The Project Gutenberg EBook of La race future, by Edward Bulwer Lytton

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Title: La race future

Author: Edward Bulwer Lytton

Commentator: Raoul Frary

Release Date: March 25, 2009 [EBook #28412]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RACE FUTURE ***




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EDWARD BULWER, LORD LYTTON.

LA

RACE FUTURE.

PRFACE

PAR

RAOUL FRARY.

PARIS

E. DENTU, DITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES

3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL

1888

DDI  MAX MLLER

EN TMOIGNAGE DE RESPECT ET D'ADMIRATION.





PRFACE.


Le livre que nous avons sous les yeux est bien un roman, mais ce n'est
pas un roman comme les autres, car l'auteur s'est propos de nous
raconter non ce qui aurait pu arriver hier, ou autrefois, mais ce qui
pourrait bien arriver dans quelques sicles. Les moeurs qu'il dpeint
ne sont pas les ntres, ni celles de nos anctres, mais celles de nos
descendants. Il imagine bien une petite fable  la Jules Verne, et
feint de supposer que la Race future existe ds maintenant sous
terre et n'attend, pour paratre  la lumire du soleil et pour nous
exterminer, que l'heure o elle trouvera son habitation actuelle trop
troite. Mais cet artifice de narration ne trompe personne, et il est
vident que Bulwer Lytton a voulu nous donner une ide de la faon de
vivre et de penser de nos arrire-neveux.

C'est l une ambition lgitime, quoique l'entreprise soit
singulirement hardie. Il est permis de chercher  deviner ce que
l'avenir rserve  notre espce. On connat le chemin qu'elle a
parcouru; on peut dire o elle va. Sans doute on risque fort de se
tromper, mais un romancier ne rpond pas de l'exactitude de ses
tableaux et de ses rcits; on ne lui demande qu'un peu de
vraisemblance. Quelquefois mme on est moins exigeant et l'on se
contente d'tre amus. _Les Voyages de Gulliver_ manquent absolument
de vraisemblance, ce qui ne les empche pas d'tre un chef-d'oeuvre
souvent imit, jamais gal. Il est vrai que les fictions de Swift ne
sont que des vrits dguises et grossies, et qu'il a crit sous une
forme divertissante la plus amre satire qu'on ait jamais faite d'un
peuple, d'un sicle, et mme du genre humain.

L'auteur de la Race future a d penser  son illustre devancier, car
son hros est, chez les hommes du vingt-cinquime ou du trentime
sicle, ce que Gulliver lui-mme est chez les chevaux du pays des
Houyhnms, le reprsentant d'une civilisation infrieure, un barbare
ignorant et corrompu en excursion chez les sages. Il y a seulement
cette diffrence que les chevaux de Swift ne sont que vertueux et
heureux, tandis que les Vril-ya de Bulwer sont, en outre, fort
savants. La vertu et le bonheur ne nous donneraient plus l'ide d'une
supriorit complte si l'on n'y joignait une grande puissance
industrielle fonde sur une connaissance approfondie des secrets de la
nature. Le monde a march, depuis le temps de la reine Anne, et on ne
se moque plus des mules de Newton; c'est au contraire sur eux que
l'on compte pour changer la face des choses.

Mais il est bien malais d'imaginer des hommes infiniment plus savants
que nous: les grandes dcouvertes ne se devinent qu' moiti. Il est,
au contraire, facile d'imaginer des hommes meilleurs que nous; les
modles abondent sous nos yeux, et le peintre de l'idal trouve dans
la ralit tous les lments du tableau qu'il veut tracer. Quand
Bulwer suppose que nos descendants seront matres d'un agent
infiniment plus subtil et plus fort que l'lectricit, et qu'ils
auront perfectionn l'art de construire des automates jusqu' peupler
leurs habitations de domestiques en mtal, on est tent de le trouver
bien tmraire. Mais quand il nous montre une socit o la guerre est
inconnue, o personne n'est pauvre, ni avide de richesses, ni
ambitieux, o l'on ne sait ce que c'est qu'un malfaiteur, nous
demeurons tous d'accord que c'est l une socit parfaite.
Malheureusement l'auteur ne prouve pas que les merveilleux progrs
scientifiques qu'il est permis d'esprer doivent avoir pour
consquence un progrs non moins admirable de la moralit humaine, ni
que les hommes soient assurs de devenir plus raisonnables que nous
quand ils seront devenus bien plus savants.

Comme un roman n'est pas une dmonstration, l'auteur n'tait pas
oblig de nous persuader que les choses se passeront exactement comme
il l'admet. Il aurait d'ailleurs pu rpondre que l'humanit est libre
et qu'elle fera peut-tre de sa libert un excellent usage. Il
n'affirme pas qu'elle sera un jour aussi raisonnable qu'il dpeint les
Vril-ya: mais cela dpend d'elle, et il appartient aux philosophes de
bien tracer le tableau d'une idale flicit pour l'encourager 
marcher d'un pas plus rapide dans la voie qui y conduit.

Assurment Bulwer a voulu nous reprsenter un tat de civilisation o
les hommes jouiraient de la plus grande somme de bonheur que comporte
leur condition mortelle; il a voulu aussi nous apprendre quelles sont
les conditions de cet tat suprieur, sur quelles institutions et sur
quelles croyances doit tre fonde la cit de ses rves. Il a crit
son Utopie, comme tant d'autres, comme Platon, comme Thomas Morus,
comme Fnelon, comme Fourier. Il n'a pas non plus chapp aux piges
o sont tombs ses devanciers. Il n'accomplit que la moiti de sa
tche, et nous donne bien l'ide d'une humanit parfaitement sage,
mais non d'une humanit parfaitement heureuse.

Les Vril-ya ont peu de besoins, et la satisfaction de leurs besoins
leur cote peu d'efforts; l'outillage de l'industrie est si
perfectionn, que le travail est rserv aux seuls enfants. Les
adultes n'ont rien  faire, pas de luttes  soutenir, pas de dangers 
viter. Ils se promnent; ils causent; ils se runissent dans des
festins o rgne la sobrit; ils entendent de la musique et respirent
des parfums. Comme ils doivent s'ennuyer! Ils n'ont ni les motions de
la guerre, ni les plaisirs de la chasse, car ils sont trop doux pour
s'amuser  tuer des btes inoffensives. Ceux d'entre eux qui ont
l'esprit aventureux peuvent fonder des colonies, mais ils ne courent
aucun risque, et, d'ailleurs, la place finira par leur manquer. Ou
bien ils s'appliquent  inventer des machines nouvelles et  faire
avancer la science, ce qui ne doit pas tre  la porte de tout le
monde, dans une civilisation dj si savante et si bien outille. Ils
n'ont mme pas une littrature trs florissante et sont obligs de
relire les anciens auteurs pour y trouver la peinture des passions
dont ils sont exempts, des conflits qui ne sont plus de leur sicle.
Cette tranquillit d'me se reflte sur leur visage qui a quelque
chose d'auguste et de surhumain, comme le visage des dieux antiques;
ce sont des hommes de marbre. Ils ne vivent pas.

Des hommes mdiocres ont pu dcrire l'enfer d'une manire saisissante;
le gnie mme est impuissant  donner une ide du paradis, qu'on le
place sur cette terre ou dans une autre vie. C'est que le bonheur
suppose l'effort et la lutte: or il n'y a pas d'effort sans obstacle,
de lutte sans adversaire. Nous ne pouvons pas, tels que nous sommes,
imaginer la flicit dans le repos perptuel, sans combat et sans
risque, c'est--dire sans le mal. Une socit pourvue d'institutions
et de moeurs idales, supprimant ou rduisant  l'extrme le risque et
le mal, assurerait  ses membres un bonheur que notre raison peut  la
rigueur concevoir, mais qui chappe compltement  notre imagination.
Supprimez par la pense le chien, le loup et le boucher; supposez un
printemps perptuel et des prs toujours verts sous un soleil toujours
modr: les moutons ne nous ferons pas encore envie. Or on a beau
faire: il y a toujours dans le paradis un peu de moutonnerie, mme
quand on y met beaucoup de musique, beaucoup de parfums, et toutes les
merveilles de la mcanique.

Parfois, quand nous sommes fatigus, quand nous sommes indigns, quand
nous sommes dcourags, nous rvons un monde meilleur, o le travail
soit facile, o l'on n'prouve point de dsir qui ne soit satisfait,
et d'o l'injustice soit rigoureusement bannie. C'est ainsi que le
matelot, las d'tre ballott par les vagues, rve les loisirs et la
scurit de la terre ferme; mais ds qu'il se sera refait, il voudra
de nouveau s'embarquer: le danger et la peine l'attirent bien vite;
s'il se rsigne  ne plus quitter le sol, c'est qu'il est vieux et
us. Quand les annes l'attacheront au rivage, il enviera le sort de
ses enfants; il enviera leurs souffrances et leurs prils, leurs
courtes joies et leurs longs labeurs. Il rvera encore, mais avec
tristesse, avec de poignants regrets: il rvera au temps o il
hasardait sa vie pour conqurir ce repos maintenant odieux.

Un jour, peut-tre, l'humanit, assagie et pacifie, se souviendra de
nos sicles de lutte et d'agitation. Alors les jeunes gens se
plaindront de n'tre pas ns dans un sicle plus troubl, de ne
pouvoir dpenser leur force, de ne point trouver d'adversaires 
combattre, d'obstacles  vaincre, d'aventures  courir. Les hommes
perfectionns de Bulwer porteront envie aux barbares que nous sommes.
Ils se plaindront plus justement que Musset, d'tre venus trop tard
dans un monde trop vieux.

Si l'auteur de la Race future n'a pas mieux russi que ses illustres
devanciers  exciter notre enthousiasme en faveur de cet idal qui ne
reste sduisant que quand il reste vague, qui plit et s'efface ds
qu'on veut l'enfermer en des contours prcis, il a pourtant crit un
livre singulirement intressant, qui amuse l'imagination et qui fait
penser. Il soulve, en passant, bien des questions; il pose bien des
problmes: s'il ne les rsout pas toujours  notre gr, il nous donne
du moins le plaisir de voyager rapidement  travers les ides, les
systmes, les thories de la morale. Ajoutons que, dans un temps o
les Anglais paraissent enclins  admirer presque exclusivement les
triomphes de la force et les exploits de la conqute, on est heureux
de voir passer dans notre langue un livre crit par un illustre
crivain anglais, pour tracer et faire aimer l'image d'une
civilisation fonde sur la justice, la paix et la fraternit.

RAOUL FRARY.

LA RACE FUTURE.




I.


Je suis n  ***, dans les tats-Unis d'Amrique. Mes aeux avaient
migr d'Angleterre sous le rgne de Charles II et mon grand-pre se
distingua dans la Guerre de l'Indpendance. Ma famille jouissait donc,
par droit de naissance, d'une assez haute position sociale; comme elle
tait riche, ses membres taient regards comme indignes de toute
fonction publique. Mon pre se prsenta une fois aux lections pour le
Congrs: il fut battu d'une faon clatante par son tailleur. Ds lors
il se mla peu de politique et vcut surtout dans sa bibliothque.
J'tais l'an de trois fils et je fus envoy  l'ge de seize ans
dans la mre patrie, pour complter mon ducation littraire et aussi
pour commencer mon ducation commerciale dans une maison de Liverpool.
Mon pre mourut quelque temps aprs mon vingt et unime anniversaire;
j'avais de la fortune et du got pour les voyages et les aventures; je
renonai donc pendant quelques annes  la poursuite du tout-puissant
dollar, et je devins un voyageur errant sur la surface de la terre.

Dans l'anne 18.., me trouvant  ***, je fus invit par un ingnieur,
dont j'avais fait la connaissance,  visiter les profondeurs de la
mine de ***, dans laquelle il tait employ.

Le lecteur comprendra, avant la fin de ce rcit, les raisons qui
m'empchent de dsigner plus clairement ce district, et me remerciera
sans nul doute de m'tre abstenu de toute description qui pourrait le
faire reconnatre.

Permettez-moi donc de dire, le plus brivement possible, que
j'accompagnais l'ingnieur dans l'intrieur de la mine; je fus si
trangement fascin par ses sombres merveilles, je pris tant d'intrt
aux explorations de mon ami, que je prolongeai mon sjour dans le
voisinage, et descendis chaque jour dans la mine, pendant plusieurs
semaine, sous les votes et les galeries creuses par l'art et par la
nature dans les entrailles de la terre. L'ingnieur tait persuad
qu'on trouverait de nouveaux filons bien plus riches dans un nouveau
puits qu'il faisait creuser. En forant ce puits, nous arrivmes un
jour  un gouffre dont les parois taient denteles et calcines comme
si cet abme et t ouvert  quelque priode loigne par une
ruption volcanique. Mon ami s'y fit descendre dans une cage, aprs
avoir prouv l'atmosphre au moyen d'une lampe de sret. Il y
demeura prs d'une heure. Quand il remonta, il tait excessivement
ple et son visage prsentait une expression d'anxit pensive, bien
diffrente de sa physionomie ordinaire, qui tait ouverte, joyeuse et
hardie.

Il me dit en deux mots que la descente lui paraissait dangereuse et ne
devait conduire  aucun rsultat; puis, suspendant les travaux de ce
puits, il m'emmena dans les autres parties de la mine.

Tout le reste du jour mon ami me parut proccup par une ide qui
l'absorbait. Il se montrait taciturne, contre son habitude, et il y
avait dans ses regards je ne sais quelle pouvante, comme s'il avait
vu un fantme. Le soir, nous tions assis seuls dans l'appartement que
nous occupions prs de l'entre de la mine, et je lui dis:--

--Dites-moi franchement ce que vous avez vu dans le gouffre. Je suis
sr que c'est quelque chose d'trange et de terrible. Quoi que ce
soit, vous en tes troubl. En pareil cas, deux ttes valent mieux
qu'une. Confiez-vous  moi.

L'ingnieur essaya longtemps de se drober  mes questions; mais, tout
en causant, il avait recours au flacon d'eau-de-vie avec une frquence
tout  fait inaccoutume, car c'tait un homme trs sobre, et peu 
peu sa rserve cessa. Qui veut garder son secret devrait imiter les
animaux et ne boire que de l'eau.

--Je vais tout vous dire,--s'cria-t-il enfin.--Quand la cage s'est
arrte, je me suis trouv sur une corniche de rocher; au-dessous de
moi, le gouffre, prenant une direction oblique, s'enfonait  une
profondeur considrable, dont ma lampe ne pouvait pntrer
l'obscurit. Mais,  ma grande surprise, une lumire immobile et
clatante s'levait du fond de l'abme. tait-ce un volcan? J'en
aurais certainement senti la chaleur. Pourtant il importait absolument
 notre commune scurit d'claircir ce doute. J'examinai les pentes
du gouffre et me convainquis que je pouvais m'y hasarder, en me
servant des anfractuosits et des crevasses du roc, du moins pendant
un certain temps. Je quittai la cage et me mis  descendre.  mesure
que je me rapprochais de la lumire, le gouffre s'largissait, et je
vis enfin, avec un tonnement que je ne puis vous dcrire, une grande
route unie au fond du prcipice, illumine, aussi loin que l'oeil
pouvait s'tendre, par des lampes  gaz places  des intervalles
rguliers, comme dans les rues de nos grandes villes, et j'entendais
au loin comme un murmure de voix humaines. Je sais parfaitement qu'il
n'y a pas d'autres mineurs que nous dans ce district. Quelles taient
donc ces voix? Quelles mains humaines avaient pu niveler cette route
et allumer ces lampes? La croyance superstitieuse, commune  presque
tous les mineurs, que les entrailles de la terre sont habites par des
gnomes ou des dmons commenait  s'emparer de moi. Je frissonnais 
la pense de descendre plus bas et de braver les habitants de cette
valle intrieure. Je n'aurais d'ailleurs pu le faire, sans cordes,
car, de l'endroit o je me trouvais jusqu'au fond du gouffre, les
parois du rocher taient droites et lisses. Je revins sur mes pas avec
quelque difficult. C'est tout.

--Vous redescendrez?

--Je le devrais, et cependant je ne sais si j'oserai.

--Un compagnon fidle abrge le voyage et double le courage. J'irai
avec vous. Nous prendrons des cordes assez longues et assez fortes....
et.... excusez-moi.... mais vous avez assez bu ce soir. Il faut que
nos pieds et nos mains soient fermes demain matin.




II.


Le lendemain matin les nerfs de mon ami avaient repris leur quilibre
et sa curiosit n'tait pas moins excite que la mienne. Peut-tre
l'tait-elle plus: car il croyait videmment ce qu'il m'avait racont,
et j'en doutais beaucoup; non pas qu'il ft capable de mentir de
propos dlibr, mais je pensais qu'il s'tait trouv en proie  une
de ces hallucinations, qui saisissent notre imagination ou notre
systme nerveux, dans les endroits solitaires et inaccoutums, et
pendant lesquelles nous donnons des formes au vide et des voix au
silence.

Nous choismes six vieux mineurs pour surveiller notre descente; et,
comme la cage ne contenait qu'une personne  la fois, l'ingnieur
descendit le premier; quand il eut atteint la corniche sur laquelle il
s'tait arrt la premire fois, la cage remonta pour moi. Je l'eus
bientt rejoint. Nous nous tions pourvus d'un bon rouleau de corde.

La lumire frappa mes yeux comme elle avait, la veille, frapp ceux de
mon ami. L'ouverture par laquelle elle nous arrivait s'inclinait
diagonalement: cette clart me paraissait une lumire atmosphrique,
non pas comme celle que donne le feu, mais douce et argente comme
celle d'une toile du nord. Quittant la cage, nous descendmes, l'un
aprs l'autre, assez facilement, grce aux fentes des parois, jusqu'
l'endroit o mon ami s'tait arrt la veille; ce n'tait qu'une
saillie de roc juste assez spacieuse pour nous permettre de nous y
tenir de front.  partir de cet endroit le gouffre s'largissait
rapidement, comme un immense entonnoir, et je voyais distinctement, de
l, la valle, la route, les lampes que mon compagnon m'avait
dcrites. Il n'avait rien exagr. J'entendais le bruit qu'il avait
entendu: un murmure confus et indescriptible de voix, un sourd bruit
de pas. En m'efforant de voir plus loin, j'aperus dans le lointain
les contours d'un grand btiment. Ce ne pouvait tre un roc naturel,
il tait trop symtrique, avec de grosses colonnes  la faon des
gyptiens, et le tout brillait comme clair  l'intrieur. J'avais
sur moi une petite lorgnette de poche, et je pus,  l'aide de cet
instrument, distinguer, prs du btiment dont je viens de parler, deux
formes qui me semblaient des formes humaines, mais je n'en tais pas
sr. Dans tous les cas, c'taient des tres vivants, car ils
remuaient, et tous les deux disparurent  l'intrieur du btiment.
Nous nous occupmes alors d'attacher la corde que nous avions apporte
au rocher sur lequel nous nous trouvions,  l'aide de crampons et de
grappins, car nous nous tions munis de tous les instruments qui
pouvaient nous tre ncessaires.

Nous tions presque muets pendant ce temps. On et dit  nous voir 
l'oeuvre que nous avions peur d'entendre nos voix. Ayant assujetti un
bout de la corde de faon  le croire solidement fix au roc, nous
attachmes une pierre  l'autre extrmit, et nous la fmes glisser
jusqu'au sol, qui se trouvait  environ cinquante pieds au-dessous.
J'tais plus jeune et plus agile que mon compagnon, et comme dans mon
enfance j'avais servi sur un navire, cette faon de manoeuvrer m'tait
plus familire. Je rclamai  demi-voix le droit de descendre le
premier afin de pouvoir, une fois en bas, maintenir le cble et
faciliter la descente de mon ami. J'arrivai sain et sauf au fond du
gouffre, et l'ingnieur commena  descendre  son tour. Mais il
n'avait pas parcouru dix pieds, que les noeuds, que nous avions crus
si solides, cdrent; ou plutt le roc lui-mme nous trahit et
s'croula sous le poids; mon malheureux ami fut prcipit sur le sol
et tomba  mes pieds, entranant dans sa chute des fragments de
rocher, dont l'un, heureusement assez petit, me frappa et me ft
perdre connaissances. Quand je repris mes sens, je vis que mon
compagnon n'tait plus qu'une masse inerte et entirement prive de
vie. Au moment o je me penchais sur son cadavre, plein d'affliction
et d'horreur j'entendis tout prs de moi un son trange tenant  la
fois du hennissement et du sifflement; en me tournant d'instinct vers
l'endroit d'o partait le bruit, je vis sortir d'une sombre fissure du
rocher une tte norme et terrible, les mchoires ouvertes, et me
regardant avec des yeux farouches, des yeux de spectre affam: c'tait
la tte d'un monstrueux reptile, ressemblant au crocodile ou 
l'alligator, mais beaucoup plus grand que toutes les cratures de ce
genre que j'avais vues dans mes nombreux voyages. D'un bond je fus
debout et me mis  fuir de toutes mes forces en descendant la valle.
Je m'arrtai enfin, honteux de ma frayeur et de ma fuite et revins
vers l'endroit o j'avais laiss le corps de mon ami. Il avait
disparu; sans doute le monstre l'avait dj entran dans son antre et
dvor. La corde et les grappins taient encore  l'endroit o ils
taient tombs, mais ils ne me donnaient aucune chance de retour:
comment les rattacher en haut du rocher? Les parois taient trop
lisses et trop abruptes pour qu'un homme y pt grimper. J'tais seul
dans ce monde trange, dans les entrailles de la terre.




III.


Lentement et avec prcaution je m'en allai solitaire le long de la
route claire par les lampes, vers le btiment que j'ai dcrit. La
route elle-mme ressemblait aux grands passages des Alpes, traversant
des montagnes rocheuses dont celle par laquelle j'tais descendu
formait un chanon.  ma gauche et bien au-dessous de moi, s'tendait
une grande valle, qui offrait  mes yeux tonns des indices vidents
de travail et de culture. Il y avait des champs couverts d'une
vgtation trange, qui ne ressemblait en rien  ce que j'avais vu sur
la terre; la couleur n'en tait pas verte, mais plutt d'un gris de
plomb terne, ou d'un rouge dor.

Il y avait des lacs et des ruisseaux qui semblaient enferms dans des
rives artificielles; les uns taient pleins d'eau claire, les autres
brillaient comme des tangs de naphte.  ma droite, des ravins et des
dfils s'ouvraient dans les rochers; ils taient coups de passages,
videmment dus au travail et bords d'arbres ressemblant pour la
plupart  des fougres gigantesques, au feuillage d'une dlicatesse
exquise et pareil  des plumes; leur tronc ressemblait  celui du
palmier. D'autres avaient l'air de cannes  sucre, mais plus grands et
portant de longues grappes de fleurs. D'autres encore avaient l'aspect
d'normes champignons, avec des troncs gros et courts, soutenant un
large dme, d'o pendaient ou s'lanaient de longues branches minces.
Par devant, par derrire,  ct de moi, aussi loin que l'oeil pouvait
atteindre, tout tincelait de lampes innombrables. Ce monde sans
soleil tait aussi brillant et aussi chaud qu'un paysage italien 
midi, mais l'air tait moins lourd et la chaleur plus douce. Les
habitations n'y manquaient pas. Je pouvais distinguer  une certaine
distance, soit sur le bord d'un lac ou d'un ruisseau, soit sur la
pente des collines, nichs au milieu des arbres, des btiments qui
devaient assurment tre la demeure d'tres humains. Je pouvais mme
apercevoir, quoique trs loin, des formes qui paraissaient tre des
formes humaines s'agitant dans ce paysage. Au moment o je m'arrtais
pour regarder tout cela, je vis  ma droite, glissant rapidement dans
l'air, une sorte de petit bateau, pouss par des voiles ayant la forme
d'ailes. Il passa et bientt disparut derrire les ombres d'une fort.
Au-dessus de moi il n'y avait pas de ciel, mais la vote d'une grotte.
Cette vote s'levait de plus en plus  mesure que le passage
s'largissait, elle finissait par devenir invisible au-dessus d'une
atmosphre de nuages qui la sparait du sol.

En continuant ma route, je tressaillis tout  coup: d'un buisson qui
ressemblait  un norme amas d'herbes marines, ml d'espces de
fougres et de plantes  larges feuilles, comme l'alos ou le cactus,
s'lana un bizarre animal de la taille et  peu prs de la forme d'un
daim. Mais, comme aprs avoir bondi  quelques pas il se retourna pour
me regarder attentivement, je m'aperus qu'il ne ressemblait  aucune
espce de daim connue maintenant sur la terre, mais il me rappela
aussitt un modle en pltre, que j'avais vu dans un musum, d'une
varit de l'lan qu'on dit avoir exist avant le dluge. L'animal ne
paraissait nullement farouche, car aprs m'avoir examin un moment, il
commena  patre sans trouble et sans crainte ce singulier herbage.




IV.


Je me trouvais alors tout  fait en vue du btiment. Oui, il avait
bien t lev par des mains humaines et creus en partie dans un
grand rocher. J'aurais suppos au premier coup d'oeil qu'il
appartenait  la premire priode de l'architecture gyptienne. La
faade tait orne de grosses colonnes, s'levant sur des plinthes
massives et surmontes de chapiteaux que je trouvai, en les examinant
de plus prs, plus orns et plus gracieux que ne le comporte
l'architecture gyptienne. De mme que le chapiteau corinthien imite
dans ses ornements la feuille d'acanthe, le chapiteau de ces colonnes
imitait le feuillage de la vgtation qui les entourait, comme des
feuilles d'alos ou des feuilles de fougres.  ce moment sortit du
btiment un tre.... humain; tait-ce bien un tre humain? Debout sur
la grande route, il regarda autour de lui, me vit et s'approcha. Il
vint  quelques mtres de moi; sa vue, sa prsence, me remplirent
d'une terreur et d'un respect indescriptibles, et me clourent au sol.
Il me rappelait les gnies symboliques ou dmons qu'on trouve sur les
vases trusques, ou que les peuples orientaux peignent sur leurs
spulcres: images qui ont les traits de la race humaine et qui
appartiennent cependant  une autre race. Il tait grand, non pas
gigantesque, mais aussi grand qu'un homme peut l'tre sans atteindre
la taille des gants.

Son principal vtement me parut consister en deux grandes ailes,
croises sur la poitrine et tombant jusqu'aux genoux; le reste de son
costume se composait d'une tunique et d'un pantalon d'une toffe
fibreuse et mince. Il portait sur la tte une sorte de tiare, pare de
pierres prcieuses, et tenait  la main droite une mince baguette d'un
mtal brillant, comme de l'acier poli. Mais c'tait son visage qui me
remplissait d'une terreur respectueuse. C'tait bien le visage d'un
homme, mais d'un type distinct de celui des races qui existent
aujourd'hui sur la terre. Ce dont il se rapprochait le plus par les
contours et l'expression, ce sont les sphinx sculpts, dont le visage
est si rgulier dans sa beaut calme, intelligente, mystrieuse. Son
teint tait d'une couleur particulire, plus rapproch de celui de la
race rouge que d'aucune autre varit de notre espce; il y avait
cependant quelques diffrences: le ton en tait plus doux et plus
riche, les yeux taient noirs, grands, profonds, brillants, et les
sourcils dessins presque en demi-cercle. Il n'avait point de barbe,
mais je ne sais quoi dans tout son aspect, malgr le calme de
l'expression et la beaut des traits, veillait en moi cet instinct de
pril que fait natre la vue d'un tigre ou d'un serpent. Je sentais
que cette image humaine tait doue de forces hostiles  l'homme. 
mesure qu'il s'approchait, un frisson glacial me saisit, je tombai 
genoux et couvris mon visage de mes deux mains.




V.


Une voix s'adressa  moi, d'un ton doux et musical, dans une langue
dont je ne compris pas un mot; cela servit pourtant  dissiper mes
craintes. Je dcouvris mon visage et je regardai. L'tranger (j'ai de
la peine  me dcider  l'appeler un homme) m'examinait d'un regard
qui semblait pntrer jusqu'au fond de mon coeur. Il plaa alors sa
main gauche sur mon front, et me toucha lgrement l'paule avec la
baguette qu'il tenait dans la main droite. L'effet de ce double
contact fut magique. Ma terreur premire fit place  une sensation de
plaisir, de joie, de confiance en moi-mme et en celui qui se trouvait
devant moi. Je me levai et parlai dans ma propre langue. Il m'couta
avec une visible attention, mais ses regards dnotaient une lgre
surprise; il secoua la tte, comme pour me dire qu'il ne comprenait
pas. Il me prit alors par la main et me conduisit en silence vers
l'difice. La porte tait ouverte ou plutt il n'y avait mme pas de
porte. Nous entrmes dans une salle immense, des lampes y brillaient
pareilles  celles de l'extrieur, mais elles rpandaient ici une
odeur balsamique. Le sol tait pav d'une mosaque de grands blocs de
mtaux prcieux et couvert en partie d'une espce de natte. Une
musique douce ondulait autour et au-dessus de nous; on et dit qu'elle
venait d'instruments invisibles et qu'elle appartenait naturellement 
ce lieu, comme le murmure des eaux  un paysage montagneux, ou le
chant des oiseaux aux bosquets que pare le printemps.

Une figure, plus simplement habille que celle de mon guide, mais dans
le mme genre, tait debout, immobile prs du seuil. Mon guide la
toucha deux fois avec sa baguette, et elle se mit aussitt en
mouvement glissant rapidement et sans bruit et effleurant le sol. En
la regardant avec attention je vis que ce n'tait pas une forme
vivante, mais un automate. Deux minutes environ aprs qu'il eut
disparu  l'autre bout de la salle, par une ouverture sans porte, 
demi cache par des rideaux, s'avana par le mme chemin un jeune
garon d'environ douze ans, dont les traits ressemblaient tant  ceux
de mon guide, que je jugeai sans hsiter que c'tait le pre et le
fils.  ma vue, l'enfant poussa un cri et leva une baguette pareille 
celle de mon guide, comme pour me menacer; mais, sur un mot de son
pre, il la laissa retomber. Ils s'entretinrent alors un instant et,
tout en parlant, m'examinaient. L'enfant toucha mes vtements et me
caressa le visage avec une curiosit vidente, en faisant entendre un
son analogue au rire, mais avec une hilarit plus contenue que celle
qu'exprime notre rire. Tout  coup la vote de la chambre s'ouvrit et
il en descendit une plate-forme qui me sembla construite sur le mme
principe que les ascenseurs dont on se sert dans les htels et dans
les entrepts pour monter d'un tage  l'autre.

L'tranger plaa l'enfant et lui-mme sur la plate-forme et me fit
signe de l'imiter; ce que je fis. Nous montmes rapidement et
srement, et nous nous arrtmes au milieu d'un corridor garni de
portes  droite et  gauche.

Par une de ces portes, je fus conduit dans une chambre meuble avec
une splendeur orientale; les murs taient couverts d'une mosaque de
mtaux et de pierres prcieuses non tailles, les coussins et les
divans abondaient; des ouvertures pareilles  des fentres, mais sans
vitres, s'ouvraient jusqu'au plancher; en passant devant ces
ouvertures, je vis qu'elles conduisaient  de larges balcons, qui
dominaient le paysage illumin. Dans des cages suspendues au plafond
il y avait des oiseaux d'une forme trange et au brillant plumage, qui
se mirent  chanter en choeur; leur voix rappelait celle de nos
bouvreuils. Des cassolettes d'or richement sculptes remplissaient
l'air d'un parfum dlicieux. Plusieurs automates, semblables  celui
que j'avais vu, se tenaient immobiles et muets contre les murs.
L'tranger me fit placer avec lui sur un divan et m'adressa de nouveau
la parole; je lui rpondis encore, mais sans arriver  le comprendre
ou  me faire comprendre.

Je commenais alors  ressentir plus vivement que je ne l'avais fait
d'abord l'effet du coup que m'avait port l'clat du rocher tomb sur
moi.

Une sensation de faiblesse, accompagne de douleurs aigus et
lancinantes dans la tte et dans le cou, s'empara de moi. Je tombai 
la renverse sur mon sige, essayant en vain d'touffer un gmissement.
 ce moment, l'enfant, qui avait sembl me regarder avec dplaisir ou
avec dfiance, s'agenouilla  ct de moi pour me soutenir; il prit
une de mes mains entre les siennes, approcha ses lvres de mon front,
en soufflant doucement. En un instant, la douleur cessa; un calme
languissant et dlicieux s'empara de moi; je m'endormis.

Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi, mais quand je
m'veillai, j'tais parfaitement rtabli. En ouvrant les yeux
j'aperus un groupe de formes silencieuses, assises autour de moi avec
la gravit et la quitude des Orientaux; toutes ressemblaient plus ou
moins  mon guide; les mmes ailes ployes, les mmes vtements, les
mmes visages de sphinx, avec les mmes yeux noirs et le teint rouge;
par-dessus tout le mme type, race presque semblable  l'homme, mais
plus grande, plus forte, d'un aspect plus imposant, et inspirant le
mme sentiment indfinissable de terreur. Cependant leurs physionomies
taient douces et calmes, et mme affectueuses dans leur expression.
Chose trange! il me semblait que c'tait dans ce calme mme et dans
ce mme air de bont que rsidait le secret de la terreur qu'ils
inspiraient. Leurs visages ne prsentaient pas plus ces rides et ces
ombres que le souci, le chagrin, les passions et le pch impriment
sur la face des hommes, que le visage des dieux de marbre de
l'antiquit, ou qu'aux yeux du chrtien en deuil n'en montre le front
paisible des morts.

Je sentis sur mon paule la chaleur d'une main; c'tait celle de
l'enfant. Il y avait dans ses yeux une sorte de piti, de tendresse,
comme celle qu'on peut ressentir  la vue d'un oiseau ou d'un papillon
blesss. Je me dtournai  ce contact.... j'vitai ces yeux. Je
sentais vaguement que, s'il l'avait voulu, l'enfant aurait pu me tuer
aussi aisment qu'un homme tue une mouche ou un papillon. L'enfant
parut pein de ma rpugnance; il me quitta et alla se placer prs
d'une fentre. Les autres continurent  parler  voix basse et, 
leurs regards, je pus m'apercevoir que j'tais l'objet de leur
conversation. L'un d'eux, entre autres, semblait proposer avec
insistance quelque chose sur mon compte  celui que j'avais d'abord
rencontr et, par ses gestes, celui-ci semblait prs d'acquiescer,
quand l'enfant quitta tout  coup son poste prs de la fentre, se
plaa entre moi et les autres, comme pour me protger, et parla
rapidement et avec animation. Par une sorte d'intuition et d'instinct,
je sentis que l'enfant que j'avais d'abord craint plaidait en ma
faveur. Avant qu'il et fini, un autre tranger entra dans la chambre.
Il me parut plus g que les autres, mais non pas vieux; sa
physionomie, moins calme et moins sereine que celle des autres,
quoique les traits fussent aussi rguliers, me semblait plus
rapproche de celle de ma propre race. Il couta tranquillement ce qui
lui fut dit, d'abord par mon guide, ensuite par deux autres, et enfin
par l'enfant; puis il se tourna et s'adressa  moi, non par des
paroles, mais par des signes et des gestes. Je crus le comprendre, et
je ne me trompai pas. Il me demandait d'o je venais. J'tendis le
bras et montrai la route que j'avais suivie; tout  coup une ide me
vint. Je tirai mon portefeuille et esquissai sur une des pages
blanches un dessin grossier de la corniche de rocher, de la corde et
de ma propre descente; puis je dessinai au-dessous le fond du gouffre,
la tte du reptile, et la forme inanime de mon ami. Je donnai cet
hiroglyphe primitif  celui qui m'interrogeait; aprs l'avoir examin
gravement, il le donna  son plus proche voisin, et mon esquisse fit
ainsi le tour du groupe. L'tre que j'avais d'abord rencontr dit
alors quelques mots, l'enfant s'approcha et regarda mon dessin, fit un
signe de tte, comme pour dire qu'il en comprenait le sens et,
retournant  la fentre, il tendit ses ailes, les secoua une ou deux
fois, et se lana dans l'espace. Je bondis dans un mouvement de
surprise et courus  la fentre. L'enfant tait dj dans l'air,
support par ses ailes qu'il n'agitait pas, comme font les oiseaux;
elles taient leves au-dessus de sa tte et semblaient le soutenir
sans aucun effort de sa part. Son vol me paraissait aussi rapide que
celui d'un aigle; je remarquai qu'il se dirigeait vers le roc d'o
j'tais descendu et dont les contours se distinguaient dans la
brillante atmosphre. Au bout de peu de minutes, il tait de retour,
entrant par l'ouverture d'o il tait parti et jetant sur le sol la
corde et les grappins que j'avais abandonns dans ma descente.
Quelques mois furent changs  voix basse; un des tres prsents
toucha un automate qui se mit aussitt en mouvement et glissa hors de
la chambre; alors le dernier venu, qui s'tait adress  moi par
gestes, se leva, me prit par la main, et me conduisit dans le couloir.
La plate-forme sur laquelle j'tais mont nous attendait; nous nous y
plames et nous descendmes dans la premire salle o j'tais entr.
Mon nouveau compagnon, me tenant toujours par la main, me conduisit
dans une rue (si je puis l'appeler ainsi) qui s'tendait au del de
l'difice, avec des btiments des deux cts, spars les uns des
autres par des jardins tout brillants d'une vgtation richement
colore et de fleurs tranges. Au milieu de ces jardins, que
divisaient des murs peu levs, ou sur la route, un grand nombre
d'autres tres, semblables  ceux que j'avais dj vus, se promenaient
gravement. Quelques-uns des passants, ds qu'ils me virent,
s'approchrent de mon guide; et leurs voix, leurs gestes, leurs
regards prouvaient qu'ils lui adressaient des questions sur mon
compte. En peu d'instants une vritable foule nous entourait,
m'examinant avec un vif intrt comme si j'tais quelque rare animal
sauvage. Mme en satisfaisant leur curiosit, ils conservaient un
maintien grave et courtois; et sur quelques mots de mon guide, qui
semblait prier qu'on nous laisst libres, ils se retirrent avec une
majestueuse inclination de tte et reprirent leur route avec une
tranquille indiffrence. Au milieu de cette rue nous nous arrtmes
devant un btiment qui diffrait de ceux que nous avions rencontrs
jusque-l, en ce qu'il formait trois cts d'une cour, aux angles de
laquelle s'levaient de hautes tours pyramidales; dans l'espace ouvert
se trouvait une fontaine circulaire de dimensions colossales, lanant
une gerbe blouissante d'un liquide qui me parut tre du feu. Nous
entrmes dans ce btiment par une ouverture sans porte, et nous nous
trouvmes dans une salle immense o il y avait plusieurs groupes
d'enfants, tous employs, me sembla-t-il,  divers travaux, comme dans
une grande manufacture. Dans le mur, une norme machine tait en
mouvement avec ses roues et ses cylindres; elle ressemblait  nos
machines  vapeur, si ce n'est qu'elle tait orne de pierres
prcieuses et de mtaux et qu'elle paraissait mettre une ple
atmosphre phosphorescente de lumire changeante. Beaucoup de ces
enfants travaillaient  quelque besogne mystrieuse prs de cette
machine, les autres taient assis devant des tables. Je ne pus rester
assez longtemps pour examiner la nature de leurs travaux. On
n'entendait pas une voix; pas un des jeunes visages ne se tourna vers
nous. Ils taient tous aussi tranquilles et aussi indiffrents que
pourraient l'tre des spectres au milieu desquels passeraient
inaperues des formes vivantes.

En quittant cette salle, mon compagnon me conduisit dans une galerie
garnie de panneaux richement peints; les couleurs taient mlanges
d'or d'une faon barbare, comme les peintures de Louis Cranach. Les
sujets de ces tableaux me parurent rappeler les vnements historiques
de la race au milieu de laquelle je me trouvais. Dans tous il y avait
des personnages, dont la plupart taient semblables  ceux que j'avais
dj vus, mais non pas tous habills de la mme faon, ni tous pourvus
d'ailes. Il y avait aussi des effigies de divers animaux et d'oiseaux
qui m'taient compltement inconnus; l'arrire-plan de ces tableaux
reprsentait des paysages ou des difices. Autant que me permettait
d'en juger ma connaissance imparfaite de l'art de la peinture, ces
tableaux me paraissaient d'un dessin trs exact et d'un trs riche
coloris; mais les dtails n'en taient pas distribus d'aprs les
rgles de composition adoptes par nos artistes: on peut dire qu'ils
manquaient d'unit; de sorte que l'effet tait vague, confus,
embarrassant; on et dit les fragments htrognes d'un rve
d'artiste.

Nous entrmes alors dans une chambre de dimension moyenne, dans
laquelle tait assemble, comme je l'appris plus tard, la famille de
mon guide; tous taient assis autour d'une table garnie comme pour le
repas. Les formes qui y taient groupes taient la femme de mon
guide, sa fille et ses deux fils. Je reconnus aussitt la diffrence
entre les deux sexes, bien que les deux femmes fussent plus grandes et
plus fortes que les hommes, et leurs physionomies, peut-tre encore
plus symtriques de lignes et de contours, n'avaient ni la douceur, ni
la timidit d'expression qui donne tant de charmes  la physionomie
des femmes qu'on voit l-haut sur la terre. La femme n'avait pas
d'ailes, la fille avait des ailes plus longues que celle des hommes.

Mon guide pronona quelques mots, et toutes les personnes assises se
levrent et, avec cette douceur particulire de regards et de manires
que j'avais dj remarque et qui est vraiment l'attribut commun de
cette race formidable, elles me salurent  leur faon, c'est--dire
en posant lgrement la main droite sur la tte et en prononant un
monosyllabe sifflant et doux:--Si.... Si, qui quivaut :--Soyez le
bienvenu.

