The Project Gutenberg EBook of Le bonheur  cinq sous, by Ren Boylesve

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Title: Le bonheur  cinq sous

Author: Ren Boylesve

Release Date: August 10, 2006 [EBook #19021]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BONHEUR  CINQ SOUS ***




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REN BOYLESVE

DE L'ACADMIE FRANAISE

LE BONHEUR A CINQ SOUS

DIXIME DITION

PARIS

CALMANN-LVY, DITEURS




_A JEAN-LOUIS VAUDOYER_


_De votre observatoire d'artillerie, mon cher ami, vous m'avez, 
plusieurs reprises, affirm que le journal qui vous apportait ces contes
tait pour vous et pour certains de vos camarades une cause de dtente
heureuse. D'autres lettres, reues du front et de combattants que je
n'avais pas l'honneur de connatre, ont contribu avec les vtres  me
laisser croire que notre vieille besogne littraire, ingrate  accomplir
par le temps qui court, pouvait cependant n'tre pas tout  fait vaine.
C'est ce qui me donne l'audace, en un moment pareil, de runir ces
feuilles disparates, certaines crites avant la guerre, les autres
inspires par ses lointains chos, quelques-unes volontairement
trangres  ce grand sujet, afin de procurer aux pauvres hommes, durant
cinq minutes, l'illusion qu'il en existe encore un autre.

B._

Juillet 1917.




LE BONHEUR A CINQ SOUS


Un jeune mnage rvait  une maison de campagne.

C'tait, bien entendu, un jeune mnage parisien, ou du moins digne
d'tre ainsi qualifi, puisqu'il habitait rue Henri-Martin, dans le XVIe
arrondissement, un tout petit appartement, il est vrai, et bien que la
jeune femme ft de Granville et le mari d'Issoudun. Mais en trois ans
d'application acharne, monsieur et madame Jrme Jeton s'taient fait
ce que l'on appelle des relations, et Jrme Jeton se dclarait homme de
lettres.

Jrme avait plus de peine  justifier sa qualit d'homme de lettres que
Sylvie, sa chre associe,  se faufiler dans le monde ainsi qu'elle
disait, et  attirer  son petit appartement quelques couples lancs
dans le tourbillon de la vie lgante et mme, comme elle aimait  le
dire encore plus volontiers, quelques noms connus. Et Jrme, pour son
avenir littraire, comptait beaucoup plus sur les efforts de Sylvie  se
constituer un milieu singeant autant que possible le monde, que sur son
talent qu'il niait lui-mme carrment, dans l'intimit, car c'tait un
trs brave garon.

Mais l'activit dploye par la gracieuse Granvillaise pour tre une
Parisienne accomplie, et par l'honnte enfant d'Issoudun pour loger de
tristes articles dans les feuilles, les harassait parfois l'un et
l'autre; et, lorsqu'ils avaient un rare moment de rpit, ils rvaient
avec une nostalgie, ardente au plaisir, lui de faire la sieste
l'aprs-midi, en bras de chemise, sous un pommier, et elle d'aller
distribuer du grain aux poules, suivie jusqu' la grille de la
basse-cour par un beau chien gambadant.

Evidemment, ils n'avaient pas le moyen de s'offrir une maison de
campagne dans un lieu habitable et de conserver en mme temps, si troit
ft-il, l'appartement o ils avaient adopt la tche commune, opinitre
et touchante, de faire connatre le nom de Jrme Jeton. Chacun sait que
le problme de vivre  Paris devient de plus en plus difficile 
rsoudre et il offrait les plus grands obstacles au mnage des Jrme
Jeton. Sylvie le rsolvait par des prodiges d'ingniosit, sinon
d'conomie,--car il faut  tout prix donner l'illusion d'une situation
un peu suprieure  l'aisance,--et Jrme, provisoirement, en vendant
chaque anne quelques titres de rente; la rmunration de la copie
place, ici ou l, dans les journaux, on en parlait, certes; Dieu sait
si l'on en parlait! mais ce n'tait pas la peine d'en parler.

Malgr tout, ni Jrme, ni Sylvie, en leurs courses, ne manquaient gure
de s'arrter devant les agences de location o l'on voit un talage de
photographies poussireuses et plottes, gnralement prises en hiver,
afin qu'au travers des branchages dnuds soient mieux mis en vidence
les dtails de l'architecture, et qui reprsentent, pour tant de
passants, des chteaux en Espagne. Quelques lignes, crites  la main,
en belle ronde, indiquent, au bas de l'preuve, la contenance, les
charmes de l'endroit, les chasses qui y sont possibles ou l'tang
poissonneux dont il jouit, rarement le prix demand, afin de vous
obliger  entrer, jamais le nom du lieu. A l'aspect de la construction,
aux essences d'arbres environnants, les Jeton taient passs matres en
l'art de deviner la contre, la province, le dpartement, et ils
pntraient quelquefois dans le bureau, non pour s'informer srieusement
d'un prix toujours dconcertant pour eux, mais pour vrifier leur
perspicacit. Ils n'avaient point de got dtermin pour une rgion ni
pour une autre; la campagne,  leurs yeux, tait la campagne; en ralit
ils aimaient tout ce qui tait  l'antipode et d'un quartier parisien et
de la vie que l'on mne.

       *       *       *       *       *

Un beau jour, un mnage ami, que des raisons de sant avaient oblig de
se retirer momentanment en province, arriva rue Henri-Martin, avec des
mines totalement restaures, une sant reconquise et, qui plus est, un
dlicieux enfant qu'ils avaient jadis nglig d'avoir  Paris. D'o
venait ce mnage? Mais d'un endroit paradisiaque, d'une bonne et vieille
maison du Loiret, sise  l'entre du village de Souzouches, avec un
jardin ombrag descendant jusqu' la rivire; sept  huit cents francs
l'an; on laisserait  un peu moins que la moiti pour la saison.

D'enthousiasme, sans plus ample examen, les Jrme Jeton lourent la
maison du Loiret pour la saison d't qui venait. C'tait une aubaine.
On sait que l'aubaine, comme la dveine, d'ailleurs, ne se prsente
jamais seule.

Dans les trois jours o avait t conclu cet heureux march, Jrme
Jeton recevait une lettre de M. le Directeur du _Bonheur  cinq sous_,
un de ces magazines illustrs qui ont conquis la faveur du public et
rpandent aux quatre coins du monde la pense des plus grands savants et
l'imagination des crivains les plus notoires. M. le Directeur du
_Bonheur  cinq sous_, homme avis, partout rpandu, ne faisant fi de
rien,  l'afft de toute nouveaut, s'tait rencontr dans un th avec
madame Jrme Jeton, et, frapp, tant par la grce de la jeune femme que
par l'pre volont qu'elle manifestait de faire arriver son mari,
avait t port  lire une nouvelle de celui-ci. Or, il demandait
aujourd'hui au jeune crivain s'il n'aurait pas en ses cartons un petit
roman pour la rentre d'octobre, quelque chose dans le genre de la
nouvelle rcemment lue et qu'il voulait bien juger dlicate et de bon
ton. Il dsirait seulement plus dvelopp. Quelques lignes quasi
confidentielles suivaient, qui mirent le comble  l'tonnement de
Jrme: un des matres du roman contemporain, avec qui l'on comptait
inaugurer brillamment la saison, manquait  son engagement et, d'autre
part, d'innombrables manuscrits d'ailleurs remarquables taient
prsentement impubliables  cause de la libert des sujets ou de la
crudit de l'expression. Ceci tait un avis. Jrme Jeton ne faisait
gure que dbuter, il est vrai; mais que fallait-il pour que le public
accueillt un nom nouveau? qu'il lui ft recommand par qui de droit. On
laissait entendre  Jrme qu'il serait suppl  l'clat du nom par
celui du lancement,--dont le tirage du _Bonheur  cinq sous_ tait un
sr garant;--effort si large, ajoutait-on, que le tout jeune crivain y
voudrait voir, on n'en doutait pas, sa juste rmunration.

Et c'tait en effet une proposition non seulement acceptable, mais
inespre pour un inconnu.

Jrme Jeton n'avait pas le moindre bout de roman dans ses cartons; il
crivait, au jour le jour, une nouvelle, quand sa femme avait entendu
raconter une bonne histoire ou t tmoin de quelque scne digne de
mmoire, et il tendait l-dessus le voile gris de l'ennui qu'crire lui
causait; sans le faire exprs, il excellait  mousser,  affadir une
anecdote et  la laisser du moins dpourvue des asprits dont l'une
toujours peut blesser quelqu'un. Le loyal Jrme n'allait-il pas
rpondre la vrit  M. le Directeur du _Bonheur  cinq sous_, attendu
que deux mois  peine le sparaient de la date fixe pour la livraison
du roman! Sylvie s'y opposa vertement: Comment, nigaud! tu vas rater
une occasion pareille--car ils se tutoyaient dans l'intimit--c'tait
bien la peine que je me mette en frais pour faire la conqute de ce
bonze!... Deux mois? mais ignores-tu le temps qu'a mis Balzac  crire
_Csar Birotteau_?... Deux mois? mais songe que prcisment nous allons
les passer  la maison du Loiret, dans des conditions idales?...
Fais-moi le plaisir d'crire dare dare que tu acceptes malgr les
conditions peu lucratives pour un romancier qui vit de sa plume--je
tiens absolument  ces termes;--que tu crois avoir prcisment parmi tes
travaux en cours ce qui convient au _Bonheur  cinq sous_, mais que ta
conscience d'crivain t'interdit de te sparer du manuscrit avant la
dernire minute, afin de le revoir et mettre au point... Je me charge,
moi, de lui parler,  ce vieux ladre, de tes scrupules, si je le
rencontre demain chez madame X, car il faut reconnatre qu'il fait une
affaire; mais, en attendant, toi, mon bonhomme, saute  pieds joints sur
l'occasion qu'il t'offre de rpandre ton nom!

       *       *       *       *       *

L-dessus, les Jrme Jeton partaient pour la maison du Loiret.

C'tait une bonne grosse maison bourgeoise situe  l'entre du faubourg
d'un petit chef-lieu de canton appel Souzouches, et qu'on nommait Le
Bout du Pont. On passait la rivire sur un pont de pierre d'o l'on
apercevait le jardin touffu, la terrasse au-dessus de la berge et le
toit d'ardoise avec le sommet d'une lucarne, deux chemines normes et
des girouettes, l'une en forme de canot  deux rameurs et l'autre de
chasseur paulant, une petite fume opaque  l'extrmit du canon de son
fusil. A main droite, au bout du pont, pass la boulangerie qui sentait
bon et le marchal-ferrant qui rpandait parmi des tincelles l'odeur de
la corne brle, on pouvait tirer l'antique et crasseux pied de biche
qui faisait tinter au loin la sonnette de la maison du Loiret.

Quand le jeune mnage arriva l, tout fut pour lui sujet d'enchantement.
D'abord, au seul rez-de-chausse et tenu quatre fois tout l'appartement
de la rue Henri-Martin; il y avait une grande pice dalle,  gauche du
corridor qui dcelait  l'odorat l'inquitante prsence de souris: a
sent la province!... dit Sylvie, les narines frmissantes, tandis que
son mari tait en train de dcouvrir dans le salon,  droite, un
mobilier de la Restauration, authentique, et des tentures de vieille
perse bleue qui correspondaient exactement  ce que les plus modernes
dcorateurs sont en train d'inventer. Sylvie poussait un cri d'extase
et, en femme accoutume  frquenter les antiquaires, valuait chaque
pice, d'un coup d'oeil. Et l'on passa au jardin.

La maison tait un peu enfouie sous le jasmin de Virginie et la
clmatite qui devaient faciliter l'entre des insectes dans les chambres
 coucher,--ah! dame, c'tait la campagne!--et elle manquait totalement
de vue: Tant mieux! tu seras moins distrait!... On pntra sous ces
ombrages plus d'une fois sculaires et, en abattant les fils et toiles
d'araignes tendus l comme les gazes, au thtre, pour communiquer au
spectacle un air de mystrieuse ferie, on parvint  l'alle qui, sous
des tilleuls pais, longeait la berge, le chemin de halage et avait vue
sur la rivire. Celle-ci, avec un calme imposant, roulait son onde
profonde et noire, claircie tout  coup par endroits, o des myriades
d'ablettes filaient en petits traits parallles semblables au plan d'une
revue navale de Cowes, et viraient de bord soudain pour disparatre
dans une direction inconnue. Il y avait l, autour d'une table de fer,
de vieux fauteuils de chtaignier: Un bureau de verdure! dclara
Jrme. Je ne travaille plus ailleurs qu'ici! Le sol, humidifi par
l'ombre et couvert, comme le mur bas, de lichens, tait  et l soulev
par les galeries des taupinires o le pied, surpris, enfonait; des
noisetiers, chargs de fruits, tendaient leurs bogues; Sylvie les
dchirait rapidement, de ses fins doigts,  la manire des singes, et
brisait les coques entre ses molaires; on l'entendait  la fois croquer
la noisette et en cracher les dtritus, comme une gamine qui va 
l'cole.

Au bout de l'alle une douzaine de marches descendaient  la porte
marine: on pouvait par l se rendre  la pche!...

--C'est un paradis, fut-il dclar, d'un commun accord, avant mme que
l'on n'et vu le potager.

Or ce paradis contenait par surcrot un potager! Il n'est pas de potager
ordinaire; le plus pauvre d'entre eux est exquis. Celui-ci tait le
classique, l'idal potager avec la pompe et les bassins, avec les trs
vieux poiriers  chaque angle, avec les cordons de pommiers nains, dans
l'alle principale, les contre-alles tant bordes d'oseille, les unes,
et les autres de thym et de ciboule; le potager  l'odeur d'oignon, de
chou, de rave et de persil, le potager avec ruches d'abeilles, le
potager avec brugnons en espalier et beaux chasselas encore durs qui
deviendront transparents puis dors en septembre et qu'il faudra
disputer aux gupes, le potager avec lzards sur la muraille!

--Tu vas commencer ton roman tout de suite! s'cria Sylvie.

--Pourquoi? demanda Jrme.

--Pour que nous puissions ne rien faire aprs.

       *       *       *       *       *

Mais Jrme commena au contraire par ne rien faire. Tout tait trop
bon, trop beau; on n'a pas ide de faire travailler un homme qui a le
moyen de louer une maison comme celle-ci.

--Le fait est, dit Sylvie, que si on louait  l'anne...

--Et si on envoyait au diable la rue Henri-Martin et le _Bonheur  cinq
sous_...

--On aurait ici le bonheur tout simplement!

--Je veux m'informer, dit Jrme, si notre inventaire comporte des
accessoires de pche...

       *       *       *       *       *

Au bout d'une semaine, Jrme Jeton n'avait pas crit la premire ligne
de son roman, mais il avait rapport de la berge mainte excellente
friture. Et Sylvie avait fait connaissance avec tout le pays.

Ce n'taient pas du tout des sauvages, que les habitants du petit pays
de Souzouches. La profession d'homme de lettres, mise aussitt en avant
par Sylvie, avait bien tout d'abord inspir quelque apprhension: Quand
la plume sert  composer de bons ouvrages, disait madame de Draczaire,
certes, c'est une belle chose que la renomme, mais, hormis ce cas,
quelle vanit!... J'espre que votre mari, madame, n'est pas de ces
crivains...

--Oh! rassurez-vous, madame, dit aussitt Sylvie, mon mari crit en ce
moment pour _Le Bonheur  cinq sous_...

Le magazine tait sur toutes les tables. Ah! s'crirent dix personnes
 la fois, et aurons-nous bientt le plaisir de voir son nom au
sommaire!... Quel est le genre de monsieur votre mari?...

--Oh! je parie qu'il crit des romans, dit madame de Draczaire: d'abord
il a une jeune femme joliment lgante et lui-mme n'a gure l'aspect
d'un rat de bibliothque... Il ne faut pas tre une devineresse pour
prdire le sujet de son prochain livre!

--Mon Dieu, madame, dit Sylvie, je crois que nous y mettrons bien en
effet un peu d'amour; il en faut si l'on veut tre lu; mais lgitime et
trs dcent.

Sylvie avait eu la chance de ne pas dplaire  madame de Draczaire qui
faisait la pluie et le beau temps dans l'endroit; et, cette conqute
tant accomplie, il n'y avait point de maison qui ne lui ft ouverte. On
jugeait sa toilette et sa coiffure un tout petit peu excentriques, mais
elle savait passer pour extrmement correcte et elle tait fort bonne
joueuse de tennis. Son mari avait aussi l'air si sage, toute la journe
la ligne  la main, sur la berge! Est-ce qu'il pensait en s'adonnant 
son plaisir favori? Madame de Draczaire, qui s'enorgueillissait
beaucoup d'avoir cinq petits-fils en bas-ge, tait tonne qu'un si
charmant mnage ft sans enfants:

--Eh! grand Dieu! O les logerais-je? s'criait Sylvie.

--Ah! Eh bien, ma belle dame, il faut rester au Bout du Pont: le petit
aura de quoi gambader dans votre jardin...

Sylvie rentrait au Bout du Pont un peu songeuse, tout en faisant
par-dessus le parapet des signes  son mari immobile et bat  ct de
son filet  poissons et de sa bote d'asticots. Elle traversait le
jardin, jusqu' l'endroit o la table de fer et les fauteuils de
chtaignier constituaient ce que Jrme avait nomm son bureau et o
il n'avait jamais crit; et, accoude au mur bas tapiss de mousse, elle
venait apporter des nouvelles de la ville, demander celles de la pche.

--Dis donc! Sais-tu ce qu'elle m'a dit, madame de Draczaire? que le
petit aurait de quoi gambader dans notre jardin!

--Quel petit?

--Celui que nous aurions si on habitait l...

Jrme regardait au loin. Il et aim avoir un petit.

--Le fait est, dit-il, que, pour m'enfiler ces sales vers de terre, un
gamin ne serait pas de trop.

Il traduisait, par pudeur, en langage vulgaire le sentiment qui lui
serrait le coeur.

--Oh! pour te seconder  la pche, quant  a, il faudrait quelques
annes.

--Elles passeraient vite...

Non seulement, comme grand nombre d'hommes, il avait l'instinct
paternel, mais comme beaucoup, il tait paresseux. L'engourdissement
inspir par cette eau si doucement courante, le plaisir de la pche, le
bien-tre de la calme maison de province, la tentation suprieure, qui
nous vient on ne sait d'o, de faire en sorte que cela dure et mme
que d'autres aprs nous, dans des conditions analogues, durent encore,
cet instinct si puissant et si sr, que l'adaptation saugrenue de la vie
humaine  la trpidation mcanique a dtruit, tout cela contribuait 
l'attacher  ce coin de terre o il lui serait si simple et si ais de
passer la vie.

En dnant, l'un vis--vis de l'autre, dans une petite salle  manger
d'acajou o une vieille servante, nomme la mre Coinquin, leur
prparait des petits plats selon d'antiques recettes, ils parlrent de
l'attrait qu'ils subissaient l'un comme l'autre. Tous deux, ns en
province, issus de familles provinciales, retrouvaient les coutumes et
les moeurs ancestrales  peine modifies, et Sylvie affirmait que les
gens de Souzouches n'taient pas plus btes que ceux de Paris:

--Je te garantis que madame Faisand est une femme qui a infiniment de
bon sens; sais-tu bien que madame Vaucoque a suivi son mari dans toutes
les colonies? que monsieur Babin est membre de l'Institut? que monsieur
le cur a refus par humilit d'tre vque? Quant aux gens jeunes que
je rencontre ici, ils ont l'esprit aussi ouvert que ceux que nous
pouvons voir dans les meilleures maisons... Au point de vue conomique,
si j'en arrive  ce chapitre, l'avantage est prodigieux.

--Mais qui est-ce qui te dit le contraire? faisait Jrme, en gotant
avec volupt le salmis de la mre Coinquin; moi, je me trouve trs bien
ici, et j'ai horreur de tous les embarras que tu m'obliges  faire 
Paris...

--Que je t'oblige  faire! j'aime beaucoup a. Mais si je t'oblige  les
faire, c'est parce qu'il n'y a pas moyen de vivre  Paris autrement;
veux-tu arriver ou bien non!

--Arriver  quoi?

--Arriver  te faire un nom, comme tout le monde, ou bien vgter
misrablement dans l'obscurit!

--Me faire un nom, me faire un nom! Si c'tait en accomplissant de
grandes actions ou de grandes oeuvres; mais me faire un nom comme on se
fait un nom aujourd'hui: comment? en prenant des tasses de th avec des
quantits de gens qui se fichent les uns des autres et qui se moquent
aussi de moi; en crivant--moi qui ne sais seulement pas crire--des
niaiseries qui me font mal au coeur!...

--Si ces gens se moquent les uns des autres, pourquoi ne peuvent-ils se
quitter? s'ils se moquent de toi, pourquoi viennent-ils  la maison? Et
pourquoi crirais-tu, toi, des choses plus btes que ne font les autres?

--Ces gens se voient tous les jours et me voient pour la raison qui fait
que les enfants vont  Guignol et les grandes personnes au thtre. Ils
ont besoin de spectacle, de comdie et de pices, et ils aiment  revoir
les mmes grimaceries tous les jours... J'cris des choses plus ineptes
que personne parce que, bien que presque tout le monde crive, il en est
du moins qui s'amusent  le faire, tandis que je n'en ai, moi, aucune
envie, aucun besoin naturel, et n'y prouve aucun plaisir; enfin, parce
que, c'est une chose bien connue, tout le monde a du talent aujourd'hui,
tandis que, moi, je le sais, je n'ai pas de talent, je n'ai aucun
talent, je n'ai pas un soupon de talent.

--Jrme..., tais-toi! tu prononces des paroles...! Si on t'entendait...

--Je dis la vrit: je n'ai pas l'ombre de talent!... As-tu peur que la
mre Coinquin comprenne ce que cela veut dire et aille le rpter? Je
n'ai aucun talent et je n'aurai jamais de talent!

--Et aprs? qu'est-ce que a fait?

--Comment! Qu'est-ce que a fait?...

--Oui. Du moment que l'on croit que tu en as.

--Ah! ah! tu en as de bonnes!

--On le croira si tu le veux. On le croira si je m'en mle. On le croit
puisqu'un directeur te commande un roman... Enfin, pourquoi te
commande-t-il un roman? Il y a trente-six mille personnes qui ont fait
un roman; il y a toi qui n'en as jamais fait, et c'est  toi qu'il
commande un roman... Voil quelque chose dont il faut tenir compte. Et
pour la suite, sois tranquille: j'ai dj pris mes prcautions. J'ai
pos mes jalons. Avant de quitter Paris, j'avais parl  trois critiques
de ton futur roman; ils m'ont donn leur parole; je parierais que leur
article est dj fait..., bauch, enfin, dans les grandes lignes; je
m'entends...

--Mais le roman, le roman, lui, il n'est pas commenc. Je n'en ai mme
pas la premire ide!...

--J'ai dit que tu le portais depuis toujours... que tu serais peut-tre
l'homme d'un seul livre, mais que ce serait de celui-l.

--C'est de la canaillerie; c'est tout simplement rpugnant.

--Mon cher, c'est tout simplement ce qui se fait. En tous pays, il
s'agit de se conformer  l'usage. Ah! tu es organis pour vivre, toi,
parlons-en!

--Je suis organis pour vivre en pchant  la ligne, dans un petit
chef-lieu de canton, avec, si vous voulez, un tout petit emploi...
J'aurais pu transporter des moellons,  la rigueur construire une
maison, peut-tre administrer tant bien que mal une proprit; et
j'aurais fait, oui, j'en suis sr, un trs bon pre de famille; et il y
en a des centaines de mille, des millions, qui sont comme moi, pas plus
malins que moi et dont le nom ne mrite pas d'tre connu hors des
limites de la commune; vous feriez bien mieux de l'y laisser.

--Moi, je ferai ce que tu voudras. Je suis bonne aussi bien  demeurer
ici qu' te faire valoir  Paris; mais il faudrait prendre un parti.
Rflchis aussi que tu as un engagement, que tu as promis d'crire un
roman...

--Mais ne dois-je pas l'crire ici?

--Admettons. Mais, crit ici, insr mme dans le _Bonheur  cinq sous_,
si quelqu'un ne s'en mle pas, malgr mes trois critiques, si quelqu'un
n'est pas sur les lieux pour le faire mousser, c'est le four, c'est
l'enterrement de premire classe...

--Il y a eu des types comme George Sand, comme Flaubert, qui crivaient
en province...

--Taratata! Essaye. Si tu avais du gnie, oui; avec un grand talent,
peut-tre...

--Ah! tu avoues que je n'ai mme pas cela.

--Tu l'as peut-tre, mais il faut qu'on le dise...

--Et qu'on le dise est ce qu'il y a de plus important?...

--Dame!...

--Tout a, tout a...

--Hein?

--Je dis: tout a, tout a ne vaut pas une bonne friture.

       *       *       *       *       *

Et les jours s'coulaient, en mangeant d'excellentes fritures et en
s'adonnant  mille occupations si agrables et qui paraissaient  la
vrit si indispensables, que l'on n'avait pas le loisir de penser
seulement au roman.

Une lettre du Secrtaire de la rdaction du _Bonheur  cinq sous_ vint
sur ces entrefaites agiter le jeune mnage.

En l'absence de M. le Directeur, qui prenait ses vacances, le Secrtaire
croyait devoir avertir Jrme Jeton, que le photographe du Magazine,
tant en tourne en province,  la recherche de sites pittoresques, et
devant prcisment faire quelques haltes sur le cours du Loiret,
profiterait de la circonstance pour prendre une demi-douzaine de clichs
du jeune matre travaillant dans son cottage  la confection du roman
dj annonc aux lecteurs.

Jrme fut atterr; mais Sylvie galvanise au contraire.

--Je vais crire, dit Jrme, que j'ai attrap une fivre typhode. Non,
a pourrait porter malheur; mettons un rhumatisme, la coqueluche, enfin
quelque chose qui m'empche non seulement d'crire, mais de concevoir
deux ides... Et c'est bien le cas, ajouta-t-il.

--a n'est pas possible, dit Sylvie. Pour le Directeur, ton roman est
dj fait, depuis longtemps crit; et tu n'as, pendant ces deux mois,
qu' lui donner le coup de fion.

--Alors, dit froidement Jrme Jeton, je sais ce qu'il me reste 
faire...

--Il te reste  faire tout ce qu'on croit dj fait, parbleu!

--Il me reste  me jeter  l'eau.

Et dj il enjambait le mur bas qui dominait la berge.

--Ah! s'cria Sylvie, dans ce cas, tu me ferais le plaisir de passer par
la porte marine et de ne pas aller te casser les jambes en tombant de
cette terrasse... Mais j'ai une ide: d'abord, si tu n'tais dcidment
pas prt  temps, j'ai la ressource de pouvoir dire qu'un scrupule
excessif t'a fait brler ton manuscrit; Dieu merci, nous n'en sommes pas
l: tu vas te mettre  crire ton roman.

--Mais quel roman?

--Commence toujours. N'importe quoi. Tiens! tu vas crire l'histoire
d'une petite fille... Oui, d'une petite fille. a intresse toujours les
lecteurs et du premier coup: d'abord ceux qui ont une petite fille, et
ensuite ceux qui n'en ont pas, parce qu'ils en voudraient une. Bon. Une
petite fille qui aurait habit une maison comme celle-ci, par exemple...
Mais, bien entendu, une maison comme celle-ci, en beaucoup plus beau...

--Pourquoi, en beaucoup plus beau?

--Mais, pour que a sduise davantage! Imagine des portiques, des
escaliers de marbre, des statues, des paons, des valets nombreux aussi,
etc. Bref, cette petite fille, adorable, cela va sans dire, soudain a
disparu.

--Ah! mon Dieu!

--Tu vois, tu es pinc toi-mme; a mord. Attends un peu! On la cherche;
les gens accourent--les gens: il y a des quantits de serviteurs, je
t'ai dit...--numration, costumes, motions diverses. La nourrice,
n'oublie pas!... Cela, tu comprends, fait des pages et des pages de
description. Le jour baisse... Crpuscule... Silence... coute bien: On
entend un cri du ct de la rivire. Toute la maison s'exclame. Il n'y a
qu'un avis: on croit la petite fille tombe  l'eau.

--Mais si elle tait tombe  l'eau, depuis tantt, elle ne crierait
pas!

--Moi je te parie que si on entend un cri du ct de la rivire,
quelqu'un sera l pour affirmer qu'il parvient de la petite fille tombe
 l'eau.--De petits dtails observs, comme cela, ne font pas mal dans
un rcit, pourvu que le principal soit plus beau que la vrit.
Embellir, embellir toujours!

--C'est commode  dire...

--Ce n'est rien du tout  excuter: on emploie des mots superbes, et on
les empile, en voulez-vous? en voil. Ah! faire beau, c'est autre chose,
 ce qu'il parat: alors a, ce n'est pas  la porte de tout le
monde... Mais, en revanche, c'est bien moins compris.

       *       *       *       *       *

Pour quelques jours, Jrme abandonna la pche, et Sylvie tant les
plaisirs de la maison rustique que ceux de la socit de Souzouches; et
l'on chafauda une extraordinaire histoire, afin de pouvoir au moins
exhiber un cahier de paperasses lorsque viendrait le photographe du
_Bonheur  cinq sous_.

Cependant, de l'avis mme de Sylvie, qui surtout y mettait de son cru,
la chose n'allait pas trs bien. Fichtre! un roman n'tait pas encore un
ouvrage si facile. Sylvie ne manquait pas de certaines ides sur le
genre, parce qu'elle avait entendu beaucoup parler littrature; mais de
connatre la recette  excuter un bon plat, il y a un abme, et elle
touchait celui-ci. Et puis Jrme vous dcourageait en prtendant que
l'aventure de la petite fille tait coeurante d'imbcillit, et qu'il
aimerait mieux, lui, bon public qu'il tait, vendre du sucre, rdiger
des protts ou retourner du soc de la charrue la terre, que, non pas
mme de signer pareille niaiserie, mais que de la lire. Et il se
dpitait en concluant qu'il n'existait pas de mtier plus bas que celui
d'crire quand on n'tait pas un homme extraordinaire. Allez donc faire
de la copie, disait sa pauvre femme, en coutant de pareilles
incongruits!

Mais il y avait pis que cela.

       *       *       *       *       *

Madame de Draczaire, qui s'tait mis en tte de retenir le mnage Jeton
 Souzouches afin qu'il y ft au large pour avoir un enfant, arriva
inopinment pendant que le mnage Jeton s'arrachait les cheveux  propos
de la petite fille, et elle tait autorise  lui dire que le
propritaire de la maison consentirait une diminution importante si on
louait  l'anne, une diminution plus importante si on faisait un bail,
et qu'au surplus il serait dispos  faire toutes concessions attendu
qu'il se trouvait harcel par un des notaires de l'endroit, fort mal
log et trs dsireux de la maison, mais avec qui il tait  couteaux
tirs.

--Je connais votre propritaire, disait madame de Draczaire, il est 
un liard prs, et il cdera aux instances du notaire; mais il vous
laisserait la maison pour rien, dans l'unique but de jouer  son ennemi
un bon tour.

--Il n'y a pas  hsiter, dit Jrme: madame, en moins de trois
semaines, j'ai dj gagn deux kilos. Ma femme a pris des couleurs, et
nous serions ici de petits rentiers fort  l'aise...

--Y penses-tu? objecta Sylvie  cause de madame de Draczaire, mon ami,
et ta situation!

--Ma situation? dit Jrme.

--Peut-on parler ainsi! s'cria Sylvie, quand on est  la veille de
rpandre son nom par le monde entier!...

Et elle prenait  tmoin sa nouvelle amie, en jetant un regard perdu
sur les papiers o tait griffonne la lamentable histoire de la petite
fille.

--Il suffit qu'un nom soit honorable, dit madame de Draczaire, et
l'important est de le transmettre  ses hritiers... Allons! allons! un
bon mouvement: que diable! vous aurez le temps, ici, aux veilles
d'hiver, d'crire vos amourettes; un petit voyage  Paris de temps en
temps vous maintiendra en contact avec votre diteur et vos amis
influents: je fais prparer le bail qu'on vous apportera  signer
demain...

Sylvie, pour qui se faire un nom ce n'tait pas crire, mais voir tous
les jours des gens des lettres et des gens qui parlent d'eux,
considrait le bail comme une abdication, un renoncement dfinitif 
toute sa vaniteuse gloriole; et d'un autre ct, tout lui plaisait ici,
et elle partageait aussi les dsirs qu'avait pour elle madame de
Draczaire. Elle tait dchire par une cruelle alternative; mais ne
savait-elle pas que l'indolent, le provincial Jrme pencherait vers la
vie calme et saine qui avait t celle de tous les siens?

--Eh bien! dit-elle, allons rflchir au grand air. Vous ne nous
refuserez pas, madame, de venir faire un petit tour dans notre
proprit?

       *       *       *       *       *

On alla faire le petit tour. Le jardin n'tait pas immense, et
cependant,  chaque promenade, il semblait  Sylvie qu'elle dcouvrait
un coin nouveau: c'tait une vigne-vierge qui avait rougi, les hampes
des yucas qui paraissaient plus hautes, le prunier de reine-claude qu'on
avait dgarni, les poires qui mrissaient, les melons qui devenaient
d'une somptueuse obsit: c'taient, derrire leur claie, les petits
poussins, pareils  des pompons jaunes trois semaines auparavant, et qui
taient  prsent d'affreuses et noires btes dvorantes; c'tait madame
Lapin, sous son toit trop odorifrant, qui avait l'avantage de se
trouver depuis quelques jours en famille. On alla cueillir des
framboises et des grappes de cassis, en enjambant le cordon de pommiers
nains, puis picorer, le long du grand mur du midi, les premiers
chasselas. Et l, on vit la mre Coinquin s'avancer un bol blanc  la
main, avec un peu de lait et une paille:

--Ah , pour qui est le petit goter? demanda madame de Draczaire.

--Ceci, dit Sylvie, c'est le rgal de Jrme II.

--Comment! Jrme II? Grand Dieu, en auriez-vous un second?

--J'appelle Jrme tous les lzards, madame; et le nom leur convient,
croyez-moi. Tous mes Jrmes aiment  faire la sieste au soleil et, en
gnral,  ne rien faire.

--Ah! ceci est une pigramme! dit madame de Draczaire.

Jrme rougit, mais dj il s'amusait autant que sa femme  regarder le
lzard presque familier, immobile, son petit coeur battant, sur la
muraille, aspirer au bout de la paille la gouttelette de lait. Sylvie
humectait la paille au fond du bol, et, penche, la joue sans poudre,
hle dj, dans l'atmosphre ensoleille et parfume de l'odeur des
fruits, d'un geste minutieux et charmant, elle servait le th,
disait-elle,  un de ses chers amis qui, celui-l, ne la dbinerait pas
en sortant...

Madame de Draczaire quitta le jeune mnage en ayant bon espoir; et,
sans plus rien dire, s'en fut chez le propritaire faire rdiger le
bail.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, par une aprs-midi torride de fin d'aot, Jrme et
Sylvie, dans la pnombre du salon de perse bleue, s'extasiaient sur la
qualit de ces vieilles maisons aux murs pais, au sol dall, qui
entretiennent au coeur mme de l't une si douce fracheur. Quelques
feuillets griffonns du sinistre roman, ainsi que l'appelait son
auteur, sortaient  demi d'un tiroir entre-bill. Jrme, tal sur un
vieux sopha, ferma du pied le tiroir afin de s'pargner la vue de ce
qu'il nommait aussi son cauchemar et dit:

--Zut!

--Le fait est, dit Sylvie, que cette aventure devenait, je le reconnais,
un peu rasoir!

A ce moment l'on sonna  la porte d'entre.

--Madame de Draczaire avec le bail, je parie!...

Leur coeur fut secou, et ni l'un ni l'autre ne s'effrayait de
l'engagement  prendre.

       *       *       *       *       *

La mre Coinquin, qui ne se pressait pas, arriva  la porte comme on
faisait retentir la clochette pour la seconde fois. On l'entendit
parlementer; puis elle se prsenta avec des airs mystrieux, mi-mfiante
et mi-amuse par le mot qu'elle avait  rpter: c'taient deux jeunes
messieurs, munis d'ustensiles, qui demandaient monsieur de la part du
_Bonheur  cinq sous_...

Monsieur et madame Jrme Jeton furent aussitt debout. Jrme rouvrit
le tiroir et dit d'un ton peu commun  sa bouche: Faites entrer, je
vous prie. Sylvie se prcipitait aux volets pour donner du jour.

Les jeunes messieurs entrrent, aprs avoir dpos les ustensiles
dans le corridor, et l'un d'eux, en disant: cher matre, exposa le but
de leur visite, qu'une lettre de M. le Secrtaire avait d d'ailleurs
annoncer.

--Messieurs, je suis  vous, dit Jrme avec un srieux extraordinaire
et tout  fait inusit.

--O avez-vous l'habitude de travailler, cher matre?

--... Heu... heu... dit Jrme Jeton, avec moins d'assurance, ici... ou
l...

--Tantt ici, messieurs, se hta de dire Sylvie, comme aujourd'hui,
quand la chaleur est trop grande, tantt au bord de la rivire o mon
mari a ce qu'il appelle son bureau de verdure.

--Un bureau de verdure! Ah! parfait, madame, voil qui nous donnera un
clich sensationnel... Nous commencerons, si vous le permettez, par
cette pice-ci, dont le mobilier de style est fait pour enchanter nos
lecteurs de got... Madame est collaboratrice, je suppose?...

--Elle est ma muse, dit Jrme.

--Aussi, nous ne vous sparerons point; les jeunes mnages d'artistes
sont trs  la mode... Je suis charg, cher matre, de vous communiquer
la maquette de notre numro d'octobre... Votre ouvrage vient en tte du
sommaire, comme de juste... Nous avons ici un mdaillon..., ici un
hors-texte... Les premiers chapitres sont-ils d'une certaine longueur?
nous aurons trois ou quatre en-ttes, selon le nombre, et nous
terminerons par un gracieux cul-de-lampe, un motif local,
caractristique si possible... Ah! voici l'preuve du chapeau dj
rdig, o votre oeuvre, cher matre, est prsente au public et dj
apprcie, en termes trs gnraux, cela va de soi.

