The Project Gutenberg EBook of La capitaine, by mile Chevalier

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Title: La capitaine

Author: mile Chevalier

Release Date: June 8, 2006 [EBook #18535]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                           LA CAPITAINE



                                PAR



                         EMILE CHEVALIER




A M. JULES LECOMTE

Chroniqueur du _Monde illustr_.

Vous avez bien voulu, mon cher confrre, accepter la ddicace de ce
livre; je vous en remercie sincrement, car il ne sera un moyen de payer
une partie de la dette de gratitude que j'ai contracte envers vous.
Mais soyez assur que je ne me considre pas comme quitte, et que,
toujours, je conserverai, avec l'apprciation de vos minentes qualits,
le souvenir de cette prcieuse bienveillance que vous mettez si
gnreusement au service de tous les artistes.

H.-EMILE CHEVALIER.

Chtillon-sur-Seine (Cte-d'Or), aot 1862.




                           LA CAPITAINE



                        LE MASQUE DE SOIE


                             PROLOGUE

                             LA FUITE


Les deux poux restrent seuls.

Durant ce dernier repas de chasse, o il devait dire adieu aux aimables
folies de la jeunesse, suivant son expression, M. de Grandfroy avait
fait des libations inaccoutumes.

Ses yeux taient rouges, son teint anim, ses lvres ardentes.

Il quitta son cigare, le jeta au feu, et, s'tablissant sur le canap o
Clotilde travaillait  une tapisserie:

--Palsembleu! ma chre, lui dit-il, vous tes ravissante, ce soir.
Jamais je ne vous vis si belle; les lys et les roses de votre visage
effacent les fleurs les plus parfumes; je me sens rajeuni  cet
aspect adorable, et je voudrais n'avoir que vingt ans pour jouir de la
charmante perspective d'un demi-sicle  passer prs de vous.

Avec ces paroles de got quivoque, et ponctues d'un regard dont la
signification n'tait gure douteuse, M. de Grandfroy se pencha vers
Clotilde, et essaya de lui drober un baiser.

Mais la jeune femme fit un mouvement dans le sens oppos, et le baron,
perdant son quilibre, roula du canap vers le garde-feu.

Madame de Grandfroy dissimula un sourire mprisant derrire son ouvrage.

Son mari se releva bravement en s'criant:

--Palsembleu! j'ai failli tomber! Ces diablesses de nouvelles
inventions--et du bout du pied il frappa le canap--sont tellement
troites et peu profondes, qu'on n'y peut tenir  l'aise. Parlez-moi
des sofas, des bons et spacieux fauteuils comme il y en avait jadis. Ah!
dans notre temps, en 17...

Mais il se reprit, comme si cette rminiscence lointaine lui paraissait
inopportune:

--C'est--dire, enfin, quand j'tais  mon printemps. Alors on se
disputait mon coeur; c'tait la duchesse de L..., la marquise de B...,
la petite vicomtesse de R..., une dlicieuse crature! Ah! oui;
elle vous ressemblait, ma chre. J'tais difficile, pourtant, oh!
trs-difficile: on m'avait tant gt! croiriez-vous que j'ai fait
attendre un an la princesse de P..., et que la prsidente D... est morte
de chagrin parce que je lui tenais rigueur. Ce n'est pas qu'elle manqut
d'attraits, la prsidente! Palsembleu! on se l'arrachait  la cour o
elle avait ses petites entres. Grands yeux noirs assassins, nez  la
Roxelane, carnation qui faisait plir la palette de M. Boucher; fossette
au menton, et une bouche! Oh! ma toute belle, une bouche  la vtre
seulement comparable!

Pour confirmer sans doute la justesse de la comparaison, le baron de
Grandfroy, qui s'tait replac prs de Clotilde, lui passa sournoisement
un bras autour de la taille et l'attira  lui.

--Ah! monsieur, vous tes inconvenant! dit la jeune femme en se
dgageant.

--Inconvenant! ma chre, moi, votre mari?

--Permettez que je me retire dans mon appartement.

--Un moment, un moment, ma diva. Causons un peu! Que diable, vous tes
plus sauvage et plus prude qu'au sortir du couvent! Dirait-on jamais
qu'il y a un an que vous tes marie?

Et il lui prit la main.

--Laissez-moi, monsieur, laissez-moi, je vous prie! dit Clotilde d'un
ton suppliant.

--Vous laisser! fit le baron en lui roulant des yeux qui voulaient
tre tendres et n'taient que lubriques; vous laisser! Mais si je vous
laissais, vous diriez que je suis le plus grand sot du monde, et vous
auriez mille fois raison. Allons, rasseyez-vous, mon ange, et faisons
la causette comme de bons poux. Eh! je ne suis ni aussi vieux, ni aussi
cass que j'en ai l'air. Demandez  nos amis:  peine pouvaient-ils me
suivre  la chasse, aujourd'hui. Et soyez sre que si je renonce  ce
plaisir, ce n'est point par impuissance: c'est afin de vous consacrer
dsormais tous mes instants! Nous autres hommes nous n'avons point
d'ge, voyez-vous, et tant que nous possdons de la vigueur, 
souveraine des Grces...

Tout en parlant, M. de Grandfroy s'efforait d'amener doucement la jeune
femme sur ses genoux. Clotilde se laissa d'abord rapprocher sans trop de
rsistance; mais ds qu'elle dcouvrit le dessein du baron, elle recula
prcipitamment.

Il la retint avec force.

--Vous me faites mal! vous me brisez les doigts! dit-elle.

--Oh! la petite folle, la petite folle, pronona-t-il en riant et en
allongeant son autre main pour la ressaisir par la ceinture.

--Je vous dis que vous me faites mal, et je vous ordonne de me lcher ou
j'appelle vos gens, s'cria Clotilde irrite.

Ses sourcils s'taient froncs et elle tendait le bras vers le cordon
d'une sonnette.

Le baron profita de ce qu'elle avait dtourn la tte pour l'treindre
brusquement, l'enlever du parquet et la placer sur ses genoux.

Avant qu'elle ft revenue de sa surprise, il avait imprim un chaud
baiser sur l'paule nue de la jeune femme.

Elle bondit sous ce baiser comme sous une brlure, et se prcipita au
milieu du salon.

--Ah! monsieur, vous tes ignoble et lche! profra-t-elle avec un
accent d'horreur et de ddain intraduisible.

Mais, enflamm par la luxure, le baron se leva et courut aprs elle.

C'tait un homme de soixante-cinq  soixante dix ans, petit, maigre,
bilieux, cacochyme; une figure de casse-noisettes, monte sur des
membres grles, courts, dont toute la personne offrait le type de
l'ancien rou de la Rgence, us, perclus par les excs encore plus que
par l'ge, et rduit  l'tat de satyre impotent.

--Vraiment, ma belle, balbutia-t-il entre des hoquets, en trbuchant;
vraiment, vos drleries passent les bornes! Pour une pronnelle de votre
espce, vous jouez trop  la reine.

Clotilde se retrancha derrire un guridon, et, s'armant d'un sucrier,
elle s'cria:

--Je vous jure que si vous faites encore un pas, je vous brise cette
porcelaine sur la tte!

Dj grande de taille, malgr ses seize ans  peine accomplis, bien
faite, les traits agrables, d'une rgularit antique, quoique un peu
durs, notamment quand la passion l'excitait, Clotilde tait magnifique 
voir dans cette attitude.

L'ivresse prtait au vieux podagre une ardeur dont il n'tait plus
coutumier depuis longtemps. Cependant, il n'osa point avancer.

--Encore une fois, monsieur, je vous en conjure, laissez-moi m'en aller,
reprit la jeune femme en adoucissant le timbre de sa voix.

--Non, rpondit-il schement, non, vous ne vous en irez pas ainsi.
Pendant une anne, j'ai jou le rle de niais; c'est assez. Il faut que
cela finisse. Imaginez-vous, madame, que je vous ai pouse par amour
platonique? que je vous ai constitu cinquante mille livres de rentes
pour passer ma vie  vous admirer comme on admire une peinture ou pour
faire gnreusement cadeau de vos charmes  mes amis...

--Monsieur! exclama Clotilde blesse jusqu'au fond du coeur par ce
trait, vous tes indigne...

--Ta, ta, ta, des grands mots!

--Oui, vous tes indigne du titre de gentilhomme. Vous traitez votre
femme comme une courtisane, c'est infme!

--Ma femme! mais est-ce que vous l'tes, ma femme? ricana-t-il. Nous
sommes maris, voil tout.

--Eh! que m'avez-vous promis en nous mariant?

--Bah! des promesses qui n'en sont pas.

--Si vous oubliez, monsieur, moi je n'oublie pas. Vous m'avez pouse
contre mon gr; j'en aimais un autre...

--Madame!... tonna M. de Grandfroy.

--Je vous rpte, dit-elle froidement, en scandant les syllabes, je vous
rpte que j'en aimais un autre. Je vous le dclarai, esprant que vous
abandonneriez vos prtentions et m'aideriez  djouer les projets de ma
belle-mre qui me sacrifiait  son avarice,  sa jalousie: car je vous
croyais noble, je vous croyais homme de coeur, M. le baron. Mais je me
trompais! ah! je me trompais terriblement, ajouta-t-elle avec un soupir;
oui, je me trompais. Loin de vous dsister, vous vous tes ligu avec
mes ennemis. Vous m'avez arrach mon consentement; que dis-je, vous
l'avez surpris... et vous m'aviez jur, jur devant Dieu, de me traiter
comme votre fille...

--Palsembleu, vous tes plaisante, madame, on se marie pour avoir des
filles, et non pour possder une femme-fille!

Il accompagna ce pitoyable jeu de mots d'un bruyant clat de rire.

Clotilde haussa les paules.

--Eh bien, dit-elle d'un ton provocateur, j'ai votre parole, monsieur,
et je vous obligerai  la tenir si vous ne le voulez pas.

--Il ferait beau voir! riposta-t-il, en marchant sur la jeune femme.

--N'allez pas plus loin, monsieur; ne me dfiez pas! dit-elle en
brandissant le sucrier.

--A vaincre sans combat, on triomphe sans gloire! rpliqua gaillardement
le baron, qui avait recouvr sa hardiesse.

Et il se jeta vers le guridon.

Mais, par malheur, ses pieds heurtant un tabouret, il tomba tendu tout
de son long.

Clotilde saisit cette occasion pour quitter le salon, et gagna son
appartement.

--Je me passerai de vous. Maria, dit-elle  sa camriste qu'elle
rencontra dans le vestibule, et qui se disposait  l'accompagner pour
l'aider  faire sa toilette de nuit.

En entrant dans sa chambre  coucher, elle s'enferma, s'enfona dans un
fauteuil devant la chemine, o ptillait un bon feu de htre, et se mit
 rflchir.

Bientt on frappa  la porte.

--Ah! mon Dieu! dit-elle en fureur, il me poursuivra donc jusqu'ici!

--C'est moi, Clotilde, je ne vous tourmenterai pas, je veux seulement
vous souhaiter le bonsoir, dit la voix du baron  travers la serrure.

--Je ne puis; je suis couche, rpondit-elle.

Monsieur de Grandfroy insista.

Elle garda le silence; et, aprs quelques minutes de supplications et
de menaces, elle eut le plaisir de l'entendre partir en grommelant des
injures.

--Ah! cette situation n'est plus tenable; il la faut rompre! s'cria la
jeune femme en ensevelissant sa tte dans ses mains. Demain, j'aviserai,
et si ma belle-mre ne me veut point recevoir, eh bien, j'irai  Paris;
j'y travaillerai pour vivre. Mais rester davantage dans cet enfer, non,
mille fois non! Pourtant, il m'en cotera de dlaisser ces deux chers
petits enfants du baron. Ils sont si jeunes, si intressants!
l'an surtout qui commence  parler... Ah! que leur mre a d tre
malheureuse! Morte, aprs trois ans de mariage! Pauvre femme, je
suis certaine gu c'est ce misrable qui l'a tue par ses hideuses
brutalits. Ah! pourquoi une martre m'a-t-elle vendue  lui! Pourquoi
ai-je ajout foi  leurs mensonges! Pourquoi, lasse de leurs obsessions,
ai-je prononc ce oui fatal?... Mais comme il fait froid ici! Est-ce que
Maria aurait oubli de fermer la fentre? Je sens un courant d'air...

En murmurant ces paroles, Clotilde se leva et se dirigea vers la
croise.

Aux premiers pas, son pied cria sur un corps friable..

--Tiens, dit-elle, on a cass un carreau. Cette chambre est remplie de
verre. Comment se fait-il que Maria ne l'ait pas remarqu! On risque de
se blesser.

La jeune femme se baissa pour ramasser un fragment de vitre qui gisait
sur le parquet, et elle aperut un objet blanc prs des dbris de verre.

Elle prit cet objet dans ses mains et l'examina.

C'tait une feuille de papier roule autour d'un petit caillou.

Clotilde dveloppa le papier. Quelques lignes y taient traces au
crayon.

A peine la jeune femme eut-elle jet les yeux sur ces lignes, qu'elle
tressaillit et changea de couleur.

--L'criture de Maurice! fit-elle en serrant le papier dans sa main par
un mouvement involontaire, et en regardant, de ct et d'autre, comme si
elle avait peur que quelqu'un ne l'pit.

La pice tait bien close; il n'y avait personne.

Nanmoins, madame de Grandfroy tira les rideaux des fentres et alla
s'assurer que la porte tait verrouille.

Puis, elle s'approcha d'une lampe, et, tremblante, elle lut le billet.

Il tait conu en ces termes:

Je suis ici; j'attends dans le parc depuis la chute du jour;
j'attendrai toute la nuit, s'il est ncessaire; je veux vous voir,
vous parler... Un signe, j'escalade le balcon, je suis prs de vous; un
refus, demain, vous apprendrez ma mort.

--Maurice ici! Maurice de retour! dit Clotilde en joignant ses mains
avec autant de joie que d'effroi, aprs avoir lanc le papier au feu.
Que vais-je faire? Je ne puis le recevoir! Si on venait... si on le
surprenait dans ma chambre... Mais le laisser dans le parc... par cette
temprature glaciale... Et ce suicide... ce suicide dont il parle... Oh!
non, non, non... Mais je ne suis plus libre... je ne puis plus disposer
de mes actions... je suis marie! Marie!... le dshonneur!....
N'importe! Maurice est honnte... Je le reverrai cette fois... rien que
cette fois... une heure... pas davantage... et nous nous quitterons...
pour toujours...

Madame de Grandfroy avait dj la main sur l'espagnolette de la fentre,
elle l'ouvrit en frmissant.

Un jeune homme, envelopp dans un manteau couvert de neige, tomba  ses
pieds.

--Clotilde! s'cria-t-il en lui embrassant les genoux.

--Maurice! balbutia-t-elle.

--Ah! continua le jeune homme, je paierais volontiers de mes jours ce
moment d'ivresse. Un baiser, ma Clotilde! un baiser! Oh! donne-le moi!
que je respire le parfum de tes lvres...

--Maurice, dit la jeune femme haletante, relevez-vous, de grce! j'ai
t folle de vous ouvrir... Ne me faites pas regretter ma faiblesse...
Mais comme il a froid, mon Dieu!... Il grelotte... Quelle imprudence
aussi... Venir par cette nuit d'hiver... Voyons, mon bon Maurice,
laissez-moi fermer la fentre et asseyez-vous...

--Quoi! pas un baiser auparavant! dit-il en l'inondant de ses regards
magntiques. Vaincue, subjugue, elle s'inclina languissamment et lui
effleura le front.

La croise fut referme; et le jeune homme, entranant madame de
Grandfroy  une causeuse, se coucha devant elle.

--Vous me pardonnez donc, lui dit Clotilde d'un ton bas en enroulant
son bras au cou de Maurice, dont le manteau dgraf avait coul de ses
paules, et qui apparaissait maintenant en uniforme de lieutenant de
marine.

--Si je vous pardonne! si je te pardonne! dit-il avec des inflexions
caressantes, en renversant sa tte sur les genoux de sa matresse et lui
jetant aussi les bras autour du col dont il abaissa doucement la tte
vers la sienne; si je te pardonne! Eh! ne sais-je pas ta vie, ma pauvre
Clotilde? N'ai-je point appris qu'aprs t'avoir martyrise on s'tait
jou de toi! qu'on avait fait courir le bruit que j'tais mort, pour te
forcer  pouser ce...

--Maurice, ne prononcez pas son nom, je vous en conjure!

--Oui, j'ai appris tout cela, poursuivit le jeune homme. Il tait trop
tard... tu tais marie... J'ai souffert!... Mais  quoi bon parler des
souffrances passes, quand la flicit me verse sa coupe d'ambroisie...
Oh! qu'ils sont boas, qu'ils sont suaves, tes baisers! Encore, ma
bien-aime, encore...

--Non, assez... assez... Maurice... pargnez-moi... Si vous m'aimez,
respectez-moi!

--Vous pargner! C'est vrai! dit le jeune homme en changeant de ton et
devenant brusque, c'est vrai, vous avez un mari!

--Maurice! Maurice! Oh! ne me dites pas cela! ne me rudoyez pas ainsi;
je ne le mrite pas. Je n'ai pas cess de vous aimer, pas cess de vous
tre fidle.

--Fidle! rpta ironiquement le jeune homme.

--Je vous le jure devant Dieu, Maurice; je n'ai pas cess un seul
instant de vous tre fidle! s'cria madame de Grandfroy avec un accent
qui mut profondment son amant. Jamais, ajouta-t-elle en se faisant
un voile de ses longues paupires pour cacher l'clat qui animait ses
pupilles, jamais, depuis que je l'habite, le baron n'a mis le pied dans
cette chambre.

Maurice s'tait retourn. Il se souleva sur les genoux, pressa la jeune
femme plore contre son coeur, et, la contemplant avec une tendresse
idoltre:

--Pardonne, je t'aime! soupira-t-il.

--Oh! pourvu que vous m'aimiez, que vous m'aimiez toujours, Maurice!

--Toujours! dit-il en cho.

Et leurs haleines se confondirent


Le lendemain, madame de Grandfroy avait disparu du chteau de T..., dans
la Basse-Bourgogne, o elle rsidait avec son mari.

On se perdit en conjectures sur cette disparition subite, qui ne laissa
aucune trace, et jamais dans le pays, l'on ne sut ce qu'tait devenue la
baronne.




                          PREMIRE PARTIE

                      DANS LA NOUVELLE COSSE




                                  I

                           LA CATASTROPHE


Halifax, colonie anglaise, dans l'Amrique septentrionale, est une jolie
ville de vingt-cinq  trente mille mes.

Les navires  vapeur, affects au service trans-atlantique, y font
gnralement escale, et s'y ravitaillent de charbon, eau, provisions
diverses.

Capitale de la Nouvelle-cosse (pninsule  la pointe est du
Nouveau-Monde, et qui offre sur l'Ocan un front de deux cent
quatre-vingts milles environ d'tendue), Halifax a t btie, en 1749,
au fond d'une baie, par trois mille huit cents migrants anglo-saxons,
sur l'emplacement d'un poste franais clbre, sous le nom de
Chibouctou, dans l'histoire de nos guerres avec la Grande-Bretagne.

Son port est beau, spacieux, commode, mais l'entre on est encore
difficile, quoiqu'on l'ait fort amliore, dans ces derniers temps
surtout.

En 1811,  l'poque o commence notre rcit, l'accs de ce port
prsentait une foule d'cueils redouts par les marins qui, dans leur
langage imag, l'avaient baptise l'_Avenue du Diable (Old Nick's
Avenue.)_

On y voyait des rochers normes,  fleur d'eau, contre lesquels plus
d'un vaisseau s'tait bris, et que les lgendes terribles rendaient
fameux dans tout le golfe de Saint-Laurent.

Construite en bois,  l'exception de la maison du Gouvernement, et
d'un trs-petit nombre d'habitations particulires, appartenant  des
armateurs, la ville faisait dj un commerce considrable, dont le
hareng, la morue et les huiles de poisson formaient les articles
principaux.

La pche tait donc l'occupation par excellence de ses habitants, qui y
consacraient la plus grande partie de leur temps.

La population, y compris la garnison, s'levait  dix ou douze
mille individus. Elle se composait gnralement d'Anglais; mais on y
remarquait quelques Canadiens,--descendants de ces malheureux Acadiens
qui furent si indignement perscuts par la Grande-Bretagne,  la fin du
XVIIe sicle,--et mme quelques Franais d'outre-mer.

Parmi ces derniers se trouvait une famille riche et trs-considre dans
le pays.

Son chef se nommait M. du Sault. Il tait arriv dans la
Nouvelle-cosse, quelque vingt ans auparavant, avec sa femme et deux
enfants en bas ge.

Aujourd'hui, Bertrand, l'an de ces enfants, tait g de vingt-deux
ans; Emmeline, sa soeur, en comptait vingt.

Ils vivaient chez leurs parents, dans une belle campagne sur les bords
de la mer,  un demi-mille environ d'Halifax.

Jamais frre et soeur ne s'aimrent plus qu'eux; jamais natures
sensibles ne furent mieux faites pour s'entendre. Toujours ensemble,
toujours d'accord, ils n'avaient point de secrets l'un pour l'autre. Ils
chrissaient galement M. et madame du Sault, qui leur rendaient cette
tendresse avec usure.

Cette famille paraissait aussi heureuse qu'on peut l'tre en ce monde,
et chacun se la proposait pour modle, chacun enviait sa flicit.

M. du Sault tait pauvre en dbarquant  Halifax, vers 1792. Ceux-ci
disaient qu'il avait fait naufrage, ceux-l qu'il avait t assailli
et dpouill par des pirates; mais on ne savait  laquelle des deux
versions s'arrter. Quant  lui, il tait muet sur ce sujet, laissait
volontiers causer les gens, et savait luder la question quand on
l'interrogeait directement.

Depuis lors, il avait fait fortune, une fortune princire, value
 plusieurs millions. Prvoyant l'importance que les pcheries ne
tarderaient pas  acqurir, il avait, un des premiers, organis un
tablissement sur une vaste chelle, et le succs tait venu couronner
son entreprise. Plus tard, il acheta du gouvernement britannique
des terres  vil prix, les engraissa avec des bancs de poissons en
dcomposition, que le flux avait jets sur la cte, et obtint des
rcoltes merveilleuses.

C'tait un homme audacieux, mais clair, et sage autant que
progressiste.

Bertrand et Emmeline reurent une ducation excellente et une
instruction aussi bonne qu'on se la pouvait alors procurer dans les
colonies de l'Amrique septentrionale.

On leur apprit l'anglais, le franais, un peu de dessin, un peu de
musique, l'histoire et les mathmatiques.

Bertrand tmoignait du got pour la marine. A quinze ans, on l'envoya 
l'cole navale en Angleterre. Il revint, au bout de trois annes, avec
le grade d'enseigne.

Monsieur du Sault demanda et obtnt qu'il ft plac sur un des navires
de la station d'Halifax.

De la sorte, le jeune _midshipman_ demeura prs des siens,  la grande
joie d'Emmeline, que son absence avait plonge dans une mlancolie
profonde.

Le service n'est point pnible dans les colonies.

Riche et influent par son pre, Bertrand tait  peu prs le matre
de ses actions. Il ne montait gure  bord que pour les revues
extraordinaires, et passait tout son temps avec sa soeur.

La journe, ils lisaient ou faisaient de longues promenades, soit 
cheval, soit en canot, soit mme  pied; quelques visites et quelques
rceptions occupaient leurs soires.

Ils voyaient peu de monde, mais des personnes choisies ou du moins qui
semblaient l'tre.

Depuis quelques mois, le nombre de leurs amis s'tait accru d'un jeune
homme tranger, fort lgant, fort brave, fort aimable, dont la prsence
avait rvolutionn Halifax et tourn la tte  la plus charmante moiti
de ses habitants.

Cavalier accompli, il parlait avec une facilit gale l'anglais et le
franais. On ignorait son origine; mais  ses avantages personnels,
il joignait des revenus fabuleux, s'il en fallait juger par ses
prodigalits, et nul ne songeait  lui faire un crime du mystre dont il
enveloppait son existence.

N'avait-il pas, d'ailleurs, ses entres  l'htel du Gouvernement?
n'tait-il pas cousin du secrtaire particulier de sir George Prvost,
qui, lui-mme, l'avait prsent  la haute socit civile et militaire
de la Nouvelle-cosse? Et sir George Prvost tait gouverneur-gnral,
c'est--dire vice-roi de la colonie.

Ce mortel fortun se faisait appeler le comte Arthur Lancelot, nom qui
pouvait tre anglais, comme il pouvait tre franais.

Le comte Arthur Lancelot s'tait donc li avec la famille du Sault; et
si les jeunes misses  marier jalousaient furieusement Emmeline, les
jeunes dandys d'Halifax en voulaient srieusement au comte Arthur de ses
prfrences pour Bertrand, aprs tout un maudit Franais dnationalis
_(a damn'd denationalized French-man)_, disaient-ils.

Cependant, Arthur Lancelot n'avait pas  une rsidence fixe. Il
voyageait beaucoup, paraissait et disparaissait subitement. On l'avait
pi; on avait cherch  savoir o il allait, d'o il venait. Peines
perdues. A bout de perquisitions, ses envieux assuraient, sous le
sceau du secret, que c'tait un espion du gouvernement anglais, qu'il
surveillait les tats-Unis, avec lesquels la Grande-Bretagne tait alors
en hostilits, et qu'il avait tabli provisoirement son quartier gnral
dans la capitale de la Nouvelle-cosse.

Malgr ces rumeurs, et bien d'autres, que nous nous abstiendrons
de reproduire, aucun des colons ne pouvait se flatter d'avoir des
renseignements exacts sur le comte Arthur, quoique les plus notables
courtisassent avidement ses faveurs. Lorsqu'il habitait Halifax,
c'tait  qui l'aurait  dner, en soire,  qui pourrait se vanter, le
lendemain, de l'avoir possd pendant une heure. On copiait sa mise, sa
tournure, ses manires; on se disputait ses bons mots. Le journal de la
localit, la _Nova-Scotia_, lui consacrait rgulirement une colonne,
chaque semaine, dans ses _Weekly Reports_.

Enfin, il tait, dans ce petit coin du Nouveau-Monde, ce que le beau
Brummel fut un peu plus tard  Londres.

Vers la fin de mai 1811, pendant une absence du comte Arthur, le
repos de la famille du Sault fut tout  coup troubl par une de ces
catastrophes pouvantables, toujours suspendues sur nos ttes, et qui
nous frappent sans piti, alors que, pleins de quitude pour le prsent,
d'esprance pour l'avenir, nous nous abandonnons sans crainte, sans
apprhension, au bonheur de vivre en rpandant le bien et la paix autour
de nous.

Bertrand tomba subitement malade.

Ce fut une maladie trange, rapide, qui le paralysa ds sa premire
atteinte, confondit la science entire des plus vieux chirurgiens de
marine, et mit au dfi les soins empresss dont on entoura le jeune
homme.

Le lendemain, il ne pouvait plus parler, plus bouger; le jour suivant,
il tait raide, insensible, glac.

Les mdecins dclarrent  ses parents qu'il avait cess d'exister.

Je n'essaierai point de peindre la douleur de ces derniers. Elle fut
immense. Emmeline fut prise d'une attaque de nerfs qui mit ses jours en
danger, et sa mre faillit devenir folle.

Avant l'ensevelissement, M. du Sault voulut que le corps ft soumis 
un nouvel examen. D'autres praticiens furent mands. Leur rapport ne se
rapporta que trop, hlas! avec le premier.

Bertrand tait mort: la vie tait teinte depuis plus de vingt-quatre
heures.

Le jeune homme avait conquis l'estime ou l'affection de tous ceux qui le
connaissaient; un concours immense de citoyens accompagna ses restes au
cimetire.

La plupart des assistants avaient le visage baign de larmes. Seul de
sa famille  l'enterrement, car il n'est pas d'usage, parmi les Anglais,
que les femmes suivent les convois funbres, M. du Sault ne pleurait
pas; mais ses yeux secs, rougis, ses traits altrs disaient assez la
violence du chagrin qui rongeait son coeur.

Bertrand fut inhum, d'aprs les rites de l'glise catholique, dans
laquelle il avait t lev.

Sur la fosse, le prtre dit l'office des trpasss; puis, tour  tour,
et lentement, les amis du jeune homme aspergrent d'eau bnite son
cercueil, le jonchrent de couronnes d'immortelles, et le fossoyeur
arriva avec sa bche, innocent outil qui, dans ses mains, devient le
plus sinistre des instruments.

Dj le cimetire se vidait; dj ceux qui avaient pris part aux
obsques perdaient leur air grave et recueilli, et s'entretenaient
complaisamment des qualits et des dfauts du dfunt.

Et, pellete par pellete, la terre, la froide terre, tombait,
s'entassait avec un bruit sourd, caverneux, monotone, sur le corps du
malheureux Bertrand.

Un quart d'heure aprs, un petit tertre et une croix de bois noir
marquaient seuls la place o il gisait.

Le comte Arthur Lancelot arriva dans la soire de ce jour  Halifax.

On lui apprit la lin prmature du fils de M. du Sault.

Cette nouvelle le frappa comme un coup de foudre. Il plit, chancela, et
serait tomb si on ne l'avait soutenu. Mais cette rvolution passa,
en apparence, avec la rapidit de l'clair. Le comte se remit de son
motion, causa un moment de Bertrand, comme d'un ami sincre dont la
perte l'affligeait vivement, sans toutefois le dsesprer, et il regagna
la maison qu'il occupait dans la ville.

Chez lui, sa douleur clata encore; elle y clata avec une vhmence
navrante. Il s'arracha les cheveux, se tordit les mains, se roula sur
le parquet, poussa des cris dchirants, jusqu' ce que des larmes
abondantes vinssent le soulager. Calm par cette rose salutaire, Arthur
Lancelot sortit, il se fit conduire au cimetire, tomba  genoux sur la
tombe de Bertrand et pria longuement.

Le crpuscule tendait ses ombres sur Halifax, quand il se releva.

Il tait en proie  une excitation fivreuse.

--C'est dcid, murmura-t-il; il faut que je le voie... Cette nuit...
Oui, cette nuit...

Et il quitta le cimetire aprs avoir minutieusement observ les lieux
et s'tre assur qu'il pourrait les reconnatre, mme au milieu des
tnbres.

De retour  son logis, il sonna.

Un homme d'une corpulence norme et le visage coutur de balafres, qui
le rendaient hideux, parut en faisant le salut militaire.

--Oui, matre, dit-il.

--Samson, lui commanda le comte, tu m'accompagneras cette nuit.

--Oui, matre.

--Tu te muniras d'une lanterne sourde.

--Oui, matre.

--De pelles et de pioches.

--Oui, matre.

--Est-ce tout?... Voyons... Non, nous aurons encore besoin de cordes.

--Oui, matre.

--C'est bien.

--Oui, matre.

--Va!

--Oui, matre, rpondit le serviteur voluant sur les talons avec la
prcision d'un vieux troupier.

--Ah! se ravisa le comte,  minuit tu frapperas  ma porte.

--Oui, matre.

Ces deux mots, changs quelquefois en non, matre, taient les seuls
qu'on et jamais entendus sortir de la bouche de Samson. Aussi les
curieux, qui avaient tent de le sduire, pour en tirer quelques
informations sur le comte, disaient-ils que c'tait un automate
ambulant. Ses pas taient, du reste, toujours compts, toujours mesurs;
ses mouvements avaient la rgularit d'une horloge; sa vois conservait
toujours la mme inflexion. C'tait une note brve et sche, laquelle
fatiguait, irritait l'oreille par son uniformit.

Jamais on n'avait vu Samson en colre. Cependant, il ne laissait pas
facilement approcher du comte. Plus d'un indiscret, plus d'un importun
avaient t mthodiquement apprhends au corps par l'Hercule et aussi
mthodiquement lancs  cinq, dix, quinze ou vingt pas, suivant le
degr d'ennui qu'ils avaient caus audit Samson. Les larmes lui taient
trangres; le rire lui tait inconnu. D'motion, il ne paraissait pas
susceptible. C'tait une surface de bronze qui ne laissait rien percer
de ce qui s'agitait derrire.

Le comte n'avait pas d'autre domestique attitr. Quand il demeurait 
Halifax, il louait un laquais et un cocher pour sa voiture, un groom et
un valet d'curie pour ses chevaux. Mais ces gens vivaient au dehors, et
il leur tait dfendu de se prsenter  l'appartement du jeune homme.

Comment se nourrissait-il? on l'ignorait. Quand il rendait un dner,
c'tait  l'htel.

Samson le suivait partout, l'attendait  la porte des maisons o il
avait affaire, et rarement se trouvait-il  plus de cent pas de lui.

A minuit sonnant, il heurta trois coups  la porte du comte.

--C'est bien, j'y suis, rpondit celui-ci.

Et il ouvrit.

--As-tu les instruments? dit-il.

--Oui, matre.

--Prends aussi des pistolets.

--Oui, matre.

Samson fit trois enjambes dans la chambre, ramena ses pieds en querre,
et dcrocha une paire de pistolets d'aron pendus dans une panoplie  la
muraille.

--Es-tu prt? dit Arthur Lancelot.

--Oui, matre.

Ils descendirent dans la rue.

Tout tait noir, silencieux.

On n'entendait que les lointains gmissements de la mer sur les grves
sablonneuses.

Les deux hommes furent bientt au cimetire, situ aux portes de la
ville.

En approchant, ils perurent des sons de voix, et distingurent une
faible lumire qui semblait voltiger au milieu des arbres dont les
tombeaux sont ombrags.

--On dirait un feu follet, murmura le comte qui n'avait pas desserr les
dents pendant tout le trajet.

--Oui, matre.

--Mais, vois-tu ces ombres qui remuent l-bas?

--Oui; matre!

--Ah! je parierais que ce sont quelques misrables tudiants on
mdecine, qui pour avoir un cadavre profanent la spulture... Qu'est-ce
que cela?

Un cri de frayeur s'tait lev du cimetire et un spectre se dressait
au milieu.

Trois ou quatre individus, fuyant  toutes jambes, passrent presque
aussitt prs de Lancelot et de son domestique.

Le spectre avait l'air de marcher sur eux.

--C'est extraordinaire, dit Arthur. Mais tu n'as pas peur?

--Non, matre.

Ils entrrent dans le lieu saint. L'apparition s'tait vanouie, comme,
si elle tait rentre soudainement en terre.

Samson alluma sa lanterne et ils s'avancrent vers la tombe de Bertrand.

La fosse tait dcouverte; elle tait vide!

--Mon Dieu! ces jeunes gens, ces rsurrectionnistes[1] auraient-ils
emport le cadavre, pour le dissquer! s'cria Lancelot avec une
expression d'angoisse.

--Non, matre.

Et Samson montra, avec sa lanterne, un corps envelopp d'un suaire,
tendu dans des touffes de hautes herbes.


[Note 1: En Amrique on nomme ainsi les tudiants qui dterrent en
cachette les cadavres, pour les faire servir  leurs tude mdicales.]




                                  II

                            LE RESSUSCIT


L'habitation de M. du Sault se composait d'un gros pavillon carr, bti
 la cime d'un cap norme, que battaient incessamment les flots de la
mer.

Ce pavillon avait trois tages, couronns par une terrasse, du haut de
laquelle se droulaient des tableaux sublimes ou charmants. Ici, l'Ocan
avec toutes ses grandeurs, ses abmes, ses mystres, sa vie prodigieuse,
mais  peine souponne, l'Ocan avec ses infinis horizons; l, des
campagnes nouvellement ouvertes  l'industrie humaine, et dj fcondes
par son travail ingnieux, gayes par ses maisons, ses troupeaux; plus
loin de sombres forts vierges encore, que le pied de l'homme civilis
ne foula jamais;  droite une cte dcoupe et taillade comme de la
dentelle qui serpente, blanche ligne de dmarcation, entre le bleu fonc
des eaux et le vert blouissant des prairies salines;  gauche, la
ville d'Halifax, avec son port plein de mouvement, sa fort de mts,
les rochers pittoresques et les forts qui la dfendent, les vastes
entrepts, les chantiers, prsages certains d'un florissant avenir,
les difices publics dont elle s'enorgueillit dj, les beaux massifs
d'arbres desquels on lui a fait une ceinture, et la gracieuse colline
qui l'abrite contre les froides haleines de la bise.

O que vous vous tourniez, sur la terrasse de M. du Sault, le spectacle
enchantait.

La maison tait construite, sur fondations en pierre de taille, avec des
briques rouges, stries de filets blancs, qui lui donnaient un air de
fte et conviaient le voyageur fatigu  s'y venir reposer.

On arrivait au premier tage par une double range d'escaliers formant
 leur sommet un perron, sur lequel quatre colonnes en marbre vert
servaient d'assises  un balcon, plac au deuxime tage.

Le reste de la faade tait tout uni.

Devant cette faade se dployait une pelouse, arrose par un jet d'eau
et entoure d'une haute grille en fer qui enveloppait aussi, dans son
corset, plusieurs btiments adjacents: une belle mtairie, avec ses
curies, ses granges, ses cour et basse-cour, son pigeonnier, tout
son matriel d'exploitation; puis l'tablissement de pcherie de M.
du Sault, consistant en une srie de hangars et schoirs en bois qui
n'avait pas moins d'un quart de mille de longueur.

La mtairie et la pcherie se trouvaient entre la villa et Halifax;
mais, de l'autre ct, s'talait un parterre dlicieux, suivi d'un parc
immense, longeant la mer o il baignait son pied.

Un ruisseau, driv de son cours naturel, l'arrosait par cent festons
capricieux et lui communiquait une fracheur avidement recherche
pendant les ardeurs de l't.

Quelques kiosques, tapisss de lierre, liserons, clmatites et autres
plantes grimpantes, s'enchssaient a et l dans le parc, soit sur le
bord du ruisseau, soit sur une haute falaise, dominant l'Atlantique.

Dans ces kiosques, tantt sous les ombrages, au concert de mille oiseaux
aimables, tantt sur la roche nue, aride, au formidable solo de l'Ocan
dont les fureurs rejaillissaient, en blanche cume, jusque sur eux, que
de douces et rapides heures Bertrand et Emmeline avaient coules! que
de projets d'avenir, de bonheur ils avaient fait clore et miroiter
au souffle de leur vive imagination, comme ces bulles de savon que les
coliers lancent en jouant dans l'air!

Autant en emporte le vent, mais autant en retrouve notre esprit quand il
est jeune, enflamm par l'amour ou l'ambition.

En l'un de ces adorables rduits, devant une pice d'eau o s'battaient
deux beaux cygnes, par une chaude aprs-midi du mois de juillet,
Emmeline et Bertrand causaient, tendrement enlacs l'un  l'autre.

L'endroit tait ravissant. Aussi avait-il la prdilection des doux
jeunes gens.

Des arbres sculaires, relis par des buissons de houx impntrables,
et des acacias aux pines acres, l'environnaient de mystre en le
protgeant contre les regards indiscrets. On y arrivait par un troit
sentier drob, perdu dans un fouillis de vgtations sauvages, paisses
et repoussantes.

