The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 13), by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours Familier de Littrature (Volume 13)
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: July 10, 2012 [EBook #40195]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE




                    TOME TREIZIME.




                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                        1862


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                         XIII


Paris.--Typographie: Firmin Didot frres, imprimeurs de l'Institut et
de la Marine, rue Jacob, 56.




LXXIIIe ENTRETIEN.

Premier de la septime anne.

CRITIQUE

DE

L'HISTOIRE DES GIRONDINS.

(QUATRIME PARTIE.)


I.

Tant que les rvolutions ne sont pas acheves, l'instinct du peuple
pousse  la rpublique; car il sent que toute autre main que la
sienne est trop faible pour imprimer l'impulsion qu'il faut aux
choses. Le peuple ne se fie pas, et il a raison,  un pouvoir
irresponsable, perptuel et hrditaire, pour faire ce que commandent
des poques de cration. Il veut faire ses affaires lui-mme. Sa
dictature lui parat indispensable pour sauver la nation. Or la
dictature organise du peuple, qu'est-ce autre chose que la
rpublique? Il ne peut remettre ses pouvoirs qu'aprs que toutes les
crises sont passes, et que l'oeuvre rvolutionnaire est inconteste,
complte et consolide. Alors il peut reprendre la monarchie et lui
dire de nouveau: Rgne au nom des ides que je t'ai faites!

L'Assemble constituante fut donc aveugle et faible de ne pas donner
la rpublique pour instrument naturel  la Rvolution. Mirabeau,
Bailly, La Fayette, Sieys, Barnave, Talleyrand, Lameth, agissaient en
cela en philosophes, et non en grands politiques. L'vnement l'a
prouv. Ils crurent la Rvolution acheve aussitt qu'elle fut crite;
ils crurent la monarchie convertie aussitt qu'elle eut jur la
constitution. La Rvolution n'tait que commence, et le serment de la
royaut  la Rvolution tait aussi vain que le serment de la
Rvolution  la royaut. Ces deux lments ne pouvaient s'assimiler
qu'aprs un intervalle d'un sicle. Cet intervalle, c'tait la
rpublique. Un peuple ne passe pas en un jour, ni mme en cinquante
ans, de l'action rvolutionnaire au repos monarchique. C'est pour
l'avoir oubli  l'heure o il fallait s'en souvenir, que la crise a
t si terrible et qu'elle nous agite encore. Si la Rvolution qui se
poursuit toujours avait eu son gouvernement propre et naturel, la
rpublique, cette rpublique et t moins tumultueuse et moins
inquite que nos cinq tentatives de monarchie. La nature des temps o
nous avons vcu proteste contre la forme traditionnelle du pouvoir. 
une poque de mouvement, un gouvernement de mouvement, voil la loi!

L'Assemble nationale, dit-on, n'en avait pas le droit: elle avait
jur la monarchie et reconnu Louis XVI; elle ne pouvait le dtrner
sans crime! L'objection est purile, si elle vient d'esprits qui ne
croient pas  la possession des peuples par les dynasties. L'Assemble
constituante, ds son dbut, avait proclam le droit inalinable des
peuples et la lgitimit des insurrections ncessaires. Le serment du
Jeu de Paume ne consistait qu' jurer dsobissance au roi et fidlit
 la nation. L'Assemble avait ensuite proclam Louis XVI roi des
Franais. Si elle se reconnaissait le pouvoir de le proclamer roi,
elle se reconnaissait par l mme le droit de le proclamer simple
citoyen. La dchance pour cause d'utilit nationale et d'utilit du
genre humain tait videmment dans ses principes. Que fait-elle
cependant? Elle laisse Louis XVI roi ou elle le refait roi, non par
respect pour l'institution, mais par piti pour sa personne et par
attendrissement pour une auguste dcadence. Voil le vrai. Elle
craignait le sacrilge, et elle se prcipite dans l'anarchie. C'tait
clment, beau, gnreux; Louis XVI mritait bien du peuple. Qui peut
fltrir une magnanime condescendance? Avant le dpart du roi pour
Varennes, le droit absolu de la nation ne fut qu'une fiction
abstraite, un _summum jus_ de l'Assemble. La royaut de Louis XVI
resta le fait respectable et respect. Encore une fois, c'tait bien
fait.

Mais il vint un moment, et ce moment fut celui de la fuite du roi,
sortant du royaume, protestant contre la volont nationale, et allant
chercher l'appui de l'arme et l'intervention trangre, o
l'Assemble rentrait dans le droit rigoureux de disposer du pouvoir
dsert. Trois partis s'offraient  elle: dclarer la dchance et
proclamer le gouvernement rpublicain; proclamer la suspension
temporaire de la royaut, et gouverner en son nom, pendant son clipse
morale; enfin restaurer  l'instant la royaut.

L'Assemble choisit le pire. Elle craignit d'tre dure, et elle fut
cruelle; car, en conservant au roi le rang suprme, elle le condamna
au supplice de la colre et du ddain de son peuple. Elle le couronna
de soupons et d'outrages. Elle le cloua au trne, pour que le trne
ft l'instrument de ses tortures et enfin de sa mort.

Des deux autres partis  prendre, le premier tait le plus logique et
le plus absolu: proclamer la dchance et la rpublique.

La rpublique, si elle et t alors lgalement tablie par
l'Assemble dans son droit et dans sa force, aurait t tout autre que
la rpublique qui fut perfidement et atrocement arrache, neuf mois
aprs, par l'insurrection du 10 aot. Elle aurait eu, sans doute, les
agitations insparables de l'enfantement d'un ordre nouveau. Elle
n'aurait pas chapp aux dsordres invitables dans un pays de premier
mouvement, passionn par la grandeur mme de ses dangers. Mais elle
serait ne d'une loi, au lieu d'tre ne d'une sdition; d'un droit,
au lieu d'une violence; d'une dlibration, au lieu d'une
insurrection. Cela seul changeait les conditions sinistres de son
existence et de son avenir. Elle devait tre remuante, elle pouvait
rester pure.

Voyez combien le seul fait de sa proclamation lgale et rflchie
changeait tout. Le 10 aot n'avait pas lieu; les perfidies et la
tyrannie de la commune de Paris, le massacre des gardes, l'assaut du
palais, la fuite du roi  l'Assemble, les outrages dont il y fut
abreuv, enfin son emprisonnement au Temple, taient carts. La
rpublique n'aurait pas tu un roi, une reine, un enfant innocent, une
princesse vertueuse. Elle n'aurait pas eu les massacres de septembre,
ces Saint-Barthlemy du peuple qui tachent  jamais les langes de la
libert. Elle ne se serait pas baptise dans le sang de trois cent
mille victimes. Elle n'aurait pas mis dans la main du tribunal
rvolutionnaire la hache du peuple, avec laquelle il immola toute une
gnration pour faire place  une ide. Elle n'aurait pas eu le 31
mai. Les Girondins, arrivs purs au pouvoir, auraient eu bien plus de
force pour combattre la dmagogie. La rpublique, institue de
sang-froid, aurait bien autrement intimid l'Europe qu'une meute
lgitime par le meurtre et les assassinats. La guerre pouvait tre
vite, ou, si la guerre tait invitable, elle et t plus unanime
et plus triomphante. Nos gnraux n'auraient pas t massacrs par
leurs soldats aux cris de trahison. L'esprit des peuples aurait
combattu avec nous, et l'horreur de nos journes d'aot, de septembre
et de janvier, n'aurait pas repouss de nos drapeaux les peuples
attirs par nos doctrines. Voil comment un seul changement, 
l'origine de la rpublique, changeait le sort de la Rvolution.


II.

Les Girondins rgnent sous le nom de Louis XVI, et rgnent en le
trahissant. On a critiqu le portrait de madame Roland. Leur grie
est flatte, cela est vrai; j'ai gliss sur le mlange d'intrigue et
d'emphase qui composait le gnie  la fois fminin et romain de cette
femme. J'ai plus cd en cela  la popularit qu' la vrit. J'ai
voulu donner une _Cornlie_  la rpublique. Je ne sais au fond ce
qu'tait _Cornlie_, cette mre des Gracques qui levait des
conspirateurs contre le snat de Rome et qui les formait  la
sdition, vertu des ambitieux populaires.

Quant  madame Roland, qui enflait un mari vulgaire du souffle de sa
colre de femme contre une cour odieuse parce qu'elle ne s'ouvrait pas
 sa vanit de parvenue, il n'y a de vraiment beau en elle que sa
mort. Son rle n'a que la parade de la vritable grandeur d'me. Elle
dicte  son mari de noires trahisons contre le roi qui l'a admis dans
son ministre; elle anime les Girondins, ses familiers, d'une haine
implacable contre la reine, dj si humilie et si menace; elle n'a
ni respect ni piti pour cette victime, elle la dsigne du doigt  la
multitude ameute. Elle n'est plus ni femme, ni mre, ni Franaise.
Elle se pose en Nmsis  la porte des tours du Temple, aprs que la
reine y gmit sur son poux, sur ses enfants, sur elle-mme, entre le
trne et l'chafaud. Ce stocisme ostentatoire de l'implacabilit tue,
 mes yeux, la femme dans ce tribun des femmes. Je devais, pour tre
vrai, la blmer; par complaisance pour la popularit, je l'ai exalte.
Mon enthousiasme n'tait pas compltement sincre. Charlotte Corday,
malgr son dvouement criminel dans l'acte hroque, dans
l'inspiration, valait mille fois mieux que madame Roland. Le coeur
manque  ce buste de femme politique, comme il manque  presque toutes
les femmes qui affectent une passion mtaphysique et populaire faute
d'une passion individuelle et tendre qui nourrisse leur me au lieu
de nourrir leur vanit.

Ce sentiment vrai en moi contre ces tribuns fminins de la rpublique
ou de la royaut perait dj malgr moi dans l'apothose affecte que
je faisais de madame Roland.

L'orgueil de ce monde aristocratique qui la voyait sans la compter
pesait sur son me. Une socit o elle n'avait pas son rang lui
semblait mal faite. C'tait moins de l'envie que de la justice
rvolte en elle. Les tres suprieurs ont leur place marque par
Dieu, et tout ce qui les en carte leur semble une usurpation. Ils
trouvent la socit souvent inverse de la nature; ils se vengent en la
mprisant. De l la haine du gnie contre la puissance. Le gnie rve
un ordre de choses o les rangs seraient assigns par la nature et la
vertu. Ils le sont presque toujours par la naissance, cette faveur
aveugle de la destine. Il y a peu de grandes mes qui ne sentent en
naissant la perscution de la fortune, et qui ne commencent par une
rvolte intrieure contre la socit. Elles ne s'apaisent qu'en se
dcourageant. D'autres se rsignent, par une comprhension plus haute,
 la place que Dieu leur assigne. Servir humblement le monde est
encore plus beau que le dominer. Mais c'est l le comble de la vertu.
La religion y conduit en un jour, la philosophie n'y conduit que par
une longue vie, par le malheur et par la mort. Il y a des jours o la
plus haute place du monde, c'est un chafaud.


III.

Rien de plus injuste que les accusations d'inhumanit de plume envers
le roi, la reine, la famille royale, dans le rcit du 10 aot. Les
royalistes se sont abstenus de me lire, afin d'avoir le droit de
rpter sur parole ces calomnies dmenties par chacune de mes pitis
de coeur dans ce rcit. Lisez de bonne foi aujourd'hui:

L'Assemble suspendit sa sance  une heure du matin. La famille
royale tait reste jusque-l dans la loge du _Logographe_. Dieu seul
peut mesurer la dure des quatorze heures de cette sance dans l'me
du roi, de la reine, de Madame lisabeth et de leurs enfants. La
soudainet de la chute, l'incertitude prolonge, les vicissitudes de
crainte et d'esprance, la bataille qui se livrait aux portes et dont
ils taient le prix sans mme voir les combattants, les coups de
canon, la fusillade retentissant dans leur coeur, s'loignant, se
rapprochant, s'loignant de nouveau comme l'esprance qui joue avec le
moment, la pense des dangers de leurs amis abandonns au chteau, le
sombre avenir que chaque minute creusait devant eux sans en apercevoir
le fond, l'impossibilit d'agir et de se remuer au moment o toutes
les penses poussent l'homme  l'agitation, la gne de s'entretenir
mme entre eux, l'attitude impassible que le soin de leur dignit leur
commandait, la crainte, la joie, le dsespoir, l'attendrissement, et,
pour dernier supplice, le regard de leurs ennemis fix constamment sur
leurs visages pour y surprendre un crime dans une motion ou s'y
repatre de leur angoisse, tout fit de ces heures ternelles la
vritable agonie de la royaut. La chute fut longue, profonde,
terrible, du trne  l'chafaud. Nulle part elle ne fut plus sentie
que l. C'est le premier coup qui brise, les autres ne font que tuer.

Si l'on ajoute  ces tortures de l'me les tortures du corps de cette
malheureuse famille, jete, aprs une nuit d'insomnie, dans cette
espce de cachot; l'air brlant exhal par une foule de trois ou
quatre mille personnes, s'engouffrant dans la loge, et intercept dans
le couloir par la foule extrieure qui l'engorgeait; la soif,
l'touffement, la sueur ruisselante, la tendresse rciproque des
membres de cette famille multipliant dans chacun d'eux les souffrances
de tous, on comprendra que cette journe et d assouvir  elle seule
une vengeance accumule par quatorze sicles.

Le prince, accoud sur le devant de la loge comme un homme qui
assiste  un grand spectacle, semblait dj familiaris avec sa
situation. Il faisait des observations judicieuses et dsintresses
sur les circonstances, sur les motions, sur les votes, qui prouvaient
un complet dtachement de lui-mme. Il parlait de lui comme d'un roi
qui aurait vcu mille ans auparavant; il jugeait les actes du peuple
envers lui comme il aurait jug les actes de Cromwell et du long
parlement envers Charles Ier. La puissance de rsignation qu'il
possdait lui donnait cette puissance d'impartialit, sous le fer mme
du parti qui le sacrifiait. Il adressait souvent la parole  demi-voix
aux dputs les plus rapprochs de lui et qu'il connaissait, entre
autres  Calon, inspecteur de la salle,  Coustard et  Vergniaud. Il
entendit sans changer de couleur, de regard, d'attitude, les
invectives lances contre lui et le dcret de sa dchance. La chute
de sa couronne ne donna pas un mouvement  sa tte. On vit mme une
joie secrte luire sur ses traits  travers la gravit et la tristesse
du moment. Il respira fortement, comme si un grand fardeau et t
soulev de son me. L'empire pour lui tait un devoir plus qu'un
orgueil. En le dtrnant on le soulageait.


IV.

Madame lisabeth, insensible  la catastrophe politique, ne cherchait
qu' rpandre un peu de srnit dans cette ombre. La triste
condolance de son sourire, la profondeur d'affection qui brillait
dans ses yeux  travers ses larmes, ouvraient au roi et  la reine un
coin de ciel intrieur o les regards se reposaient confidentiellement
de tant de trouble. Une seule me qui aime, un seul accent qui plaint,
compensent la haine et l'injure de tout un peuple: elle tait la piti
visible et prsente  ct du supplice.

La reine avait t soutenue au commencement par l'esprance de la
dfaite de l'insurrection. mue comme un hros au bruit du canon,
intrpide contre les vocifrations des ptitionnaires et des tribunes,
son regard les bravait, sa lvre ddaigneuse les couvrait de mpris;
elle se tournait sans cesse, avec des regards d'intelligence, vers les
officiers de sa garde, qui remplissaient le fond de la loge et le
couloir, pour leur demander des nouvelles du chteau, des Suisses, des
forces qui leur restaient, de la situation des personnes chres
qu'elle avait laisses aux Tuileries et surtout de la princesse de
Lamballe, son amie. Elle avait appris en frmissant d'indignation,
mais sans plir, le massacre de Suleau dans la cour des Feuillants,
les cris de rage des assassins, les fusillades des bataillons aux
portes de l'Assemble, les assauts tumultueux du peuple pour forcer
l'entre du couloir et venir l'immoler elle-mme. Tant que le combat
avait dur, elle en avait eu l'agitation et l'lan. Aux derniers coups
de canon, aux cris de victoire du peuple,  la vue de ses crins, de
ses bijoux, de ses portefeuilles, de ses secrets tals et profans
sous ses yeux comme les dpouilles de sa personne et de son coeur,
elle tait tombe dans un abattement immobile, mais toujours fier.
Elle dvorait sa dfaite, elle ne l'acceptait pas comme le roi. Son
rang faisait partie d'elle-mme; en dchoir, c'tait mourir. Le dcret
de suspension, prononc par Vergniaud, avait t un coup de hache sur
sa tte. Elle ferma un moment les yeux et parut se recueillir dans son
humiliation; puis l'orgueil de son infortune brilla sur son front
comme un autre diadme. Elle recueillit toute sa force pour s'lever,
par le mpris des coups, au-dessus de ses ennemis; elle ne les sentit
plus que dans les autres.

Nous demandons  tout lecteur de bonne foi si la piti manque 
l'infortune et si le respect manque  la catastrophe dans un tel
tableau? Est-ce dmoraliser le peuple que lui peindre ainsi ses
victimes, et que lui arracher des larmes sur les victoires mmes que
ses tribuns remportent en son nom?


V.

Quant aux massacres de septembre, mystre qui n'a pas encore t sond
aprs soixante ans de recherches, la langue humaine a-t-elle une
excration et un anathme qui puissent galer l'horreur que ce forfait
de cannibales m'inspire, comme  tous les hommes civiliss? Qu'on lise
ce rcit compuls tte par tte, dans cette mle de cadavres et dans
cette mare de sang, pour faire au peuple horreur de lui-mme quand il
prend ses fureurs pour loi? Peut-tre ai-je t injuste mme envers
Danton en lui attribuant la premire pense de ce coup d'tat de
l'assassinat en masse? Je crois plutt maintenant que le vrai crime
de Danton, dans ces journes de la hache, a t une espce de
connivence force avec les sclrats obscurs et forcens de la commune
de Paris, et que, ne pouvant pas arrter le crime rsolu par ces
municipes bourreaux, Danton a lchement prfr tre leur complice le
doigt sur la bouche, gmissant en silence, mais laissant accomplir les
horreurs qu'il dtestait en les excusant. Cette partie de l'_Histoire
des Girondins_ est la plus tnbreuse; les conjectures y supplent aux
documents vrais, tant les survivants, parmi les assassins, ont eu
intrt  dchirer les pages de ce mois nfaste. Une seule chose est
certaine, c'est que ni Robespierre, encore pur de sang, ni surtout les
Girondins, n'y tremprent pas. Ce fut mme l'horreur de ces journes
de septembre qui spara les Girondins de Danton. Danton ne leur
demandait que de se taire, de laisser ces cadavres dans l'ombre et ces
gorgeurs dans l'impunit. Les Girondins n'y consentirent jamais; leur
politique, en cela inflexiblement honnte, se refusa  conclure le
pacte de la rticence avec Danton, au prix du sang de septembre
amnisti par eux. On ne conoit pas comment M. de Cassagnac attribue
aux Girondins les massacres de septembre; c'est comme si on attribuait
la journe du 9 thermidor et la mort de Robespierre  Robespierre! Les
Girondins sont morts pour avoir voulu obstinment et honntement
mourir plutt que de sanctionner par leur silence les crimes de
septembre. Que n'ont-ils t aussi inflexibles dans le jugement  mort
du roi! Ils auraient laiss la plus grande force d'un parti
rpublicain  la postrit, une mmoire pure, non-seulement de toute
participation mais de toute indulgence aux crimes populaires.


VI.

Avant d'avoir particip moi-mme, non aux conspirations, mais aux
vnements d'une rvolution, il m'tait impossible de croire que des
vnements aussi capitaux que les massacres de septembre pussent
rester dans une complte obscurit devant l'histoire, soit qu'ils
fussent des effets sans cause, des crimes d'emportement non
prmdits, et dont personne n'a la responsabilit que l'lment
populaire, soulev par un hasard; soit que les conspirateurs de ces
motions artificielles du peuple eussent si bien cach leur nom et
leur main qu'on ne pt jamais les prendre en flagrant dlit de
prmditation. J'tais dans l'erreur, je l'avoue de bonne foi. Les
deux vnements les plus saillants de l'anne rvolutionnaire de 1848
sont le mouvement mme du 24 fvrier, qui inonde tout  coup les rues
d'hommes arms qui lvent des barricades au coeur de Paris, qui lasse
l'arme pendant deux jours de lutte, qui tablit un camp insignifiant
mais inexpugnable dans le centre d'une capitale, qui bivouaque toute
une nuit sur les toits, qui parat dissous, et qui, le matin du
troisime jour, sort de ce camp, attaque et disperse les troupes
royales, marche sur le palais, en chasse la royaut, entoure
l'Assemble, et ne se dissipe que devant quelques citoyens tout  fait
trangers  la sdition, qui proclament du droit d'un interrgne le
rgne provisoire de la nation.

Eh bien, quoique ml plus que personne aux mouvements, aux choses,
aux hommes de cette journe; quoique les ayant interrogs dans la
chaleur et dans la confidence de l'vnement, il m'a t impossible de
dcouvrir la moindre lueur de vrit, mme de probabilit, sur les
causes, les plans, les actes de cette prise d'armes des 22, 23, 24
fvrier contre la royaut de juillet. Je suis sorti de cette enqute
historique sans trouver ni conjuration, ni plan, ni meneurs de cet
vnement inexpliqu. Si l'on me demandait un nom seulement qui ait eu
l'initiative de telle ou telle circonstance de cette lutte, je dclare
en conscience qu'il me serait impossible de le prononcer. Il y a des
vnements qui sortent du ciel, comme des bouches de volcan, sans
avoir t allums par aucune main, ou qui sortent du ciel comme des
mtores, sans que personne puisse dire d'o ils viennent, ce qu'ils
vont frapper et o ils vont s'teindre.

J'ai demand vingt fois aux rpublicains les plus notoires: Le
savez-vous? Tous m'ont rpondu: Non, nous n'en savons,  cet gard,
pas plus que vous. Nous sommes descendus dans la rue, parce que nous
y avons vu nos amis, mais nous ignorons par qui le feu a t allum.
Il y a plus de hasard qu'on ne croit dans les rvolutions; elles ont
plus de mystres que de secrets.


VII.

Le second vnement, et malheureusement le plus saillant de la
rvolution de 1848, ce sont les journes de juin. Qui les a
prmdites? Qui les a conues? Qui les a faites? Quel but? Quels
moyens? Quelle cause? Quels hommes enfin? Impossible  savoir,
tmraire  dire, absurde  supposer.

Je savais bien, aussi bien, un peu mieux que tout le monde, parce que
j'avais plus lu et mieux compris l'histoire des rvolutions, qu'il y
aurait, de toute ncessit, une journe de sdition dans Paris
quelques semaines aprs que nous y aurions rinstall la souverainet
de la nation dans la reprsentation nationale, symbole de droit,
d'ordre et de souverainet; que les factions anarchiques latentes ou
publiques, contenues par nous jusque-l d'une main souple et ferme 
la fois, s'efforceraient de disputer la place  cette souverainet
rgulire de la reprsentation de la France, rentre  Paris pour tout
ressaisir et tout dominer par sa prsence. C'tait invitable, c'tait
fatal; c'tait le refoulement pour ainsi dire matriel d'un lment
dsordonn par un lment rgulier.

C'est dans la prvision de cette journe de sdition normale que
j'avais cherch un gnral rpublicain pour le mettre  la tte d'une
arme de la capitale, et que je faisais approcher, jour par jour, les
diffrents corps de cette arme de Paris, afin que son gnral, venu
d'Algrie, la trouvt nombreuse et prte, sous sa main, au jour prvu.
J'avais choisi dans ce gnral, qui m'tait inconnu, le seul chef
rpublicain de l'arme, afin que les rpublicains ne pussent pas
l'inculper de royalisme, et ne se divisassent pas devant le danger
commun le jour de la sdition prochaine.

Le gnral tait arriv. Il avait reu toutes mes confidences et
toutes nos instructions. Le gouvernement provisoire lui avait remis,
 ma requte, le ministre de la guerre et le commandement gnral de
toutes les troupes militaires ou civiles: quatre-vingt mille hommes de
toutes armes dans Paris ou dans le rayon de Paris; seize mille hommes
de gardes mobiles, jeunesse intrpide de la capitale, forme par
moi-mme dans la nuit du 24 fvrier, et brlant de se signaler par un
service hroque  l'ordre; la garde rpublicaine  pied et  cheval,
vigoureuse lite de l'ancienne gendarmerie de Paris; enfin trois cent
mille hommes  peu prs de garde nationale, dont la majorit tait
dispose  dfendre au moins ses foyers et ceux des citoyens: en tout
environ quatre cent mille baonnettes, dont cent vingt mille au moins
de troupes de ligne.

Nous attendions donc sous les armes, dix jours d'avance, la sdition
probable, mais djoue par de si formidables prcautions. Les partis
politiques, dans l'Assemble et dans le gouvernement lui-mme,
quelquefois en lutte sur des questions de principe, taient unanimes
pour la rpression de tout attentat populaire  la rpublique et  la
reprsentation nationale. Ceux-l mme, parmi les membres du
gouvernement les plus dmocrates, que l'ignorance publique a accuss
de connivence perfide avec l'insurrection taient, au fond, les plus
impatients et les plus actifs dans la prparation des mesures
militaires destines  craser cette sdition. L'histoire, quand elle
aura dchir ses derniers voiles, en donnera des preuves irrcusables.
J'atteste sur ma conscience le plus loyal concours de ces hommes
injustement inculps dans les journes de juin. Ce dchirement de la
rpublique  son berceau n'tait certes ni dans leur intrt ni dans
leur opinion. Ils pouvaient vouloir une rpublique dictatoriale, que
je ne voulais pas, moi; mais ils ne pouvaient vouloir un accs de
guerre populaire qui servirait de prtexte au renversement de la
rpublique lgale, reprsentative et conservatrice de l'ordre social
en France et de la paix en Europe. Aussi s'y opposrent-ils autant
que moi.


VIII.

On sait ce qui arriva. Des barricades s'levrent inopinment dans
quelques faubourgs, des coups de feu clatrent dans la nuit. Le
gouvernement, attentif aux moindres symptmes, fut tout entier debout
avant le jour; il donna le commandement gnral de toutes les forces
que nous avons numres au gnral ministre de la guerre, pour qu'un
dploiement imposant et soudain de ces forces dcouraget alors tout
ce petit groupe de factieux sans chefs. Il ne s'en fia pas mme  ces
forces: il sonna le tocsin du salut public, et il appela au secours de
la capitale tous les volontaires de l'ordre rpondant  son appel dans
les dpartements.

Il y eut lenteur dans les dploiements des forces dfensives
militaires.  peine une vingtaine de mille hommes de l'arme de ligne,
au lieu de quatre-vingt mille hommes, se montrrent-ils dans Paris le
premier jour. Cette pnurie de soldats de l'arme laissa trop de
terrain et trop de temps  la sdition. L'escarmouche qui n'aurait pas
dur trois heures devint une bataille qui dura trois jours. La
rpublique, seule de tous les gouvernements attaqus  main arme dans
son centre, triompha hroquement, mais d'un triomphe qui n'aurait d
coter que peu de sang, et qui cota bien des vies prcieuses  la
France.

On crut, en France et en Europe, qu'elle s'tait entre-dchire
elle-mme, et que cette fermentation de la lie d'une capitale tait
une grande guerre intestine. Cette fausse apparence jeta l'opinion
dans la dictature et dans la voie des proscriptions en masse,
proscriptions disproportionnes  la cause. Le peuple s'aigrit, les
provinces s'alarmrent, les partisans des dynasties en expectative se
grouprent contre la rpublique, l'ennemi commun; la rpublique
s'exagra sur sa montagne comme sur un mont Aventin, menaant le
civisme au lieu de le rassurer; les lections furent extrmes comme
les partis; la France oublia la libert superflue des temps calmes
pour ne penser qu' son salut qu'elle crut compromis. Les journes de
juin, gagnes par la rpublique, turent indirectement mais
invitablement la rpublique. On cria  la complicit du gouvernement
et  sa mollesse le jour de la lutte; et la vrit, c'est que le
gouvernement tait arm jusqu' l'excs de forces; qu'il tait debout
avant l'heure de la sdition; que la lenteur dans le maniement des
troupes prpares surabondamment pour la crise l'tonna et le
consterna plus que personne; qu'il se constitua nergiquement lui-mme
en permanence et en conseil de guerre, pour couvrir de son corps la
reprsentation nationale; qu'il prit lui-mme les armes du soldat dans
les moments o la victoire semblait hsiter; que ses principaux
membres montrent  cheval pour conduire les rares colonnes de gardes
mobiles  l'assaut des positions de l'ennemi; et qu'il prodigua son
sang  la place des troupes, pendant qu'on l'accusait de cacher ses
troupes pour encourager la sdition.


IX.

On accusa le gnral de perfidie envers le gouvernement, qu'il
voulait, disait-on, remplacer en se rendant ncessaire, pendant que ce
gnral, coupable seulement d'imprvoyance et de lenteur dans le
rassemblement des troupes qu'on lui avait prodigues, voyait avec
dsespoir tomber ses braves lieutenants, et se prolonger
l'inexplicable conflit de toute une nation contre une motion de
faubourg, mal rprime le matin, formidable le soir.

On accusa les ateliers nationaux, qu'on croyait tre une arme de
rserve dans la main du gouvernement, et qui n'tait qu'une arme de
la faim, neutralise momentanment par une solde de secours pour
prvenir le meurtre ou le pillage des propritaires de Paris, jusqu'
la rorganisation du travail, asphyxi par une rvolution soudaine.
Les ateliers nationaux, loyalement influencs par le gouvernement,
offrirent au contraire leur secours, le 24 juin, pour combattre la
sdition naissante, et se sparrent presque  l'unanimit des
sditieux.

On accusa les _socialistes_ de diffrents systmes, avec lesquels,
certes, je n'ai pas pactis, et auxquels je ne marchanderais pas
l'accusation et mme le soupon, s'ils taient mrits. Je dois  la
vrit que les socialistes, chefs et disciples, furent des citoyens
loyaux, pacifiques, intermdiaires, messagers de paix et de
rconciliation sur tous les points, pendant toute la mle, et que,
s'ils ont dmrit du bon sens avant, pendant et aprs la rpublique,
ils n'ont pas dmrit un seul jour de la patrie et de l'humanit. La
justice n'est pas un hommage, mais elle est un devoir. Les socialistes
furent innocents de ces fatales journes.

D'o sortirent-elles donc? Je l'ignore; et je crois que personne mieux
que moi n'tait plac pour ne rien ignorer, s'il y avait eu quelque
chose de mystrieux  savoir. Elles sortirent, comme les horribles
journes de septembre, d'une motion atroce et soudaine, qui porte une
populace au crime avant de l'avoir porte  la prmditation. Les
masses ont leurs fivres contagieuses, causes par des miasmes
inconnus, et ces fivres ont leur dlire qu'on ne calme qu'en
enchanant les furieux. Il en fut ainsi peut-tre des journes de
septembre; et peut-tre que, si on avait interrog Danton lui-mme, il
aurait rpondu comme moi sur les journes de juin: Je l'ignore.
Seulement, Danton, par une criminelle faiblesse qui ne veut pas
abandonner sa popularit, mme dans le sang, commit le crime
rtrospectif de tolrer ces gorgements et le crime irrmissible d'en
proposer l'imitation aux dpartements! Et moi, je combattis  main
arme les assassins de la patrie aux journes de juin, et je ne leur
ai jamais pardonn leur crime mystrieux contre la rpublique et
contre la France.

Lisez et jugez si j'ai flatt ce crime. Voici la page de l'arrt dans
les _Girondins_:


X.

Danton voulut trois choses: la premire, secouer le peuple et le
compromettre tellement dans la cause de la Rvolution, qu'il ne pt
plus reculer et qu'il se prcipitt aux frontires, tout souill du
sang des royalistes, sans autre esprance que la victoire ou la mort;
la seconde, porter la terreur dans l'me des royalistes, des
aristocrates et du clerg; enfin, la troisime, intimider les
Girondins, qui commenaient  murmurer de la tyrannie de la commune,
et montrer  ces mes faibles que, s'ils ne se faisaient pas les
instruments du peuple, ils en pourraient bien tre les victimes.

Danton fut surtout pouss au meurtre par une cause plus personnelle
et moins thorique: son caractre. Il avait la rputation de
l'nergie, il en eut l'orgueil. Il voulut la dployer dans une mesure
qui tonnt ses amis et ses ennemis. Il prit le crime pour du gnie.
Il mprisa ceux qui s'arrtaient devant quelque chose, mme devant
l'assassinat en masse. Il s'admira dans son ddain de remords. Il
consentit  tre le phnomne de l'emportement rvolutionnaire. Il y
eut de la vanit dans son forfait. Il crut que son acte, en se
justifiant par l'intention et par le lointain, perdrait de son
caractre; que son nom grandirait quand il serait en perspective, et
qu'il serait le colosse de la Rvolution. Il se trompait. Plus les
crimes politiques s'loignent des passions qui les font commettre,
plus ils baissent et plissent devant la postrit. L'histoire est la
conscience du genre humain. Le cri de cette conscience sera la
condamnation de Danton. On a dit qu'il sauva la patrie et la
Rvolution par ces meurtres, et que nos victoires sont leur excuse. On
se trompe comme il s'est tromp. Un peuple qu'on aurait besoin
d'enivrer de sang pour le pousser  dfendre sa patrie serait un
peuple de sclrats et non un peuple de hros. L'hrosme est le
contraire de l'assassinat.

Voil cependant le livre qu'on a appel une flatterie  l'immoralit
dmocratique! Que dites-vous de plus et qu'ai-je dit de moins que
vous, hommes de bien de tous les partis? En morale, il n'y a pas de
partis, il n'y a qu'une conscience.

La mienne me reproche d'avoir peut-tre trop port sur un seul homme
le crime anonyme des massacres de septembre. J'ai t en cela plus
dramatique que juste, je le dis  la postrit.


XI.

Dans le vingt-septime livre, je trouve un portrait de Louis-Philippe
 la bataille de Jemmapes, que je ne tracerais pas autrement
aujourd'hui. Je m'tonne d'avoir os l'crire si sincre  quelques
pas des Tuileries, o ce prince rgnait en 1846, et si impartial au
milieu de deux oppositions qui le dfiguraient  plaisir, afin d'avoir
le droit de le har.

Le duc de Chartres tait le fils an du duc d'Orlans. N dans le
berceau mme de la libert, nourri de patriotisme par son pre, il
n'avait pas eu  faire son choix entre les opinions. Son ducation
avait fait ce choix pour lui. Il avait respir la Rvolution, mais il
ne l'avait pas respire au Palais-Royal, foyer des dsordres
domestiques et des plans politiques de son pre. Son adolescence
s'tait coule studieuse et pure dans les retraites de Belle-Chasse
et de Passy, o madame de Genlis gouvernait l'ducation des princes de
la famille d'Orlans. Jamais femme ne confondit si bien en elle
l'intrigue et la vertu, et n'associa une situation plus suspecte  des
prceptes plus austres. Odieuse  la mre, favorite du pre, mentor
des enfants,  la fois dmocrate et amie du prince, ses lves
sortirent de ses leons ptris de la double argile du prince et du
citoyen. Elle faonna leur me sur la sienne. Elle leur donna beaucoup
de lumires, beaucoup de principes, beaucoup de calcul.

Le duc de Chartres s'tait fait accepter des anciens soldats comme
prince, des nouveaux comme patriote, de tous comme camarade. Son
intrpidit tait raisonne. Elle ne l'emportait pas, il la guidait.
Elle lui laissait la lumire du coup d'oeil et le sang-froid du
commandement. Il allait au feu sans presser et sans ralentir le pas.
Son ardeur n'tait pas de l'lan, mais de la volont. Elle tait
rflchie comme un calcul et grave comme un devoir. Sa taille tait
leve, sa stature solide, sa tenue svre. L'lvation du front, le
bleu de l'oeil, l'ovale du visage, l'paisseur majestueuse mais un peu
lourde du menton, rappelaient en lui le Bourbon et faisaient souvenir
du trne. Le cou souvent inclin, l'attitude modeste du corps, la
bouche un peu pendante aux deux extrmits, le coup d'oeil adroit, le
sourire caressant, le geste gracieux, la parole facile, rappelaient le
fils d'un complaisant de la multitude et faisaient souvenir du peuple.
Sa familiarit, martiale avec l'officier, soldatesque avec les
soldats, patriotique avec les citoyens, lui faisait pardonner son
rang. Mais, sous l'extrieur d'un soldat du peuple, on apercevait au
fond de son regard une arrire-pense de prince du sang. Il se livrait
 tous les accidents d'une rvolution avec cet abandon complet mais
habile d'un esprit consomm. On et dit qu'il savait d'avance que les
vnements brisent ceux qui leur rsistent, mais que les rvolutions,
comme les vagues, rapportent souvent les hommes o elles les ont pris.
Bien faire ce que la circonstance indiquait, en se fiant du reste 
l'avenir et  son rang, tait toute sa politique. Machiavel ne l'et
pas mieux conseill que sa nature. Son toile ne l'clairait jamais
qu' quelques pas devant lui. Il ne lui demandait ni plus de lumire,
ni plus d'clat. Son ambition se bornait  savoir attendre. Sa
providence tait le temps; n pour disparatre dans les grandes
convulsions de son pays, pour survivre aux crises, pour djouer les
partis dj fatigus, pour satisfaire et pour amortir les rvolutions.
 travers sa bravoure, son enthousiasme exalt pour la patrie, on
craignait d'entrevoir en perspective un trne relev sur les dbris et
par les mains d'une rpublique. Ce pressentiment, qui prcde les
hautes destines et les grands noms, semblait rvler de loin 
l'arme que de tous les hommes qui s'agitaient alors dans la
Rvolution celui-l pouvait tre un jour le plus utile ou le plus
fatal  la libert.

Dumouriez, qui avait entrevu le jeune duc de Chartres  l'arme de
Luckner, l'observa attentivement dans cette occasion, fut frapp de
son sang-froid et de sa lucidit dans l'action, pressentit une force
dans cette jeunesse, et rsolut de se l'attacher.


XII.

La lutte des Girondins avec Marat s'ouvre par un portrait que j'ai
copi sur l'image de Marat mort dans sa baignoire, peint par le
peintre David, qui osa se dclarer l'ami de ce forcen.

L'extrieur de Marat rvlait son me. Petit, maigre, osseux, son
corps paraissait incendi par un foyer intrieur. Des taches de bile
et de sang marquaient sa peau. Ses yeux, quoique prominents et pleins
d'insolence, paraissaient souffrir de l'blouissement du grand jour.
Sa bouche, largement fendue, comme pour lancer l'injure, avait le pli
habituel du ddain. Il connaissait la mauvaise opinion qu'on avait de
lui et semblait la braver. Il portait la tte haute et un peu penche
 gauche, comme dans le dfi. L'ensemble de sa figure, vue de loin et
claire d'en haut, avait de l'clat et de la force, mais du dsordre.
Tous les traits divergeaient comme la pense. C'tait le contraire de
la figure de Robespierre, convergente et concentre comme un systme:
l'une, mditation constante; l'autre, explosion continue.  l'inverse
de Robespierre, qui affectait la propret et l'lgance, Marat
affectait la trivialit et la salet du costume. Des souliers sans
boucles, des semelles de clous, un pantalon d'toffe grossire et
tach de boue, la veste courte des artisans, la chemise ouverte sur la
poitrine, laissant  nu les muscles du cou; les mains paisses, le
poing ferm, les cheveux gras sans cesse labours par ses doigts: il
voulait que sa personne ft l'enseigne vivante de son systme social.

Les Girondins essayent de reporter sur Marat toute la responsabilit
des journes de septembre. Quelques-uns d'entre eux se refusent 
pallier ce crime sur le nom de Danton pour se mnager une force Non,
s'crie l'intrpide Guadet en se retirant de la confrence; tout,
except l'impunit, aux gorgeurs et  leurs complices! Une
rpublique pure ou la mort! C'est le combat que nous devons livrer.

(C'est celui que nous avons livr et gagn nous-mme un demi-sicle
plus tard, et que les amis de la libert honnte, la seule libert,
livreront toujours dans des occasions semblables, s'ils veulent
rconcilier la vertu et la libert dans le gouvernement des masses.)


XIII.

La question de la mort du roi ne peut laisser aucun doute sur ma
rprobation du rgicide. Et de quel rgicide? Du rgicide d'un roi
innocent, populaire, mourant de ses bonnes intentions pour son
royaume. Je n'ai pas cherch l une honteuse popularit dans
l'absolution du crime de la France. Je dis la France, parce qu'une
nation de trente millions d'hommes qui laisse accomplir sous ses yeux,
immobile, un pareil acte, en est complice. Nous en portons tous notre
part; et je ne doute pas que les malheurs de notre terre depuis ce
jour fatal du 21 janvier, meurtre d'un juste, ne soient une expiation
de cette pusillanime complicit.

Danton lui-mme pensait comme moi, quand il rpondait  un club qui
lui reprochait de ne pas insister sur le procs du roi: Je suis un
rvolutionnaire, je ne suis pas une bte froce. Je n'aime pas le sang
des rois vaincus. Adressez-vous  Marat.

Je n'ai pas excus un moment les Girondins d'avoir faibli, non par
peur, mais par politique, devant les Jacobins, en consentant  leur
livrer  la fin cette victime royale et pure qu'ils leur avaient
dispute si loquemment au commencement. J'ai vers dans le rcit de
la captivit de la famille royale tout ce que j'avais de piti dans le
coeur et de larmes dans les yeux sur ce groupe missaire de la famille
couronne, mis hors la loi de l'humanit par une rvolution faite au
nom de l'humanit. Le pathtique de ce rcit dans les _Girondins_
n'est que la justice de l'histoire, qui en appelle au coeur des
frocits de l'esprit. J'ai ajout mme, non sciemment, mais
prcipitamment,  ce tableau des angoisses du roi, de la reine, de
madame lisabeth, des enfants, en attribuant au fidle serviteur Clry
des opinions rvolutionnaires qui devaient contrister ses matres. Je
dois rparation  Clry, et je l'offre  sa mmoire dans la note
ci-jointe[1].

[Note 1: M. de Lamartine avait puis ses apprciations sur les
sentiments de Clry et sur son entre au Temple  une source que tout
portait  lui faire croire parfaitement authentique; mais mesdames
Clry de Gaillard et Gram de Clry, filles du dernier serviteur du
roi, vivement mues des allgations contenues dans ce paragraphe,
s'adressrent aussitt  M. de Lamartine, appuyant leur rclamation de
documents et de preuves. Ces renseignements irrcusables lui firent
insrer de suite une rectification dans le livre LVI du huitime
volume de l'_Histoire des Girondins_. Aujourd'hui, c'est la vie de
Clry entre les mains, c'est en pouvant de nouveau s'appuyer sur des
faits positifs, que M. de Lamartine confirme l'hommage qu'il rend  la
vrit sur le dvouement si entier, si complet du fidle Clry, avant
et aprs son entre dans la tour du Temple.

Cette rparation n'est qu'un devoir envers les intressants hritiers
du nom et de la fidlit de Clry.

29 juillet 1861.]


XIV.

J'ai commis une erreur lgre dans le rcit de l'entrevue de Louis
XVI au Temple, au moment du procs. Le vnrable fils de M. de Sze a
remu ses souvenirs de quatre-vingts ans pour me prouver
l'inexactitude de dtail de mon rcit en ce qui touche son pre. Il ne
veut pas d'une gloire drobe, mme pour ajouter  celle de son pre.
Ce n'est pas  M. de Sze que Louis XVI, n'ayant plus rien  offrir en
signe de reconnaissance, offrit sa cravate comme une dernire relique
de son coeur; c'est  un brave commissaire de la commune de Paris,
nomm Vincent. Vincent n'avait brigu ce rle de surveillant du Temple
que pour y porter, sous l'apparence de la svrit, toute la
compassion et tous les bons offices de son dvouement  la famille
royale. C'est  lui que le roi donna sa cravate. Il rcompensa M. de
Sze en le faisant asseoir  sa table,  ce dernier banquet,  cette
_cne_ de la royaut mourante, et en lui confrant ainsi ce privilge
de haute noblesse, noblesse de l'me, si suprieure  celle du rang.
Sur le refus de Target, qui affligea  jamais l'loquence, M. de Sze
avait brigu le danger de mourir en dfendant non la couronne, mais
l'innocence. M. de Malesherbes mourut pour crime de dvouement, M. de
Sze en reut la rcompense dans l'ternel honneur de son nom. Il y
avait du reste une chevalerie hrditaire dans le sang de cette
famille des de Sze, d'origine espagnole, qui retrouva  la tribune,
dans la plus illustre des causes, une illustration gale 
l'illustration des armes. Je n'ai pu serrer sans un respectueux
attendrissement cette main de vieillard qui avait serr celle de son
pre, qui avait serr celle du plus juste et du plus malheureux des
rois.

Qu'on daigne relire en effet le jugement hardi d'ides, mais
implacable de justice, par lequel je termine le rcit du jugement de
Louis XVI, mme en me plaant au point de vue de la nation rpudiant
la royaut.


XV.

Un des excuteurs, prenant la tte du supplici par les cheveux, la
montra au peuple et aspergea de sang les bords de l'chafaud. Des
fdrs et des rpublicains fanatiques montrent sur les planches,
tremprent les pointes de leurs sabres et les lances de leurs piques
dans le sang, et les brandirent vers le ciel en poussant le cri de:
Vive la Rpublique! L'horreur de cet acte touffa le mme cri sur
les lvres du peuple. L'acclamation ressembla plutt  un immense
sanglot. Les salves de l'artillerie allrent apprendre aux faubourgs
les plus lointains que la royaut tait supplicie avec le roi. La
foule s'coula en silence. On emporta les restes de Louis XVI dans un
tombereau couvert au cimetire de la Madeleine, et on jeta de la chaux
dans la fosse, pour que les ossements consums de la victime de la
Rvolution ne devinssent pas un jour les reliques du royalisme. Les
rues se vidrent. Des bandes de fdrs arms parcoururent les
quartiers de Paris en annonant la mort du _tyran_ et en chantant le
sanguinaire refrain de la _Marseillaise_. Aucun enthousiasme ne leur
rpondit, la ville resta muette. Le peuple ne confondait pas un
supplice avec une victoire. La consternation tait rentre avec la
libert dans la demeure des citoyens. Le corps du roi n'tait pas
encore refroidi sur l'chafaud que le peuple doutait de l'acte qu'il
venait d'accomplir, et se demandait, avec une anxit voisine du
remords, si le sang qu'il venait de rpandre tait une tache sur la
gloire de la France ou le sceau de la libert. La conscience des
rpublicains eux-mmes se troubla devant cet chafaud. La mort du roi
laissait un problme  dbattre  la nation.

Cinquante-trois ans se sont couls depuis ce jour; ce problme agite
encore la conscience du genre humain et partage l'histoire elle-mme
en deux partis: crime ou stocisme, selon le point de vue o l'on se
place pour le considrer, cet acte est un parricide aux yeux des uns;
il est aux yeux des autres un acte politique qui crivit avec le sang
d'un roi les droits du peuple, qui devait rendre la royaut et la
France  jamais irrconciliables, et qui, ne laissant  la France
compromise d'autre alternative que de subir la vengeance des despotes
ou de les vaincre, condamnait la nation  la victoire par l'normit
de l'outrage et par l'impossibilit du pardon.

Quant  nous, qui devons justice et piti  la victime, mais qui
devons aussi justice aux juges, nous nous demandons, en finissant ce
mlancolique rcit, ce qu'il faut accuser, ce qu'il faut absoudre du
roi, de ses juges, de la nation ou de la destine. Et si l'on peut
rester impartial quand on est attendri, nous posons en ces termes dans
notre me la redoutable question qui fait hsiter l'histoire, douter
la justice, trembler l'humanit:


XVI.

