature de ses sensations, et elles taient
encore trop confuses pour qu'il songet  les analyser.

--M. de Villebrais est cependant une forte lame? reprit la dame en
suivant du regard sur le visage de Belle-Rose le reflet de ses fugitives
penses. Vous tes donc bien redoutable une pe  la main?

--J'avais le bon droit de mon ct, madame.

--Si vous dfendez si vaillamment une soeur, que feriez-vous donc pour
une matresse?

--Je ferais de mon mieux.

--Bien garde alors sera celle que vous aimerez!

A ces mots qui lui rappelaient Suzanne, Belle-Rose rougit. La dame s'en
aperut.

--Ah! vous aimez! reprit-elle d'une voix brve en jetant au bless un
coup d'oeil rapide et profond.

En ce moment, une camriste entra dans l'appartement. En voyant
Belle-Rose elle tressaillit; mais l'inconnue, faisant le geste de
ramener ses cheveux derrire son paule, promena son doigt sur ses
lvres.

--La voiture que madame la duchesse a demande est prte, dit la
camriste.

La duchesse se leva. Belle-Rose voulut la saluer, mais l'effort qu'il
venait de faire en se redressant avait puis ses forces; il chancela et
s'appuya sur le dos d'un fauteuil pour ne pas tomber.

--M. de Villebrais se meurt, dit tout bas la camriste  sa matresse.

La duchesse s'tait avance vers la porte; en se retournant pour jeter
un dernier regard  Belle-Rose, elle vit la pleur livide tendue
sur son front, qu'humectait un filet de sang. D'un geste hautain elle
repoussa la camriste et s'lana vers lui.

--Je reste, dit la duchesse.




XII

LES RVES D'UN JOUR D'T


Durant quelques jours, Belle-Rose demeura couch, en proie  une fivre
ardente; la force de sa constitution et la vigueur de sa volont avaient
pu, dans les premiers instants, dissimuler l'nergie du mal; mais il dut
cder enfin  la violence de la raction qui s'oprait en lui. Son
corps et son esprit, galement blesss, taient  bout de rsistance et
d'efforts. Bien souvent, tandis que le dlire faisait passer des rves
sans nombre dans les tnbres de son imagination, il crut voir, penche
sur son lit, une figure de femme que voilaient  demi les longs anneaux
d'une chevelure embaume. Alors, il appelait Suzanne d'une voix brise
par les sanglots, et ses lvres arides se collaient  des mains blanches
qu'on abandonnait  ses baisers. Mais, chose trange! dans ces heures
o l'amour de Belle-Rose s'enflammait de tous les feux de la fivre, le
visage de l'inconnue se dtournait, et tout son corps tremblait comme un
rameau secou par le vent. Un jour vint o le malade put jeter autour
de lui un regard plus tranquille. Le silence tait profond. Dans l'ombre
transparente d'une chambre o les rayons du jour se noyaient entre les
tentures de soie, une femme, entoure des longs plis d'une robe blanche,
tait assise sur un fauteuil. Un rve  peine achev flottait encore
devant les yeux de Belle-Rose; il tendit les bras  l'image trompeuse de
son amante, et sa bouche murmura doucement le nom de Suzanne.

--Je ne suis pas Suzanne, dit l'trangre.

Belle-Rose se souleva sur le coude et la regarda. Les voiles o la
fivre avait emprisonn son me disparurent comme ces vapeurs du matin
dont les premires clarts du jour effacent les plis nacrs. Belle-Rose
reconnut la duchesse. Un sourire doux et triste claira son visage.

--C'tait vous? dit-il.

--C'est une amie que vous n'appeliez pas et qui veillait sur vous,
rpondit la duchesse. Mais ne me questionnez pas encore. J'ai ordre de
vous imposer silence. Obissez.

La duchesse appuya un doigt sur sa bouche et fora doucement le soldat
 se recoucher. Mais elle-mme la premire oublia la consigne qu'elle
s'tait charge de faire excuter.

--Vous l'aimez donc bien, cette Suzanne? reprit-elle avec un lger
tremblement dans la voix.

Une rougeur subite courut sur les joues de Belle-Rose.

--L'ai-je nomme? s'cria-t-il. Oh! madame, pardonnez  mon dlire.

--Eh! monsieur, ce ne sont point des excuses que je vous demande, c'est
un aveu.

Avec la colre, la sonorit de la voix tait revenue. L'clair brillait
dans les yeux de la duchesse, ses narines frmissaient. Belle-Rose,
 demi soulev sur son coude, la regarda une minute; calme et serein
devant cette colre mal contenue, il redressa firement sa tte
charge des ombres de la souffrance, et avec la simplicit du chrtien
confessant sa foi, il reprit:

--Oui, madame, je l'aime.

Les yeux de la duchesse s'abaissrent sous le regard de Belle-Rose; elle
laissa tomber sa tte sur sa poitrine, et si la douteuse clart de la
chambre avait permis au jeune bless de lire sur ce beau visage inclin,
il aurait pu voir, des paupires  demi closes, glisser sur la joue une
larme comme une goutte de rose sur du marbre poli.

--Est-ce votre fiance? reprit-elle d'une voix si faible qu'elle passa
comme un murmure entre l'albtre rose de ses lvres.

--Non, dit Belle-Rose tristement, c'est une amie que j'ai perdue.

Un rayon clatant illumina le regard de la duchesse; puis, le front
appuy sur sa main, elle se tut. Mme la duchesse de Chteaufort tait
alors dans tout l'clat de sa beaut. Grande, svelte, admirablement
prise dans sa taille, toute sa personne offrait un heureux mlange de
grce et de dignit; elle avait naturellement cette dmarche aise,
ce port noble et ce grand air dont les dames de la cour de Louis XIV
devaient, par toute l'Europe, illustrer la majest. Peut-tre mme
pouvait-on lui reprocher la superbe assurance de ses manires, qui
imposaient parfois plus qu'elles ne charmaient, et l'expression hautaine
de son visage; mais elle savait  propos en temprer l'orgueil par une
lgance ineffable, une adorable coquetterie dont les grces magiques
prtaient  son geste,  son regard,  son sourire, une irrsistible
douceur. La chaleur du sang espagnol, qu'elle tenait de sa mre,
se trahissait alors dans l'tincelle humide de ses yeux limpides
et rayonnants, dans l'appel muet de ses lvres pourpres, dans les
mouvements onduleux de son corps souple, dans les caresses de sa
voix toute pleine de sons purs et velouts. Mme de Chteaufort se
transformait comme une fe, et sous la grande dame brillait souvent
l'enchanteresse. Elle savait  sa bouche, d'un galbe fier et ddaigneux,
donner le suave contour d'un sourire ingnu; l'arc dli de ses sourcils
se jouait sur l'ivoire d'un front dlicat avec une charmante vivacit;
la ple transparence de ses joues, de son col, de ses paules, o
rampait un rseau de veines bleutres, s'illuminait parfois de teintes
roses, comme rougissent les neiges sous un baiser du soleil. La divine
statue s'animait sous l'clair de la passion; et comme la desse
antique, elle apparaissait aux yeux charms toute blouissante de vie,
de jeunesse et d'amour. Mme de Chteaufort passait pour une des femmes
les plus influentes de la cour du jeune roi; son mari, gouverneur de
l'une des provinces du midi de la France, la laissait complaisamment 
Paris, o il pouvait tout esprer du crdit de sa femme. En retour de
cette influence, M. de Chteaufort accordait  la duchesse, sa femme,
une libert dont elle usait pleinement. C'tait entre eux comme une
sorte de compromis tacite dont les clauses s'excutaient loyalement.
A lui les titres, les honneurs, les dignits;  elle le luxe, les
plaisirs, l'indpendance. A l'poque dont nous parlons, ces sortes
d'associations consacres par le sacrement du mariage taient tolres,
peut-tre mme autorises par les moeurs, et personne ne songeait 
mdire de leurs consquences. Ceux qui faisaient de la conduite de
Mme de Chteaufort le sujet de leurs entretiens ne songeaient pas  la
blmer; les jeunes gens cultivaient sa connaissance dans l'esprance
du profit qu'en pouvait tirer leur amour-propre, les autres pour le
bnfice de leur ambition. Au moment o Mme de Chteaufort rencontra
Belle-Rose, le bruit de ses galanteries avec M. de Villebrais commenait
 se rpandre  la cour. Les raffins s'en tonnaient et en cherchaient
la cause; les vieux seigneurs, qui avaient guerroy sous Mme de
Chevreuse et Mme de Longueville, ne se tourmentaient pas pour si peu.

--Cela est, parce que cela est, disaient-ils. Sait-on pourquoi le vent
souffle?

Mais ce dont personne ne se doutait, c'est que le rgne de M. de
Villebrais et vu sa dernire heure; de l'aurore  son crpuscule,
cet amour n'avait eu qu'un clair. La noble fiert, l'audace calme
et rflchie de Belle-Rose, avaient surpris Mme de Chteaufort; sa
jeunesse, sa beaut, l'avaient mue; sa franchise, son dvouement,
son pril, la touchrent. Sous l'habit d'un soldat, elle venait de
reconnatre le langage et les sentiments d'un gentilhomme; jamais tant
d'isolement et de rsolution ne lui taient apparus sous la figure grave
et charmante d'un jeune homme. A cette destine obscure, dj prouve
par la souffrance, se mlait le prestige du malheur. Belle-Rose
s'tait rvl  Mme de Chteaufort au milieu de circonstances qui
se rattachaient  une poque de sa vie dont elle ne pouvait perdre le
souvenir; il s'tait montr plein, tout  la fois, de hardiesse et de
noble confiance; il lui avait sauv la vie et lui avait offert la sienne
en change; autour de sa jeune tte rayonnait l'aurole d'un amour
mystrieux. Est-ce surprenant que la curiosit, l'tonnement, l'intrt,
mille sensations confuses et inexplicables autant qu'inexpliques,
eussent retenu Mme de Chteaufort auprs du corps sanglant de
Belle-Rose? Quand elle fut reste, elle oublia M. de Villebrais, et
quand elle eut oubli l'officier, elle aima le soldat. Mais cet amour
nouveau ne triompha pas de son orgueil sans combats. Vingt fois rvolte
contre les sentiments tumultueux et tendres que cette passion ne du
hasard soulevait dans son coeur, elle voulait briser la chane qui la
retenait au chevet du malade, mais elle ne russissait  s'loigner
une heure que pour revenir bientt plus enflamme et plus soumise.
Ce n'tait plus la femme imprieuse de qui les paroles taient des
commandements, qui choisissait dans la foule des courtisans, et savait
rester libre et matresse mme au milieu de ses garements. Elle aimait,
et les ddains de son me se fondaient au souffle d'une tendresse
infinie autant qu'imprvue. Penche sur le lit o la fivre clouait
Belle-Rose, elle coutait son dlire, le coeur bondissant  chaque
parole, et laissait couler sans les voir les larmes auxquelles ses
paupires n'taient plus accoutumes. Quand vint la convalescence, Mme
de Chteaufort en gaya les premiers jours par sa prsence assidue
et les mille enchantements de son esprit; et la premire fois que
Belle-Rose passa le seuil de sa chambre, elle lui fit un appui de son
bras. Belle-Rose aimait toujours Mme d'Albergotti, mais il faut avouer
aussi qu'il s'appuyait volontiers sur le bras de Mme de Chteaufort.
Certes, pour rien au monde il n'et voulu trahir celle  qui toute
son me s'tait donne; mais il ne se rsignait pas sans douleur  la
ncessit de quitter le chteau o un si doux asile lui tait offert.
Quand il tait seul, toutes ses penses allaient  Suzanne; mais
au moindre frlement d'une robe de satin glissant sur le sable des
sentiers, tous les rves secrets, tous les dsirs confus de la jeunesse
volaient vers Mme de Chteaufort. Son amour pour Mme d'Albergotti tait
pur et calme comme un lac voil de saules; il voyait jusqu'au fond
du premier regard, et son coeur y puisait une tendre mlancolie qui
laissait  ses rves leur certitude et leur limpidit; mais  la vue de
Genevive de Chteaufort, toute son me se troublait, un tumulte trange
se faisait dans sa pense, il sentait monter  ses lvres mille paroles
ardentes, la regardait perdu et fuyait, ne sachant plus si l'amour
tait ce culte sincre et profond qu'il vouait au nom de Suzanne, ou le
dlire qu'allumait la prsence de Genevive. Cependant il restait, et
comme ces voyageurs assoupis sous les ombrages odorants des Antilles
qui reclent des poisons dans leurs parfums, il n'avait plus la force de
secouer le sommeil enivrant o le berait une naissante passion.

Belle-Rose n'avait pas la libert de sortir du parc, mais dans son
tendue, seme de jardins et de bois, il errait au hasard; seulement
il n'errait pas seul. Aux yeux des gens du chteau, il passait pour
un gentilhomme, il en portait l'habit et l'pe, et les laquais ne
l'appelaient pas autrement que M. de Verval. Ce nom ambitieux lui venait
de Mme de Chteaufort, qui le lui avait donn en riant.

Un jour qu'ils se promenaient ensemble, peu de temps aprs son entre en
convalescence, Mme de Chteaufort s'amusait  le plaisanter sur ce nom
de Belle-Rose, qui, ne lui venant pas du calendrier, le laisserait sans
patron au paradis.

--Si mieux vous aimez, madame, appelez-moi Jacques, rpondit le soldat.

--Ceci est au moins catholique; mais ce n'est pas tout, j'imagine...
Jacques quoi?

--Jacques Grinedal.

--Oh! voil qui sent la Flandre d'une lieue! Ce nom-l ne se peut-il pas
traduire en franais?

--Trs aisment: _Grinedal_ signifie tout juste _vallon vert_ ou
_verte valle_. Vous verrez que mes aeux sont ns au beau milieu d'une
prairie, entre deux collines.

--Alors, monsieur Grinedal, vous me permettrez bien de vous nommer M. de
Verval?

--Eh! madame, est-il donc dans ma destine de changer de nom  tout
propos?

--J'ignore si la chose est dans votre destine, mais elle est dans mon
dsir.

--J'y souscris; mais encore veuillez m'en dire les motifs?

--Je pourrais vous rpondre que vous vous nommerez M. de Verval parce
que telle est ma fantaisie. Vous aviez t baptis par le droit de
l'paulette, vous l'tes  prsent par le droit du caprice. Cette
autorit n'en vaut-elle pas une autre?

--Elle vaut mieux.

--Certes! M. de Nancrais n'est que capitaine, et je suis femme.

--Je me tais et mets M. de Verval  vos ordres.

--C'est un moyen de sauver Belle-Rose.

Belle-Rose comprit; les laquais pouvaient tout  leur aise causer de
M. de Verval. Jamais, sous le nom du gentilhomme, Bouletord et la
marchausse ne flaireraient le sergent d'artillerie. Durant une absence
que fit Mme de Chteaufort, M. de Verval, ou Belle-Rose, comme on
voudra, rendu  ses souvenirs solitaires, vit se dresser dans son
me l'image sereine de Suzanne; auprs d'elle passrent les ombres
attristes de Claudine, de M. d'Assonville, de M. de Nancrais, de
Cornlius Hoghart. La voix de sa conscience cria dans la solitude; il
rougit de son repos et de cette fivreuse oisivet qui l'attachait prs
d'une femme quand le soin de son bonheur l'appelait  Laon, et plein
de trouble, il prit la rsolution de rompre les liens nouveaux o
s'enchanait sa libert. Quelques mots crits  la hte instruisirent
Claudine et Cornlius des vnements qui avaient suivi son dpart de
Paris et du parti qu'il venait d'arrter. Il confia ses lettres 
un laquais, avec prire de les porter en toute hte au logis de M.
d'Albergotti. Trois ou quatre louis l'assurrent de la diligence du
valet, et il attendit le retour de Mme de Chteaufort pour lui dclarer
sa volont de partir sur l'heure. Cette attente fut longue, inquite,
tourmente. Belle-Rose sentait qu'il n'avait point trop de tout son
courage pour soutenir la vue de Genevive, et dans la connaissance qu'il
avait du trouble que la prsence de cette nouvelle amie jetait dans son
me, il se demandait s'il ne ferait pas mieux de s'loigner sans lui
parler. La crainte de l'offenser l'arrta; trange pense au moment o
il se dcidait  la fuir pour toujours! Mme de Chteaufort rentra trs
tard ce jour-l; minuit venait de sonner quand les grilles du parc
s'ouvrirent, et avant que Belle-Rose pt lui parler, elle passa dans
ses appartements. Le sergent remit donc sa confidence et son dpart
au lendemain. Si l'on avait pu descendre jusqu'au fond de son coeur,
peut-tre aurait-on dcouvert qu'il n'tait point trop afflig de
ce contre-temps. Cach derrire un massif de verdure, il avait vu
descendre,  la clart des flambeaux, Mme de Chteaufort, belle et
rapide comme Diane. Sa fugitive apparition l'avait bloui. Mme de
Chteaufort et Belle-Rose occupaient un corps de logis spar de
l'habitation principale, que les ouvriers taient en train de rparer;
l'appartement de Belle-Rose tait au rez-de-chausse, celui de la
duchesse au premier tage. Tous deux avaient vue sur le parc. La nuit
tait superbe; les toiles sans nombre, rpandues comme une poussire
d'or sur le velours du ciel, projetaient dans l'espace une lueur
tremblante, tandis que les sombres massifs du parc voilaient l'horizon
incertain. Belle-Rose ouvrit la fentre et prsenta son front nu
aux fraches haleines de la nuit; l'agitation de ses penses ne lui
permettant pas de goter le repos, au lieu de livrer son esprit aux
rves du sommeil, il l'abandonnait aux rves de l'amour. Il y avait
une heure ou deux dj qu'il suivait dans leur vol confus les songes,
enfants de la solitude, lorsqu'il vit le rideau noir des arbres
s'illuminer sous les rougetres reflets d'une clart subite. Les clairs
succdaient aux clairs, et leur rapide clat empourprait le ciel o
plissaient les toiles. Belle-Rose, tonn, franchit l'appui de la
fentre et se tourna vers l'tage o dormait Mme de Chteaufort. Mille
flammes s'chappaient par les balcons o tourbillonnaient des flots
d'tincelles. Au mme instant partirent de tous cts des cris
d'pouvante, et les femmes de la duchesse, surprises par l'incendie au
milieu de leur sommeil, s'lancrent de chambre en chambre,  demi nues;
pleines de terreur, elles couraient au hasard, fuyant les flammes
qui serpentaient le long des faades, dvoraient les tentures,
s'panouissaient en panaches flamboyants au bout des chemines
embrases, et roulaient comme des vagues sous l'effort du vent. Les
gardes et les laquais, rveills par les bruits menaants de l'incendie,
s'armrent d'chelles et de seaux; tous les gens du chteau furent sur
pied  l'instant et coururent vers le corps de logis o ptillait le
feu. Le premier, Belle-Rose reconnut l'imminence et la grandeur du
pril: l'incendie, communiqu sans doute  quelque rideau par une bougie
oublie, devait faire de rapides progrs dans un appartement o la soie,
les tapis, les tentures, les meubles entasss prtaient mille aliments
 son imptuosit. Un cri d'horreur s'chappa de ses lvres, il bondit,
et, gagnant l'escalier, il parvint en une seconde  l'tage o reposait
Mme de Chteaufort. L'effroi triplait ses forces: la premire porte
qu'il rencontra vola en clats du premier choc, et il se jeta dans
l'appartement o serpentaient les flammes. Les chambrires passaient 
ses cts comme des fantmes. Belle-Rose avanait toujours, une dernire
porte tomba sous l'effort de ses mains puissantes, un tourbillon de
fume et d'tincelles l'enveloppa; mais il avait dj saisi dans ses
bras le corps d'une femme qui l'appelait. Alors, plus rapide qu'une
flche, allch par le prcieux fardeau qui se collait  sa poitrine,
bondissant sur les parquets noircis, entre les murs calcins, sur
l'escalier brlant, il franchit le perron avec la foudroyante rapidit
d'une ombre, et fuyant l'incendie dont l'clat le poursuivait, il
dposa Genevive dans un pavillon bti sur la lisire du parc. Mme de
Chteaufort,  demi suffoque, avait reconnu Belle-Rose au moment o la
porte brise lui donna passage. Le nom du soldat mourut sur ses lvres,
elle roula ses bras autour du cou de Belle-Rose et ferma les yeux, ivre
d'amour et d'pouvante. Cette course fantastique au milieu des flammes
et des bruits sinistres de l'incendie, tandis qu'elle s'appuyait
chevele sur le coeur du beau jeune homme tout palpitant de terreur,
la fascinait. Jusqu'o ne serait-elle pas alle, emporte ainsi, ple,
effare, tremblante, toute pleine d'motions charmantes et terribles!
Quand Belle-Rose l'eut couche sur son sofa, il s'agenouilla prs
d'elle, et prenant ses deux mains entre les siennes, il les couvrit de
larmes et de baisers.

--Vivante! oh! mon Dieu, vivante! s'cria-t-il.

Mme de Chteaufort ouvrit les yeux; son rve finissait devant une
ralit plus enivrante encore. Belle-Rose carta les cheveux dnous de
Mme de Chteaufort, prit sa tte entre ses mains, la regarda avec des
yeux enflamms sous les pleurs, et, ple d'amour, la baisa au front. Mme
de Chteaufort frissonna de la tte aux pieds; ses yeux se fermrent,
et sa bouche gare rendit  Belle-Rose son baiser. Le soldat se dressa,
chancelant comme un homme bless.

--Vous tes sauve, dit-il; laissez-moi partir!

Genevive se leva d'un bond.

--Partir! que parlez-vous de partir? s'cria-t-elle.

--Eh! madame! que cela soit aujourd'hui, que cela soit demain, ne
faut-il pas que je vous quitte? reprit-il.

Les lueurs de l'incendie dissipaient  demi l'obscurit du pavillon; Mme
de Chteaufort, belle de terreur, ramenait autour de sa taille les plis
flottants de sa robe; sur ses paules nues pleuvaient les tresses brunes
de ses longs cheveux, ses mains suppliantes apaisaient les frmissements
de sa poitrine, la fivre et l'effroi se peignaient dans son regard,
l'angoisse et la prire sur son visage. Jamais elle ne parut si belle
aux yeux de Belle-Rose: la douteuse clart qui l'entourait doublait la
divine expression de son geste et de sa beaut. Vainement comprime, la
passion du soldat se fit jour. Elle clata tout entire dans un cri.

--Vous voyez bien que je vous aime! laissez-moi partir! dit-il.

Genevive retomba brise de joie sur le sofa qu'elle venait  peine de
quitter.

--Ne l'aviez-vous donc pas devin, madame? reprit Belle-Rose; je vous
aime avec l'emportement d'un fou et l'pouvante d'un enfant! Votre voix
m'enivre, et je ne l'entends jamais que mille rves n'assigent mon
me perdue; votre regard me suit dans l'ombre et passe dans mes
veines comme une flamme. Je sens sur ma main le contact de votre main,
longtemps encore aprs que vous m'tes ravie. Vous m'appelleriez du fond
d'un abme que je m'y jetterais... J'ai des nuits de fivre pour avoir
effleur de mes lvres le bout de vos doigts. J'coute votre approche
avec des tressaillements qui me font mourir; je sais quel bruit vous
faites sur l'herbe en glissant, sur le gravier des alles, sur le tapis
du boudoir; le frlement de votre robe arrive  mon coeur. Si votre
pied touche une fleur, je la brise sous mes baisers! Vous ne savez pas
combien de nuits j'ai passes  veiller sous vos fentres, suivant
d'un regard avide votre silhouette, couch dans l'herbe, et, dans la
solitude, m'abreuvant des flots amers d'une folle passion! Pour franchir
le seuil de cette porte o vous me disiez adieu en souriant, pour tomber
 vos genoux, embrasser vos pieds, vous confier mon amour insens,
j'eusse donn ma vie! La crainte de vous offenser m'enchanait! Et
chaque jour cependant je vous aimais davantage!

Mme de Chteaufort,  demi renverse sur le sofa, aspirait chacune
de ces paroles avec ivresse; son front rougissait, et ses yeux se
remplissaient de larmes divines.

--Que voulez-vous donc que je devienne  prsent, madame, et dites-moi
s'il ne faut pas que je parte? reprit Belle-Rose. Que suis-je pour vous?
Un pauvre soldat que vous avez ramass sur la route, un fugitif, un
dserteur  qui votre piti a ouvert un asile. Et ce soldat vous aime,
vous qui tes belle, riche, puissante, honore; vous une duchesse de
la cour du roi! J'ai tout oubli, madame, ce que j'tais et ce que vous
tes, et j'ose vous le dire! Pour me faire quitte envers vous, Dieu a
permis que je pusse encore une fois vous sauver. Maintenant, laissez-moi
partir!

Mme de Chteaufort se leva effare et tout en pleurs; ses yeux
rayonnaient comme deux diamants.

--Partir! s'cria-t-elle; mais je vous aime!




XIII

UN SERPENT DANS L'OMBRE


Belle-Rose ne partit pas, le premier anneau de la forte et brlante
chane de la volupt tait riv  son coeur. Il marchait bloui dans un
sentier fleuri tout sem de ces enchantements qui naissent sous les pas
de la beaut, de la jeunesse et de l'amour. Sur ces entrefaites, une
lettre lui parvint, crite par Cornlius Hoghart; elle lui mandait
que M. de Villebrais, remis, contre toute attente, des suites de sa
blessure, activait les poursuites dont lui Belle-Rose tait l'objet; que
M. d'Assonville, aprs avoir reu un coup de feu dans un engagement avec
des maraudeurs sur la frontire, venait de quitter ses cantonnements;
on le croyait parti pour Paris dans l'intention de consulter des
chirurgiens plus habiles que ceux de son escadron. Quant  Claudine,
elle tait  la campagne auprs de sa matresse, que M. d'Albergotti
avait conduite chez Mme la duchesse de Longueville, avec qui il s'tait
li d'amiti au temps de la Fronde. Cornlius Hoghart promettait  son
ami de suivre les dmarches que tenterait M. de Villebrais auprs de
la justice, et de l'informer des particularits qui pourraient
l'intresser. Belle-Rose serra la lettre aprs l'avoir lue, soupira
peut-tre, aperut Mme de Chteaufort qui s'avanait vers lui et n'y
pensa plus. Souvent Belle-Rose et Genevive s'garaient dans le parc,
aux bras l'un de l'autre, s'asseyaient aux endroits les plus solitaires,
suivaient les sentiers les plus ombreux et laissaient s'teindre le
jour et commencer la nuit, sans compter les heures: l'amour tenait
le sablier. Mais depuis deux ou trois jours, o qu'ils fussent, ils
n'taient pas seuls. Un homme attentif et muet piait leur course
et, lorsque arrivait la nuit, s'attachait  leurs pas. Cach dans les
fourrs du parc, rampant sur la mousse des alles, blotti sous les
buissons touffus, il guettait leur approche et semblait attendre,
patient et silencieux comme le tigre, une heure propice pour un dessein
mystrieux. Mais dans les profondeurs du parc, entre les charmilles
des jardins, on entendait la voix des gardes et des valets qui se
rpondaient, et le moindre son faisait disparatre sous le feuillage la
tte de cet homme un instant sorti du milieu de son rempart de verdure.
Parfois, tandis que les deux amants s'enfonaient au plus pais du parc,
un bruit de branches crases sous un pied invisible interrompait le
silence. Belle-Rose, habitu par les veilles du bivac  percevoir les
sons les plus confus, tournait la tte.

--C'est un chevreuil qu'effarouche le bruit d'un baiser, disait Mme de
Chteaufort en haussant ses lvres vermeilles.

Plus loin, le regard du soldat croyait voir, entre les massifs du bois,
fuir une ombre rapide; mais avant qu'il en pt distinguer les contours,
l'apparition s'tait vanouie.

--Vous voyez des fantmes et ne voyez pas mon sourire, reprenait son
amante.

Un soir, ils arrivrent  un endroit du parc o le mur de clture
faisait un angle. A la pointe de l'angle, sous des touffes de lierre et
de clmatites, une porte s'ouvrait sur la campagne. Il fallait passer
tout contre cette porte pour la distinguer du mur qui l'encadrait.
Les tons bruns de la pierre et du bois se confondaient sous un rideau
tremblant de feuillage. L'herbe semblait foule autour de la porte; deux
ou trois rameaux dchirs pendaient le long du mur.

--Les gardes usent-ils de cette porte de sortie? demanda Belle-Rose.

--Non; elle est presque inconnue aux gens du chteau.

--On a pass par l cependant.

--Personne n'a la clef de cette porte, rpondit Mme de Chteaufort.

--Regardez, reprit Belle-Rose en montrant du doigt une touffe de mauve
froisse.

--Hier, nous avons pass le long du mur; vos mains tenaient les miennes;
savez-vous o se posaient nos pieds?

Cependant Belle-Rose n'tait pas le jouet d'une illusion. Tandis que
Mme de Chteaufort dissipait ses craintes un instant veilles, M.
de Villebrais les suivait de taillis en taillis. Couvert de vtements
grossiers, il s'tait log, sous un nom d'emprunt, dans une mchante
auberge du voisinage, et quand venait la nuit il s'introduisait dans
le parc de Mme de Chteaufort, o l'appelait le dsir de la vengeance.
tonn du silence de Mme de Chteaufort, qui n'avait pas rpondu  ses
lettres, M. de Villebrais, aussitt qu'il fut en tat de marcher,
lui avait fait demander une entrevue. Mais lorsque Mme de Chteaufort
oubliait, elle n'oubliait pas  demi. Elle renvoya donc  M. de
Villebrais les lettres qu'il lui avait adresses, en le priant de
vouloir bien lui rendre tout ce qu'il tenait d'elle, et de renoncer 
toute esprance de la revoir jamais. Le lieutenant d'artillerie savait
quelle tait l'influence de la duchesse, il obit pour ne pas s'en faire
une ennemie implacable; mais avant de renvoyer la clef qu'elle-mme lui
avait remise, il en fit forger une en tout semblable, se promettant
bien de s'en servir dans l'occasion. Cette occasion ne tarda pas 
se prsenter. La retraite o depuis deux ou trois mois vivait Mme de
Chteaufort commenait  tre remarque  la cour. M. de Villebrais
rapprocha cette retraite de l'inconstance un peu soudaine de sa
matresse, et en conclut qu'un nouvel amour la dominait. Il voulut
connatre son heureux rival, se dguisa, partit pour la rsidence de Mme
de Chteaufort, pntra dans le parc et vit passer la duchesse au bras
de Belle-Rose. A la vue du soldat, M. de Villebrais eut peine  retenir
un cri de rage: l'homme qui l'avait insult, et vaincu l'pe  la main,
venait encore de lui ravir sa matresse! C'tait trop de revers  la
fois. Un instant M. de Villebrais eut la pense de s'lancer au-devant
de Mme de Chteaufort, et, s'armant de l'autorit militaire, de rclamer
le dserteur; mais il savait que la duchesse tait femme  ne jamais
pardonner une telle offense, et la crainte d'tre bris dans sa carrire
par son ressentiment l'arrta. Cette contrainte ne servit qu' rendre
plus vif le dsir de la vengeance. Ne pouvant lutter ouvertement, il
prit le parti d'attendre et de confier  son bras le soin de faire payer
 Belle-Rose en un seul coup toutes les blessures qu'il en avait reues.
Pour mieux enchaner Belle-Rose auprs d'elle, Mme de Chteaufort
multipliait les plaisirs que lui permettait le sjour de la campagne.
La chasse entrait pour une large part dans ces plaisirs. Un matin, au
moment o elle s'apprtait  monter  cheval pour chasser le cerf, sa
camriste accourut tout effare sur le perron du chteau. Elle tenait
une lettre  la main.

--Je lirai a ce soir, dit la duchesse.

La camriste l'arrta comme elle mettait le pied  l'trier, et lui
parla bas  l'oreille.

--Eh qu'importe! reprit sa matresse avec impatience.

Et elle sauta sur la selle. La camriste fit encore un pas, mais Mme
de Chteaufort lui ferma la bouche d'un regard, et lcha les rnes
d'Adonis, qui partit au galop. Un instant aprs, les fanfares sonnrent
et la chasse se perdit sous la feuille. La camriste, reste sur le
perron, regarda tour  tour la lettre timbre d'un cachet de cire noire,
et Belle-Rose qui chevauchait  ct de Mme de Chteaufort.

--Oui, murmura-t-elle, il est beau, jeune, charmant; mais le capitaine
est  Paris; qu'elle y prenne garde! Quand il menace, c'est un lion.

Le cerf se fit battre jusqu'au soir. Mme de Chteaufort rentra, lasse de
galoper, mais la joue enflamme et le regard brillant. La camriste lui
prsenta la lettre et murmura tout bas un nom. La duchesse lui imposa
silence d'un geste  la premire syllabe et jeta la lettre sur sa
toilette; puis, aprs avoir quitt son habit de cheval, elle la
congdia. La nuit tait sereine, et l'toile de Vnus montait 
l'horizon. Mais le lendemain, tandis que les femmes de la duchesse
apprtaient ses vtements, la main distraite de Genevive ramassa sur sa
toilette la lettre ddaigne et l'ouvrit. Aux premiers mots, elle plit;
 la dernire ligne, elle poussa un cri et se dressa.

--Une voiture et des chevaux! s'cria-t-elle.

Ses camristes tonnes ne remuaient pas.

--M'entendez-vous? reprit-elle. Des chevaux!  l'instant! mais courez
donc!

Une suivante, terrifie par le regard de Mme de Chteaufort, se
prcipita dehors.

--O donc est Camille? Qu'elle vienne, continua-t-elle, tout en tordant
sur sa tte ses longs cheveux pars.

Camille entra. Du premier regard la camriste intime comprit que sa
matresse venait de recevoir quelque terrible nouvelle; la lettre
froisse tait dans sa main.

--Depuis quand, dites, avez-vous reu cette lettre? s'cria Mme de
Chteaufort.

Camille montra d'un coup d'oeil la porte aux suivantes de la duchesse;
toutes sortirent.

--Hier, madame, rpondit-elle, hier matin.

--Et c'est aujourd'hui seulement que je l'ai!

--Je vous l'ai prsente deux fois, et deux fois vous m'avez repousse.

--Ne pouvais-tu pas me contraindre  l'ouvrir?

--Eh! madame! il tait l! s'cria Camille en montrant avec un geste
d'une loquence inexprimable Belle-Rose qui passait dans le jardin.

--Tu ne sais pas, reprit Mme de Chteaufort d'une voix touffe et la
main appuye sur le bras de Camille, tu ne sais pas: cette lettre est de
_lui_; elle est date d'hier; hier il a d m'attendre, et il a jur par
le nom de sa mre que s'il ne me voyait pas, il viendrait jusqu'ici. Il
ne m'a pas vue, Camille!

Camille secoua la tte.

--Alors il viendra, madame, et s'il vient, s'il vient, vous tes perdue!
monsieur le duc...

--Eh! que m'importe monsieur le duc, mon mari! c'est de Belle-Rose qu'il
s'agit, Belle-Rose ne m'aimerait plus!

Camille regarda sa matresse;  ce cri,  l'expression de ce visage
blanc o flamboyaient deux yeux pleins d'clairs, il n'y avait pas 
se mprendre: un amour sans bornes, indomptable, imprieux, tait entr
dans le coeur de Mme de Chteaufort.

--La voiture tait attele, dit timidement une suivante en entr'ouvrant
la porte.

Mme de Chteaufort battit des mains comme un enfant, et prenant  la
hte un loup et sa mante, elle entrana Camille.

--Viens, dit-elle, _il_ est encore  Paris, sans doute; rien n'est
perdu.

Belle-Rose, prvenu par un laquais du dpart de Mme de Chteaufort, prit
un fusil et s'enfona dans le parc. Livr  ses seules mditations,
il observa plus srement les indices qui l'avaient frapp dans ses
prcdentes promenades avec Mme de Chteaufort. Un espion rdait dans
le parc, il n'en pouvait plus douter. La pense lui vint que ce pourrait
bien tre Bouletord, qui, furieux de sa dconvenue, cherchait un
moyen adroit de se venger sans coup frir. Belle-Rose rsolut de se
dbarrasser sur-le-champ de ce personnage importun. Il se rendit au
chteau, glissa dans ses poches un poignard et des pistolets, prit une
pe, attendit la nuit et gagna le parc, bien dcid  faire payer cher
au visiteur sa fatigante surveillance.

--Il cherche un dserteur, se disait-il; il trouvera du plomb.

Bientt les ombres envahirent le parc; les bruits moururent, les
lumires de la veille s'teignirent une  une dans les bois tout pleins
de ces mystrieuses rumeurs qui montent de la terre au ciel durant les
nuits toiles. Ses pas le conduisirent  l'angle du parc o la porte
secrte donnait issue sur la campagne. Elle tait entr'ouverte. Bien sr
de son fait, cette fois, Belle-Rose eut un instant la pense de briser
dans la serrure la lame de son poignard. Son oreille l'avait averti que
dj sa promenade au travers du parc avait t pie. Mais il rflchit
que son espion, cach sans doute dans quelque fourr aux environs,
comprenant par cette action qu'il tait dcouvert, escaladerait le mur
et ne se montrerait pas: ce n'tait pas l le but de Belle-Rose. Il
continua donc son chemin, passant devant la porte comme s'il ne l'avait
pas vue. Au bout de cent pas, il s'arrta derrire un gros chne; la
lune venait de disparatre sous un nuage. Il couta. Aprs trois ou
quatre minutes d'attente, il entendit la porte tourner sur ses gonds
rouills. L'ombre tait paisse, il ne vit rien; un bruit de pas se
perdit sous le couvert du parc. Le soldat quitta son poste d'observation
et marcha sur les traces de l'espion en ayant soin de suivre la lisire
des sentiers o l'herbe plus paisse touffait le bruit de sa course. Le
chemin que suivait l'inconnu aboutissait  une clairire o rayonnaient
plusieurs avenues; l'une de ces avenues conduisait au chteau.
Belle-Rose et Genevive l'avaient frquemment parcourue, et c'tait la
route qu'ils avaient coutume de prendre quand ils rentraient le soir.
Belle-Rose en conclut que l'espion, fort au courant de ses habitudes,
allait l'attendre au coin de l'avenue et se jeter sur lui  son passage.
Trs rsolu  lui pargner les ennuis d'une longue attente, il allait
prcipiter sa marche, lorsqu'un cri s'leva du milieu de la clairire,
et, au mme instant, le cliquetis de deux pes se fit entendre.
Belle-Rose s'lana le pistolet au poing. Le choc des pes tait vif et
press, mais il n'avait pas fait cinquante pas, que le bruit cessa tout
 coup; la lune, dgage des nues qui la voilaient, inondait la fort
de sa clart bleutre, et dans cette clart flottante, Belle-Rose vit
passer un homme qui fuyait, une pe nue  la main; il bondit comme un
cerf  sa poursuite. Le meurtrier glissait comme une ombre entre les
arbres et semblait avoir des ailes. Au moment o il franchissait la
lisire du bois, Belle-Rose lui tira un coup de pistolet; mais la balle
se perdit dans le tronc d'un bouleau, et le fugitif disparut par la
petite porte du parc, brusquement referme. Au moment o Belle-Rose
arrivait devant cette porte, le galop retentissant d'un cheval lui fit
comprendre que le meurtrier tait dsormais hors d'atteinte. Belle-Rose
coutait haletant le bruit de ce galop, lorsqu'un souvenir traversa son
esprit. Le meurtrier avait fui, mais sa victime gisait sans doute dans
la clairire; quel tait ce malheureux dont la vie tranche par un
assassinat avait sauv la sienne? Belle-Rose se hta de courir vers la
clairire. Une moiti de la pelouse restait dans l'ombre paisse que
projetaient les grands chnes, l'autre tait toute baigne d'une blonde
lumire; un silence profond enveloppait la clairire et le parc. Plus
rapide que la pense, le premier regard de Belle-Rose embrassa l'tendue
de la pelouse; sur la ligne tremblante o l'ombre se mariait  la
lumire, le corps d'un homme tait couch. Une pe nue brillait dans
l'herbe. Belle-Rose s'agenouilla prs du corps; le sang sortait de deux
blessures bantes, l'une  la gorge, l'autre en pleine poitrine. A la
vue de ce corps immobile dont le regard morne se tournait vers le ciel,
Belle-Rose frissonna; il se pencha, et soulevant la victime entre ses
bras, il attira sa tte sous les rayons de la lune. Un cri d'horreur
jaillit des lvres du soldat... il venait de reconnatre M.
d'Assonville.




XIV

L'AGONIE


Le coup de pistolet tir par Belle-Rose avait rveill quelques gardes;
ils accoururent et trouvrent celui qu'ils appelaient M. de Verval
occup  tancher le sang d'un homme qui semblait mort dj, tant il
tait immobile et froid. Deux d'entre eux couchrent le bless sur un
brancard, un autre courut chercher un chirurgien, et Belle-Rose, aussi
ple que M. d'Assonville, le fit dposer dans ce mme pavillon o, dans
les terreurs d'une nuit d'incendie, Mme de Chteaufort et lui s'taient
rencontrs. Quelques tressaillements convulsifs indiquaient seuls que
M. d'Assonville n'tait pas mort encore. La marche avait rouvert les
plaies, et le sang s'chappait sur le satin du sofa. La douleur
de Belle-Rose tait calme, mais effrayante  voir. Quelques larmes
tombaient goutte  goutte de ses paupires. Lui qui aurait pay de sa
vie le bonheur de sauver M. d'Assonville, il le voyait expirer sous ses
yeux et pour lui! Il allait du sofa o gisait le moribond  la porte
o se pressaient des gardes et des laquais, coutant si le chirurgien
n'arrivait pas. Les minutes lui semblaient longues comme des nuits sans
sommeil.

Les linges qu'il serrait autour des blessures s'imbibaient de sang,
les lvres se dcoloraient, les yeux semblaient s'teindre. Belle-Rose
jetait des regards dsols vers le ciel, puis baisait la main de
d'Assonville. Enfin, le chirurgien parut. A l'aspect de cette tte blme
affaisse sur les coussins, et dj marbre de teintes livides, ses
sourcils se touchrent un instant. Belle-Rose retenait son souffle, les
gardes taient silencieux, on entendait frmir le feuillage autour du
pavillon. Aprs avoir tt le pouls du moribond en coutant le bruit de
sa respiration, le chirurgien tira sa trousse, essuya sur du cuir les
instruments d'acier dont l'clair blouit le regard de Belle-Rose,
et sonda les deux blessures. Le contact du fer fit tressaillir M.
d'Assonville, un soupir entr'ouvrit sa bouche; le chirurgien poursuivit
son oeuvre, faisant disparatre l'acier entre les chairs rougissantes.
M. d'Assonville s'agita, ses yeux se ranimrent, il fit un effort pour
saisir la main qui le tourmentait.

--Assassin! dit-il, et sa tte retomba sur l'oreiller.

Ce mot glaa le coeur de Belle-Rose, mais un rayon d'esprance avait
lui dans les tnbres de son pouvante au rveil de M. d'Assonville. Le
chirurgien retira la sonde et posa le premier appareil. Son visage avait
l'impassibilit du marbre. Cependant M. d'Assonville reprenait lentement
l'usage de ses sens; la lumire renaissait sous ses paupires souleves;
de puissants cordiaux avaient rendu au sang son cours naturel. Il tourna
ses regards vers l'assemble, vit Belle-Rose, sourit et lui tendit la
main. Belle-Rose la prit et tomba sur ses genoux, bnissant Dieu.

--Je t'avais vu, mon ami, dit tout bas M. d'Assonville, mais je croyais
rver. Au moins ne mourrai-je pas seul!

--Mais vous ne mourrez pas, capitaine! s'cria le soldat.

--Bah! mieux vaut aujourd'hui que demain; le plus dur est fait.

M. d'Assonville rassembla ses forces et parvint  se soulever un peu;
ses joues et ses lvres devinrent pourpres. Le chirurgien l'observait en
silence.

--J'ai beaucoup de choses  te dire, mon ami, reprit le bless; c'est
une sorte de confession; pour m'aider  l'achever, tu as bien quelque
chose  me faire boire; j'ai la langue dessche et la poitrine en feu.

Belle-Rose courut au chirurgien qui rangeait sa trousse dans un coin.

--Que faut-il donner  M. d'Assonville? lui dit-il.

--Ce qu'il voudra, du lait ou de l'eau-de-vie.

Belle-Rose plit. Cette rponse arriva comme une balle  son coeur.

--Perdu! murmura-t-il d'une voix touffe.

--Croyez-vous aux miracles, monsieur? reprit le chirurgien.

Belle-Rose le regarda, tourdi et muet.

--Si vous n'y croyez pas, je n'ai rien  dire; si vous y croyez, esprez
en Dieu. La science humaine n'a plus rien  faire ici.

Le chirurgien glissa la trousse dans la poche de son habit et prit son
chapeau; mais au moment o il allait se retirer une voix le retint.

--Monsieur le chirurgien, un mot, je vous prie.

Avec cette finesse extrme de sens dont quelques agonisants ont
fourni de mmorables exemples, M. d'Assonville avait entendu la brve
conversation de l'homme de l'art et de Belle-Rose; il le rappelait.

Le chirurgien s'approcha.

--Je suis donc perdu, monsieur? dit le bless.

Le chirurgien hasarda un geste de dngation; M. d'Assonville l'arrta.

--Vous avez parl, et je sais tout. Votre science vous permet-elle
de m'apprendre combien j'ai de temps  vivre? Rpondez sans hsiter,
monsieur, vous avez affaire  un gentilhomme.

Le chirurgien prit le bras du bless et consulta le pouls, l'oeil sur sa
montre.

--Vous pouvez vivre encore une demi-journe, peut-tre un jour entier,
si vous vitez tout effort et tout mouvement; mais la moindre secousse
vous tuera net.

--Ai-je le temps d'instruire mon ami des choses que j'ai  lui dire?

--Si votre confession doit durer plus d'une heure, c'est tout au plus si
vous aurez la force de l'achever.

--Merci, monsieur.

Quand le chirurgien fut parti, M. d'Assonville pria Belle-Rose de
s'approcher.

--Les minutes valent des jours, lui dit-il, restons seuls.

Belle-Rose fit un signe de la main, chacun sortit.

--Mets-toi l, reprit M. d'Assonville, en lui montrant un fauteuil. Ma
voix est faible, et je crois que cet honnte chirurgien a promis plus
que je ne puis tenir. Je ne voudrais pas mourir avant de t'avoir tout
dit.

--Me pardonnerez-vous, mon Dieu! s'cria Belle-Rose, retenant avec peine
les sanglots qui dchiraient sa poitrine; ils vous ont frapp, et c'est
moi qu'ils cherchaient!

--Toi! fit M. d'Assonville tonn.

--Ne suis-je pas dserteur?

--Bah! on arrte un dserteur, on ne l'assassine pas. Si quelque remords
te poursuit, calme ta conscience; j'ai reconnu l'ennemi... c'est bien
moi qu'il attendait.

--Vous l'avez vu! Son nom, dites son nom; que je vous venge au moins!

--Me venger! et pourquoi? C'est peut-tre un service qu'il m'a rendu...
Il tait masqu; mais, dans la chaleur de l'action, son masque est
tomb... Je ne l'ai vu qu'une minute, et je l'ai reconnu.--Souviens-toi
de M. de Villebrais! s'est-il cri, et il s'est enfui.

--M. de Villebrais! c'tait moi qu'il cherchait... moi, vous dis-je! Ne
savez-vous pas que je l'ai frapp? dit Belle-Rose.

--Une querelle d'hier aiguise-t-elle une pe comme le fait une haine de
dix ans? J'ai vu le bras... Il assassinait par ordre.

Belle-Rose frmit de la tte aux pieds.

--Laissons cela, continua M. d'Assonville avec un triste sourire; je
suis mort; qu'importe par qui et pourquoi je suis tu! D'autres penses
m'assigent et mon esprit se trouble. coute, avant que je meure; aprs,
venge-moi si tu veux.

Belle-Rose prit la main de M. d'Assonville et la serra.

--Me promets-tu d'accomplir toutes mes volonts dernires?

--Je vous le jure.

--J'y compte. M. de Nancrais, mon frre, est possesseur d'une lettre
 ton adresse. Je la lui ai remise en quittant l'arme. J'avais eu
connaissance de ton duel et de ta disparition, mais je te savais
innocent: ma conscience me rpondait de toi. Il reviendra, me disais-je,
et ce que je le charge de faire, il le fera... Tu vois que je ne me suis
pas tromp.

Un accs de toux arrta M. d'Assonville; il porta un mouchoir  ses
lvres, et le retira humide d'une cume sanglante. Sa tte se renversa
sur les coussins empils.

--Mon Dieu! vous vous tuez! s'cria Belle-Rose.

--M. de Villebrais m'y aide bien un peu, rpondit le capitaine avec un
sourire.

--Remettez le reste de vos confidences  demain; demain vous serez plus
calme.

--Mon ami, les morts ne parlent pas. Si tu veux entendre ce que j'ai 
te dire, il faut que tu m'coutes cette nuit...

Le visage de M. d'Assonville se crispa. Une rougeur brlante couvrit ses
joues, la pleur du marbre lui succda, et durant quelques minutes elles
passrent tour  tour des teintes mates de l'ivoire  la couleur du
sang. La fivre faisait claquer ses dents. Belle-Rose allait et venait
par la chambre, se tordant les mains.

--Je souffre un peu, reprit le capitaine; pourquoi du premier coup ne
m'a-t-il pas tu? J'touffe, j'ai toujours soif...

Belle-Rose lui prsenta une tasse pleine de lait coup de miel. Le
capitaine en but une gorge.

--C'est une tisane que tu me donnes l! N'as-tu pas quelque bouteille de
vieux vin de Bourgogne?

Belle-Rose tira un flacon d'une armoire et remplit un verre. Il avait
toujours dans les oreilles les terribles paroles du chirurgien. Si M.
d'Assonville lui avait demand de l'eau-de-vie, il lui en aurait donn.
Le bless avala deux grands verres coup sur coup.

--A la bonne heure! dit-il, si la mort vient, elle me trouvera debout.

Il fit un effort et s'assit. Son visage se colora subitement, ses yeux
s'enflammrent, il sourit. Dans ce moment suprme, o la vie semblait
lutter contre les premires atteintes de l'agonie, les traits de M.
d'Assonville s'clairrent d'une beaut suprme. Belle-Rose crut le voir
tel qu'il tait le jour o, prs de l'abbaye de Saint-Georges, il quitta
les cavaliers hongrois.

--Ainsi, dit le capitaine, tu feras ce que je t'ai demand; je pars
content. Et cependant je ne l'ai pas vue! Tu me comprends, toi qui
aimes!... Partir sans que la main d'une femme toujours adore ait press
votre main... c'est une grande douleur!... celle-l m'tait rserve...
Oh! j'ai bien souffert!... Tu ne sais pas tout, tu n'as jamais lu dans
ce coeur o vivait un souvenir cher et empoisonn; il a tari les
sources de l'esprance... Quand on a aim comme je l'ai aime, et que la
solitude vient aprs, il faut mourir... Je meurs!... Tu pleures! Ai-je
donc rien  regretter? Elle avait tu mon me avant de tuer mon corps!

L'clat de la fivre luisait dans les yeux de M. d'Assonville; on y
voyait passer des lueurs tranges, tandis que sur sa bouche flottait le
sourire de l'garement. Un instant il s'arrta; ses yeux suivirent les
contours du pavillon et revinrent se poser sur Belle-Rose.

--C'est toi qui m'as ramass, lui dit-il tout  coup, toi qui m'as
port! Qui t'a conduit ici?

Belle-Rose rougit.

--J'tais poursuivi, rpondit le sergent, un asile m'a t offert dans
ce chteau, je l'ai accept.

--Une bonne action!... Prends garde, sous cet asile il y a peut-tre une
tombe.

Belle-Rose regardait M. d'Assonville, dont les paroles lui paraissaient
inexplicables; le teint du moribond tait devenu d'une pleur livide; sa
voix tait inquite et sourde, l'agitation de son visage extraordinaire.

--On t'a sauv!... Un jour aussi on m'a sauv, je fuyais... Il y a bien
des annes de cela... j'avais vingt ans... Une jeune fille vint  moi,
me tendit la main, m'entrana... les cris de mes ennemis se perdirent
dans l'loignement... l'ange de mon salut quitta ma main et rougit...
Qu'elle tait belle, mon Dieu! Elle me cacha bien des jours... je
l'aimai toute ma vie! Elle aussi m'aima; mes transports la ravirent,
son amour m'blouit!... Que de fois ne suis-je pas revenu dans cette
retraite o pour la premire fois elle m'apparut!... J'tais ivre!... sa
vue mettait le ciel dans mon coeur... Si elle m'avait dit: Je veux tre
reine, j'aurais conquis une couronne l'pe ou le poignard  la main,
j'aurais march sur le cadavre de mon roi! Cet amour tait un abme
de joies et de dlices... Un an, je m'y plongeai... j'en revins morne,
sanglant, bris... La veille, j'aurais raill les lus dans leur
ternelle flicit; le lendemain, j'avais l'enfer dans le coeur!... Mlle
de La Noue s'tait marie.

--Mlle de La Noue! rpta Belle-Rose.

--Je l'ai nomme? s'cria M. d'Assonville... Voil bien des annes que
ce nom terrible n'est pas sorti de mes lvres... Il est enfoui l comme
dans un tombeau, ajouta-t-il en pressant sa poitrine de ses deux mains;
oublie-le... Elle s'tait marie, comprends-tu bien, et cependant elle
tait mre!

La sueur perlait sur le front de M. d'Assonville, et les mots venaient 
sa bouche comme un rle. Belle-Rose l'coutait, ne sachant si le dlire
garait sa raison.

--Mre! entends-tu? elle tait mre... Oh! mon enfant! mon Dieu, mon
enfant!

La voix de M. d'Assonville s'teignit dans les sanglots. Des larmes
jaillirent des paupires de cet homme que Belle-Rose n'avait jamais vu
pleurer. Une piti profonde treignit le coeur du soldat.

--L'infme! dit-il.

--Un jour le pauvre enfant me fut ravi, reprit le capitaine d'une voix
brise. Ses lvres bgayaient  peine, et jamais, sans doute, il n'a su
mon nom!

--Mais elle? dit Belle-Rose.

--Elle? Oh! elle est riche, puissante, honore! c'est une dame si fire
et si haute, que les plus grands seigneurs s'inclinent  son nom.

--Oh! je vous vengerai! s'cria Belle-Rose.

--Mais je l'aime, et c'est mon enfant que je veux! lui rpondit M.
d'Assonville.

Le capitaine tait effrayant  voir. Son visage tait blanc comme
un suaire, et de ses yeux enflamms tombaient de grosses larmes; le
dsespoir, l'amour, la souffrance, donnaient  sa physionomie dj
marque du sceau de la mort une dchirante et sublime expression. En
ce moment, le bruit d'une voiture qui roulait dans la cour troubla
le silence profond. La voiture s'arrta; Belle-Rose vit  travers les
persiennes briller les torches des piqueurs; le frlement d'une robe de
soie vint jusqu' son oreille, la porte du pavillon s'ouvrit, et Mme de
Chteaufort parut sur le seuil. M. d'Assonville tourna la tte, la vit
et se dressa en poussant un cri terrible. A ce cri, Mme de Chteaufort
s'arrta, ple et muette; une terreur profonde se peignit sur son
visage, tandis que ses mains frmissantes se promenaient le long de ses
joues, o pendaient en longs anneaux sa chevelure dnoue. Les yeux du
moribond et les siens ne se pouvaient quitter. Comme il se penchait
vers elle, les bras de la duchesse s'agitrent avec garement. M.
d'Assonville fit trois pas, blme et sanglant, leva la main vers le
ciel et tomba. Belle-Rose s'lana vers lui. Il tait mort. Mme de
Chteaufort s'agenouilla. Le regard de Belle-Rose effar allait du
cadavre  Genevive; une horrible pense glaait son coeur, et ce regard
semblait demander compte  son amante de la mort de son ami.

--Assassin! dit-il.

--Oh! ce n'est pas moi! s'cria Mme de Chteaufort.

Et les mains jointes, trempe de pleurs, elle voulut se traner sur les
genoux; mais, brise par l'pouvante, elle s'affaissa, et sa tte alla
frapper le tapis. Belle-Rose sortit, chancelant comme un homme ivre;
une horrible pense troublait son me et l'envahissait. Comme il passait
dans la cour, la camriste, impatiente de ce long silence, l'interrogea
sur ce qui se passait dans le pavillon.

--Comment s'appelait Mme de Chteaufort avant son mariage? lui demanda
Belle-Rose d'une voix trangle.

--Mlle de La Noue, rpondit Camille, et elle entra dans le pavillon.




XV

UN PAS VERS LA TOMBE


Camille, en pntrant dans le pavillon, trouva Mme de Chteaufort
vanouie prs du cadavre de M. d'Assonville, qu'elle reconnut au premier
coup d'oeil. Elle comprit clairement alors la question de Belle-Rose;
mais sans s'arrter  en calculer la porte, elle appela, et des laquais
l'aidrent  transporter leur matresse dans son appartement. Les
vnements qui avaient amen cette catastrophe s'taient si brusquement
succd, que Mme de Chteaufort ne put rsister  leur imptuosit.
Cette femme, nergique et forte, qui savait commander aux circonstances,
semblait brise d'un seul coup. Elle resta plusieurs heures roide et
glace, les cheveux pars autour de son front; la vie se trahissait
seulement par les larmes qui tombaient une  une de ses paupires
entr'ouvertes et par les tressaillements de son visage, o se
refltaient toutes les angoisses de la terreur et du dsespoir. Mme de
Chteaufort tait arrive dans l'aprs-midi  Paris,  son htel, et
n'avait pris que le temps de changer de vtements pour se rendre
en fiacre  la maison de la rue Cassette. M. d'Assonville s'y tait
prsent la veille et le jour mme. Mme de Chteaufort envoya chez lui,
il tait sorti; mais, sur l'avis qu'on lui donna qu'il devait rentrer
dans la soire, elle pria un laquais de l'informer qu'il tait attendu
rue Cassette. Malheureusement M. d'Assonville s'tant, de son ct,
rendu  l'htel de Mme de Chteaufort, peu d'instants avant l'arrive de
la duchesse  Paris, apprit d'un valet qu'elle tait dans l'intention de
prolonger son sjour  la campagne. Son parti fut pris sur-le-champ;
il connaissait le parc et ses issues secrtes, les passages qui
conduisaient aux appartements de la duchesse, et, bien convaincu par
son silence qu'elle tait fermement dcide  viter toute entrevue, il
voulut essayer d'arriver la nuit jusqu' elle, au risque d'y prir. Au
moment donc o Mme de Chteaufort entrait dans Paris, M. d'Assonville en
sortait. Lorsqu'il aperut couen, il s'arrta et attendit la nuit, ne
voulant point se prsenter devant la grille du chteau de la duchesse,
pensant qu'il serait conduit. Aux premires ombres, il gagna les murs
du parc, se cacha dans un fourr, et quand les tnbres furent paisses,
il chercha la porte secrte  l'angle du mur o, dans des temps plus
heureux, les pieds lgers d'une femme l'avaient si souvent accompagn.
Il la trouva ouverte et s'avana rapidement  travers le parc, o
sa mmoire le guidait srement. Mais M. de Villebrais, qui cherchait
Belle-Rose, voyant venir un homme au milieu d'une avenue qui
conduisait au chteau, se jeta sur lui, croyant avoir affaire  son
rival.--Dfends-toi, misrable! lui cria-t-il.--M. d'Assonville avait 
peine eu le temps de tirer son pe qu'il tait dj frapp  la
gorge; affaibli par une rcente blessure, il ne put opposer une
longue rsistance aux attaques de son assassin, et tomba au moment o
Belle-Rose accourait  son secours. Tandis que ces choses se passaient
au chteau, Mme de Chteaufort attendait, pleine d'une impatience
fivreuse, dans la maison de la rue Cassette. Les heures se succdaient
sans que M. d'Assonville part. Vers minuit, comptant les minutes avec
effroi, elle envoya de nouveau chez le capitaine. On lui rpondit que le
valet de M. d'Assonville tait revenu, aprs avoir quitt son matre
sur la route de Saint-Denis. Mme de Chteaufort ne dit pas un mot, mais
Camille comprit  quelles angoisses cette me tmraire tait en proie,
au regard que sa matresse lui jeta. Un instant aprs, toutes deux
montaient en carrosse et prenaient au galop le chemin d'couen. On sait
quelle fut leur rencontre et quel en fut le rsultat. Belle-Rose
erra jusqu'au matin, luttant de toute son me contre la folie et le
dsespoir. M. d'Assonville tait mort, et celle que M. d'Assonville
avait aime tait son amante  lui. Belle-Rose se reprochait la mort du
capitaine comme un crime, et le remords avec la douleur entrait dans son
me. Les fracheurs de l'aube calmrent l'agitation du soldat; il jeta
un regard plus ferme sur sa vie; un devoir lui restait  remplir, la
voix de l'honneur s'leva dans le tumulte de ses penses, et il entendit
cette voix. Belle-Rose donna un dernier adieu au corps inanim de son
protecteur, crivit quelques lignes qu'il adressa  Mme de Chteaufort,
deux billets qu'il fit parvenir  Cornlius et  Claudine, pour les
informer succinctement de son dpart et de la rsolution o il tait de
se rendre auprs de M. de Nancrais, sella lui-mme un cheval et sortit
au galop par la grille du parc. La duchesse se rveillait  peine de son
long vanouissement, lorsqu'elle entendit rouler la grille sur ses gonds
et sonner sur les cailloux les sabots du cheval. Elle se leva et d'un
bond sauta sur le balcon; un nuage de poussire tourbillonnait sur la
route. Le cavalier disparaissait sous le blanc linceul, mais le coeur
de Genevive criait son nom. Elle se retourna vers Camille, le visage
enflamm, superbe d'amour et d'effroi.

--M. de Verval! qu'il vienne...  l'instant, je le veux! disait-elle;
et, d'un geste imprieux, elle montrait la porte  sa camriste, lorsque
cette porte s'ouvrit. Un laquais se prsenta une lettre  la main.

Mme de Chteaufort prit cette lettre, et, tombant sur un sofa, fit signe
au laquais de se retirer.

--J'ai peur, dit-elle.

Ses lvres blanchirent et sa vue se troubla.

--Oh! madame, est-ce bien vous? s'cria la camriste.

--Est-ce que tu peux me comprendre! lui dit la pauvre amante, tu n'aimes
pas, toi!

Mme de Chteaufort brisa le cachet; mais ses yeux taient pleins de
larmes: elle ne voyait rien.

--Tiens! lis! dit-elle  Camille; j'en deviens folle!

Et couvrant son visage de ses mains, elle attendit.

Camille prit la lettre, elle contenait les quelques lignes que voici:

    Madame,

    Vous m'avez ravi le droit de venger M. d'Assonville, mais je
    vous recommande sa dpouille mortelle; rendez  son corps le
    repos que vous avez refus  son coeur. M. d'Assonville m'a
    charg d'une mission sacre. Si je vous vois jamais, ce sera
    pour lui obir et prt  tout. Ce qu'il aura voulu, je le
    voudrai; faites en sorte que je ne sois point forc de vous
    har.

    BELLE-ROSE.

Mme de Chteaufort se renversa en arrire, ple, inanime. Elle n'avait
plus ni voix pour se plaindre, ni larmes pour pleurer; une fivre
ardente la dvorait. Cependant Belle-Rose, laissant son cheval au
premier relai, prit un bidet de poste, et, faisant diligence, arriva le
lendemain  Cambrai, o se trouvait alors le rgiment de M. de Nancrais.
M. de Nancrais travaillait dans sa chambre lorsque Belle-Rose se
prsenta devant le planton de service. Au son de sa voix, M. de
Nancrais sauta de sa chaise et courut lui-mme ouvrir la porte;  peine
Belle-Rose l'eut-il passe, que son capitaine la repoussa violemment.

--Tu viens lorsqu'on ne t'attendait plus, s'cria-t-il; mais tu as jug
sans doute qu'il n'tait jamais trop tard pour se faire pendre!

--On me jugera, monsieur le vicomte, mais ce n'est pas l le seul motif
qui m'amne.

--Parbleu! c'est le seul qui te retiendra!... Si tu ne te souviens plus
de l'odeur de la poudre, on te la fera sentir d'assez prs pour que tu
n'aies plus envie de l'oublier.

--Permettez-moi de croire que la chose n'est pas encore faite.

--Eh! morbleu! c'est tout comme! Tu as pris soin d'arranger ton affaire
de faon  viter toute incertitude. Va-t'en au diable! Tu appliques un
grand coup d'pe  ton lieutenant, et tu dsertes aprs! Mais il n'en
faut pas la moiti pour faire fusiller un homme! Ne pouvais-tu rester o
tu tais?

--J'y suis rest trop longtemps.

--Alors il y fallait rester toujours!... L'ide d'tre honnte homme te
prend un peu tard, mon drle!

--Capitaine!

--Ne vas-tu pas te fcher,  prsent?

--Je me livre... N'est-ce point assez?

--C'est trop, morbleu! Puisque tu avais assez du mtier de soldat
il fallait rester dserteur! Que diable veux-tu que je dise  M.
d'Assonville, mon frre, quand il saura que je t'ai fait casser la tte?

Au nom de M. d'Assonville, Belle-Rose touffa un soupir.

--Ah! tu soupires! reprit M. de Nancrais qui allait de long en large
par la chambre, masquant sous l'apparence de la colre l'intrt qu'il
portait  Belle-Rose; M. de Villebrais, que tu avais fort mal accommod,
dit-on, est un mchant homme, je le sais; mais enfin, c'est ton
officier!... Encore si tu tais all te faire massacrer ailleurs, je
m'en serais lav les mains...

--Monsieur le vicomte, dit Belle-Rose en tchant d'affermir sa voix
altre, il en sera ce que Dieu voudra; mais permettez-moi de laisser l
ce sujet de conversation. J'ai d'autres devoirs  remplir.

--D'autres devoirs! Es-tu fou? Tu n'en a pas d'autres que d'aller en
prison.

--J'irai tout  l'heure; mais veuillez me dire, je vous prie, si vous
n'avez pas un pli de M. d'Assonville  me remettre?

--Parbleu! je l'avais oubli. Le voici... Si mon frre te charge
de quelque commission, il choisit bien son temps... Il est  Paris
maintenant, j'imagine; l'as-tu vu? comment se porte-t-il?

A cette question, Belle-Rose plit.

--M'entends-tu? reprit M. de Nancrais... Oh! si tu ne veux pas parler,
ajouta-t-il en voyant l'hsitation de Belle-Rose, garde ton secret.
Mon frre a toujours t l'homme du monde le plus mystrieux que j'aie
connu; il a un tas d'affaires obscures auxquelles je n'ai jamais rien
compris... Si ce sont les tiennes aussi... faites-les ensemble.

--Hlas! M. d'Assonville n'en aura plus! dit Belle-Rose tristement.

M. de Nancrais s'arrta court.

--Que dis-tu? s'cria-t-il.

--M. d'Assonville est mort, rpondit le soldat.

--Mort! rpta le capitaine.--Et il s'appuya contre la chemine. Ses
jambes tremblaient sous lui.

Belle-Rose lui raconta les dtails de l'vnement tragique dont il
avait t le tmoin, en supprimant toutefois les particularits qui
le concernaient personnellement, ainsi que Mme de Chteaufort. M. de
Nancrais l'coutait, la tte incline en avant, les yeux attachs aux
siens. Chaque parole de ce funbre rcit lui arrivait au coeur; mais il
luttait de toutes ses forces contre l'motion qui le gagnait.

--Oui, dit-il aprs que Belle-Rose se fut tu, cela devait tre ainsi.
Mon frre tait bon, brave, loyal et franc, l'autre est un misrable
perdu de dettes et de dbauche; ils se sont rencontrs... mon frre est
mort: ainsi va le monde! Le lche triomphe o le vaillant succombe...
Pauvre Gaston! o ne serait-il pas arriv?... Mais il aimait!... Une
femme s'est trouve entre lui et le bton de marchal, et cette femme
l'a fait trbucher... Que Dieu la maudisse, l'infme crature!--M. de
Nancrais, plus ple qu'un cadavre, leva vers le ciel ses deux mains
ouvertes avec une effrayante expression de haine et de fureur.
Belle-Rose frissonna de la tte aux pieds.

--Celle-ci vivra dans la richesse et la joie, continua le capitaine,
marchant  grands pas dans la chambre, lui est mort! Est-ce qu'on doit
aimer quand on est soldat! Et ne sait-on pas bien que les femmes sont
aprs nous comme des buissons d'pines qui nous dchirent! Tout le sang
fuit des veines, goutte  goutte! Mais il l'a donc attaqu par derrire,
ce Villebrais! Gaston avait la main ferme et le coeur fort; il en aurait
tu dix comme ce bandit!... Oh! s'il tait vivant encore, vrai Dieu!
de cette main que tu vois, j'arracherais du coeur de mon frre jusqu'au
souvenir de cet amour... dt-il en mourir! Mais il est mort, mon pauvre
frre!... Tu ne sais pas, toi, j'tais rude et svre avec lui, toujours
morose et bourru; mais je l'aimais comme un pre aime son enfant.

Vaincu cette fois par la douleur, le capitaine tomba sur un fauteuil
et cacha sa tte entre ses mains. Il pleurait. Belle-Rose s'approcha
doucement, sans parler, et lui prit la main. Le capitaine rpondit 
ce mouvement par une treinte, et tous deux, les doigts entrelacs,
restrent muets un instant.

Tout  coup M. de Nancrais se leva.

--Assez de larmes, dit-il en passant rudement sa main sur ses paupires
humides... Mille sanglots ne lui rendraient pas une heure de vie! Il
s'agit de toi maintenant. Entre nous,  prsent qu'il n'y a l'un devant
l'autre que le frre de M. d'Assonville et Belle-Rose, je puis bien
te dire ce que je pense. Tu es un brave et honnte soldat, et M.
de Villebrais est un misrable officier qui a plus d'orgueil que de
courage. Tu l'as frapp, et bien tu as fait. Tout autre que toi, ayant
du coeur, aurait agi de mme. Tu avais le droit et la justice de ton
ct. Cependant tu seras fusill. La discipline le veut, et tu le sais,
on doit obissance  la discipline. On aurait fait de toi quelque chose,
c'est fcheux. Demain il n'y aura plus en prsence que le capitaine et
le dserteur. Donne-moi la main et va-t'en au cachot.

M. de Nancrais agita une sonnette. Le caporal la Droute parut. M.
de Nancrais changea un dernier regard avec Belle-Rose et se redressa
vivement. Ce n'tait dj plus l'ami, c'tait l'officier.

--Caporal, dit-il  la Droute d'une voix brve, voici le dserteur
Belle-Rose que je vous confie. Vous allez le conduire au cachot, et vous
reviendrez prendre mes ordres pour la convocation du conseil de guerre.
Allez.

La Droute porta la main  son chapeau et sortit. A peine eurent-ils
pass la porte, que le caporal sauta au cou du sergent.

--Mort de ma vie! vous avez eu l une ide saugrenue, dit la Droute...
Mais patience, tout n'est pas fini.

--Il s'en manque de trois ou quatre jours, je crois.

--Entre la veille et le lendemain, il y a place pour un projet.

--Que veux-tu dire?

--Suffit... je m'entends. Nous n'avons pas le loisir de causer dans
ce corridor... Je vais d'abord vous caser dans un lieu dont je n'ouvre
jamais la serrure sans appliquer un coup de poing contre la porte.

--Le cachot?

--Prcisment. Je cours chez le capitaine, et si j'obtiens de commander
les hommes de garde, je suis content.

--Demande-le-lui de ma part, il y consentira.

--Parbleu, j'y pensais. Marchons vite, nous aurons tout le temps de
causer aprs.

Au bout de cinq minutes, la porte du cachot s'ouvrit sur Belle-Rose.
C'tait une salle basse attenante  la caserne des artilleurs. Les
fentres taient grilles et garnies en outre de gros barreaux. L'une
d'elles avait vue sur le chemin de ronde, o se promenait un soldat le
mousquet sur l'paule.

Belle-Rose sourit.

--Voil une rsidence judicieusement choisie. On n'en sort que pour
entrer dans l'ternit.

--Bah! qui sait! murmura la Droute.

Le prisonnier le regarda; au moment o il allait parler, le caporal
l'arrta.

--Chut! il y a des oreilles, dit-il en dsignant d'un geste la porte o
s'taient groups trois ou quatre artilleurs. Asseyez-vous, je cours et
je reviens.

La Droute pressa la main de son camarade et sortit. Belle-Rose entendit
les verrous grincer dans leur gche et sonner sur les dalles du
perron le mousquet d'une sentinelle. Les dernires paroles du caporal
occupaient son imagination; il s'assit sur le bord d'un mauvais lit de
camp et laissa tomber sa tte entre ses mains.

--C'est une folle esprance, pensait-il, et d'ailleurs, pourquoi
esprer?... maintenant surtout!

Un soupir entr'ouvrit les lvres du soldat, son esprit s'gara sous les
fraches avenues d'un parc, il vit un fantme ador passer entre les
fleurs et ferma les yeux pour mieux voir. Tout  coup, la porte cria sur
ses gonds, et la Droute entra.

--Vous dormez? dit-il en posant la main sur l'paule de Belle-Rose.

--Non... je rvais, reprit le soldat; je me croyais  Saint-Omer, chez
mon pre.--Une lgre rougeur colora son front. Cette rougeur tait
comme un voile o s'enveloppait la tristesse de son souvenir. Il avait
dit Saint-Omer et il pensait Saint-Ouen.

--Eh bien, moi, je viens de chez le capitaine! Eh! il fait bien les
choses!

--Vraiment!

--Par amiti pour vous, et afin que vous ne souffriez pas longtemps du
cachot, il avance le jugement et l'excution. Nous parlions de quatre
jours... vous serez fusill dans quarante-huit heures.




XVI

LA VEILLE DU DERNIER JOUR


Aux paroles du caporal, Belle-Rose regarda la campagne qui s'tendait au
loin toute rayonnante des splendeurs d'un beau jour. Le caporal saisit
ce regard au vol.

--C'est--dire que vous serez fusill si je le veux bien, reprit-il.

--Est-ce  toi qu'est chue la prsidence du conseil de guerre? lui
demanda le captif en riant.

--Je commande la place, et il ne sera pas dit que je n'aurai rien fait
pour vous sauver de leurs mousquets. J'ai mon projet, et du diable si je
ne l'excute pas!

Belle-Rose, tonn, se tourna vers le caporal qui, tout en parlant,
venait de verrouiller la serrure.

--Deux prcautions valent mieux qu'une, reprit la Droute, fermons
la porte et parlons bas. Voil une chaise, asseyez-vous, et surtout
coutez-moi bien.

Le caporal s'assit  ct du sergent et continua en ces termes:

--M. de Nancrais m'a remis la garde du poste. C'est ce que je voulais.
Le conseil de guerre s'assemble demain matin; vous serez condamn demain
soir, et aprs la signification de la sentence, on vous conduira au
cachot de la prvt, o vous serez confi aux mains du prvt de la
compagnie, et le lendemain,  midi, aux yeux de toute la garnison, on
vous passera par les armes.

--Je te remercie de ces dtails, mon ami, ils m'intressent beaucoup,
dit Belle-Rose.

--coutez jusqu'au bout: le reste vous intressera davantage. Si
j'attendais que le prvt et ferm la porte de son cachot sur vos
talons, vous comprenez que l'intervention du caporal la Droute ne vous
serait plus trs utile; ceux que le prvt tient, il ne les lche gure.
Mais entre cette prison honnte o nous causons et son cachot maudit,
il y a vingt-quatre heures. C'est plus de temps qu'il ne m'en faut pour
vous faire vader.

Belle-Rose sauta sur sa chaise.

--vader! s'cria-t-il.

--Sans doute! Croyez-vous donc que le caporal la Droute soit de ceux
qui oublient leurs amis! Je vous aime, moi, c'est mon ide, et je vous
sauverai.

--Et tu te feras fusiller!

--Qu'est-ce que a vous fait, si a m'arrange? Mais on ne me tient pas
encore. Je dcampe avec vous.

--Toi aussi?

--Certainement. Mon projet est joli, vous allez en juger. Les hommes qui
doivent composer la garde de nuit sont tous de notre escouade: je m'en
suis inform; ce sont de bons camarades qui voudraient vous voir au
diable. Quand ils seront runis, les armes en faisceau, je les ferai
ranger en cercle, et leur dirai quelque chose comme ceci: Enfants! il
y a l dedans un brave sergent qui nous a bien souvent donn des
permissions de dix heures quand nous mritions de la salle de
police!--C'est vrai! rpondront-ils.--Certes oui, c'est vrai!
rpondrai-je alors; aussi, camarades, il faut que chacun ait son tour;
il nous a envoys promener, donnons-lui de l'air. Vous allez aller
dormir, je lui ouvrirai la porte, vous ne verrez rien, et il s'en ira.
C'est votre caporal qui vous l'ordonne. Allez vous coucher.

--Et tu crois qu'ils dormiront?

--C'est--dire qu'ils se mettront les poings dans les yeux, et les
pouces dans les oreilles; je les connais. Cinq minutes aprs, nous
filerons comme des perdreaux par les champs. Que pensez-vous du projet?

--Il est charmant; j'y vois seulement une difficult.

--Laquelle?

--C'est qu'il ne me plat pas de m'chapper.

Ce fut au tour du caporal de sauter sur sa chaise.

--Il ne vous plat pas?... Allons, vous plaisantez!

--Non, je parle srieusement; c'est mon ide.

--Eh bien! chacun la sienne; il vous convient de rester, il me convient
d'ouvrir la porte.

--Alors, tu partiras seul.

--Point, j'attendrai.

--Mais on t'arrtera au point du jour.

--J'y compte bien.

--Et on te fusillera.

--Je le pense aussi.

--Va-t'en au diable!

--J'aime mieux rester.

Belle-Rose se leva et fit quelques tours dans la prison  grands pas.
La Droute, renvers sur sa chaise, jouait avec ses pouces. Le sergent
s'arrta devant cette honnte figure tout  la fois placide et rsolue.

--Mon ami, lui dit-il en lui prenant la main, ce que tu veux faire l
est de la folie.

--Pas plus que ce que vous ne voulez pas faire.

--Tu es donc tout  fait dcid?

--Parfaitement. J'tais piqueur, je suis caporal, je serai mort, voil
tout.

--Mais, en supposant que j'accepte, as-tu rflchi aux difficults de
ton projet?

--Dame! si on pensait  tout, on ne tenterait jamais rien!

--Il y a la sentinelle du chemin de ronde.

--C'est un risque  courir.

--Les patrouilles qui vont et viennent autour des remparts.

--C'est leur mtier de voir les gens, ce sera le ntre de les viter.

--On nous rattrapera avant que nous ayons gagn la frontire.

--A la grce de Dieu!

Belle-Rose frappa du pied. Le caporal continuait  faire tourner ses
pouces.

--Aprs tout, fais ce que tu voudras! s'cria le sergent; si tu es
fusill, ce sera ta faute.

--C'est convenu, dit la Droute, et il se leva.

Le jour finissait et l'heure du dner tait venue. Le caporal sortit
pour remplir les devoirs de sa charge. Il avait  veiller  la fois sur
la gamelle et sur son prisonnier. A peine eut-il pass la porte, que
Belle-Rose, tirant un crayon de sa poche, crivit  la hte quelques
mots sur un bout de papier. Quand il eut fini, il s'approcha de la
fentre grille qui donnait sur le prau; un sapeur tait auprs.

--Veux-tu me rendre un service, camarade? lui dit Belle-Rose.

--Si la consigne me le permet, volontiers.

--Prends donc cette lettre et porte-la tout de suite  M. de Nancrais.
S'il n'tait pas chez lui, cherche-le jusqu' ce que tu l'aies trouv,
et ne reviens pas sans la lui avoir remise en mains propres.

--C'est donc press?

--Un peu. Il y va de la vie d'un homme.

--Je cours.

M. de Nancrais, tout entier  la douleur que lui causait la mort de son
frre, avait donn l'ordre qu'on ne le dranget point; mais au nom
de Belle-Rose il fit introduire le sapeur et prit la lettre. Elle ne
contenait que ces lignes:

    Capitaine, si vous n'tiez pas M. de Nancrais, je ne vous
    dirais rien de ce qui s'est pass entre le caporal la Droute
    et moi; mais en vous confiant ce secret, je suis bien sr qu'au
    lieu de le punir, vous empcherez mon pauvre camarade de se
    perdre: la Droute compte me faire vader cette nuit. J'ai
    vainement tent de le dissuader, il persiste et s'expose  tre
    fusill pour me sauver. Je ne tiens plus  la vie, et quoi qu'il
    fasse, je suis rsolu  subir mon sort, mais je ne veux pas
    le lui faire partager. C'est un honnte homme que je serais
    dsespr de voir mourir. Protgez-le contre lui-mme.

    BELLE-ROSE.

M. de Nancrais froissa la lettre.

--Va dire  Belle-Rose que je ferai ce qu'il demande, dit-il au sapeur
qui tourna sur ses talons.

--C'est un vrai coeur de soldat! s'cria M. de Nancrais quand il fut
seul; mon frre et lui, l'un aprs l'autre! Il n'y a que les bons qui
meurent!

Et le capitaine, exaspr, brisa d'un coup de poing une petite table
contre laquelle il s'appuyait.

Une heure aprs le retour du sapeur, Belle-Rose vit entrer le caporal la
Droute dans sa prison. Le pauvre caporal avait la mine effare.

--Nous sommes trahis! dit-il en tombant sur une chaise.

--Vraiment! rpondit Belle-Rose en affectant une grande surprise.

--Le capitaine a tout appris. Quelque mchant artilleur nous aura
entendus! J'avalais ma soupe lorsqu'un canonnier de planton est venu de
la part du capitaine m'ordonner de me rendre  l'instant chez lui.
Je pars. A peine sommes-nous seuls, que M. de Nancrais me fait signe
d'approcher. Je sais tout, me dit-il. A ces mots je me trouble et
balbutie une rponse  laquelle je ne comprenais rien moi-mme. Paix,
reprend-il. Je n'ai pas de preuves, tu ne passeras donc pas devant un
conseil de guerre; mais pour t'ter l'envie de recommencer, je t'envoie
 la salle de police. Tu y resteras trois jours... Si tu n'tais pas
un bon soldat, je t'aurais fait goter des verges... Prends ceci et
marche. Je sors tout tourdi et trouve dehors trois canonniers qui me
ramnent ici... Pendant la route, j'examine ce que le capitaine m'avait
mis dans la main: c'tait une bourse o j'ai compt une douzaine de
louis... La salle de police et de l'or, tout  la fois, je n'y comprends
plus rien. Le sergent qui m'a remplac dans le commandement du poste m'a
permis d'entrer un instant... Quelle aventure!

--Il ne faut point s'en dsoler... Nous n'aurions pas russi.

--Bah! la nuit est noire et les jambes sont bonnes!

--J'aime mieux te voir en prison... Tu risquais ta vie et je ne tiens
pas  la mienne.

--Ce soir, c'est possible; mais demain!... Tenez, je ne m'en consolerai
jamais.

Un coup de crosse appliqu  la porte l'interrompit.

--On me rappelle, dit la Droute... Dj!

Il se leva et fit deux tours dans la chambre. Un second coup de crosse
l'avertit de se hter.

--Bon! s'cria-t-il, voil mes trois canonniers qui ont peur de
s'enrhumer! Adieu, sergent.

--Veux-tu m'embrasser, mon ami?

--Si je le veux! je n'osais pas vous le demander!

La Droute sauta au cou de Belle-Rose et le tint longtemps serr entre
ses bras.

--Et dire que je ne vous verrai plus! s'cria-t-il en sanglotant.

--Si, l-haut! dit Belle-Rose en montrant le ciel du doigt.

--C'est bien loin!

Un troisime coup de crosse cogna contre la porte. La Droute y
courut, l'ouvrit vivement et disparut. Il touffait. Lorsque Belle-Rose
n'entendit plus le bruit des pas cadencs de la petite escorte, il prit
dans sa poche le pli de M. d'Assonville et en lut le contenu. C'tait
une sorte de testament par lequel le jeune capitaine instituait
Belle-Rose l'excuteur de ses dernires volonts en lui rvlant
l'existence d'un enfant qu'il avait eu de Mlle de La Noue avant qu'elle
se ft marie avec le duc de Chteaufort. Cet enfant avait disparu, et
M. d'Assonville chargeait Belle-Rose de le rclamer, en lui remettant
les divers papiers qui pouvaient l'aider dans ses recherches. Belle-Rose
n'acheva pas cette lecture sans tre oblig de l'interrompre dix
fois. Des larmes brlantes sillonnaient ses joues. Il sentait sa vie
s'chapper par les blessures de son coeur. Le nom de Genevive, ce nom
plein d'horreur et d'enivrement, revenait sans cesse  ses lvres ml
 celui de M. d'Assonville, et pour chapper au dsordre de ses penses,
le souvenir de Suzanne tait le seul asile o son me saignante pt se
rfugier. Mais Suzanne aussi n'tait-elle pas perdue pour lui! C'tait
donc de toutes parts des esprances fauches. Les fleurs de sa jeunesse
s'taient fltries  peine closes, et dans sa courte vie, que des
balles allaient sitt finir, il ne voyait rien que douleurs funbres et
luttes striles.

--Que la volont de Dieu soit faite! dit-il, et se jetant  genoux, il
pria.

Quand les premires lueurs du jour clairrent les ples coteaux,
Belle-Rose crivait encore. Devant lui taient quelques lettres
adresses  Mme d'Albergotti,  Claudine,  son pre, Guillaume
Grinedal,  Cornlius Hoghart,  Mme de Chteaufort et  M. de Nancrais.
Plus calme et raffermi, il se jeta sur le lit de camp en attendant
l'heure du conseil de guerre. A neuf heures du matin, un piquet de
sapeurs s'arrta  la porte du cachot. Un officier parut sur le seuil
l'pe  la main, et fit signe  Belle-Rose d'avancer. Cinq minutes
aprs, il entrait dans la salle du conseil de guerre, que prsidait le
major du rgiment. M. de Nancrais tait assis  la droite du major. Sa
physionomie paraissait calme; il tait seulement trs ple. Devant une
table, vis--vis du major, on voyait un greffier. Le piquet se rangea en
face du tribunal lev sur une espce d'estrade, et Belle-Rose se
tint debout, un peu en avant. Le fond de la salle tait tout rempli
de curieux, parmi lesquels on remarquait un grand nombre de soldats.
A l'arrive du sergent, un grand mouvement se fit dans cette foule; un
grand silence lui succda bientt. Le greffier donna d'abord lecture
de l'acte d'accusation, duquel il rsultait que le sergent Belle-Rose,
aprs avoir bless grivement son lieutenant, s'tait rendu coupable
du crime de dsertion. Aprs cette lecture, le major passa 
l'interrogatoire du prisonnier.

--Votre nom, dit-il.

--Jacques Grinedal, dit Belle-Rose, sergent dans la compagnie de M. de
Nancrais.

A son nom, M. de Nancrais tressaillit, et pendant la suite de
l'interrogatoire, il resta la tte incline entre ses mains.

--Votre ge? reprit le prsident.

--Vingt-trois ans.

Aprs que le greffier eut consign ces diverses rponses sur le
procs-verbal, on demanda  Belle-Rose s'il n'avait pas bless de deux
coups d'pe son lieutenant, M. le chevalier de Villebrais, en un lieu
voisin de Neuilly. Belle-Rose rpondit affirmativement  cette question;
mais pour la justification de son honneur de soldat, il pria le tribunal
de vouloir bien l'entendre, et, sur l'autorisation du major, il raconta
la scne  la suite de laquelle le duel avait eu lieu. Cette dclaration
fut coute dans un profond silence. Une vive rumeur parcourut
l'assemble. Le peuple absolvait le soldat.

Le major prit sur la table du conseil une liasse de papiers:

--Les aveux de l'accus Belle-Rose, dit-il, sont conformes aux
dclarations crites et signes qui nous ont t envoyes de Paris:
l'une provient du cocher qui a conduit le sergent et sa soeur; l'autre
est d'un gentilhomme irlandais, Cornlius Hoghart, qui a t tmoin
du combat. Elles n'ont point t dmenties par M. de Villebrais,  qui
elles ont t transmises et dont nous regrettons l'absence en ce moment.

Aprs l'audition de ces faits, le conseil de guerre, considrant
l'action de Belle-Rose comme un cas de lgitime dfense, carta
l'accusation d'attentat contre la personne d'un officier. Le crime de
dsertion restait seul en cause.

--Aprs votre duel avec le lieutenant de Villebrais, pourquoi ne vous
tes-vous pas rendu  Laon, o se trouvait alors votre compagnie? reprit
le major.

--C'tait mon intention d'abord, mais un accident m'en a empch.

--Une blessure peut-tre?

--Oui, major.

--Mais vous pouviez crire, et vous mettre en route aprs votre
gurison.

--C'est vrai.

--En restant au lieu o vous tiez, vous vous rendiez coupable du crime
de dsertion, le saviez-vous?

--Je le savais et me reconnais coupable.

--Avez-vous du moins quelques explications  nous donner sur les causes
de votre absence?

Belle-Rose secoua la tte. Le major changea quelques mots avec les
membres du conseil de guerre, et, se tournant vers Belle-Rose, lui
demanda s'il n'avait rien  ajouter pour sa dfense. Sur sa rponse
ngative, il donna l'ordre de le reconduire  sa prison. Le piquet
d'infanterie sortit avec l'accus, la salle fut vacue, et le conseil
entra en dlibration.

Vers le soir, le sergent de garde ouvrit la porte de la prison.

--Debout, camarade, et suivez-moi, dit-il.

--O me conduisez-vous? demanda Belle-Rose.

--Dame! en un lieu o l'on ne va gure qu'une fois.

--Au cachot de la prvt?

Le sergent inclina la tte.

--Bien! reprit Belle-Rose; je comprends.

Quatre canonniers le placrent entre eux et le conduisirent au cachot,
qui n'tait pas dans le mme corps de logis. C'tait une salle vote,
petite, troite et recevant le jour par deux lucarnes garnies de forts
barreaux de fer. Un grabat tait dans un coin, un banc contre le mur
et un christ en bois clou en face de la porte. C'tait un lieu sombre,
humide et froid, quelque chose comme l'antichambre d'un spulcre. Le
prvt du rgiment reut Belle-Rose et coucha son nom sur les registres
du cachot. Un moment aprs, l'aide-major et le greffier du conseil
entrrent. Le greffier tenait un papier  la main. Belle-Rose se
dcouvrit, et les sentinelles prsentrent les armes. Des flambeaux
attachs  des branches de fer fiches dans le mur furent allums, et 
la clart rougetre qui faisait tinceler l'pe nue de l'aide-major
et les mousquets des soldats, le greffier donna lecture de l'arrt du
conseil de guerre. L'arrt portait en substance que le nomm Jacques
Grinedal, dit Belle-Rose, ci-devant sergent de la compagnie de Nancrais
du corps des canonniers, se trouvant atteint et convaincu du crime de
dsertion, le conseil de guerre, assembl dans la ville de Cambrai, le
condamnait, conformment aux ordonnances militaires,  la peine de mort.
Aprs cette lecture, le greffier demanda  Belle-Rose s'il n'avait rien
 dclarer.

--Rien, monsieur; je dsirerais seulement savoir  quel genre de mort le
conseil m'a rserv?

--Le conseil, apprciant votre bonne conduite et vos antcdents, a
dcid qu'au lieu d'tre pendu vous seriez fusill.

--Veuillez, monsieur, remercier le conseil. En m'accordant de ne
point mourir d'une mort infamante, il m'octroie la seule grce que
j'ambitionnais. A quelle heure l'excution?

--Demain matin,  onze heures.

--Je serai prt, monsieur.

--Si vous tes de notre sainte religion, vous plat-il d'avoir un
confesseur, afin d'tre en tat de paratre devant Dieu au moment de
quitter les hommes?

--J'allais vous en faire la prire.

Le greffier fit signe au prvt, qui sortit et revint au bout de dix
minutes avec un prtre. Tout le monde se retira, et quand la porte se
fut referme, Belle-Rose demeura seul avec l'homme de Dieu.




XVII

LA MAIN D'UNE FEMME


Le lendemain,  dix heures, le prvt entra dans le cachot. Belle-Rose
dormait couch sur le grabat; aprs une nuit passe en pieuses
exhortations, la fatigue du corps l'avait emport sur les angoisses de
l'esprit. Le prtre priait, agenouill sous l'image du Christ. Le prvt
frappa sur l'paule du condamn.

--Debout, sergent, dit-il, voici l'heure.

Belle-Rose se leva soudain. Le prtre s'avana vers lui.

--Mon pre, pardonnez-moi mes fautes, lui dit le soldat en pliant les
genoux.

Le prtre leva les mains vers le ciel.

--Condamn par les hommes, je vous absous devant Dieu, dit-il; vous avez
souffert, allez en paix.

Et du doigt il traa le signe de la rdemption sur le front du patient.
Puis le prtre et le soldat s'embrassrent. Belle-Rose portait encore
les vtements qui lui avaient t donns par Mme de Chteaufort. Il ta
son justaucorps, qui tait en drap de soie rouge avec des brandebourgs,
et pria le prvt de lui permettre d'en faire prsent au gelier; quant
 l'argent qu'il portait dans sa ceinture, il le lui remit pour tre
distribu aux soldats de garde.

--J'en excepte cinq louis, dit-il, que je destine aux fusiliers; je leur
dois bien quelque chose pour la peine.

Un lieutenant en grande tenue parut sur le seuil de la porte.

--Sergent Belle-Rose, en avant! dit-il.

Vingt canonniers en tenue de campagne attendaient le condamn. Tous
taient mornes, et tous baissrent les yeux au moment o Belle-Rose
parut, accompagn du prtre qui se tenait  sa droite. Le lieutenant
lui-mme paraissait mu et mchait ses moustaches. Belle-Rose salua
l'officier d'abord, puis les soldats, dont les rangs s'ouvrirent pour le
recevoir. Le signal fut donn, et la troupe se mit en marche. Le sergent
portait une veste de moire blanche  rseaux d'or qui serrait sa taille
et rehaussait sa bonne mine; sa tte tait nue, et ses cheveux, qu'il
avait trs longs, flottaient en boucles autour de son cou. Une moiti de
la compagnie tait range en dehors de la caserne des canonniers, sous
les ordres du premier lieutenant. Elle s'aligna et prit le chemin des
remparts. Un silence profond rgnait dans les rangs. De temps  autre,
un soldat toussait et portait la main  ses yeux. Belle-Rose souriait 
ses camarades. Les rues par o le cortge s'avanait taient pleines de
monde; on en voyait partout, le long des maisons, devant les portes,
aux fentres, sur le pas des boutiques. Tous les regards cherchaient le
condamn, mille exclamations sortaient du milieu de la foule, la piti
se lisait sur tous les visages. La dmarche de Belle-Rose tait assure
et sa figure calme et fire; un mlancolique sourire effleurait sa
bouche. En le voyant si jeune et si beau, le peuple s'mouvait: les
femmes surtout, dont le coeur est plus tendre, exprimaient tout haut
les sentiments de commisration qui baignaient leurs paupires de larmes
inaperues.

--Qu'il est jeune et qu'il est beau! disaient-elles. Aura-t-on bien le
courage de le tuer?

Et celles qui le plaignaient ainsi se haussaient sur la pointe des pieds
pour le voir plus longtemps. Belle-Rose entendait toutes ces paroles,
saisissait tous ces regards, ils arrivaient  son coeur, l'attristaient
et le consolaient  la fois. Plusieurs dames taient penches sur un
balcon, au coin d'une rue; l'une d'elles, qui tenait une rose  la main,
la laissa choir en faisant un geste de piti. Belle-Rose ramassa la
fleur, et, la portant  ses lvres, salua la dame. Quelques-unes des
personnes qui taient sur le balcon, tout mues et sans penser  ce
qu'elles faisaient, s'inclinrent  leur tour. Quant  la dame  qui
la fleur avait appartenu, elle se couvrit tout  coup le visage de
son mouchoir, et se mit  pleurer. Le cortge marchait toujours; mais
Belle-Rose tourna la tte jusqu' ce qu'il et dpass l'angle de la rue
pour voir encore la femme, qui tait jeune et jolie.

--Pensez aux choses du ciel, mon fils! lui dit le prtre, qui avait
suivi ce regard.

--Oui, mon pre, mais j'ai vingt ans! rpondit Belle-Rose avec un doux
sourire.

La voix du soldat semblait dire: Le ciel est si loin et la terre est si
belle!

Le bon prtre soupira.

--C'est le dmon qui vous tente! reprit-il.

--Non, mon pre, c'est mon coeur qui se dtache.

Tous les charmants visages de femmes qu'il voyait rappelaient 
Belle-Rose ou Suzanne ou Genevive. Au dtour de la rue, le prtre lui
montra le ciel; le patient y porta les yeux, car il n'apercevait plus
le balcon. Le cortge avanait lentement au milieu de la foule qui
grossissait de minute en minute. Cependant il atteignit la porte de la
ville et se dirigea vers un champ de manoeuvres, o mille ou douze cents
hommes taient rangs en bataille. M. de Nancrais tait  cheval 
la tte de sa compagnie. Les armes tincelaient au soleil, et tout le
peuple de Cambrai couvrait le talus des remparts et les abords du champ
de manoeuvres. Quand le cortge parut hors des portes, le tambour battit
aux champs, les officiers tirrent l'pe, et la troupe porta les
armes. Belle-Rose leva son front un instant inclin sous le poids des
souvenirs, et promena un regard ferme sur les rangs des soldats, o
mille clairs scintillaient. Au moment o son escorte pntrait dans
l'enceinte fatale, un bruit confus s'leva du milieu de la foule, mille
ttes s'agitrent, et des cris lointains retentirent tout  coup. Le
peuple qui sortait de Cambrai se prcipita de toutes parts, et ses flots
presss vinrent battre le dtachement qui conduisait Belle-Rose.

--Grce! grce! criait-on, et ce mot seul dominait la rumeur immense qui
se faisait.

Croyant qu'on voulait dlivrer le prisonnier par la violence, le
lieutenant qui commandait l'escorte ordonna de serrer les rangs et
d'apprter les armes. Mais au moment o l'ordre allait tre excut, on
vit s'lancer par la porte de Cambrai un homme  cheval. L'homme tait
tout couvert de boue et de poussire; le cheval haletait, et ses flancs,
blancs d'cume, taient tout tachets de gouttes de sang. Le cavalier,
n'ayant plus de voix pour crier, brandissait en l'air un papier scell
de cire rouge. La foule s'cartait sur son passage avec mille cris
de joie, et le cavalier arrivait au galop, tandis que M. de Nancrais
courait, l'pe  la main, vers le cortge dont les rangs s'ouvrirent.
Le cheval passa comme la foudre et vint tomber aux pieds du major; mais
dj le cavalier, debout, prsentait le papier timbr du grand sceau
royal. Les officiers se grouprent autour du major; la foule se tut, et
mille soldats, oubliant la discipline, penchrent la tte en avant.
Ils ne pouvaient rien entendre, et ils coutaient. Le dsordre tait
partout. Tout  coup le cercle des officiers se rompit, et M. de
Nancrais, tenant le papier d'une main et son chapeau de l'autre, partit
ventre  terre. En un instant, il fut devant le front du dtachement et
s'arrta. Son visage, une heure avant si morne, rayonnait. Il agita son
chapeau dans les airs, et, d'une voix tonnante, cria: Vive le roi! On ne
savait point encore de quoi il s'agissait, et tous les soldats et tout
le peuple rpondirent tous  la fois, et le cri de: Vive le roi! roula
comme un coup de tonnerre des remparts aux campagnes. Puis le silence
se fit partout. On entendait l'alouette chanter au fond du ciel. M. de
Nancrais se dressa sur ses triers.

--Sergent Belle-Rose, approchez! s'cria-t-il.

Belle-Rose fit dix pas en avant.

--Jacques Grinedal, dit Belle-Rose, sergent dans la compagnie des
canonniers, continua M. de Nancrais, le roi notre matre, par une marque
toute-puissante de sa bont, te quitte et dcharge de la peine de mort
que tu as encourue pour crime de dsertion, et permet que tu reprennes
l'habit et les insignes de ton grade. Ainsi soit fait selon sa volont!
Vive le roi!

Toute la troupe rpta ce cri en mettant les chapeaux au bout des
fusils, et la foule battit des mains avec des transports de joie. Il
ne tenait qu' Belle-Rose de se croire un personnage d'importance, tant
l'allgresse publique se manifestait bruyamment. La jeunesse, la bonne
mine, le courage du condamn, l'avaient pour une heure transform
en hros. Mort, on l'aurait oubli le lendemain; vivant, la foule
trpignait d'enthousiasme. Mais Belle-Rose ne pensait  rien. Ce qu'il
venait d'entendre lui paraissait un rve. M. de Nancrais ne songeait pas
cette fois  dissimuler son contentement. A la face de toute la garnison
il embrassa le sergent, que ce tmoignage d'affection toucha plus que
tout le tumulte dont il tait l'objet. En ce moment, le cavalier qui
avait apport la bienheureuse nouvelle s'approcha de Belle-Rose, et, le
tirant par la manche de sa veste, lui dit doucement:

--Et moi, ne m'embrasserez-vous pas?

Belle-Rose, en se retournant, se trouva dans les bras de Cornlius
Hoghart.

Une demi-heure aprs la scne que nous venons de raconter, Belle-Rose,
qui avait eu beaucoup de peine  se soustraire aux transports du peuple
qui le voulait porter en triomphe, Cornlius Hoghart et M. de Nancrais
taient runis au logis du capitaine.

--Vous avez sans doute  causer, dit M. de Nancrais aux deux amis;
Belle-Rose a bien gagn pour aujourd'hui une permission de dix heures,
restez ensemble et dnez tout  votre aise, ici ou ailleurs, comme vous
l'entendrez. Des papiers viennent de m'arriver de Paris, je vais les
examiner.

La mort, qu'il avait vue de si prs, rendait la vie plus douce 
Belle-Rose. Si les mmes causes de douleur subsistaient, le don
volontaire qu'il avait fait de sa jeune existence lui semblait un
sacrifice suffisant, aprs quoi le dsespoir n'avait plus le droit de
lui rien demander. Le sacrifice avait t offert, la fortune l'avait
refus, Belle-Rose et le sort taient quittes. Il se passe souvent au
fond des mes, mme les plus sincres, de ces sortes de compromis qui
expliquent les choses en apparence les plus inexplicables. Le sergent,
miraculeusement sauv, ne se rendit pas compte du mouvement mystrieux
qui s'oprait en lui; mais  la vue de Cornlius, qui lui tendait la
main par-dessus la table, il prit un verre de vin d'Espagne, l'avala
d'un trait, et, le coeur bondissant, il comprit qu'il y avait encore
dans l'avenir place pour la jeunesse, l'esprance et l'amour.

--Je vous dois donc la vie! s'cria Belle-Rose en pressant la main du
gentilhomme irlandais. Un jour mon honneur, le lendemain ma tte; si
vous continuez de ce train-l, comment voulez-vous que je m'acquitte
jamais?

--Il vous sera plus ais de le faire que vous ne pensez, rpondit
Cornlius.

--Parlez donc bien vite!

--Tout  l'heure il en sera temps. Si vous consentiez tout de suite, je
serais trop tt votre dbiteur. Et d'ailleurs, de cette dette dont vous
parliez  l'instant, vous ne me devez gure que la moiti.

--La moiti seulement?

--Eh! sans doute! Ce parchemin qui vous a sauv des balles, je l'ai
apport, mais je ne l'ai pas obtenu.

--Quoi! ce n'est pas vous...

--Eh! mon Dieu, non.

--Mais qui donc, alors?

--Parbleu! quelqu'un qui a l'air de vous aimer furieusement.--Belle-Rose
rougit.

--Vous comprenez? reprit Cornlius.

--Non vraiment, je cherche...

--Si vous cherchez, c'est que vous avez trouv... Faut-il vous nommer
madame...

--La marquise d'Albergotti?

--Non pas... la duchesse de Chteaufort.

A ce nom, Belle-Rose tressaillit.

--Sans elle, vous seriez mort dj! reprit Cornlius. Quelle
reconnaissance ne lui devez-vous pas! Que n'a-t-elle pas fait pour vous
sauver!

Le nom de Mme de Chteaufort venait de rendre aux penses de Belle-Rose
toute leur agitation. Il inclina la tte et garda le silence.

--C'est une curieuse histoire, continua Cornlius. O les hommes ne
peuvent rien, les femmes peuvent tout!... Je ne sais pas de meilleur
passe-partout qu'une main blanche; cela ouvre tout  la fois les
consciences et les serrures. Quand votre lettre arriva  Paris, o je
demeurais sans trop savoir pourquoi, continua l'Irlandais en rougissant
un peu, elle me plongea dans un grand embarras. Que faire et o
aller? Je commenai par courir  la campagne, chez votre soeur, Mlle
Claudine...

--Ah! fit Belle-Rose, qui ne put s'empcher de remarquer l'motion du
gentilhomme  ce nom.

