The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume
3 / 7), by Paul Thureau-Dangin

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Title: Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7)

Author: Paul Thureau-Dangin

Release Date: May 3, 2013 [EBook #42637]

Language: French

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  HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET

  PAR PAUL THUREAU-DANGIN


  OUVRAGE COURONN DEUX FOIS PAR L'ACADMIE FRANAISE
  GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886


  DEUXIME DITION

  TOME TROISIME




  PARIS
  LIBRAIRIE PLON
  E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
  RUE GARANCIRE, 10

  1888

  _Tous droits rservs_




HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET




LIVRE III

LA CRISE DU GOUVERNEMENT PARLEMENTAIRE

(1836--1839)




CHAPITRE PREMIER

LE PREMIER MINISTRE DE M. THIERS

SA POLITIQUE INTRIEURE.

(22 fvrier--6 septembre 1836.)

     I. Une re nouvelle. Que va faire M. Thiers? Attente
     curieuse et inquite. Dispositions des divers groupes.
     Tactique du prsident du conseil.--II. Gages alternativement
     donns aux conservateurs et  la gauche. Dclaration du
     ministre. Discussion sur les fonds secrets. Attitude
     expectante et bienveillante de l'ancienne opposition.--III.
     Irritation des doctrinaires. Les ardents engagent quelques
     escarmouches  la tribune. M. Guizot est plus rserv. Les
     doctrinaires, dans leur opposition, ne sont pas suivis par
     une partie des conservateurs. Dislocation de la vieille
     majorit.--IV. M. Thiers esquive la conversion des rentes.
     Lois utiles. Tarifs de douane. Le budget. Succs personnel
     et infatuation du prsident du conseil.--V. Attentat
     d'Alibaud. La socit des _Familles_. Blanqui et Barbs.
     Leur condamnation. La suppression de la revue du 28 juillet.
     Effet produit. Discrdit de la politique de concession.


I.

La dissolution du cabinet du 11 octobre et l'avnement du ministre
de M. Thiers marquent une date importante dans l'histoire du
gouvernement de Juillet. C'est la fin des luttes ouvertes, violentes,
souvent sanglantes, soutenues par la royaut nouvelle contre la
faction rvolutionnaire; luttes prilleuses, mais non sans grandeur,
qui ont abouti  la dfaite de cette faction. Dsormais, la monarchie
semble matresse du prsent et assure de l'avenir; la paix extrieure
n'est plus en pril; le pays jouit d'une scurit matrielle et, par
suite, d'une prosprit inconnues depuis six ans. Mais cette scurit
mme engendre, dans le parti vainqueur, des divisions nfastes. 
l're des combats tragiques, va succder, pendant prs de cinq ans,
l're parfois plus dplaisante et mme plus nuisible des crises
parlementaires. Ces crises ont, ds cette poque, diminu dans
beaucoup d'esprits le crdit de cette forme de gouvernement libre,
que, depuis 1814, la France avait emprunte  l'Angleterre; et nous ne
nous dissimulons pas qu'aujourd'hui, vues de loin, dpouilles du
prestige oratoire qui enveloppait alors et voilait leurs misres,
elles risquent de paratre plus laides et plus striles encore.
Conviendrait-il donc de glisser sur cette faiblesse passagre? On sait
que cette histoire est, de parti pris, rebelle  de telles
complaisances. Son systme est de tout dire. Cette sincrit
n'est-elle pas plus honnte, plus virile, plus digne du rgime dont
nous honorons la mmoire, plus profitable aux gnrations nouvelles
dont il importe d'aider l'inexprience? D'ailleurs,  qui voudra
rflchir il apparatra que ces crises ont t des accidents causs
par l'erreur des hommes et le malheur des temps, non le rsultat
normal et essentiel du rgime reprsentatif sagement contenu et
intelligemment pratiqu. On y apprendra donc  mettre, dans l'avenir,
la monarchie en garde contre le retour de fautes semblables, nullement
 douter des institutions elles-mmes.

Dans le ministre tel que nous l'avons vu se constituer le 22 fvrier
1836, M. Thiers exerce, pour la premire fois, en qualit de prsident
du conseil, le pouvoir d'un chef de gouvernement et en porte la
responsabilit. Jusqu'alors, il avait t ministre; il n'avait eu ni 
former, ni  diriger un cabinet. Associ  des hommes considrables
dont le caractre et les ides diffraient beaucoup des siennes, on
et t embarrass de dire dans quelle mesure la politique applique
avait t la sienne ou la leur. Dsormais, il va donner sa vraie
mesure, et l'on pourra le juger d'aprs son oeuvre propre: d'autant
mieux qu'il ne risque pas d'tre domin ou clips par aucun des
collgues qu'il s'est donns[1]; quel que ft le mrite de ces
derniers, leur renom tait loin d'galer celui de leur prsident, et
d'ailleurs leurs origines taient trop diverses, trop contraires mme,
pour que leur runion et une signification bien nette. Aussi, dans le
cabinet, le public ne voyait-il que M. Thiers.

[Note 1: Rappelons la composition du cabinet: M. Thiers, prsident du
conseil et ministre des affaires trangres; M. Sauzet, garde des
sceaux; M. de Montalivet, ministre de l'intrieur; M. d'Argout,
ministre des finances; M. Passy, ministre du commerce et des travaux
publics; M. Pelet de la Lozre, ministre de l'instruction publique; le
marchal Maison, ministre de la guerre; l'amiral Duperr, ministre de
la marine.]

Cet effacement des autres ministres faisait ressortir davantage la
hardiesse, d'aucuns eussent dit volontiers la prsomption, avec
laquelle leur jeune chef, de fortune rcente et de considration
encore discute, s'tait lev au poste nagure occup par les Prier,
les Soult et les Broglie. La curiosit dont le nouveau prsident du
conseil se trouvait l'objet n'tait pas, en effet, toute
bienveillante. Pour tre plus populaire que M. Guizot, il n'avait pas
acquis une importance morale en rapport avec son talent. Les
circonstances mmes de son avnement prtaient aux critiques, et il
semblait naturel de souponner quelque intrigue dans le fait de cet
homme qui grandissait par la chute du cabinet dont il avait fait
partie, et qui prenait parmi les adversaires les plus acharns de ce
cabinet plusieurs de ses nouveaux collgues. Pour le moins se
croyait-on autoris  y voir une ambition un peu impatiente, et l'on
ne manquait pas d'y opposer le dsintressement si vrai et si fier du
duc de Broglie[2], ou la retraite, moins sereine au fond, mais
trs-digne aussi, de M. Guizot; on montrait ce dernier rentrant
simplement, avec sa vieille mre et ses enfants, dans sa modeste
maison de la rue de la Ville-l'vque, et y reprenant cette vie de
famille et de travail dont l'austrit puritaine imposait le respect
aux plus ennemis. Chacun se disait que le jeune premier ministre, pour
justifier une lvation aussi anormale, chercherait  faire quelque
chose d'extraordinaire et d'clatant. Mais que serait-ce? On
l'ignorait. Il avait dj donn assez de preuves de son agilit et de
sa mobilit pour que personne ne pt prvoir, la veille, l'attitude
qu'il aurait fantaisie de prendre le lendemain. On attendait: attente
un peu inquite; car, si la merveilleuse intelligence de l'homme tait
connue, on n'ignorait pas ce qu'il s'y mlait d'infatuation et de
lgret aventureuse[3]. Aussi ceux-l mme qui avaient, comme M. de
Talleyrand, le plus pouss au changement de cabinet, tenaient-ils,
aussitt la chose faite,  dgager leur responsabilit,  se garer de
toute solidarit avec le nouveau prsident du conseil. Dans une lettre
crite, le 2 mars,  M. de Sainte-Aulaire, la duchesse de Dino
protestait avec vivacit contre les bruits qui attribuaient  son
oncle le renversement du ministre prcdent; ne pouvant nier
cependant toute participation de M. de Talleyrand  l'lvation de M.
Thiers, elle jugeait prudent de la limiter autant que possible. Si de
connatre M. Thiers depuis dix ans, disait-elle, de lui avoir toujours
reconnu et beaucoup d'esprit, et beaucoup de talent, et l'humeur
facile, c'est l'avoir fait ce qu'il est aujourd'hui, en effet nous
sommes complices. Je ne nous connais point d'autre participation  ce
qui s'est fait, et peut-tre que notre amiti pour M. Thiers lui
aurait souhait une marche de plus entre celle sur laquelle il se
trouvait dj et le sommet qu'il a atteint si rapidement. Du reste, il
a trop d'esprit pour ne pas mesurer la difficult, trop de courage
pour ne pas l'affronter, trop de bon sens pour s'enivrer, trop de
tnacit pour se dcourager. Il est possible qu'il prisse dans
l'entreprise... Cette maison-ci (c'est--dire la maison de M. de
Talleyrand) est trop dvoue au Roi pour ne pas dsirer le succs de
ses ministres, mais elle n'accepte aucune responsabilit, n'admet
aucune solidarit. M. Thiers est trop habile pour qu'on essaye de le
diriger et de l'influencer, et s'il doit l'tre par quelqu'un, c'est
par le Roi[4]. M. Mol crivait de son ct, le 9 mars,  son ami M.
de Barante: Les influences trangres qui viennent aboutir  la rue
Saint-Florentin (c'tait l que demeurait M. de Talleyrand) s'tonnent
et s'inquitent de leur ouvrage. M. de Talleyrand le dsavoue et fait
crire partout qu'il n'a t pour rien dans tout ce qui s'est pass.
C'est l'habitude de sa vie entire de renier ou dtruire ce qu'il a
fait[5].

[Note 2: La duchesse de Broglie crivait, le 25 fvrier,  M. de
Barante, au sujet de son mari: Nous retrouvons notre rle tranquille
plus et mieux que l'anne dernire. Personne n'a besoin de nous pour
rentier, et nous ne serons sur le chemin de personne. J'admire avec
quelle srnit Victor reprend sa vie rgulire. Il y a une grande
leon sur les vanits du monde  avoir t plac plus haut pour les
bien voir. (_Documents indits._)]

[Note 3: Quelques annes plus tard, Henri Heine crivait de M. Thiers:
La facilit avec laquelle il se meut a quelque chose d'effrayant;
elle nous inspire des inquitudes tranges. Mais elle est toujours
extraordinaire et admirable, cette facilit, et, quelque lgers et
agiles que soient les autres Franais, en les comparant  Thiers, on
les prendrait pour des lourdauds allemands. (Lettre du 20 mai 1840,
_Lutce_, p. 63 et 64.)]

[Note 4: On vous aura srement mand, crivait encore la duchesse de
Dino, que c'est cette maison-ci qui a tout fait: inspir  M. Humann
la conversion, dict  M. de Broglie l'pre gaucherie de ses discours,
 la Chambre l'humeur qu'elle a prise, aux ministres la taquinerie
tmraire d'avoir fait d'une question incidente une question de
cabinet, au dernier cabinet la volont de ne pas affronter la session
quand le Roi les priait de rester tous, et s'y refusant par l'organe
de M. de Broglie sous le prtexte assez cavalier que leurs convenances
personnelles s'y opposaient. C'est cette maison-ci qui a donc aussi
provoqu tous les refus qu'a essuys M. Dupin, l'impossibilit pour M.
Mol de marcher sans Thiers, et la volont de celui-ci d'aller tout
seul. Il faut convenir, en effet, que si nous avions fait tout cela,
nous serions des gens bien habiles, et je suis fche de devoir dire,
en l'honneur de la vrit, que nous ne sommes ni si coupables, ni si
sorciers. (_Documents indits._)]

[Note 5: Faut-il croire d'ailleurs que, rue Saint-Florentin, on avait
un moment pens  un autre prsident du conseil? Nous lisons, en
effet, dans une lettre crite par le duc Decazes, le 29 fvrier 1836,
 M. de Barante: M. de Talleyrand avait rv la prsidence du conseil
sans portefeuille. Royer-Collard a fait manquer l'affaire, en en
faisant honte  madame de Dino. Y pensez-vous, madame? lui dit-il,
vous voulez donc dshonorer les derniers moments de M. de Talleyrand?
Ne voyez-vous pas qu'il peut  peine soutenir une conversation? Lui
faire gouverner la France, dans un tel tat, mais c'est une drision!
(_Documents indits._)]

Cette incertitude sur la direction que suivrait M. Thiers avait pour
rsultat qu'aucun parti ne se pressait de prendre attitude
d'opposition. C'tait  croire qu'en dbutant, le cabinet ne
rencontrait pas d'ennemis. Quand, le 1er mars, le prsident du conseil
ouvrit ses salons, les reprsentants des opinions les plus opposes
s'y rendirent, depuis M. Guizot jusqu' M. O. Barrot, chacun conduit
par des raisons diffrentes. Les doctrinaires taient sans doute au
fond fort irrits de ce qu'ils appelaient volontiers la dfection de
leur ancien alli[6], mais ils jugeaient de leur dignit et de leur
intrt d'viter une hostilit trop prompte qui et trahi leur dpit
et o ils n'eussent pas t suivis par la masse des conservateurs.
Aussi prirent-ils une attitude expectante. La duchesse de Broglie,
cho de son mari, crivait, le 25 fvrier,  M. de Barante: Ce
ministre-ci a une attitude peu brillante; on dsire sa dure, on lui
souhaite bon succs et bonnes intentions, mais on doute beaucoup[7].
De Saint-Ptersbourg, le sage et fin M. de Barante crivait  M.
Guizot, en voilant le conseil sous la forme d'un loge: Je suis sr
que vous ne serez ni impatient ni ardent. Le _Journal des Dbats_ se
proclamait prt  soutenir le cabinet, tant que celui-ci resterait
fidle  la politique de ses prdcesseurs, et souhaitait de pouvoir
demeurer longtemps ministriel. Il feignait, non sans malice, de
croire imposable que M. Thiers dsavout son propre pass, en
changeant cette politique, et cartait, comme une injure pour le
prsident du conseil, les esprances manifestes par l'opposition. Ce
que le ministre a  faire, disait-il, c'est de dcourager au plus
vite ces esprances.

[Note 6: Le duc de Broglie lui-mme, bien qu'il ft personnellement
dsintress du pouvoir et suprieur aux petites rancunes, ne
s'exprimait pas sans amertume sur la formation du nouveau cabinet; il
crivait  un de ses amis, le 1er mars 1836: Vous connaissez le
dnoment de notre crise ministrielle. Jugez-en. Vous aurez quelque
peine  le concilier avec les notions les plus lmentaires du
gouvernement reprsentatif. Je ne me charge ni d'excuser ni
d'expliquer la conduite de personne. Il faudrait une bien longue
narration pour vous expliquer la srie d'intrigues dont ceci est le
malheureux rsultat. (_Documents indits._)]

[Note 7: _Documents indits._]

Dans le tiers parti, satisfaction vive et sincre. Ce groupe tait
heureux de voir dans le cabinet trois des siens, MM. Passy, Sauzet,
Pelet de la Lozre; plus heureux encore d'en voir exclus tous les
doctrinaires[8]. C'tait, pour lui, la revanche du ministre des
trois jours. Il ne se sentait pas gn par le souvenir de la guerre
si rude que M. Thiers lui avait faite nagure  la tribune, ou du
mpris que, tout rcemment encore, cet homme d'tat lui tmoignait
dans ses conversations[9]. Le _Constitutionnel_ se chargeait de
prsenter le nouveau prsident du conseil comme un homme de Juillet
qui sortait enfin, le front lev, de sa longue captivit doctrinaire;
durant cette captivit, il avait t forc de sacrifier aux faux dieux
et de voter, le coeur dchir, les lois de septembre et toutes les
mesures de rigueur qui avaient marqu cette fatale poque; mais il
venait maintenant, le rameau d'olivier  la main, tout rparer, tout
apaiser, brlant d'embrasser des frres dont il avait t trop
longtemps l'adversaire. Le _Constitutionnel_ en tait tout attendri.

[Note 8: Le _Constitutionnel_ disait, le 23 fvrier 1836: Le fait
trs-grave, c'est l'exclusion des doctrinaires. Le personnel du
cabinet nouveau ne ft-il pas satisfaisant, le pays l'accueillerait
avec faveur, seulement  cause de ce qui ne s'y trouve pas.]

[Note 9: Pendant la crise mme d'o tait sorti le ministre, un jour
que M. Thiers, au milieu d'un groupe, s'gayait sur le tiers parti en
masse, et en dtail sur MM. Dupin, Sauzet et Passy, un ami de ce
dernier, M. Legrand de l'Oise, s'approcha de lui: Et pourtant, lui
dit-il, le tiers parti est  vos pieds.--Je l'y laisse, rpondit
brusquement M. Thiers.  la mme poque, comme il tait question d'un
ministre Dupin, o M. Sauzet prendrait le ministre de la justice, M.
Thiers s'tait cri: M. Sauzet garde des sceaux, quelle dlicieuse
bouffonnerie! Or ce fut prcisment le poste que M. Sauzet occupa
dans le cabinet du 22 fvrier. (_Notes indites de M. Duvergier de
Hauranne._)]

Quant  la gauche dynastique, elle se flattait d'attirer et de
compromettre M. Thiers, en lui offrant sa protection: elle comptait
qu'une fois spar de ses allis du 11 octobre, il serait fatalement
conduit  s'appuyer sur elle; d'ailleurs, ce ministre ne lui
rendait-il pas tout de suite un inapprciable service, en rompant le
faisceau form par Casimir Prier et maintenu depuis lors  si
grand'peine? Il ne faut pas, disait M. O. Barrot, qu'on nous accuse
de ne vouloir d'aucun gouvernement; Soutenons ce ministre, et nous
l'enlevons  la Doctrine[10]. Aussi les journaux de gauche, 
l'exception des rpublicains du _National_ et du _Bon Sens_,
quittrent immdiatement le ton d'opposition  outrance qui avait t
si longtemps le leur, se montrrent aimables pour le nouveau cabinet,
affectrent de voir dans le seul fait de son avnement une sorte de
dtente, et indiqurent seulement que, plus tard, ils lui
demanderaient l'abrogation des lois de septembre et l'extension du
droit lectoral.

[Note 10: Lettre de M. Bresson  M. de Barante, du 7 mars 1836.
(_Documents indits_).]

M. Thiers ne pouvait cependant se faire illusion sur les difficults
que voilait cet accueil, en apparence si unanimement bienveillant. Les
divers partis prtendaient tous lui imposer leurs conditions, et
celles-ci taient contradictoires et inconciliables. Les conservateurs
n'taient disposs  le soutenir qu'autant qu'il resterait fidle  la
politique de rsistance, et il pouvait s'en fier  la vigilance peu
indulgente des doctrinaires, pour signaler toute dviation. Si la
gauche lui permettait les transitions et les dissimulations
ncessaires, c'tait dans l'espoir qu'il se dirigerait rellement vers
elle. Entre les deux,  la vrit, tait le tiers parti, mais il ne
pouvait suffire, ni comme qualit ni comme quantit; lui-mme
d'ailleurs tait malais  satisfaire: jaloux, si les ministres
mnageaient trop les doctrinaires; pouvant, s'ils penchaient trop
vers la gauche.

Pour sortir d'embarras, M. Thiers imagina tout de suite une tactique
d'autant plus intressante  tudier qu'elle lui servira dans
l'avenir, toutes les fois qu'il se retrouvera au pouvoir. Elle ne
consistait pas  prendre nettement parti dans un sens ou dans l'autre.
Le nouveau prsident du conseil ne songeait pas  rester enchan 
cette politique de rsistance qui lui paraissait un peu vieillie et
qui, en le brouillant avec la gauche, l'et plac sous la protection
et la dpendance des doctrinaires. Il n'avait pas davantage dessein de
passer nettement  l'ancienne opposition et d'y chercher une majorit
nouvelle qu'il aurait eu peine  trouver; son pass conservateur si
proche l'et gn pour cette complte volution; et d'ailleurs il ne
lui convenait pas plus d'tre  la merci de M. Odilon Barrot qu'
celle de M. Guizot. La majorit fixe que, d'ordinaire, les hommes
d'tat dsirent comme un appui, M. Thiers semblait plutt la redouter
comme un lien. Il lui suffisait d'empcher qu'on n'en formt une
contre lui, se fiant  sa prestesse pour manoeuvrer entre les divers
groupes et y trouver, au jour le jour, des majorits formes
d'lments multiples et variables. Le morcellement extrme de
l'assemble paraissait faciliter cette tactique[11]. Le jeu du
ministre tait de plaire simultanment, ou tout au moins
successivement, aux conservateurs et aux hommes de gauche, disant aux
premiers: Ma prsence vous garantit contre un ministre Barrot; aux
seconds: Je vous ai dbarrasss des doctrinaires;  ceux-l: Ne me
connaissez-vous pas pour avoir combattu cinq ans  votre tte? 
ceux-ci: Ne suis-je pas, de tous les ministres, depuis Casimir
Prier, le premier qui ne vous traite pas en ennemis? se faisant
honneur auprs des uns de ne rien abandonner des armes de la
rsistance; donnant  entendre aux autres que cette fermet n'tait
que transitoire. Sans doute, il ne croyait pas lui-mme qu'un tel
mange, si habile ft-il, pt durer indfiniment. L'heure viendrait o
don Juan serait contraint de se prononcer entre les filles qu'il
courtisait. Pour laquelle? Il ne le savait peut-tre pas bien
lui-mme. Il se rservait de se dcider suivant les circonstances et
les chances de succs, rsolu d'ailleurs  reculer ce moment le plus
possible, et se flattant qu'il trouverait, d'ici l, l'occasion de
quelque coup d'clat qui en imposerait  l'opinion et le dispenserait
de compter avec aucun parti.

[Note 11: Un contemporain dcomposait ainsi la Chambre: 150 dputs
dvous  l'ancien cabinet, 50 faisant partie de la runion Ganneron,
70 du tiers parti proprement dit se runissant rue de Choiseul, 70 de
la gauche Odilon Barrot, 25 de l'extrme gauche, 20 lgitimistes.]


II

Ce fut d'abord aux conservateurs que M. Thiers jugea ncessaire de
donner des gages. Le jour mme o il venait de prendre le pouvoir, le
22 fvrier, quand il se rendit  la Chambre, l'attitude de l'ancienne
majorit le frappa. Autour de M. Guizot qui tait entr la tte haute,
une foule empresse. Le nouveau prsident du conseil se trouva au
contraire si dlaiss, qu'un doctrinaire, M. Duvergier de Hauranne, le
prit en compassion et vint s'asseoir un moment auprs de lui; M.
Thiers le remercia, en lui serrant la main avec effusion. La force
des choses, lui dit-il en manire d'excuse, m'a port l malgr moi,
mais je ne veux changer ni de principes, ni d'amis; vous allez en
juger par ma dclaration[12] Celle-ci, en effet, fut telle, que M.
Guizot lui-mme en et accept tous les termes. Vous n'oublierez pas,
je l'espre,--disait le prsident du conseil en parlant de lui et de
ses collgues,--que, pour la plupart, nous avons administr le pays au
milieu des plus grands prils, et que, dans ces prils, nous avons
combattu le dsordre de toutes nos forces... Ce que nous tions il y a
un an, il y a deux ans, nous le sommes aujourd'hui. Pour moi, j'ai
besoin de le dire tout de suite et tout haut, car je ne veux rester
obscur pour personne: je suis ce que j'tais, ami fidle et dvou de
la monarchie de Juillet, mais convaincu aussi de cette vieille vrit,
que, pour sauver une rvolution, il faut la prserver de ses excs.
M. Thiers, ne craignant mme pas de faire allusion aux lois de
septembre, si attaques par la gauche, continuait ainsi: Quand ces
excs se sont produits dans les rues ou dans l'usage abusif des
institutions, j'ai contribu  les rprimer par la force et par la
lgislation. Je m'honore d'y avoir travaill de concert avec la
majorit de cette Chambre, et, s'il le fallait, je m'associerais
encore aux mmes efforts pour sauver notre pays des dsordres qui ont
failli le perdre. Voil ce que j'avais besoin de dire, et de dire 
haute et intelligible voix... Plus loin,  la vrit, il paraissait
vouloir adoucir un peu ce programme de combat, par des paroles de
conciliation et de pacification. Nous ne voulons pas, disait-il,
perptuer la division des esprits, terniser les haines. Non,
messieurs, les troubles qui ont afflig notre beau pays paraissent
toucher  leur terme; des jours meilleurs nous sont promis, et nous ne
viendrons pas inutilement affliger la paix, des images et des
souvenirs de la guerre. Toutefois, comme s'il craignait qu'on ne vt
l une intention de distinguer sa politique de celle du 11 octobre, il
ajoutait aussitt: Ici encore, nous serons fidles  la pense du
dernier cabinet. La dclaration apporte, le lendemain,  la Chambre
des pairs fut plus formelle encore. Non-seulement le ministre y
rappelait la part qu'il avait prise aux lois de rsistance, mais il
annonait la volont de les appliquer. Nous ne souffrirons pas,
disait-il, qu'on s'associe pour des machinations factieuses, qu'on
discute publiquement le principe du gouvernement tabli, qu'on propose
publiquement ou un autre prince ou une autre forme de gouvernement,
et, pour empcher de tels dsordres, s'ils pouvaient se reproduire,
nous en appellerions aux juridictions tablies. Il ajoutait seulement
que, dans sa conviction, il y aurait peu  faire pour obtenir de tels
rsultats. Loin de contredire leur chef, les ministres venus du tiers
parti s'attachaient  tablir, dans leurs conversations, que leur
avnement  la place des doctrinaires n'impliquait aucun changement de
systme. Il n'y a rien de chang, disait M. Sauzet, si ce n'est qu'
la place de cinq personnes dsagrables  la Chambre, on a mis, sur le
banc des ministres, cinq personnes qui lui sont agrables[13]. Le
langage de M. Thiers ne pouvait que plaire  l'ancienne majorit: il
devait tre naturellement moins agrable au centre gauche et  la
gauche.  le prendre mme  la lettre, n'et-il pas t un dmenti 
toutes les esprances que ces partis avaient fondes sur le nouveau
cabinet? Mais, de ce ct, on ne parut pas vouloir l'interprter
ainsi, ou tout au moins on vita de s'en plaindre tout haut.

[Note 12: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 13: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Ce n'tait pas la seule preuve  laquelle M. Thiers devait mettre la
bonne volont de l'ancienne opposition. Quelques jours plus tard, la
Chambre discutait la loi sur les chemins vicinaux[14]. M. Odilon
Barrot avait prsent un amendement qui enlevait au prfet, pour le
transporter au conseil gnral, le droit de distribuer les
subventions. Le dbat se poursuivait, fort calme, quand M. Thiers
intervint tout  coup et prit  partie le chef de la gauche avec une
rudesse qui surprit tout le monde et que l'ardeur mme des opinions
centralisatrices professes par le prsident du conseil, ne suffisait
pas  faire comprendre. Le _Journal des Dbats_ proposa aussitt son
explication: Cette vivacit, disait-il, aurait paru dpasser
peut-tre ce que pouvait exiger le besoin de la discussion
particulire et un peu subalterne dont il s'agissait, si l'on n'avait
pas cru voir que le dissentiment de la circonstance prsente rappelait
tout d'un coup  M. le prsident du conseil beaucoup d'autres
dissentiments d'une nature plus grave et que personne n'a encore pu
oublier. M. Thiers semblait presque revenu aux jours o, dans sa lutte
incessante contre le dsordre et contre les principes gnrateurs de
tout dsordre, il avait  gauche ses adversaires les plus dclars et
comptait pour lui les hommes qu'on appelle aujourd'hui l'ancienne
majorit[15]. Autour de M. Odilon Barrot, on fut tout d'abord quelque
peu effar de cette sortie. Mais des ngociateurs officieux
s'interposrent, avec des explications conciliantes; celles-ci furent
acceptes, et, malgr les provocations railleuses du _National_, les
journaux de la gauche dynastique laissrent passer l'attaque sans la
relever.

[Note 14: 3 mars 1836.]

[Note 15: _Journal des Dbats_ du 4 mars 1836.]

Ce silence, rapproch de l'attitude garde en face des dclarations du
ministre, rvlait toute une tactique de la part des anciens
opposants. Ceux-ci croyaient, ou du moins feignaient de croire que les
paroles de M. Thiers taient une comdie destine  faciliter
certaines volutions, et qu'entre le ministre et eux, il y avait un
sous-entendu autorisant toutes leurs esprances. C'est ce que l'un des
dputs de la gauche, qui aimait  jouer les enfants terribles, M. de
Sade, ne craignit pas d'exprimer tout haut,  la tribune, quelques
semaines plus tard. Nous savons bien, dit-il, que M. le prsident du
conseil nous a fait certaines dclarations pour nous annoncer qu'il ne
comptait rien changer  sa politique, et que son ministre n'tait que
la continuation du ministre prcdent; mais nous savons aussi ce que
valent ces dclarations de tribune. Il faut mnager les transitions,
et, comme on l'a dit, c'tait une dernire politesse qu'on faisait 
ses amis, avant de se sparer d'eux[16].

[Note 16: Sance du 24 mars.]

Les doctrinaires n'taient pas d'humeur  faciliter cette tactique de
la gauche. Ds le premier jour, leurs journaux s'taient employs 
compromettre M. Thiers en appuyant sur ses dclarations,  provoquer
l'ancienne opposition en lui demandant quelle comdie cachait sa
satisfaction feinte,  empcher enfin qu'il restt entre eux aucun
sous-entendu. Cela ne suffit pas. M. Guizot et ses amis rsolurent de
continuer avec plus d'clat la mme manoeuvre  la tribune de la
Chambre. Une demande de fonds secrets leur fournit l'occasion qu'ils
cherchaient. Le rapport de la commission, rdig par l'un d'eux, M.
Dumon, posa tout d'abord la question avec une nettet calcule pour
interdire toute chappatoire. Aprs avoir rappel que le vote des
fonds secrets tait un vote de confiance, il concluait  l'accorder,
par la raison que le cabinet avait formellement promis de continuer le
systme du 11 octobre et du 13 mars. Il insistait sur cet
engagement, puis donnait  entendre que ceux qui, aprs une telle
dclaration, soutiendraient le ministre, se rallieraient, par cela
mme, au systme et feraient amende honorable de l'avoir autrefois
attaqu.

Le dbat, ainsi prpar, s'ouvre le 24 mars. Aprs quelques discours
sans grand intrt, M. Guizot parat  la tribune, et chacun a
aussitt le sentiment qu'une grosse partie se joue. Dans son discours,
aucune apparence d'attaque contre M. Thiers, mais tout y est combin
pour l'enchaner  sa dclaration du 22 fvrier. L'orateur rappelle
comment cette dclaration a t faite pour rassurer ceux qui avaient
pu craindre qu'un changement de cabinet n'ament un changement de
systme; il insiste sur ce que cette politique,  laquelle on a promis
de demeurer fidle, est la sienne, celle qu'il a toujours pratique et
dont il se pose encore comme le champion et le docteur; il se flicite
enfin, non sans ironie, d'y voir rallis des hommes qui l'ont si
longtemps combattue. De l, il s'lve  une magnifique apologie de
cette politique, revendiquant firement pour elle l'honneur d'tre le
vrai progrs, appuyant avec intention sur son caractre de
rsistance, confessant le mal de la rvolution qui pse encore sur
toutes les ttes, qui trouble et gare la raison de l'homme,
proclamant bien haut la ncessit de ragir contre ce mal. Rarement
sa parole a t aussi leve, aussi imposante; rarement il a t aussi
matre de sa pense et aussi libre de l'exprimer tout entire, et
cette libert contraste avec les rticences et les quivoques dans
lesquelles on sent M. Thiers oblig de s'envelopper. Sans malice trop
visible et tout en semblant planer dans la seule rgion des principes,
bien au-dessus des questions de personne, M. Guizot accomplit peu 
peu, autour du cabinet et contre la gauche, la manoeuvre qu'il avait
en vue. Ne vous y trompez pas, s'crie-t-il en terminant, quelles que
soient leur ncessit et leur lgitimit, les rvolutions ont toujours
ce grave inconvnient qu'elles branlent le pouvoir et qu'elles
l'abaissent: et quand le pouvoir a t branl et abaiss, ce qui
importe par-dessus tout  la socit,  ses liberts comme  son
repos,  son avenir comme  son prsent, c'est de raffermir et de
relever ce pouvoir, de lui rendre de la stabilit et de la dignit, de
la tenue et de la considration. Voil ce qu'a fait la Chambre depuis
1830, voil ce qu'elle a commenc, car Dieu me garde de dire que tout
soit fait! Non, tout est commenc parmi nous, rien n'est fait, tout
est  continuer. L'effet est immense: l'ancienne majorit clate en
une superbe et puissante acclamation; la gauche est comme crase; au
centre gauche et sur le banc des ministres, l'embarras est
visible[17]. Malgr l'motion de la Chambre, M. Odilon Barrot essaye
de rpondre immdiatement. Mais son discours n'est pas fait pour
diminuer la gne du cabinet. En effet, le chef de la gauche proteste
que son parti n'a rien abandonn de ses anciennes prventions contre
la politique de rsistance, et il donne  entendre que s'il mnage le
nouveau ministre, c'est qu'il a lieu d'esprer le changement de cette
politique.

[Note 17: Les huit ministres avaient l'air, sur leurs bancs, de huit
criminels attachs au carcan. On ne peut en effet, si l'on n'a t
prsent, se figurer, et l'accent de M. Guizot, et l'enthousiasme de la
majorit. (_Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._)]

Le soir, dans les salons parlementaires, on ne cause que de la sance.
L'avis gnral est que, sans avoir t directement attaqu, M. Thiers
sort de l gravement atteint. M. Guizot a parl en chef de la majorit
et s'est appropri la politique que le ministre se vantait de
continuer. Si le prsident du conseil accepte cette situation, il se
trouve diminu; s'il proteste, ne risque-t-il pas de tomber  gauche?
En tout cas, aprs cette rencontre de M. Guizot et de M. O. Barrot, il
semble impossible de runir plus longtemps les amis de l'un et de
l'autre autour du mme ministre: il faut choisir. Aussi attend-on
avec curiosit la sance du lendemain, pour voir comment M. Thiers se
tirera de cette difficult.

La trouve-t-il au-dessus de ses forces?  la surprise gnrale, il
prend le parti de se taire et se fait remplacer  la tribune par le
garde des sceaux, M. Sauzet. Celui-ci, venu du tiers parti, profite de
la mission qui lui est confie, pour donner--est-ce par l'ordre ou
seulement avec la tolrance de son chef?--un coup de bascule  gauche.
Au lieu de se prsenter, ainsi que l'a fait M. Thiers, le 22 fvrier,
comme le continuateur de l'ancienne politique, il proclame que le
ministre a une politique nouvelle. J'ai dit sa politique,
dclare-t-il, et je l'ai dit  dessein, car cette politique est la
sienne, elle est  lui; il s'appartient  lui-mme. Puis il ajoute:
 chaque poque ses ncessits: nous ne pouvons tre ni le ministre
du 13 mars, ni le ministre du 11 octobre. Ns dans d'autres
circonstances, nous ne sommes et nous ne devons tre que le ministre
du 22 fvrier. Et ces paroles, messieurs, ont leur porte; elles vous
annoncent en effet que, quand l'administration nouvelle s'est forme,
elle a port son attention sur l'tat des esprits, sur la politique 
suivre, sur les combinaisons ministrielles et parlementaires qui
convenaient  la situation prsente et  l'poque mme o le cabinet
tait constitu. Tchant ensuite de dfinir cette nouvelle politique,
le ministre lui donne surtout un caractre de dtente, de
conciliation, de rapprochement entre les partis autrefois diviss:
phrasologie un peu vague et molle, mais d'o ressort le dsir de
rpudier la thse de M. Guizot. C'est d'ailleurs  ce dernier qu'il
fait allusion, sans le nommer, quand il s'crie: Nous voulons que
notre amour pour la conciliation soit efficace, et nous pensons tous
que ce serait un gouvernement insens que celui qui, au moment o les
esprits se rapprochent, les irriterait par les souvenirs du pass,
voudrait les contraindre  confesser des erreurs, leur imposerait des
amendes honorables et des gnuflexions, et chercherait pniblement de
quel ct furent les torts dans le pass. Pendant ce discours, la
partie la plus conservatrice de l'ancienne majorit laisse voir sa
surprise et son mcontentement. De temps  autre, au contraire, la
gauche applaudit. Que vont faire les doctrinaires? Protesteront-ils?
Proclameront-ils que le ministre a cess de mriter leur confiance et
qu'ils lui refusent les fonds secrets? M. Guizot,  qui ce rle et
naturellement appartenu, rpugne  une dclaration de guerre si
ouverte et si prompte. La majorit de la commission cherche  se
concerter; peu s'en faut que le rapporteur, M. Dumon, ne demande la
parole. Mais, pendant qu'on hsite, le prsident met aux voix le
crdit: vot aussi bien par ceux qui ont approuv le garde des sceaux
que par ceux qui avaient acclam M. Guizot, il est adopt par 251 voix
contre 99, majorit trop forte pour avoir une signification bien
prcise.

Ce vote ne mit pas fin  l'motion produite par le discours de M.
Sauzet. Le soir, aux Tuileries, il y eut une sorte de protestation des
membres de l'ancienne majorit. Nous formions un cercle autour du
Roi, rapporte l'un d'eux, et successivement nous lui faisions, sur ce
qui s'tait pass le matin, des plaintes qu'il paraissait fort bien
couter[18]. Cet incident devenait le sujet de toutes les polmiques
de la presse.  l'inverse de ce qui s'tait produit aprs la
dclaration du 22 fvrier, c'tait maintenant  la gauche de
triompher, et le _Journal des Dbats_ dnonait avec insistance
l'espce de rpudiation qui avait t faite du 13 mars et du 11
octobre: Voyez la joie de l'opposition, disait-il; les esprances
qu'elle a aujourd'hui, les avait-elle il y a deux mois[19]?

[Note 18: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 19: 28 mars 1836.]

M. Thiers s'inquita-t-il de se trouver trop port  gauche? On le
vit s'efforcer de dtruire, par ses conversations particulires,
l'effet produit  la tribune. Il invita les membres du centre  venir
chez lui et, avec son adroite souplesse, chercha  leur persuader que
le discours du garde des sceaux n'avait pas la porte qu'on lui
attribuait. En mme temps, il crivait  notre ambassadeur 
Saint-Ptersbourg, M. de Barante, qu'il savait en correspondance avec
les doctrinaires: Il n'y a pas un seul fait, un seul qui puisse
fournir prtexte fond aux accusations de dviation. Le langage a t
adouci, parce que le temps le comportait ainsi. Nous ne pouvons pas
parler aujourd'hui comme du temps des meutes. Mais, sauf la douceur
des formes, le fond est le mme[20]. Cela ne suffisant pas, M. Thiers
rsolut de faire donner, du haut de la tribune, un nouveau coup de
bascule, cette fois  droite. Le ministre de l'intrieur, M. de
Montalivet, en apportant, le 29 mars, aux pairs, le projet relatif aux
fonds secrets, protesta que le cabinet resterait fidle aux principes
qui, depuis six annes, avaient dirig la politique du gouvernement et
rendu au pays sa tranquillit comme sa force au pouvoir. Cette
dclaration, qui semblait destine  effacer celle de M. Sauzet, parut
assez importante pour que la commission voult en prendre acte dans le
rapport. Le ministre fut d'ailleurs amen  la confirmer, non sans
clat, dans la discussion publique[21]. Et mme, pour donner un gage
plus dcisif aux conservateurs, il se pronona trs-nettement,
non-seulement en son nom, mais au nom du cabinet tout entier, contre
l'amnistie. La dclaration tait d'autant plus remarquable que cette
amnistie figurait depuis longtemps en tte du programme de la gauche,
que le tiers parti l'avait soutenue, et que quelques-uns des ministres
actuels, M. Sauzet entre autres, en avaient t les champions. Que
serait-ce aujourd'hui que l'amnistie, s'cria M. Montalivet, sinon la
ngation de la rpression en matire politique? Le gouvernement ne
peut l'admettre. Au tour de la gauche  tre dsappointe. Cette fois
mme, quelques-uns de ses journaux, en dpit des explications
attnuantes aussitt fournies par les officieux du tiers parti, ne
purent contenir l'explosion de leur mauvaise humeur. Le _Courrier
franais_, qui, au lendemain du discours de M. Sauzet, s'tait montr
presque ministriel, dclara que ce nouveau manifeste dtruisait ses
illusions, et qu'il ne voulait pas, en affectant de conserver encore
quelque esprance, se rendre complice d'une dception.

[Note 20: Lettre du 15 avril 1836. (_Documents indits._)]

[Note 21: Dans cette discussion, qui s'ouvrit le 21 avril, M. de
Tascher rappela la contradiction qui avait apparu entre le langage de
M. Thiers et celui de M. Sauzet. Prenant au srieux, dit-il, le
gouvernement reprsentatif, la prsidence du conseil et les paroles du
chef du cabinet, je dclare devant la Chambre, qui peut-tre ne me
dsavouera pas, que je vote le crdit demand, dans la confiance que
la marche du ministre, moins vacillante que ses paroles, restera
fidle au systme auquel la Chambre des pairs s'est constamment
associe depuis cinq ans. Loin de repousser une confiance ainsi
motive, M. de Montalivet dclara que le cabinet suivrait avec
fermet, avec nergie, les principes qui avaient dirig le
gouvernement depuis le 13 mars 1831; il affirma qu'il s'tait mis en
mesure, non-seulement de maintenir les lois de dfense sociale, mais
encore de les excuter avec cette constance qui est la meilleure
allie de la modration.  l'entendre, le discours de M. Sauzet avait
diffr par la forme, non par le fond, de celui de M. Thiers; le garde
des sceaux avait voulu dire seulement que l'apaisement des esprits
n'exigeait plus autant d'nergie dans l'application des mmes
principes. Faisant allusion  la faon dont ce discours avait paru
proclamer une politique nouvelle, datant du 22 fvrier: Acceptons,
dit-il, la date indique par mon loquent ami, M. le garde des sceaux,
non comme une date de scission ou de reproche, mais comme une date
d'esprance et d'avenir. Puis il ajoutait: Si la rvolte venait de
nouveau  clater sur nos places publiques, nous retrouverions toute
l'nergie qui a signal le ministre du 13 mars et celui du 11
octobre.]

Le double jeu du prsident du conseil se manifestait jusque dans ses
invitations  dner. Un jour, il avait  sa table la fine fleur de
l'ancienne majorit et mme des doctrinaires; alors il semblait n'tre
que l'homme du 13 mars, du 11 octobre; la gauche, le tiers parti mme
taient traits lestement et de haut. Le lendemain, autour de la mme
table, s'asseyaient MM. Dufaure, Vivien, tienne; cette fois le 13
mars et le 11 octobre avaient fait leur temps, et la chute
irrmdiable des doctrinaires gayait la conversation. Dans ces libres
propos, l'ancienne opposition avait le sentiment qu'elle tait mieux
partage que l'ancienne majorit. Cela l'aidait  se consoler du
dplaisir que lui causaient certaines dclarations de tribune.
D'ailleurs, quand ce dplaisir tait trop vif, il restait toujours au
cabinet un moyen de l'apaiser, c'tait de lui distribuer des places,
d'offrir aux personnes la compensation de la rsistance que l'on
croyait encore prudent de faire aux ides. M. Thiers aimait cet
expdient. Il se fiait d'ailleurs, un peu prsomptueusement peut-tre,
 son adresse  manier les hommes, pour se faire servir par ses
nouvelles recrues, sans se laisser compromettre par elles. Ce genre
d'avances n'tait pas moins got de ceux  qui elles taient faites.
Il leur semblait que c'tait, de la part du prsident du conseil, une
manire de leur dire, en clignant de l'oeil et en leur faisant des
signes d'intelligence: Vous voyez bien qu'au fond et malgr les
protestations apparentes, nous sommes avec vous, ou que tout au moins
nous marchons vers vous. Outre le ct pratique de ces avantages, les
anciens opposants y trouvaient une revanche d'amour-propre, prts 
beaucoup pardonner au ministre qui leur rouvrait enfin cette porte des
fonctions publiques, si svrement ferme pour eux, depuis la chute de
M. Laffitte.

En dpit donc de la mauvaise humeur plus ou moins passagre que
pouvait lui causer telle ou telle dclaration de tribune, la gauche ne
sortait pas d'une attitude expectante o dominaient la bienveillance
et surtout l'espoir d'attirer peu  peu  elle le ministre. Aussi,
l'anne suivante, quand M. Thiers ne sera dj plus au pouvoir, M.
Barrot pourra-t-il dfinir ainsi la conduite que ses amis et lui
avaient tenue en face du ministre du 22 fvrier: Bien que ce
ministre ait paru craindre beaucoup plus d'tre appuy qu'attaqu par
nous, quoiqu'il ait eu grand soin de dsavouer tout contact avec les
opinions auxquelles j'ai l'honneur d'tre associ, cependant cette
opposition qu'on reprsente comme si violente, lui a-t-elle cr des
entraves? Lui a-t-elle fait une guerre systmatique? Non, nous avons
mis l'arme au bras et attendu. Il rappellera mme, pour mieux faire
sentir le mrite de cette rserve et de cette modration, que ses
amis les plus avancs les lui avaient reproches. En effet, le
_National_ et les autres journaux d'extrme gauche ne se faisaient pas
faute de railler avec mpris une tactique qu'ils trouvaient niaise,
et o ils dnonaient une sorte de trahison[22]. Mais ces railleries
taient sans effet. La gauche dynastique n'en persistait pas moins
dans son attitude, tout en s'tonnant parfois de ne plus se voir dans
l'opposition[23].

[Note 22: L'opposition dynastique,--crivait Carrel dans le
_National_,  la date du 31 mais 1836,--ressemble  une bande de
dserteurs qui se seraient introduits dans une ville assige, en
jetant leurs armes  la porte, et qui, reus par la garnison comme
transfuges, crieraient aux gens du dehors qu'ils sont matres de la
place. Oui, la gauche dynastique s'est fait recevoir dans la ville
assige, mais elle y est entre dsarme, elle a courb la tte sous
les lois de septembre, sous la censure, sous les violations du pacte
fondamental qu'elle avait dnonces avec fureur; elle a pass sous les
Fourches Caudines de la Doctrine, portant au dos son _Compte rendu_
comme un criteau infme. Elle a l'honneur insigne de manger
aujourd'hui le pain des vainqueurs; elle a ramass les os de leur
table... Elle a piti de nous, pauvres esprits qui consentons  nous
morfondre encore dans une opposition systmatique... On ne sait ce qui
doit inspirer le plus de piti de cette morgue ou de cette niaiserie.
Carrel terminait en raillant ces hommes habiles du tiers parti et de
la gauche dynastique qui ont pris pour gnral en chef M. Thiers,
leur plus insultant adversaire. Quelques semaines plus tard, le 6
mai, il disait encore: Doctrinaires, tiers parti, gauche dynastique,
tant que l'oeuvre lgislative des six ans demeure, tout nous est
indiffrent.]

[Note 23: M. Lon Faucher, rdacteur d'un journal de gauche, crivait
alors  un de ses amis: On dirait que la presse a fait peau neuve. Le
_Journal des Dbats_ a des vellits d'opposition; le _Temps_ et le
_Constitutionnel_ accourent  l'appui du ministre. M. Barrot
frquente le salon de M. Sauzet et celui de M. Thiers; M. Guizot n'y
parat plus. Le monde politique est  moiti renvers. (_Lon
Faucher_, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 44.)]


III

Les doctrinaires taient moins disposs que la gauche  prendre en
confiance ou mme seulement en patience le jeu de M. Thiers.  leurs
ressentiments personnels se joignait l'inquitude plus dsintresse de
voir altrer la politique de rsistance. Entre leurs journaux et ceux du
tiers parti, devenus  peu prs les officieux de M. Thiers, les
polmiques taient de plus en plus aigres. Pas de jour o le
_Constitutionnel_ ne ft honneur aux nouveaux ministres d'avoir renvers
la puissance doctrinaire. De son ct, le _Journal des Dbats_ disait,
avec une mordante ironie: Le ministre, nous en sommes convaincus, n'a
pas tabli ses calculs de dure sur cette espce de chaos de toutes les
opinions; il ne cherche pas  donner des esprances  tout le monde et 
ne mcontenter comme  ne satisfaire pleinement personne; il est franc,
il est loyal; nous le croyons, c'est malgr lui que les partis le
caressent et le mnagent. Il sentira pourtant qu'il faut sortir de cette
position quivoque, que les affaires du pays sont trop srieuses pour
tre menes comme une intrigue de thtre, et que, si aujourd'hui tout
le monde est content, demain tout le monde craindra d'avoir t
dupe[24]. Toutefois le _Journal des Dbats_ ne voulait pas laisser dire
que les doctrinaires fussent dans l'opposition. Des amis imprudents
du ministre, ajoutait-il, voudraient les y mettre... Ils resteront
toujours dans les rangs de l'ancienne majorit. Ils ne feront la guerre
que pour se dfendre et non pour attaquer[25]. Attitude peu nette qui
fournissait prtexte aux railleries des ministriels. Qui pourrait
dire, demandait le _Constitutionnel_, ce que pense et veut aujourd'hui
le parti doctrinaire? Il est content, et il est fch; il fait des
compliments au ministre, et il lui dit des mchancets; il loue la
majorit, et il la blme; il flicite l'opposition de se prter  la
conciliation gnrale, et il la raille de sa patience; il est pour la
paix et la concorde, et il dsire la guerre. Ce qui s'crivait dans les
journaux n'tait rien  ct de ce qui se disait dans le laisser-aller
des conversations. Chacun pouvait entendre, dans les couloirs du
Palais-Bourbon ou dans les salons ministriels, M. Thiers s'exprimer,
avec une vivacit et une amertume croissantes, sur le compte de M.
Guizot et de ses amis: il ne faisait exception que pour le duc de
Broglie, dont il louait la modration et le dsintressement[26]. Les
doctrinaires ne demeuraient pas en reste d'pigrammes ddaigneuses. Ces
propos, tenus des deux parts, aussitt colports dans le monde
politique, parfois mme reproduits dans les journaux, n'taient pas
faits pour rapprocher les esprits. Les rapports extrieurs de socit ne
se trouvaient pas cependant rompus. On se voit encore, crivait un
tmoin, mais tout juste ce qu'il faut pour ne pas tre oblig
d'expliquer pourquoi l'on ne se voit plus, et cela en vitant tous les
sujets de conversation qui sont pourtant dans l'esprit de chacun[27].

[Note 24: 13 mars 1836.]

[Note 25: 12 mai 1836.]

[Note 26: Guizot se plaint de ce que Thiers aurait cherch  sparer
Broglie de lui. Lettre du duc Decazes  M. de Barante, du 12 mai
1838. (_Documents indits._)]

[Note 27: Lettre de la duchesse de Dino  M. de Barante, 28 fvrier
1836. (_Documents indits._)]

La bataille, ainsi plus ou moins sourdement engage aux abords du
Parlement, ne pouvait pas ne pas y pntrer de temps  autre. M.
Dupin, ami et protecteur du cabinet, s'adressant au Roi, le jour de sa
fte, et portant la parole au nom de la Chambre dont il tait le
prsident, ne se priva pas d'introduire, dans cette harangue
officielle, des allusions blessantes pour les doctrinaires. 
l'entendre, le pays avait montr sa volont de ne pas s'abandonner 
cet esprit de systme qui brave la puissance des faits, et qui, sous
le mysticisme calcul d'obscures thories, couvre souvent de funestes
doctrines et nourrit de fatales penses. Cette frasque prsidentielle
fit un tel scandale, que MM. Jaubert et Piscatory en saisirent le
lendemain la Chambre et provoqurent des explications fort aigres, qui
naturellement n'aboutirent pas. Les dputs qui avaient ouvert ce
dbat reprsentaient la partie la plus jeune et la plus ardente du
groupe doctrinaire, celle qui se rsignait le moins volontiers  la
rserve conseille par les sages. En dpit des consignes, ils ne
pouvaient s'empcher de lancer parfois quelque trait, ou mme
d'engager quelque escarmouche, non plus seulement contre le prsident
de la Chambre, mais contre le prsident du conseil. M. Thiers, qui, de
1833  1836, s'tait trouv  la tte du dpartement des travaux
publics, avait particulirement compt sur l'achvement de certains
monuments de Paris, entre autres de l'Arc de l'toile et de la
Madeleine, pour marquer avec clat ses dbuts ministriels. Il s'y
tait attach comme  son oeuvre personnelle, avait conu  ce sujet
un plan financier, hardi pour l'poque, en avait dirig et press
l'excution avec son activit toujours un peu impatiente des obstacles
et mme des rgles. Il en tait rsult, ce qui se produit d'ailleurs
dans presque tous les travaux de ce genre, plusieurs modifications des
plans primitivement approuvs et quelques mcomptes sur le chiffre des
dpenses. Le ministre du 22 fvrier se vit par suite oblig de
demander, pour terminer les constructions, un crdit de 4 millions et
demi. En majorit dans la commission saisie de ce projet, les jeunes
doctrinaires l'examinrent avec un esprit peu bienveillant. Le
rapport, rdig par le plus militant d'entre eux, le comte Jaubert,
s'tendit avec complaisance sur les irrgularits commises,
grossissant les torts, ne parlant pas des services rendus: c'est 
peine si l'on voulait bien ne pas mettre en cause la probit du
ministre; mais on insistait sur la ncessit de lui donner un svre
avertissement. M. Thiers fut atteint au vif et se dfendit avec une
motion irrite; aprs avoir longuement rfut les reproches:
J'ajouterai en finissant, dit-il, que je proteste contre tous les
avertissements qu'on voudrait nous donner... Ce n'est pas quand on est
anim des meilleures intentions, du dsir d'honorer son pays et son
temps, quand on a entrepris des travaux pareils avec tout le zle que
j'y ai mis, ce n'est pas aprs des peines et des tourments de toute
espce, qu'on peut consentir  recueillir un blme. Non, je ne l'ai
pas mrit; je ne puis le subir. Si l'on veut m'imposer un blme,
qu'on le produise par un vote, je me soumettrai au jugement de la
Chambre. Mais un avertissement svre inflig par une commission! Non!
je le rpte, je ne l'accepte pas; je le repousse de toutes mes
forces[28]. Ni la Chambre, ni l'opinion ne donnrent raison, en cette
circonstance,  ceux qui avaient soulev le dbat. Si le moment tait
venu de s'attaquer au ministre, ce ne devait pas tre par une
taquinerie de ce genre. Les doctrinaires ne retirrent donc de cette
petite campagne ni grand honneur, ni grand profit. Le seul rsultat
fut d'aigrir encore davantage leurs rapports avec le prsident du
conseil.

[Note 28: Sance du 16 mars 1836.]

M. Guizot n'avait pris personnellement aucune part  l'incartade de
ses jeunes amis[29]. Au fond, sans doute, et malgr les apparences que
de part et d'autre on tchait de garder, entre lui et M. Thiers il y
avait eu de l'irrparable, et l'on pouvait considrer la sparation
comme tant d'ores et dj consomme[30]; mais,  dfaut de
bienveillance pour le ministre, le chef des doctrinaires tait trop
soucieux de la dignit de son propre rle pour se commettre dans une
mesquine querelle. S'attachant  garder cette attitude de surveillance
expectante, sans apparente animosit, qu'il avait prise ds le dbut,
il ne paraissait que rarement  la tribune, et la plus grande partie
de la session s'coula sans qu'il se trouvt en contradiction directe
avec M. Thiers. Il tait sans doute intervenu dans le dbat sur les
fonds secrets, et l'on se rappelle avec quel clat, mais il avait
affect plutt de protger le cabinet que de le critiquer, et le
prsident du conseil avait vit de lui rpondre. Ce fut seulement 
la veille de la sparation des Chambres que, sur un terrain fort
imprvu, les deux grands orateurs se rencontrrent face  face. Il
s'agissait du budget de l'Algrie. On avait entendu successivement les
adversaires et les partisans de l'occupation, d'un ct MM. Duvergier
de Hauranne, Desjobert, le comte Jaubert, de l'autre M. Delaborde, M.
Thiers, le marchal Clauzel, quand M. Guizot demanda la parole[31]. Il
se pronona hautement pour le maintien et mme le dveloppement de
notre conqute; seulement, inquiet des projets qu'il supposait au
marchal Clauzel, nomm rcemment gouverneur gnral,--et le dsastre
de Constantine devait prochainement prouver que ses inquitudes
n'taient pas sans fondement,--il crut devoir donner des conseils de
prudence. Opposant  la politique agite, guerroyante, jalouse
d'aller vite et loin, qu'il craignait de voir prvaloir, une
conduite plus lente, plus pacifique, plus modre, il recommanda
instamment la seconde. Il n'y a encore aucun parti fcheux
irrvocablement pris, disait-il en finissant, aucune faute dcisive;
mais nous sommes sur une route prilleuse; nous pourrions y tre
entrans. La Chambre peut beaucoup pour avertir et retenir le
gouvernement; je la conjure d'y employer toute sa sagesse. M. Thiers,
dont l'imagination tait alors fort chauffe  la pense de faire
grand en Algrie, qui prtendait tout y diriger lui-mme et qui
encourageait, avec plus d'ardeur que de rflexion, les desseins
tmraires du marchal Clauzel[32], reut, non sans une impatience
visible, ces conseils qu'il appela des leons; sa rponse fut aigre
et roide. M. Guizot rpliqua brivement, avec une modration un peu
hautaine. La Chambre n'tait pas appele  se prononcer entre les
contradicteurs, puisque M. Guizot concluait au vote des crdits
demands par le ministre; mais elle assistait, avec une curiosit
mue, au premier choc de ces deux anciens allis. L'ardeur de la
rivalit,--crivait un tmoin au sortir de la sance,--dguise sous
des apparences un peu forces de modration, de rserve et de
courtoisie, se trahissait comme malgr eux, dans l'troite enceinte
de la question qu'ils avaient prise pour champ de bataille. Elle
donnait  leur geste,  leur accent,  leur parole, une animation
toute particulire; elle imprimait un caractre plus nergique  leur
loquence si diverse. Un sentiment inexprimable d'intrt et d'anxit
rgnait dans la Chambre et les tribunes, o l'on paraissait s'attendre
 voir le dbat se transformer, d'un moment  l'autre, en une grande
discussion de politique gnrale[33].

[Note 29: C'est ce qui faisait dire  M. Thiers: Mes anciens
collgues sont mieux pour moi que leurs amis. Ceux-ci sont aigres et
tracassiers. Lettre particulire  M. de Barante, 15 avril 1836.
(_Documents indits._)]

[Note 30: Pendant la crise qui avait prcd la formation du
ministre, M. Thiers avait tmoign de sa rivalit jalouse  l'gard
de M. Guizot, et celui-ci y avait t sensible. Un incident, entre
autres, l'avait particulirement irrit. Au moment o le ministre
Dupin paraissait fait, la question de la prsidence de la Chambre
s'tait trouve pose, et le nom de M. Guizot avait t prononc. M.
Thiers sembla d'abord admettre cette candidature, disant que quant 
lui, il n'tait pas fait pour ce poste. Mais, ds le lendemain, pouss
par son entourage et soucieux de ne pas laisser arriver M. Guizot
avant lui, il fit poser sa candidature par ses amis, sans mme en
avertir les doctrinaires: C'est moi, disait-il, qui dois tre le chef
du ministre prochain: il faut donc que la Chambre, en m'investissant
d'avance de sa confiance, me dsigne elle-mme au choix du Roi. Nommer
Guizot plutt que moi, ce serait le faire premier ministre, et je ne
dois pas le souffrir. M. Guizot ne voulut pas lutter, mais il fut
bless et s'en exprima avec beaucoup d'amertume. En fin de compte, M.
Dupin ayant refus le ministre et gard la prsidence, la question se
trouva supprime, mais le ressentiment n'en subsista pas moins.
(_Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._)]

[Note 31: 10 juin 1836.]

[Note 32: Nous lisons,  la date du 12 mai 1836, dans le journal de M.
de Viel-Castel: M. Thiers, dont l'esprit mobile accepte, avec une
facilit surprenante, toutes les impressions qu'on essaye de produire
sur sa vive imagination, est, en ce moment, saisi d'un vritable
enthousiasme pour Alger. Au fond, il connat trs-peu la question.
Mais on lui a mont la tte... Il trouve que jusqu' prsent, les
affaires d'Alger ont t trs-mal conduites; il veut dsormais se
charger de les diriger. M. Guizot crivait de son ct  M. de
Barante,  la date du 14 juin: Thiers a eu un moment l'esprit
trs-chauff sur l'Afrique et quelque vague dsir de faire l, en
personne peut-tre, une seconde expdition d'gypte. (_Documents
indits._)]

[Note 33: _Journal indit de M. le baron de Viel-Castel._]

Dans leur volution vers une opposition plus ou moins dclare, les
doctrinaires n'taient pas suivis par toute l'ancienne majorit.
Nombre de bonnes gens  vue courte et  coeur timide se laissaient
prendre aux quivoques de M. Thiers. D'ailleurs, pour avoir combattu
quelque temps sous les ordres de M. Guizot, ces conservateurs
n'avaient presque rien de commun avec lui, plus effarouchs que
curieux des doctrines, plus jaloux qu'admirateurs des supriorits
intellectuelles, amens  la rsistance, au lendemain de 1830, moins
par conviction que par intrt, moins par courage que par peur, moins
par volont propre et rflchie que par docilit un peu subalterne 
l'imprieuse impulsion de Prier et de ses successeurs. Les
doctrinaires, importants par le talent, mais peu nombreux, n'avaient
gure fait d'adeptes parmi ceux dont ils semblaient avoir t les
chefs: ils leur taient plutt superposs que mls. On et dit une
sorte d'tat-major commandant  une arme d'une autre nationalit[34].
Situation toute particulire qui aide  comprendre la facilit
relative avec laquelle M. Thiers parvint  dtacher de M. Guizot une
partie de ceux qui le suivaient la veille. Le mme phnomne devait se
produire plus tard, sous M. Mol.

[Note 34: La _Revue des Deux Mondes_ prtendant faire, en 1837, le
dnombrement des doctrinaires, membres de la Chambre des dputs, n'en
comptait que treize: MM. Guizot, Duchtel, Duvergier de Hauranne,
Dumon, d'Haubersaert, Guizard, Janvier, Jaubert, Piscatory, de
Rmusat, Renouard, Vitet, Saint-Marc Girardin. Encore ce dernier ne
nous parat-il pas pouvoir tre compris dans ce groupe. Par contre, on
et pu ajouter d'autres personnages ne faisant pas partie de la
Chambre des dputs, comme le duc de Broglie.]

Vers la fin de la session de 1836, cette division dans le sein de
l'ancienne majorit tait assez visible pour ne pas chapper aux
observateurs. Un des amis du duc de Broglie, tranger  la Chambre,
mais spectateur attentif et avis de ce qui s'y passait, crivait
alors, en parlant des doctrinaires: Sans doute, les hommes d'lite
qui forment la tte de ce parti seront toujours puissants par leur
talent, leur union et la considration qui s'attache  leur caractre,
mais la masse de leurs adhrents s'claircit peu  peu par la
dfection de tous ceux dont la possession du pouvoir leur avait
procur l'appui et qui, aprs leur chute, ne leur sont rests fidles
qu'autant qu'on a pu croire que leurs successeurs n'auraient pas la
majorit. Chaque jour rvle les progrs de cette dfection: elle
s'tend mme  certains hommes qu'on aurait d prsumer
insparablement lis  la Doctrine. Tout cela ne se passe pas
grossirement; on y met des faons. On parle toujours avec estime et
respect de MM. de Broglie et Guizot; mais on gmit, en secouant la
tte, des imprudences et des maladresses de leurs amis. On vante avec
exagration le talent et l'habilet de M. Thiers. On dit hautement
qu'on ne veut pas faire une opposition de personnes, comme s'il y en
avait d'autres. Puis, pour se faire illusion  soi-mme, pour se
persuader qu'on reste fidle  ses principes, on ne manque pas d'aller
dire  M. Thiers qu'on ne le soutiendra qu'autant qu'il soutiendra
lui-mme les principes de l'ancienne majorit. On affecte de le
sparer de ses collgues du tiers parti et de ne s'exprimer sur ces
derniers qu'avec des termes de ddain et de mpris[35]. Les
doctrinaires voyaient cet abandon, et le courage de plusieurs en tait
parfois abattu. Les ntres, crivait M. Guizot le 18 juin 1836,
partent assez pars et dcourags. Selon leur usage, ils le paraissent
encore plus qu'ils ne le sont, car c'est leur plaisir d'amplifier leur
disposition  force d'en parler[36].