La nation avait-elle le droit de juger en tribunal lgal et rgulier
Louis XVI? Non: car pour tre juge il faut tre impartial et
dsintress, et la nation n'tait ni l'un ni l'autre. Dans ce combat
terrible, mais invitable, que se livraient, sous le nom de
rvolution, la royaut et la libert pour l'asservissement ou
l'mancipation des citoyens, Louis XVI personnifiait le trne, la
nation personnifiait la libert. Ce n'tait pas leur faute, c'tait
leur nature. Les tentatives de transaction taient vaines. Les natures
se combattaient en dpit des volonts. Entre ces deux adversaires, le
roi et le peuple, dont par instinct l'un devait vouloir retenir,
l'autre arracher les droits de la nation, il n'y avait d'autre
tribunal que le combat, d'autre juge que la victoire. Nous ne
prtendons pas dire par ces paroles qu'il n'y et pas au-dessus des
deux partis une moralit de la cause et des actes qui juge la victoire
elle-mme. Cette justice ne prit jamais dans l'clipse des lois et
dans la ruine des empires; seulement elle n'a pas de tribunal o elle
puisse citer lgalement ses accuss; elle est la justice qui n'a ni
juges institus ni lois crites, mais qui prononce ses arrts dans la
conscience, et dont le code est l'quit.

Louis XVI ne pouvait tre jug en politique ni en quit que par un
procs d'tat.

La nation avait-elle le droit de le juger ainsi? La nation avait
certes la facult de modifier la forme extrieure de sa souverainet,
de niveler son aristocratie, de salarier son glise, d'abaisser ou
mme de supprimer son trne pour rgner elle-mme par ses propres
magistratures. Or, du moment que la nation avait le droit de combattre
et de s'affranchir, elle avait le droit de surveiller et de consolider
les rsultats de sa victoire. Si donc Louis XVI, roi trop rcemment
dpossd de la toute-puissance, roi  qui toute restitution du
pouvoir au peuple devait paratre dchance, roi mal satisfait de la
part de rgne qui lui restait, aspirant  reconqurir l'autre part,
tiraill d'un ct par une assemble usurpatrice, tiraill de l'autre
par une reine inquite, par une noblesse humilie, par un clerg qui
faisait intervenir le ciel dans sa cause, par une migration
implacable, par ses frres courant en son nom par toute l'Europe pour
chercher des ennemis  la Rvolution; si Louis XVI, roi, paraissait 
la nation une conspiration vivante contre sa libert, si la nation le
souponnait de trop regretter dans son me le pouvoir suprme, de
faire trbucher volontairement la nouvelle constitution pour profiter
de ses chutes, de conduire la libert dans des piges, de se rjouir
de l'anarchie, de dsarmer la patrie, de lui souhaiter secrtement
des revers, de correspondre avec ses ennemis, la nation avait le droit
de le citer jusque sur son trne, de l'en faire descendre, de
l'appeler  sa barre et de le dposer au nom de sa propre dictature et
de son propre salut. Si la nation n'avait pas eu ce droit, le droit de
trahir impunment les peuples et donc t dans la constitution
nouvelle une des prrogatives des rois!


XVII.

Nous venons de voir qu'aucune loi ne pouvait tre applique au roi,
et que, ses juges tant ses ennemis, son jugement ne pouvait tre
lgal, mais une grande mesure d'tat dont l'quit seule devait
dbattre les motifs et dicter l'arrt. Que disait l'quit, et quelle
peine pouvait-elle prononcer, si le vainqueur a le droit d'appliquer
une peine au vaincu?

Louis XVI, dgrad de la royaut, dsarm et prisonnier, coupable
peut-tre dans la lettre, tait-il coupable dans l'esprit, si l'on
considre la contrainte morale et physique de sa dplorable situation?
tait-ce un tyran? Non. Un oppresseur du peuple? Non. Un fauteur de
l'aristocratie? Non. Un ennemi de la libert? Non. Tout son rgne
protestait, depuis son avnement au trne, de la tendance
philosophique de son esprit et des instincts populaires de son coeur 
prmunir la royaut contre les tentations du despotisme,  faire
monter les lois sur le trne,  demander des conseils  la nation, 
faire rgner par lui et en lui les droits et les intrts du peuple.
Prince rvolutionnaire, il avait appel lui-mme la Rvolution  son
secours. Il avait voulu lui donner beaucoup; elle avait voulu arracher
davantage: de l la lutte.

Cependant tout n'tait pas politiquement irrprochable du ct du roi
dans cette lutte. L'incohrence et le repentir des mesures
trahissaient la faiblesse et avaient souvent servi de prtexte aux
violences et aux attentats du peuple. Ainsi Louis XVI avait convoqu
les tats gnraux; et voulant trop tard circonscrire le droit de
dlibration, l'insurrection morale du serment du _Jeu de Paume_ lui
avait forc la main. Il avait voulu intimider l'Assemble constituante
par un rassemblement de troupes  Versailles, et le peuple de Paris
avait pris la Bastille et embauch les gardes-franaises. Il avait
pens  loigner le sige de l'Assemble nationale de la capitale, et
la populace de Paris avait march sur Versailles, forc son palais,
massacr ses gardes, emprisonn sa famille aux Tuileries. Il avait
tent de s'enfuir au milieu de son arme et peut-tre d'une arme
trangre, et la nation l'avait ramen enchan au trne et lui avait
impos la constitution de 91. Il avait parlement avec l'migration et
les rois, ses vengeurs, et la populace de Paris avait fait le 20 juin.
Pour obir  sa conscience, il avait refus sa sanction  des lois
commandes par la volont du peuple, et les Girondins unis aux
Jacobins avaient fait le 10 aot. Selon l'esprit dans lequel on
envisageait les vicissitudes de son rgne, depuis le commencement de
la Rvolution, il y avait de quoi l'accuser ou de quoi le plaindre. Il
n'tait ni tout  fait innocent, ni tout  fait coupable; il tait
surtout malheureux! Si le peuple pouvait lui reprocher des faiblesses
et des dissimulations, il pouvait, lui roi, reprocher de cruelles
violences au peuple. L'action et la raction, le coup et le
contre-coup s'taient succd de part et d'autre avec une telle
rapidit, comme dans une mle, qu'il tait difficile de dire qui
avait frapp le premier. Les fautes taient rciproques, les ombrages
mutuels. Qui donc avait le droit de condamner l'autre et de lui dire
avec justice et impartialit: Tu mourras? Aucun des deux. Le roi ne
pouvait pas plus, en cas de victoire, juger le peuple, que le peuple
ne pouvait lgalement juger le roi. Il n'y avait point l de
justiciable; il y avait un vaincu, voil tout. Le procs lgal tait
une hypocrisie de justice, la hache seule tait logique. Robespierre
l'avait dit. Mais la hache aprs le combat et frappant un homme
dsarm, au nom de ses ennemis, qu'est-elle dans toutes les langues?
Un meurtre de sang-froid, sans excuse du moment qu'il est sans
ncessit, en un mot une immolation.


XVIII.

Dposer Louis XVI, le bannir du sol national ou l'y retenir dans
l'impuissance de conspirer et de nuire, voil ce que commandaient aux
conventionnels le salut de la rpublique, la sret de la Rvolution.
L'immolation d'un homme captif et dsarm n'tait qu'une concession 
la colre ou une concession  la peur. Vengeance ici, lchet l,
cruaut partout. Immoler un vaincu cinq mois aprs la victoire, ce
vaincu ft-il coupable, ce vaincu ft-il dangereux, tait un acte sans
piti. La piti n'est pas un vain mot parmi les hommes. Elle est un
instinct qui avertit la force d'amollir sa main  la proportion de la
faiblesse et de l'adversit des victimes. Elle est une justice
gnreuse du coeur humain, plus clairvoyante au fond et plus
infaillible que la justice inflexible de l'esprit. Aussi tous les
peuples en ont-ils fait une vertu. Si l'absence de toute piti est un
crime dans le despotisme, pourquoi donc serait-ce une vertu dans les
rpubliques? Le vice et la vertu changent-ils de nom en changeant de
parti? Les peuples sont-ils dispenss d'tre magnanimes? Il n'y a que
leurs ennemis qui oseraient le prtendre, car ils voudraient les
dshonorer. Leur force mme leur commande plus de gnrosit qu'
leurs tyrans!


XIX.

Enfin le meurtre du roi, comme mesure de salut public, tait-il
ncessaire? Nous demanderions d'abord si ce meurtre tait juste, car
rien d'injuste en soi ne peut tre ncessaire  la cause des nations.
Ce qui fait le droit, la beaut et la saintet de la cause des
peuples, c'est la parfaite moralit de leurs actes. S'ils abdiquent la
justice, ils n'ont plus de drapeaux. Ils ne sont que des affranchis du
despotisme imitant tous les vices de leurs matres. La vie ou la mort
de Louis XVI, dtrn ou prisonnier, ne pesait pas le poids d'une
baonnette de plus ou de moins dans la balance des destines de la
rpublique. Son sang tait une dclaration de guerre plus certaine que
sa dposition. Sa mort tait, certes, un prtexte d'hostilits plus
spcieux que sa captivit, dans les conseils diplomatiques des cours
ennemies de la Rvolution. Prince puis et dpopularis par quatre
ans de lutte ingale avec la nation, livr vingt fois  la merci du
peuple, sans crdit sur les soldats; caractre dont on avait si
souvent sond la tmrit et l'indcision, descendu d'humiliation en
humiliation et degr par degr du haut de son trne dans la prison,
Louis XVI tait l'unique prince de sa race  qui il ne ft pas
possible de songer  rgner. Dehors, il tait dcrdit par ses
concessions; dedans, il et t l'otage patient et inoffensif de la
rpublique, l'ornement de son triomphe, la preuve vivante de sa
magnanimit. Sa mort, au contraire, alinait de la cause franaise
cette partie immense des populations qui ne juge les vnements
humains que par le coeur. La nature humaine est pathtique; la
rpublique l'oublia, elle donna  la royaut le prestige du martyre, 
la libert le stigmate de la vengeance. Elle prpara ainsi une
raction contre la cause rpublicaine, et mit du ct de la royaut la
sensibilit, l'intrt, les larmes d'une partie des peuples. Qui peut
nier que l'attendrissement sur le sort de Louis XVI et de sa famille
n'ait t pour beaucoup dans le retour vers la royaut quelques annes
aprs. Les causes perdues ont des retours dont il ne faut souvent
chercher les motifs que dans le sang des victimes odieusement immoles
par la cause oppose. Le sentiment public, une fois mu d'une
iniquit, ne se repose que quand il s'est, pour ainsi dire absous par
quelque rparation clatante et inattendue. Il y eut du sang de Louis
XVI dans tous les traits que les puissances de l'Europe passrent
entre elles pour incriminer et touffer la rpublique; il y eut du
sang de Louis XVI dans l'huile qui sacra Napolon si peu de temps
aprs les serments  la libert; il y eut du sang de Louis XVI dans
l'enthousiasme monarchique qui raviva en France le retour des Bourbons
 la restauration; il y en eut mme en 1830 dans la rpulsion au nom
de la rpublique, qui jeta la nation indcise entre les bras d'une
autre dynastie. Ce sont les rpublicains qui doivent le plus dplorer
ce sang, car c'est sur leur cause qu'il est retomb sans cesse, et
c'est ce sang qui leur a cot la rpublique!


XX.

Quant aux juges, Dieu lit seul dans la conscience des individus.
L'histoire ne lit que dans la conscience des partis. L'intention seule
fait le crime ou l'explication de pareils actes. Les uns votrent par
une puissante conviction de la ncessit de supprimer le signe vivant
de la royaut en abolissant la royaut elle-mme; les autres par un
dfi aux rois de l'Europe, qui ne les croiraient pas, selon eux, assez
rpublicains tant qu'ils n'auraient pas supplici un roi; ceux-ci,
pour donner aux peuples asservis un signal et un exemple qui leur
communiquassent l'audace de secouer la superstition des rois; ceux-l
par une ferme persuasion des trahisons de Louis XVI, que la presse et
la tribune des clubs leur dpeignaient, depuis le commencement de la
Rvolution, comme un conspirateur; quelques-uns par impatience des
dangers de la patrie, quelques autres, comme les Girondins,  regret
et par rivalit d'ambition,  qui donnerait le gage le plus
irrcusable  la rpublique; d'autres par cet entranement qui emporte
les faibles mes dans le courant des assembles publiques; d'autres
par cette lchet qui surprend tout  coup le coeur et qui fait
abandonner la vie d'autrui comme on abandonne sa propre vie; un grand
nombre enfin votrent la mort avec rflexion, par un fanatisme qui ne
se faisait illusion ni sur l'insuffisance des crimes, ni sur
l'irrgularit des formes, ni sur la cruaut de la peine, ni mme sur
le compte qu'en demanderait la postrit  leur mmoire, mais qui
crurent la libert assez sainte pour justifier par sa fondation ce qui
manquait  la justice de leur vote, et assez implacable pour lui
immoler leur propre piti!


XXI.

Tous se tromprent. Cependant l'histoire, mme en accusant, ne peut
mconnatre, au milieu de toutes les consquences politiques,
contraires  l'quit, cruelles pour le sentiment et fatales  la
libert du supplice de Louis XVI, qu'il n'y et une sinistre puissance
dans cet chafaud. Ce fut la puissance des partis dsesprs et des
rsolutions sans retour. Ce supplice vouait la France  la vengeance
des trnes, et donnait ainsi cruellement  la rpublique la force
convulsive des nations: la force du dsespoir. L'Europe l'entendit; la
France rpondit. Les transactions, les indcisions, les ngociations
cessrent; et la Mort, tenant la hache rgicide d'une main et le
drapeau tricolore de l'autre, fut prise seule pour ngociateur et pour
juge entre la monarchie et la rpublique, entre l'esclavage et la
libert, entre le pass et l'avenir des nations.


XXII.

Tout est juste, selon moi, dans ce jugement de l'histoire sur le
droit, sur le fait, sur l'excution de ce crime de la rpublique.
L'esprit et le coeur, la logique et la nature y ont chacune leur
rtribution. Une seule phrase m'y blesse: c'est la dernire,
concession menteuse  cette cole historique de la Rvolution qui
attribue un bon effet  une dtestable cause, et qui prtend que la
Terreur a sauv la patrie. Je n'aurais pas d admettre, mme dans une
seule ligue, cette circonstance attnuante dans les moralistes
immoraux de la Rvolution, qui l'ont rige en prjug pour glorifier
les bourreaux aux dpens des victimes. Cela est faux, de la fausset
du crime qui ne sauve jamais rien et qui perd toujours tout, mme
celui qui le commet, mme la nation au profit de laquelle on le
commet. Louis XVI, pargn et respect dans son inviolabilit de
vaincu, se serait lev entre les nations trangres et la France au
dehors, entre les victimes et les bourreaux au dedans, comme un
tmoignage de la premire des vertus humaines, l'humanit. L'Europe
aurait t dsarme du plus odieux grief qu'elle et  reprocher  la
rpublique; nul  l'intrieur n'aurait os lever l'chafaud des
vaincus de la Rvolution, sur ce sol o la nation aurait abattu
l'chafaud de Louis XVI. La tte du roi respecte aurait t
l'amnistie vivante de la royaut. La tte du roi jete, comme on l'a
tant dit, en dfi  l'Europe, ne fut qu'un gage de guerre  mort entre
les peuples et les partis. Cette tte auguste entrana en tombant
jusqu' celles de la reine, de la soeur du roi, des femmes, des
enfants, des vieillards. La Rvolution fit horreur  elle-mme, la
libert mourut sur son propre chafaud.

Voil ce qu'il fallait dire, au lieu de laisser par cette phrase
quivoque une pusillanime excuse de patriotisme aux hommes du 21
janvier. Prisse cette phrase! L'historien qui fournit une excuse au
crime et un faux-fuyant  la cruaut prpare  son insu des
indulgences futures aux imitateurs de ces crimes. L o la conscience
crie, l'homme n'a pas le droit d'tre muet. C'est une faute que je ne
me pardonne pas  moi-mme. Honte sur moi pour cette complaisance! Je
voulus amnistier les apologistes de la Rvolution, et je me suis
condamn moi-mme. C'est la vengeance intime de Dieu; il l'exerce dans
la conscience. La conscience doit la crier tout haut: sa seule
justification, c'est sa douleur.

                                                            LAMARTINE.




LXXIVe ENTRETIEN.

CRITIQUE

DE

L'HISTOIRE DES GIRONDINS.

(CINQUIME PARTIE.)


I.

Continuons encore pendant quelques pages cette critique sincre de
l'_Histoire des Girondins_. On verra que je ne suis ni infatu de son
succs ni complaisant envers moi-mme. J'ai recherch la vrit
partout.

Parmi les documents vivants les plus prcieux  consulter sur les
hommes clbres, parmi les terroristes et parmi les victimes, tait un
vieillard de beaucoup d'esprit et de beaucoup de vertu, qui, dans sa
plus verte jeunesse, avait t li avec Danton d'une amiti confiante
et intime, amiti d'entranement d'un adolescent pour un grand acteur
dans un grand drame, mais sans aucune complicit dans aucun crime. Cet
excellent homme s'appelait Georges Duval; il avait autrefois jou un
rle d'aimable comparse dans les folies de jeunesse de Danton, de
Camille Desmoulins et de leurs affids;  leur mort il avait continu
son rle de tmoin dsintress dans les grandes scnes de la
Convention ou de l'chafaud, sans exciter aucun ombrage: sa lgret
et sa gaiet le prservaient des soupons des terroristes, comme le
myrte couvrait le poignard d'Harmodius et d'Aristogiton. C'est avec la
pointe de ce poignard qu'il devait graver en leur prsence les cultes,
les crimes, les vertus de l'poque qui ne lui cachait rien; il prenait
des notes en silence sur les vnements, il venait de compulser ces
notes et d'en publier le contenu dans huit ou dix volumes sur les
terroristes et sur les thermidoriens, ces complices et ces vengeurs 
la fois de Robespierre. Depuis il s'tait lou aux thtres
secondaires, pour vivre en s'amusant du rire du public. Puis sa
vieillesse, pleine de sve et d'imagination, l'avait mri d'annes
sans l'nerver d'esprit. Il s'tait retir, avec sa pieuse fille, dans
un petit et obscur appartement de la rue des morts  Paris, la rue
Mazarine; il y vivait de misre et de souvenirs dans cette rsignation
courageuse et gaie que la religion donne  ceux qui, comme lui, n'ont
rien qui les rattache  la terre, except l'ordre de Dieu, qui ne les
relve pas encore de leur consigne d'honntes gens. J'avais achet et
j'avais lu avec un vif intrt ses ouvrages sur l'intimit de la
rvolution. J'appris par hasard que l'auteur existait encore, aussi
vivant  quatre-vingt-quatre ans qu'il avait pu l'tre  trente ans.
La misre laborieuse conserve les hommes de ce temprament maigre et
actif; on ne le sent lourd qu'en l'treignant. Ces hommes sont forcs
d'tre toujours debout pour gagner leur vie; tant qu'on est debout on
est ferme: tel tait Georges Duval. J'allai le voir dans sa cellule
comme un disciple en histoire va consulter, sur la ressemblance,
l'oracle du temps qui a vu  la fois les portraits et les personnages.
Je trouvai le plus aimable petit vieillard que la tradition oublie
dans un coin de Paris et pu prserver pour tre au besoin consult
par les hommes d'un autre ge. Il me reut en homme ravi que ses
anecdotes connues pussent tre leves par un crivain alors en vogue
tel que moi  la dignit de la grande histoire. Je me liai avec lui
d'une intimit amicale et respectueuse. Tous les dimanches il
acceptait  dner entre petits couverts chez moi. Il tait d'une
sobrit exemplaire, moiti par hygine, moiti par ncessit. Toute
sa fortune, comme celle du moineau de Paris sous le rebord de son
toit, consistait dans une modique pension d'homme de lettres; miette
tombe de la table des heureux favoris du ministre de l'intrieur.
Cela lui suffisait, il tait rest gai comme l'insouciance, pourvu que
la conscience ft en repos, et qu'il contemplt comme le philosophe
_Vico_ les grandes et les petites _oscillations_ de ce pendule
alternatif des rvolutions des empires, mouvement toujours, progrs
quelquefois, vicissitude ternelle qui va du bien au mieux, du mieux
au mal, du mal au pire, de la vie  la mort, de la vieillesse des
socits  la mort des peuples, et qui se confie  Dieu du sort des
nations; il tait content.

Un t que je revins  Paris pour une session des chambres, j'allais
le voir. Il tait mort sans bruit; le concierge nouveau ne connaissait
pas mme son nom, il ne savait pas de qui je voulais parler. Ce petit
vieillard si bon et si gai, me dit-il, oui, on s'entretient encore de
lui dans le quartier; on l'a port au cimetire du Mont-Parnasse; ses
livres de prires ont t son seul hritage. Ainsi passe la mmoire
d'un sicle, un  un et sans bruit; puis l'histoire vient, qui nous
raconte emphatiquement ses fables, et le monde croit que la terre
tait peuple de gants, quand ces prtendus gants, bons ou mauvais,
n'taient que des hommes comme nous: _major e longinquo_! Combien je
regrette ce chroniqueur sincre des hommes de 1793, ce pauvre _Georges
Duval_, qui devait voir en homme d'esprit ce que les autres n'ont vu
qu'avec stupeur!

Voici le portrait du fameux, du froce dmagogue Marat. Je le dois 
Georges Duval, qui, bien jeune alors, lui portait les preuves de
l'_Ami du peuple_  corriger, et qui l'tudiait  son insu dans
l'abandon de sa vie intime.


II.

Le portrait de Marat  cette poque est le portrait de la Nmsis
populaire.

Sa vie tait un dialogue furieux et continu avec la foule. Il
semblait regarder toutes ses impressions comme des inspirations, et
les recueillait  la hte comme des hallucinations de la sibylle ou
les penses sacres des prophtes. La femme avec laquelle il vivait le
considrait comme un bienfaiteur mconnu du monde, dont elle recevait
la premire les confidences. Marat, brutal et injurieux pour tout le
monde, adoucissait son accent et attendrissait son regard pour cette
femme. Elle se nommait Albertine. Il n'y a pas d'homme si malheureux
ou si odieux sur la terre  qui le sort n'ait ainsi attach une femme
dans son oeuvre, dans son supplice, dans son crime ou dans sa vertu.

Marat avait, comme Robespierre et comme Rousseau, une foi
surnaturelle dans ses principes. Il se respectait lui-mme dans ses
chimres comme un instrument de Dieu. Il avait crit un livre en
faveur du dogme de l'immortalit de l'me. Sa bibliothque se
composait d'une cinquantaine de volumes philosophiques, pars sur une
planche de sapin cloue contre le mur nu de sa chambre. On y
remarquait Montesquieu et Raynal, souvent feuillets. L'vangile tait
toujours ouvert sur sa table. La Rvolution, disait-il  ceux qui
s'en tonnaient, est tout entire dans l'vangile. Nulle part la
cause du peuple n'a t plus nergiquement plaide, nulle part plus de
maldictions n'ont t infliges aux riches et aux puissants de ce
monde. Jsus-Christ, rptait-il souvent en s'inclinant avec respect 
ce nom, Jsus-Christ est notre matre  tous!

Quelques rares amis visitaient Marat dans sa morne solitude:
c'taient Armonville, le septembriseur d'Amiens; Pons de Verdun, pote
adulateur de toutes les puissances; Vincent, Legendre, quelquefois
Danton; car Danton, qui avait longtemps protg Marat, commenait  le
craindre. Robespierre le mprisait comme un caprice honteux du peuple.
Il en tait jaloux, mais il ne s'abaissait pas  mendier si bas sa
popularit. Quand Marat et lui se coudoyaient  la Convention, ils
changeaient des regards pleins d'injure et de mpris mutuels: Lche
hypocrite! murmurait Marat.--Vil sclrat! balbutiait Robespierre.
Mais tous deux unissaient leur haine contre les Girondins.


III.

Le costume dbraill de Marat,  cette poque, contrastait galement
avec le costume dcent de Robespierre. Une veste de couleur sombre
rapice, les manches retrousses comme celles d'un ouvrier qui
quitte son ouvrage; une culotte de velours tache d'encre, des bas de
laine bleue, des souliers attachs sur le cou-de-pied par des
ficelles; une chemise sale et ouverte sur la poitrine, des cheveux
colls aux tempes et nous par derrire avec une lanire de cuir, un
chapeau rond  larges bords retombant sur les paules: tel tait
l'accoutrement de Marat  la Convention. Sa tte, d'une grosseur
disproportionne  l'extrme petitesse de sa taille, son cou pench
sur l'paule gauche, l'agitation continuelle de ses muscles, le
sourire sardonique de ses lvres, l'insolence provoquante de son
regard, l'audace de ses apostrophes, le signalaient  l'oeil.
L'humilit de son extrieur n'tait que l'affiche de ses opinions. Le
sentiment de son importance grandissait en lui avec le pressentiment
de sa puissance. Il menaait tout le monde, mme ses anciens amis. Il
raillait Danton sur son luxe et sur ses gots voluptueux. Danton,
disait-il  Legendre, va-t-il toujours disant que je suis un
brouillon qui gte tout? J'ai demand autrefois pour lui la dictature,
je l'en croyais capable. Il s'est amolli dans les dlices. Les
dpouilles de la Belgique et l'orgueil de ses missions l'ont enivr.
Il est trop grand seigneur aujourd'hui pour s'abaisser jusqu' moi.
Camille Desmoulins, Chabot, Fabre d'glantine et ses flatteurs me
ddaignent. Le peuple et moi nous les surveillons.


IV.

La cration du tribunal rvolutionnaire,  la voix de Danton, tait
faite pour intimider les faibles et pour donner  tous l'hrosme de
la peur.

Je trouve ici dans les _Girondins_ une approbation entache de
quelques erreurs de logique, consignes en axiomes dans la Dclaration
des droits de l'homme  l'usage de la Convention. Je dois  un examen
plus attentif des questions sociales,  l'ge,  l'exprience, des
sentiments plus justes sur la socit politique, qu'elle soit
rpublicaine ou monarchique. Je me dois  moi-mme de ne pas laisser
 la jeunesse qui nous suit la faible autorit de mon nom sur ces
axiomes, dont l'adoption trompe et ruine le peuple. Voici ces axiomes
de Jean-Jacques Rousseau, prconiss par Robespierre et adopts sur
parole par la Convention. Robespierre ici cependant est, en thorie,
bien moins utopiste que Jean-Jacques Rousseau.


V.

ARTICLE 1er. Le but de toute association politique est le maintien
des droits naturels et imprescriptibles de l'homme et le dveloppement
de toutes ses facults.

ART. 2. Les principaux droits de l'homme sont de pourvoir  la
conservation de son existence et de sa libert.

ART. 3. Ces droits appartiennent galement  tous les hommes, quelle
que soit la diffrence de leurs forces physiques et morales. L'galit
des droits est tablie par la nature. La socit, loin d'y porter
atteinte, ne fait que la garantir contre l'abus de la force, qui la
rend illusoire.

ART. 4. La libert est le pouvoir qui appartient  chaque homme
d'exercer  son gr toutes ses facults; elle a la justice pour rgle,
les droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi
pour sauvegarde.

ART. 5. La loi ne peut dfendre que ce qui est nuisible  la socit;
elle ne peut ordonner que ce qui lui est utile.

ART. 7. La proprit est le droit qu'a chaque citoyen de jouir de la
portion de bien qui lui est garantie par la loi.

ART. 8. Le droit de proprit est born, comme tous les autres, par
l'obligation de respecter la proprit d'autrui.

ART. 11. La socit est oblige de pourvoir  la subsistance de tous
ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les
moyens d'exister  ceux qui sont hors d'tat de travailler.

ART. 12. Les secours ncessaires  l'indigence sont une dette du
riche envers le pauvre; il appartient  la loi de dterminer la
manire dont cette dette doit tre acquitte.

ART. 13. Les citoyens dont le revenu n'excde pas ce qui est
ncessaire  leur subsistance sont dispenss de contribuer aux
dpenses publiques; les autres doivent les supporter progressivement
selon l'tendue de leur fortune.

ART. 14. La socit doit favoriser de tout son pouvoir le progrs de
la raison publique, et mettre l'instruction  la porte de tous les
citoyens.

ART. 16. Le peuple est souverain; le gouvernement est son ouvrage et
sa proprit; les fonctionnaires publics sont ses commis. Le peuple
peut, quand il lui plat, changer son gouvernement et rvoquer ses
mandataires.

ART. 18. La loi est gale pour tous.

ART. 19. Tous les citoyens sont admissibles  toutes les fonctions,
sans aucune autre distinction que celle des vertus et des talents.

ART. 20. Tous les citoyens ont un droit gal de concourir  la
nomination des mandataires du peuple et  la formation de la loi.

ART. 21. Pour que ces droits ne soient pas illusoires et l'galit
chimrique, la socit doit salarier les fonctionnaires publics, et
pourvoir  ce que tous les citoyens qui vivent de leur travail
puissent assister aux assembles publiques o la loi les appelle, sans
compromettre leur existence et celle de leurs familles.

ART. 25. La rsistance  l'oppression est la consquence des autres
droits de l'homme et du citoyen: il y a oppression contre le corps
social quand un seul de ses membres est opprim.

ART. 34. Les hommes de tous les pays sont frres, et les diffrents
peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens
d'un mme tat.

ART. 35. Celui qui opprime une seule nation est ennemi de toutes.

ART. 37. Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient,
sont des esclaves rvolts contre le souverain de la terre, qui est le
_genre humain_, et contre le lgislateur de l'univers, qui est la
_nature_.


VI.

Cette dclaration tait plutt un recueil de maximes qu'un code de
gouvernement; elle rvlait cependant la pense du mouvement qui
s'accomplissait. Ce qui rend la Rvolution si grande au milieu mme de
ses orages, de ses anarchies et de ses crimes, c'est qu'elle tait une
doctrine. Ses dogmes taient si sains que, si l'on avait effac de ce
code l'impression de la main sanglante qui les avait signs, on aurait
pu les croire rdigs par le gnie de Socrate ou mme par la charit
de Fnelon. C'est par cette raison que les thories pures de la
Rvolution, dpopularises par les douleurs et les crimes dont leur
enfantement a travaill la France, revivent et revivront de plus en
plus dans les aspirations des hommes. Elles ont t souilles, mais
elles sont divines. Effacez le sang, il reste la vrit.


VII.

La jeunesse qui lira ces axiomes, dont la plus grande partie est
vritablement vanglique, doit en effacer avec prcaution trois
choses destructives de toutes vraies notions sociales:

1 Les droits naturels et imprescriptibles, qui ne sont en ralit ni
naturels ni imprescriptibles, attendu que les droits sociaux ne
peuvent exister avant la socit qui les confre et qui les garantit.

2 Le droit de libert naturelle, que l'homme doit se mesurer et se
confrer  lui-mme, droit destructif de toute autorit sociale qui
peut seule mesurer, dfinir et protger la libert de chacun en
proportion compatible avec la libert et la sret de tous.

3 L'galit est tablie par la nature: absurdit contredite  chaque
fait par la nature, qui n'a fait que des ingalits de force, tandis
que la socit seule tablit ces galits de droit qui sont la
moralit de ses lois spiritualistes.

4 La rsistance  l'oppression par l'individu mcontent de son sort
ou de son gouvernement: rsistance arbitraire, individuelle,
anarchique, qui n'est que le plagiat de l'axiome: _L'insurrection est
le plus saint des devoirs_; c'est--dire l'anarchie sanctifie.

5 Il y a oppression quand un seul des membres de l'association est
opprim. Qui sera juge de l'oppression d'un seul, et quelle socit
subsisterait un seul jour, s'il suffisait qu'un seul se sentt ou se
crt arbitrairement opprim?

6 Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient, sont
des esclaves rvolts contre le souverain de la terre, qui est le
genre humain.

L'insurrection de toutes les nations contre toutes les formes
d'autorit tablies dans d'autres nations serait donc le droit commun
du globe, selon la Convention; et, dans ce cas, la guerre
internationale, universelle, incessante, serait donc le fait social
universel sur le globe! L'humanit ne serait qu'un massacre en
permanence pour racheter le genre humain.

Un corps politique, la Convention, qui statuait un tel droit public,
n'tait donc qu'une assemble d'utopistes mtaphysiciens, qui donnait
pour base  la politique des sophismes au lieu de ralits pratiques.


VIII.

Je me reproche d'avoir ici beaucoup trop lou les tendances
philosophiques de la Convention. Je n'avais pas assez sond alors
moi-mme le creux vide de ces axiomes; plein de Platon et de Fnelon 
cette poque, je n'avais pas assez lu Aristote et Montesquieu, ces
matres du vrai en politique.

Quant au devoir de la socit d'assister obligatoirement tous ses
membres, la taxe des pauvres et l'impt sur le revenu, pour galiser
le tribut aux forces contribuables, je suis toujours dans l'opinion
qu'aucune socit bien ordonne ne peut subsister sans me, que l'me
sociale doit se manifester par des actes moraux, et que la moralit de
la socit est dans l'assistance mutuelle de ceux qui la composent. Le
riche, tant plus fort, doit plus que le pauvre, qui est plus faible.
Seulement la Convention, dans cet esprit, exagrait jusqu' l'absurde
sa charit sociale, car elle tablissait dans ces axiomes l'impt
_progressif_ au lieu de l'impt _proportionnel_ aux facults de
l'impos. Or l'impt proportionnel est l'quit entre le riche et le
pauvre; l'impt progressif, au contraire, est la destruction de la
richesse et du travail. Tout le monde pauvre, voil son rsultat
logique. C'est de l'conomie politique de Tarquin fauchant les plantes
qui dominent les autres plantes. La plante humaine, avertie de cette
coupe rgle, ne poussera plus pour chercher le soleil; c'est l le
rsultat de l'impt progressif. La mort pour prime au travail et 
l'conomie, voil la thorie de la Convention. Il est loisible  un
rhteur de dbiter de pareilles doctrines, il n'est pas permis  une
nation d'tre sophiste. Le sophisme en chiffre ne la tue pas moins
que le sophisme en morale.

Bien que j'aie, dans le livre trente-neuvime des _Girondins_, trop
caress peut-tre quelques tendances errones de la Convention, on
verra cependant que ces sophismes d'galit impossible des biens et
des fonctions me rvoltaient dj, comme des dmentis donns par
l'utopie  la nature. Lisez.


IX.

Ce partage gal des lumires, des facults et des dons de la nature
est videmment la tendance lgitime du coeur humain. Les rvlateurs,
les potes et les sages ont roul ternellement cette pense dans leur
me, et l'ont perptuellement montre dans leur ciel, dans leurs rves
ou dans leurs lois, comme la perspective de l'humanit. C'est donc un
instinct de la justice dans l'homme, par consquent un plan divin que
Dieu fait entrevoir  ses cratures. Tout ce qui contrarie ce plan,
c'est--dire tout ce qui tend  constituer des ingalits de
lumires, de rang, de condition, de fortune parmi les hommes, est
impie. Tout ce qui tend  niveler graduellement ces ingalits, qui
sont souvent des injustices, et  rpartir le plus quitablement
l'hritage commun entre tous les hommes, est divin. Toute politique
peut tre juge  ce signe, comme tout arbre est jug  ses fruits.
L'idal n'est que la vrit  distance.

Mais plus un idal est sublime, plus il est difficile  raliser en
institutions sur la terre. La difficult jusqu'ici a t de concilier
avec l'galit des biens les ingalits de vertus, de facults et de
travail, qui diffrencient les hommes entre eux. Entre l'homme actif
et l'homme inerte, l'galit de biens devient une injustice; car l'un
cre et l'autre dpense. Pour que cette communaut des biens soit
juste, il faut supposer  tous les hommes la mme conscience, la mme
application au travail, la mme vertu. Cette supposition est une
chimre. Or quel ordre social pourrait reposer solidement sur un
pareil mensonge? De deux choses l'une: ou bien il faudrait que la
socit, partout prsente et partout infaillible, pt contraindre
chaque individu au mme travail et  la mme vertu. Mais alors que
devient la libert? La socit n'est plus qu'un universel esclavage.

Ou bien il faudrait que la socit distribut de ses propres mains,
tous les jours,  chacun selon ses oeuvres, la part exactement
proportionne  l'oeuvre et au service de chacun dans l'association
gnrale. Mais alors quel sera le juge?

La sagesse humaine imparfaite a trouv plus facile, plus sage et plus
juste de dire  l'homme: Sois toi-mme ton propre juge; rtribue-toi
toi-mme par ta richesse ou par ta misre. La socit a institu la
proprit, proclam la libert du travail et lgalis la concurrence.

Mais la proprit institue ne nourrit pas celui qui ne possde rien.
Mais la libert du travail ne donne pas les mmes lments de travail
 celui qui n'a que ses bras et  celui qui possde des milliers
d'arpents sur la surface du sol. Mais la concurrence n'est que le code
de l'gosme et la guerre  mort entre celui qui travaille et celui
qui fait travailler, entre celui qui achte et celui qui vend, entre
celui qui nage dans le superflu et celui qui a faim! Iniquit de
toutes parts! Incorrigibles ingalits de la nature et de la loi! La
sagesse du lgislateur parat tre de les pallier une  une, sicle
par sicle, loi par loi. Celui qui veut tout corriger d'un coup brise
tout. Le possible est la condition de la misrable sagesse humaine.
Sans prtendre rsoudre par une seule solution des iniquits
complexes, corriger sans cesse, amliorer toujours, c'est la justice
d'tres imparfaits comme nous. Dans les desseins de Dieu, le temps
parat tre un lment de la vrit elle-mme; demander la vrit
dfinitive  un seul jour, c'est demander  la nature des choses plus
qu'elle ne peut donner. L'impatience cre des illusions et des ruines
au lieu de vrits. Les dceptions sont des vrits cueillies avant le
temps.


X.

Les Girondins succombent  l'effort de ramener en arrire une
Rvolution emporte aux derniers excs. Danton les suit dans la tombe.
On n'a vu encore qu'une rvolution, arrte dans sa fougue et refoule
en arrire par sa propre prudence, rentrer dans l'ordre et dans le
juste sous la parole de ses chefs: c'est la rvolution de 1848, plus
calomnie pour sa modration par ceux qu'elle a sauvs que la
Convention pour ses crimes. Pourquoi cette rvolution est-elle reste
pure d'excs? C'est que les hommes qui en prirent la direction d'une
main ferme et tmraire n'avaient donn  la dmagogie aucun de ces
gages et de ces complicits qui lient les hommes d'tat aux excs de
la multitude; c'est surtout parce que la leon terrible de 1793 a
frapp l'esprit du peuple, et que la presse et la tribune libres
avaient depuis trente annes form ce peuple par un certain
apprentissage de la libert. Le peuple de 1793 sortait ignorant et
furieux de la servitude; le peuple de 1848 sortait instruit et modr
de la libert. Il fut mu, mais admirable; il sentit ses propres
prils, il eut peur de lui-mme, et il aida ses chefs  le refrner.
L'histoire, quand le temps d'tre juste sera venu pour elle, rendra 
la France l'hommage unique qui lui est d pour ces cinq mois pendant
lesquels elle se gouverna sans gouvernement lgal, par sa propre
sagesse et par la seule autorit de la raison publique.

Les Girondins avaient tremp dans le sang de Louis XVI, Danton dans
les turbulences de la dmagogie. Ils avaient t complices des
terroristes, tout en les dtestant. Ils n'avaient plus rien  disputer
que leurs ttes. Ils avaient livr celles d'autres victimes.  quel
titre pouvaient-ils invoquer l'inviolabilit de leurs jours? Ils
prissent tristement, mais justement. Leur mort fut le talion de leurs
jours. Il fallait prir innocent. On m'a accus d'avoir fait des
hros: qu'on lise donc avant d'accuser! Est-ce une apothose, que ces
pages:


XI.

Telle fut la catastrophe mrite du parti girondin; il mourut comme
il tait n, d'une sdition lgalise par la victoire. La journe du
2 juin, qu'on appelle encore le 31 mai, parce que la lutte dura trois
jours, fut le 10 aot de la Gironde. Ce parti tomba de faiblesse et
d'indcision, comme le roi qu'il avait renvers. La rpublique qu'il
avait fonde s'croula sur lui aprs huit mois seulement d'existence.
On honora ce groupe de rpublicains pour ses intentions, on l'admira
pour ses talents, on le plaignit pour ses malheurs, on le regretta 
cause de ses successeurs, et parce que ses chefs en tombant ouvrirent
une longue marche  l'chafaud. On se demande, aprs la disparition de
ce parti, quelle tait son ide et s'il en avait une. L'histoire se
demande  son tour si le triomphe de la Gironde au 31 mai aurait sauv
la rpublique; s'il y avait dans ces hommes de paroles, dans leurs
conceptions, dans leur union, dans leurs caractres et dans leur gnie
politique, les lments d'un gouvernement  la fois dictatorial et
populaire, capable de comprimer les convulsions de la France au
dedans, de faire triompher la nation au dehors, et de procurer
l'avnement d'une rpublique rgulire en la prservant des rois et
des dmagogues. L'histoire n'hsite pas  rpondre: Non, les
Girondins n'avaient en eux aucune de ces conditions. La pense,
l'unit, la politique, la rsolution, tout leur manquait. Ils avaient
fait la Rvolution sans la vouloir; ils la gouvernaient sans la
comprendre. La Rvolution devait se rvolter contre eux et leur
chapper.

Il faut deux choses  des hommes d'tat pour diriger les grands
mouvements d'opinion auxquels ils participent: l'intelligence complte
de ces mouvements, et la passion dont ces mouvements sont l'expression
dans un peuple. Les Girondins n'avaient compltement ni l'une ni
l'autre.  l'Assemble lgislative, ils avaient pactis longtemps avec
la monarchie, mal accepte par eux, et n'avaient pas compris qu'un
peuple ne se transforme et ne se rgnre presque jamais sous la main
et sous le nom du pouvoir auquel il chappe. La rpublique, timidement
trame par quelques-uns d'entre eux, avait t plutt accueillie comme
une ncessit fatale qu'embrasse comme un systme par les autres. Ds
le lendemain de sa proclamation, ils avaient redout le fruit de leur
enfantement, comme une mre qui serait accouche d'un monstre. Au lieu
de travailler  fortifier la rpublique naissante, ils n'avaient
montr de sollicitude que pour l'affaiblir. La constitution qu'ils lui
proposaient ressemblait  un regret plutt qu' une esprance. Ils lui
contestaient un  un tous ses organes de vie et de force.
L'aristocratie se rvlait, sous une autre forme, dans toutes leurs
institutions bourgeoises. Le principe populaire s'y sentait d'avance
touff. Ils se dfiaient du peuple; le peuple  son tour se dfiait
d'eux. La tte craignait le bras, le bras craignait la tte. Le corps
social ne pouvait que s'agiter ou languir.


XII.

Aussi les Girondins, depuis leur avnement, avaient-ils march de
dfis en concessions et de rsistances en dfaites. Le 10 aot leur
avait arrach le trne, dont ils rvaient encore la conservation dans
le dcret mme o Vergniaud proclamait la dchance du roi. Danton
leur avait surpris les proscriptions de septembre. Ils n'avaient su ni
les prvenir par un dploiement de forces, ni couvrir les victimes de
leurs corps, ni punir ce crime sur les assassins. Robespierre leur
avait arrach la tte de Louis XVI, cde lchement en change de
leurs propres ttes. Marat leur avait arrach son impunit et son
triomphe aprs son accusation au 10 mars. Les Jacobins leur avaient
arrach le ministre dans la personne de Roland. Enfin Pache, Hbert,
Chaumette et la commune leur arrachaient maintenant leur abdication et
ne leur laissaient que la vie. Faibles au dedans, ils avaient t
malheureux au dehors. Dumouriez, leur homme de guerre, avait trahi la
rpublique, et jet sur eux, par cette trahison, le soupon de
complicit. Les armes, sans chefs, sans discipline, sans recrutement,
reculaient de dfaite en dfaite. Les places fortes du Nord tombaient
ou ne se dfendaient qu'avec leurs murailles. Le royalisme conqurait
l'Ouest; le fdralisme disloquait le Midi; l'anarchie paralysait le
centre; les factions tyrannisaient la capitale. La Convention, riche
d'orateurs, mais sans chefs politiques, flottait entre leurs mains en
admirant leurs discours, mais en se jouant de leurs actes. Ils
dtestaient les Jacobins, et ils les laissaient rgner. Ils
abhorraient le tribunal rvolutionnaire, et ils le laissaient frapper
au hasard, en attendant qu'il les frappt eux-mmes. Ils redoutaient
le dchirement de la rpublique, et leurs correspondances dsespres
ne cessaient de pousser leurs dpartements au suicide par le
fdralisme.

Encore quelques mois d'un pareil gouvernement, et la France,  demi
conquise par l'tranger, reconquise par la contre-rvolution, dvore
par l'anarchie, dchire de ses propres mains, aurait cess d'exister
et comme rpublique et comme nation. Tout prissait entre les mains de
ces hommes de paroles. Il fallait ou se rsigner  prir avec eux, ou
fortifier le gouvernement. La violence s'en empara. Elle prit, comme
elle l'avait fait au 10 aot, cette dictature que personne n'osait
prendre encore dans la Convention. L'insurrection de la commune,
fomente et dirige par des passions perverses, fut prsente aux
yeux des patriotes comme l'insurrection du salut public. Le peuple,
voyant clairement qu'il allait prir, porta illgalement sa propre
main au gouvernail, et l'arracha aux mains impuissantes qui le
laissaient dvier. Le peuple crut user en cela de son droit suprme,
du droit d'exister. On l'accusa de s'tre arrog l'initiative sur les
dpartements et d'avoir substitu la volont de Paris  la volont de
la France. Que pouvaient, disent les patriotes du 31 mai, les
dpartements  la distance o ils taient des vnements? Avant qu'on
les et consults, avant qu'ils eussent rpondu, avant que leur force
d'opinion et leur force arme fussent arrives  Paris, les coaliss
pouvaient tre  ses portes, les Vendens aux portes d'Orlans, la
rpublique touffe dans son berceau. Dans les prils extrmes, la
proximit est un droit. C'est  la partie du peuple la plus rapproche
du danger public d'y pourvoir la premire. En pareil cas, la mesure du
pouvoir est la porte du bras. Une ville exerce alors la dictature de
sa situation, sauf  la faire ratifier ensuite. Paris l'avait exerce
maintes fois avant et depuis 1789. La France ne lui reprochait ni le
14 juillet, ni le Jeu de Paume, ni mme le 10 aot, o Paris avait
conquis pour elle, sans la consulter et sans l'attendre, la Rvolution
et la rpublique.


XIII.

D'ailleurs, quelles que soient les thories d'galit abstraite entre
les villes d'un empire, ces thories cdent malheureusement la place
au fait dans des circonstances d'exception; et ce fait a son droit,
car il a sa justice quand il a sa ncessit. Sans doute les villes o
sigent les gouvernements ne sont que des membres du corps national;
mais ce membre, c'est la tte! La capitale d'une nation exerce sur les
membres une puissance d'initiative, d'entranement et de rsolution,
en rapport avec les sens plus nergiques dont la tte est le sige
dans la nation comme dans l'individu. La polmique rigoureuse peut
contester avec raison ce droit, l'histoire ne peut le nier. Dans les
temps rguliers, le gouvernement est partout en proportion gale. Dans
les temps extrmes, le gouvernement est, non de droit, mais de fait,
partout o on le saisit. L'initiative est la matresse des choses
quand elle est dans le sens des choses. Le 31 mai tait illgal; qui
le justifie? Mais le 10 aot tait-il lgal? C'tait le titre des
Girondins cependant. Quel parti pouvait lgitimement alors invoquer la
loi? Aucun. Tous l'avaient viole. La loi n'tait, dans cette
usurpation rciproque et continue, ni dans la Montagne, ni dans la
Gironde, ni dans la commune, ni  Paris, ni  Bordeaux. La loi n'tait
plus, ou plutt la loi, c'tait la Rvolution elle-mme! Un peuple
gar par son patriotisme crut la promulguer au milieu du tumulte et
de la sdition de ces trois journes. C'tait le dsordre, mais  ses
yeux c'tait la loi pourtant; car cette violence lui paraissait la
mesure qui pouvait seule sauver la patrie et la Rvolution. Le 10
aot, lui disait-on, pouvait seul sauver la libert, le 31 mai sauver
la nation.