Jrme et Sylvie voyaient dj les clichs excuts, tirs, leurs traits
 l'un et  l'autre, unis dans l'ovale, la scne touchante du travail en
commun dans le hors-texte; quels dtails de leur personne figureraient
encore dans les en-ttes, dans le cul-de-lampe final?... Et pendant que
Jrme et Sylvie, penchs cte  cte sur la table, lisaient le
chapeau, c'est--dire la louange prconue de l'oeuvre, les termes
tout  fait gnraux assurment, mais extrmement flatteurs, qui
caractrisaient le talent du jeune romancier, pendant qu'ils savouraient
avec enivrement l'avant-got de la gloire, l'clair de magnsium
jaillit.

--C'est fait, dit l'oprateur; nous n'aurions pas su trouver de pose
plus satisfaisante.

Ils avaient t surpris. Ils n'avaient point entendu non plus un second
tintement de la sonnette  la porte d'entre; et, quand ils reprirent
leurs sens, au milieu de l'asphyxiante fume, ils virent, sortant du
nuage, derrire l'oprateur, madame de Draczaire avec ses cinq petits
Draczaire, qui respiraient comme eux la vapeur mphitique de la
renomme.

Sylvie, surexcite, expliqua aussitt de quelle opration, sans doute
insolite  Souzouches, madame de Draczaire et ses cinq petits enfants
avaient t tmoins; elle rpta ce qu'avait dit le photographe:
l'ovale, le hors-texte, les en-ttes, le cul-de-lampe final...; elle y
joignit le chiffre tourdissant du tirage: plus de deux cent mille
exemplaires, madame!... que le photographe ne contredit point.

--A prsent, dit Sylvie, ces messieurs dsirent un plein air... Allons,
venez avec nous, chre madame! allons, venez, mes petits amis, vous nous
donnerez vos conseils sur la pose...

--Ah! si vous prenez mon avis, dit madame de Draczaire, un geste 
immortaliser serait assurment celui du goter des lzards...
Figurez-vous, messieurs...

Et madame de Draczaire de s'emparer des deux employs du _Bonheur 
cinq sous_--elle, cependant si peu familire--pour leur narrer la
gracieuse scne de la veille, contre le mur du midi. Les cinq petits
Draczaire bondirent; ils n'taient venus que pour les lzards; et la
photographie dcuplait leur joie.

Quant au photographe, entendant parler d'un goter offert aux lzards,
il n'hsita pas  dclarer que si l'on en pouvait avoir un bon clich le
succs du numro tait assur.

Jrme Jeton, ayant emport au jardin ses paperasses, posa comme un
vieux cabotin de lettres, assis sur le fauteuil de chtaignier, appuy 
la table de fer du bureau de verdure o il n'avait jamais crit une
ligne. Sylvie, avec la paille et le bol de lait, tenta de renouveler la
scne agrable de la veille. Mais, soit que l'heure ne ft point celle
qui convenait au lzard, soit que tant de monde et le noir appareil sur
son trpied effrayassent l'animal, il ne se prta pas  ce jeu. On en
tait dsespr.

La mre Coinquin, qui avait apport le bol et la paille, hasarda une
rflexion:

--C'est que madame, aussi, n'est p'tt' ben point la mme!...

Et, en effet, Sylvie, auparavant si gracieuse, n'tait plus aujourd'hui
la mme: elle posait. Elle posait, non pas devant dix personnes et un
appareil; elle posait, mentalement, devant un million de lecteurs et, en
son esprit crdule, devant la postrit!... Madame de Draczaire--qui
l'et cru?--n'tait point du tout choque de la transformation, qu'elle
remarquait tout comme la mre Coinquin, et elle dit:

--Ah! c'est que cela doit tre trs impressionnant!...

Le lzard Jrme II se refusant  l'preuve du grand tirage, le
cul-de-lampe final tait compromis. On erra dans le potager,  la
recherche de quelque autre sujet.

Chemin faisant, madame de Draczaire dit au jeune couple qu'elle avait
sur elle le projet de bail. Sylvie, du ton d'un capitaine partant pour
quelque croisade sainte, rpondit:

--Hlas! madame, il ne s'agit plus dsormais de notre agrment. Vous
l'avez vu: la carrire est ouverte; mon cher mari se doit tout entier 
son nom... Nous demeurerons maintenant sur la brche!

Jrme lui-mme tait tout retourn, tout chang; qu'il ft appel  une
grande mission, il n'essaya pas de le nier.

       *       *       *       *       *

Et telle est la vertu de la publicit, que madame de Draczaire ne
trouva pas  rpliquer. En sa personne si prudente et si respectable, la
Province elle-mme tait impressionne, imprgne, pique par le
redoutable virus. Elle ramassa tout  coup ses cinq garons et dit aux
Jrme Jeton:

--Si un motif de cul-de-lampe ne se prsente pas, que diriez-vous d'un
joli groupe de cette jeunesse, avec la lgende, par exemple: _Cinq
petits amis du romancier et de madame Jrme Jeton: Jacques, Jean,
Gaston, Flix et Louis de Draczaire_. Que l'on imprime le nom, oui, ma
foi, pourquoi pas? c'est un dpart: un jour, qui sait? peut-tre sera-ce
un nom connu!...

_Septembre 1913._




LES DEUX AVEUGLES


Le vieux se tenait sur le pas de sa porte,  l'ombre que la maison
opposait comme une seille d'eau frache aux ardeurs du soleil de
juillet. Il n'tait plus bon qu' tre assis  l'ombre, l't, au coin
du foyer, l'hiver, sa vue s'tant compltement obscurcie vers la
soixantaine. Et il ne s'en consolait pas, bien que son fils, un rude
gars, ft en ge de faire aller la ferme, et, aid des conseils du pre
aveugle, le remplat aujourd'hui, en somme, sans trop grand dommage.

Mais la mre Moreux ne cessait de grommeler; elle en voulait  tout et 
tous, de la maldiction tombe sur les paupires de son mari. Sa
besogne,  elle, en tait plus que double en effet, car le vieux,
chacun le savait, avait autrefois l'oeil partout.

Heureusement, le soir venu, Eugne, le fils, apaisait sa famille, quand
il revenait des champs, gaillard, sentant la terre retourne, la feuille
humide, le raisin press ou l'odeur poussireuse des grains. Aux
dernires lueurs du crpuscule, comme il avait la vue bonne, lui, et
pour conomiser la chandelle, il lisait  son vieux le journal.

Et en cette fin de juillet, tout  coup, la lecture du journal, au
crpuscule, cessa d'tre une cause de dlassement; Eugne lisait,
lisait, sur un ton monotone, sans comprendre grand'chose  la politique
extrieure, lorsque le vieux pronona, en branlant la tte:

--Vous allez voir qu'ils vont nous jouer le mme tour qu'en 70, ces
salauds-l!... Oh! je m'en souviens fichtre bien!...

Et il se fit conduire par son fils chez le notaire, puis composa un
paquet qu'il enferma dans une vieille bote  biscuits, et,  l'aide de
son fils et de sa femme, seuls tmoins, dposa dans une cachette.

Deux jours aprs, Eugne rejoignait son dpt. Le pre et la mre Moreux
restrent mornes. Qui est-ce qui ferait la vendange? Et puis, Eugne,
qu'allait-il advenir de lui?

       *       *       *       *       *

La mme question se posa tous les jours, pendant cet ternel mois d'aot
et pendant ce mois de septembre, si effroyable au dbut, si plein
d'esprance  la fin. C'tait la mre,  prsent, qui lisait  la
lumire, et trs difficilement, car elle n'tait pas savante, et puis
elle tait harasse par l'ouvrage.

Eugne avait fait des marches prcipites, de soixante kilomtres par
jour, le pauvre fieu; tout de mme il avait assist  une fameuse
affaire, celle de la Marne, et puis, aprs, c'taient des batailles
terribles, de tous les jours, et qui n'en finissaient pas.

Puis on resta quelque temps sans savoir ce que devenait Eugne; puis il
crivit, ou plutt il fit crire par son infirmire, qu'il tait dans un
hpital,  Bziers; qu'on le soignait trs bien et que sa sant se
maintenait.

--Il a le bras droit ou la main emports, dit le pre: je vois a d'ici.
J'en ai vu d'autres du temps de la guerre; autrement il crirait
lui-mme.

--Tu vois, tu vois! Tu sais bien que tu ne vois rien, disait la
mre, l'estomac tordu par l'angoisse. Il a une bonne sant, il en
rchappera...

--Avec un seul bras pour remuer la terre, et tailler les jeunes plants!
Il en rchappera joli garon!...

On fit crire au soldat bless, pour avoir des renseignements plus
prcis. Ce fut encore l'infirmire qui rpondit en rptant que l'tat
gnral de Moreux tait excellent et que sa blessure tait
insignifiante.

--Et c'est pour une blessure insignifiante qu'on l'a envoy  Bziers!
disait le vieil aveugle. Bziers, sais-tu o que c'est? J'ai fait venir
de c'patelin-l des plants de vignes du Midi, la grande anne du
phylloxra: c'est comme a que j'sais o a se trouve...

On recevait de l'hpital, rgulirement aussi, des cartes postales
officielles avec les signature et timbre du mdecin-chef, portant
toujours: tat satisfaisant.

--Drle d'tat satisfaisant! rptait le pre, qui vous prive un homme
de l'usage d'crire!...

--Il est coquet, disait la mre! p't'-tre bien que sa main tremble tant
soit peu; y avait pas pareil  lui pour une belle criture!...

Une bonne nouvelle arriva, aprs des mois: Eugne tait dcor de la
Mdaille militaire. La Mdaille militaire, a n'est pas une
plaisanterie! a ne tombe pas du ciel comme la grle!... Qu'est-ce qu'il
avait bien pu faire, pour dcrocher a? Et dire qu'il ne s'en vantait
point!

       *       *       *       *       *

Un beau jour du mois d'avril, en plein midi, tandis que la mre Moreux
tait en train de biner elle-mme dans son champ, en haut de la cte, un
grand gars parut sur la route, conduit  la main par un gamin du
village. Des chiens aboyaient; le temps tait superbe; les cerisiers,
les amandiers en fleurs; il sortait de toute la terre, sous les cieux
tranquilles, un parfum de jeunesse, un air de bonheur.

--Mon fil'! cria la mre Moreux.

Le fil' se retourna du ct d'o venait la voix. C'tait lui. Et ce
n'tait pas lui. Il ne lchait pas la main du petit qui le conduisait;
il avait un bton de l'autre main; il tait affubl de vtements
bourgeois un peu triqus; il portait la mdaille au ruban jaune sur le
revers du veston. Mais comment n'enjambait-il pas le foss? Comment ne
criait-il pas: M'man, c'est mou!...

Ce fut elle qui courut, elle qui enjamba le foss. Et, dans le temps
d'un clair, elle comprit tout. Mais, en paysanne dure au mal, elle ne
broncha pas, ne profra pas une plainte, ne dit mme pas un mot. Elle
congdia le gamin qui avait amen son fieu; elle prit celui-ci par la
main et eut le courage de lui parler seulement des semailles, qui
avaient t faites si maladroitement que le bl noir et l'avoine
levaient par paquets: des touffes d'herbe dans un champ nu. Elle lui
expliquait, lui dcrivait les choses de la culture, comme si, de tout
temps, elle savait qu'il ne pouvait rien dcouvrir par lui-mme. Et, en
parlant, elle pensait: C'est le p'pa!... Qu'est-ce que va dire le
p'pa?...

Elle arriva avec le malheureux mutil jusqu' la ferme; et,  l'ide de
prsenter son fils aveugle au vieux pre aveugle, ses forces la
trahirent. Elle n'ignorait pas que le vieux, bien que priv de lumire,
se rendait compte de tout; que l'tat de son garon, quoi qu'on ft, ne
lui chapperait pas. Elle dit  Eugne:

--Il est l, assis devant la porte; t'as qu' marcher tout dret et
tendre la main, tu toucheras la sienne.

Elle s'enfuit vers l'table, en criant au vieux:

--Crois-tu c'te chance! V'l not'gars avec sa mdaille!...

Le vieux redressa sa tte lente, ferme au jour; sa bouche, pareille 
un cuir fendu, mais dessch, qu'une eau soudaine amollit, s'entr'ouvrit
pour donner passage  un bgaiement. Pendant ce temps, Eugne, mal
duqu encore, au lieu d'avancer droit  son pre, allait s'aplatir
contre le mur. Il se fit mal, fut vex et jura.

--Qu' q'tu fais donc? dit le pre. Tu m'vois donc point?...

Eugne se retourna vers l'endroit d'o venait la voix de son pre, mais
il le manqua encore et passa tout  ct de lui. Le vieil aveugle, dont
les sens taient trs habiles et  qui presque rien ne pouvait tre
dissimul, le rattrapa. Il lui palpa rapidement les quatre membres, et
dit:

--C'est les yeux qu'ils t'ont ts, mon pauv'fil'... Malheu'd'malheu!...

Eugne ne rpondit pas. Et, entre les paupires aux trois quarts
baisses du vieil aveugle, les larmes coulrent tout  coup.

La mre Moreux, prs de l'table, portait, comme l'et fait un homme,
une lourde botte de foin, pique aux cornes d'une fourche.

La fille de ferme, tmoin de la scne, lui dsigna les deux hommes:

--L'ont manqu, le pre et le fil', de n'pas arriver  s'toucher la
main!... L'monde est damn: en v'la la preuve...




ON PEUT LUI DIRE...


L'entre de Sabine chez les Bertin fit sensation, car elle s'tait
croise certainement, dans l'escalier, avec M. de Vrancourt, qu'elle
avait d pouser rcemment et qui s'tait conduit avec elle de la faon
la plus abjecte.

Sabine dit, simplement:

--Je viens de rencontrer monsieur de Vrancourt. Nous ne nous sommes pas
mangs.

Tout le monde rit. On tait enchant qu'elle parlt de Vrancourt, et
avec une pareille dsinvolture. Personne n'et os, devant elle, aborder
le sujet, bien que chacun en grillt d'envie.

--Bravo! s'cria madame Bertin; j'aime  voir que vous ne vous troublez
pas  propos de ce personnage.

--Ah! les hommes! dit le matre de la maison, ils sont magnifiques  la
guerre, oui, certes; mais regards  la loupe, un  un, quels
vauriens!...

--A qui le dites-vous! soupira Sabine.

Elle avait eu beaucoup  souffrir d'un mari de qui elle tait spare
par le divorce; puis elle s'tait aveuglment confie  M. de
Vrancourt, croyant trouver en lui l'homme rv.

On essaya de dtourner la conversation, qui menaait de devenir
dangereuse; mais l'occasion inespre de pouvoir parler, enfin, de
Vrancourt, avec sa principale victime, ramenait, malgr toute
opposition, le nom de l'homme qu'avait aim Sabine.

--J'ai eu un pressentiment, dit une des quelques personnes retenues 
dner, tout le temps que monsieur de Vrancourt a t l, que Sabine
entrerait... A chaque coup de sonnette je tremblais...

--Eh bien! je vous affirme, dit Sabine, que moi, je n'ai pas trembl en
le trouvant sur le palier! Quelqu'un m'et annonc, dans l'escalier, que
monsieur de Vrancourt tait  l'tage au-dessus, que je ne fusse pas
redescendue d'une marche...

--Il a d juger l'accueil ici assez froid, dit madame Bertin: je fais le
pari qu'il ne s'y risque pas de nouveau.

--Oh! oh! s'cria quelqu'un, vous ne connaissez pas Vrancourt! C'est un
de ces gaillards qu'un accueil glacial excite. Il reviendra ici jusqu'
ce qu'il y ait triomph.

--En ce cas, puisque notre chre Sabine a la bravoure de l'affronter, je
lui demande de ne pas manquer un seul de mes jours; on verra bien qui
triomphera!

--Il n'y a pas une seule personne, parmi les amis et amies de cette
maison, dont les sympathies, Sabine, n'aillent entirement  vous.

--Pas une! non... sauf celle que Vrancourt se sera jur de sduire.

--Il faudrait supposer que celle-ci ft bien sotte, tant donn tout ce
qu'on sait de lui aujourd'hui!

On chuchotait autour de la table, chacun stupfait qu'on pt parler si
librement devant Sabine. Mais, dcidment, Sabine ne bronchait pas.
Elle-mme osa parler:

--Vous savez, dit-elle, avec qui il vit?

--Oui.

--Mais savez-vous de quoi il vit?

--Non.

--De la mme! J'en ai les preuves...

Et elle cita des faits accablants.

On n'en revenait pas. On renchrit. Qui ne possdait quelque anecdote
sur ce grand chenapan mondain qu'tait M. de Vrancourt? Sabine les
dvorait; elle en provoquait de nouvelles avec une sorte d'apptit
rageur.

Deux voisins de table murmuraient:

--Elle a contre lui une rancune mortelle; elle le hait; on peut tout lui
dire.

--Mfiez-vous, cependant, si vous connaissez les femmes!...

--Bast! celle-ci le juge comme ferait un prsident de tribunal...

--Elle a aim Vrancourt, opinait un autre, c'est certain. Mais ce qui
est non moins hors de doute, c'est qu'elle l'a en excration. On peut
tout lui dire...

Et les anecdotes de pleuvoir sur le dos de Vrancourt. C'tait une joie,
un soulagement pour tous, qui s'taient tant apitoys sur le sort d'une
femme comme Sabine devenue la proie d'un tel homme, d'tre tmoins
qu'enfin elle tait revenue  la raison et donnait elle-mme son
assentiment  la rprobation gnrale.

Tout ce qu'on peut numrer  la charge d'un homme qui, tout juste, ne
fut pas un assassin de droit commun, on le fit, autour de la table, en
prsence de Sabine. Chaque histoire scandaleuse tait prcde de la
question, tantt formule  voix basse, tantt ouvertement, et par
manire plaisante; On peut le dire...? Sabine demeurait imperturbable;
sa bouche souriait; ses yeux jetaient un feu inaccoutum. Encore une
fois, quelqu'un chuchota:

--On peut lui dire!...

--Oh! rpondit-on, aprs ce qui a t dit, il ne s'agit vraiment l que
d'une peccadille!

--Ma chre Sabine, avez-vous su cela? Quand Vrancourt tait  vos
pieds, l'hiver et le printemps 1913-1914; quand il tait invit partout
o vous dniez, paraissait entirement dompt, captiv, converti par
vous,--miracle qui n'avait rien d'tonnant;--quand Vrancourt ne
s'entretenait que de projets d'avenir charmant  vos cts, et btissait
chteaux en Espagne, et mme en Ile-de-France, en s'ouvrant un crdit
sur votre fortune personnelle, il est vrai, Vrancourt avait une liaison
avec la propre femme de chambre de sa tante du Hautoit. Madame du
Hautoit, qui les a surpris dans la mansarde de son htel, le raconte 
qui veut entendre. Et il s'affichait, en outre,  Montmartre, avec la
mme Tata dont le nom, au moins, vous est connu, chre amie...

Sabine bondit:

--a, ce n'est pas vrai!... Ce n'est pas vrai!

--Mais, chre amie, il y a les tmoins, il y a les faits!...

--Je me moque des tmoins et des faits. Je vous dis que ceci est faux,
archi-faux! Et puis, j'en ai assez... j'en ai assez! Vous ne vous
apercevez pas que vous dites des horreurs et que vous m'en faites
dire?... Je connais Vrancourt, moi: voulez-vous que je vous dise ce
qu'il est?...

--Il est celui qu'elle aime!... murmura quelqu'un.




LE P'TIOT


--C'est l'colo qui l'a dit lui-mme, de sa bouche, devant tmoins, mon
vieux: t'es un brave! Et parat mme que t'es propos pour la
mdaille...

--Moi? j'suis un brave? parce que j'ai t coupiller du fil de fer sous
l'nez des Boches? La premire fois c'est possible que a m'ait gn la
digestion; mais,  prsent, a m'fait pus; a m'fait pas pus que d'aller
tailler un arbre fruitier dans mon clos...

--T'exagres, Brochut, t'aimerais mieux monder tes poiriers dans ton
clos.

--J'exagre pas pus que si je vous dis que j'suis pas un brave, mais un
salaud...

--T'exagres encore, Brochut! Pourquoi que tu t'extermines quand tu
viens d'couper le fil des Boches comme de la chicore? L'colo sait
c'qui' dit, pt'tre?

--L'colo sait c'qui' dit, j'vas pas  l'encontre; mais, moi, j'sais
c'que j'suis.

Cependant, vers trois heures du matin, comme on allait profiter de
l'ouvrage accompli par Brochut, qui mritait l'loge prononc par le
colonel, et l'attaque tant imminente, Brochut dit  ses compagnons,
Janvier, Pilard et Sauvage:

--C'est pas le tout, mes pot', a va barder avant que le soleil soit
lev; eh bien! faut que j'vous l'explique, pourquoi que j'suis c'que
j'vous ai dit. C'est  mes derniers six jours; a remonte loin: neuf
mois et trois semaines... a s'trouvait dans un village,  l'arrire,
chez une bonne dame qui m'avait hberg--moi, j'suis des pays envahis:
pus de famille, pus de maison, pus rien...--Alors quand j'ai eu dormi
quarante-huit heures, l'temps m'a paru long. L'cafard m'tranglait dans
c'patelin o j'tais pourtant au chaud et au sec,  l'abri des marmites.
Alors voil: j'ai pris mon plaisir avec une fille...

--'tait-elle chouette, au moins, ta gonzesse?

--J'y ai point demand a. A'm'demandait rien, elle. Mais j'ai reconnu
qu'elle tait honnte...

Et Brochut, sous son hle, rougit.

--V'l ce qui me taquine depuis ce temps-l, ajouta-t-il. J'aurais pas
d faire ce que j'ai fait  une fille honnte, sans le mariage. Mais,
tout de mme, attendez voir, j'y ai promis que si elle avait des ennuis
par ma faute, j'tais homme  accorder rparation.

--Et elle a eu des ennuis?

--Tenez! dit Brochut en sortant ses papiers d'o faillit tomber le
carton pais d'une photographie.

La pauvre fille s'tait fait tirer candidement, grosse de huit mois au
moins, et en pied. Cette image ne reprsentait qu'un ventre norme
surmont d'une petite boule assez disgracieuse, qui tait la tte.
Brochut vit tout de suite que ses copains ne la trouvaient gure
affriolante; il dit:

--Ce n'est pas tant elle, pardi! mais c'est le p'tiot. L'est de moi;
j'le renierai point; j'pouserai.

--Tu vois bien qu't'es pas si vaurien!

--T'as t un peu vif, dit Janvier; t'as le sang jeune; et pis c'est la
guerre, tiens!...

--Et pis quoi? dit Sauvage, c'est un p'tit Franais qu't'as fait...

--Un p'tit Franais sans pre, soupira Brochut, sait-on c' que c'est? Et
dire que dans dix minutes j'peux tre zigouill!

Et, en effet, le soldat Brochut reut trois balles, dont une au ventre,
en mettant le pied dans la tranche boche que sa section dut nettoyer
avant de pouvoir s'occuper de lui.

Les trois copains taient debout, l'un d'eux gratign  peine. Ils
virent Brochut s'affaisser, sur un matelas de grands corps gris dont la
face tait plaque dans la terre, et leur joie d'avoir pris la tranche
fut gte. Brochut, qui tournait de l'oeil, les sentant penchs
au-dessus, de lui avec leurs voix amicales, eut encore la force de dire:

--C'est l'pauv' p'tiot!...

Son doigt tremblant dsignait la poche o taient ses papiers. Et avec
une proccupation paternelle, il quitta cette valle de misre.

Il fallut subir et repousser la contre-attaque, s'organiser de nouveau;
aprs quoi, Pilard, Sauvage et Janvier allrent  la recherche du corps
de Brochut.

Tous les trois, clibataires, avaient eu spontanment la mme ide; et
chacun d'eux confiait aux autres: Moi, j'sais bien ce qui me reste 
faire...

A quoi chacun des autres rpondait: Qu que t'as  faire, toi, gros
malin?

Ils atteignirent l'officier qui avait dj entre les mains les papiers
enlevs  la poche des morts:

--C'est rapport  Brochut, mon lieutenant... une photo, avec adresse de
la personne au dos, et pis tout...

--I' nous avait donn ses instructions avant l'attaque, dit Pilard.

--Moi, c'est pas tout a, dit Janvier, j'commence par dclarer que
j'suis prt  pouser la personne!

--Moi, de mme! dit Pilard.

--Moi, pareillement! dit Sauvage.

--Ah a! mes enfants, vous tes fous! dit l'officier: trois pour une.
Voyons donc celle qui a un pareil succs!

Et, tandis qu'il feuilletait les papiers de Brochut, l'pais carton lui
tomba dans la main. Il vit ce ventre norme, cette chtive tte; et un
imperceptible sourire effleura sa lvre; mais la piti et aussi
l'admiration du sentiment qu'il devinait chez ces trois hommes
l'emportrent:

--Il faut jouer  pile ou face, dit-il.

Sans rien trouver de comique  la proposition, les trois hommes,
successivement, lancrent une pice de dix centimes. Le sort dsigna
Janvier. Le brave garon se rjouit comme s'il avait gagn quelque
chose. Le sous-lieutenant tenait toujours la pitoyable photographie  la
main. Janvier dit en regardant celle qu'avait sduite Brochut:

--C'est pas tant pour elle, mon lieutenant; mais c'est rapport au pauv'
p'tiot...




CHERCHEZ!


Une bribe de dialogue surprise grce  un malicieux hasard, au
tlphone, par Jeanne Sannois, la femme du peintre, entre Ccile Collet
et une commune amie. Comme Jeanne Sannois demandait au bureau le numro
de Ccile Collet, elle reconnut immdiatement la voix de celle-ci qui
videmment ne s'adressait pas  elle: Eh bien! vous y avez coup, vous,
hier, fine mouche! au dner des Sannois? Ah! ma chre, quelle barbe! Ces
gens-l ont le doigt pour runir  table tout ce qu'il y a de plus
crevant... Mais non, ma petite, rien: pas un nom, pas un uniforme...
Elle?... une cruche, voyons! Quant  lui, avec ses ctelettes  la
tzigane, sur sa face de veau, j'avais envie de lui crier: Mon vieux,
les boucheries sont fermes dsormais l'aprs-midi... Ah! si je ne
tenais pas  ce qu'il achve mon portrait! et  ce qu'il ne m'enlaidisse
pas!...

Non, en vrit, Jeanne Sannois n'en avait pas entendu davantage; et
c'tait l, somme toute, un fragment de conversation de genre trs
commun. Rapportant la chose  son mari, elle en tait toutefois un peu
blme.

Sannois ne conservait aucune illusion sur les relations mondaines; il ne
les jugeait pas avec svrit, sous le prtexte qu'elles ne valaient pas
tant d'honneur; et il professait pour elles une amnit inaltrable. On
ne peut en vouloir aux femmes de ce qu'elles disent, affirmait-il, car
elles n'y ont pas pens seulement une seconde avant d'avoir parl, et
elles ne s'en souviennent, la seconde d'aprs, que si ce qu'elles ont
improvis a eu beaucoup de succs. D'une faon gnrale, elles ne
parlent pas non plus par mchancet--la vraie mchancet est aussi rare
que la beaut ou que le gnie--elles parlent dans l'intention de
produire un effet piquant, amusant, et agrable; si c'est aux dpens des
absents, songez par contre qu'elles tendent  l'unique but de charmer la
personne qui les coute. A la rigueur, oui, oui, on trouverait de la
gnrosit dans leurs pires excs de langage...

Quoi qu'il en ft, le peintre Sannois demeurait un peu gn de la
manire dont Ccile Collet s'y tait prise pour charmer par tlphone sa
correspondante, et il lui dplut pendant quelques semaines de la voir,
l, poser devant lui avec sa figure orne, aimable et satisfaite. Vingt
prtextes furent invoqus pour retarder les sances. Ccile commenait 
s'inquiter; elle interrogeait discrtement les amis des Sannois. Les
Sannois? mais on les voyait partout! Sannois? mais il faisait poser la
vieille mre de sa cuisinire ou son chauffeur inoccup. Quelles
fantaisies! Enfin, sur ses instances, Ccile obtint un rendez-vous et
arriva  l'atelier le teint mieux fait que jamais.

--Ah , mon petit Sannois, vous tes fch avec moi?

--En verriez-vous la raison par hasard?

--Dieu de Dieu, non! mais pourquoi ce lchage? pourquoi ces absences de
Jeanne quand je lui tlphone? pourquoi ce portrait abandonn depuis six
semaines--le temps de vieillir, pour une femme?--Franchement, vous ne
pouviez pas venir chez moi ce dernier lundi, ni l'autre? Voyons,
qu'est-ce qu'il vous a pris?

--Une fringale de braves gens. Regardez: j'ai peint Barnab et la mre
Corneau.

--Dites-moi, Sannois: j'ai mal agi envers vous?

--En quoi, Ccile? je vous le demande.

--Oh! Oh! vous avez une dent contre moi!

--Vous y tenez? Je ne yeux pas vous contrarier... Aprs tout, c'est un
petit jeu. Ma chre Ccile, je suppose, ou plutt, il vous plat que je
suppose que vous m'avez offens. Quelle mauvaise blague m'avez-vous pu
faire? Cherchez!

--Oh! parbleu, je sais comment je vous aurai tarabust: c'est en disant
 quelqu'un--qui vous l'aura rpt dans les vingt-quatre heures--que
vous aviez une matresse trop jeune...

--Ce n'est pas cela. Le propos est bien, d'ailleurs. Je ne dis pas qu'il
soit fond; mais il est bien.

--Sapristoche! dit Ccile dpite. Ce n'est pas cela?

Le peintre, install  son chevalet, brossant dj  force, disait:

--La tte incline lgrement, je vous prie; l'expression calme, un
tantinet ingnue...

--coutez, Sannois, je ne vois qu'une chose qui ait pu vous froisser:
vous aurez appris que c'est moi qui vous ai empch de faire le portrait
de Mrs Evans?

--Un modeste rapt de cinq mille dollars!... Allons, la bouche, s'il vous
plat! La bouche avec toute sa bonne grce naturelle...

--C'est une folie, je le confesse: je lui ai fait dire par quelqu'un qui
porte, que vous n'aviez pas pour deux liards de talent! Oui, oui, c'est
rosse; mais j'tais jalouse; je voulais avoir mon portrait par vous, moi
et pas elle. a peut vous flatter aussi...

--Je crois tenir la bouche, dit Sannois avec flegme; je vous la
montrerai tout  l'heure... Il faut profiter d'un jour pareil. Votre
visage s'claire d'une faon inespre... L'affaire du portrait de Mrs
Evans? Non; ce n'est pas cela.

--Sannois, vous tes d'une cruaut! Je ne veux pas tre fche avec
vous; je ne le veux  aucun prix! Je ferai des bassesses pour vous
donner la certitude que je ne suis qu'une pcheresse bien ordinaire...

--Sapristi! s'cria le peintre, et ma bouche qui f... le camp! Et cet
oeil, donc!... Du calme! je vous en supplie, chre amie; un certain
bonheur rpandu sur l'ensemble des traits! cette sorte de mansutude
impartiale et quasi cleste, vous savez, qui est propre aux Bienheureux
et  la femme qui reoit... Vous ne voulez, pas, je suppose, que je
fasse de vous une lady Macbeth?

--Sannois, mon petit Sannois, je vous jure que j'ai vid le fond de mon
sac! Mme en fouillant bien, non! aprs celles que je vous ai dites, je
n'ai pas commis d'autre imprudence que de chuchoter un soir  l'oreille
de cette vieille pipelette de prince d'Ulloa que... que... Oh! mon Dieu!
que j'ai de la peine  avouer cette babiole... Que... eh bien, oui, l!
que vous ne saviez pas manger  table... Le prince rpte tout, et je
parie que cet enfantillage vous aura touch plus qu'un manquement 
l'amiti?

--a y est! dit Sannois.

--Ah! j'tais sre que c'tait cela. Nous faisons la paix, hein? Ouf!
que a me soulage d'avoir mis devant vous ma conscience  nu.

--Non, non, dit Sannois; je dis: a y est! je veux dire que je tiens 
prsent tous les lments de votre visage. Je vais faire de vous un de
ces portraits! Saperlipopette! que je suis content. Levez-vous, s'il
vous plat, chre Ccile, et venez voir.

Ccile Collet se leva et contempla la toile:

--Mais, c'est un oeil de vipre que vous m'avez fait l!

--Vous trouvez?... Voyez-vous, ce qui manquait  cette figure, c'tait
la vie. La vie, quand on la trouve, elle est tellement surprenante
qu'elle fait un peu peur, comme un serpent au bord de l'eau dormante...
Ma foi, chre amie,--ajouta-t-il, d'un ton distrait et comme trs
loign de son souci principal,--je ne savais pas le premier mot de
toutes les petites histoires que vous m'avez racontes; et, si on a pu
ici vous bouder quelque peu, ce n'tait que pour une vtille: je ne vous
la dirai mme pas; vous l'avez oublie vous-mme, car elle est annule,
inexistante,  ct des faits si intressants, si caractristiques que
vous venez de me rvler.




LE RAYON DE SOLEIL


Le premier coup qui frappa la famille fut la mort de Jacques, tu, ds
le dbut de la guerre; il avait vingt et un ans, et sa soeur, Louise,
l'aimait d'un de ces amours fraternels qui tonnent par leur intensit.
Aprs, 'avait t le tour de la mre, inconsolable, et qui s'tait
effondre en quelques semaines. Louise restait avec son pre, dsol,
petit propritaire ayant consacr toutes ses conomies  se rendre
acqureur de la modeste maison qu'il habitait et dont il ne touchait
plus de loyers. Deux fillettes taient l encore,  qui Louise allait
dsormais servir de mre.

Un soir, le pre, qui s'assombrissait de jour en jour, en venant de se
mettre  table, s'affaissa devant son potage. Le mdecin, appel en
toute hte, demanda  Louise: Est-ce que c'est sa premire attaque?

Et Louise, surveillant et soignant le malheureux homme alit, songeait 
la noire destine.

S'il venait  mourir, que deviendraient ses deux jeunes soeurs et
elle-mme? Or le malade tait condamn. Verrait-il seulement la fin
d'une guerre si longue? La seule chose qui ranimait un peu, par
l'admiration qu'elle inspirait, tait la lutte pique de Verdun; mais en
mme temps elle treignait le coeur  cause de ces grandes hcatombes
d'hommes, et de tous ceux, en particulier, qu'on connaissait, et qui
taient l.

La maison, en banlieue, avait un jardinet qu'environnaient des arbres
voisins, trs feuillus cette anne et sur lesquels la pluie continue
grenait de branche en branche ses gouttelettes pesantes. On entendait
le bruit d'un moteur arien invisible, et,  une certaine distance, des
choeurs de voix enfantines qui rptaient des hymnes pour la Fte-Dieu
prochaine. L'heure avait une mlancolie atroce et pntrante. Le pire
tait la nostalgie des temps heureux que ce calme, cette pluie d't et
ces chants d'enfants voquaient... Il y a deux ans,  pareille date,
que la pluie sur les feuillages tait reposante et douce!... et quand
ces petits, dans le jardin des Frres entonnaient le _Magnificat_!...
Les deux coudes  l'appui de la fentre, son mouchoir sur les yeux,
Louise les sentait tout humides.

Ce fut  ce moment qu'on annona  Louise la visite d'une amie,
Marie-Rose, qu'elle savait infirmire  un hpital d'Auteuil.

--coute, dit Marie-Rose, je viens te demander un petit service qui,
bien entendu, ne te cotera rien. Je viens te demander d'tre la
marraine d'un pauvre poilu qui m'est signal et recommand d'une faon
tout exceptionnelle. J'en ai tant! Je ne sais plus o les placer. Il
faut que tu te dvoues. Je t'ai choisi celui-ci qui a une certaine
instruction, des sentiments, m'a-t-on dit; il a t bless dj trois
fois et il fait pour le moment de la neurasthnie  l'ambulance de N...
C'est un traitement moral qu'il leur faut,  ces malheureux, et je t'ai
connu une imagination si heureuse!... Prends mon poilu; abandonne-toi 
toute ta verve.

Louise regarda autour d'elle comme au dedans d'elle-mme; elle jeta un
coup d'oeil sur la porte qui la sparait de son pre mourant, sur les
photographies de Jacques et de sa mre morts si cruellement, sur les
petites qui jouaient dans le jardinet maussade, sur les feuillages
superposs o la pluie,  intervalles rguliers, pleurait une larme
lourde...

--Ma verve! dit-elle, je n'en ai gure pour le moment...

--Oui, je sais, dit Marie-Rose. Mais, par le temps qui court, que
veux-tu? Chacun fait un peu au-dessus de ses forces...

--Donne-moi son adresse, dit Louise.

Et Louise crivit au soldat qui avait besoin d'tre remont.

Elle crivit sa lettre,  la nuit, sous la lampe, lorsqu'elle eut couch
ses jeunes soeurs. Elle dut s'interrompre pour changer de la tte aux
pieds le malade qui,  demi paralys, devait tre trait comme un
enfant. Le pauvre homme remerciait sa fille de l'oeil droit et de la
moiti de la bouche, d'o sortaient des sons inarticuls,
inintelligibles. Et la jeune fille et moins souffert s'il et t
compltement inerte et muet. Elle lui ingurgitait sa potion; elle allait
se laver les mains; et elle reprenait,  grands efforts, sa lettre.

Par la fentre ouverte sur la nuit de juin, les noctuelles entraient et
tourbillonnaient sous l'abat-jour. Louise entendait les arbres
s'goutter encore  intervalles plus espacs; au loin, les longs
sifflets des trains, vocation de dparts, de voyages mystrieux,
musique plaintive des nuits de Paris... Derrire le bouquet d'arbres,
une main inconnue jouait amoureusement une valse de Chopin... Souvenirs
des beaux jours! Il y avait de quoi suffoquer. Louise dut reposer
plusieurs fois sa plume.