[Note 35: _Journal indit de M. de Viel-Castel_, 23 juin 1836.]

[Note 36: _Lettres de M. Guizot  sa famille et  ses amis_,
recueillies par madame DE WITT, p. 160.]

Il y avait l autre chose que le mcompte d'un groupe particulier; il
y avait la dislocation du grand parti de gouvernement et de rsistance
dont la laborieuse formation, sous Casimir Prier, avait sauv la
monarchie, la socit et la France en pril, et que, pendant trois ans
et demi, le ministre du 11 octobre avait eu tant de peine 
maintenir. De toutes les consquences que pouvait avoir la politique
quivoque du 22 fvrier, nulle n'tait plus funeste. Si M. Thiers ft
nettement pass  gauche, c'et t un malheur; son exemple et,
peut-tre, entran quelques dfections; mais le parti conservateur,
mme s'il tait devenu minorit, n'en serait pas moins demeur uni et
compacte: il aurait pu tre rduit, non dcompos. Telle n'tait pas
la conduite du prsident du conseil; il prtendait demeurer
conservateur, tout en attirant  lui les gauches, parlait un double
langage, en disait assez pour tromper une partie de ses allis de la
veille, trop pour ne pas inquiter les autres. Ainsi, il faisait pis
que de combattre la majorit conservatrice; il l'garait et la
divisait, commenant l'oeuvre dissolvante qu'il reprendra toutes les
fois que les vnements le porteront au pouvoir, en 1840 et en 1871,
aussi bien qu'en 1836.


IV

M. Thiers ne sentait pas le malheur de cette dissolution du parti
conservateur, ou tout au moins ne s'en inquitait pas. Bien au
contraire, il y voyait une facilit de plus pour ses volutions. Sans
avoir une majorit  lui, il trouvait, pour tous les votes qu'il
demandait  la Chambre, des majorits d'autant plus tendues qu'elles
taient composes d'lments plus divers. Elles lui servaient 
franchir lestement les obstacles sur lesquels on et pu s'attendre 
le voir trbucher.

Au nombre de ces obstacles, tait la proposition de conversion des
rentes. On n'a pas oubli dans quelles conditions elle se prsentait.
Peu de semaines auparavant, la Chambre l'avait juge si urgente, que,
pour ne pas la laisser ajourner, elle avait bris le ministre du 11
octobre. Or, si certains membres de la nouvelle administration, comme
M. Passy ou M. Sauzet, avaient soutenu alors la conversion, d'autres,
comme M. d'Argout et surtout M. Thiers, l'avaient vivement
combattue[37]. Le cabinet se dcida  accepter le principe de la
mesure, mais  en renvoyer  plus tard la discussion et l'excution;
le seul engagement qu'il prit fut de prsenter lui-mme un projet de
conversion dans la session suivante, si les circonstances le
permettaient. Certes, on avait beau jeu  montrer que c'tait, sous
une tiquette fort peu diffrente, le mme ajournement qui avait t
refus au prcdent cabinet; on avait beau jeu galement  mettre les
divers ministres en face des opinions contradictoires qu'ils avaient
nagure manifestes; ils firent une figure assez embarrasse, et M.
Thiers ne put se soustraire  ces attaques qu'en rpondant: Ce qui
importe, ce n'est pas ce que nous avons pu dire autrefois, ce que nous
avons pu vouloir en d'autres temps, c'est ce que nous voulons
aujourd'hui. Mais, en fin de compte, tout le monde se prta ou se
rsigna  l'expdient propos, et la rsolution d'ajournement fut
vote  une immense majorit:  peine trente ou quarante membres des
deux extrmits se levrent-ils  la contre preuve[38].

[Note 37: Non-seulement M. Thiers avait combattu  la tribune la
conversion, quand il faisait partie du ministre du 11 octobre; mais,
ce ministre une fois dissous, il disait tout haut dans les couloirs
de la Chambre: Maintenant que je ne suis plus ministre, je pourrai du
moins dire tout ce que je pense de cette absurde conversion.
Croyez-moi, c'est la mesure la plus inepte, la plus folle, la plus
funeste qu'on puisse imaginer. (_Notes indites de M. Duvergier de
Hauranne._)]

[Note 38: Sances du 21 et du 22 mars 1836.]

En mme temps qu'il trouvait moyen d'carter les questions gnantes,
le ministre faisait voter plusieurs lois utiles, dont quelques-unes,
il est vrai, lui venaient de ses prdcesseurs: loi supprimant les
maisons de jeu[39] et les loteries d'immeubles, comme avait t
supprime, l'anne prcdente, la loterie royale; lois relatives aux
chemins de fer de Paris  Versailles, et de Montpellier  Cette; loi
augmentant les ressources de notre matriel naval; loi du 21 mai 1836,
sur les chemins vicinaux, qui devait donner un grand dveloppement 
la construction de ces chemins, et dont les dispositions fondamentales
subsistent encore aujourd'hui.

[Note 39: Cette loi stipulait que toutes les maisons de jeu seraient
fermes le 1er janvier 1838. Le 31 dcembre 1837, les habitus furent
donc prvenus que les jeux s'arrteraient  minuit prcis. Ils se
pressrent nombreux  cette suprme veille de la roulette. Le jeu
continua jusqu' la dernire seconde, avec une intensit fivreuse. Un
ouvrier qui avait perdu tout ce qu'il avait se tua en sortant de l'un
des tripots du Palais-Royal.  l'instant fix par la loi, la police
fit vacuer toutes les maisons, et la foule assista, gouailleuse et
mprisante,  la dispersion des joueurs et surtout des joueuses.]

Parmi toutes ces lois alors soumises aux Chambres, il n'en fut pas de
plus longuement discutes que celles qui modifiaient certains tarifs
de douane[40]. Sous l'Empire et la Restauration, ces tarifs taient
nettement protecteurs et mme souvent prohibitifs. On avait pu croire
un moment que la secousse de 1830 aurait son contre-coup sur cette
partie de notre lgislation comme sur tant d'autres, que la libert
commerciale paratrait le corollaire logique de la libert politique,
et qu'en frappant l'aristocratie on n'pargnerait pas ce qu'on se
plaisait  appeler la fodalit industrielle. L'cole du _Globe_,
que la rvolution faisait arriver au pouvoir, ne s'tait-elle pas
prononce thoriquement pour le libre-change? Mais il fut bientt
visible que cette prtendue fodalit tait plus que jamais
puissante dans les Chambres, influente sur le gouvernement. Ne
semblait-elle mme pas avoir gagn, sous ce rgime bourgeois, tout ce
qu'avait perdu l'aristocratie de naissance? Aussi les premires
tentatives faites pour modifier la lgislation douanire furent-elles
d'abord repousses. Cependant, quand M. Duchtel, qui avait t, avant
1830, un conomiste libral, devint ministre du commerce en 1834, il
tcha, prudemment, sans prtention absolue, sans brusque changement,
d'abaisser quelques tarifs, de supprimer quelques prohibitions. Il y
tait parvenu sur certains points, et avait dpos,  la veille de
quitter le pouvoir, deux projets de loi sanctionnant ou compltant les
rductions de droits que la lgislation d'alors lui permettait
d'oprer provisoirement par simple ordonnance. Ce sont ces projets qui
vinrent en discussion sous le ministre du 22 fvrier. Le dbat, qui
n'occupa pas moins de dix-sept sances, fut  la fois acharn et un
peu confus. Tous les partis semblaient mls, chaque dput prenant
position, non d'aprs le groupe politique auquel il appartenait, mais
d'aprs les intrts de la rgion qu'il reprsentait. Manufacturiers
et agriculteurs taient unis pour faire tte aux conomistes. Le
cabinet fut loin d'avoir une attitude une et dcide: le ministre du
commerce, M. Passy, et t volontiers favorable aux ides de M.
Duchtel, et il intervint  plusieurs reprises dans ce sens; mais, 
ct de lui, M. Thiers, qui ne monta pas moins de cinq fois  la
tribune, se montrait, ds cette poque, un protectionniste
passionn. De l, quelque tiraillement dans la direction donne  la
Chambre, et quelque incertitude dans ses votes. On n'et pu dire pour
laquelle des deux doctrines elle se prononait. Parmi les rductions
proposes, les unes furent admises, les autres repousses. Nanmoins,
si petit qu'il ft, c'tait un premier pas dans la voie de la libert
commerciale[41].

[Note 40: Avril et mai 1836.]

[Note 41: Cf. pour les renseignements plus dtaills sur cette
question spciale l'ouvrage de M. AM sur les _Tarifs des douanes_.]

La session se termina par le budget, qui fut vot rapidement, tel  peu
prs que le gouvernement l'avait prsent. La Chambre, fatigue, n'tait
pas en got de discuter longuement. Le seul pisode  signaler fut un
dbat provoqu par une sortie de M. Laffitte. Celui-ci, aigri par sa
chute et surtout par sa dconsidration, avait prtendu reprocher  la
royaut nouvelle de n'avoir pas diminu le budget de l'ancienne. Quant
 moi, s'tait-il cri, la rougeur m'en monte au front; et je le
dclare: si tel devait tre le rsultat financier de cette glorieuse
rvolution, je le dis avec douleur, mais je croirais devoir demander
pardon  Dieu et  mes concitoyens de la part que j'ai pu y prendre. M.
Berryer saisit habilement l'occasion qui lui tait ainsi offerte de
faire, aux dpens du rgime actuel, l'apologie des budgets de la
Restauration. M. Thiers rpondit aussitt, en attaquant cette dernire
et en faisant ressortir la sagesse heureuse avec laquelle la monarchie
de Juillet venait, au lendemain de la rvolution, de rtablir l'ordre,
la prosprit et l'conomie des finances nationales. Les deux orateurs
firent assaut d'loquence. C'tait merveille de les voir manier et
remanier les chiffres, en quelque sorte les animer et les chauffer.
Rarement, sur ce terrain d'ordinaire aride, on avait assist  un aussi
brillant tournoi oratoire. Au fond, la querelle tait un peu vaine:
chacun des champions avait raison, sinon dans la critique, trop souvent
injuste, qu'il faisait de la politique financire du rgime oppos, du
moins dans les louanges qu'il donnait au gouvernement de ses
prfrences[42]. Et, quant  la question qui faisait plus
particulirement l'objet du dbat, au chiffre compar des budgets avant
et aprs 1830, si la Restauration tait digne d'loge pour tre demeure
longtemps au-dessous du milliard et l'avoir  peine dpass dans les
deux dernires annes de son existence, la monarchie de Juillet n'avait
pas moins de mrite d'tre revenue, en 1834, 1835 et 1836, aprs les
surlvations momentanes, consquences invitables de la rvolution, 
un chiffre de trs-peu suprieur  celui de 1829[43]. tant donn
l'accroissement continu des dpenses publiques qui est, dans tous les
pays, la contre-partie ncessaire du progrs matriel, l'conomie du
second rgime n'apparat pas moindre que celle du premier: conomie
mieux apprcie encore aprs ce qu'on a vu depuis. Toutefois, ce
rsultat montre combien l'opposition librale d'avant 1830 parlait
lgrement, sans justice et sans vrit, quand elle avait alors dnonc
les prtendus gaspillages de la royaut et promis, pour le jour o elle
serait au pouvoir, un gouvernement  beaucoup meilleur march.

[Note 42: Nous avons dj parl et nous parlerons encore de la
politique financire si honorable et si fconde des dix premires
annes de la monarchie de Juillet. Quant  la Restauration, quelques
chiffres suffiront  donner une ide de ce que fut sa bienfaisante
action. Elle trouva,  son dbut, le crdit de la France en un tel
tat, qu'elle dut ngocier  52 fr. 50 ses premiers emprunts  5 pour
100. En 1830, un emprunt  4 pour 100 tait adjug au-dessus du pair 
102 fr. 7 c. et demi, fait sans analogue dans notre histoire
financire. Bien loin d'avoir augment la dette que lui avaient
impose les invasions de 1814 et de 1815, elle l'avait rduite
d'environ 29 millions de rente, soit de 600 millions en capital, et M.
Roy, lors de son dernier passage au ministre des finances, pouvait
annoncer, pour un avenir prochain, l'extinction de la dette par le
seul jeu de l'amortissement. Elle avait dgrev la proprit foncire.
Enfin les revenus indirects taient monts de 397 millions  583.
Aussi tous les auteurs spciaux ont-ils rendu hommage  l'envi, sur ce
point,  la vieille monarchie, et l'un des plus comptents, M. Paul
Leroy-Beaulieu, a-t-il crit: Jamais nos finances n'ont t conduites
avec autant de prvoyance, de rigueur, d'honorable et ncessaire
parcimonie, que par MM. Louis, Corvetto et de Villle.]

[Note 43: Voici, pour les annes 1815  1819, les chiffres officiels
et dfinitifs des dpenses donns par le _Compte de l'administration
des finances pour l'anne 1869_:

  1815,   913 millions      1820,   906 millions      1825,   981 millions
  1816,  1055   --          1821,   908   --          1826,   976   --
  1817,  1189   --          1822,   949   --          1827,   986   --
  1818,  1433   --          1823,  1118   --          1828,  1024   --
  1819,   896   --          1824,   986   --          1829,  1014   --

Voici maintenant le chiffre des dpenses de 1830  1836:

  1830,  1095 millions      1833,  1134 millions      1835,  1047 millions
  1831,  1219   --          1834,  1063   --          1836,  1065   --
  1832,  1174   --]

M. Thiers prenait part  toutes ces discussions, prt  parler sur
chaque sujet, avec une abondance, une lucidit, une prestesse
incomparables, s'amusant de cette varit mme, et mettant sa
coquetterie  paratre expert dans les spcialits les plus diverses.
Le public admirait, surpris, une intelligence si prompte et une si
universelle aptitude. Sans y voir au fond beaucoup plus clair dans la
politique du ministre, il se laissait charmer par la parole de
l'orateur et tait bloui, alors mme qu'il demeurait inquiet. M.
Guizot, tmoin peu suspect, constatait que le dernier mois de la
session avait t bon pour M. Thiers personnellement. Il a eu du
talent, ajoutait-il, du savoir-faire, de la mesure;... sa position 
lui, dans la Chambre, a gagn quelque chose[44]. Le jeune prsident
du conseil jouissait de ce succs: il en tait mme un peu gris.
Sentant que l'on ne voyait que lui dans le cabinet, il tait plus que
jamais dispos  tout rapporter  soi[45]. On et dit parfois qu'il
prtendait occuper seul la scne, suffire  tous les rles, trop
prompt  croire que les autres ne feraient que des sottises, et que
toute oeuvre  laquelle il ne mettrait pas lui-mme la main serait
manque[46], ne se gnant pas du reste, dans son salon, pour parler
lgrement de ses collgues. Le premier rsultat tait qu'il se
dispersait et se perdait dans les dtails de trop d'affaires diverses;
le second, que les autres ministres, humilis, envahis et annuls,
supportaient mal une telle ingrence; quelques-uns parlaient mme de
se retirer[47]. Mais M. Thiers, tout  la joie confiante de ses succs
personnels, ne voyait pas, autour de lui, ces dplaisirs, ou du moins
croyait pouvoir n'en pas tenir compte.

[Note 44: _Lettres de M. Guizot  sa famille et  ses amis_, p. 159.]

[Note 45: La _Revue des Deux Mondes_ exprimait, vers cette poque,
l'effet produit sur une partie des spectateurs par cette personnalit
excessive de M. Thiers, quand elle disait de lui: Il se flatte, il se
mire; s'il veut vous convaincre, il en appelle  lui; s'il combat
l'aristocratie, il vous dit qu'il n'a pas de penchant pour elle, parce
que moins qu'un autre il voudrait la trouver sur son chemin; s'il veut
vous effrayer de la guerre, il vous dclare que, pour lui, il a plus
besoin de la paix que tout autre, car elle convient  ses tudes, 
ses loisirs et  ses gots. Tout part de sa personne, tout y revient
aboutir.]

[Note 46: C'est ce qui faisait crire  M. Sainte-Beuve: Thiers juge
trop svrement les hommes, ou du moins trop exclusivement: il est
trop prompt  les dclarer btes. (_Cahiers de Sainte-Beuve_, p.
106.)]

[Note 47: Nous lisons dans le _Journal de M. de Viel-Castel_: 22
avril 1836. M. de Montalivet est peu satisfait de l'outrecuidance et
du ton de supriorit du prsident du conseil.--12 juin. Montalivet,
Duperr, Pelet de la Lozre sont blesss du ton de prpotence, de la
lgret ddaigneuse du prsident du conseil et de son ingrence
perptuelle dans les affaires de tous les dpartements. (_Documents
indits._)--M. Guizot crivait,  la date du 18 juin: Les difficults
intrieures et les bruits de dsorganisation se renouvellent. M. Passy
parle ouvertement de sa retraite, comme trs-prochaine; il est
dgot, ennuy, malade. M. Sauzet rclame l'accomplissement de toutes
les promesses qu'il a faites et va jusqu' dire que, si on ne les
tient pas, il sera contraint aussi de se retirer. Je ne crois pas  la
fermet de toutes ces exigences, cependant elles sont relles.]


V

La session n'tait pas encore termine, qu'un nouvel attentat contre
la vie du Roi vint rveiller brusquement M. Thiers de son optimisme.
Le 25 juin 1836,  six heures du soir, Louis-Philippe, accompagn de
la Reine et de Madame Adlade, sortait en voiture des Tuileries,
quand une dtonation se fit entendre. Le coup tait tir de si prs,
que la voiture fut remplie de fume; les balles effleurrent la tte
du Roi: personne cependant ne fut bless. L'assassin, aussitt reconnu
et arrt, encore porteur d'une canne-fusil, se trouvait tre un jeune
homme de vingt-six ans, d'une figure rgulire et calme, nomm Louis
Alibaud; ancien sous-officier, ayant reu quelque instruction, non
sans courage, il s'tait jet, sous l'excitation de 1830, dans les
ides dmagogiques, et s'y tait comme infect d'un fanatisme sombre,
sauvage, haineux, qui avait absolument perverti son esprit et sa
conscience. Interrog tout d'abord sur le mobile de son crime: J'ai
voulu tuer le Roi, dit-il, parce qu'il est l'ennemi du peuple. J'tais
malheureux par la faute du gouvernement; et, comme le Roi en est le
chef, j'ai rsolu de le tuer. Plus tard, devant la Chambre des pairs,
 laquelle il fut dfr, il rpondit au prsident, qui lui demandait
depuis quand il avait form son criminel dessein: Depuis que le Roi a
mis Paris en tat de sige, qu'il a voulu gouverner au lieu de rgner;
depuis qu'il a fait massacrer les citoyens dans les rues de Lyon et au
clotre Saint-Merry. Son rgne est un rgne de sang, un rgne infme.
Appel  rpondre  l'accusation, il dclara, avec un orgueil
farouche, n'avoir jamais eu l'ide de disputer sa tte, et se posa
en homme qui, ayant perdu la partie, ne se refuse pas  payer l'enjeu;
il prtendit seulement lire, sous couleur de dfense, une
revendication hautaine du droit de rgicide. Dans sa prison, pendant
que l'aumnier lui parlait de Jsus-Christ, il murmurait tout bas:
Jsus-Christ tait dmocrate comme moi, et, s'il l'et fallu, comme
moi, il ft devenu rgicide. Condamn  la peine des parricides, il
monta sans faiblesse sur l'chafaud: Je meurs pour la libert,
s'cria-t-il, pour le bien de l'humanit, pour l'extinction de
l'infme monarchie!

L'instruction n'avait pas dcouvert de complices qui pussent tre
judiciairement poursuivis. Le chef de la conspiration, avait dit
Alibaud, c'est ma tte; les complices, ce sont mes bras. Mais la
responsabilit morale du parti rvolutionnaire ne pouvait tre
conteste, et cette responsabilit apparaissait d'autant plus lourde
qu'on prtendait reconnatre chez le jeune meurtrier plus de qualits
naturelles. Les phrases de journaux qui se retrouvaient dans ses
rponses ne rvlaient-elles pas d'o venaient les sophismes et les
excitations qui l'avaient gar et fanatis? Tout rpublicain qu'il se
prtendit, Branger confessait alors, dans l'intimit, non sans
humiliation ni dgot, que son parti n'tait pas tranger  ce crime.
Vous me dites,--crivait-il  un de ses amis, le 29 juin, quatre
jours aprs l'attentat,--qu'on ne veut, o vous tes, ni de la
rpublique, ni du carlisme; je crois que c'est partout de mme. Mais
aussi convenez que les rpublicains s'y prennent bien pour augmenter
le dgot, en ce qui les regarde. Encore un assassinat! Comme ces
hommes sont en dehors de leur poque et de leur nation! Quand on pense
 qui l'on doit ces affreux effets de la dpravation morale et
intellectuelle, on est tent de maudire les instruments de libert qui
nous sont confis[48]. Ne vit-on pas du reste, au lendemain mme de
l'attentat, s'taler dans la presse rpublicaine le scandale d'une
sorte de complicit rtrospective? Sauf l'loge du crime, que ces
journaux hsitrent  entreprendre ouvertement, ils firent tout pour
exalter le criminel, lui attribuant le plus noble caractre,
l'enveloppant de je ne sais quelle hroque aurole, prtant  son
forfait une grandeur farouche et mme une sorte de loyale audace,
montrant, dans le trop juste chtiment qui le frappait, une cruaut
lgale, appelant sur la jeune victime la piti, la sympathie et
presque l'admiration du public; on et dit vraiment que leur
proccupation tait de lui susciter des imitateurs. Poursuivis, de ce
chef, pour offense envers la morale publique et apologie du crime
d'assassinat, les grants du _National_ et du _Bon Sens_ furent
condamns, en cour d'assises,  trois mois de prison et 1,000 francs
d'amende[49].

[Note 48: _Correspondance de Branger._]

[Note 49: Arrts du 30 juillet et du 8 aot 1836.]

Le gouvernement savait mieux que tout autre qu'il n'tait pas en face
d'un cas isol et monstrueux. Certaines dcouvertes lui avaient permis
en effet, dans ces derniers temps, d'entrevoir ce qui se passait dans
les socits secrtes, leur organisation nouvelle, les complots qui
s'y tramaient, les rves de sang et de meurtre dont s'y nourrissaient
les imaginations.  la suite du procs d'avril, les rvolutionnaires
avaient compris qu'ils ne pouvaient plus rien faire de la Socit des
_Droits de l'homme_. Comme elle avait elle-mme succd, aprs la
dfaite de 1832,  la Socit des _Amis du peuple_, ainsi de ses
dbris se forma une autre association, celle des _Familles_. Plus
proccupes de conspiration secrte que d'agitation extrieure, les
_Familles_ prirent, pour chapper  la police, des prcautions
qu'avaient ngliges les socits prcdentes. Plus de chefs connus,
de listes crites, de runions, de revues, d'ordres du jour. Les
affilis, recruts un  un, aprs enqute et preuve, relis au comit
suprieur par une hirarchie mystrieuse, n'taient en rapport qu'avec
leur chef immdiat; ils ne devaient se runir qu'au jour du combat et
avaient pour instruction de se munir d'ici l de poudre et d'armes. Au
commencement de 1836, les adhrents taient environ un millier: ce
chiffre, bien infrieur aux quatre mille sectionnmes des _Droits de
l'homme_, ne devait gure tre dpass par les socits secrtes
jusqu'en 1848. Il tait trop faible pour engager une vraie bataille,
mais suffisait pour tenter un mauvais coup[50].  ct des _Familles_,
et en rapports plus ou moins troits avec elles, s'taient formes
d'autres associations, dont quelques-unes tchaient de se recruter
dans l'arme.

[Note 50: Sur l'organisation de la Socit des _Familles_, voyez
l'ouvrage dj cit de Lucien DE LA HODDE sur l'_Histoire des socits
secrtes de 1830  1848_, p. 199  207.]

On ne retrouvait pas,  la tte des socits nouvelles, les
personnages politiques relativement importants qui composaient
l'tat-major des _Droits de l'homme_. Les uns taient en prison ou en
fuite, les autres, dcourags ou dgots. Ceux qui les remplaaient
taient plus obscurs. Deux cependant, fondateurs et vritables chefs
des _Familles_, ont acquis une notorit rvolutionnaire telle que
l'histoire ne peut les passer sous silence: ce sont Blanqui et Barbs.
L'un avait alors trente-six ans, l'autre vingt-six: trs-diffrents,
mais se compltant l'un l'autre pour la vilaine besogne qu'ils
entreprenaient; celui-l, petit, ple, chtif, nerveux, la figure
souffrante, l'oeil souponneux et sombre, la lvre marque d'un pli
qui trahissait l'amertume de l'me; celui-ci, de grande taille, le
regard ouvert, la dmarche hardie; le premier, homme de tte,
laborieux, patient, taciturne, de vie pauvre et mme, au dire de ses
partisans, austre; sans cesse en travail souterrain de complot; ami
de l'ombre et du mystre; habile  rpandre autour de lui le fiel dont
son me dbordait[51],  irriter toutes les passions cupides,
envieuses et haineuses; exerant sur le personnel vulgaire des
socits secrtes une sorte d'ascendant fascinateur; lanant les
autres en avant, sans leur livrer tout le secret du rle qu'il se
rservait; ne croyant qu' la force violente; ne rvant que de
dictature sanglante et destructive; se consolant de ne pas dominer
encore la socit qu'il dtestait, en lui faisant peur; capable de
tout pour arriver  son but, et flatt qu'on le st tel;--le second,
homme d'action, esprit troit et court, mais temprament nergique,
indomptable; toujours prt  payer de sa personne; n'hsitant 
commettre aucune violence ni  affronter aucun pril; sans respect de
la vie des autres, mais sans souci de la sienne propre; apportant,
dans les haines les plus froces, une sorte de srnit, et, au
service de sophismes pervers, je ne sais quelle droiture et simplicit
gnreuses; devenu ainsi trs-populaire dans le parti dmagogique qui
s'est servi de ses dfauts et a tch de se parer de ses qualits.

[Note 51: Ledru-Rollin a dit de Blanqui: Son me est ptrie de fiel
et de sang.]

D'o venaient ces deux dmagogues? N  Nice, fils d'un conventionnel,
Auguste Blanqui tait arriv  Paris, avec son frre an, dans les
dernires annes de la Restauration. Sans fortune, mais intelligents,
les deux jeunes gens s'taient mls d'abord aux crivains de
l'opposition librale et avaient t attachs, en qualit de
stnographes,  la rdaction du _Globe_. Par son travail, l'an
devint bientt un conomiste distingu. Pendant ce temps, le cadet
s'tait jet dans les socits secrtes et les conspirations. Ds
1827, il avait t bless dans une meute, et en 1831 subissait sa
premire condamnation, commenant ainsi cette lutte acharne avec la
loi et la justice qui devait remplir sa vie entire, et dans laquelle
il subira, comme autant de glorieuses blessures, une condamnation 
mort, deux condamnations perptuelles, et six autres condamnations
formant un total de dix-huit annes de prison[52]. Existence trange,
dont on n'aurait pas cependant une notion complte, si l'on n'ajoutait
que ce conspirateur si farouche, si redoutable, n'a pas t parfois
sans relation avec la police secrte[53].

[Note 52: Voici le dtail: 12 janvier 1831, un an de prison, pour
insulte aux magistrats; 12 janvier 1832, un an de prison, pour cris
sditieux et complot; 11 aot 1836, deux ans de prison, pour socit
secrte et fabrication clandestine de poudre; 31 janvier 1840,  la
suite de l'meute du 12 mai 1839, condamnation  mort, commue en
dportation perptuelle; 2 avril 1849, dix ans de dtention,  raison
de l'attentat du 15 mai; 17 juillet 1861, quatre ans de prison, pour
socit secrte; 29 avril 1872, dportation dans une enceinte
fortifie,  raison de la tentative insurrectionnelle du 31 octobre
1870. Il avait t nomm membre de la Commune, mais se trouvait alors
en prison hors de Paris.]

[Note 53: Le 31 mars 1848, le premier numro de la _Revue
rtrospective_ publiait un rapport secret, adress, le 22 octobre
1839,  M. Duchtel au sujet de la conspiration du 12 mai prcdent.
Barbs dclara aussitt que Blanqui seul avait pu crire ce rapport.
Grand scandale dans le monde des clubs. Blanqui se dfendit mal. Il
parat aujourd'hui avr que, soit pour obtenir quelques
adoucissements au rgime de la dtention, soit pour d'autres motifs,
ce personnage rendit plusieurs services de ce genre  la police de
Louis-Philippe.]

Barbs, venu  Paris comme tudiant, avait de la fortune. On
comprendrait mal ce qui a conduit un jeune homme riche, dont la nature
tait par certains cts gnreuse,  devenir l'mule d'un Blanqui, 
se mettre hors la loi et la socit, si l'on ne trouvait dans les
drames intimes qui avaient troubl sa famille le secret de cette sorte
de dclassement. On a racont qu'il tait le fils d'un prtre; son
pre se serait mari aux colonies, pendant la Rvolution, en cachant
son caractre sacerdotal  la jeune fille qui s'tait prise de lui;
quand la malheureuse sut plus tard  qui elle s'tait unie, son
horreur fut telle, qu'elle en mourut, laissant deux fils et deux
filles aux soins d'un homme troubl lui-mme par le remords; le veuf
tant revenu dans le midi de la France, une de ses filles inspira une
passion qu'elle partageait  un jeune homme distingu et d'une famille
honorable; le mariage allait se faire, quand fut dcouvert le secret
du prtre mari: le fianc rompit aussitt avec clat; le pre se tua
de dsespoir[54]. C'est probablement sous l'impression de ces
vnements que Barbs conut une rancune mortelle contre la socit
qui n'avait pas pardonn  son pre la honte de son sacrilge.

[Note 54: Ces faits sont rapports par Daniel STERN, dans son
_Histoire de la rvolution de 1848_, t. II, p. 5  7.]

Un corps de doctrine, il n'en faut pas chercher chez les fondateurs
des _Familles_. Socialistes, mais plus hommes de destruction que de
systme, ce qui domine en eux, c'est le parti pris d'exasprer toutes
les haines, toutes les rvoltes, toutes les souffrances, pour les
pousser furieuses  l'assaut d'une socit, cause de tout mal. Par
moments mme, il semble que ce soit  un immense massacre qu'ils
convient le peuple. Qu'on en juge par la proclamation suivante, crite
tout entire de la main de Barbs et qui, d'aprs divers indices, a d
tre rdige en prvision d'une russite de l'attentat Fieschi[55]:
Citoyens, le tyran n'est plus; la foudre populaire l'a frapp;
exterminons maintenant la tyrannie. Citoyens, le grand jour est venu,
le jour de la vengeance, le jour de l'mancipation du peuple... Aux
armes, rpublicains, aux armes! La grande voix du peuple se fait
entendre; elle demande vengeance. Frappons, au nom de l'galit. Ils
sont l, nos tyrans, prts  couronner, par un dernier forfait, leurs
crimes innombrables. Que nos bras les fassent rentrer dans le nant!
Hros du vice et de l'aristocratie, le courage n'anima jamais leurs
coeurs; les voyez-vous, tremblants et ples?... Peuple, redresse-toi;
 toi seul appartient le souverain pouvoir... Le coeur te
manquerait-il, quand tu n'as qu' lever la main pour craser tes
faibles ennemis? Te rappelles-tu comme ils t'ont outrag? les bagnes
o ils t'ont plong? le coup sanglant dont ils t'ont meurtri le
visage? les droits de l'homme dont ils t'ont dpouill? Ils t'ont
fltri du nom de proltaire! Lve-toi, frappe. Vois-tu les vaincus de
juin et d'aot, les victimes de Saint-Merry et de la rue Transnonain,
qui te montrent leurs plaies sanglantes?... Elles demandent du sang
aussi. Frappe! Frappe encore! Vois les enfants crass sous la pierre,
les femmes enceintes te prsentant leurs flancs ouverts, les cheveux
blancs de ces vieillards trans sans piti dans la boue! Tu n'as pas
encore frapp! Qu'attends-tu? Viens, que ta colre purifie cette terre
souille par le crime, comme la foudre purifie l'atmosphre. Immole
tous les ennemis de l'galit et de la libert. Frapper les
oppresseurs de l'humanit n'est que justice; tu te reposeras ensuite
dans ta force et ta grandeur... Mais maintenant point de piti! Mets
nus tes bras, qu'ils s'enfoncent tout entiers dans les entrailles de
tes bourreaux. Est-ce l ce qui a valu  Barbs d'tre appel le
Bayard de la dmocratie[56]? On nous permettra de prfrer celui de
la vieille monarchie.

[Note 55: Cette pice fut saisie en 1836, dans un logement que Barbs
avait occup  la fin de juillet 1835.]

[Note 56: Louis Blanc a crit que Barbs unissait le courage du
chevalier au dvouement du martyr, et Proudhon l'a proclam le
Bayard de la dmocratie.]

Ces excitations atroces, ces aspirations au massacre n'taient pas une
monstruosit passagre; elles taient alors le langage courant des
socits secrtes. L'une d'elles, celle des _Lgions rvolutionnaires_,
en rapport troit avec les _Familles_, s'exprimait ainsi dans une
proclamation: Vrais organes du peuple rvolutionnaire, disons enfin:
Point d'esprance hors du proltaire. Loin de nous, comme rebelles  la
voix de la nature, ceux qui ne vivent pas du produit de leur travail!...
Vous ne formerez pas seulement une socit rgicide, mais surtout le
corps exterminateur par lequel, aprs la victoire, doivent tre
ananties les menes secrtes des nouveaux exploiteurs qui ne manqueront
point de se prsenter...

Les associations nouvelles, de quelque mystre qu'elles
s'enveloppassent, ne purent longtemps chapper  la vigilance de la
police. Ds les premiers mois de 1836, celle-ci commenait  saisir
des dpts d'armes et de munitions.  Tours, elle surprenait, dans le
14e rgiment de ligne, l'existence d'une socit rvolutionnaire dont
les membres furent, les uns dfrs au conseil de guerre, les autres
envoys en Afrique. En mars, elle fut conduite, par la dcouverte
d'une fabrique clandestine de poudre,  s'emparer des chefs des
_Familles_, et ceux-ci, Blanqui et Barbs en tte, furent condamns 
des peines variant de deux ans  huit mois de prison. Peu aprs, elle
tait mise sur la trace d'un complot form pour s'emparer,  quatre
heures du matin, des Tuileries et de la famille royale; les meneurs
des _Familles_ avaient russi  entraner dans ce complot un certain
nombre d'officiers et de sous-officiers de la garnison de Paris; ils
se flattaient d'enlever, par ce moyen, les rgiments de deux ou trois
casernes. Si peu que le mal et gagn dans l'arme, on craignit le
mauvais effet d'une telle rvlation; l'affaire fut touffe: les
officiers et sous-officiers compromis furent envoys sans bruit en
Algrie ou dans d'autres corps, et quelques rgiments changrent de
garnison.

Le gouvernement tait sous le coup de l'motion que lui avaient cause
ces dcouvertes successives, sinistrement couronnes, le 25 juin, par
le crime d'Alibaud, quand le bruit se rpandit qu'un nouvel attentat
se prparait pour la fte du 28 juillet. Cette fte devait tre
clbre avec un clat particulier; on avait annonc l'intention
d'inaugurer l'Arc de l'toile qui venait d'tre termin. Les
conspirateurs, disait-on, s'taient procur le moyen de pntrer en
grand nombre et avec des armes caches dans l'enceinte rserve pour
la crmonie; de l, ils comptaient avoir toute facilit pour se
prcipiter sur le Roi; d'autres se mleraient au dfil de la garde
nationale, avec leurs fusils chargs. La police crut d'abord pouvoir
carter le pril par des prcautions rigoureuses. Mais les avis
sinistres redoublrent; ils arrivaient de toutes parts et jusque de
l'tranger[57]. tait-on sr de prvoir toutes les formes du danger?
Au lendemain de l'attentat d'Alibaud et  l'anniversaire de celui de
Fieschi, n'tait-on pas autoris  ne croire, en ce genre, aucun crime
impossible? D'autre part, dcommander la crmonie, n'tait-ce pas un
aveu d'inscurit aussi inquitant qu'humiliant, et qui ferait le plus
fcheux effet au dedans et au dehors? Grande fut l'anxit du
gouvernement. M. Thiers, dans une dpche adresse  ses ambassadeurs,
a rapport ainsi ce qui se passa dans le conseil: Les ministres se
sont rassembls  l'insu du Roi: ils ont confr entre eux, et, aprs
une longue et mre dlibration, ils ont dcid de ne pas compromettre
de nouveau la fortune du pays, par un de ces rendez-vous qui exaltent
toutes les imaginations, et provoquent souvent au crime des monomanes
qui, en temps ordinaire, n'y songeraient pas. Ils se sont rendus chez
le Roi et lui ont expos une rsolution irrvocable  cet gard. Le
Roi a t simple et n'a montr aucune exagration de courage; il a
discut les raisons des ministres, il a cd avec une rpugnance
visible, mais avec la simplicit d'un esprit parfaitement raisonnable
et qui fait, en chaque occasion, plutt ce qui lui semble sage que ce
qui lui plat personnellement. Il tait touch aussi du danger de ceux
qui l'auraient entour, et il s'est rendu  toutes les raisons runies
qu'on a fait valoir auprs de lui[58]. Le _Moniteur_ du 23 juillet
annona donc que la revue n'aurait pas lieu.

[Note 57: M. d'Argout, alors ministre des finances, crivait, quelques
jours aprs,  M. Dupin: De sinistres avis nous parvenaient de tous
cts. Si nous en arrivait d'Italie, de Suisse, d'Espagne et
d'Angleterre, tous concordants et prcis. Partout, nos contumaces, des
rfugis polonais et italiens, des gens de la jeune Italie annonaient
un nouvel attentat plus habilement combin que les prcdents, et dont
le succs n'tait pas mis en doute. La correspondance des dpartements
en disait autant. Ajoutez l'arrive  Paris d'une multitude de bandits
et la dcouverte des traces de projets plus excrables les uns que les
autres. (_Mmoires de M. Dupin_, t. III, p. 216.)]

[Note 58: Dpche de M. Thiers  M. de Barante, du 4 aot 1836.
(_Documents indits._)--Un autre ministre, M. d'Argout, dans la lettre
o il rendait compte  M. Dupin de ce qui s'tait pass, prsentait
aussi la dcision comme ayant t prise en dehors du Roi et mme
malgr lui. (_Mmoires de M. Dupin_, t. III, p. 216.)--Cependant M. de
Nouvion, ordinairement bien inform, affirme, sans nous dire d'aprs
quel tmoignage, que la dcision avait t prise par le Roi, mais que
le ministre avait rsolu de la donner comme sienne, afin d'viter les
commentaires malveillants. (_Histoire du rgne de Louis-Philippe_, t.
IV, p. 50.) Cette version nous parat difficilement conciliable avec
le rcit fort prcis donn, sur le moment mme, par M. Thiers.]

Peut-tre tout n'tait-il pas bien srieux dans les menaces devant
lesquelles le gouvernement reculait. Quelques mois plus tard, le 15
dcembre, comparaissaient en cour d'assises deux jeunes gens
poursuivis pour avoir t engags dans le complot qui avait fait
ajourner la fte du 28 juillet. Il fut tabli, en pleine audience, que
le complot,--au moins en ce qui touchait ces jeunes gens, les seuls
sur lesquels on et pu mettre la main,--tait imaginaire; ils avaient
crit eux-mmes les lettres anonymes qui les avaient dnoncs  la
police. Comme on demandait  l'un d'eux pour quel motif il avait jou
cette trange comdie: Par fanfaronnade, rpondit-il, pour me donner
un nom.

Quoi qu'il en soit, l'effet de la mesure prise par le gouvernement
fut considrable et pnible, d'autant plus pnible qu'il venait
s'ajouter  l'impression toute rcente du coup de feu tir contre le
Roi. L'esprit public, encore malade des suites de la rvolution,
manquait surtout de sang-froid, port tantt  trop esprer, tantt 
douter de tout. Dj M. Guizot avait not, avec tristesse, que
l'indignation provoque par la tentative d'Alibaud tait une
indignation effraye, abattue, comme de gens qui ne voulaient pas
croire  tout le mal, et qui, le voyant, ne croient plus  aucun
remde[59]. M. Thiers constatait, de son ct,  la mme poque, que
la premire impression avait t celle de l'abattement. Il y avait,
ajoutait-il, une sorte de dcouragement dans les esprits, en voyant
ces tentatives sans cesse renaissantes et qui n'avaient chou que par
une sorte de miracle; il y avait humiliation, en pensant au spectacle
que notre pays donnait au monde[60]. L'incident de la revue n'tait
pas fait pour rtablir la confiance. Les esprits, disait un tmoin,
au lendemain de la note du _Moniteur_, sont en proie  une sorte de
terreur sourde. Les bruits les plus sinistres circulent. On ne se rend
pas compte si le danger est pass[61]. M. Duchtel crivait de Paris,
le 26 juillet,  un de ses amis politiques: La situation est
trs-grave, plus grave qu' aucune poque depuis 1830. L'inquitude
est universelle; il en est de mme du blme... La revue contremande
est un vnement immense et dplorable. Puis il concluait ainsi, non
sans quelque exagration: Tenez que l'opinion des hommes les plus
graves, aussi bien que celle du public, est que nous n'avons pas eu
une situation plus mauvaise depuis le pillage de l'archevch[62].

[Note 59: Lettre du 3 juillet 1836  la duchesse de Broglie.]

[Note 60: Dpche  M. de Barante, du 28 juin 1836.--M. Thiers
ajoutait, deux jours plus tard, dans une lettre confidentielle au mme
M. de Barante: Le dernier attentat a jet une sombre tristesse dans
les esprits. Cette persvrance du crime, mme aprs Fieschi, cette
persvrance atroce et inoue a pntr tout le monde d'une singulire
anxit. Elle nous agite surtout, nous gens responsables, qui ne
savons gure de nouvelles prcautions  prendre ni de mesures
efficaces  demander aux Chambres. (_Documents indits._)]

[Note 61: _Documents indits._]

[Note 62: _Ibid._]

Tous ces vnements ne semblaient pas de nature  affermir le crdit
du ministre. N'taient-ils pas une sorte de dmenti apport aux
dclarations de M. Thiers? Celui-ci avait annonc le dsarmement ou
l'impuissance des partis rvolutionnaires, et il lui tait rpondu par
des complots et un attentat; il avait beaucoup parl de dtente, de
conciliation, et il se voyait oblig de reprendre les poursuites
contre les journaux et contre les socits secrtes; il avait prtendu
inaugurer une politique de confiance, et la suppression de la revue
tait le plus solennel tmoignage de dfiance qu'aucun cabinet et
donn depuis 1830. Ce qui se passait n'tait-il pas plutt la
justification du fameux discours de M. Guizot sur la persistance du
mal rvolutionnaire et la ncessit de la rsistance? Dans la lettre
cite dj plus haut, M. Duchtel crivait: Le systme de la
conciliation a port de beaux fruits. Je suis trs-tonn du
changement qui s'est fait pendant mon absence. Je ne croyais pas que
le systme de rsistance ft sitt remis en honneur. Le grand discours
de M. Guizot tait plus vrai et plus actuel que nous le pensions  la
fin de la session. Aussi conoit-on que M. Guizot lui-mme se sentit
confirm dans ses inquitudes et dans ses principes: Je suis
pouvant, disait-il, des dispositions intrieures, de l'tat moral de
ces milliers peut-tre d'inconnus, sans foi, sans loi, sans coeur,
sans pain, qui errent au milieu de cette socit molle et incertaine.
Que de temps, que d'efforts, que de protection divine et de sagesse
humaine il faudra pour gurir en mme temps et ces plaies hideuses et
cette maladie gnrale de langueur! Je ne ressens ni doute, ni
dcouragement, tout au contraire; plus je vais, plus je crois  notre
mdecine et  ses principes; mais,  mesure que ma foi s'affermit, ma
connaissance du mal s'tend; et, bien convaincu que ce que nous
faisons est bon, je suis de plus en plus frapp du peu que nous
faisons, et je demande au matre, au service duquel nous sommes, les
inspirations et les forces qu'il peut seul nous donner pour suffire 
la tche dont il nous a chargs.

Faut-il croire que M. Thiers lui-mme, dans le premier moi de ces
avertissements, ait eu des doutes sur sa nouvelle politique et se
soit demand si la vrit n'tait pas plutt dans la politique qu'il
avait abandonne? Le bruit courut, peu aprs l'attentat d'Alibaud, que
le chef du cabinet avait en quelque sorte abjur, en plein conseil, la
foi qu'il avait eue un moment dans les ides et les hommes du tiers
parti; on crut remarquer, pendant plusieurs jours, qu'il mnageait les
doctrinaires et avait des pourparlers avec quelques-uns d'entre eux;
on allait jusqu' prciser les conditions du rapprochement: c'et t
la nomination de M. Guizot  la prsidence de la Chambre et l'entre
de plusieurs de ses amis, notamment de M. Duchtel, dans le
cabinet[63]. Vers la mme poque, les journaux du tiers parti, le
_Constitutionnel_ entre autres, nagure si dociles et si confiants 
l'gard du ministre, commencrent  lui parler sur un ton de mise en
demeure et mme de menace qui trahissait leurs inquitudes. Qu'y
avait-il de rel dans cette vellit de revirement qui, en tout cas,
ne dura pas? M. Guizot, dans ses Mmoires, a contest que des
ouvertures eussent t faites  lui ou  ses amis. Cela ne veut pas
dire que M. Thiers, dont on sait la mobilit, n'ait pas t un moment
tent de revenir sur ses pas. Quoi qu'il en soit, le seul fait que le
bruit en ait couru et ait pris une telle consistance rvle que, dans
le sentiment public, cette volution tait indique par les
circonstances, et que la politique de conciliation, ou plutt de
concession, apparaissait insuffisante en face du pril de nouveau
manifest.

[Note 63: _Journal indit de M. le baron de Viel-Castel._--Il parat
que, mme avant l'attentat d'Alibaud, M. Thiers, inquiet des exigences
du tiers parti, avait eu quelque vellit de se rapprocher des
doctrinaires. Le duc Decazes crivait  M. de Barante, le 16 juin
1836: Thiers se loue de Broglie et de Duchtel; il est bien loin de
repousser une rconciliation avec Guizot. Nous avons dn hier
ensemble chez madame de Boigne, avec Rmusat et Dumon, auquel il a
tendu la main en entrant dans le salon. Il me disait avec plaisir tout
 l'heure que Duvergier de Hauranne tait venu hier lui tendre la main
et le complimenter aprs sa rponse  Laffitte. Il cherche, entre
nous, et trouverait avec bonheur une manire de caser noblement et
convenablement Guizot.]

De tout cela, le ministre sortait affaibli: il avait perdu les
avantages que lui avaient donns,  la fin de la session, les succs
oratoires de M. Thiers. M. Guizot s'en apercevait, et le constatait,
probablement sans dplaisir: Le ministre a beaucoup perdu,
crivait-il, le 6 aot,  M. Piscatory. C'est un pouvoir dcri. Tout
le monde le dit et tout le monde s'arrte l. Mais les choses font
leur chemin, mme sans qu'on les pousse, et si d'ici  la session le
cabinet n'a pas quelque bonne fortune qui le relve, il ira se
dcriant et s'abaissant de plus en plus.




CHAPITRE II

LE PREMIER MINISTRE DE M. THIERS

LA POLITIQUE EXTRIEURE.

(22 fvrier--6 septembre 1836.)

     I. Le gouvernement se rapproche des puissances
     continentales. M. Thiers veut faire du cardinal Fleury.
     Satisfaction des trois puissances. Mcontentement de
     l'Angleterre.--II. Occupation de Cracovie. Attitude
     conciliante de M. Thiers.--III. Le contre-coup de la
     rvolution de 1830, en Suisse. L'agitation pour la rforme
     fdrale. La question des rfugis. La politique du
     gouvernement franais se modifie peu  peu. Dmarches
     comminatoires de M. Thiers. La Suisse cde. Son irritation.
     Affaire Conseil.--IV. M. Thiers repousse l'intervention en
     Espagne. Il propose le mariage d'Isabelle et de don Carlos.
     loge fait,  Berlin et  Vienne, du roi Louis-Philippe.--V.
     Pourquoi M. Thiers se rapprochait-il des puissances
     continentales? Le duc d'Orlans. On dsire, aux Tuileries,
     un mariage avec l'archiduchesse Thrse. Rsistance 
     Vienne. M. Thiers se flatte d'enlever le mariage. Voyage du
     duc d'Orlans et du duc de Nemours. Leur succs  Berlin et
      Vienne. Pourparlers relatifs au mariage avec l'archiduc
     Charles et M. de Metternich. Les princes  Milan. L'effet de
     l'attentat d'Alibaud. Derniers efforts de M. Thiers. Refus
     de l'archiduc Charles. Le roi de Prusse propose la princesse
     Hlne de Mecklembourg-Schwerin.--VI. M. Thiers veut se
     venger. Il revient  l'ide d'une intervention en Espagne.
     Le Roi consent  l'organisation d'une lgion trangre.
     Dsaccord entre le Roi et son ministre. Ce dsaccord
     s'aggrave aprs l'insurrection de la Granja. Dmission du
     ministre. Effet produit  l'tranger et en France.


I

Si M. Thiers se bornait, dans les affaires intrieures, a vivre
d'expdients, d'ajournements et d'quivoques, sans rien tenter
d'clatant ni de dcisif, tait-ce qu'il se rservait de chercher au
dehors le succs qui devait illustrer son administration? Les
circonstances dans lesquelles il avait remplac le duc de Broglie au
ministre des affaires trangres, les influences qui l'avaient pouss
 ce poste, indiquaient  elles seules un changement de politique. Il
semblait que ce ft un pas dcisif vers le systme diplomatique que le
Roi, depuis quelques annes, avait tch de faire prvaloir sur les
ides diffrentes de son ministre doctrinaire, systme tendant 
rapprocher la France des puissances continentales. M. Thiers s'tait
laiss persuader par M. de Talleyrand qu'il tait seul capable de
rconcilier la rvolution de Juillet avec ces puissances. Monsieur,
l'Europe vous attend, lui avait dit sentencieusement le vieux
diplomate. Aussi le prsident du conseil marqua-t-il, ds le premier
jour, par son langage, cette direction nouvelle donne  la politique
franaise. Au lieu de s'attacher, comme l'avait fait M. de Broglie, 
former la ligue des tats libraux en opposition  l'alliance des
cours absolutistes, et de proclamer leur antinomie en quelque sorte
essentielle et permanente[64], il crivait  ses ambassadeurs: Il ne
faut pas nous placer entre deux camps, l'un compos des trois cours du
Nord, l'autre des deux puissances maritimes, et se prparant, par des
hostilits de langage ou de visage,  des hostilits plus relles. Si
le temps le voulait, il faudrait resserrer l'alliance anglaise; mais,
tout le monde se rapprochant de nous, il ne faut pas repousser ceux
qui tendent vers nous et faire du Toeplitz en sens contraire[65]. Le
ministre revenait souvent sur le danger de cette sparation de
l'Europe en deux camps ennemis[66]. Il exprimait du reste ainsi
l'ide personnelle du roi Louis-Philippe, qui faisait assurer le
gouvernement prussien de son dsir de faire cesser les deux camps qui
divisent l'Europe et de les fondre en un seul, en se rapprochant de
plus en plus des trois puissances continentales[67]. M. Thiers
protestait encore de la satisfaction bien vive avec laquelle il avait
vu les grands tats de l'Europe, prenant envers nous une attitude plus
amicale, nous mettre en mesure de leur prouver que nos sentiments 
leur gard n'taient pas tels qu'ils avaient pu se le figurer. Je n'ai
pas besoin d'ajouter, disait-il, que plus ils avanceront dans cette
voie nouvelle, plus ils nous trouveront disposs  y marcher avec eux.
Notre voeu le plus sincre est d'imprimer  nos rapports avec les
cabinets trangers un caractre de confiance bienveillante[68].

[Note 64: Cf. notamment les instructions donnes, le 3 avril 1833, 
M. de Sainte-Aulaire, quand il alla prendre possession de l'ambassade
de Vienne. L'antagonisme de la France et de l'Autriche, y lit-on, se
rattache  la diffrence absolue des principes de leurs gouvernements,
de l'esprit des populations, de tout ce qui constitue la force morale
de l'un et de l'autre, de tout ce qui fait qu'indpendamment des
accidents de la politique intrieure, la France en ralit n'a pas
cess, depuis un demi-sicle, d'tre  la tte du mouvement des ides
nouvelles, tandis que l'Autriche, au contraire, a constamment favoris
le maintien ou le rtablissement des anciennes institutions...
L'hostilit morale, existant entre la France et l'Autriche, ne se
rattachant pas  des motifs accidentels, mais au fond mme de la
situation, ce serait se faire une dangereuse illusion que de compter,
pour la faire cesser, sur des motifs puiss dans les vicissitudes
ordinaires de la politique. Cette hostilit durera tant que les deux
pays continueront  marcher  la tte des deux ordres d'opinions et
d'ides qui partagent aujourd'hui l'Europe en deux camps ennemis... Il
ne saurait tre question, pour longtemps  moins de circonstances bien
extraordinaires, de travailler  oprer un rapprochement intime entre
deux pays spars par des divisions aussi profondes... Le rle de
l'ambassadeur du Roi auprs de la cour impriale est d'observer
attentivement les manoeuvres tnbreuses d'un cabinet o viendront
toujours aboutir tous les fils des combinaisons diriges contre la
France... (_Mmoires indits du comte de Sainte-Aulaire._)]

[Note 65: Lettre particulire de M. Thiers  M. de Barante,
ambassadeur  Saint-Ptersbourg, en date du 15 avril 1836. (_Documents
indits._)]

[Note 66: Lettre de M. Thiers  M. de Sainte-Aulaire, destine  tre
communique  M. de Metternich. (_Mmoires indits du comte de
Sainte-Aulaire._)]

[Note 67: Dpche d'Ancillon, du 3 avril 1836. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 590.)]

[Note 68: Dpche de M. Thiers, en date du 15 avril 1836. (_Documents
indits._)]

M. de Broglie,  la fin de son ministre, avait, lui aussi, rv d'un
rapprochement avec l'une des cours continentales, avec l'Autriche;
mais c'tait dans le dessein de sparer celle-ci des deux autres
cours, de la rattacher  l'alliance franco-anglaise. Ce projet, si
lointain qu'en ft la ralisation dans la pense du ministre, n'avait
pas laiss que de proccuper le gouvernement prussien. Quand M. de
Barante tait pass par Berlin, en dcembre 1835, M. Ancillon lui
avait demand, avec inquitude, s'il tait vrai que nous eussions le
dsir de faire une troue entre les trois cours, de tter l'Autriche
pour la ramener  une alliance avec l'Angleterre et la France,
affirmant que ce serait une vue errone, que l'on chouerait dans ce
dessein[69]. M. Thiers se hta de dissiper ces alarmes. L'ide de
diviser les cours continentales, crivait-il  l'un de ses
ambassadeurs, d'en dtacher une ou deux sur les trois, serait un
projet, et je ne suis pas dispos pour les projets. Je les trouve en
gnral ridicules, et inexcutables la plupart du temps. J'ai toujours
t en guerre avec les faiseurs de projets, et je ne le deviendrai pas
moi-mme. Sur les trois cours du Nord, s'il y en avait une seule qui
tendt vers nous plus visiblement qu'aucune autre, alors on pourrait
peut-tre excuter le projet auquel vous faites allusion. Mais sur les
trois, deux, la Prusse et l'Autriche, sont galement bien, sans qu'on
puisse distinguer entre les deux. Il y a bon sens, bon vouloir de leur
part. Il n'y a donc aucune manire de faire une scission pour ajouter
une troisime alliance  l'alliance des deux cours de France et
d'Angleterre. Tout cela, d'ailleurs, ce sont des agitations d'esprit,
et il n'en faut ni de corps ni d'esprits.[70]

[Note 69: Dpche de M. de Barante au duc de Broglie, en date du 20
dcembre 1835. (_Documents indits._)--Il est vrai qu'en 1836, il y
avait peu de chances d'oprer cette dissolution. Une dpche de M. de
Barante, adresse  M. Thiers, le 22 mars 1836, indiquait
judicieusement d'o venait la difficult: Dans la situation prsente,
toutes choses restant ce qu'elles sont, en quoi pourrait servir  une
des trois puissances de se dtacher des deux autres? Si elle avait un
dessein  excuter, si elle entrevoyait un pril dont elle et  se
garder, je conois qu'elle vnt chercher notre aide et notre appui.
Mais il n'y a rien de pareil en ce moment, chacun veut le _statu quo_,
chacun se trouve bien de l'quilibre europen et en souhaite la
prservation actuelle. Or, rien, selon les cabinets de Berlin et de
Vienne, ne peut mieux maintenir cet quilibre que l'union des trois
cours du Nord, destine  arrter les invasions rvolutionnaires, et
l'alliance de la France avec l'Angleterre, qui retiendra la Russie
dans ses projets d'invasion ou de conqute... Si nous faisions
quelques tentatives, si l'on nous voyait quelque dsir de dnouer les
liens qui unissent les cabinets du Nord, ces liens en deviendraient
plus serrs et plus intimes, car nous donnerions ainsi l'indice d'un
esprit d'inquitude ou de projets ultrieurs. Rappelons-le, du reste,
quand le duc de Broglie songeait  dtacher l'Autriche des autres
puissances, c'tait seulement en vue de la question d'Orient et pour
le jour o cette question se poserait. Il n'y avait donc pas
contradiction entre lui et M. de Barante.]

[Note 70: Lettre particulire de M. Thiers  M. de Barante, en date du
15 avril 1836. (_Documents indits._)]

Cette dernire formule tait faite pour aller au coeur de M. de
Metternich. M. Thiers insistait sur cette ide, sachant qu'il n'en
tait pas de plus agrable aux puissances dont il voulait se
rapprocher. Il se dclara rsolu  viter les motifs de controverse,
les questions prilleuses,  les rsoudre par des transactions ou
 les luder, en se fiant au temps[71]. La conservation du _statu
quo_, disait-il encore, voil, suivant moi, la vraie sagesse. Quand on
a cru que la paix tait le meilleur des systmes, il faut la vouloir
franchement. tre tranquille de corps, et ne pas l'tre d'esprit,
serait la plus triste des faons d'tre. Puisque nous n'armons pas des
armes, il est inutile de nous adresser des notes qui seraient la
guerre de plume, en attendant la guerre du canon. Puis, aprs cette
dclaration o les hommes d'tat du continent pouvaient voir un
dsaveu de certaines notes de M. de Broglie, M. Thiers concluait
ainsi: Il n'y a aujourd'hui rien  faire en Europe qu' attendre et,
en attendant,  amliorer notre situation intrieure,  nous
renforcer,  devenir riches et forts. Il faut faire du cardinal
Fleury. Nous verrons ensuite. Quand l'imprvu surviendra, il nous
trouvera prpars par le repos et une longue paix. Voil mon systme.
Ceux qui pensent et agissent autrement sont des brouillons[72]. Que
M. Thiers et tort, que ce ne ft pas la conduite la plus sage  ce
moment, nous ne le prtendons certes pas: mais le cardinal Fleury
tait bien le dernier homme d'tat sous le patronnage duquel on se ft
attendu  voir se placer le jeune, mobile et aventureux ministre.

[Note 71: Dpche prcite du 15 avril 1836.]

[Note 72: Lettre prcite, en date du 15 avril 1836.]

Les puissances continentales ne devaient voir qu'avec plaisir le
pouvoir aux mains d'un personnage ainsi dispos.  l'ambassade
d'Autriche, o il y avait rception le soir mme de la constitution du
cabinet, on affectait de faire un pompeux loge de M. Thiers. De
Vienne, M. de Metternich exprimait l'espoir que le Roi, dbarrass des
doctrinaires, trouverait plus de facilit avec le nouveau ministre
des affaires trangres[73]. M. Ancillon, ministre dirigeant de
Prusse, saluait l'avnement de ce cabinet comme un vrai progrs en
bien;  Berlin, d'ailleurs, crivait M. Bresson, on voit, dans le
changement ministriel, la prpondrance de l'influence royale, et
l'on s'en montre joyeux[74]. Il n'tait pas jusqu' Saint-Ptersbourg
o M. de Nesselrode et le prince Orloff ne tmoignassent leur
satisfaction des rapports faciles qu'on allait entretenir avec le
nouveau ministre[75]. Les ambassadeurs des trois cours, ravis de
n'avoir plus affaire au duc de Broglie[76], s'empressaient  cajoler
son successeur. Entre eux et lui, s'tablissaient tout d'abord des
relations que l'esprit brillant, le caractre facile du jeune
ministre, l'animation et l'abandon de sa conversation rendaient aussi
agrables que commodes. On les voyait faire de la propagande en sa
faveur, parmi les dputs et les pairs. Vous avez tort, disait M. de
Werther  l'un d'eux, de regretter le dernier cabinet. Sans doute, MM.
les doctrinaires sont des gens de mrite; mais ce sont presque des
rpublicains. Si on les croyait, le Roi n'aurait pas la plus petite
part au gouvernement[77]. La duchesse de Dino avait mis M. Thiers en
rapport avec la princesse de Lieven, grande dame russe, fort mle
alors  la diplomatie europenne: il dnait chez elle et la recevait
chez lui. Spectacle piquant, en vrit, que celui du parvenu de la
rvolution de Juillet, devenu, pour ainsi dire, le favori des
diplomates de la Sainte-Alliance. Il tait du reste beaucoup plus
sensible que ne l'et t le duc de Broglie  ces coquetteries
aristocratiques, si nouvelles pour lui. C'tait un sujet de sarcasme
pour ses anciens collaborateurs du _National_: On sait, crivait
Carrel, que M. Thiers est le trs-humble serviteur des grands
seigneurs hongrois, prussiens, russes, anglais, qui veulent bien lui
pardonner d'tre plbien comme nous[78].

[Note 73: Cependant, quand il envisageait les choses au point de vue
de la politique intrieure de la France, M. de Metternich regrettait
qu'on et fait de M. Thiers un prsident du conseil. Cela lui
paraissait un vritable danger pour la dure du nouveau ministre.
Je n'ai rien, ajoutait-il, contre l'homme personnellement; mes doutes
ne portent pas sur ses facults intellectuelles, mais il me semble
avoir trop peu de poids. Aussi ne lui vois-je d'autre soutien que
celui que lui prtera la couronne, et les hommes qui vivent de fonds
prts ne sont jamais forts par eux-mmes... Mais tout en France est
plac en dehors des calculs, j'accepte donc le nouveau prsident du
conseil, et j'attends l'vnement... (_Mmoires de M. de Metternich_,
t. VI, p. 137, 138.)]

[Note 74: Lettre de M. Bresson  M. de Barante, en date du 7 mars
1836. (_Documents indits._)]

[Note 75: Dpches de M. de Barante, en date des 9 et 23 mars 1836.
(_Documents indits._)--Cf. aussi HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, 1830-70, t. I, p. 606.--Il est vrai que le czar Nicolas,
plus passionn que ses ministres, se plaignait au contraire qu'on
montrt,  Vienne et  Berlin, trop de condescendance pour Paris.]