XIV.

Toutes les circonstances les plus minutieuses de la vie de Charlotte
Corday, cette Judith chaste de la patrie, sont de la plus
consciencieuse exactitude. Je n'ai nglig ni soins ni peines pour les
obtenir. Je dois presque tout  un homme de coeur et de talent, son
voisin, M. de la Sicotire, qui a fait, d'aprs nature et d'aprs les
traditions encore vivantes, le portrait de son immortelle compatriote.
Je dois beaucoup aussi au spirituel Georges Duval, tmoin des
vnements et peintre des figures.

Mon jugement dfinitif sur cette hroque et cependant sinistre figure
peut-il tre tax de complicit avec le poignard? Le voici; lisez:

Telles furent la vie et la mort de Charlotte Corday. En prsence du
meurtre, l'histoire n'ose glorifier; en prsence de l'hrosme,
l'histoire n'ose fltrir. L'apprciation d'un tel acte place l'me
dans cette redoutable alternative de mconnatre la vertu ou de louer
l'assassinat. Comme ce peintre qui, dsesprant de rendre l'expression
complexe d'un sentiment mixte, jeta un voile sur la figure de son
modle et laissa un problme au spectateur, il faut jeter ce mystre 
dbattre ternellement dans l'abme de la conscience humaine. Il y a
des choses que l'homme ne doit pas juger, et qui montent, sans
intermdiaire et sans appel, au tribunal direct de Dieu. Il y a des
actes humains tellement mls de faiblesse et de force, d'intention
pure et de moyens coupables, d'erreur et de vrit, de meurtre et de
martyre, qu'on ne peut les qualifier d'un seul mot, et qu'on ne sait
s'il faut les appeler crime ou vertu. Le dvouement coupable de
Charlotte Corday est du nombre de ces actes que l'admiration et
l'horreur laisseraient ternellement dans le doute, si la morale ne
les rprouvait pas. Quant  nous, si nous avions  trouver pour cette
sublime libratrice de son pays et pour cette gnreuse meurtrire de
la tyrannie un nom qui renfermt  la fois l'enthousiasme de notre
motion pour elle et la svrit de notre jugement sur son acte, nous
crerions un mot qui runt les deux extrmes de l'admiration et de
l'horreur dans la langue des hommes, et nous l'appellerions l'ange de
l'assassinat.


XV.

Si on m'a accus, avec une sorte de justice, d'avoir jug
historiquement la reine avec une svrit regrettable mais
consciencieuse au commencement de son rgne, qu'on lise comment je la
rhabilite sur son chafaud. L elle n'est plus reine; elle est veuve,
elle est mre, elle est martyre, elle est sainte par le supplice si
hroquement et si pieusement accept. Peut-tre encore aurais-je d
insister davantage sur cette sanctification par l'chafaud? Je
regrette de ne l'avoir pas fait assez. Je me souvins trop de ses
influences fminines sur son mari, au moment o il ne fallait se
souvenir que de ses larmes et de son sang. Cependant qu'on lise et
qu'on juge, en me tenant compte de mes regrets:


XVI.

La reine, aprs avoir crit et pri, dormit d'un sommeil calme
quelques heures.  son rveil, la fille de madame Bault l'habilla et
la coiffa avec plus de dcence et plus de respect pour son extrieur
que les autres jours. Marie-Antoinette dpouilla la robe noire qu'elle
avait porte depuis la mort de son mari, elle revtit une robe blanche
en signe d'innocence pour la terre et de joie pour le ciel. Un fichu
blanc recouvrait ses paules, un bonnet blanc ses cheveux. Seulement
un ruban noir qui pressait ce bonnet sur les tempes rappelait au monde
son deuil,  elle-mme son veuvage, au peuple son immolation.

Les fentres et les parapets, les toits et les arbres taient
surchargs de spectateurs. Une nue de femmes, ameutes contre
l'_Autrichienne_, se pressait autour des grilles et jusque dans les
cours. Un brouillard d'automne blafard et froid flottait sur la Seine,
et laissait a et l glisser quelques rayons de soleil sur les toits
du Louvre et sur la tour du palais.  onze heures les gendarmes et les
excuteurs entrrent dans la salle des condamns. La reine embrassa la
fille du concierge, se coupa elle-mme les cheveux, se laissa lier les
mains sans murmure, et sortit d'un pas ferme de la Conciergerie.
Aucune faiblesse fminine, aucune dfaillance de coeur, aucun frisson
du corps, aucune pleur des traits. La nature obissait  la volont
et lui prtait toute sa vie pour mourir en reine.

En dbouchant de l'escalier sur la cour, elle aperut la charrette
des condamns, vers laquelle les gendarmes dirigeaient sa marche. Elle
s'arrta comme pour rebrousser chemin, et fit un geste d'tonnement et
d'horreur. Elle avait cru que le peuple donnerait au moins de la
dcence  sa haine, et qu'elle serait conduite  l'chafaud, comme le
roi, dans une voiture ferme. Ce mouvement comprim, elle baissa la
tte en signe d'acceptation et monta sur la charrette. L'abb
Lothringer s'y plaa derrire elle, malgr son refus.

Le cortge sortit de la Conciergerie au milieu des cris de: Vive la
rpublique! Place  l'Autrichienne! Place  la veuve Capet!  bas la
tyrannie! Le comdien Grammont, aide de camp de Ronsin, donnait
l'exemple et le signal de ces cris au peuple, en brandissant son sabre
nu, et en fendant la foule du poitrail de son cheval. Les mains lies
de la reine la privaient d'appui contre les cahots des pavs. Elle
cherchait pniblement  reprendre l'quilibre et  garder la dignit
de son attitude. Ce ne sont pas l tes coussins de Trianon! lui
criaient d'infmes cratures. Les voix, les yeux, les rires, les
gestes du peuple, la submergrent d'humiliation. Ses joues passaient
continuellement du pourpre  la pleur, et rvlaient les
bouillonnements et le reflux de son sang. Malgr le soin qu'elle avait
pris de sa toilette, le dlabrement de sa robe, le linge grossier,
l'toffe commune, les plis froisss, dshonoraient son rang. Les
boucles de ses cheveux s'chappaient de son bonnet et fouettaient ses
tempes au souffle du vent. Ses yeux, rouges et gonfls, quoique secs,
rvlaient les longues inondations d'une douleur puise de larmes.
Elle se mordait par moments la lvre infrieure avec les dents, comme
quelqu'un qui comprime le cri d'une souffrance aigu.


XVII.

Quand elle eut travers le pont au Change et les quartiers tumultueux
de Paris, le silence et la contenance srieuse de la foule indiqurent
une autre rgion du peuple. Si ce n'tait pas la piti, c'tait au
moins la consternation. Son visage reprit le calme et l'uniformit
d'expression que les outrages de la multitude avaient troubls au
premier moment. Elle parcourut ainsi lentement toute la longueur de la
rue Saint-Honor. Le prtre plac  ct d'elle sur la banquette
s'efforait d'appeler son attention par des paroles qu'elle semblait
repousser de son oreille. Ses regards se promenaient, avec toute leur
intelligence, sur les faades des maisons, sur les inscriptions
rpublicaines, sur les costumes et sur la physionomie de cette
capitale, si transforme pour elle depuis quinze mois de captivit.
Elle regarde surtout les fentres des tages suprieurs, o flottaient
des banderoles aux trois couleurs, enseignes de patriotisme.

Le peuple croyait et des tmoins ont crit que son attention lgre
et purile tait attache  cette dcoration extrieure de
rpublicanisme. Sa pense tait ailleurs. Ses yeux cherchaient un
signe de salut parmi ces signes de sa perte. Elle approchait de la
maison qui lui avait t dsigne dans son cachot. Elle interrogeait
du regard la fentre d'o devait descendre sur sa tte l'absolution
d'un prtre dguis. Un geste inexplicable  la multitude le lui fit
reconnatre. Elle ferma les yeux, baissa le front, se recueillit sous
la main invisible qui la bnissait, et, ne pouvant pas se servir de
ses mains lies, elle fit le signe de la croix sur sa poitrine par
trois mouvements de sa tte. Les spectateurs crurent qu'elle priait
seule, et respectrent son recueillement. Une joie intrieure et une
consolation secrte brillrent depuis ce moment sur son visage.


XVIII.

En dbouchant sur la place de la Rvolution, les chefs du cortge
firent approcher la charrette le plus prs possible du pont tournant
et la firent arrter un moment devant l'entre du jardin des
Tuileries. Marie-Antoinette tourna la tte du ct de son ancien
palais, et regarda quelques instants ce thtre odieux et cher de sa
grandeur et de sa chute. Quelques larmes tombrent sur ses genoux.
Tout son pass lui apparaissait  l'heure de la mort. En quelques
tours de roue, elle fut au pied de la guillotine. Le prtre et
l'excuteur l'aidrent  descendre en la soutenant par les coudes.
Elle monta avec majest les degrs de l'estrade. En arrivant sur
l'chafaud, elle marcha par inadvertance sur le pied de l'excuteur.
Pardonnez-moi, dit-elle au bourreau du son de voix dont elle et
parl  un de ses courtisans. Elle s'agenouilla un instant et fit une
prire  demi-voix, puis, se relevant: Adieu encore une fois, mes
enfants, dit-elle en regardant les tours du Temple, je vais rejoindre
votre pre. Elle n'essaya pas, comme Louis XVI, de se justifier
devant le peuple ni de l'attendrir sur sa mmoire. Ses traits ne
portaient pas, comme ceux de son mari, l'empreinte de la batitude
anticipe du juste et du martyr, mais celle du ddain des hommes et de
la juste impatience de sortir de la vie. Elle ne s'lanait pas au
ciel, elle fuyait du pied la terre, et elle lui laissait en partant
son indignation et le remords.

Le bourreau, plus tremblant qu'elle, fut saisi d'un frisson qui fit
hsiter sa main en dtachant la hache. La tte de la reine tomba. Le
valet du supplice la prit par les cheveux et fit le tour de l'chafaud
en l'levant dans sa main droite et en la montrant au peuple. Un long
cri de: Vive la rpublique! salua ce visage dcolor et dj
endormi.

La Rvolution se crut venge, elle n'tait que fltrie. Ce sang de
femme retombait sur sa gloire sans cimenter sa libert. Paris eut
cependant moins d'motion de ce meurtre que du meurtre du roi.
L'opinion affecta l'indiffrence sur une des plus odieuses excutions
qui consternrent la rpublique. Ce supplice d'une reine et d'une
trangre au milieu du peuple qui l'avait adopte n'eut pas mme la
compensation des fins tragiques: le remords et l'attendrissement d'une
nation.


XIX.

Ainsi mourut cette reine, trop confiante peut-tre dans la
prosprit, mais sublime dans l'infortune, intrpide sur l'chafaud;
idole de cour mutile par le peuple, longtemps l'amour, puis
l'imprudent conseil de la royaut, puis l'adversaire de la Rvolution.
Cette Rvolution, elle ne put ni la prvoir, ni la comprendre, ni
l'accepter; elle ne sut que l'irriter. Le peuple lui voua injustement
toute la haine dont il poursuivait l'ancien rgime. Il appela de son
nom tous les scandales et toutes les trahisons des cours.
Toute-puissante par sa beaut et par son esprit sur son mari, elle
l'enveloppa de son impopularit et l'entrana par son amour  sa
perte. Sa politique vacillante, suivant les impressions du moment,
tour  tour timide comme la dfaite, tmraire comme le succs, ne sut
ni reculer ni avancer  propos. Favorite charmante et dangereuse d'une
monarchie vieillie, plutt que reine d'une monarchie nouvelle, elle
n'eut ni le prestige de l'ancienne royaut: le respect; ni le prestige
du nouveau rgne: la popularit. Elle ne sut que charmer, garer et
mourir. Le peu de solidit de son esprit l'excuse, l'enivrement de sa
beaut et de sa jeunesse l'innocente, la grandeur de son courage
l'ennoblit. On ne peut la juger, sur un chafaud, ou plutt la
plaindre, c'est la juger. Elle est du nombre de ces mmoires qui
dsarment la postrit, qu'on voque avec piti, et qu'on ne juge,
comme on doit juger les femmes, qu'avec des larmes. L'histoire, 
quelque opinion qu'elle appartienne, en versera d'ternelles sur cet
chafaud. Seule contre tous, innocente par son sexe, sacre par son
titre de mre, une reine inoffensive dsormais est immole sur une
terre trangre par un peuple qui ne sait pardonner ni  la jeunesse,
ni  la beaut, ni au vertige de l'adoration! Appele par ce peuple
pour occuper un trne, ce peuple ne lui donne pas mme un tombeau; car
nous lisons sur le registre des inhumations banales de la Madeleine:
_Pour la bire de la veuve Capet, sept francs._

Voil le total d'une vie de reine et de ces richesses consacres
pendant tout un rgne  la splendeur, aux plaisirs et aux gnrosits
d'une femme qui avait possd Versailles, Saint-Cloud et Trianon.
Quand la Providence veut parler aux hommes avec la rude loquence des
vicissitudes royales, elle dit en un signe plus que Snque ou Bossuet
dans d'loquents discours, et elle crit un vil chiffre sur le
registre d'un fossoyeur.

Que peut-on accuser dans ce jugement? Ni la justice, ni la piti, ni
mme le pathtique. Et voil cependant ce dont les royalistes me font
un crime! De ce crime je n'efface rien, c'est l'histoire attendrie
par le coeur du juge.


XX.

Je dois beaucoup de ce rcit  cet abb Lambert, ami des Girondins, et
introduit librement par eux dans la prison de la Conciergerie. M. de
Cassagnac m'a attribu  tort l'invention de ces circonstances
funbres. On a vu au commencement de ce commentaire combien le
critique a t tromp, et combien sont relles et attestes mes
enqutes personnelles auprs du cur de Bessancourt. C'est lui qui
suivit ces victimes du tribunal au cachot, du cachot  la mort. Cet
abb _Lothringer_, que la reine refusa obstinment d'entendre parce
qu'il tait  ses yeux schismatique, ne fut, selon l'abb Lambert et
selon d'autres documents de l'poque, qu'un intrigant sacr et
intress, cherchant des prtextes de clbrit dans son obsession
autour des victimes, et exploitant, sous la Restauration, les rapports
mensongers qu'il prtendait avoir eus avec la reine. Le cur de
Bessancourt n'en parlait qu'avec ddain. Ce vieillard pieux n'aurait
pas menti pour dshonorer la mmoire d'un confrre dont il avait
partag la faute contre l'glise, mais dont les dispositions posthumes
et intresses ne lui inspiraient ni foi ni estime. Les crivains
royalistes du temps de la Restauration ont tort de s'attacher au
tmoignage de ce prtre aventurier, mouche du coche des prisons et du
char de la guillotine, bourdonnant ses services aux oreilles des rois
rentrs aux Tuileries.


XXI.

La mort du duc d'Orlans ne le justifie pas, mais l'explique.

L'abb Lambert, dont j'ai parl en rpondant  M. de Cassagnac, homme
dlicat et sensible, souffrait intrieurement de la maladresse de son
confrre, de la grossiret des soldats, de l'humiliation du
condamn. Il aborda le prince avec une contenance respectueuse et
attendrie. galit, lui dit-il, je viens ici t'offrir les
sacrements, ou du moins les consolations d'un ministre du ciel.
Veux-tu les recevoir d'un homme qui te rend justice et qui te porte
une sincre commisration?--Qui es-tu, toi? lui rpondit en
adoucissant sa physionomie le duc d'Orlans.--Je suis, reprit le
prtre, le vicaire gnral de l'vque de Paris. Si tu ne dsires pas
mon ministre comme prtre, puis-je te rendre comme homme quelques
services auprs de ta femme et de ta famille?--Non, rpliqua le duc
d'Orlans, je te remercie; mais je ne veux d'autre oeil que le mien
dans ma conscience, et je n'ai besoin que de moi seul pour mourir en
bon citoyen. Il se fit servir  djeuner, mangea et but avec apptit,
mais non jusqu' l'ivresse. Un membre du tribunal tant venu lui
demander s'il avait des rvlations  faire dans l'intrt de la
rpublique: Si j'avais su quelque chose contre la sret de la
patrie, rpondit-il, je n'aurais pas attendu jusqu' cette heure pour
le dire. Au surplus, je n'emporte aucun ressentiment contre le
tribunal, pas mme contre la Convention et les patriotes: ce ne sont
pas eux qui veulent ma mort; elle vient de plus haut... Et il se tut.


XXII.

 trois heures on vint le prendre pour l'chafaud. Les dtenus de la
Conciergerie, presque tous ennemis du rle et du nom du duc d'Orlans
dans la Rvolution, se pressaient en foule dans les praux, dans les
corridors, dans les guichets, pour le voir passer. Il tait escort de
six gendarmes le sabre nu.  sa dmarche,  son attitude, au port de
son front,  l'nergie de son pas sur les dalles, on l'et pris pour
un soldat marchant au feu plutt que pour un condamn qu'on mne au
supplice. L'abb Lothringer monta avec lui et trois autres condamns
sur la charrette. Des escadrons de gendarmerie  cheval formaient le
cortge. Le char roulait lentement. Tous les regards cherchaient le
prince, les uns comme une vengeance, les autres comme une expiation.
Il n'eut jamais autant que ce jour suprme la noblesse et la dignit
de son rang. Il tait redevenu prince par le sentiment de mourir en
citoyen. Il portait firement la tte; il promenait, avec toute sa
libert d'esprit, des regards indiffrents sur la multitude. Il
dtournait l'oreille des exhortations du prtre, qui ne cessait de
l'obsder. Un embarras de rue ou un raffinement de cruaut fit arrter
un moment la charrette sur la place du Palais-Royal, devant la cour de
sa demeure. Pourquoi donc s'arrte-t-on l? demanda-t-il.--C'est
pour te faire contempler ton palais, lui rpondit l'ecclsiastique. Tu
le vois, la route s'abrge, le but approche, songe  ta conscience et
confesse-toi. Le prince, sans rpondre, regarda longtemps les
fentres de cette demeure o il avait foment tous les germes de la
Rvolution, savour tous les dsordres de sa jeunesse et cultiv tous
les attachements de la famille. L'inscription de _Proprit
nationale_, grave sur la porte du Palais-Royal  la place de ses
armoiries, lui fit comprendre que la rpublique avait partag ses
dpouilles avant sa mort, et que ce toit et ces jardins n'abriteraient
plus mme ses enfants. Cette image de l'indigence et de la
proscription de sa race le frappa plus que la hache du bourreau. Sa
tte se pencha sur sa poitrine comme si elle et t dj dtache du
tronc, et il regarda d'un autre ct.

Il continua ainsi, abattu et muet, jusqu' l'entre de la place de la
Rvolution par la rue Royale. L'aspect de la foule qui couvrait la
place et le roulement des tambours  son approche lui firent relever
la tte, de peur qu'on ne prt sa tristesse pour de la faiblesse. Le
prtre continuait  le presser plus vivement d'accepter les secours de
son ministre. Incline-toi devant Dieu et accuse tes fautes.--Eh! le
puis-je au milieu de cette foule et de ce bruit? Est-ce l le lieu du
repentir ou du courage? rpondit le prince.--Eh bien, rpliqua le
prtre, confesse-moi celle de tes fautes qui pse le plus sur ta vie:
Dieu te tiendra compte de l'intention et de l'impossibilit, et je te
pardonnerai en son nom.


XXIII.

Soit obsession et lassitude, soit inspiration tardive de l'chafaud,
dont chaque tour de roue le rapprochait, le prince s'inclina devant le
ministre de Dieu, et murmura quelques mots qui se perdirent dans le
bruit de la foule et dans le mystre du sacrement. Il reut, dans
l'attitude du respect et du recueillement, le pardon du ciel, 
quelques pas de l'chafaud d'o Louis XVI avait envoy le sien  ses
ennemis. Le prince tait vtu avec lgance et avec cette imitation du
costume tranger qu'il avait affecte ds sa jeunesse. Descendu de la
charrette et mont sur le plancher de la guillotine, les valets du
bourreau voulurent tirer ses bottes troites et colles  ses jambes.
Non, non, leur dit-il avec sang-froid, vous les tirerez plus aisment
aprs; dpchons-nous, dpchons-nous! Il regarda sans plir le
tranchant du fer. Il mourut avec une scurit qui ressemblait  une
rvlation de l'avenir. tait-ce le stocisme du caractre? ou la
conviction du rpublicain? ou l'arrire-pense du pre ambitieux pour
ses fils, qui prvoit qu'une nation inconstante lui rendra un trne
pour quelques gouttes de sang? Tout est rest inexplicable de ce
prince. Sa mmoire elle-mme est un problme qui fait craindre 
l'historien de manquer de justice ou de rprobation en la jugeant.
L'poque o nous crivons nous-mme n'est pas propice  ce jugement.
Son fils rgne sur la France. L'indulgence pour la mmoire du pre
pourrait ressembler  une flatterie du succs, la svrit  un
ressentiment d'une thorie. Ainsi la crainte de paratre servile ou la
crainte de paratre hostile risquent galement de rendre injuste
l'crivain qui penserait uniquement  ce jour. Mais la justice que
l'on doit  la mort et la vrit qu'on doit  l'histoire passent avant
ces retours que l'crivain peut faire sur son propre temps. Il doit
braver, pour rester quitable, le soupon d'inimiti comme le soupon
d'adulation. La mmoire des morts n'est pas une monnaie de trafic
entre les mains des vivants.

Comme rpublicain, ce prince a t, selon nous, calomni. Tous les
partis se sont, pour ainsi dire, accord mutuellement son nom pour en
faire l'objet d'une injure et d'une excration communes: les
royalistes, parce qu'il fut un des plus grands moteurs de la
Rvolution; les rpublicains, parce que sa mort fut une des plus
odieuses ingratitudes de la rpublique; le peuple, parce qu'il tait
prince; les aristocrates, parce qu'il s'tait fait peuple; les
factieux, parce qu'il refusa de prter son nom  leurs conspirations
alternatives contre la patrie; tous, parce qu'il voulut imiter cette
gloire suspecte qu'on appelle l'hrosme de Brutus. Aux yeux des
hommes impartiaux, s'il vota la mort du roi par conviction et par
rpublicanisme, cette conviction rpugnait au sentiment et ressemblait
 un attentat contre la nature. Mais la haine avait assez de vrits
cruelles  verser sur son nom pour s'pargner les calomnies et les
rumeurs.  mesure que la Rvolution se dpouille de ses obscurits et
que chaque parti lgue en mourant ses confidences  l'histoire, la
mmoire du duc d'Orlans se dpouille des trames, des complicits,
des trahisons, des crimes et de l'importance qu'on lui a prts. La
Rvolution ne lui doit ni tant de reconnaissance ni tant de haine. Il
fut un instrument tour  tour employ et bris par elle. Il n'en fut
ni l'auteur, ni le matre, ni le Judas, ni le Cromwell.


XXIV.

La Rvolution n'tait pas une conjuration, elle tait une doctrine;
elle ne se vendit pas  un homme, elle se dvoua  une ide. La voir
tout entire dans le duc d'Orlans, c'est trop grandir l'homme ou
c'est trop rabaisser l'vnement.  l'exception des premires
agitations populaires de Paris, on n'aperoit clairement ni son nom,
ni sa main, ni son or dans aucune des journes dcisives. Il rva
peut-tre un moment une couronne vote d'acclamation par la faveur
publique. Il jouit peut-tre avec une satisfaction coupable de
l'abaissement et des terreurs d'une reine et d'une cour qui l'avaient
humili. Il ne tarda pas  comprendre que la Rvolution ne
couronnerait personne, et qu'elle entranerait avec le trne tous ses
prtendants et tous les survivants de la royaut. Il se repentit
alors; les infortunes de Louis XVI l'attendrirent. Il voulut de bonne
foi se rconcilier avec le roi et soutenir la constitution. Le roi
l'accueillait, mais les insultes des courtisans et les antipathies de
la cour le repoussrent. Il prit les opinions extrmes pour un asile.
Il s'y jeta par dsespoir. Il n'y trouva que les ombrages et les
injures des chefs populaires, qui ne lui pardonnaient pas son nom.
Danton l'abandonna; Robespierre affecta de le craindre; Marat le
dnona; Camille Desmoulins le montra du doigt aux terroristes. Les
Girondins l'accusrent, les Montagnards le livrrent  l'chafaud.

Il subit toutes ces phases de sa fortune avec le stocisme d'un
prince qui ne demande  sa patrie que le titre de citoyen, et  la
rpublique que l'honneur de mourir pour elle. Il mourut sans adresser
un reproche  cette cause, et comme si l'ingratitude des rpubliques
tait la couronne civique de leurs fondateurs. Il s'tait ds lors
dsintress de son rang et donn tout entier au peuple ou comme
serviteur, ou comme victime. Malheureusement pour sa mmoire, il se
donna aussi comme juge dans un procs o la nature le rcusait. Le
peuple, en le frappant, l'en punit moins svrement que la postrit.

Si quelqu'un suivit en aveugle, mais avec invariabilit et constance,
la marche de la Rvolution, jusqu'au terme et sans demander o elle
conduisait, ce fut le duc d'Orlans. Il fut l'Oedipe de la famille des
Bourbons. Homme faible, parent coupable, irrprochable patriote,
suicide de sa renomme, il ralisa en lui ce mot de Danton: Prisse
notre mmoire, et que la rpublique soit sauve! Lche s'il fit ce
sacrifice  sa popularit, cruel s'il le fit  son opinion, odieux
s'il le fit  son ambition, il a emport le secret de sa conduite
politique devant Dieu. Dans le doute de ses motifs, l'histoire
elle-mme peut douter.

Il y a dans les mouvements d'une rvolution une grandeur qui se
communique aux caractres, et qui grandit quelquefois les mes les
plus vulgaires  la proportion des vnements auxquels elles
participent. Les hommes lgers au commencement de l'action deviennent
peu  peu srieux, dvous, tragiques comme la pense qui les
enveloppe et les lve dans son tourbillon. Le duc d'Orlans fut
peut-tre un de ces hommes. Sa vie, dsordonne au commencement,
tragique  la fin, commena comme un scandale, se poursuivit comme une
trame, et finit comme un acte de rsignation. Ainsi que Brutus, son
modle et son erreur, il restera ternellement problmatique aux yeux
de la postrit. Mais elle en tirera cette grande leon: c'est que,
quand l'opinion et la nature se combattent dans le coeur d'un citoyen,
c'est la nature qu'il faut couter; car l'opinion se trompe souvent,
et la nature est infaillible. D'ailleurs les fautes que l'on commet
contre l'opinion, le coeur humain les pardonne et quelquefois les
admire; mais les fautes que l'on commet contre la nature, Dieu les
rprouve, et les hommes ne les pardonnent jamais.


XXV.

Ce qu'il y a de remarquable dans ce jugement sur le duc d'Orlans,
c'est que son fils, alors roi, Louis-Philippe, ne protesta pas contre
mon arrt historique. Quelques jours aprs l'apparition des
_Girondins_, ce prince, que je ne voyais pas, mais avec qui j'avais
quelques rapports indirects, me fit dire par M. _Vatout_, son
confident et son bibliothcaire, qu'il avait lu les _Girondins_, et
qu'il me remerciait de la justice rendue  son pre. Louis-Philippe
prouva dans une autre occasion plus solennelle qu'il n'acceptait rien
des opinions et des actes de son pre; qu'il croyait  des vertus
domestiques et mme publiques en lui, particulirement  la chaleur de
ses sentiments paternels et  son dvouement stoque  la rpublique,
mais qu'il n'acceptait ni la responsabilit de ses faiblesses devant
la terreur, ni l'hrdit de son vote lche et dnatur contre son roi
et son parent.

Le ciel m'est tmoin que dans mon jugement d'historien sur le duc
d'Orlans (galit), jugement que quelques mes inflexibles ont trouv
trop doux, je ne fus influenc en rien par le dsir de complaire au
roi Louis-Philippe, qui rgnait alors sur la France, et dont j'aurais
pu ou briguer la faveur ou redouter la vengeance. Non, ces bassesses
n'approchent mme pas de mes penses; mais je fus et je suis rest
influenc en effet et inclin vers l'indulgence par cet esprit de
famille qu'on respire dans son enfance, et par ces traditions
domestiques qui forment le premier pli de la mmoire dans les enfants
attentifs aux rcits de leur mre. Ma mre, leve dans le palais mme
de Saint-Cloud et dans la familiarit des enfants du prince, du mme
ge qu'elle, avait des occasions quotidiennes de voir le duc d'Orlans
(avant que la Rvolution l'et encore entran et souill dans ses
excs), et de le voir entre la princesse sa femme et ses enfants, dans
ces intimits caressantes qui donnent la grce de la nature aux
heureux pres d'une nombreuse famille, dans les palais comme dans les
chaumires. Elle avait conserv, indpendamment de la reconnaissance,
un vif sentiment de l'amabilit, de l'lgance et de la bont
familire de ce malheureux prince; et, tout en dplorant, comme
royaliste, les entranements et les complicits presque parricides de
Philippe-galit, elle ne pouvait s'empcher de nous le peindre sous
les traits d'un jeune pre de famille accompli dans son intrieur, et
d'attribuer  sa faiblesse, plus qu' sa nature, les garements et les
crimes qui fltrirent plus tard son nom. Ces impressions, recueillies
par un enfant de la bouche d'une mre, revivaient  mon insu dans
l'homme fait et dans l'historien; elles mirent quelque piti et
peut-tre quelque justice sous ma plume. L'indulgence, en parlant des
hommes faibles, est aussi une justice. Voil ce que Louis-Philippe
reconnut en moi dans le portrait de son pre et dans mon jugement sur
lui, voil le sentiment dont il me fit remercier par son confident.

Sa fin fut tour  tour hideuse et stoque. Voil comment me la
dpeignait un des rares tmoins de ses derniers moments:


XXVI.

Deux prtres, l'abb Lambert et l'abb Lothringer, les mmes qui
avaient entretenu les Girondins pendant la dernire nuit, attendaient
au coin du feu, dans le grand cachot, en causant avec les porte-clefs
et les gendarmes, l'heure o les accuss redescendraient du tribunal.
Ils virent entrer le duc d'Orlans, non plus avec cette impassibilit
extrieure que tout homme de courage commande  sa contenance devant
le regard de ses ennemis, mais dans le dsordre d'un homme indign de
l'injustice des hommes, et qui s'panche,  l'abri des cachots, devant
lui-mme et devant Dieu. Sa dmarche tait rapide, ses gestes saccads
et brefs, son visage enflamm par la colre. D'involontaires
exclamations sortaient inacheves de ses lvres; il levait les yeux au
ciel et se promenait  grands pas autour du cachot. Les sclrats!
s'criait-il en s'arrtant quelquefois comme devant une pense
soudaine et comme devant une apparition, les sclrats! je leur ai
tout donn, rang, fortune, ambition, honneur, renomme de ma maison
dans l'avenir, rpugnance mme de la nature et de la conscience 
condamner leurs ennemis!... et voil la rcompense qu'ils me
gardaient!... Ah! si j'avais agi, comme ils le disent, par ambition,
que je serais malheureux maintenant! mais c'tait par une ambition
plus haute qu'un trne, par l'ambition de la libert de mon pays et de
la flicit de mes semblables! Eh bien, vive la rpublique!... ce cri
sortira de mon cachot comme il est sorti de mon palais. Puis il
s'attendrissait sur ses enfants emprisonns ou proscrits. Il les
appelait comme s'il et t seul. Il parlait tout haut et frappait du
pied les dalles, des mains les murs de son cachot.

                                                            LAMARTINE.




LXXVe ENTRETIEN.

CRITIQUE

DE

L'HISTOIRE DES GIRONDINS.

(SIXIME PARTIE.)


I.

Le personnage vraiment historique, mais froid et dclamatoire, de
madame Roland, m'apparat sous un aspect plus juste  l'heure de sa
mort. Je ne lui pardonne plus la lche poursuite de la reine jusqu'
l'chafaud; le dernier trait de ce jugement venge d'un mot
Marie-Antoinette et dnude le coeur de l'hrone des _Girondins_.

Le supplice des Girondins jeta un linceul sur la vie aux yeux de
madame Roland. Vergniaud, Brissot, n'taient plus. Qui savait le sort
de Buzot, de Barbaroux, de Louvet? Peut-tre avaient-ils dj quitt
la terre.

On la transporta  la Conciergerie. Elle y languit peu. Elle y
grandit en se rapprochant de la mort. Son me, son langage, ses
traits, y prirent la solennit des grands destins. Pendant le peu de
jours qu'elle y passa, elle rpandit par sa prsence parmi les
nombreux prisonniers de cette maison un enthousiasme et un dfi de la
mort qui divinisrent les mes les plus abattues. L'ombre voisine de
l'chafaud semblait relever sa beaut. Les longues douleurs de sa
captivit, le sentiment dsespr mais calme de sa situation, les
larmes contenues mais murmurantes au fond des paroles, donnaient  sa
voix un accent o l'on entendait ce bouillonnement des sentiments qui
monte d'un coeur profond.

Elle s'entretenait,  la grille, avec les hommes principaux de son
parti, qui peuplaient la Conciergerie. Debout sur un banc de pierre
qui l'levait un peu au-dessus du sol de la cour, les doigts
entrelacs aux barreaux de fer qui formaient la claire-voie entre le
clotre et le prau, elle avait trouv sa tribune dans sa prison, et
son auditoire dans ses compagnons de mort. Elle parlait avec
l'abondance et l'clat de Vergniaud, mais avec cette amertume de
colre et cette pret de mpris que la passion d'une femme ajoute
toujours  l'loquence du raisonnement. Sa mmoire vengeresse
plongeait dans l'histoire de l'antiquit pour y trouver des images,
des analogies et des noms capables d'galer ceux des tyrans du jour.
Pendant que ses ennemis prparaient son acte d'accusation  quelques
pieds au-dessus de sa tte, sa voix, comme celle de la postrit,
grondait dans ces souterrains de la Conciergerie. Elle se vengeait
avant sa mort et lguait sa haine. Elle arrachait non des larmes, elle
n'en voulait pas pour elle-mme, mais des cris d'admiration aux
prisonniers. On l'coutait des heures entires. On se sparait aux
cris de: Vive la rpublique! On ne calomniait pas la libert, on
l'adorait jusque dans les cachots creuss en son nom.


II.

Mais cette femme, si magnanime et si suprieure  son sort en public,
flchissait, comme toute nature humaine, dans la solitude et dans le
silence du cachot. Son me hroque semblait se taire alors et laisser
son coeur de femme s'affaisser et se briser en tombant de
l'enthousiasme sur la ralit. Plus elle s'tait leve haut, plus
dure tait la chute. Elle passait quelquefois de longues matines,
accoude sur la fentre, le front contre le grillage de fer, 
regarder un coin du ciel libre, et  pleurer comme un ruisseau sur les
pots de fleurs dont le concierge avait garni l'entablement.  quoi
pensait-elle? Des mots entrecoups de ses dernires pages le rvlent:
 son enfant,  son mari, vieillard accoutum  cet appui et
incapable de faire un pas de plus dans la vie sans elle;  sa jeunesse
vainement altre d'amour, consume dans le feu des ambitions
politiques;  ces amis dont l'image la poursuivait et lui faisait
seule regretter la vie s'ils vivaient encore, aspirer  la mort s'ils
l'avaient devance dans l'ternit. Elle l'ignorait: c'tait son
supplice.

Elle ne sentait pas les autres misres de sa captivit. Son cachot,
humide, infect, tnbreux, tait voisin de celui qu'avait occup la
reine: rapprochement trop semblable  un remords. Toutes deux taient
arrives en quelques mois, par des routes diffrentes, au mme
souterrain, pour marcher de l au mme chafaud: l'une, tombe du
trne sous l'effort de l'autre; l'autre, monte aux premiers honneurs
de la rpublique, et prcipite,  son tour,  ct de sa propre
victime. Ces vengeances du sort ressemblent  des hasards. _Ce sont
des justices souvent._


III.

Quant  _Danton_, pour qui j'ai t trop svre peut-tre, car plus
j'tudie, moins je vois en lui l'organisateur des massacres de
septembre, lisez sa fin, et voyez si je flatte la dmagogie dans ce
singe malicieux, froce et lche de la multitude, Camille Desmoulins.

 quatre heures, les valets du bourreau vinrent lier les mains des
condamns et couper leurs cheveux. Ils s'y prtrent sans rsistance
et en assaisonnant de sarcasmes la toilette funbre. C'est bien bon
pour ces imbciles qui vont nous regarder dans la rue, dit Danton.
Nous paratrons autrement devant la postrit. Il ne montra d'autre
culte que celui de sa renomme, et ne parut dsirer de survivre que
dans sa mmoire. Son immortalit, c'tait le bruit de son nom.

Camille Desmoulins ne pouvait croire que Robespierre laisst
excuter un homme comme lui. Il espra jusqu'au dernier moment dans un
retour de l'amiti. Il n'avait parl de lui qu'avec mnagement et
respect depuis son emprisonnement. Il ne lui avait adress que des
plaintes, aucune de ces injures sur lesquelles l'orgueil ne revient
pas. Quand les excuteurs voulurent saisir Camille pour le lier comme
les autres, il lutta en dsespr contre ces prparatifs qui ne lui
laissaient plus de doute sur la mort. Ses imprcations et ses fureurs
firent ressembler un moment le cachot  une boucherie. Il fallut
l'abattre pour l'enchaner et pour lui couper les cheveux. Dompt et
li, il supplia Danton de lui mettre dans la main une boucle de la
chevelure de Lucile, qu'il portait sous ses habits, afin de presser
quelque chose d'elle en mourant. Danton lui rendit ce pieux office, et
se laissa lier sans rsistance.

Une seule charrette contenait les quatorze condamns. Le peuple se
montrait Danton; il se respectait lui-mme dans sa victime. Quelque
chose faisait ressembler ce supplice  un suicide du peuple. Un petit
nombre d'hommes en haillons et de femmes salaries suivaient les roues
en couvrant les condamns d'imprcations et de hues. Camille
Desmoulins ne cessait de vocifrer et de parler  cette multitude.
Gnreux peuple, malheureux peuple, criait-il, on te trompe, on te
perd, on immole tes meilleurs amis! Reconnaissez-moi, sauvez-moi! Je
suis Camille Desmoulins! C'est moi qui vous ai appels aux armes le 14
juillet! c'est moi qui vous ai donn cette cocarde nationale! En
parlant ainsi et en s'efforant de gesticuler des paules et de rompre
ses liens, il avait tellement dchir son habit et sa chemise que son
buste grle et osseux apparaissait presque nu au-dessus de la
charrette. Depuis le convoi de madame du Barry, on n'avait pas entendu
de tels cris ni contempl de telles convulsions dans l'agonie. La
foule y rpondait par des insultes. Danton, assis  ct de Camille
Desmoulins, faisait rasseoir son jeune compagnon, et lui reprochait ce
vain talage de supplications et de dsespoir. Reste donc tranquille,
lui disait-il svrement, et laisse l cette vile canaille! Quant 
lui, il crasait la multitude, non de paroles, mais d'indiffrence et
de mpris. En passant sous les fentres de la maison qu'habitait
Robespierre, la foule redoubla ses invectives, comme pour faire
hommage  son idole du supplice de son rival. Les volets de la maison
de Duplay se fermaient  l'heure o les charrettes passaient
habituellement dans la rue. Ces cris firent plir Robespierre. Il
s'loigna des appartements d'o l'on pouvait les entendre. Confus de
tant d'implacabilit, humili de tant de sang, qui rejaillissait si
souvent et si justement sur lui, il sentit le regret ou la honte.

Ce pauvre Camille, dit-il, que n'ai-je pu le sauver! Mais il a voulu
se perdre! Quant  Danton, ajouta-t-il, je sais bien qu'il me fraye la
route; mais il faut qu'innocents ou coupables nous donnions tous nos
ttes  la rpublique. La Rvolution reconnatra les siens de l'autre
ct de l'chafaud. Il feignit de gmir sur ce qu'il appelait les
_cruelles exigences_ de la patrie.


IV.

Hrault de Schelles descendit le premier de la charrette. Avec
l'lan et le sang-froid d'une amiti qui pousse le coeur vers le
coeur, il approcha son visage de celui de Danton pour l'embrasser. Le
bourreau les spara. Barbare! dit Danton  l'excuteur, tu
n'empcheras pas du moins nos ttes de se baiser tout  l'heure dans
le panier.

Camille Desmoulins monta ensuite. Il avait repris son calme au
dernier moment. Il roulait entre ses doigts les cheveux de sa femme,
comme si sa main et voulu se dgager pour porter cette relique  ses
lvres. Il s'approcha de l'instrument de mort, regarda froidement le
couteau ruisselant du sang de son ami; puis, se tournant vers le
peuple et levant les yeux au ciel: Voil donc, s'cria-t-il, la fin
du premier aptre de la libert! Les monstres qui m'assassinent ne me
survivront pas longtemps. Fais remettre ces cheveux  ma belle-mre,
dit-il ensuite  l'excuteur. Ce furent ses derniers mots. Sa tte
roula.

Danton monta aprs tous les autres. Jamais il n'tait mont plus
superbe et plus imposant  la tribune. Il se carrait sur l'chafaud et
semblait y prendre la mesure de son pidestal. Il regardait  droite
et  gauche le peuple d'un regard de piti. Il semblait lui dire par
son attitude: Regarde-moi bien, tu n'en verras pas qui me
ressemblent. La nature cependant fondit un instant cet orgueil. Un
cri d'homme arrach par le souvenir de sa jeune femme chappa au
mourant.  ma bien-aime, s'cria-t-il les yeux humides, je ne te
verrai donc plus! Puis, comme se reprochant ce retour vers
l'existence: Allons, Danton, se dit-il  haute voix, point de
faiblesse! Et se tournant vers le bourreau: Tu montreras ma tte au
peuple, lui dit-il avec autorit, elle en vaut bien la peine. Sa tte
tomba. L'excuteur, obissant  sa dernire pense, la ramassa dans
le panier et la promena autour de l'chafaud. La foule battit des
mains. Ainsi finissent ses favoris.


V.

Ainsi mourut en scne devant le peuple cet homme pour qui l'chafaud
tait encore un thtre, et qui avait voulu mourir applaudi  la fin
du drame tragique de sa vie, comme il l'avait t au commencement et
au milieu. Il ne lui manqua rien d'un grand homme, except la vertu.
Il en eut la nature, le gnie, l'extrieur, la destine, la mort; il
n'en eut pas la conscience. Il joua le grand homme, il ne le fut pas.
Il n'y a pas de grandeur dans un rle; il n'y a de grandeur que dans
la foi. Danton eut le sentiment, souvent la passion de la libert, il
n'en eut pas la foi, car il ne professait intrieurement d'autre culte
que celui de la renomme.

La Rvolution tait un instinct chez lui, non une religion. Il la
servit comme le vent sert la tempte, en soulevant l'cume et en
jouant avec les flots. Il ne comprit d'elle que son mouvement, non sa
direction. Il en eut l'ivresse plus que l'amour. Il reprsente les
masses et non les supriorits de l'poque. Il montra en lui
l'agitation, la force, la frocit, la gnrosit tour  tour de ces
masses. Homme de temprament plus que de pense, lment plus
qu'intelligence, il fut homme d'tat, cependant, plus qu'aucun de ceux
qui essayrent de manier les choses et les hommes dans ce temps
d'utopies; plus que Mirabeau lui-mme, si l'on entend par homme d'tat
un homme qui comprend le mcanisme du gouvernement. Indpendamment de
son idal, il avait l'instinct politique. Il avait puis dans
Machiavel ces maximes qui enseignent tout ce qu'on peut faire
supporter de pouvoir ou de tyrannie aux tats. Il connaissait les
faiblesses et les vices des peuples, il ne connaissait pas leurs
vertus. Il ne souponnait pas ce qui fait la saintet des
gouvernements; car il ne voyait pas Dieu dans les hommes, mais le
hasard. C'tait un de ces admirateurs de la _fortune antique_, qui
n'adoraient en elle que la divinit du succs. Il sentait sa valeur
comme homme d'tat avec d'autant plus de complaisance que la
dmocratie tait plus au-dessous de lui. Il s'admirait comme un gant
au milieu de ces nains du peuple. Il talait sa supriorit comme un
parvenu du gnie. Il s'tonnait de lui-mme. Il crasait les autres.
Il se proclamait la seule tte de la rpublique. Aprs avoir caress
la popularit, il la bravait comme une bte froce qu'il dfiait de le
dvorer. Il avait le vice audacieux comme le front. Il avait pouss le
dfi politique jusqu'au crime aux journes de septembre. Il avait
dfi le remords; mais il avait t vaincu. Il en tait obsd. Ce
sang le suivait  la trace. Une secrte horreur se mlait 
l'admiration qu'il inspirait. Il ressentait lui-mme cette horreur, et
il aurait voulu se sparer de son pass. Nature inculte, il avait eu
des accs d'humanit comme il en avait eu de fureur. Il avait les
vices bas, mais les passions gnreuses; en un mot, il avait un coeur.
Ce coeur, vers la fin, revenait au bien par la sensibilit, par la
piti et par l'amour. Il mritait  la fois d'tre maudit et d'tre
plaint. C'tait le colosse de la Rvolution, la tte d'or, la poitrine
de chair, le torse d'airain, les pieds de boue. Lui abattu, la cime de
la Convention parut moins haute. Il en tait le nuage, l'clair et la
foudre. En le perdant la Montagne perdait son sommet.

tez de l la conception des journes de septembre qui appartient au
hasard ou  la commune, vous aurez le vrai Danton, un Mirabeau du
peuple!


VI.

S'il y a excs ici, c'est excs de svrit sous ma plume. J'accuse
Danton sans preuves, par ce besoin honnte de trouver un criminel pour
personnifier en lui l'horreur du crime. Ma conscience aujourd'hui
m'oblige  avouer que je crains d'avoir charg sa mmoire d'une
horreur qu'il ne mrite peut-tre pas.

Quant  Camille Desmoulins, je ne rtracte rien de mon mpris. Il ne
fut que le _Sjan_ de la foule; il ne montra de piti que pour
lui-mme, et il ne plaida pour les victimes que quand la multitude
rassasie de supplices commena  se retourner contre les bourreaux.
Sarcastique et hideuse figure qu'on retrouve toujours dans toutes les
rvolutions, flaireurs du vent, baladins de la foule qui montent
indiffremment sur les trteaux ou sur l'chafaud pour y provoquer le
rire atroce des gorgeurs, ou pour y mourir eux-mmes sans conviction,
sans dignit et sans courage.


VII.

Le meurtre de Madame lisabeth, jeune soeur du roi, n'a dans aucune
langue, except dans la langue des anthropophages, de mot pour le
caractriser. On m'a accus de glacer la piti dans les mes sur les
attentats de la dmagogie. Je n'accepte rien de cette calomnie du
livre le plus plein de sang, mais le plus plein de larmes que je
connaisse.

Qu'on en juge par le rcit de cette mort:

L'ordre de juger Madame lisabeth fut un dfi de cruaut entre les
hommes dominants  qui serait le plus implacable contre le sang de
Bourbon.