--Oui; c'est une jeune personne qui a plus de sens que n'en promettent
ses yeux gais et son sourire espigle. J'attendais d'elle un bon conseil
et la trouvai dans les larmes; elle avait, comme moi, reu un billet o
vous lui marquiez votre intention de vous prsenter devant le conseil
de guerre de Cambrai. Elle se serait bien adress  Mme d'Albergotti;
malheureusement le mari de cette dame tait  Compigne, et vous auriez
eu dix fois le temps d'tre fusill avant que son intervention vous pt
tre de quelque secours. Ne sachant trop  quel parti m'arrter, je pris
au hasard, et vraiment sans savoir o j'allais, le chemin de l'htel de
M. de Louvois. Je passe sous la porte cochre, je monte un escalier, et
j'entre dans une salle o plusieurs personnes taient runies. Une porte
tait en face de moi, je m'avance, lorsqu'un huissier se lve.--Que
dsirez-vous? me dit-il.--A ces mots, une rsolution dsespre s'impose
 mon esprit.--Ne pourrais-je pas parler  Son Excellence monseigneur le
ministre? dis-je  l'huissier.--Monseigneur est en affaires; mais vous
entrerez  votre tour; quel nom dois-je annoncer  Son Excellence?--Elle
ne me connat pas.--Vous avez bien alors une lettre d'introduction, un
ordre d'audience?--Je n'ai rien.--Il m'est, dans ce cas, tout 
fait impossible de vous introduire auprs de monseigneur le
ministre.--Cependant...--N'insistez pas, ma consigne me le dfend.--Sur
ces entrefaites, la porte s'ouvre, un gentilhomme se retire, un autre
se prsente, l'huissier me quitte et je reste livr  mes rflexions.
Toutes les personnes qui attendaient entraient les unes aprs les
autres, l'heure s'coulait, le dsespoir s'emparait de moi.

--Pauvre Cornlius! murmura Belle-Rose.

--J'allais, dans ma dtresse, me dcider  partir pour Saint-Germain, et
me jeter aux pieds du roi, lorsque tout  coup une dame passe la porte
en se dirigeant vers le cabinet du ministre. L'huissier se lve et
s'incline avec respect.--M. de Louvois? dit la dame.--Monseigneur est en
affaires.--Dites-lui mon nom, j'ai  lui parler  l'instant.--L'huissier
disparat. Il y a des accidents de mince apparence qui sont une
rvlation. L'accent et le mouvement de la dame me font comprendre
sa toute-puissance.--Madame! m'criai-je en allant  elle, daignez
m'accorder une grce.--Qu'est-ce? dit-elle en se retournant.--Je
demeurai une minute bloui. Le regard de cette dame tait imprieux, sa
lvre hautaine, sa joue ple; mais elle tait belle comme une reine des
contes de fes.--Madame, repris-je, il s'agit d'un pauvre sergent qui a
dsert.--Alors elle s'approche et me regarde.--Il a un vieux pre,
une jeune soeur, il a vingt ans...--Son nom? dit-elle en
m'interrompant.--Belle-Rose.--La dame pousse un cri et chancelle. Je
m'lance pour la soutenir, mais elle, dj remise de son trouble, me
tend la main.--Et vous veniez pour le sauver?... Vous tes un brave
gentilhomme!--Le regard ardent de cette femme s'tait mouill, il me
semblait qu'une larme tremblait au fond de sa paupire.--Mais c'est tout
naturel, lui dis-je, je l'aime et j'aime sa soeur.

Cornlius rougit et s'arrta brusquement comme un cheval qui vient de
mettre le pied sur la pente d'un prcipice. Belle-Rose releva sa tte.
Un doux sourire clairait son visage depuis une heure assombri.

--Le voil donc, ce grand secret?

--L'ai-je dit? eh bien! soit; je le confirmerai tout  l'heure; en
attendant, laissez-moi continuer mon histoire; ce sera tout  l'heure le
tour de la mienne. Je crois bien que la dame ne m'entendit pas, car elle
reprit:--Mais quel risque court-il?--Le risque d'tre fusill, voil
tout.--Elle plit.--Oh! s'cria-t-elle, on fusille donc encore?--On
fusille toujours.--Que faire alors? Si je lui faisais dlivrer son
cong, ou bien si on obtenait qu'il ne ft pas mis en jugement?--Avant
que cet ordre n'arrive, il sera condamn.--Mon Dieu! un conseil, un
conseil! mais j'tais venue pour lui, moi!--Eh bien, madame, ce
qu'il nous faut, c'est sa grce.--Sa grce! je l'aurai... mais qui la
portera?--Moi; si je ne suis pas tu en route, j'arriverai  temps pour
le sauver.--Attendez-moi l... Je reviens tout  l'heure!--Celle
qui parlait disparut soudain par la porte que l'huissier venait
d'entr'ouvrir. Je restai seul quelques minutes qui me parurent un
sicle. Mille rflexions accablantes dsolaient mon esprit. Cette
inconnue avait-elle bien la puissance que je lui supposais? l'intrt
qu'elle semblait vous tmoigner tait-il bien rel? Cependant la porte
se rouvrit et la dame revint. Je ne vis rien cette fois que le parchemin
qu'elle tenait du bout de ses doigts de neige.--Tenez, me dit-elle, le
sceau royal est l, c'est sa vie que vous tenez. Partez!--Son visage
rayonnait. Je m'inclinai sur sa main que je baisai.--Votre nom, madame,
afin que son pre et sa soeur et lui-mme vous bnissent?--Mon nom? je
suis la duchesse de Chteaufort, mais ne le lui dites pas.

--Ainsi, elle voulait me taire son bienfait, dit Belle-Rose.

--Trois fois elle m'a recommand le plus absolu silence, mais cette
promesse je ne l'ai pas tenue... Il n'y a pas de haine ou de faute
qu'un pareil service n'efface. Je descendis avec Mme de Chteaufort, son
carrosse l'attendait devant l'htel.--Faites diligence, me dit-elle, et
me serrant la main, elle partit.--Une demi-heure aprs, je galopais 
franc trier sur la route de Cambrai.

--Et vous tes arriv  propos!

--Je ne sais quelle crainte fouettait mon me, tandis que j'peronnais
mon cheval, mais  chaque relais je prcipitais ma course. Une voix me
criait que votre vie tait suspendue  mon lan, et je passais comme une
balle sur la route... N'y pensons plus maintenant... Vous vivez!

--Et c'est  Mme de Chteaufort que je dois cette existence dj si
souvent et de tant de manires tourmente!

--C'est  elle, et  elle seule! Mais dites-moi, vous la connaissiez
donc, madame la duchesse de Chteaufort?

Belle-Rose releva son front charg de tristesse; toute son me passa
dans ses regards, qu'il attacha sur ceux de Cornlius; puis, prenant
les deux mains de son ami, il lui dit avec un accent tout plein d'une
indicible motion:

--Mon frre, mon ami, si je puis compter sur votre attachement, comme
vous pouvez compter sur le mien, que jamais le nom de Mme de Chteaufort
ne soit prononc entre nous, et ne me demandez jamais si je l'ai connue.
Jamais, entendez-vous!

--C'est bien, dit Cornlius. J'ai tout oubli.

En ce moment, M. de Nancrais entra dans la salle.

--Lieutenant, dit-il, il ne s'agit plus de causer. L'heure du dpart va
sonner.

--Lieutenant! s'crirent  la fois Belle-Rose et Cornlius;  qui
parlez-vous, capitaine?

--Mais  vous, Belle-Rose, lisez vous-mme.

Et M. de Nancrais tendit au jeune homme un papier revtu des armes du
roi.

--J'ai trouv ce brevet parmi les papiers qui m'ont t envoys de
Paris. Il est en rgle et vous n'avez qu' obir.

--Une lieutenance!  moi! dit Belle-Rose.

--Le ministre fait bien les choses, quand il les fait, reprit M. de
Nancrais; la grce, une promotion et cent louis encore pour votre
quipage. En voici l'ordonnance: c'est une somme que le trsorier du
rgiment vous comptera demain.

M. de Nancrais jouissait de la surprise et de l'motion de Belle-Rose,
dont les regards allaient de Cornlius au capitaine, et du capitaine au
brevet.

--Vous aurez la survivance de M. de Villebrais, continua M. de Nancrais,
de M. de Villebrais, que le corps des officiers chasse du bataillon en
attendant qu'il rende  Dieu compte de ses infamies.

--Fasse le ciel qu'il passe sur mon chemin! s'cria Belle-Rose.

--C'est une querelle dont je prendrais la moiti, dit le capitaine, s'il
tait digne de notre haine. Mais laissons au temps  faire son oeuvre.
La journe qui commenait mal finit bien, Belle-Rose, et les bonnes
nouvelles arrivent coup sur coup. Demain nous partons pour la frontire
du Nord.

--Est-ce la guerre?

--C'est la guerre, et notre bataillon est attach au corps d'arme que
commande M. le duc de Luxembourg. C'est un vaillant homme de guerre, et
sous ses ordres tu trouveras promptement l'occasion d'trenner ton pe.
Tiens-toi prt; les trompettes sonneront demain au point du jour.

--Parbleu! Belle-Rose, s'cria Cornlius lorsque M. de Nancrais se fut
retir pour veiller aux derniers prparatifs du dpart, la fortune vous
traite en coquette qu'elle est. Aprs vous avoir boud une heure, elle
vous accable de faveurs.

--Je n'ai rien fait encore pour les gagner, mais j'espre que les
Espagnols m'aideront  les mriter.

--Maintenant que vos affaires sont en bon chemin, votre lieutenance me
permettra-t-elle de lui rappeler les miennes?

--Les vtres, mon cher Cornlius? mais je les connais aussi bien que
vous. Vous aimez une petite fille qui est ma soeur, et  la manire dont
vous me regardez, j'ai tout lieu de croire que cette soeur vous rend cet
amour de toute son me.

--C'est ma plus chre croyance.

--C'est fort bien, et je l'approuve d'avoir plac ses affections en si
bon lieu. Mais comme elle est une honnte fille, ainsi que vous tes
un honnte homme, je vois d'insurmontables difficults au dnoment de
cette tendresse mutuelle.

--Et lesquelles, s'il vous plat?

--D'abord ma soeur est fort roturire, tant la fille d'un simple
fauconnier.

--Ceci est une affaire  laquelle ma famille aurait seule le droit
de s'opposer, et comme je suis  moi tout seul toute ma famille, vous
trouverez bon, j'espre, que ma noblesse s'accommode de votre roture.

--Cependant...

--Assez l-dessus. D'ailleurs, si vous y tenez, n'oubliez pas que vous
tes officier maintenant: l'pe anoblit.

--Soit! mais Claudine n'a presque rien.

--Ce presque rien est si voisin de mon peu de chose, que sans se
compromettre beaucoup, ma fortune peut s'allier  sa pauvret.

--Vous avez une logique qui ne me permet gure de continuer. Voil mes
obstacles  bas.

--C'est sur quoi je comptais; ainsi, vous consentez?

--Il le faut bien, et pour elle, et pour vous, et pour moi! Mais mon
consentement ne suffit pas. Il y a de par le monde, prs de Saint-Omer,
un certain honnte vieillard, qui a nom Guillaume Grinedal, lequel a
bien, j'imagine, quelques droits sur Mlle Claudine.

--Parbleu! j'y serai dans vingt-quatre heures!

--Et la poste du roi en sera pour trois ou quatre chevaux fourbus.

--Tant pis pour eux! c'est leur mtier de courir.

--Est-ce le ntre de faire de beaux projets qu'un boulet de canon peut
arrter net?

--Bah! la moiti de la vie se passe  btir des plans; c'est autant de
gagn sur l'autre.

--Ainsi, vous partirez?

--Demain, au soleil levant. Vous irez en Flandre et moi dans l'Artois.

--Et de l bientt  Paris?

--Non pas!  l'arme, prs de vous.

--Dans nos rangs?

--Sans doute! Un Irlandais est la moiti d'un Franais. Nous nous
battrons d'abord, je me marierai aprs.




XVIII

L'TOURDERIE D'UN HOMME GRAVE


La guerre de 1667 fut le prlude de cette grande guerre de 1672, qui
s'annona comme _un coup de foudre dans un ciel serein_, pour nous
servir de l'expression du chevalier Temple  propos de l'invasion de la
Hollande. Cent mille hommes s'branlant  la fois, traversrent la Meuse
et la Sambre et conquirent la Flandre avec la rapidit de l'clair. La
France prsentait alors un magnifique spectacle. Un roi jeune, lgant,
amoureux de toutes les choses grandes et glorieuses, attirait  sa cour
l'lite des intelligences parses dans le royaume. Molire et Racine
faisaient de la scne franaise la premire scne du monde; Louvois et
Colbert administraient les affaires publiques; Cond et Turenne taient
 la tte des armes; les potes les plus fameux, les crivains les plus
illustres, les femmes les plus clbres, les plus minents prlats, une
foule d'hommes distingus par leur science, leur esprit, leurs vertus,
remplissaient Paris d'un renom qui s'tendait jusqu'aux extrmits de
l'Europe. C'tait une imposante runion de gnraux, d'orateurs, de
savants, de lettrs, de ministres, de grandes dames comme il s'en
rencontre rarement dans l'histoire des empires. La France tait tout 
la fois claire, puissante, elle avait la double autorit des armes et
des lettres, et sa suprmatie s'tendait  toutes choses,  celles de
l'esprit comme  celles de la politique: elle commandait par l'pe
et gouvernait par la plume. Durant les courts loisirs de la paix, les
nations qu'elle avait vaincues pendant la guerre venaient s'instruire
 ce foyer de lumires qui rayonne au milieu de l'Europe, dans ce Paris
merveilleux qui enfante des philosophes ou des soldats, des livres
ou des rvolutions pour mener le monde! Louis XIV, conseill par
le cardinal Mazarin, avait sign, le 7 novembre 1659, le trait des
Pyrnes, la perte de la bataille des Dunes, la prise de Dunkerque, de
Gravelines, d'Oudenarde et d'autres places importantes, ayant dcid
l'Espagne  proposer une paix qui fut accepte. A la paix signe dans
l'le des Faisans, Louis XIV gagna la confirmation de l'Artois,
le Roussillon, Perpignan, Mariembourg, Landrecies, Thionville,
Philippeville, Gravelines, Montmdy et la main de Marie-Thrse, fille
de Philippe IV, infante d'Espagne. Louis XIV, matre chez lui, pensa
ds lors  devenir matre dehors. Durant huit annes, il s'appliqua 
cimenter des alliances,  neutraliser les efforts des puissances dont il
pouvait redouter la rivalit,  faire clater partout la suprmatie
de la France. L'Espagne a reconnu la prsance de la France  la suite
d'une querelle survenue  Londres entre les ambassadeurs des deux pays;
le pape Alexandre V est contraint de dsavouer, par une clatante et
publique rparation, l'outrage fait  l'ambassadeur de France par sa
garde corse; Dunkerque et Mardick sont rachetes aux Anglais pour cinq
millions de francs; l'alliance avec les Suisses est renouvele, Marsal
en Lorraine est prise, les pirates d'Alger sont punis, les Portugais
soutenus contre les Espagnols, et l'empereur Lopold reoit un secours
de six mille volontaires qui l'aident contre les Turcs et prennent
une part glorieuse  la bataille de Saint-Gothard. Cependant le roi de
France attendait son heure; les plus habiles gnraux commandaient son
arme, instruite et aguerrie; la marine tait augmente; il laissait
son allie, la Hollande, s'puiser dans une guerre strile et ruineuse
contre l'Angleterre, et se tenait prt  agir, lorsqu'enfin la mort de
Philippe IV lui permit d'essayer ses forces. Du chef de sa famille,
et en vertu du droit de dvolution, Louis XIV revendiqua les Pays-Bas
espagnols. Mais tandis que des prparatifs formidables semblaient
menacer l'Europe tout entire, les ftes remplissaient d'clat les
rsidences royales de Versailles et de Saint-Germain, le thtre
conviait les plus illustres trangers et les hommes les plus
considrables du pays aux chefs-d'oeuvre de la posie, partout
s'levaient de splendides monuments, et la plus polie comme la plus
brillante cour du monde voyait fuir les jours au milieu des pompes de la
royaut triomphante et des merveilles de l'intelligence honore. Tout
 coup, au milieu de cette paix fconde qu'embellissaient les mille
crations des arts, la guerre clate, et sur toutes les frontires du
Nord s'allume l'incendie. Le roi lui-mme franchit la Sambre, et  sa
suite les meilleurs capitaines du temps, Cond, Turenne, Luxembourg,
Crqui, Grammont, Vauban, marchent, et lui rpondent de la victoire.
Dans cet branlement gnral, les secousses taient si brusques et
si profondes, que les petits, pousss par les hasards de la fortune,
pouvaient, eux aussi, gravir aux premires places. Lorsque les grandes
guerres ou les tourmentes sociales agitent les nations, l'audace,
l'intelligence, le savoir, sont des marchepieds; les niveaux
s'abaissent, et ceux qui sont en bas ont l'esprance de monter. C'est
alors  ceux qui ont de l'nergie  se frayer un chemin. Le mouvement
apais, les rangs du peuple s'assoient et l'immobilit s'tend sur
le pays. Toutes ces penses luirent comme un clair dans l'esprit de
Belle-Rose: il entrevit les clarts de l'horizon et appela de tous ses
voeux l'heure du combat. Le lendemain, au point du jour, M. de Nancrais
le fit venir pour lui confier l'organisation et le commandement d'un
corps de recrues qui venait d'tre conduit  Cambrai.

--Je vous devancerai  la tte de mes vieux soldats, lui dit le
capitaine; vous me rejoindrez  Charleroi, et le plus tt sera le mieux.

Belle-Rose aurait mieux aim partir sur-le-champ, mais il fallait
obir; la mission dont il tait charg tait d'ailleurs une preuve de
confiance; il se rsigna et vit s'loigner  la mme heure Cornlius et
M. de Nancrais, celui-l pour Saint-Omer et celui-ci pour Charleroi. On
devinera sans doute que le caporal la Droute n'avait pas t le dernier
 venir complimenter Belle-Rose sur son nouveau grade.

--Je ne pense gure  l'paulette, avait dit le pauvre caporal; la seule
chose que j'ambitionne  prsent, c'est d'tre sous vos ordres. Si vous
me permettiez de ne plus vous quitter, je serais le plus heureux des
hommes.

--C'est  quoi nous aviserons quand nous serons  l'arme. M. de
Nancrais m'accordera, j'en suis certain, cette autorisation, qui ne me
fera pas moins plaisir qu' toi.

Aprs cette assurance, la Droute, plein de joie, prit le chemin des
remparts, o se rangeait la compagnie. Comme il allait se mettre  son
rang, M. de Nancrais l'appela.

--Eh! drle! o cours-tu? lui dit-il.

--Je cours  mes soldats... J'ai perdu un peu de temps, mais je vous
payerai a  coups de pique dans le ventre des Espagnols.

--Il s'agit bien de pique et d'Espagnols! Qu'as-tu fait de ta
hallebarde?

--Ma hallebarde? rpta le caporal stupfait.

--Parbleu, je m'exprime en franais, j'imagine! On ne t'a donc pas dit
que tu tais sergent, ou bien l'as-tu oubli?

--Moi! sergent!

--Voil trois heures que tu es nomm.

--Il n'y en a qu'une seulement que j'ai quitt la salle de police.

--Et tu t'y feras remettre si tu ne prends pas bien vite les insignes de
ton grade. Cours, ou je te casse.

La Droute, tout tourdi, salua le capitaine et partit. Mais durant les
tapes, l'esprit du nouveau sergent, qui ne l'avait pas trs vif, fut
perptuellement occup  chercher les motifs de son avancement. S'il
avait mrit d'tre puni, pourquoi lui donnait-on la hallebarde avant
mme l'expiation de sa peine? mais si sa conduite, au contraire, voulait
une rcompense, pourquoi avait-on commenc par le mettre en prison? En
outre encore, le capitaine tait-il content ou mcontent? Cette double
question troublait l'entendement du pauvre la Droute: c'tait une
charade dont le mot lui chappait. Comme on le pense bien, jamais il
n'osa s'en expliquer franchement avec M. de Nancrais; il est donc 
croire qu'il est mort dans cette fcheuse perplexit.

Tandis que sa compagnie marchait vers la frontire du Nord, Belle-Rose
pressait le plus qu'il pouvait l'organisation de ses recrues. Il y mit
une telle activit, que peu de jours aprs son escouade fut en tat
de partir, si bien qu'il arriva au quartier gnral de l'arme avant
l'ouverture de la campagne. L'arme de Flandre tait commande par M. le
prince de Cond, qui avait sous ses ordres M. le duc de Luxembourg, M.
le duc d'Aumont et d'autres gnraux. Le bataillon d'artillerie dont
faisait partie la compagnie de M. de Nancrais appartenait au corps de
M. de Luxembourg, runi un des premiers sur les bords de la Sambre, 
Charleroi. Lorsque Belle-Rose arriva au camp, la nuit tombait. Il se
fit reconnatre des sentinelles places devant le quartier d'artillerie,
distribua ses hommes, et, sur l'avis que M. de Nancrais tait absent
pour affaire de service, il entra sous la tente qui lui avait t
prpare. Belle-Rose venait de dboucher son ceinturon et de jeter son
habit, lorsque, soulevant les plis de la toile, la Droute parut  ses
yeux. Le sergent avait le visage abattu et le regard morne, mais dans le
clair obscur de la tente, son lieutenant ne s'en aperut pas d'abord.

--Eh! c'est toi, mon pauvre la Droute? Tu es la premire figure amie
que je rencontre ici, sois le bienvenu. Te portes-tu bien?

--Passablement, merci. Il serait mme  souhaiter que tout le monde se
portt comme moi.

--Ma foi, mon ami, tout le monde ne serait pas fort aise d'avoir la mine
que tu possdes ce soir. Si tu vas bien, tu n'en as pas l'air.

--La sant est bonne, mais c'est qu'on n'a pas toujours lieu d'tre
satisfait des choses qu'on voit.

--Cette philosophie est sage, sans doute, mais ne te va gure,  toi,
dont j'ai appris la nouvelle dignit. Tu m'as succd, et certes tu ne
t'y attendais pas.

--Non, vraiment, et cette nomination a mme t le sujet d'une foule de
rflexions qui me proccupent encore, lorsque je n'ai rien  faire. La
hallebarde de sergent, c'est mon bton de marchal  moi.

--Bah!

--Vous savez mon opinion l-dessus, mon lieutenant. Mais quoique ce soit
bien peu de chose, je donnerais volontiers ma peau pour qu'un autre que
moi ft dans cet habit-l.

--De quel air dis-tu cela, mon pauvre sergent! Te serait-il arriv
quelque malheur?

--A moi? non, mordieu! je n'ai pas de ces bonnes fortunes! a tombe sur
d'honntes gens qu'elles me prfrent.

Belle-Rose s'approcha de la Droute et le regarda. Alors seulement il
fut frapp de l'accablement de son visage, que la maigre clart d'une
mchante chandelle ne lui avait pas permis de distinguer d'abord.

--Parle! qu'est-il arriv? lui dit-il.

--Un grand malheur... je ne sais pas comment vous l'apprendre...

--De quoi s'agit-il?

--De notre capitaine.

--M. de Nancrais! Mais je viens du quartier, et l'on m'a dit qu'il tait
absent pour affaire de service.

--C'est qu'apparemment on ne savait rien encore.

--Et que sais-tu, toi?

--M. de Nancrais est en prison.

--Lui! et pourquoi?

--Il a manqu aux ordres du gnral.

--Une infraction  la discipline, lui, notre capitaine! C'est
impossible!

--Je vous dis que je l'ai vu. Vous en parlerais-je autrement?

--Mais comment cela s'est-il donc fait?

--Je n'y comprends rien encore! Mais que voulez-vous? Depuis la mort de
son frre, M. de Nancrais est mconnaissable. Lui, autrefois si calme,
est  prsent comme un enrag. L'odeur de la poudre le rend fou; il n'a
pas plus de patience devant l'ennemi qu'une mche de canon devant le
feu!

--Mais l'affaire! l'affaire?

--La voici. Il faut d'abord que vous sachiez que M. le duc de Luxembourg
a, par un ordre du jour, dfendu aux soldats de se hasarder hors d'un
certain rayon autour du camp; il leur a surtout prescrit, sous peine de
mort, d'viter toute espce d'engagement avec l'ennemi. La proclamation
a t affiche partout, et lue dans les chambres. On dit tout bas que
M. de Luxembourg veut, avant d'agir, attendre l'arrive du roi, lequel,
comme vous le savez, doit, de sa personne, prendre part aux oprations.

--Laisse le roi, et arrive  M. de Nancrais.

--Or, aujourd'hui, vers midi, M. de Nancrais passait  cheval du ct de
Gosselies. Il tait en compagnie de quelques officiers des dragons de la
reine et du rgiment de Nivernais. Un parti d'claireurs espagnols
avait pass la Pilou et pillait un hameau. Quelques-uns des ntres
s'chauffrent  cette vue.--N'tait l'ordre du jour, dit l'un, je
chargerais volontiers cette canaille!--Mordieu! dit un autre, mieux
vaut que je m'en aille, ma main a trop envie de caresser la garde de mon
pe.--Ma foi, je pars, ajoute un troisime.--Et voil quatre ou cinq
officiers qui tournent bride pour ne pas mettre la main aux pistolets.
M. de Nancrais ne disait rien, mais il tortillait ses moustaches l'oeil
fix sur les Espagnols, qui s'amusaient  mettre le feu au clocher. Tout
 coup un cornette de dragons, venu tout droit de la cour au camp, tire
son pe.--Au diable les ordres! s'crie-t-il; il ne sera pas dit qu'un
officier du roi aura vu brler le drapeau du roi sans mettre l'pe au
vent.--Il pique des deux et part. On s'arrte.--Le laisserons-nous sans
dfense, messieurs? s'crie  son tour M. de Nancrais, qui poussait son
cheval vers le hameau.--On le suit tout doucement. La discipline voulait
qu'on recult, la colre et l'ardeur conduisaient la troupe sur les pas
de l'officier.--Mordieu! on le tue, reprend le capitaine, en avant et
vive le roi!--Il enfonce les perons dans le ventre de son cheval et
s'lance au galop. Chacun le suit. Le pauvre cornette tait  moiti
mort; sept ou huit cavaliers l'entouraient, et comme on se prcipitait
 son secours, il tomba sous les pieds des chevaux, la tte fendue d'un
coup de sabre. Les officiers, furieux, chargent les Espagnols, en tuent
une douzaine et dispersent le reste. Entrans par leur courage, M. de
Nancrais et ses camarades se jettent  leur poursuite, l'pe dans les
reins, frappant et blessant  tort et  travers tous ces fuyards qui les
prennent pour des diables. Une compagnie du rgiment de Nivernais, qui
revenait de la manoeuvre, reconnat l'uniforme du corps, et comprenant 
quel pril ses officiers seront exposs de l'autre ct de la Pilou,
la passe avec eux, et, tambour battant, on arrive  Gosselies, d'o les
maraudeurs taient sortis. C'est une bonne position militaire; l'ennemi
y avait mis du canon et cinq ou six cents hommes, mais rien ne nous
rsiste.

--Tu en tais donc?

--Ma foi, tant par l, j'avais tout vu, et je suis all o allait
mon capitaine. M. de Nancrais semblait un lion. Sans chapeau, l'habit
dchir en vingt endroits, poussant son cheval l o la mle tait le
plus paisse, il avait bris son pe dans le ventre d'un soldat, et,
arm d'un sabre, il frappait toujours, criant: Vive le roi! entre chaque
coup. Chaque fois que le sabre s'abaissait on voyait disparatre un
homme. pouvants, les Espagnols rompirent leurs rangs. Les canons
taient  nous, et quand il ne resta plus que leurs morts dans la place,
on arbora le drapeau blanc tout au haut de la redoute. Tout compte fait,
nous avions perdu trente hommes, sans compter les blesss; mais nous
avions le village et la redoute.

--C'est un beau fait d'armes! s'cria Belle-Rose enthousiasm.

--C'est trs beau, sans doute, mais c'tait trs embarrassant aussi,
comme vous l'allez voir. Nous avions oubli la discipline, il a bien
fallu se la rappeler aprs. Quand nous fmes matres de l'endroit,
encore tout anims par l'ardeur du combat, M. de Nancrais fit ranger les
officiers autour de lui.--Messieurs, leur dit-il, nous avons commis
une faute; elle est grave. C'est  moi qu'il appartient, comme au
plus coupable...--Nous le sommes tous! crirent ces braves
gentilshommes.--Alors, comme au plus ancien d'entre vous, reprit le
capitaine, il m'appartient de rendre compte  M. le duc de Luxembourg de
ce qui vient de se passer.--On voulu rpliquer, mais il imposa silence
du geste.--Le premier coupable est mort. C'est moi, messieurs, que vous
avez suivi, dit-il.--M. de Nancrais distribua les soldats du Nivernais
dans les diffrents postes, jeta son sabre tout brch, et prit fort
tranquillement le chemin du quartier gnral. Il y a une heure qu'il y
est arriv, et il n'est sorti de l'habitation du gnral que pour aller
en prison.

--En es-tu sr?

--Je l'ai rencontr, et, m'ayant vu, il m'a fait signe d'approcher.

--Mon compte est clair, la Droute, m'a-t-il dit. Si Belle-Rose arrive
dans la nuit, dis-lui qu'il tche de me voir. Une heure aprs le lever
du soleil, il sera trop tard.

Belle-Rose sauta sur son habit, agrafa son ceinturon et ramassa son
chapeau.

--Vous allez le joindre, lieutenant? dit la Droute.

--Non pas, vraiment!

--Mais o courez-vous donc?

--Chez M. le duc.

--Il ne vous recevra pas; il y a conseil cette nuit.

--Je forcerai l'entre.

--Mon lieutenant, prenez garde!...

--A quoi?

--Vous risquez votre vie!

--Eh bien! j'y laisserai ma vie ou je sauverai la sienne.

Belle-Rose, sans plus couter la Droute, passa la porte et se dirigea
rapidement vers le quartier gnral. La Droute le suivait de loin.
Les premires sentinelles le laissrent passer, ses paulettes et le
dsordre de son costume le faisant prendre pour un aide de camp charg
d'un ordre du prince de Cond. Mais  l'entre de la maison qu'habitait
le gnral, un grenadier l'arrta.

--On ne passe pas, lui dit-il.

--M. de Luxembourg m'attend, rpondit Belle-Rose hardiment.

--Le mot d'ordre?

--Je ne l'ai pas.

--Alors, vous n'entrerez pas.

--Parbleu! c'est ce qu'il faudra voir.

Et Belle-Rose, renversant le grenadier avec une force irrsistible,
se jeta dans le corridor d'un bond. Une lumire brillait au haut d'un
escalier, il le franchit, repoussa deux plantons qui se tenaient sur le
palier, ouvrit une porte qui tait en face de lui et disparut avant
mme que la sentinelle et le temps d'armer son mousquet. M. le duc de
Luxembourg tait assis dans un grand fauteuil; il tenait  la main des
dpches, et sur une table  sa porte, on voyait disperss des cartes
et diffrents papiers. Au bruit que fit Belle-Rose en pntrant dans la
salle, le gnral sans tourner la tte s'cria:--Qu'est-ce encore et que
me veut-on? N'ai-je pas donn l'ordre de ne laisser entrer personne?

--Monsieur le duc, j'ai forc la consigne.

A ces mots, au son de cette voix inconnue, le duc de Luxembourg se leva.

--C'est une audace qui vous cotera cher, monsieur, reprit-il; et sa
main saisit une sonnette qu'il agita.

Les soldats de planton et quelques officiers de service entrrent.

--Un mot, de grce! vous disposerez de ma vie aprs! dit Belle-Rose,
au moment o M. de Luxembourg allait sans doute donner l'ordre de
l'arrter.

Le gnral se tut. Un instant ses yeux enflamms par la colre se
promenrent sur Belle-Rose; le dsordre o paraissait tre le jeune
officier, la droiture et la franchise de sa physionomie, la rsolution
de son regard, l'anxit qui se lisait sur tout son visage, touchrent
l'illustre capitaine. Il fit un signe de la main; tout le monde sortit,
et le duc de Luxembourg et Belle-Rose restrent seuls en prsence.




XIX

LE BON GRAIN ET L'IVRAIE


Le gnral et le lieutenant se regardrent une minute avant de parler.
Si l'on avait pu lire dans le coeur de M. de Luxembourg, on y aurait
peut-tre vu passer les incertaines et fugitives lueurs d'un souvenir
noy dans les ombres d'une vie orageuse et mle. Quant  Belle-Rose,
jamais, avant cette heure, il ne s'tait trouv, il le croyait du moins,
en prsence du fameux capitaine dont la renomme brillait d'un clat
radieux mme entre les noms redoutables de Turenne et de Cond. Une
crainte respectueuse saisit son me, et son fier regard s'abaissa devant
M. de Luxembourg, qu'il dominait cependant de toute la tte. Le vague
souvenir du gnral s'effaa comme un clair: il ne vit plus devant lui
qu'un soldat tmraire qu'il fallait couter d'abord et punir aprs.

--Que voulez-vous? parlez, dit-il.

--Je viens implorer la grce d'un coupable.

--Son nom?

--M. de Nancrais.

--Le capitaine qui a battu aujourd'hui mme les Espagnols et pris
Gosselies?

--Une belle action, monseigneur!

--Il n'y a pas de belle action contre la discipline!

--On brlait le drapeau franais sur le territoire du roi!

--Il y avait un ordre du jour, monsieur. Et-on brl vingt drapeaux
et saccag cinquante villages, c'tait le devoir du soldat de ne pas
bouger!

--C'est une faute qu'a rachete la victoire.

--Il ne s'agit pas de vaincre, il s'agit d'obir. Si la voix des
gnraux est mconnue, que devient la discipline? et sans discipline, il
n'y a pas d'arme!

--C'est la premire fois que M. de Nancrais a vaincu sans ordre.

--Ce sera la dernire aussi.

--Monseigneur!

--Il faut un exemple. Dans un temps o de la cour nous viennent cent
jeunes officiers qui n'ont pas l'habitude de la guerre, tolrer une si
grande infraction aux lois militaires, ce serait en autoriser trente. M.
de Nancrais mourra.

--De grce, monsieur le duc, coutez-moi!

--Eh! monsieur, qui tes-vous donc pour montrer tant de persistance?

--Belle-Rose, lieutenant au corps d'artillerie.

--Belle-Rose! c'est l un singulier nom! Belle-Rose!

--Le nom ne fait rien  l'affaire.

--Sans doute, reprit le gnral, qui ne put s'empcher de sourire; mais
encore tes-vous son frre, son parent, son ami?

--M. de Nancrais est mon capitaine.

--C'est une paire d'paulettes  gagner!

--Oh! monseigneur! fit Belle-Rose avec un accent de reproche.

--Eh bien! quoi? A la guerre, c'est la coutume: chacun pour soi et les
boulets pour tous.

--Mais...

--Assez! j'ai bien voulu vous entendre, monsieur, et oublier, pour
un instant, l'infraction svre que vous avez commise en forant la
consigne qui dfendait ma porte; mais cette indulgence, dont vous ne me
ferez pas repentir, je l'espre, n'est pas un motif pour pardonner la
faute dont M. de Nancrais s'est rendu coupable. Je vous l'ai dj dit:
M. de Nancrais sera pass par les armes demain, au point du jour.

--Non, monseigneur, s'cria Belle-Rose hardiment, non, cela ne sera pas!

--Et qui donc ici pourrait m'en empcher?

--Vous-mme!

--Moi!

--Oui, vous!

--M. Belle-Rose, prenez garde! dit le duc plissant.

--Oh! je ne crains rien pour moi! Le bon droit me dfend comme votre
justice dfendrait M. de Nancrais. On ne tue pas un brave officier parce
qu'il a eu du sang dans les veines.

--Morbleu!

--Eh! monseigneur, si vous aviez t  sa place, peut-tre en
auriez-vous fait autant!

A cette brusque repartie, le duc de Luxembourg ne put s'empcher de
sourire.

--Soit, dit-il, mais s'il tait  la mienne, il ferait comme moi!

Belle-Rose continua:

--Une bande de pillards insulte le drapeau franais, un capitaine du roi
est l, et il ne tirerait pas son pe pour chtier des insolents!
Mais c'est tout bonnement impossible! On porte l'paulette, que diable!
L'incendie dvore un village, l'odeur de la poudre monte  la tte, un
cheval piaffe, un coup d'peron est bien vite donn, et l'on part,
non pas tant parce qu'on l'a voulu, mais parce qu'on est homme. Alors,
qu'arrive-t-il? L'ennemi tourne bride, on le poursuit le fer dans le
dos, on tue  droite et  gauche, on tombe ple-mle sur une redoute
qu'on enlve d'assaut, on plante le drapeau blanc sur le rempart,
on crie: Vive le roi! on s'embrasse, et au retour, au lieu d'une
rcompense, c'est une balle de mousquet qui vous attend! Mais vous-mme,
monseigneur, qui condamnez si vite et si bien les gens, on connat de
vos prouesses! Vous auriez pass vingt rivires, massacr dix mille
Espagnols, pris trente redoutes! Voil ce que vous auriez fait, tout
duc et pair de France que vous tes, et ce que j'aurais fait, moi qui ne
suis qu'un pauvre lieutenant!

--Eh bien, on nous aurait fusills tous deux, reprit le gnral.

Belle-Rose tressaillit. Dans son ardeur gnreuse, il avait un instant
oubli la qualit de l'homme auquel il parlait. A ces quelques mots, son
juvnile emportement s'apaisa, comme s'apaise l'eau bouillante d'un vase
o tombe une onde froide.

--Vous avez fort bien plaid la cause de M. de Nancrais, ajouta M. de
Luxembourg avec dignit; l'audace ne messied pas  la jeunesse, et celle
que vous venez de montrer vous honore en mme temps qu'elle me donne une
haute opinion du caractre de M. de Nancrais. On n'est point un homme
ordinaire lorsqu'on sait inspirer de tels dvouements. Mais il faut
avant toute chose que la discipline ait son cours. Malgr vos prires,
j'ai donc le regret de vous rpter que le capitaine de Nancrais sera
fusill demain, au point du jour.

M. de Luxembourg, d'un geste noble, salua Belle-Rose, mais le lieutenant
ne bougea point. Le duc frona le sourcil.

--Je croyais m'tre clairement expliqu, monsieur? dit-il.

--Pardonnez-moi, monseigneur, si j'insiste, mais...

--Ah! monsieur Belle-Rose, j'ai bien voulu ne pas m'offenser de votre
audace; mais une plus longue insistance m'obligerait  me rappeler qui
vous tes et qui je suis.

Belle-Rose sourit tristement.

--Puissiez-vous donc le faire, si le souvenir de la distance qui est
entre nous vous rappelle que vous pouvez accomplir une bonne action, et
que moi je puis seulement vous en prier.

M. de Luxembourg rprima un geste d'impatience:

--Puisque vous ne voulez pas me comprendre, permettez-moi, monsieur,
d'appeler pour qu'on vous reconduise au quartier de l'artillerie.

En achevant ces mots, le duc s'approcha de la table pour prendre la
petite sonnette, mais Belle-Rose prvint son mouvement, et s'lanant
vers la table, il saisit la main du gnral.

--Par piti, monseigneur! dit-il.

Un clair de colre passa dans les yeux de M. de Luxembourg; il se
dgagea vivement, et saisissant Belle-Rose d'une main par le revers
de son habit, de l'autre il prit un pistolet qu'il appuya contre sa
poitrine. Le chien s'abattit, mais l'amorce seule brla, et le duc,
furieux, jeta l'arme  ses pieds. Pas un muscle du visage de Belle-Rose
ne frissonna. Mais M. de Luxembourg s'tait pench en avant. La violence
de son mouvement avait entr'ouvert les vtements de Belle-Rose, et sur
la poitrine  demi nue du lieutenant brillait un mdaillon d'or pendu 
un cordonnet de soie. La main du gnral s'en empara.

--D'o tenez-vous ce mdaillon? s'cria-t-il d'une voix brve.

--Ce mdaillon?... je l'ai trouv.

--O?

--A Saint-Omer.

--Quand?

--En 1658. Mais que vous fait ce mdaillon? c'est de M. de Nancrais
qu'il s'agit.

--Vous l'avez trouv  Saint-Omer, en 1658? reprit le duc, vous?
vous-mme?

--Oui, moi, rpondit Belle-Rose, qui ne comprenait rien  l'motion de
M. le duc de Luxembourg. J'avais alors douze  treize ans.

M. de Luxembourg s'carta de quelques pas et se prit  considrer le
jeune lieutenant. Un voile semblait s'effacer de son visage  mesure que
l'examen avanait.

--Eh oui! s'cria-t-il enfin, la voil retrouve cette vague
ressemblance qui m'avait frappe  ta vue. Belle-Rose? m'as-tu dit;
mais tu ne t'appelles pas Belle-Rose! tu t'appelles Jacques, Jacques
Grinedal!

Belle-Rose, effar, regardait M. de Luxembourg.

--Eh! parbleu! tu es le fils de Guillaume Grinedal! le fauconnier.
N'ai-je pas vu la petite maison en dehors du faubourg?

--Vous! s'cria Belle-Rose, qui,  son tour, se mit  tudier les traits
du gnral avec une avide curiosit.

--Mais tu n'as donc pas gard le moindre souvenir d'une journe dont pas
une heure ne s'est efface de ma mmoire! Ah! tu n'as pas fait mentir ma
prdiction: le brave enfant est devenu un brave officier!

--Le colporteur! dit enfin Belle-Rose avec explosion.

--Eh oui! le colporteur, devenu, par la grce de Dieu, gnral au
service du roi. Les temps ne sont plus les mmes, le coeur seul n'est
pas chang. Enfant, tu m'as rendu service; homme, c'est  mon tour  te
servir.

--Eh bien, monsieur le duc, s'il est vrai que vous vous souveniez de
cette nuit passe sous le toit de Guillaume Grinedal, permettez-moi de
ne pas vous demander d'autre preuve de votre bienveillance que la vie de
M. de Nancrais.

--Encore!

--Toujours! Je ne veux rien et n'attends rien pour moi; mais faites
que cette rencontre inespre sauve mon capitaine comme notre premire
rencontre vous a t de quelque secours. Entre tous les jours de ma vie
ce seront deux jours bnis.

M. de Luxembourg tournait et retournait le mdaillon entre ses doigts,
caressant du regard une image que le couvercle chass venait de mettre 
dcouvert.

--Tu n'as pas non plus chang, toi, mon ami Jacques, dit-il; tu es
toujours le mme garon fier et rsolu. Allons, va. Je ferai pour M. de
Nancrais tout ce que les lois militaires me permettront.

Belle-Rose comprit cette fois qu'il n'avait pas  rester davantage; il
s'inclina devant le gnral et sortit. La Droute l'attendait au dehors.
Aussitt qu'il reconnut son lieutenant dans la nuit, il courut vers lui.

--C'est vous, enfin! s'cria-t-il. Voil une heure que je craignais que
vous n'eussiez t rejoindre M. de Nancrais pour ne plus le quitter.

--Eh! il s'en est fallu d'une tincelle que je ne partisse avant lui!

--Avant?

--Oui, mais l'tincelle a fait long feu.

--Que Dieu la bnisse! Et M. de Nancrais?

--Il n'est pas si mort que tu pensais.

--Vous avez donc vu M. le duc?

--Je lui ai parl: c'est un excellent militaire, prompt  la rplique,
ferme, dcid, capable de tuer un homme comme un chasseur une alouette,
mais au fond doux comme une demoiselle.

--C'est--dire qu'on est sr de tout obtenir  la fin quand il ne vous
fait pas sauter la tte au commencement.

--Justement; tiens, prends ce louis et va boire  sa sant.

--Je vais me griser, lieutenant.

Le lendemain, au point du jour, un officier de la maison du gnral
vint prvenir Belle-Rose qu'il tait attendu dans la grande chambre du
conseil. Belle-Rose revtit l'uniforme et partit. Quand il entra dans la
salle, le coeur battit  coups redoubls dans sa poitrine. M. le duc de
Luxembourg, entour d'un brillant tat-major, tait assis dans un grand
fauteuil; parmi les grands officiers de sa suite, plusieurs portaient
par-dessus l'habit le cordon des ordres de Sa Majest.

M. de Luxembourg salua Belle-Rose de la main et lui indiqua une place
situe de manire  bien voir tout ce qui allait se passer. Sur un signe
du gnral, tout le monde s'assit dans un profond silence, un officier
sortit, et un instant aprs, les portes, ouvertes  deux battants,
livrrent passage  M. de Nancrais, qui entra suivi de deux grenadiers.
M. de Nancrais aperut Belle-Rose, tous deux changrent un sourire,
l'un d'adieu, l'autre d'esprance; puis le capitaine s'inclina devant le
conseil et attendit. M. de Luxembourg ta son chapeau  plumes blanches
et se leva.

--Monsieur de Nancrais, dit-il, vous avez hier manqu gravement  la
discipline; vous qui deviez, comme officier, donner l'exemple de la
soumission, vous avez dsobi aux ordres de vos suprieurs et mrit,
par ce fait, un svre chtiment: vous tes dchu et cass de votre
grade. Hier, vous m'avez remis votre pe; vous devez maintenant perdre
vos paulettes. Messieurs, faites votre devoir.

A ces mots, deux officiers s'approchrent de M. de Nancrais et lui
enlevrent les insignes de son commandement. M. de Nancrais plit
lgrement. Belle-Rose, glac de terreur, n'osait pas faire un seul
mouvement.

--Les lois militaires vous condamnent  mort, vous le savez, monsieur,
continua le duc de Luxembourg; n'avez-vous rien  dire pour votre
dfense?

--Rien; votre sentence est juste, et je l'ai mrite. Quand on viole les
lois de la discipline ainsi que je l'ai fait, on n'ajoute pas  sa faute
une maladresse, celle de rester vivant.

--Allez donc, monsieur.

A ces mots funbres, Belle-Rose cacha sa tte entre ses mains, de
grosses gouttes de sueur perlaient sur son front. M. de Nancrais fit
quelques pas vers la porte; il allait en franchir le seuil, lorsque la
voix du gnral l'arrta.

--Approchez, monsieur, dit-il.

M. de Nancrais, surpris, revint prendre sa place au milieu de la salle.
Belle-Rose releva la tte.

--Au nom du roi, reprit M. de Luxembourg, et agissant en raison des
pouvoirs qui m'ont t confrs, je vous fais remise de la peine de
mort.

--Vous me graciez, moi! s'cria le capitaine en faisant deux pas en
avant. Dgrad et vivant! Mais que voulez-vous donc que je devienne?

--coutez-moi jusqu'au bout, monsieur, et si vous avez  faire quelques
rclamations, vous les ferez aprs.

M. de Nancrais croisa ses bras sur sa poitrine et se tut. Tout le corps
de Belle-Rose tait pench en avant pour mieux entendre ce qu'allait
dire le duc. Celui-ci continua:

--Vous avez t puni pour la faute, monsieur, et c'tait justice; il est
quitable maintenant que vous soyez rcompens pour la victoire.

M. de Nancrais tressaillit, et Belle-Rose respira comme un homme qui,
aprs tre rest quelque temps sous l'eau, revient  la lumire.

--Vous avez lav votre faute dans le sang de l'ennemi, la trace en doit
tre efface. Au nom du roi, je vous ai retir l'pe de capitaine; au
nom du roi, je vous rends une pe de colonel. Prenez-la donc, monsieur,
et si vous servez toujours dignement votre pays comme vous l'avez
fait jusqu' prsent, de nouvelles rcompenses ne tarderont pas  vous
chercher.

M. le duc de Luxembourg tendit la main  M. de Nancrais. Cet homme
fort que l'approche de la mort ne pouvait mouvoir, se troubla comme un
enfant aux paroles du gnral; il prit l'pe d'une main tremblante, et,
sans voix pour le remercier d'une faveur si noblement accorde, il
ne put exprimer que par son trouble et son motion la grandeur de
sa reconnaissance. Les officiers l'entourrent, et M. de Luxembourg,
s'esquivant, s'approcha de Belle-Rose.

--Tu en as appel du gnral au colporteur, dit-il, le colporteur s'est
souvenu.

Belle-Rose voulut rpondre, M. de Luxembourg l'arrta.

--J'tais ton oblig, lui dit-il avec bont, j'ai voulu prendre ma
revanche: voil tout; maintenant, au lieu d'un protecteur, tu en as
deux.

Une minute aprs ce fut au tour de M. de Nancrais.

--Je sais ce que je te dois, dit-il  Belle-Rose; si tu as perdu un ami
en M. d'Assonville, tu as gagn un frre en moi, souviens-t'en.

Une vigoureuse poigne de main termina ce laconique discours, et le
nouveau colonel courut se faire reconnatre par son rgiment. Comme
Belle-Rose rentrait au quartier de sa compagnie, une personne qui en
sortait le heurta.

--Cornlius!

--Belle-Rose! s'crirent-ils en mme temps, et les deux amis
s'embrassrent.

--C'est un jour heureux, reprit Belle-Rose. Il en est donc encore dans
la vie!

--Il en est mille! rpliqua Cornlius, dont le visage rayonnait de
bonheur. J'ai vu votre pre, le digne Guillaume Grinedal; il m'appelle
son fils; j'ai vu Pierre, qui veut  toute force tre soldat, afin de
devenir capitaine; j'ai l une lettre de Claudine qui me prouve que je
suis aim autant que j'aime, et vous demandez si, dans la vie, il y a
des jours heureux! Mais elle en est pleine!

Belle-Rose sourit.

--Bah! continua le jeune enthousiaste, si je rencontre jamais une autre
Claudine, je vous la donne, et vous serez de mon avis.

--Nous chercherons, mais en attendant que nous l'ayons trouve, vous
devenez mon frre d'armes.

--Oui, certes; je suis volontaire, et je prtends bien prendre Bruxelles
avec vous.

--Pierre en sera-t-il?

--Parbleu! il me suit.

--Dj!

--Demain il arrive au camp, et le soir mme il compte monter sa premire
garde.

Tout en causant de leurs affaires et de leurs esprances, les deux
jeunes gens taient sortis des lignes. La journe tait belle et tide;
ils poussrent dans la campagne. Comme ils entraient dans un chemin
creux, un coup de fusil retentit  quelque distance, et la balle
s'aplatit contre un caillou,  deux pas de Belle-Rose. Cornlius
s'lana sur le revers du chemin. Un lger nuage de fume flottait sur
la lisire d'un champ de houblon.

--Oh! oh! s'cria-t-il, ce sont des maraudeurs espagnols. Je ne vois
plus le camp.

--Reculons alors, rpondit Belle-Rose: des pes contre des mousquets,
la partie n'est pas gale.

Tous deux rtrogradrent, observant, l'un  droite, l'autre  gauche, ce
qui se passait dans les environs. Ils n'avaient pas fait cinq cents pas,
qu'un second coup de feu partit d'un petit bois. La balle cette fois
traversa le chapeau de Cornlius.

--Un pouce plus bas, dit Cornlius en saluant l'ennemi invisible, et
j'tais mort.

Un nouvel clair suivit le second, et la balle coupa, sur la poitrine de
Belle-Rose, le revers de son habit.

--Parbleu! dit-il, nous sommes bien sots de rester exposs comme des
cibles  leurs coups; gagnons les bls.

Tous deux s'y jetrent  l'instant et filrent dans la direction du
camp, dont les premires tentes se voyaient  un mille en avant.

Quelques dtonations clatrent de distance en distance, mais les
balles, chasses au hasard, labouraient les pis sans atteindre les
fugitifs.

--Ils nous croient donc bien riches! dit Cornlius en riant. Vous verrez
que ces maraudeurs sont des marchands ruins par la guerre.

Profitant des haies, des taillis, des sentiers creux, Belle-Rose et
Cornlius, le pied leste et l'oeil au guet, gagnrent les abords du camp
sans coup frir. La premire vedette n'tait plus qu' une centaine de
pas, lorsque Belle-Rose, donnant du pied contre une souche, trbucha; au
mme instant, deux balles, passant au-dessus de lui, s'enfoncrent dans
le tronc d'un chne.

--Bienheureuse chute! dit Belle-Rose, je lui dois la vie.

Quelques soldats accoururent au bruit de ce dernier coup, et Cornlius,
mettant l'pe  la main, s'lana vers un champ voisin, d'o s'envolait
un flocon de vapeur. Mais dj les maraudeurs avaient disparu.

--Allons! dit-il en revenant auprs de Belle-Rose, voil une guerre o
il n'y aura pas grand honneur  vaincre. Quels maladroits!

Ils traversaient le camp lorsque, au dtour d'une rue, Cornlius poussa
Belle-Rose du coude.--Regardez, lui dit-il. Belle-Rose leva les yeux et
vit M. de Villebrais qui passait  cheval.

--Voil, j'imagine, le capitaine des maraudeurs, reprit Cornlius.




XX

JEU DE CARTES ET JEU DE DS


M. de Villebrais venait  peine d'entrer au camp, que le bruit de
son arrive se rpandit. Les tats-majors des divers rgiments qui
composaient l'arme s'en murent, et plusieurs officiers, qui avaient eu
connaissance de sa conduite passe  l'gard de Belle-Rose et du
meurtre de M. d'Assonville, exprimrent hautement leur indignation.
Tant d'audace les tonnait. Mais M. de Villebrais n'tait pas homme 
s'effrayer de ces rumeurs, et se sachant appuy  la cour par un parent
qui avait quelque crdit, il croyait pouvoir braver impunment l'opinion
de ses pairs. C'tait un de ces hommes, et le nombre en est plus
considrable qu'on ne pense, qui ont le coeur lche et l'esprit
tmraire. Le soir donc de son arrive, il se rendit en uniforme
dans une auberge o les officiers qui n'taient pas de service se
runissaient pour causer, boire et jouer. Il y avait, au moment o il
entra, nombreuse compagnie. Belle-Rose, introduit par M. de
Nancrais, qui s'tait plu  le prsenter lui-mme aux officiers de sa
connaissance, recevait partout un accueil qui prouvait tout  la fois
l'estime qu'on avait pour sa personne et pour celle du colonel. C'tait,
parmi ces braves et loyaux jeunes gens,  qui le complimenterait et
presserait sa main. M. de Villebrais passa entre les groupes sans
paratre voir son rival, et s'avanant vers une table o sept ou huit
officiers jouaient au lansquenet, il jeta quelques pices d'or sur
le tapis. Celui qui tenait les cartes leva les yeux et reconnut M. de
Villebrais. C'tait un vieux capitaine d'artillerie rput dans tout le
rgiment pour sa bravoure.

--Je fais dix louis, dit M. de Villebrais.

--Messieurs, je ne fais rien, reprit le capitaine, et lanant le jeu de
cartes sur la table, il se retira.

--Monsieur! s'cria le lieutenant ivre de colre et la main sur la garde
de son pe.

Le vieux capitaine s'arrta une minute, toisa M. de Villebrais des pieds
 la tte avec un sourire de mpris, et passa sans rpondre. Un jeune
mousquetaire noir ramassa les cartes et les battit.

--Faites le jeu, messieurs, dit-il.

Mais, avant de tirer une carte, il repoussa les pices d'or de M. de
Villebrais, et tant avec affectation le gant qui les avait touches,
il le jeta dans un coin. M. de Villebrais se mordit les lvres jusqu'au
sang.

--C'est un outrage dont vous me rendrez raison, dit-il d'une voix
sourde.

Le mousquetaire se leva et regarda M. de Villebrais comme l'avait fait
le vieux capitaine.

--Dcidment, dit-il en se retournant vers ses camarades, cette table
est place dans un lieu malpropre: on s'y frotte  de vilaines choses.
Messieurs, allons-nous-en.

Un nuage rouge passa devant les yeux de M. de Villebrais. Dans sa fureur
aveugle, il voulut saisir un des officiers par le bras. Celui-ci, qui
tait un cornette de chevau-lgers, le repoussa et se mit trs gravement
 pousseter la manche de son habit. L'lan tait donn. Personne ne
croyait de sa dignit de faire autrement que le capitaine d'artillerie,
qu'on citait dans l'arme pour sa droiture et sa loyaut.

--Mais qui donc veut se battre de vous tous, lches! cria M. de
Villebrais.

Un frisson parcourut le cercle des officiers, qui s'agita; mais un
capitaine de grenadiers intervint.

--Je crois qu'il serait  propos de faire btonner monsieur, dit-il en
dsignant du geste la ple victime; les valets de l'auberge pourraient
nous servir  cet usage; qu'en pensez-vous?

--Oui! oui! rpondirent quelques voix; appelons les valets!

--Arrtez! reprit un lieutenant de canonniers; ce sont d'honntes
garons que a pourrait compromettre. Des laquais contre un bandit, la
partie n'est pas franche. Quittons la place.

Le cercle des officiers se rompit et chacun se dirigea vers la porte.
Belle-Rose avait t le tmoin muet de cette horrible scne, il en avait
froid au coeur. Au moment o il passait devant son ancien lieutenant, M.
de Villebrais le reconnut.

--Oh! s'cria-t-il avec un transport de rage, vous, au moins,
tuez-moi!--Et il tira son pe.

Belle-Rose appuyait dj la main sur la garde de la sienne, lorsque M.
de Nancrais le saisit par le bras.

--Monsieur Grinedal, lui dit-il d'une voix brve, Sa Majest ne vous a
pas donn une pe d'officier pour la salir.

L'pe de Belle-Rose,  demi tire, rentra dans le fourreau, et tous les
officiers sortirent lentement. M. de Villebrais, rest seul, chancela;
l'pe chappa  ses mains dfaillantes, une sueur glace mouilla ses
tempes, et il tomba sur le carreau. Une heure aprs cette scne, le
sergent la Droute entrait dans l'auberge de l'air d'un homme qui a
une mission dlicate  remplir. Du premier regard il aperut M. de
Villebrais assis sur une chaise, les coudes appuys contre une table et
la tte entre les mains, ple, morne, dfait. L'pe tait encore sur le
sol. Les chandelles avaient t enleves; une seule lampe de fer pendue
au plafond clairait la vaste salle dont les angles reculs se noyaient
dans l'obscurit.

La Droute fit trois pas en avant, et, tant son chapeau, s'inclina
lgrement.

--Monsieur de Villebrais? dit-il.

M. de Villebrais tressaillit comme un homme qu'on tire violemment d'un
profond sommeil. Il releva sa tte bouleverse par la rage impuissante
et l'humiliation, et regardant un instant la Droute aux clarts
rougetres de la lampe, il le reconnut.

--Oh! fit-il, c'est un cartel que tu m'apportes?

--Non, monsieur, c'est un ordre.

--Un ordre!

--Et c'est moi que messieurs les officiers du rgiment ont choisi pour
vous le signifier.

--Toi! insolent!

Et M. de Villebrais, dans un accs de colre folle, sauta sur son pe,
et la saisissant par le fer, en leva la lourde garde sur la tte de la
Droute; mais la Droute, se jetant en arrire, prit  sa ceinture un
pistolet dont il tourna le canon vers M. de Villebrais.

--Jouons franc jeu, monsieur, lui dit-il de cet air bonhomme qu'il avait
toujours; vous n'tes plus mon officier: je vous jure donc que si vous
faites un pas, si vous me touchez, je vous casse la tte.

M. de Villebrais lana son pe contre le mur de la salle avec tant de
violence, que la lame vola en clats.

--Monsieur, reprit le sergent en repassant le pistolet  sa ceinture,
vous tes prvenu de la part de messieurs les officiers du rgiment o
vous avez servi en qualit de lieutenant, que si vous avez l'audace de
vous prsenter demain au quartier ou  la parade, ils seront contraints
de vous chtier du plat de leur pe,  la face de l'arme. Tous m'ont
requis pour vous signifier la mme condamnation. En consquence, vous
tes somm de partir sur l'heure,  moins qu'il ne vous plaise de subir
ce traitement, et d'tre ensuite livr au prvt, sous la prvention du
crime d'assassinat. J'ai dit.

La Droute remit son chapeau, qu'il assura d'un coup de poing, et
sortit. M. de Villebrais ne remua pas. Il tait comme un homme frapp
d'un coup de foudre. Ainsi le calice de l'humiliation et de la honte
avait t vid sur sa tte jusqu' la dernire goutte. Il resta une
heure silencieux et frissonnant de la tte aux pieds, puis il se leva
plus ple qu'un cadavre et le regard plein d'clairs. Il arracha ses
paulettes et les jeta au loin, coupa avec un couteau les fleurs de
lis d'or cousues  son habit, dchira la cocarde blanche attache 
son chapeau et la broya sous ses pieds, ramassa, au pied du mur o
elle gisait, la garde de son pe brise, en passa le tronon dans le
fourreau et s'loigna. Une heure aprs, un homme  cheval sortait du
camp. Lorsqu'il fut parvenu  quelque distance, il arrta son cheval sur
un monticule et se tourna du ct des lignes qu'il venait d'abandonner.
Mille flammes rayonnaient dans l'espace, o retentissait incessamment
le cri des sentinelles. M. de Villebrais,--car c'tait lui,--carta son
manteau, et, debout sur ses triers, contempla la ville de guerre o
flottait le drapeau de la France. Son bras s'agita un instant dress
vers le ciel, dont il semblait appeler les terribles maldictions.
Un dernier cri sortit de ses lvres toutes frmissantes de
haine.--Vengeance! dit-il.--Et poussant son cheval du ct des
frontires de la Belgique, il disparut dans les tnbres. A trois lieues
en avant tincelaient les premiers feux des lignes ennemies. Arrt par
les sentinelles espagnoles, M. de Villebrais demanda  l'officier qui
commandait le poste de le conduire auprs du gnral. Un instant aprs,
M. de Villebrais, guid par l'officier lui-mme, arrivait  la tente du
duc de Castel-Rodrigo, gouverneur de la Belgique pour le roi d'Espagne.
Le duc de Castel-Rodrigo tait assis devant une table charge de cartes
et de plans gographiques. Des aides de camp, botts et peronns,
dormaient dans les coins de la tente.

--Qu'est-ce encore? s'cria le duc au bruit que firent les sentinelles
en portant les armes.

--Je vous amne un tranger, un militaire, mon gnral, qui dsire vous
parler, rpondit l'officier.

Le duc regarda M. de Villebrais.

--Vous tes Franais, monsieur, lui dit-il.

--Oui, gnral.

--D'o venez-vous?

--De l-bas! fit le lieutenant en tournant son pouce par-dessus son
paule du ct du camp franais.

--Du camp franais! s'cria le duc.

--Oui, gnral.

--Et que voulez-vous?

--Je viens vous offrir mon pe et mon bras.

--Ah! fit le duc avec un geste o il y avait autant de surprise que de
mpris. C'est--dire, reprit-il aprs un court silence, que vous venez
en dserteur?

--Je viens en homme qui veut se venger.

--Fort bien, monsieur. Ainsi, vous avez une insulte grave  punir?

--Voyez! s'cria M. de Villebrais en tirant le tronon de son pe du
fourreau; j'ai bris cette pe, mais je clouerai une autre lame  cette
garde, et j'en frapperai ceux qui m'ont frapp.

--Ainsi l'on peut compter sur vous si l'on vous accueille?

--On peut compter sur moi si l'on m'accorde ce que je demande.

--Que vous faut-il?

--Quelques hommes dtermins et le droit de les mener partout o je
voudrai, de jour et de nuit.

--Vous les aurez, et vous aurez le laissez-passer.

--Alors je suis  vous.

Le duc de Castel-Rodrigo prit une plume sur la table, crivit quelques
mots et remit le papier au lieutenant.

--Voici l'ordre, monsieur; maintenant rpondez; mais songez-y: aussi
bien j'ai consenti  faire ce que vous m'avez demand, aussi bien je
vous ferais pendre si vous me trompiez.

--Alors je n'ai rien  craindre; parlez.

--Le roi Louis XIV est-il arriv  Charleroi?

--Il arrivera demain au camp.

--A-t-il le projet de quitter les bords de la Sambre et de pousser en
avant?

--On croit que l'arme abandonnera son campement et envahira les pays
espagnols, qu'elle a l'ordre de conqurir.

--Nous avons l les places de Douai, de Mons, de Tournai, de Maubeuge,
du Quesnoy.

--Ces places tiendront trois jours et seront prises.

--Monsieur, fit le duc, oubliez-vous que vous parlez au gouverneur de la
province?

--Je n'oublie rien; vous m'interrogez, je rponds.

--Si vous croyez si fort au succs des armes franaises, qu'tes-vous
donc venu chercher parmi nous?

--Je vous l'ai dit: la vengeance.

--C'est bien, monsieur, retirez-vous; quand j'aurai besoin de vos
services, vous serez prvenu.

Quand ils furent sortis, M. de Villebrais se tourna vers l'officier qui
l'accompagnait.

--Avez-vous, monsieur, lui dit-il, dans quelque rgiment de l'arme,
de ces hommes qui ne reculent devant aucune entreprise et savent tout
risquer dans l'espoir d'un gain honnte?

--Nous avons malheureusement trop de ces hommes-l. Vous cherchez des
soldats, vous trouverez des bandits.

--Voudriez-vous, monsieur, me conduire au quartier de ces gens-l?

--C'est ici, derrire ce bouquet de frnes. Ils servent dans le corps de
M. le duc d'Ascot.

L'officier pressa le pas.

--Voil, monsieur, dit-il en s'arrtant derrire les frnes, et du doigt
il lui montra une ligne de tentes o, malgr l'heure avance de la nuit,
retentissait un bruit confus de chants et de cris.

Autour des tentes, claires par des chandelles fiches au bout des
fusils, on voyait un grand nombre de soldats qui jouaient aux ds sur
la peau des tambours; d'autres dormaient a et l, d'autres buvaient,
d'autres encore se querellaient. Les bouteilles vides volaient en
pices, les joueurs juraient; les plus irascibles soutenaient leur
opinion le pistolet au poing; les femmes allaient et venaient,
s'arrtant aux endroits o l'argent sonnait; il y avait dans un coin un
soldat qui rlait, la gorge ouverte, et prs de lui deux cuirassiers qui
vidaient sa bourse.

--Il y a l des hommes de tous les pays, dit l'officier  M. de
Villebrais; le moindre d'entre eux a dsert cinq fois: j'imagine qu'ils
s'entendront avec vous.

M. de Villebrais jeta un regard froid sur l'Espagnol.

--C'est ce dont je vais m'assurer, dit-il, et il s'avana vers le
premier groupe.

Cinq ou six soldats accroupis par terre agitaient un vieux cornet noirci
par l'usage: les ds sonnaient en roulant sur les tambours.

L'un d'eux, qui avait perdu, chiffonnait sa moustache d'une main et
fouillait de l'autre dans sa poche.

--Voil cinq ducats! dit celui qui avait gagn, qui les veut?

--Voil mon sabre pour cinq ducats, dit celui qui avait perdu, et,
dgrafant le ceinturon, il le jeta sur le tambour.

--Ton sabre! il en vaut deux  peine; la lame est de fer et la poigne
de cuivre.

--Eh bien! voil mes pistolets! dit le soldat; des pistolets qui ont tu
dix catholiques et dix huguenots.

La main de M. de Villebrais se posa sur le bras du parieur.

--Je prends le sabre pour dix ducats, et j'en donne dix encore pour le
bras qui le tient, dit-il.

--C'est dit! s'cria le soldat en voyant briller l'argent sur le
tambour. Eh! Conrad! joue donc!

Conrad jeta les ds et perdit; au troisime coup il n'avait plus rien.

--Mon officier, dit-il  M. de Villebrais, qui les regardait faire les
bras croiss sur la poitrine, j'ai, moi aussi, un sabre et une main, en
voulez-vous?

--Voil vingt ducats.

--March conclu, dit Conrad en serrant l'argent dans ses poches.

--Conrad, s'cria brusquement un nouveau venu qui portait l'uniforme des
hussards, Jeanne la blonde a fantaisie d'un collier avec sa croix d'or;
je n'ai plus que mon cheval, le veux-tu?

--Je prends le cheval et te le donne, fit M. de Villebrais.

--A moi l'argent et le cheval? reprit le hussard en comptant ses pices
d'or.

--A toi, mais  une condition.

--Rien qu'une? c'est trop peu pour n'tre pas beaucoup.

--C'est tout: le cheval et l'homme me suivront partout o j'irai.

--Ils sont prts.

Au bout d'un quart d'heure M. de Villebrais avait recrut sa bande.
Comme elle se disposait  partir, un brigadier intervint. C'tait un
homme balafr, grisonnant et d'aspect farouche.

--Eh! dit-il, n'tes-vous point enrls au service de M. le duc d'Ascot,
notre gnral? Lui seul peut vous donner permission de quitter le
rgiment.

--Lui ou celui qui commande  toute la province, rpliqua M. de
Villebrais en prsentant au sous-officier l'ordre du gouverneur.

Le brigadier dchiffra le papier  la clart d'une chandelle.

--Un ordre et un laissez-passer! murmura-t-il entre ses dents.
Excusez-moi, mon officier; c'tait l'amour de la discipline qui me
faisait parler.

--Eh! l'homme  la discipline, reprit M. de Villebrais, n'irez-vous
point aussi pour l'amour des pistoles o vont ces braves?

Le brigadier, qu'on appelait Burk, boucla son ceinturon, prit sa pique
et suivit le lieutenant sans rpondre. Il y avait dans la petite troupe
que M. de Villebrais conduisit au logement qui lui fut assign, un
Lorrain, deux Wallons, un Franc-Comtois, un Pimontais, deux Suisses,
deux Hollandais du pays de Gueldres, et un Bavarois, qui tait le
brigadier. M. de Villebrais rangea ses nouveaux acolytes autour de lui
et les examina attentivement.

--Vous avez, leur dit-il un moment aprs, une demi-pistole de paye par
jour et une pistole entire les jours d'expdition.

--Bravo! dit le Pimontais.

--Le service de nuit se payera double.

--Bon! fit le Franc-Comtois, je dormirai le jour.

--Au premier mot, il faut tre prt; au premier signe, il faut partir;
au premier ordre, il faut tuer.

--Si c'est la consigne, c'est fait, dit le brigadier.

--Allez, maintenant; toi, Conrad, reste.

La troupe disparut, et Conrad s'assit dans un coin, tandis que M. de
Villebrais fouillait dans sa valise.

--coute, reprit le lieutenant, qui venait de tirer un papier de la
valise, et retiens bien tout ce que je vais te dire.

--J'coute et je retiendrai, dit le Lorrain.

--Tu partiras au point du jour pour le camp franais. C'est ton affaire
d'y pntrer.

--J'y pntrerai.

--Tu t'informeras du quartier de l'artillerie et tu t'y rendras
sur-le-champ. Il te sera facile de dcouvrir le logement d'un lieutenant
nomm Grinedal; les soldats le connaissent sous le nom de Belle-Rose.

--Je le trouverai.

--Tu lui remettras cette lettre. Elle est, comme tu peux voir, sous
enveloppe et sans adresse; cette lettre a t crite par une femme.

--Parole de femme, glu pour les hommes!

--Justement. Tu diras  Belle-Rose que la personne qui t'a remis cette
lettre l'attend  deux lieues du camp, derrire Morlanwels, prs d'un
bois que tu dois connatre.

--Je le connais. C'est un endroit merveilleux pour les embuscades.

--C'est ce que j'ai pens hier en m'y promenant. Tu t'arrangeras pour
que le lieutenant Grinedal te suive en ce bois.

--Il m'y suivra.

--Dans ce cas, tu auras vingt louis.

--Ils sont gagns.

--Trs bien. Un mot encore. Si tu te laisses souponner, tu es pendu.

--Ma mre, qui tait un peu sorcire, m'a toujours prdit que je
mourrais dans l'eau. Vous voyez bien que je n'ai rien  craindre.

--Va donc. Voici la lettre.

--Est-ce tout?

--Tout; le reste me regarde.

Au point du jour, Conrad partit. C'tait un homme accoutum aux
aventures prilleuses, et qui avait eu tant de fois affaire aux prvts,
qu'il ne redoutait plus rien. Il avait le pied leste, l'oeil vif, la
main souple et la langue adroite. Il s'tait pour la circonstance revtu
d'un habit de paysan sous lequel,  tout hasard, il avait gliss un
poignard et deux pistolets. Au moment o il apercevait les premires
tentes de l'arme, un coup de canon retentit. Au mme instant les
clairons sonnrent, les tambours battirent aux champs, et mille cris
s'levrent du camp. Conrad s'arrta. On voyait, dans les longues
rues de cette ville de toile, s'agiter une foule d'officiers; des
gentilshommes couraient au galop distribuant des ordres de tous cts;
les rgiments prenaient les armes et les drapeaux flottaient au vent.

--Toute l'arme est debout: quand tout le monde regarde, personne n'y
voit, dit Conrad, et il s'achemina d'un pas dlibr vers le camp.

Au moment o il franchissait les palissades du ct de la frontire, Sa
Majest Louis XIV entrait dans le camp du ct de Charleroi.




XXI

LE BIEN ET LE MAL


C'tait vers la fin du mois de mai. Louis XIV, accompagn de Monsieur,
venait de prendre le commandement suprme des troupes runies en
Flandre. Il voulait voir, et bien plus encore se faire voir. Toute
sa maison l'avait suivi, les compagnies des gardes du corps et les
mousquetaires, et il n'tait pas un seul gentilhomme en France qui n'et
tenu  honneur de combattre sous ses yeux. Tous les fils des meilleures
maisons qui n'avaient point de grade dans l'arme taient partis en
qualit de volontaires, et c'tait partout un flot de magnifiques
cavaliers qui appelaient la bataille de tous leurs voeux. L'entre du
roi au camp fut salue de mille acclamations. Les soldats portaient
leurs chapeaux au bout des fusils, et le cri de: Vive le roi! roulait
comme un tonnerre de Pandelon  Marsenal. Tous les rgiments taient
sous les armes, et mille pavillons flottaient sur les tentes. Quand le
roi approcha du Chtelet, o tait caserne l'artillerie, Belle-Rose
sentit son coeur battre  coups presss. Il n'avait jamais vu le roi, et
le roi,  cette poque, tait tout. C'tait Dieu sur le trne de France.
Toute grce manait de lui, et sa grande renomme lui faisait une
aurole qui blouissait. On le savait matre de la paix et de la guerre;
la Hollande, comme une victime voue  sa colre, frmissait  chacun de
ses pas; l'Espagne tait toute saignante des blessures qu'il lui avait
faites; l'empire d'Allemagne s'pouvantait de son ambition. Il tait au
milieu de l'Europe comme une torche ou comme un phare, splendide dans le
repos, terrible dans l'agitation. Matre de lui autant que des autres,
Louis XIV avait d'ailleurs ce grand air royal qui frappait tout 
la fois de crainte et de respect. On sentait, rien qu' le voir, que
celui-l tait le souverain. Au moment o Belle-Rose dcouvrit au-dessus
de toutes les ttes les plumes blanches qui chargeaient le chapeau du
roi, il ne put se dfendre, malgr la consigne, de s'lancer en avant.
Derrire Louis XIV se pressait la fleur de la noblesse de France; on
voyait aux premiers rangs les plus fameux capitaines de l'poque, les
gentilshommes les plus illustres par leur naissance ou leur mrite.
Le roi marchait lentement; il avait cet aspect imposant, fier, un peu
hautain, que lui ont conserv les portraits de Mignard et de Van der
Meulen; il saluait les drapeaux des rgiments qui s'inclinaient sur son
front et rpondait par un signe de la main aux clameurs d'enthousiasme
que sa prsence soulevait. En le voyant si jeune encore, si beau, si
puissant dj, en se trouvant, lui, parti de si bas, prs de ce
monarque qui tait si haut, bloui par ce cortge tincelant o tous
les vieillards taient clbres et tous les jeunes gens en passe de le
devenir, Belle-Rose brandit son pe et cria d'une voix tonnante: Vive
le roi! A ce cri, parti du coeur,  la vue de ce visage rayonnant
et loyal, Louis XIV sourit et salua le soldat enthousiaste. Quand
Belle-Rose releva sa tte incline sous la majest royale, Louis XIV
tait pass. Trois heures aprs, le roi, accompagn des principaux
officiers de l'arme, se dirigea vers une chapelle qui se trouvait 
Marchienne-au-Pont, o tait situ son quartier. Tous les gouverneurs
des places voisines s'taient rendus au camp, aussi bien pour recevoir
les ordres du roi que pour lui prsenter leurs hommages; son cortge
tait grossi de leur suite, o l'on remarquait bon nombre de dames
appartenant  la noblesse des Trois-vchs, de la Picardie et de
l'Artois. Leur prsence donnait plus d'clat  ces ftes militaires et
mlait les prestiges de la galanterie  tout cet appareil guerrier.
Le rgiment de M. de Nancrais avait t dsign pour former la haie,
conjointement avec la maison du roi et les rgiments de Crussol et de la
marine. Belle-Rose tait  son rang. Derrire le roi, parmi les femmes
de la cour, l'une d'elle attirait tous les regards.

--Qu'elle est belle! disait un cornette du rgiment de Crussol qui se
penchait en avant pour la mieux voir.

--Vrai Dieu! reprit un autre officier, pour cette femme je donnerais ma
vie et ma matresse!

--Cette femme? ajouta un troisime, dites donc cette desse!

Belle-Rose,  son tour, regarda du ct des dames; un clair sembla
passer devant ses yeux blouis; son coeur cessa de battre, et il devint
ple comme un mort.

Mme de Chteaufort, fire et superbe comme la Diane chasseresse,
marchait au milieu du groupe. Elle avait toujours cette beaut splendide
qui lui donnait l'aspect d'une reine. Ses yeux tincelants et sa lvre
ddaigneuse attiraient et repoussaient en mme temps l'admiration.
Cependant un voile indfinissable de mlancolie adoucissait l'expression
un peu hautaine de son visage, o l'on voyait flotter les ombres d'une
pense amre et dsole. En ce moment elle leva les yeux: Belle-Rose
tait debout devant elle. Les lvres rouges de Genevive blanchirent,
ses longs cils tremblants s'abaissrent; elle chancela. Mais vingt
rivales taient autour d'elle qui l'observaient; elle redressa son front
plus pur que le marbre, et passa. Belle-Rose palpitait encore sous ce
regard humide plein d'amour et de prire, lorsqu'une autre secousse vint
branler son coeur. Suzanne suivait Genevive. Un cri faillit s'chapper
de la bouche du jeune officier; il voulut courir vers elle, mais une
force invincible le retint  sa place; Suzanne semblait ne pas l'avoir
vu, et cependant ses paupires et ses lvres tremblaient; son profil
n'avait rien perdu de son anglique puret, mais elle tait ple et
rsigne comme la fille de Jepht. Mme d'Albergotti portait  la main
une fleur; en inclinant son front elle l'effleura de sa bouche, et la
rose tomba. Elle voulut se baisser pour la ramasser dans l'herbe, o
elle rayonnait comme une toile odorante, mais elle rencontra le regard
de Belle-Rose si tendre et si triste qu'elle hsita; elle fit un pas,
puis deux, et s'loigna pressant sous ses deux mains ensemble son coeur
qui battait  l'touffer. Une seconde aprs, la fleur s'tait fane sous
les baisers de Belle-Rose. Si rapide qu'et t ce mouvement, il ne put
chapper  Mme de Chteaufort; elle le vit, regarda la femme qui passait
la tte penche, et son coeur lui dit que c'tait l cette mystrieuse
Suzanne dont le nom l'avait fait si souvent tressaillir au chevet
de Belle-Rose. La prsence de Suzanne au camp s'expliquait par la
nomination de M. d'Albergotti au gouvernement de Charleroi. Quant 
Genevive, elle avait suivi le duc son mari, qu'une intrigue de cour
avait depuis peu dpouill de son gouvernement, et qui tait accouru
pour s'expliquer sur la cause de son rappel. Aprs la messe et les
prires offertes au Dieu des armes, le roi se retira dans son quartier;
les troupes se dispersrent, et Belle-Rose, qui n'avait qu'une pense
et qu'un voeu, se dirigea vers le logis de Suzanne. Sa main, cache sous
son habit, broyait la fleur contre sa poitrine; elle avait une odeur
pntrante qui l'enivrait, et ses ptales embaumes taient comme du fer
chaud qui le brlait. Le logis de Mme d'Albergotti tait tout auprs de
Coul, dans un lieu qui pouvait passer pour solitaire. On n'y voyait
que six compagnies de dragons. Belle-Rose tourna le long d'une haie
qui dfendait l'approche de la maison et poussa une petite porte 
claire-voie, qui fermait l'entre du jardin. Un clat de rire  demi
retenu l'arrta. Le jardin semblait dsert comme le logis, il fit encore
un pas, et ce fut un autre clat de rire qui retentit; on ne voyait
personne, mais les branches d'un sureau fleuri s'agitrent devant lui,
et derrire le feuillage tremblant il dcouvrit le frais visage d'une
jeune fille qui souriait.

--Claudine! s'cria-t-il, et ses bras tendus cartrent le rempart
lger qui le sparait de sa soeur.

Il avait d'abord aperu Claudine; il vit ensuite Cornlius.

--Tous deux ensemble, leur dit-il; ma soeur et mon frre!

A ces mots qui les unissaient dans la pense de Belle-Rose, Claudine
rougit.

--Oh! fit-elle avec un sourire sur les lvres et les yeux baisss, il y
a  peine deux minutes que M. Hoghart s'est prsent chez nous.

--Ton souvenir retarde peut-tre un peu, reprit Belle-Rose; mais c'est
une douce erreur dont le bonheur seul a le privilge.

Cornlius tendit la main au jeune lieutenant.

--Je ne vous quitte plus, lui dit-il; nos deux rois sont allis et
nos mains sont unies. Ma place est ici. Soldat, je me battrai comme un
soldat.

Mais Belle-Rose avait dans ce moment tout l'gosme de l'amour;
lui aussi voulait un peu de cette joie que savouraient Claudine et
Cornlius. Comme ces talismans qui allument la fivre au coeur de ceux
qui les touchent, la rose de Suzanne avait irrit son ardeur toujours
contenue et toujours vivace.

--Claudine, dit-il tout bas  sa soeur, Mme d'Albergotti est-elle ici?

A ce nom, le visage de Claudine se rembrunit.

--Oui, dit-elle.

--Puis-je la voir, lui parler?

Claudine secoua la tte.

--Une heure, une minute, un instant! reprit Belle-Rose avec l'aveugle
obstination de l'amour.

Claudine froissa ses mains l'une contre l'autre.

--Frre, dit-elle, c'est une mauvaise pense; mais il ne sera pas dit
que je t'aurai rien refus le jour o tu m'es rendu. Attends ici.

Et, plus lgre qu'un oiseau, Claudine s'lana vers la maison.
Cornlius, avec une rserve naturelle aux gens de sa nation, s'tait
retir  l'cart. Belle-Rose s'appuya contre un arbre et ferma les yeux.
Ce jardin, ces arbres, ces fleurs, cette petite maison, ces insectes
bourdonnants, Claudine qu'il venait d'embrasser, Suzanne qui tait
si proche de lui qu'un pan de gazon l'en sparait  peine, tout lui
rappelait son enfance et le logis de Saint-Omer. Au bout de cinq
minutes, le temps de revoir toute une vie  la lueur d'un souvenir,
Claudine revint. Elle tait trs ple et tenait une lettre  la main. A
la vue de cette lettre, Belle-Rose perdit toute esprance.

--Elle ne veut pas? dit-il.

--Lis, rpondit Claudine, et, tendant la lettre  son frre, elle
dtourna la tte pour cacher une larme qui roulait dans ses yeux.

Belle-Rose rompit le cachet et lut. Il voyait comme au travers d'un
nuage.


    Il y a prs d'un quart d'heure que je vous vois, mon ami,
    disait la lettre; avant que vous fussiez entr au jardin, mon
    coeur s'tait empli du bruit de vos pas. J'ai couru  la porte,
    entrane par un lan irrsistible; une puissance inconnue m'a
    cloue sur le seuil. Je suis reste l, immobile, haletante, ne
    vous voyant plus et tout mue du son de votre voix. Depuis que
    je vous ai rencontr sur le chemin de la chapelle, je suis comme
    une folle. Quelles prires ai-je adresses  Dieu! Ai-je pri
    seulement? Toute ma force s'en est alle comme l'eau d'un
    vase qu'on renverse, et c'est alors que votre soeur est venue,
    tremblante et dsole, me dire que vous attendiez un mot qui
    vous rappelt  moi! Ce mot, vous l'avouerai-je, mon ami, vingt
    fois ma bouche l'a prononc. C'tait moins une parole qu'un
    soupir, moins un soupir qu'une effusion du coeur! Et maintenant
    j'hsite! Oh! je n'hsite mme pas. Non, mon ami, non, vous ne
    pouvez, vous ne devez pas me revoir. Votre souffrance ne vous
    dit-elle pas la mienne? Tenez, Jacques, si vous entriez, si je
    vous entendais ici, prs de moi, si votre voix me suppliait, oh!
    je le sens, ma force puise ne combattrait mme plus; pour
    vous consoler, je me perdrais... Dites, Jacques, dites, le
    voulez-vous? Que votre courage vienne en aide au mien; mais ne
    m'accusez pas dans votre douleur. Vous avez l'clat des armes,
    le bruit de la guerre pour oublier; moi, je n'ai rien, rien que
    la prire. Voudriez-vous donc m'enlever le seul asile o mon me
    puisse encore se rfugier? Faites un pas, venez, et je suis sans
    dfense, et quand vous me quitterez, heureux de m'avoir revue,
    moi, je mourrai.

    SUZANNE.

A cette lecture, le coeur de Belle-Rose se brisa; il pressa la lettre
contre ses lvres et recula.

--Si frle de corps et si forte d'me! murmura-t-il.

Claudine passa ses bras autour du cou de son frre et l'entrana.

--Viens, lui dit-elle, viens.

Comme ils venaient de franchir la petite porte du jardin, un officier
suprieur se prsenta devant eux. C'tait un homme dj vieux, mais qui
le paraissait encore davantage  cause de sa taille un peu vote et de
la difficult qu'il prouvait  marcher.

--Bonjour, mon enfant, dit-il  Claudine d'un air doux, et il salua les
deux jeunes gens.

Mais en passant devant Belle-Rose, il le regarda avec une expression si
singulire, que celui-ci ne put s'empcher de baisser les yeux; il lui
semblait que ce regard  la fois triste et doux fouillait dans son coeur
et en clairait les plus secrtes penses. Aprs un court instant donn
 cette muette observation, le vieil officier entra dans le jardin. Il
venait de disparatre derrire les arbres, que Belle-Rose voyait encore
son visage, o s'alliaient si bien la souffrance du corps et la srnit
de l'esprit. Belle-Rose se tourna vers Claudine comme pour l'interroger.

--C'est M. d'Albergotti, dit-elle.

Et aussitt elle ajouta pour dissiper une triste proccupation:

--Une grande joie t'est rserve, mon frre; cette joie, tu vas la
goter.

--Qu'est-ce? fit Belle-Rose, dont la pense tait ailleurs.

--Oui, mon ami, tu vas revoir l'honnte et vieux fauconnier que j'ai
conduit de Saint-Omer au camp, dit Cornlius.

Belle-Rose embrassa Cornlius.

--Le vieux Grinedal et Pierre! reprit-il, mais o sont-ils donc?

--Au quartier de l'artillerie.

Belle-Rose prit en courant de ce ct-l, suivi de loin par Claudine et
Cornlius. Le fauconnier et son jeune fils taient tout fiers d'avoir
un officier dans leur famille. Ils l'attendaient depuis le matin, et du
plus loin qu'ils le virent, chacun d'eux lui tendit les bras.

--Je t'amne une recrue, dit le vieux Grinedal  Jacques, aprs
l'effusion des premiers embrassements.

--Pierre, j'imagine, dit Jacques en souriant  son frre.

--Lui-mme; il veut  son tour devenir officier du roi.

--Eh bien! dit Belle-Rose, qu'il prenne un mousquet: le mousquet conduit
 l'pe.

M. de Nancrais, toujours prvenant dans sa rudesse, avait charg la
Droute de dire  son lieutenant qu'il pouvait s'absenter du quartier
jusqu' la nuit.

--La discipline et la famille ne vont pas bien ensemble, avait-il dit;
qu'il soit aujourd'hui tout  l'une pour tre demain tout  l'autre.

Tandis que Belle-Rose, en compagnie de son pre, de Cornlius, de
Claudine et de Pierre, allait chercher un peu de silence et de
repos dans quelque village voisin, le Lorrain rdait dans le camp.
L'entreprise n'tait point aussi aise qu'il l'avait cru d'abord.
L'arrive de Louis XIV avait excit dans le camp un tel tumulte et
un tel mouvement, que le Lorrain n'avait pas pu trouver l'occasion
de s'approcher de Belle-Rose. D'un autre ct, Conrad avait, tout en
explorant les lieux, reconnu un sergent du rgiment de Rambure, dans la
compagnie duquel il avait servi. La dcouverte du Lorrain entranait sa
pendaison. Il commena donc par battre en retraite, mais il n'tait
pas homme  renoncer pour un si mince danger  la mission que M. de
Villebrais lui avait confie. Aprs avoir pris une connaissance exacte
des localits, le Lorrain s'loigna, monta sur un cheval qu'il avait
 tout vnement cach dans un fourr, et poussa jusqu'au bois de
Morlanwels, o il prvint M. de Villebrais du retard qu'prouvait son
honnte expdition.

--C'est partie remise, lui dit-il en finissant.

--Tant pis pour toi, rpondit l'officier. La rcompense aussi est
remise. Tu n'auras rien aujourd'hui.

--C'est autant de perdu.

--Mais tu auras vingt louis demain, si tu russis.

--Alors, c'est regagn.

Conrad remonta sur sa bte, joua de l'peron et se jeta dans un ravin
proche du camp, o il s'tablit pour la nuit. Il voulait tre de bonne
heure en mesure de profiter des circonstances.

Vers neuf heures, Belle-Rose s'tant spar de son pre,  qui Claudine
avait offert un asile dans la maison de Mme d'Albergotti, regagna son
quartier. La Droute, qui, malgr son grade, s'tait institu le planton
rgulier du lieutenant, allait et venait devant sa tente.

--Mon lieutenant, dit-il  Belle-Rose, attendiez-vous quelqu'un ce soir?

--Non.

--Alors, c'est que quelqu'un vous attendait, sans doute.

--Que veux-tu dire?

--C'est fort simple. Un jeune homme, un enfant, ma foi, quelque page,
j'imagine, est venu, il y a une demi-heure, s'informer si vous tiez
chez vous. Sur ma rponse ngative, il m'a demand s'il pouvait vous
attendre: c'est pour une chose d'importance, a-t-il ajout.

--Et que lui as-tu rpondu?

--Qu'il tait parfaitement le matre de vous attendre jusqu' demain, si
a lui plaisait. Je n'avais pas fini qu'il tait dj dans votre tente.

--Dans ma tente?

--O il est encore.

Belle-Rose carta la toile qui fermait l'entre. Au bruit de son
arrive, le page, qui tait assis sur un coffre, la tte entre les
mains, se releva. C'tait Genevive de Chteaufort.




XXII

LA CONFESSION D'UNE MADELEINE


A la vue de la duchesse, Belle-Rose se pencha vers l'ouverture.

--La Droute, dit-il, reste l, et qui que ce soit qui vienne, ne laisse
entrer personne.

--Bien! dit le sergent.--Et il s'assit au clair de la lune, sur le tronc
d'un arbre, sa pique entre les genoux.

Quand la portire se fut abaisse, Belle-Rose s'avana vers Mme de
Chteaufort, qui tremblait de tous ses membres.

--Qu'tes-vous venue faire ici, madame, et que me voulez-vous? lui
dit-il d'une voix qu'il s'efforait de rendre ferme et qui tremblait.

--Je viens, dit-elle, comme un coupable devant son juge. Oh! reprit-elle
au geste de Belle-Rose, ne me repoussez pas; si votre coeur m'a
condamne, au moins devez-vous m'entendre.

--Et qu'avez-vous  m'apprendre que je ne sache dj, madame?

--Toute la vrit; je vous parlerai comme une pnitente parle au
confessionnal de Dieu. Par piti, coutez-moi! Ce n'est plus au nom de
votre amour que je vous invoque, ajouta-t-elle d'une voix trangle par
la crainte, c'est au nom de la justice. Les condamns n'ont-ils pas le
droit de se dfendre?

Genevive tremblait si fort, qu'elle dut s'appuyer contre un des piquets
de la tente pour ne pas tomber. Le dsordre et la douleur de cette
femme, jadis si fire, touchrent Belle-Rose.

--Vous le voulez? dit-il, parlez donc. Aussi bien, moi aussi, j'ai une
mission  remplir auprs de vous, et puisque vous courez au-devant de
cette preuve, je la remplirai.

--coutez-moi d'abord, vous me tuerez aprs, si c'est votre volont, dit
Genevive.

--Prenez garde, madame, ce n'est point ici une vaine menace. Vous avez
un compte terrible  rendre, peut-tre allez-vous me contraindre 
venger un mort!

--Le venger? Oh! fit-elle, vous ne le vengeriez pas en me tuant!

L'expression du regard et de la voix tait si dchirante, le sens de ces
paroles tait si clair, que Belle-Rose se sentit remu jusqu'au fond du
coeur.

--Parlez! lui dit-il, parlez! Vous savez bien que, quoi qu'il arrive, ce
n'est pas moi qui peux vous punir!

Mme de Chteaufort prit silencieusement la main de Belle-Rose et la
porta  ses lvres. Ce baiser muet glissa comme une flamme dans les
veines du jeune officier. Il sentit son courage mollir, et dgageant
sa main de l'treinte de Genevive, il lui fit signe de s'asseoir.
Genevive s'assit; sa tte tait ple et dsespre comme le visage de
marbre de Niob; sa respiration tait oppresse, et malgr la chaleur
prcoce de la saison, ses dents claquaient.

--Renoncez  cette explication, lui dit Belle-Rose; je n'ai qu'une
question, une seule  vous adresser. Votre rponse suffira.

--Vous ne saurez rien, ou vous saurez tout, reprit la duchesse avec
fermet. Vous tes mon juge et mon matre; coutez-moi.

Belle-Rose connaissait trop bien Mme de Chteaufort pour se mprendre 
l'accent de sa voix. Jusque dans la soumission de cette femme il y avait
de la reine qui veut et sait se faire obir. Il se tut et attendit.

--J'avais quinze ans, reprit-elle, quand je vis M. d'Assonville pour la
premire fois. Les guerres de la Fronde ensanglantaient alors la France.
J'habitais avec ma mre, une Espagnole allie  la famille des Mdina,
un chteau voisin d'couen.

--Je le connais, dit Belle-Rose.

--Un soir que je me promenais seule dans le parc, j'entendis le bruit
d'une mousquetade aux environs; la peur me prit, et je me mis  courir
dans la direction du chteau. Tout  coup, au dtour d'une alle,
un officier se prsente  moi; il tait ple, effar,
sanglant.--Sauvez-moi, me dit-il d'une voix teinte, et il roula au pied
d'un arbre.--On entendait le pitinement d'une troupe de cavaliers  peu
de distance. Je m'lanai vers la petite porte du parc; mais il n'tait
plus temps, le chef de la bande m'aperut.

--N'avez-vous pas vu ici un officier? dit-il.

Dieu m'inspira le courage de mentir.

--Non, rpondis-je rsolument. J'ai entendu la fusillade et suis
accourue pour fermer la porte.

Tout en parlant, je me sentais dfaillir, mais mes yeux ne quittaient
pas le cavalier.

--Ainsi, vous n'avez pas peur? reprit-il.

--Peur!... Je suis fille de M. de La Noue, qui est bon gentilhomme.

--Bien! c'est un des ntres! fit le cavalier, et il s'enfona dans le
bois.

Quand la troupe eut disparu, je poussai la porte et retournai vers
l'officier, que je trouvai sur l'herbe. Il s'occupait  tancher le sang
qui sortait de ses blessures.

--Vous n'avez plus rien  craindre, lui dis-je. Si vous pouvez encore
marcher, appuyez-vous sur moi, et je vous aiderai  gagner un pavillon
qui est ici tout prs.

L'officier se leva, et, aprs bien des efforts, nous parvnmes  ce
pavillon, qui tait alors inhabit.

--M. d'Assonville m'a dit que vous l'aviez sauv, interrompit
Belle-Rose.

--Et il vous a dit aussi que je l'avais aim?

Belle-Rose inclina la tte.

--Ses blessures taient nombreuses, mais peu graves, reprit Mme
de Chteaufort. Avec le secours de ma nourrice et de son mari, qui
m'taient dvous, je pus cacher et protger M. d'Assonville. Mon pre
tait frondeur, et je n'osais lui parler de cette aventure, n'ayant
pas alors une juste ide de cette guerre. Le mystre de nos entrevues
plaisait d'ailleurs  ma jeune imagination, et il m'tait doux de penser
que je jouais auprs d'un bel officier malheureux le rle d'une fe
secourable. Ma mre, qui tait d'un caractre doux et timide, et qui
aurait tout rvl  M. de La Noue, dont elle avait grand'peur, ne sut
rien non plus de toute cette affaire.

M. d'Assonville gurit. Il tait jeune, spirituel et beau; il m'aima
et je l'aimai. Il tait encore languissant et faible, que dj je lui
appartenais. Lequel de nous tait le plus coupable, de celle qui,
jeune encore et sans exprience aucune, s'abandonnait  l'amour d'un
malheureux qu'elle avait sauv, ou de celui qui, de la jeune fille
innocente, de son htesse et de sa protectrice, fit sa matresse?

--N'accusez pas ceux qui sont morts, dit Belle-Rose.

--Je n'accuse pas, je raconte. Bientt cependant, reprit Genevive, M.
d'Assonville dut s'loigner. La guerre et les partis contraires dans
lesquels mon pre et lui servaient loignaient toute pense de mariage.
Parfois il s'chappait et venait me voir au pavillon. Que de jours de
deuil devaient amener ces heures d'ivresse! Sur ces entrefaites ma mre
mourut, et le dsespoir que m'inspira cette mort rapide comme la foudre
me rvla que moi aussi j'tais mre. Des tressaillements inconnus
rpondirent  mes sanglots, et ce fut en embrassant le cadavre de ma
sainte mre que je sentis les frmissements de l'tre qui s'agitait dans
mon sein!

Tandis que Genevive parlait, deux grosses larmes roulaient sur ses
joues.

--Pauvre femme! murmura Belle-Rose, qui sentait son coeur pris dans un
tau.

--Oh oui! pauvre femme! reprit Genevive, car ce que j'tais alors, je
ne le suis plus aujourd'hui, et ce que je suis devenue, je ne l'aurais
pas t sans cette honte et ce deuil de ma jeunesse! Le lendemain,
continua-t-elle, j'crivis  M. d'Assonville; ma lettre demeura sans
rponse; j'crivis encore, j'crivis vingt fois; le silence et l'abandon
m'entouraient: je crus  son oubli, et si je n'avais pas eu la vie de
mon enfant  sauver, je me serais tue. J'tais alors sous la garde
d'une tante ge, la soeur de mon pre, rude et svre comme lui. Ma
nourrice seule me voyait pleurer et me consolait. Il y avait alors au
chteau un jeune Espagnol, mon parent du ct de ma mre, qui avait
obtenu un sauf-conduit pour visiter la France. Ma tristesse l'tonnait
et l'affligeait. Je compris bientt qu'il m'aimait; les malheureux ont
besoin d'affection, et je lui vouai une reconnaissance profonde pour
tous les soins dont il m'entourait. Peut-tre lui tais-je mme plus
attache que je ne le faisais paratre; mais ma position me commandait
une extrme rserve, et je ne lui laissai jamais voir combien j'tais
touche de son amour. On nous voyait souvent ensemble dans le parc.
Ces innocentes promenades furent la cause de sa mort. Un jour que je
l'attendais dans une alle o nous avions coutume de nous rencontrer, il
ne vint pas. A l'heure du djeuner, on m'apprit qu'il tait sorti dans
la matine avec un jeune homme. Un garde les avait vus causer vivement
et s'loigner ensemble. Une vague inquitude me saisit, et je me levai
de table dans un tat d'agitation que je ne pouvais dominer. Quand le
malheur nous a touchs de son aile, on a de ces pressentiments. Une
heure aprs, deux bcherons rapportaient au chteau l'Espagnol, qu'ils
avaient trouv dans un coin du bois, la poitrine traverse d'un coup
d'pe. Il n'y avait dj plus d'esprance de le sauver. Quand il me
vit, il me prit les mains entre les siennes, les embrassa et mourut.
Jamais je n'oublierai l'expression de ses derniers regards; ils taient
si tristes et si pleins d'amour, que je me mis  pleurer comme une
folle. Il me sembla dans ce moment que je l'aimais aussi et que je
perdais avec lui ma dernire esprance.

--Et le nom du meurtrier? dit Belle-Rose.

--Je l'ai su plus tard; quant  mon pauvre ami, il mourut avec son
secret dans le coeur, et mon nom sur les lvres. Trois jours aprs
je reus une lettre de M. d'Assonville; elle tait date de Paris et
m'apprenait que, de retour d'une mission secrte en Italie, il partait
pour l'Angleterre, o l'envoyait un ordre du cardinal Mazarin. Il devait
tre promptement de retour et me priait de compter sur lui. On voyait
bien qu'il m'aimait toujours, mais son langage tait plus grave. Il ne
paraissait pas, d'ailleurs, qu'il et reu aucune de mes lettres.

Cette mission, qui devait durer quinze jours ou trois semaines, elle
n'tait pas termine encore au bout de trois mois. Mon pre tait
revenu. Mes jours s'enfuyaient comme de sombres rves, et la nuit je
pleurais. Mes penses allaient de Gaston  don Pdre,--c'tait le nom
de mon parent;--et je dois bien vous l'avouer, mes sympathies et mes
regrets taient  celui qui n'tait plus. Il m'avait aime et console;
l'autre m'avait perdue! Il arriva un soir que le nom de M. d'Assonville
fut prononc par un gentilhomme qui tait en visite chez nous. A ce nom,
mon pre fit clater une colre inattendue, et j'appris que M. de
La Noue avait t battu et bless dans une rencontre avec le pre de
Gaston. M. de La Noue avait t humili dans son orgueil de soldat;
la plaie tait incurable. Mon avenir se voilait de plus en plus; je
ne voulais pas y penser et j'y rvais toujours; j'avais des heures
de gaiet folle et des jours de morne dsespoir. La douleur usait mon
amour. Sur ces entrefaites, la cour et le parlement venaient de conclure
leur alliance, et mon pre m'apprit qu'il avait rsolu de me marier avec
un riche seigneur du parti du roi, et que je devais me tenir prte. Il
me dit cela au moment de partir et le pied sur l'trier. Quand je revins
de ma surprise, M. de La Noue galopait  un quart de lieue. Cependant M.
d'Assonville me fit savoir son retour, et cette nuit mme je le revis au
petit pavillon. A la nouvelle que j'allais tre mre, il fit clater une
joie si vive, que ma tendresse se rveilla. Il m'embrassait les mains et
pleurait d'ivresse  mes genoux.

--Ainsi, vous m'aimez toujours? me dit-il.

--Oui, rpondis-je, et j'tais franche alors.

--Et pendant cette longue absence que mon devoir m'a impose, aucun
autre n'a rien surpris de votre coeur? ajouta-t-il.

--Que voulez-vous dire? repris-je tonne. N'ai-je pas toujours t
seule? Un instant j'ai eu prs de moi un ami, un frre; il a t bon,
tendre, affectueux pour moi, il m'a console, et il est mort.

--Me pardonnerez-vous, Genevive? me dit tout  coup Gaston.

Je le regardai, effraye dj du son de sa voix.

--Cet ami, c'est moi qui l'ai tu! reprit-il.

Je poussai un cri terrible  cet aveu, et j'cartai de mes mains les
mains de M. d'Assonville: il me semblait y voir du sang.

--Ne me maudissez pas, Genevive, me dit-il; je vous aimais, j'tais
jaloux. Quand j'arrivai d'Italie,  la premire auberge o je m'arrtai
 couen, votre nom fut prononc avec celui de don Pdre. On disait
que vous vous aimiez... Je devins fou, et la premire personne que je
rencontrai dans le parc, ce fut lui. Nous tions jeunes et tous deux
arms... Vous savez le reste. Je partis sans vous voir... Hlas! je vous
accusais, et vous tiez mre!

Il parla longtemps, mais je ne l'entendais plus. Un bruit confus
emplissait mes oreilles, mon coeur se tordait et je m'vanouis. Gaston
me laissa aux mains de ma nourrice. Quand je revins  moi, un enfant
pleurait  mes cts.

--Un enfant! rpta Belle-Rose; c'est  lui que se rattache ma mission.

--Eh! dit Genevive, votre mission sera facile. Ce que vous voudrez,
je le voudrai. Une fivre ardente me cloua sur ce lit de souffrance,
continua-t-elle, sur ce lit o je n'eus pour mon enfant que des baisers
tremps de larmes. Je ne sais combien de temps dura ce dlire; ma
nourrice cartait tout le monde de ma chambre; ma tante, confite en
dvotion, me voyait  peine une minute au retour de ses stations  la
chapelle du chteau. J'tais en convalescence quand mon pre revint.--Je
vous amne un mari, le seigneur dont je vous ai parl, me dit-il, avant
de m'avoir embrasse, et il me le prsenta sur l'heure.

--C'tait M. le duc de Chteaufort? dit Belle-Rose.