[Note 76: MM. d'Apponyi et de Werther ne se cachaient pas du plaisir
que leur causait l'avnement de M. Thiers. Lettre de M. Bresson du 7
mars. (_Documents indits._)--La duchesse de Dino, fort suspecte, il est
vrai, et passionne en cette affaire, crivait  M. de Sainte-Aulaire,
le 2 mars, que les rapports du corps diplomatique avec M. de Broglie
taient devenus tellement dsagrables, que tout autre ministre, quel
qu'il ft, aurait paru aux ambassadeurs trangers un ange du ciel.
(_Mmoires indits du comte de Sainte-Aulaire._)--Plus tard, en 1842, M.
de Metternich, causant avec M. de Flahaut, du duc de Broglie, lui
disait: Le duc de Broglie, ah! nous avons bien contribu dans le temps
 le renverser. On nous avait persuad que cela serait utile  notre
politique.]

[Note 77: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 78: _National_, 3 mai 1836.--C'est ce qui fera dire plus tard au
vicomte de Launay (madame de Girardin): M. Thiers croit aux grands
seigneurs; quand un lord daigne lui crire pour le mystifier, cela le
flatte. (T. III, p. 76.)]

L'Angleterre, par contre, tait inquite et mcontente: elle
comprenait que la premire consquence d'un rapprochement entre la
France et les puissances continentales tait, sinon une rupture, du
moins un relchement entre les deux tats occidentaux. M. Thiers
n'avait-il pas dit assez haut pour tre entendu des ambassadeurs
trangers: Aprs la rvolution, l'alliance anglaise a pu tre
ncessaire, parce que nous avions besoin d'un appui et que les autres
puissances nous repoussaient: alors survint Mnchen-Graetz, auquel
nous opposmes la quadruple alliance; mais les choses sont bien
changes[79]... Il ne dplaisait pas  nos nouveaux amis de nous voir
en froid avec les anciens. M. de Metternich ne manquait pas une
occasion de nous signaler le mtier de dupe que nous faisions avec
l'Angleterre. Dans la plupart des affaires que vous traitez de compte
 demi avec elle, disait-il  notre ambassadeur, vous avez des vues et
des intrts opposs. Vous vous en apercevrez tt ou tard. Vous vous
brouillerez ncessairement, un jour, en Orient, en Suisse, en Espagne.
Pour la Suisse et pour l'Orient, peut-tre parviendrez-vous  vous
raccommoder et  vous remettre ensemble; mais pour l'Espagne, jamais.
Une fois brouills, le mal sera sans remde. Souvenez-vous de ce que
je vous dis[80]. Prophtie qui devait se raliser avec une singulire
prcision.

[Note 79: Dpches de Sales, du 29 janvier 1836, et de Werther, du 22
mars, cites par HILLEBRAND (_Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 598).]

[Note 80: _Mmoires indits du comte de Sainte-Aulaire_, et aussi
_Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 137.]

Parfois cependant, quand cette altration de nos rapports avec
l'Angleterre devenait trop visible, M. Thiers s'en alarmait, et pour
la politique de son pays, et pour sa propre popularit: il s'puisait
alors en protestations auprs de l'ambassadeur britannique, l'assurant
que l'intimit des deux pays ne recevrait aucune atteinte[81]. Il
n'hsitait mme pas  porter ces protestations  la tribune; c'est
ainsi que, le 1er juin 1836, il saisissait l'occasion d'une attaque
vhmente du duc de Fitz-James contre l'Angleterre, pour faire une
clatante apologie de l'alliance des deux monarchies librales, et
pour rappeler de quel secours cette alliance nous avait t dans les
trois grandes questions de Belgique, d'Espagne et d'Orient. En mme
temps,  la vrit, il se flicitait d'avoir des rapports, tous les
jours meilleurs, avec le reste de l'Europe, et proclamait que la
mfiance des premiers jours allait sans cesse diminuant. Il se
dfendait d'avoir, pour acheter cette bienveillance, abjur la
rvolution de Juillet, de s'en tre montr embarrass. S'il est
arriv, ajoutait-il, que, de toutes les parties de l'Europe, il y a eu
concours vers nous, confiance, empressement, cela tient  notre
sagesse,  notre rsolution pacifique,  la volont o nous
tions, tout en maintenant la rvolution chez nous, de ne pas la
porter chez les autres. La vrit tait que M. Thiers, tout en
estimant que le duc de Broglie avait tenu trop exclusivement 
l'alliance britannique, ne dsirait pas la rompre. Il se flattait
d'tre bien avec toutes les puissances. Seulement, tandis qu'il ne
donnait que de belles paroles  l'Angleterre, il accordait aux autres
tats des gages plus positifs. C'est ce qui apparut aussitt dans les
questions alors souleves  Cracovie, en Suisse et en Espagne.

[Note 81: _Documents indits._--C'est sans doute  la suite de quelque
protestation de ce genre que lord Palmerston crivait, le 5 mars 1836:
Thiers est tout  fait pour l'alliance anglaise. Madame Lieven et
Talleyrand seront dsappoints. Ils se sont efforcs de se dbarrasser
de Broglie, comme ils ont tch de me mettre dehors, dans l'espoir de
briser ainsi l'alliance entre l'Angleterre et la France. (BULWER,
_The Life of Palmerston_, t. III, p. 16.) Cette confiance de
Palmerston ne devait pas durer.]


II

Au moment mme o M. Thiers prenait le pouvoir, arrivait la nouvelle
de l'occupation, par les troupes autrichiennes, russes et prussiennes,
de la petite rpublique de Cracovie. Cette ville et sa banlieue,
peuples d'environ cent mille habitants, avaient t reconnues, en
1815, comme un tat souverain, jouissant d'une complte indpendance,
sous la protection des trois puissances qui l'entouraient: combinaison
assez bizarre, ne en ralit de l'impossibilit de s'entendre sur
celle de ces puissances  qui l'on aurait attribu ce territoire.
L'article 9 du trait de Vienne portait qu'aucune force arme ne
pourrait jamais tre introduite sur le sol de la rpublique, sous
quelque prtexte que ce ft. Seulement, le mme article interdisait 
la rpublique de donner asile  des transfuges ou gens poursuivis par
la loi, appartenant  l'une des puissances protectrices. Or, comme il
et t facile de le prvoir, Cracovie tait devenue le foyer du
patriotisme polonais. Aprs l'insurrection de 1830 et 1831, les
rfugis y avaient afflu; bien plus, ils ne s'taient pas gns pour
fomenter de l des complots et lancer des invectives contre les
oppresseurs de leur nation. Tout rcemment, la fte du Czar y avait
t l'occasion de dsordres et de manifestations outrageantes.
Irrites de cette conduite, les trois puissances avaient rsolu, dans
l'entrevue de Toeplitz,  la fin de 1835, de prendre des mesures de
rigueur. Ces mesures taient demandes surtout par l'Autriche, plus
intresse  cause du voisinage de la Galicie.

Le 9 fvrier 1836, sommation fut faite au snat de la rpublique
d'avoir  expulser, dans les huit jours, tous les rfugis, faute de
quoi l'Autriche, la Russie et la Prusse y pourvoiraient elles-mmes.
Le dlai tait illusoire. Les autorits de Cracovie, se fiant 
l'inviolabilit de leur territoire,  l'irrsolution habituelle des
puissances,  la protection des tats occidentaux, essayrent une
rponse vasive et dilatoire. Mais les trois cours taient rsolues 
tout brusquer; le 17 fvrier, les Autrichiens, bientt suivis des
Russes et des Prussiens, envahirent la rpublique. Avis fut donn 
Paris de l'occupation: on prtendit mme se faire valoir auprs de
nous de cette politesse, en nous faisant remarquer qu'on n'avait pas
pris cette peine avec le gouvernement de Londres[82]. Tout, en cette
affaire, le sans gne avec lequel aucun compte n'avait t tenu des
stipulations du trait de 1815, comme la brutalit de l'excution,
tait fait pour mouvoir l'opinion franaise, alors si susceptible en
ce qui touchait  la Pologne. Cette opinion n'tait-elle pas encore
tout chauffe des polmiques de presse et des dbats parlementaires
qu'avait soulevs le discours provocant du Czar  la municipalit de
Varsovie[83]? Mais M. Thiers ne voulait pas risquer de se brouiller
avec les trois puissances, particulirement avec l'Autriche, qui avait
jou le premier rle dans cette entreprise. Il ne lui paraissait pas
d'ailleurs que nous fussions bien venus  invoquer les traits de
1815, aprs n'avoir permis qu'on nous les oppost en Belgique. Il
chargea donc son ambassadeur de dclarer  M. de Metternich qu'il
n'engagerait point de controverse sur le sens de quelques phrases plus
ou moins vagues du trait de Vienne; il reconnaissait que la
conduite turbulente d'un certain nombre de rfugis polonais 
Cracovie autorisait les cours voisines  exiger que ce loyer
d'agitation ft dissous. Il se bornait  demander que la ville et le
territoire de la rpublique fussent vacus promptement, et que les
mesures de rigueur n'atteignissent que des hommes rellement
dangereux. Quant  ceux des rfugis qui, par leur infortune et leur
caractre, mritaient quelque intrt, il pourrait consentir  les
recevoir en France[84]. Notre modration fut d'autant plus remarque
qu'au mme moment, sous le coup des interpellations irrites de son
parlement, lord Palmerston proclamait  la tribune que l'occupation de
Cracovie tait une violation ouverte des traits. M. de Metternich se
flicita fort de nous trouver si faciles. Du moment que nous ne nous
associions pas aux protestations de l'Angleterre, il pouvait les
ngliger et mme y rpondre de haut. Il nous dclara n'avoir rien de
plus  coeur que la prompte vacuation de la rpublique, sans fixer
du reste aucun dlai prcis, et nous promit quelque adoucissement dans
les mesures d'excution[85]. Pendant ce temps, les puissances se
trouvaient  l'aise pour mener  fin leur entreprise: elles
expulsrent tous les rfugis, et ne commencrent  retirer leurs
troupes qu'aprs avoir termin  Cracovie tout ce qu'elles avaient
dessein d'y faire. Encore l'vacuation ne fut-elle pas complte et y
laissa-t-on une petite garnison autrichienne. Au parlement franais,
ceux qui eussent t le plus disposs  rclamer pour les Polonais,
taient en mme temps les plus dsireux de ne pas causer d'embarras 
M. Thiers: ils se turent; ou du moins la question ne fut souleve
qu'en juin, lors de la discussion du budget: alors tout paraissait 
peu prs fini, et le ministre se tira facilement d'affaire[86].

[Note 82: Interrog sur la raison de ce traitement diffrent, un
diplomate autrichien avait rpondu que cette communication tait, non
de droit, mais de pure confiance; que la confiance ne se commandait
point; que le cabinet franais s'tait toujours montr bienveillant
pour l'Autriche, que le Roi et ses ministres avaient toujours cru ce
qui tait vrai, et compris ce qui tait ncessaire; tandis que lord
Palmerston avait, en toute occasion, tmoign malveillance, mfiance,
hauteur; qu'ainsi l'on avait cru devoir rendre procds pour
procds. Dpche de M. de Barante  M. Thiers, du 20 avril 1836.
(_Documents indits._)]

[Note 83: Voir sur ces incidents, qui s'taient produits  la fin de
1835 et au commencement de 1836, ce qui a t dit plus haut, t. II, p.
419 et 420.]

[Note 84: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi
dpches de M. Thiers  M. de Barante et  M. de Sainte-Aulaire, en
date des 3, 12 et 14 mars 1836. (_Documents indits._)]

[Note 85: Dpche de M. Thiers  M. de Barante, du 15 avril 1836.
(_Documents indits._)]

[Note 86: L'incident de Cracovie ne fut pas le seul o M. Thiers se
montra dispos  faire passer son dsir de plaire aux puissances
continentales, mme  la Russie, avant les sympathies alors si vives
de l'opinion franaise pour la Pologne. Il crivait, le 2 mai 1836, 
notre ambassadeur  Saint-Ptersbourg: J'ai provoqu, avant toute
demande du comte Pahlen, la dispersion des Polonais qui avaient sign
la grande confdration. J'ai agi spontanment, parce que je regarde
commue une violation du droit des gens de laisser organiser sur son
territoire des moyens d'insurrection contre les gouvernements avec
lesquels on est en paix. Je serai attaqu  la tribune et je me
dfendrai sans embarras et sans crainte, sur ce sujet. Trente-deux
Polonais ont t frapps; vingt-et-un ont voulu quitter la France;
onze sont renvoys de Paris dans des dpts, et dans des dpts
diffrents. Nous ne leur laisserons jamais organiser l'insurrection
chez nous. (_Documents indits._)]


III

La direction nouvelle donne par M. Thiers  la diplomatie de la
monarchie de 1830 apparut mieux encore dans les rapports avec la
Confdration helvtique. Pour bien comprendre cette question qui
devait, jusqu'en 1848, occuper souvent le gouvernement franais, il
convient de revenir un peu en arrire. La Suisse tait un des pays o
le contre-coup des vnements de Juillet s'tait le plus fait sentir.
Dans plusieurs cantons, des rvolutions avaient aussitt violemment
renvers les constitutions aristocratiques tablies aprs 1815.  ces
rvolutions locales se joignit bientt, en 1831 et 1832, une agitation
pour la rforme du pacte fdral. La constitution d'un gouvernement
central, en tat de jouer un rle actif au dehors et d'imposer au
dedans sa volont aux cantons, tait depuis longtemps le premier
article du programme radical. Pendant la premire rvolution
franaise, par l'effet de la contagion, la Suisse avait t
transforme en rpublique une et indivisible. C'tait faire violence 
la tradition historique, au gnie de la race et mme  la nature des
lieux. Aussi, en 1803, les populations reurent-elles comme un
bienfait l'Acte de mdiation par lequel Napolon Ier rtablit
l'indpendance des cantons et organisa la Confdration helvtique. Le
pacte fdral, dcrt, en 1815, par le congrs de Vienne, tait, 
peu de chose prs, fond sur les mmes principes. Si peu heureuse
qu'et t la premire exprience du rgime unitaire, le parti radical
refit campagne dans ce sens aussitt aprs 1830. Il fut appuy, dans
une certaine mesure, par les libraux, qui, sans vouloir dtruire
compltement l'autonomie cantonale, cherchaient  augmenter
notablement les attributions du gouvernement fdral; leur prtention
tait de transformer la Suisse, jusqu'alors confdration d'tats, en
un tat confdr[87]. Au moyen de ce pouvoir central fortifi, ils
comptaient imposer les rformes dmocratiques  certains cantons
demeurs fidles aux vieilles ides.

[Note 87: M. Rossi, alors rfugi  Genve, fut le rapporteur d'un
projet de rvision dans ce sens. Ce fut mme l'chec de ce projet qui
le dtermina  s'tablir en France.]

Les puissances, qui dj n'avaient pas vu sans dplaisir les
rvolutions cantonales, s'murent plus encore de ce projet de
rvolution fdrale. Une Suisse unitaire et radicale leur paraissait
devoir changer,  leur dtriment, les conditions de l'quilibre et de
la scurit de l'Europe, M. de Metternich, plus que tout autre,
attentif  ce qui se passait de ce ct, s'inquitait d'un tel
voisinage pour les possessions italiennes de l'Autriche. Le roi de
Prusse avait un intrt particulier  la question, tant demeur, par
une combinaison bizarre, souverain du canton de Neuchtel, qui
cependant faisait partie de la Confdration. Quant au Czar, il
prtendait continuer,  l'gard de la petite rpublique, le rle de
protecteur et surtout de surveillant qu'avait assum Alexandre aprs
1814. Enfin tous, et avec eux le gouvernement anglais[88], soutenaient
que le pacte fdral, sanctionn par l'Europe, en 1815, ne pouvait
tre modifi sans son aveu; qu'il tait la condition essentielle de
l'indpendance et de la neutralit alors garanties par les puissances
signataires du trait de Vienne. Des remontrances furent donc
adresses  la Suisse, et, pour les appuyer, la plus proche
intresse, l'Autriche, ordonna quelques concentrations de troupes sur
sa frontire.

[Note 88: Dpche de lord Palmerston du 9 juillet 1832. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 609.)]

La France de Juillet, sans trop se demander si, dans l'agitation
unitaire, il n'y avait pas plus de passion de secte que d'esprit de
libert, se crut d'abord tenue  protger ce mouvement n de sa propre
rvolution. Il lui semblait que les mmes raisons qui lui faisaient
soutenir les patriotes de Bruxelles ne lui permettaient pas
d'abandonner les radicaux de Berne. N'tait-ce pas d'ailleurs une
faon d'augmenter sa clientle en Europe, de faire une recrue pour la
ligue librale qu'elle rvait d'opposer  la coalition des puissances
absolutistes? Et puis, ne fallait-il pas avant tout faire chec 
l'influence autrichienne qui prtendait s'exercer en matresse jusque
sur nos frontires? Ces considrations parurent dcisives  Casimir
Prier et au duc de Broglie[89]. Ils ne se contentrent pas de
proclamer que la Suisse tait, avec la Belgique et le Pimont, l'un
des pays o ils ne tolreraient jamais l'intervention d'une puissance
trangre; notre ambassadeur, le marquis de Rumigny, pensa suivre ses
instructions en soutenant, ouvertement et souvent mme avec un zle un
peu intemprant, le mouvement de rforme fdrale. Sentant la France
derrire lui, le gouvernement helvtique rpondit d'assez haut aux
puissances, revendiqua le droit de rgler  sa guise sa constitution
intrieure, et fit mme mine de mettre la main sur la garde de son
pe, en appelant sous les drapeaux une partie de son arme. Notre
attitude avait peut-tre prserv la Suisse d'une intervention
europenne; mais elle ne parvint pas  triompher de l'attachement des
cantons pour leur indpendance; malgr l'appui de notre ambassadeur,
la rvision, discute dans deux dites successives, ne put aboutir
(1833).

[Note 89: M. de Broglie avait eu,  Coppet, occasion de lier des
rapports personnels avec plusieurs des libraux de Genve, de Berne et
de Lausanne. C'est pour cela que Louis-Philippe, causant, un peu plus
tard, en 1835, avec des ambassadeurs trangers, se plaignait de la
marotte suisse de son ministre. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, p. 612.)]

 cette question constitutionnelle s'en joignit bientt une autre qui
touchait plus encore les autres puissances. La Suisse tait devenue, 
la suite des insurrections avortes ou rprimes dans divers pays
d'Europe, l'asile des pires rfugis. Ceux-ci, protgs par les
radicaux indignes, conspiraient ouvertement contre les gouvernements
voisins. Ils ne s'en tenaient pas  des menaces en l'air. En janvier
1834, une expdition arme, prpare par Mazzini, tenta, sans succs
il est vrai, d'envahir le Pimont. Peu aprs, la main des mmes
rfugis fut visible dans les insurrections de Lyon et de Paris. Tous
les tats taient menacs par eux. Au mois d'avril 1834, ils s'taient
constitus en _Jeune France_, _Jeune Italie_, _Jeune Allemagne_,
_Jeune Pologne_, fractions diverses de la _Jeune Europe_. Il s'y
joignit bientt une _Jeune Suisse_ qui devait s'emparer du pouvoir
fdral, afin de le mettre au service de la rvolution universelle.
Chose trange de voir cette nation, autrefois si exclusivement
renferme dans le soin de ses propres affaires, si ombrageuse et si
mfiante  l'gard de l'tranger, se livrer aux dmagogues
cosmopolites, dbarqus de la veille sur son sol. Elle les laissait
non-seulement la compromettre par leurs attentats contre les autres
gouvernements, mais exprimenter sur elle les thories subversives
qu'ils n'avaient pu faire triompher dans leurs propres pays. On et
dit que la Suisse n'existait plus que pour les rfugis, pour tre
leur asile, leur domaine et aussi leur instrument.

L'Autriche, dont la police avait suivi de prs cette agitation,
entreprit, en 1834, pour obtenir l'expulsion des rfugis, une
croisade diplomatique, o elle fut seconde par la Russie, la Prusse,
les tats de l'Allemagne du Sud, le Pimont et le royaume de Naples.
Seules la France et l'Angleterre refusrent de s'y associer. Ce ne
pouvait tre, de notre part, sympathie pour des hommes qui, au mme
moment, fomentaient chez nous la rvolte et mme l'assassinat. Mais
l'intrt de ne pas laisser s'exercer  nos portes l'ingrence
autrichienne l'emporta sur toute autre considration. Le duc de
Broglie, alors ministre, crivait, le 19 fvrier 1834,  M. de
Sainte-Aulaire, qui et dsir voir le gouvernement franais se
rapprocher, sur cette question, du cabinet de Vienne: L'influence que
nous exerons en Suisse tient prcisment  ce qu'on nous y considre
comme des protecteurs ventuels contre les exigences de quelques
gouvernements. Peu aprs, M. de Rigny dclarait aussi aux autorits
fdrales que la protection de la France ne leur manquerait pas
contre quiconque voudrait attenter  leur indpendance[90]. En mme
temps, notre ambassadeur, M. de Rumigny, appuyait ouvertement, en
Suisse, les dfenseurs des rfugis, et incitait la dite  repousser
les demandes des puissances.

[Note 90: _Mmoires indits du comte de Sainte-Aulaire._]

L'Autriche n'avait t qu' moiti fche de notre refus: elle se
flattait de russir sans nous et par suite contre nous. Sa campagne
fut vivement conduite; des notes trs-roides menacrent la Suisse, si
elle ne cdait, du blocus de toutes ses frontires, sauf du ct de la
France. Sous cette pression, et malgr notre ambassadeur, la dite
finit par adopter une dclaration contre les rfugis (1834). M. de
Metternich triompha, pendant que M. de Rumigny ne dissimulait pas son
dsappointement.  Vienne, cependant, on ne tarda pas  s'apercevoir
que le succs remport tait plus apparent que rel. En effet, la
dite n'avait vot qu'une invitation aux autorits locales de prendre
des mesures contre les rfugis, invitation qui n'emportait pas
contrainte et  laquelle rsistrent quelques-uns des cantons, entre
autres celui de Berne, o tait le principal centre rvolutionnaire.
Force fut donc  l'Autriche de reprendre son action diplomatique
contre les autorits bernoises, qui finirent par cder (1835).

C'est vers la fin de cette anne 1835 qu'on commence  entrevoir une
modification dans les tendances de la politique franaise en Suisse.
Louis-Philippe aimait ce pays o lui aussi avait trouv autrefois
asile; mais il se faisait moins illusion que quelques-uns de ses
ministres sur les prils du radicalisme. Beau pays, disait-il plus
tard  M. Guizot, et bon peuple! vaillant, laborieux, conome; un fond
de traditions et d'habitudes fortes et honntes. Mais ils sont bien
malades; l'esprit radical les travaille; ils ne se contentent pas
d'tre libres et tranquilles; ils ont des ambitions de grand tat, des
fantaisies systmatiques de nouveau gouvernement. Dans mes jours de
mauvaise fortune, j'ai trouv chez eux la meilleure hospitalit; tout
en en jouissant, je voyais bien  regret fermenter parmi eux des
ides, des passions, des projets de rvolution analogue  la ntre, et
qui ne pouvaient manquer d'attirer sur eux, d'abord la guerre civile,
puis la guerre trangre[91]. En outre, le Roi, bien loin de chercher
les occasions de faire chec aux puissances continentales, dsirait au
contraire s'en rapprocher. Fallait-il d'ailleurs s'tonner qu'il se
sentt peu encourag  continuer sa protection aux complices de ses
assassins? Chaque jour donc, il avait plus de doute sur la politique
jusqu'alors suivie en Suisse par son gouvernement, et tchait de la
faire modifier. Il ne s'en cachait pas aux ambassadeurs trangers[92].
Il finit mme par obtenir de M. de Broglie qu'il remplat, 
l'ambassade de Berne, M. de Rumigny, trop compromis avec les radicaux,
par M. de Montebello, dont les sympathies taient tout opposes.

[Note 91: _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 417.]

[Note 92: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. Ier p. 609-612.]

Tel tait l'tat des choses, quand M. Thiers arriva au pouvoir.
Aussitt, il s'engagea rsolment dans la direction nouvelle que le
Roi avait indique. Il ne voulut pas sans doute agir de concert avec
les puissances, comme le lui demandait M. de Metternich[93];
seulement, pour ne pas avoir l'air de suivre l'Autriche, il la
dpassa. Il demanda, plus haut et plus rudement qu'elle, l'expulsion
des rfugis, sans s'inquiter de n'tre plus suivi par le
gouvernement anglais qui dclarait,  la Chambre des communes, n'tre
pour rien en cette affaire. M. Thiers crivait, le 26 avril 1836, 
M. de Montebello: La faction radicale se montre d'autant plus
entreprenante qu'elle s'imagine qu'en dpit de ses excs et des
complications o sa conduite pourrait entraner la Suisse, la France,
qui voit dans ce pays un boulevard du cot de l'est, se trouverait
engage, par son propre intrt,  le dfendre contre toute action
hostile ou rpressive de l'tranger. C'est une illusion qu'il importe
de dtruire... Le parti radical est insens de croire qu'il y ait
possibilit pour lui de s'tablir en Suisse d'une manire solide et
durable, lorsque, partout ailleurs, ses adhrents en sont rduits 
n'oser lever la tte... Quand, en France, les factions sont
terrasses, quand le pouvoir y est fermement dirig dans le sens de
l'ordre et de la modration, il est ridicule de penser qu'un petit
pays comme la Suisse puisse, entre les mains d'une poigne
d'agitateurs, remuer  son gr le reste de l'Europe... Et quelques
semaines plus tard, le 7 juin 1836, M. Thiers dclarait ne pas vouloir
souffrir que, contrairement  tout principe de justice et de droit
international, la Suisse devnt un foyer d'agitation rvolutionnaire,
un lieu de rassemblement pour les factieux de tous les pays, quand
partout la Rvolution, terrasse au profit de l'ordre, est impuissante
et rduite  n'oser relever la tte[94].

[Note 93: Lettre au comte Apponyi, du 14 avril 1836. (_Mmoires de M.
de Metternich_, t. VI, p. 142.)--M. Thiers crivait  notre
ambassadeur, le 25 juin 1836: J'ai refus toute dmarche commune,
faite en nom collectif. Si l'Autriche trouve notre conduite bonne et
sense, et veut l'imiter, soit! Mais il ne nous convient pas de faire
avec elle un petit fragment de Sainte-Alliance. (_Documents
indits._)]

[Note 94: Ces dpches ne furent pas connues du public sur le moment.
M. Guizot les apporta  la tribune, le 3 fvrier 1848, pour se
dfendre contre M. Thiers redevenu l'avocat des radicaux suisses.]

Les autorits fdrales essayrent d'abord de satisfaire la France par
une dclaration analogue  celle dont s'tait contente l'Autriche en
1834: cette dclaration engageait, de la manire la plus pressante,
les gouvernements cantonaux  faire arrter et  tenir  la
disposition du pouvoir central les rfugis les plus dangereux; mais
on n'y ajoutait pas le _conclusum_ qui et d tre vot par la dite
pour imposer la mesure aux cantons. M. Thiers insista vivement pour
obtenir ce _conclusum_, et il fit adresser, le 18 juillet, au
gouvernement suisse, une note svre qui se terminait ainsi: Le
Directoire comprendra sans doute que, si les gages que l'Europe attend
de lui devaient se borner  des dclarations, sans qu'aucun moyen de
coercition vnt les appuyer au besoin, les puissances intresses  ce
qu'il n'en soit pas ainsi seraient pleinement en droit de ne plus
compter que sur elles-mmes, pour faire justice des rfugis qui
conspirent en Suisse contre leur tranquillit et pour mettre un terme
 la tolrance dont ces incorrigibles ennemis du repos des
gouvernements continueraient  tre l'objet. Il n'est pas moins
vident que la France n'aurait plus qu' pourvoir, dans le mme but,
en ce qui la concerne,  ce que lui prescrirait l'intrt non moins
lgitime de sa propre scurit. Charme de rencontrer, dans notre
ministre, un chef de file si rsolu et si inattendu, les puissances
continentales lui envoyrent aussitt leurs vives flicitations et
donnrent ordre  leurs agents  Berne d'appuyer la dmarche de
l'ambassadeur franais. M. de Metternich complimentait, non sans
quelque ironie, M. de Sainte-Aulaire sur notre conversion si soudaine,
et il tmoignait mme quelque inquitude que notre fougueux ministre
n'et dpass la mesure[95]. M. de Nesselrode rendait hommage  la
manire sage et salutaire dont nous exercions notre influence[96].
Chez les radicaux suisses, nos clients de la veille, la surprise, la
colre furent extrmes. Les journaux, les clubs clatrent en
invectives enflammes contre le gouvernement franais, et sommrent
les autorits fdrales d'exiger le renvoi de M. de Montebello. M.
Thiers, ne se laissant pas arrter par ces clameurs, ordonna  son
ambassadeur d'tre plus pressant encore. Il faut, dit-il, faire
entendre  la Suisse un langage franc, quoique dur. Si elle n'coute
pas nos conseils, elle peut se considrer comme brouille avec la
France, et sa rsistance sera immdiatement suivie d'un blocus
hermtique. Ainsi presse, la dite finit par cder, et vota, le 11
aot, le _conclusum_ exig.

[Note 95: _Mmoires indits du comte de Sainte-Aulaire_, et dpche de
M. Thiers  M. de Barante, du 15 aot 1836. (_Documents indits._)]

[Note 96: Dpche de M. de Barante, du 21 mai 1836. (_Documents
indits._)]

La question des rfugis n'tait pas la seule qui et occup M.
Thiers. Le territoire de Porrentruy avait t, en 1815, dtach de la
France et runi au canton de Berne, sous la condition expresse que les
habitants ne seraient point troubls dans l'exercice du culte
catholique. M. Thiers, continuant du reste sur ce point ce qu'avait
commenc avant lui le duc de Broglie, estima que cette clause lui
donnait le droit de rclamer contre l'espce de constitution civile
que les autorits bernoises avaient prtendu imposer au clerg de
cette rgion. Ds mars 1836, il leur rappela que, dans la religion
catholique, la discipline ecclsiastique ne pouvait tre rgulirement
change qu'en s'entendant avec le Saint-Sige, et dclara que
l'honneur de la France tait intress  ne pas souffrir qu'il ft
port atteinte  des droits garantis par elle. Le gouvernement bernois
fut oblig de reconnatre la justesse de cette thse et de renoncer,
au moins pour le moment, aux mesures qu'il avait prises: succs qui
nous valut les plus vives flicitations[97] de l'Autriche et de la
Prusse.

[Note 97: Dpche de M. Thiers  M. de Barante, 14 juillet 1836.
(_Documents indits._)]

Ces diverses contestations ne furent pas sans laisser entre les deux
pays des relations singulirement aigries et tendues. Les Suisses se
prtendaient atteints dans leur indpendance et juraient de dfendre,
comme autrefois  Sempach et  Morgarten, leur libert menace. Le
gouvernement franais, nagure si populaire parmi eux, tait maudit.
Nos journaux de gauche faisaient cho aux menaces et aux injures des
radicaux de Berne et de Zurich.  les entendre, le ministre avait
mconnu les traditions de la politique de Juillet, trahi ses devoirs
de gouvernement libral, pour se mettre  la remorque de la
Sainte-Alliance et se faire la marchausse des rois absolus.
Polmiques singulirement violentes auxquelles l'affaire de l'espion
Conseil, dsagrable pilogue de ce conflit, vint fournir un nouvel
aliment.

Les menes des rfugis en Suisse, les complots qui s'y tramaient si
librement contre la vie mme de Louis-Philippe, avaient oblig le
gouvernement franais  y entretenir une police secrte: c'tait une
mesure de lgitime dfense sur l'emploi de laquelle il et t niais
d'prouver quelque scrupule; seulement, en semblable matire, les
gouvernements ont toujours tort quand ils sont maladroits. Peu aprs
l'attentat d'Alibaud, un agent, nomm Conseil, avait t envoy 
Berne, avec mission de gagner la confiance des rfugis les plus
dangereux et de dcouvrir ainsi s'il se prparait quelque nouveau
crime. Il devait en outre se conduire de faon  justifier une demande
d'expulsion qui serait adresse au gouvernement fdral en temps
opportun; il pourrait ainsi suivre les rfugis dans leur nouvel
asile, en Angleterre probablement, et continuer sa surveillance. En
effet, le 19 juillet 1836, sur l'invitation de M. de Montalivet, M.
Thiers, qu'on n'avait pas mis dans la confidence de cette manoeuvre de
police, faisait demander au directoire fdral l'expulsion du sieur
Conseil, rfugi politique en Suisse. Tandis que cette demande tait
examine, Conseil agissait avec tant de sottise et de lchet, qu'il
se laissait arracher par des rfugis le secret de son vritable rle;
non content de leur livrer ses papiers, il les compltait par un rcit
dtaill de ses rapports avec le gouvernement franais, et il
affirmait mme que l'ambassade de France  Berne venait de lui
remettre tout rcemment un passe-port avec un faux nom et une fausse
date. Les rfugis, fort empresss  se porter  leur tour accusateurs
contre le gouvernement qui les accusait nagure, livrrent Conseil
avec ses papiers et ses rvlations au directoire fdral. Celui-ci,
bien loin d'touffer le scandale, sembla s'attacher  lui donner plus
de retentissement: acceptant la dnonciation des rfugis, il la
soumit  la dite, qui chargea une commission de faire une enqute et
un rapport; croyait-il trouver l une revanche de la mortification
diplomatique que le gouvernement franais venait de lui faire subir?
Si M. Thiers avait t au courant du vrai caractre de Conseil,
peut-tre et-il su, au premier bruit, prendre des mesures pour
arrter l'affaire; mais, dans l'ignorance trange o on le laissait,
il dclara aussitt au charg d'affaires de Suisse que Conseil
n'appartenait pas  la police franaise, et qu'il ne voyait aucune
raison de mnager ce vulgaire imposteur. La vrit lui fut enfin
connue quand il n'tait plus temps de rien empcher: les faits avaient
t livrs au public, et ils provoquaient, chez les radicaux suisses,
une explosion inoue de colre, d'injures et de menaces contre la
France;  les entendre, on se ft cru  la veille d'une dclaration de
guerre; l'ambassadeur de France en tait rduit  prendre des
prcautions pour sa scurit personnelle. Cette affaire, que M. Thiers
n'eut pas le temps de terminer, devait tre lgue, dans ce fcheux
tat,  ses successeurs.


IV

En Espagne, depuis que M. Mendizabal avait pris le pouvoir, le 14
septembre 1835, les choses allaient de mal en pis. Toute l'influence
tait passe  l'Angleterre, qui, avec son esprit pratique habituel,
cherchait  se faire concder des avantages commerciaux. En mme
temps, champ libre tait laiss  la rvolution que le ministre
espagnol suivait avec docilit, quand il ne la devanait pas
tourdiment, s'employant  dsorganiser toutes les forces monarchiques
et sociales, dpouillant et perscutant le clerg, provoquant la
rvision du statut royal dans un sens dmocratique. Les dmagogues,
enhardis plutt que satisfaits, excitaient de sanglantes meutes dans
les villes de l'est et du sud, aux cris de: Vive la Constitution de
1812! Quant aux carlistes, soutenus par les puissances continentales,
ils se maintenaient dans les provinces basques, lanaient leurs
expditions jusqu'aux portes de Madrid, et luttaient avec les
Christinos de sauvage cruaut. Partout l'anarchie, la dcomposition,
et les signes d'une ruine qui semblait prochaine et fatale.

C'est dans ces conditions qu'en mars 1836, lord Palmerston, qui
n'avait pas voulu de l'intervention, quand elle et pu profiter  un
gouvernement modr, ami de la France, nous proposa brusquement une
sorte d'action circonscrite et bizarrement qualifie de
_translimitation_. La flotte anglaise devait dbarquer quelques
soldats de marine pour dfendre ou reprendre les places maritimes. On
nous invitait de notre ct  occuper Fontarabie, le port du Passage
et la valle du Bastan. Si engag qu'il et t jusqu'alors dans la
politique d'intervention, M. Thiers se rallia cette fois facilement au
sentiment contraire du Roi et des autres ministres. Par une dpche en
date du 18 mars 1836, il dclina formellement la proposition de lord
Palmerston, qui en fut irrit. Mais le ministre franais n'tait pas
dispos  s'inquiter beaucoup de cette irritation. Sa proccupation
principale tait de se mettre en bons termes avec les puissances
continentales. Il avait soin de se faire auprs d'elles un titre de
son refus. J'ai dit au comte Apponyi, crivait-il, le 3 mai, 
l'ambassadeur franais  Vienne, que nous ne songions pas  intervenir
en Espagne. Je l'ai dit, et c'est la vrit pure. Nous n'y pensons pas
du tout. Pour abrger une guerre qui sera un long va-et-vient et qui
ne peut aboutir au triomphe de don Carlos, nous n'irons pas compliquer
la politique europenne. Je serais plus port qu'un autre  cette
opration; mais le Roi et les Chambres n'en veulent  aucun prix, et
je ne puis pas, contre tout le monde, faire une chose d'ailleurs fort
contestable... L'Angleterre y avait pens, nous l'avons calme. Dites
de cela ce qui sera utile. Parlez du prsent, laissez l'avenir libre,
mais loignez cet avenir qui en effet l'est beaucoup[98].

[Note 98: _Mmoires indits du comte de Sainte-Aulaire._]

M. Thiers faisait plus encore pour tmoigner aux puissances de son
dsir d'entente. Un jour, sans aucun prliminaire, sans avoir pris les
ordres du Roi, il arrivait chez le comte Apponyi, lui faisait jurer un
secret inviolable et lui remettait un papier sur lequel taient crits
de sa main quatre articles, portant: 1 abdication de don Carlos en
faveur de son fils an; 2 mariage de celui-ci avec Isabelle, le
jeune prince devant tre roi et non pas seulement mari de la Reine; 3
le _Statuto reale_, ou toute autre charte constitutionnelle, garanti 
l'Espagne; 4 rgence de la reine Christine. Inform de cette
dmarche, Louis-Philippe blma son ministre de s'tre ainsi avanc,
sans s'tre entendu avec l'Angleterre, fort ombrageuse en cette
matire, et d'avoir si lgrement laiss  l'ambassadeur un crit de
sa main. Un peu penaud, M. Thiers courut redemander son papier au
comte Apponyi. Celui-ci le lui rendit avec une grande bonhomie, non
sans aviser en mme temps M. de Metternich. Le chancelier devait
goter le principe de la transaction; il rptait souvent que, dans
une guerre civile, quand les deux principes sont mle et femelle, il
n'y avait rien de mieux que de les marier ensemble. Seulement
quelques-unes des conditions ne lui plaisaient pas, entre autres celle
qui maintenait la rgence aux mains de la reine Christine; il fit des
objections. En mme temps, il eut soin de raconter  l'ambassadeur
anglais  Vienne l'offre que lui faisait M. Thiers. Lord Palmerston,
dont la mfiance n'avait pas besoin d'tre excite, fut donc inform
que nous cherchions  nous entendre  son insu avec l'Autriche[99].
Est-ce pour cela qu'il accusait alors partout Louis-Philippe de
vouloir abandonner la cause d'Isabelle?

[Note 99: _Mmoires indits du comte de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi
les _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 149, 150.--Plus tard,
aprs la chute du ministre du 22 fvrier, Louis-Philippe plaisanta le
comte Apponyi de la bonhomie avec laquelle il avait rendu le papier 
M. Thiers. Jamais, lui dit-il,  votre place, le ne me serais
dessaisi d'une pice originale de cette importance.--Profitez de la
leon, crivit,  cette occasion, M. de Metternich  son ambassadeur;
en suivant les conseils du roi Louis-Philippe, vous deviendrez un
parfait diplomate.]

Tant de gages ainsi donns, dans les affaires de Cracovie, de Suisse,
d'Espagne, ne laissaient pas indiffrentes les deux grandes puissances
allemandes. Sans oublier compltement M. Thiers, c'tait surtout au
Roi qu'elles savaient gr de ce changement.  Berlin, le ministre
dirigeant, M. Ancillon, ne tarissait pas, dans ses dpches, sur les
intentions droites, le tact exquis et le coup d'oeil politique
de Louis-Philippe. Sa sagesse, disait-il, son habilet, les principes
conservateurs qu'il adopte pour se conserver lui-mme, sont
aujourd'hui les meilleurs garants que l'Europe puisse avoir du
maintien de la paix et de l'ordre. Le ministre prussien prenait au
besoin, auprs du Czar, la dfense du roi des Franais et le
prsentait comme tant lass de l'alliance anglaise. Cette alliance
monstrueuse entre deux puissances essentiellement rivales,
ajoutait-il, a t conclue sous l'empire de circonstances que
Louis-Philippe tche d'effacer de plus en plus, mais qu'il ne peut pas
attaquer de front. Nous ne croyons pas nous tromper en disant qu'il
porte impatiemment le joug pesant de l'alliance anglaise, et qu'il
serait heureux de trouver l'occasion de la secouer[100]. Quant  M.
de Metternich, il appelait Louis-Philippe la premire ncessit de
l'poque et la seule ancre de salut. Annonant  l'ambassadeur de
France qu'il remettait ses troupes sur le pied de paix, et rduisait
son arme d'Italie de 60,000 hommes  20,000, il ajoutait: Une telle
mesure, prise par un cabinet connu pour sa prudence, est un bel
hommage rendu  la politique de votre roi. L'Autriche a arm en 1830,
elle dsarme en 1836. Dans un cas comme dans l'autre, l'tat de la
France a motiv ses rsolutions. Mesurez  cette chelle les progrs
de notre confiance, et croyez qu'elle vous est dsormais acquise. Oui,
nous comptons sur votre sagesse; elle nous rassure sur les
consquences de la rvolution de 1830. La dtestable politique de la
branche ane des Bourbons perdait l'Europe; nous esprons que celle
de Louis-Philippe la sauvera[101]. Aussi le chancelier se sentait-il
encourag  continuer  l'gard du roi des Franais le rle de
conseiller, de professeur de politique conservatrice, qu'il avait
commenc  prendre en 1834 et 1835. Plus que jamais il s'inquitait et
s'enqurait des affaires de France, comme s'il en avait la direction;
lisait les journaux de Paris, mme le _Charivari_; donnait son avis
sur les dtails de notre politique intrieure; poussait Louis-Philippe
 avancer d'un pas ferme; l'incitait, ce qui ne devait pas dplaire
au prince,  gouverner lui-mme, sans s'effacer derrire la prtendue
autorit ministrielle[102]. Ces conseils taient mls de
compliments  l'adresse du Roi: Veuillez le remercier, crivait M. de
Metternich, de la constance qu'il met  ne pas sortir de la ligne de
conduite qu'il s'est prescrite; ces remercments doivent lui tre
adresss par tous les esprits non prvenus et par les coeurs
droits[103].

[Note 100: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 590, 596,
597, 673.]

[Note 101: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, p. 673, et _Mmoires
indits du comte de Sainte-Aulaire_.]

[Note 102: Cf. _passim les Mmoires de M. de Metternich_, t.
VI.--Voici un spcimen de cette correspondance: Par mon expdition de
ce jour, crivait le prince de Metternich au comte Apponyi, le 28 mars
1836, je m'adresse de nouveau au Roi avec une grande franchise.
Veuillez lui faire sentir que dans cette franchise mme se trouve le
gage de la confiance que j'ai dans la qualit de son esprit. Je crois
lui fournir, par ce que je lui dis sur les questions de cabinet, un
argument d'une grande force, qu'il pourra faire valoir pour arrter
ses ministres dans une direction essentiellement fautive et qui repose
sur des lments dtestables, tels que la vanit et l'esprit de
domination des individus. C'est dans un monde qui n'existe pas dans la
ralit, que certains ministres ont t chercher leur utopie
d'omnipotence ministrielle. Je sais bien que le modle leur en a t
fourni par l'Angleterre; mais s'ils avaient plus de pratique dans
l'esprit, ils auraient dcouvert que les moeurs gouvernementales
anglaises ne sont point et ne seront jamais vritablement applicables
 la France. La cause que nous dsirons servir aujourd'hui, c'est le
rtablissement de l'autorit dans ce dernier pays, et Louis-Philippe
doit,  cet gard, tre de notre avis. La France a soif du pouvoir, et
le pouvoir est un mot vide de sens s'il n'est fond sur l'autorit.
Qu'est-ce que l'_autorit ministrielle_, surtout sous le rgime du
reprsentatif moderne qui est l'ennemi de tout maintien des hommes en
place?... Je raisonne beaucoup dans les dpches que j'envoie  Paris,
parce que je trouve le raisonnement  sa place dans nos relations avec
Louis-Philippe et avec un pays o l'ordre public est redevenu un objet
d'_ducation_. (_Ibid._, p. 139, 140.) Il parat que M. de Talleyrand
avait encourag M. de Metternich  faire campagne contre la
fantasmagorie reprsentative, et avait exprim l'avis qu'il fallait
faire en France une Restauration pure. Je ne puis assez vous
exprimer, crivait M. de Metternich  son ambassadeur, combien les
dernires confessions que M. de Talleyrand vous a faites sur la marche
de l'opinion publique en France, m'ont intress. C'est une chose
curieuse  suivre que le retour d'un vieux pcheur vers les bons
principes. (_Ibid._, p. 140, 144.)]

[Note 103: _Mmoires de M. de Metternich_, p. 142.]

Les gouvernements du continent ne se contentaient pas de ces loges 
huis clos. Le 1er mai 1836, jour de la fte de Louis-Philippe, le
comte Apponyi, apportant solennellement au prince les voeux du corps
diplomatique, s'exprimait en ces termes qui sortaient de la banalit
ordinaire de ces sortes d'allocutions: L'Europe, tmoin de la marche
sage et claire que suit le gouvernement de Votre Majest,
s'applaudit de l'ordre et de la prosprit dont la France lui est
redevable; elle y voit en mme temps, avec confiance, un gage de la
paix gnrale..... Ce bienfait est troitement li  la conservation
des jours prcieux de Votre Majest[104]. Quel changement pour qui se
rappelait l'attitude et le langage des cours d'Europe, au lendemain de
la rvolution de Juillet!

[Note 104: Le _National_ se plaignit,  ce propos, que le comte
Apponyi s'exprimt au nom du corps diplomatique, comme si la royaut
du 7 aot tait place sous sa tutelle et sa surveillance. De quoi
se mle cet tranger? ajoutait-il. De quel front ce hussard hongrois
ose-t-il se faire juge entre les partis et les opinions qui se
disputent sur le sens, sur l'interprtation et la porte de la
rvolution de Juillet? (3 aot 1836.)]


V

Cette politique extrieure, un peu en raction contre ce qu'on et pu
appeler la politique de 1830, n'tonne pas de la part de
Louis-Philippe; depuis longtemps, ce prince voyait, dans le
rapprochement avec les puissances continentales, le complment au
dehors de l'oeuvre entreprise au dedans pour dgager la nouvelle
monarchie de son origine rvolutionnaire. Elle tonne davantage de la
part de M. Thiers, si soigneux, alors mme qu'il rsistait au parti du
dsordre et de la guerre, de se poser en homme de Juillet et de
flatter le sentiment national. Le prsident du conseil allait
videmment au rebours de ses tendances naturelles et risquait quelque
chose de sa popularit. Ce devait tre en vue d'un avantage notable.
Lequel?

M. Thiers poursuivait en effet un dessein dont il attendait beaucoup
pour la France, pour la monarchie et pour lui-mme: il prtendait
rompre avec clat le blocus matrimonial tabli autour de la dynastie
nouvelle par les influences lgitimistes, et aller chercher la femme
du jeune duc d'Orlans au coeur mme de la vieille Europe, dans la
famille impriale d'Autriche. C'et t du coup remettre la royaut de
Juillet, encore conteste et ddaigne, au rang des autres royauts,
et lui donner ainsi plus de prestige  l'intrieur, plus de crdit et
de libert diplomatiques  l'extrieur. N'y avait-il pas l,
d'ailleurs, de quoi sduire l'imagination mobile du jeune ministre,
imagination si curieuse d'tonner les autres et de s'amuser elle-mme,
en jouant des rles nouveaux et imprvus? Aprs avoir t le premier 
proposer, et  faire accepter au peuple des barricades, le roi des
Franais, M. Thiers ne devait-il pas trouver piquant d'tre le premier
 le faire rentrer en grce auprs des dynasties d'ancien rgime? Ne
se mettrait-il pas ainsi hors de pair parmi les ministres de
Louis-Philippe? Ne se crerait-il pas des titres exceptionnels, et en
quelque sorte perptuels,  la faveur,  la reconnaissance du Roi et
de son hritier?... Quoi qu'il en soit de ces divers motifs, le
prsident du conseil s'tait lanc dans cette entreprise matrimoniale
avec sa vivacit accoutume; elle tait devenue sa proccupation
principale, et il y avait subordonn toute sa politique trangre.
Malgr l'chec auquel elle devait aboutir, on pourrait mme dire 
cause de cet chec, cette tentative a mis dans un jour curieux les
sentiments que conservaient encore les cours du continent  l'gard du
gouvernement de Juillet. Il n'est donc pas sans intrt de s'y arrter
un moment[105].

[Note 105: J'ai d'ailleurs, pour cet pisode, un guide excellent que
je m'attacherai  suivre; c'est M. le comte de Sainte-Aulaire, qui fut
acteur principal de cette ngociation. Le rcit dtaill qu'il en fait
dans ses _Mmoires indits_, et qui, sur plus d'un point, complte ou
redresse ce qui a t jusqu'ici publi, n'est pas la partie la moins
agrable ni la moins piquante de cet crit. Peu avant sa mort,
l'auteur en a lu, dans une des sances prives de l'Acadmie
franaise, des fragments qui ont obtenu le plus vif succs. Les
documents ou conversations qui seront cits, sans indication spciale
de source, au cours des pages qui vont suivre, sont tirs de ces
_Mmoires_.]

On s'imaginerait difficilement un prince plus sduisant et plus brillant
que ne l'tait alors le jeune duc d'Orlans. Grand, lanc, d'une figure
charmante, d'une lgance suprme, excellant  tous les exercices du
corps en mme temps que distingu dans les travaux de l'esprit, brave au
feu et galant auprs des dames, c'tait, comme on a dit de lui, le
Franais dans la plus aimable acception du mot[106]. Franais, il
l'tait surtout par un patriotisme ardent, imptueux mme, qui possdait
toute son me, jamais plus heureux que quand on lui permettait de
s'exposer et de se battre pour son pays. Il me tarde de me rapprocher
de l'arme, crivait-il un jour au prince de Joinville; comme tu le dis
trs-bien, c'est dans les armes que se rfugie l'esprit national; c'est
l notre place, mon cher ami,  nous qui devons tre les aptres et les
ministres de cette religion des coeurs gnreux[107]. Tout jeune, 
l'ge des plus vives impressions, il avait vu clater la rvolution de
Juillet et en sortir la fortune de sa maison. Doit-on s'tonner qu'il
ait d'abord pous les ides de cette rvolution avec plus d'ardeur que
de sagesse, dviation passagre que l'ge et surtout l'exercice du
pouvoir eussent vite corrige? D'ailleurs,  cette recherche parfois
excessive de la popularit librale, le jeune prince joignait le sens de
l'autorit personnelle, l'art de se faire respecter et obir, dons
vraiment royaux que son pre lui-mme ne possdait pas  un si haut
degr. N'ayant pas encore vingt ans et en pleine rvolution, il en avait
donn des preuves remarques[108]. Depuis lors, ce je ne sais quoi
d'imposant s'tait encore dvelopp. Bien qu'il me ret avec une
exquise politesse, a crit de lui M. de Sainte-Aulaire, et qu'il me
tmoignt la dfrence  laquelle mon ge et la confiance du Roi me
donnaient des droits, je me sentais bien moins  l'aise avec lui qu'avec
son pre. On n'avait point avec le prince royal ces longues causeries
que l'esprit de Louis-Philippe, si abondant et si orn, rendait toujours
agrables et instructives, mais qui laissaient souvent une impression
vague et un peu confuse. M. le duc d'Orlans coutait avec attention,
rsumait, avec une nettet trs-concise, ce que lui avait dit son
interlocuteur, puis il exprimait, en quelques phrases, son avis ou ses
ordres. Si l'on tentait de raisonner encore, quand son opinion tait
forme, son regard, toujours bienveillant, mais un peu distrait,
avertissait qu'il avait autre chose  faire. Il n'aimait pas la
discussion pour la discussion. Il ne cherchait pas, dans les affaires,
l'amusement de son esprit, et cette diffrence capitale entre le Roi son
pre et lui tait assurment toute  son avantage. Les qualits du
jeune prince taient telles que les plus hostiles se voyaient obligs
d'y rendre hommage. En 1833, il avait fait un voyage  Londres; lord
Palmerston crivait, aprs avoir dn avec lui, chez M. de Talleyrand:
Le duc d'Orlans a merveilleusement gagn depuis que je l'ai vu 
Paris, en octobre 1830. Il tait fort bien alors; mais, depuis, il est
devenu un homme. Ses agrments extrieurs se sont accrus, et il a pris
les manires, la tenue qui appartiennent  sa situation; il a vraiment
l'air de l'hritier prsomptif d'une couronne. D'aprs la courte
conversation que nous avons change, il me semble que son esprit ne
s'est pas moins dvelopp que sa personne[109]. Mme impression chez
des diplomates trangers dont les sympathies taient cependant toutes
lgitimistes[110].  ne voir donc que le mrite personnel du prince et
aussi l'clat de la couronne  laquelle il semblait appel, son mariage
et d tre facile. Mais il fallait compter avec le sentiment
qu'veillait, dans les vieilles maisons royales, le souvenir encore si
prsent de la rvolution de 1830.

[Note 106: H. HEINE, _Lutce_, p. 264.]

[Note 107: _Revue rtrospective._]

[Note 108: M. de Sainte-Aulaire raconte  ce sujet une anecdote
intressante. C'tait dans les premiers jours d'aot 1830. Le futur
ambassadeur avait accept  l'improviste de prsider un banquet que
les lves de l'cole polytechnique offraient au jeune duc d'Orlans.
 peine celui-ci fut-il arriv, qu'il attira M. de Sainte-Aulaire dans
une embrasure et lui dit avec un ton d'autorit dont son interlocuteur
fut frapp: Puisque vous prsidez le banquet, je suis bien sr que
vous avez tout prvu et qu'il ne s'y passera rien d'inconvenant.--Je
ne pouvais en vrit, raconte M. de Sainte-Aulaire, lui donner cette
assurance, et j'essayai de lui faire comprendre comment j'tais
excusable de n'avoir rien prvu du tout. Coupant court  mon apologie,
le prince reprit:--Les toasts, par exemple, quels seront-ils?
Montrez-les-moi, je vous prie.--Sur ma rponse que je ne les avais
point vus, le prince ne put contenir un mouvement d'impatience et
m'enjoignit d'aller, en toute hte, m'enqurir de ce qui avait t
rgl  ce sujet par les commissaires. M. de Sainte-Aulaire, au bout
de quelques instants, rapporte au duc d'Orlans un papier sur lequel
se trouvaient les toasts. Le jeune prince n'y eut pas plutt jet un
coup d'oeil, qu'il rougit et le rendit  M. de Sainte-Aulaire, avec un
regard de reproche, lui indiquant du doigt cette phrase qui se
trouvait dans le toast du gnral Gourgaud: Le renversement des
Bourbons a lav l'affront que les trangers ont fait  la France, en
1815. Je dois l'avouer  ma confusion, ajoute M. de Sainte-Aulaire,
cette grosse inconvenance ne m'avait point frapp, tant j'tais
tourdi du mouvement qui nous entranait tous alors. Si l'on veut
remarquer que cette mme cause devait agir plus puissamment encore sur
le prince royal et qu'il n'avait pas vingt ans, il faudra lui tenir
compte d'avoir conserv  ce degr la possession de lui-mme. Je lui
en fis avec sincrit mon compliment. M. de Sainte-Aulaire obtint,
non sans peine, du gnral, la correction de sa phrase. Le banquet se
passa donc convenablement.  la fin cependant, les ttes
s'chauffaient, et peut-tre aurait-on eu de la peine  mener la fte
 fin sans scandale, si elle n'et t interrompue par la nouvelle
d'une meute. La police demanda  quelques-uns des polytechniciens de
se montrer au peuple pour le rappeler au sentiment de ses devoirs.
Trois ou quatre de ces braves tourdis partirent aussitt, ne doutant
pas du succs. Ils furent bafous par la populace.]

[Note 109: H. L. BULWER, _The life of Palmerston_, t. II, p. 137.]

[Note 110: Cf. dpche du comte de Sales du 19 aot 1835. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 671.)]

Depuis longtemps, aux Tuileries, on avait une prfrence secrte pour
une alliance avec la maison d'Autriche. C'tait particulirement le
dsir trs-vif de la reine Marie-Amlie, qui se souvenait d'tre
petite-fille de Marie-Thrse. Cette arrire-pense n'avait pas t
trangre au choix fait, en 1833, du comte de Sainte-Aulaire pour
l'ambassade de Vienne. Gentilhomme de race, esprit aimable et
distingu, dou de ce tact suprieur que donne l'habitude du grand
monde, bien vu personnellement de la haute socit europenne, mme de
celle qui avait le plus de prventions contre les hommes et les choses
de 1830, M. de Sainte-Aulaire tait un parfait diplomate, si, comme il
l'a crit un jour, la diplomatie est le savoir-vivre. En tout cas,
plus que tout autre, il avait les qualits propres  la dlicate
mission dont il se trouvait charg par la confiance de la famille
royale. Ds 1833, au moment o il allait prendre possession de son
poste, la Reine lui avait recommand de bien tudier les quinze
archiduchesses ou archiducs qui, par leur ge, pouvaient convenir 
l'un de ses fils ou  l'une de ses filles. L'attention de
l'ambassadeur s'tait porte tout de suite sur l'archiduchesse
Thrse. Son pre, l'archiduc Charles, frre de l'empereur Franois,
homme de guerre estim, passait pour libral et ami de la France;
elle-mme, un peu chtive d'extrieur, avait,  dfaut de qualits
hroques, une aimable douceur, une ducation excellente, partageait
les sympathies franaises de son pre, et tmoignait, au sujet du duc
d'Orlans, d'une curiosit bienveillante qui paraissait de bon augure.
L'ide, soumise aux Tuileries, y avait plu. Un peu plus tard, M. de
Sainte-Aulaire tant venu passer quelques mois  Paris, ce fut pour
Louis-Philippe et Marie-Amlie l'occasion de longs entretiens avec
l'ambassadeur, sur un projet qui leur devenait chaque jour plus cher.
Aussitt que je me faisais annoncer, raconte ce dernier, le Roi
quittait tout pour me recevoir; il allait chercher la Reine, et, de
peur que nous ne fussions pas suffisamment  l'abri des importuns dans
son cabinet, il nous conduisait dans quelque pice loigne dont il
fermait la porte aux verrous; ensuite, il m'allait lui-mme chercher
un fauteuil qu'il plaait entre le sien et celui de la Reine,
voulant, disait-il, que je fusse bien  mon aise; puis il m'coutait
attentivement et me laissait parler aussi longtemps que je voulais,
sans m'interrompre, ce qui, vu les habitudes de Sa Majest, tmoignait
assurment de l'intrt extraordinaire qu'il mettait  l'affaire que
nous traitions. Je puis au reste rendre  ces excellentes gens (s'il
m'est permis de parler avec tant de familiarit de ce qu'il y a de
plus grand sur la terre), je puis leur rendre ce tmoignage que
jamais, dans une honnte famille de bourgeois, de bons parents ne se
sont occups de l'tablissement de leurs enfants avec une tendresse
plus dsintresse. La haute moralit de la famille impriale
d'Autriche, le salutaire exemple de ses vertus sur les jeunes
archiduchesses leves  si bonne cole, toutes les considrations
morales enfin, rarement apprcies par les princes en pareil cas,
dterminaient la prfrence du Roi et de la Reine, et laissaient peu
de place aux calculs de la politique sur les avantages d'une grande
alliance. Le duc d'Orlans se montra, au dbut, plus froid que ses
parents. Il tait trop imbu des ides de 1830 pour qu'une alliance
autrichienne ne lui inspirt pas quelque rpugnance. En tout cas, il
voulait avant tout tudier par lui-mme la jeune princesse. pouser
une femme que je ne saurais aimer, disait-il, me marier  l'ancienne
mthode, c'est  quoi je ne me rsignerai jamais.

En 1833 et au commencement de 1834, le duc de Broglie, qui dirigeait
alors le ministre des affaires trangres, s'tait montr peu dispos
 s'occuper de cette affaire. Trs-mfiant  l'gard de l'Autriche, il
pressentait un refus et ne voulait pas s'y exposer. La famille royale
lui savait mauvais gr de sa rserve.  peine eut-il donn, pour la
premire fois, sa dmission, en avril 1834, que son successeur, M. de
Rigny, plus docile au dsir du Roi, chargea M. de Sainte-Aulaire de
sonder M. de Metternich sur l'ide d'un voyage du duc d'Orlans et du
duc de Nemours  Vienne. La rponse, bien que tmoignant d'un peu de
surprise et d'embarras, sembla d'abord assez favorable. Mais bientt,
 mesure surtout que l'arrire-pense matrimoniale fut plus apparente,
le gouvernement autrichien laissa voir ses rpugnances et finit mme
par n'avoir qu'une pense, faire carter ce que M. de Metternich
appelait ce malencontreux. voyage. La mort de Franois II, en mars
1835, et le deuil qui s'ensuivit, vinrent tout suspendre[111].

[Note 111: J'ai dj eu occasion de parler de cette premire partie
des ngociations et de faire connatre les sentiments de M. de
Metternich en cette circonstance. Cf. t. II, p. 403-404.]

Louis-Philippe n'avait pas renonc  son projet; vers la fin de la
mme anne, il tenta d'y revenir. Il exposait ainsi  M. de
Sainte-Aulaire les considrations par lesquelles il pensait qu'on
pouvait agir sur le gouvernement autrichien: Je crois bien comprendre
quelle est aujourd'hui ma position  l'gard des diverses puissances
de l'Europe. Chacun s'est rsign, avec plus ou moins de regret,  me
voir sur le trne de France; on accepte ma royaut, mais on l'accepte
viagre. Quant  mon fils, les uns s'affligent, les autres se
rjouissent de son renversement  ma mort, mais tous le prvoient.
L'empereur de Russie n'en fait aucun doute, et il rgle sa conduite
sur cette pense; il se garde de tout rapport personnel avec moi,
comme si j'tais pestifr; il se ferait couper la main plutt que de
m'crire: Mon frre.  mon ge, avec mon caractre, de tels procds
ont peu d'inconvnients; mais il ne faudrait pas attendre d'un jeune
roi tant de philosophie. Si, au moment o mon fils montera sur le
trne, il trouve les choses en cet tat, une catastrophe est
invitable. Parlant spcialement de l'Autriche, le Roi ajoutait: Je
ne cherche nullement  la sparer de la Russie; jamais je n'ai song 
me mettre entre eux pour les brouiller; je veux, au contraire,
cimenter entre nous une alliance commune qui rende galement
impossibles et une guerre de principes et une guerre de passions.
J'attache la gloire de mon rgne  cette oeuvre pacifique, et je ne la
regarderai pas comme accomplie avant que j'aie mari mon fils. Les
puissances continentales ont form contre ma famille un blocus
matrimonial; il faudrait tre aveugle pour ne pas voir cette
manoeuvre. Qu'elles y prennent garde cependant, la popularit que je
compromets  vouloir retenir l'lan national me reviendrait tout
entire, si j'tais capable de me laisser aller contre elles  mon
ressentiment. Encore une fois, je ne le ferai pas, mais je ne puis
rpondre de mon successeur; et, rappelez-le au prince de Metternich,
mon cher comte, il n'a pas de temps  perdre, car ce n'est pas de
vieillesse que je dois mourir.

