The Project Gutenberg EBook of Voyage musical en Allemagne et en Italie, II, by 
Hector Berlioz

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Title: Voyage musical en Allemagne et en Italie, II

Author: Hector Berlioz

Release Date: September 29, 2011 [EBook #37567]

Language: French

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VOYAGE MUSICAL

EN ALLEMAGNE

ET

EN ITALIE.




SVRES--M. CERF. IMPRIMEUR. 444, RUE ROYALE.




VOYAGE MUSICAL

EN

ALLEMAGNE

ET

EN ITALIE.

TUDES SUR BEETHOVEN, GLUCK ET WEBER.

MLANGES ET NOUVELLES.

PAR HECTOR BERLIOZ.

2

PARIS

JULES LABITTE, LIBRAIRE-DITEUR,
N 3. QUAI VOLTAIRE.

1844




VOYAGE MUSICAL

EN ITALIE.




I

CONCOURS DE COMPOSITION MUSICALE A L'INSTITUT.


_Je dirai: J'tais l, telle chose m'advint._

Il faut dire aussi pourquoi j'tais l, car on ne s'en douterait gure.

En effet, que peut aller chercher aujourd'hui un musicien en Italie?
Irait-il y entendre les chefs-d'oeuvre de l'ancienne cole? on ne les
excute nulle part. Ceux de l'cole moderne? on les reprsente
habituellement  Paris. Se proposerait-il d'y tudier l'art du chant?
C'est bien, il est vrai, la terre classique des chanteurs; mais ceux-ci
n'ont pas plutt acquis un talent un peu remarquable, que nous les
voyons accourir en France. Les Rubini, Tamburini, Grisi, Persiani,
Ronconi, Salvi, ont fond ou consolid leur rputation  Paris, et ils y
passent, en gnral, une bonne partie de leur vie d'artiste. Se
livre-t-il  l'tude de la musique instrumentale? c'est le Rhin qu'il
faut passer et non les Alpes. Toutes ces raisons sont excellentes, sans
doute; je me bornerai  rpondre que, si je suis all en Italie sous
prtexte de musique, c'est par arrt de l'Acadmie. J'ai obtenu, comme
tant d'autres, le grand prix de composition musicale au concours annuel
de l'Institut; et si le lecteur est curieux de savoir comment se faisait
ce concours,  l'poque o je m'y prsentai, je puis le lui apprendre.

Faire connatre quels sont chaque anne ceux des jeunes compositeurs
franais qui offrent le plus de garanties pour l'avenir de l'art, et les
encourager en les mettant, au moyen d'une pension, dans le cas de
s'occuper librement et exclusivement pendant cinq ans de leurs tudes,
tel est le double but de l'institution du prix de Rome, telle a t
l'intention du gouvernement qui l'a fonde. Toutefois, voici les moyens
qu'on employait encore il y a quelques annes, pour remplir l'une et
parvenir  l'autre. Les choses ont un peu chang depuis lors, mais bien
peu.

Les _faits_ que je vais citer paratront sans doute fort extraordinaires
et improbables  la plupart des lecteurs, mais comme j'ai eu l'honneur
d'obtenir successivement le second et le premier grand prix au concours
de l'Institut, je ne dirai rien que je n'aie vu moi-mme, et dont je ne
sois parfaitement sr. Cette circonstance d'ailleurs me permet de dire
librement toute ma pense sans crainte de voir attribuer  l'aigreur
d'une vanit blesse ce qui n'est que l'expression de mon amour de l'art
et de ma conviction intime.

Tous les Franais, ou naturaliss Franais, gs de moins de trente ans,
pouvaient, et peuvent encore, aux termes du rglement, tre admis au
concours.

Quand l'poque en avait t fixe, les candidats venaient s'inscrire au
secrtariat de l'Institut. Ils subissaient ensuite un examen
prparatoire, nomm _concours prliminaire_, qui avait pour but de
dsigner parmi les aspirants les cinq ou six lves les plus avancs.

Le sujet du grand concours devait tre une _scne lyrique srieuse pour
une ou deux voix et orchestre_; et les candidats, afin de prouver qu'ils
possdaient le sentiment de la mlodie et de l'expression dramatique,
l'art de l'instrumentation et les autres qualits indispensables pour un
tel ouvrage, taient tenus d'crire une _fugue vocale_. On leur
accordait une journe entire pour ce travail. _Chaque fugue devait tre
signe._

Le lendemain, les membres de la section de musique de l'Institut se
rassemblaient, lisaient les fugues, et faisaient un choix trop souvent
entach de partialit, car un certain nombre des manuscrits _signs_
appartenait toujours  des lves de messieurs les acadmiciens.

Les votes recueillis et les concurrents dsigns, ceux-ci devaient se
reprsenter bientt aprs pour recevoir les paroles de la scne ou
cantate qu'ils allaient avoir  mettre en musique, et _entrer en loge_.
M. le secrtaire perptuel de l'Acadmie des Beaux-Arts leur dictait
collectivement le classique pome, qui commenait presque toujours
ainsi:

    Dj l'Aurore aux doigts de rose.

Ou:

    Dj le jour naissant ranime la nature.

Ou:

    Dj d'un doux clat l'horizon se colore.

Ou:

    Dj du blond Phbus le char brillant s'avance.

Ou:

    Dj de pourpre et d'or les monts lointains se parent.

Ou:

    Dj....

Ah! ma foi, j'allais faire une fausse citation. La cantate avec laquelle
j'ai obtenu le grand prix commenait prcisment de la faon contraire.
C'tait, si je ne me trompe: _Dj la nuit a voil la nature._ C'est
fort diffrent, comme on voit.

Les candidats, munis du lumineux pome, taient alors enferms isolment
avec un piano, jusqu' ce qu'ils eussent termin leur partition. Le
matin  onze heures, et le soir  six, le concierge, dpositaire des
clefs de chaque loge, venait ouvrir aux dtenus, qui se runissaient
pour prendre ensemble leurs repas; mais dfense  eux de sortir du
palais de l'Institut. Tout ce qui venait du dehors, papiers, lettres,
livres, linge, tait soigneusement visit, afin que les lves ne
pussent obtenir ni aide ni conseils de personne. Ce qui n'empchait pas
qu'on ne les autorist  recevoir des visites dans la cour de
l'Institut, tous les jours, de six  huit heures du soir,  inviter mme
leurs amis  de joyeux dners, o Dieu sait tout ce qui pouvait se
communiquer, de vive voix ou par crit, entre le bordeaux et le
champagne. Le dlai fix pour la composition tait de 22 jours; ceux des
auteurs qui avaient fini avant ce temps taient libres de sortir, aprs
avoir dpos leur manuscrit, toujours _numrot et sign_. Toutes les
partitions tant livres, le lyrique aropage s'assemblait de nouveau,
et s'adjoignait  cette occasion deux membres pris dans les autres
sections de l'Institut. Un sculpteur et un peintre, par exemple, ou un
graveur et un architecte, ou un sculpteur et un graveur, ou un
architecte et un peintre, ou mme deux graveurs, ou deux peintres, ou
deux architectes, ou deux sculpteurs. L'important tait qu'ils ne
fussent pas musiciens. Ils avaient voix dlibrative et se trouvaient l
pour juger d'un art qui leur est tranger. On entendait successivement
toutes les scnes crites pour l'orchestre, comme je l'ai dit plus haut,
et on les entendait rduites par _un seul_ accompagnateur, _sur le
piano_!..... (Et il en est encore ainsi  cette heure!)

Vainement prtendrait-on qu'il est possible d'apprcier  sa juste
valeur une composition d'orchestre ainsi mutile; rien n'est plus
loign de la vrit. Le piano peut donner une ide de l'orchestre, pour
un ouvrage qu'on aurait dj entendu compltement excut; la mmoire
alors se rveille, supple  ce qui manque, et on est mu par souvenir.
Mais pour une oeuvre nouvelle, dans l'tat actuel de la musique, c'est
impossible. Une partition telle que l'_OEdipe_, de Sacchini, ou toute
autre de cette cole, dans laquelle l'instrumentation n'existe pas, ne
perdrait presque rien  une pareille preuve. Aucune composition
moderne, en supposant que l'auteur ait profit des ressources que l'art
actuel lui donne, n'est dans le mme cas. Excutez donc sur le piano la
marche de _la Communion_, de la messe du sacre, de Chrubini? Que
deviendront ces dlicieuses tenues d'instruments  vent qui vous
plongent dans une extase mystique? ces ravissants enlacements de fltes
et de clarinettes, d'o rsulte presque tout l'effet? Ils disparatront
compltement, puisque le piano ne peut tenir ni enfler un son.

Accompagnez au piano l'admirable air d'Agamemnon dans l'_Iphignie en
Aulide_ de Gluck! Il y a sous ces vers:

    J'entends retentir dans mon sein
    Le cri plaintif de la nature.

un solo de hautbois d'un effet poignant et vraiment sublime. Au piano,
au lieu d'une plainte dchirante, cette note vous donnera un son de
clochette, et rien de plus. Voil l'ide, la pense, l'inspiration
ananties. Je ne parle pas des grands effets d'orchestre, des
oppositions si piquantes tablies entre les instruments  cordes et
l'_harmonie_ des couleurs tranches qui sparent les instruments de
cuivre des instruments de bois, des effets magiques de timbales qu'on
trouve  chaque pas dans Beethoven et Weber, des moyens dramatiques qui
rsultent de l'_loignement_ des masses harmoniques places  distance
les unes des autres, ni de cent autres dtails dans lesquels il serait
superflu d'entrer. Je dirai seulement qu'ici l'injustice et l'absurdit
du rglement se montrent dans toute leur laideur. N'est-il pas vident
que le piano anantissant tous les effets d'instrumentation, nivelle,
par cela seul, tous les compositeurs? Celui qui sera habile, profond,
ingnieux instrumentaliste, est rabaiss  la taille de l'ignorant qui
n'a pas les premires notions de cette branche de l'art. Ce dernier peut
avoir crit des trombones au lieu de clarinettes, des ophiclides au
lieu de bassons, avoir commis les plus normes bvues, pendant que
l'autre aura compos un magnifique orchestre, sans qu'il soit possible,
avec une pareille excution, d'apercevoir la diffrence qu'il y a entre
eux. Le piano, pour les instrumentalistes, est donc une vraie guillotine
destine  abattre toutes les nobles ttes, et dont la plbe seule n'a
rien  redouter.

Quoi qu'il en soit, les scnes ainsi _excutes_, on va au scrutin (je
parle au prsent, puisque rien n'est chang  cet gard). Le prix est
donn. Vous croyez que c'est fini? Erreur. Huit jours aprs, toutes les
sections de l'Acadmie des beaux-arts se runissent pour le grand
jugement dfinitif. Les peintres, statuaires, architectes, graveurs en
mdailles et graveurs en taille-douce forment cette fois un imposant
jury, dont _les musiciens cependant ne sont pas exclus_: les hommes de
lettres et potes seuls n'y figurent point. Pourquoi cela?... je
l'ignore. Il me semble, en tout cas, que le chantre d'_Atala_ et des
_Martyrs_, que l'auteur des _Voix intrieures_ et des _Chants du
Crpuscule_, celui des _Harmonies religieuses_ et des _Mditations_,
pourraient apprcier l'expression ou la noblesse d'une mlodie au moins
aussi bien que le plus grand sculpteur, ft-il un Phidias, ou le plus
habile architecte, ft-il un Michel-Ange.

Quand les _excuteurs_, chanteur et pianiste, ont fait entendre une
seconde fois, et de la mme manire chaque partition, l'urne fatale
circule, on lit les bulletins, et le jugement prliminaire que la
section de musique avait port huit jours auparavant, se trouve, en
dernire analyse, confirm, modifi, ou _cass_ par la majorit.

Ainsi, le prix de musique est donn par des gens qui ne sont pas
musiciens et qui n'ont pas mme t mis dans le cas d'entendre, telles
qu'elles ont t conues, les partitions entre lesquelles un absurde
rglement les oblige de faire un choix.

Au jour solennel de la distribution des prix, la cantate prfre par
les peintres, sculpteurs et graveurs, est ensuite excute
_compltement_. C'est un peu tard; il aurait mieux valu sans doute
convoquer l'orchestre avant de se prononcer; et les dpenses
occasionnes par cette excution tardive sont assez inutiles, puisqu'il
n'y a plus  revenir sur la dcision prise; mais l'Acadmie est
curieuse, elle veut _connatre_ l'ouvrage qu'elle a couronn........
C'est un dsir bien naturel!......




II

LE CONCIERGE DE L'INSTITUT.


Il y avait dans mon temps,  l'Institut, un vieux concierge nomm
Pingard,  qui tout ceci causait une indignation des plus plaisantes. La
tche de ce brave homme,  l'poque des concours, tait de nous enfermer
dans nos loges, de nous ouvrir soir et matin, et de surveiller nos
rapports avec les visiteurs, aux heures de loisir. Il remplissait, en
outre, les fonctions d'huissier auprs de Messieurs les acadmiciens, et
assistait, en consquence,  toutes les sances secrtes et publiques,
o il avait fait bon nombre de curieuses observations. Embarqu  seize
ans comme mousse  bord d'une frgate de la compagnie des Indes, il
avait parcouru presque toutes les les de la Sonde, et, oblig de
sjourner  Java, il chappa, par la force de sa constitution, et lui
neuvime, disait-il, aux fivres pestilentielles qui avaient enlev tout
l'quipage.

J'ai toujours beaucoup aim les vieux voyageurs, pourvu qu'ils eussent
quelque histoire lointaine  me raconter. En pareil cas, je les coute
avec une attention calme et une inexplicable patience. Je les suis dans
toutes leurs digressions, dans les dernires ramifications des pisodes
de leurs pisodes; et, quand le narrateur, voulant trop tard revenir au
sujet principal et ne sachant quel chemin prendre, se frappe le front
pour ressaisir le fil rompu de son histoire en disant: Mon Dieu, o en
tais-je donc?..., je suis heureux de le remettre sur la piste de son
ide, de lui jeter le nom qu'il cherchait, la date qu'il avait oublie,
et c'est avec une vritable satisfaction que je l'entends s'crier, tout
joyeux: Ah! oui, oui, j'y suis, m'y voil. Aussi tions-nous fort bons
amis, le pre Pingard et moi; il m'avait estim tout d'abord,  cause du
plaisir que je trouvais  lui parler de Batavia, de Clbes, d'Amboyne,
de la cte de Coromandel, de Borno, de Sumatra; parce que je l'avais
questionn plusieurs fois avec curiosit sur les femmes Javanaises, dont
l'amour est fatal aux Europens, et avec lesquelles le gaillard avait
fait de si terribles fredaines, que la consomption avait un instant paru
vouloir rparer  son gard la ngligence du cholra-morbus. Lui ayant
un jour,  propos de la Syrie, parl de Volney, de _ce bon monsieur le
comte de Volney, si simple, qui avait toujours des bas de laine bleue_,
son estime pour moi s'accrut d'une manire remarquable; mais son
enthousiasme n'eut plus de bornes, quand j'en vins  lui demander s'il
avait connu le clbre voyageur Levaillant.

--M. Levaillant!... M. Levaillant, s'cria-t-il vivement, pardieu si je
le connais. Tenez! Un jour que je me promenais au cap de
Bonne-Esprance, en sifflant, j'attendais une petite ngresse qui
m'avait donn rendez-vous sur la Grve, parce que, entre nous, il y
avait des raisons pour qu'elle ne vnt pas chez moi. Je vais vous dire.

--Bon, bon, nous parlions de Levaillant.

--Ah! oui. Eh bien! un jour que je sifflais en me promenant au cap de
Bonne-Esprance, un grand homme basan, qui avait une barbe de sapeur,
se retourne vers moi; il m'avait entendu siffler en franais, c'est
apparemment  a qu'il me reconnut:

--Dis donc, gamin, qu'il me dit, tu es Franais?

--Pardi, si je suis Franais, que je lui dis, je suis de Givet,
dpartement des Ardennes, pays de M. Mhul[1].

--Ah! tu es Franais?

--Oui.

--Ah!--Et il me tourna le dos.

C'tait M. Levaillant; vous voyez si je l'ai connu.

Le pre Pingard tait donc vritablement mon ami; aussi me traitait-il
comme tel, et me confiait-il des choses qu'il et trembl de dvoiler 
tout autre. Je me rappelle une conversation trs-anime que nous emes
ensemble en 1828, poque de mon second prix. On nous avait donn pour
sujet de concours un pisode du Tasse: Herminie se couvrant des armes de
Clorinde, et  la faveur de ce dguisement, sortant des murs de
Jrusalem pour aller porter  Tancrde bless les soins de son fidle et
malheureux amour. Au milieu du troisime air (car il y avait toujours
trois airs dans les scnes de l'Institut; d'abord le lever de l'aurore
oblig, puis le premier rcitatif suivi d'un premier air suivi d'un
deuxime rcitatif suivi d'un deuxime air suivi d'un troisime
rcitatif suivi d'un troisime air, le tout pour le mme personnage),
dans le milieu du troisime air donc, se trouvaient ces quatre vers:

    Dieu des chrtiens, toi que j'ignore,
    Toi que j'outrageais autrefois,
    Aujourd'hui, mon respect t'implore,
    Daigne couter ma faible voix.

J'eus l'insolence de penser que, malgr le titre d'_air agit_ que
portait le dernier morceau, ce quatrain devait tre le sujet d'une
prire, et il me parut impossible de faire implorer le Dieu des
chrtiens par la tremblante reine d'Antioche avec des cris de mlodrame
et un orchestre dsespr. J'en fis donc une prire; et,  coup sr,
s'il y et quelque chose de passable dans ma partition, ce ne fut que
cette andante. Comme j'arrivais  l'Institut le soir du jugement dernier
pour connatre mon sort, et savoir si les peintres, sculpteurs, graveurs
en mdaille et graveurs en taille-douce m'avaient dclar bon ou mauvais
musicien, je rencontre Pingard dans l'escalier:

--Eh bien! lui dis-je, qu'ont-ils dcid?

--Ah!... c'est vous, Berlioz... pardieu, je suis bien aise!... je vous
cherchais.

--Qu'ai-je obtenu, voyons, dites vite; une mention, un premier, un
second prix, ou rien?

--Oh! tenez, je suis encore tout remu. Quand je vous dis qu'il ne vous
a manqu que deux voix pour le premier.

--Parbleu, je n'en savais rien; vous m'en donnez la premire nouvelle.

--Mais quand je vous le dis. Vous avez le second prix; c'est bon, mais
il n'a manqu que deux voix pour que vous eussiez le premier. Oh! tenez,
a m'a vex, parce que, voyez-vous, je ne suis ni peintre, ni
architecte, ni graveur en mdaille, et par consquent je ne connais
rien du tout en musique; mais a n'empche pas que votre Dieu des
chrtiens m'a fait un certain gargouillement dans le coeur qui m'a
boulevers. Et sacredieu, tenez, si je vous avais rencontr sur le
moment, je vous aurais... je vous aurais pay une demi-tasse.

--Merci, merci, mon cher Pingard, vous tes bien bon. Vous vous y
connaissez; vous avez du got. D'ailleurs, n'avez-vous pas visit la
cte de Coromandel?

--Pardi, certainement; mais pourquoi?

--Les les de Java?

--Oui, mais...

--De Sumatra?

--Oui.

--De Borno?

--Oui.

--Vous avez t _li_ avec Levaillant?

--Pardi, comme deux doigts de la main.

--Vous avez parl souvent  Volney?

--A M. le comte de Volney, qui avait des bas bleus?

--Oui.

--Certainement.

--Eh bien! vous tes bon juge en musique.

--Comment a?

--Il n'y a pas besoin de savoir comment; seulement, si on vous dit par
hasard: Quel titre avez-vous pour juger les compositeurs? tes-vous
peintre, graveur en taille-douce, architecte, sculpteur? vous rpondrez:
Non, je suis... voyageur, marin, mousse de la compagnie des Indes. C'est
plus qu'il n'en faut. Ah a, voyons, comment s'est passe la sance?

--Oh! tenez, ne m'en parlez pas; c'est toujours la mme chose: J'aurais
trente enfants, que le diable m'emporte si j'en mettrais un seul dans
les arts. Parce que je vois tout a, moi. Vous ne savez pas quelle
sacre boutique... Par exemple, ils se donnent, ils se vendent mme des
voix entre eux. Tenez, une fois, au concours de peinture, j'entendis M.
Lethire qui demandait sa voix  un musicien[2] pour un de ses lves.
Nous sommes d'anciens camarades, qu'il lui dit, tu ne me refuseras pas
a. D'ailleurs, mon lve a du talent, son tableau est trs-bien.

--Non, non, non, je ne veux pas, je ne veux pas, que l'autre lui
rpond. Ton lve m'avait promis un album que dsirait ma femme, et il
n'a pas seulement dessin un arbre pour elle. Je ne lui donne pas ma
voix.

--Ah! tu as bien tort, que lui dit M. Lethire; je vote pour les tiens,
tu le sais, et tu ne veux pas voter pour les miens.

--Non, je ne veux pas.

--Alors je ferai moi-mme ton album, l, je ne peux pas mieux dire.

--Ah! c'est diffrent. Comment l'appelles-tu ton lve? Pour que je ne
confonde pas, donne-moi ses noms et prnoms. Pingard!

--Monsieur.

--Un papier et un crayon.

--Voil, Monsieur. Ils vont dans l'embrasure de la fentre, ils
crivent trois mots, et puis j'entends le musicien qui dit  l'autre, en
repassant: C'est bon! il a ma voix.

--Eh bien! n'est-ce pas abominable? et si j'avais un de mes fils au
concours, et qu'on lui fit des tours pareils n'y aurait-il pas de quoi
me jeter par la fentre?

--Bon, bon, calmez-vous, Pingard, et dites-moi comment tout s'est pass
aujourd'hui.

--Je vous l'ai dj dit, vous avez le second prix, et il ne vous a
manqu que deux voix pour le premier. Quand M. Dupont a eu chant votre
cantate, et qu'il l'a firement bien chante, par parenthse, ils ont
commenc  crire les bulletins. Il y avait un musicien, de mon ct,
qui parlait bas  un architecte, et qui lui disait: Voyez-vous, celui-l
ne fera jamais rien; ne lui donnez pas votre voix, c'est un jeune homme
perdu. Il n'admire que le dvergondage de Beethoven; on ne le fera
jamais rentrer dans la bonne route.

--Vous croyez, dit l'architecte? Cependant.....

--Oh! c'est trs-sr; d'ailleurs, demandez  notre illustre Cherubini.
Vous ne doutez pas de son exprience, j'espre; il vous dira, comme moi,
que ce jeune homme est fou, que Beethoven lui a troubl la cervelle.

--Pardon, me dit Pingard en s'interrompant, mais qu'est-ce que ce M.
Beethoven? il n'est pas de l'Institut, je crois?

--Non, il n'est pas de l'Institut; continuez.

--Ah! mon Dieu, a n'a pas t long; l'autre a donn sa voix au n 4,
au lieu de vous la donner, et voil. Tout d'un coup, il y a un des
musiciens qui se lve et qui dit: Messieurs, avant d'aller plus avant,
je dois vous prvenir que dans le second morceau de la partition que
nous venons d'entendre, il y a un travail d'orchestre trs-ingnieux,
que le piano ne peut pas rendre, et qui doit,  l'excution, produire le
plus grand effet. Il est bon d'en tre instruit.

--Que diable viens-tu nous chanter, lui rpond un autre musicien, ton
lve ne s'est pas conform au programme; au lieu d'_un_ air agit, il
en a crit _deux_, et dans le milieu il a ajout une prire qu'il ne
devait pas faire. Le rglement ne peut ainsi tre mpris. Il faut un
exemple.

--Oh! c'est trop fort! qu'en dit M. le Secrtaire-Perptuel?

--Je crois que c'est un peu svre, et qu'on peut pardonner la licence
que s'est permise votre lve; mais il est important que le jury soit
clair sur le genre de mrite que vous avez signal, et que l'excution
au piano ne nous a pas laiss apercevoir.

--Non, non, ce n'est pas vrai, dit M. Chrubini, ce prtendu mrite
d'instrumentation n'existe pas, ce n'est qu'un fouillis auquel on ne
comprend rien et qui serait dtestable  l'orchestre.

--Ma foi, Messieurs, entendez-vous, disent de tous cts les peintres,
sculpteurs, architectes et graveurs, nous ne pouvons juger que ce que
nous entendons, et pour le reste, si vous n'tes pas d'accord...

--Ah! oui.--Ah! non.--Mais mon Dieu!...--Eh! que
Diable!...--Cependant...

Enfin, ils criaient tous  la fois, et comme a les ennuyait, voil M.
Renaud et deux autres qui s'en vont, en disant qu'ils se rcusaient et
qu'ils ne voulaient pas voter. Puis on a compt les bulletins, et il
vous a manqu deux voix, comme je vous ai dit.

--Je vous remercie, mon bon Pingard; mais, dites-moi, cela se
passait-il de la mme manire  l'Acadmie du cap de Bonne-Esprance?

--Oh! par exemple! quelle farce! Une acadmie au Cap! un institut
hottentot! Vous savez bien qu'il n'y en a pas.

--Vraiment! et chez les Indiens de Coromandel?

--Point.

--Et chez les Malais?

--Pas davantage.

--Ah a! mais il n'y a donc point d'acadmie dans l'Orient?

--Certainement non.

--Les Orientaux sont bien  plaindre!

--Ah! oui, ils s'en moquent pas mal!

--Les barbares!

L-dessus, je quittai le vieux concierge, gardien, huissier de
l'Institut, en songeant  l'immense avantage qu'il y aurait d'envoyer
l'Acadmie civiliser l'le de Java. Je ruminais dj le plan d'un projet
que je voulais adresser aux acadmiciens eux-mmes,  l'effet de les
prier _de vouloir bien se donner la peine_ d'aller se promener un peu au
cap de Bonne-Esprance, comme Pingard. Mais nous sommes si gostes,
nous autres Occidentaux, notre amour de l'humanit est si faible, que
ces pauvres Hottentots, ces malheureux Malais, qui n'ont pas d'acadmie,
ne m'ont occup srieusement que deux ou trois heures; le lendemain je
n'y songeais plus. Deux ans aprs, j'obtins enfin le premier grand prix;
_mon tour tait venu_. Dans l'intervalle, le pauvre Pingard tait mort,
et ce fut grand dommage, car s'il et entendu mon _Incendie de
Sardanapale_, je suis sr qu'il m'aurait cette fois pay une tasse tout
entire.

Ce fut en 1830 que ce bonheur m'arriva. Je terminais prcisment ma
cantate le 28 juillet:

    ...Lorsqu'un lourd soleil chauffait les grandes dalles
          Des ponts et de nos quais dserts;
    Que les cloches hurlaient, que la grle des balles
          Sifflait et pleuvait par les airs;
    Que dans Paris entier, comme la mer qui monte,
          Le peuple soulev grondait;
    Et qu'au lugubre accent des vieux canons de fonte
          _La Marseillaise_ rpondait[3].

L'aspect du palais de l'Institut, habit par de nombreuses familles,
tait alors curieux; les biscayens traversaient nos portes barricades,
les boulets branlaient la faade, les femmes poussaient des cris, et
dans les moments de silence, entre les dcharges, les hirondelles
reprenaient en choeur leur chant joyeux cent fois interrompu. Et
j'crivais, j'crivais prcipitamment les dernires pages de mon
orchestre, au bruit sec et mat des balles perdues qui, dcrivant une
parabole au-dessus des toits, venaient s'applatir prs de mes fentres,
contre la muraille de ma chambre. Enfin, le 29, je fus libre, et je pus
sortir et polissonner dans Paris, le pistolet au poing, avec la _sainte
canaille_[4], jusqu'au lendemain.




III

DISTRIBUTION DES PRIX DE L'INSTITUT.


Deux mois aprs eurent lieu, comme  l'ordinaire, la distribution des
prix et l'excution  grand orchestre de la cantate couronne. Cette
crmonie se passe encore de la mme faon. Tous les ans, les mmes
musiciens excutent des partitions qui sont  peu prs aussi toujours
les mmes, et les prix donns avec le mme discernement sont distribus
avec la mme solennit. Tous les ans, le mme jour,  la mme heure,
debout sur la mme marche du mme escalier de l'Institut, le mme
acadmicien rpte la mme phrase au laurat qui vient d'tre couronn.
Le jour est le premier samedi d'octobre; l'heure, la quatrime de
l'aprs-midi; la marche d'escalier, la troisime; l'acadmicien, tout
le monde s'en doute; la phrase, la voici:

Allons, jeune homme, _macte animo_; vous allez faire un beau voyage...
la terre classique des beaux-arts... la patrie des Pergolse, des
Piccini.... un ciel inspirateur.... Vous nous reviendrez avec quelque
magnifique partition. Vous tes en beau chemin.

Pour cette glorieuse journe, les acadmiciens endossent leur bel habit
brod de vert; ils rayonnent, ils blouissent. Ils vont couronner en
pompe, un peintre, un sculpteur, un architecte, un graveur et un
musicien. Grande est la joie au gynce des muses.

Que viens-je d'crire l?... cela ressemble  un vers! C'est que j'tais
dj loin de l'Acadmie, et que je songeais (je ne sais trop  quel
propos, en vrit),  cette strophe de Victor Hugo:

    Aigle qu'ils devaient suivre, aigle de notre arme,
    Dont la plume sanglante en cent lieux est seme,
    Dont le tonnerre, un soir, s'teignit dans les flots;
    Toi qui les as couvs dans l'aire maternelle,
    Regarde et sois contente, et crie, et bats de l'ale,
            Mre, tes aiglons sont clos.

Revenons  nos laurats, dont quelques-un ressemblent bien un peu  des
hiboux,  ces _petits monstres rechigns_ dont parle La Fontaine, plutt
qu' des aigles, mais qui se partagent tous galement nanmoins les
affections de l'Acadmie.

C'est donc le premier samedi d'octobre que leur mre radieuse _bat de
l'aile_, et que la cantate couronne est enfin excute srieusement. On
rassemble alors un orchestre _tout entier_; il n'y manque rien. Les
instruments  cordes y sont; on y voit les deux fltes, les deux
hautbois, les deux clarinettes (je dois cependant  la vrit de dire
que cette prcieuse partie de l'orchestre est complte depuis peu
seulement. Quand l'_aurore_ du grand prix se leva pour moi, il n'y avait
qu'_une clarinette et demie_; le vieillard charg depuis un temps
immmorial de la partie de premire clarinette, n'ayant plus qu'une
dent, ne pouvait faire sortir de son instrument asthmatique que la
moiti des notes, tout au plus). On y trouve les quatre cors, les trois
trombones, et jusqu' des _cornets  pistons_, instruments modernes!
Voil qui est fort. Eh bien! rien n'est plus vrai. L'Acadmie, ce
jour-l, ne se connat plus, elle fait des folies, de vritables
extravagances: _elle est contente, et crie et bat de l'aile, ses hiboux_
(ses aiglons voulais-je dire) _sont clos_. Chacun est  son poste.
Habeneck, arm de l'archet conducteur, donne le signal.

Le soleil se lve; solo de violoncelle... lger crescendo.

Les petits oiseaux se rveillent; solo de flte, trilles de violons.

Les petits ruisseaux murmurent, solo d'altos.

Les petits agneaux blent, solo de hautbois.

Et le crescendo continuant, il se trouve que quand les petits oiseaux,
les petits ruisseaux et les petits agneaux ont t entendus
successivement, le soleil est au znith, et qu'il est midi tout au
moins. Le rcitatif commence:

    Dj le jour naissant, etc.

Suivent, le premier air, le deuxime rcitatif, le deuxime air, le
troisime rcitatif et le troisime air o le personnage expire
ordinairement, mais o le chanteur et les auditeurs respirent. M. le
Secrtaire-Perptuel prononce  haute et intelligible voix les noms et
prnoms de l'auteur, tenant d'une main la couronne de laurier
artificiel, qui doit ceindre les tempes du triomphateur, et de l'autre
une mdaille d'or vritable qui lui servira  payer son terme avant le
dpart pour Rome. Elle vaut 160 francs: j'en suis certain. Le laurat se
lve:

    Son front nouveau tondu, symbole de candeur
    Rougit, en approchant, d'une honnte pudeur.

Il embrasse M. le Secrtaire-Perptuel. On applaudit un peu. A quelques
pas de la tribune de M. le Secrtaire-Perptuel, se trouve le matre
illustre de l'lve couronn; l'lve embrasse son illustre matre:
c'est juste. On applaudit encore un peu. Sur une banquette du fond,
derrire les Acadmiciens, les parents du laurat versent
silencieusement des larmes de joie; celui-ci, enjambant les bancs de
l'amphithtre, crasant le pied de l'un, marchant sur l'habit de
l'autre, se prcipite dans les bras de son pre et de sa mre, qui,
cette fois, sanglotent tout haut: rien de plus naturel: mais on
n'applaudit plus, le public commence  rire. A droite du lieu de la
scne larmoyante, une jeune personne fait des signes au hros de la
fte: celui-ci ne se fait pas prier, et dchirant au passage la robe de
gaze d'une dame, dformant le chapeau d'un dandy, il finit par arriver
jusqu' sa cousine. Il embrasse sa cousine. Il embrasse quelquefois mme
le voisin de sa cousine. On rit beaucoup. Une autre femme place dans un
coin obscur et d'un difficile accs, donne quelques marques de sympathie
que l'heureux vainqueur se garde bien de ne pas apercevoir. Il vole
embrasser aussi sa matresse, sa future, sa fiance, celle qui doit
partager sa gloire; mais dans sa prcipitation et son indiffrence pour
les autres femmes, il en renverse une d'un coup de pied, s'accroche
lui-mme  une banquette, tombe lourdement, et sans aller plus loin,
renonant  donner la moindre accolade  la pauvre jeune fille, regagne
sa place suant et confus. Cette fois on applaudit  outrance, on rit aux
clats; c'est un bonheur, un dlire: c'est le beau moment de la sance
acadmique, et je sais bon nombre d'amis de la joie qui n'y vont que
pour celui-l. Je ne parle pas ainsi par rancune contre les rieurs, car
je n'eus pour ma part, quand mon tour arriva, ni pre, ni mre, ni
cousine, ni matre, ni matresse  embrasser. Mon matre tait malade,
mes parents absents et mcontents; pour ma matresse..... Je n'embrassai
donc que M. le Secrtaire-Perptuel et je doute qu'en l'approchant on
ait pu remarquer la rougeur de mon front, car, au lieu d'tre _nouveau
tondu_, il tait enfoui sous une fort de longs cheveux roux, qui, avec
d'autres traits caractristiques, ne devait pas peu contribuer  me
faire ranger dans la classe des hiboux.

J'tais d'ailleurs, ce jour-l, d'humeur trs-peu embrassante; je crois
mme n'avoir pas prouv de plus horrible colre dans toute ma vie.
Voici pourquoi: la cantate qu'on nous avait donne  mettre en musique
finissait au moment o Sardanapale vaincu appelle ses plus belles
esclaves, et monte avec elles sur le bcher. L'ide me vint d'crire une
sorte de symphonie descriptive de l'incendie, des cris de ces femmes mal
rsignes, des fiers accents de ce brave voluptueux, dfiant la mort au
milieu des progrs de la flamme et du fracas de l'croulement du palais.
Mais en songeant aux moyens que j'allais avoir  employer pour rendre
sensibles, par l'orchestre seul les principaux traits d'un tableau de
cette nature, je m'arrtai. La section de musique de l'Acadmie et
condamn, sans aucun doute, toute ma partition,  la seule inspection de
ce final instrumental; d'ailleurs, rien ne pouvant tre plus
inintelligible, rduit  l'excution du piano, il devenait au moins
inutile de l'crire. J'attendis donc. Quand ensuite le prix m'eut t
accord, sr alors de ne pouvoir plus le perdre, et d'tre en outre
excut  grand orchestre, j'crivis mon incendie. Ce morceau,  la
rptition gnrale, produisit un tel effet, que plusieurs de MM. les
Acadmiciens, pris au dpourvu, vinrent eux-mmes m'en faire compliment,
sans arrire pense et sans rancune pour le pige o je venais de
prendre leur religion musicale.

La salle des sances publiques de l'Institut tait pleine d'artistes et
d'amateurs, curieux d'entendre cette cantate dont l'auteur avait alors
dj une fire rputation d'extravagance. La plupart en sortant, se
rcriaient sur l'tonnement que leur avait caus l'_Incendie_, et par le
rcit qu'ils firent de l'tranget de cet effet symphonique, la
curiosit et l'attention des auditeurs du lendemain, qui n'avaient point
assist  la rptition, furent naturellement excites  un degr peu
ordinaire.

A l'ouverture de la sance, me mfiant un peu de l'habilet de Grasset,
l'ex-chef d'orchestre du thtre Italien, qui dirigeait alors, j'allai
me placer  ct de lui, mon manuscrit  la main. La pauvre Malibran,
attire aussi par la rumeur de la veille, et qui n'avait pas pu trouver
place dans la salle, tait assise sur un tabouret, auprs de moi, entre
deux contre-basses. Je la vis ce jour-l pour la dernire fois.

Mon _decrescendo_ commence:

(La cantate dbutant par ce vers: _Dj la nuit a voil la nature_,
j'avais d faire un _Coucher du soleil_, au lieu du _Lever de l'Aurore_
consacr. Il semble que je sois condamn  ne jamais agir comme tout le
monde,  prendre la vie et l'Acadmie  contre-poil!)

La cantate se droule sans accident; Sardanapale apprend sa dfaite, se
rsout  mourir, appelle ses femmes; l'incendie s'allume, on coute, les
initis de la rptition disent  leurs voisins:

Vous allez entendre cet croulement, c'est trange, c'est prodigieux!

Cinq cent mille maldictions sur les musiciens qui ne comptent pas leurs
pauses!!! une partie de cor donnait dans ma partition la rplique aux
timbales, les timbales la donnaient aux cymbales, celles-ci  la grosse
caisse, et le premier coup de la grosse caisse amenait l'explosion
finale! Mon damn cor ne fait pas sa note, les timbales ne l'entendant
pas n'ont garde de partir, par suite, les cymbales et la grosse caisse
se taisent aussi; rien ne part! rien!!... les violons et les basses
continuent seuls leur impuissant tremolo; point d'croulement! un
incendie qui s'teint sans avoir clat; un effet ridicule au lieu de
l'ruption tant annonce! _Ridiculus mus!..._ Il n'y a qu'un
compositeur, dj soumis  une pareille preuve, qui puisse concevoir la
fureur dont je fus alors boulevers. Un cri d'horreur s'chappa de ma
poitrine haletante, je lanai ma partition  travers l'orchestre, je
renversai deux pupitres; madame Malibran fit un bond en arrire, comme
si une mine venait soudain d'clater  ses pieds; tout fut en rumeur, et
l'orchestre, et les Acadmiciens scandaliss, et les auditeurs
mystifis, et les amis de l'auteur indigns. Ce fut une vraie
catastrophe musicale. Srieusement, je tremble encore en y songeant.

Il fallut pourtant bien en prendre mon parti, et quelques semaines
aprs, maudissant l'Acadmie de Paris, qui, cette fois, n'en pouvait
mais, m'acheminer vers l'Acadmie de Rome, o je devais avoir tout
loisir d'oublier la musique et les musiciens.

Cette institution, fonde en 1666, eut sans doute, dans le principe, un
but d'utilit pour l'art et les artistes. Il ne m'appartient pas de
juger jusqu' quel point les intentions du fondateur ont t remplies 
l'gard des peintres, sculpteurs, graveurs et architectes; quant aux
musiciens, je le rpte, le voyage d'Italie, favorable au dveloppement
de leur imagination par le trsor de posie que la nature, l'art et les
souvenirs, talent  l'envi sous leurs pas, est au moins inutile sous le
rapport des tudes spciales qu'ils y peuvent faire. Mais le fait
ressortira plus vident du tableau fidle de la vie que mnent  Rome
les artistes franais. Avant de s'y rendre, les cinq ou six nouveaux
laurats se runissent pour combiner ensemble les arrangements du grand
voyage qui se fait d'ordinaire en commun. Un _voiturin_ se charge,
moyennant une somme assez modique, de faire parvenir en Italie sa
cargaison de grands hommes, en les entassant dans une lourde cariole, ni
plus ni moins que des bourgeois du Marais. Comme il ne change jamais de
chevaux, il lui faut beaucoup de temps pour traverser la France, passer
les Alpes, et parvenir dans les tats-Romains; mais ce voyage  petites
journes doit tre fcond en incidents pour une demi-douzaine de jeunes
voyageurs dont l'esprit,  cette poque, est fort loin d'tre tourn 
la mlancolie. Si j'en parle sous la forme dubitative, c'est que je ne
l'ai pas fait ainsi moi-mme; diverses circonstances me retinrent 
Paris, aprs la _crmonie auguste de mon couronnement_, jusqu'au milieu
de janvier, et je fis la traverse tout seul et assez triste.




IV

LE DPART.


La saison tait trop mauvaise pour que le passage des Alpes pt offrir
quelque agrment; je me dterminai donc  les tourner, et me rendis 
Marseille. C'tait ma premire entrevue avec la mer. Je cherchai assez
longtemps un vaisseau un peu propre qui ft voile pour Livourne, mais je
ne trouvai toujours que d'ignobles petits navires, chargs de laines ou
de barriques d'huile ou de monceaux d'ossements  faire du noir, qui
exhalaient une odeur insupportable. Du reste, pas un endroit o un
honnte homme pt se nicher; on ne m'offrait ni le vivre ni le couvert;
je devais apporter des provisions et me faire un chenil pour la nuit
dans le coin du vaisseau qu'on voulait bien m'octroyer. Pour toute
compagnie, quatre matelots  face de bouledogue, dont la probit ne
m'tait rien moins que garantie. Je reculai. Pendant plusieurs jours il
me fallut tuer le temps  parcourir les rochers voisins de Notre-Dame de
la Garde, genre d'occupation pour lequel j'ai toujours eu un got
particulier.

Enfin j'entendis annoncer le prochain dpart d'un brick Sarde qui se
rendait  Livourne. Quelques jeunes gens de bonne mine, que je
rencontrai  la Cannebire, m'apprirent qu'ils taient passagers sur le
btiment, et que nous y serions assez bien en nous concertant ensemble
pour l'approvisionnement. Le capitaine ne voulait en aucune faon se
charger du soin de notre table. En consquence, il fallut y pourvoir.
Nous prmes des vivres pour une semaine, comptant en avoir de reste, la
traverse de Marseille  Livourne, par un temps favorable, ne prenant
gure plus de trois ou quatre jours. C'est une dlicieuse chose qu'un
premier voyage sur la Mditerrane, quand on est favoris d'un beau
temps, d'un navire passable, et qu'on n'a pas le mal de mer. Les deux
premiers jours, je ne pouvais assez admirer la bonne toile qui m'avait
fait si bien tomber et m'exemptait compltement du malaise dont les
autres voyageurs taient cruellement tourments. Nos dners sur le pont,
par un soleil superbe, en vue des ctes de Sardaigne, taient de fort
agrables runions. Tous ces messieurs taient Italiens, et avaient la
mmoire garnie d'anecdotes plus ou moins vraisemblables, mais
trs-intressantes. L'un avait servi la cause de la libert en Grce, o
il s'tait li avec Canaris; et nous ne nous lassions pas de lui
demander des dtails sur l'hroque incendiaire, dont la gloire semblait
prte  s'teindre, aprs avoir brill d'un clat subit et terrible
comme l'explosion de ses brlots. Un Vnitien, homme d'assez mauvais
ton, et parlant fort mal le franais, prtendait avoir command la
corvette de Byron pendant les excursions aventureuses du pote dans
l'Adriatique et l'Archipel grec. Il nous dcrivait minutieusement le
brillant uniforme dont Byron avait exig qu'il ft revtu, les orgies
qu'ils faisaient ensemble; il n'oubliait pas non plus les loges que le
noble voyageur avait accords  son courage. Au milieu d'une tempte,
Byron ayant engag le capitaine  venir dans sa chambre, faire avec lui
une partie d'cart, celui-ci accepta l'invitation au lieu de rester sur
le pont  surveiller la manoeuvre; la partie commence, les mouvements du
vaisseau devinrent si violents que la table et les joueurs furent
rudement renverss.

--Ramassez les cartes, et continuons, s'cria Byron.

--Volontiers, milord!

--Commandant, vous tes un brave! Il se peut qu'il n'y ait pas un mot
de vrai dans tout cela, mais il faut convenir que l'uniforme galonn et
la partie d'cart sont bien dans le caractre de l'auteur de _Lara_; en
outre le narrateur n'avait pas assez d'esprit pour donner  des contes
ce parfum de couleur locale, et le plaisir que j'prouvais  me trouver
ainsi cte  cte avec un compagnon du plerinage de Childe-Harold,
achevait de me persuader. Mais notre traverse ne paraissait pas
approcher sensiblement de son terme; un calme plat nous avait arrts en
vue de Nice; il nous y retint trois jours entiers. La brise lgre qui
s'levait chaque soir nous faisait avancer de quelques lieues, mais elle
tombait au bout de deux heures, et la direction contraire d'un courant
qui rgne le long de ces ctes, nous ramenait tout doucement pendant la
nuit au point d'o nous tions partis. Tous les matins, en montant sur
le pont, ma premire question aux matelots tait pour connatre le nom
de la ville qu'on distinguait sur le rivage, et tous les matins je
recevais pour rponse: E Nizza, signore. Ancora Nizza. E sempre Nizza.
Je commenais  croire la gracieuse ville de Nice doue d'une puissance
magntique, qui, si elle n'arrachait pice  pice tous les ferrements
de notre brick, ainsi qu'il arrive, au dire des matelots, quand on
approche trop des ples, exerait au moins sur le btiment une
irrsistible attraction. Un vent furieux du nord, qui nous tomba des
Alpes comme une avalanche, vint me tirer d'erreur. Le capitaine n'eut
garde de manquer une si belle occasion pour rparer le temps perdu, et
se _couvrit de toile_. Le vaisseau pris en flanc inclinait horriblement.
Toutefois je fus bien vite accoutum  cet aspect qui m'avait alarm
dans les premiers moments; mais vers minuit, comme nous entrions dans le
golfe de la Spezzia, la frnsie de cette _tramontana_ devint telle, que
les matelots eux-mmes commencrent  trembler en voyant l'obstination
du capitaine  laisser toutes les voiles dehors. C'tait une tempte
vritable, dont je ferai la description en beau style acadmique... une
autre fois. Cramponn  une barre de fer du tillac, j'admirais avec un
sourd battement de coeur cet trange spectacle, pendant que le commandant
vnitien, dont j'ai parl plus haut, examinait d'un oeil svre le
capitaine occup  tenir la barre, et laissait chapper de temps en
temps de sinistres exclamations: C'est de la folie! disait-il... Quel
enttement!... Cet imbcile va nous faire sombrer!... Un temps pareil,
et quinze voiles tendues! L'autre ne disait mot, et se contentait de
rester au gouvernail, quand un effroyable coup de vent vint le
renverser, et coucher presque entirement le navire sur le flanc. Ce fut
un instant terrible... Pendant que notre malencontreux capitaine
roulait au milieu des tonneaux que la secousse avait jets sur le pont
dans toutes les directions, le Vnitien, s'lanant  la barre, prit le
commandement de la manoeuvre avec une autorit illgale, il est vrai,
mais bien justifie par l'vnement, et que l'instinct des matelots,
joint  l'imminence du danger, les empcha de mconnatre. Plusieurs
d'entre eux, se croyant perdus, appelaient dj la madone  leur aide.
Il ne s'agit pas de la madone, sacredieu! s'crie le commandant, au
perroquet! au perroquet! tous au perroquet! En un instant,  la voix de
ce chef improvis, les mts furent couverts de monde, les principales
voiles cargues; le vaisseau, se relevant  demi, permit alors
d'excuter les manoeuvres de dtail, et nous fmes sauvs.

Le lendemain nous arrivmes  Livourne  l'aide d'une seule voile, tant
tait grande la violence du vent. Quelques heures aprs notre
installation  l'htel de l'Aquila Nera, nos matelots vinrent en corps
nous faire une visite, intresse en apparence, mais qui n'avait pour
but cependant que de se rjouir avec nous du danger auquel nous venions
d'chapper. Ces pauvres diables, qui gagnent  peine le morceau de morue
sche et le biscuit dont se compose leur nourriture habituelle, ne
voulurent jamais accepter notre argent, et ce fut  grand peine que
nous parvnmes  les faire rester pour prendre leur part d'un djeuner
improvis. Une pareille dlicatesse est chose rare, surtout en Italie;
elle mrite d'tre consigne.

Mes compagnons de voyage m'avaient confi, pendant la traverse, qu'ils
accouraient pour prendre part au mouvement qui venait d'clater contre
le duc de Modne. Ils taient anims du plus vif enthousiasme; ils
croyaient toucher dj au jour de l'affranchissement de leur patrie.
Modne prise, la Toscane entire se soulverait; sans perdre de temps,
on marcherait sur Rome; la France d'ailleurs ne manquerait pas de les
aider dans leur noble entreprise, etc., etc. Hlas! avant d'arriver 
Florence, deux d'entre eux furent arrts par la police du Grand-Duc et
jets dans un cachot, o ils croupissent peut-tre encore; pour les
autres, j'ai appris plus tard qu'ils s'taient distingus dans les rangs
des patriotes de Modne et de Bologne, mais qu'attachs au brave et
malheureux Menotti, ils avaient suivi toutes ses vicissitudes et partag
son sort. Telle fut la fin tragique de ces beaux rves de libert.