Avant d'aboutir  l'Oasis,--ainsi le frre et la soeur avaient-ils
dnomm leur den,--le sentier se tordait comme un cheveau de fil, et
fatiguait le non-initi par des mandres qui paraissaient inextricables.

Mais  l'extrmit de ce labyrinthe quel ddommagement!

Un vaste rservoir, dont les rives sont mailles de fleurs chatoyantes
et odorifrantes; des ondes limpides, diaphanes ainsi que le cristal,
o se jouent,  travers les larges feuilles du nnuphar, aux corolles
blanches et jaunes, des poissons qui brillent comme le diamant, chaque
fois qu'un rayon de soleil effleure leurs cailles.

De la musique enchanteresse que font sous la feuille les fauvettes,
les chardonnerets et le roi des tnors ails, l'oiseau moqueur, pourquoi
parler? Mais, comme le gazouillement du ruisseau qui frtille l-bas,
sur une cascatelle, avant de tomber dans sa vasque d'meraude, est
donc argentin! comme il charme l'oreille! endort la mlancolie! Que ces
gazons sont frais! Que ces centenaires de la fort ont de sduction avec
leurs troncs noueux, habills de lierre; leurs longs rameaux chargs de
gui, avec la pnombre qu'ils tendent mollement  leur pied! Que l'on
aime  suivre ces fleurs d'acacia, sveltes carnes dtaches de la tige,
sillant le petit lac en tous sens au gr de la brise!

Le kiosque de l'Oasis s'levait au sommet mme de la cataracte en
miniature, sur une vote formant grotte jete en travers du ruisseau.
Il tait rustique comme un chalet suisse, vtu de mousse des pieds  la
tte, et n'avait qu'une pice.

C'tait une chambre octogone tendue de nattes de jonc et garnie de
banquettes en canne.

Une table, une bibliothque compose avec got, voil pour le mobilier.
On s'tait bien gard d'y mettre une pendule, une horloge, ou quoique ce
soit qui rappelt la marche du temps.

--Oh! dit Emmeline en embrassant son frre, comme c'est bon de te sentir
prs de moi!

--Et comme c'est bon d'tre ici, petite soeur! dit Bertrand avec un
sourire.

--O mon Dieu, quand je songe aux tortures...

--Dis  l'agonie!

--Oui,  cette agonie de trois jours!

--C'est effroyable!

--Tu me fais peur, rien que d'y penser.

--Ah! dit Bertrand, il faut l'avoir prouve cette agonie cent fois pire
que la mort, pour en pouvoir parler. Et encore! Y a-t-il des capables
de traduire fidlement toutes ces pouvantables motions! Je me demande
comment on n'en meurt pas! comment la violence des chocs ne fait pas
clater le cerveau, rompre les attaches du coeur!

--Pauvre frre! dit Emmeline en se jetant de nouveau  son cou; pauvre
frre, oh! comme je t'aime! N'est-ce pas que nous ne nous quitterons
plus... non, jamais... D'abord, je veux, _monsieur_, que vous
abandonniez ce vilain mtier de marin!

--Nous verrons, nous verrons, petite folle, dit Bertrand, en lui rendant
prodigalement ses caresses.

Ils formaient un groupe exquis que l'art et aim  reproduire.

Grande, mince, lance, Emmeline avait des proportions admirables, dont
un lgant dshabill faisait merveilleusement ressortir les
beauts. Ses cheveux taient blonds comme l'or, ses yeux--contraste
saisissant--noirs comme le jais.

Des traits corrects, un teint ordinairement rose, des extrmits fines,
nerveuses, une physionomie de race achevait d'en faire  l'extrieur une
femme entirement sduisante.

Pour le caractre, elle tait languissante, molle comme une crole;
mais imprieuse comme elle,  certains moments; comme elle aussi dure,
opinitre, inflexible.

Ce caractre n'avait pas, du reste, reu tout son dessin. Il offrait
des lignes indcises, noyes, que le feu des passions n'avait pas encore
accentues, mais qu'il ne tarderait pas  creuser,  mettre en relief.

Bertrand tait tout l'oppos de sa soeur, au physique comme au moral.

Si elle avait les cheveux blonds, il les avait chtains foncs; si elle
avait les yeux noirs, il les avait d'un bleu d'azur. Quoique pli par la
maladie, son visage tait rond, plein; une de ces figures dont le peuple
dit: C'est une figure de bon enfant.

Sans manquer de distinction, il tait loin de possder le galbe et le
maintien aristocratiques d'Emmeline.

Elle semblait la fille d'une duchesse, en prsentait la grce, la fiert
inne; lui, le fils d'un parvenu, en montrait la tournure et le naturel
un peu vaniteux.

Ce gui ne l'empchait pas de passer,  Halifax, et d'tre en somme un
jeune homme de bon ton et de manires excellentes. Si j'tais commre,
j'ajouterais qu'avant l'arrive d'Arthur Lancelot, il tait le point de
mire des plus riches et des plus nobles hritires.

--Mais, reprit-il, comment se fait-il qu'on n'ait pas attendu davantage,
qu'on ne m'ait pas saign avant de m'ensevelir?

--Que veux-tu? les mdecins assuraient...

--Ah! je le sais bien, je ne le sais que trop ce qu'ils assuraient, les
imbciles! Je les entendais assez, si je ne les voyais!

--Quoi! tu entendais! s'cria Emmeline surprise.

--Comme je t'entends, ma chre soeur.

--Et tu ne sentais pas?

--Non, rien!

--Se peut-il?

--Quand, en sanglotant, ma mre et toi, vous avez dit que vous vouliez
m'embrasser une dernire fois, je vous ai entendues: j'aurais voulu
crier, faire un mouvement, briser ces chanes de plomb qui me tenaient
immobile; j'aurais voulu vous dire: mais je ne suis pas mort! Je vis,
consolez-vous, schez vos larmes! Je suppliais Dieu de me rendre les
sens pour une minute, pour une seconde; je le conjurais de faire glisser
un souffle, un seul sur mes lvres, d'animer mon coeur d'un battement,
mon sang d'une pulsation; mais je ne distinguais rien, ne recevais
d'impression que par l'oue: un corps inerte, de glace, accessible
seulement au son, emprisonnait mon esprit.

--Oh! c'est affreux!... affreux!...

--Oui, bien affreux! continua le jeune homme. Il ne peut y avoir de
supplice comparable; car cet esprit, il avait toute sa lucidit. Je
crois mme que sa sensibilit avait dcupl pour la perception l'analyse
et la souffrance de douleurs qu' l'tat normal un homme ne saurait
supporter.

--Oh! tais-toi! tais-toi! tais-toi, Bertrand! dit Emmeline en cachant
son visage dans ses mains.

Mais le frre aimait  parler de lui. C'tait son dfaut. Il continua,
en s'animant:

--Et quand les chirurgiens eurent dpos que j'tais mort, quand vinrent
les ensevelisseuses, quand j'assistai  leur conversation lugubre,
quand sur ma tte retentit le marteau qui clouait mon cercueil! puis les
chants funbres, le Requiem: cette voix solennelle du prtre, ces rpons
nasillards et comme ironiques des chantres et des enfants de choeur,
et les gmissements des assistants sur ma fosse, et le cri dchirant de
notre pre,--lorsqu'on l'entrana loin du lieu o je devais expirer,
en toute connaissance de moi-mme et sans pouvoir protester contre
l'ignorance implacable qui me condamnait,--et la premire pellete
de terre qui m'annona que c'en tait fait, que tout tait fini,
irrvocablement, entre ce monde et moi...

--Quelle destine! quelle destine! balbutia Emmeline frmissante.

--Jusque-l, poursuivit Bertrand, j'avais nourri quelque espoir. Je
me disais que le bon Dieu serait misricordieux, qu'il se laisserait
flchir  mes ardentes prires, que chauffe par les brlants dsirs
de mon esprit, ma chair s'amollirait, qu'elle reprendrait son
impressionnabilit; mais quand sur mon cercueil tombrent ces cailloux
avec un bruit spulcral, on! je n'eus plus que blasphme, rage et
dsespoir dans tout ce qui agissait encore en moi! Je ne conois point
que les derniers ressorts de l'existence ne se brisent pas en mille et
mille pices dans un pareil instant, ne durt-il qu'une tierce.

--Tu perdis alors le sentiment?

--Oui, tout  fait, et fort heureusement...

--Pauvre bon frre!

--Je serais devenu fou! Que dis-je? sais-je ce que je serais devenu?
Fou! ne l'tais-je pas dj?

--Mais ton retour?

--Ah! ce fut comme un rveil aprs un long et terrible cauchemar.

--Je le crois bien!

--J'tais accabl de fatigue, courbatur dans tous mes membres. Des
images flottaient confuses devant mon cerveau. Je voulus me remuer, mes
mains rencontrrent un corps dur; j'en eus peur, une peur atroce,
et restai quelques moments immobile. J'avais oubli le pass; je me
demandai, chose inoue! si l'on ne m'avait pas enterr vif. Est-ce que
je rve, ou suis-je veill, me disais-je? Cependant ma respiration
tait pnible. J'avais sur la poitrine un poids qui l'touffait, mes
oreilles bourdonnaient comme si elles avaient renferm des essaims de
frelons...

--Que tout cela est trange!

--Ah! bien trange, petite soeur!

--Mais l'air te manquait?

--Quand j'aspirais, c'tait comme si j'avais eu la bouche prs d'une
fournaise.

--Il y avait de quoi mourir cette fois pour tout de bon, fit Emmeline,
en lui prenant la main et la serrant doucement dans les siennes.

--Je pensais m'vanouir et retombais dans une indicible torpeur, que ne
pouvaient dissiper des sons aigus au-dessus de moi, lorsqu'un courant
frais vint caresser mon visage.

--Ah! c'tait le secours...

--Ce que c'tait, pour moi, chre Emmeline, c'tait la plus agrable,
sensation que j'eusse prouve jamais; je renaquis; la circulation de
mon sang se rtablit. Je fus inond d'un bien inexprimable, dont je
jouissais voluptueusement sans vouloir me bouger, sans en avoir mme
l'ide, tant j'tais heureux, tant je me complaisais au sein de ces
dlices nouvelles.

--goste! dit la jeune fille en souriant.

--Une brusque secousse, accompagne de tortures dans tout le corps,
comme si on me l'et broy  coups de massue, m'arracha  ce paradis.

--C'tait les rsurrectionnistes qui t'enlevaient.

--Alors je ne songeais qu' mon martyre. Mon cerveau tait toujours en
feu, un vritable chaos incandescent. Mes yeux demeuraient ferms. Un
froid glacial m'enveloppa subitement. Je discernai des voix humaines
autour de moi. Une force indpendante de ma volont m'obligea  me
lever. Je m'en souviens parfaitement, je fis quelques pas. Le vertige me
prit...

--Grce  Dieu, il y avait l quelqu'un pour te venir en aide, mon
Bertrand; car ces poltrons d'tudiants s'taient sauvs  qui plus vite,
en te voyant ressusciter!

--Ah! ne te moque pas d'eux, Emmeline. Je leur dois une reconnaissance
ternelle.

--C'est--dire, fit la jeune fille, en rougissant, que cette
reconnaissance tu la dois  M. Arthur.

--Qu'est-ce que M. Arthur aurait fait si...

--Mon cher frre, je vais te confier un secret; mais promets-moi de n'en
point parler  notre ami, car il ignore que je le sais.

--Quel est donc ce grand secret?

--Je l'ai appris ce matin mme du gardien du cimetire, en allant
visiter sa femme, qui est malade.

--Je t'coute.

--Tu jures de ne me pas trahir?

--Soit, petite soeur, je te le jure, rpondit gaiement Bertrand.

--Eh bien, en s'enfuyant, les tudiants ont fait du bruit; attir par ce
bruit, le gardien du cimetire est sorti et il a trouv M. Arthur et son
domestique, qui te rapportaient  la maison.

--Tout cela n'est pas fort mystrieux.

--Attends! je n'ai point termin. Le gardien a remarqu que Samson tait
muni d'une pioche, d'une pelle et de cordes.

--Ah!

--Tu ne devines pas?

--Pas le moins du monde.

--Tu sais que M. Arthur a des connaissances mdicales...

--Trs-profondes.

--Alors? dit Emmeline en regardant son frre.

--Alors, je n'y suis pas.

--Ce n'est pourtant pas difficile  comprendre, s'cria la jeune fille
avec un geste d'impatience, M. Arthur t'aime au point que j'en suis
jalouse et que, s'il tait femme, je le croirais amoureux de toi, car
parfois, il te dvore des yeux... Enfin! il aura appris que tu tais
mort subitement, et, souponnant la vrit, une lthargie, il aura voulu
t'examiner avant...

--Ah! j'y suis, j'y suis! exclama Bertrand avec la satisfaction d'un
homme qui vient de trouver enfin le fil d'une ide longtemps cherch.

--Et moi aussi, j'y suis! cria une voix joyeuse derrire eux.




                                III

                      LE COMTE ARTHUR LANCELOT


Emmeline poussa un petit cri d'effroi et devint rouge comme un
coquelicot.

--Oh! vous nous avez fait peur; c'est mal  vous de surprendre ainsi
vos amis, dit-elle en tendant la main au comte Arthur Lancelot, qui
paraissait sur le seuil du kiosque.

Il tait de moyenne stature, mais il avait la taille d'une lgance
fminine, qui se dessinait avec grce sous son gilet de piqu blanc 
boutons d'or cisels.

Ses cheveux noirs, soyeux, boucls, frisaient naturellement autour de
son col; quoiqu'il portt vingt-cinq  vingt-sept ans, son visage tait
compltement imberbe. La couleur brune de son teint ne nuisait pas 
l'expression un peu svre de sa physionomie: correctes et onduleuses,
les lignes de cette physionomie devenaient dures et tourmentes
lorsqu'une passion l'agitait. Alors ses grands yeux fauves s'animaient
d'un insoutenable clat. Il avait les mains fines, nerveuses, dlicates,
hles comme ses joues. Mais, un hasard dcouvrait-il son poignet, on
tait surpris de la blancheur lacte de sa peau, que nuanait un rseau
d'azur.

Il tait vtu d'un paletot de soie grise et d'un pantalon en toffe
semblable.

Une cravate bleue, ngligemment noue, flottait sur sa poitrine.

A la main droite il tenait un jonc, dans la gauche un chapeau de paille
 larges ailes.

En entrant, il jeta son chapeau et sa canne sur la banquette.

--Suis-je donc indiscret? dit-il, en dposant un baiser respectueux sur
la main de mademoiselle du Sault.

--Mais vous savez bien que telle n'est pas notre pense! rpondit-elle.

--Et comment va ce cher convalescent? demanda le comte en prenant la
main de Bertrand et la serrant avec quelque motion.

--Oh! bien! bien! dit-il. Nous parlions de vous, mon cher ami.

--Vous parliez de moi?

Ces mots furent prononcs avec un lger tremblement dans la voix.

--Oui, monsieur, repartit vivement Emmeline; nous disions que vous tiez
un mchant...

--Moi! un mchant! fit Arthur en souriant.

--Oui, un grand mchant, riposta la jeune fille. Asseyez-vous entre
nous deux... l... comme cela... Et je vais vous gronder; oh! mais vous
gronder...

--Vous tes vraiment trop bonne, mademoiselle! dit distraitement
Lancelot, dont toute l'attention semblait concentre sur Bertrand.

Emmeline ne put retenir un geste d'humeur, qui chappa  ses deux
compagnons.

--Ma soeur a raison, dit le fils de M. du Sault. Vous ne vous donnez pas
assez  vos amis.

--Mes affaires!... balbutia-t-il.

--Oh! vos affaires! s'cria Emmeline. C'est le mot, l'excuse par
excellence des hommes, les affaires! Quand ils l'ont prononc, ils
s'imaginent avoir tout dit, et que nous sommes dupes...

--Mais, mademoiselle...

--Il n'y a pas de mais qui tienne. Vous mritez une verte semonce et
vous l'aurez. Quoi! vous partez pour cinq ou six jours, nous dites-vous,
et vous en restez quinze absent! C'est une dloyaut...

--Un crime de lse-galanterie, n'est-ce pas, Emmeline? ajouta Bertrand
en souriant.

--Oui, un crime de lse-galanterie; l'expression est juste, je la
maintiens, dit la jeune fille.

Le comte saisit la main de mademoiselle du Sault et la baisa.

--Je m'incline devant la rigueur de votre arrt, dit-il.

Ce baiser n'tait que pure forme de courtoisie. Emmeline crut que la
tendresse l'avait inspir; elle reprit sa bonne humeur.

On aime tant  s'illusionner, quand l'on aime!

--Pour votre punition, dit-elle gaiement, je vous enjoins, chevalier
perfide et flon, de me demander pardon  genoux.

Le comte se prta de bonne grce  ce caprice de la jeune fille, mais
ses yeux ne quittaient gure Bertrand.

--Allons, dit celui-ci, moi j'intercde en votre faveur; relevez-vous,
mon cher ami, et laissez-moi vous tmoigner ma reconnaissance pour...

Emmeline lana un regard suppliant  son frre.

--J'ai pourtant... commena Lancelot en se rasseyant.

La jeune fille l'interrompit brusquement.

--Rien! rien! je ne veux rien entendre avant que vous ne nous ayez dit
d'o vous venez.

Arthur essaya de rpondre par un sourire.

--Oh! s'cria-t-elle, je ne me paierai pas de cette monnaie-l. Il faut
vous confesser, et ce que femme veut...

--Notre ami ne le veut pas, acheva Bertrand en riant aux clats.

--C'est ce que nous verrons, dit Emmeline menaant Lancelot du bout de
son doigt.

--Eh bien, mademoiselle, je vais vous satisfaire, rpondit Arthur.

--Je suis tout oreilles, monsieur.

--Et moi je donne ma langue aux chiens, fit Bertrand d'un air malicieux.

--J'arrive du cap Breton.

--C'est tout? dit Emmeline, rien moins que satisfaite.

--Tout, mademoiselle.

--Bravo! clama Bertrand en frappant dans ses mains.

Il y eut va moment de silence.

--Je parie que ma soeur n'est pas contente, reprit le jeune du Sault.

--Contente, ma foi, non! riposta-t-elle.

--Que vous disais-je, mon cher ami, la curiosit des dames ressemble au
tonneau des Danades...

--Joli compliment, murmura Emmeline.

--Si Mademoiselle dsire savoir ce que je suis all faire au cap Breton?
insinua poliment le comte.

--Oh! pas du tout! pas du tout, monsieur! rpondit-elle en rougissant.

--Elle en brle d'envie, intervint Bertrand.

--Taquin, va! fit sa soeur.

--Je suis, dit Arthur, all au cap Breton pour rgler des comptes avec
un capitaine de navire au long-cours, et je repartirai...

--Vous repartirez! rptrent les enfants de M. du Sault d'une voix
mue..

--Oui, mes amis,... demain.

--Ce n'est pas possible, dit Bertrand; vous nous consacrerez au moins
quelques jours... une semaine!

--Je ne le puis, dit-il tristement.

Emmeline se dtourna pour cacher une larme qui perlait sous ses longs
cils.

--Mais vous reviendrez bientt? dit Bertrand d'un ton interrogateur.

--Bientt... oui... je l'espre!

--Comme vous dites cela! bgaya la jeune fille, prte  fondre en
larmes.

--Que voulez-vous, mes bons amis, rpliqua le comte avec un accent
srieux et mlancolique, en opposition singulire avec son ge apparent
et l'amabilit souriante qui lui tait habituelle; que voulez-vous,
l'avenir est incertain, toujours plus gros de nuages que brillant de
srnit. Qui de nous peut rpondre de la minute, de la seconde qui va
suivre!

Et il leva rveusement ses yeux au ciel.

Cette rflexion avait assombri les fronts. Mais bientt le comte,
sortant de sa proccupation, dit en offrant son bras  mademoiselle du
Sault:

--Eh! j'oubliais l'invitation dont je suis charg pour vous!

--Une invitation! quoi donc?

--Un impromptu que que offre Son Excellence.

--Sir George Prvost?

--Oui,  son cottage de Bellevue.

--Quel bonheur! s'cria la jeune fille.

--On dansera, ravissante Emmeline.

Arthur Lancelot n'tait plus soucieux en prononant ces mots. Il avait
recouvr son aisance, son affabilit, toutes les smillantes qualits
qui lui avaient valu le titre de prince du dandysme halifaxien.

--Mais quand cette fte? s'enquit la jeune fille en effeuillant la
clochette d'un liseron qu'elle avait cueillie sur l'appui de la fentre.

--Quand? aujourd'hui mme; dans deux heures. Vous n'avez que le temps de
vous habiller, et je suis assur, chre miss, que vous serez l'toile du
bal.

--Une nbuleuse! minauda Emmeline.

--Fi! s'cria Bertrand, tu en seras l'toile polaire!

Et il se prit  rire.

--Pendant que vous ferez votre toilette, dit Arthur, j'aurai l'honneur
de prsenter mes respects  madame et  M. du Sault.

--Et la vtre? dit Bertrand en montrant du regard  Lancelot son costume
nglig.

--Oh! il y a pour les hommes libert complte... en raison de la
canicule. Le gouverneur accepte la tenue de fantaisie.

--Bni soit-il! car il fait si chaud...

--Allons, mon frre, laisse-l tes remarques et partons, dit Emmeline en
s'appuyant avec complaisance au bras d'Arthur.

--Mais o est le rendez-vous? dit Bertrand.

--Au cottage mme.

--Alors vous monterez dans notre voiture.

--J'ai mon cheval  la porte.

--Vous le renverrez.

--Et Samson, que dirait-il?

--Oh! si Samson est l, fit Emmeline, nous sommes srs qu'il ne vous
quittera pas. C'est un modle que ce domestique!

--Un peu gnant parfois, glissa Bertrand.

A cette allusion, le comte ne rpliqua point.

--Eh bien, reprit la jeune fille, il y a un moyen de tout arranger.
Notre jockey reconduira votre cheval, et le brave Samson suivra, s'il le
veut, la voiture.

--Vous avez rponse  tout; je me rends avec enthousiasme, dit Arthur en
pressant doucement le bras d'Emmeline.

Jamais il ne s'tait permis cette familiarit. Le coeur de la jeune
fille en palpita d'allgresse.

Ils furent bientt  la villa, d'o ils sortirent, une heure aprs, tous
trois dans une calche dcouverte, trane par deux magnifiques poneys.

--Samson les escortait en selle,  cent pas de distance.

_Bellevue-Cottage_ est situ  deux milles d'Halifax, au plus. Une belle
alle de sycomores y conduit.

Le temps tait beau, la route superbe. En vingt minutes, mademoiselle
du Sault et ses cavaliers y arriveront,  travers une foule d'quipages
remplis de femmes lgantes et de militaires tout chamarrs d'or et de
broderies.

Frileusement accroupie au pied d'une colline qui l'abrite contre les
vents du nord, et entoure de jardins parfaitement entretenus, la maison
de plaisance du Gouverneur gnral passait,  bon droit, pour le coin de
terre le plus enviable de la Nouvelle-cosse.

On ne la pouvait comparer qu' Monkland, ancienne rsidence d't des
Gouverneurs du Canada, prs de Montral.

Sir George Prvost avait la rputation d'tre un homme fort aimable, et
cette rputation tait mrite: il excellait  faire les honneurs de sa
petite cour.

Le dner, servi sous un quinconce d'rables, dbuta joyeusement, et il
se serait sans doute termin de mme sans l'arrive d'un courrier qui
remit une dpche au Gouverneur.

En la parcourant, un nuage de contrarit couvrit le visage de sir
George Prvost.

--Mes chers htes, dit-il, en transmettant la dpche  son secrtaire
intime, vous me voyez dsol. Mais il faut absolument que je vous
quitte. Les pirates du golfe viennent encore de faire des leurs, et
je suis forc d'aller m'entendre sur-le-champ avec le vice-amiral pour
lancer quelques vaisseaux  leur poursuite.

Il se leva, adressa un salut gracieux  la compagnie, et se retira.

--De quels pirates a donc parl Son Excellence? demanda une jeune femme
place  ct de Bertrand, qui faisait face  sa soeur et au comte
Arthur.

--Des Requins de l'Atlantique, madame, rpondit l'enseigne.

--_Les Requins de l'Atlantique_! qu'est-ce que cela?

--Oh! fit Lancelot, en souriant, des fantmes introuvables, qui ont, je
crois, pris naissance dans l'imagination des habitants de la colonie.

--Des fantmes, monsieur! dites des monstres  face humaine! s'cria un
officier d'infanterie, assis vis--vis du comte.

--Bah! riposta lgrement celui-ci, des illusions.

--Illusions qui nous cotent cher, repartit l'officier, avec aigreur.
Depuis deux ans, elles nous ont vol plus de vingt navires, ces
illusions!

--Comment! comment! demandrent plusieurs personnes.

--Oh! c'est simple, c'est--dire atroce, reprit l'officier. Les
requins de l'Atlantique, auxquels Monsieur--et il dsigna ironiquement
Lancelot--affecte de ne pas croire, sont des brigands retranchs dans
les les du golfe, et qui capturent les btiments du commerce que
la mauvaise chance pousse dans leurs parages. Ce sont des lches qui
massacrent les quipages, violentent les femmes, gorgent les petits
enfants...

--Ne les mangent-ils pas aussi, capitaine Irving? dit le comte avec un
rire moqueur.

--Je n'en serais pas surpris, rpondit navement l'officier.

Un cri d'horreur s'leva dans l'assemble.

--Vous les avez vus? continua Arthur, d'un ton moqueur.

--Comme je vous vois.

--Ah! c'est diffrent. Vous pouvez nous donner des dtails, sans doute.

--Oui, monsieur.

On fit silence pour couter M. Irving.

--Ils ont un chef, n'est-ce pas? poursuivit Lancelot.

--Un chef masqu.

--Masqu! rpta-t-on de toute part, avec tonnement.

--Masqu et toujours vtu de noir. Ce chef commande deux frgates aussi
noires que lui, car j'oubliais de vous dire que son masque est de soie
noire...

--Un hros de roman! interrompit le comte de son air railleur.

--Oh! riez, riez, monsieur le sceptique! vos rires et votre ddain...

--Ah! messieurs, messieurs, intervint un colonel d'artillerie, point
d'injures, je vous rappelle  l'ordre. Il y a des dames, ici.

--Permettez-moi de vous faire observer, mon cher colonel, que votre
interruption est au moins intempestive, pour ce qui me concerne,
repartit Lancelot d'une voix douce et ferme, avec un sourire sur les
lvres.

--Assurment, assurment, balbutia le vieux officier qui, connaissant
l'estime en laquelle sir George Prvost tenait le comte, n'et pas voulu
pour beaucoup blesser ce dernier.

Quant  M. Irving, n'tant que capitaine, il n'osa, protester contre la
partialit de son suprieur; mais il lana  Arthur un regard qui fit
frmir Emmeline.

--Je vous en prie, murmura-t-elle tout bas  Lancelot, cessez cette
conversation, elle me fait mal!

--Je suis trop votre esclave pour ne point vous obir, rpondit-il d'un
ton qui ravit la jeune fille.

--Mais la suite de l'histoire des Requins? demanda la dame, cause
involontaire de cette petite altercation.

--Ce sera pour demain, dit le secrtaire intime de sir George, qui le
remplaait en son absence. Maintenant, je propose un tour de promenade
avant le bal.

Tout le monde se leva de table.

La plupart des convives descendirent, deux  deux, dans les jardins.
Mais quelques-uns, parmi lesquels se trouvait Bertrand du Sault,
qui n'tait pas encore assez bien rtabli pour s'exposer au serein,
restrent dans les salons de jeu.

Ces salons ouvraient sur des bosquets illumins avec des verres de
couleurs, somptuosit nouvelle dans la colonie.

Le bal devait avoir lieu sous les bosquets.

Vers dix heures, il commena au son de la musique militaire. Le comte
Arthur Lancelot dansa le premier quadrille avec Emmeline, et l'un
et l'autre dansaient dans la perfection. Aussi un cercle de curieux
s'tait-il form autour d'eux. Mais le jeune homme paraissait insensible
 leurs murmures admiratifs; ses regards taient attachs sur Bertrand
qui faisait une partie de bluff avec le capitaine Irving.

--Vous trichez, dit tout  coup l'enseigne  son adversaire, qui venait
de glisser furtivement une carte dans le jeu.

--Vous en avez menti, rpondit la capitaine d'une voix sifflante.

Bertrand lui jeta ses cartes  la face.

Cette scne avait t rapide. Personne n'y avait pris garde. Seul,
Arthur Lancelot l'avait vue.




                                 IV

                       AU COTTAGE DE BELLEVUE


Les deux antagonistes s'taient lves en changeant ces mots:

--Vous m'en rendrez raison, monsieur!

--Demain toute la journe, je me tiendrai  votre disposition.

Puis ils s'taient loigns, chacun d'un ct.

Sans le vouloir, sans y penser, Arthur Lancelot serra la main de sa
partenaire, mais il faillit manquer la figure qu'il dansait.

--Vous tes distrait, monsieur; soyez plus attentif, je vous prie,
on nous observe! lui dit tendrement Emmeline, qui s'attribuait bien
gratuitement la cause de cette distraction.

--Ah! ma chre... commena le comte.

Mais s'apercevant que son qualificatif tait un peu bien familier, il
reprit, quoique la jeune fille, charme, l'encouraget  continuer par
un regard souriant:

--Ah! mademoiselle... pourrais-je n'tre pas distrait!... en votre
prsence adorable, ajouta-t-il au bout d'un instant.

Emmeline ne tint pas compte de l'intervalle dont il avait spar chaque
membre de phrase, surtout le dernier. Elle fut convaincue que le coeur
rebelle d'Arthur tait enfin vaincu, subjugu, car jamais elle ne
l'avait vu si mu.

C'est qu'elle aimait Lancelot depuis la premire fois qu'elle l'avait
rencontr  un bal, chez l'intendant maritime de la station, il y avait
plus de huit mois dj! Et huit mois, comme c'est long pour une personne
qui n'a d'autre occupation que le travail fantaisiste d'une imagination
fougueuse.

Ce soir-l fixa son avenir. Le comte fit, il est vrai, peu attention 
elle; mais l'amour a du got pour les oppositions. On sait qu'il trouve
 butiner son miel l o un indiffrent ne voit que des pines ou du
sable, et que, comme certains tres anims, il (je parle toujours de
l'amour) se nourrit au besoin de sa propre chair.

prise du comte, Emmeline dploya toutes ses loquentes finesses de
femme pour l'attirer chez son pre. Elle jouissait naturellement de
la grande et excellente libert que les moeurs anglaises accordent aux
demoiselles; aussi pouvait-elle faire des invitations en son nom; et se
conduire dans le monde comme chez nous une jeune dame de bon ton.

Mais la russite de son projet ne prsentait pas autant de difficults
qu'elle l'avait suppos, en entendant dire que le comte Lancelot
tait hautain, d'une politesse exquise, mais froide, d'une humeur
pigrammatique, surtout avec les femmes; un dandy de haute saveur qui
affectait d'tre blas sur tous les plaisirs.

Certes, ces rumeurs n'avaient rien d'agrable pour Emmeline.
Cependant, elles irritrent sa passion naissante plutt qu'elles ne la
refroidirent, et elle fut enchante de voir que, dans cette soire mme,
Arthur tmoignait  son frre Bertrand une prfrence marque sur tous
les autres jeunes gens.

La liaison entre eux fut trs-prompte; elle fut bientt trs-troite.

Emmeline s'en applaudit, quoique, parfois, elle se sentit pique de
la tideur que Lancelot avait pour elle, tandis qu'il manifestait pour
Bertrand l'empressement le plus chaleureux.

Cette tideur  son endroit, il n'tait gure possible de la considrer
comme un fruit de la timidit, car avec un grand air de distinction
et une conversation toujours raffine, le comte tait souvent hardi,
provocant dans ses expressions. Mais l'amour est si ingnieux pour
s'abuser, qu'Emmeline portait au compte de ce sentiment la rserve
d'Arthur.

Myope et bavard,  son habitude, le public les disait enflamms l'un
pour l'autre, et les mariait obligeamment chaque semaine.

Par ces courtes explications, on comprendra combien taient prcieuses
 mademoiselle du Sault les plus lgres prvenances du comte Arthur
Lancelot.

Aussi, comme un lis s'incline sous la rose bienfaisante du matin,
courba-t-elle la tte, en rougissant, sous la caresse de sa dernire
rponse.

--Vous tes un flatteur, monsieur Arthur, murmura Emmeline pour dire
quelque chose.

--On n'est pas flatteur avec ceux que l'on aime; mais toute flatterie
plirait devant vous, reprit Lancelot de sa voix harmonieuse, dont on ne
pouvait entendre le timbre musical sans en rver.

Emmeline rougit de plus en plus fort; un pas encore et le comte lui
faisait une dclaration. Il fallait l'y pousser. Et, tout en tournant
dans la ronde, elle lui dcocha cette rflexion d'une dangereuse
navet:

--Oh! mais c'est qu'il y a aimer et aimer!

--Oui, rpliqua Lancelot, par un bond qui plaait subitement un abme
entre le coeur de la jeune fille et le sien, oui, on a de l'amiti pour
ses amis, de l'amour pour ses ennemis!

Ce trait tait acr. Emmeline en frissonna. Il se pouvait nanmoins
que ce ft une de ces flches sans porte srieuse, comme le comte
se plaisait  en lancer dans le monde, et qui lui avaient valu dans
certaines coteries la rputation d'homme cynique. Emmeline essaya donc
de prendre gaiement cette rplique, et elle repartit en souriant:

--Il ne s'agit plus que de savoir, monsieur, dans quelle catgorie vous
me rangez?

La question tait directe. Une rponse maladroite engagerait le coeur du
jeune homme ou briserait celui de la jeune fille.

Mais Lancelot n'tait pas un colier. Il s'en tira par un mot  double
entente.

--Oh! dit-il, le sourire aux lvres, je range assurment mademoiselle du
Sault parmi les personnes aimes. Mais voici le _rill_ termin, daignez
m'excuser un instant, mademoiselle!

Il avait conduit Emmeline  un sige. Il la salua rapidement et rentra
dans les salons.

Ses regards cherchrent Bertrand; ils ne rencontrrent que le capitaine
Irving, qui se disposait  partir.

--Pardon, lui dit Arthur Lancelot en s'approchant.

--Que me voulez-vous? fit l'officier avec hauteur.

--Vous dire un mot.

--Parlez.

--Pas ici, dans les jardins. Ce que j'ai  vous dire est entre nous.

--Il me semble que nous sommes seuls, dit schement le militaire.

--Eh bien, soit! puisque vous le voulez, causons ici.

--On y est aussi bien qu'ailleurs! reprit l'autre d'un ton bref.

--Vous savez que nous avons un compte  rgler?

--Quel compte?

--Mais, dit Arthur d'un air ddaigneux, vous vous tes permis d'tre
grossier...

L'officier devint cramoisi comme son uniforme.

--Grossier! rpta-t-il en grinant des dents.

--Je vous ai fait l'honneur de vous le dire, capitaine, reprit
impertinemment Arthur.

--L'honneur! paltoquet! mchonna Irving.

--Eh! oui, l'honneur! dit Lancelot sans s'mouvoir de l'irritation du
militaire; donc vous vous tes permis d'tre grossier  mon gard, et
j'espre que vous voudrez bien...

--Je vous tuerai comme un chien! hurla l'officier.

Plusieurs personnes, qui jouaient ou causaient  quelque distance,
levrent la tte.

--Pas si haut! dit Arthur; vous parlez  un homme qui n'est ni sourd, ni
de mauvaise compagnie!

--Oh! oh! c'est trop fort! maugra Irving, vous me donnerez
satisfaction...

--Je l'entends bien ainsi!

--Fat!

--Les injures sont superflues, capitaine. A demain!

--A demain, monsieur! dit l'officier.

--Votre heure?

--Le plus tt possible.

--Cela m'arrange parfaitement. Quatre heures du matin donc!

--Plus tt si vous voulez! j'ai hte de vous faire la leon, monsieur le
dandy!

Et le capitaine Irving appuya sur ces mots avec l'emphase mprisante
qu'un de nos troupiers, courrouc par un _civil_, mettrait  lui dire
_monsieur le pkin_!

--Vos armes? demanda Arthur.

--Les vtres?

--Oh! cela m'est gal.

--Alors, dit l'officier, nous prendrons le sabre.

--Le sabre, c'est un peu brutal, dit Lancelot en souriant.

--Vous refusez, blanc-bec? fit l'autre avec un haussement d'paules.

--Du tout, du tout, capitaine. Le sabre m'accommode parfaitement. C'est
une arme que j'affectionne. Et maintenant, convenons du lieu de la
rencontre, s'il vous plat, car demain nous n'aurons pas le temps de
prendre ces petits arrangements.

--Au creux d'Enfer, il y a une pelouse...

--Va pour le creux d'Enfer.

--A quatre heures, monsieur; je vous engage  faire vos dispositions
testamentaires, car je dois vous dire que je suis de premire force au
sabre, reprit le capitaine en tortillant ses longs favoris roux.

--A quatre heures j'y serai, rpondit tranquillement le comte Lancelot.

Et, saluant le militaire, il sortit du salon pour retourner  la danse,
sans remarquer que mademoiselle du Sault quittait vivement une fentre
ouverte de ce salon,  laquelle elle s'tait tenue appuye, derrire
une treille, pendant la plus grande partie de l'entretien du comte et du
capitaine.

Quand Arthur la rejoignit, elle causait avec son frre.

--Mon cher ami, lui dit Bertrand, je pars... vous m'excuserez; je ne
suis pas encore trs-solide... Mais restez avec Emmeline... je vous
renverrai la voiture.

--C'est cela, dit la jeune fille. Il vaut mieux que tu rentres, mon bon
frre... Monsieur le comte me ramnera... je l'espre.

Et son regard interrogateur demanda une rponse affirmative  Lancelot.

--Vous sentiriez-vous indispos? dit celui-ci avec inquitude.

--Nullement, nullement, mon cher.

--Mais le mdecin lui a dfendu les longues veilles, intervint
Emmeline.

--Oui, et bonsoir... Amusez-vous bien, dit Bertrand.

--Attendez encore un instant, fit Arthur.

--Oh! pour moi, je veux rester au bal jusqu' la fin, s'cria la jeune
fille en prenant le bras de Lancelot.

Celui-ci toussa d'un ton trs-naturel en apparence, et il dit:

--Eh bien, c'est cela... oui... je ramnerai mademoiselle du Sault
lorsqu'elle...

Il avait tran et prolong sa phrase  dessein.

On vit tout  coup paratre Samson, dont la tte norme dominait de plus
d'un pied les spectateurs.

--Ah! mon domestique! il y a quelque chose d'extraordinaire, dit Arthur
avec un air de contrarit fort bien jou.

--Quelle figure de requin! s'cria Bertrand.

--Il mriterait certainement une place distingue parmi les fameux
Requins de l'Atlantique, n'est-ce pas? reprit le comte en riant.