Pouvait-on esprer que cet appel ft entendu  la cour de Vienne? La
mort de Franois II n'y avait pas accru nos chances: bien au
contraire. Pour avoir remis, pendant plus d'un quart de sicle,  M.
de Metternich une part si considrable de son autorit, le vieil
empereur n'avait rien d'un Louis XIII auprs d'un Richelieu. Imposant
par la longue exprience d'un rgne de quarante-cinq ans, par la
dignit habile dont il avait fait preuve en des fortunes
trs-diverses, laborieux, assidu sans apparat  ses devoirs de
souverain, accessible  tous, il ne doutait pas, et l'on ne doutait
pas autour de lui qu'il ne ft la loi vivante. La simplicit
d'allures, la douceur paternelle de son pouvoir, ne pouvaient en
dissimuler le caractre despotique. Tous, des plus petits aux plus
grands, taient prts  lui obir, apportant dans leur soumission une
affection et un respect que justifiaient sa bont et ses vertus.
L'autorit mme de M. de Metternich,--autorit si considrable que les
archiducs se rangeaient sur son passage, dans les salons de la Burg,
comme des caporaux devant un officier,--ne valait qu'autant qu'on y
voyait une dlgation de l'Empereur. Si donc Franois II s'tait une
fois converti par politique au mariage franais, il et t, mieux que
tout autre, en mesure de l'imposer  la cour et  la socit de
Vienne. La cabale hostile, si puissante qu'elle ft, n'et pas os lui
rsister. Impossible de rien attendre de pareil de son successeur,
Ferdinand Ier, qui tait difforme et imbcile. Il avait succd sans
difficult  son pre, dont le prestige posthume couvrait en quelque
sorte son infirmit; mais il tait incapable de rien faire par
lui-mme[112]. L'autorit que le souverain n'exerait plus n'tait
pas passe tout entire  M. de Metternich. Une puissance mystrieuse
s'tait leve, devant laquelle tous s'inclinaient avec une sorte de
crainte superstitieuse, et dont le chancelier prtendait n'tre que
l'instrument subordonn: elle s'appelait la volont de la famille
impriale. Qu'tait-ce? On et t embarrass de le prciser.
Toutefois il tait visible que l'un des facteurs les plus influents de
cette volont tait l'archiduchesse Sophie, femme de l'archiduc
Franois-Charles, frre de l'Empereur et hritier du trne. Or cette
princesse, imbue des ides du Czar, ennemie passionne de la France de
1830, devait repousser, non sans horreur, toute alliance avec le fils
du roi de la rvolution. Pouvait-on attendre de M. de Metternich que,
sur une question touchant si directement la famille impriale, il
entrt en lutte avec sa future souveraine? Sans doute, il dsirait
plaire  Louis-Philippe, lui savait gr de sa sagesse, le payait
volontiers en compliments dont nous ne contestons pas la sincrit,
lui offrait mme de reconnatre d'avance les droits du duc d'Orlans 
la succession de la couronne; mais si, encourag par ces politesses,
l'ambassadeur de France faisait une allusion mme voile au mariage:
Pour Dieu! ne parlons pas de cela, s'criait le chancelier
brusquement et comme effray. Rien n'est mr, on risquerait de tout
gter en allant trop vite... Peut-tre le temps amnera-t-il des
changements... Je ne parle que pour aujourd'hui; mais,  coup sr, une
dmarche faite aujourd'hui compromettrait des intrts que je voudrais
pouvoir servir.

[Note 112: M. de Sainte-Aulaire raconte, dans ses _Mmoires_, que
l'empereur Ferdinand, recevant le ministre de Belgique, lui avait
parl tout le temps de la cour de Hollande et l'avait charg d'assurer
le roi Lopold de la part qu'il avait prise  la maladie du prince
d'Orange. Du reste, il tait bon et jouissait mme, pour ce motif,
d'une sorte de popularit.]

Le gouvernement franais tait tenu exactement au courant de ces
difficults par son ambassadeur. Celui-ci crivait  la Reine qu'il
n'apercevait aucune chance de succs pour le mariage si vivement
dsir par elle. Il dconseillait mme le voyage du prince  Vienne.
Un autre jour, causant avec le Roi, il lui disait moiti srieusement,
moiti en riant, que cette ngociation ne pourrait russir que si l'on
faisait du mariage une question de paix ou de guerre. Dieu me garde,
ajoutait-il, de conseiller un tel parti: je ne voudrais cependant pas
le condamner absolument, car, au fait, de toutes les guerres de
l'histoire ancienne, la plus raisonnable m'a toujours sembl celle de
Romulus contre les Sabins.--Voil bien du duc de Broglie, repartit
le Roi avec impatience; lui aussi m'offre de commencer, mais 
condition de pousser jusqu'au bout, et d'aller, en cas de refus,
jusqu' la guerre. Ce n'est point ainsi que je l'entends. Le duc de
Broglie, en effet, rentr au ministre depuis le mois de mars 1835,
avait toujours aussi peu de confiance dans le projet de mariage. Il
voulait bien du voyage des princes, se prtait volontiers  faire
faire sur ce sujet des ouvertures officieuses aux puissances, et non
sans succs, au moins  Berlin, mais il n'entendait pas qu'on y mlt
aucune ngociation matrimoniale.

Avec M. Thiers, tout changea. La prsomption du nouveau prsident du
conseil s'imaginait volontiers que les sots rencontraient seuls des
obstacles insurmontables. Il se flattait qu'en substituant partout, et
notamment  Cracovie, en Suisse, mme en Espagne,  la roideur
librale avec laquelle le duc de Broglie avait trait les puissances
absolutistes, une politique plus conservatrice, plus aimable, plus
prompte aux concessions, il russirait dans l'entreprise que son
prdcesseur avait juge impossible. Encore ne consentait-il pas 
attendre patiemment l'effet de ce changement de politique. Vainement,
de Vienne, M. de Sainte-Aulaire lui conseillait-il de laisser le temps
agir, de remettre sa demande  plus tard, il dcidait d'engager
l'affaire tout de suite et de l'emporter de haute lutte. Le Roi
s'tait laiss facilement convaincre. Il n'tait pas jusqu'au duc
d'Orlans qui n'entrt dans les vues du ministre. Ses premires
prventions contre le mariage autrichien s'taient vanouies; et puis,
 voir les obstacles que lui opposait la cabale lgitimiste, il se
sentait piqu au jeu: c'tait comme un dfi que sa jeune vaillance
avait hte de relever, une bataille qu'il tait d'autant plus
impatient de livrer, qu'il savait avoir  y payer beaucoup de sa
personne; justement confiant en soi, il brlait d'aller confondre sur
place, rien qu'en se montrant, les railleurs et les calomniateurs qui
colportaient de lui, dans les cours d'Europe, un portrait ridicule ou
odieux.

M. Thiers fit donc reprendre sans retard,  Vienne et  Berlin, les
ngociations dj engages au sujet du voyage que les ducs d'Orlans
et de Nemours avaient le dsir de faire dans ces deux villes. Aucune
allusion n'tait faite, pour le moment,  un projet de mariage. M. de
Metternich apprit, sans doute avec dplaisir, une dmarche qui lui
paraissait dpasser cette amiti de raison  laquelle il estimait
que la France et l'Autriche devaient se tenir; mais impossible de
refuser une telle visite: il rpondit donc que les voyageurs seraient
reus comme il convenait aux bons rapports des deux gouvernements et 
la parent des deux familles royales.  Berlin, l'acceptation de la
visite fut beaucoup plus cordiale; seulement on n'osa la faire
connatre qu'aprs Vienne, et encore demanda-t-on le secret, par
crainte des tracasseries de Saint-Ptersbourg[113]; les fils de
Louis-Philippe furent invits  assister aux manoeuvres de l'arme
prussienne; le ministre dirigeant, M. Ancillon, dclara que son matre
serait enchant de pouvoir lui-mme prouver aux princes l'estime
qu'il portait  leur pre et combien tait grande son admiration pour
la faon adroite et sage dont il dirigeait les affaires au milieu de
si grandes difficults[114] Frdric-Guillaume se montrait mme
dispos, quoique timidement,  aider au succs du mariage
projet[115]. Tout le monde, il est vrai, ne pensait pas de mme,  la
cour de Prusse: le prince royal crivait  son confident Bunzen que la
seule perspective de l'arrive du duc d'Orlans et du duc de Nemours 
Berlin le rendait tout  fait mal  l'aise et misrable; il ajoutait
que l'accueil qui leur tait prpar  Vienne lui pesait tellement
qu'il aurait voulu en pleurer[116]. De Russie, le Czar faisait cho 
cette mauvaise humeur; la rception que ses deux allis s'apprtaient
 faire aux fils du Roi de 1830 lui paraissait un triste signe des
temps[117].

[Note 113: Ce fait est rapport dans une lettre de M. Bresson  M. de
Sainte-Aulaire en date du 21 juin 1836. (_Documents Indits._)]

[Note 114: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 670.]

[Note 115: Lettre prcite de M. Bresson.]

[Note 116: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 670.]

[Note 117: _Ibid._, p. 669.]

Le 2 mai 1836, les princes se mirent en route. Le duc d'Orlans se
rendait compte de la gravit de sa dmarche: il crivait, en partant,
au marchal Soult: Je compte que votre bienveillant intrt me suivra
dans cette circonstance importante de ma vie. Si je puis, en restant
toujours l'homme de la France et en cartant avec soin tout ce qui
pourrait ressembler  une concession et  une justification, si je
puis inspirer la confiance que ma manire d'entendre les intrts
nationaux est compatible avec le repos et avec les besoins de
l'Europe, j'aurai fait un grand pas pour mon avenir[118].

[Note 118: Lettre du 29 avril 1836. (_Documents Indits._)]

Les jeunes voyageurs commencrent par Berlin, o ils conquirent tout de
suite la sympathie du souverain et de la foule. Ce fut un vritable
triomphe, dit un historien prussien[119]. En recevant les fils de
Louis-Philippe, le vieux Frdric-Guillaume s'tendit en loges sur la
sagesse de leur pre, parla des services qu'il avait rendus  l'Europe,
protesta de son affection et de son estime pour ce souverain[120]. M.
Ancillon disait  l'ambassadeur de France: Si vos princes ne sont pas
ingrats, ils doivent nous aimer un peu, car nous les aimons beaucoup. Il
n'y a qu'une voix sur leur compte. Le prince Wittgenstein disait de son
ct: Jamais je n'ai vu produire  Berlin un effet comme celui que
produisent vos princes. Le Roi est enchant. Il est impossible d'tre
mieux que ces jeunes gens. On voit qu'ils sont princes et qu'ils ont t
levs pour tre des hommes. Leur tact naturel est infaillible, leur
tenue parfaite. Sur un terrain nouveau et inconnu, ils n'ont pas bronch
une fois. Aussi tout le monde est content. L'effet politique est
complet. Ce voyage est un heureux vnement qui tournera au bien de
tous. Aprs avoir rapport ces propos, M. Bresson ajoutait: Le Roi est
vritablement sous le charme, et jamais je n'ai prvu ce que je vois de
mes yeux. Nous vivrons ici longtemps sur l'effet de ce voyage[121].
Pour confirmer son bon tmoignage, M. Ancillon avait dclar que les
mcontents eux-mmes taient rduits au silence. En effet, le prince
Guillaume, bien que du parti moscovite  la cour de Berlin, crivait 
sa soeur, l'impratrice de Russie: Le duc d'Orlans nous a tous
subjugus[122].

[Note 119: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 670.]

[Note 120: Lettre de M. Bresson  M. de Barante, du 12 mai 1836.
(_Documents indits._)]

[Note 121: Dpche de M. Bresson  M. Thiers, du 23 mai 1836.
(_Documents indits._)]

[Note 122: Dpche de M. de Barante  M. Thiers, du 28 mai 1836.
(_Documents indits._)]

Heureux dbut: toutefois la bataille dcisive n'tait pas l; elle
devait se livrer  Vienne. M. de Sainte-Aulaire y avait bien prpar
le terrain, faisant preuve, dans le rglement pralable des dtails de
la rception, d'autant de prvoyance que de fermet, djouant les
mauvais vouloirs qui se cachaient derrire des prtentions
d'tiquette, tenant la main  ce que le fils de Louis-Philippe ft
reu comme l'aurait t le grand dauphin, fils de Louis XIV. Bien
que sorti assez heureusement de ces premires difficults,
l'ambassadeur n'en et pas moins t d'avis que, pour cette fois, le
duc d'Orlans se contentt de voir et d'tre vu, et que les ouvertures
expresses de mariage fussent renvoyes  plus tard. Mais tel n'tait
pas le sentiment du Roi, ni celui de M. Thiers, qui crivait  M. de
Sainte-Aulaire: Vos ides d'ajournement, d'insinuations indirectes,
ne sont que faiblesse et niaiserie. Il faut aborder de telles affaires
de front, livrer la bataille avec toutes ses forces et compromettre
hardiment le cabinet, afin que les consquences du refus soient mieux
comprises. Quant au duc d'Orlans, il tait peut-tre plus impatient
encore: il dclarait, de la faon la plus nette, qu'il venait 
Vienne demander une archiduchesse en mariage, et qu'il entendait en
rapporter un consentement ou un refus. L'ambassadeur n'avait donc
plus qu' servir de son mieux un dessein dont le succs immdiat ne
lui paraissait gure possible.

Les princes arrivrent  Vienne le 29 mai. Charmants auprs des femmes,
srieux avec les hommes d'tat,  leur aise dans les dfils de
l'tiquette, adroits et hardis aux exercices du corps, pleins de bonne
grce avec la foule, ils plurent  tous. Avec un dsintressement
touchant, le jeune duc de Nemours s'effaait derrire son frre an
pour laisser celui-ci seul en pleine lumire[123]. Les plus hostiles,
comme la princesse de Metternich et mme l'archiduchesse Sophie, se
voyaient obligs de reconnatre le mrite des fils de Louis-Philippe et
de constater leur succs[124]. L'ambassadeur de Russie crivait  son
gouvernement que ce succs, auprs de la haute et surtout de la fminine
aristocratie, avait t au del de ce qu'il avait prvu[125].

[Note 123: Nos ennemis, dit  ce propos M. de Sainte-Aulaire,
s'taient mis d'accord pour exalter le duc de Nemours aux dpens de
son frre, esprant faire natre quelque msintelligence entre les
deux frres. Cet honnte calcul fut djou par la modestie noble et
gnreuse du jeune prince; ds son arrive, il s'tait plac comme le
premier aide de camp de son frre, qui, de son ct, le prvenait
constamment par les attentions les plus soigneuses.]

[Note 124: _Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 99  105 et p. 147.]

[Note 125: Lettre de M. de Barante. (_Documents indits._)]

La maison de l'archiduc Charles n'tait pas celle o l'on montrait le
moins de sympathie pour les princes franais. Quand ceux-ci vinrent y
faire visite, l'archiduchesse Thrse, bien qu'un peu embarrasse,
laissa voir, non sans une grce nave, son dsir de plaire. Le duc
d'Orlans, fidle  sa rsolution de mener les choses vivement, prit
le parti de faire tout de suite sa demande au pre de la princesse. La
rponse de l'archiduc fut mue et affectueuse; il ne prvoyait pas
d'obstacle du ct de sa fille, mais en prvoyait de grands de la part
de M. de Metternich, qui voulait marier l'archiduchesse au roi de
Naples. Malheureusement, ajoutait-il, le chancelier dispose du nom de
l'Empereur, et ce nom seul suffit pour commander et obtenir
l'obissance de toute la famille impriale. L'archiduc ne niait pas
l'imbcillit du souverain, mais il rptait toujours: Comment faire,
si M. de Metternich dit que l'Empereur ne veut pas? Il fut convenu
que l'ambassadeur de France ferait une dmarche officielle auprs du
chancelier d'tat; l'archiduc promit de l'appuyer, tout en demandant
au duc d'Orlans de tenir secret ce qui s'tait pass entre eux:  la
seule pense que M. de Metternich pourrait le savoir, ce prince, qui
s'tait illustr dans les grandes guerres du commencement du sicle,
s'criait tout tremblant: Que deviendraient mes six enfants? M. de
Sainte-Aulaire se rendit donc chez M. de Metternich. Celui-ci essaya
d'abord de gagner du temps; mais, serr de prs par l'ambassadeur, qui
demandait un oui ou un non, il dclara que la rponse dpendait de la
famille impriale, sans prciser du reste ce que couvrait ce mot:
quant  lui, moins que jamais il avait envie de se compromettre dans
cette affaire domestique; il ne promettait mme pas de plaider la
cause du duc d'Orlans; tout au plus tait-il dispos  exprimer
l'avis qu'aucune raison  lui connue ne s'opposait premptoirement au
mariage.

Pendant ce temps, l'archiduc Charles informait les siens de la demande
du duc d'Orlans: l'archiduchesse Thrse s'en montra trs-satisfaite;
ses frres clatrent en transports de joie[126]. L'archiduc
s'enhardit alors  parler de l'affaire au seul prince qui et part au
gouvernement,  l'archiduc Louis. Celui-ci dclara aussitt que la
volont irrvocable de l'Empereur tait oppose  ce mariage, et que
la jeune princesse devait pouser le roi de Naples. Le pauvre archiduc
Charles ne trouva  peu prs rien  rpondre et revint tristement
raconter aux siens son insuccs[127].  cette nouvelle,
l'archiduchesse Thrse se trouve mal; revenue de son vanouissement,
elle dclare avec larmes que c'est le duc d'Orlans qu'elle veut pour
mari, et qu'elle n'en acceptera pas d'autre. Son frre, l'archiduc
Albert, l'encourage dans ses sentiments et supplie son pre de tenter
un effort auprs de l'Empereur. Ces scnes de famille se rptent
pendant la nuit et la journe suivante. Enfin l'archiduc Charles, ne
se sentant le coeur, ni de rsister  ses enfants, ni d'affronter la
famille impriale, aboutit, comme font souvent les gens faibles, 
prendre le parti le plus compromettant. Le 10 juin au matin, raconte
M. de Sainte-Aulaire, les princes, aprs djeuner, taient dans leur
salon, avec leur service et quelques trangers; ils voient arriver
l'archiduc Charles dans un tat d'motion qu'il ne cherche pas 
contenir. Sans tenir compte de l'assistance, il pousse M. le duc
d'Orlans dans l'embrasure d'une fentre; l, il l'embrasse 
plusieurs reprises, en l'appelant son fils: puis, presque sans baisser
la voix, il lui raconte le dsespoir de l'archiduchesse Thrse, son
vanouissement, sa volont de n'accepter que lui pour mari. Ces
tranges rvlations sont accompagnes, pendant dix minutes, des
tmoignages de la plus vive tendresse. Puis, sans rien ajouter,
l'archiduc se retire en pleurant  sanglots[128].

[Note 126: L'un de ces jeunes princes tait l'archiduc Albert, le
futur vainqueur de Custozza et le meilleur homme de guerre de
l'Autriche contemporaine.]

[Note 127: Comme presque toujours, je m'attache au rcit de M. de
Sainte-Aulaire. Voici comment, de son ct, la princesse de Metternich
rapporte, dans son journal, la conversation des deux archiducs: 9
juin. Clment est all de bonne heure chez l'archiduc Louis, qui lui a
dit qu'il avait parl  son frre l'archiduc Charles. Ce dernier a
dclar qu'il partageait entirement la manire de voir de l'archiduc
Louis, et qu'il tait rsolu  refuser la main de sa fille au duc
d'Orlans. (_Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 104.)]

[Note 128: Cet pisode parat avoir t ignor de la princesse de
Metternich, qui, dans son journal, prsente les faits sous un jour
quelque peu diffrent. (_Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 103 
105.) M. de Sainte-Aulaire tait mieux plac pour savoir ce qui
s'tait pass.]

Cet incident connu, il et t difficile au gouvernement autrichien de
persister dans son refus. Mais, bien que l'archiduc n'et pas demand
le secret sur sa nouvelle dmarche, et que celle-ci et t presque
publique, le duc d'Orlans, par un scrupule de dlicatesse, s'opposa 
ce que, dans les ngociations, il ft fait aucun usage des confidences
chappes au pre de l'archiduchesse Thrse. Ce jour mme, M. de
Sainte-Aulaire se trouvait avoir rendez-vous avec M. de Metternich,
pour un entretien dcisif: les princes franais avaient annonc leur
dpart pour le lendemain. Tout en confirmant ce qu'il avait dj fait
pressentir des dispositions peu favorables de la famille impriale,
le chancelier s'tendit sur ce qui pouvait expliquer ce refus et en
attnuer la mortification. Jamais dauphin de France, dit-il, a-t-il
t reu avec plus d'honneur? Aprs cela, vous avez eu l'ide d'un
mariage dont les avantages et les inconvnients sont immenses. Les
avantages, je ne les mconnais certes pas. J'avoue volontiers, au
contraire, que l'intrt conservateur de l'Europe conseille l'alliance
des maisons d'Autriche et d'Orlans. Mais vous devez convenir aussi
que cette alliance doit rencontrer des difficults de toute nature.
Sans parler de la diffrence de nos systmes politiques, sans parler
des scrupules et des rancunes que la rvolution de Juillet a pu nous
laisser, nous avons encore les souvenirs de Marie-Antoinette et de
Marie-Louise, la terreur rcente produite par l'attentat de Fieschi.
En prsence de telles difficults, quelle tait la bonne conduite 
tenir? Il fallait suivre vos conseils, mon cher ambassadeur (vous
voyez que je suis bien inform), il fallait achever tranquillement le
voyage, puis sonder le terrain, prparer les voies et attendre du
temps ce que le temps seul peut donner. Les progrs que vous faites
chaque jour sont si rapides, que l'attente n'et pas sans doute t
longue. Mais un ministre en France n'a pas de lendemain; il lui faut
semer et rcolter le mme jour. M. Thiers ne veut pas seulement que le
duc d'Orlans se marie, il veut surtout le marier. C'est pour cela
qu'il a tout brusqu, en dpit de vos bons conseils. M. de
Sainte-Aulaire rpliqua que, si le mariage manquait par impossibilit
de s'entendre sur les conditions politiques, ou par un refus fond
soit sur la tendresse d'un pre, soit sur la timidit d'une jeune
fille, on pourrait se sparer bons amis. Il en serait autrement,
ajouta-t-il, si nous acqurions la certitude que notre demande est
repousse par des passions haineuses et contre-rvolutionnaires. Nous
n'oublierions jamais alors que cette puissance mystrieuse, appele
par les uns la famille impriale, par les autres l'archiduc Louis
et l'archiduchesse Sophie, tait hostile  la France, que nous
aurions, un jour ou l'autre,  la combattre, et que, pour la scurit
de notre avenir, nous n'avions  compter que sur l'nergie et l'esprit
militaire du pays. Visiblement embarrass de la tournure que prenait
l'entretien, M. de Metternich s'empressa d'affirmer que l'on devait
imputer la rponse ngative de l'Empereur uniquement  la tendresse de
l'archiduc et  la timidit de sa fille. Notre ambassadeur et eu beau
jeu  rpondre, si le duc d'Orlans ne lui avait ferm la bouche sur
ce qui s'tait pass le matin mme. Il se contenta de dclarer qu'il
ne croyait pas aux sentiments prts  l'archiduc, et que, dans
l'tat de l'Empereur, il ne regarderait comme une rponse srieuse que
celle qui lui serait donne, sans quivoque, par le pre de la
princesse. Que faut-il donc pour vous contenter? demanda le
chancelier. Il faut, repartit M. de Sainte-Aulaire, que vous
rpondiez en ces termes  ma demande officielle. Et, prenant une
feuille de papier sur le bureau du prince, il crivit: L'Empereur
laisse l'archiduc Charles libre de consulter ses sentiments et ceux de
sa fille, relativement au mariage propos. Si leur dcision est
favorable, le chancelier d'tat s'entendra avec l'ambassadeur de
France sur les difficults politiques que peut prsenter cette
affaire. M. de Sainte-Aulaire ajouta: Rpondez-moi en ces termes,
et, quoi qu'il arrive, j'ose vous promettre que la bonne intelligence
des cabinets ne sera pas trouble. M. de Metternich tait fort
anxieux. Cependant, se croyant assur de dominer toujours l'archiduc
Charles, il ne vit, dans ce qui lui tait demand, qu'une faon de
mnager au duc d'Orlans une retraite honorable. Aussi, quelques
heures plus tard, aprs avoir consult la famille impriale, il
envoya  M. de Sainte-Aulaire la rponse dont celui-ci avait dict les
termes.

L'ambassadeur avait bien manoeuvr: si l'on voulait aller de l'avant
et tenter d'enlever le mariage, il avait en main une arme  laquelle
les rcentes confidences de l'archiduc donnaient une relle valeur; si
l'on prfrait ne pas insister, la dignit tait sauve. Ce fut  ce
dernier parti que s'arrta le duc d'Orlans. Au fond, son coeur
n'tait pas pris; sans contester les qualits de la douce Thrse, il
la trouvait un peu faible et craintive pour le rle qui l'attendait en
France. Archiduchesse pour archiduchesse, il se demandait s'il ne
ferait pas mieux de demander l'une des filles de l'archiduc Renier,
vice-roi de Lombardie et de Vntie, chez lequel il devait s'arrtera
son retour; dans cette autre branche de la famille impriale, il avait
chance de trouver autant de sympathie pour la France et plus de
fermet de caractre. Il se borna donc, sans retarder son dpart de
Vienne,  envoyer  l'archiduc Charles copie de la lettre du prince de
Metternich, lui laissant, disait-il, le temps de consulter ses
sentiments et ceux de sa fille, et ajoutant qu'aprs son retour 
Paris, il interrogerait leurs coeurs et demanderait une rponse; il
terminait en assurant l'archiduc que ses secrets seraient
religieusement gards. En tout cela, l'attitude du duc d'Orlans
avait t excellente. Dans une situation trs-difficile, au milieu de
gens qui eussent t ravis de le trouver en faute, pas une de ses
dmarches n'avait prt  la critique. M. de Metternich lui-mme,
revenant un peu plus tard sur ces faits, crivait au comte Apponyi:
Vous savez combien je rends justice  la conduite qu'a tenue ici le
duc d'Orlans; charg d'enlever d'assaut une archiduchesse, il s'est
conduit avec un tact parfait[129].

[Note 129: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 161.]

Sur la route d'Italie, le hasard du voyage amena,  Trente, une
rencontre entre les fils de Louis-Philippe et Marie-Louise:  la vue
de ces jeunes hommes, brillants de jeunesse et de sant, auxquels la
vie semblait tant promettre, la mre du duc de Reichstadt ne put
s'empcher de fondre en larmes. Trs-bien accueilli,  Milan, par
l'archiduc Renier, le duc d'Orlans fut charm de sa fille ane.
L'ide de cette alliance souriait  son esprit, raconte M. de
Sainte-Aulaire, et dj il y attachait son coeur, quand tomba sur lui
la nouvelle de l'attentat d'Alibaud. Dsols  la pense que leur pre
avait couru un danger en leur absence, les jeunes princes n'eurent
plus qu'une proccupation: brusquer leur dpart et revenir en toute
hte  Paris[130].

[Note 130: Dans une lettre  son pre, lettre dont M. de
Sainte-Aulaire a eu communication, l'archiduchesse, femme de
l'archiduc Renier, a fait une peinture touchante de l'effet produit
sur les jeunes princes par la nouvelle qui vint, dit-elle dans sa
langue si vivement originale, culbuter en tristesse les vnements de
la journe. ...Le duc d'Orlans, raconte la princesse, vient vite 
moi: je le vois tout boulevers, les yeux rouges, enfls; je lui
dis:--Mon Dieu, qu'avez-vous donc?--Je viens, madame, pour vous
annoncer un affreux malheur, mais qui heureusement se termine mieux
qu'on pouvait le croire.--Et, disant cela, les larmes lui coulaient
des yeux; moi, je pensai de suite: Oh! _ci siamo_, il y a eu du
grabuge, comme on annonait ces jours passs qu'il s'en prparait sous
main pour avant les journes. Enfin, il me dit:--On a tir presque 
bout portant sur le Roi. Il n'est pas bless heureusement, mais il est
affreux pour nous de n'avoir pas t l; de n'avoir pas pu nous mettre
devant lui, etc., etc.--Le voil qui laisse un libre cours  ses ides
et  ses larmes... Jamais vous ne concevrez  quel point ils furent
touchants, dans le dsespoir de n'avoir pas partag le danger de leurs
parents. Tous leurs messieurs aussi taient bouleverss, chacun  sa
manire, mais tous avec dvouement et prts  faire tout au monde pour
leurs princes... M. le duc d'Orlans aurait touch un marbre
rellement. D... et R... disaient que l'avoir vu hier, c'tait pour
l'aimer et l'estimer toujours... Mon Dieu, mon Dieu! quelle affreuse
position que la leur! et surtout celle de leur pre! Certes, ils ne
sont pas  envier, mais bien  louer et  plaindre... Cela rend triste
et bte, car c'est toujours  recommencer de vouloir dire (_sic_) que
ce n'est pas fini, et Dieu sait comment cela finira.  prsent, sauf
respect, je dsire assez de bien au duc d'Orlans pour ne pas lui
souhaiter de rgner.]

Cet attentat, dont l'impression fut norme  Vienne, faisait la partie
belle aux adversaires du mariage. Il ne leur en fallait pas tant pour
dominer la faiblesse de l'archiduc Charles et effrayer la timidit de
sa fille. Veux-tu entrer dans une voiture  travers laquelle volent
les balles des rgicides? lui demandait l'archiduchesse Sophie[131].
Quant  M. de Metternich, il s'emparait avidement de l'argument qui
lui tait ainsi fourni: Quelle leon pour les ides de mariage!
crivait-il au comte Apponyi. Comment un pre et une fille
pourraient-ils se dcider  un tablissement soumis  de telles
chances[132]?  Paris, on ne se fit pas d'illusion. Mon coeur
souffre, crivit ds le premier jour la reine Marie-Amlie  M. de
Sainte-Aulaire, et je ne me dissimule pas l'effet que produira cet
vnement autour de vous. Notre gouvernement tait d'ailleurs averti
par l'ambassadeur de France, toujours clairvoyant et sincre, qu'
demander une rponse immdiate, on courrait  un refus, et que, si
l'on voulait conserver quelque chance, il fallait se tenir coi et
laisser le temps effacer cette impression fcheuse. Nanmoins, aprs
confrence entre la famille royale et M. Thiers, il fut dcid d'en
finir et de provoquer une rponse, mme au risque presque certain de
la recevoir ngative. L'attente, disait-on, serait sans dignit et
sans force; elle nous constituerait en tat de dpendance et nous
ferait vivre indfiniment dans cet tat de blocus dont on avait parl
si mchamment. Le duc d'Orlans ajoutait qu'il ne dsirait pas assez
ce mariage pour vouloir l'acheter au prix d'une longue incertitude.
Le sort en est jet, crivait M. Thiers  M. de Sainte-Aulaire, il
faut marcher en avant. Voulant tenter un dernier effort, il insista,
dans une lettre destine  tre mise sous les yeux de M. de
Metternich, sur les dangers politiques qu'aurait la rupture des
ngociations matrimoniales. En l'tat du monde, disait-il, tat agit
pour longtemps, vous aurez, tous les ans, deux ou trois grosses
questions qu'il faut aborder, suivre, rsoudre, avec une forte volont
de bonne intelligence; c'est une condition indispensable pour qu'elles
n'aboutissent pas  des clats. Voil cinq mois depuis le 22 fvrier.
Eh bien! j'ai dj vu  Cracovie, en Suisse tout rcemment, 
Constantinople, sans compter l'norme et ternelle affaire espagnole,
j'ai dj vu de quoi mettre le feu au monde, si nous n'tions pas les
uns et les autres des gens aussi sages. Supposez des ombrages plus
grands, supposez des antipathies, des ressentiments de famille, des
circonstances enfin qui aient rendu plus profond l'intervalle qui nous
spare, puis imaginez un jour un gros vnement au milieu, et je vous
jure que je ne sais pas, absolument pas, le rsultat qui
s'ensuivrait. Au contraire, supposez la France et l'Autriche unies
par un mariage, et tout change... L'Angleterre ne nous quittera pas
pour cela. Nous lui donnerons la main d'une part, la donnant de
l'autre  l'Autriche, l'Autriche la donnant  la Prusse et  la
Russie. Et M. Thiers droulait une perspective de paix indfinie, 
faire pleurer de tendresse M. de Metternich. Mais le ministre franais
exprimait aussitt la crainte que le chancelier autrichien ne st pas
jouer ce grand rle jusqu'au bout: On nous accusait, nous, et
heureusement on ne nous accuse plus, d'tre mens par la rue. Il y a
une autre domination tout aussi dangereuse, tout aussi mprisable,
mais dont le danger est cach sous des dehors moins repoussants; c'est
celle des salons o l'on dbite des impertinences qui valent bien,
comme sagesse politique, les grossirets de la rue. De grands
politiques ont quelquefois subi cette influence; le gouvernement
reprsentatif n'est mme tout  fait bon qu' les en affranchir. Pour
moi, je mprise et dteste la rue, mais elle a du moins un avantage,
c'est qu'elle a une force brutale qu'on peut, quand on sait la
matriser, pousser loin et haut; on fait des armes avec. Les salons
sont impertinents et faibles; quand on se laisse pousser et
compromettre par eux, on ne trouve rien derrire; ils n'ont jamais
fourni de soldats. M. Thiers invitait en outre l'ambassadeur de
France  laisser voir qu'un refus nous blesserait profondment et
exercerait sur notre politique une influence que le cabinet de Vienne
pourrait avoir  dplorer.--Il faut, disait-il encore, que M. de
Metternich sache qu'en cas de refus, c'en est fait de toute amiti
avec nous. Nous serons sages, mais froids et malveillants. Il verra ce
que c'est que la simple froideur de la France, dans un temps comme
celui-ci. Les considrations gnrales dveloppes par M. Thiers
taient faites pour plaire  M. de Metternich, et il le laissa voir;
mais il comptait trop sur la sagesse de Louis-Philippe et avait reu
trop souvent confidence de ses rsolutions pacifiques, pour tre
beaucoup troubl des menaces de son ministre.

[Note 131: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 673.]

[Note 132: _Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 149. Cf. aussi p.
152-3.]

En mme temps que M. Thiers envoyait ces instructions  M. de
Sainte-Aulaire, le duc d'Orlans, dans une lettre digne et noble,
demandait  l'archiduc Charles sa rponse dfinitive: il la dsirait
avant tout nette et franche. Je suis loin, ajoutait-il, d'avoir la
prtention de runir tout ce que vous devez dsirer dans votre gendre;
je crois pourtant pouvoir vous offrir, pour votre fille, une belle et
brillante position, et une famille  qui son union et ses habitudes
morales donnent l'intrieur le plus heureux qu'il y ait au monde.
Quant  moi, je n'ai pris la rsolution de me marier qu'aprs m'tre
bien assur que non-seulement je comprenais et voulais remplir tous
les devoirs qu'impose cette position, mais aussi que je ne saurais
manquer  aucune de mes obligations. Rendre heureuse votre fille
bien-aime serait mon unique occupation, mon unique pense, et je ne
regretterais pas d'avoir t plus prouv que la plupart des princes
de mon ge, si j'avais pu acheter  ce prix quelque garantie de
bonheur pour celle qui partagerait mon sort.

Les rponses furent telles qu'on s'y attendait. L'archiduc Charles
fort embarrass, fort malheureux, s'excusant sur ce qu'il avait
rencontr des obstacles insurmontables, dclara, avec force
protestations, que sa fille, place dans une situation dont les
dangers l'effrayaient, craindrait de trouver, dans le bonheur mme,
des causes de pnibles anxits auxquelles son coeur risquerait de
succomber. M. de Metternich s'attacha  rejeter toute la
responsabilit du refus sur la jeune princesse: Madame
l'archiduchesse, crivait-il  son ambassadeur  Paris, ne s'est pas
senti le courage de courir les chances auxquelles la famille royale
est expose. Toutefois, dans des lettres plus intimes, il ne
cherchait pas  cacher que la vraie cause du refus tait l'origine du
trne d'aot. La position de la famille royale en France,
ajoutait-il, est fausse... Personne ne mettra en doute que la maison
d'Orlans ne soit une grande et illustre maison; c'est le trne du 7
aot qui la rapetisse. Le duc de Chartres et t un parti plus
dsirable; le prince royal des Franais ne l'est pas. En outre, il
tenait  bien marquer que, si l'on avait t rduit  faire ce refus
dsobligeant, la faute en tait  la maladroite prcipitation de M.
Thiers. On n'enlve rien d'assaut  Vienne, crivait-il, ni le
cabinet, ni une princesse[133].

[Note 133: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 152, 162 et 167.]

Le duc d'Orlans se ft volontiers rabattu sur la fille de l'archiduc
Renier, qui lui plaisait; mais, crivait-il  M. de Sainte-Aulaire,
je n'ai pas d me faire illusion; j'ai trs-bien compris que le refus
fait au nom de l'archiduchesse Thrse tait collectif. J'ai donc,
quoiqu' mon grand regret, renonc  porter mes vues de ce ct. J'ai
d chercher ailleurs. En effet, l'hritier de Louis-Philippe ne
pouvait rester sous le coup de cet chec matrimonial.  dfaut de ce
qu'on appelait un grand mariage, on rsolut d'en faire un petit.
Je sens l'inconvnient, crivait encore le duc d'Orlans, qu'il y
aurait  ce qu'un petit mariage proclamt l'isolement de ma famille en
Europe, mais je ne serai pas honteux d'avouer  mon pays que c'est
pour s'tre dvou, en 1830,  la cause de la France, et pour tre
rest toujours national depuis, que le Roi mon pre voit son fils
refus ailleurs. Je dis plus: une grande partie de l'opinion qui nous
soutient et qui fait ma vraie force en Europe prfrera pour moi une
alliance secondaire  un mariage autrichien.

Ds le 28 juin, M. Thiers, prvoyant l'chec de la ngociation engage
 Vienne, avait adress  tous ses agents diplomatiques,
particulirement  ceux qui taient accrdits prs les cours
d'Allemagne, une circulaire o il appelait leur attention sur la
ncessit de marier promptement le duc d'Orlans. Il faut une
princesse, disait-il, mais son rang entre les maisons princires
n'importe pas. Pourvu qu'elle soit bonne et respectable, digne mre de
nos rois, il suffit. La France est assez grande pour grandir la reine
qu'on lui donnera. Il ajoutait, dans une lettre confidentielle 
notre ambassadeur  Saint-Ptersbourg: C'est une pauvret de
s'imaginer qu'une femme assise sur le trne de France paraisse grande
ou petite d'origine. Elle y sera si haut qu'on n'y verra plus que la
royaut de France. Je trouve qu'il y a une dpendance humiliante et
aucune dignit  se laisser bloquer, et qu'un parti hardiment pris
aura beaucoup de force et un fort grand air[134]. Notre reprsentant
 Berlin, M. Bresson, qui s'tait fort habilement mnag de puissants
moyens d'action  la cour de Prusse, fit mettre la circulaire de M.
Thiers sous les yeux de Frdric-Guillaume; le vieux roi tait encore
sous le charme des princes franais qui venaient d'tre ses htes
pendant quelques jours; il fit venir M. Bresson. Ce que vous crit
votre ministre est-il srieusement vrai? lui demanda-t-il.--Vous n'en
pouvez douter, Sire.--En ce cas, je marie votre prince royal. De
toutes les princesses allemandes, il n'en est qu'une digne de lui, et
je la lui donne. Elle est ma parente et celle de l'empereur de Russie;
vous voyez qu'elle est de bonne maison. Elle n'a pas de fortune, mais
je suis prt  la doter. Puis, aprs avoir nomm la princesse Hlne
de Mecklembourg-Schwerin, il ajouta: Ce n'est pas que cette union ne
doive rencontrer aucune opposition. J'en prvois, au contraire, une
fort dcide de la part de la famille; mais vous n'aurez pas  vous
en occuper; j'en fais mon affaire... Ces jeunes gens sont faits l'un
pour l'autre; je les aime d'une gale affection. Le mariage se fera,
duss-je enlever la future pour l'envoyer  Paris. Ces ouvertures
furent bien reues en France. Toutefois il ne leur fut pas
immdiatement donn suite. Le duc d'Orlans voulait prendre ses
informations sur la princesse qu'on lui offrait; de plus, il craignait
qu'un mariage trop prcipit n'et un air de dpit.

[Note 134: Lettre du 30 juin 1836. (_Documents indits._)]

Pendant ce temps, la nouvelle se rpandit que l'archiduchesse Thrse
allait pouser le roi de Naples[135]. On se flattait  Vienne que, de
ce ct, les rvolutions taient moins  craindre. Vanit des
prcautions humaines! la future reine de Naples devait mourir en exil,
tout comme la future duchesse d'Orlans.

[Note 135: Cette nouvelle fut d'autant plus pnible  la reine
Marie-Amlie qu'elle avait espr marier une de ses filles  son
neveu, le roi de Naples, et que celui-ci, avec son habitude de
mystifier les gens, venait, dans une visite rcente  la cour de
France, de se conduire de faon  encourager les esprances de la
Reine. Il n'y a rien de plus pnible, crivait  ce sujet la pieuse
princesse, que d'tre trompe dans des sentiments d'affection et de
confiance; mais j'offre  Dieu ma peine.]


VI

L'chec des ngociations matrimoniales causa un chagrin de coeur  la
Reine, un regret politique au Roi; mais surtout il fut un vif mcompte
pour M. Thiers. Le jeune prsident du conseil avait mis tout son enjeu
sur cette carte, et il perdait. Quel tait, en effet, le rsultat de
son ministre? Par quel succs avait-il justifi une lvation si
prompte et si conteste?  l'intrieur, il n'avait rien fait que se
maintenir au moyen de coups de bascule dont le secret tait maintenant
trop connu, l'effet us, et qu'il savait bien ne pouvoir recommencer 
la session suivante.  l'extrieur, il ne lui restait que
l'impopularit d'avoir dsert la politique de 1830, sans le profit
qu'il avait eu en vue. Irrit, il rsolut de se venger sans retard des
puissances continentales qui n'avaient pas rpondu, comme il
l'esprait,  ses avances[136]. Compromis, il voulut reconqurir la
faveur de l'opinion librale. Ayant manqu un coup d'clat
conservateur et pacifique, il ne songea plus, avec sa mobilit
aventureuse, qu' faire un coup de tte rvolutionnaire et belliqueux.
Le Roi, qui l'observait, s'aperut de ce changement. Thiers,
disait-il plus tard, a t excellent jusqu' la rupture du mariage;
aprs cela, il a compltement perdu la tte[137].

[Note 136: Tant pis pour qui n'a pas voulu de notre hypothque,
crivait M. Thiers  l'ambassadeur de France  Vienne. (_Mmoires
indits du comte de Sainte-Aulaire._)]

[Note 137: Dpche de Werther, du 3 septembre 1836, cite par
HILLEBRAND (_Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 591).]

Sur quel thtre allait-il chercher cette sorte de revanche? Quelques
mois auparavant, comme le chancelier autrichien exprimait, non sans
ironie, la crainte que le ministre franais ne se mt dans l'embarras
par l'imptuosit du zle qu'il dployait contre les radicaux suisses:
Que M. de Metternich ne s'inquite pas trop pour mon compte, avait
rpondu M. Thiers; si je suis trop Sainte-Alliance en Suisse, je me
referai en Espagne[138]. Un peu plus tard,  un moment o le mariage
paraissait encore possible, l'ambassadeur de Prusse avertissait, le 9
juin, son gouvernement qu'en cas d'chec, M. Thiers tait rsolu 
pousser la France  une politique rvolutionnaire en Espagne[139].

[Note 138: _Mmoires indits du comte de Sainte-Aulaire._]

[Note 139: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 591.]

Depuis que le prsident du conseil avait refus, le 18 mars 1836, la
coopration propose par lord Palmerston, l'anarchie s'tait encore
accrue dans la Pninsule. Entre le parti rvolutionnaire qui se rendait
matre,  la suite d'insurrections sanglantes, de presque toutes les
grandes villes de l'est et du sud, et les bandes carlistes qui
s'approchaient chaque jour davantage de Madrid, le gouvernement de la
reine Isabelle, sans un ral dans ses caisses, sans un rgiment sur
lequel il pt compter, semblait  toute extrmit. Aussi M. Isturitz,
radical qui avait remplac au ministre son coreligionnaire Mendizabal,
sollicitait-il, perdu, le secours arm de la France. Plus l'anarchie se
montrait opinitre en Espagne, plus nous devions y regarder  nous
charger d'y porter remde. Mais M. Thiers,  mesure qu'il perdait espoir
d'obtenir le mariage autrichien, redevenait favorable  l'intervention.
Il recommenait  soutenir que les progrs des rvolutionnaires
n'taient dus qu'au malaise produit par l'insurrection carliste; que
d'ailleurs l'intrt premier, dominant, de la France de 1830, tait
d'empcher le triomphe du parti rtrograde au del des Pyrnes. Les
gouvernements du continent ne furent pas longs  s'apercevoir de cette
volution. Le 30 juillet, M. de Metternich se plaignait que le ministre
franais part vouloir lier l'affaire d'Espagne  celle du
mariage[140], et il trouvait l sujet de s'exprimer, avec une
singulire amertume, sur la dangereuse incapacit de M. Thiers dans le
maniement des affaires extrieures[141]. Les puissances n'avaient plus
d'espoir que dans la sagesse de Louis-Philippe. Elles comptaient du
reste que son autorit prvaudrait; l'un des ambassadeurs trangers
crivait, en parlant de ce prince: Lui seul dirige la politique; au
fond Thiers voudrait toujours intervenir; le Roi seul y est absolument
oppos, et sa volont fait loi[142].

[Note 140: Le chancelier ajoutait  ce propos: Ce n'est pas
l'Autriche que, dans l'affaire de la Pninsule, nous voyons compromise
en premire ligne. Ce que je prche, ce sont les conditions de la vie
pour la France. Quand on me dit:--Si vous faites l'un, je ferai
l'autre, c'est tout comme si l'on ne disait rien. Les enfants, pour
punir leurs parents, disent souvent:--Je ne mangerai pas. Aussi
souvent que j'entends une menace pareille, je dis  l'enfant:--Eh
bien, ne mange pas! (_Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 153.)]

[Note 141: _Ibid._, p. 155.]

[Note 142: Dpche du 24 juillet 1836. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, t. I, p. 633.)]

Louis-Philippe, en effet, tait plus que jamais rsolu  se refuser
aux aventures, et il s'entendait avec M. de Montalivet, ministre de
l'intrieur, pour surveiller les dmarches du prsident du conseil.
Toutefois, il se proccupait de ne pas fournir  celui-ci de prtexte
pour dnoncer la Couronne au pays. Situation difficile dont il
entretenait parfois les ambassadeurs trangers. Il me faut,
disait-il  M. de Werther, infiniment de patience pour conduire ma
barque[143]. C'est par cette considration qu'il se prta d'abord, de
plus ou moins bonne grce,  une sorte de transaction qui consistait 
augmenter les secours indirects fournis au gouvernement espagnol. La
lgion trangre que nous lui avions prte se trouvait rduite 
3,000 hommes: il fut convenu qu'on permettrait d'en lever le chiffre
au moyen d'enrlements volontaires faits dans notre arme, et qu'un
gnral franais serait autoris  en prendre le commandement. La
situation n'en restait pas moins trs-tendue entre Louis-Philippe et
son ministre. L'ambassadeur de France  Madrid, M. de Rayneval, tant
gravement malade, M. Thiers voulut envoyer, pour le suppler, un agent
sr et capable; il s'adressa  M. de Bois-le-Comte, qui demanda  voir
le Roi avant de partir: Qu'en est-il besoin? lui dit le prsident du
conseil avec humeur. Ne suis-je pas ministre responsable? Puis, comme
M. de Bois-le-Comte insistait: Eh bien! soit; venez me prendre ce
soir, nous irons ensemble aux Tuileries, et vous partirez pour Madrid
demain matin. Louis-Philippe reut les deux visiteurs froidement; M.
de Sainte-Aulaire a conserv de l'entretien qui s'engagea cette sorte
de procs-verbal: LE ROI: Vous direz  la reine Christine, monsieur
de Bois-le-Comte, que j'enverrai  son secours dix ou douze mille
hommes de mes troupes. (_Le Roi se tournant vers M. Thiers:_) N'est-ce
pas ce qui a t convenu dans le conseil, monsieur le ministre?--M.
THIERS: Oui, Sire.--LE ROI, _ M. de B. le C.:_ Le drapeau et la
cocarde franaise ne paratront pas en Espagne; mes troupes serviront
sous le drapeau et la cocarde espagnols. (_ M. Thiers:_) Cela est
bien entendu, n'est-il pas vrai, monsieur le ministre?--M. THIERS:
Oui, Sire.--LE ROI, _ M. de B. le C.:_ Pour commander mes troupes,
j'offre  la Reine le marchal Clauzel et le gnral Bugeaud; elle
sera libre de choisir entre eux. (_ M. Thiers:_) Vous y consentez,
n'est-ce pas, monsieur le ministre?--M. THIERS: Oui, Sire.--LE
ROI: Le gnral franais commandera toutes les troupes, soit
espagnoles, soit franaises, qui opreront en commun. Ici encore,
Louis-Philippe se retourna vers M. Thiers qui fit un signe
d'assentiment, puis Sa Majest se leva, et, sans ajouter une parole,
congdia ses deux interlocuteurs[144].

[Note 143: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 636.]

[Note 144: _Mmoires de M. de Sainte-Aulaire._]

 peine arriv en Espagne, M. de Bois-le-Comte, tout en annonant les
secours, dclara qu'il fallait renoncer  l'espoir d'une action
directe de la France; mais il avait beau dire,  Madrid, on comptait
toujours sur l'intervention, et le public interprtait la venue de
l'envoy franais comme l'annonce de cette intervention ou tout au
moins d'une mesure devant y conduire. Tel tait, du reste, le secret
dessein de M. Thiers. Il se flattait d'amener, bon gr, mal gr, le
Roi  l'intervention, dt-il l'y contraindre par des moyens
rvolutionnaires. Je vais faire  mon aise mes affaires en Espagne,
crivait-il alors  M. de Sainte-Aulaire. Je recrute la lgion
trangre; elle serait de cinquante mille hommes si nous voulions; il
n'en faut pas tant, avec un bon gnral, pour mettre au nant le hros
de Navarre. MM. d'Apponyi et de Werther jettent feu et flamme contre
moi, ils livrent des assauts au Roi; s'ils m'obligent  ouvrir les
fentres et  crier au secours, il n'entrera que trop de monde dans la
maison pour me prter main-forte. En attendant, d'accord avec le
ministre de la guerre, le prsident du conseil poussait activement
l'organisation de la lgion, sans s'inquiter de l'humeur tmoigne
par les puissances continentales[145], et sans se gner pour sortir,
sur plus d'un point, des conditions convenues avec la Couronne.

[Note 145: Dpche de M. Thiers  M. de Barante, du 15 aot 1836.
(_Documents indits._)]

Louis-Philippe tait trop fin pour ne pas voir qu'on cherchait  le
jouer. Il se plaignait que son ministre et recours au systme du
Mazarin qui disait que le nocher tournait le dos au but vers lequel il
conduisait son bateau. De l des questions, des explications, des
rcriminations incessantes, au sein du conseil des ministres. Tout cela
n'tait pas fait pour diminuer les doutes et les rpugnances du Roi au
sujet des mesures adoptes; il en venait  se demander si ces mesures
n'taient pas plus mauvaises encore que l'intervention directe. Lui-mme
exposait ainsi les raisons de ses inquitudes: Un corps franais de
dix, douze ou quinze mille hommes tirs de nos rgiments, recrut et
form sous la direction du ministre de la guerre et des autorits
franaises, compos de Franais et de nos meilleurs soldats, command
par des officiers et des gnraux franais, organis en France, est en
fait une arme franaise; la fiction de le faire entrer au service
d'Espagne, n'ayant d'autre garantie qu'une cocarde et un drapeau
espagnols, serait dtruite  l'instant o elle les rejetterait pour
reprendre les siennes, ce qui ne serait ni long ni douteux; d'ailleurs
ce serait faire ce qu'aucun gouvernement, jaloux de son honneur et de
celui de la nation, n'a jamais admis ni tolr, puisque ce serait
remettre le sang, la force et la puissance nationales  la disposition
d'un gouvernement tranger, enlever une arme franaise  l'allgeance
de la France. Et remarquez bien ceci: c'est que, l'Espagne ne pouvant ni
les payer, ni les satisfaire, vous les exposeriez  tous les
ressentiments du dsespoir,  toutes les sductions rpublicaines,
d'autant plus dangereuses que le gouvernement et le pays d'Espagne
deviendraient plus rvolutionnaires[146].

[Note 146: Lettre crite, quelques jours plus tard, par Louis-Philippe
 M. Dupin, pour lui rendre compte des causes de la crise. (_Mmoires
de Dupin_, t. III, p. 223.)]

On devait commencer  se rendre compte, aux Tuileries, qu'on tait
loin d'avoir gagn au change, en remplaant le duc de Broglie par M.
Thiers. Le premier, sans doute, n'tait pas un ministre commode; par
une conception trop absolue du rgime parlementaire et par une
mfiance excessive des interventions parfois un peu tatillonnes de
Louis-Philippe, il avait exagr l'indpendance ministrielle jusqu'
refuser  la Couronne sa part d'action lgitime: c'tait le cas, par
exemple, quand il ne voulait pas montrer au Roi les lettres
confidentielles des ambassadeurs et ne lui communiquait qu'
grand'peine les dpches officielles; mais, aprs tout, il tait loyal
et respectueux, n'usant, pour faire triompher sa volont, ni de ruse
ni de violence, offrant seulement une dmission qu'il tait prt 
donner sans clat et sans rancune. Dans M. Thiers, avait-on trouv le
ministre dsir qui devait se borner, selon la parole de M. de
Talleyrand,  tre l'organe loquent de la politique royale[147]?
Aprs quelques mois d'preuve, il tait visible que sa souplesse
cachait autant d'esprit d'indpendance que la roideur de M. de
Broglie; il avait en moins la sret dans le jugement et dans le
caractre; ce n'tait plus un systme raisonn qu'il prtendait
imposer, mais les aventures o le poussaient son caprice et son dpit;
et, pour arriver  ses fins, il ne se faisait pas scrupule d'essayer
de tromper ou d'opprimer la Couronne.

[Note 147: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Pendant que les rapports devenaient ainsi de plus en plus difficiles
entre le Roi et son ministre, les vnements se prcipitaient en
Espagne. Le 12 aot, les deux rgiments en garnison  Saint-Ildefonse,
o rsidaient alors Isabelle et sa mre la rgente, s'insurgeaient,
envahissaient le palais de la Granja, et, aprs une scne de violence,
la Reine se voyait contrainte d'autoriser la troupe  jurer la
constitution de 1812. Insurrection analogue  Madrid, suivie du
massacre du brave gnral Queseda. Les ministres taient obligs de
prendre la fuite. L'meute victorieuse imposait un nouveau cabinet,
plus rvolutionnaire encore que le prcdent. Les Corts taient
dissoutes, et une assemble nouvelle convoque selon le systme
lectoral prescrit par la constitution de 1812, avec mission de
remettre celle-ci en vigueur. En mme temps, on entendait rpter,
dans les cafs de Madrid, ces mots qui finissaient par y devenir
proverbiaux: _A ver ahora lo que haran esos picaros de Franceses._
Nous allons voir maintenant ce que feront ces vauriens de
Franais[148].

[Note 148: Dpche de M. de Bois-le-Comte, cite dans les _Mmoires de
M. Guizot_, t. IV, p. 165.]

M. Thiers n'avait sans doute aucun got pour la constitution de 1812
et pour le parti qui s'tait empar du pouvoir  Madrid, mais il
soutenait toujours que, pour faire cesser le dsordre, il fallait
d'abord abattre don Carlos, que la France seule le pouvait, et
qu'abandonner la jeune reine dans le pril qu'elle courait, c'tait
vouloir sa ruine. Il pressait donc plus que jamais l'organisation de
la lgion trangre. Le gnral Lebeau, auquel avait t confi un
commandement dans ce corps, se croyait autoris  annoncer, non sans
fracas, aux autorits espagnoles de Pampelune que la lgion tait
l'avant-garde d'une nombreuse arme envoye par la France  leur
secours.

Quand cette dmarche fut connue  Paris, le Roi s'en montra fort mu.
En l'absence de M. Thiers, qui chassait chez M. de Rothschild, il fit
aussitt insrer par M. de Montalivet, dans le _Moniteur_ du 24 aot,
la note suivante: Plusieurs journaux ont publi un ordre du jour du
gnral Lebeau, dat de Pampelune, le 13 aot, dans lequel il annonce
aux troupes sous ses ordres qu'il a t nomm par le roi des Franais
au commandement des lgions qui sont au service de S. M. la reine
d'Espagne. C'est une erreur que nous devons rectifier. Le gnral
Lebeau a t autoris par le Roi  passer au service de la reine
d'Espagne; mais le Roi n'a eu aucune part  la nomination de cet
officier gnral  ce commandement. Cette note indiquait une
proccupation bien marque de dgager le gouvernement franais des
affaires espagnoles. En effet, bien loin de voir dans l'insurrection
victorieuse de Saint-Ildefonse un motif d'intervenir davantage,
Louis-Philippe y trouvait plutt une raison de retirer les secours
qu'il n'avait consentis qu' regret. Si l'on avait promis l'aide d'une
lgion compose de soldats franais, c'tait  la Reine libre, non 
la Reine prisonnire; c'tait  un gouvernement monarchique, non  la
constitution rpublicaine de 1812. Quelques jours avant
l'insurrection, M. Isturitz, qui se sentait dbord, avait pos cette
question  M. de Bois-le-Comte: Si la constitution de 1812 tait
impose  la Reine par la violence, le gouvernement franais
regarderait-il le trait comme subsistant encore pour ce qui regarde
l'Espagne?--Tout ce que je puis dire, rpondit l'envoy franais,
c'est que j'ai t charg d'annoncer des secours  la Reine libre et
indpendante, agissant avec le concours de la nation et avec celui
des corps politiques rgulirement organiss, et non  la Reine
rduite  tre le jouet d'un parti, ou l'organe d'une volont
trangre  la sienne. Louis-Philippe n'ignorait pas, d'ailleurs,
l'effet produit sur les autres puissances par les vnements de
Saint-Ildefonse. M. de Metternich avait dit aussitt  M. de
Sainte-Aulaire: Ne vous y trompez pas, notre inaction n'est pas de la
faiblesse; l'Autriche, la Prusse et la Russie n'abandonnent pas
l'Espagne  la France et  l'Angleterre, comme un sujet livr  leurs
aventureuses expriences; une intervention trangre amnera
trs-probablement une guerre gnrale en Europe... Jamais la coalition
de 1808 n'et eu lieu contre la France, si l'empereur Napolon n'avait
pas t engag en Espagne. Ce langage du prince de Metternich et
celui non moins explicite qu'il tint  l'ambassadeur d'Angleterre
laissrent M. de Sainte-Aulaire convaincu que, si le parti
constitutionnel triomphait en Espagne par ses propres forces, on
prouverait,  Vienne comme  Berlin et  Saint-Ptersbourg, une
violente humeur, sans cependant se dcider  nous faire la guerre;
mais que si don Carlos succombait sous l'effort de la France et de
l'Angleterre, les trois puissances du Nord n'attendraient qu'une
occasion de se venger, et que notre rconciliation avec l'Europe
continentale deviendrait impossible[149].

[Note 149: _Mmoires indits du comte de Sainte-Aulaire._]

Chaque heure augmentait donc la distance qui sparait la politique du
Roi de celle de son ministre: une rupture tait invitable.
Louis-Philippe la provoqua dans les derniers jours d'aot, en
demandant formellement que les corps rassembls sur les Pyrnes
fussent dissous. Comme toutes les fois o les intrts extrieurs de
la France lui paraissaient en pril, il tait fort rsolu et disait 
M. Thiers: Je serai le second tome du roi Guillaume, et je ne vous
cderai pas, mme si vous ameutiez une majorit contre moi. Le
prsident du conseil combattit la mesure que proposait le Roi, par la
raison que ce serait renoncer dfinitivement  agir en Espagne. Il
faut rompre la glace, dit-il: le Roi ne veut pas l'intervention, nous
la voulons; je me retire. Ses collgues, sauf M. de Montalivet,
adhrrent  sa dclaration. Messieurs, rpondit le Roi, il est donc
entendu que le cabinet est dissous; je vous demande de n'en point
parler et de rester  vos postes, pendant que je vous chercherai des
successeurs.

Le secret ne fut pas longtemps gard. Louis-Philippe annona lui-mme
l'vnement aux ambassadeurs des puissances continentales[150],
sachant que, de ce ct, on lui saurait grand gr de son initiative. 
Vienne,  Berlin, ce fut comme un transport de reconnaissance: on ne
tarissait pas en loges du Roi. Il a prouv disait M. Ancillon, qu'il
sait et veut non-seulement rgner, mais aussi gouverner. On admirait
surtout que M. Thiers et t renvers, non par la Chambre, mais par
le Roi seul[151]. L'empereur Nicolas, qui vitait d'ordinaire de
parler de Louis-Philippe, comme si ce nom seul lui brlait les lvres,
en venait  dire  notre ambassadeur: Combien le Roi a eu de sagesse
et de fermet, en s'opposant  l'intervention! L'Europe lui doit
beaucoup, et jamais il n'a donn une preuve plus forte de sa prudence
et de sa volont[152]. Par contre, vive irritation chez lord
Palmerston, plus ou moins protecteur des radicaux espagnols; c'est au
Roi personnellement qu'il en voulait, et il lui prtait les plus noirs
desseins. Ces insurrections militaires en Espagne et en Portugal sont
le diable, crivait-il  son frre; elles n'auraient pas clat, si
notre digne ami et fidle alli, Louis-Philippe, avait rempli ses
engagements et avait agi dans l'esprit de la Quadruple-Alliance. Mais,
quelle qu'en soit la cause, il nous a jets  peu prs par-dessus
bord, nous, la Reine et le trait. Les uns disent que c'est par peur
des rpublicains, les autres par dsir de plaire  l'Autriche et  la
Russie, d'autres qu'il veut le succs de don Carlos et donne une
princesse franaise  un fils de don Carlos... Peu de jours aprs,
il revenait  la charge: Louis-Philippe nous a traits indignement
dans les affaires espagnoles; mais le fait est qu'il est aussi
ambitieux que Louis XIV et veut mettre un de ses fils sur le trne
d'Espagne, comme mari de la jeune reine; il croit qu'il atteindra
mieux ce but par la continuation du dsordre en Espagne. Une autre
fois, il accusait le gouvernement franais de convoiter les provinces
du nord de l'Espagne[153]. Ce ressentiment ne fut-il pas pour quelque
chose dans le mauvais coup que lord Palmerston devait nous porter en
1840? Beaucoup l'ont pens, non sans quelque raison[154].

[Note 150: Eh bien, mon cher baron, disait le Roi  M. de Werther,
j'ai t dans une nouvelle cuisson, depuis que je ne vous ai vu.
(Dpche de Werther cite par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t.
I, p. 593.)]

[Note 151: _Ibid._, p. 596 et 636.]

[Note 152: Dpche de M. de Barante, des 8 et 22 octobre 1836.
(_Documents indits._)]

[Note 153: H. L. BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 24, 27,
28.]

[Note 154: Tel est le sentiment de Bulwer lui-mme, t. II, p. 218.]

En France, les conservateurs ne pouvaient pleurer beaucoup un ministre
qui avait tout le temps coquet  leurs dpens avec les amis de M.
Odilon Barrot, dont l'oeuvre la plus certaine avait t de dcomposer
l'ancienne majorit et de dsorienter l'administration, et qui
semblait mme,  la fin, vouloir se jeter dans les aventures
extrieures. D'autre part, la gauche avait fini par trouver que
l'exclusion des doctrinaires ne suffisait pas  ses principes et  ses
passions; elle s'tait lasse des mnagements qu'elle s'imposait pour
marcher avec le tiers parti, et il lui reprenait envie de combattre
sous sa propre bannire. Il n'tait pas jusqu' M. de Talleyrand qui
ne dsavout le ministre qu'il avait tant contribu  faire et qui ne
donnt pleinement raison au Roi[155]. Aussi M. Duchtel pouvait-il
crire, le 1er septembre: La position de Thiers est des plus
mauvaises; il est universellement abandonn. Quant aux spectateurs
non classs dans les partis, le _Constitutionnel_ ne parvenait pas 
leur persuader que la chute de M. Thiers ft un grand malheur: ils ne
voyaient pas ce que, dans sa mobilit quivoque et strile, ce
ministre avait fait jusqu'alors, au dedans ou au dehors, qui le rendit
particulirement regrettable; encore moins se faisaient-ils une ide
nette de ce qu'eussent t ses projets d'avenir.  rgler le compte de
ces six mois de gouvernement, la part des dboires dpassait celle
des satisfactions; il tait survenu plus d'inquitude qu'il ne restait
d'espoir. Si bien qu' la nouvelle de la dmission du ministre,
l'impression dominante fut une impression de soulagement.