Rest seul  Florence, aprs des adieux que je ne croyais pas devoir
tre ternels, je m'occupai de mon dpart pour Rome. Le moment tait
fort inopportun, et ma qualit de Franais, arrivant de Paris, me
rendait encore plus difficile l'entre des tats pontificaux. On refusa
de viser mon passeport pour cette destination; les pensionnaires de
l'Acadmie taient vhmentement souponns d'avoir foment le mouvement
insurrectionnel de la place Colonne, et l'on conoit que le pape ne vit
pas avec empressement s'accrotre cette petite colonie de
rvolutionnaires. J'crivis  notre directeur, M. Horace Vernet, qui,
aprs d'nergiques rclamations, obtint enfin du cardinal Bernetti
l'autorisation dont j'avais besoin.

Par une singularit remarquable, j'tais parti seul de Paris; je m'tais
trouv seul Franais dans la traverse de Marseille  Livourne; je fus
l'unique voyageur que le voiturin de Florence trouva dispos 
s'acheminer vers Rome, et c'est dans cet isolement complet que j'y
arrivai. Deux volumes de Mmoires sur l'impratrice Josphine, que le
hasard m'avait fait rencontrer chez un bouquiniste de Sienne, m'aidrent
 tuer le temps pendant que ma vieille berline cheminait paisiblement.
Mon Phaton ne savait pas un mot de franais; pour moi, je ne possdais
de la langue italienne que des phrases comme celle-ci: Fa molto caldo.
Piove. Quando lo pranzo? Il tait difficile que notre conversation ft
d'un grand intrt. L'aspect du pays tait assez peu pittoresque, et le
manque absolu de confortable dans les bourgs ou villages o nous nous
arrtions, achevait de me faire pester contre l'Italie, et la ncessit
absurde qui m'y amenait. Mais un jour, sur les dix heures du matin,
comme nous venions d'atteindre un petit groupe de maisons, appel la
Storta, le vetturino me dit tout--coup d'un air nonchalant, en se
versant un verre de vin: Ecco Roma, signore! Et, sans se retourner, il
me montrait du doigt la croix de Saint-Pierre. Ce peu de mots opra en
moi une rvolution complte; je ne saurais exprimer le trouble, le
saisissement que me causa l'aspect lointain de la ville immortelle, au
milieu de cette immense plaine nue et dsole... Tout  mes yeux devint
grand, potique, sublime; l'imposante majest de la _piazza del Popolo_,
par laquelle on entre dans Rome en venant de France, vint encore quelque
temps aprs augmenter ma religieuse motion; et j'tais tout rveur
quand les chevaux, dont j'avais cess de maudire la lenteur,
s'arrtrent devant un palais de noble et svre apparence; c'tait
l'Acadmie.

La _villa Medici_, qu'habitent les pensionnaires et le directeur de
l'Acadmie de France, fut btie en 1557 par Annibal Lippi; Michel-Ange
ensuite y ajouta une aile et quelques embellissements: elle est situe
sur cette portion du _monte Pincio_ qui domine la ville, et de laquelle
on jouit d'une des plus belles vues qu'il y ait au monde. A droite,
s'tend la promenade du Pincio; c'est l'avenue des Champs-lyses de
Rome. Chaque soir, au moment o la chaleur commence  baisser, elle est
inonde de promeneurs  pied,  cheval, et surtout en calche
dcouverte, qui, aprs avoir anim pendant quelque temps la solitude de
ce magnifique plateau, en descendent prcipitamment au coup de sept
heures, et se dispersent comme un essaim de moucherons emport par le
vent. Telle est la crainte presque superstitieuse qu'inspire aux Romains
le _mauvais air_, que si un petit nombre de promeneurs attards,
narguant l'influence pernicieuse de l'_aria cattiva_, s'arrte encore
aprs la disparition de la foule, pour admirer la pompe du majestueux
paysage dploy par le soleil couchant, derrire le _monte Mario_, qui
borne l'horizon de ce ct, vous pouvez en tre srs, ces imprudents
rveurs sont trangers.

A gauche de la Villa, l'avenue du Pincio aboutit sur la petite place de
la Trinita del Monte, orne d'un oblisque, d'o un large escalier de
marbre descend dans Rome, et sert de communication directe entre le haut
de la colline et la place d'Espagne.

Du ct oppos, le palais s'ouvre sur de beaux jardins, dessins dans le
got de Lentre, comme doivent l'tre les jardins de toute honnte
Acadmie. Un bois de lauriers et de chnes verts, lev sur une
terrasse, en fait partie, born d'un ct par les remparts de Rome et
de l'autre par le couvent des Ursulines-Franaises, attenant aux
terrains de la villa Medici.

En face on aperoit, au milieu des champs incultes de la villa Borghse,
la triste et dsole maison de campagne qu'habita Raphal; et, comme
pour assombrir encore ce mlancolique tableau, une ceinture de
_pins-parasols_ en tout temps couverte d'une noire arme de corbeaux,
l'encadre  l'horizon.

Telle est  peu prs la topographie de l'habitation vraiment royale,
dont la munificence du gouvernement franais a dot ses artistes pendant
le temps de leur sjour  Rome. Les appartements du directeur y sont
d'une somptuosit remarquable; bien des ambassadeurs seraient heureux
d'en possder de pareils. Les chambres des pensionnaires,  l'exception
de deux ou trois, sont au contraire petites, incommodes, et surtout
excessivement mal meubles. Je parie qu'un marchal-des-logis de la
caserne Popincourt,  Paris, est mieux partag, sous ce rapport, que je
ne l'tais au palais de l'Accademia di Francia. Dans le jardin sont la
plupart des ateliers des peintres et sculpteurs; les autres sont
dissmins dans l'intrieur de la maison et sur un petit balcon lev
donnant sur le jardin des Ursulines, d'o l'on aperoit la chane de la
Sabine, le monte Cavo et le camp d'Annibal. De plus, une bibliothque
totalement dpourvue d'ouvrages nouveaux, mais assez bien fournie en
livres classiques, est ouverte jusqu' trois heures aux investigations
des lves laborieux, et prsente au dsoeuvrement de ceux qui ne le sont
pas une ressource contre l'ennui. Car il faut dire que la libert dont
ils jouissent est  peu prs illimite. Les pensionnaires sont bien
tenus d'envoyer tous les ans  l'Acadmie de Paris, un tableau, un
dessin, une statue, une mdaille ou une partition; mais ce travail une
fois fait, ils peuvent employer leur temps comme bon leur semble, o
mme ne pas l'employer du tout, sans que personne ait rien  y voir. La
tche du directeur se borne  administrer l'tablissement, et 
surveiller l'excution du rglement qui le rgit. Quant  la direction
des tudes, il n'exerce sur elle aucune influence. Cela se conoit; les
vingt-deux lves pensionns, s'occupant de cinq arts, frres si l'on
veut, mais diffrents, il n'est pas possible  un seul homme de les
possder tous, et il serait mal venu de donner son avis sur ceux qui lui
sont trangers.

A prsent que le lecteur a un aperu du lieu de la scne, je crois que
le meilleur moyen de lui faire connatre les acteurs est de reprendre
mon auto-biographie au point o je l'avais interrompue.




V

L'ARRIVE.


L'Ave Maria venait de sonner, quand je descendis de voiture  la porte
de l'Acadmie; cette heure tant celle du dner, je m'empressai de me
faire conduire au rfectoire, o l'on venait de m'apprendre que tous mes
nouveaux camarades taient runis. Mon arrive  Rome ayant t retarde
par diverses circonstances, comme je l'ai dit plus haut, on n'attendait
plus que moi; et,  peine eus-je mis le pied dans la vaste salle o
sigeaient bruyamment autour d'une table bien garnie une vingtaine de
convives, qu'un hourra  faire tomber les vitres, s'il y en avait eu,
s'leva  mon aspect.

--Oh! Berlioz! Berlioz! Oh! cette tte! Oh! ces cheveux! Oh! ce nez!
Dis-donc, Jalay, il t'enfonce joliment pour le nez!

--Et toi, il te _recale_ firement pour les cheveux!

--Mille dieux! quel toupet!

--Eh! Berlioz! tu ne me reconnais pas? Te rappelles-tu la sance de
l'Institut? Tes sacres timbales qui ne sont pas parties pour l'incendie
de Sardanapale? tait-il furieux! Mais, ma foi, il y avait de quoi!
Voyons donc, tu ne me reconnais pas?

--Je vous reconnais bien; mais votre nom...

--Ah! tiens, il me dit _vous_, tu te _manires_, mon vieux: on se tutoie
tout de suite ici.

--Eh bien! comment t'appelles-tu?

--Il s'appelle Signol.

--Mieux que a, Rossignol.

--Mauvais! mauvais le calembourg!

--Absurde!

--Laissez-le donc s'asseoir!

--Qui? le calembourg?

--Non, Berlioz.

--Oh! Fleury, apportez-nous du punch, et du fameux; cela vaudra mieux
que les btises de cet autre qui veut faire le malin.

--Enfin, voil notre section de musique au complet!

--Eh! Monfort[5], voil ton collgue.

--Eh! Berlioz, voil _ton-fort_.

--C'est _mon-fort_.

--C'est _son-fort_.

--C'est _notre-fort_.

--Embrassez-vous.

--Embrassons-nous.

--Ils ne s'embrasseront pas!

--Ils s'embrasseront!

--Ils ne s'embrasseront pas!

--Si!

--Non!

--Ah a! mais, pendant qu'ils crient, tu manges tout le macaroni, toi;
aurais-tu la bont de m'en laisser un peu?

--Eh bien! embrassons-le tous, et que a finisse!

--Non, que a commence! voil le punch! Ne bois pas ton vin.

--Non, plus de vin!

--A bas le vin!

--Cassons les bouteilles! Gare, Fleury!

--Pinck! panck!

--Messieurs, ne cassez pas les verres, au moins; il en faut pour le
punch; je ne pense pas que vous veuillez le boire dans de petits verres.

--Ah! les petits verres! Fi donc!

--Pas mal, Fleury! ce n'est pas maladroit; sans a, tout y passait.

Fleury est le nom du factotum de la maison; ce brave homme, si digne, 
tous gards, de la confiance que lui accordent les directeurs de
l'Acadmie, est en possession, depuis longues annes, de servir  table
les pensionnaires; il a vu tant de scnes semblables  celle que je
viens de dcrire, qu'il n'y fait plus attention, et garde en pareil cas
un srieux de glace, dont le contraste est vraiment plaisant. Quand je
fus un peu revenu de l'tourdissement que devait me causer un tel
accueil, je m'aperus que le salon o je me trouvais offrait l'aspect le
plus bizarre. Sur l'un des murs, sont encadrs les portraits des anciens
pensionnaires, au nombre de cinquante environ; sur l'autre, qu'on ne
peut regarder sans rire, d'effroyables fresques de grandeur naturelle,
talent une suite de caricatures, dont la monstruosit grotesque ne peut
se dcrire, et dont les originaux ont tous habit l'Acadmie.
Malheureusement l'espace manque aujourd'hui pour continuer cette
curieuse galerie, et les nouveaux venus, dont l'extrieur prte  la
charge, ne peuvent plus tre admis aux honneurs du grand _salon_.

Le soir mme, aprs avoir salu M. Vernet, je suivis mes camarades au
lieu habituel de leurs runions, le fameux caf Greco. C'est bien la
plus dtestable taverne qu'on puisse trouver, sale, obscure et humide;
rien ne peut justifier la prfrence que lui accordent les artistes de
toutes les nations fixs  Rome. Mais son voisinage de la place
d'Espagne et du restaurant Lepri qui est en face, lui amne un nombre
considrable de chalands. On y tue le temps  fumer d'excrables
cigares, en buvant du caf qui n'est gure meilleur, qu'on vous sert,
non point sur des tables de marbre comme partout ailleurs, mais sur de
petits guridons de bois, larges comme la calotte d'un chapeau, et noirs
et gluants comme les murs de cet aimable lieu. Le _caf Greco_
cependant, est tellement frquent par les artistes trangers que la
plupart s'y font adresser leurs lettres, et que les nouveaux dbarqus
n'ont rien de mieux  faire que de s'y rendre pour trouver des
compatriotes.




VI

PISODE BOUFFON.

     On a vu des fusils partir, qui n'taient pas chargs, dit-on. On a
     vu plus souvent encore, je crois, des fusils chargs qui ne
     partaient pas.

                               (PASCAL.)


Je passai quelque temps  me faonner tant bien que mal  cette
existence si nouvelle pour moi. Mais une vive inquitude qui, ds le
lendemain de mon arrive, s'tait empare de mon esprit, ne me laissait
d'attention ni pour les objets environnants, ni pour le cercle social o
je venais d'tre si brusquement introduit. Je n'avais pas trouv  Rome
des lettres de Paris qui auraient d m'y prcder de plusieurs jours. Je
les attendis pendant trois semaines avec une anxit croissante; aprs
ce temps, incapable de rsister davantage au dsir de connatre la
cause de ce silence mystrieux, et malgr les remontrances amicales de
M. Horace Vernet, qui essaya d'empcher un coup de tte, en m'assurant
qu'il serait oblig de me rayer de la liste des pensionnaires de
l'Acadmie si je quittais l'Italie, je m'obstinai  rentrer en France.

En repassant  Florence, une esquinancie assez violente vint me clouer
au lit pendant huit jours. Ce fut alors que je fis la connaissance de
l'architecte danois Schlick, aimable garon et artiste d'un talent
class trs-haut par les connaisseurs. Pendant cette semaine de
souffrances, je m'occupai  rinstrumenter la scne du bal de ma
Symphonie fantastique, et j'ajoutai  ce morceau la _coda_ qui existe
maintenant. Je n'avais pas fini ce travail quand, le jour de ma premire
sortie, j'allai  la poste demander mes lettres. Le paquet qu'on me
prsenta contenait une ptre d'une impudence si extraordinaire et si
blessante pour un homme de l'ge et du caractre que j'avais alors,
qu'il se passa soudain en moi quelque chose d'affreux. Deux larmes de
rage jaillirent de mes yeux, et mon parti fut pris instantanment. Il
s'agissait de voler  Paris, o j'avais  tuer sans rmission deux
femmes coupables et un innocent. Quant  me tuer, moi, aprs ce beau
coup, c'tait de rigueur, on le pense bien. Le plan de l'expdition fut
conu en quelques minutes. On devait  Paris redouter mon retour, on me
connaissait... Je rsolus de ne m'y prsenter qu'avec de grandes
prcautions et sous un dguisement. Je courus chez Schlick, qui
n'ignorait pas le sujet du drame dont j'tais le principal acteur. En me
voyant si ple:

--Ah! mon Dieu! qu'y a-t-il?

--Voyez, lui dis-je en lui tendant la lettre, lisez!

--Oh! c'est monstrueux, rpondit-il aprs avoir lu. Qu'allez-vous faire?

L'ide me vint aussitt de le tromper, pour pouvoir agir plus librement.

--Ce que je vais faire? Je persiste  rentrer en France; mais je vais
chez mon pre au lieu de retourner  Paris.

--Oui, mon ami, vous avez raison; allez dans votre famille; c'est l
seulement que vous pourrez, avec le temps, oublier vos chagrins et
calmer l'effrayante agitation o je vous vois. Allons, du courage!

--J'en ai; mais il faut que je parte tout de suite, je ne rpondrais pas
de moi demain.

--Rien n'est plus ais que de vous faire partir ce soir; je connais
beaucoup de monde ici,  la police et  la poste; dans deux heures
j'aurai votre passeport, et dans cinq votre place dans la voiture du
courrier. Je vais m'occuper de tout cela; rentrez  l'htel faire vos
prparatifs, je vous y rejoindrai.

Au lieu de rentrer, je m'acheminai vers le quai de l'Arno, o demeurait
une marchande de modes franaise. J'entre dans son magasin, et tirant ma
montre:

--Madame, lui dis-je, il est midi; je pars ce soir avec le courrier,
pouvez-vous, avant cinq heures, prparer pour moi une toilette complte
de femme de chambre, robe, chapeau, voile vert, etc.? Je vous donnerai
ce que vous voudrez, je ne regarde pas  l'argent.

La marchande se consulte un instant, et m'assure que tout sera prt
avant l'heure indique. Je donne des arrhes et rentre, sur l'autre rive
de l'Arno,  l'htel des Quatre-Nations o je logeais. J'appelle le
premier sommelier.

--Antoine, je pars  six heures pour la France; il m'est impossible
d'emporter ma malle, je vous la confie. Envoyez-la par la premire
occasion sre  mon pre, dont voici l'adresse.

Et prenant la partition de la scne du Bal[6], dont la _coda_ n'tait
pas entirement instrumente, j'cris en tte: _Je n'ai pas le temps de
finir; s'il prend fantaisie  la Socit des Concerts de Paris
d'excuter ce morceau en_ L'ABSENCE _de l'auteur, je prie Habeneck de
doubler  l'octave basse, avec les clarinettes et les cors, le trait
des fltes plac sur la dernire rentre du thme, et d'crire  plein
orchestre les accords qui suivent. Cela suffira pour la conclusion._

Puis je mets la partition de ma Symphonie fantastique, adresse sous
enveloppe  Habeneck, dans une valise, avec quelques hardes; j'avais une
paire de pistolets  deux coups, je les charge convenablement; j'examine
et je place dans mes poches deux petites bouteilles de rafrachissements,
tels que laudanum, stricnine; et, la conscience en repos au sujet de mon
arsenal, je m'en vais attendre l'heure du dpart, en parcourant sans but
les rues de Florence avec cet air malade, inquiet et inquitant des
chiens enrags.

A cinq heures, je retourne chez ma modiste; on m'essaie ma parure qui va
fort bien. En payant le prix convenu, je donne vingt francs de trop; une
jeune ouvrire, assise devant le comptoir s'en aperoit et veut me le
faire observer; mais la matresse du magasin, jetant d'un geste rapide
mes pices d'or dans son tiroir, la repousse et l'interrompt par un:

Allons, petite bte, laissez monsieur tranquille! croyez-vous qu'il ait
le temps d'couter vos sottises! Et rpondant  mon sourire ironique
par un salut curieux mais plein de grce: Mille remercments, monsieur,
j'augure bien du succs, vous serez _charmante_, sans aucun doute, dans
votre petite comdie.

Six heures sonnent enfin; mes adieux faits  ce vertueux Schlick, qui
voyait en moi une brebis gare et blesse rentrant au bercail, ma
parure fminine soigneusement serre dans une des poches de la voiture,
je salue du regard le Perse de Benvenuto et sa fameuse inscription:
_Si quis te lserit_, ego _tuus ultor ero_[7] et nous partons.

Les lieues se succdent, et toujours entre le courrier et moi rgne un
profond silence. J'avais la gorge et les dents serres; je ne mangeais
pas, je ne buvais pas, je ne parlais pas. Quelques mots furent changs
seulement vers minuit, au sujet des pistolets, dont le prudent
conducteur ta les capsules et qu'il cacha ensuite sous les coussins de
la voiture. Il craignait que nous ne vinssions  tre attaqus, et en
pareil cas, disait-il, on ne doit jamais montrer la moindre intention de
se dfendre quand on ne veut pas tre assassin.

--A votre aise, lui rpondis-je, je serais bien fch de nous
compromettre, et je n'en veux pas aux brigands!

Arriv  Gnes, sans avoir aval autre chose que le jus d'une orange, au
grand tonnement de mon compagnon de voyage qui ne savait trop si
j'tais de ce monde ou de l'autre, je m'aperois d'un nouveau malheur:
Mon costume de femme tait perdu. Nous avions chang de voiture  un
village nomm Pietra-Santa et en quittant celle qui nous amenait de
Florence, j'y avais oubli tous mes atours. Feux et tonnerres!
m'criai-je, ne semble-t-il pas qu'un bon ange maudit veuille m'empcher
d'excuter mon projet! c'est ce que nous verrons!

Aussitt je fais venir un domestique de place parlant le franais et le
gnois. Il me conduit chez une modiste. Il tait prs de midi, le
courrier repartait  six heures. Je demande un nouveau costume: on
refuse de l'entreprendre, ne pouvant l'achever en si peu de temps. Nous
allons chez une autre, chez deux autres, chez trois autres modistes,
mme refus. Une enfin annonce qu'elle va rassembler plusieurs ouvrires
et qu'elle essaiera de me parer avant l'heure du dpart.

Elle tient parole; je suis rpar. Mais pendant que je courais ainsi les
grisettes, ne voil-t-il pas la police sarde qui s'avise, sur
l'inspection de mon passeport, de me prendre pour un missaire de la
rvolution de juillet, pour un co-carbonaro, pour un conspirateur, pour
un librateur, de refuser de viser le dit passeport pour Turin, et de
m'enjoindre de passer par Nice!

Eh! mon Dieu, visez pour Nice, qu'est-ce que cela me fait? je passerai
par l'enfer si vous voulez, pourvu que je passe!

Lequel des deux tait le plus splendidement niais, de la police, qui ne
voyait, dans tous les Franais, que des missionnaires de la Rvolution,
ou de moi, qui me croyais oblig de ne pas mettre le pied dans Paris
sans tre dguis en femme, comme si tout le monde, en me reconnaissant,
et d lire sur mon front le projet qui m'y ramenait; ou comme si, en me
cachant vingt-quatre heures dans un htel, je n'eusse pas d trouver
cinquante marchandes de mode pour une, capables de me fagoter 
merveille.

Les gens passionns sont charmants, ils s'imaginent tous, que le monde
entier est proccup de leur passion quelle qu'elle soit, et ils mettent
une bonne foi vraiment difiante  se conformer  cette opinion.

Je pris donc la route de Nice, sans dcolrer. Je repassais mme avec
beaucoup de soin dans ma tte, la _petite comdie_ que j'allais jouer en
arrivant  Paris. Je me prsentais chez mes _amis_ sur les neuf heures
du soir, au moment o la famille tait runie et prte  prendre le th;
je me faisais annoncer comme la femme de chambre de madame la comtesse
M..., charge d'un message important et press; on m'introduisait au
salon, je remettais une lettre, et pendant qu'on s'occupait  la lire,
tirant de mon sein mes deux pistolets doubles, je cassais la tte au
numro un, au numro deux, je saisissais par les cheveux le numro
trois, je me faisais reconnatre, malgr ses cris je lui adressais mon
troisime compliment; aprs quoi, avant que ce concert de voix et
d'instruments n'et attir des curieux, je me lchais sur la tempe
droite le quatrime argument irrsistible, et si le pistolet venait 
rater (cela s'est vu), je me htais d'avoir recours  mes petits
flacons. Oh! la jolie scne! c'est vraiment dommage qu'elle ait t
supprime!

Cependant, malgr ma rage condense, je me disais parfois en cheminant:
Oui, cela sera dlicieux, j'aurai l un moment bien agrable! mais la
ncessit de me tuer ensuite, est assez... fcheuse. Dire adieu ainsi au
monde,  l'art; ne laisser d'autre rputation que celle d'un brutal qui
ne savait pas vivre; n'avoir pas mme termin les corrections de ma
premire symphonie; avoir en tte d'autres partitions.... plus
grandes..... ah!..... c'est..... Et revenant  mon ide sanglante:
Non, non, non, non, il faut qu'ils meurent tous, il faut que je les
extermine, il faut que je leur brise le crne, il le faut, et cela sera!
cela sera!.... Et les chevaux trottaient, m'emportant vers la France.
La nuit vint; nous suivions la route de la Corniche, taille dans le
rocher  deux o trois cents toises au-dessus de la mer, qui baigne en
cet endroit le pied des Alpes. L'amour de la vie et l'amour de l'art,
depuis une heure, me rptaient secrtement mille douces promesses, et
je les laissais dire; je trouvais mme un certain charme  les couter,
quand, tout d'un coup, le postillon ayant arrt ses chevaux pour mettre
le sabot  la voiture, cet instant de silence me permit d'entendre les
sourds rlements de la mer, qui brisait furieuse au fond du prcipice.
Ce bruit veilla un cho terrible et fit clater dans ma poitrine une
nouvelle tempte, plus effrayante que toutes celles qui l'avaient
prcde. Je rlai comme la mer, et m'appuyant de mes deux mains sur la
banquette o j'tais assis, je fis un mouvement convulsif comme pour
m'lancer en avant, en poussant un _Ha!_ si rauque, si sauvage, que le
malheureux conducteur, bondissant de ct, crut dcidment avoir pour
compagnon de voyage quelque diable contraint de porter un morceau de la
vraie croix.

Cependant, l'intermittence existait, il fallait le reconnatre; il y
avait lutte entre la vie et la mort. Ds que je m'en fus aperu, je fis
ce raisonnement qui ne me semble point trop saugrenu, vu le temps et le
lieu: Si je profitais du bon moment (le bon moment tait celui o la
vie venait coqueter avec moi. J'allais me rendre, on le voit), si je
profitais, dis-je, du bon moment, pour me cramponner de quelque faon
et m'appuyer sur quelque chose, afin de mieux rsister au retour du
mauvais; peut-tre viendrais-je  bout de prendre une rsolution....
vitale. Voyons donc. Nous traversions  cette heure, un village sarde,
sur une plage, au niveau de la mer qui ne rugissait pas trop. On
s'arrte pour changer de chevaux, je demande au conducteur le temps
d'crire une lettre; j'entre dans un petit caf, je prends un chiffon de
papier, et j'cris au directeur de l'Acadmie de Rome, M. Horace Vernet,
_de vouloir bien me conserver sur la liste des pensionnaires, s'il ne
m'en avait pas ray; que j'en avais point encore enfreint le rglement,
et que je_ M'ENGAGEAIS SUR L'HONNEUR _ ne pas passer la frontire
d'Italie jusqu' ce que sa rponse me ft parvenue  Nice, o j'allais
l'attendre_.

Ainsi li par ma parole, et sr de pouvoir toujours en revenir  mon
projet de Huron, si, exclu de l'Acadmie, priv de ma pension, je me
trouvais sans feu, ni lieu, ni sou, ni maille, je remontai plus
tranquillement en voiture. Je m'aperus mme tout--coup que... _j'avais
faim_, n'ayant rien mang depuis Florence. O bonne grosse nature!
dcidment j'tais repris.

J'arrivai  cette heureuse ville de Nice, grondant encore un peu.
J'attendis quelques jours; vint la rponse de M. Vernet; rponse
amicale, bienveillante, paternelle, dont je fus profondment touch. Ce
grand artiste, sans connatre le sujet de mon trouble, me donnait des
conseils qui s'y appliquaient on ne peut mieux; il m'indiquait le
travail et l'amour de l'art comme les deux remdes souverains contre les
tourmentes morales; il m'annonait que mon nom tait rest sur la liste
des pensionnaires, que le ministre ne serait pas instruit de mon quipe
et que je pouvais revenir  Rome o l'on me recevrait  bras ouverts.

--Allons, ils sont sauvs, fis-je en soupirant profondment. Et si je
vivais maintenant! Si je vivais tranquillement, heureusement,
musicalement! Oh! la plaisante affaire!... Essayons.

Voil que j'aspire l'air tide et embaum de Nice  pleins poumons;
voil la vie et la joie qui accourent  tire-d'ailes, et la musique qui
m'embrasse, et l'avenir qui me sourit, et je reste  Nice un mois entier
 errer dans les bois d'orangers,  me plonger dans la mer,  dormir nu
sur les bruyres des montagnes de Villefranche,  voir du haut de ce
radieux observatoire les navires venir, passer et disparatre
silencieusement. Je vis entirement seul, j'cris l'ouverture du _Roi
Lear_, je chante, je crois en Dieu! Convalescence.

C'est ainsi que j'ai pass  Nice les vingt plus beaux jours de ma vie.
Nizza! Nizza!  rimenbranza!

Mais la police du roi de Sardaigne vint encore troubler mon paisible
bonheur et m'obliger  y mettre un terme.

J'avais fini par changer quelques paroles au caf avec deux officiers
de la garnison pimontaise; il m'arriva mme un jour de faire avec eux
une partie de billard; cela suffit pour inspirer au chef de la police
des soupons graves sur mon compte.

--videmment ce jeune musicien franais n'est pas venu  Nice pour
assister aux reprsentations de _Mathilde de Sabran_ (le seul ouvrage
qu'on y entendt alors), il ne va jamais au thtre. Il passe des
journes entires dans les rochers de Villefranche..... il y attend un
signal de quelque vaisseau rvolutionnaire..... Il ne dne pas  table
d'hte..... pour viter les insidieuses conversations des agents
secrets. Le voil qui se lie tout doucement avec les chefs de nos
rgiments..... Il va entamer avec eux les ngociations dont il est
charg au nom de _la Jeune Italie_, cela est clair, la conspiration est
flagrante!

O grand homme! politique profond, tu es dlirant, va!

Je suis mand au bureau de police et interrog en formes.

--Que faites-vous ici, Monsieur?

--Je me rtablis d'une maladie cruelle; je compose, je rve, je remercie
Dieu d'avoir fait un si beau soleil, une mer si belle, des montagnes si
verdoyantes.

--Vous n'tes pas peintre?

--Non, Monsieur.

--Cependant, on vous voit partout, un album  la main et dessinant
beaucoup; seriez-vous occup  lever quelque plan?

--Oui, je _lve le plan_ d'une ouverture du _Roi Lear_, c'est--dire,
j'ai lev ce plan, car le dessin et l'instrumentation en sont
tout--fait termins; je crois mme que l'entre en sera formidable!

--Comment l'entre? qu'est-ce que ce roi Lear?

--Hlas! monsieur, c'est un vieux bonhomme de roi d'Angleterre.

--D'Angleterre!

--Oui, qui vcut, au dire de Shakespeare, il y a quelque dix-huit cents
ans, et qui eut la faiblesse de partager son royaume  deux filles
sclrates qu'il avait, et qui le mirent  la porte quand il n'eut plus
rien  leur donner. Vous voyez qu'il y a peu de rois.....

--Ne parlons pas du Roi!..... Vous entendez par ce mot
instrumentation?.....

--C'est un terme de musique.

--Toujours ce prtexte! Je sais trs-bien, monsieur, qu'on ne compose
pas ainsi de la musique sans piano, seulement avec un album et un
crayon, en marchant silencieusement sur les grves! Ainsi donc, veuillez
nous dire o vous comptez aller, on va vous rendre votre passeport; vous
ne pouvez rester  Nice plus longtemps.

--Alors je retournerai  Rome, en composant encore sans piano, avec
votre permission.

Ainsi fut fait. Je quittai Nice le lendemain fort contre mon gr, il est
vrai, mais le coeur lger et plein d'_allegria_, et bien vivant et bien
guri. Et c'est ainsi qu'une fois encore on a vu _des pistolets chargs
qui ne sont pas partis_.

C'est gal, je crois que ma petite comdie avait un certain intrt, et
c'est vraiment dommage qu'elle n'ait pas t reprsente!....




VII

RETOUR A ROME.


En repassant  Gnes, j'allai entendre l'_Agnese_ de Par. Cet opra fut
clbre  l'poque de transition crpusculaire qui prcda _le lever_ de
Rossini.

L'impression de froid ennui dont il m'accabla tenait sans doute  la
dtestable excution qui en paralysait les beauts. Je remarquai d'abord
que, suivant la louable habitude de certaines gens qui, bien
qu'incapables de rien _faire_, se croient appels  tout _refaire_ ou
retoucher, et qui, de leur coup-d'oeil d'aigle aperoivent tout de suite
ce qui manque dans un ouvrage, on avait renforc d'une grosse caisse
l'instrumentation sage et modre de Par; de sorte qu'cras sous le
tampon du maudit instrument, cet orchestre, qui n'avait pas t crit
de manire  lui rsister, disparaissait entirement. Madame Ferlotti
chantait (elle se gardait bien de le jouer) le rle d'Agnse. En
cantatrice qui sait,  un franc prs, ce que son gosier lui rapporte par
an, elle rpondait  la douloureuse folie de son pre par le plus
imperturbable sang-froid, la plus complte insensibilit; on et dit
qu'elle ne faisait qu'une rptition de son rle, indiquant  peine les
gestes et chantant sans expression pour ne pas se fatiguer.

L'orchestre m'a paru passable. C'est une petite troupe fort inoffensive;
mais les violons jouent juste et les instruments  vent suivent assez
bien la mesure. A propos de violon..... pendant que je m'ennuyais dans
sa ville natale, Paganini enthousiasmait tout Paris. Maudissant le
mauvais destin qui me privait du bonheur de l'entendre, je cherchais au
moins  obtenir de ses compatriotes quelques renseignements sur lui;
mais les Gnois sont, comme les habitants de toutes les villes de
commerce, fort indiffrents pour les beaux-arts. Ils me parlrent trs
froidement de l'homme extraordinaire que l'Allemagne, la France et
l'Angleterre ont accueilli avec acclamations. Je demandai la maison de
son pre, on ne put me l'indiquer. A la vrit, je cherchai aussi dans
Gnes le temple, la pyramide, enfin le monument que je pensais avoir t
lev  la mmoire de Colomb, et le buste du grand homme qui dcouvrit
le Nouveau-Monde n'a pas mme frapp une fois mes regards pendant que
j'errais dans les rues de l'ingrate cit qui lui donna naissance et dont
il fit la gloire.

De toutes les capitales d'Italie aucune ne m'a laiss d'aussi gracieux
souvenirs que Florence. Loin de m'y sentir dvor de spleen, comme je le
fus plus tard  Rome et  Naples, compltement inconnu, ne connaissant
personne, avec quelques poignes de piastres  ma disposition, malgr la
brche norme que la course  Nice avait faite  ma fortune, jouissant
en consquence de la plus entire libert, j'y ai pass de bien douces
journes, soit  parcourir ses nombreux monuments en rvant de Dante et
de Michel-Ange, soit  lire Shakespeare dans les bois dlicieux qui
bordent la rive gauche de l'Arno et dont la solitude profonde me
permettait de crier  mon aise d'admiration. Sachant bien que je ne
trouverais pas dans la capitale de la Toscane ce que Naples et Milan me
faisaient tout au plus esprer, je ne songeais gure  la musique, quand
les conversations de table d'hte m'apprirent que le nouvel opra de
Bellini (_I Montecchi ed i Capuletti_) allait tre reprsent. On disait
beaucoup de bien de la musique, mais aussi beaucoup du libretto, ce qui,
eu gard au peu de cas que les Italiens font pour l'ordinaire des
paroles d'un opra, me surprenait trangement. Ah! ah! c'est une
innovation!!! Je vais donc, aprs tant de misrables essais lyriques sur
ce beau drame, entendre un vritable opra de Romo, digne du gnie de
Shakespeare! Dieu! quel sujet! comme tout y est dessin pour la
musique!... D'abord, le bal blouissant dans la maison de Capulet, o,
au milieu d'un essaim tourbillonnant de beauts, le jeune Montaigu
aperoit pour la premire fois la _sweet Juliet_, dont la fidlit doit
lui coter la vie; puis ces combats furieux dans les rues de Vrone,
auxquels le bouillant _Tybald_ semble prsider comme le gnie de la
colre et de la vengeance; cette inexprimable scne de nuit au balcon de
Juliette, o les deux amants murmurent un concert d'amour tendre, doux
et pur comme les rayons de l'astre des nuits qui les garde en souriant
amicalement; les piquantes bouffonneries de l'insouciant Mercutio, le
naf caquet de la vieille nourrice, le grave caractre de l'ermite,
cherchant inutilement  ramener un peu de calme sur ces flots d'amour et
de haine dont le choc tumultueux retentit jusque dans sa modeste
cellule... puis l'affreuse catastrophe, l'ivresse du bonheur aux prises
avec celle du dsespoir, de voluptueux soupirs changs en rle de mort,
et enfin le serment solennel des deux familles ennemies jurant, trop
tard, sur le cadavre de leurs malheureux enfants, d'teindre la haine
qui fit verser tant de sang et de larmes.--Les miennes coulaient en y
songeant. Je courus donc au thtre de la Pergola. Les choristes
nombreux qui couvraient la scne me parurent assez bons, leurs voix
sonores et mordantes; il y avait surtout une douzaine de petits garons
de quatorze  quinze ans dont les _contralti_ taient d'un excellent
effet. Les personnages se prsentrent successivement et chantrent
presque tous faux,  l'exception de deux femmes, dont l'une _grande et
forte_ remplissait le rle de _Juliette_, et l'autre _petite et grle_
celui de _Romo_.--Pour la troisime ou quatrime fois, aprs Zingarelli
et Vacca, crire encore Romo pour une femme!... Mais au nom de Dieu,
est-il donc dcid que l'amant de Juliette doit paratre dpourvu des
attributs de la virilit? Est-il un enfant, celui qui, en trois passes,
perce le coeur du _furieux Tybald, le hros de l'escrime_, et qui, plus
tard, aprs avoir bris les portes du tombeau de sa matresse, d'un bras
ddaigneux tend mort sur les degrs du monument le comte Pris qui l'a
provoqu?... Et son dsespoir au moment de l'exil, sa sombre et terrible
rsignation en apprenant la mort de Juliette, son dlire convulsif aprs
avoir bu le poison, toutes ces passions volcaniques germent-elles
d'ordinaire dans l'ame d'un eunuque?...

Trouverait-on que l'effet musical de deux voix fminines est le
meilleur?... Alors,  quoi bon des tnors, des basses, des barytons?
Faites donc jouer tous les rles par des soprani ou des contralti, Mose
et Otello ne seront pas beaucoup plus tranges avec une voix flte que
ne l'est Romo. Mais il faut en prendre son parti; la composition de
l'ouvrage va me ddommager...

Quel dsappointement!!! Dans le libretto il n'y a point de bal chez
Capulet, point de Mercutio, point de nourrice babillarde, point d'ermite
grave et calme, point de scne au balcon, point de sublime monologue
pour Juliette recevant la fiole de l'ermite, point de duo dans la
cellule entre Romo banni et l'ermite dsol; point de Shakespeare,
rien; un ouvrage manqu, mutil, dfigur, _arrang_. Et c'est un grand
pote pourtant, c'est Flix Romani, que les habitudes mesquines des
thtres lyriques d'Italie ont contraint  dcouper un si pauvre
libretto dans le chef-d'oeuvre shakespearien!

Le musicien toutefois a su rendre fort belle une des principales
situations: A la fin d'un acte, les deux amants spars de force par
leurs parents furieux, s'chappent un instant des bras qui les
retenaient et s'crient en s'embrassant: Nous nous reverrons aux
cieux. Bellini a mis, sur les paroles qui expriment cette ide, une
phrase d'un mouvement vif, passionn, pleine d'lan, et _chante 
l'unisson_ par les deux personnages. Ces deux voix, vibrant ensemble
comme une seule, symbole d'une union parfaite, donnent  la mlodie une
force d'impulsion extraordinaire; et, soit par l'encadrement de la
phrase mlodique et la manire dont elle est ramene, soit par
l'tranget bien motive de cet unisson, auquel on est loin de
s'attendre, soit enfin par la mlodie elle-mme, j'avoue que j'ai t
remu  l'improviste et que j'ai applaudi avec transport. On a
singulirement abus depuis lors des duos  l'unisson.--Dcid  boire
le calice jusqu' la lie, je voulus, quelques jours aprs, entendre la
_Vestale_ de Paccini. Quoique ce que j'en connaissais dj m'et bien
prouv qu'elle n'avait de commune avec l'hroque et sublime conception
de Spontini que le titre, je ne m'attendais  rien de pareil.....
Licinius tait encore jou par une femme..... Aprs quelques instants
d'une pnible attention, j'ai d m'crier comme Hamlet: Ceci est de
l'absynthe! et ne me sentant pas capable d'en avaler davantage, je suis
parti au milieu du second acte, donnant un terrible coup de pied dans le
parquet, qui m'a si fort endommag le gros orteil que je m'en suis
ressenti pendant plusieurs jours.--Pauvre Italie!... Au moins, va-t-on
me dire, dans les glises la pompe musicale doit tre digne des
crmonies auxquelles elle se rattache. Pauvre Italie!... on verra plus
tard quelle musique on fait  Rome, dans la capitale du monde chrtien;
en attendant, voil ce que j'ai entendu de mes propres oreilles pendant
mon sjour  Florence.

C'tait peu aprs l'explosion de Modne et de Bologne; les deux fils de
Louis Bonaparte y avaient pris part; leur mre, la reine Hortense,
fuyait avec l'un d'eux; l'autre venait d'expirer dans les bras de son
pre. On clbrait le service funbre; toute l'glise tendue de noir, un
immense appareil funraire de prtres, de catafalques, de flambeaux,
invitaient moins aux tristes et grandes penses que les souvenirs
veills dans l'ame par le nom de celui pour qui l'on priait....
Napolon Bonaparte!.... Il s'appelait ainsi!.... c'tait _son_
neveu!.... presque _son_ petit-fils!.... mort  vingt ans.... Et sa
mre, arrachant le dernier de ses fils  la hache des ractions, fuit en
Angleterre.... La France lui est interdite.... la France, o luirent
pour elle tant de glorieux jours.... Mon esprit, remontant le cours du
temps, me la reprsentait, joyeuse enfant crole, dansant sur le pont du
vaisseau qui l'amenait sur le vieux continent, simple fille de madame
Beauharnais, plus tard fille adoptive du matre de l'Europe, reine de
Hollande, et enfin exile, oublie, orpheline, mre perdue, reine
fugitive et sans Etats.... Oh! Beethoven!.... o tait la grande ame,
l'esprit profond et homrique qui conut la _Symphonie hroque_, la
_Marche funbre pour la mort d'un hros_, et tant d'autres miraculeuses
posies musicales qui arrachent des larmes et oppressent le coeur?....
L'organiste avait tir les registres de _petites fltes_ et foltrait
dans le haut du clavier, en sifflottant de _petits airs gais_, comme
font les roitelets quand, perchs sur le mur d'un jardin, ils s'battent
aux ples rayons d'un soleil d'hiver.... La fte _del Corpus Domini_ (la
Fte-Dieu) devait tre clbre prochainement  Rome; j'en entendais
constamment parler autour de moi depuis quelques jours comme d'une chose
extraordinaire. Je m'empressai donc de m'acheminer vers la capitale des
Etats pontificaux avec plusieurs Florentins que le mme motif y
attirait. Il ne fut question, pendant tout le voyage, que des merveilles
qui allaient tre offertes  notre admiration. Ces messieurs me
droulaient un tableau tout resplendissant de tiares, mitres, chasubles,
croix brillantes, vtements d'or, nuages d'encens, etc.

--_Ma la musica?...._

--_Oh! signore, lei sentira un coro immenso._

Puis ils retombaient sur les nuages d'encens, les vtements dors, les
brillantes croix, le tumulte des cloches et des canons. Mais Robin en
revient toujours ....

--_La musica?_ demandais-je encore, _la musica di questa ceremonia?_

--_Oh! signore, lei sentira un coro immenso._

--Allons, il parat que ce sera.... un choeur immense, aprs tout. Je
pensais dj  la pompe musicale des crmonies religieuses dans le
temple de Salomon; mon imagination, s'enflammant de plus en plus,
j'allais jusqu' esprer quelque chose de comparable au luxe gigantesque
de l'ancienne Egypte.... Facult maudite, qui ne fait de notre vie qu'un
mirage continuel!... Sans elle, j'eusse peut-tre t ravi de l'aigre et
discordant fausset des _castrati_ qui me firent entendre un sot et
insipide contrepoint; sans elle, je n'aurais point t surpris, sans
doute, de ne pas trouver  la procession _del Corpus Domini_ un essaim
de jeunes vierges, aux vtements blancs,  la voix pure et frache, aux
traits empreints de sentiments religieux, exhalant vers le ciel de pieux
cantiques, harmonieux parfums de ces roses vivantes; sans cette fatale
imagination, ces deux groupes de clarinettes canardes, de trombones
rugissants, de grosses caisses furibondes, de trompettes saltimbanques,
ne m'eussent pas rvolt par leur impie et brutale cacophonie. Il est
vrai que, dans ce cas, il et aussi fallu supprimer l'organe de l'oue.
On appelle cela  Rome _musique militaire_. Que le vieux Silne, mont
sur un ne, suivi d'une troupe de grossiers satyres et d'impures
Bacchantes soit escort d'un pareil concert, rien de mieux; mais le
Saint-Sacrement, le pape, les images de la Vierge!!! Ce n'tait pourtant
que le prlude des mystifications qui m'attendaient. Mais n'anticipons
pas.

Me voil rinstall  la Villa Medici, bien accueilli du Directeur, ft
de tous mes camarades, dont la curiosit tait excite, sans doute, sur
le but du plerinage que je venais d'accomplir, mais qui pourtant furent
tous  mon gard d'une rserve exemplaire.

J'tais parti, j'avais eu mes raisons pour partir; je revenais, c'tait
 merveille; pas de commentaires, pas de questions.




VIII

LA VIE DE L'ACADMIE.


J'tais dj au fait des habitudes du dedans et du dehors de l'Acadmie.
Une cloche, parcourant les divers corridors et les alles du jardin,
annonce l'heure des repas. Chacun d'accourir alors dans le costume o il
se trouve; en chapeau de paille, en blouse dchire ou couverte de terre
glaise, les pieds en pantouffles, sans cravate, enfin dans le
dlabrement complet d'une parure d'atelier. Aprs le djener, nous
perdions ordinairement une ou deux heures dans le jardin,  jouer au
disque,  la paume,  tirer le pistolet,  fusiller les malheureux
merles qui habitent le bois de lauriers, ou  dresser de jeunes chiens.
Tous exercices auxquels M. Horace Vernet, dont les rapports avec nous
taient plutt d'un excellent camarade que d'un svre directeur,
prenait part fort souvent. Le soir, c'tait la visite oblige au caf
Greco, o les artistes franais, non attachs  l'Acadmie, que nous
appelions _les hommes d'en bas_, fumaient avec nous le _cigare de
l'amiti_, en buvant le _punch du patriotisme_. Aprs quoi, chacun se
dispersait..... Ceux qui rentraient vertueusement  la caserne
acadmique, se runissaient quelquefois sous le grand vestibule qui
donne sur le jardin. Quand je m'y trouvais, ma mauvaise voix et ma
misrable guitare taient mises  contribution, et assis tous ensemble
autour d'un petit jet d'eau qui, en retombant dans une coupe de marbre,
rafrachit ce portique retentissant, nous chantions au clair de lune les
rveuses mlodies du Freyschtz, d'Oberon, les choeurs nergiques
d'Euryanthe, ou des actes entiers d'Iphignie en Tauride, de la Vestale
ou de don Juan; car je dois dire  la louange de mes commensaux de
l'Acadmie, que leur got musical tait des moins vulgaires.

Nous avions, en revanche, un genre de concerts que nous appelions
_concerts anglais_, et qui ne manquait pas d'agrment, aprs les dners
un peu chevels. Les buveurs, plus ou moins chanteurs, mais possdant
tant bien que mal quelque air favori, s'arrangeaient de manire  en
avoir tous un diffrent; pour obtenir la plus grande varit possible,
chacun d'ailleurs chantait dans un autre ton que son voisin. Duc, le
spirituel et savant architecte[8], chantait sa chanson de _la Colonne_,
Dantan celle du _Sultan Saladin_, Montfort triomphait dans la march de
_la Vestale_, Signol tait plein de charmes dans la romance _Fleuve du
Tage_, et j'avais quelque succs dans l'air si tendre et si naf _Il
pleut, bergre_. A un signal donn, les concertants partaient les uns
aprs les autres, et ce vaste morceau d'ensemble  vingt-quatre parties
s'excutait en crescendo, accompagn, sur la promenade du Pincio, par
les hurlements douloureux des chiens pouvants, pendant que les
barbiers de la place d'Espagne, souriant d'un air narquois sur le seuil
de leur boutique, se renvoyaient l'un  l'autre cette nave exclamation:
_musica francese!_

Le jeudi tait le jour de grande rception chez le directeur. La plus
brillante socit de Rome se runissait alors aux soires fashionables
que madame et mademoiselle Vernet prsidaient avec tant de got. On
pense bien que les pensionnaires n'avaient garde d'y manquer. La journe
du dimanche, au contraire, tait presque toujours consacre  des
courses plus ou moins longues dans les environs de Rome. C'taient
_Ponte Molle_, o l'on va boire une sorte de drogue doucetre et
huileuse, liqueur favorite des Romains, qu'on appelle vin d'Orvieto; la
villa Pamphili, Saint-Laurent hors les murs, et surtout le magnifique
tombeau de Cecilia Metella, dont il est de rigueur d'interroger
longuement le curieux cho, pour s'enrouer et avoir ainsi le prtexte
d'aller se rafrachir dans une osteria qu'on trouve  quelques pas de
l, avec un gros vin noir, rempli de moucherons.