--Lui-mme. M. d'Assonville avait disparu depuis la scne du pavillon.
Il avait cru  ma trahison,  mon tour je crus  son oubli. Que vous
dirai-je? Mon pre a t la seule personne devant qui j'aie trembl.
Aprs un mois d'hsitation, j'pousai le duc. Trois jours aprs, je
revis M. d'Assonville; laiss pour mort dans un combat o mon pre
se trouvait, il avait d la vie aux soins charitables de malheureux
paysans, qui l'avaient recueilli sur le champ de bataille. Sa douleur
m'pouvanta; ses reproches,  la fois amers et passionns, me brisrent
le coeur. Oh! il m'aimait bien, celui-l!... mais moi je ne l'aimais
plus... La piti quelquefois rchauffait mon me... Hlas! ce n'tait
pas la tendresse qui l'agitait, c'tait le souvenir!... Nous nous
rencontrions alors dans la petite maison de la rue Cassette, o j'avais
tabli ma nourrice. Ces rencontres taient tour  tour douces et
empoisonnes pour moi; pour lui elles taient enivrantes ou terribles.
Parfois il se souvenait de M. de Chteaufort: moi, je me souvenais de
don Pdre. Cette vie me devint intolrable. Un jour je lui tmoignai le
dsir que j'avais de rompre nos relations. Il rsista. Je le priai
avec des larmes dans la voix... Il m'offrit de m'enlever, de quitter
la France, et d'aller vivre au bout du monde avec notre enfant. Cette
proposition venait trop tard: je ne l'aimais plus.

--Vous refusez, me dit-il; eh bien! si je n'ai pas la mre, du moins
j'aurai l'enfant.

Cette menace me vint au coeur. Mon enfant! comprenez-vous cela, dites?
C'tait toute ma vie,  moi, mon refuge, mon esprance, mon repos, ma
joie... Ses sourires clairaient mon dsespoir... Quand j'tais lasse de
vivre, je l'embrassais et j'oubliais.

--Mon enfant! m'criai-je, et je sentis tout d'un coup cette force et
cette nergie qui avaient si longtemps sommeill dans le coeur de la
vierge. Mon enfant! ne l'ai-je donc pas assez pay de ma honte, de mes
pleurs, de mes angoisses! L'enfant est  la mre, et vous voulez me
l'arracher!... Cela ne sera pas, je vous le jure!

Le lendemain, l'enfant avait disparu. M. d'Assonville n'eut pas le
temps de se livrer  de longues recherches, la guerre qui venait de
se rallumer en Flandre l'obligea de quitter Paris, et je restai seule.
Seule aprs avoir aim! seule! entendez-vous? Mon mari avait une haute
position  la cour... J'tais jeune et belle... on se pressait autour
de moi... je voulus oublier... je voulus tromper l'imagination... Les
distractions qui s'offraient  moi, je les acceptai toutes... J'eus bien
vite ma part d'influence et je m'en servis. Bientt mme j'aimai ou je
crus aimer. Je fis de mon existence un tourbillon; tous les succs, je
les eus; tous les plaisirs, je les gotai; les femmes m'enviaient, les
hommes m'admiraient, on me croyait heureuse, et je n'tais que folle! M.
d'Assonville m'a bien souvent maudite... il ne m'a pas vue aux heures
o j'tais seule! Que de fois n'ai-je pas pleur toute la nuit dans
mon oratoire, comme une Madeleine aux pieds du Christ! Et puis, le
lendemain, c'taient des ftes et d'autres garements!

O mon Dieu! reprit Genevive en sanglotant, je vous dis tout,  vous,
Jacques, et vous allez me har, me mpriser peut-tre! Ces temps
d'erreurs, je les maudis. Si mon sang pouvait les effacer, je les
verserais goutte  goutte... Est-ce bien moi, la fille de ma mre, une
sainte femme, qui ai pu passer par cette route-l? J'avais le vertige
et je suivais ma pente quand je vous rencontrai! Vous en souvenez-vous,
Jacques?

--La trace du feu ne s'efface pas, dit Belle-Rose  demi-voix.

--Mon Dieu! laissez-moi croire que vous me pardonnerez; je ne vous
demande rien qu'un peu de cette piti que vous avez pour tous les
malheureux, reprit la duchesse, s'attachant aux mains de Belle-Rose, et
si vous me maudissez encore, moi je vous bnirai toujours; oui, je vous
bnirai, parce que vous m'avez tire de cette vie misrable, parce que
vous m'avez rendu l'amour, la jeunesse, la croyance; parce que vous avez
fait descendre dans mon coeur un rayon de joie et de puret, parce que
j'aime, enfin!

Genevive, incline sur la main de Belle-Rose, la couvrait de ses larmes
et de ses baisers. Belle-Rose la retira doucement.

--Vous pardonner! dit-il; je ne suis pas votre juge, et je ne puis pas
vous har.

Genevive tendit ses bras vers le ciel.

--Merci, mon Dieu! dit-elle; il ne m'a pas repousse.

Vous savez, reprit-elle aprs un instant de silence, dans quelles
circonstances je vous ai rencontr. Vous aviez remis trois lettres de M.
d'Assonville  la petite maison de la rue Cassette: l'une de ces lettres
suppliait; l'autre priait et menaait tout ensemble; la dernire ne
contenait que des menaces.

--Et c'est  celle-l que vous vous tes rendue? dit Belle-Rose.

--Vous savez bien, Jacques, reprit la duchesse avec un accent de fiert,
que la peur n'a pas d'empire sur moi. Je me rendis  cette lettre, parce
qu'entre la premire et la troisime, j'avais tout dispos pour mon
entrevue avec M. d'Assonville, et qu' cette entrevue notre enfant
devait assister.

--Vous auriez fait cela, Genevive? s'cria Belle-Rose.

--J'allais le faire, quand j'appris que M. d'Assonville avait charg une
personne inconnue de le reprsenter. Cette dcouverte m'indigna; je crus
qu'il avait rvl notre secret, et je rsolus d'avoir par la ruse, ou
la force au besoin, les papiers qui pouvaient compromettre mon repos.

--Ainsi, vous avez souponn M. d'Assonville, un si loyal gentilhomme?

--Hlas! quand on s'habitue  pratiquer le mal, on oublie bien vite la
croyance au bien. Mais, se hta d'ajouter Genevive, en vous faisant
venir au pavillon, o je vous reus masque, mon projet tait seulement
de vous obliger  me remettre les papiers qui constataient les droits de
M. d'Assonville; sre alors qu'il ne pourrait plus me ravir mon fils,
je l'aurais rendu  sa tendresse. Dj j'tais lasse de cette vie
aventureuse o toute distraction tait empoisonne. J'tais tonne
d'avoir pu regarder avec d'autres yeux que les yeux de l'indiffrence
un homme qui n'avait ni grandeur dans le caractre, ni noblesse dans les
sentiments... La honte me prenait au coeur!... Je vous vis, vous m'aviez
sauve, vous tiez jeune, vaillant, gnreux et fier! Vous ne savez pas
combien je vous aimai tout de suite... Je voyais en vous comme dans une
eau limpide, et votre vaillante nature rendait  la mienne un peu de sa
jeunesse et de sa fracheur. Je sentis renatre en moi les sources des
douces penses! Oh! que n'tais-je jeune fille alors! J'eusse t digne
de vous... Vous m'auriez aime, peut-tre!...

--Genevive! Genevive, s'cria Belle-Rose boulevers  cet accent,
dites, ne l'avez-vous pas t?

A ce cri, un clair de joie illumina la tte ple de Genevive.

--Je l'ai t, reprit-elle; est-ce bien vrai cela?... Est-ce la piti
qui vous inspire cette bonne parole ou votre coeur qui vous la rappelle?
J'ai t aime! J'ai eu ma part de bonheur, et vous ne me maudirez pas,
et vous aurez parfois mon nom sur vos lvres! J'ai tant souffert, si
vous saviez! j'ai tant pri et tant pleur! votre abandon m'avait rendu
folle, votre colre me tuerait. Que faut-il que je fasse, dites? Votre
volont sera ma loi; parlez, et j'obis... Mais ne me chassez pas de
votre souvenir... O que j'aille, et quoi qu'il m'arrive, faites au
moins que j'emporte un mot qui me console et me relve... Vous ai-je t
si chre un jour pour que vous me hassiez toute la vie?... Jacques! mon
ami, votre main, mon Dieu! votre main!

Jacques prit la tte de Genevive entre ses deux mains et la baisa au
front.

--Vous avez aim, vous avez souffert! que Dieu vous pardonne! dit-il.

A ce baiser, une joie inespre emplit le coeur de Genevive. Elle
renversa sa tte en arrire et roula ses bras dfaillants autour du cou
de Belle-Rose.

--Mon Dieu! je ne souffre plus, dit-elle.




XXIII

UN GUET-APENS


Le lendemain, au point du jour, quand Belle-Rose ouvrit les yeux, il
tait seul. Un instant il crut qu'un rve enflamm avait troubl son
imagination; le silence l'entourait, mais un vague et doux parfum dont
l'air tait imprgn lui rappelait que Mme de Chteaufort tait venue
dans sa tente. Il se leva tout troubl, et comme il la cherchait
partout, s'attendant  la voir surgir de quelque ct, ses regards
tombrent sur une rose fane dont les ptales jonchaient le sol au pied
du lit. A cette vue, le jeune officier se couvrit le visage de ses deux
mains.

--O mon Dieu! dit-il, hier encore j'aimais Suzanne!

Ses yeux ne pouvaient se dtacher de la pauvre fleur abandonne dont les
insaisissables parfums montaient jusqu' son coeur comme un mlancolique
reproche. Il se baissa tristement, et ramassant les ptales fltris, il
les serra dans un mdaillon qu'il suspendit  son cou.

--Pauvres feuilles! murmurait-il en les pressant contre ses lvres, vous
tes toujours douces et suaves comme celle dont vous venez.

Comme il achevait son odorante moisson, le sergent la Droute entra sous
la tente.

--Il y a l un homme qui vous demande, lui dit-il.

--Le connais-tu?

--Non, mais c'est  vous seul qu'il veut parler.

--C'est bien, qu'il attende une minute, et je suis  lui.

Belle-Rose passa son pe  sa ceinture, agrafa son habit, prit son
chapeau et sortit. Le Lorrain l'attendait devant la porte.

--Que me voulez-vous? lui dit Belle-Rose.

--J'ai affaire  M. Jacques Grinedal, lieutenant d'artillerie
au rgiment de La Fert? rpliqua le drle, qui tenait  remplir
consciencieusement sa mission. Est-ce bien  lui-mme que j'ai l'honneur
de parler?

--A lui-mme.

--S'il en est ainsi, mon officier, veuillez prendre connaissance de
cette lettre qu'on m'a charg de vous remettre.

--A moi?

--Sans doute.

--Mais il n'y a point d'adresse.

--N'importe! brisez le cachet et lisez hardiment; la lettre est bien
pour vous.

Belle-Rose dchira l'enveloppe. Aux premiers mots, il reconnut
l'criture de Mme de Chteaufort. Le billet ne contenait que deux
lignes.

Suivez cet homme; j'ai besoin de vous voir pour affaire d'importance
qui m'intresse et vous intresse. Dpchez; je vous attends.

Belle-Rose regarda tour  tour l'homme et le billet. L'homme soutint
ce regard sans sourciller; quant au billet, il tait d'un laconisme qui
surprit le jeune officier; mais cette brivet mme le persuada qu'il
s'agissait de l'enfant de M. d'Assonville.

--La personne qui vous a remis cette lettre est-elle encore au camp?
demanda Belle-Rose.

--Non, rpondit hardiment le Lorrain.

--Y a-t-il longtemps que vous lui avez parl?

--Il y a une heure  peu prs.

--Ainsi, vous savez o je dois la trouver?

--Je le sais.

Belle-Rose appela le sergent la Droute, et lui commanda d'apprter son
cheval.

--Il est prt.

--Va donc le chercher.

Un instant aprs, la Droute revint, conduisant deux chevaux par la
bride.

--Voil deux animaux insparables, dit-il: o l'un va, il faut que
l'autre coure. Mon lieutenant permettra bien que le gris accompagne le
noir?

--Comme tu voudras.

Conrad avait tout entendu. A ces derniers mots, il s'approcha.

--La personne qui vous attend, dit-il en s'adressant  Belle-Rose, m'a
fort recommand de vous amener seul.

La Droute intervint brusquement.

--Mon ami, dit-il au Lorrain, la personne qui t'envoie ne sait pas que
mon cheval est un animal surprenant pour l'amiti. S'il restait seul au
logis, il se casserait la tte d'un coup de pied; c'est un meurtre que
tu ne voudrais pas avoir sur la conscience. Marche, on te suit.

Conrad rflchit qu'une plus longue insistance pourrait veiller des
soupons; ce n'taient, aprs tout, que deux hommes contre dix.

--Ce sera l'affaire d'un coup de pistolet de plus, se dit-il, et il se
mit en devoir de partir.

Au moment de s'loigner, la Droute appela un caporal qui passait par
l.

--Eh! Grippard! lui dit-il, viens t'asseoir ici, et garde la maison. Si
M. de Nancrais ou toute autre personne nous venait demander, assure-les
que nous serons promptement de retour. Nous allons... O allons-nous?
reprit-il en se tournant du ct de Conrad.

--A Morlanwels, dit Conrad, qui ne pouvait s'empcher de rpondre  la
question.

--Tu as entendu? continua la Droute en s'adressant  Grippard.

--Parfaitement.

--Assieds-toi donc, et veille bien.

A trois cents pas du camp, le Lorrain prit son cheval qu'il avait laiss
dans une ferme, et on poussa vivement du ct de Morlanwels. Belle-Rose
n'avait pas fait une lieue que Mme de Chteaufort,  cheval, arrivait
devant la tente du lieutenant. Elle tait vtue d'un habit de velours
vert qui seyait merveilleusement  sa taille lgante et souple; un
feutre gris, o flottait une plume rouge, ombrageait sa tte, et du bout
de sa houssine elle irritait une superbe jument blanche qui piaffait
sous elle et faisait voler l'cume de ses naseaux enflamms. Deux
laquais la suivaient  cheval, le mousquet pendu  l'aron de la selle.

--H! l'ami! dit-elle  Grippard, voudriez-vous dire au lieutenant
Belle-Rose qu'une dame est l, qui dsire lui parler?

--Je le ferais sans nul doute, madame, si le lieutenant n'tait parti.

--Parti, dites-vous?

--Il y a une demi-heure.

--Parti, sans rien dire?

--Un homme est venu de grand matin, lui a remis un billet, et ils se
sont loigns ensemble. Le sergent la Droute m'a charg de rpondre
qu'ils allaient du ct de Morlanwels.

--A Morlanwels? mais il y a des Espagnols de ce ct-l!

--Des Espagnols et des Impriaux, dit Grippard.

Les yeux de la duchesse tombrent sur un papier pli en forme de lettre
qui gisait sur le sol; leste comme un oiseau, elle sauta par terre
et ramassa le papier. Ds la premire ligne elle plit, ayant peur de
comprendre.

--Voil le billet qu'on a remis au lieutenant? dit-elle  Grippard d'une
voix tremblante.

--Je le crois.

--C'est une trahison! fit-elle.

En ce moment Cornlius Hoghart, Guillaume et Pierre accouraient pour
embrasser Belle-Rose.

La duchesse, du premier coup d'oeil, reconnut le gentilhomme qu'elle
avait rencontr dans l'antichambre de M. de Louvois. Elle courut  lui.

--Monsieur, lui dit-elle d'une voix brve, me reconnaissez-vous?

--Madame la duchesse de Chteaufort! s'cria Cornlius en s'inclinant.

--Eh bien, monsieur, en ce moment on assassine Belle-Rose.

A ce cri, le vieux Guillaume s'lana vers la duchesse.

--Que dites-vous! madame? s'cria-t-il; je suis son pre!

--Je dis qu'il faut le sauver s'il est vivant ou le venger s'il est
mort. C'est  Morlanwels qu'il faut courir;  cheval,  cheval, et qu'on
me suive!

La duchesse prit un pistolet  la ceinture de Grippard, sauta sur sa
jument, lcha les rnes et partit suivie de ses deux laquais. Cornlius,
Guillaume, Pierre et Grippard s'lancrent sur des chevaux de dragons
qui taient par l, et la petite troupe, excite par son guide, franchit
les barrires du camp.

Cependant Belle-Rose et la Droute suivaient le Lorrain, qui pressait sa
monture sans souffler le moindre mot. Au bout d'une lieue, Conrad prit
un sentier sur la gauche qui coupait  travers champs. L'approche de la
guerre avait fait dcamper les habitants; les fermes taient dvastes;
on ne voyait pas un paysan alentour.

--O diable nous mnes-tu? dit la Droute,  qui la mine du Lorrain ne
revenait pas.

--C'est une entrevue o il faut de la prudence. La personne qui m'envoie
serait dsespre si l'on venait  la souponner, rpondit Conrad.

La Droute se tut, mais il s'assura que ses pistolets jouaient bien
dans leurs fontes. Ceux que Conrad cachait dans ses poches taient
tout arms. On courut encore une demi-lieue sans dcouvrir personne.
Belle-Rose, absorb par ses penses, se recueillait en quelque sorte
pour la mission qu'il allait accomplir. Le chemin que suivaient les
trois cavaliers s'enfonait dans un petit vallon couvert de bois. A
l'extrmit du vallon, on voyait un chteau.

--C'est ici, dit Conrad, en montrant le chteau du doigt.

Comme ils longeaient un taillis, la Droute entendit un bruit d'arbustes
froisss. Conrad tourna vivement la tte.

--Il y a par l quelque sanglier qui quitte sa bauge, dit-il en
souriant.

La Droute passa la main droite sous les fontes, saisit la crosse d'un
pistolet, et, se penchant vers Belle-Rose, lui dit tout bas  l'oreille:

--Prenez garde, mon lieutenant; nous sommes en pays ennemi.

Belle-Rose tressaillit et tourna rapidement les yeux autour de lui. Tout
 coup le sabot d'un cheval sonna contre un caillou.

--Oh! oh! fit la Droute, voil un sanglier qui a les pieds ferrs.

Le Lorrain leva brusquement la main et lcha un coup de pistolet contre
le sergent; mais le sergent avait l'oeil sur lui; au mouvement du
Lorrain, il rpondit par un mouvement semblable en se jetant sur le cou
du cheval, et les deux coups partirent presque en mme temps. La balle
du Lorrain passa derrire la tte du sergent.

--Ah! mon drle! s'cria la Droute en rendant balle pour balle, tu es
trop maladroit pour le mtier que tu fais.

Le coup du sergent dchira le bras du Lorrain, et atteignit son cheval 
la tte. L'animal bless hennit de douleur, se cabra et partit comme une
flche. Au bout de cent pas, il donna dans un marais dont l'eau verte
tait tapisse d'herbes; du premier bond il s'enfona jusqu'au jarret
dans la vase; un violent coup d'peron le fit se redresser; il s'lana,
s'embourba jusqu'au poitrail et roula dans l'eau. Un instant on vit les
jambes du cheval qui battaient la surface du marais dans les convulsions
de l'agonie; les mains de Conrad se roidissaient cramponnes  la selle;
un lan furieux lui fit soulever la tte au-dessus du lit d'herbes qui
l'touffait.--A moi! cria-t-il d'une voix haletante; mais le cheval
s'enfona, et le Lorrain disparut sous l'eau. Toute cette scne
s'tait passe en une minute; au moment o les deux coups de pistolet
retentissaient, une troupe de cavaliers parut sur la lisire du bois.
A sa tte marchait M. de Villebrais. La Droute regarda derrire lui;
trois ou quatre hommes gardaient le sentier: dcidment Belle-Rose et
lui taient cerns. Il y avait du ct oppos au bois un grand
rocher dans lequel s'ouvrait une baie. Belle-Rose y poussa son cheval
rapidement, et sr de n'tre pas envelopp, il fit face  l'ennemi. La
Droute tait dj  son ct, l'pe et le pistolet au poing. M. de
Villebrais rallia sa troupe et s'avana vers le rocher. Il y avait une
douzaine de cavaliers derrire lui rangs en demi-cercle. Il marchait
lentement, comme un homme qui ne craint pas que sa proie lui chappe,
l'pe au fourreau, le pistolet dans les fontes, l'oeil sur Belle-Rose.

--Hier, c'tait votre tour; c'est aujourd'hui le mien, lui cria-t-il; je
prends ma revanche.

--Vous la volez! rpondit Belle-Rose, qui s'apprtait  vendre chrement
sa vie.

--Soit! dit M. de Villebrais; je ne chicanerai pas sur les termes. Je
l'ai; le reste m'importe peu.

Comme il parlait, on entendit le bruit lointain d'un galop rouler comme
un tonnerre sur le sentier. Belle-Rose et M. de Villebrais regardrent
du ct d'o venait le bruit. Une troupe de cavaliers arrivait  bride
abattue, guide par une femme qu'emportait un cheval blanc. M. de
Villebrais reconnut Mme de Chteaufort. Il plit et tira son pe.

--A nous ceux-ci! s'cria-t-il en montrant Belle-Rose et la Droute;
 vous ceux-l! reprit-il en s'adressant  un soldat balafr qui
paraissait le lieutenant de la bande. Burk, au galop.

Les deux tiers de la troupe suivirent Burk, qui s'lana le sabre
au poing du ct du sentier. Le reste s'branla sur les pas de M. de
Villebrais. Mais Belle-Rose et la Droute lui pargnrent les trois
quarts du chemin. En les voyant un instant immobiles  l'aspect des
cavaliers qui arrivaient ventre  terre, la Droute s'tait pench vers
Belle-Rose.

--Chargeons ces drles! lui dit-il.

Belle-Rose avait dj les perons dans le ventre de son cheval, et ils
tombrent comme la foudre sur la bande de M. de Villebrais au moment o
la troupe de Burk et celle de Mme de Chteaufort se joignaient. Le choc
fut terrible des deux parts. Burk, qui courait en tte, arrta Mme de
Chteaufort par le bras, alors qu'elle s'lanait du ct de Belle-Rose.

--Eh! dit-il, des yeux comme des diamants et de l'or autour du cou!
double aubaine!

--Tu m'as touche, je crois, dit firement Mme de Chteaufort.

Et levant son pistolet  la hauteur du soldat, elle lui cassa la tte.
Ce fut le signal du combat. Vingt dtonations le suivirent et les pes
se choqurent. A la premire dcharge, l'un des laquais fut tu
et Cornlius dmont. La supriorit du nombre tait du ct des
assaillants. Mme de Chteaufort, perdue, se tordait les mains de
dsespoir. Sur le terrain o combattait Belle-Rose, elle ne voyait plus
qu'un groupe d'hommes entours de fume o reluisait l'clair des pes.
Ses yeux pouvants se tournaient vers le ciel, lorsqu'au dtour du
bois elle aperut une compagnie de cavaliers qui s'approchait au pas.
Genevive fouetta sa jument et se prcipita vers eux.




XXIV

UNE ME EN PEINE


Ceux qui marchaient  la tte de cette compagnie taient couverts
d'habits magnifiques. En une seconde, Genevive fut sur eux. Elle tait
frmissante de colre et de terreur; le sang de l'homme qu'elle avait
tu avait rejailli sur sa robe, et sa main tenait encore le pistolet
fumant.

--Il y a l un officier franais qu'on assassine, messieurs, leur
dit-elle. Amis ou ennemis, si vous tes gentilshommes, vous le sauverez.

Celui qu'on pouvait prendre pour le chef de la compagnie fit un signe de
la main, un officier partit au galop avec les soldats de l'escorte, et
Mme de Chteaufort le suivit. Il tait temps que ce renfort intervnt.
La Droute, bless, tait couch par terre, la jambe engage sous son
cheval. Belle-Rose, galement dmont, se dfendait avec le tronon de
son pe, dont la lame tait reste dans le corps d'un cavalier; ses
habits taient percs en vingt endroits et rougis en trois ou quatre.
Des deux laquais, l'un tait mort, l'autre avait la tte fendue.
Cornlius et Pierre, tout sanglants, se dbattaient au milieu de trois
ou quatre bandits acharns contre eux. Le vieux Guillaume gisait sur un
soldat qu'il avait tu au moment o ce soldat allait frapper Belle-Rose.
Grippard achevait de poignarder un Suisse qu'il avait abattu. Le vieux
Guillaume tait le seul qui ft parvenu  rompre la troupe de Burk.
Le pre tait venu mourir auprs du fils. Les hussards de l'officier
entourrent les combattants et les forcrent  lcher prise. Tous
taient meurtris, et M. de Villebrais, frapp au front, avait le visage
tout couvert de sang. A la vue de l'officier qui faisait rentrer les
pes au fourreau, il plit de rage, et jeta la sienne sur l'herbe
humide et rouge. La duchesse de Chteaufort s'lana vers Belle-Rose.

--Vivant, dit-elle, vivant, mon Dieu!

Et elle tomba sur ses genoux, les mains tournes vers le ciel. La prire
entr'ouvrait ses lvres, et deux grosses larmes roulaient sur ses joues.
Belle-Rose la souleva dans ses bras avec un lan amer et passionn.

--Ainsi, dit-il, vous me sauverez toujours. Voici trois fois que je vous
dois la vie!

Genevive, brise par tant de terribles motions, appuya sa tte contre
l'paule de Belle-Rose, et se prit  fondre en larmes.

--Oh! mon Dieu! dit-elle, je voudrais mourir ainsi.

En ce moment, le duc de Castel-Rodrigo,--car c'tait lui que Genevive
avait rencontr,--arriva sur le lieu du combat.

--Ah! c'est vous, monsieur? dit-il en s'adressant  M. de Villebrais,
qu'il reconnut malgr le dsordre de ses habits et le sang dont il tait
couvert.

--Moi-mme, fit M. de Villebrais, qui mordait ses lvres de colre.

--Diable! monsieur, vous n'avez point tard d'entrer en campagne,  ce
qu'on peut voir, reprit le duc d'un ton de mpris.

--J'imagine, monsieur le duc, reprit le tratre hardiment, que vous ne
m'avez pas confi ces braves gens pour les conduire  la messe?

Le duc de Castel-Rodrigo frona le sourcil.

--Au surplus, ajouta M. de Villebrais, que la fureur tourmentait,
il m'est doux de savoir que nous vivons au temps de la chevalerie. A
l'avenir, quand j'aurai un ennemi  combattre, j'aurai grand soin de le
prvenir de l'heure et du lieu, comme faisaient les preux de la Table
ronde.

--Monsieur sait bien qu'il ment, dit froidement un officier de la suite
du duc de Castel-Rodrigo: il n'ignore pas sans doute qu'au temps dont il
parle on btonnait les dserteurs et qu'on pendait les tratres.

Cet officier, d'une figure austre et pensive, tait le jeune prince
d'Orange, qui faisait son apprentissage de la guerre, celui-l mme qui
devait tre un jour Guillaume Ier, roi d'Angleterre.

--Assez, messieurs, s'cria le duc; j'ai donn permission  M. de
Villebrais de se faire accompagner de dix ou douze soldats partout o
bon lui semblerait; mais je n'ai pas, que je sache, abdiqu mes droits
de gouverneur de la province. Votre rle est fini, monsieur, le mien
commence. Allez.

M. de Villebrais se retira lentement. En passant devant Mme de
Chteaufort et Belle-Rose, il leur jeta un regard empreint d'une
haine implacable, rallia ceux de ses gens qui taient encore debout et
s'loigna.

--Monsieur, dit le duc  Belle-Rose, vous tes libre; voici des chevaux
pour vous et les vtres; voil une escorte pour vous protger. Il n'y a
plus ici ni Franais ni Espagnols: il n'y a que des gentilshommes.

Belle-Rose venait  peine de remercier le duc, qu'un faible soupir lui
fit tourner la tte. Son sang s'tait fig dans ses veines; il regardait
partout craignant de voir. Un moribond  demi couch sur un cadavre
tendait vers lui ses bras suppliants.

--Mon pre! s'cria Belle-Rose, et il s'lana vers le vieux Guillaume.

Cornlius et Pierre s'agenouillrent autour du fauconnier. Une
pleur mortelle, la pleur du dsespoir, avait effac sur leur visage
l'animation du combat.

--J'ai vcu plus de soixante et dix annes, leur dit Guillaume, Dieu me
fait la grce de mourir en soldat: ne pleurez pas.

Belle-Rose ne pleurait pas, mais son visage tait effrayant  voir; il
soutenait la tte de son pre de ses deux mains et baisait ses cheveux
blancs.

--C'est pour moi, mon Dieu! c'est pour moi que vous mourez! disait-il.
Et Claudine, et Pierre... mais il fallait me laisser tuer!

Ses doigts tremblants cartrent l'habit trou qui cachait la blessure;
le fer tait entr dans la poitrine, d'o sortait encore un filet de
sang: la plaie tait horrible et profonde. Les traits de Belle-Rose se
contractrent; le vieillard sourit.

--Tu me parles de Claudine et de Pierre, lui dit-il; je te les confie.

En ce moment, les yeux de Belle-Rose rencontrrent les yeux de
Genevive: il se souvint de la lettre qu'il avait reue, de la cause qui
l'avait conduit  Morlanwels; ses sourcils se froncrent, et il jeta
sur la pauvre femme un regard si plein d'amertume, qu'elle cacha sa
tte entre ses mains. Cependant Cornlius fit construire  la hte un
brancard avec des branches d'arbres; un chirurgien, qui se trouvait
dans la suite du duc de Castel-Rodrigo, posa un premier appareil sur les
blessures du vieux Guillaume; deux soldats prirent le brancard, et le
triste cortge s'achemina vers Charleroi. La Droute, qui n'tait pas
dangereusement atteint, bien que cribl de coups, se tenait passablement
 cheval. Mme de Chteaufort essuya ses yeux rougis par les larmes et
s'approcha de Belle-Rose.

--Jacques, lui dit-elle d'une voix douce et ferme, j'ai encore une grce
 vous demander, non pas pour moi, mais au nom d'un enfant sur qui vous
avez jur de veiller.

A ce souvenir, Belle-Rose tressaillit.

--Parlez, Genevive, je vous coute; mais htez-vous, chaque minute
m'est prcieuse.

--Il faut que je vous voie, que je vous parle encore au sujet de cet
enfant. Le voulez-vous? reprit-elle en attachant un regard suppliant sur
celui qui l'avait tant aime.

--Je le dois et je le ferai, dit-il.

--Merci, Jacques. Demain je vous ferai savoir o nous aurons cette
dernire entrevue. Maintenant, adieu.

Mme de Chteaufort dtourna la tte pour cacher une larme qui tremblait
au bord de sa paupire, poussa sa jument et disparut dans les plis
du sentier. Quelques heures aprs la rencontre du vallon, le funbre
cortge entrait au camp de Charleroi. M. de Nancrais, prvenu par
Grippard, accourut auprs du fauconnier, qui avait aim et protg son
enfance. Dans un coin de la tente, Claudine et Pierre sanglotaient;
Belle-Rose tait dsespr mais ferme; Cornlius allait de Claudine 
Belle-Rose, morne et silencieux; Guillaume avait la srnit d'un vieux
soldat qui avait toujours vcu comme un chrtien. Il mourait comme
d'autres s'endorment. Guillaume Grinedal reconnut M. de Nancrais
aussitt qu'il entra et lui serra la main. Il ne pouvait dj plus
parler, mais son regard loyal avait encore l'clat de sa verte
vieillesse. Tandis qu'il retenait M. de Nancrais, il fit signe 
Belle-Rose d'approcher; ses yeux se tournrent alors vers le fils du
comte d'Assonville avec une expression inquite et suppliante.

--Je suis son frre, dit M. de Nancrais que cette prire muette toucha
jusqu'au fond de l'me.

Guillaume porta la main de M. de Nancrais  ses lvres avec tant
d'effusion, que l'impassible soldat dtourna la tte pour ne pas laisser
voir son trouble. Claudine s'tait agenouille au pied du lit; le
vieux Guillaume appela Cornlius du regard, et le forant doucement
 s'incliner prs d'elle, mit leurs deux jeunes ttes sous ses mains
tendues. Le silence tait si profond, qu'on n'entendait pas d'autre
bruit que la respiration haletante de Pierre, qui mordait son mouchoir
pour touffer ses sanglots. La Droute, dont Belle-Rose n'avait pas
voulu se sparer, tendu sur un matelas dans un coin, tambourinait la
marche des canonniers sur ses genoux et pleurait sans savoir ce qu'il
faisait.

--Et dire que c'est ce bon vieux qui a reu le coup tandis que j'tais
l! murmurait-il  voix basse. Faut-il que je sois maladroit!

Et l'honnte la Droute se donnait au diable de n'tre pas transperc
de part en part. En ce moment un pan de la toile se souleva et donna
passage  M. de Luxembourg. Le duc s'approcha du lit o gisait le vieux
fauconnier et lui tendit la main.

--Me reconnaissez-vous, Guillaume? lui dit-il.

Guillaume le regarda un instant, et l'on vit un doux sourire briller
dans ses yeux.

--Vous m'avez secouru dans des temps de malheur, reprit le duc, je
m'en suis souvenu. Belle-Rose sera comme un fils pour moi. Je ne lui
pargnerai pas les dangers, et si Dieu nous prte vie  tous deux, il
arrivera plus loin qu'il n'a jamais rv.

Le fauconnier porta la main du gentilhomme  ses lvres. En se retirant,
le duc pressa fortement la main de Belle-Rose.

--Soyez ferme, lui dit-il, il vous reste un pre.

L'aumnier du bataillon arriva dans la nuit et rcita la prire des
agonisants. Tout le monde se mit  genoux, et Guillaume, les mains
jointes, remit son me  celui qui aime et pardonne. Le surlendemain,
vers midi, un soldat se prsenta  la tente de Belle-Rose. C'tait
un page  la tournure leste, au regard vif, au sourire espigle et
dtermin. Malgr ses habits d'homme, il ne fallut qu'un regard 
Belle-Rose pour reconnatre Camille, la suivante de Mme de Chteaufort.

--Ma matresse vous fait prvenir, dit la camriste, qu'elle vous
attendra ce soir, s'il vous est possible de lui donner une heure.

--Je suis  ses ordres, rpondit Belle-Rose.

--S'il en est ainsi, tenez-vous prt ce soir au coucher du soleil.

--Je serai prt. O faut-il me rendre?

--Entre Marchienne et Landely,  deux lieues d'ici  peu prs. Mais ne
vous mettez point en peine, c'est moi qui vous servirai de guide.

--A ce soir donc.

Camille pirouetta sur ses talons et s'loigna. Tandis que ces choses se
passaient au camp, M. de Villebrais, plus ardent encore  la vengeance
depuis sa dernire rencontre avec le duc de Castel-Rodrigo, avait
dispers ses hommes et quelques autres que l'appt du gain avait
attachs  sa fortune, autour des lignes franaises, en leur
recommandant la plus stricte surveillance. Lui-mme, sous les habits
d'un maracher, s'tait aventur jusqu'aux avant-postes; il allait et
venait  toute heure par les sentiers, infatigable et silencieux comme
le loup qui rde en cherchant une proie. Vers cinq heures, comme il
tait en observation sur un monticule, d'o l'on voyait le ct du
camp qu'habitaient le duc de Chteaufort et sa suite, il aperut Mme de
Chteaufort  cheval, suivie d'un seul laquais, qui se dirigeait vers
les barrires. M. de Villebrais attendit qu'elle ft arrive  quelques
centaines de pas du camp, et sautant alors sur un cheval qui tait
toujours  porte de sa main, il fit signe  l'un des hommes de le
suivre et se lana  la poursuite de la duchesse, en ayant soin de
mettre la rivire entre eux pour qu'elle ne prt pas garde  lui. Mme de
Chteaufort suivait la route de Marchienne-au-Pont. A un quart de lieue
de ce bourg, elle prit un chemin sur la droite, gagna la campagne
de Landely, et s'arrta  cent pas des bords de la Sambre, devant un
pavillon de chasse dont une espce de garde lui ouvrit la porte. M.
de Villebrais ne la voyant pas sortir, ctoya les bords de la rivire,
trouva un gu, poussa son cheval et traversa la Sambre, ayant tantt de
l'eau jusqu' l'peron, tantt jusqu'aux hanches. Aprs avoir attach
son cheval au tronc d'un vieux saule, il se dirigea doucement vers le
pavillon, en fit le tour, et quand il eut reconnu les tres, il reprit
au galop la route de Charleroi, laissant son acolyte en sentinelle dans
le taillis. Au coucher du soleil, M. de Villebrais avait runi quatre
ou cinq de ses gens, et leur avait donn rendez-vous  Landely. Chacun
devait s'y rendre de son ct. Quant  lui, il se coucha dans un foss
sur le bord de la route qu'avait suivie Mme de Chteaufort et attendit.
Cependant,  l'heure convenue, Belle-Rose vit s'avancer Camille, qui
gouvernait d'une main sre un beau gent d'Espagne.

--tes-vous prt? lui dit le faux page.

Belle-Rose, pour toute rponse, sauta sur un cheval que Grippard tenait
par la bride. Camille lcha les rnes du gent, et Belle-Rose piqua
des deux  sa suite. Ils n'avaient pas fait un quart de lieue qu'ils
entendirent un cavalier courant  bride abattue sur la route. Belle-Rose
se retourna, et, dans le clair-obscur, il reconnut son frre qui
arrivait sur lui comme la foudre.

--Cornlius est prs de Claudine, Claudine m'envoie prs de toi, lui dit
Pierre.

Belle-Rose lui tendit la main, et tous trois, penchs sur la croupe des
chevaux, passrent comme des fantmes. M. de Villebrais se dressa, un
amer sourire claira son visage.

--Si Mme de Chteaufort me le livre, dit-il, je pourrai bien, au prix de
l'homme, pardonner  la femme.

Il y avait entre Marchienne-au-Pont et Charleroi, sur la route la plus
directe de Landely, un rgiment de cavalerie dont il tait impossible,
aprs le coucher du soleil, de traverser le bivouac sans avoir le mot
d'ordre. M. de Villebrais, qui n'ignorait pas cette circonstance, tourna
au midi de Charleroi, passa la Sambre un peu au-dessous du camp, et se
lana dans la campagne, du ct de Landely. Le ciel tait pur, et la
lune, qui montait  l'horizon, guidait sa marche rapide. Au bout d'une
heure, il vit parmi les arbres, et de l'autre ct de la Sambre, qui
s'panchait entre deux rives sombres comme une ceinture d'argent, une
lumire qui tremblait. M. de Villebrais fouetta son cheval, qui
hennit de douleur et bondit sur le sable. D'autres hennissements lui
rpondirent sur les deux rives.

--Ils sont l! pensa M. de Villebrais.--Et, pench sur l'encolure du
cheval qui mordait son frein, il se mit  chercher le gu sur le rivage.
Il crut le reconnatre  une pierre qu'il avait remarque dans la
soire, et il se jeta hardiment dans l'eau qui semblait rouler des
vagues de diamants.

Cependant Camille et Belle-Rose atteignirent le pavillon de Landely.
Le garde les introduisit dans une antichambre o Camille s'arrta.
Belle-Rose pntra dans une seconde pice o Mme de Chteaufort
l'attendait. Pierre s'tait assis  la porte du pavillon. Genevive
accueillit Belle-Rose avec un ple et triste sourire.

--Je vous ai fait venir, lui dit-elle, pour vous parler d'un enfant qui
n'a plus de pre et que sa mre veut vous confier. Il ne faut pas qu'il
grandisse seul.

--En vous communiquant la mission dont M. d'Assonville m'a charg,
dit Belle-Rose, je n'ai jamais prtendu vous ravir le droit de voir et
d'embrasser votre fils. Ne pouvons-nous veiller ensemble sur lui?

Mme de Chteaufort secoua la tte.

--Hier, c'et t le plus doux de mes rves; mais ce n'tait qu'un rve!
je me suis rveille.


La voix de Mme de Chteaufort tait si profondment dsespre, que
Belle-Rose lui prit la main.

--Genevive, lui dit-il, oubliez que vous tes femme pour vous souvenir
que vous tes mre.

--Je ne puis rien oublier, rien! reprit-elle. Vous voulez que nous
veillions ensemble sur cet enfant. Hlas! le pouvons-nous? Quand vous le
verrez beau comme un ange et souriant entre nous, quel regard aurez-vous
pour la mre? Tenez, Jacques, hier j'ai tout compris. Le malheur est sur
moi! Quand M. d'Assonville est mort, j'tais l! Quand le sang de
votre pre a coul, j'tais l! Le reproche a lui dans vos regards, ce
reproche tait dans votre coeur, et maintenant, quoi que vous fassiez,
l'ide du meurtre se mlera toujours  mon souvenir! Et d'ailleurs,
l'image d'une autre femme est dans votre coeur bien plus puissante que
la mienne!... N'ai-je point vu, il y a trois jours, votre main ramasser
une fleur qu'elle avait laiss tomber, et ne vous ai-je pas vu la porter
 vos lvres? Oh! vous l'aimez, cette femme!... Son nom, vous l'avez
mille fois murmur!... elle est jeune... elle est belle... elle est
pure!... Un instant, j'ai cru qu' force d'amour je pourrais lutter
contre son souvenir: c'tait une erreur dont un flot de sang m'a
tire... Entre vous et moi il y a trop de malheurs, il y a votre pre...
il y a Gaston!

Belle-Rose baissa la tte. Chaque parole de Genevive entrait dans son
coeur comme une flche.

--Vous vous taisez, Jacques, reprit-elle, et je ne me plains pas: vous
m'avez pardonn.

Comme ce dernier mot tombait de ses lvres, un cri terrible fendit l'air
et vint retentir  leurs oreilles. Tous deux tressaillirent; mais ce cri
sans nom avait travers l'espace comme une balle; tout tait redevenu
calme et silencieux. Par un mouvement instinctif, Genevive s'tait
rapproche de Belle-Rose.

--Jacques, lui dit-elle en prenant une de ses mains entre les siennes,
dites-moi du moins que vous apprendrez  mon fils  m'aimer? Quand il me
voit il me sourit; il a des caresses divines pour mes lvres; il tend
sur mes fautes son innocence comme un manteau; ses petites mains se
suspendent  mon cou, et, quand il m'appelle, il me semble que la
bndiction de Dieu descend sur moi.

Genevive pleurait, le visage appuy sur la main de Belle-Rose.

--Il vous aimera! il vous aimera! Comment le fils de Gaston pourrait-il
ne pas vous aimer! s'cria Belle-Rose perdu.

Un autre cri plus horrible encore retentit. C'tait un cri funbre qui
semblait ne pas appartenir  la terre: il dchirait l'oreille et glaait
le coeur; l'espace profond l'engloutit, et l'on n'entendit plus rien que
le doux murmure du feuillage qu'agitait le vent. Genevive pouvante se
laissa tomber sur ses genoux.

--Mon Dieu! dit-elle, est-ce l'me de Gaston qui m'appelle?

Belle-Rose sentit un frisson courir  la racine de ses cheveux que
mouillait une sueur froide. Il s'lana vers la fentre et l'ouvrit. La
nuit sereine enveloppait la campagne de sa transparente obscurit;
la brise chantait entre les rameaux fleuris des aubpines, et l'on
entendait dans l'ombre d'une haie une fauvette amoureuse qui gazouillait
sur son nid. Une terreur invincible retenait Genevive agenouille par
terre; elle avait la pleur du marbre, sa tte renverse en arrire
semblait aspirer encore l'horreur de ce cri, et ses mains perdues dans
son paisse chevelure en tordaient les boucles flottantes. Belle-Rose
sondait du regard les profondeurs de la nuit; sa main s'tait porte
 la garde de son pe, et ce soldat qui ne connaissait pas la peur
attendait muet et frmissant. Un nouveau cri, un cri lugubre, clata
soudain et se prolongea sous le ciel toil: c'tait tout  la fois une
plainte dchirante et une menace formidable, un cri qui figeait le
sang. Mme de Chteaufort, folle d'pouvante, bondit jusqu'aux genoux de
Belle-Rose et s'y cramponna. Tout  coup la porte s'ouvrit violemment,
et Pierre se prcipita dans la chambre l'pe nue au poing; Camille,
effare, s'y jeta aprs lui.

--Entends-tu, frre? dit  voix basse le ple jeune homme; entends-tu?

Belle-Rose se dgagea de l'treinte de Mme de Chteaufort et tira son
pe.

--Viens, frre! dit-il; et tous deux se jetrent hors du pavillon.




XXV

VILLE GAGNE


Madame de Chteaufort, perdue et muette, suivit Belle-Rose et Pierre.
Dans l'tat de frayeur mortelle o son me tait plonge, ce qu'elle
craignait avant toute chose, c'tait de demeurer seule. Le paysage tait
calme et repos. La campagne, baigne d'une blonde lumire, se perdait
dans un horizon placide et vaporeux o rayonnaient seulement quelques
tincelles immobiles comme des toiles. A cent pas du pavillon, la
Sambre coulait comme un fleuve d'argent liquide, et l'on n'entendait
rien que le doux bruit de l'eau qui se brisait au pied des saules. Il
semblait aux deux frres que les cris s'taient levs dans la direction
de la rivire. Ils s'avanaient donc de ce ct, prudemment, l'oeil
et l'oreille au guet, comme des soldats qui craignent une surprise,
lorsqu'un cri rauque, haletant, essouffl, passa au-dessus de leur tte,
et fit se courber Mme de Chteaufort comme un arbre battu par le vent.
Un silence lugubre le suivit. Belle-Rose se redressa imptueusement.

--C'est le cri d'un homme qui se noie! dit-il; et il s'lana vers le
rivage.

Pierre arriva sur le sable aussi vite que lui, et tous deux courbs
cherchrent le long du fleuve, qui brillait comme un large ruban
d'acier.

Ils n'avaient pas fait cinquante pas, qu'ils aperurent auprs d'un
vieux saule, pench sur le fleuve, un corps noir qui flottait doucement
au cours de l'eau. Il y avait des instants o ce corps venait  la
surface, et d'autres o il disparaissait sous les branches du saule,
obissant au remous qui le balanait.

--Le voil? dit Pierre, regarde: ses deux mains sont noues autour d'une
branche.

C'tait en effet le cadavre d'un homme cramponn  l'arbre. Les bras,
raidis par l'agonie, sortaient de l'eau et le retenaient au milieu des
rameaux tremblants. Belle-Rose s'avana sur le tronc du saule, tandis
que Pierre entrait dans le fleuve; courbs sur le cadavre, dont la tte
ballotte par les vagues flottait entre les feuilles, ils le tirrent de
l'eau; mais les doigts inflexibles taient scells  la branche, et il
fallut la couper pour le pousser au rivage. Mme de Chteaufort attendait
au bord de la Sambre; quand le cadavre humide fut tendu sur l'herbe,
aux paisibles rayons de la lune, la premire elle le reconnut.

--M. de Villebrais! dit-elle.

Belle-Rose se jeta  genoux prs du mort; c'tait bien lui; la face
tait livide, et ses yeux, dmesurment ouverts, saillaient hors des
orbites. Les angoisses d'une horrible agonie avaient boulevers ses
traits, o se refltait encore l'expression de la haine. Le jeune
officier laissa retomber la tte qu'il avait un instant souleve.

--Le coeur ne bat plus, dit-il. Que Dieu fasse paix  son me!

M. de Villebrais, en croyant passer la Sambre  gu, s'tait tromp; son
cheval, qui n'avait tout d'abord de l'eau que jusqu'au jarret, perdit
pied tout  coup; M. de Villebrais voulut le ramener, mais le courant
tait fort et rapide en cet endroit; l'officier abandonna l'animal
qui s'enfonait sous lui, et tenta de se sauver  la nage. Il y aurait
peut-tre russi si le cheval, en se dbattant, ne l'et frapp d'un
coup de pied  la tte, ce qui fit perdre  M. de Villebrais la
moiti de ses forces. Ce fut alors que le nageur poussa son premier
et formidable cri. Un de ses hommes, cach dans un fourr sur la rive
oppose, se glissa vers le rivage pour aller  son secours, mais il
tomba ds son premier lan dans un coin du lit tout rempli d'herbes, o
il faillit rester. Comme il s'en dgageait, il entendit du bruit dans un
pavillon; la peur le prit et il se jeta sous un taillis. Cependant M.
de Villebrais luttait contre le courant avec l'nergie du dsespoir; sa
tte coulait parfois sous la surface, sa bouche s'emplissait d'eau, sa
respiration s'puisait; quand il avait assez de force pour soulever sa
poitrine, il jetait un de ces cris suprmes qui glaaient d'effroi Mme
de Chteaufort. Un dernier effort lui fit atteindre le vieux saule min
par la rivire, ses doigts s'attachrent autour d'une branche comme des
liens de fer, il voulut se hausser sur le tronc; mais la branche plia,
un cri d'horreur jaillit de ses lvres bleuies, et son visage disparut
sous les flots. Quand Belle-Rose se fut assur de la mort de M. de
Villebrais, il appela le garde et lui confia le cadavre du noy; puis
il reprit avec Mme de Chteaufort et Pierre le chemin du pavillon. En
ce moment, on entendit au loin le galop prcipit de trois ou quatre
chevaux: c'taient les gens de M. de Villebrais qui, se voyant privs
de leur chef, regagnaient leurs cantonnements. Mme de Chteaufort se
retrouva un instant aprs seule avec Belle-Rose. La mort imprvue et
terrible de M. de Villebrais avait encore augment la tristesse profonde
et l'amer dcouragement dont elle se sentait frappe. La dsolation
tait dans son me: elle avait vu l'agonie de M. d'Assonville; elle
venait de voir le cadavre de M. de Villebrais; elle voyait devant elle
Belle-Rose ple et morne, qui portait dans son coeur le deuil de son
pre. Elle comprit que l'heure de la sparation avait sonn, et appelant
 son aide tout ce qui lui restait de force, elle tira de sa poche un
petit paquet cachet.

--Voici, dit-elle  Belle-Rose, les papiers qui constituent l'tat du
fils de M. d'Assonville; quand il sera d'ge  choisir une carrire, il
pourra le faire en gentilhomme. A ces papiers j'ai joint une lettre qui
vous donne tout droit sur lui.

--Mais vous, Genevive? dit Belle-Rose.

--Moi? je l'embrasserai, c'est la seule grce que je vous demande.

En achevant ces mots, Mme de Chteaufort se leva. Toute esprance tait
bannie de son coeur. Elle s'approcha de Belle-Rose, la pleur d'une
morte sur le front et le sourire aux lvres, et lui tendit la main.
Belle-Rose, sans lui rpondre, la prit entre les siennes.

--Ainsi, reprit-elle, je serai votre amie, rien de plus, rien de moins,
une amie absente  laquelle vous penserez quelquefois sans amertume?

--Une amie dont je ferai bnir le nom par les lvres d'un enfant,
rpondit Belle-Rose.

Le visage de Genevive rayonna d'une joie pure. Elle se haussa sur la
pointe des pieds, attira  elle la tte de Belle-Rose et l'embrassa
chastement comme une soeur embrasse son frre.

--Voil une parole que j'emporte dans mon coeur, dit-elle, et qui me
consolera quand je serai seule. Adieu, mon ami, puissiez-vous trouver
quelque jour le bonheur que j'aurais voulu vous donner!... Une autre
sera plus heureuse; vous penserez  moi dans votre joie, et je prierai
pour vous deux dans ma tristesse. C'est une nouvelle vie que je
commence, je la commence avec le repentir.

Belle-Rose retint quelques minutes Genevive sur son coeur, puis,
sentant les larmes le gagner, il s'arracha de ses bras, colla ses lvres
une dernire fois au front de la pauvre dlaisse, et s'lana hors de
l'appartement. Un instant aprs, il s'loignait avec Pierre. Au premier
coude que faisait le sentier, Belle-Rose se retourna: sur la porte
d'un pavillon, une femme, qu'on reconnaissait  sa robe blanche, tait
agenouille, les bras tendus vers lui; au milieu du silence de la nuit
embaume, il entendit comme le bruit d'un sanglot qu'on cherchait 
retenir. Belle-Rose frissonna de la tte aux pieds, et frappant son
cheval de ses deux perons  la fois, il se prcipita comme un fou sur
la route de Charleroi. Deux jours aprs, le camp tait lev, et le 4
du mois de juin, le sige fut mis devant Tournai. Claudine et Suzanne
taient restes  Charleroi, o M. d'Albergotti venait de tomber malade.
Son grand ge, les fatigues de la guerre, ses blessures, tout inspirait
de graves inquitudes sur son tat. Au milieu du tumulte d'une ville
remplie de soldats, il tait  craindre que le vieil officier ne ret
pas tous les soins que rclamait sa position: il fut dcid qu'on se
dirigerait sur Paris  petites journes; l du moins on aurait tous
les secours de la science. Mme de Chteaufort se retira dans la ville
d'Arras, o depuis sa disgrce le duc avait reu l'ordre de rsider,
le mari ayant pri sa femme de l'aider de sa prsence au moment des
rceptions officielles et des reprsentations. On sait que les deux
poux vivaient en grands seigneurs qui n'ont de rapports ensemble que
pour les choses qui tiennent  leur tat dans le monde. Pierre, attach
 la compagnie o servait Belle-Rose, avait suivi l'arme  Tournai. Les
oprations du sige commencrent activement et la place fut investie le
jour mme. Les efforts de l'artillerie furent tourns contre un fort qui
commandait la place du ct du midi. Les assigs rpondaient par un feu
bien nourri aux attaques de l'arme franaise, et cherchaient  troubler
ses oprations par de frquentes sorties. Mais la prsence du roi
augmentait l'ardeur des troupes, et l'on prvoyait dj l'instant o la
ville serait force de battre la chamade. Pour en prcipiter le moment,
il s'agissait de miner un bastion dont la chute, en ouvrant le rempart,
contraindrait le gouverneur de Tournai  parlementer. C'tait une
expdition o il y avait de grands dangers  courir, et qui demandait
des hommes dtermins. Belle-Rose, qui cherchait des occasions de se
signaler, s'offrit de bonne volont.

--C'est bien, lui dit M. de Nancrais; choisis tes hommes, et si tu en
reviens, tu reviendras capitaine.

Vers le soir,  la tombe de la nuit, Belle-Rose, accompagn de la
Droute, de Pierre et de quatre ou cinq autres sapeurs, sortit du chemin
couvert et s'approcha des fosss en rampant sur la terre. Les premires
sentinelles qui l'aperurent tirrent sur lui; sans leur donner le temps
de recharger leurs armes, il se mit  courir jusqu'au bord du foss, o
il se laissa tomber. Belle-Rose s'tait muni d'un sac plein d'toupes
qu'il avait coiff d'un chapeau. Au moment o les Espagnols allongeaient
leurs fusils par-dessus le rempart, il jeta cette espce de mannequin
dans le foss. Il faisait sombre dj, et tous les soldats, tromps,
firent feu dessus,  l'exception de deux ou trois. Belle-Rose sauta
sur-le-champ; ceux qui n'avaient pas tir lchrent leurs coups, mais le
lieutenant tait dj parvenu de l'autre ct et s'tait log derrire
un boulement sans autre accident qu'une balle perdue dans ses habits.
Les gens de Belle-Rose, couchs dans les plis du terrain, attendaient
son signal pour descendre. Quant  lui, sr de n'tre pas inquit, il
mit tout de suite la sape au rempart et travailla avec une telle ardeur,
qu'en moins de deux heures il eut pratiqu une excavation o deux hommes
pouvaient tenir. Les Espagnols lui tiraient sans cesse des coups
de fusil, mais les balles s'aplatissaient contre la pierre ou
rebondissaient derrire lui; trois ou quatre d'entre eux avaient tent
de joindre le mineur en passant par-dessus le rempart; mais Pierre et
la Droute avaient tu les deux premiers: un autre, atteint  la cuisse,
tait tomb dans le foss, o il s'tait cass les reins; le quatrime
avait t frapp par Belle-Rose lui-mme au moment o il mettait le pied
sur le sol. Aprs ces tentatives, si mal termines, les Espagnols se
tinrent prudemment derrire le mur. Belle-Rose siffla doucement. A
ce signal dont ils taient convenus d'avance, la Droute et Pierre
accoururent ensemble au bord du foss. L'un arrta l'autre.

--Eh! l'ami, je suis sergent! dit la Droute.

--Eh! camarade, je suis son frre! rpliqua Pierre, et il sauta dans le
foss.

Pierre joignit Belle-Rose au milieu de la mousquetade. Une balle
l'effleura prs du sourcil. Un demi-pouce plus bas, elle lui cassait la
tte.

--Eh! frre, ils t'ont baptis! dit Belle-Rose en voyant le sang qui
mouillait le front du jeune soldat.

Tous deux se remirent  l'ouvrage et le poussrent si vigoureusement
qu'il fallut donner bientt un second coup de sifflet. Cette fois ce fut
la Droute qui se prsenta. Les assigeants jetrent des pots  feu dans
le foss; mais le sergent, leste comme un chat, avait dj disparu sous
la sape. Les coups de sifflet se succdaient rapidement; le mur tait
perc; les mineurs taient toujours  leur poste, sauf un seul qui avait
t tu d'un clat de grenade. Cet accident avait dtermin la Droute
 lever en arrire de la sape un paulement en terre qui les mettait
parfaitement  l'abri.

--Nous voil comme des taupes, dit-il de cet air tranquille qui ne
l'abandonnait jamais; creusons.

Vers le matin ils entendirent un bruit sourd comme celui d'un travail
souterrain. Belle-Rose fit arrter tout le monde et colla son oreille
aux parois de la mine.

--Trs bien, dit-il; on sape en avant.

--Mine et contre-mine! dit la Droute; creusons.

On creusa si bien, que vers midi on entendit trs distinctement les
coups de pioche qui frappaient la terre. Des deux cts on travaillait
avec une gale ardeur.

--Alerte! mes garons, reprit le sergent; aprs la pelle ce sera le tour
du pistolet.

Au bout d'une heure, Belle-Rose reconnut  la sonorit des coups qu'on
n'tait plus spar que par deux pieds de terre.

--Couchez-vous tous! dit-il en tendant la main vers ses mineurs.

--Eh! mon lieutenant, tous, except moi! s'cria la Droute.

--Toi le premier! reprit l'officier d'un air qui ne souffrait pas de
rplique.

La Droute obit; mais tandis que Pierre se couchait  la droite de
Belle-Rose, le sergent se mit  sa gauche.

--A prsent, camarades, laissez l les outils et apprtez les armes!
D'un coup de pioche je vais jeter ce pan de muraille  bas; aussitt que
les Espagnols nous verront, ils feront feu.

--C'est--dire que vous attraperez tout! murmura la Droute d'un air
jaloux.

--Oui, tout ou rien, rpondit Belle-Rose en souriant, et il
continua:--Vous ne vous lverez qu'aprs qu'ils auront tir; mais alors
levez-vous tous ensemble et sautez sur eux. Attention maintenant.

Belle-Rose prit une pioche  deux mains, la plus lourde, et frappa. Au
troisime coup la terre s'croula, une large brche s'ouvrit, et l'on
vit les Espagnols qui abaissaient leurs mousquets.

--Feu! cria l'officier qui les commandait.

Mais au cri de l'officier, Belle-Rose s'tait jet  plat ventre; toute
la dcharge passa par-dessus sa tte. Au milieu de la poussire et de
l'obscurit, les ennemis n'avaient rien vu.

--Debout! s'cria Belle-Rose d'une voix tonnante, et il s'lana le
premier, suivi de prs par son frre et la Droute.

Les Espagnols, surpris, furent tus sur place ou dsarms. Ils taient
dix dans la chambre. Au dernier coup de pistolet il n'en restait que
trois debout. Belle-Rose s'empressa de faire murer l'ouverture avec
des pierres et des dcombres; il attacha le ptard, droula la mche et
donna l'ordre  la Droute de ramener sa petite troupe. Quand elle eut
repass le foss, Belle-Rose mit le feu  la mche et il s'loigna, mais
pas avant d'avoir vu le soufre et la poudre ptiller. La Droute tait
sur le revers du foss, allant et venant sans prendre garde aux coups de
fusil que les fuyards tiraient sur lui en quittant le rempart.

--Eh! du diable! cria-t-il du plus loin qu'il vit Belle-Rose, ne
pourriez-vous marcher plus vite?

--Et toi, dit l'autre, ne pourrais-tu rester plus loin?

Tous deux s'loignrent rapidement; mais, au bout de cent pas,
Belle-Rose sentit trembler le sol sous leurs pieds.

--A terre! cria-t-il  la Droute.

Et, le saisissant par le bras, il le fora de se coucher prs de lui
dans un pli du terrain. Une pouvantable dtonation retentit aussitt;
un nuage de poudre obscurcit le jour, et mille clats de pierre
tombrent autour d'eux. Quand ils se relevrent, vingt toises du mur
taient  bas; le foss tait combl par les dbris et une large brche
ouverte au flanc du bastion. La garnison avait dcamp. Un corps de
soldats que M. de Nancrais tenait en rserve s'lana aussitt que la
mine eut jou, et s'installa sans coup frir dans le fort, o le drapeau
blanc fut arbor. M. de Luxembourg se porta en avant suivi de ses
officiers. Comme il passait, il rencontra Belle-Rose qui courait vers le
rempart, ses habits en dsordre et tout couvert de poudre.

--Ah! c'est vous, Grinedal? dit M. de Luxembourg; arrtez-vous une
seconde pour me dire le nom du soldat qui a mis le feu  la mche.

--Eh! s'cria la Droute, ce soldat est un officier.

--Ah!

--Et cet officier, c'est mon lieutenant.

M. de Luxembourg tendit la main  Belle-Rose.

--Ce sont de ces actions qui ne m'tonnent pas, venant de vous: j'en
parlerai ce soir  Sa Majest, lui dit-il.

Le gouverneur de Tournai, voyant la ville dmantele, envoya un
parlementaire au camp; la capitulation fut signe, et la ville ouvrit
ses portes. Ce premier succs excita la joie de l'arme, qui ne parlait
de rien moins que d'aller d'emble jusqu' Bruxelles. Vers le soir, et
comme la ville retentissait de chants, une ordonnance prvint Belle-Rose
que M. de Luxembourg l'attendait  son quartier. Le jeune officier s'y
rendit et trouva le gnral dans sa tente, qui expdiait divers ordres.

--Grinedal, lui dit-il quand ils furent seuls, Sa Majest,  qui j'ai
rendu compte de votre belle conduite, m'a permis de vous promettre le
grade de capitaine. Votre brevet est  la signature.

Belle-Rose remercia son gnreux protecteur et regretta dans le fond de
son me que son pre ne ft pas l pour jouir de cette fortune.

--Mais, reprit M. de Luxembourg, ce n'est pas le gnral qui vous parle,
c'est l'ami. Celui-l, Jacques, a une fois encore besoin de vos services
et de votre dvouement.

--Parlez, et quand vous m'aurez dit ce qu'il faut que je fasse, je vous
remercierai pour m'avoir choisi.

--Un homme en qui j'avais mis toute ma confiance, continua le gnral,
vient de me trahir. Tu t'en souviens peut-tre pour lui avoir parl 
Witternesse, il y a dix ans?

--Bergame! s'cria Belle-Rose.

--Lui-mme. Il est en train de vendre pour une somme de cent mille
livres des papiers qu'il a entre les mains, et que je lui avais laisss,
croyant  son honntet. Si ces papiers ne compromettaient que moi ou
le prince de Cond, je ne m'en inquiterais gure. Le roi, dans sa
souveraine misricorde, a bien voulu tout oublier. Mais ils peuvent
porter un prjudice notable  des gens qui n'ont point t souponns;
que dis-je? ils peuvent les perdre, si ces papiers tombent au pouvoir de
M. de Louvois.

--Que faut-il faire?

--Il faut partir pour Paris.

--Quitter l'arme! s'cria Belle-Rose indcis.

--Tu perdras quinze jours que tu regagneras en une semaine, rpliqua M.
de Luxembourg qui s'animait en parlant. Et d'ailleurs, je ne sais que
toi  qui je puisse confier cette mission.

--J'irai.

--Tu t'arrteras  Chantilly, o l'intendant de M. le Prince te remettra
cent mille livres en or sur cet avis que voici. Tu te rendras ensuite
chez Bergame, qui demeure du ct de Palaiseau, dans une maison que je
lui ai donne.

--Ah! fit Belle-Rose avec dgot.

--La maison est  droite,  cent pas de la route, avant d'entrer au
village. Tout le monde te l'indiquera. Bergame ne se doute pas encore
que je suis instruit de sa perfidie. Tous les papiers sont chez lui,
dans une certaine armoire que je connais bien, qui est creuse dans le
mur, et o je me suis cach plus d'une fois au temps de la Fronde. Un
homme qui est employ auprs de M. de Louvois a eu connaissance de ce
march, il s'est souvenu qu'il me devait tout, et il m'a prvenu.

--Ce sont ces papiers-l que vous voulez?

--Par ruse ou par force, il faut que tu les aies.

--Oh! c'est un vieillard! fit Belle-Rose.

--Eh! morbleu! s'cria M. de Luxembourg, les vieux loups ont les plus
longues dents! D'ailleurs, il ne s'agit pas de le tuer: tu payes le prix
de la trahison et tu prends les papiers, qu'il se taise ou qu'il crie!
Sais-tu bien qu'il y va de la vie de vingt personnes?

--C'est bien! j'aurai ces papiers.

--Ainsi, tu partiras demain.

--Je partirai cette nuit.

--Va, et que Dieu te conduise! Une premire fois tu m'as peut-tre sauv
la vie; une seconde fois tu me sauves l'honneur. Que ferai-je pour toi,
Grinedal?

--Vous me ferez voir une bataille.




XXVI

UNE MISSION DIPLOMATIQUE


Une heure aprs cette conversation, Belle-Rose partit accompagn de la
Droute, qui, sous aucun prtexte, n'avait voulu se sparer de lui. M.
de Nancrais s'tait charg de Pierre, dont il se proposait de pousser
l'ducation militaire. Afin que l'absence de Belle-Rose ne ft pas
interprte d'une manire dfavorable, il avait t en apparence charg
d'une mission pour M. de Louvois. Arriv  Chantilly, Belle-Rose se
rendit chez l'intendant du prince, qui lui compta la somme convenue;
puis il poussa vers Paris, o il descendit chez le digne M. Mriset,
qui pensa s'vanouir de joie en le revoyant. Le lendemain, il se dirigea
vers Palaiseau. Parvenu  cinq minutes du village, il arrta un bouvier
qui passait sur la route.

--Pourriez-vous m'indiquer la demeure de M. Bergame? lui dit-il.

--Vous la voyez l-bas, entre ces vieux ormeaux; c'est la maison qui a
des volets verts et des tuiles rouges. Le jardin est  lui et la prairie
aussi. Oh! il a du bien, M. Bergame; on dit dans le pays qu'il va
s'arrondir.

--Eh! mais c'est justement pour l'aider  s'arrondir que je me rends
chez lui! dit Belle-Rose en souriant.

--Allez donc, vous serez le bienvenu.

Belle-Rose poussa du ct de la maison avec la Droute, qu'il laissa
devant la porte avec les deux chevaux, et entra dans le jardin.

--M. Bergame? dit-il  un petit garon qui ravaudait parmi les
espaliers.

Le petit garon, qui tait maigre, ple et chtif, regarda Belle-Rose
d'un air fut.

--De quelle part venez-vous, monsieur? dit-il avec un accent italien
assez prononc.

--De la mienne, rpondit Belle-Rose.

Le petit garon salua avec beaucoup de politesse.

--C'est trs bien, monsieur; mais M. Bergame, tant fort occup, ne
saurait vous recevoir  prsent. Il faudrait repasser.

--Allons, pensa Belle-Rose, c'est un sige  faire.

Et il reprit:

--Ne pourriez-vous pas dire  M. Bergame qu'il s'agit d'une affaire
d'importance?

--Pour qui, monsieur? dit l'enfant d'un air simple qui cachait une
grande malice.

--Eh! mais pour lui, sans doute! s'cria Belle-Rose.

--Pardonnez-moi, monsieur, reprit l'enfant d'un petit ton patelin, mais
c'est qu'en gnral les personnes qu'on ne connat pas ont toujours pour
entrer chez les gens de belles affaires  traiter.

Belle-Rose eut quelque envie de saisir le petit drle par le cou et de
le billonner; mais il y avait du monde sur la route, il ne connaissait
pas les tres de la maison; ce n'tait pas le moment d'employer la
violence.

--Allons! rpliqua-t-il de l'air d'un homme qui se dcide  parler,
puisque tu veux tout savoir, prends ce louis pour toi, et cours dire 
M. Bergame qu'il s'agit de cent mille livres  recevoir.

A la vue de l'or, les yeux du petit garon tincelrent. Ses doigts
saisirent la pice comme les pinces d'une tenaille, et il pria
Belle-Rose de le suivre.

--Fourbe, mais avide! pensa Belle-Rose: un vice corrige l'autre.

L'enfant laissa Belle-Rose dans une salle au rez-de-chausse, grimpa
l'escalier qui conduisait  l'tage suprieur avec la souplesse d'un
chat, et redescendit deux minutes aprs.

--Suivez-moi, monsieur, dit-il  Belle-Rose, M. Bergame est l-haut qui
vous attend.

Le petit garon introduisit Belle-Rose dans une pice carre o, du
premier coup d'oeil, le fils du fauconnier chercha la fameuse armoire
dont lui avait parl M. de Luxembourg. Elle tait dans un coin, sous
une tapisserie qui aurait dissimul sa prsence  un homme moins bien
renseign. M. Bergame regarda rapidement Belle-Rose avec l'expression
d'un chat qui guette sa proie.

--Vous avez une somme d'argent  me remettre, avez-vous dit, monsieur?
ou bien ce jeune enfant, dont il faut excuser la simplicit, s'est-il
tromp en me rapportant vos paroles? dit-il  Belle-Rose.

--Cet enfant vous a dit la vrit, monsieur Bergame, rpondit
Belle-Rose, et je suis tout prt  vous compter les cent mille livres
qu'on m'a confies.

--Fort bien, monsieur, c'est une somme que je recevrai--quand vous
m'aurez dit pourquoi elle m'est envoye.

Belle-Rose ne se mprit pas  l'expression du regard que lui jeta M.
Bergame. L'enfant rdait autour d'eux: c'tait un tmoin incommode
au cas o il faudrait employer la menace; Belle-Rose rsolut de s'en
dbarrasser.

--C'est ce que je vais vous dire tout  l'heure; permettez seulement que
j'aille chercher l'argent, reprit Belle-Rose; et il sortit.

Ce qu'il avait prvu arriva. L'enfant le suivit.

--La Droute, dit tout bas Belle-Rose au sergent, tandis que je
dboucle cette valise, approche-toi de ce mchant drle, et billonne-le
lestement.

Peppe,--c'tait le nom de l'enfant,--regardait de tous ses yeux la
valise o il devait y avoir de si beaux louis d'or; la Droute noua la
bride du cheval autour d'une branche et s'approcha de Peppe; mais Peppe,
qui l'aperut du coin de l'oeil, fit deux pas en arrire.

--Eh! fit Belle-Rose en laissant tomber sept ou huit pices d'or, voil
l'argent qui m'chappe! viens par ici, mon petit, et prends ces louis;
si tu m'en apportes quatre l-haut, il y en aura deux pour toi.

Et Belle-Rose, chargeant la valise sur ses paules, s'loigna. L'enfant
se jeta sur l'herbe, o l'or tincelait; la Droute sauta sur lui, le
saisit par le cou et noua un mouchoir autour de sa bouche. Peppe n'eut
pas mme le temps de pousser un soupir, mais il eut assez de prsence
d'esprit pour glisser quatre ou cinq pices d'or dans sa poche.
Belle-Rose, qui avait tout vu, remonta rapidement chez M. Bergame.

--Voil! dit-il en posant la valise sur la table.

--Et Peppe? demanda M. Bergame, dont les yeux s'taient carquills au
bruit argentin de la valise.

--Oh! fit l'officier d'un air tranquille, il s'amuse  tenir mon cheval
par la bride.

La fentre de l'appartement o se tenait M. Bergame s'ouvrait sur
une partie carte du jardin; il n'avait rien pu voir et n'eut aucun
soupon.

--a, entendons-nous, dit-il en poussant son fauteuil vers la table:
vous tes venu pour me compter cent mille livres, c'est trs bien, et
je ne demande pas mieux que de les recevoir, mais encore faut-il que je
sache d'o provient cette somme.

Belle-Rose comprit qu'il fallait jouer le tout pour le tout.

--C'est un change, rpondit-il hardiment.

--Ah! fit le vieillard en attachant sur lui ses petits yeux perants.

--Argent contre papiers.

--Ah! ah!

--L'argent est ici et les papiers sont l, reprit Belle-Rose en
dsignant la place o tait l'armoire.

--Trs bien; je prends les louis et vous donne les papiers; est-ce cela?

--Prcisment.

--Mais, mon bon monsieur, vous me direz bien encore de quelle part vous
venez?

--Eh! parbleu! vous le savez bien.

--Sans doute! cependant je ne serais pas fch d'en avoir l'assurance.

--Eh! monsieur, je suis envoy par le ministre.

--M. de Louvois?

--Lui-mme.

--Alors, vous avez bien une lettre d'introduction, quelque bout de
papier avec sa signature.

--Une commission, n'est-ce pas? fit Belle-Rose sans sourciller.

--Justement.

Belle-Rose venait de prendre son parti rsolument; tandis que M. Bergame
parlait, la main du lieutenant s'tait glisse sous sa casaque.

--Ma commission, reprit-il, la voil.

Et il leva un pistolet  la hauteur du visage de M. Bergame.

--Si vous dites un mot, si vous faites le moindre geste, vous tes mort,
ajouta-t-il.

Mais M. Bergame n'avait garde de crier: glac d'effroi, il tremblait
dans son fauteuil.

--Bien! fit Belle-Rose; voil que vous me comprenez. Je savais bien que
nous finirions par nous entendre. Que vouliez-vous? Cent mille livres?
les voil. Que me faut-il? des papiers? je les prends; nous sommes
quittes.

--Mais, monsieur, c'est un assassinat, murmura M. Bergame d'une voix
touffe par la peur.

--Ah! monsieur, que vous voyez mal les choses! C'est une restitution.

--Ah! mon Dieu! que va dire le ministre? reprit tout bas M. Bergame, qui
suivait avec terreur les mouvements de Belle-Rose.

--Eh! mon cher monsieur, vous lui direz que vous avez termin l'affaire
avec un autre. Affaire de commerce, vraiment.

Tout en parlant, Belle-Rose avait fait sauter les serrures de l'armoire,
et s'tait empar d'un paquet de papiers enferm dans une cassette. Il
y jeta un rapide coup d'oeil: c'taient des lettres jaunies par le temps
et des listes charges de noms, sur lesquelles on voyait la signature de
M. de Bouteville et de M. de Cond.

--Voil qui est fait, reprit Belle-Rose. Vous avez la somme, j'ai la
marchandise. Adieu, mon bon monsieur Bergame.

Et saluant le pauvre homme, il sortit en ayant soin de fermer la porte
au verrou sur lui.

--La Droute,  cheval! dit Belle-Rose aussitt qu'il fut dans le
jardin, et au galop.

Le sergent avait dj le pied  l'trier; ils partirent ventre  terre.
Cependant Peppe tait parvenu  se dbarrasser de ses liens, ce qui
n'avait pas t fort difficile aussitt qu'il n'avait plus t sous
la surveillance de la Droute. Son premier soin fut de courir chez son
matre et de le dlivrer. M. Bergame, qui redoutait sur toute chose
la colre de M. de Louvois, ordonna d'abord  Peppe de se mettre  la
poursuite du ravisseur. Il avait l'argent, il n'aurait pas t fch de
ravoir les papiers. Peppe, muni d'un mot qui racontait succinctement
les faits, sauta sur un cheval et se prcipita  fond de train sur les
traces des deux cavaliers. Peppe tait Italien, et partant vindicatif
quoique enfant. Les chevaux de Belle-Rose et du sergent avaient fourni
le matin mme une assez bonne traite; ils ne s'taient pas reposs,
tandis que celui de Peppe tait frais. Belle-Rose et la Droute avaient
leurs perons. Peppe avait sa haine. Aux barrires de Paris, il les
atteignit. Le petit Italien les suivit de loin et les vit entrer dans
la maison de l'honnte Mriset. Quand la porte se fut referme sur
eux, Peppe courut en un lieu o il tait sr de trouver des gens de la
marchausse. M. Mriset accueillit Belle-Rose avec ce sourire doux et
mystrieux qui lui tait habituel.

--Je vous ai fait prparer un petit djeuner dont vous me direz des
nouvelles, lui dit-il en se frottant les mains.

--C'est  merveille; mais avant de le goter, je vous serai fort oblig,
mon cher monsieur Mriset, de vouloir bien me rendre un service.

--Lequel?

--Celui de m'allumer un bon feu dans la chambre.

M. Mriset regarda Belle-Rose d'un air tout bahi.

--Seriez-vous malade, par hasard?

--Point.

--C'est que du feu au mois de juin...

--Faites toujours, mon cher hte; le feu ne sert pas seulement 
rchauffer, il brle...

M. Mriset ne comprit pas grand'chose  la rponse de Belle-Rose, mais
en homme qui a l'habitude d'obir, il disparut. Aussitt que les fagots
furent embrass, Belle-Rose monta dans la chambre, dchira les ficelles
qui enveloppaient les papiers et se mit en devoir de les brler. En ce
moment, un grand tumulte clata sur l'escalier, on entendit la voix de
M. Mriset qui discutait, et celle de Peppe qui criait. Belle-Rose sauta
vers la porte et poussa les verrous. Les papiers en masse taient dans
le feu. Au milieu du bruit que faisaient en discutant l'Italien, M.
Mriset et l'exempt, Belle-Rose s'approcha de la fentre qui donnait sur
le jardin. Celle de la salle basse, o la Droute tait rest, s'ouvrait
prcisment au-dessous.

--H! sergent? dit Belle-Rose  voix basse.

La Droute sauta dans le jardin.

--La marchausse est ici... Glisse-toi hors de la maison et tiens-toi
prt  fuir.

--Venez-vous?

--Non; on cogne  la porte et les papiers ne sont pas encore tous
consums.

--Alors, je reste.

--A ton aise; mais quand nous serons en prison tous deux, lequel des
deux sauvera l'autre?

--Bien; je pars.

--Va et raconte  M. de Luxembourg ce que tu as vu.

On frappait  la porte  coups redoubls. Belle-Rose regarda du ct de
la chemine; les papiers taient aux trois quarts brls. Il poussa du
pied ce qui restait dans l'tre.

--Au nom du roi, ouvrez, dit une voix  l'extrieur.

--Ce serait plus court d'enfoncer la porte, dit la petite voix flte de
l'enfant.

Trois coups de crosse vigoureusement appliqus lui rpondirent; le bois
craqua, et l'enfant, sr que le ravisseur ne pourrait pas s'chapper de
ce ct-l, courut vers le jardin. La porte vola en clats, et l'exempt
se jeta dans la chambre. Belle-Rose,  genoux devant la chemine,
chassait les dbris du papier au milieu des flammes. Peppe montra tout
 coup son visage  la fentre; d'un bond il sauta prs du foyer,
carta Belle-Rose et chercha entre les chenets. Un nuage de cendres
tincelantes s'parpilla sur le visage de l'enfant. Peppe se releva.

--Monsieur, dit-il  l'exempt en jetant un regard de vipre sur
Belle-Rose, voil l'homme qui a vol les papiers qui taient  M.
Bergame.

--Eh! petit, rpondit Belle-Rose, il ne faut pas mentir, ce n'est pas
bien  votre ge: j'ai achet ce qui tait  vendre.

--Des papiers qui taient destins  M. de Louvois! rpliqua l'enfant
qui avait lgrement pli.

Ce nom redoutable, dont Peppe avait dj exploit l'influence, produisit
de nouveau son effet.

--Marchons, monsieur, dit l'exempt.

Le galop d'un cheval retentit dans la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice.
Belle-Rose sourit et se tourna vers l'exempt.

--O me conduisez-vous, monsieur? lui dit-il.

--A la Bastille.




XXVII

DEUX COEURS DE FEMME


La Droute ne fit qu'une traite de Paris  Douai, o l'arme s'tait
transporte. M. de Luxembourg avait pouss du ct de la Belgique par
le Limbourg. Pierre fut la premire personne  laquelle la Droute put
apprendre la msaventure arrive  Belle-Rose. Pierre,  l'audition de
ce rcit, jeta son mousquet contre terre avec tant de violence, qu'il en
rompit la crosse.

--Cours chez l'Irlandais, je cours chez M. de Nancrais, lui dit-il.

M. de Nancrais songea  M. de Luxembourg; Cornlius songea  Mme de
Chteaufort. L'un connaissait l'honneur du gentilhomme, l'autre avait
mis  l'preuve le coeur de la femme. Deux heures aprs, M. de Nancrais
partait pour le Limbourg et Cornlius pour Arras. Au nom de Cornlius
Hoghart, Mme de Chteaufort donna ordre d'introduire le jeune Irlandais
auprs d'elle. La duchesse se tenait au fond d'un oratoire o pntrait
un jour douteux; elle tait vtue d'une longue robe sans ornement qui
cachait son cou et ses bras. Son visage avait les teintes mates de
l'ivoire, et deux cercles bleutres s'arrondissaient sous ses paupires
alanguies. Un ple sourire entr'ouvrit ses lvres  la vue de Cornlius.

--Qui vous amne? lui dit-elle; allez-vous me donner la joie de penser
que je puis vous tre bonne  quelque chose?

--Non, pas  moi, mais  un autre, madame.

--Parlez! reprit la duchesse, qui avait le nom de Belle-Rose  la bouche
et n'osait le prononcer.

--Belle-Rose est arrt.

--Arrt! dites-vous? s'cria Mme de Chteaufort en attachant ses
regards effars sur Cornlius.

Cornlius lui raconta les circonstances qui avaient prcd et
accompagn cette arrestation. Mme de Chteaufort l'coutait les mains
jointes. Quand elle apprit que Belle-Rose avait t conduit  la
Bastille, elle frissonna.

--C'est un lieu terrible: les uns en sortent pour perdre la vie,
d'autres y restent pour mourir.

--Il faut l'en tirer, madame, et l'en tirer vivant.

--Certes, je m'y emploierai de toutes mes forces, mais suis-je bien sre
de russir?

--Vous? mais vous l'avez sauv de la mort dj. Vous le sauverez bien de
la prison.

Mme de Chteaufort secoua la tte.

--J'tais puissante alors, et ce n'tait qu'un soldat, dit-elle; j'ai
perdu mon crdit, et c'est maintenant un criminel d'tat.

--Lui! fit Cornlius pouvant.

--Oh! vous ne savez pas, vous, ce que c'est que la cour et comme on
y transforme les innocents en coupables. Vous ne savez pas quel homme
c'est que M. de Louvois: farouche, violent, imprieux, il hait qui le
blesse, et ce n'est pas lui qui pardonnera jamais  Belle-Rose.

--Qu'il ne lui pardonne pas, mais qu'il lui rende sa libert. Il n'osera
pas vous la refuser,  vous.

--Non, peut-tre, si j'tais encore ce qu'on m'a vue, jeune, belle et
puissante. Regardez-moi, reprit la duchesse en souriant tristement  son
image rflchie par une glace, et dites-moi si je suis celle que vous
avez connue il y a trois mois! J'ai quitt la cour, je n'ai plus rien
demand, d'autres sont venues et je suis oublie... Oh! ne dites pas
non, on oublie vite autour d'un roi!

--Que faire alors? que faire? s'cria Cornlius.

--Tout tenter et prier Dieu. J'irai trouver M. de Louvois, je lui
parlerai et ne le quitterai qu'aprs avoir tout puis. Pour si triste
et si abattue que je sois, je me souviens toujours que je suis Mme de
Chteaufort.

A cet lan d'une me fire jusque dans sa dtresse, Cornlius sentit
luire en son coeur un rayon d'esprance.

--Vous le sauverez! s'cria-t-il.

--Oh! reprit-elle, j'irais jusqu'au roi s'il le fallait avant de le
laisser prir. Mais, tenez, je serais bien plus sre de sa vie si
quelque femme en crdit  la cour s'intressait  son sort.

--Une femme? dit Cornlius.

--Oui, reprit Genevive; si les femmes ne peuvent pas grand'chose sur
l'esprit de M. de Louvois, elles peuvent tout sur l'esprit du roi. M.
de Luxembourg est compromis, son crdit n'est pas encore assis... Il
ne nous sera d'aucun secours... ni M. de Cond non plus... Une femme, 
elle seule, ferait plus que tous deux ensemble.

--Mais vous, madame, vous? s'cria Cornlius.

--Oh! moi je suis disgracie... mon mari n'est plus rien, et l'on ne
sait mme plus mon nom.

--Aprs vous, madame, rpondit Cornlius, je ne connais que Mme
d'Albergotti.

--Mme d'Albergotti! rpta Genevive en tressaillant de la tte aux
pieds.

--Elle-mme, qui a t l'amie de Belle-Rose et la protectrice de sa
soeur.

Mme de Chteaufort avait inclin son front sur sa belle main. Aprs une
minute de silence, elle reprit:

--Eh bien! il faut que Mme d'Albergotti aille elle-mme trouver le roi,
il le faut.

Le nom de Mme d'Albergotti semblait dchirer les lvres de Mme
de Chteaufort; elle tait fort ple et parlait avec une motion
extraordinaire.

--Mme d'Albergotti est  Compigne, auprs de son mari,  qui son tat
de souffrance n'a pas permis de se rendre jusqu' Paris, dit Cornlius;
c'est au moins ce que me mande une jeune personne attache  madame la
marquise.

--En allant  Paris pour voir M. de Louvois, je passerai par Compigne
et verrai d'abord Mme d'Albergotti.

Mme de Chteaufort se leva aprs ces mots et congdia Cornlius.

Au moment o le gentilhomme irlandais se retirait, elle lui prit la main
et la lui serra fortement.

--Comptez sur moi, quoi qu'il arrive, dit-elle.

Au rcit que M. de Nancrais lui fit de l'arrestation de Belle-Rose, M.
de Luxembourg manifesta une grande douleur.

--Je ne sais pas encore si je puis beaucoup, dit le duc au colonel, mais
croyez que tout ce que je pourrai est acquis  Belle-Rose. Je verrai
le prince de Cond et m'entendrai avec lui sur cette affaire. Le
plus triste est que M. de Louvois me hait. Mon nom est une mchante
recommandation auprs du ministre.

--Et le roi?

--Le roi attend; il ne m'a pas encore prouv. Si je ne jouais que
mon pe et mon rang, je n'hsiterais pas une minute  me rendre  son
quartier; mais j'exposerais Belle-Rose  tout le ressentiment de M.
de Louvois sans avoir la certitude de pouvoir l'en garantir. Il n'est
encore que prisonnier; ne nous htons pas, de peur qu'on ne le traite en
criminel. Mais, je vous l'ai dit, comptez sur moi.

Mme de Chteaufort ne perdit pas de temps et partit dans la nuit pour
Paris. A son passage  Compigne, le lendemain, elle se fit indiquer la
demeure de Mme d'Albergotti et s'y rendit. Mme d'Albergotti quitta son
mari pour la recevoir. Elle semblait fatigue par de longues veilles
et souffrante d'un mal secret. Genevive se prit  la considrer un
instant, cherchant  dominer son motion. Au nom de Mme de Chteaufort,
Suzanne avait touff un cri de surprise. Toutes deux se connaissaient
sans s'tre jamais parl. L'une avait lu dans le coeur de Belle-Rose,
l'autre avait su comment et dans quelles circonstances tait mort M.
d'Assonville.

--Que dsirez-vous de moi, madame? dit Suzanne, dont l'esprit ferme et
honnte avait su le premier commander  son trouble.

--Madame, rpondit Genevive, un malheureux accident a frapp une
personne pour laquelle vous professez des sentiments d'amiti:
Belle-Rose a t arrt.

Mme d'Albergotti plit  ces mots.

--Il a t arrt par ordre de M. de Louvois et conduit  la Bastille,
continua Mme de Chteaufort.

Mme d'Albergotti appuya la main sur son coeur et chancela. Le froid
de la mort l'avait saisie. Mais Mme de Chteaufort tait devant elle,
Suzanne se roidit contre le mal.

--Je ne cherche pas  dissimuler la douleur que me cause cette nouvelle,
vous la voyez assez, madame, dit-elle. M. Jacques Grinedal tait des
amis de ma famille et des miens; mais quelque part que je prenne  son
infortune, que puis-je faire pour lui?

--Il est en prison, la mort le menace, et vous me demandez ce que vous
pouvez faire pour lui? s'cria la duchesse avec explosion.

Suzanne regarda Mme de Chteaufort et attendit.

--Mais vous pouvez le sauver! reprit Genevive.

--Moi, madame? et comment le pourrai-je? Parlez, et si l'honneur me le
permet, je suis prte.

--Vous avez t prsente au roi... L'avez-vous t? continua Mme de
Chteaufort rapidement.

--Je l'ai t au camp de Charleroi, par M. d'Albergotti.

--Sa Majest a pour le marquis une estime toute particulire, dit-on?

--Sa Majest a bien voulu lui en donner l'assurance en lui remettant le
gouvernement d'une place considrable.

--Eh bien! madame, la vie de Belle-Rose est dans les mains du roi, lui
seul peut l'arracher des mains de M. de Louvois. Courez  Lille, et
obtenez qu'il intervienne entre Belle-Rose et le ministre.

Suzanne sentait son coeur se briser. Elle voyait la grce de Belle-Rose
suspendue  sa dcision et restait muette.

--Il est  la Bastille! qu'attendez-vous, madame? dit Genevive.

--M. d'Albergotti est ici, dit Suzanne d'une voix mourante.

--Mais c'est de Belle-Rose qu'il s'agit! Me comprenez-vous? Quoi! tant
de malheur sur sa tte et tant d'indiffrence dans votre coeur!

Suzanne leva vers le ciel ses yeux remplis de larmes.

--Il vous aime et vous hsitez! reprit Genevive.

--C'est parce qu'il m'aime que je n'hsite plus! s'cria Suzanne en
relevant la tte: il faut que je reste digne de cet amour. Lui-mme me
repousserait si je quittais cette maison o l'honneur me retient. Si
j'tais libre, je serais prs de lui; marie, je reste o est mon mari.

--Voil donc comme vous l'aimez,  mon Dieu! s'cria Genevive, les
mains tendues vers le ciel et le regard tincelant; s'il m'avait aime
comme il vous aime, j'aurais tout oubli, moi, tout!

--Chacune a son coeur, dit Suzanne; Dieu nous voit et Dieu nous juge.

--Oh! vous ne l'avez jamais aim!

--Je ne l'ai pas aim! s'cria Suzanne qui se tordait les mains de
dsespoir; mais savez-vous que depuis mon enfance ce coeur n'a pas eu
un battement qui ne soit  lui, que sa pense est tout ensemble ma
consolation et mon tourment, que je n'existe que par son souvenir, que
je l'aime si profondment que je ne voudrais pas lui apporter une vie o
l'ombre d'une faute et pass, une me que le souffle du mal et ternie;
que je veux rester forte et pure pour qu'il se souvienne de moi. Je ne
l'aime pas, dites-vous? Mais laquelle de nous deux l'aime le mieux? Si
c'tait la volont de Dieu que je fusse  lui, ma main s'unirait  la
sienne sans trouble et sans remords; il lirait dans ma vie comme dans
une eau limpide... Vous dites que je ne l'aime pas! il a aim et j'ai
souffert, il a oubli et je me suis souvenue!... Je vis dans ma maison
comme dans un clotre... Je prie et je pleure... je suis dans le monde
comme si le monde n'existait pas... Ma vie s'coule entre Dieu que
j'invoque et un malade que je console... Je n'ai ni joie, ni repos, ni
contentement!... Je me suis fait du mariage un tombeau, et vous dites
que je ne l'aime pas!

Jamais Suzanne n'avait parl avec cette exaltation; Genevive la
regardait avec surprise et se sentait touche jusqu'aux larmes 
l'aspect de ce visage o se refltaient tous les tourments et tous
les sacrifices d'une me un instant dvoile. Genevive tomba sur ses
genoux.

--Vous l'aimez! vous l'aimez! mon Dieu! Que suis-je auprs de vous?

Quand Suzanne retourna auprs de M. d'Albergotti, elle tait fort ple;
ses yeux rougis gardaient encore les traces des larmes qu'elle avait
verses.

Le malade lui prit la main.

--Vous pleurez, Suzanne, lui dit-il.

Suzanne s'effora de sourire, mais ses forces taient  bout; elle
laissa tomber sa tte sur sa poitrine et se mit  pleurer comme un
enfant. M. d'Albergotti laissa passer les premiers sanglots sans
l'interrompre, puis, quand Suzanne fut un peu calme, il reprit:

--Que vous est-il arriv? N'tes-vous pas ma compagne, une compagne que
je chris comme ma fille? Parlez, Suzanne.

--Oh! vous tes secourable et bon! s'cria madame d'Albergotti, qui se
pencha sur la main de son mari et l'embrassa pieusement.

--Je suis vieux, voil tout, reprit M. d'Albergotti avec un doux
sourire: les passions n'ont plus gure le pouvoir de m'agiter, et je
sais d'ailleurs qu'il ne peut rien sortir que d'honnte de votre coeur.
Confiez-moi ce que vous avez.

--Oh! dit Suzanne d'une voix tremblante, c'est une triste chose: un
bon jeune homme, qui a t le compagnon de mon enfance, le fils de cet
honnte Guillaume Grinedal que vous avez vu  Malzonvilliers, le frre
de Claudine, a t arrt et conduit  la Bastille... On dit qu'un
danger le menace.

--Que pouvons-nous pour lui?

--On dit que je puis tout, continua Suzanne  qui les larmes revenaient
aux yeux; on m'a demand d'en informer Sa Majest, et que c'tait un sr
moyen d'obtenir la grce de Belle-Rose.

--Pourquoi n'tes-vous point partie?

--Oh! monsieur! vous tes mon mari, et vous souffrez! Le pouvais-je?

--Vous tes une honnte et digne femme, murmura M. d'Albergotti en
posant sa main sur le front inclin de Suzanne; me pardonnerez-vous un
jour de vous avoir ravi le bonheur qui vous tait d?

Suzanne releva ses paupires gonfles de pleurs et regarda son mari avec
une touchante expression de reconnaissance.

--Pourquoi me parlez-vous ainsi? dit-elle; n'avez-vous pas t plein de
tendresse pour moi et ne m'avez-vous pas aime et protge?

M. d'Albergotti sourit tristement.

--J'tais prs de la maison de Guillaume de Grinedal, un soir qu'un
jeune homme se mourait de dsespoir entre deux jeunes femmes qui
pleuraient. L'une avait le costume d'une villageoise, l'autre portait le
voile de marie.

A ces mots, Suzanne effare tomba sur ses genoux, elle cacha son visage
dans les plis du drap.

--Pardonnez-moi, mon Dieu! pardonnez-moi! dit-elle d'une voix brise par
les sanglots.

--Et qu'ai-je  vous pardonner, pauvre femme? Oui, j'ai bien souffert ce
soir-l... Si votre main tait  moi, votre coeur tait  un autre!...
Mais ne vous tes-vous pas dvoue  consoler ma vieillesse? ne
vous ai-je pas toujours trouve prs de moi, tendre, affectueuse
et charitable?... Si j'ai souffert, c'est parce que je vous savais
malheureuse; si vous m'avez vu triste, c'est parce que j'avais bris
votre esprance et fltri votre jeunesse! Vous tes demeure sainte et
pure comme je vous ai trouve; qu'ai-je donc  vous pardonner?

Suzanne, agenouille au bord du lit, pleurait sur les mains tremblantes
de M. d'Albergotti. Elle tait sans voix pour rpondre, mais la bont
du vieillard entrait dans son coeur et la remplissait  la fois de
reconnaissance et d'affliction.

--Relevez-vous, Suzanne, lui dit M. d'Albergotti... Encore un peu de
courage et de rsignation... Vous serez libre bientt.

--Oh! monsieur! fit Suzanne avec un doux accent de reproche.

--Laissez faire la volont de Dieu, pauvre afflige; il n'y a point
d'amertume dans mes paroles, reprit le vieil officier; je n'ai plus
d'avenir; il faut que la jeunesse aille  la jeunesse. Relevez-vous,
Suzanne, et mettez tout votre espoir en Dieu.

Tandis que ces choses se passaient  Compigne, Mme de Chteaufort
poussait droit sur Paris. Elle ne descendit de voiture que pour monter
chez M. de Louvois. Aux premiers mots qu'elle lui toucha de l'affaire
qui l'avait amene  Paris, le ministre l'arrta.

--Belle-Rose vous doit la vie une fois dj... Il ne vous devra pas
autre chose.

Mme de Chteaufort laissa chapper un geste d'tonnement.

--Oh! reprit M. de Louvois, la mmoire est une des servitudes de ma
profession: je n'oublie rien. Le nouveau crime de Belle-Rose n'est pas
de ceux pour lesquels on dcapite un homme, mais il est suffisant pour
qu'on en retienne dix en prison leur vie durant. Il est  la Bastille,
il y restera.




XXVIII

LES ARGUMENTS D'UN MINISTRE


Aprs les formalits d'usage qui prcdaient l'incarcration d'un
prisonnier  la Bastille, Belle-Rose avait t conduit dans une chambre
qui avait vue sur le faubourg Saint-Antoine. Il entendit fermer
les verrous et se trouva seul. Quand vint la nuit, la plus profonde
obscurit l'enveloppa; c'tait  peine s'il reconnaissait,  la ple
lueur qui s'en chappait, la place o s'ouvrait la fentre. Elle
tait troite et garnie de gros barreaux. Tout en bas,  une porte de
mousquet, les petites maisons du faubourg Saint-Antoine parpillaient
leurs toits, o l'on voyait, au milieu des tnbres, briller  et l
d'immobiles clarts. Belle-Rose s'accouda sur l'appui de la fentre, et
regarda ce coin de la grande ville d'o montait encore un peu de cette
rumeur qui flotte incessamment sur la cit. L'une des lumires disparut,
puis une autre, puis une autre encore. On n'en distinguait plus que
trois ou quatre qui rayonnaient comme des toiles tombes du ciel.
Tandis que Belle-Rose les contemplait, une indfinissable motion
pntrait dans son coeur; il lui semblait que ces lumires taient
l'image de ceux qu'il avait connus. Une de ces radieuses tincelles,
tout  coup enleve par une invisible main, lui rappelait M.
d'Assonville tu au coeur de la vie; une clart rougetre, qui disparut
brusquement dans les plis sinistres de la nuit, le fit souvenir de M.
de Villebrais et de l'heure funbre qui avait sonn sa mort; plus loin
encore, une douce et tremblante lumire, lentement clipse derrire un
pais rideau, le fit songer  son pre, dont la vie avait t si
honnte et la mort si loyale. A mesure que ces penses l'envahissaient,
Belle-Rose sentait son me s'emplir d'une mlancolie profonde, qui
n'tait pas sans douceur et sans charme. Il avait eu sa part de
souffrances et de joies: il avait aim, il avait pleur; des lvres
adores avaient murmur son nom gard comme un trsor au fond du coeur;
il savait ce que la vie compte d'heures d'ivresse et de jours de
larmes: il pouvait partir. Les yeux de Belle-Rose ne quittaient pas les
dernires clarts qui brillaient comme des diamants pars sur du
velours noir; il en tait venu  s'imaginer, tant la nuit et la solitude
apportent de superstition au coeur de l'homme, qu'elles taient l'image
de la vie de Suzanne et de Genevive, et de la sienne aussi. Il
avait choisi pour lui une lumire large, mais voile, qui allait
s'affaiblissant d'heure en heure; Mme de Chteaufort tait reprsente
par une tincelle ardente, qui projetait un jet de flamme; et Mme
d'Albergotti revivait dans une lueur blanche, pure et scintillante comme
une goutte de rose.

--Si l'une de ces toiles vient  disparatre, se disait Belle-Rose,
c'est que, de Genevive ou de Suzanne, l'une des deux doit m'abandonner;
si la mienne s'efface, c'est que je dois mourir.

Il en tait l de ses rflexions, lorsqu'il entendit crier les verrous
de sa prison; la porte s'ouvrit, la clart rougetre d'une torche inonda
sa chambre, et Belle-Rose vit, en se retournant, le lieutenant de la
Bastille que prcdait un guichetier et que suivaient trois ou quatre
soldats.

--Monsieur, lui dit l'officier, j'ai ordre de vous emmener en la chambre
du conseil, o vous attend M. le gouverneur.

--Je vous suis, rpondit Belle-Rose.

Son escorte enfila un long corridor, au bout duquel elle descendit un
escalier qui conduit dans la cour intrieure de la Bastille. Elle la
traversa, passa sous un porche, monta un autre escalier et s'arrta
devant une salle vote qui dpendait du logement militaire du
gouverneur. Le gouverneur se tenait debout prs d'un personnage inconnu
 Belle-Rose, mais qui devait tre tout-puissant si l'on en jugeait par
la manire respectueuse avec laquelle le gouverneur lui parlait. Quand
Belle-Rose fut introduit, ce personnage se tourna vers lui. Au portrait
qu'on lui en avait fait quand il tait  l'arme, Belle-Rose reconnut
M. de Louvois. Le redoutable ministre attacha sur lui un regard perant
comme s'il et voulu lire jusqu'au fond de son coeur. Belle-Rose
attendit la tte haute et le regard ferme.

--Approchez, monsieur, lui dit le ministre.

Belle-Rose fit un pas en avant.

--C'est bien vous qui tes all ce matin chez M. Bergame? reprit M. de
Louvois.

--C'est moi.

--Vous lui avez enlev des papiers qui m'taient destins?

--J'ai pay des papiers qui taient  vendre.

--Mais ces papiers, je les avais achets.

--En pareille affaire, la chose appartient  celui qui se prsente le
premier.

--Eh! monsieur, vous avez de l'audace, dit le ministre avec ironie; mais
je saurai bien tirer de vous ce que je veux.

--C'est selon ce que vous voudrez.

Il y eut un instant de silence durant lequel les deux interlocuteurs
s'examinrent. M. de Louvois le rompit le premier.

--Vous avez brl ces papiers, monsieur?

--Oui, monseigneur.

--Tous?

--Tous.

--Avez-vous pris connaissance de leur contenu?

--Non, monseigneur.

--Mais vous vous doutiez donc de ce qu'ils pouvaient contenir, puisque
vous vous tes si fort empress de les faire disparatre?

--Je pouvais supposer du moins qu'ils avaient quelque importance,  voir
la hte qu'on mettait  me poursuivre.

--Et vous ne vous trompiez pas. Vous ne seriez point ici sans cela.

--Je m'en doute bien un peu.

--Un mot peut vous en tirer, monsieur.

--Un seul, monseigneur?

--Un seul. Vous voyez que je mets  votre libert une bien lgre
condition.

--Eh! monseigneur, il y a des mots qui valent des ttes.

--Prenez garde aussi que le silence n'engage la vtre!

La colre gagnait M. de Louvois;  tout instant la fougue irascible de
son caractre se faisait jour; quant  Belle-Rose, il ne perdait rien de
sa tranquillit calme et fire.

--Brisons l! reprit le ministre; il s'agit de savoir si vous voulez
sauver votre tte, oui ou non.

--Serait-elle menace, monseigneur?

--Plus peut-tre que vous ne pensez.

--Et tout cela parce que j'ai pay cent mille livres ces papiers que je
n'ai pas lus. Du sang pour de l'encre, vous tes prodigue, monseigneur!

--Un mot peut vous sauver, un mot, je vous l'ai dit, reprit M. de
Louvois, qui contenait mal sa colre.

--Et lequel?

--Le nom de la personne pour qui vous avez enlev ces papiers.

Belle-Rose ne rpondit pas.

--M'avez-vous entendu, monsieur? s'cria le ministre.

--Parfaitement.

--Que ne parlez-vous donc?

--C'est qu'en vrit il m'est impossible de le faire.

--Et pourquoi?

--Si je vous disais que je les ai pris pour moi et par l'effet seul de
ma propre volont, me croiriez-vous?

--Non, certes.

--C'est apparemment alors que je suis, dans votre pense, le mandataire
d'une personne qui a mis en moi sa confiance. Parler serait une lchet
que vous ne sauriez me proposer srieusement; vous voyez donc bien,
monseigneur, que je dois me taire.

--C'est votre dernier mot?

--Vous en tes tout autant convaincu que moi, monseigneur.

--Je pourrais le croire, monsieur, si nous n'avions ici des instruments
merveilleux pour arracher des paroles aux plus muets.

--Essayez, dit Belle-Rose, et il se croisa les bras sur la poitrine.

M. de Louvois le regarda un instant sans parler, puis se leva. Sur un
signe de sa main, l'officier qui avait amen Belle-Rose le reconduisit
dans sa prison. Quand ils furent seuls, le gouverneur de la Bastille
s'approcha de M. de Louvois.

--Tenez, monseigneur, lui dit-il, je me connais en physionomie. Voil un
jeune homme que nous ne russirons pas  faire parler. Il mourra: voil
tout.

--Nous verrons! murmura M. de Louvois.

A peine Belle-Rose eut-il t rintgr dans sa prison, qu'il courut
vers la fentre. Au loin, dans les tnbres de la nuit, les trois
toiles rayonnaient toujours d'un pur et doux clat. Belle-Rose
s'endormit calme et souriant; une mystrieuse esprance tait dans son
coeur. La journe du lendemain se passa sans qu'un nouvel incident vnt
dranger le prisonnier de ses mditations. Vers le soir,  l'heure du
dner, un guichetier glissa dans sa main un bout de papier et s'loigna,
le doigt sur la bouche. Belle-Rose ouvrit le papier et n'y trouva que
ces mots: _Une amie veille sur vous_. Au premier coup d'oeil il reconnut
l'criture de Genevive.

--Pauvre femme! dit-il entre deux soupirs, elle se souvient, et c'est 
Suzanne que je pense!