La matresse de la maison me fit asseoir alors auprs d'elle et
remplit une assiette d'or place devant moi des mets contenus dans un
plat.

Pendant que je mangeais (et quoique les mets me fussent trangers, je
m'tonnais encore plus de leur dlicatesse que de leur saveur nouvelle
pour moi), mes compagnons causaient tranquillement et, autant que je
pouvais le deviner, en vitant par politesse toute allusion directe 
ma personne, ainsi que tout examen importun de mon extrieur.
Cependant j'tais la premire crature qu'ils eussent encore vue qui
appartnt  notre varit terrestre de l'espce humaine, et ils me
regardaient, par consquent, comme un phnomne curieux et anormal.
Mais toute grossiret est inconnue  ce peuple, et l'on enseigne aux
plus jeunes enfants  mpriser toute dmonstration vhmente
d'motion. Quand le repas fut termin, mon guide me prit de nouveau
par la main et, rentrant dans la galerie, il toucha une plaque
mtallique couverte de caractres bizarres et que je pensai avec
raison devoir tre du genre de nos tlgraphes lectriques. Une
plate-forme descendit, mais cette fois elle remonta beaucoup plus haut
que dans le premier difice o j'tais entr, et nous nous trouvmes
dans une chambre de dimension mdiocre et dont le caractre gnral se
rapprochait de celui qui est familier aux habitants du monde
suprieur. Contre le mur taient placs des rayons qui me parurent
contenir des livres, et je ne me trompais pas: beaucoup d'entre eux
taient petits comme nos in-12 diamant, ils taient faits comme nos
livres et relis dans de jolies plaques de mtal.  et l taient
disperses des pices curieuses de mcanique; des modles sans doute,
comme on peut en voir dans le cabinet de quelque mcanicien de
profession. Quatre automates (ces pices de mcanique remplacent chez
ce peuple nos domestiques) taient immobiles comme des fantmes aux
quatre angles de la chambre. Dans un enfoncement se trouvait une
couche basse, un lit garni de coussins. Une fentre, dont les rideaux,
faits d'une sorte de tissu, taient tirs de ct, ouvrait sur un
grand balcon. Mon hte s'avana sur ce balcon; je l'y suivis. Nous
tions  l'tage le plus lev d'une des pyramides angulaires; le coup
d'oeil tait d'une beaut solennelle et sauvage impossible  dcrire.
Les vastes chanes de rochers abrupts qui formaient l'arrire-plan,
les valles intermdiaires avec leurs mystrieux herbages
multicolores, l'clat des eaux, dont beaucoup ressemblaient  des
ruisseaux de flammes roses, la clart sereine rpandue sur cet
ensemble par des myriades de lampes, tout cela formait un spectacle
dont aucune parole ne peut rendre l'effet; il tait splendide dans sa
sombre majest, terrible et pourtant dlicieux.

Mais mon attention fut bientt distraite de ce paysage souterrain.
Tout  coup s'leva, comme venant de la rue au-dessous de nous, le
fracas d'une joyeuse musique; puis une forme aile s'lana dans les
airs; une autre se mit  sa poursuite, puis une autre, puis une autre,
jusqu' ce qu'elles formassent une foule paisse et innombrable. Mais
comment dcrire la grce fantastique de ces formes dans leurs
mouvements onduleux? Elles paraissaient se livrer  une sorte de jeu
ou d'amusement, tantt se formant en escadrons opposs, tantt se
dispersant; puis chaque groupe se mettait  la suite de l'autre,
montant, descendant, se croisant, se sparant; et tout cela en suivant
la mesure de la musique qu'on entendait en bas: on et dit la danse
des Pris de la fable.

Je regardai mon hte d'un air de fivreux tonnement. Je m'aventurai 
poser ma main sur les grandes ailes croises sur sa poitrine et, en le
faisant, je sentis passer en moi un lger choc lectrique. Je me
reculai avec terreur; mon hte sourit, et, comme pour satisfaire
poliment ma curiosit, il tendit lentement ses ailes. Je remarquai
que ses vtements se gonflaient  proportion, comme une vessie qu'on
remplit d'air. Les bras parurent se glisser dans les ailes et, au bout
d'un instant, il se lana dans l'atmosphre lumineuse et se mit 
planer, immobile, les ailes tendues comme un aigle qui se baigne dans
les rayons du soleil. Puis il plongea, avec la mme rapidit qu'un
aigle, dans un des groupes infrieurs, volant au milieu des autres et
remontant avec la mme rapidit. L-dessus trois formes, dans l'une
desquelles je crus reconnatre celle de la fille de mon hte, se
dtachrent du groupe et le suivirent, comme les oiseaux se
poursuivent en jouant dans les airs. Mes yeux, blouis par la lumire
et par les mouvements de la foule, cessrent de distinguer les
volutions de ces joueurs ails, jusqu'au moment o mon hte se spara
de la multitude et vint se poser  ct de moi.

L'tranget de tout ce que j'avais vu commenait  agir sur mes sens;
mon esprit mme commenait  s'garer. Quoique peu port  la
superstition, quoique je n'eusse pas cru jusqu'alors que l'homme pt
entrer en communication matrielle avec les dmons, je fus saisi de
cette terreur et de cette agitation violente qui persuadaient dans le
moyen ge au voyageur solitaire qu'il assistait  un sabbat de diables
et de sorcires. Je me souviens vaguement que j'essayai, par des
gestes vhments, des formules d'exorcisme et des mots incohrents,
prononcs  haute voix, de repousser mon hte complaisant et poli; je
me souviens de ses doux efforts pour me calmer et m'apaiser, de la
sagacit avec laquelle il devina que ma terreur et ma surprise
venaient de la diffrence de forme et de mouvement entre nous;
diffrence que le dploiement de ses ailes avait rendue plus visible;
de l'aimable sourire avec lequel il chercha  dissiper mes alarmes en
laissant tomber ses ailes sur le sol, pour me montrer que ce n'tait
qu'une invention mcanique. Cette soudaine transformation ne fit
qu'augmenter mon effroi, et comme l'extrme terreur se fait souvent
jour par l'extrme tmrit, je lui sautai  la gorge comme une bte
sauvage. En un instant je fus jet  terre comme par une commotion
lectrique, et les dernires images qui flottent devant mon souvenir,
avant que je ne perdisse tout  fait connaissance, furent la forme de
mon hte agenouill prs de moi, une main appuye sur mon front, et la
belle figure calme de sa fille, avec ses grands yeux profonds,
insondables, fixs attentivement sur les miens.




VI.


Je demeurai dans cet tat inconscient pendant plusieurs jours, et mme
pendant plusieurs semaines, selon notre manire de mesurer le temps.
Quand je revins  moi, j'tais dans une chambre trange, mon hte et
toute sa famille taient runis autour de moi et,  mon extrme
tonnement, la fille de mon hte m'adressa la parole dans ma langue
maternelle, avec un lger accent tranger.

--Comment vous trouvez-vous?--me demanda-t-elle.

Je fus quelques minutes avant de pouvoir surmonter ma surprise et
dire:--

--Vous savez ma langue?.... Comment?.... Qui tes-vous?....

Mon hte sourit et fit signe  l'un de ses fils qui prit alors sur la
table un certain nombre de feuilles minces de mtal sur lesquelles
taient tracs diffrents dessins: une maison, un arbre, un oiseau, un
homme, etc.

Dans ces dessins, je reconnus ma manire. Sous chaque figure tait
crit son nom dans ma langue et de ma main; et au-dessous, dans une
autre criture, un mot que je ne pouvais pas lire.

--C'est ainsi que nous avons commenc,--me dit mon hte,--et ma fille
Zee, qui appartient au Collge des Sages, a t votre professeur et le
ntre.

Zee plaa alors devant moi d'autres feuilles sur lesquelles taient
crits de ma main, d'abord des mots, puis des phrases. Sous chaque mot
et chaque phrase se trouvaient des caractres tranges tracs par une
autre main. Je compris peu  peu, en rassemblant mes ides, qu'on
avait ainsi cr un grossier dictionnaire. L'avait-on fait pendant que
je dormais?

--En voil assez,--dit Zee d'un ton d'autorit.--Reposez-vous et
mangez.




VII.


On m'assigna une chambre dans ce vaste difice. Elle tait meuble
d'une faon charmante et fantastique, mais sans cette magnificence de
pierres et de mtaux prcieux, qui ornait les appartements plus
publics. Les murs taient tendus de nattes diverses, faites avec les
tiges et les fibres des plantes, et le parquet tait couvert de la
mme faon.

Le lit n'avait pas de rideaux. Ses supports en fer reposaient sur des
boules de cristal. Les couvertures taient d'une matire fine et
blanche, qui ressemblait au coton. Plusieurs tablettes portaient des
livres. Un enfoncement, ferm par des rideaux, communiquait avec une
volire remplie d'oiseaux chanteurs, dans lesquels je ne reconnus pas
une seule des espces que j'avais vues sur la terre, si ce n'est une
jolie espce de tourterelles, diffrant cependant des ntres en ce
qu'elle avait sur la tte une huppe de plumes bleutres. On avait
appris  tous ces oiseaux  chanter des airs rguliers, et ils
dpassaient de beaucoup nos bouvreuils savants, qui ne peuvent gure
aller au del de deux morceaux et ne peuvent pas, je crois, chanter en
partie. On aurait pu se croire  l'Opra quand on coutait les
concerts de cette volire. C'taient des duos, des trios, des quatuors
et des choeurs, tous nots et arrangs comme dans nos morceaux de
musique. Si je voulais faire taire les oiseaux, je n'avais qu' tirer
un rideau sur la volire, et leur chant cessait ds qu'ils se
trouvaient dans l'obscurit. Une autre ouverture servait de fentre,
sans vitre, mais si l'on touchait un ressort, un volet s'levait du
plancher; il tait form d'une substance moins transparente que le
verre, assez cependant pour laisser passer le regard.  cette fentre
tait attach un balcon, ou plutt un jardin suspendu, o se
trouvaient des plantes gracieuses et des fleurs brillantes.
L'appartement et ses dpendances avaient donc un caractre trange
dans ses dtails, et pourtant dans son ensemble il rappelait les
habitudes de notre luxe moderne; il et excit l'admiration si on
l'avait trouv attach  la demeure d'une duchesse anglaise ou au
cabinet de travail d'un auteur franais  la mode. Avant mon arrive,
c'tait la chambre de Zee; elle me l'avait gracieusement cde.

Quelques heures aprs le rveil dont j'ai parl dans le chapitre
prcdent, j'tais tendu seul sur ma couche, essayant de fixer mes
penses et mes conjectures sur la nature du peuple au milieu duquel je
me trouvais, lorsque mon hte et sa fille Zee entrrent dans ma
chambre. Mon hte, parlant toujours ma langue, me demanda, avec
beaucoup de politesse, s'il me serait agrable de causer ou si je
prfrais rester seul. Je rpondis que je serais trs honor et trs
charm de cette occasion d'exprimer ma gratitude pour l'hospitalit et
les politesses dont on me comblait dans un pays o j'tais tranger,
et d'en apprendre assez sur les moeurs et les coutumes pour ne pas
risquer d'offenser mes htes par mon ignorance.

En parlant, je m'tais naturellement lev; mais Zee,  ma grande
confusion, m'ordonna gracieusement de me recoucher, et il y avait dans
sa voix et dans ses yeux, quelque doux qu'ils fussent d'ailleurs,
quelque chose qui me fora d'obir. Elle s'assit alors sans faon au
pied de mon lit, tandis que son pre prenait place sur un divan 
quelques pas de nous.

--Mais de quelle partie du monde venez-vous donc?--me demanda mon
hte,--que nous nous semblons rciproquement si tranges? J'ai vu des
spcimens de presque toutes les races qui diffrent de la ntre, 
l'exception des sauvages primitifs qui habitent les portions les plus
dsoles et les plus loignes de notre monde, ne connaissant d'autre
lumire que celle des feux volcaniques et se contentant d'errer 
ttons dans l'obscurit, comme font beaucoup d'tres qui rampent, qui
se tranent, ou mme qui volent. Mais,  coup sr, vous ne pouvez
faire partie d'une de ces tribus barbares, et, d'un autre ct, vous
ne paraissez appartenir  aucun peuple civilis.

Je me sentis quelque peu piqu de cette dernire observation et je
rpondis que j'avais l'honneur d'appartenir  une des nations les plus
civilises de la terre; et que, quant  la lumire, tout en admirant
le gnie et la magnificence avec lesquels mon hte et ses concitoyens
avaient russi  illuminer leurs rgions impntrables au soleil, je
ne pouvais cependant comprendre qu'aprs avoir vu les globes clestes,
on pt comparer  leur clat les lumires artificielles inventes pour
les besoins des hommes. Mais mon hte disait qu'il avait vu des
spcimens de la plupart des races diffrentes de la sienne, 
l'exception des malheureux barbares dont il m'avait parl. tait-il
donc possible qu'il ne ft jamais venu  la surface de la terre, ou ne
parlait-il que de races enfouies dans les entrailles du globe?

Mon hte garda quelque temps le silence; sa physionomie montrait un
degr de surprise que les gens de cette race manifestent rarement dans
les circonstances mme les plus extraordinaires. Mais Zee montra plus
de sagacit.

--Tu vois bien, mon pre,--s'cria-t-elle,--qu'il y a de la vrit
dans les vieilles traditions; il y a toujours de la vrit dans toutes
les traditions qui ont cours en tout temps et chez toutes les tribus.

--Zee,--dit mon hte avec douceur,--tu appartiens au Collge des Sages
et tu dois tre plus savante que je ne le suis; mais comme Directeur
du Conseil de la Conservation des Lumires, il est de mon devoir de ne
rien croire que sur le tmoignage de mes propres sens.

Alors, se tournant vers moi, il m'adressa plusieurs questions sur la
surface de la terre et sur les corps clestes; quelque soin que je
prisse de lui rpondre de mon mieux, je ne parus ni le satisfaire ni
le convaincre. Il secoua tranquillement la tte et, changeant un peu
brusquement de sujet, il me demanda comment, de ce qu'il se plaisait 
appeler un monde, j'tais descendu dans un autre monde. Je rpondis
que sous la surface de la terre il y avait des mines contenant des
minraux ou mtaux ncessaires  nos besoins et  nos progrs dans les
arts et l'industrie; je lui expliquai alors brivement comment, en
explorant une de ces mines, mon malheureux ami et moi avions aperu de
loin les rgions dans lesquelles nous tions descendus et comment
notre tentative lui avait cot la vie. Je donnai comme tmoins de ma
vracit la corde et les grappins que l'enfant avait rapports dans
l'difice o j'avais d'abord t reu.

Mon hte se mit alors  me questionner sur les habitudes et les moeurs
des races de la surface de la terre, surtout de celles que je
regardais comme les plus avances dans cette civilisation qu'il
dfinissait volontiers: l'art de rpandre dans une communaut le
tranquille bonheur qui est l'apanage d'une famille vertueuse et bien
rgle. Naturellement dsireux de reprsenter sous les couleurs les
plus favorables le monde d'o je venais, je passai lgrement, quoique
avec indulgence, sur les institutions antiques et dj en dcadence de
l'Europe, afin de m'tendre sur la grandeur prsente et la prminence
future de cette glorieuse Rpublique Amricaine, dans laquelle
l'Europe cherche, non sans jalousie, un modle et devant laquelle elle
tremble en prvoyant son destin. Choisissant comme exemple de la vie
sociale aux tats-Unis la ville o le progrs marche avec le plus de
rapidit, je me lanai dans une description anime des moeurs de
New-York. Mortifi de voir,  la physionomie de mes auditeurs, que je
ne produisais pas l'impression favorable  laquelle je m'attendais, je
m'levai plus haut; j'insistai sur l'excellence des institutions
dmocratiques, sur la manire dont elles faisaient rgner un
tranquille bonheur par le gouvernement d'un parti, et sur la faon
dont elles rpandaient ce bonheur dans les masses en prfrant, pour
l'exercice du pouvoir et l'acquisition des honneurs, les citoyens les
plus infimes sous le rapport de la fortune, de l'ducation et du
caractre. Je me souvins heureusement de la proraison d'un discours
sur l'influence purifiante de la dmocratie amricaine et sur sa
propagation future dans le monde entier; discours prononc par un
certain snateur loquent (pour le vote snatorial duquel une
compagnie de chemin de fer,  laquelle appartenaient mes deux frres,
venait de payer 20,000 dollars), et je terminai en rptant ses
brillantes prdictions sur l'avenir magnifique qui souriait 
l'humanit, quand le drapeau de la libert flotterait sur tout un
continent, alors que deux cents millions de citoyens intelligents,
habitus ds l'enfance  l'usage quotidien du revolver, appliqueraient
 l'Univers pouvant les doctrines du patriote Monro.

Quand j'eus fini, mon hte secoua doucement la tte et tomba dans une
rverie profonde, en faisant signe  sa fille et  moi de rester
silencieux pendant qu'il rflchissait. Au bout d'un certain temps, il
dit d'un ton srieux et solennel:

--Si vous pensez, comme vous le dites, que, quoique tranger, vous
avez t bien trait par moi et les miens, je vous adjure de ne rien
rvler de votre monde  aucun de mes concitoyens,  moins que, aprs
rflexion, je ne vous permette de le faire. Consentez-vous  cette
demande?

--Je vous donne ma parole de me conformer  vos dsirs,--dis-je un peu
surpris.

Et j'tendis ma main droite pour saisir la sienne. Mais il plaa
doucement ma main sur son front et sa main droite sur ma poitrine, ce
qui est, pour cette race, une manire de s'engager pour toute espce
de promesse ou d'obligation verbale. Puis, se tournant vers sa fille,
il dit:--

--Et toi, Zee, tu ne rpteras  personne ce que l'tranger a dit, ou
pourra dire, soit  toi, soit  moi, d'un monde autre que celui o
nous vivons.

Zee se leva et baisa son pre sur les tempes, en disant avec un
sourire:--

--La langue d'une Gy est lgre, mais l'amour peut la lier. Et, mon
pre, si tu crains qu'un mot de toi ou de moi puisse exposer l'tat au
danger, par le dsir d'explorer un monde inconnu, une vague du _vril_,
convenablement arrange, n'effacera-t-elle pas de notre mmoire ce que
l'tranger nous a dit?

--Qu'est-ce que le vril?--demandai-je.

L-dessus Zee commena une explication dont je compris fort peu de
chose, car il n'y a dans aucune langue que je connaisse aucun mot qui
soit synonyme de vril. Je l'appellerais lectricit, si ce n'est qu'il
embrasse dans ses branches nombreuses d'autres forces de la nature,
auxquelles, dans nos nomenclatures scientifiques, on assigne
diffrents noms, tels que magntisme, galvanisme, etc. Ces peuples
croient avoir trouv dans le vril l'unit des agents naturels, unit
que beaucoup de philosophes terrestres ont souponne et dont Faraday
parle sous le nom plus rserv de corrlation.

Je suis depuis longtemps d'avis, dit cet illustre exprimentateur,
et mon opinion est devenue presque une conviction commune, je crois,
 beaucoup d'autres amis des sciences naturelles, que les formes
varies sous lesquelles les forces de la matire nous sont manifestes
ont une commune origine; ou, en d'autres termes, qu'elles sont en
corrlation directe et dans une dpendance mutuelle, de sorte qu'elles
sont pour ainsi dire convertibles les unes dans les autres, et que
leur action peut tre ramene  une commune mesure,  un quivalent
commun.

Les philosophes souterrains affirment que par l'effet du vril, que
Faraday appellerait peut-tre le magntisme atmosphrique, ils ont une
influence sur les variations de la temprature, ou, en langage
vulgaire, sur le temps; que par d'autres effets, voisins de ceux qu'on
attribue au mesmrisme,  l'lectro-biologie,  la force odique, etc.,
mais appliqus scientifiquement par des conducteurs de vril, ils
peuvent exercer sur les esprits et les corps animaux ou vgtaux un
pouvoir qui dpasse tous les contes fantastiques de nos rveurs. Ils
donnent  tous ces effets le nom commun de vril. Zee me demanda si,
dans mon monde, on ne savait pas que toutes les facults de l'esprit
peuvent tre surexcites  un point dont on n'a pas l'ide pendant la
veille, au moyen de l'extase ou vision, pendant laquelle les penses
d'un cerveau peuvent tre transmises  un autre et les connaissances
s'changer ainsi rapidement. Je rpondis qu'on racontait parmi nous
des histoires relatives  ces extases ou visions, que j'en avais
beaucoup entendu parler et que j'avais vu quelque chose de la faon
dont on les produisait artificiellement, par exemple, dans la
clairvoyance magntique; mais que ces expriences taient tombes dans
l'oubli ou dans le mpris, en partie  cause des impostures grossires
auxquelles elles donnaient lieu, en partie, parce que, mme quand les
effets sur certaines constitutions anormales se produisaient sans
charlatanisme, cependant lorsqu'on les examinait de prs et qu'on les
analysait, les rsultats en taient peu satisfaisants; qu'on ne
pouvait s'y appuyer pour tablir un systme de connaissances vraies,
ou s'en servir dans un but pratique; de plus, que ces expriences
taient dangereuses pour les personnes crdules par les superstitions
qu'elles tendaient  faire natre. Zee couta ma rponse avec une
attention pleine de bont et me dit que des exemples semblables de
tromperie et de crdulit avaient t frquents dans leurs expriences
scientifiques, quand la science tait encore dans l'enfance, alors
qu'on redoutait les proprits du vril, mais qu'elle rservait une
discussion plus approfondie de ce sujet pour le moment o je serais
plus en tat d'y prendre part. Elle se contenta d'ajouter que c'tait
par le moyen du vril, tandis que j'avais t mis en extase, qu'on
m'avait enseign les rudiments de leur langue; et que son pre et
elle, qui, seuls de la famille, s'taient donn la peine de surveiller
l'exprience, avaient acquis ainsi une connaissance plus grande de ma
langue, que moi de la leur; d'abord parce que ma langue tait beaucoup
plus simple que la leur et comprenait bien moins d'ides complexes; et
ensuite parce que leur organisation tait, grce  une culture
hrditaire, beaucoup plus souple que la mienne et plus capable
d'acqurir promptement des connaissances. Dans mon for intrieur, je
doutai de cette dernire assertion; car ayant eu au cours d'une vie
trs active l'occasion d'aiguiser mon esprit, soit chez moi, soit dans
mes voyages, je ne pouvais admettre que mon systme crbral ft plus
lent que celui de gens qui avaient pass toute leur vie  la clart
des lampes. Pendant que je faisais cette rflexion, Zee dirigea
tranquillement son index vers mon front et m'endormit.




VIII.


En m'veillant, je vis  ct de mon lit l'enfant qui avait apport la
corde et les grappins dans l'difice o l'on m'avait fait entrer
d'abord, et qui, comme je l'appris plus tard, tait la rsidence du
magistrat principal de la tribu. L'enfant, dont le nom tait Ta,
prononcez Tar-ee, tait le fils an du magistrat. Je m'aperus que
pendant mon dernier sommeil, ou plutt ma dernire extase, j'avais
fait plus de progrs dans la langue du pays et que je pouvais causer
avec une facilit relative.

Cet enfant tait singulirement beau, mme pour la belle race 
laquelle il appartenait; il avait l'air trs viril pour son ge, et
l'expression de sa physionomie tait plus vive et plus nergique que
celle que j'avais remarque sur les figures sereines et calmes des
hommes. Il m'apportait les tablettes sur lesquelles j'avais dessin ma
descente et o j'avais aussi esquiss la tte du monstre qui m'avait
fait quitter le cadavre de mon ami. En me montrant cette portion du
dessin, Ta m'adressa quelques questions sur la taille et la forme du
monstre, et sur la caverne ou gouffre dont il tait sorti. L'intrt
qu'il prenait  mes rponses semblait assez srieux pour le dtourner
quelque temps de toute curiosit sur ma personne et mes antcdents.
Mais  mon grand embarras, car je me souvenais de la parole donne 
mon hte, il me demanda d'o je venais.  cet instant mme, Zee entra
heureusement et entendit sa question.

--Ta,--lui dit-elle,--donne  notre hte tous les renseignements
qu'il te demandera, mais ne lui en demande aucun en retour. Lui
demander qui il est, d'o il vient, ou pourquoi il est ici, serait
manquer  la loi que mon pre a tablie pour cette maison.

--C'est bien,--dit Ta, posant sa main sur son coeur.

 partir de ce moment, cet enfant, avec lequel je me liai trs
intimement, ne m'adressa jamais une seule des questions ainsi
interdites.




IX.


Plus tard seulement, aprs des extases rptes, mon esprit devint
plus capable d'changer des ides avec mes htes et de comprendre plus
compltement des diffrences de moeurs ou de coutumes qui m'avaient
d'abord trop tonn pour que ma raison pt les saisir; alors seulement
je pus recueillir les dtails suivants sur l'origine et l'histoire de
cette population souterraine, qui forme une partie d'une grande
famille de nations appele les Ana.

Suivant les traditions les plus anciennes, les anctres de cette race
avaient habit un monde situ au-dessus de celui qu'habitaient leurs
descendants. Ceux-ci conservaient encore dans leurs archives des
lgendes relatives  ce monde suprieur et o l'on parlait d'une vote
o les lampes n'taient allumes par aucune main humaine. Mais ces
lgendes taient regardes par la plupart des commentateurs comme des
fables allgoriques. Suivant ces traditions, la terre elle-mme,  la
date o elles remontaient, n'tait pas dans son enfance mais dans les
douleurs et le travail d'une priode de transition et sujette  de
violentes rvolutions de la nature. Par une de ces rvolutions, la
portion du monde suprieur habite par les anctres de cette race
avait t soumise  de grandes inondations, non pas subites, mais
graduelles et irrsistibles; quelques individus seulement chapprent
 la destruction. Est-ce l un soutenir de notre Dluge historique et
sacr ou d'aucun autre des cataclysmes antrieurs au Dluge et sur
lesquels les gologues discutent de nos jours? Je ne sais, mais si
l'on rapproche la chronologie de ce peuple de celle de Newton, on voit
que la catastrophe dont il parle aurait d arriver plusieurs milliers
d'annes avant No. D'autre part, l'opinion de ces crivains
souterrains ne s'accorde pas avec celle qui est la plus rpandue parmi
les gologues srieux, en ce qu'elle suppose l'existence d'une race
humaine sur la terre  une date bien antrieure  l'poque o les
gologues placent la formation des mammifres. Quelques membres de la
race infortune, ainsi envahie par le Dluge, avaient, pendant la
marche progressive des eaux, cherch un refuge dans des cavernes
situes sur les plus hautes montagnes et, en errant dans ces
profondeurs, ils perdirent pour toujours le ciel de vue. Toute la face
de la terre avait t change par cette grande rvolution; la terre
tait devenue mer et la mer tait devenue terre. On m'apprit comme un
fait incontestable que, mme maintenant, dans les entrailles de la
terre on pouvait trouver des restes d'habitations humaines; non pas
des huttes ou des antres, mais de vastes cits dont les ruines
attestent la civilisation des races qui florissaient avant le temps de
No; ces races ne doivent donc pas tre mises au rang de celles que
l'histoire naturelle caractrise par l'usage du silex et l'ignorance
du fer.

Les fugitifs avaient emport avec eux la connaissance des arts qu'ils
exeraient sur la terre, la tradition de leur culture et de leur
civilisation. Leur premier besoin dut tre de remplacer la lumire
qu'ils avaient perdue; et  aucune poque, mme dans la priode
prhistorique, les races souterraines, dont faisait partie la tribu o
je vivais, ne paraissent avoir t trangres  l'art de se procurer
de la lumire au moyen des gaz, du manganse, ou du ptrole. Ils
s'taient habitus dans le monde suprieur  lutter contre les forces
de la nature, et la longue bataille qu'ils avaient soutenue contre
leur vainqueur, l'Ocan, dont l'invasion avait mis des sicles 
s'accomplir, les avait rendus habiles  dompter les eaux par des
digues et des canaux. C'est  cette habilet qu'ils durent leur salut
dans leur nouveau sjour.

--Pendant plusieurs gnrations,--me dit mon hte avec une sorte de
mpris et d'horreur,--nos anctres dgradrent leur nature et
abrgrent leur vie en mangeant la chair des animaux, dont plusieurs
espces avaient,  leur exemple, chapp au Dluge, en cherchant un
refuge dans les profondeurs de la terre; d'autres animaux, qu'on
suppose inconnus au monde suprieur, taient une production de ces
rgions souterraines.

 l'poque o ce que nous appellerons l'ge historique se dgageait du
crpuscule de la tradition, les Ana taient dj tablis en diffrents
tats et avaient atteint un degr de civilisation analogue  celui
dont jouissent en ce moment sur la terre les peuples les plus avancs.
Ils connaissaient presque toutes nos inventions modernes, y compris
l'emploi de la vapeur et du gaz. Les diffrents peuples taient
spars par des rivalits violentes. Ils avaient des riches et des
pauvres; ils avaient des orateurs et des conqurants; ils se faisaient
la guerre pour une province ou pour une ide. Quoique les divers tats
reconnussent diverses formes de gouvernement, les institutions libres
commenaient  avoir la prpondrance; les assembles populaires
avaient plus de puissance; la rpublique exista bientt partout; la
dmocratie, que les politiques europens les plus clairs regardent
devant eux comme le terme extrme du progrs politique et qui domine
encore parmi les autres tribus du monde souterrain, considres comme
barbares, n'a laiss aux Ana suprieurs, comme ceux chez lesquels je
me trouvais, que le souvenir d'un des ttonnements les plus grossiers
et les plus ignorants de l'enfance de la politique. C'tait l'ge de
l'envie et de la haine, des perptuelles rvolutions sociales plus ou
moins violentes, des luttes entre les classes, et des guerres d'tat 
tat. Cette phase dura cependant quelques sicles, et fut termine, au
moins chez les populations les plus nobles et les plus intelligentes,
par la dcouverte graduelle des pouvoirs latents enferms dans ce
fluide qui pntre partout et qu'ils dsignaient sous le nom de vril.

D'aprs ce que me dit Zee qui, en qualit de savant professeur du
Collge des Sages, avait tudi ces matires avec plus de soin
qu'aucun autre membre de la famille de mon hte, on peut produire et
discipliner ce fluide de faon  s'en servir comme d'un agent
tout-puissant sur toutes les formes de la matire anime et inanime.
Il dtruit comme la foudre; appliqu d'autre faon, il donne  la vie
plus de plnitude et de vigueur; il gurit et prserve; c'est surtout
de ce fluide que l'on se sert pour gurir les maladies, ou plutt pour
aider l'organisation physique  recouvrer l'quilibre des forces
naturelles, et par consquent  se gurir elle-mme. Par ce fluide on
se fraye des chemins en fendant les substances les plus dures, on
ouvre des valles  la culture au milieu des rocs de ces dserts
souterrains. C'est de ce fluide que ces peuples extraient la lumire
de leurs lampes; ils la trouvent plus rgulire, plus douce et plus
saine que la lumire produite par les autres matires inflammables
dont ils se servaient jusque-l.

Mais la politique surtout fut transforme par la dcouverte de la
terrible puissance du vril et des moyens de l'employer. Ds que les
effets en furent mieux connus et plus habilement mis en oeuvre, toute
guerre cessa entre les peuples qui avaient dcouvert le vril, car ils
avaient port l'art de la destruction  un degr de perfection qui
annulait toute supriorit de nombre, de discipline et de talent
militaire. Le feu renferm dans le creux d'une baguette manie par un
enfant pouvait abattre la forteresse la plus redoutable, ou sillonner
d'un trait de flamme, du front  l'arrire-garde, une arme range en
bataille. Si deux armes en venaient aux mains possdant le secret de
ce fluide terrible, elles devaient s'anantir rciproquement. L'ge de
la guerre tait donc fini, et quand la guerre eut disparu, une
rvolution non moins profonde ne tarda pas  se produire dans les
relations sociales. L'homme se trouva si compltement  la merci de
l'homme, chacun d'eux pouvant en un instant tuer son adversaire, que
toute ide de gouvernement par la force disparut peu  peu du systme
politique et de la loi. Ce n'est que par la force que de grandes
communauts, disperses sur de vastes espaces, peuvent tre maintenues
dans l'unit; mais ni la ncessit de la dfense, ni l'orgueil des
conqutes ne firent plus dsirer  un tat de l'emporter sur un autre
par sa population.

Ceux qui avaient dcouvert le vril arrivrent ainsi, au bout de
quelques gnrations,  se partager en communauts moins
considrables. La tribu au milieu de laquelle je me trouvais tait
limite  douze mille familles. Chaque tribu occupait un territoire
suffisant  tous ses besoins, et  des priodes dtermines le surplus
de la population migrait pour aller chercher un domaine nouveau. Il
ne paraissait pas ncessaire de faire choisir arbitrairement ces
migrants; il y avait toujours un assez grand nombre d'migrants
volontaires.

Ces tats subdiviss, peu importants  ne considrer que leur
territoire ou leur population, appartenaient tous  une seule et
grande famille. Ils parlaient la mme langue, sauf quelques lgres
diffrences de dialecte. Le mariage tait permis de tribu  tribu; les
lois et les coutumes les plus importantes taient les mmes; la
connaissance du vril et l'emploi des forces qu'il renfermait formait
entre tous ces peuples un lien si important que le mot A-vril tait
pour eux synonyme de civilisation; et Vril-ya, c'est--dire _les
Nations Civilises_, tait le terme commun par lequel les tribus qui
se servaient du vril se distinguaient des familles d'Ana encore
plonges dans la barbarie.

Le gouvernement de la tribu des Vril-ya, dont je m'occupe ici, tait
en apparence trs compliqu, en ralit trs simple. Il tait fond
sur un principe reconnu en thorie, quoique peu appliqu dans la
pratique sur notre terre, c'est que l'objet de tout systme
philosophique est d'atteindre l'unit et de s'lever  travers le
ddale des faits  la simplicit d'une cause premire ou principe
premier. Ainsi, en politique, les crivains rpublicains eux-mmes
conviennent qu'une autocratie bienfaisante assurerait la meilleure des
administrations, si on pouvait en garantir la dure, ou prendre des
prcautions contre l'abus graduel des pouvoirs qu'on lui accorde.
Cette singulire communaut lisait donc un seul magistrat suprme
appel Tur; il tait nominalement investi du pouvoir pour la vie; mais
on pouvait rarement le dtourner de s'en dmettre aux approches de la
vieillesse. Il n'y avait rien du reste dans cette socit qui pt
porter un de ses membres  convoiter les soucis de cette charge. Aucun
honneur, aucun insigne d'un rang plus lev n'taient accords au
magistrat suprme que ne distinguait point la supriorit de son
revenu ou de sa rsidence. En revanche, les devoirs qu'il avait 
remplir taient singulirement lgers et faciles, et n'exigeaient pas
un degr extraordinaire d'nergie ou d'intelligence. Point de guerre 
craindre, pas d'arme  entretenir: le gouvernement ne pouvant
s'appuyer sur la force, il n'y avait pas de police  payer et 
diriger. Ce que nous appelons crime tait absolument inconnu aux
Vril-ya, et il n'existait pas de cour de justice criminelle. Les rares
exemples de diffrends civils taient confis  l'arbitrage d'amis
choisis par les deux parties, ou jugs par le Conseil des Sages que je
dcrirai plus loin. Il n'y avait pas d'hommes de loi de profession; et
l'on peut dire que leurs lois n'taient que des conventions 
l'amiable, car il n'existait pas de pouvoir en tat de contraindre un
dlinquant qui portait dans une baguette le moyen d'anantir ses
juges. Il y avait des rgles et des coutumes auxquelles le peuple,
depuis plusieurs sicles, s'tait tacitement habitu  obir; ou si,
par hasard, un individu trouvait trop dur de s'y soumettre, il
quittait la communaut et allait s'tablir ailleurs. Enfin on s'tait
insensiblement soumis  une sorte de convention analogue  celle qui
rgit nos familles prives, o nous disons en quelque sorte  tout
membre parvenu  l'indpendance que donne la virilit: Reste ou
va-t-en, suivant que nos habitudes ou les rgles que nous avons
tablies te conviennent ou te dplaisent. Mais quoiqu'il n'y et pas
de lois dans le sens prcis que nous donnons  ce mot, il n'y a pas
dans le monde suprieur une race plus observatrice de la loi que les
Vril-ya. L'obissance  la rgle adopte par la communaut est devenue
un instinct aussi puissant que ceux de la nature. Le chef de chaque
famille tablit pour la conduite de sa famille une rgle qu'aucun de
ses membres ne songe  violer ou  luder. Ils ont un proverbe dont
l'nergie perd beaucoup dans cette paraphrase: Pas de bonheur sans
ordre, pas d'ordre sans autorit, pas d'autorit sans unit. La
douceur de tout gouvernement civil ou domestique chez eux se reconnat
bien  l'expression habituelle dont ils usent pour dsigner ce qui est
illgal ou dfendu: On est pri de ne pas faire telle ou telle
chose. La pauvret chez les Ana est aussi inconnue que le crime; non
pas que la proprit soit en commun, ou qu'ils soient tous gaux par
l'tendue de leurs possessions, ou par la grandeur et le luxe de leurs
habitations; mais comme il n'y a aucune diffrence de rang ou de
position entre les divers degrs de richesse ou les diverses
professions, chacun fait ce qui lui convient sans inspirer ni
ressentir d'envie. Les uns prfrent un genre de vie plus modeste, les
autres un genre de vie plus brillant; chacun se rend heureux  sa
manire. Grce  cette absence de toute comptition et aux limites
fixes pour la population, il est difficile qu'une famille tombe dans
la misre; il n'y a pas de spculations hasardeuses, pas de rivalits
et de luttes pour la conqute de la fortune ou d'un rang plus lev.
Sans doute, chaque fois qu'un tablissement a t fond, une portion
gale a t attribue  tous les colons; mais les uns, plus
entreprenants que les autres, avaient tendu leurs possessions aux
dpens du dsert qui les entourait, ou avaient augment la fertilit
de leurs champs, ou s'taient engags dans le commerce. Ainsi, les uns
taient ncessairement devenus plus riches que les autres, mais nul
n'tait absolument pauvre, nul n'avait de privations  subir.  la
rigueur, ils avaient toujours la ressource d'migrer, ou de s'adresser
sans honte et avec la certitude d'tre couts  de plus riches
qu'eux; car tous les membres de la communaut se regardaient comme des
frres ne formant qu'une famille unie par l'affection. J'aurai, dans
la suite de mon rcit, l'occasion de revenir sur ce sujet.

Le soin principal du magistrat suprme tait de communiquer avec
certains dpartements actifs, chargs de l'administration de dtails
spciaux. Le plus important et le plus essentiel de ces dtails
consistait dans les approvisionnements de lumire. Mon hte, Aph-Lin,
tait le directeur de ce dpartement. Un autre dpartement, qu'on
pourrait appeler celui des affaires trangres, se maintenait en
relation avec les tats voisins, surtout pour s'assurer de toutes les
inventions nouvelles; toutes ces inventions et tous les
perfectionnements des machines taient soumis  un troisime
dpartement charg d'en faire l'essai. C'est  ce dpartement que se
rattachait le Collge des Sages, collge particulirement recherch
des Ana veufs et sans enfants, et des jeunes filles. Parmi ces
dernires, Zee tait la plus active, et si nous admettons que ce
peuple reconnut ce que nous appelons distinction ou renomme (et je
dmontrerai plus tard qu'il n'en est rien), elle tait place parmi
les membres les plus renomms ou les plus distingus. Les membres
fminins de ce Collge s'adonnaient surtout aux tudes qu'on regarde
comme moins utiles  la vie pratique, telles que la philosophie
purement spculative, l'histoire des sicles primitifs, et les
sciences telles que l'entomologie, la conchyliologie, etc. Zee, dont
l'esprit, aussi actif que celui d'Aristote, embrassait galement les
domaines les plus vastes et les plus minces dtails de la pense,
avait crit deux volumes sur l'insecte parasite qui habite dans les
poils de la patte du tigre[1], ouvrage qui faisait autorit sur ce
sujet intressant. Mais les recherches des Sages ne sont pas confines
 ces tudes subtiles ou lgantes. Elles comprennent d'autres tudes
plus importantes, entre autres sur les proprits du vril,  la
perception desquelles le systme nerveux plus dlicat des Professeurs
fminins les rend bien plus aptes. C'est dans ce collge que le Tur,
ou magistrat principal, choisit ses conseillers, dont le nombre ne
s'lve jamais au-dessus de trois; il ne les consulte que dans les cas
fort rares o un vnement ou une circonstance extraordinaire
embarrasse son propre jugement.

[Note 1: L'animal dont il est ici question diffre en plusieurs points
du tigre du monde suprieur. Il est plus grand, sa patte est plus
large, son front plus fuyant. Il frquente les bords des lacs et des
marais et se nourrit de poissons, bien qu'il n'ait pas de rpugnance
pour tous les animaux terrestres de force infrieure qui se trouvent
sur son chemin. Il devient rare, mme dans les districts les plus
sauvages, o il est dvor par des reptiles gigantesques. Je suppose
qu'il appartient  l'espce du tigre, puisque l'animalcule parasite
qu'on trouve dans sa patte est, comme celui qu'on trouve dans la patte
du tigre asiatique, une miniature de l'animal lui-mme.]