--Oui, matre, dit Samson, avec son salut militaire.

--Tu m'apportes une nouvelle?

--Oui, matre.

Et levant la main  la hauteur des yeux, il fit deux ou trois signes.

--Oh! mon Dieu, est-ce dsolant! murmura le comte; voil qu'une
affaire...

Et s'adressant  Samson:

--Est-ce press?

--Oui, matre.

--Allons, va devant!

--Oui, matre, rpondit le serviteur impassible, en se retournant tout
d'une pice, aprs avoir renouvel son salut.

--Mademoiselle, dit alors Lancelot  Emmeline, je suis on ne peut plus
afflig du contretemps...

--C'est bon, c'est bon, dit Bertrand, un mystre de plus sur votre
bilan, mon cher. Nous vous en tiendrons compte, ma soeur et moi!

Puis  Emmeline, qui rayait avec dpit, du bout de son ombrelle, le
sable de l'alle o ils devisaient:

--Pardonne-lui encore, petite soeur, mais  une condition.

--Et laquelle? s'enquit Lancelot.

--C'est que vous nous sacrifierez toute votre journe de demain.

--Oh! avec joie, si mademoiselle...

--Pouvez-vous douter que j'en sois heureuse! dit Emmeline avec un accent
de reproche.

--Dsirez-vous partir seul? demanda Bertrand.

--Non, non, mon cher; si vous ne le trouvez pas mauvais, je vous
ramnerai.

--Quel bonheur! s'cria tourdiment Emmeline.

--Alors, je vais faire atteler.

--Allez, nous vous suivons.

Bertrand s'lana vers les communs, o les voitures avaient t
remises. Mais en courant, un papier tomba de sa poche.

Arthur aperut ce papier, qui chappa  l'attention d'Emmeline, trop
absorbe par ses penses pour regarder ce qui l'entourait.

Le comte l'entrana du ct o tait tomb l'objet se baissa comme pour
cueillir une fleur, le ramassa et le serra dans son gousset de montre.

--Quelle dlicieuse soire, et comme il m'et t bon de la passer tout
entire avec vous, mademoiselle! disait-il, en mme temps  Emmeline.
Vous offrirais-je cet oeillet?

La jeune fille prit la fleur et la fixa  son corsage.

--O tes-vous? cria bientt la voix de Bertrand.

--Ici, derrire le massif de rosiers, rpondit Lancelot.

En entendant son frre, Emmeline avait tressailli. Elle arrta son
cavalier par un mouvement brusque et subit.

--Monsieur Arthur, lui dit-elle avec une vivacit fbrile, il faut que
je vous parle... cette nuit...en secret... dans deux heures...  la
petite porte du parc... elle sera ouverte!

Avant que le comte, extrmement surpris de cette imprieuse dclaration
et eu le temps d'y rpondre, Bertrand arriva.

--La voiture est prte, dit-il.

--Nous sommes  vous, rpondit Arthur.

Montant dans la calche de M. du Sault, ils revinrent promptement  la
ville.

Le voyage fut assez triste, chacun d'eux tant diversement, mais
profondment proccup.

--Nous vous descendrons chez vous, dit Bertrand au comte, en traversant
la rue de la Douane.

--Oh! je vous accompagnerai...

--Inutile, mon cher!... Voici votre porte! Bonne nuit!

--Bonne nuit  tous deux! dit Arthur en sautant  terre, aprs avoir
press la main des jeunes gens.

La calche reprit le grand trot. Et le comte siffla.

Samson, qui avait suivi par derrire, accourut au galop.

--Va seller Betzy et attends, lui dit Lancelot.

--Oui, matre.

--Seulement, fais en sorte qu'on ne te voie pas.

--Oui, matre.

--Dans une heure, tu conduiras Betzy sur le chemin de la villa du Sault,
en dehors de la ville.

--Oui, matre.

Le comte, alors, ouvrit la porte de la maison et monta  son appartement
priv.




                                  V

                        LES DEUX RENDEZ-VOUS


Le comte Arthur Lancelot occupait une maison entire, dans la rue de la
Douane _(Duane-Street)_.

Cette maison n'avait que deux tages et un sous-sol.

Elle tait construite  l'anglaise. On y arrivait par un escalier de
cinq ou six marches, dfendu, comme la faade de la maison, par une
grille en fer,  hauteur d'appui, distante de deux mtres environ du
mur, et derrire laquelle vgtaient quelques arbrisseaux.

Le premier tage comprenait les salons de rception; le second,
l'appartement priv du comte.

Seul, Samson avait accs dans cet appartement.

On y comptait quatre pices: une salle  manger un cabinet de travail,
un boudoir et une chambre  coucher, o jamais profane n'avait pntr,
pas mme le fidle serviteur.

Toutes les fentres taient munies de barreaux en fer et les volets
intrieurement doubls avec de fortes plaques de tle.

L'habitation se trouvait ainsi  l'abri des voleurs et des curieux; elle
pouvait, ou besoin, soutenir un sige de quelques heures... En entrant,
Lancelot battit du briquet, alluma une bougie place dans le vestibule
sur une console, et aprs avoir soigneusement referm la porte
extrieure, monta  son appartement.

Il s'arrta dans le cabinet de travail.

C'tait une petite pice, tendue en cuir de Cordoue et meuble avec
un got svre: le secrtaire, la bibliothque, le fauteuil taient en
bne, sans sculpture.

Des armes du plus grand prix, recueillies dans toutes les parties du
monde, pendaient aux parois de la muraille et y tenaient lieu de
peintures.

Arthur ouvrit le secrtaire, dposa son bougeoir sur la tablette,
s'assit, et tira de sa poche l'objet qu'il avait ramass dans le jardin
de Bellevue.

Cet objet, roul, de la grosseur d'un tuyau de plume, n'tait autre
chose qu'un papier.

Le jeune homme le dplia, d'une main frmissante. Une criture fine et
tourmente le couvrait tout entier.

Lancelot en lut et relut les lignes, avec une motion profonde.

--Ah! mon Dieu, s'cria-t-il en renversant ensuite sa tte sur le
dossier du fauteuil, mon Dieu! Je ne l'aurais jamais cru! lui, amoureux!
lui aim de madame Stevenson! Malheur! malheur sur moi qui n'ai pas
prvu cette liaison! Mais peut-tre est-il temps encore; peut-tre
puis-je mettre des entraves  leur passion! car il ne faut pas qu'ils
s'aiment... S'aimer, eux! j'en mourrais de jalousie!

Il parcourut une troisime fois le billet et le froissa dans ses doigts.

--Non, cela ne sera pas! s'cria-t-il en se frappant le front. Duss-je
enlever cette femme, cela ne sera pas; je les sparerai!... Voyons...
leur rendez-vous est  minuit! Quelle heure est-il?

Il jeta un coup d'oeil sur sa montre.

--Onze heures trois quarts, dit-il; j'y puis tre... Mon entrevue avec
Emmeline est fixe  une heure du matin... Ce n'est pas loin; Betzy va
comme le vent; pourvu que je parte  une heure moins cinq minutes,
je serai exact. Mais que me veut cette pauvre fille!... Chre et
malheureuse Emmeline, elle est amoureuse de moi...

Un sourire triste passa sur son visage, et il poursuivit, comme s'il
rpondait  une rflexion intime:

--Si elle savait... trange destine que la mienne! Jeune, je dsirais
la lutte... la lutte grande, terrible, celle qui s'enivre  la coupe des
chaudes amours et se baigne les mains dans le sang... Ai-je t trait
en enfant gt par le Hasard ou la Providence, qu'on l'appelle comme on
voudra! parbleu! il ne m'importe gure!... Mais, il faut se hter.

En prononant ces paroles, le comte Lancelot se leva, alla  une
panoplie, en dcrocha deux petits pistolets, qu'il mit dans sa poche
aprs les avoir chargs, et, s'enveloppant dans un manteau de drap
fonc, il changea son chapeau de paille contre un feutre noir, et
ressortit.

La nuit tait assez claire, quoique la lune ne brillt point.

Arthur se glissa silencieusement le long des maisons, enfila plusieurs
rues qu'il longea ou traversa sans rencontrer personne, et arriva enfin
devant une habitation isole, btie au milieu d'un jardin de quelque
tendue.

Une haie l'entourait.

Le jeune homme franchit cette hae avec une agilit qui et fait honneur
 un gymnasiarque consomm.

Des avenues ombreuses s'tendaient de tous cts.

Lancelot en prit une, rangea les arbres d'aussi prs qu'il put, et en
marchant sur la pointe du pied.

Un mouvement de voix ne tarda point  frapper son oreille.

Il redoubla de prcautions, se plia en deux et continua d'avancer, mais
dans la direction du son.

Bientt, le bruit d'un baiser arriva  lui. Il frmit, s'appuya contre
un arbre, mit sa main sur sa bouche et la mordit pour s'empcher de
crier.

La maison n'tait plus qu' quelques pas de lui.

Au balcon d'une fentre infrieure, on apercevait deux silhouettes: la
silhouette d'une femme et celle d'un homme.

La femme se tenait dans la baie de la fentre, l'homme au dehors, pench
par-dessus la balustrade du balcon, et  demi cach par un bouquet de
lilas.

--Oh! Bertrand! Bertrand! murmura Arthur en se rapprochant davantage
encore du couple.

--Que vous tes bonne et qu'il m'est doux de vous le rpter, Harriet!
disait le jeune homme, passant son bras autour de la taille de la jeune
femme et l'attirant  lui.

--Oui, rpondit-elle, oui, je suis trop bonne! et vous un ingrat, car
vous n'imaginez pas combien je m'expose, en vous recevant ici  pareille
heure!

--Le temps m'a sembl bien long, allez, depuis le moment o vous m'avez
remis le billet...

--A propos, ce billet, rendez-le-moi, monsieur.

--Quoi! vous ne me le laisserez pas, clina le jeune homme! Il y a tant
d'amour! tant de bonheur pour moi dans ces lignes!

--Que ne les gravez-vous dans votre coeur! dit-elle en souriant; mais,
mon bon ami, l'criture laisse des traces. Je ne serai tranquille que
quand ce papier n'existera plus.

--Vraiment! vous me le refusez, dit Bertrand d'un ton chagrin en
fouillant dans sa poche.

--Vraiment oui! une imprudence est si vite commise! Si mon mari...

--Oh! ne parlez pas de lui! ne parlez pas de lui! s'cria-t-il.

--Ma lettre! ma lettre! monsieur!

--Je ne la trouve pas, je l'aurai oublie...

Ces mots furent dits d'un ton inquiet.

--Voyez! dj! Oh! l'on ne devrait jamais confier ses penses au papier?
fit la jeune femme, mais vous me la rapporterez demain, n'est-ce pas?

--Je vous le jure, Harriet, ma chrie! ma douce colombe, dit Bertrand en
imprimant ses lvres sur le cou de sa matresse.

Une douleur aigu traversa le coeur d'Arthur Lancelot comme un fer
rouge.

--Mais, demanda la jeune femme, aprs un moment de silence, comment
avez-vous pu venir sitt?

--Oh! dit-il, ds que j'eus dpos chez lui le comte...

--Un fat! je ne l'aime gure, observa Harriet.

--Fat! lui! ne dites pas cela; c'est un noble et excellent ami, repartit
vivement Bertrand.

--Continuez, je vous prie, reprit la jeune femme en touffant un
billement.

--La coquette! l'indigne coquette! pensa Lancelot.

--Donc, poursuivit Bertrand, aprs l'avoir descendu  sa maison, j'ai
prtext que j'avais oubli de lui faire une communication importante
pour quitter ma soeur...

--Et personne ne nous a vu?

--Personne! Mais, Harriet, ma bien-aime, ne me permettez-vous pas...

--Non, monsieur, non, minauda la jeune femme.

--Vous doutez donc de mon amour?

--Les hommes sont si trompeurs!

--Pouvez-vous me tenir un pareil langage,  moi qui n'ai jamais aim et
n'aimerai jamais que vous!

--Petit menteur! murmura-t-elle en approchant ses lvres des siennes.

Des larmes brlantes s'amassaient sous les paupires du comte.

Oh! laisse-moi, laisse-moi entrer dans ta chambre! supplia Bertrand.

--Mais si l'on venait? rpondit-elle tendrement, en lui formant un
collier de ses bras.

Un souffle de la brise carta le cachemire qui lui servait de peignoir
et dcouvrit sa gorge blanche et ferme comme du marbre.

Bertrand frissonna de la tte aux pieds en y collant ses lvres.

--Finissez! finis...! bgayait-elle.

--J'entre, n'est-ce pas?

--Mais mon mari!

--Puisqu'il est  son bord.

--Mais si par hasard!...

--Harriet, ne me l'avez-vous pas promis? Est-ce que je ne vous aime pas?
est-ce que pour vous plaire...

Tout en articulant ces paroles d'une voix palpitante Bertrand enjambait
la balustrade, sans que la jeune femme lui oppost une rsistance
srieuse; mais,  ce moment, le sable grina sous des pas prcipits.

--Quelqu'un! sauvez-vous! s'cria Harriet. Et elle se prcipita dans sa
chambre, dont elle referma la croise, pendant que son amant s'enfuyait
 travers les jardins, et pendant qu'Arthur, auteur de leur pouvante,
sautait par dessus la haie et regagnait la ville, en se disant:

--Comme ils m'ont fait souffrir! je ne me croyais pas autant de
patience... Enfin, je les ai spars! Il n'est pas probable qu'ils se
revoient cette nuit... ni de longtemps... car j'aviserai au moyen de
jeter entre eux un obstacle insurmontable!

Une heure sonna  l'glise mtropolitaine.

--Ah! mon Dieu, je serai en retard! vite, courons, pensa-t-il.

Sur la route de la villa du Sault, il trouva Samson, qui l'attendait
flegmatiquement, prs de deux chevaux de selle.

Ils les enfourchrent en un clin d'oeil.

Arthur lana le sien au galop et Samson prit la mme allure, aprs avoir
laiss entre le comte et lui la distance d'une centaine de mtres.

Au bout de cinq minutes, Lancelot tait  la petite porte du parc.

Il appela son domestique.

--Tu conduiras, lui dit-il, les chevaux dan le bois, et tu tcheras
qu'on ne vous dcouvre pas. Si j'ai besoin de toi, je sifflerai.

--Oui, matre, rpondit Samson en portant la main  la visire de sa
casquette.

Lancelot poussa la porte, qui s'ouvrit aussitt et il vit Emmeline
adosse au mur, sous un berceau de chvre-feuille. Un gros chien de
terre-neuve tait couch prs d'elle.

L'animal se dressa sur ses pattes en grondant.

--La paix, Mdor, la paix! dit-elle en faisant signe au chien de se
taire.

--Mademoiselle, dit Arthur, en s'avanant vers elle...

--Monsieur, l'interrompit-elle, je vous dois l'explication d'une
conduite qui sans doute vous parait trange. Voulez-vous m'offrir votre
bras, car la matine est frache et je sens que je grelotte!

Le comte s'empressa de lui obir.

Emmeline reprit d'un ton dcid.

--Monsieur Lancelot, vous devez vous battre...

--Mademoiselle...

--N'essayez pas de nier, je sais tout. Du reste, je serai franche avec
vous; je sens que la franchise est la seule excuse de ma manire d'agir.
Je vous ai pi et j'ai surpris votre conversation avec le capitaine
Irving; si,  prsent vous voulez savoir pourquoi je vous ai pi, je
vous dirai...

Sa voix s'attendrit; un dluge de larmes lui coupa la parole.

Ce qu'elle n'acheva point, le comte le devina, et avec un tact, dont
elle le remercia aussitt par un regard, il lui dit:

--Je ne vous demande point, mademoiselle, pourquoi vous m'avez
surveill. Quelles que soient vos raisons, elles sont d'un noble coeur
je voudrais... mais ne parlons plus de cela. J'imiterai votre franchise;
oui, je dois me battre,  la pointe du jour!

Emmeline se prit  trembler au bras du jeune homme.

--Rassurez-vous, cependant, reprit-il, en souriant. Le combat aura lieu
au sabre. C'est une arme qui m'est familire. Je puis dire, sans vanit,
que je n'y ai point encore trouv mon gal, par consquent...

--Mais un hasard, monsieur!

--Oh! dit-il gaiement, le hasard est une divinit  laquelle je rends
un culte trop absolu, pour qu'elle me fasse dfaut  l'heure du pril.
Plaignez plutt mon adversaire, chre Emmeline.

--J'avais espr, balbutia-t-elle, que pour m'tre agrable, pour
m'_obliger_,--et elle souligna le terme,--vous renonceriez  ce duel,
dont la pense seule me glace d'pouvante. Je voulais vous en parler,
vous conjurer de m'accorder cette faveur... avant de rentrer  la
maison; je l'aurais fait sans mon frre; mais, craignant que votre
amour-propre ne ft froiss, si j'abordais ce sujet en sa prsence... je
vous ai pri...

--Croyez, mademoiselle, que je n'ai pas suspect un seul instant
la puret de vos intentions, rpliqua Lancelot avec une affectueuse
sincrit.

--Vous ne vous battrez point, dit Emmeline.

--Je ne puis vous le promettre.

--Oh! si! fit-elle d'un ton suppliant, enfournant sur lui ses beaux yeux
noys de pleurs.

--Je voudrais...

--Vous pouvez tout ce que vous voulez, vous!

Cette affirmation enthousiaste amena un sourire sur le visage du comte.

--Il serait  souhaiter, mademoiselle, dit-il en prenant la main
d'Emmeline.

--Mais, dit celle-ci, il n'est donc personne qui vous soit chre?

Lancelot soupira.

--Bien des personnes me sont chres, rpondit-il ensuite; vous la
premire, ma bonne Emmeline.

--Oh! si cela tait! pronona-t-elle avec un accent du coeur, en
pressant la main du jeune homme.

--Oui, vous m'tes chre, bien chre, vous et votre frre... vous tes
l'un et l'autre ce que j'aime le plus au monde.

A ces mots, Emmeline se serra contre lui, ralentit sa marche, et laissa
nonchalamment tomber sa tte sur le bras de Lancelot.

Ce mouvement avait t si spontan; il tmoignait de tant de confiance,
d'une tendresse si dvoue; la pose d'Emmeline tait si sduisante, que
le comte se pencha lgrement et lui effleura le front avec ses lvres.

--Oh! vous m'aimez, n'est-ce pas, Arthur? dit la jeune fille d'une voix
mourante, en flchissant sous la violence de son motion.

--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que je vois? cria-t-on tout  coup 
quelques pas d'eux.




                                  VI

                               LE DUEL


--Mon frre! fit Emmeline, avec plus de surprise que de frayeur.

--Oui, dit le comte, c'est la voix de Bertrand, mais, ajouta-t-il,
trs-bas, au nom du ciel! ne lui dites rien; ne lui parlez pas de ce qui
fait le sujet de notre entretien.

--Tiens! tiens! criait le jeune du Sault; vous m'en contez de belles,
mes bons amis. L'un a une affaire urgente, il rentre chez lui; l'autre
se dclare fatigue, oh! bien fatigue, elle ira e coucher aussitt
 la maison, et voil que je les trouve tous deux en promenade
sentimentale dans le parc,  une heure du matin. Mais savez-vous ce que
je ferais si j'tais un frre comme il y en a?

Il prit une pause tragique, en tirant de sa poche un canif dont il mit
la lame au vent.

--Et que ferais-tu? demanda Emmeline, en riant aux clats, quoi qu'elle
lui en voult d'tre venu les trouver  un moment si intressant.

--Ce que je ferais! Eh bien, je vous immolerais  ma vengeance, puis je
me suiciderais... sur vos cadavres sanglants!

--Tais-toi! lui dit la jeune fille, laisse-l tes cadavres, le mot seul
me fait peur.

--Mais, continua Bertrand, je suis un frre dbonnaire, une bonne pte
de frre, j'adore ma petite soeur, je ne dteste pas son cavalier, et
vraiment, il m'en coterait de priver la cration de deux tres aussi
charmants.

--Est-il aimable un peu, ce soir? murmura Emmeline.

--Disons ce matin et nous serons plus juste, repartit l'enseigne. Mais,
mes enfants, vous devez geler. Quelle ide de se donner des rendez-vous
 pareille heure, quand vous avez toute la journe  vous! Eh! par Dieu!
si quelquefois je vous embarrasse, il faut le dire. Je ne suis ni un
Othello, ni un mal appris! J'aime assez ma soeur pour satisfaire avec
joie ses fantaisies; je connais assez la solidit de ses principes pour
approuver ce qu'elle approuve. Allons, donnez-moi la main, Arthur, et
toi un baiser, belle noctambule!

--Vous avez raison, mon cher Bertrand, de juger ainsi votre soeur, dit
Lancelot aprs cet change de cordialits, car notre entrevue avait pour
objet une...

--Voulez-vous bien garder vos secrets pour vous? est-ce que je les veux
savoir vos secrets? dit gaiement le frre d'Emmeline.

--Cependant...

--Je n'coute rien.

--Le drle de corps! fit la jeune fille en riant.

--Je vous ai drangs, ce n'est pas ma faute, mais je me sauve.

--Du tout, s'opposa le comte.

--Prtendez-vous me garder?

--Oui, oui, rpliqua Arthur.

--Une question alors? interrogea factieusement Bertrand.

--Fais, dit sa soeur.

--A quand la noce?

Emmeline se serra, palpitante, contre Lancelot. Et, remarquant que la
demande avait embarrass celui-ci, elle dit  son frre:

--Une autre question, une question pralable, s'il vous plat, monsieur
l'inquisiteur.

--Ce n'est pas rpondre a, dit Bertrand.

--Comment se fait-il, poursuivit Emmeline, que vous vous trouviez ici,
 pareille heure, vous, un malade, qui devrait tre au lit depuis le
crpuscule?

--C'est juste, appuya Arthur avec une teinte d'ironie.

--Oh! balbutia Bertrand, une affaire...

--Des affaires! comme monsieur Lancelot, quand il nous veut quitter,
interrompit la jeune fille.

--Un ami qui m'a retenu!

--Mais, dit Arthur, je croyais que vous vous rendiez directement  la
villa, quand vous m'avez quitt?

--Tiens! dit Emmeline, il n'est donc pas all chez vous?

--Bertrand! non, rpondit le comte, prenant plaisir  taquiner son ami.

--Ah! fit ce dernier, j'ai rencontr une connaissance et nous sommes
monts au club.

--A minuit! dit Emmeline en secouant la tte d'un air incrdule.

--D'abord, il n'tait qu'onze heures...

--Mais que me vouliez-vous donc? reprit Arthur.

Bertrand tait fort mal  l'aise. Il s'agitait comme s'il et eu des
pines sous les pieds.

--Bon, bon! dit sa soeur. Il nous cache quelque chose. Mais va, sois
tranquille, nous ne te tourmenterons pas davantage. Conserve pour toi ce
que tu ne veux pas nous dire. On sera aussi discret que vous, monsieur.
Seulement tu nous expliqueras comment il se fait que tu rentres par la
petite porte du parc qui devrait tre ferme!

--Oh! rien de plus facile, rpondit-il du ton d'un homme soulag d'un
lourd fardeau. J'allais passer par la porte de la grille, quand Mdor,
sortant d'ici, s'est jet dans mes jambes. Surpris que la petite
porte ft ouverte, j'ai mont pour la fermer au verrou, et voil!
Pardonnez-moi, je me retire.

--Non, non, dit Arthur; restez.

--A mon tour, je dirai non; j'ai encore un mot  vous dire en
particulier, monsieur Lancelot.

Et se tournant vers son frre:

--Va m'attendre au bout de l'alle.

--Ah! dit-il, c'est que moi aussi j'aurais un mot  dire en particulier
 matre Arthur.

--Eh bien! tu lui parleras aprs moi.

--C'est sans doute pour cette affaire que vous tiez retourn, dit le
comte.

--Exactement, mon cher ami, exactement. Une affaire trs-importante.
Dans un moment...

Il s'loigna en sifflant l'air de _Rule Britannia_.

--Monsieur Arthur, dit la jeune fille regardant Lancelot en face,
monsieur Arthur, pouvez-vous me faire le sacrifice de votre duel?

--Mademoiselle, il...

--Rpondez-moi nettement, je vous prie, pas de dtours, pas de
faux-fuyants, vous tes trop noble pour user de semblables expdients.

--Je ne puis vous faire ce sacrifice, dit le comte.

--Pouvez-vous me dire l'heure de la rencontre, car je compterai les
minutes.

Lancelot discerna un pige sous cette phrase.

--Oh! dit-il ngligemment, ce ne sera pas pour aujourd'hui, puisque nous
sommes  deux heures du matin; peut-tre pour demain.

--Mais, reprit-elle, je croyais que vous aviez dit que vous partiez ce
soir?

Arthur se mordit la lvre. Il n'avait pas prvu cette pointe. Nanmoins,
il rpondit sans hsiter.

--C'tait mon intention. J'ajournerai mon dpart...

--Et si un accident...

--Mademoiselle, dit-il d'un ton convaincu qui persuada jusqu' un
certain degr Emmeline, je n'ai  craindre et ne redoute aucun accident.

--Seriez-vous assez obligeant pour m'envoyer quelqu'un ds que ce sera
termin?

--J'aurai le bonheur d'tre ce quelqu'un, si vous le permettez.

--Je prierai Dieu pour vous! dit Emmeline, en lui serrant la main.

--Mais embrasse-le donc, petite soeur! va, je ne regarde pas, cria
Bertrand, du fond de l'alle.

Arthur tressaillit. Ses sourcils se contractrent. La jeune fille ne vit
point ce signe d'humeur. Elle inclina son front, esprant que Lancelot y
dposerait un baiser.

Il n'en fut rien; et elle le quitta, le coeur bris, les larmes aux
yeux.

--Je ne serai pas plus longtemps que toi, lui dit Bertrand en passant 
ct d'elle, pour rejoindre le comte qu'il entrana un peu plus loin.

Par un geste familier, qu'autorisait leur intimit, celui-ci passa son
bras par-dessus l'paule de du Sault, et approchant son visage du sien:

--Voyons, que puis-je faire pour vous, mon Bertrand? lui dit-il.

--Oh! un service d'ami, une niaiserie! Seulement je ne voudrais pas que
ma soeur le st; elle est si facile  mouvoir.

--Vous m'intriguez, dit Arthur affectant une ignorance complte,
quoiqu'il devint bien ce dont son interlocuteur allait l'entretenir.

--Il s'agit d'un duel.

--D'un duel! tes-vous srieux?

--Cela vous tonne; vous qui en avez eu cent... on le dit, du moins.

--Oh! moi c'est bien diffrent.

--Pourquoi cola?

--Pourquoi? pourquoi?... Mais avec qui, ce duel?

--Le capitaine Irving.

--Ah! je m'en doutais.

--C'est un drle qui filoute au jeu.

--Et vous vous battez avec un filou!

--Le point d'honneur, que voulez-vous, mon cher?

--Si vous le dnonciez, cela ne vaudrait-il pas mieux?

--Et des preuves?

--Mais on en trouve! Votre parole...

--Ma parole ne suffirait pas, mon cher Arthur.

--Quel sot prjug que le duel!

--D'ailleurs je lui ai jet mes cartes  la figure.

--L'insulte est grave...

--Il me faut des tmoins. J'ai compt sur vous.

--Et vous avez bien fait.

--Voyez, je vous prie, le major Cooper, et demain c'est--dire
aujourd'hui, soyez  dix heures chez le capitaine. Est-ce convenu?

--Sans doute, mon cher Bertrand, dit-il avec effusion.

--Oh! comme vous paraissez inquiet! Pour moi, je vous assure que a
ne m'meut gure. Ce sera ma cinquime rencontre, et, vraiment, je n'y
pense mme pas, fit le frre d'Emmeline d'un ton lgrement fanfaron.

--C'est, rpliqua tristement Lancelot, que le duel me parat une chose
grave, car deux hommes y compromettent leur existence...

--Des sornettes!...

--Bertrand!

--A demain,  midi, je vous attendrai le major et vous, pour connatre
les dispositions... Merci,  charge de revanche... Au revoir!

--Au revoir! profra le comte, en suivant des yeux le jeune du Sault qui
courait rejoindre Emmeline,  l'extrmit de l'alle.

--Est-il beau! est-il brave! est-il aveugle! ajouta-t-il un moment
aprs. Mais il ne se battra point. Non, non, je lui viterai ce danger.

Et Arthur Lancelot, sortant du parc, siffla Samson.

Le jour commenait quand il rentra chez lui.

--Samson, dit-il  son domestique, le cutter est en rade, n'est-ce pas?

--Oui, matre.

--Tu iras  bord immdiatement.

--Oui, matre.

--Tu diras au patron de se rendre  terre, en tenue d'enseigne, avec son
second dans le mme costume.

--Oui, matre.

--Tu lui indiqueras la maison du vice-amiral, sais-tu o elle est?

--Oui, matre

--Ils iront, demanderont  parler  sa femme, lui diront que son mari
dsire qu'elle vienne le trouver sur-le-champ; et ils la conduiront
 bord du cutter, o je veux qu'elle soit traite avec douceur, mais
soigneusement enferme. Est-ce compris?

--Oui, matre.

--Cela devra tre excut avant huit heures. A dix la chaloupe
m'attendra au bas du March au poisson. La maison sera ferme, et nous
reprendrons la mer, mon vieux camarade.

--Oui, matre.

--Va!

Quand il fut seul le comte crivit deux lettres;--l'une  Emmeline,
l'autre  Bertrand.

Puis, il changea de toilette, prit un doigt de Xrs, avec un biscuit,
choisit parmi ses armes, deux sabres de cavalerie d'une trempe et d'une
finesse admirables, les cacha dans son manteau, et courut  la poste, o
il jeta ses lettres.

Trois heures du matin sonnaient.

Lancelot s'achemina vers l'Htel du Gouvernement, fit veiller deux des
secrtaires de sir Charles Prvost, qui consentirent volontiers  lui
servir de tmoins.

--Mais nous aurions besoin d'un chirurgien, dit l'un.

--Inutile, rpondit Arthur. Le creux d'Enfer est tout prs d'ici. On
rapportera le bless.

--Ou le mort, ajouta l'autre.

--Comme vous voudrez, dit froidement Arthur.

--Ce diable d'Irving, il n'a pas de chance! reprit le secrtaire. S'il
vous connaissait...

--Chut! fit le comte en posant le doigt sur ses lvres, et montrant
l'autre tmoin qui achevait de s'habiller.

--Je suis prt, dit celui-ci.

--Nous monterons dans une de vos voitures, messieurs, dit le comte.

--Soit!

A quatre heures prcises, ils arrivrent au creux d'Enfer, prcipice
effroyable, situ dans le bois,  un quart de lieue au plus d'Halifax.

Une jolie pelouse, trs-unie, borde l'abme.

Le capitaine Irving tait dj sur le terrain avec deux officiers de son
rgiment.

Les quatre personnages se salurent courtoisement.

Les armes furent tires au sort; le capitaine eut l'avantage; il se
dcida naturellement pour celles qu'il avait apportes et qui taient
fort lourdes. Comme il tait trs-vigoureux, et comme la main fluette de
son adversaire ne paraissait pas doue d'une force bien grande, il avait
choisi, dans sa collection et celle de ses amis, les sabres les plus
pesants qu'il put trouver.

C'taient des lames droites, dont on pouvait galement se servir pour la
pointe et la contre-pointe.

--Est-ce au premier sang? demanda l'un des seconds.

--C'est  la mort? rpliqua le capitaine en brandissant son espadon.

--Eh bien! prenez vos positions, dit un autre tmoin.

--Avant de commencer, messieurs, permettez-moi de vous dire, pronona
le comte, que quelle que soit l'issue de la lutte, je quitterai Halifax
aussitt aprs, si elle ne m'est pas fatale.

--Oh! soyez tranquille, s'cria Irving d'un ton froce, vous avez
termin votre dernier voyage terrestre, mon petit monsieur; et si vous
n'tes pas prpar pour celui de l'autre monde...

--Point d'injures, capitaine, interrompit svrement un des officiers
qu'il avait amens.

--Allez, messieurs! ordonna le principal tmoin de Lancelot.

Sans faire parade de son habilet, celui-ci tomba lgamment en garde.

Le capitaine dbuta, en matamore, par une srie de moulinets qui
n'avaient d'autre but que d'intimider son antagoniste, en lui montrant
avec quelle prestesse il maniait un sabre. Mais Arthur ne sembla mme
pas surpris de cette formidable mise en scne.

L'arme d'Irving roulait autour de sa tte avec une rapidit
vertigineuse. Aux rayons du soleil levant, elle jetait des lueurs
scintillantes.

Lancelot se contentait de maintenir sa garde.

--Parez-moi celle-l! vocifra Irving, en lui dcochant soudain un coup
de taille, qui fut aussitt relev.

Des tincelles jaillirent des deux fers entrechoqus.

--Et celle-l! reprit le capitaine dgageant son sabre par un
demi-cercle et poussant de l'estoc.

Le comte lui opposa une tierce, redressa son arme, frappa brusquement
celle de son adversaire  quelques pouces de la poigne, et la fit voler
 dix pas de distance.

--C'est assez! c'est assez! l'honneur est satisfait, messieurs, dirent
les tmoins.

--Non, non, je veux dcoudre le ventre de ce morveux, hurla Irving, qui
avait ramass son sabre et revenait furieux sur Lancelot.

--Je vous croyais plus fort, dit tranquillement le jeune homme.

Ces mots poussrent  son comble l'exaspration du capitaine.

Il se prcipita comme un fou sur le comte, frappant  droite,  gauche,
en avant, sans rgle ni mesure, et ngligeant les feintes pour voluer
autour d'Arthur et faire tourbillonner sa lame sur la tte du jeune
homme.

Mais partout il trouvait l'arme de Lancelot, au-devant de la sienne;
partout une dfense froide, sre, qui djouait et fatiguait ses
attaques.

C'tait un beau, un terrible spectacle.

Le capitaine haletant, le visage enflamm, la bras droit sans cesse en
mouvement, le corps s'agitant en tous sens, tournant avec une clrit
fivreuse, et prenant son adversaire dans un cercle de fer blouissant.

Arthur ferme, calme, l'oeil perant toujours en veil, ne bougeait pas
de place. Il pivotait sur ses pieds, il paraissait ne point vouloir
prendre de dtermination agressive, quoiqu'il ne perdit pas une des
fautes d'Irving.

Sa grce, la facilit de son jeu, la souplesse de ses phrases, et son
impassibilit, quand la plus lgre inattention, un clignement des
yeux, lui pouvait tre fatal, tranchaient d'autant mieux qu'Irving,
dj puis, la respiration sifflante, le poignet appesanti commenait 
ferrailler lourdement en poussant des cris rauques.

Bientt ses bottes devinrent plus lches, moins frquentes. La lassitude
le dominait. Dsormais il tait au pouvoir du comte. Se sentant faiblir,
il recueillit tout ce qui lui restait de force, pour une dernire passe.

Mais alors, Lancelot allongea le bras et lui porta un coup de manchette.

Le capitaine laissa chapper son sabre, avec un flot de sang. Il avait
le poignet de droite profondment entaill!

--Ah! vous me donnerez ma revanche! profra-t-il sourdement.

--Quand vous serez guri, je le ferai avec plaisir, si cela peut vous
tre agrable, rpondit Arthur.

Et il ajouta intrieurement:

--Ce brutal en a au moins pour trois mois. Mon Bertrand ne se battra pas
avec lui.




                           DEUXIME PARTIE

                    LES REQUINS DE L'ATLANTIQUE



                                  I

                      MADAME HARRIET STEVENSON


Nous avons dit qu'en entendant un bruit de pas dans l'alle, madame
Harriet Stevenson tait rentre dans sa chambre.

En une seconde, elle eut quitt son peignoir et se fut pelotonne dans
son lit.

Vivement mue, elle prta une oreille attentive. Mais les battements
dsordonns de son coeur neutralisaient tous les efforts qu'elle
faisait pour couter. Peu  peu, cependant, le sang cessa de courir
prcipitamment dans ses veines; elle se calma; sa frayeur se dissipa.
Elle se releva, promena autour d'elle un regard timide, et marcha sur la
pointe des pieds, vers la fentre.

La nuit tait claire, sereine. Les yeux d'Harriet plongrent dans les
avenues sans rien distinguer qui la pt inquiter. Tout paraissait
tranquille au dehors; seuls les feuillages levaient leurs voix
frmissantes doucement balancs par la brise du matin.

--C'est singulier, se dit madame Stevenson; je suis pourtant bien sre
qu'on a march dans le jardin... Ah! qu'est-ce que j'aperois!... Non,
ce n'est rien, une erreur de mes sens, si j'osais, je sortirais...
maintenant, je ne pourrais dormir... Appelons Kate.

Elle agita une sonnette.

Au bout de cinq minutes, une jeune servante,  la mine effronte, se
montra.

Elle tenait d'une main un fichu  moiti crois sur sa poitrine, et de
l'autre un jupon, qu'elle n'avait pas eu le temps d'attacher.

--Qu'y a-t-il, madame? dit-elle en billant.

--Vous ne veillez donc pas, Kate! rpondit madame Stevenson avec humeur.

--Ah! je me suis endormie; madame tait si longue! rpartit la soubrette
d'une voix insolente.

Sa matresse avait sans doute des raisons pour ne la point rudoyer, car
elle reprit moins haut:

--Et vous n'avez rien entendu?

--Entendu... quoi?

--Mais il y avait quelqu'un dans le jardin.

--Sans doute, il y avait le cavalier  madame, rpliqua impertinemment
Kate.

Madame Stevenson fut blesse.

--Vous prenez un ton..., dit-elle.

--Ah! si madame n'est pas contente de mes services... fit la servante.

--Je ne dis pas cela, je ne dis pas cela.

--Ce n'est dj pas si amusant ici! continua Kate.

--Que vous manque-t-il? ne suis-je pas gnreuse?

--Il faut passer les nuits...

--Mais je vous paie.

--Ce serait du propre, si vous ne me payiez pas, riposta la domestique
avec un accent revche.

--Voyons, voyons, ma bonne Kate, ne faites pas ainsi la mchante,
dit madame Stevenson, en prenant sur une crdence, une couronne en or
qu'elle glissa dans la main de sa camriste.

--Merci, dit avec une rvrence, Kate, dont le visage chafouin prit
aussitt un air soumis et respectueux.

--Alors, dit Harriet, vous n'avez rien entendu?

--Rien, madame, je m'tais endormie.

--Il n'est entr personne dans la maison?

--Oh! pour cela, non.

--Vous en tes certaine!

--C'est moi-mme qui ai verrouill les portes, madame.

--Et celle du jardin?

--Je l'ai aussi ferme ds que monsieur...

--C'est bon, c'est bon, dit vivement madame Stevenson. Pourtant on nous
a pis. Je n'en puis douter.

--pis, et qui a pourrait-il tre?

--Mon mari, rpondit-elle d'un ton songeur.