       *       *       *       *       *

Mais le soldat neurasthnique reut la lettre de sa nouvelle marraine,
et il lui rpondit aussitt:

Mademoiselle ou madame,--je ne sais pas au juste, car votre main a
couru bien vite en crivant votre adresse,--j'ai reu de vous la plus
jolie lettre qui me soit parvenue de ma vie, qui n'est pas bien longue,
car il faut vous dire que j'ai vingt-deux ans--C'est mademoiselle que
je dois lire, j'en suis sr, car il faut tre bien jeune pour avoir
l'esprit aussi enchant et aussi tranger aux petits ennuis qu'apporte
forcment la vie de famille... Ah! comme vous m'avez fait du bien! 'a
t comme une main frache pose sur un front qui brle... un bon bain,
si on pouvait en prendre quand on descend des tranches... Je ne suis
pas heureux, moi, mademoiselle; j'ai beaucoup souffert, allez! et il me
passe par la tte bien des papillons noirs... Eh! bien, depuis que j'ai
sous mon traversin votre lettre, toutes mes misres sont comme une
blessure cicatrise par la lumire; je crois mme, Dieu me pardonne, que
le bonheur est possible; oui, malgr toutes les horreurs que j'ai vues,
j'y crois! Je sais qu'il existe quelque part un endroit, et je sais
o,--puisque je sais o vous habitez,--qui a t pargn, que le sort
respecte, dont le malheur se tient cart, et o fleurit l'me la plus
blanche, la plus gaie et la plus rjouissante qui soit sur la pauvre
terre. Ah! mademoiselle, il faut que vous ne soyez pas de ce monde pour
avoir tant de bonne humeur! Vous m'avez fait sourire, ma chre marraine,
moi  qui a n'tait pas arriv depuis longtemps. La soeur qui me soigne
en a t toute baubie; je lui ai montr votre lettre, et elle a fait
comme moi; elle a dit: Dieu permet qu'il y ait quelques petits coins de
paradis sur terre. Nous n'en sommes pas jaloux, mademoiselle, car cela
nous laisse l'esprance de passer peut-tre un jour par ces oasis... Je
vous dirai que ma sant va beaucoup mieux depuis que vous avez dard sur
moi un rayon de soleil..., etc.




LE COUP D'ADRIENNE


La fantaisie prit tout  coup  Martine, le 14 juillet, au matin,
d'entraner sa mre voir dfiler les troupes, du balcon de l'oncle
Olivier, parti depuis deux jours pour la campagne. Ce balcon donnait sur
le boulevard des Italiens, avec un retrait sur la rue Louis-le-Grand:
point de meilleure place. Il tait dj neuf heures du matin: le temps
de se dmener un peu, de tlphoner  deux ou trois familles amies qui
acceptent avec empressement, et tout le groupe se met en route. On sait
que la fidle Adrienne est reste pour garder l'appartement, boulevard
des Italiens; on n'aura qu' sonner et  s'installer comme chez soi.

On sonna, en effet, boulevard des Italiens, et la fidle Adrienne vint
ouvrir, un peu surprise en vrit de voir mademoiselle Martine, sa mre
et des figures de connaissance.

--Ces dames n'avaient pas averti qu'elles viendraient pour le dfil...

--a ne fait rien, ma bonne Adrienne! s'il y a un peu de poussire et
des housses, voil qui nous est bien gal; nous ne venons que pour le
balcon et ne verrons que les braves poilus...

Adrienne, verdtre et trouble, tient visiblement  faire l'aimable:

--Mademoiselle va-t-elle se dcider  choisir parmi eux un gentil
mari?... Puisque mademoiselle n'a jamais voulu se laisser faire par un
compatriote, a n'est pas dfendu d'pouser un alli, un Russe, par
exemple; ah! on dit qu'ils sont joliment beaux hommes!...

La maman et les amis hochrent la tte. C'tait le sujet dlicat dans la
famille. Martine,  vingt-cinq ans sonns, quoique jolie et courtise
tant et plus, et demande vingt fois en mariage, n'avait jamais trouv
un homme  son got. C'tait dsesprant.

--J'pouserai un amput des deux jambes, dit Martine; comme cela je
serai sre qu'il ne courra pas!...

Et, ayant travers plusieurs pices, aux volets clos, on gagnait le
balcon.

Ici, effarante surprise: le balcon tait occup. Occup  peu prs
entirement, et la meilleure partie, celle qui donnait sur le boulevard,
par une foule compacte!

--a, dit-on, c'est un coup d'Adrienne...

On cherche Adrienne pour s'informer quels sont ces gens. Adrienne a
disparu. Martine, qui n'a pas froid aux yeux, demande au premiers venus:

--Vous tes invits par mon oncle, sans doute?...

Embarras des trangers; balbutiements; quelques-uns disent enfin:

--Mais non, c'est Adrienne qui...

Martine se retourne vers sa mre:

--Crois-tu qu'Adrienne a lou le balcon! Non, a, par exemple, c'est un
peu fort! Ah! a, c'est un toupet! O est cette file, que je l'amne ici
faire une troue pour nous dans un pareil public?

Dj on entend les tambours, la grosse caisse, les clairons, les fifres,
les cornemuses cossaises. Point d'Adrienne.

Alors,  la tte de ses amis et de sa mre, Martine, rsolument,
s'adresse aux occupants:

--Place  la famille, s'il vous plat!

Des gens confus ne savent o se mettre. Une ou deux personnes mme,
subrepticement, s'enfuient. Les autres, comprenant ce qui est arriv,
s'effacent et livrent le ct boulevard  la famille.

Martine, furieuse, plus jolie que jamais avec ses joues animes par la
colre, fait juger  ses amis et  sa mre le cas de la femme de
chambre. On avertira l'oncle Olivier; il est inadmissible qu'on laisse
envahir un appartement par des gens qu'on ne connat pas.

--Je suis sre que chaque place, ici, a t paye au moins cent sous!...

La colre contre Adrienne augmente de ce qu'on ne parvient pas  trouver
la femme de chambre dans l'appartement pour lui exprimer l'indignation
qu'on ressent et de ce qu'on n'ose pas exprimer cette indignation aux
personnes--peut-tre non coupables--qui ont pay cinq francs leur place
sur le balcon. Payer sa place sur le balcon de l'oncle Olivier! d'un
homme qui ne permettrait, pour tout l'or du monde, de franchir son seuil
 quelqu'un qui ne serait un ami! S'il savait cela, il en ferait une
maladie!... Non, c'est un comble! c'est inou! Martine dit mme: Pour
un culot, c'est un culot! La vue en est trouble pour regarder le
magnifique cortge des hros qui passent; et quelques-unes des personnes
trangres, confuses, en ont elles-mmes leur plaisir gt.

Parmi elles, un grand monsieur, ni jeune ni vieux, ni beau ni laid, le
bras gauche en charpe, les rubans des dcorations militaires  la
boutonnire, se dtache du groupe et vient prsenter ses excuses  la
jeune fille qu'il a vue si fort irrite. Il habite  ct, mais par
derrire; il a entendu dire par sa concierge que le balcon tait
libre,--il ne dit pas  louer pour ne pas trop compromettre
Adrienne,--il s'est prsent ce matin ds huit heures; on lui a ouvert,
et, depuis lors, il est l. Il affirme toute sa dsolation de paratre
indiscret. Il est si poli, si distingu d'ailleurs, que Martine,  son
tour, se reproche d'avoir manifest, avec une telle dsinvolture, son
courroux.

Et l'on cause; et cte  cte avec le grand monsieur, Martine regarde le
cortge. Le grand monsieur n'est pas inutile, car il sait tout: il sait
le nom, la qualit du chef anglais qui prcde, solitaire et sans armes,
son bataillon, et il explique les raisons de cet usage qui parat
trange; il sait nombre de particularits sur les imposantes troupes
russes; il sait le nom des hymnes que jouent les musiques; il reconnat
 la lorgnette un tel et un tel parmi les Franais bleus; il a t
bless au commencement de Verdun, auprs de tel officier que voici; il a
ses ides sur la guerre, qui ressemblent  celles que l'on entend un peu
partout, mais qui font  Martine l'effet de provenir d'une source
exceptionnelle, capte pour elle exclusivement.

Aussitt aprs le dfil, Martine prsente son nouvel ami  sa mre.

--Maman, un monsieur sans qui je n'aurais vraiment rien vu... Venir se
poster  un balcon pour voir des troupes, c'est stupide si on ne sait
seulement pas discerner un Belge d'un Anglais... Il faut tre
renseign...

--Madame, dit le grand monsieur, permettez-moi, pour effacer le souvenir
d'une singulire faon de faire connaissance, d'aller vous offrir mes
hommages... et de renouer une conversation qui m'a t tout
particulirement prcieuse...

--Mais, monsieur, je serai charme... Ma fille aussi, je n'en doute
pas...

--Oh! certainement, dit Martine.

Le plus inattendu fut que, voyant et entendant cela, la population du
balcon, ou les invits d'Adrienne, firent mine de venir saluer Martine,
sa mre et le grand monsieur qui tait si bien avec elles. Mais ces
dames se dfilrent aussitt par un couloir drob, et, l, tombrent
sur Adrienne, qui s'y tait dissimule et blottie, et n'en menait pas
large.

La maman, qui ne sortait pas volontiers de son calme et qui n'aimait pas
les observations ouvrait cependant la bouche pour administrer  Adrienne
une semonce mrite par le coup qu'elle avait fait:

--Laisse-la donc! dit Martine: on s'en donne, du mal, et on en fait, des
frais,  la maison, pour organiser des petites runions qui
n'aboutissent jamais! Voil cette fille qui se fait une centaine de
francs, ce matin, en ramassant au hasard cette cohue, et...

--Et... elle te procurera, un mari?...

--Qui sait? dit Martine.




UN MIRACLE


--Il y a vingt francs  votre compte, Dupont: les voulez-vous?

--a n'est pas de refus, dit Dupont, en tendant la main vers le billet.

Ce Dupont tait, parmi les mutils, des plus adroits. Il n'avait plus
qu'un bras, et le gauche! Et avec ce bras gauche, il bricolait, il
clouait des botes, il peinturlurait des figurines de poupes, il
sculptait des petites bottines cambres,  la mode, et il ajustait  ces
corps de bois blanc des chiffons de robes trousses comme par une
couturire. On et affirm qu'il n'avait fait que cela de sa vie.

--Non, disait-il; mais ce qui a rapport aux dames, a me connat.

Avec cela, une jambe plie  angle droit qui l'obligeait  user de
bquilles. Il avait la mdaille militaire, la Croix de guerre, vingt
mois de prsence au front; il avait t aussi dbrouillard  accommoder
les Boches qu'il l'tait  confectionner des jouets au Foyer.

En rentrant au petit hpital auxiliaire o il couchait et prenait ses
repas, il tira le billet de vingt francs pour l'agiter au nez de la Soeur
qu'il taquinait parce qu'elle prtendait que les hommes faisaient
mauvais usage de leur argent.

--N'allez pas me rentrer ivre, demain soir, au moins! Vous feriez bien
mieux de dposer vos vingt francs  la Caisse...

--Je les ai gagns que d'une main, c'est la vrit; mais toutes ces
dames elles ont dit comme a que j'avais travaill comme un ange.

--Ah! un ange! parlons-en, dit la Soeur qui se mfiait de Dupont parce
qu'il avait le diable au corps et parce qu'il manquait de dvotion.

Le soir mme, Dupont dgringola en catimini, bquillant avec prcaution
dans l'escalier. Il conversa mystrieusement avec la concierge, puis
sortit. C'tait la fin d'une journe de mai, un peu orageuse. Une heure
aprs, il tait rentr et couch: ni vu ni connu.

Cependant le billet de vingt francs inquitait la Soeur. Elle s'tait
promis de le faire dposer par Dupont qui, momentanment, n'avait aucun
besoin d'argent et serait trop content de se trouver un petit pcule,
une fois sa rforme liquide. Elle vint lui tenir un discours en ce
sens, le matin, ds avant l'heure des pansements. Et, comme il tait
rcalcitrant, elle leva un peu le ton:

--Vous avez t un excellent soldat, mon garon, et vous tes adroit de
votre main, c'est entendu; mais vous n'avez aucun ordre. Ce billet de
vingt francs, o est-il?

--Il est bien cach, dit Dupont, satisfait de faire enrager un peu la
Soeur.

Elle fouilla la poche de la vareuse o il avait enfoui le billet la
veille au soir.

--Cherchez bien, ma soeur. Ah! vous ne brlez pas!...

La Soeur commenait  s'impatienter:

--Je vais vous faire ordonner par le mdecin-chef de me confier ce
billet!

--Je l'ai gagn de ma malheureuse main, dit Dupont; l'emploi que j'en
fais, a regarde personne: p't'tre que j'ai pay quatre cierges  cinq
francs  Notre-Dame-des-Victoires!...

--Impie! je vous dfends de plaisanter.

En son genre, la Soeur tait aussi habile que Dupont. Elle mena
rapidement son enqute. Elle eut un colloque avec la concierge qui, trs
embarrasse, lui dit:

--Des fois, est-ce qu'on sait?... un homme passe devant la loge, on ne
le voit pas; on ne sait pas qui c'est; y en a trop!...

--Et s'il passe des hommes devant la loge, o vont-ils? O peuvent-ils
aller dans la soire, quand tout est ferm?

--Oh!... tout est ferm!... Que a en a l'air!... Faut s'mfier des yeux
clos, comme on dit...

La Soeur s'alarma tout  coup; elle devint pourpre:

--Y aurait-il un mauvais lieu dans le voisinage, par hasard?

--Oh! ma soeur, nous n'avons pas de a, Dieu merci!... Mais vous savez,
dans une rue comme dans une autre, y a toujours des personnes!...

--Allons! allons! dit la Soeur, dsignez-moi les personnes, la
personne. J'ai charge d'mes, moi, vous comprenez...

--Mon Dieu, ma soeur, tout le monde connat mademoiselle Irma, par
exemple, au 19...

--Ah! mademoiselle Irma! Ah! mademoiselle Irma, au 19! Eh bien! elle
va avoir de mes nouvelles, mademoiselle Irma!

Et voil la Soeur partie pour le 19. Jamais de sa vie elle n'avait
prouv une telle indignation. Rien au monde ne l'et arrte dans sa
course. Elle demanda mademoiselle Irma  la concierge du 19.

--Mademoiselle Irma! s'crie la concierge du 19. C'est vous, ma bonne
Soeur, qui demandez  voir mademoiselle Irma!... Si vous y tenez
absolument, eh! bien... Son nom est crit sur sa porte...

Et la concierge reste croule, son balai  la main, pendant que la Soeur
grimpe quatre  quatre.

Au deuxime, c'est une espce de gamine blonde, un fruit acide et vert,
une petite nomme Georgette, qui vient lui ouvrir et manque de pouffer
en voyant une religieuse. Mademoiselle Irma, elle, auprs de qui l'on
introduit la religieuse, est bien plus grave. On la sent craintive. La
Soeur, visiblement, lui en impose.

La Soeur, furieuse, n'y va pas par quatre chemins:

--C'est vous dit-elle, qui avez reu, hier soir, un malheureux estropi
de notre hpital, un soldat mdaill, dcor, qui s'est conduit en
hros: vous n'avez pas honte!

--Tiens! dit Georgette, faudrait-il tre flatt de recevoir des sales
types et non pas d'autres?

--Tais-toi! dit mademoiselle Irma. La Soeur me parle. Je me souviens que
j'ai t au catchisme, moi...

--On ne s'en douterait pas au mtier que vous faites! dit la Soeur.
Malheureuse! Vous ne devriez pas songer que Dieu vous voit?

--Elle n'est pas dsagrable  voir, dit Georgette.

--Ferme a, que je te rpte, petite vermine: c'est moi, pas toi, qui
suis en nom ici.

Et mademoiselle Irma met Georgette  la porte, en lui soufflant tout
bas: J'ai trop peur que a me porte la guigne d'tre mal avec une
Soeur!

--Et vous lui avez pris vingt francs! dit la Soeur. Vingt francs: son
petit bnfice de trois semaines de travail, au pauvre garon!...

--Pardi, ma soeur, je ne lui ai seulement rien demand: c'est lui qui a
t gentil, gnreux comme pas un civil, vous pouvez m'en croire; il a
gliss son billet, pli en quatre, sous un pied de la pendule... Tenez,
le voil.

L, Soeur n'hsita pas un instant; elle pina entre ses doigts le
prcieux billet et rentra triomphante  l'hpital.

--Dupont, dit-elle, vos vingt francs sont dposs.

--a, c'est raide! fit le mutil.

--Vous pourrez les demander  la Caisse, par fractions, si vous en aviez
besoin, supposons, pour un emploi srieux...

Dupont dit  ses camarades:

--Un miracle, dans ma vie, mes copains, j'en ai vu un!

Et il raconta l'emploi de ses vingt francs, la veille, et ce que la Soeur
venait de lui apprendre.




CE MONSIEUR OU L'EXCS DE ZLE


On tait trs uni dans la famille, et la grand'mre tant condamne 
faire une cure d'eaux dans une toute petite station au pied des Alpes,
personne n'avait hsit un instant  l'accompagner.

--Bah! avait dit Edith, on trouve un tennis partout!

M. Leloitre, le pre, s'installerait, lui,  Chamonix, pour prouver ses
poumons en quelques ascensions. Madame Leloitre, peu exigeante, suivrait
sa vieille mre  l'tablissement. Quant au petit frre Andr, pendant
qu'Edith ferait ses prouesses au tennis, il ramasserait les balles.

Ces dispositions prises, la cure d'eaux commena: bains et douches
alterns, sances  la buvette, change d'impressions sur l'efficacit
du traitement, papotages avec les nouvelles connaissances, tant 
l'htel qu' la musique du parc.

Ces dames s'adonnent  de petits travaux d'aiguille ou de crochet,
quelques-unes  la lecture, tout en causant et en scandant de la tte le
rythme de morceaux d'opras trs connus.

--Et votre charmante jeune fille ne vous accompagne pas aujourd'hui,
mesdames?

--Edith est au tennis ainsi que son petit frre. Oh! on ne manque pas
l'occasion d'une partie!

--D'autant moins que l'un de ses partenaires est, si je ne me trompe, un
fort joueur...

--C'est un champion, madame, parat-il. Il condescend  se mesurer avec
Edith qui n'est qu'une raquette trs ordinaire; et elle en profite.
Outre l'exercice physique qui lui est bon, elle apprend...

--Oh! elle n'en a gure besoin, car il faut que ce monsieur apprcie son
jeu pour renoncer  ses excursions en montagne: c'est aussi un alpiniste
fameux...

--Vous le connaissez, madame?

--Personnellement, certes non! Mais qui n'a entendu parler de lui! Plt
 Dieu qu'il n'et accompli que des excursions et remport des victoires
que dans les matches!...

--Ah! ah! mais... Et o en a-t-il remport d'autres?

--Mon Dieu!... ici mme et en maint endroit... Remarquez, madame, que je
ne dis point cela pour nuire  ce jeune homme... Je n'ai rien vu, je
n'ai t tmoin de rien: il passe pour un don Juan. Un point, c'est
tout.

L-dessus la maman sursaute et, sous un prtexte quelconque, vole vers
le terrain du tennis. La partie bat son plein. Les partenaires ont une
activit sereine et srieuse; on n'entend, dans un camp comme dans
l'autre, que les termes consacrs, indispensables.

Cependant la grand'mre a gagn une agitation nerveuse que ne combattra
pas la douche d'aujourd'hui. Et, ds le soir mme, elle se met 
chapitrer Edith:

--Il faut te surveiller, ma chre enfant! On remarque que tu joues
beaucoup avec ce Monsieur. Le connais-tu? Sais-tu qui il est? Il parat
qu'il a fait le dsespoir de plusieurs familles, c'est un garon sans
principes, un coureur...

--Mais, grand'mre, nous jouons: que veux-tu que je sache d'autre? Avec
a, nous sommes lui et moi les deux plus forts, nous ne sommes jamais
ensemble; nous n'avons pas chang trois paroles...

--Il faut prendre garde. Ces personnages-l ont une faon de s'insinuer
qu'une jeune fille comme toi ne peut souponner... Un don Juan!
affirme-t-on. Un don Juan: une figure en boule d'escalier et qui n'a
seulement pas un brin de poil sur la lvre!... De mon temps on et ri de
lui... Comment le trouves-tu, voyons, Edith, toi qui as du bon sens?

--Mais, grand'mre, ni bien ni mal; je n'ai jamais fait attention  sa
figure, je suis bien trop occupe de sa raquette!... Il a un service
foudroyant!... Je me donne un mal!... N'empche qu'il ne nous a battus
que de deux jeux!...

--C'est bon, c'est bon! Enfin, demain, ma petite, tu me feras le plaisir
d'envoyer dire que tu vas aussi toi en excursion et que tu ne peux pas
jouer au tennis.

--Demain, a se trouve bien, il va djeuner au Planet.

--Eh bien, tant mieux: tu te montreras avec ta mre et moi  la musique,
et l'on ne te croira pas subjugue par ce Monsieur.

Edith n'avait pas un seul instant song  tre subjugue par ce
Monsieur. Mais elle pensa  ce Monsieur toute la soire, et le
lendemain, surtout l'aprs-midi:  la musique, autour de la petite
charmille circulaire qui cache le quatuor d'instruments  cordes, et o
l'on ne cessa de dire pis que pendre de ce Monsieur, afin de prvenir
dfinitivement contre lui la jeune fille.

Ce Monsieur avait, parat-il, sduit une jeune femme  Houlgate, il
n'y avait pas de cela trois annes; d'o scandale, divorce, etc., et
finalement lchage complet de la pauvre victime, aujourd'hui tombe au
dernier degr de la misre. En outre, la fille d'un avocat trs connu au
barreau de Paris, quoique la chose et t touffe, s'tait bel et bien
donn la mort pour n'avoir pas obtenu l'autorisation d'pouser ce
Monsieur. Ce Monsieur par-ci, ce Monsieur par-l, ah! les oreilles
durent tinter  ce Monsieur toute l'aprs-midi.

Edith rva de lui la nuit suivante. Il l'enlevait, s'il vous plat!
mais en aroplane; ils partaient d'Houlgate, qu'elle connaissait bien,
et montaient, montaient vers l'azur immacul, au-dessus de la mer. Ils
ne parlaient pas plus qu'au tennis, cela va sans dire, mais elle
admirait son audace comme elle avait admir son jeu, et elle le
confondait avec le ciel, avec la mer, avec le plaisir d'amour-propre
qu'elle allait prouver en atterrissant. Tout  coup, des rats dans le
moteur, un silence affreux succdant au bruit rgulier, un flchissement
sur l'aile gauche... et un rveil brutal de la malheureuse Edith, avec
palpitations.

Elle pensait  son rve, le lendemain matin, quand ce Monsieur se
prsenta  l'htel avec sa raquette, faisant demander si mademoiselle
Leloitre tait dispose  jouer. Le matin, quel prtexte fournir pour ne
pas jouer? Et, de plus, mre et grand'mre pouvaient surveiller le
tennis de leurs chambres, ou venir s'asseoir hors du grillage avec le
petit frre qui, d'ailleurs, non seulement ramassait les balles gares,
mais jugeait les coups, piait les gestes, coutait les propos et
annonait le tout comme un instrument enregistreur.

Loyalement, ingnument aussi, selon sa coutume, Edith confessa  sa
famille qu'elle avait, cette fois, bien observ ce Monsieur, de qui on
lui avait tant parl et qu'elle avait peine  croire qu'il ft un type
si redoutable: C'est un grand gosse, dit-elle; il aime  jouer, comme
moi, et je fais le pari qu'il ne pense qu' cela. Quant  le trouver
repoussant, comme le prtend grand'mre, moi, je ne l'avais pas regard
jusqu'ici, mais,  prsent, je lui vois plutt une tte  caractre: on
m'a fait dessiner des mplats de Romains qui se rapprochaient de a...

--Romains! Romains! ton petit frre affirme qu'il l'a entendu dire des
gros mots entre les dents.

--Je le crois volontiers: son partenaire fait des services
dplorables!... Si tu crois...

--Enfin, Andr prtend que, quand il rate son coup, il a une figure
d'assassin!

--Mais, grand'mre, c'est la dame de la musique,  l'tablissement, qui
a prononc ce mot-l, hier! Andr ne sait que rapporter, il ferait aussi
bien de se taire... Et cette vieille bavarde de la musique, est-ce que
tu la connais, elle? pas plus qu'elle ne connat elle-mme ce Monsieur!

--Enfin, tu dfends ce Monsieur, c'est clair!

--Mais, grand'mre, je dfends ce Monsieur parce qu'on l'attaque! Ce
n'est pas moi qui m'intressais  lui...

--Qui m'intressais  lui!... c'est avouer que tu t'intresses  lui
aujourd'hui?

--Mais, grand'mre, on ne parle que de lui!...

Un conseil fut tenu. La famille tait alarme. On ne prit pas quatre
chemins. La grand'mre n'hsita point  sacrifier sa sant pour pargner
un malheur  sa petite-fille. Toute la famille tait venue aux eaux,
sans rechigner, dans son intrt  elle; elle pouvait bien quitter les
eaux dans l'intrt du coeur de la chre Edith. On partit, sans plus
tarder, rejoindre M. Leloitre  Chamonix. Et quand le lent petit train 
crmaillre commena de s'lever en serpentant, et quitta la valle,
Edith poussa un soupir qui n'chappa pas  la sollicitude des deux
mres. Et, ce qui ne lui arrivait jamais, elle devint rveuse pendant le
reste du voyage, et ses yeux avaient une humidit inaccoutume. Le pre
fut mis au courant des faits. Il connaissait plusieurs traits
pouvantables de jeunes aventuriers cyniques, et il mla sa voix 
celles de sa femme et de sa belle-mre pour dtruire, dans l'esprit
d'Edith, le souvenir du champion qu'on ne nommait plus que ce
Monsieur. Si le souvenir de ce Monsieur n'tait pas extermin aprs
tant d'insistance, grand Dieu! que fallait-il donc?

       *       *       *       *       *

Un jour, pendant le djeuner, au Rgina-Palace, ce Monsieur parut. Il
salua de loin ces dames. Edith devint de la couleur d'un citron.

Aprs le repas, comme on se levait de table, ce Monsieur vint
prsenter ses hommages. Il avait organis une partie au tennis de
l'htel, l'aprs-midi: Mademoiselle consentirait-elle  faire un
quatrime?

--Je le regrette, dit gravement M. Leloitre, mais nous avons organis,
de notre ct, une petite excursion.

On se spara froidement. Edith s'tonnait elle-mme d'avoir le coeur
aussi serr. A peine dans l'auto qui emmenait la famille faire la petite
excursion, nullement organise, Edith fut prise de faiblesse et
s'vanouit. Il fallut la ramener  l'htel. On passa devant le tennis.
Ce Monsieur avait trouv une quatrime. Il servait, debout sur les
orteils, le corps menaant de tomber en arrire. Il vit toutefois trs
bien Edith, qu'on descendait de voiture, quasi inanime. Il
n'interrompit pas son service.

Lorsque Edith fut un peu calme, et lorsqu'on crut possible autour
d'elle de lui adresser quelque remontrance  propos de cette crise, on
ne manqua pas de lui rappeler que ce Monsieur l'avait vue, ple comme
une morte, et n'avait seulement pas ralenti sa partie. Mais Edith n'en
fut nullement tonne, ni indigne, elle dit:

--Vous ne comprenez pas cela: quand on joue, on joue. Quand je jouais
avec lui, moi non plus, je ne pensais  rien d'autre qu' jouer... Ah!
pourquoi s'est-on mis  me dire tant de mal de lui!...




L'HOMME JEUNE


Je m'apprtais  franchir la passerelle du pont de l'Aisne,  Soissons,
quand une sentinelle m'appela en tenant  la main une carte o je lus le
nom d'un de mes amis, peintre de son mtier. Il me faisait dire que,
ayant appris ma prsence dans la ville, il me priait de venir djeuner
avec lui chez des cousins, les Jaubert, rue du Courtmanteau, prs de la
Tourelle. Je trouvai,  la maison indique, mon ami, en costume kaki,
camoufleur aux armes; il me prsenta  monsieur et madame Jaubert,
mnage bourgeois ais, d'aspect vnrable. On allait servir; on semblait
attendre quelqu'un. Madame Jaubert cria dans l'escalier:

--Bb!... Bb!... allons, descendras-tu, lambin?

--Excusez notre grand gamin, dit le pre: il relve de maladie, il est
en convalescence et fait la grasse matine.

Le camoufleur me souffla  l'oreille:

--Ce Bb est un capitaine. Il n'a pas vingt-trois ans; il a montr
des capacits et une bravoure extraordinaires; il a la Lgion d'honneur
que n'a pas son pre, la mdaille au ruban jaune, la Croix de guerre,
comme de juste; il a t bless deux fois et encore a trouv le temps de
faire une fivre typhode. C'est un type.

Je vis entrer un jeune homme, en vtements civils, sans seulement un
ruban  la boutonnire; sur la lvre, une ombre de moustache naissante;
la joue encore un peu ple.

--Monsieur votre fils a dj trois galons? fis-je  M. Jaubert.

Le pre sourit, flatt, mais ne semblant pas attacher  la chose d'autre
importance.

Le capitaine avait de la gentillesse, de la simplicit, une jeunesse
frache et charmante en ses manires; mais son oeil contenait de ces
dessous que nous n'avions pas vus avant la guerre: une certaine gravit
qui n'est ni celle des hommes d'ge ni celle des jeunes qui affectent un
srieux prcoce; comme un amoncellement de clichs pris sur des scnes
d'horreur ou sur des embches de cauchemar, inimaginables par l'_homme
d'avant_ et auxquelles cet homme-ci s'est accoutum et qu'il domine; le
sens des responsabilits gaillardement assumes, ce qui a tant manqu
aux gnrations prcdentes; un sentiment profond, inconscient
peut-tre, d'appartenir  une race neuve, que les vieux peuvent admirer
mais qu'ils ne pntreront jamais.

Notez que les parents de ce jeune homme taient dj des tres
exceptionnels et vivant depuis vingt-quatre mois dans le tragique; ils
taient des meilleurs citoyens d'aujourd'hui, ils avaient positivement
l'ennemi  leur porte et tenaient celle-ci ouverte pour secourir jusqu'
la dernire extrmit tout venant. Cependant, je les entendis parler,
pendant tout ce djeuner, comme les gens d'autrefois. Comment expliquer
ce qu'il faut entendre par ces mots? C'est dlicat. Mais l'habitude de
la vie paisible, trouble par de mesquines luttes politiques, impose une
forme et une direction  l'esprit que nos jeunes hommes, surpris au
sortir de l'enfance par des difficults gales  celles des premiers
ges de la terre, ne sauront plus adopter. Ceux-ci voient d'un coup les
grandes lignes, ce qu'il faut invitablement pour conserver la vie;
ceux-l s'attardent en de faux chemins, et les plus bourgeois d'entre
les bourgeois semblent encore des dilettantes. Celui qui a d dfendre
sa peau attaque de tous les cts, ou qui a seulement t enterr vif
une ou deux fois dans l'entonnoir, comme il s'entend  dblayer les
questions!

Madame Jaubert, d'un revers de main, semblait chasser la parole de son
fils. Elle l'appela encore Bb,  plusieurs reprises, durant le
repas. Elle lui dit: Remonte ta serviette, Henri, tu vas tacher ton
gilet... Elle le trouvait cruel, parce qu'il racontait, d'un ton froid,
sans sourciller, des choses pouvantables dont il avait t tmoin. Il
avait vcu dans la charogne, dans la vermine, dans la boue, dans l'eau
jusqu' la ceinture: il tirait de ces circonstances des motifs de blague
 la fois dconcertante et sublime. Ce n'tait pas qu'il ft dnu de
sensibilit, car, au rcit qu'il faisait de la mort d'un de ses amis,
l'motion contenue lui coupa le souffle dans la gorge. Cependant, tout
aussitt, il se mit  conter quelques faits piques, avec une humeur de
gavroche. Il m'apparaissait,  moi, comme un personnage de Shakespeare.
Jamais je n'avais eu sous mes yeux, vivant, un exemplaire d'humanit qui
me plt  ce point: la malignit, la grce et le calme viril troitement
mls  la sauvage grandeur; la splendeur de l'aube encore accroche aux
voiles de la nuit; ce mlange, si vrai pourtant, du comique avec la
tragdie, que nos prjugs condamnent, mais dont les grandes crises, les
plus importants cataclysmes proclament la ncessaire beaut.

Il vint, aprs le djeuner, quelques amis de ces honntes et courageuses
gens demeurs dans la ville,  peu prs vacue. Ils parlaient avec
beaucoup de bon sens, des vnements; ils rendaient hommage au petit
capitaine, mais avec l'arrire-pense, on le sentait, de la rvision des
grades, aprs la campagne, et la conviction bien assise que les
capacits s'acquirent avec l'ge et que les titres mrits le sont
surtout  l'anciennet. On ne pouvait leur en vouloir et, cependant,
leur impuissance  comprendre un certain tat nouveau avait quelque
chose de gnant. Si je leur eusse dit: Mais, vous n'tes donc pas
frapps par le rle que joue et qu'est appel  jouer dsormais l'_homme
jeune_ et mme le tout jeune homme?, ils m'eussent fait des objections
irrfutables sur l'heure,  cause du respect que mritent les actions de
nombreux hommes d'ge avanc, mais qui n'branlent pas ma foi secrte
dans le rgne futur d'une humanit rafrachie par la notion des
ncessits essentielles. Et ce qu'elle enverra vos routines et vos
ides dsutes rejoindre les vieilles lunes, ah! mes braves gens, vous
n'en avez pas le moindre soupon!... Mais le capitaine lui-mme m'et
blm peut-tre, parce que ce qu'il est, ce qu'il fait, ce qu'il fera,
est tout naturel et tout simple pour lui, et il ne l'oppose pas  ce que
la brusquerie des vnements a prcipit dans le gouffre du pass.
Enfin! en voil donc un qui n'agit pas par raction et pour se donner
des airs de faire le contraire de ce que d'autres ont fait, mais qui
agit sous l'impulsion directe des ralits pressantes!

A quelques-unes de ses opinions vigoureuses, son pre opinait:

--Il en rabattra, quand il connatra la vie...

--Mais, la vie, monsieur Jaubert, c'est lui qui la construit, c'est lui
qui la fait!...

Le pre hochait la tte. Le fils, un peu harcel par nous, voulut bien
nous raconter des pisodes auxquels il avait t ml, devant Verdun,
plus de quatre mois durant. Et nous l'coutions, je n'exagre pas, comme
nous n'avions jamais cout aucun rcit, aucun lecteur, aucun acteur
clbre; nous l'coutions comme nous eussions cout chanter le vieil
Homre.

Situation trange: les parents, les amis, mduss comme nous, secous
dans leurs entrailles, palpitant de tout leur coeur, mais en proie au
plus singulier malaise: l'impossibilit, malgr l'amour-propre, d'allier
l'image de tant de grandeur  celle de ce gamin disant: J'ai fait,
j'ai vu.

Et, quand il eut fini, personne n'osa prendre la parole.

La mre se leva, alla plonger un doigt sous le faux-col de Bb et
elle rsuma ingnument son impression:

--En 1911, monsieur--c'est hier--il a eu sa rougeole! Il tait dans son
petit lit, l-haut. On lui mesurait la taille quand il se levait: il
grandissait encore...




COMME JE NE TE CACHE RIEN


--Comme je ne te cache rien, murmura Isabelle, je te dirai que je ne
suis pas du tout alle hier dner chez les Jadin, ainsi que je te
l'avais annonc; mais un cousin  moi est arriv en permission et nous
avons fait ensemble de la musique...

--Tu sais combien j'aime, dit Albert, que tu me racontes exactement ce
que tu fais. C'est charmant d'avouer tout  son grand ami! Pourtant, tu
m'as quitt  6 heures en me disant: Je dne chez les Jadin...

--Eh bien! Et j'ai trouv Jean-Claude  la maison... Et alors, zut pour
les Jadin!

--Mais, tu ne m'as jamais parl de ce cousin?...

--Parbleu! je ne vais pas aller, pour me flatter, crier sur les toits
que j'ai un cousin dans les chasseurs  pied, et qui s'est conduit d'une
faon exemplaire.

--Je rends hommage  ta modestie, Isabelle... Si ton cousin le chasseur
 pied te faisait la cour, tu me le dirais, au moins?

--Est-ce que je te cache jamais quelque chose?

Deux jours aprs, Isabelle dit  Albert:

--Comme je ne te cache rien, je t'avouerai que, si je ne me suis pas
trouve hier  notre rendez-vous, c'est qu'un monsieur est venu  la
maison.

--Quel monsieur?

--Un monsieur que tu ne connais pas. Son nom ne te dirait rien du tout.
Un monsieur qui venait pour un renseignement.

--On n'a pas ide de laisser un homme attendre sa petite amie pendant
toute une soire, sous prtexte qu'un monsieur est venu demander un
renseignement!

--Mon chri, c'est que, aprs le monsieur, je te dirai que 'a t mon
cousin qui est revenu: impossible de lui confier,  ce garon, que
j'avais  te rejoindre...

--Mais tu n'es pas oblige de dire toute la vrit  tout le monde comme
 moi, diable! Tu pouvais bien lui conter une blague!...

--Encourage-moi  mentir! Et mentir, par-dessus le march,  un soldat
qui se fait casser la figure depuis deux ans pour toi et moi!

--En considration du soldat, je ne me fche pas; mais je m'tonne que
tu sois aussi dpourvue d'imagination.

--Je te conseille de t'en plaindre. Si j'avais de l'imagination, il me
resterait bien de temps en temps quelque blague, comme tu dis, 
employer  ton usage, tandis que, dpourvue autant que je le suis, tu
peux tre parfaitement tranquille.

--Le fait est que je le suis, ma bonne Isabelle. J'ai bien avec toi
quelques dconvenues et quelques sujets de m'impatienter plus souvent
que je ne voudrais, lorsque, comme hier soir, tu me poses carrment un
lapin; mais j'ai la certitude que peu aprs j'en aurai l'explication...

--Et par le menu encore!

--Je ne pourrais pas, mais absolument pas, supporter une femme
dissimule.