Il y a quelques autres dpartements d'une moindre importance, qui tous
fonctionnent avec si peu de bruit et si tranquillement, qu'on ne se
sent pas du tout gouvern: l'ordre social est aussi rgulier et aussi
peu gnant que si c'tait une loi de la nature. On emploie la
mcanique  presque toutes sortes de travaux intrieurs ou extrieurs,
et le soin incessant du dpartement charg de cet objet est d'en
perfectionner l'application. Il n'y a ni ouvriers ni domestiques; on
prend parmi les enfants tous ceux qui sont ncessaires pour surveiller
ou seconder les machines; et cela depuis l'ge o les enfants cessent
d'tre confis au sein de leur mre jusqu' l'poque de la nubilit,
c'est--dire  seize ans pour les Gy-ei (les femmes) et vingt ans pour
les Ana (les hommes). Ces enfants sont classs par bandes et sections
sous la surveillance de leurs propres chefs et chacun s'adonne 
l'occupation qui lui plat le plus ou pour laquelle il se sent le plus
de disposition. Les uns choisissent les arts manuels, l'agriculture,
les travaux domestiques; d'autres se consacrent  carter les rares
dangers qui menacent la population. Voici les seuls prils auxquels
sont exposs ces tribus: d'abord ceux qu'occasionnent les convulsions
accidentelles de la terre; c'est  les prvoir et  s'en garder qu'on
apporte le plus de soin; tels sont les irruptions du feu et de l'eau,
les ouragans souterrains et les gaz qui se dgagent avec violence. Des
inspecteurs vigilants sont placs aux frontires de l'tat et dans
tous les endroits o de semblables prils sont  craindre; ils ont 
leur disposition des moyens de communications tlgraphiques avec la
salle o quelques Sages d'lite se relaient perptuellement. Ces
inspecteurs sont toujours choisis parmi les garons qui approchent de
l'ge de pubert, d'aprs ce principe qu' cet ge les facults
d'observation sont plus vives et les forces physiques plus en veil
qu' aucune autre poque de la vie. Le second service de sret,
d'ailleurs moins important, consiste dans la destruction de toutes les
cratures hostiles  la vie,  la culture, ou mme au bien-tre des
Ana. Les plus formidables sont les normes reptiles, dont on conserve
dans nos muses quelques restes antdiluviens et certains animaux
ails gigantesques, moiti oiseaux, moiti serpents. Le soin de
chasser et de dtruire ces derniers, ainsi que d'autres animaux
sauvages plus petits et analogues  nos tigres et  nos serpents
venimeux, est laiss  de jeunes enfants; parce que, suivant les Ana,
il faut pour cela tre sans piti, et que plus l'enfant est jeune
moins il est accessible  la piti. Il y a une autre classe d'animaux
dans la destruction desquels il faut faire de certaines distinctions;
on y emploie des enfants de l'ge intermdiaire; ce sont les animaux
qui ne menacent pas la vie de l'homme, mais qui ravagent les produits
de son travail, tels que l'lan et certaines varits de l'espce du
daim; de petits animaux qui ressemblent assez  nos lapins, mais qui
sont bien plus nuisibles aux moissons et plus habiles dans leurs
dprdations. Le premier soin de ces enfants doit tre d'apprivoiser
les plus intelligents de ces animaux et de les habituer  respecter
les cltures, rendues pour cela trs visibles, comme on habitue les
chiens  respecter les garde-manger et mme  veiller sur le bien de
leurs matres. Ce n'est que quand ces animaux se montrent
incorrigibles qu'on les dtruit. On ne les tue jamais pour en manger
la chair, ni pour le plaisir de la chasse; mais on ne les pargne
jamais quand on n'a pas d'autre moyen de les empcher de nuire. Tout
en rendant ces divers services et en s'acquittant des tches qui leur
sont confies, les enfants reoivent sans interruption l'ducation
dont ils ont besoin. Les jeunes gens suivent gnralement au sortir de
l'enfance un cours d'instruction au Collge des Sages, dans lequel,
outre les tudes gnrales, les lves reoivent des leons spciales
selon leur vocation et selon le genre d'tudes qu'ils choisissent
eux-mmes. Quelques-uns cependant prfrent passer cette priode
d'preuves en voyage, ou migrer, ou s'appliquer aussitt aux affaires
commerciales ou agricoles. Nulle contrainte ne vient gner leurs
inclinations.




X.


Le mot Ana (prononcez: _Arna_) correspond  notre pluriel: _hommes_;
An (prononcez: _Arn_), le singulier, : homme. Le mot qui signifie
femme est Gy (le _G_ est dur comme dans Guy); il fait au pluriel
Gy-ei, mais le _G_ devient doux au pluriel, on prononce: Jy-ei. Les
Ana ont un proverbe qui donne  cette diffrence de prononciation un
sens symbolique; c'est que le sexe fminin est doux pris
collectivement, mais que chaque femme est dure quand on a affaire
individuellement  elle. Les Gy-ei jouissent d'une parfaite galit de
droits avec les Ana; galit que certains philosophes en sont encore 
rclamer sur la terre.

Dans leur enfance, elles accomplissent exactement les mmes travaux
que les garons; et dans la classe la plus jeune, applique  la
destruction des animaux hostiles, on prfre souvent les filles, parce
qu'elles sont par leur constitution plus inaccessibles  la piti sous
l'influence de la terreur ou de la haine. Pendant l'intervalle qui
s'coule entre l'enfance et l'ge o l'on se marie, les rapports
familiers entre les deux sexes sont suspendus.  l'poque du mariage,
ils recommencent, sans autres consquences plus graves que le mariage.
Toutes les professions ouvertes  un sexe le sont  l'autre, et les
Gy-ei s'attribuent la supriorit dans toutes les branches abstraites
et profondes du raisonnement; elles disent que les Ana sont peu
propres  ce genre d'tudes, parce qu'ils ont l'intelligence plus
lourde et plus calme, et  cause de la routine de leurs occupations
matrielles; c'est ainsi que les jeunes filles de notre monde
s'rigent en autorit pour juger les questions les plus dlicates de
la doctrine thologique, pour lesquelles peu d'hommes, activement
engags dans les affaires de ce monde, ont assez de connaissances ou
de finesse d'intelligence. Soit grce aux exercices gymnastiques
auxquels elles s'appliquent de bonne heure, soit par leur
organisation, les Gy-ei sont suprieures aux Ana en force physique
(dtail important au point de vue du maintien des droits de la femme).
Elles atteignent une stature plus leve et leurs formes plus
arrondies renferment des muscles et des nerfs aussi fermes que ceux
des hommes. Elles prtendent que, suivant les lois primitives de la
nature, les femelles devaient tre plus grandes que les mles; elles
appuient cette opinion en recherchant, parmi les premires cratures
vivantes, l'exemple des insectes et de la plus ancienne famille des
vertbrs, les poissons, chez lesquels les femelles sont gnralement
assez grandes pour ne faire qu'un repas de leur mle si cela leur fait
plaisir. Par-dessus tout, les Gy-ei ont un pouvoir plus prompt et plus
nergique sur ce fluide ou agent mystrieux qui contient un si
puissant lment de destruction; elles ont aussi une plus large part
de cette finesse qui comprend la dissimulation. Ainsi elles peuvent,
non seulement se dfendre contre toutes les agressions des hommes,
mais elles pourraient  tout moment, et sans qu'il souponnt le
moindre danger, mettre fin  l'existence de l'poux qui les
offenserait. Disons  l'honneur des Gy-ei qu'on ne trouve pendant
plusieurs sicles aucun exemple de l'abus de ce terrible pouvoir. Le
dernier fait de ce genre, qui ait eu lieu dans la tribu dont je
m'occupe, parat remonter, suivant leur chronologie,  environ deux
mille ans. Une Gy, dans un accs de jalousie, tua son mari, et cet
acte abominable inspira une telle terreur aux hommes qu'ils migrrent
en corps et laissrent les Gy-ei toutes seules. L'histoire rapporte
que les Gy-ei, devenues ainsi veuves et plonges dans le dsespoir,
tombrent sur la coupable pendant son sommeil, et, par consquent,
alors qu'elle tait dsarme, la turent et s'engagrent
solennellement entre elles  supprimer pour toujours l'exercice de ce
pouvoir conjugal si excessif et  lever leurs filles dans cette
rsolution. Aprs une dmarche si conciliante, la dputation envoye
aux Ana russit  persuader  un grand nombre de revenir, mais ceux
qui revinrent taient gnralement les plus gs. Les plus jeunes,
soit par dfiance, soit par une trop haute opinion de leur propre
mrite, rejetrent toutes les propositions et restrent dans d'autres
communauts, o ils furent accepts par d'autres femmes, avec
lesquelles probablement ils ne se trouvrent pas mieux. Mais la perte
d'une si grande quantit de jeunes gens opra comme un avertissement
salutaire sur les Gy-ei et les confirma dans leur pieuse rsolution.
Il est admis aujourd'hui que, par le manque d'exercice, les Gy-ei ont
perdu leur supriorit offensive et dfensive sur les Ana, de mme que
sur la terre certains animaux infrieurs ont laiss certaines armes,
que la nature leur avait donnes pour leur dfense, s'mousser
graduellement et devenir impuissantes, parce que les circonstances ne
les obligeaient plus  s'en servir. Je serais cependant fort inquiet
pour un An qui mesurerait ses forces avec une Gy.

Les Ana font remonter  l'incident que je viens de raconter certains
changements dans les coutumes du mariage, qui donnent peut-tre
quelques avantages aux hommes. Ils ne se lient plus que pour trois
ans;  la fin de la troisime anne, l'homme et la femme sont
galement libres de divorcer et de se remarier. Au bout de dix ans,
l'An a le privilge de prendre une seconde femme et la premire peut 
son gr se retirer ou rester. Ces rgles sont pour la plupart passes
 l'tat de lettre morte; le divorce et la polygamie sont extrmement
rares, et les mnages paraissent trs heureux et unis chez ce peuple
tonnant; les Gy-ei, malgr leur supriorit physique et
intellectuelle, sont fort adoucies par la crainte de la sparation ou
d'une seconde femme, et comme les An sont trs attachs  leurs
habitudes, ils n'aiment pas,  moins de considrations trs graves, 
changer pour des nouveauts hasardeuses, les figures et les manires
auxquelles ils sont habitus. Les Gy-ei cependant conservent
soigneusement un de leurs privilges; c'est peut-tre le dsir secret
d'obtenir ce privilge qui porte beaucoup de dames sur la terre  se
faire les champions des droits de la femme. Les Gy-ei ont donc le
droit, usurp sur la terre par les hommes, de proclamer leur amour et
de faire elles-mmes leur cour; en un mot, ce sont elles qui demandent
et non pas qui sont demandes. Les vieilles filles sont un phnomne
inconnu parmi elles. Il est trs rare qu'une Gy n'obtienne pas l'An
auquel elle a donn son coeur,  moins que les affections de celui-ci
ne soient fortement engages ailleurs. Quelque froid, ou prude, ou de
mauvaise volont que se montre l'homme qu'elle courtise, sa
persvrance, son ardeur, sa puissance persuasive, son pouvoir sur les
mystrieux effets du vril, dcident presque srement l'homme  tendre
le cou  ce que nous appelons le noeud fatal. La raison qui porte les
Gy-ei  renverser les rapports des sexes, que l'aveugle tyrannie des
hommes a tablis sur la terre, parat concluante, et elles la donnent
avec une franchise qui mrite un jugement impartial. Elles disent que,
des deux poux, c'est la femme qui est d'une nature plus aimante, que
l'amour occupe plus de place dans ses penses, est plus essentiel 
son bonheur, et que, par consquent, c'est elle qui doit faire sa
cour; qu'en outre, l'homme est un tre timide et vacillant, qu'il a
souvent une prdilection goste pour le clibat, qu'il prtend
souvent ne pas comprendre les regards tendres et les insinuations
dlicates, bref, qu'il doit tre rsolument poursuivi et captur.
Elles ajoutent que si la Gy ne peut s'assurer l'An de son choix et en
pouse un qu'elle n'aurait pas prfr au reste du monde, elle est non
seulement moins heureuse, mais moins bonne, parce que les qualits de
son coeur ne se dveloppent pas assez; tandis que l'An est une
crature qui concentre d'une manire moins durable ses affections sur
un seul objet; que, s'il ne peut obtenir la Gy qu'il prfre, il se
console aisment avec une autre, et enfin, qu'en mettant les choses au
pire, s'il est aim et bien soign, il n'est pas indispensable au
bonheur de sa vie qu'il aime de son ct; il se contente du bien-tre
matriel et des nombreuses occupations d'esprit qu'il se cre.

Quoi qu'on puisse dire de ce raisonnement, le systme est favorable 
l'homme; il est aim avec ardeur; il sait que plus il montrera de
froideur et de rsistance, plus la dtermination de se l'attacher
deviendra forte chez la Gy qui le courtise; il s'arrange gnralement
pour n'accorder son consentement qu'aux conditions qu'il croit les
meilleures pour s'assurer une vie, sinon trs heureuse, du moins trs
tranquille. Tous les Ana ont leur dada, leurs habitudes, leurs gots,
et quels qu'ils soient ils exigent la promesse de les respecter
absolument. Pour arriver  son but, la Gy promet sans hsiter, et,
comme un des caractres distinctifs de ce peuple extraordinaire est un
respect absolu de la vrit et la religion de la parole donne, la Gy,
mme la plus tourdie, observe toujours les conditions stipules avant
le mariage. Dans le fait, et en dpit de leurs droits abstraits et de
leur puissance, les Gy-ei sont les plus aimables et les plus soumises
des femmes que j'aie jamais rencontres, mme dans les mnages les
plus heureux qui soient sur la terre. C'est une maxime reue parmi
elles que quand une Gy aime, son bonheur est d'obir. On remarquera
que dans les rapports des sexes je n'ai parl que du mariage, car
telle est la perfection morale que cette communaut a atteinte, que
tout rapport illicite est aussi impossible parmi ce peuple, qu'il
serait impossible  un couple de linottes de se sparer au temps des
amours.




XI.


Quand je cherchais  revenir de la surprise que me causait l'existence
de rgions souterraines habites par une race  la fois diffrente et
distincte de la ntre, rien ne m'embarrassait plus que le dmenti
inflig par ce fait  la plupart des gologues et des physiciens.
Ceux-ci affirment gnralement que, bien que le soleil soit pour nous
la principale source de chaleur, cependant plus on pntre sous la
surface de la terre, plus la chaleur augmente; le taux de cette
progression tant fix, je crois,  un degr de plus par pied, en
commenant  cinquante pieds de profondeur. Bien que les domaines de
la tribu dont je parle fussent situs  des hauteurs assez rapproches
de la surface de la terre pour jouir d'une temprature convenable  la
vie organique, cependant les ravins et les valles de cet empire
taient beaucoup moins chauds que les savants ne le supposeraient, eu
gard  leur profondeur; ils n'taient certainement pas d'une
temprature plus leve que le midi de la France ou que l'Italie. Et
suivant tous les renseignements que je pus recueillir, de vastes
districts, s'enfonant  des profondeurs o j'aurais cru que les
salamandres seules pouvaient vivre, taient habits par des races
innombrables organises comme nous le sommes. Je ne puis prtendre 
donner la raison d'un fait si en contradiction avec les lois reconnues
de la science et Zee ne pouvait m'aider beaucoup  trouver la solution
de cette difficult. Elle supposait seulement que nos savants
n'avaient pas assez tenu compte de l'extrme porosit de l'intrieur
de la terre, de l'immensit des cavits qu'elle renferme et qui crent
des courants d'air et des vents frquents, des diffrentes faons dont
la chaleur s'vapore, ou est rejete  l'extrieur. Elle convenait
cependant qu'il existait des profondeurs o la chaleur tait regarde
comme intolrable pour les tres organiss comme ceux que
connaissaient les Vril-ya; mais leurs savants croyaient que, mme l,
la vie existait sous une forme quelconque; que si l'on y pouvait
pntrer, on y trouverait des tres dous de sensibilit et
d'intelligence.

--L o le Tout-Puissant btit,--disait-elle,--soyez sr qu'il place
des habitants. Il n'aime pas les maisons vides.

Elle ajoutait cependant que beaucoup de changements dans la
temprature et le climat avaient t produits par la science des
Vril-ya, et que les forces du vril avaient t employes avec succs
dans ce sens. Elle me dcrivit un milieu subtil et vital qu'elle
appelait Lai, que je souponne devoir tre identique avec l'oxygne
thr du docteur Lewins, et dans lequel agissent les forces runies
sous le nom de vril; elle affirmait que, partout o ce milieu pouvait
s'tendre de faon  donner aux diffrentes proprits du vril toute
leur nergie, on pourrait s'assurer d'une temprature favorable aux
formes les plus leves de la vie. Zee me dit aussi que, d'aprs les
naturalistes de son pays, les fleurs et les vgtaux, produits par les
semences que la terre avait jetes  cette profondeur dans les
premires convulsions de la nature, ou imports par les premiers
hommes qui avaient cherch un refuge dans les cavernes, devaient leur
existence  la lumire qui les clairait constamment et aux progrs de
la culture. Elle me dit encore que depuis que la lumire du vril avait
remplac tous les autres modes d'clairage, le coloris des fleurs et
du feuillage tait devenu plus brillant, et que la vgtation avait
pris plus de vigueur.

Mais je laisse ce sujet aux rflexions des gens comptents et je vais
consacrer quelques pages  l'intressante question de la langue des
Vril-ya.




XII.


La langue des Vril-ya est particulirement intressante, parce qu'elle
me parat montrer avec une grande clart les traces des trois
transitions principales par lesquelles passe une langue avant
d'arriver  sa perfection.

Un des plus illustres philologues modernes, Max Mller, cherchant 
tablir une analogie entre les couches du langage et les
stratifications gologiques, nonce ce principe absolu:--

Aucun langage ne peut, dans aucun cas, tre inflexionnel sans avoir
pass par le stratum agglutinatif et le stratum isolant. Aucune langue
ne peut tre agglutinative sans tre attache par ses racines au
stratum infrieur d'isolement[2].

[Note 2: Max Mller. _Stratification des langues_, p. 20.]

Prenant la langue chinoise comme le meilleur type existant du stratum
isolant originel, comme la photographie fidle de l'homme  la
lisire essayant les muscles de son esprit, cherchant sa route 
ttons, et si ravi de son premier succs qu'il le rpte sans
cesse[3], nous trouvons dans la langue des Vril-ya, encore attache
par ses racines au stratum infrieur d'isolement, la preuve de
l'isolement originel. Elle abonde en monosyllabes, car les
monosyllabes sont le fond des langues. La transition  la forme
agglutinative marque une priode qui a d s'tendre graduellement 
travers les sicles, et dont la littrature crite a survcu seulement
dans quelques fragments de mythologie symbolique et dans certaines
phrases nergiques qui sont devenues des dictons populaires. Avec la
littrature des Vril-ya commence le stratum inflexionnel. Sans doute,
 cette poque, diffrentes causes doivent avoir concouru  ce
rsultat, comme la fusion des races par la domination d'un peuple et
l'apparition de quelques grands gnies littraires qui ont arrt et
fix la forme du langage.  mesure que l'ge inflexionnel prvaut sur
l'ge agglutinatif, il est surprenant de voir avec quelle hardiesse
croissante les racines originelles de la langue sortent de la surface
qui les cache. Dans les fragments et les proverbes de l'ge prcdent
les monosyllabes qui forment ces racines disparaissent dans des mots
d'une longueur norme, comprenant des phrases entires dont aucune
portion ne peut tre spare du reste pour tre employe sparment.
Mais quand la forme inflexionnelle de la langue prit assez le dessus
pour tre tudie et avoir une grammaire, les savants et les
grammairiens semblent s'tre unis pour extirper tous les monstres
polysynthtiques ou polysyllabiques, comme des envahisseurs qui
dvoraient les formes aborignes. Les mots de plus de trois syllabes
furent proscrits comme barbares, et,  mesure que la langue se
simplifiait ainsi, elle acqurait plus de force, de dignit et de
douceur. Quoiqu'elle soit trs concise, cette concision mme lui donne
plus de clart. Une seule lettre, suivant sa position, exprimait ce
que nous autres, dans notre monde suprieur, nous exprimons
quelquefois par des syllabes, d'autres fois par des phrases entires.
En voici un ou deux exemples: An (que je traduirai homme), Ana (les
hommes); la lettre S signifie chez eux multitude, suivant l'endroit o
elle est place; Sana signifie l'humanit; Ansa, une multitude
d'hommes. Certaines lettres de leur alphabet places devant les mots
dnotent une signification compose. Par exemple, Gl (qui pour eux
n'est qu'une seule lettre, comme le _th_ des Grecs, place au
commencement d'un mot, marque un assemblage ou une union de choses,
soit semblables, soit diffrentes, comme Oon, une maison; Gloon, une
ville (c'est--dire un assemblage de maisons). Ata, douleur; Glata,
calamit publique. Aur-an, la sant ou le bien-tre d'un homme;
Glaur-an, le bien de l'tat, la prosprit de la communaut; un mot
qu'ils ont sans cesse  la bouche est A-glauran, qui indique le
principe de leur politique, c'est--dire que le bien-tre de chacun
est le premier principe d'une communaut. Aub, invention; Sila, un ton
en musique. Glaubsila, runissant l'ide de l'invention et des
intonations musicales, est le mot classique pour posie; on l'abrge
ordinairement, dans la conversation, en Glaubs. Na, qui, pour eux,
n'est, comme Gl, qu'une lettre simple, quand il est plac au
commencement d'un mot, signifie quelque chose de contraire  la vie, 
la joie, ou au bien-tre, ressemblant en cela  la racine aryenne Nak,
qui exprime la mort ou la destruction. Nax, obscurit; Narl, la mort;
Naria, le pch ou le mal. Nas, le comble du pch et de la mort, la
corruption. Quand ils crivent, ils regardent comme irrespectueux de
dsigner l'tre Suprme par un nom spcial. Il est reprsent par un
symbole hiroglyphique qui a la forme d'une pyramide: A.
Dans la prire, ils s'adressent  Lui sous un nom qu'ils regardent
comme trop sacr pour le confier  un tranger et que je ne connais
pas. Dans la conversation, ils se servent gnralement d'une
priphrase, telle que la Bont-Suprme. La lettre V, symbole de la
pyramide renverse, au commencement d'un mot, signifie presque
toujours l'excellence ou la puissance; comme Vril, dont j'ai dj tant
parl; Veed, un esprit immortel; Veed-ya, l'immortalit; Koom,
prononc comme le Cwm des Gallois, signifie quelque chose de creux, de
vide. Le mot Koom lui-mme signifie un trou profond, une caverne.
Koom-in, un trou; Zi-koom une valle; Koom-zi, le vide, le nant;
Bodh-koom, l'ignorance (littralement, vide des connaissances).
Koom-Posh est le nom qu'ils donnent au gouvernement de tous, ou  la
domination des plus ignorants, des plus vides. Posh est un mot presque
intraduisible, signifiant, comme le lecteur le verra plus tard, le
mpris. La traduction la plus rapproche que j'en puisse donner est le
mot vulgaire: gchis; on peut donc traduire librement Koom-Posh par
atroce gchis. Mais quand la Dmocratie ou Koom-Posh dgnre et qu'
l'ignorance succdent les passions et les fureurs populaires qui
prcdent la fin de la dmocratie, comme (pour prendre des exemples
dans le monde suprieur) pendant le rgne de la Terreur en France, ou
pendant les cinquante annes de Rpublique Romaine qui prcdrent
l'avnement d'Auguste, ils ont un autre mot pour dsigner cet tat de
choses: ce mot est Glek-Nas. Ek veut dire discorde; Glek, discorde
universelle. Nas, comme je l'ai dj dit, signifie corruption,
pourriture; ainsi Glek-Nas peut tre traduit: la discorde universelle
dans la corruption. Leurs termes composs sont trs expressifs; ainsi
Bodh, signifiant connaissances, et Too tant un participe qui implique
l'ide d'approcher avec prudence, Too-bodh est le mot qu'ils emploient
pour Philosophie; Pah est une exclamation de mpris analogue  notre
expression: Absurde! ou quelle btise! Pah-bodh (littralement,
connaissance absurde) s'emploie pour dsigner une philosophie fausse
ou futile et s'applique  une espce de raisonnement mtaphysique ou
spculatif autrefois en vogue, qui consistait  faire des questions
auxquelles on ne pouvait pas rpondre et qui, du reste, taient
oiseuses, ne valaient pas la peine d'tre faites; telles que, par
exemple: Pourquoi un An a-t-il cinq orteils au lieu de quatre ou de
six? Le premier An cr par la Bont Suprme avait-il le mme nombre
d'orteils que ses descendants? Dans la forme sous laquelle un An
pourra tre reconnu de ses amis dans l'autre monde conservera-t-il des
orteils, et s'il en est ainsi seront-ils matriels ou immatriels? Je
choisis ces exemples de Pah-bodh non par ironie ou par plaisanterie,
mais parce que les questions que je cite ont fourni le sujet d'une
controverse aux derniers amateurs de cette science.... il y a quatre
mille ans.

[Note 3: Max Mller. _Stratification des langues_, p. 13.]

On m'apprit que, dans la dclinaison des noms, il y avait autrefois
huit cas (un de plus que dans la grammaire sanscrite); mais l'effet du
temps a rduit ces cas et a multipli,  la place des terminaisons
diffrentes, les prpositions explicatives. Dans la grammaire soumise
 mes tudes, il y avait pour les noms quatre cas, trois marqus par
leur terminaison et le quatrime par un prfixe.

SINGULIER.

_Nom._ An: l'homme.
_Dat._ Ano:  l'homme.
_Ac._ Anan: l'homme.
_Voc._ Hil-An:  homme.

PLURIEL.

Ana: les hommes.
Anoi: aux hommes.
Ananda: les hommes.
Hil-Ananda:  hommes.

Dans la premire priode de la littrature inflexionnelle, le duel
existait: mais on a depuis longtemps abandonn cette forme.

Le gnitif est aussi hors d'usage; le datif prend sa place: ils disent
la Maison __ un Homme, au lieu de la Maison _d_'un Homme. Quand ils
se servent du gnitif (il est quelquefois usit en posie), la
terminaison est la mme que celle du nominatif; il en est de mme de
l'ablatif; la prposition qui le dsigne peut tre un prfixe ou un
affixe au got de chacun; le choix est dtermin par l'euphonie. On
remarquera que le prfixe Hil dsigne le vocatif. On s'en sert
toujours en s'adressant  quelqu'un, except dans les relations
domestiques les plus intimes; l'omettre serait regard comme une
grossiret; de mme que, dans notre vieille langue, il et t peu
respectueux de dire Roi, au lieu de  Roi. Bref, comme ils n'ont aucun
titre d'honneur, la forme du vocatif en tient lieu et se donne
impartialement  tout le monde. Le prfixe Hil entre dans la
composition des mots qui impliquent l'loignement, comme Hil-ya,
voyager.

Dans la conjugaison de leurs verbes, sujet trop long pour que je m'y
tende ici, le verbe auxiliaire Ya, aller, qui joue un rle si
considrable dans le Sanscrit, est employ d'une faon analogue, comme
si c'tait un radical emprunt  une langue dont fussent descendues 
la fois la langue sanscrite et celle des Vril-ya. D'autres
auxiliaires, ayant des significations opposes, l'accompagnent et
partagent son utilit, par exemple: Zi, s'arrter ou se reposer. Ainsi
Ya entre dans les temps futurs, et Zi dans les prtrits de tous les
verbes qui demandent des auxiliaires. Yam, je vais; Yiam, je puis
aller; Yani-ya, j'irai (littralement, je vais aller); Zampoo-yan, je
suis all (littralement, je me repose d'tre all). Ya, comme
terminaison, implique, par analogie, la progression, le mouvement, la
floraison. Zi, comme terminaison, dnote la fixit, quelquefois en
bonne part, d'autres fois en mauvaise part, suivant le mot auquel il
est accoupl. Iva-zi, bont ternelle; Nan-zi, malheur ternel. Poo
(de) entre comme prfixe dans les mots qui dnotent la rpugnance ou
le nom des choses que nous devons craindre. Poo-pra, dgot;
Poo-naria, mensonge, la plus vile espce de mal. J'ai dj confess
que Poosh ou Posh tait intraduisible littralement. C'est
l'expression d'un mpris joint  une certaine dose de piti. Ce
radical semble avoir pris son origine dans l'analogie qui existe entre
l'effort labial et le sentiment qu'il exprime, Poo tant un son dans
lequel la respiration est pousse au dehors avec une certaine
violence. D'un autre ct, Z, plac en initiale, est chez les Ana, un
son aspir; ainsi Zu, prononc Zoo (pour eux c'est une seule lettre),
est le prfixe ordinaire des mots qui signifient quelque chose qui
attire, qui plat, qui touche le coeur, comme Zummer, amoureux; Zutze,
l'amour; Zuzulia, dlices. Ce son adouci du Z semble appropri  la
tendresse. C'est ainsi que, dans notre langue, les mres disent 
leurs babies, en dpit de la grammaire, mon cri; et j'ai entendu un
savant professeur de Boston appeler sa femme (il n'tait mari que
depuis un mois) mon cer amour.

Je ne puis quitter ce sujet, cependant, sans faire observer par quels
lgers changements dans les dialectes adopts par les diffrentes
tribus la signification originelle et la beaut des sons peuvent
disparatre. Zee me dit avec une grande indignation que Zummer
(amoureux) qui, de la faon dont elle le prononait, semblait sortir
lentement des profondeurs de son coeur, tait, dans quelques districts
peu loigns des Vril-ya, vici par une prononciation moiti nasale,
moiti sifflante, et tout  fait dsagrable, qui en faisait Subber.
Je pensai en moi-mme qu'il ne manquait que d'y introduire une n
devant l'u pour en faire un mot anglais dsignant la dernire des
qualits qu'une Gy amoureuse peut dsirer de rencontrer dans son
Zummer[4].

[Note 4: Du verbe _To snub_, brusquer, gourmander, rprimander.]

Je me bornerai maintenant  mentionner une particularit de cette
langue qui donne de la force et de la brivet  ses expressions.

La lettre A est pour eux, comme pour nous, la premire lettre de
l'alphabet, et ils s'en servent souvent comme d'un mot destin 
marquer une ide complexe de souverainet, de puissance, de principe
dirigeant. Par exemple: Iva, signifie bont; Diva, la bont et le
bonheur runis; A-Diva, c'est la vrit absolue et infaillible. J'ai
dj fait remarquer la valeur de l'A dans A-glauran, de mme dans Vril
(aux vertus duquel ils attribuent leur degr actuel de civilisation);
A-vril, signifie, comme je l'ai dj dit, la civilisation mme.

Les philologues ont pu voir par les exemples ci-dessus combien le
langage Vril-ya se rapproche du langage Aryen ou Indo-Germanique; mais
comme toutes les langues, il contient des mots et des formes emprunts
 des sources toutes diffrentes. Le titre mme de Tur, qu'ils donnent
 leur magistrat suprme, indique un larcin fait  une langue soeur du
Turanien. Ils disent eux-mmes que c'est un nom tranger emprunt  un
titre que leurs annales historiques disent avoir appartenu au chef
d'une nation avec laquelle les anctres des Vril-ya taient,  une
priode trs loigne, en commerce d'amiti, mais qu'elle tait depuis
longtemps teinte; ils ajoutent que, lorsque, aprs la dcouverte du
vril, ils remanirent leurs institutions politiques, ils adoptrent
exprs un titre appartenant  une race teinte et  une langue morte,
et le donnrent  leur premier magistrat, afin d'viter de donner 
cet office un nom qui leur ft dj familier.

Si Dieu me prte vie, je pourrai peut-tre runir sous une forme
systmatique les connaissances que j'ai acquises sur cette langue
pendant mon sjour chez les Vril-ya. Mais ce que j'en ai dit suffira
peut-tre pour dmontrer aux tudiants philologues qu'une langue qui,
en conservant tant de racines de sa forme originaire, s'est dcharge
des grossires surcharges de la priode synthtique plus ancienne mais
transitoire, et qui est arrive  runir ainsi tant de simplicit et
de force dans sa forme inflexionnelle, doit tre l'oeuvre graduelle de
sicles innombrables et de plusieurs rvolutions intellectuelles;
qu'elle contient la preuve d'une fusion entre des races de mme
origine et qu'elle n'a pu parvenir au degr de perfection, dont j'ai
donn quelques exemples, qu'aprs avoir t cultive sans relche par
un peuple profondment rflchi. J'aurai plus tard l'occasion de
montrer que, nanmoins, la littrature qui appartient  cette langue
est une littrature morte, et que l'tat actuel de flicit sociale
auquel sont parvenus les Ana interdit toute culture progressive de la
littrature, surtout dans les deux branches principales: la fiction et
l'histoire.




XIII.


Ce peuple a une religion et, quoi qu'on puisse dire contre lui, il
prsente du moins ces deux particularits tranges: les individus
croient tout ce qu'ils font profession de croire et ils pratiquent
tous les prceptes de leur croyance. Ils s'unissent dans l'adoration
d'un Crateur divin, soutien de l'univers. Ils croient qu'une des
proprits du tout-puissant vril est de transmettre  la source de la
vie et de l'intelligence toutes les penses qu'une crature humaine
peut concevoir; et quoiqu'ils ne prtendent pas que l'ide de Dieu est
inne, cependant ils disent que l'An (l'homme) est la seule crature,
autant que leurs observations sur la nature leur permettent d'en
juger,  qui ait t donne _la facult de concevoir cette ide_, avec
toutes les penses qui en dcoulent. Ils affirment que cette facult
est un privilge qui n'a pu tre donn en vain et que, par consquent,
la prire et la reconnaissance sont acceptes par le Crateur et
ncessaires au complet dveloppement de la crature humaine. Ils
offrent leurs prires en public et en particulier. N'tant pas
considr comme appartenant  leur race, je ne fus pas admis dans le
temple o l'on clbre le culte en public; mais on m'a dit que les
offices taient trs courts et sans aucune pompe ni crmonie. C'est
une doctrine admise par les Vril-ya que la dvotion profonde ou
l'abstraction complte du monde actuel n'est pas un tat o l'esprit
humain se puisse maintenir longtemps, surtout en public, et que toute
tentative faite dans ce but conduit au fanatisme ou  l'hypocrisie.
Ils ne prient dans leur intrieur que seuls ou avec leurs enfants.

Ils disent que dans les temps anciens il y avait un grand nombre de
livres consacrs  des spculations sur la nature de la Divinit et
sur les croyances et le culte qu'on supposait lui tre les plus
agrables. Mais il se trouva que ces spculations conduisaient  des
discussions si chaudes et si violentes que non seulement elles
troublaient la paix de la communaut et divisaient les familles les
plus unies, mais encore que, dans le cours de la discussion sur les
attributs de la Divinit, on en venait  discuter l'existence mme de
la Divinit; ou, ce qui tait encore pire, on lui attribuait les
passions et les infirmits des humains qui se livraient  ces
disputes.

--Car,--disait mon hte,--puisqu'un tre fini comme l'An ne peut en
aucune faon dfinir l'Infini, quand il essaie de se faire une ide de
la Divinit, il rduit la Divinit  n'tre qu'un An comme lui.

Aussi, dans ces derniers sicles, les spculations thologiques, sans
tre interdites, avaient t si peu encourages qu'elles taient
tombes dans l'oubli.

Les Vril-ya s'accordent  croire  une existence future, plus heureuse
et plus parfaite que la vie prsente. S'ils ont des notions trs
vagues sur la doctrine des rcompenses et des punitions, c'est
peut-tre parce qu'ils n'ont parmi eux aucun systme de punitions, ni
de rcompenses; car ils n'ont pas de crimes  punir, et leur moralit
est si gale qu'il n'y a pas un An qui soit regard en somme comme
plus vertueux qu'un autre. Si l'un excelle dans une vertu, l'autre
arrivera  la perfection d'une autre vertu; si l'un a ses faiblesses
ou ses dfauts dominants, son voisin a aussi les siens. Bref, dans
leur vie si extraordinaire, il y a si peu de tentations qu'ils sont
bons, selon l'ide qu'ils se font de la bont, uniquement parce qu'ils
vivent. Ils ont quelques notions confuses sur la perptuit de la vie,
une fois accorde, mme dans le monde vgtal, comme le lecteur pourra
en juger dans le chapitre suivant.




XIV.


Les Vril-ya, comme je l'ai dj dit, vitent toute discussion sur la
nature de l'tre Suprme; cependant ils paraissent se runir dans une
croyance par laquelle ils pensent rsoudre ce grand problme de
l'existence du mal, qui a tant troubl la philosophie du monde
suprieur. Ils disent que lorsqu'Il a donn la vie, avec le sentiment
de cette vie, si faible qu'il soit, comme dans la plante, la vie n'est
jamais dtruite; elle passe  une forme nouvelle et meilleure, non pas
sur cette plante (ils s'cartent en cela de la mthode vulgaire de la
mtempsycose), et que l'tre vivant garde le sentiment de son
identit, de sorte qu'il lie sa vie passe  sa vie future et qu'il a
conscience de ses progrs dans l'chelle du bonheur. Car ils disent
que, sans cette supposition, ils ne peuvent, suivant les lumires de
la raison qui leur ont t accordes, dcouvrir la parfaite justice
qui doit tre une des qualits principales de la Sagesse et de la
Bont Suprmes. L'injustice, disent-ils, ne peut venir que de trois
causes: le manque d'intelligence pour discerner ce qui est juste, le
manque de bont pour le dsirer, le manque de puissance pour
l'accomplir; et que chacun de ces dfauts est incompatible avec la
Sagesse, la Bont et la Toute-Puissance Suprmes. Mais, mme pendant
cette vie, la sagesse, la bont et la puissance de l'tre Suprme
tant suffisamment apparentes pour nous forcer  les reconnatre, la
justice, rsultant ncessairement de ces trois attributs, demande
d'une faon absolue une autre vie, non seulement pour l'homme, mais
pour tous les tres vivants d'un ordre infrieur. Mme dans le monde
vgtal et animal, nous voyons certains individus devenir, par suite
de circonstances tout  fait indpendantes d'eux-mmes, extrmement
malheureux par rapport  leurs voisins, puisqu'ils n'existent que pour
tre la proie les uns des autres; des plantes mme sont sujettes  la
maladie et prissent d'une faon prmature, tandis que les plantes
qui se trouvent  ct se rjouissent de leur vitalit et passent
toute leur existence  l'abri de toute douleur. Selon les Vril-ya, on
attribue  tort nos propres faiblesses  l'tre Suprme, quand on
prtend qu'il agit par des lois gnrales, donnant ainsi aux causes
secondaires assez de puissance pour tenir en chec la bont
essentielle de la Cause Premire; et c'est concevoir la Bont Suprme
d'une faon plus basse et plus ignorante encore, que d'carter avec
ddain toute considration de justice  l'gard des myriades de formes
en qui le Tout-Puissant a infus la vie, pour dire que la justice est
due seulement  l'An. Il n'y a ni grand ni petit aux yeux du divin
Crateur. Mais si l'on reconnat qu'aucun tre, si humble qu'il soit,
qui a conscience de sa vie et de sa souffrance, ne peut prir 
travers la suite des sicles; que toutes les souffrances d'ici-bas,
mme si elles durent du moment de la naissance  celui du passage  un
meilleur monde, durent moins, compares  l'ternit, que le cri du
nouveau-n compar  la vie de l'homme; si l'on admet que l'tre
vivant garde  l'poque de sa transmigration le sentiment de son
identit, sans lequel il n'aurait pas connaissance de sa vie nouvelle,
et bien que les voies de la justice divine soient au-dessus de la
porte de notre intelligence, cependant nous avons le droit de croire
qu'elles sont uniformes et universelles, et non pas variables et
partiales, comme elles le seraient si elles n'agissaient que par les
lois de la nature; car cette justice est ncessairement parfaite,
puisque la Suprme Sagesse doit la concevoir, la Suprme Bont la
vouloir, et la Suprme Puissance l'accomplir.

Quelque fantastique que puisse paratre cette croyance des Vril-ya,
elle tend peut-tre  fortifier le systme politique qui, admettant
divers degrs de richesse, tablit cependant une parfaite galit de
rangs, une douceur extrme dans toutes les relations, et une grande
tendresse pour toutes les cratures que le bien de la communaut
n'oblige pas  dtruire. Cette ide d'une rparation due  un insecte
tortur,  une fleur pique par un ver, peut nous sembler une
bizarrerie purile, du moins elle ne peut faire aucun mal. Il est doux
de penser que dans les profondeurs de la terre, que n'ont jamais
claires un rayon de lumire de notre ciel matriel, a pntr une
conviction si lumineuse de l'ineffable bont du Crateur, qu'on y
croit si fermement que les lois gnrales par lesquelles Il agit ne
peuvent admettre aucune injuste partialit, aucun mal, et ne peuvent
tre comprises que si l'on embrasse leur action dans l'infini de
l'espace et du temps. Et puisque, comme j'aurai occasion de le faire
observer plus tard, le systme politique et social de cette race
souterraine runit et rconcilie les grandes doctrines en apparence
opposes, qui de temps en temps sur cette terre apparaissent, sont
discutes, puis oublies, et reparaissent encore parmi les philosophes
ou les rveurs, je puis me permettre de placer ici quelques lignes
d'un savant terrestre. En regard de cette croyance des Vril-ya  la
perptuit de la vie et de la conscience chez les cratures
infrieures aussi bien que chez l'homme, je veux mettre un passage
loquent de l'ouvrage d'un minent zoologiste, Louis Agassiz. Je viens
de le retrouver, bien des annes aprs que j'avais confi au papier
ces souvenirs de la vie des Vril-ya, dans lesquels j'essaye
aujourd'hui de mettre un peu d'ordre.