--Lui! ah! Sainte-Vierge, il n'y pense gure, le pauvre cher homme!
s'cria Kate, en souriant. Je parie qu'il dort comme une pioche sur son
hamac. Sir Henry vous pier! on ne me fera jamais accroire cela, madame;
non, jamais de jamais?

--Alors, comme vous venez de le dire, qui cela pourrait-il tre?

--Madame se sera trompe.

--Du tout! du tout! on a pitin, et trs-fort dans le jardin.

--Un chat qui courait aprs sa chatte, dit Kate on clatant de rire.

Madame Stevenson rougit jusqu'au blanc des yeux. Si elle n'et cout
que sa colre elle et battu cette fille impudente, qui la bravait aussi
hardiment. Mais elle avait, comme la plupart des femmes lgres, eu le
tort de mettre une servante dans ses confidences, et celle-ci, comme
le font les gens de sa classe, se vengeait alors sur sa matresse des
humiliations de la domesticit.

--Non, ce n'tait point un chat, dit Harriet, en refoulant encore une
fois son irritation.

--Peut-tre le chien du jardinier. Il connat monsieur du...

--Pas plus un chien qu'un chat; c'tait un homme.

--Pas possible, madame!

--J'en ai la conviction.

--Mais o tait-il?

--Pas loin de nous, malheureusement!

--Et il pouvait vous entendre? demanda Kate, sans chercher  dguiser
une joie maligne.

--Je le crains, ma chre enfant.

--Pourtant, reprit la soubrette, je ne vois pas comment il aurait pu
s'introduire...

--Les baies sont si peu leves!

--Quatre pieds de haut, madame, quatre! et des pines longues de deux
doigts, pointues comme des lances!

--Si nous cherchions? dit Harriet.

--Si nous cherchions? rpta Kate surprise.

--Mais oui: dans le jardin. Il a d laisser des traces!

--Quelles traces?

--Ses pieds ont sans doute fait des empreintes sur les plates-bandes.

--Et quand ils en auraient fait,  quoi cela nous avancerait-il?

--Oh! beaucoup. Nous saurions si c'est un homme du monde de...

--Et si c'tait un voleur, madame!

--Vous avez peur?

--Dame! on ne vit pas deux fois!

--Je ne vous croyais pas poltronne. Mais c'est une ide. Allumez la
petite lanterne dont nous nous servons dans nos excursions, et nous
irons reconnatre la piste.

--Je n'oserai jamais, dit Kate.

--Avec moi! s'cria rsolument Harriet

--Mme avec vous, madame.

--Si nous dcouvrons quelque chose, je vous donne une autre couronne.

La perspective de cette libralit dore, dissipa les frayeurs de la
femme de chambre.

Elle acheva de fixer son jupon  sa ceinture, pendant que madame
Stevenson s'enveloppait frileusement dans une mante et chaussait des
mules oublies au pied de son lit.

La lanterne fut allume.

Pour ne point veiller les soupons des autres domestiques, elles
ouvrirent la fentre et toutes deux, Harriet la premire, escaladant la
balustrade du balcon, se trouvrent dans le jardin.

A peine eurent-elles fait cinq ou six pas, que Kate poussa une
exclamation.

--Qu'y a-t-il? interrogea madame Stevenson.

--Un mouchoir! un mouchoir au pied de cet arbre. Il est en soie! tenez,
voyez, madame.

Et la soubrette tendit  sa matresse un prcieux foulard  coins
dlicatement brods.

--Ce n'est pas  vous, a, madame, je connais tous vos mouchoirs aussi
bien que les miens, dit Kate, pendant que madame Stevenson considrait
curieusement le foulard.

--Un A, un L et une couronne de comte, murmura celle-ci qui venait de
dcouvrir le chiffre.

--Et voici des pas joliment lgers, joliment menus; on dirait des pas
de femme, reprit la servante, mais il y a des talons. C'est un homme!
sainte Marie! a-t-il les pieds petits celui-l!...

--Suivons ces pas, dit Harriet en mettant le mouchoir dans sa poche.

--Oh! mais, objecta Kate, s'il tait cach...

--Vous ne voulez donc pas gagner la couronne?

--Si, madame; cependant...

--Ah! vous tes une poule mouille. Donnez-moi la lanterne; j'irai
seule.

--Oh! je ne souffrirais pas...

--Eh bien, venez donc, peureuse!

Les traces des pas les conduisirent jusqu' la haie. L, on remarquait
deux pieds profondment imprims, comme les produirait un homme en
sautant d'une certaine hauteur sur un sol mou.

--Ces pas ne sont assurment pas ceux de Bertrand, dit Harriet; outre
qu'il a le pied plus grand que celui-ci, la pointe en est dirige vers
la maison. D'ailleurs, il ne s'est pas sauv de ce ct. Mais qui a
peut-il tre? A. L. une couronne de comte! En y rvant, j'claircirai
ce mystre. C'est assez, Kate, rentrons. Il fait un froid glacial, ce
matin?

--tes-vous contente de moi, madame?

--Oui, vous aurez la couronne et, de plus, mon vieux chle rouge qui
vous plat tant.

--Comme madame est donc bonne! s'cria la camriste.

Et,  part, elle se dit:

--Oh! ce foulard, ce foulard, tu me le paieras plus cher que a.

Revenue dans sa chambre, madame Stevenson fit remplacer sa veilleuse par
une lampe, congdia Kate, plaa la lampe sur un guridon prs d'elle, se
coucha et se mit  examiner de nouveau le mouchoir.

Beaut ple, blonde, fluette diaphane, figure de Keepsake, vrai type
des vignettes anglaises, Harriet Stevenson, avec une imagination
horriblement drgle, n'avait ni sens, ni sensibilit. Le marbre n'est
pas plus glac que ne l'tait son coeur, le bleu de l'Ocan pas plus
froid que le bleu de ses yeux.

Ne d'un pre migr franais, nomm de Grandfroy, et d'une mre
anglaise, marie fort jeune,  sir Henry Stevenson, vice-amiral,
commandant la station d'Halifax, elle avait,  vingt-cinq ans, nou cent
intrigues, dont plusieurs fort scandaleuses; elle s'tait compromise de
cent manires; les femmes la fuyaient, les hommes s'attelaient en foule
 son char; on lui avait donn pour amants la plupart des officiers
et des jeunes dandys de la ville, mais il n'en tait pas un qui pt se
flatter d'avoir franchi la grille de ce balcon, o nous l'avons vue en
conversation amoureuse avec Bertrand du Sault, pas un  qui elle se ft
entirement livre.

Marguerite de Bourgogne tuait ses amants aprs leur avoir livr les
charmes de son corps, Harriet Stevenson, dsesprait les siens aprs les
avoir enivrs des perfides caresses de son esprit.

Laquelle l'emportait sur l'autre en monstruosit?

Le vice-amiral tait-il un mari dshonor qui fermait les yeux, ou
un incrdule, ou un sceptique, ou un frondeur qui, connaissant le
temprament de sa femme, se moquait des victimes que faisait cette
dtestable sirne.

Mais, si on lui parlait d'une des escapades d'Harriet il souriait
malicieusement et se frottait les mains.

Une nuit, il la surprit en tte--tte avec un jeune homme, dans une rue
carte.

--Le galant se crut perdu. Il lcha le bras de madame Stevenson et
dtala  toutes jambes.

Le vice-amiral courut aprs lui, le rattrapa, l'arrta au collet.

--Mille cubiers, mon ami, lui dit-il, est-ce ainsi qu' minuit on
abandonne une femme au milieu de la chausse! Allons, revenez bien vite
faire vos excuses  madame Stevenson, sinon, je prends votre place.

Et ce n'tait pas le seul trait de mme nature qu'on prtt  ce commode
poux.

Certain officieux,--il y en a partout,--lui remit confidentiellement une
lettre fort passionne qu'Harriet avait crit  un sous-lieutenant. Tout
autre que sir Henry y et dcouvert la preuve d'un commerce adultre.

--Ah! dit-il, d'un ton ravi, aprs avoir lu la lettre d'un bout 
l'autre, je ne savais pas que ma femme et un style aussi potique. Il
faudra que je lui en fasse compliment.

Le mariage n'tait donc pas une chane pesante pour Harriet. Et l'on
a vu qu'elle usait largement de la libert que lui laissait sir Henry.
Tomb dans les filets de cette affreuse coquette, Bertrand du Sault
tait destin au mme sort que ses devanciers. Et, comme il devenait
trop exigeant, elle avait pris la dtermination de lui donner son cong,
la nuit mme o, aprs l'avoir montr, nous achevons sa prsentation 
nos lecteurs.

--Un A, un L, une couronne de comte! qui a peut-il tre? rptait-elle,
en secouant la tte.

Elle rflchit encore, et tout  coup:

--Ah! suis-je sotte, s'cria-t-elle, ce chiffre, c'est le chiffre
de monsieur le comte Arthur de Lancelot, ce faquin dont le rle
tnbreux...

Oh! je le percerai  jour! Il a fait le ddaigneux avec moi, mais...!
monsieur Lancelot! monsieur Lancelot, comte interlope; vous
vous introduisez nuitamment... J'ai dj sur votre personne des
renseignements... Oh! nous verrons... Mais, qu'est-il venu faire? Que
voulait-il... Est-ce que, par hasard, il m'aimerait?...

Le sommeil surprit la jeune femme au milieu de ce monologue.

Un violent coup de sonnette l'veilla en sursaut.

--Madame, madame, cria Kate en entrant, tout effare dans la chambre,
sir Henry vous fait demander?

--Sir Henry! quel conte...

--Il a envoy deux officiers. Il veut vous parler sur-le-champ. Son
vaisseau appareille pour une expdition.

Harriet sauta  bas du lit.

--Donnez-moi une robe de chambre et habillez-moi lestement, dit-elle.

Sa toilette du matin termine, madame Stevenson passa dans le parloir,
o elle trouva effectivement deux enseignes de la marine anglaise, qui
lui rptrent que son mari dsirait avoir un entretien avec elle, avant
de partir en croisire contre les pirates qui infestaient le golfe.

--Le vaisseau-amiral est  un mille du port seulement, dirent-ils.

Ce message n'avait rien d'extraordinaire. Plusieurs fois dj, sir Henry
avait ainsi mand sa femme. L'heure n'tait mme pas indue, puisque
probablement, on profitait d'un vent favorable pour mettre  la voile.
Madame Stevenson pria les enseignes d'attendre un moment. Elle
rentra dans sa chambre, se vtit chaudement et commanda  Kate de
l'accompagner.

Cet ordre ne parut pas faire plaisir aux officiers; mais ils se
contentrent d'exprimer leur contrarit par un regard d'intelligence
qui chappa aux deux femmes.

On se mit en route. Il tait cinq heures du matin.

Dans le port, au pied du quai du March, se balanait une chaloupe,
conduite par six vigoureux rameurs, portant, comme les enseignes,
l'uniforme de la marine royale.

Le pavillon amiral flottait  bord de la chaloupe qui partit aussitt
aprs avoir reu ses passagers.

Ils traversrent la rade en silence; mais ds qu'ils endurent sortis,
madame Stevenson s'aperut que l'embarcation pointait dans une direction
contraire  celle o elle savait que l'escadrille anglaise se tenait en
observation.

Elle en fit la remarque  l'enseigne qui gouvernait.

--Madame, rpondit-il froidement, ce n'est point le vaisseau-amiral que
nous allons rejoindre, mais le cutter des _Requins de l'Atlantique_.
tique.




                                  II

                             L'ENLVEMENT


--Oubliez-vous  qui vous parlez, monsieur? fit la jeune femme avec
hauteur.

--Nullement, madame.

--Savez-vous que je suis...?

--Madame Harriet Stevenson, femme du vice-amiral commandant la station
d'Halifax, je le sais parfaitement.

--Eh bien, monsieur, veuillez avoir pour la femme de votre suprieur
les gards qui lui sont dus. Dites-moi immdiatement o est le
vaisseau-amiral.

--L, madame, rpondit l'enseigne, en dsignant l'est avec son doigt.

--Et, comment se fait-il que nous marchions au nord? reprit-elle avec
une surprise qui n'tait pas exempte d'inquitude.

--Parce que, madame, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, il y a un
instant, nous allons rallier _les Requins de l'Atlantique_.

--_Les Requins de l'Atlantique_! fit-elle en se levant trs-mue, tandis
que Kate jetait partout des yeux effars.

Mais Harriet se rassit aussitt:

--Ah! dit-elle, comme si elle parlait  sa soubrette plutt qu'aux
marins, c'est un petit tour que sir Henry aura charg ces messieurs de
nous jouer.

Et, s'adressant  l'officier:

--Voyons, monsieur, cessez une comdie qui a perdu tout son sel,
puisque nous n'en sommes pas les dupes, et conduisez-moi directement au
vaisseau-amiral.

--Aborde, joue, bbord! ordonna l'enseigne, sans rpondre  madame
Stevenson.

Celle-ci se leva de nouveau; elle tait effraye.

A quelques brasses d'eux se balanait un cutter qui, sauf cette
particularit que, de la ligne de flottaison jusqu'aux cacatois, il
tait noir comme l'bne; coque, mts, voiles, grement, tout paraissait
tre un yacht, appartenant  quelque riche habitant d'Halifax.

--O me menez-vous, monsieur? je veux savoir o vous me menez? dit-elle
imprieusement.

--A cette embarcation, madame, rpondit le pilote.

Et il indiqua le cutter, dont ils n'taient plus loigns que de
quelques brasses.

--Cette embarcation...

--Oui, madame, le _Wish-on-Wish_[2], ou si vous aimez mieux,
l'_merillon_.

[Note 2: Terme indien; les Amricains ont nomm l'mrillon
_Whippoor-Will_.]

--Qu'est-ce que cela?

--Rasseyez-vous d'abord, vous pourriez tomber.

Madame Stevenson obit, en plissant. La vue du prtendu yacht de
plaisance et des gens qui le montaient,--mines hardies, sauvages,
vtements, chemises, pantalons, vestes, chapeaux aussi noirs que leur
navire,--l'avait remplie de terreur.

Kate grelottait  ct d'elle.

--C'est, rpondit l'enseigne, le cutter des _Requins de l'Atlantique_.

--Mais ce n'est pas possible! vous voulez nous mystifier, monsieur.

--Laisse arriver! commanda-t-il.

Quittant leurs rames, deux des matelots venaient de happer une corde
qu'on leur avait lance du cutter.

La mer tait belle, unie comme une glace, l'abordage eut lieu sans
secousse.

--Je ne monterai pas sur ce navire, monsieur, dit madame Stevenson, en
promenant autour d'elle un regard scrutateur, dans l'espoir de dcouvrir
un bateau qu'elle pourrait hler.

Mais,  l'exception de quelques voiles blanchissant  l'horizon, et des
flches des btiments mouills dans le port d'Halifax,  plus d'un
mille de distance, on n'apercevait rien que l'eau, le ciel et le sombre
cutter.

--Il me serait pnible, madame, repartit l'enseigne, d'avoir  employer
la force pour obtenir de vous ce que nous dsirons, cependant je vous
dclare que, si vous faites la moindre rsistance, nous n'hsiterons
pas.

--Ah! madame, madame, ils vont nous tuer! s'cria Kate en clatant en
sanglots; quelle ide vous avez eue aussi de m'emmener avec vous?

--Sois tranquille, la poulette, on aura soin de toi, dit un des rameurs.

L'enseigne frona les sourcils.

--Tom, dit-il au matelot, vous recevrez vingt-cinq coups de garcette
pour votre observation.

Ces mots furent dits d'un ton calme, mais derrire lequel on sentait une
dcision inflexible.

Tom courba la tte, en homme qui reconnat qu'il a commis une faute, et
continua d'amarrer la chaloupe au cutter.

--Enfin, monsieur, expliquez-moi ce que vous me voulez, dit madame
Stevenson.

--Vous le saurez bientt. Veuillez seulement vous rendre  notre
invitation.

Et il lui prsenta la main, pour l'aider  passer sur le cutter.

Mais elle le repoussa, avec un geste de mpris.

--Comme il vous plaira, madame, rpliqua-t-il.

Harriet hsita une seconde; puis, revenant  sa supposition que c'tait
une petite malice de son mari pour la railler, elle s'lana sur le
lger navire en disant:

--Allons, je vous suis, messieurs. Mais au moins vous ne pourrez dire 
sir Henry que vous m'avez caus une grande peur.

Kate monta aprs elle sur le _Wish-on-wish_.

--Quel charmant cutter! s'cria madame Stevenson admirant, en
connaisseuse, l'lgance des formes du frle btiment.

--Daignez m'accompagner  l'intrieur, madame, reprit renseigne qui
semblait commander l'quipage.

--Mais, monsieur, il fait trs-bon sur le pont. La matine est superbe,
je me trouve parfaitement ici.

Et; s'adressant  sa femme de chambre:

--Kate, ma fille, tendez prs du mt, mon sac de nuit. Je m'en ferai un
sige.

--Pardon, madame, j'ai ordre de vous faire descendre dans la cabine.

--Ah! madame, madame! le canot qui s'en va! s'cria Catherine[3],
dsole en remarquant que la chaloupe regagnait Halifax.

[Note 3: On sait que _Kate_ est l'abrviation de Catherine.]


--Voulez-vous bien ne pas larmoyer comme a, dit sa matresse. On
donne sans doute une fte  surprise sur le vaisseau-amiral, et cette
embarcation retourne chercher les autres invits. Ce sera ravissant; les
excentricits de sir Henry sont fort aimables. Celle-ci m'enchante. Je
me serais ennuye tout le jour...

--J'ai l'honneur, madame, de vous renouveler...

--Ah! monsieur l'enseigne, interrompit-elle vivement, mais sans aigreur,
je me soucie de vos ordres comme d'une robe hors de mode, je suis bien
ici et j'y reste. Si l'on vous met aux arrts pour avoir manqu  la
consigne, je saurai bien les faire lever, ou adoucir votre captivit,
ajouta-t-elle avec un de ses sourires les plus fascinateurs.

Mais ni les paroles, ni le sourire ne firent impression sur l'officier.

--Vous ne voudriez pas que j'employasse la violence! dit-il.

--Eh bien, essayez! riposta-t-elle, en continuant ses mines.

--Je le regrette, dit-il froidement.

Il appela:

--Pierre!

Un des trois matelots occups  laver le pont, leva la tte.

Du bout de l'index, l'enseigne lui montra madame Stevenson.

--C'est bien, patron, dit Pierre, laissant ses ponges et s'avanant
vers la jeune femme.

--Si vous avez le malheur de me toucher! dit-elle, avec un geste de
reine rvolte.

Mais, sans mot souffler, le matelot la prit dans ses bras robustes. Elle
cria, se dbattit, menaa, injuria. Ce fut en vain. Pierre la transporta
silencieusement dans une troite cabine, au pied du mt.

Kate, les joues baignes de larmes, l'y accompagna en gmissant.

Aprs avoir dpos madame Stevenson sur un sofa, Pierre se retira.

--Si vous avez besoin de nos services, pour quoi que ce soit, vous
sonnerez, madame, dit l'officier sur le seuil de la cabine. Mais il vous
est dfendu de sortir d'ici. Ainsi je ferme cette porte.

Il recula, tira la porte de la cabine sur lui et la ferma  clef.

La surprise, l'indignation, la colre, avaient coup la parole  madame
Stevenson.

--Ah! nous sommes perdues! nous sommes perdues! madame, madame, nous
sommes perdues! clamait Catherine en sanglotant sur le canap.

--Taisez-vous! vous m'impatientez avec vos pleurnicheries! rpondit
durement Harriet.

--Nous sommes perdues! ils nous assassineront, continua la femme de
chambre, trop absorbe par ses terreurs pour entendre les ordres de sa
matresse.

Harriet ne pouvait s'imaginer qu'on l'avait enleve. Elle cherchait,
dans son esprit, mille raisons pour se convaincre que tout cela n'tait
qu'un badinage, qui se terminerait par quelque merveilleux festival,
 bord de l'_Invincible_. Cependant, elle se promettait bien de faire
punir svrement cet enseigne mal appris, qui s'tait comport d'une
faon si grossire avec elle.

La cabine o on les avait emprisonnes tait fort exigu, mais richement
meuble et lambrisse en bois de santal.

Elle recevait le jour par le plafond, de sorte qu'il tait impossible de
voir ce qui se passait autour du cutter.

A huit heures, on servit aux deux femmes un excellent djeuner qui eut
l'avantage de rassurer Kate, et d'entretenir les douces illusions de
madame Stevenson.

--Cela ne fait rien, dit-elle, en trempant une mouillette dans un oeuf
 la coque, la farce a t pousse trop loin. Les originalits de sir
Henry manquent parfois de dcence.

--Aprs tout, si ce sont les _Requins de l'Atlantique_, ils ne sont pas
si mchants pour des requins, dit la femme de chambre. Cet enseigne qui
vous parlait, madame, il a l'air trs-bien.

--_Les Requins de l'Atlantique_! repartit Harriet en haussant les
paules; vous tes une sotte!

--Merci, madame! dit la soubrette en s'inclinant ironiquement.

--Comment, reprit sa matresse d'un ton moins aigre, comment voulez-vous
que ce soient ces pirates?

--Puisqu'ils l'ont dit!

--Pour vous pouvanter!

--Dame, je ne sais pas, moi; mais si les officiers sont gentils, les
matelots sont-ils vilains!

Quelles ttes d'ogres, hein, madame?

--Mme le mousse qui nous a servies, dit Harriet en souriant.

--Mme celui-l.

--Il m'avait pourtant sembl que vous ne le regardiez pas d'un air trop
mauvais, miss Kate.

--C'tait afin de l'amadouer, madame. Aprs tout, il vaudrait mieux
avoir un peu de complaisance pour eux que de se faire gorger!

--Ainsi, dit madame Stevenson, en riant, vous ne feriez pas comme
Lucrce, vous?

--Lucrce! rpta la soubrette avec tonnement! Lucrce! je ne la
connais pas, madame!

--Oh! c'est juste, ma bonne Kate. Eh bien, Lucrce tait une digne et
vertueuse femme du temps pass, qui...

--Qui? interrogea la camriste, voyant que sa matresse s'arrtait.

--Qui, acheva bravement celle-ci, avait eu le malheur d'tre prise de
force et se poignarda ensuite.

--Se poignarder! Et pourquoi, madame, se poignarda-t-elle, cette madame
Lucrce?

--Parce qu'elle se jugeait dshonore!

--Est-il possible, madame? Se poignarder parce qu'on a t prise de
force? Mais ce n'tait pas un pch aprs tout, car messire le cur dit
qu'il n'y a pas de pch quand il n'y a pas d'intention.

--Et vous, vous ne vous seriez pas sans doute poignarde! reprit
Harriet, en riant jusqu'aux larmes.

--Moi! me poignarder! me poignarder pour cela, madame! Ah! bien, c'est
souvent que j'ai t, comme cela, prise de force, et s'il avait fallu me
poignarder toutes les fois...

--Taisez-vous! taisez-vous! je vous en prie, vous tes dsopilante! vous
me ferez mourir! balbutia madame Stevenson en se tordant sur son sige.

--Et vous, madame, est-ce que vous vous poignarderiez?... n'en
poursuivit pas moins la soubrette.

Harriet tait trop en gat pour se fcher de cette outrecuidance
nouvelle.

Si vous souffrez une simple familiarit  vos infrieurs, soyez assur
qu'avant longtemps ils traiteront avec vous d'gal  gal, sans qu'il
vous soit possible de revenir,  moins d'un brisement, sur votre
tolrance.

--C'est assez, c'est assez, ma bonne Kate; touchez le timbre,
maintenant, pour qu'on dbarrasse; puis nous ferons un somme, car je
n'ai presque pas ferm l'oeil de la nuit, et je sens que je dormirais
bien une heure ou deux. Peut-tre qu'au rveil nous aurons l'explication
de cette ferie.

La femme de chambre sonna.

Un jeune garon, qui avait mis le couvert et apport le djeuner, parut.

Il tait habill d'toffe noire comme les autres marins.

--Dites donc, monsieur le mousse, est-ce qu'on pense nous tenir
longtemps confines l-dedans? lui dit Catherine, en le prenant
effrontment par le menton.

Il ne rpondit pas et se contenta de repousser doucement le bras de la
femme de chambre.

Madame Stevenson prit dans sa bourse une pice d'or et la tendant  ce
garon:

--Tenez, mon petit ami, lui dit-elle, voici pour vous, et dites-moi o
nous sommes, o nous allons?

Mais il demeura muet, il n'avana pas la main pour recevoir la
demi-couronne que lui offrait Harriet.

--Dcidment, s'cria celle-ci, nous sommes au pouvoir de quelque
magicien sur un navire enchant!

Le mousse enleva la nappe et sortit sans ouvrir la bouche, malgr toutes
les agaceries de Kate, et les tentatives de sduction auxquelles le
soumit madame Stevenson.

Quand il fut parti, la femme de chambre arrangea pour sa matresse un
lit sur une banquette, et Harriet s'endormit bientt, berce par des
images voluptueuses.

En dpit de son anxit, miss Catherine ne tarda pas  imiter madame
Stevenson.

Un violent roulis les rveilla toutes deux en mme temps.

Le soleil tait  son mridien, car il tombait en flches
perpendiculaires par la fentre de la cabine. On marchait, on s'agitait
sur le pont du cutter.

--Allons, qu'on hisse les focs de beaupr, et prenez le largue, le cap
au nord-est! dit une voix nettement accentue, qui devait s'entendre
 une grande distance, quoique les notes en fussent d'une harmonie
irrsistible.

--J'ai dj entendu cette voix-l quelque part, je la connais, dit
madame Stevenson en s'accoudant sur son oreiller.

--Et moi aussi! c'est la voix de M. Lancelot, ou je perds mon nom!
ajouta la soubrette.




                                  III

                     LES REQUINS DE L'ATLANTIQUE


--Je m'en doutais rpondit madame Stevenson; mais coutons encore!

Elles tendirent l'oreille et la tendirent vainement; la voix ne se fit
plus entendre.

Aprs s'tre pench deux ou trois fois sur ses flancs, le cutter avait
bondi avec un onduleux mouvement d'avant en arrire, et maintenant il
fondait la mer d'une course rapide.

Tout autour les ondes clapotaient et ruisselaient en bouillons
frmissants.

Alors, Harriet commena  partager les craintes de sa femme de chambre.

Elles passrent la journe  lever des conjectures sur les causes
probables de leur enlvement. Il n'tait plus douteux quelles fussent au
pouvoir des pirates, de ces terribles _Requins de l'Atlantique_, dont le
nom seul semait l'effroi sur toute la cte de l'Ocan, depuis le golfe
du Mexique jusqu'au dtroit de Davis.

Madame Stevenson s'arrtait volontiers  deux hypothses, dont l'une,
la plus errone, ne manquait pas d'un certain charme mystrieux pour sa
vanit.

--Lancelot tait amoureux de moi, se disait-elle. C'est le chef de ces
brigands, je le souponnais avec raison. Dsesprant de me sduire, il a
complot un rapt. Ce qui le prouve, c'est que, la nuit dernire, il m'a
pie. En me voyant avec un amant, il aura t pris de jalousie et se
sera dtermin  excuter cette audacieuse entreprise. Mais peut-tre
aussi, pensait-elle, il s'est empar de moi comme d'un otage, car sir
Henry devait mettre prochainement  la voile, pour faire une rude guerre
 ces forbans qui dsolent les colonies.

Le soir la trouva encore ballotte entre ces suppositions.

Nulle voix, nul pas humain n'avait, depuis midi, rsonn sur le pont du
cutter.

On et dit qu'il tait abandonn.

Le mme mousse, qui avait apport le djeuner, puis le dner, servit le
th, alluma une lampe accroche au lambris, et se retira sans qu'il ft
possible de lui arracher une parole.

Exalte par ses inquitudes et irrite par ce mutisme provocant,
Catherine l'avait pourtant agonis d'injures; elle tait mme alle
jusqu' le frapper, aprs s'tre puise en supplications pour le faire
parler; mais  tout cela, prires ou menaces, le jeune garon avait
oppos une force d'inertie invincible.

Les deux femmes se couchrent fort tristes, non sans s'tre vivement
querelles.

Mme traitement, mme genre de vie, le lendemain et le surlendemain.

Madame Stevenson passait tour  tour de l'exaspration  l'abattement;
Kate tait en proie  des rvolutions semblables. Dans un de leur accs,
elles essayrent de forcer la serrure de la cabine. Effort inutile. La
femme de chambre alors monta sur la table pour enfoncer la croise; mais
cette croise tait dfendue par un grillage  mailles troites, et le
verre avait une paisseur telle, que la pauvre fille usa ses ongles et
ses doigts, sans parvenir  briser une vitre.

Elle retomba dsespre sur la banquette.

--Pourvu qu'ils ne nous corchent pas toutes vives, ma sainte patronne!
s'cria-t-elle.

Depuis le dpart, elles n'avaient vu et entendu d'autres hommes que le
mousse. Qui pouvait manoeuvrer, gouverner le btiment?

--Le diable! il n'y avait que le diable, rpondait la soubrette  cette
question cent fois ritre.

Enfin, dans la matine du troisime jour, elles sentirent que
l'embarcation ralentissait sa marche, et, comme le temps tait toujours
serein, elles apprirent bientt, par de longues oscillations du cutter,
des embardes successives, et par des mugissements de flots puissamment
refouls, qu'elles approchaient de quelque gros vaisseau.

Une ombre s'tendit sur leur unique fentre. C'tait la vergue d'un
navire de grande dimension.

Madame Stevenson ne s'y trompa point.

--Nous allons donc connatre notre sort, dit-elle en donnant un coup
d'oeil  sa toilette.

--Croyez-vous, madame? demanda Kate qui considrait un matelot tabli
 califourchon  l'extrmit de la vergue o il s'occupait  fixer des
rabans. Mais, voyez donc, ajouta-t-elle, cet homme est aussi noir que
ceux qui sont ici.

--Oui, dit Harriet, nous accostons probablement un des vaisseaux des
pirates. Arrangez un peu mon chignon. Je ne veux point paratre, en
nglig, mme devant ces coquins.

--Sainte Marie! avez-vous bien le coeur de pensera ces vanits, madame,
quand...

--Faites ce que je vous dis.

--Mais, madame, ils nous gorgeront, les monstres!

--Nous sommes trop belles pour qu'ils se conduisent ainsi avec nous,
repartit Harriet en souriant, car l'incertitude l'agitait plus que le
pril lui-mme, et elle avait recouvr une partie de sa hardiesse.

Curieuse, du reste, comme la plupart des femmes, madame Stevenson
n'tait pas fche d'examiner de prs ces trop fameux corsaires, que les
rumeurs publiques posaient en hros de lgende. Peut-tre mme, si elle
en et ou le choix, et-elle alors,  une dlivrance immdiate, prfr
courir les risques de cette aventure romanesque.

Comme elle achevait de se coiffer, des voix retentirent.

--Laissez aller au vent.

--Carguez les focs.

--Bas la voile!

--Envoyez l'amarre.

Une salve d'artillerie branla l'air et l'eau. Le cutter en reut des
ballottements si violents que madame Stevenson et sa femme de chambre
durent se cramponner aux banquettes pour n'tre pas renverses de ct
et d'autre.

--Ah! madame, madame! quel vacarme! j'en deviendrai sourde pour le reste
de mes jours! s'cria Catherine.

Peu  peu, cependant, le _Wish-on-Wish_ reprit son quilibre, et la
pauvre suivante, qui n'avait jamais assist  pareille danse, reprit
aussi son assiette ordinaire.

La porte de la cabine s'ouvrit, et l'enseigne qui les avait amenes sur
le cutter parut.

Mais il n'avait plus son uniforme de la marine royale; un costume de
drap noir avec un double galon d'argent sur les bras le remplaait.

--Madame, dit-il en saluant poliment Harriet, veuillez, je vous prie, me
suivre avec votre domestique.

--Faut-il emporter mes effets? demanda-t-elle en indiquant le sac de
nuit.

--Comme il vous plaira

--Allons, Kate, prenez-le et venez, dit madame Stevenson.

Un spectacle trange les attendait sur le pont.

Le cutter tait amarr au flanc d'une frgate de guerre, dont les
sabords bants montraient la bouche de vingt canons du plus fort
calibre.

Comme le _Wish-on-Wish_, elle tait entirement noire, avec tous ses
cordages et tous ses agrs.

Une seule chose tranchait effroyablement sur cette masse d'bne.

C'tait  l'peron une figure gigantesque, reprsentant un requin, la
gueule grande ouverte, peinte en rouge sanglant, et servant d'embrasure
 une caronade norme.

Cette monstrueuse machine roulait sur un pivot, ce qui donnait la
facult de lancer ses projectiles destructeurs soit en avant, soit 
gauche.

Des espces de meurtrires, pour des couleuvrines avaient de plus t
perces tout le long du bastingage, dans les espaces laisss libres
entre les canons.

Ce bastingage tait fort lev. Il permettait de tirer  couvert, mme
de la batterie suprieure ou barbette.

Des pointes en fer de deux pieds de long, sorte de chevaux de frise,
hrissaient le plat-bord et en rendaient l'accs fort difficile. Au
moyen d'un mcanisme ingnieux, on avanait, on faisait disparatre
en un clin d'oeil, soit en partie soit en totalit, ce rempart de
baonnettes, que les hommes du bord appelaient le Porc-pic.

Aucun nom ne paraissait  la proue ou  la poupe de leur navire, mais
ils le nommaient le _Requin_.

Au point de vue de l'architecture navale, impossible de trouver un
btiment plus solide  la mer, plus docile au gouvernail, plus souple
 la voilure; impossible d'en trouver un qui unt autant d'lgance 
autant de force et d'ardeur.

Si, pourtant; il y avait son frre, son frre qu'on distinguait  un
demi-mille au plus, sillant dans ses eaux et qui avait t construit sur
un gabari exactement pareil, peint, dispos de mme et lui ressemblait
en tout, si ce n'est qu'au lieu d'une affreuse tte de requin, il
prsentait, sous son beaupr, une tte non moins affreuse de caman.

D'o ce vaisseau avait t baptis le _Caman_.

Chacun d'eux portait un quipage nombreux dont tous les membres,
mousses, simples matelots, sous-officiers, officiers, taient habills
de noir.

Cet accoutrement, cet accoutrement lugubre, ajoutait encore  la hideur
de leurs traits,  la frocit de leurs regards,  l'expression brutale
de leur physionomie.

On se demandait quelle main d'acier pouvait dompter ces corps musculeux;
quel esprit puissant, inflexible pouvait dominer ces natures farouches,
ces apptits insatiables, contrler leurs volont, les soumettre  sa
loi.

Car une discipline svre, admirablement entendue, rgnait  bord. Au
premier aspect, on le remarquait. Et ce fut la premire dcouverte que
fit madame Stevenson, muette de stupfaction, aprs avoir, en femme de
marin, embrass dans un regard jusqu'aux plus menus dtails de la scne
qu'elle avait devant elle.

--Quel magnifique vaisseau! s'cria-t-elle avec enthousiasme. Comme tout
y est bien proportionn, bien arrim, bien ordonn! Je croyais que rien
ne se pouvait comparer  un de nos btiments de guerre; mais en vrit,
je n'ai jamais admir une frgate qui approcht de celle-ci!

--a n'empche pas les matelots d'avoir l'oeil furieusement mauvais!
marmotta miss Catherine. Ma sainte patronne, quels yeux ils nous font!
Bien sr qu'ils nous dvoreront!

Et la pauvre fille, tremblante, se signa dvotement.

--Voulez-vous vous donner la peine de monter, madame? dit l'enseigne 
Harriet.

Une chelle tait fixe le long du navire.

La jeune femme et Kate la gravirent sans difficult.

Au-dessus, entre le grand mt et le mt d'artimon, une troite galerie
reliait, comme un pont, les deux prceintes suprieures.

Sur cette galerie se tenait, debout, un porte-voix  la main, un homme
distingu dans sa pose, mais le visage voil par un masque de soie
noire.

Tout son vtement, compos d'un pantalon et d'une sorte de blouse serre
 la taille par une ceinture de cuir vernis, o pendaient un sabre
richement damasquin et des pistolets orns de ciselures sur or et de
pierreries, tait aussi de soie noire.

Une toque, en velours noir, surmonte d'une plume de mme couleur,
couvrait sa tte.

Comme si l'on n'et attendu que l'arrive des deux femmes, les tambours
battirent ds qu'elles parurent.

Mais ce n'tait point pour les saluer, car ces tambours taient ceints
d'un crpe, et les notes lentes, solennelles que, comme un glas, ils
laissaient tomber dans l'espace, annonaient une crmonie funbre.

Madame Stevenson eut le frisson. Catherine ne comprenait pas trop,
cependant elle tremblait.

--Attendez, dit leur guide en les arrtant sur la passerelle.

Au son du tambour, une foule de matelots dbouchrent par les coutilles
et se formrent en ligne, sur deux rangs.

Peu aprs, on vit encore sortir de l'entrepont un homme conduit par
quatre marins.

Les paules et la poitrine nues, les mains lies derrire le dos, les
chevilles attaches par une chane d'un pied et demi de long, il avait
le front cach sous un long bonnet de coton blanc.

--Ah! mon dieu! mon dieu! Que va-t-il se passer? murmura Kate en se
serrant timidement contre sa matresse.

Celle-ci examinait attentivement le personnage masqu.

Il demeurait immobile comme un marbre.

Un roulement de tambour se fit entendre.

Puis une voix mle commanda en franais.

--Matelots!  vos rangs!

Aprs un moment de confusion lgre dans les deux files, la mme voix
reprit:

--A droite, alignement... Fixe!

Il s'tablit un silence complet, troubl seulement par le ronflement de
la brise dans les voiles et le ruissellement de la mer contre la carne
du vaisseau.

Le captif fut plac au bossoir de bbord,  l'extrmit de la double
haie de marins.

Un officier subalterne, qu' ses insignes Harriet jugea tre le matre
d'quipage, s'lana sur la galerie.

Il avait  la main un papier qu'il prsenta respectueusement  l'homme
masqu.

Celui-ci parcourut le papier, le rendit et glissa,  voix basse,
quelques mots au matre d'quipage, qui rpondit:

--Oui, commandant.

Ensuite, il fit un signe auquel succda un nouveau roulement de tambour.

Et le matre d'quipage lut d'un ton distinct.

           A bord du _Requin_, ce jourd'hui, le vingt-trois

                 juillet mil huit cent onze.


  A t condamn  tre pendu  la grand'vergue
  du grand mt, jusqu' ce que mort s'ensuive,
  Georges-Auguste Tridon, dit le Rapineux,
  accus et convaincu d'avoir, dans la prise du
  quinze courant, vol un galon d'argent et huit
  boutons d'uniforme.

                      Sign: LE REQUIN.


--Tridon, confesses-tu ton crime? demande le matre d'quipage aprs
avoir termin sa lecture.

--Oui, rpondit froidement l'accus.

--Reconnais-tu la justice de l'arrt qui te condamne?

--Oui.

--Eh bien, en faveur de tes aveux, de ta bonne conduite habituelle, et
surtout du courage que tu as tmoign plus d'une fois, notre seigneur et
matre, la capitaine du _Requin_ et du _Caman_, te fait grce...