Avec la permission du directeur, les pensionnaires peuvent entreprendre
de plus longs voyages, d'une dure indtermine,  la condition
seulement de ne pas sortir des tats-Romains, jusqu'au moment o le
rglement les autorise  visiter toutes les parties de l'Italie. Voil
pourquoi le nombre des habitants de l'Acadmie n'est que fort rarement
au complet. Il y en a presque toujours au moins deux en tourne 
Naples,  Venise,  Florence,  Palerme ou  Milan. Les peintres et les
sculpteurs, trouvant Michel-Ange et Raphal  Rome, sont ordinairement
les moins presss d'en sortir; les temples de Pestum, Pompi, la Sicile,
excitent vivement au contraire la curiosit des architectes; les
paysagistes passent la plus grande partie de leur temps dans les
montagnes; pour les musiciens, comme les diffrentes capitales d'Italie
leur offrent toutes  peu prs le mme degr d'intrt, ils n'ont pour
quitter Rome d'autres motifs que _le dsir de voir et l'humeur
inquite_, et rien que leurs sympathies personnelles ne peut influer sur
la direction ou la dure de leurs voyages. Usant de l libert qui nous
tait accorde, je cdais  mon penchant pour les explorations
aventureuses, et me sauvais aux Abruzzes quand l'ennui de Rome me
desschait le sang. Sans cela je ne sais trop comment j'aurais pu
rsister  la monotonie d'une pareille existence. On conoit, en effet,
que la gat de nos runions d'artistes, les bals lgants de l'Acadmie
et de l'ambassade, le laisser-aller de l'estaminet, n'aient gure pu me
faire oublier que j'arrivais de Paris, du centre de la civilisation, et
que je me trouvais tout d'un coup sevr de musique, de thtre[9], de
littrature[10], d'agitations, de tout enfin ce qui composait ma vie.

Il ne faut pas s'tonner que la grande ombre de la Rome antique, qui
seule potise la nouvelle, n'ait pas suffi pour me ddommager de ce qui
me manquait. On se familiarise bien vite avec les objets qu'on a sans
cesse sous les yeux, et ils finissent par ne plus veiller dans l'me
que des impressions et des ides ordinaires. Je dois pourtant en
excepter le Colyse; le jour ou la nuit je ne le voyais jamais de
sang-froid. Saint-Pierre me faisait aussi toujours prouver un frisson
d'admiration. C'est si grand! si noble! si beau! si majestueusement
calme!!! J'aimais  y passer la journe pendant les intolrables
chaleurs de l't. Je portais avec moi un volume de Byron, et
m'tablissant commodment dans un confessionnal, jouissant d'une frache
atmosphre, d'un silence religieux, interrompu seulement  longs
intervalles par l'harmonieux murmure des deux fontaines de la grande
place de Saint-Pierre, que des bouffes de vent apportaient jusqu' mon
oreille, je dvorais  loisir cette ardente posie; je suivais sur les
ondes les courses audacieuses du Corsaire; j'adorais profondment ce
caractre  la fois inexorable et tendre, impitoyable et gnreux,
compos bizarre de deux sentiments, opposs en apparence, la haine de
l'espce et l'amour d'une femme.

Parfois quittant mon livre pour rflchir, je promenais mes regards
autour de moi; mes yeux, attirs par la lumire, se levaient vers la
sublime coupole de Michel-Ange. Quelle brusque transition d'ides!!! Des
cris de rage des pirates, de leurs orgies sanglantes, je passais
tout--coup au concert des sraphins,  la paix de la vertu,  la
quitude infinie du ciel.... Puis ma pense, abaissant son vol, se
plaisait  chercher sur le parvis du temple la trace des pas du noble
pote....

--Il a du venir contempler ce groupe de Canova, me disais-je; ses pieds
ont foul ce marbre, ses mains se sont promenes sur les contours de ce
bronze; il a respir cet air, ces chos ont rpt ses paroles....
Paroles de tendresse et d'amour peut-tre.... Eh oui! ne peut-il pas
tre venu visiter le monument avec son amie, madame Guiccioli[11]?...
Femme admirable et rare, dont il a t si compltement compris, si
profondment aim!!! Aim!!!... pote!... libre!... riche!.... Il a t
tout cela, lui!.... Et le confessionnal retentissait d'un grincement de
dents  faire frmir les damns.

Un jour, en de telles dispositions, je me levai spontanment, comme pour
prendre ma course, et, aprs quelques pas prcipits, m'arrtant
tout--coup au milieu de l'glise, je demeurai silencieux et immobile.
Un paysan entra, et vint tranquillement baiser l'orteil de saint
Pierre.

--Heureux bipde! murmurai-je avec amertume, que te manque-t-il? Tu
crois et espres; ce bronze que tu adores, et dont la main droite tient
aujourd'hui, au lieu de foudres, les cls du paradis, tait jadis un
Jupiter tonnant. Tu l'ignores; point de dsenchantement. En sortant, que
vas-tu chercher? De l'ombre et du sommeil; les madones des champs te
sont ouvertes, tu y trouveras l'un et l'autre. Quelles richesses
rves-tu?.... la poigne de piastres ncessaires pour acheter un ne ou
te marier; tes conomies de trois ans y suffiront. Qu'est une femme pour
toi?... une autre sexe. Que cherches-tu dans l'art?... un moyen de
matrialiser les objets de ton culte ou de t'exciter au rire ou  la
danse. A toi, la Vierge enlumine de rouge et de vert, c'est la
peinture;  toi, les marionnettes et polichinelle, c'est le drame; 
toi, la musette et le tambour de basque, c'est la musique;  moi le
dsespoir et la haine, car je manque de tout ce que je cherche, et
n'espre plus l'obtenir.

Aprs avoir quelque temps cout rugir ma tempte intrieure, je
m'aperus que le jour baissait. Le paysan tait parti; j'tais seul dans
Saint-Pierre..... Je sortis. Je rencontrai des peintres allemands qui
m'entranrent dans une osteria, hors des portes de la ville, o nous
bmes je ne sais combien de bouteilles d'orvieto, en disant des
absurdits, fumant, et mangeant crus de petits oiseaux que nous avions
achets d'un chasseur. Ces messieurs trouvaient ce mets sauvage
trs-bon, et je fus bientt de leur avis, malgr le dgot que j'en
avais ressenti d'abord. Nous rentrmes  Rome, en chantant des choeurs de
Weber, qui nous rappelrent des jouissances musicales, auxquelles il ne
fallait plus songer de longtemps..... A minuit, j'allai au bal de
l'ambassadeur. J'y vis une Anglaise, belle comme Diane, qu'on me dit
avoir cinquante mille livres sterling de rentes, une voix superbe et un
admirable talent sur le piano; ce qui me fit grand plaisir. La
Providence est juste; elle a soin de rpartir galement ses faveurs! Je
rencontrai d'horribles visages de vieille, les yeux fixs sur une table
d'cart, flamboyants de cupidit. Sorcires de Macbeth!! Je vis
minauder des coquettes; on me montra deux gracieuses jeunes filles,
faisant ce que les mres appellent _leur entre dans le monde_;
dlicates et prcieuses fleurs que son souffle desschant aura bientt
fltries! J'en fus ravi. Trois amateurs discoururent devant moi sur
l'enthousiasme, la posie, la musique; ils comparrent ensemble
Beethoven et M. Vacca, Shakespeare et M. Ducis; me demandrent _si
j'avais lu Gothe_, si Faust m'avait _amus_; que sais-je encore? mille
autres belles choses. Tout cela m'enchanta tellement, que je quittai le
salon en souhaitant qu'une arolithe, grande comme une montagne, pt
tomber sur le palais de l'ambassadeur et l'craser avec tout ce qu'il
contenait.

En remontant l'escalier de la Trinita del Monte, pour rentrer 
l'Acadmie, il fallut dganer le grand couteau romain. Des malheureux
taient en embuscade sur la plate-forme pour demander aux passants la
bourse ou la vie. Mais nous tions deux, et ils n'taient que trois; le
craquement de nos couteaux, que nous ouvrmes avec bruit, suffit pour
les rendre momentanment  la vertu.

Souvent, au retour de ces insipides runions, o de plates cavatines,
platement chantes au piano, n'avaient fait qu'exciter ma soif de
musique et aigrir ma mauvaise humeur, le sommeil m'tait impossible.
Alors je descendais au jardin, et, couvert d'un grand manteau 
capuchon, assis sur un bloc de marbre, coutant dans de noires et
misanthropiques rveries les cris des hiboux de la villa Borghse,
j'attendais le retour du soleil. Si mes camarades avaient connu ces
veilles oisives  la belle toile, ils n'auraient pas manqu de
m'accuser de _manire_ (c'est le terme consacr), et les charges de
toute espce ne se seraient pas fait attendre; mais je ne m'en vantais
pas.

Voil, avec la chasse et les promenades  cheval, le gracieux cercle
d'actions et d'ides dans lequel je tournais incessamment pendant mon
sjour  Rome. Qu'on y joigne l'influence accablante du sirocco, le
besoin imprieux et toujours renaissant des jouissances de mon art, de
pnibles souvenirs, le chagrin de me voir pendant deux ans[12] exil du
monde musical, une impossibilit inexplicable, mais relle, de
travailler  l'Acadmie, et l'on comprendra ce que pouvait avoir
d'intensit le spleen qui me dvorait.

J'tais mchant comme un dogue  la chane. Les efforts de mes camarades
pour me faire partager leurs amusements ne servaient mme qu' m'irriter
davantage. Le charme qu'ils trouvaient aux _joies_ du carnaval, surtout
m'exasprait. Je ne pouvais concevoir (je ne le puis encore) quel
plaisir on peut prendre aux divertissements de ce qu'on appelle  Rome,
comme  Paris, _les jours gras_! Fort gras, en effet; gras de boue, gras
de fard, de blanc, de lie de vin, de sales quolibets, de grossires
injures, de filles de joie, de mouchards ivres, de masques ignobles, de
chevaux reints, d'imbcilles qui rient, de niais qui admirent et
d'oisifs qui s'ennuient. A Rome, o les bonnes traditions de l'antiquit
se sont conserves, on immolait nagure aux _jours gras_ une victime
humaine. Je ne sais si cet admirable usage, o l'on retrouve un vague
parfum de la posie du Cirque, existe toujours; c'est probable: les
grandes ides ne s'vanouissent pas si promptement. On conservait alors
pour _les jours gras_ (quelle ignoble pithte) un pauvre diable
condamn  la peine capitale; on l'engraissait, lui aussi, pour le
rendre digne du dieu auquel il allait tre offert, le peuple romain; et
quand l'heure tait venue, quand cette tourbe d'imbcilles de toutes
nations (car, pour tre juste, il faut dire que les trangers ne se
montrent pas moins que les _indignes_, avides de si nobles plaisirs),
quand cette cohue de sauvages en frac et en veste tait bien lasse de
voir courir des chevaux et de se jeter  la figure de petites boules de
pltre, en riant aux clats d'une malice si spirituelle, on allait voir
mourir l'homme; oui, l'_homme_! C'est souvent avec raison que de tels
insectes l'appellent ainsi. Pour l'ordinaire, c'est quelque malheureux
brigand, qui, affaibli par ses blessures, aura t pris  demi-mort par
les _braves_ soldats du pape, et qu'on aura pans, qu'on aura soign,
qu'on aura guri, engraiss et _confess_ pour les jours gras. Et,
certes il y a,  mon avis, dans ce vaincu mille fois plus de l'homme que
dans toute cette racaille de vainqueurs,  laquelle le chef temporel et
spirituel de l'glise (_abhorrens a sanguine_), le reprsentant de Dieu
sur la terre, est oblig de donner de temps en temps le spectacle d'une
tte coupe.

Il est vrai que, bientt aprs, ce peuple sensible et intelligent va,
pour ainsi dire, faire ses ablutions  la place Navone et y laver les
taches que le sang a pu laisser sur ses habits. Cette place est alors
monde compltement; au lieu d'un march aux lgumes, c'est un vritable
tang d'eau sale et puante,  la surface duquel surnagent, au lieu de
fleurs, des tronons de choux, des feuilles de laitues, des corces de
pastques, des brins de paille et des coquilles d'amandes. Sur une
estrade leve au bord de ce lac enchant, quinze musiciens, dont deux
grosses caisses, une caisse roulante, un tambour, un triangle, un
pavillon chinois et deux paires de cymbales, flanqus pour la forme de
quelques cors et clarinettes, excutent des mlodies d'un style aussi
pur que le flot qui baigne les pieds de leurs trteaux, pendant que les
plus brillants quipages circulent lentement dans cette mare, aux
acclamations ironiques du _peuple-roi_, dont la _grandeur_ n'est pas
l'unique cause _qui l'attache au rivage_.

--_Mirate! Mirate!_ voil l'ambassadeur d'Autriche!

--Non, c'est l'envoy d'Angleterre!

--Voyez ses armes: une espce d'aigle.

--Du tout, je distingue un autre animal, et d'ailleurs la fameuse
inscription: _Dieu et mon droit_.

--Ah! ah! c'est le consul d'Espagne avec son fidle Sancho. Rossinante
n'a pas l'air fort enchant de cette promenade aquatique.

--Quoi! lui aussi? le reprsentant de la France?

--Pourquoi pas? ce vieillard qui le suit, couvert de la pourpre
cardinale, est bien l'oncle maternel de Napolon.

--Et ce petit homme, au ventre arrondi, au sourire malicieux, qui veut
avoir l'air grave?

--C'est un homme d'esprit qui crit sur les arts d'imagination, c'est le
consul de Civita-Vecchia, qui s'est cru oblig par la _fashion_ de
quitter son poste sur la Mditerrane pour venir se balancer en calche
autour de l'gout de la place Navone; il mdite en ce moment quelque
nouveau chapitre pour son roman de _Rouge et Noir_.

_Mirate! Mirate!_ voil notre fameuse Vittoria, cette Fornarina au petit
pied (pas tant petit), qui vient poser aujourd'hui en costume
d'minente, pour se dlasser de ses travaux de la semaine dans les
ateliers de l'Acadmie. La voil sur son char, comme Vnus sortant de
l'onde. Gare! les tritons de la place Navone, qui la connaissent tous,
vont emboucher leurs conques et souffler  son passage une marche
triomphale. Sauve qui peut!

--Quelles clameurs! Qu'arrive-t-il donc? une voiture bourgeoise a t
renverse! Oui, je reconnais notre grosse marchande de tabac de la rue
Condotti. Bravo! elle aborde  la nage, comme Agrippine dans la baie de
Putzolles, et pendant qu'elle donne le fouet  son petit garon, pour le
consoler du bain qu'il vient de prendre, les chevaux, qui ne sont pas
des chevaux marins, se dbattent contre l'eau bourbeuse. Eh! vive la
joie! en voil un de noy! Agrippine s'arrache les cheveux! L'hilarit
de l'assistance redouble! Les polissons lui jettent des corces
d'orange, etc., etc. Bon peuple, que tes bats sont touchants! que tes
dlassements sont aimables! que de posie dans tes jeux! que de dignit,
que de grce dans ta joie! Oh oui! les grands critiques ont raison,
l'art est fait pour tout le monde. Si Raphal a peint ses divines
Madones, c'est qu'il connaissait bien l'amour exalt de la masse pour le
beau, chaste et pur idal; si Michel-Ange a tir des entrailles du
marbre son immortel Mose, si ses puissantes mains ont lev un temple
sublime, c'tait pour rpondre sans doute  ce besoin de grandes
motions qui tourmente les mes de la multitude. C'est pour donner un
aliment  la flamme potique qui les dvore, que Tasso et Dante ont
chant. Oui, anathme sur toutes les oeuvres que la foule n'admire pas!
car si elle les ddaigne, c'est qu'elles n'ont aucune valeur; si elle
les mprise, c'est qu'elles sont mprisables, et si elle les condamne
formellement par ses sifflets, condamnez aussi l'auteur, car il a manqu
de respect au public, il a outrag sa grande intelligence, froiss sa
profonde sensibilit; _qu'on le mne aux carrires_.........

       *       *       *       *       *

L'vnement funeste que je vais raconter et qui eut lieu, pour ainsi
dire, sous mes yeux, vint encore ajouter une couche de noir  la teinte
dj fort sombre de mon caractre  cette poque.




IX

VINCENZA.


Un de mes amis, G***, peintre de talent, avait inspir un sentiment
profond  une jeune paysanne d'Albano, nomme Vincenza, qui venait
quelquefois  Rome offrir pour modle sa tte virginale aux pinceaux de
nos plus habiles dessinateurs. La grce nave de cette enfant des
montagnes, et l'expression candide de ses traits, l'avaient rendue
l'objet d'une espce de culte que lui rendaient les peintres, et que sa
conduite dcente et rserve justifiait d'ailleurs compltement.

Depuis le jour o G*** parut prendre plaisir  la voir, Vincenza ne
quitta plus Rome. Albano, son beau lac, ses sites ravissants, furent
changs contre une petite chambre sale et obscure qu'elle occupait
dans le Transtevere, chez la femme d'un artisan dont elle soignait les
enfants. Les prtextes ne lui manquaient jamais pour faire de frquentes
visites  l'atelier de son _bello Francese_. Un jour je l'y trouvai.
G*** tait gravement assis devant son chevalet, le pinceau et la palette
 la main; Vincenza, accroupie  ses pieds comme un chien  ceux de son
matre, piait son regard, aspirait sa moindre parole, par intervalles
se levait d'un bond, se plaait en face de G***, le contemplait avec
ivresse, et se jetait  son cou en faisant des clats de rire de
convulsionnaire, sans songer le moins du monde  dguiser  mes yeux sa
dlirante passion.

Pendant plusieurs mois le bonheur de la jeune Albanaise fut sans nuages,
mais la jalousie vint y mettre fin. On fit concevoir  G... des doutes
sur la fidlit de Vincenza; ds ce moment, il lui ferma sa porte et
refusa obstinment de la voir. Vincenza, frappe d'un coup mortel par
cette rupture, tomba dans un dsespoir effrayant; elle attendait
quelquefois G... des journes entires sur la promenade du Pincio, o
elle esprait le rencontrer, refusait toute consolation, et devenait de
plus en plus sinistre dans ses paroles et brusque dans ses manires.
J'avais dj essay inutilement de lui ramener son inflexible; quand je
la trouvais sur mes pas, noye de pleurs, le regard morne, je ne
pouvais que dtourner les yeux et m'loigner en soupirant. Un jour
pourtant je la rencontrai, marchant avec une agitation extraordinaire au
bord du Tibre, sur un escarpement lev qu'on nomme la promenade du
Poussin.

--Eh bien! o allez-vous donc, Vincenza?

Rien.

--Vous ne voulez pas me rpondre?

Rien.

--Vous n'irez pas plus loin; je prvois quelque folie...

--Laissez-moi, Monsieur, ne m'arrtez pas.

--Mais que venez-vous faire ici, seule?

--Eh! ne savez-vous donc pas qu'il ne veut plus me voir, qu'il ne m'aime
plus, qu'il croit que je le trompe? Puis-je vivre, aprs cela? Je venais
me noyer.

L-dessus, elle commena  pousser des cris dsesprs. Je la vis
quelque temps se rouler  terre, s'arracher les cheveux, s'exhaler en
imprcations furieuses contre les auteurs de ses maux; puis, quand elle
fut un peu fatigue, je lui demandai si elle voulait me promettre de
rester tranquille jusqu'au lendemain, m'engageant  faire auprs de G...
une dernire tentative.

--Ecoutez bien, ma pauvre Vincenza, je le verrai ce soir, je lui dirai
tout ce que votre malheureuse passion et la piti qu'elle m'inspire me
suggreront pour qu'il vous pardonne. Venez demain matin chez moi, je
vous apprendrai le rsultat de ma dmarche, et ce que vous devez faire
pour achever de le flchir. Si je ne russis pas, comme il n'y aura
effectivement rien de mieux pour vous... le Tibre est toujours l.

--Oh! Monsieur, vous tes bon, je ferai ce que vous me dites.

Le soir, en effet, je pris G... en particulier, je lui racontai la scne
dont j'avais t tmoin, en le suppliant d'accorder  cette malheureuse
une entrevue qui, seule, pouvait la sauver.

--Prends de nouvelles et svres informations, lui dis-je en finissant;
je parierais mon bras droit que tu la rends victime d'une erreur.
D'ailleurs, si toutes mes raisons sont sans force, je puis t'assurer que
son dsespoir est admirable, et que c'est une des plus dramatiques
choses que l'on puisse voir; prends-l comme objet d'art.

--Allons, mon cher Mercure, tu plaides bien; je me rends. Je verrai dans
deux heures quelqu'un qui peut me donner de nouvelles clarts sur cette
ridicule affaire. Si je me suis tromp, qu'elle vienne, je laisserai ma
cl  la porte. Si, au contraire, la cl n'y est pas, c'est que j'aurai
acquis la certitude que mes soupons taient fonds: alors, je te prie,
qu'il n'en soit plus question. Parlons d'autre chose. Comment
trouves-tu mon nouvel atelier?

--Incomparablement mieux que l'ancien; mais la vue en est moins belle. A
ta place, j'aurais gard la mansarde, ne ft-ce que pour pouvoir
distinguer Saint-Pierre et le tombeau d'Adrien.

--Oh! te voil bien avec tes ides nuageuses! A propos de nuages,
laisse-moi allumer mon cigarre... Bon!... A prsent, adieu, je vais 
l'enqute; dis  ta protge ma dernire rsolution. Je suis _curieux_
de voir lequel de nous deux est jou.

Le lendemain, Vincenza entra chez moi de fort bonne heure; je dormais
encore. Elle n'osa pas d'abord interrompre mon sommeil; mais son anxit
l'emportant enfin, elle saisit ma guitare et me jeta trois accords qui
me rveillrent. En me retournant dans mon lit, je l'aperus  mon
chevet mourante d'motion. Dieu! qu'elle tait jolie!!! L'espoir
clatait sur sa ravissante figure. Malgr la teinte cuivre de sa peau,
je la voyais rougir de passion; tous ses membres frmissaient.

--Eh bien! Vincenza, je crois qu'il vous recevra. Si la cl est  sa
porte, c'est qu'il vous pardonne, et...

La pauvre fille m'interrompt par un cri de joie, se jette sur ma main,
la baise avec transport en la couvrant de larmes, gmit, sanglote, et
se prcipite hors de ma chambre, en m'adressant pour remercment un
divin sourire qui m'illumina comme un rayon des cieux. Quelques heures
aprs, je venais de m'habiller, G... entre, et me dit d'un air grave:

Tu avais raison, j'ai tout dcouvert; mais pourquoi n'est-elle pas
venue? je l'attendais.

--Comment, pas venue? Elle est sortie d'ici ce matin  demi-folle de
l'espoir que je lui donnais; elle a d tre chez toi en cinq minutes.

--Je ne l'ai pas vue;..... et pourtant la cl tait bien  ma porte.

--Malheur! malheur!! j'ai oubli de lui dire que tu avais chang
d'atelier. Elle sera monte au quatrime, ignorant que tu tais au
premier.

--Courons.

Nous nous prcipitons  l'tage suprieur, la porte de l'atelier tait
ferme; dans le bois tait fiche avec force la _spada_ d'argent que
Vincenza portait dans ses cheveux, et que G... reconnut avec effroi:
elle venait de lui. Nous courons au Transtevere, chez elle, au Tibre, 
la promenade du Poussin; nous demandons  tous les passants: personne ne
l'avait vue. Enfin nous entendons des voix et des interpellations
violentes..... Nous arrivons au lieu de la scne..... Deux bouviers se
battaient pour le fazzoletto blanc de Vincenza, que la malheureuse
Albanaise avait arrach de sa tte et jet sur le rivage avant de se
prcipiter[13].

       *       *       *       *       *




X

VAGABONDAGES.


Le sjour de la ville m'tait devenu vraiment insupportable. Aussi ne
manquais-je aucune occasion de la quitter et de fuir aux montagnes, en
attendant le moment o il me serait permis de revenir en France.

Comme pour prluder  de plus longues courses dans cette partie de
l'Italie, visite seulement par les paysagistes, je faisais frquemment
alors le voyage de _Subiaco_, grand village des tats du pape, 
dix-huit lieues de Tivoli.

Cette excursion tait mon remde habituel contre le spleen; remde
souverain qui semblait me rendre  la vie. Une mauvaise veste de toile
grise et un chapeau de paille formaient tout mon quipement, six
piastres toute ma bourse. Puis, prenant un fusil ou une guitare, je
m'acheminais ainsi chassant ou chantant, insoucieux de mon gte du soir,
certain d'en trouver un, si besoin tait, dans les grottes innombrables
ou les _madones_ qui bordent toutes les routes, tantt marchant au pas
de course, tantt m'arrtant pour examiner quelque vieux tombeau, ou, du
haut d'un de ces tristes monticules dont l'aride plaine de Rome est
couverte, couter avec recueillement le grave chant des cloches de
Saint-Pierre, dont la croix d'or tincelait  l'horizon; tantt
interrompant la poursuite d'un vol de vanneaux pour crire dans mon
album une ide symphonique qui venait de poindre dans ma tte; et
toujours savourant  longs traits le bonheur suprme de la vraie
libert.

Quelquefois, quand au lieu de fusil j'avais apport ma guitare, me
postant au centre d'un paysage en harmonie avec mes penses, un chant de
l'nide, enfoui dans ma mmoire depuis mon enfance, se rveillait 
l'aspect des lieux o je m'tais gar; improvisant alors un trange
rcitatif sur une harmonie plus trange encore, je me chantais la mort
de Pallas, le dsespoir du bon Evandre, le convoi du jeune guerrier
qu'accompagnait son cheval Ethon sans harnais, la crinire pendante, et
versant de grosses larmes; l'effroi du bon roi Latinus, le sige du
Latium dont je foulais la terre, la triste fin d'Amata et la mort
cruelle du noble fianc de Lavinie.

Ainsi, sous les influences combines des souvenirs, de la posie et de
la musique, j'atteignais le plus incroyable degr d'exaltation. Cette
triple ivresse se rsolvait toujours en torrents de larmes verss avec
des sanglots convulsifs. Et, ce qu'il y a de plus singulier, c'est que
je commentais mes larmes. Je pleurais ce pauvre Turnus,  qui le cagot
Ene tait venu enlever ses tats, sa matresse et la vie; je pleurais
la belle et touchante Lavinie oblige d'pouser le brigand tranger
couvert du sang de son amant; je regrettais ces temps potiques o les
hros, fils des dieux, portaient de si belles armures et lanaient de
gracieux javelots  la pointe tincelante, orne d'un cercle d'or;
quittant ensuite le pass pour le prsent, je pleurais sur mes chagrins
personnels, mon avenir douteux, ma carrire interrompue; et, tombant
affaiss au milieu de ce chaos de posie, murmurant des vers de
Shakespeare, de Virgile et de Dante: _Nessun maggior dolore.... che
ricordarsi........ O poor Ophelia!... Good night, sweet Ladies....
Vitaque cum gemitu... fugit indignata.... sub umbras...._ Je
m'endormais.

       *       *       *       *       *

Quelle folie! diront bien des gens. Oui, mais quel bonheur! Les gens
raisonnables ne savent pas  quel degr d'intensit peut atteindre ainsi
le sentiment de l'existence; le coeur se dilate, l'imagination prend une
envergure immense, on vit avec fureur: le corps mme, participant de
l'exhaliration de l'esprit, semble devenir de fer. Je faisais alors
mille imprudences qui peut-tre aujourd'hui me coteraient la vie.

Je partis un jour de Tivoli par une pluie battante, mon fusil _
pistons_ me permettant de chasser malgr l'humidit. J'arrivai le soir 
Subiaco, mouill jusqu'aux os ds le matin, ayant fait mes dix-huit
lieues et tu quinze pices de gibier.

Replong maintenant dans la tourmente parisienne, avec quelle force et
quelle fidlit mon esprit se rappelle ce beau sauvage pays des
Abbruzzes o j'ai tant err! Villages tranges, mal peupls d'habitants
mal vtus, au regard souponneux, arms de vieux fusils dlabrs qui
portent loin et atteignent trop souvent leur but! Sites bizarres, dont
la mystrieuse solitude me frappa si vivement! Je retrouve en foule des
impressions perdues et oublies. Ce sont Subiaco, Alatri, Civitella,
Genesano, Isola di Sora, San Germano, Arce, les pauvres vieux couvents
dserts dont l'glise est toute grande ouverte..... les moines sont
absents..... le silence seul y habite..... Plus tard, moines et bandits
y reviendront de compagnie. Ce sont les somptueux monastres peupls
d'hommes pieux et bienveillants, qui accueillent cordialement les
voyageurs et les tonnent par leur spirituelle et savante conversation;
le palais bndictin du Monte-Cassino, avec son luxe blouissant de
mosaques, de boiseries sculptes, de reliquaires, etc., l'autre couvent
de san Benedetto,  Subiaco, o l'Ordre fut fond, o se trouve la
grotte qui reut saint Benot, o les rosiers qu'il planta fleurissent
encore. Plus haut, dans la mme montagne, au bord d'un prcipice au fond
duquel murmure le vieil Anio, ce ruisseau chri d'Horace et de Virgile,
la cellule del Beato Lorenzo, adosse  un mur de rochers que dore le
soleil, et o j'ai vu s'abriter des hirondelles au mois de janvier.
Grands bois de chtaigniers au noir feuillage, o surgissent des ruines
surmontes par intervalles, au soir, de formes humaines qui se montrent
un instant et disparaissent sans bruit..... ptres ou brigands..... En
face, sur l'autre rive de l'Anio, grande montagne  dos de baleine, o
l'on voit encore  cette heure une petite pyramide de pierres que j'eus
la constance de btir un jour de spleen, et que les peintres franais,
amants fidles de ces solitudes, ont eu la courtoisie de baptiser de mon
nom. Au-dessous, une caverne o l'on entre en rampant, et dont on ne
peut atteindre l'entre qu'en se laissant tomber du rocher suprieur,
au risque d'arriver bris  cinq cents pieds plus bas.

A droite, un champ o je fus arrt par des moissonneurs tonns de ma
prsence en pareil lieu, qui m'accablrent de questions, et ne me
laissrent continuer mon ascension que sur l'assurance plusieurs fois
donne qu'elle avait pour but l'accomplissement d'un voeu fait  la
Madone. Loin de l, dans une troite plaine, la maison isole de la
Piagia, btie sur le bord de l'invitable Anio, o j'allais demander
l'hospitalit et faire scher mes habits, aprs les longues chasses, aux
jours pluvieux d'automne. La matresse du logis, excellente femme, avait
une fille admirablement belle, qui depuis a pous le peintre lyonnais,
notre ami Flacheron. Je vois encore ce jeune drle, demi-bandit,
demi-conscrit, Crispino, qui nous apportait de la poudre et des
cigarres. Lignes de Madones couronnant les hautes collines, et que
suivent le soir, en chantant des litanies, les moissonneurs attards qui
reviennent des plaines, au tintement mlancolique de la campanella d'un
couvent cach; forts de sapins, que les Pifferari font retentir de
leurs refrains agrestes; grandes filles aux noirs cheveux,  la peau
brune, au rire clatant, qui, tant de fois, pour danser, ont abus de la
patience et des doigts endoloris _di questo signore chi suona la
chitarra francese_; et le classique tambour de basque accompagnant mes
_saltarelli_ improviss; les carabiniers voulant  toute force
s'introduire dans nos bals d'_osteria_; l'indignation des danseurs
franais et abbruzzais; les prodigieux coups de poing de Flacheron;
l'expulsion honteuse de ces _soldats du pape_; menaces d'embuscades, de
grands couteaux!..... Flacheron, sans nous rien dire, allant seul 
minuit au rendez-vous, arm d'un simple bton; absence des carabiniers;
Crispino enthousiasm!

       *       *       *       *       *

Enfin Albano, Caslelgandolpho, Tusculum, le petit thtre de Cicron,
les fresques de sa villa ruine; le lac de Gabia, le marais o j'ai
dormi  midi, sans songer  la fivre; vestiges des jardins qu'habita
Znobie, la noble et belle reine dtrne de Palmyre. Longues lignes
d'aquducs antiques fuyant au loin  perte de vue!....

Cruelle mmoire des jours de libert qui ne sont plus! Libert de coeur,
d'esprit, d'me, de tout; libert de ne pas agir, de ne pas penser mme;
libert d'oublier le temps, de mpriser l'ambition, de rire de la
gloire, de ne plus croire  l'amour; libert d'aller au nord, au sud, 
l'est ou  l'ouest, de coucher en plein champ, de vivre de peu, de
vaguer sans but, de rver, de rester gisant, assoupi des journes
entires, au souffle murmurant du tide sirocco! Libert vraie,
absolue, immense! O grande et forte Italie! Italie sauvage! insoucieuse
de ta soeur l'Italie artiste,

    La belle Juliette au cercueil tendue!

que je..... Mais, par respect pour le lecteur, continuons avec un peu
moins de dsordre, s'il est possible, le rcit des excursions et des
observations que j'y ai faites.




XI

SUBIACO.


Subiaco est un petit bourg de quatre mille habitants, bizarrement bti
autour d'une montagne en pain de sucre. L'Anio, qui, plus bas, va former
les cascades de Tivoli, en fait toute la richesse, en alimentant
quelques usines assez mal entretenues.

Cette rivire coule en certains endroits dans une valle resserre;
Nron la fit barrer par une norme muraille dont on voit encore quelques
dbris, et qui, en retenant les eaux, formait au-dessus du village un
lac d'une grande profondeur. De l le nom de _Sub-Lacu_. Le couvent de
_San-Benedetto_, situ une lieue plus haut, sur le bord d'un immense
prcipice, est  peu prs le seul monument curieux des environs. Aussi
les visites y abondent. L'autel de la chapelle est lev devant
l'entre d'une petite caverne qui servit jadis de retraite au saint
fondateur de l'ordre des Bndictins. La forme intrieure de l'glise
est d'une bizarrerie extrme; un escalier d'une trentaine de marches
unit les deux tages dont elle est compose. Aprs vous avoir fait
admirer la _santa spelunca_ de saint Benot et les grotesques peintures
dont les murailles sont couvertes, les moines vous conduisent  l'tage
infrieur. Des monceaux de feuilles de roses, provenant d'un bosquet de
rosiers plant dans le jardin du couvent, y sont entasss. Ces fleurs
ont la proprit miraculeuse de _gurir les convulsions_, et les moines
en font un dbit considrable. Trois vieilles carabines, brises,
tordues et ronges de rouille, sont appendues auprs de l'odorant
spcifique, comme preuves irrfragables de miracles non moins clatants.
Des chasseurs, ayant imprudemment charg leur arme, _s'aperurent, en
faisant feu_, du danger qu'ils couraient. Saint Benot, _invoqu_ (fort
laconiquement sans doute) _pendant que le fusil clatait_, les prserva
non-seulement de la mort, mais mme de la plus lgre gratignure. En
gravissant la montagne l'espace de deux milles au-dessus de
San-Benedetto, on arrive  l'ermitage _del Beato Lorenzo_, aujourd'hui
inhabit. C'est une solitude horrible, environne de roches rouges et
nues, que l'abandon  peu prs complet o elle est reste depuis la
mort de l'ermite rend plus effrayante encore. Un norme chien en tait
le gardien unique lorsque je la visitai; couch au soleil dans une
attitude d'observation souponneuse et sans faire le moindre mouvement,
il suivit tous mes pas d'un oeil svre. Sans armes, au bord d'un
prcipice, la prsence de cet argus silencieux, qui pouvait au moindre
geste douteux trangler ou prcipiter l'inconnu qui excitait sa
mfiance, contribua un peu, je l'avoue,  abrger le cours de mes
mditations. Subiaco n'est pas tellement recul dans les montagnes que
la civilisation n'y ait dj pntr. Il y a un caf pour les politiques
du pays, voire mme une _socit_ philharmonique. Le matre de musique
qui la dirige remplit en mme temps les fonctions d'organiste de la
paroisse. A la messe du dimanche des Rameaux, l'ouverture de _la
Cenerentola_ dont il nous rgala me dcouragea tellement, que je n'osai
pas me faire prsenter  l'acadmie chantante, dans la crainte de
laisser trop voir mes antipathies et de blesser par l ces bons
dilettanti. Je m'en tins  la musique des paysans; au moins a-t-elle,
celle-l, de la navet et du caractre. Une nuit, la plus singulire
srnade que j'eusse encore entendue vint me rveiller. Un _ragazzo_ aux
vigoureux poumons criait de toute sa force une chanson d'amour sous les
fentres de sa _ragazza_, avec accompagnement d'une norme mandoline,
d'une musette et d'un petit instrument de fer de la nature du triangle,
qu'ils appellent dans le pays _stimbalo_. Son chant, ou plutt son cri,
consistait en quatre ou cinq notes d'une progession descendante, et se
terminait en remontant par un long gmissement de la note sensible  la
tonique, sans reprendre haleine. La musette, la mandoline et le
stimbalo, sur un mouvement de valse continu, frappaient deux accords en
succession rgulire et presque uniforme, dont l'harmonie remplissait
les instants de silence placs par le chanteur entre chacun de ses
couplets; suivant son caprice, celui-ci repartait ensuite  plein
gosier, sans s'inquiter si le son qu'il attaquait si bravement
discordait ou non avec l'harmonie des accompagnateurs, et sans que
ceux-ci s'en inquitassent davantage. On et dit qu'il chantait au bruit
de la mer ou d'une cascade. Malgr la rusticit de ce concert, je ne
puis dire combien j'en fus agrablement affect. L'loignement et les
cloisons que le son devait traverser pour tenir jusqu' moi, en
affaiblissant les discordances, adoucissaient les rudes clats de cette
voix montagnarde. Peu  peu, la monotone succession de ces petits
couplets, termins si douloureusement et suivis de silences, me plongea
dans une espce de demi-sommeil plein d'agrables rveries; et quand le
galant ragazzo n'ayant plus rien  dire  sa belle, et mis fin
brusquement  sa chanson, il me sembla qu'il me manquait tout  coup
quelque chose d'essentiel... J'coutais toujours... mes penses
flottaient si douces sur ce bruit auquel elles s'taient amoureusement
unies!... L'un cessant, le fil des autres fut rompu... et je demeurai
jusqu'au matin sans sommeil, sans rves, sans ides...

Cette phrase mlodique est rpandue dans toutes les Abbruzzes; je l'ai
entendue depuis Subiaco jusqu' Arce, dans le royaume de Naples, plus ou
moins modifie par le sentiment des chanteurs et le mouvement qu'ils lui
imprimaient. Je puis assurer qu'elle me parut dlicieuse une nuit, 
Alatri, chante lentement, avec douceur, et sans accompagnement; elle
prenait alors une couleur religieuse fort diffrente de celle que je lui
connaissais.

Le nombre des mesures de cette espce de cri mlodique n'est pas
toujours exactement le mme  chaque couplet; il varie suivant les
paroles improvises par le chanteur, et les accompagnateurs suivent
alors celui-ci comme ils peuvent. Cette improvisation n'exige pas des
Orphes montagnards de grands fraie de posie: c'est toit simplement de
la prose, dans laquelle ils font entrer tout ce qu'ils diraient dans une
conversation ordinaire.

Le jeune gars dont j'ai dj parl, nomm Crispino, et qui avait
l'insolence de prtendre avoir t brigand, parce qu'il avait fait deux
ans de galres, ne manquait jamais  mon arrive  Subiaco, de me saluer
de cette phrase de bienvenue qu'il criait comme un voleur:

[Illustration: notation musicale

Bon giorno, bon giorno, bon giorno, si - gno - - - re!
Co - - - - - me sta - te e - - - - - - ?
]

Le redoublement de la dernire voyelle, en arrivant  la mesure marque
du signe [**symbol >], est de rigueur. Il rsulte d'un coup de gosier,
assez semblable  un sanglot, dont l'effet est fort singulier.

Dans les autres villages environnants, dont Subiaco semble tre la
capitale, je n'ai pas recueilli la moindre bribe musicale. Civitella, le
plus intressant de tous, est un vritable nid d'aigle, perch sur la
pointe d'un rocher d'un accs fort difficile, misrable, sale et puant.
On y jouit d'une vue magnifique, seul ddommagement  la fatigue d'une
telle escalade, et les rochers y ont une physionomie trange dans leurs
fantastiques amoncellements, qui charme assez les yeux des artistes pour
qu'un peintre de mes amis y ait sjourn six mois entiers.

L'un des flancs du village repose sur des dalles superposes, tellement
normes, qu'il est absolument impossible de concevoir comment des hommes
ont pu jamais exercer la moindre action locomotive sur de pareilles
masses. Ce mur de Titans, par sa grossiret et ses dimensions, est aux
constructions cyclopennes, comme celles-ci sont aux murailles
ordinaires des monuments contemporains. Il ne jouit cependant d'aucune
renomme, et, quoique vivant habituellement avec des architectes, je
n'en avais jamais entendu parler.

Civitella offre, en outre, aux vagabonds, un prcieux avantage dont les
autres villages semblables sont totalement dpourvus: c'est une auberge
ou quelque chose d'approchant. On peut y loger et y vivre passablement.
L'homme riche du pays, _il signor Vincenzo_, reoit et hberge de son
mieux les trangers, les Franais surtout, pour lesquels il professe la
plus honorable sympathie, mais qu'il assassine de questions sur la
politique. Assez modr dans ses autres prtentions, ce brave homme est
insatiable sur ce point. Envelopp dans une redingote qu'il n'a pas
quitte depuis dix ans, accroupi sous sa chemine enfume, il commence,
en vous voyant entrer, son interrogatoire; et, fussiez-vous extnu,
mourant de soif, de faim et de fatigue, vous n'obtiendrez pas un verre
de vin avant de lui avoir rpondu sur Lafayette, Louis-Philippe et la
garde nationale. Vico-Var, Olevano, Arsoli, Genesano, et vingt autres
villages dont le nom m'chappe, se prsentent presque uniformment sous
le mme aspect. Ce sont toujours des agglomrations de maisons gristres
appliques, comme des nids d'hirondelles, contre des pics striles,
presque inabordables; toujours de pauvres enfants demi-nus poursuivent
les trangers en criant: _Pittore! pittore! Inglese!_[14] _mezzo
baocco!_[15] (Pour eux tout tranger qui vient les visiter est
_peintre_ ou _Anglais_). Les chemins, quand il y en a, ne sont que des
gradins informes  peine indiqus dans le rocher. On rencontre des
hommes oisifs, qui vous regardent d'un air singulier; des femmes
conduisant des cochons qui, avec le mas, forment toute la richesse du
pays; de jeunes filles, la tte charge d'une lourde cruche de cuivre ou
d'un fagot de bois mort; et tout cela si misrable, si triste, si
dlabr, si dgotant de salet, que, malgr la beaut naturelle de la
race et la coupe pittoresque des vtements, il est difficile d'prouver
 leur aspect autre chose qu'un sentiment de piti; et pourtant je
trouvais un plaisir extrme  parcourir ces repaires,  pied, le fusil 
la main, et mme sans fusil.

Lorsqu'il s'agissait, en effet, de gravir quelque pic inconnu, j'avais
soin de laisser en bas ce bel instrument, dont les qualits excitaient
assez la convoitise des Abbruzzais, pour leur donner l'ide d'en
dtacher le propritaire, au moyen de quelques balles envoyes  sa
rencontre par d'affreuses carabines embusques tratreusement derrire
un vieux mur.

A force de frquenter les villages de ces braves gens, j'avais mme fini
par tre trs bien avec eux. Crispino surtout m'avait pris en affection;
il me rendait toutes sortes de services; il me procurait non-seulement
des tuyaux de pipe parfums, exquis[16], non-seulement du plomb et de la
poudre, mais des capsules fulminantes mme; des capsules! dans ce pays
perdu, dpourvu de toute ide d'art et d'industrie. De plus, Crispino
connaissait toutes les _ragazze_ bien peignes  dix lieues  la ronde,
leurs inclinations, leurs relations, leurs ambitions, leurs passions,
celles de leurs parents et de leurs amants; il avait une note exacte des
degrs de vertu et de temprature de chacune, et ce thermomtre tait
quelquefois fort amusant  consulter.

Cette affection, du reste, tait motive; j'avais, une nuit, dirig la
srnade qu'il donnait  sa matresse; j'avais chant avec lui pour la
jeune louve, en nous accompagnant de la _chitarra francese_, une chanson
alors en vogue parmi les lgants de Tivoli; je lui avais fait prsent
de deux chemises, d'un pantalon et de trois superbes coups de pied au
derrire, un jour qu'il me manquait de respect[17].

Crispino n'avait pas eu le temps d'apprendre  lire, et il ne m'crivait
jamais. Quand il avait quelque nouvelle intressante  me donner hors
des montagnes, il venait  Rome. Qu'tait-ce, en effet, qu'une trentaine
de lieues _per un bravo_ comme lui. Nous avions l'habitude, 
l'Acadmie, de laisser ouvertes les portes de nos chambres. Un matin de
janvier (j'avais quitt les montagnes en octobre; je m'ennuyais donc
depuis trois mois), en me retournant dans mon lit, j'aperois debout
devant moi, un grand sclrat basan, chapeau pointu, jambes cordes,
qui paraissait attendre trs honntement mon rveil; c'tait mon gredin,
mon bandit, mon ami!

--Tiens! Crispino! qu'es-tu venu faire  Rome?

--_Sono venuto... per veder lo!_

--Oui, pour me voir, et puis?...

--_Crederei mancare al pi preciso mio debito, se in questa
occasione..._

--Quelle occasion?

--_Per dire la verit... mi manca... il danaro._

--A la bonne heure! voil ce qui s'appelle dire vraiment _la verit_.
Ah! tu n'as pas d'argent! et que veux-tu que j'y fasse, Birbonacio?

--_Per bacco, non sono birbone!_

Je finis sa rponse en franais:

--Si vous m'appelez _gueux_, parce que je n'ai pas le sou, vous avez
raison; mais si c'est parce que j'ai t deux ans  Civita-Vecchia, vous
avez bien tort. On ne m'a pas envoy aux galres pour avoir vol, dit-il
en levant la tte firement, mais bien pour de bons coups de carabine,
pour de fameux coups de couteau donns dans la montagne  des trangers
(_forestieri_).

Mon ami se flattait assurment; il n'avait peut-tre pas tu seulement
un moine. Mais enfin, on voit qu'il avait le sentiment de l'honneur.
Aussi, dans son indignation, n'accepta-t-il que trois piastres, une
chemise et un foulard, sans vouloir attendre que j'eusse mis mes bottes
pour lui donner... le reste. Le pauvre garon est mort, il y a deux ans,
d'un coup de pierre reu  la tte dans une rixe.

Nous reverrons-nous dans un monde meilleur?.....




XII

ENCORE ROME.


Il fallait bien toujours revenir dans cette ternelle ville de Rome, et
s'y convaincre de plus en plus que, de toutes les existences d'artiste,
il n'en est pas de plus triste que celle d'un musicien tranger,
condamn  l'habiter, si l'amour de l'art est dans son coeur. Il y
prouve un supplice de tous les instants dans les premiers temps, en
voyant ses illusions potiques tomber une  une, et le bel difice
musical lev par son imagination, s'crouler devant la plus
dsesprante des ralits; ce sont chaque jour de nouvelles expriences
qui amnent constamment de nouvelles dceptions. Au milieu de tous les
autres arts, pleins de vie, de grandeur, de majest, blouissants de
l'clat du gnie, talant firement leurs merveilles diverses, il voit
la musique rduite au rle d'une esclave dgrade, hbte par la misre
et chantant d'une voix use de stupides pomes pour lesquels le peuple
lui jette  peine un morceau de pain. C'est ce que je reconnus
facilement au bout de quelques semaines. A peine arriv, je cours 
Saint-Pierre... Immense! sublime! crasant!... Voil Michel-Ange, voil
Raphal, voil Canova; je marche sur les marbres les plus prcieux, les
mosaques les plus rares... Ce silence solennel.. cette frache
atmosphre... ces tons lumineux si riches et si harmonieusement
fondus... ce vieux plerin, agenouill seul dans la vaste enceinte... Un
lger bruit, parti du coin le plus obscur du temple, et roulant sous ces
votes colossales comme un tonnerre lointain... j'eus peur... Il me
sembla que c'tait l rellement la maison de Dieu et que je n'avais pas
le droit d'y entrer. Rflchissant que de faibles cratures comme moi
taient parvenues cependant  lever un pareil monument de grandeur et
d'audace, je sentis un mouvement de fiert; puis songeant au rle
magnifique que devait y jouer l'art que je chris, mon coeur commena 
battre  coups redoubls. Oh! oui, sans doute, me dis-je aussitt, ces
tableaux, ces statues, ces colonnes, cette architecture de gants tout
cela n'est que le corps du monument; la musique en est l'ame; c'est par
elle qu'il manifeste son existence, c'est elle qui rsume l'hymne
incessant des autres arts, et de sa vois puissante le porte brlant aux
pieds de l'ternel. O donc est l'orgue?... L'orgue, un peu plus grand
que celui de l'Opra de Paris, tait _sur des roulettes_; un pilastre le
drobait  ma vue. N'importe, ce chtif instrument ne sert peut-tre
qu' donner le ton aux voix, et tout effet instrumental tant proscrit,
il doit suffire. Quel est le nombre des chanteurs?... Me rappelant alors
la petite salle du Conservatoire, que l'glise de St-Pierre contiendrait
cinquante ou soixante fois au moins, je pensai que si un choeur de
_quatre-vingt-dix_ voix y tait employ journellement, les choristes de
Saint-Pierre, ne devaient se compter que par milliers.

Ils sont au nombre de _dix-huit_ pour les jours ordinaires; et de
_trente-deux_ pour les ftes solennelles. J'ai mme entendu un
_Miserere_  la chapelle Sixtine, chant par _cinq voix_. Un critique
allemand de beaucoup de mrite, s'est constitu tout rcemment le
dfenseur de la chapelle Sixtine.