Les relations de chaque individu animal avec son semblable sont
telles qu'elles devraient depuis longtemps tre regardes comme une
preuve suffisante qu'aucun tre organis n'a pu tre appel 
l'existence que par l'intervention directe d'une volont rflchie.
C'est l un puissant argument en faveur de l'existence, dans chaque
animal, d'un principe immatriel semblable  celui qui, par son
excellence et ses dons suprieurs, place l'homme  un rang si lev
au-dessus de l'animal; cependant le principe existe certainement, et,
qu'on l'appelle sens, raison, ou instinct, il prsente dans toute la
chane des tres organiss une srie de phnomnes troitement
enchans les uns aux autres. C'est de ce principe que drivent, non
seulement les manifestations les plus leves de l'esprit, mais la
permanence mme des diffrences spcifiques qui caractrisent chaque
organisme. La plupart des arguments en faveur de l'immortalit de
l'homme s'appliquent galement  la permanence de ce principe chez les
autres tres vivants. Ne puis-je pas ajouter que si, dans la vie
future, l'homme tait priv de cette grande source de jouissance et de
progrs moral et intellectuel, qui consiste dans la contemplation des
harmonies d'un monde organis, ce serait l une perte immense? Et ne
pouvons-nous considrer le concert spirituel des mondes et de tous
leurs habitants runis en prsence de leur Crateur comme la plus
haute conception du Paradis? (_Essai sur la Classification_, Sect.
XVII, p. 97-99.)




XV.


Malgr la bont de tous mes htes, la fille d'Aph-Lin se montrait
encore plus dlicate et plus prvoyante que les autres dans ses
attentions pour moi. Sur son conseil, je quittai les vtements sous
lesquels j'tais descendu du monde suprieur et j'adoptai le costume
des Vril-ya,  l'exception des ailes mcaniques, qui leur servaient
comme d'un gracieux manteau quand ils marchaient. Mais comme  la
ville beaucoup de Vril-ya ne portaient pas ces ailes, cette exception
ne crait pas une diffrence marque entre moi et la race au milieu de
laquelle je sjournais, et je pus ainsi visiter la cit sans exciter
une curiosit dsagrable. Hors de la famille, personne ne savait que
je venais du monde suprieur, et je n'tais regard que comme un
membre de quelque tribu infrieure et barbare, auquel Aph-Lin donnait
l'hospitalit.

La ville tait grande, eu gard au territoire qui l'entourait et qui
n'tait pas beaucoup plus vaste que les proprits de certains nobles
anglais ou hongrois; mais toute cette tendue, jusqu' la chane de
rochers qui en formait la frontire, tait cultive avec le plus grand
soin, except dans certaines portions des montagnes ou des pturages
abandonnes aux animaux que les Vril-ya apprivoisaient, mais dont ils
ne se servaient pour aucun usage domestique. Leur bont envers ces
cratures plus humbles est si grande, qu'une somme est consacre par
le trsor public  les transporter dans d'autres tribus de Vril-ya
disposes  les recevoir (surtout dans les nouvelles colonies), quand
ils deviennent trop nombreux pour les pturages qu'on leur a
abandonns. Ils ne se multiplient cependant pas aussi vite que le font
chez nous les animaux destins  tre mangs. Il semble que ce soit
une loi de la nature que les animaux inutiles  l'homme s'loignent
des pays qu'il occupe et mme disparaissent compltement. Il existe
dans les divers tats, entre lesquels se partagent les Vril-ya, une
vieille coutume qui est de laisser entre les frontires de deux tats
un terrain neutre et non cultiv. Pour la tribu dont je m'occupe,
cette frontire, compose d'une chane de rochers sauvages, ne pouvait
pas tre franchie  pied, mais on la passait aisment  l'aide des
ailes ou des bateaux ariens dont je parlerai plus loin. On y avait
aussi ouvert des routes pour des vhicules mus par le vril. Ces
chemins de communication taient toujours clairs et la dpense en
tait couverte par une taxe spciale,  laquelle toute la communaut
participait sous la dnomination de contribution Vril-ya dans une
proportion convenue. Par le moyen de ces routes, un commerce
considrable se faisait avec les tats voisins ou mme loigns. La
richesse de ce peuple venait surtout de l'agriculture. Il est aussi
remarquable pour son adresse  fabriquer les outils qui servent au
labourage. En change de ces marchandises, il recevait des articles de
luxe plutt que de ncessit. Il ne payait presque aucune marchandise
d'importation aussi cher que les oiseaux levs  chanter des airs
compliqus. Ces oiseaux venaient de fort loin; leur chant et leur
plumage taient galement admirables. On me dit que ceux qui les
levaient et leur apprenaient  chanter mettaient un grand soin  les
choisir, et que les espces s'taient beaucoup amliores depuis
quelques annes. Je ne vis chez ce peuple aucun autre animal destin 
l'amusement,  l'exception de quelques tres trs curieux de la
famille des Batraciens, semblables  nos grenouilles, mais avec une
physionomie trs intelligente; les enfants les aimaient beaucoup et
les gardaient dans leurs jardins particuliers. Ils ne paraissent pas
avoir d'animaux analogues  nos chiens et  nos chevaux, bien que Zee,
ce savant naturaliste, me dit que des cratures pareilles avaient
exist autrefois dans ces parages et qu'on en trouvait encore dans
certaines rgions habites par d'autres races que celle des Vril-ya.
Elle me dit qu'ils avaient disparu peu  peu du monde plus civilis
depuis la dcouverte du vril, qui les avait rendus inutiles. La
mcanique et l'emploi des ailes avaient dtrn le cheval comme bte
de somme, et l'on n'avait plus besoin du chien, soit pour se protger,
soit pour aller  la chasse, comme cela arrivait aux anctres des
Vril-ya, quand ils craignaient les agressions de leurs semblables ou
chassaient pour se procurer leur nourriture. Cependant, en ce qui
concernait le cheval, cette rgion tait si montagneuse qu'un cheval
n'y aurait pas t d'une grande utilit, comme animal de luxe ou comme
bte de somme. Le seul animal qu'ils emploient  ce dernier usage est
une espce de grande chvre dont ils se servent dans leurs fermes. On
peut dire que la nature du sol dans ces districts a donn la premire
ide des ailes et des bateaux ariens. L'tendue de la ville est due 
l'habitude d'entourer chaque maison d'un jardin spar. La rue
principale, dans laquelle habitait Aph-Lin, s'largissait en une vaste
place carre sur laquelle se trouvaient le Collge des Sages et toutes
les administrations publiques; une magnifique fontaine du fluide
lumineux, que j'appellerai naphte (j'en ignore la vritable nature),
occupait le centre de cette place. Tous ces difices publics ont un
caractre uniforme de solidit massive. Ils me rappelaient
l'architecture des tableaux de Martin. Tout le long de l'tage
suprieur courait un vaste balcon, ou jardin suspendu, soutenu par des
colonnes; ce jardin tait rempli de plantes en fleurs et habit par
diffrentes espces d'oiseaux apprivoiss. Diverses rues partaient de
cette place, toutes larges et brillamment illumines; elles
remontaient de chaque ct vers les hauteurs. Dans mes excursions 
travers la ville, j'tais toujours accompagn par Aph-Lin ou par sa
fille. Dans cette tribu, la Gy adulte peut se promener aussi
familirement avec un jeune An qu'avec une femme.

Les magasins de dtail ne sont pas nombreux; les chalands sont servis
par des enfants de divers ges, extrmement intelligents et polis,
mais sans la plus lgre nuance d'importunit ou de servilit. Le
marchand n'est pas toujours prsent; quand il est l, il ne parat pas
fort occup de ses affaires; cependant il n'a choisi cette profession
que parce qu'elle lui plaisait et nullement pour accrotre sa fortune.

Quelques-uns des plus riches citoyens du pays tiennent de ces
magasins. Comme je l'ai dj dit, on ne reconnat dans ce pays aucune
supriorit de rang, et par consquent toutes les occupations sont
regardes comme gales au point de vue social. L'An, chez lequel
j'achetai mes sandales, tait le frre du Tur, ou magistrat principal;
et quoique son magasin ne ft pas plus grand que celui d'un relieur de
Bond Street ou de Broadway, on me dit qu'il tait deux fois plus riche
que le Tur, qui habitait un vritable palais. Sans doute il possdait
aussi une maison de campagne.

Les Ana de cette tribu sont, en somme, fort indolents aprs l'ge
actif de l'enfance. Soit par temprament, soit par philosophie, ils
mettent le repos au rang des plus grandes bndictions de la vie. Il
est vrai que quand on enlve  un tre humain les motifs d'activit
qu'il puise dans la cupidit ou l'ambition, il ne parat pas trange
qu'il se repose tranquillement.

Dans leurs mouvements ordinaires, ils aiment mieux marcher que voler.
Mais dans leurs jeux, et pour me servir d'une figure un peu hardie,
dans leurs promenades, ils se servent de leurs ailes, comme aussi dans
les danses ariennes que j'ai dcrites et dans les visites  leurs
maisons de campagne, qui sont presque toutes situes sur des hauteurs;
quand ils sont jeunes, ils prfrent aussi leurs ailes  tout autre
moyen de locomotion, pour accomplir leurs voyages dans les autres
rgions des Ana.

Ceux qui s'exercent au vol peuvent voler, sinon aussi vite que
certains oiseaux voyageurs, du moins de faon  faire quarante 
cinquante kilomtres  l'heure et conservent cette vitesse pendant
cinq ou six heures. Mais la plupart des Ana parvenus  l'ge adulte
n'aiment plus les mouvements rapides qui exigent un effort vigoureux.
C'est peut-tre pour cette raison, comme ils pensent, d'accord sans
doute avec la plupart de nos mdecins, que la transpiration rgulire
par les pores de la peau est essentielle  la sant, qu'ils font usage
des bains de vapeur que nous nommons bains turcs ou bains russes,
suivis de douches d'eau parfume. Ils ont une grande foi dans
l'influence salutaire de certains parfums.

Ils ont aussi l'habitude,  des priodes dtermines mais rares,
peut-tre quatre fois par an, quand ils sont en bonne sant, de faire
usage d'un bain charg de vril[5]. Ils disent que ce fluide, employ
avec mnagement, fortifie la sant; mais que si l'en en fait un trop
grand usage, lorsqu'on se porte bien, il produit une raction qui
puise la vitalit. Toutefois, dans presque toutes leurs maladies, ils
recourent au vril comme au plus actif des remdes qui puissent aider
la nature  repousser le mal.

[Note 5: J'ai fait usage une fois du bain de vril. Il ressemblait
beaucoup par ses proprits fortifiantes aux bains de Gastein, dont
beaucoup de mdecins attribuent la puissance  l'lectricit; mais les
effets du bain de vril sont plus durables.]

Ils sont,  leur faon, le plus luxueux des peuples, mais toutes les
dlicatesses de leur luxe sont innocentes. On peut dire qu'ils vivent
dans une atmosphre de musique et de parfums. Toutes les chambres ont
des appareils mcaniques destins  produire des sons mlodieux, dans
des tons si doux qu'on dirait des murmures d'esprits invisibles. Ils
sont trop accoutums  ces sons lgers pour en tre gns dans leurs
conversations, ou mme, quand ils sont seuls, dans leurs rflexions.
Mais ils pensent que respirer un air constamment charg de mlodies et
de parfums a pour effet d'adoucir et d'lever le caractre et les
penses. Quoiqu'ils soient trs sobres, ils ne mangent d'autre
nourriture animale que le lait et s'abstiennent absolument de toute
boisson enivrante; ils sont extrmement dlicats et difficiles 
l'endroit de la nourriture et de la boisson. Dans tous leurs
amusements, les vieillards montrent une gaiet enfantine. Le but
auquel ils tendent est le bonheur, qu'ils ne cherchent pas dans
l'excitation d'un plaisir passager, mais dans les conditions
habituelles de leur existence tout entire, et l'exquise amnit de
leurs manires montre quel respect ils ont pour le bonheur des autres.

La conformation de leur crne prsente des diffrences marques 
l'gard de toutes les races connues du monde suprieur, et je ne puis
m'empcher de penser que la forme du leur est un dveloppement,
produit par des sicles sans nombre, du type Brachycphalique de l'Age
de pierre dont parle Lyell dans ses _lments de Gologie_, ch. X, p.
113, en le comparant avec le type Dolichocphalique du commencement de
l'Age de fer, correspondant  celui qui est aujourd'hui si commun
parmi nous, et qu'on appelle type Celtique. Le crne des Vril-ya a le
mme front massif et non pas fuyant comme dans le type Celtique, la
mme rondeur gale dans les organes frontaux, mais il est plus lev
au sommet, et moins prononc dans l'hmisphre postrieur o les
phrnologues placent les organes animaux. Pour parler la langue des
phrnologues, le crne commun aux Vril-ya a les organes du poids, du
nombre, de la musique, de la forme, de l'ordre, de la causalit, trs
largement dvelopps; ceux de la constructivit beaucoup plus
prononcs que ceux de l'idalit. Ceux qu'on appelle les organes
moraux, comme ceux de la conscience ou de la bienfaisance, sont
extraordinairement pleins; ceux de l'amativit et de la combativit
sont trs petits; celui de la tnacit trs grand; l'organe de la
destructivit (c'est--dire de la disposition  supprimer tous les
obstacles) est immense, moins pourtant que celui de la bienfaisance,
et celui de la philogniture prend plutt le caractre de la
compassion et de la tendresse pour les tres qui ont besoin de
protection et de secours, que celui de l'amour animal de la
progniture.

Je n'ai pas rencontr une seule personne difforme ou boiteuse. La
beaut de leur physionomie ne consiste pas seulement dans la symtrie
des traits, mais dans l'galit de la peau, qui se maintient sans
rides jusqu' la vieillesse la plus avance, et dans une douce
srnit d'expression jointe  cette majest que donne le sentiment de
la force et d'une complte scurit physique et morale. C'est cette
douceur mme, jointe  cette majest, qui inspirait  un spectateur
comme moi, accoutum  lutter avec les passions de l'humanit, un
sentiment d'humilit et de crainte respectueuse. C'est une expression
qu'un peintre pourrait donner  un demi-dieu,  un gnie,  un ange.
Les hommes, chez les Vril-ya, sont entirement imberbes, les Gy-ei en
vieillissant ont quelquefois une petite moustache.

Je remarquai avec surprise que la couleur de leur peau n'tait pas
uniformment celle que j'avais remarque chez les premiers individus
que j'avais rencontrs; quelques-uns l'avaient beaucoup plus blanche,
avec des yeux bleus et des cheveux d'un brun dor; cependant leur
teint tait d'un ton plus chaud et plus riche que celui des peuples du
nord de l'Europe.

On me dit que ce mlange de couleurs venait de mariages contracts
avec les membres d'autres tribus lointaines des Vril-ya qui, soit par
suite de la diffrence des climats, soit  cause de la diversit
d'origine, taient plus blanches que la tribu chez laquelle
j'habitais. On regardait comme une preuve d'antiquit la couleur rouge
la plus fonce; mais les Ana n'attachaient aucune ide d'orgueil 
cette antiquit; ils taient au contraire persuads que leur
supriorit venait de croisements frquents avec d'autres familles
diffrentes et cependant parentes, ils encourageaient ces mariages
pourvu que les conjoints fussent toujours des membres de la famille
des Vril-ya. Quant aux nations qui n'adoptaient pas les moeurs et les
institutions des Vril-ya et qui passaient pour incapables d'acqurir
sur les forces du vril cet empire que tant de gnrations s'taient
employes  acqurir et  conserver, on les regardait avec plus de
ddain que les citoyens de New-York ne regardent les ngres.

J'appris de Zee, plus instruite en toutes choses qu'aucun des hommes
avec lesquels j'eus l'occasion de m'entretenir familirement, que la
supriorit des Vril-ya tait attribue  l'intensit de leurs
anciennes luttes contre les obstacles de la nature dans les premiers
lieux o ils s'taient fixs.

--Partout,--disait Zee, avec profondeur,--partout o nous rencontrons
dans l'histoire de la civilisation cet tat o la vie devient une
lutte, o l'individu est oblig d'appeler  lui toute son nergie pour
rivaliser avec ses compagnons, nous trouvons invariablement le mme
rsultat; c'est--dire que, puisqu'un grand nombre doit prir dans
cette lutte, la nature choisit pour les conserver les spcimens les
plus vigoureux. Par consquent, dans notre race, mme avant la
dcouverte du vril, les organisations suprieures furent seules
conserves, et nos anciens livres contiennent une lgende autrefois
populaire selon laquelle nous fmes chasss d'une rgion qui
semblerait tre votre monde suprieur, afin de nous perfectionner et
d'arriver  l'puration complte de notre race par l'pret des luttes
que nos pres eurent  soutenir; et lorsque notre ducation sera
acheve, nous sommes destins  retourner dans le monde suprieur pour
y supplanter toutes les races infrieures qui l'occupent aujourd'hui.

Aph-Lin et Zee causaient souvent avec moi de la condition politique et
sociale de ce monde suprieur, dont Zee supposait si philosophiquement
que les habitants seraient dtruits un jour ou l'autre par l'avnement
des Vril-ya. Dans mes rcits, je continuais  faire tout ce que je
pouvais (sans me lancer dans des mensonges assez positifs pour tre
aisment aperus par la sagacit de mes auditeurs) pour reprsenter
notre puissance et nous-mmes sous les couleurs les plus flatteuses.
Ils y trouvaient pourtant de perptuels sujets de comparaison entre
les populations les plus civilises de notre monde et les races
souterraines les plus infrieures qu'ils regardaient comme plonges
dans une barbarie sans espoir et condamnes  une destruction
graduelle, mais certaine. Mais tous deux dsiraient drober  leurs
concitoyens toute connaissance prmature des rgions claires par le
soleil; tous deux taient humains et frmissaient  la pense de
dtruire tant de millions de cratures, et les peintures que je
faisais de notre vie, si fortement colores qu'elles fussent, les
attristaient. En vain, je vantais nos grands hommes: potes,
philosophes, orateurs, gnraux, et dfiais les Vril-ya de nous en
prsenter autant.

--Hlas!--disait Zee, dont la figure majestueuse prenait une
expression d'anglique compassion,--cette domination du petit nombre
sur la foule est le signe le plus sr et le plus fatal d'une
sauvagerie incorrigible. Ne voyez-vous pas que la premire condition
du bonheur mortel consiste  supprimer cette lutte et cette
comptition entre les individus, car cette lutte, quelle que soit la
forme du gouvernement, subordonne le grand nombre au petit nombre,
dtruit la libert relle des individus en dpit de la libert
nominale de l'tat, et te  l'existence ce calme sans lequel on ne
peut atteindre la flicit spirituelle ou corporelle? Nous pensons,
nous, que plus nous pouvons rapprocher notre existence de celle que
nos ides les plus nobles nous reprsentent comme le partage des mes
au del du tombeau, plus nous nous rapprochons sur terre d'un bonheur
divin, et plus la transition devient facile de cette vie  la vie
future. Car, assurment, tout ce que nous pouvons imaginer de la vie
des dieux ou des lus suppose l'absence de soucis personnels et de
passions rivales, telles que l'avarice et l'ambition. Il nous semble
que ce doit tre une vie de sereine tranquillit. Sans doute, les
facults intellectuelles ou spirituelles n'y manquent point
d'activit, mais cette activit, conforme au temprament de chacun,
n'a rien de forc ni de rpugnant; dans cette vie charme par
l'change le plus libre des plus douces affections, l'atmosphre
morale doit tuer la haine, la vengeance, l'esprit de contention et de
rivalit. Tel est l'tat politique auquel toutes les familles et
toutes les tribus des Vril-ya cherchent  atteindre, et c'est vers ce
but que tendent toutes nos thories gouvernementales. Vous voyez
combien une pareille marche est oppose  celle des nations non
civilises d'o vous venez, et qui tendent systmatiquement 
perptuer les troubles, les soucis, les passions belliqueuses, de plus
en plus funestes  mesure que le progrs de ces peuples devient plus
rapide dans la voie o ils marchent. La plus puissante de toutes les
races de notre monde, en dehors de la famille des Vril-ya, se regarde
comme la mieux gouverne des socits politiques et croit avoir
atteint  cet gard le plus haut degr de la sagesse politique, de
sorte que les autres nations devraient essayer plus ou moins de
l'imiter. Elle a tabli, sur ses bases les plus larges, le Koom-Posh,
c'est--dire le gouvernement des ignorants, d'aprs ce principe qu'ils
sont les plus nombreux. Elle a fait consister le suprme bonheur en
une rivalit universelle de sorte que les passions mauvaises ne sont
jamais en repos; les citoyens sont en lutte pour le pouvoir, pour la
richesse, pour tous les genres de supriorit, et dans cette rivalit,
c'est quelque chose d'horrible que d'entendre les reproches, les
mdisances et les calomnies que les meilleurs mmes et les plus doux
d'entre eux accumulent les uns sur les autres sans honte et sans
remords.

--Il y a quelques annes,--dit Aph-Lin,--j'ai visit ce peuple. Leur
misre et leur dgradation taient d'autant plus effroyables qu'ils se
vantaient sans cesse de leur flicit, de leur grandeur compares 
celles du reste des autres peuples de leur race. Il n'y a aucun espoir
que ce peuple, qui videmment ressemble au vtre, puisse s'amliorer,
parce que toutes ses ides tendent  une dcadence plus complte. Il
dsire augmenter de plus en plus son empire en dpit de cette vrit
qu'au del de limites assez restreintes il devient impossible
d'assurer  un tat le bonheur qui appartient  une famille bien
rgle; et plus ils perfectionnent un systme par lequel certains
individus sont chauffs et gonfls  une taille qui dpasse la
petitesse de millions de cratures, plus ils se frottent les mains, et
s'crient firement:--Voyez par quelles grandes exceptions  la
petitesse commune de notre race, nous prouvons l'excellence de notre
systme!

--Bref,--conclut Zee,--si la sagesse de la vie humaine consiste  se
rapprocher de la tranquillit sereine des immortels, il ne peut y
avoir de systme plus oppos  celui-l que celui qui tend  pousser 
leur plus haut point les ingalits et les turbulences des mortels. Et
je ne vois pas par quelle croyance religieuse des mortels agissant
ainsi peuvent arriver  se faire mme une ide des joies des immortels
auxquels ils esprent atteindre directement par la mort. Au contraire,
des esprits habitus  placer le bonheur dans des choses si
antipathiques  la nature divine trouveraient le bonheur des dieux
trs ennuyeux et dsireraient revenir dans un monde o ils pourraient
du moins se quereller.




XVI.


J'ai tant parl de la baguette de vril que mes lecteurs s'attendent
peut-tre  ce que je la dcrive. Je ne puis le faire avec exactitude,
car on ne me permit jamais d'en toucher une, de peur que mon ignorance
n'occasionnt quelque terrible accident. Elle est creuse; la poigne
est garnie de plusieurs arrts, clefs ou ressorts, par lesquels on
peut en changer la force, la modifier et la diriger. Selon la manire
dont on s'en sert elle tue ou elle gurit; elle perce un roc, ou
chasse les vapeurs; elle affecte les corps, ou exerce une certaine
influence sur les esprits. On la porte souvent sous la forme commode
d'une canne de promeneur, mais elle est garnie de coulisses qui
permettent de l'allonger ou de le raccourcir  volont. Quand on s'en
sert dans un but spcial, on en tient la poigne dans la paume de la
main, l'index et le mdius en avant. On m'assura, cependant, que la
puissance de la baguette n'tait pas la mme dans toutes les mains,
mais proportionne  ce que l'organisme de chacun contient de vril, ou
plutt de celle des proprits du vril qui a le plus d'affinit ou de
rapport avec l'oeuvre  accomplir. Quelques-uns ont plus de puissance
pour dtruire, d'autres pour gurir, etc., et le rsultat dpend
beaucoup aussi du calme et de la sret de mouvement de l'oprateur.
Ils affirment que le plein exercice de la puissance du vril ne peut
tre atteint que par un temprament constitutionnel, c'est--dire par
une organisation hrditairement transmise, et qu'une fille de quatre
ans appartenant aux races Vril-ya peut accomplir, avec la baguette
mise pour la premire fois dans sa main, des effets que le mcanicien
le plus fort et le plus habile ne parviendrait pas  excuter, mme
quand il se serait exerc toute sa vie, s'il n'appartenait  la race
des Vril-ya. Toutes ces baguettes ne sont pas galement compliques;
celles qu'on donne aux enfants sont beaucoup plus simples que celles
des adultes des deux sexes; elles sont construites pour l'occupation
spciale  laquelle les enfants sont attachs; et, comme je l'ai dj
dit, les plus jeunes enfants sont surtout occups  dtruire. Dans la
baguette des femmes et des mres, la force de destruction est
gnralement supprime, le pouvoir de gurir atteint son plus haut
degr. Je voudrais pouvoir parler plus en dtail de ce singulier
conducteur du fluide vril, mais le mcanisme en est aussi dlicat que
les effets en sont merveilleux.

Je dirai cependant que ces peuples ont invent certains tubes par
lesquels le fluide vril peut tre conduit vers l'objet qu'il doit
dtruire,  travers des distances presque indfinies; du moins je
n'exagre rien en parlant de cinq cents ou six cents kilomtres. Leur
science mathmatique applique  cet objet est si parfaitement exacte,
que sur le rapport d'un observateur plac dans un bateau arien, un
membre quelconque du vril peut apprcier sans se tromper la nature des
obstacles, la hauteur  laquelle on doit lever l'instrument, le point
auquel on doit le charger, de faon  rduire en cendres une ville
deux fois grande comme Londres ou New-York, dans un espace de temps
trop court pour que j'ose l'indiquer.

Assurment ces Ana sont des mcaniciens d'une adresse merveilleuse,
merveilleuse dans l'application de leurs facults inventives aux
usages pratiques.

J'allai avec mon hte et sa fille Zee visiter le grand muse public,
qui occupe une aile du Collge des Sages, et dans lequel sont
conserves, comme spcimens curieux de l'ignorance et des ttonnements
des anciens temps, beaucoup de machines que nous regardons avec
orgueil comme des chefs-d'oeuvre de notre gnie. Dans une des salles,
jets de cte, comme des choses oublies, se trouvent des tubes
destins  ter la vie au moyen de boules mtalliques et d'une poudre
inflammable, dans le genre de nos canons et de nos catapultes, et plus
meurtriers que nos inventions les plus modernes.

Mon hte en parlait avec un sourire de mpris, comme pourrait le faire
un officier d'artillerie en voyant les arcs et les flches des
Chinois. Dans une autre salle se trouvaient des modles de voitures et
de vaisseaux mus par la vapeur, et un ballon digne de Montgolfier. Zee
prit la parole d'un air pensif.

--Tels taient--dit-elle,--les faibles essais de nos sauvages
anctres, avant qu'ils eussent la plus lgre ide des proprits du
vril!

Cette jeune Gy tait un magnifique exemple de la force musculaire 
laquelle peuvent parvenir les femmes de son pays. Ses traits taient
beaux comme ceux de toute sa race; je n'ai jamais vu dans le monde
suprieur un visage plus majestueux et plus parfait, mais son amour
pour les tudes austres avait donn  sa physionomie une expression
pensive qui la rendait un peu svre quand elle ne parlait pas; et
cette svrit avait quelque chose de formidable quand on faisait
attention  ses amples paules et  sa grande taille. Elle tait
grande mme pour une Gy et je l'ai vue soulever un canon avec autant
d'aisance que j'en pourrais mettre  manier un pistolet de poche. Zee
m'inspirait une terreur profonde, qui ne fit que s'accrotre quand
nous arrivmes dans la salle du muse o l'on conservait les modles
des machines mues par le vril; par un certain mouvement de sa
baguette, et en se tenant  distance elle mit en mouvement des corps
pesants et normes. Elle semblait les douer d'intelligence, elle s'en
faisait comprendre et les contraignait d'obir. Elle mit en mouvement
des machines fort compliques, arrta ou continua le mouvement,
jusqu' ce que, dans un espace de temps prodigieusement court, elle
et chang des matriaux grossiers de diverses sortes en oeuvres
d'art, rgulires, compltes et parfaites. Tous les effets que
produisent le mesmrisme ou l'lectro-biologie sur les nerfs et les
muscles des tres vivants, Zee les produisit par un simple mouvement
de sa baguette sur les roues et les ressorts de machines inanimes.

Comme je faisais part  mes compagnons de la surprise que me causait
cette influence sur les objets inanims, avouant que dans notre monde
j'avais vu que certaines organisations vivantes exercent sur d'autres
organisations vivantes une influence relle, mais souvent exagre par
la crdulit ou le mensonge, Zee, qui s'intressait plus que son pre
 ces questions, me pria d'tendre la main et, plaant la sienne 
ct, elle appela mon attention sur certaines diffrences de type et
de caractre. D'abord, le pouce de la Gy (et dans toute cette race,
comme je l'observai plus tard, il en est de mme pour les deux sexes)
est beaucoup plus large, plus long et plus massif que le ntre. Il y a
presque autant de diffrence qu'entre le pouce d'un homme et celui
d'un gorille. Secondement, la paume est proportionnellement plus
paisse que la ntre, la texture de la peau est infiniment plus fine
et plus douce, la chaleur moyenne plus intense. Ce que je remarquai
surtout, c'est un nerf visible et facile  sentir sous la peau, qui
part du poignet, contourne le gras du pouce, et se partage comme une
fourche  la racine de l'index et du mdius.

--Avec votre faible pouce,--me dit la jeune savante,--et sans ce nerf,
que vous trouvez plus ou moins dvelopp dans notre race, vous ne
pouvez obtenir qu'une influence faible et imparfaite sur le vril; mais
en ce qui regarde le nerf, on ne le trouve pas chez nos premiers
anctres ni chez les tribus les plus grossires qui n'appartiennent
pas aux Vril-ya. Il s'est lentement dvelopp dans le cours des
gnrations, commenant avec les premiers progrs et s'accroissant par
un exercice continuel de la puissance du vril; par consquent, dans le
cours de mille ou deux mille ans un nerf semblable pourrait se former
chez les tres suprieurs de votre race qui se consacreraient  cette
science par excellence, qui soumet au vril les forces les plus
subtiles de la nature. Mais vous parlez de la matire comme d'une
chose en elle-mme inerte et immobile; assurment vos parents ou vos
institutions n'ont pu vous laisser ignorer qu'il n'y a pas de matire
inerte: chaque particule est constamment en mouvement et constamment
soumise aux agents parmi lesquels la chaleur est la plus apparente et
la plus rapide, mais le vril est le plus subtil et le plus puissant
quand on sait s'en servir. En fait, le courant, lanc par ma main et
guid par ma volont, ne fait que rendre plus prompte et plus forte
l'action qui agit ternellement sur toutes les particules de la
matire, quelque inerte et immobile qu'elle paraisse. Si une masse de
mtal n'est pas capable de produire une pense par elle-mme, son
mouvement intrieur la rend pntrable  la pense de l'agent
intellectuel qui le travaille; et lorsque cette pense est accompagne
d'une force suffisante de vril, le mtal est aussi contraint d'obir
que s'il tait transport par une force matrielle visible. Il est
anim pendant ce temps par l'me qui le pntre, de sorte qu'on peut
presque dire qu'il vit et qu'il raisonne. Sans cela nous ne pourrions
pas remplacer les domestiques par nos automates.

Je respectais trop les muscles et la science de la jeune Gy pour me
hasarder  discuter avec elle. J'avais lu quelque part, quand j'tais
colier, qu'un sage, discutant avec un empereur romain, s'tait
brusquement arrt, et comme l'empereur lui demandait s'il n'avait
plus rien  dire en faveur de son opinion, il rpondit:--

--Non, Csar, il est inutile de discuter contre un homme qui commande
 vingt-cinq lgions.

J'tais secrtement persuad que quels que fussent les effets rels du
vril sur la matire, M. Faraday aurait pu prouver  la jeune Gy
qu'elle en comprenait mal la nature et les causes; mais je n'en
restais pas moins convaincu que Zee aurait pu assommer tous les
Membres de la Socit Royale des Sciences, les uns aprs les autres,
d'un coup de poing. Tout homme raisonnable sait qu'il est inutile de
discuter avec une femme ordinaire sur des choses qu'on comprend; mais
discuter avec une Gy de sept pieds sur les mystres du vril, autant
et valu discuter dans le dsert avec le simoun!

Parmi les salles du muse du Collge des Sages, celle qui m'intressa
le plus tait la salle consacre  l'archologie des Vril-ya et
renfermant une trs ancienne collection de portraits. Les couleurs et
les corps sur lesquels elles taient appliques taient si
indestructibles, que les tableaux, qu'on faisait remonter  une date
presque aussi ancienne que celles que mentionnent les plus vieilles
annales des Chinois, conservaient une grande fracheur de coloris.
Comme j'examinais cette collection, deux choses me frapprent surtout:
la premire, c'est que les peintures qu'on disait vieilles de six ou
sept mille ans taient bien suprieures, sous le rapport de l'art, 
celles qui avaient t excutes depuis trois ou quatre mille ans; la
seconde, c'est que les portraits de la premire priode se
rapprochaient beaucoup du type de la race europenne du monde
suprieur. Quelques-uns me rappelrent vraiment les ttes italiennes
des peintures du Titien, qui expriment si bien l'ambition ou la ruse,
les soucis ou le chagrin, avec des rides qui sont comme des sillons
creuss par les passions sur le visage qu'elles labourent. C'taient
bien l des portraits d'hommes qui avaient vcu dans la lutte et la
guerre avant que la dcouverte des forces latentes du vril et chang
le caractre de la socit, d'hommes qui avaient combattu pour la
gloire ou pour le pouvoir, comme nous le faisons maintenant dans notre
monde.

Le type commence visiblement  se modifier environ mille ans aprs la
dcouverte du vril. Il devient ds lors de plus en plus calme  chaque
gnration nouvelle, et ce calme marque une diffrence de plus en plus
profonde entre les Vril-ya et les hommes livrs au travail et au
pch; mais  mesure que la beaut et la grandeur de la physionomie
s'accentuaient davantage, l'art du peintre devenait plus froid et plus
monotone.

Mais la plus grande curiosit de la collection c'taient trois
portraits appartenant aux ges ant-historiques et, suivant la
tradition mythologique, faits par les ordres d'un philosophe, dont
l'origine et les attributs taient autant mls de fables symboliques,
que ceux d'un Bouddha indien ou d'un Promthe grec.

C'est  ce personnage mystrieux,  la fois un sage et un hros, que
toutes les principales races des Vril-ya font remonter leur origine.

Les portraits dont je parle sont ceux du philosophe lui-mme, de son
grand-pre et de son arrire-grand-pre. Ils sont tous de grandeur
naturelle. Le philosophe est vtu d'une longue tunique qui semble
former un vtement lche et comme une armure cailleuse, emprunte
peut-tre  quelque poisson ou  quelque reptile, mais les pieds et
les mains sont nus; les doigts des uns et des autres sont trs longs
et palms. La gorge est  peine visible, le front bas et fuyant; ce
n'est pas du tout l'ide qu'on se fait d'un sage. Les yeux sont
prominents, noirs, brillants, la bouche trs grande, les pommettes
saillantes, et le teint couleur de boue. Suivant la tradition, ce
philosophe avait vcu jusqu' un ge patriarcal, dpassant plusieurs
sicles, et il se souvenait d'avoir vu son grand-pre, quand lui-mme
n'tait qu'un homme d'un ge moyen, et son bisaeul quand il tait
enfant; il avait fait ou fait faire le portrait du premier pendant sa
vie; celui du second avait t pris sur sa momie. Le portrait du
grand-pre avait les traits et l'aspect de celui du philosophe, mais
encore exagrs; il tait nu et la couleur de son corps tait
singulire: la poitrine et le ventre taient jaunes, les paules et
les bras d'une couleur bronze; le bisaeul tait un magnifique
spcimen du genre Batracien, une Grenouille Gante purement et
simplement.

Parmi les penses profondes que ce philosophe, suivant la tradition,
avait lgues  la postrit sous une forme rythme, dans une
sentencieuse concision, on cite celle-ci: Humiliez-vous, mes
descendants; le pre de votre race tait un Ttard:
enorgueillissez-vous, mes descendants, car c'est la mme Pense Divine
qui cra votre pre, qui se dveloppe en vous exaltant.

Aph-Lin me conta cette fable pendant que je regardais les trois
portraits de ces Batraciens.

--Vous vous riez de mon ignorance suppose et de ma crdulit de Tish
sans ducation,--lui rpondis-je,--mais quoique ces horribles crotes
puissent tre fort anciennes et qu'elles aient voulu tre, dans le
temps, quelques grossires caricatures, je suppose que personne, parmi
les gens de votre race, mme dans les ges les moins clairs, n'a
jamais cru que l'arrire-petit-fils d'une Grenouille ait pu devenir un
philosophe sentencieux; ou qu'aucune famille, je ne dirai pas de
Vril-ya, mais de la varit la plus vile de la race humaine, descende
d'un Ttard.

--Pardonnez-moi,--rpondit Aph-Lin,--pendant l'poque que nous nommons
la Priode Batailleuse ou Philosophique de l'Histoire, qui remonte 
environ sept mille ans, un naturaliste trs distingu prouva,  la
satisfaction de ses nombreux disciples, qu'il y avait tant d'analogie
entre le systme anatomique de la Grenouille et celui de l'An, qu'on
en conclut que l'un avait d descendre de l'autre. Ils avaient en
commun quelques maladie; ils taient sujets  avoir dans les intestins
les mmes vers parasites; et, ce qu'il y a d'trange  dire, c'est que
l'An a dans son organisme la mme vessie natatoire, devenue
parfaitement inutile, mais qui, subsistant  l'tat de rudiment,
prouve jusqu' l'vidence que l'An descend directement de la
Grenouille. On ne peut allguer contre cette thorie la diffrence de
taille, car il existe encore dans notre monde des Grenouilles d'une
taille peu infrieure  la ntre et qui paraissent avoir t encore
plus grandes il y a quelques milliers d'annes.

--Je comprends cela,--dis-je,--car d'aprs nos plus minents
gologues, qui les ont peut-tre vues en rve, d'normes Grenouilles
ont d habiter le monde suprieur avant le Dluge et de telles
Grenouilles sont bien les tres qui devaient vivre dans les lacs et
les marais de votre monde souterrain. Mais, je vous en prie,
continuez.

--Pendant la Priode Batailleuse de l'Histoire, on tait sr que ce
qu'un sage affirmait tait contredit par un autre. C'tait en effet,
une maxime reue que la raison humaine ne pouvait se soutenir sans
tre ballotte par le mouvement perptuel de la contradiction; aussi
une autre cole de philosophie soutint-elle que l'An n'tait pas
descendu de la Grenouille, mais que la Grenouille tait, au contraire,
le perfectionnement de l'An. La structure de la Grenouille, dans son
ensemble, est plus symtrique que celle de l'An;  ct de l'admirable
structure de ses membres infrieurs, de ses flancs et de ses paules,
la plupart des Ana de ce temps paraissaient difformes et taient
certainement mal faits. De plus, la Grenouille pouvait vivre galement
sur terre et dans l'eau: privilge prcieux, marque d'une nature
spirituelle refuse  l'An, puisque celui-ci ne se servait plus de sa
vessie natatoire, ce qui prouve qu'il tait dgnr d'une forme plus
leve. De plus, les races les plus anciennes des Ana semblent avoir
t couvertes de poils, et, mme  une date comparativement
rapproche, des touffes hrisses dfiguraient le visage de nos
anctres, s'tendant d'une faon sauvage sur leurs joues et leur
menton, comme chez vous, mon pauvre Tish. Mais depuis des gnrations
sans nombre, les Ana ont toujours essay d'effacer tout vestige de
ressemblance entre eux et les vertbrs couverts de poils, et ils ont
graduellement fait disparatre cette scrtion pileuse, qui les
avilissait, par la loi de la slection sexuelle; les Gy-ei prfrant
naturellement la jeunesse ou la beaut des figures unies. Mais le
degr qu'occupe la Grenouille dans l'chelle des vertbrs est
dmontr par ceci qu'elle n'a pas du tout de poils, pas mme sur la
tte. Elle nat avec ce degr de perfection auquel les Ana, malgr les
efforts de sicles incalculables, n'ont pu atteindre encore. La
complication merveilleuse et la dlicatesse du systme nerveux et de
la circulation artrielle d'une Grenouille servaient,  cette cole,
d'argument pour dmontrer que la Grenouille tait plus susceptible
d'prouver des jouissances que notre organisation infrieure ou du
moins plus simple. L'examen de la main d'une Grenouille, si je puis
parler ainsi, servait  expliquer sa disposition plus vive  l'amour
et  la vie sociale en gnral. Bref, quelque aimants et sociables que
soient les Ana, les Grenouilles le sont encore plus. Enfin, ces deux
coles firent rage l'une contre l'autre; l'une affirmant que l'An
tait la Grenouille perfectionne; l'autre, que la Grenouille tait le
plus haut dveloppement de l'An. Les moralistes se partagrent aussi
bien que les naturalistes; cependant, le plus grand nombre se rangea
du ct de ceux qui prfraient la Grenouille. Ils disaient avec
beaucoup de justesse que, dans la conduite morale (c'est--dire dans
l'observation des rgles les plus utiles  la sant et au bien commun
de l'individu et de la socit), la Grenouille avait une supriorit
immense et incontestable. Toute l'histoire dmontrait l'immoralit
absolue de la race humaine, le mpris complet, mme des humains les
plus renomms, pour les lois qu'ils avaient reconnues tre
essentielles  leur bonheur ou  leur bien-tre particulier et
gnral. Mais le critique le plus svre des Grenouilles ne pourrait
trouver dans leurs moeurs un seul moment d'oubli des lois morales
qu'elles ont tacitement reconnues. Et aprs tout,  quoi sert la
civilisation si la supriorit de la conduite morale n'est pas le but
auquel elle tend et la pierre de touche de ses progrs? Enfin, les
partisans de cette thorie supposaient qu' une poque recule, la
Grenouille avait t le dveloppement perfectionn de la race humaine;
mais que, par des causes qui dfiaient les conjectures de notre
raison, elle n'avait pu maintenir son rang dans l'chelle de la
nature, tandis que l'An, quoique infrieur par son organisation,
avait, en se servant moins de ses vertus que de ses vices, comme la
frocit et la ruse, acquis un certain ascendant; de mme que dans la
race humaine, des tribus compltement barbares ont, par leur
supriorit dans de tels vices, dtruit ou rduit  presque rien les
tribus qui leur taient suprieures par l'intelligence et la culture.
Malheureusement ces disputes se mlrent aux notions religieuses de
cette poque, et comme la socit tait alors administre par le
gouvernement du Koom-Posh, qui, tant compos d'ignorants, tait par
consquent trs excitable, la multitude prit la question des mains des
philosophes; les chefs politiques virent que la question Grenouille
pouvait, la populace s'y intressant, devenir un instrument utile 
leur ambition, et pendant au moins mille ans les guerres et les
massacres furent  l'ordre du jour: pendant ce temps, les philosophes
des deux partis furent mis en pices et le gouvernement du Koom-Posh
lui-mme fut heureusement renvers par l'ascendant d'une famille qui
prouva clairement qu'elle descendait du premier Ttard et qui donna
des souverains despotiques  toutes les nations des Vril-ya. Ces
despotes disparurent finalement, du moins de nos communauts, lorsque
la dcouverte du vril amena les paisibles institutions sous lesquelles
prosprent toutes les races des Vril-ya.