--Fichtre, ce n'est pas mon cas.

--Viens, que je t'embrasse, Isabelle, pendant que je te tiens.

Isabelle se jeta dans les bras d'Albert. Ils s'embrassrent.

--Comme je ne te cache rien, dit Isabelle, sache aussi que Turpin m'a
demande en mariage.

--Turpin? Qui a, Turpin? Tu ne m'as jamais parl de celui-l?

--Oh! c'est que je le dsigne tantt par un nom, tantt par un autre:
une vieille manie entre lui et moi: c'est un jeu; tu auras confondu.

--Qu'est-ce que tu as rpondu  Turpin?

--Je l'ai pri de repasser, tiens!

--Tche au moins de lui conserver ce nom de Turpin, et ne viens pas,
dans huit jours, me dire que Tartempion te convoite en justes noces. a
vous donne toujours un petit coup.

--Au fond, qu'est-ce que a peut te faire, puisque tu sais que je suis
amoureuse?

--Tu dis a gentiment, Isabelle, avec conviction, ma foi! et avec autant
de plaisir que... que j'en prouve  l'entendre, moi.

--Je dis a tout btement, comme on aime; je dis a avec le plaisir que
j'prouve  aimer, comme tu dis, toi, que ton plus grand plaisir est de
m'entendre dire toute la vrit...

--Oui, ma chre Isabelle! Oh! rpte-moi cela; c'est comme une pluie
d't bienfaisante, une douche tide... Et tu sais: on ne met jamais
assez de prcision  dire ce que l'on pense fortement, tout ce que l'on
pense. Et on aime  rentendre aine chose si douce. Tu es
amoureuse.--Dieu! que ce mot est joli!--Tu es amoureuse, Isabelle! et
dites le nom de la personne, ma petite amie chrie?... Allons! de qui
est-on amoureuse?

--Mais, de mon cousin Jean-Claude, parbleu!

--Ha! ha! ha! ha!... tu es vraiment la plus amusante des femmes! Adieu,
tiens. C'est vraiment dommage d'tre oblig de se sparer de toi ce
soir. Mais demain, Isabelle, tu me rserves ta soire, ta soire tout
entire... et mme un peu plus?...

Le lendemain soir, Albert attendit vainement Isabelle; et il l'attendit
la soire entire, et mme un peu plus. Elle apparut deux jours aprs:

--Me diras-tu ce qui s'est pass, Isabelle?

--Comment! ce qui s'est pass? Mais je ne te cache rien, tu le sais:
Jean-Claude en tait  la fin de sa permission; il repartait pour le
front, le malheureux. Ah! qui sait si je le reverrai jamais!

--Jean-Claude?--Il repartait?... Et... Et alors?...

--Et alors?... Mais certainement!... Quand tu seras l  pousser des Et
alors? Je ne t'ai pas dit, peut-tre, que je l'aimais?

--Oui, tu me l'as dit... et bien d'autres choses encore... Je m'aperois
 prsent de tout ce que tu m'as dit... Pour moi, le fait de dire
semblait impliquer que... Mais tu ne me comprendras pas... J'tais
tranquille, enfin, parce que tu me disais tout... Est-on bte! Dieu de
Dieu! est-ce qu'un pauvre homme est bte!

--Bon! voil que tu pleures,  prsent! Es-tu drle! Ah! , voyons! oui
ou non, m'as-tu demand de ne te rien cacher?




LES POMMES DE TERRE


Enfin, enfin, la pauvre vieille maman tait sauve! Sa fille, Jeannette,
la vit descendre du train sur le quai de la gare de l'Est. La bonne
femme portait un grand panier sous le bras, et elle avait chang sa
coiffe pour un chapeau, en venant se rfugier  Paris.

Jeannette embrassa sa mre. Que de choses, Seigneur Dieu! Que de
malheurs effroyables!... La vieille bredouilla:

--Je t'ai apport du beurre,--la Sicot a encore sa vache...--une
douzaine d'oeufs et des grappes de raisin... Oui: le cep en espalier sur
le mur qui regarde le carr de pommes de terre, il est encore debout, ma
petite!... et le carr de pommes de terre, y a pas une marmite qui l'ait
seulement fourrag!

Elle appuyait sur ce dtail avec une espce de dfi, comme si son pan de
mur debout, son cep et ses pommes de terre narguaient toutes les armes
germaniques. Et puis, son oeil s'teignit, aussitt dans le Mtro.

--L'essentiel est que tu sois l, avec tes quatre membres, disait et
rptait la fille,  peu prs  chaque station.

--C'est tout de mme malheureux de quitter!... murmurait la mre. Et un
sanglot contenu lui coupait le souffle dans la gorge.

Elle recouvra pourtant, et petit  petit, la parole, une fois installe
chez sa fille. Ah! c'est qu'on l'interrogeait, vous pensez! sur le
palier, dans la maison et dans la rue.

C'est Gauilly qu'on habitait, oui, mesdames, un petit patelin comme a,
en vue de Reims... Ah! la cathdrale, on l'a toujours vue, depuis le
temps qu'on tait marmots, dfunt le pre Souriau, comme moi,--on tait
cousins avant que de s'tablir en mnage, en mnage si on peut dire, car
on avait tout juste quatre-vingts francs,  nous deux, le lendemain des
noces.--Du vin blanc, par exemple, il en avait coul! Chez nous autres,
il n'y a pas que les riches pour s'offrir a, vous pensez bien...
Vigneron? Oui, madame, il tait vigneron, mon homme, comme de juste...
Eh bien! a ne l'a pas empch d'amasser, sou par sou, de quoi se btir
une maison avec cave et jardin, oui, et d'entourer son clos de murs...
Cinq enfants... Vous avez dit le chiffre, madame, oui, cinq, qui taient
beaux et bien vivants, sans aucun manquant, avant la guerre, et levs
tous les cinq comme ma fille ici prsente qui m'a force de venir
m'abriter chez elle, quoique a soit dur de quitter...

Quand elle disait dur de quitter... ses yeux se couvraient d'une bue,
sa gorge se contractait et elle s'arrtait un instant de parler.

La guerre vous prive de tout, c'est connu; on y est fait: mon pauvre
homme avait bien une balle dans les reins depuis 70 et qui l'asticotait
par le mauvais temps, aussi quand c'est qu'il a vu partir ses trois
garons, il a dit: A eux trois, ils leur en f... toujours plus que je
n'en ai reu! Et c'est tout. Mais les Boches sont passs chez nous,
mesdames, saouls comme des gorets dj avant de nous avoir vid la
cave... a, je m'en souviendrai! Quand le pre Souriau a vu tous ses
fts  sec, a lui a port un coup. De ce moment-l, c'tait un homme
fini; ne fallait mme plus lui parler de tailler ses plants de vigne ni
de bcher son clos: c'est moi, telle que vous me voyez, qui ai sem les
pommes de terre...

Il se tranait, le cher homme, dans le village, la figure pareille 
une viande bouillie, avec son chien Castor et sa petite-fille, une
gentille enfant de onze ans et demi, qui le tenait sans cesse par la
main, faute de quoi,  ce qu'il disait, il voyait tout tourner, comme un
homme ivre... Notre malheureux enfant, l'an, un si brave garon, avait
t tu  la bataille de Lorette; le plus jeune tait port comme
disparu depuis la bataille de l'Yser: c'est-il fait, ces choses-l, pour
arranger un pauvre vieux pre, je vous le demande?

L-dessus, voil qu'un beau jour, l'anglus de midi n'avait pas fini de
sonner, un boucan d'enfer secoue le village.--Y avait douze mois que la
cte de Brimont tirait sur Reims, sans qu'on nous ait fait l'honneur de
nous souhaiter le bonjour  la manire boche; ils nous devaient bien
cette politesse, rapport  nos caves...--C'tait une marmite qui venait
d'craser les btiments de l'cole primaire. Trois minutes aprs, une
deuxime tombe sur les gens du village rassembls, comme on dit, au lieu
du sinistre: huit hommes, trois enfants hachs menu comme chair  pt.
Le lendemain, pan! j'tais en train de sarcler les pommes de terre; je
vois s'crouler devant moi notre maison, sauf la resserre  taler les
graines. Le pre Souriau rentre avec la petite  la main et Castor:

T'as aussi bien fait de tranasser dehors, que je lui dis; on aurait
t en train de manger la soupe, qu'il ne resterait pas un ftu de nous
trois et du chien...

C'est dans la cave qu'on s'est tabli depuis ce temps-l. Il n'y avait
pas  choisir: mais,  l'heure de l'obus, quand le grand-pre et la
petite sortaient,--c'est-il que je serais une poltronne,
mesdames?--j'avais des inquitudes. Je les vois revenir, les chers
mignons, il y a de a trois semaines, avec le chien gambadant,  vingt
mtres de moi, pas plus, pas moins. Tout  coup, poum! patapoum!... Et
la petite qui lche la main de son grand-pre en s'criant: C'est sur
l'glise pour sr! Ces enfants, a n'est pas craintif;  l'glise, elle
y court. Le chien la suit. Bon Dieu! que je fais, en voil une autre de
sacre marmite!... Je l'entendais qui dchirait l'air comme une pice
de toile. La terre se soulve dans la rue, mes bonnes dames,
jusqu'au-dessus des toitures: de ma petite-fille, du cher petit ange du
bon Dieu, ni du chien, on n'a jamais rien revu, mesdames, que des
bribes: mais, faites excuse: autant n'en point parler, a soulve le
coeur... Mon vieux en est mort, lui, au fond de sa cave, dans les
vingt-quatre heures...

--Pauvre madame Souriau! C'est un miracle que vous soyez l, vivante et
 l'abri. Votre fille, on peut le dire, vous aura tire de l'enfer!...

--Chut! dit la mre Souriau, n'en dites rien  ma fille: j'ai tous mes
papiers pour mon retour... C'est trop dur de quitter... Je retourne!...

--Comment! l-bas! sous le bombardement qui continue?...

--Eh bien! et les pommes de terre? Qui est-ce qui s'en occupera si je
n'y suis point?




AH! LE BEAU CHIEN!


Deux maons employs  la construction d'une villa voisine, passrent un
matin devant la grille de la cour o le chauffeur Pfister faisait son
auto; ils tiraient, au bout d'une ficelle qui l'tranglait, un avorton
de chien sans couleur et sans forme et dont l'aspect pitoyable mut le
mcanicien des Bullion  qui sa conscience reprochait d'avoir aplati,
durant cette seule saison, quatre chiens sous ses pneus jumels. Pfister
cria:

--O c'est-il que vous menez ce pauv' petit cabot-l?

--A l'eau! dirent les maons,  moins que tu n'en offres cent sous, dix
francs...

Le matre d'htel, Honor, par le soupirail de l'office, ricana:

--Cent sous, dix francs pour un voyou de cabot  moiti crev et vilain
comme la gale! ils nous ont pas regards...

Mais une femme de chambre fut touche de compassion pour le malheureux
chien qu'on allait jeter  la mer; elle monta aussitt parler de la
chose  mademoiselle Antoinette.

Mademoiselle regarda par le balcon, vit le chien, le cou serr dans la
boucle qui le jugulait en lui poussant les yeux hors des orbites. Elle
appela son pre. M. Bullion parut  sa fentre, en pyjama. Mais dj une
voix criait de l'intrieur:

--Un chien?... pas de chien!... jamais de chien!...  aucun prix,
entendez-vous? un chien n'entrera dans la maison!...

--Mais, maman, c'est un malheureux chien qu'on s'en va jeter  l'eau!...

--Qu'on le jette  l'eau! a ne me regarde pas; j'ai dit: je ne veux pas
de chien. C'tait madame Bullion qui, de la table  coiffer, prononait
l'arrt de mort du pauv' petit cabot.

       *       *       *       *       *

Le pauv' petit cabot fut sauv nanmoins, cent sous, et non pas dix
francs, ayant t pays secrtement aux deux maons par la complicit de
mademoiselle et de monsieur; et le chien fut introduit dans les
sous-sols, lav, savonn, frott de poudre insecticide, et nourri
abondamment. Il n'en tait pas plus beau; il conservait l'attitude
rampante et lamentable qu'on lui avait vue lors de sa marche au
supplice; le pain, le lait, la pte de la main du chef, le substantiel
os de ctelette, tout semblait lui faire boule dans le ventre, qui
ballonnait  clater, sans que le reste du misrable corps part
seulement avoir reu sa subsistance. En libert relative, dans la
scurit des gras sous-sols, ce chien conservait son air d'tre trangl
par la boucle, au bout de la corde.

Honor le bousculait du pied, rptant sans cesse que c'tait cent sous
qui auraient t aussi bien dans sa poche: que Madame vienne 
descendre, un de ces quatre matins  l'office ou entende l'animal
aboyer, on verrait la danse!

Madame, en effet, ne tarda pas  surprendre dans sa villa l'hte
install contre son gr. Elle n'avait, affirma-t-elle, qu'une parole;
elle ordonna incontinent que le chien ft jet dehors.

L'infortun animal trana son ventre bedonnant sur la route o il manqua
dix fois de le faire craser par les automobiles, et le promena
dsesprment sur les bords de cette mer qui l'et si bien englouti une
ou deux semaines auparavant. Il revenait guetter aux soupiraux par o on
l'alimentait en cachette, et  la faveur d'un vnement qui proccupait
alors toute la villa Bullion.

       *       *       *       *       *

La gracieuse Antoinette Bullion, que l'on nommait familirement Toinon
Bulliette, tait fiance depuis peu  un charmant jeune homme, appel
douard, qui lui plaisait tout  fait. Elle recevait des fleurs, des
compliments, des visites, celle de son fianc tous les jours.

Madame Bullion elle-mme croyait aimer beaucoup son futur gendre; elle
l'et prfr avec de la moustache, oui, certes, mais puisque tel tait
le genre aujourd'hui, tout comme de porter le pied petit ainsi que du
temps de son grand-pre, allons-y! disait-elle, et on l'et indigne
en prtendant qu'elle n'adorait pas ce cher douard au visage glabre, et
au pied court.

Or, un beau jour, le cher douard tant l, pench amoureusement sur
Toinon, une porte fut entre-bille, et un chien parut, un horrible
chien, le chien du sous-sol, le chien expuls, l'intrus au ventre de
baudruche.

Le premier mouvement de madame Bullion en apercevant la laide bte fut
de la repousser d'un coup de pied et de prparer  l'adresse de ses
domestiques une verte semonce. Mais douard, en belle humeur et par
manire de drision, voyant ce chien grotesque, s'cria:

--Ah! le beau chien!

Et toutes les personnes prsentes, de rire.

Un phnomne curieux se produisit dans l'esprit de madame Bullion. Non
seulement le geste de violence que sa jambe esquissait, ne fut pas
excut, mais elle pria qu'on fermt la porte, le chien demeurant l,
innocent, la mine un peu confuse, l'abdomen prominent, et s'tant assis
sur le premier coussin  proximit de ses pattes informes. On se
regardait avec stupfaction: et chacun touffait son rire. douard
reprit sa cour au ct de Toinon Bulliette.

Mais madame Bullion, le soir mme, saisissait l'occasion d'un apart
avec sa fille, et prononait:

--Mon enfant, observe bien ton fianc, je te prie; j'ai une crainte: ne
manquerait-il pas de coeur, par hasard?

--Oh! oh! je ne m'en aperois pas, maman!

--Tu ne t'en aperois pas, c'est possible. N'empche que, tantt, je
l'ai trouv bien dur pour ce pauvre chien.

--Mais, maman! ce pauvre chien, c'est toi qui...

--Allons, ma fille, pas d'observation, n'est-ce pas! Je t'ai dit mon
apprhension; tiens-en compte. Ta mre ne cherche que ton bonheur, tu le
sais... Embrasse-moi!... Ah! vois-tu, c'est que, s'il allait n'tre pas
bon pour toi!...

--Mais, maman... il m'adore...

--Allons! va te coucher, ma petite.

       *       *       *       *       *

De ce jour, la fortune du chien tait faite.

Elle ne fut pas immdiatement considrable. Le pauv'petit cabot fut
encore le chien de l'office, quelque temps; mais il le fut,
officiellement, avec l'autorisation de la matresse de maison. Plus de
cachotteries. Son droit  vivre tant acquis, on lui donna moins 
manger; son ventre se dgonfla petit  petit; l'animal en devint moins
remarquable par sa laideur, mais en vrit non pas mieux fait: il tait
si laid! Il restait laid, sans plus, honntement, platement laid, bonne
bte avec cela, c'est--dire sans mchancet aucune, sans intelligence
non plus. On le nomma Roussaud,  cause de la couleur de son poil.

Mais,  mesure qu'un dfaut--quel homme en est exempt, mon Dieu?--se
dcouvrait chez le fianc d'Antoinette, l'indulgence de madame Bullion
pour Roussaud se haussait d'une nuance ou d'un ton. douard tait mal
class au tir aux pigeons: on veillait  ajouter un peu de viande hache
 la pte du chien; douard avait mal surveill l'envoi de sa
fleuriste: avait-on remarqu comme ce chien tait doux? douard avait
fait une petite fugue, mal justifie, de deux jours: le chien recevait
un collier neuf; enfin douard ayant bel et bien pous mademoiselle
Bullion,--ce qui n'a rien de rprhensible, pourtant,--et ayant emmen
victorieusement sa jeune pouse en Italie,--ah! cela est toujours
pnible au coeur des mres,--le chien Roussaud fut autoris  demeurer au
salon. Le lendemain on jugeait son nom Roussaud, bien vulgaire, et il
recevait le nom infiniment mieux sonnant de Fingal.

       *       *       *       *       *

Fingal eut sa corbeille au salon, matelasse, garnie d'une couverture de
laine; et, un peu plus tard, sa niche  la salle  manger, une niche 
sa mesure, une petite villa normande, s'il vous plat. Il se tranait de
l'une  l'autre, avec son air calamiteux, charg du poids d'un triste
pass, s'accommodant au confort, oui, certes! mais reprochant au destin
de ne le lui avoir pas accord en naissant. L'important Honor, matre
d'htel, qui l'avait tant bouscul jadis, tait  son service et se
courbait jusqu' terre pour prsenter au rez-de-chausse de la petite
villa normande l'assiette de porcelaine o Fingal, les pattes cartes,
la queue basse, la mine incurablement dsole des pessimistes gonfls de
bien-tre, semblait prendre l'univers  tmoin du sort pitoyable qui
l'obligeait  tirer la chair de poulet parmi la mie de pain trop
abondante ou  se donner bien du mal aux mchoires pour rompre l'os de
la ctelette. Une bonne hygine avait toutefois rtabli l'quilibre
entre son torse et ses membres, et Fingal commenait  paissir de
partout.

Le temps vint o il monta  la chambre de Madame, qui lui fit faire une
couchette enrubanne et ne pouvait plus se sparer de lui, ft-ce durant
ses courses en auto. Depuis l'ironique et trop fameux: Ah! le beau
chien! personne qui se hasardt devant madame Bullion  exprimer son
jugement sur Fingal: Le gentil petit chien, disait-on. Le beau
chien! mme n'et pas t mal pris, venant de toute autre personne que
d'un gendre. C'tait un lieu commun, dans les conversations, que
l'trange caprice de madame Bullion. Beaucoup, d'ailleurs, estimaient
que cette faiblesse tait trop lgitime, la pauvre femme devant se
trouver si prive depuis le mariage de sa fille.

       *       *       *       *       *

Lorsque Antoinette revint de son voyage de noces prolong  plaisir,
tant la bonne entente avait t parfaite, elle reconnut  peine la
maison paternelle transforme par l'lvation extraordinaire d'un
personnage qu'elle avait, il faut le dire, compltement oubli. Fingal y
avait plus de place qu'elle n'en avait jamais occup elle-mme; tout au
plus manquait-il au chien d'avoir une gouvernante attache  sa
personne, mais tous les domestiques,  l'envi, obissaient  ses appels,
 ses moindres murmures. Une porte s'ouvrait soudain, et Fingal,
accompagn d'un valet de pied, faisait son entre;  des heures
dtermines, la mme porte tait ouverte, et le domestique, la main sur
le bouton, attendait que Fingal voult quitter sa corbeille pour aller
faire son petit tour au jardin; madame Bullion sonnait pour qu'on
transportt la corbeille du coin Est de la pice aux environs de la
fentre mridionale afin que Fingal profitt du rayon de soleil; Fingal
dsormais frileux avait un petit paletot, un petit paletot sortant de
chez le bon faiseur, un petit paletot avec une petite poche et dans la
petite poche un petit mouchoir. Fingal avait un mackintosh pour la
voiture et Fingal avait des lunettes d'auto!

Antoinette ne pouvait s'empcher de rire et plaisantait la faveur de
Fingal avec toute l'insouciance que vaut  une jeune femme le bonheur
conjugal. Son mari, moins spontan dsormais, et plus habile, ds qu'il
avait vu Fingal en dandy, avait adopt vis--vis de lui l'attitude
attendrie, sinon dfrente, propre  se concilier les bonnes grces
sinon du chien du moins de la belle-mre.

Madame Bullion,  qui rien n'chappait de ce qui concernait Fingal, dit
 sa fille:

--Ton mari, mon enfant, a un coeur d'or; aime-le.

Et d'autre part elle dit  son gendre:

--Mon cher douard, puisse votre femme vous aimer autant que vous le
mritez!...

--Mais, belle-maman, j'ai tout lieu de croire...

--Ah! c'est que, voyez-vous, j'ai une crainte, en la voyant si espigle,
si sarcastique  l'gard d'un malheureux petit chien: manquerait-elle de
coeur, par hasard?...

_Septembre 1913._




LE PRISONNIER


En l'honneur de l'arrive du papa, capitaine d'infanterie, en cong de
convalescence, on avait invit avec leurs parents les petits amis et
amies des enfants. Aprs le dessert, toute la jeunesse eut la permission
d'aller au jardin et se dirigea aussitt vers le potager, terrain
favorable  la guerre.

Max, l'an, qui avait dix ans, dit sans hsiter:

--Moi, je suis le chef.

Et il confra les grades, avec un assez bon discernement, sans faire
tat ni de l'ge ni du sexe, tenant compte, affirmait-il, seulement des
capacits. En ralit, ceux qui se trouvrent nantis des postes les
moins reluisants et dont par consquent il risquait de provoquer le
mcontentement, taient les plus petits, les plus faibles.

--C'est idiot! grommela l'un de ceux-ci, nomm Bob, six ans et demi,
simple soldat de deuxime classe: pour les travaux de terrassement par
exemple, le premier venu comprendrait qu'il ne faut pas faire reinter
des mmes encore au biberon!...

Cependant le chef toucha ses subordonns par une certaine modestie en ne
s'attribuant pas  lui-mme un grade suprieur  celui de commandant.

--Je m'tonne, lui fit remarquer une petite fille, remplissant les
fonctions de caporal, que tu ne te sois pas nomm d'emble
gnralissime...

--Es-tu bte! rpliqua le commandant: le gnralissime, vous devriez
comprendre, il n'est pas l; il est au G.Q.G. derrire les arbres,
derrire la maison; il ne nous voit pas. Moi, je ne peux pas vous perdre
un instant de l'oeil. Ah! bien, qu'est-ce que vous deviendriez, mes
pauvres bougres!...

--Pardon, mon commandant, observa une petite, nomme Annette, en faisant
le salut militaire, est-ce que le service d'espionnage est organis?

--C'est indispensable, en effet, dit le commandant. Un homme de bonne
volont pour le service des renseignements?

Pas un des enfants ne bougea.

--Allons! dit le commandant, je comprends. D'ailleurs nous sommes trop
peu nombreux. Alors, coutez-moi! Je dcide: le service en question est
admirablement organis. Je n'ai pas besoin de fournir les noms de nos
agents; l'essentiel est qu'ils soient en contact avec mes suprieurs
hirarchiques et que je n'aie pas un empot au poste tlphonique.
Annette, mon enfant, empoigne-moi les rcepteurs et ne les quitte plus!

Annette se mit aussitt sur la tte une double tige de lierre dispose
de manire  faire casque, et,  l'aide de deux feuilles, se boucha
hermtiquement les oreilles.

--Et l'aviation?

--Regardez plutt!

Max dsignait un vol de martinets: cinquante appareils, pour le moins,
filant vers l'Est  tire-d'aile, dans le jardin d' ct.

--C'est magnifique! s'cria tout le bataillon.

Et l'on se mit avec un entrain fivreux aux travaux de tranches. Une
dpression de terrain, accentue par les pluies, entre deux anciennes
couches  melons, se prtait  cet ouvrage. On se contenta de figurer
les abris, les postes d'coute, les entres de sapes et les cagnas des
officiers. Le commandant dsignait avec une minutieuse prcision
l'emplacement des diffrentes lignes de tranches et boyaux qui
n'existaient pas, les secondes lignes, les circuits enchevtrs o il ne
faudrait pas se perdre, les cantonnements  l'arrire, les routes
encombres de camions automobiles, les postes de secours. Une chose le
mcontentait: qu'on n'entendt pas assez de bruit et surtout rien qui
ressemblt  un bombardement. Il employa, pour y remdier, un de ses
hommes  cogner  tour de bras, prs de la pompe, sur un arrosoir.

On avait, comme de juste, rquisitionn toutes les pelles et pioches
dans la chambre aux outils; le pauvre jardinier, bless sur le vrai
front, lui, et soign dans un hpital lointain, on n'avait pas 
craindre ses rcriminations. La rude besogne, d'abord confie aux
simples poilus, rendit promptement jaloux les officiers qui avaient
peu  faire. Et tous s'y mirent  l'envi. Les dix gamins, de la boue
jusqu'aux genoux, avaient les joues rouges comme des tomates.

Au bout de trois quarts d'heure, le capitaine mit une opinion:

--Je ne vois pas les fils de fer, dit-il, anxieux; m'est avis qu'on ne
ferait pas mal de les poser pendant que l'ennemi est relativement
tranquille...

--Ha! ha!... l'ennemi!... ricana le petit Bob (six ans et demi).

--Eh bien! quoi? a te fait sourire, toi, trois ou quatre corps d'arme
boches qui vont nous arroser tout  l'heure avec des 420!

--Ha! ha!... les 420! dit le jeune poilu rcalcitrant, en remuant la
terre. O sont-ils les 420! O est-ce qu'il est l'ennemi? Vous tes des
poires: vous parlez, vous parlez, pendant qu'on est l, nous autres, 
trimer, mais l'ennemi je ne l'ai pas vu; il n'y en a pas!

--Qui est-ce qui m'a fichu une andouille de ce poids-l? s'cria le
commandant, qui se croyait oblig d'employer le langage littraire des
soldats de la Grande Guerre: L'ennemi, il n'y en a pas! Parce que tu
ne le vois pas, sans doute, espce de moucheron? Regardez-moi ce
microbe! a se mle de faire campagne, et a en est encore en 70, comme
son grand-pre!... L'ennemi, veux-tu le savoir, mon bonhomme? Il est l,
 quatre-vingts mtres, terr comme des taupes. La preuve: attention!
Voil un aviatik... Nous sommes reprs...

--Ah! mais, ah! mais! dit une fillette de sept ans, terrorise, il ne
faudrait pas plaisanter!

La rflexion fut accueillie par un clat de rire gnral et mprisant.

Bob fit observer avec flegme:

--C'est un merle qui se transporte d'un jardin  un autre.

--Ho! ho! fit le commandant, voil un homme qui commence  me courir sur
l'haricot: L'ennemi, il n'y en a pas... Les avions boches sont des
merles... Les 420 sont une plaisanterie!... On va te faire toucher tout
a d'un peu prs... coutez-moi, mes amis: puisqu'un mauvais esprit a
l'audace de mettre en doute l'existence mme de l'ennemi, il est
vident, n'est-ce pas, qu'il n'y a plus de jeu possible; je soumets aux
voix la proposition suivante: il faut cesser le jeu, ou il faut que l'un
de nous consente  faire l'ennemi.

Cesser le jeu? Tous ces enfants taient dj bien trop enflamms; la
plupart ne croyaient mme pas jouer.

--Cesser? dit l'un d'eux, mais c'est radicalement impossible.

--Alors, dit le commandant, un homme de bonne volont pour faire le
Boche!

Silence absolu. Pas un geste.

--Il n'y a personne pour faire le Boche? Eh bien! mon vieux Bob, vous
allez vous rendre l-bas derrire la plate-bande o il y a des choux
gels, et vous reprsenterez l'arme des Barbares.

Un murmure d'horreur parcourut la tranche. Le mme Bob,  peine plus
haut que l'un des choux derrire lesquels il allait se dissimuler,
rpondit:

--a colle.

L'opinion gnrale fut, non pas de l'approuver d'obir, lui qui
d'ordinaire s'adonnait volontiers  la rousptance, mais de le voir
consentir  tre Boche.

--J'aurais prfr, dit un gamin, me retirer du jeu.

--Je suis trs ennuye, dit une des petites, il _tait_ mon ami; il se
dshonore...

Bob alla tout seul derrire ses choux; on lui permit d'emporter une
pelle pour se retrancher, si toutefois il en avait le temps; et le
travail reprit sur le front franais avec la plus irrprochable
discipline.

Mais  peine le jeune Bob tait-il install, l-bas, que la terre et des
objets divers commencrent  pleuvoir sur le bataillon. L'ennemi avait
dcouvert, derrire les choux, une srie de bches contenant, avec du
terreau, des oignons et diffrents tubercules; il faisait des boulettes
de terre humide, empoignait les oignons, les aulx, les chalotes par la
tige, rectifiait posment son tir en se dissimulant derrire un poirier,
et causait un grand dsarroi dans l'arme franaise.

La situation fut juge intenable, les abris vritables n'tant pas
creuss. Mais une offensive brusque demeurait possible. On le voit
trop, gmissaient quelques pauvres poilus, qu'on a t reprs! Le
commandant fit circuler l'ordre d'attaque pour quinze heures
quarante-cinq, aprs avoir improvis une artillerie lourde  laquelle on
n'avait pas song tout d'abord.

--Je ne peux pas tout faire, objectait le commandant  une lgre
observation du capitaine, avec ma crise des effectifs et ce G.Q.G.
l-bas qui ne me dit rien, rien!... Pas une communication depuis trois
quarts d'heure au poste tlphonique; aucune rponse  mes appels... Et
mon escadrille arienne qui ne revient pas!... Heureusement,
ajouta-t-il, je compte, avant tout, sur la bravoure de mes hommes.

L'attaque se dclencha  l'heure dite. Elle fut foudroyante, nonobstant
les gros oignons, 420, les gousses d'ail, 77, les poignes de gravier
qui simulaient le barrage des mitrailleuses, voire les grands trognons
de choux arrachs ou torpilles ariennes. Plusieurs se dclaraient
blesss et mme morts en cours d'assaut, d'autant plus qu'il y avait ces
deux flemmards d'artilleurs, rests en arrire, et qui ne savaient
seulement pas allonger leur tir.

Enfin, quatre hommes  peu prs valides arrivrent sur l'ennemi,
c'est--dire sur le petit Bob essouffl, qui leva aussitt les deux bras
dit: Kamerade! et fut incontinent fait prisonnier.

Survivants, canonniers lointains, blesss et morts entourrent le
prisonnier boche rduit  l'impuissance. On trouva sous le hangar aux
outils le cordeau qui servait jadis au jardinier  aligner ses
plates-bandes, puis des joncs souples, des liens de chanvre et un
paillasson  couvrir les bches vitres. On ligota, enroula, empaqueta
le Boche  l'aide de ces accessoires. Et on le laissa l, l'endroit
ayant reu le nom de Camp de reprsailles.

Aprs quoi, le jeu paraissant termin, les enfants rentrrent  la
maison, pour l'heure du goter.

En les voyant, la maman de Bob demanda: O est Bob? Mais personne ne
paraissait l'entendre; elle ne s'inquita pas encore. Au goter,
cependant, la maman, ne voyant toujours pas venir son Bob, s'enquit avec
une certaine alarme dans la voix: Mais, ah! , o est Bob? Les
compagnons de jeu, interrogs, prirent tous des figures de cire. C'tait
comme s'ils eussent t sourds et muets. Peu  peu les autres parents
partagrent l'inquitude: Bob tait le plus petit de toute la bande; les
ans devaient savoir ce qu'il tait devenu.

--Max! interrogea le capitaine,--le vrai--qu'avez-vous fait du petit
Bob?

Max rpondit avec une dignit solennelle:

--Bob?... Connais pas.

Chacun des enfants, pris  part, eut le mme mot, avec le mme geste
d'ignorance ou de reniement hautain, digne, grave et sincre.

Alors l'alarme se rpandit. Tous les domestiques furent lancs au
jardin; tous les parents coururent  la recherche de Bob; les vieux
messieurs mme s'arrachrent  leur bridge. Dans la maison, les communs,
l'enclos, on n'entendait que le lamentable cri: Bob!... petit Bob!...

Enfin quelqu'un perut une voix d'enfant qui pleure. On eut tt fait
d'aboutir au paillasson roul d'o les gmissements s'chappaient.

On tenait par l'oreille quelques-uns des nigmatiques enfants. Leur
forfait, sinon sa cause, devenait vident  tout le monde. On les amena
jusqu'au paquet et on les interrogea en leur dsignant l'objet:

--Qu'est-ce que c'est que a?

Les enfants ne furent pas troubls, rsigns d'avance  n'tre pas
compris par les grandes personnes, acceptant stoquement les chtiments
encourus, rsolus dans leur dignit de soldats  ne plus se commettre
dsormais avec le gamin ligot qui avait consenti  reprsenter
l'ennemi:

--a? dirent-ils, ddaigneux: c'est le Boche!

Le paillasson tait droul, les cordes, le chanvre et les liens de jonc
rompus. Les parents s'empressrent autour du petit Bob dlivr et
aussitt plaint, choy, dorlot par toutes les familles.

La fillette, ge de moins de sept ans, qui avait t son amie, pronona
sur un ton tout  fait de grande dame:

--Plt au ciel que nos pauvres prisonniers, l-bas, aient t toujours
environns d'une pareille compassion!...

Les parents ne purent s'empcher de rire, et les mystres du terrible
jeu de l'aprs-midi leur furent par l dvoils.




L'OBSTACLE


Un soir qu'ils avaient dn tous les trois, pendant qu'Hubertin allait
dans son cabinet chercher les cigarettes pour sa femme, Pierron sentit
pour la premire fois son regard tomber sur la bouche de Laure. Laure
s'tendait sur sa chaise longue, se calait les hanches et jouait
adroitement du pied avec de petits coussins en dcouvrant sans vergogne
ses deux belles jambes jusqu'aux genoux. Et, ce faisant, elle riait,
soit de sa dextrit  pincer les coussins et  les lancer au bon
endroit, soit de la libert qu'elle prenait de montrer ainsi ses jambes
 Pierron. Pierron avait vu cent fois ces jambes: avec les robes qu'on
porte aujourd'hui, vous pensez bien! et il avait vu certes un plus grand
nombre de fois cette bouche, tant l'intime ami du mnage depuis dix
ans; mais il ne regardait ni les jambes ni le jeu gamin, libre et
gracieux de Laure: il regardait, comme un objet d'merveillement
nouveau, la bouche de Laure.

Le mari entra, la bote de cigarettes  la main, et il dit  Pierron:

--Comme tu es srieux!

Pierron tait demeur debout, roulant entre deux doigts son cigare non
allum; et, au-dessous de lui, Laure s'amusait follement avec ses
coussins. A l'observation de son mari, elle releva tout  coup les yeux
sur le visage de Pierron. Elle gardait encore les lvres entr'ouvertes,
et la lumire de la lampe, pose sur un guridon, au chevet de la chaise
longue, faisait tinceler ses dents humides.

L'on se mit  bavarder, comme  l'ordinaire, en fumant.

Quand Hubertin tait l, Pierron lui appartenait tout entier, un peu
trop mme, au gr de Laure, qui, souvent carte de la conversation,
s'ennuyait.

Les deux hommes s'accordaient, se plaisaient, bien que spars par une
formation d'esprit diffrente; mais ils taient, disaient-ils, l'un 
l'autre des complmentaires.

Hubertin, le plus jeune, gaillard, positif et vers dans les affaires;
Pierron, quasi oisif, cultiv, publiant, par-ci par-l, dans les
journaux, des tudes de sociologie arides. Hubertin, en contact
quotidien avec cinq cents ouvriers, apportait des faits; Pierron les
ordonnait, en tirait des consquences et thorisait; ils se jugeaient
l'un  l'autre indispensables. Ils embtaient souvent beaucoup Laure
avec leur parlote.

A plusieurs reprises, durant la soire, Laure leva les yeux sur Pierron
pour le plaisanter  propos, des choses rasoir qu'il disait. Quand
Hubertin en tait tmoin, elle regardait Pierron en riant, toutes dents
dehors; si Hubertin tait occup ailleurs, elle regardait avec srieux
l'homme srieux, et le charme puissant de sa bouche semblait remonter
 ses yeux en s'augmentant de cette infernale incertitude qui est comme
un autre parfum de la femme et qui nous fait trembler. Pierron partit
plus tt que de coutume, ce soir-l. Son ami lui dit:

--Mon vieux, toi, tu nous couves une grippe; tu fais aussi bien de
prendre le large.

--Mon petit Pierron, dit Laure, en tendant sa main  baiser, si vous
avez la grippe, tlphonez-nous; j'irai vous soigner.

Et elle rit encore, parce que tous savaient que la proposition qu'elle
faisait tait chimrique. Mais elle tait apte  susciter bien des rves
chez le pauvre garon qui rentrait chez lui, plus tt qu' l'ordinaire.

       *       *       *       *       *

Pierron revint le lendemain dans l'aprs-midi chez ses bons amis. Laure
s'apprtait  s'habiller.

--Comment! c'est vous, Pierron; vous n'avez pas la grippe?

--Non... J'tais prcisment venu vous rassurer... Hubertin va bien?

--Hubertin n'est pas l,  cette heure-ci, voyons! Oh! il n'est pas un
homme  s'inquiter, allez! Voulez-vous que je lui tlphone  son
bureau que vous n'avez pas la grippe et que vous tes ici pendant que je
m'habille?...

--On ne peut pas plus gracieusement me mettre dehors...