A ce mot, aucun murmure ne s'leva; les matelots restrent impassibles;
madame Stevenson crut que c'tait une comdie, prpare  l'avance pour
l'effrayer.

Quant  sa femme de chambre, ple, bouleverse, chancelante, plus
morte que vive, elle se soutenait  la rampe de la galerie, pour ne pas
tomber.

Mais le matre d'quipage continua, aprs une pause de quelques
secondes:

--... te fait grce de la corde. Il veut bien permettre que tu sois
fusill.

--Et je l'en remercie de tout mon coeur. Vive le commandant du _Requin_!
cria le condamn.

--Vive le commandant du _Requin_! rpta l'quipage dans un choeur
formidable.

Le masque conservait son attitude froide, imposante.

Madame Stevenson se sentait mue.

Les accents du tambour vibrrent une troisime fois.

Le coupable recula de deux pas.

Trois hommes, arms de carabines, sortirent des rangs, se postrent
vis--vis de lui,  quelques pieds de la dunette.

Le malheureux s'agenouilla.

--Feu! ordonna-t-il intrpidement.

Une triple dtonation se fit entendre; et Auguste Tridon tomba la face
en avant.

Un officier s'approcha du corps, l'examina, le palpa; puis, se tournant
vers le masque:

--Les trois balles ont transperc le coeur. Il est mort, dit-il.

--Quels sont les hommes qui ont tir? demanda le mystrieux inconnu,
d'une voix qui causa un tressaillement  madame Stevenson.

--Eugne Lebrun, Paul Rouleau, Thomas Charron, rpondit le matre
d'quipage.

--C'est bien; ce sont des braves, ils n'ont pas trembl pour excuter un
camarade fautif; que leurs noms soient ports  l'ordre du jour.

--Oui, capitaine.

--Faites jeter le corps  l'eau.

Deux boulets furent immdiatement attachs aux pieds du cadavre par
ceux-mmes qui avaient t ses bourreaux; et on le lana  l'Ocan...

Qui, pendant ce drame, et scrut les visages de tous les hommes  bord
du _Requin_, n'y et pas observ une seule contraction, un seul mouvement
des muscles.

C'taient des statues, des bronzes.

--Horrible! oh! horrible! s'criait madame Stevenson frmissante.

Kate s'tait vanouis




                                 IV

                          A BORD DU REQUIN


--Ah! dit le masque d'un ton amer, presque menaant; mieux vaut mille
fois mourir, tout d'un coup, avec trois balles dans la poitrine, que de
languir empoisonn d'amour par une femme sans coeur!

Il tourna le dos, descendit lgrement sur le pont et disparut sous
l'accastillage d'arrire.

--Rompez vos rangs! ordonna le matre d'quipage.

Tandis que les matelots se dispersaient par groupes dans les batteries,
avec un murmure semblable au bourdonnement d'une ruche d'abeilles,
mais sans ces clats de voix, sans ce tumulte qu'on remarque, aprs une
revue, dans les vaisseaux de la marine rgulire, l'officier qui avait
constat la mort d'Auguste Tridon, monta sur la galerie.

Il salua trs-civilement, s'agenouilla prs de Kate, lui frotta
Les tempes d'une essence particulire, et, tout en la rappelant au
sentiment, il dit  Harriet avec l'aisance d'un homme du monde.

--Vous tes, madame,  bord du _Requin_, un corsaire de fort bonne mine,
comme vous le voyez, quoique nos ennemis les Anglais l'appellent un
pirate. Mais le nom ne fait rien  la chose, _Nihil nomen_... Ah!
pardonnez-moi... un souvenir classique... Cette petite fille en
reviendra... La voici qui ouvre les yeux... J'avais l'honneur de vous
dire que vous naviguez sur le _Requin_... vous le saviez!... Vous y tes
en sret! tout autant que sur le vaisseau-amiral de la station... Mais
votre femme de chambre se remet; _recuperat sensus_... Allons, ma bonne,
soulevez-vous, en vous appuyant sur moi; l... comme cela... encore un
petit peu de courage... Vous y tes!... n'ayez pas peur... ma chre, je
ne suis pas un monstre, _horribile monstrum_.

--Ah! mon doux Jsus, comme j'ai vu des choses effrayantes! balbutia
Catherine, en roulant autour d'elle des yeux hagards.

--Une excution! une pauvre petite excution! on en voit tous les jours
 terre de semblables, ma mignonne, et chaque fois qu'il y en a une vous
y courez... Elles ne vous font pas le mme effet, parce que les causes
ne sont pas les mmes, _sublata causa, tollitur_...

L'officier s'tait relev avec Kate: il volua prestement sur les talons
et, s'adressant de nouveau  madame Stevenson:

--Pardon encore une fois, madame, je suis chirurgien  bord du _Requin_.
On m'a charg de vous en faire les honneurs et de vous communiquer
la consigne qui vous regarde: _primo_: vous aurez, vous et cette
intressante enfant--il lana  Catherine un regard langoureux--toute
libert d'agir, de vous promener quand vous voudrez, sauf pendant les
heures de combat; _secundo_: il vous est accord un appartement dans
le gaillard d'arrire; _tertio_: votre table sera servie, comme vous
le dsirerez: chaque matin, vous n'aurez qu' dresser le menu et  le
remettre au matre d'htel, qui viendra prendre vos ordres (et, comme
j'aurai l'avantage extrme de m'asseoir  votre table, _mensam tuam
par_... je vous viterai cette peine, avec votre bon plaisir); _quarto_:
si un homme de l'quipage s'oubliait devant vous, il serait puni de la
peine que vous requerriez contre lui; mais cela n'aura pas lieu, je
m'en fais le garant. Ni vous, ni cette charmante bachelette, n'aurez 
souffrir de nos matelots, _dociles sunt...; sexto_: il vous est dfendu,
 vous et  mademoiselle, d'adresser la parole  qui que ce soit, sauf
 votre serviteur trs-respectueux qui, seul, jouira de la faveur
inapprciable d'tre un intermdiaire entre le monde ambiant et vous;
_septimement_; c'est tout, _totum est_.

Ces paroles furent prononces avec une volubilit extrme, qui ne
permit pas  Harriet d'y glisser un mot. Elle se contenta d'examiner son
interlocuteur.

Il tait petit de taille, riche d'embonpoint, maffl, lippu, rouge
de figure, comme une pomme d'api. Il avait les yeux  fleur de tte,
clignotant sans cesse  droite,  gauche, sous une paire de lunettes
 verres convexes; une apparence de bonhomie, de douceur qui jurait
affreusement avec sa profession de pirate. Malgr sa corpulence, tous
ses mouvements avaient une vivacit lectrique. Jamais il n'tait en
repos. Une circonstance l'obligeait-elle  rester debout, sans marcher,
il dansait alternativement sur une jambe ou sur l'autre. Ses bras
fonctionnaient sans cesse comme les ailes d'un tlgraphe. On doutait
qu'il se tnt immobile mme en dormant. Sa langue tait dans une
agitation perptuelle, qui le forait  lire,  tudier,  penser tout
haut.

On l'appelait le major Gurin; mais les matelots du bord l'avaient
rebaptis le docteur Vif-Argent.

Malgr ses brusqueries, ses gourmades, ils avaient pour lui une
affection dvoue; car il tait habile, obligeant, et plus d'un lui
devait la conservation de ses jours.

Quoique assez pntrante, madame Stevenson ne sut pas apprcier le major
Gurin. Elle le prit pour quelque fruit sec d'une cole de mdecine
qui, sans ressource et sans client, avait choisi la piraterie comme un
excellent moyen de bien vivre en travaillant le moins possible.

Les attentions--un peu quivoques, il est vrai,--qu'il eut, tout
d'abord pour sa domestique, achevrent de le dmontiser dans l'esprit
d'Harriet.

Le jugement de la jeune femme et pu se rsumer ainsi.

--C'est un rustre, un idiot, un ivrogne, un libertin!

Quelle est la femme qui pardonne  un homme les gards qu'il a eus pour
une autre femme, en sa prsence, surtout si cette dernire semble  la
premire d'une condition infrieure  la sienne?

Aussi le major Gurin, ayant offert son bras  madame Stevenson,
pour descendre l'escalier qui conduisait sur le pont, elle le refusa
schement par cette pigramme:

--Merci, monsieur; adressez vos bons offices  ma servante! elle en a
plus besoin que moi.

--C'est juste, dit le docteur, trs-juste, madame, cette pauvre petite
est encore faible; je vais l'aider.

Et il prit dcidment le bras de Kate, qui en devint toute rouge.

Harriet les suivit d'un air ddaigneux.

Ils traversrent la batterie d'entrepont et entrrent dans un magnifique
salon, dont les fentres ouvraient sur une galerie,  la poupe du
navire.

Le luxe et l'lgance qui rgnaient dans cette pice, arrachrent 
madame Stevenson une exclamation de surprise. Jamais, mme dans les
appartements de l'Amiraut,  Londres, elle n'avait vu un ameublement
aussi somptueux et des dcorations aussi splendides, quoique d'un got
aussi parfait.

Les merveilles de la tapisserie orientale et de l'bnisterie
occidentale avaient t mises contribution pour orner ce salon. Il tait
tendu en cachemire de l'Inde bleu et or, dont les draperies, suspendues
 des colonnettes de jaspe flottaient,  larges plis, tout  l'entour.

Une peinture admirable, reprsentant les amours de Psych avec Cupidon,
couvrait le plafond. Par la correction de son dessin, cette toile
semblait appartenir  l'cole flamande, mais, par la suavit de son
coloris, l'cole italienne la revendiquait hautement.

Un des plus merveilleux produits de la Turquie s'talait sur le parquet.

Les fauteuils, les canaps, la table de centre taient en citronnier
marquet d'caille.

Mais ce qui porta au comble l'merveillement de madame Stevenson, ce
fut, dans le fond de la pice, prs des fentres, un piano et une harpe!

Un piano et une harpe sur un corsaire!

--Voici votre salon, madame, lui dit le docteur Gurin. De chaque ct,
vous trouverez une chambre  coucher, l'une pour vous, l'autre pour
mademoiselle. Nul ici ne vous drangera,  moins... mais il sera
toujours temps de vous prvenir, si toutefois ma personne ne vous agre
pas...

--Au contraire, monsieur! au contraire! rpondit Harriet.

Le major lui dplaisait; mais comme il paraissait s'tre laiss prendre
aux charmes de Catherine, il valait encore mieux le garder prs de
soi qu'un autre officier. On lui tiendrait la drage haute, et l'on en
tirerait tout ce qu'on voudrait.

Madame Stevenson s'tait rapidement fait ce raisonnement.

--Je vous laisse, madame, car vous dsirez sans doute vous reposer. Mais
si vous avez besoin de mes services, cette sonnette m'avertira.

Et il montra un cordon pendant le long d'une des colonnettes.

--Un moment, monsieur, dit Harriet en se jetant sur une berceuse, un
moment.

--Disposez de moi, madame.

--Pourriez-vous me dire ce qu'on prtend faire de nous?

--Je l'ignore, madame, _ignoro_.

--Ah! vous l'ignorez; je veux bien le croire, mais votre commandant ne
l'ignore pas, lui!

--Non, madame, il ne l'ignore pas, lui.

--C'est un homme masqu, que j'ai vu sur la galerie?

--C'est un homme masqu, que vous avez vu sur la galerie.

--Me serait-il possible de lui parler?

--Il ne vous serait pas possible de lui parler.

--Pourquoi cela?

Le major ne rpondit pas.

--Mais pourquoi, monsieur? dites-moi pourquoi? reprit madame Stevenson
en frappant du pied avec impatience.

--Tenez, madame, lisez, fit le docteur.

Et il indiqua  Harriet une pancarte fixe  une colonne, prs d'elle.

Un calligraphe mrite y avait trac les lignes suivantes:

                    RGLEMENT DU REQUIN

                       ORGANISATION

    ARTICLE 1. Tous les hommes  bord du _Requin_, ont jur fidlit,
    obissance passive  leur capitaine-commandant;

    ART. 2. Il a sur eux droit de vie et de mort;

    ART. 3. Il leur est dfendu de lui adresser la parole, sans y
    tre invit par lui;

    ART. 4. Ils se doivent entre eux aide et protection;

    ART. 5. Le capitaine-commandant est le seul juge  bord;

    ART. 6. Il dlgue ses pouvoirs  qui bon lui semble;

    ART. 7. Il n'est tenu  aucun compte envers ses hommes;

    ART. 8. Tout homme qui a pris du service sur le _Requin_, s'est
    engag pour la vie;

    ART. 9. Il est enjoint a tous de tuer un dserteur partout o
    ils le rencontreront;

    ART. 10. Celui qui, rencontrant un dserteur, ne le tuerait
    pas ou ne le ferait pas tuer, serait trait comme le dserteur
    lui-mme;

    ART. 11. Les hommes grads jouissent, hirarchiquement, sur
    leurs subordonns, des mmes droits que le capitaine-commandant,
    mais le privilge de la dcision suprme lui appartient en tout.

                              PUNITION

    ARTICLE UNIQUE. Chaque infraction  la discipline peut tre
    punie de mort.

                            OBSERVATION

    Toute personne qui met le pied sur le _Requin_ est soumise aux
    mmes lois que les hommes de l'quipage.

    Sign: LE REQUIN.

Le rglement tait rdig en franais. Cette langue paraissait, du
reste, la seule qu'on parit  bord du navire.

--Une chose m'tonne, dit madame Stevenson, aprs avoir pris
connaissance du terrible document, c'est qu'il se trouve des gens assez
niais pour accepter de pareilles conditions!

--Oh! dit le docteur, nous n'en manquons jamais, madame, _nunquam
deficiunt_.

--Alors, monsieur, je suis votre prisonnire?

--Vous tes notre prisonnire, pronona le major Vif-Argent, en
reprenant le ton froid et la tournure discrte qu'il affectait chaque
fois qu'elle l'interrogeait.

--Mais cette captivit durera-t-elle longtemps?

Il ne fit pas de rponse.

--Puis-je au moins crire  votre commandant?

--Vous pouvez lui crire.

--Ah! s'cria-t-elle en souriant, c'est dj quelque chose. Je pensais
bien que ce farouche monarque tait vulnrable par un point. Je lui
crirai donc.

--Comme il vous plaira.

--Mais, ajouta-t-elle, en se ravisant, qui lui portera la lettre?

--Moi, madame.

--Alors, monsieur, veuillez me donner ce qui est ncessaire...

--Vous trouverez tout cela dans votre chambre  coucher, madame.
Voulez-vous que je vous y introduise?

Volontiers, monsieur.

Et elle se leva, en disant  Kate en anglais:

--Viens.

Le docteur Gurin, les prcdant, traversa la pice, carta la draperie
et ouvrit une porte cache derrire. Une petite chambre  coucher, d'un
got aussi luxueux que le salon, se montra  leurs regards.

Catherine se croyait dans un palais enchant.

--Pendant que vous crirez la lettre, je vous ferai apprter une
collation, madame, dit le docteur, laissant retomber la tapisserie sur
madame Stevenson.

--Que c'est donc beau, madame! que c'est donc beau ici! s'exclamait
Kate. Ah! mon doux Jsus, il y a plus d'or que dans l'glise de
Saint-Patrick,  Dublin! Et de la soie! on habillerait toutes les dames
d'Halifax, avec ce qu'il y en a ici. C'est pas pour dire, mais ces
pirates savent joliment faire les choses! a doit tre un bon mtier
qu'ils ont l! Oh! mais s'ils ne se tuaient pas comme a, a me serait
gal d'en pouser un...

--Le docteur qui vous a soigne, n'est-ce pas? dit Harriet en riant.

--Pourquoi pas, madame? il n'est pas mal, cet homme! Est-ce que vous
croyez...

--Qu'il voudrait de vous?

Catherine essaya de rougir.

--Il me conviendrait assez, murmura-t-elle.

--Eh bien, demandez-le en mariage! repartit Harriet donnant cours  un
bruyant accs d'hilarit. Mais asseyez-vous, madame la _doctoresse_. Je
vais prparer un poulet pour monsieur notre ravisseur.

Elle se mit  un pupitre en bois de rose, plac sur un guridon, prit du
papier, une plume, et, d'une main assure, elle crivit:

Au commandant du _Requin_,

La soussigne, et sa femme de chambre, ont t attires dans un pige
qui leur avait t dress, par vos ordres, sans doute. Elles n'ont point
eu  se plaindre de vos gens; mais la soussigne veut savoir dans quel
but vous vous tes empar de sa personne.

Un galant homme, ft-il un pirate, ne refuse jamais une explication 
une femme.

HENRIETTE STEVENSON,

Ne de Grandfroy.

A bord du _Requin_ ce 23 juillet 1811.

Elle cacheta son billet et y mit l'adresse:

               Au commandant du _Requin_.

--Maintenant, Kate, dit-elle, vous allez m'aider  m'arranger un peu.
Par bonheur que j'ai en l'ide de prendre quelques effets avec moi.

--Mais, voyez donc, madame, s'cria la soubrette qui venait de soulever
un rideau prs du lit.

L'enfoncement, masqu par ce rideau, formait une garde-robe, o se
montraient  profusion des habillements de femme, aussi varis que
fashionables.

--Ces bandits ne se refusent rien! dit madame Stevenson, en considrant
les objets avec l'oeil exerc d'une coquette. Tout cela est  la
dernire mode!

--Si vous mettiez cette jolie robe lilas! fit Kate qui palpait la soie
avec un ravissement inexprimable.

--Fi! s'cria Harriet.

--Pourquoi donc! elle vous irait  merveille, j'en suis sre!

--Moi, mettre les loques d'une... de la matresse de ces brigands, y
songez-vous, Kate!

--Dame, on dirait qu'elles ont t accroches l pour vous! Ma patronne!
comme il y en a! comme elles sont belles!

--Il se pourrait, pourtant, qu'on les et places l  mon intention, se
dit madame Stevenson.

Cependant, elle ne voulut point se parer de ces effets; et, aprs avoir
rafrachi sa toilette, elle rentra dans le salon.

Le docteur attendait.

Il reut l'ptre de madame Stevenson, et promit de la dposer entre les
mains du commandant.

--Aurai-je une rponse, monsieur? demanda-t-elle.

--Madame, fit le major ludant la question, voici des fruits et des
ptisseries!

Il indiqua un plateau de vermeil charg de friandises, et quitta
brusquement le salon.

Harriet tait gourmande; il serait superflu d'ajouter que miss Kate
partageait ce joli dfaut.

Elles s'attablrent amicalement, l'infortune ayant cela de bon qu'elle
efface les distances, et mangrent d'excellent apptit.

--Ah! ah! voici la preuve de mes soupons, s'cria tout  coup madame
Stevenson, montrant  Catherine le coin de sa serviette, en fine toile
de Hollande:

Comme le mouchoir, trouv dans le jardin, elle tait marque d'un A et
d'un L, surmonts d'une couronne de comte.




                                  V

                       REQUINS CONTRE ANGLAIS


Pendant huit jours, madame Stevenson attendit la rponse  sa lettre;
cette rponse ne vint pas.

Elle s'accoutumait  sa prison, assez douce d'ailleurs, et passait son
temps  lire ou  faire de la musique. Souvent aussi le major Gurin lui
tenait compagnie. Quoiqu'elle ne lui pardonnt point les caresses dont
il comblait Catherine, et qui faisaient dire  celle-ci: Qu'aprs tout,
le _Requin_ avait du bon, la jeune femme recherchait volontiers, 
dfaut d'autre, la socit du docteur.

Elle tenta mme sur lui le pouvoir de ses charmes. Repousse avec perte,
Harriet essaya d'en obtenir quelques renseignements par sa femme
de chambre. Celle-ci ne fut pas plus heureuse. Le chirurgien tait
impntrable.

Le questionnait-on, il n'entendait pas, ou sautait habilement  un autre
sujet.

Insensiblement, Harriet s'tait vue force, par la ncessit, de
recourir  la garde-robe mise  sa disposition. Elle avait commenc par
un chle pour s'abriter contre la fracheur du soir; puis, 'avait t
un ruban, puis le linge dont elle manquait; enfin, les robes eurent leur
tour.

--Il n'y a point de femme  bord, j'en suis certaine, se disait-elle en
manire d'excuse, pourquoi me gnerais-je?

Et peu  peu, la toilette entire y avait pass.

Les matelots, les officiers, tout le monde tmoignait  madame Stevenson
une dfrence extrme. Mais personne ne lui parlait,  l'exception du
major Vif-Argent.

Elle pouvait se promener avec Kate sur toute l'tendue du pont;
la dunette et la galerie, du haut de laquelle elle avait assist 
l'excution, seules leur taient interdites.

Plus d'une fois, Harriet y avait vu le comte Lancelot,--on l'a
reconnu,--toujours masqu et accompagn d'un homme galement masqu, son
insparable Samson.

Un matin, qu'il tait ainsi sur le gaillard d'arrire, Harriet, s'armant
d'audace, s'lana sur l'escalier qui y conduisait, et voulut l'aborder;
mais Samson, qu'elle n'avait pas aperu, cach qu'il tait par une voile
d'artimon, se jeta entre elle et lui, enleva la jeune femme, et sans
souffler mot, la redescendit dans la cabine, o elle fut enferme tout
le jour.

--Si vous recommencez, ma chre dame, lui dit le major, le pont vous
sera interdit, _tibi interdictum tabulatum erit_.

Elle se garda bien, ds lors, de s'exposer  tre prive de cette
distraction.

En dpit de son horreur pour les forbans, elle ne pouvait s'empcher
d'admirer l'ordre qui rgnait parmi eux. Jamais une rixe, jamais une
querelle. Chose inoue! on n'entendait ni ces jurons, ni ces blasphmes
qui fatiguent, jour et nuit, les chos des navires ordinaires.

Quand ils n'taient pas de service, les hommes causaient, contaient des
histoires, ou rparaient leur uniforme.

Les jeux de hasard taient strictement prohibs.

Une discipline draconienne soumettait  la Volont du commandant, tout
l'quipage, depuis le plus petit mousse, jusqu' ses lieutenants.

Il en tait de mme  bord du _Caman_, qui voyageait de conserve avec
le _Requin_ se tenant souvent  quelques brasses dans l'ouaiche du
second, et recevait de frquentes visites du capitaine.

Le cutter _Wish-on-Wish_ suivait le _Requin_  la remorque.

Durant les huit premiers jours qu'elle passa sur ce dernier, les pirates
firent diverses prises.

Quand ils s'taient empar d'un navire, tous ceux qui le montaient
taient impitoyablement jets  la mer, s'ils avaient fait l'ombre d'une
rsistance. Se rendaient-ils complaisamment, on les entassait dans les
chaloupes de leur btiment et on les abandonnait aux caprices des flots.

Le butin tait divis en deux parts gales.

L'une appartenait, tout entire, au capitaine. Elle servait 
l'entretien de ses vaisseaux; l'autre tait tire au sort, par lots,
sans distinction d'ge ni de grade.

Un mousse ou un simple calfat pouvait ainsi gagner un lot aussi prcieux
qu'un lieutenant.

La nourriture tait la mme pour tous.

Les officiers n'avaient d'autre avantage qu'un service moins pnible, et
l'exercice d'une portion du commandement, plus ou moins grande, suivant
leur rang.

Le respect de tous pour leur capitaine allait jusqu' l'adoration.
Celui-ci, du reste, tait un marin consomm, qui lisait dans le ciel
comme dans un livre, et ne se laissait jamais surprendre par un grain.
Quand il tait  bord, il ne confiait  personne autre que lui le
gouvernement du navire. Il veillait  tout, devinait tout, pourvoyait 
tout.

Nets et prcis, ses ordres taient, excuts avec une rapidit qui
tenait du prodige. Personne de son quipage ne l'avait vu dmasqu.
Ses deux seconds, et le capitaine du _Caman_ seuls taient en rapports
directs avec lui; dans son intimit il n'admettait que Samson, surnomm
par les matelots le Balafr, et le docteur Gurin.

Seuls aussi, ils pouvaient pntrer dans son appartement, situ  la
poupe, entre les deux batteries, et dont le salon et les deux cabines,
occups par madame Stevenson, formaient habituellement une partie.

Parmi tant d'trangets, il en tait une que la jeune femme ne
s'expliquait pas. Acharns  la destruction des navires anglais, les
Requins de l'Atlantique, loin d'insulter les btiments franais, leur
portaient frquemment aide et secours.

Quoique les Franais fussent alors en guerre avec la Grande-Bretagne,
ce fait n'expliquait pas compltement la rage des pirates contre les
Anglais. Ils les tuaient, les massacraient, les torturaient  plaisir.

Harriet en demanda un matin la cause au docteur Vif-Argent.

Ils venaient de djeuner et prenaient le caf.

A cette question, le major sourit amrement.

--Ce serait une longue histoire, madame, dit-il, et vous n'auriez pas la
patience... _mulier patientiae non propensa_.

--Si vous me faites grce de votre latin, je vous jure de vous couter
sans ouvrir la bouche, rpondit-elle.

--Il ne m'est pas dfendu de la conter...

--Commencez, alors, mon cher docteur. Cela m'aidera  couler le temps;
mais pas de votre baragouinage latin, surtout!

--Eh bien, madame, je vais vous satisfaire.

Vous savez, ou ne savez pas, que la plupart d'entre nous sont
Acadiens, descendants de braves Franais, qui colonisrent jadis la
Nouvelle-cosse et les provinces limitrophes.

--J'ignorais cela, dit Harriet en touffant un lger billement.

Le major continua:

Peuple simple et bon que ces Acadiens[4]; il n'aimait pas le sang,
l'agriculture tait son occupation. On l'avait tabli dans des terres
basses, et repoussant  force de digues la mer et les rivires dont ces
plaines taient couvertes. Ces marais desschs donnaient du froment, du
seigle, de l'orge, de l'avoine et du mas. On y voyait encore une grande
abondance de pommes de terre, dont l'usage tait devenu commun.

[Note 4: Voyez Raynal.]

D'immenses prairies taient couvertes de troupeaux nombreux; on y compta
jusqu' soixante mille btes  cornes. La plupart des familles avaient
plusieurs chevaux, quoique le labourage se fit avec des boeufs. Les
habitations, presque toutes construites de bois, taient fort commodes
et meubles avec la propret que l'on trouve parfois chez les laboureurs
d'Europe les plus aiss. On y levait une grande quantit de volailles
de toutes les espces. Elles servaient  varier la nourriture des
colons, qui tait gnralement saine et abondante. Le cidre et la bire
formaient leur boisson; ils y ajoutaient quelquefois de l'eau-de-vie de
sucre.

C'tait leur lin, leur chanvre, la toison de leurs brebis qui servaient
 leur habillement ordinaire. Ils en fabriquaient des toiles communes,
des draps grossiers. Si quelqu'un d'entre eux avait un peu de penchant
pour le luxe, il le tirait d'Annapolis ou de Louisbourg[5]. Ces deux
villes recevaient en retour du bl, des bestiaux, des pelleteries.

[Note 5: La premire, alors la capitale de la Nouvelle-cosse ou
Acadie, tait btie sur la baie Franaise, aujourd'hui baie de Fundy;
la seconde,  cette poque, port trs-commerant de l'le Royale ou cap
Breton, tait surnomme le Dunkerque et l'Amrique.]

Les Franais neutres[6] n'avaient pas autre chose  donner  leurs
voisins. Les changes qu'ils faisaient entre eux taient encore moins
considrables, parce que chaque famille avait l'habitude et la facilit
de pourvoir seule  tous ses besoins. Aussi ne connaissaient-ils pas
l'usage du papier-monnaie. Le peu d'argent qui s'tait comme gliss dans
cette colonie, n'y donnait point l'activit qui en fait le vritable
prix.

[Note 6: Les Acadiens ne pouvant prendre part aux luttes entre la France
et l'Angleterre, furent ainsi qualifis.]

Leurs moeurs taient extrmement simples. Il n'y eut jamais de cause
civile ou criminelle assez importante pour tre porte  la cour de
justice, tablie  Annapolis. Les petits diffrends qui pouvaient
s'lever de loin en loin entre les colons, taient toujours termines
 l'amiable par les censeurs. C'taient les pasteurs religieux qui
dressaient tous les actes, qui recevaient tous leurs testaments.
Pour ces fonctions profanes, pour celles de l'glise, on leur donnait
volontairement la vingt-septime partie des rcoltes. Elles taient
assez abondantes pour laisser plus de facult que d'exercice  la
gnrosit. On ne connaissait pas la misre, et la bienfaisance
prvenait la mendicit. Les malheurs taient, pour ainsi dire, rpars
avant d'tre sentis. Les secours taient offerts sans ostentation d'une
part; ils taient accepts sans humiliation de l'autre. C'tait une
socit de frres galement prts  donner ou  recevoir ce qu'ils
croyaient commun  tous les hommes.

Cette prcieuse harmonie s'tendait jusqu' ces liaisons de galanterie
qui troublent si souvent la paix des familles...

--Oh! je vous arrte-l, docteur, je vous arrte-l, s'cria madame
Stevenson en riant aux clats. De la morale sur vos lvres, mon cher
docteur!

Et ses regards malicieux se portrent vers Kate, qui tendait l'oreille
sans rien comprendre, puisque le major Vif-Argent s'exprimait en
franais.

--Il suffit, madame, il suffit, dit-il gament, vous savez le proverbe:
_Facite quod jubeo, sed_...

--Docteur! docteur! et votre promesse! fit Harriet en le menaant du
doigt.

--C'est juste, reprit-il. Je poursuis mon rcit:

Au commencement du sicle dernier, ces excellentes gens, si dignes du
repos dont ils jouissaient, formaient une population de quinze  vingt
mille mes. Mais, hlas! la guerre clata entre l'Angleterre et la
France, et leur pays devint le thtre de cette lutte affreuse. En 1774,
il n'en restait plus que sept mille environ; le reste avait migr.
Matresse de leur territoire, la Grande-Bretagne voulut leur imposer le
serment d'allgeance. Ils s'y refusrent. On les perscuta. Le moindre
agent du cabinet de Saint-James prtendait faire subir sa tyrannie aux
Acadiens, Si vous ne fournissez pas de bois  mes troupes, disait un
capitaine Murray, je dmolirai vos maisons pour en faire du feu.--Si
vous ne voulez pas prter le serment de fidlit, ajoutait le gouverneur
Hopson, je vais faire pointer mes canons sur vos villages.

Les Acadiens n'taient pas des sujets britanniques, puisqu'ils
n'avaient point prt le serment de fidlit, et ils ne pouvaient tre
consquemment regards comme des rebelles; ils ne devaient pas tre non
plus considrs comme des prisonniers de guerre, ni renvoys en France,
puisque depuis prs d'un demi-sicle on leur laissait leurs possessions,
 la simple condition de demeurer neutres, et qu'ils n'avaient jamais
enfreint cette neutralit.

Mais beaucoup d'intrigants et d'aventuriers jalousaient leurs
richesses, enviaient leur flicit. Quels beaux hritages! et par
consquent quel appas! La cupidit et l'envie s'allirent pour complter
leur ruine. On dcida de les expulser et de les dissminer dans les
colonies anglaises, aprs les avoir dpouills.

Pour excuter ce monstrueux projet, cette perfidie, comme seule
l'Angleterre en sait imaginer et perptrer, on ordonna aux Acadiens de
s'assembler en certains endroits, sous des peines trs-rigoureuses, afin
d'entendre la lecture d'une dcision royale. Quatre cent dix-huit chefs
de familles, se fiant  la foi britannique, se runirent ainsi, le
5 septembre 1755, dans l'glise du Grand-Pr. Un missaire de
l'Angleterre, le colonel Winslow, s'y rendit en grande pompe, et leur
dclara qu'il avait ordre de les informer: Que leurs terres et leurs
bestiaux de toute sorte taient confisqus au profit de la Couronne avec
tous leurs autres effets, except leur argent et leur linge, et qu'ils
allaient tre eux-mmes dports de la province[7].

[Note 7: Garneau, Histoire du Canada.]

En mme temps une bande de soldats, de misrables se rua sur ces
infortuns et en gorgea un grand nombre. Les femmes, les enfants
ne furent pas plus pargns; et ce fut le signal de boucheries, de
violences sans nom, qui durrent plusieurs jours. Tout fut mis  feu et
 sang. La florissante colonie ne prsenta bientt plus qu'un monceau de
dcombres fumants. La plupart de ceux qui chapprent au carnage furent
plongs dans des navires infects et disperss sur la cte amricaine
depuis Boston jusqu' la Caroline.

Pendant de longs jours, aprs leur dpart, on vit leurs bestiaux
s'attrouper autour des mines de leurs habitations, et les chiens passer
les nuits  pleurer par de lugubres hurlements l'absence de leurs
matres[8].

[Note 8: Historique.]

--Oh! c'est affreux! interrompit madame Stevenson.

--Le tableau est ple, reprit le docteur. Si j'entrais dans les
dtails, si je vous montrais ces femmes outrages, ces enfants arrachs
au sein de leurs mres et lancs, comme des volants  la pointe des
baonnettes, vous frmiriez d'horreur. Eh bien, madame, croyez-vous que
les fils des malheureux qui furent si odieusement martyriss, il n'y a
gure qu'un demi-sicle, puissent voir un Anglais sans prouver aussitt
le dsir de se venger? Croyez-vous que quelques-uns ne songent pas jour
et nuit  user de reprsailles? qu'il n'en est pas, qui ont pris en main
la cause des assassins, et qui, dsesprant d'obtenir une rparation
tardive, en s'adressant au tribunal des nations, au nom du droit des
gens, se sont arms du glaive de la justice! Levez les yeux, madame,
regardez les _Requins de l'Atlantique_! Ce sont les fils et les
petits-fils des victimes du 5 septembre!

En prononant ces mots, le docteur Gurin s'tait transfigur! Il avait
le verbe loquent, le geste pathtique; ses difformits corporelles
disparaissaient. Il enthousiasmait par la majestueuse beaut que donnent
les motions puissantes aux physionomies les plus ingrates.

--Votre capitaine est donc un Acadien? demanda madame Stevenson.

Il est douteux que le major et rpondu  cette question. Mais alors un
bruit inusit se fit entendre sur le pont du navire; et le canon dtonna
successivement deux fois dans le lointain.

--Vivat! s'cria le major Vif-Argent, cela annonce un combat. Ne bougez
pas, madame, je reviens dans une minute.

Il sortit et rentra bientt.

--Il faut me suivre, dit-il brusquement aux deux femmes.

Et comme elles hsitaient:

--N'ayez pas peur, ajouta-t-il; je ne veux que vous mettre en sret,
car il va faire chaud, tout  l'heure, ici: le salon sera transform en
batterie.

Madame Stevenson et Kate descendirent avec lui dans une cabine propre,
mais sans luxe aucun, place en bas de la seconde batterie, au-dessous
de la ligne de flottaison.

Une lampe l'clairait.

--Je dois vous emprisonner, mesdames, dit le docteur Gurin en les
quittant. Cependant, j'espre que ce ne sera pas pour longtemps.
Excusez-moi.

Ayant dit, il ferma la porte de la cabine  la clef et remonta sur le
pont.

L, tout tait en mouvement. Mais l'animation n'excluait pas le bon
ordre. Quoique les matelots s'agitassent, courussent de ct et d'autre,
les passages, les avenues, les coutilles demeuraient libres. Chacun
travaillait activement sans gner son voisin, sans nuire  l'harmonie
gnrale. C'taient des artilleurs qui chargeaient leurs pices;
des hommes qui disposaient des armes en faisceaux, des fusils, des
tremblons, des pistolets, des piques, des haches, des sabres, des
grappins d'abordage; d'autres qui dressaient le porc-pic du bastingage;
ceux-ci faisant dj rougir des boulets  des forges portatives; ceux-l
entassant des bombes derrire les obusiers, et les mousses, allant d'un
canonnier  l'autre, distribuant des gargousses ou apportant des seaux
d'eau pour refroidir les canons.

Les vergues ployaient sous le poids des matelots prts  obir au
commandement du capitaine, qui arpentait la galerie mdiane, une lunette
et un porte-voix  la main.

Il tait costum et masqu comme d'habitude, seulement sous sa blouse de
soie noire, il avait endoss une cotte de mailles en acier, trs-fine, 
l'preuve de l'arme blanche et de la balle.

Le major Vif-Argent se dirigea vers lui:

--Eh! bien, dit-il, nous allons donc enfin faire une petite causette
avec messieurs les _goddem, istos Britannus debellare_?

--Oui, mon digne docteur, rpondit le comte; et nous aurons l'honneur de
lier la conversation avec le vice-amiral.

--Le mari de madame Stevenson?

--En personne. J'aurais dj engag la partie; mais ils sont trois,
comme vous voyez, et je vais tcher de rallier le _Caman_, qui ne doit
pas tre bien loin, afin d'galiser les chances.

Il emboucha son porte-voix.

--Range  hisser les bonnettes hautes et basses!

La manoeuvre fut excute en quelques minutes. Le _Requin_ donna deux
ou trois embardes, puis il se releva et repartit lgrement avec une
vitesse double.

Il tait chaudement poursuivi par trois navires qu'on apercevait  deux
milles de distance.

Cependant, grce  sa marche suprieure, il aurait russi  leur
chapper, pour un temps au moins; mais la brise frachit, ronfla
dans les voiles avec un grondement de tonnerre, et tout  coup le mt
d'artimon, cassa en deux au chouquet de la grand'vergue.

Il s'abattit sur le pont, tua et blessa, quelques personnes.

--Allons, voici ma besogne qui commence, dit le docteur, en descendant
de la galerie.

Le _Requin_ s'tait pench sur le ct et ses bouts-dehors avaient
plong dans l'Ocan.

Son allure se ralentit.

--A la mer le mt d'artimon! cria le capitaine.

Le bruit des haches rsonna, l'arbre fut coup au niveau de la batterie
et prcipit dans les flots avec tout son grement.

--Samson,  ton poste, mon camarade, ordonna Lancelot, et envoie ta
drage  ce mendiant de vaisseau-amiral, qui nous gagne.

--Oui, matre, rpondit le colosse.

Il s'avana prs de la caronade, dont la bouche monstrueuse formait la
gueule du requin sculpt  la proue, pointa cette pice et y mit le feu.

Un clair, un nuage de fume, une explosion formidable s'en suivirent.

--Touch! tu l'as touch dans les oeuvres vives! c'est bien, Samson, dit
le capitaine.

--Oui, matre, rpliqua l'Hercule, en saluant militairement sans quitter
la caronade.

--Mes enfants, reprit le commandant, prparez-vous au combat. Ils sont
trois contre nous; vous savez votre devoir!

Lancelot ne pouvait plus chapper  la poursuite dont il tait l'objet,
la rupture de son mt d'artimon ayant alourdi le navire. Il rsolut
aussitt d'affronter l'ennemi et de l'tonner par son audace. En
consquence, il fit serrer une partie des voiles, virer de bord et
pousser droit aux agresseurs.

Le fracas de l'artillerie couvrit bientt tous les autres bruits; et des
tourbillons de vapeur voilrent les objets.