--Est-ce qu'il n'y a plus maintenant de disputeurs ni de philosophes
disposs  renouveler la querelle; ou reconnaissent-ils tous la
descendance du Ttard?

--Non,--dit Zee, avec un superbe sourire,--ces querelles appartiennent
au Pah-Bodh des ges d'ignorance et ne servent maintenant qu'
l'amusement des enfants. Quand on sait de quels lments se composent
nos corps, lments qui nous sont communs avec la plus humble plante,
est-il besoin de savoir si le Tout-Puissant a tir ces lments d'une
substance plutt que de l'autre, afin de crer l'tre auquel Il a
donn la facult de Le comprendre et qu'Il a dou de toutes les
grandeurs intellectuelles qui dcoulent de cette connaissance? L'An a
commenc  exister comme An au moment o il a t dou de cette
facult, et, avec cette facult, de la persuasion que de quelque faon
que sa race se perfectionne  travers une suite de sicles, elle
n'aura jamais le pouvoir d'animer et de combiner les lments, de
faon  former mme un Ttard.

--Tu parles sagement, Zee,--dit Aph-Lin,--et c'en est assez pour nous,
mortels  courte existence, d'avoir une assurance raisonnable que,
soit que l'An descende ou non du Ttard, il ne peut pas plus revenir 
cette forme que les institutions des Vril-ya ne peuvent retomber dans
les fondrires et la corruption dsordonne d'un Koom-Posh.




XVII.


Les Vril-ya, privs de la vue des corps clestes et ne connaissant
d'autre diffrence entre la nuit et le jour que celle qu'ils jugent 
propos d'tablir eux-mmes, ne divisent naturellement pas le temps
comme nous; mais je trouvai facile  l'aide de ma montre, que j'avais
heureusement conserve, d'arriver  calculer les heures avec une
grande exactitude. Je rserve pour un ouvrage futur sur les sciences
et la littrature des Vril-ya, si le ciel me prte vie, tous les
dtails sur la faon dont ils arrivent  diviser le temps. Je me
contenterai de dire ici que leur anne diffre peu de la ntre pour la
dure, mais leurs divisions ne sont pas du tout les mmes. Leur jour,
en y comprenant ce que nous appelons la nuit, se compose de vingt
heures, au lieu de vingt-quatre, et naturellement leur anne comprend
un nombre proportionn de jours de plus. Ils subdivisent ainsi les
vingt heures de leur jour: huit heures[6], appeles Heures
Silencieuses, pour le repos; huit heures, appeles Heures Srieuses,
pour leurs affaires et leurs occupations, et quatre heures, appeles
Heures Oisives, par lesquelles se termine ce que j'appelle leur jour;
elles sont consacres aux amusements, aux jeux, aux rcrations, aux
conversations familires suivant le got ou le dsir de chacun. Mais,
hors des maisons, il n'y a pas de vritable nuit. Ils entretiennent
dans les rues et dans la campagne environnante jusqu'aux limites du
territoire la mme quantit de lumire. Seulement, dans les maisons,
ils la diminuent de faon  en faire un doux crpuscule pendant les
Heures Silencieuses. Les Vril-ya ont une horreur profonde de
l'obscurit absolue et leurs lumires ne sont jamais compltement
teintes. Dans les occasions de rjouissance, ils laissent  leurs
lampes tout leur clat, mais ils continuent  compter les heures du
jour et de la nuit par des mcanismes ingnieux qui rpondent  nos
horloges et  nos montres. Ils aiment beaucoup la musique, et c'est en
musique que ces chronomtres frappent les principales divisions du
temps.  chaque heure du jour, les sons de leurs horloges publiques,
rpts par celles des maisons et des hameaux disperss dans la
campagne, produisent un effet singulirement doux et pourtant
solennel. Mais pendant les Heures Silencieuses, le bruit en est
tellement adouci qu'on l'entend  peine. Ils n'ont pas de changement
de saison, et, du moins dans le territoire de cette tribu, la
temprature me parut trs gale, aussi chaude que celle d'un hiver
italien, et plutt humide que sche. Dans la matine, le temps tait
ordinairement tranquille, mais par moments il soufflait un vent
violent venant des rochers qui formaient la frontire du territoire.
Toutes les saisons sont bonnes pour semer les rcoltes, comme dans les
les Fortunes des anciens potes. On voit en mme temps les plantes
en feuille ou en bouton, en pi ou couvertes de fruits. Tous les
arbres fruitiers, cependant, aprs la rcolte, perdent ou changent
leur feuillage. Mais ce qui me frappa le plus quand je calculai leurs
divisions du temps, ce fut de constater la dure moyenne de la vie
parmi eux. Je trouvai, aprs des recherches minutieuses, que leur
existence tait beaucoup plus longue que la ntre. Ils sont  cent ans
ce que nous sommes  soixante-dix. Ce n'est pas le seul avantage
qu'ils aient sur nous; car parmi nous peu d'hommes atteignent leur
soixante-dixime anne, tandis que parmi eux, au contraire, peu
meurent avant cent ans, et ils jouissent gnralement d'une sant et
d'une vigueur qui font de la vie une bndiction jusqu'au dernier
jour. Des causes diverses contribuent  ce rsultat; l'absence de tout
stimulant alcoolique, la temprance dans la nourriture, surtout
peut-tre une srnit d'esprit que ne troublent ni occupations
pleines de sollicitude, ni passions vives. Ils ne sont tourments ni
par notre avarice, ni par notre ambition; ils se montrent parfaitement
indiffrents, mme au dsir de la gloire; ils sont susceptibles de
grandes affections, mais leur amour se manifeste par une complaisance
tendre et aimable, qui, en faisant leur bonheur, fait rarement et ne
fait peut-tre jamais leur malheur. Comme la Gy est sre de n'pouser
que celui qu'elle aura choisi, et, ici comme chez nous, le bonheur
intrieur dpendant surtout de la femme, la Gy, ayant choisi l'poux
qu'elle prfre, est indulgente pour ses fautes, complaisante pour ses
gots, et fait tout ce qui dpend d'elle pour se l'attacher. La mort
d'un tre aim est pour eux comme pour nous la source d'une vive
douleur; non seulement la mort les frappe rarement avant l'poque o
elle est un soulagement plutt qu'une peine, mais quand cela arrive le
survivant puise beaucoup plus de consolations que nous ne le faisons
pour la plupart, je le crains bien, dans la certitude d'une runion
dans un monde meilleur et plus heureux.

[Note 6: Pour ma commodit, j'adopte les mots: heures, jours, annes,
etc., en tout ce qui se rapporte aux subdivisions gnrales du temps
chez les Vril-Ya. Ces termes ne correspondent pas, d'une faon
absolue, avec ces subdivisions.]

Toutes ces causes concourent donc  leur procurer une sant
perptuelle et une agrable longvit; leur organisation hrditaire y
entre aussi pour sa part. Suivant leurs annales,  l'poque o ils
vivaient en communauts semblables aux ntres, agites par des luttes,
leur vie tait beaucoup plus courte et leurs maladies plus nombreuses
et plus graves. Ils disent eux-mmes que la dure de la vie a augment
et augmente encore depuis la dcouverte du vril et de ses proprits
mdicales. Ils ont peu de mdecins de profession, et ce sont
principalement des Gy-ei, surtout celles qui sont veuves et sans
enfants; elles prouvent un grand plaisir  exercer l'art de gurir et
entreprennent mme les oprations chirurgicales qu'exigent certains
accidents ou plus rarement certaines maladies.

Ils ont leurs plaisirs et leurs ftes, et pendant les Heures Oisives,
ils ont l'habitude de se runir en grand nombre pour se livrer  ces
jeux ariens que j'ai dj dcrits. Ils ont aussi des salles publiques
pour la musique et mme des thtres, dans lesquels ils jouent des
pices qui me parurent assez semblables  celles des Chinois. Ce sont
des drames dont les personnages et les vnements sont pris dans un
pass recul, toutes les units classiques y sont outrageusement
violes, et le hros, enfant au premier tableau, est dj un vieillard
au second et ainsi de suite. Ces pices sont trs ancienne. Je les
trouvai parfaitement ennuyeuses dans leur ensemble, quoique releves
par des machines merveilleuses, par une sorte de bonne humeur d'un
comique trs vif et des passages dtachs d'une grande vigueur dans un
langage potique, mais un peu surcharg de mtaphores et de tropes.
Bref, elles me faisaient le mme effet que les pices de Shakespeare
pouvaient faire  un Parisien au temps de Louis XIV ou peut-tre  un
Anglais sous le rgne de Charles II.

L'auditoire, compos surtout de Gy-ei, paraissait jouir vivement de la
reprsentation, ce qui me surprit de la part de femmes si majestueuses
et si srieuses; mais je m'aperus bientt que tous les acteurs
taient au-dessous de l'adolescence et je supposai que les mres et
les soeurs assistaient  ce spectacle pour faire plaisir  leurs
enfants et  leurs frres.

J'ai dit que ces drames remontent  une haute antiquit. Aucune pice
nouvelle, aucune oeuvre d'imagination digne d'tre conserve, ne
parat avoir t compose depuis plusieurs gnrations. Quoiqu'il ne
manque pas de publications nouvelles, qu'il y ait mme ce qu'on peut
appeler des journaux, ceux-ci sont surtout consacrs aux sciences
mcaniques, aux rapports sur les inventions nouvelles, aux annonces
relatives  diffrents dtails d'affaires, bref,  des choses
pratiques. Quelquefois un enfant crit un petit conte romanesque, ou
une Gy donne carrire  ses craintes ou  ses esprances amoureuses
dans un pome; mais ces effusions ont un trs mince mrite et ne sont
lues que par les enfants et les jeunes filles. Les oeuvres les plus
intressantes, et d'un caractre purement littraire, sont les rcits
d'exploration et de voyage dans les autres rgions de ce monde
souterrain. Ces relations sont gnralement crites par de jeunes
migrants et lues avec avidit par les parents et les amis qu'ils ont
laisss derrire eux.

Je ne puis m'empcher d'exprimer  Aph-Lin mon tonnement de ce qu'un
peuple, chez qui les sciences mcaniques avaient fait tant de progrs
et chez qui la civilisation intellectuelle tait parvenue  raliser
pour le bonheur du peuple les conceptions que nos philosophes
terrestres, aprs des sicles de disputes, se sont gnralement
accords  regarder comme des rves, ft si dpourvu de toute
littrature contemporaine, malgr le haut degr de perfection o la
culture avait amen la langue  la fois riche et simple, nergique et
harmonieuse.

--Ne voyez-vous pas qu'une littrature telle que vous la rvez serait
tout  fait incompatible avec l'tat parfait de flicit politique et
sociale, auquel vous nous faites l'honneur de nous croire
arrivs?--rpondit mon hte.--Nous avons enfin, aprs des sicles de
lutte, tabli une forme de gouvernement dont nous sommes contents;
comme nous ne faisons aucune distinction de rang et que nous
n'accordons  nos magistrats aucun honneur distinctif, nul stimulant
n'excite l'ambition personnelle. Personne ne lirait des ouvrages o
seraient soutenues des thories qui impliqueraient quelques
changements sociaux ou politiques, et par consquent personne n'en
crit de tels. Si de loin en loin un An n'est pas satisfait de notre
tranquille manire de vivre, il ne l'attaque pas: il s'en va. Ainsi,
toute cette portion de la littrature (et  en juger par les anciens
ouvrages de nos bibliothques publiques, c'en tait autrefois une
portion considrable) qui est consacre aux thories spculatives sur
la socit est tombe dans l'oubli. Autrefois on crivait beaucoup
aussi sur les attributs et l'essence de la Bont Suprme et sur les
arguments pour et contre la vie future. Maintenant nous reconnaissons
deux faits: il y _a_ un tre Divin, et il y _a_ une vie future; et
nous convenons que quand nous cririons  nous user les doigts
jusqu'aux os, nous n'arriverions pas  jeter la moindre lumire sur la
nature et les conditions de cette vie future, ni  rendre plus claire
notre connaissance des attributs et de l'essence de cet tre Divin.
C'est ainsi qu'une autre branche de notre littrature s'est teinte
heureusement pour notre race, car  l'poque o l'on crivait tant sur
des choses que personne ne pouvait claircir, les gens semblent avoir
vcu dans un tat perptuel de contestations et de luttes. Une autre
portion considrable de notre ancienne littrature consiste dans
l'histoire des guerres et des rvolutions de l'poque o les Ana
vivaient en socits nombreuses et turbulentes, chacune cherchant 
s'agrandir aux dpens de l'autre. Vous voyez combien notre vie est
calme aujourd'hui; il y a des sicles que nous vivons ainsi. Nous
n'avons aucun vnement  raconter. Que peut-on dire de nous, sinon:
ils naquirent, vcurent heureux, et moururent? Quant  cette partie de
la littrature qui nat de l'imagination et que nous appelons
Glaubsila, ou familirement Glaubs, les raisons de son dclin parmi
nous sont faciles  dcouvrir. Nous voyons, en nous reportant  ces
chefs-d'oeuvre de la littrature que nous lisons tous encore avec
plaisir, mais dont personne ne tolrerait l'imitation, qu'ils sont
consacrs  la peinture de passions que nous n'prouvons plus, telles
que l'ambition, la vengeance, l'amour illgitime, la soif de la gloire
militaire, et ainsi de suite. Les vieux potes vivaient dans une
atmosphre imprgne de ces passions et sentaient vivement ce qu'ils
exprimaient avec tant d'clat. Personne ne pourrait maintenant
exprimer ces passions, car personne ne les ressent, et celui qui les
exprimerait ne trouverait aucune sympathie chez ses lecteurs. D'autre
part, l'ancienne posie se complaisait  tudier les mystrieuses
bizarreries du coeur humain, qui mnent  l'extraordinaire dans le
crime et le vice comme dans la vertu. Mais notre socit s'est
dbarrasse de toutes les tentations qui pourraient entraner 
quelque crime ou  quelque vice saillant, et le niveau moral est si
gal, qu'il n'y a mme pas de vertus saillantes. Ds qu'elle ne peut
plus se nourrir de passions fortes, de crimes terribles, de
supriorits hroques, la posie est sinon condamne  mourir de
faim, du moins rduite  un maigre ordinaire. Il reste la posie
descriptive: la description des rochers, des arbres, des eaux, de la
vie domestique, et nos jeunes Gy-ei mlent beaucoup de ces fadeurs 
leurs vers amoureux.

--Une telle posie,--m'criai-je,--pourrait assurment tre charmante,
et nous avons parmi nous des critiques qui la considrent comme plus
leve que celle qui dpeint les crimes ou analyse les passions de
l'homme. Quoi qu'il en soit, le genre potique insipide dont vous
parlez est celui qui trouve aujourd'hui le plus de lecteurs parmi le
peuple auquel j'appartiens.

--Cela se peut; mais je suppose que les crivains travaillent beaucoup
leur langue et s'appliquent avec un soin religieux au choix des mots
et  la perfection du rythme?

--Certainement, tous les grands potes le doivent. Quoique le don de
la posie soit inn, ce don exige, pour qu'on en puisse profiter,
autant de travail qu'un bloc de mtal dont vous voulez faire une de
vos machines.

--Et sans doute vos potes ont quelque motif pour se donner tant de
peine afin d'arriver  ces gentillesses de langage?

--Oui! je suppose que leur instinct les porterait  chanter comme
chantent les oiseaux; mais s'ils donnent  leurs chants ces beauts
artificielles d'expression, je pense qu'ils y sont pousss par le
dsir de la gloire, et peut-tre parfois par le besoin d'argent.

--Prcisment. Mais dans notre monde nous n'attachons la gloire  rien
de ce que l'homme peut accomplir dans ce temps que nous appelons la
vie. Nous perdrions bientt cette quitude, qui constitue
essentiellement notre flicit, si nous accordions  tel ou tel
individu des louanges exceptionnelles qui entraneraient un pouvoir
exceptionnel et qui rveilleraient les passions mauvaises aujourd'hui
endormies; d'autres hommes convoiteraient immdiatement ces louanges,
l'envie s'lverait, et avec l'envie, la haine, la calomnie, et la
perscution. Notre histoire raconte que la plupart des potes et des
crivains qui, autrefois, obtenaient le plus de gloire, taient aussi
assaillis des plus grandes injures et se trouvaient aprs tout trs
malheureux, soit  cause de leurs rivaux, soit par les faiblesses de
caractre que tend  faire natre une sensibilit excessive  l'gard
de la louange et du blme. Quant au stimulant du besoin, nul dans
notre socit ne connat l'aiguillon de la pauvret, et si mme il en
tait ainsi aucune profession ne serait moins lucrative que la
profession d'crivain. Nos bibliothques publiques contiennent tous
les livres anciens que le temps a respects; ces livres, pour les
raisons que je viens de vous dire, sont infiniment meilleurs que tous
ceux qu'on pourrait crire aujourd'hui, et chacun peut les lire sans
qu'il en cote rien. Nous ne sommes pas assez fous pour payer le
plaisir de lire des livres moins bons, quand nous pouvons en lire
d'excellents pour rien.

--Pour nous, la nouveaut est une sduction; on lit un livre nouveau,
mme mauvais, tandis qu'on nglige un livre ancien qui est excellent.

--La nouveaut, pour les peuples barbares qui luttent avec dsespoir
pour arriver  un tat meilleur, est sans doute plus attrayante que
pour nous qui ne voyons rien  gagner aux nouveauts; mais, aprs
tout, un de nos grands auteurs, d'il y a quatre mille ans, a observ
que celui qui lit les livres anciens trouvera toujours en eux quelque
chose de nouveau, et que celui qui lit les livres nouveaux y trouvera
toujours quelque chose d'ancien. Mais pour en revenir  la question
que vous avez souleve, comme il n'y a point parmi nous un stimulant
suffisant pour nous porter  prendre de la peine, comme nous ne
connaissons ni l'amour de la gloire, ni le besoin, s'il est des
tempraments potiques, cette facult s'exhale dans des chants,  la
faon des oiseaux dont vous parliez tout  l'heure, mais faute de
culture, ces chants ne trouvent point d'auditoire, et, faute
d'auditoire, cette facult s'teint d'elle-mme dans les occupations
ordinaires de la vie.

--Mais comment se fait-il que les mmes motifs qui empchent de
cultiver la littrature ne soient pas galement funestes  la science?

--Votre question me surprend. Ce qui inspire le got de la science,
c'est l'amour de la vrit, en dehors de toute considration de
gloire; et d'ailleurs la science, chez nous, est consacre presque
uniquement  des usages pratiques, essentiels  notre conservation
sociale et au bien-tre de notre vie quotidienne. L'inventeur ne
demande pas la gloire et on ne lui en accorde aucune; il jouit d'une
occupation qui lui plat et ne recherche point la fatigue des
passions. L'esprit de l'homme a besoin d'exercice aussi bien que son
corps, et d'un exercice continuel plutt que violent. Nos savants les
plus ingnieux sont, en gnral, ceux qui vivent le plus longtemps et
qui sont les plus exempts de toute maladie. La peinture est pour
beaucoup un amusement, mais cet art n'est pas ce qu'il tait
autrefois, quand les grands peintres de nos diffrents peuples
luttaient pour obtenir la couronne d'or, qui leur donnait un rang gal
 celui des rois sous lesquels ils vivaient. Vous aurez sans doute
observ dans notre muse combien les peintures taient suprieures il
y a plusieurs milliers d'annes. C'est peut-tre parce que la musique
est en ralit plus voisine de la science que la posie, qu'elle est
encore le plus florissant de tous les arts parmi nous. Cependant, mme
 l'gard de la musique, l'absence du stimulant des louanges et de la
gloire a empch parmi nous toute grande supriorit de se manifester.
Nous brillons plutt par la musique d'ensemble, grce  nos grands
instruments mcaniques, dans lesquels nous nous servons beaucoup de
l'eau[7], que par le talent des artistes qui jouent seuls. Nous
n'avons gure eu de compositeurs originaux depuis plusieurs sicles.
Nos airs favoris sont trs anciens, mais on les a enrichis de
variations compliques, composes par des musiciens infrieurs,
quoique ingnieux.

[Note 7: Ceci peut rappeler aux savants l'invention par Nron d'une
machine musicale, dans laquelle l'eau remplissait les fonctions d'un
orchestre et dont il s'occupait quand la conspiration clata contre
lui.]

--N'y a-t-il donc chez les Ana aucune socit politique anime de ces
passions, sujette  ces crimes, et admettant ces disparits de
condition, intellectuelles et morales, que votre tribu et mme les
Vril-ya en gnral, ont depuis longtemps laisses derrire eux dans
leur marche vers la perfection? S'il en est ainsi, peut-tre que dans
ces socits l'Art et sa soeur la Posie sont encore cultivs et
honors?

--Il y a quelques socits de ce genre dans les rgions les plus
loignes, mais nous ne les mettons pas au rang des nations
civilises; nous ne leur donnons pas mme le nom d'Ana, et encore
moins celui de Vril-ya. Ce sont des barbares, vivant surtout dans cet
tat infrieur, le Koom-Posh, qui tend ncessairement  la hideuse
dissolution du Glek-Nas. Leur existence misrable se passe en luttes
et en changements perptuels. Quand ils ne se battent pas avec leurs
voisins, ils se battent entre eux. Ils sont diviss en partis qui
s'insultent, se pillent mutuellement quand ils ne s'assassinent pas,
et cela pour des diffrences frivoles d'opinions que nous ne
comprendrions mme pas, si nous n'avions pas lu l'histoire et si nous
n'avions pass par les mmes preuves dans les sicles d'ignorance et
de barbarie. La moindre bagatelle suffit pour les faire partir en
guerre. Ils prtendent tous tre gaux, et, plus ils ont lutt dans ce
but, dtruisant les anciennes distinctions pour en crer de nouvelles,
plus l'ingalit devient visible et intolrable, parce qu'il ne reste
plus d'associations et d'affections hrditaires pour adoucir cette
unique diffrence qui subsiste entre la majorit qui n'a rien et la
minorit qui possde tout. Naturellement la majorit hait la minorit,
mais ne peut s'en passer. Le grand nombre attaque sans cesse le petit
nombre, et l'extermine quelquefois; mais aussitt, une nouvelle
minorit s'lve du sein de la majorit et se montre plus rude que la
prcdente. Car, l o les socits sont nombreuses et o le dsir
d'acqurir quelque chose est la fivre prdominante, il y a peu de
gagnants et beaucoup de perdants. Bref, le peuple dont je parle est
compos de sauvages cherchant leur route  ttons vers un rayon de
lumire; leur misre mriterait notre piti, si, comme des sauvages,
ils ne provoquaient leur destruction par leur arrogance et leur
cruaut. Pouvez-vous imaginer que des cratures de cette espce,
pourvues seulement de ces armes misrables que vous avez pu voir dans
notre muse d'antiquits, de ces tubes de fer grossiers chargs de
salptre, ont menac plus d'une fois l'existence d'une tribu de
Vril-ya, qui habite prs d'eux, parce qu'ils disent qu'ils ont trente
millions d'habitants, et la tribu dont je parle peut en avoir
cinquante mille, si ces derniers n'acceptent pas leurs habitudes de
Soc-Sec (l'art de gagner de l'argent), d'aprs certains principes
commerciaux qu'ils ont l'impudence d'appeler une des lois de la
civilisation?

--Mais,--dis-je,--trente millions d'habitants sont une force
formidable contre cinquante mille!

Mon hte me regarda avec tonnement.

--tranger--dit-il--vous n'avez pas entendu sans doute que je vous
disais que cette tribu appartient aux Vril-ya et qu'elle n'attend
qu'une dclaration de guerre de la part de ces sauvages, afin de
former une commission d'une demi-douzaine de petits enfants pour
balayer toute leur population.

 ces mots je sentis un frisson d'horreur, me reconnaissant plus
d'affinits avec ces sauvages qu'avec les Vril-ya et me souvenant de
tout ce que j'avais dit  la louange des institutions de la glorieuse
Amrique, qu'Aph-Lin stigmatisait sous le nom de Koom-Posh. Je repris
cependant mon sang-froid et demandai s'il existait quelque mode de
locomotion grce auquel je pusse voyager avec scurit parmi ces
peuples loigns et tmraires.

--Vous pouvez voyager avec scurit, par le moyen du vril sur terre ou
dans l'air, dans tous les tats de notre alliance et de notre race;
mais je ne puis rpondre de votre scurit au milieu de nations
barbares gouvernes par des lois diffrentes des ntres; des nations
si peu claires qu'un grand nombre d'entre elles vivent de vol
rciproque et que l'on ne pourrait pas chez elles laisser ses portes
ouvertes mme pendant les Heures Silencieuses.

Ici notre conversation fut interrompue par l'arrive de Ta, qui
venait nous dire que, ayant t charg de dcouvrir et de dtruire
l'norme reptile que j'avais vu  mon arrive, il s'tait constamment
tenu en vedette et commenait  croire que mes yeux m'avaient tromp,
ou que l'animal s'tait enfui, par la caverne o je l'avais vu, vers
les rgions qu'habitaient ses semblables, quand le monstre avait donn
signe de sa prsence par les dvastations commises autour d'un des
lacs.

--Et,--ajouta Ta,--je suis sr qu'il est cach maintenant dans le
lac. Aussi,--dit-il en se tournant vers moi,--j'ai pens que cela
pourrait vous amuser de m'accompagner pour voir de quelle faon nous
dtruisons ces dsagrables visiteurs.

En regardant l'enfant et en me souvenant de la taille norme de
l'animal qu'il se proposait de dtruire, je me sentis frissonner de
terreur pour lui, et peut-tre pour moi, si je l'accompagnais dans une
pareille chasse. Mais le dsir que j'prouvais de constater par
moi-mme les effets destructifs de ce vril tant vant, et la peur de
m'abaisser aux yeux d'un enfant en trahissant quelque crainte,
l'emportrent sur mon premier mouvement. Je remerciai donc Ta de
l'aimable intrt qu'il portait  mes plaisirs et me dclarai tout
dispos  l'accompagner dans une entreprise aussi amusante.




XVIII.


Comme Ta et moi, en quittant la ville et laissant  gauche la grande
route qui y conduit, nous entrions dans les champs, la beaut trange
et solennelle du paysage, illumin par d'innombrables lampes jusqu'aux
limites de l'horizon, fascina mes yeux et me rendit pendant quelque
temps inattentif  la conversation de mon compagnon.

Tout le long de la route des machines faisaient divers travaux
d'agriculture; leurs formes taient nouvelles pour moi et, pour la
plupart, fort gracieuses; car parmi ce peuple, l'art n'tant cultiv
que pour l'utilit, le got se montre dans la manire d'orner et
d'embellir les objets utiles. Les mtaux prcieux et les pierres fines
sont si abondants chez eux, qu'on en couvre les objets les plus
ordinaires; leur amour de ce qui est utile les conduit  parer leurs
outils et stimule leur imagination  un point dont ils ne se rendent
pas compte eux-mmes.

Dans tous les services, soit  l'intrieur, soit  l'extrieur des
maisons, ils se servent beaucoup d'automates si ingnieux, si dociles
au pouvoir du vril, qu'ils semblent dous de raison. Il n'tait gure
possible de reconnatre si les formes humaines, que je voyais
surveiller ou guider en apparence les rapides mouvements des vastes
machines, taient doues ou non de raison.

Peu  peu,  mesure que nous marchions, mon intrt fut veill par
les remarques de mon compagnon, remarques pleines de vivacit et de
pntration. L'intelligence des enfants parmi ce peuple est
merveilleusement prcoce, peut-tre  cause de l'habitude qu'on a de
leur confier de trs bonne heure les soins et les responsabilits de
l'ge mr. En causant avec Ta, je croyais m'entretenir avec un homme
dou d'une haute intelligence et d'un esprit observateur et au moins
de mon ge. Je lui demandai s'il avait quelque notion sur le nombre
des communauts entre lesquelles se partageaient les Vril-ya.

--Pas avec exactitude,--me rpondit-il,--parce que le nombre augmente
chaque anne quand le surplus de la population migre. Mais j'ai
entendu dire  mon pre que, suivant les derniers rapports, il y avait
un million et demi de communauts parlant notre langue, adoptant nos
institutions, nos moeurs et notre forme de gouvernement, sauf, je
pense, avec quelques variations sur lesquelles vous pouvez consulter
Zee avec plus de fruit. Elle en sait plus que la plupart des Ana. Un
An s'occupe moins de ce qui ne le regarde pas qu'une Gy; les Gy-ei
sont des cratures curieuse.

--Toutes les communauts se restreignent-elles au mme nombre de
familles ou d'habitants que la vtre?

--Non, quelque-unes ont une population moindre, d'autres une
population plus considrable. Cela varie suivant le pays o elles
s'tablissent, ou le degr de perfection o elles ont amen leurs
moyens mcaniques. Chaque communaut tablit ses limites suivant les
circonstances, en prenant toujours soin qu'il ne puisse se produire
une classe pauvre, ce qui arriverait si la population dpassait les
ressources du territoire; et aussi qu'aucun tat ne soit trop vaste
pour supporter un gouvernement semblable  celui d'une famille bien
rgle. Je ne crois pas qu'aucune communaut Vril dpasse trente mille
familles. Mais, ceci est une rgle gnrale, moins la communaut est
nombreuse, pourvu qu'il y ait assez de mains pour cultiver le
territoire qu'elle occupe, plus les habitants sont riches et plus la
somme verse au trsor gnral est forte, et surtout plus le corps
politique est heureux et tranquille, et plus sont parfaits les
produits de l'industrie. La tribu que tous les Vril-ya reconnaissent
comme la plus avance en civilisation et qui a amen la force du vril
 son plus grand dveloppement est peut-tre la moins nombreuse. Elle
se restreint  quatre mille familles; mais chaque pouce de son terrain
est cultiv avec autant de soin qu'on en peut donner  un jardin; ses
machines sont meilleures que celles des autres tribus et il n'y a pas
de produit de son industrie, dans aucune branche, qui ne soit vendu 
des prix extraordinaires aux autres communauts. Toutes nos tribus
prennent modle sur celle-l, considrant que nous atteindrions le
plus haut point de civilisation accord aux mortels, si nous pouvions
unir le plus haut degr de bonheur au plus haut degr de culture
intellectuelle, et il est clair que plus la population d'un tat est
petite, plus ce but devient facile  atteindre. Notre population est
trop considrable pour y arriver.

Cette rponse me fit rflchir. Je me rappelai le petit tat
d'Athnes, compos seulement de vingt mille citoyens libres, et que
jusqu' ce jour nos plus puissants tats regardent comme un guide
suprme, un modle en tout ce qui concerne l'intelligence. Mais
Athnes, qui se permettait d'ardentes rivalits et des changements
perptuels, n'tait certainement pas heureuse. Je sortis de la rverie
dans laquelle ces rflexions m'avaient plong, et je ramenai la
conversation sur le sujet des migrations.

--Mais,--dis-je,--quand certains d'entre vous quittent, tous les ans,
je suppose, leur foyer, pour aller fonder une colonie, ils sont
ncessairement trs peu nombreux et  peine suffisants, mme avec le
secours des machines qu'ils emportent, pour dfricher le sol, btir
des villes, et former un tat civilis possdant le bien-tre et le
luxe dans lequel ils ont t levs.

--Vous vous trompez. Toutes les tribus des Vril-ya sont en
communication constante et dterminent chaque anne, entre elles, le
nombre d'migrants d'une communaut qui se joindront  ceux d'une
autre communaut pour former un tat suffisant. Le lieu de
l'migration est choisi au moins une anne  l'avance, on y envoie des
pionniers de tous les tats pour niveler les rocs, canaliser les eaux
et construire des maisons; de sorte que, quand les migrants arrivent,
ils trouvent une ville dj btie et un pays en grande partie
dfrich. La vie active que nous menons dans notre enfance nous fait
accepter gaiement les voyages et les aventures. J'ai l'intention
d'migrer moi-mme quand je serai majeur.

--Les migrants choisissent-ils toujours des pays jusque-l striles
et inhabits?

--Oui, en gnral, jusqu' prsent, parce que nous avons pour rgle de
ne rien dtruire que quand cela est ncessaire  notre bien-tre.
Naturellement nous ne pouvons nous tablir dans des pays dj occups
par des Vril-ya, et, si nous prenons les terres cultives d'autres
Ana, il faut que nous dtruisions compltement les premiers habitants.
Quelquefois nous prenons des terrains vagues, et il arrive que quelque
race ennuyeuse et querelleuse d'Ana, surtout si elle est soumise au
Koom-Posh ou au Glek-Nas, se plaint de notre voisinage et nous cherche
querelle. Alors, naturellement, comme ils menacent notre scurit,
nous les dtruisons. Il n'y a pas moyen de s'entendre avec une race
assez idiote pour changer toujours de forme de gouvernement. Le
Koom-Posh,--dit l'enfant se servant de mtaphores frappantes,--est
bien mauvais, mais il a de la cervelle, quoiqu'elle soit derrire sa
tte, et il ne manque pas de coeur. Mais dans le Glek-Nas, le coeur et
la tte de la crature disparaissent, et elle n'est plus que dents,
griffes et ventre.

--Vous vous servez d'expressions bien fortes. Permettez-moi de vous
dire que je me fais gloire d'appartenir  un pays gouvern par le
Koom-Posh.

--Je ne m'tonne plus de vous voir ici, si loin de chez vous,--dit
Ta.--Quel tait l'tat de votre pays avant d'en venir au Koom-Posh?

--C'tait une colonie d'migrants.... comme ceux que vous envoyez
vous-mmes hors de vos communauts.... mais elle diffrait de vos
colonies en ce qu'elle dpendait de l'tat d'o venaient les
migrants. Elle secoua ce joug, et, couronne d'une gloire ternelle,
elle devint un Koom-Posh.

--Une gloire ternelle! Et depuis combien de temps dure le Koom-Posh?

--Depuis cent ans environ.

--Le temps de la vie d'un An, c'est une trs jeune communaut. En
beaucoup moins de cent ans, votre Koom-Posh sera arriv au Glek-Nas.

--Mais, les plus vieux tats du monde dont je viens ont tant de
confiance en sa dure, que peu  peu ils arrivent  modeler leurs
institutions sur les ntres, et leurs politiques les plus profonds
disent que les tendances irrsistibles de ces vieux tats sont vers le
Koom-Posh, que cela leur plaise ou non.

--Les vieux tats?

--Oui, les vieux tats.

--Avec des populations trs peu nombreuses relativement  l'tendue
qu'ils occupent?

--Au contraire, avec des populations trs nombreuses
proportionnellement au territoire.

--Je vois! de vieux tats sans doute!.... si vieux qu'ils vont tomber
en dcomposition s'ils ne se dbarrassent de ce surplus de population
comme nous le faisons. De trs vieux tats!.... trs... trs vieux!
Dites-moi, Tish, trouveriez-vous sage qu'un vieillard essayt de faire
la roue sur les pieds et les mains comme le font les enfants? Et si
vous lui demandiez pourquoi il se livre  ces enfantillages et qu'il
vous rpondt qu'en imitant les trs jeunes enfants il redeviendra
enfant lui-mme, cela ne vous ferait-il pas rire? L'histoire ancienne
abonde en vnements de ce genre, qui ont eu lieu il y a plusieurs
milliers d'annes, et chaque exemple prouve qu'un vieil tat qui joue
au Koom-Posh tombe bientt dans le Glek-Nas. Alors par horreur de
lui-mme, il demande  grands cris un matre, comme un vieillard qui
radote demande un garde-malade, et aprs une succession plus ou moins
longue de matres ou de gardes-malades, ce vieil tat meurt et
disparat de l'histoire. Un trs vieil tat jouant au Koom-Posh est
comme un vieillard qui dmolit la maison  laquelle il est habitu et
qui s'est tellement puis  la renverser que, tout ce qu'il peut
faire pour la rebtir, c'est d'difier une hutte branlante dans
laquelle lui et ses successeurs crient d'une voix lamentable: Comme le
vent souffle!.... Comme les murs tremblent!....

--Mon cher Ta, je tiens compte de vos prjugs peu clairs que tout
colier instruit dans un Koom-Posh pourrait aisment contredire,
quoiqu'il pt ne pas tre dou de cette connaissance si prcoce que
vous me montrez de l'histoire ancienne.

--Moi savant!.... pas le moins du monde. Mais un colier, lev dans
votre Koom-Posh, demanderait-il  son bisaeul ou  sa bisaeule de se
tenir la tte en bas et les pieds en l'air? Et si les pauvres
vieillards hsitaient, leur dirait-il: Que craignez-vous? Voyez comme
je le fais!

--Ta, je ddaigne de discuter avec un enfant de votre ge. Je vous
rpte que je tiens compte en cela du manque de cette culture que le
Koom-Posh peut seul donner.

--Et moi,  mon tour,--dit Ta, avec cet air de bon ton gracieux mais
hautain qui caractrise sa race,--je tiens compte de ce que vous
n'avez pas t lev parmi les Vril-ya, et je vous supplie de me
pardonner si j'ai manqu de respect pour les opinions et les habitudes
d'un si aimable.... Tish!

J'aurais d faire remarquer plus tt que mon hte et sa famille
m'appelaient familirement Tish; c'est un nom poli et usuel,
signifiant par mtaphore un petit barbare, et littralement une petite
Grenouille; ses enfants l'emploient sous forme de caresse pour les
Grenouilles apprivoises qu'ils lvent dans leurs jardins.

Nous avions atteint les bords d'un lac et Ta s'arrta pour me montrer
les ravages faits dans les champs environnants.

--L'ennemi est certainement sous les eaux de ce lac,--dit
Ta.--Remarquez les bandes de poissons runies prs des bords. Les
grands et les petits, qui sont habituellement leur proie, tous
oublient leurs instincts en prsence de l'ennemi commun. Ce reptile
doit certainement appartenir  la classe des Krek-a, classe plus
froce qu'aucune autre et qu'on dit appartenir aux rares espces
encore vivantes parmi celles qui habitaient le monde avant la cration
des Ana. L'apptit du Krek est insatiable, il se nourrit galement de
vgtaux et d'animaux, mais ses mouvements sont trop lents pour que
les lans au pied lger aient rien  craindre de lui. Son met favori
est l'An s'il peut le surprendre; c'est pour cela que les Ana le
dtruisent sans piti ds qu'il pntre sur leur domaine. J'ai entendu
dire que quand nos anctres dfrichrent cette contre, ces monstres
et d'autres semblables abondaient, et comme le vril n'tait pas encore
dcouvert beaucoup des ntres furent dvors. Il fut impossible de
dtruire tout  fait ces btes avant cette dcouverte, qui fait la
puissance et la civilisation de notre race; mais quand nous fmes
familiariss avec l'usage du vril, toutes les cratures hostiles 
notre race furent promptement dtruites. Cependant une fois par an ou
 peu prs, un de ces normes reptiles quitte les districts sauvages
et inhabits, et je me souviens qu'une jeune Gy qui se baignait dans
ce lac fut dvore par l'un d'eux. Si elle avait t  terre et arme
de sa baguette il n'aurait pas mme os se montrer; car ce reptile,
comme tous les animaux sauvages, a un instinct merveilleux qui le met
en garde contre tout tre porteur d'une baguette  vril. Comment ils
enseignent  leurs petits  l'viter sans l'avoir jamais vue, c'est un
de ces mystres dont vous pouvez demander l'explication  Zee, car je
ne le connais pas[8]. Tant que je resterai l, le monstre ne sortira
pas de sa cachette; mais nous l'en ferons sortir en lui offrant un
leurre.

[Note 8: Par cet instinct, le reptile ressemble  nos oiseaux et  nos
animaux sauvages, qui ne se risquent pas  porte d'un homme arm d'un
fusil. Quand les premiers fils lectriques furent installs, les
perdrix les heurtaient dans leur vol et tombaient blesses.
Maintenant, les plus jeunes gnrations de perdrix ne s'exposent
jamais  pareil accident.]

--Ne sera-ce pas bien difficile?