--Allons! ne vous fchez pas, mon vieux Pierron. Ecoutez; j'ai un th 
six heures; je vais m'habiller; attendez-moi, nous sortirons ensemble et
vous me jetterez avenue de l'Alma.

--C'est faisable.

Pendant que Pierron tournait les pouces dans le salon, il entendait, de
l'autre ct de la porte referme, les menus bruits de la toilette de
Laure, depuis les observations brusques  la femme de chambre jusqu'au
glissement rpt du polissoir sur les ongles. Tout  coup, la porte
tait entr'ouverte, et un bras nu, un bras blanc, un bras plein et
ferme, un bras magnifique, apparaissait, qui esquissait un geste
apaisant.

--Vous impatientez pas; j'arrive.

--Ah! dit Pierron, si vous pouviez seulement, pour m'occuper, me laisser
a!...

--a, quoi? faisait la voix de Laure, derrire la porte.

--a, dit Pierron en appliquant un baiser sur le bras.

Le bras s'amollit, tomba doucement et disparut; la porte fut referme.

Dix minutes plus tard, Laure n'tait pas prte. La porte s'entre-billa;
le bras reparut, balanant son geste de paix. Pierron, affol, se
prcipita et appuya davantage son baiser, plus haut.

--a y est, mon petit; je passe mon corsage... Dites donc! si vous
alliez m'arrter un taxi et m'attendre dedans, vous seriez un amour,
vous savez!...

Blotti au fond du taxi, aprs avoir dlibr s'il n'tait pas plus
convenable d'attendre la jeune femme dehors, Pierron attendit Laure.
Enfin elle apparut, et elle s'engouffra dans la voiture  demi obscure,
qu'elle emplit de son parfum et o le chauffeur, frtillant des narines,
l'enferma avec ce soin particulier, cette fiert et cet trange
contentement qu'ont en gnral les conducteurs de vhicules  mener une
femme dsirable accompagne d'un homme qui doit la dsirer.

       *       *       *       *       *

Cependant l'homme enferm avec la femme dsirable et videmment dsire
n'tait pas si heureux qu'on le pouvait croire. La libert dont il
venait d'user avec le bras nu de Laure lui semblait norme; la
complaisance de Laure le comblait d'tonnement. Il se taisait ou bien
hasardait avec gaucherie des banalits  faire hurler. Le taxi allait
vite. Laure dit:

--Eh bien, on ne nous reprochera pas de n'avoir pas t convenables!...

Pierron sentit son coeur bondir; le monde lui parut boulevers, sens
dessus dessous; tait-il avec la femme de son ami dans quelque manoir 
l'envers, dans quelque absurde et affolant appareil de Luna-Park ou de
Magic-City?... Laure lui reprochait de se tenir correctement avec elle!
Laure, avec qui il n'avait seulement jamais flirt! Laure, la femme
d'Hubertin! Il vit rouge, il vit noir, il vit vert, il vit bleu. Il
empoigna Laure avec une brutalit bien inutile et lui appliqua sans
barguigner sur la bouche un baiser. Elle accepta le choc sans un
mouvement de retrait. Pierron, baubi, ne savait mme plus comment faire
halte en un si beau chemin. Il se spara de cette bouche uniquement
parce que la voiture stoppait. Et il savourait sur ses propres lvres le
parfum et le got sucr du rouge... Laure, tranquille, avait ouvert sa
trousse, et,  la lueur de la lanterne, elle repassait sur ses lvres le
bton et se poudrait.

--Je suis un cochon! disait, effondr dans un coin, Pierron; ce que je
viens de faire est d'un sale monsieur!...

--Eh bien, mon ami, je vous remercie; vous en avez de flatteuses, au
moins, vous!...

Il se confondit en excuses; il n'tait plus matre ni de ses expressions
ni de ses actes. Il balbutiait: Mais je vous adore! mais je suis fou de
vous, vous le voyez bien! Seulement il pensait  son amiti avec
Hubertin, et il n'osait mme pas le dire  une femme qui n'y pensait
pas.

Il tait homme, parbleu, et soumis comme tout homme au terrible attrait
d'une telle chair; mais il tait un homme aussi, et en tant qu'homme
soumis  cet autre ascendant, si fort, d'une certaine propret morale.
Il tait enivr et dgot.

--Ah! dit Laure, vous tes bien tous les mmes avec vos ides qui vous
empoisonnent l'existence!... Il ne faut pas tre si compliqu... Eh
bien, voyons, voulez-vous descendre pour me permettre d'en faire autant?

--Non, dit Pierron, qui voulait absolument remettre de l'ordre dans son
esprit. Non, coutez-moi, mon amie; vous voyez devant vous un homme qui
n'a jamais t pris d'une femme comme il l'est de vous, Laure.

--Bon. C'est dj plus gentil. Mais je suis presse; laissez-moi
descendre.

--Non. Un mot encore: je veux que vous me croyiez. Je vous aime, je vous
aime, Laure,  m'en sentir craquer la cervelle, mais... nom de nom d'un
nom! vous ne comprendrez jamais a... je ne suis pas capable de
commettre une malhonntet...

--Merci!... Eh bien, et moi, vous supposez sans doute que je vais...
avec vous... comme a... de but en blanc?... Allons, grand serin,
laissez-moi descendre.

Il descendit et lui soutint la main, qu'il baisa, crmonieusement,  la
portire.

Et puis, aux entrevues suivantes, ce furent des taquineries constantes
de la part de Laure, qui mettaient le pauvre Pierron  la torture. Il
tait happ par elle, et il s'cartait, se sauvait d'elle en
s'accrochant plus que jamais  son mari. Quand il tait avec son ami,
Pierron recouvrait la paix; il aimait, il estimait Hubertin; il avait
besoin de son exprience et de sa causerie; c'tait sa nourriture, cette
amiti.

Laure utilisa une sympathie si troite pour suggrer  son mari
d'intresser Pierron dans une affaire qui priclitait faute d'une tte.
Pierron n'tait-il pas le cerveau demand?... et sa petite fortune?...

--J'aurais peur, interrompait Hubertin, que Pierron ne russt pas et
et  me reprocher ternellement...

--Justement, sa petite fortune le rend indpendant...

--Oui, mais pas riche...

Scrupules promptement dissips par une femme qui poursuit son ide.
Finalement, Pierron, et bien que l'affaire ne lui sourt pas, n'eut rien
 refuser aux sollicitations d'Hubertin.

L'affaire, mme prilleuse, ce n'tait rien encore; mais dans l'affaire
surgirent des tiers, imprvus de l'une et l'autre partie, et avec eux
des intrts, des exigences inconciliables avec les intrts d'Hubertin
et ceux des actionnaires; un conflit, finalement, entre les uns et les
autres; un conflit sans lequel la direction de Pierron mme ft devenue
suspecte.

Dchirure atroce: le retrait et la fuite de cette main virile, la seule
qu'on presse avec scurit, sans arrire-pense, et dont l'treinte
communique tant de force! Pierron, honnte homme, tant mis  la tte
d'une affaire, ne connut plus que le souci de sauver l'affaire, et quoi
qu'il pt en coter  son plus cher ami. Entre Hubertin et lui il y eut
un froid d'abord, une grande gne, puis une explication amre, et on se
tourna le dos; Pierron sauva les intrts  lui confis et, chaque
matin, se faisant la barbe devant le miroir, il pensait: J'ai fait ce
que je devais faire... Allons,  tout prendre, c'est encore ce qu'il y a
de meilleur quand on est l, tout seul,  se regarder les yeux dans les
yeux...

Mais cela ne l'empchait pas de regretter l'amiti d'Hubertin; rien ne
lui remplaait l'amiti d'Hubertin. Et il maudissait,  distance, cette
sacre grue qui avait eu la pense diabolique de le brouiller avec son
ami.

Il reut un matin la visite d'une dame. Il trouva la personne assise
dans son petit salon, en joli trotteur printanier, la figure cache sous
un amour de chapeau. Quand elle releva la tte, il reconnut Laure,
malgr la voilette paisse. Laure releva aussitt la voilette paisse
pour dire: C'est moi, et il vit sa bouche.

Il dtestait cette femme; il la mprisait; elle lui faisait horreur. Il
lui dit:

--Ah! c'est vous! Qu'est-ce que vous me voulez encore? Vous n'tes pas
contente de m'avoir brouill avec votre mari?... Je ne regrette que lui,
allez!...

Et il faisait une si mauvaise figure en disant cela que Laure clata de
rire.

Elle clata de rire, et il vit sa belle bouche, toutes ses dents
admirables et pures.

Il cherchait dans sa mmoire d'ancien potache, d'ancien soldat, les
pithtes les plus ignobles, les plus infamantes  adresser  cette
femme; et il en trouvait avec une aisance parfaite la collection gradue
selon le sens ascendant de son dgot. Tout ce cloaque verbal se
dversait vers la belle bouche, dont il s'approchait  mesure qu'tait
faite la trouvaille d'une fltrissure plus accablante.

Sans s'mouvoir, et souriante, Laure, il est vrai, raccourcissait la
distance.

--Ah!... vermine!... Ah! misrable! s'criait-il, quand il toucha enfin
la bouche de Laure.

--Ma chrie!... mon amour!... balbutiait-il, lorsqu'il se pma entre ses
beaux bras.

--Es-tu serin! non, mais es-tu assez serin! disait Laure innocemment, de
t'reinter  faire un pareil chichi, en imagination et en paroles, quand
tu es l, bien  ton aise, et quand il n'y a plus d'obstacle  ce qu'on
s'aime...

_Juin 1914._




A ME RAPPELLE QUELQUE CHOSE!...


Les lampes se rallument; on entre; on sort; le public est nombreux; on y
remarque beaucoup de soldats, et des officiers: des Franais, des
Belges, des Anglais, des Serbes, des Russes. Devant moi, quelques
fauteuils sont libres. Voici l'ouvreuse, celle qui, tout  l'heure,
portait son ver luisant  la main.

Elle installe devant moi un sous-officier amput de la jambe, marchant 
l'aide de bquilles. Il est accompagn d'une jeune femme de tenue simple
et qui a pour lui les attentions qu'on porte  un enfant infirme. Elle
l'interroge: Est-il bien? N'a-t-il pas de chapeau devant lui? Ah! comme
elle irait elle mme demander  une dame de se dcoiffer pour que son
poilu voie bien! Elle se penche vers lui; son bras s'entrelace  celui
du brave; elle lui lit le programme.

Ce couple m'intresse. A dfaut d'un film passionnant, j'aurai du moins
mon spectacle. Voil une petite femme amoureuse qui a d depuis deux ans
et demi passer par toutes les phases de l'inquitude. Je l'imagine au
jour de la mobilisation, qui l'a peut-tre surprise en plein bonheur; et
 partir de ce moment, le coeur qui bat l n'a pas d cesser d'tre
press par l'angoisse. Je compte  la manche de l'homme ses blessures;
il en a quatre, et la dernire c'est celle de la jambe, qui l'a rendu
impotent dfinitivement. Que de fois sa femme ou son amie a d le croire
mort! Que de fois elle est revenue  l'esprance pour le reconduire
toujours et toujours, au bout d'un mois ou deux,  des gares qui vous
les prennent pour les rejeter  la fournaise! Elle n'est pas ce qui
s'appelle jolie; elle est jeune, et son visage aux yeux dj cerns
prmaturment porte quelque chose de mieux que la beaut. La douleur et
l'amour composent vraiment un inapprciable mlange.

Une sonnerie tinte; l'obscurit nous envahit, et l'cran, de nouveau,
s'claire. Nous assistons au droulement d'un film italien
d'affabulation romanesque et sentimentale, une idylle dnique avec
accompagnement de violoncelle et de harpe, aux clichs excellents
d'ailleurs et dont les fonds de paysages sont d'une splendeur si
merveilleuse que toute l'aventure elle mme en est crase. Je ne vois
plus que le dcor et j'ose dire qu'il me suffit et m'enchante. Le public
demeure muet. Le sous-officier mutil et la jeune femme, devant moi, ne
bronchent pas. A un moment, j'entends l'homme dire  sa compagne:

--a ne me rappelle rien.

videmment, ce sont de bonnes gens qui n'ont pas eu le moyen de se payer
un voyage de noces en Italie; et les choses que l'on n'a pas vues ou sur
lesquelles l'imagination n'a pas t monte, comme elles nous sont
gnralement indiffrentes!

Enfin, voil des films de guerre: Vues prises sur le front avec
autorisation spciale du ministre de la Guerre. Mon mutil hoche la
tte et confie  sa compagne:

--C'est du chiqu, je parie.

Nous voyons des figures de gnraux connus, des tats-majors, des
remises de dcorations par le prsident de la Rpublique, des canons
gigantesques tachets comme des vaches normandes, qui lvent avec une
lente et terrifiante sret leur ft et crachent un nuage de fume,
tandis que leur bruit infernal, imit par la grosse caisse, se produit 
des intervalles invraisemblables, ce qui fait sourire le sous-officier.

Tout  coup, je vois celui-ci qui se hausse sur son sige pour mieux
voir. L'cran nous prsente ces rgions dvastes, ananties, qu'on a
trop vues, hlas! sinon en ralit, du moins par toutes sortes
d'illustrations, depuis vingt-huit mois, sans rpit. C'est une route
dfonce et borde de troncs d'arbres que le canon a dchiquets  deux
ou trois mtres du sol; c'est un monticule de gravats qui reprsente le
village de X... Ce sont des camions qui roulent  la queue leu leu,
couverts de bches, pareils  un troupeau de btes monstrueuses,
antdiluviennes, dans un dcor d'astre teint, d'o le soleil s'est
retir  jamais. L'homme, devant moi, se hausse sans cesse, s'aidant de
son unique jambe, et ses bras s'agitent comme pour empoigner ses
bquilles afin de se mettre debout. Il prononce tout haut le nom d'une
de ces rgions maudites dont l'univers entier s'est imprgn comme d'un
poison vers goutte  goutte par la lecture biquotidienne du
communiqu, Et il prononce cela, cet homme quatre fois bless, amput
d'une jambe, comme il et dit le nom du lieu o il est n, o il a vcu
petit enfant:

--C'est X! s'crie-t-il. N. de D.! voil la cte l-bas,  gauche, et,
au milieu, le sacr petit bois!...

--Le petit bois? interroge la jeune femme.

--Pardi! c'est le petit bois, qu'on l'appelait: un millier d'chalas
encore debout; tu ne penses pas qu'il reste des ramures avec des
violettes sur la mousse... Ah! n. de D.! je m'y reconnais; c'est pas
pris dans la plaine Saint-Denis.

Le dcor changeait. C'tait  prsent un chemin dtremp sous la pluie
et la grle. La relve... Les hommes avanaient sous ce dluge. Le sol
dblay semblait un traquenard ennemi destin  les absorber,  les
enliser. Les malheureux se tiraient de cette pte visqueuse en arrachant
leurs membres dgouttants avec des contorsions qui, malgr l'immense
piti, par un trange phnomne, faisaient rire. Et le sous-officier
riait. Il riait non pas de l'innommable misre dont il tait tmoin et
de ces gestes d'hommes voquant des mouches prises par les pattes sur le
papier gluant; mais pariait en disant  haute voix: C'est elle!... je
la reconnais bien... Mais la compagnie, brilleu!... Tiens, voil
Bonidec, et ce pauvre Totu qui a eu le ventre crev... et le lieutenant
Fesquet... Ah! si je me reconnais!... Je m'en souviens bien,  prsent,
qu'on a pass devant un moulin  poivre... Qui est-ce qui aurait cru que
je me reverrais nez  nez avec ma compagnie au Cinma? Tu ne trouves pas
a tordant, toi?

--Je te cherche l-dedans, dit la femme.

--Attends voir... C'est qu'il y a du monde  passer, et on ne marche pas
sur le pav de bois... Ah! voil Crochet qui se f... la g... par
terre... Bon pour un bain de sige!... Tout seul, tu sais, ma petite, on
ne s'en sauverait pas. On y a pass des fois par ce salaud de chemin-l;
tu parles, si, pour le coup, a me rappelle quelque chose!

Et il s'agitait. Il ne tenait plus sur son fauteuil. La petite femme 
ct de lui s'vertuait  le replacer d'aplomb. Tout  coup, elle
s'cria:

--Te voil, tiens,  ta droite... Oh! je te reconnais rien que de dos!

Alors il empoigna sa bquille pour se dresser, pour se voir. Se voir
dans quel tat, mon Dieu! Sur le film, il n'avait pas figure humaine; il
parcourait, enfonc dans la terre jusqu'aux genoux, un calvaire que peu
de martyrs ont connu. Mais, devant moi, je le sentais rayonnant; l'image
de lieux paradisiaques l'avait laiss glacial; mais il exultait 
retrouver une des mmorables tortures de sa vie.

Je l'avais reconnu, moi aussi, sur l'cran; je le voyais embourb,
charg de son fourniment et s'extirpant avec une agilit endiable de la
terre affame qui attire et engloutit avec voracit les hommes. La jeune
femme le regardait comme moi s'extraire des ornires profondes et
regagner son rang en tricotant des guiboles.

Soudain, elle fut saisie d'une ide touchante et dont l'ingnuit tait
sublime:

--Oh! dit-elle, ta jambe!... tu as ta pauvre jambe!...

Les voisins qui l'entendirent frissonnrent; mais l'amput, lui, tout 
la joie de revoir une minute de l'extraordinaire pass, prit la chose 
la blague:

--Un peu que je l'ai, ma jambe, et que je m'en sers! Elle tait
bonne!...

La lumire se fit dans la salle. Je vis l'homme, encore tout enfivr,
heureux de ce qu'il venait de revoir,--de ce qui lui rappelait enfin
quelque chose,--se tourner vers la jeune femme pour lui donner des
dtails nouveaux.

Elle l'coutait sans le regarder, les yeux cerns par la douleur, un peu
fixes. L'amput lui parlait avec une espce d'exaltation o il y avait
le mot pour rire. C'tait elle qui pleurait.




AMLIE OU UNE HUMEUR DE GUERRE


Certes, Amlie avait pouss des vagissements ds les premiers temps de
la guerre, au sujet de son oncle et de sa tante de Vouziers. C'tait
lorsqu'elle avait su que ses vieux parents n'avaient pas pu s'chapper
de la ville. Alors, qu'taient-ils devenus? Aucune nouvelle. Et Madame,
allant donner son coup d'oeil de matresse de maison jusqu' la cuisine,
recevait avec compassion les dolances d'Amlie. Mais Amlie ne savait
encore rien de prcis sur la situation de son oncle et de sa tante, et
certaines imaginations se diluent et se perdent vite lorsqu'elles ne
sont pas tayes par une image nette.

Plus tard, beaucoup plus tard, arrivrent, trs indirectement, il est
vrai, des nouvelles. L'oncle et la tante taient bien rests chez eux, 
Vouziers; ils vivaient. Amlie pleura  chaudes larmes; c'tait dans la
cuisine une vritable irrigation, un dluge. Qui l'et crue si attache
 une portion de sa famille qu'elle n'avait pour ainsi dire jamais vue?

Puis vint l'pisode d'une mmorable parole prononce par un grand chef
ennemi et que le concierge fit lire dans son journal  Amlie: Nous
n'entrerons pas  Paris, mais vous n'entrerez pas  Vouziers.

De ce jour, l'tat moral d'Amlie s'affaissa dans des proportions
inquitantes. Son cerveau fut branl. Il lui parut que l'Allemagne lui
faisait,  elle, une injure intentionnellement personnelle. L'Allemagne
parlait de Vouziers, refusait de rendre Vouziers. Pourquoi Vouziers et
pas une autre ville? Il y en avait, hlas! bien d'autres. L'oncle et la
tante taient perdus; on ne les reverrait jamais.

--Mais vous ne les voyiez pas avant la guerre, ma pauvre Amlie;
attendriez-vous d'eux, par hasard, quelque chose pour vos enfants?

Oh! quant  a, non. Amlie tait compltement dsintresse. Ni elle ni
ses enfants n'taient hritiers. Elle s'tait tout  coup prise de son
oncle et de sa tante du seul fait de la guerre et parce qu'un mur avait
t dress entre eux et elle.

--Que Madame se reprsente ces pauvres bonnes gens entours de Boches,
vivant avec des Boches jusque dans leur maison, je parie!

--Je sais bien, ma pauvre Amlie; c'est affreux. Mais ils n'ont ni fils
 la guerre, ni parents prisonniers... De notre temps, il faut
considrer ce dont on ne souffre pas plutt que ce qu'on souffre.

L'angoisse d'Amlie alla s'aggravant. Puis le temps, si long, l'apaisa
un peu; mais elle avait des crises toutes les fois qu'il tait bruit
d'une offensive de notre part, qui pouvait aboutir  bombarder Vouziers,
et elle pleurait tout autant parce que l'offensive n'y avait pas abouti.

Un jour, Amlie vint prsenter  Madame le carnet o elle inscrivait ses
menus. Il tait tremp comme s'il avait t rdig sous la pluie. Madame
leva les yeux sur Amlie; son visage ruisselait.

--Mon pauvre oncle, ma pauvre tante! sanglota tout  coup Amlie.

--Eh bien! Qu'y a-t-il de nouveau?

--J'ai reu une lettre d'eux, madame... Ils sont... ils sont  vian.

--A vian! mais ils sont rapatris, alors; les voil sauvs. Pourquoi
pleurez-vous?

--A vian! Mais Madame ne s'imagine pas deux pauvres vieux de
soixante-dix  soixante-quinze ans qui ne sont jamais sortis de leur
village. O est-ce qu'ils vont se croire, dans cette belle ville, au
bord d'une eau qui n'en finit pas? Ils vont se croire au bout du monde,
bien sr. Tant qu'ils taient  Vouziers, au moins, malgr l'ordure des
sales Boches, ils taient au moins dans leur maison, dans leur rue; et
c'est quelque chose que de voir son clocher...

--Allons, Amlie, ne vous agitez pas. Je vais m'employer  faire venir 
Paris vos pauvres vieux. Vous les verrez; vous serez rassure sur leur
sort.

Madame fait ses dmarches et trouve, un beau matin, dans sa cuisine, le
couple des deux pauvres vieux rapatris. Eux deux, la cuisinire, la
femme de chambre, la concierge aussi, tout le monde est en larmes. Les
vieux racontent les deux annes qu'ils ont passes au milieu des Boches;
les privations, les vexations, les humiliations. Tout cela tait tass
en eux; ils avaient fini par contracter une sorte d'hbtude d'esclaves.
Mais, comme on les priait de raconter, ils taient obligs de se
souvenir de faits datant surtout des premiers temps de l'occupation: M.
Formageon, M. Glambart, le comte de Ramberge fusills, des taxes, des
menaces, des dportations, madame de Glandier chasse de chez elle pour
y installer un gnral, etc. Beaucoup d'incidents enterrs dans leur
mmoire sous d'autres incidents, et qui remontent et les dsesprent,
eux qui, affirment-ils, taient si contents d'tre sauvs.

Le chagrin d'Amlie redouble parce que ses parents sont attristants et
parce qu'ils ne sont pas satisfaits.

--Ah! c'est une ide que Madame a eue de les faire venir ici! Il parat
que la municipalit,  vian, les dfrayait de tout...

--Installez-les dans la lingerie, et c'est moi qui remplacerai la
municipalit.

Mais  toute heure, Amlie apparat, bouleverse et d'humeur
massacrante. Les vieux sont sur son dos sans cesse et la gnent; elle ne
sait o poser le pied.

--Madame ne s'en doute pas, mais madame a une cuisine microscopique...

Si les vieux sortent, il faut qu'on les accompagne. Cependant Madame
s'extnue  fournir les rfugis de billets de cinma, de music-halls,
de confrences ou matines patriotiques. Le mcontentement d'Amlie est
au comble:

--Madame ne disait pas qu'elle avait tant de sujets de distractions dans
son sac! De temps en temps, sans tre de Vouziers, on en aurait bien
profit. Et ce n'est pas assez que je sois encombre de famille, Madame
ne s'aperoit pas qu'elle est perptuellement fourre  la cuisine!...

Madame, qui a aussi ses nervosits, ayant de son ct ses chagrins,
s'efforce de comprendre l'humeur d'Amlie et recourt  tous les moyens
pour l'apaiser. D'abord elle s'interdit de pntrer dans la cuisine.
Cette abstention ayant dur trois jours, Amlie reparat:

--Madame a oubli sans doute que nous avons  la maison des malheureux
rfugis, chapps  la vermine boche: Madame est bien fire!

Madame a une amie, la femme d'un ministre, s'il vous plat, qui possde
une proprit dans le Midi, au soleil, avec une petite maison inoccupe
o les vieux parents pourront s'installer en attendant.

--En attendant!... dit Amlie avec amertume. Si Madame a de si belles
relations, ce n'est pas le Midi qu'elle devrait obtenir de son ministre,
c'est qu'on reprenne Vouziers!




LES SIX JOURS


Parti le 2 aot comme sous-lieutenant de rserve, Nol Radeau avait
aujourd'hui, en mme temps que sa trentime anne, le grade de chef de
bataillon, la Lgion d'honneur et la Croix de guerre  trois palmes, le
tout rudement gagn. Depuis onze mois il n'tait pas sorti de son
secteur, perptuellement bombard.

Il avait six jours de permission. Et il arriva dans sa petite ville
heureux  ne pas croire  son bonheur.

A sa femme,  ses parents,  toute la famille, aux amis de la famille, 
ses ennemis mme, aux autorits locales de tout bord, et jusqu'aux
trangers nouvellement installs dans la ville par le fait des hpitaux:
mdecins-majors, chirurgiens, gestionnaires, pharmaciens, infirmires,
le tout jeune commandant Radeau, par du prestige de ses batailles,
d'une blessure qui l'avait failli tuer au lendemain de la Marne, et de
son trop juste avancement, apparut comme un lment de curiosit dont on
avait grand besoin, et souleva, comme il tait naturel, un enthousiasme
absolument gnral.

Ni le premier, ni le deuxime, ni le troisime jour, ni le quatrime, le
commandant n'eut un franc quart d'heure de grce; on venait ds le matin
 sa porte, et chaque aprs-midi et chaque soir taient consacrs 
faire honneur  tout le monde.

Quand la cinquime journe de son cong tomba, le commandant Radeau dit
 sa jeune femme:

--coute, Juliette, voil la premire fois, depuis les dbuts de la
campagne, que je me sens fourbu, mais, l, totalement fourbu! Que
faire?... J'avais besoin d'un peu de repos: fais-moi porter malade, je
t'en prie! Je vais me coucher...

--C'est impossible, ici, dit Juliette; mais prenons le train pour Paris;
nous y serons tranquilles une bonne nuit et une bonne journe:  Paris,
je ne vois gure d'indispensable, en fait de corve, qu'une petite
visite  la tante Alphonse...

Le commandant et sa femme partirent subrepticement pour Paris le soir
mme. Deux heures de train, un confortable htel  l'arrive. Ils
restrent au lit jusqu'au lendemain soir, 5 heures. Cela, du moins,
c'tait gagn.

Juliette a prvenu la tante Alphonse que son glorieux mari et elle
s'invitaient  dner, mais  la condition qu'il n'y et personne: Nol
tait excd par les compliments et les questions, durant les quelques
jours passs chez ses parents; il repartait demain matin pour le front;
il implorait pour ses dernires heures un calme absolu: C'est bien
entendu, chre tante, _ab-so-lu_!

Que l'on sut gr  la tante Alphonse d'avoir tenu compte de la
recommandation! On la trouva toute seule chez elle. C'tait le nant: le
rve!

--Un peu de retard, dit la tante, le rti sera brl!...

--Mais il sera chaud! dit le commandant, c'est tout ce que je demande...
et puis nous avons la soire  nous!...

Invitablement, il fallut bien parler de la guerre, mais, quel que ft
l'honneur que la tante Alphonse tirt de son neveu, la guerre, pour
elle, c'tait surtout le peu qu'elle en ressentait personnellement;
c'tait le souvenir de Bordeaux en 1914; c'taient quelques visites aux
hpitaux, la compassion qu'inspirent les deuils. Paris plong dans
l'obscurit le soir, l'apprhension des zeppelins et la gloire que son
cher neveu rpandait sur toute la famille. Innocent et inoffensif, tout
cela, comme on le voit; et le commandant s'amusa plutt d'entendre les
rcits de guerre de son excellente tante.

A peine au dessert, le timbre de la porte d'entre retentit. La femme de
chambre vint  l'oreille de sa matresse, qui dit: Faites entrer au
salon. Le commandant eut une imperceptible grimace. Ce n'est rien, fit
la tante Alphonse, ce sont les Tahout qui viennent me souhaiter le
bonsoir un instant: ils sont si discrets! et ils s'clipsent...

Avant de se lever de table, on avait rentendu deux fois le timbre. Des
regards s'taient croiss entre la matresse de maison et sa domestique.
Le commandant blmissait. Il dit:

--Ma chre tante, je dois vous avouer que je ne me sens pas tout  fait
bien. La guerre, voyez-vous, quoi qu'on dise, c'est fatigant pour ceux
qui la font... Je repars demain  la premire heure; quelques instants
de calme assur pour moi, ce n'est ni plus ni moins, savez-vous, que
trois mois de vacances!...

--Ah! Nol, vous ne me ferez pas l'affront de vous retirer! Vous savez
que ma maison est svrement tenue  l'abri des fcheux: il y a l
seulement deux ou trois personnes  qui, tantt, au hasard d'un
tlphonage, je n'ai pu cacher la joie que j'allais avoir ce soir
d'embrasser mon brillant neveu. Vous qui ne flanchez pas devant
l'ennemi, vous n'allez pas avoir peur, j'imagine!...

Les deux ou trois personnes taient dj huit. En moins d'un quart
d'heure il en arriva quatre fois autant. Le commandant, surpris sans
armes, tait cern par l'ennemi. L'attaque de nuit! dit-il  sa femme.
Il avait trop coutume de faire face au pril pour ne pas prsenter bonne
figure. Allons! il fallait sacrifier encore ces chres heures de repos
dans une maison tide et abrite, et qu'il convoitait depuis tant de
mois!

Des compliments, des flicitations hyperboliques auxquelles il fallait
rpondre modestement, un peu hypocritement tout de mme: Mais non!...
Mais,  part quelques grandes batailles, qu'est-ce que nous faisons, si
ce n'est de nous dtruire sur place?... Il disait cela avec sa bonhomie
de hros charmant, et il s'apercevait qu'en effet il y avait des gens
qui croyaient qu'il ne faisait pas grand'chose.

Un vieux monsieur l'accapara pour lui parler de Magenta, de Solferino,
des mitrailleuses de 70. Trois dames se suspendaient  sa manche pour
lui arracher son opinion sincre sur le haut commandement. Un jeune
malingreux, rform, qui prtendait vouloir  toute force entrer dans
l'aviation, s'acharnait  se tuyauter prs du commandant sur la
cinquime arme. Un homme important fonait vers le commandant, tranchait
toutes les conversations pour savoir l'opinion du jeune officier sur la
reprise des thtres.

--Enfin, mon commandant, de vous  moi: Y aura-t-il rgnration de la
morale publique? demandait imprieusement un autre.

Une jeune femme, infirmire en province, se glissait parmi la foule
compacte et glapissante autour du commandant et jetait d'une voix aigu:

--Mon commandant, vous avez t pans, vous? Eh bien! quelle opinion
faut-il avoir dcidment sur la vertu des soins aseptiques?

--Et la Roumanie?... criait de loin une dame.

Une autre, qui l'incommoda moins, l'interrogea sur la robe courte; mais
elle fut bouscule avec mpris par quatre personnes srieuses qui
roulrent tout  coup aux pieds du malheureux en hurlant: Ce n'est pas
tout a; mon commandant, voyons, vous, pour quelle poque prsumez-vous
la fin des hostilits?

--Moi, interrompit une personne de mine prospre, je consens  patienter
encore, mais je voudrais savoir si l'on s'occupe, dans l'arme, du
chtiment que l'Europe rserve  Guillaume II!

A une heure du matin, le tumulte tait  son comble autour du commandant
ahuri, abm, oublieux de lui-mme, un peu comme toujours.

Enfin, il prit cong de sa tante Alphonse. Autour de lui on disait:
Quelle singulire sensation ce doit tre de quitter la vie civile,
paisible, pour celle de la tranche!... Avez-vous au moins un peu  qui
parler, l-bas, mon commandant?

--Il y a le canon, madame; il est mme quelquefois bavard; mais ce butor
ne parle que des choses essentielles...




LE CONSEIL DE FAMILLE


Une aprs-midi de juillet, vers trois heures,--je me souviens de ces
dtails comme si cela datait d'hier,--nous jouions, ma petite cousine
Antoinette et moi, sur un tas de sable, au milieu de la cour des
communs, lorsqu'on sonna  la porte jaune. C'tait une porte donnant sur
un chemin priv, en pleine campagne. Lorsqu'il venait des visites on
n'entrait pas par l, de sorte que nous nous amusions quelquefois 
ouvrir nous-mmes. Et nous courmes  la porte,  qui arriverait le plus
vite.

Il y avait derrire cette porte un homme inconnu de nous, qui eut l'air
excessivement surpris de voir ouvrir par des enfants; nous sentions bien
cela, Antoinette comme moi, et nous en avons souvent reparl plus tard:
ds que la porte fut entre-bille, cet inconnu regarda devant lui, 
hauteur d'homme, cherchant quelqu'un de ses pareils; il avait les yeux
dj assez bizarres, mais, quand il dut les abaisser sur nous, ils
devinrent bien plus singuliers encore; je n'ai jamais vu un paysan avoir
l'air si embarrass. L'inconnu nous dit:

--C'est bien ici la proprit de madame Plant?

Nous fmes signe que oui. Il insista:

--C'est bien Courance, ici, que a s'appelle? Y a-t-il quelqu'un  la
maison?

A ce moment nous entendmes s'brouer un cheval et nous apermes,
derrire l'homme, une charrette attele  une pauvre bte cumante et
soufflante, et un autre homme, debout, que nous n'avions non plus jamais
vu. Celui-ci tait plus jeune que l'autre, mais il avait l'air
exactement aussi embarrass, ce qui faisait qu'il lui ressemblait, et,
dans notre ide, l'un devait tre le fils, l'autre le pre. Ils se
regardaient d'un air de connivence, et ils regardaient au-dessus de
nous, esprant que quelqu'un de grand apparatrait. Moi, je restais
stupide. Antoinette, qui avait plus de dcision, courut  la cuisine, et
Fridolin, le domestique, parut enfin. Il sortit et referma derrire lui
la porte de la cuisine afin d'y maintenir la fracheur. Il vint  la
porte jaune, sans se presser, selon sa coutume, et dit tranquillement,
s'adressant aux deux hommes et levant sa casquette:

--Salut, messieurs, qu'y a-t-il pour votre service?

Par l nous comprmes que Fridolin, lui non plus, ne connaissait pas ces
deux hommes, ce qui, dans un pays, est une chose peu ordinaire. Il
fallait donc qu'ils vinssent de loin. Les deux inconnus touchrent leur
casquette et firent des yeux encore plus tranges que lorsque nous
avions ouvert; et pourtant, Fridolin, lui, tait  leur hauteur. Ils ne
connaissaient pas Fridolin et ils lui chuchotrent des mots  l'oreille.
Aprs quoi, et d'un seul coup, Fridolin, qui avait le teint anim,
devint blanc comme un linge, et nous saisissant par la main, Antoinette
et moi, nous dit, d'une voix toute change:

--Allez jouer, monsieur Henri, allez jouer, mademoiselle Antoinette; pas
l, pas l: dans le jardin du fond; c'est Madame qui m'a ordonn de vous
le dire, allez tout de suite!... allez vite!...

Et ses deux mains tremblaient pendant qu'il nous disait cela. Antoinette
me dit aussitt qu'il nous eut lchs:

--Sa main tremble comme une machine  battre le bl.

--Viens, dis-je  Antoinette, derrire les lilas de la boulangerie...

Bien entendu nous n'allions pas, aprs ce que nous avions vu, nous
rfugier dans le jardin du fond, et d'autant moins qu'il tait clair que
ce n'tait pas du tout Madame, c'est--dire la tante Plant, qui avait
ordonn cela. Il y avait, non loin de la porte jaune, un four  cuire le
pain, que l'on nommait la boulangerie, et qui tait dissimul derrire
des massifs de lilas assez pais, mais rongs  cette poque par les
mouches cantharides; en nous faufilant entre les arbustes, nous
pouvions, sans tre aperus, voir ce qui se passait dans la cour.

--Es-tu bien? dis-je  Antoinette.

--Pas trs bien, me dit-elle, parce que j'ai march dans du je ne sais
quoi...

--Ah! dame! fis-je d'un ton rsign  en endurer de toutes sortes pour
assister  de graves vnements.

Et je grimpai sur les branches d'un vieil arbre mort, touff par les
lilas.

Une chose qui nous tonna plus que ce qui s'tait pass dj, fut de
voir apparatre par la porte de la cuisine, la tante Plant avec le pre
d'Antoinette, et le frre de celui-ci, que l'on appelait l'oncle Paul.
Ils ne pouvaient pas tre informs de ce qui se passait  la porte
jaune, puisque Fridolin, aprs nous avoir quitts, tait retourn
directement vers les deux hommes et leur charrette. A cette heure-ci,
aussi, le pre d'Antoinette faisait toujours la sieste; comment tait-il
l, debout, par une chaleur pareille, et venant, pour ainsi dire,
au-devant de deux paysans inconnus et d'une charrette?... Il est vrai
que tout le monde, au djeuner, avait t si nerveux! et les jours
prcdents, donc, c'est--dire depuis que l'oncle Jean tait arriv  la
maison!... Mais toutes les fois que l'oncle Jean venait  la maison,
c'taient les mmes histoires. Entre l'oncle Jean et ses deux frres, et
toute la famille d'ailleurs, a ne marchait pas, c'tait vident. Mais
il tait pourtant parti la veille au soir, l'oncle Jean...

Antoinette me dit:

--Henri, as-tu remarqu que la tante Plant a demand hier soir 
Fridolin: Il est bien parti, au moins?... Fridolin a rpondu: Au trot
de ma jument, je sommes arrivs en gare un quart d'heure avant le
train.