Durant une heure une pluie de fer et de feu rpandit la mort et le
ravage sur les pirates et les troupes royales, car le _Requin_ avait t,
en effet, attaqu par trois btiments de la station d'Halifax, dont
l'un, une frgate, portait le vice-amiral, sir Henry Stevenson.

Les autres taient des bricks.

C'est vers cette frgate, l'_Invincible_, que tendirent les efforts de
Lancelot. Il savait bien que s'il russissait  s'en emparer ou  la
couler, les bricks ne tiendraient pas davantage.

Longtemps il choua, press qu'il tait par ces petits navires qui le
mitraillaient avec fureur.

Enfin, il parvint  mettre le feu  l'un. L'autre craignant d'tre
envahi par l'incendie prit le large, et Lancelot profita de sa retraite
momentane pour se jeter par bbord sur le vaisseau-amiral au risque de
se briser lui-mme.

Aussitt des hommes adroits, robustes, debout sur le beaupr et les
vergues de misaine, lancrent les lourdes griffes de fer destines 
amarrer les deux navires l'un  l'autre. Puis, comme des vautours, ils
fondirent sur les Anglais la hache ou le sabre  la main, le poignard
entre les dents.

Mais le brick, qui avait rebrouss chemin, revint en ce moment, prit
position vis--vis du _Requin_, et lui lcha une borde  tribord.

Toujours sur sa galerie, les yeux tincelants sous son masque, Arthur
Lancelot faillit tomber  la renverse, tant fut violent le choc de cette
borde.

La membrure du _Requin_ en fut branle.

--Samson, dit le capitaine, allonge-moi vite un soufflet sur la joue de
ce braillard ou mal va nous arriver.

Le balafr fit pivoter sa caronade, ajusta le brick et lui lana, dans
la carne, sous l'peron, un norme boulet de quarante-huit.

--Bravo! bravo! dit Lancelot.

--Oui, matre, rpliqua l'artilleur imperturbable.

Une grande consternation s'observait sur le brick.

--Trois pieds de bordage en drive! venait de crier le matre-calfat.

La rpercussion d'un nouveau coup de canon retentit.

--Le _Caman_ qui parle! s'exclama Samson, en se dressant sur sa pice,
pour regarder l'ocan.

La seconde frgate des forbans accourait, en effet, toutes voiles
dehors.

--En avant sur le vaisseau-amiral! s'cria Arthur Lancelot, brandissant
son sabre au vent et passant, d'un bond, de sa galerie sur le pont de
_Invincible_.

Samson y fut aussitt que lui.

A l'instant o il arrivait, un jeune enseigne, arm d'une pe nue,
attaqua l'intrpide capitaine, qui fut bless au cou, avant d'avoir pu
se mettre en garde.

Il tomba, baign dans son sang.

Samson se rua sur le jeune homme, lui arracha son pe, la brisa comme
un verre, et il allait trangler l'enseigne, renvers, rlant sous son
genou.

Mais Lancelot lui dit, d'une voix teinte:

--Non... ne le tue pas... ne lui fais pas de mal... protge-le... Je le
veux... Qu'il ne voie pas la femme!... Retournez  Anticosti...

Et le commandant des _Requins de l'Atlantique_ perdit connaissance.




                           TROISIME PARTIE

                               ANTICOSTI



                                   I

                           L'ILE D'ANTICOSTI


Est-il un voyageur europen, parcourant les grasses prairies du
nord-ouest amricain; les immenses et fcondes valles de la rivire
Rouge, la Saskatchaouane, l'Assiniboine, et cette terre promise nomme
la Colombie o la flore et la faune des parties de l'univers les plus
riches et les plus opposes ont form un charmant hymen pour offrir  ce
coin de l'autre hmisphre, des produits merveilleux dont l'excellence
seule gale la beaut; est-il, dis-je, un voyageur qui ne dplore
l'ignorance ou l'apathie d'une portion de notre population, condamne
par son insouciance  vgter sur un sol puis ou  languir, 
s'tioler au souffle empoisonn des grandes villes manufacturires?

Un voyage de quelques semaines, quelques annes d'un travail assidu,
d'une sobrit salutaire, et ces malheureux se seraient procur  eux, 
leurs enfants,  leurs pauvres enfants, une vie large et abondante,
une sant vigoureuse; ils verraient en perspective un avenir des plus
brillants[9].

[Note 9: J'ai dvelopp cette ide dans _Une Famille de Naufrags_,
cinquime volume des _Lgendes de la Mer_.]

Mais, sans aller aussi loin, sans mettre entre sa mre-patrie et sa
patrie adoptive plus de huit jours d'intervalle, on trouve, dans
le Nouveau-Monde, un emplacement magnifique, qui prsenterait  des
entreprises agricoles ou commerciales, conduites sur une grande chelle,
des avantages inimaginables.

Terres fertiles, bois giboyeux, la cte la plus poissonneuse des deux
continents, voil les ressources premires de ces lieux (capables de
nourrir aisment vingt mille individus et plus) situs aux portes de
l'Amrique septentrionale, suprieurement dfendus par la nature, et
cependant  peu prs inconnus  la civilisation.

C'est l'le d'Anticosti, dont l'exploration gologique officielle ne fut
entreprise qu'en 1856, par la Commission canadienne, sous la direction
de sir William Logan[10]. et encore M. Murray qui fit cette exploration,
ne pntra-t-il qu' dix ou douze milles  l'intrieur.

[Note 10: Voyez _Exploration gologique du Canada_, Rapport de progrs,
annes 1853-4-5-6, traduit par M. H. mile Chevalier, attach  la
Commission, un volume grand in 4, avec plans, cartes, atlas.]

Situe  l'embouchure du golfe Saint-Laurent par le 49 de latitude nord
et le 65 de longitude, elle a une forme gnrale ovode, figurant un
couteau dont la pointe perce l'Ocan et dont la poigne est enchsse
dans le golfe Saint-Laurent.

De l'est  l'ouest, son tendue est de cent quarante milles; du nord
au sud, sa largeur extrme de trente-cinq environ; une distance de
trente-cinq milles la spare du Labrador, au nord, et une distance de
quarante-deux la spare du cap Rosier, dans le Canada, au sud-ouest.

Par route marine, elle se trouve  cinq cents milles environ d'Halifax,
la capitale de la Nouvelle-cosse.

C'est la clef du Saint-Laurent: Si l'on est surpris qu'elle ne soit
pas colonise, on l'est encore plus en remarquant que le gouvernement
anglais n'a point song  la fortifier ou  y tablir une garnison,
car Anticosti nous semble la sauvegarde de ses plus belles possessions
transatlantiques.

La plus grande partie de la cte est borde par des rcifs  sec, quand
la mer est basse, mais que le flux couvre ordinairement de dix ou douze
pieds d'eau.

Les bords de ces rcifs s'tagent en prcipices de cinq, dix et mme
trente mtres, suivant Bayfield. Parfois ils sont inclins, mais si
peu gnralement que les navires qui en approchent peuvent facilement
apprcier le danger par des sondages.

Ils se projettent dans l'Ocan, jusqu' un quart et un mille et demi
du rivage, et se conforment aux ondulations de la cte. Des blocs
erratiques, quelques-uns d'une dimension norme, en recouvrent un grand
nombre.

La partie mridionale de l'le est basse, entrecoupe de grves
sablonneuses. Les points les plus levs se montrent  l'embouchure
de la rivire Jupiter, o les falaises atteignent quatre-vingts et
cent-cinquante pieds de hauteur. Les autres ne dpassent gure dix ou
vingt pieds, au-dessus de la mer.

De la pointe sud-ouest,  l'extrmit ouest, les collines intrieures
sont plus escarpes qu' l'est. Elles se dressent en gnral
graduellement jusqu' cent-cinquante pieds, sur un intervalle de un 
trois milles. Cependant, on observe dans quelques localits du littoral,
des plaines ayant une superficie de cent  mille acres, composes de
tourbe sous-jacente, et qui nourrissent des herbes paisses, ayant
quatre  cinq pieds de hauteur; d'autres sont marcageuses, plantes de
bouquets d'arbres et parsemes de petits lacs.

La partie septentrionale offre une succession de crtes qui s'lancent
de deux  cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Des valles
productives et des rivires les divisent.

Les caps les plus remarquables sont le cap Est  l'extrmit mme de
l'le, la Tte  la Table; les caps Joseph, Henry, Robert, la Tte
d'Ours; le roc Observation; la pointe Charleston, le rocher Ouest, le
grand Cap; le cap Blanc, et la pointe Nord.

Le grand Cap domine tous les autres: il a cinq cents pieds.

Les baies abondent sur ce bord que regarde le Labrador: c'est la baie
du Naufrage, au-dessus du cap Est; la baie au Renard; de Prinsta, de la
rivire au Saumon; de l'Ours, etc.

A l'aide de quelques travaux peu dispendieux, ces baies pourraient tre
converties en havres excellents.

La ceinture de rcifs, d'un mille environ de large, qui ourle le rivage,
est forme de calcaire argilac en strates presque horizontales,  sec
pendant les mares de printemps. Il ne serait pas difficile de pratiquer
des excavations dans ce calcaire  la profondeur ncessaire, et de se
servir des matriaux qu'on en tirerait, pour exhausser les flancs des
excavations de manire  y construire les jetes et les brise-mer.

Les cours d'eau, que l'on rencontre sur la cte septentrionale, sont
trs-nombreux relativement  son tendue. On ne peut gure faire un
mille sans en dcouvrir un, plus ou moins volumineux. Et, de dix milles
en dix milles environ, il en existe qui sont assez considrables
pour mettre en mouvement un moulin. Les chutes voisines de la cte,
offriraient de grands avantages  l'industrie. L'eau des rivires est
toujours plus ou moins calcaire.

Sur la cte mridionale, les principales rivires sont: la Becscie, la
Loutre, le Jupiter, un vrai fleuve, le Pavillon et la Chaloupe.

Le grand Lac Sal, le petit Lac Sal, le lac Chaloupe et le lac Lacroix,
sur le ct sud, ainsi que le lac au Renard, sur le ct nord, sont en
ralit des lagunes d'eaux sales, soumises aux influences de la mare,
et mles de l'eau douce des rivires.

Dans la plupart des rivires et des lacs, fourmillent la truite de
ruisseau, la truite saumone, l'esturgeon, le dor et le poisson blanc.
Le maquereau se presse en bancs pais autour de l'le. Les phoques dont
l'huile et la peau sont fort estimes, essaiment. Ils se foulent par
milliers dans les baies et les lieux abrites. Les Indiens des les
Mingan et du Labrador leur font une chasse active.

Les baleines semblent avoir pris les battures occidentales pour leur
rsidence favorite. Frquemment on les voit s'battre ou se chauffer au
soleil; frquemment on y entend leurs longs mugissements. A l'intrieur
d'Anticosti, la vgtation est trs-varie; mais en gnral, elle a
plant ses racines dans un sol d'alluvion, compos d'une argile
calcaire et de sable lger, gris ou brun. Ce sont l de bons lments de
fcondit. Cependant, il faut avouer que ce sol n'est pas trop favorable
aux fortes essences de bois, mais on peut l'ameublir ou le drainer
aisment.

La pruche en est l'arbre le plus commun. Sa qualit et ses dimensions
sont bonnes. Quelques arbres mesurent vingt pouces de diamtre  la
base, quatre-vingts  quatre vingt-dix pieds de haut. On y rencontre
aussi des bouleaux blancs et jaunes; des balsamiers, des tamaracks et
des peupliers.

Parmi les arbres et arbustes  fruits dominent le sorbier des oiseaux;
la pembina (viburnum, opulus); le groseillier rouge et noir, et une
sorte de buisson donnant une baie violet-fonc trs-savoureuse; le
cannebergier et quelques pommiers.

La plage est couverte de fraisiers; rarement y voit-on un framboisier.

Toutes les parties de l'le produisent en quantit une espce de pois
trs-mangeable, dont la tige et la feuille peuvent tre employes  la
nourriture des bestiaux.

Les pommes de terre viennent parfaitement.

Le peu d'orge et de bl, qu'on y a jamais sem, a donn un rendement des
plus satisfaisants.

Anticosti renferme beaucoup d'animaux sauvages, entre autres: l'ours
noir; le renard rouge, noir, argent et la marte.

Les renards et les martes sont trs-abondants, dit M. Murray dans
son Rapport. Souvent, pendant la nuit, on entendait les martes dans
le voisinage de notre camp, et plusieurs fois nous vmes des renards.
Chaque hiver, les chasseurs ont tu de quatre  douze renards argents,
animaux dont la fourrure se vend de _six cent cinquante  sept cent
cinquante francs pice_.

Les canards, les oies, les cygnes, toute la famille des palmipdes, y a
lu son domicile.

De grenouilles, crapauds, serpents ou reptiles, point.

Les animaux sont si peu poursuivis par l'homme, que sa vue ne les
effraie pas.

M. Murray raconte, fort navement, l'anecdote suivante:

On dit que les ours sont trs-nombreux et les chasseurs rapportent les
avoir rencontrs quelquefois par douzaines. Mais, dans mon excursion,
je n'en ai aperu qu'un  la baie Gamache, deux prs de la pointe au
Cormoran, et un dans le voisinage du cap Observation. J'ai trouv ce
dernier sur une troite bande de la plage, au pied d'un rocher lev et
presque vertical. De loin, je le pris pour un morceau de bois charbonn,
et ce ne fut qu' cent cinquante pieds de lui, que je reconnus mon
erreur. Il paraissait trop occup  djeuner avec les restes d'un
phoque, pour faire attention  moi, car malgr les coups de marteau dont
je frappai un caillou, et malgr les autres bruits que je fis pour lui
donner l'alarme, il ne leva pas la tte, et continua de manger, jusqu'
ce qu'il et achev sa carcasse, ce qui m'obligea, faute de fusil, 
demeurer une demi-heure, spectateur de son repas.

Quand il ne resta plus du phoque que les os, matre Martin grimpa, tout
 loisir,  la surface du rocher nu, lequel est  peu de chose prs,
perpendiculaire, et disparut au sommet,  cent pieds du niveau de la
mer au moins.

Pour complter cette esquisse d'Anticosti, je n'ai plus qu' dire un
mot des matires conomiques qu'elle contient, et dont l'exploitation
suffirait  enrichir toute une population.

Son sol renferme la pierre de taille, la pierre  aiguiser, le fer
oxidul et peut-tre mme le fer limoneux. L'argile  briques, la
marne coquillire d'eau douce, la tourbe y apparaissent sur de vastes
superficies et des profondeurs incalculables. Dans les anses et les
places abrites, les algues marines ont pousse  profusion; et on en
pourrait tirer bon parti, soit pour fumer le sol, soit pour les exporter
comme engrais dans les pays voisins.

Enfin, le littoral d'Anticosti est hriss d'une accumulation de bois
flottants telle, que M. Murray terminait ainsi son rapport de 1856[11]:

[Note 11: J'ai visit Anticosti, en 1853.]

Suivant le calcul que j'ai fait, si tous ces bois taient placs bout 
bout, ils formeraient une ligne gale  la longueur totale de l'le,
ou cent quarante milles, ce qui donnerait un million de pieds cubes.
Quelques-uns de ces morceaux de bois quarris peuvent provenir des
naufrages; mais le plus grand nombre, tant des billots qu'on n'embarque
pas comme cargaison, nous porte  croire que la flottaison en est la
source principale.

Je partage entirement l'opinion de M. Murray. On sait que le commerce
du bois est immense au Canada. Aprs avoir t coups, les arbres sont
lancs sur les cours d'eau, assembls en radeaux (cages)[12] et conduits
ainsi  un port d'embarquement. Mais souvent les radeaux se brisent et
les bois sont entrans au loin.

[Note 12: Voir les _Derniers Iroquois_ (Collection des _Drames de
l'Amrique du Nord_).]

L'le d'Anticosti, mergeant au milieu mme du Saint-Laurent, la grande
artre des provinces britanniques de l'Amrique septentrionale, reoit
la plupart de ces paves.

Quoi qu'il en soit, cette le, dont le climat est tempr, dont le sol
et les sites sont si favorables  la colonisation, demeure aujourd'hui
encore dserte, inculte,  peine habite par deux ou trois garde-phares.
Cependant, elle devrait et doit, dans un avenir prochain, s'animer, se
dfricher, se peupler au souffle fcondant de la civilisation moderne.




                                  II

                          LA BAIE AU RENARD


La baie au Renard est une vaste chancrure ouverte, comme nous l'avons
dit,  l'embouchure de la rivire de ce nom, sur la cte septentrionale
de l'le d'Anticosti.

Elle a un mille de profondeur sur une largeur gale.

Au sommet des rochers qui l'entourent, on voit, encore aujourd'hui, les
ruines d'un grand nombre d'habitations, enfouies sous l'herbe et les
paritaires; silencieuses et mlancoliques, ces ruines furent, au
commencement du sicle, un foyer de vie, d'activit.

Alors, elles prsentaient un village industrieux avec ses maisonnettes,
ses difices publics, sa place ceinte de beaux peupliers, son port, ses
chantiers de construction, ses greniers d'abondance.

Des traces de culture disent aussi que le labour y tait un honneur, et
tout rappelle la prsence d'une population vigilante autant que police.

Vers le milieu du mois de septembre 1811 cette population paraissait
fort affaire.

Runis dans le chantier de marine, hommes, femmes et enfants
travaillaient aux rparations d'une frgate de guerre, fortement
avarie. Le marteau, la hache rsonnaient bruyamment; le goudron
bouillait dans des chaudires normes et saturait l'atmosphre de
senteurs pntrantes. Ceux-ci tranaient des pices de bois; ceux-l
chauffaient des ais au feu pour en faire des courbes; les uns
prparaient des toupes, les autres, monts sur des chafauds,
calfeutraient les joints du navire: tous taient occups.

Mais nul chant, nulle exclamation joyeuse pour gayer leur tche.

Une tristesse recueillie se peignait sur les visages. Plusieurs femmes
portaient des vtements de deuil.

Ces gens, c'taient les Requins de l'Atlantique. Ils radoubaient leur
principal vaisseau, qui avait t considrablement endommag dans sa
lutte avec la flottille royale.

L'autre, le _Caman_, n'avait point souffert. Il tait emboss,  dix-huit
milles de l, dans la baie du Naufrage.

Le rivage tait jonch de canons dmonts, de mts, vergues, espars,
voiles, instruments de charpentier, cordier, forgeron, calfat.

Dpouilles de leurs sombres uniformes, les matelots avaient plutt
l'air de bons ouvriers, d'honntes pres de famille, que de pirates qui
semaient la dsolation partout o ils passaient. Leurs femmes taient
dcemment vtues. En gnral, elles paraissaient respectables.
Quelques-unes avaient une beaut remarquable; mais la plupart avaient
aussi les traits altrs par une empreinte de douleur profonde.

Le dernier combat leur avait cot leur pre, leur mari, leurs enfants,
ou leurs allis.

--Ah! oui que a t chaud! disait le matre d'quipage transform
en scieur de long, et perch sur une longue poutre, dont il faisait du
tavillon, aid par un matelot.

--Chaud! rpliqua l'autre, chaud que nous avons failli y laisser notre
peau!

--Trente-cinq hommes tus, soixante blesss! Jamais nous n'avons t si
maltraits.

--Mais trois contre un, la belle malice!

--a n'empche que sans le _Caman_!...

--_Le Caman_! ne m'en parlez pas, matre! Il arrive toujours quand
c'est fini, pour rcolter les profits, lui!

--Tu crois?

--Si je crois? A l'affaire des Sept-Isles, a t la mme chose. Vous
vous souvenez? Ils taient trois bricks sur nous, avec deux chaloupes
canonnires.

--C'est juste, Leroy.

--Eh bien, votre _Caman_ nous a laiss mitrailler. Et il est venu
lorsqu'il n'y avait plus un coup de canon  lcher. Je n'aime pas ces
manires-l, moi!

--Si le capitaine le veut ainsi! dit le matre d'quipage.

--Oh! si le capitaine le veut ainsi, je tire la balanoire.

--A propos, il l'a chapp!

--Notre commandant?

--On dit que sans le Balafr...

--Oui; j'tais l!

--Ah! tu y tais, Leroy?

--Comme j'ai l'honneur de vous le dire, matre.

--Conte-moi donc a.

--Voil la chose: Nous nous tions jets un tas sur le vaisseau de ce
chien d'amiral anglais, sauf votre respect, matre, et, ma foi, nous
tapions, tapions, comme des beaux diables. Mais, plus il en tombait de
ces _english_; et plus il en sortait des coutilles. C'tait comme une
fourmilire.

--Ils taient au moins trois cents,  bord de l'_Invincible_?

--L'_Invincible!_ Hein, que c'est bte d'appeler comme a un sabot qui
se laisse prendre en deux heures!

--Continue, Leroy, continue.

--Vous pensez donc qu'ils n'taient que trois cents?

--Mais, tout au plus.

--Eh bien, moi qui vous parle, j'en ai vu, sans vous dmentir, matre,
des cents et des mille.

--Tu divagues, mon vieux. Nous ne sommes plus au sujet.

--Soyez tranquille, matre; je me remets  l'oeuvre.

--Alors, ne donne plus, comme a, d'embardes  droite et  gauche.

--Non, matre, mais dites-moi o j'en tais, car c'est vous qui m'avez
pouss hors de mon sillage.

--Tu disais que tu avais vu le capitaine!

--Ah! oui, que je l'ai vu. Il a dit  Samson: Fais tousser le _Requin_.
Et quand le _Requin_ a eu touss, qu'on aurait dit qu'il avait la
coqueluche, le capitaine a saut sur votre... comment est-ce donc que
vous l'appelez, matre?

--L'_Invincible_.

--Il a donc saut sur votre _Invincible_. Mais, en tombant, il a
rencontr l'pe d'un freluquet d'enseigne...

--Si j'avais t l! maugra le matre d'quipage.

--Si vous aviez t l, matre, vous auriez fait comme les camarades.

--Ta! ta! ta!

--Il n'y a pas de ta, ta, ta, qui tienne! Le mirliflor en tait
peut-tre  son coup d'essai. Il avait son pe en l'air. Le capitaine
s'y est accroch en dgringolant du Requin.

--Mais il fallait le prendre, l'embrocher, et le faire manger  son
amiral...

--D'abord, sauf votre respect, matre, a n'tait pas possible. J'avais,
moi, Hippolyte Leroy, fait passer le got du pain au milord.

--Ah! c'est toi qui lui as servi son bouillon de onze heures?

--Sauf votre respect, matre.

--Eh bien, le polisson qui a bless notre commandant, je l'aurais
corch vif, pour fabriquer un tambour avec sa peau.

--C'est une ide! Vous en avez des ides, vous!

--N'est-ce pas?

--Que oui, que vous en avez!

--Celle-l n'est pas tout  fait de moi, dit modestement le matre
d'quipage. Dans les vieux pays[13], ils ont dj fait un tambour avec
un cuir d'homme, je ne me rappelle plus o. a ne fait rien; poursuis.

[Note 13: L'Europe est ainsi appele par les Amricains.]

--O voulez-vous que je me retrouve? Ma corde est tout emmle.

--Tu en tais  la blessure.

--C'est a; je m'en souviens. Ds que je distingue la chose, je fais
voile sur le particulier. Le Balafr le serrait dj dans ses grappins.

--Ah! ah!

--Oui; mais il ne lui a pas fait plus de mal qu'il n'y en a sur ma main.
Seulement, le petit saignait comme un boeuf...

--Puisque Samson ne lui a pas fait de mal?

--C'est tout de mme, il saignait, sans vous dmentir.

--Il l'a jet  l'eau!

--Non, matre, non, dit Leroy en baissant la voix. Ils l'ont pris  deux
ou trois, et l'ont transbord sur le _Requin_, en mme temps que notre
capitaine...

--Tu ne dis pas cela...

--Que je me meure, si ce n'est pas vrai, sauf votre respect!

--Mais on avait donn ordre de tout tuer, le capitaine lui-mme; et sur
ces deux damns vaisseaux, nous n'avons pas laiss un chat vivant... le
troisime a brl!

--Et qu'il flambait joliment! Quel feu de la Saint-Jean, matre!

--Ah! oui, c'tait crnement beau! Mais ton enseigne...

--Impossible de vous en dire davantage, matre! la cale est vide.

--Tu t'es tromp, tu t'es tromp, mon brave. Qui est-ce qui aurait os
pargner un gaillard qui s'tait attaqu...

--Chut, matre!

--Qu'est-ce qu'il y a donc, mon brave?

--Le capitaine, rpondit Leroy, en dsignant du regard deux personnages
qui s'avanaient sur le rivage.

L'un, masqu, toujours vtu de noir, tait le comte Arthur Lancelot;
l'autre, le major Gurin.

Lancelot s'appuyait au bras du major.

--Alors, disait-il d'un ton mu, vous rpondez de sa vie, mon cher
docteur?

--Comme de la mienne, commandant: _mortem medicalis ars vincit_.

--La nuit a donc t meilleure?

--Non pas; mais certains pronostics...

--Enfin, il est sauv?

--Sauv, commandant.

--Ah! si vous me le rendez, ma dette envers vous sera double, mon cher
docteur.

--Du tout, commandant; je n'entends pas de cette oreille-l. Point de
reconnaissance. Les obligs sont plus incommodes que les dsobligs.
C'est un principe pour moi.

Lancelot lui serra la main.

--Mais, dit-il, le dlire n'a pas disparu?

--Ah! pour cela, non. Cette diablesse de chute que lui a fait faire
Samson a dtermin une lsion qui me donne un mal horrible. Heureusement
qu'elle est  la tte; car les blessures de cette partie sont presque
toujours gurissables... quand elles ne dterminent pas la mort dans les
vingt-quatre heures, ajouta-t-il en souriant.

--Il ne me reconnatrait pas? interrogea le comte.

--Ne le craignez point, commandant, ne le craignez point, _noli timere_.

--Eh bien, j'irai le voir ce matin, et ce soir je partirai.

--Partir! une imprudence, je vous le rpte.

--Mais il le faut, mon pauvre ami. Il faut absolument que je retourne 
Halifax!

Le major Vif-Argent branla la tte.

--C'est, dit-il, la plus grande imprudence que vous puissiez commettre.
A peine tes-vous rtabli. Votre blessure n''est pas encore cicatrise.
Hier, vous aviez la fivre. Ce matin, vous avez peine  vous soutenir,
et vous voulez prendre la mer dans un pareil tat. Commandant, il y
aurait de quoi tuer...

--Un homme! ajouta vivement le comte.

Ils changrent un coup d'oeil et partirent d'un clat de rire.

Lancelot reprit un moment aprs.

--Je confie mon cher malade  votre amiti encore plus qu' votre art,
docteur. Mon absence durera un mois ou six semaines...

--C'est donc dcid?

--Dcid.

--Alors faites votre testament, _testamentnm tuum conscribe_.

--Mon testament, dit Arthur, en riant, c'est que vous quittiez mon cher
protg le moins possible; que vous l'amusiez__et vous tes amusant
quand vous voulez, cher docteur__mais veillez  ce qu'il ne s'chappe
pas, n'ait de rapport avec personne autre que vous, et surtout que cette
femme...

--Madame Stevenson, aujourd'hui la veuve Stevenson?

--Qu'il ne la voie pas!

--A la distance o elle est!

--N'importe. Cette femme est capable de tout, s'cria aigrement
Lancelot.

--Mais sur l'autre bord de l'le!

--N'importe, vous dis-je! rpliqua le capitaine avec impatience.

--Savez-vous, commandant, dit le major Vif-Argent, que je regrette la
gentille enfant, _formosam puellam_...

--Docteur, coutez-moi bien et laissez cette fille. Que la femme de
l'amiral soit toujours garde  vue et qu'elle ne puisse rencontrer
l'enseigne!

--Je vous en donne ma parole, commandant. Mais vous devriez diffrer
votre dpart de quelques jours.

--Impossible. Lchez-moi le bras. Je veux parler  nos gens.

Le docteur s'tant retir derrire lui, Arthur Lancelot leva la voix.

Aussitt tous les bruits cessrent. Un silence religieux succda 
l'animation du travail.

--Mes enfants, dit le capitaine, htez-vous d'achever les rparations du
_Requin_. Dans un mois un convoi anglais charg de vivres passera dans le
Saint-Laure. Ne souffrez pas que le _Caman_ ait seul la gloire de s'en
emparer!

Je m'absenterai pendant quelques semaines. J'espre qu' mon retour, il
sera termin et que les Requins de l'Atlantique ne dmentiront pas leur
vieille rputation.

Dans un an, si j'en crois mes esprances, ils auront reconquis le
territoire de leurs anctres et rebti leurs demeures sur la belle terre
d'Acadie.

Vive la France!

--Vive la France! rpondit unanimement la foule des ouvriers.

--Et vive le commandant du _Requin_! ajouta le matre d'quipage.

Cinquante chos redirent aussitt avec enthousiasme:

--Vive le commandant du _Requin_!

Lancelot reprit le bras du chirurgien et s'avana vers une jolie
rsidence entoure d'un jardin charmant, o croissaient mille fleurs
agrables  la vue et  l'odorat.

En arrivant devant la porte il siffla.

Samson, le balafr, accourut au pas gymnastique.

--Oui, matre, dit-il, on saluant militairement.

--Selle deux chevaux.

--Oui, matre.

--Puis tu enverras au cutter,  la baie de la Chaloupe. Il faut le faire
parer.

--Oui, matre.

--Tu manderas au lieutenant du _Caman_ de mettre  la voile et d'aller
courir les bordes sur la cte, devant Halifax.

--Oui, matre.

--Dix minutes pour excuter mes ordres.

--Oui, matre.

Samson vira mthodiquement sur les talons et disparut.

--Je vous recommande de nouveau le jeune homme, docteur, dit Lancelot au
major. Il pourra se promener en votre compagnie seulement. Mais point de
relation avec qui que ce soit. Qu'il ne vienne pas ici!

Le chirurgien sourit.

--Compris, dit-il.

--Et s'il vous parle de moi, continua le comte en rvant, s'il vous
parle de moi... vous... vous lui...

--Soyez tranquille, capitaine. Je me charge de le catchiser _secundum
artem_, capitaine, _secundum artem_.

--Quant  elle, je n'entends pas qu'on la rudoie; cependant si elle
tentait de s'vader... si elle cherchait  se rapprocher.

--Quelle ide puisqu'elle ignore...

--Je ne sais, mais un pressentiment... Ah! c'est absurde!--Voici Samson
avec les chevaux. Au revoir, docteur; n'oubliez pas mes instructions.

--Non, commandant! mais vous ayez tort d'entreprendre ce voyage; vous
ferez une rechute. _Cave ne cadas; cave ne cadas_!

Ils changrent une poigne de main et le comte essaya de se mettre en
selle. Sa faiblesse l'en empcha. Il lui fallut recourir  l'assistance
de Samson.

--_Cave ne cadas; cave ne cadas_! rptait le docteur Vif-Argent en
rentrant dans la maison.

Arthur piqua son cheval qui partit, au galop. Samson prit sa distance
habituelle et suivit  la mme allure.

A un mille du village, dans un vaste clairire entoure par une haie
d'aubpine et de clmatite, on voyait se dresser plusieurs croix de bois
noir.

--Descends-moi, cria Lancelot en y arrivant.

Samson prcipita la course de sa monture, mit pied  terre, saisit son
matre dans ses bras robustes, et le dposa prs du cimetire.

Le jeune homme se dcouvrit et pntra dans le champ des morts.

Parmi les croix, on en remarquait deux plus leves que les autres.

Sur l'une se lisait cette inscription en lettres blanches:

                   LOPOLD LEBLANC

             Premier Commandant du _Requin_.

                        1793

Sur l'autre:

                  MAURICE LANCELOT

             Deuxime Commandant du _Requin_.

                        1804

Le capitaine s'approcha de cette croix, s'agenouilla, pria pendant un
quart d'heure, releva son masque et baisa la terre.

Il avait le visage baign de larmes.

Puis il s'loigna, se fit remonter  cheval et poursuivit son chemin sur
le bord de l'Ocan.

Au bout d'une heure, il s'arrtait  une cabane auprs de laquelle
causaient deux vieilles femmes.

--Comment va-t-il? demanda le comte.

--Mieux, beaucoup mieux, depuis la visite du docteur, rpondirent-elles.

A ces mots, Arthur sauta de cheval sans le secours de son domestique.

Il entra en frmissant dans la cabane.

Bertrand tait tendu sur un lit, ple, les joues amaigries, la
respiration sifflante.

Mais il dormait.

--Restez dehors, cria Lancelot aux femmes.

Puis il arracha son masque.

Lui aussi tait bien ple, bien chang! Ses traits n'en paraissaient que
plus fins, plus dlicats, ils avaient un air de fminit.

Le comte se prosterna devant le lit, contempla longuement le malade,
avana, plusieurs fois ses bras et sa tte comme pour le caresser; les
retira de crainte sans doute de l'veiller, se pencha enfin, avec un
frmissement indicible, coupa  l'aide de ciseaux une boucle des cheveux
de Bertrand, lui glissa ses lvres sur le front, serra la boucle de
cheveux dans son sein, et comme si ce baiser et t pour lui un cordial
rparateur, un viatique, il sortit vivement de la hutte, s'lana sans
assistance sur son cheval, en criant  Samson:

--Au _Wish-on-Wish_!




                                  III

                           BERTRAND DU SAULT


A quelques jours de l, cette fivre ardente qui dvorait Bertrand du
Sault diminua; le dlire auquel il tait en proie, depuis plusieurs
semaines, cessa; un matin, il reprit connaissance.

Grande surprise pour lui de se trouver dans une chambre, qu'il n'avait
jamais vue, prs de deux femmes trangres.

Il se crut sous l'empire d'une illusion et ferma les yeux.

La conversation suivante s'tait tablie  son chevet.

--Tout de mme qu'il peut se vanter d'avoir de la chance, ce jeune
homme, hein, madame Marthe? Avoir t si proche de la mort et en
rchapper! J'espre qu'il devra un gros cierge  son patron!

--Et  nous aussi, Josette, car pour ce qui est des soins, on ne les a
pas pargns!

--Mais le major Vif-Argent donc! il en ngligeait nos pauvres hommes!
Faut que le capitaine...

--Ne parlez pas du capitaine, Josette. C'est dfendu, vous le savez!

--Faut tout de mme qu'il l'aime bien, puisqu'il l'a tant recommand!
Mon cousin Hyppolite m'a dit que, depuis quinze ans qu'il naviguait avec
lui, c'tait le premier  qui il avait fait grce.

--Mais aussi ce n'est pas un Anglais, notre malade. Vous vous souvenez
que, quand il divaguait comme un vaisseau dmt, il bredouillait
toujours en franais.

--Peut-tre bien que c'est un parent de notre commandant.

Marthe secoua la tte d'un air dubitatif.

--Non, non, dit-elle, il y a autre chose!

--Je le crois aussi, reprit Josette. Si vous voulez me garder le secret,
je vous dirai...

--Qu'est-ce que vous me direz? fit vivement son interlocutrice.

--Un jour, rpondit celle-ci, le capitaine tait avec lui. J'ai regard
par le trou de la serrure; il l'embrassait, ma chre... d'une faon...
oh! mais d'une faon...

--C'est l tout votre secret! rpartit Marthe avec un accent qui voulait
dire: j'en sais bien davantage, moi!

--N'est-ce pas assez?

--Eh bien, moi qui vous parle, je l'ai entendu qui lui causait comme un
cavalier cause  une crature!

--Pas possible!

--Tout comme je vous le dis, Josette.

--Ce n'est pas une femme pourtant que ce jeune homme! nous le savons,
nous qui le soignons, depuis tout  l'heure un mois, hein, madame
Marthe?

--Pour a, non, ce n'est pas une femme! appuya-t-elle d'un ton
convaincu.

--Le capitaine a ses ides, poursuivit Josette d'un air capable. Je me
souviens que, quand il tait second  bord du _Requin_, il ne quittait
jamais le commandant Maurice. On aurait dit les deux frres, quoique ce
n'taient que des cousins.

--Vous n'y tes pas, Josette! ils ne se ressemblaient pas du tout.

--Vous les avez donc vus! s'cria-t-elle avidement...

--Si je les ai vus...

La dame Marthe s'arrta, regarda avec inquitude autour d'elle; et,
sre qu'il n'y avait dans la pice personne autre que le patient, elle
continua:

--Oui, je les ai surpris, un jour, dans le petit bois.

--Oh! vraiment?

--Le commandant Maurice avait une barbe forte et noire!

--Et celui-ci?

--Pas plus que sur la paume de votre main, ma chre.

--Oh!

--Et ils s'embrassaient...  bouche que veux-tu!

--C'est drle, dit Josette songeuse. L'a-t-il pleur le capitaine
Maurice, lorsqu'il fut tu par ces damns Anglais dans la baie
Franaise! On pensait quasiment qu'il en mourrait!

--C'est certain qu'il l'a pleur et le pleure encore! Il ne passe jamais
devant le cimetire, sans y entrer faire ses dvotions.

--Ils taient venus ensemble, n'est-ce pas?

--Oui, ils taient venus ensemble; le commandant Leblanc, qui avait arm
le _Requin_, les prit au service tous les deux  la fois. Il les aimait
firement aussi, le capitaine Leblanc! C'tait en 1794 ou 15... Ah! un
bon temps que celui-l. Nous n'avions pas encore le _Caman_. C'est le
capitaine Maurice qui l'a fait faire, en 1802, deux ans juste avant sa
mort; j'tais au baptme. Je me le rappelle comme d'hier...

--Dites donc, madame Marthe, vous savez encore une histoire? interrompit
Josette, que ces rminiscences intressaient mdiocrement.

--Et laquelle?

--C'est Hippolyte qui me l'a conte cette histoire. Mais il m'a dfendu
de la rpter, vous comprenez, madame Marthe?

--Que oui, que je comprends, Josette; que oui!

--Il y a du nouveau! du grand nouveau! Notre capitaine va se marier!

--Se marier! lui, qui ne lve jamais les yeux sur une crature!

--Vous allez juger, madame Marthe. Avant que de partir d'Halifax, il a
fait enlever une belle dame...

--Une belle dame!

--Il parat que c'tait la femme de l'amiral anglais qui a t tu par
Hippolyte dans le dernier combat...

--Oui-da!

--C'est le patron du _Wish-on-Wish_ qui a fait le coup avec un
autre...On l'a traite  bord comme une duchesse, madame Marthe, comme
une duchesse! Il l'a fait mettre dans sa cabine!

--Dans sa cabine!

--Dans sa propre cabine! Sur le _Requin_, a t la mme chose!

--Quel miracle! une femme dans sa cabine!

--Aprs a, c'tait peut-tre bien pour le major Vif-Argent, car il les
aime, les cratures, celui-l! Quel coureur! Et il parat qu'il tait
toujours avec cette dame et sa servante.

--Mais qu'est-elle devenue?

--Je n'en sais plus rien, madame Marthe... Pour ce qui est d'tre sur
l'le, j'en suis certaine... certaine.