Quand la nuit fut tout  fait venue, Belle-Rose s'approcha de la
fentre, et comme la veille il se prit  compter les tremblantes clarts
qui s'allumaient dans l'ombre. Il y avait une heure ou deux qu'il tait
absorb dans cette muette contemplation, lorsqu'il entendit marcher dans
le corridor qui aboutissait  sa prison. Le mme officier qui tait venu
la veille s'avana vers lui, et d'une voix grave lui demanda s'il tait
dispos  le suivre. Belle-Rose, pour toute rponse, se dirigea vers la
porte. L'escorte prit ce soir-l un chemin diffrent de celui qu'elle
avait suivi une premire fois. Aprs avoir long plusieurs sombres
corridors, travers des votes noires o les pas des soldats rpercuts
par l'cho sonnaient en cadence, mont et descendu divers escaliers
troits et funbres, elle entra dans une salle oblongue qui tait
claire par quatre flambeaux attachs aux murs. Une sorte de greffier
tait assis devant une petite table o l'on voyait tout ce qu'il faut
pour crire. Le long des parois brillaient aux clarts rougetres des
flambeaux des instruments sinistres de forme trange. Il y avait au pied
du mur des chevalets, des chanes et des pinces; un rchaud brlait dans
un enfoncement obscur, des planches de chnes et des maillets tachets
de sang taient dans un angle ple-mle avec des cordes et des coins.
Prs du greffier se tenait un homme habill de noir que Belle-Rose pensa
devoir tre un mdecin. Le gouverneur de la Bastille, triste et grave,
achevait de lire une lettre  deux pas de la table. A l'arrive de
Belle-Rose, le gouverneur serra la lettre, avana une chaise prs de
la table du greffier et s'assit aprs avoir salu le prisonnier. Aux
apprts qu'il voyait, Belle-Rose comprit que l'heure tait venue; il
recommanda son me  Dieu, murmura le nom de Suzanne comme une prire,
et attendit.

--Vous avez entendu hier ce que M. de Louvois vous a dit, monsieur, lui
dit le gouverneur; persistez-vous toujours dans votre refus de faire
connatre la personne qui vous a charg d'enlever les papiers de M.
Bergame?

--Toujours.

--Je dois vous prvenir que j'ai reu l'ordre d'employer contre vous des
moyens dont la loi autorise l'usage si vous continuez  vous taire.

--Vous ferez votre devoir, monsieur; je tcherai de faire le mien.

--Vous tes bien jeune; vous avez peut-tre une mre, une femme, une
soeur; un mot vous rendrait  la libert!

--J'achterais cette libert au prix de mon honneur. Vous-mme, si vous
tiez pre, ne le conseilleriez pas  votre fils.

Le gouverneur se tut pendant quelques minutes; le greffier crivait les
rponses.

--Ainsi, monsieur, vous n'avez plus rien  dclarer? reprit le
gouverneur.

--Rien.

--Que votre volont soit faite!

Le gouverneur fit un signe  deux hommes que Belle-Rose n'avait pas
remarqus, et qui s'taient tenus jusqu' ce moment dans l'un des
coins obscurs de la salle. Ces deux hommes saisirent le prisonnier et
commencrent  le dshabiller. Quand il n'eut plus que sa culotte et sa
chemise, on l'tendit sur une sorte de chaise longue; on lia ses bras
aux btons de la chaise, et le mdecin s'approcha du patient. Belle-Rose
s'tait laiss faire sans opposer la moindre rsistance. Quand il fut 
moiti couch sur la chaise, le gouverneur lui demanda s'il persistait
encore dans son refus.

--Je ne puis pas dserter au moment du combat, lui rpondit Belle-Rose
avec un ple sourire.

--Il faut donc que l'ordre soit excut, fit le gouverneur.

L'un des deux tortionnaires apporta prs de la chaise deux grands seaux
pleins d'eau, remplit une pinte et l'approcha des lvres du patient.

--Ah! fit Belle-Rose, c'est le supplice de l'eau!

--Oui, monsieur, dit le mdecin, il tue bien quelquefois; mais si l'on
en rchappe, on n'est pas mutil.

Belle-Rose remercia le gouverneur par un regard et avala la pinte. Une
seconde lui fut prsente, mais il ne put aller jusqu'au bout. L'un des
aides lui coucha la tte en arrire et vida la pinte jusqu' la dernire
goutte. Belle-Rose tressaillit.

--On est prt  recueillir vos aveux, monsieur, reprit le gouverneur;
voulez-vous parler?

--Non, monsieur, dit le soldat dont l'me restait inflexible.

On souleva une troisime pinte  la hauteur des lvres de Belle-Rose;
il en but quelques gorges, mais ses dents se serrrent par un mouvement
convulsif, et l'eau coula sur sa poitrine nue.

--Persistez-vous encore dans votre silence, monsieur? interrompit le
gouverneur.

--Encore et toujours! fit le patient d'une voix touffe.

L'un des tortionnaires entr'ouvrit les dents  l'aide d'un fer,
introduisit dans la bouche de Belle-Rose le goulot d'un entonnoir et
entonna une autre pinte. Belle-Rose plit horriblement; ses doigts
crisps se nourent autour du bois, et d'une secousse, arrache par la
douleur, il branla la chaise sur laquelle il tait li. Une autre
pinte d'eau disparut dans l'entonnoir, puis une autre encore. De
grosses gouttes de sueur roulrent sur le front du patient, ses yeux
s'injectrent de sang, ses joues devinrent bleutres. Le gouverneur
ritra sa question; Belle-Rose entendait encore, mais ne pouvant plus
rpondre, il fit de la tte un signe ngatif. L'entonnoir s'emplit de
nouveau. Une violente convulsion agita le corps du patient, il poussa un
cri sourd, raidit ses membres, rompit les liens qui garrottaient l'un de
ses bras, saisit l'entonnoir, le broya entre ses doigts, et, bris par
la souffrance, retomba sur la chaise, vanoui. Le mdecin, qui depuis
quelques instants consultait le pouls de Belle-Rose, appuya sa main sur
le coeur du patient.

--Eh bien! demanda le gouverneur.

--Eh! fit le mdecin, c'est un sujet vigoureux. On pourrait bien encore
lui faire avaler une ou deux pintes; mais  la troisime il courrait le
risque de mourir.

Les valets apprtrent l'entonnoir et les seaux.

--Est-il en tat de m'entendre, reprit le gouverneur.

--Lui? fit le mdecin. Eh! monsieur, les trompettes de Jricho
sonneraient qu'il n'aurait garde de remuer! Cependant nous avons un
moyen de rendre aux patients l'usage de leurs sens.

--Lequel?

--Les fers rouges.

--Ils sont l tout prts, dit l'un des tortionnaires en montrant du
doigt le rchaud.

Le gouverneur l'arrta d'un geste; l'horreur et la piti se peignaient
sur son visage.

--C'est assez comme cela. J'instruirai M. de Louvois du rsultat de
cette sance; et nous verrons aprs, dit-il.

Sur son ordre, on transporta Belle-Rose dans sa chambre; le mdecin le
suivit. Quand le triste cortge eut pass la porte, le gouverneur secoua
la tte.

--Je le lui avais prdit, murmura-t-il. C'est un de ces hommes qui
meurent et ne parlent pas.




XXIX

CE QUE FEMME VEUT, DIEU LE VEUT


Instruit par le gouverneur de ce qui s'tait pass durant la nuit  la
Bastille, M. de Louvois haussa les paules.

--C'est dommage, dit-il, que Belle-Rose appartienne  M. de Luxembourg.
Sans cette fcheuse circonstance, on aurait pu en faire quelque chose...

--Quoi! monseigneur, vous savez.

--Je sais tout: tandis que vous le soumettiez  la question, un courrier
m'est arriv de Flandre; j'ai appris que la nuit mme du dpart de
Belle-Rose, le jeune officier avait eu une confrence avec M. de
Luxembourg; on m'a cont les dtails d'une scne qui s'est passe au
camp de Charleroi,  propos d'un capitaine qui avait encouru la peine de
mort; j'ai tout appris: le soldat a t l'instrument du gnral.

--Oserai-je demander  Votre Excellence ce qu'elle compte faire?

--Moi? rien.

--La question devient donc inutile?

--Tout  fait.

--Et le prisonnier peut tre mis en libert?

--Non pas. Je l'oublie, voil tout.

Le gouverneur comprit la terrible signification de ces mots, qui
condamnaient Belle-Rose  une dtention perptuelle.

--Il faut bien qu'on sache, reprit le ministre en se levant, que par moi
on peut tout, que sans moi on ne peut rien.

--Permettez-moi d'esprer, monseigneur, qu'un jour vous m'autoriserez 
reprendre cet entretien.

--Soit; je vous ajourne  vingt ans.

Tandis que ces choses se passaient  Paris, Mme d'Albergotti prodiguait
 son mari les soins les plus tendres; sa figure tait devenue blanche
comme un cierge; ses mains semblaient transparentes ainsi que l'albtre.
Quand venait le soir, Claudine l'accompagnait dans sa chambre, qui tait
attenante  celle du marquis.

--Mon Dieu, vous vous tuez, lui disait la pauvre fille en l'embrassant.

--Laisse, rpondait tristement Suzanne, c'est pour moi le repos qui
vient.

Une nuit, la troisime depuis le passage de Mme de Chteaufort, M.
d'Albergotti appela Suzanne. Suzanne tait dj au chevet de son lit.

--Vous souffrez? dit-elle.

--Non, je finis.

Suzanne ouvrit la bouche pour parler, M. d'Albergotti l'arrta d'un
geste.

--Je vous ai fait venir, reprit-il, pour que vous receviez mes adieux.
Je vous ai toujours aime comme un pre aime son enfant, vous m'avez
rendu cette affection autant qu'il tait en vous; vous avez t honnte,
pieuse et rsigne; vous n'avez pas eu une mauvaise pense: Dieu vous
doit une rcompense. Approchez-vous, Suzanne, afin que je vous bnisse.

Suzanne, plus morte que vive, s'agenouilla prs du lit; elle avait bien
compris  l'air de M. d'Albergotti que quelque chose d'trange et de
mystrieux se passait en lui. M. d'Albergotti posa ses deux mains sur
le front de sa jeune pouse et pria. Au bout d'un instant, ses mains
s'appesantirent et se glacrent. Suzanne les carta et regarda son mari.
Le vieux capitaine venait de rendre son me  Dieu. Mme d'Albergotti
le baisa au front, et fermant les paupires du mort, elle alla
s'agenouiller sous l'image du Christ et passa toute la nuit en prires.
Aprs qu'elle eut rendu les derniers devoirs  la dpouille de son mari,
elle manda une voiture et des chevaux de poste. Claudine ne l'avait
jamais vue si prompte et si rsolue.

--Est-ce  Paris que nous allons? lui dit-elle.

--Non vraiment! Le roi est en Flandre, c'est en Flandre que je vais. Je
suis libre maintenant, et Belle-Rose souffre sans doute.

Tandis que Suzanne courait sur la route de Lille, le captif, bris par
les intolrables souffrances qu'il avait prouves, restait couch sur
son lit, sans voix, sans regard, presque sans souvenir. Sa pense tait
couverte d'un voile. Le quatrime jour il se leva. Le guichetier qui
dj avait gliss un papier dans sa main, vint  lui et laissa tomber 
ses pieds un autre papier roul. Belle-Rose le ramassa et y trouva ces
mots:

Si vous tes malade, restez malade; si vous ne l'tes pas, feignez de
l'tre.

Cette fois, l'criture tait de Suzanne. Belle-Rose cacha le papier sur
son coeur, se recoucha et attendit. Sur ces entrefaites, Cornlius et
la Droute taient arrivs  Paris, pousss par une inquitude qu'ils ne
cherchaient mme pas  dominer. M. de Nancrais avait prvenu les dsirs
du sergent en lui dlivrant un cong illimit.

--Voil une signature qui m'empche de dserter, dit la Droute en
serrant le papier. Lorsque je commandais l'exercice et que je pensais 
mon lieutenant, ma hallebarde tait dans mes mains comme un fer rouge.

--Va, dit M. de Nancrais, et tente tout pour le sauver. Si nous n'tions
pas en temps de guerre et devant l'ennemi, tu ne partirais pas seul.

Quant  Mme de Chteaufort, elle allait de la Bastille chez M. de
Louvois, morne et dsespre. Cette fois, la fire et vaillante
Espagnole se sentait vaincue. Un jour qu'elle tait seule dans son
oratoire, elle vit entrer Mme d'Albergotti. Oubliant  la fois et son
amour abandonn et sa dvorante jalousie, elle courut vers sa rivale et
lui prit les mains.

--Sauv? dit-elle.

Suzanne secoua la tte. Genevive laissa tomber ses bras.

--Quoi! madame, le roi lui-mme...

--Le roi est le roi! dit Suzanne avec une poignante expression... c'est
l'gosme couronn... Il s'est fait un bouclier de la raison d'tat...
J'ai pleur  ses genoux, et me voil!

--Perdu! mon Dieu! perdu! s'cria Genevive.

--Non, pas encore; tant que je vis, j'espre.

Genevive, tonne de ce langage ferme et rsolu, se prit  regarder
Suzanne.

--Oh! continua la veuve, je ne suis plus la femme que vous avez vue 
Compigne. Je puis l'aimer sans crainte,  prsent, et tout risquer pour
le sauver. J'y jouerai ma fortune et ma vie.

--Vous ne savez pas ce que c'est que M. de Louvois! dit Mme de
Chteaufort, que le dsespoir rongeait.

--Je sais ce que peut un coeur honnte et dtermin. Il le hait, moi je
l'aime; nous verrons.

Genevive touffa un soupir.

--Essayez, madame; tout ce que je pourrai faire pour vous aider, je le
ferai.

Suzanne lui ayant demand o en taient les choses depuis le jour de
l'emprisonnement, Genevive lui raconta tout ce qu'elle savait et tout
ce qu'elle avait tent. Au rcit des tortures infliges  Belle-Rose,
Suzanne frissonna.

--Louis XIV est roi de France, et voil ce qu'il permet! s'cria-t-elle
avec l'horreur d'une amante pouvante.

Elles taient encore ensemble quand un laquais vint avertir la duchesse
qu'un homme tait  la porte, insistant pour tre introduit auprs
d'elle.

--Quel est cet homme? fit-elle.

--Il m'a dit s'appeler la Droute, rpondit le laquais.

--Qu'il entre tout de suite! dit Suzanne.

--Que sais-tu et que veux-tu? reprit Mme de Chteaufort quand la Droute
eut t introduit.

--Je sais que mon lieutenant est en prison, et je veux qu'il soit libre!
rpondit l'honnte sergent.

--Eh bien! dit Suzanne, il faut le faire vader.

--De la Bastille? Eh! madame, on russirait aussi bien  tirer un damn
des griffes du diable! Il y a des sentinelles  toutes les portes, et
des portes  tous les couloirs, des guichetiers partout. Les murs ont
vingt toises de haut, les fosss vingt pieds de profondeur, et je ne
sais pas un trou o il n'y ait des barreaux gros comme le bras.

--Cependant, dit Suzanne, il n'est pas de cachot, pas de forteresse,
pas de citadelle d'o l'on ne puisse sortir. Rien n'est impossible  la
volont.

--Rien, quand elle est aide par le temps. Vous ne savez donc pas ce
que c'est qu'une vasion d'une prison d'tat? Il faut la mditer dans
l'ombre, tromper mille regards, pier l'heure propice, ne rien donner
au hasard. C'est l'oeuvre de la patience... Elle demande des annes,
et quand on russit, il arrive parfois que le prisonnier a des cheveux
blancs. Voulez-vous attendre, madame?

--Oh! ce serait mourir, s'cria Suzanne.

--Mon Dieu! que faire? reprit Genevive.

--Le tirer de la Bastille avec un ordre du ministre, continua le
sergent.

--Il ne le voudra pas! Il ne l'a pas voulu! dirent  la fois les deux
femmes.

--Oh! je m'entends! Il y a d'autres prisons en France, de petites
Bastilles par-ci par-l dans les provinces. Obtenez seulement qu'on le
transporte dans une d'elles, et je me charge du reste.

--Que veux-tu dire? demanda Suzanne.

--J'ai mon projet. Depuis vingt-quatre heures que je suis  Paris, j'ai
dj couru de tous cts. Quand on a t soldat pendant dix ou douze
annes, on a des camarades partout. Le caporal Grippard, qui a fait un
petit hritage, est ici avec quatre ou cinq vieux sapeurs prts  tout.
L'Irlandais est comme un enrag. Celui-l nous donnera un bon coup de
main... Comprenez-vous?

--Mais, dit Genevive, ce sera une bataille.

--Dame! fit le sergent, si les balles volent, on tchera de les viter.

--Eh bien! j'aurai cet ordre! s'cria Suzanne. Va tout prparer.

--J'y cours; mais il me faut quelque chose encore.

--Quoi?

--De l'or.

--J'ai mes diamants! s'cria la duchesse.

--Bon, avec ces petites pierres blanches on fait des pices jaunes.

Mme d'Albergotti courait  la porte, quand la Droute l'arrta.

--Savez-vous un moyen de faire passer un avertissement  mon lieutenant?
reprit-il.

--Je l'ai, dit Genevive. Un guichetier qui a t au service de mon pre
a dj consenti,  prix d'or,  faire tenir un billet  Belle-Rose.

--Recommandez-lui donc, madame, qu'il se mette au lit. Ce billet lui
donnera un peu de courage, et sa feinte maladie permettra d'obtenir plus
facilement un ordre de changement.

Suzanne tenait dj une plume  la main; elle crivit promptement
quelques mots. On a vu comment Belle-Rose les avait reus. Suzanne se
prsenta le mme jour chez M. de Louvois. La veuve de M. d'Albergotti
fut introduite sur-le-champ; mais au nom de Belle-Rose, le ministre
frona le sourcil.

--C'est une trange persistance, dit-il; il me semble que j'ai dj
refus sa mise en libert.

--Aussi n'est-ce point cela que je viens solliciter de votre clmence.

--Qu'est-ce donc?

--L'ordre d'enfermer Belle-Rose dans une prison o il puisse recevoir
les secours et les consolations que rclament son tat de sant.

--Ah! il est donc malade?

--L'ordre de lui appliquer la question ne vient-il pas de vous,
monseigneur? rpondit Suzanne.

--Mais quel intrt puissant vous fait agir en faveur de ce prisonnier?
interrompit M. de Louvois dpit.

--Je suis sa fiance, rpondit Suzanne, qui rougit, mais sans baisser
les yeux.

M. de Louvois s'inclina.

--Que votre volont soit faite! dit-il en crivant quelques mots sur un
ordre imprim dont les blancs seuls taient  remplir.

M. de Louvois agita une sonnette: un huissier se prsenta, il lui remit
l'ordre et se leva.

--Belle-Rose sera transport  la citadelle de Chlons, dit-il; il vous
sera permis de le voir. Aprs le crime dont il s'est rendu coupable,
c'est tout ce que je puis faire pour lui, et encore ne l'aurais-je pas
fait si vous n'tiez pas sa fiance.

La Droute n'avait pas perdu de temps. Les hommes qu'il s'tait associs
n'attendaient qu'un signal pour agir, et sur l'avis qu'il reut de Mme
d'Albergotti, il se tint prt. Le lendemain,  la tombe de la nuit,
le lieutenant de la Bastille entra chez Belle-Rose et le prvint qu'un
ordre du ministre l'envoyait  la citadelle de Chlons.

--Une chaise de poste va vous conduire, lui dit-il.

Belle-Rose se leva et s'habilla. Un exempt l'attendait dehors de
la sombre forteresse; prs de lui se tenaient deux soldats de la
marchausse. Le postillon tait en selle. L'exempt tait le mme qui
l'avait arrt rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, chez M. Mriset. L'un
des gardes de la marchausse tait Bouletord. L'ex-canonnier salua
Belle-Rose d'un sourire.

--Nous avons jou quitte ou double, j'ai gagn, lui dit-il.

Belle-Rose passait sans rpondre, lorsqu'en levant les yeux, il vit
 cheval, en costume de postillon, l'honnte la Droute qui faisait
claquer son fouet, et venait de relever un bandeau qu'il s'tait
appliqu sur le visage afin de n'tre pas reconnu. Un cri de surprise
faillit jaillir des lvres du prisonnier, mais le sergent promena
un doigt sur sa bouche, et Belle-Rose sauta sur le marchepied de la
voiture.

--Eh! dit-il  Bouletord, c'est une autre partie qui commence.

L'exempt s'assit  ct de Belle-Rose. Les deux gardes se placrent sur
la banquette du devant, et la Droute brandit son fouet.

--Eh! camarades, s'cria-t-il, passez vos bras dans les courroies, la
route est mauvaise, il y aura des cahots.

--Que diable dit-il? murmura l'exempt; la route est unie comme un
parquet, voil un mois qu'il n'a plu!

Belle-Rose ne dit rien et passa le bras dans une courroie qu'il serra
fortement. videmment le conseil tait pour lui. L'or de la duchesse
avait fait merveille. La Droute avait gris dix postillons avant de
dcouvrir celui qui devait conduire la chaise du prisonnier. Quant 
celui-ci, il n'avait pu rsister  l'offre d'une bourse o les louis
brillaient entre les mailles de soie. Sa philosophie avait estim qu'une
veste de drap bleu galonn d'argent, une culotte de peau, de grosses
bottes et l'honneur de conduire un prisonnier d'tat ne valaient pas
deux mille livres. La voiture se mit  rouler du ct de la barrire
d'Enfer;  quelques lieues de l, un peu aprs Villejuif, un embarras
fora la voiture de s'arrter. Un arbre tait abattu sur un ct de la
route; de l'autre ct, on voyait un chariot immobile.

--Eh! l'homme au chariot, cria la Droute, faites place aux gens du roi.

L'homme au chariot sortit sa tte du milieu des bottes de foin, billa,
tendit les bras et se rendormit. La Droute lui lana un coup de fouet,
mais la mche alla frapper contre le foin,  trois pieds du dormeur.

--Eh! monsieur l'exempt, dit la Droute, voil un terrible dormeur
qui barre le chemin. Priez donc un de vos braves de lui frotter les
oreilles.

L'exempt ouvrit la portire et Bouletord sauta sur la route. Il commena
par tirer l'attelage du chariot, qui partit; mais le dormeur, rveill
par la secousse, descendit du milieu de ses bottes de luzerne, et courut
 Bouletord, qui tout d'abord lui mit la main au collet. Malheureusement
l'homme au chariot n'tait pas d'humeur  se rendre sans rsistance; il
rpondit par un coup de poing si rude, que Bouletord roula par terre.
Aussitt la Droute poussa ses chevaux avec tant d'adresse, que la
roue donna contre l'arbre et la chaise versa du ct de l'exempt, dont
Belle-Rose se fit un marchepied pour sortir du carrosse. Quatre ou cinq
hommes qui semblaient surgir de terre s'lancrent sur le chemin et
coururent  la voiture comme pour aider la Droute  la relever. Au
milieu du trouble o cette chute avait jet l'exempt, ni lui ni son
camarade ne songrent  la possibilit d'une embuscade. Les nouveaux
venus avaient la mine d'honntes gens qui ne demandaient qu' les
secourir; mais l'exempt et le garde, tirs de la chaise par leurs soins,
furent  l'instant mme garrotts et billonns. Quant  Belle-Rose, il
aidait Cornlius, qui n'tait autre que l'homme au chariot,  se rendre
matre de Bouletord.

--Soyons sage, dit Belle-Rose  l'ex-canonnier, qui, tout meurtri des
coups qu'il avait reus, cumait de rage dans une ornire; c'est encore
une partie que je gagne.

Quand l'exempt et les deux gardes furent hors d'tat de se dfendre, la
Droute et ses camarades s'employrent  redresser la voiture.

--Voil ce qui s'appelle emporter une citadelle sans brler une amorce,
dit le sergent.

Cornlius coupa les traits des chevaux qu'on dbarrassa de leurs
harnais; il sauta sur l'un d'eux et conduisit les deux autres 
Belle-Rose et au sergent.

--Une minute encore, dit la Droute; ces messieurs pourraient s'enrhumer
si nous les laissions sur la route. La nuit est frache.

Aid par ses camarades, il porta l'exempt et les gardes dans la voiture,
cadenassa les portires et se retira aprs les avoir salus poliment.

--Alerte maintenant, et vous, dpchez! dit-il aux compagnons de
Grippard, qui se jetrent dans les champs.

La Droute poussa les chevaux dans un petit chemin, o Belle-Rose
et Cornlius le suivirent. Au bout d'un quart d'heure, les cavaliers
aperurent la flche aigu d'une chapelle qui se dessinait en noir sur
le ciel pur.

--Un coup d'peron, et nous y sommes, dit le sergent.

A la porte de cette chapelle, deux femmes attendaient, immobiles et
pleines d'anxit.

--Voici l'heure, et je n'entends rien encore! disait l'une.

--Mon Dieu! reprit l'autre, sauvez-le, et faites-moi mourir!

Chacune d'elles entendait les pulsations de son coeur; leurs yeux ne
quittaient le ple sentier que pour se lever vers le ciel.

--On l'aura peut-tre tu, dit Genevive si bas que sa voix passa comme
un soupir entre ses lvres blanches.

--Il me semble que s'il tait mort, je serais morte, rpondit Suzanne.

Au fond de la chapelle, un prtre tait en prires auprs de l'autel.
Tout  coup on entendit rouler le galop retentissant de quelques chevaux
lancs  toute bride. Les deux femmes, le corps en avant, cherchaient
 voir dans la nuit; bientt elles aperurent trois cavaliers, et
reconnurent celui qui galopait  leur tte.

--Sauv! dirent-elles les yeux baigns de larmes, et, par un mouvement
spontan, elles se jetrent dans les bras l'une de l'autre.

Cependant les trois cavaliers arrivaient; Genevive s'arracha des bras
de Suzanne plus ple qu'une morte.

--Adieu! dit-elle; soyez bnie, madame, vous qui l'avez sauv!

Suzanne voulut retenir Genevive; tant de rsignation mle  une si
profonde douleur la touchait.

--Laissez, madame, reprit Genevive d'une voix teinte; il vous aime,
soyez heureuse.

Elle entra dans la chapelle et fit quelques pas; mais, brise par la
souffrance, elle tomba sur ses genoux derrire un pilier. Belle-Rose
sauta de cheval et se trouva dans les bras de Suzanne.

--Libres! libres tous deux! lui dit-elle  l'oreille.

Belle-Rose la pressa sur son coeur et colla ses lvres au chaste front
de sa fiance. Mais dj la Droute et Cornlius taient alls prendre
derrire la chapelle des chevaux anglais dont l'Irlandais connaissait la
vitesse.

--Vite  cheval, dit le sergent, chaque parole nous vole une lieue.

--Oui, Jacques, fuyez, fuyez promptement, ajouta Suzanne.

--Moi, fuir! dit Belle-Rose; je vais au camp.

--Ah! ah! fit la Droute, il serait plus court alors de retourner  la
Bastille.

--Mais on m'entendra... on me jugera!

--Et l'on vous fusillera, interrompit la Droute; aprs a, si c'est
votre ide, partez, je vous suis.

Cornlius intervint; mais Belle-Rose n'aurait pas cd, si Suzanne
elle-mme ne l'et pri de fuir pour l'amour d'elle.

--Moi, je demeure pour vous dfendre, et quand j'aurai obtenu votre
grce, j'irai moi-mme vous en porter la bonne nouvelle.

Cependant Genevive tait reste agenouille  l'ombre du pilier; elle
priait les mains jointes. On entendait dans le sanctuaire la voix du
prtre qui officiait et, sous les votes de la vieille chapelle, les
bruits incertains et doux qui chantaient comme l'cho d'une mystrieuse
prire. Le visage de Genevive tait tout tremp de larmes; les sanglots
dchiraient sa poitrine, et ses mains amaigries se collaient  son coeur
plein d'une indicible douleur.

Mon Dieu, disait-elle, je vous ai offert ma vie comme une expiation,
j'ai voulu boire jusqu' la dernire goutte le calice amer que vous
m'avez prsent, afin que mes pchs me fussent remis... J'ai pri, j'ai
pleur, j'ai souffert, et cependant, mon Dieu, je l'aime toujours!... O
vous, mre divine du Christ, qui tes tendre et misricordieuse, vous
 qui la douleur a enseign la bont, vous qui tes secourable aux
affligs, vous prendrez ma misre en piti... Cet amour que je lui ai
vou est maintenant pur de toute mauvaise pense... C'est un asile dans
lequel je me rfugie... C'est une autre vie dans ma vie... Voyez,
mre de Dieu, j'assiste aux funrailles de mon coeur; je suis pleine
d'angoisse, et mon me crie vers vous dans cette solitude o je pleure.
Qu'il soit heureux, sainte mre du Christ, et qu'elle soit heureuse,
lui comme elle, elle comme lui, unis tous deux dans ma prire; elle est
honnte, pure et radieuse comme l'un de vos anges, je suis une pauvre
pcheresse qui ai marqu mes jours par mes fautes... Je n'ai
plus d'esprance qu'en vous!... Il m'a pardonne sur la terre, me
pardonnerez-vous dans le ciel?

Je souffre, mon Dieu! je souffre. Tout mon courage s'en est all par
les blessures de mon coeur... Je me sens mourir chaque jour; la vie est
pour moi comme un dsert... De tout ce que j'aimais il ne reste rien...
ni lui, ni mon enfant... Dites, Vierge divine et sainte mre, n'est-ce
point assez d'un si dur chtiment? Faites au moins que le bonheur lui
sourie... cartez de son chemin toutes peines et donnez-les-moi... que
j'en meure et qu'il vive... J'embrasse les pieds saignants de votre fils
et les couvre de mes larmes; mon coeur est bris... Misricorde sur moi,
mon Dieu!...

En ce moment, on entendit sonner autour de la chapelle le galop de
plusieurs chevaux qui s'loignaient avec la rapidit de la foudre.
Genevive cacha sa tte entre ses mains.

--Perdu! mon Dieu! perdu! dit-elle.

Suzanne entra dans la chapelle; elle tait un peu ple, mais ses yeux
brillaient de joie. Aprs avoir cherch quelques minutes, ne voyant
rien, elle vida sa bourse dans un tronc et sortit. Une voiture
l'attendait  quelques pas de l; elle y monta et reprit le chemin de
Paris. Deux ou trois pauvres femmes qui taient dans la chapelle la
quittrent lentement; le prtre s'loigna de l'autel, un bedeau vint qui
teignit les cierges, et toute lumire s'vanouit avec tout murmure; Mme
de Chteaufort, glace et folle de douleur, se trana vers le porche;
ses genoux tremblaient sous elle; comme elle approchait des portes
entre-billes, elle chancela et tomba au pied d'un pilier. Il y avait
par l un pauvre donneur d'eau bnite, vieux et couvert de haillons,
qui entendit le bruit de sa chute; il s'avana vers elle et la souleva.
L'air frais de la nuit ranima Genevive; elle ouvrit les yeux et
remercia le vieux pauvre.

--Ma bonne dame, lui dit-il, on va fermer la chapelle, il faut partir.

--Je suis faible, rpondit la duchesse au mendiant, voulez-vous me
conduire?

--Les malades et les pauvres sont faibles, lui dit le donneur d'eau
bnite; prenez mon bras.

Mme la duchesse de Chteaufort, appuye au bras du vieux pauvre, sortit
de la chapelle. Au bout de cent pas, la duchesse trouva son carrosse qui
l'attendait dans un chemin creux.

--Merci, mon ami, dit-elle au pauvre en lui donnant sa bourse; quand
vous prierez, priez pour moi.

--O faut-il conduire madame la duchesse? demanda le cocher.

--Aux Carmlites! rpondit Genevive.




XXX

UN COUP DE FEU


Au moment o, grce  l'intervention de Cornlius et de la Droute,
Belle-Rose quittait Villejuif, onze heures sonnaient  l'horloge du
couvent voisin. La nuit tait calme et silencieuse; on ne voyait pas une
toile au ciel, o la lune nageait dans l'ther pur. Les trois fugitifs,
penchs sur l'encolure de leurs chevaux, tournrent autour de Paris et
gagnrent la route de Calais. Belle-Rose avait chevauch tout enfant
sur toutes les btes bonnes ou mauvaises qui sortaient des curies
de Malzonvilliers; s'il n'avait pas t canonnier, il aurait t
mousquetaire; la Droute avait t piqueur; Cornlius tait presque
Anglais. Ils filaient comme des boulets, clous  la selle de leurs
chevaux. La Droute faisait claquer ses pouces contre la paume de ses
mains en imitant le bruit des castagnettes. C'tait une habitude qu'il
avait prise en voyant danser des Espagnols en Flandre, et qui tmoignait
de sa joie. L'honnte garon, qui ne souriait gure, avait le visage
panoui comme une tulipe; mais toute sa gaiet tomba en apprenant qu'on
se rendait en Angleterre.

--En Angleterre! fit-il en fronant ses sourcils, qui avaient le
plus souvent grand'peine  se mouvoir. Pourquoi diable allons-nous en
Angleterre?

--Mais, dit Cornlius, j'ai des amis par l.

--Vos amis sont-ils Anglais?

--Et que diable veux-tu qu'ils soient?

--Eh mais, je voudrais qu'ils fussent autre chose!

--Hol! camarade! s'cria Belle-Rose, tu oublies la qualit de
Cornlius.

--Point! M. Hoghart est d'Irlande, et l'Irlande est un pays franais,
que le bon Dieu, par mgarde, a fait tomber dans la mer. C'est un
point de gographie que je soutiendrai envers et contre tous. Allons en
Espagne.

--C'est trop loin.

--Allons en Lorraine.

--C'est trop prs.

--Alors, allons en Flandre.

--C'est un sr moyen de retomber aux griffes de M. de Louvois.

La Droute ne se tenait pas pour battu et allait proposer de passer en
Hollande, lorsque Belle-Rose l'interrompit.

--Ah ! lui dit-il, quel mal t'a fait l'Angleterre?

--Aucun.

--As-tu peur d'y mourir de faim?

--Point; on dit que les moutons y sont gros comme des veaux, et les
veaux comme des boeufs.

--Crains-tu de passer la Manche?

--Je suis n  Dieppe.

--La gographie, que tu connais si bien, t'a-t-elle appris que le pays
est vilain?

--J'ai vu la Beauce, qui est comme un plat, et l'Auvergne, qui est comme
une fourchette.

--T'imagines-tu que les hommes y soient comme des ogres et les femmes
comme des ogresses?

--J'ai beaucoup connu  Laon un Suisse qui tait Anglais, et de qui la
fille tait charmante, rpondit la Droute d'un petit air modeste o
brillait un grain de fatuit.

--Est-ce la pluie qui t'pouvante?

--J'ai pass mon enfance en Normandie et ma jeunesse  Chantilly, o le
soir pleure quand le matin rit.

--Alors, que te fait d'aller en Angleterre?

La Droute tait  court de raison; mais quand Belle-Rose ne le regarda
plus, il murmura tout bas en se grattant l'oreille:

--C'est gal, je n'aime pas l'Angleterre.

Cornlius avait li sur la croupe des chevaux des uniformes que les
trois cavaliers revtirent au premier bois qu'ils trouvrent sur leur
chemin.

--On nous prendra pour des gentilshommes qui vont en mission, dit-il en
agrafant son habit.

--Au fait, dit la Droute, on n'ira pas croire que ceux qui s'chappent
courent sous l'habit de ceux qui poursuivent.

Et poussant son cheval, il se jeta en avant comme un piqueur. Ils
coururent ainsi pendant trois ou quatre relais. L'or que Mme de
Chteaufort avait tir de ses diamants aplanissait toutes les
difficults. On leur donnait  toutes les postes les meilleurs bidets,
les postillons galopaient  bride abattue, et l'on perdait partout
tant de temps  compter les louis, qu'il n'en restait plus mme pour
s'informer du nom des voyageurs. A Noailles, le cheval de Belle-Rose fit
un cart et tomba. La Droute sauta par terre, mais Belle-Rose s'tait
dj relev.

--Eh! capitaine, vous n'avez rien? s'cria le sergent.

--Rien; mais le cheval m'a tout l'air de boiter.

La Droute examina les jambes de l'animal.

--Il a laiss deux pouces de chair sur le chemin du roi, dit-il; c'est
une ou deux lieues qu'il faudra faire  pied.

--Eh! mais, reprit Belle-Rose en s'adressant  la Droute, comme te
voil ple toi-mme.

Le sergent frappa violemment du pied contre la terre.

--Tenez, murmura-t-il, moquez-vous de moi tant que vous voudrez, mais
votre chute m'a fait tourner le sang. Il nous arrivera malheur.

--Et que veux-tu qui nous arrive? reprit Cornlius.

--Ma foi, monsieur, quand on a l'Angleterre en face et les gens du roi
derrire, on a bien le droit de trembler un peu. C'est un pressentiment
que j'ai.

Belle-Rose, qui rajustait la selle, haussa les paules.

--Ce n'est point une superstition cela, continua le sergent; la veille
du jour o fut livre la bataille des Dunes, un cheval que je conduisais
roula dans un foss, moi dessous, lui dessus. Bon! dis-je  mes
camarades, vous verrez demain.

--Et que virent-ils?

--Parbleu! ils virent un Espagnol qui me plantait sa pique dans le
ventre.

--Et tu ne lui rendis rien?

--Oh! si, je lui cassai la tte d'un coup de pistolet.

--Et il en mourut?

--Parfaitement.

--De quoi diable te plains-tu donc? tout le malheur a t pour lui, ce
me semble.

La logique de ce raisonnement calma les craintes de la Droute, mais sa
gaiet ne put revenir tout entire. On courut quelques postes encore; un
peu plus de la moiti de la distance tait franchie, lorsqu' Nouvion,
le cheval de Cornlius butta contre une pierre et s'abattit. En cet
endroit la route tait raboteuse; l'Irlandais se meurtrit les mains et
les genoux; il voulut se relever et ne put faire un pas; il avait un
pied foul. La Droute s'arracha une poigne de cheveux.

--Tu avais raison, mon pauvre ami, lui dit Cornlius, voil le malheur
arriv.

--Plt  Dieu que ce soit le seul! reprit le sergent en regardant du
ct de Paris.

Cependant, comme la Droute tait un homme qui avait une philosophie
pratique sur laquelle les pressentiments n'agissaient pas, il fit de
son mieux pour aider Cornlius  remonter  cheval, et on poussa jusqu'
Bernay. L'aubergiste de l'endroit possdait un vieux carrosse  moiti
vermoulu qui lui venait d'un procureur, qui le tenait d'une comdienne
qui l'avait eu d'un gentilhomme. L'aubergiste estimait que son carrosse
tait la merveille la plus rare du temps. La Droute fut droit  lui la
bourse  la main. Aux premiers mots du sergent, le vnrable htelier
se rcria. La Droute ajouta cinq louis  la somme qu'il comptait sur le
coin de la table. L'aubergiste voulut rpliquer; ce furent dix louis
qui tombrent de la bienheureuse bourse; il murmura doucement, et
l'argumentation du sergent se haussa  un point d'loquence si
fabuleux, que le carrosse sortit de la remise, au grand tonnement de la
population. La voiture n'tait point si mchante qu'elle en avait l'air;
elle roulait passablement, et Cornlius se sentit promptement soulag;
mais on allait moins vite. A Cormont, comme on arrivait au sommet d'une
cte, la Droute, qui regardait  tout instant derrire lui, vit au loin
rouler sur la route un tourbillon de poussire; un clair s'chappait
parfois de ce tourbillon. Un coup de vent vint tout  coup qui balaya
le chemin. La Droute se haussa sur ses triers, et la main place en
abat-jour au-dessus de ses sourcils, il jeta un rapide coup d'oeil sur
le groupe de cavaliers qui venait d'tre dmasqu. En une seconde la
Droute fut  la portire du carrosse.

--Bouletord est l, dit-il de sa voix tranquille.

Belle-Rose sauta sur ses pistolets.

--Laissez l ces joujoux, dit la Droute: ils ne serviraient qu' nous
faire tuer un peu plus vite. Si nous tions  cheval, on pourrait en
essayer; mais en voiture, ce serait une duperie.

--Mieux vaut encore tre tu que repris! s'cria Belle-Rose.

--Mieux vaut encore se sauver.

--Que veux-tu faire?

--Vous allez le voir.

La Droute courut vers les chevaux qui tiraient le carrosse et les
conduisit dans un chemin de traverse en ayant soin de tourner leur
tte du ct de Bouletord. Un coup de fouet les fit sauter sur un talus
contre lequel la voiture versa.

--Bon! dit-il, nous allons maintenant nous jeter derrire ce mur,
le capitaine et moi. Quant  vous, monsieur de l'Irlande, qui n'tes
presque point connu de Bouletord, ajouta-t-il en se tournant du ct
de Cornlius, vous allez, s'il vous plat, courir au-devant de la
marchausse en lui demandant de venir  votre aide. Il suffit que vous
le lui demandiez pour qu'elle n'en fasse rien. Alerte, les voici!

Tout cela avait pris moins de temps pour tre fait qu'il n'en faut pour
le raconter. Belle-Rose et la Droute se blottirent derrire le mur,
et Cornlius, qui avait saisi au vol le projet du sergent, s'lana
au-devant de Bouletord. La marchausse arrivait au galop, Bouletord en
tte, la face rouge, l'oeil enflamm.

--H! monsieur, s'cria Cornlius, aussitt qu'il fut  porte d'tre
entendu, un mchant drle de postillon vient de renverser mon carrosse,
ne pourriez-vous point m'aider  le relever?

Bouletord regarda du ct du petit chemin. Les chevaux attels avaient
la tte tourne de son ct; Cornlius, avec son habit d'uniforme, tait
debout sur le ct de la route; il n'eut aucun soupon.

--On verra au retour, mon gentilhomme, dit-il; et, piquant des deux, il
passa comme la foudre avec ses gens.

Belle-Rose et la Droute sortirent de leur cachette. La Droute riait de
tout son coeur.

--Dcidment, dit-il, ce pauvre Bouletord n'est pas fait pour le mtier
qu'il remplit; c'est un agneau.

--C'est assez joli ce que tu as trouv l, reprit Cornlius; seulement,
s'il m'et reconnu il me tuait roide.

--Sans doute, mais il ne devait pas vous reconnatre, et il ne vous a
pas reconnu.

--Poussons donc en avant.

--Non pas. Si Bouletord est un agneau pour l'intelligence, cet agneau a
des oreilles. Au prochain relais, on lui dira qu'on n'a vu ni carrosse
ni cavalier, il retournera sur ses pas, et il nous surprendra au beau
milieu de la route; ce serait mal finir ce qu'on a bien commenc.

--La Droute a raison, dit Belle-Rose: laissons courir Bouletord et
poussons sur la gauche.

Or, aprs l'vasion de Belle-Rose aux environs de Villejuif, voici ce
qui tait arriv: on sait que l'exempt et ses deux acolytes taient
rests dans la voiture, dont les portires avaient t soigneusement
cadenasses. Deux ou trois heures aprs, des marachers passant sur
la route entendirent des gmissements qui partaient de cette voiture
abandonne; ils brisrent les panneaux et dlivrrent les prisonniers.
Bouletord, fou de colre, demanda tout d'abord  l'exempt s'il n'allait
pas se mettre  la poursuite des fugitifs. L'exempt, tout tourdi de
l'aventure, rpondit  peine; il fallait voir, il fallait attendre, il
fallait s'informer. Bouletord ptrissait la route  coups de talons de
bottes.

--Eh bien! dit-il  l'exempt, donnez-moi votre commission et j'irai tout
seul.

L'exempt tira sa commission de sa poche; Bouletord la lui arracha et
partit. Bouletord connaissait M. de Louvois de rputation; avec un tel
ministre, il ne s'agissait que de russir pour tre approuv. Au
moment de la fuite, Bouletord avait remarqu la direction que suivaient
Belle-Rose, la Droute et son complice. Le chemin dans lequel ils
taient entrs le conduisit  Ivry. Une bonne femme qui ramassait
des herbes pour sa vache avait vu trois cavaliers courir du ct de
Saint-Mand. A Saint-Mand, un enfant qui pillait un verger avait
entendu le bruit de leur fuite sur le chemin de Charonne;  Bagnolet,
ils s'taient arrts chez un forgeron qui avait tir un clou du sabot
d'un cheval. Ainsi, de village en village, Bouletord tait arriv sur la
route de Saint-Denis.

--Ils vont en Angleterre! se dit-il, et il se jeta sur leurs traces.

La commission, signe du ministre et scelle du sceau de l'tat, le
faisait obir de la marchausse; il prenait des hommes dans chaque
ville et les quittait  la ville prochaine. L'accident de Belle-Rose
et celui de Cornlius lui firent rattraper le terrain qu'ils avaient
d'abord gagn. A Cormont, Bouletord atteignit les fugitifs; on a vu
comment il les avait dpasss. Belle-Rose n'tait gure qu' trois ou
quatre lieues de la mer; il ne s'agissait donc plus que d'arriver 
quelque hameau de pcheurs o l'on pt trouver une barque en tat de
passer le dtroit. Le carrosse avanait rapidement. Comme ils touchaient
au sommet du monticule, Cornlius, qui regardait en avant, s'cria: La
mer! la mer! Mais au mme instant la Droute, qui regardait en arrire,
s'cria: Bouletord! Bouletord! La mer battait le rivage  une ou deux
lieues du monticule; Bouletord revenait  toute bride. La Droute sauta
sur la tte des chevaux et les arrta.

--Vite!  terre! s'cria-t-il.

Et en trois coups de couteau il en eut coup les traits. Belle-Rose et
Cornlius taient dj sur la route; on ne laissa aux chevaux que le
mors et la bride, et les deux officiers, montant  poil, suivirent la
Droute qui courait ventre  terre. Le soleil allait se coucher; la
mer roulait ses vagues d'or, et l'on voyait  l'horizon fuir des voiles
blanches comme des ailes d'oiseau; au loin mugissaient sourdement
les grandes lames qui battaient la cte. Tour  tour les fugitifs
regardaient la mer, o tait leur salut, et Bouletord qui bondissait 
leur poursuite. Bouletord avait vu le carrosse; l'action des voyageurs
les avait fait reconnatre; au moment o Belle-Rose et Cornlius
partirent au galop, un cri de rage jaillit des lvres du brigadier; il
enfona ses perons sanglants dans le ventre de son cheval et dpassa
toute sa troupe d'un bond. La course tait furieuse, insense,
haletante. L'cume volait des naseaux rouges des chevaux, qui rasaient
le sol; leurs flancs poudreux se tachaient de gouttes de sang;
Belle-Rose et Cornlius les piquaient avec la pointe de leurs pes;
Bouletord tait lanc comme la pierre d'une fronde. Mais Belle-Rose et
Cornlius avaient de l'avance, et la Droute, qui les prcdait d'une
centaine de pas, dvorait l'espace qui le sparait de la mer. La
poursuite durait depuis un quart d'heure; les chevaux haletaient;
dj Belle-Rose et Cornlius sentaient flchir sous leurs reins leurs
montures puises; le sang suintait de leurs naseaux enflamms, l'lan
tait moins rapide et plus saccad; mais au dtour d'un tertre, au pied
duquel passait un chemin, on vit la mer mouiller de ses grandes lames le
sable gris. La Droute fouetta son cheval et arriva comme la foudre
sur le rivage. Une barque  flot, souleve par la mare qui montait
pesamment, se balanait sur le dos des vagues.

--A qui la barque? fit-il en posant le pied sur le rivage.

--A moi! dit un vieux pcheur roul dans sa cape de gros drap brun.

--Ouvre ta voile au vent; voil deux gentilshommes qu'on poursuit.
Veux-tu les sauver? le veux-tu?

Le vieux marin et son fils sautrent dans la barque et couprent
l'amarre d'un coup de hache. Belle-Rose et Cornlius, emports par leur
lan, plongrent dans l'eau qui jaillit autour des chevaux. D'un bond
ils se jetrent dans la barque; la voile se gonflait sous le vent du
soir, elle s'inclina mollement sur la vague, la proue tourne vers
la haute mer se releva lgre comme un goland et fendit l'eau qui la
berait. En ce moment le cheval de Bouletord ptrissait de ses pieds le
sable humide et battait le flot qui se brisait contre son poitrail; un
lan le porta plus loin, mais une lame le souleva et le fit rouler sur
la plage. La Droute, debout  la poupe de la barque, ta son chapeau et
salua le brigadier d'un clat de rire. Bouletord regarda autour de lui;
aucune barque n'tait l. Ses hommes  cheval l'entouraient, allant et
venant perdus. Bouletord vit un mousquet aux mains de l'un d'eux, il
l'arracha et coucha en joue le bateau fugitif. La silhouette noire
des trois passagers se dessinait sur l'horizon, o le soleil venait de
disparatre comme un roi dans un lit de pourpre et d'or. Le canon resta
immobile un instant comme s'il avait t soutenu par une main de marbre,
puis un clair jaillit et le plomb siffla. Un cri sortit de la barque
et l'une des trois ombres tomba les bras ouverts. Un sourire de joie
fivreuse illumina le visage de Bouletord.

--J'avais sa poitrine au bout du canon, dit-il; cette fois je n'ai
pas tout perdu, et il jeta l'arme dans le flot qui montait jusqu' son
paule.

Belle-Rose tait tendu au fond de la barque; la balle tait entre un
peu au-dessus du sein droit. Cornlius, plus ple que le bless, s'tait
jet  genoux prs de lui et cherchait  tancher le sang. La Droute
ne disait rien; sa figure tait morne. La rapidit de cette vengeance
semblait confondre sa pense, qui venait de passer, en une minute, d'une
joie extrme  une douleur sans borne. Il regarda Belle-Rose d'un air
effar; puis, tout  coup, se penchant vers lui, il toucha la blessure
de ses doigts convulsifs.

Quand sa main fut rougie, il se leva, et secouant la rose sanglante du
ct de Bouletord, il s'cria d'une voix terrible:

--Le sang payera le sang!




XXXI

LE REVERS DE LA MDAILLE


Aprs avoir vu prendre  Belle-Rose, en compagnie de Cornlius et de la
Droute, le chemin de l'Angleterre, Suzanne s'tait dirige vers Paris.
Son esprit, accoutum aux choses mlancoliques et tourn vers les
penses tristes, se berait cette fois de tendres rveries; elle se
sentait libre d'aimer, et dans cette me honnte qui avait la limpidit
du ciel, c'tait une expansion qui la remplissait de joie. Elle ne
doutait pas de ramener M. de Louvois  de meilleurs sentiments  l'gard
de Belle-Rose, d'obtenir, non pas sa grce, puisqu'il n'tait pas
coupable, mais sa justification, et tout le long de la route elle se
cra mille chimres dores qui lui rappelaient les enfantines esprances
dont elle s'tait si souvent enivre dans le parc de Malzonvilliers.
Quand elle entra dans son htel de la rue de l'Oseille, Claudine, qui
l'attendait pleine d'impatience, la voyant radieuse, se jeta dans ses
bras. Les deux amies s'embrassrent, les yeux tout mouills de douces
larmes, et ce furent toute la nuit d'interminables conversations, toutes
peuples de chteaux en Espagne. On se btissait de petites retraites
caches au fond de Malzonvilliers; on voulait ensuite la gloire et le
renom pour Belle-Rose; il rentrait en France, gagnait la faveur du roi,
arrivait aux plus hauts grades militaires, et conduisait l'arme 
la gloire. Cornlius n'tait pas un homme  ne rien gagner dans cette
moisson splendide; il avait sa bonne part dans tout cela; puis, quand il
tait mont au plus haut de l'chelle ambitieuse, on redescendait bien
vite afin de se reconstruire la petite maisonnette au fond des bois o
l'on tait tout bonnement heureux. C'taient alors des battements de
mains, des cris de joie et des larmes de bonheur  croire que les deux
amies allaient devenir folles. Le matin les surprit comme elles taient
encore occupes  mler ces doux rves, quand tout  coup le lourd
marteau de la porte tomba sur le bouton de fer. Les deux amies
tressaillirent et se pressrent l'une contre l'autre, toutes tremblantes
dj. Un laquais vint avertir Mme d'Albergotti qu'un officier de la
maison de M. de Louvois tait en bas, qui demandait  lui parler.
Suzanne et Claudine plirent, Claudine surtout, pour qui le nom du
ministre tait comme le symbole de la puissance inexorable et de la
vengeance opinitre. Mais Suzanne lui pressa la main.

--M. de Louvois sait tout, mais Belle-Rose est hors d'atteinte. Debout,
Claudine, et faisons voir  cet officier que la fiance et la soeur d'un
officier n'ont point peur.

L'envoy de M. de Louvois fut introduit et pria Mme d'Albergotti de
vouloir bien le suivre sur-le-champ chez son matre.

--C'est pour une affaire, dit-il, qui ne souffre aucun retard.

--Je me doute un peu de ce que a doit tre, lui rpondit Suzanne, et je
suis prte  vous suivre.

Un carrosse tait  la porte aux armes de M. de Louvois, Suzanne y monta
et le cocher partit. Les chevaux allaient d'un train  prouver que
les ordres du secrtaire d'tat taient prcis. On arriva  l'htel
du ministre en cinq minutes; l'officier conduisit Mme d'Albergotti 
l'appartement de M. de Louvois et l'annona. M. de Louvois allait et
venait dans son cabinet, les lvres serres, les yeux tincelants; il
s'arrtait de temps  autre devant la chemine pour boire  mme d'un
grand pot plein d'eau, car il avait dj contract cette habitude,
qui, vingt ans plus tard, devait lui coter la vie. Au nom de Mme
d'Albergotti il se tourna vivement vers la porte et fit trois pas vers
la jeune femme.

--On m'a tout appris, madame, tout! lui dit-il.

--C'est un soin dont je comptais me charger moi-mme dans la journe,
rpondit Suzanne; je regrette qu'un autre m'ait prvenue.

--Cet autre est l'exempt que vos complices ont garrott, maltrait,
emprisonn; un exempt du roi, madame.

--Quand on torture un officier du roi, monseigneur, on peut bien
emprisonner un exempt du roi, dit Suzanne.

M. de Louvois brisa la lame d'un canif qu'il tenait entre ses doigts.

--Ceci peut vous conduire plus loin que vous ne pensez, madame,
reprit-il.

--Pas si loin toujours que le roi ne le sache.

--Le roi est en Flandre, et je suis  Paris; le roi est le roi, et je
suis son ministre! s'cria M. de Louvois, qui dchirait la table avec le
tronon du canif.

Suzanne se tut; elle commenait  comprendre que son action pouvait
avoir des suites qu'elle n'avait pas mme souponnes; avec un ministre
comme M. de Louvois, nul n'tait  l'abri de sa colre, ni le vieillard,
ni l'enfant, ni le faible, ni le puissant. C'tait un esprit dominateur
et cassant, qui broyait les rsistances et passait sur toutes les choses
le niveau de sa volont. Mais ces dangers qu'elle devinait  prsent,
Suzanne les aurait bravs si elle les avait connus. Elle se rsigna donc
et attendit. M. de Louvois jeta sur le parquet le manche de son canif.

--J'en suis fch, madame, reprit-il d'un ton brusque, mais vous aurez
un compte svre  rendre de tout ceci.

--Je suis votre prisonnire, monseigneur.

--Je le sais, et c'est une maladresse que vous avez commise.

Suzanne regarda le ministre d'un air tonn.

--Eh! madame, continua M. de Louvois avec un sourire amer, quand on fait
de ces coups-l on les fait tout entiers. Je puis bien vous le dire,
maintenant que vous ne l'avez pas fait, mais puisque vous vouliez
dlivrer Belle-Rose, il fallait partir avec lui.

--Je ne suis pas encore sa femme, monseigneur.

Le ministre haussa les paules.

--Je vous remercie de ces scrupules, madame, ils m'ont servi plus que
je ne l'esprais. Je vous l'ai dit, j'en suis fch, mais si je n'ai pas
Belle-Rose, vous payerez pour lui. Au crime il faut le chtiment.

--Mais de quel crime parlez-vous, monseigneur, et quel crime ai-je donc
commis? s'cria Suzanne indigne, et qui sentait dans sa conscience et
dans son amour assez de force pour tout braver. Je ne sais qu'un crime
dans tout ceci, un seul, et celui-l a t commis dans la Bastille,
la nuit, sans jugement, sur la personne d'un officier innocent. Or
cet officier est mon fianc, on s'est acharn  le perdre, on veut
l'enterrer vivant dans une prison d'Etat, l'y faire mourir peut-tre, et
moi, l'amie de tous les siens, la compagne de son enfance, et bientt sa
femme! moi qui l'aime, je ne tenterais pas tout pour le sauver? Allez,
monseigneur, on voit bien que vous n'avez jamais aim, et tout votre
pouvoir de ministre, pour si grand qu'il soit, ne va pas jusqu'
empcher une femme de se dvouer!

Le visage de M. de Louvois tait effrayant  voir: la colre grandissait
dans son coeur comme une tempte, et il employait toute l'nergie de
sa volont  la comprimer; il tait devenu blanc comme du marbre; ses
narines frmissaient, ses yeux ardents couvraient Mme d'Albergotti
d'un regard enflamm, ses mains taient noues autour des bras de
son fauteuil comme s'il et craint de se laisser emporter par un lan
furieux de son irritation croissante.

--Et moi je vous ferai bien voir, s'cria-t-il avec un clat terrible,
que ma puissance va jusqu' me venger de ceux qui osent me braver. On ne
l'a jamais fait impunment, madame. Me laisserai-je jouer par un petit
lieutenant d'artillerie, moi qui briserais des gnraux d'arme comme je
brise cette lame? fit-il en mettant en pices un petit couteau  papier
qui tait sur la table. Vraiment, vous ne savez pas  qui vous parlez!
Personne ne s'est donc trouv l pour vous dire qui j'tais? Eh quoi!
un officier de fortune, qui n'est pas mme gentilhomme, s'est rvolt
contre mon autorit, il s'est fait l'instrument d'un homme que je hais,
il m'a travers dans mes desseins, et je ne le punirai pas? Et vous,
vous qui tes venue me prier pour lui, vous qui m'avez arrach une
faveur immrite, vous vous employez pour le faire vader, vous avez
triomph, et vous venez me dire de ces choses-l en face? Mais, en
vrit, c'est de la folie, madame!

M. de Louvois s'tait lev et se promenait  grands pas dans le cabinet;
la violence de son action avait ramen le sang  ses joues; l'clair
de ses yeux tait rouge. Suzanne le regardait immobile, silencieuse et
rsolue.

--Et croyez-vous, reprit le ministre, que si Mme de Chteaufort n'avait
pas mis une barrire infranchissable entre elle et moi, je ne l'eusse
point punie comme vous, pour si duchesse qu'elle soit? Vous vous tes
livre; malheur  vous!

--Vous me menacez, monseigneur, et je suis une femme! dit Suzanne
tranquillement.

M. de Louvois se mordit les lvres jusqu'au sang. Il s'assit devant sa
table et froissa les papiers qui se trouvaient sous sa main.

--Brisons l, madame, je ne menace pas, j'agis. Vous avez sauv
Belle-Rose; mais Belle-Rose n'est point encore hors du royaume.

--Il y sera demain.

--C'est ce que Bouletord saura bien me dire.

A ce nom, Mme d'Albergotti plit lgrement.

--Oh! reprit le ministre, l'exempt que vos amis ont si bien accommod
m'a tout dit. Ils sont partis, mais Bouletord est sur leurs traces.
Qu'un cheval tombe, et ils sont perdus.

Suzanne frissonna.

--Eh! madame, continua le ministre impitoyable, faites des voeux pour
que leurs chevaux se brisent les reins dans quelque trou si vous tenez 
votre libert!

--Monseigneur, je ne tiens qu' lui, dit-elle.

M. de Louvois agita une sonnette, un huissier entra.

--Allez, madame, attendre mes ordres, dit-il; et vous, ajouta-t-il en
s'adressant  l'huissier, priez M. de Charny de passer dans mon cabinet.

Mme d'Albergotti se leva, salua M. de Louvois et sortit, laissant le
ministre seul avec M. de Charny, qui venait d'entrer. Ce nouveau venu
tait un personnage petit, replet et gras, et dont la face doucereuse
et le regard cauteleux inspiraient une sorte d'loignement dont on
ne pouvait se dfendre. Godefroy Charny, ou M. de Charny, comme on
l'appelait communment, sans que personne pt expliquer l'origine de sa
noblesse, tait le commensal du ministre, son conseil et son favori; la
nature l'avait fait natre entre le pre Joseph et le cardinal Dubois,
comme une crature malfaisante, qui avait tout ensemble un peu de la
fermet froide et cruelle du capucin et un peu de l'astuce diabolique de
l'abb. Son influence sur M. de Louvois tait extrme, elle lui venait
surtout de la rapidit de ses rsolutions et de la persvrance de ses
inimitis. Quand M. de Louvois lui demandait son avis, M. de Charny
n'hsitait jamais et conseillait toujours le parti le plus violent. M.
de Charny n'tait rien et tait tout; on le hassait et on le craignait;
personne ne frayait avec lui, mais on se gardait bien de l'offenser en
quoi que ce ft. M. de Charny portait un habit d'une extrme simplicit,
sans dentelles et sans rubans, avec une pe dont la garde et le
fourreau n'avaient aucun ornement. Du reste, poli, souple, insinuant,
de manires douces et plein de dlicatesse dans son langage, un de ces
hommes capables de tuer sans tacher leurs manchettes et le chapeau bien
bas.

--Avez-vous vu cette femme, celle qui sortait quand vous tes entr? lui
dit M. de Louvois.

--Je l'ai vue; elle est jolie, distingue dans sa personne et fort
dcente.

--Cette personne que vous trouvez si bien m'a brav, et je veux la
punir.

--Il suffisait de me dire, monseigneur, qu'elle vous avait brav; le
reste devenait inutile.

--Je vous chargerai probablement du soin de ma vengeance.

--Je suis  vous, monseigneur.

Tandis que M. de Louvois causait avec M. de Charny, l'huissier  qui Mme
d'Albergotti avait t confie la conduisit dans une petite pice o
se trouvait dj un gentilhomme. A la vue d'une femme qui semblait
appartenir  la cour, tant elle avait de noblesse dans la dmarche, le
jeune homme se leva du sige o il tait assis. Suzanne le regarda, et
il lui parut qu'elle avait vu ce visage quelque part; mais dans l'tat
de trouble o l'avait jete son entrevue avec M. de Louvois, elle ne put
se rappeler ni en quel lieu, ni en quelle circonstance.

--Eh! madame la marquise! il m'est doux de vous rencontrer! s'cria tout
 coup le gentilhomme.

Suzanne examina son interlocuteur plus attentivement et reconnut enfin
M. de Pomereux, qui, au temps o elle tait encore  marier, avait
pass quelques jours  Malzonvilliers. Elle s'inclina; et comme, dans
la situation d'esprit o elle tait, tout visage de connaissance lui
paraissait un visage ami, elle tendit sa main  M. de Pomereux, qui la
baisa. M. de Pomereux n'tait pas tout  fait ce qu'il tait  l'poque
o il avait t question de son mariage avec Suzanne. On voyait sur son
visage amaigri les traces d'une vie dissipe; les contours en taient en
quelque sorte effacs et chargs de teintes ples; le sourire incertain
et parfois railleur; le regard fin, mais voil. Aux rides prcoces qui
sillonnaient son front, aux cercles bleutres qui plombaient ses joues,
on reconnaissait promptement que M. de Pomereux avait abus de sa
jeunesse. Mais,  certains mouvements de sa physionomie, il tait
ais de voir que le dbauch pouvait se souvenir encore qu'il tait
gentilhomme.

--Mais,  ce que je puis voir, vous sortez de chez M. de Louvois? dit-il
en conduisant Mme d'Albergotti vers un sige.

--Vous ne vous trompez pas.

--Si je puis vous tre agrable en quelque chose, usez de mon crdit,
madame; j'ai l'honneur d'tre un peu parent de M. de Louvois.

--Eh bien! monsieur, votre parent s'apprte  m'envoyer en prison.

--Vous! s'cria M. de Pomereux tout tourdi.

--Moi-mme.

--C'est impossible! Vous, une femme... on aura surpris la religion du
ministre, et je cours...

--C'est inutile; cette religion a pris soin de s'clairer elle-mme tout
 l'heure. Il parat que j'ai commis un grand crime.

--Lequel?

--J'ai fait vader un de mes amis qui avait l'honneur d'tre trait en
prisonnier d'tat.

--Diable! fit M. de Pomereux, c'est une mchante affaire.

--C'est ce qui me semble  prsent.

--M. de Louvois n'est pas prcisment tendre dans ces sortes
d'occasions.

--Disons mme, entre nous, qu'il ne l'est pas du tout.

--J'y consens, et c'est prcisment cela qui m'inquite. Il ne faut pas
aller en prison, madame.

--J'y consens volontiers, mais ce n'est pas tout  fait le sentiment de
M. de Louvois.

--Il y parat, et c'est malheureusement qu'il est fort entt, M.
de Louvois. Mais enfin, madame, vous n'tes pas seule au monde, vous
avez...

--Je suis veuve, monsieur, dit Suzanne doucement.

M. de Pomereux remarqua seulement alors que Mme d'Albergotti tait
couverte de vtements noirs. Quand elle tait entre, il n'avait vu que
le visage et point la robe.

--Veuve! s'cria-t-il. Ma foi, madame, il a dpendu de vous de ne
pas l'tre. Mais, s'empressa-t-il d'ajouter en voyant que Suzanne
s'apprtait  rpondre, je n'ai pas de rancune, et je mets tout ce que
j'ai de crdit  votre disposition.

Mme d'Albergotti allait rpliquer, lorsqu'un huissier vint prvenir M.
de Pomereux que M. de Louvois le mandait dans son cabinet. M. de Louvois
expdiait quelques signatures au moment o M. de Pomereux entra. M. de
Charny venait de s'loigner.

--Mettez-vous l, lui dit le ministre; je vous ai choisi pour une
mission d'importance, et vous allez partir tout  l'heure.

--J'accepte la mission et partirai quand vous voudrez.

--C'est bien comme cela que je l'entends.

--Mais vous me permettrez bien de vous toucher quelques mots d'une
affaire qui concerne une personne  laquelle je m'intresse fort.

--Son nom, s'il vous plat?

--Mme la marquise d'Albergotti.

--Savez-vous bien ce qu'elle a fait?

--Parfaitement.

--Et vous avez l'audace de vous intresser  elle?

--Parbleu! j'ai failli l'pouser!

M. de Louvois ne put s'empcher de rire.

--Voil une belle raison! s'cria-t-il.

--Eh mais, il ne s'en est fallu que de son consentement qu'elle ne
devnt ma femme.

--C'et t tant pis pour vous.

--Pourquoi?

--Parce que si elle et t votre femme, je ne sais pas trop ce que vous
auriez t.

--Hein!

--Votre protge, mon beau cousin, est fort prise d'un certain drle
qui a nom Belle-Rose.

--Voil qui sent son idylle.

--Ce Belle-Rose tait en route pour la citadelle de Chlons quand elle
l'a fait vader du ct de Villejuif. On a coffr l'exempt dans la
voiture, et les prisonniers ont pris les chevaux.

--Ce n'est pas si maladroit.

--Vous trouvez! Eh bien! moi je trouve qu'un aussi beau trait vaut bien
sa rcompense. J'enferme la matresse en attendant que j'aie l'amant.

--Eh! que diable! fit M. de Pomereux avec un sourire ironique, si les
choses en sont  ce point-l, vous rendrez service  l'amoureux. La
femme en prison et l'homme en campagne, mais c'est le paradis.

--Ah! vous croyez, monsieur le railleur.

--C'est--dire que j'en suis sr.

--Voil bien de nos rous qui s'imaginent que tout le monde est fait 
leur image!

--Le monde ne serait pas si mal, monseigneur mon cousin.

--Je n'en sais rien, mais en attendant, la femme dont nous parlons,
monsieur, est d'un tout autre modle... Elle aime srieusement, et c'est
pourquoi je l'enferme; et quand on aime comme cela, c'est qu'on est
aime, croyez-le, mon cousin: je ne suis qu'un pauvre ministre, mais
j'en sais tout aussi long que vous l-dessus; quand il apprendra qu'elle
est en prison, il reviendra, je l'attraperai, et nous le ferons pendre.

M. de Pomereux se mit  tambouriner sur la table.

--Et moi, je vous dis qu'il ne reviendra plus. Quelque sot! Quelle
diable d'ide avez-vous donc des capitaines et des marquises de ce
temps-ci? Le capitaine n'y pense plus  l'heure qu'il est, et la
marquise n'y pensera plus demain.

--C'est votre croyance?

--Parbleu!

--Alors, il ne vous dplairait point trop de l'pouser?

--Moi? fit M. de Pomereux en sautant sur sa chaise.

--Oui, vous, et pour m'expliquer nettement: auriez-vous, monsieur le
comte, quelque rpugnance  pouser Mme la marquise  qui vous portez un
si bel intrt?

--Voil, vous me l'avouerez, une plaisante ide.

--C'est la mienne, mon beau cousin, et les ides d'un ministre ne sont
jamais plaisantes.

--Mais encore...

--Que vous importe! Votre intention a fait natre l'ide d'un projet.
Rpondez toujours.

--Ma foi, bien que le mariage soit une assez pitoyable chose, en
considration de Mme d'Albergotti, je ferai bien cette folie.

--Et vous n'avez point peur de Belle-Rose?

--Laissez donc! et d'ailleurs, n'y a-t-il pas toujours un Belle-Rose
avant, pendant, ou aprs? Moi qui vous parle, j'ai t vingt fois ce
Belle-Rose-l, et j'ai failli mourir six fois de dsespoir.

--Eh bien! la grce de Mme d'Albergotti est  ce prix; qu'elle vous
pouse, et j'oublie sa faute.

--C'est dit: Mme d'Albergotti a du bien et j'ai toujours eu du got pour
elle.

--Touchez l, mon cousin, je me venge de Belle-Rose et je vous tablis.
C'est mener de front les affaires de l'tat et celle de ma famille. Mais
faites en sorte que Mme d'Albergotti se dcide, ou elle aura du couvent
pour sa vie entire.

--Elle n'ira point au couvent.

--En tes-vous bien sr?

--Nous ne sommes plus au temps des bergeries, monseigneur.

--Vous allez en faire l'preuve.

M. de Louvois appela un huissier et lui donna ordre d'aller qurir Mme
d'Albergotti.

--A propos! s'cria M. de Pomereux au moment o l'huissier se retirait,
rservez-moi une autre mission pour cadeau de noces: si j'en prends une,
j'en veux gagner deux.

--Pourquoi donc?

--C'est qu'il me faudra, j'imagine, quelque distraction aprs mon
mariage.

Comme il terminait ces mots, Suzanne entra dans le cabinet.

--Depuis que nous nous sommes spars, madame, lui dit M. de Louvois,
j'ai fait une rflexion. Je veux bien, en considration de votre grande
jeunesse, oublier la faute dont vous vous tes rendue coupable.

--Ah! pensa Suzanne, ce n'est dj plus qu'une faute; tout  l'heure
c'tait un crime.

--Mais, continua le ministre, j'attache une condition  cette faveur.
Voil M. de Pomereux qui est de votre connaissance, je crois, et que
j'ai charg de vous en instruire. Je vous laisse. M. le comte me portera
votre rponse; je dsire qu'elle soit telle que je puisse vous mettre en
libert sur-le-champ.

M. de Louvois se retira, et M. de Pomereux et Suzanne restrent seuls.




XXXII

UNE PROFESSION DE FOI


Aprs avoir laiss M. de Pomereux avec Mme d'Albergotti, M. de Louvois
tait all rejoindre M. de Charny, qui l'attendait dans une pice
voisine.

--Je suis prt, monseigneur, lui dit M. de Charny aussitt qu'il
l'aperut.

--Il n'est pas encore temps, rpondit le ministre.

--Auriez-vous renonc  la vengeance?

--Vous me connaissez trop pour le penser.

--Puis-je savoir, monseigneur, ce que vous comptez faire?

--Oh! c'est fort simple! je marie Mme d'Albergotti.

M. de Charny regarda M. de Louvois comme s'il et compris qu'il y avait
un mystre l-dessous.

--Monsieur de Charny, reprit le ministre qui devina la signification de
ce regard, je la donne  M. de Pomereux.

--A M. de Pomereux! s'cria le confident, mais vous avez approch
l'toupe de la flamme!

--Lui! il aime trop pour aimer rien.

--J'entends, reprit M. de Charny en hochant la tte, il dsire toutes
les femmes et n'en prfre aucune; cependant je crois toujours qu'une
prison et mieux valu qu'un mariage.

--Souhaitez que la peur la fasse cder, et je tiens ma vengeance, dit le
ministre avec un sourire trange; il ne m'a fallu qu'un entretien d'un
quart d'heure pour juger Mme d'Albergotti. C'est une femme qui s'avise
d'avoir du coeur dans ce temps-ci!

--C'est une grande imprudence, fit M. de Charny.

--Elle aime, et je l'enchane toute vivante  un dbauch. Elle en
mourra. Le clotre n'est qu'un clotre; le mariage est un tombeau.

--Vous tes mon matre en toutes choses, monseigneur, dit le favori en
s'inclinant.

Alors que M. de Pomereux tait avec M. de Louvois, Suzanne, livr 
la solitude, avait bientt senti dans son coeur germer de sourdes
inquitudes. Un instant soutenue par l'indignation, elle avait oppos
un front calme aux emportements du ministre; mais quand la rflexion lui
fit voir  quels nouveaux prils son jeune et chaste amour tait
expos, elle leva vers le ciel des yeux humides o rayonnait une larme.
Peut-tre regretta-t-elle de n'avoir pas suivi Belle-Rose, craignant
surtout que la nouvelle de son emprisonnement ne dtermint l'audacieux
capitaine  repasser en France; cependant, comme elle avait fait son
devoir en toute chose, elle mit sa confiance en celui qui soutient les
faibles et console les affligs. Aprs le dpart de M. de Louvois, le
comte de Pomereux, en voyant les grands yeux de Suzanne s'arrter sur
lui avec une expression d'tonnement et d'inquitude, comprit que la
mission dont il s'tait charg un peu lgrement tait plus dlicate
qu'il ne l'avait pens d'abord. Le jeune courtisan avait trop vcu pour
n'tre pas quelque peu physionomiste: la mlancolie sereine qui tait
rpandue sur tous les traits de Mme d'Albergotti le toucha sans qu'il
pt s'en dfendre, et il se mit  se demander tout bas si cette femme
n'tait pas d'une nature meilleure que toutes celles qu'il avait
connues. Mais M. de Pomereux n'tait pas homme  reculer devant aucune
entreprise; les plus extravagantes taient prcisment celles qui lui
plaisaient davantage. Son motion dura l'espace d'un clair, et Suzanne
n'avait pas eu mme le temps de s'en apercevoir, quand il ouvrit la
bouche pour lui faire part des intentions de M. de Louvois.

--Vous avez entendu M. le ministre, lui dit-il; votre sort est entre vos
mains, madame.

--C'est--dire, monsieur, qu'il est toujours entre les siennes,
puisqu'il y met une condition.

--A vrai dire, madame, j'ai obtenu de mon illustre cousin plus que je
n'esprais, mais, d'une autre faon peut-tre que je ne l'eusse dsir.

--Expliquez-vous, de grce.

M. de Pomereux roula les bords de son chapeau entre ses doigts,
chiffonna les rubans de son haut-de-chausses, caressa la dragonne de son
pe, et resta quelques instants silencieux.

--Ma foi, madame, s'cria-t-il tout  coup comme un homme qui prend son
parti, voil dj six douzaines de mots que j'arrange  la queue les
uns des autres pour vous apprendre une chose qu'il faudra bien que vous
sachiez tt ou tard. J'imagine que le plus simple est de vous le dire
tout nettement.

--C'est aussi mon opinion, monsieur.

--Eh bien! madame, la volont de M. de Louvois est, en quatre mots, que
vous m'pousiez.

Mme d'Albergotti rougit comme une fraise et poussa un lger cri.

--Oui, madame, que vous m'pousiez! rpta le comte en s'inclinant.

--Mais c'est une folie! s'cria Suzanne tout tourdie.

--Pour vous, madame, je suis assez de cet avis; mais permettez-moi de
croire qu'il n'en est rien de mon ct.

--Est-ce bien srieusement que M. de Louvois vous a parl, monsieur?

--Le plus srieusement du monde.

--Il veut que je sois votre femme?

--Ou que je sois votre mari, comme il vous plaira.

--Et c'est l la condition qu'il a mise  ma libert?

--La seule.

A chacune des rponses de M. de Pomereux, l'tonnement de Suzanne
devenait plus grand. Il lui semblait impossible que M. de Louvois pt se
jouer ainsi de ses sentiments, aprs l'aveu qu'elle lui en avait fait,
et cependant le comte parlait d'un air qui la confondait.

--Pardonnez-moi, monsieur, si j'insiste, reprit-elle, mais veuillez
m'apprendre si cette proposition vient de M. de Louvois lui-mme.

--Sans aucun doute, madame, c'est une audace que je n'aurais jamais eue.

--Il parat tout au moins que vous l'approuvez?

--Je l'avoue humblement. Quand la porte du paradis vous est ouverte, on
ne la referme pas.

--Ceci est un langage de cour, et vous oubliez que je suis presque en
prison.

--Laissez-moi croire que vous n'y serez jamais.

--Je vois, monsieur, repartit Suzanne avec gravit, que votre cousin, M.
de Louvois, ne vous a pas tout appris.

--Au contraire, madame, dit M. de Pomereux avec un sourire.

Suzanne le regarda avec des yeux tout effars.

--Il vous a dit que j'tais fiance  celui-l mme dont j'ai protg la
fuite? s'cria-t-elle.

--Oui, madame.

--Que je l'aimais?

--Oui.

--Qu'il m'aimait?

--Oui.

--Et vous avez consenti  m'pouser?

--Oui.

--Oh! vous mentez! s'cria Suzanne en se levant, le visage pourpre
d'indignation.

--Mais point du tout; il me semble,  moi, que je vous dis les choses
les plus naturelles du monde, rpondit le comte avec un inaltrable
sang-froid.

--Monsieur, reprit Mme d'Albergotti en se rasseyant, il faut que nous ne
nous entendions pas. Je vous ai dit...

--Ne vous donnez pas la peine de recommencer; je vais vous rpter ce
que vous m'avez dit, interrompit M. de Pomereux. Vous avez un fianc;
ce fianc, qui est le fugitif aprs lequel courent les gens de M. de
Louvois, vous aime, ce qui est tout simple, et vous l'aimez, ce qui fait
que beaucoup d'autres voudraient courir comme lui. Vous allez me jurer
que vous tes dtermine  l'aimer toujours, et que de son ct il se
gardera bien de vous oublier. Est-ce bien cela?

--Parfaitement.

--Vous voyez donc que j'avais tout entendu!

--Et nonobstant ces aveux, vous persisteriez encore  vouloir de moi
pour votre femme?

--Sur ma parole, madame, c'est ma plus grande envie.

Un sourire amer passa sur les lvres de Suzanne, qui recula son sige et
ramena sa robe auprs d'elle avec un geste d'un crasant mpris.

--Se peut-il, madame, que vous ayez si peu vu le monde que ma
proposition vous tonne? continua M. de Pomereux avec une grce
parfaite.

--Elle fait plus que m'tonner, monsieur, elle m'afflige.

--Eh! mon Dieu! madame, s'cria le comte d'un air tout surpris, qu'y
a-t-il donc de si affligeant dans le dsir que j'ai de vous pouser?
Vous tes telle, que la moiti des dames de la cour mourraient de dpit
en vous voyant; je suis gentilhomme, nous sommes jeunes tous deux. Quoi
de plus simple?

--Mais, monsieur, mon coeur n'est plus  moi! reprit Suzanne avec
impatience.

--Ma foi, madame, j'ai  ce sujet-l des thories qui sont celles de
beaucoup d'honntes gens, rpondit le comte sans sourciller. On ne croit
plus gure aux amours inaltrables, et au temps o nous vivons, les
bergeries ne sont gure de mode. Il faut vraiment que vous ne
soyez jamais sortie de Malzonvilliers pour en savoir si peu sur ce
chapitre-l. En affaire de mariage, l'amour est un intrus, et nous
ne sommes point gens  le rclamer de nos femmes. On se marie pour se
marier, et on n'a garde de se chicaner sur les sentiments qu'on peut
avoir ailleurs. Eh! que diable! on aurait trop  faire. Il y a de jeunes
ttes que ces choses-l pouvantent, mais tout s'arrange  la fin le
mieux du monde. C'est un tat auquel vous vous accommoderez, et pour ma
part je suis tranquille l-dessus. Je ne suis point un Mlibe, madame,
pour m'aller cacher au fond des bois. Quelque jour vous m'aimerez
peut-tre, et, en attendant, nous serons comme des maris de bonne
maison.

Suzanne resta muette  ce discours. Jamais, ni quand elle tait jeune
fille, ni quand elle appartenait  M. d'Albergotti, elle n'avait entendu
parler de la sorte  propos du mariage. Il lui semblait que M. de
Pomereux s'exprimait en une langue inconnue. Elle mit sa tte entre ses
mains et demeura silencieuse. Son front rougissait et son coeur battait
 coups presss.

--Tout cela vous surprend quelque peu, madame, reprit le comte, mais
c'est une doctrine  laquelle vous arriverez avec le temps. On y trouve
plus de douceur que vous ne pensez. Et puis, nous n'avons, ni vous, ni
moi, tout le temps de rflchir aux consquences de la proposition que
je vous ai faite. Le principal est de ne pas vous laisser mettre en
prison. Nous nous arrangerons aprs. J'y risque quelque chose, je le
sais; mais je me suis toujours senti un secret penchant pour vous, qui
me porte  tout braver pour vous rendre service.

Suzanne releva la tte pour voir si M. de Pomereux ne parlait pas pour
se moquer. Jamais il n'avait t si srieux.

--Ce que je vous dis l, madame, c'est la vrit, ajouta-t-il; votre
premier refus de m'pouser ne nous a pas port grand bonheur  tous
deux. Voyez o vous en tes; quant  moi, j'ai fait beaucoup de choses,
beaucoup de mal, un peu de bien, vivant au hasard et faisant de ma
jeunesse l'emploi que le diable voulait; il m'en reste un violent dsir
d'en finir au plus tt avec cette existence un peu dcousue, un grand
fonds d'indulgence pour les fautes d'autrui, et une assez maladroite
exprience qui m'enseigne  prendre le temps comme il vient et le monde
comme il est. Tel que je suis, madame, je m'offre  vous, et malgr ma
modestie bien reconnue, j'ai la prtention de croire que je vaux mieux
qu'une prison.

Suzanne s'tait remise de son trouble pendant ce singulier discours;
quand M. de Pomereux se tut, elle s'inclina et lui dit  son tour:

--Puisque tout ceci est plus srieux que je ne pensais d'abord, je vous
rpondrai srieusement, monsieur. Vous avez profess des thories dont
je ne contesterai pas le mrite, mais qui ne sont pas les miennes. J'ai
pu, au temps o la volont d'un pre servait de guide  ma jeunesse,
faire le sacrifice de ma main, mais aujourd'hui que je suis libre, la
main ne se donnera pas sans le coeur. Or le coeur s'est donn, monsieur.
Je n'ai rien de plus  rpondre  la proposition que vous m'avez
transmise au nom de M. de Louvois. Ma vie et ma libert sont  lui; mon
amour est  moi.

A l'air de Mme d'Albergotti, M. de Pomereux comprit qu'il n'avait plus
rien  esprer; mais il tira de cette certitude le dsir de triompher
d'une rsistance  laquelle,  vrai dire, il ne s'attendait pas
beaucoup.

--Ma foi, madame, reprit-il avec un sourire, vous avez peut-tre tort,
et votre refus vous expose  un danger auquel vous ne vous attendiez
pas.

--Lequel, monsieur?

--Celui de me voir pris de vous.

Suzanne haussa les paules en riant.

--Eh! madame, il ne faut point vous en moquer. Si vous m'aviez pous,
c'est un pril auquel vous auriez peut-tre chapp, mais vous n'tes
point sre de l'viter  prsent.

--Si c'est un pril, avouez du moins que M. de Louvois prendra soin de
me mettre en lieu o il ne saurait m'atteindre.

--Et c'est l ce qui m'enrage. Prison pour prison,  votre place j'eusse
prfr le mariage. C'est une Bastille d'o l'on s'chappe quelquefois.

Suzanne arrta M. de Pomereux d'un geste.

--Soit, reprit-il. Vous voil entre les griffes de mon cousin: mais il
ne sera pas dit que je ne tenterai plus rien pour votre dlivrance; la
chose m'intresse un peu maintenant, et je mettrai tout en oeuvre pour
vous rendre  la libert  vos risques et prils.

Une heure aprs, M. de Louvois fit appeler M. de Pomereux.

--Eh bien! lui dit-il du plus loin qu'il l'aperut, avons-nous fait
capituler la citadelle?

--Ma foi, mon beau cousin, si le genre humain avait commenc par Mme
d'Albergotti, je crois fort que le pch n'et jamais t invent, si
bien que nous ne vivrions ni l'un ni l'autre.

--C'est--dire que vous avez chou?

--Radicalement.

--Vous l'avais-je prdit!

--Eh! parbleu! on est  peu prs sr de triompher d'une femme, et vous
m'envoyez vers un phnomne! Sur ma parole, Hlose, de fidle mmoire,
n'est point digne,  mon avis, de lacer le corset de Mme d'Albergotti.

--Bref, elle aime mieux la prison ou le clotre que votre personne?

--Vous m'en voyez tout humili. Savez-vous bien, monseigneur, que s'il
y avait beaucoup de ces femmes-l  Paris, il faudrait se faire moine
ou natre abb. C'est d'un trs mauvais exemple pour la cour, et je ne
saurais trop vous engager  l'enfermer au plus vite.

--Reposez-vous sur moi de ce soin, rpondit M. de Louvois en crivant
quelques mots sur un papier.

--Eh bien! que Votre Excellence me traite de tte sans cervelle, de fou,
de visionnaire, je crois, sur mon honneur! que je suis en train d'aimer
Mme d'Albergotti depuis qu'elle m'a parl de la sorte.

--Aimez-la tant qu'il vous plaira. Il faudrait que vous fussiez son mari
pour l'empcher d'aller au couvent.

--C'est donc bien dcidment votre intention de l'enfermer?

--Je ne rpte jamais deux fois la mme chose, mon cousin. Et puis, ne
le savez-vous pas, l'oiseau en cage appelle l'oiseau du ciel. Avec un,
le chasseur en a deux.

--Vous tes un terrible homme, monseigneur.

--Oh! je commence, murmure M. de Louvois. Ceux qui ne voudront pas plier
casseront.

--Allons! s'cria M. de Pomereux, qui l'avait cout, me voil fix, et
trs dcidment je suis amoureux de Mme d'Albergotti.

--Vous voyez que j'y mets de la complaisance, je vous la garde.

L'accent de M. de Louvois fit tressaillir M. de Pomereux, qui n'tait
pourtant pas trop facile  mouvoir. Il tourna vers la porte du cabinet
o tait Suzanne un regard de piti, et sortit.

Aussitt aprs, M. de Louvois eut un instant de confrence avec M. de
Charny.

--Eh bien! lui dit le ministre, elle refuse M. de Pomereux.

--C'est qu'elle aura flair le tombeau, rpondit froidement M. de
Charny.

--- Il nous reste le couvent, c'est encore assez joli, reprit M.
de Louvois en mettant sa signature au bas de la lettre qu'il venait
d'crire.

--Bah! fit le confident, une cellule vaut une bire.

Bientt aprs, un huissier vint avertir Mme d'Albergotti qu'il tait
temps de partir. La marquise se leva et descendit dans la cour de
l'htel, o elle vit un carrosse aux armes du ministre. Le gentilhomme
qui l'avait, dans la matine, conduite  M. de Louvois, l'attendait sur
le perron. C'tait M. de Charny. A la vue de ce ple et froid visage,
Mme d'Albergotti eut un frisson; elle dtourna les yeux et sauta, sans
lui prendre la main, dans la voiture, o M. de Charny s'assit bientt
aprs. Le cocher fit claquer son fouet et les chevaux partirent. Comme
le carrosse tournait dans la cour, Mme d'Albergotti vit par la portire
le visage de M. de Louvois, qui regardait derrire les vitres de son
cabinet; mais les chevaux allaient au galop et ce fut comme une vision.

--O me conduisez-vous, monsieur? demanda Suzanne  M. de Charny.

--Au couvent des dames bndictines de la rue du Cherche-Midi.




XXXIII

LE COUVENT DE LA RUE DU CHERCHE-MIDI


Le couvent des dames bndictines de la rue du Cherche-Midi tait
alors un des couvents les plus renomms de Paris pour l'austrit de sa
discipline. C'tait un grand btiment carr, allong de deux ailes qui
le coupaient  angle droit; tout alentour s'tendaient de vastes et
beaux jardins, qui faisaient  cet asile de la religion un rempart
verdoyant plein de fraches retraites et de sentiers ombreux. Mais au
milieu de ce grand parc frais et souriant, le couvent, avec ses murs
blancs et ses toits gris dont nul bruit ne s'chappait, avait un aspect
morne qui glaait le coeur. C'tait comme un grand tombeau entre des
fleurs. Au nom de M. de Louvois, la porte s'ouvrit; Mme d'Albergotti et
son guide descendirent du carrosse; on conduisit Suzanne dans une petite
pice o il n'y avait pour tout meuble qu'un banc de bois, un christ
et un prie-Dieu, et M. de Charny fut introduit dans le parloir, o la
suprieure l'attendait.

--Veuillez attendre ici quelques instants, madame, dit M. de Charny 
Suzanne en la quittant: l'asile que M. de Louvois vous a choisi vous
drobe  un monde corrupteur qui aurait peut-tre un jour fltri votre
puret. Je vais vous recommander aux bonts toutes spciales de madame
la suprieure. C'est l'ordre exprs du ministre, et si mon faible crdit
y peut quelque chose, croyez que je ne ngligerai rien pour que vous
soyez traite ici comme vous le mritez.

Mme d'Albergotti s'inclina sans rpondre. La voix de cet homme lui
figeait le sang dans les veines. La lettre dont M. de Charny tait
porteur tait conue en termes clairs et prcis. Aussitt qu'elle en
eut pris connaissance, la suprieure salua respectueusement l'envoy du
ministre.

--Veuillez assurer M. de Louvois, dit-elle, que ses instructions seront
observes; je sais trop ce que lui doit la maison dont j'ai la direction
pour y manquer.

--Madame, rpondit M. de Charny, cette lettre a pu vous dire que M. de
Louvois m'avait en quelque sorte remis la tutelle de la personne qu'il
vous envoie. Son intention est qu'elle entre en religion dans deux ou
trois mois,  moins qu'elle ne se soumette prochainement  sa volont.

--Elle y entrera, monsieur.

--C'est un esprit entt, malheureusement enclin aux choses du monde,
peu maniable et qui nourrit un amour coupable dont il convient de la
gurir. Vous ne sauriez pas tre autrement que bonne avec elle: c'est
dans votre caractre pieux et doux, madame; mais temprez cette extrme
bont par un peu de fermet. Croyez-moi, elle en trouvera plus vite le
chemin du salut.

--Je m'en souviendrai, monsieur.

--Mme d'Albergotti a fort mal reconnu les complaisances de M.
de Louvois, elle l'a tromp; dans une personne si jeune, cela
n'indique-t-il pas une corruption bien enracine? Entourez-la d'une
grande surveillance; votre exemple et vos conseils la ramneront bientt
 d'honntes sentiments.

M. de Charny parla quelques minutes encore sur ce ton-l, puis se
retira, non sans de profondes rvrences. Au bout d'un quart d'heure,
Suzanne entendit rouler la voiture qui l'avait amene; elle donna par la
pense un dernier adieu aux choses de la vie qui la fuyaient, et suivit
une soeur qui vint la chercher. Le parloir du couvent tait coup en
deux par une grille dont les mailles taient couvertes d'un rideau de
serge noire; un banc rgnait tout autour de cette pice assez grande,
et perce de trois fentres  chssis de plomb, d'o le jour tombait
assombri. On voyait contre le mur un fort beau tableau reprsentant la
vierge Marie visite par l'ange. C'tait, avec une belle image du Christ
taille dans l'ivoire, le seul ornement qu'il y et dans cette pice.
L'usage des dames bndictines tait de rester voiles et de ne pas se
montrer aux personnes qui n'taient pas dans les ordres; mais, sur la
lettre de M. de Louvois, qui lui marquait que Mme d'Albergotti devait
tre traite selon les rgles de la maison durant tout le sjour qu'elle
y ferait, la suprieure enleva son voile pour recevoir sa nouvelle
pensionnaire. La suprieure du couvent des dames bndictines tait une
femme de quarante-cinq  cinquante ans  peu prs, qui avait d tre
belle, mais que les austrits de la religion et les combats d'un esprit
jaloux avaient prive de cette grce qui est une seconde beaut. Son
visage tait jaune comme le vieil ivoire, ses yeux noirs et perants,
ses sourcils nets, ses lvres minces et dcolores; l'air de son visage
exprimait l'habitude de l'autorit, mais d'une autorit sche et froide.
Elle avait les mains belles et la taille lance; mais quelque chose
d'trangement dur et de hautain dtruisait les avantages naturels
qui paraient sa personne. La suprieure des dames bndictines,
qui s'appelait, entre les murs du couvent, mre vanglique du
Coeur-de-Marie, avait t connue dans le monde sous le nom de Mme
de Rige. C'tait une crature de M. de Louvois. Issue d'une famille
obscure de la Manche, elle avait d  son esprit d'intrigue de se
pousser dans le monde, o quelque temps elle avait fait une certaine
figure. A la suite d'une affaire de cour o son coeur tait intress,
le dpit la fit entrer dans les ordres. Le crdit de M. de Louvois l'y
suivit, elle lui dut son lection et lui resta dvoue. Mais la plaie
que l'insuccs de son entreprise avait ouverte dans son coeur ne put se
cicatriser! elle en garda une secrte rancune contre tout ce qui tait
du monde, et surtout contre celles qui avaient de la jeunesse et de
la beaut. La mre vanglique et Mme d'Albergotti changrent un
coup d'oeil. Le regard de la suprieure, rapide et froid, impressionna
douloureusement Suzanne, qui se sentit un loignement irrsistible
pour elle; quant  la mre vanglique, elle considra quelque temps
l'trangre, de qui la grce et les charmes lui rappelaient sa dfaite
et son humiliation; la haine pntra dans son coeur, et la mission dont
M. de Louvois la chargeait lui parut douce  remplir.

--Ma fille, dit-elle  Suzanne avec un ple sourire, M. de Louvois,
qui vous veut du bien, me mande qu'il vous a choisi notre maison pour
retraite. Au seuil de cette pieuse maison meurent les bruits du monde.
Rjouissez-vous, ma fille, d'y tre venue.

--Je m'en rjouirais, madame, si j'y tais venue de mon plein gr; mais
on m'y a conduite de force, et j'imagine que cette maison est, pour moi,
une sorte de Bastille.

La mre vanglique se pina les lvres; mais elle reprit doucement:

--Vous n'tes point dans une prison: c'est ici la maison de Dieu, et
vous tes sous la protection de la sainte mre du Christ. Vous tes
jeune, ma fille, et sujette aux illusions du monde. Mais on apprend
dans notre paix profonde  ne rien regretter, et j'ai l'espoir que
vous entrerez un jour dans le saint troupeau dont Dieu m'a confi la
direction.

Suzanne couta ce petit discours les yeux attachs sur ceux de la
suprieure. Les paroles en taient douces comme du miel, mais elles
taient amres au coeur, parce qu'elles ne venaient pas du coeur.
Suzanne tait naturellement pieuse et sincre, toutes les choses qui
lui semblaient affectes et qui mlaient au mensonge les couleurs de
la religion lui rpugnaient doublement; elle ne put s'empcher, franche
comme elle l'tait, de montrer dans sa physionomie l'impression pnible
que lui laissait cette espce de tirade o l'habitude tait pour tout
et la conviction pour rien. La mre vanglique s'en aperut et rougit;
mais en mme temps qu'elle acqurait une bonne opinion de l'esprit de
la prisonnire, elle sentit crotre son aversion pour elle. Le regard
qu'elle lui jeta le lui prouva bien. Ce fut un clair; le visage de
la mre vanglique redevint bientt plus ple que le marbre, et de sa
colre il ne resta qu'un lger froncement de sourcils.

--Ma fille, reprit-elle d'une voix brve, votre conversion sera l'oeuvre
de Dieu; vous m'tes confie par M. de Louvois, j'ai fait rpondre 
M. de Louvois qu'il pouvait compter sur mon zle et mon dvouement;
je prierai notre sainte mre pour que sa grce vous touche. Adieu, ma
fille.

La suprieure se retira, et bientt aprs une soeur vint prendre Suzanne
pour la conduire  la chambre qui lui tait destine. Tandis que ces
choses se passaient au couvent des dames de la rue du Cherche-Midi,
Claudine attendait, dans une mortelle inquitude, le retour de Suzanne.
Les heures s'coulaient, et Suzanne ne revenait pas. Vers midi, n'ayant
vu ni lettre ni personne, Claudine, n'y tenant plus, sortit de l'htel
et courut chez M. de Louvois. A force de questionner les huissiers qui
allaient et venaient de tous cts, elle apprit que Mme d'Albergotti
tait partie en carrosse avec un gentilhomme de la suite de M. de
Louvois. Cette nouvelle n'tait pas de nature  diminuer ses craintes.
Que voulait-on faire de Suzanne? o l'avait-on conduite? La cour tait
pleine de gens de toutes sortes qui entraient et sortaient,  toute
minute un carrosse partait ou arrivait  grand bruit, les laquais
jouaient aux ds en attendant leurs matres; personne ne prenait garde
 Claudine. La pauvre fille, brise de lassitude, repousse par ceux-ci,
raille par ceux-l, en proie  mille craintes, finit par s'asseoir sur
un petit banc dans un coin, o elle se prit  pleurer. Elle tait en
train de s'essuyer les yeux, ce qu'elle faisait dj pour la dixime
fois, lorsqu'elle fut tire de son isolement par une voix qui
l'appelait. Claudine releva la tte et reconnut le caporal Grippard.
Dans l'tat d'agitation o elle tait, la bonne figure de Grippard lui
parut la meilleure et la plus aimable qu'elle et jamais vue.

--Oh! mon Dieu! dit-elle en se redressant sur ses deux petits pieds,
c'est le ciel qui vous envoie!

--Ma foi, mademoiselle, j'irai brler un cierge au saint qui me vaut
cette bonne fortune, rpondit Grippard avec une grce militaire qui, en
toute autre occasion, et fait sourire Claudine.

--Monsieur Grippard, reprit la jeune fille, vous allez me venir en aide;
moi, d'abord, je ne sais plus que devenir.

--Eh! mon Dieu! vous me dites cela d'un air tout singulier; que vous
est-il donc arriv?

--Vous ne savez donc pas? on m'a enlev Suzanne!

--Suzanne! rpta Grippard d'un air surpris.

--Eh oui! Mme d'Albergotti!

--La dame qui, avec mon ami la Droute, s'est employe pour faire
chapper mon capitaine?

--Elle-mme.

--Et  qui mon capitaine avait l'air de tant tenir?

--Justement.

--Et qui diable peut s'tre avis d'avoir fait ce beau coup-l?

--M. de Louvois.

--Ae! fit Grippard d'un air tout pouvant.

--Vous allez m'aider  la retrouver, n'est-ce pas?

--Je ne demande pas mieux, mais que voulez-vous que fasse un pauvre
diable d'ex-caporal contre un ministre?

--C'est gal, vous m'aiderez toujours.

--Trs volontiers; le capitaine Belle-Rose est un brave soldat qui ne
m'a pas toujours puni toutes les fois que je l'ai mrit; cette dame que
vous appelez Mme d'Albergotti l'a servi de tout son pouvoir; eh bien,
ventrebleu! je la servirai de toutes mes forces.

Claudine aurait volontiers embrass Grippard sur les deux joues, tant
elle se sentait aise de se voir un ami.

--Il faut d'abord savoir o on l'a conduite, reprit-elle.

--On le saura en furetant dans cette grande caserne d'htel; je
trouverai bien quelque camarade ou quelque laquais qui aura des
connaissances parmi les huissiers ou les commis. J'ai de bonnes jambes
et ma langue n'est pas trop mauvaise, vous verrez.

--Aussitt que vous aurez appris le lieu de sa retraite, vous viendrez
m'en instruire?

--Parbleu! puisque c'est pour vous que je le demanderai.

--Et vous ne perdrez pas une minute?

--Pas une seconde.

Claudine rentra dans l'htel de la rue de l'Oseille, un peu moins
trouble qu'elle ne l'tait au moment o elle avait rencontr Grippard.
Les malheureux s'accrochent  toutes les branches, Grippard tait
la branche de Claudine. Grippard tait un homme consciencieux qui
accomplissait loyalement tout ce qu'il promettait; malheureusement, il
avait plus de loyaut que d'esprit, et il ne russissait gure dans les
choses o il fallait de la ruse. Il s'installa devant l'htel de M. de
Louvois et se mit bravement  interroger les laquais, les huissiers,
les piqueurs et toute la valetaille qui affluait par l. La moiti de ce
monde-l ne comprenait rien  ce qu'il demandait; l'autre n'y rpondait
pas; mais Grippard ne se dcourageait pas pour si peu et recommenait de
plus belle. Quand vint le soir, il s'en alla rendre compte  Claudine de
ses dmarches et de leur insuccs; ce fut la mme chose le jour suivant.
Claudine  chaque visite pleurait de tout son coeur et priait Grippard
de ne pas l'abandonner. Grippard lui promettait tout ce qu'elle voulait,
et courait s'installer derechef dans cette cour maudite o l'on voyait
tant d'uniformes, que c'tait  peu prs comme un camp. Il s'y tenait
donc, plant sur ses jambes, piant la venue d'un visage nouveau qu'il
pt interroger, lorsqu'il aperut Bouletord qui descendait le grand
escalier avec un air de capitan merveilleux  voir. Le brigadier avait
l'un des poings sur la hanche, et de son autre main il frisait sa
moustache. Jamais son chapeau n'avait t pos si de travers, jamais
son pe n'avait si firement battu ses mollets, jamais ses bottes
ne s'taient appuyes si carrment sur le pav: c'tait un homme qui
triomphait des pieds  la tte. Grippard avait vu Bouletord le jour de
l'expdition de Villejuif, mais Bouletord n'avait pas vu Grippard
qui tait dguis. Le caporal n'hsita pas et aborda rsolument son
camarade.

--Bonjour, brigadier, lui dit-il.

--Marchal des logis, s'il te plat, rpondit Bouletord d'un air
superbe.

--Ah diable! nous montons en grade,  ce qu'il parat.

--C'est M. de Louvois que je viens de voir, qui m'a nomm  ce grade. Il
ne s'arrtera pas l. Le ministre sait apprcier mes services.

En prononant ces paroles, Bouletord semblait touffer dans son habit;
il parlait haut et tournait les yeux de tous cts pour voir si personne
ne le regardait. Grippard avait assez de sens pour comprendre que cet
homme ne demandait qu' tre interrog pour rpondre. Il lui offrit
d'aller boire une bouteille ou deux ensemble, et le marchal des
logis accepta, dans la double esprance de se rafrachir et d'avoir un
auditeur.

--Ainsi, reprit Grippard, quand ils furent assis devant la table d'un
cabaret prochain, tu as vu le ministre.

--Comme je te vois; il m'a donn vingt louis et m'a dit que j'tais un
brave qu'il fallait pousser.

--Tu as donc fait toutes sortes de prouesses?

--Je n'en ai fait qu'une, mais elle en vaut mille.

--Laquelle?

--J'ai tu Belle-Rose.

Grippard laissa tomber le verre qu'il tenait  sa bouche.

--Tu as tu Belle-Rose! s'cria-t-il.

--Oh! quand je dis tu, je n'en suis pas tout  fait sr; mais il doit
tre mort  l'heure qu'il est. Je lui ai mis une balle, tiens, l,
ajouta Bouletord en appuyant le doigt sur le justaucorps de Grippard.
Voil ce qu'on gagne, continua Bouletord, qui prenait le silence de son
camarade pour de l'admiration, voil ce qu'on gagne  lutter contre nous
autres. L'homme est  peu prs mort et la femme a son affaire.

--Quelle femme? demanda Grippard d'un petit air innocent.

--Eh! parbleu! Mme d'Albergotti. Elle est au couvent, celle-l.

--Quel couvent?

--Ma foi, je n'en sais rien. C'est un couvent comme tous les couvents.
Visitandines, ursulines ou bndictines, qu'est-ce que a fait?

--C'est juste, fit Grippard.

Bouletord commenait  tre gris: il quitta Mme d'Albergotti et retourna
 Belle-Rose; au bout d'un quart d'heure, il avait narr six fois
l'histoire de son coup de fusil. C'tait plus que Grippard n'en voulait
apprendre; il paya l'cot et courut chez Claudine.

Au rcit que lui fit le pauvre soldat, Claudine faillit mourir de
dsespoir. Elle l'coutait les yeux noys de larmes, la poitrine
haletante, le coeur oppress; vingt fois elle lui fit rpter le mme
discours et l'interrompait  tout instant par ses sanglots.

--Dieu me l'aura peut-tre conserv, dit-elle enfin; j'en aurai bientt
l'assurance.

--Que comptez-vous faire?

--Partir pour l'Angleterre.

--Toute seule, vous si jeune?

--Mon frre est bless, malade, souffrant, puis-je l'abandonner? Suzanne
est seule aussi, mais elle, du moins, n'est pas en danger de mort.
J'irai au plus malheureux.

--Je ne sais pas trop comment vous offrir cela, moi, reprit Grippard,
mais il me semble que vous feriez bien si vous me permettiez de vous
accompagner. J'ai t caporal dans la compagnie de votre frre. C'est
tout simple.

--J'accepte, lui dit-elle; nous partirons demain.