--Oui. Eh bien?

--Eh bien, pour moi, la tante avait peur qu'il ne parte pas... Et
pourquoi a-t-elle dit il et non pas monsieur Jean comme on
l'appelle, d'ordinaire?...

--Est-ce que je sais, moi? Tais-toi donc. Voil toute la famille 
prsent qui dbouche de la cuisine. Ils en ont des ttes!

Le plus stupfiant tait que presque toute la famille, runie dans cette
cour o elle avait peu coutume de mettre le pied, faisait comme si elle
se trouvait l par hasard, s'arrtait mme  contempler nos chteaux de
sable; le pre d'Antoinette ne se pencha-t-il pas pour regarder par
l'ouverture d'un de nos monuments et faire signe  la tante Plant, qui
ne semblait pourtant fichtre pas avoir envie de plaisanter, que le vide
tait fort bien mnag  l'intrieur et que l'on voyait le jour 
travers. S'il n'et pas t si proccup ou si nerveux, je suis bien sr
qu'il ne se ft pas arrt  remarquer cela!

Il touchait ainsi le bras de la tante Plant, lorsque Fridolin s'avana
vers eux, les joignit, et, en tant sa casquette compltement, ce qu'il
ne faisait jamais, il leur dit quelques paroles. Immdiatement l'oncle
Paul se colla littralement  eux, pour entendre ce que disait Fridolin;
et ma grand'mre, qui avait sans doute entendu, s'enfuit  la cuisine en
poussant un cri et levant les bras. La tante Plant en avant, l'oncle
Paul, l'oncle Plant et mon grand-pre venant par derrire, se
dirigrent vers la porte jaune. L, nous cessmes de les voir, mais nous
entendmes des cris. Et, au bruit, on dut venir aussi de la ferme
voisine, ou des champs, car nous distinguions trs bien le murmure d'un
attroupement et la voix aigu et plaintive des paysannes.

--Henri! dit au-dessous de moi Antoinette.

--Quoi?

--J'ai peur.

--Peur de quoi? Tu es folle...

J'avais aussi peur qu'elle. Je le dissimulai autant que possible en
grimpant un peu plus haut dans mon arbre mort. Tout  coup, l'ide me
vint qu'il tait inconvenant d'tre juch ainsi sur une branche, que mon
attitude n'tait pas en rapport avec ce qui se passait. Je dgringolai
aussitt. Ds que je fus  terre, Antoinette vint se blottir contre moi
et je fis une chose insolite, car je n'tais pas tendre ni caressant: je
l'embrassai. Elle ne s'en tonna mme pas et fut bien aise de sentir
quelqu'un tout prs d'elle.

Alors nous entendmes se dchirer la jointure des vantaux de la porte
cochre dont l'on n'usait presque jamais; on l'ouvrait sans doute pour
faire entrer la charrette. Cependant la charrette n'entra pas, et nous
vmes Fridolin et le mtayer voisin, nomm Pidoux, qui portaient un
paquet blanc d'aspect lourd et qu'on et pu prendre pour du linge
frachement lav  la rivire; mais ils n'auraient pas mis tant
d'attention  porter du linge. Fridolin et Pidoux marchaient en rythmant
leurs pas: une, deux, une, deux. C'tait solennel et impressionnant. Et
ils n'entrrent pas avec leur fardeau par la porte de la cuisine, mais
ils firent le tour du pavillon pour pntrer probablement par le perron
et le vestibule. Toutes les bonnes taient sorties, agglomres et
figes  la porte de la cuisine: quand l'objet passa, elles se
signrent, et quelques-unes, Franoise, la cuisinire et la Boscotte,
pleuraient dj. Je dis  Antoinette:

--C'est quelqu'un qui est mort.

Antoinette me rpondit:

--Oui, mais ce n'est pas un mort ordinaire.

Derrire Fridolin et Pidoux,  notre grande surprise, nous vmes les
deux hommes de la charrette portant un autre objet envelopp aussi de
linge blanc et qui semblait plus lger; les deux hommes rythmaient le
pas tout comme Fridolin et Pidoux, ce qui donnait un mme caractre de
gravit  ce transport. Derrire, toute la famille reparut, l'oncle
Plant, mon grand-pre, le pre d'Antoinette et son frre Paul, la tante
Plant, la mre Pidoux, sa fille ane nomme Valentine et une autre
fermire. Tous marchaient comme  un enterrement.

Puis apparut dans la cour vide ma pauvre grand'mre, qui s'tait enfuie
au premier moment en levant les bras au ciel; elle cherchait, elle
regardait au loin, en mettant sa main sur son front, en abat-jour, et
nous l'entendmes qui disait  la Boscotte:

--Et dire que ce sont les enfants qui ont ouvert!... O sont-ils, o
sont-ils, mon Dieu?...

Et la Boscotte lui rpondait:

--Ne vous faites pas un mauvais sang inutile, madame Fantin; c'est
Fridolin qui les a vite dirigs sur le jardin du fond...

Ds que grand'mre fut rentre, nous courmes, Antoinette et moi, au
jardin du fond; il nous semblait que nous n'avions pas autre chose 
faire. Le temps nous parut long, et d'autant plus que nous n'osions pas
jouer ni, par une trange pudeur d'enfants, parler de ce que nous avions
vu. Notre inertie et notre rserve nous incommodaient. Noms entendmes
ouvrir la grille de fer, et vmes le cabriolet s'loigner au grand trot
sur la route de Beaumont: quelqu'un de la famille allait  la ville.
Environ une heure aprs, il revenait suivi d'une autre voiture. Nous
vmes aussi sur la route deux gendarmes  cheval. Et, au moins cinq ou
six fois, on sonna  la porte jaune. Vers le soir, Fridolin vint  la
pompe; il arrosa les lgumes et versa de l'eau dans le petit bassin
rserv aux abeilles; nous restmes tapis tout au fond du jardin o il
nous avait dit de nous tenir, au bout d'une longue alle borde de
lavandes; nous ne nous tions pas approchs de lui; il ne chercha pas 
s'approcher de nous et ne nous dit pas un mot de loin. Cependant nous
commencions  nous rassurer, parce que Fridolin continuait, malgr ce
qui tait arriv,  faire sa besogne de tous les jours.

Il n'y eut d'ailleurs rien de chang au dner, si ce n'est qu'on voyait
que tout le monde avait pleur, mais en somme tous taient plus
tranquilles qu'au repas de midi et qu' tous ceux des jours prcdents,
surtout depuis les deux jours que l'oncle Jean avait passs  Courance.
Oui, comparativement, tous semblaient calms. Oh! le repas de midi et
surtout le dner de la veille auquel assistait encore l'oncle Jean!...

Je le revois encore, le malheureux. Il tait plus jeune que ses deux
frres, il n'avait pas trente-cinq ans, et il tait le plus grand de la
famille; il tait immense; il passait pour trs beau garon. Longtemps
il avait t le benjamin de sa tante Plant comme de sa mre; nous
savions que c'tait un enfant gt. Nous savions aussi que, depuis
plusieurs annes, il s'tait lanc dans des affaires d'argent; il
faisait de la banque  Saint-Aigremont, une petite ville de
l'arrondissement. Nous ne savions pas trop ce que c'tait que de faire
de la banque, sinon que c'tait un mtier que ses parents jugeaient
dangereux et qui leur avait cot dj beaucoup d'argent, ainsi qu' la
tante Plant et  bien des petites gens du pays. Aussi voyait-on arriver
l'oncle Jean du plus mauvais oeil; chacune de ses visites tait le signe
d'une catastrophe; aprs qu'il tait reparti, on retranchait, pendant
des mois quelquefois, un plat aux repas; chacune de ces dames disait:
Je me passerai de robe neuve encore cette anne... Mais le plus grave
avait t quand la tante Plant avait d vendre de la terre! Oh! oh!
cela avait fait une journe historique, comme on disait  Courance, et
que des enfants, si jeunes que nous fussions, devaient garder toujours
prsente  la mmoire!

Eh bien! cette journe n'tait rien  ct de ce qu'avaient t les deux
derniers jours. Personne ne mangeait plus; ce n'tait vraiment pas la
peine de se mettre  table, o l'on tait si gn  cause de nous; mais
on et dit que la famille s'astreignait  cette heure de silence par un
besoin instinctif de repos entre des combats acharns. On avait mme
fait venir de Beaumont M. Clrambourg, un homme de grand sens, qu'on
consultait dans les embarras tout  fait difficiles, et M. Clrambourg,
dont la parole tait si rare, si recherche, et la figure si glaciale,
s'tait enferm avec toute la famille dans le salon, pendant trois
grandes heures. Antoinette, qui ne croyait pas si bien dire, m'avait
confi:

--Vois-tu, c'est le Jugement dernier...

C'tait encore l'oncle Jean qui, de tous, paraissait le moins agit; il
tait trs abattu, trs triste, assurment, mais il se tenait encore
bien, et il mangeait aux repas, lui. Il trouvait mme le moyen de nous
dire,  nous les enfants, des choses drles, car il avait toujours eu
l'esprit comique. Il nous amusait et nous l'aimions bien.

Enfin, le dner o nous en tions se passa assez tranquillement. Il y
avait l'apparence d'une dtente. Grand'mre seule n'y assistait pas.
L'oncle Paul et le pre d'Antoinette parlrent  mots couverts, mais
prononcrent  plusieurs reprises les noms du juge de paix de Beaumont,
M. Touchard, et de M. le cur; grand-pre fit allusion  une note aux
journaux; ce fut tout. La Boscotte vint dire un mot  l'oreille de la
tante Plant qui lui confia une clef. Quand on ouvrait la porte pour le
service, il venait une odeur de sucre brl; nous crmes qu'il y aurait
au dessert une crme au caramel, mais il n'y en eut pas. L'oncle Plant
s'informa de l'tat de Valentine Pidoux; on lui dit qu'on avait d la
mettre au lit et qu'elle claquait encore des dents. La tante Plant se
leva, avant le dessert; le pre d'Antoinette lui dit: Non, non, je ne
permettrai pas: finissez de dner, je vous prie, c'est moi qui irai
relever la bonne maman... Mais la tante refusa en disant: Laissez-moi,
c'est l'affaire des femmes. Une minute aprs parut ma pauvre grand'mre
qui ne cessait pas de pleurer. Elle se mit  table; on lui apporta un
bouillon, mais elle dit: C'est impossible. a m'trangle... Et elle se
leva pour se retirer; plusieurs de ces messieurs quittrent la table en
mme temps. Avant que la porte ne ft referme derrire eux, nous
entendmes grand'mre qui ne pouvait se contenir et qui s'criait dans
le corridor:

--C'est vous qui l'avez tu!... Vous l'avez tu!... Vous tes des
assassins!...

L'oncle Plant et mon grand-pre, qui taient demeurs  table,
haussrent les paules en mme temps. Celui-ci dit:

--La malheureuse perd la tte.

--On la perdrait  moins, dit l'oncle Plant.

On entendait dans les corridors les servantes aller et venir sur leurs
chaussons; leur pas assourdi et prcipit, et le mouvement de tempte de
leurs jupes avaient je ne sais quoi de sinistre. En venant desservir, la
Boscotte, branlant son bonnet, pronona:

--Les chiens qu'on ne peut pas faire taire!... Ne manquait plus que a,
Dieu de Dieu!...

En effet, les chiens hurlaient dans la ferme. Je me souviens
qu'Antoinette tombait de sommeil. On nous envoya coucher. Elle se
rveilla dans le corridor,  cause de cette odeur de sucre brl qui
emplissait toute la maison, et, en passant devant une porte par o
l'odeur semblait venir, Antoinette se mit  courir de toutes ses forces
jusqu' la chambre o nous couchions en compagnie de grand'mre, et, l,
elle s'enfona, la tte dans ses draps, comme si elle et t poursuivie
par un objet d'pouvante.

Mais, dix minutes aprs, nous dormions comme si rien ne se ft pass.

Le lendemain, on ne nous veilla pas. Il tait certainement plus de midi
lorsque la Boscotte entra dans notre chambre; et nous remarqumes tout
de suite que le lit de grand'mre n'tait pas dfait, ce qui nous
rappela la grande perturbation de toutes choses. La Boscotte avait la
bouche cousue; on lui avait sans doute si bien dfendu de nous parler de
l'vnement, qu'elle s'obligeait  ne pas souffler mot, de peur qu'en
ayant prononc un, tout le reste ne s'chappt. On entendait par toute
la maison les portes et les fentres claquer comme s'il y et eu
quarante personnes et un branle-bas extraordinaire. La Boscotte
consentit  nous affirmer qu'il n'y avait pas une me  la maison,
hormis la cuisinire qui tait reste seule avec elle, et Valentine
Pidoux,  la mtairie.

--Alors, qu'est-ce qui fait claquer les portes?

--C'est le vent... Madame a ordonn d'ouvrir tout.

Antoinette vint me dire  l'oreille:

--C'est pour l'odeur du caramel... La tante veut qu'elle soit partie
quand tout le monde rentrera.

--Rentrera d'o?

Elle haussa une paule en essuyant sa petite frimousse blonde qu'elle
venait d'ponger.

Quand nous descendmes, nous vmes en effet toutes les portes et toutes
les fentres ouvertes; il faisait beaucoup moins chaud que la veille; un
orage avait d clater pendant la nuit, et un grand courant d'air,
balayant tout, fermait soudain violemment une porte mal cale. La
Boscotte, trottinant de-ci de-l, roulait des fauteuils et poussait des
meubles contre les battants agits. Et elle avait dit vrai: la maison
tait compltement vide.

Nous errions, Antoinette et moi, dans le corridor et dans les pices,
incertains si nous devions tre offusqus ou fiers que l'on nous et
laisss l, seuls avec la Boscotte et la cuisinire; Antoinette me dit:

--A l'enterrement de ma pauvre maman, on m'a fait une petite robe noire
pendant la nuit, et je suis alle  l'glise comme les grandes
personnes...

--C'tait ta maman, lui dis-je; aujourd'hui c'est seulement l'oncle...

Elle mit son index devant sa bouche et fit:

--Chut!...

Je lui demandai:

--Est-ce que tu crois qu'il a t victime d'un accident de chemin de
fer?

Elle haussa encore l'paule, tout en allant et venant dans les corridors
et les pices bantes, ses cheveux blonds bouriffs par les courants
d'air. Je voyais bien que son envie tait d'entrer dans la chambre d'o
venait, la veille, l'odeur de sucre brl, mais elle ne voulait pas le
faire avec moi. Je simulai une sortie; je lui annonai que j'allais au
jardin, et je me cachai  un dtour du corridor:

--Je te rattrape, me dit-elle.

Je la vis se diriger tout droit vers la chambre dont la porte tait
ouverte comme les autres, mais par o nous n'avions regard ni elle ni
moi, parce que nous nous surveillions. Elle n'osa pas y pntrer tout
entire; son buste seulement disparut, pench du ct o devait se
trouver le lit; je ne voyais que l'extrmit de sa natte, ses deux
jambes nues et une de ses petites mains, crispe par l'attraction
inavoue de l'horrible, qu'elle prouvait ds cet ge, comme une femme.

Elle se retira d'ailleurs promptement, et c'est moi qui fus surpris par
elle, et nous fmes aussi confus l'un que l'autre. Mais elle n'tait pas
femme  demeurer embarrasse; elle me dit:

--Oh! il n'y a pas de mal! Tu peux voir aussi bien que moi: on a tout
nettoy, tout arrang.

On avait ordre de nous faire djeuner, tous les deux, seuls, avant que
la famille ne ft de retour. La Boscotte, en nous servant, nous
regardait, avec des yeux stupfaits, parce que nous ne nous informions
de rien, nous d'ordinaire assez curieux, comme tous les enfants.
Franoise, la cuisinire, elle-mme, vint nous contempler un instant,
les poings sur les hanches, comme si nous tions extrmement
intressants. Puis, elle joignit les mains, leva les yeux, hocha la
tte, avec une attitude lamentable, et se retira. Nous entendmes
qu'elle disait  la Boscotte par la porte entre-bille:

--Ils ne disent rien, mais ils n'en pensent pas moins...

Puis, tout  coup, parut,  la porte donnant sur le jardin, la tte
hsitante de Valentine Pidoux. Les deux femmes, en l'apercevant,
rentrrent dans la salle  manger et se prcipitrent, chacune un doigt
sur la bouche: Chut!... Chut!...

--Eh bien! quoi, fit Valentine, c'est-il que je dis quelque chose? C'est
pas pour parler que je viens; mais, toute seule,  la maison, la peur me
prend, c'est plus fort que moi...

--Allons, tais-toi, Valentine! C'est-il madame qui commande ici, oui ou
non? T'as bien eu connaissance des ordres?

--Oui, j'ai eu connaissance des ordres, mais y a manire de parler: plus
souvent que je me fais comprendre!...

Franoise ouvrit la porte; la Boscotte poussait Valentine qui ne pouvait
contenir ses panchements. Avant qu'elle ft dehors, elle dit, 
mi-voix:

--C'est-il vrai qu'y en a plus d'un ici qui s'attendait  le voir
rapport en morceaux?

--Ce qu'y a de sr, dit Franoise, c'est que la chouette avait chant...

--La chouette, la chouette! dit Valentine, mais paratrait qu'on
l'aurait oblig en conseil de famille  se faire justice? Sans quoi
c'tait le dshonneur...

La porte fut referme sur ces mots. Nous restmes tous les deux, muets,
Antoinette et moi. Nous n'avions pas grand apptit. Comme toutes les
fois que les parents ne mangeaient pas avec nous, nous faisions des
bonshommes avec de la mie de pain. Par la porte du dehors, arriva encore
une fois cette exalte de Valentine Pidoux. Elle entra comme une bombe,
et dit:

--Il faut au moins que je les embrasse, avant de m'en aller, ces chers
petits anges!

Elle nous embrassa et se planta l, devant nous. videmment, elle
enrageait d'apprendre si nous savions quelque chose. Tout  coup,
Antoinette prit mon couteau, l'unit au sien par le manche, dans sa main,
formant ainsi une double lame parallle, espace par la largeur de la
virole, et elle le fit courir vivement sur un de nos bonshommes en mie
de pain, qui eut la tte et les jambes coupes. Et faisant cela, elle
disait tranquillement:

--Voil le train qui arrive, touc et touc!... touc et touc!... et puis
zic, zic!... a y est...

Valentine devint blme et marcha  reculons jusqu' la porte. Elle avait
eu bien envie de nous apprendre quelque chose, mais elle tait terrasse
de voir que nous en savions autant qu'elle.

Et nous, Antoinette et moi, je ne sais trop comment ni pourquoi, devant
ce bonhomme en mie de pain coup, nous nous mmes  pleurer, ce que nous
n'avions pas fait encore.




LE PERMISSIONNAIRE


C'tait un poilu, non pas exactement semblable  ceux que l'on se
plat  prsenter aux civils. C'tait un poilu qui se faisait raser
toutes les fois que l'occasion lui en tait offerte. C'tait un poilu
qui, bien que dpourvu de tout grade universitaire, parlait franais et
non pas argot, quoiqu'il st mailler son langage national de mots et
d'expressions parfois pittoresques, savoureuses et crues, ce qui ne
l'loignait nullement de la meilleure tradition nationale. Enfin, ce
n'tait pas du tout un poilu d'une gaiet inconsciente ou folle. Il
tait plutt grave et mme, souvent, triste et grognon. Il accomplissait
ponctuellement tous les ordres, et il avait d faire un peu mieux,
puisqu'il portait, sur sa poitrine, la Croix de guerre avec trois
citations, dont il ne tirait, d'ailleurs, aucune vanit; mais il
trouvait le temps long, la boue froide et sa patience tait mise  une
longue preuve de demeurer depuis un an et demi dans le mme bourbier;
il mritait le nom de grognard de ses anctres, et il tait, comme
eux, toujours prt  se faire trouer la peau, non pas pour l'Empereur,
ce qui soutient souvent mieux un homme simple, mais pour le Pays et une
cause juste.

Il se nommait Florimond Castagne, et jamais le vaguemestre n'avait
appel ce nom-l. Florimond Castagne tait sans parents et seul au
monde.

Il avait eu, avant les hostilits, une petite maison, un vieux pre et
mme des cousines assez avenantes; mais, tout cela se trouvait tre,
aujourd'hui, dans les rgions envahies, autant dire dans un autre monde.
Il n'y avait qu' s'acquitter de sa fonction de soldat et  patienter.
Cependant, aprs quinze mois de guerre atroce, Florimond Castagne avait,
comme les camarades, demand une permission.

Il l'obtint et eut tout  coup une joie qui le rendit mconnaissable.
Six jours! Il lui semblait que ces six jours seraient une ternit;
qu'il recouvrait, enfin, l'usage de sa libert, et mme que la guerre
tait finie, avantageusement, cela allait de soi, puisque c'tait le
gouvernement qui le renvoyait dans ses foyers.

Ce n'est que lorsqu'il eut en main sa permission, que Florimond Castagne
se reprsenta qu'il n'avait plus de foyer. Le pauvre vieux pre, les
cousines et la petite maison  l'entre du village, sa permission ne
l'autorisait pas  les voir. Il fut tout  coup assez embarrass: o
irait-il avec sa permission? Mais  Paris, parbleu! comme il l'avait,
d'ailleurs, demand.

Il avait travaill, autrefois,  Paris, chez un horloger de la rue
Raumur, et il gardait bonne mmoire de son ancien patron. Qu'est-ce
qu'il dirait, le pre Fieusale, si Florimond se prsentait tout  coup
chez lui, en capote bleu horizon, bleu sali, hlas! en casque et dcor?

Florimond, tout d'abord dsorient par la vue de Paris, qu'il lui
semblait avoir quitt depuis quarante ans, se prsenta rue Raumur, chez
son ancien patron. Le pre Fieusale tait l, sa loupe  l'oeil,
grimaant, examinant le ressort d'une montre d'argent, dont le botier
billait. Et l'aspect, et le bruit de toutes choses taient pareils  ce
qu'ils taient jadis... Cela est impressionnant: on et dit que rien ne
s'tait pass, ne se passait.

Le pre Fieusale tait content de revoir Florimond, oui. Mais son fils,
 lui, avait t tu aux parges. On pleura  peine, parce qu'on ne
pleure presque plus. Mais on parla, comme de juste, surtout de l'absent.
Florimond parvint  introduire quelques pisodes tragiques de sa propre
vie, qui n'intressaient le pre Fieusale qu'autant qu'ils avaient de
l'analogie avec ce qu'il avait appris des actions de son fils. On resta
l, nez  nez, mlancoliquement; on mangea, on but une bouteille de bon
vin. Puis, Florimond, c'tait plus fort que lui, se mit  parler de son
vieux pre, de ses cousines, de sa petite maison, sans doute saccage
par les Boches.

Alors, seulement, il remarqua que le pre Fieusale ne le regardait pas
d'un si bon oeil, surtout en parlant de son fils mort, _lui_, au champ
d'honneur. Au dbut, le grand orgueil que le patron tirait de ce fils,
mort au champ d'honneur, lui donnait une supriorit, qui le rendait
aimable envers Florimond. Mais  voir Florimond trs bien manger, et
boire, Florimond depuis quinze mois sur la ligne de feu et non amoch
encore, Florimond gaillard solide et mme bel homme avec sa Croix, il
commena de le regarder de travers et de faire le maussade. Il tait
jaloux, bien naturellement, bien malgr lui. Florimond, qui n'tait pas
une bte, sentit que, sans famille et sans pays, il tait seul dans le
vaste monde. Et il dit adieu  son patron.

--Je te laisse libre, mon garon, dit le pre Fieusale:  ton ge on
peut avoir besoin de se distraire.

--C'est a, dit Florimond.

Et le voil tout seul sur le pav de Paris. Se distraire? Ah! oui, les
femmes! Il y en avait, pardi, qui le reluquaient, parce qu'il tait beau
garon et dcor; et elles taient assez gentilles avec leurs jupes
courtes et vases par en bas. Mais, tait-ce qu'il avait perdu
l'habitude d'elles? tait-ce qu'il avait le coeur trop gros? Il hsitait
et ne se sentait mme pas l'envie de musarder sur ces boulevards, dont
l'aspect quasi normal le stupfait, quand il pensait  l-bas. Des
cinmas, des magasins, des voitures, des restaurants, des mtros, des
journaux, des gens qui parlent haut, qui ont l'air  leur aise... et,
l-bas, le boyau, la boue, les marmites, le boucan infernal du canon,
les nuits glaces, le sang, la pourriture, les camarades qui meurent
tous les jours, la mort...

L-bas, il tait obsd de l-bas. O allait-il coucher cette nuit?
A l'htel? Chez une fille? Il lui restait un peu d'argent; il lui
restait quatre jours de permission  tirer.

Il se dcida tout  coup  faire une de ces bombes dont on parlerait
longtemps l-bas. Et il alla s'offrir un dner, s'il vous plat, dans
un grand Bouillon. bloui par l'clat des lumires, qu'il n'et pas
souponn de l'extrieur, les volets tant baisss, et par la grande
quantit des dneurs; tant militaires que civils, il avisa, cependant,
une table libre, o il s'assit et eut encore la prsence d'esprit de
demander  la bonne si, par hasard, elle n'avait pas une bote de
singe. Le singe n'tait, certes, pas inconnu  la bonne, mais lui
rappela aussitt son mari qui tait prisonnier en Allemagne, _lui_, et
qui n'en mangeait pas, du singe!... Mais, presque aussitt, vint
s'asseoir, en face de Florimond, une petite femme agrable, et la
conversation s'engagea avec d'autant moins de difficult que la dame
tait peu sauvage.

Immdiatement, elle parla  Florimond de son frre,  elle, qui tait du
12e chasseurs et avait t amput d'un bras, _lui_:

--Vous n'avez pas encore t bless, vous?...

--Non. Une veine... Je touche du bois.

--Il n'y a pas longtemps que vous tes au front, alors?

--Seize mois bientt...

--Eh bien! alors, c'est que vos abris sont bons.

Et la conversation se refroidit. Il en tait baubi tout d'abord, mais,
vu les prcdents, il comprit que, en gnral, on le trouvait bien
intact pour tre si bel homme. Sa Croix mme n'y faisait rien: tant
d'autres la possdaient. Fichtre! il n'avait pourtant pas manqu d'tre
expos, depuis les combats de Lorraine. Mais il vivait; il possdait
tous ses membres; il dnait avec apptit. Dieu savait si cet homme avait
souffert et si, mme dans le moment prsent, il tait un malheureux
ayant perdu son pays, sa maison, tous les siens et compltement seul
dans Paris!

Il se leva de table, avec sa fiche, renonant  la petite femme, soeur
d'amput, qui,  la rigueur, se serait tout de mme laiss faire par un
homme entier; il paya sa note et se dirigea vers la gare du Nord.

J'aime mieux l-bas, se rptait-il, comme un hallucin: je n'y ai
pas encore assez t, je vois bien.

--Mais, votre permission va jusqu'au 15, lui fit observer l'employ;
nous sommes le 11 aujourd'hui; vous tes saoul!...

--J'ai toute ma tte, dit Florimond, mais je retourne me la faire
casser... pour tre mieux vu dans le monde.

Il ne rentra pas, d'ailleurs,  sa tranche, comme il l'et voulu, parce
que ce n'tait pas rgulier, vu ses quatre jours de permission, Mais,
l, du moins, il tait connu et compris et nul ne songeait  s'offusquer
qu'il ft encore sans gratignure.




MATERNIT


La mre Vavin, ge de plus de soixante-dix ans, si ordonne, si propre,
si mticuleusement soigneuse de sa personne et de sa maison, n'en
tait-elle pas arrive  tout laisser aller autour d'elle  vau-l'eau?
Le pain tranait sur la table, aprs les repas; les nippes pendaient au
dos des chaises ou sur le lit; les casseroles de cuivre ne flamboyaient
plus; le feu, quelquefois, s'tait teint dans la chemine, et, quoique
le froid piqut assez fort, elle n'y prenait seulement pas garde.

Qu'arrivait-il donc  la pauvre mre Vavin? Ah! tant de gens ont t
touchs par la guerre! On citait plus d'une personne devenue un peu
toc-toc dans le village. Cependant la mre Vavin ne draisonnait pas.
C'tait une tte solide et qui avait fourni ses preuves, et, bien
qu'elle et, comme beaucoup d'autres, son fils en premire ligne, elle
avait donn  plus d'une l'exemple d'un courage rsign, d'une foi sre,
d'un espoir sans dfaillance. Pas sa pareille pour connatre les plus
menus faits de la campagne, qu'il s'agisse d'un front ou bien d'un
autre, du secteur d'Alsace, de celui de Champagne ou de celui d'Artois:
son fils avait t un peu partout; par lui elle savait o le soldat est
quasi noy dans l'eau inpuisable, l o il s'enlise dans la boue, l o
il a la rare surprise de trouver un terrain qui permette d'amliorer son
sort. Son fils jugeait de tout; il avait de l'instruction. Dans la vie
civile il remplissait les fonctions d'instituteur.

C'tait sa fiert, son honneur, ce fils, ce Baptiste, qu'elle,
ignorante, ancienne fille de ferme, avait lev jusqu' enseigner les
autres.

tait-ce donc  parler de lui, de ses galons de caporal, puis de son
court petit galon de sergent, qu'elle employait ses journes drobes
aux soins du mnage? Non. Elle avait d'abord pass une partie de ses
journes chez la veuve Ploquin, sa voisine, qui savait crire; et, par
l'intermdiaire de la veuve Ploquin, elle s'entretenait avec son fils en
lui posant des questions sur tout ce qui le concernait, lui, et en le
tenant au courant des affaires du village.

C'tait sa consolation, toute sa vie, dsormais: converser de loin, par
correspondance, avec son fils.

Seulement,  la longue, la veuve Ploquin s'tait un peu fatigue
d'crire. Alors la mre Vavin avait eu recours  un gamin de l'cole
primaire,  un lve mme de Baptiste; mais le petit crivait vraiment
mal, avec difficult et tourderie, sans comprendre rien de ce qu'on lui
dictait et bouleversant les mots et les ides; en outre, il fallait lui
donner  chaque fois deux sous. Et puis la mre sentait aussi, au fond
d'elle-mme, quelque chose qui restait inassouvi par les soins de la
veuve Ploquin ou du petit lve. Elle fut un certain temps  s'en rendre
compte et  le prciser. Un jour, elle abandonna tout, sa maison, la
marmite et la bche du foyer, les caquetages au pas de la porte. Elle se
cacha.

On pntrait chez elle; on voyait l'insouciance tale, le dsordre;
mais on ne voyait pas la mre Vavin. On l'appelait; la mre Vavin ne
rpondait pas. Et tout  coup, on la voyait sortir, le teint enlumin,
les yeux hors de la tte:

--Ah a! mais o tiez-vous donc, la mre Vavin?

--Eh! pardi, j'tais l, rpondait-elle.

Aussi, le bruit se rpandit qu'elle avait reu un coup de marteau.

Voici ce que faisait la mre Vavin.

Elle montait dans son grenier, avec un petit livre de classe
lmentaire, un cahier de papier, une plume et de l'encre. Elle n'avait
jamais ouvert, de son propre mouvement, un livre, ni touch une plume;
et l'encre noire, sitt rpandue par la maladroite, lui faisait peur.
Mais elle se souvenait d'avoir vu, maintes fois, son fils faire le
matre d'cole. Alors, aide de la mmoire de Baptiste et des conseils
qu'il avait tant de fois rpts devant elle aux enfants, aide surtout
de la force miraculeuse que peut produire un grand amour, la mre Vavin,
de sa main de soixante-dix ans, traait des btons, s'escrimait aux
pleins et dlis, s'acharnait  l'criture cursive, aprs avoir su
sang et eau  apprendre  lire, tant mal que bien.

Personne ne se ft avis d'aller la troubler dans l'endroit o elle
s'tait rfugie, et, en cet endroit, elle passa des jours entiers, des
semaines, de longs mois. Pour elle, rien de ce qu'elle avait accompli
durant sa vie n'approchait en difficult de la tche insense qu'elle
s'imposait l; mais aussi, en revanche, plus son effort tait
inimaginable et grand, plus puissant tait le contentement intrieur
qu'elle prouvait. Sans doute il s'coulerait un temps dmesur avant
qu'elle ne pt correspondre avec Baptiste, mais le sergent ne se faisait
pas faute de lui dire que, sur la dure de la guerre, il ne fallait pas
se faire d'illusion; et, si lui, le brave garon; consentait bien 
endurer les douleurs de la vie de combattant, comment donc
manquerait-elle de patience, elle, la vieille colire, dans son
tranquille grenier?

Et, en attendant, elle continuait  utiliser tous les gens savants du
village, le soir venu,  la chandelle, pour faire parvenir l-bas, dans
ce sinistre secteur de ..., son amoureux bavardage de mre. Attends un
peu, pensait-elle, tout en dictant, quand je pourrai crire de ma main,
voil une chose que je tournerai autrement! ou bien il y avait de ces
tendresses qu'elle se faisait une pudeur d'exprimer, sans savoir
pourquoi, devant des personnes trangres.

--Mais vous avez de l'encre plein les doigts, la mre Vavin, comme un
clerc de notaire?...

--Oh! c'est que j'ai rang tantt des affaires  Baptiste!...

Un beau jour, enfin,--il y avait bien neuf ou dix mois qu'elle
peinait,--elle crut pouvoir se hasarder  crire une lettre  son fils.

Son vieux coeur battait. Le tremblement dans les pleins et dlis oh!
il ne fallait pas s'arrter  ce dtail. L'important tait qu'elle
allait s'adresser sans intermdiaire  son poilu. La premire fois,
elle n'y put parvenir, non qu'elle ft inhabile  tracer les caractres,
mais parce que ses yeux se mouillaient, et elle ne sut que pleurer sur
son papier.

Puis, elle se trouva en face d'un mystre. Par l'intermdiaire des
personnes trangres, elle avait jusqu'ici adopt une sorte de langage
qui n'tait pas celui de son coeur intime. Mme en parlant, autrefois, de
vive voix,  Baptiste, quand le cher enfant n'tait pas  demi enterr
comme aujourd'hui, elle lui parlait sans tre agite par la vague
profonde qui la secouait  prsent. De sorte que, bouleverse par les
habitudes prises, d'une part, par l'accroissement de tendresse et le
besoin nouveau de piti, de l'autre, et aussi par un phnomne qu'elle
ne s'expliquait pas, bien entendu, et qui rend si difficile l'expression
de la pense par l'criture, la pauvre vieille se trouvait toute
dchire et impuissante. Il fallut triompher encore de cet obstacle;
elle s'obstina; elle crut en triompher et s'imagina un moment enfin
saisir sa joie. Elle avait crit la lettre. Elle ne pouvait pas la
relire, mais elle l'avait faite; et son effort surhumain la leurrait sur
la russite. Elle ne dit mot  personne et alla, quasi ivre, jeter la
lettre  la bote.

Son fils lui rpondit plus rapidement qu'il n'avait coutume de le faire.
Elle crut pouvoir le lire, car il s'agissait d'un billet trs court;
mais elle tait trop mue, et elle confia le papier au premier gamin
rencontr:

Ma chre vieille maman,

Je t'cris vite, car tu m'as rempli d'inquitude. Est-ce toi qui
m'adresses une drle de lettre date du 20 de ce mois? Je ne te
reconnais pas. On dirait que c'est quelqu'un qui m'crit pour me faire
croire que tu es en bonne sant; mais, c'est bizarre, je n'ai pas
confiance en ce galimatias et j'cris, en mme temps qu' toi,  M. le
maire pour savoir srieusement comment tu vas.

Fais-moi rpondre courrier par courrier, ma bonne chre maman. Ici, on
ne s'en fait pas, comme nous disons; mais a pte bougrement fort
au-dessus de nos ttes. N'augmente pas mon malaise en me causant du
tourment  propos de toi...

Entre parenthses,  qui diantre t'es-tu confie pour me confectionner
pareil gribouillage? A coup sr, pas  la veuve Ploquin, qui crit trs
lisiblement! Et j'espre bien, fichtre! que ce n'est pas non plus  l'un
de mes lves!...




MONSIEUR QUILIBET


Comme M. Quilibet ne pouvait vivre dans son galetas, de compositions
naturellement incomprises, car elles taient pleines d'originalit, ni
payer la location de son Pleyel et ses abonnements chez Durand, il avait
accept, ds longtemps avant la guerre, de tenir le piano remplaant
l'orchestre dans une bote assez misrable de Montmartre, nomme
l'Escargot-Volant. L, chaque soir, pendant prs de quatre heures
d'horloge, et deux ou trois matines par semaine, sans compter les
rptitions, M. Quilibet demeurait ahuri et comme stupide  l'ide que
l'art qui levait sa pense et magnifiait tout son tre pt servir, sans
changer de nom,  faire passer de la scne au public, par
l'intermdiaire de ses doigts agiles, les refrains les plus saugrenus et
la plus pitre musiquette.

Mais, un soir, parut sur la scne de l'Escargot-Volant une petite femme
qui portait le nom printanier de mademoiselle Pques. Par une sorte
d'enchantement soudain, mademoiselle Pques dissipa la noire songerie du
musicien dvoy, et celui-ci fut confondu de vibrer  l'unisson avec
tous ces gens, derrire lui, qui s'merveillaient, en coutant
mademoiselle Pques, pour des sottises au moins gales  celles que,
depuis des mois, il mourait de honte de transcrire.

Oui, du fait que mademoiselle Pques chantait, M. Quilibet oubliait
l'humiliation qu'il contribuait  infliger  l'art musical, et il n'et
pas chang son tabouret  l'Escargot pour une place honorifique dans un
thtre subventionn. Il ne jugeait ni paroles ni musique: comme le mot
le plus banal tomb de la bouche d'une femme adore fait frissonner un
amant, tout ce que versaient sur son front les lvres de mademoiselle
Pques ravissait M. Quilibet; et, lorsque, chez lui, sur son Pleyel, il
se livrait, soit  ses travaux personnels, soit  l'tude de ses matres
favoris, il se surprenait, le grand morceau achev,  tapoter les
idiotes rengaines, devenues, pour un gnie chaste et pauvre, le langage
mlodieux, potique et enivrant de l'amour mme.