--Pas du tout. Asseyez-vous l-bas sur ce rocher  environ cent pas du
lac, je vais me retirer  quelque distance. Bientt le reptile vous
verra ou vous sentira, et, s'apercevant que vous n'tes pas arm de
vril, il s'avancera pour vous dvorer. Aussitt qu'il sera hors de
l'eau, il est  moi.

--Voulez-vous dire que je dois servir d'appt  ce terrible monstre
qui pourrait m'engloutir en une seconde! Je vous prie de m'excuser.

L'enfant se mit  rire.

--Ne craignez rien,--dit-il,--asseyez-vous seulement et restez
tranquille.

Au lieu d'obir, je fis un bond et j'allais m'enfuir  toutes jambes,
quand Ta me toucha lgrement l'paule et fixa ses yeux sur les
miens: je fus clou au sol. Toute volont m'abandonna. Soumis aux
gestes de l'enfant, je le suivis vers le rocher qu'il m'avait indiqu
et m'y assis en silence. Quelques-uns de mes lecteurs ont vu quelque
chose des effets vrais ou faux de l'lectro-biologie. Aucun professeur
de cette science incertaine n'tait parvenu  dominer un seul de mes
mouvements ou une seule de mes penses, mais je n'tais plus qu'une
machine dans les mains de ce terrible enfant. Il tendit ses ailes,
prit son essor, et s'abattit dans un bouquet de bois qui couronnait
une colline peu loigne.

J'tais seul; je tournai les yeux avec une sensation d'horreur
indescriptible vers le lac, et, comme enchan par un charme, je les
tins fixs sur l'eau. Au bout de dix  quinze minutes, qui me parurent
des sicles, la surface calme de l'eau, tincelant sous la lumire des
lampes, commena  s'agiter vers le centre. Au mme moment, les bandes
de poissons runis prs des bords commencrent  manifester leur
terreur  l'approche de l'ennemi en sautant hors de l'eau; leur course
produisait une sorte de bouillonnement circulaire. Je les voyais fuir
prcipitamment  et l, quelques-uns mme se lancrent sur le rivage.
Un sillon long, sombre, onduleux, s'avanait sur l'eau de plus en plus
prs du bord, jusqu' ce que l'norme tte du reptile sortt, ses
mchoires armes de crocs formidables, et ses yeux ternes fixs d'un
air affam sur l'endroit o je me trouvais. Il posa ses pieds de
devant sur le rivage, puis sa large poitrine, couverte d'cailles,
comme d'une armure, des deux cts, et, au milieu, laissant voir une
peau ride d'un jaune terne et venimeux; bientt il fut tout entier
hors de l'eau; il tait long de cent pieds au moins de la tte  la
queue. Encore un pas de ces pieds effroyables et il tait sur moi. Je
n'tais spar de cette horrible mort que par quelques secondes quand,
tout  coup, une sorte d'clair traversa l'air, la foudre clata, et,
en moins de temps qu'il n'en faut  un homme pour respirer, enveloppa
le monstre; puis, au moment o l'clair s'teignait, je vis devant moi
une masse noire, carbonise, dforme, quelque chose de gigantesque,
mais dont les contours avaient t dtruits par la flamme, et qui s'en
allait rapidement en cendres et en poussire. Je demeurai assis sans
voix et glac de terreur: ce qui avait t de l'horreur tait
maintenant une sorte de crainte respectueuse.

Je sentis la main de l'enfant se poser sur ma tte, la peur me
quitta.... le charme tait rompu, je me levai.

--Vous voyez avec quelle facilit les Vril-ya dtruisent leurs
ennemis,--me dit Ta.

Puis, s'approchant du rivage, il contempla les restes dfigurs du
monstre et dit tranquillement:--

--J'ai dtruit des animaux plus grands, mais aucun avec tant de
plaisir que celui-ci. Oui, c'est un Krek; quelles souffrances n'a-t-il
pas d infliger pendant sa vie!

Il prit alors les pauvres poissons qui s'taient jets  terre et les
remit avec bont dans leur lment.




XIX.


Pour retourner  la ville, Ta me fit prendre un chemin plus long que
celui que nous avions pris en venant; il voulait me montrer ce que
j'appellerai familirement la Station d'o partent les migrants et
les voyageurs qui se rendent chez une autre tribu. J'avais dj
exprim le dsir de voir les vhicules des Vril-ya. Je vis qu'ils
taient de deux sortes, les uns pour les voyages par terre, les autres
pour les voyages ariens: les premiers taient de toutes tailles et de
toutes formes, quelques-uns n'taient pas plus grands qu'une de nos
voitures ordinaires, d'autres taient de vritables maisons mobiles 
un tage et contenant plusieurs chambres meubles suivant les ides de
confort et de luxe des Vril-ya. Les vhicules ariens taient faits de
matires lgres, ne ressemblant pas du tout  nos ballons, mais
plutt  nos bateaux de plaisance, avec une barre et un gouvernail, de
larges ailes ou palettes, et une machine mue par le vril. Tous les
vhicules, soit pour terre, soit pour air, taient galement mus par
ce puissant et mystrieux agent.

Je vis un convoi prt  partir, mais il contenait peu de voyageurs; il
transportait surtout des marchandises et se dirigeait vers un tat
voisin; car il se fait beaucoup de commerce entre les diffrentes
tribus de Vril-ya. Je puis faire observer ici que leur monnaie
courante ne consiste pas en mtaux prcieux, trop communs chez eux
pour cet usage. La petite monnaie, dont on se sert ordinairement, est
faite avec un coquillage fossile particulier, reste peu abondant de
quelque dluge primitif ou de quelque autre convulsion de la nature,
dans laquelle l'espce s'est perdue. Ce coquillage est petit, plat
comme l'hutre, et il se polit comme une pierre prcieuse. Cette
monnaie circule parmi toutes les tribus Vril-ya. Leurs affaires les
plus considrables se font  peu prs comme les ntres, au moyen de
lettres de change et de plaques minces de mtal qui remplacent nos
billets de banque. Permettez-moi de profiter de cette occasion pour
dire que les impts, dans la tribu que je voyais, taient trs
considrables, compars  la population. Mais je n'ai jamais entendu
dire que personne en murmurt, car ils taient consacrs  des objets
d'utilit universelle et ncessaires mme  la civilisation de la
tribu. La dpense  faire pour clairer un si grand territoire, pour
pourvoir aux besoins des migrants, maintenir en tat les difices
publics o l'on satisfaisait aux divers besoins intellectuels de la
nation, depuis la premire ducation des enfants, jusqu'au Collge des
Sages, toujours occups  essayer de nouvelles expriences; tout cela
demandait des fonds considrables. Je dois ajouter encore une dpense
qui me parut singulire. J'ai dj dit que tout le travail manuel
tait fait par les enfants jusqu' ce qu'ils atteignissent l'ge du
mariage. L'tat paie ce travail et  un prix beaucoup plus lev que
celui mme que nous payons aux tats-Unis. Suivant leurs thories,
chaque enfant, mle ou femelle, quand il atteint l'poque du mariage
et sort, par consquent, de l'ge du travail, doit avoir acquis assez
de fortune pour vivre dans l'indpendance le reste de ses jours. Comme
tous les enfants, quelle que soit la fortune des parents, doivent
servir galement, tous sont pays suivant leur ge ou la nature de
leurs services. Quand les parents gardent un enfant  leur service,
ils doivent payer au trsor public le mme prix que l'tat paye aux
enfants qu'il emploie, et cette somme est remise  l'enfant quand son
travail expire. Cette habitude sert sans doute  rendre la notion de
l'galit familire et agrable, et on peut dire que les enfants
forment une dmocratie, avec autant de vrit qu'on peut ajouter que
les adultes forment une aristocratie. La politesse exquise et la
dlicatesse des manires des Vril-ya, la gnrosit de leurs
sentiments, la libert absolue qu'ils ont de suivre leurs gots, la
douceur de leurs relations domestiques, o ils font preuve d'une
gnrosit qui ne se dfie jamais des actes ni des paroles du
prochain; tout cela fait des Vril-ya la noblesse la plus parfaite,
qu'un disciple politique de Platon ou de Sidney ait jamais pu rver
pour une rpublique aristocratique.




XX.


 partir de l'expdition que je viens de raconter, Ta me fit de
frquentes visites. Il s'tait pris d'affection pour moi et je le lui
rendais cordialement. Comme il n'avait pas encore douze ans et qu'il
n'avait pas commenc le cours d'tudes scientifiques par lequel
l'enfance se termine chez ce peuple, mon intelligence tait moins
infrieure  la sienne qu' celle des membres plus gs de sa race,
surtout des Gy-ei, et, par-dessus tout,  celle de l'admirable Zee.
Chez les Vril-ya, les enfants, sur l'esprit desquels psent tant de
devoirs actifs et de graves responsabilits, ne sont pas trs gais;
mais Ta, avec toute sa sagesse, avait beaucoup de cette bonne humeur
et de cette gaiet qui distinguent souvent des hommes de gnie dans un
ge assez avanc. Il trouvait dans ma socit le mme plaisir qu'un
enfant du mme ge, dans notre monde, prouve dans la compagnie d'un
chien favori ou d'un singe. Il s'amusait  m'apprendre les habitudes
de son pays, comme certain neveu que j'ai s'amuse  faire marcher son
caniche sur ses pattes de derrire ou  le faire sauter dans un
cerceau. Je me prtais avec complaisance  ces expriences, mais je ne
russis jamais aussi bien que le caniche. J'avais grande envie
d'apprendre  me servir des ailes dont les plus jeunes Vril-ya se
servent avec autant d'adresse et de facilit que nous de nos bras ou
de nos jambes, mais mes essais furent suivis de contusions assez
graves pour me faire renoncer  ce projet.

Ces ailes, comme je l'ai dj dit, sont trs grandes, tombent
jusqu'aux genoux et, au repos, elles sont rejetes en arrire de faon
 former un manteau fort gracieux. Elles sont faites des plumes d'un
oiseau gigantesque qui est commun dans les rochers de ce pays; ces
plumes sont blanches, quelquefois rayes de rouge. Les ailes sont
attaches aux paules par des ressorts d'acier lgers mais solides;
quand elles sont tendues, les bras glissent dans des coulisses
pratiques  cet effet et formant comme une forte membrane centrale.
Quand les bras se lvent, une doublure tubulaire de la veste ou de la
tunique s'enfle par des moyens mcaniques, se remplit d'air, qu'on
peut augmenter ou diminuer par le mouvement des bras, et sert 
soutenir tout le corps comme sur des vessies. Les ailes et l'appareil,
assez semblable  un ballon, sont fortement chargs de vril, et quand
le corps flotte, il semble avoir beaucoup perdu de son poids. Je
trouvai toujours facile de m'lancer du sol; mme quand les ailes
taient tendues, il tait difficile de ne pas s'lever; mais c'tait
l que commenaient la difficult et le danger. J'tais tout  fait
impuissant  me servir de mes ailes, quoique sur terre on me regarde
comme un homme singulirement alerte et adroit aux exercices du corps
et que je sois excellent nageur. Je ne pouvais faire que des efforts
confus et maladroits. J'obissais  mes ailes au lieu de leur
commander, et quand, par un violent effort musculaire, et, je dois le
dire franchement, avec cette force que donne une excessive frayeur,
j'arrtais leur mouvement et les ramenais contre mon corps, il me
semblait que ni les ailes ni les vessies n'avaient plus la force de me
soutenir, comme quand on laisse chapper l'air d'un ballon, et je
tombais prcipit  terre. Quelques mouvements spasmodiques me
prservaient d'tre mis en pices, mais ne me sauvaient pas des
contusions ni de l'tourdissement d'une lourde chute. J'aurais
cependant persvr dans mes tentatives, sans les avis et les ordres
de la savante Zee, qui avait eu l'obligeance d'assister  mes essais
et qui, la dernire fois, en volant au-dessous de moi, me reut dans
ma chute sur ses grandes ailes tendues et m'empcha de me briser la
tte sur le toit de la pyramide d'o j'avais pris mon vol.

--Je vois,--dit-elle,--que vos tentatives sont vaines, non par la
faute des ailes et du reste de l'appareil, ni par suite d'aucune
imperfection ou d'aucune mauvaise conformation de votre corps, mais 
cause de la faiblesse naturelle et par suite irrmdiable de votre
volont. Sachez que l'empire de la volont sur les effets de ce fluide
que les Vril-ya ont matris ne fut jamais atteint par ceux qui le
dcouvrirent, ni par une seule gnration; il s'est accru peu  peu
comme les autres facults de notre race, en se transmettant des pres
aux enfants, de sorte qu'il est devenu comme un instinct. Un petit
enfant, chez nous, vole aussi naturellement et aussi spontanment
qu'il marche. Il se sert de ses ailes artificielles avec autant de
scurit qu'un oiseau se sert de ses ailes naturelles. Je n'avais pas
assez pens  cela quand je vous ai permis de tenter une exprience
qui me sduisait, car je dsirais vous avoir comme compagnon.
J'abandonne maintenant ces essais. Votre vie me devient chre.

Ici la voix et le visage de la jeune Gy s'adoucirent et je me sentis
plus alarm que je ne l'avais t dans mes tentatives ariennes.

Pendant que je parle des ailes, je ne dois pas omettre de rapporter
une coutume des Gy-ei, qui me parat charmante et qui indique bien la
tendresse de leurs sentiments. Tant qu'elle est jeune fille, la Gy
porte des ailes, elle se joint aux Ana dans leurs jeux ariens, elle
s'aventure seule dans les rgions loignes du monde souterrain: par
la hardiesse et la hauteur de son vol elle l'emporte sur les Ana,
aussi bien que par la grce de ses mouvements. Mais  partir du jour
du mariage, elle ne porte plus d'ailes, elle les suspend de ses
propres mains au-dessus de la couche nuptiale, pour ne les reprendre
que si les liens du mariage sont rompus par la mort ou le divorce.

Quand les yeux et la voix de Zee s'adoucirent ainsi, et  cette vue
j'prouvai je ne sais quel pressentiment qui me fit frissonner, Ta,
qui nous accompagnait dans notre vol et qui, comme un enfant, s'tait
amus de ma maladresse, plus qu'il n'avait t touch de mes frayeurs
et du danger que je courais, se balanait au-dessus de nous sur ses
ailes tendues et planait immobile et calme dans l'atmosphre toujours
lumineuse; il entendit les tendres paroles de Zee, se mit  rire tout
haut, et s'cria:--

--Si le Tish ne peut apprendre  se servir de ses ailes, tu pourras
encore tre sa compagne, Zee; tu suspendras les tiennes.




XXI.

J'avais depuis longtemps remarqu chez la savante et forte fille de
mon hte ce sentiment de tendre protection que, sur terre comme sous
terre, le Tout-Puissant a mis au coeur de la femme. Mais jusqu' ce
moment je l'avais attribu  cette affection pour les jouets favoris
que les femmes de tout ge partagent avec les enfants. Je m'aperus
alors avec peine que le sentiment avec lequel Zee daignait me regarder
tait bien diffrent de celui que j'inspirais  Ta. Mais cette
dcouverte ne me donna aucune des sensations de plaisir qui
chatouillent la vanit de l'homme quand il s'aperoit de l'opinion
flatteuse que le beau sexe a de lui; elle ne me fit prouver au
contraire que la peur. Cependant de toutes les Gy-ei de la tribu, si
Zee tait la plus savante et la plus forte, c'tait aussi, sans
contredit, la plus douce et la plus aime. Le dsir d'aider, de
secourir, de protger, de soulager, de rendre heureux semblait remplir
tout son tre. Quoique les misres diverses qui naissent de la
pauvret et du crime soient inconnues dans le systme social des
Vril-ya, toutefois aucun savant n'a encore dcouvert dans le vril une
puissance qui pt bannir le chagrin de la vie. Or, partout o le
chagrin se montrait, on tait sr de trouver Zee dans son rle de
consolatrice. Une Gy ne pouvait-elle s'assurer l'amour de l'An pour
lequel elle soupirait? Zee allait la trouver et employait toutes les
ressources de sa science, tous les charmes de sa sympathie,  soulager
cette douleur qui a tant besoin de s'pancher en confidences. Dans les
rares occasions o une maladie grave attaquait l'enfance ou la
jeunesse, et dans les cas, moins rares, o les rudes et aventureuses
occupations des enfants causaient quelque accident douloureux ou
quelque blessure, Zee abandonnait ses tudes ou ses jeux pour se faire
mdecin et garde-malade. Elle prenait pour but habituel de ses
promenades ariennes les frontires o des enfants montaient la garde
pour surveiller les explosions des forces hostiles de la nature et
repousser l'invasion des animaux froces, de faon  pouvoir les
prvenir des dangers que sa science devinait ou prvoyait, ou les
secourir si quelque mal les atteignait. Ses tudes mmes taient
diriges par le dsir et la volont de faire le bien. tait-elle
informe de quelque nouvelle invention dont la connaissance pt tre
utile  ceux qui exeraient un art ou un mtier? Elle s'empressait de
la leur communiquer et de la leur expliquer. Quelque vieillard du
Collge des Sages tait-il embarrass et fatigu d'une recherche
pnible? Elle se consacrait patiemment  l'aider, s'occupait pour lui
des dtails, l'encourageait par un sourire plein d'esprance,
l'excitait par ses ides lumineuses; elle devenait en un mot pour lui
un bon gnie visible qui donnait la force et l'inspiration. Elle
montrait la mme tendresse pour les cratures infrieures. Je l'ai
souvent vue rapporter chez elle des animaux malades ou blesss et les
soigner comme un pre pourrait soigner un enfant. Plus d'une fois
assis sur le balcon, ou jardin suspendu, sur lequel s'ouvrait ma
fentre, je l'ai vue s'lever dans l'air sur ses ailes brillantes.
Tout  coup des groupes d'enfants qui l'apercevaient au-dessus d'eux
s'lanaient vers elle en la saluant de cris joyeux, se groupaient et
jouaient autour d'elle, l'entourant comme d'un cercle de joie
innocente. Quand je me promenais avec elle dans les rochers et les
valles de la campagne, les lans la sentaient ou la voyaient de loin,
ils venaient la rejoindre en bondissant et en demandant une caresse de
sa main, et ils la suivaient jusqu' ce qu'elle les renvoyt par un
lger murmure musical qu'elle les avait habitus  comprendre. Il est
de mode parmi les jeunes Gy-ei de porter sur la tte un cercle ou
diadme, garni de pierres semblables  des opales qui forment quatre
pointes ou rayons en formes d'toiles. Les pierres sont ordinairement
sans clat, mais si on les touche avec la baguette du vril elles
jettent une flamme brillante qui voltige et qui claire sans brler.
Cette couronne leur sert d'ornement dans les ftes, et de lampe quand
elles voyagent au del des rgions artificiellement claires et se
trouvent dans l'obscurit. Parfois, quand je voyais la figure pensive
et majestueuse de Zee illumine par l'aurole de ce diadme, je ne
pouvais croire qu'elle ft une crature mortelle et je courbais mon
front, comme devant une apparition cleste. Mais jamais mon coeur
n'prouva pour ce type superbe de la plus noble beaut fminine le
moindre sentiment d'amour humain. Peut-tre cela vient-il de ce que
dans notre race l'orgueil de l'homme domine assez ses passions pour
que la femme perde  ses yeux tous ses charmes de femme ds qu'il la
sent de tous points suprieure  lui-mme. Mais par quelle trange
fascination cette fille incomparable d'une race qui, dans sa puissance
et sa flicit, mettait toutes les autres races au rang des barbares,
avait-elle daign m'honorer de sa prfrence? Je passais parmi les
miens pour avoir bonne mine, mais les plus beaux hommes de ma race
auraient paru insignifiants  ct du type de beaut sereine et
grandiose qui caractrise les Vril-ya.

Il est probable que la nouveaut, la diffrence mme qui existait
entre moi et les hommes qu'elle tait habitue  voir avaient tourn
vers moi les penses de Zee. Le lecteur verra plus loin que cette
cause pouvait suffire  expliquer la prdilection que me tmoigna une
autre Gy,  peine sortie de l'enfance et  tous gards infrieure 
Zee. Mais tous ceux qui rflchiront  la tendresse de caractre de la
fille d'Aph-Lin comprendront que la principale source de l'attrait
qu'elle ressentait pour moi tait son dsir instinctif de secourir, de
soulager, de protger les faibles et, par sa protection, de les
soutenir et de les lever. Aussi, quand je regarde en arrire, est-ce
ainsi que je m'explique cette unique faiblesse, indigne de son grand
coeur et qui abaissa la fille des Vril-ya jusqu' ressentir une
affection de femme pour un tre aussi infrieur  elle-mme que
l'tait l'hte de son pre. Quoi qu'il en soit, la pense que j'avais
inspir une pareille affection me remplissait de terreur. J'tais
effray de ses perfections mmes, de son pouvoir mystrieux et des
ineffaables diffrences qui sparaient sa race de la mienne.  cette
terreur se mlait, je dois le confesser, la crainte, plus matrielle
et plus vile des prils auxquels devait m'exposer la prfrence
qu'elle m'accordait.

Pouvait-on supposer un instant que les parents et la famille de cet
tre suprieur vissent sans indignation et sans dgot la possibilit
d'une union entre elle et un Tish? Ils ne pouvaient ni la punir, elle,
ni l'enfermer, ni l'empcher d'agir. Dans la vie domestique, pas plus
que dans la vie politique, ils n'admettent l'emploi de la force. Mais
ils pouvaient gurir sa folie par un clair de vril  mon adresse.

Dans ce pril, heureusement, ma conscience et mon honneur ne me
reprochaient rien. Mon devoir, si la prfrence de Zee continuait  se
manifester, devenait bien clair. Il me fallait avertir mon hte, avec
toute la dlicatesse qu'un homme bien lev doit montrer quand il
confie  un autre la moindre faveur dont une femme a daign l'honorer.
Je serais ainsi dlivr de toute responsabilit; l'on ne pourrait me
souponner d'avoir volontairement contribu  faire natre les
sentiments de Zee: la sagesse de mon hte lui suggrerait sans doute
un moyen de me tirer de ce pas difficile. En prenant cette rsolution
j'obissais  l'instinct ordinaire des hommes honntes et civiliss,
qui, tout capables d'erreur qu'ils soient, prfrent le droit chemin
toutes les fois qu'il est videmment contre leur got, leur intrt et
leur scurit de prendre le mauvais.




XXII.


Comme on a pu le voir, Aph-Lin n'avait pas essay de me mettre en
rapports frquents et libres avec ses compatriotes. Tout en comptant
sur ma promesse de ne rien rvler du monde que j'avais quitt, et
encore plus sur celle des gens auxquels il avait recommand de ne pas
me questionner, comme Zee l'avait fait pour Ta, cependant il n'tait
pas assur, que si l'on me laissait communiquer avec des personnes que
mon aspect surprendrait, j'eusse la force de rsister  leurs
questions. Quand je sortais, je n'tais donc jamais seul; j'tais
accompagn par un des membres de la famille de mon hte ou par mon
jeune ami Ta. Bra, la femme d'Aph-Lin, sortait rarement au del des
jardins qui entouraient la maison; elle aimait  lire les oeuvres de
la littrature ancienne, o taient racontes quelques aventures
romanesques qu'on ne trouvait pas dans les livres modernes, ainsi que
la peinture d'existences extraordinaires  ses yeux et intressantes
pour son imagination. Cette peinture, qui ressemblait assez  notre
vie sur la terre avec nos douleurs, nos fautes, nos passions, lui
faisait le mme effet qu' nous les Contes de Fes ou les _Mille et
une Nuits_. Mais son amour de la lecture n'empchait pas Bra de
s'acquitter de ses devoirs de matresse de maison dans l'intrieur le
plus riche de toute la ville. Elle faisait chaque jour la ronde dans
toutes les chambres, afin de voir si les automates et les autres
machines taient en bon ordre; si les nombreux enfants qu'Aph-Lin
employait, soit  son service particulier, soit  un service public,
recevaient les soins qui leur taient dus. Bra s'occupait aussi des
comptes de toute la proprit, et son grand plaisir tait d'aider son
mari dans les affaires qui se rapportaient  son office de grand
administrateur du Dpartement des Lumires. Toutes ces occupations la
retenaient beaucoup chez elle. Les deux fils achevaient leur ducation
au Collge des Sages. L'an, qui avait une vive passion pour la
mcanique, surtout en ce qui touchait les horloges et les automates,
s'tait dcid en faveur de cette profession et travaillait, en ce
moment,  construire une boutique ou un magasin o il pt exposer et
vendre ses inventions. Le plus jeune prfrait l'agriculture et les
travaux de la campagne, et, quand il ne suivait pas les cours du
Collge, o il tudiait surtout les thories agricoles, il se
consacrait aux applications pratiques qu'il en faisait sur le domaine
paternel. On voit par l combien l'galit des rangs est compltement
tablie chez ce peuple. Un boutiquier jouit exactement de la mme
considration qu'un grand propritaire foncier. Aph-Lin tait le
membre le plus riche de la communaut; son fils an prfrait le
commerce  toute autre profession, et ce choix ne passait nullement
pour dnoter un manque d'lvation dans les ides. Il avait examin ma
montre avec un grand intrt; le travail en tait nouveau pour lui; et
il fut enchant quand je lui en fis cadeau. Peu de temps aprs, il me
rendit mon prsent avec intrts en m'offrant une montre qui tait son
oeuvre et qui marquait  la fois les heures qu'indiquait la mienne et
les divisions du temps en usage chez les Vril-ya. J'ai encore cette
montre qui a t fort admire des meilleurs horlogers de Londres et de
Paris. Elle est en or, les chiffres et les aiguilles en diamants, et
elle joue en sonnant les heures un air favori des Vril-ya. Elle n'a
besoin d'tre remonte que tous les dix mois et elle ne s'est jamais
drange depuis que je l'ai. Ces deux frres tant ainsi occups, mes
compagnons ordinaires, quand je sortais, taient mon hte ou sa fille.
Pour excuter l'honorable dessein que j'avais form, je commenai 
m'excuser quand Zee m'invita  sortir seul avec elle, et je saisis une
occasion o la savante jeune fille faisait une confrence au Collge
des Sages pour demander  Aph-Lin de me conduire  sa maison de
campagne. Cette maison tait  quelque distance de la ville et, comme
Aph-Lin n'aimait pas  marcher et que j'avais renonc  voler, nous
nous dirigemes vers notre destination dans un bateau arien
appartenant  mon hte. Un enfant de huit ans  son service nous
conduisit. Nous tions couchs, mon hte et moi, sur des coussins et
je trouvai ce mode de locomotion trs doux et trs confortable.

--Aph-Lin,--dis-je,--j'espre ne pas vous dplaire, si je vous demande
la permission de voyager pendant quelque temps et de visiter d'autres
tribus de votre illustre race. J'ai aussi un vif dsir de voir ces
nations qui n'adoptent pas vos coutumes et que vous considrez comme
sauvages. Je serais trs content de voir en quoi elles peuvent
diffrer des races que nous regardons comme civilises dans notre
monde.

--Il est tout  fait impossible que vous fassiez seul un pareil
voyage,--me dit Aph-Lin.--Mme parmi les Vril-ya vous seriez expos 
de grands dangers. Certaines particularits de forme et de couleur et
le phnomne extraordinaire des touffes de poils hrisss qui vous
couvrent les joues, vous faisant reconnatre comme tranger  notre
race et  toutes les races barbares connues jusqu'ici, attireraient
l'attention du Collge des Sages dans toutes les tribus de Vril-ya et
il dpendrait du caractre personnel de l'un des sages que vous
fussiez reu d'une faon aussi hospitalire que parmi nous ou dissqu
sance tenante dans l'intrt de la science. Sachez que quand le Tur
vous a amen chez lui et pendant que Ta vous faisait dormir pour vous
gurir de vos douleurs et de vos fatigues, les Sages appels par le
Tur taient partags sur la question de savoir si vous tiez un animal
inoffensif ou malfaisant. Pendant votre sommeil, on a examin vos
dents, et elles ont montr clairement que vous n'tiez pas seulement
herbivore, mais carnassier. Les animaux carnassiers de votre taille
sont toujours dtruits comme naturellement dangereux et sauvages. Nos
dents, comme vous l'avez sans doute observ[9], ne sont pas celles des
animaux qui dchirent la chair. Certains philosophes et Zee avec eux
soutiennent, il est vrai, que, dans les sicles passs, les Ana
faisaient leur proie des animaux et qu'alors leurs dents taient
faites pour cet usage. Mais s'il en est ainsi elles se sont
transformes par l'hrdit et se sont adaptes au genre de nourriture
dont nous nous contentons aujourd'hui. Les barbares mme, qui adoptent
les institutions turbulentes et froces du Glek-Nas, ne dvorent pas
la chair comme des btes sauvages. Dans le cours de cette discussion,
on proposa de vous dissquer; mais Ta vous rclama et le Tur, tant
par ses fonctions l'ennemi de toute nouvelle exprience, qui droge 
notre habitude de ne tuer que quand cela est indispensable au bonheur
de la communaut, m'envoya chercher, car mon rle, comme l'homme le
plus riche du pays, est d'offrir l'hospitalit aux trangers venus
d'un pays loign. On me laissa le soin de dcider si vous tiez un
tranger que je pusse admettre ou non avec scurit dans ma maison. Si
j'avais refus de vous recevoir, on vous aurait remis au Collge des
Sages, et je n'aime pas  penser  ce qui aurait pu vous arriver en
pareil cas. Outre ce danger, vous pourriez rencontrer un enfant de
quatre ans, entr rcemment en possession de sa baguette de vril et
qui, dans la frayeur que lui causerait l'tranget de votre aspect,
pourrait vous rduire en une pince de cendres. Ta lui-mme fut sur
le point d'en faire autant quand il vous vit pour la premire fois;
mais son pre arrta sa main. Je dis en consquence que vous ne pouvez
voyager seul; mais avec Zee vous seriez en sret, et je ne doute pas
qu'elle veuille bien vous accompagner dans un voyage chez les tribus
voisines des Vril-ya.... pour les sauvages, non! Je le lui demanderai.

[Note 9: Je ne l'avais jamais observ; et, l'euss-je fait, je ne suis
pas assez physiologiste pour avoir remarqu la diffrence.]

Comme mon but principal tait d'chapper  Zee, je m'criai
aussitt:--

--Non, je vous en prie, n'en faites rien! Je renonce  mon projet.
Vous en avez dit assez sur les dangers que je pouvais courir pour
m'arrter; et je ne puis m'empcher de penser qu'il n'est pas
convenable pour une jeune Gy doue d'autant d'attraits que votre fille
de voyager en un pays tranger avec un aussi faible protecteur qu'un
Tish de ma force et de ma taille.

Avant de me rpondre, Aph-Lin laissa entendre le son doux et sifflant
qui est le seul rire que se permette un An d'ge mr.

--Pardonnez-moi la gaiet peu polie, mais momentane, que m'inspire
une observation faite srieusement par mon hte. Je n'ai pu m'empcher
de rire  l'ide de Zee, qui aime tant  protger que les enfants la
surnomment la Gardienne, ayant besoin d'un protecteur contre les
dangers rsultant de l'admiration audacieuse des hommes. Sachez que
nos Gy-ei, tant qu'elles ne sont pas maries, voyagent seules au
milieu des autres tribus, pour voir si elles trouveront un An qui leur
plaise mieux que ceux de leur propre tribu. Zee a dj fait trois
voyages semblables, mais jusqu'ici son coeur est rest libre.

L'occasion que je cherchais s'offrait  moi, et je dis en baissant les
yeux et d'une voix tremblante:--

--Voulez-vous, mon cher hte, me promettre de me pardonner, si je dis
quelque chose qui puisse vous offenser?

--Dites la vrit, et je ne pourrai tre offens; ou, si je le suis,
ce sera  vous et non  moi de pardonner.

--Eh bien! alors, aidez-moi  vous quitter. Malgr le plaisir que
j'aurais eu  voir toutes vos merveilles,  jouir du bonheur qui
appartient  votre pays, laissez-moi retourner dans le mien.

--Je crains qu'il n'y ait de graves raisons qui m'en empchent; dans
tous les cas, je ne puis rien faire sans la permission du Tur et il ne
me l'accordera probablement pas. Vous ne manquez pas d'intelligence;
vous pouvez, bien que je ne le pense pas, nous avoir cach la
puissance destructive  laquelle est arriv votre peuple; bref, vous
pouvez nous causer quelque danger; et, si le Tur est de cet avis, son
devoir serait de vous supprimer, ou de vous enfermer dans une cage
pour le reste de vos jours. Mais pourquoi dsirer quitter un peuple
que vous avez la politesse de dclarer plus heureux que le vtre?

--Oh! Aph-Lin, ma rponse est simple. De peur que, sans le vouloir, je
trahisse votre hospitalit; de peur que, par un de ces caprices que
dans notre monde on attribue proverbialement  l'autre sexe et dont
une Gy elle-mme n'est pas exempte, votre adorable fille daigne me
regarder quoique Tish, comme si j'tais un An civilis, et.... et....
et....

--Vous faire la cour pour vous pouser,--ajouta Aph-Lin gravement et
sans le moindre signe de dplaisir ou de surprise.

--Vous l'avez dit.

--Ce serait un malheur,--rpondit mon hte aprs un instant de
silence,--et je sens que vous avez bien agi en m'avertissant. Comme
vous le dites, il n'est pas rare qu'une jeune Gy montre un got que
les autres trouvent trange; mais il n'existe pas de moyen de forcer
une Gy  changer ses rsolutions. Tout ce que nous pouvons faire,
c'est d'employer le raisonnement, et l'exprience nous prouve que le
Collge entier des Sages essaierait en vain de raisonner avec une Gy
en matire d'amour. Je suis dsol pour vous, parce qu'un tel mariage
serait contre l'A-glauran, ou bien de la communaut, car les enfants
qui en natraient altreraient la race; ils pourraient mme venir au
monde avec des dents de carnassiers; on ne peut permettre une chose
pareille: on ne peut rien contre Zee; mais vous, comme Tish, on peut
vous dtruire. Je vous conseille donc de rsister  ses
sollicitations; de lui dire clairement que vous ne pouvez rpondre 
son amour. Cela arrive trs souvent. Plus d'un An, ardemment aim
d'une Gy, la repousse et met fin  ses perscutions en en pousant une
autre. Vous pouvez en faire autant.

--Non, puisque je ne puis pouser une autre Gy, sans mettre en danger
le bien de la communaut et l'exposer au pril d'lever des enfants
carnivores.

--C'est vrai. Tout ce que je puis dire, et je le dis avec tout
l'intrt d  un Tish et le respect d  un hte, mais je le dis
franchement, c'est que si vous cdez, vous serez rduit en cendres. Je
vous laisse le soin de trouver le meilleur moyen de vous dfendre.
Vous feriez peut-tre bien de dire  Zee qu'elle est laide. Cette
assurance, venant de la bouche de l'An qu'elle aime, suffit
d'ordinaire  refroidir la Gy la plus ardente. Nous voici arrivs  ma
maison de campagne.




XXIII.


Je conviens que ma conversation avec Aph-Lin et l'extrme froideur
avec laquelle il avouait son impuissance  contrler les dangereux
caprices de sa fille et parlait du pril d'tre rduit en cendres, o
l'amoureuse flamme de Zee exposait ma trop sduisante personne,
m'enleva tout le plaisir que j'aurais prouv en d'autres
circonstances  visiter la proprit de mon hte,  admirer la
perfection merveilleuse des machines au moyen desquelles taient
accomplis tous les travaux. La maison avait un aspect tout diffrent
du btiment sombre et massif qu'habitait Aph-Lin dans la ville et qui
ressemblait aux rochers dans lesquels la cit avait t taille. Les
murs de la maison de campagne taient composs d'arbres plants  une
petite distance les uns des autres, et les interstices remplis par
cette substance mtallique et transparente qui tient lieu de verre aux
Ana. Ces arbres taient couverts de fleurs, et l'effet en tait
charmant sinon de trs bon got. Nous fmes reus sur le seuil par des
automates qui avaient l'air vivant. Ils nous conduisirent dans une
chambre; je n'en avais jamais vu de semblable, mais dans les jours
d't j'en avais souvent rv une pareille. C'tait un bosquet, moiti
chambre, moiti jardin. Les murs n'taient qu'une masse de plantes
grimpantes en fleurs. Les espaces ouverts, que nous appelons fentres
et dont les panneaux mtalliques taient baisss, commandaient divers
points de vue; quelques-uns donnaient sur un vaste paysage avec ses
lacs et ses rochers, les autres sur des espaces plus resserrs
ressemblant  nos serres et remplis de gerbes de fleurs. Tout autour
de la chambre se trouvaient des plates-bandes de fleurs, mles de
coussins pour le repos. Au milieu taient un bassin et une fontaine de
ce liquide brillant que j'ai compar au naphte. Il tait lumineux et
d'une couleur vermeille; son clat suffisait pour clairer la chambre
d'une lumire douce sans le secours des lampes. Tout le tour de la
fontaine tait tapiss d'un lichen doux et pais, non pas vert (je
n'ai jamais vu cette couleur dans la vgtation de ce pays), mais d'un
brun doux sur lequel les yeux se reposent avec le mme plaisir que nos
yeux sur le gazon vert du monde suprieur.  l'extrieur et sur les
fleurs (dans la partie que j'ai compare  nos serres) se trouvaient
des oiseaux innombrables, qui chantaient, pendant que nous tions dans
la chambre, les airs qu'on leur enseigne d'une faon si merveilleuse.
Il n'y avait point de toit. Le chant des oiseaux, le parfum des fleurs
et la varit du spectacle offert aux yeux, tout charmait les sens,
tout respirait un repos voluptueux. Quelle maison, pensais-je, pour
une lune de miel, si une jeune pouse Gy n'tait pas arme d'une faon
si formidable non seulement des droits de la femme, mais de la force
de l'homme! Mais quand on pense  une Gy si grande, si savante, si
majestueuse, si au-dessus du niveau des cratures auxquelles nous
donnons le nom de femmes, telle enfin que l'est Zee, non! mme quand
je n'aurais pas eu peur d'tre rduit en cendres, ce n'est pas  elle
que j'aurais rv dans ce bosquet si bien fait pour les songes d'un
potique amour.

Les automates reparurent et nous servirent un de ces dlicieux
breuvages qui sont les vins innocents des Vril-ya.

--En vrit,--dis-je,--vous avez une charmante rsidence, et je ne
comprends gure comment vous ne vous fixez pas ici au lieu d'habiter
une des sombres maisons de la cit.

--Je suis forc d'habiter la ville, comme responsable envers la
communaut de l'administration de la Lumire, et je ne puis venir ici
que de temps en temps.

--Mais si je vous ai bien compris, cette charge ne vous rapporte aucun
honneur et vous donne au contraire quelque peine, pourquoi donc
l'avez-vous accepte?

--Chacun de nous obit sans observation aux ordres du Tur. Il a dit:
Aph-Lin est charg des fonctions de Commissaire de la Lumire. Je
n'avais plus le choix. Mais comme j'occupe cette charge depuis
longtemps, les soins qu'elle exige et qui, d'abord, me furent
pnibles, sont devenus sinon agrables, du moins supportables. Nous
sommes tous forms par l'habitude; les diffrences mmes entre nous et
les sauvages ne sont que le rsultat d'habitudes transmises, qui par
l'hrdit deviennent une partie de nous-mmes. Vous voyez qu'il y a
des Ana qui se rsignent mme au fardeau de la suprme magistrature;
personne ne le ferait si les devoirs n'en devenaient lgers, ou si
l'on n'tait obi sans murmure.

--Mais si les ordres du Tur vous paraissaient contraires  la justice
ou  la raison?

--Nous ne nous permettons pas de supposer de telles choses, et tout va
comme si tous et chacun se gouvernaient d'aprs des coutumes remontant
 un temps immmorial.

--Quand le premier magistrat meurt ou se retire, comment lui
donnez-vous un successeur?

--L'An qui a rempli les fonctions de premier magistrat pendant
longtemps est regard comme la personne la plus capable de comprendre
les devoirs de sa charge, et c'est lui qui nomme ordinairement son
successeur.

--Son fils, peut-tre?

--Rarement; car ce n'est pas une charge que personne ambitionne et un
pre hsite naturellement  l'imposer  son fils. Mais si le Tur
lui-mme refuse de faire un choix de peur qu'on ne lui attribue
quelque sentiment de malveillance envers la personne choisie, trois
des membres du Collge des Sages tirent au sort lequel d'entre eux
aura le droit d'lire le nouveau Tur. Nous regardons le jugement d'un
An d'intelligence ordinaire comme meilleur que celui de trois ou
davantage, quelque sages qu'ils soient; car entre trois il y aurait
probablement des discussions; et, l o on discute, la passion
obscurcit le jugement. Le plus mauvais choix fait par un homme qui n'a
aucun motif de choisir mal est meilleur que le meilleur choix fait par
un grand nombre de gens qui ont beaucoup de motifs de ne pas choisir
bien.

--Vous renversez dans votre politique les maximes adoptes dans mon
pays.

--tes-vous, dans votre pays, tous satisfaits de vos gouvernants?

--Tous! certainement non; les gouvernants qui plaisent le mieux aux
uns sont srement ceux qui dplaisent le plus aux autres.

--Alors notre systme est meilleur que le vtre.

--Pour vous, peut-tre; mais suivant notre systme on ne pourrait pas
rduire un Tish en cendres parce qu'une femme l'aurait forc 
l'pouser, et comme Tish, je soupire aprs le monde o je suis n.

--Rassurez-vous, mon cher petit hte; Zee ne peut pas vous forcer 
l'pouser. Elle ne peut que vous sduire. Ne vous laissez pas sduire.
Venez, nous allons faire le tour du domaine.