M. de Louvois n'avait pas plutt appris la nouvelle de la mort suppose
de Belle-Rose, qu'il fit appeler M. de Pomereux, de qui la mission avait
t retarde.

--Notre homme est mort! lui cria-t-il du plus loin qu'il le vit.

--Tircis Belle-Rose? fit le comte de sa voix railleuse.

--Lui-mme. Voil, j'imagine, qui aplanit furieusement les difficults.
Que Mme d'Albergotti vous pouse, et je suis assez veng.

--Merci, beau cousin; vous ne l'tes point encore tout  fait.

--Quoi! c'est vous qui doutez maintenant?

--A vrai dire, monseigneur, je ne suis point trs rassur de ce ct-l.
Quand les femmes se mlent de fidlit, elles sont fidles jusqu'
l'extravagance. Les morts ont toutes sortes d'avantages: ce sont des
personnes tranquilles qui ne contrarient jamais. Elle l'aimait vivant,
elle va l'adorer dfunt.

--Voyons, monsieur le comte, renoncez-vous  Mme d'Albergotti? Ce
serait tant pis pour elle, je vous en prviens, et pour vous aussi, qui
manqueriez une belle fortune.

--Et qui vous dit qu'on renonce  quoi que ce soit? Je fais comme ces
gnraux qui comptent l'ennemi avant de livrer bataille, et qui se
battent aprs.

--S'il en est ainsi, rendez-vous sur-le-champ au couvent des dames
bndictines de la rue du Cherche-Midi. Voici une lettre pour la
suprieure qui vous introduira auprs de Mme d'Albergotti.

Mme d'Albergotti reut M. de Pomereux dans le parloir. La mme motion
qui avait saisi le gentilhomme  leur premire entrevue chez M. de
Louvois fit tressaillir son coeur  la vue de Suzanne. Elle eut, en
le saluant, un si doux sourire et un si chaste mlange de rserve et
d'amnit, qu'il en fut touch.

--M'apportez-vous une bonne nouvelle? lui dit-elle; je suis si peu
habitue au bonheur, que j'espre toujours le voir enfin me rendre
visite, tout en n'y comptant pas beaucoup.

--Hlas! madame, lui rpondit M. de Pomereux, qui tait fort embarrass,
je viens de la part de M. de Louvois.

--C'est--dire que cette esprance dont je vous parlais tout  l'heure
ne me rendra pas visite aujourd'hui?

--C'est un peu comme vous l'entendrez. Je voudrais que nous fussions au
temps des chevaliers de la Table ronde pour avoir le droit de venir vous
dlivrer la lance au poing; malheureusement, madame, la marchausse
m'interdit cette facult; mais il est un autre moyen d'en sortir.

--Encore! fit Suzanne d'un ton moiti riant, moiti srieux.

--Eh! madame, croyez bien que si j'en use de cette faon, c'est plus
dans votre intrt que dans le mien! On vous dlivre et je m'enchane.

Le ton brusque de cette repartie fit sourire Mme d'Albergotti.

--Faut-il que je vous remercie? dit-elle.

--Tenez, madame, parlons srieusement, reprit le comte; il y a si
longtemps que cette folie ne m'est arrive, que je puis bien me la
permettre une fois en passant. Je me sens attir vers vous par une
sympathie que vous appellerez comme il vous plaira, mais qui est
sincre; votre avenir m'pouvante. Vous ne savez pas quel homme c'est
que mon cher cousin. Entre nous, et quand la passion le domine, je le
crois un peu capable de tout. Vous et le capitaine Belle-Rose l'avez
bless dans son orgueil de ministre; la plaie est incurable. Vous savez
quel jour vous tes entre en ce couvent, savez-vous bien quel jour vous
en sortirez? tes-vous bien sre que Belle-Rose revienne jamais? Entre
vous il y a la mer et la colre du ministre, madame! Voulez-vous faire
de ce clotre votre tombeau? Sortez d'abord, pousez-moi et vous vivrez
aprs  votre guise. Si je vous dplais trop, notre gracieux monarque me
fournira bien quelque occasion de me faire casser la tte  son service.
Tout au moins serez-vous libre et hors de ces murs o l'on touffe.

Mme d'Albergotti vit bien cette fois que M. de Pomereux parlait
srieusement. Son visage tait anim, l'expression de sa voix tait
tendre et suppliante; l'enveloppe du dbauch s'tait fondue, et l'on
voyait  nu l'me du gentilhomme. Elle tendit la main au jeune comte,
qui la baisa respectueusement.

--Merci, monsieur, lui dit-elle; vous avez le coeur bon, bien qu'il
soit ptri d'une trange faon. En vous repoussant, ce n'est pas M. de
Pomereux que je repousse, c'est le mariage avec un autre qui ne serait
pas Belle-Rose. Je lui ai engag ma foi: qu'il meure ou qu'il vive, je
la lui garderai. Je ne me dissimule aucun des prils auxquels m'expose
la rancune de M. de Louvois. Ces prils ne seront pas plus forts que
ma rsignation. Vous m'avez comprise, monsieur; qu'il ne soit plus
dsormais question de cela entre nous.

M. de Pomereux s'inclina. Ce qu'il avait encore  dire l'tranglait; il
voulut vaincre son motion et n'y parvint pas. Il se pencha sur la main
de Suzanne et la baisa de nouveau avec un respect qui n'tait pas dans
ses habitudes.

--Vous tes une noble crature, et vous m'auriez rendu meilleur, dit-il.

M. de Pomereux fit prier la suprieure de vouloir bien l'entendre une
minute; elle vint, et il lui demanda de communiquer  Mme d'Albergotti
la nouvelle dont il tait porteur; aprs quoi il sortit en toute hte.
Comme il traversait la cour intrieure, il entendit un cri dchirant.
Son coeur sauta dans sa poitrine.

--Mon Dieu! murmura-t-il, je crois que si trente femmes ne m'avaient pas
un peu us de ce ct-l, je finirais par aimer celle-ci.




XXXIV

UNE NUIT BLANCHE


Le cri qu'avait entendu M. de Pomereux tait bien le cri de Suzanne
au moment o elle avait appris la mort suppose de Belle-Rose. La mre
vanglique la lui avait annonce froidement, et Suzanne, brise d'un
seul coup, tait tombe sur le carreau. La suprieure appela deux soeurs
qui transportrent la pauvre afflige dans sa chambre, o elle demeura
plusieurs heures sans donner aucun signe de vie. Quand elle se rveilla
comme d'un long sommeil, les pleurs ruisselrent de ses yeux, et si on
l'et entoure ds ce moment-l, Mme d'Albergotti et certainement pris
le voile. Vers le soir, son me perdue se rattacha  une esprance qui,
dans la nuit de son dsespoir, brillait comme une lueur vacillante. Il
lui semblait que, dans sa cruelle narration, la suprieure avait exprim
vaguement un doute sur la ralit de la mort de Belle-Rose. Cette pense
se dveloppa aussitt qu'elle fut ne et la saisit tout entire. Ce
pouvait tre aussi une fausse nouvelle prpare par M. de Louvois.
Suzanne se rsolut  attendre avant de prendre aucune dtermination,
mais le coup avait t terrible, et quand elle parut le lendemain aux
prires qui se faisaient en choeur dans la chapelle, on aurait pu croire
que c'tait une morte qui sortait du tombeau. Trois jours se passrent
dans cette angoisse qui l'puisait; ses nuits taient sans sommeil, ses
jours sans repos. Il lui arrivait souvent de rester plusieurs heures
accoude contre l'appui de sa fentre, regardant les oiseaux du
ciel, les nuages blancs, les grands ormes tout frmissants, l'eau des
fontaines, les fleurs panouies, et ne comprenant pas que la nature
impassible et encore des parfums, des bruits mlodieux, des beauts
sereines, quand tant d'pines lui dchiraient le coeur. On la trouvait
parfois, dans les bosquets du jardin, tendue au pied d'un arbre, le
front ple, inanim, et le visage couvert de larmes; d'autres fois,
il fallait l'arracher du pied de la croix o elle s'tait agenouille,
entourant de ses faibles bras les pieds sanglants du Christ: les prires
se mlaient  ses sanglots, et tandis que la suprieure ordonnait d'une
voix sche de la transporter sur son lit, on voyait les jeunes soeurs
presser leurs yeux humides de leurs voiles blancs. Dans les heures o
la douleur, endormie par son propre excs, lui laissait un peu de repos,
Suzanne s'efforait de se rattacher  la pense consolante qui luisait
dans son esprit malade; elle se reprenait  la vie, et il lui paraissait
que Belle-Rose ne pouvait pas mourir, tout bonnement parce qu'elle
l'aimait. Mais ces heures taient courtes, et la douleur, un instant
assoupie, se rveillait plus aigu et plus amre. Le quatrime jour, on
vint avertir Suzanne que M. de Pomereux, qui dsirait lui parler, tait
au parloir. La premire pense de Suzanne fut de refuser cette entrevue,
mais il lui parut que dans l'tat o elle tait tombe, rien ne saurait
plus augmenter son malheur, et elle descendit. M. de Pomereux eut peine
 la reconnatre, tant tait profond le changement qui s'tait opr en
elle. Il joignit les mains avec un geste de piti.

--Mais, madame, s'cria-t-il, vous vous tuez!

--Le dsespoir n'est pas un suicide, rpondit-elle.

--Mordieu! madame, reprit le comte avec une violence qui ne respectait
pas trop la saintet des lieux, il ne sera pas dit que je vous aurai
laisse mourir. Belle-Rose n'est pas mort!

La joie fut si vive au coeur de Suzanne, qu'elle chancela et s'appuya
contre la grille du parloir pour ne pas tomber; des larmes jaillirent
de ses yeux, et elle se mit  sangloter comme un enfant sans savoir ce
qu'elle faisait. M. de Pomereux, qui tait plus mu qu'il n'aurait voulu
le paratre, laissa passer ce premier moment sans l'interrompre. Quand
Suzanne se fut un peu calme, elle releva son visage o brillait un
sourire baign de larmes.

--Merci! lui dit-elle, vous ne savez pas tout le bien que vous me
faites.

--Eh! parbleu! je m'en doute bien un peu  tout le mal que a me fait.
Je m'intresse  vous d'une trange faon... Je crois, vrai Dieu, que
vous m'avez retourn, et c'est, ma foi, tant pis pour vous, car si je me
mets une bonne fois  vous aimer tout de bon, vous m'aurez sur les bras
pour tout le reste de votre vie.

--tes-vous bien sr qu'il ne soit point mort?

--Voil que vous ne m'coutez mme pas... Oui, oui, j'en suis trs sr.

--De qui le tenez-vous?

--De mon grand cousin, qui en a reu la nouvelle d'Angleterre, o le
capitaine Belle-Rose est pass.

--Mais peut-tre est-il dangereusement bless?

--A vous parler franc, il a une balle au beau milieu de la poitrine...
Eh bien! voil que vous plissez  prsent!... Voyons, la blessure n'est
point mortelle! Eh! que diable! j'ai vu gurir des gens qui taient
percs d'outre en outre... Dans six semaines ou deux mois il n'y
paratra seulement plus.

--Le croyez-vous?

--Je vous en donne ma parole. M. de Louvois a t inform de l'aventure
par M. de Charny, un diable d'homme qui a des agents partout; il en
a reu la nouvelle de Douvres, o les fugitifs sont dbarqus. M.
de Louvois a mis la dpche en morceaux; il commence  croire que le
capitaine a quelque amulette qui le protge.

--C'est la justice de sa cause qui le dfend, monsieur.

--Vous croyez? Il y a des cas o j'aimerais mieux une bonne cuirasse.
Quoi qu'il en soit, il vit, madame, et c'est une rsurrection qui gte
diablement mes affaires et compromet un peu les vtres.

--Non, monsieur, les vtres n'y perdent rien, rpondit Suzanne avec un
malin sourire.

--Eh! madame, j'ai vu tant de miracles oprs par le temps, que j'en
suis venu  croire que c'est le meilleur saint qu'on puisse invoquer.
Vous ne connaissez pas quel enchanteur c'est que demain!

--Vraiment, non; mais je me connais, moi.

--Soit; mes affaires n'y perdent rien, puisque vous le voulez.

--Elles y gagnent mme quelque chose.

--En vrit?

--Ma reconnaissance, reprit Suzanne en lui tendant sa petite main.

--C'est toujours quelque chose, fit le comte en souriant. La
reconnaissance est quelquefois un chemin de traverse.

--Je vous la donne, je ne puis donc pas vous empcher de la prendre
comme vous voudrez.

--Vous riez  prsent, madame, et vous ne voyez pas que cette
rsurrection ferme et verrouille sur vous les portes de ce maudit
couvent, qui, sans cela, allaient peut-tre s'ouvrir. M. de Louvois est
furieux, madame.

--Que voulez-vous qu'il me fasse aprs ce qu'il m'a fait?

--Mais il peut vous oublier!

--D'autres se souviendront.

--Eh bien! madame, si par hasard vous trouviez l'attente trop longue,
vous savez que vous pouvez en toute chose compter sur mon dvouement.

La visite de M. de Pomereux rendit  Suzanne le calme qu'elle avait
perdu, et pleine de courage, maintenant que Belle-Rose vivait, elle eut
foi dans l'avenir. Il y avait dans le couvent des dames bndictines une
jeune pensionnaire que sa famille poussait  prendre le voile. C'tait
la seule dont les soins eussent touch Suzanne et dont elle et support
les caresses durant les trois jours sombres qui suivirent la nouvelle
apporte par M. de Pomereux. Gabrielle de Mesle s'tait attache aux
pas de Suzanne, pleurait avec elle et l'embrassait en lui prodiguant les
noms les plus doux. C'tait la seule consolation qu'elle pt lui donner,
mais c'tait la seule aussi que Suzanne voult accepter. Il arriva donc
que les liens de la plus tendre affection se nourent entre elles sans
qu'aucune des deux y et song d'abord. Gabrielle pouvait avoir dix-sept
ou dix-huit ans; elle tait lance et blanche comme un lis, et blonde
comme ces portraits de Vierge qu'on voit dans les glises. Sa tte,
d'un ovale harmonieux, tait presque toujours incline sur sa poitrine,
qu'elle avait troite et amaigrie; sa taille flchissait comme un
roseau, et quand elle passait dans l'ombre des charmilles avec sa robe
blanche et son beau front pench, on la pouvait prendre pour l'un de
ces anges sveltes que les statuaires sculptent autour des bnitiers.
Gabrielle avait le sourire et le coeur d'un enfant; mais une accablante
tristesse dvorait sa vie et tarissait les sources de sa pure jeunesse.
Quand elle arrtait ses yeux limpides sur Suzanne, leur regard tendre et
mlancolique allait jusqu'au coeur de son amie; mais quand Suzanne
lui demandait la cause de ce morne abattement o elle tait toujours
plonge, la pauvre fille dtournait la tte et l'on voyait de grosses
larmes glisser sur l'albtre de ses joues. D'tranges frissons la
prenaient parfois des pieds  la tte; elle rougissait, pressait ses
tempes de ses deux mains, passait ses doigts blancs dans ses longs
cheveux et se prenait  courir comme une folle dans les jardins. Un
quart d'heure aprs, on la trouvait couche dans l'herbe, le visage
sur ses genoux, abme dans d'inexplicables rveries. Elle tait d'une
douceur anglique et souffrait sans se plaindre tout ce qu'il lui
fallait endurer de la suprieure, qui l'avait en aversion. Gabrielle
alla vers Suzanne, parce que Suzanne souffrait; Suzanne alla vers
Gabrielle, parce que Gabrielle tait faible et opprime. Une nuit que
Suzanne dormait dans sa chambre, elle fut tire de son sommeil par de
lgers soupirs qui partaient du pied de son lit. Il lui semblait que le
bois craquait sous la pression d'un corps tranger. Elle ouvrit  demi
les yeux et vit,  la mourante lueur d'une veilleuse, une forme blanche
qui tait assise  ses pieds, immobile et raide comme une statue. Bien
qu'elle ft naturellement courageuse, Suzanne frissonna et sentit une
sueur glace mouiller ses tempes; elle se dressa pour mieux voir
le fantme qui tendait vers elle ses deux mains. Elles taient si
transparentes qu'elles semblaient fluides; l'une d'elles se posa sur le
bras de Suzanne, qui tressaillit jusqu'au coeur  son contact humide
et froid. Mais comme Suzanne s'tait penche en avant, elle reconnut
Gabrielle qui la regardait de tous ses yeux dmesurment ouverts. La
pauvre enfant avait la tte nue; ses longs cheveux, qu'elle avait fort
beaux, descendaient sur sa poitrine et encadraient son visage, qui avait
l'aspect du marbre; elle tait  demi vtue d'un peignoir qui flottait
autour de sa taille et lui donnait l'apparence d'une ombre. Ses dents
claquaient sous ses lvres blanches.

--J'ai peur, dit-elle en tendant vers Suzanne ses mains suppliantes.

--Oh! mon Dieu! qu'avez-vous? s'cria Suzanne en prenant les deux mains
de Gabrielle, qu'elle chercha  rchauffer contre son sein.

--J'ai peur, rpta la jeune fille, dont les yeux brillaient d'un clat
fivreux.

Suzanne crut d'abord qu'une sorte de dlire avait chass Mlle de Mesle
de son appartement; elle la couvrit de quelques vtements, alluma une
bougie et la fit asseoir  son ct. Gabrielle la suivait d'un regard
brillant et inquiet comme celui des oiseaux; mais quand la lumire
se fut rpandue dans la chambre, et qu'elle eut entendu  plusieurs
reprises la voix de son amie, elle se jeta tout  coup dans ses bras et
fondit en larmes.

--Je vais mourir! je vais mourir! mon Dieu! sauvez-moi! dit-elle.

Ces paroles, et plus encore l'accent qu'elles avaient dans la bouche de
la pauvre fille, remplirent de piti le coeur de Suzanne. Elle appuya la
tte de Gabrielle sur son paule et la couvrit de baisers en l'appelant
des noms les plus doux, comme on fait d'un enfant.

--Vous tes une petite folle, calmez-vous, dit-elle; n'tes-vous pas
prs de moi? que craignez-vous?

--Oh! reprit Gabrielle, je sens bien que je meurs un peu chaque jour; je
vous dis que je vais mourir... Cette nuit, en rve, j'ai vu ma soeur qui
m'appelait... elle est morte, elle aussi... elle tait toute blanche
et pleurait en me regardant... Je me suis rveille trempe d'une sueur
froide... je sentais son souffle humide et glacial... j'ai ferm les
yeux et suis venue ici en courant plus morte que vive... Elle tait
dans un couvent, ma pauvre soeur, comme moi, madame; elle n'en est plus
sortie...

Gabrielle colla son visage baign de larmes sur la poitrine de Suzanne
et l'treignit dans ses bras en sanglotant.

--Mais, malheureuse enfant, s'cria Suzanne, vous n'avez donc ni mre ni
pre?

--Je n'ai plus de mre... elle est morte quand j'avais quinze ans.

--Et votre pre?

--Mon pre?... Ses cheveux ont blanchi dans une nuit... on a fait un
cadavre de cet officier du roi... Il entend... il regarde... il ne
comprend plus.

--Et personne, personne autour de vous! ni frre, ni parents?

--Des parents! oh! si... j'en ai plusieurs... j'en ai trop peut-tre.
Nous tions riches, nous, et si riches, que plusieurs nous enviaient!
C'est horrible! horrible!

Gabrielle tremblait de tout son corps. Suzanne l'coutait, piant sur
ses lvres le terrible secret qui allait s'en chapper.

--Ce fut ma mre qui mourut la premire, belle, jeune, adore; elle
plit un jour, puis souffrit le lendemain, puis se coucha; elle se
plaignit quelques jours encore et ne se releva plus. Ma soeur n'aimait
qu'elle au monde. Cette mort la rendit comme folle, et, sans savoir ce
qu'elle faisait, elle courut dans un couvent, un couvent comme celui-ci,
avec des arbres et de la lumire tout autour, le silence et l'ombre au
milieu... Elle en voulut sortir un jour pour retourner auprs de notre
pre; ce jour-l, il lui passa un frisson dans tout le corps, tenez,
comme  moi; elle lutta contre le mal, mais le mal fut le plus fort.
Elle ne sortit plus du couvent que pour aller au cimetire avec une
couronne de roses blanches au front.

--Pauvre fille! murmura Suzanne.

--Est-ce de moi ou de la morte que vous parlez? reprit Gabrielle; nous
aurons mme destin. Il nous restait un frre, un seul, un enfant, une
adorable petite crature de six ans, folle, joyeuse, franche, les lvres
roses, les yeux doux comme des fleurs, le coeur sur sa bouche qu'il
donnait  tout le monde. Pauvre Henri! un matin il se rveilla avec la
pleur du marbre sur le front, les yeux plombs, le visage terni; ses
lvres taient toutes bleutres, sa peau brlante et sche; il me jetait
ses bras autour du cou en me disant qu'il avait du feu dans la poitrine,
et il pleurait;  midi il avait dj ses petites mains froides, le soir
il tait mort!

Suzanne serra Gabrielle sur son coeur.

--Cela vous tonne, reprit la jeune fille d'une voix sourde, mais vous
n'avez donc pas compris? vous ne savez rien?

--Quoi? fit Suzanne avec pouvante.

--Nous tions riches, ne vous l'ai-je pas dit? on a voulu notre
richesse... on l'aura... il n'y a plus que moi...

--Oh! croyez-vous? mon Dieu!

--Je crois ce qui est, continua Gabrielle en se rapprochant de
Suzanne... On nous a tus, on me tuera, on m'a dj tue peut-tre... On
ne vous l'a donc jamais dit?

Et tout bas, collant sa bouche  l'oreille de Suzanne, elle ajouta:--Le
poison est en France, le poison est partout; il est au coeur des
familles, il est dans l'eau qui dsaltre, dans le fruit qui rafrachit,
dans la fleur qu'on caresse, dans le parfum qu'on respire; le poison
est comme l'air, il passe avec le vent; il est dans la ville et dans
la campagne... C'est l'ennemi invisible, insaisissable, infaillible;
il dvore la France; il est au coeur du royaume; il est le matre, le
spoliateur, le roi!

Suzanne demeura glace  ces paroles; sans qu'elle pt en comprendre
la cause, elle sentit frmir tout son tre et son coeur se serrer. Une
terreur invincible s'empara d'elle, et durant quelques minutes elle
garda Gabrielle presse entre ses bras, muette et osant  peine regarder
autour d'elle.

--Sauvez-vous donc! sauvez-vous! s'cria-t-elle quand elle put parler.
Il faut que votre pre vienne vous rclamer ici, il le faut.

--Quitter ce couvent! mais ce serait un suicide... C'est ma fortune
qu'ils veulent... ne suis-je pas la dernire hritire? Qu'ils la
gardent cette fortune, moi je prendrai le voile! J'ai peur de mourir 
dix-sept ans... Mon Dieu! je voudrais vivre.

Les larmes jaillirent encore des yeux de Gabrielle; sa poitrine tait
haletante, ses yeux ardents, son souffle enflamm; la terreur, la
fivre, le dsespoir, la torturaient. Enfin, brise par tant d'motions,
elle finit par fermer ses paupires rougies et s'endormit auprs de
Suzanne. Suzanne la regardait et suivait effare les ravages profonds
que l'inquitude et la souffrance avaient imprims sur la tte charmante
de sa compagne. Elle la baisa au front et la veilla pieusement, le
coeur tout plein de tristesse et de piti. Elle la veillait encore aux
premiers rayons du jour, et sa bouche rptait tout bas, comme l'cho
d'un son funeste, le dernier mot de Gabrielle:

--Poison! poison!... partout le poison!




XXXV

LA RENONCIATION


Les aveux nocturnes de Gabrielle avaient nou entre elle et Suzanne
des relations plus intimes. A partir de cette nuit funbre o la
pauvre jeune fille avait ouvert son coeur  l'amie que lui envoyait la
Providence, ce furent entre les deux recluses de longs entretiens et
d'amres confidences. L'une n'esprait plus, l'autre n'esprait gure;
le malheur leur tint lieu de connaissance; au bout de trois semaines,
il leur parut qu'elles ne s'taient jamais quittes. La tristesse de
Gabrielle ne faisait qu'augmenter; il semblait qu'une main invisible
pesait sur son front, o l'on voyait passer les ombres de dvorantes
inquitudes. Parmi les personnes qui venaient la visiter, il y avait une
dame ge que Gabrielle appelait sa tante. Cette dame, vtue  la mode
du temps de la rgence d'Anne d'Autriche, avait un air qui ne revenait
pas  Suzanne. Elle tait toujours prvenante et polie, douce et toute
confite en Dieu, et trouvait dans sa mmoire une foule de noms charmants
dont elle accablait sa nice, mais rien n'y faisait, et Suzanne ne
pouvait pas s'empcher de lui tmoigner une grande froideur. La dame
paraissait ne pas s'en apercevoir, et ce n'tait pas l une des choses
qui dplaisaient le moins  Mme d'Albergotti. Un jour que la dame venait
de quitter Gabrielle, Suzanne demanda  son amie ce que c'tait que
cette dame-l.

--C'est ma tante, si l'on veut, rpondit Gabrielle.

--Comment donc?

--C'est une toute petite parente  moi, dont on a fait une tante  la
mode de Bretagne, sous prtexte qu'elle tait un peu cousine de ma mre.

--Y a-t-il longtemps que vous la voyez?

--Depuis l'enfance. C'est une sainte personne qui est tout attache 
ses devoirs.

--Mais cette saintet, reprit Suzanne, l'empche-t-elle d'aimer autre
chose que le ciel?

--Oh! non pas; elle a pour moi une sincre affection; ce matin encore
elle pleurait en me voyant si chagrine.

--Que ne vous aide-t-elle donc  sortir d'ici?

--Elle le voudrait bien; mais que peut-elle, vieille et pauvre comme
elle est?

--Ah! elle est pauvre? murmura Suzanne.

--Ses deux fils sont dans les ordres et ses deux filles sont  la veille
de se marier  des personnes riches qui les aiment pour leurs qualits.

A mesure que Gabrielle parlait, Suzanne sentait s'veiller en elle
d'tranges soupons; mais elle tait d'une nature trop loyale pour
vouloir les exprimer; il lui semblait qu'on aurait pu l'accuser de
calomnier une personne qu'elle ne connaissait pas.

--Ma tante tait auprs de nous quand ma pauvre mre est morte, reprit
Gabrielle; et nous l'avons toujours retrouve  nos cts chaque fois
qu'un malheur a visit notre maison.

--Ah! fit Suzanne.

--Il y a des heures o je me reproche de ne pas lui rendre toute
l'affection qu'elle mrite; mais vous le savez sans doute, Suzanne, ce
sont des sentiments auxquels nous ne commandons pas. Malgr tout ce que
j'ai voulu, je n'ai jamais pu aimer ma tante.

Cette indiffrence ou mme cet loignement dans une personne aussi
aimante que l'tait Gabrielle frappa Suzanne. Elle avait toujours pens
que ce n'est pas sans motif qu'on prouve de ces sortes d'antipathie,
et se rsolut  surveiller la dame si pieuse et si bonne, pour claircir
ses soupons. Les vnements ne lui en donnrent pas le temps. Un jour
que Gabrielle avait reu la visite de sa tante, elle trouva dans son
livre d'heure un petit papier sur lequel il y avait ces mots crits au
crayon:

Prenez le voile, ou recommandez votre me  Dieu.

L'criture de ce papier menaant n'tait pas contrefaite, cependant
Gabrielle ne la connaissait pas. Elle courut, glace de terreur,  la
chambre de Suzanne.

--Voyez! dit-elle.

Suzanne frmit d'horreur et entoura Gabrielle de ses bras comme si elle
et voulu lui faire un rempart de son corps.

--Votre tante n'est-elle pas venue ce matin? s'cria-t-elle avec
explosion.

--Oui.

--Que Dieu me pardonne ce que je vais vous dire; mais dites-moi,
Gabrielle, dites: tes-vous bien sre de son affection?

--Vous la souponnez! dit la jeune fille en pressant fortement le bras
de sa compagne.

--Oui, reprit tout bas Suzanne.

--Eh bien, moi aussi! rpondit Gabrielle d'une voix touffe.

--Malheureuse enfant! que ne me parliez-vous?

--A quoi la plainte me servirait-elle? Ma tante passe pour une sainte...
c'est moi qui me trompe sans doute... Qui me croirait d'ailleurs? Tenez,
Suzanne, il vaut mieux que j'obisse  cet ordre mystrieux.

--Mais vous vous enterrez vivante.

--Vivante! regardez-moi donc!

Gabrielle carta les boucles paisses de sa chevelure et promena sa
main sur son visage avec un geste d'une nergie inexprimable. Elle tait
livide. La voix mourut dans la gorge de Suzanne, qui embrassa Gabrielle.

--Et puis, continua son amie,  quoi bon vivre quand on est seule? De
toute ma famille il ne reste personne que mon vieux pre, et je n'ai
pas une main sur laquelle je puisse m'appuyer. Au moins, quand je serai
religieuse, me laissera-t-on mourir en paix.

Rien ne put faire changer la rsolution de Gabrielle: la peur et le
dsespoir la poussaient  la fois. Aussitt qu'on sut dans le couvent
l'intention o elle tait de prendre le voile, la suprieure ordonna de
hter tous les prparatifs de la crmonie. La famille fut prvenue, les
amis convis, et l'on choisit le jour. Le noviciat de Gabrielle n'tait
point encore termin, mais on obtint une dispense de l'archevque de
Paris, et rien ne s'opposa plus  ce qu'elle pronont ses voeux. Le
spectacle du malheur de Gabrielle avait dtourn les penses de Suzanne
de leur cours naturel. Elle oubliait ses propres infortunes  la vue de
tant de jeunesse allie  tant de douleur. Une visite imprvue l'obligea
de s'en souvenir. La veille du jour o Mlle de Mesle devait renoncer au
monde pour se lier  Dieu, Mme d'Albergotti fut prvenue par une soeur
que M. de Charny l'attendait au parloir.

--Voil dj plus d'un mois, madame, lui dit M. de Charny en la saluant
jusqu' terre, que M. de Louvois a le regret de vous voir au couvent,
o il ne vous et certes pas envoye si la raison d'tat ne l'y avait
contraint.

--Si le regret tait aussi vif que vous voulez bien me l'exprimer,
monsieur, il me semble que monseigneur le ministre aurait une extrme
facilit  s'en dbarrasser.

--Ah! madame, que vous connaissez peu les dures lois que le pouvoir
impose  ceux qui l'exercent! Au-dessus de la volont du ministre, il y
a la raison d'tat; M. de Louvois esprait au moins que le spectacle de
la paix et de la mansutude qui rgnent dans ces lieux toucherait votre
me et vous dciderait  prendre le voile. Mais,  dfaut de vocation,
il a pouss la bont jusqu' vous faire offrir d'entrer dans sa famille:
vous avez tout refus.

--N'tant la pupille de personne, j'ai bien le droit, j'imagine, de
songer moi-mme  mon tablissement.

--Sans doute, madame, et M. de Louvois se ferait un scrupule de
violenter en rien vos intentions; mais encore le soin du royaume exige
que vous preniez une dtermination.

--Le soin du royaume, monsieur; voil bien des grands mots pour une
aussi chtive personne que je le suis!

--Les ennemis du roi se font des armes de tout, madame. Si vous saviez 
quelles injustes attaques les hommes minents sont exposs, vous verriez
toute cette affaire sous son vritable jour, et n'accuseriez plus M. de
Louvois, qui vous veut du bien. Mais si vous rpondez toujours par des
refus aux bons offices de Son Excellence, si vous repoussez galement
le voile et le mariage, elle aura l'extrme douleur de devoir prendre
de nouvelles mesures qui assureront  la fois votre repos et celui de
l'tat.

--Dites  monseigneur le ministre que je suis prte  tout souffrir,
mais que je ne suis pas prte  rien cder.

--Madame, rpliqua M. de Charny en saluant Mme d'Albergotti qui s'tait
leve, j'aurai l'honneur de vous revoir dans un mois, et vais prier Dieu
pour que vos rsolutions soient changes  ce moment-l.

Le lendemain, au point du jour, les cloches du couvent des dames
bndictines de la rue du Cherche-Midi sonnaient  toute vole.
La crmonie de prise d'habit tait une solennit religieuse assez
frquente au temps o se passe cette histoire, mais qui ne laissait
pas d'attirer au sein des couvents une grande foule toujours avide d'un
spectacle o l'motion ne manquait pas. On y voyait en grand nombre des
dames et des seigneurs de la cour, et ce jour-l la pompe remplaait
dans les chapelles et les clotres le silence et les profondes
mditations. Suzanne s'tait rendue de bonne heure auprs de Gabrielle.
Elle trouva son amie, plus ple qu'un linceul, qui priait au pied de son
lit virginal.

--Il est temps encore! lui dit Suzanne en l'embrassant.

--Non, rpondit Gabrielle d'une voix ferme, il le faut; le deuil est
dans le coeur, qu'importe un voile sur la tte!

En ce moment la bonne tante entra. Elle s'efforait de pleurer, mais
sa figure grimaait. Elle se jeta au cou de sa nice et l'accabla de
tendres caresses. Gabrielle se laissa faire; mais en se tournant vers
Suzanne, elle lui dit avec un sourire navrant:

--C'est une goutte du calice!

M. de Mesle avait demand  voir sa fille. Ce jour-l, les barrires
du couvent tombaient devant les grands parents. On le conduisit  la
cellule de Gabrielle, qui ne l'avait pas embrass depuis plusieurs mois.
D'un bond elle fut dans ses bras, et se suspendit  son cou avec des
sanglots qui lui dchiraient la poitrine. Le vieillard la pressa contre
son coeur, et l'on vit des larmes sillonner ses joues rides. A l'aspect
de ce vieillard, Suzanne comprit les paroles de Gabrielle. Son front
tait tout charg d'ennui, son regard teint, sa parole tremblante;
il avait d tre beau et plein de vie, mais on sentait que c'tait une
nature puise qui luttait vainement contre un mal insaisissable. Le
soldat tait vaincu. Ses lvres s'taient colles au cou de sa fille en
bgayant les noms les plus doux. Un instant son regard s'anima  la vue
des pleurs que versait Gabrielle; il y eut sur son visage amaigri un
clair de force et de fiert.

--Si vous tes malheureuse, ma fille, lui dit-il, rejetez ces habits, et
suivez-moi.

Gabrielle se pressa contre lui; la bonne tante eut un tressaillement.

--Mon pre, rpondit Gabrielle, je souffre  la pense de vous quitter,
mais j'ai fait le sacrifice de ma vie.

--Hlas! mon enfant, rpondit le vieillard, c'est un sacrifice que tu
n'aurais pas accompli dans d'autres temps: mais je vais bientt partir,
et je suis sans force pour te protger.

En disant ces mots, le vieillard laissa tomber ses bras avec un geste o
il y avait tant d'impuissance et tant d'accablement, que Suzanne comprit
bien que Gabrielle tait perdue. La bonne tante essaya de sourire.

--Moi qui ne suis qu'une pauvre veuve, dit-elle, j'aurais bien tch
de la ramener  nous et  la protger; mais c'est la vocation qui
l'entrane.

Le front de M. de Mesle s'inclina, et ses yeux perdirent leur regard
intelligent; il tendit ses mains dbiles sur la tte de Gabrielle.

--Ta mre, une sainte, est morte; ta soeur, une vierge, est morte; ton
frre, un pauvre innocent qui souriait  la vie, est mort; je suis comme
un vieil arbre dpouill de ses rameaux et bris par la foudre; si c'est
ta vocation de quitter le monde, o le mal habite, que Dieu te bnisse,
mon enfant.

Gabrielle se jeta  genoux. Le vieillard regarda le ciel, les mains
tendues au-dessus d'elle, et pleura. Puis, quand il l'eut une dernire
fois embrasse, il sortit morne et chancelant. La bonne tante s'essuyait
les yeux qu'elle avait secs. La chapelle des dames bndictines se
remplissait d'un monde brillant; on aurait pu se croire dans une galerie
de Versailles, tant il y avait dans la nef et dans les tribunes de
personnes considrables par leur rang et par leur nom; la dentelle, la
soie et le velours remplaaient sur les dalles du parvis l'tamine et
la bure; de vagues parfums se mlaient aux senteurs de la myrrhe et
du benjoin. Derrire la grille du choeur, dont les fines mailles
interceptaient le regard, les soeurs bndictines taient assises
couvertes de leurs longs voiles. Tous les yeux de l'assemble se
tournaient de leur ct, et l'on cherchait  deviner les grces de leur
personne sous les plis pais de leurs vtements religieux. Il y avait,
parmi les dames et les seigneurs de cette nombreuse compagnie, bien des
familles qui comptaient un de leurs membres au sein de ces filles de
Dieu; mais les mres elles-mmes ne pouvaient reconnatre laquelle
d'entre les religieuses elles avaient press sur leur coeur au jour bni
de l'enfantement. Parfois il arrivait qu'une des soeurs tressaillait
sous le voile blanc; sa tte un instant incline vers la nef, se
penchait sur sa poitrine, et l'on devinait  ses mouvements convulsifs
qu'elle pleurait. Celle-l venait d'apercevoir un frre, une mre ou
un fianc. Tout  coup une grande agitation se fit au milieu de la
chapelle, tous les yeux se portrent du mme ct, et l'on vit entrer
Mlle de Mesle dans toute la pompe d'un habit mondain. Un triste et
doux murmure l'accueillit; elle tait si belle, que tout le monde la
plaignait. Les luttes intrieures avaient ragi sur sa physionomie, qui
gardait une expression de trouble et d'inquitude; une rougeur fbrile
clairait son visage et lui prtait un charme de plus. Elle avait sur
ses beaux cheveux blonds une couronne de fleurs blanches, des perles 
son cou et des bijoux de prix  ses bras,  sa ceinture et  sa
robe. Elle traversa l'glise d'un pas ferme, accompagne de la mre
vanglique et d'une autre religieuse. M. de Mesle et les membres de sa
famille la suivirent. Quand elle eut mont les degrs qui sparaient
la nef du choeur, l'office commena. L'archevque de Paris officiait.
Gabrielle s'agenouilla sur un carreau de velours, et pria. La chapelle
tait toute pleine de parfums et de fleurs; l'orgue faisait entendre
les chants les plus suaves; des soeurs caches dans une tribune mlaient
leurs voix clestes aux accords de l'instrument; c'tait une harmonie
divine qui charmait les oreilles et pntrait doucement les coeurs.
Quand on eut offert  Dieu le sacrifice de la messe, l'oeuvre de
renonciation commena. En ce moment, tous les regards attendris se
reposaient sur la victime, toutes les mes semblaient suspendues aux
paroles du prtre, et l'on ne songeait pas  essuyer les larmes qui
coulaient lentement de tous les yeux. Une soeur dtacha les fleurs qui
paraient le front de la jeune fiance du ciel, et les fit tomber sur
le marbre; une autre dnoua les colliers de perles et les agrafes de
diamants; et les pierreries, qui rappellent les vanits de ce monde,
jonchrent les dalles du choeur; on dfit les noeuds de rubans et les
dentelles, et l'on vit se rpandre sur les paules nues de Gabrielle
sa luxuriante chevelure. Un rayon de soleil, glissant par les vitraux
clatants, enveloppa sa tte incline d'une aurole et joua dans les
tresses flottantes de ses longs cheveux blonds comme l'or. Une soeur les
prit de la main gauche, en soulevant l'pais manteau, et de la droite
elle en coupa les boucles, qui bientt couvrirent la robe et le coussin
comme les pis d'une moisson. L'archevque levait la croix vers le ciel,
et de ses doigts tendus bnissait la foule; les soeurs priaient en
choeur, et l'orgue mugissait sous la vote. Une indicible piti serrait
tous les coeurs,  la vue de cette enfant qui renonait  toutes les
joies bnies de Dieu, et qui, si proche du berceau, tait dj fiance
de la mort. Suzanne sanglotait dans un coin de la chapelle; M. de Mesle
tait tomb sur ses genoux, les mains jointes, et regrettant de vivre.
Quand la dernire boucle de cheveux fut coupe, la mre vanglique jeta
un voile sur la tte de Gabrielle, les chants clatrent; la grille du
choeur retomba sur ses gonds. Gabrielle n'appartenait plus au monde.




XXXVI

LA DERNIRE HEURE


Le lendemain du jour o Gabrielle avait pris le voile, Suzanne rencontra
M. de Charny sur la terrasse du couvent; M. de Charny lui fit un salut
profond, Suzanne inclina sa tte et passa. La vue de cet homme lui
inspirait une horreur invincible, et la faisait frissonner comme un
enfant qui vient de mettre le pied sur un serpent. A son rveil, le jour
suivant, elle trouva sur l'une des chaises de sa chambre un habillement
complet de novice: la robe, le voile, le chapelet; ses vtements de
la veille avaient disparu; la clef restant sur la porte toute la nuit,
selon la rgle du couvent, on avait profit de son sommeil pour les
enlever. Suzanne hsita un instant avant de s'en revtir, mais il
n'entrait pas dans son caractre de se rvolter pour les petites choses.
Aux misrables tracasseries dont on l'abreuvait, elle opposait sans
cesse un front calme et une pieuse rsignation. Seulement elle se rendit
chez la suprieure aussitt aprs qu'elle se fut habille.

--Madame, lui dit-elle, car elle n'avait jamais pu se rsoudre 
l'appeler ma mre, j'ai pris ces habits, les seuls qui m'aient t
laisss; mais, en me soumettant, j'prouve le besoin de protester contre
la violence morale qui m'est faite. Si c'est  vous que je dois cette
robe et ce voile, je le dis  vous-mme, madame: vous abusez de votre
autorit. J'y cde, mais je n'y obis pas.

--Cette pense ne vient pas de moi, ma fille, rpondit la suprieure
avec un sourire mielleux; les personnes qui me l'ont inspire vous
portent un vif intrt.

--M. de Louvois, et peut-tre aussi M. de Charny, madame?

--Vous les avez nomms, ma fille: vous savez bien que souvent les
personnes qui nous dirigent connaissent mieux que nous-mmes ce qui nous
convient. Je regrette que vous ne vouliez pas apprcier leurs bonnes
intentions, mais j'espre que vous reviendrez  de meilleurs sentiments.

--Gardez votre esprance, madame, je garde ma conviction.

--La grce vous clairera, ma fille.

--La religion me dfend de commettre un sacrilge; vous-mme ne me
conseilleriez pas d'apporter  Dieu un coeur qui ne lui appartient pas
tout entier.

--Dieu commande tous les sacrifices, ma fille.

Suzanne salua la mre vanglique et sortit sans rpondre. A mesure
qu'on se montrait plus acharn  la poursuivre, elle se sentait plus
forte et plus rsolue.

Quand Mlle de Mesle, maintenant soeur Gabrielle de la Rdemption, la vit
sous ce costume, elle joignit les mains.

--Eh quoi! vous aussi? lui dit-elle.

--La robe ne change pas le coeur, rpondit Suzanne; je suis 
Belle-Rose: aucune puissance humaine ne me fera renoncer  lui.

Gabrielle la serra dans ses bras.

--Il vous aime, lui! on n'a jamais peur quand on est aime!
murmura-t-elle.

Depuis le jour o Mlle de Mesle avait pris le voile, sa sant, en
quelque sorte perdue dj, allait s'affaiblissant d'heure en heure.
Entre chaque matin, il y avait un changement qui effrayait Suzanne;
les joues devenaient plus creuses, le cercle bleutre qui encadrait les
paupires prenait des teintes terreuses; ses mains amaigries taient
sches et brlantes: il y avait des instants o ses lvres avaient la
pleur du voile qui flottait sur son front. Elle n'acceptait de remdes
que de la main de Suzanne; mais quand Suzanne n'tait pas l, elle
jetait la liqueur et souriait amrement en voyant s'pancher ce qui
devait apporter quelque soulagement  son mal. Un jour que Suzanne
la surprit vidant une fiole, elle la lui arracha des mains et la
contraignit de prendre ce qui en restait au fond.

--La mort est l, dit Gabrielle, en frappant du bout de ses doigts sur
sa poitrine oppresse; vous prolongez mon supplice de quelques heures.

--Mon Dieu! vous vivrez, ma pauvre enfant, vous vivrez! s'cria Suzanne,
qui se sentait suffoque par les larmes.

--Et pourquoi voulez-vous que je vive? s'cria Gabrielle en clatant en
sanglots; ne suis-je pas perdue pour lui?

A ce cri, Suzanne comprit que le coeur de Gabrielle n'tait pas moins
malade que son corps. La terreur et l'amour la tuaient tout ensemble.
Elle l'embrassa avec une effusion plus tendre et voulut rendre un peu
d'espoir  cette me dsole; mais Gabrielle garda un morne silence; le
frisson la glaait jusqu'aux os; elle secouait la tte et pleurait; vers
le soir, Suzanne dut la coucher en proie  une fivre ardente. Ce fut
une nuit sans sommeil; mais ds le matin Gabrielle se leva et se rendit
la premire  la chapelle; une sueur froide couvrait son front et la
fivre luisait dans son regard. La malheureuse enfant mettait  mourir
une effrayante nergie. Quand le soir venait, elle s'accoudait parfois
sur la fentre et regardait le soleil couchant; les arbres du parc
taient tout entours d'une vapeur dore, les oiseaux se poursuivaient
dans les branches, les feuilles chantaient, et l'on voyait  l'horizon
changeant de grandes bandes de lumire dont les reflets inondaient le
ciel de lueurs roses. Une profonde extase se peignait sur le visage
de Gabrielle, elle tendait les mains  l'espace et disait d'une voix
tremblante:

--Mon Dieu! qu'il serait bon de vivre si l'on tait aime et libre!

Puis elle tombait sur ses genoux, implorant la mort et meurtrissant son
front aux pieds du Christ. Un jour vint o la force trahit son courage;
elle voulut se lever aux premiers sons de la cloche, mais ses genoux
flchirent, et Suzanne, qui ne la quittait plus, l'ayant souleve
dans ses bras, la recoucha. Le mdecin vint dans la soire et, l'ayant
examine, dclara qu'elle ne passerait pas la journe du lendemain.

--C'est une lampe qui n'a plus d'huile, dit-il.

Pendant toute la journe, Gabrielle avait maintes fois tourn ses yeux
tincelants vers Suzanne, ses lvres s'taient ouvertes comme si elle
avait eu quelque chose  lui confier, puis ses yeux et sa bouche se
refermaient, et on l'entendait qui priait tout bas les mains jointes sur
son coeur, dans l'attitude austre des figures de marbre qu'on voit sur
les tombeaux.

--Elle s'entretient avec les anges! disait une jeune novice agenouille
au pied du lit.

Quand vint la nuit, on laissa Suzanne seule dans la cellule o se
mourait Gabrielle. Une veilleuse brlait sur le coin d'une table, jetant
ses clarts vacillantes sur les draps blancs et la figure blanche de
l'agonisante. Le silence tait lugubre; la respiration oppresse de
Gabrielle avait fait place  un souffle lger qui ne s'entendait
pas. Ses paupires taient closes, ses lvres ne remuaient plus; elle
semblait dormir. Suzanne la baisa au front pieusement comme une mre qui
bnit son enfant; elle allait se retirer lorsque Gabrielle, dnouant ses
mains, les roula autour du cou de Suzanne.

--Restez prs de moi, lui dit-elle d'une voix douce qui effleura la joue
de Suzanne comme l'haleine d'un sylphe.

Suzanne s'assit sur le bord du lit.

--Plus prs, plus prs encore, reprit Gabrielle.

Suzanne se fit une petite place tout contre son amie, qui lui baisait
les mains en la regardant avec des yeux humides.

--coutez-moi, Suzanne, continua Gabrielle, j'ai un service  vous
demander. Me promettez-vous de me le rendre?

--Je vous le promets.

--Et de n'en parler  personne?

--A personne; cependant, il en est une pour qui je n'ai point de secret.

--Oh! vous n'tes qu'un  deux! dit Gabrielle avec un sourire ingnu.
Lui, c'est encore vous.

--Dites-moi, Gabrielle, que voulez-vous que je fasse?

Gabrielle se recueillit un instant et tourna vers Suzanne un regard
suppliant.

--Au moins, dit-elle, vous ne me blmerez pas?

Suzanne s'inclina vers elle avec un doux sourire et l'embrassa.

--Gabrielle, lui dit-elle bien bas, vous tes pure comme le jour.
Comment voulez-vous que je vous blme, moi qui aime aussi!

Mlle de Mesle tressaillit dans les bras de Suzanne; une rougeur subite
colora son visage qu'elle couvrit de ses deux mains.

--Mon Dieu! celui que j'aime l'ignore, et vous le savez!

--Ma chre soeur, reprit Suzanne, les femmes se devinent entre elles.
Confiez-moi donc ce grand secret; en passant de votre coeur au mien, il
trouvera un coeur aimant.

Gabrielle se souleva et chercha sous la doublure de son oreiller; elle
en tira une petite bote qui contenait une lettre et une tresse de
cheveux. Elle dploya la lettre et la pressa contre ses lvres; ses yeux
s'inondrent de larmes.

--Voyez, dit-elle, mes pleurs en ont presque effac l'criture. Voil
trois ans que je vis de cette lettre.

--Pauvre enfant, elle en meurt! soupira Suzanne, qui sentait son coeur
se gonfler.

--C'est tout ce que j'ai de lui, reprit Gabrielle d'une voix triste;
voil trois ans que je ne l'ai pas revu, et il ne sait pas que je vais
mourir.

--Oh! Gabrielle! qui que ce soit, s'il avait connu cet amour, il vous
aurait sauve.

--Lui! mais s'il m'avait recherche en mariage, on l'aurait tu! J'ai
prfr mourir! s'cria Gabrielle en se pressant contre Suzanne.

Suzanne frmit tout entire.

--Voil comment cet amour est arriv, continua Gabrielle en s'essuyant
les yeux. Nous tions  la campagne, dans notre terre de Mesle, prs
de Mantes, mon pre, ma soeur et moi. Notre pauvre mre vivait encore.
C'tait l'heureux temps. Le chevalier d'Arraines, c'est son nom, et vous
tes la premire  qui je l'aie nomm, vint nous rendre visite. Il avait
vingt-deux ou vingt-trois ans; il tait aimable, fier, sensible. Sa
vue me fit prouver un trouble singulier, et toute la nuit je ne pus
m'empcher de penser  lui. Ce trouble augmenta les jours suivants; il
s'y mlait des sensations inconnues qui me ravissaient, et cependant
je n'osais en parler  ma mre ni mme  ma soeur. Je ne sais si le
chevalier d'Arraines s'en aperut, mais il me parut qu'aux promenades et
aux runions du soir, il s'attachait plus particulirement  moi. Quand
il me parlait, sa voix tait douce et charmante; quand il me regardait,
ses yeux avaient une expression qui me touchait jusqu'au fond du coeur.
Que de fois ne me suis-je pas chappe pour me rpter  moi-mme ce
qu'il m'avait dit! Ces jours passrent comme un matin! Un soir, ce soir
a dcid de ma vie, il me rencontra dans une alle du parc o je me
cachais pour rver. A sa vue, je rougis, et je me sentis trembler sans
savoir pourquoi. Il vint  moi et me prit la main; je n'osais pas le
regarder, et cependant je ne faisais aucun effort pour me dtacher de
lui. Il me parla longtemps; sa voix me paraissait descendre du ciel, il
me disait de ces choses qu'on n'entend pas et qui se gravent au fond du
coeur. Quand il en vint  me dire qu'il m'aimait, je crus que j'allais
mourir de bonheur! Je ne voudrais pas d'une vie tout entire s'il me
fallait en effacer ce moment-l. Mon coeur battait  m'touffer; il
me semblait que tout dans la nature me souriait. Tout  coup, nous
entendmes marcher auprs de nous; je dgageai ma main et me mis  fuir;
mais avant de partir, j'osai le regarder; ses yeux taient si tendres et
si suppliants, que si l'on n'tait pas venu, je serais tombe dans ses
bras. Je courus comme une folle dans ma chambre, o je m'enfermai, et je
passai toute la nuit  bnir Dieu et  m'enivrer de son nom  lui.--Le
lendemain, il partit, continua Gabrielle. Son pre le mandait  l'arme;
mais, avant de s'loigner, le chevalier d'Arraines me fit parvenir cette
lettre o il me rptait ce qu'il m'avait dit la veille. Ma vie n'a
compt qu'un jour.

--Et depuis lors? demanda Suzanne.

--Depuis lors, je n'ai plus eu de ses nouvelles. Peu de temps aprs son
dpart, ma mre tomba malade, puis elle mourut; le deuil entra dans la
maison; ma soeur suivit ma mre; le petit enfant mourut aussi. La mort
fauchait autour de moi; une vieillesse prcoce abattit mon pre; la
terreur me prit, d'pouvantables rves peuplaient mon sommeil: la nuit,
je me rveillais en sursaut, baigne de pleurs, chevele, et il me
semblait que des fantmes promenaient leurs mains glaces sur mon
visage. On murmura le mot de couvent  mon oreille, on me dit que
c'tait un refuge: j'y courus. Hlas! Suzanne, vous savez comment j'en
sortirai!

Suzanne n'avait plus la force de rpondre; elle tenait son amie
embrasse et pleurait sur elle.

--Vous, Suzanne, reprit Gabrielle, vous sortirez d'ici; un jour, sans
doute, vous rencontrerez M. d'Arraines, heureux peut-tre et ne songeant
plus  moi. Vous lui direz que vous m'avez vue, vous lui ferez voir au
bas de sa lettre--tout mon trsor!--ces quelques mots que j'ai crits,
et vous lui donnerez cette tresse de mes cheveux, la seule que j'ai
drobe au sacrifice. Et puis vous lui raconterez comment je suis
morte. S'il me pleure, il me semble que nous ne serons pas spars pour
toujours...

Suzanne prit la bote des mains de Gabrielle et la serra sous sa robe.
Le jour allait venir, et l'on voyait dj les grands arbres dessiner les
contours de leur feuillage noir sur le ciel transparent. Ce long rcit
avait puis Gabrielle; elle appuya sa tte plie sur l'oreiller et
ferma ses yeux gonfls de larmes, ses mains dans les mains de Suzanne.
Vers midi, elle demanda les secours de la religion.

--C'est l'heure des adieux, dit-elle  Suzanne, je ne veux plus penser 
la terre. Embrassez-moi et souvenez-vous de ma prire.

Suzanne courut avertir la suprieure; les cloches du couvent
commencrent de sonner le glas funbre, et les soeurs se rendirent 
la chapelle, o bientt retentit la prire des agonisants. L'abb de
Saint-Thomas-d'Aquin, qui tait le confesseur du couvent des dames
bndictines, se rendit  la cellule de la soeur Gabrielle de la
Rdemption, portant le saint viatique et prcd d'un enfant de choeur
qui agitait une sonnette d'argent. Suzanne ouvrit la porte au
pieux cortge; celles des soeurs qui n'taient pas  la chapelle
s'agenouillrent dans le corridor, et Gabrielle,  la vue de l'homme de
Dieu, se dressa. L'abb, qui tait un pieux et bon vieillard, s'approcha
du lit o gisait Gabrielle, la jeune mourante joignit ses mains et
s'apprta  la confession. L'approche de la mort avait rpandu sur
tous ses traits une douceur ineffable; un doux sourire entr'ouvrait
sa bouche, et la candeur virginale de son front avait une grce qui
n'appartenait dj plus  la terre. A la vue de cette enfant, qui
rendait son me  Dieu sans trouble et sans effort, le vieux cur
comprit qu'il n'avait rien  pardonner.

--Parlez, ma fille, lui dit-il d'une voix mue; bientt vous serez prs
de celui qui console et bnit, et vous prierez pour nous.

Gabrielle raconta sa vie en quelques mots; il y avait longtemps que le
cur la connaissait; elle avait aim, elle avait souffert, elle allait
mourir. On n'entendait pas d'autre bruit que la petite sonnette d'argent
qui tintait, le murmure lointain des chants religieux qui flottait dans
l'air comme une harmonie cleste, et les sanglots touffs des jeunes
novices qui pleuraient autour de Suzanne.

--Allez en paix, vous qui n'avez pas pch! dit l'abb en tendant ses
mains tremblantes sur le front inclin de Gabrielle; les anges du ciel
vous attendent!

Le saint homme prit l'hostie consacre et la prsenta  Gabrielle.
Toutes les ttes s'abaissrent en mme temps que les coeurs s'levaient
 Dieu. La mre vanglique seule ne pleurait pas. Gabrielle souriait.
Aprs que Gabrielle eut pris l'hostie, le vieil abb lui mit aux mains
un petit crucifix d'bne et d'ivoire; elle se recoucha et attendit
l'heure o Dieu l'appellerait. La prire remplissait le couvent de ses
murmures divins. Suzanne regardait le visage de Gabrielle avec des yeux
pleins de tendresse et pressait contre sa poitrine la bote o cette
pauvre fille avait mis tout son coeur. La cloche sonnait toujours. On
voyait par l'troite fentre un pan du ciel bleu o souriait la lumire;
les arbres frmissaient, et les hirondelles passaient  tire-d'aile en
poussant de joyeux cris. Les bruits de la ville montaient comme un son
vague et confus. Gabrielle avait l'air de s'endormir: son visage tait
calme et repos comme celui d'un enfant. On se taisait autour d'elle
comme si l'on et craint de la rveiller, et la prire se faisait
silencieuse. Vers le soir, au coucher du soleil, elle ouvrit les yeux et
se releva. Ses regards cherchrent Suzanne,  qui elle sourit, puis
le ciel. Elle vit l'horizon pourpre et les grandes clarts jaunes qui
rayonnaient dans l'azur lointain. Elle pressa le christ de ses lvres
blanches, tendit le bras vers le ciel et tomba morte. Toutes les soeurs
se levrent le coeur serr; Suzanne bondit vers le lit de Gabrielle et
chercha sur sa poitrine d'une main tremblante. Le coeur ne battait plus;
il n'y avait plus de souffle entre ses lvres. Suzanne colla sa bouche
au front candide et pur de la jeune vierge, et rpta tout bas le
serment qu'elle lui avait fait, pensant que son me pouvait l'entendre.
Puis, ayant ferm les yeux de la morte, elle rabattit le drap sur son
visage.

--Prions Dieu, mes soeurs, dit le prtre en jetant de l'eau bnite sur
le corps de celle qui n'tait plus.

Et tout le monde s'agenouilla.




XXXVII

UNE BONNE FORTUNE


Lorsque Claudine parvint en Angleterre, en compagnie de Grippard, elle
trouva son frre, sinon hors de danger, du moins presque assur de
gurir. La balle s'tait loge dans la poitrine sans lser aucune partie
noble. Le chirurgien avait sond la plaie et croyait pouvoir rpondre
du malade, au cas o il n'arriverait aucun accident imprvu. Cornlius
avait choisi une petite maisonnette propre et commode, dans un quartier
retir de la ville, loin du bruit et de l'agitation du port. Il y avait
un petit jardin autour de la maison, dont les fentres donnaient du ct
de la mer. Le chirurgien venait deux ou trois fois par jour; Cornlius
et la Droute se relayaient au chevet de Belle-Rose. L'entrevue de
Cornlius et de Claudine fut entremle de joie et de larmes: ils
avaient mille choses  se dire mutuellement; mais sur ce que Claudine
lui apprit touchant la disparition de Suzanne, Cornlius la pria de n'en
pas parler  Belle-Rose, que cette nouvelle pouvait mettre en danger de
mort. On expliqua au bless la prsence de Claudine par le dsir bien
naturel qu'elle avait prouv de se rendre auprs de son frre aussitt
qu'elle avait eu connaissance de l'tat o Bouletord l'avait laiss. Les
jours s'coulaient tristement entre ces trois personnes, qui craignaient
pour la vie de l'amant et pour la libert de l'amante galement
menaces. Tout leur bonheur avait t bris au moment mme o il
semblait n'avoir plus rien  redouter. On n'avait aucune nouvelle de
France; la gurison de Belle-Rose se faisait lentement; Grippard, qu'on
avait renvoy  Paris pour connatre le sort de Suzanne, n'avait pas
crit une seule fois. Cornlius avait Claudine pour consolatrice, et
c'en tait une assez agrable pour qu'il trouvt quelque douceur 
vivre; Claudine avait Cornlius, et c'tait un grand soulagement  ses
peines; mais la Droute n'avait pour toute raison de patienter que sa
fureur contre Bouletord. Il passait son temps  maugrer comme un beau
diable, et c'tait une chose plaisante  voir que l'opposition de sa
figure placide et paisible avec les horribles serments qu'il entassait
du matin au soir. A mesure que Belle-Rose entrait en convalescence, il
demandait plus frquemment des nouvelles de Suzanne, et s'tonnait de
n'en pas recevoir. Un jour la Droute, n'y tenant plus, se prsenta
devant Cornlius et Claudine tout quip, avec de grosses bottes, un
grand manteau sur l'paule, une rapire au ct et une valise sous le
bras.

--Monsieur, dit-il rapidement  Cornlius, comme un homme qui ne veut
pas souffrir d'objection, je viens vous demander vos commissions ainsi
que celles de Mlle Grinedal.

--O diable vas-tu dans cet quipage?

--A Paris.

--Tu t'y feras prendre.

--Bah! les balles et les boulets ne m'ont pas encore attrap, et ce
n'est pas Bouletord qui fera ce qu'ils n'ont pu faire. Tenez, monsieur,
traitez-moi de coeur de poulet si vous voulez, mais les plaintes de mon
capitaine m'arrachent l'me; j'aurai des nouvelles de Suzanne, je saurai
ce que cet enrag de M. de Louvois a fait d'elle, et je la sauverai ou
j'y laisserai ma peau. Le bout du doigt ou seulement une lettre de
Mme d'Albergotti vaudrait mieux pour gurir mon capitaine que tous ces
ingrdients de toutes sortes qu'on met sur sa blessure.

Cornlius et Claudine prirent chacun une main de la Droute et la
serrrent fortement.

--Va, lui dirent-ils, et que Dieu te conduise.

--Oh! reprit-il avec son sourire tranquille, j'ai bon pied, bon oeil et
bonne pe. J'aurai fait bien du chemin quand le capitaine Belle-Rose
viendra me joindre.

--Comment te joindre? Veux-tu donc qu'il aille se faire remettre  la
Bastille? s'cria Cornlius.

--Ah ! voyons, reprit la Droute, croyez-vous que mon capitaine soit
homme  rester les bras croiss quand il saura que Mme d'Albergotti est
sous les verrous d'un couvent? Est-ce vous qui le retiendrez  Douvres?
l! voyons, vous en chargez-vous?

--Tu as raison, dit Claudine en secouant la tte, Jacques partira.

--Eh! morbleu! je le sais bien! il partira aussitt que vous lui aurez
tout appris. Je vais prparer les tapes.

La Droute embrassa Belle-Rose  qui il dit seulement, de son air
bonhomme, qu'il allait prendre langue  Paris pour savoir o en taient
leurs affaires, et partit le soir mme sur le bateau d'un pcheur qui,
par animosit nationale, allait prendre son poisson sur les ctes de
France. Tout en jetant ses filets  la mer, il pouvait bien jeter la
Droute sur le rivage.

Un soir, vers dix heures, tandis que Cornlius et Belle-Rose, qui tait
dj en tat de se lever et de marcher, causaient auprs de Claudine,
ils entendirent dans la rue un grand cliquetis d'armes et des cris
entrecoups. Cornlius sauta sur son pe et courut  la porte.
Belle-Rose en fit autant.

--Eh! Jacques, y penses-tu! s'cria Claudine; ta blessure n'est pas
ferme encore.

--Est-ce une raison pour laisser assassiner les gens? rpondit
Belle-Rose.

Et il descendit l'escalier sur les pas de Cornlius.

La rue tait obscure, c'tait un endroit cart o il y avait de grands
murs longeant de vastes jardins. Au moment o les deux amis ouvraient la
porte, ils entendirent crier  l'aide.

--C'est un Franais! dit Belle-Rose; et puisant dans son courage une
force nouvelle, il se prcipita vers le lieu d'o partaient ces cris.

Au bout de trente pas, Cornlius et lui se trouvrent devant trois ou
quatre hommes qui en chargeaient un autre accul dans l'angle d'un vieux
mur. Celui qu'on attaquait se faisait un bouclier de son manteau roul
autour du bras gauche et rpondait par des coups rapides  tous ceux
qu'on lui portait. Bien qu'il se montrt adroit et dtermin, le combat
engag de cette manire ne pouvait durer longtemps. Belle-Rose et
Cornlius, l'pe haute, tombrent sur les assaillants, qui, se voyant
surpris, rsistrent d'abord et prirent la fuite aprs; l'un d'eux,
frapp par Belle-Rose, fit quelques pas en chancelant, et tomba sur
les genoux. Ses camarades revinrent sur leurs pas, le saisirent et
l'emportrent. Comme Belle-Rose et Cornlius s'apprtaient  les
poursuivre, l'tranger les arrta.

--Laissez, leur dit-il, je connais ces braves gens.

Cornlius et Belle-Rose, tout tonns, regardrent l'tranger.

--Oh! reprit-il, c'est un petit dml que nous avons eu ensemble;
je vous conterai a, si vous voulez bien ajouter  votre vaillante
intervention la galanterie d'un verre d'eau. Ce petit combat m'a fort
chauff, et je ne serais point fch d'ailleurs de voir si les pes
de ces bonnes gens n'ont pas gratign autre chose que mon habit. Je me
sens par-ci par-l quelques petites dmangeaisons qui m'inquitent pour
ma peau.

Belle-Rose et Cornlius conduisirent le Franais  leur logis, o ils
trouvrent Claudine fort inquite qui les attendait sur le pas de la
porte. Quand la lumire de l'appartement donna sur eux, on s'aperut
que Belle-Rose avait sa chemise et son haut-de-chausses tout couverts de
sang.

--Seriez-vous bless? cria vivement l'tranger.

--Je ne crois pas, monsieur; c'est une rcente blessure qui doit s'tre
rouverte dans l'action.

--C'est toujours du sang vers pour moi, dit l'tranger avec noblesse;
le sang lie.

Et il tendit sa main  Belle-Rose, qui la serra. Tout compte fait,
l'tranger avait cinq ou six gratignures; son manteau, ayant presque
tout par, tait horriblement trou.

--Messieurs, dit l'tranger en saluant, je suis le comte de Pomereux,
envoy de M. de Louvois.

A cette qualification, les deux amis changrent un rapide coup d'oeil.

--Ma foi, monsieur, lui rpondit Belle-Rose, me pardonnerez-vous si je
n'imite pas votre franchise? Je suis Franais comme vous, mais de graves
motifs m'obligent  cacher mon nom.

--Le bras me rpond du coeur, repartit M. de Pomereux; le reste ne me
touche pas.

Au nom de M. de Pomereux, Claudine avait tressailli et l'avait regard
furtivement. Elle allait et venait par la chambre, prparant des verres
de vin sucr et des compresses; puis, quand tout fut en tat, elle
se retira, craignant d'tre reconnue par le comte, qui l'avait vue
quelquefois  Malzonvilliers. Ce pouvait tre une dcouverte fcheuse de
la part d'un envoy de M. de Louvois.

--Monsieur, dit M. de Pomereux en s'adressant  Cornlius quand Claudine
se fut loigne, les gens de votre nation,--car,  votre accent,
j'imagine que vous tes Anglais?...

--Irlandais, monsieur, rpondit Cornlius.

--Parfaitement; je ne me trompais que d'un dtroit; les gens de votre
nation, dis-je, ont d'tranges moeurs. J'ai failli tre tu parce qu'il
m'a sembl que certaines femmes de ce pays avaient l'impertinence d'tre
aussi jolies que les Franaises.

--Quoi! pour cela seulement? dit Belle-Rose.

--Eh! mon Dieu, oui. C'est une supposition dont je voulais connatre 
fond l'erreur ou la vrit. Or, tant  Douvres, attendant une dpche
de notre ambassadeur  Londres, je fis rencontre d'une de ces insulaires
qui n'aurait point t dplace  la cour de notre grand roi. Je
m'ennuyais fort, et, pour passer le temps d'une manire utile,
j'employai mon esprit  pntrer au logis de la dame.

--Toujours pour l'tude qui vous tenait  coeur? dit Cornlius.

--Toujours, monsieur. J'y russis, et je pus me convaincre que les dames
de la bonne ville de Douvres savaient apprcier le peu de mrite qu'on
acquiert  la cour de notre glorieux monarque. Ce fut une dcouverte qui
allait me rconcilier avec l'Angleterre, lorsque le mari,--car il y a un
mari, messieurs...

--Il y a toujours un mari, fit observer Belle-Rose, que l'humeur
plaisante de M. de Pomereux distrayait.

--Il y en a mme souvent deux: le connu et l'inconnu, qui est parfois un
cousin. Ici, il n'y en avait qu'un; mais il tait doubl de deux frres
et d'un beau-frre. Je ne sais qui fit  toute cette parent-l des
rapports sur l'honntet de mes relations avec la dame, lesquelles
taient toutes pour l'amour de la science. Le mari fit rpandre le bruit
qu'il partait pour Londres; et tandis que, confiant dans sa parole,
j'allais m'introduire au logis de la dame, il m'a charg avec le ban
et l'arrire-ban de sa famille. Sans vous, messieurs, je ne m'en tirais
pas.

--C'et t fcheux pour la science, dit gravement Cornlius.

--C'est un procd monstrueux, monsieur! s'cria le comte avec une
indignation comique. Voil de ces choses qu'on ne se permet pas en
France. Ah! fi! vouloir tuer un homme parce qu'il fait la cour  votre
femme; mais il n'y a plus de scurit pour les amants! Quoi! on fait
semblant de partir, on part mme, puis on revient en catimini, on
s'embusque derrire un mur, on attend l'heure du berger, et quand
l'amant se croit bien tranquille et presque heureux, tout  coup on
fond sur lui, pestant et jurant, afin de tout massacrer! Voil qui est
sauvage, barbare, anthropophage, musulman!

--Il est de fait, observa Cornlius, que a ne se conoit pas. Un mari
bien appris vous et tendu une chelle pour grimper  son balcon.

--Oh! pardieu! je ne lui en demandais pas tant, et je me serais tenu
pour satisfait s'il ft seulement rest tranquille.

--Voil qui est honnte.

--Le fait est que j'en ai mon habit tout taillad. Un habit du bon
faiseur que j'avais fait venir tout exprs de Paris, et comme il ne s'en
trouve pas un second  Douvres; cela crie vengeance.

--Dame! dit Cornlius, s'il vous a gt un peu de satin, j'ai tout lieu
de croire,  la couleur de votre pe, que vous lui avez gt un peu de
chair. Partant, quittes.

--Ma foi, monsieur, vous estimez bien peu le satin coup  la mode de
la plus fine galanterie. Et puis, il n'y a gure que celui qu'a frapp
monsieur, ajouta-t-il en se retournant du ct de Belle-Rose, qui se
souviendra de l'aventure.

--Je suis enchant de vous avoir secouru, dit Belle-Rose, mais je serais
fort aux regrets de l'avoir tu.

--Oh! ne craignez rien, c'est le mari. Cette sorte d'Anglais a la vie
trs dure. Aprs a, continua M. de Pomereux, l'aventure a ce bon ct,
qu'elle me dterminera de passer en France, lettre reue. Je suis guri
des bonnes fortunes britanniques: on n'y saurait aimer que la dague au
poing. Je rentre  Paris et vais me marier.

--Vous? fit Cornlius.

--Parbleu! je serai, sur ma parole, un merveilleux mari. C'est un
mariage auquel j'ai pris got parce que la dame n'en veut pas. Il est de
la faon de M. de Louvois.

--Ah! fit Belle-Rose.

--C'est un ministre qui se mle un peu de tout. Il a eu l'ide
triomphante de me donner pour femme une personne qu'il a mise dans un
couvent.

A ces mots, Cornlius tendit l'oreille.

--Voil qui est plaisant, dit-il.

--Oui, c'est une petite vengeance de mon magnifique cousin. Il parat
que la dame a pour fianc un certain M. Belle-Rose qui s'est vad.

Ce fut au tour de Belle-Rose  tressaillir.

--Belle-Rose! s'cria-t-il.

--Vous le connaissez? demanda le comte.

Cornlius pressa le genou de Belle-Rose pour l'engager  se contraindre.

--Oh! fit-il, je l'ai connu en Flandre, alors qu'il tait sergent au
rgiment de La Fert.

--Sergent! rpta M. de Pomereux d'un petit air ddaigneux. Ah ! quel
homme est-ce donc?

--Mais un homme  peu prs de ma taille et de mon air, qui manie
passablement l'pe et qui passe pour un fort honnte soldat.

--Ah! ah! et c'est ce monsieur-l qui s'est fait aimer de Mme
d'Albergotti?

--Elle l'aime donc toujours? s'cria Belle-Rose d'une voix mue.

--Si elle l'aime? dites donc qu'elle l'adore! Les femmes ont de ces
ides! c'est incroyable... Me voil, moi qui vous parle, qui suis comte,
parent de M. de Louvois, j'aurai un rgiment au premier jour, et l'on
n'est pas mal tourn, que diable! Eh bien! monsieur, Mme d'Albergotti,
qui est au couvent, m'a refus tout net.

--Noble coeur! dit tout bas Belle-Rose.

--Ah! vous trouvez! fit M. de Pomereux qui l'avait entendu. Eh bien! ma
foi, j'ai fait comme vous... et ce qu'il y a de plus trange, c'est que
je l'ai prise en grande estime. Oui, sur ma parole. Elle m'a paru si
simple, si chaste en toute chose, que je me suis mis  l'aimer tout de
bon.

--Ah bah! fit Cornlius qui pressa le bras de Belle-Rose, dont les yeux
tincelaient.

--C'est, ma foi, vrai, ou peu s'en faut. Que diable! on est gentilhomme,
et je ne veux pas qu'elle meure dans un couvent.

--Elle n'y mourra pas, dit Belle-Rose d'une voix profonde.

--C'est aussi mon opinion, reprit M. de Pomereux; malheureusement ce
n'est pas l'avis d'un certain M. de Charny,  qui mon prcieux cousin a
commis le soin de cette affaire.

--M. de Charny? rpta Belle-Rose.

--Un certain mchant drle un peu capable de tout, venimeux comme une
vipre et tenace comme de la glu. Quand il est en confrence avec M. de
Louvois, j'ai toujours peur pour quelqu'un.

--Mais que lui a fait Mme d'Albergotti?

--A lui? rien; mais M. de Charny est un homme qui choie les haines du
ministre comme on fait d'une matresse. Il a bien trop  faire de celles
de M. de Louvois, pour en avoir de son cru.

--Quel misrable! dit Cornlius.

--C'est un misrable comme il en faut, dit-on, aux vizirs que nous a
faits le caprice de notre gracieux monarque; muet comme la tombe, prt
 toute heure, impntrable comme la nuit. Eh! messieurs, ces drles-l
ont leurs qualits. Au demeurant, grce  ma parent avec notre illustre
ministre, il est quelque peu de mes amis.

--M. de Charny?

--Eh! mon Dieu, oui. Seulement, lorsqu'il me fait l'honneur de manger 
ma table, aussitt qu'il est parti je fais jeter par la fentre tout ce
qu'il a touch, rpondit M. de Pomereux en se levant.

Il arrangea les noeuds de ses rubans en se mirant dans une glace,
rajusta son manteau, prit son feutre qu'il avait pos sur un meuble, et
tendit la main aux deux amis.

--Je vais en France, messieurs, leur dit-il; souvenez-vous que si jamais
vous avez besoin d'une bourse ou d'une pe, en quelque circonstance que
ce soit, de jour ou de nuit, de prs ou de loin, le comte de Pomereux se
met tout entier  votre disposition.

En prononant ces paroles, le comte salua Cornlius et Belle-Rose avec
une grce et une noblesse qui firent concevoir aux deux jeunes gens une
meilleure opinion de son caractre. Quand il se fut retir, Belle-Rose
appela Claudine.

--Soeur, lui dit-il, nous partons demain.

Au geste qu'elle fit, Belle-Rose l'interrompit par un mot:

--Je sais tout.

--Oui, continua Cornlius, M. de Pomereux lui a tout cont.

--Ainsi, vous le saviez et ne me disiez rien! reprit Belle-Rose avec un
accent de reproche.

--La mort tait sur toi, pouvions-nous parler? dit Cornlius.

--Et maintenant encore, ajouta Claudine, c'est  peine si tu es en tat
de marcher.

--Il faudrait que je fusse clou dans une bire pour ne pas partir!
s'cria Belle-Rose.

L'accent de sa voix et l'air de son visage ne permettaient pas
d'objection.

--C'est entendu, reprit Cornlius; et il ajouta en se penchant vers
Claudine:

--La Droute nous l'avait bien dit.

Les prparatifs furent bientt faits. On serra les hardes dans une
valise, on se procura des habits grossiers, on mit de l'or dans une
ceinture, on se munit d'armes, et il se trouva le lendemain un de ces
pcheurs hospitaliers allant  la pche sur les ctes de France qui
consentit  passer les trois jeunes gens. Ce fut une bonne action qui
lui rapporta dix livres sterling.




XXXVIII

LE SIGE DU COUVENT


Belle-Rose, Cornlius et Claudine arrivrent  Paris sans coup frir.
Ils s'taient arrangs de faon  n'tre pas reconnus, et l'audace de
leur entreprise les protgeait elle-mme. Il tait presque impossible
que M. de Louvois pt supposer un instant que Belle-Rose ost se
prsenter aussi rapidement en France. Quand Belle-Rose entra dans Paris,
la Droute y tait dj depuis quinze jours. L'honnte sergent n'avait
pas perdu son temps. Aprs avoir rd autour de l'htel de M. de
Louvois, questionnant  et l les gens qui pouvaient lui donner
quelques renseignements sur l'objet de ses recherches, il comprit
l'inutilit de cet espionnage. Tant de voitures sortaient de la cour 
toute heure du jour et de la nuit, que les voisins les voyant toutes, ne
se souvenaient d'aucune en particulier. La Droute tourna ses batteries
d'un autre ct. La prouesse de Bouletord, qui l'avait mis si avant
dans la faveur du ministre, devait peut-tre le rendre le messager des
commissions intimes. La Droute fit si bien, qu'il dcouvrit promptement
le marchal des logis, et ne le quitta plus. Durant trois jours, il
parcourut la moiti de Paris, ramassant la boue sur les talons de
Bouletord; mais Bouletord, qui s'arrtait un peu partout, ne s'arrtait
devant aucun couvent. La Droute commenait  se demander s'il ne ferait
pas bien d'attendre Bouletord au dtour de quelque ruelle, et de le
forcer  confesser son secret le poignard sur la gorge, lorsqu'un soir
Grippard, qui, de son ct, s'tait attach  Bouletord, en compagnie de
qui il rendait visite  tous les cabarets de Paris, vint tout essouffl
lui apprendre que Bouletord devait le lendemain porter une dpche du
ministre  l'un des couvents de Paris.

--Je le tiens! dit la Droute en embrassant Grippard.

Le lendemain, il tait avant le jour  la porte de la caserne de
Bouletord, en costume de laquais. Quand Bouletord sortit, la Droute
se mit sur ses traces et ne le quitta plus qu' la porte du couvent des
Bndictines, dans la rue du Cherche-Midi. Ce couvent avait une tendue
immense; ses jardins allaient jusqu' la rue de Vaugirard d'un ct, et
de l'autre occupaient les terrains sur lesquels on a perc plus tard le
boulevard extrieur. La Droute tourna autour du couvent; les murailles
taient hautes, paisses, impntrables, mais la Droute s'tait mis en
tte de voir, sinon de pntrer dans l'intrieur du couvent.

--Si Mme d'Albergotti est chez les bndictines, elle doit bien
quelquefois se promener dans les jardins; qu'il se trouve seulement un
petit coin o me cacher, et je saurai bien l'y dcouvrir, se dit-il en
lui-mme.

Comme il parlait encore, il avisa une haute maison pourvue d'un grenier
dont la fentre donnait sur les jardins du couvent. La distance qui
sparait les jardins de cette fentre tait grande; mais la Droute
avait des yeux de lynx. Il courut  cette maison et cogna. Ce fut une
bonne vieille femme qui lui ouvrit.

--Madame, lui dit la Droute, vous voyez mon tat  mon habit; je suis
en condition chez d'honntes gens qui demeurent ici tout prs, rue de
Svres. Mes matres sont  la campagne, on remet tout  neuf chez nous,
et en attendant que la besogne soit termine, je cherche quelque chambre
o je puisse habiter. J'ai de l'argent, madame, et je paye d'avance.

En disant ces mots, la Droute glissa deux cus de six livres dans la
main de la vieille, qui les serra.

--a se trouve trs  propos, rpondit la vieille, qui ne mit pas un
instant en doute le petit conte si lestement improvis par la Droute;
nous avons tout justement un joli cabinet  louer o vous serez
merveilleusement bien.

Ce joli cabinet tait un affreux taudis perc sous les combles et
tout peupl de rats qu'on entendait s'battre derrire la charpente
disjointe, crevasse et toute branlante; on y grillait en t, on y
gelait en hiver; il y avait pour tout mobilier un mchant grabat, une
chaise boiteuse, un coffre ouvert qui tenait lieu d'armoire, et une
table casse dont le tiroir tait perdu. Mais de la fentre on planait
sur les terrasses, les cours et les promenades du couvent. La Droute
affirma sur son honneur qu'il n'avait jamais vu un rduit si charmant ni
si bien fourni de toutes les commodits de la vie; il s'tonna qu'on pt
cder un tel appartement pour deux cus de six livres, et dclara que
rien ne manquerait plus  son contentement si la bonne dame voulait bien
se charger elle-mme de tenir en ordre son logis. Un troisime cu
de six livres appuya cette ouverture, et la vieille ne manqua pas
d'accepter. La Droute s'empressa de rester sur l'heure dans le taudis,
afin de tmoigner de sa vive satisfaction; la vieille se retira, et
l'honnte sergent ayant soigneusement verrouill la porte, courut 
son poste d'observation. De la distance o il se trouvait, les arbres
avaient quelque peu l'air d'arbrisseaux, mais la Droute en aurait pu
compter les feuilles. Il resta contre la fentre jusqu' la tombe de la
nuit et y revint le lendemain au point du jour; il ne la quitta que pour
avaler un morceau que la vieille lui avait apprt et qu'il dclara le
plus succulent du monde, et encore jeta-t-il  la drobe un regard sur
les promenades. Ce mange dura trois jours. La Droute avait bien vu
trente ou quarante religieuses, vingt novices, autant de pensionnaires,
mais aucune ne ressemblait  Mme d'Albergotti. La Droute enrageait.
Enfin, le quatrime jour, au matin, il aperut une religieuse dont
la tournure le fit tressaillir au premier pas qu'elle avana sur la
terrasse. Le sergent se pencha autant qu'il put en dehors de la fentre,
carquilla ses yeux et battit des mains. La religieuse venait de se
retourner, et il l'avait parfaitement reconnue. La voir tait bien
quelque chose, mais ce n'tait pas tout. On savait bien o soupirait la
victime; il s'agissait de l'en tirer. C'est  quoi la Droute employa
son imagination. La solitude du lieu o il habitait comme un reclus et
le grand dsir qu'il avait de complaire  Belle-Rose lui furent d'un
grand secours pour arriver  ce but. Il commena par dpcher son aide
de camp Grippard  Bouletord, avec mission de se faire recevoir dans le
digne corps de la marchausse. C'tait un honnte moyen de pntrer
les secrets du marchal des logis, et d'tre prvenu au cas o l'on
comploterait d'enlever Mme d'Albergotti pour la transporter dans quelque
autre couvent. Quant  lui, il se rsolut  entrer dans la maison des
dames bndictines sous l'habit de jardinier. Il en tait l de ses
beaux projets quand Belle-Rose, Cornlius et Claudine arrivrent. La
Droute avait eu soin, en partant, de laisser  Cornlius une adresse
sre o il pourrait le rencontrer: c'tait une auberge de la rue des
Bourgeois-Saint-Michel,  l'enseigne du _Roi David_. On y voyait une
espce de Turc jouant de la harpe et dansant devant un baldaquin que le
peintre avait revtu d'une belle couleur jaune. La Droute s'y rendait
tous les soirs sous divers costumes, et y passait une heure ou deux
 voir les habitus du lieu battre les cartes et les ds. Le soir o
Cornlius entra  l'htellerie du _Roi David_, il eut quelque peine
 reconnatre le sergent, qui s'tait affubl d'une perruque noire et
d'une barbe magnifique avec un pourpoint de crin orn de sa ceinture, 
laquelle pendait une grosse rapire. Belle-Rose attendait dans la rue,
le nez dans un manteau et un chapeau sur les yeux.

--Je sais o elle est, lui dit la Droute aussitt qu'il l'aperut;
et tout d'une haleine il lui conta ce qu'il avait fait. Belle-Rose lui
sauta au cou et l'embrassa tout net.

--Nous voil trois, dit-il; il n'y a ni grilles, ni murailles, ni
portes, ni serrures, qui puissent nous arrter; j'y perdrai plutt ma
tte.

--Une de perdue, trois de coupes, dit tranquillement la Droute.

Il fallut d'abord s'occuper de prendre un logement o les visites
importunes ne fussent point  redouter. Belle-Rose nomma tout de suite
M. Mriset.

--J'y suis all trop souvent pour qu'on songe  m'y chercher, dit-il.

Et ils prirent en compagnie le chemin de la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice. A la vue de Belle-Rose, M. Mriset tmoigna
une surprise qui tenait de l'bahissement.

--Et la Bastille? murmura-t-il d'une voix touffe.

--Eh bien! quoi, la Bastille?

--Vous y tes all?

--Et j'en suis sorti.

--Bien sr?

--Voyez vous-mme, dit Belle-Rose en riant.

--Oui, oui, c'est bien vous... Mais pardonnez mon hsitation. Il y a des
gens si habiles  prendre toutes sortes de figures!

--Certainement.

--Ce cher monsieur Belle-Rose, je suis ravi de le revoir! Ainsi vous
venez loger chez moi?

--Oui, mon bon monsieur Mriset. O trouverais-je un meilleur hte?...
Mais, vous comprenez, pour des raisons particulires, je tiens  n'tre
point connu; vous ne me nommerez pas.

--Je comprends, fit M. Mriset; ce sont encore des affaires d'tat.

--Comme vous voudrez. C'est convenu, n'est-ce pas?

--La maison est  vous.

La Droute s'tait bien gard de donner cong du cabinet o il
avait plac son observatoire. Ce pouvait tre un moyen d'tablir des
communications avec l'intrieur du couvent, aussitt qu'on serait
parvenu  faire connatre  Suzanne que ses amis cherchaient  la
dlivrer. L'impatience de Belle-Rose ne lui permettait pas d'attendre;
ds le lendemain, il se mit en mesure d'investir la place, ainsi que le
disait la Droute. Le plan de campagne tait de l'invention de Claudine.
Elle s'habilla  la faon des femmes d'Irlande, et montant en carrosse
avec Cornlius, elle se fit conduire au couvent des dames bndictines
de la rue du Cherche-Midi. Cornlius, qui tait du Connaught, parlait
l'anglais  peu prs comme s'il et t du Middlesex. Claudine, par
une de ces tendresses dont la source s'panche au fond du coeur, avait
rapidement appris la langue de son fianc, avec qui dj elle la parlait
facilement. Ils arrivrent devant la porte du couvent, o, aprs avoir
sonn, ils furent reus par la tourire.

--Veuillez, lui dit Cornlius avec un accent anglais trop prononc pour
n'tre pas trs affect, prier madame la suprieure de prendre la peine
de descendre au parloir.

--Est-ce pour une affaire presse? demanda la tourire en faisant courir
les grains d'un chapelet entre ses doigts.

--Vous lui direz qu'il s'agit d'une jeune dame trangre que son frre,
gentilhomme irlandais, a l'intention de laisser aux dames bndictines,
o, si elle se plat, elle pourrait bien prononcer ses voeux.

A ces mots, la tourire s'inclina, et, faisant asseoir les deux
trangers, disparut par une petite porte qui donnait dans une galerie.

--Voil qui est bien entendu, dit tout bas Claudine  Cornlius quand
ils furent seuls, vous tes mon frre, vous vous appelez sir Ralph
Hasting, vous tes baronnet, et moi miss Harriett Hasting, votre soeur;
je suis prise d'une grande dvotion qui me porte  vouloir entrer en
religion. Que Dieu nous pardonne toute cette hypocrisie! Si le monde
n'tait pas si mchant, y serions-nous forcs?

Au bout d'un instant, la tourire revint et conduisit Cornlius et
Claudine dans le parloir. On les avertit que la suprieure tait
derrire la grille tendue de serge, et la tourire les quitta.

--On m'a fait connatre le but de votre visite dans cette sainte maison,
dit la mre vanglique; nous ne refusons jamais d'ouvrir nos bras aux
coeurs qui veulent se consacrer  Dieu.

--Je vous en remercie, ma mre, rpondit Claudine d'une voix douce qui
semblait sortir d'une bouche anglaise.

--Vous serez ici  l'abri des piges du monde et des embches du mauvais
esprit. La paix rgne dans la maison; quand on a got de cette paix, on
regrette de ne l'avoir pas connue plus tt.

--Ma soeur a la vocation, reprit Cornlius; je ne vous cacherai pas,
madame, que sa famille et moi nous nous y sommes opposs longtemps.

--C'est aller contre les voies du Seigneur, mon fils.

--C'est ce que j'ai compris plus tard, et aujourd'hui je ne la dtourne
plus de son projet. J'ai fait le compte de la part qui revient  miss
Harriett sur l'hritage de sa mre, et ce sera sa dot, si elle se voue
au culte de l'poux qui ne trompe jamais; ce sont, tout compte fait,
sept ou huit mille livres sterling.

--Huit mille livres sterling? reprit la mre vanglique.

--Ah! pardon, madame, c'est une monnaie de notre pays qui vaut  peu
prs vingt-cinq livres de France: c'est notre louis  nous.

--Trs bien! vous excuserez, mon fils, l'ignorance d'une fille qui est
toute en Dieu.

--Huit mille livres, continua ngligemment Cornlius, a fait une somme
ronde de deux cent mille francs.

--Nous ne regardons jamais  la dot, dit la suprieure; le coeur est la
seule richesse qu'envie notre mre  tous; mais cet argent nous aidera
 faire le bien qui profitera  notre ordre pieux et  la gloire de la
religion.

La conversation continua sur ce pied-l quelques instants encore; aprs
quoi Cornlius, tirant de sa poche une bourse dans laquelle il y avait
cinquante louis  peu prs, pria la suprieure de l'accepter au nom de
miss Harriett pour faire quelques aumnes.

--Quant aux frais d'entretien, nous les rglerons comme vous
l'entendrez, madame, jusqu'au jour o ma soeur prendra le voile, si elle
persiste dans son intention.

Claudine ne se sentait pas de joie en pntrant dans l'intrieur du
couvent: elle regardait partout pour voir si elle n'apercevrait pas
Suzanne; mais, ce jour-l, elle dut se rsoudre au seul plaisir de
dormir sous le mme toit. Suzanne ne parut pas au rfectoire. Mais le
lendemain,  la prire du matin, o Claudine ne manqua pas d'assister,
elle reconnut Suzanne parmi les novices. Mme d'Albergotti tait plus
ple que les cierges qui brlaient au fond du sanctuaire; ses grands
yeux taient noys de tristesse; le sourire tait mort sur ses lvres.
Elle s'agenouilla avec ses compagnes sur le marbre et pencha son front
sur ses mains jointes. Claudine pleurait sur son livre de prires. Il
lui venait des envies folles de se lever et de courir  Suzanne pour
l'embrasser. Mais c'et t tout perdre, et elle demeurait  sa place en
frappant le sol de ses petits pieds. L'aspect de cette sombre chapelle
o l'orgue mugissait, la vue de ces costumes svres qui semblaient
emprisonner le corps sous un suaire, l'expression de ces visages o
l'on voyait se reflter la blancheur des spulcres, tout cet appareil
sinistre de la religion dans ce que le catholicisme a de plus svre,
glaait l'me de la pauvre fille et rpugnait  cette nature bonne,
expansive et vivace. Ses yeux, un instant fatigus de l'austrit de ce
spectacle, se tournrent vers les grands vitraux de la chapelle pour y
chercher un peu de lumire, quelque rayon d'or venu du ciel; puis
ils s'abaissrent de nouveau et s'arrtrent sur Suzanne, qu'ils ne
quittrent plus. Cependant l'office finissait, les derniers chants se
mouraient sous les arceaux sonores; Claudine abandonna sa chaise et
vint, agenouille et son livre  la main, se ranger sur le passage
des religieuses qui suivaient les novices. Suzanne venait l'une des
dernires; comme elle passait devant Claudine, le front baiss et les
mains croises sur le coeur, Claudine effleura doucement du bout de ses
doigts la longue robe de Mme d'Albergotti; Suzanne tourna les yeux de
son ct et rencontra le regard brillant de Claudine, qui promenait un
autre doigt sur sa bouche. Il semblait  Mme d'Albergotti que c'tait
une apparition, et tout son corps frissonna comme l'eau d'un lac sur
lequel passe un vent lger. Le cortge la poussait en avant, elle
continua sa marche silencieuse; mais ce matin-l elle ne sortit pas de
la chapelle sans bnir Dieu. On comprend sans peine que Suzanne ne resta
pas dans sa cellule ce jour-l. Vers midi,  l'heure de la promenade,
elle descendit au jardin et parcourut les alles qui taient les plus
proches de la porte d'entre. Au bout d'un quart d'heure elle rencontra
Claudine, qui marchait  ct d'une religieuse. Elles changrent un
regard et passrent. Ce regard mit des larmes dans les yeux de Suzanne,
qui se voyait enfin secourue. Elles se promenrent longtemps ainsi,
savourant la joie de se voir, mais ne pouvant encore se parler. Une
fois ou deux leurs mains s'effleurrent, une fois leurs doigts purent
s'entrelacer l'espace d'une seconde. Ce fut tout, ce jour-l. C'tait
bien peu encore, mais ce peu suffit pour rendre l'espoir  Suzanne. Le
courage demeurait tout entier, mais l'esprance s'tait envole; elle
revint et Suzanne releva son front.

Le lendemain, Claudine,  qui sa condition de pensionnaire, et surtout
sa dot annonce et promise, donnaient certains privilges, se rendit
dans les jardins. La religieuse qui tait spcialement charge de son
ducation devait tre ce jour-l en confrence avec la suprieure;
Claudine tait donc seule. Aussitt qu'elle vit Suzanne, elle s'enfona
dans les jardins, prenant de prfrence les alles les plus sombres,
celles o les charmilles taient le plus paisses. Au bout de quelques
minutes, elle se trouva dans un endroit cart et s'y arrta. Des pas
lgers faisaient craquer le sable derrire elle, ils s'approchrent:
Claudine penchait la tte, Suzanne accourut les bras tendus en avant,
et les deux amies s'embrassrent avec des larmes dans les yeux et mille
tendresses sur les lvres.




XXXIX

LE NEVEU DU JARDINIER


Aprs les premires effusions d'une affection mutuelle que l'absence
avait augmente, Suzanne prit les deux mains de Claudine.

--Voyons, Claudine, ne me cache rien; Belle-Rose?...

--Serais-je si joyeuse s'il n'tait ici? s'cria la jeune fille.

--Ici! rpta Suzanne, qui devint toute ple de bonheur.

--Nous y sommes tous: mon frre, Cornlius, la Droute et notre pauvre
Grippard aussi; c'est une conspiration.

--Raconte-moi vite tout cela. Qu'a dit Jacques en apprenant ma
captivit? Comment a-t-il quitt l'Angleterre? Lequel de vous a
dcouvert ma retraite? Que comptez-vous faire? M. de Louvois ne sait-il
rien de votre arrive? Voyons, parle donc!

--Mais, ma pauvre soeur, tu ne m'en laisses pas le temps. Tu interroges
toujours.

--C'est que tu ne rponds jamais.

--Eh bien! je rpondrai, mais ailleurs.

--Ce banc ne te semble-t-il pas fort bon pour cela? Cette charmille nous
protge et nous cache.

--Si elle nous cache, elle peut en cacher d'autres.

Suzanne tressaillit et jeta un regard furtif autour d'elle.

--Que veux-tu dire? reprit-elle.

--Je dis qu'il faut se dfier de tout au couvent; les arbres sont creux
et les murs transparents; il y a des oreilles et des yeux partout. Je
ne vois pas un sureau ou quelque chvrefeuille que je ne me rappelle
l'histoire du roi Midas et de ses roseaux qui parlaient; allons
ailleurs.

Claudine entrana Suzanne et s'arrta tout au fond du parc, sous un
berceau d'o l'on pouvait s'chapper en cas de surprise; il y avait un
petit gazon tout autour, et l'on voyait de tous cts  la fois.

--Maintenant l'ennemi peut venir, dit Claudine en s'asseyant;  la
moindre alerte, tu prends par l, derrire ces grands ormes, et moi par
ici, le long de ce mur.

Suzanne se fit rpter vingt fois les mmes dtails; mais Claudine
l'interrompant enfin:

--Tu me fais perdre tous mes instants, et ils sont prcieux, dit-elle;
Belle-Rose te racontera tout cela, et tu prendras plus de plaisir 
l'entendre. Il faut d'abord te dlivrer.

--C'est bien difficile! j'ai tant d'ennemis qui me hassent!

--Mais tu as tant d'amis qui t'aiment!

--J'en ai quatre.

--Sais-tu beaucoup de gens qui puissent en dire autant?

--Pardonne-moi, Claudine; la libert avec vous, ce serait le bonheur, et
j'ai tant souffert que je n'y crois plus.

--Je laisse  mon ami Jacques le soin de t'y faire croire un peu, et
c'est un soin dont il s'acquittera volontiers. Mais ne parlons plus de
cela: dans quelle partie du couvent es-tu loge?

--Dans l'aile droite; tu peux voir ma chambre d'ici. L-bas tout au
bout.

--Celle qui fait le coin?

--Prcisment.

--Elle est  vingt pieds du sol?

--A peu prs.

--Au besoin on pourrait descendre avec les draps du lit nous ensemble?

--Je le crois; mais il y a les chiens.

--_Castor_ et _Pollux_.

--Ah! tu les connais?

--Je connais tout.

--Alors tu sais qu'ils sont lchs la nuit?

--Parfaitement. Te souviens-tu de la mythologie, Suzanne?

--Un peu.

--Eh bien! nous traiterons Castor et Pollux comme on traita Cerbre.
Notre ami la Droute aura soin de se munir d'un quartier d'agneau. Le
gteau de miel n'est plus de notre temps.

--Tu ris toujours, Claudine.

--Vaut-il mieux pleurer?

--Mais aprs les chiens, il y a les jardiniers.

--On les endormira.

--Et puis les murs!

--On les franchira.

--Et il y a encore M. de Louvois.

--On s'en moquera.

--Et M. de Charny.

--Oh! celui-l fera bien de ne pas se prsenter devant notre ami
Jacques!

--Tiens! Claudine, reprit Suzanne, qui n'avait pu prononcer le nom du
ministre et de son favori sans frmir, si cette tentative devait faire
courir le moindre danger  Jacques, j'aimerais mieux prendre le voile et
mourir ici.

--Et si tu devais rester au couvent seulement quinze jours de plus,
Jacques aimerait mieux entrer tout de suite  la Bastille et n'en sortir
jamais.

--Pauvre ami!

--Eh bien! ma soeur, pour ce pauvre ami, nous pouvons bien nous exposer
un peu.

--Tu sais bien que ce n'est pas pour moi que j'ai peur.

--Ma foi! je n'ai pas grande crainte pour eux; ils sont quatre de force
 tailler en pices toute la marchausse du royaume, dit Claudine d'un
petit air crne, bien qu'elle ne ft pas trs rassure au fond du coeur
sur l'issue de leur entreprise.

Les deux amies s'embrassrent pour se donner du courage.

--Voyons! reprit Claudine, il faut bien nous entendre! Cornlius vient
tous les deux jours au parloir.

--C'est un peu beaucoup.

--Mais il y vient avec toutes sortes de bonnes choses pour les soeurs et
toutes sortes de belles choses pour le couvent.

--Si bien qu'on regrette seulement qu'il ne vienne pas tous les jours.

--Tout juste. Il m'instruit des projets qu'ils ont combins, Belle-Rose,
la Droute et lui; tandis qu'ils agissent  l'extrieur, nous, agissons
 l'intrieur; je soustrais les clefs  la soeur Assomption, notre
vnrable tourire, je me familiarise avec Castor et Pollux, nous
laissons tous les jours quelques pices d'or dans la main des
jardiniers, et, le jour fix pour l'vasion, nous sommes prtes.

--Ah! mon Dieu! s'cria tout  coup Suzanne, la mre Scholastique de la
Charit!

--Oh! la mauvaise langue! Sauve qui peut, rpondit Claudine en tournant
la tte du ct de la religieuse, qui marchait le nez dans son livre
d'heures.

L'une prit du ct des ormes, l'autre du ct du mur, et toutes deux
s'envolrent comme des oiseaux. Tandis que les deux amies conspiraient
dans l'intrieur du couvent, la Droute ne perdait pas de temps 
l'extrieur; mais quelque effort d'imagination qu'il ft, il n'allait
jamais assez vite au gr de Belle-Rose. Il poursuivait  la fois
l'entre de Grippard dans l'honorable corps de la marchausse et la
sienne dans les jardins des bonnes soeurs. Le jour mme de la confrence
de Suzanne et de Claudine, la moiti de son souhait fut ralis:
Grippard vint le surprendre  l'htellerie du _Roi David_ en grand
costume de recors.

--Ah! ah! fit la Droute, tu as donc russi!

--Il le fallait bien, je me l'tais jur.

--Tu es entt,  ce que je vois.

--Comme un Breton, quoique Picard. Mais a n'a pas t sans peine.

--Vraiment!

--Depuis l'affaire de Villejuif, Bouletord est devenu souponneux comme
un moine. Quand on lui dit blanc, il entend noir. Il a fallu m'y prendre
 quatre fois pour russir.

--Tant de mal pour se mettre ce vilain habit-l sur le dos, qui l'et
cru!

--a m'a cot trente bouteilles des meilleurs crus d'Argenteuil,
assaisonnes de mensonges et de jambons.

--Ah! tu mens aussi?

--Quelquefois, dit Grippard d'un air modeste. C'est un joli dfaut qui
sert parfois mieux que de belles qualits.

--C'est juste, rpondit la Droute avec philosophie.

--Et c'est l seulement ce qui m'a fait russir.

--Conte-moi cela.

--Oh! c'est fort simple. A notre premier djeuner, il m'a montr un
petit bout de sa haine contre Belle-Rose; a m'a fait rflchir. Au
second djeuner, il m'a jur sur sa parole que si mon capitaine tait
capitaine, c'tait par l'effet de mille sclratesses.

--Le gueux! s'cria la Droute en appliquant un furieux coup de poing
sur la table.

--Au troisime djeuner, reprit Grippard, il m'a fait serment de tuer
Belle-Rose.

--On verra qui mourra le premier, murmura la Droute en tourmentant la
poigne de sa rapire.

--Au quatrime djeuner, continua le narrateur, une ide magnifique m'a
tout  coup illumin: je lui ai fait confidence, entre six bouteilles
vides et deux verres pleins, que je hassais Belle-Rose  la mort.
Bouletord a failli m'embrasser. Je lui ai cont une histoire terrible
d'o mon capitaine est sorti noir comme de l'encre. Il n'y a pas tenu
et m'a saut au cou. Marchal, lui ai-je dit, enrlez-moi dans votre
escouade, et nous le tuerons de compagnie. Bouletord tait fort
attendri; il m'a serr la main, en jurant sur son me que j'tais un
galant homme. J'ai sign un vilain papier qu'il a tir de sa poche, et
me voil depuis trois heures archer du roi.

--Eh! eh! ce n'est pas si bte! s'cria la Droute.

--On a quelquefois l'air sans avoir la chanson, rpondit Grippard en se
mirant dans le miroir enfum qui ornait le cabaret.

--C'est un premier succs, rpondit la Droute; te voil matre des
secrets de l'ennemi, et si je pntre au coeur de la place, nous sommes
srs de russir.

--Alors, je vous engage  vous hter.

--Que veux-tu dire?

--On sait que Belle-Rose a quitt l'Angleterre; on se doute de sa
prsence  Paris. M. de Charny a mis la marchausse en campagne, et
Bouletord est charg de surveiller les environs du couvent.

--Eh bien! c'est la partie qui s'engage, s'cria la Droute; nous nous
presserons un peu, voil tout. Retourne auprs de Bouletord; moi, je
vais causer de tout cela avec mon capitaine et Cornlius.

Tout en cheminant, la Droute roulait dans sa tte mille projets pour
s'introduire dans ces bienheureux jardins dont il n'avait jamais vu que
les arbres; il enrageait de voir que son caporal Grippard et russi,
alors que lui-mme, qui tait sergent, ne russissait pas; mais il
avait beau se donner au diable, il ne trouvait rien. Ce fut dans
cette disposition d'esprit qu'il arriva dans la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, chez le digne M. Mriset.

--Eh! l'ami! qu'y a-t-il donc? s'cria Cornlius  la vue du sergent qui
avait la mine d'un philosophe  court de philosophie.

--Il y a que si nous n'emportons pas la place d'assaut, il nous faudra
lever le sige.

Et la Droute lui fit part des rvlations de Grippard.

--C'est bon, dit Cornlius, a nous donnera l'agrment de revoir pour
la dernire fois la figure de M. Bouletord, et peut-tre aussi de face
celle de M. de Charny. Tu as parl, maintenant lis.