La guerre surprit M. Quilibet avant qu'il n'et eu l'audace de faire
part  mademoiselle Pques du miracle accompli par elle.
L'Escargot-Volant rabattit ses ailes et rentra dans sa coque;
mademoiselle Pques disparut comme le sourire sur la terre; le pianiste,
sans ressource aucune, cessa mme d'avoir le moyen de conserver chez lui
son instrument; et il errait par les rues de la ville, jaloux des hommes
plus ingambes et plus jeunes, qui gardaient,  quelques jours
d'intervalle du moins, l'assurance de manger du singe tant qu'ils ne
s'taient pas fait rompre les os.

A quelque temps de l, au plus fort de sa dtresse, le pianiste, prtant
son concours  une matine en faveur des blesss, eut le bonheur
inespr d'entendre une nouvelle fois celle qui exerait un pouvoir
illimit sur son me et ses sens. Elle lanait  prsent des chants
belliqueux, des refrains de soldats.

Il sortit exalt, et attribua  sa desse l'aubaine d'avoir rencontr
sous le pristyle un personnage en effet providentiel qui lui procura
sur l'heure une place excellente.

Dans un bel htel de la rue de la Faisanderie, la comtesse de Nrymaume
consentit  confier  M. Quilibet l'ducation musicale de ses trois
filles, dont le professeur venait d'tre mobilis. C'tait une femme un
peu hautaine, puritaine aussi, rsolue en tous ses actes, et au parler
net et prompt: Leon tous les jours, dit-elle, dimanches et ftes
excepts,  chacune de mes trois fillettes. Le repas de midi,  votre
guise. Je donne un cachet de vingt francs Vous tes honnte homme,
monsieur Quilibet, cela va sans dire?...

Vingt francs par jour, et un repas, pendant la guerre!... M. Quilibet se
mit  l'oeuvre avec une ardeur juvnile. Ses lves, ges de dix, douze
et quinze ans, taient fort bien doues, et il portait dsormais en lui
tant d'allgresse qu'il sut leur plaire. Il allongeait les leons, d'un
commun accord avec elles, en leur jouant des morceaux brillants qui
faisaient clater les applaudissements. Il essayait, sans crier gare,
l'effet de ses propres compositions. Et, souvent, durant les quelques
minutes de batitude qui suivent un exercice agrable ou passionnant, il
laissait voleter son imagination vers des souvenirs chris, sans songer
 mal, assurment, en prsence des trois jeunes filles; et ses doigts
devenus quasi ariens--des doigts de rve--perlaient sur le clavier les
notes lgres, les notes folles!--mais les notes seulement--des refrains
grivois ou guerriers de mademoiselle Pques.

Nulle conscience chez lui de profaner une sonate de Mozart ou un
nocturne de Chopin: une simple prolongation intime d'un tat admiratif
et voluptueux.

Ces demoiselles non plus n'taient en rien choques par de si tranges
juxtapositions; et, reprenant  leur tour la sonate, le nocturne, ou
mme les rcrations de la mthode Carpentier, toutes les trois avaient
une inclination singulire  retenir et  rpter les motifs infiniment
peu classiques ajouts en queue de leon par M. Quilibet. Et le
professeur, avec autant d'innocence qu'il en avait mis  exprimer ces
motifs, dodelinait de la tte et se dlectait  les entendre de ses
lves.

       *       *       *       *       *

Aprs de nombreux mois d'une existence ainsi paradisiaque, le frre an
des trois jeunes filles, soldat glorieux, tant venu en permission,
savourait la douceur de l'atmosphre familiale, la fume d'un cigare et
les progrs accomplis par ses soeurs sous l'influence de M. Quilibet. La
cadette venait d'excuter d'une faon magistrale une page de
Mendelssohn. Ayant achev, en prsence de sa mre satisfaite, elle
laissa, par une habitude, ses poignets ngligents errer sur l'ivoire et
l'bne trop dociles et donna naissance  un rythme bien scand qui fut
frapp  la fois par les ttes de la maman,--galement accoutume 
l'entendre,--du soldat, de ses trois soeurs et de M. Quilibet.

Le soldat,  demi somnolent, se mit  fredonner:

Vous avez quq' chos' de bleu:
        Vos yeux;
Vous avez quq' chos' de blanc:
        Vos dents;
Vous avez quq' chos' de vert:
        Vot' blair...

--Qu'est-ce que tu chantes l, mon enfant? dit madame de Nrymaume; j'ai
peur que M. Quilibet ne te trouve bien vulgaire...

--Oh!... madame, fit le professeur.

L-dessus, la plus petite des trois soeurs, excite, bouscula la cadette,
la remplaa sur le tabouret et se mit  plaquer avec force les accords
d'un mouvement devenu pour elle trs familier: sol, la, si, do, do, si,
si, la, etc.

Et le soldat, cette fois-ci,  haute voix, d'appliquer au rythme les
paroles qu'il en jugeait insparables, pour les avoir entendues, maintes
fois, non sur le front, mais dans les beuglants:

Quand nos poilus s'en vont su' l' front,
Qu'est-c' qu'ils demand' comm' distraction?
    Une femme, une femme!
 Quand ils ont bouff leur rata,
Qu'est-c' qu'ils demand' comm' second plat?
    Une femme, une femme!...

La comtesse de Nrymaume se leva, anguleuse, terrible, le visage blme,
et on et cru entendre se heurter toutes les fractions de son squelette,
tel un spectre. Elle fit  M. Quilibet le signe autoritaire de la suivre
dans l'antichambre, et elle lui remit son cong...




LE BOUILLON DE POULET


--L'autre guerre? Le sige? La Commune?... Oui, dit madame Vincent; mais
c'est bien plus grand aujourd'hui, et il est certain que a tournera
mieux pour nous. Ainsi, c'tait nous qui tions affams: cette fois-ci
c'est eux,  ce qu'il parat. Vous parlez de cartes de viande et de
pain!... Laissez-moi, cher monsieur, vous raconter une petite histoire.

Il y avait en face de chez nous, dans ce temps-l,  Auteuil, un brave
homme de concierge, nomm Pimprenet. Il vivait, comme  peu prs nous
tous, dans la cave de la maison, car nous tions en plein sous le feu du
Mont Valrien. Et toutes les fois que je me risquais dehors pour aller
faire la queue chez le boulanger, je ne manquais pas d'aller souhaiter
le bonjour  Pimprenet dans sa cave. Le pauvre homme s'y dcomposait et
s'y consumait de jour en jour, ne pouvant absolument pas concevoir un
immeuble dpourvu de locataires, aucun cordon  tirer ni, hlas! aucune
odeur de fricot pour seulement tromper l'estomac.

Eh bien!  vous dire vrai, monsieur, ce n'tait pas tant Pimprenet qui
m'attirait, que son coq...

Oui. Pimprenet avait conserv un coq! C'tait le dernier vestige d'une
basse-cour dont toutes les poules avaient servi depuis longtemps  faire
le pot-au-feu. On appelait ce coq Canrobert. C'tait un nom guerrier, un
beau nom, qui convenait  l'oiseau des Gaules et rappelait  Pimprenet
ses campagnes.

Ce Canrobert, au fond de la cave, et priv de nourriture, n'tait plus
que l'ombre d'un coq. Il avait perdu son plumage; sa crte tait ple et
lui tombait de ct comme un bret; sa fire queue d'autrefois: le
trognon d'un vieux plumeau fatigu par l'usage. Il grattait
perptuellement, infatigablement, la terre et semblait profrer des
jurons pour n'y pas trouver quelque grainage oubli. Cet animal tait
piteux. Mais, nanmoins, il chantait!... Le coq est bien l'emblme qui
convient aux Franais, monsieur: jusque dans la pire des conditions, il
chante; et, sur le moment de trpasser, on peut croire encore qu'il est
de bonne humeur.

Canrobert avait tout perdu, sauf sa voix. Et cette voix, elle faisait du
bien non seulement  son matre malheureux mais mme  tout le
voisinage. Un coq veuf? allez-vous m'objecter. Sans doute! et que
voulez-vous? N'ayant pas de succs rcents  clbrer, ce coq veuf
chantait ses victoires passes. Il chantait aussi le lever, ou, plus
exactement, la descente du jour par le soupirail. Et quand la dtonation
d'un obus nous faisait courber les paules, le cocorico de Canrobert
semblait nous crier, comme on dit aujourd'hui: Ne vous en faites pas! Y
a encore du bon! Ah! monsieur, ce qu'on se contente de peu de chose
dans la misre profonde!

Mais ce n'est pas tout a que je veux vous dire; c'est que ce coq, si
sympathique, et cependant si ruin, excitait, oui, monsieur, excitait ma
convoitise et aussi celle de nombreuses personnes du voisinage, en nous
faisant penser  du bouillon de poulet!

Sa chair n'tait rien; c'tait entendu; mais il avait de l'os, et toute
sa dcrpitude ne l'empchait pas d'tre un poulet.

Combien n'avaient-ils pas dj fait des offres  Pimprenet! Mais le
concierge, en regardant avec amour son compagnon dlabr, avait une
faon si lamentable de soupirer: Le pauvre cher ami!... que les larmes
vous en venaient aux yeux et que personne n'osait insister, malgr la
grande tentation.

Nous tions, il faut vous dire, aux plus beaux jours de la Commune. Un
matin que j'entrais chez l'excellent Pimprenet, je trouve le pauvre
homme compltement effondr et qui m'annonce que, par surcrot de
malheur, un mauvais plaisant l'a dnonc comme Versaillais, sous le
prtexte qu'il a failli se faire tuer  Sbastopol et  Magenta et qu'il
a donn le nom de Canrobert  son coq. C'tait rvoltant: il n'y avait
pas plus brave homme que ce Pimprenet; il n'tait gure en tat de
comploter pour qui que ce ft.

--Il parat, disait-il en sanglotant, que je fais chanter mon coq  ma
volont et que par l j'entretiens un systme de signaux avec
l'arme!...

--coutez, Pimprenet, lui dis-je, il faut vous sauver  tout prix de ce
guet-apens: fermez la maison, qui est vide; quittez votre cave: je vous
cacherai dans mon sous-sol.

--Quitter la maison, moi, concierge! s'cria Pimprenet, autant dire:
tre dserteur en face de l'ennemi!... Et puis, ajouta-t-il, il y a
Canrobert.

--Canrobert, je m'en charge. Tenez, Pimprenet, voil vingt francs, ce
n'est pas peu par le temps qui court: cdez-moi votre coq...

Il hsitait. Il tait dchir. Ses pauvres yeux d'honnte homme tendre
chaviraient. Cependant il gardait les vingt francs dans sa main. Il
avait faim, le malheureux!...

Moi, je sautai sur Canrobert. Il donnait dj aux doigts la sensation
d'une volaille flambe. Je le fis disparatre, en le tenant par le cou,
sous ma jupe.

--Il se trahira, criait Pimprenet larmoyant et tremblant; vous ne
l'empcherez pas de chanter...

--Que si! dis-je, tant dans la rue. Et, sous ma jupe, moi, qui n'ai
seulement jamais consenti  ter la vie  une mouche, je tordais le cou
 un coq,  quel coq!... J'avais envie de son bouillon, monsieur!...

Eh bien, ma gourmandise n'a pas t satisfaite. Le bouillon de poulet
n'avait pas commenc d'embaumer mon petit rduit que le voisinage
accourait. Tout se sait, vous pense bien. Le coq de Pimprenet n'avait
pas pu disparatre par enchantement. Et c'tait madame Une Telle qui se
mourait de la poitrine, et madame Une Telle dont l'estomac n'endurait
plus le pain, et un misrable bless qui criait justement aprs une
tasse de bouillon, etc., etc. Des bouillons, il en a fourni, le pauvre
Canrobert! Et quand il n'y en avait plus, il y en avait encore!
J'allongeais avec de l'eau, pardi. Aux derniers servis, c'tait de
l'illusion,  la tasse, que je versais, monsieur, il n'en est pas rest
pour moi.




LEUR COEUR


Il tait arriv  l'hpital militaire en pleine nuit, avec deux cent
soixante-quatorze autres blesss, aprs trente-six heures de train. Un
grand haquet, non suspendu, charg  chaque tourne de six brancards,
l'avait dpos devant les marches de marbre, sous l'aveuglante lumire
des lampadaires lectriques, entre des camarades que les cahots
faisaient sourdement gmir. Sa fiche portait: blessure clat d'obus,
rgion sous-claviculaire gauche, entorse pied gauche; le mdecin-chef,
en la dchiffrant, pronona: Salle 28, pour madame Vanves, et deux
infirmiers, l'un militaire, l'autre bnvole dont le pas n'atteignait
jamais la cadence voulue, le portrent  grandes secousses jusqu' la
salle 28. Il tait,  cause de sa jambe, parmi les couchs, mais son
tat tait bnin, en somme; un homme plus reint, plus hbt, que
souffrant. Dans la pnombre du long corridor, il perut, comme la
fracheur d'un feuillage sous la brise, les coiffes et les robes
blanches des infirmires affaires.

On le dposa sur le lit 71:

--Madame Vanves, c'est pour vous...

Madame Vanves, occupe dj au dshabillage d'un pauvre fusilier marin
dont la tte disparaissait presque compltement, empaquete  la hte,
comme un bloc de glace, sous le pansement, provisoire de l'ambulance du
front, ne se dtourna mme pas. Le malheureux d'ailleurs, la regarda 
peine. Depuis dix mois de campagne, c'tait la premire fois qu'il tait
amoch, et les dtails de l'hpital, la personnalit d'une infirmire,
ne lui disaient rien; l'hpital, seul, lui parlait, lui disait: Enfin!
enfin! un lieu paisible et couvert!... un lit!... des lits nombreux;
tous les hommes dans des lits!... Il eut un ressouvenir d'enfance,
d'une longue coqueluche qu'il avait eue,  quatorze ans, au sortir de
l'cole primaire. Et ce souvenir d'une maladie, dans un lieu calme, lui
apparut comme idyllique. Aprs deux jours et une nuit de supplice dans
le wagon de marchandises, l'immobilit, enfin! Aprs trois cents jours
passs au milieu du vacarme des marmites et du 75, le brouhaha d'une
salle d'hpital de l'arrire, mme au moment de l'arrive d'un convoi de
blesss, quel silence! quelle douceur!...

Durant des minutes prolonges, il ferma les yeux, tout abandonn  une
sorte de batitude, malgr sa douleur  l'paule et l'incommodit de
cette maudite entorse qui lui rendait tout mouvement impossible. Et
puis, pour la cent cinquantime fois, toutes les circonstances qui
avaient prcd, accompagn et suivi sa blessure repassrent  ses yeux:
il profitait d'un premier lieu de repos et de bien-tre pour se
remmorer les instants de sa vie les plus affreux.

Il tait plong dans cette sombre rverie quand il se sentit doucement
dvtir. On dfaisait sa capote; on lui tait ses chaussures. Ah!
l'infirmire!... Il ne regarda pas d'abord l'infirmire, mais ses
pauvres pieds  lui, sa poitrine dj  demi dcouverte, et il dit:

--Prenez garde  l'paule!... C'est mon paule...

L'infirmire ne rpondit pas et poursuivit sa besogne; elle n'avait pas
de temps  perdre, huit autres blesss couchs venant d'tre ajouts aux
dix qu'elle avait dj en son service.

L'infirmire?... Les infirmires?... Au fait, qu'tait-ce? Des
religieuses, peut-tre. Sous ces vtements de toile blanche, sous ces
coiffes, il ne savait pas. Alors il leva les yeux sur son infirmire,
et, tout de suite, sans qu'aucune particularit de costume l'et en rien
renseign, il eut l'assurance que celle-ci, en tout cas, n'tait pas une
religieuse. Pourquoi? Il n'aurait gure su le dire. Les choses dont on
est le plus certain sont celles qu'on ne saurait dire. On l'avait
appele madame Vanves; pour une religieuse on et dit soeur saint
quelque chose probablement; mais il n'tait pas trs ferr sur ces
usages; non, ce n'est pas cela, non plus que le cou lgrement dgag de
son infirmire, qui l'informa qu'elle n'appartenait  aucun ordre, c'est
que, instantanment, ds qu'il lui eut vu le visage, il fut gn comme
il ne l'avait jamais t de sa vie.

Il se souleva d'un bond sur son bras droit. Il voulait aider
l'infirmire; il voulait surtout ter lui-mme ses chaussettes, trois
malheureuses paires de chaussettes, enfiles les unes sur les autres et
qui n'avaient jamais t changes, depuis combien de temps, seigneur
Dieu!

Madame Vanves lui dit d'un ton qui n'admettait pas de rplique:

--Mais, ah , tes-vous fou, mon petit?

Et d'une main prompte, d'un bras qu'il aperut pour la premire fois, nu
jusqu'au del du coude, muscl mais model, joli, illumin d'un blond
duvet sous la lumire, elle l'appliqua contre son lit si rapidement
qu'il souffrit  gauche; mais de cette souffrance il ne songea pas  en
vouloir  son infirmire. Il tait pourtant douillet, trop complaisant
pour sa personne et avec cela pas commode  l'ordinaire.

Avant de toucher aux chaussettes, madame Vanves avait retir le
pantalon, les deux caleons superposs, et, sans aide, adroitement et
avec une force incroyable, elle avait soulev son malade sans trop le
faire souffrir de l'paule, cette fois-ci, pour lui arracher sa capote
et ses gilets de dessous.

En s'adonnant  cette difficile opration elle avait d forcment
approcher son visage de celui du bless; il avait vu de tout prs son
profil auquel la coiffe serre, ne laissant paratre aucun cheveu,
donnait un certain air d'image de pit; il avait senti son souffle; et,
pendant qu'elle l'admonestait, il lui avait aperu les dents. Il tait
de son mtier caissier aux Galeries Lafayette; il tait clibataire; il
n'avait vu aucune femme depuis dix mois.

Involontairement il se souleva de nouveau pour allonger autant que faire
se pouvait sa chemise qui, seule, lui restait au corps, avec ses
chaussettes.

--Ah! mon petit, vous savez, il faudra tre raisonnable; vous tes
bless  l'paule, n'est-ce pas? Eh bien, il ne s'agit pas de vous
mettre  faire des volutions dans votre lit! Et puis, ne me retardez
pas, s'il vous plat: il y a de vos camarades qui m'attendent...

Entre temps, elle avisait une de ses pareilles qui courait dans l'alle,
un bassin strilis  la main:

--Ma chre, j'ai une paule rcalcitrante qui ne veut pas demeurer en
place. Il faudra que je demande un de ces messieurs pour me le tenir;
qu'est-ce que a va tre pour le pansement?...

Le bless, lit 71, qu'on nommait dj l'paule, rassembla tout son
courage pour dire  son infirmire:

--Oh! madame, est-ce qu'un de ces messieurs, au moins, ne pourrait pas
m'enlever mes sales chaussettes, en place de vous? a me dgote de
penser...

--Vos chaussettes? Tenez, mon garon, tenez!

Et, en deux temps, trois mouvements, de ses petites mains expertes, elle
dcortiquait les pieds revtus des trois enveloppes de laine
agglutines.

L'homme qui venait d'assister pendant dix mois  des spectacles
horribles regardait son infirmire avec des pupilles plus dilates que
s'il et vu les Boches  quinze pas. Il n'osa rien dire, soupira et
laissa tomber sa tte sur le ct. Ds lors, il s'abandonna comme une
loque  celle qui lavait et astiquait ses malheureux pieds, et les
jambes, et tout le corps, et le visage, comme elle l'et fait  un
mannequin anonyme: elle venait dj d'en nettoyer deux autres; elle en
avait huit autres qui attendaient!...

Aprs quoi, ce fut la visite du mdecin, le pansement de l'paule, la
constatation de l'entorse; et puis un sommeil dont aucun bruit--et Dieu
sait s'il y avait du bruit dans la salle!--ne pouvait le tirer.

Le premier visage qu'il vit, en ouvrant les yeux, fut, tout proche du
sien, celui de madame Vanves. Au jour, il le trouva plus beau encore que
la nuit. Elle n'avait pourtant gure dormi, l'infirmire; mais elle
tait jeune; elle semblait pleine de sant. Dans l'chancrure de son
corsage, ce matin, elle portait une rose.

Elle avait aussi son thermomtre  la main, et prenait les tempratures.
Quand elle lui eut retir l'instrument de sous la langue, le bless ne
put s'empcher de dire:

--Oh! madame, une rose!...

Il n'ajouta aucun commentaire; elle ne lui en demanda pas. Elle savait,
par la frquentation quotidienne des hommes de guerre, depuis dix mois,
leurs surhumaines misres; devant ses beaux yeux de femme jeune,
imaginative et sensible s'tendaient immdiatement toutes les plaines
dsoles des pays dvasts par le fer et le feu; elle voyait l'homme
sorti des boues de l'hiver ou des tranches geles pour retrouver le
soleil printanier l-haut, trs haut, dans le ciel inaccessible et
indiffrent, mais sur la terre rien que l'herbe rase ou brle, les
cadavres ou les croix de bois, les maisons croules, les dbris et la
ruine de toutes choses. Une rose... Elle portait une rose!... Il l'avait
vue. Qu'est-ce qu'une rose pouvait bien voquer des ts, des printemps
passs, de la douce vie enfin,  un tre qui, pendant prs d'un an,
venait de sjourner aux enfers? Elle n'avait gure le temps pour
rflchir, mais dans les intervalles de ses tches presses exigeant une
sorte d'indiffrence, son coeur s'mouvait et saignait. Elle dit  son
bless:

--Vous aimez les fleurs? Je vous laisserais bien celle-ci si ce n'tait
une de ces dames qui vient de me la donner... Je vous en apporterai une
autre.

--Oh!... Madame!...

Elle passa immdiatement  un de ses malades qu'on devait oprer.
L'homme du lit 71 la suivait sans cesse du regard.

En suivant des yeux madame Vanves affaire, le bless du lit 71, dit
l'paule, touffait un sanglot dans sa gorge. Elle lui avait promis de
lui rapporter une rose! Elle! cette femme de qui il ne savait rien sinon
qu'elle tait jeune et si belle, cette femme, en tout cas, en qui tout
indiquait qu'elle appartenait  un monde o il ne pntrerait jamais, et
qui, du matin au soir, sans rpit, s'extnuait au chevet de malheureux
dont l'un tait un plombier faubourien au langage grossier, l'autre un
nervi de Marseille qui se flattait d'avoir fait mainte fois le coup de
couteau, l'autre un garon d'curie, l'autre un prtre... Il la jugeait
un tre admirable; surnaturel. Simultanment, il voyait ses yeux, sa
bouche, et ses dents, sa joue, sans fard et qu'il jugeait douce comme
celle d'une toute jeune fille, son cou dlicat et pur, son bras fin,
plein, arrondi, et o un lger duvet blond posait de temps en temps,
comme dans les tableaux des vieux peintres, une lumire d'or. Il n'tait
pas, lui, un homme cultiv, ni de bien grand got; il s'en rendait
compte; mais il tait frott de notions concernant le luxe et la beaut
modernes. La grce de cette femme, sa promesse lui rappelaient toutes
sortes de choses oublies, qui avaient fait jadis le charme de sa vie,
auxquelles il avait dit adieu, compltement, le jour de la mobilisation.
Et il tait aussi gris par les contrastes: avoir renonc  tout, avoir
vcu sans rpit dans la prsence de la mort, avoir endur toutes les
souffrances, tre tomb enfin dans un boyau sordide, et se retrouver l,
vivant, dans du linge propre, prs de la plus exquise des cratures qui
va tantt vous apporter une rose!...

Madame Vanves tait mticuleuse et scrupuleuse, n'oubliant pas plus une
parole prononce que le plus infime dtail d'un pansement. A son arrive
 l'hpital, dans l'aprs-midi, elle apporta la rose promise  son
bless, ainsi que divers menus objets pour celui-ci et pour celui-l.
Elle donna  son bless cette rose comme elle avait maintes fois donn 
d'autres un cigare, une orange, un morceau de fromage de gruyre.

L'paule eut une motion indicible: sa voix s'trangla dans la gorge;
il ne put mme pas dire merci. Madame Vanves ne l'et pas d'ailleurs
entendu, occupe qu'elle fut tout de suite par la cuisse, du lit 73,
qu'on devait oprer: Vous n'avez rien mang, j'espre?... Ah! dame! mon
bonhomme, a serait tant pis pour vous...

L'paule tenait entre deux doigts de la main droite sa rose, et il la
respirait et la baisait aussi, sous son drap. Madame Vanves avait
apport cette rose, non pas  sa main surcharge d'objets, mais, pour
plus de commodit,  son corsage, sans attacher d'ailleurs  ce dtail
aucune importance. Mais, dans l'imagination enflamme du bless, que ce
dtail avait d'importance! Il se croyait le bnficiaire d'une faveur
exceptionnelle. Il n'tait pas seul d'ailleurs  prouver cette
impression; un de ses voisins de lit lui avait dit, aprs la rose: Eh
ben! mon colon!... T'as plus qu' te faire couper la barbe!...

Et, en effet, la mme ide exactement lui tait venue  lui-mme: se
faire couper la barbe. Il avait le visage d'un vritable poilu. Toute
la journe il rclama le coiffeur; il voulait se faire raser.

On eut peu le loisir de s'occuper de lui.

Il y avait dans la salle et dans le service mme de madame Vanves, des
malades assez graves; quant  elle, elle tait sur les dents et n'eut
mme pas un clin d'oeil pour celui de ses blesss  qui elle avait donn
une rose. Elle assista  l'opration de la cuisse, un petit sergent de
vingt-deux ans, engag depuis quatre mois et ayant dj fait le Maroc
avant la Grande Guerre. Elle-mme le ramena de la salle d'opration sur
la table roulante, aide d'un infirmier bnvole; et, encore sous
l'action du chloroforme, le petit sergent, au lit 73, occupa la salle,
parce qu'il se mit  parler. Il tait tendu, ple et inerte, sur son
lit; il fermait hermtiquement les yeux, et sa bouche, seule, dont le
souffle repoussait le drap, voquait la bataille, les instants de la
tranche sans doute, qui avaient prcd l'clat d'obus fatal. D'une
petite voix de commandement sche, cinglante et hache, il annonait
autour de lui: Attention!... ordre d'attaquer  3 h. 15... par
tlphone tout  l'heure, oui... Vous tes prts? o sont les
caporaux?... Ah! en voil un... Et le deuxime? Bon. Trois, et quatre,
bon. Ne bougez plus... Vous les voyez, hein?... Mais les Boches,
pardi... Vous ne les voyez pas, l,  quarante mtres, qui schent au
soleil comme des bouses de vache?... Tenez ma lorgnette, tas
d'andouilles!... Vous prendrez chacun dix hommes, entendez-vous, avec
chacun deux grenades... pas plus, non. Ce n'est pas la peine... Mais
non! pas de fusils, f...! que je vous dis... Qu'est-ce que c'est que ces
bleus qu'on m'a amens l? Pas des hommes, a, c'est des filles! C'est
pas malheureux d'envoyer a sur le front! ils devraient tre chez la
couturire... Attention! vous entendrez bien l'ordre du capitaine?
Bon... O est pass le lieutenant?... Bless? Ah! sacristi, c'est sur
moi que a retombe, c'est agaant... Mais qu'est-ce qu'ils attendent?..
V'l l'heure passe... a ne sera pas encore pour aujourd'hui... Ah! en
avant!... Et pas peur, mes enfants!... De quel ct il faut marcher?
c'est moi qui vous l'indique: je suis devant...

Les infirmires, les infirmiers militaires, les bnvoles se pressaient
autour du lit du petit sergent chloroform qui semblait un jeune hros
mort voquant, par del la tombe, la vie fivreuse de la tranche de
premire ligne. Les blesss taient assez indiffrents; ils avaient tous
vu a; ils en sortaient; c'tait la vie quotidienne; pour ces modestes
martyrs, c'tait le train-train ordinaire. Celui du lit 71 n'coutait
mme pas; il respirait et baisait sa rose. Il tait de ces gens qui
n'aiment pas les romans tragiques ou tristes et qui prfrent les contes
bleus. Il voulait quelque chose qui le changet compltement de ce qu'il
avait tant vu et vcu; et il s'improvisait un roman d'amour.

Le coiffeur demand arriva alors qu'on ne s'occupait encore que du petit
sergent opr. L'amoureux fut tondu et ras de prs. Quand madame Vanves
repassa au pied de son lit, elle qui ne le regardait mme pas
d'ordinaire, fut instinctivement attire par sa figure nouvelle. D'un
coup d'oeil, elle vrifia le numro du lit, reconnut les voisins de
gauche et de droite, et dit:

--Tiens! vous vous tes fait piler? Vous tiez bien mieux avec votre
barbe. Et elle passa, allant  ses affaires.

Les voisins,  droite et  gauche, pouffrent.

Le malheureux prouva une sourde rage que ses compagnons qui le
blaguaient taient loin de souponner. A droite comme  gauche, on ne
cessa de lui monter une scie  propos de la rose,  propos de la barbe.

Ces propos enfivraient l'amoureux. Il suivait, dans la salle, madame
Vanves allant et venant. Quand il la voyait disparatre, on et dit pour
lui qu'on faisait la nuit. Quand elle tait l, il ne savait s'il tait
heureux ou au dsespoir, mais il vivait du plaisir de la voir. Elle ne
le regardait jamais plus qu'un autre, jamais autrement qu'un quelconque
de ses malades.

Elle ne sait pas qui je suis, se disait-il, elle me croit peut-tre un
ouvreur de portires... Et quand il rflchissait  ce qu'il tait, il
se demandait qui elle pouvait tre, elle, et la distance n'en tait
peut-tre pas amoindrie. Il apprit qu'elle habitait une jolie villa,
toute seule avec son enfant et des domestiques; elle tait divorce.
Elle accomplissait sans rpugnance toutes les besognes de l'hpital;
pourquoi ddaignerait-elle l'amour d'un honnte caissier aux
Galeries?... En fait d'amour, que lui demanderait-il, d'ailleurs?
D'accepter l'hommage de son sentiment; bien entendu, pas davantage.

Il dcida de lui crire; c'tait plus facile, car, lui parler d'un tel
sujet, il ne l'oserait jamais. Il mrit longuement ses plans; il
commena par lui demander un livre qu'elle alla prendre pour lui dans la
bibliothque aprs lui avoir demand son nom, car elle l'avait
jusqu'alors ignor. Elle sut ainsi--mais pas pour longtemps, car il
resterait toujours pour elle l'paule--qu'il se nommait Edmond
Plauchut.

--Plauchut, rpta-t-il en pelant; oh! c'est un nom bien ordinaire!...

Elle ne sourit mme pas et lui rapporta le _Lys rouge_.

--Tenez. Avez-vous lu a?

--Non, madame.

Il ne lut pas le livre; mais il crivit une belle lettre, une trop belle
lettre en vrit; elle tait malhabile et d'une niaiserie ingnue.
Jamais de sa vie il n'avait crit quelque chose d'aussi bte. Il la
lisait et la relisait; et, chose singulire, cette lettre lui paraissait
magnifique. Il y avait mis toutes ses intentions et toute sa timidit.

Il l'insra ds le lendemain dans le volume et remit le tout  son
infirmire en la priant d'ouvrir le livre  la page 140 quand elle
serait  la bibliothque:

--Comment! dit madame Vanves, vous avez dj lu ce livre.

--Oui, madame.

--Diable! vous allez vite. Est-ce qu'il vous a plu?

--Beaucoup! mais j'aimerais mieux... Oh! vous allez me trouver
stupide... mais j'aimerais mieux...

--Vous aimeriez mieux un livre sur la guerre, parbleu!... mais c'est
que...

--Non, un livre sur l'amour.

--Mais, c'en est un! Qu'est-ce qu'il vous faut donc!

Il rougit comme une fillette. Elle ne comprit rien  son bless; elle
emporta le roman, proccupe de cet tat d'esprit trange. Tout juste
pensa-t-elle, arrive  la bibliothque,  ouvrir le volume. Elle ne se
souvenait plus de la page indique. Mais le volume s'ouvrit de lui-mme
et elle vit la lettre.

--Il est fou, se dit-elle, en mettant la lettre dans son corsage, sans
la lire. Elle avait autre chose  faire.

Quand elle la lut, ce fut pour en rire; car une femme supporte
volontiers, avec sympathie mme, le langage d'un homme de condition
autre que la sienne, mais son style, non. Le pauvre Edmond Plauchut, qui
avait bravement sign de son nom sa lettre d'amour, se fit tort.

Entre temps, le bruit s'tait rpandu dans la salle que madame Vanves
apportait des roses  son bless. En effet, on avait vu Plauchut
conserver la rose  la boutonnire de sa veste; ses camarades de lit ne
se faisaient pas faute de raconter qu'il la baisait en cachette. Ce sont
des choses qu'on aime  entendre et qu'on rpte  plaisir, en les
dformant, travestissant, multipliant, Dieu sait comme! Les camarades
l'avaient vu crire, s'appliquer, avaient surpris le mange de la lettre
insre dans le volume. On disait, non seulement dans la salle mais dans
l'hpital, que madame Vanves recevait des lettres de ses blesss.
C'tait une petite femme qui n'avait l'air de rien, sans doute,  qui
l'on ne pouvait rien reprocher dans le service. En effet, depuis six
mois, elle en faisait un trs dur, avec adresse, avec comptence, sans
rechigner, sans manquer une seule fois, c'est certain; mais enfin, cette
petite madame Vanves, qui tait-ce? une femme divorce, a c'tait
connu; qui voyait-elle? personne. On ne la recevait pas; elle vivait
seule, chez elle avec son petit garon.

Ds qu'elle eut pris connaissance de la lettre, elle n'hsita pas un
instant. Aussitt que l'occasion s'offrit  elle d'approcher Plauchut,
elle lui dit, d'un ton assez svre, qu'elle voulait tenir sa lettre
absolument pour non avenue, qu'elle l'oubliait entirement, d'abord
parce qu'elle la considrait comme insense, ensuite parce que tout
mange de galanterie, ne ft-il qu'un jeu entre bless et infirmire,
pouvait entraner les consquences les plus graves tant pour l'un que
pour l'autre.

--Si votre inconsquence est connue, lui dit-elle, vous me compromettez
moi autant que vous-mme. La moindre plaisanterie, ici, dgnre en
scandale.

Plauchut montra un grand dsespoir. Il s'accusa d'tre une brute pour
avoir agi comme il l'avait fait; il dit que de toute manire et quels
que fussent les usages de la maison, son audace tait folle tant donn
ce qu'il tait, lui, et ce qu'tait son infirmire; mais qu'il n'y
pouvait rien, qu'il l'aimait:

--a m'a atteint comme une balle, disait il, je ne l'ai seulement pas
entendue siffler... On n'entend que celles qui vous passent  ct...
Excusez-moi, madame: je ne bougerai pas, je ne dirai rien; je ne vous
adresserai mme pas la parole... Je suis habitu  vivre  la dure,
allez... mais ce coup-l!...

--Allons! plus un mot, dit-elle; je n'en entendrai pas un, vous me
comprenez bien? Autrement, je vous fais changer de service.

Et elle alla  ses affaires. Et les bruits allrent de l'avant. Cette
courte explication mme,  laquelle elle n'avait pu se drober, fut mal
interprte. On se montrait la belle infirmire de loin, causant avec
son prfr.

Il tait difficile de prciser un fait qui accust madame Vanves;
d'autre part, on tait tenu d'observer une certaine prudence, car
l'infirmier-major militaire professait toutes les indulgences pour
madame Vanves; car le docteur, chef de service depuis peu, manifestait
toute disposition  lui faire la cour, car le mdecin chef, comme le
chirurgien d'ailleurs, avaient pour elle un oeil que toutes ces dames
remarquaient bien, et qui n'tait pas celui dont ils les regardaient
elles-mmes. Mais arrter des femmes mises en action par cet instinct
violent qu'elles ont d'pousseter ou de nettoyer ce qu'elles croient
faire tache!...

Dsormais, madame Vanves faisait tache. Quelqu'un prtendit qu'on ne la
voyait pas rgulirement  la messe. Une divorce! fallait-il s'en
tonner?

Madame Vanves, ignorante de ces potins, continuait comme toujours sa
besogne. Mais nul potin d'hpital qui ne parvienne aux blesss. Plauchut
fut rapidement inform de ce qui se disait sur elle. Il partageait
l'opinion populaire, et mme gnrale, que la conduite d'une femme jeune
et jolie est sujette  caution. Il lui reparla, malgr tous ses
serments, de son amour qui tait rel. Elle regimba d'abord assez
vertement, trs ennuye, mais au fond d'elle compatissante  la passion
de ce pauvre homme. Et sans rpondre aucunement au sujet de conversation
qu'il lui proposait, elle l'interrogeait sur les combats auxquels il
avait assist, sur ses antcdents, sur son mtier, sur sa famille.

--Ah! vous tiez  la caisse derrire l'ascenseur. Mais j'ai d vous
payer bien des fois!...

--Oh! je vous aurais bien reconnue, disait Plauchut.

Elle essayait en vain de le faire parler d'autre chose que de son amour,
par condescendance et piti pour lui, tout en mnageant les convenances;
mais il y revenait sans cesse et trs habilement, peu  peu mme avec un
certain aplomb. Elle s'en irrita et l'vita autant qu'il tait possible.

Il la suivait des yeux allant et venant; il suivait son profil si pur,
le coussin de cheveux que sa coiffe comprimait; il aimait  voir agir si
adroitement ses deux beaux bras toujours blancs malgr le mtier qu'elle
faisait, et leur duvet blond o se jouait la lumire.

Son coeur battait quand elle approchait de son lit, ou parlait, et se
comprimait pniblement lorsqu'elle s'tait loigne.

Elle recourait  des combinaisons ingnieuses avec le mdecin pour que
ce ft lui qui ft le pansement de l'paule et non pas elle.

Quand Plauchut, qui jaunissait et perdait le boire et le manger, fut
assur qu'elle s'cartait de lui systmatiquement, il recourut, en
dsespr, aux grands moyens. Un matin que, le docteur tant absent, il
fallait bien qu'elle panst son paule, il la mit au courant des bruits
qui couraient sur elle.