Nous visitmes d'abord une cour entoure de hangars, car quoique les
Ana n'lvent pas d'animaux pour la nourriture, ils en ont un certain
nombre qu'ils lvent pour leur lait, et d'autres pour leur laine. Les
premiers ne ressemblent en rien  nos vaches, ni les seconds  nos
moutons, ni,  ce qu'il me semble,  aucune des espces de notre
monde. Ils se servent du lait de trois espces: l'une qui ressemble 
l'antilope, mais beaucoup plus grande et presque de la taille du
chameau; les deux autres espces sont plus petites, elles diffrent
l'une de l'autre, mais ne ressemblent  aucun animal que j'aie vu sur
terre. Ce sont des animaux  poil luisant et aux formes arrondies;
leur couleur est celle du daim tachet, et ils paraissent fort doux
avec leurs grands yeux noirs. Le lait de ces trois espces diffre de
got et de valeur. On le coupe ordinairement avec de l'eau et on le
parfume avec le jus d'un fruit savoureux; de lui-mme, d'ailleurs, il
est dlicat et nourrissant. L'animal, dont la laine leur sert pour
leurs vtements et d'autres usages, ressemble plus  la chvre
italienne qu' toute autre crature, mais il est plus grand et n'a pas
de cornes; il n'exhale pas non plus l'odeur dsagrable de nos
chvres. Sa laine n'est pas paisse, mais trs longue et trs fine;
elle est de couleurs varies, jamais blanche, mais plutt couleur
d'ardoise ou de lavande. Pour les vtements on l'emploie teinte
suivant le got de chacun. Ces animaux sont parfaitement apprivoiss,
et les enfants qui les soignaient (des filles pour la plupart) les
traitaient avec un soin et une affection extraordinaires.

Nous allmes ensuite dans de grands magasins remplis de grains et de
fruits. Je puis remarquer ici que la principale nourriture de ces
peuples se compose, d'abord, d'une espce de grain dont l'pi est plus
gros que celui de notre bl et dont la culture produit sans cesse des
varits d'un got nouveau; et, ensuite, d'un fruit assez semblable 
une petite orange, qui est dur et amer quand on le rcolte. On le
serre dans les magasins et on l'y laisse plusieurs mois, il devient
alors tendre et succulent. Son jus, d'une couleur rouge fonc, entre
dans la plupart de leurs sauces. Ils ont beaucoup de fruits de la
nature de l'olive et ils en extraient de l'huile dlicieuse. Ils ont
une plante qui ressemble un peu  la canne  sucre, mais le jus en est
moins doux et il possde un parfum dlicat. Ils n'ont point d'abeilles
ni aucun insecte qui amasse du miel, mais ils se servent beaucoup
d'une gomme douce, qui suinte d'un conifre assez semblable 
l'araucaria. Leur sol est trs riche en racines et en lgumes
succulents, que leur culture tend  perfectionner et  varier 
l'infini. Je ne me souviens pas d'avoir pris un seul repas parmi ce
peuple, mme tout  fait en famille, dans lequel on ne servit pas
quelqu'une de ces dlicates nouveauts. Enfin, comme je l'ai dj
remarqu, leur cuisine est si exquise, si varie, si fortifiante,
qu'on ne regrette pas d'tre priv de viande. Du reste, la force
physique des Vril-ya prouve que, pour eux du moins, la viande n'est
pas ncessaire  la production des fibres musculaires. Ils n'ont pas
de raisins; les boissons qu'ils tirent de leurs fruits sont
inoffensives et rafrachissantes. Leur principale boisson est l'eau,
dans le choix de laquelle ils sont trs dlicats, et ils distinguent
tout de suite la plus lgre impuret.

--Mon second fils prend grand plaisir  augmenter nos produits,--me
dit Aph-Lin, comme nous quittions les magasins,--et par consquent il
hritera de ces terres qui constituent la plus grande partie de ma
fortune. Un semblable hritage serait un grand souci et une vritable
affliction pour mon fils an.

--Y a-t-il parmi vous beaucoup de fils qui regardent l'hritage d'une
fortune considrable comme un souci et une affliction?

--Sans doute; il y a peu de Vril-ya qui ne regardent une fortune trs
au-dessus de la moyenne comme un pesant fardeau. Nous devenons un peu
indolents quand notre enfance est termine, et nous n'aimons pas 
avoir trop de souci; or, une grande fortune cause beaucoup de souci.
Par exemple, elle nous dsigne pour les fonctions publiques que nul
parmi nous ne dsire, et que nul ne peut refuser. Elle nous force 
nous occuper de nos concitoyens plus pauvres, afin de prvenir leurs
besoins et de les empcher de tomber dans la misre. Il y a parmi nous
un vieux proverbe qui dit: Les besoins du pauvre sont la honte du
riche....

--Pardonnez-moi si je vous interromps un instant. Vous avouez donc
que, mme parmi les Vril-ya, quelques-uns des citoyens connaissent
l'indigence et ont besoin de secours?

--Si par besoin vous entendez le dnuement qui domine dans un
Koom-Posh, je vous rpondrai que _cela_ n'existe pas chez nous, 
moins qu'un An, par quelque accident extraordinaire, ait perdu toute
sa fortune, ne puisse pas ou ne veuille pas migrer, qu'il ait puis
les secours empresss de ses parents et de ses amis, ou bien qu'il les
refuse.

--Eh bien, dans ce cas ne l'emploie-t-on pas pour remplacer un enfant
ou un automate, n'en fait-on pas un ouvrier ou un domestique?

--Non, nous le regardons alors comme un malheureux qui a perdu la
raison et nous le plaons, aux frais de l'tat, dans un btiment
public o on lui prodigue tous les soins et tout le luxe ncessaires
pour adoucir son tat. Mais un An n'aime pas  passer pour fou, et des
cas semblables se prsentent si rarement que le btiment dont je parle
n'est plus aujourd'hui qu'une ruine, et le dernier habitant qu'il y
ait eu est un An que je me souviens d'avoir vu dans mon enfance. Il ne
semblait pas s'apercevoir de son manque de raison et il crivait des
glaubs (posies). Quand j'ai parl de besoins, j'ai voulu dire ces
dsirs que la fortune d'un An peut ne pas lui permettre de satisfaire,
comme les oiseaux chantants d'un prix lev, ou une plus grande
maison, ou un jardin  la campagne; et le moyen de satisfaire ces
dsirs c'est d'acheter  l'An qui les forme les choses qu'il vend.
C'est pourquoi les Ana riches comme moi sont obligs d'acheter
beaucoup de choses dont ils n'ont pas besoin et de mener un grand
train de maison, quand ils prfreraient une vie plus simple. Par
exempte, la grandeur de ma maison de ville est une source de soucis
pour ma femme et mme pour moi; mais je suis forc de l'avoir si
grande qu'elle en est incommode pour nous, parce que, comme l'An le
plus riche de la tribu, je suis dsign pour recevoir les trangers
venus des autres tribus pour nous visiter, ce qu'ils font en foule
deux fois par an,  l'poque de certaines ftes priodiques et quand
nos parents disperss dans les divers tats viennent se runir  nous
quelque temps. Cette hospitalit sur une si vaste chelle n'est pas de
mon got et je serais plus heureux si j'tais moins riche. Mais nous
devons tous accepter le lot qui nous est assign dans ce court voyage
que nous appelons la vie. Aprs tout, qu'est-ce que cent ans, environ,
compars aux sicles que nous devons traverser? Heureusement j'ai un
fils qui aime la richesse. C'est une rare exception  la rgle
gnrale et je confesse que je ne puis le comprendre.

Aprs cette conversation je cherchai  revenir au sujet qui continuait
 peser sur mon coeur.... je veux dire aux chances que j'avais
d'chapper  Zee. Mais mon hte refusa poliment de renouveler la
discussion et demanda son bateau arien. En revenant, nous
rencontrmes Zee, qui s'apercevant de notre dpart,  son retour du
Collge des Sages, avait dploy ses ailes et s'tait mise  notre
recherche.

Sa belle, mais pour moi peu attrayante physionomie s'illumina en nous
voyant, et, s'approchant du bateau les ailes tendues, elle dit 
Aph-Lin d'un ton de reproche:--

--Oh! pre, n'as-tu pas eu tort d'exposer la vie de ton hte dans un
vhicule auquel il est si peu accoutum? Il aurait pu, par un
mouvement imprudent, tomber par-dessus le bord, et hlas! il n'est pas
comme nous, il n'a pas d'ailes. Ce serait la mort pour lui.
Cher!--ajouta-t-elle en m'abordant et parlant d'une voix douce, ce qui
ne m'empchait pas de trembler,--ne pensais-tu donc pas  moi quand tu
exposais ainsi une vie qui est devenue pour ainsi dire une partie de
la mienne? Ne sois plus aussi tmraire  moins que tu ne sois avec
moi. Quelle frayeur tu m'as cause!

Je regardai Aph-Lin, esprant du moins qu'il rprimanderait sa fille,
pour avoir exprim son inquitude et son affection en des termes qui,
dans notre monde, seraient toujours regards comme inconvenants dans
la bouche de toute jeune fille parlant  un autre qu' son fianc,
ft-il du mme rang qu'elle.

Mais les droits des femmes sont si bien tablis en ce pays et, parmi
ces droits, les femmes revendiquent si absolument le privilge de
faire leur cour aux hommes, qu'Aph-Lin n'aurait pas plus pens 
rprimander sa fille qu' dsobir au Tur. Chez ce peuple, comme il me
l'avait dit, la coutume est tout.

--Zee--rpondit-il doucement,--le Tish ne courait aucun danger, et mon
opinion est qu'il peut trs bien prendre soin de lui-mme.

--J'aimerais mieux qu'il me laisst me charger de ce soin. Oh! ma
chre me, c'est  la pense du danger que tu courais que j'ai senti
pour la premire fois combien je t'aimais!

Jamais homme ne se trouva dans une plus fausse position. Ces paroles
taient prononces assez haut pour que le pre de Zee les entendt,
ainsi que l'enfant qui nous conduisait. Je rougis de honte pour eux et
pour elle et ne pus m'empcher de rpondre avec dpit:--

--Zee, ou vous vous moquez de moi, ce qui est inconvenant vis--vis
l'hte de votre pre, ou les paroles que vous venez de m'adresser sont
malsantes dans la bouche d'une jeune Gy, mme en s'adressant  un An,
si ce dernier ne lui a pas fait la cour avec l'autorisation de ses
parents. Mais combien elles sont plus inconvenantes encore, adresses
 un Tish qui n'a jamais essay de gagner vos affections et qui ne
pourra jamais vous regarder avec d'autres sentiments que ceux du
respect et de la crainte.

Aph-Lin me fit  la drobe un signe d'approbation, mais ne dit rien.

--Ne soyez pas si cruel!--s'cria Zee, sans baisser la voix.--L'amour
vritable est-il matre de lui-mme? Supposez-vous qu'une jeune Gy
puisse cacher un sentiment qui l'lve? De quel pays venez-vous donc?

Ici Aph-Lin s'interposa doucement.

--Parmi les Tish-a,--dit-il,--les droits de ton sexe ne paraissent pas
tre tablis, et dans tous les cas mon hte pourra causer plus
librement avec toi, quand il ne sera pas gn par la prsence
d'autrui.

Zee ne rpondit rien  cette observation, mais me lanant un regard de
tendre reproche, elle agita ses ailes et s'envola vers la maison.

--J'avais compt, du moins, sur quelque assistance de mon
hte,--dis-je avec amertume,--dans les dangers auxquels sa fille
m'expose.

--J'ai fait tout ce que je pouvais faire. Contrarier une Gy dans ses
amours, c'est affermir sa rsolution. Elle ne permet  aucun
conseiller de se mettre entre elle et l'objet de son affection.




XXIV.


En descendant du bateau arien, Aph-Lin fut abord dans le vestibule
par un enfant qui venait le prier d'assister aux obsques d'un ami qui
avait depuis peu quitt ce bas monde.

Je n'avais jamais vu aucun cimetire dans le pays et, heureux de
saisir mme cette triste occasion d'viter un entretien avec Zee, je
demandai  Aph-Lin s'il me serait permis d'assister  l'enterrement de
son parent,  moins que cette crmonie ne ft regarde comme trop
sacre pour qu'on y admt un tre d'une race diffrente.

--Le dpart d'un An pour un monde meilleur,--me rpondit mon
hte,--alors que, comme mon parent, il a vcu assez longtemps dans
celui-ci pour n'y plus goter de plaisir, est plutt une fte anime
d'une joie tranquille qu'une crmonie sacre, et vous pouvez
m'accompagner si vous voulez.

Prcds par le jeune messager, nous nous rendmes  une des maisons
de la grande rue et, entrant dans l'antichambre, nous fmes conduits 
une salle du rez-de-chausse, o nous trouvmes plusieurs personnes
runies autour d'une couche sur laquelle tait tendu le dfunt.
C'tait un vieillard qui, me dit-on, avait dpass sa cent trentime
anne.  en juger par le calme sourire de son visage, il tait mort
sans souffrances. Un des fils, qui se trouvait maintenant le chef de
la famille et qui semblait encore dans toute la vigueur de l'ge, bien
qu'il et beaucoup plus de soixante-dix ans, s'avana vers Aph-Lin
avec un visage joyeux et lui dit que la veille de sa mort son pre
avait vu en songe sa Gy dj morte, qu'il tait press d'aller la
rejoindre et de redevenir jeune sous le sourire plus proche de la
Bont Suprme.

Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, mon attention fut attire par un
objet noir et mtallique plac  l'autre bout de la chambre. Cet objet
avait vingt pieds de long environ et tait troit proportionnellement
 sa largeur: il tait ferm de tous cts, sauf le dessus, o l'on
voyait de petits trous ronds au travers desquels scintillait une lueur
rouge. De l'intrieur s'exhalait un parfum doux et pntrant. Pendant
que je me demandais  quoi pouvait servir cette machine, toutes les
horloges de la ville se mirent  sonner l'heure avec leur solennel
carillon. Quand ce bruit cessa, une musique d'un caractre plus
joyeux, mais cependant calme et douce, emplit la chambre et les pices
voisines. Tous les assistants se mirent  chanter en choeur sur cet
accompagnement. Les paroles de cet hymne taient fort simples. Elles
n'exprimaient ni adieux, ni regrets, mais semblaient plutt souhaiter
la bienvenue dans ce monde meilleur au dfunt qui y prcdait les
chanteurs. Dans leur langue, ils appellent l'hymne des funrailles le
Chant de la Naissance. Alors le corps couvert de longues draperies fut
soulev avec tendresse par six parents et port vers l'objet noir que
j'ai dcrit. Je m'avanai pour voir ce qui allait arriver. On souleva
une trappe ou coulisse  l'un des bouts de la machine, le corps fut
dpos  l'intrieur sur une planche, la porte referme, on toucha un
ressort sur le ct, un certain sifflement se fit entendre; aussitt
l'autre bout de la machine s'ouvrit et une petite poigne de cendres
tomba dans une coupe prpare  l'avance pour les recevoir. Le fils du
dfunt prit cette coupe et dit (j'appris plus tard que ces paroles
taient une formule consacre):--

--Voyez combien le Crateur est grand! Il a donn  ce peu de cendres
une forme, une vie, une me. Il n'a pas besoin de ces cendres pour
rendre l'me, la forme et la vie au bien-aim que nous rejoindrons
bientt.

Tous les assistants s'inclinrent en mettant la main sur leur coeur.
Alors une petite fille ouvrit une porte dans le mur et j'aperus dans
un enfoncement, sur des tagres, plusieurs coupes semblables  celle
que j'avais vue sauf qu'elles avaient toutes des couvercles. Une Gy
s'approcha alors du fils, en tenant  la main un couvercle qu'elle
plaa sur la coupe et qui s'y adapta au moyen d'un ressort. Sur le
ct se trouvaient gravs le nom du dfunt et ces mots: Il nous fut
prt (ici la date de la naissance). Il nous fut retir (ici la
date de la mort).

La porte se ferma avec un bruit musical, et tout fut termin.




XXV.


--Et c'est l,--dis-je, l'esprit tout plein du spectacle auquel je
venais d'assister,--c'est l votre manire habituelle d'enterrer vos
morts?

--C'est notre coutume invariable,--me rpondit Aph-Lin.--Comment
faites-vous dans votre monde?

--Nous enterrons le corps entier dans le sol?

--Quoi! dgrader ainsi le corps que vous avez aim et respect, la
femme sur le sein de laquelle vous avez dormi! vous l'abandonnez aux
horreurs de la corruption!

--Mais, si l'me est immortelle, qu'importe que le corps se dcompose
dans la terre ou soit rduit par cette effroyable machine, mue, je
n'en doute pas, par la puissance du vril, en une petite pince de
cendres?

--Votre rponse est judicieuse,--dit mon hte,--et il n'y a pas 
discuter une question de sentiment. Mais pour moi, votre coutume est
horrible et rpugnante, elle doit servir, ce me semble,  entourer la
mort d'ides sombres et hideuses. C'est quelque chose aussi, selon
moi, de pouvoir conserver un souvenir de celui qui a t notre ami ou
notre parent, dans la maison que nous habitons. Nous sentons ainsi
qu'il vit encore, quoique invisible  nos yeux. Mais nos sentiments en
ceci, comme en toutes choses, sont crs par l'habitude. Un An sage ne
peut pas plus qu'un tat sage changer une coutume sans les
dlibrations les plus graves, suivies de la conviction la plus
sincre. C'est ainsi que le changement cesse d'tre un caprice, et
qu'une fois accompli, il l'est pour tout de bon.

Quand nous rentrmes chez lui, Aph-Lin appela quelques enfants et les
envoya chez ses amis pour les prier de venir ce jour-l, aux Heures
Oisives, afin de fter le dpart de leur parent rappel par la Bont
Suprme. Cette runion fut la plus nombreuse et la plus gaie que j'ai
jamais vue pendant mon sjour chez les Ana, et elle se prolongea fort
tard pendant les Heures Silencieuses.

Le banquet fut servi dans une salle rserve pour les grandes
occasions. Ce repas diffrait des ntres et ressemblait assez  ceux
dont nous lisons la description dans les crits qui nous retracent
l'poque la plus luxueuse de l'empire romain. Il n'y avait pas une
seule grande table, mais un grand nombre de petites tables, destines
chacune  huit convives. On prtend que, au del de ce nombre, la
conversation languit et l'amiti se refroidit. Les Ana ne rient jamais
tout haut, comme je l'ai dj dit; mais le son joyeux de leurs voix
aux diffrentes tables prouvait la gaiet de leur conversation. Comme
ils n'ont aucune boisson excitante et mangent trs sobrement, quoique
dlicats dans le choix de leurs mets, le banquet ne dura pas
longtemps. Les tables disparurent  travers le plancher et la musique
commena pour ceux qui l'aimaient. Beaucoup, cependant, se mirent  se
promener: les plus jeunes s'envolrent, car la salle tait  ciel
ouvert, et formrent des danses ariennes; d'autres erraient dans les
appartements, examinant les curiosits dont ils taient remplis, ou se
formaient en groupes pour jouer  divers jeux; le plus en vogue est
une sorte de jeu d'checs compliqu qui se joue  huit. Je me mlai 
la foule, sans pouvoir prendre part aux conversations, grce  la
prsence de l'un ou de l'autre des fils de mon hte, toujours plac 
ct de moi, pour empcher qu'on ne m'adresst des questions
embarrassantes. Les gens me remarquaient peu: ils s'taient habitus 
mon aspect, en me voyant souvent dans les rues, et j'avais cess
d'exciter une vive curiosit.

 mon grand contentement, Zee m'vitait et cherchait videmment 
exciter ma jalousie par ses attentions marques envers un jeune An,
trs beau garon et qui (tout en baissant les yeux et en rougissant
suivant la coutume modeste des Ana quand une femme leur parle, et en
paraissant aussi timide et aussi embarrass que la plupart des jeunes
filles du monde civilis, except en Angleterre et en Amrique) tait
videmment sduit par la belle Gy et prt  balbutier un modeste oui
si elle l'en avait pri. Esprant de tout mon coeur qu'elle y
viendrait, et de plus en plus rebelle  l'ide d'tre rduit en
cendres, depuis que j'avais vu avec quelle rapidit un corps humain
peut tre transform en une pince de poussire, je m'amusai 
examiner les manires des autres jeunes gens. J'eus la satisfaction de
remarquer que Zee n'tait pas seule  revendiquer les plus prcieux
droits de la femme. Partout ou je portai les yeux, partout o
j'coutai une conversation, il me semblait que c'tait la Gy qui
tmoignait de l'empressement et l'An qui se montrait timide et qui
rsistait. Les jolis airs d'innocence que se donne un An quand on le
courtise ainsi, la dextrit avec laquelle il vite de rpondre
directement aux dclarations, ou tourne en plaisanterie les
compliments flatteurs qu'on lui adresse, feraient honneur  la
coquette la plus accomplie. Mes deux chaperons furent soumis  ces
influences sductrices, et tous deux s'en tirrent de faon  faire
honneur  leur tact et  leur sang-froid.

Je dis au fils an, qui prfrait la mcanique  l'administration
d'une grande proprit et qui tait d'un temprament minemment
philosophique:--

--Je suis surpris qu' votre ge, entour de tous les objets qui
peuvent enivrer les sens, de musique, de lumire, de parfums, vous
vous montriez assez froid pour que cette jeune Gy si passionne vous
quitte les larmes aux yeux  cause de votre cruaut.

--Aimable Tish,--rpondit le jeune An avec un soupir,--le plus grand
malheur de la vie, c'est d'pouser une Gy quand on en aime une autre?

--Oh! vous tes amoureux d'une autre?

--Hlas! oui!

--Et elle ne rpond pas  votre amour?

--Je ne sais. Quelquefois un regard, un mot, me le fait esprer; mais
elle ne m'a jamais dit qu'elle m'aimait.

--Ne lui avez-vous jamais murmur  l'oreille que vous l'aimiez?

--Fi!...  quoi pensez-vous? D'o venez-vous donc? Puis-je trahir
ainsi l'honneur de mon sexe? Pourrais-je tre assez peu viril, assez
dpourvu de pudeur pour avouer mon amour  une Gy qui n'a point
devanc mon aveu par le sien?

--Je vous demande pardon; je ne croyais pas que la modestie de votre
sexe ft pousse si loin chez vous. Mais un An ne dit-il jamais  une
Gy: Je vous aime, si elle ne le lui a dit la premire?

--Je ne puis dire qu'aucun An ne l'ait jamais fait, mais celui qui se
conduit ainsi est dshonor aux yeux des Ana, et les Gy-ei le
mprisent en secret. Aucune Gy bien leve ne l'couterait; elle
regarderait cet aveu comme une usurpation audacieuse des droits de son
sexe et un outrage  la modestie du ntre. C'est bien
fcheux,--continua le jeune An,--car celle que j'aime n'a certainement
fait la cour  aucun autre, et je ne puis m'empcher de penser que je
lui plais. Quelquefois je souponne qu'elle ne me fait pas la cour
parce qu'elle craint que je n'exige quelque convention draisonnable
au sujet de l'abandon de ses droits. S'il en est ainsi, elle ne m'aime
pas rellement, car lorsqu'une Gy aime, elle abandonne tous ses
droits.

--Cette jeune Gy est-elle ici?

--Oh! oui. La voil l-bas assise prs de ma mre.

Je regardai dans la direction indique et j'aperus une Gy habille de
vtements d'un rouge brillant, ce qui chez ce peuple indique qu'une Gy
prfre encore le clibat. Elle porte du gris, teinte neutre, pour
indiquer qu'elle cherche un poux; du pourpre fonc, si elle veut
faire entendre qu'elle a fait un choix; du pourpre et orange, si elle
est fiance ou marie; du bleu clair, quand elle est divorce ou veuve
et dsire se remarier. Le bleu clair est naturellement trs rare.

Au milieu d'un peuple chez qui la beaut est si universellement
rpandue, il est difficile de distinguer une femme plus belle que les
autres. La Gy choisie par mon ami me parut possder la moyenne des
charmes mais son visage avait une expression qui me plaisait beaucoup
plus que celui de la plupart des Gy-ei; elle paraissait moins hardie,
moins pntre des droits de la femme. Je remarquai qu'en causant avec
Bra elle jetait de temps en temps un regard de ct vers mon jeune
ami.

--Courage,--lui dis-je,--la jeune Gy vous aime.

--Oui, mais si elle ne veut pas me le dire, en suis-je plus heureux?

--Votre mre connat votre amour?

--Peut-tre bien. Je ne le lui ai jamais avou. Il serait peu viril de
confier une pareille faiblesse  sa mre. Je l'ai dit  mon pre; il
se peut qu'il l'ait rpt  sa femme.

--Voulez-vous me permettre de vous quitter un moment et de me glisser
derrire votre mre et votre bien-aime? Je suis sr qu'elles parlent
de vous. N'hsitez pas. Je vous promets de ne pas me laisser
questionner jusqu'au moment o je vous rejoindrai.

Le jeune An mit sa main sur son coeur, me toucha lgrement la tte,
et me permit de le quitter. Je me glissai sans tre remarqu derrire
sa mre et sa bien-aime et j'entendis leur conversation.

C'tait Bra qui parlait.

--Il n'y a aucun doute  cet gard,--disait-elle,--ou bien mon fils,
qui est d'ge  se marier, sera entran par une de ses nombreuses
prtendantes, ou il se joindra aux migrants qui s'en vont au loin, et
nous ne le verrons plus. Si vous l'aimez rellement, ma chre Lo, vous
devriez vous dclarer.

--Je l'aime beaucoup, Bra; mais je ne sais si je pourrai jamais gagner
son affection; il a tant de passion pour ses inventions et ses
horloges; et je ne suis pas comme Zee, je suis si sotte que je crains
de ne pouvoir entrer dans ses gots favoris, et alors il se fatiguera
de moi, et au bout des trois ans il divorcera et je ne pourrais jamais
en pouser un autre.... non, jamais.

--Il n'est pas ncessaire de connatre le mcanisme d'une horloge pour
savoir devenir si ncessaire au bonheur d'un An, qu'il abandonnerait
plutt toutes ses mcaniques que de renvoyer sa Gy. Vous voyez, ma
chre Lo,--continua Bra,--que prcisment parce que nous sommes le
sexe le plus fort, nous gouvernons l'autre  condition de ne jamais
laisser voir notre force. Si vous tiez suprieure  mon fils dans la
construction des horloges et des automates, comme sa femme vous
devriez toujours lui laisser croire que la supriorit est de son
ct; l'An accepte tacitement la supriorit de la Gy en tout, except
dans les choses de sa vocation. Mais si elle le dpasse dans ces
choses-l ou si elle affecte de ne pas admirer son talent, il ne
l'aimera pas longtemps; peut-tre mme divorcera-t-il. Mais quand une
Gy aime rellement, elle apprend bien vite  aimer tout ce qui est
agrable  l'An.

La jeune Gy ne rpondit rien  ce discours, Elle baissa les yeux d'un
air rveur, puis un sourire se glissa sur ses lvres, elle se leva
sans rien dire, et, traversant la foule, elle s'approcha de l'An qui
l'aimait. Je la suivis, mais je me tins  quelque distance en
l'observant. Je fus surpris, jusqu'au moment o je me souvins de la
tactique modeste des Ana, de voir l'indiffrence avec laquelle le
jeune homme paraissait recevoir les avances de Lo. Il fit mine de
s'loigner, mais elle le suivit, et peu de temps aprs, je les vis
tendre leurs ailes et s'lancer dans l'espace lumineux.

Au mme instant, je fus accost par le magistrat suprme, qui se
mlait  la foule sans aucune marque particulire de dfrence ou
d'honneur. Je n'avais pas revu ce haut dignitaire depuis le jour o
j'tais entr dans son domaine, et me rappelant les paroles d'Aph-Lin
 propos du terrible doute qu'il avait exprim sur la question de
savoir si je devais ou non tre dissqu, je me sentis frissonner en
regardant son visage tranquille.

--J'entends beaucoup parler de vous, tranger, par mon fils Ta,--dit
le Tur, en posant poliment la main sur ma tte incline.--Il aime
beaucoup votre socit, et j'espre que les moeurs de notre peuple ne
vous dplaisent pas.

Je murmurai une rponse inintelligible, qui devait exprimer ma
reconnaissance pour toutes les bonts dont m'avait combl le Tur et
mon admiration pour ses compatriotes; mais le scalpel  dissquer
brillait devant mes yeux et arrtait les mots dans ma gorge. Une voix
plus douce dit tout  coup:--

--L'ami de mon frre doit m'tre cher.

En levant les yeux, j'aperus une jeune Gy qui pouvait avoir seize
ans, debout  ct du magistrat et me regardant avec bont. Elle
n'avait pas atteint toute sa taille, et n'tait pas beaucoup plus
grande que moi (cinq pieds dix pouces environ), et grce  cette
petitesse relative, je trouvai que c'tait la plus jolie Gy que
j'eusse encore vue. Je suppose que quelque chose dans mon regard
trahit ma pense, car sa physionomie devint encore plus douce.

--Ta me dit,--reprit-elle,--que vous n'avez pas appris  vous servir
de nos ailes. Cela me fait de la peine, car j'aurais aim  voler avec
vous.

--Hlas!--rpondis-je,--je ne puis esprer de jouir jamais de ce
bonheur. Zee m'a assur que le don de se servir des ailes avec
scurit tait hrditaire et qu'il faudrait des sicles avant qu'un
tre de ma race pt planer dans les airs comme un oiseau.

--Que cette pense ne vous dsole pas trop,--me rpondit l'aimable
Princesse,--car, aprs tout, un jour viendra o, Zee et moi, nous
dposerons nos ailes pour toujours. Peut-tre quand ce jour arrivera,
serions-nous toutes heureuses que l'An que nous choisirons ne possdt
pas d'ailes.

Le Tur nous avait quitts et se perdait dans la foule. Je commenais 
me sentir  l'aise avec la charmante soeur de Ta et je l'tonnai un
peu par la hardiesse de mon compliment en rpondant que l'An qu'elle
choisirait ne se servirait jamais de ses ailes pour fuir loin d'elle.
Il est tellement contre l'usage qu'un An adresse un tel compliment 
une Gy jusqu' ce qu'elle lui ait dclar son amour, que la jeune
fille resta un instant muette d'tonnement. Mais elle n'avait pas
l'air mcontent. Enfin, reprenant son sang-froid, elle m'invita 
l'accompagner dans un salon moins encombr pour couter le chant des
oiseaux. Je suivis ses pas pendant qu'elle glissait devant moi et elle
me mena dans une salle o il n'y avait presque personne. Une fontaine
de naphte jaillissait au milieu; des divans moelleux taient rangs
tout autour, et tout un ct de la pice, dpourvu de murs, donnait
accs dans une volire remplie d'oiseaux, qui chantaient en choeur. La
Gy s'assit sur l'un des divans et je me plaai prs d'elle.

--Ta m'a dit qu'Aph-Lin avait fait une loi[10] pour sa maison afin
d'viter qu'on vous questionnt sur le pays d'o vous venez ou sur la
raison qui vous a port  nous visiter. Est-ce vrai?

[Note 10: Littralement: a dit: _On est pri dans cette maison_. Les
mots synonymes de lois sont vits par ce peuple singulier, comme
impliquant une ide de contrainte. Si le Tur avait dcid que son
Collge des Sages devait dissquer, le dcret aurait port ceci: _On
prie, pour le bien de la communaut, que le Tish carnivore soit pri
de se soumettre  la dissection._]

--Oui.

--Puis-je, du moins, sans manquer  cette loi, vous demander si les
Gy-ei de votre pays sont d'une couleur ple comme la vtre et si elles
ne sont pas plus grandes?

--Je ne pense pas,  belle Gy, enfreindre la loi d'Aph-Lin,  laquelle
je suis plus oblig que tout autre de me soumettre, en rpondant  des
questions aussi inoffensives. Les Gy-ei de mon pays sont beaucoup plus
blanches et elles sont ordinairement plus petites que moi d'au moins
une tte.

--Elles ne peuvent tre aussi fortes que les Ana parmi nous. Mais je
pense que leur force en vril, suprieure  la vtre, compense une si
grande diffrence de taille.

--Elles ne se servent pas de la force du vril comme vous l'entendez.
Mais cependant elles sont trs puissantes dans mon pays et un An n'a
pas grande chance de mener une heureuse vie s'il n'est pas plus ou
moins gouvern par sa Gy.

--Voil un mot plein de sentiment,--dit la soeur de Ta d'un ton 
demi triste,  demi ptulant.--Vous n'tes pas mari sans doute?

--Non.... certainement non.

--Ni fianc?

--Ni fianc.

--Est-il possible qu'aucune Gy ne vous ait demand en mariage?

--Dans mon pays, ce n'est pas la Gy qui fait cette demande: c'est l'An
qui parle le premier.

--Quel trange renversement des lois de la nature,--dit la jeune
fille,--et quel manque de modestie dans votre sexe! Mais vous n'avez
jamais demand une Gy.... vous n'en avez jamais aim une plus que
l'autre?

Je me sentais embarrass par ces questions ingnues.

--Pardonnez-moi,--rpondis-je,--mais je crois que nous commenons 
dpasser les limites fixes par Aph-Lin. Je vais rpondre  votre
dernire question, mais, je vous en prie, ne m'en faites pas d'autres.
J'ai ressenti une fois la prfrence dont vous parlez. Je fis ma
demande et la jeune Gy m'aurait accept de grand coeur, mais ses
parents refusrent leur consentement.

--Ses parents!.... Voulez-vous dire srieusement que les parents
peuvent intervenir dans le choix fait par leurs filles?

--Oui, vraiment, ils le peuvent et ils le font assez souvent.

--Je n'aimerais pas  vivre dans ce pays,--dit simplement la Gy;--mais
j'espre que vous n'y retournerez jamais.

Je baissai la tte en silence. La Gy la releva doucement avec sa main
droite et me regarda avec tendresse.

--Restez avec nous,--dit-elle,--restez avec nous et soyez aim.

Je tremble encore en pensant  ce que j'aurais pu rpondre, au danger
que je courais d'tre rduit en cendres, quand la clart de la
fontaine de naphte fut obscurcie par l'ombre de deux ailes, et Zee,
descendant par le plafond ouvert, se posa prs de nous. Elle ne dit
pas un mot, mais prenant mon bras dans sa puissante main, elle
m'emmena, comme une mre emmne un enfant mchant, et me conduisit 
travers les appartements vers l'un des corridors; de l, par une de
ces machines qu'ils prfrent aux escaliers, nous montmes  ma
chambre. Arrivs l, Zee souffla sur mon front, toucha ma poitrine de
sa baguette, et je tombai dans un profond sommeil.

Quand je m'veillai, quelques heures plus tard, et que j'entendis la
voix des oiseaux dans la chambre voisine, le souvenir de la soeur de
Ta, de ses doux regards, et de ses paroles caressantes me revint 
l'esprit; et il est si impossible  un homme n et lev dans notre
monde de se dbarrasser des ides inspires par la vanit et
l'ambition, que je me mis d'instinct  btir de hardis chteaux en
l'air.

--Tout Tish que je suis,--me disais-je,--tout Tish que je suis, il est
clair que Zee n'est pas la seule Gy que je puisse captiver. videmment
je suis aim d'une Princesse, la premire jeune fille de ce pays, la
fille du Monarque absolu dont ils cherchent si inutilement  dguiser
l'autocratie par le titre rpublicain de premier magistrat. Sans la
soudaine arrive de cette horrible Zee, cette Altesse Royale m'aurait
certainement demand ma main, et quoiqu'il puisse trs bien convenir 
Aph-Lin, qui n'est qu'un ministre subordonn, un Commissaire des
Lumires, de me menacer de la destruction si j'accepte la main de sa
fille, cependant un Souverain, dont la parole fait loi, pourrait
forcer la communaut  abroger la coutume qui dfend les mariages avec
les races trangres et qui, aprs tout, est contraire  leur galit
tant vante. Il n'est pas  supposer que sa fille, qui parle avec tant
de ddain de l'intervention des parents, n'ait pas assez d'influence
sur son royal pre pour me sauver de la combustion  laquelle Aph-Lin
prtend me condamner. Et si j'tais honor d'une si haute alliance,
qui sait.... peut-tre le Monarque me dsignerait-il pour son
successeur? Pourquoi non? Peu de gens parmi cette race d'indolents
philosophes se soucient du fardeau d'une telle grandeur. Tous seraient
peut-tre heureux de voir le pouvoir suprme remis entre les mains
d'un tranger accompli, qui a l'exprience d'une vie plus remuante; et
une fois au pouvoir quelles rformes j'introduirais! Que de choses
j'ajouterais avec mes souvenirs d'une autre civilisation  cette vie
rellement agrable mais trop monotone. J'aime la chasse. Aprs la
guerre, la chasse n'est-elle pas le plaisir des rois? Quelles tranges
sortes de gibier abondent dans ce monde infrieur! Quel plaisir on
doit prouver  voir tomber sous ses coups des animaux que depuis le
Dluge on ne connat plus sur la terre! Comment m'y prendrais-je? Au
moyen de ce terrible vril, dans le maniement duquel je ne ferai
jamais, dit-on, de grands progrs. Non, mais  l'aide d'un bon fusil 
culasse, que ces ingnieux mcaniciens non seulement sauront faire,
mais perfectionneront; je suis sr d'en avoir vu un au Muse. Je crois
d'ailleurs que comme roi absolu je serai peu favorable au vril,
except en cas de guerre.  propos de guerre, il est parfaitement
ridicule de resserrer un peuple si intelligent, si riche, si bien
arm, dans un territoire insignifiant, suffisant pour dix ou douze
mille familles. Cette restriction n'est-elle pas une pure lubie
philosophique, en opposition avec les aspirations de la nature
humaine, comme l'utopie qui, dans le monde suprieur, a t essaye en
partie par feu M. Robert Owen, et qui a si compltement chou.
Naturellement nous n'irions pas faire la guerre aux nations voisines
aussi bien armes que nos sujets; mais dans ces rgions habites par
des races qui ne connaissent pas le vril et qui ressemblent, par leurs
institutions dmocratiques,  mes concitoyens d'Amrique. On pourrait
les envahir sans offenser les nations Vril-ya, nos allies,
s'approprier leur territoire, s'tendant peut-tre jusqu'aux rgions
les plus loignes du monde intrieur, et rgner ainsi sur un empire
o le soleil ne se couche jamais. J'oubliais dans mon enthousiasme
qu'il n'y a pas de soleil dans ces rgions. Quant  leurs prjugs
bizarres contre l'habitude d'accorder de la gloire et de la renomme 
un individu remarquable, parce que la poursuite des honneurs excite
des contestations, stimule les passions mauvaises, et trouble la
flicit de la paix, cette doctrine est oppose aux instincts mmes de
la crature, non seulement humaine, mais de la brute, qui, si elle
peut s'apprivoiser, devient sensible aux louanges et  l'mulation.
Quel renom entourerait un roi qui agrandirait ainsi son empire! On
ferait de moi un demi-dieu.

Je pensai aussi que c'tait un autre prjug fanatique que de vouloir
rgler cette vie sur la vie future,  laquelle nous croyons fermement,
nous autres Chrtiens, mais dont nous ne tenons jamais compte. Je
dcidai donc qu'une philosophie claire me forait  dtruire une
religion paenne, si superstitieusement contraire aux ides modernes
et  la vie pratique. En rvant  ces divers projets, je sentais que
j'aurais trs volontiers us, pour rveiller mes esprits, d'un bon
grog au whisky. Non pas que je sois un buveur de spiritueux, mais
pourtant il y a des moments o un lger excitant alcoolique,
accompagn d'un cigare, donne plus de vivacit  l'imagination. Oui,
certainement, parmi ces herbes et ces fruits il doit en exister un
dont on puisse extraire une agrable boisson alcoolique, et avec une
ctelette d'lan (ah! quelle insulte  la science de rejeter la
nourriture animale que nos plus grands mdecins s'accordent 
recommander au suc gastrique de l'humanit!) on passerait une heure
agrable. Puis, au lieu de ces drames antiques jous par des enfants,
certainement, quand je serai roi, j'organiserai un opra moderne avec
un corps de ballet pour lequel on pourra trouver, parmi les nations
dont je ferai la conqute, des jeunes femmes moins formidables que ces
Gy-ei, par la taille et par leur force, qui ne seront pas armes du
vril, et ne voudront pas vous forcer  les pouser.

J'tais si compltement absorb par ces ides de rforme sociale,
politique, morale, et par le dsir de rpandre sur les races du monde
infrieur les bienfaits de la civilisation du monde suprieur, que je
ne m'aperus de la prsence de Zee qu'en l'entendant pousser un
profond soupir et, levant les yeux, je la vis prs de mon lit.

Je n'ai pas besoin de dire que, suivant les coutumes de ce peuple, une
Gy peut sans manquer au dcorum visiter un An dans sa chambre, mais
qu'on regarderait un An comme effront et immodeste au suprme degr,
s'il entrait dans la chambre d'une Gy avant d'en avoir obtenu la
permission formelle. Heureusement j'avais encore sur moi les vtements
que je portais quand Zee m'avait dpos sur mon lit. Cependant je me
sentis trs irrit aussi bien que choqu de sa visite et je lui
demandai rudement ce qu'elle voulait.

--Parle doucement, mon bien-aim, je t'en supplie,--dit-elle,--car je
suis bien malheureuse. Je n'ai pas dormi depuis que je t'ai quitt.