Le 9 mai, au moment o les princesses,  demi dshabilles, priaient au
pied de leur lit avant le sommeil, elles entendirent frapper  la porte
de leurs chambres des coups si violents et si rpts, que la porte
trembla sur ses gonds. Madame lisabeth se hta de se vtir et d'ouvrir.
Descends  l'instant, citoyenne! lui dirent les porte-clefs.--Et ma
nice? leur rpondit la princesse.--On s'en occupera plus tard. La
princesse, entrevoyant son sort, se prcipita vers sa nice, et
l'enveloppa dans ses bras comme pour la disputer  cette sparation.
Madame Royale pleurait et tremblait. Tranquillise-toi, mon enfant, lui
dit sa tante, je vais remonter sans doute dans un instant.--Non,
citoyenne, reprirent rudement les geliers, tu ne remonteras pas; prends
ton bonnet et descends. Comme elle retardait par ses protestations et
par ses embrassements l'excution de leur ordre, ces hommes
l'accablrent d'invectives et d'apostrophes injurieuses. Elle fit en peu
de mots ses derniers adieux et ses pieuses recommandations  sa nice.
Elle invoqua, pour donner plus d'autorit  ses paroles, la mmoire du
roi et de la reine. Elle inonda de larmes le visage de la jeune fille,
et sortit en se retournant pour la bnir une dernire fois. Descendue
aux guichets, elle y trouva les commissaires. Ils la fouillrent de
nouveau. On la fit monter dans une voiture, qui la conduisit  la
Conciergerie.


VIII.

Il tait minuit. On et dit que le jour n'avait pas assez d'heures
pour l'impatience du tribunal. Le vice-prsident attendait Madame
lisabeth, et l'interrogea sans tmoins. On lui laissa prendre ensuite
quelques heures de sommeil sur la mme couche o Marie-Antoinette
avait endormi son agonie. Le lendemain, on la conduisit au tribunal,
accompagne de vingt-quatre accuss de tout ge et de tout sexe,
choisis pour inspirer au peuple le souvenir et le ressentiment de la
cour. De ce nombre taient mesdames de Snozan, de Montmorency, de
Canisy, de Montmorin, le fils de madame de Montmorin, g de dix-huit
ans, M. de Lomnie, ancien ministre de la guerre, et un vieux
courtisan de Versailles, le comte de Sourdeval. De quoi se
plaindrait-elle? dit l'accusateur public en voyant ce cortge de
femmes des noms les plus illustres group autour de la soeur de Louis
XVI. En se voyant au pied de la guillotine entoure de cette fidle
noblesse, elle pourra se croire encore  Versailles.

Les accusations furent drisoires, les rponses ddaigneuses. Vous
appelez mon frre un tyran, dit la soeur de Louis XVI  l'accusateur
et aux juges; s'il et t ce que vous dites, vous ne seriez pas o
vous tes ni moi devant vous! Elle entendit son arrt sans tonnement
et sans douleur. Elle demanda pour toute grce un prtre fidle  sa
foi pour sceller sa mort du pardon divin. Cette consolation lui fut
refuse. Elle y suppla par la prire et par le sacrifice de sa vie.
Longtemps avant l'heure du supplice, elle entra dans le cachot commun
pour encourager ses compagnes. Elle prsida avec une sollicitude
touchante  la toilette funbre des femmes qui allaient mourir avec
elle. Sa dernire pense fut un scrupule de pudeur. Elle donna la
moiti de son fichu  une jeune condamne, et le noua de ses propres
mains pour que la chastet ne ft pas profane mme dans la mort.


IX.

On coupa ensuite ses longs cheveux blonds, qui tombrent  ses pieds
comme la couronne de sa jeunesse. Les femmes de sa suite funbre et
les excuteurs eux-mmes se les partagrent. On lui lia les mains. On
la fit monter aprs toutes sur le dernier banc de la charrette qui
fermait le cortge. On voulut que son supplice ft multipli par les
vingt-deux coups qui tomberaient sur ces ttes d'aristocrates. Le
peuple rassembl pour insulter resta muet sur son passage. La beaut
de la princesse transfigure par la paix intrieure, son innocence de
tout ce qui avait dpopularis la cour, sa jeunesse sacrifie 
l'amiti qu'elle portait  son frre, son dvouement volontaire au
cachot et  l'chafaud de sa famille, en faisaient la plus pure
victime de la royaut. Il tait glorieux  la famille royale d'offrir
cette victime sans tache, impie au peuple de la demander. Un remords
secret mordait tous les coeurs. Le bourreau allait donner en elle des
reliques au trne et une sainte  la royaut. Ses compagnes la
vnraient dj avant le ciel. Fires de mourir avec l'innocence,
elles s'approchrent toutes humblement de la princesse avant de
monter, une  une, sur l'chafaud, et lui demandrent la consolation
de l'embrasser. Les excuteurs n'osrent refuser  des femmes ce
qu'ils avaient refus  Hrault de Schelles et  Danton. La princesse
embrassa toutes les condamnes  mesure qu'elles montaient 
l'chelle. Aprs ce baise-main funbre, elle livra sa tte au couteau.
Chaste au milieu des sductions de la beaut et de la jeunesse,
pieuse et pure dans une cour lgre, humble dans les grandeurs,
patiente dans les cachots, fire devant le supplice, Madame lisabeth
laissa par sa vie et par sa mort un modle d'innocence sur les marches
du trne, un exemple  l'amiti, une admiration au monde, un opprobre
ternel  la rpublique.

Amnistier de tels crimes sous prtexte des ncessits
rvolutionnaires, ce serait dshonorer  jamais toutes les
rvolutions, car aucune rvolution ne vaut le sang d'un juste; et
quand le juste est une femme, sans autre crime que son nom, sa beaut,
son innocence, sa jeunesse, dont on a immol toute la famille,
l'histoire qui attnuerait l'horreur contre ce forfait serait pire que
les bourreaux qui le commirent.

Non, je n'ai pas eu de telles faiblesses envers le comit de salut
public qui contre-signa de telles concessions de ttes  la cruaut du
peuple! Que cette lchet retombe  jamais sur sa mmoire! Le peuple
n'en veut accepter ni l'hommage ni l'expiation. La justice divine n'a
pas d'amnistie contre les lches!


X.

Peut-on accuser lgitimement d'affaiblir l'horreur contre les cruauts
populaires un livre qui a ainsi des gouttes de larmes  chaque goutte
de sang innocent rpandu par la perversit des tribuns ou par le
vertige des dmagogues? Ai-je laiss une seule tache de sang sur la
statue de la libert? Et n'est-ce pas en grande partie  l'effet moral
de ce livre dans le peuple de Paris que nous devons d'avoir trouv,
deux ans aprs, le peuple de Paris si bien prpar  recevoir les
conseils de la modration et de la justice et  le dtourner si
facilement des voies de sang o la Convention l'avait prcipit pour
le perdre? Je n'en doute pas, car ce livre, multipli dj  cent
milliers d'exemplaires, tait partout dans les mains du peuple
pensant. Purifier une doctrine populaire, c'est bien mieux que la
combattre; car ce qui manque au peuple, ce n'est jamais la force,
c'est la vertu. Faire de la libert une vertu, voil la vraie
rvolution. L'_Histoire des Girondins_ fut le miroir du peuple, en lui
montrant sa propre image dans sa laideur et dans sa beaut; c'tait le
forcer  choisir entre l'horreur qu'il inspire sous les dmagogues, et
l'estime de lui-mme qui le dignifie sous les hommes d'tat de
l'honntet et de la magnanimit. Il n'a jamais besoin de tribuns que
dans sa servitude. Dans sa victoire il ne lui faut que des modrateurs
courageux. Sur la pente des abmes la vraie force est de s'arrter. Il
eut cette force  la seconde rpublique.  quoi la dut-il? Au tableau
vrai de sa premire rpublique. Croyez-moi, calomniateurs de cette
histoire, laissez-lui ce livre au lieu de le redouter: c'est l'cole
des peuples. Il est plein d'imperfections, sans doute, parce que c'est
un homme d'un talent born qui l'a crit; mais il est plein de leons,
parce que c'est Dieu qui les donne. Vous avez assez d'histoires de la
Rvolution crites par des apologistes de la terreur, laissez-lui-en
une crite par un apologiste de l'humanit!


XI.

Nous touchons au dnoment de ce drame, le plus grand qui se soit jou
sur la terre entre les ides justes et les ides fausses, la vertu
mle de prjugs, le crime ml de vertus, la libert entache
d'oppression, l'mancipation accomplie par la tyrannie, les martyrs
dshonors par les bourreaux, la raison dshonore par les supplices.
Robespierre, qui a personnifi en lui cette mle d'abord sublime,
puis hideuse, des penses et des passions, des philosophies et des
fureurs, des principes et des sophismes, des moralits prives et des
atrocits publiques, va prir sous la main non de ses ennemis, mais de
ses complices. On m'a reproch avec justice, je l'ai dit, d'avoir trop
flatt cette figure de sphinx de la Rvolution. Il fallait dire trop
_tudi_. Cette tude mme paraissait une faveur, car on a l'air
d'aimer ce qu'on regarde trop avec une curiosit complaisante. Ce
n'tait que de l'tude, on a cru y voir de l'admiration. Les dernires
lignes de ce portrait cependant me semblent bien dfinir ce monstre de
sophisme. Les autres  ct de lui n'taient que des dmagogues; ils
n'avaient ni penses justes ni penses fausses, ils n'avaient que des
fureurs brutales. Ses crimes  lui avaient au moins une certaine
intellectualit qui les rendait non pas moins odieux, mais plus
intelligibles; ils avaient pour but une ide implacable, une ide
fausse, ce qu'on appelle une utopie, mais enfin une ide
impersonnelle, l'ide de tous les fanatiques devenus bourreaux 
toutes les poques de l'histoire des rnovations accomplies ou tentes
sur la terre.

Cette distinction entre lui et ses mules de proscriptions ne le
justifie pas, mais elle le caractrise; elle ne le rend que plus
odieux, parce qu'elle le rend plus responsable. C'tait la pense
galitaire devenue homme, l'incarnation d'une impossibilit  laquelle
tend l'idal, mais  laquelle la nature rsiste, et qui n'est pas par
consquent le plan divin des socits. Il prit le niveau pour
symbole, mais le seul niveau possible tait la guillotine.  mesure
qu'il abattait une tte, une autre s'levait, il fallait la niveler
encore; la sienne enfin dominait seule, il fallut la livrer.

Qu'on lise ces lignes qui sont mon arrt sur lui tant reproch dans
les _Girondins_. On verra si je ne rendais pas justice  ses crimes,
tout en ne dsavouant rien de ses stocismes privs. On doit justice
aux Nrons du peuple. L'histoire, qui doit l'excration, ne doit pas
la calomnie.

Voici ce que j'en disais dans les _Girondins_:


XII.

Il y avait trop de sang vers entre le bonheur et lui. Une dictature
terrible ou un chafaud solennel taient les seules images sur
lesquelles il pt dsormais s'arrter. Il cherchait  y chapper,
pendant les premiers jours de thermidor, par de longues excursions aux
environs de Paris. Accompagn de quelque confident ou seul, il errait
des journes entires sous les arbres de Meudon, de Saint-Cloud ou de
Viroflay. On et dit qu'en s'loignant de Paris, o roulaient les
charretes de victimes, il voulait mettre de l'espace entre le remords
et lui. Il portait ordinairement un livre sous son habit. C'tait
habituellement un philosophe, tel que Rousseau, Raynal, Bernardin de
Saint-Pierre, ou des potes de sentiment, tels que Gessner et Young:
contraste trange entre la douceur des images, la srnit de la
nature et l'pret de l'me. Il avait les rveries et les
contemplations d'un philosophe au milieu des scnes de mort et des
proscriptions d'un Marius.

On raconte que le 7 thermidor, la veille du jour o Robespierre
attendait l'arrive de Saint-Just, et o il avait rsolu de jouer sa
vie contre la restauration de la rpublique, il alla une dernire fois
passer la journe entire  l'Ermitage de Jean-Jacques Rousseau, au
bord de la fort de Montmorency. Venait-il chercher des inspirations
politiques sous les arbres  l'ombre desquels son matre avait crit
le _Contrat social_? Venait-il faire hommage au philosophe d'une vie
qu'il allait donner  la cause de la dmocratie? Nul ne le sait. Il
passa, dit-on, des heures entires le front dans ses deux mains,
accoud contre la cloison rustique qui enclt le petit jardin. Son
visage avait la contemplation du supplice et la lividit de la mort.
Ce fut l'agonie du remords, de l'ambition et du dcouragement.
Robespierre eut le temps de rassembler dans un seul et dernier regard
son pass, son prsent, son lendemain, le sort de la rpublique,
l'avenir du peuple et le sien. S'il mourut d'angoisses, de repentir et
d'anxit, ce fut dans cette muette mditation.


XIII.

Une intention droite au commencement; un dvouement volontaire au
peuple reprsentant  ses yeux la portion opprime de l'humanit; un
attrait passionn pour une rvolution qui devait rendre la libert
aux opprims, l'galit aux humilis, la fraternit  la famille
humaine; des travaux infatigables consacrs  se rendre digne d'tre
un des premiers ouvriers de cette rgnration; des humiliations
cruelles patiemment subies dans son nom, dans son talent, dans ses
ides, dans sa renomme, pour sortir de l'obscurit o le confinaient
les noms, les talents, les supriorits des Mirabeau, des Barnave, des
La Fayette; sa popularit conquise pice  pice et toujours dchire
par la calomnie; sa retraite volontaire dans les rangs les plus
obscurs du peuple; sa vie use dans toutes les privations; son
indigence, qui ne lui laissait partager avec sa famille, plus
indigente encore, que le morceau de pain que la nation donnait  ses
reprsentants; son dsintressement appel hypocrisie par ceux qui
taient incapables de le comprendre; son triomphe enfin: un trne
croul; le peuple affranchi; son nom associ  la victoire et aux
enthousiasmes de la multitude; mais l'anarchie dchirant  l'instant
le rgne du peuple; d'indignes rivaux, tels que les Hbert et les
Marat, lui disputant la direction de la Rvolution et la poussant 
sa ruine; une lutte criminelle de vengeances et de cruauts
s'tablissant entre ces rivaux et lui pour se disputer l'empire de
l'opinion; des sacrifices coupables, faits, pendant trois ans,  cette
popularit qui avait voulu tre nourrie de sang; la tte du roi
demande et obtenue; celle de la reine; celle de la princesse
lisabeth; celles de milliers de vaincus immols aprs le combat; les
Girondins sacrifis malgr l'estime qu'il portait  leurs principaux
orateurs; Danton lui-mme, son plus fier mule, Camille Desmoulins,
son jeune disciple, jets au peuple sur un soupon, pour qu'il n'y et
plus d'autre nom que le sien dans la bouche des patriotes; la
toute-puissance enfin obtenue dans l'opinion, mais  la condition de
la maintenir sans cesse par de nouveaux crimes; le peuple ne voulant
plus dans son lgislateur suprme qu'un accusateur; des aspirations 
la clmence refoules par la prtendue ncessit d'immoler encore; une
tte demande ou livre au besoin de chaque jour; la victoire espre
pour le lendemain, mais rien d'arrt dans l'esprit pour consolider et
utiliser cette victoire; des ides confuses, contradictoires;
l'horreur de la tyrannie, et la ncessit de la dictature; des plans
imaginaires pleins de l'me de la Rvolution, mais sans organisation
pour les contenir, sans appui, sans force pour les faire durer; des
mots pour institutions; la vertu sur les lvres et l'arrt de mort
dans la main; un peuple fivreux; une Convention servile; des comits
corrompus; la rpublique reposant sur une seule tte; une vie odieuse;
une mort sans fruit; une mmoire souille, un nom nfaste; le cri du
sang qu'on n'apaise plus, s'levant dans la postrit contre lui:
toutes ces penses assaillirent sans doute l'me de Robespierre
pendant cet examen de son ambition. Il ne lui restait qu'une
ressource: c'tait de s'offrir en exemple  la rpublique, de dnoncer
au monde les hommes qui corrompaient la libert, de mourir en les
combattant, et de lguer au peuple, sinon un gouvernement, au moins
une doctrine et un martyr. Il eut videmment ce dernier rve: mais
c'tait un rve. L'intention tait haute, le courage grand, mais la
victime n'tait pas assez pure mme pour se sacrifier! C'est l'ternel
malheur des hommes qui ont tach leur nom du sang de leurs semblables
de ne pouvoir plus se laver mme dans leur propre sang. . . . . . . .


XIV.

Et ailleurs:

Il caresse le peuple par ses parties ignobles. Il exagre le soupon.
Il suscite l'envie. Il agace la colre. Il envenime la vengeance. Il
ouvre les veines du corps social pour gurir le mal; mais il en laisse
couler la vie, pure ou impure, avec indiffrence, sans se jeter entre
les victimes et les bourreaux. Il livre  ce qu'il croit le besoin de
sa situation les ttes du roi, de la reine, de leur innocente soeur.
Il cde  la prtendue ncessit la tte de Vergniaud; la tte de
Danton,  la peur; des milliers de victimes,  la domination. Il
permet que son nom serve pendant dix-huit mois d'enseigne  l'chafaud
et de justification  la mort. Il espre racheter plus tard ce qui ne
se rachte jamais: le crime prsent par les institutions futures. Il
s'enivre d'une perspective de flicit publique pendant que la France
palpite sur l'chafaud. Il veut extirper avec le fer toutes les
racines malfaisantes du sol social. Il se croit les droits de la
Providence parce qu'il a un sentiment et un plan dans son imagination.
Il prtend se mettre  la place de Dieu. Il veut tre le gnie
exterminateur et crateur de la Rvolution. Il oublie que si chaque
homme se divinisait ainsi lui-mme, il ne resterait  la fin qu'un
seul homme sur le globe, et que ce dernier des hommes serait
l'assassin de tous les autres! Il tache de sang les plus pures
doctrines. Il inspire  l'avenir l'effroi du rgne du peuple, la
rpugnance  l'institution de la rpublique, le doute sur la libert.
Il tombe enfin dans sa premire lutte contre la terreur, parce qu'il
n'a pas conquis, en lui rsistant ds le commencement, le droit et la
force de la dompter. Ses principes sont striles et condamns comme
ses proscriptions, et il meurt en s'criant avec le dcouragement de
Brutus: La rpublique prit avec moi! Il tait en effet, en ce
moment, l'me de la rpublique. Elle s'vanouit dans son dernier
soupir. Si Robespierre s'tait conserv pur et sans concession aux
garements des dmagogues jusqu' cette crise de lassitude et de
remords, la rpublique aurait survcu, rajeuni et triomph en lui.
Elle cherchait un rgulateur, il ne lui prsentait qu'un complice. Il
lui prsentait un Cromwell.

Le suprme malheur de Robespierre en prissant ne fut pas tant de
prir et d'entraner la rpublique avec lui, que de ne pas lguer  la
dmocratie, dans la mmoire d'un homme qui avait voulu la personnifier
avec le plus de foi, une de ces figures pures, clatantes,
immortelles, qui vengent une cause de l'abandon du sort, et qui
protestent contre la ruine par l'admiration sans rpugnance et sans
rserve qu'elles inspirent  la postrit. Il fallait  la rpublique
un _Caton d'Utique_ dans le martyrologe de ses fondateurs: Robespierre
ne lui laissait qu'un _Marius_ moins l'pe. La dmocratie avait
besoin d'une gloire qui rayonnt  jamais d'un nom d'homme sur son
berceau: Robespierre ne lui rappelait qu'une grande constance et un
grand remords. Ce fut la punition de l'homme, la punition du peuple,
celle du temps et celle aussi de l'avenir. Une cause n'est souvent
qu'un nom d'homme. La cause de la dmocratie ne devait pas tre
condamne  voiler ou  justifier le sien. Le type de la dmocratie
doit tre magnanime, gnreux, clment et incontestable comme la
vrit.

C'est l mon dernier mot dans les _Girondins_ sur Robespierre. Je le
dirais plus svrement peut-tre aujourd'hui, parce que j'ai vu son
ombre dans la rue en 1848; mais je ne le dirais pas plus juste.


XV.

Mon jugement final sur la Rvolution  la dernire page des
_Girondins_, bien que vrai dans son ensemble, ne mrite ni de moi ni
des autres une telle indulgence ou une telle justification. Le voici:

Avec Robespierre et Saint-Just finit la grande priode de la
rpublique. La seconde race des rvolutionnaires commence. La
rpublique tombe de la tragdie dans l'intrigue, du fanatisme dans la
cupidit. Au moment o tout se rapetisse, arrtons-nous pour
contempler ce qui fut si grand.

La rvolution n'avait dur que cinq ans. Ces cinq annes sont cinq
sicles pour la France. Jamais peut-tre sur cette terre,  aucune
poque, sauf l're de l'incarnation de l'ide chrtienne, un pays ne
produisit, en un si court espace de temps, une pareille ruption
d'ides, d'hommes, de natures, de caractres, de talents, de crimes,
de vertus. Ni le sicle de Pricls  Athnes, ni le sicle de Csar
et d'Octave  Rome, ni le sicle de Charlemagne dans les Gaules et
dans la Germanie, ni le sicle de Lon X en Italie, ni le sicle de
Louis XIV en France, ni le sicle de Cromwell en Angleterre! On dirait
que la terre, en travail pour enfanter l'ordre progressif des
socits, fait un effort de fcondit comparable  l'oeuvre nergique
de rgnration que la Providence veut accomplir. Sans parler des
prcurseurs, de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau, les hommes
naissent comme des personnifications instantanes des choses qui
doivent se penser, se dire ou se faire. Mirabeau, la foudre;
Condorcet, le calcul; Vergniaud, l'lan; Danton, l'audace; Marat, la
fureur; madame Roland, l'enthousiasme; Charlotte Corday, la vengeance;
Robespierre, l'utopie; Saint-Just, le fanatisme de la Rvolution. Et
derrire eux les hommes secondaires de chacun de ces groupes forment
un faisceau que la Rvolution dtache aprs l'avoir runi, et dont
elle brise une  une toutes les tiges comme des outils brchs. La
lumire brille  tous les points de l'horizon  la fois. Les tnbres
se replient. Les prjugs reculent. Les tyrannies tremblent. Les
peuples se lvent. Les trnes croulent. L'Europe intimide essaye de
frapper, et, frappe elle-mme, recule pour regarder de loin ce
terrible spectacle.

Ce combat est mille fois plus glorieux que les combats des armes qui
lui succdent. 1789 a conquis au monde des vrits, au lieu de
conqurir  une nation de prcaires accroissements de provinces. Il a
largi le domaine de l'homme, au lieu d'largir les limites d'un
territoire. On est fier d'tre d'une race d'hommes  qui la Providence
a permis de concevoir de telles penses, et d'tre enfant d'un sicle
qui a imprim l'impulsion  de tels mouvements de l'esprit humain. On
glorifie la France dans son intelligence, dans son rle, dans son me,
dans son sang! Les ttes tombent une  une, les unes justement, les
autres injustement, mais elles tombent toutes  l'oeuvre. On accuse ou
l'on absout. On pleure ou on maudit. Les individus sont innocents ou
coupables, touchants ou odieux, victimes ou bourreaux. L'action est
grande, et l'ide plane au-dessus de ses instruments comme une cause
juste sur les horreurs du champ de bataille. Aprs cinq ans, la
Rvolution n'est plus qu'un vaste cimetire. Sur la tombe de chacune
de ses victimes, est crit un mot qui la caractrise. Sur l'une,
_philosophie_. Sur l'autre, _loquence_. Sur celle-ci, _gnie_. Sur
celle-l, _courage_. Ici, _crime_. L, _vertu_. Mais sur toutes il est
crit: Mort pour l'avenir et Ouvrier de l'humanit.


XVI.

Une nation doit pleurer ses morts, sans doute, et ne pas se consoler
d'une seule tte injustement et odieusement sacrifie; mais elle ne
doit pas regretter son sang quand il a coul pour faire clore des
vrits ternelles. Dieu a mis ce prix  la germination et 
l'closion de ses desseins sur l'homme. Les ides vgtent de sang
humain. Les rvlations descendent des chafauds. Pardonnons-nous
donc, fils des combattants, des bourreaux ou des victimes!
Rconcilions-nous sur leur tombeaux pour reprendre leur oeuvre
interrompue! Le crime a tout perdu en se mlant dans les rangs de la
rpublique. Combattre, ce n'est pas immoler. tons le crime de la
cause du peuple comme une arme qui lui a perc la main et qui a chang
la libert en despotisme; ne cherchons pas  justifier l'chafaud par
la patrie, et les proscriptions par la libert; n'endurcissons pas
l'me du sicle par le sophisme de l'nergie rvolutionnaire, laissons
son coeur  l'humanit; c'est le plus sr et le plus infaillible de
ses principes, et rsignons-nous  la condition des choses humaines.
L'histoire de la Rvolution est glorieuse et triste comme le lendemain
d'une victoire, et comme la veille d'un autre combat. Mais, si cette
histoire est pleine de deuil, elle est pleine surtout de foi. Elle
ressemble au drame antique, o, pendant que le narrateur fait le
rcit, le choeur du peuple chante la gloire, pleure les victimes et
lve un hymne de consolation et d'esprance  Dieu!

Et maintenant voil ce que je pense de moi-mme et de ce jugement.


XVII.

Ce jugement est une ode plus qu'un arrt. Il semble planer avec une
glorieuse amnistie sur toute la scne, et justifier ainsi dans une
commune aurole tous les actes et tous les acteurs. Ni les victimes ni
les bourreaux n'ont ainsi leur part de justice, de piti ou de
rprobation, qui est le devoir et la vrit de l'histoire. Peut-on
jeter dans la mme gmonie ou dans le mme mausole arros de larmes
la tte de Louis XVI et celle de Robespierre? la tte de Bailly et
celle de Marat? la tte de Vergniaud ou de Condorcet et celle de
Camille Desmoulins? Et peut-on se dsintresser ainsi du culte pour
les pures victimes et de l'horreur pour les excrables bourreaux par
une pitaphe de gloire sans choix et sans respect, qui ne fait
justice ni aux uns ni aux autres, en chantant l'_hosanna_  la
Rvolution et  la nation? Non, non, une telle pitaphe _ple-mle_
est un linceul jet sur la fosse commune o l'on profane les cadavres
en les confondant! Il ne doit point y avoir de jugement d'ensemble sur
un champ de bataille couvert de morts, combattants, victimes ou
assassins, dont chacun a sa cause, son drapeau, sa foi, sa vertu, son
excuse, son crime  part et diffrents. Sur ce champ de bataille il y
a eu des vertus et des mensonges, des hrosmes et des bassesses, des
gorgs et des gorgeurs, des abattoirs d'hommes et des champs de
bataille patriotiques, des hros et des sclrats. Illustrez,
plaignez, vengez, vnrez ce qui fut digne  jamais de la piti, de
l'admiration, de l'immortalit dans l'avenir; rprouvez, fltrissez,
stigmatisez ce qui ne fut digne que du mpris ou de l'excration de la
mmoire. La justice qui n'est pas individuelle n'est pas justice. Ces
condamnations ou ces absolutions en masse ne sont que de splendides
dnis de gloire aux victimes et des dnis de justice aux coupables. Un
historien n'a pas le droit de jeter ainsi son manteau sur les nudits
hideuses de son sicle et de dire: Tout est bien, quand le bien et
le mal sont l sous ses yeux, demandant chacun qu'on lui fasse sur la
terre la part que Dieu lui-mme lui doit dans sa rtribution divine.
Vous faites croire ainsi au peuple qui vous lit que la lgitimit de
la cause et que la grandeur du drame auxquels il participe justifient
et glorifient tous les acteurs de ce drame humain, qui laissent leur
tte et leur nom dans la lutte sur ce champ de honte ou de renomme
qu'on appelle les rvolutions. C'est un enseignement propre  fausser
le jugement de ce peuple et non  le moraliser; c'est un mensonge  la
postrit, qui a droit  aimer ou  abhorrer selon les oeuvres; c'est
une offense  Dieu, dont vous faites mentir la justice dans votre
bouche; c'est un crime contre la conscience, dont vous touffez la
voix par un chant de triomphe, au lieu de lui livrer les justes 
rcompenser, les criminels  punir.


XVIII.

J'ai t indign contre moi-mme en relisant ce matin cette dernire
page lyrique des _Girondins_, et je conjure les lecteurs de la
dchirer eux-mmes comme je la dchire devant la postrit et devant
Dieu.

Cette page, crite dans un de ces moments d'enthousiasme plus potique
qu'historique o l'on s'lve si haut dans l'espace qu'on cesse de
voir les sinistres dtails d'un vnement pour n'en considrer que
l'ensemble (et l'homme  faible vue n'a pas le droit de s'lever ainsi
jusqu' ce point o l'on ne distingue plus que les rsultats dans un
dsintressement soi-disant sublime, mais en ralit coupable, du
crime ou de la vertu), cette page, dis-je, est une des deux grandes
fautes involontaires que j'aie  me reprocher dans ma carrire
d'crivain. J'en ai commis une autre et que j'aurai le courage
d'avouer aussi, dans ma carrire d'orateur politique, peu de temps
avant le jour o la monarchie de 1830, branle par d'autres coups que
les miens, s'croula, comme un rempart d'une ville sape par ses
propres dfenseurs, sur leur tte et sur la mienne, et o il nous
fallut supporter seul le poids de ce formidable croulement. Cette
faute, je le dis hardiment, ce ne fut pas la rpublique. La rpublique
fut le salut de ce peuple qui eut la vertu de l'acclamer  ma voix, et
la vertu plus grande de la modrer. Elle et t sa gloire s'il avait
su la conserver avec la mme magnanimit qu'il avait su la contenir.
Non, ce n'est pas l cette faute que ma conscience me reproche, ce fut
plutt le dvouement par lequel je la rachetai.


XIX.

Cette faute politique, je ne me la suis jamais pardonne, pour mriter
que le Juge suprme (qui n'est pas l'homme) me la pardonne. Les
blessures de la conscience ne se cicatrisent que par le repentir. J'en
aurai mrit le chtiment ici bas, je n'aurai pas protest contre la
peine, et j'ai toujours considr les angoisses et les humiliations
qui assigent depuis dix ans le soir de mon existence comme une juste
expiation d'une de ces tmrits d'esprit par lesquelles l'homme le
mieux intentionn ne doit jamais, selon l'expression des moralistes
religieux, tenter la Providence quand il s'agit du sort et du sang
d'un peuple.

Mais, en ce qui concerne l'_Histoire des Girondins_, je ne me reproche
en conscience que les cinq ou six pages que j'ai signales ici
moi-mme  la vindicte des belles mes, et je dsire que ce
commentaire expiatoire reste attach au texte et fasse corps  cette
dition du livre, pour prmunir les lecteurs, et surtout la jeunesse
et le peuple, contre le danger de quelques sophismes qui pourraient
fausser une ide dans leur esprit, ou attnuer dans leur coeur la
sainte horreur de la vrit mme, contre l'immoralit des moyens.

Les rvolutions ne sont pas, comme on l'a dit, l'interrgne de la
conscience, elles en sont l'preuve, et elles ne succombent que pour
avoir ml dans leur oeuvre le crime et la vertu.

Et maintenant n'en parlons plus, et revenons  la pure et innocente
littrature.

                                                            LAMARTINE.




LXXVIe ENTRETIEN.

LA PASSION DSINTRESSE DU BEAU

DANS LA LITTRATURE ET DANS L'ART.

PHIDIAS

PAR LOUIS DE RONCHAUD[2].

[Note: 2 _Phidias, sa vie et ses ouvrages_, 1 vol., par Louis de
RONCHAUD. Chez Gide-Lebrun, diteur, 5, rue Bonaparte.]

PREMIRE PARTIE.


                                                         15 aot 1861.

I.

Causons  l'ombre de ce dernier bouquet de chnes de la colline de
Saint-Point, puisqu'un vritable soleil d'Athnes luit aujourd'hui
sur cette valle de Gaules, fait grincer la cigale d'Attique dans les
joncs desschs des bords de la Valouze, comme je les ai entendues
autrefois dans les lits poudreux du Cphyse, et puisque la lumire
ardente du midi rpercute et rejaillissante de ces roches grises, en
faisant nager et onduler dans l'ther les cimes denteles de ces
montagnes, me fait songer, autant que ce livre ouvert sur mes genoux,
 cette lumire dore de la Grce. Il n'y manque que les lignes
architecturales du temple blanc de Minerve, sur lesquelles semblent se
mouvoir, aux diffrentes heures du jour, les groupes ternellement
vivants, quoique mutils, de Phidias sur le fronton du Parthnon.


II.

Un si beau jour, dans un si beau lieu, est admirablement choisi pour
parler du beau dans la littrature et dans l'art. Mais avant de
l'analyser en lui-mme cet art, disons un mot de cette passion sereine
et impersonnelle du beau qui possde certaines mes d'lite venant en
ce monde, qui les squestre, pour ainsi dire, des vulgarits de notre
vie  nous, active mais triviale, et qui les nourrit sans aliments
visibles (except peut-tre quelque amour sans rcompense, voil et
innom dans le rve du coeur).


III.

Il y a, dit Hrodote, dans les oasis et sur les rocs calcins de la
Haute gypte un oiseau qui ne mange aucun fruit d'arbre, aucun grain
d'herbe, qui ne traverse jamais le dsert pour aller se dsaltrer aux
flots du Nil, mais qui boit la rose et qui se nourrit exclusivement
des splendeurs et des rayons vitaux du soleil.

Admirable symbole de ces mes sobres d'ici-bas, qui ne vivent que du
beau et pour le beau. Nous ne les comprenons pas, nous autres
vulgaire, mais nous ne pouvons pas les nier.


IV.

Il m'a t donn d'en connatre deux ou trois dans ma vie: madame
Malibran, la sraphique INSPIRE de ce sicle, en tait une; Louis de
Ronchaud, l'auteur de ce livre de _Phidias_ que j'ai sous la main, en
est un autre. Laissez-moi vous en parler  mon aise pendant cette
matine d't,  l'ombre, o l'on n'a rien de mieux  faire qu'
causer en ouvrant nonchalamment son me  toutes les brises qui
traversent capricieusement le ciel, et qui font frissonner et miroiter
les feuilles au-dessus de nos ttes.


V.

Je suis sr que vous avez rencontr souvent, soit  Paris sur vos
boulevards ou dans vos thtres, soit parmi la foule dans vos
expositions de tableaux et de sculptures, soit en Italie aux pieds du
Colise ou de Saint-Pierre de Rome, soit  Londres dans les salles du
muse Britannique, soit en Grce sur les marches du temple de Thse,
ou sur les sentiers pierreux de l'Acropole, un jeune homme dont vous
n'avez jamais su le nom, mais dont la physionomie, semblable  une
pense ambulante, vous a frapp  votre insu d'une sorte d'empreinte
indlbile, et vous le reconnatriez entre mille si vous veniez  le
rencontrer une seconde fois.

Quoique encore dans l'ge o rien ne dcline dans l'homme, sa tte
intelligente a dj perdu quelques-uns de ces fins cheveux blonds qui,
comme des feuilles inutiles, se dispersent avant l't pour mieux
laisser mrir dans le front dcouvert ce fruit prcoce, la pense,
dans les hommes qui le portent.

Ce front est plane et limpide comme le marbre qu'il aime tant 
dcrire; l'harmonie de ses facults n'y souffre ni plis, ni creux, ni
saillies, signes de prdominance ou de vide dans les dispositions de
l'intelligence. Son oeil bleu, trs-doux, mais trs-clair
d'arrire-lueurs, regarde timidement la foule et hardiment le ciel;
ses joues sont fraches, de la fracheur du lait des montagnes o il
est n et o il habite; le frisson des Alpes court sur sa peau et la
rend tour  tour, au souffle de l'inspiration, ple ou vermeille. Sa
bouche, habituellement ferme, retient des foules d'ides sur ses
lvres; sa dmarche est tantt prcipite comme une ardeur qui se
hte, tantt hsitante et saccade comme un homme qui hsite entre
plusieurs sentiers. Son costume est nglig, mais gracieux de coupe;
on voit qu'il a le sentiment du beau dans la draperie du buste, que
peu lui importe l'toffe, mais que le pli a de l'art involontaire dans
sa tenue.

Personne ne l'arrte pour lui tendre une main banale dans la foule, il
parle  peu de passants; mais quand il en rencontre par hasard un
qu'il gote ou qu'il aime, il revient sur ses pas, et il l'accompagne
en sens contraire de sa route, comme quelqu'un  qui il est gal
d'aller ici, ou l, et de perdre des pas ou du temps, pourvu qu'il ne
perde rien de son coeur, de son esprit et de son got pour ceux qui
lui plaisent.


VI.

Ce sont l ses seules affaires,  lui; une bonne rencontre, c'est une
bonne fortune. Et de quoi parle-t-il avec cette vive et douce
animation qui colore les joues et qui enflamme le regard?

Du dernier livre de posie, ou de philosophie, ou d'histoire qui vient
de paratre; du dernier tableau qui vient de dceler un pinceau
puissant, une touche neuve  l'exposition; du dernier marbre qui
palpite encore du coup de ciseau, ou qui sent encore la caresse de la
main de son sculpteur, dans la galerie ou dans le jardin statuaire des
Champs-lyses.


VII.

Les passants s'arrtent pour saisir au vol quelques phrases tronques
de ce dialogue entre ce jeune homme communicatif de l'enthousiasme
qu'il rapporte  la maison avec son livret sous le bras. Ils se disent
 eux-mmes: Voil quelqu'un qui n'a pas les mmes objets que nous en
vue dans ses sorties  travers nos rues et nos places publiques; voil
un tranger  nos intrts d'ici-bas, voil le feu sacr qui passe et
qui nous coudoie sans nous voir. D'o vient-il? o va-t-il? de quoi
brle-t-il? Et ils le regardent longtemps filer dans la foule comme
les bergers de nos montagnes en ramenant leurs moutons bien compts au
village, les soirs d'un mois d't, regardent tout bahis glisser une
toile filante qui vient du ciel s'teindre dans un tang, sans savoir
ce qu'elle a  faire dans la valle et quel message elle apporte ou
elle remporte parmi eux.

Or, ce feu sacr cherche son lment: le beau.


VIII.

Nous le savons, nous qui connaissons depuis son adolescence ce passant
dans la vie; nous dsirons vous le faire connatre aussi. coutez:
quand on en a le temps comme aujourd'hui, il ne faut jamais passer 
ct d'un phnomne sans l'tudier. L'amateur du beau est un de ces
phnomnes que Labruyre aurait plac dans sa galerie des caractres
et des curiosits morales s'il l'avait rencontr sur sa route. Mais on
ne le rencontre gure  la cour que frquentait le Thophraste
franais; on y est occup d'intrts plus terrestres et plus
personnels. Il faut les chercher dans la solitude; c'est l que
naissent ces grandes passions, entre ciel et terre, telles que celles
que nous avons  vous signaler dans cette me appele je ne sais
comment dans la langue des purs esprits, appele ici-bas Louis de
Ronchaud.


IX.

Le Jura est sa patrie. Le Jura est un groupe de montagnes qui s'lve
jusqu' la rgion des neiges presque ternelles entre les lacs de
Genve et de Neuchtel en Suisse, le Rhin, les Vosges et les plaines
de la Bresse et du Mconnais engraisses du limon de la Sane.

Entre les racines de ces hautes montagnes circulent des valles et des
plateaux qui furent la Franche-Comt, pays militaire de nature parce
qu'il est pays frontire, pays rpublicain de caractre parce qu'il
est  lui tout seul un peuple indpendant, le canton libre d'une
Suisse franaise; les Huns le peuplrent au temps o les migrations
orientales, puis germaniques franchirent le Danube et le Rhin,
cherchant de l'espace  l'occident pour leurs troupeaux, et de la
libert dans des sites forts.


X.

Les savants ont beau disserter, il suffit  un voyageur comme moi
d'avoir vu, dans les steppes du Danube, le noble pasteur questre
hongrois, au front lev,  l'oeil rveur,  la taille lapidaire, au
maintien ferme et immobile comme la statue de bronze, envelopp de sa
pelisse noire de poil de mouton, appuy sur sa houlette de coudrier
arme au bout d'un fer de lance, soldat, chevalier, pasteur  la fois.
Il suffit de l'avoir vu  pied dans les steppes, la bride de son
cheval passe autour du bras, promener pendant des journes entires
le regard de ses larges yeux bleus sur l'horizon des monts Crapacks
tachet de pins noirs et de neiges roses, pour reconnatre  la
charpente haute et solide du corps,  la dimension du front, au vague
pensif du regard,  l'ovale effil de la tte,  la gravit des
lvres,  l'attitude  la fois virile et un peu incline par la
fodalit des membres, la consanguinit vidente des Huns et des
Francs-Comtois:

Deux races nobles, deux filiations du Caucase, deux peuples  hros
dans les anctres, deux civilisations disciplines o la fiert et
l'obissance s'accordent sur un visage pastoral, guerrier et potique.


XI.

Longtemps runis  l'Allemagne sous la maison d'Autriche, gouverns
par les vice-rois espagnols de Charles-Quint et de Philippe II, le
rgime et le caractre espagnols y sont rests fortement empreints
dans des moeurs et dans des familles castillanes; la gravit
catholique et la loyaut chevaleresque sont des traits du visage comme
du caractre franc-comtois. On peut se fier  la main tendue et
ouverte du gentilhomme comme du paysan. Voltaire a dit d'eux:

Et dans cette Comt, franche aujourd'hui de nom, on peut ajouter
plus franche encore de coeur.

Except la Bretagne, il n'y a pas de race franaise qui ait plus de
vertus civiles et militaires innes que ce Jura.


XII.

Le _Paysan du Danube_ tait un anctre des Francs-Comtois; l'esprit,
sous une apparence de navet rurale, y est aussi potique que la
montagne, et il y a de l'Ossian dans ces cimes et dans ces nues. Les
potes populaires, qui sont en gnral les tailleurs d'habits ou les
mntriers de village, y remplissent leurs _veilles_ de lgendes
orientales ou d'idylles siciliennes; la religion, l'amour et la
guerre, les trois passions nobles des chteaux et de la chaumire, en
sont les sujets. La chevalerie vient du Thibet et les montagnes sont
sa patrie. Ce qu'on appelle l'originalit, c'est--dire ce sens du
terroir qui donne une sve trangre aux esprits d'une race peu mle
aux autres races, est le cachet des crivains, des publicistes, des
potes francs-comtois, beaucoup de bon sens ml  beaucoup de rves.
Voil ce qui les distingue, mme de nos jours.


XIII.

Hugo, qu'il faut toujours nommer le premier dans ces nomenclatures des
belles imaginations, nous dit qu'il est par la moiti de son sang
Franc-Comtois; Rouget de Lisle, qui eut le rare bonheur d'tre un jour
le chant hroque de la patrie menace, le tocsin des coeurs, le
_sursum corda_ des baonnettes, tait Franc-Comtois; Charles Nodier,
le plus aimable des hommes, le plus fantaisiste des potes, le plus
Romain et le plus Franais  la fois des ennemis de la terreur
dmagogique et de la tyrannie soldatesque, tait Franc-Comtois;
Fourier, Considerant, Proudhon, tous ces esprits spculatifs qui
crivent leur posie en chiffres et qui jettent leur imagination
par-dessus l'ordre social, aimant mieux inventer l'impossible que de
ne rien inventer du tout, sont Francs-Comtois.


XIV.

Et moi aussi j'ai puis la moiti de mon sang  cette source des
montagnes, j'ai la moiti de mes aeux dans ces forts, dans ces
torrents, dans ces donjons de la valle de Saint-Claude, et jusque
dans cette ville aujourd'hui si riche, si industrielle et si pastorale
de Morez. Le premier chalet et la premire usine de cette colonie y
portent encore le nom de ma famille qui les a fonds; les habitants
d'aujourd'hui gardent dans leurs souvenirs la reconnaissance qu'ils
m'ont plusieurs fois tmoigne pour les pres de leur cit qui furent
mes pres.

Aussi, du haut des collines de la Sane, que j'habite encore pour
quelques jours (hlas! compts), je ne jette jamais mes regards sur
la chane lointaine du Jura, nivel  l'horizon comme une falaise de
l'ther au-dessous de la pyramide de granit rose du mont Blanc, sans
me reporter en esprit dans la valle de Saint-Claude, dans la fort du
Fresnoy vendue pour un morceau de pain par mon pre, et qui fait
aujourd'hui l'opulence de cinq ou six familles  millions de capital;
dans les dcombres des chteaux de Pradt, de Villars, des Amorandes,
et dans les nombreuses fermes de ces montagnes, o le lait des vaches
coule comme des rigoles d'cume dans les fromageries des Sapins, sans
me dire avec amertume: Pourquoi ma famille est-elle descendue dans la
plaine? Pourquoi a-t-elle quitt ces solitudes du Jura pour cette
fourmillante Bourgogne, et le sapin de Hongrie pour la vigne de la
Sane? Pourquoi ai-je quitt moi-mme les coteaux vineux de mon pays,
comme la poussire quitte le sillon, pour aller chercher du bruit, de
la vanit, de la popularit plus venteuse que le vent sur la mer
ondoyante des opinions humaines,  Paris,  Londres,  Stamboul, 
Rome,  Athnes, et pour errer,  la fin de mes jours, exil par ma
faute de la porte ferme de mon propre foyer natal?

_Heureux ceux qui meurent dans le lit de leurs pres!_ dit quelque
part Chateaubriand, mort lui-mme dans un lit d'emprunt, loin des
grves de sa Bretagne et des tourelles de Combourg.


XV.

Cet amour amer des lieux abandonns et des noms toujours chers de ces
lieux, autrefois habits par la famille, m'a ramen une fois (il y a
longtemps) seul,  pied, un sac de voyage sur le dos, sur ces plateaux
et dans ces valles de la Franche-Comt, pour y voir de mes yeux ces
chteaux dmantels, ces usines retentissantes du bruit des marteaux,
ces torrents blanchissant de leur cume la roue des moulins qui font
tourner les cylindres sous lesquels s'aplatissent les barres de fer;
ces forts de pins qui gravissent de rocher en rocher les montagnes
escarpes de Saint-Claude comme des armes vgtales de gants montant
 l'assaut des nuages; ces fromageries, noircies par la fume des
chaudires, bties en planches dans les clairires de ces forts,
autour desquelles les vaches aux clochettes sonores se groupent le
soir pour livrer aux femmes leurs pis gonfls, comme des outres
vivantes, de ce lait qui va se convertir en gruyre dor et perc de
trous comme un rayon de miel avec ses alvoles.


XVI.

Les anciens fermiers de la famille, toujours attachs au nom,
proprit morale que rien ne peut acheter et vendre, taient avertis
de ma visite, et m'attendaient pour me donner l'hospitalit des
chalets. M. Christin, fils de l'ancien et spirituel correspondant de
Voltaire, ami aussi de mon grand-pre et de mes oncles, m'avait crit
pour se rclamer de ces souvenirs de famille et pour me prodiguer de
bons offices.

Hommes d'lite, trs-respects dans la contre, ces Christins avaient
t trs-lis du temps de Voltaire, leur voisin de Ferney, avec mon
grand-pre paternel et surtout avec l'an de mes oncles, grand
propritaire  Saint-Claude. Cet oncle, M. de Lamartine de Monceau,
tait, par son esprit, par son rudition attique et par ses opinions
librales, quoique royaliste, trs-digne de correspondre avec ces
correspondants de Voltaire; c'est  lui que je dois, non ma posie,
mais ma prose. L'pre bon sens aiguis d'esprit et rendu tranchant
comme l'acier par l'expression originale, tait le caractre de style
de cet oncle, ami des Christins de Ferney. Tout Mcon, tout
Saint-Claude, tout Besanon s'en souviennent encore. On cite les mots
pleins de sens de cet oncle devenus proverbes dans ces provinces.

Le premier Napolon, quand il s'arrta quelques jours  Mcon avec sa
cour en 1805, en allant se faire couronner  Milan roi d'Italie, le
fit appeler comme il avait fait appeler M. Necker  Lausanne en
allant  Marengo.

Napolon remarqua beaucoup, mais gota peu la libert acre de son
interlocuteur. La libert du discours est une blessure  la tyrannie
des esprits absolus; ils veulent rgner sur la logique comme sur les
faits. Cet entretien, qui fut publi, courut toute la France. Ce
gentilhomme du Danube dplut aux bords de la Sane; Napolon lui
offrit le snat: Je dsire rester simple citoyen, et ne rien engager
volontairement de ce que Votre Majest laisse de libert  ses sujets,
celle de cultiver mes terres en payant mes impts.--Vous tes
frondeur, dit en riant amrement Napolon.--Non, sire, je suis
impartial, et je craindrais de cesser de l'tre en approchant trop
souvent de Votre Majest.