A cet instant le malade s'agita sur sa couche. Ses deux gardes cessrent
leur entretien. L'une prit une potion et lui en fit avaler quelques
cuilleres.

Bertrand avait cout leur conversation en se demandant s'il rvait;
trop faible pour croire  la ralit, trop intrigu pour ne pas tre
attentif, de mme que l'homme qui s'est veill au milieu d'un songe
intressant, aime  se rendormir, afin d'en poursuivre les pripties
imaginaires.

Mais, aprs avoir bu, le sommeil captiva srieusement ses sens. Aussi
en sortant de ce sommeil, avait-il  peu prs oubli les commrages
des deux bonnes dames, et toutes ses facults mentales taient-elles
excites par d'autres objets.

Son esprit s'claircissait; la mmoire lui revenait; avec elle, l'ordre,
le classement dans les ides.

Sans bouger, il promena autour de lui un regard timide. La chambre
dans laquelle il se trouvait tait fort simple, mais fort propre. Elle
souriait gaiement  un rayon de soleil, qui,  travers les branches
touffues d'un gros rable, masquant  demi une fentre, s'parpillait en
pluie d'or sur le plancher, aussi blanc que l'ivoire.

Le lit tait garni de rideaux en indienne, d'un bleu clair, comme ceux
des croises; une toffe semblable recouvrait les siges; mais pour
commune qu'elle fut, elle n'en avait pas moins un air de gaiet tout
rjouissant.

Bertrand remarqua avec tonnement que les meubles de la cabine qu'il
occupait sur vaisseau-amiral, avaient t apports dans cette pice. Il
y avait jusqu' sa petite table et ses botes de mathmatiques, et, dans
une cage, deux oiseaux moqueurs, que le jeune homme aimait tellement,
qu'il les avait pris avec lui en s'embarquant.

Ce spectacle fit naturellement retourner sa pense vers le pass.

Il se rappela qu'il avait reu l'ordre de rejoindre l'_Invincible_, o
il servait comme enseigne; sa soeur, la bonne Emmeline, pleurait bien
fort. Elle ne le voulait pas laisser partir. Mais il lui promit que ce
serait sa dernire expdition, et, sur cette promesse elle donna, bien
malgr elle toutefois, son consentement.

On avait aussitt mis  la voile.

L'expdition avait pour but de purger le golfe Saint-Laurent des pirates
qui l'infestaient.

La flottille royale se composait de trois navires, la frgate
l'_Invincible_, et deux bricks, le _Triton_ et l'_Hercule_.

Les pirates avaient t rejoints. Quels terribles hommes! Quel lugubre
btiment que leur _Requin_!

Attaqus par les trois anglais, ils s'taient battus avec une nergie
sauvage, et avaient hardiment lanc sur le vaisseau-amiral leurs
grappins d'abordage.

Dbouchant d'une coutille pour les repousser, Bertrand s'tait trouv
tout  coup en prsence d'un homme noir comme la nuit.

Il avait lanc son pe contre cet homme. Un cri affreux avait dchir
ses oreilles  travers le fracas de la bataille; un nuage sanglant
avait gliss sur ses yeux; et plus rien... le fil de ses souvenirs tait
rompu.

Ce fil, il cherchait  le renouer, quand le major Gurin entra dans la
chambre.

Il s'approcha du malade, lui tta le pouls.

--Ah! ah! fit-il, nous allons mieux, _febris se remittit; febris se
remittit_!

Prenant une chaise, il s'assit sans faon  ct du jeune homme.

Le major Gurin portait, ce jour-l, un costume de chirurgien de marine,
mais sans dsignation de corps. Une ancre seulement tait brode  sa
casquette, cisele sur les boutons de son uniforme.

En l'entendant parler franais Bertrand s'imagina que c'tait un
officier franais.

Cette supposition le rassura.

--Pourriez-vous me dire o je suis, monsieur? demanda-t-il.

--Je ne puis, mon jeune ami, _non possum_.

--Mais vous tes Franais, monsieur.

--Franais, oui, _Gallus sum_.

--Et chirurgien-major?

--On me donne ce titre, quoique,  parler franchement, il me manque
quelques diplmes. Mais cela ne fait rien, mon ami. Ayez confiance en
moi. Pour tailler dans le vif, l'emmancher, _caput reparare_, mon ami,
je crois sans vanit...

--Suis-je prisonnier de guerre, monsieur?

--A cela je rpondrai: Vous tes prisonnier de guerre!

--Chez les Franais?

--Chez des Franais. Mais il ne faut pas vous fatiguer, car vous avez eu
avec la mort une fire querelle; je ne vous engage pas  recommencer.
La camarade pourrait vous damer le pion! Allons, reposez-vous. Avant
une semaine, vous serez sur pied. Les blessures de la tte, _capitis
vulnera_, sont les plus saines quand elles ne tuent pas sur le coup;
rappelez-vous cela, jeune homme, rappelez-vous-le, _meminisse jubeo_!

--Un mot, docteur, rien qu'un! fit Bertrand. M'est-il permis d'crire?

--crire, hum! rpliqua le major Vif-Argent en sautillant dans la
chambre; hum! nous verrons. En tous cas, il faut attendre... quand la
gurison sera plus avance, mon ami. Aujourd'hui ne songez qu' vous
rtablir, c'est le principal. Les soins ne vous manquent pas. Votre
socit ne sera pas nombreuse, il est vrai. Mais je suis un compagnon
assez joyeux, _jocosus comes_, et si vous avez du got pour la table, la
chasse ou la pche, n'ayez pas d'inquitude, vous trouverez ici de quoi
vous satisfaire  souhait.

--J'aurais voulu envoyer de mes nouvelles...

--A votre soeur! mon ami, rassurez-vous, c'est fait.

--Comment, monsieur! fit le bless, surpris.

--C'est fait, vous dis-je, rpliqua le docteur en souriant. Mademoiselle
Emmeline sait que vous tes entre bonnes mains.

--Elle sait que je suis ici!

--Je n'ai pas dit cela. Mais encore une fois, je vous dfends de parler
davantage. N'interrogez pas vos gardes, elles ont ordre de ne point vous
rpondre. Au revoir! Si vous observez mes prescriptions, dans quinze
jours, au plus, nous courrons les bois ensemble. Me promettez-vous
d'tre sage?

--Oui, monsieur, rpondit Bertrand avec un sourire.

--Madame Marthe! appela le docteur.

Une des gardes parut  la porte d'une pice contigu.

--Madame Marthe, lui dit-il, notre patient est en bonne voie. Il voudra
sans doute jaser avec vous, j'espre que vous ne l'couterez pas.

--Pas plus que si j'tais sourde-muette de naissance, mon major, dit la
vieille femme.

Se tournant alors vers Bertrand:

--Vous voyez, mon ami, que je ne vous prends pas en tratre, lui dit-il
gament.

Il partit sur ces mots, et le bless ne tarda gure  retomber dans un
assoupissement qui dura jusqu'au lendemain.

Son rtablissement fit des progrs rapides. Bientt il put se promener
devant la maisonnette.

L'automne avait rougi la chevelure des arbres. Mais on tait au milieu
de cette dlicieuse saison que les Amricains appellent l't indien,
_indian summer_; le soleil tait chaud encore; le ciel, d'un bleu
limpide, et la nature, au milieu des fruits savoureux dont elle avait
charg ses plantes, talait toujours mille fleurs charmantes.

Construite sur la baie Prinsta, la maison habite par Bertrand jouissait
d'une vue splendide, qui embrassait un horizon immense, ferm par les
ctes vaporeuses du Labrador.

L'enseigne ne savait point sur quelle partie du globe on l'avait
transport. Il essaya naturellement de s'orienter, ds que ses facults
furent rentres dans leur tat normal.

Mais, si par une attention dlicate, dont la cause lui chappait, on
avait mis dans sa chambre sa petite bibliothque, ses meubles, ses
botes de marine, les boussoles, les octants et les instruments qui
pouvaient l'aider  reconnatre sa position en avaient t retirs.

Fidle  sa parole, le docteur Gurin tenait  Bertrand bonne compagnie.
Chaque jour, il passait plusieurs heures avec lui, et faisait de son
mieux pour le distraire. En toute autre occasion, l'enseigne et t
enchant d'avoir fait la connaissance du docteur. Mais,  mesure que
ses forces augmentaient, il sentait l'ennui le gagner. Ni les parties de
chasse dans les environs, ni les parties de pche dans la baie, ni
les dlicatesses d'une nourriture exquise ne le pouvaient contenter.
L'incertitude de sa situation l'accablait. Questionn  cent reprises
sur ce sujet, le major avait rpondu nettement qu'il ne dirait rien.

Depuis qu'il se levait, les infirmires de Bertrand avaient t
remplaces par deux hommes qui l'accompagnaient partout, mme quand il
sortait avec le chirurgien.

Les tentatives du jeune homme pour obtenir quelques renseignements de
ces gens n'eurent pas plus de succs.

Il tait dsespr.

Encore s'il avait eu un canot  sa disposition! car ayant gravi trois
ou quatre fois les roches de la table  la Tte, masse de calcaire
schisteuse, qui, tour gante, commande l'Ocan par une lvation
perpendiculaire de plus de cent cinquante pieds, il avait aperu, noye
dans la brume, une terre vers laquelle tendaient tous ses voeux.

Mais aucune embarcation n'tait laisse  sa disposition.

Cependant, bien qu'on lui cacht avec soin l'occupation de ceux qui
le tenaient prisonnier, il souponnait que c'taient les Requins de
l'Atlantique.

Ce soupon aiguisa son dsir de recouvrer la libert.

L'hiver approchait. Il fallait se hter; car les nuits devenaient dj
froides, et des brouillards pais voilaient frquemment les rayons du
soleil.

Un soir, Bertrand, fouillant une malle gui avait t transporte de
l'_Invincible_ dans sa chambre, mit la main sur une lettre de madame
Stevenson.

L'criture de cette lettre causa au jeune homme une rvolution
spontane.

Tout un monde d'images brilla devant son cerveau.

Et, par une de ces ractions intellectuelles inexpliques, quoique
assez communes, il se rappela mot pour mot le dialogue de ses deux
gardes-malades, alors que le dlire l'avait quitt.

--Je suis sur une le, s'cria-t-il, je m'en doutais, et Harriet est
ici; peut-tre  quelques pas de moi!

La lumire avait t aussi vive que soudaine, aussi clatante que
profonde.

Dsormais Bertrand tait convaincu, comme s'il en avait reu
l'affirmation un moment auparavant, que madame Stevenson, prisonnire
des Requins de l'Atlantique, habitait quelque retraite cache  peu de
distance.

En fallait-il plus pour le dterminer  presser son vasion et  essayer
d'arracher son Harriet chrie  leurs odieuses perscutions?

En croupe sur sa passion nouvellement rveille, l'imagination de
Bertrand fit dans les champs de la fantaisie des courses folles, 
travers lesquelles passrent sous ses yeux les scnes les plus hroques
des romans de chevalerie qu'il avait lus.

Il s'endormit berc par des rves insenss.




                                  IV

             MADAME STEVENSON ET LE COMTE ARTHUR LANCELOT


Revenons  madame Stevenson, que nous avons laisse avec sa femme de
chambre, dans une cabine infrieure du _Requin_.

Grandes furent leurs apprhensions quand, autour d'elles, vibrrent les
assourdissantes clameurs du combat.

Chez les mes faibles, l'effroi est une des causes les plus fcondes de
la prire. Les thaumaturges de tous les cultes l'ont si bien compris,
que c'est par ce sentiment, surtout qu'ils entreprennent d'en imposer 
leurs cratures.

leves dans la foi catholique, Harriet et Catherine tombrent  genoux
et se mirent en oraisons.

Mais les violentes secousses que recevait le navire et qui le courbaient
 chaque instant de bbord  tribord, ne leur permirent pas de rester
longtemps dans cette position.

Elles se levrent, s'assirent sur un cadre, et se tinrent cramponnes au
chlit.

A peine la lampe projetait-elle une clart suffisante pour clairer
l'troit rduit. La pnombre ajoutait encore  l'horreur de leur
situation.

Les dtonations successives de l'artillerie, le crpitement de la
fusillade, le ruissellement, des flots aux flancs du btiment, les
craquements de sa membrure, et les cris sauvages que redisaient des
chos trop fidles, avaient rendu la pauvre Kate presque folle.

Elle appelait  son aide tous les saints du calendrier, et ses doigts
grenaient, avec une vivacit fivreuse, un long chapelet, chaque fois
que le vaisseau reprenait, pour un moment, son quilibre.

Il cessa de rouler et de tanguer aussi brusquement  l'heure de
l'abordage: elles se crurent sauves.

--Ah! s'cria madame Stevenson, Dieu soit lou! les brigands ont t
vaincus. On ne les entend plus hurler, comme des dmons, au-dessus de
nos ttes. Mon mari les aura battus, car c'est lui qui les poursuit,
j'en suis sre; il devait mettre  la voile le lendemain de notre
enlvement.

--Vous pensez, madame? dit la soubrette d'une voix mal assure.

--Je l'espre.

--Est-ce que sir Henry... O mon doux Jsus!

Cette exclamation lui fut arrache par le retentissement formidable de
la caronade que venait de tirer Samson.

--Ce n'est rien, dit Harriet; un coup de canon de plus.

--Oh! il m'a donn l, fit Kate en frappant sur son coeur.

--N'ayez donc plus peur comme cela. Le danger est loin...

--Je voudrais bien le croire, madame...

--Si au moins nous pouvions voir ce qui se passe l haut!

--Voir! Ah! madame, qu'est-ce que vous dites? J'aimerais mieux mourir,
oui, mourir, que d'assister  de pareilles choses. Tenez, voil que
a recommence! Sainte Marie, mre de Dieu, priez pour nous, pauvres
pcheurs...

--On vient, dit madame Stevenson.

--On vient! je me sauve! Cachez-vous aussi, madame; l, sous ce lit!

En prononant ces mots, la camriste s'tait jete  terre et
s'efforait de se fourrer sous le cadre. Mais l'espace entre le plancher
et le bois de la couchette n'tant pas assez large, elle se meurtrissait
inutilement la tte.

Harriet ne put s'empcher de sourire.

--Voyons! ayez un peu de courage, au moins, lui dit-elle.

--Du courage! c'est bien facile  dire...

--Relevez-vous, Kate.

--Mais madame!...

--On heurte! Relevez-vous, vous dis-je.

--Ouvrez! cria-t-on du dehors.

--Ouvrir! rpondit Harriet, tonne d'entendre une vois autre que celle
du docteur; ouvrir! nous ne le pouvons, nous n'avons pas la clef.

--Si vous n'ouvrez pas!... reprit la voix furieuse.

--Mais, puisque nous n'avons pas la clef.

--Ah! madame! madame! sanglotait Kate en se blottissant dans le cadre.

Des coups de hache rsonnrent contre le frle panneau de sapin. Bientt
il vola en clats.

Un matelot, les mains dgouttantes de sang, la figure rougeaude,
horrible, apparut derrire la porte enfonce.

Ses yeux ptillaient de dsirs; un sourire lubrique distendait sa
bouche.

Madame Stevenson prvit une scne terrible. Oubliant ses craintes, elle
s'arma, de vaillance pour tenir tte  l'orage.

--Ah! mes poulettes, mes petites chattes, vous vous enfermez comme a!
dit le matelot.

--Sortez! retirez-vous, ou j'appelle! s'cria Harriet en marchant
rsolument vers l'homme.

--Appelle, mon ange, appelle! appelle jusqu' demain. Nous allons jouer
un petit peu ensemble, n'est-ce pas?... C'est qu'elle est gentille, tout
de mme! Allons, mon ange, ne fais pas la mchante: je te veux plus de
bien que de mal. Mais o diable est l'autre cocotte?... je ne la vois
pas... a ne fait rien, ma petite rate: tu me suffiras...

Il lana sa hache derrire lui, et saisit madame Stevenson entre ses
bras.

--A l'aide!  l'aide! cria-t-elle en se dbattant.

--Pourquoi faire ta mijaure? disait le matelot en cherchant 
l'embrasser. On en a vu d'autres, et d'aussi faraudes que toi...

Avec ses ongles, Harriet lui labourait le visage, et toujours elle
criait:

--A l'aide!  l'aide! Help! help!

--Si tu continues comme a, la belle, je me fche, dit l'agresseur, qui
russit  la renverser sur le bord du cadre.

Mais alors, Kate dboucha de sa cachette, se prcipita sur le marin,
l'treignit par derrire, et le mordit si cruellement au cou, qu'il
poussa un rugissement de rage.

--Help! help! rptait madame Stevenson, sans cesser d'opposer  ce
misrable une rsistance opinitre.

Dj, entre les deux femmes, dont l'une menaait de lui crever les yeux,
aprs lui avoir mis toute la face en sang, et l'autre s'tait maintenant
prise  l'trangler au moyen de sa cravate, il courait risque de payer
chrement son excrable tentative, quand le major Vif-Argent arriva dans
la cabine.

Sans articuler une syllabe, il plaa un pistolet sur l'oreille du
matelot et lui fit sauter la cervelle.

Harriet et Kate furent inondes de dbris et de sang.

--Vous me pardonnerez mon procd, madame, dit le major, en repoussant
du pied le cadavre, qui avait roul sur le parquet; mais avec nos gens,
il n'y a pas deux manires d'agir. Parfaitement traits quand ils se
comportent bien, nous les tuons quand ils commettent une faute: c'est
notre rgle. Veuillez accepter mon bras. Je vous conduirai dans une
autre pice, o vous pourrez changer de toilette.

Sans pouvoir rpondre, tant elle tait trouble, madame Stevenson prit
silencieusement le bras du chirurgien, et ils montrent dans la premire
batterie.

Le docteur Gurin avait trop de tact pour la mener sur le pont, o se
droulait un spectacle hideux.

La vue de la seconde batterie, avec ses parois noires de poudre, ses
mares de sang, ses sabords, ses affts briss, le dsordre qui rgnait
dans ses dispositions, si parfaites deux heures auparavant, n'tait dj
que trop propre  impressionner douloureusement les pauvres femmes.

--Je vous mne  la cabine, o j'ai fait dposer vos effets, dit-il 
madame Stevenson.

--Merci de cette attention, monsieur, balbutia-t-elle, branle par ces
motions diverses.

--Voici ma chambre, continua-t-il en ouvrant une porte. Veuillez vous
habiller promptement, car je vous prviens que vous allez nous quitter.

Les yeux d'Harriet interrogrent le major.

--Hlas! oui, dit-il, en adressant un regard tendre  Kate, j'ai le
malheur de vous perdre, _calamitas est_.

--Nous partons! s'cria la soubrette; nous sommes libres, hein? quel
bonheur! En dbarquant  Halifax, je ferai dire une messe  ma sainte
patronne.

--Pouvez-vous nous dire o nous irons, monsieur? demanda madame
Stevenson.

--Vous remonterez  bord du _Wish-on-Wish_.

--Le cutter!

--Oui, madame. Mais faites votre toilette! il faut que je m'occupe de
mes blesss. Dans une demi-heure, j'aurai le chagrin de vous prsenter
mes adieux.

--Et pour moi, ce n'en sera pas un de me sauver de cette abominable
cassine! rpliqua schement Kate.

--Ne riez pas! ne riez pas! _Risum tene, puella, sed non virgo_, dit-il
en se retirant.

A peine tait-il parti, que madame Stevenson sentit, par un tremblement
sous ses pieds, que le navire tait en mouvement.

--O peuvent-ils vouloir nous mener  prsent? pensait-elle.

Machinalement, elle prit une robe et s'habilla.

Kate tait incapable de lui prter ses services. Elle tournait dans la
cabine comme une insense.

Le docteur rentra.

--Vous tes prte, madame! dit-il.

Harriet rpondit par un signe de tte affirmatif.

Elle tendit son bras au major, et, comme ils traversaient la batterie,
un clair immense dchira l'obscurit de la nuit, qui commenait 
tomber.

Une explosion foudroyante accompagna l'clair.

--Ah! ciel, qu'est-ce encore que cela? murmura la jeune femme
bouleverse.

La frgate ennemie qui saute, dit froidement le chirurgien.

--La frgate... C'tait donc le vaisseau-amiral?

Le major Gurin ne rpondit pas.

--Dites-moi, monsieur, oh! dites-moi, s'cria Harriet, si mon mari...

Sa gorge se serra; ses yeux se voilrent.

L'officier lui fit respirer un flacon de sels; puis, sans mot dire, il
l'entrana vers un sabord ouvert.

Deux matelots s'emparrent d'elle et la descendirent,  moiti vanouie,
sur le _Wish-on-Wish_.

Kate, aussi perdue que sa matresse, fut descendue de mme.

--Au revoir! leur dit le major, avec un geste de la main.

--Larguez l'amarre! cria le patron du cutter.

Un coup de hache trancha la corde qui retenait l'embarcation au _Requin_,
et le _Wish-on-Wish_ s'en loigna  toutes voiles.

Le surlendemain, il jetait l'ancre dans la baie de la Chaloupe, sur la
cte mridionale d'Anticosti,  quarante milles environ de la pointe
Est, et  trente de la baie de Prinsta, o Bertrand fut transport
presqu' la mme poque.

Madame Stevenson tait souffrante.

On la dposa avec Kate dans une maison en bois au bord de la mer.

Leurs effets, et divers objets indiquant qu'elles taient destines 
demeurer longtemps dans cet endroit, furent aussi dbarqus.

La cabane tait dans un mauvais tat.

Les marins du Wish-on-Wish se htrent de la rparer pour la rendre
habitable.

Elle renfermait trois pices, l'une fut affecte  la cuisine, une autre
 la salle commune, la troisime servit de chambre  coucher  Harriet.

Kate se dressa un lit dans la cuisine.

Le bateau fut solidement amarr  un auray; et les matelots s'occuprent
 la chasse ou  la pche.

Madame Stevenson renouvela ses tentatives, pour savoir o elle tait, ce
qu'on voulait d'elle, ce gui s'tait pass pendant le combat.

Elle n'apprit rien, sinon que les pirates, assaillis par trois navires
de la marine royale, avaient couru grand risque d'tre capturs, mais
que le _Wish-on-Wish_, dpch  la recherche du _Caman_, ayant ramen
ce vaisseau, la fortune s'tait retourne du ct des Requins de
l'Atlantique.

Ils avaient coul un des btiments anglais, fait sauter l'autre,
incendi le troisime.

Qui les commandait? Quels taient leurs officiers? D'o venaient-ils?
Ces questions demeuraient sans rponse.

Prive des galanteries du major Vif-Argent, et aprs avoir dpens
infructueusement, un nombre incalculable d'oeillades incendiaires,
en faveur du patron du cutter, Catherine devint morose, revche,
insupportable  sa matresse et  elle-mme.

Pour comble d'infortune, les beaux jours s'clipsaient dans les brumes
de l'Ocan, et madame Stevenson envisageait avec horreur la perspective
d'un long hiver dans cette contre sauvage, lorsqu'un matin, elle fut
rveille par le petit canon du Wish-on-Wish.

--Le commandant arrive!

La nouvelle, porte de bouche en bouche, arriva bientt  son oreille.

--Je le verrai cette fois, je veux le voir, lui parler! s'cria la jeune
femme, en sautant hors de son lit.

Malgr son abattement moral, elle avait toujours mis un soin minutieux 
sa toilette.

Ce jour-l, elle s'habilla avec toute la coquetterie possible. Et,
vraiment, elle put se dire, sans vanit, en interrogeant son miroir,
qu'il serait aveugle ou idiot l'homme qui ne l'admirerait pas.

Kate avouait ingnument que jamais elle ne l'avait vue si belle et que
le roi d'Angleterre lui-mme ne manquerait pas de la demander en mariage
s'il la rencontrait!

--Eh bien, dit Harriet, maintenant, je vais le trouver. Il est  bord du
cutter, n'est-ce pas?

--Oui, madame. Il y est mont, tout en descendant de cheval, avec son
grand diable de domestique.

--Suivez-moi!

--Moi! aller avec vous, madame! je n'oserais...

--Venez toujours.

Elles sortirent et aperurent le capitaine qui s'avanait vers elles.

Malgr sa dtermination, Harriet se sentit frmir,  l'aspect de cet
homme noir, auquel tant de mystres, de sombres mystres faisaient une
escorte redoutable.

Catherine s'effaa, en tremblant, derrire sa matresse.

Le capitaine aborda madame Stevenson et la salua froidement.

--Madame, lui dit-il, vous passerez l'hiver ici. Il sera pourvu  ce que
vous y soyez aussi bien que possible.

Ce dbut ranima la hardiesse de la jeune femme. Elle s'tait promis de
jouer le tout pour le tout. Elle lana intrpidement son enjeu.

--M. le comte Arthur Lancelot, rpondit-elle avec une ironie mordante,
pourriez-vous me dire depuis quand un galant homme enlve brutalement
une femme, la trane dans un navire,  la merci d'une canaille honte,
et se permet de disposer d'elle comme d'une chose...

--Madame, interrompit le capitaine avec plus d'aigreur qu'il n'en aurait
voulu montrer, les rcriminations sont superflues. Le comte Arthur
Lancelot, puisque vous savez mon nom, agit comme il lui plat. Il ne
rend raison de ses actes  personne. Sa volont fait la loi. Vous tes
reste assez longtemps prs de lui pour l'apprendre. Mais si vous avez
besoin d'une confirmation plus positive recevez-la par sa bouche.

--Oh! vous ne tiendrez pas toujours ce langage, misrable forban!
s'cria-t-elle avec rage.

--Madame! madame! supplia Kate en la tirant par sa robe pour l'engager 
ne point irriter celui qui disposait de leur sort.

--A quoi bon des menaces ou des injures! fit-il en haussant les paules.
N'ai-je pas votre vie entre mes mains?

--Eh bien, prenez-la donc! prends-la, monstre! dit-elle, en se jetant
sur lui, pour lui arracher son masque.

Le bras de Samson, masqu comme le capitaine, l'carta rudement.

--Ne lui fais point de mal, dit Lancelot.

--Non, matre.

Le balafr se contenta d'enlever madame Stevenson de terre et de la
porter dans la maisonnette.

Ensuite il partit.

Arthur tait retourn sur le _Wish-on-Wish_.

Harriet s'enferma dans sa chambre, dont la fentre donnait sur le
cutter. Toute la journe, elle rflchit et surveilla le petit btiment.

Le comte ne le quitta point.

Dans la soire, sous prtexte qu'elle avait la migraine, Harriet
congdia Kate de bonne heure, feignit de se coucher, et teignit sa
lampe.

Mais elle se releva aussitt, revint  la fentre et continua de guetter
le Wish-on-Wish.

Une lumire brillait par le vitrage de la cabine, vitrage plac sur le
pont, on s'en souvient. Depuis plusieurs heures, la nuit drapait de
son linceul la terre et l'onde; madame Stevenson ouvrit sa fentre, la
franchit, descendit, sans bruit sur la grve, monta, en retenant son
haleine, sur le cutter, et couta.

On n'entendait que le clapotis monotone de la mer contre les battures,
et, dans le lointain, les glapissements de quelques btes fauves.

Harriet se pencha sur le vitrage: elle regarda, regarda avidement; elle
regarda jusqu' ce que la lumire dispart.

Alors, elle revint chez elle, ferma la fentre, se jeta sur son lit,
et, comme si elle cdait  un besoin imprieux, trop longtemps comprim,
elle se roula, en proie  un accs de rire pileptique.




                           QUATRIME PARTIE

                        LANCELOT ET GRANDFROY




                                  I

                      LE SECRTAIRE PARTICULIER


La nuit tait froide, tempteuse; il tombait une pluie glaciale; le vent
soufflait avec des beuglements sinistres; et  ses longs cris de colre,
l'Atlantique rpondait par des vois plus terribles encore.

Et il faisait noir! noir, qu'on n'apercevait rien que la blanche crte
des vagues, qui s'entrechoquaient sur les ctes d'Halifax.

Quoique ancr dans une anse troite, protg contre les souffles de
l'air par des falaises inaccessibles, le _Wish-on-Wish_, dansait comme
s'il et t en pleine mer.

--Je crois qu'il faudrait gagner le large, dit un matelot au patron.

--De vrai, si a continue, nous pourrons bien nous jeter sur un de ces
chicots.

--Non, dit le capitaine Lancelot, qui malgr les oscillations
effrayantes du cutter, se promenait sur le pont avec autant d'aisance
que s'il et t sur la terre ferme par un temps calme; non, dans une
heure ce sera fini.

Ses deux subordonns se turent: bien que vieux marins expriments
l'un et l'autre, et bien que l'ouragan leur et paru devoir persister
plusieurs jours, ils avaient dans le commandant une confiance si
absolue, qu'ils acceptrent sa parole comme une certitude.

--Envoie une amarre! ordonna celui-ci.

L'amarre fut lance  un canot qui approchait pniblement quoique dirig
par six hommes vigoureux.

--Tu as vu la personne! dit-il  l'un.

--Oui, capitaine.

--Elle attend?

--Oui, capitaine.

--Au Creux-d'Enfer.

--Oui, capitaine.

--C'est bien; amne!

Ce dialogue, chang entre Lancelot et un des bateliers, avait eu lieu
pendant que les autres cherchaient  accoster le cutter, sans se briser
contre son flanc.

L'opration, qui et t difficile dans le jour, devenait excessivement
prilleuse au milieu de cette nuit sombre.

--Samson! cria le comte.

--Oui, matre, rpondit le balafr, derrire lui.

--Fais comme moi.

--Oui, matre.

Lancelot, profitant d'un moment o le canot apparaissait  une brasse
environ du Wish-on-Wish, sauta lgrement dedans.

Samson en voulut faire autant, un instant aprs. Mais soit qu'il et mal
calcul la distance, soit qu'une vague et alors largi l'intervalle qui
sparait les deux embarcations, il manqua son but et tomba  l'eau.

--Des boues! des boues! cria le comte aux gens du cutter; rpandez des
boues dans la baie; allumez des torches; cinq cents louis  qui sauvera
mon pauvre Samson!

Et, s'adressant au pilote du canot:

--Au Creux-d'Enfer, dit-il.

Il fallait vraiment que la foi des Requins de l'Atlantique en leur chef
dpasst toutes les bornes, pour obir sans murmurer  cet ordre, car
la mer tait si mauvaise que, quelques minutes auparavant, le pilote du
canot disait:

--Le bon Dieu doit nous aimer diantrement pour nous laisser revenir
par une tourmente semblable. Mais s'exposer  recommencer le voyage, ce
serait tenter la mort qui n'a point voulu de nous, cette fois!

De fait, aucun des marins ordinaires de la Nouvelle-cosse ne se
ft hasard  longer la cte d'Halifax  cette heure o les lments
dchans se livraient sur l'Ocan  une pouvantable scne de fureur.

Sans tre accompagns de leur commandant, les pirates eux-mmes eussent
hsit  l'entreprendre; lui avec eux, rien n'tait impossible, rien
n'tait prilleux; ils ne doutaient que du doute.

Les matelots s'appuyrent donc hardiment sur leurs rames, et le pilote
cda au capitaine sa place  la barre.

Celui-ci dirigea le canot aussi facilement que si on avait t en
plein soleil. Il voyait venir les lames, les vitait lestement ou les
franchissait avec la plus grande lgret, sans embarquer une seule
goutte d'eau.

C'et t merveille de contempler le frle esquif bravant la rage des
flots, alors que des navires de fortes dimensions eussent refus,  tout
prix, de sortir de leur mouillage.

Cependant, le comte tait inquiet, vivement inquiet.

Des attaches de plus d'un genre le liaient  Samson. C'tait un des
seuls tres au monde qui connussent tous ses secrets, et c'tait le plus
dvou de ses serviteurs.

--Ah! puisse-t-il n'tre pas perdu, pensait-il! J'ai promis cinq cents
louis; mais j'en donnerais vingt fois, mille fois autant pour que cet
accident ne ft pas arriv! Je ne suis pas superstitieux, pourtant je le
considre comme un triste prsage.

Ils naviguaient depuis une demi-heure. Le suaire qui cachait le ciel se
dchirait en pices; les rafales perdaient de leur violence; les vagues
diminuaient de volume; tous les symptmes d'une embellie apparaissaient,
quand une ombre, d'un noir profond, s'estompa entre deux caps normes.

Un sourd et long mugissement, comme celui d'une cataracte, s'levait,
augmentant  mesure que le canot avanait.

--Avez-vous les lanternes? demanda le capitaine au pilote.

--Oui, commandant; elles sont sous le banc de l'avant.

--Allume!

Le pilote battit du briquet et alluma deux lanternes, qu'il fixa  la
proue de l'embarcation.

Un fort courant l'entranait dans un goulot entre les caps, o l'on
distinguait parfaitement alors l'orifice d'une caverne.

L'onde s'y prcipitait en tournoyant avec un bruit infernal.

--Sciez le courant, sciez le courant, dit Lancelot en pointant l'entre
de cette caverne.

Les matelots se mirent  ramer en arrire, afin de n'tre point emports
par l'imptuosit du tourbillon.

Ainsi, le canot descendit lentement et s'engagea dans un souterrain
tortueux.

A la vote humide, suintante, pendaient des stalactites qui refltaient
leurs formes bizarres et projetaient, aux lueurs des lanternes, mille
rverbrations blouissantes comme des pierreries.

Les nocturnes mariniers firent un mille environ dans ce passage, et ils
abordrent enfin  une sorte de prcipice semi-circulaire, dans lequel
on apercevait les ouvertures de plusieurs autres galeries.

Un air frais et piquant indiquait que ce prcipice tait largement
dcouvert  sa partie suprieure.

C'tait le Creux-d'Enfer, situ, nous l'avons dit,  une courte distance
d'Halifax, et qui communiquait avec l'Atlantique par divers couloirs.

--Donne-moi une lanterne, dit Lancelot au pilote.

Celui-ci s'empressa d'obir.

--Il faudra, continua le capitaine, en prenant la lanterne, il faudra
vous tenir sous la vote, afin qu'on ne puisse distinguer votre lumire;
tu me comprends?

--Oui, capitaine.

--Si j'ai besoin d vous, je sifflerai.

--Oui, capitaine.

--S'il tait ncessaire de se presser, je tirerais un coup de pistolet,
suivant l'habitude.

--Oui, capitaine.

--Si, par hasard, vous entendiez du bruit au-dessus de l'abme, il
faudrait me prvenir. Je serai dans la salle ronde.

--Oui, capitaine.

--S'il y avait urgence, un coup de pistolet, je le rpte.

--Oui, capitaine.

Arthur Lancelot sauta  terre, ramena sur lui les plis d'un ample
manteau et s'enfona dans l'un des couloirs.

Au bout de cent pas, ce couloir dbouchait dans une salle, faiblement
claire par une lanterne semblable  celle que le comte tenait  la
main.

Un homme, couvert d'un manteau, et masqu comme lui, s'y promenait.

--Je suis en retard, dit Arthur en lui tendant la main; mais le temps
tait si affreux...

--Je m'tonne seulement, dit l'autre, que vous ayez eu la hardiesse
d'affronter la mer. Sur terre j'avais peine  garder mon quilibre en
venant ici.

--Voyons  nos affaires! Que dit-on en ville?

--Oh! il y a du nouveau. Je ne vous engage pas  vous montrer.

--Bien au contraire.

--Si vous le faites, vous tes perdu!

--Quoi! vous seriez devenu poltron, Charles? Est-ce que la diplomatie
vous aurait amolli le coeur? Je vous ai vu si audacieux quand ce pauvre
Maurice...

La voix du comte s'tait attendrie. Son interlocuteur l'interrompit
vivement.

--Je me suis si peu amolli, que j'ai dcid de reprendre la mer. Le
mtier de scribe ne me va pas. Maintenant j'ai tous les secrets du
gouverneur-gnral; je sais  fond la politique anglaise. Assez du
secrtariat! Je laisserai la plume pour le sabre. N'avez-vous pas
objection  me charger encore du commandement du _Caman_?

--Non, dit Lancelot, et je ferai mieux: je vous abandonnerai le
commandement des deux navires.

--Oh! pour cela, non; je n'y consentirai point. Vous avez sur nos
gens une autorit  laquelle je ne puis prtendre; vos talents,
votre bravoure sont inapprciables. Les Requins de l'Atlantique ne
reconnaissent et ne reconnatront jamais, tant que vous vivrez, d'autre
matre que vous. Au reste, mon frre, en mourant, vous a dlgu ses
pouvoirs...

--Pauvre, pauvre Maurice! murmura Lancelot d'un ton mouill.

--C'est donc convenu? reprit l'autre.

--Oui, dit le comte, il est convenu que vous serez chef des Requins.

--Mais vous?

--Moi, je me retire.

Il y eut un moment de silence.

--Vous vous retirez! rpta ensuite Charles.

--J'y suis dtermin.

--Quoi! le dgot?

--Non, non, ce n'est pas le dgot. Au contraire, elle me plat, cette
vie d'aventures. Mais... j'ai un motif... une raison majeure... Plus
tard, je vous communiquerai... D'ailleurs, vous tes dcid  vous
allier aux Amricains...

--Oui; et c'est pour cela, vous le savez, que j'ai travaill durant deux
mortelles annes dans l'ombre, afin d'obtenir l'emploi de secrtaire
intime du gouverneur. Maintenant j'ai entre les mains les rouages de la
politique coloniale. J'espre qu'avec l'aide des Yankees, et le
concours de la France, nous reprendrons aux Anglais toutes nos anciennes
possessions transatlantiques. Que voulez-vous, nous avons t pendant
deux sicles marins de pre en fils; par consquent les ennemis jurs
de l'empire britannique; mais je conois peu que vous qui, depuis vingt
ans, partagez si noblement, si utilement nos travaux, nos haines et nos
amitis, vous si longtemps la compa...

--Assez, Charles! assez! ne rappelez point des souvenirs si chers et si
douloureux.

--Mais pourquoi vouloir vous retirer  la veille d'une bataille
dcisive? Les cabinets de Washington et de Saint-James sont brouills;
la guerre clate...

--Eh! que me fait la guerre! s'cria Lancelot avec impatience.

--Vous avez pourtant jur sur la tombe de mon frre, de ce frre dont
vous portez le nom...

--Vous me faites souffrir, Charles! dit amrement le comte.

--Vous faire souffrir, moi! oh! Dieu m'en prserve! rpliqua-t-il avec
chaleur.

Arthur lui tendit affectueusement la main.

--C'est rsolu, dit-il; vous me succderez au commandement des deux
navires. Ne m'interrompez pas. Je le veux. Mais demeurez chez le
gouverneur jusqu' ce que je vous prvienne. Le cutter est en rade. Nous
partirons ensemble ds que j'aurai termin  Halifax...

--Mais n'allez pas  Halifax! s'cria le secrtaire.

--J'irai.

--Malheureux, vous y serez pris!

--Je ne crains rien.

--Vous ne savez donc pas que vous tes  demi dcouvert!

--Vous plaisantez!