--La conscience de votre honteuse conduite envers moi, l'hte de votre
pre, tait bien faite pour bannir le sommeil de vos paupires. O
tait l'affection que vous prtendez avoir pour moi; o tait cette
politesse dont se vantent les Vril-ya, quand prenant avantage de la
force physique, qui distingue votre sexe dans cet trange pays, et de
ce pouvoir dtestable et impie que le vril donne  vos yeux et  vos
doigts, vous m'avez expos  l'humiliation, vos visiteurs runis,
devant Son Altesse Royale.... je veux dire, devant la fille de votre
premier magistrat.... en m'emmenant au lit, comme un enfant mchant,
et en me plongeant dans le sommeil, sans me demander mon consentement?

--Ingrat! Me reprocher ce tmoignage de mon amour! Penses-tu que sans
parler de la jalousie, qui accompagne l'amour jusqu'au moment bni o
nous sommes sres d'avoir gagn le coeur que nous poursuivons, je
pouvais demeurer indiffrente aux prils que te faisaient courir les
audacieuses avances de cette sotte petite fille?

--Permettez! Puisque vous parlez de prils, il convient peut-tre de
vous dire que vous m'exposez au plus grand des dangers ou que vous m'y
exposeriez si je me laissais aller  croire  votre amour et 
accepter vos avances. Votre pre m'a dit clairement que dans ce cas on
me rduirait en cendres, avec aussi peu de remords que Ta a dtruit
l'autre jour le grand reptile, par un seul clair de sa baguette.

--Que cette crainte ne t'arrte pas,--s'cria Zee en se jetant 
genoux et en saisissant ma main dans la sienne.--Il est bien vrai que
nous ne pouvons pas nous marier comme se marient des tres de la mme
race; il est vrai que notre amour doit tre aussi pur que celui qui,
selon notre croyance, existe entre les amants qui se runissent au
del des limites de cette vie. Mais n'est-ce pas un assez grand
bonheur que de vivre ensemble, unis de coeur et d'esprit? coute....
je viens de parler  mon pre, il consent  notre union  ces
conditions. J'ai assez d'influence sur le Collge des Sages pour tre
certaine qu'ils prieront le Tur de ne pas intervenir dans le libre
choix d'une Gy, pourvu que son mariage avec un tranger ne soit que
l'union de leurs mes. Oh! crois-tu donc que le vritable amour ait
besoin d'une grossire union? Je ne dsire pas seulement vivre prs de
toi, dans cette vie, pour y prendre part  tes douleurs et  tes
joies; je demande un lien qui m'unisse  toi pour toujours dans le
monde des immortels. Me refuseras-tu?

Tandis qu'elle disait ces mots, elle s'tait agenouille et toute
l'expression de sa physionomie s'tait transforme, et, si elle tait
encore majestueuse, elle n'avait plus rien de svre: une lumire
divine, comme l'aurole d'un tre immortel, illuminait sa beaut
mortelle. Mais j'tais plus dispos  la vnrer avec crainte comme un
ange qu' l'aimer comme une femme. Aprs une pause embarrasse, je
balbutiai une rponse vasive qui exprimait ma gratitude et cherchai,
aussi dlicatement que je le pus,  lui faire comprendre combien ma
position serait humiliante au milieu de son peuple dans le rle d'un
mari  qui ne serait jamais accord le nom de pre.

--Mais,--dit Zee,--cette communaut ne constitue pas le monde entier.
Non, et d'ailleurs toutes les populations de ce monde ne font pas
partie de la ligue des Vril-ya. Pour l'amour de toi, je renoncerai 
mon pays et  mon peuple. Nous fuirons ensemble vers quelque rgion o
tu sois en sret. Je suis assez forte pour te porter sur mes ailes 
travers les dserts qui nous en sparent. Je suis assez habile pour
ouvrir un chemin parmi les rochers et y creuser des valles o nous
tablirons notre habitation. La solitude et une cabane avec toi seront
ma socit et mon univers. Ou prfrerais-tu rentrer dans ton monde,
au-dessus de celui-ci, expos  des saisons incertaines et clair par
ces globes changeants qui, d'aprs le tableau que tu nous en as trac,
prsident  l'inconstance de ces rgions sauvages? S'il en est ainsi,
dis un mot, et je t'ouvrirai un chemin pour y retourner, pourvu que je
sois avec toi, quand mme je devrais l comme ici n'tre l'associe
que de ton me, ton compagnon de voyage jusqu'au pays o il n'y a plus
ni mort ni sparation.

Je ne pouvais m'empcher d'tre profondment mu par cette tendresse 
la fois si pure et si passionne; Zee prononait ces mots d'une voix
qui aurait adouci les plus rudes sons de la plus rude langue. Et,
pendant un instant, il me vint  l'esprit que je pourrais profiter du
secours de Zee pour m'ouvrir une route prompte et sre vers le monde
suprieur. Mais un moment de rflexion suffit pour me montrer combien
il serait bas et honteux de profiter de tant de dvouement pour
l'entraner hors d'un pays et d'une famille o j'avais t reu avec
tant d'hospitalit, vers un autre monde qui lui serait si
antipathique. Je prvoyais bien aussi que, malgr son amour platonique
et spirituel, je ne pourrais renoncer  l'affection plus humaine d'une
compagne moins leve au-dessus de moi.  ce sentiment de mes devoirs
envers la Gy s'unissait le sentiment de mes devoirs envers mon pays.
Pouvais-je me hasarder  introduire dans le monde suprieur un tre
dou d'un pouvoir si terrible, qui pouvait d'un seul mouvement de sa
baguette rduire en moins d'une heure la ville de New-York et son
glorieux Koom-Posh en une pince de cendres? Si je lui enlevais sa
baguette, sa science lui permettrait facilement d'en construire une
autre; et tout son corps tait charg des clairs mortels qui armaient
la lgre machine. Si redoutable aux cits et aux populations du monde
suprieur, pourrait-elle tre pour moi une compagne convenable, au cas
o son affection serait sujette au changement ou empoisonne par la
jalousie? Ces penses, qu'il me faut tant de mots pour exprimer,
passrent rapidement dans mon esprit et dcidrent ma rponse.

--Zee,--dis-je de la voix la plus douce que je pus trouver, et
pressant avec respect mes lvres sur cette main dans l'treinte de
laquelle disparaissait ma main captive,--Zee, je ne puis trouver de
mots pour vous dire combien je suis touch et honor par un amour si
dsintress et si prt  tous les sacrifices. Ma meilleure rponse
sera une entire franchise. Chaque pays a ses habitudes. Les habitudes
du vtre ne me permettent pas de vous pouser; celles de mon pays sont
galement opposes  une union entre des races si diffrentes. D'autre
part, bien que je ne manque pas de courage parmi les miens, ou au
milieu des dangers qui me sont familiers, je ne puis, sans un frisson
d'horreur, penser  construire notre demeure nuptiale dans un si
horrible chaos, o tous les lments, le feu, l'eau, et les gaz
mphitiques sont en guerre les uns contre les autres; o, tandis que
vous seriez occupe  fendre des rochers ou  verser du vril dans les
lampes, je serais dvor par un krek, que vos oprations auraient fait
sortir de son repaire. Moi, simple Tish, je ne mrite pas l'amour
d'une Gy si brillante, si docte, si puissante que vous. Non, je ne
mrite pas cet amour, car je ne puis y rpondre.

Zee laissa tomber ma main, se redressa, et se dtourna pour cacher son
motion; puis elle glissa sans bruit vers la porte et se retourna sur
le seuil. Tout  coup et comme saisie d'une nouvelle pense, elle
revint vers moi et me dit tout bas:--

--Tu m'as dit que tu me parlerais avec une entire franchise. Rponds
donc avec une entire franchise  cette question: Si tu ne peux
m'aimer, en aimes-tu une autre?

--Certainement non.

--Tu n'aimes pas la soeur de Ta?

--Je ne l'avais jamais vue avant hier au soir.

--Ce n'est pas une rponse. L'amour est plus prompt que le vril. Tu
hsites. Ne crois pas que la jalousie seule me pousse  t'avertir. Si
la fille du Tur te dclare son amour.... si dans son ignorance elle
confie  son pre une prfrence qui puisse lui faire supposer qu'elle
te courtisera, il n'aura pas d'autre choix que de demander ta
destruction immdiate, puisqu'il est charg de veiller au bien de la
communaut, qui ne peut permettre  une fille des Vril-ya de s'unir 
un fils des Tish-a, par un mariage qui ne se borne pas  l'union des
mes. Hlas! il n'y aurait plus alors d'espoir pour toi. Elle n'a pas
des ailes assez fortes pour t'emporter dans les airs; elle n'est pas
assez savante pour te crer une demeure dans les dserts. Crois-moi,
mon amiti seule parle et non ma jalousie.

Sur ces mots, Zee me quitta. En me rappelant ses paroles je perdis
toute ide de succder au trne des Vril-ya, j'oubliai toutes les
rformes politiques, sociales et morales que je voulais introduire
comme Monarque Absolu.




XXVI.


Aprs ma conversation avec Zee, je tombai dans une profonde
mlancolie. La curiosit avec laquelle j'avais tudi jusque-l la vie
et les habitudes de ce peuple merveilleux cessa tout  coup. Je ne
pouvais chasser de mon esprit l'ide que j'tais au milieu d'une race
qui, tout aimable et toute polie qu'elle ft, pouvait me dtruire d'un
instant  l'autre sans scrupule et sans remords. La vie pacifique et
vertueuse d'un peuple qui m'avait d'abord paru auguste, par son
contraste avec les passions, les luttes et les vices du monde
suprieur, commenait  m'oppresser,  me paratre ennuyeuse et
monotone. La sereine tranquillit de l'atmosphre mme me fatiguait.
J'avais envie de voir un changement, ft-ce l'hiver, un orage, ou
l'obscurit. Je commenais  sentir que quels que soient nos rves de
perfectibilit, nos aspirations impatientes vers une sphre meilleure,
plus haute, plus calme, nous, mortels du monde suprieur, nous ne
sommes pas faits pour jouir longtemps de ce bonheur mme que nous
rvons et auquel nous aspirons.

Dans cette socit des Vril-ya, c'tait chose merveilleuse de voir
comment ils avaient russi  unir et  mettre en harmonie, dans un
seul systme, presque tous les objets que les divers philosophes du
monde suprieur ont placs devant les esprances humaines, comme
l'idal d'un avenir chimrique. C'tait un tat dans lequel la guerre,
avec toutes ses calamits, tait impossible, un tat dans lequel la
libert de tous et de chacun tait assure au suprme degr, sans une
seule de ces animosits qui, dans notre monde, font dpendre la
libert des luttes continuelles des partis hostiles. Ici, la
corruption qui avilit nos dmocraties tait aussi inconnue que les
mcontentements qui minent les trnes de nos monarchies. L'galit
n'tait pas un nom, mais une ralit. Les riches n'taient pas
perscuts, parce qu'ils n'taient pas envis. Ici, ces problmes sur
les labeurs de la classe ouvrire, encore insolubles dans notre monde
et qui crent tant d'amertume entre les diffrentes classes, taient
rsolus par le procd le plus simple: ils n'avaient pas de classe
ouvrire distincte et spare. Les inventions mcaniques, construites
sur des principes qui djouaient toutes nos recherches, mues par un
moteur infiniment plus puissant et plus gouvernable que tout ce que
nous avons pu obtenir de la vapeur ou de l'lectricit, aides par des
enfants dont les forces n'taient jamais excdes, mais qui aimaient
leur travail comme un jeu et une distraction, suffisaient  crer une
richesse publique si bien employe au bien commun que jamais un
murmure ne se faisait entendre. Les vices qui corrompent nos grandes
villes n'avaient ici aucune prise. Les amusements abondaient, mais ils
taient tous innocents. Aucune fte ne poussait  l'ivresse, aux
querelles, aux maladies. L'amour existait avec toutes ses ardeurs,
mais il tait fidle ds qu'il tait satisfait. L'adultre, le
libertinage, la dbauche taient des phnomnes si inconnus dans cet
tat, que pour trouver mme les noms qui les dsignaient on et t
oblig de remonter  une littrature hors d'usage, crite il y a
plusieurs milliers d'annes. Ceux qui ont tudi sur notre terre les
thories philosophiques savent que tous ces carts tranges de la vie
civilise ne font que donner un corps  des ides qui ont t
tudies, mises aux voix, ridiculises, contestes, essayes
quelquefois d'une faon partielle, et consignes dans des oeuvres
d'imagination, mais qui ne sont jamais arrives  un rsultat
pratique. Le peuple que je dcris ici avait fait bien d'autres progrs
vers la perfection idale. Descartes a cru srieusement que la vie de
l'homme sur cette terre pouvait tre prolonge, non jusqu' atteindre
ici-bas une dure ternelle, mais jusqu' ce qu'il appelle l'ge des
patriarches, qu'il fixait modestement entre cent et cent cinquante
ans. Eh bien! ce rve des sages s'accomplissait ici, tait mme
dpass; car la vigueur de l'ge mr se prolongeait mme au del de la
centime anne. Cette longvit tait accompagne d'un bienfait plus
grand que la longvit mme, celui d'une bonne sant inaltrable. Les
maladies qui frappent notre race taient facilement guries par le
savant emploi de cette force naturelle, capable de donner la vie et de
l'ter, qui est inhrente au vril. Cette ide n'est pas inconnue sur
la terre, bien qu'elle n'ait gure t professe que par des
enthousiastes ou des charlatans et qu'elle ne repose que sur les
notions confuses du mesmrisme, de la force odique, etc. Laissant de
ct l'invention presque insignifiante des ailes, qu'on a essayes
sans jamais russir depuis l'poque mythologique, je passe  cette
question dlicate pose depuis peu comme essentielle au bonheur de
l'humanit, par les deux influences les plus turbulentes et les plus
puissantes de ce monde, la Femme et la Philosophie. Je veux dire, les
Droits de la Femme.

Les jurisconsultes s'accordent  prtendre qu'il est inutile de
discuter des droits l o il n'existe pas une force suffisante pour
les faire valoir; et sur terre, pour une raison ou pour l'autre,
l'homme, par sa force physique, par l'emploi des armes offensives ou
dfensives, peut gnralement, quand les choses en viennent  une
lutte personnelle, matriser la femme. Mais parmi ce peuple il ne peut
exister aucun doute sur les droits de la femme, parce que, comme je
l'ai dj dit, la Gy est plus grande et plus forte que l'An; sa
volont est plus rsolue, et la volont tant indispensable pour la
direction du vril, elle peut employer sur l'An, plus fortement que
l'An sur elle, les mystrieuses forces que l'art emprunte aux facults
occultes de la nature. Ainsi tous les droits que nos philosophes
fminins sur la terre cherchent  obtenir sont accords comme une
chose toute naturelle dans cet heureux pays. Outre cette force
physique, les Gy-ei ont, du moins dans leur jeunesse, un vif dsir
d'acqurir les talents et la science et, en cela, elles sont
suprieures aux Ana; c'est donc  elles qu'appartiennent les
tudiants, les professeurs, en un mot la portion instruite de la
population.

Naturellement, comme je l'ai fait voir, les femmes tablissent dans ce
pays leur droit de choisir et de courtiser leur poux. Sans ce
privilge, elles mpriseraient tous les autres. Sur terre nous
craindrions, non sans raison, qu'une femme, aprs nous avoir ainsi
poursuivi et pous, ne se montrt imprieuse et tyrannique. Il n'en
est pas de mme des Gy-ei: une fois maries elles suspendent leurs
ailes, et aucun pote ne pourrait arriver  dpeindre une compagne
plus aimable, plus complaisante, plus docile, plus sympathique, plus
oublieuse de sa supriorit, plus attache  tudier les gots et les
caprices relativement frivoles de son mari. Enfin parmi les traits
caractristiques qui distinguent le plus les Vril-ya de notre
humanit, celui qui contribue le plus  la paix de leur vie et au
bien-tre de la communaut, c'est la croyance universelle  une
Divinit bienfaisante et misricordieuse, et  l'existence d'une vie
future auprs de laquelle un sicle ou deux sont des moments trop
courts pour qu'on les perde  des penses de gloire, de puissance, ou
d'avarice; une autre croyance ajoute  leur bonheur: persuads qu'ils
ne peuvent connatre de la Divinit que Sa bont suprme, du monde
futur que son heureuse existence, leur raison leur interdit toute
discussion irritante sur des questions insolubles. Ils assurent ainsi
 cet tat situ dans les entrailles de la terre, ce qu'aucun tat ne
possde  la clart des astres, toutes les bndictions et les
consolations d'une religion, sans aucun des maux, sans aucune des
calamits qu'engendrent les guerres de religion.

Il est donc incontestable que l'existence des Vril-ya est, dans son
ensemble, infiniment plus heureuse que celle des races terrestres, et
que, ralisant les rves de nos philanthropes les plus hardis, elle
rpond presque  l'ide qu'un pote pourrait se faire de la vie des
anges. Et cependant si on prenait un millier d'tres humains, les
meilleurs et les plus philosophes qu'on puisse trouver  Londres, 
Paris,  Berlin,  New-York, et mme  Boston, et qu'on les plat au
milieu de cette heureuse population, je suis persuad qu'en moins
d'une anne ils y mourraient d'ennui, ou essayeraient une rvolution
par laquelle ils troubleraient la paix de la communaut et se feraient
rduire en cendres  la requte du Tur.

Assurment je ne veux pas glisser dans ce rcit quelque sotte satire
contre la race  laquelle j'appartiens. J'ai au contraire tch de
faire comprendre que les principes qui rgissent le systme social des
Vril-ya l'empchent de produire ces exemples de grandeur humaine qui
remplissent les annales du monde suprieur. Dans un pays o on ne fait
pas la guerre, il ne peut y avoir d'Annibal, de Washington, de
Jackson, de Sheridan. Dans un tat o tout le monde est si heureux
qu'on ne craint aucun danger et qu'on ne dsire aucun changement, on
ne peut voir ni Dmosthne, ni Webster, ni Sumner, ni Wendel Holmes,
ni Butler. Dans une socit o l'on arrive  un degr de moralit qui
exclut les crimes et les douleurs, d'o la tragdie tire les lments
de la crainte et de la piti, o il n'y a ni vices, ni folies,
auxquels la comdie puisse prodiguer les traits de sa satire comique,
un tel pays perd toute chance de produire un Shakespeare, un Molire,
une Mrs. Beecher Stowe. Mais si je ne veux pas critiquer mes
semblables en montrant combien les motifs, qui stimulent l'activit et
l'ambition des individus dans une socit de luttes et de discussions,
disparaissent ou s'annulent dans une socit qui tend  assurer  ses
citoyens une flicit calme et innocente qu'elle prsume tre l'tat
des puissances immortelles; je n'ai pas non plus l'intention de
reprsenter la rpublique des Vril-ya comme la forme idale de la
socit politique, vers laquelle doivent tendre tous nos efforts. Au
contraire, c'est parce que nous avons si bien combin,  travers les
sicles, les lments qui composent un tre humain, qu'il nous serait
tout  fait impossible d'adopter la manire de vivre des Vril-ya, ou
de rgler nos passions d'aprs leur faon de penser; c'est pour cela
que je suis arriv  cette conviction: Ce peuple, qui non seulement a
appartenu  notre race, mais qui, d'aprs les racines de sa langue, me
parat descendre de quelqu'un des anctres de la grande famille
Aryenne, source commune de toutes les civilisations de notre monde; ce
peuple qui, d'aprs ses traditions historiques et mythologiques, a
pass par des transformations qui nous sont familires, forme
maintenant une espce distincte avec laquelle il serait impossible 
toute race du monde suprieur de se mler. Je crois de plus que, s'ils
sortaient jamais des entrailles de la terre, suivant l'ide
traditionnelle qu'ils se font de leur destine future, ils
dtruiraient pour la remplacer la race actuelle des hommes.

Mais, dira-t-on, puisque plus d'une Gy avait pu concevoir un caprice
pour un reprsentant aussi mdiocre que moi de la race humaine, dans
le cas o les Vril-ya apparatraient sur la terre, nous pourrions tre
sauvs de la destruction par le mlange des races. Tel espoir serait
tmraire. De semblables msalliances seraient aussi rares que les
mariages entre les migrants Anglo-Saxons et les Indiens Peaux-Rouges.
D'ailleurs, nous n'aurions pas le temps de nouer des relations
familires. Les Vril-ya, en sortant de dessous terre, charms par
l'aspect d'une terre claire par le soleil, commenceraient par la
destruction, s'empareraient des territoires dj cultivs, et
dtruiraient sans scrupules tous les habitants qui essayeraient de
rsister  leur invasion. Quand je considre leur mpris pour les
institutions du Koom-Posh, ou gouvernement populaire, et la valeur de
mes bien-aims compatriotes, je crois que si les Vril-ya
apparaissaient d'abord en Amrique, et ils n'y manqueraient pas,
puisque c'est la plus belle partie du monde habitable, et disaient:
Nous nous emparons de cette portion du globe; citoyens du Koom-Posh,
allez-vous-en et faites place pour le dveloppement de la race des
Vril-ya, mes braves compatriotes se battraient, et au bout d'une
semaine il ne resterait plus un seul homme qui pt se rallier au
drapeau toil et ray des tats-Unis.

Je voyais fort peu Zee, except aux repas, quand la famille se
runissait, et elle tait alors silencieuse et rserve. Mes craintes
au sujet d'une affection que j'avais si peu cherche et que je
mritais si peu se calmaient, mais mon abattement augmentait de jour
en jour. Je mourais d'envie de revenir au monde suprieur; mais je me
mettais en vain l'esprit  la torture pour trouver un moyen. On ne me
permettait jamais de sortir seul, de sorte que je ne pouvais mme
visiter l'endroit par lequel j'tais descendu, pour voir s'il ne me
serait pas possible de remonter dans la mine. Je ne pouvais pas mme
descendre de l'tage o se trouvait ma chambre, pendant les Heures
Silencieuses, quand tout le monde dormait. Je ne savais pas commander
 l'automate qui, cruelle ironie, se tenait  mes ordres, debout
contre le mur; je ne connaissais pas les ressorts par lesquels on
mettait en mouvement la plate-forme qui servait d'escalier. On m'avait
volontairement cach tous ces secrets. Oh! si j'avais pu apprendre 
me servir des ailes, dont les enfants se servaient si bien, j'aurais
pu m'enfuir par la fentre, arriver aux rochers, et m'enlever par le
gouffre dont les parois verticales refusaient de supporter un pas
humain.




XXVII.


Un jour, pendant que j'tais seul  rver tristement dans ma chambre,
Ta entra par la fentre et vint s'asseoir prs de moi. J'tais
toujours heureux des visites de cet enfant, dans la socit duquel je
me sentais moins humili que dans celle des Ana, dont les tudes
taient plus compltes et l'intelligence plus mre. Comme on me
permettait de sortir avec lui et que je dsirais revoir l'endroit par
lequel j'tais descendu dans le monde souterrain, je me htai de lui
demander s'il avait le temps de m'accompagner dans une promenade  la
campagne. Sa physionomie me parut plus srieuse que de coutume, quand
il me rpondit:--

--Je suis venu vous chercher.

Nous fmes bientt dans la rue et nous n'tions pas loin de la maison,
quand nous rencontrmes cinq ou six jeunes Gy-ei, qui revenaient des
champs, avec des corbeilles pleines de fleurs, et chantaient en choeur
en marchant. Une jeune Gy chante plus qu'elle ne parle. Elles
s'arrtrent en nous voyant, s'approchrent de Ta avec une gaiet
familire, et de moi avec cette galanterie polie qui distingue les
Gy-ei dans leurs rapports avec le sexe faible.

Et je puis dire ici que, malgr la franchise de la Gy quand elle
courtise un An, rien dans ses manires ne peut tre compar aux
manires libres et bruyantes de ces jeunes Anglo-Saxonnes, auxquelles
on accorde l'pithte distingue de _fast_ ( la mode), vis--vis des
jeunes gens pour lesquels elles ne professent pas le moindre amour.
Non: la conduite des Gy-ei envers les Ana en gnral ressemble
beaucoup  celle des hommes trs bien levs, dans les salons de notre
monde suprieur, envers une femme qu'ils respectent, mais  laquelle
ils ne font pas la cour; respectueux, complimenteurs, d'une politesse
exquise, ce que l'on peut appeler chevaleresques.

Sans doute je fus un peu embarrass par les nombreuses politesses par
lesquelles ces jeunes et courtoises Gy-ei s'adressaient  mon
amour-propre. Dans le monde d'o je venais, un homme se serait trouv
offens, trait avec ironie, et _blagu_ (si un mot d'argot aussi
vulgaire peut tre employ sur l'autorit des romanciers populaires
qui s'en servent aussi librement), quand une jeune Gy fort jolie me
fit compliment sur la fracheur de mon teint, une autre sur le choix
des couleurs de mes vtements, une troisime, avec un timide sourire,
sur les conqutes que j'avais faites  la soire d'Aph-Lin. Mais je
savais dj que de tels propos taient ce que les Franais appellent
des banalits, et ne signifiaient, dans la bouche des jeunes filles,
que le dsir de dployer cette aimable galanterie que sur la terre la
tradition et une coutume arbitraire ont rserve au sexe mle. Et, de
mme que, chez nous, une jeune fille bien leve et habitue  de
pareils compliments, sent qu'elle ne peut sans inconvenance y rpondre
ou en paratre trop charme, de mme moi, qui avais appris les bonnes
manires chez un des Ministres de ce peuple, je ne pus que sourire et
prendre un air gracieux en repoussant avec timidit les compliments
dont on m'accablait. Pendant que nous causions ainsi, la soeur de Ta
nous avait aperus, parat-il, d'une des chambres suprieures du
Palais Royal, car elle arriva bientt prs de nous de toute la vitesse
de ses ailes.

Elle s'approcha de moi et me dit, avec cette inimitable dfrence, que
j'ai appele chevaleresque, et pourtant avec une certaine brusquerie
de ton que Sir Philip Sidney aurait traite de rustique dans la bouche
d'une personne qui s'adressait au sexe faible:--

--Pourquoi ne venez-vous jamais nous voir?

Pendant que je dlibrais sur la rponse  faire  cette question
inattendue, Ta dit promptement et d'un ton svre:--

--Ma soeur, tu oublies que l'tranger est du mme sexe que moi. Il
n'est pas convenable pour nous, si nous voulons conserver notre
rputation et notre modestie, de nous abaisser  courir aprs ta
socit.

Ce discours fut reu avec des marques d'approbation par toutes les
Gy-ei prsentes; mais la soeur de Ta parut dconcerte. Pauvre
enfant!.... et une Princesse encore!

En ce moment une ombre passa entre le groupe et moi; en me retournant,
je vis le magistrat principal s'avancer vers moi de ce pas tranquille
et majestueux particulier aux Vril-ya. En le regardant, je fus saisi
de la mme terreur que lors de ma premire rencontre avec lui. Sur son
front, dans ses yeux, il y avait ce mme je ne sais quoi
indfinissable qui me faisait reconnatre en lui une race qui devait
tre fatale  la ntre; cette mme expression trange de srnit
exempte de tous les soucis et de toutes les passions ordinaires; on y
lisait la conscience d'un pouvoir suprme et ce mlange de piti et
d'inflexibilit qu'on trouve chez un juge qui prononce un arrt. Je
frissonnai et, m'inclinant, je serrai le bras de Ta et m'loignai
sans rien dire. Le Tur se plaa sur notre chemin, me regarda un
instant sans parler, puis tourna tranquillement ses regards vers sa
fille, et, avec un salut grave adress  elle et aux autres Gy-ei,
passa au milieu du groupe et s'loigna sans avoir prononc un mot.




XXVIII.


Quand Ta et moi nous fmes seuls sur la grande route qui s'tend
entre la cit et le gouffre par lequel j'tais descendu dans ce monde
priv de la clart du soleil et des toiles, je dis  demi-voix:--

--Mon cher enfant, mon ami, il y a dans la physionomie de votre pre
quelque chose qui m'effraye. Il me semble voir la mort en contemplant
sa sereine tranquillit.

Ta ne rpondit pas tout de suite. Il semblait agit et paraissait se
demander par quels mots il pourrait m'adoucir une mauvaise nouvelle.

--Personne ne craint la mort parmi les Vril-ya,--dit-il enfin.--La
craignez-vous?

--La crainte de la mort est inne dans l'me des hommes de ma race.
Nous pouvons en triompher  la voix du devoir, de l'honneur, ou de
l'amour. Nous pouvons mourir pour une vrit, pour notre patrie, pour
ceux qui nous sont plus chers que nous-mmes. Mais, si la mort me
menace ici, maintenant, o sont les motifs qui peuvent contrebalancer
la terreur qui accompagne l'ide de la sparation du corps et de
l'me?

Ta parut surpris, et sa voix tait pleine de tendresse quand il me
rpondit:--

--Je rapporterai  mon pre ce que vous venez de me dire. Je le
supplierai d'pargner votre vie.

--Il a donc dcrt ma mort?

--C'est la faute ou la folie de ma soeur,--dit Ta, avec quelque
ptulance.--Elle a parl ce matin  mon pre, et aprs leur
conversation, il m'a fait appeler, comme chef des enfants chargs de
dtruire les tres qui menacent la communaut, et il m'a dit: Prends
ta baguette de vril, et va chercher l'tranger qui t'est devenu cher.
Que sa fin soit prompte et exempte de douleur.

--Et,--dis-je en tremblant et en m'loignant de l'enfant,--c'est donc
pour m'assassiner que vous m'avez emmen  la campagne? Non, je ne
puis le croire. Je ne puis vous croire capable d'un tel crime!

--Ce n'est pas un crime de tuer ceux qui menacent les intrts de
l'tat; ce serait un crime de dtruire le moindre petit insecte qui ne
nous ferait aucun mal.

--Si vous voulez dire que je menace les intrts de l'tat parce que
votre soeur m'honore de cette sorte de prfrence qu'un enfant peut
montrer pour un jouet singulier, il n'est pas ncessaire pour cela de
me tuer. Laissez-moi retourner vers le peuple que j'ai quitt, par le
gouffre qui m'a permis d'entrer dans votre monde. Avec un peu d'aide
de votre part, j'en puis venir  bout. Grce  vos ailes vous pourrez
attacher la corde, que vous avez sans doute garde, au rocher qui m'a
servi pour descendre. Faites cela, je vous en prie; aidez-moi 
remonter  l'endroit d'o je suis venu, et je disparatrai de votre
monde pour toujours et aussi srement que si j'tais mort.

--Le gouffre par lequel vous tes descendu?.... Regardez; nous sommes
juste  l'endroit o il s'ouvrait. Que voyez-vous?.... Le roc solide
et compact. Le gouffre a t ferm par les ordres d'Aph-Lin, aussitt
que des rapports furent tablis entre vous et lui, pendant votre
sommeil, et qu'il apprit de votre propre bouche ce qu'est le monde
d'o vous veniez. Ne vous souvenez-vous pas du jour o Zee me pria de
ne pas vous questionner sur vous-mme ou sur votre pays? En vous
quittant, ce jour-l, Aph-Lin m'aborda et me dit: Il ne faut laisser
aucun chemin ouvert entre le monde de l'tranger et le ntre, ou les
malheurs et les chagrins du sien pourraient descendre parmi nous.
Prends avec toi les enfants de ta bande, frappez les parois de la
caverne de vos baguettes de vril jusqu' ce que la chute des rochers
ferme toute issue par laquelle la clart de nos lampes puisse tre
aperue.

Pendant que l'enfant parlait, je regardais avec effroi les rocs noirs
qui se dressaient devant mes yeux.

D'normes masses irrgulires de granit, montrant par des taches de
feu o elles avaient t frappes, s'levaient du sol  la vote de la
caverne, pas une crevasse!

--Tout espoir est donc perdu,--murmurai-je en m'asseyant sur le bord
de la route,--et je ne reverrai plus le soleil.

Je me couvris la figure de mes deux mains et je priai Celui dont
j'avais si souvent oubli la prsence sous ce ciel qui manifeste sa
puissance. Je sentis qu'il tait prsent dans les profondeurs de la
terre et au milieu du monde des tombeaux. Je relevai les yeux, calm
et fortifi par ma prire, et, regardant l'enfant avec un tranquille
sourire, je lui dis:--

--Si tu dois me tuer, frappe maintenant.

Ta secoua doucement la tte.

--Non,--dit-il,--l'ordre de mon pre n'est pas si absolu qu'il ne me
laisse aucun choix. Je lui parlerai et peut-tre pourrai-je te sauver.
Quelle trange chose que tu aies cette crainte de la mort que nous
pensions tre le partage des tres infrieurs, auxquels la
connaissance d'une autre vie n'est pas accorde. Chez nous les enfants
mme n'ont pas cette peur. Dis-moi, mon cher Tish,--continua-t-il
aprs un moment de silence,--redouterais-tu moins de passer de cette
forme de vie  la forme qu'on trouve de l'autre ct de cet instant
qu'on appelle la mort, si je t'accompagnais dans ce voyage? Si tu le
dsires, je demanderai  mon pre qu'il me soit permis de te suivre.
Je suis de ceux qui doivent migrer un jour, quand ils seront en ge
de le faire, dans un pays inconnu. Je partirais aussi volontiers pour
les rgions inconnues de l'autre monde. La Bont Suprme est aussi
prsente dans celui-l que dans celui-ci. O ne la trouve-t-on pas?

--Enfant,--dis-je en voyant  la figure de Ta qu'il parlait
srieusement,--tu commettrais un crime en me tuant; mais celui que je
commettrais ne serait pas moindre si je te disais: Donne-toi la mort.
La Bont Suprme choisit son moment pour nous donner la vie et pour
nous la reprendre. Partons. Si aprs que tu auras parl  ton pre, il
dcide ma mort, fais-le-moi savoir aussitt que tu le pourras, afin
que je puisse m'y prparer.

Nous retournmes  la ville, ne conversant que par intervalles et 
btons rompus. Nous ne pouvions nous comprendre l'un l'autre et
j'prouvais pour le bel enfant  la douce voix, qui marchait  mes
cts, le mme sentiment qu'prouve un condamn  mort en marchant 
ct du bourreau qui le conduit  l'chafaud.




XXIX.


Vers le milieu des Heures Silencieuses, qui forment les nuits des
Vril-ya, je fus rveill du sommeil agit auquel je venais seulement
de m'abandonner, par une main pose sur mon paule. Je tressaillis;
Zee tait debout  mes cts.

--Chut!--dit-elle  voix basse,--que personne ne nous entende.
Penses-tu que j'aie cess de veiller sur toi parce que je n'ai pu
obtenir ton amour? J'ai vu Ta. Il n'a rien obtenu de son pre qui
avait dj confr avec les trois sages qu'il appelle en conseil
lorsque quelque question l'embarrasse, et par leur conseil il a
ordonn que tu sois mis  mort  l'heure o le monde se rveille. Je
veux te sauver. Lve-toi et habille-toi.

En disant ces mots, Zee me montra, sur une table prs de mon lit, les
vtements que je portais  mon arrive et que j'avais changs contre
le costume plus pittoresque des Vril-ya. La jeune Gy se dirigea alors
vers la fentre et sortit sur le balcon, pendant que tout tonn je
passais rapidement mes vtements. Je la rejoignis sur le balcon; son
visage tait ple et rigide. Elle me prit par la main et me dit
doucement:--

--Vois comme l'art des Vril-ya a brillamment illumin ce monde.
Demain, il sera obscur pour moi.

Sans attendre ma rponse, elle me ramena dans la chambre, puis dans le
corridor, et nous descendmes dans le vestibule. Nous passmes le long
des rues dsertes et de la route qui conduisait aux rochers. Dans ce
monde o il n'y a ni jour, ni nuit, les Heures Silencieuses sont d'une
solennit inexprimable, tant la vaste tendue illumine par l'art des
mortels est dnue de tout bruit, de tout signe de vie. Malgr la
lgret de nos pas, le bruit qu'ils faisaient semblait choquer
l'oreille et troubler l'harmonie de l'universel repos. Je devinais que
Zee, sans me le dire, s'tait dcide  m'aider  retourner vers le
monde suprieur et que nous nous dirigions vers le lieu o j'tais
descendu. Son silence me gagnait et m'empchait de parler. Nous
approchions du gouffre. Il avait t rouvert; il ne prsentait pas, il
est vrai, le mme aspect qu'au moment de ma descente, mais, au milieu
du mur massif que m'avait montr Ta, on avait fray un nouveau
passage, et le long de ses flancs carboniss brillaient encore
quelques tincelles; de petits tas de cendres se refroidissaient en
tombant. Je ne pouvais cependant en levant les yeux pntrer
l'obscurit que jusqu' une faible hauteur; je demeurais pouvant, me
demandant comment je pourrais accomplir cette difficile ascension.

Zee devina ma pense.

--Ne crains rien,--dit-elle, avec un faible sourire,--ton retour est
assur. J'ai commenc ce travail avec les Heures Silencieuses et quand
tout le monde dormait. Sois sr que je ne me suis pas arrte jusqu'
ce que la route te ft ouverte. Je t'accompagnerai encore un peu de
temps. Nous ne nous sparerons que lorsque tu me diras:--Va, je n'ai
plus besoin de toi.

Mon coeur tressaillit de remords  ces mots.

--Ah!--m'criai-je,--que je voudrais que tu fusses de ma race ou que
je fusse de la tienne, je ne dirais jamais: Je n'ai plus besoin de
toi!

--Sois bni pour ces paroles, je m'en souviendrai quand tu seras
parti,--me rpondit tendrement la Gy.

Pendant ce court dialogue, Zee s'tait dtourne, le corps inclin et
la tte penche sur sa poitrine. Elle se releva alors de toute sa
hauteur et se plaa devant moi. Elle avait allum le cercle qui
entourait sa tte et il tincelait comme une couronne d'toiles. Son
visage, tout son corps, et l'atmosphre environnante taient claires
par la lumire de ce diadme.

--Maintenant,--dit-elle,--passe tes bras autour de moi, pour la
premire et la dernire fois. Allons, courage, et attache-toi
fermement  moi.

Tandis qu'elle parlait, ses vtements se gonflrent, ses ailes
s'tendirent. Je me serrai contre elle et elle m'emporta au travers du
terrible gouffre. La lumire toile de sa couronne clairait les
tnbres autour de nous. Le vol de la Gy s'levait, doux et puissant,
comme celui d'un ange qui s'envole vers le ciel emportant une me
qu'il vient d'arracher  la mort.

Enfin j'entendis  distance le murmure des voix humaines, le bruit du
travail humain. Nous fmes halte sur le sol d'une des galeries de la
mine, et au del je voyais briller de loin en loin la lumire faible
et ple des lampes de mineurs. Je relchai mon treinte. La Gy
m'embrassa sur le front, avec passion, mais comme une mre pourrait le
faire, et me dit, pendant que les larmes coulaient de ses yeux:--

--Adieu pour toujours. Tu ne veux pas me laisser entrer dans ton
monde, tu ne pourras jamais revenir dans le ntre. Avant que les miens
aient secou le sommeil, les rochers se seront referms et ne seront
rouverts ni par moi, ni par personne, avant des sicles dont on ne
peut encore prvoir le nombre. Pense  moi quelquefois avec tendresse.
Quand j'atteindrai la vie qui s'tend au del de cette courte portion
de la dure, je te chercherai. L aussi, peut-tre, la place assigne
 ton peuple sera spare de moi par des rochers et des gouffres, et
peut-tre n'aurai-je plus le pouvoir de m'ouvrir un chemin pour te
retrouver comme j'en ai ouvert un pour te perdre.

Elle se tut. J'entendis le bruit de ses ailes, semblable  celui que
font les ailes du cygne, et je vis les rayons de feu de son diadme
disparatre dans l'obscurit.

Je m'assis un moment, rvant avec tristesse; puis je me levai et me
dirigeai lentement vers l'endroit o j'entendais des voix. Les mineurs
que je rencontrai m'taient trangers et d'une autre nation que la
mienne. Ils se retournrent pour me regarder avec quelque surprise,
mais voyant que je ne pouvais leur rpondre dans leur langue, ils se
remirent  l'ouvrage et me laissrent passer sans plus m'inquiter.
Enfin j'arrivai  l'ouverture de la mine, sans tre troubl par
d'autres questions, si ce n'est par un surveillant qui me connaissait
et qui heureusement tait trop occup pour causer avec moi. J'eus soin
de ne pas retourner  mon premier logement, o je n'aurais pu chapper
aux questions, et o mes rponses auraient paru peu satisfaisantes. Je
regagnai sain et sauf mon pays, o je suis depuis longtemps
paisiblement tabli; je me lanai dans les affaires, d'o je me suis
retir, il y a trois ans, avec une fortune raisonnable. Je n'ai gure
eu l'occasion ou la tentation de raconter les voyages et les aventures
de ma jeunesse. J'ai t, comme tant d'autres, du dans mes
esprances d'amour et de bonheur domestique; souvent, dans la solitude
de mes nuits je pense  la jeune Gy et je me demande comment j'ai pu
repousser un tel amour, de quelques prils qu'il me menat, de
quelques difficults qu'il ft entour. Seulement, plus je pense  un
peuple qui se dveloppe lentement dans des rgions qui s'tendent hors
de notre vue et sont regardes comme inhabitables par les sages de
notre terre,  cette puissance qui dpasse toutes nos forces
combines, et  ces vertus qui deviennent de plus en plus contraires 
notre vie politique et sociale,  mesure que notre civilisation fait
des progrs, plus je prie Dieu que des sicles s'coulent avant
l'apparition de nos invitables destructeurs. Cependant mon mdecin
m'ayant dit franchement que j'tais atteint d'une maladie qui, sans me
faire beaucoup souffrir, sans me faire sentir ses progrs, peut  tout
moment m'tre fatale, j'ai cru que mon devoir envers mes semblables
m'obligeait  crire ce rcit pour les avertir de la venue de la Race
Future.

FIN.





End of the Project Gutenberg EBook of La race future, by Edward Bulwer Lytton

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RACE FUTURE ***

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