Cette dlicate tournure d'luder la servitude en ludant la faveur,
n'chappa pas  Napolon; il sourit, mais il garda rancune  la ville
qui lui montrait de telles fierts d'esprit dans un de ses principaux
habitants.


XVII.

Pardon de cette rminiscence de famille, hors-d'oeuvre de notre
entretien sur Phidias; Plutarque en a beaucoup de ce genre et on les
lui pardonne; car si l'esprit du lecteur aime  marcher quand il se
promne, il aime aussi  s'asseoir et  divaguer pour reprendre
haleine.

Revenons  Louis de Ronchaud, ce Plutarque franc-comtois de Phidias,
et disons comment je connus le nom de ce voisin de terre et de coeur
que je devais beaucoup goter et beaucoup aimer plus tard parmi ces
illustres esprits de Franche-Comt, voisins de mon pre et de mes
oncles dans cette Arcadie de la France: _et in Arcadia ego!_


XVIII.

Quand on chemine  pied de Mcon  Saint-Claude, on trouve d'abord la
Bresse, bocagre et plane comme la grasse Attique, ruisselante
d'huile, entre le Pyre et Athnes.

L'olivier de la Bresse, c'est le ple saule qui ne verse que l'ombre
lgre aux vaches blanches des prairies, et qui, tondu tous les trois
ans par la serpette de l'mondeur, penche son tronc chauve sur les
mares ou sur les tangs.

On croit lire une glogue de Virgile: _O utinam!_ et plt aux Dieux
que je n'eusse t qu'un pauvre mondeur de saules sur les rives du
lac ou du Mincio, dans cette laiteuse Lombardie, Bresse de l'Italie!

 l'extrmit de cette plaine virgilienne de la Bresse, on rencontre
tout  coup, au lieu de l'eau stagnante et fivreuse des prairies de
la Dombe, une rivire bleue comme le firmament de la Suisse
italienne, joueuse comme des enfants sur des cailloux, cumante comme
l'eau de savon battue par le battoir de la lessiveuse, gazouillante
comme une vole de tourterelles bleues et blanches abattues sur un
champ de lin en fleurs, jetant ses petits flocons d'cume  et l sur
son cours comme ces oiseaux parpillant leurs plumes en se peignant du
bec sur les touffes du lin; on s'arrte tout tonn sur la grve des
cailloux arrondis par le roulis ternel de cette rivire de montagne,
dbouchant, tout tonne elle-mme, dans la plaine. On demande son nom
au premier batelier qui passe et qui rattache son petit bateau de
pche  un tronc de saule pour verser son filet frtillant de truites
sur le sable.--C'est la rivire d'Ain, vous dit-il avec un air de
fiert locale, la rivire qui descend de Saint-Claude et qui donne son
nom  toutes ces plaines.

Si, comme moi, vous avez chevauch dans les dserts et dans les
valles des deux Arabies, vous reconnatrez tout de suite que les
hommes descendus de Tartarie en Arabie, d'Arabie en Scythie, de
Scythie en Hongrie, de Hongrie en Franche-Comt et en Bresse ont
pass par l, ont colonis ses contres et ont impos au plus beau
fleuve du pays ce nom arabe et gnrique d'_Ain_ (l'eau par
excellence) dont en perdant l'accent _An_, nos pres, moins
euphoniques que les Arabes, ont fait _Ain_, nom rendu guttural et
trivial comme le balbutiement  bouche ouverte d'un enfant hbt.
C'est le progrs selon la doctrine des _progressistes indfinis_, ces
adorateurs obstins du temps qui les dment dans les langues comme
dans les choses; ces adorateurs du prsent qui les dvore eux-mmes et
qui anantit tout autant de choses humaines qu'il en cre.


XIX.

Non, le temps n'est pas Dieu, il n'est que son ouvrier, souvent
maladroit, qui pervertit autant de civilisations et de langues qu'il
en faonne. Quand on sait toutes les oeuvres du temps et qu'on en voit
les dbris sur toute la terre, on l'appelle de son vrai nom, le grand
Crateur, mais aussi le grand destructeur du monde, ou plutt le
grand changeur, le grand rnovateur de tout; mais le grand
progressiste, c'est un contre-sens  son nom, car il dmolit sans
cesse tout ce que sans cesse il construit,  commencer par l'homme
lui-mme qu'il sme et qu'il fauche sans en oublier un seul sur la
terre, pour lui apprendre qui est le grand _ensevelisseur_ de la
cration et le _fossoyeur_ des mondes!

Mais pardon encore de cette digression dplace  propos de la rivire
d'_Ain_,  laquelle les Arabes avaient donn un nom sonore comme
l'cho des rochers d'o il tombe en cascades de saphir, et que les
Gaulois ont rendu muet comme leur langue de corne et de caoutchouc.


XX.

Aprs s'tre rafrachie et enivre comme l'Arabe lui-mme au vent de
cette rivire, femelle du Rhne, elle se prcipite vers lui dans les
plaines du Dauphin.

On s'engorge comme elle dans les premiers dfils de roches grises qui
tracent son cours,  droite, vers les montagnes du Bugey,  gauche,
vers les collines du Revers-Mont et de la basse Franche-Comt. Cette
route est serpentante comme la couleuvre d'eau bleue qui se glisse 
vos pieds  travers les prairies troites et les petits caps de rocher
qui servent de lit  la rivire. L'cume et la fracheur de sa course,
le cliquetis des cailloux qu'elle remue en courant, vous inspirent le
frisson voluptueux d'un bain frais.

Des groupes de jolies pcheuses, trempant leurs jambes nues dans l'eau
transparente, et se jetant, avec de joyeux rires, les gouttelettes de
l'eau de leurs filets au visage, forment  chaque tournant sous vos
yeux de vrais paysages du Poussin.

On se croirait dans les gorges de la Sabine d'Horace, sur les rives du
_prceps Anio_; tout a un caractre de grce et de gat terrestres
qui rappellent l'Arcadie: ses bergers, ses pcheurs, ses nymphes, ses
radeaux chargs d'herbes odorantes qui traversent le fleuve au chant
des faneuses pour porter d'une rive  l'autre les foins du pr
penchant  la meule ou  l'table des troupeaux.

C'est ainsi que de scne en scne pastorale on arrive  la hauteur de
la valle de Nantua, sans y entrer et en la laissant  sa droite.


XXI.

Le lac de Nantua, comme celui de Nmi, remplit tous les creux de cette
valle, encaisse dans de sombres falaises de sapins. L'clat du
soleil d't qui s'y rpercute dans sa nappe blouit la valle entire
d'une fume de lumire, d'une sorte de brouillard de rayons qui double
tout  coup le jour de la surface de la valle, comme une glace double
la clart dans une chambre obscure; on ne voit pas encore le lac qu'on
voit dj sa lueur monter dans le ciel comme un incendie des eaux; on
regrette de ne pas pntrer dans cette gorge blouissante, qui mne le
voyageur par une avenue d'eau et de forts  Genve; mais la route de
Franche-Comt continue  suivre la rivire d'Ain, et on la ctoie de
village en village sur des collines qui s'lvent insensiblement et
par une valle qui se rtrcit toujours.

 mesure qu'elle se rtrcit et qu'elle s'lve, on dcouvre au fond
une perspective tout  fait alpestre, qu'on tait loin de prvoir en
s'y engageant pour remonter le cours de la rivire. C'est une
accumulation de hautes cimes noires qui semblent se dfier les unes
les autres  qui s'lvera le plus haut et le plus abruptement dans
l'ther, et qui ferment d'une barrire infranchissable  l'oeil
l'horizon jusque-l ouvert devant vous.

Ces montagnes, comme entasses confusment par la main du Crateur,
sont en gnral arrondies en forme de dmes, les unes noires des
forts de pins qui les tapissent de leurs ombres, les autres vertes
des pturages qui les veloutent; celles-ci nues et gristres parce que
leur pente plus rapide en a laiss glisser l'humus, que le soleil du
soir en s'y rpercutant  nu les fait blanches  l'oeil comme des
falaises lointaines au bord de la mer; quelques-unes, derrire les
autres, sont taches au nord de quelques flaques de neige, restes de
l'hiver dernier qui attendent un autre hiver; phares de montagnes que
les bergers regardent s'allumer ou s'teindre selon que le soleil
levant les frappe, ou que le soleil couchant leur retire ses derniers
rayons en descendant du ciel.


XXII.

On est saisi tout  coup d'une certaine terreur inattendue en se
voyant si prs de ces cimes du haut Jura; elles semblent former devant
vous un rempart confus de hauteurs inaccessibles,  travers lesquelles
il faut s'engager, sans apercevoir par quelle brche ou par quelle
poterne on pourra les aborder et les franchir. La _sainte horreur_ de
pote qui habite les bords de l'Ocan sur le rivage, habite aussi les
pieds des montagnes sans issues; c'est l'impression du Jura
vertigineux au moment o il vous apparat, s'levant toujours plus 
mesure que vous vous levez vous-mme sur ses premiers plans, pour
vous en prsenter d'autres plus infranchissables en apparence.

Vous les franchissez, cependant, par des routes qui se droulent aussi
 mesure, tantt en les contournant par le flanc assez arrondi de la
montagne, tantt sur des plateaux levs, aussi rocheux, mais aussi
planes que les grves d'une mer dessche; tantt descendant dans les
gorges traces par les torrents entre les racines, et en suivant aux
bords de ces eaux courantes les sombres avenues gouttires de ces
dmes en t.


XXIII.

Des usines de fer fument, brillent, tournent, frappent, retentissent,
bouillonnent, bourdonnent, cument  tous les tournants de ces
rivires o l'industrie de l'habitant a voulu utiliser une cascade ou
une chute plus escarpe de l'eau sur la roue grinante qui fait
mouvoir l'axe mtallique des leviers.

Les scieries reoivent, par des ornires gigantesques, les cadavres
encore verts des sapins; ils glissent avec des bonds de tangage jusque
sur le bord des cataractes o la dent de l'acier va les dmembrer;
d'autres, lancs tout entiers sur l'eau courante, vont flotter jusqu'
la rivire d'Ain, et jusqu'au Rhne, pour servir de mts aux navires
et pour plier sans rompre sous les voilures, de mme qu'ils ont pli
et se sont redresss sur la montagne, sous leurs feuilles et sous le
vent, comme pour s'exercer  porter le poids des temptes.


XXIV.

On remonte de ces entonnoirs des gorges du Jura sur d'autres plateaux
d'o l'on redescend de nouveau pour admirer des scnes semblables et
pour remonter encore  d'autres plateaux, jusqu'au noeud principal et
culminant de ces montagnes aux trois grandes et profondes valles,
divergeant et serpentant, comme des rayons de roue divergent du
moyeu, en courant vers la plaine.

Le vallon de Saint-Claude surtout, dont la ville se confond au fond
d'une gorge avec les falaises grises de ses rochers, a une profondeur,
des tourments, des anfractuosits, des abmes, des vertiges qui
fascinent les yeux du haut de ces divers plateaux qui la dominent de
si haut et de si loin; je n'ai vu de pareils effets de perspective
dans les profondeurs que dans le Liban, quand au pied des cdres on
plonge de l'oeil sur la petite ville industrielle de _Zharkl_, pleine
de couvents et de fabriques d'armes, sur les deux marches d'un ravin,
dans une anse, entre deux parois perpendiculaires de rochers crnels
de sapins.


XXV.

Saint-Claude, ville aussi toute sacerdotale et toute laborieuse des
petites industries du fer et du buis cisel, est la _Zharkl_ du Jura;
ses cloches retentissent et ses chemines fument; ses silences dorment
et ses cours d'eau, et ses scieries, et ses enclumes, et ses tours o
l'on faonne le buis, bruissent comme une ville fantastique qui
apparat hors de la porte des sens, au fond d'un des cercles du
Dante,  travers le brouillard des eaux pulvrises par leur chute et
des rayons du soir rpercuts par les parois de ces montagnes.

Une pente rapide vous y conduit en longs circuits et en lacets situs
sur les corniches de ces pentes; de temps en temps un village suspendu
apparat avec ses vergers en dclivit. Sur la route, au-dessus de la
chausse, les filets d'eau, gouttires des neiges, suintent  travers
les gros blocs de roche, remparts cyclopens de ces mtairies.


XXVI.

C'est sur le flanc d'un de ces hauts plateaux, au milieu des noyers,
des houx, des noisetiers, des vignes sauvages qui serpentent entre les
haies d'pines noires et de buis parfum, que se trouve le petit
village alpestre de Saint-Lupicin, nom sauvage comme le site.

Sa vieille glise, remarque des voyageurs par son caractre oriental
et par ses dcoupures de pierre, porte l'hiver son linceul de neige,
comme une morte attendant le fossoyeur sur la grille du cimetire; des
maisons de paysans isoles ou groupes, une auberge peinte s'ouvrent
sur la principale rue; sa porte est obstrue par une file de ces
chariots comtois, attels d'un seul cheval au collier garni de
sonnettes, caravane de montagnes tout  fait semblable aux
interminables caravanes de chameaux de Msopotamie qu'on rencontre
dans les dfils de Damas; de petits champs pierreux ou quelques
grasses chnevires, de noir humus tomb des rochers et retenu par des
murs de pierres sches autour de l'table, voil Saint-Lupicin.

Une seule maison, haute et isole du reste du hameau par une cour, un
jardin potager, une longue charmille taille en muraille domine le
village. Cette maison, moiti seigneuriale, moiti bourgeoise,
ressemble au donjon d'un vieux manoir fodal dont le temps a emport
les deux ailes, et qui est rest debout comme un vestige et comme un
asile de l'antique famille dont elle abrite encore les dbris.

Elle est haute, carre, perce d'un perron sur une terrasse au premier
tage, de cinq fentres et d'un large balcon au second; un toit
construit en pyramide aigu la surmonte, afin de laisser glisser les
neiges trop pesantes en hiver.

Ce toit ne brille pas, comme en Savoie ou en Suisse, d'ardoises
luisantes, livre d'opulence sur les maisons du riche; il est
recouvert de petites plaques minces de sapin qui simulent mal les
feuilles d'ardoise, et qui sont cloues par leur extrmit suprieure
aux chevrons de la charpente; la pluie et la neige les salissent, la
mousse jaunie les tapisse, le vent les emporte, et quand l'incendie
les approche, elles s'envolent en brandons de flammes et en tincelles
crpitantes portant au loin dans les villages la terreur et la pluie
de feu tombant du ciel sur les autres toits.


XXVII.

Les diverses terrasses sur lesquelles le donjon gristre est lev ou
auxquelles il est adoss, ou dont il est flanqu d'un ct, donnent
des places diverses aux chambres: de plain-pied d'un ct, avec les
jardins, on est de l'autre au premier tage; cette disposition de
terrain sur les pentes de montagnes donne du mouvement, du
pittoresque, des escaliers, des paliers, des rampes extrieures et
intrieures aux maisons; elles semblent, comme un manteau ptrifi,
suivre en rampant dans leur inflexion au sol les ondulations de la
roche ou du gazon qui les porte. Ces accidents de construction font
les charmes des paysagistes; le donjon de Saint-Lupicin avec ses
terrasses, ses jardins encaisss dans des dcombres, ses cours de
fermes pleines du vagissement des vaches, du chant des coqs, du
roucoulement des pigeons qui blanchissent les rebords du toit des
puits rustiques o la corde arrondie repose sur les auges dans des
troncs d'arbres creuss pour abreuver les tables, arrte l'oeil du
passant.

Si on entre dans la cour, on voit d'un ct une alle de marronniers,
luxe rare de vgtation dans ces contres dj froides; de l'autre, 
l'extrmit de carrs du jardin, un pavillon de repos du style
architectural de Louis XV, rappelant prtentieusement Versailles dans
cette sauvagerie des lieux et des moeurs.

Des fentres de ce pavillon, on plonge  gauche sur la profonde gorge
descendant vers la ville de Saint-Claude, de l'autre sur le chteau de
Prat, dont mon pre a port quelque temps le nom et qui tait un des
domaines de mon grand-pre dans cette contre. Plus bas, on voit
reluire et on entend gronder au fond d'un ravin inaccessible le
torrent du Lignon qui court en circuitant autour des collines abruptes
rejoindre la Bienne, rivire de Saint-Claude dans la valle de
Malings.


XXVIII.

C'est l le village et le manoir de Saint-Lupicin. De gros noyers
dissmins dans les champs en pente les signalent au voyageur.

Il y a loin de l  Athnes, avec le Parthnon pour diadme, le ciel
transparent de l'Attique pour dais, l'olivier pour ceinture, la mer
tincelante pour horizon, et c'est l pourtant que l'adorateur
d'Athnes, l'idoltre de Phidias, le Winckelman franais, le lapidaire
du beau dans la nature, dans la posie, dans l'architecture, dans la
statue, dans la pierre, dans la femme, dans toutes les ralits et
dans tous les rves, habite seul, jeune et grave comme un solitaire du
mont Athos, dans son couvent tapiss de lambris de planches de sapin,
ces lambris tant sculpts par les artistes autrefois si justement
renomms de Saint-Claude pour leurs bustes de Voltaire, taills au
couteau dans la racine de buis.

Des chambres dont le plancher est couvert de livres et de gravures, la
vaste chemine o ptillent les copeaux de sapin, reste de la hache
des bcherons, une vieille nourrice devenue servante et reine des
cuisines, des laboureurs et des bergers gardiens de ces belles vaches
du Jura, quelques fermiers des hautes mtairies qui lui payent leurs
redevances sur la fin de l'automne, en fromages et en rayons de miel
de leurs ruches, voil tout le luxe, tout le mouvement, toute
l'opulence du gentilhomme du Jura.


XXIX.

Celui-l n'est pas n  Saint-Lupicin, ce n'tait qu'un fief de sa
famille; la principale habitation de ses pres tait dans la plaine
vineuse du Jura, riche et grasse, et dans les environs de
Lons-le-Saunier, capitale de ces montagnes.

C'est l qu'est n Louis de Ronchaud. Son pre, gentilhomme
franc-comtois, attach aux Bourbons par leurs droits traditionnels, et
surtout par leurs malheurs, fut lu par le peuple  la chambre des
dputs en 1816, pour reprsenter le pays. La loyaut de sentiment
jointe  la modration et au patriotisme de race donna  sa
candidature une unanimit de convenances aristocratiques et de
confiance populaire qui fut justifie par ses votes; il fut royaliste
sans cesser d'tre national. Sa mort prcoce affligea du mme deuil
les royalistes et les libraux. Il laissait une veuve encore jeune et
trois enfants, deux fils et une fille; ils furent bientt aprs
orphelins; Louis de Ronchaud, qui tait l'an, n'usa de ses droits
que pour prodiguer  son frre et  sa soeur les sacrifices que son
pre aurait faits  ses enfants.

Son frre eut en partage la terre et l'habitation principale de la
maison; sa soeur, aujourd'hui veuve, fut marie  un gentilhomme de
Montauban. Elle a apport, dans ce Midi presque espagnol, cette
limpidit sereine du caractre du Nord, beaut des toiles dans nos
nuits d'hiver; ses yeux couleur d'eau du lac d'_Antre_ sur le plus
haut sommet de Saint-Lupicin, et ses cheveux blonds, soyeux et touffus
comme une poigne de lin du Jura, rappellent aux climats mridionaux
qu'elle habite l'image d'une Vellda des Gaules, les pieds nus dans
les neiges, la tte dans l'aurole de l'inspiration grecque ou
romaine.


XXX.

Son frre, Louis de Ronchaud, lui ressemble beaucoup par cette
physionomie trange de l'enthousiasme qui se possde dans le calme, et
de la rflexion qui s'enflamme dans le mouvement.

La mort de cette mre, le mariage de cette charmante soeur,
l'ducation de son frre acheve, le partage des biens de la maison,
dans lequel il ne se rservera que Saint-Lupicin, livrrent ce jeune
sage prmatur  la solitude et  lui-mme.

Il tait n pote; sa vie fut sa posie; il laissa tomber seulement,
comme ses noyers de Saint-Lupicin livrent l'huile de leurs noix sous
le vent d'automne, quelques pages succulentes de posies intimes,
recueillies par des amis et qui lui firent une de ces rputations de
demi-jour plus douce, plus inviolable et plus durable que les gloires
d'engouement parce que ce sont les gloires du coeur.

C'est ainsi que je connus son nom, son talent et sa personne, et qu'
premire vue je devins,  son insu, son ami. Il vint ensuite me
visiter  Saint-Point comme compatriote des rochers communs  nos deux
familles du Jura. Nous pensmes tout haut ou tout bas ensemble, car il
y revint tous les ans  la chute des feuilles, jusqu'aux jours o les
vnements de 1848 me ravirent printemps, t et automne, et me
prcipitrent dans le tourbillon o il n'y a plus de halte ni de repos
dans la vie. On est comme le rocher prcipit des montagnes, on ne
marche plus, on roule.


XXXI.

Quoique fort jeune en 1848, le pote de Saint-Lupicin, bien qu'issu
comme moi de souche royaliste, fut convoqu par le peuple de son pays
 venir au secours de la France sous la forme, alors la seule
possible, d'une rpublique de droit commun, sans privilge, sans
dictature, et par consquent sans proscriptions et sans chafauds.

Il ne s'en fallut que de quelques voix pour qu'il ft le reprsentant
de la jeunesse de la Franche-Comt, comme son pre l'avait t de
l'ge mr.

La rpublique tait l'idal du beau platonique en matire de
gouvernement, elle tait de plus, alors, l'apothose de la libert
sans tache, l'preuve  faire de la raison d'un grand peuple voulant
se gouverner par lui-mme, puisque tous ses gouvernements tombaient
d'eux-mmes sous leur propre poids.

Le pote, ce chercheur du beau dans l'histoire comme dans la nature et
dans l'art, devenait donc rpublicain par naissance comme par
ncessit.

L'ermite de Saint-Lupicin s'enflamma pour elle d'une passion grecque,
romaine, franaise, puise dans Thucydide, dans Tacite, dans les
_Girondins_. Il aurait t loquent, il tait sage de caractre, il
serait mort en souriant pour son idal, sr de le retrouver ralis au
del de l'chafaud de madame Roland, de Vergniaud, d'Andr Chnier. Il
y a de ces trois natures dans la sienne: une femme, un pote, un
orateur  la langue d'or, au coeur de citoyen.

Le sort de ces trois victimes de la libert n'aurait pas contrist son
dvouement. Hlas! il y a des sorts plus tristes qui font bien envier
ces nobles trpas. J'en connais de tels: la vie aussi est un pilori,
si elle n'est pas un chafaud. Lequel vaut mieux, d'une agonie
d'esprit de vingt ans ou d'un coup de hache d'une seconde? Je le sais
bien, moi, je ne dois pas le dire, de peur de tenter le dsespoir des
hommes qui savent plus aisment mourir que souffrir; ce ne sont pas
les plus magnanimes.


XXXII.

cart de l'arne politique avant d'avoir combattu, Louis de Ronchaud
s'ensevelit dans la solitude de son coeur et de ses penses; il ne se
laissa connatre que par quelques rares amis,  qui la grce de son
caractre n'en cachait pas la force, comme une femme d'Orient qui
voile sa taille et son visage pour la foule, d'un blanc linceul, et
qui ne le dpouille qu'en rentrant dans la maison, derrire les
jalousies et les grilles de sa chastet.

Il jeta un voile sur sa vie: il se consacra exclusivement au _beau_
mtaphysique,  cette divinit de la beaut morale, artistique et
virginale, qui n'apparat que dans la spculation de ses adorateurs,
et dont la ralit toujours incomplte, agite, dcevante, ne drange
jamais ni un trait de visage, ni un pli de la robe sur la statue
idale de l'idale beaut.

Il se plongea dans les mles tudes de l'antiquit grecque et de
l'Allemagne, toujours antique; tudes sur la philosophie, sur la
posie, sur l'architecture, sur la musique, sur la sculpture, sur la
peinture, ces cinq formes extrieures par lesquelles le beau, cach
dans les langues, dans les sons, dans les lignes, dans les nombres,
dans le marbre, dans les couleurs, se rvle avec plus ou moins
d'vidence et de splendeur dans tous les temps et dans tous les lieux
o Dieu suscite le gnie pour dvoiler la beaut. Il faut que
Pygmalion adore le premier la Divinit qu'il veut faire adorer aux
hommes.

Pygmalion, en effet, dont on a fait le symbole de l'amour profane,
n'est que le symbole du gnie; il n'adore pas seulement le beau, il le
cre.

Louis de Ronchaud est un Pygmalion sauvage qui n'adore pas son propre
ouvrage, mais l'ouvrage du gnie humain dans toute l'antiquit artiste
 Athnes, et dans toute la renaissance chrtienne  Rome. Il nous
dvoilera bientt Michel-Ange, Raphal, comme il vient de nous
dvoiler Praxitle et Phidias.


XXXIII.

C'est pour cette fouille savante et silencieuse, oeuvre de sa vie
mystrieusement active, quoique d'une activit sans bruit, comme celle
des monastres contemplatifs du mont Athos ou du mont Jura, qu'il
s'enferme pendant la moiti des annes dans le donjon aux fentres
fermes de Saint-Lupicin, qu'il voyage modestement le sac sur le dos
en Attique, en Thessalie, en Arcadie, en Italie, en Angleterre, qu'il
a recueilli et emport les os de marbre de Phidias, et qu'il vient
passer ses mois de loisir et d'hiver  Paris, cach non loin de moi et
de ceux qu'il aime, dans une mansarde  grand horizon de l'avenue de
Saint-Cloud, prs l'arc de l'toile, mansarde lgante quoique
modeste, vritable cellule d'un chartreux de l'art, toute tapisse de
pltres et de dessins, toute jonche, sur les tapis, de livres de
posies et de sciences, toute poudreuse de poussire antique des
fragments de marbre qu'il a recueillis.


XXXIV.

C'est dans un muse domestique tout semblable  cette chambre 
coucher, o le lit sans rideau trouve  peine assez de place pour ses
quatre pieds de bois blanc, que j'ai visit, jadis, l'enthousiaste et
heureux vieillard de Smyrne, M. _Fauvel_, le restaurateur de l'Athnes
antique, retir avec ses larcins pieux dans son jardin de Smyrne, et
dans sa maisonnette de la ville d'Homre. M. de Choiseul et M. de
Chateaubriand, mon ami M. de Marcellus, l'avaient visit avant moi.
Pendant que M. Fauvel ramassait ses pierres  Athnes, il me parlait
souvent d'eux; mais il levait les paules au nom de M. de
Chateaubriand visitant le Parthnon avec un chaudronnier de Smyrne qui
lui servait de guide  quinze sous par jour. Ne m'en parlez pas, me
disait-il, celui-l n'est qu'un faux prtre de notre culte pour le
marbre; il fouille du bout de sa canne  pomme d'or, qu'il appelle son
bton blanc, les cendres du foyer des terres dans l'Acropole; mais il
n'y cherche que des mots, des images, de la gloire, et non des
collections sacres comme ces vestiges. Plerin de la gloire, il ne
veut faire adorer que son nom. Qu'on l'adore  Paris, mais non 
Smyrne.

Et les jolies filles grecques, nices de M. Fauvel, qui embellissaient
de deux visages anims ce muse de beauts mortes, riaient aux clats
de cette purile humeur du vieillard.


XXXV.

C'est ainsi que le pote Branger, le plus dpotisant des hommes,
parce qu'il faut tre dnigrant pour complaire  la foule, me parlait,
il y a peu d'annes, de ses deux amis Chateaubriand et Lamennais, amis
de situation plus que de coeur; il me rappelait de son vivant M.
Fauvel,  qui il ressemblait beaucoup de figure; bon, spirituel et
narquois, il aimait  trouver des petitesses dans les grandes choses,
et des ridicules dans les respects.

Les jeunes hommes srieux tels que Louis de Ronchaud n'ont point de
ces irrvrences; pour eux, ce qui est beau est dieu; ils ne profanent
ni une pierre ni un homme, de peur d'y profaner une divinit cache
dans l'art ou dans l'artiste. Un ridicule qui s'adresse si haut leur
fait peur comme une impit.


XXXVI.

Telle tait la vie de ce solitaire, se nourrissant  l'ombre du toit
de Saint-Lupicin de sa propre substance admirative, et trouvant
d'ineffables dlices d'esprit dans cette contemplation savante de tout
ce que l'homme a fait de grand ou de beau sur ce globe, afin de se
donner  lui-mme et de pouvoir donner un jour aux autres un _sursum
corda_ scientifique, capable d'lever l'me de son sicle et de la
soutenir, au-dessus du plain-pied de la vie vulgaire,  la hauteur des
plus sublimes manifestations du beau dans la morale, dans la politique
et dans l'art.

Telle est la vie recueillie et cnobitique de ces heureux et rares
esprits, jouissant de tout, cultivant tout, divinisant tout, qu'on
appelle de ce doux nom: _les dilettanti_ en Italie, les _amateurs_ en
France. C'est un mme nom: CEUX QUI AIMENT; ceux qui aiment sans
intrt ce qui mrite le plus d'tre aim ici-bas, le bien, le beau,
la vertu, le gnie, le rayon divin transperant  travers toutes
choses humaines, me ou marbre! Ces hommes sont le choeur chantant de
l'humanit; ils regardent d'en haut ou d'en bas le drame que le sicle
ou les sicles jouent sur la terre, et ils s'y associent par le regard
et par la voix seulement, tantt pleurant sur la chute de l'homme,
tantt le relevant de ses dchances, tantt le clbrant dans ses
triomphes, prtres de l'enthousiasme portant jusqu'au ciel, sur leurs
strophes lyriques, l'apothose du gnie humain.


XXXVII.

Il n'y a rien de plus grand que l'admiration; elle est plus grande
mme que le gnie, car elle est le gnie dsintress de soi-mme,
l'amour pour l'amour, le quitisme de Fnelon, la charit parfaite
transporte du christianisme dans l'art, le beau pour le beau.

Aussi ces hommes quand ils ont seulement, comme M. Fauvel, un creux
habitable dans une ruine d'Athnes, une chambre basse sous un oranger
et un figuier dans un jardin de Smyrne, ou, comme M. de Ronchaud, un
vieux donjon de leurs pres sur un plateau pierreux au bord d'un
torrent, en face de l'horizon _prceps_ et dentel du sauvage Jura,
sont-ils au fond les plus heureux des hommes: leur caractre se
ressent du calme des tombeaux qu'ils visitent, de la srnit du
dsert qu'ils parcourent, de la splendeur limpide des cieux; car
l'antiquit grecque, romaine, asiatique, a laiss dans les pyramides,
dans les Thbes, dans les Panthons, dans les Palmyres, dans les
Balbeck, dans les Colises, les vestiges de ses grandeurs, les
cadavres de ses monuments mutils.

Le pote et l'antiquaire contractent sur leur physionomie cette
impression d'ternit qui mprise la terre fugitive, parce qu'elle vit
dans tous les ges. Que leur fait le prsent? ce prsent n'a qu'un
jour; ils habitent, dans la permanence de leurs penses, avec les
immortels de l'histoire et de l'art; ils sont contemporains de tous
les passs et de tous les avenirs; ils sont les abstractions
suprieures de notre infime personnalit; ce qu'ils habitent le moins,
c'est notre terre: leur conversation, comme dit l'Aptre, est avec les
esprits invisibles; purs esprits eux-mmes, ils sont impermables 
nos misres de fortune ou de vanit. Voil les _dilettanti_ ou les
_amateurs_; race dont je suis un peu moi-mme, que j'ai beaucoup
recherche et souvent envie, dans ma vie active. Leur nourrice, en
les recevant des bras de leur mre, leur a dit: Laisse travailler les
autres, toi jouis, souris et repose-toi! et le sourire est rest avec
le lait de leur nourrice sur leurs lvres.


XXXVIII.

Mais est-il possible, cependant, qu'un jeune pote  l'me ardente et
expansive, tel que celui dont nous parlons, ait pass toute sa
jeunesse dans un manoir du Jura sans autre passion que ses dessins,
ses manuscrits, ses poussires de marbres antiques, ses voyages
d'antiquaire, le compas  la main, avec ses contemplations de tableaux
ou de statues? Non, cela n'est pas possible, parce que cela n'est pas
naturel; le beau n'est pas seulement dans les choses mortes, il est
aussi dans les choses vivantes, dans les femmes surtout, ce rsum
palpitant de toutes les idalits froides qui se rvlent et qui
sourit comme la posie sourit au pote. Le feu du volcan universel est
un coeur de femme. Quelle main peut se poser sur la neige mme du
Jura, sans la sentir attidie par le feu qui couve sous l'enveloppe
glace de ces collines? C'est videmment cette chaleur d'me, d'autant
plus ardente qu'elle est plus contenue, qui a inspir  ce
contemplateur recueilli dans sa chambre haute, sur sa montagne, ces
posies tranges, nocturnes,  demi-voix, mais  plein vol, qu'il
s'est chantes  lui-mme, il y a quelques annes.

Ses amis les ont imprimes, malgr lui,  un petit nombre
d'exemplaires, comme un secret d'initis potiques; ils les ont
emportes  et l,  mesure que les feuilles tombaient de la presse,
pour les disputer aux profanes. Nous les avons lues une fois
nous-mme, d'emprunt, sans pouvoir jamais, depuis, retrouver cette
dlicieuse cassette, pour en extraire un des bijoux cisels patiemment
sur les hauts lieux du Jura natal, et pour les faire admirer  ceux
qui gotent encore les beaux vers, ces mdailles d'une monnaie d'or
qui n'a plus cours dans le monde actuel, mais qui a toujours son prix
dans le monde du _beau_.

Ce volume perdu ou gar se retrouvera un jour, je n'en doute pas; il
se retrouvera grossi de posies plus mres et plus humaines; il dira
combien le donjon sans fume de Saint-Lupicin et combien son toit
blanchi de neiges ont cach de flammes et d'ardeurs sous la cendre de
cette jeunesse vapore en mlodieux soupirs qui ne montaient qu'au
ciel, o montent tous les rves et tous les encens. Je pourrais en
citer quelques-uns de mmoire, encore aujourd'hui, de ces vers
orphques du Jura, mais je craindrais de les dnaturer d'accent en
les rptant. Les secrets doivent rester sur les lvres de ceux qui
ont entendu ces confidences d'une belle me. Ce qui est dit pour une
oreille n'est pas dit pour toute la foule.


XXXIX.

De plus, cela je puis le dire, car on ne me l'a jamais dit, mais je
crois l'avoir devin, comme tout le monde devine ce qui est dans
l'air, il y a un mystre sur la vie de ce pote, mystre qui, s'il
tait jamais rvl, donnerait peut-tre la clef de l'me ferme et de
la vie  demi-jour de ce _stilite_ du Jura.

On murmure  voix basse que la beaut, le talent, la clbrit d'une
femme d'exception, qui cache son nom comme il convient aux femmes de
porter un voile dans la foule, ou aux Clorindes de revtir une armure
d'homme en combattant; on murmure, disons-nous, que l'attrait
d'esprit, le nom voil, les clats de clbrit de cette personne, ont
fascin d'un blouissement dsintress les yeux et l'me de ce Platon
de la solitude; que, semblable  ces chevaliers dont la race et le
sang coulent dans ses veines, il a senti le besoin de porter dans le
clotre ou dans les combats une _dame de ses penses_, et qu'il lui a
vou ce qu'on appelle un culte, un servage, une foi chevaleresque,
pure de tout, hors de la joie de se dvouer! Est-ce vrai? est-ce
faux? est-ce une histoire? est-ce une lgende? Je n'en sais rien;
mais, histoire ou lgende, il n'y aurait rien, dans un tel servage,
qui ne ft de nature  dignifier la personne qui sut l'inspirer et le
pote qui sut le subir comme une suzerainet fodale du prestige sur
l'imagination. Ce servage volontaire et avou d'une me enthousiaste 
la femme suzeraine ne fut-il pas, dans le moyen ge de l'Italie, de
l'Espagne et de la France, un des caractres de la chevalerie des
sentiments? chevalerie affiche parce qu'elle portait au grand jour
les couleurs de la reine innome du champ clos?

Que furent donc _Batrice_ pour le Dante? _lonore d'Este_ pour le
Tasse? _Vittoria Colonna_ pour Michel-Ange? la _Fornarina_ elle-mme
pour Raphal, si ce n'est _les dames de leurs penses_? les unes pures
comme l'idal, les autres descendant comme des toiles trop prs de
terre, qui filent en s'teignant dans nos horizons?


XL.

Est-ce que Cervants ne fut pas le satiriste de ces chevaliers de
l'enthousiasme, de l'amour platonique et de la dvotion dans un livre,
pope du ridicule, qui amusa la malignit de son sicle aux dpens de
ces excs de vertu et d'engouement des hros, des potes
contemplatifs, luxe risible du coeur humain sans doute, mais luxe qui
prouvait sa richesse? O est aujourd'hui cette abondance de sve,
except dans quelques natures d'exceptions, dans les solitudes entre
le ciel et la terre du Jura?


XLI.

C'tait l, sans doute, la lampe voile de l'imagination, qui
clairait, dans ses longues nuits, la petite fentre du donjon de
Saint-Lupicin, pendant que notre jeune pote crivait ses posies
caches, et qu'il tudiait le _beau_ dans l'art devant les dbris des
statues de son Phidias. C'est la lueur de cette lampe nocturne,
aperue des villageois et des bergers de la montagne, qui faisait dire
 ces pauvres gens, dans leurs veilles, ce que disent les paysans
d'Allemagne allant  l'glise pendant la nuit de Nol, en passant sous
la tour de Faust: Que fait donc notre jeune matre  cette heure dans
sa chambre haute, seul ainsi toute la nuit avec les esprits, pendant
que la cloche sonne et que le peuple chante en choeur  l'glise: LE
CHRIST EST RESSUSCIT?


XLII.

Et en effet, le jeune matre faisait en silence deux choses
mystrieuses et presque sataniques pour le pauvre ignorant de nos
campagnes et de nos villes; il ressuscitait la chevalerie par la
posie dans ses chants, et il ressuscitait le grand art dans ses
veilles en crivant son _Phidias_; Phidias, l'art incarn, le crateur
des marbres, le dieu de la sculpture et de l'architecture, le
rvlateur du _beau_ dans la pierre, le crateur enfin du Parthnon,
cette cathdrale d'une religion qui allait mourir dans un temple qui
ne mourra pas!

C'est l l'oeuvre que nous donne M. Louis de Ronchaud; ouvrez et
lisez: jamais la science ne se rvla en plus beau style. Il semble
que des rayons du pur soleil d'Attique pntrent de toute part ce
style, comme il pntre, au lever du jour, les marbres translucides du
Parthnon pour les faire descendre dans l'oeil fascin du voyageur
ignorant comme moi, et pour les faire exclamer d'enthousiasme: Voil
le vrai, voil le beau, voil la divinit des lignes, voil
l'habitation des dieux sur la terre!


XLIII.

D'un coup de plume M. de Ronchaud a effac pour moi vingt annes de
vicissitudes et de tnbres; il m'a report  une belle aurore d'une
journe de voyage, couch sur le pont de mon navire, et pouss par la
main des Nrides, du cap _Sunium_ au Pyre, o, par un vent de terre
tide et frais qui faisait frissonner ma voile, je regardais le blanc
mausole du Parthnon monter et se dcouper sur le firmament bleu de
l'Attique, semblable plutt  un autel s'levant vers le ciel pour y
faire monter l'encens du matin.

Puis, il me rappelait mon ascension du lendemain du dbarquement 
l'acropole, et ma longue station sous les propyles, au milieu d'un
groupe prisonnier de soldats turcs qui faisaient leur feu de myrthe au
pied d'une colonne, foyer auquel deux jambes de desses spares des
bustes servaient de chenets.

Les dcombres d'Athnes, o il ne restait pas pierre sur pierre,
blanchissaient et poudroyaient au bas dans la plaine comme une
carrire abandonne; nous tions dans la maison des divinits
d'Athnes. Le gnie de Phidias, qui l'avait btie et meuble du
cleste mobilier de l'Olympe, nous protgeait seul et devait seul
ressusciter cette Athnes toute cadavreuse  nos pieds; car, il ne
faut pas s'y tromper, c'est Phidias qui a ressuscit la Grce; ce sont
ses ouvrages que l'Europe a voulu dlivrer des Turcs; la Grce, pour
elle, ne fut qu'un muse captif. L'Europe s'arma pour une croisade de
statues. Navarin dlivra des pierres et des ombres. Hlas! voil tout!
Les hommes vont-ils renatre pour l'habiter?--Attendez!


XLIV.

C'est sur ces souvenirs d'un double voyage  Athnes et sur
l'impression toujours prsente du _Parthnon_, entrevu dans le ciel du
pont d'un vaisseau et contempl ensuite  loisir du pied de ses
colonnades, que j'crivais, il n'y a pas longtemps, un Entretien sur
la _sculpture_, quand je reus, un matin du mois d'aot 1861, le
volume de M. de Ronchaud, intitul _Phidias_. Nous allons l'apprcier
tout  l'heure, mais l'apprcier avec respect et dfrence, comme un
homme qui n'a que des impressions apprcie l'homme qui a des
connaissances; M. de Ronchaud a des lumires, je n'ai que des lueurs.


XLV.

Voici donc ce que moi, ignorant, j'crivais de hasard sur cette
littrature en pierre qui parle  nos yeux du haut du Parthnon.

L'aspect de ces lignes harmonieuses dans le ciel d'Athnes, dont les
profils et les contours forment ce qu'on appelle le beau dans
l'architecture,--l'architecture, m'criai-je, n'est qu'une gomtrie
anime: cette gomtrie chante comme un pome; ces lignes sont leur
posie; la symtrie est l'quilibre des lignes. Ces lignes sont la
mtaphysique des difices humains, nombres, gomtrie, symtrie,
dcorations, tout cela construit en plus ou moins grande proportion,
selon le gnie de l'artiste, ce beau qui est l'idal des yeux comme la
musique est l'idal de l'oreille, comme l'loquence est l'idal de la
logique, comme la posie est l'idal de l'imagination et du sentiment.

Tout cela est donc encore de la littrature, et, en commentant le
Parthnon de Pricls et Phidias, je suis encore dans mon sujet.

(_La suite au prochain Entretien._)

                                                            LAMARTINE.




LXXVIIe ENTRETIEN.

PHIDIAS,

PAR LOUIS DE RONCHAUD.

DEUXIME PARTIE.


I.

Qu'ai-je dit, en effet, en commenant ce cours littraire d'une
nouvelle espce?

J'ai dit que tous les arts taient littraires, parce que l'objet de
tous les arts tait d'exprimer des penses ou de communiquer des
sensations.

J'ai prouv ce caractre littraire de la musique dans mes Entretiens
sur _Mozart_, et ce caractre littraire de la peinture dans mes
Entretiens sur _Lopold Robert_. Nous allons aujourd'hui vous
entretenir de la sculpture, littrature ternelle, qui, au lieu
d'crire des sons pour la voix humaine, ou au lieu d'crire des
couleurs sur une toile pour l'oeil, ou au lieu d'crire des lettres
sur un papier fragile pour la pense, crit en lettres de bronze ou de
marbre des formes pour le toucher.

La sculpture, en effet, est la littrature palpable, la littrature du
_toucher_.

Cette littrature palpable n'en produit pas moins des impressions, des
sensations et des penses; elle est la plus naturelle, la plus simple
et la plus relle des reproductions de la nature par la main de
l'homme, et par cela mme il est vraisemblable qu'elle a t le
premier des arts invents par l'espce humaine. Regarder une figure
qui charme, prendre dans sa main une poigne d'argile humide, ptrir
cette argile sous ses doigts et chercher  lui donner les formes de la
figure que l'on admire, quoi de plus naturel d'instinct? quoi de plus
simple de procd? C'est un jeu d'enfant; et, si un philosophe
recueilli a invent l'criture, si un oiseau inspir a invent la
musique, si un opticien coloriste a invent la peinture, nous pensons
que la sculpture a t invente par un enfant.


II.

Plus tard, l'enfant ou l'homme, voulant donner plus de solidit et
d'immortalit  l'image faonne en argile par ses doigts, a pris un
bloc de marbre ou a coul un torrent de bronze liquide pour perptuer
sa pense palpable, et l'bauche est devenue un art divin, le plus
monumental de tous les arts aprs l'architecture. Les Phidias, les
Michel-Ange, les Canova, sont ns: ces grands littrateurs, ces grands
historiens, ces grands philosophes, ces grands potes du marbre ou du
bronze, ont crit la religion, la fable, l'histoire, la gloire des
peuples, en statues qui bravent le temps.


III.

Ces trois noms: Phidias, Michel-Ange, Canova, n'expriment pas,  Dieu
ne plaise, tout l'art dont ils sont les artistes souverains  trois
poques de l'humanit; mais ils rsument, en trois clatantes
individualits, la sculpture dans l'antiquit, la sculpture dans la
renaissance, la sculpture moderne dans notre temps.


IV.

J'ai eu le bonheur de les connatre presque intimement par leurs
oeuvres,  Athnes,  Rome,  Florence: Phidias au Parthnon,
Michel-Ange au tombeau des Mdicis  San-Lorenzo, Canova 
Saint-Pierre de Rome et dans son atelier. J'y passais des journes
entires  le voir travailler et  respirer la poussire de son gnie
 chaque coup de ciseau.  ces trois titres, j'ose donc parler ici de
ces trois grands hommes;  un autre titre encore, j'aime  parler de
statues.

La sculpture est  mes yeux le premier des arts de la main: pourquoi?
parce que c'est le plus vrai. Il y a trop d'illusion dans la peinture,
trop d'optique, trop de chimie, trop de mathmatique, trop de
prestige. Il faut un laboratoire de chimiste pour prparer une
palette; un morceau de marbre, un ciseau et un gnie, voil tout
l'attirail d'un statuaire. D'ailleurs, deux sens sont convaincus et
satisfaits  la fois par l'oeuvre de l'artiste: l'oeil voit, la main
touche; l'un de ces sens rend tmoignage  l'autre, l'admiration
enveloppe la statue par toutes ses faces; la beaut, l'clat et le
poli de la matire d'o la statue semble natre immortelle, ravissent
galement le regard et le tact; son ternit mme imprime un respect
de plus aux sens qui en jouissent. On se dit: Cet Antinos de chair
mourra, mais cet adolescent de marbre vivra autant que l'lment dont
il est form. Une statue, c'est la ptrification de la beaut
fugitive. O est la femme qui a servi de modle  la Vnus de Milo?
Mais cette femme de marbre, la voil tout entire.

Nous ne doutons pas que cette passion naturelle de l'homme
d'immortaliser ce qui est beau, mais ce qui passe, n'ait t le
principal mobile de l'art de la sculpture. C'est une aspiration
sublime et ralise de l'homme  l'ternit; c'est la religion de la
beaut: TU BRILLES, TU PASSES, MAIS JE TE DIVINISE!


V.

Soit par cet instinct amoureux de la beaut des formes, soit par cet
autre instinct d'terniser ce qui est beau, soit par un got plus
physique et plus grossier pour le marbre, soit encore par cette
espce d'attrait irrflchi et mcanique qui porte l'homme rveur 
s'asseoir auprs des ouvriers qui btissent un mur ou qui taillent la
pierre,  rester en silence des heures entires  les regarder, et 
couter avec un ravissement indolent les coups du marteau cadenc sur
la pierre musicale, l'atelier d'un sculpteur qui s'appelle Phidias,
Michel-Ange, Canova, Pradier, David, Jouffroy, Prault, Salomon,
n'importe; l'atelier, dis-je, d'un sculpteur a toujours t pour moi
un lieu de repos, d'attrait, de pense; Socrate, le plus spiritualiste
des hommes, avait le mme got: il aimait  causer des choses
invisibles, assis sur un bloc encore fruste de marbre pentlique, dans
l'atelier de Phidias; la poussire du marbre l'enivrait d'immortalit,
la sonorit du bloc accompagnait mlodieusement ses entretiens. Ne
rougissons pas d'un instinct que nous avons en commun avec Socrate.


VI.