--Vous mprisez mon amiti, dit-il; n'empche que les autres ne vous
diront pas ce que la conscience me commande de vous apprendre: un
complot se trame contre vous. Je vous avertis sans rancune.

--Sans rancune, dit-elle, il ne manquerait plus que a. S'il est vrai
qu'on clabaude contre moi, c'est  cause de vous: je l'avais bien
prvu...

--Oh! madame Vanves, je souffre!...

--Est-ce que votre blessure vous fait mal?

--Il s'agit bien de cela!...

Il l'avait nanmoins pique; et elle revenait vers lui afin de lui
extorquer quelques dtails. Les dames de la salle, dans leurs rapports
avec elle, lui faisaient mine plus charmante que jamais. Toutes piaient
madame Vanves lorsqu'elle causait avec celui qu'on nommait  prsent
son bless, et l'on et dit qu'elles chronomtraient le temps consacr
 l'paule par son infirmire.

Plauchut recueillait de ses camarades, blesss oisifs et ennuys, la
moisson de potins la plus abondante possible, afin de retenir madame
Vanves  son chevet. Il l'avait juge dure et impitoyable pour lui;
l'amour qu'il nourrissait pour elle ne l'empchait pas de trouver un
certain sel  lui dire des choses qui la mettaient en rage. Et puis,
pour lui, l'essentiel tait qu'elle ft l, qu'il la vt prs de lui,
qu'il la toucht presque, et qu'il la sentt suspendue aux choses qu'il
lui disait.

L'inconvnient tait qu' mesure qu'elle causait davantage, et  voix
basse, avec Plauchut, afin de se tenir informe, et puis, petit  petit,
par habitude, non seulement elle donnait prise  la calomnie des femmes,
mais elle enflammait Plauchut. L'infortun Plauchut, qui avait commenc
par ajouter  sa conversation un ou deux mots amers concernant le
malheur de son coeur, s'enhardissait  prsent jusqu' mailler tout son
discours d'aveux douloureux; et, durant le pansement quotidien, ou mme
dans le courant de la journe, il faisait accepter  son infirmire des
propos qui l'eussent indigne si elle ne se ft pas considre dsormais
comme attache par une sorte de complicit  son Plauchut. Le gaillard
ne se gnait pas, quel que ft le moment, d'adresser  son infirmire un
certain coup d'oeil o elle croyait comprendre, bonne me, qu'il venait
de recueillir une nouvelle concernant l'affaire qui la tourmentait; et
il lui murmurait tout simplement qu'il avait encore une fois rv d'elle
ou qu' cause d'elle il n'avait pas ferm l'oeil de la nuit; ou bien il
lui donnait  lire une lettre de sa vieille maman, o celle-ci faisait
remarquer  son garon bless qu'il donnait bien peu de dtails sur sa
sant et s'attardait d'une faon surprenante  parler de son infirmire:
Par qui tes-vous donc soigns? demandait avec mfiance la bonne
femme. Il trouvait, lui, la chose drle, mais la chose faisait rougir
madame Vanves sans la flatter aucunement.

Et les dames rivales ou mal intentionnes enregistraient de loin la
petite scne, finissaient par la connatre jusqu'en ses dtails. Ne
sait-on pas tout? Elles surent la rflexion de la mre.

Et la situation s'aggravait de ce que madame Vanves ayant effectivement
une assiduit particulire auprs de Plauchut, ses autres lits taient
jaloux. Ils taient jaloux sans mchancet, assurment, car ils aimaient
tous madame Vanves; mais cependant ils taient jaloux, prcisment parce
qu'ils l'aimaient. Et, sans croire que leurs dires pussent avoir la
moindre consquence, ils les joignaient aux caquetages des infirmires
de la salle 28 et de quelques autres.

Pendant ce temps-l, le vritable amoureux, Plauchut, qui
s'enhardissait, croyant avoir apprivois sa belle, Plauchut qui allait
mieux, qui se levait, qui faisait mouvoir son bras qui sortait en
promenade, qui mme faisait le mur avec agilit, aux heures non
rglementaires, Plauchut sautait hors du jardin de l'hpital, un beau
soir, aprs le souper, le personnel civil ayant rintgr son logis, et
s'en allait sonner tout droit chez madame Vanves.

Celle-ci ne put croire la description que lui faisait du soldat sa femme
de chambre; elle-mme alla voir  l'antichambre, reconnut son adorateur
embarrass et abti par son acte d'audace, ne sut tirer de lui aucune
explication plausible de sa venue, et, en un tournemain, le mit  la
porte.

De sorte que l'infortun Plauchut, baubi, honteux lui-mme de ce qu'il
avait os accomplir, et sous le coup de rencontrer  chaque pas quelque
sergent de la place, rintgra l'hpital plus tt, et de beaucoup, qu'il
n'avait pris ses dispositions pour le faire, et fut cueilli par
l'officier gestionnaire juste au moment o de son bras valide il
s'aidait  sauter la barrire.

--C'est vous, Plauchut. Vous tes sortant demain, avec quatre jours!...

Ce qui signifiait que le soldat Plauchut, quel que ft l'tat de sa
sant, serait dirig le lendemain matin sur son dpt o il aurait 
subir quatre jours de salle de police, et ce qui contenait implicitement
privation des sept jours de permission rglementaires lors de la sortie
de l'hpital.

Plauchut partit pour le lieu de son dpt, le lendemain matin  11 h.
30. Il eut encore le temps de voir madame Vanves procder dans la salle
 sa besogne ordinaire. Elle ne le regarda ni plus ni moins qu'elle ne
faisait de coutume, bien qu'elle ft informe de son dpart prcipit et
en connt la cause. Elle vint  lui pour le pansement de son paule. Il
eut un mouvement de rbellion; il ne voulait pas se laisser panser:

--A quoi bon, disait-il, puisque je vais me faire tuer!...

--Voyons! mon petit, c'est obligatoire: n'attirez pas l'attention du
major pour aggraver votre cas!...

--Mon cas!... Mon cas!... Qui est-ce qui en est la cause, de mon cas?

--Oh!... Plauchut!...

Alors Plauchut, tout  coup, se mit  pleurer comme un enfant. Il venait
de songer  l'normit du reproche qu'il faisait  son irrprochable
infirmire; et, en mme temps, il souffrait d'une violente irritation
nerveuse, et il songeait  son malheur  lui; car il tait vrai qu'il
aimait cette femme.

Il partit. Ce n'tait plus les dparts des premiers temps de la guerre,
alors qu'on accompagnait les hommes au chant de la _Marseillaise_.

Madame Vanves lui serra simplement la main; elle lui fit tout de mme un
petit cadeau, ce qui tait assez d'usage: un stylo de deux francs
soixante-dix.

Et, dans l'aprs-midi qui suivit le dpart de Plauchut, madame Vanves
arrivant  l'hpital fut arrte par le planton qui lui dit que le
mdecin-chef tait  son cabinet et dsirait lui parler.

Madame Vanves alla avec une grande tranquillit au cabinet du
mdecin-chef. Ce n'tait pas la premire fois que le mdecin-chef usait
de prtextes pour avoir avec elle un petit moment d'entretien. C'tait
un homme doux, presque timide, mari, pre de famille, mais visiblement
complaisant aux figures de femmes agrables.

Elle le trouva trs gauche: il se leva, dplaa des paperasses pour lui
offrir un sige, la pria de s'asseoir, lui demanda des nouvelles de sa
sant: les travaux de l'hpital ne la fatiguaient-ils pas? Il semblait
dsirer qu'elle lui rpondt qu'elle en tait excde. Elle dit qu'elle
en avait pris l'habitude, que cette vie active lui tait devenue comme
ncessaire et ajouta en souriant que, si jamais la guerre prenait fin,
elle en serait toute dcontenance:

--Qu'est-ce que je ferai, monsieur le mdecin-chef?

M. le mdecin-chef avait l'air de plus en plus incommod;  mesure qu'il
voyait de prs madame Vanves, il dsirait davantage continuer  la voir.
Il pensait lui aussi que si la guerre tait jamais finie il serait priv
de l'aimable vue de madame Vanves; mais il saisit cette ide fournie par
elle pour lui faire part de ce qu'il avait  lui dire et qui ne semblait
pas du tout facile.

--Je voudrais bien que la guerre ft finie, moi, dit-il; pour beaucoup
de raisons, mais  cause d'une entre autres. C'est que je serais par l
dispens de la mission pnible que j'ai  accomplir aujourd'hui...

--De quelle mission donc, monsieur le mdecin-chef?

--Eh bien, voil. Chre madame Vanves, vous voyez devant vous l'homme le
plus ennuy de cette maison o vous savez mieux que personne que les
souffrances sont nombreuses... Madame Vanves, je rends justice  votre
charitable dvouement,  votre zle,  votre assiduit et  l'habilet
dont vous avez fait preuve depuis dix mois dans cette maison;
mais...--hlas! il y a un mais!...--de nombreuses plaintes se sont
leves contre vous; je n'ai pas voulu d'abord les entendre, et puis
j'ai t contraint de le faire: vous tes bonne, madame; ne seriez-vous
pas par hasard bonne  l'excs?... Vous tes jeune aussi, et, j'ose le
dire sans croire vous offenser, charmante: ne seriez-vous pas trop
charmante!... Ah! c'est une question dlicate! Votre bont pour nos
blesss a pu vous entraner au del des limites rglementaires.--Oh!...
il ne s'agit que d'enfantillages, cela va sans dire; mais vous savez
comme en cette ruche bourdonnante, tout est rapidement amplifi,
dnatur mme.--Vos grces naturelles, eh! mon Dieu! elles ont pu agir 
votre insu!... Toujours est-il que je ne puis laisser passer, si minime
qu'il soit, le lger scandale qui s'est produit--car il s'est produit,
madame, et un bless a t renvoy ce matin  son dpt pour s'tre
vad hier de l'hpital et s'tre rendu chez vous... Il y a des
tmoins...

--Mais, monsieur le mdecin-chef!...

--Je vous arrte, madame! Je ne dresse point contre vous un acte
d'accusation auquel il soit permis de rpondre; personnellement, je me
porte garant de vos bonnes intentions et de votre innocence... Mais je
me trouve en face... comment dirai-je? d'un tat de surexcitation des
esprits qui cause le dsordre, et des faits patents me sont rapports
dont je ne retiens qu'un seul: vasion du bless et sa prsence
constate chez vous...

--C'est bien, dit madame Vanves en se levant: pour vous tmoigner ma
gratitude des mnagements que vous employez, monsieur le mdecin-chef,
je vous pargne d'ajouter que vous me mettez  la porte!...

--Mais, loin de moi, madame...

--Adieu, monsieur le mdecin-chef.

Le pauvre mdecin-chef tait un homme muni des meilleures intentions,
port naturellement  la complaisance envers madame Vanves, ennemi des
querelles, avant toute chose, ne voulant pas d'affaire; mais captif,
comme beaucoup de ses pareils, de certaines femmes, bonnes infirmires
ou non, qui, surtout aux premiers temps de la guerre, l'avaient aid de
leurs deniers  mettre debout sa formation sanitaire. Il cdait, comme
les indcis ou les faibles,  la pression de la majorit. Il tait fort
penaud dans l'occasion prsente, et il tait, lui, chef de l'hpital,
beaucoup plus ennuy que madame Vanves qu'il priait d'en sortir.

Elle le soulagea grandement en allant vite chercher ses vtements au
vestiaire et en repassant devant le planton pour rintgrer son
domicile.

Le dpart de madame Vanves fit une histoire dans l'hpital, qui,  elle
seule, mriterait d'tre raconte.

Trois ou quatre semaines aprs, le vaguemestre remettait au bureau de
l'hpital une lettre, crite au stylo, parvenue en franchise postale, 
l'adresse de Madame Vanves, infirmire. La lettre fut porte  la
villa qu'habitait la jeune femme expulse. Elle tait ainsi conue:

Madame,

Je vous cris cette petite lettre d'un boyau comme j'en ai tant vu
depuis le temps que c'est la mode pour nous d'y vivre. Vous en avez tant
entendu parler vous-mme que ce n'est pas la peine que je m'escrime 
vous dcrire mon terrier. Je vous dirai seulement que mon paule va
beaucoup mieux et ne me gne qu' certains moments o les ncessits de
la vie exigent de ma part un peu de gymnastique non sudoise, je vous
prie de le croire. Mais ce n'est pas a qui me chagrine, c'est de vous
avoir quitte un peu brusquement. La vie est dure et on ne fait pas
toujours ce qu'on voudrait par le temps qui court.

Je vous dirai, madame, que plutt que de moisir au dpt, j'ai prfr
retourner vous savez o. Ici on entend la musique, sapristi! et le temps
passe car on n'est pas sans occupation. Nous avons pris trois tranches
aux Boches avant-hier et nous sommes installs dans le dernier confort
moderne de ces messieurs auquel il n'y aurait rien  redire si ce
n'taient les poux que ces cocos-l cultivent comme le bl chez nous; on
les bat comme le grain et plus on en aplatit et plus il y en a. Mais je
vous fais faire la grimace et je vois bien que vous allez me maudire une
fois de plus: le sacr Plauchut ne vous fichera donc jamais la paix? Si,
madame, et quand vous recevrez cette lettre si jamais quelque bonne me
se trouve pour la prendre dans mon gilet et vous la mettre  la poste,
ledit Plauchut ne sera plus en passe de vous faire de la peine.

Madame Vanves, quelque chose me dit que je ne vais pas aller loin. Je
ne m'en chagrine pas, n'ayez crainte. Si j'tais encore  l'hpital, je
ferais peut-tre encore le lche, histoire de vous voir plus longtemps,
mais ici un peu de plus un peu de moins, c'est kif-kif. Aussi je ne me
mnage pas: j'ai dj eu quelques paroles de flicitations de mes
suprieurs--ah! nous sommes loin de l'officier gestionnaire!--et on m'a
mme laiss entendre que je serais cit. Tout a c'est bien peu de
chose! tre cit, gagner ses galons sur les champs de bataille, a ne
m'avancera pas beaucoup  vos yeux et a ne diminuera pas la distance
infranchissable qu'il y a de vous  moi. Mais si j'tais tu, madame
Vanves, si cette lettre, en vous parvenant--car c'est par l que vous
l'apprendrez--vous apprenait que je suis mort au champ d'honneur, comme
on dit, peut-tre que cette nouvelle, quoique bien banale encore, car il
y a tant de pauvres bougres qui se la brisent de cette faon-l tous les
jours, peut-tre tout de mme que vous jugeriez moins indigne l'audace
que j'ai de vous dire que je vous aimais... Pardon! je ne peux pas
encore aujourd'hui, sous les marmites qui font un boucan infernal autour
de moi, je ne peux pas m'empcher de vous rpter ce mot qui vous a tant
offense.

Vous me pardonnerez, vous ne me maudirez pas quand vous saurez que si
je meurs bien, c'est pour m'approcher de vous que je le fais. Oh!
j'entends d'ici, malgr le sale boucan--j'entends votre douce voix qui
me dit:

Mon petit, je ne suis pour rien l-dedans: c'est  son pays qu'on offre
sa vie... Pardi, je ne suis pas moins bon patriote qu'un autre; je sais
bien qu'il faut se faire hacher plutt que d'tre jamais Boche, mais
voyez-vous, madame Vanves, aprs dix  onze mois de tranches, on a
quelquefois besoin d'tre aid  se faire une raison; on a besoin de se
cramponner  une figure vivante:  un grand chef ou bien, comme je l'ai
lu dans les vieilles histoires,  sa Dame. Quand on sait qu'une figure
fameuse vous regarde, il n'y a pas  dire, on a plus de coeur  accomplir
la petite formalit. Moi, qu'est-ce que vous voulez? je suis n galant:
a n'tait pas mal vu autrefois,  ce qu'on assure, chez nos vieux
grands-pres franais; aujourd'hui, c'est diffrent: il faut se cacher
pour aimer la beaut. Tant pis! a sera donc en cachette de vous que je
ferai quelque chose de pas ordinaire, mais j'ai l'espoir que cette
lettre, en vous tant remise, vous dira que si je ne pouvais rien tre
pour vous de mon vivant, j'aurai eu du moins une minute--la dernire,
sans doute--o il n'tait pas indigne de vous, le pauvre Plauchut...

Excusez-moi, madame Vanves, le lieutenant commande d'avancer...




LE PRINCE BEL-AVENIR ET LE CHIEN PARLANT


Il tait une fois un Roi et une Reine, d'un ge avanc, et qui avaient
donn le jour  beaucoup d'enfants, tous plus beaux les uns que les
autres, vigoureux, de coeur bien plac, et habiles  l'art de la guerre,
certains, mme, fertiles en esprit. Eh bien! malgr des dons si
brillants chez ceux qui formaient l'espoir du royaume, malgr la bont
et la sagesse du Roi, les sujets se plaignaient de n'tre pas heureux.

Le bon Roi et la bonne Reine s'adressrent aux Fes qui taient encore
d'un utile secours dans ce temps-l, et l'une d'elles, nomme Maligne,
leur annona qu'ils auraient encore un fils qui ferait le bonheur d'un
chacun.

En effet, la Reine mit au monde un garon qui fut nomm le Prince
Bel-Avenir, puisqu'il devait apporter  tous un sort meilleur.

Le Prince tait videmment un cadeau du Ciel, mais,  l'examiner de
prs, il paraissait plutt vomi des gouffres de l'enfer, tant il tait
vilain et contrefait.

Il portait une bosse entre les deux paules, et non pas mme au milieu;
son ventre tait ballonn comme celui d'un crapaud qu'on retourne du
pied, et l'on et jur qu'il ne se tiendrait jamais qu' croupetons,
tant ses jambettes taient ingales. Quant au visage, autant vaudrait
n'en point parler, si l'on n'tait oblig de dclarer qu'un de ses yeux
semblait ne pas pouvoir se dtacher de l'Orient quand l'autre tait
attir,  la chute du jour, par le globe du soleil rflchi dans
l'tang.

Ni le Roi ni la Reine ne firent une trs bonne figure  la Fe Maligne,
qui avait prdit sa naissance, lorsqu'elle fut invite, selon l'usage,
au baptme du jeune Prince Bel-Avenir, et prie d'tre sa marraine.
Toutefois Maligne n'en prit point ombrage, et, posant un doigt sur le
front de son filleul, elle dclara qu'elle lui faisait le plus beau des
dons qu'aucun homme et jamais reu.

Ce n'est pas dommage, grommela dans sa barbe le vieux Roi, et voil un
don qu'on ne dira pas superflu!

Comme ce don ne consistait ni en or ni en pierres prcieuses, et que nul
ne le pouvait apercevoir ni palper, il n'y eut bientt qu'une pense par
tout le royaume:  savoir que la Fe Maligne s'tait une seconde fois
moque du vieux Roi et de la vieille Reine, et, si ce n'et t la
crainte, personne ne se ft priv de hausser les paules et d'inscrire
des brocards sur les monuments publics. A la vrit, tout le monde ne
s'en priva pas.

       *       *       *       *       *

Le Prince Bel-Avenir grandit, si l'on peut dire, en ge du moins, car
pour le reste c'est  peine s'il gagnait quelques pouces de taille. Mais
aussitt qu'il eut appris l'usage de la parole, voil qu'il se mit 
amuser sa nourrice et les gens du Palais, et jusqu'aux petits enfants
qu'on lui donnait pour compagnons de jeux, par l'ingniosit qu'il avait
 tirer parti de la moindre chose, ft-ce de rien. Non pas qu'il agent
des brindilles de bois pour construire des chariots, difit des moulins
ou mt en branle des mcaniques tires des dcoupages de botes 
sardines o  gteaux secs. Non, ces ressources puriles-l taient
connues bien avant lui. Mais vous lui donniez par exemple une allumette,
il y voyait un oblisque de vingt mille pieds cubes et recouvert
d'inscriptions qu'il dchiffrait  plaisir; d'une pantoufle, il faisait
l'antre o Hercule habite; et un cent d'pingles piques sur leur pelote
suffisait pour qu'il vous ft croire qu'une ville tait l avec ses
tours, ses beffrois tintants et les innombrables chemines o cuisaient
des repas gigantesques. Il ddaignait les jouets magnifiques dont la
Reine lui faisait prsent, et,  plat ventre sur le sol, il soufflait
dans la rainure du parquet en soulevant la poussire et,  entendre son
commentaire, vous juriez assister  l'explosion d'une cargaison de
ptrole dans les docks du pays ennemi. Le Prince tait encore une sorte
de marmot, qu'il avait la rputation de raconter des histoires
auxquelles tout le monde, du petit au grand, se laissait prendre.

Ces histoires volaient de bouche en bouche. On les sut par coeur, et l'on
y avait un got trs vif, parce qu'elles vous tiraient hors des
spectacles que l'on voit tous les jours. Elles exaltaient les hauts
faits de hros passs ou  venir, s'inspiraient de guerres horrifiques,
ou bien, et c'est ce qui tait le plus surprenant, narraient tout
simplement des aventures btes comme chou, d'un berger et d'une bergre
gardant cte  cte leurs moutons, et qui, s'tant souri un beau jour,
s'pousaient et avaient beaucoup d'enfants... Il est, en effet,
extraordinaire que les histoires les plus unies et les plus dpourvues
d'incidents puissent avoir autant de prix que les machinations
insenses.

Le Roi remarqua qu'il y avait beaucoup moins d'meutes dans le pays, et
que les Cahiers adresss annuellement par ses prfets taient bien moins
chargs de plaintes que par le pass. Bien entendu, il ne manquait pas
d'attribuer ces rsultats  sa bonne administration, qui tt ou tard
devait porter ses fruits. Lui-mme se trouvait fort ragaillardi en sa
vieillesse; il mangeait plus copieusement et dormait dur. Comme le
dernier de ses sujets, il se dlectait aux rcits qui couraient le
royaume, que l'on mettait  et l en musique, transportait sur les
trteaux en les dfigurant du tout au tout, et que de charmants jeunes
gens venaient chantonner pendant les repas.

Mais, comme ce n'tait pas alors la coutume de faire remonter l'honneur
de ces distractions toutes nouvelles  celui qui les avait inventes, il
va sans dire que le jeune Prince n'en retirait aucun avantage. Le Roi ne
voyait en ces imaginations que jongleries, n'en savait nul gr  son
fils dernier-n, et celui-ci mme, lorsque lui revenait toute cette
littrature populaire, ne se souvenait seulement pas qu'il en tait
l'auteur.

       *       *       *       *       *

Il faut, chacun le sait, que les princes se marient. Lorsque l'ge fut
venu pour Bel-Avenir de prendre femme, on lui donna une engageante
escorte, afin de rehausser sa chtive mine par tous les pays o il
voyagerait en qute d'une jeune princesse digne de son rang. Il en
trouva plusieurs qu'il et pouses volontiers, car il ne manquait pas,
 premire vue, de leur prter cent qualits qui n'taient pas les
leurs, tant il crait facilement. Mais hlas! elles ne faisaient pas de
mme, et, quelles que fussent sa gentillesse et sa fine manire de dire,
aussitt qu'elles jetaient les yeux sur sa bosse, les unes ne pouvaient
se retenir de pouffer et les autres de faire des grimaces ou contorsions
fort dsobligeantes pour le prtendant; finalement, toutes viraient sur
le talon et s'en allaient mignardiser avec quelque belltre imbcile. Le
pauvre Prince en souffrait fort, bien qu'il ne vt pas souvent les
choses telles qu'elles sont, mme les mauvaises, mais il les voyait
pires quelquefois.

Cependant, une de ces nobles filles, la Princesse Alice, qui n'avait pu
consentir  l'pouser, lui avait fait cadeau, en souvenir des
spirituelles choses qu'il avait su lui dire et pour adoucir son refus,
d'un petit chien, blanc comme la neige, et nomm Parlant  cause de la
facult qu'il avait de s'exprimer comme un homme.

Sur le chemin du retour, le Prince, qui ne rapportait que de gros
chagrins et le petit toutou de la Princesse Alice, s'entretint du moins
avec celui-ci. Et Parlant, qui avait plus de libert qu'un courtisan,
lui dit un jour:

--Prince, n'est-il pas tonnant que vous puissiez transformer le monde
par votre gnie et que vous ne songiez seulement pas  faire de vous un
dandy propre  tourner toutes les ttes? Au surplus, vous avez fait le
bonheur de tout le royaume, en inventant des fictions qui le dtournent
de lui-mme: n'est-il pas juste que vous fassiez le vtre,  prsent,
par quelque habile travestissement?

--Mon cher Parlant, dit le Prince, il est bien vrai que je n'ai jamais
song  faire de moi un homme diffrent de ce que je suis. Mais, quand
j'aurais le pouvoir d'accomplir cette mtamorphose,  quoi me
serait-elle bonne? La femme qui m'aimerait  cause de ma tournure serait
une sotte, et elle ne me plairait point...

--Voire... dit Parlant. En tout cas rien ne cote d'essayer.

--Non, ma foi, dit le Prince. Aussi bien, comme vous l'avez remarqu
sans doute, je n'ai aucun pouvoir merveilleux sur les choses; je n'agis
que sur l'esprit: si j'ai t sans force sur les Princesses, c'est
qu'elles n'en ont pas, mon ami!

--Que Dieu vous pardonne ce blasphme, dit Parlant. La Princesse Alice a
autant d'esprit que faire se peut pour une femme, mais elle est femme et
soumise, comme ses pareilles, au prjug: que votre taille--dont la
sinuosit n'est pas, certes, sans agrment, mais ne se trouve pas
conforme  la monotone stature de la jeunesse--que votre taille, dis-je,
soit tout  coup redresse, et le coeur de la Princesse Alice battra pour
vous, j'en fais serment!

--Ah! ah! dit le Prince--qui n'tait malgr tout qu' demi satisfait que
l'on ft allusion  son infirmit--vous ne m'entendez point, mon pauvre
Parlant! Songez, je vous prie, que j'ai russi, en rpandant de beaux
mensonges parmi les hommes,  faire que ceux qui ne voyaient que la
triste ralit jurent aujourd'hui par des billeveses de mon cru, et
plus fortes dsormais sur leur tat et sur leurs moeurs que les faits les
mieux contrls; et j'irais, aprs un tel prodige, recourir au procd
grossier qui consiste  modifier la ligne d'une chine! Vous avez
l'usage de la parole de l'homme, mon petit, mais permettez-moi de vous
le dire, je reconnais en vous l'me d'un chien!

--Bon, bon! dit Parlant, beaucoup moins susceptible qu'un homme,
laissons cela. Qui vivra verra. En attendant, sachez, Prince, que
l'usage de la parole de l'homme m'altre beaucoup: j'ai la langue sche
comme la semelle d'une pantoufle, et je vous prie de ne pas trouver
mauvais que j'aille jusqu' la fontaine que voil...

On tait en un endroit bois, et, auprs d'un rocher, sourdait une
claire fontaine au bruit cristallin, qui se rpandait en un mince
ruisseau garni d'une cressonnire apptissante. Le Prince et toute sa
suite, comme le toutou, furent trs contents de pouvoir se reposer l,
boire dans le creux de la main, manger le cresson glac,  la saveur
amre, et improviser plus loin un abreuvoir pour les montures.

--coutez! dit tout bas Parlant  l'oreille du Prince, n'est-il pas vrai
que nous nous sommes tous trs bien trouvs de cette halte  la fontaine
et que nous voici amplement refaits pour une nouvelle tape?

--Cela n'a rien d'extraordinaire, dit le Prince, qui demeurait d'humeur
chagrine. Les sources ne sont pas rares en ces rgions, et chacune
d'elles nous et offert le mme rconfort...

--Sans doute, sans doute! dit Parlant; mais j'ai mon ide, tout chien
que je suis. Que vous coterait-il, Prince, de composer un pome de
quelques strophes sur cette fontaine pareille aux autres, o vous la
loueriez, par exemple, d'avoir fait de voyageurs gars et accabls, une
troupe vaillante et capable de retrouver son chemin?

--Cela n'est pas compromettant, en effet, dit le Prince.

Et il se mit aussitt  composer plusieurs stances, comme il s'en est
fait beaucoup depuis, en l'honneur des fontaines. Parlant les rpta
aussitt, et toute la suite de les psalmodier en cheminant, et les
paroles harmonieuses en demeuraient dans les chaumires et dans les
villages.

Mais Parlant, dont l'audace tait celle d'un petit chien favori, ne se
gna bientt plus pour transposer  sa guise le sens des paroles
rythmes par son matre, et l'on n'avait pas fait trois lieues dans la
fort, qu'il tait avr, parmi toute la suite et pour les bcherons et
villageois dont on faisait la rencontre, que la fontaine o le Prince
Bel-Avenir s'tait assis, avait la vertu de rendre la jeunesse aux
vieillards, la beaut aux disgracis et la taille droite et lance aux
bossus.

Le paradoxe tait cruel et et certainement t tax de mauvais got
s'il ft provenu de toute autre part que de celle d'un chien auquel on
passait ses fantaisies, et le refrain tait plaisant  entendre pour
ceux qui voyaient  la tte de la compagnie revenant de ladite fontaine
merveilleuse l'infortun Prince, fort laid et gibbeux. Mais la brillante
jeunesse qui l'accompagnait avait grand besoin de divertissement, et
lui-mme, quoiqu'il s'en dfendt, tait d'une indulgence dbonnaire
pour tout ce qui venait de Parlant, comme en gnral pour tout ce qui
lui rappelait la Princesse Alice...

Le fait est que, de retour au palais du Roi et de la Reine, le Prince
Bel-Avenir et probablement succomb  la mlancolie, si ce n'et t
que Parlant l'obligeait de temps en temps  sourire par ses rflexions
intempestives, par mille facties, et par les souvenirs qu'il voquait
du pays d'Alice.

Ce diable de Parlant, cela va sans dire, n'avait pas t sans produire
un grand effet sur les petites chiennes des dames de la Cour; il avait
promptement pris mnage et fond une aimable famille. Comme la mre de
cette marmaille tait mouchete de noir et de blanc, la moiti environ
de la porte, incline du ct maternel, tait macule comme un
essuie-plume et aboyait  qui mieux mieux; le reste, tenant du pre,
avait la candeur de la neige, et parlait.

Aussitt que le fils an de Parlant, qui tait blanc et disert autant
que lui, avait t en ge de comprendre les choses un peu subtiles, son
papa l'avait envoy, avec des instructions secrtes,  la cour de la
chre Princesse Alice. Celle-ci n'ayant plus voulu s'en dfaire, tant
elle le trouvait agrable, le fils de Parlant, pour correspondre avec
son pre,--car si ces chiens parlaient, ils n'crivaient pas,--s'tait
ht de fonder l-bas  son tour une famille, et lui avait renvoy son
fils an, galement blanc et parlant, et muni aussi d'instructions
secrtes.

Tout cela n'avait pas demand un temps dmesurment long, mais suffisant
pour que la tristesse du Prince contrefait s'accrt du dpit de ne point
trouver femme et du regret tout particulier d'avoir t conduit par une
Princesse gracieuse au possible,  qui il devait son ami Parlant et
toute la famille de Parlant.

--C'est une sotte! rptait-il, lorsque son chien l'entretenait de la
Princesse Alice.

--Voire... disait finement Parlant, en frtillant de la queue.

--Une petite cruche, vous dis-je!

--Voire... voire..., rptait le mystrieux Parlant.

       *       *       *       *       *

Pour s'occuper, le Prince improvisait des rcits et des chants d'une
couleur assombrie et d'un ton larmoyant. Et, chose curieuse, ces
fictions, mme dsoles, produisaient dans le peuple un contentement non
moindre que celui qu'avaient sem les vigoureux chants piques
d'autrefois. Chose plus trange encore, le Prince ne trouvait quelque
apaisement qu' s'entendre rpter, sur un mode lamentable, les plus
dsesprs d'entre eux. Et, pour ces chants-l, tout de mme que pour
les prcdents, il les coutait comme s'il les et ignors compltement,
et il les commentait de la mme faon que s'ils n'eussent pas t de
lui.

Parlant, qui avait remarqu de longtemps ce phnomne, et tait devenu
un chien trs avis, disait:

Le pcher ne reconnat pas ses fruits: ils tombent au pied du tronc, y
pourrissent, et servent d'aliment  la racine pour la pousse du
printemps nouveau...

Mais le Prince lui-mme commenait  le traiter de vieux chien un peu
raseur.

Cependant Parlant dit un jour:

--Prince, il n'est bruit dans tout le royaume que d'une fontaine qui
rend la jeunesse aux vieillards, la beaut aux disgracis, et une taille
droite et lance aux bossus!

--Allons donc! fit le Prince.

--Prince, il n'est pas un des sujets de votre auguste pre qui ne tienne
le fait pour certain.

--Il n'est donc pas un des sujets de mon pre qui soit,  l'heure qu'il
est, vieux, dcrpit et mal tourn?

--Prince, c'est que tous n'ont pas le moyen d'aller  la fontaine!

--Ah! Et comment pas un d'eux ne m'a-t-il inform des vertus de cette
eau?

--Prince, les petits sont timides parfois devant les grands; ajoutez
qu'ils vous aiment, vous trouvent parfaitement  leur got et ne croient
pas que l'aventure ait intrt pour vous...

--Et toi, tu ne m'aimes donc pas? Tu ne me trouves pas  ta convenance?

--Moi, si fait! Prince, mais...

--Mais... mais... Je ne me soucie de l'opinion de personne, sache-le
bien!

--Voire... dit Parlant, en balayant le sol de la queue, comme une
coquette, d'un tour de reins, fait virevolter la trane de sa robe.

--Oh! je ne veux pas te contrarier, dit le Prince. Je crois discerner, 
tes faons, que tu as envie de faire un voyage... Parbleu! c'est cela...
Tu veux aller boire de l'eau frache  cette fontaine dont on ne cesse
de te vanter le got: tu deviens si friand des bonnes choses! Allons,
partons! Mais c'est bien pour te plaire... Connais-tu le chemin, au
moins?

       *       *       *       *       *

Parlant connaissait admirablement le chemin. Il conduisit son matre 
la fontaine sans l'garer une seule fois. Et le trajet parut court,
parce que Parlant avait mis l'entretien sur le sujet de la Princesse
Alice. Il en avait tellement exalt les vertus  tous que la cour du
Prince Bel-Avenir la tenait pour la merveille des Princesses. Il n'y
avait que le Prince Bel-Avenir qui pt dire d'elle de temps en temps:
C'est une sotte! C'est une petite cruche!

N'empche qu'il demeurait songeur, tout en niant les vertus de la
Princesse Alice comme celles de la fontaine o il allait, et il n'tait
pas fch que l'entretien ft remis sur la Princesse Alice; et il ne
manquait pas non plus d'tre fort mu en approchant de la fontaine.

On arriva enfin  cette fontaine qui rendait jeunesse aux vieillards,
beaut aux disgracis et taille droite et lance aux bossus. Tout le
monde, le long du chemin, avait confirm le bruit. Le Prince, qui
n'avait pas la berlue, avait parfaitement reconnu le chemin par lui
parcouru peu de temps auparavant, et il reconnut non moins exactement la
fontaine sortant en mince filet du rocher et se rpandant en un ruisseau
tout hriss des houppes frises de la cressonnire.

Il but de l'eau, cependant que son coeur battait violemment. Et, tout
aussitt, il se sentit grandir de trois pieds et droit comme le ft d'un
sapin. Il se pencha sur le miroir que l'eau formait dans une vasque
naturelle et se jugea parfaitement beau de visage.

--C'est fait! dit simplement Parlant.

--Mais, comment se fait-il, lui demanda le Prince  l'oreille, que tous
ces gens qui m'environnent ne poussent pas la plus petite exclamation?

--C'est par la mme raison, dit Parlant, qu'ils se sont abstenus de rien
dire avant que la chose ne ft accomplie...

Mais, pendant que le Prince, devenu soudain beau et bien fait, se tenait
le menton en rflchissant, voil que, de derrire le rocher, sortit un
petit chien, tout semblable  Parlant, et qui prcdait de quelques
sauts une dame en tous points belle et orne, et qui n'tait autre que
la gracieuse Princesse Alice.

Parlant, le pre, et Parlant, le fils, changrent quelques propos 
voix basse. C'taient eux, les coquins de chiens, qui avaient organis
ce rendez-vous.

Le Prince salua fort courtoisement la Princesse. Et ds que celle-ci vit
Bel-Avenir si beau, si admirablement pris en toute sa tournure, elle lui
dit des paroles de bienvenue qu'il jugea d'une dlicatesse et d'un choix
exquis. Ils causrent, pendant que Parlant, le pre, et Parlant, le
fils, qui avaient amen chacun une partie de sa famille, se
prsentaient, s'embrassaient abondamment et avec effusion et faisaient
grand vacarme ainsi que les suites du Prince et de la Princesse.

La Princesse trouvait le Prince le plus bel homme qu'elle et jamais vu.

--Eh bien! dit Parlant, s'adressant  son matre, comment la
trouvez-vous?

--Elle est la femme la plus intelligente qui soit au monde!

--Il faut la demander en mariage.

--C'est une chose convenue dj, dit le Prince, et nous venons de
prendre date.

Parlant se hta d'annoncer cette bonne nouvelle  son fils. Tous deux
frtillrent de la queue. Quant  leurs visages de chiens, on ne savait
pas bien s'ils souriaient ou s'ils taient srieux; car ils refltaient
les choses  leur manire.

Quelqu'un entendit que Parlant, le pre, avait dit:

_Les hommes, mon fils, sont de fort curieuses btes: il leur sort du
cerveau d'tranges filets  prendre les papillons, et ils ne sont
compltement heureux que lorsqu'ils s'y sont laiss prendre
eux-mmes..._

Et maintenant il y aurait  dcrire les noces splendides de Bel-Avenir
et d'Alice, auxquelles fut invite, comme de juste, la Fe Maligne, et
qui eurent ceci de remarquable, entre toutes les noces, que l'on y admit
une tribu de petits chiens. Et ceux-ci n'y furent certes infrieurs 
personne dans l'art de manger, de bavarder et de dauber le prochain.





End of the Project Gutenberg EBook of Le bonheur  cinq sous, by Ren Boylesve

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BONHEUR  CINQ SOUS ***

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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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