[Note 155: Lettre de M. Royer-Collard  M. Mol, en date du 2
septembre 1836. (_Documents indits._)]

D'ailleurs, cette intervention en Espagne,  propos de laquelle avait
clat la crise, tait loin d'tre populaire. Elle l'tait mme si peu
qu'on se demande comment M. Thiers avait choisi pour livrer sa
dernire bataille une question o il devait tre tellement assur
d'tre battu. Peut-tre avait-il assez conscience de l'avortement de
son ministre pour ne plus chercher qu'un moyen de s'esquiver, pareil
 ces joueurs impatients qui, aussitt qu'ils devinent la partie
perdue, jettent de dpit les cartes sur la table. On a observ
plaisamment que, s'il tait plus agile que tous  grimper au mt de
cocagne du pouvoir, nul n'tait plus prompt  s'en laisser glisser:
contraste avec M. Guizot qui s'y hissait lourdement, mais s'y
cramponnait avec tnacit. Dans ces descentes, du reste, M. Thiers
mettait beaucoup de souplesse et d'art, s'arrangeant pour retomber
toujours sur ses pieds. En succombant sur la question d'intervention,
il chappait au danger qui l'effrayait entre tous, celui de se retirer
pour avoir tent sans succs de s'unir aux anciens tenants de la
Sainte-Alliance. L'imprudence mme de l'aventure rvolutionnaire et
belliqueuse o il faisait mine de vouloir jeter la France contribuait
 mieux effacer les avances faites nagure aux puissances
continentales; il donnait un gage clatant  cette Angleterre qu'il
venait de tant ngliger; il se retrouvait, pour l'opposition  venir,
l'homme de la politique librale et nationale. Comdie si bien
joue que, quelques semaines plus tard, M. Odilon Barrot, montrant
l'Europe divise entre les tats rformateurs et les conservateurs,
entre la rvolution et l'ancien rgime, flicitait, avec sa gravit
sentencieuse, M. Thiers d'avoir compris, au pouvoir, que la place de
la France de Juillet tait dans le premier camp,  ct des
gouvernements ayant mme principe et mme origine qu'elle, et il
faisait honneur au pourfendeur des radicaux suisses, au ngociateur du
mariage autrichien, d'tre tomb victime de sa fidlit aux alliances
librales et de son horreur pour la contre-rvolution europenne.




CHAPITRE III

L'ALLIANCE ET LA RUPTURE DE M. MOL ET DE M. GUIZOT.

(6 septembre 1836--15 avril 1837.)

     I. M. Mol. Son pass. Ses qualits et ses dfauts.--II. M.
     Mol demande le concours de M. Guizot. Maisons qui pouvaient
     faire hsiter ce dernier. Le duc de Broglie. M. Guizot se
     contente du ministre de l'instruction publique. Part faite
      ses amis. Composition dfectueuse du cabinet.--III.
     Premires mesures  l'intrieur et  l'extrieur. Affaires
     d'Espagne et de Suisse.--IV. Le prince Louis Bonaparte.
     Attentat de Strasbourg. Impression produite. Le prince est
     embarqu pour l'Amrique. Ses complices sont dfrs au
     jury.--V. Charles X  Prague. Les royalistes et le vieux
     roi. Mort de Charles X  Goritz. Situation du duc
     d'Angoulme et du duc de Bordeaux.--VI. Les partis se
     prparent  la session. M. Thiers et le centre gauche. Ses
     rapports avec le duc de Broglie. chec des armes franaises
     devant Constantine.--VII. Ouverture de la session. Attentat
     de Meunier. L'Adresse. Dbat sur l'Espagne et l'affaire
     Conseil.--VIII. tat moral de la majorit. Difficults entre
     M. Mol et M. Guizot. Attitude de l'opposition en face de
     cette dissension.--IX. Acquittement des complices du prince
     Louis. Le ministre prsente en mme temps des lois pnales
     et des lois de dotation. Opposition trs-vive. Rejet de la
     loi de disjonction.--X. Le ministre se roidit, mais est
     gravement atteint. Agitation contre l'apanage. Rupture entre
     M. Mol et M. Guizot.--XI. La crise ministrielle. M. Guizot
     tente sans succs de rtablir le ministre du 11 octobre.
     Malaise produit par la prolongation de la crise. Le Roi
     s'adresse en mme temps  M. Mol et  M. Guizot. Il prfre
     la combinaison propose par M. Mol. Le ministre du 15
     avril. Sa faiblesse. Les reproches faits au Roi  ce propos
     sont-ils fonds?


I

Le vote qui renverse un ministre dsigne d'ordinaire ses successeurs,
souvent mme les impose. Rien de pareil dans la chute de M. Thiers,
qui se retirait pour avoir t, non en minorit devant la Chambre,
mais en dsaccord avec la Couronne. Il en rsultait pour le Roi plus
de latitude dans le choix des nouveaux ministres, et aussi une
tentation plus grande de suivre ses gots personnels. Ceux-ci le
portrent tout de suite vers un personnage auquel il s'tait dj
souvent adress, dans les crises ministrielles survenues depuis 1832,
mais qui ne s'tait jamais jug en mesure de rpondre  ces appels.
Nous voulons parler du comte Mol.

M. Mol, qui n'avait pas encore eu l'occasion de dployer  la tribune
le talent et la puissance dont il fera preuve dans les dbats de la
coalition, n'tait pas alors compt parmi les grands orateurs: sa
parole sobre, distingue, tait celle d'un homme de bonne compagnie,
habitu  traiter des affaires publiques; mais elle manquait un peu de
relief, de chaleur et d'clat. Il n'tait pas non plus un grand chef
de parti, tranant derrire soi toute une nombreuse clientle. Membre
de la Chambre des pairs, tranger aux divisions de la Chambre des
dputs, on et t embarrass de le rattacher  un groupe
parlementaire. Conservateur sans doute, il s'tait, dans le ministre
de l'avnement, rang du ct de la rsistance; nanmoins, demeur un
peu  l'cart pendant les grandes luttes de 1831  1834, il avait
paru, une fois ces luttes finies, en coquetterie avec le tiers parti;
c'est ainsi qu'on a expliqu les scrupules inattendus qui
l'empchrent de siger jusqu'au bout dans le procs des accuss
d'avril. En politique trangre, il avait t le premier, aprs 1830,
 proclamer le principe de non-intervention, si dplaisant aux
puissances continentales; et cependant, en 1836, il passait pour
vouloir se rapprocher de ces mmes puissances. En tout, une souplesse
d'allure qui lui avait permis, comme  M. Pasquier et avec la mme
correction dcente, d'tre successivement ministre de l'Empire, de la
Restauration et de la monarchie de Juillet. Il n'avait trahi ni
rpudi aucun de ces gouvernements, avait servi chacun d'eux comme il
leur convenait de l'tre, mais sans se livrer ni se compromettre,
acceptant les rles nouveaux que lui apportaient les vnements,
nullement embarrass de leur diversit, et se bornant  dire, avec une
mlancolie sans amertume: Hlas! je n'ai jamais pu choisir ma tche,
ni conduire ma destine. Tout cela n'tait pas pour dplaire 
Louis-Philippe. Ne pouvait-il pas penser qu'un tel ministre aurait 
compter davantage avec la Couronne, et que celle-ci aurait plus de
chances de faire prvaloir son propre systme?

Le comte Mol avait d'ailleurs d'autres avantages pour le poste auquel
on l'appelait. S'il n'tait pas alors au nombre des orateurs illustres
et des chefs de parti, il n'en avait pas moins une importance sociale
et politique qui le mettait de pair avec eux. De grand nom, de grande
fortune, de grande intelligence, c'tait l'homme considrable dans la
force du terme. Il tait arriv tout jeune, comme de plain-pied, aux
plus hautes situations, et, depuis lors, n'en tait pas descendu. Son
exprience dj longue, bien qu'il n'et que cinquante-cinq ans,
exprience des affaires et surtout des hommes, se trouvait d'autant
plus tendue qu'il l'avait acquise  des coles plus varies.
Personne, disait M. Bertin de Vaux, ne surpasse M. Mol dans la
grande intrigue politique. D'autres ont t plus puissants comme
Casimir Prier, plus profonds comme M. Guizot, plus brillants comme M.
Thiers; peu d'hommes ont possd  un degr aussi haut la sagacit, la
prudence avise, la justesse, le tact, la mesure, avec je ne sais quoi
d'quilibr et d'harmonieux, dons rares qui ne sont pas tout l'esprit
de gouvernement, mais qui en sont une partie notable[156]. Le tout
rehauss par ce qui tait vraiment la qualit matresse et distinctive
de M. Mol, une politesse de l'esprit et des moeurs qui mettait en
valeur ses mrites rels et faisait oublier ceux qui pouvaient lui
manquer[157].

[Note 156: M. Sainte-Beuve a crit de M. Mol et de M. Pasquier:
J'avoue, pour mon compte, avoir ignor jusque-l, avant de l'avoir
considr dans leur exemple, ce que c'est que la justice d'esprit en
elle-mme, cette facult modre, prudente, vraiment politique, qui ne
devance qu'autant qu'il est ncessaire, mais toujours prte 
comprendre,  accepter sagement,  aviser, et qui, aprs tant
d'annes, se retrouve sans fatigue au pas de tous les vnements, si
acclrs qu'ils aient pu tre. (_Portraits littraires_, t. III, p.
324.)]

[Note 157: M. de Tocqueville a crit, le 23 dcembre 1855: La mort de
M. Mol fait disparatre un des derniers modles de l'ancienne
politesse et des grandes manires. Il tait galement un des derniers
reprsentants de cet ancien got franais des plaisirs de l'esprit,
qui semble, de plus en plus, se perdre parmi nous.]

M. Mol avait en effet des cts faibles: les doctrinaires, qui ne
l'aimaient pas, et dont, pour cette raison, le tmoignage est
suspect, ont prtendu qu'il avait moins de consistance au fond que de
bonne tenue extrieure, le caractre ombrageux et passionn,
l'amour-propre facilement souffrant, l'ambition d'un homme avec les
nerfs d'une femme[158]. S'il parut tel  quelques-uns de ceux qui
furent ses rivaux sous la monarchie de Juillet ou sous la
Restauration, tout autre fut l'impression des hommes qui ne l'ont
connu que plus tard, dans les assembles de la seconde rpublique,
rassrn et dsintress par la vieillesse, tout entier au pril de
la chose publique, de conseil trs-sr et trs-cout, rapprochant les
hommes nagure ennemis, aidant, sans les jalouser, ceux que leur ge
et leur situation portaient  un rle plus actif, jouissant et se
contentant d'une considration qui lui donnait plus d'autorit et plus
d'importance qu'en ses jours de pouvoir[159]. Du reste, mme au temps
o certains dfauts pouvaient n'tre pas encore corrigs ou uss par
l'ge, ils se trouvaient couverts comme d'un voile brillant de dignit
fine et charmante, d'exquise et noble dcence. Dans toute sa personne,
dans son maintien, sa dmarche, et jusque dans le tour de sa
conversation, apparaissait une lgance de nature et de race qui
faisait de lui le type accompli de la distinction. D'une amabilit
grave,  la fois attrayant et imposant, il avait au besoin la belle
humeur familire de M. Thiers, avec une tenue qui manquait  ce
dernier; il tait grand seigneur comme le duc de Broglie, sans rien de
sa roideur un peu gauche. Nul n'a mieux possd l'art de la
flatterie, non de celle des courtisans vulgaires ou des dmagogues,
mais de la flatterie dlicate qui ne cote rien  la dignit du
flatteur; nul n'y a apport plus d'adresse srieuse; il s'appliquait
autant  conqurir et  garder le suffrage incertain de tel ou tel
dput de la Chambre bourgeoise, qu'autrefois  gagner la faveur de
Napolon Ier[160]. Ses moyens de sduction taient du reste  ce point
varis et efficaces qu'ils s'exercrent  la fois sur les politiques,
les lettrs et les femmes; il sut les modifier avec le temps: jeune,
il avait plu aux vieillards par sa gravit consulaire[161]; vieux,
il plaira aux jeunes par son aimable bonne grce.

[Note 158: Les doctrinaires allaient mme plus loin; dans le propos
que nous avons dj cit, M. Bertin, aprs avoir rappel que personne
ne surpassait M. Mol dans la grande intrigue politique: Il y a
plaisir, disait-il,  s'en mler avec lui; mais il ajoutait, en riant
malicieusement: Plus de plaisir que de sret.]

[Note 159: M. Vitet, qui avait autrefois partag les prventions de
ses amis doctrinaires contre M. Mol, dclare avoir abjur ces
prventions quand, dans l'Assemble lgislative de 1849, il se trouva
en rapports plus frquents avec lui.  le voir ainsi tous les jours
de prs, dit-il, dans les incidents les plus divers et les plus
imprvus, j'appris non-seulement  redoubler d'estime pour cette
sagacit, cette lvation d'esprit, dont il avait donn de si
vaillantes preuves en dfendant son drapeau (en 1839), mais 
connatre l'homme et sa vraie valeur dans l'intimit de son commerce,
si bien qu' des prventions qui n'taient pas teintes, ne tarda pas
 succder une affection respectueuse dont j'aime  produire ici
l'expression. (_Revue des Deux Mondes_ du 1er dcembre 1861.)--M. de
Falloux, dans son discours de rception  l'Acadmie franaise, a
rendu aussi un magnifique hommage au rle de M. Mol aprs 1848.]

[Note 160: Peu de causeurs avaient t aussi gots de Napolon. Quand
l'Empereur s'loignait de Paris, le comte Mol avait ordre de
prolonger, pour ainsi dire, l'entretien, en lui crivant tous les
jours.]

[Note 161: Expression de M. Joubert.]


II

 la fin d'aot 1836, le comte Mol n'avait aucune raison de ne pas
rpondre  l'appel que lui adressait le Roi. Seulement il se rendit
compte aussitt que, pour avoir autorit sur la Chambre, le concours
d'un des grands orateurs lui tait ncessaire. M. Thiers tant hors de
cause, il rsolut de s'adresser  M. Guizot. Louis-Philippe avait
peut-tre dsir autre chose; mais il ne fit pas d'objection.

Dans la politique et dans le monde, M. Mol et M. Guizot s'taient
souvent rencontrs; ils avaient mme fait partie ensemble du premier
ministre de la monarchie de Juillet; mais, entre eux, pas d'intimit;
plutt froideur et dfiance. Dans ces derniers temps, cependant, les
relations taient devenues plus frquentes. Ce changement avait
commenc  se manifester dans la crise qui avait suivi la dissolution
du ministre du 11 octobre. M. Mol s'est conduit trs-simplement et
trs-dignement dans tout ceci, crivait, le 7 mars 1836, la duchesse
de Broglie; il se trouve naturellement rapproch de ceux dont il
n'tait qu'accidentellement loign[162]. Madame de Castellane, amie
de M. Mol, avait alors attir M. Guizot dans son salon: les deux
hommes d'tat, amens  causer des actes de M. Thiers, s'taient
trouvs les juger presque toujours de mme et former les mmes
conjectures sur l'avenir[163]. N'y avait-il pas eu tout de suite
entre eux des arrangements encore plus prcis? M. Bresson crivait,
ds le 7 mars 1836,  M. de Barante: Je crois,--mais je vous demande
le plus grand secret,--que dj il existe une entente, sinon expresse,
du moins tacite, entre MM. Mol, Guizot, Duchtel, pour produire un
cabinet et le publier dans le _Moniteur_, le lendemain de la chute du
ministre actuel s'il est dans son sort de choir[164]. Et M. Bresson
ajoutait plus tard qu'il tenait cette confidence de M. Mol. Chose
curieuse  noter, un des collgues de M. Thiers, M. de Montalivet,
avait paru jouer un rle actif dans ces pourparlers[165]. Ce n'tait
sans doute pas  l'insu du Roi.

[Note 162: Lettre  M. de Barante. (_Documents indits._)]

[Note 163: _Mmoires de M. Guizot_, t. IV, p. 171.]

[Note 164: _Documents indits._]

[Note 165: _Notes indites de Duvergier de Hauranne._]

Plusieurs des lieutenants de M. Guizot, M. Duchtel en tte, lui
conseillaient d'accepter le portefeuille qu'on lui proposait.
D'autres, tels que M. Duvergier de Hauranne, l'en dtournaient: on
tait, pensaient-ils, encore trop prs de la chute du ministre du 11
octobre; l'opinion n'avait pas eu le temps de revenir aux
doctrinaires, et leur intrt tait d'attendre la raction qui ne
manquerait pas de se produire; rentrer sitt, en l'absence des
Chambres, par l'effet d'un acte pur et simple de la volont royale, ne
leur paraissait pas une condition d'autorit suffisante. Tout au
moins, si M. Guizot acceptait, l'engageait-on  exiger la prsidence
du conseil. Le ministre nouveau, lui crivait le duc de Broglie,
doit vous accepter pour chef, non-seulement de fait, mais de nom; quoi
qu'il en soit, vous en aurez la responsabilit: il faut que vous en
ayez la direction.

L'offre faite par M. Mol avait un autre inconvnient dont M. de
Broglie, autant par modestie que par fiert[166], pouvait sembler ne
pas s'apercevoir, mais que M. Guizot ne devait pas tre le dernier 
sentir; c'tait l'omission faite de ce mme M. de Broglie. Le Roi, qui
n'avait pas oubli ses divergences avec le ministre des affaires
trangres dans le cabinet du 11 octobre, ne voulait  aucun prix lui
laisser reprendre la direction de la politique extrieure, et
d'ailleurs M. Mol y prtendait pour son compte. Louis-Philippe
aggravait cette exclusion, dj pnible par elle seule, en ne donnant
 M. de Broglie, dans cette crise, aucune marque de souvenir ni de
confiance. Il et t facile cependant de paratre au moins le
consulter sur les convenances d'une combinaison o l'on prtendait
faire entrer, sans lui, son ami et ancien collgue. Le duc remarqua ce
silence; sans aucun regret du pouvoir, il souffrait de ce qu'il
jugeait tre un manque d'gard et de reconnaissance[167]. Il se
gardait cependant de gner en quoi que ce soit la libert de M.
Guizot: Je vous engage, lui crivait-il,  ne tenir aucun compte de
moi dans les combinaisons que vous pourrez mditer. J'ai fait mon
temps. Ma retraite, loin d'tre un obstacle de plus  l'arrangement
des affaires, le rend au contraire plus facile. C'est une occasion
qu'il ne faut pas laisser chapper[168]. Ce dsintressement
trs-sincre, mais un peu ddaigneux, n'tait pas de nature  rendre
moins sensible  M. Guizot l'inconvnient d'entrer seul au ministre
et de paratre abandonner son ancien collgue[169]. Pouvait-il du
reste oublier qu'en 1832, quand on avait voulu l'exclure lui-mme du
ministre, comme on excluait maintenant M. de Broglie, ce dernier s'y
tait fermement oppos?

[Note 166: M. Guizot disait du duc de Broglie, en janvier 1870: Le
duc de Broglie est peut-tre l'homme le plus fier et le plus modeste
que j'aie rencontr.]

[Note 167: Le duc de Broglie crivait  M. Guizot: Je conois, sans
les approuver, les motifs qui ont dtermin le Roi, en runissant
autour de lui tous les membres du ministre dont j'avais t le chef,
 faire exception pour moi seul,  ne pas me demander mon avis sur la
formation du cabinet actuel. M. Guizot lui rpondait: Je comprends
votre sentiment  l'gard du Roi, et je le trouve fond. Il y a, si je
ne me trompe, dans son silence avec vous, beaucoup d'inadvertance
royale, et beaucoup aussi de cet embarras auquel on essaye de se
soustraire en dtournant la tte. Un peu plus tard, M. de Broglie
demandait  M. Guizot de ne jamais prononcer son nom pour le faire
rentrer dans les affaires; il ajoutait que la dignit de son
caractre personnel y tait engage. (_Documents indits._)]

[Note 168: Le duc de Broglie tait, du reste, patriotiquement attrist
de voir la division s'aggraver entre les anciens allis du 11 octobre.
Il crivait, vers cette poque,  M. de Sainte-Aulaire, qu'il ne
consentirait pas  rentrer dans les affaires, tant qu'il s'agirait de
servir de second en duel  un de ses amis contre un autre.
(_Documents indits._)]

[Note 169: Il y avait l, a crit M. Guizot lui-mme, une apparence
d'abandon et d'infidlit dont j'tais pein et froiss.]

M. Guizot ne semble pas cependant avoir beaucoup hsit. On fut
tonn, autour du Roi, de la facilit avec laquelle il se laissait
sparer de son ami[170]. Lui-mme a ainsi expos les raisons qui le
dterminrent:  ne considrer que les choses, il n'y avait pour moi
nulle difficult  rentrer dans les affaires; c'tait sur la question
d'Espagne et pour carter l'intervention que se formait le cabinet, et
j'avais t, j'tais oppos  l'intervention. Le Roi rclamait mon
concours dans une circonstance grave pour lui-mme comme pour le pays,
et dans laquelle j'approuvais sa rsistance au cabinet prcdent... On
ne me demandait aucune concession, on ne me faisait aucune objection
qui pt tre pour moi un motif de refus. Faut-il ajouter les
suggestions d'une ambition qui s'avouait elle-mme et qui, pour tre
reste digne et patriotique, n'en tait pas moins parfois impatiente
du pouvoir? Faut-il ajouter aussi cette rivalit jalouse qui trouvait
plaisir  occuper une place que M. Thiers venait d'tre oblig de
quitter si vite? Seulement, bien loin de demander la prsidence du
conseil, comme le lui conseillaient plusieurs de ses amis, M. Guizot
dclara vouloir reprendre simplement son ancien portefeuille de
l'instruction publique. En refusant ainsi de grandir sa situation
personnelle, il esprait qu'on serait moins choqu de le voir rentrer
sans le duc de Broglie. Et puis, par un calcul o tout n'tait pas
humilit, il ne lui dplaisait pas d'tonner le public en acceptant un
poste relativement infrieur  son importance, comme son rival venait
de l'tonner par une lvation que plusieurs avaient juge trop
htive.

[Note 170: Peu aprs, l'un des doctrinaires, M. Duvergier de Hauranne,
confessait la faute commise par son parti, en abandonnant trop
facilement le duc de Broglie. Aprs la chute du 11 octobre,
crivait-il, notre parti ne songeait qu' remonter promptement au
pouvoir. Or, M. de Broglie, dsagrable au Roi et peu agrable  la
Chambre, nous tait un obstacle, nous nous en sommes dbarrasss...
Quand un parti possde un tel diamant, il est inexcusable de le jeter
 la mer, parce qu'il y voit quelques taches. (_Notes indites._)]

Pour compenser l'infriorit de son portefeuille, M. Guizot comptait
sur son importance personnelle et sur sa prminence oratoire; il
comptait aussi sur la prcaution qu'il avait prise d'exiger pour des
hommes  lui les postes principaux du cabinet. Ainsi avait-il obtenu
le ministre des finances pour son plus fidle ami, M. Duchtel, et le
ministre de l'intrieur pour M. de Gasparin, qu'il comptait tenir
dans sa main. Auprs de ce dernier il avait fait placer, en qualit de
sous-secrtaire d'tat, M. de Rmusat, alors doctrinaire.  se
rappeler le rang qu'occupait, dix ou quinze ans auparavant, parmi ses
contemporains, celui que l'on saluait alors comme le prince de la
jeunesse librale, on peut tre tonn qu'il ne ft maintenant
question de lui que pour un poste relativement secondaire. Que lui
avait-il donc manqu pour jouer sur la scne parlementaire un de ces
premiers rles auxquels il semblait, plus que tout autre, destin par
les qualits et la culture de son esprit, comme par sa situation et
ses amitis? Dira-t-on que certains moyens de l'orateur lui
manquaient? Dira-t-on que sa dlicatesse affine rpugnait aux
vulgarits qui abondent dans la politique ou aux lieux communs dont se
compose, pour une bonne part, l'loquence de la tribune? Tout cela
peut tre vrai, mais n'est pas une explication suffisante. La cause
principale tait dans cette nature d'esprit que nous avons eu dj
occasion d'analyser[171], dans ce mlange de curiosit audacieuse et
de volont nonchalante, dans ce scepticisme souriant et railleur, se
prenant  tout et ne s'attachant nulle part, interrogeant sans
affirmer, et s'arrtant  tant d'objections que la conclusion devenait
impossible. Un tel homme pouvait tre un brillant causeur, non un
orateur: pas d'loquence sans parti pris de conviction ou de passion.
Encore moins se le figurait-on homme de pouvoir et d'action[172]. Il
assistait  la politique plus qu'il n'y prenait part, devisant
agrablement sur les sottises de tous, principalement sur celles de
son parti, peu populaire auprs de la foule, qui devinait dans son
sourire beaucoup de moquerie et de ddain, et n'tant regard dj par
ses amis eux-mmes que comme un amateur blas[173].

[Note 171: Cf. mon livre sur le _Parti libral sous la Restauration_,
p. 246 et suiv.]

[Note 172: M. de Rmusat ne prit part que deux fois au gouvernement,
sous la monarchie de Juillet: d'abord, du 6 septembre 1836 au 15 avril
1837, comme sous-secrtaire d'tat; ensuite, du 1er mars au 29 octobre
1840, comme ministre de l'intrieur. Ministre, il se serait fait
volontiers de l'opposition  lui-mme. Il dut un jour rprimer des
coalitions d'ouvriers: tout en montant  cheval, il disait: Je ne
sais vraiment pas pourquoi nous dissipons ces rassemblements
d'ouvriers; je me demande s'ils n'ont pas le droit de se runir.]

[Note 173: M. Guizot crivait au duc de Broglie, le 17 septembre 1836,
au moment o il faisait nommer M. de Rmusat sous-secrtaire d'tat:
J'espre un peu que les affaires et la ncessit le tireront de son
tat d'amateur blas. (_Documents indits._)--M. Royer-Collard disait
encore de lui: C'est le premier des amateur dans tous les genres.]

En somme, le _Moniteur_ du 6 septembre put annoncer la composition du
ministre: M. Mol tait prsident du conseil, ministre des affaires
trangres; M. Guizot avait le portefeuille de l'instruction publique;
M. Persil, de la justice; M. Duchtel, des finances; M. de Gasparin,
de l'intrieur, avec M. de Rmusat comme sous-secrtaire d'tat; M.
Martin du Nord, celui du commerce et des travaux publics; le gnral
Bernard, de la guerre; l'amiral Rosamel, de la marine. On discernait
mal la signification d'un tel cabinet. tait-ce un pas vers la
politique de dtente que M. Mol avait paru quelquefois vouloir
personnifier? alors pourquoi cette part considrable faite aux
doctrinaires? tait-ce au contraire un retour au systme du 11
octobre? mais pouvait-on le refaire sans le duc de Broglie et M.
Thiers? Le seul caractre ds  prsent visible tait le dfaut
d'homognit. Le ministre se trouvait form de deux groupes en
mfiance l'un de l'autre, et entre lesquels on avait tch moins
d'amener une fusion que d'tablir un quilibre de forces. Ajoutez la
fausset de la situation accepte par M. Guizot. Le duc de Broglie lui
crivait, quelques jours aprs[174]: Pour le public et dans son
aspect extrieur, ce cabinet a quelque chose de bizarre; les rangs n'y
sont point rgls en raison de l'importance des personnes... Pourquoi
le personnage principal, celui qui en fait le noeud et la force, se
trouve-t-il  la dernire place? Quand ce ne serait l qu'une
apparence, ce serait dj un grand mal; mais je crains bien qu'il n'y
ait l quelque chose de plus qu'une apparence: je crains bien qu'en
vous plaant, par choix et officiellement, au dernier rang, vous ne
vous soyez rendu votre tche plus rude encore qu'elle ne l'est
naturellement. Vous aurez, quoi qu'il arrive, la responsabilit de ce
cabinet; il faut que vous en ayez la direction. Mais vous vous tes
impos la difficult, avant d'exercer l'ascendant qui vous appartient,
de le conqurir chaque jour, en froissant bien des amours-propres.
Cela vous sera-t-il possible? je l'ignore. Le pourrez-vous longtemps?
je voudrais l'esprer. Il disait encore, un autre jour: Un ministre
qui a deux prsidents, l'un de nom, l'autre de fait, n'en a rellement
point. C'est l un dissolvant invitable et prochain. Chacun tire de
son ct; personne n'obit  personne.

[Note 174: Lettre du 12 septembre 1836.]

Pour prvenir cette dissolution, pour maintenir un accord si
difficile, un quilibre si dlicat, pouvait-on au moins compter sur
l'appui de la Couronne? Louis-Philippe n'tait pas pleinement
satisfait de la composition du cabinet. Il avait compt, d'accord avec
le comte Mol, que le portefeuille de l'intrieur demeurerait aux
mains de M. de Montalivet. Cela lui paraissait la rcompense naturelle
du rle que ce dernier avait eu dans la prparation du nouveau
ministre en contribuant au rapprochement de M. Mol et de M. Guizot.
Aussi fut-il dsagrablement surpris de l'opposition faite  son dsir
par le chef des doctrinaires: celui-ci, sentant sa force et voulant la
faire sentir, avait impos M. de Gasparin et offert  M. de
Montalivet, qui le refusa, le ministre des travaux publics. Le Roi
n'avait pas subi sans dplaisir cette exigence, et autour de lui il
tait rest de cet incident quelque ressentiment contre M. Guizot. Peu
de temps aprs, M. de Montalivet se rencontrant en Berry avec M.
Duvergier de Hauranne, lui racontait qu'au moment o M. Guizot n'avait
pas voulu de lui, le Roi avait pens  faire un ministre de MM.
Mol, Barthe et de Montalivet, mais qu'en y regardant de prs, on
avait reconnu que c'tait alors impossible.--Alors et toujours,
s'cria M. Duvergier de Hauranne.--Je ne suis pas de votre avis,
reprit M. de Montalivet. Aujourd'hui, M. Thiers et M. Guizot ne sont
pas assez brouills pour qu'un raccommodement soit impossible. Ds
lors, le ministre dont je vous parle n'aurait aucune chance de dure.
Mais M. Thiers et M. Guizot vont se trouver les chefs de deux camps
opposs; ils se prendront aux cheveux et deviendront irrconciliables.
Alors on verra[175]. C'tait annoncer la crise qui devait clater
sept mois plus tard.

[Note 175: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]


III

En prenant le pouvoir, le ministre du 6 septembre trouvait les
Chambres en vacances. La session ne devait s'ouvrir qu' la fin de
dcembre. Dans le silence de la tribune, la presse seule avait la
parole. Les journaux du tiers parti et de la gauche, depuis le
_National_ jusqu'au _Constitutionnel_, dirigrent tout de suite contre
le cabinet les plus vives attaques. Comme aprs le 13 mars et le 11
octobre, ils crirent  la contre-rvolution et au ministre Polignac.
 les entendre, la nouvelle administration manquait d'hommes de
Juillet[176]; c'tait la Restauration au pouvoir[177]. Contre M.
Guizot, ils rveillaient les accusations de quasi-lgitimit,
d'aristocratie, de rpression impitoyable. M. Mol tait accus de
vouloir courtiser la Sainte-Alliance et d'tre l'instrument
complaisant du Roi. On s'en prenait  son pass, on lui reprochait
d'avoir crit, sous Napolon, un loge du despotisme et d'avoir vot,
sous les Bourbons, la mort du marchal Ney. Sans autrement se troubler
de ce vain tapage, le ministre se mit aussitt  l'oeuvre. M. Gabriel
Delessert fut nomm prfet de police  la place de M. Gisquet:
celui-ci, choisi autrefois par Casimir Prier, avait rendu de grands
services aux poques troubles, mais il venait d'tre compromis dans
un procs scandaleux, et la dignit de son caractre n'tait plus
intacte; son successeur, au contraire, jouissait d'une haute
considration sociale. M. Guizot reprit, au point o il les avait
laisses en fvrier, ses utiles rformes de l'enseignement public 
tous ses degrs, pendant que M. Duchtel prparait, avec non moins de
comptence et de zle, des mesures financires ou conomiques, et que
M. de Gasparin publiait des circulaires tudies o il exposait les
devoirs de l'administration et annonait des progrs dans notre rgime
pnitentiaire. Sur le rapport de M. Persil, garde des sceaux, une
ordonnance accorda remise ou commutation de peine  soixante-deux
condamns politiques, rpublicains ou royalistes. La libert fut aussi
rendue aux quatre ministres de Charles X, encore enferms au chteau
de Ham, MM. de Peyronnet, de Chantelauze, de Guernon-Ranville et de
Polignac, sous la seule condition, pour les trois premiers, de
s'tablir dans des rsidences fixes par eux-mmes, pour le dernier,
de quitter la France pendant vingt ans. Nous avons pris une bonne
mesure, crivait  ce propos l'un des ministres, M. Duchtel. Les
carlistes modrs saisissent cette occasion de rapprochement[178].

[Note 176: Ces journaux expliquaient que, pour tre un homme de
Juillet, il fallait non-seulement ne pas avoir servi la Restauration,
mais aussi l'avoir constamment combattue. Le _Temps_ ajoutait qu'il
fallait s'tre ralli, pendant les Cent-Jours,  Napolon.]

[Note 177: M. O. Barrot, haranguant ses lecteurs de l'Aisne, leur
disait: Voyez les hommes qui ont t successivement investis du
pouvoir: Laffitte, Prier, Soult, Thiers, Guizot. C'est une chane qui
part de la Rvolution et va se perdre dans la Restauration.]

[Note 178: _Documents indits._]

C'tait surtout  l'extrieur qu'il y avait  faire. On nous a laiss
un rude hritage, l'Espagne, la Suisse, Alger, crivait M. Mol le 17
septembre; n'importe, j'ai bon courage, et nous irons. Il s'appliqua,
sans tarder,  rtablir avec les puissances continentales les rapports
amis qui avaient t un peu altrs  la fin du ministre prcdent.
Il leur fit annoncer qu'il ne donnerait aucune suite aux mesures
prises par son prdcesseur relativement  l'Espagne[179]. En effet,
le corps auxiliaire, form au pied des Pyrnes, fut immdiatement
dissous; le gouvernement franais se dclarait dispos  prter encore
son appui  la reine Isabelle,  protger sa personne, mais entendait
laisser  la fortune le soin de dcider, sans lui, la question
militaire. Aprs tout, l'avenir ne devait pas donner tort  cette
conduite que l'opposition critiqua alors si violemment.  Vienne, o
l'on tait bien aise d'effacer les souvenirs pnibles du mariage
manqu[180],  Berlin, et mme  Saint-Ptersbourg[181], on fit bon
visage au ministre qui dbutait en donnant un tel gage.

[Note 179: _Mmoires indits du comte de Sainte-Aulaire._]

[Note 180: M. de Metternich disait  notre ambassadeur: Je me sens
aujourd'hui plus  mon aise que jamais pour soutenir Louis-Philippe en
Suisse, pour le dfendre envers et contre tous, s'il en tait besoin.
Je serais tout autrement empch, si le mariage avait russi. Lettre
de M. de Sainte-Aulaire  M. Mol, du 27 novembre 1836. (_Documents
indits._)]

[Note 181: Lettre de M. de Barante  M. de Sainte-Aulaire, du 19
novembre 1836. (_Documents indits._)]

Par contre,  Londres, lord Palmerston ne dissimulait pas sa mchante
humeur. Il crivait au comte Granville, ambassadeur d'Angleterre 
Paris: Je pense que vous devez le prendre avec Mol sur ce ton, que
nous considrons la France comme se retirant de l'alliance aussi vite
qu'elle le peut, que nous en sommes fchs, que nous nous lavons les
mains des consquences, et que la responsabilit des inconvnients qui
suivront incombe  ceux qui ont conseill ou excut ce plan; que le
gouvernement constitutionnel doit triompher dans la Pninsule, et que
la France se trouvera dans cette position fcheuse d'avoir abandonn
une cause en souffrance dans le moment, mais destine  triompher,
tandis que nous aurons le mrite et l'honneur de l'avoir soutenue avec
persvrance; que la France va perdre, en Europe, son crdit auprs du
parti libral qu'elle abandonne; que jamais elle n'aura la confiance
ou la faveur des hommes de la Sainte-Alliance,  moins qu'elle ne
dispose son gouvernement sur leur modle, ce qui est impossible; qu'en
consquence elle sera dteste par les uns et mprise par les autres.
Tel sera son sort, quant  ses relations extrieures. L'effet sur sa
condition intrieure ne sera pas plus heureux. Dans l'opinion de la
nation, son gouvernement sera identifi avec le parti despotique en
Europe et avec les ennemis des institutions libres. Le mcontentement
augmentera; les mcontents entreront en communication avec les
ultra-libraux d'Espagne et de Portugal, et les complots et
conspirations cloront comme des moucherons[182]. Sans renoncer  se
rapprocher des puissances du continent, M. Mol tchait de calmer les
ombrages de l'Angleterre. Je crois, crivait-il le 16 novembre, avoir
dissip les prventions du cabinet anglais contre celui dont je suis
le chef. Mes rapports avec lord Granville sont ceux de la plus grande
confiance[183]. Peut-tre y avait-il l, comme nous le verrons plus
tard, un peu d'illusion, voulue ou non.

[Note 182: BULWER, _The life of Palmerston_, t. II, p. 210  217.]

[Note 183: Dpche  M. de Barante. (_Documents indits._)]

La question d'Espagne n'tait pas la seule que M. Mol trouvt
pendante. On se rappelle en quelle dplaisante querelle la France
tait engage avec la Suisse, au moment o M. Thiers quittait le
pouvoir[184]. La dite avait nomm une commission charge de faire une
enqute sur l'affaire de l'espion Conseil et sur les dnonciations
apportes contre l'ambassadeur et le gouvernement franais. Cette
commission dposa, le 9 septembre, un long rapport, o, aprs avoir
racont avec complaisance tous les faits d'aprs les tmoignages de
Conseil et des rfugis, elle les qualifiait de fraude, de faux,
de crimes tombant dans le domaine du mpris public, et proposait
d'informer de ces faits le roi des Franais et son gouvernement, afin
qu'ils pussent se laver d'imputations compromettant si gravement leur
honneur.  la suite d'un dbat o Louis-Philippe fut personnellement
fort maltrait, il se trouva dans la dite une petite majorit pour
adopter les conclusions de ce rapport. Mais M. Mol ne laissa pas au
directoire le temps de lui faire l'offensante communication dont la
dite l'avait charg. Loin d'accepter le rle d'accus o l'on
prtendait rduire le gouvernement franais et d'essayer une
justification, sur certains points malaise et en tout cas humiliante,
il prit l'offensive, et, dans une note des plus svres, reprocha aux
autorits fdrales leur conduite en cette affaire. Tout en laissant
 la Suisse, dit-il, le temps de se soustraire  de funestes et
criminelles influences, la France se doit  elle-mme de tmoigner,
d'une manire clatante, qu'elle ressent l'injure et qu'elle en attend
la prompte satisfaction. Il annona que les rapports diplomatiques
seraient suspendus jusqu' ce que cette satisfaction ft donne; si
elle ne l'tait pas, la France saurait, sans compromettre la paix du
monde, montrer qu'elle ne laisse jamais un outrage impuni. Pour
appuyer ces menaces, des troupes furent mises en mouvement vers la
frontire du Jura. En Suisse, les esprits taient plus monts que
jamais: on ne parlait que de recommencer Granson et Morat. Ces
violences trouvaient cho dans la presse radicale de Paris, et il
n'tait pas jusqu'au _Constitutionnel_ qui ne prt sous sa protection
les Suisses, oubliant sans doute que l'origine de toute cette querelle
remontait au ministre de M. Thiers. Toutefois, dans le gouvernement
fdral, on commenait  se rendre compte du pril auquel on s'tait
expos: le langage et les mesures de M. Mol y avaient fait une
salutaire impression. Une dite, convoque extraordinairement  cet
effet, adopta, le 5 novembre, une rponse  la note franaise, o elle
rejetait le diffrend sur un malentendu et sur une erreur,
protestait n'avoir pas eu l'intention d'offenser le gouvernement
franais, et exprimait l'espoir de voir rtablir les rapports
d'amiti entre les deux pays. M. Mol, qui ne demandait qu' sortir le
plus vite possible de cette malheureuse querelle, et qui dsirait
adoucir l'irritation provoque, dans un pays nagure ami, par les
procds,  son avis, un peu excessifs du ministre prcdent,
s'empressa de trouver satisfaisantes les explications donnes, et de
clore ainsi l'incident.

[Note 184: Voir le rcit des origines de l'affaire, plus haut, p. 67.]


IV

Quelques jours avant que prit fin le dml avec la Suisse, le 31
octobre au soir, le gouvernement recevait de Strasbourg une dpche
tlgraphique, date de la veille, et qui portait: Ce matin, vers six
heures, Louis-Napolon, fils de la duchesse de Saint-Leu, _qui avait
dans sa confidence_ le colonel d'artillerie Vaudrey, a parcouru les
rues de Strasbourg avec une partie de... La dpche s'arrtait l, et
l'administrateur des tlgraphes y avait ajout cette note: Les mots
souligns laissent des doutes. Le brumaire survenu sur la ligne ne
permet ni de recevoir la fin de la dpche, ni d'clairer le passage
douteux. Les ministres se runirent aussitt aux Tuileries,
changeant leurs conjectures, prparant des instructions ventuelles,
se disposant  faire partir le duc d'Orlans. Nous passmes l,
auprs du Roi, raconte l'un des membres du cabinet, presque toute la
nuit, attendant des nouvelles qui n'arrivaient pas. La Reine, Madame
Adlade, les princes allaient et venaient, demandant si l'on savait
quelque chose de plus. On s'endormait de lassitude; on se rveillait
d'impatience. Je fus frapp de la tristesse du Roi; non qu'il part
inquiet ou abattu; mais l'incertitude sur la gravit de l'vnement le
proccupait; et ces complots rpts, ces tentatives de guerre civile
rpublicaines, lgitimistes, bonapartistes, cette ncessit
continuelle de lutter, de rprimer, de punir, lui pesaient comme un
odieux fardeau[185]. Ce fut seulement le lendemain matin qu'un aide
de camp du gnral commandant  Strasbourg apporta le rcit dtaill
et enfin complet de l'entreprise du prince et de son prompt chec.

[Note 185: _Mmoires de M. Guizot_, t. IV, p. 199.]

Qu'tait-ce donc que l'auteur de cette tentative si inattendue? Le
prince Louis, fils de l'ancien roi de Hollande et d'Hortense de
Beauharnais, n en 1808, devenu, par la mort du duc de Reichstadt, en
1832, l'hritier politique de l'Empereur[186], tait personnellement 
peu prs inconnu en France: ni la foule, ni le gouvernement,
n'avaient les yeux fixs sur lui[187].  peine quelques personnes
savaient-elles qu'engag, avec son frre an, dans les conspirations
des _Carbonari_, il avait pris part, en 1831,  l'insurrection de la
Romagne; son frre y succomba; quant  lui, il s'chappa et arriva 
Paris, avec sa mre. En dpit de la loi d'expulsion qui frappait
encore la famille Bonaparte, Louis-Philippe les accueillit avec
bienveillance. Mais, pendant qu'il donnait audience  la reine
Hortense et tmoignait de l'intrt  son fils, ce dernier conspirait
avec les rpublicains: force fut donc de mettre fin  son sjour en
France[188]. Aprs un court passage en Angleterre, le prince Louis
revint s'installer auprs de sa mre, dans le riant chteau
d'Arenenberg, sur les bords du lac de Constance. Adonn aux plaisirs
o il ne s'pargnait pas, et aux exercices du corps o il excellait,
il les entremlait d'tudes d'histoire ou de mathmatiques et publiait
quelques ouvrages politiques, produit d'un esprit vague, incohrent et
peu mri[189]. Le canton de Thurgovie lui avait confr le droit de
bourgeoisie. Par souvenir de l'arme o son oncle avait dbut, il
s'tait fait nommer capitaine dans l'artillerie du canton de Berne.
Tenant maison ouverte pour les visiteurs, trop rares  son gr,
qu'attirait la sympathie ou la curiosit, aimable, prompt aux
libralits, fidle  ses amis, il savait attirer et fixer les
dvouements.

[Note 186: On sait en effet que l'Empereur avait indiqu comme ses
successeurs, en cas d'extinction de sa descendance directe, les
enfants de son frre Louis, qui n'tait cependant, par rang d'ge, que
le troisime de ses frres.]

[Note 187: On se souvient que lors de la mort du duc de Reichstadt, M.
de Metternich avait reproch au gouvernement franais de ne pas assez
se proccuper du personnage qui succdait au fils de Napolon Ier.
(Voir plus haut, t. II, p. 153.)]

[Note 188: Cet pisode a t vivement racont par M. le duc d'Aumale,
dans sa fameuse _Lettre sur l'histoire de France_.]

[Note 189: Nous avons dj eu occasion de parler des _Rveries
politiques_ et du _Projet de constitution_, publis en 1832. (Voir t.
I, p. 450.)]

En tous ses actes, dominait une proccupation exclusive: le
rtablissement de cet Empire, auquel personne autre que lui ne pensait
alors. Ds 1831, quand il s'tait jet dans l'insurrection de la
Romagne, il rvait de mettre la couronne d'Italie sur la tte de
l'ancien roi de Rome, et de lui fournir ainsi un point d'appui pour
s'emparer de la France. Plus tard, ses crits n'avaient eu d'autre
objet que de remuer et de flatter, toujours dans le mme dessein, les
opinions dmocratiques, nationales et csariennes qu'il croyait
dominantes. Comme tous les exils, il tait plein d'illusion sur ses
chances. Les politesses que lui faisaient certains ennemis impatients
ou dpits de la monarchie de Juillet, tels que Carrel, La Fayette,
Chateaubriand, la part de bonapartisme qui se mlait  l'opposition de
gauche[190], les honneurs tant de fois rendus par le gouvernement  la
mmoire de Napolon, l'cho que ce nom prestigieux trouvait encore
dans l'imagination populaire, tout cela servait  entretenir et 
exagrer ses illusions. Rveur taciturne, utopiste et flegmatique,
fataliste en mme temps que sceptique, tmraire quoique indolent,
esprit confus et cependant possd par une ide fixe, ce doux
entt, comme l'appelait sa mre, avait dans son toile, dans la
puissance de son nom, dans la mission de sa race, dans le droit de son
hritage, une foi superstitieuse qu'on et volontiers qualifie de
folie, si l'vnement n'avait fini par lui donner raison. Temprament
de joueur s'il en fut, il tait rsolu, sans se laisser jamais
dmonter par aucune perte,  mettre indfiniment tout son enjeu sur le
mme numro jusqu' ce qu'il sortt. Du reste, sur les moyens
d'arriver, sur l'emploi de la fourberie ou de la violence, aucun
scrupule. Ds la premire heure de sa vie publique, il s'tait montr
homme de conspiration et d'aventures; tel il devait rester jusque sur
le trne.

[Note 190: Cf. t. I, p. 444 et suiv.]

 force de vivre sous l'empire de ce rve ambitieux, il avait fini par
se persuader qu'il lui suffirait de se montrer aux soldats et au
peuple franais, pour qu'ils se levassent et marchassent  sa suite,
ainsi qu'ils avaient fait, en 1815, derrire son oncle, dbarqu au
golfe Juan avec quelques grenadiers. Ce souvenir lui tournait la tte.
Aid de quelques amis dvous corps et me  sa fortune, entre autres
d'un ancien marchal des logis, qui avait ajout  son nom de Fialin
celui de Persigny, et d'une cantatrice de concert,  l'imagination
fort exalte, madame Gordon, il chercha  se crer quelques affids
dans l'arme. Ses efforts portrent principalement sur la garnison de
Strasbourg,  la tte de laquelle il comptait d'abord se placer pour
marcher sur Paris. Il gagna ainsi  sa cause l'un des officiers
suprieurs de cette garnison, le colonel Vaudrey, du 4e rgiment
d'artillerie, le commandant Parquin, chef d'escadrons de la garde
municipale, alors en cong, et quelques jeunes officiers auxquels il
promit honneurs et argent. Des tentatives furent faites sans succs
auprs de certains gnraux, notamment du gnral Exelmans. M. Louis
Blanc, bien plac pour connatre les dessous du parti dmocratique,
rapporte que des citoyens aims du peuple furent aussi mis dans le
secret. En mme temps, des proclamations taient prpares, o le
futur auteur du Deux-Dcembre se portait le champion de la libert
trahie et de la rvolution renie par le gouvernement de Juillet.
C'tait avec ces seuls moyens qu'un jeune homme de vingt-huit ans,
inconnu, sans pass, se flattait de renverser une monarchie en pleine
scurit et prosprit, et de s'emparer de la France qui non-seulement
ne l'avait pas appel, mais ne pensait mme pas  lui.

Le 28 octobre au soir, le prince arrive secrtement  Strasbourg. Le
30,  cinq heures du matin, le colonel Vaudrey se rend au quartier
d'Austerlitz, rassemble ses artilleurs, leur distribue de l'argent, et
dfend qu'on avertisse les officiers logs en ville. Survient le
prince, revtu d'un habit d'officier d'artillerie, accompagn du
commandant Parquin, en uniforme de gnral, et de quelques jeunes
hommes travestis en officiers suprieurs. Soldats, s'crie le
colonel, une rvolution vient d'clater en France: Louis-Philippe
n'est plus sur le trne. Napolon II, empereur des Franais, prend les
rnes du gouvernement. Il est devant vous et va se mettre  votre
tte. Le prince prononce  son tour une courte harangue o il prtend
avoir t appel en France par une dputation des villes et des
garnisons de l'Est; suivent des phrases sur l'aigle d'Austerlitz et
de Wagram, sur la libert, des imprcations contre les tratres et
les oppresseurs de la patrie. Les soldats, surpris, tromps, habitus
 obir  leur colonel, rpondent en criant: Vive l'Empereur! et se
mettent en marche, derrire le prince,  travers les rues encore
dsertes. Des dtachements vont arrter le prfet et le gnral
commandant le dpartement, se saisissent du tlgraphe et des
imprimeries. Le lieutenant Laity enlve le bataillon des pontonniers.
Les habitants, qui commencent  sortir de leurs maisons, attirs par
le bruit, suivent avec tonnement le mouvement des troupes, et
quelques-uns, bien que ne sachant gure ce qui se passe, s'associent
par esprit d'imitation aux acclamations des conjurs. Le prince, mu,
croit toucher au succs. Mais bientt le vent tourne. Arriv au
quartier gnral, il essaye vainement de sduire le gnral Voirol,
commandant la division, et se voit rduit  le constituer prisonnier
aux mains de quelques soldats.  peine s'est-il loign que le gnral
rappelle nergiquement au devoir les hommes chargs de le garder, et
sort  leur tte pour aller chercher  la citadelle le 16e rgiment de
ligne qu'il ramne aux cris de: Vive le Roi! Pendant ce temps, la
partie se dcide au quartier Finckmatt. Le prince y est arriv  la
tte de ses artilleurs, se flattant d'entraner le 46e de ligne qui y
est casern. Pendant qu'il harangue les soldats descendus dans la
cour, le lieutenant-colonel Taillandier accourt avec d'autres
officiers, rassemble ses hommes, et, d'une voix brve, nergique, les
avertit qu'on les trompe. Sa parole est coute, et les fantassins
rpondent par des cris de: Vive le Roi! aux cris de: Vive l'Empereur!
que poussent les artilleurs. Devant un tel accueil, ces derniers se
troublent, hsitent. Le lieutenant-colonel poursuit son avantage et
donne l'ordre  ses soldats d'arrter le prince et ses complices.
Aprs un instant de mle, l'ordre est excut rsolment; le prince,
son uniforme dchir, est saisi et emmen avec le colonel Vaudrey et
le commandant Parquin. Cela fait, les officiers du 4e rgiment
d'artillerie n'ont pas de peine  se faire reconnatre de leurs
hommes; ils se mettent  leur tte et les ramnent en bon ordre dans
leur quartier, criant cette fois: Vive le Roi! Les autres conjurs,
disperss dans la ville, sont aussitt abandonns et pourchasss; les
uns, comme le lieutenant Laity et madame Gordon, sont arrts; les
autres parviennent  s'enfuir, tels que M. de Persigny. L'alerte n'a
dur qu'un moment; tout s'est termin sans effusion de sang, et la
ville reprend bientt sa physionomie accoutume.

Le mme jour, sur un point pourtant fort loign,  Vendme, on
dcouvrait dans un rgiment de hussards un complot ourdi par un
brigadier nomm Bruyant et quelques soldats. Les conjurs
prtendaient, la nuit suivante, arrter leurs officiers, se saisir des
autorits de la ville, et proclamer la rpublique. Surpris avec ses
complices, Bruyant tua d'un coup de pistolet le marchal des logis qui
voulait empcher sa fuite, et s'chappa. Mais, aprs avoir err tout
un jour, il revint lui-mme se constituer prisonnier. Bien que
l'tiquette du mouvement ft rpublicaine, on souponna que la
tentative de Vendme n'tait pas sans lien avec celle de Strasbourg.

La France ne connut la tmraire aventure du prince Louis Bonaparte
qu'en apprenant du mme coup son avortement misrable. L'impression
qui domine, crivait un tmoin,  la date du 2 novembre, est celle
d'une profonde surprise. On ne comprend pas qu'il ait pu se rencontrer
dix hommes pour tenter une entreprise aussi dsespre[191]. Chacun
s'accordait  dclarer le nouveau prtendant plus insens que
menaant. Il n'entrait pas dans la pense du gouvernement ou de ses
amis que jamais pt venir de ce ct un danger srieux; la question ne
se posait mme pas[192]. Le personnage ne venait-il pas d'ailleurs de
se rendre ridicule? Et l'on s'imaginait que, dans la dmocratie
moderne, le ridicule tait aussi mortel qu'aux jours anciens o
l'opinion de la bonne compagnie faisait loi. Personne ne parat s'tre
dout alors que de cette folle chauffoure rsultait une sorte de
publicit tapageuse et violente, qui faisait connatre  la foule
l'existence, jusqu'alors ignore, d'un hritier de Napolon, et la
rsolution o tait ce dernier de tout risquer pour s'emparer de la
France.

[Note 191: _Documents indits._]

[Note 192: Nous lisons dans une dpche de M. Mol  M. de Barante, en
date du 5 novembre: Cet acte insens n'a excit ici d'autre sensation
que celle d'un profond tonnement. On a peine  concevoir les
illusions qui l'ont produit, et chacun se dit que, de tous les partis
opposs au gouvernement du Roi, celui qui vient de signaler son
hostilit est certainement le moins en tat de lui susciter des
dangers ou des embarras srieux. (_Documents indits._)--M. de
Sainte-Aulaire constate, dans ses _Mmoires_, une impression analogue:
Ses prtentions, crit-il en parlant du prince Louis, taient un
sujet de rise; je n'ai jamais rencontr personne qui prt la peine de
les discuter. Il ajoute que le duc d'Orlans, parlant des luttes
qu'il aurait  soutenir, ne supposait jamais que le danger pt venir
des Bonaparte; le prince royal croyait que les rpublicains eux-mmes
ne seraient jamais en mesure de disposer des destines de la France;
c'tait ailleurs qu'il voyait le pril. Je l'ai souvent entendu,
continue M. de Sainte-Aulaire, prvoir, en la dplorant, la ncessit
o il serait un jour de combattre, dans la Vende, des parents qu'il
aimait et respectait. Les serviteurs les plus dvous de la maison
d'Orlans ne voyaient de dangers srieux que de ce ct. (_Mmoires
indits du comte de Sainte-Aulaire._)]

Si peu srieuse qu'et paru la tentative de Strasbourg, il y avait l
des coupables sur le sort desquels le gouvernement devait statuer. Il
n'eut aucune hsitation. Il estima d'abord que le neveu de Napolon
Ier ne devait, pas plus que la belle-fille de Charles X, tre livr
aux tribunaux: dans un tel procs, tout lui semblait  redouter,
l'humiliation d'un prince comme la mise en scne d'un prtendant, la
rigueur d'une condamnation comme le scandale d'un acquittement. Donc,
pas de poursuite judiciaire. Mais que faire du personnage? Le souvenir
de Blaye tait trop prsent pour qu'on ne sentt pas quel pouvait tre
l'embarras d'une dtention arbitraire. En 1832, Louis-Philippe avait
regrett que la volont contraire de ses ministres et l'excitation de
l'opinion ne lui permissent pas de faire simplement reconduire la
duchesse de Berry  la frontire. En 1836, il tait plus libre de
suivre son sentiment. Il fut donc dcid que, sans s'arrter aux
poursuites dj commences par les autorits judiciaires, le prince
Louis serait embarqu sur un vaisseau franais et mis en libert dans
un port des tats-Unis. Cette dcision, toute clmente, tait dj
arrte, quand parvinrent aux Tuileries les supplications de la reine
Hortense, accourue  Paris pour implorer l'indulgence du Roi.
Celui-ci, d'ailleurs, tait confirm dans son sentiment par d'autres
motifs. Craignant, comme beaucoup d'autres alors, que le jeune duc de
Bordeaux ne ft tent un jour d'imiter sa mre et de risquer une
descente en Vende, il tait bien aise d'tablir ce prcdent. J'ai
song au duc de Bordeaux, en graciant Louis Bonaparte, rpta-t-il
aux ambassadeurs trangers[193]. Et puis il estimait digne de lui et
de la race des Bourbons d'tonner, par cette clmence, le neveu de
celui qui avait fait fusiller le descendant des Cond dans les fosss
de Vincennes[194]. Mon coeur, crivait la Reine, prouve une douce
jouissance en pensant au parallle qu'on fera, dans l'histoire, entre
le malheureux vnement du duc d'Enghien et celui-ci[195]. Le prince
Louis fut donc extrait, le 10 novembre, de la citadelle de Strasbourg,
traversa Paris, arriva  Lorient dans la nuit du 13 au 14, et fut
embarqu sur la frgate _l'Andromde_, qui devait le dposer 
New-York. Il parut prouver et manifesta alors pour la gnrosit du
gouvernement du roi Louis-Philippe des sentiments qu'il eut le tort
d'oublier plus tard[196]. Quand la frgate fut sur le point
d'appareiller, le sous-prfet de Lorient demanda au prince si, en
arrivant aux tats-Unis, il y trouverait pour les premiers moments les
ressources dont il pourrait avoir besoin.--Aucune, rpondit-il.--Eh
bien, mon prince, reprit le sous-prfet, le Roi m'a charg de vous
remettre quinze mille francs qui sont en or dans cette petite
cassette. Louis Bonaparte prit la cassette, et la frgate mit  la
voile. Restaient les complices du prtendant, et notamment les
officiers qui avaient donn  leurs soldats l'exemple de la trahison.
Il importait  la fidlit de l'arme que de tels faits ne
demeurassent pas sans rpression. Si des militaires seuls avaient t
en cause, nulle difficult: le conseil de guerre et statu; mais
parmi les conjurs se trouvaient quelques civils; ds lors, il n'y
avait choix qu'entre deux partis: ou considrer le fait comme un
attentat et le dfrer  la cour des pairs, ou saisir le jury.
Craignit-on de paratre accorder trop d'importance politique  cette
chauffoure, si l'on en renvoyait les auteurs devant la plus haute
juridiction du royaume? Ou bien, en prsence des critiques leves
contre la libration arbitraire du principal coupable, voulut-on
apaiser les mcontents, en choisissant pour les autres accuss la
juridiction la plus populaire? Toujours est-il que le gouvernement
dcida de renvoyer l'affaire devant la cour d'assises du Bas-Rhin. Il
ne devait pas tarder  s'apercevoir que c'tait une faute.

[Note 193: Dpches de Werther, du 18 novembre 1836 et du 16 fvrier
1837. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 653.)]

[Note 194: Le Roi raconta alors  M. de Brignoles-Sales, ambassadeur
sarde, que le prince Louis avait t tonn de ne pas subir le sort du
duc d'Enghien. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 652.)]

[Note 195: _Mmoires indits du comte de Sainte-Aulaire._]

[Note 196: Certains partisans du prince ont cherch  nier aprs coup
l'expression de cette reconnaissance. Ils ont dmenti l'authenticit
d'une lettre au Roi qui fut alors publie. Mais, dans une autre lettre
crite  son dfenseur et termine  Lorient, le 13 novembre, au
moment de s'embarquer, lettre qui n'a pu tre conteste, le prince
parlait du Roi qui, dans sa clmence, avait ordonn qu'il ft
transport en Amrique. Tout en regrettant de ne pas partager le
sort des amis qu'il avait entrans  leur perte, il disait
apprcier, comme il le devait, la bont du Roi, et ajoutait:
J'tais coupable contre le gouvernement: le gouvernement a t
gnreux envers moi. C'est aprs avoir lu cette lettre devant le jury
de Strasbourg, dans le procs des complices du prince, que Me Parquin,
dfenseur du commandant Parquin, s'cria: Parmi les dfauts de
Louis-Napolon, il ne faut pas du moins compter l'ingratitude.]


V

Presque au mme moment o celui qui devait tre Napolon III faisait
une si trange entre sur la scne politique, la mort en faisait
silencieusement sortir celui qui avait t Charles X. Ce prince
s'teignit  Goritz, le 6 novembre 1836; il venait d'entrer dans sa
quatre-vingtime anne; aucun des rois de sa race n'avait atteint un
ge aussi avanc. Depuis 1832, il avait quitt l'cosse et accept, 
Prague, l'hospitalit de l'empereur Franois II. Enferm, en compagnie
de quelques anciens serviteurs, dans le sombre chteau du Hradschin,
avec des grenadiers autrichiens montant la garde  la porte de ses
appartements, il semblait plus loin que jamais de la France moderne.
La triste issue de la tentative de la duchesse de Berry l'avait
confirm dans son parti pris d'inaction. Il tenait rigueur  la
princesse, dchue par son second mariage: ce ne fut qu' grand'peine,
et sur les instances des royalistes les plus considrables, qu'il
consentit  lui laisser entrevoir ses enfants, le duc de Bordeaux et
sa soeur[197]. Il se mfiait de tous les agits de son parti. Bien
loin de dsirer leurs visites, il les redoutait plutt, et M. de
Metternich tait sr de lui plaire, quand il refusait des passe-ports
 plusieurs de ces importuns. Charles X, disait le chancelier
d'Autriche  l'ambassadeur de France, ne veut pas tre compromis,
obsd, ruin par une foule de gens qui, plus ou moins zls ou
dsintresss, viennent en foule lui offrir leurs services et lui
demander de l'argent[198].

[Note 197: Abattue et humilie, la duchesse de Berry finit, aprs
avoir err en Italie et en Autriche, par s'installer dans un chteau
voisin de Prague.]