La Droute prit le papier que lui tendait Cornlius; c'tait une lettre
de Claudine contenant ces mots:

J'ai fait parler le jardinier; il attend un sien neveu, qui a nom
Ambroise Patu, et qu'il n'a jamais vu; ce neveu est natif de Beaugency.
C'est un grand bent de campagnard blond et tout novice. Il arrive ce
soir par le coche et doit descendre  l'htellerie du _Cheval noir_,
rue du Four-Saint-Germain, pour se prsenter demain matin au couvent des
bndictines. Il me semble qu'il y a dans cette nouvelle de quoi tirer
un bon parti. Suzanne a peur qu'on se hte, mais moi je veux qu'on se
presse; sinon je me fais nonne.

A la lecture de ce billet, la Droute sauta de joie. C'tait un homme
qui avait, on le sait, des ressources promptes, et qui, aussitt qu'on
ouvrait une voie  son esprit, s'y jetait avec rsolution.

--Je suis dans les jardins! s'cria-t-il.

--Non pas; c'est moi qui m'y rendrai, rpliqua Belle-Rose.

--Vous?

--Oui, mon ami, interrompit Cornlius, c'est une ide du capitaine, il
prtend que sa place est au jardin.

--Sans doute, puisque Suzanne y est, dit Belle-Rose.

--Et c'est vous qui voulez prendre l'habit d'un garon jardinier? reprit
la Droute.

--Certainement.

--Il n'y a qu'un petit inconvnient, c'est qu'au premier regard qu'une
religieuse jettera sur vous, elle sentira son gentilhomme d'une lieue.

--Eh! mon ami, j'ai mani la serpe.

--Mais vous portez une pe! Tenez, capitaine, laissez-moi vous dire une
chose. Je ne sais pas ce que l'avenir nous rserve, mais une fois dans
cette cage de pierre qu'on nomme un couvent, on n'est jamais bien sr
d'en sortir. Si vous veniez  tre dcouvert, que feriez-vous?

--On me tuerait avant de me prendre.

--Ceci est fort bon pour vous, mais quand vous seriez mort,
qu'arriverait-il de Mme d'Albergotti?

Belle-Rose soupira.

--Voulez-vous que je vous le dise, moi? continua la Droute, elle
mourrait. Ce serait une mauvaise action, et vous n'avez pas le droit
d'exposer une personne qui vous aime et que vous aimez. Ce que vous
prtendez faire, je le ferai mieux que vous, ayant le langage et les
manires d'un pauvre diable, ouvrier ou villageois. Si je pris dans
l'entreprise, il sera temps que vous preniez ma place; au moins, moi
mort, n'y aura-t-il que moi.

Belle-Rose prit la main de son camarade et la serra.

--Fais ce que tu voudras, lui dit-il.

La Droute ne se le fit pas dire deux fois et partit pour l'htellerie
du _Cheval noir_, aprs s'tre couvert d'un habit de drap qui lui
donnait l'air d'un artisan. A la brune, il vit arriver un grand garon
qui marchait le nez en l'air, portant sous le bras une petite valise et
au bout d'un bton un paquet serr dans un mouchoir  carreaux blancs et
bleus. Ce grand garon s'en allait regardant les enseignes, le chapeau
sur la nuque, la bouche ouverte et tranant ses gutres le long du
ruisseau, d'un air merveill. Les manches de son habit lui restaient
aux coudes et ses cheveux plats tombaient comme de la filasse sur ses
oreilles.

--H! Ambroise Patu! cria la Droute en courant  sa rencontre.

Le grand garon sauta de l'autre ct du ruisseau tout effarouch. Sa
valise faillit rouler dans la boue, et il demeura plant sur ses longues
jambes au beau milieu de la rue, les yeux tout carquills.

--Tiens, dit-il, vous me connaissez?

--Parbleu! si je ne vous connaissais pas, vous aurais-je appel?

--C'est vrai, rpondit Ambroise, qui trouva sans rplique le
raisonnement de la Droute; mais c'est tout de mme drle que vous
sachiez mon nom quand je ne sais pas le vtre.

--Je vais vous expliquer a. Mais d'abord, je veux m'assurer que vous
tes bien l'homme  qui j'ai affaire.

--Cette btise! Si c'est Ambroise Patu que vous cherchez, c'est bien
moi.

--Oh! dans notre pays les choses ne vont pas comme a. Il y a tant de
gens qui cherchent  tromper les autres!

--Je ne suis pas de ces gens-l.

--Je n'en doute pas et j'en jurerais sur la mine; mais enfin il faut
prendre ses prcautions. Voyons! vous dites donc que vous tes Ambroise
Patu?

--Ambroise Patu, de pre en fils, d'un petit pays tout  ct de
Beaugency.

--C'est bien cela, et vous venez pour entrer, en qualit de garon
jardinier, au couvent des dames bndictines de la rue du Cherche-Midi?

--Tout juste. C'est mon oncle Jrme Patu qui me mande auprs de lui.

--Parfaitement. Vous cherchez l'htel du _Cheval noir_, et demain matin,
au petit jour, vous devez vous rendre au couvent avec une lettre de
votre brave femme de mre.

--La voil, dit Ambroise, qui, tout tourdi, tira la lettre de sa poche.

--Trs bien, reprit la Droute, qui fourra ses mains dans son
haut-de-chausses pour rsister  l'envie qu'il avait d'escamoter la
lettre; je vois que vous ne cherchez point  me tromper. Suivez-moi
donc, ami Patu; l'auberge est ici prs; nous avons  causer.

Ambroise suivit sans dlibrer une personne si prudente et entra dans
la salle commune du _Cheval noir_. merveill de ce qu'il avait entendu,
l'honnte garon aurait dout de la vertu de son saint patron avant de
souponner la probit de son guide. La Droute demanda une chambre, fit
dresser une table avec deux couverts, ordonna  la bonne de dcacheter
le meilleur vin, et, quand le dner fut servi, ferma la porte au verrou.

--Asseyez-vous l, dit-il  son compagnon, qui avait regard tous les
apprts sans souffler mot; voil d'un petit vin de Suresnes dont vous
me direz des nouvelles, et une gibelotte comme on n'en mange gure  la
table du roi.

Ambroise s'assit, allongea ses grandes jambes et vida son verre d'un
trait.

--Ah a, camarade, dit-il en faisant claquer sa langue, vous qui me
connaissez si bien, faites au moins que je vous connaisse un peu.

--C'est juste, reprit la Droute; je suis, moi aussi, un Patu.

--Ah bah!

--Oh! mon Dieu, oui! mais un Patu d'une autre branche, un Patu de
Soissons, cousin de Jrme Patu votre oncle.

--C'est toujours de la famille, qu'on soit de Beaugency ou de Soissons.

--Certainement, le nom est tout, le pays n'y fait rien; je disais donc
que je suis un Patu, Antoine Patu, dit Patu Blondinet.

--Voil un drle de sobriquet.

--Oui, assez drlet. a me vient de la couleur de mes cheveux.

--A ce compte-l, moi aussi je pourrais tre un Blondinet, dit Ambroise
en riant.

--a ferait deux Blondinet dans la famille, rpondit la Droute, qui
remplissait toujours le verre d'Ambroise Patu. Or, quand mon cousin
Jrme a eu connaissance de votre arrive, il m'a dit comme a: Antoine,
mon ami, va au-devant du petit neveu, et quand tu l'auras bien trait,
fais-lui bien vite reprendre le chemin du pays.

--Comment! du pays? s'cria Ambroise en laissant tomber sa fourchette.

--A moins qu'il ne lui plaise de se faire moine, a-t-il ajout.

--Mais il m'a fait venir pour tre jardinier, et non pour tre moine!
dit Ambroise, qui rattrapa un morceau de lapin du bout de sa fourchette.

--C'est qu' ce moment-l Jrme ne savait pas tout. Le roi a rendu un
dit.

--Que me fait l'dit!

--Buvez ce verre de vin blanc et vous comprendrez mieux.

Ambroise prit le verre et tendit l'oreille.

--Voil ce que c'est, reprit la Droute: l'dit du roi prescrit que tous
les individus employs dans l'intrieur des couvents prennent le froc:
l o il y a des nonnes, il veut qu'il y ait des moines.

--C'est abominable!

--Sans doute, mais c'est le roi.

--Que dira Catherine, qui m'attend au pays?

--C'est justement ce que me disait Jrme ce matin: cette pauvre
Catherine, que deviendra-t-elle? Aprs tout, a peut s'arranger. Vous
vous ferez moine, mon cher Ambroise, et Catherine en pousera un autre.

--Point! point! s'cria le Patu, j'ai promis  Catherine de l'pouser,
et je l'pouserai.

--Je le crois bien! une jolie fille!

--Vous l'avez vue?

--Parbleu! fit la Droute avec un aplomb merveilleux, et d'ailleurs on
ne parle que d'elle  Paris.

--Ce qui me chiffonne, c'est de perdre ma place, une bonne place.

--Peuh! une place entre quatre murs.

--Je ne dis pas. Mais cent vingt livres de gages avec la nourriture et
le logement. On gagne sa dot en trois ou quatre ans.

--C'est vrai; mais, bah! l'oncle Jrme la gagnera pour vous.

--Au fait, je suis son hritier, moi. Ainsi, il va se faire moine, mon
oncle Jrme,  son ge?

--Il le faut bien. C'est demain qu'on lui met le froc sur le dos avec
les sandales aux pieds. Voyez si le coeur vous en dit.

--Le coeur ne m'a jamais parl du couvent; il n'entend que Catherine. Ce
qu'il y a de fcheux, c'est qu'il me reste  peine un petit cu; c'est
peu pour un si long chemin.

--Oh! ne vous inquitez pas, l'oncle Jrme y a pourvu.

--Comment a?

--Va, m'a-t-il dit, et si Ambroise ne veut pas du couvent...

Ambroise secoua la tte.

--Tu lui remettras, continua la Droute, ces vingt cus de six livres et
ces quatre louis d'or.

En parlant ainsi, la Droute tala sur une table les pices blanches et
les pices jaunes. Les yeux d'Ambroise ptillrent  cette vue.

--Tout a pour moi? dit-il la main sur l'argent.

--Tout, et de plus, ce double louis neuf pour Catherine.

Ambroise prit le tout, ouvrit sa valise et serra l'argent tout au fond.

--Ami Blondinet, dit-il, je partirai demain par le coche.

--Et ce sera bien fait; le couvent y perdra un bon jardinier, mais ce
sera la faute du roi.

--Est-ce bien entendu? reprit la Droute, tandis qu'Ambroise calfeutrait
les cus et les louis entre les chemises et les bas.

--Certes!

--Alors, donnez-moi la lettre de votre bonne Mme Patu.

--La lettre  maman?

--Oui.

--Qu'est-ce que a vous fait, la lettre?

--Eh mais, a me servira de preuve auprs du pre Jrme; il faut bien
qu'il sache que j'ai rempli sa commission.

--C'est vrai, dit Ambroise; et il donna la lettre  la Droute.

L'dit du roi, Catherine, les louis d'or, le couvent et la gibelotte
dansrent toute la nuit dans les rves d'Ambroise. Au point du jour, la
Droute le rveilla pour l'envoyer au coche; ils s'embrassrent comme
deux vieux amis, et l'un se dirigea vers la rue du Cherche-Midi, tandis
que l'autre allait au petit trot du ct de Beaugency. La tourire du
couvent des bndictines fit appeler le pre Jrme aussitt que la
Droute eut dclin le motif de sa visite.

--Que me veut-on? demanda le jardinier en arrivant au parloir.

--Mon oncle, c'est votre neveu qui vient pour tre jardinier, rpondit
la Droute d'un air bte.




XL

UN COUP DE POIGNARD


Jrme embrassa gaillardement son neveu, auquel il reconnut tout de
suite un air de famille. La Droute, qui tait pour son sang-froid un
homme prcieux dans ces sortes de circonstances, ne sourcilla pas, et le
bonhomme de jardinier l'installa tout de suite dans son logement. Ds
le premier jour, la Droute se mit en devoir de gagner la confiance
de Castor et de Pollux; il y parvint par une abondante distribution
de friandises dont il s'tait muni. Le brave garon se priva mme de
djeuner pour mieux s'assurer de leur neutralit en cas d'vnement.
Jrme, qui le voyait faire, s'tonnait d'une si grande amiti pour les
btes.

--Que voulez-vous que j'y fasse? lui rpondait la Droute d'un air
innocent, c'est plus fort que moi, j'ai pour les animaux une tendresse
inimaginable; c'est  ce point que quand j'tais chez nous, je ne
souffrais pas que d'autres s'en occupassent. Lorsque j'en vois un qui
ptit, je m'terais plutt le morceau de la bouche pour le lui donner.

Tout en caressant les chiens qui gambadaient autour de lui, la Droute
prenait possession de son nouveau domaine; il allait du potager aux
serres et des quinconces au verger, afin de se bien mettre dans la tte
la topographie des lieux. Le pre Jrme l'accompagnait dans sa
visite, et mlait  ses dissertations sur les travaux du jardinage des
commentaires sur les Patu de Beaugency. La Droute avait rponse  tout,
et faisait avec une imperturbable tranquillit la biographie de trente
personnes qu'il ne connaissait pas, s'aidant, sans avoir l'air d'y
prendre garde, des souvenirs de Jrme, et faisant mille contes quand la
mmoire du vieux tait  bout. Vers le soir, la Droute connaissait le
jardin du couvent comme s'il l'avait habit toute sa vie. Il en savait
tous les coins et recoins, les petits sentiers et les endroits o l'on
pouvait s'aider des arbres pour grimper au mur. Au moment de rentrer,
Jrme le poussa par le coude.

--H! mon neveu, lui dit-il, regarde au bout de cette charmille, et tu
verras une crature du bon Dieu qui a toujours quelque chose de luisant
 me laisser aux doigts.

--Tiens, je veux y voir de plus prs, repartit la Droute, et il marcha
vers le bout de la charmille.

L'oncle l'y suivit.

L'oeil perant de la Droute avait promptement reconnu Claudine, et il
n'tait point fch de se mettre en communication avec elle.

--Ma bonne dame, dit Jrme, le chapeau bas et la main ouverte, voil
mon neveu, un honnte garon, qui a eu le dsir d'tre prsent  une
personne si pleine de vertus. S'il peut vous tre bon  quelque chose,
usez de lui en toute libert.

--a pourra venir, mon oncle, a pourra venir, reprit la Droute, qui
faisait de grandes rvrences  coup de pieds.

Malgr le pril de la situation, Claudine se mordit les lvres pour ne
pas rire  la vue de la figure impassible du sergent, qui tortillait son
chapeau d'une main et de l'autre se grattait l'oreille.

--C'est bien, mon garon, trs bien, dit-elle en attachant sur lui
ses yeux riants; je crois qu'on peut compter sur toi, et je te prie de
prendre cet cu pour boire  ma sant.

Pour prendre l'cu il fallut s'approcher de Claudine; la Droute le fit
d'un air lourd aprs que Jrme l'eut pouss; mais, en s'inclinant, il
dit trs bas et trs vite:

--Tenez-vous prte, il faut se hter.

Claudine le remercia d'un regard et s'loigna rapidement. Elle trouva
Suzanne qui l'attendait au dtour d'une alle.

--J'ai vu la Droute, lui dit Claudine d'une voix joyeuse.

--Et moi M. de Charny, rpondit Suzanne en entranant Claudine sous
l'ombre paisse des grands marronniers.

--Tu as vu M. de Charny? reprit Claudine dont toute la gaiet disparut.

--Si Belle-Rose ne m'a pas dlivre avant trois jours, je suis perdue,
continua Suzanne.

Claudine, pouvante, la serra dans ses bras.

--M. de Louvois est las de ma rsistance. Il faut que je sois religieuse
ou marie d'ici trois jours.

--Mais qui peut te contraindre  prononcer tes voeux?

--Certes, aucune puissance humaine ne me forcera  outrager la majest
divine par des serments que mon coeur rprouve; mais, Claudine, il y a
la rclusion ternelle; non pas cet emprisonnement doux et facile qui
laisse voir le ciel et respirer la lumire, mais la rclusion au fond
d'une cellule, le clotre sans l'esprance. On me donnera six pieds de
terre entre quatre murs, on comptera sur les lassitudes et les mortelles
influences de l'isolement, sur les lches conseils du dsespoir, et,
quoi qu'il arrive, religieuse ou recluse, je suis perdue pour lui.

--Non, tu ne seras pas perdue pour lui! s'cria Claudine, qui pleurait
en embrassant Suzanne. Nous avons trois jours devant nous, trois jours,
entends-tu? Si l'on veut t'enfermer, je m'enferme avec toi, et crois
bien que Cornlius dmolira le couvent plutt que de m'y laisser!

--Oui, reprit Suzanne, Jacques, ton frre, et Cornlius, ton fianc,
sont deux nobles coeurs, mais ils ont contre eux le ministre.

--Ils ont pour eux l'amour; l'un vaut bien l'autre, qu'en penses-tu?

La cloche du couvent sonna l'_Anglus_; on entendit les chants religieux
des soeurs qui se rendaient  la chapelle, et les deux amies se
sparrent. Une heure aprs cet entretien, Cornlius, qui rdait sans
cesse autour du couvent pour en mieux connatre les tres, heurta un
gentilhomme qui entrait dans la rue de Vaugirard par la rue Cassette. Le
choc fit tomber les chapeaux des deux jeunes gens.

--Eh! morbleu, l'homme au manteau! s'cria l'un d'eux, vous allez bien
vite! souffrez qu'on vous arrte.

Et il mit la main sur la garde de son pe.

Mais le fer  demi tir rentra dans le fourreau, et le gentilhomme
tendit sa main  Cornlius en clatant de rire.

--Sur ma parole, j'allais faire une sottise! Mais que diable aussi,
monsieur, on prvient les gens quand on va de Douvres  Paris.

--Ma premire visite et t pour vous si ma prsence ici n'tait
secrte, rpondit Cornlius en prenant la main du comte.

M. de Pomereux rajusta son manteau et assura son chapeau d'un coup de
poing.

--Parbleu! je ne sais pas si je dois me rjouir de cette rencontre,
reprit-il, au moins aurais-je eu le plaisir de me couper la gorge avec
un passant, si ce passant et t un autre que vous! dit-il d'un air
bourru.

--Dcidment, rpondit Cornlius, le soir est contraire  votre humeur;
la premire fois que je vous vis, vous tiez en train de vous faire
massacrer; la seconde, vous voulez absolument tuer quelqu'un. C'est une
maladie.

--Vous raillez, je crois! Je voudrais bien vous y voir! Il m'arrive
l'aventure la plus abominable... Vous m'en voyez furieux... Encore, s'il
y avait l quelqu'un sur qui passer ma colre...

--Je suis vraiment fch de ne pouvoir pas tre ce quelqu'un-l;
mais, d'honneur, si vous me tuiez, cela drangerait singulirement mes
projets.

--Tenez, continua le comte, sans prendre garde au raisonnement de
Cornlius, je vous en fais juge: il y a une dame du nom d'Albergotti...

--Vous m'avez cont cette histoire, interrompit Cornlius.

--A vous? c'est, ma foi, vrai! Je la raconte  tout le monde, si bien
que je ne sais plus moi-mme qui l'ignore et qui la sait. Eh bien! mon
cher Irlandais, croiriez-vous qu'elle continue  me refuser obstinment?

--En vrit?

--C'est un coeur de roche! j'en suis, ma foi, dsespr, non pas tant
pour moi que pour elle; car, vous le savez, une femme qu'on perd c'est
du bonheur qu'on gagne.

--Si bien que, dans ce que vous faites, c'est l'amour du prochain qui
vous inspire.

--Je crois que l'amour de la prochaine y entre aussi pour quelque chose,
mais c'est un point que je cherche  me dissimuler. Un bon gentilhomme
qui aime sans tre aim, c'est humiliant.

--Parbleu!

--Cependant, je sors du parloir et ne lui ai rien cach des dangers
qu'elle courait. Je crois, sur ma parole, que la statue de saint Benot
se ft attendrie dans sa robe de pierre. Elle a souri et m'a rpondu un
grand: Que la volont de Dieu soit faite! dont j'ai failli pleurer et
dont j'enrage.

--Ah! oui, fit Cornlius, les fameux dangers dont vous nous parliez en
Angleterre: un couvent et un voile!

--Laissez donc! Tenez, c'est un rcit que je veux vous faire. Puisque je
ne puis tuer personne, allons souper quelque part.

Cornlius se laissa faire complaisamment. M. de Pomereux, qui tait au
fait de tous les cabarets de Paris, gagna le coin de la rue du Dragon,
o il y avait  cette poque-l un traiteur en renom, cogna  la porte,
entra en bousculant le matre et ses garons et fit dresser une table
dans une chambre.

--Monsieur le gargotier, lui dit-il quand le couvert fut mis, allez me
qurir de votre meilleur vin, et priez Dieu que je le trouve bon, car
de l'humeur dont je suis, s'il n'est que passable, je mets le feu  la
maison et vous massacre tous.

Ayant ainsi parl, M. de Pomereux tira gaillardement son pe et la mit
toute nue sur la table. Le tavernier dcampa  toutes jambes et revint
cinq minutes aprs suivi de deux valets qui portaient dix bouteilles
chacun. Les bouteilles taient de toutes les forces, et les vins de tous
les crus. Le matre en prit une en tremblant et l'offrit au comte, un
oeil sur le verre et l'autre sur l'pe. M. de Pomereux fit sauter
le bouchon et but le verre d'un trait. Il y eut un instant de silence
durant lequel matre et garons regardrent la porte du coin de l'oeil.

--Il est presque bon, va, je te pardonne, dit enfin le comte.

La valetaille disparut, et les deux convives s'assirent en face l'un de
l'autre. Cornlius avait moins d'apptit que de curiosit; cependant,
comme l'heure tait avance, que le souper tait bon et que c'tait
d'ailleurs un homme fort accommodant en toute chose, il tint bravement
tte  son compagnon.

--O en tais-je donc? dit M. de Pomereux aprs avoir mis en pices un
livre et deux perdrix.

--Vous en tiez rest aux prils encourus par votre inhumaine.

--Ah! oui. Voil que la colre me reprend; il faut que j'assomme un
garon. Je vais appeler le cabaretier pour qu'il m'en apporte un. Hol!

--Laissez donc, vous le tuerez en sortant.

--Eh bien! vous m'y ferez penser.

--C'est convenu.

M. de Pomereux jeta une bouteille vide par la fentre, cassa le goulot
d'une bouteille pleine et continua:

--Mme d'Albergotti s'imaginait d'abord qu'il n'y allait pour elle que du
voile de religieuse ou du voile de marie. Il m'a fallu lui confesser la
vrit tout entire; il y va du fort l'vque ou de Vincennes.

--Diable! mais c'est beaucoup d'honneur qu'on lui fait! La voil traite
en criminelle d'tat.

--Cela vient de ce que, grce  M. de Charny, mon gentil cousin,
monseigneur de Louvois, a eu vent des manoeuvres de M. Belle-Rose.

--Voyez-vous a!

--Or le ministre est un ministre trs prudent, qui s'imagine qu'on est
plus srement dans une prison que dans un clotre, dans un cachot que
dans une cellule.

--C'est aussi l'avis des geliers.

--Ah! si Mme d'Albergotti consentait  prononcer ses voeux, il la
laisserait fort  l'aise dans la pieuse maison des dames bndictines,
bien sr qu'elle n'en sortirait plus. Mais c'est une femme qui est, dans
sa taille mignonne, plus forte qu'un chne. On la tuerait avant qu'elle
articult le oui sacramentel.

--C'est de l'enttement!

--Oui, mais dans le langage du sentiment, on appelle a de la constance.
Croiriez-vous que pour la tirer de ce gouffre, je lui ai propos de
l'pouser et de la conduire aprs o bon lui semblerait, dans quelque
chteau  moi, s'il m'en reste un, ou dans l'une de mes terres, lui
promettant, sur ma foi de gentilhomme, de n'y jamais retourner sans sa
permission? Si Mme la marquise se ft regarde dans un miroir pendant
que je lui parlais, elle aurait compris la grandeur de mon sacrifice.
Mais point!

--Elle vous a refus?

--Tout net. M. de Louvois va se moquer de moi. Il faut croire que
l'amour a fini par m'ensorceler. Que diable! on n'est pas mal tourn
cependant, on a de la naissance et l'on n'est point sot, aprs tout!

--Ma foi, mon cher comte, il faut mettre ce refus au chapitre des
caprices fminins. On accepte et l'on refuse comme il pleut et comme il
vente, sans qu'on sache pourquoi.

--Ce qu'il y a de curieux, c'est que ne pouvant pas tre le mari de Mme
d'Albergotti, je deviendrai son tyran.

--Vous!

--C'est une ide  M. de Louvois. D'ici  trois jours, parbleu! je
me mettrai  la tte de l'escorte qui la conduira je ne sais o, et
jusque-l on m'a commis  sa garde. Mon beau cousin veut faire de moi
une espce de Barbe-Bleue. Monsieur le comte, m'a-t-il dit, en s'armant
de ses grands airs, prenez garde que la dame ne vous soit enleve aprs
s'tre joue de vous. Repouss et tromp, ce serait trop pour votre
renom. a m'a piqu, et, d'honneur, je sens que je vais devenir
impitoyable. Il ne me manque rien que d'avoir le casque en tte et la
lance au poing pour ressembler  ces cavaliers des contes de fes qui
dfendaient leur belle.

--C'est selon comme vous entendez le verbe, dit tranquillement
Cornlius.

--Oh! je ne chicanerai pas sur le mot; mettons que je suis un ogre qui
surveille ma victime.

Le souper touchait  sa dernire bouteille; M. de Pomereux se leva,
donna un grand coup de pied  la table, qui s'croula avec un affreux
cliquetis de verre et de porcelaine, et descendit. Tout ce tintamarre de
plats casss l'avait mis en gaiet, si bien qu'il oublia d'assommer un
garon. Quand ils furent dans la rue, chacun tira de son ct, l'un vers
l'htel de M. de Louvois, l'autre vers le logis de M. Mriset; mais au
moment de se sparer, M. de Pomereux, tant de son doigt une bague, la
passa aux mains de Cornlius.

--Prenez ceci, monsieur d'Irlande, lui dit-il; je ne sais quelle
entreprise vous poursuivez, mais, en cas de msaventure, frappez
hardiment  l'htel de Pomereux, rue du Roi-de-Sicile; cette bague vous
en ouvrira toutes les portes et vous serez en sret.

Cornlius serra la bague dans sa poche, et les deux convives, s'tant
press la main, se sparrent. Le jeune Irlandais trouva Belle-Rose
en confrence avec Grippard. Le brave caporal estimait dans son for
intrieur que l'entreprise ne laissait pas d'tre trs prilleuse.
Bouletord tait en permanence autour du couvent avec sept ou huit drles
arms jusqu'aux dents, qui s'amusaient  regarder tous les passants
sous le nez. Il y avait dans une curie de la rue Saint-Maur une
demi-douzaine de chevaux tout sells et brids en cas d'alerte, et le
guet ne se reposait ni jour ni nuit.

--S'il ne s'agissait que de ma peau, ce ne serait rien, disait le soldat
en forme de proraison, mais j'ai peur des galres.

--Bah! dit Cornlius, qui entra sur ces entrefaites, un homme de coeur
est toujours le matre de se faire tuer.

Cet argument parut premptoire  Grippard, qui ne dit plus mot.

--Allons! dit Belle-Rose, nous agirons bientt.

--Nous agirons demain, reprit l'Irlandais.

Et il raconta ce qu'il avait appris de M. de Pomereux. Belle-Rose bondit
comme un lion.

--Si j'choue, dit-il, aussi vrai qu'il y a un Dieu, j'irai chez M. de
Louvois et je lui ouvrirai le coeur avec ce poignard.

Et d'une main crispe il tourna vers le ciel la lame d'un poignard
qu'il portait sous son habit. On dcida sur-le-champ que l'on tenterait
l'enlvement dans la soire du lendemain. Cornlius et Belle-Rose
taient convenus avec la Droute d'un signal qui le prviendrait du
jour fix pour l'vasion; ce signal devait partir de la mansarde loue
nagure par le sergent, et sur laquelle il avait promis de jeter les
yeux d'heure en heure. Belle-Rose s'tait muni d'une chelle de corde.
Tandis qu'ils discutaient, M. Mriset entra dans l'appartement, son
bonnet  la main. Il tait un peu ple, et toute sa personne avait un
air de mystre qui sautait aux yeux.

--Pardon, messieurs, si je vous drange, dit-il, mais je croirais
manquer  tout ce que je dois  mes locataires si je ne les prvenais de
ce qui se passe.

--Que se passe-t-il donc, mon bon monsieur Mriset? dit Belle-Rose.

--Voici: des personnes dont la tournure m'est suspecte ont rd tantt
 la brune autour de ma maison. Bien certainement, ce n'est pas moi
qu'elles sont charges de surveiller; d'o j'ai conclu...

--Que ne rdant pas pour vous, elles rdaient pour nous, interrompit
Cornlius.

M. Mriset s'inclina en signe d'aveu.

--C'est un raisonnement logique, continua Belle-Rose, et qui n'est pas
dpourvu de vrit.

--C'est pourquoi je me suis permis de monter chez vous, reprit
le propritaire. Il n'y a pas un bien loin trajet de la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice  la Bastille; ainsi, mfiez-vous.

--Nous nous mfions, mon digne hte, gardez-vous d'en douter, et c'est
 cette fin d'viter un nouveau drangement aux gens du roi que je vous
prie de me rendre un service.

--Parlez, monsieur, dit en s'inclinant bien bas M. Mriset,  qui
personne n'aurait t de l'esprit que son interlocuteur tait pour le
moins duc et pair.

--Avez-vous toujours ce cher neveu qui est votre hritier? reprit
Belle-Rose.

--Toujours.

--C'est un garon qui doit se connatre en chevaux, tant aussi bon
cuyer qu'il l'est. Je me souviens de quelle faon gaillarde il a galop
de Paris  Bthune.

--Il ne me convient pas de vanter mon neveu, mais il est certain qu'on
n'achte pas un cheval dans le quartier sans le consulter.

--Priez-le donc de me procurer d'ici  demain quatre chevaux de bonne
race, ayant du nerf et du souffle. Voil Grippard qui les conduira au
lieu o ils seront attendus. Quant au prix, je n'y regarde pas, et votre
neveu aura dix louis pour la peine.

M. Mriset promit qu'on serait content et se retira. Grippard s'esquiva
pour rejoindre Bouletord; Cornlius et Belle-Rose sautrent par-dessus
les murs du jardin et gagnrent le logis dnich par le sergent. En
tournant le coin de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, ils aperurent
dans l'encoignure d'une porte cochre deux hommes de mauvaise mine qui
s'en dtachrent aussitt. Mais  la vue des pes qui luisaient au
clair de la lune, les drles dguerpirent.

--M. Mriset ne s'tait point tromp, dit Belle-Rose.

Cinq minutes aprs, trois lumires formant les pointes d'un triangle
brillaient  la lucarne du grenier. La Droute, qui faisait sa ronde
dans les jardins du couvent, s'arrta court.

--Allons! c'est pour demain, dit-il, et il s'en alla philosophiquement
rejoindre Jrme Patu.

Le lendemain, Cornlius, enrubann, se rendit au couvent des dames
bndictines; il tait suivi ce jour-l d'un grand laquais porteur de
deux beaux chandeliers d'argent pour l'autel de sainte Claire, en qui la
mre vanglique avait une dvotion toute particulire. Le prsent fut
le bienvenu, et Cornlius eut le temps d'entretenir Claudine au parloir.
Claudine, mise en peu de mots au fait des circonstances nouvelles,
se chargea d'en instruire Suzanne et promit de suivre aveuglment les
indications de la Droute. Elle profita de la nouveaut des chandeliers
pour obtenir de la suprieure la permission de parcourir les jardins au
clair de lune et s'arrangea de manire que Suzanne et avec elle, dans
la matine, une longue confrence. Une inquitude profonde agitait leur
me, que rien ne pouvait calmer, ni la promenade, ni la prire. Vers
midi, Claudine rencontra la Droute, qui marchait une serpe  la main,
mutilant les abricotiers. Personne n'tait autour d'eux.

--Soyez  la brune derrire les noyers,  l'endroit o le mur fait le
coude. C'est l.

--Nous y serons, dit Claudine.

Une religieuse passa. La Droute se mit  tailler en plein bois, et
Claudine chercha par terre des fleurs qui n'y taient pas. A la tombe
de la nuit, Claudine et Suzanne se jetrent  genoux par un mouvement
instinctif et levrent leurs mains vers Dieu. C'tait l'heure dcisive.
Elles se levrent plus fortes et se tinrent prtes. La cloche de la
chapelle sonna, on entendit le pas des religieuses qui se rendaient 
l'office du soir, et bientt les chants retentirent. De grands nuages
blancs s'tendaient comme une charpe de gaze sur l'horizon, o flottait
la lune voile. Les vitraux de la chapelle tincelaient dans la nuit;
Suzanne prtexta d'un grand mal de tte pour ne pas descendre  la
chapelle, Claudine lui ayant recommand de l'attendre dans sa cellule.
Suzanne entr'ouvrit sa porte et compta les minutes, le coeur plein de
trouble. A sept heures, Claudine sortit; les prires remplissaient de
leurs murmures pieux les longs corridors du couvent; la tourire,
qui connaissait l'ordre de la suprieure, laissa passer la jeune
pensionnaire, mais Claudine n'avait pas fait trois pas qu'elle rentra.

--J'ai oubli ma mante et vais la chercher; veuillez, ma soeur, laisser
la porte ouverte, dit-elle.

Et comme un oiseau, elle s'lana dans la sombre alle.

Ses pieds ne touchaient pas les dalles, et cependant Suzanne l'entendit
et pencha la tte hors de sa cellule.

--Viens! dit Claudine, et toutes deux descendirent l'escalier.

En passant devant la pice troite o la tourire se tenait, Claudine se
pencha vers elle, masquant ainsi la porte.

--Merci, ma bonne soeur, dit-elle.

Suzanne se glissa dehors et Claudine la suivit. Elles s'enfoncrent
toutes deux dans les profondeurs silencieuses du parc, et s'embrassrent
aussitt qu'elles furent  l'abri, sous le couvert des arbres.

--Encore quelques minutes et nous sommes libres! dit Claudine.

Leurs petits pieds couraient sur le sable des alles; l'esprance leur
avait mis des ailes. Elles arrivrent essouffles  l'angle du mur et
trouvrent la Droute qui trpignait d'impatience.

--Voici deux fois que j'ai donn le signal, on ne m'a pas rpondu,
dit-il. Attendez-moi l.

Suzanne frissonna et sentit trembler dans sa main la main de Claudine.
La Droute marcha le long du mur et, s'aidant de quelques branches,
grimpa comme un chat sur l'arte. La nuit tait noire, de gros nuages
ayant tout  coup voil la lune. Il prta l'oreille, et il lui sembla
qu'on chuchotait  dix pas de lui. La Droute enfourcha le mur, et
descendit en plantant la lame d'un couteau entre les pierres. Quand il
fut par terre, il alla droit du ct o l'on avait parl, mais tout 
coup deux hommes fondirent sur lui.

--Va-t'en au diable! lui cria l'un d'eux qui tait Grippard, tandis que
Bouletord, de son ct, le frappait d'un coup de poignard.

Le choc sauva la Droute; il reut le coup dans ses habits et sauta
de ct comme un chevreuil. Bouletord se jeta sur lui, mais le sergent
gagna le coude du mur et disparut dans les tnbres. Au bout de cent
pas, il grimpa sur un arbre, prit son lan, debout sur une gros branche,
et tomba dans le jardin du couvent.

--Voil, monsieur Bouletord, dit-il en se relevant, un coup que je vous
revaudrai.




XLI

LE SECOURS DU FEU


Suzanne et Claudine avaient entendu le cri de Grippard; ce cri emporta
tout leur espoir, comme un coup de vent emporte une tincelle; elles
se serrrent l'une contre l'autre, tremblant pour Jacques et Cornlius,
attentives au moindre bruit et sentant leur coeur battre. On entendait
pitiner de l'autre ct du mur. Habitu ds longtemps aux escalades
nocturnes et  toute la gymnastique militaire, la Droute avait si bien
mesur son lan, qu'il tait tomb sur le gazon comme un cureuil. En
deux bonds il fut auprs des prisonnires.

--C'est une affaire manque, leur dit-il; rentrez bien vite.

--Jacques? Cornlius? dirent  la fois Suzanne et Claudine.

--- Ils sont sauvs, songez  vous.

La Droute entrana les deux femmes; le silence tait profond, mais les
chiens grondaient en agitant leurs chanes.

--Le souper est fini, murmura la Droute; rentrez en cage, mes oiseaux,
c'est  recommencer.

Claudine se soutenait  peine; elle puisait son courage dans sa gaiet,
et sa gaiet s'tait envole. Suzanne roula ses bras autour de la taille
de sa pauvre amie.

--Viens, ma soeur, lui dit-elle, Dieu est l-haut qui nous voit.

--Et moi je vous entends, dit la Droute; sur ma parole de sergent, je
vous tirerai d'ici.

En quittant les deux femmes, il courut vers les chiens. Claudine cogna
contre la porte, la tourire ouvrit, et la mme ruse qui avait protg
la sortie de Suzanne protgea sa rentre. L'office du soir finissait
 peine, les sons de l'orgue remplissaient les corridors de longs
murmures, et l'on voyait les religieuses passer dans l'ombre les mains
jointes sur le voile blanc. Un quart d'heure avait suffi pour ruiner
leurs esprances; quand Suzanne et Claudine tombrent  genoux devant
l'image du Christ, les aboiements sonores de Castor et de Pollux
retentissaient dans le parc. Tandis que la Droute s'empressait de faire
disparatre toute trace d'vasion et de rveiller le pre Jrme pour
effacer tout soupon de complicit en cas d'vnement, Bouletord et
Grippard furetaient le long du mur, l'un jurant, l'autre raisonnant.

--Sangdieu! il faut qu'il soit sorcier! exclamait Bouletord qui
corchait les arbres de la pointe un peu rouge de son poignard.

--Laissez donc! reprenait Grippard, il sera all mourir dans quelque
trou, vous l'avez rudement frapp.

--Parbleu! il serait mort sur place si tu n'avais pas cri comme un
sourd.

--Ma foi, quand j'ai dit: Va-t'en au diable! je comptais bien le
renvoyer d'o il vient; aprs tout, il y est peut-tre  cette heure.

--Et dire que je l'ai tenu au bout de cette lame! As-tu vu, Grippard,
comme il a disparu tout d'un coup? C'est un sorcier, bien sr.

Et Bouletord longeait le mur, les doigts nous autour du manche de son
poignard, regardant partout, l'oeil et l'oreille au guet. Au bout de
cinquante pas, son pied heurta contre un cadavre couch au coin d'une
borne, la tte appuye contre le mur.

--Le voil! s'cria le marchal des logis, et il se pencha vivement.

Grippard eut un frisson, mais Bouletord se dressa comme un tigre.

--Mordieu! c'est un des miens qu'ils ont tu, dit-il; le coup est  la
gorge.

Bouletord prit un sifflet et siffla. A ce signal, plusieurs archers
aposts  et l accoururent. Ils n'avaient rien vu et rien entendu.
Autour du cadavre, le sol tait foul par des pas nombreux, mais les
meurtriers n'avaient pas laiss d'autre trace de leur passage. L'un
des archers dclara cependant que deux hommes envelopps de manteaux
s'taient approchs du mur un quart d'heure avant le cri de Grippard; il
leur avait demand le mot d'ordre la main sur la crosse de son pistolet;
les deux hommes le lui avaient donn, et il les avait laiss passer, les
prenant pour des agents de Bouletord.

--Le mot d'ordre? ils vous l'ont donn? s'cria Bouletord.

--Parbleu! c'est qu'ils l'auront vol, rpondit Grippard.

Le silence tait profond autour d'eux; il fallut renoncer  toute
entreprise pour cette nuit. Bouletord distribua ses hommes autour
du couvent, et s'tendit lui-mme sous un arbre avec Grippard, son
confident.

Voici maintenant ce qui s'tait pass. Le matin mme du jour fix pour
l'vasion, Bouletord, flnant du ct de la rue de Vaugirard, avait
rencontr le neveu du bonhomme Mriset conduisant en laisse quatre
chevaux. Ce neveu, malgr son air doux, tait un garon jovial et
tapageur qui hantait les tripots et les cabarets, o il avait fait
toutes sortes de mauvaises connaissances, parmi lesquelles Bouletord
pouvait tre mis en premire ligne. C'tait un ct de sa vie qu'il ne
dvoilait gure  son oncle, qui le regardait comme un petit saint.

--H! Christophe! dit Bouletord, voil de belles btes dont tu pourras
bien tirer deux cents pistoles. La croupe est large et le jarret mince.

--Ce serait un mauvais march. Elles m'ont cot quatre mille livres!
rpondit le neveu en s'arrtant.


--Le cher oncle a donc envie de monter ses curies! reprit le marchal
des logis en caressant le cou de l'un des chevaux.

--Lui! il aime trop ses louis pour en risquer un seul!

--C'est donc pour toi?

--Rien dans les mains, rien dans les poches, dit gaillardement
Christophe en frappant sur son gousset. Ah! si! il y aura ce soir dix ou
vingt pistoles que le gentilhomme me donnera pour ma peine!

--Quel gentilhomme?

--Le gentilhomme au papa Mriset! un fier soldat, celui-l, qui parle
comme un duc et paye comme un roi. Parbleu! j'ai dj couru pour son
compte.

Bouletord tendit l'oreille.

--Ah! ah! fit-il, et il a besoin de quatre chevaux, ton gentilhomme?

--J'ai ide qu'ils verront du pays avant le soleil de demain. On m'a
fort recommand de les choisir lestes et vigoureux.

Bouletord n'avait pas oubli que Belle-Rose avait t arrt chez le
pre Mriset.

--C'est clair, pensa-t-il; sa tmrit est de l'adresse; qui diable
aurait pens que l'hirondelle reviendrait au nid? M. de Charny s'en
tait bien dout, lui.

Bouletord voulant claircir ses premiers soupons, proposa  Christophe
de boire une bouteille ou deux au cabaret du coin. On but, et les
questions allrent leur train. Au milieu de son tourderie, Christophe
tait un garon probe et honnte. Se voyant interrog, il comprit
tout de suite qu'il en avait dj trop dit; il se tut, vida son verre,
remonta  cheval et partit. Mais Bouletord conclut du connu  l'inconnu.
Si l'on achetait des chevaux, c'est qu'on voulait fuir, et si l'on
voulait fuir, c'est qu'on avait l'espoir d'enlever la captive. Bouletord
se frotta les mains et courut tout raconter  Grippard.

--Je les tiens, dit-il en finissant.

C'tait aussi l'avis de Grippard, et il affecta une grande joie.

--Bon, dit-il  Bouletord, je ne suis pas content de mes pistolets,
et comme je prtends ne pas manquer le coup ce soir, je cours chez
l'armurier de la compagnie.

Mais au lieu de courir chez l'armurier, il se dirigea vers la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice; Cornlius ni Belle-Rose n'avaient eu garde d'y
revenir; Grippard alla toujours courant  l'observatoire de la Droute:
les deux amis en taient sortis ds le matin. Grippard s'arracha une
bonne poigne de cheveux; mais cette pantomime ne lui faisant dcouvrir
ni le capitaine ni l'Irlandais, il partit comme un cerf et prit le
chemin de l'htellerie du _Roi David_. Il poussa la porte et trouva
Cornlius.

--Enfin! dit Grippard.

--Tais-toi, rpondit Cornlius; j'attends Christophe et ses chevaux.

--Il s'agit bien de chevaux et de Christophe!

Grippard attira Cornlius dans un coin et lui raconta tout ce qu'il
savait des projets de Bouletord.

--Il y aura une douzaine d'hommes autour des jardins, tous arms comme
des sacripants, dit-il;  la moindre alerte, ils ont ordre de faire feu.

--Eh bien! dit Belle-Rose, qui tait survenu sur ces entrefaites,
je vais recruter cinq ou six drles bien dtermins, et ce sera une
bataille.

--Dame! reprit Grippard, les robes ne sont pas des cuirasses; si les
femmes attrapent des balles, ce sera votre affaire.

Belle-Rose mordit ses poings.

--A la grce de Dieu! dit-il enfin; allons toujours, et nous agirons
selon les circonstances. Il est trop tard pour prvenir la Droute.

La nuit vint, on mit de l'avoine sous le nez des chevaux et on quitta
l'htellerie du _Roi David_. Ainsi que Grippard le leur avait dit, il
y avait des archers tout autour du couvent, ils en comptrent vingt
jusqu' l'angle du mur o la Droute les attendait. Belle-Rose
frmissait d'impatience.

--Au moins, dit-il, avertissons la Droute.

Ils avancrent et donnrent le mot d'ordre, on les laissa passer et
ils gagnrent le mur. Au bout de trente pas, se croyant seuls, ils
s'arrtrent; Belle-Rose tira une chelle de soie de sa poche; mais au
moment o il allait en jeter le bout garni de crampons par-dessus le
mur, un homme, qu'un enfoncement cachait  leurs yeux, se jeta sur lui.
Belle-Rose lui saisit le bras d'une main, et de l'autre lui planta son
poignard dans la gorge. L'homme tomba sans pousser un seul cri. La lame
tout entire avait disparu dans la plaie. Au mme instant on entendit
l'imprcation de Grippard et le bruit de la course de la Droute.
Belle-Rose et Cornlius se jetrent dans le coin sombre d'o l'homme
s'tait lanc et attendirent le pistolet au poing. La Droute monta sur
un arbre  dix pas d'eux et franchit le mur d'un bond. Belle-Rose
grimpa comme le sergent et fut suivi de Cornlius. Au bout d'un instant,
Bouletord et Grippard survinrent. Du milieu des branches o ils taient
blottis, ils entendirent l'exclamation de Bouletord  la vue du cadavre
et les propos des archers  son appel. Tranquilles sur le compte de la
Droute, ils se tinrent cois; vers minuit, la pluie commena de tomber;
la nuit tait noire, la sentinelle la plus voisine se promenait  une
vingtaine de pas. Belle-Rose et Cornlius descendirent de l'arbre et
marchrent doucement sur la terre dtrempe.

--Qui va l? cria-t-on tout  coup  dix pas d'eux.

Cette fois, Belle-Rose et Cornlius filrent sans rpondre.

--Qui vive! rpta la voix; et au mme instant un coup de feu retentit.

Belle-Rose et Cornlius gagnrent au pied.

--Frre, n'as-tu rien? dit Cornlius.

--Au contraire, j'ai la balle dans mon manteau, rpondit Belle-Rose.

La troupe de Bouletord pitinait derrire eux; mais les tnbres taient
si profondes qu'ils atteignirent bientt la rue de Svres sans tre
inquits.

--O me conduis-tu? demanda Belle-Rose  Cornlius.

--Viens toujours, dit l'Irlandais qui avait son ide.

Au bout d'un quart d'heure, ils arrivrent  la rue du Roi-de-Sicile.
Cornlius heurta  l'htel du comte de Pomereux. L'intendant fut appel,
et  la vue de la bague de son matre, il introduisit les deux trangers
dans un appartement confortable, o, par son ordre, un souper fut servi.

--O diable sommes-nous? dit Belle-Rose.

--Chez notre ennemi, M. de Pomereux, et nous y sommes mieux que chez
notre ami M. Mriset, rpondit gravement l'Irlandais.

Cette nuit-l, la maison de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice fut
visite du haut en bas par M. de Charny, qui s'excusa trs honntement
auprs de M. Mriset.

--Les oiseaux sont venus, dit-il  Bouletord, mais ils ont dnich.

Le lendemain, on pouvait voir la Droute rder, une serpe  la main,
dans les vergers du couvent; ses yeux se tournaient incessamment vers
la porte par laquelle Claudine avait coutume de descendre au jardin. La
Droute sapait les branches autour de lui.

--Eh! mon neveu, que fais-tu l? s'cria le vieux Jrme; tu massacres
cet arbre.

--Je le tue, rpondit froidement le neveu; cet arbre prenait la
nourriture de ses voisins. Ne voyez-vous pas que si ces abricotiers
n'ont pas de fruits, c'est la faute de ce prunier?

L'aplomb de la Droute tourdit Jrme, qui s'inclina devant la science
de son neveu. Vers midi, Claudine parut. Le bras de la Droute tait las
de couper. Claudine tait fort ple. Elle jeta les yeux autour d'elle;
Jrme jardinait dans un coin; elle s'approcha de la Droute.

--Tendez votre tablier comme si vous tiez envieuse de cerises, et nous
causerons, lui dit-il.

--As-tu entendu ce coup de fusil? dit Claudine au pied de l'arbre.

--J'en ai eu froid dans le dos, mamzelle.

--Penses-tu que l'un d'eux ait t bless?

--Non; j'tais sous le mur  rder. Bouletord a jur comme une me
damne, et a m'a fait comprendre qu'il n'a rien attrap.

--Quelle nuit terrible, mon Dieu! je n'ai fait que prier et pleurer!
Mais, hlas! tout n'est pas fini!

--Qu'y a-t-il donc encore?

--On doit, cette nuit, conduire Suzanne je ne sais o;  la Bastille
peut-tre.

--Cette nuit?

--La mre vanglique le lui a dit tout  l'heure. M. de Louvois a t
instruit des aventures de cette nuit, et bien qu'elles aient chou, il
ne veut pas qu'elles se renouvellent.

--Croquez des cerises, mamzelle, croquez donc! voil le pre Jrme qui
nous regarde.

Claudine avala une ou deux cerises, et reprit:

--Il m'est impossible  prsent d'avertir Cornlius ou Belle-Rose. Que
faire, mon Dieu?

--Je les avertirai, moi, dit la Droute, dont l'excellente physionomie
prit une expression farouche. Aussi bien, puisqu'il le faut, autant
vaut ce soir que demain. Allez maintenant, mamzelle, et en cas d'alerte,
tenez-vous prte.

Claudine partit le coeur plus lger. La Droute descendit de l'arbre,
courut au logis et revint avec un grand mouchoir rouge, qu'il attacha 
la plus haute branche du cerisier.

--Que fais-tu l? demanda le pre Jrme.

--Ma foi, dit-il, les moineaux ont mang la moiti des cerises, c'est
pour sauver le reste.

--Tiens! tu as une bonne ide, mon neveu.

--Oui, j'en ai quelquefois comme a.

Belle-Rose et Cornlius avaient quitt de bonne heure l'htel de
Pomereux et s'taient travestis de telle sorte que Bouletord lui-mme
ne les et pas reconnus, les et-il regards en face. Belle-Rose monta
jusqu'au grenier aprs avoir observ les abords de la place. Cornlius
tait all  l'auberge du _Roi David_ attendre Grippard. Aussitt que
Belle-Rose eut vu le mouchoir rouge flotter au plus haut du cerisier, il
tressaillit et descendit l'escalier quatre  quatre. En trois sauts il
gagna la rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel.

--La Droute agit, dit-il tout bas  l'oreille de Cornlius et de
Grippard, j'ai vu le signal.

--Le mouchoir rouge? s'cria Cornlius vivement.

--Oui.

--La Droute est un garon ferme et prudent; il faut que le pril soit
imminent.

--Il nous trouvera prts.

--Tu as entendu, Grippard, c'est pour ce soir, reprit Cornlius.

--Eh bien! nous jouerons du pistolet; la partie n'est pas belle, mais
il m'est arriv d'en gagner de bien mauvaises, dit philosophiquement
l'ex-caporal.

Christophe, que l'alerte de la nuit prcdente avait rendu plus
circonspect en lui apprenant le danger de s'ouvrir aux gens de la
marchausse, promit de tenir les chevaux sells et brids  l'entre de
la nuit dans un lieu qu'on lui dsigna proche du couvent, et chacun se
prpara  payer de sa personne. Cependant, la Droute coula dans ses
poches deux pistolets dont il tait sr comme de lui-mme, et passa
sous son habit un poignard qu'il avait eu plus d'une fois l'occasion de
manier. Il tait un peu ple et ses sourcils taient froncs.

--Au demeurant, se dit-il, il faut en finir; le vritable Ambroise Patu
peut revenir d'un instant  l'autre; la place n'est plus bonne pour
personne.

Le soir vint. La Droute sortit de son logis et traversa le potager. Il
avait remarqu, le jour de son entre au couvent, un tas de baraques en
bois vermoulu qui servaient de hangars et o l'on serrait toutes sortes
de vieux meubles, avec de la paille et du foin pour la nourriture de
trois ou quatre vaches qu'entretenaient les religieuses. Il y avait l
de vieilles futailles, des amas de planches pour les rparations, et la
provision de bois pour les cuisines. Ces baraques taient loignes de
cinquante toises du corps de logis principal. La Droute s'y rendit tout
droit en homme qui a pris bravement son parti, et s'accroupit dans un
coin. Il tira de sa poche un briquet, alluma un bout d'amadou, le glissa
sous un tas de copeaux et se mit  souffler de tous ses poumons; deux
minutes aprs, une flamme vive s'lana du milieu du foyer; la Droute
poussa du pied quelques planches, renversa deux ou trois bottes de
paille et sortit gravement en tirant la porte sur lui. Il n'tait pas
au bout de l'avenue que la fume sortait par toutes les issues; le
ptillement du feu se mlait au craquement des baraques. Quand il se
retourna, il vit un jet de flammes s'lancer du toit calcin; la porte
se fendit, l'air s'engouffra dans le btiment, et l'incendie serpenta le
long des hangars. La Droute se mit  courir de toutes ses forces vers
le couvent en criant  tue-tte:

--Au feu! au feu!

Jrme, qui l'entendit le premier, perdit la tte et cria plus fort sans
remuer non plus qu'une borne. Les religieuses se rendaient aux offices
au moment o l'incendie clata; l'une d'elles vit une trange clart
luire par les vitraux, une autre s'arrta, la mre Scholastique mit le
nez  la fentre et reconnut le feu.

--Bndiction de Dieu! le couvent brle, s'cria-t-elle.

A ce cri, le troupeau des nonnes se dbanda, la tourire ouvrit la
porte, et ce fut un tumulte pouvantable. Claudine, qui avait l'esprit
tout plein des paroles de la Droute, devina tout de suite son intention
en le voyant courir sur la terrasse d'un air effar. Elle s'lana vers
la cellule de Suzanne, prit sa soeur par la main, et, s'tant enveloppe
le visage d'un voile, descendit l'escalier. Mais on n'avait garde de
les reconnatre; toutes les religieuses parlaient  la fois: celles-ci
pleuraient, celles-l criaient; chacune d'elles appelait du secours et
donnait son avis. Tout le monde allait et venait, et l'on ne faisait
rien. Les domestiques du couvent, surpris par la violence du feu,
regardaient les flammes qui tournoyaient avec un fracas horrible, et ne
savaient auquel entendre au milieu du tapage qui se faisait partout.
La Droute augmentait le dsordre par ses cris furibonds. La mre
Scholastique, qui courait par le couvent en dsarroi, trouva sous sa
main la cloche et s'y pendit avec une force surprenante. Les gens
du quartier, qui dj avaient vu les flammes par-dessus les murs,
accoururent au bruit du tocsin. On brisa plutt qu'on n'ouvrit les
portes du couvent, et la foule se prcipita dans la cour. C'tait l ce
que la Droute voulait. Aussitt qu'il vit le peuple, arm de perches,
d'chelles et de seaux, pntrer dans les jardins du couvent, il se
glissa comme une anguille vers l'endroit o ses yeux de lynx avaient
aperu Suzanne et Claudine.

--Suivez-moi! leur dit-il.

Il y avait tant de religieuses parmi la foule qu'on ne songea seulement
pas  les regarder; ils firent trente pas du ct de la porte, au milieu
de gens affairs; Belle-Rose et Cornlius taient entrs avec le peuple;
ils reconnurent Claudine et Suzanne, et les joignirent. Bouletord tait
l; un mouvement de la foule fit tomber le chapeau du faux jardinier.

--La Droute! cria Bouletord qui comprit tout.

Il voulut s'lancer, mais un rempart vivant s'interposait entre eux.
Bouletord cumait de fureur. Belle-Rose et Cornlius, jetant leur
manteau, soulevrent l'un Suzanne, l'autre Claudine, dans leurs bras;
la foule, croyant qu'il s'agissait de religieuses blesses qu'on
transportait loin de l'incendie, s'ouvrit devant eux.

M. de Charny tait entr avec tout le monde, inquiet et souponneux:
c'tait l'heure o il avait coutume de faire sa ronde quotidienne. Au
cri de Bouletord qui gesticulait au milieu de gens qui le pressaient de
toutes parts, il s'arma d'un poignard, et trouvant une issue, se jeta
sur la Droute, qui prcdait Belle-Rose. Mais le sergent voyait tout
sans avoir l'air de rien regarder; au moment o M. de Charny levait la
main, il le saisit  la gorge, et para le coup de son autre bras, avec
lequel il tordit le poignet du gentilhomme. La douleur fit lcher
le poignard  M. de Charny; les doigts du sergent le serraient 
l'trangler; sa face devint pourpre, ses genoux flchirent, et il tomba
lourdement.

--Place aux pauvres soeurs, rpta tranquillement la Droute en sautant
par-dessus le corps de M. de Charny.

On arriva  la porte, qui fut franchie sans obstacle; Grippard s'esquiva
un instant.

--Allez! dit-il, je ne serai pas long.

Et il prit sa course du ct de la rue Saint-Maur.

La petite troupe gagna l'endroit o Christophe gardait les chevaux. On
sauta en selle et on partit au galop. Grippard arriva tout essouffl
un instant aprs, et, jouant de l'peron, il eut bien vite rejoint les
fuyards. Les quatre chevaux mordaient leurs freins et faisaient jaillir
des milliers d'tincelles sous leurs pieds. Un grand bruit se fit tout
 coup derrire eux; ils tournrent la tte et virent un immense
tourbillon de flammes monter vers le ciel embras de clarts rouges,
puis le tourbillon tomba.

--Les baraques se sont effondres, dit tranquillement la Droute; je
savais bien que l'incendie leur ferait plus de peur que de mal.

--Je te dois tout! lui dit Belle-Rose en regardant Suzanne dont les bras
taient rouls autour de son cou.

--C'est bon! c'est bon! courez toujours, rpondit la Droute. H!
Grippard, restons derrire. J'imagine que nous n'en sommes pas quittes
avec Bouletord.




XLII

LE MENDIANT


Bouletord, livr  ses seuls efforts et pris dans la multitude effare
et grouillante comme dans un tau, mit plus d'un quart d'heure  se
dgager. Ses hommes allaient et venaient  et l sans rien comprendre 
tout ce qui se passait; ils avaient vu sortir tant de personnes, qu'ils
ne prenaient plus garde  rien et attendaient des ordres pour agir. Au
moment o il avait vu disparatre M. de Charny et partir la Droute,
Bouletord avait pouss un cri de rage et s'tait lanc vers la porte
du couvent; un mouvement de la foule l'avait pouss du ct de M. de
Charny, auprs duquel plusieurs personnes s'empressaient. Bouletord
vit le favori du ministre tendu sans connaissance et le souleva; M.
de Charny ouvrit les yeux, regarda autour de lui, comprit tout ce qui
s'tait pass, et bondit sur ses pieds.

--O sont-ils? demanda M. de Charny.

Bouletord lui montra la porte par un geste dsespr.

--Aux chevaux! cria le gentilhomme.

Quand ils parvinrent  sortir de la cour, M. de Charny tait blanc
et Bouletord pourpre de fureur. L'un tait muet et menaant; l'autre
roulait mille imprcations dans sa bouche.

--A cheval! hurla Bouletord aux premiers archers qu'il rencontra.

Tous coururent vers la rue Saint-Maur, o tait l'curie. Comme ils
se prcipitaient, Bouletord  leur tte, M. de Charny aperut M. de
Pomereux qui arrivait en caracolant sur le lieu de l'incendie.

--Que diable se passe-t-il donc par l? demanda le gentilhomme au
favori.

--Peu de chose, en vrit; on enlve votre fiance.

--Mme d'Albergotti?

--Ma foi, oui. Elle galope en croupe de Belle-Rose. On vous a jou,
monsieur le comte.

M. de Pomereux avait, comme on a pu le voir, une assez bonne dose
d'amour-propre; la pense qu'on avait pu se moquer de sa personne et de
ses sentiments lui fit monter le rouge au visage. Il serra la bride de
son cheval qui se mit  piaffer.

--Ah! ils sont partis! dit-il d'une voix brve.

--La pauvre veuve a mis le feu au couvent pour clairer ses secondes
noces! Ce sont l d'clatants adieux, reprit en ricanant M. de Charny.

M. de Pomereux songeait aux courtisans qui allaient rire de son
aventure, et, s'il tait homme  ne pas craindre un boulet de canon, il
avait une peur horrible du ridicule.

--Quel chemin ont-ils pris, le savez-vous? ajouta-t-il en fouettant les
flancs de son cheval du bout de sa houssine.

--C'est ce qu'il nous sera facile d'apprendre, rpondit M. de Charny,
ravi de voir M. de Pomereux au point o il voulait l'amener.

Quelques gens du peuple interrogs, rpondirent qu'ils avaient vu une
troupe de quatre cavaliers se diriger au grand galop du ct des quais.
Sur un signe de M. de Pomereux, l'un des laquais offrit son cheval 
M. de Charny, et ils s'lancrent sur les traces des fugitifs. Mais il
fallait s'arrter  tous les coins de rue pour interroger les passants,
et cela faisait perdre un temps norme. Cependant Bouletord et ses
camarades, tant arrivs  l'curie de la rue Saint-Maur, se jetrent
aux crinires des chevaux; mais en mettant le pied  l'trier, tous
tombrent sur la paille, entranant la selle avec eux. Les sangles
taient coupes. Bouletord jura comme un paen. Avant qu'on et trouv
d'autres sangles et qu'on les et ajustes, il se passa dix minutes.
Enfin on partit, mais au premier effort, les brides se rompirent prs
des gourmettes, et ce fut un nouveau temps d'arrt. On avait  peu prs
fait aux brides ce qu'on avait fait aux sangles. Ces deux accidents,
qui se succdaient coup sur coup, veillrent les soupons de Bouletord;
tandis qu'un de ses hommes entrait dans la boutique d'un corroyeur, il
chercha des yeux autour de lui.

--O donc est Grippard? s'cria-t-il.

--Il n'est pas avec nous, rpondit un des archers.

--Quelqu'un l'a-t-il vu?

--Moi! reprit un autre archer; j'tais de garde  l'curie quand il y
est entr, il y a une heure  peu prs.

--Double tratre! hurla Bouletord; si je ne lui fends pas le coeur en
quatre, que je sois damn!

Les brides rpares, toute la troupe s'branla, le pistolet aux fontes
et le mousquet sur la cuisse. Belle-Rose et Cornlius avaient pris
leur course par la rue du Four; au carrefour de Buci, ils trouvrent
un soldat du guet qui voulut s'opposer  leur passage; le cheval de
Belle-Rose le heurta du poitrail, et le soldat roula par terre. On se
jeta dans la rue Dauphine, qui fut franchie en un instant. A l'entre du
pont Neuf on vit une escouade de la marchausse qui tenait le milieu du
pav. La Droute l'aperut le premier. Il piqua des deux et se jeta en
avant, suivit de Grippard, qui fourra sa main sous les fontes.

--Cours sur eux, dit la Droute, et crie  tue-tte: Service du roi!

--Pourquoi? dit Grippard en renfonant ses pistolets.

--Va, et crie d'abord, mordieu!

Grippard se jeta au-devant de la troupe, et cria de sa voix la plus
forte:

--Service du roi!

La troupe s'ouvrit, et les fugitifs passrent comme la foudre.

--Ah ! demanda Grippard tout merveill de l'effet qu'il avait
produit, si la marchausse avait voulu voir ce que c'tait que le
service du roi, comment aurions-nous fait?

--Les loups ne se mangent pas entre eux; regarde ton habit.

--Tiens, c'est vrai! s'cria l'ex-caporal.

Aprs le pont Neuf, on prit les quais et on gagna l'htel de ville. La
nuit tait profonde; les boutiquiers avaient ferm leurs volets, les
bourgeois se htaient de rentrer chez eux. Au bruit de cette course
prcipite, quelques bonnes vieilles mettaient parfois le nez  la
fentre, et voyant, dans l'ombre, des cavaliers emportant en croupe des
femmes dont les longs voiles flottaient au vent, elles se disaient
que c'tait quelque dame de la cour qui se faisait enlever avec sa
camriste, et gmissaient sur la perversit du sicle. On arriva 
la rue Saint-Denis; les groupes d'artisans qui rentraient du travail
s'cartaient du passage des fugitifs; mais au moment de toucher  la
porte Saint-Denis, un officier de fortune, qui chevauchait suivi de
quatre ou cinq drles arms d'pes et de mousquetons, vint  leur
rencontre. C'tait une espce de sacripant, qui portait les moustaches
en croc, une balafre au travers du visage, une grande rapire au ct et
une cotte de peau de buffle sur le dos avec une longue plume rouge  son
feutre gris.

--Eh! eh! dit-il, ce sont des filles qu'on enlve, j'en veux.

Cornlius mit la main  la garde de son pe, mais la Droute tait
dj entre le sacripant et l'Irlandais. Il lui paraissait que l'homme au
plumet rouge avait trop dn.

--Laissez, dit-il  Cornlius en passant, ce n'est point votre affaire.

Et il court vers l'officier de fortune, le chapeau bas.

--Mon gentilhomme, il me semble que vous avez parl, qu'y a-t-il pour
votre service?

--Parbleu! reprit l'officier en frisant ses moustaches, j'ai quelque
ide que ces deux filles sont jolies; et comme il n'est point juste que
tes matres aient tout pour eux, j'en voudrais ma part.

--La voil! dit la Droute; et soulevant un de ses pistolets par
le canon, il en appliqua de la crosse un si furieux coup au coureur
d'aventures, qu'il le jeta par terre tout tourdi.

Le pistolet pirouetta dans sa main, et montrant sa gueule aux estafiers
qui n'avaient pas eu le temps de remuer:

--Et je brle la cervelle au premier qui bouge! leur cria la Droute.

Grippard imita cette manoeuvre, et les quatre ou cinq drles, voyant
leur matre par terre, se gardrent bien d'intervenir.

La petite troupe franchit la barrire et on poussa sur la route de
Saint-Denis au galop. Au bout d'un quart d'heure on arriva  un endroit
o le chemin bifurquait. La Droute s'arrta.

--Je n'aime pas cette route, dit-il; une fois dj, tout au
commencement, mon capitaine a failli tre arrt par Bouletord; une
autre fois, et  l'autre bout, il a failli y perdre la vie. Tirons 
gauche.

--Est-ce encore un pressentiment? dit Cornlius en riant.

--C'est au moins une prcaution, reprit la Droute; peut-tre mme
ferions-nous bien de nous sparer ici.

--Nous sparer! s'cria Belle-Rose.

--Sans doute: Grippard et moi prendrions le droit chemin.

--Celui que tu n'aimes pas?

--Bouletord et M. de Charny ne manqueront pas de s'y engager; s'ils nous
atteignent, nous tcherons de leur donner assez d'occupation pour vous
donner le temps de gagner un lieu o vous soyez en sret.

--C'est une fameuse ide! s'cria Grippard, qui trouvait merveilleux
tout ce que la Droute disait.

--Si bien que vous vous exposez  tre tus pour nous sauver, dit
Belle-Rose.

--Oh! pour tre mort on ne l'est pas encore, murmura le sergent.

--Ecoute, reprit Belle-Rose, nous avons couru tant de prils ensemble,
que nous n'avons plus le droit de nous sparer. S'il plat  Dieu de
nous en envoyer d'autres, ils nous trouveront runis. Toi avec nous, ou
nous avec toi: choisis.

--Allons! s'cria la Droute; et, pressant la main du capitaine, il
engagea son cheval dans le chemin qui s'ouvrait sur la gauche.

Le projet des fugitifs tait fort simple; ils comptaient, au bout d'une
dizaine de lieues, gagner une ferme dans la campagne, y passer la nuit,
et rentrer le lendemain dans Paris, o l'on ne songerait pas  les
chercher; puis,  la premire bonne occasion, ils auraient joint M. le
duc de Luxembourg et se seraient mis sous sa protection immdiate. Le
chemin qu'ils suivaient devait les conduire  Pontoise. Les chevaux
taient vigoureux, la nuit limpide, le ciel lumineux. Le coeur de
Suzanne s'ouvrit  l'esprance. Elle jeta un long regard vers l'horizon,
du ct de Paris, o s'allongeait la flche dentele de la cathdrale de
Saint-Denis, et sourit  son fianc. Une joie sans bornes inondait l'me
de Belle-Rose.

--Maintenant, le malheur ne peut plus nous atteindre! dit-il en pressant
Suzanne contre son coeur.

--Ne tentez pas Dieu, dit-elle d'une voix grave.

--Oh! s'cria-t-il, nous sommes libres et vous m'aimez!

Les chevaux broyaient la route de leurs sabots; on poussa jusqu'
Franconville.

A Franconville, la Droute frappa  la porte d'une auberge, et demanda
un sac d'avoine, qu'il paya sans marchander.

--Le neveu Christophe a bien fait les choses, dit-il, les chevaux ont
du feu et du nerf; mais il ne faut pas abuser de leur bonne volont. Qui
diable sait ce qu'il leur reste  faire!

On fit une halte sous des arbres,  trente pas de la route, et l'on
mit la provende sous le nez des chevaux, qui mordirent  belles dents.
Tandis que Belle-Rose et Cornlius fuyaient  toute bride, Bouletord
se lanait  leur poursuite: M. de Pomereux et M. de Charny l'avaient
prcd, accompagns de quatre ou cinq valets de la maison du comte. Au
carrefour de la rue de Buci, un attroupement qui se pressait autour du
soldat du guet renvers sous les pieds des chevaux, leur indiqua la rue
Dauphine; au pont Neuf ils trouvrent un archer de la marchausse qui
leur raconta l'exploit de Grippard; malgr sa colre, M. de Pomereux
sourit de l'invention.

--Ce n'est pas si bte! dit-il  M. de Charny.

--Sans doute, mais nous ferons en sorte que le perroquet ne chante plus,
rpliqua froidement M. de Charny.

Plus loin, dans la rue Saint-Denis, ils rencontrrent l'officier de
fortune qui prenait tous les saints du paradis  tmoin du serment qu'il
faisait d'ventrer le coquin qui avait failli l'assommer. Les quatre ou
cinq drles qui s'empressaient  ses cts jurrent sur leur salut
que les quatre fugitifs, dont ils portaient le nombre  dix ou douze,
taient sortis par la porte Saint-Denis. L'un d'eux prtendit mme qu'il
les avait poursuivis l'espace d'une lieue.

--Sur mon me! le maraud ne ment pas si l'intention est rpute pour le
fait! s'cria M. de Pomereux.

--Mordieu! mon gentilhomme, s'cria tout  coup le capitaine d'aventure
qui venait de rajuster le feutre sur son front meurtri, tes-vous par
hasard lanc  la poursuite des brigands qui ont failli me tuer?

--Il faudra bien que je les atteigne ou que mon cheval crve.

--Eh bien! mon gentilhomme, je suis des vtres, et vous verrez ce que le
capitaine Roland de Brguiboul peut faire dans l'occasion.

Le capitaine Roland de Brguiboul sauta en selle, s'affermit sur ses
triers et partit ventre  terre, suivi de ses estafiers.

--Nous voil dix contre quatre, dit M. de Pomereux tout en courant,
c'est un peu beaucoup.

--Il faut que je me venge! cria le capitaine, vous regarderez et je les
tuerai.

--A vous tout seul?

--Parbleu!

M. de Charny observait le comte du coin de l'oeil, pour voir si sa
colre ne diminuait pas; mais la rapidit de la course, qui fouettait
le sang du jeune homme, le maintenait dans un tat satisfaisant
d'irritation. Au point o la route bifurquait, M. de Charny s'arrta
brusquement et mit la main sur la bride du cheval qu'peronnait M. de
Pomereux.

--Avant d'aller plus avant, dit-il, au moins convient-il de savoir de
quel ct ils ont pris.

--Ah! diable! fit M. de Pomereux; voil une chose  laquelle je n'aurais
point pens.

Les deux gentilhommes et l'officier de fortune tinrent conseil; la terre
autour d'eux tait foule par des pieds de chevaux, mais il y en avait
tout autant sur la route qui mne  Chantilly que sur celle qui mne
 Pontoise. Tandis qu'ils dlibraient, ils entendirent le bruit d'une
troupe de cavaliers qui arrivait du ct de Saint-Denis avec la rapidit
de la foudre. En un instant cette troupe fut sur eux; c'tait Bouletord
et ses archers. Tous s'arrtrent  la voix de M. de Charny. Les plus
habiles restaient embarrasss; la lune se levait  l'horizon, et les
deux routes taient silencieuses et vides. Bouletord allait et venait le
nez au vent, grondant comme un tigre.

--Par l'enfer! disait-il, cette fois il faut que j'aie sa vie ou qu'il
ait la mienne!

--Ma foi! s'cria M. de Pomereux, si j'tais seul je jouerais la route 
croix ou pile, mais nous sommes une vingtaine; que Bouletord et ses gens
prennent d'un ct, M. de Charny et moi tirerons de l'autre.

--Maugrebleu! si je le manquais on le tuerait donc pour moi! s'cria le
capitaine Brguiboul.

--Parfaitement, rpondit M. de Charny.

On allait partir, quand un mendiant se leva du pied d'une haie derrire
laquelle il tait couch. C'tait un homme de mchante mine, arm d'un
lourd bton et vtu d'un mauvais manteau trou.

--Vous cherchez quatre cavaliers? dit-il.

--Les as-tu vus? s'cria Bouletord.

--J'ai vu quatre hommes qui passaient comme le vent; deux d'entre eux
avaient une femme assise en croupe.

--Ce sont eux! dit M. de Charny.

--Eh bien! quelle route ont-ils suivie? demanda le capitaine Brguiboul.

Le mendiant tendit la main.

--Donnez, et je parlerai, dit-il.

M. de Pomereux lui jeta sa bourse.

--Voil de l'or, mais si tu mens tu auras du plomb.

Le mendiant pesa la bourse et regarda le pistolet dont la bouche le
menaait.

--Pourquoi voulez-vous que je mente? dit-il en haussant les paules; en
confessant la vrit, j'vite le pch et j'ai tout profit.

--Dpche! lui cria M. de Charny.

--Prenez  gauche, rpondit le mendiant en tournant son bton du ct de
Pontoise.

Les vingt cavaliers partirent  la fois comme un tourbillon. A
Franconville, M. de Pomereux et ses laquais, mieux monts que Bouletord,
laissrent les gens de la marchausse en arrire. Le jeune comte et sa
suite avaient des chevaux de race anglaise habitus aux chasses. Leur
galop tait gal et soutenu. M. de Pomereux et M. de Charny couraient en
avant, les laquais suivaient  vingt pas, puis venaient les archers.
Le capitaine Brguiboul galopait entre M. de Pomereux et Bouletord. Son
cheval commenait  souffler. Au bout d'une demi-heure, la distance qui
les sparait s'agrandit, et les deux troupes se perdirent de vue. Les
perons de Bouletord taient rouges de sang. Cependant Belle-Rose et
Cornlius maintenaient leurs montures  une allure rapide sans tre
presse.

--Il faut les mnager, disait la Droute; quand nous aurons dpass
Pontoise, nous prendrons un chemin de traverse et nous reviendrons
tranquillement sur nos pas pour dpister la marchausse.

Comme leur petite troupe atteignait Pierrelaye, Grippard et la Droute
entendirent un hennissement au loin derrire eux. La jument que montait
Belle-Rose tendit ses naseaux au vent et rpondit par un hennissement
sonore. La Droute sauta sur sa selle.

--On nous suit! dit-il tout bas.

--Je le crois, rpondit Grippard.

La Droute atteignit Belle-Rose en deux bonds. Mais avant qu'il et
ouvert la bouche, il comprit  l'lan de la cavale qu'elle venait de
sentir l'peron. Au hennissement de son cheval, M. de Pomereux dressa
l'oreille.

--Il y a des cavaliers devant nous, dit-il, et pench sur l'encolure de
l'talon, il prcipita sa course ardente.

Belle-Rose et Cornlius changrent un regard, et chacun d'eux entoura
sa compagne d'un bras plus ferme. Leurs chevaux avaient dj
franchi huit lieues au galop; ils coururent assez bien jusqu'
Saint-Ouen-l'Aumne, mais dans la traverse du village, Belle-Rose sentit
sa jument trbucher sous lui; au mme instant, le cheval de Cornlius
butta et s'abattit sur les genoux; deux coups d'perons les firent se
relever, et les animaux bondirent en hennissant de douleur. Un autre
hennissement clata sur la route, plus sonore et plus rapproch. La
Droute arma ses pistolets.

--En dix minutes, ils ont gagn une demi-lieue, dit-il; dans une
demi-heure, s'ils vont de ce train-l, ils seront sur nous.

Les chevaux de Belle-Rose et de Cornlius, soutenus par la bride et
l'peron, volaient sur la route, mais leurs flancs battaient tout blancs
d'cume, on les sentait flchir sous leur double poids. Suzanne et
Claudine n'osaient parler, parfois seulement elles jetaient, par-dessus
l'paule des cavaliers, un long regard sur la route toute blanche qui
se perdait dans la nuit transparente. La Droute et le fidle Grippard
galopaient cte  cte, tous deux muets et tous deux rsolus. La petite
troupe tourna autour de Pontoise: l'cume des chevaux haletants devenait
rouge autour des naseaux. Quand on fut prs d'Ennery, la Droute
entendit passer avec la brise un hennissement si vigoureux qu'il tourna
la tte. Un point noir roulait sur le chemin, grossissant  vue d'oeil.




XLIII

L'ABBESSE DU COUVENT DE SAINTE-CLAIRE


Ce point noir, c'tait M. de Pomereux qui s'avanait  toute bride.
A peine avait-il entendu le hennissement de la jument monte par
Belle-Rose, qu'il avait piqu des deux; l'talon, excit par les
manations qu'exhalaient les flancs humides de la cavale, partit comme
une flche, le nez au vent, les oreilles droites, aspirant l'air 
pleins poumons. En trois minutes, le comte eut dpass M. de Charny,
qui, replet et pesant, fatiguait sa monture; les laquais, en bon ordre,
couraient entre eux deux. On n'entendait plus le galop de Bouletord et
de ses gens, et l'on ne voyait plus le capitaine Brguiboul. A quelques
centaines de pas d'Ennery, la Droute, en mesurant de l'oeil la distance
qui sparait encore Belle-Rose de M. de Pomereux, qu'il avait reconnu,
comprit qu'il tait temps de prendre un parti dcisif. Il s'lana vers
le capitaine, et lui montra du doigt le cavalier qui approchait avec la
rapidit de la foudre.

--Il y a quatre hommes derrire lui, dit-il.

Belle-Rose se pencha vers Cornlius.

--Je vous confie Suzanne, murmura-t-il  son oreille.

--J'allais vous confier Claudine, rpondit l'Irlandais.

--Sauvez-vous! sauvez-vous! et laissez-nous! leur dirent les deux femmes
d'une voix suppliante.

--La main aux pistolets! s'cria la Droute, les voici!

Le sergent, qui avait l'oeil sur la route pendant ce dbat, tira tout
de suite; mais le coup, mal ajust, fit sauter seulement le chapeau du
comte, qui, passant devant lui comme un boulet, tomba l'pe haute sur
Belle-Rose. Mais  peine les deux fers se furent-ils croiss, que M. de
Pomereux reconnut l'tranger de Douvres.

--Morbleu! s'cria-t-il, je vous dois la vie! et il abaissa la pointe de
son pe.

Belle-Rose poussa droit sur lui.

--Oubliez-le et finissons-en! s'cria-t-il.

M. de Pomereux laissa pendre son pe et salua de la main.

--A ma place, monsieur, vous n'en feriez rien, reprit-il; de grce,
permettez-moi donc de vous imiter en quelque chose. J'ai d'ailleurs ma
revanche  prendre, et je la veux tout entire.

Le comte parlait avec une dignit qui frappa Belle-Rose;  son tour le
capitaine tourna la pointe de son pe vers la terre.

--Voil les laquais! s'cria la Droute.

--Les laquais sont au matre et le matre est vaincu, rpondit le comte,
qui regarda tranquillement du ct d'o venait son escorte.

En achevant ces mots, il prit son pe  deux mains, et brisant la lame,
il en jeta les morceaux par terre.

--Que faites-vous? s'cria Belle-Rose.

--Vous m'avez vaincu et dsarm, voil tout, rpondit le comte.

Suzanne lui tendit la main; M. de Pomereux la baisa avec autant de grce
que s'il et t au bal, et se jeta au-devant de ses laquais.

--Bas les mousquets, vous autres! s'cria-t-il.

Les laquais, stupfaits, obirent et s'arrtrent. M. de Pomereux fit
quelques pas du ct de Belle-Rose et de Cornlius.

--Partez, leur dit-il; l-bas, sur la gauche, du ct de Livilliers, il
y a une abbaye o sans doute on vous recevra. Mais surtout ne tardez pas
une minute. coutez!

Tous tendirent l'oreille. Le galop d'une troupe de cavaliers
retentissait  un quart de lieue  peine.

--M. de Charny n'est pas loin, et Bouletord le suit avec sept ou huit
archers, continua M. de Pomereux. Il y a aussi un gentilhomme  qui vous
avez presque cass la tte. Htez-vous donc!

--Vous tes un noble jeune homme! s'cria Cornlius en lui secouant
rudement la main.

--Que diable voulez-vous, il faut bien qu'on paye ses dettes! lui
rpondit gaiement M. de Pomereux.

La Droute n'y tint plus.

--Monsieur, dit-il  son tour, c'est moi qui vous ai tir tout  l'heure
ce coup de pistolet!...

--Ah! c'est toi qui as massacr mon chapeau!

--Je visais  la tte, monsieur, mais si par malheur je vous avais tu,
je crois vraiment que je ne m'en serais jamais consol.

--Ni moi non plus, ajouta Grippard.

M. de Pomereux partit d'un clat de rire, et les fugitifs s'engagrent
dans un sentier qui courait  travers champs. Les chevaux puiss
tremblaient sur leurs jarrets. Ils n'avaient pas fait cinq cents pas que
Bouletord et M. de Charny arrivrent sur M. de Pomereux. La marchausse
montait des chevaux frais qu'elle avait trouvs dans une auberge sur la
route, un peu avant Saint-Ouen-l'Aumne. Ces chevaux appartenaient 
une bande de maquignons qui les conduisaient  Paris; Bouletord et M. de
Brguiboul les ayant entendus hennir et piaffer dans l'curie, s'taient
arrts et les avaient requis au nom du roi. Les maquignons avaient
d'abord rsist, mais  la vue de l'uniforme et des mousquets ils
s'taient soumis; on laissa dans l'curie les chevaux rendus, et l'on
partit  fond de train sur les autres, qui ne tardrent pas  rattraper
M. de Charny.

--Sont-ils pris? demanda M. de Charny un instant immobile au milieu du
chemin.

--Qui?

--Eh! parbleu! Belle-Rose et sa clique?

--Ma foi, ils sont en train de courir.

--Ils courent, et vous ne les poursuivez pas!

--J'ai mon compte, mon cher monsieur de Charny, rpondit M. de Pomereux.
Mon pe est en pices, mon chapeau est tout crev, et en y regardant de
bien prs, je crois que j'ai deux pouces de fer dans mon habit.

--Sangdieu! en avant! hurla Bouletord, qui s'tait arrt trois minutes
pour entendre cette conversation.

--En avant! vous autres! cria M. de Charny en s'adressant aux laquais.

M. de Pomereux se jeta au devant d'eux.

--Que pas un de vous ne bouge! s'cria-t-il.

Et il ajouta en se tournant vers M. de Charny:

--Mon rival a ma parole; allez, nous serons vos tmoins.

M. de Charny jeta sur le comte un regard ddaigneux et partit.

Le capitaine Brguiboul poussa son cheval auprs de M. de Pomereux.

--Je crois, dit-il, que les deux pouces de fer sont entrs dans votre
imagination.

Le cheval impatient froissa les jambes de M. de Pomereux, qui
brusquement le saisit par la bride.

--Eh bien! rpondit-il, il ne tiendra qu' vous qu'ils entrent sous
votre peau.

Le comte ayant vu jour  une querelle en profitait tout de suite. En
arrtant le capitaine au passage, c'tait encore un ennemi dont il
dbarrassait Belle-Rose et Mme d'Albergotti; et puis,  vrai dire, la
main lui dmangeait et il avait bonne envie de dcharger sa colre sur
quelqu'un. Il avait rv de bataille tout le long du chemin, et il ne
voulait pas que son rve ft perdu.

--Qu'est-ce  dire? s'cria le capitaine en frisant ses moustaches.

--Cela signifie, capitaine Roland de Brguiboul, que, s'il vous plat de
mettre pied  terre, il me plaira beaucoup de vous faire tter un peu de
ce fer sur lequel vous plaisantez si agrablement.

--Une provocation!

--Mon Dieu! capitaine, que vous avez l'intelligence paresseuse!

Le capitaine sauta sur la route et dgaina. M. de Pomereux prit
l'pe d'un de ses gens et engagea le fer. Il faisait un clair de
lune magnifique; les laquais du comte et les estafiers du capitaine
se rangrent autour des deux adversaires. Il n'y avait donc plus que
Bouletord et ses archers sur les talons de Belle-Rose. Le comte tait
d'une humeur charmante. M. de Brguiboul avait la main forte, mais M. de
Pomereux avait la main leste. Deux fois il atteignit le capitaine  la
poitrine, mais la casaque de peau de buffle repoussa le fer.

--Tudieu! monsieur, si vous avez une grande paresse dans l'esprit, vous
l'avez aussi tout plein de prudence! s'cria M. de Pomereux.

Le capitaine Roland, exaspr par ce sang-froid, fondit sur le comte
et lui fournit un dgagement furieux; mais le comte para avec une
promptitude merveilleuse et riposta par un coup droit si rapide que la
pointe de fer disparut dans la gorge de son adversaire. L'pe s'chappa
des mains du capitaine, il tomba sur la route et mordit l'herbe en se
roulant. Le sang sortit  flots de sa bouche, ses doigts se crisprent:
il se dbattit trois minutes et mourut.

--Voyons, dit le comte aux estafiers, vous voil sans chef, je vous
prends  mon service; allons voir ce qui se passe l-bas.

M. de Pomereux s'lana, et les estafiers, tout consols, le suivirent
mls aux laquais. Entre Bouletord et Belle-Rose il y avait, au moment
o le comte avait provoqu le capitaine, un demi-quart de lieue 
peu prs; les deux troupes luttaient de vitesse. Au dtour d'un petit
tertre, la Droute mit pied  terre.

--Prenez mon cheval, dit-il  Belle-Rose, il est plus dispos que le
vtre, n'ayant port que moi.

Grippard imita la Droute en faveur de Cornlius. Le troc fut fait en
deux secondes, et les jeunes gens mirent leurs perons dans le ventre
des chevaux, qui s'lancrent avec une nergie dsespre. Ce fut un
dernier effort, l'lan dura cinq minutes; au bout de ce temps, les
chevaux, essouffls, buttrent coup sur coup. Bouletord gagnait de
l'espace  chaque bond. On le voyait au clair de lune courir le pistolet
au poing et la bride aux dents, fouettant son cheval du plat de son
pe. Entre Bouletord et ses archers, il y avait une centaine de pas de
distance. La Droute et Grippard, qui marchaient ensemble, formaient
en quelque sorte l'arrire-garde des fuyards. Comme ils sortaient d'un
petit bois, la Droute vit dans la plaine les grandes murailles blanches
d'une abbaye dont le clocher se dessinait sur le ciel ple. A cette vue,
Bouletord, qui devina l'intention des fugitifs, poussa un cri de rage,
et piquant son cheval de la pointe de son pe, le lana ventre  terre.
Ses archers l'imitrent; leur troupe rapide semblait dvorer le sentier.
La Droute mesura du regard la distance qui s'tendait entre Belle-Rose
et l'abbaye; elle tait telle que Bouletord devait atteindre le
capitaine avant qu'il l'et franchie. Les chevaux des fugitifs
trbuchaient  chaque lan.

--Voici l'heure, dit le sergent.

Il arrta son cheval, prit le mousquet pendu  l'aron de la selle
et l'arma. Quand la Droute se tourna vers Bouletord, une expression
terrible se peignit sur son visage. Il abaissa le mousquet et tint son
ennemi couch en joue l'espace de dix secondes; le bras semblait de fer
comme le canon, tant il tait immobile. Quand Bouletord ne fut plus qu'
trente pas environ, le coup partit. Bouletord lcha les rnes et tomba
sur le cou du cheval. Sa main crispe saisit la crinire et s'y noua;
le cheval effar arriva comme une flche et passa devant la Droute,
emportant son cavalier, dont la tte livide battait ses flancs. La balle
avait frapp au front le marchal des logis. Au bout de cent pas,
le cadavre glissa sur l'encolure luisante, sa main se dtendit, et
Bouletord vint rouler tout sanglant aux pieds de Belle-Rose, qui saisit
le cheval par la bride et l'arrta. M. de Charny suivait Bouletord  la
tte des archers. Grippard, on le sait, s'imaginait qu'en toute chose,
ce qu'il avait de mieux  faire, c'tait d'imiter la Droute. Au moment
donc o la Droute prit son mousquet, Grippard dcrocha le sien; quand
la Droute eut couch Bouletord en joue, Grippard chercha quelqu'un 
mettre au bout de son canon. M. de Charny se trouva l tout justement.
Aprs le coup du sergent, Grippard, en homme consciencieux, pressa la
dtente du doigt. Mais le cheval de M. de Charny s'tant cabr  la
premire explosion, la balle de Grippard, qui devait frapper M. de
Charny en plein corps, atteignit la bte au poitrail. Le cheval tomba
sur ses jarrets, se releva et tomba de nouveau, entranant M. de
Charny dans sa chute. La marchausse, voyant ses deux chefs par terre,
s'arrta brusquement; deux ou trois archers quittrent l'trier pour
porter secours  M. de Charny, les autres lchrent leurs mousquets sur
la Droute et Grippard; mais Grippard et la Droute couraient dj du
ct de l'abbaye; les balles sifflrent  leurs oreilles, et ce fut
tout. M. de Pomereux,  la tte de ses laquais, caracolait  la suite
des archers et paraissait prendre un vif intrt aux incidents de
cette escarmouche. On l'aurait dit au thtre, assistant  la premire
reprsentation d'une comdie nouvelle. Aussitt qu'il fut auprs de M.
de Charny, il mit pied  terre et vint s'informer honntement de l'tat
de sa sant.

--Quand vous tes tomb, monsieur, j'ai eu grand'peur, lui dit-il; mais,
 ce que je puis voir, vous n'tes point bless.

--Point du tout, rpondit M. de Charny d'un ton bourru.

--C'est un coup de fortune, monsieur; car, en vrit, il faut rendre
justice au talent de ces gaillards-l. J'y suis pour un cheval de mille
cus, qui s'est fait tuer avec une gnrosit tout  fait estimable.
Il est fcheux que ce pauvre Bouletord n'ait point eu un cheval aussi
vertueux.

--Eh! monsieur, au lieu de discourir, il me semble que vous feriez mieux
de galoper! s'cria M. de Charny.

--C'est un point sur lequel j'ai le regret de n'tre point d'accord avec
votre seigneurie. Certainement, je ne suis point tout  fait mort comme
ce pauvre diable de Bouletord, que je vois l-bas couch comme un tronc
d'arbre, mais je ne vaux gure mieux.

M. de Charny haussa les paules.

--Que voulez-vous! reprit M. de Pomereux, ces gens-l n'ont pas ma vie,
mais ils ont ma parole, et nous autres gentilshommes, nous n'en avons
qu'une.

M. de Charny se mordit les lvres jusqu'au sang.

--Ton cheval, dit-il, en frappant sur la cuisse d'un archer.

L'archer descendit, et M. de Charny sauta en selle.

--En avant! vous autres! s'cria-t-il en lchant les rnes.

Toute la troupe le suivit.

M. de Pomereux jeta les yeux du ct de l'abbaye. Le temps qu'on
avait perdu ne l'avait pas t par les fugitifs; profitant du dsordre
qu'avait occasionn la mort du marchal des logis et la chute de M. de
Charny, ils avaient pouss du ct de l'abbaye, dont ils n'taient plus
spars que par une centaine de pas. Les deux femmes avaient t mises
sur le cheval de Bouletord; les premires elles touchrent aux portes de
l'abbaye, et l'on entendit bientt les tintements de la cloche qu'elles
agitaient. En ce moment les archers passaient devant le cadavre de
Bouletord. Il tait couch sur le dos, les yeux ouverts et la face
livide; la balle de la Droute avait trou le front entre les deux
sourcils; la main de Bouletord serrait encore la poigne de son pe,
et son visage gardait l'expression menaante qu'il avait au moment o la
mort l'avait surpris. Les chevaux, effars, tournrent autour du corps
sanglant; quelques-uns, trop rapidement lancs, sautrent par-dessus.

--Entendez-vous? dit  M. de Charny M. de Pomereux qui s'tait amus 
le suivre, voil le son d'une cloche qui aurait fait bondir notre cher
Bouletord, s'il n'tait pas dcidment mort.

M. de Charny enfona les perons dans le ventre de son cheval sans
rpondre. Mais dj la porte de l'abbaye s'tait ouverte, Suzanne et
Claudine en franchirent le seuil.

--Madame, dirent-elles  la religieuse qui les reut, il y a l deux
gentilshommes qui rclament votre protection... si vous ne venez pas 
leur aide, ils sont perdus.

--Qu'ils entrent s'ils sont innocents, qu'ils entrent encore s'ils sont
coupables, dit la religieuse; la maison de Dieu est un asile ouvert 
tous les malheureux.

Le cheval de Belle-Rose s'abattit  la porte de l'abbaye; celui de
Cornlius tait tomb  cinquante pas; le sang sortait de ses naseaux;
il gratta la terre de ses pieds et mourut. La Droute et Grippard
avaient abandonn les leurs sur la route et accouraient  toutes jambes.
Tous entrrent par la porte entr'ouverte; au moment o la religieuse la
repoussa sur ses gonds, on vit M. de Charny passer comme un clair
entre les arbres de l'avenue. Suzanne tomba  genoux et remercia Dieu.
Claudine pleurait et riait  la fois en passant des bras de Belle-Rose
aux bras de Cornlius.

--Ma foi! dit M. de Pomereux quand il fut aux pieds des murs, je crois
que nos oiseaux ont trouv un autre nid. Il m'est avis que nous ferions
bien  prsent de chercher une autre auberge.

Mais M. de Charny passa droit devant lui et frappa contre la porte de
l'abbaye avec le pommeau de son pe. M. de Pomereux arrta son cheval
qu'il se mit  caresser de la main.

--Vulcain sera fourbu, dit-il; c'est mille cus que je me ferai payer
par M. de Louvois.

M. de Charny, qui tait blme de fureur, frappait toujours.

--Monsieur, continua le comte, si vous cognez si fort vous aurez
maille  partir avec monseigneur de Paris, qui est fort chatouilleux 
l'endroit des privilges de l'glise.

--Eh! monsieur, s'cria M. de Charny, qui ne se contenait plus,
mettez-vous en qute d'une auberge, s'il vous plat, et laissez-moi
faire mon mtier!

--Faites, monsieur; aussi bien est-ce un mtier auquel je ne suis pas
propre le moins du monde.

Tout ce tumulte  une heure aussi avance de la nuit avait tir l'abbaye
de son repos. Les chevaux hennissaient et piaffaient autour des murs; on
avait entendu sept ou huit coups de feu et la cloche avait sonn presque
aussitt aprs.

--Au nom du roi, ouvrez, criait M. de Charny, qui meurtrissait les ais
de la porte.

L'abbesse survint. La croix d'argent brillait sur sa poitrine et ses
longs vtements descendaient jusqu' terre. On avait introduit les
fugitifs dans une espce de parloir o ils attendaient, poursuivis par
la voix menaante de M. de Charny. Quand la porte du parloir s'ouvrit,
l'abbesse tressaillit et serra le voile autour de son visage.

--Soyez les bienvenues, mes soeurs; et vous, messieurs, esprez,
dit-elle.

Sa voix grave et douce calma leurs angoisses; il parut  Claudine qu'ils
n'avaient plus rien  craindre; elle s'inclina sur la main de l'abbesse
et la baisa. Belle-Rose sentit son coeur battre sans qu'il pt
comprendre pourquoi.

--Dites  cet homme qui frappe  notre porte, reprit l'abbesse en
s'adressant  une soeur, que la suprieure de l'abbaye de Sainte-Claire
d'Ennery va sur l'heure lui rpondre elle-mme.

L'abbesse se retira et la soeur sortit pour excuter son ordre. Aux
paroles de la soeur, M. de Charny jeta un regard de triomphe sur M.
de Pomereux et remit son pe au fourreau. M. de Pomereux frona
les sourcils et se demanda s'il ne ferait pas bien de tomber sur la
marchausse avec ses gens; mais il comprit qu'il serait toujours temps
d'en venir  cette extrmit en cas d'alerte et attendit.

--Mais, s'cria tout  coup M. de Charny, je ne vois plus le capitaine
Brguiboul; qu'est-il donc devenu?

--Ma foi, rpondit le comte, je me suis battu avec lui, et je crois que
je l'ai tu.

M. de Charny regarda M. de Pomereux, sourit et ne rpondit pas.

--Allons, pensa le comte, s'il se tait, c'est qu'il me croit perdu.

Un quart d'heure se passa dans un profond silence. Les chevaux, anims
par la course, creusaient le sol de leurs sabots; M. de Charny allait
et venait, sombre et menaant, devant la grande porte de l'abbaye. M. de
Pomereux examinait  la drobe l'amorce de ses pistolets.

--Aprs tout, se disait-il, ce M. de Charny est un bandit, et j'en serai
quitte pour un voyage  l'tranger.

Il venait de l'intrieur de l'abbaye une rumeur confuse, et l'on voyait
luire, derrire les vitraux, des clarts qui faisaient tout  coup
rayonner les saints et les vierges dans leurs nimbes d'or. Bientt la
rosace et les vitraux s'illuminrent; on entendit les soupirs de l'orgue
qui s'veillait, et le grand difice de pierre versa sur la campagne
endormie l'harmonie et la lumire. M. de Charny et M. de Pomereux se
regardrent tout tonns. Au mme instant la grande porte de l'abbaye
s'ouvrit  deux battants, et un spectacle merveilleux s'offrit aux
regards des cavaliers. Le sanctuaire de l'abbaye resplendissait; mille
bougies fiches aux bras des lustres et dans les candlabres d'argent,
faisaient tinceler les chsses et les croix; les bannires flottaient
autour de l'autel et l'encens fumait dans les cassolettes; les soeurs
inclines sous leurs voiles chantaient les hymnes sacres, et l'on
voyait, au pied de la croix protectrice, les fugitifs agenouills. Le
Christ semblait les couvrir de ses bras mutils, et les anges de marbre
levaient vers le ciel leurs mains jointes dans l'attitude de la prire.
Au moment o la porte roula sur ses gonds, l'abbesse, prcde de la
croix et de la bannire, et suivie des religieuses ranges en longues
files, se tourna vers le porche. Un nuage bleutre volait sur leurs
pas, et les bougies du choeur qui scintillaient comme des toiles en
piquaient la transparence de mille rayons. La sainte procession s'avana
lentement et s'arrta le long des grands piliers; l'abbesse franchit
le seuil; la croix d'argent brillait entre ses mains, et la bannire de
l'ordre s'inclinait sur son front. Quand elle eut pos le pied hors de
l'abbaye, sur la limite qui sparait la terre de l'asile de la religion,
les chants moururent, et les soeurs plirent leurs genoux. Les archers
avaient d'abord t leurs chapeaux, mais  la vue de la croix, ils
hsitrent; l'un d'eux quitta l'trier, et jetant son mousquet,
s'agenouilla sur l'herbe; un autre l'imita, puis un troisime, puis
tous, vaincus par cet appareil de la religion. M. de Pomereux avait,
le premier, dcouvert son front et saut de selle. M. de Charny, seul 
cheval, frmissant de colre, attendait, la tte couverte et la main
sur la garde de son pe. Entre l'abbesse et lui, il y avait dix pas
 peine; au del des soeurs, dans la clart du choeur, il voyait
Belle-Rose et Suzanne, l'un prs de l'autre, les mains entrelaces; prs
d'eux, Cornlius et Claudine; derrire eux, la Droute et Grippard.
M. de Charny poussa son cheval. Le cheval fit trois pas, et s'arrta
piaffant, et secouant son mors charg d'cume. Le rayonnement de la
chapelle l'pouvantait. L'abbesse tendit la croix vers M. de Charny, et
de son autre main elle montra les fugitifs.

--C'est ici la maison de Dieu, dit-elle, et Dieu protge ceux que vous
cherchez. Entrez maintenant si vous l'osez.

M. de Charny recula lentement comme un tigre vaincu. Quand il fut 
vingt pas, l'abbesse rentra sous le porche; et les lourds battants de la
porte se fermrent avec un bruit sonore. Alors, cartant son voile,
elle montra aux regards des fugitifs le visage de Genevive de La Noue,
duchesse de Chteaufort.




XLIV

UN NID DANS UN COUVENT


Aprs que la porte de l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery se fut referme
sur les fugitifs, M. de Pomereux se tourna vers M. de Charny.

--Eh bien! monsieur, lui dit-il,  prsent que tout est fini, ne vous
semble-t-il pas qu'il serait bien temps de souper?

--Le bal pourrait bien venir aprs le souper, rpondit M. de Charny,
 qui il n'tait plus rien rest de sa violente colre qu'un lger
tremblement dans la voix; mettez-vous en qute d'un cabaret, moi je me
rends  Paris.

--Chez mon glorieux cousin, sans doute.

--Chez M. de Louvois,  qui je ferai part du secours que vous m'avez
prt dans toute cette affaire; je ne doute pas qu'il ne vous en
tmoigne lui-mme sa vive satisfaction.

--Parbleu! mon cher monsieur de Charny, je compte assez sur votre amiti
pour tre assur que vous serez le premier  m'en apporter la nouvelle.

M. de Charny rangea sa petite troupe et donna le signal du dpart. M. de
Pomereux, qui avait cette nuit-l une furieuse dmangeaison de parler,
poussa son cheval auprs de M. de Charny.

--En somme, reprit-il, l'aventure est dsastreuse; j'y perds un cheval
mort au service du roi: un cheval qui, pour le dvouement, ne le cdait
point au chien de Montargis; j'en ai trois ou quatre autres qui sont
fourbus; j'y perds encore une femme que j'tais en train d'adorer, et
j'ai mes habits tout dchirs en vingt endroits; tout compte fait, c'est
un total de sept ou huit infortunes dont vous me voyez marri.

M. de Charny tourmentait la bride de son cheval et se taisait.

--Ma foi, mon bon monsieur de Charny, continua M. de Pomereux, qui
prenait got  la raillerie, je suis trs curieux de connatre votre
avis sur l'espce de rcompense que M. de Louvois me tient en rserve.
Ouvrez-moi votre coeur l-dessus. Que vous semble d'un rgiment? J'aime
fort l'uniforme des dragons. C'est un corps trs  la mode, et je
voudrais tre M. de Lauzun, rien que pour en avoir eu l'ide... M. de
Louvois pourrait bien encore me gratifier d'un gouvernement... Il y a de
charmantes villes dans notre beau pays de France... S'il vous touche
un mot de Blois, d'Orlans, de Tours ou de Bordeaux, je vous autorise 
dire que j'accepte.

--Ne vous mettez point en peine, repartit M. de Charny, la rcompense
qu'on vous mnage sera telle que vous aurez lieu d'en tre surpris.

--Vous croyez! s'cria M. de Pomereux avec une feinte candeur. Il est
vident que M. de Louvois, clair par vos discours, dploiera toute la
gnrosit qui lui est naturelle. Ma seule crainte est qu'il aille trop
loin; ainsi, par exemple, je ne voudrais pas qu'il me comprt dans la
prochaine promotion aux ordres de Sa Majest.

--Quelle que soit la fte, j'amnerai les violons, rpliqua M. de
Charny.

On ramassa en chemin le corps de Bouletord et du capitaine Brguiboul,
et la petite troupe gagna Pontoise, o M. de Charny et M. de Pomereux
se sparrent. Celui-l prit des chevaux de poste et retourna ventre 
terre  Paris; l'autre chercha par les rues jusqu' ce qu'il et trouv
un cabaret, et il s'y installa le plus gaiement du monde. Malgr la
fatigue et l'inquitude que pouvaient lui causer les suites de cette
affaire, M. de Pomereux se conduisit de manire  prouver aux plus
incrdules que la mauvaise fortune n'avait aucune prise sur son apptit.
Il n'tait pas de msaventure qui pt l'empcher de savourer le fumet
d'une perdrix cuite  point, et pas de malheur qui le contraignt 
laisser pleine une bouteille de vin vieux. Au petit jour, le comte
boucla son ceinturon et paya l'cot.

--M. de Charny doit avoir,  l'heure qu'il est, se dit-il, rendu compte
 mon magnifique cousin du rsultat de notre poursuite. C'est un rcit
qui m'aura montr sous un point de vue tellement hroque, que je ne
saurais trop me hter d'chapper  la reconnaissance de monseigneur
le ministre. J'ai bien un tout petit prtexte  allguer pour ma
justification, mais avec un ministre de ce caractre, il faut
avoir quatorze fois raison pour ne pas avoir tort; mon prtexte est
insuffisant. J'ai bien encore la ressource d'aller en Turquie me battre
contre les Turcs, mais, en attendant, le plus court est de me rendre
 Chantilly. Quand je serai dans la maison du prince de Cond, ce
sera bien le diable si le ministre ne me respecte pas. Mon prtexte se
haussera tout de suite  la taille d'une vrit.