Ce fut cet instinct qui me conduisit, au commencement de ma vie, dans
l'atelier de Canova,  Rome; il me parut le plus idal, le plus
gracieux, le plus virgilien, le plus pris de la beaut des formes de
tous les modernes.

J'avais vu  Rome, dans l'glise de Saint-Pierre, le tombeau du pape;
les deux lions au repos, symbole de la force, et le Gnie de la Mort,
le plus bel adolescent qui soit sorti du marbre; j'avais vu ce groupe,
d'une tristesse sereine et lumineuse comme la mlancolie de
l'esprance, clair par la coupole de Saint-Pierre de rayons de
soleil du matin qui semblaient faire palpiter les chairs et frissonner
la peau du marbre de la douce tideur de l'aurore.

J'avais pens  cette autre statue du beau Memnon que la chaleur de
l'aurore gyptienne faisait chanter dans son manteau de pierre.
J'tais revenu vingt fois, attir par je ne sais quoi (c'tait
l'indfinissable, ce qui attire le plus dans l'homme, dans la femme ou
dans leur image). J'tais revenu le matin,  midi, le soir, tudier
les diffrents effets des heures du jour sur cette statue du Gnie de
la Mort. Je ne pouvais croire qu'un homme vivant et fait cela; je me
figurais que ce Gnie, ce lion, ce groupe, taient tombs de la vote
de Saint-Pierre de Rome, tout sculpts l-haut par quelque ciseau
anglique du temps de Michel-Ange ou de Raphal. J'tais ivre de
marbre; j'avais dix-huit ans, ge o les impressions sont des
vertiges; je n'osais pas me faire prsenter  Canova; j'adorais en
silence et de loin son gnie. Ce ne fut que dix ans plus tard que
j'approchai enfin de ce grand artiste.


VII.

Alors la clbre duchesse de Devonshire, dont la beaut, les
aventures, le rang, l'immense fortune, avaient fait la Mcne
universelle des artistes de l'Europe, vivait  Rome. Mon nom
commenait  transpirer dans le monde; elle avait dsir me connatre;
elle m'avait honor de la plus gracieuse et de la plus intime
familiarit.

Son palais de la place Colonna,  Rome, tait le centre de la
diplomatie, de la littrature et des arts. Le cardinal premier
ministre, Consalvi, y venait tous les soirs prendre le vent de
l'Europe; il s'y dlassait, dans des entretiens aussi libres que fins,
des soucis du gouvernement pontifical entirement remis  ses soins.
Pie VII ne se rservait que le sanctuaire; le pape temporel, c'tait
son ami Consalvi; il m'aimait, et je le rends bien  sa mmoire.

Un gouvernement de persuasion ne pouvait pas avoir un plus sduisant
ministre; au lieu de foudres, il ne l'armait que de sourires.


VIII.

Le cardinal Consalvi me prsenta, dans ce salon,  Canova. Ces deux
hommes se ressemblaient tonnamment de figure et de caractre; tous
les deux portaient sur une taille haute et mince une tte noble, ple,
gracieuse, pensive, loyale et fine, beaucoup plus grecque de contours
et de traits que romaine ou vnitienne; ils taient du mme ge 
l'oeil, de cet ge heureux pour les hommes d'tat et pour les
artistes, o le soleil de la vie n'claire plus que le sommet (le
front) comme  cette heure de la soire o le soleil du jour n'claire
plus que les cimes. La lueur est plus concentre alors qu' midi ou
que dans la jeunesse, mais elle est plus sereine; elle n'blouit plus
l'oeil, elle l'attire.

Canova voulut bien,  la prire du cardinal, me donner l'entre de son
atelier.


IX.

Le lendemain, je me htai de prendre possession de mon droit de
faveur, et de m'installer, comme un hte respectueux, dans cette
socit de marbre.

Le statuaire, en costume de manoeuvre, une chlamyde de toile crue sur
ses habits, son maillet de bois dans une main, son ciseau dans
l'autre, passait de l'un  l'autre de ses blocs bauchs, donnant ici
et l la forme et la vie, comme si son maillet et t la torche avec
laquelle Vesper allume l'une aprs l'autre les toiles.

Ce n'tait plus l'homme des soires de la duchesse de Devonshire,
l'homme repos, tranquille, laissant aller sa conversation  tous les
courants du salon, ou son silence  toutes les rveries de la
distraction: c'tait le gnie  l'ouvrage; le pied alerte, le jarret
tendu, le bras lev pour atteindre  la tte de son marbre; il ne
causait plus, il crait.

Je me gardais bien de l'interrompre; je me contentais de voir clore
ainsi le premier ces penses ptrifies qui allaient ravir
d'admiration le monde moderne. C'est l que je connus de prs celui
que j'avais si vivement apprci de loin dans ses marbres.

Hlas! il travaillait dj  son tombeau!


X.

On sait que Canova tait de Possagno, village de Venise dans la terre
ferme; on y extrait et on y sculpte la pierre monumentale qui servait
aux riches constructions de Palladio. Son pre vivait de cette
industrie locale. Canova, n dans cette carrire, avait eu pour
premier jouet de son enfance,  l'ge de cinq ans, le maillet et le
ciseau: le mtier avait commenc pour lui avant l'art.

Ses premiers jeux cependant avaient t de petits chefs-d'oeuvre dans
l'atelier de son pre. Ce pre, mort jeune, l'avait confi  un
sculpteur de ses amis,  Venise; le jeune homme y avait appris les
rudiments d'une sculpture grossire et purement industrielle; il tait
n peu  peu de lui-mme, comme nat le vritable gnie, qui ne sort
pas de l'cole, mais de la nature.


XI.

Quelques riches amateurs de Venise, frapps de ses dispositions,
l'avaient encourag, soutenu, adopt: il avait rpondu  leurs
esprances par des bauches devenues classiques en naissant. Un
faible secours d'argent de ses protecteurs lui avait facilit l'accs
et le sjour de Rome; son nom y avait surgi peu  peu de ses oeuvres.

Bientt les mausoles de l'amiral vnitien Emo, et les mausoles plus
mmorables de deux papes, avaient lev ce nom au-dessus des noms
rivaux de son sicle. Celui du pape Clment XIV plaa Canova dans un
style bien diffrent, mais presque au niveau de Michel-Ange. Nous
disons style, et aucun mot n'exprime plus justement l'analogie de la
plume avec le ciseau. Michel-Ange avait t le Bossuet, Canova tait
devenu le Fnelon de ces oraisons funbres en marbre.

J'ai pass autant d'heures de contemplation dlicieuses au pied du
mausole de Clment XIV,  Saint-Pierre, entre le Gnie de la Mort et
les lions de la force au repos, que j'en ai pass au pied du mausole
de Julien de Mdicis, par Michel-Ange,  San-Lorenzo de Florence.


XII.

C'est pendant ces belles matines de printemps, dans l'atelier de
Canova  Rome, que le suprme artiste, arriv alors au sommet de son
gnie, de sa renomme et de sa fortune, me permettait de remonter avec
lui sur les traces de sa vie par les dessins ou par les moulures de
ses oeuvres. C'est l que je respirais la sainte componction de la
douleur de l'me chrtienne dans la statue de la Madeleine, statue
pour ainsi dire d'une me et non d'une femme, o le corps s'vanouit
pour laisser apparatre l'me, contre-sens sublime de la sculpture,
qui n'exprime ordinairement que des formes et de la beaut. Mais
Canova avait fait ce miracle, d'exprimer la beaut morale du repentir
dpouille des formes, et c'tait encore de la beaut.

C'est l que je vis la beaut paenne, la fleur de la cration
refleurir tout entire dans son Hb, dans son Pris, dans ses
Danseuses, dans sa Psych.

C'est l que le groupe colossal d'Hercule et de Lichas, groupe qui
semble arrach au plafond du Jugement dernier de Michel-Ange, est
mtamorphos en marbre. Quiconque a vu ce bloc gigantesque, qu'on
admire aujourd'hui dans la galerie du prince Torlonia  Rome, sent que
la force et la grce sont soeurs dans l'me des puissants gnies.

C'est l enfin que j'tais saisi  la fois d'admiration et de
tristesse en voyant ce sculpteur dessiner les mtopes du temple
chrtien de Possagno, son pays natal, temple qui devait tre bientt
son propre mausole.


XIII.

Il tait dj malade de la langueur et de l'puisement de vie dont il
allait bientt mourir. Comme tous les grands hommes, il avait donn sa
vie  ses oeuvres, il ne lui en restait plus pour le temps; il
travaillait dj pour l'ternit.

Sa pompe funbre fut comparable aux obsques de Raphal; c'tait en
effet le Raphal du marbre. On lui reproche d'avoir trop song 
charmer les yeux; mais reprocher le charme  un artiste, n'est-ce pas
reprocher  la femme la beaut? Tu fus trop beau, voil tout ton
crime! Dors en paix,  Canova, sous ce reproche d'excs de beaut! On
fit le mme reproche  Raphal, on le fit  Mozart, on le fait 
Racine, on le fait  Rossini. Heureux les hommes qui ne sont accuss
que de l'ivresse inspire par le charme, cette sorcellerie du gnie!

Tel tait Canova.

Cela puisse-t-il nous arriver!


XIV.

C'est l que mon got naturel pour la sculpture se dveloppa dans
l'intimit de Canova. Ce got acheva de se passionner plus encore,
quelques annes aprs, devant les oeuvres plus grandioses de
Michel-Ange  Florence. Je n'avais encore vu de cet Eschyle du marbre
que son Mose, de Rome, et son Jugement dernier, de la chapelle
Sixtine.

Sa statue de Mose, c'est la statue de la Bible tout entire; c'est un
livre terrible fait homme; c'est le judasme incarn; Isae n'est pas
plus prophte que Michel-Ange. La sagesse et la terreur divines
descendent de toutes les hauteurs de ce front, de tous les poils de
cette barbe, de tous les plis de ce vtement sur l'me du spectateur.
On ne peut regarder cette statue qu' genoux.

Mais ce n'tait l que la moiti du gnie de Michel-Ange, la
grandeur; l'autre moiti de ce gnie, la beaut, est  Florence.

Recueillez-vous, comme je l'ai fait souvent tout un jour, dans la
chapelle funraire des Mdicis, de San-Lorenzo; contemplez d'abord
l'admirable et sobre architecture de cette chapelle, cadre austre de
quatre tombeaux ports et incrusts dans les murs, puis levez les yeux
vers ces morts vivants!


XV.

Dante, except dans la figure de Franoise de Rimini, n'a pas de
telles physionomies, de telles attitudes, de telles pensivits, de
telles mlancolies, de telles tragdies dans ses visages. Oui,
Michel-Ange, dans ses bronzes et dans ses marbres, est encore plus
pote que Dante dans ses vers; et combien cependant n'est-il pas plus
surhumain de manier le bronze ou le marbre que la plume! Combien la
matire ne rsiste-t-elle pas plus  l'ouvrier que la langue!

La Bible avait fait dans Michel-Ange la statue de Mose; le
christianisme biblique du moyen ge avait fait dans Michel-Ange les
dessins du Jugement dernier; la libert civique avait fait dans
Michel-Ange les tombeaux des Mdicis.

Mais htons-nous de remonter  Phidias, et assez caus.


XVI.

Citons d'abord ici une magnifique exposition des origines logiques de
l'architecture et de la sculpture chez les grands peuples artistes de
l'univers, par M. de Ronchaud; on y aura tout de suite un exemple de
ce style substantiel sans tre lourd, savant sans tre pdagogique,
brillant sans tre verni, qui forme le caractre du jeune crivain.


XVII.

Voil un beau livre en effet: un livre o la science et le pote, le
technique et l'idal, la plume et le ciseau, se tiennent, se
compltent, s'interprtent l'un l'autre dans cette langue du _beau_
qui est l'idiome connu de tous les arts de l'esprit; langue sacre que
le gnie parle en naissant, et que la vraie critique,  force d'tude,
comprend et fait comprendre au vulgaire.

L'Acadmie des inscriptions admet et honore dans son sein le savant
qui a restitu un texte dans un vieux livre ou qui a dchiffr, sur
des monuments inconnus, des caractres problmatiques; que fera-t-elle
de l'homme qui a signal au monde les caractres du beau suprme dans
les dbris de Phidias, cet Homre du marbre, et recompos sur les
murs du Parthnon tous ces Olympes de pierre, la plus merveilleuse
lgende du paganisme? Le saint est l'idal du christianisme, parce que
la saintet est le beau dans l'me! Le beau dans les formes tait
l'idal du paganisme, parce que le paganisme s'arrtait aux surfaces
et ne voyait rien au-dessus de la beaut.

Voil pourquoi Phidias ne sera jamais gal; aussi tous les arts de la
main sont paens, et la sculpture a son idal de pierre sur les
frontons du Parthnon. Phidias en est le rvlateur, et notre pote
Ronchaud en est le traducteur en langue vulgaire, mais en langue
idale: il fallait un pote pour traduire ainsi Phidias! L'amour du
beau pouvait seul rvler  un tel commentateur dsintress la plus
noble des passions, la passion d'admirer, qui fait tout comprendre!


XVIII.

Et maintenant, jeune amateur, qui nous as donn ce beau livre de tant
d'me, de recherches, de voyages, d'rudition et de muet enthousiasme,
retourne dans la solitude de Saint-Lupicin o t'attendent de
nombreuses inspirations! Tu as choisi la meilleure part de toutes les
parts de la vie, si ce n'est pas la plus belle! la part du
_dilettante_, la part d'admirer et de jouir de ce que tu admires! la
part du beau pour le beau!


XIX.

Renonce, comme je l'ai fait moi-mme,  tous les rles actifs de
l'existence! Dcourage-toi d'esprer en vain de voir le beau sur la
terre ailleurs que dans tes rves! il n'y est pas; le vulgaire
triomphe, et triomphe toujours de l'idal: l'idal est divin!

Tu n'aurais qu' heurter tes pieds une seconde fois contre les pierres
de notre route! Des illusions dtruites, des efforts tromps, des
enthousiasmes teints faute d'aliments assez purs pour allumer dans
les mes une jeunesse perdue, des envies ignobles te suivant  la
trace trop droite et trop haute de tes penses! Des invectives, des
hues, des clats de rire, te montrant au doigt sur le chemin de ton
supplice, te reprochant de vivre trop longtemps pour la paix des
mchants que ton oeil importune! Des dettes glorieuses qui
t'empcheront de dormir, quand tu achterais  tout prix une heure
fbrile de repos sur la couche qu'on te ravira demain! Les dbris du
toit paternel de Saint-Lupicin vendus  l'encan, que tu n'oseras plus
regarder inaperu que de loin, pendant que la fume de l'tranger, se
levant au souffle d'hiver, te rappellera ce cher foyer o ta jeune
mre rchauffait dans ses mains tes mains d'enfant glaces par la
neige! Une tombe, on ne sait sur quel chemin du monde, loin de la
tombe de ton pre! Enfin la lassitude de tes bonnes penses finissant
par atteindre jour  jour, par atrophier ton coeur, et par t'assimiler
ce mot de Brutus: _Vertu, tu n'es qu'un nom! Je me repens d'avoir trop
aim ma patrie!_


XX.

Voil ce que je te promets! Dtourne la tte et va passer cette belle
automne seul, selon ta coutume, sous les ardoises de Saint-Lupicin!

L, la vieille servante, honore comme du temps d'Homre du nom de
_nourrice_, t'attend avec la patience de la maternit inquite, en
soufflant ds l'aurore sur le foyer qu'elle a bti dans la chemine
de cuisine.


XXI.

Que fait donc mon jeune matre? se dit-elle. Ne reviendra-t-il pas
aujourd'hui? C'est  pareil jour qu'il revint l'anne dernire de ses
voyages sans but  travers le monde, dont il ne rapporte jamais, dans
sa valise, que des pierres casses, des dessins  la plume ou des
critures  lignes ingales qui font chanter ou pleurer ceux qui les
lisent.

 quoi songe-t-il donc? Est-ce que la vie est si longue qu'il faille
en dpenser tant sur les grandes routes?

Est-ce qu'il ne sentira pas enfin qu'une pouse du pays serait fire
et heureuse de commander  Saint-Lupicin, comme une certaine Pnlope
commandait et distribuait les laines  ses servantes, dans ce livre
qu'il m'a lu tant de fois pour me faire honneur?

Est-ce qu'un automne de plus ou de moins, c'est peu de chose dans la
vie?

Est-ce que la neige ne commence pas  blanchir les ttes des sapins
de Saint-Cergues, d'o l'on voit  ses pieds le lac Lman?

Est-ce que le rayon dj pli du matin ne se glisse pas de tronc
d'arbre en tronc d'arbre, comme un visiteur timide entr'ouvrant le
matin la porte de la cour?

Est-ce que le mas effeuill ne livre pas ses feuilles jaunies au
vent qui en tapisse sur les routes tous les sentiers de la montagne?

Est-ce que les hirondelles du pignon ne sont pas dj depuis
longtemps rassembles sur le bord du bois pour prendre le lendemain,
avant le jour, leur vol vers leur foyer d'hiver?

Et lui donc, pauvre oiseau changeur de climat, ne rentrera-t-il pas
bientt dans son foyer d'hiver?


XXII.

Elle finissait de parler quand la porte s'ouvrit et que tu
l'embrassas comme un fils, en lui faisant compliment sur la propret
et sur l'ordre de ta maison rustique.

Il te fallut entendre combien les vaches avaient vl, et combien de
fromages dors taient sortis des chaudires de la haute montagne o
ils attendaient l'acheteur ambulant; combien de meules de foin ou de
seigle avaient embarrass la cour et les granges; combien de pigeons
avaient doubl de nids dans le colombier; combien de poires saines et
savoureuses des vieux arbres taient tombes au vent du midi et
s'talaient sur les rayons du fruitier pour l'hiver.

Tu coutais tout cela pendant que la longue cuiller de buis tournait
dans les mains de l'heureuse femme de mnage pour te verser le mas
bouilli dans l'assiette creuse sur laquelle un lait cumant
surnageait, comme une flaque d'huile, sur l'corce de la marmite.


XXIII.

Aprs le djeuner tu passes le reste du jour  visiter tes
chtaigniers battus du vent chaud, dont les fruits tombent d'eux-mmes
 tes pieds, l'corce fendue, comme pour te montrer la belle couleur
apptissante de leur seconde enveloppe  faire cuire sous la cendre
aprs ton souper: _Castaneque molles mea quas Amaryllis amabat_; tes
tables, tes champs dj ensemencs pour l'hiver prochain, tes vignes
o les vendangeurs ont laiss  et l quelques grappes transparentes
que tu grnes en passant, et auxquelles tu trouves le got des belles
grappes de _Samos_!

Tu rentres, et le matin suivant te trouve, avant la pleine aurore, au
coin de ton feu flamboyant de sapin, devant ta table charge de livres
et de crayons, les yeux levs et rveurs promens sur l'horizon des
montagnes, et cherchant lentement dans ta mmoire les images dont tu
avais besoin pour peindre, dans ton pome, la flicit de l'homme.


XXIV.

Rentrant aprs les orages de l'anne dans la coquille de ton foyer, 
heureux mortel! que l'hiver te soit doux! que le _beau_, cette rose
du ciel qui tombe en plein sur cette terre, coule  pleine sve de tes
recherches classiques dans tes souvenirs, et de tes souvenirs dans tes
vers, et de tes vers ou de ta prose dans l'me charme de tes
lecteurs! et passe ainsi tes jours dans les extases d'une passion
ptrifie et toute divine, et ne te mle ni  la politique, ni 
l'ambition, ni  rien de ce qui passe; enrichis ton me et la ntre
des seuls biens qui ne passent pas, la contemplation de ce qui est
ternellement beau dans les lieux, dans les formes, dans la pense,
dans la posie, sans en tirer ni salaire, ni orgueil, ni gloire
vaine, mais en en tirant le bonheur de vivre et d'entrevoir ainsi avec
certitude le but de la vie et de la mort, le grand et le beau.

Et qu'on inscrive bien tard sur ta pierre, dans la chapelle de
Saint-Lupicin, une pitaphe sans nom, dans une langue trangre:

     CI-GT LE _dilettante_.


XXV.

coutons ce qu'il crit:

Il y a pour les arts des poques pour ainsi dire organiques. Ce sont,
entre toutes, celles o une civilisation nouvelle sort de la barbarie.
 ces poques, l'esprit humain, s'veillant d'un long sommeil, comme
Adam dans l'den, contemple avec un naf tonnement les merveilles au
milieu desquelles il habitait sans les voir, et,  l'aspect de tant de
beauts nouvelles, sent en lui des motions et des facults inconnues.

Ce sont les ges d'or de l'histoire. J'ignore si la sculpture
reverra jamais le sicle de Pricls, ou la peinture celui de Lon X.

Ce que je sais, c'est que le concours le plus extraordinaire de
circonstances favorables, et, en quelque sorte, la plus admirable
conjonction d'toiles propices, tait ncessaire pour crer, sous sa
constellation passagre, la fcondit merveilleuse et la prodigieuse
beaut de ces grands sicles de l'art. La culture la plus intelligente
ne saurait jamais remplacer ce mouvement naturel et spontan d'une
socit qui tend  faire de l'art la principale affaire de tout un
peuple et la suprme expression de sa vie nationale. De telles
circonstances ne se sont rencontres que deux fois dans l'histoire: la
premire fois, elles ont port  la gloire les noms de Phidias, de
Polyclte, de Praxitle; la seconde fois, elles ont lev au-dessus de
toutes les renommes contemporaines les noms de Lonard de Vinci, de
Titien, de Raphal et de Michel-Ange.


XXVI.

Pourquoi la sculpture a d tre l'art dominant dans la Grce antique,
on peut aisment s'en rendre compte.

Chez un peuple appel par sa double vocation  cultiver la
philosophie et les beaux-arts, d'un esprit indpendant et amoureux du
beau, la forme humaine devait tre et fut en effet l'objet d'un culte.
Cette forme admirable, chef-d'oeuvre de convenance et d'harmonie,
apparaissait  ce peuple comme la figure de l'esprit, dont elle
rendait pour ainsi dire les lois visibles.

Telle est l'origine  la fois philosophique et potique de
l'anthropomorphisme grec; c'est la divinit de l'esprit humain que la
Grce adore dans la beaut du corps humain.

Or la sculpture est, parmi les beaux-arts, celui qui a pour but
spcial de reproduire la figure de l'homme dans sa perfection idale,
abstraction faite des difformits accidentelles et des motions
passagres qui peuvent en altrer la majestueuse harmonie.


XXVII.

Chez les peuples religieux, et en gnral dans les pays o le
dveloppement individuel est entrav par l'tat social, l'architecture
est l'art dominant. De mme que la sculpture est l'art individuel et
philosophique, l'architecture est un art social et religieux. L o le
peuple languit sous un despotisme sacerdotal ou monarchique, le gnie
national suffit souvent et parfois excelle  produire ces monuments
d'une grandeur solide, qui tmoignent hautement de la puissance
publique, comme chez les gyptiens, les Phniciens, les Assyriens,
les Perses. Ces difices gigantesques, dont la grandeur imposante
tonne l'esprit et le refoule sur lui-mme, plein d'une crainte
mystrieuse, ressemblent aux nations endormies sous l'oppression des
religions d'tat et du despotisme oriental. Rien ne s'y dtache de
l'ensemble en saillie indpendante; la sculpture, comprime et rigide,
n'est l que l'accessoire, parfois colossal, de l'architecture.

Cependant cet ensemble n'est pas un tout harmonique. La disproportion
est le caractre de cette architecture, auquel la sculpture rpond par
la monstruosit; mais l'incohrence, la bizarrerie des parties,
disparaissent dans la puissance et la grandeur de la masse, de mme
que chez les peuples de l'Orient le gnie individuel est absorb par
le gnie social.


XXVIII.

En gypte, o la tradition a exerc l'empire le plus tyrannique,
l'architecture fleurit comme art religieux et national; elle lve ces
montagnes de pierre qui portent dans leurs flancs de royales
spultures, et qui jettent leur tristesse sur la monotonie de
l'horizon; elle construit d'normes enceintes et multiplie les
colonnes en des sries de portiques interminables o la pense se perd
avec le regard. L'ide du beau, produit d'une conception tout
intellectuelle, n'a rien de commun avec ces rves btis d'une
imagination sombre et superstitieuse. Mais l'instinct de la grandeur,
joint au respect de la rgle, le culte de la puissance visible et
invisible, s'y font sentir comme dans toutes les institutions de ce
peuple.


XXIX.

 l'ombre de cette architecture gigantesque, solennellement monotone,
la sculpture crot, mais n'clt pas. Enchane par le respect  la
tradition religieuse, voue  la tristesse par les moeurs et les
usages de la vie gyptienne, elle demeure frappe d'immobilit comme
l'esprit humain lui-mme, pontife consacr du culte de la mort.
Condamne  reproduire sans fin des types invariables, o la figure
humaine se dgrade en d'tranges associations avec des formes
animalesques, elle est l'expression de ce peuple mystrieux, soumis et
grave, qui voit dans la vie des animaux une image de la vie divine et
un modle  suivre, afin de participer lui-mme, par l'asservissement
 une rgle impose,  l'immutabilit sacre des lois de l'univers.


XXX.

 Tyr et dans ses colonies, o s'panouit une civilisation brillante,
rsultant de l'industrie et du commerce, l'empire de la religion est
assez fort pour retenir l'art sous sa domination. Les temples sont
vastes et orns, mais les images des dieux ne sont le plus souvent que
l'assemblage incohrent de formes disparates. Les combinaisons les
plus tranges de la forme humaine avec des figures d'animaux ou de
monstres imaginaires semblent avoir t recherches par les Phniciens
pour exprimer l'ide confuse d'une divinit qui n'tait que la
personnification obscure des forces naturelles. Quelquefois, pour lui
conserver un caractre encore plus mystrieux, ils reprsentaient
cette divinit sans aucune forme et voile d'une faon singulire.

Ces reprsentations, dont,  dfaut d'autres monuments, nous
retrouvons l'image sur des monnaies et des pierres graves,
contrastent avec les formes lgantes que ces mmes hommes avaient su
donner  leurs vases et avec le raffinement de leur got en fait de
luxe. Rien ne montre mieux, ce me semble, quelle distance spare une
civilisation toute matrielle de la civilisation vritable, et comme
quoi le progrs de l'art se lie essentiellement  un dveloppement
religieux ou philosophique.


XXXI.

L'art assyrien est celui qui approche le plus de la vie et de la
beaut de l'art grec. Ce qui frappe dans les difices de Babylone et
de Ninive, aprs le caractre imposant qu'ils ont en commun avec les
monuments de l'gypte, ce sont les reprsentations animes de la vie
relle qui s'y dployaient sur les murailles.

Les bas-reliefs assyriens sont suprieurs, au point de vue de la
plastique, aux bas-reliefs gyptiens, dans lesquels il ne faut voir,
avec O. Mller, qu'une sorte d'criture destine  raconter des faits
et  exprimer des ides, sans aucune pense esthtique. Les scnes
varies de guerre et de chasse qu'ils reprsentent dnoncent une vie
nationale active et brillante, o le roi joue le rle d'une divinit
terrestre, assise sur son char, commandant le respect et
l'obissance. Les figures symboliques des dieux revtent une majest
calme qui semble avoir t inspire aux artistes par le spectacle de
la nature. L'art assyrien est libre dans son inexprience; il n'a rien
de la roideur des formes imposes par une tradition religieuse: de l
le charme qui perce  travers sa rudesse. Mais, s'il a trouv la vie
dans l'indpendance, il est rest loin encore de l'idal. Il tait
rserv  l'anthropomorphisme grec de rencontrer la beaut souveraine
dans l'union troite de la nature humaine avec l'ide divine.


XXXII.

Les monuments de la Perse donneraient lieu  des remarques analogues.
Une magnificence barbare, un luxe intemprant de dcoration,
caractrise l'architecture persane, tandis que la sculpture offre un
mlange singulier de roideur et de finesse, de duret et d'lgance,
emblme frappant d'un peuple qui vieillit sans progresser; la main se
raffine, les procds de travail se perfectionnent, l'esprit reste
endormi dans ses langes. Il ne se rveillera compltement qu'en Grce,
chez les enfants d'une race privilgie entre les races ariennes. Les
temples-cavernes de l'Inde antique, orns de sculptures bizarres,
reprsentent l'tat le moins avanc de l'architecture et de la
plastique.


XXXIII.

Au moyen ge, sous l'influence d'ides bien diffrentes, la sculpture
se montre galement dpendante de l'architecture; et, tandis que
celle-ci produit des chefs-d'oeuvre d'un genre nouveau, l'autre
s'arrte  un degr de dveloppement trs-infrieur.

Ici l'on n'a plus affaire aux religions de la nature qui crasaient
l'esprit sous leur morne tyrannie, comme les gants de la mythologie
taient crass sous les montagnes accumules par la divine colre.
Aussi l'lan est hardi et sublime.

Les flches des cathdrales dchirent les nuages et s'avancent dans
l'air au-devant du soleil. Mais tout monte vers le ciel, et, dans les
rgions terrestres, il n'y a ni dilatation ni panouissement; ce n'est
qu'une chappe dans l'altitude. Il n'y a l pour la sculpture qu'un
humble rle de dcoration. Le Dieu infini et invisible, qui remplit le
sanctuaire de sa prsence, n'a pas besoin d'apparatre sous des traits
mortels. Quant aux anges et aux saints, leur corps n'est que le signe
extrieur d'une vie toute spirituelle. Autant que les ides
chrtiennes de pnitence et d'asctisme, les formes lances de
l'architecture du moyen ge commandaient aux figures qu'on y associait
l'allongement et la maigreur. La sculpture, enchane au pilier
gothique, ne prit un peu de vie pour rompre ses liens qu'aprs avoir
t visite par un rayon venu de l'antiquit dans la nuit des
clotres et des cathdrales.


XXXIV.

Il en est tout autrement dans la Grce antique. Aux temples massifs,
disproportionns, aux sanctuaires mystrieux de l'gypte et de l'Asie
ancienne o se cachent des idoles bizarres et qu'environnent des
colosses monstrueux; aux glises o le Dieu pur esprit plane invisible
sous les votes leves, la Grce oppose les demeures lgantes et
joyeuses, tout clatantes de beaut et de lumire, de ses dieux 
figure humaine, comme elle oppose son gnie philosophique et moral au
gnie symbolique et religieux de l'antique Orient et aux mystiques
lans de la pense chrtienne.


XXXV.

On peut dire de la sculpture grecque qu'elle domine et rgit
l'architecture, comme elle est ailleurs domine et rgie par elle. Ici
l'architecture reoit la loi du beau, comme la sculpture.

C'est sans doute la raison pour laquelle Vitruve tablit entre les
proportions du corps humain et les lois de l'architecture une
analogie, fausse peut-tre au point de vue scientifique, relle au
point de vue esthtique. Cette ide mme de proportion qui clate
comme la lumire dans toutes les oeuvres de l'art grec, et qui donne 
l'architecture un caractre de perfection inconnu auparavant, semble
suggre  l'esprit par la contemplation du corps humain, ce
chef-d'oeuvre vivant de convenance et d'harmonie.

C'est  la forme humaine que semble emprunte cette symtrie, qui
n'est pas la symtrie froide de notre architecture classique moderne;
c'est  la forme humaine sans doute, bien plutt qu' la nature
inanime, que les architectes grecs ont d la pense de ces courbes
dont j'aurai plus tard  parler, et qui corrigeaient par je ne sais
quoi d'organique la scheresse de la gomtrie. Dans leur enthousiasme
pour la beaut de l'homme, aprs lui avoir autant que possible ravi
l'ondulation de ses lignes si harmonieusement balances, ils ont t
jusqu' revtir de couleurs leurs difices, afin de mieux imiter la
nature par une apparence de vie.

En Grce, les statues ne sont pas faites pour l'ornement des temples,
mais bien les temples pour le logement des statues.


XXXVI.

Reprenons la parole:

Rien n'est improvis dans la nature et dans l'art. Tout sort d'un
antcdent; l'histoire de l'architecture et de la sculpture grecque
avant Phidias conduit insensiblement le lecteur de l'bauche au
chef-d'oeuvre.

Phidias apparat enfin sous Pricls, comme Raphal et Michel-Ange
sous Lon X.

Jusqu' eux on a mont; aprs eux il n'y a plus qu' descendre. Il y a
des sommets que l'on ne franchit pas. Le _nec plus ultra_ est crit
sur tout ce qui est humain, c'est--dire born.

M. de Ronchaud ne le dit pas, parce qu'il est de cette cole, sduite
et sduisante, qui flatte le genre humain en lui persuadant qu'il sera
dieu  force de progrs sur cette terre; il ne dit pas qu'aprs avoir
mont il faut redescendre, mais on voit clairement qu'il le sent.


XXXVII.

On n'a qu' lire sa description scientifique du Parthnon, ce Sina de
l'art, qui occupe un de ses volumes. Veut-on mesurer la distance du
sommet de l'art  l'abjection du mtier dans la statuaire franaise de
nos jours, qu'on aille contempler la figure de Thse par Phidias,
celle de Mose par Michel-Ange, celle du Gnie de la Mort par Canova;
puis qu'on aille regarder, si on le peut, la statue du marchal Ney
sur l'avenue de l'Observatoire, ou la statue du Napolon au tricorne
sur la colonne de la place Vendme: comparez et rougissez!


XXXVIII.

Cette description savante du Parthnon me rappelle une des fortes
impressions de ma vie, dont je retrouve, ici, sous ma main, une note
indite sur mon carnet de voyageur. Qu'on me pardonne de la relever
telle qu'elle est, de cette page dchire, pour justifier par
l'impression nave d'un ignorant tel que moi l'impression rudite et
critique d'un adorateur tel que M. de Ronchaud, qui sait la langue de
l'idal.

Voici cette note:

Le nombre des statues tait si considrable en Grce qu'on aurait pu
dire des Grecs,  l'poque o ils avaient perdu avec la libert les
vertus de leurs anctres, qu'il y avait chez eux plus de dieux que
d'hommes.

Au temps de Pline le Naturaliste, aprs les spoliations exerces par
les proconsuls et les empereurs, parmi lesquels il y eut des amateurs
passionns des oeuvres de l'art, il n'y avait pas encore moins de
trois mille statues  Athnes, et l'on en comptait un pareil nombre 
Olympie et  Delphes. Athnes, la plus religieuse des villes grecques,
au rapport de Pausanias, la ville o le gnie ionien s'panouit dans
toute sa beaut, l'oeil de la Grce, selon la potique expression de
Milton, Athnes fut surtout la ville des statues.


XXXIX.

Dans ces cits rpublicaines, et spcialement dans la plus
dmocratique, l'art exerait une sorte de magistrature; les images en
bronze et en marbre des hommes illustres, en mme temps qu'elles
servaient de luxe svre  la place publique, portaient dans tous les
coeurs l'enthousiasme et l'mulation. L'Athnien qui se rendait de sa
maison  l'assemble du peuple rencontrait partout sur son passage les
figures des divinits protectrices de la cit, celles des magistrats
et des hros rvrs pour leur courage et pour leurs vertus civiques
et patriotiques; il s'avanait au milieu de la majest de ces
souvenirs comme sous les portiques d'un temple; et la Vnration,
comme une muse de la religion et de la patrie, se levait  son
approche du pied des statues, et l'accompagnait  travers la ville
jusqu'au lieu consacr par la solennit des dlibrations populaires.

Il y avait de ces simulacres aux abords des temples, dans les
portiques, dans les agoras; les rues et les chemins taient bords de
ces statues de forme quadrangulaire nommes Herms, du nom de la
divinit qu'elles reprsentaient et dont Pausanias attribue
l'invention aux Athniens.

L'art mlait ses beauts  celles de la nature. Platon nous montre,
au commencement du _Phdon_, une fontaine voisine de l'Ilissus, qu'un
agnus-castus ombrage de ses rameaux odorants, et autour de laquelle
sont des statues du fleuve Achlos et de ses nymphes; c'est l que
Socrate s'assied avec son jeune disciple et qu'ils s'entretiennent
philosophiquement de l'amour et de la beaut, au chant harmonieux des
cigales. On voit, par l'numration que fait Pausanias d'une partie
des statues qui dcoraient de son temps l'Altis  Olympie, combien le
nombre en a d tre considrable. Mais c'est surtout dans les temples
que les chefs-d'oeuvre de la sculpture taient prodigus.


XL.

Mais voici ma citation personnelle:

Les vnements, dplors par moi, de la rvolution dynastique de 1830,
m'avaient loign pour quelques annes de l'Europe. Le spectacle de
tant de dsertions politiques  l'ennemi par tant de serviteurs des
Bourbons dchus me soulevait le coeur; je ne voulus pas les imiter: je
voyageai en Asie pour voir de plus loin ou pour dtourner mes yeux de
tant de bassesses.

Il y a des annes o il faut s'absenter de sa patrie: heureux qui peut
la fuir et l'oublier sans manquer  aucun devoir public ou priv! Je
le pouvais alors, je jouissais de ma libert, je n'avais pas voulu
l'engager  aucun prix  la monarchie nouvelle: son avnement
ressemblait trop  un coup de fortune.


XLI.

Un jour d't, par un vent frais qui faisait moutonner, comme des
troupeaux sortant en bondissant du lavoir, les petites vagues courtes
et blanches d'cume du golfe d'Athnes, je doublais, dans mon navire 
voiles, le cap _Sunium_, consacr par le nom de Platon.

Une lgre brume, fume de la mer quand elle bouillonne, voilait les
ctes; mais de temps en temps cette brume se dchirait sous un coup de
vent; nous voguions avec la rapidit des mouettes. Tout  coup, 
travers une de ces dchirures de la brume, j'aperus comme au-dessus
d'un vaste pidestal de nues, entre ciel et terre, un difice carr
de marbre blanc sur lequel le soleil de l'Attique se rpercutait
blouissant, mais mat comme le soleil d'une autre terre; il laissait
lire sans blouissement les lignes nettes, pures, rectangles de
l'difice; on aurait compt les colonnes et recompos les figures et
les groupes des frontons.


XLII.

Jamais rien de si clatant n'avait encore brill  mes yeux. (Je
n'avais pas encore vu alors les gigantesques temples de Balbek ou de
Palmyre.)

--Qu'est-ce que ce cap de marbre sur lequel viennent cumer et bleuir
l-bas les rayons du soleil et l'azur du ciel? demandai-je au
capitaine Blanc, navigateur trs-rudit et trs-lettr de ces
parages.--C'est l'Acropolis d'Athnes, me rpondit-il; c'est le
Parthnon conu par Pricls, construit par Ictinus, et sculpt par
Phidias.

On conoit mon motion: pendant tout le reste de la navigation
jusqu'au Pire, le port d'Athnes, alors dpeupl et solitaire, ce ne
fut qu'un regard sur le Parthnon. Un coup de vent nous jeta avant la
nuit dans le port; des chevaux de Thessalie nous emportrent vers la
ville. Le lendemain, je m'veillai dans un groupe de ruines amonceles
qui taient Athnes  cette poque; quelques heures aprs, je
gravissais la voie Sacre qui serpente autour de la montagne de
l'Acropolis, dont le Parthnon forme le diadme et porte son dfi 
l'avenir!

Non, rien de tout cela. Sur votre tte vous voyez s'lever
irrgulirement de vieilles murailles noirtres, marques de taches
blanches. Ces taches sont du marbre, dbris des monuments qui
couronnaient dj l'Acropolis avant sa restauration par Pricls et
Phidias.

Ces murailles, flanques de distance en distance d'autres murs qui les
soutiennent, sont couronnes d'une tour carre byzantine et de
crneaux vnitiens. Elles entourent un large mamelon qui renfermait
presque tous les monuments sacrs de la ville de Thse.  l'extrmit
de ce mamelon, du ct de la mer ge, se prsente le Parthnon, ou le
temple de Minerve, vierge sortie du cerveau de Jupiter.

Ce temple, dont les colonnes sont jauntres, est marqu  et l de
taches d'une blancheur clatante: ce sont les stigmates du canon des
Turcs ou du marteau des iconoclastes; sa forme est un carr long; il
semble de loin trop bas et trop petit pour sa situation monumentale.
Il ne dit pas de lui-mme: C'est moi; je suis le Parthnon, je ne puis
tre autre chose. Il faut le demander  son guide, et, quand il vous a
rpondu, on doute encore.


XLIII.

Plus loin, au pied de l'Acropolis, vous passez sous une porte obscure
et basse, sous laquelle quelques Turcs en guenilles sont couchs 
ct de leurs riches et belles armes; vous tes dans Athnes.

Le premier monument digne du regard est le temple de Jupiter Olympien,
dont les magnifiques colonnes s'lvent seules sur une place dserte
et nue,  droite de ce qui fut Athnes, digne portique de la ville des
ruines!

 quelques pas de l, nous entrmes dans la ville, c'est--dire dans
un inextricable labyrinthe de sentiers troits et sems de pans de
murs crouls, de tuiles brises, de pierres et de marbres jets
ple-mle, tantt descendant dans la cour d'une maison croule,
tantt gravissant sur l'escalier ou mme sur le toit d'une autre: dans
ces masures petites, blanches, vulgaires, ruines de ruines, quelques
repaires sales et infects, o des familles de paysans grecs sont
entasses et enfouies.

 et l, quelques femmes aux yeux noirs et  la bouche gracieuse des
Athniennes, sortaient, au bruit des pas de nos chevaux, sur le seuil
de leur porte, nous souriaient avec bienveillance et tonnement, et
nous donnaient le gracieux salut de l'Attique: Bienvenus, seigneurs
trangers,  Athnes!


XLIV.

Nous arrivmes, aprs un quart d'heure de marche parmi les mmes
scnes de dvastation et les mmes monceaux de murs et de toits
crouls,  la modeste demeure de M. Gaspari, agent du consulat de
Grce  Athnes. Je lui avais envoy le matin la lettre qui me
recommandait  son obligeance. Je n'en avais pas besoin: l'obligeance
est le caractre de presque tous nos agents  l'tranger.

M. Gaspari nous reut comme des amis inconnus; et, pendant qu'il
envoyait son fils chercher une maison pour nous dans quelque masure
encore debout d'Athnes, une de ses filles, Athnienne, belle et
gracieuse image de cette beaut hrditaire de son pays, nous
servait, avec empressement et modestie, du jus d'orange glac dans
des vases de terre poreuse, aux formes antiques.

Aprs nous tre un moment rafrachis dans cet humble asile d'une
simple et cordiale hospitalit, si douce  rencontrer sous un ciel
brlant,  huit cents lieues de son pays,  la fin d'une journe de
tempte, de soleil et de poussire, M. Gaspari nous conduisit au bas
de la ville,  travers les mmes ruines, jusqu' une maison blanche et
propre, leve tout rcemment, et o un Italien avait mont une
auberge.

Quelques chambres blanchies  la chaux et proprement meubles, une
cour rafrachie par une source et par un peu d'ombre, au pied de
l'escalier une belle lionne en marbre blanc, des fruits et des lgumes
abondants, du miel de l'Hymette calomni par M. de Chateaubriand, des
domestiques grecs entendant l'italien, empresss et intelligents, tout
cela doubla de prix pour nous, au milieu de la dsolation et de la
nudit absolue d'Athnes.

On ne trouverait pas mieux sur une route d'Italie, d'Angleterre ou de
Suisse. Puisse cette auberge se soutenir et prosprer pour la
consolation et le bien-tre des voyageurs  venir! Mais, hlas! depuis
quarante huit jours, aucun tranger n'en avait franchi le seuil ni
troubl le silence.


XLV.

Le soir, M. Gropius vint obligeamment se mettre  notre disposition
pour nous montrer et nous commenter Athnes.

Nous emes dans M. Gropius un second Fauvel, qui s'est fait Athnien
depuis trente-deux ans, et qui btit, comme son matre, la maison de
ses vieux jours parmi ces dbris d'une ville o il a pass sa
jeunesse, et qu'il aide autant qu'il le peut  sortir une centime
fois de sa poussire potique.

Consul d'Autriche en Grce, homme d'rudition et homme d'esprit, M.
Gropius joint,  l'rudition la plus consciencieuse et la plus
approfondie de l'antiquit, ce caractre de nave bonhomie et de
grce inoffensive qui est le type des vrais et dignes enfants de
l'Allemagne savante.

Injustement accus par lord Byron dans ses notes mordantes sur
Athnes, M. Gropius ne rendait point offense pour offense  la mmoire
du grand pote; il s'affligeait seulement que son nom et t tran
par lui d'ditions en ditions, et livr  la rancune des fanatiques
ignorants de l'antiquit; mais il n'a pas voulu se justifier, et,
quand on est sur les lieux, tmoin des efforts constants que fait cet
homme distingu pour restituer un mot  une inscription, un fragment
gar  une statue, ou une forme et une date  un monument, on est sr
d'avance que M. Gropius n'a jamais profan ce qu'il adore, ni fait un
vil commerce de la plus noble et de la plus dsintresse des tudes,
l'tude des antiquits.

Avec un tel homme, les jours valent des annes pour un voyageur
ignorant comme moi.

Je lui demandai de me faire grce de toutes les antiquits douteuses,
de toutes les clbrits de convention, de toutes les beauts
systmatiques. J'abhorre le mensonge et l'effort en tout, mais surtout
en admiration. Je ne veux voir que ce que Dieu ou l'homme ont fait de
beau; la beaut prsente, relle, palpable, parlante  l'oeil et 
l'me, et non la beaut de lieu et d'poque, la beaut historique ou
critique, celle-l aux savants.


XLVI.

 nous, potes, la beaut vidente et sensible: nous ne sommes pas des
tres d'abstraction, mais des hommes de nature et d'instinct. Ainsi
j'ai parcouru maintes fois Rome; ainsi j'ai visit les mers et les
montagnes; ainsi j'ai lu les sages, les historiens, les potes; ainsi
j'ai visit Athnes.


XLVII.

C'tait une belle et pure soire: le soleil dvorant descendait noy
dans une brume violette sur la barre noire et troite qui forme
l'isthme de Corinthe, et frappait de ses derniers faisceaux lumineux
les crneaux de l'Acropolis, qui s'arrondissent, comme une couronne de
tours, sur la valle large et ondule o dort silencieuse l'ombre
d'Athnes. Nous sortmes par des sentiers sans noms et sans traces,
franchissant  tout moment des brches de murs de jardins renverss,
ou des maisons sans toits, ou des ruines amonceles sur la poussire
blanche de la terre d'Attique.


XLVIII.

 mesure que nous descendions vers le fond de la valle profonde et
dserte qu'ombragent le temple de Thse, le Pnyx, l'Aropage et la
colline des Nymphes, nous dcouvrions une plus vaste tendue de la
ville moderne qui se dployait sur notre gauche, semblable en tout 
ce que nous avions vu ailleurs.

Assemblage confus, vaste, morne, dsordonn, de huttes croules, de
pans de murs encore debout, de toits enfoncs, de jardins et de cours
ravags, de monceaux de pierres entasses, barrant les chemins et
roulant sous les pieds; tout cela couleur de ruines rcentes, de ce
gris terne, flasque, dcolor, qui n'a pas mme pour l'oeil la
saintet du temps coul, ni la grce des ruines clbres.

Nulle vgtation, except trois ou quatre palmiers, semblables  des
minarets turcs, rests debout sur la ville dtruite;  et l quelques
maisons aux formes vulgaires et modernes, rcemment releves par
quelques Europens ou quelques Grecs de Constantinople, maisons de nos
villages de France ou d'Angleterre, toits levs sans grce, fentres
nombreuses et troites; absence de terrasses, de lignes
architecturales, de dcorations: auberges pour la vie, bties en
attendant une destruction nouvelle; mais rien de ces palais qu'un
peuple civilis lve avec confiance pour les gnrations  natre.


XLIX.

Au milieu de tout ce chaos, mais rares, quelques pans de stade,
quelques colonnes noirtres de l'arche d'Adrien ou de l'Agora, le dme
de la tour des Vents ou de la lanterne de Diogne, appelant l'oeil et
ne l'arrtant pas.