[Note 198: _Mmoires indits du comte de Sainte-Aulaire._]

Ce vieux roi immobile n'tait pas le chef qu'eussent voulu les
royalistes qui rvaient d'une revanche en Vende ou d'un coup de main
en partie lie avec les socits secrtes; il ne convenait gure
davantage  ceux qui, dans leurs alliances de tribune, de presse ou
d'lection avec les hommes de gauche, en taient venus  professer sur
la libert, sur le droit du Parlement, et mme sur la dmocratie,
certaines thses singulirement diffrentes des principes qui avaient
eu cours aux Tuileries, sous le ministre du prince de Polignac, ou se
conservaient au Hradschin avec M. de Blacas. Aussi ces royalistes en
voulaient-ils plus que jamais  leur prince, de garder si jalousement,
malgr l'abdication de Rambouillet, ce titre de roi dont il ne faisait
rien, ou du moins dont il ne se servait que pour imposer  tous les
siens sa volont d'inertie.  leurs yeux, la royaut tait passe,
depuis le 2 aot 1830, sur la tte de Henri V, et, en attendant sa
majorit, une rgence et d tre constitue: plusieurs soutenaient
mme que cette rgence appartenait de droit  la duchesse de Berry. De
telles prtentions taient qualifies de rvolutionnaires dans la
petite cour de Charles X. On y soutenait volontiers que les
abdications taient nulles, d'abord parce que les conditions n'en
avaient pas t remplies,  commencer par la premire qui tait la
reconnaissance et la proclamation de Henri V, subsidiairement parce
qu'elles n'avaient pas t libres. Ni Charles X ni le duc d'Angoulme
ne se prononaient, mais ils laissaient dire. Ces divisions
n'embarrassaient pas peu l'action royaliste. Des confrences eurent
lieu sous la prsidence de M. de Pastoret pour y mettre fin: elles
n'aboutirent  aucune dcision. On demanda  Charles X de trancher la
question; il ne voulut pas faire plus que d'crire au marquis de
Latour-Maubourg une lettre o il recommandait de travailler dans
l'intrt de son petit-fils[199]. Vers 1833, M. de Blacas envoya un
ancien magistrat, M. Billaut,  Paris, pour faire accepter aux
fractions divergentes du parti une sorte de transaction. Les
abdications, disait le juriste de la cour, au fond, dans la forme, et
par les circonstances qui s'y rattachent, sont un acte sans valeur;
mais le Roi sait trs-bien, ainsi que M. le Dauphin, qu'ils ont voulu
transmettre la couronne  M. le duc de Bordeaux: ils persistent dans
cette rsolution; seulement elle s'accomplira quand le moment sera
venu. Jusque-l, il faut que la royaut reste comme dans un nuage, _in
nube_. Vous voulez Henri V, vous l'aurez, mais voici de quelle
manire: le Roi sera rtabli sur son trne, parce qu'il faut qu'il y
remonte; aprs avoir rtabli la monarchie lgitime, il la remettra
solennellement, ainsi que M. le Dauphin,  M. le duc de Bordeaux. Une
confrence eut lieu o l'envoy exposa son systme; mais il fut
combattu par le gnral de Clermont-Tonnerre et par M. Berryer. M.
Billaut avait insist sur le caractre vif et emport du duc de
Bordeaux, qui s'exalterait, disait-il, et deviendrait indomptable,
s'il se croyait vritablement roi. On lui rpondit que si tel tait le
caractre du jeune prince, il y aurait un danger bien plus grand  le
dpouiller d'une royaut qu'il devait regarder comme acquise. Cette
confrence n'eut donc pas plus de rsultat que les prcdentes[200].

[Note 199: _Un ministre de la Restauration, le marquis de
Clermont-Tonnerre_, par M. Camille ROUSSET, p. 409  411.]

[Note 200: _Ibid._, p. 411 et 412.]

Ces contestations n'taient pas faites pour apaiser les royalistes,
dj disposs  blmer ce qui se faisait et ce qui ne se faisait pas 
la cour de Prague. Leurs critiques devenaient de plus en plus pres.
Ils dploraient l'influence dominante du duc de Blacas et la direction
donne par M. de Damas  l'ducation du duc de Bordeaux. Ils
tmoignaient la crainte que ce jeune prince ne ft lev dans des
ides troites, vieillies, impopulaires, et ne ft ainsi mal prpar 
comprendre la France, comme  s'en faire aimer[201]. L'opposition
clata surtout avec une vivacit qui tait un signe du temps, quand,
en 1833, Charles X appela deux Jsuites, en qualit de prcepteurs,
auprs de son petit-fils[202]. La _Gazette de France_ et la
_Quotidienne_ attaqurent ce choix qui leur paraissait une sorte
d'imprudent dfi  l'opinion rgnante; la clameur fut telle dans le
camp des royalistes, qu'au bout de cinq mois, Charles X crut devoir
congdier les Jsuites et les remplacer par Mgr Frayssinous.

[Note 201: On trouve dans les _Mmoires d'outre-tombe_, de M. DE
CHATEAUBRIAND, notamment dans le clbre rcit du voyage  Prague, la
trace des sentiments alors rgnants dans une partie du monde
royaliste. Seulement, l'illustre crivain y a ajout sa note
personnelle d'amertume chagrine et ddaigneuse.]

[Note 202: Le gnral des Jsuites, qui craignait, lui aussi, que son
Ordre ne ft compromis, notamment en France, par une telle
dsignation, n'avait accd qu' regret et sur l'ordre formel du Pape
 la demande de Charles X. Le provincial, en rsidence  Paris, eut 
cette occasion des conversations avec M. Thiers. Celui-ci le rassura,
dclarant qu'il trouvait la conduite des Jsuites toute naturelle, et
que le gouvernement ne voyait l aucune raison de se dpartir de sa
tolrance  leur gard. (_Histoire de la Compagnie de Jsus_, par M.
CRTINEAU-JOLY, t. VI.)]

Dans cette mme anne 1833,  l'occasion du quatorzime anniversaire
de la naissance du duc de Bordeaux, les ardents, et parmi eux beaucoup
de combattants de la Vende, rsolurent d'organiser,  grand tapage,
une sorte de plerinage  Prague. On voulait faire une manifestation
qui secout la torpeur de la vieille cour, et clbrer en quelque
sorte l'mancipation du jeune roi: ne parlait-on pas de proclamer ce
dernier majeur, et quelques ttes chaudes ne rvaient-elles mme pas
de s'emparer de sa personne? Charles X, fort effarouch de tout ce
bruit, s'en plaignit  M. de Metternich, qui fit prier le duc de
Broglie de suspendre la dlivrance des passe-ports pour la Bohme. Le
ministre franais rpondit que notre lgislation ne le lui permettait
pas; rponse dont le chancelier conserva quelque humeur. Ne pouvant
arrter l'invasion qui le menaait, le vieux roi prit le parti trange
de s'vader de Prague, avec son petit-fils. M. de Metternich, causant
alors avec M. de Sainte-Aulaire, s'gayait beaucoup du dsappointement
des lgitimistes, quand, en arrivant  Prague, ils n'y trouveraient
plus Henri V, et devraient ainsi jouer la tragdie d'Hamlet sans
Hamlet. Leur mortification fut grande, en effet. Plusieurs plerins
parvinrent  rejoindre la petite cour fugitive  Butchirad, o ils
purent prsenter  la hte leurs hommages au jeune roi. Mais  peine
taient-ils arrivs, que, sans attendre l'anniversaire, occasion de la
manifestation projete, Charles X emmena de nouveau son petit-fils;
cette fois, il s'enfuit jusqu' Leoben en Styrie. La police
autrichienne fit bonne garde autour de cette ville et ne laissa
approcher personne[203].

[Note 203: _Mmoires indits du comte de Sainte-Aulaire._]

Depuis lors, rien ne vint troubler la monotonie triste et la muette
immobilit des dernires annes de Charles X. Sans un doute sur la
prennit imprescriptible de son droit, sans un trouble de conscience
sur l'usage qu'il en avait fait dans le pass, sans un regret des
fautes qu'il ne voyait pas, mais aussi sans espoir humain d'une
revanche, l'honnte et aveugle auteur des ordonnances de Juillet
demeurait aussi obstinment infatu de ses ides propres que
pieusement rsign  son malheur. Doux d'ailleurs envers les hommes et
les vnements, ne se laissant ni irriter ni branler par aucune
contradiction, aimable et bon avec son entourage, il n'avait rien de
l'amertume ombrageuse, frquente chez les vaincus de la vie. Il ne
s'inquitait que de garder la dignit de sa royaut honoraire et
d'assurer le salut de son me. Une telle attitude facilitait
singulirement le rle du gouvernement franais. Je n'avais point,
crit l'ambassadeur de France prs la cour de Vienne,  surveiller ce
qui se passait dans la triste et paisible retraite du Hradschin. Le
duc de Broglie m'avait dit, en m'envoyant  Vienne, que le nom de
Charles X ne se trouverait probablement pas une fois dans ses
dpches, et, pas plus que moi, il n'et voulu troubler la solitude et
ajouter  l'infortune du vieux roi[204].

[Note 204: _Ibid._--Le gouvernement du roi Louis-Philippe devait du
reste persister dans cette conduite, mme aprs la mort de Charles X.
On lit,  la date du 26 dcembre 1839, dans le journal de la princesse
de Metternich: Clment (M. de Metternich) a reu hier un courrier de
Paris, qui lui annonce que Louis-Philippe est trs-irrit contre M. de
la Tour-Maubourg, son ambassadeur  Rome, parce que celui-ci se plaint
de la prsence du duc de Bordeaux. Il jouit, dit-il, des privilges
indiscutables d'un prince franais, et M. de la Tour-Maubourg est tenu
de le traiter avec le plus grand respect. Jamais on ne pourra
reprocher  Louis-Philippe de manquer d'esprit. (_Mmoires de M. de
Metternich_, t. VI, p. 347.)]

En 1836, Charles X se dcida  quitter Prague et  chercher un climat
plus doux. Vers la fin d'octobre, aprs un voyage ralenti par une
grave maladie du duc de Bordeaux, il se trouva avec les siens dans la
petite ville de Goritz, en Illyrie. Le 1er novembre, il fut pris d'un
lger drangement d'entrailles. Le 4, le mal s'aggrava subitement, et
les mdecins constatrent une violente attaque de cholra: il apparut
aussitt que la mort tait proche. Dans son agonie, le malade n'eut de
paroles et de penses que pour Dieu. Il expira le 6 novembre,  une
heure et quart du matin. Peu de jours aprs, en prsence d'trangers
nombreux et de quelques Franais, son corps fut inhum dans le couvent
de Franciscains o, prs d'un demi-sicle plus tard, devait tre
galement porte la dpouille de son petit-fils.

La simplicit douloureuse de cette mort ne fixa pas longtemps
l'attention, aussitt distraite, du public franais. On se dcouvrit
un instant devant ce cercueil lointain, puis chacun s'en alla  ses
affaires. Le ton de la presse fut du reste gnralement convenable, et
le principal organe du gouvernement, le _Journal des Dbats_, parla
avec respect de ce long exil support avec rsignation et avec une
sorte de grandeur religieuse.  la diffrence des autres cours
d'Europe, celle de France ne prit pas le deuil. Ainsi statua le
conseil des ministres, aprs en avoir longuement dlibr. On donna
pour raison que, selon la loi de l'tiquette, le deuil ne se prenait
que sur notification du dcs, et que cette notification n'avait pas
t reue. C'tait se dcider par un petit motif, dans une affaire qui
et du tre regarde de plus haut. Peut-tre les ministres avaient-ils
craint de fournir un nouveau prtexte aux criailleries de ceux qui
leur avaient si violemment reproch de n'tre pas des hommes de
Juillet.

Dans l'intrieur du parti royaliste, la mort de Charles X ne rsolvait
pas la question d'abdication. L'hritier le plus proche du dfunt
tait son fils, le duc d'Angoulme, alors g de soixante et un ans.
Le 2 aot 1830, en mme temps que son pre abdiquait, il avait
renonc  ses droits en faveur de son neveu. Sur la valeur et la
porte de cette renonciation, mme incertitude qu'au sujet de
l'abdication de Charles X. Il semblait cependant qu'on n'et pas 
redouter de l'ancien Dauphin des prtentions excessives. Trs-pieux,
brave, instruit, sens, mais d'une timidit gauche qui allait jusqu'
la sauvagerie, il paraissait moins fait pour commander que pour obir,
et tait toujours plus prompt  se cacher qu' se mettre en avant. On
put croire, au premier moment, qu'il allait donner pleine satisfaction
aux partisans de Henri V: J'ai annonc  mon neveu, dit-il  M. de
Clermont-Tonnerre, que je ne prenais pas le titre de roi, et que je me
ferais appeler le comte de Marnes. Mais  peine avait-on eu le temps
de le remercier, qu'il laissait M. de Blacas rtablir autour de lui
l'tiquette royale, et faire dcider, dans un conseil intime, que,
devenu Louis XIX, il devait prendre le titre de roi. Toutefois, pour
donner satisfaction aux autres royalistes, il fut convenu que, si le
fils de Charles X succdait provisoirement  son autorit, notamment 
celle que le Roi exil avait exerce comme chef de famille, ce n'tait
que jusqu' la fin des malheurs de sa maison; le duc de Bordeaux
devait tre seul roi, le jour o le titre cesserait d'tre honoraire.
Ajoutons que cette royaut ne se manifestait que dans l'intimit de la
petite cour; pour tous les actes extrieurs, l'ancien Dauphin n'tait
que le comte de Marnes. D'ailleurs, les cours trangres, celle de
Vienne en tte, se refusrent  le traiter en roi; elles ne lui
reconnurent d'autre qualit que celui de chef de sa famille, et
continurent  lui donner le titre d'Altesse royale[205]. En somme,
la mort de Charles X ne changea  peu prs rien  la direction du
parti royaliste. Cette direction n'en tait ni rajeunie, ni plus en
harmonie avec le mouvement de la France nouvelle.

[Note 205: M. de Metternich dit alors  l'ambassadeur de France:
Charles X tait roi, malgr son abdication, la royaut tant
indlbile. Nous l'avons ds lors trait et d traiter de Majest. La
maison de France comptait donc deux rois jusqu' prsent. Aujourd'hui,
il n'y en a plus qu'un pour nous. Le duc d'Angoulme est _Altesse
royale_. Personne, parmi nos employs, ne lui reconnatra et ne lui
donnera par courtoisie un autre titre. C'est cependant  lui que nous
reconnatrons le droit de dcider toute question relative au duc de
Bordeaux, mais seulement comme _paterfamilias_. (Lettre particulire
de M. de Sainte-Aulaire  M. Mol.)--Cf. aussi une dpche du 1er
dcembre 1836, dans laquelle M. de Barante rapporte un langage
analogue de M. de Nesselrode. (_Documents indits._)]


VI

Cependant le temps s'coulait, et l'on approchait du jour o les
Chambres devaient se runir. Chacun se prparait au combat qui allait
s'engager. Louis-Philippe, qui se sentait personnellement en cause, 
raison de l'initiative qu'il avait prise dans le renvoi de M. Thiers,
ne restait pas inactif. Le Roi, crivait, en dcembre 1836, un ami du
cabinet, commence  donner des dners et  prcher les dputs. Il
disait  l'un de ces derniers: Je suis trs-content de mon ministre,
et ceux qui ne veulent pas m'tre dsagrables ne lui font pas
d'opposition[206]. D'autre part, la presse de gauche redoublait de
violence, exploitant, dnaturant tous les vnements qui se
produisaient, et faisant porter le principal effort de son attaque sur
la politique trangre.

[Note 206: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Toutefois, cette violence n'tait pas un prsage bien alarmant pour la
lutte parlementaire, si l'opposition de gauche devait s'y trouver
rduite  ses anciennes forces. La question dlicate tait de savoir
ce que ferait M. Thiers, et tous les yeux se tournaient alors vers
lui, avec une curiosit anxieuse. Depuis 1831, il avait combattu avec
les conservateurs; mme pendant le ministre du 22 fvrier, il s'tait
dfendu d'avoir quitt les rangs de l'ancienne majorit du 13 mars et
du 11 octobre. Voudrait-il, cette fois, par dpit, rompre ouvertement
des liens de cinq annes? Il avait tout d'abord lud cette sorte
d'interrogation muette, en partant pour l'Italie, immdiatement aprs
sa sortie du ministre. Mais son court voyage de dilettante termin,
il tait revenu  Paris, en novembre: dans quelles dispositions?

Ds son retour, les journaux de gauche lui firent mille avances; ils
lui donnaient  entendre que ses antcdents rvolutionnaires
n'taient pas oublis, et qu'il dpendait de lui de reconqurir les
suffrages des hommes de Juillet, en attaquant franchement ses anciens
allis, les doctrinaires. On put aussitt se rendre compte que M.
Thiers accueillait favorablement ces avances. Il avait, dans le salon
de M. Mathieu de la Redorte, des pourparlers avec M. Odilon Barrot, ne
parlait de M. Guizot et de ses amis qu'avec haine et mpris,
dblatrait contre le systme antinational que l'on inaugurait,
disait-il, dans la politique extrieure, et dont l'affaire d'Espagne
n'tait qu'un incident. En mme temps, il tchait de renouer des
relations avec ses anciens amis du parti rvolutionnaire, forcment
ngligs pendant sa phase conservatrice, entre autres avec Branger,
qui crivait  ce propos: Thiers est un trs-bon enfant, que son peu
de tenue a fait calomnier au del de ses mrites. Il devint donc
manifeste pour tous que le dernier prsident du conseil prenait 
l'gard de ses successeurs l'attitude d'un opposant dclar[207]. Il
s'apprtait  jouer ce nouveau rle avec son entrain habituel. M.
Thiers, crivait la duchesse de Broglie, le 12 novembre 1836, est fort
anim, plein d'esprances et de projets[208]. Sans doute, s'il se
sparait ainsi des conservateurs, l'ancien lieutenant de Casimir
Prier, l'ancien collgue du duc de Broglie et de M. Guizot n'allait
pas du coup jusqu'en pleine gauche; sa prtention tait d'agglomrer
et de fixer, pour ainsi parler, les lments, jusqu'alors flottants et
inconsistants, du tiers parti, d'y ajouter les conservateurs qu'il
avait pu entraner dans sa dfection, ou ce qu'il esprait dtacher de
la gauche, et de constituer par l un groupe nouveau, militant, qu'il
devait commander, et auquel il donna un nom,  peu prs dlaiss
depuis la rvolution de Juillet, celui de centre gauche[209].

[Note 207: M. Mol crivait  M. de Barante, le 18 dcembre 1836:
S'il faut juger du rle que M. Thiers jouera dans la session, par sa
conduite et son langage, ce rle sera actif et celui d'une opposition
 outrance. (_Documents indits._)--Le vicomte de Launay (madame de
Girardin) disait dans sa lettre parisienne du 30 novembre 1836: On
parle de la guerre que l'ancien prsident du conseil va dclarer au
ministre d'aujourd'hui. Les grands exploiteurs de petites haines font
leurs prparatifs. Dj les hostilits commencent, grce  leurs
soins.]

[Note 208: _Documents indits._]

[Note 209: Cette conduite n'tait pas faite, d'ailleurs, pour
surprendre ceux qui avaient pu pntrer les sentiments de M. Thiers
dans la crise qui avait mis fin  son ministre. Quelques-uns avaient
pu alors l'entendre dire qu'il attendait le nouveau ministre  la
prochaine session; qu'il ne ferait pas une opposition de salon, mais
de tribune; qu'il formerait un parti nouveau dans la gauche, et le
renforcerait par le tiers parti; que, dans six mois, il serait de
nouveau ministre, et qu'alors il conduirait la rvolution de Juillet 
ses fins. (_Mmoires de M. du Metternich_, t. VI, p. 155.)]

Tout en rompant avec ses anciens compagnons d'armes du parti de la
rsistance, M. Thiers tchait de conjurer la dconsidration qui en
rsultait pour lui, et, dans ce dessein, entretenait trs-ostensiblement
de bonnes relations avec le duc de Broglie. Il continuait  le voir,
alors qu'il ne voyait plus M. Guizot, et se montrait tout heureux et
flatt quand le noble visiteur apparaissait dans son salon[210]. Quelle
couverture morale n'et-ce pas t pour lui, s'il avait donn  entendre
au public qu'il tait approuv par l'ancien chef, si universellement
respect, du cabinet du 11 octobre! Depuis longtemps dj, il y avait,
chez lui, tendance visible  se faire honneur de cette aristocratique
amiti. Dans les incidents qui avaient marqu la formation du ministre
du 6 septembre, il tchait de faire voir une sparation dfinitive entre
M. Guizot et le duc de Broglie. Mais celui-ci n'tait pas homme 
permettre qu'on dispost de lui: aussi incapable de se laisser dtourner
de sa voie par un froissement personnel que de se laisser gagner par une
cajolerie. Sans doute, il n'augurait pas trs-favorablement du cabinet;
son origine et sa composition ne lui paraissaient pas assez
parlementaires; la direction donne  sa diplomatie lui plaisait peu; il
avait loyalement prvenu M. Guizot, ds le dbut, qu'il rservait son
libre arbitre et son franc parler[211]. Sans doute aussi, n'ayant 
l'gard de M. Thiers rien du sentiment de rivalit un peu jalouse auquel
M. Guizot cdait trop souvent, il tait plus proccup que les autres
doctrinaires de retenir dans les rangs conservateurs, ft-ce en fermant
les yeux sur certains torts, un homme qui avait t un alli si prcieux
et qui pouvait devenir un ennemi si nuisible; il et dit volontiers de
lui, comme le comte de Sainte-Aulaire: Je suis persuad qu'il nous fera
une fois beaucoup de mal, si on ne lui arrange pas l'occasion de nous
faire beaucoup de bien[212]. Mais de l  suivre ou  patronner dans
son opposition le chef du nouveau centre gauche, la distance tait
grande. S'il n'avait pas rompu avec ce dernier, il entretenait avec M.
Guizot et ses collgues des relations encore plus suivies, mettant mme
une sorte de coquetterie fire  en conserver toutes les formes amicales
et  ne rien laisser paratre au dehors de sa blessure intime.

[Note 210: Nous lisons,  la date du 8 dcembre 1836, dans le journal
intime d'un ami du duc de Broglie: On parle beaucoup d'une apparition
que M. de Broglie a faite, ces jours derniers,  une soire de M.
Thiers,  la suite d'une visite semblable qu'il avait reue de ce
dernier. Il est vident que M. Thiers voudrait tablir, entre lui et
son prdcesseur dans la prsidence du conseil, une solidarit
apparente qui lui donne l'espce de force morale qui lui manque.
(_Documents indits._)]

[Note 211: Autre chose est pour moi, vous le comprenez, un cabinet
form par vous, dirig par vous, autre un cabinet form par M. Mol et
dans lequel vous acceptez un poste  telles ou telles conditions; je
ne puis tre pour ce dernier ce que j'aurais vraisemblablement t
pour l'autre; je ne puis placer dans ce dernier la confiance que
l'autre m'avait inspire... La position que je prendrai sera tout
amicale; mais je suis forc de rserver mon libre arbitre et mon franc
parler.]

[Note 212: _Documents indits._--La duchesse de Broglie crivait de
son mari, le 12 novembre 1836: Victor n'offusque personne et ne se
mle  aucune malveillance, en vitant toute solidarit. Je suis
heureuse de le voir ainsi et trs-serein.]

 l'heure o les partis faisaient ainsi leurs derniers prparatifs
pour la lutte parlementaire qui allait s'engager dans quelques jours,
une nouvelle douloureuse, arrive  l'improviste d'Algrie, vint
attrister tous les patriotes en mme temps que fournir une arme
nouvelle aux opposants. On apprit  Paris, vers le milieu de dcembre,
qu'une expdition dirige contre Constantine, commande par le
marchal Clauzel, gouverneur d'Algrie, avait abouti  un dsastre tel
que nos armes n'en avaient pas encore subi en Afrique. Aprs avoir
chou dans une attaque de vive force contre la ville, la petite arme
franaise avait d battre en retraite, semant dans la boue et la neige
les cadavres des soldats puiss de froid, de faim ou de maladie, ou
frapps par l'ennemi qui les harcelait sans cesse. Le rcit de ce
tragique pisode trouvera sa place dans l'expos d'ensemble que nous
ferons plus tard de la longue guerre d'Afrique. Nous nous bornons,
pour le moment,  noter le contre-coup de cet chec en France. Le
dsastre de Constantine, crivait un observateur  la date du 14
dcembre, est devenu pour l'opposition le texte de la polmique la
plus violente contre le ministre. On m'assure que, ds hier soir, il
y avait une joie froce dans le salon de M. Thiers. On espre avoir
trouv le terrain favorable pour abattre les doctrinaires[213]. En
effet, les journaux de gauche essayrent tout de suite de tourner en
soulvement contre le ministre l'tonnement douloureux du public. 
les entendre, le dsastre venait de ce que les renforts ncessaires
avaient t refuss au marchal Clauzel par des ministres dont
l'arrire-pense tait d'abandonner l'Algrie: marque nouvelle de
cette indiffrence pour la grandeur nationale que l'on reprochait
partout au nouveau cabinet. Le gouvernement faisait rpondre  ces
attaques que l'expdition avait t dcide et prpare par le
ministre prcdent, qu'elle tait, comme la querelle avec la Suisse,
un legs du 22 fvrier. Elle faisait en effet partie d'un vaste plan
d'occupation de toute la Rgence, plan peu rflchi auquel le marchal
Clauzel avait conquis l'imagination parfois aventureuse de M. Thiers.
Le nouveau ministre, qui se mfiait du marchal et songeait mme 
lui retirer le gouvernement de l'Algrie, lui avait signifi
expressment que son plan tait dsapprouv; que si on lui permettait
de faire l'expdition dj annonce et prpare contre Constantine,
c'tait  regret et sous la condition que le marchal jugerait
possible de la mener  fin avec les forces dont il disposait; que s'il
estimait ces forces insuffisantes et des renforts ncessaires, il
n'avait qu' s'abstenir. Les avocats du cabinet concluaient donc que
la faute incombait surtout au marchal, qui, par lgret, prsomption
et impatience d'un succs personnel, s'tait lanc en avant dans des
conditions mal tudies et  une poque dfavorable; qu'elle incombait
aussi au ministre prcdent, qui avait encourag ce commandant
tmraire; mais qu'on ne pouvait s'en prendre au ministre actuel, qui
avait tout fait pour le mettre en garde et le contenir. En dpit
cependant de ces justifications, la nouvelle d'un tel chec, sans
prcdent depuis 1815, survenant moins de deux semaines avant
l'ouverture de la session, laissait une impression de tristesse,
d'humiliation, de mfiance; tat d'esprit dont le gouvernement, mme
innocent, pouvait avoir  souffrir plus que l'opposition.

[Note 213: _Journal indit de M. de Viel-Castel._]


VII

L'ouverture de la session tait fixe au 27 dcembre. Ce jour mme, le
Roi, en voiture avec trois de ses fils, se rendait au palais Bourbon
pour prsider  cette crmonie, quand, sur le quai des Tuileries, un
coup de pistolet fut tir sur lui. La balle effleura sa poitrine et
brisa une glace dont les clats blessrent lgrement deux des jeunes
princes. L'assassin fut arrt aussitt, et le Roi continua sa route,
saluant de la main la foule qui l'acclamait.  la Chambre, o la
rumeur de l'attentat avait prcd l'arrive du cortge royal,
l'motion tait extrme: Les regards inquiets, rapporte un tmoin, se
tournaient en hsitant vers la Reine; on restait immobile, on se
taisait, comme pour ne pas susciter, par un trouble visible, ses
premires terreurs.  l'entre de Louis-Philippe et des princes, dont
quelques gouttes de sang tachaient les habits, des vivat enthousiastes
s'levrent et se prolongrent pendant plusieurs minutes. D'une voix
ferme, le Roi lut un discours plein de confiance dans l'avenir de la
France. Puis il rentra aux Tuileries,  travers les rangs serrs de la
population accourue pour tmoigner de sa sympathie et de son
indignation.

L'auteur de ce nouveau crime, nomm Meunier, tait un jeune homme de
vingt-deux ans, grossier, obstin, dont la vie avait t jusqu'alors
perdue dans la paresse et la dbauche. Interrog sur les motifs de son
crime: Les lectures, rpondit-il, m'ont appris que les d'Orlans
avaient toujours fait le malheur de la France. Avait-il eu des
complices proprement dits? L'instruction laissa des doutes sur ce
point. La Chambre des pairs le condamna  mort; mais la bont
excessive du Roi commua la peine en un exil perptuel: elle pourvut
mme  ce que ce misrable n'arrivt pas dnu de toute ressource aux
tats-Unis o il fut conduit. Peu aprs cet attentat, la police
dcouvrait chez un mcanicien nomm Champion une machine infernale,
dj presque compltement construite. Conduit aussitt en prison,
Champion s'y trangla. Cette persistance du rgicide veillait dans le
public un sentiment ml de peur et de honte. On ne voyait aucun moyen
d'arrter cette monstrueuse pidmie. Par un renversement singulier,
les sujets en taient venus  prendre compassion de leur souverain.
Ah! crivait alors madame de Girardin, c'est un triste pays que celui
o la royaut a toute la piti du peuple[214].

[Note 214: _Lettres parisiennes du vicomte de Launay_, 29 dcembre
1836, t. 1, p. 45.]

Pendant ce temps, que devenait la session ouverte sous de si lugubres
auspices? Le ministre y trouvait-il une majorit? La discussion de
l'Adresse commena le 12 janvier 1837. Les vnements de Strasbourg ne
donnrent lieu qu' une escarmouche sans consquence, malgr
l'intervention de M. Dupin, qui descendit du fauteuil prsidentiel
pour critiquer, plus en lgiste qu'en homme d'tat, la mise en libert
du prince Louis. Sur le dsastre de Constantine, le dbat fut renvoy
d'un commun accord au retour du marchal Clauzel et au dpt d'une
demande de crdits spciaux  l'Algrie. L'opposition s'tait rserv
de faire porter le principal effort de son attaque sur les affaires
d'Espagne. Un tel choix peut tonner de la part de M. Thiers; la thse
de l'intervention n'tait pas populaire  la Chambre, et son chec y
tait certain. Mais la passion et le ressentiment ne raisonnent pas.
Peut-tre, d'ailleurs, sans avoir d'illusion sur le rsultat
parlementaire immdiat, le ministre d'hier trouvait-il que le plus
important, en vue du rle qu'il voulait jouer  l'avenir, tait de
faire oublier, ft-ce par une discussion imprudente et en apparence
maladroite, la diplomatie quelque peu ractionnaire des premiers mois
de son administration. Le dbat sur l'Espagne ne dura pas moins de
trois jours[215]. Second par ses anciens collgues du 22 fvrier,
appuy par la gauche, M. Thiers s'engagea  fond, attaqua sans
mnagement aucun la politique d'abstention que chacun savait tre
celle du Roi, et y opposa une politique d'intervention en faveur de
laquelle il voquait le souvenir d'Ancne et d'Anvers[216]; politique,
en tout cas, fort diffrente de celle dont il avait trac le
programme, quand, quelques mois auparavant, il crivait  ses
ambassadeurs: Il faut faire du cardinal Fleury[217]. La thse
contraire fut soutenue, avec la faveur manifeste de l'Assemble, par
les ministres et leurs amis; M. Mol pronona un discours tudi et
considrable par lequel il voulut sans doute prouver, ds le premier
jour, qu'il tait un vrai chef de cabinet, de force  se mesurer avec
les plus redoutables orateurs; et M. Guizot monta deux fois  la
tribune, pour bien marquer de son ct qu'il tait autre chose qu'un
simple ministre de l'instruction publique. Le vote qui suivit fut le
vote dcisif de l'Adresse; le paragraphe approuvant de la faon la
plus explicite la politique que le Roi avait fait prvaloir, fut
adopt  une majorit de soixante et onze voix.

[Note 215: 14, 16 et 17 janvier 1837.]

[Note 216: Je l'ai voulue, disait-il, cette politique du juste
milieu, modre, mais ferme, comme le jour o elle est alle  Ancne
et  Anvers... C'est pourquoi j'attaque la politique du jour, parce
que ce n'est pas celle qui serait alle  Anvers. Non, Messieurs, si
Anvers n'tait pas pris, ce n'est pas vous qui le prendriez.]

[Note 217: Cf. plus haut, p. 52.--Par une concidence piquante, dans
cette mme discussion, M. O. Barrot, voulant fltrir la politique de
non-intervention, s'criait: Une telle politique d'gosme et
d'indiffrence conduirait la France l o elle tait sous le cardinal
Fleury...]

Sur la question espagnole, il y avait eu du moins une politique 
dbattre; au sujet des affaires de Suisse, il n'y eut qu'un scandale 
remuer; mais l'opposition ne s'en fit pas faute. M. O. Barrot vint
demander s'il tait vrai que Conseil et t attach  la police
franaise. Le ministre, au lieu de refuser un tel dbat, par des
raisons suprieures de gouvernement, se contenta de dgager sa
responsabilit de faits antrieurs  son entre au pouvoir et renvoya
la question au cabinet prcdent. Mis en cause, M. Thiers fit cette
dclaration: Vous l'avez dit, et vous avez raison: j'tais prsident
du conseil; je suis responsable de ce fait... Voici ma rponse: Oui,
comme prsident, j'aurais d tout savoir; mais je n'ai pas tout su. On
aurait d tout me dire, on ne m'a pas tout dit... Je vous le dis et
pour moi et pour le pays; le ministre des affaires trangres n'a pas
t inform des faits; je ne sus pas ce qu'tait Conseil, je ne le
sais pas encore... Maintenant ce n'est pas moi qui dois trouver  la
Chambre un coupable. Vous comprenez ma situation; je manquerais  mes
devoirs, aux convenances, si je trouvais un coupable; mais ce qu'il
m'importe de prouver, c'est que le cabinet ne l'tait pas... M.
Thiers ne pouvait ignorer quelle interprtation l'opposition donnerait
 ses assertions et surtout  ses rticences; il ne pouvait ignorer
que dans cet _on_ qui aurait d tout dire et qui n'avait pas tout
dit, dans ce coupable mystrieux dont il dnonait l'existence,
mais qu'il se disait empch de nommer, cette opposition verrait et
tcherait surtout de faire voir  tous le Roi. Ds le dbut de cette
malheureuse affaire, la presse de gauche avait cherch  donner cette
direction aux soupons du public, et c'est mme uniquement pour ce
motif qu'elle avait fait si gros tapage de ce vulgaire accident. Le
ministre congdi en tait-il donc arriv, dans l'emportement de sa
rancune,  vouloir fournir de telles armes aux ennemis de
Louis-Philippe? Et que penser de M. Dufaure qui, dans ces conditions,
vint, aprs la dclaration de M. Thiers, demander la nomination d'une
commission d'enqute, charge de dcouvrir le coupable? Pour couper
court  une dlibration qui prenait une tournure si fcheuse, il
fallut la lecture d'une lettre par laquelle l'ancien ministre de
l'intrieur, M. de Montalivet, assumait toute la responsabilit du
fait incrimin. Ds lors, le dbat tomba de lui-mme; du moment qu'il
n'avait pas chance d'aboutir au Roi, il n'intressait plus ceux qui
s'y taient jets nagure avec tant d'ardeur.

Somme toute, en dpit de ce regrettable pisode, la discussion de
l'Adresse fut un succs pour le ministre. Son plus redoutable
adversaire, M. Thiers, en sortait fort compromis et diminu. Il
s'tait laiss trop driver  gauche. On tait gnralement choqu de
son manque de mesure et de tenue. Il n'a pas su se renfermer,
crivait alors un tmoin impartial, dans la circonspection et la
modration au moins apparentes que l'opinion exige d'un ministre
sorti[218]. Peu  peu, tous ceux des membres du juste milieu avec
lesquels il tait rest en relation s'loignent de lui, fatigus de
ses incartades. On se rpte qu'il a rendu son pouvoir impossible.
C'est trop dire dans nos temps de brusques changements; il n'y a rien
d'impossible; mais il l'a rendu trs-difficile[219]. Et le mme
tmoin ajoutait: M. Thiers s'est fait rvolutionnaire. C'est
galement le mot dont s'tait servi M. Berryer, dans cette discussion
de l'Adresse, lorsqu'il avait dit, sans soulever de contradiction: Le
dernier chef du cabinet est rentr sous les drapeaux de l'opposition;
il y est bien, il est dans la vrit: car il est rvolutionnaire.

[Note 218: La mme ide se retrouve dans une lettre de M. de Barante,
 la date du 3 fvrier 1837: J'aurais voulu plus de gravit et de
tenue  M. Thiers. Il a trop perdu le caractre ministriel, en
quittant le ministre. (_Documents indits._)]

[Note 219: _Documents indits._]


VIII

L'ambition du ministre tait de reconstituer la vieille majorit du
13 mars et du 11 octobre. Succdant  un cabinet qui n'tait que trop
parvenu  dclasser,  dcomposer et  dsorienter les anciens partis,
il voulait rtablir cette division simple en deux camps, celui de la
rsistance et celui du laisser-aller: condition la meilleure pour le
fonctionnement du rgime parlementaire[220]. Pouvait-on conclure du
vote mis sur les affaires d'Espagne que ce but avait t atteint?
C'et t se faire illusion. Le gros chiffre de voix obtenu en cette
occasion par le cabinet tenait beaucoup  la question mme sur
laquelle l'opposition avait port l'attaque. Mais  regarder de prs
cette majorit, que d'incertitudes dans les vues et dans les
convictions! que de divisions et de subdivisions, sinon dfinitivement
consommes, du moins bauches! que de jalousies ou de ressentiments
entre les personnes! quel entre-croisement d'intrigues! et par-dessus
tout quelle lassitude! Les ministres eux-mmes ne se trompaient pas
sur cet tat d'esprit. Dans la discussion de l'Adresse, M. Guizot
avait t amen  constater publiquement  la tribune la fatigue,
cause du dsabusement et du scepticisme gnral[221]. Et peu de
semaines aprs, s'panchant plus librement dans une lettre intime: Je
suis mcontent, crivait-il, rien ne va, les amis languissent, les
ennemis agissent beaucoup. Nous sommes entours de faiblesses, de
rticences, de trahisons, d'insuffisances. Je me sens moi-mme
quelquefois sur le point d'tre gagn et surmont par le flot..... Si
je m'coutais, si je me permettais de lire ou de faire lire jusqu'au
fond de mon me, je dirais que je suis fatigu, que j'ai besoin de
reprendre haleine, de me rafrachir dans le repos[222].

[Note 220: Dans la discussion mme de l'Adresse, l'un des amis du
cabinet, M. Duvergier de Hauranne, faisant, sous forme d'hypothse, le
tableau d'un mal qui n'tait que trop prsent et rel, disait:
Supposez qu'au lieu de deux armes ranges sous deux drapeaux, il y
ait une multitude de petits corps indpendants et ennemis l'un de
l'autre; supposez qu'au lieu de deux volonts clairement formules, il
se trouve une foule de demi-volonts fugitives ou opinitres, mais,
dans tous les cas, aussi difficiles  saisir qu' concilier; supposez
mme, pour puiser toutes les hypothses, que, chez quelques-uns,
l'amour-propre bless ou l'ambition due fasse oublier l'intrt
d'une cause commune, et que par degrs l'esprit de coterie se
substitue  l'esprit d'association... alors, le gouvernement
reprsentatif est fauss dans son principe, paralys dans son action.
Il ajoutait: Il n'y a que deux opinions srieuses et puissantes,
deux opinions qui ont lutt l'une contre l'autre depuis six ans: d'une
part celle qui voulait s'abandonner au courant populaire, d'autre
part celle qui sait que les rvolutions, pour tre sauves, ont
besoin d'tre contenues.]

[Note 221: Discours du 16 janvier 1837.]

[Note 222: Lettre du 19 mars 1837.]

Et cependant, si malade que ft la majorit, le ministre l'tait plus
encore.  peine tait-il entr en fonction, qu'avaient apparu, entre
M. Guizot et M. Mol, les premiers symptmes d'un antagonisme que le
seul vice de la situation et peut-tre suffi  produire, mais
qu'aggravait encore le caractre des deux hommes en prsence, la
hauteur ddaigneuse de l'un, l'ombrageuse susceptibilit de l'autre.
Force est bien de s'arrter  cette nouvelle division, venant si
malheureusement s'ajouter  celle qui avait dj clat entre M.
Guizot et M. Thiers; elle n'exercera que trop d'influence sur les
destines du pays, dans les annes qui vont suivre.

Convaincu de sa supriorit, M. Guizot n'avait pas un moment song 
se contenter du rle subordonn d'un simple ministre de l'instruction
publique, ni  reconnatre  M. Mol la suprmatie d'un vritable
prsident du conseil. Il croyait faire acte de condescendance en
traitant avec lui de puissance  puissance, comptant bien, du reste,
grce aux opinions plus fixes et plus fermes des doctrinaires, en
imposer la marque exclusive au nouveau cabinet. Cette prtention
apparaissait parfois, non sans quelque arrogance de ton, dans les
journaux qui passaient pour tre inspirs par lui et par M. de
Rmusat, dans la _Charte de 1830_ et la _Paix_. On y prsentait le
ministre comme le continuateur pur et simple du 11 octobre, sans
s'inquiter de M. Mol qui n'avait pas fait partie de ce dernier
cabinet, et qui parfois mme avait tenu  s'en sparer. Du reste, dans
le monde de la Doctrine, on croyait et l'on disait volontiers que le
prsident du conseil n'avait ni la force physique, ni la force morale
de garder longtemps son poste, qu'il se rebuterait bientt, et l'on
disposait dj de sa succession. Ces propos, rapports  M. Mol, le
blessaient, l'irritaient, et ranimaient en lui des ressentiments qui,
pour tre de trs-ancienne date, n'en demeuraient malheureusement pas
moins vivaces; il tait en effet persuad que, depuis 1818, poque o
il s'tait une premire fois heurt aux doctrinaires, ceux-ci avaient
form une sorte de cabale,  l'effet de le faire passer pour un homme
sans consistance, ne sachant ni parler ni crire[223]. Sous
l'impression de ces griefs anciens et nouveaux, il se montra d'autant
plus jaloux d'affirmer sa volont de durer, qu'on lui en refusait la
puissance; de manifester sa suprmatie, qu'il voyait sa supriorit
conteste; de faire sentir, jusque dans les dtails et d'une faon
presque tatillonne, son autorit de prsident, qu'il l'entendait
traiter de nominale. M. Guizot nous l'a dpeint livr tantt  des
inquitudes, tantt  des prtentions mal fondes et incommodes;
prenant toute dmarche inattendue, la moindre ngligence de ses
collgues comme un acte de malveillance secrte ou d'hostilit
prmdite; ressentant une amre blessure des plus lgers dplaisirs
d'amour-propre. De son ct, M. Mol ne tarissait pas en plaintes sur
le caractre dplaisant, imprieux, et sur l'gosme politique de
ses collgues doctrinaires. Les lettres qu'il adressait alors  son
ami, M. de Barante, rvlent bien son tat d'esprit et aussi la
situation intrieure du cabinet. Il crivait, ds le 2 octobre 1836,
c'est--dire moins d'un mois aprs la formation du ministre: Vous
connaissez l'orgueil et le caractre de chacun. Heureusement ils
m'taient connus aussi d'avance. C'est en pleine clairvoyance et
prvoyance que je me suis engag. Cette fois, je devais entrer et
durer. Je suis entr et je durerai, j'en ai la ferme conviction.....
Il restait deux routes ouvertes devant le mme personnage (M. Guizot),
celle de l'union la plus franche avec moi, celle de la tactique d'une
rivalit constamment couverte d'apparences qu'on croit habiles. C'est
cette dernire qui a t prfre..... On se croit _tout_ et _le seul_
parce qu'on est plus attaqu. N'allez pas croire, en lisant tout ceci,
qu'il y ait non-seulement division, mais germe de division parmi nous.
Non, j'avais pris d'avance ma rsolution, et rien ne m'y fera
manquer..... Je sens ma position considrable, le devenant chaque jour
davantage, et je sens mon avenir plus indpendant et plus tendu que
celui d'autrui. Le 16 novembre: Depuis deux mois, notre intrieur
ministriel s'est rgl. Chacun a pes son poids, et la prsidence
_nominale_ a pris quelque ralit. Et le 18 dcembre: M. G...
prtendait que si je m'appelais le _prsident_, c'est qu'il l'avait
bien voulu. J'ai _pris_ la premire place, et je puis vous affirmer
que nul n'a t, depuis six ans, le premier, au point o je le suis
maintenant[224].

[Note 223: M. Mol revient constamment, dans sa correspondance, sur ce
vieux grief qui lui tenait videmment trs  coeur. J'avais beaucoup
 faire, crit-il le 20 aot 1837  M. de Barante, pour qu'on revnt
de l'ide que les doctrinaires, depuis 1818, avaient donne de moi.
Et plus tard, le 25 avril 1840: Vos anciens amis (les doctrinaires)
avaient si bien tabli que je ne savais ni parler ni crire, que je
leur dois quelquefois des louanges o il entre un peu de surprise.
(_Documents indits._)]

[Note 224: Lettres de M. Mol  M. de Barante. (_Documents
indits._)]

Extrieurement, sans doute, pas de querelle, et mme une sorte
d'affectation de courtoisie; mais dans la ralit ni confiance ni
intimit: c'est M. Mol qui le disait[225]; et M. Guizot ajoute de
son ct: Nous nous observions mutuellement et sans nous croire, l'un
envers l'autre, en parfaite scurit[226]. Du reste, aucun d'eux ne
se gnait, dans la conversation intime, pour mal parler de l'autre. M.
Duvergier de Hauranne alla les voir tous deux, en arrivant  Paris,
vers la fin de 1836. Ds ma premire visite  M. Mol, raconte-t-il,
je fus frapp du sentiment constamment jaloux et malveillant qu'il
portait  M. Guizot. M. Guizot, de son ct, parlait de M. Mol avec
peu d'estime et comme s'il lui et fait beaucoup d'honneur en
s'alliant  lui[227]. Un incident qui se produisit peu aprs, 
propos du portefeuille de l'intrieur, fait bien comprendre les
caractres des deux personnages et les difficults qui en rsultaient.
Le titulaire de ce portefeuille, M. de Gasparin, tait un
administrateur appliqu, laborieux, plutt qu'un homme politique: il
avait l'esprit lent, la parole difficile; ds les premiers dbats de
la session, son insuffisance apparut  tous et  lui-mme tout le
premier. Un soir qu'il avait ainsi fait triste figure  la tribune, M.
Mol, se trouvant chez madame de Boigne, dclara bien haut que cela
ne pouvait durer, qu'il fallait remplacer au plus vite ce collgue
compromettant par M. de Montalivet ou par M. Guizot. Le lendemain
matin, il se rendit chez ce dernier, qui, au premier mot,
l'interrompit et lui dit de son ton d'autorit: Gasparin ne peut
rester, et quant  sa place, cela ne fait pas difficult, _je la
prends_. Tout interloqu et froiss de ce ton, M. Mol sortit de cet
entretien, rsolu  insister auprs de M. de Gasparin pour qu'il
restt  son poste: il y russit au moins provisoirement. Il avait
voulu le changement, avait accept que M. Guizot passt  l'intrieur,
mais  condition que tout se ft par son autorit de prsident du
conseil. Du moment o M. Guizot prenait ainsi ce portefeuille, M.
Mol ne se souciait plus de le lui laisser[228].

[Note 225: Lettre de M. Mol  M. de Barante, du 2 octobre 1836.
(_Documents indits._)]

[Note 226: _Mmoires de M. Guizot_, t. IV, p. 223.]

[Note 227: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 228: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Bien que toutes ces difficults n'eussent encore abouti  aucun clat,
elles n'chappaient pas aux observateurs clairvoyants, mme les plus
loigns, entre autres  M. de Metternich, qui, cependant, gotait
fort ce cabinet[229]. Elles n'chappaient pas davantage  la vigilance
intresse de l'opposition. Au dbut, ses journaux avaient attaqu
ple-mle M. Mol et M. Guizot: le pass du premier n'avait pas t
jug par eux moins compromettant que celui du second. Mais bientt ils
comprirent l'avantage de distinguer. On les vit se souvenir tout 
coup que M. Mol manifestait, sous le ministre du 11 octobre,
quelques vellits de tiers parti, et mme que, sous la Restauration,
il avait sig au centre gauche de la Chambre des pairs. Ils
affectrent de le considrer comme le personnage relativement libral
du cabinet, le plaignant d'tre compromis par l'impopularit de M.
Guizot, opprim par ses exigences imprieuses, effac par son
encombrante importance. Sans accepter ces avances, le prsident du
conseil n'y tait pas entirement insensible. Il n'avait aucune
intention de satisfaire la gauche, mais tait heureux qu'elle le
distingut de son collgue. Aussi bien, en dehors mme de ce calcul,
n'et-il jamais approuv ce qu'il y avait parfois de provocant et
d'exclusif dans les polmiques de certaines feuilles doctrinaires. Il
et plutt t port, par nature,  adoucir la forme de la rsistance,
sans en trop abandonner le fond,  se poser en homme de modration et
de rapprochement. Au commencement de 1837, quelques libralits et
faveurs personnelles avaient acquis au gouvernement le concours de la
_Revue des Deux Mondes_, jusqu'alors opposante[230]. Il fut
trs-remarqu que les premiers articles politiques de la revue, aprs
sa conversion, ne firent l'loge de M. Mol qu'au dtriment de M.
Guizot; on s'y attachait  montrer deux influences rivales dans le
ministre: l'une, celle du prsident du conseil, modratrice et
conciliante; l'autre, celle du ministre de l'instruction publique,
arrogante et implacable. L'irritation fut grande,  ce sujet, parmi
les doctrinaires.

[Note 229: M. de Metternich crivait au comte Apponyi, le 17 fvrier
1837: J'ai peur que S. M. Louis-Philippe ne se livre  des illusions,
ou ne fasse semblant de s'y livrer  l'gard de l'existence solide du
ministre, assurment le meilleur qu'il ait encore eu. Je regarde
comme possible qu'il puisse rsister aux attaques de l'opposition dans
la Chambre; ce que je regarde comme moins probable, ce serait qu'il
pt rsister au manque d'homognit qui caractrise le cabinet.
(_Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 195.)]

[Note 230: On fut alors assez scandalis de la nomination  un poste
diplomatique de M. Loewe-Weimar, chroniqueur politique de la _Revue_,
et crivain peu considr.]

Quelles que fussent ces divisions, elles taient contenues tant que
les affaires du cabinet marchaient bien au Parlement. Ce n'est pas
dans la victoire que les armes se dbandent. Aprs le succs de
l'Adresse, le gouvernement et la Chambre avaient t heureusement
occups par la discussion de quelques lois utiles, entre autres d'une
loi considrable sur les attributions des maires et des conseils
municipaux qui venait complter celle du 31 mars 1831 sur
l'organisation municipale et remplir l'une des promesses de la
Charte[231]. Le meilleur loge  faire de cette loi est de rappeler
qu'elle demeura longtemps la loi organique en cette importante
matire, et qu'aujourd'hui beaucoup des principes qu'elle a poss sont
rests debout. Mais cette bonne fortune parlementaire ne pouvait
toujours durer. Des accidents taient invitables, et, avec ces
accidents, il fallait s'attendre  voir clater, au dehors, le mal
jusqu'alors interne du cabinet.

[Note 231: Cette discussion se prolongea  la Chambre des dputs, du
26 janvier au 11 fvrier 1837.]


IX

La discussion de l'Adresse venait de finir, et le ministre avait joui
pendant quelques heures  peine de son succs, qu'il apprenait
l'acquittement par le jury du Bas-Rhin de tous les accuss militaires
et civils poursuivis  raison de l'attentat de Strasbourg[232].
C'tait le rsultat de la campagne entreprise par l'opposition,
aussitt aprs la libration du prince Louis-Napolon. Comment,
avait-on alors rpt sur tous les tons, frapper les complices quand
le principal coupable a t arbitrairement soustrait  la justice? Le
motif principal d'une telle attitude tait sans doute le dsir de
faire pice au gouvernement; mais on y discernait aussi cette
sympathie bonapartiste, tant de fois note chez ceux qui se disaient
alors libraux. Au jour o l'on croyait que le prince serait
judiciairement poursuivi, M. Odilon Barrot n'avait-il pas accept de
le dfendre, et n'avait-il pas dsign son frre, M. Ferdinand Barrot,
pour tre l'avocat du colonel Vaudrey? La plupart des autres
dfenseurs taient aussi des notorits librales. Dans tous les
rangs de la gauche, depuis les dynastiques jusqu'aux rpublicains, on
semblait s'tre donn pour mot d'ordre de protger la dfaite du
prtendant imprial: c'est l'expression mme de M. Louis Blanc[233].
Pendant le procs, du 6 au 18 janvier, tout avait t employ par
l'opposition pour chauffer l'opinion locale, pour entraner ou
intimider les jurs. Le dernier jour, quand ceux-ci s'taient retirs
pour dlibrer, un cri passionn et imprieux avait clat dans la
salle: Acquittez-les, acquittez-les! Le verdict prononc, la foule
avait applaudi. On et dit la ville en fte. Un banquet avait t
offert aux accuss, et pour comble de dsordre, des jurs y avaient
pris part.

[Note 232: Le verdict tait du 18 janvier 1837.]

[Note 233: _Histoire de dix ans_, t. V, p. 124.--La faon dont cette
histoire, publie en 1840, raconte, et l'chauffoure de Strasbourg,
et le procs qui suivit; les couleurs flatteuses sous lesquelles elle
s'efforce de peindre le prince et ses complices, font bien connatre
les sentiments du parti radical  cette poque.]

Ainsi, de par cette dcision souveraine et aux applaudissements de la
partie la plus bruyante de l'opinion, il tait tabli que des colonels
pouvaient impunment trahir leur serment et tenter d'entraner leurs
soldats dans un _pronunciamento_. De tous les scandales du jury,--et
on ne les comptait plus depuis 1830,--ce n'tait certes pas le
moindre. Il retentit jusqu' l'tranger et fut une occasion pour les
cours du continent de prendre en mprisante piti cette monarchie
impuissante  faire punir la trahison de ses propres officiers[234].
Ceux qui reprsentaient la France au dehors souffraient du tort qui
lui tait ainsi fait. M. de Barante crivait,  cette occasion, de
Saint-Ptersbourg,  M. Mol: L'aspect que nous prsentons  l'Europe
est devenu triste. Il semble aux trangers que la France soit un pays
o sont briss les liens moraux de la socit. Nous sommes un objet de
scandale et de commisration. C'est dommage: car, au fond, la
disposition est infiniment meilleure pour nous. Sans avoir un besoin
actuel de se rapprocher de nous, on suppose pourtant que telles
circonstances pourraient se prsenter o cela serait  propos. On
irait mme un peu en avant sur cette voie, et j'ai vu parfois des
instants de confiance commenante. Mais nous ne donnons pas assez de
scurit pour qu'on reste trois jours de suite dans cette vellit. M.
de Nesselrode me rpte sans cesse: Vous avez un ministre en qui
l'on doit avoir toute confiance. Jamais aucun n'a convenu autant 
tout ce qui est raisonnable en Europe. Mais peut-il durer? Puis il me
parle avec inquitude de vos divisions intrieures, dont il semble
craindre l'effet plus que le manque de majorit[235].

[Note 234: Cf. dpche de M. de Metternich au comte Apponyi, en date
du 28 janvier 1837 (_Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 193), et
dpche de M. de Barante  M. Mol, en date du 3 fvrier. (_Documents
indits._)]

[Note 235: Lettre particulire, du 14 mars 1837. (_Documents
indits._)]

Fort mu, et de l'acquittement en lui-mme, et de l'effet qu'il
produisait, le ministre ne crut pas possible, comme le disait l'un
des siens, d'accepter, dans une scandaleuse inertie, cette victoire
des passions de parti sur les devoirs publics, ces mensonges lgaux,
cette faiblesse des moeurs o les factions ennemies ne pouvaient
manquer de puiser un redoublement de confiance et d'audace. Mais que
faire? Aucun moyen de ressaisir par quelque ct les accuss
acquitts. Fallait-il donc s'en prendre  la lgislation elle-mme et
en proposer la modification? Bien que ce soit toujours chose dlicate
que ces lois pnales de circonstance, improvises _ab irato_, avec le
souci du pril du moment, plus que des principes permanents, les
prcdents de ce genre taient nombreux dans l'histoire mme de la
politique de rsistance, depuis 1830. Que de fois, par exemple, aprs
les dfaillances du jury, n'avait-on pas cherch  restreindre, par
quelque expdient lgislatif, cette juridiction  laquelle la Charte
ne permettait pas de toucher ouvertement? Il suffit de rappeler la loi
sur les crieurs et celle sur les associations en 1834, la loi sur la
presse en 1835. Aprs tout, si faute il y avait, c'tait celle d'un
gouvernement qui, dans les grands prils, n'avait jamais l'ide d'agir
en dehors des lois.

Le ministre chercha donc par quelle modification du code pnal il
pourrait prvenir le retour du dsordre qui venait de se produire. Il
s'arrta  une loi dite de disjonction, d'aprs laquelle, en cas de
participation de militaires et de civils  certains crimes ou dlits,
les poursuites seraient disjointes, et les militaires renvoys devant
les conseils de guerre, tandis que les civils seraient dfrs aux
tribunaux ordinaires. Il y joignit deux autres projets: l'un avait
pour objet de rendre la peine de la dportation efficace en la rendant
relle, et fixait, dans un district de l'le Bourbon, le lieu o cette
peine devait tre subie; l'autre, rtablissant trois articles du code
pnal de 1810, supprims dans la rforme de 1832, punissait de la
rclusion la non-rvlation des complots forms ou des crimes projets
contre la vie ou la personne du Roi. Ce ne fut pas tout: par un
rapprochement trange et prilleux, le ministre rsolut de prsenter
en mme temps deux projets relatifs aux dotations des membres de la
famille royale: l'un portait allocation d'un million pour le payement
de la dot promise par trait, en 1832,  la reine des Belges; l'autre
assignait,  titre d'apanage,  M. le duc de Nemours, devenu majeur
l'anne prcdente, le domaine de Rambouillet et certaines portions
des forts de l'tat. Certes, rien de plus conforme aux traditions
monarchiques, et aussi  la lgislation particulire de la monarchie
de Juillet[236]. Mais on avait dj vu, lors de la discussion de la
loi sur la liste civile, quelles taient, en ces matires, les
prventions de la bourgeoisie de 1830, prventions demeures si
vivaces et juges si redoutables que, depuis 1832, aucun cabinet
n'avait os demander de rgler l'affaire, pourtant si simple, de la
dot due  la reine des Belges. Quelle inspiration avait donc fait
choisir, pour poser de telles questions, l'instant prcis o l'on
croyait ncessaire de demander une aggravation des lois rpressives?
Nul ne pouvait s'imaginer que cette concidence serait favorable 
l'une ou  l'autre des propositions. Les membres du cabinet avaient
probablement cd aux instances de Louis-Philippe, qui, comme prince
et surtout comme pre de famille, avait fort  coeur, trop  coeur
parfois, la solution de ces questions de dotation. Le Roi pouvait tre
dans son droit en pressant les ministres de rclamer ce qui lui tait
d d'aprs les convenances et les lois monarchiques; mais c'tait
affaire  ces ministres de lui prsenter les objections fondes sur
l'opportunit politique. Faut-il croire que M. Mol et M. Guizot en
furent cette fois dtourns par l'effet mme de leur dfiance
rciproque, et que chacun d'eux craignit, s'il rsistait, de laisser
prendre  son rival une avance dans la faveur royale[237]? Quoi qu'il
en soit, dcision fut prise de prsenter en mme temps ces cinq
projets: le 24 et le 25 janvier, moins d'une semaine aprs le verdict
de Strasbourg, ils furent tous dposs sur le bureau du Parlement,
offrant aux regards tonns ce que M. Dupin appela une constellation
de lois impopulaires.

[Note 236: La loi de 1832, sur la liste civile, avait stipul qu'en
cas d'insuffisance du domaine priv, il serait pourvu, par des lois
spciales,  la dotation des princes et princesses de la famille
royale. Le revenu net de ce domaine ne s'levait qu' 1,006,490
francs, et les dpenses des princes et princesses dpassaient cette
somme de plus de 2 millions de francs. De plus, au 31 dcembre 1836,
le domaine priv tait endett de 6,523,558 fr., et la liste civile de
11,534,870 fr.]

[Note 237: De loin, M. de Metternich voyait clairement la faute
commise en joignant les lois de dotation aux lois rpressives. Il
crivait,  ce propos, le 7 fvrier, en parlant de Louis-Philippe:
Comment un homme de la porte indubitable de son esprit peut-il se
faire, sur sa position gouvernementale, une illusion assez grande pour
engager  la fois, dans les Chambres, un combat sur des lois qui
dcideront de la vie ou de la mort de l'ordre de choses existant, et
sur de misrables questions d'argent pour ses enfants? Louis-Philippe
cherche des ministres qui sachent lui obir, et en cela il a
parfaitement raison; je sais obir, et cependant, si j'tais ministre
franais, j'aurais mille fois prfr me retirer plutt que de
prsenter la demande des dotations. (_Mmoires de M. de Metternich_,
t. VI, p. 194.)]

L'opposition, qui venait d'tre battue si compltement sur la
politique extrieure, entrevit l une occasion de revanche qu'elle se
garda de laisser chapper. Elle eut d'abord cette chance que les
rformes pnales veillrent des scrupules, soulevrent des objections
dans le monde juridique. On y faisait observer que la disjonction
drogeait  l'une des maximes de la jurisprudence franaise, celle de
l'indivisibilit de la procdure, et qu'en fait, elle risquait
d'aboutir  des rsultats choquants: les auteurs du mme crime
pourraient tre traits diffremment suivant qu'ils appartiendraient 
la juridiction civile ou  la militaire, les uns acquitts, tandis que
les autres seraient svrement punis. Quant  la loi de
non-rvlation, les jurisconsultes lui reprochaient d'tre cruelle et
immorale; elle leur semblait d'ailleurs un retour en arrire, le
dsaveu d'une rforme gnreuse qu'on s'tait tout rcemment fait
honneur d'accomplir. Les journaux de gauche et du tiers parti
s'emparrent de ces critiques, et accusrent le gouvernement de violer
les principes mmes du droit et de la moralit, pour se venger des
msaventures mrites de sa politique. Ils n'oubliaient pas non plus
les lois de dotation, ravivant  ce propos tous les prjugs mesquins,
envieux, de la dmocratie bourgeoise, et exploitant avec perfidie la
concidence qui faisait demander de l'argent pour la famille royale,
en mme temps que l'on prtendait enlever des garanties aux citoyens:
thme facile et redoutable, que la presse dveloppait avec une
violence chaque jour croissante. Les ennemis taient surexcits, les
indiffrents entrans ou troubls, les amis inquiets, intimids,
refroidis. Parmi ceux mmes qui estimaient qu'il y avait quelque chose
 faire, beaucoup regrettaient tout haut qu'on n'et pas mieux trouv.
Cet tat des esprits avait son contre-coup au Parlement. On racontait
que M. Dupin se prononait trs-vivement contre la loi de disjonction,
et la dclarait subversive des notions fondamentales de la justice
criminelle[238]. M. Royer-Collard, qui s'tait tu depuis les lois de
septembre, annonait l'intention de combattre comme immoral le
projet sur la non-rvlation. Il n'tait pas jusqu' M. de Montalivet,
qui ne parlt mal de ces lois, dans le salon de M. Pasquier[239].
Surpris d'un soulvement qui dpassait toutes ses prvisions, le
ministre cependant ne se dcourageait pas. Le Roi manifestait, avec
une vivacit particulire, l'intrt qu'il prenait  ces projets, et
chapitrait tous les dputs qu'il pouvait saisir, trop prompt 
prendre pour des convertis ceux qui ne le contredisaient pas.  la
veille du dbat, le gouvernement se croyait assur d'une majorit
d'une quarantaine de voix.

[Note 238: M. Dupin tait, dans ses conversations et mme dans les
boutades de ses harangues officielles, plus pre que jamais contre les
doctrinaires. Il est vrai que ce prsident, si prompt  porter des
coups, ne supportait pas d'en recevoir. Malmen par une partie de la
presse conservatrice, notamment par M. Henri Fonfrde, dans le
_Mmorial bordelais_, il crivait une longue lettre  Madame Adlade
pour se plaindre. (_Mmoires de M. Dupin_, t. III, p. 256 et suiv.)]