M. de Pomereux en tait  la queue de son raisonnement quand il mit le
pied  l'trier; il prit de suite un chemin de traverse et se rendit
tout droit  la rsidence royale du prince de Cond. Le prince de Cond,
celui-l mme qu'on devait appeler un jour le grand Cond, avait vu le
pre et le frre an du comte de Pomereux sur le champ de bataille
de Rocroi; le frre avait t tu en Flandre, en combattant sous ses
ordres. C'tait une famille de braves gentilshommes; il accueillit
noblement celui qui venait s'asseoir  l'ombre de son nom. M. de
Pomereux put se regarder sur l'heure comme un officier de sa maison.

Quand M. de Charny eut appris  M. de Louvois les vnements de la nuit,
le ministre bondit sur son fauteuil. Il se fit rpter les dtails
de cette fuite, et M. de Charny n'en omit aucune circonstance. M. de
Louvois s'tait rassis et l'coutait la tte dans sa main. Ce calme
apparent, dans une nature aussi violente, annonait un ressentiment
profond. M. de Charny ne s'y mprit pas. Aprs qu'il eut termin, M. de
Louvois se leva:

--Vous connaissez, dit-il, l'humeur de Sa Majest. Le roi Louis XIV ne
plaisante pas en matire de religion. Tout ce qui touche aux choses
de l'glise lui est sacr. Si vous aviez pntr dans le sanctuaire
de l'abbaye, j'aurais t contraint de vous dsavouer, et peut-tre ne
m'et-il jamais pardonn cette violence. Il faut attendre.

M. de Charny attacha son regard perant sur le ministre.

--L'attente n'est pas l'oubli, reprit M. de Louvois. Que ce soit dans
un mois ou dans un an, tt ou tard, Belle-Rose et Mme d'Albergotti
sortiront de l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery; la fortune les a trop
souvent secourus pour qu'elle ne les trahisse pas un jour. Ce jour sera
le ntre.

--Nous attendrons, dit M. de Charny avec un sourire sinistre.

--Sachez ce qu'ils font et ce qu'ils veulent faire. Si l'un ou l'autre
ou tous deux essayent de quitter l'abbaye, n'y mettez aucun obstacle;
mais surveillez leur dpart. Trop de prcaution les pouvanterait et
donnerait  Mme de Chteaufort et  M. de Luxembourg le temps d'agir
pour eux. Il faut qu'ils soient imprudents. Vous me comprenez?

--Parfaitement.

--Nous avons t jous deux fois, vous et moi; c'est trop de deux:
Belle-Rose s'est chapp de la Bastille, Mme d'Albergotti a fui du
couvent des dames bndictines, ils sont  prsent runis...

--Une victoire nous vengera des deux dfaites.

--Quant  M. de Pomereux, je lui ferai bien voir que la chevalerie n'est
plus de saison.

--Je crois qu'il tait bless, monseigneur, reprit M. de Charny d'un air
de commisration.

--Que ne continuait-il? Il aurait eu moins de peine  se faire tuer!

--Mais il avait engag sa parole, continua-t-il de sa voix mielleuse.

--Et sa parole engage sa tte, monsieur.

Tandis que M. de Pomereux tait  Chantilly avec le prince de Cond, et
M. de Charny avec M. de Louvois  Paris, les fugitifs bnissaient
Dieu qui les avait protgs dans leur entreprise. Aucune expression ne
saurait peindre la surprise de Belle-Rose et Suzanne au moment o
leur apparut le visage de Mme de Chteaufort. Tous deux la regardaient
effars, tandis qu'elle s'avanait vers eux, calme et souriante. Ce
n'tait plus la mme femme; la douleur avait pass sur ce beau front
pli, et il en tait rest une tristesse inaltrable, rpandue comme un
voile sur tous les traits; les austrits de la religion, le silence du
clotre et la prire avaient pli cette me dchire par l'amour;
elle s'tait incline sous la main de Dieu, et  la voir blanche et
recueillie, paisible et sereine, on comprenait que Mme de Chteaufort
n'avait emport du monde qu'un coeur pur par le pardon et qu'un esprit
plein de misricorde. Elle tait comme Madeleine aprs qu'elle eut
essuy de sa chevelure les pieds du Sauveur.

--Soyez sans inquitude, leur dit-elle; cette maison est la vtre, et la
main de Dieu est entre vous et ceux qui vous hassent.

Genevive embrassa Suzanne et Claudine, et salua Belle-Rose d'un ple
et doux sourire. Belle-Rose tait sans force et sans voix pour rpondre.
Les plus dvorantes ambitions l'avaient agit depuis quelques heures;
mille souvenirs l'assaillaient  prsent.

Il n'y avait pas dans le coeur de Suzanne de place pour la haine. Si un
instant la jalousie se rveilla  la vue de Genevive, elle chassa
bien vite ce sentiment indigne de toutes deux et rendit  l'abbesse son
baiser de soeur. Les religieuses se retirrent dans leurs cellules,
et Genevive elle-mme voulut conduire les htes que lui envoyait
la Providence aux appartements qu'elle leur destinait. Belle-Rose,
Cornlius, la Droute et Grippard furent tablis dans un corps de logis
dpendant des jardins de l'abbaye; Suzanne et Claudine restrent chez
l'abbesse.

--Permettez-moi de vous servir de mre, leur dit-elle; depuis que vous
avez franchi le seuil de cette maison, n'tes-vous pas mes filles?

Le lendemain, vers midi, Mme de Chteaufort fit appeler Belle-Rose. Elle
le reut dans un oratoire dont l'unique fentre s'ouvrait sur un paysage
tel que Paul Potter les aimait. Au loin, une rivire--l'Oise--baignait
de ses eaux paresseuses de grandes prairies toutes semes de peupliers;
 l'horizon vaporeux les clochers d'Auvers et d'Hrouville, quelques
chaumires  et l sous des bouquets d'arbres, des saules trapus le
long des ruisseaux, et dans les herbes un troupeau ruminant de vaches et
de boeufs. Le soleil teignait ces doux paysages d'une lumire dore qui
semblait tamise par la brume. Les merles sifflaient parmi les haies, et
l'on entendait tinter la sonnette des boeufs errant dans les prs. Une
sorte de luxe monastique brillait dans l'oratoire: l'abbesse n'avait pu
s'empcher de rester grande dame. Le christ d'ivoire tait le plus beau
modle de Jean Goujon; les tableaux attachs aux pans de chne noir
appartenaient aux meilleurs peintres italiens, une Nativit du Corrge,
une sainte Claire d'Andr del Sarte, une Vierge  l'enfant du Guide;
le bnitier et l'ange taient de Germain Pilon; les ciseaux les plus
dlicats avaient cisel le prie-Dieu et les lambris. Dans cet oratoire,
la religion se faisait attrayante et douce; Dieu et l'art, qui est fait
 son image, y prenaient le pcheur par la main. Genevive ne put se
dfendre d'un grand trouble  la vue de Belle-Rose. On vit une larme
poindre entre ses cils.

--Je me croyais bien forte, lui dit-elle, et voil que votre seule
prsence a remu toutes les cendres de mon coeur. C'est une preuve sans
doute que Dieu a voulu me mnager; il m'a secourue, il me secourra.

Le coeur de Belle-Rose lui sautait dans la poitrine; il dtourna les
yeux et regarda par la fentre les champs et l'horizon pour ne pas
laisser voir  Genevive son motion.

--Et d'ailleurs, Jacques, pourquoi ne pleurais-je pas devant vous?
reprit-elle; il y a des heures o les larmes sont agrables  Dieu; il
me semble que la souffrance est plus fconde que la prire, et j'ai tant
souffert que je commence  croire que je suis pardonne.

Vaincu par ces paroles, Belle-Rose prit la main de Genevive et la porta
contre son coeur; ses yeux taient tout remplis de larmes, et il ne se
cacha plus pour lui laisser voir qu'il pleurait.

--Vous aussi! dit-elle; ainsi je vous suis chre encore! Me
parlerez-vous comme un frre parle  sa soeur? Tenez, Jacques! j'ai
consacr toute ma vie et toute mon me  Dieu, et cependant il ne se
passe pas de jour que je ne l'invoque pour vous. Quand votre nom vient
sur mes lvres, je l'accueille comme un nom bni, et il ne me semble pas
que je fasse mal en le mlant  mes prires.

Jacques contemplait Mme de Chteaufort en silence; elle ne lui tait
jamais apparue sous cet aspect, o la tendresse se confondait avec la
pit, et en mme temps que son me palpitait  la voix de Genevive, il
prouvait pour elle un respect plus profond.

--Oh! dit-elle avec un doux sourire, je ne suis plus la mme femme; la
duchesse pleine de superbe et de ddain a fait place  la plus humble
des religieuses; il me semble que ma vie d'autrefois est un rve dont il
ne m'est rest qu'un souvenir; j'ai noy tout le reste sous le repentir.
Vous le dirai-je, mon ami? j'ai voulu me rendre digne d'avoir t aime;
le Christ, qui a relev la Madeleine, me pardonnera cette pense. A
prsent, je puis mourir, il me semble que nous habiterons le mme coin
du ciel.

--Vous tes ma soeur, Genevive, et une autre vie que vous ne
partageriez pas me serait amre, lui dit Belle-Rose.

Genevive lui pressa la main doucement.

--Vos paroles sont bonnes au coeur, reprit-elle, mais  prsent que
je me suis confesse, vous disant tout ce qu'il y avait en moi, me
permettez-vous bien de vous parler de vous-mme?

--Parlez, Genevive.

--J'ai caus toute la nuit avec Suzanne; c'est une pauvre me dj
fortement prouve; elle s'est ouverte  moi comme une soeur  sa soeur,
et je sais quelles douleurs vous ont agits tous deux depuis la soire
de Villejuif. C'est la main de Dieu qui vous a tous conduits ici. Vous y
tes entrs errants et proscrits, vous en sortirez libres et maris.

Belle-Rose tressaillit  ces mots.

--Si le malheur vous visite, au moins serez-vous deux  le supporter; si
le bonheur vous sourit enfin, il vous paratra plus doux tant ensemble,
ajouta Mme de Chteaufort. Il ne faut pas que vous quittiez cet asile
sans qu'un prtre ait bni votre amour. Deux poux peuvent vivre 
l'ombre de cette abbaye; deux amants le pourraient-ils?

--Ce que Suzanne voudra, je le ferai, dit Belle-Rose.

--Suzanne est prte, rpondit Genevive d'une voix mue; dans trois
jours vous serez maris.

Belle-Rose, aprs ces mots, se retira plein de trouble. Demeure seule,
Mme de Chteaufort s'agenouilla devant son prie-Dieu, toute ple et les
mains jointes.

--Mon Dieu! dit-elle d'une voix brise par les sanglots, bnissez-les et
qu'ils soient heureux!

Elle resta longtemps immobile, le front courb sous la croix; quand elle
se leva, son visage tait comme celui d'un martyr, souffrant et rsign.
L'abbesse de Sainte-Claire d'Ennery fit prvenir l'vque de Mantes,
qui promit de donner aux jeunes poux la bndiction nuptiale, et
l'on dcida que ce jour-l mme Cornlius Hoghart et Claudine seraient
maris. La joie de Belle-Rose et de Suzanne tait grave et recueillie,
celle de Claudine enfantine et souriante; elle rougissait en regardant
Cornlius, et ne pouvait s'empcher de le regarder  toute minute;
Cornlius ne savait ce qu'il faisait ni ce qu'il disait. C'taient,
entre ces quatre personnes, d'interminables conversations et de profonds
silences; au plus fort de leurs entretiens il arrivait parfois qu'on
voyait passer sous les arceaux du clotre la silhouette lgante de
l'abbesse; ses mains diaphanes tenaient un livre d'heures; elle les
saluait d'un doux sourire et disparaissait sous les sombres votes.
Alors tout le monde se taisait, et Suzanne, qui tait toujours la
premire  la voir, mettait un doigt sur sa bouche et courait  elle
pour l'embrasser.

--Je ne sais pourquoi, disait Claudine s'essuyant les yeux, le sourire
de cette pauvre abbesse me donne envie de pleurer.

Cornlius regardait Belle-Rose et soupirait. Dans ces moments-l,
Belle-Rose aurait voulu avoir deux vies pour donner l'une  Genevive et
conserver l'autre  Suzanne.

Quant  la Droute, il ne se tenait pas d'aise. On avait toutes les
peines du monde  l'empcher de chanter, et malgr la saintet des lieux
il se serait livr  mille extravagances, si Belle-Rose et Cornlius
n'avaient employ la moiti de leur temps  maintenir sa joie dans des
limites honntes. Grippard, qui en toute chose prenait modle sur la
Droute, tait d'un contentement  nul autre pareil. Ils s'vertuaient
ensemble  btir mille chteaux en Espagne; et Grippard, enthousiasm
par les discours du sergent, jurait qu'il ne quitterait jamais la
compagnie d'un capitaine tel que Belle-Rose. Sur ces entrefaites, et
la veille du jour fix pour la crmonie, M. de Pomereux se prsenta 
l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery. On ne l'eut pas plutt annonc, que
Belle-Rose courut  sa rencontre avec Cornlius. Les trois jeunes gens
s'embrassrent tout d'abord.

--Morbleu! s'cria le comte, il faut croire qu'il est dans ma destine
d'agir toujours au rebours du bon sens; je devrais vous har de toute
mon me, et je sens que je vous aime de tout mon coeur.

--Vous avez fait l'histoire de mes sentiments, rpondit Belle-Rose.

--A prsent que j'ai acquitt sur le chemin de Pontoise la lettre de
change que vous avez tire sur moi dans une rue de Douvres, parlez-moi
de vos affaires.

Cornlius conta  M. de Pomereux ce qu'on avait rsolu.

--Nous nous marions dans la chapelle de l'abbaye, ajouta-t-il; mais, 
la faon dont les choses se passent tout  l'entour du monastre, nous
aurions tout aussi bien pu nous marier en grande pompe dans l'glise
paroissiale de Pontoise.

--Quoi! pas un archer aux environs? dit le comte.

--Personne; au reste, vous avez d vous en convaincre en venant ici.
Avez-vous rencontr le plus petit soldat de la marchausse?

--Pas un seul, et voil justement ce qui me chagrine.

--Eussiez-vous mieux aim en voir cinquante?

--Peut-tre oui.

--Voil qui est plaisant!

--Eh! que diable! quand M. de Charny agit, au moins sait-on ce qu'il
fait; mais quand il se tient coi, Lucifer lui-mme ne pourrait deviner
ce qu'il mdite. S'il n'y a pas d'alguazils autour de l'abbaye, c'est
qu'il doit y avoir une foule d'espions  un quart de lieue.

La justesse de cette observation frappa Cornlius et Belle-Rose.

--Tenez, ajouta M. de Pomereux, le bonheur vous endort. Vous connaissez
M. de Charny et vous l'avez vu  l'oeuvre. Concluez.

--Merci, dit Belle-Rose, en serrant la main du comte; ainsi, vous nous
engagez  tre sur nos gardes?

--Plus que jamais; je ne sais pas o est le pril, mais il est quelque
part. Quand M. de Charny n'aboie pas, c'est qu'il s'apprte  mordre.

La Droute fut averti.

--Bon! dit-il, j'ai encore de la poudre et du plomb.

Et il se mit  charger ses mousquets et ses pistolets.

L'vque de Mantes arriva le lendemain. L'autel tait par de fleurs.
Claudine, rouge comme une fraise, s'agenouilla prs de Cornlius, non
loin de Belle-Rose et de Suzanne. Genevive tait assise dans le choeur
avec les autres tmoins, qui taient M. de Pomereux, la Droute et
Grippard. L'abbesse avait revtu les insignes de sa dignit religieuse
et relev son voile. Elle tait belle d'une beaut chrtienne, et durant
toute la crmonie, elle garda un maintien plein de calme et de dignit.
Forte de son sacrifice, elle ne laissa rien voir des blessures dont
son coeur saignait. Cornlius, qui avait tout devin, l'admirait et
la plaignait. La Droute, qui se doutait bien de quelque chose dont il
n'avait jamais parl, baisa sans qu'on s'en apert le bout du voile de
l'abbesse.

--Vrai Dieu! dit-il tout bas, c'est un coeur de soldat!

Quand la crmonie fut termine, l'abbesse signa la premire sur le
registre de la paroisse. Suzanne se jeta dans ses bras.

--Je vous dois mon bonheur, lui dit-elle, comment vous le rendrai-je
jamais?

--Aimez-moi, rpondit Genevive, et nous serons quittes.

On avait prpar aux jeunes poux un logement dans un corps de btiment
dpendant de l'abbaye, mais spar du logis principal par de vastes
jardins. Les soeurs ne dpassaient jamais une certaine limite que la
suprieure avait seule le droit de franchir. Les maris se rendirent
dans cette maison, o ils taient  la fois libres et en sret. Les
appartements taient propres et gais.

--Vous tes ici chez vous, et vous y demeurerez tant qu'il vous plaira,
leur dit Genevive. Soyez heureux, je me retire.

--Ne viendrez-vous pas quelquefois nous visiter dans cette retraite que
nous vous devons? lui dit Suzanne en levant sur elle ses grands yeux.

--Oui, reprit Mme de Chteaufort, qui la baisa au front, je reviendrai
parfois respirer  l'ombre de votre bonheur.

Suzanne la suivit du regard aussi loin qu'elle put la voir, et quand la
taille svelte de l'abbesse eut disparu derrire les arbres, elle soupira
tout bas et dit:

--Si je n'tais pas  lui, mon Dieu, je voudrais qu'il ft  elle!

M. de Pomereux allait et venait par la chambre; tout  coup ses yeux
s'arrtrent sur une bote place sur un meuble, autour duquel il
ravaudait depuis un instant, flairant les bouquets et chiffonnant
les dentelles. Il prit la bote, et voyant le nom qui tait sur la
suscription, il poussa un lger cri. Suzanne se retourna, et le voyant
tout ple, courut  lui.

--Qu'avez-vous? dit-elle.

--Cette bote que vous avez l, qui vous l'a donne? rpondit-il.

--Gabrielle de Mesle, une pauvre fille qui est morte au couvent des
dames bndictines.

--Gabrielle est morte! s'cria M. de Pomereux tout en tremblant.

--Oui, reprit Suzanne; son dernier soupir a t ce nom qui est crit sur
cette bote.

--Le chevalier d'Arraines! elle l'aimait donc toujours!

--Vous le connaissez? s'cria Suzanne en saisissant la main de M. de
Pomereux.

--C'est moi, mon Dieu!

En disant ces mots, le comte tomba sur une chaise et cacha sa tte entre
ses mains.




XLV

LE CHEVALIER D'ARRAINES


La douleur chez un homme aussi frivole en apparence que l'tait M.
de Pomereux avait quelque chose d'trange et de sincre qui toucha
profondment les spectateurs. On se tut autour de lui. Suzanne ouvrit la
petite bote et en tira la lettre et les cheveux qu'elle remit au comte.

--Tenez, dit-elle, voil tout ce qui reste de Gabrielle.

M. de Pomereux prit la lettre et la pressa de ses lvres  l'endroit o
l'on voyait l'criture de la pauvre morte. Quant  lire ce qu'elle
avait crit, il ne le pouvait pas, tant il pleurait. Au bout de quelques
minutes, il se redressa, prenant une des mains de Suzanne et tendant
l'autre  Belle-Rose:

--J'ai coutume de railler et je pleure comme un enfant, leur dit-il;
mais devant vous il me semble que je puis le faire.

--Ces larmes font que nous vous en estimons davantage, lui dit Suzanne.
Il n'y a que les bons coeurs qui souffrent.

M. de Pomereux se fit raconter les dtails que Suzanne avait recueillis
de la bouche de Gabrielle. La mort de cette pauvre fille le navrait.

--Elle tait si jeune et si bonne! Que faisais-je, grand Dieu! tandis
qu'elle mourait? disait-il.

Et c'tait alors de nouveaux sanglots.

--Elle pleurait, elle m'aimait, elle expirait, reprenait-il, et moi je
vous tenais,  vous, madame, je ne sais quels sots discours! Misrable
que j'tais! Comment se fait-il que je n'aie point devin sa prsence
aux dames bndictines? je l'en aurais arrache!

--Elle ne l'et point voulu, dit Suzanne.

--C'est une terrible histoire!... tais-je digne de ce coeur pur comme
le diamant? J'ai vcu d'une trange sorte, et cependant je l'ai toujours
aime. Elle occupait une place secrte au fond de mon coeur o ma pense
n'osait descendre; elle y vivait comme une idole qu'on adore et qu'on
n'approche pas. J'ai suivi bien des sentiers fangeux, emport loin
d'elle par je ne sais quelle fougue indompte, quels dsirs insatiables;
mais dans cette existence o mon coeur laissait un peu de sa force
 toutes les aventures du chemin, elle est la seule chose que j'ai
entoure d'amour et de respect. C'tait la goutte de rose sur le roc
aride, la fleur embaume entre les ronces. Pauvre Gabrielle! Je me
souviens encore de l'heure o elle s'est enfuie, rougissante et confuse,
me laissant un aveu dans son regard limpide! Trois ans aprs, elle tait
morte! Et moi, je donnais tous mes jours au hasard; j'avais tant vu de
mensonges que je m'tais fait de la vrit un rve qu'il faut aimer sans
y croire. Quand je la rencontrai, j'tais un cadet de famille, n'ayant
pour toute fortune que la cape et l'pe. Le chevalier d'Arraines
n'tait point un parti convenable pour la fille du marquis de Mesle; je
l'aimais, et je le lui dis sans savoir pourquoi... Plus tard, mon frre
mourut; hritier du titre et du nom, je pouvais presque prtendre  sa
main; mais j'tais sans nouvelles, et ce fut alors que mon pre m'envoya
 Malzonvilliers. Depuis cette visite, mes jours ont coul comme de
l'eau; il ne m'en est rien rest, qu'un peu d'cume  la surface. Pauvre
Gabrielle!

Le comte de Pomereux colla sa bouche aux cheveux de son amante.

--Tout ce que j'ai de bon vient d'elle, reprit-il. Que son souvenir me
protge!

Il fit quelques pas aprs ces mots et revint prs de Suzanne.

--Vous avez assist  son agonie et consol sa souffrance, lui dit-il
les deux mains sur les siennes. Dans la joie et dans le malheur, quoi
qu'il advienne, par le nom sacr de Gabrielle, je suis  vous et aux
vtres. Et vous, messieurs, qui tes  prsent son mari et son frre,
ajouta-t-il en se tournant du ct de Belle-Rose et de Cornlius,
faites-moi l'honneur d'accepter mon amiti.

Cette scne, o M. de Pomereux s'tait montr sous un aspect tout
nouveau, fit une impression profonde sur les jeunes gens; ils se
sparrent du comte, le coeur mu.

--C'est un jour heureux, dit Suzanne, nous avons retrouv une amie et
gagn un ami.

A quelques centaines de pas de l'abbaye, M. de Pomereux fit rencontre
d'un estafier qui se promenait le nez au vent le long du chemin. Ce
drle,  mine effronte, l'examina fort attentivement tandis qu'il
passait. Le comte, qui n'aimait pas les curieux, poussa vers lui; mais
l'estafier se jeta dans un taillis, o il fut bientt  l'abri de toute
poursuite.

--Voil qui me prouve que je ne m'tais point tromp, se dit M. de
Pomereux. Je serais fort surpris, vraiment, si cet homme n'tait pas aux
gages de M. de Charny.

A couen, M. de Pomereux remonta dans le carrosse qui l'avait amen
de Chantilly, et se dirigea vers Paris, en donnant ordre au cocher
de toucher chez M. de Louvois. Il se doutait bien de l'accueil qui
l'attendait chez le ministre; mais le jeune comte tait un de ces
esprits aventureux qui se plaisent aux situations violentes et trouvent
un grand charme dans les luttes o la vie est en pril. Aussitt
qu'il eut connaissance de l'arrive de M. de Pomereux, M. de Louvois
s'empressa de le faire entrer. Le comte ne vit pas tout d'abord le
visage du ministre, qui buvait  mme dans un grand pot plein d'eau.

--Diable! murmura-t-il, il faut qu'il soit fort en colre pour tre si
fort altr.

--Ah! ah! mon beau cousin, vous voil donc de retour? fit le ministre,
en jetant, aprs avoir bu, un regard vif et prompt sur le comte de
Pomereux.

--Allons! je ne m'tais pas tromp, pensa le comte, qui soutint sans en
paratre mu le coup d'oeil menaant du matre, et reprit tout haut:

--Ma foi, oui, monseigneur; j'prouvais une si violente contrarit de
ne vous avoir point vu depuis ces derniers jours, que ma premire visite
 Paris a t pour vous.

--C'est un grand empressement dont je vous remercie, mon cher comte.

--Laissez donc! on n'a pas toute une famille de cousins comme vous, et
quand par hasard on en possde un, on se doit tout  lui.

--J'ai toujours compt sur votre dvouement; il parat mme que ce
dvouement a dpass mon attente.

--Vous me flattez.

--Non vraiment; on assure qu'aux environs d'Ennery, vous vous tes
comport en chevalier du temps de la chevalerie. Vous avez clips
la gloire d'Amadis, et l'illustre Galaor lui-mme n'est qu'un pleutre
auprs de vous.

--Ah! monseigneur! vous ajoutez trop de foi au rcit de M. de Charny.

--Il est vrai; c'est de lui que je sais vos exploits.

--C'est un excellent ami que ce bon M. de Charny! J'tais bien sr qu'il
agirait comme il l'a fait.

--Oh! il ne m'a rien cach! que n'tais-je l pour applaudir  vos
prouesses!

--Votre approbation et t ma plus douce rcompense, monseigneur.

Le jeu plaisait  M. de Louvois, qui s'amusait avec M. de Pomereux
comme un chat fait d'une souris; seulement la souris avait un aplomb qui
l'tonnait un peu.

--Mon admiration a commenc, continua le ministre, au furieux combat
que vous avez soutenu contre l'indomptable Belle-Rose et le terrible
Irlandais. J'ai dplor la fatalit qui a fait que votre pe s'est
rompue au moment o la victoire allait se dclarer pour vous.

--La guerre a ses fortunes! murmura M. de Pomereux avec un geste tout
plein de philosophie.

--Trois secondes aprs, j'ai t touch jusqu'aux larmes au rcit qu'on
m'a fait...

--M. de Charny, toujours.

--Toujours... au rcit qu'on m'a fait, dis-je, de votre constance 
tenir la parole jure. C'est beau, c'est grand, c'est antique! Rgulus
ne se ft pas mieux conduit, et j'imagine que l'ombre d'Aristide doit
vous jalouser. C'est un trait sublime, mon cousin.

--Vous me comblez, monseigneur, rpliqua le comte d'un petit air
modeste.

--Point, je vous rends justice. Et plus tard, votre promptitude 
provoquer le capitaine Brguiboul, qui avait gratign votre botte et
votre honneur du mme coup, votre vaillance  mettre l'pe  la main et
votre habilet  le tuer raide, ont excit mon enthousiasme.

--Mon Dieu! monseigneur, je me suis souvenu de notre parent.

--C'est ce que j'ai pens. Par exemple, j'ai bni la Providence qui n'a
pas voulu que votre pe se rompt cette fois.

--C'est que la fortune me devait une revanche.

--Eh bien! croiriez-vous, mon charmant cousin, que cette conduite
hroque n'a pas produit sur d'autres l'effet qu'elle a produit sur moi?

--En vrit?

--Il y a des esprits mal faits qui ont voulu voir dans ces merveilleuses
aventures un parti pris de contrecarrer l'autorit du roi.

--Voyez-vous a!

--Et ils sont alls jusqu' dire que vous n'tiez plus digne de la
faveur de Sa Majest et que je devrais vous retirer ma protection.

--L-dessus je suis tranquille.

--Que vous me connaissez bien! s'cria M. de Louvois en trempant ses
lvres dans le pot plein d'eau; j'ai rembarr ces personnes-l d'une
furieuse faon; mais l'une d'elles, qui est fort des amis de M. Colbert,
m'a fait observer que ce n'tait point dans de telles circonstances
qu'il convenait de vous charger d'une mission fort dlicate que je vous
avais rserve.

--Et par gard pour les circonstances, vous avez confi la mission  un
autre.

--Fallait-il me laisser accuser d'une odieuse partialit?

--Non pas.

--Une autre personne a fait remarquer que le roi ne serait point charm
de voir  la tte de ses rgiments un officier dont le concours avait
compromis le succs d'une entreprise o il importait de russir. Le roi
est un peu comme M. de Mazarin: il aime les gens heureux.

--Si bien que j'ai perdu le rgiment aprs avoir perdu la mission?

--Hlas! oui; j'tais fort afflig de la tournure que prenait
l'entretien lorsqu'un dernier coup est venu m'craser.

--Ah! il y a un dernier coup?

--Un horrible coup! Aprs vous avoir dpouill, ces gens-l ont prtendu
qu'il tait urgent de vous arrter. Ce sont des personnes mticuleuses
qui ne croient pas aux pes casses et aux engagements d'honneur.

--L'incrdulit est un vice parisien, monseigneur.

--Vous comprenez que j'ai dit leur fait  tous ces gens-l;
malheureusement on est revenu  la charge, et afin qu'on ne s'imagint
point que ma parent me rendait injuste...

--Vous avez cd?

--Tout juste, mon cousin.

--Et voil que je vais tre arrt!

--C'est  la Bastille qu'on vous enverra, et je vous y donnerai tout
loisir de mditer votre dfense pour confondre les calomniateurs.

--C'est un projet qui me sduit; il est seulement fcheux que je ne
puisse pas l'excuter, rpondit M. de Pomereux d'un air tout afflig.

--Et pourquoi donc, s'il vous plat?

--Parce que je n'irai pas  la Bastille.

--Vous n'irez pas  la Bastille! s'cria le ministre en se levant.

--Mon Dieu, non!

--Voil qui est plaisant!

--Point, c'est fort srieux.

--Et si je vous l'ordonne?

--Alors je suis sr que monseigneur le prince de Cond me le dfendra.

--Le prince de Cond! rpta M. de Louvois tout abasourdi.

--Lui-mme!

--Et qu'a-t-il  voir dans cette affaire?

--Parbleu! ne suis-je pas un officier de sa maison?

--Vous!

--Sans doute?... Mais, au fait, vous ne savez pas la moiti de ce qui
s'est pass! Au rcit de M. de Charny il manque un dnoment... C'est
toute une histoire, monseigneur!

Le sang-froid de M. de Pomereux tourdissait M. de Louvois; il avala un
grand verre d'eau et faillit briser le gobelet en le remettant sur la
table.

--Voulez-vous que je vous la conte? reprit le jeune gentilhomme.

--Contez, mais dpchez-vous, rpondit M. de Louvois qui frappait le
parquet  coup de talon.

--Oh! ce ne sera pas long! Figurez-vous donc qu'aprs avoir quitt M.
de Charny  Pontoise, je suis all trouver  Chantilly monseigneur le
prince de Cond, qui a toujours t plein de bont pour ma famille; nous
en avons mille preuves que je pourrais citer.

--Passons l-dessus.

--Soit, ce rcit blesserait ma modestie. Je lui ai exprim le dsir que
j'avais d'entrer dans sa maison; il y avait tout juste une charge de
capitaine des chasses vacantes; il me l'a offerte, je l'ai accepte, et
je suis entr en fonctions hier matin.

M. de Louvois se promenait par la chambre, l'oeil en feu et le sourcil
fronc.

--J'ai mme forc un cerf dix-cors pour mes dbuts, et ce matin,
continua tranquillement M. de Pomereux, monseigneur le prince de Cond
m'a expdi  Paris pour terminer certaines affaires qui le concernent
particulirement. Vous comprenez bien que si j'accepte votre offre
d'aller  la Bastille, dans le but de me justifier, les affaires du
prince en souffriront. Or, mes intrts doivent passer, je crois, aprs
les siens. Le prince de Cond est prince du sang, monseigneur.

M. de Louvois allait et venait par la chambre comme une bte fauve; la
colre s'amassait dans son sein. Tout  coup, il lui vint dans la pense
que M. de Pomereux, dont il connaissait l'audace, cherchait  le tromper
pour gagner du temps.

--Votre histoire est un conte, mon brave cousin! s'cria-t-il en le
couvrant de son regard tincelant.

--Ah! vous croyez, fit M. de Pomereux; eh bien! regardez!

M. de Pomereux prit nonchalamment M. de Louvois par le bras, et le
conduisant  l'une des fentres de l'appartement qui donnait sur la cour
de l'htel, il lui montra du doigt un carrosse qui attendait. La livre
tait aux couleurs du prince, et sur les panneaux de la voiture on
voyait l'cusson d'azur aux trois fleurs de lis d'or, avec la barre de
la maison de Cond.

--S'il vous restait quelque doute, je pourrais les dissiper, ajouta le
comte avec la mme tranquillit.

Et ouvrant la fentre, il appela  toute voix:

--H! l'pine!

Un laquais  la livre du prince accourut sous la fentre, le chapeau 
la main.

--Abaisse vivement le marchepied du carrosse, et dis  Bourguignon de
serrer les guides; nous allons partir.

Le laquais salua et s'avana vers le cocher, qui ramassa les rnes
aussitt. M. de Pomereux referma la fentre et se tourna vers le
ministre:

--Vous avez vu, monseigneur, dit-il en souriant.

M. de Louvois tait ple de colre: quelle que ft sa puissance, il
n'en tait pas encore  s'attaquer au prince du sang. L'arrestation d'un
officier de la maison du prince de Cond tait une de ces choses dont
les consquences pouvaient tre incalculables. Les princes de Cond ne
plaisantaient pas sur le chapitre de leurs privilges, et ils taient
gens  mener l'affaire jusqu'au roi. On pouvait tout contre M. de
Pomereux, simple gentilhomme; on ne pouvait rien contre M. de Pomereux,
capitaine des chasses, et protg par l'cu aux trois fleurs de lis
d'or.

La fureur n'aveuglait pas tellement M. de Louvois qu'il ne vt clair
dans leur position respective. Il comprit qu'il tait vaincu et se
rsigna. M. de Pomereux attendait, les bras croiss.

--Allez, lui dit le ministre.

Au moment o le comte se retirait, M. de Louvois le retint par le bras.

--Vous tes  M. de Cond, lui dit-il, restez-y, mon brave cousin. C'est
un conseil que je vous donne en passant.

--Il vient de vous et je n'aurai garde de l'oublier.

M. de Pomereux s'inclina profondment et sortit.

Quand le ministre entendit la voiture aux armes du prince rouler sur
le pav de la cour, il saisit, dans un accs de rage folle, un vase de
porcelaine de Svres qui tait sur la chemine, et le broya contre le
mur.

Depuis le mariage de Belle-Rose et de Suzanne, les doux ombrages de
l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery avaient vu les plus beaux jours
que les deux amants eussent encore vcu. C'tait sans cesse de longues
promenades dans les bois, de silencieuses rveries au bord des eaux
murmurantes, de charmants entretiens le soir dans les prs. On ne
pouvait rencontrer l'un d'eux qu'on ne ft aussitt sr d'apercevoir
l'autre. Ils avaient toujours  se dire mille choses qu'ils s'taient
dites mille fois. Le matin les trouvait ensemble assistant, les mains
unies, au rveil du jour; le soir les retrouvait encore errant cte 
cte le long des mmes ruisseaux. Les semaines s'coulaient comme des
heures. Quant  Claudine et  Cornlius, ils se demandaient si les
heures avaient des ailes. Le bonheur de Suzanne tait grave: elle avait
beaucoup souffert; le bonheur de Claudine tait gai: elle avait toujours
espr. La joie de l'une lui mettait des larmes dans les yeux; la joie
de l'autre lui mettait le rire aux lvres: c'taient deux caractres
diffrents et deux mes jumelles. Rien ne pouvait distraire Cornlius
et Claudine de leur tendresse; mais il arrivait parfois que les mains de
Suzanne et de Belle-Rose se sparaient, que leurs ttes, inclines l'une
vers l'autre, se fuyaient, que le mot d'amour bgay par leurs lvres
s'teignait tout  coup. C'tait lorsque dans l'ombre des alles
ils voyaient passer la grave et silencieuse Genevive, blanche comme
l'ivoire, avec ses yeux tout pleins de flammes. Elle tait bonne et
souriante pour eux et venait souvent s'asseoir  leur ct durant de
longues heures; mais chaque fois qu'elle partait, il semblait  Suzanne
qu'elle tait plus ple et plus triste. Suzanne et tout donn, hormis
Belle-Rose, pour lui rendre le repos. Sa dlicatesse allait jusqu'
viter toute parole ou toute action qui aurait pu rveiller la douleur
toujours vivante dans ce coeur bless; elle s'en faisait une tude,
et Genevive, qui la devinait, l'embrassait au front en la nommant sa
fille. Cette tristesse tait dans la vie de Suzanne et de Belle-Rose
comme une pine dans un bouquet fleuri; mais ils s'efforaient d'en
adoucir l'amertume, et parfois ils amenaient un sourire sur le visage de
la pauvre dsole. Un jour, Suzanne se suspendit en rougissant au cou
de Belle-Rose et lui dit tout bas  l'oreille quelques mots qui firent
tressaillir le soldat. Belle-Rose la prit dans ses bras et bnit Dieu,
les lvres colles au front de sa femme. Ce jour-l, Mme de Chteaufort
vit les jeunes poux, et surprit le doux secret qui mettait un lien
nouveau autour de leur vie. A l'aspect du bonheur qui rayonnait sur leur
visage, elle frmit de la tte aux pieds.

--Que Dieu vous bnisse dans votre maternit! dit-elle  Suzanne, les
mains leves sur son front, et elle s'loigna le coeur gros de larmes.

Quand Belle-Rose la vit si morne et si dsole, une voix intrieure lui
reprocha son inaction. Un instant le bonheur lui avait fait oublier
le devoir. Il comprit ce qui lui restait  faire, et il se rsolut de
l'accomplir sur-le-champ. Ds le soir mme, il chercha la Droute, qui
s'amusait  faire des citadelles de gazon avec son ami Grippard et 
les prendre d'aprs toutes les rgles de la stratgie militaire. Il le
trouva dans un coin du couvent qui venait d'ouvrir la tranche devant un
bastion.

--H! la Droute! l'vque de Mantes arrive demain matin, nous nous
arrangerons pour partir demain soir, lui dit-il.

La Droute culbuta le bastion d'un coup de pied et jeta son chapeau en
l'air, en criant: Vive le roi!




XLVI

PAR MONTS ET PAR VAUX


Depuis qu'il s'tait attach  la fortune de Belle-Rose, la Droute
avait pris got aux aventures. Lorsque, aprs avoir men quelque
entreprise  bonne fin, il trouvait un asile convenable, il en usait
comme Annibal usa de Capoue; mais il lui tardait bien vite de se
retrouver aux prises avec les prils. Il ne faut donc point s'tonner si
la proposition du capitaine le mit en joie. La Droute ouvrit les yeux
et tendit l'oreille.

--Tu sais, la Droute, que c'est demain le jour o monseigneur de Mantes
a coutume de venir chaque semaine  l'abbaye? reprit Belle-Rose.

--Oui, capitaine.

--Monseigneur est ordinairement accompagn d'une suite assez nombreuse.

--Il y a les secrtaires en surplis et les piqueurs en bottes fortes,
les vicaires en soutane et les laquais en livre, ceux-l dans les
carrosses et ceux-ci derrire.

--Si bien que lorsque tout ce monde s'en va, personne ne s'avise de
regarder les gens sous le nez.

--Ce serait une assez vilaine besogne.

--Eh bien donc! il faut que demain soir je sois un de ceux qui partent
de l'abbaye avec monseigneur.

--Et avec la livre sur le dos, afin que l'habit fasse passer le moine.

--Sans doute.

--a peut s'arranger.

--Ainsi tu t'en charges?

--Trs volontiers. Il y a dans cette suite un certain cocher qui aime
 causer de guerre et de bataille avec moi; il est fort bavard et trs
buveur. Je lui conterai dix siges et vingt assauts;  la quatrime
escarmouche il sera gris; au moment de faire sauter la mine il roulera
sous la table, et je le dshabillerai  l'article de la capitulation.

--Tu en parles comme si c'tait dj fait.

--Eh! que diable, cet homme a deux vices et je les connais! Il est 
moi!

--Sais-tu, la Droute, que si tu n'avais pas t sergent des canonniers,
tu aurais pu tre un des sages de la Grce?

--C'et t tant pis pour la sagesse; la mienne est quelquefois bien
voisine de la folie.

--Qu'elle soit ce qu'elle voudra, pourvu que demain je sois cocher.

--Et moi quelque chose comme laquais ou valet de pied.

--Toi? non pas, tu restes.

--Ah bah!

--Ne faut-il pas que Suzanne ait un ami sur qui elle puisse compter?

--Il y a l'Irlandais.

--Cornlius est mari.

--Justement; il s'entend aux choses du mnage, tandis que moi je n'ai
jamais pu parler qu'aux canons et aux chevaux.

--N'importe! un seul peut russir l o deux choueraient; tu resteras.

--Il suffit; vous tes un goste qui gardez tous les prils pour vous.

Le lendemain l'vque de Mantes arriva dans les murs de l'abbaye; les
jours de visites pastorales taient des jours de fte pour toute la
communaut; les pauvres des villages voisins accouraient de bonne heure
autour des portes, o l'on faisait des distributions d'aumnes; les
malades se faisaient transporter sur le passage du saint homme qui les
bnissait; il baptisait les petits enfants, confessait les nonnes, et
tous les notables du pays venaient lui prsenter leurs compliments en
le priant d'appeler les bndictions du ciel sur les moissons ou sur les
semailles, selon le temps. La multitude qui encombrait la chapelle de
l'abbaye et tous les environs rendait la surveillance bien difficile.
Pour quiconque et voulu quitter le couvent, seul et ml  la foule, il
y avait peu de risque  courir; ml  la suite de l'vque, il n'y en
avait plus. La Droute ne manqua pas d'attirer au logis des rfugis le
cocher qui avait un si grand faible pour les histoires militaires.

--Il y a l-haut, lui dit-il, un gros pt de venaison et du vin
d'Orlans qui vous attendent: si l'apptit vous est venu au grand air,
nous djeunerons ensemble, et, tout en dmolissant le pt, je vous
conterai le sige d'Arras, par M. de Turenne.

Le cocher confia ses chevaux au premier valet qui se trouva sous sa
main, et courut s'enfermer avec la Droute. Le pt fut dcoiff, on
dboucha les bouteilles, et ds les premires rasades le rcit commena.
Tandis que la Droute traitait le cocher, Grippard, qui avait ses
instructions, traitait un piqueur. Quant  Belle-Rose, il crivait une
lettre  Suzanne. Vers le soir on prpara les quipages de monseigneur:
les ecclsiastiques montrent dans les carrosses, et les laquais se
tinrent prts, la main  la crinire des chevaux. En ce moment la
Droute courut chercher Belle-Rose.

--H! capitaine, lui dit-il, le tour est fait, htez-vous.

Belle-Rose entra dans la chambre du sergent. Le cocher, tout dshabill,
dormait comme un bienheureux sur le lit de la Droute, qui riait de tout
son coeur. Les habits taient proprement tals sur une chaise.

--Il est gris comme un Suisse, dit le sergent; et afin qu'il ne lui prt
pas fantaisie de se rveiller, j'ai ml une infusion de pavots 
mon petit vin d'Orlans. Ainsi ne vous gnez pas, il n'aura garde
d'entendre.

Belle-Rose s'habilla lestement; le cocher tait  peu prs de sa taille
et blond comme lui; il s'enfona le chapeau jusqu'aux yeux et descendit
l'escalier. On commenait  crier aprs lui au moment o il parut dans
la cour; il se dirigea vers le carrosse de l'vque, et grimpa sur le
sige comme s'il n'et fait que cela toute sa vie. Comme Belle-Rose
tournait les talons, Grippard entra tout doucement chez la Droute.

--C'est fini, lui dit-il.

La Droute le remercia et disparut. L'vque tait mont dans son
carrosse, Belle-Rose toucha les chevaux du fouet et l'attelage partit.
On allait grand train; des valets arms de torches couraient au-devant
de la voiture, clairant la route. A un quart de lieue de l'abbaye,
Belle-Rose remarqua sur le revers de la chausse des gens d'assez
mauvaise mine qui regardaient curieusement le cortge. Il se souvint
des avertissements de M. de Pomereux, appliqua un coup de fouet  ses
chevaux et passa sans tre inquit; la livre de monseigneur l'vque
le protgeait. On relaya  Meulan, et vers minuit on arriva  Mantes.
La premire personne que Belle-Rose aperut dans la cour du palais
piscopal, ce fut la Droute qui descendait de cheval en costume de
piqueur.

--C'est encore toi! s'cria-t-il, ne sachant s'il devait rire ou
gronder.

--C'est toujours moi. Quand je vous ai vu partir, mes jambes n'y ont
pas tenu; elles sont entres toutes seules dans de grosses bottes
qui taient par l; mes bras, de leur ct, se sont fourrs dans la
souquenille d'un piqueur qui dormait  la faon du cocher que vous
savez; je me suis trouv son chapeau sur la tte sans savoir comment il
y tait venu, et tandis que je rflchissais  cette mtamorphose, mes
pieds se sont dirigs vers l'curie o tait le cheval du brave garon.
Je les ai laisss faire, si bien qu'au bout d'un instant je me suis
vu en selle; le cheval est parti tout seul; j'ai pens que c'tait la
Providence qui le voulait ainsi, et voil comme j'ai galop jusqu'
Mantes.

A mesure que le rcit de la Droute s'avanait, la colre de Belle-Rose,
qui,  vrai dire, n'tait pas bien grande, s'en allait.

--Et le piqueur? demanda-t-il.

--Oh! il dort  ct du cocher.

Suzanne avait trouv la lettre de Belle-Rose. Elle ne contenait que peu
de mots. Belle-Rose la prvenait qu'un devoir, dont l'accomplissement
ne pouvait pas tre plus longtemps retard, l'appelait  dix ou douze
lieues de l'abbaye.

Ne craignez rien, lui disait-il en finissant, je ne cours aucun danger;
notre amour me protge, et vous me reverrez d'ici  trois ou quatre
jours.

Suzanne communiqua cette lettre  Cornlius, qui ne put lui donner
aucune espce d'explication sur le motif de cette absence. Cornlius
regrettait seulement de n'avoir pas t averti.

--Au moins, dit-il, serais-je parti avec lui.

Une heure aprs, on s'aperut de l'absence de la Droute.

Suzanne remercia le sergent dans le fond de son coeur et attendit,
mettant sa confiance en Dieu. Belle-Rose et la Droute abandonnrent le
palais piscopal dans la nuit, changrent de vtements, se procurrent
des chevaux et sortirent de Mantes au petit jour.

--Maintenant que je suis de l'expdition, dit la Droute, au moins me
direz-vous bien o nous allons?

--Nous allons dans un petit pays qui est  trois ou quatre lieues de
Rambouillet.

--Comment nommez-vous ce petit pays?

--Rochefort.

--Un joli coin de terre tout entour de bois et de prs; l o il n'y
a pas d'arbres il y a des herbes; les poulets y sont dodus, les filles
point farouches et le vin du cru pas trop mauvais.

--Tu connais Rochefort?

--J'y suis all en recrutement, il y a de a quelque cinq ou six ans.

--Si bien que tu as conserv tout  la fois la mmoire du coeur et de
l'estomac.

--Quels souvenirs en rapporterai-je  prsent?

--Pour cette fois, mon pauvre garon, tu n'auras gure le loisir de
continuer tes tudes sur le caractre des filles de Rochefort; tu
mangeras bien deux ou trois poulets, si tu veux, mais tu ne boiras du
vin du cru qu'autant qu'il t'en faudra pour te maintenir en bonne sant.

--Eh! eh! a m'a tout l'air d'une expdition.

--C'est en effet quelque chose d'approchant: nous sommes partis deux,
nous reviendrons trois.

--Ah! diable! fit la Droute en attachant sur Belle-Rose un regard
curieux.

--Ce troisime-l n'est peut-tre pas,  l'heure qu'il est, beaucoup
plus haut que ta botte.

--Un enfant?

--Tout juste.

La Droute avait une question au bout des lvres, mais cette question,
il n'osait la faire; Belle-Rose la devina  l'air de son visage et
sourit. Ce sourire donna du courage  la Droute, qui l'observait du
coin de l'oeil; il ouvrit la bouche:

--Dites donc, mon capitaine, ce petit bonhomme m'a tout  fait la mine
d'tre un petit canonnier?

--Ce petit bonhomme est un chevau-lger.

Pour le coup, la Droute n'y tait plus; il se gratta le front et
chercha par la pense quel rapport il pouvait y avoir entre son matre
et le petit cavalier. Il aurait cherch longtemps sans rien trouver, si
Belle-Rose ne l'et tir d'embarras.

--Mon camarade, reprit-il, ce chevau-lger est un neveu de M. de
Nancrais.

--Un neveu du colonel! s'cria la Droute qui bondit de joie sur sa
selle.

--Tout bonnement.

--Eh bien, capitaine, nous en ferons un marchal de France!

--Certainement; et pour commencer, tu lui apprendras le maniement des
armes.

Les deux voyageurs prirent par Septeuil et Montfort-l'Amaury; c'tait 
la fois le plus court et le plus sr. La route tait peu frquente, et
il n'tait pas probable que les agents de M. de Charny eussent pouss de
ce ct-l. On coucha  Rambouillet, et ds le matin, au soleil levant,
on se rendit  Rochefort. A l'instant de partir, la Droute s'absenta
quelques minutes; quand il revint  l'htellerie, Belle-Rose lui demanda
la cause de son loignement.

--Voici, rpondit le sergent: il m'a sembl que pour des gens qui vont
en expdition, nous sommes mdiocrement arms, vous d'une houssine,
moi d'une branche de coudrier. J'ai conclu une petite affaire tout 
l'heure.

--Quelle affaire?

--Un cadet de famille qui va je ne sais o, a perdu cette nuit tout
son argent comptant au lansquenet contre un malttier; je lui ai offert
vingt pistoles de son quipement, qu'il m'a tout de suite cd, et
le voil: il y a l'pe et les pistolets; quant  moi, j'ai pris la
dfroque du valet. Les armes sont en bon tat, et si les gens de M. de
Charny ont envie de nous dire deux mots, ils trouveront  qui parler.

Belle-Rose passa l'pe  sa ceinture, mit les pistolets dans les fontes
et l'on s'engagea dans la fort des Ivelines. Au bout d'une heure, on
traversa le bois de la Selle, qui touche au bois de Rochefort. Il
tait  peu prs dix heures quand on vit les premires maisons du bourg
parpilles dans les champs. Un petit garon rdait le long d'une haie,
cueillant des mres sauvages.

--H! mon ami! lui cria Belle-Rose, indique-moi, s'il te plat, le logis
du vieux Simon le garde; tu auras une pistole pour ta peine.

--Suivez-moi d'abord et gardez votre pistole aprs, rpondit l'enfant,
qui se tourna du ct de Belle-Rose.

C'tait un bel enfant, fier et souriant; ses yeux taient humides et
doux, ses joues fraches et brunies par le soleil, sa bouche rouge comme
une cerise. Il secoua sa tte toute charge de longs cheveux plus fins
que la soie, et prit un sentier dans les prs. Belle-Rose le regardait
marcher d'un pas ferme et rapide, s'arrtant parfois pour cueillir une
marguerite ou prenant sa course comme un chevreuil; sa taille souple
et dlicate se ployait comme un jonc; il bondissait parmi les herbes
et franchissait les ruisseaux comme s'il avait eu des ailes aux pieds.
Belle-Rose pensa  l'avenir et demanda  Dieu de lui envoyer un enfant
qui ft semblable  celui-l. De temps  autre, le petit garon se
retournait pour regarder si les deux trangers le suivaient, et l'on
voyait ses dents de perle briller dans un sourire. Au bout d'un quart
d'heure de marche  travers champs, on arriva devant une maisonnette
dont la faade tait orne de grands lierres qui lui faisaient une
cuirasse verte et gaie; les hirondelles avaient leurs nids aux coins
des fentres, et les girofles mles aux liserons et aux paritaires
fleurissaient aux abords du toit de chaume. Il y avait des noyers
derrire la maisonnette, un petit pr devant o paissaient deux ou
trois belles vaches, et tout  ct un jardinet tout rempli d'arbres
fruitiers. Un poulain accourut au galop vers l'enfant, fouettant l'air
de sa queue, grattant l'herbe du pied, joyeux et frmissant; mais  la
vue des trangers il s'arrta court, hennit, tendit son cou et partit
comme un trait.

--Il est doux, mais farouche comme une chevrette, dit l'enfant, qui se
mit  siffler pour rappeler le poulain.

A ce bruit connu, le poulain pirouetta sur ses jarrets, ne voulant pas
avancer, mais n'osant dj plus reculer. Les vaches paisibles tournrent
leur tte pesante vers l'enfant et firent quelques pas jusqu' la
lisire du pr; deux chiens vinrent, en jappant, se rouler sous
ses mains caressantes, et une bande de poules, avec leurs poussins,
accoururent en caquetant; la maisonnette semblait se rveiller. Ce
tableau rappela  Belle-Rose le temps o il vivait dans la maisonnette
voisine du faubourg de Saint-Omer; c'tait la mme paix, la mme grce
et la mme innocence. Une voix le tira de sa rverie; cette voix
tait celle du vieux garde, que tout ce bruit avait conduit hors de la
chaumire.

--Voil, pre, dit l'enfant, deux trangers qui dsirent te parler.

Le garde s'approcha et salua Belle-Rose.

--Qu'y a-t-il pour votre service, mon gentilhomme? dit-il.

Belle-Rose jeta la bride de son cheval  la Droute, et pria Simon de le
suivre dans la chaumire.

--L'affaire qui m'amne, reprit-il, a quelque importance; il s'agit d'un
enfant dont la garde vous a t confie.

Simon plit  ces mots et regarda fixement Belle-Rose.

--Qui vous envoie? demanda-t-il.

--Une personne qui a toute autorit sur cet enfant, la seule qui puisse
efficacement le protger; et tirant de sa poche un papier, Belle-Rose le
tendit au garde.

Simon prit la lettre et l'ouvrit en tremblant. Elle tait de Mme
de Chteaufort et priait le vieux garde d'obir en toute chose 
Belle-Rose,  qui elle transmettait tous ses droits sur l'enfant.

--Ordonnez, monsieur, reprit le garde, qui avait peine  parler.

--Est-il ici? demanda Belle-Rose.

--Il y est.

--Ainsi, je puis l'emmener ds aujourd'hui?

--Vous le pouvez.

--Il faut alors qu'il se tienne prt  partir dans quelques heures.

Le vieux garde hsita, les paroles mouraient sur ses lvres; il fit un
violent effort sur lui-mme et ouvrit la bouche:

--Vous enlevez avec l'enfant toute la joie et tout l'espoir de cette
maison; je me suis habitu  l'aimer, et maintenant que je n'ai plus que
peu d'annes  vivre, je ne puis me faire  l'ide de le perdre. Ne le
reverrai-je plus?

Belle-Rose prit la main du garde et la serra.

--Vous le verrez toujours, si vous voulez, lui dit-il.

--Que faut-il que je fasse? s'cria Simon.

--Je le conduis au couvent de Sainte-Claire d'Ennery.

Le garde tressaillit.

--A l'abbaye de Sainte-Claire! reprit-il. Eh bien! je vous y suivrai,
et je trouverai bien, avec l'aide de Mme de Chteaufort, une maisonnette
comme celle-ci, et tous les jours je verrai Gaston.

--Vous l'appelez Gaston? s'cria Belle-Rose qui se souvint de M.
d'Assonville.

--C'est la duchesse qui l'a voulu. Un nom de gentilhomme, ma foi, et
qu'il porte bien. H! Gaston! continua le garde en ouvrant la porte de
la chaumire, viens par ici; voil un brave soldat qui va te faire faire
ton premier voyage.

Le bel enfant qui avait servi de guide  Belle-Rose entra.

--Aprs mon premier voyage, vous me ferez bien faire ma premire
campagne, dit-il.




XLVII

UN LOUVETEAU


Avant de retourner  Sainte-Claire d'Ennery, Belle-Rose devait se rendre
 Paris, o il avait laiss les papiers que la duchesse de Chteaufort
lui avait confis, et qui constataient l'tat de Gaston. Belle-Rose les
avait remis  M. Mriset, qui s'tait empress de les serrer tout au
fond d'une armoire secrte o il cachait son argent. Ces papiers taient
cachets et scells aux armes de la duchesse; M. Mriset ne les voyait
jamais sans penser aux nombreuses aventures de Belle-Rose, et il
en tirait, comme toujours, cette consquence que Belle-Rose tait
certainement un des personnages les plus considrables du pays.

--Quand il sera premier ministre, disait-il en forme de proraison, je
lui demanderai une place de concierge dans un chteau royal.

L'air ouvert et franc de Belle-Rose avait charm le petit Gaston, qui
s'tait pris tout de suite d'une grande amiti pour lui. Une part
de cette amiti avait rejailli sur la Droute, qui se prtait de la
meilleure grce du monde  tous les caprices du bonhomme, se sentant,
disait-il, d'excellentes dispositions pour gter le neveu de M. de
Nancrais. Il ne fallait pas vivre plus de trois heures avec le petit
Gaston pour comprendre l'affection qu'il inspirait au vieux garde.
C'tait un enfant prompt, alerte, souriant, hardi comme un coq l o
il y avait du pril, et caressant comme une petite fille  la moindre
complaisance. Au bout d'un quart d'heure, la Droute l'adorait, et quand
il fallut songer au dpart, Gaston savait dj charger et dcharger un
pistolet, et se servir comme une recrue d'un mousquet de bois que le
sergent lui avait faonn. Gaston voulut  toute force monter  cheval
pour aller  Paris; l'ide de voyager comme un soldat lui faisait un
plaisir extrme; Belle-Rose hsitait  le contenter, craignant pour lui
les fatigues du chemin; mais la Droute, qui tenait  gagner les bonnes
grces du petit bonhomme, leva toutes les objections: tandis qu'on
discutait encore, il trouva dans le pays un petit cheval  la fois
vigoureux et doux sur lequel il installa Gaston, le fouet en main. Le
vieux garde embrassa son cher enfant et jura  Belle-Rose qu'il serait
avant lui  Sainte-Claire d'Ennery, et la cavalcade se dirigea vers
Paris par Chevreuse et Sceaux. Il tait prs de minuit quand Belle-Rose
entra dans la grande ville; il n'y avait personne dans les rues si
ce n'est  et l quelques galants qui gagnaient le logis de leurs
matresses, le manteau sur le nez; on voyait encore de distance en
distance luire des lumires derrire les jalousies, mais les bruits
taient rares et les clarts discrtes. C'tait l'heure de Vnus.

--Le moment est propice, dit Belle-Rose  la Droute, je puis sans
risque frapper chez notre ami M. Mriset. On n'a garde de me croire 
Paris, et si, par hasard, on pouvait se douter de ma prsence, ce n'est
pas  cette heure qu'on me chercherait.

--Et d'ailleurs, vous rencontrt-on, comment pourrait-on vous
reconnatre, en compagnie de ce petit bonhomme? C'est notre providence 
nous que cet enfant.

Mais la providence dormait de tout son coeur. La Droute l'avait assise
devant lui et la soutenait entre ses bras. Quand on fut proche de la
barrire du Maine, Belle-Rose descendit de cheval.

--Tu vas te rendre  la rue du Roi-de-Sicile, chez M. de Pomereux,
dit-il au sergent; quoi qu'il arrive, vous y serez en sret.

--Et vous?

--Moi, je vais chez l'honnte M. Mriset.

--Seul?

--Non, avec mon pe.

--A pied?

--Sans doute! les fers d'un cheval sont indiscrets: ils diraient d'o je
viens et o je vais  tout le quartier.

La Droute regardait tour  tour le capitaine et l'enfant.

--Si nous nous y rendions tous trois, dit-il enfin.

--Mon brave sergent, rpondit Belle-Rose, ce serait exposer le petit
sans profit pour les grands.

Il jeta la bride de son cheval aux mains de la Droute, et tandis que
l'un se dirigeait vers la rue du Roi-de-Sicile par la rue Saint-Jacques,
l'autre prenait du ct de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice. La nuit
tait noire; il faisait un grand vent qui chassait de lourdes nues dans
le ciel; les girouettes criaient sur les toits, et les ais mal ajusts
des vieilles portes grinaient sur les gonds tremblants. Parfois on
voyait d'immobiles toiles scintiller entre les dchirures des
nuages dont les pans chevels semblaient raser les grandes tours de
Notre-Dame. Belle-Rose serra son manteau autour de ses paules, s'assura
que son pe et son poignard jouaient facilement dans leur gaine,
et s'enfona dans le faubourg Saint-Germain. Il arriva  la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice par la rue de Vaugirard. Comme il en tournait
l'angle, il vit un homme cach sous un porche, qui dormait roul dans
une cape de gros drap, le chapeau sur les yeux. Belle-Rose pensa que
c'tait un laquais qui tait tomb l en sortant du cabaret, et il passa
outre. La maison de l'honnte M. Mriset semblait,  cette heure avance
de la nuit, la plus silencieuse de toutes les silencieuses maisons
du quartier; les volets en taient bien clos, et pas une lumire ne
brillait par leurs fentes et leurs jointures. Belle-Rose souleva le
marteau et frappa. Au troisime coup, le volet d'une fentre perce
au-dessus de la porte s'ouvrit lentement, et l'on vit la tte
patriarcale du pre Mriset qui se penchait, protgeant de la main la
flamme d'une chandelle.

--Qui va l? dit-il d'une voix un peu inquite.

--Descendez vite! murmura Belle-Rose, on vous le dira quand vous serez
plus prs.

A l'accent de cette voix bien connue, M. Mriset ferma prcipitamment le
volet, et courut  l'escalier. Mais en mme temps que c'tait un homme
tout dvou, M. Mriset tait un propritaire trs prudent. N'tant pas
bien sr de la finesse de son oue, et voulant viter toute surprise
fcheuse, il fit jouer la charnire d'un judas taill dans la porte
et regarda son interlocuteur. C'tait  quoi s'occupait un troisime
personnage, dont Belle-Rose ne souponnait pas la prsence dans cette
partie de la rue du Pot-de-Fer. Ce personnage n'tait autre que le
laquais qu'il avait vu endormi sous un porche. Au premier coup de
marteau, le dormeur secoua ses oreilles et ouvrit les yeux; au second,
il se dressa pour savoir d'o venait le bruit; au troisime, il marcha
du ct de la maison de M. Mriset. A la manire dont il posait son pied
par terre, rasant la muraille, il tait clair que le prtendu laquais
avait quelque intrt  n'tre pas aperu. Le bout d'une longue rapire
dpassait sa cape, et au moment o il s'tait lev, une paire de
pistolets avait brill en compagnie d'un poignard  sa ceinture de cuir.
De porte en porte, cette espce de sacripant gagna un angle obscur
d'o il lui fut ais de tout voir sans tre vu. Quand la lumire tomba
d'aplomb sur le visiteur nocturne, l'espion pencha sa tte et l'examina
curieusement. Mais Belle-Rose lui tourna le dos, il ne put distinguer
que sa grande taille.

--Est-ce bien vous? demanda le propritaire souponneux.

--Regardez vite et ouvrez vite, lui rpondit Belle-Rose en dcouvrant
son visage.

M. Mriset sourit, repoussa le judas et tira les verrous. L'espion
n'avait rien entendu, ces quelques paroles ayant t prononces tout
bas; mais le sourire et l'action de M. Mriset ne lui chapprent pas.
Il en conut fort judicieusement que le visiteur tait un des habitus
de la maison, et qu'il fallait qu'il et quelque affaire urgente pour
arriver  cette heure. La porte s'entr'ouvrit et Belle-Rose passa; mais
en voulant la repousser, il se tourna vers la rue, et la lumire, que
M. Mriset tenait  la main, claira subitement le visage de Belle-Rose,
dont le manteau n'avait pas t relev. Ce fut comme une apparition;
mais l'espion, qui avait tout vu, tressaillit dans son coin.

--C'est lui! murmura-t-il.

La porte se referma et il s'lana dans la rue. En trois bonds il eut
atteint l'angle de la rue du Vieux-Colombier, et regarda autour de lui;
la rue tait noire et silencieuse. On n'y entendait pas d'autre bruit
que les plaintes du vent qui sifflait entre les chemines. L'espion tira
un sifflet de sa poche et siffla doucement une premire fois, puis un
peu plus fort une seconde, puis enfin trs fort une troisime, mettant
une minute ou deux d'intervalle entre chaque coup de sifflet. Personne
ne rpondit  cet appel. L'espion frappa du pied.

--Le misrable, dit-il, sera sans doute all se griser dans quelque
cabaret!... A moins qu'il ne se soit endormi comme moi dans quelque
coin, reprit-il.

L'espion fureta de tous cts en marchant  ttons; il ne trouva
personne. Il revint au coin de la rue du Pot-de-Fer, et pitina quelques
minutes indcis; tantt il faisait une trentaine de pas en courant du
ct de la rue du Vieux-Colombier, tantt il retournait  la hte vers
la maison de M. Mriset. Son esprit irrsolu se livrait  un monologue
intrieur.

--Si je vais chercher main-forte, pensait-il, pour investir la maison
et saisir Belle-Rose, il peut trs bien, durant mon absence, sortir et
disparatre. C'est une hirondelle, que ce gaillard-l; mais si je reste,
il est clair qu' moi tout seul, adroit et fort comme il l'est, je ne
parviendrai jamais  m'emparer de sa personne. Pourquoi, diable, Robert
n'est-il pas  son poste?

L'espion reprenait son instrument et sifflait. Mais Robert
n'apparaissait pas davantage. L'espion mit le sifflet dans sa poche,
craignant, s'il en usait encore, d'attirer l'attention de Belle-Rose, et
se dcida  rester en observation dans le coin sombre qu'il avait quitt
au moment de l'entre du capitaine dans son ancien logis.

--Quand il sortira, se dit-il, si personne n'est encore venu, je le
suivrai, et je trouverai bien en route quelqu'un des ntres qui pourra
m'aider  le prendre ou  le tuer.

L'espion se colla contre le mur et resta dans une complte immobilit.
Cependant Belle-Rose avait suivi M. Mriset dans la chambre o si
souvent il avait dormi.

--Je n'ai pas longtemps  rester chez vous, lui dit-il, ne faisant que
traverser Paris...

--Quoi! pas mme cette nuit? s'cria l'honnte propritaire dont nous
connaissons le faible pour Belle-Rose.

--Pas mme une heure; je viens seulement pour retirer de vos mains
certains papiers que je vous ai confis il y a dj quelque temps.

--Ils sont dans ma chambre ici prs.

--Vous allez donc, s'il vous plat, les prendre et me les apporter.

--Au moins, reprit M. Mriset en se levant, me ferez-vous l'honneur
d'accepter une tranche de pt de gibier que mon neveu Christophe a pay
de ses conomies pour m'en faire prsent, et de boire un verre de vieux
vin de Bourgogne dont je n'use qu'aux grandes occasions.

La marche et le grand air avaient ouvert l'apptit de Belle-Rose, il
accepta l'offre de M. Mriset, qui courut chercher le pt, la bouteille
et les papiers. Belle-Rose serra les papiers dans sa poche, fit une
brche au pt, but un verre de vin et embrassa cordialement le vieux
bonhomme, qui, ayant tenu tte au capitaine, se sentait tout attendri.

--Maintenant je pars, mon cher monsieur Mriset, lui dit Belle-Rose.

--Pour longtemps?

--Je l'ignore.

--C'est juste; quand on a tant d'affaires!...

--C'est moins la quantit que la qualit, mon cher hte, et les miennes
sont d'une espce trs dlicate.

M. Mriset hocha la tte d'un air grave et mystrieux et prit le
flambeau pour clairer Belle-Rose, qui descendait l'escalier. Le petit
souper auquel le propritaire avait invit le capitaine avait retard la
sortie de Belle-Rose d'une petite heure. La pluie tait tombe pendant
le repas, et l'espion grelottant n'avait pas remu du coin o il s'tait
blotti.

--Si j'attrape la fivre, disait-il en tourmentant le manche de son
poignard, au moins faudra-t-il qu'il me la paye!

Quant  Robert, on ne l'avait point vu. Enfin la porte s'ouvrit,
l'espion retint son souffle, et Belle-Rose sortit. Le ciel commenait 
se dcouvrir, et l'on apercevait entre les nuages de larges bandes d'un
azur profond, d'o venait une ple clart. Belle-Rose s'engagea dans la
rue des Canettes et prit par la rue du Four le chemin du carrefour Buci;
il marchait  grands pas et tournait brusquement le coin des rues.

--Cet homme n'est pas en peine d'un asile et sait o il va, se dit
l'espion qui longeait les murailles  ses trousses.

Belle-Rose regardait devant lui; l'espion regardait de tous cts,
cherchant un camarade, mais les cabarets taient ferms; Paris semblait
dsert. Deux heures venaient de sonner  l'horloge de la Sorbonne. Au
coin de la rue Saint-Andr-des-Arts, ils rencontrrent des voleurs en
train de forcer une boutique; un peu plus loin, rue Pave, ils virent
un tudiant qui grimpait par une chelle  un balcon. Belle-Rose n'avait
que faire d'inquiter les filous et les amants: il passa. L'espion le
suivit. Comme il arrivait sur le quai, Belle-Rose crut entendre marcher
 une centaine de pas derrire lui; il se retourna et ne vit rien;
au bout du pont Saint-Michel, le mme bruit se renouvela; cette fois
Belle-Rose aperut une ombre noire qui filait le long du parapet.

--On me suit, pensa Belle-Rose.

Et pour s'en assurer, au lieu de prendre par la rue de la Barillerie,
il tourna le coin de la rue de la Calandre et s'arrta  la partie qui
touche  la rue de la Juiverie, prtant l'oreille. Belle-Rose mit la
main sur la garde de son poignard, entr'ouvrit son manteau pour tre
prt en cas d'attaque et se dirigea vers le pont Notre-Dame. L'espion
n'avait rien remarqu; mais en passant dans la rue de la Lanterne, qui
aboutit au quai, il aperut derrire les vitres d'un cabaret mal ferm
un de ses camarades qui buvait. Il entra et lui frappa sur l'paule.

--H! Gargouille, lui dit-il  l'oreille, je tiens une piste; cours chez
M. de Charny et rveille-le.

--Notre homme est  Paris? s'cria Gargouille, en se dressant.

--Je le suis; au chemin qu'il prend, je ne doute pas qu'il n'aille chez
M. de Pomereux; il y sera comme dans une souricire. Cours!

Les deux acolytes suivirent ensemble le pont Notre-Dame, au bout duquel
l'un prit  gauche et l'autre  droite. Belle-Rose, qui avait l'oreille
au guet, entendit la course de Gargouille, qui s'loignait par la rue
Planche-Mibray, tandis que l'espion s'avanait du ct de la place de
l'Htel-de-Ville. Belle-Rose, bien sr de son fait cette fois, prit
son parti sur-le-champ. Il entra d'un pas plus rapide dans la rue de
l'pine, se jeta dans la rue de la Tixranderie et se blottit dans
l'ombre d'une porte qui faisait le coin de la rue des Coquilles. Malgr
la clart que distillaient les toiles, ce quartier, l'un des plus
fangeux et des plus noirs de Paris, tait sombre et lugubre. Les
vieilles maisons y rapprochaient leurs faades humides et les ruelles y
rampaient dans les tnbres comme des serpents. L'espion, qui craignait
de perdre la trace de Belle-Rose, hta sa course et entra dans la rue de
la Tixranderie au moment o Belle-Rose s'arrtait au coin de la rue des
Coquilles; il fit quelques pas en avant, mais n'entendant plus marcher,
lui-mme s'arrta. Belle-Rose l'attendait le poignard  la main;
quelques instants se passrent dans cette immobilit rciproque; mais le
capitaine, qui ne savait pas ce que le drle que l'espion avait racol
en route tait all chercher, se dcida le premier  agir. Il se jeta
tout  coup hors de sa cachette et marcha rsolument vers l'espion;
l'espion, qui se tenait sur ses gardes, leva un pistolet qu'il avait 
la main et pressa la dtente; mais la pluie avait mouill la poudre et
le coup ne partit pas. Belle-Rose fondit sur l'espion, qui n'eut que le
temps de s'armer d'un poignard. La lutte fut courte et dcisive: dou
d'une force terrible, Belle-Rose prit l'espion  bras-le-corps, et le
faisant ployer, il lui plongea son poignard dans la poitrine jusqu'
la garde. L'homme tomba en poussant un cri dsespr. Un cri terrible
rpondit  ce cri. Belle-Rose prta l'oreille et entendit du ct de la
rue des Arcis le bruit d'une troupe d'archers qui accouraient; il jeta
son manteau et se prcipita vers la rue du Roi-de-Sicile par la rue de
la Verrerie.

En trois minutes il atteignit l'htel de M. de Pomereux, grimpa, en
s'aidant des sculptures et des saillies, au balcon qui rgnait devant la
faade, fendit la jalousie d'un coup de poignard, brisa la vitre, ouvrit
la fentre et bondit dans l'appartement. Au mme instant, un coup de feu
clata dans la rue; la balle fit sauter le chssis derrire Belle-Rose.
A cette brusque dtonation, M. de Pomereux, qui causait avec la Droute
devant la chemine, saisit son pe.

--Belle-Rose! s'cria-t-il  la vue du capitaine.

Belle-Rose jeta son poignard ensanglant sur le tapis.

--Monsieur le comte, lui dit-il, je viens au nom de Gabrielle vous
demander l'hospitalit.




XLVIII

VAINCRE OU MOURIR


M. de Pomereux devina aux paroles de Belle-Rose que le danger tait
grand; chez un homme de ce courage, elles indiquaient la certitude d'un
pril imminent. Le comte saisit la main du capitaine et la serra.

--Vous avez prononc un nom qui vous fait inviolable; je rponds de vous
corps pour corps, lui dit-il.

La Droute s'tait jet sur le balcon et regardait dans la rue. A la
lueur vacillante des toiles, il aperut quatre ou cinq hommes qui
allaient et venaient parlant  voix basse; il tendit l'oreille et put
entendre quelques mots de leur conversation.

--C'est ici...

--Parbleu! il a grimp le long du mur comme un chat...

--J'ai entendu tomber la vitre qu'il a mise en pices...

--Tenez, le verre craque sous mes pieds!

--S'il tait rest un instant de plus sur le balcon, je lui mettais la
balle de ce mousquet dans le dos; mais il a disparu au moment o mon
doigt pressait la dtente, dit le cinquime.

Un autre accourut du bout de la rue.

--Et Landry? lui demanda-t-on.

--Il est mort, et je l'ai laiss au coin d'une borne.

--Ma foi, il faut attendre, reprit celui qui paraissait le chef de la
bande et qui tenait une pe nue  la main.

Au moment o Gargouille avait quitt celui qu'on venait de nommer
Landry, il avait pris sa course du ct de l'htel de M. de Louvois. Au
coin de la rue des Lombards, il avait rencontr une troupe de soldats de
la marchausse et l'avait envoye, en l'engageant  se hter, vers la
rue du Roi-de-Sicile, o son camarade et lui supposaient que Belle-Rose
se rendrait.

La marchausse arriva dans la rue de la Tixranderie au moment o
Landry tombait sous le poignard de Belle-Rose; au cri du bless, toute
la troupe se jeta sur les traces du fugitif, qui semblait avoir des
ailes; Landry fit un effort dsespr pour leur indiquer du geste la
direction qu'il avait suivie, mais Belle-Rose tait en avance d'une
centaine de pas, et l'on a vu comment il avait pntr dans l'htel de
M. de Pomereux.

--Vos bandits sont l! dit tout bas la Droute en se tournant vers le
capitaine.

--La rue est  tout le monde, mais l'htel est  moi, dit le comte
firement.

--Laissez-moi prendre mes pistolets, et je chargerai toute cette
canaille, reprit le sergent,  qui la pense du pril qu'avait couru son
matre donnait la fivre.

--On ne fait pas de sortie quand le sige n'est pas commenc, dit M. de
Pomereux en souriant. Avant de combattre, nous parlementerons.

La Droute repoussa les pistolets dans sa ceinture et retourna  la
fentre; cach derrire le volet, il pouvait tout sans tre vu. Un
changement s'tait opr dans la manoeuvre de l'ennemi; il n'y avait
plus que deux hommes devant la grande porte; les autres s'taient
disperss autour de l'htel, veillant sur chaque issue.

--La place est investie, dit la Droute, la tte tourne vers le comte;
faut-il ouvrir le feu?

--Eh! non, mordieu! ne saurais-tu trouver dans ton esprit d'autres
ressources que des batailles? s'cria le comte.

Belle-Rose s'informa de Gaston.

--Oh! reprit la Droute, le petit bonhomme est en train de dormir pour
vingt-quatre heures si nous le laissons faire.

Comme il parlait encore, on entendit au milieu de la rue le galop
prcipit d'un cheval. Les yeux de chat de la Droute eurent bien vite
reconnu le cavalier qui accourait  toute bride.

--M. de Charny! murmura-t-il.

--C'est bien, dit M. de Pomereux: le tigre aprs les loups.

Trois secondes aprs, un coup violent branla la porte de l'htel; un
autre coup le suivit brusquement.

--Jean, reprit le comte en s'adressant  l'un de ses laquais, prenez un
flambeau, ouvrez la porte, et conduisez vers moi la personne qui frappe.
Elle seule, entendez-vous?

Le laquais s'inclina et sortit.

--Quoi! s'cria la Droute, vous introduisez l'ennemi dans la place?

--Comme tu vois, mon pauvre camarade, et, de plus, je mets la garnison
aux arrts.

La Droute regardait le comte de tous ses yeux.

--Aux arrts, dites-vous?

--L, dans la chambre voisine, o tu vas passer en compagnie de
Belle-Rose, reprit M. de Pomereux.

En achevant ces mots, il ouvrit une porte cache dans la draperie et
introduisit le capitaine et le sergent dans une petite pice o il y
avait un lit de repos.

--Rve, mdite ou dors si tu veux, ajouta-t-il en se tournant vers la
Droute; mais surtout ne parle que si l'on t'interroge.

Le comte pressa de nouveau la main de Belle-Rose et tira la porte sur
lui. On entendait  l'intrieur un bruit de pas sur l'escalier.

--M. de Charny! cria le laquais en livrant passage au favori.

M. de Pomereux montra du geste un fauteuil prs de la chemine.

--Il est un peu bien tard pour faire une visite, monsieur, dit-il  M.
de Charny avec courtoisie; mais vos visites sont si rares que je n'ai
point  m'inquiter de l'heure que vous choisissez.

--Ce n'est point une visite, monsieur le comte, c'est une affaire qui
m'amne, rpondit M. de Charny.

--Peu importe le motif, votre prsence me suffit et vous tes le
bienvenu.

--J'imagine, monsieur, que vous connaissez la raison grave qui m'a
conduit  votre htel  une heure aussi avance de la nuit?

--Mon Dieu! mon cher monsieur de Charny, vous avez une politique si
profonde, et j'ai l'esprit si mal fait  l'endroit de cette politique,
que peut-tre auriez-vous plus tt fait de m'expliquer vos raisons. Je
pourrais bien chercher trois heures et ne rien trouver aprs, si vous
m'abandonniez  mes seules mditations.

M. de Charny comprit bien que M. de Pomereux raillait, mais il se
contint.

--Alors, monsieur, reprit-il, je serai bref.

--Je suis tout oreilles, monsieur.

--Un homme s'est rfugi chez vous cette nuit?

--Permettez; il serait plus exact de dire qu'un de mes amis m'a rendu
visite; vous le savez, les visites se font  toute heure.

--Cet homme est en rbellion contre les lois du royaume.

--Mon Dieu! les lois sont quelquefois si complaisantes!

--Il s'est rvolt contre l'autorit du ministre qui reprsente le roi.

--Ce qui me plat en vous, monsieur de Charny, c'est qu'on ne peut vous
accuser de flatter la royaut. C'est bien beau dans un temps o il y a
si peu de gens sincres.

--Tout  l'heure encore, continua M. de Charny, qui tait rsolu  ne
pas s'arrter aux pigrammes du comte, cet homme a tu ici prs un des
soldats de Sa Majest.

--Pardon, mon bon monsieur de Charny, tes-vous bien sr que ce ft un
soldat? Les soldats ont-ils coutume de rder la nuit sur les talons
des gens comme des coupeurs de bourse? S'il y avait quelque ordonnance
nouvelle  ce sujet, je serais vraiment curieux de la connatre.

--Aprs cet assassinat...

--Un duel, monsieur.

--Aprs cet assassinat, reprit froidement M. de Charny, le meurtrier
s'est jet dans votre htel, o vous l'avez accueilli.

--Ma foi, mon cher monsieur, j'avoue que je n'ai point pour habitude de
mettre  la porte ceux qui viennent me voir.

--Cet homme est ici.

--Je crois mme qu'il a fantaisie d'y passer la nuit.

--Maintenant, monsieur le comte, je viens pour arrter ce criminel
d'tat, et vous allez me le livrer sur-le-champ.

En achevant ces mots, M. de Charny s'tait lev; M. de Pomereux resta
sur son fauteuil.

--Permettez, monsieur, dit-il de l'air d'un homme profondment tonn,
il y a dans tout ceci une grave erreur, et je tiens  m'en expliquer.
Avez-vous le loisir de me donner encore trois minutes?

M. de Charny regarda le comte, ne devinant pas o il voulait en venir,
mais souponnant un pige sous ces paroles:

--Parlez, monsieur, dit-il.

--Oh! je serai bref comme vous, veuillez seulement vous rasseoir; je
suis trs fatigu, et si vous restiez debout vous m'obligeriez  me
lever, ce qui me contrarierait fort.

M. de Charny se rassit, la colre commenait  briller dans ses yeux.

--C'est bien  monsieur de Charny que j'ai l'honneur de parler? continua
M. de Pomereux.

M. de Charny sauta sur sa chaise.

--tes-vous en humeur de railler, monsieur? s'cria-t-il.

--Point; je suis en humeur de causer, si vous le permettez.

--Que signifie alors cette question?

--Elle signifie tout bonnement que M. de Charny, l'honorable M. de
Charny que j'ai eu si souvent le plaisir de rencontrer chez M. de
Louvois, n'tant ni lieutenant criminel, ni conseiller au parlement, ni
procureur au Chtelet, n'ayant enfin aucune charge de justice, n'a pas
mission pour arrter qui que ce soit.

M. de Charny se mordit les lvres.

--Cependant, continua M. de Pomereux avec le mme sang-froid, si, durant
les quelques jours o j'ai t priv de votre compagnie, vous tiez
entr dans la magistrature, veuillez me l'apprendre, et vous me verrez
tout dispos  m'entendre avec vous.

--Eh! monsieur! il n'est point ncessaire d'tre de robe pour avoir
le droit d'arrter un misrable! s'cria M. de Charny que la rage
tourmentait.

--Ce misrable est de mes amis, monsieur, et encore, si je consens  le
livrer, ne dois-je le faire qu' bon escient.

--Eh bien! ne suis-je pas de la maison de M. de Louvois?

--Sans doute.

--N'ai-je pas toute sa confiance?

--On le dit.

--Ne m'a-t-il pas charg de cent missions plus importantes que celle-ci?

--Certainement.

--Et vous hsitez encore?

--Pas le moins du monde.

--Enfin! s'cria M. de Charny comme un homme dcharg d'un grand poids.

--Quand on est si bien avec un si grand ministre, on a bien toujours
sur soi un petit ordre, quelque blanc-seing, une lettre de cachet, la
moindre bagatelle. Exhibez-moi vos pouvoirs, et tout s'arrangera  notre
contentement mutuel.

M. de Charny tait ple dj; la fureur le rendit livide. M. de
Pomereux, qui attachait sur lui un regard perant, avait devin juste;
dans sa prcipitation  suivre Gargouille, M. de Charny ne s'tait muni
d'aucun papier qui pt lui confrer un pouvoir officiel.

--J'attends, reprit le comte.

M. de Charny se leva d'un bond.

--Ainsi, vous refusez? s'cria-t-il d'une voix tremblante de colre.

--Ai-je rien dit qui ressemblt  un refus, rpondit M. de Pomereux sans
quitter son fauteuil.

--Prenez garde, monsieur le comte! vous jouez un jeu dangereux, reprit
M. de Charny. Belle-Rose est ici, tout prs de nous, peut-tre; c'est
un criminel d'tat dont M. de Louvois prtend avoir justice; vous le
recevez et le cachez dans votre maison, alors que vous n'ignorez rien de
ce qui s'est pass. Dans une heure, monseigneur le ministre saura tout.
Il y va de votre tte, monsieur le comte!

A peine M. de Charny avait-il achev ces mots, que la porte s'ouvrit
avec violence et livra passage  Belle-Rose. Belle-Rose avait tout
entendu. A la menace de M. de Charny, la loyaut de son caractre
s'tait rvolte; il pouvait bien rclamer le secours de M. de Pomereux
quand il s'agissait d'un enfant  rendre  sa mre, mais il ne devait
pas exposer ce fier gentilhomme  des prils o sa tte tait en jeu.

--Merci, monsieur le comte, dit-il en pressant la main du jeune homme,
vous avez t ferme et loyal jusqu'au bout; vous avez fait votre devoir,
je ferai le mien.

Et, se tournant vers M. de Charny:

--Je vous suis, monsieur, mais veillez bien sur moi, car au premier
pas que je ferai hors de cette maison, j'aurai l'pe d'une main et le
pistolet de l'autre.

La Droute s'tait gliss derrire le capitaine, ses deux mains sur ses
armes, prt  tout. M. de Charny sourit d'un air de triomphe; il ramassa
son chapeau, salua M. de Pomereux et se dirigea vers la porte.

--Venez donc, monsieur, dit-il  Belle-Rose.

Mais dj M. de Pomereux s'tait plac entre Belle-Rose et M. de Charny.

--Vous tes mon hte! s'cria-t-il d'une voix sonore; s'il tombait un
cheveu de votre tte, mon honneur serait perdu. Restez, je le veux!

L'action de M. de Pomereux, l'clat de son regard, la fermet de
son geste, l'accent de sa parole, firent tressaillir Belle-Rose, qui
s'arrta. M. de Charny bondit vers lui comme un tigre.

--Encore vous? prenez garde! s'cria-t-il.

Le comte couvrit le confident du ministre de son regard ddaigneux.

--Belle-Rose, ajouta-t-il en se tournant vers son ami, vous tes entr
chez moi sain et sauf, vous en sortirez vivant et libre.

--Mais votre tte est en pril!

--Aimez-vous mieux que mon honneur prisse?

La colre faisait trembler M. de Charny.

--Ah! c'est une lettre de cachet qu'il vous faut! dit-il, vous en aurez
deux.

M. de Pomereux haussa les paules.

--Si vous aviez tir un ordre de votre poche, je vous aurais brl la
cervelle, voil tout, lui dit-il.

--Aprs moi, il y a M. de Louvois, rpondit le favori.

--Aprs moi, il y a le prince de Cond, rpliqua M. de Pomereux. Tenez,
Belle-Rose, cessez de craindre pour ma vie; on ne s'avisera pas de
toucher un seul ruban de mon habit, et monsieur que voil le sait bien.

M. de Charny regardait tout autour de lui comme une bte fauve; ses yeux
s'arrtrent sur le balcon, et il se demanda s'il ne ferait pas bien
d'appeler les gens de la marchausse  son aide pour en finir tout d'un
coup. La Droute devina sa pense  l'expression de ses regards, et fut
s'appuyer contre la fentre d'un air tranquille. M. de Charny lui jeta
un regard de vipre et se tint immobile. Il y eut un instant de silence
pendant lequel chacun s'observa. M. de Charny ne voulait pas s'loigner,
craignant que, durant son absence, Belle-Rose ne s'chappt par une
issue secrte de l'htel; M. de Pomereux dsirait de son ct garder M.
de Charny en son pouvoir, mais tout le monde comprenait qu'il fallait 
tout prix sortir de cette situation violente. Ce fut M. de Pomereux qui
rompit le premier le silence.

--Tout ce qui vient de se passer, dit-il avec une aisance parfaite, doit
nous prouver  tous que chacun de nous ici a une volont ferme et
nette. Vous, M. de Charny, vous voulez Belle-Rose mort ou vivant; vous,
Belle-Rose, vous tes dcid  vous battre jusqu' la dernire goutte de
votre sang; je vois l-bas mon ami la Droute qui est aussi de cet avis.

--Certainement, dit le sergent.

--Quant  moi, continua le comte, je suis trs rsolu  ne pas souffrir
que M. de Charny attente  la libert de mon hte.

--Si je poussais un cri, mes gens envahiraient l'htel, dit le
confident.

--Essayez, j'ai trente laquais arms jusqu'aux dents, et parmi eux, il y
en a qui portent la livre de M. de Cond.

M. de Charny se tut.

--Je vois, monsieur, que vous tes convaincu comme moi de l'inefficacit
de ce moyen; cherchons-en donc un autre. Il m'est venu tout  l'heure
une ide, et la voici.

Tous les regards se tournrent vers M. de Pomereux, qui parlait comme
s'il avait t au coin de son feu aprs souper.

--La querelle est entre Belle-Rose et M. de Charny, reprit-il, chacun
d'eux a son pe: qu'ils la tirent et qu'ils se battent. Voil des
flambeaux pour clairer ce tournoi; la Droute et moi servirons de
tmoins.

--Et quel sera le rsultat de ce duel  huis clos? demanda M. de Charny,
tandis que Belle-Rose tirait dj son pe du fourreau.

--Parbleu! vous me faites l une plaisante question, mon bon monsieur
de Charny. Si Belle-Rose vous tue, il est clair que vous ne l'empcherez
plus d'aller o bon lui semblera; si, au contraire, vous le tuez, il lui
importera mdiocrement que vous le conduisiez aprs  la Bastille.

--Fort bien, monsieur le comte; mais si, par hasard, je refusais de me
battre?

--Oh! alors, ce serait plus simple encore! je vous considrerais tout
bonnement comme un aventurier qui, aprs avoir apost dans la rue, pour
je ne sais quel mauvais coup, un tas de bandits, s'est introduit,
sous un misrable prtexte, dans mon domicile, afin de s'y livrer  un
abominable espionnage; en consquence, je vous ferais saisir par l'un
de mes gens, et vous seriez bien vite garrott. Tenez, voil justement
notre ami la Droute qui nous prterait volontiers ses deux bras pour
cet office; n'est-ce pas, l'ami?

--Tout de suite, dit le sergent.

M. de Charny comprit,  l'air du comte, qu'il ne plaisantait pas. Il
prit donc son parti sur-le-champ, en homme qui a du courage et qui sait
jouer sa vie quand il le faut. Il tira son pe lentement et se mit en
garde.

--Je suis prt, dit-il.

--Allez donc, messieurs, dit le comte.

Les deux pes se croisrent aussitt. M. de Pomereux, qui avait vu
Belle-Rose  l'preuve, n'avait aucune crainte sur le rsultat de ce
duel; mais  la manire dont M. de Charny se battait, il comprit que
l'adversaire tait digne du capitaine, et il eut un instant quelque
regret d'avoir engag le combat. Aux premiers chocs, Belle-Rose devina
la force de M. de Charny; il mesura ses coups, feignit de rompre, et au
moment o son antagoniste fondait sur lui, il revint  la parade avec
une telle violence que le fer vola des mains de M. de Charny. M. de
Pomereux fut compltement rassur. La Droute ramassa l'pe et la
rendit  M. de Charny, qui retomba en garde sur-le-champ, et le duel
recommena. Cette fois, Belle-Rose, matre du jeu de son adversaire,
attaqua  son tour; au moment o M. de Charny essayait une riposte,
il lia son pe et la fit sauter au plafond. M. de Charny devint blanc
comme un cadavre. Il bondit sur son arme, l'assura dans sa main, et
revint  la charge avec une incroyable fureur. Belle-Rose para tous ses
coups, deux ou trois  peine dchirrent sa casaque sans toucher; le
capitaine excitait la riposte et semblait attendre une occasion qui
ne venait pas; enfin, M. de Charny ayant tendu l'pe dans une feinte,
Belle-Rose s'en empara si rsolument qu'elle tomba  dix pas d'eux. A ce
troisime dsarmement, M. de Charny frmit de la tte aux pieds.

--Mais frappez donc! s'cria-t-il, ivre de colre.

--On ne tue pas un espion, rpondit Belle-Rose.

Et prenant l'pe de M. de Charny, il la brisa sur son genou. Les yeux
de M. de Charny s'injectrent de sang, et il tomba sur un fauteuil.

--Ma foi, monsieur, vous tes vaincu, lui dit M. de Pomereux.
Permettez-moi d'agir comme si vous tiez mort.

Le comte agita une sonnette et un laquais se prsenta.

--Labranche, lui dit-il, cours  l'curie, et dis aux palefreniers
d'apprter la voiture et d'atteler les chevaux: nous partons pour
Chantilly.

Ce dernier mot rveilla M. de Charny comme d'un songe.

--Vous partez pour Chantilly? s'cria-t-il en se dressant.

--Ma foi, oui, si vous le trouvez bon.

--Seul, alors, j'imagine?

--Vous oubliez, mon cher monsieur de Charny, que vous tes mort et que
vous n'tes point en tat de m'adresser des questions; cependant je
veux bien vous traiter en vivant et vous rpondre, sans que cela tire
 consquence. Vous tes curieux de savoir si je me rends seul 
Chantilly?

--Oui, reprit le favori du ministre en frappant du pied.

--Mon Dieu! que vous tes donc vif pour un homme tu. A vrai dire, je
n'aime pas  voyager seul, j'ai du got pour la compagnie, et, si vous
le permettez, j'emmnerai avec moi Belle-Rose et mon ami la Droute.

--C'en est trop, et je ne le souffrirai pas.

M. de Charny s'lana vers la fentre, mais M. de Pomereux l'arrta au
passage.

--coutez, monsieur, lui dit-il d'une voix ferme, je suis ici le matre,
tant chez moi. Vous tes venu sans ordre et sans titre pour je ne sais
quelle mission que vous n'avez pas le droit d'exercer. Vos bandits ont
fait feu sur ma maison, la maison d'un gentilhomme. J'aurais pu vous
faire btonner par mes gens et jeter dans la rue, je ne l'ai pas fait.
Vous vous tes battu, vous avez t vaincu, pour moi vous tes mort;
souvenez-vous de nos conditions. Si maintenant vous dites un mot,
si vous criez, si vous appelez, foi de gentilhomme, je vous brle la
cervelle.

M. de Pomereux prit un pistolet et l'arma. Il tait un peu ple et ne
riait plus. Il y eut un instant de silence terrible. M. de Charny ne
craignait pas la mort, mais si la mort le frappait, l'espoir de la
vengeance lui chappait. Il regarda M. de Pomereux l'espace d'une
seconde. Le visage du comte exprimait une rsolution froide, et il
n'tait pas douteux qu'il n'excutt sa menace au premier cri. M. de
Charny se tut et s'assit.

--La voiture de M. le comte est attele! cria Labranche en ouvrant la
porte.

La Droute disparut un instant sur un signe de Belle-Rose et revint
tenant dans ses bras le petit Gaston qui dormait paisiblement.

--Suivez-moi, mes amis, et vous, monsieur, passez, ajouta-t-il en
s'adressant  M. de Charny.

On descendit le grand escalier. Quand on fut en bas, M. de Pomereux se
tourna vers deux de ses gens.

--Vous voyez bien monsieur, leur dit-il en dsignant M. de Charny, je
vous le confie et vous m'en rpondez. Dans une heure, vous lui ouvrirez
les portes de l'htel.

Les laquais s'inclinrent et l'on passa. Le carrosse aux armes du prince
de Cond tait attel de quatre chevaux, les postillons taient en
selle; les piqueurs, arms de torches enflammes, attendaient le signal
du dpart pour courir en avant; des laquais, arms de mousquetons et
d'pes, se tenaient aux portires  cheval. M. de Pomereux fit monter
Belle-Rose, la Droute et l'enfant; lui-mme s'assit prs d'eux.

--Allez! dit-il.

La grande porte de l'htel roula sur ses gonds, les piqueurs
s'lancrent au galop, secouant leurs torches, le carrosse les suivit,
et toute l'escorte s'branla au milieu des clairs et du bruit. La
marchausse attendait dans la rue. A la vue du carrosse o l'cusson
aux trois fleurs de lis d'or tincelait et de cet appareil magnifique,
elle hsita. Elle tait sans chef et prive d'ordre. Celui qui
commandait la bande obit au proverbe et s'abstint.

--Place au carrosse de monseigneur le prince de Cond! crirent les
piqueurs dont les chevaux hennissaient et piaffaient.

Les archers blouis s'cartrent, et le cortge passa comme la foudre,
illuminant les tnbres de Paris.

--C'est gal, mon cher, dit M. de Pomereux  Belle-Rose quand ils eurent
tourn le coin de la rue du Roi-de-Sicile, je crois que vous auriez
mieux fait de tuer M. de Charny.




XLIX

LE PRINTEMPS DE 1672


Au lieu de se diriger sur Chantilly, le carrosse de M. de Pomereux,
aussitt qu'on eut dpass Saint-Denis, tourna du ct de Pontoise.
Gaston, qui avait un moment ouvert les yeux, les ferma bientt et se
rendormit, berc par le mouvement de la voiture. La Droute se frottait
les mains et regardait parfois du ct de Paris en riant aux clats.

--Ma foi, capitaine, dit-il, quand on fut en pleine campagne, M. de
Pomereux a peut-tre raison, mais j'avoue que la figure furibonde et
dsespre de M. de Charny me remplissait de joie; il tait sur sa
chaise, blanc comme un spectre, et s'corchant la paume des mains avec
ses ongles. Mort, il n'et t que mort; vivant, il enrage!

Le soleil brillait depuis deux ou trois heures quand l'attelage cumant
s'arrta devant les portes de l'abbaye. Grippard, qui tait comme une
me en peine lorsqu'il ne voyait pas le sergent, signala le premier
l'arrive du carrosse. Suzanne, prvenue par lui, accourut au-devant de
Belle-Rose.

--C'est  M. de Pomereux que je dois de vous revoir, dit le capitaine en
prsentant le comte  sa femme.

Suzanne prit les deux mains de M. de Pomereux entre les siennes.

--Encore vous! s'cria-t-elle; vous tes prodigue de dvouement.

--Que voulez-vous, madame! rpondit le comte, quand je m'avise d'avoir
une vertu, il faut toujours que j'y couse un dfaut.

Gaston regardait tout d'un air srieux, tenant par la main son ami la
Droute. Belle-Rose le conduisit  Suzanne.

--Voil, dit-il, le motif de mon absence; c'est, vous le voyez, un motif
tout charmant que vous aimerez bien vite. N'est-il pas fier et beau
comme Achille?

Suzanne se pencha vers l'enfant qui souriait en rougissant, et
l'embrassa.

--C'est le fils de M. d'Assonville, reprit Belle-Rose.

--Le fils de M. d'Assonville! s'cria Suzanne mue; oh! je l'aime dj!

C'tait l'heure o l'abbesse de Sainte-Claire d'Ennery se tenait dans
son oratoire aprs les offices du matin. Belle-Rose lui fit demander
un entretien et quitta Suzanne, emmenant Gaston avec lui. Genevive
le reut avec ce doux sourire qu'elle avait toujours en lui parlant.
L'enfant attendait dans une pice contigu.

--Vous tiez parti, Jacques, dit l'abbesse, oubliant que votre vie ne
vous appartient plus.

--Ma vie appartient  ceux qui l'ont sauve; ne vous la dois-je pas un
peu? rpondit Belle-Rose.

Il y avait dans la voix du jeune officier quelque chose qui mut
Genevive. Elle le regarda quelques instants, cherchant  lire dans ses
yeux.

--tais-je donc pour quelque chose dans votre voyage? reprit-elle.

--Pour tout.

L'abbesse plit et mit la main sur son coeur, qu'un trouble inconnu
faisait battre.

Belle-Rose prit cette main doucement.

--Au moment o je suis parti, ajouta-t-il, Suzanne ne venait-elle pas
de m'annoncer qu'elle allait tre mre, et ne devais-je pas songer  une
autre mre?

Une joie insense inondait l'me de Genevive.

--Mon Dieu! s'cria-t-elle, vous vous tes souvenu de Gaston?

Et, dans un accs de tendresse folle, oubliant le voeu qui la sparait
du monde, elle baisa Belle-Rose au front. Mais ce baiser de mre tait
si chaste, que l'ange gardien de Genevive dut l'abriter de ses ailes et
le voir sans rougir.

--Est-il ici? demanda Genevive, dont les yeux humides ne pouvaient se
dtacher de ceux de Belle-Rose.

Belle-Rose souleva une portire, et prenant Gaston par la main, il le
conduisit dans l'oratoire. Genevive poussa un cri qui eut son cho dans
le coeur du soldat; elle prit l'enfant dans ses bras et le couvrit
de baisers. Ses joues taient inondes de larmes. L'enfant, qui la
reconnut, roula ses bras autour du cou de l'abbesse et se mit  pleurer
en l'embrassant, parce qu'elle pleurait. Il l'appelait son amie, ne
sachant pas qu'elle tait sa mre, et ne se lassait pas de la presser de
ses petites mains.

--C'est notre mre  tous, dit Belle-Rose  Gaston, appelle-la ta mre.

Genevive remercia Belle-Rose d'un regard, et le doux nom de mre vint
aux lvres de l'enfant. Genevive l'aspira dans un baiser.

--Vous m'avez rendu plus que la vie, dit-elle tout bas  Belle-Rose,
vous m'avez rendu la paix.

Quelques mois se passrent dans une solitude profonde; les jours
fuyaient comme l'eau pure d'un ruisseau entre des rives verdoyantes;
le bonheur les emplissait tous. Cependant il arrivait parfois que
Belle-Rose regardait d'un air rveur les grands horizons fauves o se
noyaient dans la brume les clochers des villes lointaines. Quand,
par hasard, un escadron passait dans la campagne, clairons en tte et
drapeau au vent, il suivait des yeux la marche guerrire; ses joues se
coloraient  l'aspect des armes luisantes et des chevaux superbes; ses
narines frmissaient, un souffle imptueux gonflait sa poitrine, et
quand l'escadron disparaissait derrire un pli de terrain, il coutait
encore le bruit des fanfares et cherchait dans l'espace l'ombre des
drapeaux flottants. Ces jours-l, Belle-Rose restait triste et soucieux.
Tous ces braves soldats qui allaient si firement sur le chemin de la
guerre avaient devant eux la gloire, des titres et des honneurs. Leurs
bras vaillants dfendaient la patrie; l'espoir rayonnait sur leur vie,
et leur mort mme tait utile. La Droute prenait et reprenait des
citadelles de gazon; mais quand un rgiment dfilait sur la route
voisine, il courait  sa rencontre, le suivait quelque temps et revenait
inquiet et taciturne.

--Mordieu! disait-il, je vis comme un moine. Ces gaillards-l vont se
faire tuer. Quelle chance!