La plupart des voyageurs, dit-il, s'attendent en y entrant,  une
musique bien entranante, je dirai mme, bien plus amusante que celle
des opras qui les avaient charms dans leur patrie; au lieu de cela les
chanteurs du pape leur font entendre un plain-chant sculaire, simple,
pieux et sans le moindre accompagnement. Ces dilettanti dsappoints ne
manquent pas alors de jurer  leur retour, que la chapelle Sixtine
n'offre aucun intrt musical, et que tous les beaux rcits qu'on en
fait sont autant de contes.

Nous ne dirons pas  ce sujet, absolument comme les observateurs
superficiels dont parle cet crivain. Bien au contraire, cette harmonie
des sicles passs, venue jusqu' nous sans la moindre altration de
style ni de forme, offre aux musiciens le mme intrt que prsentent
aux peintres les fresques de Pompia. Loin de regretter, sous ces
accords, l'accompagnement de trompettes et de grosse caisse, aujourd'hui
tellement mis  la mode par les compositeurs italiens, que chanteurs et
danseurs ne croiraient pas, sans lui, pouvoir obtenir les
applaudissements qu'ils mritent, nous avouerons que la chapelle Sixtine
tant le seul lieu musical de l'Italie o cet abus dplorable n'ait
point pntr, on est heureux de pouvoir y trouver un refuge contre
l'artillerie des fabricants de cavatines. Nous accorderons au critique
allemand que les _trente-deux_ chanteurs du pape, incapables de produire
le moindre effet, et mme de se faire entendre dans la plus vaste glise
du monde, suffisent  l'excution des oeuvres de Palestrina dans
l'enceinte borne de la chapelle pontificale; nous dirons avec lui que
cette harmonie pure et calme, jette dans une rverie qui n'est pas sans
charme. Mais ce charme est le propre de l'harmonie elle-mme, et le
prtendu gnie des compositeurs n'en est point la cause, si toutefois on
peut donner le nom de compositeurs  des musiciens qui passaient leur
vie  compiler des successions d'accords comme celle-ci:

[Illustration: notation musicale.

Po-pu-le me-us, quid fe-ci ti - - bi?
aut, in quo contristavi te res - pon - - - de mi - hi.
]

Dans ces psalmodies  quatre parties, o la _mlodie_ et le _rhythme_ ne
sont point employs, et dont l'_harmonie_ se borne  l'emploi des
_accords parfaits_ entremls de quelques _suspensions_, on peut bien
admettre que le got et une certaine science aient guid le musicien qui
les crivit; mais le gnie! allons donc, c'est une plaisanterie.

En outre, les gens qui croient encore sincrement que Palestrina composa
ainsi  dessein sur les textes sacrs, et mu seulement par l'intention
d'approcher le plus possible d'une pieuse idalit, s'abusent
trangement. Ils ne connaissent pas, sans doute, ses madrigaux, dont les
paroles frivoles ou galantes sont accoles par lui cependant  une sorte
de musique absolument semblable  celle dont il revtit les paroles
saintes. Il fait chanter par exemple: _Au bord du Tibre, je vis un beau
pasteur dont la plainte amoureuse_, etc., par un choeur lent dont l'effet
gnral et le style harmonique ne diffrent en aucune faon de ses
compositions dites religieuses. Il ne savait pas faire d'autre musique,
voil la vrit; et il tait si loin de poursuivre un cleste idal,
qu'on retrouve dans ses crits une foule de ces sortes de logogriphes
que les contre-pointistes qui le prcdrent avaient mis  la mode et
dont il passe pour avoir t l'antagoniste inspir. La messe de
Palestrina, ddie au pape Marcello, est crite  deux choeurs, dont l'un
imite canoniquement l'autre du commencement  la fin. C'est l une
grande difficult de contrepoint habilement vaincue; mais qu'en
rsulte-t-il de beau, ou de convenable au style vraiment religieux? En
quoi cette sorte de jeu harmonique, perceptible seulement pour les yeux,
puisque l'oreille ne saurait suivre des imitations canoniques de notes
aussi longues et sans dessin mlodique, en quoi, dis-je, cette preuve de
la patience du tisseur d'accords annonce-t-elle en lui une simple
proccupation du vritable objet de son travail? en rien  coup sr. Il
importe aussi peu  l'expression du sentiment religieux de dessiner deux
choeurs en canon perptuel que de les crire en se servant d'un morceau
de bois au lieu de plume, ou gn d'une faon quelconque par une douleur
physique ou un obstacle matriel. Si Palestrina, ayant perdu les deux
mains, s'tait vu forc d'crire avec le pied et y tait parvenu, ses
ouvrages n'en eussent pas acquis plus de valeur pour cela et n'en
seraient ni plus ni moins religieux.

Le critique allemand dont je parlais tout--l'heure, n'hsite pas
cependant  appeler _sublimes_ les _Improperia_ de Palestrina.

Toute cette crmonie, dit-il encore, le sujet en lui-mme, la prsence
du pape au milieu du corps des cardinaux, le mrite d'excution des
chanteurs qui dclament avec une prcision et une intelligence
admirables, tout cela forme de ce spectacle un des plus imposants et
des plus touchants de la Semaine-Sainte.--Oui, certes; mais tout cela
ne fait pas de cette musique une oeuvre de gnie et d'inspiration.

Par une de ces journes sombres qui attristent la fin de l'anne, et que
rend encore plus mlancoliques le souffle glac du vent du Nord, coutez
en lisant Ossian, la fantastique harmonie d'une harpe olienne balance
au sommet d'un arbre dpouill de verdure, et je vous dfie de ne pas
prouver un sentiment profond de tristesse, d'abandon, un dsir vague et
infini d'une autre existence, un dgot immense de celle-ci, en un mot,
une forte atteinte de spleen jointe  une tentation de suicide. Cet
effet est encore plus prononc que celui des harmonies vocales de la
chapelle Sixtine; on n'a jamais song cependant  mettre les facteurs de
harpes oliennes au nombre des grands compositeurs.

Mais au moins, le service musical de la chapelle Sixtine a-t-il conserv
sa dignit et le caractre religieux qui lui convient, tandis
qu'infidles aux anciennes traditions, les autres glises de Rome sont
tombes, sous ce rapport, dans un tat de dgradation, je dirai mme de
dmoralisation, qui passe toute croyance. Plusieurs prtres franais,
tmoins de ce scandaleux abaissement de l'art religieux, en ont t
indigns.

J'assistai, le jour de la fte du roi,  une messe solennelle  grands
choeurs et  grand orchestre, pour laquelle notre ambassadeur, M. de
Saint-Aulaire, avait demand les meilleurs artistes de Rome. Un
amphithtre assez vaste, lev devant l'orgue, tait occup par une
soixantaine d'excutants. Ils commencrent par s'accorder  grand bruit,
comme ils l'eussent fait dans un foyer de thtre; le diapason de
l'orgue, beaucoup trop bas, rendait,  cause des instruments  vent, son
adjonction  l'orchestre impossible. Un seul parti restait  prendre, se
passer de l'orgue. L'organiste ne l'entendait pas ainsi; il voulait
faire sa partie, dussent les oreilles des auditeurs en tre tortures
jusqu'au sang; il voulait gagner son argent, le brave homme, et il le
gagna bien, je le jure, car de ma vie je n'ai ri d'aussi bon coeur.
Suivant la louable coutume des organistes italiens, il n'employa,
pendant toute la dure de la crmonie, que les jeux aigus. L'orchestre,
plus fort que cette harmonie de petites fltes, la couvrait assez bien
dans les _tutti_, mais quand la masse instrumentale venait  frapper un
accord sec, suivi d'un silence, l'orgue, dont le son trane un peu,
comme on sait, et ne peut se couper aussi bref que celui des autres
instruments, demeurait alors  dcouvert et laissait entendre un accord
plus bas d'un quart de ton que celui de l'orchestre, produisant ainsi le
gmissement le plus atrocement comique qu'on puisse imaginer. Pendant
les intervalles remplis par le plain-chant des prtres, les concertants,
incapables de contenir leur dmon musical, prludaient hautement tous 
la fois, avec un incroyable sang-froid; la flte lanait des gammes en
_r_; le cor sonnait une fanfare en _mi b_; les violons faisaient
d'aimables cadences, des gruppetti charmants; le basson, tout bouffi
d'importance, soufflait ses notes graves en faisant claquer ses grandes
clefs, pendant que les gazouillements de l'orgue achevaient de
brillanter l'harmonie de ce concert inou, digne de Callot. Et tout cela
se passait en prsence d'une assemble d'hommes civiliss, de
l'ambassadeur de France, du directeur de l'Acadmie, d'un corps nombreux
de prtres et de cardinaux, devant une runion d'artistes de toutes les
nations. Pour la musique, elle tait digne de tels excutants. Cavatines
avec crescendo, cabalettes, points-d'orgue et roulades; oeuvre sans nom,
monstre de l'ordre composite dont une phrase de Vacca formait la tte,
des bribes de Paccini les membres, et un ballet de Gallemberg le corps
et la queue. Qu'on se figure, pour couronner l'oeuvre, les _soli_ de
cette trange musique sacre, chants _en voix de soprano_ par un gros
gaillard dont la face rubiconde tait orne d'une norme paire de
favoris noirs. Mais mon Dieu, dis-je  mon voisin qui touffait, tout
est donc miracle dans ce bienheureux pays! Avez-vous jamais vu un
_castrat_ barbu comme celui-ci?

--Castrato!... rpliqua vivement en se retournant une dame italienne,
indigne de nos rires et de nos observations, davvero non  castrato.

--Vous le connaissez, madame?

--Per Bacco! non burlate. Imparate, pezzi d'asino, che quello virtuoso
maraviglioso  il marito mio.

J'ai entendu frquemment dans d'autres glises les ouvertures du
_Barbier de Sville_, de la _Cenerentola_ et d'_Otello_. Ces morceaux
paraissaient former le rpertoire favori des organistes, ils en
assaisonnaient fort agrablement le service divin.

La musique des thtres, aussi _dramatique_ que celle des glises est
_religieuse_, est dans le mme tat de splendeur. Mme invention, mme
puret des formes, mme lvation, mme charme dans le style, mme
profondeur de pense. Les chanteurs que j'ai entendus pendant la saison
thtrale avaient en gnral de bonnes voix et cette facilit de
vocalisation qui caractrise spcialement les Italiens; mais, 
l'exception de Mme Ungher, prima dona allemande que nous avons
applaudie souvent  Paris, et de Salvator, assez bon Baryton, ils ne
sortaient pas de la ligne des mdiocrits. Les choeurs sont d'un degr
au-dessous de ceux de notre Opra-Comique, pour l'ensemble, la justesse
et la chaleur. L'orchestre, imposant et formidable  peu prs comme
l'arme du prince de Monaco, possde, sans exception, toutes les
qualits qu'on appelle ordinairement des dfauts. Au thtre _Valle_,
ainsi qu' celui d'Apollon, dont les dimensions galent celles du
Grand-Opra de Paris, les violoncelles sont au nombre de.... _un_,
lequel _un_ exerce l'tat d'orfvre, plus heureux qu'un de ses
confrres, oblig, pour vivre, de _rempailler des chaises_. A Rome, le
mot symphonie, comme celui d'ouverture, n'est employ que pour dsigner
un _certain bruit_ que font les orchestres de thtre avant le lever de
la toile, et auquel personne ne fait attention. Weber et Beethoven sont
l des noms  peu prs inconnus. Un savant abb de la chapelle Sixtine
disait un jour  M. Mendelssohn _qu'on lui avait parl d'un jeune homme
de grande esprance, nomm Mozart_. Il est vrai que ce digne
ecclsiastique communique fort rarement avec les gens du monde et ne
s'est occup toute sa vie que des oeuvres de Palestrina. C'est donc un
tre que sa conduite prive et ses opinions mettent  part. Quoiqu'on
n'y excute jamais la musique de Mozart, il est pourtant juste de dire
que, dans Rome, bon nombre de personnes ont entendu parler de lui
autrement que comme _d'un jeune homme de grande esprance_. Les
dilettanti rudits savent mme qu'il est mort, et que, sans approcher
toutefois de Donizetti, il a crit quelques partitions remarquables.
J'en ai connu un qui s'tait procur le Don Juan. Aprs l'avoir
longuement tudi au piano, il fut assez franc pour m'avouer en
confidence que cette _vieille musique_ lui paraissait suprieure au
Zadig et Astartea de M. Vacca, rcemment mis en scne au thtre
d'Apollon. L'art instrumental est lettre close pour les Romains. Ils
n'ont pas mme l'ide de ce que nous appelons une symphonie.

J'ai remarqu seulement  Rome une musique instrumentale populaire que
je penche fort  regarder comme un reste de l'antiquit; je veux parler
des _pifferari_. On appelle ainsi des musiciens ambulants qui, aux
approches de Nol, descendent des montagnes par groupes de quatre ou
cinq, et viennent, arms de musettes et de _pifferi_ (espce de
hautbois), donner de pieux concerts devant les images de la madone. Ils
sont, pour l'ordinaire, couverts d'amples manteaux de drap brun, portent
le chapeau pointu dont se coiffent les brigands, et tout leur extrieur
est empreint d'une certaine sauvagerie mystique pleine d'originalit.
J'ai pass des heures entires  les contempler dans les rues de Rome,
la tte lgrement penche sur l'paule, les yeux brillants de la foi la
plus vive, fixant un regard de pieux amour sur la sainte madone, presque
aussi immobiles que l'image qu'ils adoraient. La musette, seconde d'un
grand _piffero_ soufflant la basse, fait entendre une harmonie de deux
ou trois notes, sur laquelle un double _piffero_[18] de moyenne longueur
excute la mlodie; puis au-dessus de tout cela deux petits _pifferi_
trs courts, jous par des enfants de douze  quinze ans, tremblottent
trilles et cadences, et inondent la rustique chanson d'une pluie de
bizarres ornements. Aprs de gais et rjouissants refrains, fort
longtemps rpts, une prire lente, grave, d'une onction toute
patriarchale, vient dignement terminer la nave symphonie. Cet air a t
grav dans plusieurs recueils napolitains, nous nous abstenons en
consquence de le reproduire ici. De prs, le son est si fort qu'on peut
 peine le supporter; mais  un certain loignement ce singulier
orchestre produit un effet dlicieux, touchant, potique, auquel les
personnes mme les moins susceptibles de pareilles impressions, ne
peuvent rester insensibles. J'ai entendu depuis les _pifferari_ chez
eux, et si je les avais trouvs si remarquables  Rome, combien
l'motion que j'en reus fut plus vive dans les montagnes sauvages des
Abbruzzes, o mon humeur vagabonde m'avait conduit! Des roches
volcaniques, de noires forts de sapins, formaient la dcoration
naturelle et le complment de cette musique primitive. Quand  cela
venait se joindre encore l'aspect d'un de ces monuments mystrieux d'un
autre ge, connus sous le nom de murs cyclopens, et quelques bergers
revtus d'une peau de mouton brute, avec la toison entire en dehors
(costume des ptres de la Sabine), je pouvais me croire contemporain des
anciens peuples au milieu desquels vint s'installer jadis Evandre
l'Arcadien, l'hte gnreux d'ne:

    Pater infelix Pallantis pueri.

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

Il faut, on le voit, renoncer  peu prs  entendre de la musique quand
on habite Rome; j'en tais venu mme, au milieu de cette atmosphre
antiharmonique,  n'en plus pouvoir composer. Tout ce que j'ai produit 
l'Acadmie se borne  trois ou quatre morceaux: 1 Une _Ouverture de
Rob-Roy_, longue et diffuse, qui fut excute  Paris, un an aprs, par
la socit du Conservatoire, fort mal reue du public, et que je brlai
le mme jour en sortant du concert; 2 _la Scne aux champs_, de la
Symphonie Fantastique, que je refis presque entirement en vaguant dans
la Villa-Borghse; 3 _le Chant de bonheur_, du mlologue[19] que je
rvai, perfidement berc par mon ennemi intime le vent du sud, sur les
buis touffus et taills en muraille de notre classique jardin; 4 cette
petite mlodie qui a nom _la Captive_, et dont j'tais fort loin, en
l'crivant, de prvoir la fortune. Encore me trompai-je, en disant
qu'elle fut compose  Rome; car c'est de Subiaco qu'elle est date. Il
me souvient, en effet, qu'un jour, en regardant travailler mon ami
Lefebvre l'architecte, dans l'auberge de Subiaco o nous logions, un
mouvement de son coude ayant fait tomber un livre plac sur sa table, je
le relevai: c'tait le volume des _Orientales_ de V. Hugo; il se trouva
ouvert  la page de _la Captive_. Je lus cette dlicieuse posie, et me
retournant vers Lefebvre: Si j'avais l du papier rgl, lui dis-je,
j'crirais la musique de ce morceau; car _je l'entends_.

--Qu' cela ne tienne, je vais vous en donner.

Et Lefebvre, prenant une rgle et un tireligne, eut bientt trac
quelques portes, sur lesquelles je jetai la mlodie et la basse de ce
petit air; puis, je mis le manuscrit dans mon portefeuille et n'y
songeai plus. Quinze jours aprs, de retour  Rome, on chantait chez
notre directeur, quand _la Captive_ me revint en tte. Il faut, dis-je
 mademoiselle Vernet, que je vous montre un air improvis  Subiaco,
pour voir un peu ce qu'il signifie: je n'en ai plus la moindre ide.
L'accompagnement de piano, griffonn  la hte, nous permit de
l'excuter convenablement; et cela prit si bien, qu'au bout d'un mois M.
Vernet, poursuivi, obsd par cette mlodie, m'interpella ainsi: Ah!
a, quand vous retournerez dans les montagnes, j'espre bien que vous
n'en rapporterez pas d'autres chansons; car votre _Captive_ commence 
me rendre le sjour de la Villa fort dsagrable; on ne peut faire un
pas dans le palais, dans le jardin, dans le bois, sur la terrasse, dans
les corridors, sans entendre chanter, ou ronfler, ou grogner: _Le long
du mur sombre... le sabre du spahis... je ne suis pas Tartare...
l'eunuque noir..., etc._ C'est  en devenir fou! Je renvoie demain un
de mes domestiques, je n'en prendrai un nouveau qu' la condition
expresse pour lui de ne pas chanter _la Captive_.

Il reste enfin  citer, pour clore cette liste fort courte de mes
productions romaines, une psalmodie  cinq voix, avec accompagnement
d'instruments  vent, sur la traduction en prose d'une posie de Moore
(_Ce monde entier n'est qu'une ombre fugitive_), ddie  ceux _dont
l'ame est triste jusqu' la mort_. Ce morceau n'a pas encore t publi
et je n'ai jamais os le faire entendre. Quant au _Resurrexit_,  grand
orchestre, avec choeurs, que j'envoyai aux acadmiciens de Paris, pour
obir au rglement, et dans lequel ces messieurs trouvrent un _progrs_
trs-remarquable, une _preuve_ sensible de l'influence du sjour de Rome
sur mes ides, et l'_abandon_ complet de mes fcheuses _tendances
musicales_; c'est un fragment d'une messe que j'avais crite et fait
excuter  Paris deux ans avant de me prsenter au concours de
l'Institut. Fiez-vous donc aux jugements des immortels!

Ce fut vers ce temps de ma vie acadmique que je ressentis de nouveau
les atteintes d'une cruelle maladie (morale, nerveuse, imaginaire, tout
ce qu'on voudra), que j'appelerai le _mal de l'isolement_, et qui me
tuera quelque jour. J'en avais prouv un premier accs  l'ge de seize
ans, et voici dans quelles circonstances. Par une belle matine de mai,
 la cte Saint-Andr, chez mon pre, j'tais assis dans une prairie 
l'ombre d'un groupe de grands chnes, lisant un roman de Montjoie,
intitul: _Manuscrit trouv au mont Pausilippe_. Tout entier  ma
lecture, j'en fus distrait cependant par des chants doux et tristes,
s'pandant par la plaine  intervalles rguliers. La procession des
Rogations passait dans le voisinage, et j'entendais la voix des paysans
qui psalmodiaient les _Litanies des saints_. Cet usage de parcourir, au
printemps, les cteaux et les plaines, pour appeler sur les fruits de
la terre la bndiction du ciel, a quelque chose de potique et de
touchant qui m'meut d'une manire indicible. Le cortge s'arrta au
pied d'une croix de bois, orne de feuillages; je le vis s'agenouiller
pendant que le prtre bnissait la campagne, et il reprit sa marche
lente en continuant sa mlancolique psalmodie. La voix affaiblie de
notre vieux cur se distinguait seule parfois, avec des fragments de
phrases:

      ............
 ...._Conservare igneris!_

      LES PAYSANS.

    _Te rogamus audi nos!_

Et la foule pieuse, s'loignait, s'loignait toujours.

    ..............

     (Decrescendo.)

    _Sancte Barnabe._
    _Ora pro nobis!_

      (Perdendo.)

    _Sancta Magdalena_
      _Ora pro_...........
    _Sancta Maria_
      _Ora_...........
    _Sancta_..........
   ..........._nobis._
   .................

Silence.. lger frmissement des bls en fleur, ondoyant sous la molle
pression de l'air du matin.... cri des cailles amoureuses appelant leur
compagne.... l'ortolan plein de joie chantant sur la pointe d'un
peuplier.... calme profond.... une feuille morte tombant lentement d'un
chne.... coups sourds de mon coeur.... Evidemment la vie tait hors de
moi, loin, trs loin.... A l'horizon les glaciers des Alpes, frapps du
soleil levant, rflchissaient d'immenses faisceaux de lumire....
derrire ces Alpes, l'Italie, Naples, le Pausilippe.... les personnages
de mon roman.... des passions ardentes.... des larmes essuyes...
quelque insondable bonheur.... secret.... allons, allons, des ailes!
dvorons l'espace! il faut voir! il faut admirer! il faut de l'amour, de
l'enthousiasme, des treintes enflammes, _il faut la grande vie!_...
mais je ne suis qu'un corps lourd, clou  terre! ces personnages sont
imaginaires, ou n'existent plus.... Quel amour?... quelle gloire?...
quel coeur?... quand verrai-je l'Italie?...

Et l'accs se dclara dans toute sa force, et je souffris affreusement
et je me couchai  terre, gmissant, tendant mes bras douloureux,
arrachant convulsivement des poignes d'herbes et d'innocentes
paquerettes qui ouvraient en vain leurs grands yeux tonns, appelant
_l'inconnu_, luttant contre _l'absence_, contre l'horrible isolement.

Et pourtant, qu'tait-ce qu'un pareil accs compar aux tortures que
j'ai prouves depuis, et dont l'intensit augmente chaque jour?

Je ne sais comment donner une ide de ce mal inexprimable. Une
exprience de physique pourrait seule offrir je crois des similitudes
avec lui. C'est celle-ci: quand on place sous une cloche de verre
adapte  une machine pneumatique, une coupe remplie d'eau  ct d'une
autre coupe contenant de l'acide sulfurique, au moment o la pompe
aspirante fait le vide sous la cloche, on voit l'eau s'agiter, entrer en
bullition, s'vaporer. L'acide sulfurique absorbe cette vapeur d'eau au
fur et  mesure qu'elle se dgage, et, par suite de la proprit qu'ont
les molcules de vapeur d'emporter en s'exhalant une grande quantit de
calorique, la portion d'eau qui reste au fond du vase ne tarde pas  se
refroidir au point de produire un petit bloc de glace.

Eh bien! il en est  peu prs ainsi quand cette ide d'isolement, quand
ce sentiment de l'absence viennent me saisir. Le vide se fait autour de
ma poitrine palpitante, et il semble alors que mon coeur, sous
l'aspiration d'une force irrsistible, s'vapore et tend  se dissoudre
par expansion. Puis, la peau de tout mon corps devient douloureuse et
brlante; je rougis de la tte aux pieds. Je suis tent de crier,
d'appeler  mon aide mes amis, les indiffrents mmes, pour me
consoler, pour me garder, me dfendre, m'empcher d'tre dtruit, pour
retenir ma vie qui s'en va aux quatre points cardinaux.

On n'a pas d'ides de mort pendant ces crises; non, la pense du suicide
n'est pas mme supportable; on ne veut pas mourir: loin de l, on veut
vivre, on le veut absolument; on voudrait mme donner  sa vie mille
fois plus d'nergie; c'est une aptitude prodigieuse au bonheur, qui
s'exaspre de rester sans application, et qui ne se peut satisfaire
qu'au moyen de jouissances immenses, dvorantes, furieuses, en rapport
avec l'incalculable surabondance de sensibilit dont on est pourvu.

Cet tat n'est pas le spleen, mais il l'amne plus tard: c'est
l'bullition, l'vaporation du coeur, des sens, du cerveau, du fluide
nerveux. Le spleen, c'est la conglation de tout cela, c'est le bloc de
glace.

Mme  l'tat calme, je sens toujours un peu d'_isolement_ les dimanches
d't, parce que nos villes sont inactives ces jours-l, parce que
chacun sort, va  la campagne; parce qu'on est _joyeux au loin_, parce
qu'on est _absent_. Les adagio des symphonies de Beethoven, certaines
scnes d'_Alceste_ et d'_Armide_ de Gluck, un air de son opra italien
de _Telemaco_, les Champs-lyses de son _Orphe_, font natre aussi
d'assez violents accs de la mme souffrance; mais ces chefs-d'oeuvre
portent avec eux leur contre-poison: ils font dborder les larmes, et on
est soulag. Les adagio de quelques-unes des sonates de Beethoven, et
l'_Iphignie en Tauride_ de Gluck, au contraire, appartiennent
entirement au spleen, et le provoquent; il fait froid l-dedans, l'air
y est sombre, le ciel gris de nuages, le vent du nord y gmit
sourdement.

Il y a d'ailleurs deux espces de spleen; l'un est ironique, railleur,
emport, violent, haineux; l'autre, taciturne et sombre, ne demande rien
que l'inaction, le silence, la solitude et le sommeil. A l'tre qui en
est possd tout devient indiffrent; la ruine d'un monde saurait 
peine l'mouvoir. Je voudrais alors que la terre ft une bombe remplie
de poudre, et j'y mettrais le feu, pour m'amuser.

En proie  ce genre de spleen, je dormais un jour dans le bois de
lauriers de l'Acadmie, roul dans un tas de feuilles mortes, comme un
hrisson, quand je me sentis pouss du pied par deux de nos camarades:
c'taient Constant Dufeu, l'architecte, et Dantan an, le statuaire,
qui venaient me rveiller: Oh! pre la joie! veux-tu venir  Naples,
nous y allons?

--Allez au diable! vous savez bien que je n'ai plus d'argent.

--Mais jobard que tu es, nous en avons, et nous t'en prterons! Allons,
aide-moi donc, Dantan, et levons-le de l, sans quoi nous n'en tirerons
rien. Bon! te voil sur pieds! Secoue-toi un peu maintenant; va demander
 M. Horace la permission de Naples, et, ds que ta valise sera faite,
nous partirons; c'est convenu.

Nous partmes en effet.

Y compris un scandale assez joli, par nous caus dans la petite ville de
Cyprano... aprs dner, je ne me souviens d'aucun incident narrable
pendant ce trajet bourgeoisement fait en voiturin. Mais Naples!...




XIII

NAPLES.


Naples!!! Ciel limpide et pur! soleil de ftes! riche terre!

Tout le monde a dcrit, et beaucoup mieux que je ne pourrais le faire,
ce merveilleux jardin. Quel voyageur, en effet, n'a t frapp de la
splendeur de son aspect gnral! Qui n'a admir  midi la mer faisant la
sieste, et les plis molleux de sa robe azure et le bruit flatteur avec
lequel elle l'agite doucement! Perdu  minuit dans le cratre du Vsuve,
qui n'a senti un vague sentiment d'effroi aux sourds roulements de son
tonnerre intrieur, aux cris de fureur qui s'chappent de sa bouche, 
ces explosions,  ces myriades de roches fondantes, diriges contre le
ciel comme de brlants blasphmes, qui retombent ensuite, roulent sur
le col de la montagne, et s'arrtent pour former un ardent collier sur
la vaste poitrine du volcan! Qui n'a parcouru tristement le squelette de
cette dsole Pompa, et, spectateur unique, n'a attendu sur les
gradins de l'amphithtre, la tragdie d'Euripide ou de Sophocle pour
laquelle la scne semble encore prpare! Qui n'a accord un peu
d'indulgence aux moeurs des lazzaroni, ce charmant peuple d'enfants, si
gai, si voleur, si spirituellement factieux et si navement bon
quelquefois!

Je me garderai donc d'aller sur les brises de tant de descripteurs;
mais je ne puis rsister au plaisir de raconter ici une anecdote qui
peint on ne peut mieux le caractre des pcheurs napolitains. Il s'agit
d'un festin que des lazzaroni me donnrent trois jours aprs mon
arrive, et d'un prsent qu'ils me firent au dessert. C'tait par un
beau jour d'automne, avec une frache brise, une atmosphre claire,
transparente,  faire croire qu'on pourrait de Naples, sans trop tendre
le bras, cueillir des oranges  Capre; je me promenais  la villa
Reale; j'avais pri mes compagnons de voyage, nos camarades de
l'Acadmie romaine, de me laisser errer seul ce jour-l. En passant prs
d'un petit pavillon que je ne remarquais point, un soldat en faction
devant l'entre me dit brusquement en franais:

--Monsieur, levez votre chapeau!

--Pourquoi donc?

--Voyez!

Et me dsignant du doigt une noble statue de marbre place au centre du
pavillon, je lus sur le socle ces deux mots qui me firent  l'instant
faire le signe de respect que l'enthousiaste militaire me demandait:
TORQUATO TASSO. Cela est bien! Cela est touchant!... Mais j'en suis
encore  me demander comment la sentinelle du pote avait devin que
j'tais Franais et artiste, et que j'obirais avec empressement  son
injonction. Savant physionomiste! Je reviens  mes lazzaroni.

Je marchais donc nonchalamment au bord de la mer, en songeant, tout mu,
au pauvre Tasso, dont j'avais, avec Mendelssohn, visit la modeste tombe
 Rome, au couvent de Sant-Onofrio, quelques mois auparavant,
philosophant  part moi sur le malheur des potes qui sont potes par le
coeur, etc., etc. Tout d'un coup Tasso me fit penser  Cervantes,
Cervantes  sa charmante pastorale _Galathe_, Galathe  une dlicieuse
figure qui brille  ct d'elle dans le roman et qui se nomme Nisida,
Nisida  l'le de la baie de Pouzzoles qui porte ce joli nom; et je fus
pris  l'improviste d'un dsir irrsistible de visiter l'le de Nisida.

J'y cours; me voil dans la grotte du Pausilippe; j'en sors toujours
courant; j'arrive au rivage; je vois une barque, je veux la louer; je
demande quatre rameurs, il en vient six; je leur offre un prix
raisonnable, en leur faisant observer que je n'avais pas besoin de six
hommes pour nager dans une coquille de noix jusqu' Nisida. Ils
insistent en souriant, et demandent  peu prs trente francs pour une
course qui en valait cinq tout au plus; j'tais de bonne humeur, deux
jeunes garons se tenaient  l'cart, sans rien dire, avec un air
d'envie; j'clatai de rire  l'insolente prtention de mes rameurs, et
dsignant les deux lazzaronetti:

--Eh bien! oui, allons, trente francs; mais venez tous les huit, et
ramons vigoureusement.

Cris de joie, gambades des petits et des grands! Nous sautons dans la
barque, et en quelques minutes nous arrivons  Nisida. Laissant _mon
navire_  la garde de l'_quipage_, je monte dans l'le, je la parcours
dans tous les sens, je veux tout voir, jardins, villas, prison, bois
d'oliviers; assis sur un tertre, je regarde le soleil descendre derrire
le cap Misne, potis par l'auteur de _l'nide_, pendant que la mer,
qui ne se souvient ni de Virgile, ni d'ne, ni d'Ascagne, ni de Misne,
ni de Palinure, chante gament dans le mode majeur mille accords
scintillants... Je serais rest l jusqu'au lendemain, je crois, si un
de mes _matelots_, dlgu par le _capitaine_, ne ft venu me _hler_
et m'avertir que le vent frachissait, et que nous aurions de la peine
 regagner la terre ferme si nous tardions encore  _lever l'ancre_, 
_draper_. Je me rends  ce prudent avis. Je descends; chacun reprend sa
place sur le _navire_; le capitaine, digne mule du hros troyen:

               .... _Eripit ensem
    Fulmineum_ (ouvre son grand couteau) _strictoque ferit retinacula
                  ferro_ (et coupe vivement la ficelle);
    _Idem omnes simul ardor habet; rapiuntque, ruuntque;
    Littora deserure; latet sub classibus quor;
    Adnixi torquent spumas, et coerula verrunt._

(Tous pleins d'ardeur et d'un peu de crainte, nous nous prcipitons,
nous fuyons le rivage; nos rames font voler des flocons d'cume, la mer
disparat sous notre.... canot.)

Cependant il y avait vraiment du danger, la coquille de noix frtillait
d'une singulire faon  travers les crtes blanches de vagues
disproportionnes; mes gaillards ne riaient plus et commenaient 
chercher leurs chapelets. Tout cela me paraissait d'un ridicule atroce,
et je me disais: A propos de quoi vais-je me noyer? A propos d'un
soldat lettr qui admire Tasso; pour moins encore, pour un chapeau; car,
si j'eusse march tte nue, le soldat ne m'et pas interpell; je
n'aurais pas song au chantre d'Armide, ni  l'auteur de _Galathe_, ni
 Nisida: Je n'aurais pas fait cette sotte excursion insulaire, et je
serais tranquillement assis  Saint-Charles en ce moment,  couter la
Brambilla et Tamburini! Ces rflexions et les mouvements de la nef en
perdition me faisaient grand mal au coeur, je l'avoue. Pourtant le dieu
des mers, trouvant la plaisanterie suffisante comme cela, nous permit de
gagner la terre, et les _matelots_, jusque-l muets comme des poissons,
recommencrent  crier comme des geais. Leur joie mme fut si grande,
qu'en recevant les trente francs que j'avais consenti  me laisser
escroquer, ils eurent un remords et me prirent avec une vritable
bonhomie, de venir dner avec eux. J'acceptai; ils me conduisirent assez
loin de l, au milieu d'un bois de peupliers, sur la route de Pouzzoles,
en un lieu fort solitaire, et je commenais  calomnier leur candide
intention (pauvres lazzaroni!), quand nous arrivmes vers une chaumire
 eux bien connue, o mes amphitryons se htrent de donner des ordres
pour le festin.

Bientt apparut un petit monticule de fumants macaroni; ils m'invitrent
 y plonger la main droite  leur exemple; un grand pot de vin de
Pausilippe fut plac sur la table, et chacun de nous y buvait  son
tour, aprs, toutefois, un vieillard dent, le seul de la bande, qui
devait boire le premier avant moi; le respect pour l'ge l'emportant
chez ces braves enfants, mme sur la courtoisie qu'ils reconnaissaient
devoir  leur hte. Le vieux, aprs avoir bu draisonnablement, commena
 parler politique et  s'attendrir beaucoup au souvenir du roi Joachim,
qu'il portait dans son coeur; les jeunes lazzaroni, pour le distraire et
me procurer un divertissement, lui demandrent avec instances le rcit
d'un long et pnible voyage de mer qu'il avait fait autrefois et dont
l'histoire tait clbre.

L-dessus le vieux lazzarone raconta, au grand bahissement de son
auditoire, comment embarqu  vingt ans sur un _speronare_, il avait
demeur en mer _trois jours et deux nuits_, et comme quoi, _toujours
pouss vers de nouveaux rivages_, il avait enfin t jet dans _une le
lointaine_, o l'_on prtend_ que Napolon depuis lors a t exil, et
que les indignes appellent Isola d'Elba. Je manifestai une grande
motion  cet incroyable rcit, en flicitant de tout mon coeur le brave
marin d'avoir chapp  des dangers aussi formidables. De l profonde
sympathie des lazzaroni pour _Mon Excellence_; la reconnaissance les
exalte, on se parle  l'oreille, on va, on vient dans la chaumire avec
un air de mystre; je vois qu'il s'agit des prparatifs de quelque
surprise flatteuse qui m'est destine. En effet, au moment o je me
levais pour prendre cong de la socit, le plus grand des jeunes
lazzaroni m'aborde d'un air embarrass, et me prie, au nom de ses
camarades et pour l'amour d'eux, d'accepter un souvenir, un prsent, le
plus magnifique qu'ils pouvaient m'offrir, et capable de faire pleurer
l'homme le moins sensible. C'tait un oignon monstrueux, une norme
ciboule, que je reus avec une modestie et un srieux dignes de la
circonstance, et que j'emportai jusqu'au sommet du Pausilippe, aprs
mille adieux, serremens de mains et protestations d'une amiti
inaltrable.

       *       *       *       *       *

Je venais de quitter ces bonnes gens et cheminais pniblement,  cause
d'un coup que je m'tais donn au pied droit en descendant de Nisida; il
faisait presque nuit. Une belle calche passe sur la route de Naples.
L'ide peu fashionable me vient de sauter sur la banquette de derrire,
libre par l'absence du valet de pied, et de parvenir ainsi sans fatigue
jusqu' la ville. Mais j'avais compt sans la jolie petite parisienne
emmousseline qui trnait  l'intrieur et qui, de sa voix aigre-douce
appelant vivement le cocher: Louis, il y a quelqu'un derrire! me fit
administrer  travers la figure un ample coup de fouet. Ce fut le
prsent de ma gracieuse compatriote. J'aime mieux la ciboule. O poupe
franaise! si Crispino seulement s'tait trouv l, nous t'aurions fait
passer un singulier quart-d'heure!

Je revins donc clopin-clopant, en songeant aux charmes de la vie de
brigand, qui malgr ses fatigues, serait vraiment aujourd'hui la seule
digne d'un honnte homme, si dans la moindre bande ne se trouvaient
toujours tant de misrables stupides et puants!

J'allai oublier mon chagrin et me reposer  Saint-Charles. Et l, pour
la premire fois depuis mon arrive en Italie, j'entendis de la musique.
L'orchestre compar  ceux que j'avais observs jusqu'alors, me parut
excellent. Les instruments  vent peuvent tre couts en scurit, on
n'a rien  craindre de leur part; les violons sont assez habiles, et les
violoncelles chantent bien, mais ils sont en trop petit nombre. Le
systme gnralement adopt en Italie, de mettre toujours moins de
violoncelles que de contre-basses, ne peut tre justifi que par le
genre de musique, sans basses dessines, que les orchestres italiens
excutent habituellement. Je reprocherais bien aussi au maestro di
capella le bruit souverainement dsagrable de son archet dont il frappe
un peu rudement son pupitre; mais on m'a assur que sans cela, les
_musiciens_ qu'il dirige, seraient quelquefois embarrasss pour _suivre
la mesure_... A cela il n'y a rien  rpondre; car enfin, dans un pays
o la musique instrumentale est  peu prs inconnue, on ne doit pas
exiger des orchestres comme ceux de Berlin, de Brunswick ou de Paris.
Les choristes sont d'une faiblesse extrme; je tiens d'un compositeur
qui a crit pour le thtre Saint-Charles, qu'il est fort difficile,
pour ne pas dire impossible, d'obtenir une bonne excution des choeurs
crits  _quatre parties_. Les soprani ont beaucoup de peine  marcher
isols des tnors, et on est pour ainsi dire oblig de les leur faire
continuellement doubler  l'octave.

Au _Fondo_ on joue l'opra buffa avec une verve, un feu, un _brio_, qui
lui assurent une supriorit incontestable sur la plupart des thtres
d'opra-comique. On y reprsentait pendant mon sjour une farce
trs-amusante de Donizetti, _les Convenances et les Inconvenances du
thtre_.

On pense bien nanmoins que l'attrait musical des thtres de Naples ne
pouvait lutter avec avantage contre celui que m'offrait l'exploration
des environs de la ville, et que je me trouvais plus souvent dehors que
dedans.

Djeunant un matin  Castellamare avec Munier, le peintre de marine que
nous avions surnomm Neptune: Que faisons-nous? me dit-il en jetant sa
serviette, Naples m'ennuie, n'y retournons pas.

--Allons en Sicile.

--C'est cela, allons en Sicile; laissez-moi seulement finir une _tude_
que j'ai commence, et  cinq heures nous irons retenir notre place sur
le bateau  vapeur.

--Volontiers, quelle est notre fortune?

Notre bourse visite, il se trouva que nous avions bien assez pour aller
jusqu' Palerme, mais que, pour en revenir, il et fallu, comme disent
les moines, _compter sur la Providence_; et, en Franais totalement
dpourvus de la vertu qui _transporte des montagnes_, jugeant qu'il ne
fallait pas tenter Dieu, nous nous sparmes, lui pour aller portraire
la mer, moi pour retourner pdestrement  Rome.

Ce projet tait arrt dans ma tte depuis quelques jours. Rentr 
Naples le mme soir, aprs avoir dit adieu  Dufeu et  Dantan, le
hasard me fit rencontrer deux officiers sudois de ma connaissance, qui
me firent part de leur intention de se rendre  Rome  pied.

--Parbleu, leur dis-je, je pars demain pour Subiaco; je veux y aller en
droite ligne,  travers les montagnes, _franchissant rocs et torrents_
comme le chasseur de chamois; nous devrions faire le trajet ensemble.

Malgr l'extravagance d'une pareille ide, ces messieurs l'adoptrent.
Nos effets furent aussitt expdis par un _vetturino_; nous convnmes
de nous diriger sur Subiaco  vol d'oiseau, et, aprs nous y tre
reposs un jour, de retourner  Rome par la grande route. Ainsi fut
fait. Nous avions endoss tous les trois le costume oblig de toile
grise; M. B*** portait son album et ses crayons; deux cannes taient
toutes nos armes.

On vendangeait alors. D'excellens raisins (qui n'approchent pourtant pas
de ceux du Vsuve) firent  peu prs toute notre nourriture pendant la
premire journe; les paysans n'acceptaient pas toujours notre argent,
et nous nous abstenions quelquefois de nous enqurir des propritaires.
L'un d'eux cependant nous entendit abattant des poires  coups de
pierres dans son champ. J'avais franchi la haie pour les ramasser, et
j'tais fort tranquillement occup  en remplir mon chapeau, quand je
vis accourir mon homme criant au voleur. Impossible de refranchir la
clture, charg de butin comme je l'tais; un excs d'effronterie me
tira d'affaire. Au moment o le matre des poires s'apprtait  me
traiter selon mes mrites:

Comment, s..... canaille! lui dis-je d'un air furieux, il y a une
demi-heure que nous vous appelons pour vous acheter des fruits, et vous
ne rpondez pas?... Croyez-vous donc que nous ayons le temps de vous
attendre? Tenez, voil six grains[20] pour vos poires qui ne valent pas
le diable, et tachez une autre fois de ne pas vous moquer ainsi des
voyageurs, ou pardieu il vous arrivera malheur.

L-dessus un de mes compagnons de maraude touffant de rire me tend la
main pour m'aider  sortir du champ, et nous laissons notre homme
immobile d'tonnement, la bouche ouverte, regardant d'un air stupide la
monnaie de cuivre que je lui laissais, et se consultant pour savoir s'il
nous ferait des excuses.... Le soir,  Capoue, nous trouvmes _bon
souper, bon gte et_.... un improvisateur.

Ce brave homme, aprs quelques prludes brillants sur sa grande
mandoline, s'informa de quelle nation nous tions.

--Franais rpondit M. Kl.....rn.

J'avais entendu un mois auparavant les _improvisations_ du Tyrte
campanien; il avait fait la mme question  mes compagnons de voyage,
qui rpondirent:

--Polonais.

A quoi, plein d'enthousiasme, il avait rpliqu:

--J'ai parcouru le monde entier, l'Italie, l'Espagne, la France,
l'Allemagne, l'Angleterre, la Pologne, la Russie; mais les plus braves,
sont les Polonais, sont les Polonais.

Voici la cantate qu'il adressa, en musique galement _improvise_, et
_sans la moindre hsitation_, aux trois prtendus Franais:

[Illustration: notation musicale

Ho gi-ra-to per tutto il mun-do, Ho gira-to
per tutto il mun-do, Per l'I-ta-lia, per l'His-
pa-nia, Per la Francia, per la Ger-ma-nia, Per l'Inghil-
ter-ra; Ma gli pi bra-vi, Ma gli pi
bel-li, Sono i _Fran-ce-si_, Sono i _Fran-ce-si_.
]

On conoit combien je dus tre flatt, et quelle fut la mortification
des deux Sudois.

Avant de nous engager tout--fait dans les Abbruzzes, nous nous
arrtmes une journe  San-Germano pour visiter le fameux couvent du
_Monte-Cassino_.

Ce monastre de bndictins, situ comme celui de Subiaco, sur une
montagne, est loin de lui ressembler sous aucun rapport. Au lieu de
cette simplicit nave et originale qui charme  San-Benedetto, vous
trouvez ici le luxe et les proportions d'un palais. L'imagination recule
devant l'normit des sommes qu'ont cotes tous les objets prcieux
rassembls dans la seule glise. Il y a un orgue avec de petits anges
fort ridicules, jouant de la trompette et des cymbales quand
l'instrument est mis en action. Le parvis est des marbres les plus
rares, et les amateurs peuvent admirer dans le choeur des stalles en
bois, sculptes avec un art infini, reprsentant diffrentes scnes de
la vie monacale.

Une marche force nous fit parvenir en un jour de San-Germano  Isola di
Sora, village situ sur la frontire du royaume de Naples et remarquable
par une petite rivire qui forme une assez belle cascade aprs avoir mis
en jeu plusieurs tablissements industriels. Une mystification d'un
singulier genre nous y attendait. M. Kl...rn et moi avions les pieds en
sang, et tous les trois furieux de soif, harasss, couverts d'une
poussire brlante, notre premier mot, en entrant dans la ville fut pour
demander la locanda (auberge).

_E locanda... non ce n'._, nous rpondaient les paysans avec un air
de piti railleuse. _Ma per per la notte dove si va?_

--_E..... chi lo sa?...._

Nous demandons  passer la nuit dans une mauvaise remise; il n'y avait
pas un brin de paille, et d'ailleurs le propritaire s'y refusait. On
n'a pas d'ide de notre impatience, augmente encore par le sang-froid
et les ricanements de ces manants. Se trouver dans un petit bourg
commerant comme celui-l, obligs de coucher dans la rue, faute d'une
auberge ou d'une maison hospitalire..... c'et t fort, mais c'est
pourtant ce qui nous serait arriv indubitablement, sans un souvenir
qui me frappa trs  propos.

J'avais dj pass, de jour, une fois  Isola di Sora; je me rappelai
heureusement le nom de M. Courrier, Franais, propritaire d'une
papeterie. On nous montre son frre dans un groupe; je lui expose notre
embarras, et aprs un instant de rflexion, il me rpond tranquillement
en franais, je pourrais mme dire en dauphinois, car l'accent en fait
presque un idiome:

Pardi! on vous couchera ben.

Ah! nous sommes sauvs!

M. Courrier est Dauphinois, je suis Dauphinois, et entre Dauphinois,
comme dit Charlet, l'_affaire peut s'arranger_. En effet, le papetier
qui me reconnut, exera  notre gard la plus franche hospitalit. Aprs
un souper trs confortable, un lit _monstre_, comme je n'en ai vu qu'en
Italie, nous reut tous les trois; nous y reposmes fort  l'aise, en
rflchissant qu'il serait bon pour le reste de notre voyage de
connatre les villages qui ne sont pas sans _locanda_, pour ne pas
courir une seconde fois le danger auquel nous venions d'chapper. Notre
hte nous tranquillisa un peu le lendemain, par l'assurance qu'en deux
jours de marche nous pourrions arriver  Subiaco; il n'y avait donc plus
qu'une nuit chanceuse  passer. Un petit garon nous guida  travers les
vignes et les bois pendant une heure, aprs quoi, sur quelques
indications assez vagues qu'il nous donna, nous poursuivmes seuls
notre route.

_Veroli_ est un grand village qui de loin a l'air d'une ville et couvre
le sommet d'une montagne. Nous y trouvmes un mauvais dner de pain et
de jambon cru,  l'aide duquel nous parvnmes avant la nuit  un autre
rocher habit, plus pre et plus sauvage: c'tait Alatri. A peine
parvenus  l'entre de la rue principale, un groupe de femmes et
d'enfants se forma derrire nous et nous suivit jusqu' la place avec
toutes les marques de la plus vive curiosit. On nous indiqua une
maison, ou plutt un chenil, qu'un vieil criteau dsignait comme la
locanda; malgr tout notre dgot ce fut l qu'il fallut passer la nuit.
Dieu! quelle nuit! elle ne fut pas employe  dormir, je puis l'assurer;
les insectes de _toute espce_, qui foisonnaient dans nos draps
rendirent tout repos impossible. Pour mon compte ces myriades me
tourmentrent si cruellement que je fus pris au matin d'un violent accs
de fivre.

Que faire?... Ces messieurs ne voulaient pas me laisser  Alatri..... Il
fallait arriver au plus tt  Subiaco... Sjourner dans cette bicoque
tait une triste perspective... Cependant, je tremblais tellement qu'on
ne savait comment me rchauffer et que je ne me croyais gure capable de
faire un pas. Mes compagnons d'infortune, pendant que je grelottais, se
consultaient en langue sudoise, mais leur physionomie exprimait trop
bien l'embarras extrme que je leur causais pour qu'il ft possible de
s'y mprendre. Un effort de ma part tait indispensable; je le fis, et
aprs deux heures de marche au pas de course, la fivre avait disparu.