[Note 239: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

La Chambre commena par la loi de disjonction. La discussion, qui se
prolongea du 28 fvrier au 7 mars, fut principalement juridique.
C'tait  l'avantage de l'opposition, qui eut soin de laisser la
parole  ses lgistes,  M. Dupin,  M. Nicod, tandis que ses chefs
politiques, M. Thiers et M. Odilon Barrot, gardaient le silence. Les
dfenseurs les plus en vue du projet furent M. Persil, garde des
sceaux, M. Martin du Nord, ministre du commerce, M. de Salvandy,
rapporteur, et M. de Lamartine, qui insista sur le danger des
insurrections militaires et prsenta la loi comme une sorte de coup
d'tat lgislatif, ncessaire pour rparer le mal du verdict de
Strasbourg. M. Guizot dsirait prendre la parole et s'y tait prpar;
au dernier moment, ses amis l'en dtournrent. Il susciterait, lui
disait-on, des passions plus vives, attirerait dans l'arne des
adversaires jusque-l rests en dehors et ajouterait aux prils de la
question. Il cda  ces observations. Le gouvernement se croyait
d'ailleurs toujours assur de la majorit. En effet, les deux articles
du projet furent vots par assis et lev. La bataille semblait donc
gagne, quand le dpouillement du scrutin secret sur l'ensemble donna
211 voix contre et seulement 209 pour. Vingt-cinq ou trente dputs
avaient, au scrutin secret, dmenti leur vote public.  la
proclamation d'un rsultat si inattendu, la gauche clata en
applaudissements, des dputs s'embrassrent, et la salle retentit des
cris triomphants de: Vive la Charte! Vive la libert!


X

Le rejet de la loi de disjonction aurait suffi  branler un ministre
qui n'et pas dj eu les causes de faiblesse intrieure dont
souffrait le cabinet du 6 septembre. Celui-ci, cependant, essaya tout
d'abord de se roidir et fit aussitt dclarer par ses journaux qu'il
ne se retirerait pas devant un vote mis  une si petite majorit.
Mais il avait beau dire, cette affirmation n'en imposait pas. On
sentait que sa blessure tait profonde, qu'il tait atteint aux
parties vitales, et chacun ne fut plus proccup que des combinaisons
par lesquelles il y avait chance de le voir remplacer. Vainement
s'efforait-on de remettre en mouvement les rouages parlementaires,
continuait-on la dlibration des lois  l'ordre du jour, on ne
parvenait  retrouver, dans ces dbats, ni l'attention srieuse des
dputs, ni surtout l'autorit ncessaire du gouvernement. Un
sentiment d'inquitude et de dcouragement, crivait un tmoin, se
rpand de plus en plus parmi les amis du pouvoir. Il est vident, pour
tout le monde, que la machine gouvernementale ne marche plus, que le
ministre, plac dans une situation fausse, n'a plus ni ensemble, ni
action, et laisse tout aller au hasard[240].

[Note 240: 16 mars 1837. _Journal indit de M. de Viel-Castel._]

Pendant ce temps, que devenaient les autres projets, prsents en mme
temps que la loi de disjonction? Loin de dsarmer aprs sa premire
victoire, l'opposition se sentait excite  la complter. Aussi
menait-elle plus vivement que jamais sa campagne dans la presse. Son
principal effort tait dirig contre la loi d'apanage. Elle y avait
saisi l'occasion de rveiller les tristes prjugs auxquels s'tait
heurte dj, cinq ans auparavant, la loi de la liste civile. Une fois
de plus, on assista donc  ce spectacle, mortel  toute ide
monarchique, d'un roi prsent plus ou moins ouvertement  ses sujets
sous la figure d'un comptable suspect, d'un thsauriseur cupide et
parcimonieux, prompt  quter ou  escamoter sans vergogne l'argent du
pauvre peuple[241]. M. de Cormenin se retrouvait l sur son terrain.
On n'est donc pas surpris de le voir rentrer en ligne avec un nouveau
pamphlet[242], de fond misrable, mais perfidement appropri 
l'oeuvre mesquine et mchante qu'il s'agissait d'accomplir. Le
retentissement en fut immense. Vingt-quatre ditions, publies coup
sur coup, le firent pntrer, sous des formats divers, dans toutes les
couches du pays et jusqu'au fond des campagnes. La question
d'apanage, lisons-nous,  cette date, dans les notes d'un ami de la
monarchie de Juillet, fait des ravages rels dans les provinces; le
livre de M. de Cormenin, rpandu  profusion, a soulev partout une
sorte d'meute morale[243]. Comme en 1831, une bonne partie de la
bourgeoisie faisait  ces polmiques un succs de mauvaise curiosit,
plus flatte dans ses mauvais instincts qu'effraye dans ses intrts,
par l'outrage fait ainsi  la monarchie de son choix. On et dit mme
que les conservateurs, d'ordinaire les plus rsolus, prouvaient une
sorte d'embarras  affronter ces prventions,  rfuter ces calomnies.
Leur dfense tait trop souvent molle, froide, timide, et semblait
presque faite  voix basse quand on la comparait  l'clat tapageur de
l'attaque. Du reste, en ces questions d'argent, c'est toujours une
situation fausse que d'avoir  se justifier, et il est autrement
commode d'avancer impudemment des chiffres diffamatoires que d'en
dmontrer honntement le mensonge.

[Note 241: On sait aujourd'hui  quoi s'en tenir sur la lgende,
autrefois si gnralement accepte, du Louis-Philippe avare et
thsauriseur. Les hommes du parti rpublicain qui avaient le plus
contribu  la rpandre en ont fait eux-mmes clatante, quoique
tardive justice, en ordonnant, aprs 1848, la liquidation et l'examen
publics des comptes de la liste civile et du domaine priv. Il en est
rsult, en effet, que l'administration du Roi, bien loin d'avoir t
parcimonieuse, avait t au contraire largement et gnreusement
dpensire. Il fut tabli notamment que les revenus des chteaux,
terres, forts du domaine de la Couronne avaient t, pendant la dure
du rgne, infrieurs de plus de 55 millions aux dpenses de
conservation, d'entretien et d'amlioration faites par Louis-Philippe,
et que ces 55 millions avaient t pays sur la dotation pourtant si
rduite de sa liste civile. Aussi le liquidateur gnral, nomm par le
gouvernement provisoire de 1848, disait-il dans son rapport:
Louis-Philippe jouissait de sa liste civile en prince clair,
protecteur des arts, propice aux classes ouvrires, bienfaisant pour
les malheureux. La nation avait voulu que, sur le trne, il ft grand,
digne et gnreux; il fit ce que la nation attendait de lui, peut-tre
mme un peu plus encore et un peu mieux... Il faut donc repousser le
reproche de parcimonie qui lui fut adress; il faut regretter ces
accusations injustes qui furent leves contre lui, et que dment
aujourd'hui, que dmentira dans la postrit le souvenir de ses actes
et de ses oeuvres, dont quelques-unes seront debout longtemps
encore.]

[Note 242: _Lettre sur la liste civile et l'apanage._]

[Note 243: 2 avril 1837. _Journal indit de M. de Viel-Castel._]

Pour rsister  une telle pousse d'opposition, il et fallu beaucoup
de rsolution et surtout d'union. Or, les revers n'avaient fait
qu'augmenter les divisions intestines du ministre. On en pouvait
juger par l'aigreur croissante des propos que tenaient les amis
respectifs du prsident du conseil et du ministre de l'instruction
publique. M. Mol lui-mme ne se gnait pas pour attribuer les checs
subis  l'impopularit de M. Guizot. Celui-ci, de son ct,
dplorait la pusillanimit de M. Mol. D'ailleurs,  l'antipathie
des personnes, tendait  s'ajouter une divergence sur la politique 
suivre. En dpit des insinuations contraires de certaines feuilles
opposantes, le prsident du conseil avait, autant et plus que tout
autre de ses collgues, la responsabilit des lois attaques. Il les
avait toutes acceptes, voulues. Il avait mme consenti  y adjoindre
une loi autorisant la dportation arbitraire hors de Paris; ce projet
n'avait t cart que sur les objections faites par les
doctrinaires[244]. Seulement, en voyant la violence de l'opposition,
en voyant surtout la tideur et l'incertitude de l'ancienne majorit,
le prsident du conseil finissait par se demander si le vieux systme
de la rsistance militante, tel que l'avait cr Casimir Prier, tel
surtout que l'avaient formul aprs lui les doctrinaires, n'tait pas
un peu us. Pourquoi s'y obstiner? N'tait-il pas plus adroit de le
laisser au compte de ces doctrinaires qui s'y attachaient par point
d'honneur, de s'en dgager soi-mme par une volution que la presse
opposante semblait dispose  faciliter, et de se montrer peu  peu
comme l'homme de la conciliation et de la dtente? Ce fut sans doute
pour produire une impression de ce genre que, deux jours aprs le
rejet de la loi de disjonction, M. Mol fit  M. Dupin, le principal
adversaire de cette loi, une visite, aussitt remarque et commente,
et qu'il alla jusqu' laisser prononcer autour de lui le mot
d'amnistie. M. Guizot, au contraire, estimait que la dignit du
cabinet comme l'intrt de la monarchie ne permettaient pas
d'abandonner la politique de la rsistance; aprs une victoire, on et
pu dsarmer; aprs une dfaite, il y aurait honte et pril  le faire;
pour raffermir la majorit branle, le ministre doctrinaire estimait
indispensable de lui bien prouver que le gouvernement ne faiblirait
pas.

[Note 244: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Entre ces deux politiques, on pouvait choisir; mais il devenait
impossible de les concilier, et de faire marcher plus longtemps
ensemble les deux hommes qui les personnifiaient. La question se posa
de nouveau  propos du remplacement de M. de Gasparin: M. Guizot
rclama cette succession pour lui, avec l'intention avoue de marquer
ainsi plus nettement la volont de rsistance du cabinet; M. Mol
opposa un refus formel. Cette fois, la rupture tait consomme. Bien
que les dmissions ne fussent pas officiellement donnes, le ministre
tait virtuellement dissous et la crise ouverte.


XI

Faut-il raconter par le menu la monotone et triste histoire des
tentatives infructueuses qui remplirent la fin du mois de mars et le
commencement du mois d'avril 1837: M. Mol cherchant vainement 
reconstituer son ministre, soit avec le marchal Soult et M. de
Montalivet, soit mme en descendant jusqu'au centre gauche; le
marchal Soult essayant, sans plus de succs, une combinaison
galement de centre gauche; M. Thiers appel  son tour, et proposant
un programme de politique extrieure qu'il savait inacceptable pour le
Roi et la majorit? De toutes ces dmarches faites au dbut de la
crise, une seule offre un vritable intrt, celle que tenta M.
Guizot, pour rtablir le ministre du 11 octobre. L'ide parat lui en
avoir t suggre par le duc de Broglie: Mon cher ami,--lui avait
crit ce dernier, ds le 29 mars, avant toute ouverture du Roi,--comme
il y va de votre avenir, du mien, et peut-tre de celui du pays, dans
les dterminations que nous pourrions tre appels  prendre d'ici peu
de jours, il importe qu'aucune mprise, aucune incertitude ne se
glisse dans le rsultat de l'entretien que nous avons eu ce matin. Le
duc commenait par stipuler que son nom ne serait pas prononc au Roi,
de telle sorte, disait-il, que si, ce qu' Dieu ne plaise, Sa Majest
me faisait demander, je compte que ce serait spontanment. Puis il
ajoutait: Dans ce cas, je ne pourrais, en mon me et conscience,
donner au Roi qu'un conseil: ce serait qu'il tentt un ministre fond
sur le principe d'une conciliation entre les hommes qui ont concouru,
depuis dix ans,  dfendre le gouvernement actuel, sauf  discuter les
conditions de la rconciliation et les diverses applications du
principe. Ce n'est pas que M. de Broglie comptt beaucoup sur le
succs de cette tentative; il en regardait au contraire l'chec comme
trs-vraisemblable, mais il ne voyait pas de salut ailleurs, et
c'tait la condition expresse de son concours. Tout d'abord,
cependant, cette ide ne rencontra pas, de la part du Roi,
l'opposition que le pass et pu faire craindre. L'anne qui venait de
s'couler avait-elle mieux fait comprendre  Louis-Philippe que la
dissolution du grand ministre avait t un malheur? Toujours est-il
qu'en se retournant vers M. Guizot, aprs les premiers checs de M.
Mol, et en lui demandant de former un cabinet, il ajouta: Ah! si
j'avais mon ministre du 11 octobre, tous mes embarras cesseraient.
Est-ce qu'il est impossible de le reconstituer? Vous me rendriez
service[245]. M. Guizot n'hsita pas: il agit promptement et
grandement. Sans s'arrter un instant  tous les petits sentiments
d'amour-propre, de jalousie et de rancune, il se rendit de sa personne
chez M. Thiers, et lui offrit de refaire le ministre du 11 octobre,
sous la prsidence du duc de Broglie: celui-ci prendrait les affaires
trangres, M. Thiers l'intrieur, M. Duchtel les finances; un
portefeuille serait offert  M. de Montalivet; quant  M. Guizot, il
se contenterait de son ministre de l'instruction publique. M. Thiers
reut courtoisement ce visiteur inattendu, et eut avec lui une
conversation longue, ouverte, sans souvenir amer comme sans
dtour[246]. Il dclina l'offre qui lui tait faite; il objecta la
question de l'intervention en Espagne, sur laquelle il serait toujours
en dsaccord avec le Roi: toutefois le principal motif de son refus
parut tre dans les liens qu'il avait forms, depuis un an, avec les
partis de gauche. Ne croyez pas, disait-il peu aprs  un
doctrinaire, que j'aie la moindre rpugnance  tre ministre avec
Guizot. Nous sommes brouills depuis un an, mais, pendant quatre ans,
nous avons vcu en bonne intelligence, et nous pourrions recommencer.
Entre ses ides et les miennes, d'ailleurs, je ne vois aucune
diffrence notable. Je crois qu'il se trompe un peu sur la situation
du pays, et il me fait le mme compliment. Mais il y a l plus de mots
que de choses. Mes raisons pour refuser _aujourd'hui_ l'alliance qu'il
me propose sont, d'abord, ma dignit personnelle qui, lorsqu'il est
vainqueur et moi vaincu, ne me permet pas d'accepter sa protection et
de me laisser relever par lui; ensuite, l'opinion de mes amis qui lui
sont trs-contraires, et qui me reprocheraient cette rconciliation
comme une trahison. Quand nous aurons t un an ensemble sur le pav,
la situation sera diffrente, et nous verrons[247]. Si cette dernire
phrase tait sincre, elle tmoignait d'une illusion que l'vnement
devait se charger de dissiper. Le temps ne travaillait pas 
rapprocher les anciens allis du 11 octobre; il les sparait au
contraire chaque jour plus irrmdiablement. M. Guizot ne put que
rapporter au Roi la rponse qui lui avait t faite, et le prier de
recourir  d'autres pour former un cabinet.

[Note 245: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 246: Expressions de M. Guizot dans ses _Mmoires_.]

[Note 247: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Cependant les jours, les semaines s'coulaient, et l'on n'aboutissait
 rien. Des tentatives faites, il ne rsultait qu'un veil plus vif de
toutes les grandes ambitions et de toutes les petites intrigues, une
division plus profonde et plus irrite entre les hommes qui s'taient
trouvs en comptition, ou mme entre ceux qui avaient cherch  se
concerter et s'imputaient l'un  l'autre de ne pas y tre parvenus.
Plusieurs de ceux qui eussent d le mieux comprendre qu'il n'y avait
pas de monarchie sans respect, s'en prenaient amrement au Roi de leur
chec, et l'accusaient, presque tout haut, dans leurs conversations,
de les avoir jous[248]. Encore si ces misres fussent demeures
enfermes dans les couloirs du palais Bourbon et dans les antichambres
des Tuileries! Mais la presse racontait tout, parfois ce qui n'tait
pas, souvent ce qu'il et t convenable de taire, et s'appliquait en
outre  tout envenimer. Ainsi appel  assister  ce spectacle qu'il
commenait  trop connatre, le public le trouvait laid. Ce que
demande le pays, crivait le duc de Broglie  M. Guizot, c'est qu'on
en finisse et qu'on ne le tracasse plus... Il y a quelque chose de
vrai et de judicieux au fond de ce dgot. Tout s'use  ce jeu-l, les
hommes et le pouvoir[249]. Devant cette impuissance, trop de gens
oubliaient que la dcomposition des partis, bien loin d'tre
l'application rgulire des institutions parlementaires, en tait pour
ainsi dire le contre-pied, et se prenaient  douter de ces
institutions. On entend, crivait un ami de la monarchie de 1830,
bien des paroles de dsenchantement sur le rgime reprsentatif, sur
les consquences de la rvolution de Juillet[250].  mesure que la
crise se prolongeait, ce sentiment devenait plus vif, et il s'y
mlait davantage d'inquitude. C'tait une angoisse universelle, au
dire du mme tmoin. Dans les provinces, se manifestaient plus d'un
symptme d'agitation et de malaise; des bruits sinistres circulaient
et trouvaient aussitt crance. Les prfets dclaraient qu'il fallait
en finir. Les gouvernements trangers nous croyaient  la veille d'une
catastrophe[251].  la Chambre, l'opposition annonait l'intention de
proposer une adresse au Roi, pour le prier de hter la solution de la
crise.

[Note 248: C'tait surtout autour de M. Thiers et parmi les
doctrinaires que ces ressentiments se manifestaient. (_Documents
indits._)]

[Note 249: _Documents indits._]

[Note 250: 11 avril 1837. _Documents indits._]

[Note 251: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 172, 174.]

Ainsi press, Louis-Philippe prit le parti de s'adresser en mme temps
 M. Mol et  M. Guizot, demandant  chacun s'il pouvait former un
cabinet avec ses amis propres. Dans cette sorte d'enchre, M. Guizot
se flattait de l'emporter.  l'heure qu'il est, disait-il  ses
intimes, je suis l'homme d'tat que le Roi aime le mieux. N'avait-il
pas sur son rival l'avantage d'tre le seul qui se montrt rsolu 
soutenir les lois de rpression et de dotation, si chres  la
Couronne? Sans doute, il ne se dissimulait pas l'impopularit d'un
ministre exclusivement doctrinaire; mais la violence de l'opposition
contre laquelle il lui faudrait lutter, l'incertitude mme de la
majorit qu'il devrait conqurir et dominer, loin de le faire reculer,
intressaient son courage, et l'oeuvre ne lui paraissait pas au dessus
des forces de son loquence. Ds le premier jour, il avait entrevu
comme l'issue probable de la crise une combinaison o il serait seul
matre, o il pourrait appliquer compltement, avec de grandes
batailles dans la Chambre, mais sans embarras dans l'intrieur du
cabinet, sa politique de rsistance et de reconstitution sociale:
cette perspective lui plaisait; elle lui avait fait voir sans regret
la rupture avec M. Mol, et l'avait consol assez vite de n'tre pas
parvenu  rtablir le ministre du 11 octobre. Si cependant il et
voulu prter l'oreille autour de lui, il se ft aperu que, parmi ses
partisans, plusieurs redoutaient de le voir arriver au pouvoir dans de
telles conditions: il leur paraissait tmraire, en l'tat de la
Chambre et particulirement du parti conservateur, de braver la lutte
terrible dont cet avnement serait le signal; aussi tchaient-ils de
faire entendre  leur chef que son heure n'tait pas venue[252]. Ce
n'tait pas seulement l'avis de quelques esprits peut-tre timides et
courts; dans la lettre qu'il crivait  M. Guizot, le 29 mars, et que
nous avons dj eu occasion de citer, le duc de Broglie, aprs avoir
dclar qu'il ne donnerait son concours qu' une reconstitution du
ministre du 11 octobre, ajoutait: Si cette indication n'tait pas
accueillie, ou si, ce que je regarde comme trs-vraisemblable, elle
chouait  l'preuve, je ne conseillerais pas au Roi de former un
ministre pris exclusivement ou  peu prs dans la nuance d'opinion
que vous reprsentez  la Chambre des dputs, mon sentiment tant
qu'un nouveau ministre du 22 fvrier 1836 serait moins prilleux pour
la monarchie et lui laisserait plus de chances  venir.

[Note 252: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Quand on pensait ainsi mme autour de M. Guizot, fallait-il s'tonner
que le Roi prouvt de son ct quelque hsitation  prendre un
ministre dont la formation et provoqu un combat si violent et si
incertain? Sans doute, il lui cotait de renoncer au seul homme d'tat
rsolu  dfendre des lois qui lui tenaient fort  coeur, notamment
celle sur l'apanage[253]; mais il tait accoutum  faire plier ses
prfrences devant ce qui lui apparaissait comme une ncessit
politique. Plein d'estime pour le talent et le caractre de M. Guizot,
au fond aussi convaincu que lui de la ncessit de rsister  la
rvolution, il ne gotait pas toujours la solennit un peu hautaine de
certaines de ses formules. Il avait une nature d'esprit fort
diffrente de celle du ministre doctrinaire, croyait moins que lui, en
politique, aux principes, plus que lui aux expdients, et tait port
 tourner les obstacles au lieu de les aborder de front. Tout en
regrettant l'impopularit d'un aussi minent serviteur, il la trouvait
gnante, compromettante,  ce point qu'en octobre 1832, cette seule
raison le lui avait d'abord fait carter du cabinet alors en
formation. D'ailleurs, si, avec un ministre Mol, il lui fallait
abandonner les projets de loi, ce sacrifice n'tait pas sans
compensation. En face d'un cabinet o ne sigerait plus aucun des
grands vassaux du gouvernement reprsentatif[254], et qui aurait sa
principale raison de natre et de durer dans l'initiative royale, ne
serait-il pas assur de ne plus voir son action personnelle entrave
et clipse, comme il se plaignait qu'elle l'et trop souvent t
depuis 1830?

[Note 253: Lorsque M. Dupin, qui, par haine des doctrinaires,
s'employait  faire russir la combinaison Mol, vint plaider, auprs
du Roi, l'abandon de la loi d'apanage, il se heurta tout d'abord  une
vive rsistance. Louis-Philippe lui dit ne pas attacher d'importance 
ce que sa famille et plus ou moins de biens et de revenus, mais
tenir, comme pre et comme souverain, au principe que l'tat devait
doter et apanager ses enfants. Il permit toutefois  M. Dupin de voir
le duc de Nemours; celui-ci, avec la promptitude fire de son
dsintressement, dclara aussitt que personnellement il dsirait
le retrait de la loi. Alors seulement le Roi cda. (_Mmoires de M.
Dupin_, t. III, p. 279  281.)]

[Note 254: C'est M. de Sainte-Aulaire qui a parl,  ce propos, de
ces princes de la tribune, de ces grands vassaux du gouvernement
reprsentatif, qui se croient un droit acquis  diriger les affaires
du pays et s'indignent qu'on ose contester leur lgitimit.
(_Mmoires indits._)]

Un incident permit bientt d'augurer de quel ct se porterait le
choix du Roi. M. Guizot et M. Mol dsiraient tous deux avoir M. de
Montalivet dans leur combinaison: non que la clientle parlementaire
de l'honorable intendant de la liste civile ft considrable; mais sa
prsence leur paraissait une garantie relle et un signe public de la
prfrence royale. Ainsi sollicit par les deux concurrents, M. de
Montalivet leur opposait un double refus: d'une part, il n'aimait
gure les doctrinaires, ne croyait pas la majorit dispose en ce
moment  les suivre, et se souvenait que M. Guizot n'avait pas voulu
de lui nagure comme ministre de l'intrieur; d'autre part, il ne
croyait pas  la force et  la dure d'un ministre qui laisserait
dans l'opposition les deux grands orateurs de la Chambre. Le Roi se
chargea de lever ce dernier scrupule; il eut recours  M. Thiers, qui,
par dsir de faire chec  M. Guizot, consentit  assurer M. de
Montalivet qu'il n'avait nulle intention de refuser son appui  un
cabinet prsid par M. Mol. Aussi, quand M. Guizot vint apporter une
liste ministrielle compose uniquement de ses amis, et o figuraient
entre autres MM. Duchtel, de Rmusat, le gnral Bugeaud, le Roi
l'arrta  ce dernier nom: C'est trop hasardeux, je ne peux pas, je
n'ose pas.--Je le comprends, Sire, rpondit M. Guizot; le Roi trouvera
des moyens moins compromettants. Tout en laissant voir sa perplexit
et ses rpugnances, Louis-Philippe s'appliqua  se montrer
trs-bienveillant. Assurment, mon cher Guizot, dit-il, vous tes mon
homme de prdilection, et je donnerais tout au monde pour vous voir 
la tte de mon gouvernement. Mais vous tes malheureusement si
impopulaire que votre prsence au pouvoir serait le signal d'une
crise. Mieux vaut laisser passer la bourrasque et vous rserver pour
un temps meilleur. Il est bien clair que le ministre que je forme ne
pourra pas durer longtemps. Nous nous retrouverons aprs[255]. Deux
jours plus tard, le 15 avril, le _Moniteur_ faisait connatre la
composition du ministre que M. Mol avait fait accepter au Roi. MM.
Barthe, de Montalivet, Lacave-Laplagne et de Salvandy remplaaient aux
dpartements de la justice, de l'intrieur, des finances et de
l'instruction publique, MM. Persil, de Gasparin, Duchtel et Guizot.
M. de Rmusat, sous-secrtaire d'tat, suivait aussi son ministre dans
sa retraite. Le gnral Bernard, l'amiral de Rosamel et M. Martin du
Nord gardaient leurs portefeuilles. Par une drogation remarque au
commun usage, les ordonnances, contre-signes par M. Mol, ne
faisaient pas mention de la dmission des ministres remplacs; ceux-ci
taient traits comme des fonctionnaires rvoqus. Faut-il voir l un
signe de l'animosit  laquelle en taient venues les deux fractions
de l'ancien ministre?

[Note 255: _Notes indites de Duvergier de Hauranne._]

Quel que ft le mrite des personnages auxquels M. Mol avait fait
appel, on ne pouvait se flatter d'y trouver la compensation de la
perte d'hommes tels que M. de Rmusat, M. Duchtel et surtout M.
Guizot. Il y avait diminution vidente de talent, d'autorit et
d'clat. Quant  la signification politique du changement opr, il
et t difficile de la deviner  la seule inspection des noms
conservs ou ajouts, et de prciser en quoi le ministre transform
allait diffrer du prcdent; on y et plutt vu toutes les raisons
qu'il avait de lui ressembler: d'abord, quatre des anciens ministres
taient demeurs, dont le prsident du conseil; ensuite, parmi les
nouveaux, M. de Salvandy venait d'tre le rapporteur et le dfenseur
ardent du projet sur la disjonction; M. Lacave-Laplagne passait pour
avoir t jusqu'alors l'ami des doctrinaires; M. Barthe avait t
collgue de Casimir Prier et membre du cabinet du 11 octobre; quant 
M. de Montalivet, on le regardait avant tout comme l'homme du Roi.
Prtendait-on du moins que les nouveaux venus dans le cabinet taient,
nous ne dirons pas les chefs, mais les reprsentants, les hommes de
confiance d'une majorit? Personne n'et su dire o et quand cette
majorit s'tait manifeste. On tait donc hors des rgles habituelles
du gouvernement reprsentatif. Il ne pouvait y avoir qu'une
explication et qu'une excuse  la nouvelle combinaison, c'tait que
tout autre ministre plus fort, plus clatant et plus parlementaire,
se ft trouv impossible.

Les faits que nous avons rapports semblent tablir, en effet, qu'il
en tait ainsi. Mais,  entendre certaines gens, de ceux surtout qui
voudront plus tard justifier la coalition, cette impossibilit aurait
t l'oeuvre prmdite et machiavlique du Roi; par proccupation de
son pouvoir personnel, Louis-Philippe aurait voulu ds le premier jour
et persvramment prparer le rsultat auquel il avait ainsi abouti
aprs tant de dtours; c'est lui qui, pour exclure toute autre
combinaison, aurait souffl la division entre les hommes considrables
du Parlement, entre MM. de Broglie, Guizot, Thiers, Mol; c'est lui
qui aurait fait durer la dernire crise, pour que la lassitude, le
dgot et la ncessit d'en finir amenassent le public  subir une
solution contre laquelle il et protest au dbut. Ce reproche est
injuste. Que, par des raisons dj dites, les secrtes complaisances
du Roi l'aient, ds l'abord, inclin vers la combinaison  laquelle il
s'est arrt le 15 avril; que la perspective de ce dnoment l'ait
consol de l'chec des autres dmarches; que, mme, dans cet imbroglio
confus o tout le monde semblait ttonner  l'aveugle, il ait seul
prvu, et prvu sans dplaisir que les divisions et l'impuissance des
partis auraient,  la longue, pour effet d'imposer ou du moins de
permettre un tel ministre: nous l'admettons volontiers[256]. Mais il
n'en rsulte pas que le Roi ait t l'auteur de ces divisions et de
cette impuissance: il n'avait eu qu' les constater; elles ne
s'taient, hlas! que trop manifestes d'elles-mmes. Avant de
recourir  la solution qu'il prfrait, Louis-Philippe n'avait-il pas
loyalement mis en demeure tous les hommes importants de lui prsenter
un cabinet en possession d'une majorit? Bien plus, ne les avait-il
pas pousss  s'unir pour refaire celui du 11 octobre? Si toutes ces
tentatives ont chou, si, par l'effet de ces checs, le Roi s'est
trouv, en fin de compte, accul entre un cabinet purement doctrinaire
que des amis de M. Guizot, eux-mmes, jugeaient prilleux, et le
ministre en effet peu parlementaire de M. Mol, la faute en tait
donc surtout  la Chambre et  ses meneurs. Seulement, ce ministre
rendu possible, ncessaire peut-tre, par l'inconsistance et la
dislocation des partis, par la discorde jalouse de leurs chefs
naturels, ne se croira-t-il pas intress  les faire durer? L'avenir
montrera que l tait le danger de cette combinaison.

[Note 256: C'est dans ce sens que M. de Metternich crivait alors  M.
de Sainte-Aulaire: Je suis  la lettre au bout de mon latin, et, s'il
m'en reste un souvenir, il me conduit  la supposition que le Roi
pourrait bien ne pas tre fch de voir les _notabilits_ fournir  la
France la preuve qu'elles ne savent pas se former en un corps
suffisamment compacte pour reprsenter un cabinet, et bien moins
encore pour en tre un. Le Roi finira par nommer son monde.
(_Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 197.)]




CHAPITRE IV

L'AMNISTIE ET LE MARIAGE DU DUC D'ORLANS.

(1837.)

     I. Le nouveau ministre ne parat pas viable. Sa
     dclaration. Ce qu'il fait des projets de loi attaqus.
     Dbat sur les fonds secrets. M. Guizot et M. Odilon Barrot.
     M. Thiers protge M. Mol. Lois d'affaires. Mauvaise
     situation du ministre et de la Chambre.--II. Ngociations
     pour le mariage du duc d'Orlans avec la princesse Hlne de
     Mecklembourg-Schwerin. Intervention du roi de Prusse. La
     princesse Hlne. Le blocus matrimonial est forc.--III.
     L'amnistie. Accueil fait  cette mesure. L'glise
     Saint-Germain l'Auxerrois est rendue au culte.--IV. Arrive
     de la princesse Hlne en France. Le mariage 
     Fontainebleau. Les ftes de Paris. Inauguration du muse de
     Versailles.--V. Caractre de ces ftes. Impression
     d'apaisement et de confiance. Tmoignages contemporains.
     Satisfaction de M. Mol et du Roi.--VI. M. Mol obtient du
     Roi la dissolution de la Chambre. La bataille lectorale.
     Les rpublicains et la gauche. Les lgitimistes. Attitude
     peu nette du ministre. On lui reproche de jouer double jeu.
     Rsultats du scrutin. M. Mol n'a pas atteint son but.


I

Lorsque le _Moniteur_ fit connatre, le 15 avril 1837, la composition du
nouveau cabinet, chacun se rcria sur la tmrit de M. Mol. O tait
son parti dans les Chambres? Parmi ses collgues, aucun orateur de haut
vol. Les journaux de pure gauche, comme le _National_, ou ceux de nuance
doctrinaire, comme la _Paix_, le _Journal gnral_ et le _Journal de
Paris_, se montraient nettement hostiles; le _Journal des Dbats_ et la
_Presse_ gardaient un silence peu rassurant; les plus favorables, le
_Constitutionnel_, le _Temps_, le _Journal du Commerce_, se bornaient 
dire qu'aprs tout on tait dbarrass de M. Guizot et de ses amis,
mais ne voyaient l qu'une combinaison provisoire. Le petit
ministre,--c'est ainsi qu'on l'appelait,--tait dclar non viable par
les docteurs. Tout au plus consentaient-ils  y voir une administration
de transition  laquelle ils accordaient seulement quelques mois ou mme
quelques heures de dure. C'tait  qui rappellerait le ridicule pisode
du ministre des trois jours. Du reste, chez tous, plus de ddain que
de colre[257]. Les doctrinaires ne tarissaient pas en pigrammes
hautaines, et M. Thiers, qui avait cependant aid ce cabinet  natre,
le comparait plaisamment  ces oncles qu'on mnage parce que l'on compte
sur leur prochaine succession.

[Note 257: _Le Journal de Paris_, doctrinaire, racontait,  propos du
nouveau cabinet, l'apologue suivant: On sait qu'en 1814, les
officiers prouvs et vieillis dans les camps furent remplacs par des
jeunes gens frachement sortis du collge et qui portaient leurs
paulettes pour la premire fois. Que pensez-vous de vos nouveaux
officiers? demandait-on  un vieux soldat.--Ils sont bien gentils, et
nous en sommes contents.--Oui, mais s'il y avait la guerre?--S'il y
avait la guerre!... Oh! alors on nous rendrait les anciens.]

Il ne fallait pas s'attendre que M. Mol se rsignt  faire une si
petite figure. Mais comment la grandir? Aprs s'tre lev grce  la
dsorganisation des cadres de l'ancienne majorit, parviendrait-il 
organiser une majorit nouvelle  son profit? La premire condition
tait d'avoir un programme bien net et de l'imposer avec autorit, de
savoir ce qu'on voulait, de le vouloir avec fermet et de proclamer
cette volont bien haut. Or tel ne paraissait pas tre le cas du
nouveau cabinet,  en juger par la dclaration que le prsident du
conseil apporta  la Chambre, le 18 avril. Elle s'tendait, avec
quelque complaisance, sur l'annonce du mariage du duc d'Orlans qui
venait en effet d'tre heureusement dcid. Mais, en fait de
programme, rien que quelques gnralits sur l'accord de la monarchie
et de la libert, sur la politique ferme et modre qui, depuis sept
ans, avait sauv la France. Nous ne sommes point des hommes
nouveaux, ajoutait le ministre; tous nous avons particip  la lutte.
Vous savez qui nous sommes, et notre pass vous est un gage de notre
avenir. Nous ne vous prsenterons pas d'autre programme; nos actes
vous tmoigneront assez de nos intentions. Ce laconisme vasif ne
laissa pas que de dsappointer la Chambre et de provoquer quelques
murmures. Sur un seul point, M. Mol apportait une indication un peu
prcise: aprs avoir annonc le dpt d'un projet de dotation pour le
duc d'Orlans, il faisait connatre l'ajournement de la proposition
tendant  constituer l'apanage du duc de Nemours. Le Roi, disait-il,
n'a pas voulu que les Chambres eussent  pourvoir en mme temps  la
dotation de ses deux fils. Des autres lois pnales sur la dportation
et la non-rvlation, il n'tait souffl mot. Interrogs aussitt  ce
sujet, dans la Chambre des pairs, les ministres se drobrent. On
souponnait bien qu'ils avaient rsolu _in petto_ de laisser tomber
ces projets, en ne demandant pas leur mise  l'ordre du jour; mais ils
semblaient ne pas oser le dire nettement et tout haut. Plus d'une
fois, cette interrogation leur fut renouvele, et toujours ils usrent
des mmes dfaites, si bien qu' la fin de la session, au mois de
juin, un doctrinaire, le comte Jaubert, pouvait encore les interpeller
sur le point de savoir si, oui ou non, ils entendaient retirer ces
lois. On comprend que M. Mol et ceux de ses collgues qui avaient
fait partie avec lui de l'administration prcdente, fussent gns
pour annoncer l'abandon de projets que, quelques semaines auparavant,
ils avaient proposs comme ncessaires au salut de la monarchie et de
la socit. Mais leur silence embarrass n'tait pas fait pour en
imposer. Ce retrait par prtrition semblait le signe, non d'une
direction nouvelle imprime, aprs rflexion, par un ministre rsolu,
mais de la faiblesse d'un gouvernement indcis, se laissant aller, au
jour le jour,  une politique qu'il subissait malgr lui, sans oser
l'avouer ni la dfinir, sans mme savoir bien d'avance jusqu'o il la
suivrait.

L'apanage du duc de Nemours une fois abandonn, les dotations du
prince royal et de la reine des Belges furent votes sans grande
difficult. Sur le dsir du duc d'Orlans, le projet laissait en blanc
le chiffre de sa dotation: la commission proposa deux millions, plus
un million une fois pay pour frais d'tablissement: le douaire de la
princesse tait fix  300,000 francs. Ces chiffres furent adopts par
307 voix contre 49. La dotation de la reine des Belges fut un peu plus
conteste. M. de Montalivet saisit cette occasion pour faire justice,
avec des faits et des chiffres, de tous les mensonges rpandus sur la
liste civile et le domaine priv. Mis personnellement en cause, M. de
Cormenin dclina piteusement la lutte: il lui tait plus commode de
s'embusquer dans un pamphlet que d'affronter un dbat contradictoire.
Cette seconde loi fut vote par 239 voix contre 140. Le chiffre
relativement lev de la minorit prouve combien les prventions
taient fortes en ces matires, mme chez des dputs dont beaucoup ne
se fussent pas, sans protestation, laiss traiter d'adversaires de la
monarchie. Les ministres sentaient du reste ces prventions si
vivaces, qu'un peu plus tard, au mois d'octobre, lors du mariage de la
princesse Marie avec le duc de Wurtemberg, ils ne dissimulrent pas au
Roi l'embarras qu'ils prouveraient  demander une dot aux Chambres.
Informe de ces objections, la princesse dclara firement qu'elle ne
voulait pas tre discute  la tribune, et Louis-Philippe, bien que
pniblement surpris de ce qui lui paraissait une dfaillance de son
cabinet, n'insista pas et paya la dot de sa bourse. Que le ministre
fasse bien les affaires du pays, dit-il, le reste sera bientt
oubli. Hlas! moins de quinze mois aprs, cette jeune princesse d'un
esprit si vif, si original, si gnreux, ardente  toutes les grandes
et belles choses, orne des dons les plus rares, marque du signe
privilgi qui distingue les artistes, devenue  la fois clbre et
populaire par sa charmante statue de Jeanne d'Arc, s'teignait  Pise
des suites d'une maladie de poitrine; elle n'avait que vingt-cinq ans.

Le vote des lois de dotation n'avait pas fait connatre si le nouveau
ministre possdait la majorit dans le Parlement. Il importait que
cette question ft rsolue sans retard. La Chambre se trouvait saisie
d'une loi de crdit pour les dpenses secrtes de la police, prsente
le 15 mars, par l'administration prcdente. L'usage tait de
considrer la discussion et le vote de ce genre de lois comme
l'preuve de la confiance inspire par le ministre. La commission,
nomme avant la reconstitution du cabinet, tait compose en majorit
de doctrinaires; dans le rapport, dpos le 25 avril, M. Duvergier de
Hauranne, tout en concluant au vote du crdit, s'appliqua  tre
embarrassant et dsagrable pour M. Mol; il lui souhaitait, en des
termes o la malice et la mfiance n'taient que trop visibles,
l'esprit de suite et de fermet sans lequel il est impossible de
gouverner aujourd'hui, exprimait l'esprance qu'il continuerait
fidlement la politique du 13 mars et du 11 octobre, et ne lui
promettait d'appui qu' ces conditions[258].

[Note 258: Quelques jours aprs, au cours de la discussion, M.
Duvergier de Hauranne rsumait ainsi les sentiments de la commission:
Elle est loin de penser que la politique du 13 mars ait fait son
temps, et qu'il convienne de la remplacer par une autre politique qui
tourne les difficults au lieu de les aborder de front; elle pense que
le moment n'est pas venu de traiter les lois de sret comme de
vieilles armes qu'on met en magasin pendant la paix et que l'on
conserve  condition de ne pas s'en servir; elle est profondment
convaincue que la conciliation dsire par tout le monde doit tre le
rsultat de la fermet, et non de la faiblesse; de la persvrance, et
non de la mobilit; d'une conduite droite et franche, et non d'une
conduite quivoque et tortueuse.]

 peine le dbat s'ouvre-t-il, le 2 mai, en sance publique, que, de
toutes parts, de gauche comme de droite, par MM. Havin et Salverte,
comme par MM. Roul et Jaubert, le ministre est mis en demeure de
dclarer, sans ambigut et sans rticence, quelle est sa politique.
Deux fractions de cette Chambre, dit un conservateur, M. A. Giraud,
deux camps, si je puis m'exprimer ainsi, sont en prsence. O
plantez-vous votre drapeau? Essayez-vous de vous glisser entre ces
deux parties de la Chambre? Je dis que vous tentez l'impossible... Que
votre allure soit franche, dcide. Car toutes ces oscillations, ces
ttonnements ne peuvent entraner, je le dis  regret, que le ddain
et la piti. M. Mol fait une rponse brve et vague; il voudrait,
selon l'expression du _Journal des Dbats_, sinon plaire  tout le
monde, du moins dplaire  peu de personnes. Le vritable esprit de
gouvernement, dclare-t-il, consiste  aborder les circonstances
telles qu'elles se prsentent, avec l'esprit libre de toute
proccupation du pass... Ainsi, ce que nous pouvons dire, c'est que
nous gouvernerons selon nos convictions. Nous n'admettons pas d'autre
programme. M. de Montalivet n'ajoute rien  ces dclarations, en
proclamant que toute politique doit tre empreinte de l'esprit de
rsistance et de l'esprit de conciliation.

Alors intervient M. Guizot. Un deuil rcent ajoute encore  l'motion
grave et austre de sa voix, de son geste et de sa physionomie: son
fils an, jeune homme plein d'avenir, vient de lui tre enlev par
une pleursie,  l'ge de vingt-deux ans. Ds le dbut de son
discours, il rencontre l'occasion de faire  cette perte une allusion
qui remue profondment l'assemble. J'ai pris, dit-il, et quitt le
pouvoir dj plusieurs fois en ma vie, et je suis, pour mon compte
personnel, profondment indiffrent  ces vicissitudes de la fortune
politique. Je n'y mets d'intrt que l'intrt public... Vous pouvez
m'en croire, Messieurs; il a plu  Dieu de me faire connatre des
joies et des douleurs qui laissent l'me bien froide  tout autre
plaisir et  tout autre mal. Dans la dissolution du dernier cabinet,
il s'attache  faire voir autre chose et plus qu'une question de
personnes; il y montre le conflit de deux politiques opposes: l'une,
la sienne, qui, en dpit de l'chec de la loi de disjonction et des
menaces contre la loi d'apanage, voulait tenir bon et continuer le
systme de rsistance suivi depuis six ans; l'autre hsitante, porte
au relchement et aux concessions.  propos des reproches de tendances
aristocratiques dont la loi d'apanage a t le prtexte, il se
proclame partisan dcid de la prpondrance des classes moyennes, et
clbre magnifiquement leur victoire et leur rgne. La fermet lui
parat commande par la persistance de l'esprit rvolutionnaire.
Regardez, dit-il, aux classes o dominent les intrts conservateurs.
Qu'observons-nous tous les jours? On ne rencontre trop souvent, dans
ces classes mmes, qu'une intelligence incomplte des conditions de
l'ordre social et du gouvernement; l encore, dominent un grand nombre
de prjugs, d'instincts de mfiance pour le pouvoir, d'aversion
contre toute supriorit. Ce sont l des instincts vritablement
anarchiques, vritablement antisociaux. Qu'observons-nous encore tous
les jours? Un grand dfaut de prvoyance politique, le besoin d'tre
averti par un danger imminent, par un mal pressant; si ce mal n'existe
pas, si ce danger ne nous menace pas, la sagacit, la prvoyance
politique s'vanouissent, et l'on retombe en proie  ces prjugs qui
empchent l'affermissement rgulier du gouvernement et de l'ordre
public. Considrant ensuite, toujours de haut, les classes qui
vivent de salaires et de travail, l'orateur y signale un mal plus
grand encore, les ravages que font tous les jours, dans ces classes,
les exemples si sducteurs et encore si rcents des succs et des
fortunes amens par les rvolutions, l'absurdit des ides rpandues
sur l'organisation sociale..., l'inconcevable lgret et
l'pouvantable nergie avec lesquelles ces classes s'en occupent, le
relchement des freins religieux et moraux. Ce mme esprit
rvolutionnaire, M. Guizot le retrouve fermentant partout, en
Angleterre, en Espagne, en Portugal. Eh bien, s'crie-t-il, en
prsence de tels faits, comment ne verriez-vous pas que l'esprit
rvolutionnaire n'est pas chez nous un hte accidentel, passager, qui
s'en ira demain, auquel vous avez quelques batailles  livrer, mais
avec lequel vous en aurez bientt fini! Non, Messieurs, c'est un mal
prolong et trs-lent, jusqu' un certain point permanent, contre
lequel la ncessit de votre gouvernement est de lutter toujours. Le
gouvernement, dans l'tat actuel de la socit, n'a pas la permission
de se reposer, de s'endormir  ct du gouvernail... Messieurs, la
mission des gouvernements n'est pas laisse  leur choix, elle est
rgle en haut... (_bruits  gauche_), en haut! Il n'est au pouvoir de
personne de l'abaisser, de la rtrcir, de la rduire. C'est la
Providence qui dtermine  quelle hauteur et dans quelle tendue se
passent les affaires d'un grand peuple. Il faut absolument monter 
cette hauteur et embrasser toute cette tendue pour y suffire.
Aujourd'hui, plus que jamais, il n'est pas permis, il n'est pas
possible aux gouvernements de se faire petits.

M. Mol ne croit pas pouvoir suivre l'orateur doctrinaire dans les
rgions leves o il s'est complu. Sa rponse est courte. Comme
effray d'accepter l'opposition des deux politiques telle que l'a
dveloppe M. Guizot, il ne veut voir, dans la rcente crise, qu'une
question personnelle: c'est  peine si,  la fin de ses observations,
il esquisse vaguement le plan d'une politique de dtente. Notre
systme, dit-il, est de considrer aujourd'hui la France comme
fatigue de ses agitations passes. De vieux partis s'agitent encore,
mais, tous les jours, leurs rangs sont plus dserts... Nous ne
faisons  personne la guerre pour la guerre; au contraire, nous
tendons la main  tous ceux qui viennent  nous sincrement... Nous
aimons mieux calmer les passions que d'avoir  les vaincre. Mais, si
le mal relevait audacieusement la tte, nous saurions prouver que le
monopole de l'nergie n'appartient  personne.

C'est M. Odilon Barrot qui, se plaant en face de M. Guizot, relve le
gant que le ministre n'a pas ramass. Dans un discours tendu, un peu
vide, mais non sans une certaine ampleur loquente, il attaque de
front la politique de rsistance, et accuse l'orateur doctrinaire de
vouloir faire de la classe moyenne une sorte de nouvelle aristocratie.
Vous voulez fonder un systme exclusif qui ne tendrait  rien moins
qu' diviser la France en castes ennemies. La classe moyenne repousse
ce funeste prsent, ce monopole de la victoire. Vous oubliez donc que
toutes les victoires de notre rvolution ont t gagnes par tout le
monde; vous oubliez que le sang qui a coul, au dedans ou au dehors,
pour l'indpendance ou pour la libert de la France, est le sang de
tout le monde. Entre temps, le chef de la gauche reproche au
ministre ses quivoques. Si vous voulez changer la politique du 6
septembre, lui dit-il, il faut le dclarer, ce que vous n'avez pas
encore fait. Si vous voulez la continuer, faites place  des hommes
politiques qui reprsentent ces ides plus minemment aux yeux du
pays. En effet, ajoute-t-il, faisant allusion au discours de M.
Guizot, ces ides ont d'autres reprsentants que vous; et vous devez
bien le sentir, alors que ces ides sont formules avec hauteur, avec
nettet; vous devez reconnatre et la parole et le bras du matre.

Le ministre va-t-il donc enfin s'expliquer, prendre position, dire en
quoi il diffre de l'orateur doctrinaire, en quoi il refuse de suivre
le chef de la gauche? Non, il reste modeste et silencieux spectateur
de cette lutte. C'est M. Guizot qui remonte  la tribune. Dans une
longue rplique, o il s'lve plus haut encore que dans son premier
discours, il rfute M. Barrot. J'ai parl, dit-il, de la ncessit de
constituer et d'organiser la classe moyenne. Ai-je assign des limites
 cette classe? M'avez-vous entendu dire o elle commenait et o elle
finissait? Je m'en suis soigneusement abstenu... j'ai simplement
exprim ce fait gnral qu'il existe, au sein d'un grand pays comme la
France, une classe qui n'est pas voue au travail manuel, qui ne vit
pas de salaires, qui a, dans sa pense et dans sa vie, de la libert
et du loisir, qui peut consacrer une partie considrable de son temps
et de ses facults aux affaires publiques. Lorsque, par le cours du
temps, cette limite naturelle de la capacit politique se sera
dplace, lorsque les lumires, les progrs de la richesse, toutes les
causes qui changent l'tat de la socit auront rendu un plus grand
nombre d'hommes capables d'exercer, avec bon sens et indpendance, le
pouvoir politique, alors la limite lgale changera. C'est la
perfection de notre gouvernement que les droits politiques, limits 
ceux qui sont capables de les exercer, peuvent s'tendre  mesure que
la capacit s'tend; et telle est en mme temps l'admirable vertu de
ce gouvernement, qu'il provoque sans cesse l'extension de cette
capacit, qu'il va semant, de tous cts, les lumires,
l'intelligence, l'indpendance; en sorte qu'au moment mme o il
assigne aux droits politiques une limite,  ce moment mme, il
travaille  dplacer cette limite,  la reculer et  lever ainsi la
nation entire. M. Guizot proteste donc qu'il n'a voulu rien faire
qui ressemblt aux anciennes aristocraties. Mais, en mme temps, il
maintient que le moment est venu de repousser aussi ces vieilles
ides rvolutionnaires, ces absurdes prjugs d'galit absolue des
droits politiques qui ont t, partout o ils ont domin, la mort de
la vraie justice et de la libert. Puis il ajoute: Ce qui perd la
dmocratie dans tous les pays o elle a t perdue, c'est prcisment
qu'elle ne sait pas avoir le sentiment vrai de la dignit humaine...;
c'est qu'elle n'a su admettre aucune organisation hirarchique de la
socit; c'est que la libert ne lui a pas suffi; elle a voulu le
nivellement. Voil pourquoi la dmocratie a pri. Sans doute
l'orateur veut que partout o il y aura capacit, vertu, travail, la
dmocratie puisse s'lever aux plus hautes fonctions de l'tat. C'est
ce qui existe. Nous avons tous, presque tous, s'crie-t-il, conquis
nos grades  la sueur de notre front et sur le champ de bataille...
Voil la vraie libert, la libert fconde, au lieu de cette
dmocratie envieuse, jalouse, inquite, tracassire, qui veut tout
abaisser  son niveau, qui n'est pas contente si elle voit une tte
dpasser les autres ttes.  Dieu ne plaise que mon pays demeure
longtemps atteint d'une si douloureuse maladie!... Messieurs, on ne
tombe jamais que du ct o l'on penche. Je ne veux pas que mon pays
penche de ce ct, et toutes les fois que je le vois pencher, je me
hte de l'avertir. Voil, Messieurs, mon systme, ma politique... Rien
ne m'en fera dvier. J'y ai risqu ce que l'on peut avoir de plus cher
dans la vie politique, j'y ai risqu la popularit. Elle ne m'a pas
t inconnue. Vous vous rappelez, Messieurs, l'honorable M. Barrot
peut se rappeler un temps o nous servions ensemble, o nous
combattions sous le mme drapeau. Dans ce temps-l, il peut s'en
souvenir, j'tais populaire, populaire comme lui; j'ai vu les
applaudissements populaires venir souvent au-devant de moi; j'en
jouissais beaucoup, beaucoup; c'tait une belle et douce motion: j'y
ai renonc... j'y ai renonc. Je sais que cette popularit-l ne
s'attache pas aux ides que je dfends aujourd'hui,  la politique que
je maintiens; mais je sais aussi qu'il y a une autre popularit: c'est
la confiance qu'on inspire  ces intrts conservateurs que je regarde
comme le fondement sur lequel la socit repose. Eh bien! c'est
celle-l,  la place de cette autre popularit sduisante et
charmante, c'est celle-l que j'ai ambitionne depuis... Voil 
quelle cause je me suis dvou; voil quelle confiance je cherche.
Celle-l, je puis en rpondre, me consolera de tout le reste, et je
n'envierai  personne une autre popularit, quelque douce qu'elle
puisse tre.  cette magnifique proraison, que M. Guizot dbite
d'une voix pntrante, le geste superbe et le visage comme rayonnant,
des acclamations enthousiastes clatent sur les bancs de l'ancienne
majorit. Celle-ci est tout mue et fire de voir ainsi anoblir son
pass, sa cause, ses sentiments, de se reconnatre dans une image qui
l'lve  ses yeux[259]. Deux cent six dputs se runissent pour
demander  M. Guizot l'autorisation de faire rimprimer  part ses
deux discours et de les rpandre dans leurs dpartements; plus de
trente mille exemplaires en sont aussitt distribus. Il n'est pas
jusqu'aux membres de la gauche qui, ne voyant plus en l'orateur un
ministre  renverser, ne se laissent aller  goter, en spectateurs,
le plaisir de cette grande scne d'loquence, et ne sachent gr 
l'orateur de l'honneur que son talent fait rejaillir sur l'assemble
entire.

[Note 259: M. Guizot, crit un membre de cette majorit, venait
d'expliquer et d'idaliser tout son pass, tout son prsent, le ntre
en mme temps. (_Notes indites de Duvergier de Hauranne._)]

L'clat de ce succs a rejet  ce point dans l'ombre les ministres
qu'on les croit perdus. Au sortir de la sance, M. Thiers prend par le
bras M. Vitet, ami de M. Guizot: Ceci, lui dit-il, change bien la
question; si vous le voulez, je suis prt: demain, nous renversons le
cabinet. Cette ouverture est accueillie avec joie par les plus
ardents des doctrinaires, et ils croient l'heure de la vengeance dj
sonne. Mais, d'une part, M. Guizot ne songe pas  aller si vite: il
se contente de jouir de son triomphe oratoire; il croit avoir bless 
mort le cabinet;  quoi bon se compromettre et effaroucher les
timides, en voulant faire plus pour le moment? Aussi persiste-t-il
dans sa rsolution de voter les crdits. D'autre part, M. Thiers
rencontre des avis fort divergents chez ses amis; beaucoup craignent
qu'une crise, en ce moment, ne profite aux seuls doctrinaires. Des
rgions ministrielles o l'inquitude est grande, on rappelle au chef
du centre gauche les promesses qu'il a faites au Roi et  M. de
Montalivet; on lui donne  entendre que M. Mol, fatigu, lui cdera
bientt la place.

Le lendemain, quand M. Thiers parat  la tribune, le silence de tous
rvle une attente anxieuse. Ds les premiers mots, on aperoit qu'il
s'est dcid  sauver le ministre. Son discours est d'inspiration
moins haute que ceux de M. Guizot, mais il est habile, incisif et bien
fait pour dtruire tout doucement l'effet produit par l'orateur
doctrinaire. Sans contredire de front la thse de ce dernier sur la
classe moyenne, M. Thiers insinue que cette expression ne sied pas
mieux que celle de peuple dont abusent les dmocrates: mieux vaut,
dans les deux cas, ne parler que de la nation. Il ne rpudie pas la
politique de rsistance et de combat suivie pendant six ans: Elle a
eu, dit-il, son -propos dans nos jours de danger; mais elle ne l'a
plus maintenant:  preuve, le rejet de la loi de disjonction. Il en
faut conclure que le moment est venu de calmer le pays, de concilier
au gouvernement la partie modre de l'opposition; le pril n'est plus
dans les meutes, il est dans les mauvaises lections que provoquerait
une politique irritante. La proraison fait grand effet: s'emparant
d'une phrase de M. O. Barrot qui avait dit la veille  M. Guizot:
J'appelle de tous mes voeux l'preuve de votre systme, M. Thiers
dit,  son tour, de cette politique doctrinaire: Si elle m'a reproch
les mnagements que la politique du 22 fvrier avait obtenus de
l'honorable M. Odilon Barrot, elle a obtenu hier de l'opposition un
mot,  mon avis, bien grave. L'opposition lui a dit: Je vous souhaite.
Eh bien, non par des motifs personnels, car si l'ambition tait chez
moi suprieure aux convictions, je serais aujourd'hui ministre, mais
dans la profonde conviction que je sers bien mon pays, je lui dis:
Moi, je ne vous souhaite pas, et je donne ma boule blanche au cabinet
du 15 avril. Je dis enfin  cette politique qu'elle n'a plus son
-propos; elle l'aurait eu peut-tre dans les jours de nos dangers.
Aujourd'hui, comme heureusement il n'est donn  personne de faire
renatre ces dangers, je dis que cet -propos, elle ne l'a plus. Non
pas que, dans cette Chambre, il y ait de l'exclusion pour les
personnes; non, les personnes peuvent venir, elles auraient peut-tre
la majorit; mais je n'ajoute qu'un mot: les personnes sans les
choses.

Le vote des crdits est ds lors assur. Ils sont adopts, le 6 mai,
par 250 voix contre 112. De cette discussion qui s'est prolonge
pendant quatre jours, les ministres sortent, la vie sauve, mais
diminus et humilis. Il a t trop visible que, selon l'expression de
M. Odilon Barrot, tout s'est pass par-dessus leur tte[260]. Est-ce
l'effet d'une indisposition rcente[261], est-ce qu'il n'a pas encore
pris confiance en soi, mais M. Mol n'a pas donn sa vraie mesure, il
n'a pas dploy les ressources qu'il saura trouver, plus tard, dans
d'autres dbats. Toute sa bonne tenue et sa bonne grce n'ont pas
suffi  masquer une infriorit trop manifeste. Quand il a dit: Nous
tendons la main  tous ceux qui viennent  nous, un ami des
doctrinaires a pu lui rpondre: Vous tendez la main  tout le monde;
eh bien! depuis le commencement de cette discussion, est-il venu
quelqu'un  cette tribune nettement et franchement vous offrir la
sienne? Sans doute, on a vot pour lui, mais en trop grand nombre
pour que ce vote ait une signification prcise. Il n'a pas t suivi,
mais seulement protg, mnag,  raison mme de sa faiblesse. Chaque
chef de groupe ne pouvant prendre le pouvoir pour soi, l'a mieux aim
en ces mains juges dbiles qu'en celles d'un rival redout et
jalous. Personne ne s'est gn pour motiver ainsi tout haut son vote,
et M. de Lamartine lui-mme, le dfenseur le plus bienveillant du
cabinet, a dit de lui: Je ne le dfends pas pour ce qu'il est, mais
pour ce qu'il empche.

[Note 260: On criait ironiquement au ministre, dans les journaux:
Les coups se portent par-dessus votre tte; pour les viter,
baissez-la.]

[Note 261: La premire fois qu'il prit la parole dans ce dbat, M.
Mol s'excusa en disant qu'il sortait de son lit.]

Dans les questions d'affaires qui furent ensuite discutes, le
ministre ne retrouva pas l'autorit qui lui avait manqu dans les
dbats politiques. Deux projets de loi taient particulirement
importants. Dans l'un, on abordait, pour la premire fois, le problme
difficile et compliqu entre tous, qui depuis n'a jamais t bien
rsolu, de la conciliation entre les intrts opposs du sucre
colonial et du sucre indigne; l'autre proposait un systme
d'ensemble pour l'excution des chemins de fer franais. Les
discussions furent incertaines, confuses, en partie striles, faute
d'un gouvernement qui impost une direction ferme et obie. Dans le
premier cas, on se trouva aboutir, un peu  l'improviste,  une
demi-mesure d'une efficacit contestable. Dans le second, l'avortement
fut plus manifeste encore, et la France, dj en retard sur d'autres
pays, vit ajourner l'tablissement de son rseau ferr[262].

[Note 262: Plus tard, quand sera fix le systme de construction et
d'exploitation de nos chemins de fer, nous reviendrons, avec quelques
dtails, sur les ttonnements du dbut.]

Ce dfaut de soumission de la Chambre n'allait pas sans doute jusqu'
une rupture ouverte. Si le ministre n'avait pas de majorit qui ft
bien  lui, personne n'en avait contre lui. Ceux mmes qui
dissimulaient le moins leur malveillance taient plus ironiques et
ddaigneux qu'agressifs. Tout en raillant la faiblesse du cabinet, ils
ne se sentaient pas eux-mmes de force  entreprendre une campagne un
peu vigoureuse. La Chambre souffrait de cette impuissance gnrale.
Mcontente du gouvernement, elle n'tait pas moins mcontente
d'elle-mme et avait conscience qu'elle fonctionnait mal. En somme, la
situation tait mauvaise pour tout le monde. La duchesse de Broglie
crivait, le 2 mai 1837,  M. de Barante: Nous n'avons rarement,
peut-tre jamais t si mal, parce qu'il n'y a point de vraies
difficults, mais un mal moral qui nous consume. Notre pauvre
ministre est bien peu considr; il existe, c'est sa seule qualit;
c'est le contraire de la jument de Roland qui avait toutes les
qualits, except qu'elle tait morte. Puisse-t-il conserver cette
existence; car vraiment ces changements continuels nous abment[263].

[Note 263: _Documents indits._]


II

M. Mol n'avait donc pas russi dans les premiers dbats de la
Chambre. Sa fiert ne pouvait rester sur un tel chec et dsirait une
prompte revanche. Jugeant impossible de la trouver dans le Parlement,
il s'tait tout de suite appliqu  la chercher dans le pays lui-mme,
se disant qu'une fois populaire auprs des lecteurs, il aurait raison
des dputs. Le calcul tait d'un homme d'tat. Les circonstances lui
avaient mis une bonne carte dans son jeu: le mariage du duc d'Orlans.
On se rappelle, en effet, que, dans sa premire dclaration, il avait
pu annoncer l'heureuse issue des ngociations engages, huit mois
auparavant, par M. Thiers, pour l'union du prince royal avec la
duchesse Hlne de Mecklembourg-Schwerin.

Ce n'tait pas sans difficult que ce rsultat avait t atteint. Bien
que le roi de Prusse et conu l'ide du mariage et en et fait son
affaire personnelle, l'opposition avait t vive  la cour de Berlin.
Elle s'appuyait sur le Czar. Mais le vieux roi n'avait pas faibli. Il
tait maintenu dans ses fermes dispositions par le ministre de France,
M. Bresson. Nous avons eu dj l'occasion de noter l'influence que ce
diplomate s'tait acquise sur le gouvernement auprs duquel il se
trouvait accrdit. D'un esprit net et ferme, d'un caractre nergique
et passionn, non sans ambition, mais sans vaine chimre, sagace dans
l'observation et hardi dans l'action, sachant au plus haut degr
prendre empire sur les autres, il gotait les grandes entreprises et
tait capable d'y russir. Il avait su s'emparer de l'esprit du prince
de Wittgenstein, ami d'enfance et conseiller fort cout du Roi. Par
ce moyen, il arrivait directement  Frdric-Guillaume, sans passer
par les ministres[264]. L'influence de notre reprsentant fut dcisive
dans les ngociations du mariage, et, ds le 17 fvrier 1837, M. de
Metternich crivait: Si l'affaire s'arrange, ce sera M. Bresson qui
l'aura faite[265].

[Note 264: L'anne prcdente, quand il avait fallu ngocier le voyage
des princes franais  Berlin, les premiers pourparlers avaient t
changs par l'entremise du prince de Wittgenstein et  l'insu du
premier ministre, M. Ancillon. Celui-ci ne fut mis au courant que
quand toutes les difficults taient leves. Il vint alors donner
connaissance  M. Bresson de l'invitation adresse par le roi de
Prusse aux fils de Louis-Philippe, se flicitant avec quelque
solennit d'tre le premier  lui annoncer une aussi agrable
nouvelle: notre ambassadeur tait alors assis  une table de whist, en
face du prince de Wittgenstein; celui-ci comprima  grand'peine un
accs de fou rire, et les cartes faillirent lui chapper des mains.]