Sur ces entrefaites, Suzanne mit au monde une belle petite fille qui
tait rose et blanche. Le pre la prit dans ses bras et l'leva vers
Dieu, aprs l'avoir embrasse avec des larmes de joie. La mre oublia
ses souffrances pour sourire  son mari, et tous deux sentirent  cette
vue leur amour s'accrotre encore et s'purer. L'enfant fut tenu sur les
fonts baptismaux par Genevive, qui lui donna son nom; entre les trois
femmes qui l'entouraient, c'tait  qui lui prodiguerait le plus
de soins; Belle-Rose ne se lassait pas de le voir, et Suzanne de le
caresser; les premiers murmures que l'enfance bgaye entre des sourires
les ravissaient, et c'tait pour le pre et la mre, fous de tendresse,
des extases infinies quand la petite fille avait, de ses lvres
innocentes, balbuti un de ces noms charmants si pleins de douceurs
qu'ils consolent de tout. Quelque temps Belle-Rose se laissa bercer
par cette joie, mais la prsence de cette enfant rendit bientt  son
impatience sa premire vivacit. Il fallait  cette fille un nom et un
tat dans le monde; aprs lui avoir donn la vie, ne devait-il pas lui
donner la libert? le jardin d'une abbaye pouvait-il tre son univers?
Ces penses troublaient parfois la srnit de Belle-Rose, mais quand
Suzanne le voyait trop soucieux, elle mettait la petite Genevive sur
ses genoux en s'asseyant elle-mme  ses pieds. Belle-Rose souriait 
la mre et  l'enfant, oubliait tout un instant, et revenait bien vite 
son ide fixe aussitt qu'il tait seul. Cependant le printemps de 1672
fleurissait. La France tait puissante et prospre au dedans, crainte
et respecte au dehors. Son influence dominait en Europe. Elle avait
l'autorit du gnie et la prpondrance des armes. Si un instant, vers
le commencement de 1668, elle avait t contrainte de reculer devant la
quadruple alliance de l'Espagne, de la Hollande, de l'Angleterre et de
la Sude, et de consentir au trait d'Aix-la-Chapelle, arrte au
coeur de ses conqutes par cette ligue formidable, elle avait conu
l'esprance et le pressentiment de ses victoires  venir. Louis XIV
n'avait rien oubli. Au milieu des magnificences de son rgne et la
pompe d'une cour qui tait sans rivale dans l'univers, il se souvenait
de cette mortelle injure que lui avait faite Van Benning, chevin
d'Amsterdam, alors qu'il tait, en quelque sorte, venu lui signifier de
ne pas aller plus loin. Tandis qu'un peuple de gentilshommes emplissait
les galeries de Versailles et de Saint-Germain, les gazetiers de la
Hollande n'pargnaient au jeune roi ni le ddain, ni le sarcasme. Des
mdailles outrageantes avaient t frappes, et on prtendait que sur
l'une d'elles Van Benning s'tait fait reprsenter avec un soleil
et cette devise en exergue: _In conspectu meo stetit sol_. Louis XIV
attendait. Il savait que son heure tait proche, et il voulait une
vengeance clatante. De 1668  1672, les annes s'coulrent en
prparatifs. L'Europe tonne et la Hollande inquite surveillaient ces
apprts. On sentait la guerre dans l'air, et l'on ne savait pas o la
guerre claterait. La marine, augmente par le grand Colbert, s'tait
exerce dans les guerres lointaines de Candie et d'Alger, et dans des
colonisations plus lointaines encore, le drapeau de la France flottait
sur toutes les mers. Les amiraux taient Tourville, Duquesne, d'Estres;
les chefs d'escadre: Jean Bart et Duguay-Trouin. Le marchal de Crqui
punissait le duc de Lorraine, Charles IV, de sa versatilit. La
province est conquise au milieu d'une paix profonde, et la France, en se
saisissant d'une province frontire, coupe toute communication entre
la Franche-Comt et les Pays-Bas. C'tait beaucoup dj, ce n'tait pas
tout encore. Il fallait dtacher le roi d'Angleterre, Charles II, de
l'alliance hollandaise noue par le chevalier Temple. C'est la duchesse
d'Orlans, sa soeur, la jeune et belle Henriette, qui se charge des
ngociations. Son voyage fut une promenade triomphale. L cour de
Charles II tait la plus galante et la plus dissolue du monde; il eut
de l'or  flots pour payer ses ftes et ses matresses. L'habilet de
Colbert, de Croissy et l'influence d'Henriette l'emportrent sur les
vritables intrts de la politique anglaise, et par trois traits
successifs, le roi Charles II promet cinquante gros vaisseaux et six
mille hommes pour la guerre continentale. Il aura, lui, trois millions
par an, et la nation quelques-unes des les hollandaises. La Sude est
ramene  prix d'argent, et du ct de l'Allemagne, Louis XIV conclut
des traits de neutralit ou de ligue offensive avec les vques
d'Osnabruck et de Munster, l'lecteur de Cologne et le duc de
Brunswick-Lunebourg.

L'infatigable activit de Louvois, qui ne laissait pas d'tre un grand
ministre, malgr ses dfauts, avait port l'arme  cent quatre-vingt
mille hommes; on ne l'avait jamais vue si forte et si bien organise; il
l'avait pourvue d'un formidable instrument de mort, la baonnette, et la
discipline la plus svre rgnait parmi les troupes. Quant aux gnraux,
c'taient les mmes qui, en 1668, avaient conquis toute la Flandre
espagnole en deux mois: Crqui, Turenne, Cond, Grammont, Luxembourg.
Colbert avait port le nombre des vaisseaux de haut bord  cent; le
magnifique bassin de Brest tait creus, et l'habile ministre avait
cr quatre autres arsenaux de marine: Rochefort, Le Havre, Dunkerque et
Toulon. Tout tait prt pour la guerre, la France avait la main sur la
garde de son pe. Cependant la Hollande, confiante dans ses lagunes et
dans ses digues, laissait tomber en ruine ses places fortes dmanteles;
le parti des rpublicains rigides l'emportait; les deux frres de
Witt et le grand Ruyter, qui ne voyaient qu'une le dans la Hollande,
gouvernaient, et ne songeant qu' la mer, ddaignaient l'arme, compose
au plus de vingt-cinq mille mauvais soldats. A toute heure des rgiments
franais s'acheminaient vers les places frontires o l'incendie allait
s'allumer. Arras, Bthune, Le Quesnoy, Landrecies, Maubeuge, Saint-Pol,
Saint-Omer taient encombres de troupes. Des milliers de gentilshommes
accouraient de tous les points de la France, jaloux de faire leurs
premires armes sous un prince qui pouvait dire: L'tat, c'est moi.
Quelque chose de tous ces bruits arrivait aux oreilles de Belle-Rose,
que le sentiment de son inaction crasait; il demandait partout et en
toute occasion des dtails sur les prparatifs qui donnaient au royaume
l'apparence d'une grande ruche guerrire. M. de Pomereux, qui le
visitait parfois dans sa retraite, lui racontait tout ce qu'on disait 
Versailles et  Chantilly des projets du roi; il lui parlait des camps
qui s'asseyaient aux bords de la Sambre et de l'enivrement qui gagnait
de proche en proche la chaumire et le chteau. L'enthousiasme tait
partout. Chaque jour augmentait la fivre qui consumait Belle-Rose.
Dans le silence de ses rveries, il se demandait s'il tait destin 
vieillir et  mourir dans l'obscurit d'une abbaye, s'il ne devait pas
compte de sa jeunesse et de sa vie  la France, si l'pe que M. de
Nancrais lui avait passe  la ceinture tait condamne  rester au
fourreau, et s'il ne valait pas mieux tre tu tout d'un coup que
d'attendre patiemment des jours oisifs et l'oubli. Dans la position que
lui avaient faite les vnements, le repos le perdait. M. de Louvois
n'tait pas de ces hommes en qui le temps use la mmoire; pour combattre
et vaincre sa force, il fallait une force rivale; la lutte pourrait
dompter, sinon dtruire sa haine. Belle-Rose se souvenait avec un
trouble dlicieux des motions et des hasards de la guerre; il voyait
passer devant ses yeux l'image anime et bruyante des camps, il
entendait hennir les chevaux et sonner les trompettes. L'arme tait sa
famille, et la guerre sa patrie. Il avait voulu conqurir par l'pe
un nom et sa place au grand jour; devait-il s'arrter au dbut de sa
carrire et se coucher dans l'oisivet comme dans un linceul? La Droute
se mordait les poings aux rcits anticips de cette guerre dont toutes
les imaginations taient proccupes; il estimait le sort des recrues le
plus heureux du monde, et aurait donn de grand coeur sa hallebarde de
sergent pour avoir le droit de marcher aux frontires; Grippard faisait
chorus avec la Droute, oubliant qu'il avait quitt le rgiment pour
vivre de ses petites rentes. Quand la conversation tombait sur les
campagnes, terrain qu'au demeurant elle n'abandonnait gure, Grippard
se souvenait bien du froid qu'on souffre au bivouac, de la pluie et
des marches forces avec cinquante livres sur le dos, des biscaens qui
brisent les jambes, des boulets qui coupent le corps en deux, des coups
de sabre et de la mitraille, de la faim qu'on endure; mais il finissait
toujours par trouver que la Droute avait raison, et ne parlait rien
moins que de conqurir le saint-empire. Belle-Rose et la Droute, par
un accord tacite, vitaient de causer ensemble sur ce chapitre-l; ils
redoutaient tous deux le choc de leurs impressions. Il en tait de mme
entre Cornlius et Belle-Rose. Malgr son flegme naturel, l'Irlandais ne
pouvait entendre parler de bataille sans frmir d'impatience; son pays
tait engag dans la cause de la France; il tait homme d'pe et le
repos lui rpugnait. Il y avait donc en ce moment-l, dans les murs de
Sainte-Claire d'Ennery, quatre soldats que les mmes ardeurs dvoraient
 des degrs diffrents. Ils regardaient du ct de l'horizon, tout
prts, sans se l'tre dit,  rompre leurs liens. Suzanne et Claudine
pressentaient leurs rsolutions, sans que Belle-Rose et Cornlius se
fussent ouverts  elles. Elles se communiquaient leurs inquitudes, et,
ne pouvant ni prvoir ni empcher les vnements, elles attendaient. Une
dernire visite de M. de Pomereux prcipita le dnoment. On tait alors
 la fin du mois d'avril 1672.

--Les quipages du prince de Cond sont prts, dit-il un matin; avant
trois jours sa maison partira pour la Flandre.

Tout le sang de Belle-Rose lui vint aux joues  ces paroles.

--Ainsi, vous le suivez? dit-il.

--Jusqu' La Haye, s'il veut.

Belle-Rose rencontra les yeux de la Droute qui luisaient comme des
charbons ardents.

--La cour est prvenue, reprit le comte; le roi quittera Saint-Germain
le 27 du mois; dj les fourgons sont en route, les relais prpars, et
les mousquetaires ont pris les devants. Le rendez-vous est  Charleroi.

--A Charleroi! s'cria la Droute, dont tous les souvenirs se
rveillrent  ce nom.

--Je voudrais vous y voir, Belle-Rose, continua M. de Pomereux; la
campagne promet d'tre belle, elle me le semblerait plus encore si nous
la faisions ensemble.

Belle-Rose lui serra la main sans rpondre, mais d'une si rude manire
que le comte ne douta pas un instant que le capitaine n'et pris une
rsolution extrme.

--Si vous avez besoin de moi, ajouta-t-il avec un sourire significatif,
vous me trouverez jusqu' demain  Chantilly.

Quand M. de Pomereux eut quitt l'abbaye, Belle-Rose se tourna vers la
Droute, qui se mordait les lvres pour ne pas parler.

--La Droute, lui dit-il d'un ton de voix profond, il faut que nous
partions; il le faut!

--Enfin! s'cria le sergent avec explosion.

--Je ne sais pas encore comment nous partirons, reprit Belle-Rose, mais
je sais bien que, duss-je sortir d'ici en passant sur le ventre de M.
de Charny, j'en sortirai.

--Sortir n'est rien, arriver est tout, observa le sergent.

Cornlius survint sur ces entrefaites; il vit bien  l'air des deux
interlocuteurs qu'ils agitaient une grave question.

--Eh! monsieur de l'Irlande, s'cria la Droute, qui se plaisait 
qualifier ainsi Cornlius dans ses moments de joie, c'est un complot
qui s'ourdit entre nous. Je parie un cu de six livres contre un sou que
vous en serez.

--Il s'agit de partir, ajouta Belle-Rose.

--J'y pensais, dit Cornlius.

Les deux frres se serrrent la main.

Grippard fut appel au conseil; s'il n'tait pas trs fort dans
l'invention, il tait prompt et dtermin dans l'excution. La Droute,
qui tait fou de joie, proposa de s'armer jusqu'aux dents, d'attendre
la nuit, d'excuter une sortie en colonne sur deux de front et deux de
profondeur, de fondre sur les lignes ennemies et de culbuter quiconque
s'opposerait  leur passage.

--Nous montons  cheval et nous galopons jusqu' la frontire! s'cria
Grippard enthousiasm.

--A moins qu'on ne tue la moiti de la colonne et qu'on ne fasse l'autre
prisonnire, dit tranquillement Cornlius.

Cette observation fit tomber l'exaltation du caporal, le sergent se
gratta l'oreille.

--Allons! dit-il, mon plan ne vaut rien.

--Eh! reprit Belle-Rose, il a cela de bon qu'il est prompt.

On discutait encore lorsque la voiture de M. de Charny s'arrta devant
l'abbaye. Le sombre gentilhomme en descendit et se dirigea,  travers
les arbres en fleurs, vers la partie du btiment qu'habitait la duchesse
de Chteaufort. La Droute se leva tout  coup et battit des mains.

--Ce soir nous serons libres, s'cria-t-il, venez!

Ce n'tait pas la premire fois que M. de Charny se prsentait 
l'abbaye; dj, et sous divers prtextes, il avait rendu visite  Mme
de Chteaufort, d'abord pour lui faire apprcier la gravit de l'aide
qu'elle avait prte aux fugitifs, d'autres fois pour ngocier,
disait-il, un rapprochement entre M. de Louvois et Belle-Rose. Genevive
n'tait pas la dupe de la fausse piti de M. de Charny, mais elle
n'avait aucun motif pour ne pas le recevoir. Ces visites renouveles 
plusieurs reprises avaient veill quelques soupons dans l'esprit du
sergent, qui, sans les communiquer  personne, se tenait sur ses gardes.
En supposant  M. de Charny de mauvaises intentions, la Droute ne
s'tait pas tromp. M. de Charny n'oubliait rien. Il avait fait sa
haine de la haine de M. de Louvois; sa dfaite chez M. de Pomereux
avait achev d'irriter cette me pleine de ressentiment. Il voulait une
revanche  tout prix. Parmi les laquais qui l'accompagnaient, il y en
avait deux qui taient spcialement chargs d'observer les tres de
l'abbaye, et de jeter les bases d'un enlvement nocturne. M. de Charny
savait que Belle-Rose et les siens habitaient un corps de logis isol,
et c'tait l-dessus qu'il comptait pour le succs de son entreprise;
mais encore, avant d'en courir les chances, fallait-il connatre
les habitudes de la maison. Ces deux laquais rdaient donc partout,
examinant toute chose du coin de l'oeil, faisant causer les jardiniers
du couvent et calculant leurs dispositions. Deux autres pansaient les
chevaux et ne ngligeaient pas,  l'occasion, d'aider leurs camarades
de leur savoir-faire. A la troisime visite, M. de Charny savait tout ce
qu'il tait bon de savoir;  la quatrime, on eut la topographie exacte
des lieux; il ne lui en fallait plus qu'une pour dterminer son
plan d'attaque. Cette dernire visite, il la faisait le jour mme o
Belle-Rose avait rsolu de s'vader. On tait alors vers la fin du mois
d'avril. La journe avait t brlante; de gros nuages s'amassaient 
l'horizon; un vent rapide et chaud faisait plier la cime des arbres. Les
laquais de M. de Charny avaient repris le cours de leurs investigations.

En trois mots, la Droute mit Belle-Rose, Cornlius et Grippard au fait
de son projet. Tous l'adoptrent.

--Maintenant, dit la Droute quand on fut d'accord sur les moyens
d'excution, ayons bon pied et bon oeil.

Les conjurs s'enfoncrent dans les jardins sur les pas des agents de M.
de Charny qui furetaient.

--Chut! fit la Droute quand ils furent dans un endroit cart tout
couvert d'arbres; voici l'un des gars qui prend le long de la charmille;
glissons-nous de l'autre ct, et ne le manquons pas.

On laissa Belle-Rose et Cornlius aux trousses de l'autre, et la Droute
et Grippard prirent par la charmille, marchant sur l'herbe et sans
bruit. Quand ils furent tout au bout, ils se couchrent  plat ventre
dans un foss et attendirent, l'oeil sur le laquais qu'ils regardaient 
travers les broussailles. Le laquais arrivait lentement; lorsqu'il fut 
trois pas d'eux, se croyant seul, il tira un crayon de sa poche et traa
quelques lignes sur un bout de papier. Il avait le pied sur une souche
d'arbre, le papier sur le genou, et le corps pench en avant. La Droute
et Grippard se mirent sur leurs pieds lentement, et sautrent sur le
laquais, qui se trouva pris sans avoir eu le temps de remuer.

--Si tu cries, tu es mort, lui dit la Droute en lui faisant sentir au
cou la pointe de son poignard.

Le laquais, pouvant, se tut, et on le garrotta avec des bouts de corde
dont le sergent avait les poches pleines.

--Et d'un! fit la Droute, aprs que le laquais, pieds et poings lis,
fut tendu sur l'herbe.

On entendit un coup de sifflet.

--Et de deux! s'cria-t-il.

Il courut du ct d'o venait le coup de sifflet, et trouva Belle-Rose
et Cornlius qui achevaient de se rendre matres du second laquais.

--Il a t doux comme un agneau, dit le capitaine; c'est tonnant comme
la vue d'un fer luisant et pointu rend ces messieurs-l accommodants.

On enleva les deux prisonniers, et quand on les eut transports en lieu
sr, on les dshabilla.

--Laissez-nous a, dit le sergent  Belle-Rose, qui dj mettait la main
sur la dfroque; il y en a deux encore, et nous allons nous charger de
ces deux-l, n'est-ce pas, Grippard?

--Parbleu! dit le caporal, qui s'habillait dj.

De larges gouttes de pluie commenaient  tomber, et le jour baissait
quand la petite troupe quitta le rduit o l'on avait enferm les deux
laquais sous clef.

--Il fait un temps  souhait, dit la Droute, qui s'achemina, en
compagnie de Grippard, vers les curies.

Des deux laquais qui restaient, l'un, fatigu par la chaleur de cette
soire touffante, s'tait endormi sous un hangar; l'autre ravaudait
autour des curies. Celui-ci vit venir de loin la Droute et Grippard;
et  leur costume, il les prit pour ses deux camarades.

--H! arrivez donc, vous autres, cria-t-il, voici l'ombre qui vient; il
faut apprter la voiture et les chevaux.

La Droute suivit le laquais, qui entra sous la remise; Grippard ne le
quittait pas. A un signe du sergent, il se jeta sur le laquais et le
coucha par terre, faisant luire  deux pouces de son visage la lame d'un
poignard. Le laquais se rsigna tout de suite; on le dpouilla de ses
vtements, et il fut cach, garrott et billonn, derrire quelques
bottes de paille. Quant  celui qui dormait, on fut quelque temps  le
dcouvrir. Un certain petit bruit qui se faisait dans un coin sombre
attira la Droute de ce ct-l; ce bruit venait du dormeur, qui
ronflait les poings ferms. Celui-l fut saisi, li et billonn avant
mme d'tre tout  fait rveill.

--Dpchons, dit la Droute, voici la nuit.

L'ombre commenait  s'paissir dans les campagnes; on ne distinguait
plus les objets qu' travers une lueur indcise; de grands nuages
tendaient leurs voiles dans le ciel. La pluie tombait plus rapide et
plus drue. En un tour de main, Belle-Rose et Cornlius eurent chang
d'habits; dans un coin de la remise il y avait des manteaux, ils les
prirent; les chevaux furent scells et brids.

--Un mot, dit Belle-Rose  ses amis, en les groupant autour de lui; si
nous sommes reconnus o que ce soit, partons tous ensemble  fond de
train; le reste regarde nos pistolets.

M. de Charny descendit. Comme il allait monter dans le carrosse, Suzanne
parut sur le seuil d'une chapelle o elle avait coutume de faire ses
dvotions du soir. Un clair, suivi d'un violent coup de tonnerre,
illumina toute cette scne; Suzanne devina Belle-Rose sous son large
feutre rabattu; elle joignit ses mains en plissant, et le capitaine
passa prs d'elle le doigt sur les lvres. Elle eut le courage de rester
immobile, dans l'attitude d'une femme qui finit de prier.

--Allumez les torches et partez, dit M. de Charny.

Les torches jetrent bientt une rouge clart; l'attelage, effray par
les bruits de l'orage, se cabra d'abord, puis s'lana. Suzanne tomba
sur ses genoux, et le cortge s'effaa dans la nuit profonde. Au bout de
cinq minutes, ce ne fut plus qu'une tincelle fuyant dans les tnbres.
Suzanne se leva.

--Mon Dieu! dit-elle, veillez sur eux.




L

UN VOYAGE D'AGRMENT


L'quipage allait comme le vent. A quelque distance de l'abbaye, la
Droute, qui galopait en tte, vit, sur les bas cts de la route, des
cavaliers silencieux envelopps de grands manteaux. Ils firent quelques
pas au-devant du carrosse, le reconnurent pour tre celui de M. de
Charny, et s'inclinrent. Belle-Rose et Cornlius couraient chacun
 l'une des portires du carrosse. Au bout d'un quart d'heure, M. de
Charny abaissa l'une des glaces, celle qui tait du ct de Belle-Rose.

--H! Grain-d'Orge! dit-il.

Grain-d'Orge n'avait garde de rpondre, mais Belle-Rose poussa hardiment
son cheval  la portire.

--Le voil, monsieur, dit-il en dcouvrant son visage.

M. de Charny le reconnut  la lueur vacillante des torches; il poussa un
cri et voulut s'lancer par la portire; mais il rencontra le canon d'un
pistolet dont la gueule froide s'appuya sur son front.

--Vous tes mort si vous bougez, lui dit Belle-Rose de sa voix la plus
tranquille.

M. de Charny se jeta de l'autre ct, mais il se trouva en face de
Cornlius qui le salua  la manire de Belle-Rose. M. de Charny comprit
qu'il tait pris comme dans une souricire; il n'avait pas d'autre arme
que son pe, et le plomb avait cette fois l'avantage sur le fer. Une
imprcation de fureur jaillit de ses lvres.

--Voyons, reprit Belle-Rose, ne nous fchons pas, et surtout ne cherchez
point  vous chapper. Vous tes seul dans une espce de bote, nous
sommes deux  cheval et bien arms; vos laquais sont trs proprement
enferms  l'abbaye, o nous avons eu soin de leur prparer un logement;
la Droute et Grippard sont en avant, vos postillons ne se doutent de
rien; ils ont des fouets et nous avons des pistolets. Causons.

M. de Charny dchirait sa poitrine  coups d'ongles.

--La msaventure vous rend taciturne, mon cher monsieur, reprit
Belle-Rose. Ce silence ne me donne point une haute ide de votre
philosophie. Il faut prendre le temps comme il vient. Vous avez bien
jou, et vous avez perdu; ce n'est point votre faute, et  votre place,
il me semble que je m'en laverais les mains; par exemple, la partie
tait bien engage. Voyez! si Cornlius et moi ne nous tions pas
presss, nous tions enlevs tout net, peut-tre mme tus. Le plan
tait joli. J'en ai trouv les dtails dans la poche de cet aimable
vaurien que vous appeliez tout  l'heure. N'est-ce pas Grain-d'Orge
que vous le nommez? Escalade, effraction, rapt, rien n'y manquait; on
aurait, au besoin, pouss jusqu' l'assassinat. Il s'en est fallu de
vingt-quatre heures que le plan ne ft mis  excution. Ma foi, je n'ai
pas voulu qu'une si belle invention ft perdue par le seul fait de
mon dpart; j'ai fait remettre le tout  Mme de Chteaufort, qui en
apprciera l'exquise dlicatesse. Il est seulement fcheux que vous vous
soyez donn tant de mal pour rien. Mais vous tes homme  prendre votre
revanche, mon bon monsieur.

M. de Charny n'avait rien perdu de sa colre, mais dj il ne la
montrait plus; il coutait Belle-Rose d'un air grave, comme s'il se ft
agi entre eux de choses sur lesquelles on lui demandait son avis. A ces
dernires paroles, il s'inclina avec un sourire amer.

--Je vois, reprit Belle-Rose, que vous m'approuvez; seulement, vous me
permettrez bien de vous donner un petit avertissement: faites en sorte
que nous ne nous rencontrions plus face  face; cette dernire rencontre
pourrait vous tre fatale.

--Il est clair, dit M. de Charny, qu'elle doit l'tre  l'un de nous.

Tant d'audace tonna Belle-Rose, qui se sentit une furieuse envie de
casser la tte au favori de M. de Louvois.

--Le relais! s'cria tout  coup Cornlius.

M. de Charny se pencha hors de la portire; on voyait  quelques
centaines de pas briller une lumire dans la nuit. Le mouvement de M. de
Charny n'chappa point  Belle-Rose.

--Monsieur, lui dit-il d'un ton de voix ferme et bref, je vous jure que
je vous tue comme un chien, non pas mme au premier cri, mais au premier
geste.

--Et si par hasard Belle-Rose vous manquait, moi, je ne vous manquerais
pas, ajouta Cornlius.

M. de Charny ne se mprit pas  l'accent des deux cavaliers; il s'accula
dans un coin comme un sanglier et ne bougea plus. On arriva au relais,
qui avait t prpar d'avance  Franconville. Les chevaux cumants
furent dtels; la Droute et Grippard sautrent rapidement de selle,
et remplacrent aux portires du carrosse Belle-Rose et Cornlius,
qui changrent aussi leurs chevaux. Il n'y avait sur la route que des
valets d'curie presque endormis; la pluie tombait par rafales. M. de
Charny se rsigna. On courut jusqu' Saint-Denis, on relaya de nouveau,
et le carrosse continua sa route vers Paris. Au bout de cinq cents pas,
Belle-Rose salua M. de Charny de la main.

--Votre compagnie nous a servi d'escorte, lui dit-il; elle nous a
valu la libert, je vous laisse la vie et nous sommes quittes. Tchons
maintenant de ne plus nous rencontrer.

Pendant ce petit discours, la Droute et Grippard avaient coup les
traits et forc, le pistolet au poing, les postillons  descendre de
cheval. Au moment o Belle-Rose lchait les rnes, tous partirent  fond
de train. Au bout d'une minute, le bruit de leur course prcipite se
perdit dans les mille bruits de l'orage. Quand M. de Charny arriva  la
porte Saint-Denis, on n'avait rien vu. Les quatre cavaliers s'taient
envols comme des fantmes. A un quart de lieue de Paris, Belle-Rose
avait brusquement tourn sur la droite et regagn Saint-Denis par des
chemins de traverse, laissant M. de Charny courir devant eux. Au point
du jour, les quatre fugitifs arrivrent  Chantilly, o ils demandrent
M. de Pomereux. Le jeune gentilhomme djeunait gaillardement, tout bott
et peronn; il reut Belle-Rose les bras ouverts.

--Parbleu! s'cria-t-il, je m'attendais  quelque tour de votre mtier.
Je ne savais pas trop,  vrai dire, comment vous feriez, mais j'tais 
peu prs sr que vous arriveriez.

Quand on lui eut racont comment on s'y tait pris pour quitter
l'abbaye, M. de Pomereux rit de tout son coeur.

--C'est fcheux seulement, ajouta-t-il, qu'il ne se soit pas dfendu,
vous auriez eu un prtexte pour le tuer.

La mort de M. de Charny tait dcidment l'ide fixe de M. de Pomereux.
Chantilly tait tout encombr de gentilshommes qui se joignaient, en
qualit de volontaires,  la maison de Cond. On ne voyait partout que
laquais et piqueurs, soldats et cadets de famille, qui s'agitaient en
attendant l'heure du dpart.

--Vous tes arrivs  propos, leur dit M. de Pomereux; l'ordre nous est
parvenu ce matin de nous mettre en route. Le roi et les princes nous
rejoindront  Compigne. On vous prendra pour des volontaires, et vous
n'aurez plus rien  craindre.

Les plus presss commencrent de partir vers midi. Les quipages les
suivirent bientt aprs, et le gros de la maison se mit en route vers
deux heures. Belle-Rose et Cornlius chevauchaient  ct de M. de
Pomereux, qui ne se sentait pas de joie. Il n'tait pas moins heureux
de la dconfiture de M. de Charny que du plaisir de voir les deux jeunes
gens dans sa compagnie. La Droute et Grippard, fermes sur leurs arons,
jacassaient comme deux pies. La route qu'ils suivaient tait toute
charge de troupes, de fourgons, de bagages, de carrosses, de cavaliers.
On rencontrait des escadrons rangs en longues files, des bataillons
drouls comme des rubans, des trains d'artillerie retentissants et
sonores. A la vue des canons, la Droute devint rouge de plaisir.
Il poussa son cheval vers l'une des pices, un beau canon de bronze
fleurdelis, et caressa de la main sa culasse luisante et rebondie.

--Si j'tais roi de France, dit-il, j'en aurais toujours une douzaine
prs de moi, tout chargs, et de temps  autre je les ferais jouer pour
avoir de la musique.

Les paysans accouraient sur la route pour voir dfiler les rgiments
et les compagnies de gentilshommes qui s'en allaient en guerre, beaux,
souriants et pars comme on va au bal. Quand on traversait des villages,
toute la population se rangeait sur le passage des soldats, les femmes
taient penches  leurs fentres, les jeunes filles souriaient, les
enfants marchaient en tte, imitant le bruit des tambours, et les
hommes, excits par les fanfares, avaient envie de jeter la bche pour
prendre le mousquet. C'tait bien autre chose encore dans les villes.
Les habitants s'emparaient des soldats, et le lendemain on voyait  la
cocarde du chapeau et  la garde de l'pe des bouquets de fleurs et
des noeuds de rubans qui rappelaient aux gentilshommes leurs phmres
amours d'une nuit. Dans tout ce beau pays de France, si bien organis
pour la guerre, cet appareil militaire veillait l'enthousiasme, et l'on
marchait aux frontires au milieu des cris joyeux, des chansons et des
ftes. Aucun accident ne vint attrister la route. Il y avait tant
de troupes, tant de volontaires, tant d'quipages, tant de cadets de
famille, que personne ne prenait garde  Belle-Rose et  Cornlius.
Ils passaient, eux aussi, pour des soldats de fortune. La maison du roi
tait  Compigne, o Louis XIV l'avait rejointe. L'clair allait fendre
la nue. La France entire tait dans l'attente de l'un de ces grands
vnements qui font trembler les royaumes sur leurs bases. Quand M.
de Pomereux et Belle-Rose arrivrent aux frontires, la Flandre tait
hrisse de baonnettes. L'arme se concentrait  Charleroi. Lorsqu'on
fut prs d'Arras, Belle-Rose s'informa auprs d'un vaguemestre du
quartier de M. de Luxembourg. Le duc avait son logement du ct de
Marchienne-le-Pont. Belle-Rose prvint Cornlius et la Droute, et
partit dans la nuit, aprs avoir fait ses adieux  M. de Pomereux.

--Bonne chance! lui dit le comte; s'il vous arrivait malheur, songez 
moi.

--Bah! dit la Droute, nous avons le rgiment de La Fert pour nous; les
gens de M. de Charny n'iront pas se frotter contre l'artillerie.

Le long de la route qu'ils suivirent d'Arras  Marchienne, les campagnes
fleuries taient claires par mille feux. On entendait dans le silence
de la nuit le chant des soldats qui buvaient dans les bivouacs. Des
courriers passaient au galop, portant des ordres aux divers corps, et
l'on voyait au milieu des tnbres des rgiments silencieux s'avancer
dans les plaines comme de gigantesques boas. M. de Luxembourg avait le
commandement du corps d'arme qui touchait  la frontire. L'ordre et
l'activit rgnaient partout. L'illustre capitaine qui devait un jour
succder au prince de Cond et au vicomte de Turenne, et soutenir
l'honneur du drapeau franais, avait tabli parmi les troupes une
discipline exacte et rigide. Insouciant, irrgulier, voluptueux dans sa
vie prive, il apportait aux choses de la guerre une promptitude, une
fermet, une action, qui imposaient le respect et l'obissance. Son
coup d'oeil avait cette nettet et cette certitude qui font les grands
gnraux; sa bravoure galait celle du prince de Cond, auprs de qui il
avait, sous le nom de M. de Bouteville, fait ses premires armes. S'il
n'avait pas encore accompli ces grandes choses et gagn ces furieuses
batailles qui devaient porter si haut sa rputation, on avait vu, ds
les premires campagnes, le germe de ses brillantes qualits. Il avait
tout ensemble l'estime des chefs et la confiance du soldat. A mesure
qu'il avanait dans la direction de Marchienne, la vue des lieux
rappelait  Belle-Rose l'un des pisodes les plus terribles de sa vie,
si souvent agite. Il vit du haut d'un monticule le petit pavillon o
Genevive lui avait fait de si tristes adieux; et, sur un pli du rivage
que baignait la Sambre, l'endroit lugubre o M. de Villebrais avait
pouss vers le ciel ses trois cris d'agonie. Le vieux saule tait
toujours l, trempant sa tte chevele dans l'eau. Quand Belle-Rose
atteignit Marchienne-le-Pont, il trouva la rsidence de M. de Luxembourg
entoure d'officiers et d'aides de camp. Le jour venait de natre, et
ses premiers rayons avaient rveill la grande ruche o bourdonnaient
vingt mille soldats. Des chevaux tout sells piaffaient autour des
piquets. M. de Luxembourg expdiait des dpches. Il fallait avoir un
ordre pour arriver jusqu' lui. Belle-Rose mit pied  terre; la Droute
n'avait pas assez de tous ses yeux pour regarder les parcs d'artillerie,
les tentes, les faisceaux d'armes; mille exclamations folles partaient
de ses lvres. Il venait de reconnatre trois ou quatre sous-officiers
qui avaient servi dans le rgiment de La Fert, et trpignait
d'impatience. Au moment o, n'y tenant plus, il allait frapper sur
l'paule de l'un d'eux, un officier, suivi d'une ordonnance, arriva au
galop au milieu des groupes qui entouraient la demeure du gnral. Son
visage tait joyeux et anim.

--Mon frre! s'cria Belle-Rose.

--Le colonel! s'cria la Droute, qui tait rest immobile, la main
leve et le pied en avant.

A ce double cri, M. de Nancrais, car c'tait lui, se retourna, et du
mme coup d'oeil il reconnut le sergent et le capitaine.

--Belle-Rose! s'cria-t-il  son tour.

Et sautant de cheval, il se jeta dans les bras de Belle-Rose, qui, de
ceux du colonel, passa dans ceux de Pierre.

--Enfin! dit M. de Nancrais, ils ont donc ouvert les griffes!

--C'est--dire que j'en suis sorti.

--Eh bien, morbleu! tu n'y rentreras pas. L'arme est un lieu d'asile.

--C'est un paradis! murmura la Droute.

M. de Nancrais sourit en regardant le sergent.

--Quant  toi, reprit-il, si l'on vient te chercher, tu as une
hallebarde pour te dfendre.

M. de Nancrais entrana Belle-Rose et passa dans l'appartement de M. de
Luxembourg. Au nom du colonel, le gnral se tourna brusquement vers la
porte.

--Avez-vous l'ordre? s'cria-t-il.

--Je l'ai, rpondit M. de Nancrais en tirant une dpche de son habit;
vous aurez bientt, monsieur le duc, ajouta-t-il, vingt occasions de
signaler votre courage contre les ennemis du roi et du royaume; une
autre se prsente maintenant de signaler votre gnrosit. Voici un
officier qui rclame votre protection.

--Le capitaine Belle-Rose! s'cria le duc.

Et spontanment il courut embrasser le jeune homme.

--Vous avez cherch mon appui, et mon appui ne vous faillira pas,
dit-il; aussi bien comme je suis la cause du mal, c'est  moi de le
rparer.

Belle-Rose voulut l'interrompre; M. de Luxembourg l'arrta d'un geste.

--Certes, dit-il, j'ai fait ce que j'ai pu; mais puisque je n'ai point
russi, je n'ai rien fait. L'incendie du couvent des dames bndictines
de la rue du Cherche-Midi et l'enlvement de Mme d'Albergotti ont fait
chouer mes dmarches au moment o peut-tre elles allaient aboutir. Le
roi y a vu un attentat contre la religion, et vous savez quelle est
son humeur sur ce chapitre-l. J'ai d me taire, esprant qu'on
vous oublierait. Mais voici la guerre, Belle-Rose; l'pe peut tout
conqurir.

--J'essayerai, dit Belle-Rose avec un fier sourire.

--Et les occasions ne te manqueront pas, ami Jacques, reprit le duc,
que la vue de Belle-Rose faisait plus jeune de dix ans. On m'a cont
des choses de toi qui prouvent assez que ta main ne s'est pas engourdie
durant la paix. Fais ce que tu dois, et tu seras le plus fort. Tu
es parmi nous, restes-y; l'arme est une grande famille, et tous les
soldats sont frres. Viens  moi si l'on t'inquite, et duss-je y
laisser mon pe, tu resteras sauf dans mon camp.

M. de Luxembourg ouvrit les dpches que M. de Nancrais lui avait
apportes; son oeil s'alluma tandis qu'il les parcourait et ses joues
s'enflammrent.

--C'est la guerre! messieurs, s'cria-t-il d'une voix vibrante. Le roi
passe ses troupes en revue; quant  nous, nous passerons bientt la
frontire.

Quand Belle-Rose et M. de Nancrais sortirent, ils trouvrent des
groupes d'officiers qui les attendaient  la porte de la rsidence. A la
nouvelle que la guerre tait  la veille d'clater, ce furent parmi ces
braves gentilshommes mille cris d'enthousiasme. La nouvelle se rpandit
comme une tincelle lectrique dans le camp, semant partout l'ivresse;
les soldats mettaient leurs chapeaux au bout des baonnettes et
s'embrassaient. Quand vint le soir, des feux s'allumrent sur toute la
ligne, et le camp prsenta l'aspect d'une grande fourmilire de soldats
qu'agitait une ardeur fivreuse. Ce qu'avait prvu M. de Luxembourg
arriva: les officiers qui avaient servi avec Belle-Rose dans le mme
corps d'arme en 1668, l'accueillirent comme un frre d'armes et le
prsentrent  leurs nouveaux camarades. Au besoin, le capitaine et
trouv cinquante pes pour le dfendre et des tentes sans nombre pour
le recevoir. Le rgiment de La Fert, dans lequel il avait fait ses
premires armes et gagn son premier grade, accourut autour de lui, et
parmi tous ces soldats et tous ces officiers auxquels il avait, par son
courage et sa droiture, inspir une vive affection, il ne savait auquel
tendre la main. Quant  Pierre, il n'avait pas quitt M. de Nancrais,
qui l'avait attach  sa personne. Il tait devenu caporal, puis
sergent, et avait fort envie de devenir capitaine. Au bout d'une heure,
la Droute revint, tranant avec lui une douzaine de sergents qu'il
avait recruts parmi ses vieilles connaissances.

--Notre grce est au bout de notre pe, lui dit Belle-Rose.

--Alors nous la tenons, dit la Droute d'un air calme.

Cette nuit-l le sergent s'endormit sous un canon.




LI

LE RHIN


L'invasion de la Hollande, en 1672, fut un coup de foudre dans un ciel
serein, pour nous servir de l'expression du chevalier Temple. Cent
mille hommes abandonnent  la fois leurs cantonnements de la Flandre et,
traversant la Sambre et la Meuse, pntrrent dans les Pays-Bas. L'arme
s'empare tout d'abord de Rhimberg, d'Orsoy, de Wesel, de Burich, et
chasse devant elle l'ennemi pouvant. Des succs si rapides enflamment
l'ardeur des officiers; le pays de Lige soumis ouvre l'accs de la
rpublique; on laisse de ct Maestricht, dont le sige et pu retarder
la marche des troupes, et l'on pousse en avant. Grol venait de tomber
aux mains de M. de Luxembourg, lorsque, le 12 juin, le roi Louis XIV en
personne arriva aux bords du Rhin. Le prince de Cond tait avec lui; le
duc de Luxembourg rejoignit le grand capitaine. Le Rhin franchi, il n'y
avait plus que l'Issel entre le roi et Amsterdam.

Belle-Rose et la Droute s'taient hts, aussitt aprs la capitulation
de Grol, de gagner le quartier gnral, o la prsence du roi et du
prince de Cond attirait un grand nombre de volontaires. Des hauteurs de
Sherenberg on dcouvrait les cours du Rhin et de l'Issel, le Welaw et
le Belaw; l'le tait dfendue par le fort de Schenk et couverte par le
Wahal, dont le courant imptueux la mettait  l'abri de toute attaque.
Le prince d'Orange avait laiss sur la rive droite du Rhin un de ses
lieutenants, Montbas, commissaire gnral de la cavalerie des tats,
avec huit rgiments diviss en trois camps, qui surveillaient les
passages depuis le fort de Schenk jusqu' Arnhem; l'un sous Hussen,
l'autre  Borgschott, et le troisime  Tolhus. Derrire ces trois camps
s'tendait un pays sablonneux, sem de digues et tout coup de haies et
de fosss. Des partis de cavaliers rdaient  toute heure sur le
rivage, piant les oprations des troupes franaises, qui n'avaient pour
s'introduire au coeur de la Hollande que l'espace compris entre Arnhem
et le fort de Schenk. Plus haut, c'tait le Wahal, rapide comme un
torrent; plus bas, il y avait un rempart de villes fortes. Durant la
nuit qui prcda l'arrive du roi, Belle-Rose se leva et sortit de sa
tente. Mais il le fit avec une si grande prudence que la Droute, qui
sommeillait dans un coin, ne l'entendit pas. Quand il fut  quelques
pas de sa tente, Belle-Rose tira son cheval par la bride, enveloppa
ses sabots de linges et s'loigna du camp. Aprs qu'il eut dpass la
dernire sentinelle, il partit au galop dans la direction du fleuve. Les
pieds emmaillots du cheval frappaient la terre sans bruit. On voyait
sur l'autre rive les feux des bivouacs hollandais et l'on entendait au
milieu du silence de la nuit les cris des vedettes qui se rpondaient.
L'eau du Rhin filait avec un sourd frmissement. Belle-Rose poussa sa
monture  bord du fleuve et en suivit lentement les sinuosits, le corps
pench en avant. Il y avait dj trois ou quatre heures qu'il avait
quitt le camp, lorsqu'un coup de canon rveilla le sergent en sursaut.
La Droute ouvrit les yeux et regarda autour de lui; il n'y avait
personne dans la tente, si ce n'est Grippard, qui ronflait dans son
manteau. Cornlius tait dans ce moment auprs de M. de Nancrais. Un
autre coup de canon tira la Droute de son immobilit lthargique; il
sauta sur ses pieds, et, laissant dormir Grippard, il s'lana hors de
la tente. Une douzaine de dtonations qui clatrent sur l'autre rive
le firent courir du ct du Rhin, ne doutant plus que Belle-Rose n'et,
pour quelque entreprise incertaine, port ses pas dans cette direction.
Comme il approchait du bord, il vit un homme  cheval qui s'avanait
vers lui au petit galop. La Droute reconnut Belle-Rose malgr la nuit.

--H! capitaine! cria-t-il, est-ce vous qui tes la cause de tout ce
bruit qui se fait l-bas?

--Ma foi, c'est possible, dit Belle-Rose.

Il finissait  peine de parler, qu'un clair illumina la tour de Tolhus,
et qu'un boulet fit clater le tronc d'un saule  vingt pas d'eux.

--Maintenant j'en suis certain, reprit la Droute d'un air tranquille.
Ah! mon Dieu, ajouta-t-il, comme vous voil mouill; d'o diable
venez-vous donc?

--Eh mais! du Rhin apparemment, rpondit Belle-Rose en tordant son
manteau qui tait tout ruisselant.

--Le bain n'a pas t sans musique, mais je ne vois pas  quoi il a pu
vous tre utile.

Belle-Rose sourit.

--Quand j'tais tout enfant, dit-il en appuyant sa main sur l'paule du
sergent, mon brave homme de pre me faisait trs souvent lire dans un
gros vieux livre o tout ce qui vient du coeur est crit. Dans ce livre,
il y a une phrase qui me frappa ds lors et que je n'ai jamais oublie
depuis.

--Quelle phrase?

--Celle-ci: Cherchez et vous trouverez.

--Eh bien! qu'est-ce que a prouve? demanda la Droute, qui se creusait
l'esprit pour deviner quel rapport il pouvait y avoir entre les
Hollandais et le vieux livre dans lequel lisait Belle-Rose.

--a prouve que j'ai cherch et que j'ai trouv.

La Droute, qui n'avait point l'intelligence tourne du ct des
paraboles, renona bientt  comprendre celle-ci: Belle-Rose n'tait
ni mort ni bless, le reste lui importait mdiocrement. Quand ils
rentrrent sous la tente, Grippard dormait toujours. Au troisime coup
de canon il avait ouvert les yeux un instant, et s'tait rendormi,
rvant qu'il entendait un grillon. Aussitt qu'il eut chang de
vtements, Belle-Rose se rendit chez M. de Luxembourg. Ds le lendemain,
le prince de Cond fit dresser deux batteries et ordonna qu'on prpart
un pont de bateaux. Des hauteurs de Sherenberg, Louis XIV examinait
les positions de l'ennemi. Tandis qu'on plaait l'artillerie qui devait
protger les oprations militaires, M. de Luxembourg s'approcha de M. de
Cond et lui parla bas quelques instants. Le prince laissa chapper une
exclamation de surprise.

--Est-ce un homme sr? s'cria-t-il tout  coup.

--Sr comme moi, rpondit le duc.

--Eh bien, qu'il essaye! reprit le prince.

Belle-Rose tait  quelques pas des officiers gnraux, piant leur
conversation du regard. Sur un geste de M. de Luxembourg, il accourut.

--Voil monseigneur le prince de Cond qui te permet de faire ce que tu
voudras; va donc, lui dit-il.

Belle-Rose salua sans rpondre et tira son pe.

--Eh! monsieur, ajouta le prince, c'est une entreprise quelque peu
hardie et qui pourrait bien coter, sans rsultat, la vie  beaucoup
de braves gens. Veuillez tout d'abord ne prendre avec vous que peu de
monde.

--Donnez-moi dix hommes, si vous voulez, mon prince, rpondit
Belle-Rose.

--Vous en aurez vingt, et, si la chose est possible, croyez que nous
serons bientt  vos cts. Soldat, j'y serais tout de suite; gnral,
je dois attendre.

Belle-Rose partit comme un trait. Dix cuirassiers du rgiment de M. de
Revel, dix volontaires des gardes du corps et trois ou quatre officiers
de la suite du prince le suivirent. On ne savait pas encore ce qu'il
prtendait faire, mais on le prvoyait dj. Derrire lui venaient
ensemble Cornlius, la Droute et Grippard. Comme on touchait au rivage,
on rencontra une troupe de gentilshommes, parmi lesquels tait M. de
Pomereux. Le jeune officier avait revtu son uniforme le plus
beau, esprant bien qu'on se battrait un peu. Il tait tout couvert
d'aiguillettes et de rubans.

--O courez-vous donc? s'cria le comte.

--L-bas! rpondit Belle-Rose en lui montrant la tour de Tolhus du bout
de son pe.

--Voulez-vous passer le Rhin?

--Sans doute.

--A cheval?

--Parbleu!

--Mais c'est impossible! s'crirent deux ou trois gentilshommes.

--Venez d'abord, et vous verrez.

--Au fait, si c'tait facile, ce ne serait pas la peine d'essayer!
s'cria le comte.

--Allons! dirent les autres en dgainant.

M. de Pomereux avait dj pouss son cheval auprs de Belle-Rose. La
petite troupe se jeta dans l'eau. Il y avait l M. de Maurevert, le
comte de Saulx, le marquis de Thermes, le duc de Coislin, le prince de
Marcillac, et plusieurs autres de la premire noblesse du royaume. On
apercevait sur la rive oppose trois escadrons de Hollandais rangs en
bataille; dans la tour de Tolhus, les canonniers taient  leurs pices,
la mche allume. A peine eut-on fait dix pas dans le fleuve, que la
Droute se frappa le front.

--Bon! s'cria-t-il, c'est un gu!

Il avait compris la parabole.

--Eh bien! lui dit Belle-Rose, crois-tu que l'vangile ait raison?

La troupe, qui se composait d'une quarantaine de personnes, avanait en
riant aux clats.

--Au moins, si nous mourons, mourrons-nous gaiement, dit M. de Pomereux.

Les cuirassiers, plus pesamment arms, restaient un peu en arrire; les
volontaires, ardents et bien monts, marchaient les premiers. Tantt on
avanait  gu ayant de l'eau jusqu'aux sangles; tantt on nageait ayant
de l'eau jusqu' la ceinture. Les escadrons de M. de Revel se rangeaient
sur le rivage, prts  partir au premier signal.

--Voil un soldat dtermin! dit le prince de Cond. Voyez, il est en
tte.

--Oh! il arrivera! il arrivera! rptait M. de Luxembourg,  qui il
tardait de pouvoir se lancer dans le Rhin.

Vers le milieu du fleuve, un cuirassier perdit pied tout  coup et
disparut emport par le flot; un peu aprs, ce fut le tour d'un garde du
corps. Dix pas plus loin, le cheval d'un volontaire s'abattit sur M. de
Pomereux, qui chancela; mais, d'une saccade violente, le comte redressa
son cheval, qui, frapp d'un coup d'peron, pirouetta sur ses jarrets
et sauta par-dessus la croupe de son voisin; le volontaire et son cheval
roulrent dans l'eau, le fleuve passa sur leur tte et on ne les vit
plus.

--En avant! cria le comte.

--En avant! rptrent les gentilshommes, l'pe haute.

--Eh! dit Grippard, je crois que nous sommes un contre vingt, et ils ont
la position pour eux.

--Avance d'abord et compte aprs; cet enfant y pense-t-il, lui? rpondit
la Droute en montrant du doigt le chevalier de Vendme qui piquait son
cheval de la pointe de son pe pour le faire nager plus vite.

Le chevalier de Vendme avait alors dix-sept ans. Grippard s'affermit
sur ses triers, et, tout honteux de son observation, fit comme le
chevalier. A la vue de cette petite troupe qui s'avanait hardiment
contre eux, les trois escadrons hollandais descendirent vers le fleuve
et entrrent dans l'eau jusqu'aux triers. En ce moment, le prince de
Cond fit un signe, et M. de Revel plongea dans le Rhin  la tte de
ses cuirassiers. Le fleuve tait aux trois quarts franchi; le passage
n'tait plus un problme.

--C'est un vaillant soldat, et s'il n'est pas tu, nous le prsenterons
au roi, dit le prince de Cond au duc de Luxembourg.

Belle-Rose et les braves jeunes gens qui l'accompagnaient ne
s'effrayrent pas de la diffrence du nombre. Poussant leurs chevaux,
ils abordrent rsolument l'ennemi aux cris de: Vive le roi! Leurs
pistolets tant mouills, l'pe seule leur restait: mais ils la
maniaient en gens de coeur. Un instant on put croire que cette poigne
d'hommes allait tre anantie par ces trois escadrons. Mais il arriva ce
qui arrive souvent dans ces prilleuses circonstances: l'audace des
uns intimida les autres. Les Hollandais excutrent une dcharge et se
dbandrent aussitt. Les pieds des chevaux mordirent sur le rivage, et
les quarante cavaliers s'lancrent sur l'ennemi. On se joignit corps 
corps, et la mle devint terrible.

--Nous sommes entre l'eau et le feu! dit la Droute, dont la bonne
figure tait rouge de joie.

--Eh bien! nous aurons plus tt fait d'teindre l'un que de boire
l'autre, rpondit M. de Pomereux, qui chargeait au plus pais des
escadrons.

La tour de Tolhus, qui avait ddaign de tirer sur Belle-Rose et
sa troupe, ouvrit le feu contre les cuirassiers de M. de Revel, que
suivaient deux escadrons de M. de Pilois et deux autres de M. de
Bligny. Les boulets et la mitraille fouettaient l'eau;  tout instant un
cavalier disparaissait dans le fleuve. Au bout de cinq minutes, ce fut
un dsordre affreux. Les chevaux piaffaient dans le Rhin, perdaient pied
et tombaient dans des courants o ils s'enfouissaient; les rangs taient
rompus, les cavaliers marchaient  l'aventure, l'oeil sur la mle qui
ptrissait le rivage oppos; le fleuve tait tout couvert de cadavres
flottants, de blesss qui tendaient les bras vers le ciel, de drapeaux
abandonns, de chevaux qui se dbattaient dans l'agonie. Le chevalier
de Sallar, atteint d'un coup de feu, tomba de selle et disparut sous la
surface du Rhin cumant; le cheval du comte de Nogent, s'tant renvers
sur son matre, l'entrana dans l'abme, et le courant les emporta tous
deux. Une balle tue raide le cheval d'un cornette de cuirassiers, M. de
Brassalay; le vaillant jeune homme saute dans le fleuve et nage d'une
main, portant son tendard de l'autre. M. de Pomereux, qui le voit,
rentre dans le fleuve, l'aide  prendre pied et retourne au combat.
Cependant les cuirassiers arrivaient les uns aprs les autres; M. de
Revel, bless et tout sanglant, anime les soldats, les rallie et fond
sur les Hollandais, qui dj rompus et dcourags, se dispersent de
toutes parts. La Droute avait du sang jusqu' la garde de son pe.
Belle-Rose poussait toujours droit devant lui. Cornlius et Grippard
frappaient d'estoc et de taille. M. de Nancrais tait avec les
cuirassiers de M. de Revel, et d'un bond il avait rejoint Belle-Rose. M.
de Pomereux poursuivait les fuyards, qu'il assommait  coups de pommeau
d'pe.

--Eh! drles! tournez-vous donc qu'on voie vos visages, criait-il moiti
srieux, moiti riant.

Les Hollandais se rallirent derrire les haies et les palissades que le
lieutenant de Montbas, Wurts, avait garnies d'infanterie. On sonna de la
trompette, et les soldats, un instant disperss, se rangrent autour de
leurs guidons. Il y avait devant les escadrons franais quatre ou cinq
mille hommes protgs par de nombreux fosss et des travaux d'art; au
moins, avant de les attaquer, fallait-il se mettre en ordre de
bataille. Le canon des batteries dresses sur la rive du Rhin foudroyait
maintenant la tour de Tolhus et protgeait le passage des renforts. Le
prince de Cond n'y tenant plus, se jeta dans une barque avec M. le duc
de Luxembourg, le duc d'Enghien et le duc de Longueville; leurs chevaux
les suivaient  la nage. Deux rgiments entiers de cavalerie venaient
d'entrer dans le fleuve. Quand le prince de Cond et les gentilshommes
de sa suite arrivrent sur la plage seme de cadavres, les escadrons de
MM. de Revel, de Pilois et de Bligny taient engags contre des partis
d'ennemis sortis des retranchements pour soutenir les fuyards. On se
battait avec une imptuosit extraordinaire du ct des Franais, qui
taient un contre dix, avec consternation du ct des Hollandais, qui ne
s'attendaient pas  une attaque si furieuse et si soudaine. Le prince de
Cond et le duc de Luxembourg mirent l'pe  la main, et comme au temps
o ils guerroyaient ensemble contre M. de Turenne, en Flandre, ils se
jetrent tte baisse contre l'ennemi. La fivre du combat les avait
saisis. Quand on les vit accourir, des cris d'enthousiasme s'levrent
du milieu des cavaliers franais. Le chevalier de Vendme fondit sur un
officier hollandais, le tua d'un coup d'pe, prit son drapeau, et,
arm de ce trophe, continua sa course tmraire; le marquis d'Aubusson
voulut le suivre et tomba frapp d'une balle au coeur; le duc de
Longueville sauta par-dessus son corps expirant et vint se mettre au
premier rang. M. de Nancrais, Belle-Rose, Cornlius, la Droute et
Grippard formaient un noyau qui trouait l'arme hollandaise avec la
force irrsistible d'un blier. M. de Pomereux tait partout  la fois,
choisissant ses adversaires et improvisant  et l des duels au milieu
du combat. Quand il se faisait un mouvement quelconque d'un ct,
Belle-Rose quittait ses amis, courait l o tait le danger, et
maintenait la supriorit acquise ds le commencement de l'action. Il
avait tout ensemble la bravoure du soldat et le coup d'oeil du chef;
on le suivait avec enthousiasme et on lui obissait avec une confiance
aveugle. La tour de Tolhus cessa bientt son feu; elle tait dmantele
et vaincue. Les deux batteries du prince de Cond tournrent leurs
canons fumants vers la plaine, o l'on apercevait les Hollandais
derrire leurs haies et leurs palissades. L'lan tait donn; il ne
dpendait mme plus des chefs de l'arrter;  vrai dire, aucun d'eux
n'y pensait, et bien loin de vouloir contenir leurs troupes, ils les
auraient pousses si elles en avaient eu besoin. Les princes du sang
eux-mmes se battaient comme des officiers de fortune. La prsence du
prince de Cond, de son fils le duc d'Enghien, du duc de Luxembourg, du
jeune duc de Longueville, communiquait une ardeur incroyable aux soldats
qui venaient si audacieusement de franchir le Rhin. On ne prenait pas
garde  la mousqueterie qui claircissait les rangs, et l'on arrivait
ple-mle aux barrires, les mieux monts en avant, les autres derrire.
Les officiers hollandais taient parvenus  rtablir un peu d'ordre
parmi leurs compagnies, qui s'imaginaient que toute l'arme franaise
allait tomber sur elles; les cavaliers, rallis derrire un premier
foss, faisaient le coup de pistolet. Une balle emporta le chapeau de M.
de Pomereux, qui salua de son pe.

--Voil une leon de politesse dont il faut que je remercie ces
messieurs, dit-il, et il appliqua un grand coup d'peron  son cheval,
qui hennit de douleur et sauta par-dessus le foss.

Trente ou quarante gentilshommes, parmi lesquels taient le prince de
Cond et le duc d'Enghien, tombrent l'pe au poing sur un gros
de cavaliers hollandais. Ces cavaliers les accueillirent  coups de
mousqueton. Belle-Rose, au moment o les armes s'abaissrent, se jeta
au-devant du prince de Cond et le couvrit de son corps. Les balles
sifflrent, et le cheval de Belle-Rose, qu'il avait forc  se cabrer,
bondit, frapp  mort. Trois ou quatre gentilshommes roulrent de selle,
et l'pe s'chappa des mains du prince de Cond. Une balle gare lui
avait cass le bras. Prs de lui, le marquis de La Force tomba sous les
pieds des chevaux. Belle-Rose ramassa l'pe du prince et la lui rendit.

--Donnez, monsieur, donnez! s'cria le prince qui la saisit de la main
gauche, et faisons voir  cette canaille que le fer a raison du plomb.

Et passant par-dessus le cadavre du marquis de La Force, il chargea les
Hollandais, qui tournrent bride. Au bout de cinquante pas on arriva aux
barrires, soldats et gentilshommes, vainqueurs et vaincus, cavaliers
et fantassins, tous mls. M. de Nancrais avait donn son cheval  M. de
Luxembourg, qui avait perdu le sien. La Droute, voyant ses deux chefs
 pied, descendit de selle. M. de Pomereux, qui s'tait empar d'un
drapeau, combattait  ct du duc de Longueville, le dpassant d'une
demi-longueur de cheval  peu prs. Le jeune duc s'efforait d'atteindre
la barrire avant le comte.

--A Versailles, je vous cderais le pas, mon cher duc, lui dit M. de
Pomereux en riant, mais nous avons laiss l'tiquette de l'autre ct du
Rhin.

Comme il parlait encore, l'infanterie hollandaise coucha toute la troupe
en joue. A la vue de cette longue file de mousquets tincelants, la
Droute sauta comme un lion sur M. de Nancrais et Belle-Rose, et les
renversa sous lui avec une force irrsistible.

--Baissez-vous! cria-t-il d'une voix tonnante au comte de Pomereux, qui
touchait aux palissades.

--Un gentilhomme ne se baisse pas! rpondit M. de Pomereux.

M. de Longueville l'avait joint et ils allaient de front. La dcharge
clata. Un vent de mort passa sur la troupe des gentilshommes et fit
tomber les plus hardis. Les chevaux de M. de Longueville et de M. de
Pomereux sautrent par-dessus la palissade, et les deux braves jeunes
gens, atteints ensemble, roulrent dans les rangs hollandais, ouverts
par leur lan. Belle-Rose et M. de Nancrais se levrent au milieu
d'un nuage de fume et entrrent des premiers dans la barrire.
Les Hollandais lchrent pied de tous cts; beaucoup d'entre eux,
poursuivis l'pe dans les reins, restrent sur le carreau; un plus
grand nombre se rendit. Deux rgiments de cavalerie prirent possession
des camps ennemis abandonns. M. de Luxembourg attachait son regard
perant sur l'horizon, o, dans les vapeurs dores du soir, on voyait
les clochers de dix villes.

--Utrecht est  nous, dit-il.

Cependant, Belle-Rose, ne voyant plus d'ennemis devant lui, revint
sur ses pas. Un groupe de gentilshommes, noircis par la poudre et tout
couverts de sang, entourait une civire sur laquelle on avait couch
un cadavre. Il y avait l le prince de Cond, le duc d'Enghien et le
chevalier de Vendme; le jeune chevalier pleurait comme un enfant
aprs s'tre battu comme un soldat, le duc d'Enghien laissait tomber de
grosses larmes le long de ses joues, le prince de Cond s'essuyait les
yeux d'une main mutile. La tte livide et souille de sang du duc de
Longueville reposait sur un lit de drapeaux. On voyait encore sur son
visage pli l'expression ardente et fire de son jeune courage. La mort
l'avait surpris au moment du triomphe. Il tait tomb, comme un chne
frapp par la foudre, d'un seul coup. Ceux d'entre les gentilshommes
qui taient blesss se relevaient pour dire un dernier adieu  celui
que l'avenir entourait de tant d'esprances et qui n'tait plus
qu'un cadavre; les vivants lui faisaient un cortge morne et dsol.
Belle-Rose se souvint tout d'un coup du cri de la Droute, et ne voyant
pas M. de Pomereux parmi les officiers du prince, il eut peur. Il
s'lana du ct o il avait vu le comte disparatre dans un nuage de
fume et de feu, et trouva le sergent qui soutenait M. de Pomereux dans
ses bras. Un chirurgien, que Cornlius tait all chercher, sondait ses
blessures.

--H! venez donc, lui dit le comte d'une voix dfaillante, je craignais
de mourir sans vous avoir serr la main.

Quand Belle-Rose fut auprs de lui, M. de Pomereux repoussa la main du
chirurgien.

--Je suis perc d'outre en outre, lui dit-il; vous savez bien qu'il n'y
a plus d'espoir, ainsi, monsieur, ne me tourmentez pas davantage.

Le chirurgien essuya ses instruments et partit sans mot dire.

--Voil qui est rpondre, dit le comte avec un sourire.

Il embrassa Belle-Rose et Cornlius, tendit la main  la Droute et
s'arrangea pour mourir. Sa tte reposait sur un tambour. Le soleil
s'inclinait vers l'horizon; des nuages roses nageaient dans le ciel
lumineux que balayait un vent tide. Le regard de M. de Pomereux
semblait y chercher une image fugitive; une douceur calme et sereine
dtendait ses traits nagure endoloris: on y lisait le reflet d'une
pense heureuse. Le sourire passa sur sa bouche dcolore.

--Il me semble que la mort est un rveil, dit-il; elle runit ceux que
la vie a spars.

Ses yeux s'teignirent; il murmura le nom de Gabrielle et mourut. En ce
moment, mille cris s'levrent de tous cts, les tambours battaient aux
champs, les cavaliers agitaient leurs chapeaux au bout des pes et les
clairons sonnaient. Louis XIV passait le Rhin.




LII

UN RAYON DE SOLEIL


Le Rhin tait franchi. Quand vint la nuit, l'arme franaise campa sur
la rive droite; devant elle s'tendaient les grandes prairies de la
Hollande. La victoire avait couronn ses premiers efforts. Les soldats,
anims par l'ardeur du combat, se groupaient autour des feux du bivouac
et se racontaient les uns aux autres les incidents de cette journe.
Autour de l'habitation de Louis XIV se pressaient une foule d'officiers.
Tout le monde avait pay de sa personne, et dans l'enivrement
qu'excitait ce passage, le glorieux monarque voyait dj le prsage
de son entre  Amsterdam. Il ne savait pas encore qu'entre lui et la
vieille capitale de la Hollande il trouverait Guillaume d'Orange. Les
gnraux venaient prsenter leurs compliments au roi et prendre ses
ordres. Les salles taient toutes pleines de brillants uniformes; les
meilleurs gentilshommes de France taient l; quelques-uns manquaient 
la runion, ceux-ci taient morts. Tout le monde avait travers le Rhin,
personne encore ne savait comment on l'avait pass. Un homme s'tait
jet dans le fleuve, une compagnie l'avait suivi, puis un rgiment, puis
l'arme, et l'on tait arriv, l'pe au poing, sur les retranchements
hollandais.

--Savez-vous, messieurs, le nom du gentilhomme qui a trouv le gu?
demanda le roi en s'adressant au cercle qui l'entourait.

--Sire, rpondit M. de Luxembourg, c'est un officier de votre arme;
mais cet officier n'est point gentilhomme.

--Mais, rpondit firement Louis XIV, si je l'appelle ainsi, c'est
qu'apparemment il doit l'tre.

M. de Luxembourg s'inclina.

--Son nom? ajouta le roi.

--Belle-Rose.

--A quel rgiment appartient-il?

--Au rgiment de La Fert, artillerie.

Louis XIV se recueillit un instant.

--Ce n'est pas, reprit-il bientt, la premire fois que j'entends parler
de cet officier.

--Non, sire, j'ai eu l'honneur d'entretenir Votre Majest d'une affaire
qui le concerne.

--Ah! je me souviens! Ne s'agissait-il pas de l'incendie d'un couvent et
de l'enlvement d'une religieuse?

--Non, sire. Des personnes qui hassent Belle-Rose parce qu'il m'est
dvou ont dnatur les faits aux yeux de Votre Majest. Belle-Rose a
dlivr sa fiance qu'on avait clotre contre son gr, et il en a fait
sa femme aussitt qu'elle a t libre.

Louis XIV savait admirablement son mtier de roi, il posait
ternellement en face de la cour, en face de l'Europe, en face de
lui-mme. Une occasion se prsentait d'accomplir un acte de justice
en faveur d'un officier qui avait fait bravement son devoir, et auquel
l'arme devait sa premire victoire; sa grce tait donc,  tout
prendre, un acte de rparation publique, man du trne, et qui faisait
jouer  la royaut le rle de la Providence qui rcompense les bons.
Louis XIV profita de l'occasion.

--C'est bien, dit-il; l'officier qui a si bien combattu sous mes yeux ne
peut tre coupable. Demain vous nous l'amnerez.

Un murmure flatteur parcourut le cercle des courtisans, et le roi
put lire sur tous les visages l'expression d'un vif contentement.
Belle-Rose, averti par M. de Luxembourg, se tint prt  paratre devant
le roi. C'tait la premire fois qu'il allait se trouver en prsence
d'un souverain dont le nom remplissait l'Europe de crainte, et si son
coeur ne battait pas beaucoup au moment d'une bataille, il battit trs
fort quand il suivit le duc  la rsidence royale. Ce grand air de
majest dont Louis XIV tait toujours par blouit Belle-Rose; il
flchit le genou et attendit dans un respectueux silence.

--Relevez-vous, monsieur, lui dit le roi; vous vous tes bien conduit
hier, et nous voulons, afin de rcompenser vos bons services, que toute
trace du pass soit efface. Ce que vous avez t vous ne l'tes plus;
vous saurez  Paris ce que j'ai fait de vous.

--A Paris! s'cria M. de Luxembourg. Votre Majest s'est-elle souvenue
que M. de Louvois hait Belle-Rose?

--Peut-tre auriez-vous d l'oublier, monsieur le duc, et vous souvenir
seulement que Louis XIV le protge, rpondit le roi. Quant  vous,
monsieur, ajouta-t-il en portant ses regards vers Belle-Rose, vous allez
partir sur-le-champ pour Paris; je vous ai charg d'instruire M. de
Louvois des premiers succs de notre campagne. Les dpches vont tre
scelles et vous seront remises par un officier de notre maison. Allez
et revenez, monsieur, votre place est parmi nous.

Personne dans le royaume ne savait sduire et fasciner autant que Louis
XIV, quand il le voulait; la grce et la dignit s'alliaient en lui dans
une gale proportion, et il avait naturellement cette noblesse qui donne
du prix aux moindres choses.

--Sire, s'cria Belle-Rose, vous m'avez rendu cette place dans l'arme
o j'ai combattu pour Votre Majest: ma vie est  vous.

Une heure aprs cette entrevue, Belle-Rose reut les dpches et monta
en chaise de poste, aprs avoir fait ses adieux  M. de Luxembourg et 
M. de Nancrais.

--Ne vous endormez pas dans les dlices de Sainte-Claire d'Ennery, lui
dit en souriant M. de Nancrais.

--Oh! ne craignez rien, s'cria la Droute, je pars avec lui.

On laissa Cornlius au camp avec Pierre, et l'on partit. Le rendez-vous
tait devant Utrecht. Si la Droute n'avait pas pu quitter Belle-Rose,
Grippard, de son ct, n'avait pas pu se sparer de la Droute. Celui-ci
tait piqueur, celui-l tait postillon; quand ils taient ensemble, il
n'y avait plus ni caporal ni sergent: ils taient comme l'ombre et le
corps. On mit une grande diligence  franchir la distance qui s'tend
des bords du Rhin  Paris. Bien que Belle-Rose y retournt dans des
conditions aussi belles qu'il les pouvait souhaiter, il ne laissait pas
d'tre saisi d'une tristesse invincible, et quelque effort qu'il ft
pour la chasser, elle revenait toujours s'tendre comme un voile sur son
esprit. La mort de M. de Pomereux tait pour beaucoup, sans doute, dans
cette tristesse. Ce brave gentilhomme lui avait donn tant de preuves
d'un dvouement chevaleresque, que Belle-Rose s'tait pris d'une sincre
amiti pour lui. Cependant il ne se rappelait pas que la mort de M.
d'Assonville l'et rempli d'un si grand accablement; il en avait prouv
une douleur profonde et durable, mais non cette sorte de malaise
qu'il ne pouvait surmonter. Il en arriva  penser que c'tait un
pressentiment, et sa mlancolie s'en augmenta. Les caractres les plus
fermes sont sujets  des abattements qui puisent leurs causes dans les
replis les plus intimes du coeur; mais Belle-Rose tait de ceux qui
sacrifient tout  l'accomplissement d'un devoir; il laissa Sainte-Claire
d'Ennery, o taient toutes ses affections, sur sa droite, et poussa
tout d'un trait jusqu' Paris. La chaise, prcde de la Droute, entra
 fond de train dans la cour de l'htel de M. de Louvois. Belle-Rose en
descendit, et pria un huissier de l'introduire auprs du ministre.

--Son Excellence travaille avec M. de Charny, lui dit l'huissier.

--Dites alors  Son Excellence que c'est de la part de Sa Majest Louis
XIV, rpondit Belle-Rose.

A ce nom sacr l'huissier disparut et revint bientt aprs.

--Qui faut-il que j'annonce? dit-il.

--Le capitaine Belle-Rose.

A ce nom, M. de Louvois tressaillit comme un lion surpris dans son
antre.

--Le capitaine Belle-Rose! rpta-t-il en couvrant l'officier de son
regard tincelant. Et vous tes venu chez moi, vous! Vous tes bien
imprudent, monsieur.

--Je ne crois pas, monseigneur, dit Belle-Rose froidement.

--Avez-vous perdu la mmoire, et faut-il que je vous rappelle le compte
que nous avons  rgler ensemble?

--Il serait plus  propos, je crois, de parler de l'affaire qui me
ramne. Ne vous a-t-on pas dit, monseigneur, que je venais de la part de
Sa Majest le roi?

M. de Louvois frona le sourcil.

--Le roi est en Hollande, monsieur, rpliqua-t-il.

--J'en arrive, monseigneur, et voici les dpches que Sa Majest a bien
voulu me confier.

Belle-Rose tira le paquet de sa poche et le tendit au ministre. M. de
Louvois, tout tonn, le prit sans rpondre et l'ouvrit. M. de Charny se
tenait debout dans l'embrasure d'une fentre, attentif et silencieux. A
la lecture de la dpche qui lui annonait le passage du Rhin, l'homme
fit place au ministre. M. de Louvois se leva le visage radieux.

--La Hollande est ouverte! s'cria-t-il, dix villes conquises et le Rhin
franchi en un mois! Il faudra bien que la rpublique soit efface du
rang des nations.

--Vous tiez  ce passage, monsieur? reprit-il en s'adressant 
Belle-Rose.

--Oui, monseigneur.

--Emmerich et Rez sont  nous?

--M. de Luxembourg les a conquis; l'arme marche sur Utrecht.

--Utrecht sera pris.

--Je le sais.

--De toute la Hollande, il ne restera plus qu'Amsterdam.

--Amsterdam et Guillaume d'Orange.

--On les vaincra, monsieur.

--Je l'espre, monseigneur.

M. de Louvois parlait avec enthousiasme, allant et venant par la
chambre; tout  coup il s'arrta devant Belle-Rose; l'expression du
triomphe s'effaa lentement de son visage. A son tour le ministre
faisait place  l'homme.

--Les affaires du royaume sont finies; j'imagine, monsieur, que nous
pouvons passer aux vtres, reprit-il.

--Vous n'avez pas tout lu, monseigneur, rpondit Belle-Rose en lui
montrant du doigt un pli cachet qu'il avait tir de la dpche.

M. de Louvois brisa le cachet et parcourut le papier du regard. Son
visage, tout  l'heure empourpr, devint d'une pleur livide; il tomba
plutt qu'il ne s'assit sur son fauteuil. M. de Charny quitta la fentre
et vint  lui.

--Lisez, lui dit le ministre.

M. de Charny termina sa lecture sans que son visage impassible exprimt
aucune motion. Tandis qu'il parcourait la dpche, M. de Louvois se
tourna vers Belle-Rose:

--Allez, monsieur, dans la pice  ct, lui dit-il d'une voix brve et
tremblante de colre; dans un instant vous me verrez.

Belle-Rose salua et sortit.

--Eh bien? s'cria le ministre aussitt que la porte se fut referme.

--Eh bien! nous sommes vaincus, monseigneur, dit M. de Charny.

--Colonel et vicomte au titre de Malzonvilliers! Tous les honneurs
ensemble! A lui,  Belle-Rose, un grade et des lettres de noblesse!

M. de Louvois frmissait de la tte aux pieds, et ses lvres taient
toutes blanches.

--Pourquoi l'avez-vous laiss fuir? s'cria-t-il tout  coup avec
violence.

--Cet homme est une anguille, vous le savez, monseigneur, rpondit M. de
Charny. Je l'ai fait chercher  Paris, aux environs, partout; il avait
disparu sans laisser de trace. Quant  l'arme, c'est un ocan.

--Il m'a brav en face, je l'ai tenu en mon pouvoir, et il m'chappe.
Elle aussi, tous deux ensemble!

--La marquise, dont le bon plaisir du roi fait une vicomtesse,
n'est-elle pas toujours  Sainte-Claire d'Ennery?

--Ft-elle au milieu de la place Royale, l'autorit du roi la protge!

--Oh! il y a le chapitre des accidents, reprit M. de Charny.

M. de Louvois frissonna; la manire dont son confident avait prononc
ces paroles leur donnait un sens clair et terrible.

--Certes, je ne peux rien contre le hasard, dit le ministre  demi-voix.

Un sourire sinistre claira le visage de M. de Charny.

--C'est une puissance aveugle, reprit le confident, et vous tes un
ministre clairvoyant.

--Vicomte de Malzonvilliers! murmura M. de Louvois; colonel! matre 
prsent de la faveur de la cour!... Voil bien l'criture du roi Louis.
Il veut le pousser et se charge de sa fortune.

Le ministre relut cinq ou six fois les lignes traces par la main du
roi.

--Monsieur de Charny, reprit-il en se tournant d'un air impratif vers
le ple gentilhomme, le hasard ne peut rien contre celui-l.

--Rien aujourd'hui, rpondit froidement le favori. Il est chez vous.

M. de Louvois agita une sonnette et donna ordre de ramener Belle-Rose.

--Sa Majest vous veut du bien, monsieur, pour votre belle conduite en
Hollande, et notamment au passage du Rhin, lui dit le ministre. Vous
tes colonel; il doit vous tarder beaucoup sans doute d'apporter cette
heureuse nouvelle  Sainte-Claire d'Ennery, mais avant de vous rendre
votre libert, permettez-moi de rclamer de votre obligeance un nouveau
service.

--Parlez, monseigneur.

--Vous avez assist  cette dernire victoire de Sa Majest, vous y
avez eu mme une grande part; plus que tout autre vous tes en tat
de rdiger la relation que je me propose d'envoyer aux gouverneurs des
provinces. Il faut qu'elle parte bientt; mettez-vous l et commencez.

Belle-Rose n'avait aucun motif pour refuser; il prit la place que lui
indiquait M. de Louvois et se mit en devoir d'crire.

--Cependant, reprit le ministre, si vous aviez quelque lettre  faire
tenir  votre femme, crivez-la, on la lui portera sur-le-champ.

Belle-Rose accepta la proposition. Tandis qu'il traait quelques mots 
la hte, les yeux de M. de Charny suivaient les rapides mouvements de
sa main avec une expression diabolique. Quand la lettre fut cachete, un
sourire trange effleura sa bouche. M. de Louvois prit la lettre et M.
de Charny sortit. Un moment aprs, un laquais se prsenta avec le pli de
Belle-Rose. M. de Charny, qui guettait dans l'antichambre comme un chat
avide et patient, se dirigea vers le laquais:

--Donne-moi cette lettre, je m'en charge, dit-il.

Le laquais, qui connaissait M. de Charny, la lui remit sans hsiter.
Cependant la Droute et Grippard taient rests dans la cour de M. de
Louvois, attendant le retour de Belle-Rose. La Droute triomphait; plus
fier qu'un capitan, il allait et venait, le poing sur la hanche et la
tte haute, dans cette cour o quelque temps auparavant on l'avait vu,
triste et rveur, fureter de porte en porte sous mille dguisements.
Volontiers il aurait cont les exploits de son matre  toutes les
personnes qui passaient par l, et il regardait les gens sous le nez
de l'air d'un homme qui se sent protg par la faveur du roi. Quant
 Grippard, si un instant il avait cd aux fumes de l'orgueil qui
tourdissaient la Droute, il n'avait pas tard  ressentir l'influence
de la fatigue unie  la chaleur. Il s'assit dans un coin sur une borne,
glissa tout doucement de l par terre, s'tendit sans prendre garde,
cligna de l'oeil et s'endormit bravement au soleil. Une heure aprs,
M. de Charny parut dans la cour. La Droute avait toujours sa mine
triomphante; de temps  autre il regardait Grippard et haussait les
paules, trouvant que c'tait un homme qui n'avait pas le sentiment de
sa dignit. A la vue de M. de Charny, la Droute frona le sourcil, mais
il lui sembla que cet homme trois fois vaincu n'tait pas digne de sa
haine, et il sourit de l'air magnifique d'un triomphateur. M. de Charny
ne prit pas garde  la Droute et sauta dans un carrosse qu'on avait
prpar.

--Barrire Saint-Denis, dit-il.

L'attelage partit au grand trot.




LIII

LA RUE DE L'ARBRE-SEC


Cependant, au bout d'une heure ou deux d'attente, la Droute commena
 trouver le temps fort long, le retard que mettait Belle-Rose 
reparatre lui semblait inexplicable; il fit vingt fois le tour de
la cour, veilla deux ou trois fois Grippard pour se distraire, mais
Grippard n'avait pas plus tt ouvert les yeux qu'il les refermait;
enfin, n'y tenant plus, il prit le parti de monter lui-mme dans les
appartements de M. de Louvois. Un huissier qu'il interrogea lui apprit
que Belle-Rose tait dans le cabinet du ministre en train d'crire la
relation officielle du passage du Rhin. Comme il redescendait presque
tranquillis, la Droute se rappela tout  coup l'ordre qu'avait donn
M. de Charny en montant en voiture.

--La route de Saint-Denis, pensa-t-il, est aussi la route de
Sainte-Claire d'Ennery.

Le front de la Droute se rembrunit.

--Mon matre n'a-t-il rien crit? demanda-t-il vivement  l'huissier.

--Il a crit une lettre, rpondit un laquais qui tait dans
l'antichambre, et qui tait le mme que M. de Charny avait arrt.

--Cette lettre, o est-elle?

--M. de Charny l'a prise, me disant qu'il s'en chargeait.

La Droute frona le sourcil; le visage de M. de Charny avait, au moment
o le gentilhomme tait mont en voiture, une expression de gaiet
lugubre dont le fidle sergent se souvint. Sans savoir pourquoi, il eut
peur, et bientt sa propre motion l'effraya; c'tait un homme, on le
sait, qui croyait aux pressentiments et qui subissait leur influence.
Quand il fut dans la cour, il n'y rsista plus; il poussa Grippard d'un
coup de poing. Grippard, rveill en sursaut, bondit sur ses pieds.

--Lorsque Belle-Rose descendra, dit le sergent, tu lui diras que je suis
parti pour Sainte-Claire d'Ennery.

--Tu vas  l'abbaye! pourquoi faire? rpondit Grippard en se frottant
les yeux.

--Je n'en sais rien, c'est mon ide... Maintenant, ne dors plus.

--C'est bon, on est debout, reprit le caporal, qui secouait ses jambes;
le service avant le sommeil.

La Droute se procura un cheval de main et partit. M. de Charny avait,
comme la Droute le prvoyait, pouss du ct de Sainte-Claire d'Ennery.
A Saint-Denis, il relaya et donna un louis d'or au postillon pour
qu'il mt les perons dans le ventre des chevaux. On laissa Pontoise
en arrire, mais  une demi-lieue de l'abbaye, M. de Charny mit pied 
terre. Il y avait sur le ct de la route une chaumire o l'on vendait
du vin et de l'eau-de-vie, et devant la chaumire une espce de paysan
qui faisait sauter des gros sous dans sa main. M. de Charny fut  lui.

--Veux-tu gagner deux cus de six livres? lui dit-il.

--Aussi bien trois, si vous le permettez, rpondit le gars, dont les
yeux brillrent.

--Viens donc et fais ce que je te dirai.

M. de Charny conduisit ce manant au carrosse, en tira une corbeille
proprement enveloppe d'un linge fin et prit dans sa poche la lettre de
Belle-Rose.

--Tu sais o est l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery? reprit M. de
Charny, l'oeil sur le paysan.

--Trs bien, puisque j'y porte souvent des lgumes et du lait.

--Ainsi, l'on t'y connat?

--Parfaitement.

--Et l'on ne sera pas surpris de t'y voir?

--Mais, dame! puisque c'est un peu mon mtier d'y aller et d'en revenir.

--Tu vas donc y porter cette corbeille avec cette lettre, et le plus
vite que tu pourras.

--Ce n'est pas difficile; la distance est courte et j'ai les jambes
longues.

--Si on t'interroge, tu rpondras que la corbeille et la lettre ont t
apportes par un valet dont le cheval s'est abattu devant ta porte.

--Trs bien.

--Je t'ai promis deux cus de six livres...

--J'ai compris trois, interrompit le drle.

--Tu en auras quatre si tu es de retour dans un quart d'heure.

--J'y cours.

En huit ou dix minutes le gars, qui avait coup  travers champs,
atteignit la porte de l'abbaye. Au coup de cloche la soeur tourire
ouvrit, le paysan remit la corbeille et la lettre, qui taient toutes
deux  l'adresse de Suzanne, et comme on avait l'habitude de le voir, il
partit sans tre questionn. Au bout d'un quart d'heure, M. de Charny le
vit revenir.

--C'est fait, s'cria le jeune gars.

--Voil ton argent, rpondit M. de Charny, dont les yeux brillaient de
joie.

Il remonta dans son carrosse et reprit la route de Paris. Comme il
arrivait  Franconville, la Droute, lanc  toute bride, passa comme un
flche  ct du carrosse. M. de Charny se pencha  la portire, suivant
de l'oeil le tourbillon de poussire qui volait sous les pieds du
cheval.

--Il arrivera trop tard cette fois, murmura-t-il quand il l'eut perdu de
vue.

La Droute obissait aveuglment  la secrte influence qui le poussait;
la rapidit de sa course, au lieu de diminuer son ardeur, l'augmentait.
Il allait passer devant la maison o M. de Charny s'tait arrt, quand
la courroie  laquelle l'trier tait attach se rompit. La Droute
retint la bride de son cheval et mit pied  terre. Le gars tait
toujours sur sa porte, mais cette fois il faisait sauter des cus au
lieu de gros sous.

--Si c'est une commission que vous avez pour l'abbaye de Sainte-Claire,
dit-il au sergent, vous pouvez me la donner pendant que vous
rafistolerez votre trier; j'en viens, j'y retournerai.

--Tu as t  l'abbaye? s'cria la Droute, qui, dans la situation
d'esprit o il tait, attachait du prix aux moindres choses.

--Et a m'a rapport vingt-quatre livres, reprit le drle en faisant
sauter les pices blanches.

La Droute prit le paysan au collet.

--Qu'es-tu donc all faire  l'abbaye? s'cria-t-il.

--Ma foi, fit le maraud pouvant, j'y ai port une corbeille et une
lettre de la part d'un gentilhomme qui tait venu en carrosse.

--Un gentilhomme un peu petit, gros, ple, vtu de noir?

--Justement, et il est reparti aussitt que la commission a t faite.

--Et qu'y avait-il dans cette corbeille? Le sais-tu?

--Ma foi, il m'a paru que c'tait des fleurs et des fruits; il en
sortait une odeur dont j'tais tout rjoui.

--Des fleurs et des fruits, dis-tu?

--a doit tre quelque galanterie de ce monsieur  quelque nonne.

La Droute lcha le paysan, culbuta la selle, remonta sur la bte  cru
et se prcipita ventre  terre vers l'abbaye. Le coeur lui sautait dans
la poitrine. La tourire s'pouvanta en le voyant ple comme un mort et
le laissa passer sans dire un mot. La corbeille et la lettre avaient t
reues par Mme de Chteaufort, qui s'tait amuse  dfaire le linge,
tandis qu'on tait all prvenir Suzanne. Elle trouva sous le voile
blanc les plus belles fleurs et les plus beaux fruits de la saison,
fleurs et fruits entrelacs et mls avec un got charmant. Genevive
prit une orange et l'ouvrit. Elle avait reconnu l'criture de
Belle-Rose, et ne doutait pas que le prsent ne vnt de lui. Suzanne
tait en ce moment  l'autre bout du jardin avec Claudine et les deux
enfants; il se passa prs d'une heure avant qu'on pt la trouver sous le
bosquet o elle s'tait assise. Quand elle fut accourue, elle dcacheta
la lettre de Belle-Rose, toute tremblante et ple d'motion.

--Oh! mon Dieu! s'cria-t-elle, il est victorieux et libre! Il a vu le
roi, et le roi l'a fait colonel!

Un ruisseau de larmes s'chappa des yeux de Suzanne, qui embrassa
Genevive et Claudine. Genevive commenait  sentir une chaleur
intolrable dans la poitrine; mais la joie lui faisait oublier son mal.
Suzanne lisait et relisait sa lettre bien-aime. C'tait la fin de leurs
maux  tous. Elle murmurait les expressions une  une, et les redisait
 sa fille, qui souriait et tressaillait comme un oiseau, entre les bras
de sa mre. La corbeille de fleurs et de fruits tait sur un meuble tout
auprs. Un clair rayon de soleil tombait par la fentre ouverte sur
leur masse odorante et les couvrait d'une poussire d'or. Suzanne
les caressait du regard et de la main; elle prit une touffe de roses
panouies et les flaira; un fruit splendide suivit les roses, et dj
elle en portait la pulpe clatante  ses lvres, lorsque la porte
s'ouvrit violemment. La Droute, blme, effar et tout poudreux, parut
sur le seuil: d'un bond il fut  Suzanne, arracha le fruit de ses mains
et le fit voler par la fentre.

--Mon Dieu! qu'avez-vous? s'cria Suzanne.

La Droute, sans rpondre, renversa la corbeille.

--N'y touchez pas! s'cria-t-il enfin; cette corbeille maudite vient de
M. de Charny.

Ce nom terrible fit passer l'effroi dans l'me de Suzanne. Genevive
plit horriblement et tomba sur son sige. Claudine, qui s'en aperut,
s'lana vers l'abbesse.

--Oh! que je souffre! murmura-t-elle, les deux mains sur sa poitrine.

Suzanne et Claudine se sentirent froid au coeur.

--De l'eau, donnez-moi de l'eau, rpta Genevive; j'ai du feu dans le
corps.

Son visage devint livide. La Droute vit par terre l'corce d'une orange
et comprit tout.

--Elle est empoisonne! dit-il.

Mme de Chteaufort l'entendit.

--Faites monter Gaston, s'cria la pauvre mre qui se sentait mourir.

Ses traits se dcomposaient rapidement, elle avait dj l'oeil plomb
et les joues creuses comme une femme que la fivre aurait dvore depuis
dix jours. Un mdecin fut appel et du premier mot il confirma les
craintes de la Droute. Genevive tait empoisonne; le mal avait fait
des progrs irrparables; les remdes les plus nergiques pouvaient
 peine prolonger la vie de quelques heures. La duchesse en reut la
nouvelle avec un calme profond.

--Il fallait une victime, dit-elle, Dieu m'a choisie; Dieu chtie ceux
qu'il aime.

Des ractifs puissants calmrent ses tortures, et quand elle eut reu
les secours de la religion, elle attendit son heure, pieuse et rsigne.
Elle souriait  Suzanne et regardait Gaston avec des yeux pleins d'une
tendresse ineffable. Les cloches de l'abbaye sonnaient, et les soeurs,
runies dans la chapelle, rcitaient la prire des agonisants.

Pendant que ces choses se passaient  Sainte-Claire d'Ennery Belle-Rose
achevait le rapport qui devait instruire la province du passage du
Rhin  Tolhus. M. de Louvois tait tout seul et livr aux srieuses
mditations qu'enfante la solitude. Son me damne, le lugubre et ple
M. de Charny, n'tait plus l; les penses du ministre, un instant
surexcites par les sombres paroles du gentilhomme, avaient pris un
cours austre. Devant ses yeux s'talait tout ouverte la lettre de Louis
XIV, ses regards ne s'en pouvaient dtacher, et il lui semblait que
les caractres en taient de feu. Le roi avait pris Belle-Rose sous
sa sauvegarde, et le roi, M. de Louvois le savait, n'aimait pas que
personne s'interpost entre lui et sa volont; la France et le monde
tremblaient au seul froncement de ses sourcils olympiques. M. de Louvois
se demandait alors si c'tait bien la peine de s'exposer  une lutte
dangereuse pour le mince plaisir de suivre sa vengeance contre un homme
qui,  tout prendre, tait dans son droit, et s'il ne serait pas plus
grand, plus digne et surtout plus politique d'abjurer ses projets,
dsormais inutiles et prilleux. Il se souvint qu'avant toutes choses,
et dans la haute position que les vnements et son gnie aussi lui
avaient faite, il devait tre homme d'tat. M. de Louvois passa la main
sur son front brlant et grave, but  deux reprises de l'eau qui tait
dans le vase, et avec cette force de volont qui lui tait particulire,
s'il ne la tua pas, du moins il enchana sa haine au fond de son coeur.
Belle-Rose avait fini. Le ministre lut la relation et l'approuva d'un
signe de tte.

--Vous avez t modeste autant que brave, lui dit-il, c'est  moi de
rparer vos omissions, et je le ferai en homme qui a t votre ennemi.
Allez, monsieur le vicomte, vous tes soldat et je suis ministre,
que chacun de nous serve son roi et son pays selon sa force et sa
conscience. Donnez-moi la main, et croyez que vous ne me trouverez plus
entre vous et la fortune.

Belle-Rose prit la main que le ministre lui tendait et s'loigna, sinon
captiv par l'homme, mais du moins plein d'admiration pour le ministre
dont le gnie ferme commandait  tout, mme  ses passions. Cependant
Belle-Rose tait parti de Paris vers le soir. Press de revoir Suzanne,
et inquiet de l'absence de la Droute, il allait grand train. La nuit
tait venue, une nuit d't, claire et tout toile. Quand la voiture
fut au del de Pontoise, il entendit tinter au milieu du silence
profond la cloche aux sons funbres. La voix de bronze venait du ct de
Sainte-Claire d'Ennery, de cette abbaye o il avait laiss tout ce qui
l'attachait au monde. Une sueur froide mouilla les tempes de Belle-Rose;
sur son ordre, Grippard fouetta les chevaux. Il y avait le long des
sentiers des paysans qui couraient du ct de l'abbaye; les vieilles
femmes s'agenouillaient aux portes de leurs cabanes et priaient; les
sons de la cloche roulaient dans le ciel, qu'ils remplissaient de
tristesse. Toute la population des campagnes s'tait leve  l'appel du
bronze sacr: une me chrtienne demandait une prire aux vivants.

--Depuis combien de temps cette cloche sonne-t-elle? dit Belle-Rose 
une jeune fille qui s'avanait pieds nus sur le chemin.

--Voil trois heures dj qu'elle nous a rveills, dit-elle.

La voiture passa comme le vent. Le glas funbre bourdonnait aux
oreilles de Belle-Rose. Cette voix de la mort au milieu de ces campagnes
tranquilles figeait le sang dans ses veines. Quand il fut proche de
l'abbaye, il vit, par les grandes portes ouvertes, les religieuses qui
priaient dans la chapelle et la foule silencieuse qui se pressait sous
la sombre vote. Belle-Rose entra dans l'abbaye, ne sachant pas encore
quel nouveau malheur le menaait. Une soeur qui l'attendait le mena 
l'appartement de l'abbesse. Quand la porte s'ouvrit, et qu'il vit sur
son lit Genevive tendue, immobile, et blanche dj de la couleur des
cadavres, Belle-Rose comprit tout. Genevive avait une main sur la tte
de Gaston et de l'autre pressait un crucifix sur ses lvres. A la vue
de Belle-Rose, elle se souleva lentement. On et dit qu'elle avait gard
toutes ses forces dernires pour ce quart d'heure. Elle fit signe 
Suzanne qui pleurait d'approcher, et prit sa main qu'elle joignit 
celle de Belle-Rose entre les siennes. Ses yeux brillaient d'un clat
surnaturel, et comme elle vit des larmes dans les yeux de Belle-Rose,
elle lui dit avec le sourire d'un martyr:

--Ne pleurez pas, c'est la fin de l'expiation.

Elle se pencha vers Suzanne et passa son bras autour du cou de la jeune
femme.

--Je vais mourir, lui dit-elle tout bas  l'oreille, Gaston n'a plus de
mre, soyez la sienne!

Toute son me parut dans ses yeux. Elle attira l'enfant qui sanglotait
et le mit entre Suzanne et Belle-Rose. Et puis les ayant embrasss tous
trois tour  tour, elle retomba morte. Ceux qui l'aimaient restrent
toute la nuit en prires autour du lit funbre. Jamais une aussi grande
douleur n'avait dchir le coeur de Belle-Rose. Matresse, il l'et
peut-tre moins pleure qu'il la pleurait amie. Cette pauvre pcheresse
que l'amour avait abattue et que l'amour avait transfigure lui tait
reste fidle et dvoue malgr tout et toujours. Il lui devait le
repos et la joie de sa vie, et sa mort mme tait encore un sacrifice.
Suzanne, qui avait appris  l'aimer, la pleurait comme une soeur.
C'tait dans toute l'abbaye un deuil funbre; et quand la nouvelle de sa
fin se rpandit dans les campagnes, les vieux et les jeunes, les mres
et les enfants accoururent pour voir celle qui avait t compatissante
et bonne  tous. On exposa le corps de Genevive dans une chapelle
ardente, couverte de ses habits de religieuse, la croix abbatiale sur
la poitrine et les mains jointes, et ce furent durant trois jours des
gmissements et des pleurs  croire que la Providence s'tait retire
de ce pauvre monde afflig. Quand la crmonie funbre fut acheve,
Belle-Rose prit avec lui Suzanne, Claudine et les deux enfants et les
ramena au logis qu'ils occupaient au parc avant son dpart, et durant
toute la journe on fut triste et silencieux. La Droute et Grippard
eux-mmes, qui nagure encore n'avaient pas assez de toute leur langue
pour dire tout ce qui leur passait par la tte, restaient muets. Vers le
soir, au moment o Suzanne allait quitter l'appartement, Belle-Rose la
prit dans ses bras et l'embrassa au front. Il tait grave et recueilli.

--Allez, lui dit-il, et cherchez quelque repos auprs de ces deux
enfants qui sont  vous. Demain, au point du jour, je vous ramnerai 
l'htel de la rue de Rohan, vous et Claudine. Votre place est dsormais
 Paris.

--Et la vtre, Jacques? rpondit Suzanne, qui avait dans ses bras sa
fille, et sous sa main son fils d'adoption.

--La mienne est  l'arme tant qu'il me restera assez de force pour
tenir une pe. J'irai rejoindre M. de Luxembourg et M. de Nancrais, et
avec moi j'emmnerai Gaston.

--Quoi! un enfant si jeune! s'cria la mre.

L'enfant releva sa tte blonde et tourna vers Belle-Rose ses grands yeux
noirs, o brilla soudain un rayon de joie.

--Je suis fils d'un soldat, dit-il d'une voix limpide et sonore.

--Fils de soldat et de gentilhomme, reprit Belle-Rose. Sa place est
dans un camp, prs de M. de Nancrais, prs de moi. Demain nous partirons
ensemble, et la guerre sera son matre.

Le jour s'teignait et dj de grandes ombres flottaient sur la
campagne. Suzanne et Claudine se retirrent avec les deux enfants, l'un
dormant dans son innocence, l'autre srieux et pensif; sa jeune tte,
plie par une douleur prcoce, rappelait dj l'expressive et charmante
physionomie de M. d'Assonville; il avait les yeux fiers et caressants
de Genevive, avec le profil dlicat et net de Gaston. Au moment o
sa femme et sa soeur passaient la porte, Belle-Rose fit un signe
imperceptible  la Droute, qui sortait aussi. La Droute resta seul
avec Belle-Rose. Le sergent regardait le colonel avec un sentiment
indfinissable de curiosit. Il ne l'avait jamais vu si calme et si
terrible; ses traits avaient la rigidit du marbre.

--Grippard est-il l? demanda Belle-Rose.

--Il est en bas, auprs des chevaux.

--Il faut qu'il vienne.

On appela Grippard qui accourut.

--Mon vieux camarade, et toi, Grippard, qui es, ainsi que lui, fidle et
rsolu, vous allez me suivre.

--Tout de suite, rpondirent-ils ensemble.

--Ce que je vous dirai de faire, vous le ferez.

--Sur-le-champ.

--Prenez donc vos pes et des pistolets.

--Nous les avons.

--Sellez maintenant les chevaux, et partons.

Grippard courut  l'curie, la Droute prit les manteaux, et l'on quitta
l'abbaye le plus doucement qu'on put. La nuit tait noire, triste
et pleine de bruits sinistres comme aux heures o l'orage accourt de
l'horizon. On franchit une fois encore cette route que Belle-Rose avait
parcourue si souvent dj et dans des circonstances bien diverses. Aucun
des trois cavaliers n'ouvrit la bouche. Belle-Rose en avant, ferme,
implacable et rapide comme le destin. Ils entrrent dans Paris; sur
l'ordre du colonel, la Droute heurta  la porte d'un marchand de
mercerie. Il prit trois masques, et chacun d'eux en noua un sur son
visage. Les chevaux furent laisss dans une auberge, et les trois
soldats s'enfoncrent dans la ville.

--C'est ici, dit Belle-Rose, quand ils furent arrivs devant l'htel de
M. de Louvois.

Colls contre un mur sombre, ils attendirent longtemps, immobiles comme
des blocs de pierre. Un peu aprs minuit, une voiture sortit de la cour;
elle tait trane par deux chevaux et conduite par un cocher; il y
avait un laquais en avant avec une torche enflamme. Cette voiture
tait de couleur sombre et ne portait pas d'cusson sur les panneaux. Au
moment de passer la porte cochre, un homme abattit une glace et montra
sa tte blme.

--Chez la Voisin! dit-il.

Cet homme, c'tait M. de Charny.

Belle-Rose s'lana derrire la voiture et la suivit. La Droute et
Grippard couraient sur ses talons. L'tat des rues et l'obscurit
profonde ne permettaient pas  l'quipage d'avancer fort vite.
Belle-Rose et ses deux compagnons, habitus  tous les exercices du
corps, ne la perdaient pas de vue. Ils arrivrent ensemble derrire
Saint-Germain-l'Auxerrois, rue de l'Arbre-Sec. La rue tait dserte et
sombre; Belle-Rose trouvant le lieu propice au dessein qu'il mditait,
prcipita sa course et sauta d'un bond  la portire du carrosse qu'il
ouvrit. La Droute avait mis la main au mors des chevaux; Grippard
s'tait charg du laquais. Tout s'arrta  la fois.

--Fouettez les chevaux! cria M. de Charny.

--Fouette, et tu es mort, rpondit la Droute en montrant un pistolet au
cocher.

Le laquais, qui tait un homme rsolu, enfona ses perons dans le
ventre de son cheval, et frappa Grippard  la tte d'une espce de
couteau de chasse qu'il portait  la ceinture. Le grand chapeau du
caporal para l'attaque, et il riposta par un coup de pointe qui entra
dans le corps du laquais; l'homme tomba sous les pieds du cheval, qui se
cabrait. Grippard lcha les rnes qu'il tenait prs du mors, et
l'animal effar partit au galop. Le fouet s'chappa des mains du cocher
pouvant. L'arrestation du carrosse et la chute du piqueur avait dur
l'espace de dix secondes. M. de Charny regardait entre les deux yeux
cette grande figure noire qui s'tait si brusquement dresse devant
lui; mais le visage tait masqu, et par les trous du masque il voyait
seulement deux yeux dont le feu sombre le brlait.

--Si c'est de l'or que vous voulez, dit-il en affectant de rire, voil
ma bourse.

Belle-Rose prit la bourse et jeta l'or par terre. M. de Charny
frissonna; un instinct secret lui disait qu'il tait en prsence d'un
danger terrible.

--Mais alors, que voulez-vous? s'cria-t-il.

--Votre vie.

M. de Charny rassembla toute sa sombre nergie pour braver son ennemi en
face.

--Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, je vous prenais pour un voleur, et
vous tes un assassin.

Belle-Rose plit sous son masque  cet outrage:,

--Chacun de nous a son pe, reprit-il froidement. Descendez, monsieur.

M. de Charny descendit. Ils taient au coin de la rue de l'Arbre-Sec
et de la rue des Fosss-Saint-Germain-l'Auxerrois; pas une lumire ne
brillait aux fentres des maisons voisines, pas une voix ne s'entendait
dans le silence. Le cocher tait sur son sige, morne et raide comme un
corps ptrifi, le piqueur rlait par terre; la scne tait claire par
une torche que Grippard tenait d'une main,  l'autre tincelait son pe
nue. La Droute avait coup les rnes des chevaux et attendait un ordre
pour agir.

--Monsieur, s'cria M. de Charny, il faut qu'il y ait quelque mprise
l-dessous. Je ne vous connais pas.

--Vous me connatrez quand l'un de nous sera par terre.

--Mais c'est un guet-apens!

--C'est un duel.

--Et si je ne veux pas me battre?

--Vous en tes le matre, mais vous mourrez plus srement et plus vite.

Belle-Rose appela la Droute d'un signe de tte, et tirant sa montre, il
la regarda  la clart rouge de la torche.

--Vous avez trois minutes pour vous dcider, reprit-il;  la troisime,
si vous n'tes pas prt, cet homme que voil vous cassera la tte d'un
coup de pistolet, comme on tue une bte venimeuse.

La Droute prit un pistolet  sa ceinture et l'arma. M. de Charny eut
froid jusque dans la moelle des os. Il attendit deux minutes; le silence
tait si profond qu'on entendait crier les girouettes sur les toits.
Le cocher se tenait des deux mains  son sige pour ne pas tomber. A la
troisime minute, M. de Charny tira son pe.

--Je suis prt, monsieur, dit-il.

Au travers de son pouvante, une ide subite avait ranim son courage
perdu. Maintenant il ne craignait plus de mourir, il croyait vaincre.
Belle-Rose se mit en garde; Grippard s'approcha, levant la torche. La
Droute remit le pistolet  sa ceinture et les deux fers furent croiss.
M. de Charny dploya, ds les premiers coups, toute la finesse de son
jeu; la confiance avait affermi sa main et augment ses ressources;
mais de son pe Belle-Rose se faisait une cuirasse; partout le fer
rencontrait le fer. On comprenait que chacun des deux lutteurs voulait
tuer son adversaire. Leurs pieds semblaient clous au sol, et leurs
pes, rapides et flexibles, s'entrelaaient comme des serpents
lumineux. La main gauche de M. de Charny s'appuyait contre sa hanche,
mais elle glissait par un mouvement imperceptible vers la poche de son
haut-de-chausses. Tout  coup, et aprs une riposte de Belle-Rose, qui
tacha de quelques gouttes de sang la manche du gentilhomme au-dessus du
coude, cette main reparut arme d'un pistolet. L'arme s'leva et le coup
partit; mais Belle-Rose, plus prompt que l'clair, se jeta de ct, et
la balle, effleurant la poitrine dans toute sa longueur, traversa le
bras gauche du soldat.

--Tratre! s'cria-t-il, et, rapide comme la foudre, il fondit sur M. de
Charny.

Rien ne put arrter l'imptuosit de son lan; cette fois la main tait
de fer comme l'pe: le premier coup arriva comme une balle et traversa
la poitrine du gentilhomme prs du coeur, le second pera la gorge
d'outre en outre. M. de Charny ouvrit les bras et tomba. Belle-Rose se
pencha, et, arrachant le masque qui le couvrait, montra son visage nu.

--Tu as empoisonn Genevive de Chteaufort, lui dit-il, meurs donc et
sois maudit!

Une expression de terreur profonde et de rage folle bouleversa la figure
de M. de Charny; un dernier blasphme expira sur ses lvres sanglantes,
le frisson le prit et il mourut.

--Elle est venge, dit Belle-Rose, partons.

Ils reprirent leurs chevaux  l'auberge o ils les avaient laisss, et
regagnrent Sainte-Claire d'Ennery. Le jour commenait  natre quand
ils touchrent aux portes de l'abbaye, et la campagne s'veillait toute
brillante de cette parure enchanteresse que l't prodigue  toute
chose; la rose tremblait aux branches des haies et l'oiseau chantait
sous la feuille. Suzanne attendait dans une inquitude mortelle; on lui
avait dit l'absence de Belle-Rose, et elle en ignorait la cause. Quand
elle l'aperut, elle courut  lui le visage ple, mais les yeux dj
souriants.

--Eh quoi! du sang! s'cria-t-elle lorsque Belle-Rose eut ouvert son
manteau.

--Ce n'est rien, reprit le soldat d'une voix profonde; je viens de tuer
un serpent.


FIN


  ____________________________________
  IMPRIMERIE NELSON, DIMBOURG, COSSE
  PRINTED IN GREAT BRITAIN








End of the Project Gutenberg EBook of Belle-Rose, by Amde Achard

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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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