--Je plaisante, dites-vous. Il serait  souhaiter! Moi-mme, on me
souponne. Votre duel a fait sensation. Furieux d'avoir t bless, ce
misrable capitaine a rpandu, sur votre compte, mille bruits absurdes.
Il n'a trouv que trop d'envieux et d'oisifs pour l'couter. Votre
dpart subit, aprs le duel, a t diversement interprt. Le
gouverneur lui-mme s'en est mu. Il m'a mand dans son cabinet, et m'a
srieusement questionn sur votre compte. J'ai rpondu, comme toujours,
que vous tiez fort riche, fantasque, passionn pour l'imprvu. Peu
satisfait de cette rponse, il parlait de faire fouiller la maison de
la rue de la Douane; car on rptait,  qui voulait l'entendre, que
vous tiez un espion du gouvernement amricain. Mais, par bonheur, je
me rappelais la disparition subite de la femme du vice-amiral. Supposant
que c'tait vous qui l'aviez enleve...

--Vous supposiez juste, Charles.

--Supposant, dis-je, que vous l'aviez enleve pour en faire un otage,
je dis  Son Excellence que, si elle daignait me promettre le secret, je
lui ferais une confidence...

--Ah! rpliqua Arthur gaiement, et vous lui dites sans doute qu'amoureux
de madame Stevenson, nous avions ensemble tir une borde, suivant
l'expression de nos matelots.

--C'est cela mme, mon cher. Son Excellence trouva le tour ravissant.
Elle demanda mme si sir Henry l'accepterait aussi bnvolement que les
autres escapades de madame son pouse. Je me flicitais de l'avoir mis
hors de la voie, quand arriva la nouvelle du dsastre de la flottille
dpche d'Halifax contre les Requins, et de la mort du vice-amiral.

--Que dit-on alors?

--Quelques hommes chapps au naufrage rapportrent que les trois
navires avaient t dtruits. Les habitants d'Halifax furent consterns.
Le capitaine Irving vous avait-il devin ou ne voulait-il que vous
perdre dans l'opinion publique? Mais il pronona votre nom dans un club,
en ajoutant que vous pouviez bien faire partie...

--Des Requins de l'Atlantique! dit Arthur en riant.

--Il raconta qu' un dner chez Son Excellence, au cottage de Bellevue,
vous aviez pris leur dfense.

--Pouvais-je faire autrement? repartit Lancelot en riant de plus en
plus fort. Mais le drle a exagr, car je me suis content de nier
l'existence de nos personnes.

--Quoiqu'il en soit, poursuivit le secrtaire, depuis lors beaucoup de
gens vous suspectent. Moi-mme, je suis l'objet d'une surveillance fort
gnante, et je sens qu'il est temps de quitter la place.

--Pouvez-vous tenir encore une semaine?

--Oh! avec des prcautions, un mois...

--Bon, bon, cela suffit. Je reparatrai demain  Halifax. Je ferai ma
visite habituelle  Son Excellence, et saurai bien, soyez-en sr, fermer
la bouche aux braillards. N'y a-t-il plus rien autre?

--Non; seulement M. du Sault est fort malade. On dit sa fille souffrante
aussi. La perte de leur fils...

--Il n'est point mort. Je vous en parlerai dans quelques jours... A
demain, chez le gouverneur... Il va sans dire que nous ne nous sommes
pas encore vus.

Ils sortirent du couloir; le secrtaire enfila un troit sentier qui
serpentait jusqu' la crte du prcipice; et, quand il eut disparu,
Arthur Lancelot appela ses bateliers, remonta dans le canot et se
replongea dans le souterrain.




                                  II

                           MONSIEUR DU SAULT


Le capitaine revint, sans encombre,  son cutter.

Il avait hte d'tre rassur sur le compte de Samson. Celui-ci tait
excellent nageur; Lancelot esprait que, malgr la fureur de la tempte
au moment o il tait tomb  la mer, il avait russi  chapper 
l'abme.

On lui apprit, hlas! que ses esprances taient illusoires. Deux ou
trois fois, on avait vu Samson remonter sur l'eau et lutter contre
l'imptuosit des flots, mais il n'avait pu atteindre une seule des
cordes ou des boues qu'on lui avait jetes.

On supposait qu'il s'tait noy ou bris sur les rochers.

Le comte rentra dans sa cabine et pleura.

Il avait perdu le meilleur, le plus fidle de ses serviteurs: la fortune
se tournait contre lui.

En vain essaya-t-il de fermer les yeux. La nuit se passa lentement, pour
Lancelot, dans une cruelle insomnie.

Le lendemain il fit une toilette svre, soigne, et donna ordre qu'on
le conduist  Halifax.

Vers midi, il dbarqua au quai du Roi. Aussitt, il se rendit  la
Maison du Gouvernement.

Une foule de solliciteurs se pressaient dans les antichambres de sir
George Prvost.

L'huissier lui demanda qui il devait annoncer.

Annoncez le comte Arthur Lancelot, rpondit le pirate d'un ton ferme.

A ce nom, plusieurs personnes se retournrent. Quelques-unes taient
lies avec Lancelot; mais elles feignirent de ne pas le reconnatre;
d'autres affectrent de s'loigner de lui.

Outre ces signes non quivoques de froideur, des murmures et des
regards sournois ne lui confirmrent que trop la vrit des paroles du
secrtaire de Son Excellence.

Mais il n'tait pas d'un caractre  se dconcerter aisment, et il
eut l'air de ne point remarquer l'attention dsobligeante dont il tait
l'objet.

Le capitaine Irving, qui se promenait dans l'antichambre avec un autre
officier, l'aperut.

Il plit et rougit tour  tour: ses traits se contractrent.

Quittant son compagnon, il s'avana vers Lancelot.

--Vous m'avez promis ma revanche? lui dit-il.

--C'est possible.

--Cette fois, continua le capitaine en faisant des efforts pour se
modrer, cette fois ce ne sera plus au sabre, mais au pistolet.

--Vous voulez donc que je vous tue! dit froidement le comte.

--Je veux donner une leon  un misrable...

--Capitaine, l'heure et le lieu sont mal choisis pour une altercation...

--Je vous dis que vous tes un...

--Encore un mot, et je vous soufflette! dit Arthur.

L'autre bouillait de fureur.

--Je veux satisfaction...

--Vous ne l'aurez pas. C'est assez d'une. D'ailleurs, je vous tuerais.
Vous tes estropi, je le vois; cela suffit.

--Eh bien! fit Irving en se jetant sur Lancelot, les poings ferms...

Mais on l'arrta.

--Filou! cet officier est indigne de l'paulette qu'il porte. Il triche
au jeu! dit Lancelot, que la colre commenait  gagner.

--Oh! s'cria le capitaine en se dbattant entre les mains de ceux qui
le retenaient.

--Silence, messieurs! vous faites un tapage qui trouble Son Excellence,
dit l'huissier, sortant du cabinet de sir George Prvost.

Et il ajouta:

--M. le comte Arthur Lancelot est attendu.

Le commandant du _Requin_ fut introduit dans les appartements du
gouverneur. Il y resta plus d'une heure, et, quand il ressortit, les
postulants remarqurent, avec stupfaction, que sir George Prvost
l'accompagnait, en causant et en riant familirement avec lui.

Le capitaine Irving l'attendait, pour le provoquer de nouveau. S'il fut
surpris et contrari de la faveur dont paraissait jouir Lancelot, il le
fut bien davantage, quand le gouverneur lui dit svrement, aprs avoir
reconduit son adversaire:

--Monsieur, votre inconvenante manire d'agir mrite une punition
exemplaire; je vous condamne  un mois d'arrts forcs. Remerciez M. le
comte Lancelot de ce qu'il a intercd pour vous, car j'tais rsolu
 vous casser. S'il vous arrive jamais de vous oublier ici, je ne vous
oublierai pas, moi!

Et il passa, laissant l'officier confondu, mais non calm.

--Ah! murmura celui-ci, je me vengerai, je me vengerai...

Cependant, Lancelot se rendait  sa maison de la rue de la Douane.

D'un coup d'oeil, il s'assura qu'on n'y avait commis aucune effraction.

Il ouvrit la porte, monta  son boudoir et se laissa tomber sur un
sige.

--Le gouverneur a encore t pris au pige, se dit-il; c'est un
excellent homme, un peu naf, que sir George Prvost. Sans la mort de
sir Henri, il et trouv de bonne plaisanterie que je fusse avec sa
femme  la Bermude. Du reste, il n'a pas trop mal pris la chose. Mais
il faut tre sur ses gardes. Il y a de l'orage dans l'air. La nue
ne tardera pas  crever. Mon meilleur plan est de partir le plus
tt possible. N'tait cette visite que je dois faire  la famille de
Bertrand, je manderais  Charles de se prparer  lever l'ancre, ds
cette nuit...

Il en tait l de ses rflexions, lorsqu'on frappa rudement  sa porte.

--Qui cela peut-il tre? murmura-t-il, en s'approchant d'une fentre
donnant sur la rue. Ah! le capitaine Irving. Il n'est pas satisfait.
Tant pis. Je ne me battrai plus avec lui. C'est dcid.

Les coups redoublrent en bas.

--Lui ouvrirai-je? continua Lancelot. Oui, cela vaut mieux. En somme, je
saurai bien le tenir en respect.

Il dcrocha un pistolet, le mit dans sa poche et descendit l'escalier.

Le marteau retentissait toujours avec violence.

Lancelot ouvrit tranquillement.

--Vous faites beaucoup de bruit, monsieur, dit-il au brutal visiteur.

--Vous tes un insolent, rpondit celui-ci, en allongeant la main pour
le souffleter.

Lancelot esquiva le soufflet, mais il fut oblig de lcher la porte, et
le capitaine Irving pntra dans le vestibule.

--Sortez d'ici! lui dit Arthur.

L'officier ricana.

--Vous croyez, riposta-t-il, que je sortirai comme a, mon jeune
mirliflor. Dtrompez-vous, je ne quitterai pas la place que vous ne
m'ayez donn raison...

--Si vous ne voulez pas sortir de bon gr, je vous jette dehors!
rpartit le pirate.

--Oh! pour cela, c'est une autre question. Nous la viderons, quand vous
voudrez;  l'instant mme...

Et le capitaine se campa dans la position d'un boxeur exerc.

--a y est-il?

Lancelot haussa les paules avec un dgot vident.

Cette scne avait attroup quelques individus dans la rue. La majorit
prenait parti pour l'officier contre le dandy. On lui adressait des
encouragements, des excitations; et l'on se moquait hautement d'Arthur.

--a y est-il? rpta Irving, enivr par les marques d'approbation de la
canaille.

Le comte comprit qu'il fallait en finir, malgr la rpugnance qu'il
avait  se colleter avec ce malotru.

--Je suis prt, rpondit-il.

Et, avant que le capitaine et fait un seul mouvement, il lui assna,
sur la face, un coup de poing qui fit jaillir l'oeil de son orbite, en
mme temps que, d'un coup de pied dans le ventre, il l'envoyait rouler
au bas des marches, contre la grille.

La foule battit des mains pour le vainqueur, et, de ses hues, elle
accabla l'officier anglais, qu'elle poursuivit jusqu' sa caserne. Car
partout la foule est ainsi,--dispose  favoriser les actes de violence,
mais encore plus dispose  applaudir le succs, sous quelque forme
qu'il se prsente.

Lancelot referma la porte, fit une toilette nouvelle, et, un quart
d'heure aprs, il entrait  la villa du Sault.

Tout,  l'extrieur, y avait un aspect morne, qui donnait  pressentir
que de grandes douleurs s'agitaient au dedans.

Madame et mademoiselle du Sault taient dans le parloir quand le comte
parut.

Se levant plore, Emmeline se jeta dans ses bras.

--Ah! dit sa mre comme pour excuser ce mouvement, vous ne savez pas,
monsieur, tous les malheurs qui nous ont assaillis depuis votre dpart.
Mon fils, mon pauvre Bertrand a t...

Les sanglots lui couprent la voix.

Arthur avait affectueusement conduit Emmeline  un canap, et lui tenait
les mains presses dans les siennes: il semblait attendre l'explication
de cette scne.

La jeune fille tait trop mue pour parler.

--Bertrand a t pris par les pirates! reprit madame du Sault.

--Pris par les pirates! fit Lancelot avec une surprise bien joue.

--Oui, murmura Emmeline, vous vous rappelez qu'on projetait une
expdition contre eux; malgr mes instances, il a voulu en tre...

--Et il est tomb en leur pouvoir! ajouta sa mre.

--Comment? dit Lancelot.

--On nous a crit, nous ne savons d'o, pour nous rassurer sur son
compte, reprit Emmeline.

--C'est fort trange! dit Arthur d'un ton soucieux.

--Ah! oui, fort trange! rpartit madame du Sault. Mais, une autre
affliction... mon mari...

--Il est malade, je l'ai appris, dit le comte. Ce n'est pas dangereux,
sans doute?

--Hlas! rpondit Emmeline, les mdecins...

Mais, voudriez-vous le voir, car vous tes mdecin, vous aussi!

--Oh! monsieur, venez, venez, je vous en prie, appuya madame du Sault.

--Mesdames, dit Lancelot, je suis tout dispos  vous tre agrable;
malheureusement, mes connaissances...

--Venez! rpta Emmeline en s'emparant de son bras.

Ils montrent tous trois  l'tage suprieur, dans une chambre duquel M,
du Sault tait couch.

Au premier coup d'oeil, le comte jugea qu'il

tait atteint d'une pulmonie  son dernier priode.

--Voici monsieur Lancelot, mon ami, monsieur Lancelot que vous demandez
souvent, dit sa femme en s'approchant du lit.

Le moribond se tourna sur sa couche, un clair de joie traversa ses
yeux  demi teints, et il tendit sa main dcharne au jeune homme, en
disant:

--Qu'on fasse retirer les gardes.

Deux femmes qui le soignaient quittrent la pice.

--Vous tes venu  temps, monsieur, dit M. du Sault au comte.
Avancez-vous davantage. J'ai  vous parler. Asseyez-vous.

Lancelot lui obit silencieusement. Son coeur battait d'une motion
qu'il ne s'expliquait point.

--Emmeline, ajouta le pre, donne-moi de ce cordial qui est sur le
guridon, et assieds-toi aussi, de l'autre ct du lit, vis--vis de
monsieur.

Il but une gorge d'une potion qu'elle porta  ses lvres, et reprit:

--Monsieur Lancelot, j'ai perdu mon fils... mon fils pour lequel j'avais
entrevu un avenir... Je suis trs-riche, vous le savez... Il ne me reste
plus que ma fille... Bertrand, je ne crois pas qu'il vive, quoique...

Arthur protesta par un geste.

--Laissez-moi, laissez-moi parler; fit le malade, mes heures sont
comptes... coutez, mon ami... Vous l'tes, n'est-ce pas, notre ami?

--Soyez sr, monsieur! s'cria le capitaine...

--Oui, j'en suis sr... j'ai besoin d'en tre sr... je mourrai
content... Ma fille aura un protecteur; vous lui servirez de
protecteur... monsieur Lancelot?...

Emmeline baissa les yeux. M. du Sault continuait avec effort:

--Mais je dois vous confier un secret, monsieur Lancelot... Vous
aimez ma fille, et elle vous aime... Ce secret ne peut nuire  votre
tendresse... Emmeline, ma fille chrie... eh bien, elle n'est point ma
fille...

Arthur tressaillit.

--Bertrand non plus n'tait point mon fils... mais que cela ne vous
effraie pas, monsieur Lancelot... Vous pouvez pouser Emmeline sans
vous msallier... Elle est de bonne maison... Elle et son frre sont des
Grandfroy...

--Grandfroy! exclama le comte en plissant.

--Oui... connatriez-vous?...

--Non... non, monsieur, s'cria vivement Lancelot d'un air qui dmentait
la rponse, mais qui passa inaperu.

--Je faiblis... je faiblis, murmura le malade; mon Dieu! donnez-moi la
force d'achever... Ce sont des Grandfroy de T***, en Bourgogne. En
1793, lors de la Terreur... j'migrai avec ma femme... Sur le navire se
trouvait un M. de Grandfroy, migrant comme nous... Il allait, avec ses
deux enfants, rejoindre un frre qu'il avait dans la Nouvelle-cosse...
le pre de madame Stevenson...

--La femme du vice-amiral? demanda le comte en frmissant.

--Sa femme... Mais, plus un mot... Je m'en vais... Emmeline... une
cuillere...

La jeune fille lui offrit ce qu'il demandait; elle eut peine  on
introduire quelques gouttes entre ses lvres dj glaces par le froid
de la mort.

Cependant il se ranima encore:

--Vos mains, mes enfants, dit-il, vos mains... je m'en vas...

Machinalement, Arthur tendit sa main sur le lit.

M. du Sault la prit et la plaa dans celle d'Emmeline, ple comme un
spectre, et accable par les sensations diverses auxquelles son me
tait en proie.

Le mourant continua au milieu d'un silence spulcral, troubl seulement
par les sanglots que sa femme tchait vainement de retenir.

--Le navire fut attaqu par des pirates... ceux qu'on appelle
les Requins de l'Atlantique... qui m'ont vol mon Bertrand... Ils
massacrrent tout  bord... tout,  l'exception... de ma femme et
moi, cachs avec ces enfants... dans une barrique... Leur pre...
combattait... Nous fmes recueillis... le lendemain, par un btiment...
Il allait ... Halifax... Lancelot... protgez-la... soyez... un bon...
Oui... elle vous aime... Emmeline... Ma femme... Ah!...

Un son inarticul s'chappa de son gosier; une convulsion agita son
corps, des gouttelettes de sueur parurent sur son visage; il se dressa
tout  coup, comme par une impulsion lectrique, sur son sant, et il
retomba lourdement.

M. du Sault avait cess de vivre!

Le comte Lancelot se trouva mal. On attribua sa dfaillance  la douleur
que lui causait la perte du pre de celle que l'on regardait comme sa
fiance.




                                 III

                             LES FIANCS


Le capitaine des Requins de l'Atlantique s'tait promis de repartir le
lendemain ou le surlendemain, au plus tard, pour Anticosti.

Quinze jours aprs, il tait encore  Halifax.

Nous le trouverons dans son cabinet de travail o il a fait dresser un
lit.

Des motions terribles ont vaincu cette constitution nerveuse que des
muscles d'acier semblaient mouvoir.

Ple, les yeux bistrs, il grelotte la fivre, comme disent les bonnes
gens d'Halifax.

Madame du Sault l'a pri et suppli de s'tablir chez elle; Emmeline a
joint ses instances  celles de sa mre: le comte a refus. Chaque jour,
ces dames viennent le visiter et passer quelques heures avec lui.

Le patron du cutter a remplac Samson dans son service auprs du
commandant, mais il ne jouit pas des mmes prrogatives que l'ancien
domestique: la chambre  coucher du matre lui est formellement
interdite.

On n'a pu le dcider  mander un mdecin: il se soigne lui-mme.

Cependant, Emmeline l'a press de voir le docteur de sa famille; car
l'amour de la jeune fille a pris, au souffle des chagrins, l'ardeur
d'une flamme dvorante qui l'embrase tout entire. Ce n'est pas
assez, pour elle, de demeurer deux ou trois heures avec l'objet de son
adoration, elle voudrait ne le pas quitter d'une minute et maudit les
convenances sociales.

Nanmoins, aprs une crise des plus violentes, Arthur s'est remis; il va
mieux; il se lve, se promne dans ses appartements, quoiqu'il ne sorte
pas encore.

Comme Emmeline attend avec impatience l'heure o il pourra faire sa
premire sortie, tendrement pench  son bras!

Le mois de novembre a dbarqu sur la cte amricaine, avec sa cour
voile de brumes et de frimas.

Une aprs-midi, le comte Lancelot, enfonc dans une bergre, le
coude appuy sur un des bras, la tte dans la main, rflchissait
profondment.

Sombres, cuisantes penses que les siennes!

Depuis son dpart, il n'avait reu de Rapports ni d'Anticosti, ni
du _Caman_, qui devait, suivant son ordre, croiser  peu de distance
d'Halifax.

Son domestique lui remit une lettre.

--Ah! s'cria-t-il, en la dcachetant vivement, du docteur Gurin; je
ne suis visible pour personne. Nicolas, si l'on me demande, tu feras
attendre dans le parloir et tu me prviendras.

Et il lut:

                                Novembre 1811

         Honor commandant,

  Beaucoup de nouvelles; pas bonnes nouvelles.

  Je commence par  le plus important. Le
  _Caman_, assailli par une tempte, en sortant de
  la baie, a t jet  la cte. Nous avons pu sauver
  une partie de l'quipage, le reste a pri, et
  le magnifique navire, une des gloires de l'architecture
  navale, n'est plus. _Sic transit gloria mundi_.


  Ce n'est pas tout, mais je ne sais comment
  vous raconter l'autre vnement. Car, aprs ce
  que vous avez fait pour moi, vous; et jadis votre
  digne compagnon, le capitaine Maurice; aprs
  m'avoir arrach  une mort certaine, puisque
  j'tais condamn  tre pendu pour avoir soufflet
  un major insolent, sur ce vaisseau anglais
  dont vous ftes la capture, et o je servais comme
  aide depuis  que  les  vnements  politiques
  m'avaient forc  migrer, aprs toutes vos bonts
  pour moi, je sais que je suis un grand coupable,
  et que je ne mrite pas mme votre indulgence.
  Mais quel que soit le chtiment qu'il
  vous plaira de m'infliger, je le subirai avec courage
  et je montrerai  nos compagnons que l'obissance
  aux chefs est la premire des conditions
  ncessaires  ceux qui veulent faire triompher
  une cause.

  Honor commandant, votre protg, Bertrand
  du Sault, s'tait rtabli. Il tait alerte, ingambe,
  mangeait d'assez bon apptit, mais il
  riait peu, et mes efforts pour le distraire n'aboutissaient
  pas. J'en tais surpris, car comme dit un
  proverbe: _mens sana_ ou _jocosa in corpore sano_.
  Il devait  dissimuler quelque  projet  secret. Ma
  surveillance redoubla. Au lieu de deux gardes,
  j'en mis quatre.

  Mais, la semaine dernire, malgr toute ma
  sollicitude  son endroit, il  disparut  tout  
  coup...

Le comte eut le frisson; ses yeux papillotrent, il secoua la tte pour
carter les nuages qui les obscurcissaient.

La lettre tremblait dans sa main comme une feuille de bouleau agite par
la bise.

Cependant il continua:

  ... Sur le bord de l'eau, nous retrouvmes sa casquette d'enseigne et
  une canne dont il se servait habituellement. Nous crmes que la mare
  les y avait pousss, et que le malheureux s'tait noy en tombant  la
  Mais il n'en tait rien...

--Oh! quel bonheur! s'cria le capitaine, avec une expression de joie
indicible.

  .... C'tait une ruse pour nous mettre en dfaut. Elle russit
  d'abord; car au lieu de lancer immdiatement quelques hommes  la
  poursuite du fugitif, je fis sonder la baie en tous sens. N'ayant rien
  trouv, je commenai  avoir des soupons de la vrit. Mais ce ne fut
  que le surlendemain de l'accident! Et c'est l, commandant, une faute
  capitale que je ne me pardonnerai jamais...

--Brave major! je te la pardonnerai, moi! murmura Lancelot.

  .... Alors, j'envoyai des hommes  cheval pour fouiller l'le; et,
  naturellement, j'en jetai quelques-uns sur le chemin que vous avez
  fait ouvrir dans le bois, de la baie Prinsta  la baie  la Chaloupe.
  Je ne prvoyais que trop que si le jeune homme s'tait enfui, il avait
  du prendre ce chemin, attir par les manations fminines, _muliebres
  emanationes_.

--Oh! il a vu cette femme! exclama Arthur en froissant la lettre en ses
doigts crisps.

  ... Je ne m'tais pas tromp. Je les surpris ensemble. Ils faisaient
  leurs prparatifs pour une vasion, ne sachant o ils se trouvaient.
  Heureusement que c'est moi, moi seul, qui mis la main sur les amoureux
  au moment o ils s'y attendaient le moins. Je crus que cette coquine
  de miss Kate m'arracherait les yeux! Il parat, d'aprs ce que j'ai
  entendu de leur conversation, car c'est  l'ombre d'un buisson de
  cannebergier qu'ils cultivaient leur tendresse, il parat, dis-je, que
  le jeune homme tait arriv la veille, en l'absence des femmes
  charges de garder madame*** et sa jolie suivante. Je doute qu'il ait
  pass la nuit dans le bois. Leur dialogue tait enivrant au possible,
  et la fentre de la jeune dame qui ouvre sur la baie, est bien basse!

  Enfin, commandant, il sait _tout_, TOUT. Elle lui a tout appris. Je
  croyais qu'elle ignorait ce que vous savez. Point. Elle en faisait des
  gorges chaudes avec lui...

Le comte suspendit sa lecture. Des sensations poignantes lui torturaient
le coeur et le cerveau. Tant de colre, de haine, de jalousie, s'taient
amasses sur son visage, qu'il et effray qui l'aurait contempl  ce
moment.

Et son corps frmissait, ses dents crissaient.

Au bout de quelques minutes, il put achever.

  ... Lui, cependant, riait peu. Il tait pensif, mlancolique. Je
  doute qu'il l'aime beaucoup. Qu'ajouterai-je? Ils ont t pris, les
  deux tourtereaux. On les a remis en cage: elle, dans sa maison; lui,
  dans la sienne. Ds hommes srs ont sans cesse l'oeil sur eux. Et, en
  attendant vos ordres, ils ne sortent que trois heures par jour, entre
  leurs gardiens. Deux femmes couchent dans la mme chambre que
  madame***, et moi-mme je me suis install dans la maison de notre
  fugitif. Sa sant est parfaite. Mais, je ne vous cacherai pas qu'il
  est sombre, et qu'une prompte dcision  son gard me semble
  indispensable, si nous ne voulons pas qu'il attente  ses jours.

  Voil, commandant: j'ai t coupable de ngligence, j'attends ma
  punition.

  Les rparations du _Requin_ avancent, bientt il pourra reprendre la
  mer.

  En gnral, les hommes se portent bien. Les blesss de septembre sont
  guris pour la plupart.

  Je suis, honor commandant, votre tout dvou et repentant serviteur,

  E. GURIN.


Ayant fini, Arthur Lancelot tomba dans une profonde rverie. Son coeur
battait avec force; son visage blmissait ou devenait rouge comme le
feu, et ses yeux taient ou atones, ou hagards, ou embrass par des
clairs fulgurants.

De ses lvres jaillirent souvent les noms de Bertrand et de madame
Stevenson.

--C'en est fait! s'cria-t-il enfin; je renonce  cette carrire de
crimes. Je partirai ds demain. Charles prendra, s'il le veut, le
commandement des Requins... Assez d'aventures! Maintenant, je veux le
repos, le bonheur... Je suis riche, immensment riche. Nous frterons
un btiment, et nous irons cacher notre flicit dans quelque coin de la
terre... loin du reste des hommes!

Il prit une feuille de papier et crivit, en chiffres, un billet au
secrtaire particulier de sir George Prvost.

La nuit tait venue. Il pleuvait  torrents.

--Commandant, dit le domestique, aprs avoir port le billet, il y a
toujours au coin de la rue ce capitaine Irving, qui guette. Si vous
vouliez, je vous en dbarrasserais...

--Non; laisse-le guetter.

Le domestique sortit, mais peu aprs il rentra dans le cabinet:

--Mademoiselle du Sault est en bas, dit-il.

--Mademoiselle du Sault,  cette heure, par un temps...

--Elle est seule, dit le patron du _Wish-on-Wish_.

--Fais-la monter.

Emmeline arriva fort essouffle et mouille.

Elle s'lana vers Lancelot qui l'embrassa affectueusement.

--Comment se fait-il?

--Oh! s'cria la jeune fille. Partez, partez bien vite, mon ami. Arthur,
sauvez-vous! On va venir vous prendre... Vous ne savez? Ils disent que
vous faites partie de la bande des pirates... ils l'assurent... Ils
ont obtenu un mandat d'amener... Demain matin, ils doivent le mettre 
excution... C'est un ami de la maison qui nous a prvenues... Partez,
Arthur, ne diffrez pas d'un instant... Soyez un pirate, si vous
voulez... Je vous aime... je vous adore... Je n'aurai jamais d'autre
mari que vous... Non, jamais... Je le jure sur la mmoire de mon pre
qui nous a fiancs... Partez, Arthur, vous m'emmnerez...

Dis que tu m'emmneras?... Dis-le, mon bon Arthur?

Elle avait gliss aux genoux du comte, et ses beaux yeux, noys de
larmes, mendiaient une rponse affirmative.

La tte penche sur la poitrine, sa main indiffremment abandonne
dans la main droite, chaude et frmissante de la jeune fille, Lancelot
rflchissait.

--Mais qu'avez-vous donc? Vous ne me rpondez pas, Arthur? reprit-elle,
tonne de son silence glacial.

Et, craignant que la dcouverte qu'elle avait faite ne l'et indispos
contre elle, elle continua d'un ton passionn:

--Puisque je vous dis, Arthur, que je vous aime, quoi que vous soyez
et quoi que vous dcidiez pour moi! puisque je vous fais le serment
de n'tre jamais  un autre qu' vous; puisque je serai heureuse de
partager votre bonne ou mauvaise fortune, et que, quand mme vous
seriez un de ces Requins de l'Atlantique,--sa voix devint profonde,
caverneuse,--qui ont fait prir mon pauvre Bertrand...

--Arrtez! arrtez! Emmeline, interrompit le comte; Bertrand n'est pas
mort! En voici la preuve!

Et il lui montra les passages de la lettre du major Gurin, o il tait
question de la sant de son frre.

Puis, comme les regards de la jeune fille, regards mls d'tonnement
et d'effroi, lui demandaient: Mais qui tes-vous donc? il se leva, la
prit par le bras, et, ouvrant la porte de sa chambre  coucher:

--Vous allez le savoir, lui dit-il.

La surprise de la jeune fille redoubla en mettant le pied dans cette
chambre, o chaque chose protestait contre le sjour ordinaire d'un
capitaine de forbans.

Meuble avec une luxueuse lgance et tendue en soie rose, seme de
petits bouquets de myosotis, elle avait cette grce, ce parfum, ce je ne
sais quoi qui se trahit dans toutes les choses de la femme. Du reste,
on y remarquait un piano, une guitare, une petite table  ouvrage et
un mtier  tapisserie. Contre un chevalet, une peinture bauche
reprsentait une scne champtre. La chemine tait couverte de bijoux;
une broderie commence tranait sur un fauteuil. Sur le lit, fort
troit,--lit de pensionnaire pour les proportions,--mais richement
garni, un peignoir en fine batiste avait t jet avec ngligence. Ce
n'tait assurment point la chambre  coucher d'un homme.

Quand ils furent entrs, Lancelot ferma la porte.

Ce qu'il dit  Emmeline nul ne le sut; mais en sortant, au bout d'une
heure, la jeune fille, dfigure, avait l'aspect d'un cadavre.

Elle pouvait  peine se soutenir.

--Vous nous rendrez Bertrand, balbutia-t-elle, et je prierai Dieu de
vous absoudre... Ah! vous nous avez fait bien du mal...

--Vous avez ma parole, rpondit le capitaine.

Il descendit avec elle, pour la conduire  la villa du Sault.

--Je vais faire atteler, dit-il, en entendant la pluie qui tombait
toujours  torrents.

--Non, non, s'opposa Emmeline. Donnez-moi votre bras, j'ai besoin de
marcher... Prenez seulement un parapluie...

Lancelot ouvrit la porte extrieure. Emmeline passa la premire, en
dployant son parapluie.

--Il vaudrait mieux monter en voiture, dit-il  haute voix, en
remarquant combien la nuit tait sombre.

--Ah! enfin, je vous tiens! cria  cet instant une voix furibonde sur
l'escalier.

--Au secours! au secours! Je me meurs! profra Emmeline!

Et elle tomba sur les marches.

Lancelot distingua la silhouette d'un homme qui fuyait  toutes jambes
vers l'autre extrmit de la rue.

--Le capitaine Irving! murmura-t-il; le misrable s'est tromp. Il a
pris cette malheureuse enfant pour moi!

Il releva Emmeline, la porta dans le vestibule, qui fut aussitt inond
de sang.

Un coup de couteau lui avait travers le coeur; dj elle tait morte.

Lancelot dit au patron du _Wish-on-Wish_:

--Ensevelis ce corps dans une malle, et tu le porteras  la villa du
Sault. Tu le dposeras devant la grille.

--Oui, capitaine, rpondit le marin.

Le comte remonta dans son cabinet et crivit:

               Madame,

  Votre fille Emmeline a t tue, ce soir, par
  le capitaine Irving, en sortant de chez moi. Elle
  tait venue m'avertir qu'on devait m'arrter.
  En la frappant le capitaine Irving croyait me
  frapper.

                      ARTHUR LANCELOT,

  Commandant des Requins de l'Atlantique.

Et il mit sur l'adresse:

                                Madame

     Madame veuve du Sault,

                                  En ville.

Cette lettre fut jete  la poste. Le domestique du _Wish-on-Wish_
accomplit sa funbre mission.

--Maintenant, Nicolas, lui dit le comte, place dans toutes les chambres,
sauf celle o je serai, un des barils d'essence et de vitriol qui sont
dans la cave, et va prvenir le secrtaire du gouverneur qu'il faut se
rendre au quai du Roi,  l'instant.--La chaloupe y est-elle?

--Oui, capitaine; elle y est chaque nuit depuis votre arrive.

--C'est bien. Va! tu me rejoindras au quai.

Le comte Arthur Lancelot rentra dans sa chambre  coucher; l'embrassa
d'un regard douloureux, mais sec, brlant.

Il ne pouvait pleurer!

--Tout est fini! bien fini! s'cria-t-il aprs une longue mditation. Ma
dtermination est irrvocable. Mais le contempler encore une fois,
rien qu'une! Une seule fois l'avoir dans mes bras, palpiter sous ses
caresses, et puis, mourir aprs!... oui, mourir aprs! rpta-t-il 
voix basse en passant dans le cabinet.

Un Baril tait pos au milieu. Il dcrocha une hache, enfona ce baril,
d'o s'chapprent des flots de liquide. De mme fit-il dans chacune
des chambres; ensuite il ouvrit un placard du premier tage, le placard
tait rempli de matires inflammables. Il prit une bote de poudre, la
rpandit dans la pice de manire  ce que la trane communiqut, d'un
ct, avec le placard, de l'autre  une mche. Il mit le feu  cette
mche.

Ensuite, il sortit de la maison en fermant la porte  double tour.

Aux clarts lugubres d'un effroyable incendie, qui dvora toute la rue
de la Douane, Arthur Lancelot, commandant des Requins de l'Atlantique,
et Charles Lancelot, son prtendu cousin, le perfide secrtaire du
gouverneur de la Nouvelle-cosse, quittrent Halifax sur la cutter
_Wish-on-Wish_.




                                 IV

                        CLOTILDE DE GRANDFROY


Dans la matine du 5 dcembre de la mme anne, par un temps clair et
froid, le _Wish-on-Wish_ partit de la baie au Renard en se dirigeant
vers la baie Prinsta. Il y arriva de bonne heure. Le commandant des
Requins de l'Atlantique en sortit. Il n'tait point masqu, et portait
un costume de femme qui lui seyait  ravir.

Il s'avana pniblement vers la maison o Bertrand du Sault tait
prisonnier.

Il entra en tremblant. A la vue du capitaine, les gardiens du captif se
retirrent.

Bertrand avait tressailli, mais sans paratre surpris.

Le commandant se jeta  ses genoux, et tendit vers lui des mains
suppliantes:

--Oh! dit-il, Bertrand, Bertrand, pardonnez-moi, je vous aimais, je vous
aime tant! Ne me dtestez pas, et si vous le voulez j'abandonnerai cet
excrable mtier...

--Relevez-vous, madame, rpondit froidement le jeune homme; je ne vous
fais pas l'honneur de vous dtester... je vous mprise!

Ces paroles furent prononces avec un geste et un accent de ddain
si profond que la jeune femme y lut immdiatement sa condamnation
irrvocable!

--Promettez-moi au moins de ne pas pouser madame Stevenson, reprit-elle
d'une voix brise.

--Il haussa les paules et lui tourna le dos.

--Bertrand, continua la malheureuse, vous tes libre! allez! allez
rejoindre votre matresse. Elle est  bord du cutter. Il vous dposera
sur les ctes de la Nouvelle cosse! allez, mon ami!

Et ouvrant la porte, elle fit signe  des matelots qui attendaient sur
le rivage.

Ils empaquetrent tout le mobilier et prirent Bertrand de les
accompagner.

Le commandant des Requins de l'Atlantique avait disparu.

Bertrand monta sans hsiter sur le _Wish-on-Wish_, o il trouva madame
Stevenson et Catherine. L'embarcation se mit  la voile et prit le
large.

En passant sous la Tte  la Table, dont la masse norme allongeait ses
ombres au loin dans l'ocan, l'enseigne qui se tenait sur le pont avec
Harriet, distingua, sur le bord du prcipice la silhouette d'une femme.

Ah! disait cette femme, regardant avec une amertume indicible le couple
amoureux; ah! la destine est juste! Il y a aujourd'hui dix-huit ans,
que m'enfuyant de la maison de mon mari, le baron de Grandfroy, je
jurais  Maurice Lancelot de n'avoir jamais d'autre amant que lui; ce
serment, je le lui renouvelai volontairement  son lit de mort, quand il
me confia le commandement de ses hommes, et j'ai voulu le violer... Oui,
la destine est juste!

Un coup de feu retentit et le cadavre de Clotilde de Grandfroy tomba
dans la mer.

--Pauvre femme! elle t'aimait pourtant! mais il faut convenir qu'elle
tait bien romanesque! minauda madame Stevenson  l'oreille de Bertrand.

Celui-ci ignora toujours que cette femme, c'tait sa belle-mre.


                                FIN



                   TABLE



   Ddicace.
   Prologue.
              PREMIRE PARTIE

             DANS LA  NOUVELLE-COSSE

      I.--La Catastrophe.
     II.--Le Ressuscit.
    III.--Le Comte Arthur Lancelot.
     IV.--Au cottage de Bellevue.
      V.--Les Deux rendez-vous.
     VI.--Le Duel.

              DEUXIME PARTIE

           LES REQUINS DE L'ATLANTIQUE

      I.--Madame Harriet Stevenson.
     II.--L'Enlvement.
    III.--Les Requins de l'Atlantique.
     IV.--A bord du _Requin_.
      V.--Requins contre Anglais.

               TROISIME PARTIE

            ANTICOSTI


      I.--L'Ile d'Anticosti.
     II.--La Baie au renard.
    III.--Bertrand du Sault.
     IV.--Madame Stevenson et le comte Arthur Lancelot.

               QUATRIME PARTIE

            LANCELOT ET GRANDFROY

      I.--Le Secrtaire particulier.
     II.--Monsieur du Sault.
    III.--Les Fiancs.
     IV.--Clotilde de Grandfroy.




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  MILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY





End of the Project Gutenberg EBook of La capitaine, by mile Chevalier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CAPITAINE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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