Avant de quitter Alatri, un conseil des gographes du pays fut tenu sur
la place pour nous indiquer notre route. Bien des opinions mises et
dbattues, celle qui nous dirigeait sur Subiaco par Arcino et Anticoli
ayant prvalu nous l'adoptmes. Cette journe fut la plus pnible que
nous eussions encore faite depuis le commencement du voyage. Il n'y
avait plus de chemins frays; nous suivions des lits de torrens,
enjambant  grand'peine les quartiers de rochers dont ils sont  chaque
instant encombrs.

Plusieurs fois nous nous sommes gars dans ce labyrinthe, il fallait
alors gravir de nouveau la colline que nous venions de descendre, ou, du
fond d'un ravin, crier  quelque paysan:

_Oh!!! la strada d'Anticoli?..._

A quoi il rpondait pour l'ordinaire par un clat de rire ou par:

_Via! Via!_ ce qui nous rassurait beaucoup, comme on peut le penser.
Nous y parvnmes cependant; je me rappelle mme avoir trouv  Anticoli,
grande abondance d'oeufs, de jambon et d'pis de mas, que nous fmes
rtir  l'exemple des pauvres habitans de ces terres striles et dont
la saveur sauvage n'est pas dsagrable. Le chirurgien d'Anticoli, gros
homme rouge qui avait l'air d'un boucher, vint nous honorer de ses
questions sur la _garde nationale de Paris_ et nous offrir de lui
acheter un _livre imprim_...

D'immenses pturages restaient  traverser avant la nuit: un guide fut
indispensable. Celui que nous prmes ne paraissait pas trs sr de la
route, il hsitait souvent; un vieux berger, assis au bord d'un tang,
et qui n'avait peut-tre pas entendu de voix humaine depuis un mois,
n'tant point prvenu de notre approche par le bruit de nos pas, que le
gazon touffu rendait imperceptible, faillit tomber  l'eau quand nous
lui demandmes brusquement la direction d'Arcinasso, joli village (au
dire de notre guide) o nous devions trouver _toutes sortes de
rafrachissements_.

Il se remit pourtant un peu de sa terreur, grce  quelques baochi qui
lui prouvrent nos dispositions amicales; mais il fut presque impossible
de comprendre sa rponse, qu'une voix gutturale plus semblable  un
gloussement qu' un langage humain, rendait inintelligible.

Le _joli village d'Arcinasso_ n'est qu'une osteria (cabaret) au milieu
de ces vastes et silencieuses _steppes_; une vieille femme y vendait du
vin et de l'eau frache dont nous avions grand besoin. L'album de M.
B....t ayant excit son attention, nous lui dmes que c'tait une
bible; l-dessus, se levant pleine de joie, elle examina chaque dessin
l'un aprs l'autre, et, aprs avoir embrass cordialement M. B....t,
nous donna  tous les trois sa bndiction.

Rien ne peut donner une ide du silence qui rgne dans ces interminables
prairies. Nous n'y trouvmes d'autres habitants que le vieux berger avec
son troupeau et un corbeau qui se promenait plein d'une gravit
triste..... A notre approche il prit son vol vers le Nord......... Je le
suivis longtemps des yeux...... puis.... des rves sans fin.... Mais il
s'agissait bien de _rver et de bailler aux corbeaux_, il fallait
absolument arriver cette nuit mme  Subiaco. Le guide d'Anticoli tait
reparti, l'obscurit approchait rapidement; nous marchions depuis trois
heures, silencieux comme des spectres, quand un buisson, sur lequel
j'avais tu une grive sept mois auparavant, me fit reconnatre notre
position.

Allons, Messieurs, dis-je aux deux Sudois, encore un effort! je me
retrouve en pays de connaissance, dans deux heures nous serons arrivs.

Effectivement, quarante minutes taient  peine coules quand nous
aperumes,  une grande profondeur sous nos pieds, briller des lumires:
c'tait Subiaco. J'y trouvai Gibert... veill!! il me prta du linge
dont j'avais grand besoin. Je comptais aller me reposer, mais bientt
les cris: _Oh! Signor Sidoro![21] ecco questo signore Francese che suona
la chitarra[22]!_ Et Flacheron d'accourir, avec la belle Mariucia[23]
le tambour de basque  la main, et bon gr mal gr, il fallut danser le
saltarello jusqu' minuit.

C'est en quittant Subiaco, deux jours aprs que j'eus la spirituelle
ide de l'exprience qu'on va lire.

MM. Bennet et Klinksporn, mes deux compagnons sudois, marchaient trs
vite, et leur allure me fatiguait beaucoup. Ne pouvant obtenir d'eux de
s'arrter de temps en temps ni de ralentir le pas, je pris le parti de
les laisser prendre les devants et de m'tendre tranquillement 
l'ombre, quitte  faire ensuite comme le livre de la fable, pour les
rattraper. Ils taient dj fort loin quand je me demandai en me
relevant: serais-je capable de courir, sans m'arrter, d'ici  Tivoli?
(c'tait bien un trajet de huit lieues) Essayons! Et me voil courant
comme s'il se ft agi d'atteindre une matresse enleve. Je revois les
Sudois, je les dpasse; je traverse un village, deux villages,
poursuivi par les aboiements de tous les chiens, faisant fuir en
grognant les porcs pleins d'pouvante, mais suivi du regard
bienveillant des habitants persuads que je venais de _faire un
malheur_[24].

Bientt une douleur vive dans l'articulation du genou vint me rendre
impossible la flexion de la jambe droite. Il fallut la laisser pendre et
la traner en sautant sur la gauche. C'tait diabolique, mais je tins
bon, et je parvins  Tivoli sans avoir interrompu un instant cette
course absurde. J'aurais mrit de mourir en arrivant d'une rupture du
coeur. Il n'en rsulta rien. Il faut croire que j'ai le coeur dur.

Quand les deux officiers sudois parvinrent  Tivoli, une heure aprs
moi, ils me trouvrent endormi; me voyant ensuite, au rveil,
parfaitement sain de corps et d'esprit (et je leur pardonne bien
sincrement d'avoir eu des doutes  cet gard), ils me prirent d'tre
leur cicerone dans l'examen qu'ils avaient  faire des curiosits
locales. En consquence nous allmes visiter le joli petit temple de
Vesta, qui a plutt l'air d'un temple de l'Amour; la grande cascade, les
Cascatelles, la grotte de Neptune; il fallut admirer l'immense
stalactite de cent pieds de haut, sous laquelle gt enfouie la maison
d'Horace, sa clbre villa de Tibur; je laissai ces messieurs se reposer
une heure sous les oliviers qui croissent au-dessus de la demeure du
pote, pour gravir seul la montagne voisine et couper  son sommet un
jeune myrthe. A cet gard, je suis comme les chvres; impossible de
rsister  mon humeur grimpante, auprs d'un monticule verdoyant. Puis,
comme nous descendions dans la plaine, on voulut bien nous ouvrir la
villa Mecena; nous parcourmes son grand salon vot, que traverse
maintenant un bras de l'Anio, donnant la vie  un atelier de forgerons,
o retentit, sur d'normes enclumes, le bruit cadenc de marteaux
monstrueux. Cette mme salle rsonna jadis des strophes picuriennes
d'Horace, entendit s'lever dans sa douce gravit, la voix mlancolique
de Virgile, rcitant, aprs les festins prsids par le ministre
d'Auguste, quelque fragment magnifique de ses pomes des champs:

    Hactenus arvorum cultus et sidera cli:
    Nunc te, Bacche, canam, nec non silvestria tecum
    Virgulta, et prolem tarde crescentis oliv.

Plus bas, nous examinmes en passant la villa d'Este, dont le nom
rappelle celui de la princesse Eleonora, clbre par Tasso et l'amour
douloureux qu'elle lui inspira.

Au-dessous,  l'entre de la plaine, je guidai ces messieurs dans le
labyrinthe de la villa Adriana; nous visitmes ce qui reste de ses
vastes jardins; le vallon dont une fantaisie toute puissante voulut
crer une copie en miniature de la fameuse valle de Temp; la salle des
gardes, o veillent  cette heure des essaims d'oiseaux de proie; et
enfin l'emplacement o s'leva le thtre priv de l'empereur, et qu'une
plantation de choux, le plus ignoble des lgumes, occupe maintenant.

Comme le temps et la mort doivent rire de ces bizarres transformations!

Me voil rentr  la caserne acadmique! Recrudescence d'ennui. Une
sorte d'influenza plus ou moins contagieuse dsole la ville; on meurt
trs bien, par centaine, par milliers. Couvert, au grand divertissement
des polissons romains, d'une sorte de manteau  capuchon dans le genre
de celui que les peintres donnent  Ptrarque, j'accompagne les
charretes de morts  l'glise Transteverine dont le large caveau les
reoit bant. On lve une pierre de la cour intrieure, et les cadavres
suspendus  un crochet de fer sont mollement dposs sur les dalles de
ce palais de la putrfaction. Quelques crnes seulement ayant t
ouverts par les mdecins curieux de savoir pourquoi les malades
n'avaient pas voulu gurir, et les cerveaux s'tant rpandus dans le
char funbre, l'homme qui remplace  Rome le fossoyeur des autres
nations, prend alors _avec une truelle_ ces dbris de l'organe pensant
et les lance fort dextrement au fond du gouffre. Le Gravedigger de
Shakespeare, ce maon de l'ternit qui prtendait _btir si
solidement_, n'avait pourtant pas song  se servir de la truelle ni 
mettre en oeuvre ce mortier humain.

Un architecte de l'acadmie, Garrez, fait un dessin reprsentant cette
gracieuse scne o je figure encapuchonn. Le spleen redouble.

Bezard le peintre, Gibert le paysagiste, Delanoie l'architecte, et moi,
nous formons une socit appele _les quatre_, dans le but d'laborer et
de complter le grand systme philosophique dont j'avais, six mois
auparavant, jet les premires bases, et qui avait pour titre: _Systme
de l'Indiffrence absolue en matire universelle_; doctrine
transcendante qui tend  donner  l'homme la perfection et la
sensibilit d'un bloc de pierre. Notre systme ne prend pas. On nous
objecte: la _douleur_ et le _plaisir_, les _sentiments_ et les
_sensations_! On nous traite de fous. Nous avons beau rpondre avec une
admirable indiffrence: Ces messieurs disent que nous sommes fous!
Qu'est ce que cela te fait, Bezard? qu'en penses-tu, Gibert? qu'en
dis-tu Delanoie?

--Cela ne fait rien  personne.

--Je pense que ces messieurs nous traitent de fous.

--Je dis que ces messieurs nous traitent de fous.

--Il parat que ces messieurs nous traitent de fous. On nous rit au
nez. Les grands philosophes ont ainsi toujours t mconnus.

Une nuit, je pars pour la chasse avec Debay le statuaire. Nous appelons
le gardien de la porte du peuple, qui, grce aux ordonnances du pape en
faveur des chasseurs, est contraint de se lever et de nous ouvrir, aprs
l'exhibition de notre port-d'armes. Nous marchons jusqu' deux heures du
matin. Un certain mouvement dans les herbes voisines de la route nous
fait croire  la prsence d'un livre; deux coups de fusil partent  la
fois... il est mort... c'est un confrre, un mule, un chasseur qui rend
 Dieu son ame et son sang  la terre... c'est un superbe chat qui
guettait une couve de cailles. Le sommeil vient, irrsistible. Nous
dormons quelques heures dans un champ. Nous nous sparons. Arrive une
pluie battante; je trouve dans une gorge de la plaine, un petit bois de
chne, o je vais inutilement chercher un abri. J'y tue un hrisson,
dont j'emporte en trophe quelques beaux piquants. Mais voici un village
solitaire;  l'exception d'une vieille femme lavant son linge dans un
mince ruisseau, je n'aperois pas un tre humain. Elle m'apprend que ce
silencieux rduit s'appelle Isola Farnese. C'est, dit-on, le nom moderne
de l'ancienne Vees. C'est donc l que fut la capitale des Volsques, ces
fiers ennemis de Rome! C'est l que commanda Aufidius et que le
fougueux Marcus Coriolanus vint lui offrir l'appui de son bras sacrilge
pour dtruire sa propre patrie! Cette vieille femme accroupie au bord du
ruisseau, occupe peut-tre la place o la sublime Volumnia,  la tte
des matronnes romaines, s'agenouilla devant son fils! J'ai march tout
le matin sur cette terre o furent livrs tant de beaux combats,
illustrs par Plutarque, immortaliss par Shakespeare, mais assez
semblables, en ralit, par leur dimension et leur importance,  ceux
qui rsulteraient d'une guerre entre Versailles et Saint-Cloud! La
rverie m'immobilise. La pluie continue plus intense. Mes deux chiens
aveugls par l'eau du ciel, se cachent le museau dans les broussailles.
Je tue un grand imbcille de serpent qui aurait du rester dans son trou
par un pareil temps. Debay m'appelle, en tirant coup sur coup. Nous nous
rejoignons pour djener. Je prends dans ma gibecire un crne que
j'avais cueilli sur le haut cimetire de Radicoffani, en revenant de
Nice l'anne prcdente, celui-l mme qui me sert de sablier
aujourd'hui; nous le remplissons de tranches de jambon, et nous le
plaons ensuite au milieu d'un ruisselet pour dessaller un peu cette
atroce victuaille. Repas frugal arros d'une froide pluie; point de vin,
point de cigarres! Debay n'a rien tu. Quant  moi, je n'ai pu envoyer
chez les morts qu'un innocent ronge-gorge pour tenir compagnie au chat,
au hrisson et au serpent. Nous nous dirigeons vers l'auberge de la
Storta, le seul bouge des environs. Je m'y couche, et je dors trois
heures pendant qu'on fait scher mes habits. Le soleil se montre enfin,
la pluie a cess; je me rhabille  grand'peine et je repars. Debay,
plein d'ardeur, n'a pas voulu m'attendre. Je tombe sur une troupe de
fort beaux oiseaux, qu'on prtend venir des ctes d'Afrique, et dont je
n'ai jamais pu savoir le nom. Ils planent continuellement comme des
hirondelles, avec un petit cri semblable  celui des perdrix; ils sont
bigarrs de jaune et de vert. J'en abats une demi-douzaine. L'honneur du
chasseur est sauf. Je vois de loin Debay manquer un livre. Nous
rentrons  Rome aussi embourbs que dut l'tre Marius quand il sortit
des marais de Minturnes.

Semaine stagnante.

Enfin, l'acadmie s'anime un peu, grce  la terreur comique de autre
camarade L****, qui, amant aim de la femme d'un Italien, valet de pied
de M. Vernet, et surpris avec elle par le mari, se voit toujours au
moment d'tre srieusement assassin. Il n'ose plus sortir de sa
chambre; quand vient l'heure des repas, nous sommes obligs d'aller le
prendre chez lui et de l'escorter, en le soutenant, jusqu'au
rfectoire. Il croit voir des couteaux briller dans tous les coins du
palais. Il maigrit, il est ple, jaune, bleu; il vient  rien. Ce qui
lui attire un jour  table cette charmante apostrophe de Delanoie: Eh
bien! mon pauvre L****, tu as donc toujours des chagrins _de
domestiques_?[25]

Le mot circule avec grand succs.

Mais l'ennui est le plus fort; je ne rve plus que Paris. J'ai fini mon
mlologue et retouch ma symphonie fantastique: il faut les faire
excuter. J'obtiens de M. Vernet la permission de quitter l'Italie avant
l'expiration de mon temps d'exil. Je pose pour mon portrait qui, selon
l'usage, est fait par le plus ancien de nos peintres, et prend place
dans la galerie du rfectoire, dont j'ai dj parl; je fais une
dernire tourne de quelques jours  Tivoli,  Albano,  Palestrina; je
vends mon fusil, je brise ma guitare; j'cris sur quelques albums; je
donne un grand punch aux camarades; je caresse longtemps les deux chiens
de M. Vernet, compagnons ordinaires de mes chasses; j'ai un instant de
profonde tristesse, en songeant que je quitte cette potique contre,
peut-tre pour ne plus la revoir; les amis m'accompagnent jusqu'
Ponte-Molle; je monte dans une affreuse carriole; me voil parti.




XIV

RETOUR EN FRANCE.


J'tais fort morose, bien que mon ardent dsir de revoir la France fut
sur le point d'tre rempli. Un tel adieu  l'Italie avait quelque chose
de solennel, et, sans pouvoir me rendre bien compte de mes sentiments,
j'en avais l'ame oppresse. L'aspect de Florence, o je rentrais pour la
quatrime fois, me causa surtout une impression accablante. Pendant les
deux jours que je passai dans la cit reine des arts, quelqu'un
m'avertit que le peintre Chenavard, cette grosse tte crevant
d'intelligence, me cherchait avec empressement et ne pouvait parvenir 
me rencontrer. Il m'avait manqu deux fois dans les galeries du palais
Pitti, il tait venu me demander  l'htel, il voulait me voir
absolument. Je fus trs sensible  cette preuve de sympathie d'un
artiste aussi distingu; je le cherchai sans succs  mon tour, et je
partis sans faire sa connaissance. Ce fut cinq ans plus tard seulement,
que nous nous vmes enfin  Paris et que je pus admirer la pntration,
la sagacit et la lucidit merveilleuses de son esprit, ds qu'il veut
l'appliquer  l'tude des questions vitales des arts mmes, tels que la
musique et la posie, les plus diffrents de l'art qu'il cultive.

Je venais de parcourir le Dme, un soir en le poursuivant, et je m'tais
assis prs d'une colonne, pour voir s'agiter les atmes dans un
splendide rayon du soleil couchant qui traversait la naissante obscurit
de l'glise, quand une troupe de prtres et de porte-flambleaux entra
dans la nef pour une crmonie funbre. Je m'approchai; je demandai  un
Florentin quel tait le personnage qui en tait l'objet: _E una Sposina,
morta al mezzo giorno!_ me rpondit-il d'un air gai, en souriant de son
grand sourire d'Italien. Les prires furent d'un laconisme
extraordinaire, les prtres semblaient, en commenant, avoir hte de
finir. Puis le corps fut mis sur une sorte de brancard couvert, et le
cortge s'achemina vers le lieu o il devait reposer jusqu'au lendemain,
avant d'tre dfinitivement inhum. Je le suivis. Pendant le trajet; les
chantres porte-flambeaux gromelaient bien, pour la forme, quelques
vagues oraisons entre leurs dents; mais leur occupation principale
tait de faire fondre et couler autant de cire que possible, des cierges
dont la famille de la morte les avait arms. Et voici pourquoi: Le
restant des cierges devait, aprs la crmonie, revenir  l'glise, et
comme on n'osait pas en voler des morceaux entiers, ces braves Lucioli,
d'accord avec une troupe de petits drles qui ne les quittaient pas de
l'oeil, carquillaient  chaque instant la mche du cierge qu'ils
inclinaient ensuite pour rpandre la cire fondante sur le pav. Aussitt
les polissons, se prcipitant avec une avidit furieuse, dtachaient la
goutte de cire de la pierre,  l'aide d'un couteau, et la roulaient en
boule qui allait toujours grossissant. De sorte, qu' la fin de ce
trajet, assez long, (la morgue tant situe  l'une des plus lointaines
extrmits de Florence), ils se trouvaient avoir fait, indignes frlons,
une assez bonne provision de cire mortuaire. Telle tait la pieuse
proccupation des misrables par qui la pauvre Sposina tait porte  sa
couche dernire.

Parvenu  la porte de la morgue, le mme Florentin gai qui m'avait
rpondu dans le dme, et qui faisait parti du cortge, voyant que
j'observais avec anxit le mouvement de cette scne, s'approcha de moi
et me dit, en espce de franais:

--Vole vous intrer?

--Oui, comment faire?

--Donnez-moi tre paoli.

Je lui glisse dans la main les trois pices d'argent qu'il me demandait,
il va s'entretenir un instant avec le concierge de la salle funbre, et
je suis introduit. La morte tait dj dpose sur une table. Une longue
robe de percale blanche, noue autour de son cou et au-dessous de ses
pieds, la couvrait presque entirement. Ses noirs cheveux  demi tresss
coulaient  flots sur ses paules; grands yeux bleus demi clos, petite
bouche, triste sourire, cou d'albtre, air noble et candide... jeune...
jeune!... morte!... L'Italien toujours souriant, s'exclama: _E bella._
Et, pour me faire mieux admirer ses traits, soulevant la tte de la
pauvre jeune belle morte, il carta de sa sale main les cheveux qui
semblaient s'obstiner, par pudeur,  couvrir ce front et ces joues o
rgnait encore une grce ineffable, et la laissa rudement retomber sur
le bois. La salle retentit du choc... Je crus que ma poitrine se
brisait,  cette impie et brutale rsonnance... N'y tenant plus, je me
jette  genoux, je saisis la main de cette beaut profane, je la couvre
de baisers expiatoires, en versant les larmes les plus amres peut-tre
que j'aie rpandues de ma vie... Le Florentin riait toujours...

Mais je vins tout--coup  penser ceci: que dirait le mari, s'il pouvait
voir la chaste main qui lui fut si chre, froide tout--l'heure,
attidie maintenant par les pleurs et les baisers d'un jeune homme
inconnu? Dans son pouvante indigne, n'aurait-il pas lieu de croire que
je suis l'amant clandestin de sa femme qui vient, plus aimant et plus
fidle que lui, exhaler sur ce corps ador un dsespoir shakespearien?
Dsabusez donc ce malheureux!... Mais n'a-t-il pas mrit de subir
l'incommensurable torture d'une erreur pareille?... Lymphatique poux!
laisse-t-on arracher de ses bras vivants la morte qu'on aime!...

_Addio! addio! bella Sposina abbandonata! umbra dolente! adesso, forse,
consolata! perdonna ad un straniero le sue pie lagrime sulla tua pallida
mono. Almen, colui, non ignora l'amore ostinato e la religione della
belt!_

Et je sortis tout boulevers.

Ah a mais, si je compte bien, voici la quatrime histoire cadavreuse
que je me permets d'introduire dans ces deux volumes! Les belles dames
qui me liront, s'il en est qui me lisent, ont le droit de demander si
c'est pour les tourmenter que je m'entte  leur mettre ainsi de
hideuses images sous les yeux. Mon Dieu non! Je n'ai pas la moindre
envie de les troubler de cette faon, ni de reproduire l'ironique
apostrophe d'Hamlet. Je n'ai pas mme de got trs prononc pour la
mort; j'aime mille fois mieux la vie. Je raconte une partie des choses
qui m'ont frapp, il se trouve dans le nombre quelques pisodes de
couleur sombre, voil tout. Cependant je prviens les lectrices, qui ne
rient pas quand on leur rappelle qu'elles finiront aussi par _faire
cette figure l_, que je n'ai plus rien de vilain  leur narrer, et
qu'elles peuvent continuer tranquillement  parcourir ces pages, 
moins, ce qui est trs probable, qu'elles n'aiment mieux aller faire
leur toilette, entendre de mauvaise musique, danser la Polka, dire une
foule de sottises et tourmenter leur amant.

En passant  Lodi, je n'eus garde de manquer de visiter le fameux pont.
Il me sembla entendre encore le bruit foudroyant de la mitraille de
Bonaparte et les cris de droute des Autrichiens.

Il faisait un temps superbe, le pont tait dsert, un vieillard
seulement, assis sur le bord du tablier, y pchait  la
ligne.--Sainte-Hlne!...

En arrivant  Milan, il fallut, pour l'acquit de ma conscience, aller
voir le nouvel opra. On jouait alors  la Cannobiana l'_Elisire
d'amore_ de Donizetti. Je trouvai la salle pleine de gens qui parlaient
tout haut et tournaient le dos au thtre; les chanteurs gesticulaient,
toutefois, et s'poumonnaient  qui mieux mieux, du moins je dus le
croire en les voyant ouvrir une bouche norme, car il tait impossible,
 cause du bruit des spectateurs, d'entendre un autre son que celui de
la grosse caisse. On jouait, on soupait dans les loges, etc., etc. En
consquence, voyant qu'il tait inutile d'esprer entendre la moindre
chose de cette partition, alors nouvelle pour moi, je me retirai. Il
parat cependant, plusieurs personnes me l'ont assur, que les Italiens
coutent quelquefois. En tout cas la musique, pour les Milanais comme
pour les Napolitains, les Romains, les Florentins et les Gnois, c'est
un air, un duo, un trio, tels quels, bien chants; hors de l ils n'ont
plus que de l'aversion ou de l'indiffrence. Peut-tre ces antipathies
ne sont-elles que des prjugs et tiennent-elles surtout  ce que la
faiblesse des masses d'excution, choeurs ou orchestres, ne leur permet
pas de connatre les chefs-d'oeuvre placs en dehors de l'ornire
circulaire qu'ils creusent depuis si longtemps. Peut-tre aussi
peuvent-ils suivre encore jusqu' une certaine hauteur l'essor des
hommes de gnie, si ces derniers ont soin de ne pas choquer trop
brusquement leurs habitudes enracines. Le grand succs de _Guillaume
Tell_  Florence viendrait  l'appui de cette opinion. La _Vestale_
mme, la sublime cration de Spontini, obtint il y a vingt-cinq ans, 
Naples, une suite de reprsentations brillantes. En outre, si l'on
observe le peuple dans les villes soumises  la domination autrichienne,
on le verra se ruer sur les pas des musiques militaires pour couter
avidement ces belles harmonies allemandes, si diffrentes des fades
cavatines dont on le gorge habituellement. Mais en gnral, cependant,
il est impossible de se dissimuler que le peuple italien n'apprcie de
la musique que son effet matriel, ne distingue que ses formes
extrieures.

De tous les peuples de l'Europe, je penche fort  le regarder comme le
plus inaccessible  la partie potique de l'art ainsi qu' toute
conception excentrique un peu leve. La musique n'est pour les Italiens
qu'un plaisir des sens, rien autre. Il n'ont gure pour cette belle
manifestation de la pense plus de respect que pour l'art culinaire. Ils
veulent des partitions dont ils puissent du premier coup, sans
rflexions, sans attention mme, s'assimiler la substance, comme ils
feraient d'un plat de macaroni.

Nous autres Franais, si petits, si mesquins, si troits en musique,
nous pourrons bien comme les Italiens, faire retentir le thtre
d'applaudissements furieux pour une cadence, une gamme chromatique de la
cantatrice  la mode, pendant qu'un _choeur_ d'action, un _rcitatif
oblig_ du plus grand style passeront inaperus, mais au moins nous
coutons, et si nous ne comprenons pas les ides du compositeur, ce
n'est jamais notre faute. Au-del des Alpes, au contraire, on se
comporte pendant les reprsentations d'une manire si humiliante pour
l'art et les artistes, que j'aimerais autant, je l'avoue, tre oblig de
vendre du poivre et de la canelle chez un picier de la rue Saint-Denis,
que d'crire un opra pour des Italiens. Ajoutez  cela qu'ils sont
routiniers et fanatiques comme on ne l'est plus, mme  l'Acadmie; que
la moindre innovation imprvue dans le style mlodique, dans l'harmonie,
le rhythme ou l'instrumentation, les met en fureur; au point que les
dilettanti de Rome  l'apparition du _Barbiere di Siviglia_ de Rossini,
si compltement italien cependant, voulurent assommer le jeune mastro
pour avoir eu l'insolence de faire autrement que Pasiello.

Mais ce qui rend tout espoir d'amlioration chimrique, ce qui peut
faire considrer le sentiment musical particulier aux Italiens comme un
rsultat ncessaire de leur organisation, ainsi que l'ont pens Gall et
Spurzeim, c'est leur amour exclusif pour tout ce qui est dansant,
chatoyant, brillant, gai, en dpit de la situation dramatique, en dpit
des passions diverses qui animent les personnages, en dpit des temps et
des lieux, en un mot, en dpit du bon sens. Leur musique rit
toujours[26], et quand par hasard, domin par le drame, le compositeur
se permet un instant de n'tre pas absurde, vite il s'empresse de
revenir au style oblig, aux roulades, aux gruppetti, aux trilles qui,
succdant immdiatement  quelques accents vrais, ont l'air d'une
raillerie et donnent  _l'opera seria_ toutes les allures de la parodie
et de la charge.

Si je voulais citer, _les exemples fameux ne me manqueraient pas_; mais
pour ne raisonner qu'en thse gnrale et abstraction faite des hautes
questions d'art, n'est-ce pas d'Italie que sont venues les _formes
conventionnelles et invariables_ adoptes depuis par quelques
compositeurs franais, que Chrubini et Spontini, seuls entre tous leurs
compatriotes, ont repousses, et dont l'cole allemande est reste pure?
Pouvait-il entrer dans les habitudes d'tres bien organiss, et
_sensibles  l'expression musicale_ de voir dans un morceau d'ensemble
quatre personnages, anims de _passions entirement opposes_, chanter
successivement tous les quatre la _mme phrase mlodique_ avec des
paroles diffrentes et employer le mme chant pour dire: O toi que
j'adore...--Quelle terreur me glace...--Mon coeur bat de plaisir...--La
fureur me transporte. Supposer, comme le font certaine gens, que la
musique est une langue assez vague pour que les inflexions de la
_fureur_ puissent convenir galement  la _crainte_,  la _joie_ et 
_l'amour_, c'est prouver seulement qu'on est dpourvu du sens qui rend
perceptibles  d'autres diffrents caractres de musique expressive,
dont la ralit est pour ces derniers aussi incontestable que
l'existence du soleil. Mais cette discussion, quoique dj mille fois
souleve, m'entranerait trop loin. Pour en finir, je dirai seulement
qu'aprs avoir tudi longuement, sans la moindre prvention, le
caractre musical de la nation italienne, je regarde la route suivie par
ses compositeurs comme une consquence de la disposition naturelle du
public. Disposition qui existait  l'poque de Pergolse, et qui dans le
fameux _Stabat_ lui avait fait crire une sorte d'air de bravoure sur le
verset:

    _Et moerebat,_
    _Et tremebat;_
    _Quum videbat;_
    _Nati poenas inclyti,_

disposition dont se plaignaient le savant Martini, Beccaria, Calzabigi
et beaucoup d'autres esprits levs; disposition dont Gluck, avec son
gnie herculen et malgr le succs colossal _d'Orfeo_ n'a pu triompher;
disposition qu'entretiennent les chanteurs et que certains compositeurs,
qui la partagent eux-mmes, ont dveloppe  leur tour dans le public
jusqu'au point incroyable o nous la voyons aujourd'hui; disposition,
enfin, qu'on ne dtruira pas plus chez les Italiens que chez les
Franais, la passion inne du vaudeville. Quant  l'instinct harmonique
des ultramontains dont on parle beaucoup, je puis assurer que les rcits
qu'on en a faits sont au moins exagrs. J'ai entendu, il est vrai, 
Tivoli et  Subiaco, des gens du peuple chantant assez purement  deux
voix; dans le midi de la France, qui n'a aucune rputation en ce genre,
la chose est fort commune. A Rome, au contraire, il ne m'est pas arriv
de surprendre une intonation harmonieuse dans la bouche du peuple; les
pecorari (gardiens de troupeaux) de la plaine, ont une espce de
grognement trange qui n'appartient  aucune chelle musicale et dont la
notation est absolument impossible. On prtend que ce chant barbare
offre beaucoup d'analogie avec celui des Turcs. C'est  Turin que, pour
la premire fois, j'ai entendu chanter en choeur dans les rues. Mais ces
choristes en plein vent sont pour l'ordinaire des amateurs pourvus d'une
certaine ducation dveloppe par la frquentation des thtres. Sous ce
rapport, Paris est aussi riche que la capitale du Pimont, car il m'est
arriv maintes fois d'entendre, au milieu de la nuit, la rue de
Richelieu retentir d'accords assez supportables. Je dois dire d'ailleurs
que les choristes pimontais entremlaient leurs harmonies de quintes
successives qui, _prsentes de la sorte_, sont odieuses  toute
oreille exerce.

Pour les villages d'Italie, dont l'glise est dpourvue d'orgue et dont
les habitants n'ont pas de relations avec les grandes villes, c'est
folie d'y chercher ces harmonies tant vantes, il n'y en a pas la
moindre trace. A Tivoli mme, si deux jeunes gens me parurent avoir le
sentiment des tierces et des sixtes en chantant de jolis couplets, le
peuple runi, quelques mois aprs, m'tonna par la manire burlesque
dont il criait _ l'unisson_ les litanies de la Vierge.

Sans vouloir faire en ce genre une rputation aux Dauphinois, que je
tiens au contraire pour les plus innocents hommes du monde en tout ce
qui se rattache  l'art musical, cependant je dois dire que chez eux la
mlodie de ces mmes litanies est douce, suppliante et triste, comme il
convient  une prire adresse  la mre de Dieu; tandis qu' Tivoli
elle a l'air d'une chanson de corps-de-garde. Voici l'une et l'autre; on
en jugera.

[Illustration: notation musicale

Chant de Tivoli

_Allegro._

Stel-la ma-tu - ti- na! O - ra pro no - bis.
]

[Illustration: notation musicale

Chant de la Cte-Saint-Andr (Dauphin), avec la mauvaise prosodie
latine adopte en France.

_Poco adagio._

Stel-la ma - tu - - ti - - - na! O -
ra pro no - - - - - - - bis.
]

Ce qui est incontestablement plus commun en Italie que partout ailleurs,
ce sont les belles voix; les voix non-seulement sonores et mordantes,
mais souples et agiles, qui, en facilitant la vocalisation, ont d,
aides de cet amour naturel du public pour le clinquant dont j'ai dj
parl, faire natre, et cette fureur de _fioriture_ qui dnature les
plus belles mlodies; et les formules de chant commodes qui font que
toutes les phrases italiennes se ressemblent; et ces cadences finales
sur lesquelles le chanteur peut broder  son aise, mais qui torturent
bien des gens par leur insipide et opinitre uniformit; et cette
tendance incessante au genre bouffe, qui se fait sentir dans les scnes
mme les plus pathtiques; et tous ces abus enfin qui ont rendu la
mlodie, l'harmonie, le mouvement, le rhythme, l'instrumentation, les
modulations, le drame, la mise en scne, la posie, le pote et le
compositeur, esclaves humilis des chanteurs.

       *       *       *       *       *

Et ce fut le 12 mai que du haut du mont Cenis, je revis, pare de ses
plus beaux atours de printemps, cette dlicieuse valle de Grsivaudan
o serpente l'Isre, o j'ai pass les plus belles heures de mon
enfance, o les premiers rves potiques sont venus m'agiter. Voil mon
vieux rocher de St-Eynar... l-bas dans cette vapeur bleue, me sourit la
maison de mon grand-pre. Toutes ces villas... cette riche verdure....
C'est beau, c'est beau.... Il n'y a rien de pareil en Italie!...

Mais mon lan de joie nave fut bris soudain par une douleur aigue, que
je sentis au coeur... Il m'avait sembl entendre gronder Paris dans le
lointain.




LE PREMIER OPRA.

NOUVELLE.

    Florence, 27 juillet 1555[27].

ALFONSO DELLA VIOLA A BENVENUTO CELLINI.


Je suis triste, Benvenuto; je suis fatigu, dgot; ou plutt,  dire
vrai, je suis malade, je me sens maigrir, comme tu maigrissais avant
d'avoir veng la mort de Francesco. Mais tu fus bientt guri toi, et le
jour de ma gurison arrivera-t-il jamais!... Dieu le sait. Pourtant
quelle souffrance fut plus que la mienne digne de piti? A quel
malheureux le Christ et sa sainte Mre feraient-ils plus de justice en
lui accordant ce remde souverain, ce baume prcieux, le plus puissant
de tous pour calmer les douleurs amres de l'artiste outrag dans son
art et dans sa personne, la vengeance. Oh! non, Benvenuto, non, sans
vouloir te contester le droit de poignarder le misrable officier qui
avait tu ton frre, je ne puis m'empcher de mettre entre ton offense
et la mienne une distance infinie. Qu'avait fait, aprs tout, ce pauvre
diable? Vers le sang du fils de ta mre, il est vrai. Mais l'officier
commandait une ronde de nuit; Francesco tait ivre; aprs avoir insult
sans raison, assailli  coups de pierres le dtachement, il en tait
venu, dans son extravagance,  vouloir enlever leurs armes  ces
soldats; ils en firent usage, et ton frre prit. Rien n'tait plus
facile  prvoir, et, conviens-en, rien n'tait plus juste.

Je n'en suis pas l, moi. Bien qu'on ait fait pis que de me tuer, je
n'ai en rien mrit mon sort; et c'est quand j'avais droit  des
rcompenses, que j'ai reu l'outrage et l'avanie.

Tu sais avec quelle persvrance je travaille depuis longues annes 
accrotre les forces,  multiplier les ressources de la musique. Ni le
mauvais vouloir des anciens matres, ni les stupides railleries de leurs
lves, ni la mfiance des dilettanti qui me regardent comme un homme
bizarre, plus prs de la folie que du gnie, ni les obstacles matriels
de toute espce qu'engendre la pauvret, n'ont pu m'arrter, tu le sais.
Je puis le dire, puisqu' mes yeux le mrite d'une telle conduite est
parfaitement nul.

Ce jeune Montecco, nomm Romo, dont les aventures et la mort tragique
firent tant de bruit  Vrone, il y a quelques annes, n'tait
certainement pas le matre de rsister au charme qui l'entranait sur
les pas de la belle Giuletta, fille de son mortel ennemi. La passion
tait plus forte que les insultes des valets Capuletti, plus forte que
le fer et le poison dont il tait sans cesse menac; Giuletta l'aimait,
et pour une heure passe auprs d'elle, il et mille fois brav la mort.
Eh bien! Ma Giuletta  moi, c'est la musique, et, par le ciel! j'en suis
aim.

Il y a deux ans, je formai le plan d'un ouvrage de thtre sans pareil
jusqu' ce jour, o le chant, accompagn de divers instruments, devait
remplacer le langage parl et faire natre, de son union avec le drame,
des impressions telles, que la plus haute posie n'en produisit jamais.
Par malheur ce projet tait fort dispendieux; un souverain ou un juif
pouvaient seuls entreprendre de le raliser.

Tous nos princes d'Italie ont entendu parler du mauvais effet de la
prtendue tragdie en musique excute  Rome  la fin du sicle
dernier; le peu de succs de l'_Orfeo_ d'Angelo Politiano, autre essai
du mme genre, ne leur est pas inconnu, et rien n'et t plus inutile
que de rclamer leur appui pour une entreprise o de vieux matres
avaient chou si compltement. On m'et de nouveau tax d'orgueil et de
folie.

Pour les juifs, je n'y pensai pas un instant; tout ce que je pouvais
raisonnablement esprer d'eux, c'tait, au simple nonc de ma
proposition, d'tre conduit sans injures, et sans hues de la
valetaille; encore n'en connais-je pas un assez intelligent, pour qu'il
me ft permis de compter avec quelque certitude sur une telle
gnrosit. J'y renonai donc, non sans chagrin, tu peux m'en croire; et
ce fut le coeur serr que je repris le cours des travaux obscurs qui me
font vivre, mais qui ne s'accomplissent qu'aux dpens de ceux dont la
gloire et la fortune seraient peut-tre le prix.

Une autre ide nouvelle, bientt aprs, vint me troubler encore. Ne ris
pas de mes dcouvertes, Cellini, et garde-toi surtout de comparer mon
art naissant  ton art depuis longtemps form. Tu sais assez de musique
pour me comprendre. De bonne foi, crois-tu que nos tranants madrigaux 
quatre parties soient le dernier degr de perfection o la composition
et l'excution puissent atteindre? Le bon sens n'indique-t-il pas que,
sous le rapport de l'expression, comme sous celui de la forme musicale,
ces oeuvres tant vantes ne sont qu'enfantillages et niaiseries.

Les paroles expriment l'amour, la colre, la jalousie, la vaillance; et
le chant, toujours le mme, ressemble  la triste psalmodie des moines
mendiants. Est-ce l tout ce que peuvent faire la mlodie, l'harmonie,
le rhythme? N'y a-t-il pas de ces diverses parties de l'art mille
applications qui nous sont inconnues? Un examen attentif de ce qui est
ne fait-il pas pressentir avec certitude ce qui sera et ce qui devrait
tre? Et les instruments, en a-t-on tir parti? Qu'est-ce que notre
misrable accompagnement qui n'ose quitter la voix et la suit
continuellement  l'unisson ou  l'octave? La musique instrumentale,
prise individuellement, existe-t-elle? Et dans la manire d'employer la
vocale, que de prjugs, que de routine! Pourquoi toujours chanter 
quatre parties, lors mme qu'il s'agit d'un personnage qui se plaint de
son isolement?

Est-il possible de rien entendre de plus draisonnable que ces
_canzonnette_ introduites depuis peu dans les tragdies, o un acteur,
qui parle en son nom et parat seul en scne, n'en est pas moins
accompagn par trois autres voix places dans la coulisse, d'o elles
suivent son chant tant bien que mal?

Sois-en sr, Benvenuto, ce que nos matres, enivrs de leurs oeuvres,
appellent aujourd'hui le comble de l'art est aussi loin ce qu'on
nommera musique dans deux ou trois sicles, que les petits monstres
bipdes, ptris avec de la boue par les enfants, sont loin de ton
sublime Perse ou du Mose de Buonarotti.

Il y a donc d'innombrables modifications  apporter dans un art aussi
peu avanc... des progrs immenses lui restent donc  faire... Et
pourquoi ne contribuerais-je pas  donner l'impulsion qui les
amnera?...

Mais, sans te dire en quoi consiste ma dernire invention, qu'il te
suffise de savoir qu'elle tait de nature  pouvoir tre mise en lumire
 l'aide des moyens ordinaires et sans avoir recours au patronage des
riches ni des grands. C'tait du temps seulement qu'il me fallait; et
l'oeuvre, une fois termine, l'occasion de la produire au grand jour et
t facile  trouver pendant les ftes qui allaient attirer  Florence
l'lite des seigneurs et des amis des arts de toutes les nations.

Or, voil le sujet de l'cre et noire colre qui me ronge le coeur.

Un matin que je travaillais  cette composition singulire dont le
succs m'et rendu clbre dans toute l'Europe, monseigneur Galeazzo,
l'homme de confiance du grand-duc, qui, l'an pass, avait fort got ma
scne d'Ugolino, vient me trouver et me dit: Alfonso, ton jour est
venu. Il ne s'agit plus de madrigaux, de cantates, ni de chansonnettes.
Ecoute-moi; les ftes du mariage seront splendides, on n'pargne rien
pour leur donner un clat digne des deux familles illustres qui vont
s'allier; tes derniers succs ont fait natre la confiance;  la cour
maintenant on croit en toi.

J'avais connaissance de ton projet de tragdie en musique, j'en ai
parl  monseigneur; ton ide lui plat. A l'oeuvre donc, que ton rve
devienne une ralit. cris ton drame lyrique et ne crains rien pour
l'excution; les plus habiles chanteurs de Rome et de Milan seront
mands  Florence; les premiers virtuoses en tout genre seront mis  ta
disposition; le prince est magnifique, il ne te refusera rien; rponds 
ce que j'attends de toi, ton triomphe est certain et ta fortune est
faite.

Je ne sais ce qui se passa en moi  ce discours inattendu; mais je
demeurai muet et immobile. L'tonnement, la joie me couprent la parole,
et je pris l'aspect et l'attitude d'un idiot. Galeazzo ne se mprit pas
sur la cause de mon trouble, et me serrant la main: Adieu, Alfonso; tu
consens, n'est ce pas? Tu me promets de laisser toute autre composition
pour te livrer exclusivement  celle que son altesse te demande?...
Songe que le mariage aura lieu dans trois mois! Et comme je rpondais
toujours affirmativement par un signe de tte, sans pouvoir parler:
Allons, calme-toi, Vsuve; adieu. Tu recevras demain ton engagement, il
sera sign ce soir. C'est une affaire faite. Bon courage; nous comptons
sur toi.

Demeur seul, il me sembla que toutes les cascades de Terni et de Tivoli
bouillonnaient dans ma tte.

Ce fut bien pis quand j'eus compris mon bonheur, quand je me fus
reprsent de nouveau la grandeur et la beaut de ma tche. Je m'lance
sur mon libretto, qui jaunissait abandonn dans un coin depuis si
longtemps; je revois Paulo, Francesca, Dante, Virgile, et les ombres et
les damns; j'entends cet amour ravissant soupirer et se plaindre; de
tendres et gracieuses mlodies pleines d'abandon, de mlancolie, de
chaste passion, se droulent au-dedans de moi; l'horrible cri de haine
de l'poux outrag retentit; je vois deux cadavres enlacs rouler  ses
pieds; puis je retrouve les ames toujours unies des deux amants,
errantes et battues des vents aux profondeurs de l'abme; leurs voix
plaintives se mlent au bruit sourd et lointain des fleuves infernaux,
aux sifflements de la flamme, aux cris forcens des malheureux qu'elle
poursuit,  tout l'affreux concert des douleurs ternelles...

Pendant trois jours, Cellini, j'ai march sans but, au hasard, dans un
vertige continuel; pendant trois nuits j'ai t priv de sommeil. Ce
n'est qu'aprs ce long accs de fivre, que la pense lucide et le
sentiment de la ralit me sont revenus. Il m'a fallu tout ce temps de
lutte ardente et dsespre pour dompter mon imagination et dominer mon
sujet. Enfin je suis rest le matre.

Dans ce cadre immense, chaque partie du tableau, dispose dans un ordre
simple et logique, s'est montre peu  peu revtue de couleurs sombres
ou brillantes, de demi-teintes ou de tons tranchs; les formes humaines
ont apparu, ici pleines de vie, l sous le ple et froid aspect de la
mort. L'ide potique, toujours soumise au sens musical, n'a jamais t
pour lui un obstacle; j'ai fortifi, embelli et agrandi l'une par
l'autre.

Enfin j'ai fait ce que je voulais, comme je le voulais, et avec tant de
facilit, qu' la fin du deuxime mois l'ouvrage entier tait dj
termin.

Le besoin de repos se faisait sentir, je l'avoue; mais en songeant 
toutes les minutieuses prcautions qui me restaient  prendre pour
assurer l'excution, la vigueur et la vigilance me sont revenues. J'ai
surveill les chanteurs, les musiciens, les copistes, les machinistes,
les dcorateurs.

Tout s'est fait en ordre, avec la plus tonnante prcision; et cette
gigantesque machine musicale allait se mouvoir majestueusement, quand
un coup inattendu est venu en briser les ressorts et anantir  la fois,
et la belle tentative, et les lgitimes esprances de ton malheureux
ami.

Le grand-duc, qui de son propre mouvement m'avait demand ce drame en
musique; lui qui m'avait fait abandonner l'autre composition sur
laquelle je comptais pour populariser mon nom; lui dont les paroles
dores avaient gonfl un coeur, enflamm une imagination d'artiste, il se
joue de tout cela maintenant; il dit  cette imagination de se
refroidir,  ce coeur de se calmer ou de se briser; que lui importe! Il
s'oppose, enfin,  l'exhibition de mon oeuvre; l'ordre est donn aux
artistes romains et milanais de retourner chez eux; mon drame ne sera
pas mis en scne; le grand-duc n'en veut plus; IL A CHANG D'IDE... La
foule qui se pressait dj  Florence, attire moins encore par
l'appareil des noces que par l'intrt de curiosit que la fte musicale
annonce excitait dans toute l'Italie, cette foule avide de sensations
nouvelles, trompe dans son attente, s'enquiert bientt du motif qui la
privait ainsi brutalement du spectacle qu'elle tait venue chercher, et
ne pouvant le dcouvrir, n'hsite pas  l'attribuer  l'incapacit du
compositeur. Chacun dit: Ce fameux drame tait absurde, sans doute; le
grand-duc, inform  temps de la vrit, n'aura pas voulu que
l'impuissante tentative d'un artiste ambitieux vnt jeter du ridicule
sur la solennit qui se prpare. Ce ne peut tre autre chose. Un prince
ne manque pas ainsi  sa parole. Della Viola est toujours le mme
vaniteux extravagant que nous connaissons; son ouvrage n'tait pas
prsentable, et par gard pour lui, on s'abstient de l'avouer. O
Cellini!  mon noble, et fier, et digne ami! rflchis un instant, et
juge d'aprs toi-mme ce que j'ai d prouver  cet incroyable abus de
pouvoir,  cette violation inoue des promesses les plus formelles, 
cet horrible affront qu'il tait impossible de redouter,  cette
calomnie insolente d'une production que personne au monde, except moi,
ne connat encore.

Que faire? que dire  cette tourbe de lches imbciles qui rient en me
voyant? que rpondre aux questions de mes partisans?  qui m'en prendre?
quel est l'auteur de cette machination diabolique? et comment en avoir
raison? Cellini! Cellini! pourquoi es-tu en France? que ne puis-je te
voir, te demander conseil, aide et assistance? Par Bacchus, ils me
rendront rellement fou.... Lchet! honte! je viens de sentir des
larmes dans mes yeux. Arrire toute faiblesse; c'est la force,
l'attention et le sang-froid qui me sont indispensables, au contraire;
car je veux me venger, Benvenuto, je le veux. Quand et comment, il
n'importe; mais je me vengerai, je te le jure, et tu seras content.
Adieu. L'clat de tes nouveaux triomphes est venu jusqu' nous; je t'en
flicite et m'en rjouis de toute mon ame. Dieu veuille seulement que le
roi Franois te laisse le temps de rpondre  ton ami _souffrant et non
veng_.