Devant nous grandissait et se dtachait du tertre gris o il est
plac, le temple de Thse, isol, dcouvert de toutes parts, debout
tout entier sur son pidestal de rochers; ce temple, aprs le
Parthnon, le plus beau selon la science que la Grce ait lev  ses
dieux ou  ses hros.


L.

En approchant, convaincu par la lecture de la beaut du monument,
j'tais tonn de me sentir froid et strile; mon coeur cherchait 
s'mouvoir, mes yeux cherchaient  admirer. Rien!

Je ne sentais que ce qu'on prouve  la vue d'une oeuvre sans dfaut,
un plaisir ngatif; mais une impression relle et forte, une volupt
neuve, puissante, involontaire, point!

Ce temple est trop petit; c'est un sublime jouet de l'art! Ce n'est
pas un monument pour les dieux, pour les hommes, pour les sicles. Je
n'eus qu'un instant d'extase: c'est celui o, assis  l'angle
occidental du temple, sur ses dernires marches, mes regards
embrassrent  la fois, avec la magnifique harmonie de ses formes et
l'lgance majestueuse de ses colonnes, l'espace vide et plus sombre
de son portique, sur sa frise intrieure les admirables bas-reliefs
des combats des Centaures et des Lapithes; et au-dessus, par
l'ouverture du centre, le ciel bleu et resplendissant, rpandant son
jour mystique et serein sur les corniches et sur les formes saillantes
des figures des bas-reliefs: elles semblaient alors vivre et se
mouvoir. Les grands artistes en tout genre ont seuls ce don de la vie,
hlas!  leurs dpens!


LI.

Au Parthnon il ne reste plus que deux figures, Mars et Vnus,  demi
crases par deux normes fragments de corniche qui ont gliss sur
leurs ttes; mais ces deux figures valent pour moi  elles seules
plus que tout ce que j'ai vu en sculpture de ma vie: elles vivent
comme jamais toile ou marbre n'a vcu. On souffre du poids qui les
crase; on voudrait soulager leurs membres qui semblent plier en se
roidissant sous cette masse; on sent que le ciseau de Phidias
tremblait, brlait dans sa main, quand ces sublimes figures naissaient
sous ses doigts.

On sent (ce n'est point une illusion, c'est la vrit, vrit
douloureuse!) que l'artiste infusait de sa propre individualit, de
son propre sang, dans les formes, dans les veines des tres qu'il
crait, et que c'est encore une partie de sa vie qu'on voit palpiter
dans ces formes vivantes, dans ces membres prts  se mouvoir, sur ces
lvres prtes  parler.


LII.

Mais le temple de Thse ne vit pas comme monument: c'est de la beaut
sans doute, mais la beaut froide et morte dont l'artiste seul doit
aller secouer le linceul et essuyer la poussire. Pour moi, je
l'admire, et je m'en vais sans aucun dsir de le revoir. Les belles
pierres de la colonnade du Vatican, les ombres majestueuses et
colossales de Saint-Pierre de Rome, ne m'ont jamais laiss sortir sans
un regret, sans une esprance d'y revenir!


LIII.

Plus haut, en gravissant une noire colline couverte de chardons et de
cailloux rougetres, vous arrivez au Pnyx, lieu des assembles
orageuses du peuple d'Athnes et des ovations inconstantes de ses
orateurs ou de ses favoris.

D'normes blocs de pierre noire, dont quelques-unes ont jusqu' douze
ou treize pieds cubes, reposent les uns sur les autres, et portaient
la terrasse o le peuple se runissait.

Plus haut encore,  une distance d'environ cinquante pas, on voit un
norme bloc carr, dans lequel on a taill des degrs qui servaient
sans doute  l'orateur pour monter sur cette tribune, qui dominait
ainsi le peuple, la ville et la mer.

Ceci n'a aucun caractre de l'lgance du peuple de Pricls; cela
sent le Romain; les souvenirs seuls y sont beaux. Dmosthne parlait
l, et soulevait ou calmait cette mer populaire plus orageuse que la
mer ge, qu'il pouvait entendre aussi mugir derrire lui.


LIV.

Je m'assis l, seul et pensif, et j'y restai jusqu' la nuit presque
close, ranimant sans efforts toute cette histoire, la plus belle, la
plus presse, la plus bouillonnante de toutes les histoires d'hommes
qui aient remu le glaive ou la parole. Quels temps pour le gnie! et
que de gnie, de grandeur, de sagesse, de lumire, de vertu mme (car
non loin de l mourut Socrate) pour ce temps!

Ce moment-ci y ressemble en Europe, et surtout en France, cette
Athnes vulgaire des temps modernes. Mais c'est l'lite seule de la
France et de l'Europe qui est Athnes; la masse est barbare encore!
Supposez Dmosthne parlant sa langue brlante, sonore, colore,  une
runion populaire de nos cits actuelles: qui la comprendrait?


LV.

L'ingalit de l'ducation et de la lumire est le grand obstacle 
notre civilisation complte moderne. Le peuple est matre, mais il
n'est pas encore capable de l'tre; voil pourquoi il dtruit partout,
et n'lve rien de beau, de durable, de majestueux nulle part! Tous
les Athniens comprenaient Dmosthne, savaient leur langue,
jugeaient leur lgislation et leurs arts. C'tait un peuple d'hommes
d'lite; il avait les passions du peuple, il n'avait pas son
ignorance; il faisait des crimes, mais pas de sottises.

Ce n'est plus ainsi; voil pourquoi la dmocratie, ncessaire en
droit, semble impossible encore en fait dans les grandes populations
modernes. Le temps seul peut rendre les peuples capables de se
gouverner eux-mmes. Leur ducation se fait par leurs rvolutions.


LVI.

Le sort de l'orateur, comme Dmosthne ou Mirabeau, les deux plus
dignes de ce nom, est plus sduisant que le sort du philosophe ou du
pote; l'orateur participe  la fois de la gloire de l'crivain et de
la puissance des masses sur lesquelles et par lesquelles il agit:
c'est le philosophe roi, s'il est philosophe; mais son arme terrible,
le peuple, se brise entre ses mains, le blesse et le tue lui-mme; et
puis ce qu'il fait, ce qu'il dit, ce qu'il remue dans l'humanit,
passions, principes, intrts passagers, tout cela n'est pas durable,
n'est pas ternel de sa nature.

Le pote, au contraire, et j'entends par pote tout homme qui cre des
ides, en bronze, en pierre, en prose, en paroles ou en rhythmes; le
pote remue ce qui est imprissable dans la nature et dans le coeur
humain. Les temps passent, les langues s'usent; mais il vit toujours
tout entier, toujours aussi lui, aussi grand, aussi neuf, aussi
puissant sur l'me de ses lecteurs; son sort est moins humain, mais
plus divin! il est au-dessus de l'orateur.

Le beau serait de runir les deux destines: nul homme ne l'a fait;
mais il n'y a cependant aucune incompatibilit entre l'action et la
pense dans une intelligence complte. L'action est fille de la
pense, mais les hommes, jaloux de toute prminence, n'accordent
jamais deux puissances  une mme tte; la nature est plus librale!
Ils proscrivent du domaine de l'action celui qui excelle dans le
domaine de l'intelligence et de la parole; ils ne veulent pas que
Platon fasse des lois relles, ni que Socrate gouverne une bourgade.


LVII.

J'envoyai demander au bey turc Youssouf-Bey, commandant de l'Attique,
la permission de monter  la citadelle avec mes amis, et de visiter le
Parthnon. Il m'envoya un janissaire pour m'accompagner.

Nous partmes  cinq heures du matin, accompagns de M. Gropius.

Tout se tait devant l'impression incomparable du Parthnon, ce temple
des temples bti par Ietinus, ordonn par Pricls, dcor par
Phidias; type unique et exclusif du beau, dans les arts de
l'architecture et de la sculpture; espce de rvlation divine de la
beaut idale reue un jour par le peuple artiste par excellence, et
transmise par lui  la postrit en blocs de marbre imprissables et
en sculptures qui vivront  jamais.

Ce monument, tel qu'il tait avec l'ensemble de sa situation, de son
pidestal naturel, de ses gradins dcors de statues sans rivales, de
ses formes grandioses, de son excution acheve dans tous ses dtails,
de sa matire, de sa couleur, lumire ptrifie; ce monument crase,
depuis des sicles, l'admiration sans l'assouvir. Quand on en voit ce
que j'en ai vu seulement, avec ses majestueux lambeaux mutils par les
bombes vnitiennes, par l'explosion de la poudrire sous Morosini, par
le marteau de Thodore, par les canons des Turcs et des Grecs, ses
colonnes en blocs immenses touchant ses pavs, ses chapiteaux
crouls, ses triglyphes et ses statues emportes par les agents de
lord Elgin, sur les vaisseaux anglais, ce qu'il en reste est suffisant
pour que je sente que c'est le plus parfait pome crit en pierre sur
la face de la terre; mais encore, je le sens aussi, c'est trop petit!


LVIII.

Je passe des heures dlicieuses couch  l'ombre des Propyles, les
yeux attachs sur le fronton croulant du Parthnon; je sens
l'antiquit tout entire dans ce qu'elle a produit de plus divin; le
reste ne vaut pas la parole qui le dcrit! L'aspect du Parthnon fait
apparatre, plus que l'histoire, la grandeur colossale d'un peuple.
Pricls ne doit pas mourir!

Quelle civilisation surhumaine que celle qui a trouv un grand homme
pour ordonner, un architecte pour concevoir, un sculpteur pour
dcorer, des statuaires pour excuter, des ouvriers pour tailler, un
peuple pour solder, et des yeux pour comprendre et admirer un pareil
difice!

O retrouvera-t-on et une poque et un peuple pareils?

Rien ne l'annonce.


LIX.

 mesure que l'homme vieillit, il perd la sve, la verve, le
dsintressement ncessaire pour les arts. Les Propyles, le temple
d'rechthe ou celui des Cariatides, sont  ct du Parthnon;
chefs-d'oeuvre eux-mmes, mais noys dans ce chef-d'oeuvre: l'me,
frappe d'un coup trop fort  l'aspect du premier de ces difices, n'a
plus de force pour admirer les autres. Il faut voir et s'en aller, en
pleurant moins sur la dvastation de cette oeuvre surhumaine de
l'homme, que sur l'impossibilit de l'homme d'en galer jamais la
sublimit et l'harmonie.

Ce sont de ces rvlations que le ciel ne donne pas deux fois  la
terre: c'est comme le pome de Job ou le Cantique des Cantiques; comme
le pome d'Homre ou la musique de Mozart! Cela se fait, se voit,
s'entend; puis cela ne se fait plus, ne se voit plus, ne s'entend
plus, jusqu' la consommation des ges. Heureux les hommes par
lesquels passent ces souffles divins! ils meurent, mais ils ont prouv
 l'homme ce que peut tre l'homme; et Dieu les rappelle  lui pour le
clbrer ailleurs dans une langue plus puissante encore!

J'erre tout le jour, muet, dans ces ruines, et je rentre l'oeil bloui
de formes et de couleurs, le coeur plein de mmoire et d'admiration!

Le gothique est beau; mais l'ordre et la lumire y manquent; ordre et
lumire, ces deux principes de toute cration ternelle. Adieu pour
jamais au gothique!


LX.

De tous les livres  faire, le plus difficile,  mon avis, c'est une
traduction. Or, voyager, c'est traduire; c'est traduire  l'oeil,  la
pense,  l'me du lecteur, les lieux, les couleurs, les impressions,
les sentiments que la nature ou les monuments humains donnent au
voyageur. Il faut  la fois savoir regarder, sentir et exprimer: et
exprimer comment? non pas avec des lignes et des couleurs, comme le
peintre, chose facile et simple; non pas avec des sons, comme le
musicien; mais avec des mots, avec des ides qui ne renferment ni
sons, ni lignes, ni couleurs.

Ce sont les rflexions que je faisais, assis sur les marches du
Parthnon, ayant Athnes et le bois d'oliviers du Pire et la mer
bleue d'ge devant les yeux, et sur ma tte l'ombre majestueuse de la
frise du temple des temples. Je voulais emporter pour moi un souvenir
vivant, un souvenir crit de ce moment de ma vie! Je sentais que ce
chaos de marbre si sublime, si pittoresque dans mon oeil,
s'vanouirait de ma mmoire, et je voulais pouvoir le retrouver dans
la vulgarit de ma vie future. crivons donc: ce ne sera pas le
Parthnon, mais ce sera du moins une ombre de cette grande ombre qui
plane aujourd'hui sur moi.


LXI.

Du milieu des ruines qui furent Athnes, et que les canons des Grecs
et des Turcs ont pulvrises et semes dans toute la valle et sur les
deux collines o s'tendait la ville de Minerve, une montagne s'lve
 pic de tous les cts.

D'normes murailles l'enceignent; et, bties  leur base de fragments
de marbre blanc, plus haut avec les dbris de frises et de colonnes
antiques, elles se terminent dans quelques endroits par des crneaux
vnitiens.

Cette montagne ressemble  un magnifique pidestal, taill par les
dieux mmes pour y asseoir leurs autels.

Son sommet, aplani pour recevoir les aires de ces temples, n'a gure
que cinq cents pieds de longueur sur deux ou trois cents pieds de
large. Il domine toutes les collines qui formaient le sol d'Athnes
antique et les valles du Pentlique, et le cours de l'Ilissus, et la
plaine du Pire, et la chane des vallons et des cimes qui s'arrondit
et s'tend jusqu' Corinthe, et la mer enfin seme des les de
Salamine et d'gine, o brillent au sommet les frontons du temple de
Jupiter Panhellnien.


LXII.

Cet horizon est admirable encore aujourd'hui que toutes ces collines
sont nues, et rflchissent, comme un bronze poli, les rayons
rverbrs du soleil de l'Attique. Mais quel horizon Platon devait
avoir de l sous les yeux, quand Athnes, vivante et vtue de ses
mille temples infrieurs, bruissait  ses pieds comme une ruche trop
pleine; quand la grande muraille du Pire traait jusqu' la mer une
avenue de pierre et de marbre pleine de mouvement, et o la population
d'Athnes passait et repassait sans cesse comme des flots; quand le
Pire lui-mme et le port de Phalre, et la mer d'Athnes, et le golfe
de Corinthe, taient couverts de forts de mts ou de voiles
tincelantes; quand les flancs de toutes les montagnes, depuis les
montagnes qui cachent Marathon jusqu' l'Acropolis de Corinthe,
amphithtre de quarante lieues de demi-cercle, taient dcoups de
forts, de pturages, d'oliviers et de vignes, et que les villages et
les villes dcoraient de toutes parts cette splendide ceinture de
montagnes!

Je vois d'ici les mille chemins qui descendaient de ces montagnes,
tracs sur les flancs de l'Hymette, dans toutes les sinuosits des
gorges et des valles, qui viennent toutes, comme des lits de
torrents, dboucher sur Athnes.

J'entends les rumeurs qui s'en lvent, les coups de marteau des
tireurs de pierre dans les carrires de marbre du mont Pentlique, le
roulement des blocs qui tombent le long des pentes de ses prcipices,
et toutes ces rumeurs qui remplissent de vie et de bruit les abords
d'une grande capitale.

Du ct de la ville, je vois monter par la voie Sacre, taille dans
le flanc mme de l'Acropolis, la population religieuse d'Athnes, qui
vient implorer Minerve et faire fumer l'encens de toutes ces divinits
domestiques  la place mme o je suis assis maintenant, et o je
respire la poussire seule de ces temples.


LXIII.

Rebtissons le Parthnon: cela est facile, il n'a perdu que sa frise
et ses compartiments intrieurs. Les murs extrieurs cisels par
Phidias, les colonnes ou les dbris des colonnes y sont encore. Le
Parthnon tait entirement construit de marbre blanc, dit marbre
pentlique, du nom de la montagne voisine d'o on le tirait.

Il consistait en un carr long, entour d'un pristyle de quarante-six
colonnes d'ordre dorique. Chaque colonne a six pieds de diamtre  sa
base, et trente-quatre pieds d'lvation. Les colonnes reposent sur le
pav mme du temple, et n'ont point de base.  chaque extrmit du
temple existe ou existait un portique de six colonnes. La dimension
totale de l'difice tait de deux cent vingt-huit pieds de long sur
cent deux pieds de large; sa hauteur tait de soixante-six pieds.

Il ne prsentait  l'oeil que la majestueuse simplicit de ses lignes
architecturales. C'tait une seule pense de pierre, une et
intelligible d'un regard, comme la pense antique. Il fallait
s'approcher pour contempler la richesse des matriaux et l'inimitable
perfection des ornements et des dtails. Pricls avait voulu en faire
autant un assemblage de tous les chefs-d'oeuvre du gnie et de la main
de l'homme, qu'un hommage aux dieux; ou plutt c'tait le gnie grec
tout entier, s'offrant sous cet emblme, comme un hommage lui-mme 
la Divinit. Les noms de tous ceux qui ont taill une pierre ou model
une statue du Parthnon sont devenus immortels.


LXIV.

Oublions le pass, et regardons maintenant autour de nous, alors que
les sicles, la guerre, les religions barbares, les peuples stupides,
le foulent aux pieds depuis plus de deux mille ans.

Il ne manque que quelques colonnes  la fort de blanches colonnes:
elles sont tombes, en blocs entiers et clatants, sur les pavs ou
sur les temples voisins: quelques-unes, comme les grands chnes de la
fort de Fontainebleau, sont restes penches sur les autres colonnes;
d'autres ont gliss du haut du parapet qui cerne l'Acropolis, et
gisent, en blocs normes concasss, les unes sur les autres, comme
dans une carrire les rognures des blocs que l'architecte a rejetes.

Leurs flancs sont dors de cette crote de soleil que les sicles
tendent sur le marbre; leurs brisures sont blanches comme l'ivoire
travaill d'hier. Elles forment, de ce ct du temple, un chaos
ruisselant de marbre de toutes formes, de toutes couleurs, jet,
empil, dans le dsordre le plus bizarre et le plus majestueux: de
loin, on croirait voir l'cume de vagues normes qui viennent se
briser et blanchir sur un cap battu des mers. L'oeil ne peut s'en
arracher; on les regarde, on les suit, on les admire, on les plaint
avec ce sentiment qu'on prouverait pour des tres qui auraient eu ou
qui auraient encore le sentiment de la vie. C'est le plus sublime
effet de ruines que les hommes ont jamais pu produire, parce que c'est
la ruine de ce qu'ils firent jamais de plus beau!


LXV.

Si on entre sous le pristyle et sous les portiques, on peut se
croire encore au moment o l'on achevait l'difice: les murs
intrieurs sont tellement conservs, la face des marbres si luisante
et si polie, les colonnes si droites, les parties conserves de
l'difice si admirablement intactes, que tout semble sortir des mains
de l'ouvrier; seulement, le ciel tincelant de lumire est le seul
toit du Parthnon, et,  travers les dchirures des pans de murailles,
l'oeil plonge sur l'immense et lumineux horizon de l'Attique.

Tout le sol  l'entour est jonch de fragments de sculpture ou de
morceaux d'architecture qui semblent attendre la main qui doit les
lever  leur place dans le monument qui les attend.

Les pieds heurtent sans cesse contre les chefs-d'oeuvre du ciseau
grec: on les ramasse, on les rejette, pour en ramasser un plus
curieux; on se lasse enfin de cet inutile travail; tout n'est que
chef-d'oeuvre pulvris.

Les pas s'impriment dans une poussire de marbre; on finit par la
regarder avec indiffrence, et l'on reste insensible et muet, abm
dans la contemplation de l'ensemble, et dans les mille penses qui
sortent de chacun de ces dbris. Ces penses sont de la nature mme de
la scne o on les respire: elles sont graves comme ces ruines des
temps couls, comme ces tmoins majestueux du nant de l'humanit;
mais elles sont sereines comme le ciel qui est sur nos ttes, inondes
d'une lumire harmonieuse et pure, leves comme ce pidestal de
l'Acropolis, qui semble planer au-dessus de la terre; rsignes et
religieuses comme ce monument lev  une pense divine, que Dieu a
laiss crouler devant lui pour faire place  de plus divines penses!


LXVI.

Je ne sens point de tristesse ici; l'me est lgre, quoique
mditative; ma pense embrasse l'ordre des volonts divines, des
destines humaines; elle admire qu'il ait t donn  l'homme de
s'lever si haut dans les arts et dans une civilisation matrielle;
elle conoit que Dieu ait bris ensuite ce moule admirable d'une
pense incomplte; que l'unit de Dieu, reconnue enfin par Socrate
dans ces mmes lieux, ait retir le souffle de vie de toutes ces
religions qu'avait enfantes l'imagination des premiers temps; que ces
temples se soient crouls sur leurs dieux: la pense du Dieu unique
jete dans l'esprit humain vaut mieux que ces demeuras de marbre o
l'on n'adorait que son ombre. Cette pense n'a pas besoin de temples
btis de main d'homme: la nature entire est le temple o elle adore.


LXVII.

 mesure que les religions se spiritualisent, les temples s'en vont:
le christianisme lui-mme, qui a construit le gothique pour l'animer
de son souffle, laisse ses admirables basiliques tomber peu  peu en
ruine; les milliers de statues de ses saints descendent par degrs de
leurs socles ariens autour de ses cathdrales; il se transforme
aussi, et ses temples deviennent plus nus et plus clairs  mesure
qu'il se dpouille des superstitions de ses ges de crpuscule et
qu'il rsume davantage la grande lumire qu'il propagea sur la terre,
la pense du Dieu unique prouv par la raison et ador par la vertu.

Lisez le _Phidias_ de M. de Ronchaud, et vous comprendrez la grandeur
du monument dans la grandeur du pote.


LXVIII.

Tel est ce livre de _Phidias_, cet Homre de la pierre, qui a
reconstruit l'Olympe en marbre comme le premier Homre l'avait
reconstruit en vers plus immortels que ses divinits.

M. de Ronchaud,  son tour, vient de nous traduire en belle prose
franaise cet architecte et ce sculpteur du Parthnon. Dans chaque
coup de ciseau il a ressuscit le gnie de la beaut grecque; il nous
a rendus contemporains de Pricls, de Praxitle et de Phidias.


LXIX.

Vous qui ne pouvez pas aller admirer ce gnie sur place, lisez et
relisez ces pages, et que le jeune auteur de ce livre retourne en paix
dans sa solitude paternelle de Saint-Lupicin, aprs avoir allum en
nous le feu de l'enthousiasme pour ce beau lapidaire, puis qu'il nous
prpare en silence  ces leons sur le beau du dessin et de la couleur
tudis dans ces grands potes du pinceau, Michel-Ange, le Titien et
Raphal.

                                                            LAMARTINE.




LXXVIIIe ENTRETIEN.

REVUE LITTRAIRE

DE L'ANNE 1861 EN FRANCE.

M. de Marcellus.

PREMIRE PARTIE.


I.

La mort juge la vie; le glas de la cloche funbre qui appelle les
parents et les amis aux funrailles d'un homme d'tude, est le tocsin
du coeur pour sa mmoire.

On rsume en un clin d'oeil sa vie et ses oeuvres; on se demande:
Qu'avons-nous perdu?

C'est ainsi que nous fmes frapp non-seulement au coeur, nous-mme,
ami, collgue et voisin de campagne, presque contemporain d'annes de
M. de Marcellus, il y a quelques mois, en recevant le billet de faire
part qui nous convoquait inopinment  ses obsques, mais frapp 
l'esprit; c'est ainsi qu'en nous interrogeant quelque temps aprs avec
plus de sang-froid sur ce que la France venait de perdre en lui, nous
nous rpondions: La France vient de perdre non un orateur, non un
pote, non un crivain de profession, non un savant de mtier, mais
plus qu'un orateur, plus qu'un pote, plus qu'un crivain, plus qu'un
rudit; elle vient de perdre un homme de got!

     Le dernier des classiques est mort!


II.

Or qu'est-ce qu'un homme de got? qu'est-ce qu'un classique? Qu'est-ce
que les Anglais appellent un grand _scholar_, un lettr par
excellence?

C'est un homme qui, sans rien prtendre, aspire  tout; c'est un
volontaire de la littrature; c'est un homme qui, dou d'un doux
loisir et convaincu que les jouissances de l'esprit sont les premires
des jouissances, consacre ce loisir aux tudes dsintresses qui
remplissent les heures vides de certains jours, et qui les font couler
comme un fleuve fertilisant sur les bords de la vie.

C'est un homme qui a plus de bonheur  admirer les autres qu' tre
admir lui-mme; qui demande pardon de son mrite  ceux qui en ont
souvent moins que de prtention, et qui, ne briguant aucun renom pour
lui, forme ce milieu anonyme, atmosphre vivante de ceux qui parlent
ou crivent, la galerie qui applaudit, la critique, le parterre des
lettres, sans lequel il n'y aurait point de lettres dans un pays, le
nom collectif, un des noms de ce public d'lite enfin qui n'affecte
aucune gloire, mais qui la donne  une nation, dont la premire gloire
est d'aimer ceux qui d'une part de leurs noms lui font un surnom
national et immortel.


III.

Voil ce qu'on appelle un homme de got! Ajoutons que ces esprits
exquis sont en gnral des esprits classiques, adorateurs des
traditions, imitateurs des modles transmis par les ges, traducteurs
des chefs-d'oeuvre que l'antiquit nous a lgus; rpugnant aux
innovations de style toujours un peu dsordonnes ou hasardeuses et
faisant dresser l'oreille au got, conservateurs un peu timides des
formes du style; ayant le culte respectueux du beau antique, sans en
avoir le fanatisme; classiques, en un mot, de caractre, d'ducation,
d'habitude, derrire lesquels on peut marcher un peu lentement, mais
avec lesquels on ne risque pas de s'garer; des guides des lettres, en
un mot.

Le premier des hommes de got, le dernier des classiques! voil ce que
la France littraire venait de perdre avec M. de Marcellus.


IV.

Je ne voulus pas prendre la plume et analyser la perte que la
littrature classique venait de faire en lui, dans le premier moment
de ma douleur: je craignais que le coeur en moi ne fausst le jugement
ou n'exagrt l'loge; je voulais rester vrai pour tre juste.
J'attendis que les quelques jours de libert que tout homme trop
affair se donne en automne me renfermassent dans le solitaire manoir
de Saint-Point, dshabit maintenant en attendant qu'on m'en
dpouille, et me rapprochassent de ce chteau d'Audour, ouvert il y a
moins d'un an  l'hospitalit littraire, et maintenant ferm par le
deuil d'une veuve muette de douleur, qui n'accepte que les
consolations de l'amiti.

La solitude complte est la consolatrice des pertes trop senties,
parce qu'elle n'essaye pas de consoler l'inconsolable, et qu'elle ne
tente pas de s'interposer entre ce qu'on a perdu et ce qu'on voit
toujours.


V.

Le chteau d'Audour, dans une des hautes valles qui sparent le
Mconnais du Charolais, tait la rsidence d'automne, le _Tusculum_
studieux de M. de Marcellus, depuis que la Restauration, qu'il avait
tant aime, avait t renverse et proscrite par ceux auxquels elle
avait rendu la patrie, depuis que la Rpublique avait remplac cette
anarchie royale et que le neveu de Csar rgnait en France.

Cet Audour est un immense difice semblable  un caravansrail
d'Orient, s'levant seul au sommet d'une colline de sable; les grilles
en sont toujours ouvertes du ct du nord, comme si le passant avait
droit d'asile dans ses vastes corridors, o le colporteur ambulant
dpose sa balle  l'ombre sans que personne l'interroge sur son droit
d'emprunter cette ombre pour se reposer.

Du ct du midi, des enfilades de salles et d'appartements ouvrent par
un perron sur une valle troite, reste d'une terrasse, o des pentes
gazonnes, des bouquets de cdres et de sapins et un lac conduisent
l'oeil jusqu'au del de la valle, et le font remonter sur une large
colline o la route blanche et vide serpente entre une fort de
chnes. Quelques rares toits gris, couverts de chaume, y fument le
soir et le matin et indiquent la place des chaumires qu'on ne
dcouvre au loin qu' leur fume dans le ciel. C'est un chteau de
Marie Stuart dans un paysage cossais.


VI.

C'est une chose remarquable en gnral, que ces hommes d'tude, de
got, de littrature exquise et savante, habitent, comme Walter Scott,
des demeures fodales, comme la Brde de Montesquieu, comme Montbar et
sa tour de Buffon, comme le manoir de Montaigne en Gascogne, comme M.
de Marcellus  Audour.

Il semble que ces solitaires rsidences inspirent  leurs possesseurs
quelque chose du repos, des loisirs studieux, des gots conservateurs,
des contemplations philosophiques qui caractrisent ces hommes de
paix.

On n'y entend que le bruit des feuilles qui tombent; rien n'y distrait
l'oreille, les yeux, l'esprit; cela force  penser.

Quelque grande salle au fond de l'difice, au rez-de-chausse,
renferme hermtiquement une vaste bibliothque poudreuse, pleine dans
les rayons d'en haut de volumes de toutes langues, presque ptrifis
dans leurs stalles, sous leur reliure  fermoir, et, sur les tablettes
infrieures, des brochures nouvelles et en dsordre attestent la
continuit du matre  se tenir en rapport avec ce que l'espce
humaine produit de nouveau et son attention  ce qui se passe sur la
terre.

Quand un tranger arrive le soir, c'est l qu'on va chercher le
matre, et qu'on le trouve,  la lueur d'une lampe qui s'use, attabl,
la plume  la main, devant un texte grec ou latin, anglais ou italien,
qu'il quitte avec joie pour accueillir un ami, sr de retrouver son
texte et sa pense  la mme place le lendemain!


VII.

C'est ainsi qu'en arrivant inopinment  Audour, dans quelque soire
d'automne, j'tais sr de trouver M. de Marcellus dans sa
bibliothque.

--Eh bien, qu'y a-t-il de nouveau? me disait-il en me tendant la main.

--Il y a de nouveau, lui disais-je selon les temps, que nos amis les
Bourbons de la branche ane, chasss du trne par l'inconstance du
peuple et par l'infidlit de leur maison, vont errer  travers
l'Europe deux fois victimes.

--C'est notre condamnation  l'exil intrieur que notre fidlit nous
impose, me rpondit-il rsolment, quoique tristement. Nous ne pouvons
pas, lors mme que nous le voudrions, apostasier nos matres et servir
leurs ennemis.

J'ai envoy ma dmission au nouveau gouvernement de toutes mes
fonctions diplomatiques, dlices et orgueil de ma jeunesse, et mme la
dmission des droits  la pairie que le refus de serment de mon pre
m'ouvrait, et que le serment exig interdit  ma conscience.

Je suis mort d'aujourd'hui au monde, et voici mon tombeau, me dit-il
en me montrant sa bibliothque grecque; j'y viens vivre avec Homre et
Tacite, amis immortels des imaginations sensibles et des mes fermes,
qui nous consolent de survivre aux croulements du temps!


VIII.

Et moi aussi, lui disais-je, j'ai port mon refus de service au roi
nouveau, favori, complice peut-tre de la fortune.

Je rsigne des fonctions honorifiques ou lucratives que je tiendrais
de la faveur du prince, mais je ne rsigne pas mon patriotisme; et si
le peuple, revenu de son garement, me dsigne pour le servir dans ses
comices, j'obirai  son appel. En attendant, je vais voyager quelques
annes dans cet Orient que vous dchiffrez aujourd'hui.


IX.

Ainsi dit, ainsi fait: il s'abma dans ses tudes, je montai dans mon
navire.

Quinze ans se passrent; le peuple, dgot d'intrigues, avait
renvers son idole. J'avais port le poids d'un interrgne, j'avais
contribu  remettre la France debout, et la France sous le nom de
Rpublique; la Rpublique s'tait hte d'tre ingrate; elle avait
remis l'pe  un soldat. J'tais revenu, soulag et non surpris, me
reposer quelques jours du fardeau d'une anne et rparer mes forces
dans ma solitude; j'allai voir mon voisin, le solitaire d'Audour.

--Eh bien! quoi de nouveau? me dit-il.

--Rien de nouveau, lui criai-je en descendant de mon cheval; de
quelque nom qu'on l'appelle, monarchie ou rpublique, le peuple est
toujours peuple, c'est--dire ignorant et mobile.  peine rgne-t-il
qu'il est dj las de son rgne; il n'aura pas de repos qu'il n'ait
cr un nouveau rgne.

L'opposition librale a dj dmasqu le bonapartisme, cette
superstition du sabre. Je vois poindre une dynastie populaire
retrempe depuis trente ans dans les lgendes de la guerre. Un
Bonaparte, nomm prsident de la Rpublique, couve un empereur.
Esprons qu'il aura plus de gnie civil que son oncle n'avait eu de
gnie militaire. S'il en est ainsi, ce sera une halte dans les
vicissitudes de l'Europe; je vais voyager de nouveau en Orient. La
Rpublique fait peur d'elle-mme  la France; la _Montagne_ s'amuse 
jouer  la _Terreur_, la _Terreur_ est une machine use qui irrite
tout le monde et qui n'intimide personne. Une rpublique qui joue  la
peur entre un peuple effray et un chef ambitieux a bientt perdu la
libert. Dtournons les yeux, nous n'avons pas pu leur inspirer la
prudence.

Laissons aller le monde  son courant de hasard! Adieu, nous nous
reverrons dans deux ans. Et je partis.


X.

Quand je revins, la Rpublique tait l'Empire. M. de Marcellus
continuait de reporter ses regards en arrire, et moi  payer  mes
braves amis le prix d'une vie politique qui m'avait ruin en sauvant
un jour mon pays. Je ne me doutais gure que je ferais un jour
l'pitaphe de ce cher voisin. Voici sa vie en deux mots.


XI.

Il tait n dans le midi de la France, prs de Bordeaux, patrie de
l'loquence des Girondins, de la philosophie sceptique et spculative
de Montaigne, de la science politique de Montesquieu, cet Aristote
moderne de la France.

Il passa sa premire jeunesse au chteau de Marcellus, dirig dans ses
tudes par son pre, aussi classique que lui. Son mariage, sa
carrire, l'avaient loign de ce lieu; mais son coeur y tait rest,
et il y retournait toujours avec bonheur. Le nom de Marcellus venait
d'un camp romain tabli sur ce coteau. La terre avait t achete
d'Henri IV lui-mme, et sa famille y ajouta alors ce nom. Ce
Marcellus romain, au lieu de mourir comme Caton ou Brutus, ou de plier
de mauvaise grce comme Cicron, avait pris l'exil comme un
intermdiaire entre la perscution et l'abjection; il s'tait retir
volontairement dans l'le de Mitylne; il y vivait d'tudes
compatibles avec la tyrannie et avec la libert; il avait conserv ses
amis  Rome, et entre autres Cicron qui lui crivait sans cesse d'y
rentrer afin d'avoir un complice de sa faiblesse. Mais Marcellus
persistait  penser que la meilleure place sous un tyran aimable et
doux tait la plus loigne; il vcut  distance et mourut en paix,
vritable homme d'honneur de la Rpublique.

Ce que la Rpublique tait pour le gnral romain, la Restauration le
fut pour M. de Marcellus: un engagement auquel il ne voulut jamais
manquer, vritable homme d'honneur de la Restauration.


XII.

Sa famille avait adopt avec passion cette cause; elle l'honora par sa
fidlit.

_Fidle_ jusqu' la perscution, disait son pre, pote et orateur du
second ordre qui clbrait l'autel en assez bons vers et qui dfendait
le trne en assez bonne prose contre les libraux de 1815 dans les
acadmies et dans les Chambres. Les pigrammes du ct gauche
pleuvaient sur ses vers et sur ses discours.

Mais il s'honorait de ses blessures comme un intrpide soldat de cette
double cause, et il faisait de ces traits de la haine de parti ce que
les Romains faisaient des flches des Parthes, des trophes dans le
temple de la Gloire, disant  Dieu et au roi: Voil les armes que j'ai
braves pour vous!

Comme M. de Bonald et M. de Chateaubriand, il se sacrifiait  leur
cause; il faut des soldats aux chefs. Ils le rcompensrent de son
dvouement sincre dans sa personne en le nommant pair de France, et
dans ses enfants en nommant M. de Marcellus secrtaire d'ambassade 
Constantinople.


XIII.

L'esprit classique et politique du jeune homme tait merveilleusement
adapt  la diplomatie; mais cet esprit, s'il n'avait pas la chaleur,
en avait d'autant plus la clart. Il avait t suprieur et prmatur
dans les tudes. Les langues hbraque, latine, grecque surtout, lui
taient aussi familires que l'idiome de famille.

D'un extrieur noble et lgant, il avait une physionomie fine, mais
point audacieuse.

Parlant peu, mais rpondant juste, il tait alors trs-enclin  cette
ironie douce de ceux qui ont bu de bonne heure les eaux de la Garonne;
il en conserva quelque chose toute sa vie, mme quand les dceptions
et les rvolutions eurent altr le fond de son me. L'ambition
honnte de bien servir tait sa seule proccupation.


XIV.

Le gouvernement des Bourbons avait M. de Marcellus le pre 
rcompenser; il fut heureux,  peu prs  l'poque o il me recruta
moi-mme pour sa diplomatie future, d'enrichir ses cadres d'un nom,
d'une jeunesse et d'un talent qui promettaient un ministre  sa cause.

M. de Marcellus fut attach  l'ambassade de Constantinople sous M. le
duc de Rivire. Le duc de Rivire avait t un des serviteurs du long
exil des Bourbons, mais serviteur actif, dvou, ayant jou sa vie
pour sa cause; l'ayant perdue dans l'affaire de Georges Cadoudal, et
ayant obtenu la vie du premier consul,  condition de ne plus
conspirer.

Le duc de Rivire tait, comme M. de Polignac, un de ces monuments de
fidlit chevaleresque, que Louis XVIII et le comte d'Artois taient
heureux de montrer  la jeunesse royaliste de 1825 dans les grandes
places, comme des preuves vivantes de la mmoire des princes
restaurs.

M. de Marcellus plut du premier coup  cet ambassadeur, obtint toute
sa confiance et toute son affection.

M. de Rivire autorisa son jeune secrtaire  passer par l'le de Milo
pour y ngocier l'acquisition de ce beau morceau de marbre appel
depuis la Vnus de Milo.  son retour, M. de Rivire la garda  son
compte et l'offrit au roi Louis XVIII  la fin de son ambassade.

On se rcria sur sa perfection; elle rgne sur nos muses
provisoirement, reine des marbres, jusqu' ce qu'un nouveau Marcellus
la dtrne par un autre hasard de dcouverte et de popularit; car
est-il probable que la statue de Scopas, ou d'un autre, ait t
relgue dans l'antiquit paenne sur la petite le de l'archipel au
lieu de dcorer Athnes, Corinthe, Olympie, phse? La poussire de
ces capitales du culte et de l'art ne nous a pas tout dit.


XV.

Quoi qu'il en soit, c'est de l que date la clbrit naissante de M.
de Marcellus. L'Acadmie des inscriptions lui devait un signe
d'attention: il est mort sans l'avoir reu d'elle; depuis, il mrita
place dans une Acadmie plus littraire, et il mourut sans y avoir t
admis. Il les mritait l'une et l'autre, la premire par son bonheur,
la seconde par son mrite. On le reconnat aujourd'hui, trop tard,
mais son ombre en sourit l-haut. Rions-en comme lui, il y a retrouv
la socit de ces morts illustres avec lesquels il a tant dsir
converser dans leur langue: les Homre, les Phidias, les artistes et
les potes grecs ses amis; les Thocrite, les Pline, les Cicron, les
amateurs de l'esprit humain qui forment l'immortelle acadmie de tous
les ges, et qui l'ont reconnu  la puret de l'accent pour un des
leurs!


XVI.

Il passa dans l'tude de ces langues mortes et vivantes de l'Orient
trois annes  Constantinople; c'est l qu'il acheva vritablement son
ducation classique, pendant les loisirs que la diplomatie, muette en
Orient, laisse  ceux qui servent attentivement, mais presque en
silence, leur pays.

Nous allons retrouver ces trois fcondes annes dans ses souvenirs,
dans ses traductions et dans ses oeuvres.


XVII.

Le sort que lui rservaient les premiers matres en littrature et en
politique le fit rappeler de Constantinople  Londres, vers 1822, pour
servir de second  M. de Chateaubriand, en Angleterre.

M. de Chateaubriand, qui promenait son ennui  Londres pour dlivrer
les ministres de l'embarras de sa prsence inquite  Paris, le reut
comme un fils dans son ambassade; heureux de reparler avec ce jeune et
spirituel disciple de cet Orient qu'il avait visit quelques annes
plus tt. M. de Marcellus lui plut comme il avait plu  M. de Rivire.

C'tait le moment o l'intrt diplomatique du monde tait report
tout entier en Espagne,  Naples,  Turin, et o le congrs de Vrone
devait bientt appeler sur la scne des ngociations toutes les cours
de la Sainte-Alliance. En ce temps-l, les rois, encore tout fiers de
leurs succs, reconnaissaient une cause gnrale des rois suprieure 
toutes les causes secondaires des jalousies nationales, des rivalits
d'ambition, ou d'influence des cours; une vritable ligue politique
des gouvernements lgitimes subordonnait toutes ces rivalits locales
 son intrt et  une doctrine d'ensemble des monarchies. L'Autriche
venait d'intervenir  Turin et  Naples contre les carbonari.

Charles-Albert, prince royal de Pimont, tour  tour complice ou
proscripteur des rvolutionnaires pimontais, venait de faire
dfection  la cause italienne  Novare et de se rfugier en Toscane,
et ensuite  Paris, pour obtenir l'honneur de combattre en Espagne les
carbonari qu'il venait de dserter  Turin; son pardon tait au prix
de cette palinodie; il le mrita bien pendant vingt ans d'un
gouvernement asservi aux jsuites. En 1848, il se repentit de son
repentir, et alla mourir vaincu, on ne sait dans quel parti, en
Portugal; la rvolution en fit un hros de circonstance. Son fils, le
roi actuel de Pimont, hrita de son ambition et de sa valeur comme
soldat; il fut le premier de ces princes qui prparrent des armes et
des alliances  la rvolution radicale d'Italie, pour y renverser des
papauts, des nationalits et des trnes, et qui posrent ainsi la
question indcise: Lesquels seront les dupes, aprs l'oeuvre confuse,
des rois ou des peuples? Si ce sont les rois, les trnes auront
disparu; si ce sont les peuples, les peuples seront asservis.

L'oeuvre qui se continue aujourd'hui en Italie est encore en partie
l'oeuvre des carbonari d'Espagne en 1820.

Nous sommes  la mme date, avec le roi de Pimont de plus et la
France.

La fdration des puissances italiques, avec des institutions
reprsentatives, tait le mot vrai de la situation dans la Pninsule;
il n'a pas t prononc  temps. L'Italie en souffre, et sa marche en
sera retarde par de cruelles ractions.


XVIII.

Or il s'agissait de savoir  Londres, en 1823, si l'Angleterre, qui
avait t, quatre ans avant, le moteur et le payeur de la raction
europenne de l'Europe contre la France bonapartiste et oppressive de
l'Europe, voudrait continuer  fomenter et  solder la guerre des rois
contre l'insurrection des peuples et contre les socits secrtes de
l'Italie et de l'Espagne.

M. de Chateaubriand, trs-royaliste et trs-anticarbonariste  cette
poque, avait t envoy en ambassade  Londres pour rallier M.
Canning, le Chateaubriand anglais,  la cause des rois coaliss contre
l'Espagne.

M. Canning, qui avait crit dans sa jeunesse _l'Antijacobin_, lve de
Pitt, ami de Burke, avait chang en avanant en ge, comme M. de
Chateaubriand devait bientt changer lui-mme. La jalousie
britannique se faisait librale en Espagne, quand la France, par la
nature de son gouvernement, se faisait conservatrice et
antirvolutionnaire au del des Pyrnes.

M. Canning, pour ne pas perdre toute influence en Europe, en Russie,
en Prusse, en Autriche, n'osait pas rompre ouvertement avec ces
puissances allies de l'Angleterre, mais il voulait ajourner,
embarrasser, compliquer, et enfin faire avorter le congrs, pour
empcher la France de prendre la responsabilit de venger la monarchie
de famille en Espagne.


XIX.

Le gnie et la passion sont quelquefois politiques.

M. de Chateaubriand avait de la passion et du gnie: passion de jeune
migr pour les Bourbons, dieux de sa jeunesse; gnie des hautes
affaires, qui donne aux hommes comme lui les grandes inspirations
pour les rpubliques ou pour les monarchies. Il sentait que les
Bourbons devaient quelque chose de grand au monde pour se faire
pardonner l'abaissement de la France, qui n'tait pas leur ouvrage, et
dont l'injustice publique les rendait responsables.

Il leur inspirait la guerre en Espagne, guerre qui tait dans leur
nature, guerre de restauration, de constitution mme; guerre
d'intervention contre la dmagogie espagnole et contre l'insurrection
militaire, mais guerre dsintresse de toute conqute.

Cette guerre, qui flattait l'ambition de gloire de l'arme, tait
surtout politique, en ce qu'elle engageait l'arme mcontente  servir
sous un Bourbon pour un Bourbon, et  tirer un premier coup de feu
pour leur cause. Ce coup de fusil vaudrait mille serments.

Le premier ministre, M. de Villle, qui gouvernait alors sagement,
mais sans audace, rpugnait  cette guerre et se plaisait 
temporiser; M. de Chateaubriand avait pour M. de Villle le ddain
secret des hautes imaginations pour les timides conseils; il brlait
de la passion d'amener un congrs, bien convaincu que l'clat de son
nom forcerait M. de Villle  l'y envoyer, et qu'une fois envoy 
Vrone, en apparence sans parti pris, il serait matre des rsolutions
de l'Europe. Pour cela, il fallait vaincre la rpugnance de
l'Angleterre en sduisant ou en domptant M. Canning. C'est  quoi il
travaillait  Londres, quand M. de Marcellus l'y rejoignit.


XX.

Les penses de l'ambassadeur et du secrtaire se confondaient dans le
mme royalisme dcid. Ils voulaient l'un et l'autre la gloire pour
les Bourbons, et par consquent la guerre d'Espagne. Prir pour prir,
ils prfraient prir par une honteuse dfection de l'arme, plutt
que de prir  petit feu par une lche condescendance aux jalousies de
l'Angleterre. Ils n'avaient aucun secret l'un pour l'autre.

M. de Marcellus et M. Canning taient lis par les gots littraires
communs que le premier ministre anglais avait conservs de son premier
mtier de journaliste. Ils traitaient ensemble dans la langue
classique grecque et latine les affaires secondaires qui sont, sous un
ambassadeur ngligent, des dtails de la comptence des secrtaires
dans les grandes ambassades. Ces frquentes occasions de se voir et de
s'entendre avaient nou entre M. Canning et M. de Marcellus une amiti
aussi familire que la politique en permet entre hommes de deux
nations rivales.

M. Canning avait une fille unique, doue d'autant de beaut que
d'agrments d'esprit. Le bruit courut  Londres que le ministre voyait
sans ombrage un gendre futur dans le jeune Franais assidu dans ses
salons. Mais, diplomate avant tout, il ne voulait plaire qu'autant que
cette liaison avec la famille de M. Canning ne coterait rien  ses
devoirs politiques de Franais et de partisan de l'intervention
europenne en Espagne.

Sa fidlit  M. de Chateaubriand, son honneur et son ambition, lui
faisaient facilement dominer le got phmre qu'on lui supposait
pour la fille du ministre anglais. Entre le cabinet de M. Canning et
son salon, il y avait pour lui l'Espagne; la liaison n'alla jamais
plus loin que l'intrt des affaires. M. de Chateaubriand, loin de
prendre ombrage de cette intimit entre son premier secrtaire et le
ministre qu'il caressait alors pour l'amener au congrs, redoubla de
confiance, et fit de M. de Marcellus son confident et son envoy 
Paris.

M. de Marcellus partit, vit M. de Villle, et lui persuada de
satisfaire l'ambition du grand pote en l'associant  M. de
Montmorency et  M. de la Ferronays, pour complaire  l'orgueil
diplomatique de M. de Chateaubriand et pour dcorer l'ambassade.