    ALFONSO DELLA VIOLA.

       *       *       *       *       *

    Paris, 20 aot 1555.

BENVENUTO A ALFONSO.


J'admire, cher Alfonso, la candeur de ton indignation. La mienne est
grande, sois-en bien convaincu; mais elle est plus calme. J'ai trop
souvent rencontr de semblables dceptions pour m'tonner de celle que
tu viens de subir. L'preuve tait rude, j'en conviens, pour ton jeune
courage, et les rvoltes de ton ame contre une insulte si grave et si
peu mrite sont justes autant que naturelles. Mais, pauvre enfant, tu
entres  peine dans la carrire. Ta vie retire, tes mditations, tes
travaux solitaires, ne pouvaient rien t'apprendre des intrigues qui
s'agitent dans les hautes rgions de l'art, ni du caractre rel des
hommes puissants, trop souvent arbitres du sort des artistes.

Quelques vnements de mon histoire, que je t'ai laiss ignorer
jusqu'ici, suffiront  t'clairer sur notre position  tous et sur la
tienne propre.

Je ne redoute rien pour ta constance de l'effet de mon rcit; ton
caractre me rassure; je le connais, je l'ai bien tudi. Tu
persvreras, tu arriveras au but malgr tout; tu es un homme de fer; et
le caillou lanc contre ta tte par les basses passions embusques sur
ta route, loin de briser ton noble front, en fera jaillir le feu.
Apprends donc tout ce que j'ai souffert, et que ces tristes exemples de
l'injustice des grands te servent de leon.

L'vque de Salamanque, ambassadeur  Rome, m'avait demand une grande
aiguire, dont le travail, extrmement minutieux et dlicat, me prit
plus de deux mois, et qui, en raison de l'norme quantit de mtaux
prcieux ncessaires  sa composition m'avait presque ruin. Son
excellence se rpandit en loges sur le rare mrite de mon ouvrage, le
fit emporter, et me laissa deux grands mois sans plus parler de paiement
que si elle n'et reu de moi qu'une vieille casserole ou une mdaille
de Fioretti. Le bonheur voulut que le vase revnt entre mes mains pour
une petite rparation; je refusai de le rendre.

Le maudit prlat, aprs m'avoir accabl d'injures dignes d'un prtre et
d'un Espagnol, s'avisa de vouloir me soutirer un reu de la somme qu'il
me devait encore; mais comme je ne suis pas homme  me laisser prendre 
un pige grossier, son excellence en vint  faire assaillir ma boutique
par ses valets. Je me doutai du tour; aussi quand cette canaille
s'avana pour enfoncer ma porte, Ascanio, Paulino et moi, arms
jusqu'aux dents, nous lui fmes un tel accueil que le lendemain, grce 
mon escopette et  mon long poignard, je fus enfin pay[28].

Plus tard il m'arriva bien pis, quand j'eus fait le clbre bouton de la
chappe du pape, travail merveilleux que je ne puis m'empcher de te
dcrire. J'avais situ le gros diamant prcisment au milieu de
l'ouvrage, et j'avais plac Dieu assis dessus, dans une attitude si
dgage, qu'il n'embarrassait pas du tout le joyau, et qu'il en
rsultait une trs belle harmonie; il donnait la bndiction en levant
la main droite. J'avais dispos, au-dessous, trois petits anges qui le
soutenaient en levant les bras en l'air. Un de ces anges, celui du
milieu, tait en ronde bosse, les deux autres en bas-relief. Il y avait
 l'entour une quantit d'autres petits anges disposs avec d'autres
pierres fines. Dieu portait un manteau qui voltigeait, et d'o sortait
un grand nombre de chrubins, et mille ornements d'un admirable effet.

Clment VII, plein d'enthousiasme quand il vit le bouton, me promit de
me donner tout ce que je demanderais. La chose cependant en resta l; et
comme je refusais de faire un calice qu'il me demandait en outre,
toujours sans donner d'argent, ce bon pape, devenu furieux comme une
bte froce, me fit loger en prison pendant six semaines. C'est tout ce
que j'en ai jamais obtenu[29]. Il n'y avait pas un mois que j'tais en
libert quand je rencontrai Pompo, ce misrable orfvre qui avait
l'insolence d'tre jaloux de moi, et contre lequel, pendant longtemps,
j'ai eu assez de peine  dfendre ma pauvre vie. Je le mprisais trop
pour le har; mais il prit, en me voyant, un air railleur qui ne lui
tait pas ordinaire, et que, cette fois, aigri comme je l'tais, il me
fut impossible de supporter. A mon premier mouvement pour le frapper au
visage, la frayeur lui fit dtourner la tte, et le coup de poignard
porta prcisment au-dessous de l'oreille. Je ne lui en donnai que deux;
car au premier il tomba mort dans ma main. Jamais mon intention n'avait
t de le tuer, mais dans l'tat d'esprit o je me trouvais, est-on
jamais sr de ses coups? Ainsi donc, aprs avoir subi un odieux
emprisonnement, me voil de plus oblig de prendre la fuite pour avoir,
sous l'impulsion de la juste colre cause par la mauvaise foi et
l'avarice d'un pape, cras un scorpion.[30]

Paul III, qui m'accablait de commandes de toute espce, ne me les payait
pas mieux que son prdcesseur; seulement, pour mettre en apparence les
torts de mon ct, il imagina un expdient digne de lui et vraiment
atroce. Les ennemis que j'avais en grand nombre autour de sa saintet,
m'accusent un jour auprs d'elle d'avoir vol des bijoux  Clment. Paul
III, sachant bien le contraire, feint cependant de me croire coupable,
et me fait enfermer au chteau Saint-Ange; dans ce fort que j'avais si
bien dfendu quelques annes auparavant pendant le sige de Rome, sous
ces remparts d'o j'avais tir plus de coups de canon que tous les
canonniers ensemble, et d'o j'avais,  la grande joie du pape, tu
moi-mme le conntable de Bourbon. Je viens  bout de m'chapper;
j'arrive aux murailles extrieures; suspendu  une corde au-dessus des
fosss, j'invoque Dieu qui connat la justice de ma cause; je lui crie,
en me laissant tomber: Aidez-moi donc, Seigneur, puisque je m'aide!
Dieu ne m'entend pas, et dans ma chute, je me brise une jambe. Extnu,
mourant, couvert de sang, je parviens, en me tranant sur les mains et
les genoux, jusqu'au palais de mon ami intime, le cardinal Cornaro. Cet
infme me livre tratreusement au pape pour un vch.

Paul me condamne  mort; puis, comme s'il se repentait de terminer trop
promptement mon supplice, il me fait plonger dans un cachot ftide tout
rempli de tarentules et d'insectes venimeux, et ce n'est qu'au bout de
six mois de ces tortures que, tout gorg de vin, dans une nuit d'orgie,
il accorda ma grce  l'ambassadeur franais[31].

Ce sont l, cher Alfonso, des souffrances terribles et des perscutions
bien difficiles  supporter; ne t'imagine pas que la blessure faite
rcemment  ton amour-propre puisse t'en donner une juste ide.
D'ailleurs, l'injure adresse  l'oeuvre et au gnie de l'artiste te
semblt-elle plus pnible encore que l'outrage fait  sa personne,
celle-l m'a-t-elle manqu, dis,  la cour de notre admirable grand-duc,
quand j'ai fondu Perse? Tu n'as oubli, je pense, ni les surnoms
grotesques dont on m'appelait, ni les insolents sonnets qu'on placardait
chaque nuit  ma porte, ni les cabales au moyen desquelles on sut
persuader  Cme que mon nouveau procd de fonte ne russirait pas, et
que c'tait folie de me confier le mtal. Ici mme,  cette brillante
cour de France o j'ai fait fortune, o je suis puissant et admir,
n'ai-je pas une lutte de tous les instants  soutenir, sinon avec mes
rivaux (ils sont hors de combat aujourd'hui), au moins avec la favorite
du roi, madame d'tampes, qui m'a pris en haine, je ne sais pourquoi!
Cette mchante chienne dit tout le mal possible de mes ouvrages[32];
cherche, par mille moyens,  me nuire dans l'esprit de Sa Majest; et,
en vrit, je commence  tre si las de l'entendre aboyer sur ma trace,
que, sans un grand ouvrage rcemment entrepris, dont j'espre plus
d'honneur que de tous mes prcdents travaux, je serais dj sur la
route d'Italie.

Va, va, j'ai connu tous les genres de maux que le sort puisse infliger 
l'artiste. Et je vis encore, cependant. Et ma vie glorieuse fait le
tourment de mes ennemis. Et je l'avais prvu. Et maintenant je puis les
abmer dans mon mpris. Cette vengeance marche  pas lents, il est vrai;
mais pour l'homme inspir, sr de lui-mme, patient et fort, elle est
certaine. Songe, Alfonso, que j'ai t insult plus de mille fois, et
que je n'ai tu que sept ou huit hommes; et quels hommes! je rougis d'y
penser. La vengeance directe et personnelle est un fruit rare, qu'il
n'est pas donn  tous de cueillir. Je n'ai eu raison ni de Clment VII,
ni de Paul III, ni de Cornaro, ni de Cme, ni de madame d'tampes, ni de
cent autres lches puissants; comment donc te vengerais-tu, toi, de ce
mme Cme, de ce grand-duc, de ce Mcne ridicule qui ne comprend pas
plus ta musique que ma sculpture, et qui nous a si platement offenss
tous les deux? Ne pense pas  le tuer, au moins; ce serait une insigne
folie, dont les consquences ne sont pas douteuses. Deviens un grand
musicien; que ton nom soit illustre; et si quelque jour sa sotte vanit
le portait  t'offrir ses faveurs, repousse-les; n'accepte jamais rien
de lui et ne fais jamais rien pour lui. C'est le conseil que je te
donne; c'est la promesse que j'exige de toi; et, crois-en mon
exprience, c'est aussi, cette fois, l'unique vengeance qui soit  ta
porte.

Je t'ai dit tout  l'heure que le roi de France, plus gnreux et plus
noble que nos souverains italiens, m'avait enrichi; c'est donc  moi,
artiste, qui t'aime, te comprends et t'admire,  tenir la parole du
prince sans esprit et sans coeur qui te mconnat. Je t'envoie dix mille
cus. Avec cette somme tu pourras, je pense, parvenir  monter dignement
ton drame en musique; ne perds pas un instant. Que ce soit  Rome, 
Naples,  Milan,  Ferrare, partout, except  Florence; il ne faut pas
qu'un seul rayon de ta gloire puisse se reflter sur le grand-duc.
Adieu, cher enfant; la vengeance est bien belle, et pour elle on peut
tre tent de mourir;--mais l'art est encore plus beau, et n'oublie
jamais que, _malgr tout, il faut vivre pour lui_.

    Ton ami,

    BENVENUTO CELLINI.

       *       *       *       *       *

    Paris, 10 juin 1557.

BENVENUTO CELLINI A ALFONSO DELLA VIOLA.


Misrable! baladin! saltimbanque! cuistre! castrat! joueur de flte[33]!
C'tait bien la peine de jeter tant de cris, de souffler tant de
flammes, de tant parler d'offense et de vengeance, de rage et d'outrage,
d'invoquer l'enfer et le ciel, pour arriver enfin  une aussi vulgaire
conclusion! Ame basse et sans ressort! fallait-il profrer de telles
menaces puisque ton ressentiment tait de si frle nature, que, deux ans
 peine aprs avoir reu l'insulte  la face, tu devais t'agenouiller
lchement pour baiser la main qui te l'infligea!

Quoi! ni la parole que tu m'avais donne, ni les regards de l'Europe
aujourd'hui fixs sur toi, ni ta dignit d'homme et d'artiste, n'ont pu
te garantir des sductions de cette cour, o rgnent l'intrigue,
l'avarice et la mauvaise foi; de cette cour o tu fus honni, mpris, et
qui te chassa comme un valet infidle! Il est donc vrai! tu composes
pour le grand-duc! Il s'agit mme, dit-on, d'une oeuvre plus vaste et
plus hardie encore que celles que tu as produites jusqu'ici. L'Italie
musicale tout entire doit prendre part  la fte. On dispose les
jardins du palais Pitti; cinq cents virtuoses habiles, runis sous ta
direction dans un vaste et beau pavillon dcor par Michel-Ange,
verseront  flots ta splendide harmonie sur un peuple haletant, perdu,
enthousiasm. C'est admirable! Et tout cela pour le grand-duc, pour
Florence, pour cet homme et cette ville qui t'ont si indignement trait.
Oh! quelle ridicule bonhomie tait la mienne quand je cherchais  calmer
ta purile colre d'un jour; oh! la miraculeuse simplicit qui me
faisait prcher la continence  l'eunuque, la lenteur au colimaon! Sot
que j'tais!

Mais quelle puissante passion a donc pu t'amener  ce degr
d'abaissement? La soif de l'or? Tu es plus riche que moi aujourd'hui.
L'amour de la renomme? Quel nom fut jamais plus populaire que celui
d'Alfonso, depuis le prodigieux succs de ta tragdie de _Francesca_, et
celui, non moins grand, des trois autres drames lyriques qui l'ont
suivie. D'ailleurs, qui t'empchait de choisir une autre capitale pour
le thtre de ton nouveau triomphe? Aucun souverain ne t'et refus ce
que le _grand_ Cme vient de t'offrir. Partout,  prsent, tes chants
sont aims et admirs; ils retentissent d'un bout de l'Europe  l'autre;
on les entend  la ville,  la cour,  l'arme,  l'glise; le roi
Franois ne cesse de les rpter; madame d'tampes, elle-mme, trouve
que _tu n'es pas sans talent pour un Italien_, justice gale t'est
rendue en Espagne; les femmes, les prtres surtout, professent
gnralement pour ta musique un culte vritable; et si ta fantaisie et
t de porter aux Romains l'ouvrage que tu prpares pour les Toscans, la
joie du pape, des cardinaux et de toute la fourmilire _enrabatte_ des
monsignori n'et t surpasse, sans doute, que par l'ivresse et les
transports de leurs innombrables catins.

L'orgueil, peut-tre, t'aura sduit..... quelque dignit bouffie...
quelque titre bien vain... Je m'y perds.

Quoi qu'il en soit, retiens bien ceci: tu as manqu de noblesse, tu as
manqu de fiert, tu as manqu de foi. L'homme, l'artiste et l'ami sont
galement dchus  mes yeux. Je ne saurais accorder mes affections qu'
des gens de coeur, incapables d'une action honteuse; tu n'es pas de
ceux-l, mon amiti n'est plus  toi. Je t'ai donn de l'argent, tu as
voulu me le rendre; nous sommes quittes. Je vais partir de Paris; dans
un mois je passerai  Florence; oublie que tu m'as connu et ne cherche
pas  me voir. Car, ft-ce le jour mme de ton succs, devant le peuple,
devant les princes, et devant l'assemble bien autrement imposante pour
moi de tes cinq cents artistes, si tu m'abordais, je te tournerais le
dos.

     BENVENUTO CELLINI.

       *       *       *       *       *

     Florence, 23 Juin 1557.

ALFONSO A BENVENUTO.


Oui, Cellini, c'est vrai. Au grand-duc je dois une impardonnable
humiliation,  toi je dois ma clbrit, ma fortune et peut-tre ma vie.
J'avais jur que je me vengerais de lui, je ne l'ai pas fait. Je t'avais
promis solennellement de ne jamais accepter de sa main ni travaux, ni
honneurs; je n'ai pas tenu parole. C'est  Ferrare que _Francesca_ a t
entendue (grce  toi) et applaudie pour la premire fois; c'est 
Florence qu'elle a t traite d'ouvrage dnu de sens et de raison. Et
cependant Ferrare, qui m'a demand ma nouvelle composition, ne l'a
point obtenue, et c'est au grand-duc que j'en fais hommage. Oui, les
Toscans, jadis si ddaigneux  mon gard, se rjouissent de la
prfrence que je leur accorde; ils en sont fiers; leur fanatisme pour
moi, dpasse de bien loin tout ce que tu me racontes de celui des
Franais.

Une vritable migration se prpare dans la plupart des villes toscanes.
Les Pisans et les Siennois eux-mmes, oubliant leurs vieilles haines,
implorent d'avance, pour le grand jour, l'hospitalit florentine. Cme,
ravi du succs de celui qu'il appelle _son artiste_, fonde en outre de
brillantes esprances sur les rsultats que ce rapprochement de trois
populations rivales peut avoir pour sa politique et son gouvernement. Il
m'accable de prvenances et de flatteries. Il a donn hier, en mon
honneur, une magnifique collation au palais Pitti, o toutes les
familles nobles de la ville se trouvaient runies. La belle comtesse de
Vallombrosa m'a prodigu ses plus doux sourires. La grande-duchesse m'a
fait l'honneur de chanter un madrigal avec moi. Della Viola est l'homme
du jour, l'homme de Florence, l'homme du grand-duc; il n'y a que lui...

Je suis bien coupable, n'est-ce pas, bien mprisable, bien vil? Eh bien!
Cellini, si tu passes  Florence le 28 juillet prochain, attends-moi de
huit  neuf heures du soir devant la porte du Baptistaire, j'irai t'y
chercher. Et si, ds les premiers mots, je ne me justifie pas
compltement de tous les griefs que tu me reproches, si je ne te donne
pas de ma conduite, une explication dont tu puisses de tout point
t'avouer satisfait, alors redouble de mpris, traite-moi comme le
dernier des hommes, foule-moi aux pieds, frappe-moi de ton fouet,
crache-moi au visage, je reconnais d'avance que je l'aurai mrit.
Jusque-l, garde-moi ton amiti; tu verras bientt que je n'en fus
jamais plus digne.

    A toi, ALFONSO DELLA VIOLA.

Le 28 juillet au soir, un homme de haute taille,  l'air sombre et
mcontent, se dirigeait  travers les rues de Florence, vers la place du
grand duc. Arriv devant la statue en bronze de Perse, il s'arrta et
la considra quelque temps dans le plus profond recueillement: c'tait
Benvenuto. Bien que la rponse et les protestations d'Alfonso eussent
fait peu d'impression sur son esprit, il avait t longtemps uni au
jeune compositeur, par une amiti trop sincre et trop vive, pour
qu'elle pt ainsi en quelques jours s'effacer de son ame  tout jamais.
Aussi ne s'tait-il pas senti le courage de refuser d'entendre ce que
Della Viola pouvait allguer pour sa justification; et c'est en se
rendant au Baptistaire, o Alfonso devait venir le rejoindre, que
Cellini avait voulu revoir, aprs sa longue absence, le chef-d'oeuvre qui
lui cota nagure tant de fatigues et de chagrins. La place et les rues
adjacentes taient dsertes, le silence le plus profond rgnait dans ce
quartier, d'ordinaire si bruyant et si populeux. L'artiste contemplait
son immortel ouvrage, en se demandant, si l'obscurit et une
intelligence commune n'eussent pas t prfrables pour lui,  la gloire
et au gnie.

--Que ne suis-je un bouvier de Nettuno ou de Porto d'Anzio! pensait-il;
semblable aux animaux confis  ma garde, je mnerais une existence
grossire, monotone, mais inaccessible au moins, aux agitations qui,
depuis mon enfance, ont tourment ma vie. Des rivaux perfides et
jaloux..... des princes injustes ou ingrats..... des critiques
acharns.... des flatteurs imbciles..... des alternatives incessantes
de succs et de revers, de splendeur et de misre..... des travaux
excessifs et toujours renaissants..... jamais de repos, de bien-tre, de
loisirs.... user son corps comme un mercenaire et sentir constamment son
ame transir ou brler..... est-ce l vivre?....

Les exclamations bruyantes de trois jeunes artisans, qui dbouchaient
rapidement sur la place, vinrent interrompre sa mditation.

--Six florins! disait l'un, c'est cher.

--En vrit, en et-il demand dix, rpliqua l'autre, il et bien fallu
en passer par l. Ces maudits Pisans ont pris toutes les places.
D'ailleurs, pense donc, Antonio, que la maison du jardinier n'est qu'
vingt pas du pavillon; assis sur le toit, nous pourrons entendre et voir
 merveille; la porte du petit canal souterrain sera ouverte et nous
arriverons sans difficult.

--Bah! ajouta le troisime, pour entendre a, nous pouvons bien jener
un peu pendant quelques semaines. Vous savez l'effet qu'a produit hier
la rptition. La cour seule y avait t admise, le grand duc et sa
suite n'ont cess d'applaudir; les excutants ont port Della Viola en
triomphe, et enfin, dans son extase, la comtesse de Vallombrosa l'a
embrass: ce sera miraculeux.

--Mais voyez donc comme les rues sont dpeuples; toute la ville est
dj runie au palais Pitti. C'est le moment. Courons! courons!

Cellini apprit seulement alors qu'il s'agissait de la grande fte
musicale, dont le jour et l'heure taient arrivs. Cette circonstance ne
s'accordait gure avec le choix, qu'avait fait Alfonso de cette soire
pour son rendez-vous. Comment, en un pareil moment, le maestro
pourrait-il abandonner son orchestre et quitter le poste important o
l'attachait un si grand intrt? c'tait difficile  concevoir.

Le ciseleur, nanmoins se rendit au Baptistaire, o il trouva ses deux
lves Paolo et Ascanio, et des chevaux; il devait partir le soir mme
pour Livourne, et de l s'embarquer pour Naples le lendemain.

Il attendait  peine depuis quelques minutes, quand Alfonso, le visage
ple et les yeux ardents, se prsenta devant lui avec une sorte de calme
affect, qui ne lui tait pas ordinaire.

--Cellini! tu es venu, merci.

--Eh bien!

--C'est ce soir!

--Je le sais; mais parle, j'attends l'explication que tu m'as promise.

--Le palais Pitti, les jardins, les cours, sont encombrs. La foule se
presse sur les murs, dans les bassins  demi pleins d'eau, sur les
toits, sur les arbres, partout.

--Je le sais.

--Les Pisans sont venus, les Siennois sont venus.

--Je le sais.

--Le grand duc, la cour et la noblesse sont runis, l'immense orchestre
est rassembl.

--Je le sais.

--Mais la musique n'y est pas, cria Alfonso en bondissant, le maestro
n'y est pas non plus, le sais-tu aussi?

--Comment? que veux-tu dire?

--Non, il n'y a pas de musique, je l'ai enleve; non, il n'y a pas de
maestro, puisque me voil; non, il n'y aura pas de fte musicale,
puisque l'oeuvre et l'auteur ont disparu. Un billet vient d'avertir le
grand duc que mon ouvrage ne serait pas excut. _Cela ne me convient
plus_, lui ai-je crit, en me servant de ses propres paroles, _moi
aussi,  mon tour_, J'AI CHANG D'IDE. Conois-tu  prsent la rage de
ce peuple dsappoint pour la seconde fois! de ces gens qui ont quitt
leur ville, laiss leurs travaux, dpens leur argent pour entendre ma
musique, et qui ne l'entendront pas? Avant de venir te joindre, je les
piais, l'impatience commenait  les gagner, on s'en prenait au grand
duc. Vois-tu mon plan, Cellini?

--Je commence  comprendre.

--Viens, viens, approchons un peu du palais, allons voir clater ma
mine. Entends-tu dj ces cris, ce tumulte, ces imprcations?  mes
braves Pisans, je vous reconnais  vos injures! Vois-tu voler ces
pierres, ces branches d'arbres, ces dbris de vases? il n'y a que des
Siennois pour les lancer ainsi! Prends garde, ou nous allons tre
renverss; comme ils courent! ce sont des Florentins; ils montent 
l'assaut du pavillon. Bon! voil un bloc de boue dans la loge ducale,
bien a pris au _grand_ Cme de l'avoir quitte. A bas les gradins!  bas
les pupitres, les banquettes, les fentres!  bas la loge!  bas le
pavillon! le voil qui s'croule. Ils abment tout, Cellini! c'est une
magnifique meute! honneur au grand duc!!! Ah damnation! tu me prenais
pour un lche! Es-tu satisfait, dis donc, est-ce l de la vengeance?

Cellini, les dents serres, les narines ouvertes, regardait, sans
rpondre, le terrible spectacle de cette fureur populaire; ses yeux o
brillait un feu sinistre, son front carr que sillonnaient de larges
gouttes de sueur, le tremblement presque imperceptible de ses membres,
tmoignaient assez de la sauvage intensit de sa joie. Saisissant enfin
le bras d'Alfonso:

--Je pars  l'instant pour Naples, veux-tu me suivre?

--Au bout du monde  prsent.

--Embrasse-moi donc, et  cheval! tu es un hros.




DU SYSTME DE GLUCK

EN MUSIQUE DRAMATIQUE.


Voici en quels termes, Gluck expose lui-mme, son systme de musique
dramatique, dans la prface, devenue fort rare, de _l'Alceste_ italienne
qu'il publia  Vienne en 1749.

Lorsque j'entrepris de mettre en musique l'opra d'_Alceste_, je me
proposai d'viter tous les abus que la vanit mal entendue des
chanteurs, et l'excessive complaisance des compositeurs avaient
introduits dans l'opra italien, et qui, du plus pompeux et du plus beau
de tous les spectacles, en avaient fait le plus ennuyeux et le plus
ridicule; je cherchai  rduire la musique  sa vritable fonction,
celle de seconder la posie pour fortifier l'expression des sentiments
et l'intrt des situations, sans interrompre l'action et la refroidir
par des ornements superflus; je crus que _la musique devait ajouter  la
posie, ce qu'ajoute  un dessin correct et bien compos, la vivacit
des couleurs et l'accord heureux des lumires et des ombres, qui servent
 animer les figures sans en altrer les contours_.

Je me suis donc bien gard d'interrompre un acteur, dans la chaleur du
dialogue, pour lui faire attendre la fin d'une ritournelle, ou de
l'arrter au milieu de son discours sur une voyelle favorable, soit pour
dployer, dans un long passage, l'agilit de sa belle voix, soit pour
attendre que l'orchestre lui donnt le temps de reprendre haleine, pour
faire un point d'orgue.

J'ai imagin que l'ouverture devait prvenir les spectateurs, sur le
caractre de l'action qu'on allait mettre sous leurs yeux, et _leur en
indiquer le sujet_, que les instruments ne devaient tre mis en action
qu'en proportion du degr d'intrt et passions, et qu'il fallait
_viter surtout de laisser dans le dialogue, une disparate trop
tranchante entre l'air et le rcitatif_, afin de ne pas tronquer 
contre-sens la priode, et de ne pas interrompre mal  propos le
mouvement et la chaleur de la scne. J'ai cru encore que la plus belle
partie de mon travail devait se rduire  chercher une belle simplicit,
et j'ai vit de faire parade de difficults aux dpens de la clart;
_je n'ai attach aucun prix  la dcouverte d'une nouveaut_,  moins
qu'elle ne ft naturellement donne par la situation, et lie 
l'expression; enfin il n'y a aucune rgle que je n'aie cru devoir
sacrifier de bonne grce en faveur de l'effet.

       *       *       *       *       *

Cette profession de foi nous parat admirable de franchise et de bon
sens; les points de doctrine qui en forment le fond sont bass sur le
raisonnement le plus rigoureux, et sur un profond sentiment de la vraie
musique dramatique. A part quelques consquences outres que nous
signalerons tout  l'heure, ces principes sont d'une telle excellence,
qu'ils ont t adopts par la plupart des grands compositeurs de toutes
les nations. Piccini lui-mme, qu'on opposa si longtemps  Gluck, tait
tout entier dans le systme gluckiste. Son Iphignie en Tauride et sa
Didon, le prouvent bien; il en fut de mme de Sacchini, de Salieri, de
Cherubini, parmi les Italiens; de Mhul, de Berton, de Kreutzer, parmi
les Franais. (Je ne cite pas M. Lesueur, il a suivi une route
parallle, il est vrai,  celle de l'illustre auteur d'Alceste, mais qui
en diffre cependant assez pour ne pouvoir tre confondue avec elle.)
Chez les Allemands, je ne connais pas de compositeur dramatique qui se
soit cart d'une manire sensible de la doctrine de Gluck; parmi ceux
qui l'ont adopte et dveloppe, il faut citer: Mozart qui, dans _Don
Juan_, _le Mariage de Figaro_, _la Flte Enchante_ et _l'Enlvement du
Srail_, n'a laiss chapper quelques rares vocalisations de mauvais
got et d'une expression fausse, que lorsqu'il y a t contraint de vive
force par le caprice souvent irrsistible des chanteurs. On a dit que
Mozart avait beaucoup emprunt  l'ancienne cole italienne, le fait
peut tre vrai pour la coupe de quelques-uns de ses airs, encore la
beaut raphalesque de son dessin mlodique, la varit de son harmonie
et son instrumentation si riche et si savante, ne permettent-elles gure
d'apercevoir ces prtendus emprunts; mais quant  l'ordonnance gnrale
du drame musical,  la profondeur d'expression avec laquelle chaque
caractre est trac et soutenu, il faut bien reconnatre qu'il a suivi
et acclr le mouvement imprim  l'art, de ce ct, par la puissance
du gnie de Gluck.

Il en fut ainsi de Beethoven et de Weber. Tous les deux ont galement
appliqu au dveloppement des facults spciales que la nature leur
avait dparties, le code simple et lumineux de l'Eschyle de la musique.
A prsent, Gluck, en promulguant ces lois, dont le moindre sentiment de
l'art ou mme le simple bon sens dmontre la justesse et l'vidence,
n'en a-t-il pas un peu exagr l'application? C'est ce qu'il est
impossible de mconnatre aprs un examen impartial. Ainsi, quand il
dit que la musique d'un drame lyrique n'a d'autre but que d'ajouter  la
posie ce qu'ajoute le coloris au dessin, je crois qu'il se trompe
essentiellement. La tche du compositeur dans un opra est, ce me
semble, d'une bien autre importance. Son oeuvre contient  la fois le
dessin et le coloris, et, pour continuer la comparaison de Gluck, les
paroles sont le _sujet du tableau_,  peine quelque chose de plus. Il
importe beaucoup, il est vrai, de les entendre, ou tout au moins de les
connatre, par la mme raison qu'on doit absolument avoir prsent  la
pense le trait d'histoire reproduit sur la toile par le peintre, pour
pouvoir juger du mrite de vrit et d'expression avec lequel il a fait
revivre ses personnages. Mais Gluck, en plaant le dessin dans les
paroles, et seulement le coloris dans la musique, met bien haut les
auteurs de _libretti_; il et donc consenti  voir son gal dans le
bailli Du Rollet. Certes, on ne saurait pousser plus loin la modestie,
et je doute fort qu'il se ft accommod d'une pareille confraternit.
D'ailleurs, l'expression n'est pas le seul but de la musique dramatique;
il serait aussi maladroit que pdantesque de ddaigner le plaisir
purement sensuel que nous trouvons  certains effets de mlodie,
d'harmonie, de rhythme ou d'instrumentation, indpendamment de tous
leurs rapports avec la peinture des sentiments et des passions du
drame. Et de plus, voult-on mme priver l'auditeur de cette source de
jouissances, et ne pas lui permettre de raviver son attention en la
dtournant un instant du sujet principal, il y aurait encore  citer bon
nombre de cas, o le compositeur est appel  soutenir seul le poids de
l'intrt scnique. Dans les danses de caractre, par exemple, dans les
pantomimes, dans les marches, dans tous les morceaux enfin dont la
musique instrumentale fait seule les frais, et qui, par consquent,
n'ont pas de paroles, que devient alors l'importance du pote?... La
musique doit bien l contenir forcment  la fois le dessin et le
coloris. Non, on ne saurait mconnatre l'erreur de Gluck sur ce point,
erreur qu'on concevrait  peine, si l'on ne savait qu' l'poque o il
crivit, beaucoup de gens encore, comme au sicle de Louis XIV,

    Allaient voir l'Opra seulement pour les vers.

Cette opinion ne pouvait manquer d'exercer une fcheuse influence sur le
gnie puissant qui l'adopta sans en calculer les consquences. Elle
cache un pige dangereux dont il ne sut pas toujours se garantir. Aucun
musicien n'a t plus que lui dou d'un charme pntrant, d'une
simplicit noble et gracieuse dans la mlodie; on n'a pas surpass
l'lgance de plusieurs de ses chants, la fracheur de ses choeurs et la
charmante _desinvoltura_ de ses airs de danse; il serait fastidieux de
le prouver par des citations. La joie de ses femmes est d'une pudeur
ravissante, et leur douleur, dans ses plus violents paroxismes, conserve
encore la beaut des formes antiques; quoi qu'en ait dit le marquis de
Caracioli, ce mauvais diseur de bons mots, ce dilettante poudr du
sicle dernier, qui jugeait la musique absolument comme le font
aujourd'hui les adorateurs parfums des Dive  la mode, l'Alceste et les
deux Iphignie sont toujours, mme dans les larmes, belles comme la
Niob.

Eh bien! il est arriv frquemment  Gluck de se laisser proccuper
tellement de la recherche de l'expression, qu'il oubliait la mlodie.
Dans quelques-uns de ses airs, aprs l'exposition du thme, le chant
tourne au rcitatif mesur; c'est un bon rcitatif, je suis loin d'en
disconvenir; mais enfin, par le peu d'intrt mlodique comme par le
style de la partie vocale, il semble alors que l'air soit interrompu
jusqu' la rentre du motif. Gluck ne voyait probablement pas l un
dfaut; il dclare au contraire formellement, dans la prface que nous
commentons, qu'il a cherch  viter une disparate trop tranchante entre
les rcitatifs et les airs. Aucun de ses disciples, Salieri except, n'a
cru devoir adopter cette rgle; il est certain que son application a
rpandu sur plusieurs parties des oeuvres du grand tragique une teinte
uniforme et monotone qui accable l'attention la plus robuste, fatigue
inutilement le systme nerveux de l'auditeur, mousse  la longue sa
sensibilit, et a plus fait contre Gluck que les pointes et les
pamphlets des Caracioli, Marmontel et autres bouffons. La musique ne vit
que de contrastes, rien n'est plus vident; tous les efforts de l'art
moderne tendent  en produire de nouveaux: non que je veuille proposer
pour modles certains effets d'orchestre d'une cole clbre dont la
brusque violence vient surprendre l'auditeur,  peu prs comme pourrait
le faire un coup de pistolet tir  l'improviste  son oreille; de
pareils contrastes, qui arrachent des cris d'effroi aux personnes
nerveuses, pourraient tre regards comme des farces d'coliers, s'ils
n'taient de vritables actes d'une brutalit absurde. Mais il est bien
reconnu, aujourd'hui, qu'une varit sagement ordonne est l'ame de la
musique; c'est  donner au compositeur tous les moyens d'obtenir cette
varit prcieuse que consiste le principal talent des habiles faiseurs
de libretti. Il n'ont garde de placer prs l'un de l'autre deux morceaux
du mme caractre; ils vitent autant que possible de faire succder un
air  un autre air, un duo  un duo, un choeur  un choeur. Ainsi dans
l'ancienne coupe symphonique, un allegro moderato tait suivi d'un
andante  deux-quatre ou  six-huit;  l'andante succdait le menuet,
allegretto  trois temps;  celui-ci le final  deux temps trs anim;
et c'tait trs bien vu.

Chercher  effacer la diffrence qui spare, dans un opra, le rcitatif
du chant, c'est donc vouloir, en dpit de la raison et de l'exprience,
se priver, sans compensation relle, d'une source de varit qui dcoule
de la nature mme de ce genre de composition. Mozart fut si loin de
partager  cet gard l'opinion de Gluck, que, pour rendre la ligne de
dmarcation encore plus tranche, il voulut que le rcitatif de _don
Juan_ ft accompagn au piano, en exceptant toutefois le rcitatif
oblig, o la force des situations rend indispensable la prsence de
l'orchestre. Dans une vaste salle comme celle du grand Opra de Paris,
l'effet du piano est si mesquin et si maigre, que ce mode
d'accompagnement a t compltement abandonn. Il peut paratre
prfrable, cependant,  celui que Gluck a constamment mis en usage dans
le mme cas, et qui consiste en accords  quatre parties, tenus sans
interruption par la masse entire des instruments  cordes, pendant
toute la dure du dialogue musical. Cette harmonie stagnante produit sur
les organes, un effet de torpeur et d'engourdissement irrsistible, et
finit par plonger l'auditeur dans une lourde somnolence qui le rend
compltement indiffrent aux plus rares efforts du compositeur pour
l'mouvoir. Il tait vraiment impossible de trouver quelque chose de
plus antipathique  des Franais, que ce long et obstin bourdonnement;
il ne faut donc pas s'tonner qu'il soit arriv au plus grand nombre
d'entre eux d'prouver aux reprsentations de Gluck autant d'ennui que
d'admiration. Ce qui doit surprendre, c'est que le gnie puisse s'abuser
ainsi sur l'importance des accessoires, au point de se servir de moyens
qu'un instant de rflexion lui ferait rejeter comme insuffisants ou
dangereux, et dans lesquels rside la cause obscure des mcomptes
cruels, que ses productions les plus magnifiques lui font trop souvent
essuyer.

Si l'on excepte quelques-unes de ces brillantes sonates d'orchestre, o
le gnie de Rossini se joue avec tant de grce, il est certain que la
plupart des compilations instrumentales, honores par les Italiens du
nom d'ouvertures, sont de grotesques non sens. Mais combien ne
devaient-elles pas tre plus plaisantes, il y a soixante ans, quand
Gluck lui-mme, entran par l'exemple, ne craignait pas de laisser
tomber de sa plume l'incroyable niaiserie intitule _ouverture
d'Orphe_! Ce ne fut qu'aprs bien des rflexions et bien des entretiens
avec son pote Calsabigi, l'homme du monde le mieux fait pour le
comprendre, qu'il reconnut enfin que l'ouverture devait tre un morceau
important dans un opra, se rattacher  l'action et en dsigner le
caractre. De l le changement radical qu'on remarque dans sa manire, 
dater de l'ouverture d'_Alceste_; de l les belles compositions
instrumentales dont il fit prcder ses deux _Iphignie_; de l
l'impulsion qui produisit plus tard tant de chefs-d'oeuvre symphoniques,
qui, malgr la chute ou l'oubli profond des opras pour lesquels ils
furent crits, sont rests debout, pristyles superbes de temples
crouls. Mais, ici encore, en outrant une ide juste, Gluck est sorti
du vrai; non pas cette fois pour restreindre le pouvoir de la musique,
mais pour lui en attribuer un, au contraire, qu'elle ne possdera
jamais: c'est quand il dit que l'ouverture doit indiquer le sujet de la
pice. L'expression musicale ne saurait aller jusque l; elle reproduira
bien la joie, la douleur, la gravit, l'enjouement et des nuances mme
fort dlicates de chacun des nombreux caractres qui constituent son
riche domaine; elle tablira une diffrence saillante entre la joie d'un
peuple pasteur et celle d'une nation guerrire, entre la douleur d'une
reine et le chagrin d'une simple villageoise, entre une mditation
srieuse et calme et les ardentes rveries qui prcdent l'clat des
passions. Empruntant ensuite aux diffrents peuples, et mme aux
individualits sociales, le style musical qui leur est propre, il est
bien vident, quoi qu'en aient dit certains critiques, dont je reconnais
d'ailleurs le mrite, qu'elle pourra distinguer le chant d'un montagnard
de celui d'un habitant des plaines, la srnade d'un brigand des
Abbruzzes de celle d'un chasseur cossais ou tyrolien, la marche
nocturne de plerins aux habitudes mystiques, de celle d'une troupe de
marchands de boeufs revenant de la foire; elle pourra aller jusqu'
reprsenter l'extrme brutalit, la trivialit, le grotesque, par
opposition avec la puret anglique, la noblesse et la candeur. Mais si
elle veut sortir de ce cercle immense, la musique devra, de toute
ncessit, avoir recours  la parole chante, rcite ou lue, pour
combler les lacunes qu'elle laisse dans une oeuvre dont le plan s'adresse
en mme temps  l'esprit et  l'imagination. Ainsi, l'ouverture
d'_Alceste_ annoncera des scnes de dsolation et de tendresse, mais
elle ne saurait dire ni l'objet de cette tendresse, ni les causes de
cette dsolation; elle n'apprendra jamais au spectateur, que l'poux
d'Alceste est un roi de Thessalie, condamn par les dieux  perdre la
vie, si quelqu'autre au trpas ne se dvoue pour lui; c'est l cependant
_le sujet de la pice_. Peut-tre s'tonnera-t-on de trouver l'auteur de
cet crit imbu de tels principes, grce  certaines gens qui ont feint
de le croire, dans ses opinions sur la puissance expressive de la
musique, aussi loin au-del du vrai qu'ils le sont en de, et lui ont,
en consquence, prt gnreusement leur part entire de ridicule. Ceci
soit dit, sans rancune, en passant.

La troisime proposition que je me suis permis de souligner dans la
prface de Gluck, et dans laquelle il dclare n'attacher aucun prix  la
dcouverte d'une nouveaut, me parat galement d'une justification
difficile. On avait dj barbouill furieusement de papier rgl en
1749, et une dcouverte musicale quelconque, ne ft-elle
qu'indirectement lie  l'expression scnique, ne devait pas paratre 
ddaigner.

Pour toutes les autres, je crois qu'on ne saurait les combattre avec
chance de succs, voire mme la dernire qui annonce une indiffrence
pour les rgles, que bien des professeurs trouveraient blasphmatoire et
impie. Heureusement, ces messieurs n'ont jamais lu la prface
d'_Alceste_; ils ne savent peut-tre pas mme qu'elle existe, sans quoi
la gloire de Gluck courrait un terrible danger.




LES DEUX ALCESTE DE GLUCK.


_Alceste_ fut d'abord crite en langue italienne; je crois l'avoir dj
dit. Plusieurs annes aprs sa publication, elle fut traduite et
modifie pour la scne franaise. Le bailli Du Rollet, le grand
arrangeur de l'poque, charg de dranger l'ordonnance du drame de
Calsabigi, ne manqua pas d'accommoder la musique de Gluck suivant les
exigences de _sa posie_. Bien que ce travail ait t fait sous les yeux
du compositeur, il en est rsult cependant, en certains endroits, de
notables dommages pour la partition; en d'autres, il a ncessit des
morceaux qui n'existaient pas dans l'opra italien, et qui remplacent,
sans toujours les faire oublier, ceux dont le nouveau plan dramatique
amenait la suppression. L'ide de la pice de Calsabigi, aussi simple
que raisonnable, n'exigeait en aucune faon les bouleversements que
l'arrangeur franais a cru devoir lui faire subir, et qui n'ont pu
parvenir cependant  en pallier le dfaut capital, la monotonie.--Admte,
roi de Phres, en Thessalie, et poux d'Alceste, tant sur le point de
mourir, Apollon qui, pendant son exil du ciel avait reu de lui
l'hospitalit, obtient des Parques qu'il vivra, si quelqu'un se prsente
pour mourir  sa place. Alceste se dvoue et meurt. Mais Apollon, mu 
la fois de reconnaissance et de piti, arrache Alceste  la mort.

Dans la tragdie d'_Euripide_, d'o l'opra italien est tir, c'est
Hercule qui, en passant  Phres, et tmoin de la douleur du roi, lui
ramne des portes des enfers sa magnanime pouse. Le bailli Du Rollet a
cru faire un coup de matre en rtablissant l'ide premire du pote
grec que Calsabigi avait repousse comme inutile et n'tant plus dans
nos moeurs. Ce dnouement, en effet, a le dfaut de ncessiter une double
intervention des Dieux, puisque, dans le premier acte, Apollon dj
obtient des Parques que le roi puisse tre sauv par la mort volontaire
d'un autre. Il tait donc naturel et consquent d'attribuer  la
reconnaissance de ce Dieu le prodige qui rend Alceste  la vie. En
outre, Hercule chassant  grands coups de massue les ombres et les
divinits infernales dont Alceste est entoure, pouvait se tolrer sur
les thtres antiques, grce  l'loignement des acteurs et aux
croyances religieuses des spectateurs; pour nous une pareille scne est
parfaitement ridicule. Il est probable que Gluck tait de cet avis;
jamais il ne voulut consentir  donner une importance musicale  ce
nouveau rle qu'on lui imposait. Le fait est constat, mais ne le ft-il
pas, la trivialit d'une partie de l'air intercall pour le vaillant
Alcide au troisime acte suffirait pour le prouver[34]. Du Rollet, en
mme temps qu'il introduisait un nouveau personnage, en supprimait trois
autres, assez inutiles,  la vrit. Ce sont les deux enfants d'Alceste
(ils figurent bien encore aujourd'hui dans l'opra, mais ils n'y
chantent pas), et sa confidente Ismne.

La comparaison des deux partitions et l'examen des altrations que le
texte musical primitif a subies, en passant dans la langue franaise,
nous ont sembl pouvoir tre le sujet d'tudes intressantes pour les
artistes, comme pour les amateurs auxquels, malgr les progrs
incontestables de plusieurs branches de l'art, les oeuvres du pre de la
tragdie lyrique sont restes chres et vnrables.

L'ouverture ne produirait probablement aucun effet aujourd'hui. Elle
contient une foule d'accents pathtiques et touchants, mais, en gnral,
la couleur sombre y domine trop, et l'instrumentation ne peut que nous
paratre sourde et flasque, bien qu'elle soit plus charge que les
autres compositions instrumentales de Gluck. Les trombones y figurent
ds le commencement; les trompettes, les clarinettes et les timbales
seules, en sont exclues. Il est bon de dire,  ce sujet, que par une
singularit dont nous ne connaissons aucun autre exemple, il n'y a pas
une note de timbales durant tout le cours de l'opra. Dans la partition
franaise, l'auteur a ajout des clarinettes _ l'unisson des hautbois_,
ne faisant ainsi que renforcer le son de cet instrument, de manire 
dtruire toute proportion entre cette partie ainsi double et celle des
fltes, et sans tirer aucun parti spcial, pour les chants, l'harmonie,
ou l'expression, de la plus pure de toutes les voix de l'orchestre.
Cette disposition dfectueuse indique une ngligence que nous aurons
plus d'une fois occasion de reprocher  l'auteur.

La principale cause du peu d'clat de l'orchestre de Gluck en gnral,
tient  l'emploi constant des instruments aigus dans le mdium; dfaut
rendu plus sensible par l'excessive rudesse des basses crites
frquemment dans le haut et dominant, par consquent, outre mesure le
reste de la masse harmonique. Je crois qu'on pourrait trouver aisment
la raison de ce systme, qui ne fut pas, du reste, exclusivement le
partage de Gluck, dans la faiblesse des excutants de ce temps-l;
faiblesse telle, que l'_ut_ au dessus des portes faisait trembler les
violons, le sol aigu les fltes et le _r_ les hautbois. D'un autre ct
les violoncelles paraissant (comme aujourd'hui encore en Italie) un
instrument de luxe dont on tchait de se passer, les contre-basses
demeuraient charges presque exclusivement de la partie grave; de sorte
que si le compositeur avait besoin de serrer son harmonie, il devait
ncessairement, vu l'impossibilit de faire assez entendre les
violoncelles, et l'extrme gravit du son des contre-basses, crire
cette partie trs haut afin de la rapprocher davantage des violons.
Depuis lors, on a senti en France et en Allemagne l'absurdit de cet
usage, les violoncelles ont t introduits dans l'orchestre, en nombre
suprieur  celui des contre-basses; d'o il suit que les basses de
Gluck se trouvent aujourd'hui places dans des circonstances
essentiellement diffrentes de celles qui existaient de son temps et
qu'il ne faut pas lui reprocher l'exubrance qu'elles ont acquises
malgr lui aux dpens du reste de l'orchestre.

A cette poque, la clarinette tait peu cultive en Italie; ce bel
instrument, si fcond en ressources, parat nous tre venu, avec
beaucoup d'autres, de l'Allemagne. Les trompettes devaient galement
tre fort mauvaises si l'on en juge par celles qu'on entend encore
aujourd'hui dans les premiers thtres italiens. La plupart des
excutants ne sauraient mme faire sortir tous les sons qui composent
leur chelle dj si borne; ils soutiennent, par exemple, que le _si
bmol_ du milieu n'existe pas; en consquence, quand on a le malheur
d'crire pour eux, il est inutile d'employer cette note, ces messieurs
ne chercheront pas mme  l'excuter, et se moqueront de vous si vous
leur dites qu'il n'y a pas de trompette en France, en Allemagne ou en
Angleterre, qui ne donne le _si bmol_ avec la plus grande facilit. Il
est donc extrmement probable que si Gluck avait eu  sa disposition les
magnifiques orchestres qu'on possde actuellement en cinq ou six
endroits de l'Europe, tels que le Conservatoire et le grand Opra de
Paris, la socit Philharmonique de Londres, l'Opra de Vienne, de
Berlin, de Dresde et de Munich, son instrumentation serait fort
diffrente. Aussi ne la jugerons-nous jamais sans tenir compte de l'tat
d'enfance o languissait alors cette partie de l'art.