XXI.

M. de Marcellus, en son absence, resta charg d'affaires  Londres,
correspondant secret de M. de Chateaubriand. Il a donn dans un
volume, chef-d'oeuvre de diplomatie confidentielle, toutes ses
dpches  M. de Chateaubriand pendant le congrs, et toutes les
rponses de M. de Chateaubriand, de Vrone et de Paris. Jamais esprit
plus dli dans une situation plus dlicate:--entre M. Canning, qu'il
fallait mnager; M. de Chateaubriand, qu'il fallait flatter et
informer; le roi, qu'il fallait intresser; M. de Villle, qu'il
fallait viter de blesser,--n'eut une tche plus complexe, et ne dut
montrer sous plus de faces la loyaut d'un homme d'honneur, la
dextrit d'un homme de plume, la fermet d'un homme de rsolution,
l'agrment d'un homme de lettres dans le srieux d'un diplomate; et
cet homme avait vingt-cinq ans!

Ce portefeuille, ouvert sans indiscrtion aprs la mort de tous les
hommes principaux qui s'y dvoilent, et aprs la chute de la
Restauration qu'on y voit agir, atteste une supriorit de vues et une
richesse d'intelligence et de caractre diplomatique dans cette grande
ngociation du rgne de Louis XVIII, qui fait contraste avec les
ngociations de la royaut de 1830!

Et cependant ce n'tait que la moiti de la France, car la France
n'est jamais tout entire que dans la guerre; dans sa diplomatie et
dans ses parlements, elle ne montre jamais que la moiti de ses
capacits, tant elle est divise en deux fractions par les partis qui
la dchirent. Les Talleyrand, les Foy, les orateurs, taient opposs
par esprit de parti  la guerre d'Espagne; M. de Montmorency, M. de
Chateaubriand, seuls la voulaient, avec les amis des Bourbons.

Elle eut lieu, elle accomplit ce qu'elle avait  accomplir.
L'Angleterre et M. Canning restrent immobiles, murmurants,
dconcerts, confondus. Ils se vengrent de leur dception en Espagne,
en fomentant et en reconnaissant en Amrique l'indpendance des
Amriques espagnoles, dont trente ans de guerres civiles n'ont pas
encore teint les consquences.

M. Canning en mourut. M. de Chateaubriand imita peu de temps aprs les
oppositions qu'il avait rudement invectives dans le ministre le plus
brillant, mais le plus illogique, de la Grande-Bretagne. Sa conduite
 l'gard, des deux rois, Louis XVIII et Charles X, ne fut plus qu'une
srie de petites vengeances masques sous une fidlit d'apparat. La
nature avait fait en lui un pote de dcadence dans une prose qui
tait le rcitatif de la posie, un orateur d'acadmie; elle en avait
fait, au contraire, un homme d'tat de premier rang et de premire
influence, ni par les partis et perverti par ses propres rancunes.


XXII.

Voil comment les partis nous jugent et nous classent pendant que nous
vivons! La mort seule est juste, et dit hardiment  nos mmoires le
bien et le mal; elle nous fait notre pitaphe sur une pierre de
granit, que ni les flatteurs ni les dnigreurs n'effaceront plus.

On ne peut reprocher  M. de Marcellus qu'un excs de faveur pour son
matre en diplomatie, mais cette faveur mme tient  la
reconnaissance et  la bienveillance de son esprit.  cela prs, nous
ne connaissons pas un recueil de dpches mieux senti, mieux crit,
prsentant au lecteur srieux, dans un meilleur style, plus de lumire
et plus d'agrment.


XXIII.

Autant qu'il nous en souvient, car nous crivons ceci sans document
dat sous les yeux, et seulement de mmoire, dans la solitude d'une
campagne isole, M. de Marcellus quitta Londres, peu de temps aprs
que M. de Polignac y fut arriv, combl des marques de satisfaction du
roi. Il fallait lui donner une compensation dans un poste diplomatique
en chef; il mritait qu'on lui en trouvt un: on cra ce poste auprs
d'un prince de la maison de Bourbon d'Espagne, fils de la reine
d'trurie, qui rgnait alors  Lucques et qui devait, aprs
Marie-Louise, rgner  Parme.

M. de Marcellus venait alors d'pouser,  Paris, une femme d'une
naissance minente, d'un esprit hrditaire, d'une beaut remarque
dans son sicle, mademoiselle de Forbin, fille du comte de Forbin,
directeur des muses, homme dont les agrments de figure, les succs
de salon ou de cour sous deux rgnes, l'esprit pigrammatique, et les
talents en peinture et dans les lettres, faisaient un ornement de
l'poque impriale, dpays dans le royalisme de la Restauration.

Madame de Duras eut la premire ide de cette alliance. Madame de
Marcellus, extrmement jeune encore, suivit son mari, plus grave et
plus mr, dans les cours d'Italie. Je l'avais entrevue enfant pendant
mes courts sjours  Mcon, dans des ftes chez ma mre, comme un
blouissement prcoce d'aurore qui promet une splendeur de beaut plus
tard; quand la beaut tient ses promesses, elle devient monumentale,
et ce fragile monument de la nature devient immortel et classique par
le souvenir.


XXIV.

Rsidant depuis quatre annes dans la Toscane, dont le ministre
franais dtachait Lucques pour en faire une lgation de famille en
faveur de M. de Marcellus, je fus oblig d'aller,  la suite de M. de
Lamaisonfort, mon chef, prendre cong du duc de Lucques et
d'introduire auprs de sa cour le nouvel envoy. Dans ce dmembrement
de notre propre lgation, j'avais perdu de vue la charmante
ambassadrice.


XXV.

Trois ans aprs, la rvolution de 1830 avait renvers tout ce bonheur,
toute cette cour, toute cette ambition; de ce couple, rien n'avait
survcu que les grces svres de la femme, un pli de tristesse sur
les lvres, une arrire-pense dans les yeux. Une vie recueillie et
solitaire, dans un vieux chteau de Bourgogne, au milieu d'un site
froid et pre, avait remplac cette belle vie d'Italie par une
existence plus svre, pleine de vertus pieuses et charitables, et
rpandu on ne sait quel deuil anticip sur ce seuil couvert maintenant
d'un deuil ternel!

Voil la vie!

M. de Marcellus n'hsita pas un moment entre sa passion naturelle,
l'ambition, et son honneur de famille: il se retira, triste mais
rsolu, dans la campagne et dans les lettres; il passa les quinze plus
belles annes de sa vie dans ces loisirs occups qui lui tenaient lieu
de tout, cariatide de sa bibliothque  Audour et  Paris. Il reprit
la vie d'tudiant hellniste dans la socit de quelques amis: 
dfaut de la gloire diplomatique, qu'il regrettait, il aspira
silencieusement  la dignit des lettres, qui ne lui suffisait pas,
mais qui l'intressait.

Sans jamais conspirer, ni mme agiter son pays, il allait souvent
porter l'hommage de sa fidlit  la cour des rois tombs. Il ne versa
jamais sur le seuil de leur exil l'amertume ou le dnigrement, qui
ouvre le sanctuaire de l'infortune, comme cette fidlit d'ostentation
qui montre du doigt aux ennemis du dehors les faiblesses ou les
ridicules de l'intrieur des rois.

Les Mmoires de M. de Chateaubriand sont pleins de railleries
inconvenantes; M. de Marcellus s'en prserva. Il aurait voulu sans
doute conseiller dignement son prince, il ne s'offensa jamais de se
voir prfrer les conseils d'autrui.

La Rpublique de 1848 lui donna la joie de voir la France libre de se
choisir un gouvernement; il ne se fit pas les illusions des partis
presss de nouvelles chutes; il ne participa ni aux illusions, ni aux
fusions, ni aux conspirations; il comprit que la fin du sicle tait
au ttonnement, aux essais, aux dviations du peuple en tout sens. Il
se dvoua tout entier  l'tude, rgion sereine, d'o l'on voit tout
sans s'tonner de rien.


XXVI.

De cette vie d'tude il sortit successivement pour une demi-publicit
d'lite une longue srie de livres, les uns, souvenirs personnels de ses
voyages, fleurs de sa jeunesse, recueillies de vingt  vingt-cinq ans en
Orient, dessches entre les pages de ses notes rapides, dont il
recueillit  loisir l'essence et l'odeur pour en recomposer les
meilleurs parfums de sa vie; les autres, des morceaux d'histoire
diplomatique et politique, trs-neufs, trs-originaux, trs-instructifs,
qui rvlent au temps prsent les penses calomnies du gouvernement des
Bourbons; les autres enfin, entirement d'rudition littraire,
traductions, dissertations, commentaires sur les textes du grec ancien
et du grec moderne dont il a prodigieusement enrichi la littrature de
ces derniers temps. De ces livres, quelques-uns sont exclusivement
rservs aux rudits hellnistes; d'autres contiennent,  ct des
textes grecs, des commentaires anecdotiques qui mlent avec grce et
navet l'homme au mot, et qui rvlent les moeurs des peuples par une
leon sur leur idiome.

Jamais l'intrt et la grce n'avaient t plus indissolublement
ptris dans des pages scientifiques; mme quand on ne lit pas le
texte, on lit le commentaire, et on emporte des images ravissantes de
tous les pays qu'on a parcourus avec un tel guide.

Dans ses dernires annes, M. de Marcellus, persvrant dans son
exhumation des trsors de la Grce moyenne, traduisait encore le pome
de dcadence de _Nonnos_, pote gyptien du IVe sicle, qui fit une
dernire pope en grec, dbauche d'rudition dont M. de Marcellus
s'excuse avec raison, et dont rien ne peut l'excuser que son loisir.

Ce beau et pnible travail ne pouvait servir que quelques curieux de
l'Acadmie des inscriptions. Puisqu'il se consacrait au servile et
aride labeur de la traduction, la vraie Grce, la Grce originale et
classique, n'avait-elle rien  lui offrir de plus prcieux que
Nonnos? Lui, si digne de traduire Homre, lui qui en avait suc la
moelle dans l'pire et dans la moindre le de l'Archipel, ne
pouvait-il pas lutter avec ces pdants qui nous traduisent des textes
morts au lieu de nous traduire des moeurs et des lieux dont ils ne
peuvent dcouvrir le sens  travers la littralit des vers? Est-ce
qu'un pome populaire comme celui d'Homre n'est pas une perptuelle
allusion? Est-ce que l'allusion n'est pas la clef du pote pique et
populaire?


XXVII.

Jamais je ne me consolerai que M. de Marcellus ou M. de Chateaubriand
ne nous ait pas traduit _Homre_ et la _Bible_; c'tait un travail
digne d'eux, et ils taient dignes de ce travail!

_Homre_, par M. de Marcellus, la _Bible_, par Chateaubriand, eussent
t deux livres prcieux pour la littrature franaise; elle manque
d'antiquits, ils lui auraient donn ce qui lui manque. Chateaubriand
ne le daigna pas, Marcellus ne le tenta pas, mais par modestie! L'un
et l'autre furent emports longtemps, par le courant politique, loin
des tudes qui immortalisent, vers les grandeurs qui trompent; quand
la politique les rejeta comme des naufrags sur les rivages,
Chateaubriand tait trop vieux, Marcellus trop timide. L'un crivit
ses _Mmoires d'outre-tombe_, qui ne sont que l'cho trop pre des
passions de sa vie, un Saint-Simon personnel, chargeant la postrit
de ses petites vengeances; l'autre se contenta d'amuser les loisirs de
sa vie retire par des ruditions curieuses, par des souvenirs
historiques, et par des traductions d'oeuvres secondaires qui
mritrent bien de ses contemporains, mais qui ne donnrent pas  son
nom toute la clbrit que ses travaux mritent.


XXVIII.

Parmi ces livres, qu'on pourrait appeler _Opuscules_, _Mlanges_,
quelques-uns cependant, quoique crits d'un ton familier et lger,
sont des fragments trs-diserts, trs-graves et trs-distingus
d'histoire contemporaine, des documents trs-intressants d'histoire
du sicle.

La politique de la Restauration, entre autres, est une justice
svrement rendue  la haute pense de Louis XVIII, le vrai roi de la
libert moderne, compatible avec la dmocratie, vraie pense du temps.

Nous l'tudierons tout  l'heure.


XXIX.

 peine retir dans son honorable repos et dans son volontaire exil
d'Audour, il ne consuma pas son loisir  se plaindre du sort qui se
joue des hommes: il se replia sur lui-mme, et il crivit, tout chaud
encore de ses impressions de jeunesse, ses _Souvenirs d'Orient_. C'est
une odysse en prose tout  la fois lgante, badine, pittoresque,
rudite, charmante, de six mois,  travers la mer homrique. On suit
ce jeune homme d'le en le, d'cueil en cueil, de continent en
continent, de surprise en surprise, Homre  la main, de Byzance en
gypte, d'gypte en Syrie, de Syrie en Palestine, de Palestine 
Jrusalem, de Jrusalem  la mer Morte, de Jricho  Chypre, de Chypre
 Scio et aux montagnes de l'Albanie.

La lecture de ces deux civilisations, la Bible, l'vangile, l'Odysse
dans les mains, est un cours d'histoire, de posie, de jeunesse en
action, qui retrempe l'me dans l'pre senteur de l'Archipel.

Il me semblait, en parcourant ces deux volumes, que je naviguais
moi-mme, comme dans ma jeunesse, sur ces flots classiques, et qu'au
rveil des nuits pendant lesquelles le flot mouvant fait franchir les
distances, le brouillard du matin, dissip au souffle du vent d't,
tirait le rideau du ciel sur l'une ou l'autre de ces les, et les
faisait repasser sous mes yeux avec leur nom, leur histoire, leur
posie, leurs costumes, leur population: pittoresques toiles de la
mer bleue, resplendissantes au matin sur le fond clair de ce ciel
d'eau.

 chaque le son impression, sa citation, son anecdote, son souvenir
touchant ou local, son enchantement, sa mmoire! ternelle jeunesse de
la posie de l'histoire, de la nature, de l'amour, se rpercutant dans
la jeunesse du navigateur! Le caractre de ce livre, c'est la
jeunesse, c'est l'ivresse, c'est la fte du coeur et de l'esprit. M.
de Marcellus a vingt ans, et il vogue  travers les illusions de la
vie dans cet archipel des plus beaux songes de l'homme!  chaque le,
il faudrait citer une scne et un vers! Lisez tout, et vous
retrouverez vous-mme vos vingt ans.

Il y a l cependant un souvenir qui rappelle les miens plus que tous
les autres: c'est celui d'une femme clbre, nigme mystrieuse du
roman ou de l'histoire, lady Esther Stanhope, que M. de Marcellus
visita auprs de _Sade_, dans la fleur de sa beaut et dans le
prestige de ses aventures, et que je visitai moi-mme, vingt ans
aprs, dans la maturit de ses annes et dans la constance de son exil
du vieux monde!


XXX.

coutez M. de Marcellus:

J'tais  Sade (l'ancienne Sidon) le 15 juin 1820, un mois aprs mon
dpart de Constantinople. Une faible brise de l'ouest amena
_l'Estafette_  l'abri de l'cueil qui forme  lui seul la rade de la
ville, depuis que le clbre prince des Druses, Fakhr-el-din
(Facardin), en a fait combler le port pour loigner les flottes
turques.

 notre arrive devant chaque ville, avant de saluer le pavillon
ottoman, le capitaine envoyait un officier  terre pour y rgler cette
crmonie. Ici, l'enseigne de vaisseau dtach pour la ngociation
revint nous assurer de tout le dsir qu'on avait de nous rendre notre
politesse maritime; mais en mme temps, le chteau se trouvant
totalement priv de poudre, le gouverneur turc priait le capitaine
franais de lui en faire passer autant de charges qu'il dsirait de
coups de canon. Cette rponse gaya l'quipage; et il fut stipul
qu'on se dispenserait de part et d'autre de l'tiquette. Mais, je ne
sais pourquoi, j'ai plus envie de croire  l'avarice du gouverneur
qu'au dnment de la citadelle.

Le mouillage de Sade tant peu sr, je vis la golette mettre  la
voile pour Saint-Jean d'Acre, o nous nous donnmes rendez-vous, et
je restai seul sur la cte de Syrie.


XXXI.

Quelques Franais, ns sous cet heureux climat, m'accueillirent avec
tout ce qu'ils pouvaient se rappeler de notre langue, qui fut celle de
leurs pres, mais qu'eux-mmes ne parlent plus aujourd'hui: quelques
mots usuels leur sont venus par tradition. Le consul lui-mme,
familiaris avec de nouvelles moeurs, avait peine  se souvenir en ma
faveur des habitudes franaises. Mon oreille, accoutume aux sons
rapides et doux de la langue grecque, aux articulations lentes et
sonores de l'idiome turc, se trouvait entirement trangre au ton de
l'arabe vulgaire, et semblait frappe par instant de quelques phrases
harmonieuses au milieu des cris d'un jargon guttural.

Cet isolement complet redoubla le dsir que j'avais depuis longtemps
de me rapprocher du seul Europen habitant ces contres. Je savais
que lady Esther Stanhope s'tait tablie en Syrie, et qu'elle tait
alors dans sa maison d'Abra, voisine de Sade.

Cette illustre Anglaise avait rsolu, aprs la mort de son oncle le
clbre Pitt, de voyager longtemps loin de son pays: peut-tre mme,
ds lors, se promit-elle de ne plus revenir en Angleterre.

Elle visita d'abord la France et l'Italie, puis l'Allemagne, la
Russie et Constantinople. Elle passa trois mois dans la ville de
Brousse en Bithynie, au pied du mont Olympe, et fut tente de s'y
fixer pour toujours. Mais Brousse a une population de soixante mille
mes; c'est la province la plus voisine et la plus dpendante du
srail; il fallait autour de lady Stanhope de la solitude et de la
libert.

Elle passa en gypte; elle fut la premire femme qui ost pntrer
sous les votes de la grande pyramide; puis elle fit naufrage sur
l'le de Chypre. Aprs avoir vu Jrusalem, Damas et Palmyre, elle
choisit le Liban pour sa rsidence. Elle y fit construire une maison;
elle apprit l'arabe.

Le costume des femmes syriennes lui parut incommode, et propre
seulement  la vie sdentaire et intrieure; l'habit europen
l'exposait trop  la curiosit et  l'attention des Druses; elle
adopta donc les vtements des hommes du pays.

On lui fait passer de Londres ses revenus: sa fortune est en Syrie au
moins gale  celle d'un scheik puissant. Elle fait du bien autour
d'elle; elle s'est acquis une vritable considration pour ses
bienfaits, comme par la noblesse de ses manires et son got pour la
solitude, grande vertu aux yeux des hommes du dsert.


XXXII.

Tous ces dtails que j'avais recueillis sur lady Esther Stanhope
excitaient de plus en plus mon intrt; mais j'tais fort embarrass
pour obtenir d'tre admis dans sa retraite. J'avais appris que
plusieurs voyageurs, qui s'taient hardiment et sans prambule
prsents chez elle, en taient partis sans l'avoir vue. J'essayai
d'intresser  mon tour sa curiosit; et je sollicitai la permission
de la voir par un billet trs-laconique, o je n'ajoutais ni mon nom,
ni aucune des politesses de convention en Europe; le billet mme
semblait tenir quelque chose de la rudesse du dsert; il ne contenait
que ces mots:

Un jeune Franais, passant  Sade, prie lady Esther Stanhope de lui
permettre de la voir.

Lady Stanhope m'a avou depuis que j'avais en effet attir son
attention; elle ne pouvait croire, disait-elle, qu'une demande sans
compliments ni emphase ft d'un voyageur uniquement indiscret ou
curieux. Elle y rpondit en m'envoyant un guide charg de remettre au
consul la lettre suivante:

  MONSIEUR LE CONSUL,

J'ai reu le billet d'un jeune Franais, et je vous adresse ma rponse
pour lui, puisqu'il ne dit ni son nom ni sa demeure. Je vous serais
bien oblige de lui faire savoir que, si la visite qu'il dsire me
faire est dicte par un motif de curiosit ou de simple politesse, je
le prie de m'en dispenser, attendu que je suis tout  fait relgue,
et que je ne vois personne. Si, au contraire, il a quelque chose  me
dire, il peut trs-bien vous remettre une lettre pour moi. Et dans le
cas o il serait press de partir, et dans ce cas seulement, il pourra
venir avec le porteur--de ces lignes, qui est un homme  mon service.

                                                 Esther-Lucy STANHOPE.

Je me dclarai _trs-press de partir_, et je choisis la dernire
alternative que m'offrait lady Stanhope; je me mis aussitt en route
avec l'Arabe qu'elle m'avait envoy.

Le village d'Abra, o elle rside, est  une lieue de Sade.
J'avanai peu  peu vers la montagne, au milieu des beaux jardins et
des ruisseaux qui entourent la ville; puis, traversant des collines
arides formes d'une couche de roche blanchtre, je me trouvai au
pied des premires chanes du Liban. Aprs quelques minutes d'une
ascension pnible, j'arrivai prs de la maison de _Cid Milady_
(seigneur Milady). C'est le nom que donnent les Arabes  la femme
extraordinaire que j'allais voir.


XXXIII.

Sur le devant d'une grande maison btie en terre, comme la plupart de
celles du pays, tait un petit perron que dfendait des rayons du
soleil un toit de chaume support par quelques piliers. C'est l que
je vis de loin un Bdouin assis sur une peau d'ours; et, sans
m'tonner de reconnatre sous ce costume lady Stanhope, j'allai
directement  elle.

En me voyant, elle mit la main sur son coeur,  la manire dont les
Arabes saluent, et, sans se lever, elle me fit place  ses cts. Je
remarquai, avant tout, ses vtements d'homme asiatiques, dont
l'adoption, l'avouerai-je, ne me parut pas ridicule; bientt mme mes
yeux et mon esprit s'y habiturent au point d'oublier le sexe de mon
hte, et ce n'tait pas l'habit seul qui prtait  l'illusion.

Lady Stanhope portait un manteau de drap jaune fonc; une tunique
raye, de couleur violette et blanche, descendait jusqu' ses pieds;
de longues manches ouvertes laissaient apercevoir la blancheur de ses
bras; des babouches en cuir jaune s'levaient jusqu' la moiti de ses
jambes; un cachemire blanc couvrait entirement sa tte, et un
mouchoir peint de mille couleurs, ainsi qu'on les fabrique  Smyrne,
entourait son visage: les deux bouts de ce mouchoir tombaient sur ses
paules. Elle m'en expliqua l'usage: l'un servait  assujettir son
turban, et l'autre  cacher sa figure, quand elle ne voulait pas tre
reconnue. Ce costume est  peu de chose prs celui que portent les
hommes arabes; mais, par sa richesse, il n'aurait pu appartenir qu'au
chef d'une tribu.

J'admirais sous ces habits une femme d'une haute stature; ses yeux
grands et vifs s'arrtaient autour d'elle avec douceur et bont. Sa
figure allonge et ple aurait peint le sentiment, si elle n'avait
voulu lui faire exprimer l'nergie et le courage. Je la trouvai belle,
et je lui aurais donn quarante ans.


XXXIV.

Lady Stanhope me demanda mon nom: je vis que les journaux qu'on lui
envoyait de temps en temps, malgr ses ordres, ajouta-t-elle, le lui
avaient dj prononc; j'ajoutai que des fonctions m'attachaient  la
rsidence de Constantinople, d'o je venais; et elle me parla de
quelques hommes d'tat anglais que j'avais d y voir.

Le secrtaire-interprte de l'ambassade, me dit-elle, M. Terrik
Hamilton, grand orientaliste, n'a pu nanmoins retracer que
faiblement, dans sa traduction du pome d'_Antar_, le caractre
potique et guerrier des Arabes. Un seul homme tait digne de
commander aux Arabes comme au monde. Les rois de l'Europe l'ont
exil... Ils en seront punis, ils le mritent.

Depuis que cet homme n'est plus sur le trne, tout est chang; le
trouble reparat partout; l'Espagne n'a plus de roi; l'Angleterre et
l'Allemagne sont dchires de factions; un horrible assassinat vient
de recommencer la rvolution en France, je vous plains tous et je vous
fuis.

Mes sentiments, Monsieur, ne doivent pas tre les vtres, je le sais;
mais vous apprcierez ma franchise, et je ne dois point payer votre
visite par une dissimulation qui n'est pas dans mon coeur. Mais
entrons, nous causerons plus  notre aise.

Je me fis rpter cette invitation, car j'tais plong dans une
rverie profonde. Le soleil se couchait dans la mer de Chypre, mes
regards planaient sur la verte plage de Sade; la chane du Liban
charg de lourds nuages noirs se prolongeait vers le nord; ma pense
errait dans cette immensit, et les accents prophtiques que je venais
d'entendre, chapps  une femme revtue du caractre et presque du
costume des anciennes sibylles, ces paroles solennelles disaient  mes
impressions quelque chose de sauvage et d'imposant.


XXXV.

Je suivis mon trange guide dans l'intrieur du harem, c'est ainsi
que lady Stanhope, s'identifiant avec le sexe dont elle empruntait les
habits, appelait son appartement intime. Sa maison se composait d'une
multitude de chambres disposes autour d'une cour carre, comme dans
un couvent. Cette cour est un jardin garni de fleurs odorifrantes.
Toutes les ouvertures de la maison donnent sur ce jardin intrieur.
Ainsi, trois des faades de l'difice ne sont que des murs sans
ouvertures; et la quatrime, par o j'entrais, offre du ct de la mer
une seule porte et un pristyle, si l'on peut nommer ainsi quelques
tiges de cdre supportant un toit de chaume.

J'entrai sur les pas de mon hte (je ne peux pas dire mon htesse)
dans un salon garni de sophas. Quelques arcs et deux carquois remplis
de flches taient suspendus aux murs; sur un ct du divan paraissait
un grand tableau reprsentant un cheval libre franchissant un torrent,
et, derrire le cadre, je reconnus un portrait de Bonaparte presque
entirement drob  la vue. Lady Stanhope se coucha dans l'angle
gauche du divan: c'est, en Turquie, la place du matre de la maison;
je me couchai  l'autre angle, vis--vis d'elle. J'avais refus de
souper, elle me fit apporter des abricots blancs, dont l'espce est
inconnue en Europe, des figues bananes, puis des sorbets. Je
n'oublierai de longtemps ce repas offert par une Anglaise  un
Franais sur un pic du Liban.

N'tes-vous pas surpris de mon costume? me dit lady Stanhope, en
pressant sur ses lvres l'ambre d'une longue pipe.

--Non, Madame, rpondis-je; je voulais voir lady Stanhope, et, sous
quelques vtements qu'elle paraisse  mes yeux, j'espre que mon
hommage aura pntr jusqu' son coeur.

--Oui, Monsieur, reprit-elle, j'ai du plaisir  vous voir, et il
faut que cela soit pour que je le dise; car depuis longtemps mes
compatriotes m'ont dgote des voyageurs; ils se croient en droit de
tourmenter mon existence, et aucun Anglais ne viendrait en Syrie sans
prtendre examiner ma vie et mes discours. Je suis pour toujours
brouille avec eux; je n'en reois plus: et que viendraient-ils faire
en Orient? Loin d'galer les hommes qui l'habitent, ils ne sont pas
mme faits pour les observer.

Le dernier fut ce jeune Banks, que vous avez vu  Constantinople. Je
l'ai fait conduire dans le dsert, vers la ville qu'il dit avoir
dcouverte; il me doit bien des facilits apportes  son voyage, et
il s'en est montr peu reconnaissant; mais je sais oublier les
ingrats. J'ai bien oubli un voyageur plus clbre, qui porte le mme
nom, et qui fut l'ami de mon oncle. Je n'aime pas les tratres; M.
Pitt avait eu  se plaindre gravement de sir Joseph Banks, et le
prince-rgent voulut un jour m'engager  le suivre chez le compagnon
de Cook qu'il allait voir.--Jamais, rpondis-je, Esther Stanhope ne
verra sir Joseph Banks; un homme qui trahit son ami est capable de
trahir son roi.

Bien d'autres Anglais, passagers en Syrie, m'ont obsde de leurs
perscutions. Pour les loigner de moi, j'ai d y rpondre par des
brusqueries; mais elles ont produit l'effet que j'en attendais, et je
ne les ai point vus.

Ils s'en vengent par des publications de leurs voyages, o chacun
d'eux me fait figurer  sa guise, et toujours pour m'accabler de
ridicule. Cette arme est aigu en Europe; ici elle s'mousse, et
d'ailleurs j'y suis peu sensible depuis longtemps.

--Quoi! ces jugements si dfavorables, ces portraits si peu
ressemblants que la presse multiplie, n'ont-ils rien qui puisse vous
choquer, Milady?

--Oh! point du tout, reprit-elle en riant; que me font-ils de la part
de ceux qui ne m'ont jamais connue? Si mon nom peut procurer  leurs
ouvrages des lecteurs, et des acheteurs  leurs libraires, je m'en
rjouirai trs-sincrement, car je veux faire le bien, de quelque
manire que ce soit.

--Je le sais, repris-je, et je dois vous tmoigner toute ma
reconnaissance de vos bonts pour mes compatriotes. J'avais su que
plusieurs Franais malheureux avaient trouv chez lady Stanhope le
plus gnreux et le plus favorable accueil.

--Ah! les Franais, me dit-elle avec feu, ont des droits tout
particuliers  mes sentiments. Vous avez beau faire, fort heureusement
pour vous, vous ne ressemblerez jamais  vos voisins.

J'estime votre ambassadeur (M. le marquis de Rivire); c'est un
fanatique dans son dvouement pour ses matres, mais il l'est de bonne
foi. Le monde serait plus heureux s'il n'y en avait eu que de
semblables. Au reste, son exemple est peu contagieux. Ces vieux
modles de l'honneur ne sont plus de notre sicle; aujourd'hui la
fidlit n'est plus que de la niaiserie, et la faveur va au plus
ingrat. Votre Europe si corrompue fait mal  voir. Imitez les Arabes;
au moins chez eux la parole d'un homme ne change et ne trompe
jamais...

Et ce pauvre, colonel Boutin, que n'ai-je pas fait pour prvenir ses
malheurs? Je les ai au moins bien vengs. Il revenait chez moi, quand
un caprice de curiosit le conduisit chez les Ansaris, o il a pri
on ne sait trop comment. J'appris sa mort par hasard; aussitt,
appuye des ordres du pacha de Damas, qui me traitait comme sa fille,
j'expdiai partout des missaires, mais je ne pus recueillir que des
renseignements incertains, et je ne savais o diriger mes poursuites.
Alors j'crivis au chef dont l'influence domine dans la montagne en
lui envoyant une superbe paire de pistolets:

_Abba Mehhemed_, je t'arme chevalier. J'ai  me plaindre des Ansaris
qui ont massacr un de mes frres; j'espre que ces pistolets ne
manqueront jamais personne, qu'ils protgeront tes jours, et qu'ils
vengeront la cause de ton amie.

Il partit, et il brla cinquante-deux villages. La route est sre
aujourd'hui; vos officiers n'ont plus rien  craindre des Ansaris.

--Que n'avez-vous pu, dis-je alors, porter vos secours  un autre
voyageur, dont l'entreprise devait tre plus utile encore, le
malheureux Ali-Bey! Lady Stanhope s'mut  ce nom.

--Vous renouvelez, reprit-elle, toute ma douleur: pauvre Ali! combien
je l'ai regrett! Mais soyez franc, ajouta-t-elle aprs un moment de
silence: avez-vous ordre de me parler d'Ali-Bey?

--J'ai l'honneur de vous rpter, Milady, que ma visite auprs de
vous est entirement dsintresse, et ce n'est point un article de
mes instructions. Mes questions relatives  Ali-Bey, que j'ai connu,
viennent d'un homme qui s'intressait vivement au succs de sa
dernire expdition.

--Eh bien! Monsieur, reprit lady Stanhope, je crois que Dieu vous
envoie pour me dlivrer d'une vritable peine, et je me confie
entirement  vous.

J'ai une lettre qu'Ali-Bey m'crivit peu d'heures avant de mourir.
J'ai aussi un paquet de la rhubarbe empoisonne  laquelle il croit
devoir sa mort. Il a voulu que ces deux objets fussent envoys au
ministre de la marine en France. Jusqu'ici, je n'ai os les confier 
personne; promettez-moi que vous les lui remettrez vous-mme, quelle
que soit l'poque de votre retour  Paris, et les dernires volonts
du pauvre voyageur seront ainsi accomplies.

Je le promis. Lady Stanhope alla chercher un petit paquet envelopp
de papier qu'elle me donna; elle me dicta deux lignes, que par ses
ordres j'crivis sur la lettre mme. Ces lignes indiquaient qu'Ali-Bey
avait t enterr au chteau de Balka,  quatre ou cinq minutes de
Messinib, dans le dsert.


XXXVI.

Incertaine de sa mort, j'envoyai, continua-t-elle, un courrier mont
sur un dromadaire, pour suivre ses traces et avoir de ses nouvelles.
Celui-ci fit en treize jours le voyage de la Mecque, et il ne
rapportait que des notions vagues, quand il fut attaqu et pris dans
le dsert. Il n'a pas reparu depuis deux ans; j'ai soin de sa famille.

Je fus instruite plus tard, par quelques Arabes, de la fin tragique
d'Ali-Bey. Ma premire pense fut de croire  quelque vengeance des
musulmans. Dans son prcdent voyage, publi  Paris, il avait dvoil
les mystres de la Mecque, et dcrit en dtail les mosques et le
tombeau de Mahomet, qu'il avait t admis  vnrer sous ses habits
orientaux. On avait pu chercher  punir une telle indiscrtion; mais
je sus bientt qu'il n'en tait rien, et lui-mme attribue sa mort 
d'autres causes.

Je fis de grands efforts pour me mettre en possession des manuscrits
et des instruments astronomiques d'Ali-Bey; on m'avait dit que le chef
des Maugrebins en tait le dtenteur. Je priai le pacha de Damas de
les retirer et de les placer dans son _khasn_ (trsor) particulier;
il le fit, et ils furent scells des cachets du molleh et des cadis de
la ville. J'entrevis l'esprance de les avoir en ma possession; je fis
entendre au pacha qu'Ali-Bey s'occupait uniquement d'astronomie; qu'il
allait  la Mecque par ordre de son roi, pour y mesurer le soleil,
qu'il savait bien y tre plus grand qu'ailleurs (c'est une croyance de
l'islamisme); que ce qu'il laissait aprs lui formait l'hritage de
son fils Osman-Bey, qui habitait le royaume de Fez; et qu'enfin,
pour profiter des crits de ce savant, il fallait traduire ses
observations en arabe: j'offris de me charger de ce travail; mes
motifs allaient tre gots, je m'en flattais du moins, quand le pacha
fut destitu. Je l'ai regrett sincrement, car il avait pour moi une
amiti particulire.

--Ce fils d'Ali-Bey, interrompis-je, existait-il en effet? ou votre
rcit n'tait-il qu'une fable adroite?

--Pas du tout, reprit lady Stanhope; dans son voyage  Fez, Ali-Bey,
qui, grce  son costume et  sa profonde connaissance des idiomes de
l'Orient, pntrait dans les srails comme dans les mosques, eut des
relations avec une soeur du roi de Fez, et la laissa grosse d'un
enfant qu'on nomme aujourd'hui Osman-Bey. L'existence de ce jeune fils
peut servir de base aux rclamations qui auraient pour objet d'obtenir
les manuscrits et les instruments, seul hritage de son pre.

Lady Stanhope apprit avec plaisir que le voyage d'Ali-Bey avait un
autre but que des dcouvertes astronomiques, et qu'il avait la mission
de se rendre  Tombuctoo.

L'expdition des Anglais au ple nord, disait ce savant dans une de
ses dernires lettres que j'ai lue, et mon voyage au centre de
l'Afrique, doivent rsoudre les deux plus grands problmes
gographiques qui nous restent sur le globe, avec la diffrence que,
si je russis, ma mission produira infiniment plus de rsultats utiles
 l'humanit que le voyage au ple.

Lady Stanhope dplora doublement la mort prmature de cet intrpide
voyageur, et finit par me dire qu'on la devait, comme il l'assure
lui-mme, au poison et  la jalousie des Europens.

Les Arabes, ajouta-t-elle, auraient aim un homme de son caractre.
Tout le monde n'est pas n pour voyager chez eux. Cet illustre
Polonais, par exemple, si grand amateur de chevaux, qui s'est montr
en Syrie il y a deux ans, n'a nullement les qualits propres 
l'Arabie; il est vrai qu'il y a  peine pntr. J'ai appris avec
tonnement que ses voyages avaient drang sa fortune; je ne lui ai
jamais vu qu'un quipage trs-mince, et il s'est beaucoup plus occup
des femmes d'Alep que des hommes du dsert.

Je ne sais comment j'ai pu plaire aux Bdouins et me faire parmi eux
des amis: quelques traits de fermet et d'nergie y ont peut-tre
contribu. J'ai t, pendant deux jours, avec une faible escorte de
cinquante Arabes, poursuivie par trois cent cinquante cavaliers. Dans
les ruines de Palmyre, un chef de deux cents chameaux a lev le
poignard sur moi; mes regards et ma contenance l'ont vaincu; il est
tomb  mes pieds. J'ai pass huit jours dans la grotte d'un santon
retir dans les rochers du Liban; je couchais prs de lui sur des
feuilles sches; il m'expliquait le Coran et m'initiait aux secrets de
sa vieille exprience.

La premire fois que j'entrai  Damas, on m'avait prpar, au
quartier des chrtiens, une maison spare. Je fis dire au pacha que
j'tais fatigue de voir des chrtiens et des juifs; que j'tais venue
faire connaissance avec les Turcs et les Arabes, et que je voulais une
autre habitation. J'en choisis une au milieu des musulmans, en face de
la grande mosque, et j'y sjournai pendant quelques mois.


XXXVII.

Non, les Arabes ne sont point tels qu'on les reprsente en Europe.
C'est surtout chez eux que rside cet _honneur_, dont vous avez
invent autrefois le mot en France, et qui n'existe point dans la
langue anglaise. Ils sont braves, gnreux, indpendants. Il y a dans
le dsert des hommes tellement instruits par leur observation assidue
de la nature, par leur vive intelligence et leur habitude de
rflchir, qu'on ne peut lutter de science avec eux: d'autres,  une
grande ignorance, allient un bon sens et une sagacit qui tonnent. Je
les aime, et je continuerai de vivre avec eux. Je ne suis pas
anglicane, je ne suis pas musulmane non plus, quoique je cite parfois
le Coran. Je ne sais pas comment se nomme mon culte; mais j'adore un
Dieu matre du monde qui me rcompensera si je fais le bien, et me
punira si je fais le mal. Comment choisir dans ce mlange de mille
sectes? Le dsert, en cela semblable  l'Europe, en prsente une
incroyable varit. J'ai habit trois mois  quelques pas des grottes
mystrieuses o les Druses, peuple franc-maon, se livrent  la fois 
leurs crmonies religieuses et  de nocturnes dbauches. J'ai
longtemps hsit, je l'avoue. Au milieu de toutes ces idoltries, je
n'osais me crer une divinit; mais aujourd'hui ma croyance est fixe,
et,  force de bienfaits verss sur mes semblables, je veux mriter
les bienfaits de ce Dieu, seul et tout-puissant, dont mon me tout
entire reconnat l'existence.

--Vous ne reviendrez donc jamais en Europe, Milady?

--Je l'ai quitte depuis huit ans, et pour toujours. Que voulez-vous
que j'y regrette? Des nations avilies et des rois imbciles? C'est le
mien que j'accuserais d'abord, s'il n'tait tabli qu'un roi
d'Angleterre ne doit jamais rgner, et que, Stuart ou Orange, fou ou
sens, ses affaires doivent aller sans lui.

La femme de ce pauvre roi est venue en Syrie passer comme une
Anglaise obscure, tandis que lady Stanhope y jouait le rle que la
princesse de Galles n'et jamais d quitter. Pauvre princesse
Charlotte! elle aurait t une grande reine: elle tait sans prjugs.

Le duc d'York a autant de probit que de faiblesse; mon frre est son
aide de camp. Je l'aime, ce frre[3]! Mais il est un autre Stanhope
qui a os en plein parlement calomnier la nation franaise, la grande
nation! Ne sait-il pas que jamais l'Angleterre n'atteindra  la
glorieuse hauteur de sa rivale?

[Note 3: Le colonel Stanhope, dsign ici, tait membre de la Chambre
des communes. En 1825, dans un accs de fivre chaude, qu'on attribue
 sa douleur de la perte de sa femme, il s'est pendu dans le bois de
_Caen Wood_, maison de campagne de son beau-pre lord Mansfield,  dix
milles de Londres.]

Avant peu, vous verrez tous ces trnes bouleverss dans leurs
fondements. Alexandre joue plus longtemps, et mieux qu'un autre, son
rle de Tartufe; mais il cdera lui-mme au torrent...

Pardon, Monsieur, je froisse peut-tre vos opinions que je devine. Au
reste, presque tous mes amis  Londres, quand j'en avais, pensaient
comme vous, et je leur livrais de rudes assauts politiques; mais je
les estimais. Je ne mprise que les transfuges, quels qu'ils soient;
et, en cela, j'tais tout  fait Arabe bien avant d'habiter ces
solitudes. Ici, on ne croit pas  ces sentiments qui changent avec la
fortune,  ces dvouements phmres, qui, morts avec le vaincu,
renaissent pour le vainqueur, et sautent de l'un  l'autre avec une
agilit toujours plus souple. Au dsert, la vie jusqu' la tombe reste
fidle  la haine ou  l'amiti du berceau. Est-ce l'effet de
l'honneur mieux compris, ou d'une civilisation trop arrire? Je le
laisse  votre choix.


XXXVIII.

Cette conversation, qui dura depuis sept heures jusqu' deux heures
aprs minuit, fut interrompue  diverses reprises par des pauses et
des rafrachissements. Nous restmes entirement seuls pendant tout ce
temps, et je n'ai trac ici que le rsum de nos entretiens.

Lady Stanhope m'avait quitt un instant dans le cours de la nuit; je
la vis revenir bientt, et je m'aperus qu'elle boitait; je lui en
demandai la cause.

Je visitais mes juments arabes, suivant mon habitude de tous les
soirs, me rpondit-elle, et je viens de recevoir un coup de pied qui
m'a atteinte lgrement. En effet, en passant la main sur son genou,
elle la retira sanglante. Je la priai d'appeler ses femmes, elle se
mit  rire.

--Des femmes de chambre! me dit-elle; je n'en ai plus; elles n'ont pu
supporter la vie du dsert: je les ai renvoyes en Europe. Quelques
Arabes me servent ici; je parle leur langue, et leurs soins me
suffisent.

J'avais manifest l'intention de retourner  Sade dans la nuit mme;
lady Stanhope ne voulut pas le permettre, et elle m'engagea  passer
quelques jours auprs d'elle: je dus m'y refuser  mon tour; mes
moments taient compts, et je m'excusai sur mon plerinage.

Vous allez  Jrusalem, me dit-elle; vous n'y verrez que des prtres
haineux et des dissensions interminables. Puisque vous voulez me
quitter sitt, je vais prendre cong de vous. On va vous conduire dans
la chambre qui vous est destine. Un Arabe sur le Liban ne vous
recevra pas comme une Anglaise  Londres; mais acceptez de bon coeur
ce que je vous offre de mme.--Adieu, Monsieur, ajouta-t-elle en
mettant la main sur son coeur, que le bonheur vous accompagne! Je vous
ai vu avec plaisir, et c'est ce que je dis bien rarement des autres
voyageurs.

Je rpondis  ses voeux par des expressions sincres. Elle me quitta.

En arrivant dans la chambre qui m'tait prpare, on m'apporta de sa
part une critoire: elle me faisait prier de lui laisser mon adresse.
Agit de souvenirs, je ne pus fermer l'oeil du reste de la nuit; au
point du jour, j'appelai mon guide. Deux chevaux arabes taient  ma
porte, je les acceptai jusqu'au bas de la montagne. Je les renvoyai de
l, et je repris lentement le chemin qui conduit  Sade.


XXXIX.

Je reprends:

Et maintenant que j'ai vcu, et que j'ai connu le nant et l'ironie de
la vie dans le monde des ralits politiques, j'ai pris de lady Esther
Stanhope une tout autre ide que celle que j'en ai eue  _Djoum_ dans
la nuit que je passai avec elle dans son ermitage du Liban.

Ce n'tait nullement une femme folle; sa seule folie, c'tait la
grandeur de son me!

Tout ce qui tait petit et mesquin la dgotait.

Elle avait vu sous son oncle, le grand Pitt, deux gants lutter sur
les mers et sur la terre: la libert dans l'me de Pitt, le despotisme
dans les armes de Bonaparte! Pitt tait mort comme Mose avant
d'avoir rendu la libert au monde; Bonaparte tait vaincu et
prisonnier  Sainte-Hlne. Bon ou mauvais, il n'y avait plus rien de
grand  contempler dans ce monde. Ce monde l'ennuyait; elle dtourna
les yeux en regardant son oncle et Bonaparte. Elle quitta l'Angleterre
et l'Europe, et les oublia ddaigneusement.


XL.

Elle fit bien; elle aima mieux aller habiter parmi les grandes ombres,
les grandes ruines, les grands songes des dserts, que de languir dans
la mdiocrit de nos destines d'alors.

Elle dit adieu  l'Europe, et s'ensevelit toute vivante en Asie! De
temps en temps un voyageur, alors trs-rare, venant par curiosit
frapper  sa porte, elle refusait d'ouvrir; elle ouvrit pour Marcellus
et pour moi, parce que Marcellus tait un enfant, et parce qu'elle
avait entendu mon nom de pote dans le monde. Un enfant et un pote,
terrain  songes!

Elle voulut nous voir.

Elle me prophtisa ce qui m'est arriv par hasard, un rle grave dans
une courte pice,  grand mouvement.--Vous reviendrez aprs en Orient
mourir o je vis, me dit-elle.

Et j'y mourrai au moins de dsir.

Quand on s'est lanc hardiment, avec une sainte pense dans le coeur,
au milieu d'un peuple en rvolution, pour l'apaiser et le diriger vers
des destines plus hautes et plus surhumaines;

Quand on lui a dit: Lve-toi et rgne, mais montre-toi digne de
rgner par ta modration, par ta tolrance, par ton respect des
liberts d'autrui; tu n'auras d'autre matre que la raison, tu
respecteras tout le monde, et toi-mme;

Quand ce peuple a t soulev entre ciel et terre pendant quelques
mois, et que toutes les nations tonnes se sont agenouilles pour le
contempler dans sa libert et dans sa sagesse; ce peuple de France a
t vraiment roi de lui-mme, et digne de l'tre.

Mais il est bien vite redescendu ou retomb de son enthousiasme, et,
le danger pass, il est redevenu peuple, c'est--dire, lment. Il a
abdiqu sa gloire par lassitude, la couronne lui a paru trop pesante,
il l'a laisse tomber de son front; une main fort habile et arme l'a
ramasse; le peuple s'est refait soldat sous cette main, nous
recommenons le pass!


XLI.

Quand on a particip  cette illusion des grandes mes, et qu'on l'a
vue s'teindre, on a trop vcu; on prend en dgot l'Europe o ces
scnes se sont passes, on dsire oublier ou renouveler sa vie dans un
autre continent! On cherche un dsert en Asie pour passer en vivant
entre les penses de Dieu et l'oubli des hommes.

C'est ce que je ne comprenais pas encore en 1830, quand je fus reu
par lady Stanhope, et que je la crus une sublime insense. C'est ce
que je comprends aujourd'hui. Le devoir de sauver  tout prix honnte
mes amis et mes cranciers en France m'a ramen et me retient dans ma
patrie par un lien que Dieu seul connat.

Mais l'me de lady Stanhope a pass dans la mienne, et mourir dans un
dsert d'Asie, au sein d'une contemplation de Dieu, de la nature, et
loin des hommes d'Europe, est le dernier de mes voeux!

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain Entretien._)


FIN DU TOME TREIZIME.





End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume
13), by Alphonse de Lamartine

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