L'ouverture d'_Alceste_, ainsi que celles d'_Iphignie_ et de _Don
Giovianni_, ne finit pas compltement avant le lever de toile; elle se
lie au premier morceau de l'Opra par un enchanement harmonique au
moyen duquel la cadence se trouve suspendue indfiniment. Je ne vois
pas trop, malgr l'emploi qu'en ont fait Gluck et Mozart, quel peut tre
l'avantage de cette forme inacheve pour les ouvertures. L'auditeur,
dsappoint de se voir priv de la conclusion du drame instrumental, en
prouve un moment de malaise aussi fatal  ce qui prcde qu' ce qui
suit; l'opra n'y gagne rien et l'ouverture y perd beaucoup. Aussi,
cette coupe systmatique ne s'est-elle plus reproduite nulle part, si ce
n'est dans quelques fragments qu'on ne saurait considrer comme de
vritables ouvertures et dont la sublime introduction de
_Robert-le-Diable_ sera ternellement le modle.

Au lever de la toile, le choeur entrant sur l'accord de septime
diminue, _sol dize_, _si_, _r_, _fa_, qui rompt la cadence harmonique
de l'orchestre, s'crie: Dieux, rendez-nous notre roi, notre pre!
Cette exclamation nous fournit ds la premire mesure le sujet d'une
observation applicable au tissu vocal de tous les autres choeurs de
Gluck.

On sait que la classification naturelle de la voix humaine est celle-ci:
_soprano_ et _contralto_ pour les femmes; _tnor_ et _basse_ pour les
hommes; les voix fminines se trouvant  l'octave suprieure des voix
masculines, et dans le mme rapport, le _contralto_ dont le timbre est
d'une quinte plus bas que le _soprano_, est donc  celui-ci exactement
comme la _basse_ est au _tnor_. Les anciens compositeurs franais, soit
 cause de la raret des _contralti_, soit pour tout autre motif, ayant
au contraire divis les voix d'hommes en trois classes, et rduit les
voix de femmes aux _soprani_ seulement, remplaaient le _contralto_ par
cette voix criarde, force et toute franaise qu'ils appelaient
haute-contre, et qui n'est  tout prendre qu'un premier _tnor_. Gluck,
en arrivant  Paris, se vit forc d'abandonner l'excellente disposition
chorale adopte en Italie et en Allemagne, pour se conformer  l'usage
draisonnable et ridicule de l'opra franais. Il eut soin de n'employer
la haute-contre que comme une voix btarde, n'ayant au plus qu'une
octave d'tendue, incapable de monter comme le _contralto_ ou de
descendre comme le _tnor_, et destine  complter l'harmonie en se
tenant constamment dans les six notes hautes _r_, _mi_, _fa_, _sol_,
_la_, _si_. Mais pour son Alceste italienne, crite dans un tout autre
systme, il fallut mutiler en maint endroit les parties de _contralto_,
et les renverser souvent  l'octave infrieure pour pouvoir conserver
les choeurs et les faire excuter en France. Toutefois, ces renversements
au grave ne pouvant manquer d'occasionner plus ou moins de dsordre dans
l'harmonie, on conoit qu'il ne les ait employs que lorsque la trop
grande lvation de la partie de _contralto_ l'y forait absolument. Il
a d laisser, au contraire, tous les _la_, _si bmols_ et _si
naturels_, qui ne pouvaient manquer d'abonder comme notes mitoyennes du
contralto et constituaient alors une partie de haute-contre presque
toujours crite dans les trois sons les plus levs de son chelle.

Le premier rcitatif du hraut: _Popoli che dolenti_ (Peuple,
coutez)[35], ne me semble pas d'une bien grande originalit; le mode
d'accompagnement en accords soutenus  quatre parties par tous les
instruments  cordes, dont nous avons signal les inconvnients dans un
prcdent article, est mis en usage ici, d'autant plus mal  propos que
les desseins d'orchestre de l'ouverture sont peu saillants, et que les
deux choeurs suivants sont galement accompagns en harmonie plaque note
contre note, ce qui, en raison de la lenteur de mouvement de ces deux
morceaux, leur donne une fcheuse ressemblance avec le rcitatif, et
rpand sur toute la premire scne une grande monotonie.

Le premier choeur _Ah! di questo afflitto regno!_ (O dieux!
qu'allons-nous devenir?) a gagn  sa seconde dition; l'_andante_ est
beaucoup trop dvelopp en italien, et doit paratre d'autant plus
tranant qu'il se rpte plusieurs fois; au contraire, l'_allegro_ qui
le termine, est incomparablement mieux crit pour les voix dans
l'original que dans la traduction. Au lieu de l'entre nasillarde des
hautes-contre sur le vers: Non, jamais le courroux cleste, ce sont
les _soprani_ qui attaquent le thme ( l'octave suprieure par
consquent) avec les mots: _Ah! per noi del ciel lo sdegno_. Cette
_coda_ agite est d'un bel effet, mais assez difficile,  cause de la
rapidit du dbit des paroles, et d'une foule de _grupetti_, dont les
notes vocalises de deux en deux, d'aprs une habitude favorite de
Gluck, prsenteraient l'ensemble le plus disgracieux, si une excution
nette et agile n'en faisait disparatre la dfectuosit. Le choeur
dialogu de droite  gauche: _Misera Admeto!_ (O malheureux Admte!) a
l'inconvnient d'tre absolument de la mme couleur, du mme style
rhythmique, et aussi dpourvu de dessins intressants, que l'_andante_
qui forme la premire partie du prcdent. A la runion des deux masses
vocales sur les paroles: _Di duol, di lagrime et di piet_, les trois
voix infrieures taient doubles par des trombones qui ont t
supprims dans l'opra franais.

Mais nous voici  l'entre d'Alceste. Son rcitatif _Popoli di
Tessaglia_ est un des exemples clair-sems que prsentent les partitions
italiennes de Gluck, du dialogue accompagn d'une simple basse, 
laquelle probablement se joignaient les accords du _cembalo_
(clavecin); systme dont on ne trouve pas de trace dans ses opras
franais. Ce rcitatif me semble peu remarquable. Le monologue franais
qui le remplace, _Sujets du roi le plus aim_, est au contraire d'une
profonde expression, l'ame tout entire de la jeune reine s'y dvoile en
quelques mesures. L'air sublime _Io non chiedo eterni dei_, (Grands
dieux! du destin qui m'accable), prsente pour la diction des paroles,
l'enchanement des phrases mlodiques et l'art de mnager la force des
accents jusqu' l'explosion finale, des difficults normes, dont les
jeunes cantatrices ne se doutent pas, mais qu'elles devront mditer et
travailler avec soin si jamais elles abordent ce rle si loign de
leurs habitudes musicales. La troisime scne s'ouvre dans le temple
d'Apollon. Entrent le grand-prtre, les sacrificateurs avec les
encensoirs et les instruments du sacrifice, ensuite Alceste conduisant
ses enfants, les courtisans, le peuple. Ici Gluck a fait de la couleur
locale s'il en fut jamais, c'est la Grce antique qu'il nous rvle dans
toute sa majestueuse et belle simplicit. Ecoutez ce morceau
instrumental (_Aria di pantomimo_) sur lequel entre le cortge; entendez
(si les parleurs impitoyables de l'Opra vous le permettent) cette
mlodie douce, voile, calme, rsigne, cette pure harmonie, ce rhythme
 peine sensible des basses, dont les mouvements onduleux se drobent
sous l'orchestre, comme les pieds des prtresses sous leurs blanches
tuniques; prtez l'oreille  la voix insolite de ces fltes dans le
grave[36],  ces enlacements des deux parties de violons dialoguant le
chant, et dites s'il y a en musique quelque chose de plus beau, dans le
sens antique du mot, que cette marche religieuse. La crmonie commence
par une prire dont le grand-prtre seul a prononc d'un ton solennel
les premiers mots: _Dilegua il nero turbine_ (Dieu puissant carte du
trne), entrecoups de trois larges accords d'ut pris  demi voix, puis
enfl jusqu'au _fortissimo_, par les instruments de cuivre. Rien de plus
imposant que ce dialogue entre la voix du pontife et cette harmonie
pompeuse des _trompettes sacres_. Le choeur, aprs un court silence,
reprend les mmes paroles dans un morceau assez anim  six-huit dont la
forme et la mlodie frappent d'tonnement par leur tranget. On
s'attend, en effet,  ce qu'une prire soit d'un mouvement lent et dans
une mesure tout autre que la mesure  six-huit. Pourquoi celle-ci, sans
perdre de sa gravit, joint-elle  une espce d'agitation tragique un
rhythme fortement marqu et une instrumentation clatante? Je penche
fort  croire que, les crmonies religieuses de l'antiquit tant
toujours accompagnes de certaines saltations ou danses symboliques,
Gluck, proccup de cette ide, a voulu donner  sa musique un caractre
en rapport avec cet usage. L'harmonieux ensemble qui rsulte,  la
reprsentation, des voix du choeur chantant et des mouvements du choeur
agissant processionnellement autour de l'autel, prouve que, malgr
l'ignorance probable o sont les plus habiles chorgraphes sur le
vritable rituel des anciens sacrifices, son instinct potique n'a pas
abus le compositeur en le guidant dans cette voie.

Le rcitatif oblig du grand-prtre: _I tuoi prieghi  regina_ (Apollon
est sensible  nos gmissements), me semble la plus magnifique
application de cette partie du systme de l'auteur, qui consiste 
n'employer les masses instrumentales qu'en proportion du _degr
d'intrt ou de passion_. Ici les instruments  cordes dbutent seuls,
par un unisson dont le dessin se reproduit jusqu' la fin de la scne
avec une nergie croissante. Au moment o l'exaltation prophtique du
prtre commence  se manifester (_Tout m'annonce du Dieu la prsence
suprme_,) les seconds violons et altos entament un _tremulando_ arpg,
sur lequel tombe, de temps en temps, un coup violent des basses et
premiers violons.

Les fltes, les hautbois et les clarinettes n'entrent que successivement
dans les intervalles des interjections du pontife inspir; les cors et
les trombones se taisent toujours; mais  ces mots: Le saint trpied
s'agite, tout se remplit d'un juste effroi, la masse de cuivre vomit sa
borde si longtemps contenue, les fltes et les hautbois font entendre
leurs cris fminins, le frmissement des violons redouble, la marche
terrible des basses branle tout l'orchestre. _Ribomba il Tempio_ (il va
parler....), puis un silence subit:

    Saisi de crainte... et de respect,...
    Peuple, observe un profond silence.
    Reine, dpose  son aspect
    Le vain orgueil de la puissance,
    Tremble!

Ce dernier mot, prononc dans le franais sur une seule note soutenue,
pendant que le prtre promenant sur Alceste un regard gar, lui indique
du doigt le degr infrieur de l'autel o elle doit incliner son front
royal, couronne d'une manire sublime cette scne extraordinaire. C'est
prodigieux, c'est de la musique de gant, dont jamais avant Gluck on
n'avait souponn l'existence!

Nous voici parvenus  le scne de l'oracle qui succde au rcitatif du
grand-prtre, aprs un silence gnral: _Il re morra, s'altri per lui
non more_ (Le roi doit mourir aujourd'hui, si quelque autre au trpas
ne se livre pour lui). Cette phrase, dite presque en entier sur une
seule note, et les sombres accords de trombones qui l'accompagnent ont
t imits ou plutt copis par Mozart, dans _Don Giovanni_, pour les
quelques mots que prononce la statue du commandeur dans le cimetire. Le
choeur qui suit est d'un beau caractre, c'est bien la stupeur et la
consternation d'un peuple dont l'amour pour son roi ne va pas jusqu' se
dvouer pour lui. L'auteur a supprim dans l'opra franais un second
choeur de basses plac derrire la scne, murmurant  demi-voix:
_Fuggiamo! fuggiamo!_ pendant que le premier choeur, tout entier  son
tonnement, rpte sans songer  fuir: _Che annunzio funesto!_ (quel
oracle funeste!) A la place de ce deuxime choeur, il a fait parler le
grand-prtre d'une manire tout--fait naturelle et dramatique. Nous
indiquerons  ce sujet une tradition importante dont l'oubli
affaiblirait normment l'effet de la proraison de cette imposante
scne. Voici en quoi elle consiste. A la fin du _largo_  trois temps
qui prcde la _coda_ agite: _Fuggiamo di questo soggiorno_ (Fuyons,
nul espoir ne nous reste), la partie du grand-prtre indique dans la
partition ces mots: (Votre roi va mourir), sur les six notes _ut ut r
r r fa_, dans le _medium_ et commences sur l'avant-dernier accord du
choeur. A l'excution, au contraire, le grand-prtre attend que le choeur
ne se fasse plus entendre, et au milieu de ce silence de mort, il lance
_ l'octave suprieure_ son: Votre roi va mourir, comme le cri
d'alarme qui donne  cette foule pouvante le signal de la fuite. Tous
alors de se disperser en tumulte, abandonnant Alceste vanouie au pied
de l'autel. Rousseau a reproch  cet _allegro agitato_, d'exprimer
aussi bien le dsordre de la joie que celui de la terreur; on peut
rpondre  cette critique que Gluck se trouvait l, plac sur la limite
ou sur le point de contact des deux passions, et qu'il lui tait en
consquence  peu prs impossible de ne pas encourir un pareil reproche.
Et la preuve, c'est que dans les vocifrations d'une multitude qui se
prcipite d'un lieu  un autre, l'auditeur plac  distance ne saurait,
sans en tre prvenu, dcouvrir si le sentiment qui l'agite est celui de
la frayeur ou d'une folle gat. Pour rendre plus compltement ma
pense, je dirai: Un compositeur peut bien crire un choeur dont
l'intention joyeuse ne saurait en aucun cas tre mconnue, mais
l'inverse n'a pas lieu, et les agitations d'un grand nombre d'hommes,
traduites musicalement, quand elles n'ont pas pour objet la haine ou la
vengeance, se rapprocheront toujours beaucoup, au moins pour le
mouvement et le rhythme, du mouvement et des formes rhythmiques de la
joie tumultueuse. On pourrait trouver  ce choeur un dfaut plus rel,
celui de manquer de dveloppements. Il est trop court, et son laconisme
nuit, non-seulement  l'effet musical, mais  l'action scnique, puisque
sur les dix-huit mesures qui le composent, il est fort difficile aux
choristes de trouver le temps de quitter le thtre sans sacrifier
entirement la dernire moiti du morceau.

La reine, demeure seule dans le temple, exprime son anxit par un de
ces rcitatifs comme Gluck seul en a jamais su faire; ce monologue est
dj beau en italien, en franais il est sublime. Je ne crois pas qu'on
puisse rien trouver de comparable pour la vrit et la forme de
l'expression,  la musique (car un tel rcitatif en est une aussi
admirable que les plus beaux airs) des paroles suivantes:

      Il n'est plus pour moi d'esprance!
    Tout fuit.... tout m'abandonne  mon funeste sort;
      De l'amiti, de la reconnaissance
    J'esprerais en vain un si pnible effort.
      Ah! l'amour seul en est capable!
    Cher poux, tu vivras, tu me devras le jour;
    Ce jour dont te privait la Parque impitoyable
      Te sera rendu par l'amour.

Au quatrime vers, l'orchestre commence un crescendo, image musicale de
la grande ide de dvouement qui vient de poindre dans l'ame d'Alceste,
l'exalte, l'embrase, et aboutit  cet clat d'orgueil et
d'enthousiasme: Ah! l'amour seul en est capable; aprs quoi le dbit
devient prcipit, la phrase court avec tant d'ardeur que l'orchestre,
renonant  la suivre, s'arrte haletant, et ne reparat qu' la fin
pour s'panouir en accords pleins de tendresse sous le dernier vers.
Tout cela appartient en propre  l'opra franais, aussi bien que l'air
clbre, _Non, ce n'est point un sacrifice_. Dans ce morceau qui est 
la fois un air et un rcitatif, la connaissance la plus complte des
traditions et du style de l'auteur peut seule guider le chef d'orchestre
et la cantatrice; les changements de mouvements y sont frquents, et
quelques-uns ne sont pas marqus dans la partition. Ainsi, aprs le
dernier point d'orgue, Alceste en disant: Mes chers fils, je ne vous
verrai plus, doit ralentir la mesure de plus du double, de manire 
donner aux _noires_ une valeur gale  celle des _blanches pointes_ du
mouvement prcdent. Un autre passage, le plus saisissant sans
contredit, deviendrait tout--fait un non sens, si le mouvement n'tait
mnag avec une extrme dlicatesse. C'est  la seconde apparition du
motif: _Non, ce n'est point un sacrifice! Eh! pourrai-je vivre sans toi,
sans toi, cher Admte?_

Cette fois, au moment d'achever sa phrase, Alceste, frappe d'une ide
dsolante, s'arrte tout--coup  sans toi... Un souvenir est venu
treindre son coeur de mre et briser l'lan hroque qui l'entranait 
la mort.... Deux hautbois lvent leurs voix gmissantes dans le court
intervalle de silence que laisse l'interruption soudaine du chant et de
l'orchestre; aussitt Alceste: _O mes enfants!  regrets superflus!_
elle pense  ses fils, elle croit les entendre; gare et tremblante
elle les cherche autour d'elle, rpondant aux plaintes entrecoupes de
l'orchestre, par une plainte folle, convulsive, qui tient autant du
dlire que de la douleur, et rend incomparablement plus frappant
l'effort de la malheureuse pour rsister  ces voix chries, et rpter
une dernire fois, avec l'accent d'une rsolution inbranlable: Non, ce
n'est point un sacrifice. En vrit, quand la musique est parvenue  ce
degr d'lvation potique, il faut plaindre les excutants chargs de
rendre la pense du compositeur; le talent ne suffit plus pour cette
tche crasante; il faut  toute force du gnie.

Beaucoup de _prime donne_ italiennes, franaises ou allemandes, se sont
fait,  juste titre, une rputation de virtuoses habiles en chantant les
plus clbres compositions de l'art moderne, et ne pourraient, sans se
couvrir de ridicule, toucher au rpertoire du vieux Gluck, comme 
certaines parties de celui de Mozart. On compte plusieurs Ninettes,
Rosines et Smiramis supportables; de combien de Donne Anne et
d'Alcestes pourrait-on en dire autant.

Le rcitatif _Arbitres du sort des humains_, dans lequel Alceste,
agenouille au pied de la statue d'Apollon, prononce son terrible voeu,
manque galement dans la partition italienne; il offre cela de
particulier dans son instrumentation, que la voix est presque
constamment suivie  l'unisson et  l'octave par six instruments  vent,
deux hautbois, deux clarinettes et deux cors, sur le _tremolo_ de tous
les instruments  cordes. Ce mode d'orchestration est fort rare, je ne
crois pas qu'on l'ait tent avant Gluck; il est ici d'un effet solennel
qui convient merveilleusement  la situation. Remarquons en mme temps
le singulier enchanement de modulations suivi par l'auteur pour lier
ensemble les deux grands airs que chante Alceste  la fin de cet acte.
Le premier est en _r majeur_ le rcitatif qui lui succde et dont je
viens de parler commenant aussi en _r_, finit en _ut dize_ mineur; le
solo du grand-prtre rentrant pour dire que le voeu d'Alceste est
accept, commence en _ut dize mineur_ et finit en _mi bmol_, et le
dernier air de la reine est en _si bmol_. Mais n'anticipons pas: le
morceau du grand-prtre, _Dj la mort s'apprte_, n'est autre que l'air
d'Ismne au second acte de la partition italienne, _Parto ma senti_,
avantageusement modifi. En franais, l'andante est plus court,
l'allegro plus long, et une partie de basson assez intressante, est
ajoute  l'orchestre. Du reste, le fond de la pense premire est
presque partout conserv. Je dois encore ici indiquer une nuance trs
importante dont l'indication manque  l'dition franaise. Dans le
dessin continu de seconds violons qui accompagne tout l'allegro, la
premire moiti de chaque mesure est marque _forte_ dans l'original, et
la seconde _piano_. Malgr l'oubli du graveur franais, il est vident
que cette double nuance est d'un effet trop saillant pour qu'on puisse
la ngliger, et excuter _mezzo forte_ d'un bout  l'autre le passage en
question, ainsi que je l'ai vu faire  l'Opra, lors de la dernire
reprise d'_Alceste_.

J'arrive  l'air: _Ombre! larve! Compagne di morte_ (Divinits du Styx!)
Alceste est seule de nouveau; le grand-prtre l'a quitte en lui
annonant que les ministres du dieu des morts l'attendront au coucher du
soleil. C'en est fait; quelques heures  peine lui restent. Mais la
faible femme, la tremblante mre, ont disparu pour faire place  un tre
qui, jet hors de sa nature par le fanatisme de l'amour, est dsormais
inaccessible  la crainte et va frapper sans plir aux portes de
l'enfer.

Dans ce paroxisme d'enthousiasme hroque, Alceste interpelle les dieux
du Styx pour les braver; une voix rauque et terrible lui rpond; le cri
de joie des cohortes infernales, l'affreuse fanfare de la trombe
tartarenne retentit pour la premire fois aux oreilles de la jeune et
belle reine qui va mourir. Son courage n'en est point branl; elle
apostrophe au contraire avec un redoublement d'nergie ces dieux avides,
dont elle mprise les menaces et ddaigne la piti; elle a bien un
instant d'attendrissement, mais son audace renat, ses paroles se
prcipitent: _Forza ignota che in petto mi sento_ (Je sens une force
nouvelle). Sa voix s'lve graduellement, les inflexions en deviennent
de plus en plus passionnes: _Mon coeur est anim du plus noble
transport!_ et aprs un court silence, reprenant sa frmissante
vocation, sourde aux aboiements de Cerbre, comme  l'appel menaant
des ombres, elle rpte encore: _je n'invoquerai point votre piti
cruelle_, avec de tels accents, que les bruits tranges de l'abme
disparaissent vaincus par le dernier cri de cet enthousiasme ml
d'angoisse et d'horreur.

Je crois que ce prodigieux morceau est la manifestation la plus complte
des facults de Gluck, facults qui ne se reprsenteront peut-tre
jamais runies au mme degr chez le mme individu; inspiration
entranante, haute raison, grandeur de style, abondance de penses,
connaissance profonde de l'art de dramatiser l'orchestre, expression
toujours juste, naturelle et pittoresque, dsordre apparent qui n'est
qu'un ordre plus savant, simplicit d'harmonie et de dessins, mlodies
touchantes et, par-dessus tout, force immense qui pouvante
l'imagination capable de l'apprcier.

Conoit-on qu'un pareil homme se soit vu forc de subir les ridicules
exigences du prtendu pote avec lequel il s'tait malheureusement
associ? Dans l'original italien, le mot _ombre_, par lequel l'air
commence, tant plac sur deux larges notes, donne  la voix le temps de
se dvelopper et rend la rponse des dieux infernaux, reprsents par
les instruments de cuivre, beaucoup plus saillante, le chant cessant au
moment o s'lve le cri instrumental. Il en est de mme du second mot
_larve_, qui, plac une tierce plus haut que le premier, appelle cet
effroyable rugissement d'orchestre, auquel je ne connais rien d'analogue
en musique dramatique. Dans la traduction franaise,  la place de
chacun de ces deux mots, qui taient tout traduits en y ajoutant un _s_,
nous avons, _Divinits du Styx_, par consquent, au lieu d'un membre de
phrase excellent pour la voix, d'un sens complet enferm dans une
mesure, le changement produit cinq rpercussions insipides de la mme
note, pour les cinq syllabes _Di-vi-ni-ts du_, le mot _Styx_ tant
plac  la mesure suivante, en mme temps que l'entre des instruments 
vent qui l'crase et empche de l'entendre. Par l, le sens demeurant
incomplet dans la mesure o le chant est  dcouvert, l'orchestre a
l'air de partir trop tt et de rpondre  une interpellation inacheve.
De plus, la phrase italienne, _Compagne di morte_, sur laquelle la voix
se dploie si bien, tant supprime en franais, laisse dans la partie
vocale une lacune que rien ne saurait justifier. La belle pense du
compositeur serait reproduite sans altration, si, au lieu des mots que
je viens de dsigner, on adaptait ceux-ci:

    Ombres! larves! ples compagnes de la mort!

Sans doute le rimailleur n'tait pas content de la structure de ce vers,
et plutt que de manquer aux rgles de l'hmistiche il a profan, gt,
mutil, dfigur la plus tonnante inspiration de l'art tragique.
C'tait quelque chose de si important, en effet, que les vers de M. Du
Rollet!!--Le premier acte finit l, qui oserait aujourd'hui remplir une
dernire scne avec un seul personnage, et faire baisser la toile sur un
air? Celui-l seul, probablement, qui serait capable d'en crire un
pareil, et certes il n'aurait pas  se repentir de sa tmrit. Le
public est plus las qu'on ne pense du retour constant et par consquent
toujours prvu, des mmes effets produits aux mmes endroits, par les
mmes moyens; un changement ne lui dplairait pas, et peut-tre bien
qu'il ne serait pas fort difficile de le faire divorcer avec la grosse
caisse, mme dans un final.

Les actes suivants de la partition d'Alceste passent pour infrieurs au
premier; ils sont d'un effet moins saisissant  la vrit,  cause de la
marche de l'action qui ne suit pas une progression croissante, et force
le compositeur d'avoir trop constamment recours aux accents de deuil et
d'effroi, ceux de tous dont se fatigue le plus aisment un auditoire
franais. Mais en ralit, nous ne croyons pas que le musicien ait fait
preuve de moins de gnie dans les deux derniers actes. S'il tait
possible, sans tomber dans des redites fastidieuses pour le lecteur, de
faire une analyse dtaille de toutes les beauts que Gluck a rpandues
 pleines mains sur le reste de son chef-d'oeuvre, nous ne serions pas
embarrass de le prouver. Bornons-nous  indiquer les deux airs:
_Alceste, au nom des Dieux_ et _Caron t'appelle_, comme deux modles,
l'un de sensibilit et l'autre d'imagination. Le premier n'a subi aucune
altration en passant sur la scne franaise; il n'en est pas de mme du
second, dont l'instrumentation a beaucoup gagn  cette preuve. Gluck a
donn aux cors seuls  l'unisson l'appel lointain de la _conque_ de
Caron, qu'il avait, dans la pice italienne, reprsente avec
infiniment moins de bonheur par des trombones et des bassons. Le son du
cor _piano_, mystrieux et sourd, convient parfaitement  ce genre
d'effet. Gluck le rendit en mme temps caverneux et trange, en faisant
aboucher l'un contre l'autre, les pavillons des cors, de manire  ce
que les sons dussent se heurter au passage, et les deux instruments se
servir de sourdine mutuellement. L'opposition qu'on trouve toujours chez
les excutants ds qu'il s'agit de dranger quelque chose  leurs
habitudes, a fait abandonner depuis longtemps ce moyen employ du vivant
de l'auteur; et comme la partition ne porte aucune indication  ce
sujet, il est probable que ce sera dans peu une tradition perdue.

Parmi les fragments des derniers actes de l'_Alceste_ italienne qui ont
t supprims dans la traduction, citons le grand rcitatif mesur:
_Ovve fuggo?.... ovve m'ascondo?....._ Bizarre, pathtique et effrayant
au plus haut degr; et l'air fort dvelopp, mais trs insignifiant
d'Evandre, dont les premires paroles m'chappent. L'Alceste franaise
compte plusieurs morceaux fort beaux, que Gluck a crits  Paris
spcialement pour elle; tels que l'air sublime: _Ah! divinits
implacables!_ le choeur: _Vivez, rgnez_; et le monologue d'Alceste
pendant le ballet: _Ces chants me dchirent le coeur_.

Pour le dlicieux choeur de danse: _Parez vos fronts de fleurs
nouvelles_, Gluck l'avait emprunt  sa partition d'_Helena e Paride_,
aujourd'hui tout--fait inconnue.




LE SUICIDE PAR ENTHOUSIASME.


L'enthousiasme est une passion comme l'amour. Le _fait_ que nous allons
rapporter en fournit une preuve nouvelle. En 1808, un jeune musicien
remplissait depuis trois ans, avec un dgot vident, l'emploi de
premier violon dans un thtre du midi de la France. L'ennui qu'il
apportait chaque soir  l'orchestre, o il s'agissait presque toujours
d'accompagner _le Tonnelier_, _le Roi et le Fermier_, _les Prtendus_ ou
quelque autre partition de la mme cole, l'avait fait passer dans
l'esprit de la plupart de ses camarades pour un insolent fanfaron de
got et de science, qu'il s'imaginait, disaient-ils, avoir seul en
partage, ne faisant aucun cas de l'opinion du public dont les
applaudissements lui faisaient hausser les paules, ni de celles des
artistes qu'il avait l'air de regarder comme des enfants. Ses rires
ddaigneux et ses mouvements d'impatience, chaque fois qu'un pont-neuf
se prsentait sous son archet, lui avaient frquemment attir de svres
rprimandes de la part de son chef d'orchestre, auquel il et depuis
longtemps envoy sa dmission, si la misre, qui semble presque toujours
choisir pour ses victimes des tres de cette nature, ne l'avait
irrvocablement clou devant son pupitre huileux et enfum.

Adolphe D*** tait, comme on voit, un de ces artistes prdestins  la
souffrance qui, portant en eux-mmes un idal du beau, le poursuivent
sans relche, hassant avec fureur tout ce qui n'y ressemble pas. Gluck,
dont il avait copi les partitions pour mieux les connatre, et qu'il
savait par coeur, tait son idole. Il le lisait, jouait et chantait 
toute heure. Un malheureux amateur auquel il donnait des leons de
solfge, eut l'imprudence de lui dire un jour que ces opras de Gluck
n'taient que des cris et du plain-chant; D***, rougissant
d'indignation, ouvre prcipitamment le tiroir de son bureau, en tire une
dizaine de cachets de leons, dont l'amateur lui devait le prix, et les
lui jetant  la tte: Sortez de chez moi, dit-il, je ne veux ni de
vous, ni de votre argent, et si vous osez repasser le seuil de ma porte,
je vous jette par la fentre.

On conoit qu'avec une pareille tolrance pour le got des lves, D***
ne dt pas faire fortune en donnant des leons. _Spontini_ tait alors
dans toute sa gloire. L'clatant succs de la _Vestale_, annonc par les
mille voix de la presse, rendait les dilettanti de chaque province
jaloux de connatre cette partition tant vante par les Parisiens, et
les malheureux directeurs de thtre s'vertuaient  tourner, sinon 
vaincre, les difficults d'excution et de mise en scne du nouvel
ouvrage.

Le directeur de D***, ne voulant pas rester en arrire du mouvement
musical, annona bientt  son tour que la _Vestale_ tait  l'tude.
D***, exclusif comme tous les esprits ardents auxquels une ducation
solide n'a pas appris  motiver leurs jugements, montra d'abord une
prvention dfavorable  l'opra de Spontini dont il ne connaissait pas
une note. On prtend que c'est un style nouveau, plus mlodique que
celui de Gluck: tant pis pour l'auteur, la mlodie de Gluck me suffit;
le mieux est ennemi du bien. Je parie que c'est dtestable.

Ce fut en pareilles dispositions qu'il arriva  l'orchestre le jour de
la premire rptition gnrale. Comme chef de pupitre, il n'avait pas
t tenu d'assister aux rptitions partielles qui avaient prcd
celle-l, et les autres musiciens, qui, tout en admirant _Lemoine_,
trouvaient nanmoins _Spontini_ fort beau, se dirent  son arrive:
Voyons ce que va dcider le grand Adolphe. Celui-ci rpta sans
laisser chapper un mot, un signe d'admiration ou de blme. Un trange
bouleversement s'oprait en lui. Comprenant bien, ds la premire scne,
qu'il s'agissait l d'une oeuvre haute et puissante, que _Spontini_ tait
un gnie dont il ne pouvait mconnatre la supriorit, mais ne se
rendant pas compte cependant de ses procds, tout nouveaux pour lui, et
qu'une mauvaise excution de province rendait encore plus difficile 
saisir, D*** emprunta la partition, en apprit les paroles, tudia un 
un l'esprit, le caractre de chaque personnage, et se jetant ensuite
dans l'analyse de la partie musicale, suivit ainsi la route qui devait
l'amener  une connaissance vritable et complte de l'opra entier.
Depuis lors, on observa qu'il devenait de plus en plus morose et
taciturne, ludant les questions qui lui taient adresses, ou riant
d'un air sardonique quand il entendait ses camarades se rcrier
d'admiration: Imbciles! pensait-il sans doute, vous tes bien capables
de concevoir un tel ouvrage, vous qui admirez les _Prtendus_.

Ceux-ci ne doutaient pas,  cette expression d'ironie empreinte sur les
traits de D*** qu'il ne ft aussi svre pour _Spontini_ qu'il l'avait
t pour _Lemoine_, et qu'il ne confondt les trois compositeurs dans la
mme condamnation. Le final du second acte l'ayant mu cependant
jusqu'aux larmes, un jour que l'excution tait un peu moins excrable
que de coutume, on ne sut plus que penser de lui. Il est fou, disaient
les uns; c'est une comdie qu'il joue, disaient les autres; et tous,
c'est un pauvre musicien. D***, immobile sur sa chaise, plong dans une
rverie profonde, essuyant furtivement ses yeux, ne rpondait mot 
toutes ces impertinences; mais un trsor de mpris et de rage s'amassait
dans son coeur. L'impuissance de l'orchestre, celle plus vidente encore
des choeurs, le dfaut d'intelligence et de sensibilit des acteurs, les
broderies de la premire chanteuse, les mutilations de toutes les
phrases, de toutes les mesures, les coupures insolentes, en un mot les
tortures de toute espce qu'il voyait infliger  l'oeuvre devenue l'objet
de sa profonde adoration et qu'il possdait comme l'auteur lui-mme, lui
faisaient prouver un supplice que je connais fort bien, mais que je ne
saurais dcrire. Aprs le second acte, la salle entire s'tant leve un
soir en poussant des cris d'admiration, D*** sentit sa fureur le
submerger, et comme un habitu du parquet lui adressait, plein de joie,
cette question banale:

--Eh bien! monsieur Adolphe, que dites-vous de cela?

--Je dis, lui cria D*** ple de colre, que vous et tous ceux qui se
dmnent dans cette salle, tes des sots, des nes, des brutes, dignes
tout au plus de la musique de _Lemoine_, puisque au lieu d'assommer le
directeur, les chanteurs et les musiciens, vous prenez part, en
applaudissant,  la plus indigne profanation dont on puisse fltrir le
gnie.

Pour cette fois, l'incartade tait trop forte, et malgr le talent
d'excution du fougueux artiste, qui en faisait un sujet prcieux,
malgr la misre affreuse o l'allait rduire une destitution, le
directeur, pour venger l'injure du public, se vit forc de la lui
envoyer.

D***, contre l'ordinaire des caractres de sa trempe, avait des gots
fort peu dispendieux. Quelques pargnes faites sur les appointements de
sa place et les leons qu'il avait donnes jusqu' cette poque, lui
assurant pour trois mois au moins son existence, amortirent le coup de
la destitution et la lui firent mme envisager comme un vnement
heureux qui pouvait exercer une influence favorable sur sa carrire
d'artiste, en le rendant  la libert. Mais le charme principal de
cette dlivrance inattendue venait d'un projet de voyage que D***
roulait dans sa tte, depuis que le gnie de Spontini lui tait apparu.
Entendre la _Vestale_  Paris, tel tait le but constant de son
ambition. Le moment d'y atteindre paraissait arriv, quand un incident,
que notre enthousiaste ne pouvait prvoir, vint y mettre obstacle. N
avec un temprament de feu, des passions indomptables, Adolphe cependant
tait timide auprs des femmes, et  part quelques intrigues, fort peu
potiques avec les princesses de son thtre, l'amour furieux, dvorant,
l'amour frnsie, le seul qui pt tre le vritable pour lui, n'avait
point encore ouvert de cratre dans son coeur. En rentrant un soir chez
lui, il trouva le billet suivant:

     Monsieur, s'il vous tait possible de consacrer quelques heures 
     l'ducation musicale d'une lve, assez forte dj pour ne pas
     mettre votre patience  de trop rudes preuves, je serais heureuse
     que vous voulussiez bien en disposer en ma faveur. Vos talents sont
     connus et apprcis, beaucoup plus peut-tre que vous ne le
     souponnez vous-mme; ne soyez donc pas surpris si,  peine arrive
     dans votre ville, une parisienne s'empresse de vous confier la
     direction de ses tudes dans le bel art que vous honorez et
     comprenez si bien.

     HORTENSE N***.

Le mlange de flatterie et de fatuit, le ton  la fois dgag et
engageant de cette lettre, excitrent la curiosit de D***, et au lieu
d'y rpondre par crit, il rsolut d'aller en personne remercier la
Parisienne de sa confiance, l'assurer qu'elle ne le _surprenait_
nullement, et lui apprendre que, sur le point de partir lui-mme pour
Paris, il ne pouvait entreprendre la tche fort agrable sans doute
qu'elle lui proposait. Ce petit discours, rpt d'avance avec le ton
d'ironie qui lui convenait, expira sur les lvres de l'artiste en
entrant dans le salon de l'trangre. Sa grce originale et mordante, sa
mise lgante et recherche, ce je ne sais quoi enfin qui fascine dans
la dmarche, dans tous les mouvements d'une beaut de la
Chausse-d'Antin, produisirent tout leur effet sur Adolphe. Au lieu de
railler, il commenait  exprimer sur son prochain dpart des regrets,
dont le son de sa voix et le trouble de toute sa personne dcelaient la
sincrit, quand madame N***, en femme habile, l'interrompit:

--Vous partez, monsieur? oh! mon Dieu! j'ai t bien inspire de ne pas
perdre de temps. Puisque c'est  Paris que vous allez, commenons nos
leons pendant le peu de jours qui vous restent; immdiatement aprs la
saison des eaux, je retourne dans la capitale o je serai charme de
vous revoir et de profiter alors plus librement de vos conseils.
Adolphe, heureux intrieurement de voir les raisons dont il avait
motiv son refus si facilement dtruites, promit de commencer le
lendemain, et sortit tout rveur. Ce jour-l il ne pensa pas  la
_Vestale_.

Madame M*** tait une de ces femmes _adorables_ (comme on dit au caf
Anglais, chez Tortoni et dans trois ou quatre autres foyers de dandysme)
qui, trouvant _dlicieusement originales_ leurs moindres fantaisies,
pensent que ce serait _un meurtre_ de ne pas les satisfaire, et
professent en consquence une sorte de respect pour leurs propres
caprices, quelque absurdes qu'ils soient.

--Mon cher Fr***, disait, il y a quelques mois, une de ces charmantes
cratures  un dilettante clbre, vous connaissez Rossini, dites-lui
donc de ma part que son _Guillaume Tell_ est une chose mortelle; que
c'est  prir d'ennui, et qu'il ne _s'avise_ pas d'crire un second
opra dans ce style, autrement madame M***** et moi, qui l'avons si bien
soutenu, nous l'abandonnerions sans retour.

Une autre fois:

--Qu'est-ce donc que ce nouveau pianiste polonais, dont tous les
artistes raffolent et dont la musique est _si bizarre_? Je veux le voir,
amenez-le moi demain.

--Madame, je ferai mon possible pour cela, mais je dois vous avouer
que je connais peu l'auteur des mazourkas et qu'il n'est point  mes
ordres.

--Non, sans doute, il n'est pas  vos ordres, mais il _doit tre aux
miens_. Ainsi je compte sur lui.

Cette singulire invitation n'ayant pas t accepte, la souveraine
annona  ses sujets que M. _Chopin_ tait un _petit original_ jouant
_passablement_ du piano, mais dont la musique n'tait qu'un _logogriphe_
perptuel _fort ridicule_.

Une fantaisie de cette nature fut le seul motif de la lettre
passablement impertinente qu'Adolphe reut de madame N***, au moment o
il s'occupait de son dpart pour Paris. La belle Hortense tait de la
plus grande force sur le piano et possdait une voix superbe, dont elle
se servait aussi avantageusement qu'il est possible de le faire, quand
l'ame n'y est pas. Elle n'avait donc nul besoin des leons de l'artiste
provenal; mais l'apostrophe lanc par celui-ci, en plein thtre,  la
face du public, avait, comme on le pense bien, retenti dans la ville.
Notre Parisienne en entendant parler de toutes parts, demanda et obtint
sur le hros de l'aventure des renseignements qui lui parurent piquants.
Elle _voulut le voir_ aussi; comptant bien, aprs avoir  loisir examin
l'_original_, fait craquer tous ses ressorts, jou de lui comme d'un
nouvel instrument, lui donner un cong illimit. Il en arriva tout
autrement cependant, au grand dpit de la jolie _simia parisiensis_.
Adolphe tait fort bien; de grands yeux noirs pleins de feu, des traits
rguliers qu'une pleur habituelle couvrait d'une teinte lgre de
mlancolie, mais o brillait par intervalles l'incarnat le plus vif,
selon que l'enthousiasme ou l'indignation faisaient battre son coeur; une
tournure distingue et des manires fort diffrentes de celles qu'on
aurait pu lui supposer,  lui qui n'avait gure vu le monde que par le
trou de la toile de son thtre; son caractre emport et timide  la
fois, o se rencontrait le plus singulier assemblage de raideur et de
grce, de patience et de brusquerie, de jovialit subite et de rverie
profonde, en faisaient, par tout ce qu'il y avait en lui d'imprvu,
l'homme le plus capable d'enlacer une coquette dans ses propres filets.
C'est ce qui arriva, sans prmditation aucune de la part d'Adolphe
pourtant; car il fut pris le premier. Ds la premire leon, la
supriorit musicale de madame N*** se montra dans tout son clat; au
lieu de recevoir des conseils, elle en donna presque  son matre. Les
sonates de Steibelt, le Hummel du temps, les airs de Pasiello et de
Cimarosa qu'elle couvrait de broderies parfois d'une audacieuse
originalit, lui fournirent l'occasion de faire scintiller
successivement chacune des facettes de son talent. Adolphe, pour qui
une telle femme et une pareille excution taient choses nouvelles, fut
bientt compltement sous le charme. Aprs la grande fantaisie de
Steibelt (l'_Orage_), o Hortense lui sembla disposer de toutes les
puissances de l'art musical:

--Madame, lui dit-il tremblant d'motion, vous vous tes moque de moi
en me demandant des leons; mais comment pourrais-je vous en vouloir
d'une mystification qui m'a ouvert  l'improviste le monde potique, le
ciel de mes songes d'artiste, en faisant de chacun de mes rves autant
de sublimes ralits? Continuez  me mystifier ainsi, madame, je vous en
conjure, demain, aprs-demain, tous les jours, et je vous devrai les
plus enivrantes jouissances qu'il m'ait t donn de connatre de ma
vie.

L'accent avec lequel ces paroles furent dites par D***, les larmes qui
roulaient dans ses yeux, le spasme nerveux qui agitait ses membres,
tonnrent Hortense bien plus encore que son talent  elle n'avait
surpris le jeune artiste. Si les cadences, les traits, les harmonies
pompeuses, les mlodies dcoupes en dentelle, en naissant sous les
blanches mains de la gracieuse fe, causaient  Adolphe une sorte
d'asphixie d'admiration, la nature impressionnable de celui-ci, sa vive
sensibilit, les expressions pittoresques dont il se servait pour
exprimer son enthousiasme, ne frapprent pas moins vivement Hortense.

Il y avait si loin des suffrages passionns, de ces joies si vraies de
l'artiste, aux bravos tides et tudis des merveilleux de Paris, que
l'amour-propre tout seul aurait suffi pour faire regarder, sans trop de
rigueur, un homme d'un extrieur moins avantageux que notre hros. L'art
et l'enthousiasme se trouvaient en prsence pour la premire fois; le
rsultat d'une pareille rencontre tait facile  prvoir..... Adolphe,
ivre, fou d'amour, ne cherchant ni  cacher, ni mme  modrer les lans
de sa passion toute mridionale, dsorienta Hortense et djoua ainsi,
sans s'en douter, le plan de dfense mdit par la coquette. Tout cela
tait si neuf pour elle! Sans ressentir rellement rien qui approcht de
la dvorante ardeur de son amant, elle comprenait cependant qu'il y
avait l tout un monde de sensations (si non de sentiments), que de
fades liaisons contractes antrieurement ne lui avaient jamais dvoil.
Ils furent heureux ainsi, chacun  sa manire, pendant quelques
semaines; le dpart pour Paris fut, on le pense bien, indfiniment
ajourn. La musique tait pour Adolphe un cho de son bonheur profond,
le miroir o allaient se rflchir les rayons de sa dlirante passion,
et d'o ils revenaient plus brlants  son coeur. Pour Hortense, au
contraire, l'art musical n'tait qu'un dlassement sur lequel elle
tait blase ds longtemps; il ne lui procurait que d'agrables
distractions, et le plaisir de briller aux yeux de son amant, tait bien
souvent le mobile unique qui pt l'attirer au piano.

Tout entier  sa rage de bonheur, Adolphe dans les premiers jours, avait
un peu oubli le fanatisme qui jusqu'alors avait rempli sa vie.
Quoiqu'il ft loin de partager les opinions parfois tranges de madame
N**, sur le mrite des diffrentes compositions qui formaient son
rpertoire, il lui faisait nanmoins d'tonnantes concessions, vitant,
sans trop savoir pourquoi, les points de doctrine artistique o un vague
instinct l'avertissait qu'il y aurait eu entre eux une divergence trop
marque. Il ne fallait rien moins qu'un blasphme affreux, comme celui
qui lui avait fait mettre  la porte un de ses lves, pour dtruire
l'quilibre, que l'amour violent de D*** tablissait dans son coeur avec
ses convictions despotiques et passionnes sur la musique. Et ce
blasphme, les jolies lvres d'Hortense le laissrent chapper.

C'tait par une belle matine de printemps; Adolphe, aux pieds de sa
matresse, savourait ce bonheur mlancolique, cet accablement dlicieux
qui succde aux grandes crises de volupt. L'athe lui-mme, en de
pareils instants, entend au dedans de lui s'lever un hymne de
reconnaissance vers la cause inconnue qui lui donna la vie; la mort, la
mort _rveuse et calme comme la nuit_, suivant la belle expression de
Moore, est alors le bien auquel on aspire, le seul que nos yeux voils
de pleurs clestes nous laissent entrevoir, pour couronner cette ivresse
surhumaine. La vie commune, la vie sans posie, sans amour, la vie en
prose, o l'on marche au lieu de voler, o l'on parle au lieu de
chanter, o tant de fleurs aux couleurs brillantes sont sans parfum et
sans grce, o le gnie n'obtient que le culte d'un jour et des hommages
glacs, o l'art trop souvent contracte d'indignes alliances; la vie
enfin, se prsente alors sous un aspect si morne, si dsert et si
triste, que la mort, ft-elle dpourvue du charme rel que l'homme noy
dans le bonheur lui trouve, serait encore pour lui dsirable, en lui
offrant un refuge assur contre l'existence insipide qu'il redoute
par-dessus tout.

Perdu en de telles penses, Adolphe tenait une des mains dlicates de
son amie, imprimant sur chaque doigt de petites morsures qu'il effaait
aussitt par des baisers sans nombre; pendant que de son autre main,
Hortense bouclait en fredonnant les noirs cheveux de son amant.

En coutant cette voix si pure, si pleine de sductions, une tentation
irrsistible le saisit  l'improviste.

--Oh! dis-moi l'lgie de la _Vestale_, mon amour, tu sais:

    Toi que je laisse sur la terre,
    Mortel que je n'ose nommer[37].

Chante par toi, cette prodigieuse inspiration doit tre d'un sublime
inou. Je ne sais comment je ne te l'ai pas encore demande. Chante,
chante-moi Spontini; que j'obtienne tous les bonheurs ensemble!

--Quoi! c'est cela que vous voulez? rpliqua madame N***, en faisant
une petite moue qu'elle croyait charmante, cette grande lamentation
monotone _vous plat_?... Oh Dieu! que c'est ennuyeux! quelle psalmodie!
Pourtant, si vous y tenez....

La froide lame d'un poignard en entrant dans son coeur ne l'et pas
dchir plus cruellement que ces paroles. Se levant en sursaut comme un
homme qui dcouvre un animal immonde dans l'herbe sur laquelle il
s'tait assis, Adolphe, fixa d'abord sur Hortense des yeux pleins d'un
feu sombre et menaant; puis, se promenant avec agitation dans
l'appartement, les poings ferms, les dents serres convulsivement, il
sembla se consulter sur la manire dont il allait rpondre et entamer la
rupture; car pardonner un pareil mot, tait chose impossible.
L'admiration et l'amour avaient fui; l'ange devenait une femme vulgaire;
l'artiste suprieure retombait au niveau des amateurs ignorants et
superficiels, qui veulent que l'art _les amuse_, et n'ont jamais
souponn qu'il et une plus noble mission; Hortense n'tait plus qu'une
forme gracieuse sans intelligence et sans ame; la musicienne avait des
doigts agiles et un larynx sonore... rien de plus.

Toutefois, malgr la torture affreuse qu'Adolphe ressentait d'une
pareille dcouverte, malgr l'horreur d'un aussi brusque
dsenchantement, il n'est pas probable qu'il et manqu d'gards et de
mnagements, en rompant avec une femme dont le seul crime, aprs tout,
tait de n'avoir qu'une organisation infrieure  la sienne, d'aimer le
_joli_ sans comprendre le _beau_. Mais, incapable comme tait Hortense
de croire  la violence de l'orage qu'elle venait de soulever, la
contraction subite de tous les traits d'Adolphe, sa promenade agite
dans le salon, son indignation  peine contenue, lui parurent choses si
comiques, qu'elle ne put rsister  un accs de folle gat, et laissa
chapper un bruyant clat de rire. Avez-vous jamais remarqu tout ce que
le rire clatant a d'odieux dans certaines femmes?... Pour moi il est
l'indice le plus sr de la scheresse de coeur, de l'gosme et de la
coquetterie. Autant l'expression d'une joie vive a de charme et de
pudeur chez quelques femmes, autant elle est chez d'autres pleine d'une
indcente ironie. Leur voix prend alors un timbre incisif, effront,
impudique, d'autant plus hassable que la femme est plus jeune et plus
jolie; en pareille occasion, je comprends les dlices du meurtre, et je
cherche machinalement sous ma main l'oreiller d'Othello. Adolphe avait
sans doute la mme manire de sentir  cet gard. Il n'aimait dj plus
madame N*** l'instant d'auparavant; mais il la plaignait d'avoir des
facults aussi bornes; il l'et quitte avec froideur, mais sans
outrage. Ce rire sot et bruyant auquel elle s'abandonna sans rserve, au
moment o le malheureux artiste sentait sa poitrine se dchirer,
l'exaspra. Un clair de haine et d'un indicible mpris brilla soudain
dans ses yeux; essuyant d'un geste rapide, et son front couvert d'une
froide sueur et l'cume sanglante qui s'chappait de ses lvres:

--Madame, lui dit-il, d'une voix qu'elle ne lui avait jamais vu
prendre, vous tes une sotte!

Le soir mme il tait sur la route de Paris.

Ce que pensa la moderne Ariane en se voyant ainsi dlaisse, nul ne le
sait. En tout cas, il est probable que le Bacchus qui devait la consoler
et gurir la cruelle blessure faite  son amour-propre, ne se fit pas
attendre. Hortense n'tait pas femme  demeurer ainsi dans l'inaction.
_Il fallait un aliment  l'activit de son esprit et de son coeur._ C'est
la phrase consacre au moyen de laquelle ces dames potisent et veulent
justifier leurs carts les plus prosaques.

Quoi qu'il en soit, ds la seconde journe de son voyage, Adolphe,
compltement dsenchant, tait tout entier au bonheur de voir son
projet favori, son ide fixe, sur le point de devenir une ralit. Il
allait se trouver enfin  Paris, au centre du monde musical, il allait
entendre ce magnifique orchestre de l'Opra, ces choeurs si nombreux, si
puissants, entendre madame Branchu dans la _Vestale_..... Un feuilleton
de Geoffroy, qu'Adolphe lut en arrivant  Lyon, vint exasprer encore
son impatience. Contre l'ordinaire du clbre critique, il n'avait eu
que des loges  donner.

Jamais, disait-il, la belle partition de Spontini n'a t rendue avec
un pareil ensemble par les masses, ni avec une inspiration aussi
vhmente par les acteurs principaux. Madame Branchu, entre autres,
s'est leve au plus haut degr de pathtique; cantatrice habile, doue
d'une voix puissante, tragdienne consomme, elle est peut-tre le sujet
le plus prcieux dont ait pu s'enorgueillir l'Opra depuis sa fondation;
n'en dplaise aux partisans exclusifs de la Saint-Huberti. Madame
Branchu est petite malheureusement; mais le naturel de ses poses,
l'nergique vrit de ses gestes et le feu de ses yeux font disparatre
ce dfaut de stature; et dans ses dbats avec les prtres de Vesta,
l'expression de son jeu est si grandiose qu'elle semble dominer le
colosse Drivis de toute la tte. Hier, un entre-acte fort long a
prcd le troisime acte. La raison de cette interruption insolite dans
la reprsentation tait due  l'tat violent o le rle de Julia et la
musique de Spontini avaient jet la cantatrice. Dans la prire (_O des
infortuns_), sa voix tremblante indiquait dj une motion qu'elle
avait peine  matriser; mais au final (_De ces lieux prtresse
adultre_), son rle tout de pantomime ne l'obligeant pas aussi
imprieusement  contenir les transports qui l'agitaient, des larmes ont
inond ses joues, ses gestes sont devenus dsordonns, incohrents,
fous, et au moment o le pontife lui jette sur la tte l'immense voile
noir, qui la couvre comme un linceul, au lieu de s'enfuir perdue,
ainsi, qu'elle avait fait jusqu'alors, madame Branchu est tombe
vanouie aux pieds de la grande Vestale. Le public, qui prenait tout
cela pour de nouvelles combinaisons de l'actrice, a couvert de ses
acclamations la proraison de ce magnifique final; choeurs, orchestre,
tamtam, Drivis, tout a disparu sous les cris du parterre. La salle
entire tait bouleverse.

Un cheval! un cheval! mon royaume pour un cheval! s'criait Richard III.
Adolphe et donn la terre entire pour pouvoir  l'instant mme quitter
Lyon au galop. Il respirait  peine en lisant ces lignes; ses artres
battaient dans son cerveau  lui donner des vertiges, il avait la
fivre. Force lui fut cependant d'attendre le dpart de la lourde
voiture, si improprement nomme diligence, o sa place tait retenue
pour le lendemain. Pendant les quelques heures qu'il dut demeurer dans
les murs de Lyon, Adolphe n'eut garde d'entrer dans un thtre. En toute
autre occasion, il s'en ft empress; mais certain aujourd'hui
d'entendre bientt le chef-d'oeuvre de Spontini dignement excut, il
voulait jusque-l rester vierge et pur de tout contact avec les muses
provinciales. On partit enfin. D***, enfonc dans un coin de la voiture,
tout entier  ses penses, gardait un farouche silence, ne prenant
aucune part au caquetage de trois dames fort attentives  entretenir
avec deux militaires une conversation suivie. On parla de tout comme 
l'ordinaire; et quand vint le tour de la musique, les mille et une
absurdits dbites,  ce sujet, purent  peine arracher  Adolphe ce
laconique  parte:Bcasses!! Il fut oblig pourtant, le second jour
du voyage, de rpondre aux questions que la plus ge des femmes s'avisa
de lui adresser. Impatientes toutes les trois du mutisme obstin du
jeune voyageur et des sourires sardoniques qui se dessinaient de temps
en temps sur ses traits, elles dcidrent qu'il parlerait et qu'on
saurait le but de son voyage.

--Monsieur va  Paris sans doute?

--Oui, madame.

--Pour tudier le droit?

--Non, madame.

--Ah! monsieur est tudiant en mdecine?

--Vous vous trompez, madame.

L'interrogatoire finit l pour cette fois, mais il recommena le
lendemain avec une insistance bien propre  faire perdre patience 
l'homme le plus endurant.

--Il parat que monsieur va entrer  l'cole polytechnique.

--Non, madame.

--Alors, monsieur est dans le commerce?

--Oh! mon Dieu, non, madame.

--A la vrit, rien n'est plus agrable que de voyager pour son plaisir,
comme fait monsieur, selon toute apparence.

--Si tel a t mon but en partant, je crois, madame, qu'il me sera
difficile de l'atteindre pour peu que l'avenir ressemble au prsent.

Cette rpartie faite d'un ton sec, imposa enfin silence  l'impertinente
questionneuse, et Adolphe put reprendre le cours de ses mditations.
Qu'allait-il faire en arrivant  Paris... n'emportant pour toute fortune
que son violon et une bourse de deux cents francs, quels moyens employer
pour utiliser l'un et pargner l'autre... Pourrait-il tirer parti de son
talent... Qu'importaient aprs tout de pareilles rflexions, de telles
craintes pour l'avenir... N'allait-il pas entendre la _Vestale_?
N'allait-il pas connatre dans toute son tendue le bonheur si longtemps
rv? Dt-il mourir aprs cette immense jouissance! avait-il le droit de
se plaindre?.. n'tait-il pas juste au contraire, que la vie et un
terme quand la somme des joies, qui suffit d'ordinaire  toute la dure
de l'existence humaine, est dpense d'un seul coup.

C'est dans cet tat d'exaltation que l'artiste provenal arriva  Paris.
A peine dbarqu, il court aux affiches; que voit-il sur celle de
l'Opra? les _Prtendus_.--Insolente mystification, s'cria-il; c'tait
bien la peine de me faire chasser de mon thtre; de m'enfuir devant la
musique de Lemoine, comme devant la lpre et la peste, pour la retrouver
encore au grand Opra de Paris. Le fait est que cet ouvrage btard, ce
modle du style rococo, poudr, brod, galonn, qui semble avoir t
crit exclusivement pour les vicomtes de Jodelet et les marquis de
Mascarille, tait alors en grande faveur. Lemoine alternait sur
l'affiche de l'Opra avec Gluck et Spontini. Aux yeux d'Adolphe, ce
rapprochement tait une profanation; il lui semblait que la scne
illustre par les plus beaux gnies de l'Europe, ne devait pas tre
ouverte  d'aussi ples mdiocrits; que le noble orchestre, tout
frmissant encore des mles accents d'Iphignie en Tauride ou d'Alceste,
n'aurait pas d tre raval jusqu' accompagner les fredons de Mondor et
de la Dandinire. Quant au parallle de la _Vestale_ avec ces misrables
tissus de ponts-neufs, il s'efforait d'en repousser l'ide; cette
abomination lui figeait le sang dans les veines. Il y a encore
aujourd'hui quelques esprits ardents ou _extravagants_ (comme on
voudra), qui ont exactement la mme manire de voir  ce sujet.

Dvorant son dsapointement, Adolphe retournait tristement chez lui,
quand le hasard lui fit rencontrer un de ses compatriotes, auquel il
avait autrefois donn des leons de violon. Celui-ci, riche amateur,
fort rpandu dans le monde musical, s'empressa de mettre son matre au
courant de tout ce qui s'y passait et lui apprit que les reprsentations
de la _Vestale_, suspendues par l'indisposition de madame Branchu, ne
seraient vraisemblablement reprises que dans quelques semaines. Les
ouvrages de Gluck eux-mmes, quoique formant habituellement le fond du
rpertoire de l'Opra, n'y figurrent pas pendant les premiers temps du
sjour d'Adolphe  Paris. Ce hasard lui rendit ainsi plus facile
l'accomplissement du voeu qu'il avait fait, de conserver pour Spontini sa
virginit musicale. En consquence, il ne mit les pieds dans aucun
thtre, s'abstint de toute espce de musique, n'assistant ni aux revues
de la garde, ni aux messes solennelles de Notre-Dame, se bornant 
chercher une place qui pt le faire vivre, sans le condamner cependant 
recommencer la vie de galrien qui lui avait t si odieuse en province.
Il s'agissait pour cela de trouver un emploi dans un des trois thtres
lyriques. Il se fit entendre successivement aux diffrents chefs
d'orchestre. M. Persuis, qui conduisait l'Opra et celui sur lequel il
comptait le moins, fut le seul qui l'encouragea et lui donna des
esprances. Adolphe lui plut, son talent d'excution, sans tre trs
remarquable, le rendait cependant fort propre  tenir avantageusement
son rang parmi les violons de l'Opra. Persuis l'engagea  revenir le
voir, lui offrant ses conseils, avec l'assurance que la premire place
vacante  l'orchestre serait pour lui. Tranquille de ce ct, et deux
lves que son protecteur lui avait procurs, facilitant ses moyens
d'existence, l'adorateur de Spontini sentait redoubler son impatience
d'entendre la magique partition. Chaque jour, il courait aux affiches,
chaque jour son attente tait trompe. Le 22 mars, arriv le matin au
coin de la rue Richelieu, au moment o l'afficheur montait sur son
chelle, Adolphe aprs avoir vu placarder successivement le Vaudeville,
l'Opra-Comique, le Thtre Italien, la Porte-Saint-Martin, vit dployer
lentement une grande feuille brune qui portait en tte: _Acadmie
Impriale de Musique_ et faillit tomber sur le pav en lisant enfin ce
nom tant dsir: _La Vestale_.

A peine Adolphe eut-il jet les yeux sur l'affiche qui lui annonait la
_Vestale_ pour le lendemain, qu'une sorte de dlire s'empara de lui. Il
commena une folle course dans les rues de Paris, se heurtant contre les
angles des maisons, coudoyant les passants, riant de leurs injures,
parlant, chantant, gesticulant comme un chapp de Charenton.

Abm de fatigue, couvert de boue, il s'arrta enfin dans un caf,
demanda  dner, dvora, sans presque s'en apercevoir, ce que le garon
avait mis devant lui et tomba dans une tristesse trange. Saisi d'un
effroi dont il ne pouvait pas bien dmler la cause, en prsence de
l'vnement immense qui allait s'accomplir pour lui, il couta quelque
temps les rudes battements de son coeur, pleura, et laissant tomber sa
tte amaigrie sur la table, s'endormit profondment. La journe du
lendemain fut plus calme; une visite  Persuis en abrgea la dure.
Celui-ci en voyant Adolphe, lui remit une lettre avec le timbre de
l'administration de l'Opra; c'tait sa nomination  la place de second
violon. Adolphe remercia son protecteur, mais sans empressement; cette
faveur qui, dans un autre moment, l'et combl de joie, n'tait plus 
ses yeux qu'un accessoire de peu d'intrt; quelques minutes aprs il
n'y songeait plus. Il vita de parler  Persuis de la reprsentation qui
devait avoir lieu le soir mme; un pareil sujet de conversation et
branl jusqu'aux fibres les plus intimes de son coeur; il l'pouvantait.
Persuis ne sachant trop que penser de l'air singulier et des phrases
incohrentes du jeune homme, s'apprtait de lui demander le motif de son
trouble, Adolphe qui s'en aperut se leva aussitt et sortit. Quelques
tours devant l'Opra, une revue des affiches qu'il fit pour se bien
assurer qu'il n'y avait point de changement dans le spectacle, ni dans
le nom des acteurs, l'aidrent  atteindre le soir de cette interminable
journe. Six heures sonnrent enfin; vingt minutes aprs, Adolphe tait
dans sa loge; car pour tre moins troubl dans son admiration extatique
et pour mettre encore plus de solennit dans son bonheur, il avait,
malgr la folie d'une telle dpense, pris une loge pour lui seul. Nous
allons laisser notre enthousiaste rendre compte lui-mme de cette
mmorable soire. Quelques lignes qu'il crivit en rentrant,  la suite
de l'espce de journal d'o nous avons extrait ces dtails, montrent
trop bien l'tat de son ame et l'inconcevable exaltation qui faisait le
fond de son caractre; nous les donnerons ici sans y rien changer.


          23 mars, minuit,

     Voil donc la vie! je la contemple du haut de mon bonheur...
     impossible d'aller plus loin... je suis au fate... redescendre?...
     rtrograder?... non certes, j'aime mieux partir avant que de
     nausabondes saveurs puissent empoisonner le got du fruit
     dlicieux que je viens de cueillir. Quelle serait mon existence, si
     je la prolongeais?... celle de ces milliers de hannetons que
     j'entends bourdonner autour de moi. Enchan de nouveau derrire un
     pupitre, oblig d'excuter alternativement des chefs-d'oeuvre et
     d'ignobles platitudes, je finirais comme tant d'autres par me
     blaser; cette exquise sensibilit qui me fait percevoir tant de
     sensations, me rend accessible  tant de sentiments inconnus du
     vulgaire, s'mousserait peu  peu; mon enthousiasme se
     refroidirait, s'il ne s'teignait pas tout entier sous la cendre de
     l'habitude. J'en viendrais peut-tre  parler des hommes de gnie,
     comme de cratures ordinaires; je prononcerais les noms de Gluck et
     de Spontini sans lever mon chapeau. Je sens bien que je harais
     toujours de toutes les forces de mon ame ce que je dteste
     aujourd'hui; mais n'est-il pas cruel de ne conserver d'nergie que
     pour la haine? La musique occupe trop de place dans mon existence.
     Cette passion a tu, absorb toutes les autres. La dernire
     exprience que j'ai faite de l'amour m'a trop douloureusement
     dsenchant. Trouverais-je jamais une femme dont l'organisation
     ft monte au diapason de la mienne?... non, je le crains, elles
     ressemblent toutes plus ou moins  Hortense. J'avais oubli ce
     nom.... Hortense.... comme un seul mot de sa bouche m'a
     dsillusionn!... Oh humiliation! avoir aim de l'amour le plus
     ardent, le plus potique, de toute la puissance du coeur et de
     l'ame, une femme sans ame et sans coeur, radicalement incapable de
     comprendre le sens des mots _amour_, _posie_!... sotte, triple
     sotte! je n'y puis penser encore sans sentir mon front se colorer. . .
     . . . . . . . . . . . . . . J'ai eu hier la tentation d'crire 
     Spontini pour lui demander la permission de l'aller voir; mais cette
     dmarche et-elle t bien accueillie, le grand homme ne m'aurait
     jamais cru capable de comprendre son ouvrage comme je le comprends.
     Je ne serais vraisemblablement  ses yeux qu'un jeune homme passionn
     qui s'est pris d'un engouement puril, pour un ouvrage mille fois
     au-dessus de sa porte. Il penserait de moi ce qu'il doit
     ncessairement penser du public. Peut-tre mme attribuerait-il mes
     lans d'admiration  de honteux motifs d'intrt, confondant ainsi
     l'enthousiasme le plus sincre avec la plus basse flatterie.
     Horreur!... Non, il vaut mieux en finir. Je suis seul dans le
     monde, orphelin ds l'enfance, ma mort ne sera un malheur pour
     personne. Quelques-uns diront: Il tait fou. Ce sera mon oraison
     funbre... Je mourrai aprs-demain... On doit donner encore la
     _Vestale_... que je l'entende une seconde fois!... Quelle oeuvre!...
     comme l'amour y est peint!.., et le fanatisme! Tous ces
     prtres-dogues, aboyant sur leur malheureuse victime... Quels
     accords dans ce final de gant... Quelle mlodie jusque dans les
     rcitatifs... Quel orchestre... il se meut si majestueusement...
     les basses ondulent comme les flots de l'Ocan. Les instruments
     sont des acteurs, dont la langue est aussi expressive, que celle
     qui se parle sur la scne. Drivis a t superbe dans son rcitatif
     du second acte; c'tait le Jupiter tonnant. Madame Branchu, dans
     l'air: _Impitoyables dieux_, m'a bris la poitrine; j'ai failli
     me trouver mal. Cette femme est le gnie incarn de la tragdie
     lyrique; elle me rconcilierait avec son sexe. Oh oui! je la verrai
     encore une fois, une fois... cette _Vestale_... production
     surhumaine, qui ne pouvait natre que dans un sicle de miracles
     comme celui de Napolon. Je concentrerai en trois heures toute la
     vitalit de vingt ans d'existence... aprs quoi... j'irai...
     ruminer mon bonheur dans l'ternit.

Deux jours aprs,  dix heures du soir, une dtonnation se fit entendre
au coin de la rue de Rameau, en face de l'entre de l'Opra. Des
domestiques en riche livre accoururent au bruit et relevrent un jeune
homme baign dans son sang qui ne donnait plus signe de vie. Au mme
instant une dame qui sortait du thtre, s'approchant pour demander sa
voiture, reconnut le visage sanglant d'Adolphe, et s'cria: Oh! mon
Dieu, c'est le malheureux jeune homme qui me poursuit depuis Marseille!
Hortense (car c'tait elle) avait instantanment conu la pense de
faire ainsi tourner au profit de son amour-propre, la mort de celui qui
l'avait froisse par un si outrageant abandon. Le lendemain on disait
chez Tortoni: Cette madame N*** est vraiment une femme dlicieuse! 
son dernier voyage dans le Midi, un Provenal en est devenu tellement
fou, qu'il l'a suivie jusqu' Paris, et s'est brl la cervelle  ses
pieds, hier au soir,  la porte de l'Opra. Voil un succs qui la
rendra encore cent fois plus sduisante.

Pauvre Adolphe!

       *       *       *       *       *




ASTRONOMIE MUSICALE.




Rvolution du Tnor autour du Public.

AVANT L'AURORE.


Le Tnor obscur est entre les mains d'un professeur habile, plein de
science, de patience, de sentiment et de got, qui fait de lui d'abord
un lecteur consomm, un bon harmoniste, qui lui donne une mthode large
et pure, l'initie aux beauts des chefs-d'oeuvre de l'art, et le faonne
enfin au grand style du chant. A peine a-t-il entrevu la puissance
d'motion dont il est dou, le Tnor aspire au trne, il veut, malgr
son matre, dbuter et rgner. Sa voix, cependant, n'est pas encore
forme. Un thtre de second ordre lui ouvre ses portes; il dbute: il
est siffl. Indign de cet outrage, le Tnor rompt  l'amiable son
engagement, et, le coeur plein de mpris pour ses compatriotes, part au
plus vite pour l'Italie.

Il y trouve de terribles obstacles, qu'il renverse  la fin; on
l'accueille assez bien. Sa voix se transforme, devient pleine, forte,
mordante, propre  l'expression des passions vives autant qu' celles
des sentiments les plus doux; le timbre de cette voix gagne peu  peu en
puret, en fracheur, en candeur dlicieuse; et ces qualits constituent
enfin un talent de premier ordre, dont l'influence est irrsistible. Le
succs vient. Les directeurs italiens qui entendent les affaires,
vendent, rachtent, revendent le pauvre Tnor, dont les modestes
appointements restent toujours les mmes, bien qu'il enrichisse deux ou
trois thtres par an. On l'exploite, on le pressure de mille faons, et
tant et tant, qu' la fin sa pense se reporte vers la patrie. Il lui
pardonne, il avoue mme qu'elle a eu raison d'tre svre pour ses
premiers dbuts. Il sait que le directeur de l'Opra de Paris a l'oeil
sur lui. On lui fait des propositions brillantes qui sont acceptes; il
repasse les Alpes.




LEVER HLIAQUE.


Le Tnor dbute de nouveau, mais  l'Opra cette fois, et devant un
public prvenu en sa faveur par ses triomphes d'Italie.

Des exclamations de surprise et de plaisir accueillent sa premire
mlodie; ds ce moment son succs est dcid. Ce n'est pourtant que le
prlude des motions qu'il doit exciter avant la fin de la soire. On a
admir dans ce passage la sensibilit et la mthode unies  un organe
d'une douceur enchanteresse; restent  connatre les accents
dramatiques, les cris de la passion. Un morceau se prsente, o
l'audacieux artiste lance _ voix de poitrine, en accentuant chaque
syllabe_, plusieurs notes aigus, avec une force de vibrations, une
expression de douleur dchirante et une beaut de sons, dont rien
jusqu'alors n'avait donn une ide. Un silence de stupeur rgne dans la
salle, toutes les respirations sont suspendues, l'tonnement et
l'admiration se confondent dans un sentiment presque semblable  la
crainte; et dans le fait, on peut en avoir pour la fin de cette priode
inoue; mais quand elle s'est termine triomphante, on juge des
transports de l'auditoire....

Nous voici au troisime acte. C'est un orphelin qui vient revoir la
chaumire de son pre; son coeur d'ailleurs rempli d'un amour sans
espoir, tous ses sens, agits par les scnes de sang et de carnage que
la guerre vient de mettre sous ses yeux, succombent accabls sous le
poids du plus dsolant contraste. Son pre est mort; la chaumire est
dserte; tout est calme et silencieux: c'est la paix, c'est la tombe. Et
le sein sur lequel il lui serait si doux, en un pareil moment, de
rpandre les larmes de la pit filiale, ce coeur auprs duquel seul, le
sien pourrait battre avec moins de douleur, l'infini l'en spare...
_Elle_ ne sera jamais  lui... La situation est poignante et dignement
rendue par le compositeur. Ici, le chanteur s'lve  une hauteur 
laquelle on ne l'et jamais cru capable d'atteindre; il est sublime.
Alors, de deux mille poitrines haletantes, s'lance une de ces
acclamations que l'artiste entend deux ou trois fois dans sa vie, et
qui suffisent  payer de longs et rudes travaux.

Puis les bouquets, les couronnes, les rappels; et le surlendemain, la
presse dbordant d'enthousiasme et lanant le nom du radieux Tnor aux
chos de tous les points du globe o la civilisation a pntr.

C'est alors, si j'tais moraliste, qu'il me prendrait fantaisie
d'adresser au triomphateur une homlie, dans le genre du discours que
fit Don Quichotte  Sancho, au moment o le digne cuyer allait prendre
possession de son gouvernement de Barataria:

Vous voil parvenu, lui dirais-je. Dans quelques semaines vous serez
clbre; vous aurez de forts applaudissements et d'interminables
appointements. Les auteurs vous courtiseront, les directeurs ne vous
feront plus attendre dans leur antichambre, et si vous leur crivez, ils
vous rpondront. Des femmes, que vous ne connaissez pas, parleront de
vous comme d'un protg ou d'un _ami intime_. On vous ddiera des livres
en prose et en vers. Au lieu de cent sous, vous serez oblig de donner
cent francs  votre portier le jour de l'an. On vous dispensera du
service de la garde nationale. Vous aurez des congs de temps en temps,
pendant lesquels les villes de province s'arracheront vos
reprsentations. On couvrira vos pieds de fleurs et de sonnets. Vous
chanterez aux soires du prfet, et la femme du maire vous enverra des
abricots. Vous tes sur le seuil de l'Olympe, enfin. Car si les Italiens
appellent les cantatrices _dive_ (desses), il est bien vident que les
grands chanteurs sont des dieux. Eh bien! puisque vous voil pass dieu,
soyez bon diable malgr tout; ne mprisez pas trop les gens qui vous
donneront de sages avis.

Rappelez-vous que la voix est un instrument fragile, qui s'altre ou se
brise en un instant, souvent sans cause connue; qu'un accident pareil
suffit pour prcipiter de son trne lev le plus grand des dieux, et le
rduire  l'tat d'homme, et  moins encore quelquefois.

Ne soyez pas trop dur pour les pauvres compositeurs.

Quand, du haut de votre lgant cabriolet, vous apercevrez dans la rue,
 pied, Meyerbeer, Spontini, Halvy ou Auber, ne les saluez pas d'un
petit signe d'amiti protectrice, dont ils riraient de piti et dont les
passants s'indigneraient comme d'une suprme impertinence. N'oubliez pas
que plusieurs de leurs ouvrages seront admirs et pleins de vie, quand
le souvenir mme de votre _ut_ de poitrine aura disparu  tout jamais.

Si vous faites de nouveau le voyage d'Italie, n'allez pas vous y
engouer de quelque mdiocre tisseur de cavatines, le donner,  votre
retour, pour un auteur classique, et nous dire d'un air impartial que
Beethoven avait _aussi du talent_; car il n'y a pas de dieu qui chappe
au ridicule.

Quand vous accepterez de nouveaux rles, ne vous permettez pas d'y rien
changer  la reprsentation, sans l'assentiment de l'auteur. Vous savez
qu'une seule note ajoute, retranche ou transpose, peut aplatir une
mlodie et en dnaturer l'expression. D'ailleurs c'est un droit qui ne
saurait, en aucun cas, tre le vtre. Modifier la musique qu'on chante,
ou le livre qu'on traduit, sans en rien dire  celui qui ne l'crivit
qu'avec beaucoup de rflexion, c'est commettre un indigne abus de
confiance. Les gens qui empruntent _sans prvenir_ sont appels voleurs,
les interprtes infidles sont des calomniateurs et des assassins.

Si d'aventure, il vous arrive un mule dont la voix ait plus de mordant
et de force que la vtre, n'allez pas, dans un duo, jouer aux poumons
avec lui, et soyez sr qu'il ne faut pas lutter contre le pot de fer,
mme quand on est un vase de porcelaine de la Chine. Dans vos tournes
dpartementales, gardez-vous aussi de dire aux provinciaux, en parlant
de l'Opra et de sa troupe chorale et instrumentale: _Mon thtre_, _mes
choeurs_, _mon orchestre_. Les provinciaux n'aiment, pas plus que les
Parisiens, qu'on les prenne pour des niais; ils savent fort bien que
vous appartenez au thtre, mais que le thtre n'est pas  vous, et
ils trouveraient la fatuit de votre langage d'un grotesque parfait.

Maintenant, ami Sancho, reois ma bndiction; va gouverner Barataria;
c'est une le assez basse, mais la plus fertile peut-tre qu'il y ait en
terre-ferme. Ton peuple est fort mdiocrement civilis; encourage
l'instruction publique; que dans deux ans on ne se mfie plus, comme de
sorciers maudits, des gens qui savent lire; ne t'abuse pas sur les
louanges de ceux  qui tu permettras de s'asseoir  ta table; oublie tes
damns proverbes; ne te trouble point quand tu auras un discours
important  prononcer; ne manque jamais  ta parole; que ceux qui te
confieront leurs intrts, puissent tre assurs que tu ne les trahiras
pas; et que ta voix soit juste pour tout le monde!




LE TNOR AU ZNITH.


Il a cent mille francs d'appointements et un mois de cong. Aprs son
premier rle, qui lui valut un clatant succs, le Tnor en essaie
quelques autres avec des fortunes diverses. Il en accepte mme de
nouveaux, qu'il abandonne aprs trois ou quatre reprsentations s'il n'y
excelle pas autant que dans les rles anciens. Il peut briser ainsi la
carrire d'un compositeur, anantir un chef-d'oeuvre, ruiner un diteur
et faire un tort norme au thtre. Ces considrations n'existent pas
pour lui. Il ne voit dans l'art que de l'or et des couronnes; et le
moyen le plus propre  les obtenir promptement, est pour lui le seul
qu'il faille employer.

Il a remarqu que certaines formules mlodiques, certaines
vocalisations, certains ornements, certains clats de voix, certaines
terminaisons banales, certains rhythmes ignobles, avaient la proprit
d'exciter instantanment des applaudissements tels quels, cette raison
lui semble plus que suffisante pour en dsirer l'emploi, pour l'exiger
mme dans ses rles, en dpit de tout respect pour l'expression, la
pense et la dignit du style, et pour se montrer hostile, aux
productions d'une nature plus indpendante et plus leve. Il connait
l'effet des vieux moyens qu'il emploie habituellement, il ignore celui
des moyens nouveaux qu'on lui propose, et ne se considrant point comme
un interprte dsintress dans la question, dans le doute, il
s'abstient autant qu'il est en lui. Dj la faiblesse de quelques
compositeurs en donnant satisfaction  ses exigences, lui fait rver
l'introduction dans nos thtres, des moeurs musicales de l'Italie.
Vainement on lui dit:

Le matre, c'est le _Matre_; ce nom n'a pas injustement t donn au
compositeur; c'est sa pense qui doit agir entire et libre sur
l'auditeur, par l'intermdiaire du chanteur; c'est lui qui dispense la
lumire et projette les ombres; c'est lui qui est le roi et rpond de
ses actes; il propose et dispose; ses ministres ne doivent avoir d'autre
but, ambitionner d'autres mrites que ceux de bien concevoir ses plans,
et, en se plaant exactement  son point de vue, d'en assurer la
ralisation.

Il n'coute rien; il lui faut des vocifrations en style de
tambour-major tranant depuis dix ans sur tous les thtres
Ultramontains; des thmes communs, entrecoups de repos, pendant
lesquels il peut s'couter applaudir, s'essuyer le front, rajuster ses
cheveux, tousser, avaler une pastille de sucre d'orge. Ou bien, il exige
de folles vocalises, mles d'accents de menace, de fureur, de gat, de
tendresse, de notes basses, de sons aigus, de gazouillements de colibri,
de cris de pintade, de fuses, d'arpges, de trilles. Quels que soient
le sens des paroles, le caractre du personnage, la situation, il se
permet de presser ou de ralentir le mouvement, d'ajouter des gammes dans
tous les sens, des broderies de toutes les espces; rien ne le choque,
tout va; une absurdit de plus ou de moins serait-elle remarque en si
belle compagnie! L'orchestre ne dit rien ou ne dit que ce qu'il veut; le
Tnor domine, crase tout; il parcourt le thtre d'un air triomphant;
son panache tincelle de joie sur sa tte superbe; c'est un roi, c'est
un hros, c'est un demi-dieu, c'est un dieu! Seulement on ne sait quel
est son sexe: on ne peut dcouvrir s'il pleure ou s'il rit, s'il est
amoureux ou furieux; il n'y a plus de musique, plus de drame, plus de
mlodie, plus d'expression, plus de sens commun: il y a mission de
voix, et c'est l l'important; voil la grande affaire; il va au thtre
courre le public, comme on va au bois courre le cerf. Allons donc!
ferme! donnons de la voix! Tayaut! tayaut! faisons cure de l'art.

Bientt l'exemple de cette fortune vocale rend l'exploitation du thtre
impossible; il veille et entretient chez toutes les mdiocrits
chantantes des esprances et des ambitions folles. Le premier Tnor a
cent mille francs, pourquoi, dit le second, n'en aurais-je pas
quatre-vingt dix?--Et moi, cinquante, rplique le troisime?

Le directeur, pour alimenter ces orgueils bants, pour combler ces
abmes, a beau rogner sur les masses, dconsidrer et dtruire
l'orchestre et les choeurs, en donnant aux artistes qui les composent des
appointement de portiers; peines perdues, sacrifices inutiles; et un
jour que voulant se rendre un compte exact de sa situation, il essaie de
comparer l'normit du salaire, avec la tche du chanteur, il arrive en
frmissant  ce curieux rsultat:

Le premier Tnor, aux appointements de 100,000 fr., jouant  peu prs
sept fois par mois, figure en consquence dans quatre-vingt-quatre
reprsentations par an, et touche un peu plus de 1100 fr. par soire.
Maintenant, en supposant un rle compos de onze cents notes ou
syllabes, ce sera 1 fr. par syllabe.

Ainsi, dans _Guillaume Tell_:

Ma (1 f.) prsence (3 f.) pour vous est peut-tre un outrage (9 f.)
    Mathilde (3 fr.) mes pas indiscrets (cent sous)
Ont os jusqu' vous se frayer un passage! (13 fr.)

Total, 34 fr.--Vous parlez d'or, monseigneur!

tant donne une prima donna aux misrables appointements de 40,000 fr.,
la rponse de Mathilde _revient_ ncessairement _ meilleur compte_
(style du commerce), chacune de ses syllabes _n'allant que dans les
prix_ de huit sous; mais c'est encore assez joli:

On pardonne aisment (2 fr. 40 c.) des torts (16 s.) que l'on partage (2 fr.)
    Arnold (16 s.) je (8 s.) vous attendais. (32 s.)

Total 8 fr.

Puis il paie, il paie encore, il paie toujours, il paie tant, qu'un beau
jour il ne paie plus, et se voit forc de fermer son thtre. Comme ses
confrres ne sont pas dans une situation beaucoup plus florissante,
quelques-uns des immortels doivent alors se rsigner  donner des leons
de solfge (ceux qui le savent), ou  chanter sur les places publiques
avec une guitare, quatre bouts de chandelles et un tapis vert.




LE SOLEIL SE COUCHE.

Ciel orageux.


Le Tnor s'en va; sa voix ne peut plus ni monter ni descendre. Il doit
dcapiter toutes les phrases hautes et ne plus chanter que dans le
mdium. Il fait un ravage affreux dans les anciennes partitions, et
impose une insupportable monotonie pour condition d'existence aux
nouvelles. Il dsole ses admirateurs.

Les compositeurs, les potes, les peintres, qui ont perdu le sentiment
du beau et du vrai, que le vulgarisme ne choque plus, qui n'ont plus
mme la force de pourchasser les ides qui les fuient, qui se
complaisent seulement  tendre des piges sous les pas de leurs rivaux
dont la vie est active et florissante, ceux-l sont morts et bien morts.
Pourtant ils croient, toujours vivre, une heureuse illusion les
soutient, ils prennent l'puisement pour de la fatigue, l'impuissance
pour de la modration; mais la perte d'un organe! qui pourrait s'abuser
sur un tel malheur? quand cette perte surtout dtruit une voix
merveilleuse par son tendue, sa force, la beaut de ses accents, les
nuances infinies de son timbre, son expression dramatique et sa parfaite
puret? Ah! je me suis senti quelquefois mu d'une profonde piti pour
ces pauvres chanteurs, et plein d'une grande indulgence pour les
caprices, les vanits, les exigences, les ambitions dmesures, les
prtentions exorbitantes et les ridicules infinis de quelques-uns
d'entre eux. Ils ne vivent qu'un jour et meurent tout entiers. C'est 
peine si le nom des plus clbres surnage, et encore c'est 
l'illustration des matres dont ils furent les interprtes, trop souvent
infidles, qu'ils doivent, ceux-l, d'tre sauvs de l'oubli. Nous
connaissons Caffariello, parce qu'il chanta  Naples dans l'_Antigono_
de Gluck; le souvenir de Mmes Saint-Huberti et Branchu s'est conserv
en France, parce qu'elles ont cr les rles de Didon, de la Vestale,
d'Iphignie en Tauride, etc.; qui de nous aurait entendu parler de la
_diva_ Faustina, sans Marcello qui fut son matre, et sans Hasse qui
l'pousa? Pardonnons-leur donc,  ces dieux mortels, de faire leur
Olympe aussi brillant que possible, d'imposer aux hros de l'art de
longues et rudes preuves, et de ne pouvoir tre apaiss que par des
sacrifices d'ides.

C'est si cruel pour eux de voir l'astre de la gloire et de la fortune
descendre incessamment  l'horizon. Quelle douloureuse fte que celle
d'une dernire reprsentation! Comme le grand artiste doit avoir le coeur
navr en parcourant et la scne et les secrets rduits de ce thtre,
dont il fut longtemps le gnie tutlaire, le roi, le souverain absolu!
En s'habillant dans sa loge, il se dit: Je n'y rentrerai plus; ce
casque, ombrag d'un brillant panache, n'ornera plus ma tte; cette
mystrieuse cassette ne s'ouvrira plus pour recevoir les billets
parfums des belles enthousiastes. On frappe, c'est l'avertisseur qui
vient lui annoncer le commencement de la pice. Eh bien! mon pauvre
garon, te voil donc pour toujours  l'abri de ma mauvaise humeur! Plus
d'injures, plus de bourrades  craindre. Tu ne viendras plus me dire:
Monsieur, l'ouverture commence! Monsieur, la toile est leve! Monsieur,
la premire scne est finie! Monsieur, voil votre entre! Monsieur, on
vous attend! Hlas! non; c'est moi qui te dirai maintenant: Santiquet,
efface mon nom qui est encore sur cette porte; Santiquet, vas porter ces
fleurs  Fanny; va-s-y tout de suite, elle n'en voudrait plus demain;
Santiquet, bois ce verre de Madre et emporte la bouteille, tu n'auras
plus besoin de faire la chasse aux enfants de choeur pour la dfendre;
Santiquet, fais-moi un paquet de ces vieilles couronnes, enlve mon
petit piano, teins ma lampe et ferme ma loge, tout est fini.

Le virtuose entre dans les coulisses sous le poids de ces tristes
penses; il rencontre le second Tnor, son ennemi intime, sa doublure,
qui pleure aux clats en dehors et rit aux larmes en dedans.

--Eh bien! _mon vieux_, lui dit le demi-dieu d'une voix dolente, tu vas
donc nous quitter? Mais quel triomphe t'attend ce soir! C'est une belle
soire!

--Oui, pour toi, rpond le chef d'emploi d'un air sombre. Et lui
tournant le dos:

--Delphine, dit-il  une jolie petite danseuse,  qui il permettait de
l'adorer, donne-moi donc _ma_ bonbonnire?

--Oh! _ma_ bonbonnire est vide, rpond la foltre en pirouettant; j'ai
donn tout  Victor.

Et cependant il faut touffer son chagrin, son dsespoir, sa rage: il
faut sourire, il faut chanter. Le virtuose parat en scne; il joue pour
la dernire fois ce drame dont il fit le succs, ce rle qu'il a cr;
il jette un dernier coup-d'oeil sur ces dcors qui rflchirent sa
gloire, qui retentirent tant de fois de ses accents de tendresse, de
ses lans de passion, sur ce lac aux bords duquel il attendit Mathilde,
sur ce Grutly, d'o il cria: _Libert!_ sur ce ple soleil, que depuis
tant d'annes, il voyait se lever  neuf heures du soir. Et il voudrait
pleurer, pleurer  sanglots; mais la rplique est donne, il ne faut pas
que la voix tremble, ni que les muscles du visage expriment d'autre
motion que celle du rle; le public est l; des milliers de mains sont
disposes  t'applaudir, mon pauvre dieu, et si elles restaient
immobiles, oh! alors, tu reconnatrais que les douleurs intimes que tu
viens de sentir et d'touffer ne sont rien auprs de l'affreux
dchirement caus par la froideur du public en pareille circonstance; le
public, autrefois ton esclave, aujourd'hui ton matre, ton empereur!
Allons, incline-toi, il t'applaudit. _Te moriturum salutat!_

Et il chante, et par un effort surhumain, retrouvant sa voix et sa verve
juvniles, il excite des transports jusqu'alors inconnus. On couvre la
scne de fleurs comme une tombe  demi ferme. Palpitant de mille
sensations contraires, il se retire  pas lents. On veut le voir encore,
on l'appelle  grands cris. Quelle angoisse douce et cruelle pour lui,
dans cette dernire clameur de l'enthousiasme! et qu'on doit bien lui
pardonner s'il en prolonge un peu la dure! C'est sa dernire joie,
c'est sa gloire, son amour, son gnie, sa vie, qui frmissent en
s'teignant  la fois. Viens donc, pauvre grand artiste, mtore
brillant, au terme de ta course, viens entendre l'expression suprme de
nos affections admiratives et de notre reconnaissance, pour les
jouissances que nous t'avons dues si longtemps; viens et savoure-les, et
sois heureux et fier; tu te souviendras de cette heure toujours, et nous
l'aurons oublie demain. Il s'avance haletant, le coeur gonfl de larmes;
une vaste acclamation clate  son aspect; le peuple bat des mains,
l'appelle des noms les plus beaux et les plus chers; Csar le couronne.
Mais la toile s'abaisse enfin, comme le froid et le lourd couteau des
supplices; un abme spare le triomphateur de son char de triomphe,
abme infranchissable et creus par le temps. Tout est consomm! Le Dieu
n'est plus!

    Nuit profonde.

    . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . .

    Nuit ternelle.

    . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . .


FIN.




TABLE DES MATIRES

DU SECOND VOLUME.


Voyage musical en Italie.

I. Concours de composition musicale  l'Institut                       3

II. Le concierge de l'Institut                                        15

III. Distribution des prix de l'Institut                              31

IV. Le dpart                                                         45

V. L'arrive                                                          59

VI. Episode bouffon                                                   67

VII. Retour  Rome                                                    85

VIII. La vie de l'Acadmie                                            99

IX. Vincenza                                                         117

X. Vagabondages                                                      127

XI. Subiaco                                                          137

XII. Encore Rome                                                     151

XIII. Naples                                                         177

XIV. Retour en France                                                209

Le Premier opra (nouvelle). Alfonso Della Viola 
Benvenuto Cellini                                                    229

Benvenuto  Alfonso                                                  239

Benvenuto  Alfonso                                                  251

Alfonso  Benvenuto                                                  255

Conclusion                                                           257

Du Systme de Gluck en musique dramatique                            262

Les deux Alceste de Gluck                                            279

Le Suicide par enthousiasme                                          309


Astronomie musicale.

Rvolution d'un tnor autour du public. Avant l'Aurore               341

Lever hliaque                                                       345

Le tnor au znith                                                   353

Le soleil se couche                                                  361


FIN DE LA TABLE DE TOME DEUXIEME.


NOTES:

[1] Mhul est en effet de Givet, mais il n'tait pas n  l'poque o
Pingard prtend avoir parl de lui  Levaillant.

[2] Il faut dire, pour tre juste, que si les peintres jugent les
musiciens, ceux-ci leur rendent la pareille au concours de peinture, o
le prix est donn galement  la pluralit des voix par toutes les
sections runies de l'Acadmie des Beaux-Arts. Il en est de mme pour
les prix d'architecture, de gravure et de sculpture. Je sens pourtant,
en mon me et conscience, que si j'avais l'honneur d'appartenir  ce
docte corps, il me serait bien difficile de motiver mon choix, en
donnant le prix  un graveur ou  un architecte, et que je ne pourrais
gure faire preuve d'impartialit qu'en tirant le plus mritant  la
courte-paille.

[3] 1er Iambe d'Auguste Barbier.

[4] Expression du mme pote.

[5] Monfort avait obtenu en 1830 le prix de composition musicale qui
n'avait pas t dcern l'anne prcdente, il se trouvait consquemment
aussi  Rome quand j'y arrivai.

[6] Ce manuscrit est entre les mains de mon ami J. d'Ortigue, avec
l'inscription rature.

[7]

    Si quelqu'un t'offense je te vengerai.

Cette statue clbre est sur la place du Grand-Duc, o se trouve aussi
la poste.

[8] Nous tions loin de nous douter alors que nous ferions tous les deux
en 1840 l'inauguration de la belle colonne de la Bastille, dont il est
l'auteur; et qu'il serait charg de construire un orchestre pour
recevoir les excutants de ma symphonie funbre.

[9] Les thtres lyriques,  Rome, ne sont ouverts que quatre mois de
l'anne.

[10] Il est fort difficile de se procurer les chefs-d'oeuvre de la
littrature moderne; la police du S.P. les ayant presque tous mis 
l'index.

[11] Je l'ai vue un soir chez M. Vernet, avec ses longs cheveux blonds
tombant autour de sa figure mlancolique, comme les branches d'un saule
pleureur: trois jours aprs je vis sa charge en terre dans l'atelier de
Dantan.

[12] Le sjour des pensionnaires musiciens en Italie n'est que de deux
ans, ils doivent ensuite voyager un an en Allemagne et revenir  Paris.
Les autres artistes, au contraire, sont tenus de passer cinq ans au-del
des monts.

[13] J'ai hte maintenant de dire au lecteur, pour dissiper l'impression
trop violente, trop dsolante, trop dchirante que mon rcit aura sans
aucun doute produite sur son imagination et sur son coeur, qu'il n'y a de
rel dans l'anecdote que l'amour de Vincenza pour mon ami Gibert, et
l'indiffrence de celui-ci pour elle. Je serais au dsespoir d'affliger
quiconque trop profondment. D'ailleurs, tout ce que je raconte dans ces
deux volumes est vrai, et j'ai peur de l'ombre mensongre que ce conte
pourrait jeter sur le reste de mon rcit. Vincenza a bien pleur souvent
au pied des tilleuls du Pincio, elle m'a demand bien des fois de la
raccommoder avec son amant qu'elle ennuyait et qui n'tait point jaloux,
mais elle ne s'est pas noye le moins du monde. Elle est morte  Albano,
de maladie tout bonnement, deux ans aprs mon dpart. Quant  Gibert,
l'indolent crole, qui se soucie de moi comme de Vincenza, il est
toujours  Rome, o il passe un tiers de sa vie  sommeiller, l'autre 
dormir et le troisime  ne rien faire.

[14] _Inglese_, Anglais.

[15] _Baocco_, monnaie romaine.

[16] Je fumais alors, je n'avais pas encore dcouvert que l'excitation
cause par le tabac est une chose pour moi prodigieusement dsagrable.

[17] Ceci est encore un mensonge et rsulte de la tendance qu'ont
toujours les artistes  crire des phrases qu'ils croient  effet. Je
n'ai jamais donn de coups de pied  Crispino; Flacheron est mme le
seul d'entre nous qui se soit permis avec lui une telle libert.

[18] Cet instrument ne serait-il pas celui dont parle Virgile:

                         ..... Ite per alta
    Dindyma, ubi assuetis biforem dat tibia cantum.


[19] J'avais crit les paroles parles et chantes de cet ouvrage qui
sert de conclusion  la Symphonie Fantastique, en revenant de Nice, et
pendant le trajet que je fis,  pied, de Sienne  Montefiascone.

[20] _Grani_, monnaie napolitaine.

[21] Isidore Flacheron.

[22] Faute de pouvoir prononcer mon nom, les Subiacois me dsignaient
toujours de la sorte.

[23] Aujourd'hui madame Flacheron.

[24] Assassiner quelqu'un.

[25] L**** tait un grand sducteur de femmes de chambre; et il
prtendait qu'un moyen sr de s'en faire aimer, c'tait _d'avoir
toujours l'air un peu triste et un pantalon blanc_.

[26] Il faut en excepter une partie de celle de Bellini et de ses
imitateurs.

[27] Cette correspondance fictive est base sur des faits historiques:
Benvenuto Cellini, l'un des plus grands sculpteurs et ciseleurs de son
temps, fut en effet contemporain d'Alfonso della Viola, auteur d'un
opra qui passe pour le second ou le troisime essai de musique
dramatique fait au seizime sicle.

[28] Historique.

[29] Historique.

[30] Historique.

[31] Historique.

[32] Historique.

[33] On sait que Cellini professait une singulire aversion pour cet
instrument.

[34] Cet air n'est pas de Gluck.

[35] Nous dsignerons ainsi par les premires paroles dans les deux
langues, les morceaux qui existent dans les deux partitions.

[36] L'intention de Gluck est l trop vidente et trop belle pour ne la
rendre  l'excution qu'avec les moyens ordinaires; c'est trente fltes
au lieu de deux qu'il faudrait pour ce morceau. Oh! si j'tais directeur
de l'Opra!

[37] Cet air est toujours supprim  la reprsentation.






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Italie, II, by Hector Berlioz

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electronic work or group of works on different terms than are set
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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