[Note 265: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 195.--M. de
Barante crivait, peu aprs,  M. Bresson: Vous seul, dans notre
sphre diplomatique, avez t appel  la bonne fortune de faire plus
et mieux que regarder et juger. (_Documents indits._)]

Les adversaires du mariage avaient  leur tte une partie mme de
la maison de Mecklembourg, entre autres le duc rgnant de
Mecklembourg-Strlitz. Sollicit par ce dernier de faire opposition 
l'union projete, le prince de Wittgenstein exposa, dans une lettre
confidentielle, les raisons qui lui semblaient au contraire la
justifier. Peu aprs, un crit lithographi, qui rfutait avec violence
et cret les arguments de cette lettre, et qui repoussait une alliance
avec les d'Orlans comme une honte pour la famille de Mecklembourg,
tait gliss nuitamment sous la porte des principaux personnages de la
cour. L'motion et le scandale furent grands dans les hautes rgions de
la socit berlinoise. Frdric-Guillaume en fut particulirement
courrouc. Sa police eut bientt dcouvert que l'auteur du factum tait
le duc Charles de Mecklembourg-Strlitz, commandant gnral des
grenadiers de la garde prussienne, frre de la feue reine. Bien qu' ce
dernier titre le vieux roi lui ft trs-attach, il ordonna  M. Kamptz,
son ministre de la justice, de rpondre par un autre mmoire, bientt
rpandu dans toutes les cours d'Allemagne. Ce mmoire s'appliquait 
attnuer le caractre rvolutionnaire de l'vnement de Juillet, et
faisait ressortir le service que Louis-Philippe avait rendu  la cause
de la monarchie et de la paix, en barrant le chemin  la rpublique. Il
montrait ensuite, par des exemples nombreux, que des drogations
analogues  la rgle stricte de l'hrdit s'taient produites dans la
plupart des maisons rgnantes d'Europe, que ces changements avaient t
reconnus par les autres tats, et des mariages contracts sans scrupule
avec ces maisons, notamment par des princesses de Mecklembourg. Et,
parmi les dynasties o l'on s'tait ainsi cart de l'hrdit, le
mmoire avait soin, par une malice  l'adresse du Czar, de citer 
plusieurs reprises celle de Russie. Qui a jamais demand compte aux
puissances, disait-il, d'avoir reconnu pour souverains lgitimes les
impratrices lisabeth et Catherine, les rois Guillaume III et Georges
Ier[266]? C'tait certes un rsultat inattendu de la cabale
antifranaise que d'avoir amen l'un des chefs de la vieille Europe,
l'un des anciens tenants de la Sainte-Alliance,  justifier la
rvolution de Juillet, tout au moins  en plaider les circonstances
attnuantes, et surtout  dire aux pharisiens de la lgitimit,
hritiers et bnficiaires pour leur compte de plus d'une usurpation:
Que celui de vous qui est sans pch lui jette la premire pierre!
L'effet fut considrable. Bien que ne circulant que sous le manteau de
la chemine, l'crit royal tait connu dans toutes les cours et dans
toutes les chancelleries. On s'merveille, crivait M. Bresson  M.
Mol, de voir le gouvernement prussien transform en champion ou du
moins en apologiste de la monarchie de 1830... Ce n'est pas tout  fait
ce que me disait hier un homme de beaucoup d'esprit: _L'avant-garde
russe tait, il y a dix-huit mois,  Sarrebruck, et l'avant-garde
franaise est aujourd'hui  Memel_;--mais c'est un rapprochement
inespr.

[Note 266: Voir des extraits de cet crit aux Pices justificatives de
l'_Histoire de la politique extrieure du gouvernement franais_,
1830-1848, par M. D'HAUSSONVILLE, t. I, p. 256 et suiv.]

En s'engageant ainsi, Frdric-Guillaume savait sans doute quelle
irritation il veillait  Saint-Ptersbourg. Le Czar ne prenait pas
patiemment son parti du dmenti publiquement donn aux prtentions de
prpotence qu'il avait si fastueusement affiches  Mnchen-Grtz et 
Toeplitz. Aussi s'exprimait-il dans les termes les plus inconvenants
sur le roi de Prusse[267]. Mais celui-ci se savait plus ou moins
soutenu par le cabinet de Vienne. Sans aller aussi loin que
Frdric-Guillaume, M. de Metternich affectait de se montrer
trs-favorable au mariage, et son agent prs la cour de Schwerin
recevait pour instruction d'y aider. C'est de la Prusse et de
l'Autriche, disait le chancelier  l'ambassadeur de France, que vous
recevez votre princesse royale; cela vaut mieux que de la tenir du
Mecklembourg. Et il ajoutait: L'empereur Nicolas n'aurait rien dit
de dsobligeant, si, averti  temps, j'avais pu lui dclarer que nous
nous rangions franchement du ct de la Prusse, et qu'il se trouverait
seul en Europe. M. de Metternich mettait d'autant plus d'empressement
 nous tmoigner ces bonnes dispositions, qu'il dsirait nous faire
ainsi oublier son opposition au mariage autrichien, et aussi celle que
faisaient au projet du roi de Prusse certains personnages importants
de la cour et mme de la maison d'Autriche[268].

[Note 267: L'exaspration de l'Empereur continue  tre porte  un
haut degr. Le langage qu'il tient dans son intrieur est trangement
passionn. (_Dpche de M. de Barante  M. Mol_, 11 avril 1837.)]

[Note 268: _Lettre de M. de Sainte-Aulaire  M. de Barante_, 9 mai
1837; _Dpche de M. Mol au mme_, 16 mai et 21 juin 1837.
(_Documents indits._)]

Les adversaires du mariage avaient aussi cherch  agir sur la jeune
duchesse elle-mme. On voquait devant elle les souvenirs terribles,
on lui prsentait les sombres prsages devant lesquels avait fini par
faiblir, une anne auparavant, le courage de l'archiduchesse Thrse.
Mais Hlne de Mecklembourg avait un coeur et un esprit d'autre
trempe. J'aime mieux, disait-elle, tre un an duchesse d'Orlans en
France, que de passer ma vie  regarder ici, par la fentre, qui entre
dans la cour du chteau. Ambitieuse, elle l'tait, non d'une ambition
vulgaire, goste,--elle avait pour cela l'me trop haute, le coeur
trop tendre et trop dvou, et la religion y tenait trop de
place,--mais d'une ambition gnreuse, prompte  l'enthousiasme et au
sacrifice, sduite plus que rebute par la part de risques et de
prils qui est le lot des grandes destines. Le bonheur,--dit son
biographe qui l'a si bien connue et a fait d'elle un si touchant et si
fidle portrait,--ne consistait pas,  ses yeux, dans la possession
tranquille de tous les biens de ce monde, mais dans l'emploi de toutes
les facults les plus nobles de l'me et de l'intelligence, dans
l'accomplissement d'une belle, grande et importante tche[269]. Le
duc d'Orlans l'avait devine quand, dans une lettre adresse  M.
Bresson, mais en ralit destine  la jeune princesse, il exposait
lui-mme, avec une loyaut chevaleresque, toutes les objections que la
sollicitude de la famille de Mecklembourg pouvait lever contre ce
mariage. J'ai puis dans cette lettre, disait la princesse, des
forces pour marcher au-devant de toutes les difficults que je puis
prvoir. D'ailleurs, d'esprit et surtout de coeur, elle tait et
aimait  se dire librale. Quand elle n'avait encore que seize ans,
du fond de sa solitude de Doberan, elle s'tait prise d'une ardente
sympathie pour la France de 1830, et, depuis lors, ne s'en tait pas
dtache. Peut-tre mme, par entranement d'imagination et chaleur de
sentiment, plus encore que par erreur d'intelligence, ne se
tenait-elle pas assez en garde contre certaines illusions,
perdait-elle de vue certains prils, ne comprenait-elle pas la
ncessit de certaines limites[270]. Toutes ces raisons, sans parler
mme de ce qui avait d lui tre rapport des avantages personnels du
prince, l'avaient dispose, ds le premier jour,  accueillir
favorablement la proposition qui lui avait t faite, et, depuis lors,
soutenue du reste par sa belle-mre, elle ne s'tait pas un moment
laiss branler dans sa rsolution.

[Note 269: Voir le charmant volume intitul: _Madame la duchesse
d'Orlans_.]

[Note 270: Si intelligente qu'elle ft, dit son biographe, elle
sentait plus qu'elle ne savait... Elle soutenait toujours la cause qui
plaisait le plus  l'imagination, et l'on avait honte de lui parler
sagesse, raison, quand de son ct tait le point de vue le plus
gnreux, le plus fier, le plus libral. Les vnements contraires, ce
qu'on nomme leons de l'exprience, n'agissaient pas beaucoup sur
elle. (_La Duchesse d'Orlans._)]

Toutes les rsistances taient donc vaincues. M. Bresson put faire la
demande officielle: on signa le contrat de mariage, le 5 avril, et,
quelques jours aprs, l'vnement fut officiellement annonc. Sans
doute,  n'envisager les choses qu'au point de vue politique, et si
l'on ne tenait point compte des mrites personnels de la princesse, ce
mariage avait moins d'clat que celui qui avait t tent l'anne
prcdente. Entre les deux, il y avait toute la distance de la maison
d'Autriche  celle de Mecklembourg.  Vienne, on parlait, non sans
quelque nuance de ddain, de la princesse anodine[271]. La fiance
avait de plus le grave inconvnient d'tre protestante: un mariage
mixte tait une nouveaut sans prcdent pour un prince destin au
trne de France, nouveaut qui plaisait, par certains cts et non par
les meilleurs, aux libraux de l'poque, mais qui tonnait et
choquait d'autres parties de la nation. Malgr tout, cependant,
c'tait un mariage royal; pour n'tre pas d'une des grandes familles
rgnantes, la princesse leur tait apparente. D'ailleurs, les
rsistances mmes opposes  cette union, l'intervention des cours du
continent dans les ngociations prliminaires, donnaient  cet
vnement une importance politique qu'il n'aurait peut-tre pas eue
par lui seul. Le blocus matrimonial tait dfinitivement forc.

[Note 271: Le prince de Metternich crivait  son ambassadeur de Paris
que ce mariage avec une princesse d'une petite, mais bonne maison,
n'avait aucune porte politique. (_Mmoires de Metternich_, t. VI, p.
195.)]


III

Le mariage une fois dcid, M. Mol voulut en faire une sorte de fte
 la fois royale et nationale, qui ajoutt au prestige de la
monarchie, au crdit et  la popularit du ministre, et ft, dans le
pays, le point de dpart d'une re d'apaisement, de dtente et de
rapprochement. Ne lui serait-ce pas une manire d'inaugurer et de
montrer en pratique cette politique nouvelle qu'il n'avait pas su ou
os dfinir nettement devant la Chambre?

Le prsident du conseil ne ngligea rien pour prparer l'effet qu'il
voulait produire. Tout d'abord, par ordonnance rendue le 8 mai,
quelques jours aprs la discussion des fonds secrets, amnistie fut
accorde  tous les individus dtenus pour crimes ou dlits
politiques, avec ces seules rserves que la mise en surveillance
tait maintenue  l'gard des condamns  des peines afflictives et
infamantes, et que la peine prononce contre les rgicides Boireau et
Meunier tait commue en dix ans de bannissement. Tout fut calcul
pour donner  cette mesure le caractre d'un _motu proprio_ du Roi.
C'est mon acte, crivait ce dernier  Madame Adlade, et il se
montrait tout entrain de la rsolution de clmence qu'il avait
prise[272]. Le trs-court rapport qui prcda l'ordonnance fit
allusion au mariage du duc d'Orlans; il insista sur ce que, l'ordre
tant dsormais affermi, les partis vaincus ne pouvaient plus
attribuer l'oubli de leurs fautes qu' la gnrosit du Roi. Votre
Majest, ajoutait le ministre, fera descendre du haut du trne l'oubli
de nos discordes civiles et le rapprochement de tous les Franais...
Votre gouvernement, aprs avoir plus combattu et moins puni qu'aucun
autre, aura tout pardonn.

[Note 272: Lettre du 8 mai 1837, publie dans la _Revue
rtrospective_.]

Que cette mesure ft applaudie par tout ce qui penchait vers la
gauche, on n'en pouvait douter. La proccupation du ministre tait de
savoir comment l'accueilleraient les conservateurs. Le refus de
l'amnistie avait t, depuis plusieurs annes, l'un des premiers
articles du programme de la rsistance. Dputs et journaux s'taient
maintes fois prononcs dans ce sens. Quelle raison pouvait-on donner
d'un changement d'avis? On n'allguait aucun signe de repentance chez
les factieux. Le seul fait nouveau tait l'chec subi par le pouvoir 
l'occasion de la loi de disjonction. Or si, au lendemain d'une
victoire, l'amnistie et pu se comprendre, ne risquait-elle pas, au
lendemain d'une dfaite, d'tre prise pour une faiblesse? La
rpression n'tait-elle pas dj trop affaiblie, l'ide du bien et du
mal en politique trop altre par nos cinquante annes de rvolution?
C'est ce que pensaient et ce que disaient les amis de M. Guizot. Ils
ajoutaient,  un point de vue plus personnel, qu'en admettant la
ncessit de cette amnistie, il et t de simple justice de la faire
faire par ceux qui s'taient le plus compromis dans la dfense sociale
et monarchique. Cette mauvaise humeur des doctrinaires n'tait pas
faite pour surprendre ou chagriner M. Mol. Son dessein tait
prcisment de se distinguer d'eux, de laisser  leur compte cette
politique de rigueur, devenue impopulaire, et d'y opposer une
politique de clmence et de conciliation dont il serait l'initiateur.

Seulement ce qu'il redoutait et ce qu'il avait intrt  empcher 
tout prix, c'tait que la masse conservatrice ne suivt en cette
circonstance les doctrinaires. L'amnistie, applaudie uniquement par
l'ancienne opposition et blme par toute l'ancienne majorit, et
port le ministre beaucoup plus  gauche qu'il ne le voulait. De l,
et dans le rapport pralable, et dans la circulaire qui suivit, les
prcautions de langage prises pour rassurer les conservateurs. De l,
surtout, l'activit fort adroite avec laquelle M. Mol s'assura de
l'accueil favorable de la presse; rien ne lui cota pour obtenir ce
rsultat; le _Journal des Dbats_ fut amen, non sans peine, ni sans
frais,  dfendre la mesure qu'il avait auparavant si souvent
combattue.

D'elle-mme, du reste, l'opinion conservatrice prit la chose mieux
qu'on n'et pu s'y attendre. Cette confiance du pouvoir tmoignait
d'une scurit qu'on aimait mieux accepter que discuter. Le pays,
fatigu, se laissait volontiers dire que le temps tait fini des
luttes pnibles, et bien qu'il et pass l'ge de la crdulit nave
et des gnreuses illusions, il faisait effort pour esprer ce
rapprochement de tous les Franais, que le gouvernement lui
annonait comme la rcompense de la clmence royale. Sans doute
l'vnement devait montrer la vanit de cet espoir: parmi les
amnistis, aucun ne dsarmera, et presque tous ne se serviront de la
libert rendue que pour ranimer les socits secrtes et prparer de
nouveaux attentats. Mais, sur le moment, ce grand acte de clmence
n'en avait pas moins bon air. C'tait, dans beaucoup d'esprits, comme
la joie de la paix, aprs une rude et longue guerre. En somme, le coup
avait t hardi, risqu, mais,  ne juger que le premier effet, il
semblait avoir russi.

Par une inspiration trs-politique, en mme temps qu'il apportait
le pardon aux rvolutionnaires, M. Mol rsolut d'offrir aux
catholiques, alors un peu mus de voir une protestante sur les
marches du trne, une rparation depuis longtemps attendue. Il
compltait ainsi heureusement et grandissait sa politique de
conciliation et d'apaisement. On sait que, depuis la hideuse journe
du 14 fvrier 1831, l'glise Saint-Germain-l'Auxerrois tait
demeure ferme, outrage permanent  la conscience catholique. Rien
de plus dsol et de plus navrant que l'aspect de ce monument aux
vitres brises, aux boiseries  demi arraches, aux sculptures
mutiles, o les dvastations non rpares du premier jour taient
encore aggraves par un abandon de sept annes. Les ministres
prcdents avaient eu plus d'une fois la pense de mettre fin  ce
scandale; ils n'avaient pas os. M. Mol n'hsita pas. Le 12 mai,
dans un bref rapport au Roi, le garde des sceaux disait: Votre
coeur magnanime a voulu faire disparatre jusqu'aux dernires
traces de nos discordes civiles... Mais les portes fermes de
Saint-Germain-l'Auxerrois rappellent encore un de ces souvenirs que
Votre Majest a rsolu d'effacer. En consquence, le ministre
proposait la restitution immdiate de l'glise au culte divin.
L'effet fut excellent. Les ambassadeurs trangers le constataient
dans leurs dpches[273]. L'internonce du Pape se louait vivement de
M. Mol et de ses collgues. Il n'tait pas jusqu' Mgr de Qulen
qui ne se rendt aux Tuileries pour remercier le Roi[274]. M. de
Montalembert s'criait, quelques jours aprs,  la tribune de la
Chambre des pairs: Vous le savez, d'excellents choix d'vques, des
allures plus douces, une protection claire, tout cela a depuis
quelque temps rassur et ramen bien des esprits. Ce systme a t
noblement couronn par le gage clatant de justice et de fermet que
le gouvernement vient de donner en ouvrant Saint-Germain-l'Auxerrois.
En persvrant dans cette voie, il dpouillait ses adversaires de
l'arme la plus puissante; il conqurait, pour l'ordre fond par la
rvolution de Juillet, les auxiliaires les plus srs et les plus
fidles[275].

[Note 273: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 678.]

[Note 274: _Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 222.]

[Note 275: Discours du 19 mai 1837.]


IV

Les esprits tant ainsi prpars par cette double mesure de clmence
et de rparation, les ftes du mariage commencrent. Une ambassade
d'honneur,  la tte de laquelle tait le duc de Broglie, fut envoye
au-devant de la royale fiance; elle la rencontra  Fulda, le 22 mai.
Le duc, qui n'tait pas sujet aux engouements irrflchis, fut tout de
suite sous le charme. Le soir mme de sa premire entrevue, il
crivait  M. Mol: La princesse est charmante, je ne dis pas:
charmante de maintien, de langage, d'esprit, d'amabilit; cela est au
plus haut degr, mais nous le savions dj; je dis: charmante de
visage, de taille, de tout ce qui fait qu'une personne est charmante
avant d'avoir parl. Son visage est trs-doux, trs-fin,
trs-rgulier, ses cheveux et son teint ont beaucoup d'clat; elle est
grande, trs-bien faite, quoique un peu mince; elle est mise  ravir,
et elle a excit dans toute la lgation un enthousiasme
vritable[276]. Le 25 mai, la princesse entrait en France. De la
frontire  Fontainebleau, son voyage fut un triomphe. Elle charmait
tout le monde par sa grce et sa prsence d'esprit, ni exalte ni
intimide, mue sans tre embarrasse, ayant, avec la retenue d'une
jeune fille, l'aisance d'une princesse ne pour le trne, disant 
chacun, non ce qu'on lui avait dict, mais ce qu'elle sentait sur le
moment; et ce qu'elle sentait tait ce qui convenait le mieux[277].
Ce voyage, crivait encore le duc de Broglie, le 26 mai, aura
certainement des consquences politiques, et j'tais loin de croire
que l'vnement en lui-mme ft aussi national. Il est vrai que notre
princesse paye de sa personne  merveille; elle rplique  tous les
discours, avec une nettet, un -propos et une prsence d'esprit
vraiment surprenante. Il y a, dans toutes les populations que nous
traversons au petit pas, en nous arrtant de temps en temps, faute de
pouvoir fendre la foule, un intrt anim, curieux et bienveillant,
tout  fait original  observer; toutes les maisons sont pavoises de
drapeaux tricolores, toutes les villes sont aux fentres; on crie peu
quand nous arrivons et beaucoup quand nous partons, parce que le
premier moment est donn  la curiosit, et que, pendant qu'elle se
satisfait, la voiture marche, au lieu que de lendemain, quand la
curiosit est satisfaite, il y a des vivat tant et plus[278].

[Note 276: Lettre du 22 mai 1837. (_Documents indits._)]

[Note 277: _La Duchesse d'Orlans._]

[Note 278: _Documents indits._--Le charme qui sduisait alors les
populations librales de France s'tait exerc peu de temps auparavant
sur la duchesse d'Angoulme. Les deux princesses s'taient rencontres
 Toeplitz. Plus tard, quand des Franais venaient  Prague visiter
Madame la Dauphine, elle les interrogeait, la premire, sur la jeune
duchesse d'Orlans dont ils avaient cru devoir viter de prononcer le
nom: Est-elle heureuse? leur demandait-elle avec intrt; je le
dsire, car je la connais, et je sais combien elle mrite de l'tre.
(_La Duchesse d'Orlans._)]

Le 29 mai,  sept heures du soir, le cortge arriva  Fontainebleau,
o l'attendait la famille royale, entoure d'une cour brillante, telle
qu'on n'en avait pas vu en France depuis 1830. Le duc d'Orlans avait
eu une premire entrevue avec sa fiance, la veille au soir, 
Chlons. La jeune princesse sduisit la cour, comme elle avait sduit
les populations qu'elle venait de traverser. Elle a l'air vraiment
royal, crivait un tmoin; elle semble dominer tout ce qui l'entoure,
et pourtant il y a de la jeunesse, de l'enfance mme, dans son
regard[279]. Elle est charmante, crivait un autre; elle a
infiniment de grce, d'-propos et un aplomb singulier. Elle a l'air
le plus noble avec beaucoup de simplicit; et, s'il y a dans sa tte
autant d'esprit que dans ses yeux, il y en a infiniment[280]. La
duchesse de Broglie disait de son ct: Elle est plus grande dame que
personne, et cependant on ne sent pas le froid de la nature de prince:
elle a dans le regard quelque chose de perant et de contenu, de jeune
et de prudent, de gai et de srieux[281]. Le lendemain, 30 mai, aprs
dner, le chancelier Pasquier clbra le mariage civil dans la galerie
de Henri II; Mgr Gallard, vque de Meaux, le mariage catholique dans
la chapelle de Henri IV; M. Cuvier, prsident du consistoire de la
Confession d'Augsbourg, le mariage luthrien dans la salle dite de
Louis-Philippe: crmonies successives dont la complication tonnait
plus qu'elle n'imposait, et dont la diversit mme ne laissait gure
aux assistants qu'un rle de spectateurs plus curieux que
recueillis[282]. La cour resta encore quatre jours  Fontainebleau: ce
ne furent que ftes, spectacles, promenades, cavalcades en fort. La
satisfaction tait gnrale. C'est de l'avenir, disait-on, et ce mot
rsumait assez bien l'impression nouvelle de cette socit condamne,
depuis quelques annes,  vivre au jour le jour, sans confiance ferme
dans le lendemain.

[Note 279: _La Duchesse d'Orlans._]

[Note 280: Lettre de M. de Saint-Priest  M. de Barante. (_Documents
indits._)]

[Note 281: Lettre  M. de Barante, du 12 aot 1837. (_Documents
indits._)]

[Note 282: Une anne plus tard, la princesse, recueillant ses
souvenirs, rappelait ces mariages successifs sans recueillement, qui
lui avaient fait du mal par l'esprit qui y rgnait et qui cependant
avaient fix son bonheur. (_La Duchesse d'Orlans._)]

Le 4 juin avait t fix pour l'entre  Paris. Cette journe n'tait
pas attendue sans quelque angoisse. Au-dessus de ces ftes, planait la
terreur du rgicide. Tout se passa  merveille. Le cortge arriva par
l'arc de l'toile: la garde nationale et l'arme faisaient la haie 
travers les Champs-lyses et les Tuileries. Ciel pur et jardin en
fleur. Le Roi et les princes taient  cheval; la Reine, la duchesse
d'Orlans et les princesses, dans une calche dcouverte. Une foule
immense, curieuse et joyeuse, se pressait des deux cts, saluant de
ses vivat la famille royale. Au moment d'entrer au palais, la
princesse, d'un mouvement plein de jeune spontanit, se leva toute
droite dans sa calche pour mieux voir ce spectacle vraiment
grandiose: la foule rpondit par une acclamation enthousiaste. La
princesse a t reue  merveille, crivait un tmoin. Cet accueil
fait presque l'illusion de l'_antique amour des Franais pour leurs
rois_. Toutefois le mme tmoin ajoutait aussitt: C'est une
superficie trs-mince, trs-lgre, et il ne faut pas trop appuyer sur
un terrain aussi trompeur[283]. Les ftes populaires se prolongrent
plusieurs jours. Les malheureux n'taient pas oublis: par une
gnreuse inspiration, le duc d'Orlans dpensa, en actes de
bienfaisance, prs de la moiti du million qui lui avait t allou
pour frais de premier tablissement. Tout semblait  la joie et  la
confiance. Et cependant, devant cette entre triomphale dans le palais
de la royaut franaise, comment ne pas penser au jour lugubre o la
duchesse d'Orlans le quittera, onze ans plus tard, pour n'y plus
jamais rentrer? Cette fois encore, la foule sera l, mais elle
poussera des cris de rvolte, et la princesse, veuve, fugitive,
tranant derrire elle ses deux enfants, sera  peine protge contre
les violences populaires par les quelques fidles qui l'entoureront!
Dj, du reste, au milieu des ftes si brillantes de 1837, la
tristesse et le deuil se faisaient leur part. Le 14 juin, un feu
d'artifice, simulant la prise de la citadelle d'Anvers, avait attir
au Champ de Mars une foule immense. La prcipitation du dpart amena,
devant les issues trop troites, une effroyable pousse. Aux cris de
dtresse des gens crass, il se produisit un remous plus terrible
encore. Beaucoup de personnes furent renverses et foules aux pieds.
Quand on put les relever, vingt-quatre n'taient plus que des
cadavres.  la nouvelle de cette catastrophe, une impression sinistre
se rpandit dans la cit, et les esprits chagrins ou malveillants ne
manqurent pas de rappeler, afin d'en tirer un funeste prsage, que
les ftes du mariage de Marie-Antoinette avaient t attristes par un
accident semblable. Le lendemain, devait avoir lieu un banquet 
l'Htel de ville: le duc d'Orlans se rendit aussitt au sein du
conseil municipal et demanda avec motion l'ajournement de la fte: en
mme temps, il fit distribuer de larges secours aux familles des
victimes.

[Note 283: Lettre de M. de Saint-Priest  M. de Barante, du 9 juin
1837. (_Documents indits._)]

Aux ftes de Fontainebleau et de Paris, s'ajoutrent celles de
Versailles. Le chteau de Louis XIV avait t saccag pendant la
Rvolution. Napolon et Louis XVIII songrent un moment  y tablir
leur rsidence, mais ils reculrent devant la dpense d'une
restauration. En 1830, ces btiments, livrs  peu prs sans dfense
aux ravages du temps, semblaient destins  une ruine prochaine:
l'herbe poussait dans les cours;  l'intrieur, tout tait solitude et
dlabrement. Louis-Philippe conut l'ide vraiment royale et franaise
de rendre au palais sa splendeur et en mme temps de le mettre 
l'abri des rvolutions futures, en y installant un muse de notre
histoire nationale. Peintres et sculpteurs furent chargs de faire
revivre tous les grands hommes et tous les grands faits de nos
annales, ou, pour parler comme la devise du monument, toutes les
gloires de la France. Les appartements somptueusement restaurs de
l'immense difice devinrent autant de galeries de tableaux et de
statues. Ds 1833, ouvriers et artistes s'taient mis  l'oeuvre avec
une activit sans cesse stimule par le Roi. C'est lui qui dirigeait,
combinait, surveillait tout; il y apportait un intrt passionn et
trouvait l une diversion aux soucis de la politique. C'est lui aussi,
ce prince alors tant accus de parcimonie, qui payait tout sur sa
liste civile, sans qu'il en cott un sou  l'tat. De ce chef, il ne
devait pas dpenser moins de 23 millions et demi. L'inspiration qui
avait prsid au choix des sujets tait largement patriotique:
plusieurs salles avaient t dsignes pour contenir les portraits de
Louis XVIII et de Charles X, et les souvenirs glorieux de la
Restauration; c'tait quelques mois aprs l'insurrection de la Vende,
et des objections furent faites, fondes sur les prventions que cet
vnement avait ravives: Non, rpondit Louis-Philippe, je ne
reculerai pas devant la passion populaire, et je la ferai taire en la
bravant. L'excution sans doute tait trop prcipite, pour que tous
les tableaux et toutes les statues eussent une gale valeur
artistique. Le Roi le savait: Aprs moi, disait-il, on refera mieux
les parties que je n'ai pu faire excuter qu'imparfaitement. Mais les
cadres taient remplis, et l'effet d'ensemble obtenu.[284]

[Note 284: Le Roi ne se bornait pas  restaurer le palais de
Versailles, il voulait qu'une reproduction par la gravure ft comme le
procs-verbal indestructible des travaux qu'il accomplissait.
Htez-vous, disait-il  M. Gavard, ancien officier d'tat-major,
auquel il avait confi la publication des Galeries historiques de
Versailles, le chteau et ses trsors peuvent disparatre un jour de
rvolution, mais vos volumes subsisteront et tmoigneront de ce que
j'ai fait pour conserver, en la transformant, l'ancienne demeure de
Louis XIV. Le Roi avait bien plac sa confiance; l'ouvrage, dont
l'excution ne cota pas moins de 1,800,000 fr., fut termin, aprs la
chute du trne, par l'diteur, rest seul sur la brche.]

En 1837, la grande oeuvre se trouvait assez avance pour que
Louis-Philippe pt la montrer au public. Le mariage de son fils lui
parut une occasion favorable. Le 10 juin, quinze cents personnes,
reprsentant toutes les notorits de la France moderne, furent
convies  cette fte qui dura la journe et la soire entires. Aprs
une premire visite du palais, un banquet fut servi dans une des
salles; ensuite, dans le thtre tincelant de lumire, le
_Misanthrope_ fut reprsent comme au temps de Molire, avec un
intermde de Scribe o les grands hommes du dix-septime sicle
venaient rendre hommage  la gloire de Louis XIV; la soire se
termina par une promenade aux flambeaux,  travers les galeries
splendidement illumines, la foule des invits suivant un peu
confusment la famille royale et s'merveillant de telles
magnificences. Cette crmonie, qui tranchait avec la banalit vide de
beaucoup de ftes de cour, et dans laquelle paraissaient se rejoindre
la France du pass et celle du prsent, laissa une impression
trs-vive  tous ceux qui y prirent part. Le royal _impresario_ tait
radieux et triomphant. Je viens d'assister  la plus belle journe de
la vie du Roi, crivait la duchesse de Dino, en revenant de
Versailles.


V

C'tait la premire fois que la royaut de Juillet se montrait,
pendant si longtemps et avec un tel clat, en reprsentation et en
fte. Jusqu'alors, elle en avait t empche par les proccupations
des luttes qu'il lui avait fallu soutenir pour son existence mme, ou
par la peur d'offusquer certains prjugs de la dmocratie bourgeoise.
Le mariage d'un jeune prince justement populaire lui avait t une
occasion de rompre avec cette sorte de deuil trop longtemps prolong.
On n'avait pas craint de donner  ces solennits un caractre
nettement monarchique. Tout,--le crmonial, le langage des journaux
officieux, et jusqu'au thtre de ces ftes,--trahissait le dsir de
renouer des traditions dont, au lendemain de Juillet, le Roi-citoyen
avait plutt paru vouloir se dgager. N'tait-il pas significatif que
ce prince, qui hsitait, en 1831,  venir s'installer aux Tuileries,
choist, en 1837, pour clbrer le mariage de son fils et pour
recevoir l'lite de la France moderne, ces chteaux de Fontainebleau
et de Versailles, si pleins des souvenirs les plus brillants de la
vieille cour, et o chaque pierre parlait d'un Valois ou d'un Bourbon?
Ce ne fut pas sans exciter quelques susceptibilits. Il se trouva des
gens, dputs ou autres, pour demander avec alarme si l'on allait
ressusciter une cour, et pour opposer une rsistance hroque aux
tentatives d'tiquette; il se trouva aussi des dmocrates pour essayer
d'veiller,  propos de ces royales splendeurs, les irritations
envieuses du peuple, et pour se livrer  de faciles dclamations sur
le contraste douloureux du luxe d'en haut et de la misre d'en bas.
Ces notes discordantes eurent cependant peu d'cho. La nation n'en
prenait pas moins sa part de ces rjouissances qu'elle ne connaissait
plus depuis sept ans, et que la distraction des meutes ou des crises
parlementaires n'avait pas suffisamment remplaces. Partout rgnait
comme un air de satisfaction, de paix et de bienveillance. C'tait 
croire qu'on en avait fini avec les prils sociaux et les divisions
politiques, ou tout au moins qu'on les avait oublis. L'ordre n'avait
pas t un moment troubl dans la ville; Louis-Philippe avait t
acclam par la foule et n'y avait pas rencontr l'assassin que des
imaginations bien naturellement inquites s'taient attendues  voir
surgir  chaque coin de rue. Il en tait tout heureux. M. Bresson, qui
avait fait partie du cortge, rsumait ainsi son impression, aprs
l'entre dans Paris: Quant au Roi, il respirait; il se sentait comme
rendu  la libert[285]. Et M. Dupin crivait  M. de Montalivet:
Une vive et salutaire raction s'est opre en faveur du Roi. Jamais
Sa Majest elle-mme et sa famille n'ont t mieux avec
l'opinion[286].  la Chambre, les partis avaient conclu une sorte de
trve, et la session se terminait au milieu de l'inattention gnrale;
 peine parvenait-on  runir le chiffre rglementaire des
votants[287]. Le _Journal des Dbats_ saluait, dans le mariage de M.
le duc d'Orlans, le premier jour d'une re nouvelle. Depuis sept
ans, disait-il, la dynastie de Juillet s'est affermie au milieu des
preuves et des temptes... Ce n'est pas l'affaire de quelques jours,
mme pour une grande nation, de fonder un trne. En conservant la paix
 la France et  l'Europe, le Roi a tourn contre lui toutes les
penses de guerre et de sang; la dynastie de Juillet a, pendant
trs-longtemps, pay, de son propre repos, le repos qu'elle assurait
au monde, et, de sa libert, la libert qu'elle tenait pour nous sous
la garantie de l'ordre et des lois. Aujourd'hui, le voile se dchire;
la dynastie de Juillet apparat pacifique et glorieuse, entoure du
respect de l'Europe et de l'amour reconnaissant de la France. Il
semble que les esprits fatigus n'attendaient plus qu'un signal pour
se rapprocher et pour faire de leur rconciliation la plus belle fte,
le plus beau jour de la monarchie nouvelle.

[Note 285: Lettre  M. de Barante du 27 juin 1837. (_Documents
indits._)]

[Note 286: _Mmoires de M. Dupin_, t. II, p. 297.]

[Note 287: Au scrutin sur l'ensemble de la loi de finances, le 30
juin, sur 461 dputs, il n'y eut que 242 votants.]

Tous les tmoignages contemporains constatent l'claircie qui s'tait
ainsi faite dans l'horizon politique. La duchesse de Dino crivait, le
13 juin 1837: La mesure hardie de l'amnistie, l'ouverture de
Saint-Germain-l'Auxerrois, le mariage du prince royal, l'admirable
inauguration de Versailles, tout cela a fait un changement  vue dont
chacun profite pour l'instant, ajournant les difficults qui, pour
tre recules, ne sauraient tre regardes comme dtruites. Mais enfin
nous sommes dans la plus douce, la plus brillante, la plus magique
lune de miel qui se puisse imaginer[288]. La duchesse de Broglie
disait de son ct: Je suis bien aise d'avoir vu l'arrive de notre
jeune princesse, d'avoir assist  un de ces vnements rares qui sont
 la fois touchants pour le coeur et d'une haute importance pour le
pays,  l'un de ces moments o une motion simple, vraie, domestique,
s'unit  une proccupation politique trs-vive[289]. La
transformation tait si manifeste qu'elle n'chappait pas  ceux qui
observaient les vnements du dehors; M. de Barante crivait de
Saint-Ptersbourg: Il y a deux mois que tout semblait au plus triste,
et que le dcouragement avait atteint tout le monde. Aujourd'hui, pour
un mariage assurment fort bien choisi, mais qui ne change rien au
fond des choses, pour une porte de prison ouverte  cent cinquante
mauvais sujets dont personne ne se soucie, nous voil pleins
d'effusion et d'esprance... Toujours est-il que ces moments de
dtente et d'armistice profitent au gouvernement. Il prend racine
pendant ces intervalles et les habitudes s'tablissent autour de lui
comme un rempart. Lorsque recommenceront les clameurs et les attaques,
tous les assaillants auront perdu du terrain et seront moins 
craindre[290]. M. de Barante ajoutait dans une autre lettre: Le Roi
a d tre bien heureux... J'en fais de trs-sincres compliments  M.
Mol. Quelque grand que soit le mrite de M. Guizot, il ne pouvait
obtenir ce genre de succs. Les oppositions taient lasses de crier
inutilement; elles sentaient le besoin de baisser leur diapason. Mais
il leur fallait une satisfaction d'amour-propre que leur a donne la
retraite de M. Guizot. Maintenant, faire ce qu'il a dit en prenant
soin de ne le point dire, telle me parat tre la marche
indique[291]. Les cours trangres, jusqu'alors si promptes  noter
tous les symptmes alarmants de notre situation intrieure, taient
frappes d'une amlioration si subite, particulirement de la scurit
que le Roi paraissait avoir reconquise; elles laissaient voir  nos
ambassadeurs leur tonnement et leur sympathique curiosit[292].

[Note 288: Lettre  M. de Barante. (_Documents indits._)]

[Note 289: Lettre du 12 aot 1837. (_Documents indits._)]

[Note 290: Lettre du 24 juin 1837. (_Documents indits._)]

[Note 291: Lettre  M. Bresson. (_Documents indits._)]

[Note 292: Lettre de M. de Barante  M. Mol, du 8 juillet 1837.
(_Documents indits._)]

M. Mol avait le droit d'tre fier d'un tel rsultat. C'tait, sinon de
la grande, du moins de l'habile et heureuse politique. Il y a eu du
bonheur et du bien jou, crivait un observateur[293]. Le prsident du
conseil jouissait d'autant plus de ce succs qu'il avait t plus
mortifi de faire petite figure lors des rcents dbats parlementaires.
Dans une lettre intime du 6 juin, il rappelait, avec une certaine
complaisance, les difficults auxquelles il s'tait heurt, au lendemain
du 15 avril: Une majorit froide et regrettant mes adversaires, une
cour pour le moins partage, pas un journal, pas un dput qui me
soutnt et m'avout; des collgues intimids et tout prs de se
dgoter. Puis il ajoutait: J'avais un plan, et depuis le 6
septembre. Il me fallait seulement le mariage, afin de grouper autour
les mesures sur lesquelles je comptais pour changer l'tat des esprits,
rendre le Roi  la France et la France au Roi. Le mariage une fois
assur, je ne perdis plus l'esprance, et, chaque chose faite en son
temps, le ciel m'a aid, et le succs a surpass mon attente. Depuis
sept ans, on n'avait pas t si mal qu'on tait il y a deux mois, et
aujourd'hui, je dis avec assurance que, depuis sept ans, on n'a pas t
mieux ni aussi bien. Il y a une dtente dans tous les esprits, un retour
vers le Roi et sa famille qui se font sentir d'un bout du pays  l'autre
et qui ramnent au ministre et  son chef tous ceux  qui le dpit ou
la rancune n'te pas tout jugement. Vous savez mieux que personne que
j'excute ce que j'ai toujours projet. Rappelez-vous notre conversation
dans le parc de Champlatreux, quand vous vntes m'y dire adieu, en
partant pour Saint-Ptersbourg. J'tais l'homme de la trve et de la
rconciliation des partis, quand le moment serait venu. Or, au 6
septembre et plus encore au 15 avril, il fallait,  tout prix, faire du
nouveau, changer le vent, sous peine d'aller je ne sais o. Voil ce que
des esprits inflexibles, puisant tout en eux-mmes au lieu de regarder
autour d'eux, n'ont jamais su comprendre. Je voudrais que vous eussiez
vu l'entre du Roi dans Paris, dimanche dernier. Cette entre est
devenue un grand vnement... On se rappelait qu'avant l'amnistie et le
mariage, on se serait cru spar encore par des annes du moment o l'on
pourrait, sans folle imprudence, risquer le Roi au milieu de la
population. Ici, nulle prcaution particulire. Le Roi et sa famille
s'enivraient de cette scurit si nouvelle et des tmoignages qu'ils
retrouvaient[294]. On n'aurait pas M. Mol tout entier, si, dans ce
lgitime triomphe, n'clatait pas son ressentiment contre les
doctrinaires. Ils se font prendre en horreur par le pays,
crivait-il, et il ajoutait, un peu plus tard, dans une autre lettre:
Vos amis (M. Guizot et ses partisans) m'avaient fait la rputation d'un
causeur agrable, incapable de parler et d'agir. J'ai prouv que je
parlais moins loquemment, mais plus utilement qu'eux, et que j'tais,
dans l'action, plus laborieux, plus suivi, plus intelligent et plus
habile qu'eux. Je suis content: le mal momentan qu'ils m'avaient fait,
depuis 1818, a t rpar en quelques mois. J'avais dsir cette
preuve. Je connais trop les vritables conditions d'une supriorit
relle, pour tomber dans le ridicule de me l'attribuer. Mais, quand je
me _compare_, l'orgueil me revient, et je me sens, comme homme
politique, infiniment au-dessus de tous ceux qui me donnaient
l'exclusion et prtendaient m'amoindrir par leur ddain[295].

[Note 293: Lettre de M. de Saint-Priest  M. de Barante, du 9 juin
1837. (_Documents indits._)]

[Note 294: Lettre  M. de Barante. (_Documents indits._)--M. Mol
aimait  revenir, dans ses lettres, sur l'tat satisfaisant o il se
flattait d'avoir amen le pays. Il crivait, le 9 aot: Le mot: _On
n'a jamais t si bien depuis sept ans_, est dans toutes les bouches;
le 20 aot: Notre position  l'intrieur est excellente, admirable,
ce qu'elle n'a jamais t pour personne depuis sept ans; le 5
octobre: Depuis longues annes, j'ose le dire, jamais la France n'a
t si prospre. (_Documents indits_; _Revue rtrospective_, p. 500;
_Mmoires de M. Dupin_, t. III, p. 525.)]

[Note 295: Lettre  M. de Barante, du 16 novembre 1837. (_Documents
indits._)]

Le Roi prenait sa part de ce succs. L'un des caractres du cabinet
alors au pouvoir tait prcisment d'avoir t plutt choisi par la
Couronne que dsign par le Parlement; mieux que tout autre, il
laissait libres et visibles l'initiative et la prpondrance royales.
Aussi les tmoignages de la satisfaction de Louis-Philippe
abondent-ils dans les courts billets qu'il adressait frquemment au
prsident du conseil,  l'occasion des affaires courantes. Il lui
crivait, par exemple, le 12 juin: Il est certain qu'il y a une
prodigieuse amlioration, et il ne l'est pas moins que vous y avez
contribu votre bonne part. Je dsire seulement que vous le sachiez
aussi bien que je le sens. Et, un peu plus tard, le 6 septembre, date
anniversaire de l'entre de M. Mol au ministre: Oui, sans doute,
c'est un bon anniversaire que celui du jour o vous tes devenu mon
ministre, et je le tiens pour tel de tout mon coeur. C'est dj
beaucoup plus que bien des gens ne comptaient, que d'tre arriv au
premier anniversaire. Mais je souhaite et j'espre que ces calculs
seront encore drangs de mme, et je vous porte le toast des Anglais
pour les jours de naissance de leurs amis: _The day and many happy
returns of the day_, le jour et beaucoup d'heureux retours du
jour[296].

[Note 296: Correspondance du Roi avec M. Mol. (_Documents
indits._)]


VI

Dans le succs ainsi obtenu, M. Mol ne voyait pas seulement une vaine
satisfaction et une consolation de ses rcents checs parlementaires:
il esprait y trouver un moyen de prendre la revanche de ces checs.
Les incidents de la dernire session l'avaient convaincu de
l'impossibilit de se faire une majorit vraiment  lui, dans une
assemble o tant de dputs avaient pris l'habitude de suivre soit M.
Guizot, soit M. Thiers. Chercher la protection de l'un ou de l'autre,
ne vivre que de leur division, avec le risque constant de mourir de
leur runion, lui semblait une existence  la fois sans dignit et
sans scurit. D'ailleurs, cette Chambre, qui, depuis 1834, avait
successivement donn des majorits aux ministres du 11 octobre, du 22
fvrier, du 6 septembre et du 15 avril, n'tait-elle pas, par cela
mme, use et quelque peu dconsidre? Ne convenait-il donc pas de
profiter du changement heureux opr dans l'opinion,  la suite du
mariage royal et des mesures qui l'avaient accompagn, pour faire un
appel aux lecteurs? Toutes les circonstances semblaient favorables. 
la crise conomique qui, partie d'Angleterre, avait, dans les premiers
mois de l'anne, menac d'envahir la France, succdait, sous
l'impression de paix et de confiance laisse par les ftes du mariage,
une vive reprise de prosprit matrielle; la rente 5 pour 100
touchait  111 francs; les capitaux s'offraient  toutes les grandes
entreprises. Le patriotisme pouvait aussi compter sur de nobles
satisfactions: le gouvernement avait entrepris, en Algrie, un
ensemble d'oprations diplomatiques et militaires, en vue de rparer
et de venger le douloureux chec subi, l'anne prcdente, devant les
murs de Constantine; il en attendait prochainement le rsultat. En
effet, cette ville, que la nature semblait avoir rendue imprenable et
qu'une population belliqueuse dfendait avec une vaillance acharne,
devait tre emporte d'assaut, le 13 octobre 1837, par l'arme
franaise: glorieux fait d'armes, l'un des plus considrables de nos
guerres d'Afrique[297]. Avec tant de succs, avec la popularit qu'il
se flattait d'en retirer, M. Mol ne pouvait-il pas esprer, en
dissolvant la Chambre, obtenir du pays une majorit relevant de lui
seul, trangre aux coteries anciennes, indpendante des influences
jusqu'alors dominantes?

[Note 297: Voir, pour le dtail des vnements, le rcit d'ensemble
que nous donnerons plus tard des affaires d'Algrie.]

Le Roi rpugnait  la dissolution, comme  toute agitation et  tout
risque qui ne lui semblaient pas ncessaires. La Chambre en fonction
lui prsentait au moins cette garantie d'tre en grande majorit
monarchique. N'tait-ce pas elle qui avait vot les lois de septembre?
N'avait-elle pas prouv, par l'accueil fait aux ministres les plus
divers, qu'elle n'tait pas, aprs tout, bien difficile  manier? Elle
avait sans doute ses dfauts; mais c'taient ceux du pays. Et le
prince, dont l'exprience un peu sceptique se gardait toujours contre
les illusions, n'esprait pas aussi facilement que le prsident du
conseil de voir ces dfauts disparatre par l'effet de nouvelles
lections. Quelques ministres partageaient la rpugnance royale. M.
Mol insista; il dclara que la mesure lui tait indispensable[298].
Les journaux l'appuyaient presque tous trs-vivement,  l'exception
des feuilles doctrinaires. Le Roi finit par cder. Le 3 octobre 1837,
parut l'ordonnance de dissolution: les lecteurs taient convoqus
pour le 4 novembre. Une ordonnance de mme date fit entrer au
Luxembourg une fourne de cinquante pairs; le cabinet marquait ainsi
sa prtention de s'installer en gouvernement assur d'un long avenir,
et, du mme coup, en choisissant prs de la moiti des nouveaux pairs
parmi les dputs sortants, il faisait place au personnel nouveau
qu'il dsirait faire entrer dans la Chambre lective.

[Note 298: _Documents indits._--Cf. aussi diverses lettres de M. Mol
au Roi, de juillet et aot 1837, publies dans la _Revue
rtrospective_, p. 500  502.]

Le ministre ne se piquait pas de neutralit lectorale. Il
prtendait, au contraire, intervenir ouvertement et vigoureusement,
se mlait  la bataille par ses circulaires et ses journaux,
marquait, sans se gner, ses prfrences ou ses exclusions, usait en
faveur de ses candidats de tous les moyens d'influence administrative.
Ses adversaires l'accusaient mme d'en abuser. Rarement la presse
avait autant cri  la pression; la corruption coule  plein bord,
disait le _National_; mais on sait qu'en semblable cas, il faut
toujours beaucoup rabattre des hyperboles d'opposition.

 gauche, la direction de la campagne fut prise par les avancs et les
violents. Quand il fut question de constituer, selon l'usage, le
comit central de l'opposition, les radicaux prtendirent y figurer en
nombre, avec leur programme, offrant seulement  la gauche monarchique
de prendre place  ct d'eux. Aux objections des amis de M. O.
Barrot, les rpublicains rpondirent sur un ton trs-hautain; le dbat
fut orageux; les dynastiques, abandonns par MM. Laffitte et Arago,
eurent le dessous, et les journaux purent annoncer que le comit
central, constitu  Paris, en vue de runir dans une mme action
toutes les nuances de l'opposition nationale, tait prsid par M.
Laffitte, et avait pour dlgus chargs de la correspondance MM.
Garnier-Pags, Cauchois-Lemaire et Mauguin; les autres membres taient
la plupart des rpublicains, ou tout au moins appartenaient 
l'extrme gauche. Svre, mais inutile leon  l'adresse de cette
gauche qui n'avait pas encore compris, et qui ne devait jamais
comprendre qu'en s'alliant avec les radicaux, elle faisait entrer dans
la place des ennemis disposs  la mettre dehors, aussitt qu'ils se
croiraient les plus forts. M. O. Barrot refusa de faire partie d'un
comit dans lequel, disait-il, le parti rpublicain entrait enseignes
dployes, conservant ses prtentions extralgales. Seulement, que de
mnagements encore pour des hommes dont il esprait bien, disait-il,
n'tre spar que par une dissidence passagre! L'orateur de la
gauche parlait d'un autre ton, quand il exposait ses griefs contre les
monarchistes conservateurs. Il n'essaya pas du reste d'lever
ouvertement autel contre autel; ce fut  peine si ses amis
organisrent une sorte de comit clandestin qui n'eut avec ses
adhrents qu'une correspondance sans publicit, et laissa au comit
radical tout l'honneur de la direction ostensible. On conoit que le
ministre et ses journaux ne ngligrent pas l'avantage qu'un tel
incident leur donnait contre l'opposition.

Chez les lgitimistes, le mot d'ordre fut, presque partout, d'agir et
de voter; leur programme fut rdig de faon  se rapprocher le plus
possible de celui de l'opposition radicale; et l o ils ne pouvaient
avoir de candidats  eux, ils soutenaient ceux de la gauche.
Toutefois, parmi les anciens royalistes, plusieurs rpugnaient  cette
tactique rvolutionnaire;  mesure qu'on s'loignait de 1830, leur
ressentiment s'affaiblissait, la monarchie nouvelle ne leur paraissait
plus une aventure passagre, mais un gouvernement de fait, ayant la
garde des intrts sociaux, et dont, par beaucoup de raisons, ou
gnrales ou prives, ils avaient intrt  se rapprocher. Cet tat
d'esprit n'chappait pas  M. Mol; il voyait l des recrues
prcieuses, non-seulement pour la monarchie de Juillet, mais pour son
ministre.  raison mme de son pass et de son nom, il se flattait
d'inspirer plus facilement confiance  ces royalistes que M. Thiers et
mme M. Guizot. Aussi, au risque d'exciter certain ombrage chez ceux
qui lui reprochaient dj de n'tre pas un homme de Juillet, fit-il
faire beaucoup d'avances, et parfois non sans succs,  ceux qu'on
appela alors les rallis.

Le ministre ne dsirait pas seulement une majorit hostile aux
radicaux et aux lgitimistes; s'il n'avait fallu que cela, l'ancienne
Chambre et suffi. Son dessein tait plus difficile  raliser, plus
dlicat  formuler. Il voulait des dputs conservateurs, mais des
conservateurs qui fussent pour M. Mol, contre M. Guizot et contre M.
Thiers, hommes nouveaux autant que possible, ou tout au moins dgags,
par une sorte de novation lectorale, de leur origine et de leurs
attaches anciennes[299]. C'tait demander aux lecteurs de prendre
parti entre des nuances de doctrine que, de loin, il leur tait  peu
prs impossible d'apercevoir. M. Mol avait-il donc dcouvert, pour
distinguer son programme de ceux de ses deux rivaux, quelque ide
simple, nette, quelque enseigne bien visible, de nature  saisir et 
entraner la masse conservatrice? Nullement: il aimait sans doute 
faire dire par ses journaux que sa politique inaugurait une re
nouvelle[300]; mais quand il s'agissait de prciser, il n'tait pas
moins embarrass devant le pays, qu'il ne l'avait t nagure devant
la Chambre. Un jour, un article officieux posait la question
lectorale entre ceux qui, croyant la guerre termine, ont voulu la
paix, et ceux qui, croyant la paix dangereuse ou impossible, ont
continu la guerre, entre l'esprit de conciliation et l'esprit
d'intimidation: c'tait, semblait-il, se sparer de M. Guizot, au
risque de se confondre avec M. Thiers. Mais, un autre jour, la mme
feuille protestait qu'elle ne voulait  aucun degr se rapprocher du
centre gauche. Le _Journal des Dbats_ et le _Temps_ faisaient, avec
un zle gal, campagne pour M. Mol et passaient pour recevoir ses
inspirations et ses subventions: or,  entendre le _Journal des
Dbats_, le ministre n'avait d'autre dessein au fond que de continuer
l'ancienne politique du 13 mars et du 11 octobre; il faisait appel et
prtait son appui  toutes les nuances de l'ancienne majorit, y
compris les doctrinaires; d'aprs le _Temps_, au contraire, on et dit
que le principal mrite du cabinet tait d'avoir exclu ces mmes
doctrinaires, et que son oeuvre principale devait tre de leur faire
chec; ce journal dclarait M. Barrot plus proche de M. Mol que M.
Guizot, et promettait presque  l'opposition la mise en oubli des
lois de septembre[301]. On en venait  supposer et mme  affirmer
publiquement que ces contradictions des officieux tenaient aux
divisions du ministre, que M. Mol voulait se rapprocher du centre
gauche, tandis que M. de Montalivet, appuy par le Roi, se refusait 
rompre avec les doctrinaires. Tout cela n'impliquait pas, de la part
des ministres, volont de tromper le public; c'tait l'embarras d'une
politique un peu incertaine et flottante, plus dispose  suivre qu'
diriger les courants divers de la majorit. Ne se sentant pas, jusqu'
prsent, de parti proprement  eux, rduits  le recruter parmi les
anciens amis de M. Guizot comme parmi ceux de M. Thiers, ces ministres
se croyaient obligs de flatter, tour  tour ou mme simultanment,
les sentiments opposs des uns et des autres. Une telle tactique les
exposait au reproche de jouer double jeu. Il leur fut fait aussi bien
par les journaux doctrinaires que par ceux du centre gauche, et, des
deux parts, on mit le cabinet en demeure, avec une aigreur chaque jour
croissante, de dire enfin nettement et dfinitivement ce qu'il tait
et ce qu'il voulait. Tout cela n'tait pas fait pour clairer beaucoup
les lecteurs et pour dterminer un courant puissant d'opinion. Il en
rsultait au contraire une mle obscure, sans grandeur, o le
gouvernement, bien que fort actif, tait rduit  n'user que d'armes
mesquines, et ne paraissait choisir ses amis ou ses adversaires que
par des raisons personnelles ou locales. Rapetisse et embrouille au
Parlement, la politique semblait l'tre aussi par contre-coup dans le
pays.

[Note 299: Dans un article reproduit par le _Moniteur_, le journal _la
Charte de 1830_ s'exprimait ainsi: Il faut que les nuances diverses
de la majorit prennent une origine nouvelle, o chacun puisse se
dgager des antcdents qui gnent sa conscience; aprs un
renouvellement lectoral, toutes les positions parlementaires,
affranchies de tout engagement de personne et de toute direction
systmatique, se rtablissent avec nettet.]

[Note 300: Il y avait quelque chose  finir, quelque chose 
commencer... Le cabinet du 13 avril recevait, des circonstances et du
Roi, la mission de clore la premire septennalit de la monarchie de
1830, septennalit de luttes, d'efforts et de sacrifice, et d'oprer,
aprs cette longue rsistance, toujours constitutionnelle et lgale,
une transition naturelle vers un systme de douceur, de clmence et de
gnrosit. (_Presse_, 5 octobre 1837.)]

[Note 301: Au lieu du rappel des lois de septembre, contentez-vous de
l'oubli de ce qu'elles ont de mauvais. Vous avez la chose, ne disputez
pas sur les mots. (_Temps_, septembre 1837.)]

Vint enfin le jour du scrutin. Le rsultat fut incertain, confus,
comme l'avait t la lutte elle-mme. Sur 459 lus, 152 taient des
hommes nouveaux; mais, pour beaucoup, il et t embarrassant de dire
d'avance  quel groupe ils se rattacheraient. En somme, peu de
diffrence avec la Chambre prcdente. S'il y avait un changement, il
tait au dtriment de la gauche et surtout des doctrinaires qui
avaient perdu quelques-uns des leurs, combattus par l'administration,
et au profit, sinon expressment du centre gauche, du moins des
opinions flottantes o il se recrute d'ordinaire; aussi taient-ce les
journaux de ce groupe qui chantaient victoire. Le parti proprement
ministriel n'avait pas gagn; tout au plus pouvait-on dire qu'il
n'avait pas perdu[302].

[Note 302: Une feuille ministrielle, la _Presse_, donnait, au
lendemain du scrutin, la statistique suivante:

                     1834  1837                                1834  1837
                      --    --                                  --    --
  Radicaux            19    19    Centre ministriel           163   163
  Gauche dynastique   62    56    Centre droit et doctrinaires  83    64
  Centre gauche      114   142    Lgitimistes                  18    15]

M. Mol chouait donc dans son dessein: aprs ce grand effort
lectoral, il se retrouvait, en face du Parlement, dans les mmes
conditions de faiblesse, aux prises avec les mmes difficults et avec
les mmes prils. L'amnistie et le mariage ne lui avaient pas, sur ce
terrain ingrat, rapport ce qu'il attendait. En mme temps, comme pour
donner un autre dmenti  ses esprances, le hasard d'un portefeuille
tomb dans la rue et ramass par un douanier mettait sur la trace d'un
nouveau complot contre la vie du Roi[303]: il s'agissait de la
construction d'une machine infernale plus redoutable encore que celle
de Fieschi. Or le principal coupable, Huber, tait l'un des librs de
l'amnistie;  peine hors de prison, il s'tait abouch avec Steuble,
ouvrier mcanicien, et avec Laure Grouvelle, admiratrice fanatique de
Morey et d'Alibaud, pour prparer un nouveau rgicide[304]. Que
devenait donc le rve de ceux qui s'taient flatts que, grce  une
politique de clmence, le Roi retrouverait sa scurit? Il tait trop
clair que si Louis-Philippe avait pardonn aux assassins, ceux-ci ne
lui avaient pas rendu la pareille.

[Note 303: 8 dcembre 1837.]

[Note 304: En mai 1838, aprs un procs o les accuss se livrrent
aux plus scandaleuses violences, Huber fut condamn  la dportation,
ses complices  cinq et trois ans de dtention. En prison, Steuble se
coupa la gorge, et Laure Grouvelle devint folle.]

M. Mol cependant ne se laissa pas abattre par ces contretemps. Tout
au moins avait-il retir de ses succs de l't une plus grande
confiance en soi, et par suite plus d'aplomb et de force morale pour
les luttes  venir. Du 15 avril jusqu' prsent, crivait-il  M. de
Barante, j'ai eu, j'ose le dire, une administration brillante. Je me
prsente  la Chambre dans les plus belles conditions, et, pourtant,
j'entrevois plus de difficults que je n'en ai encore rencontr. Je me
sens non-seulement bon courage, mais une sorte d'impatiente
ardeur[305].

[Note 305: _Documents indits._--M. Mol crivait dans le mme sens 
M. Bresson.]




CHAPITRE V

LES PRLIMINAIRES DE LA COALITION.

(1838.)

     I. Ouverture de la session. Animation de M. Thiers. M.
     Guizot repousse les avances du chef du centre gauche. Dbat
     de l'Adresse. Il dplat  M. Mol d'tre protg par les
     doctrinaires.--II. Nouvelles avances de M. Thiers aux
     doctrinaires. Accueil qui y est fait. Discussion sur les
     fonds secrets. Hsitations et insuccs de M. Guizot. Les
     fonds secrets  la Chambre des pairs.--III. Irritation des
     conservateurs contre les doctrinaires. Tactique de M. Mol.
     Il parvient  dtacher certains partisans de M. Guizot ou de
     M. Thiers, mais n'arrive pas  se former une majorit
     solide.--IV. L'oeuvre lgislative. Les chemins de fer. La
     conversion. Dfaut d'autorit du cabinet.--V. M. Mol a
     personnellement grandi. Appui que lui donne Louis-Philippe.
     Le public jouit du calme matriel. Les socits secrtes.
     Prosprit financire. Le pays est de plus en plus tranger
     et indiffrent aux agitations du monde politique. Naissance
     du comte de Paris.--VI.  dfaut des chefs, les tats-majors
     continuent la coalition. M. Duvergier de Hauranne. Il
     cherche un terrain d'attaque o les coaliss puissent se
     rencontrer. Ses articles de la _Revue franaise_. Sa
     brochure. Polmiques qui en rsultent.


I

L'ouverture de la session tait indique pour le 18 dcembre. On
allait donc voir  l'preuve la Chambre issue des rcentes lections.
Dans son discours, le Roi s'applaudit de la tranquillit et de la
prosprit de la France, rappela l'amnistie, clbra dignement la
prise de Constantine. Mon fils le duc de Nemours, dit-il d'une voix
mue, a pris la part qui lui revenait dans le pril. Son jeune frre a
voulu le rejoindre et s'associer  cette communaut de travaux et de
dangers qui identifie depuis longtemps mes fils avec l'arme. Leur
sang appartient  la France, comme celui de tous ses enfants. Puis,
aprs avoir touch diverses questions: Jamais je ne me suis trouv
entour des Chambres dans des circonstances si favorables. Sachons,
Messieurs, conserver, par notre union et notre sagesse, ce que nous
avons conquis par notre courage et notre patriotisme. Tchons
d'effacer les pnibles souvenirs de toutes nos dissensions, et qu'il
ne reste d'autres traces des agitations dont nous avons tant souffert,
que le besoin plus senti d'en prvenir le retour.

La nouvelle Chambre n'tait pas plus que l'ancienne en disposition de
rpondre  cet appel d'union. L'lection du bureau la montra aussi
fractionne que jamais. Les partis se prparaient avec une agitation
passionne  la bataille annuelle de l'Adresse. Le centre gauche, qui
se flattait d'avoir beaucoup gagn aux dernires lections, tait le
plus anim de tous. M. Thiers ne songeait plus qu' renverser le
ministre qu'il avait protg dans la prcdente session. Peut-tre
tait-il mcontent de n'avoir pas trouv M. Mol plus rsign  subir
son patronage. Dans une lettre crite le 16 novembre 1837, le
prsident du conseil se plaignait des exigences du chef du centre
gauche. J'accepte avec bienveillance, disait-il, tous ceux qui
veulent m'aider, mais je repousse quiconque prtend  me protger. Ce
rle de protecteur, on se le dispute. Des deux cts, on me dit: Nous
combattrons pour vous; nous vous ferons vivre de notre parole. Mon
cher ami, du moment o mes actes et ma parole ne suffiront plus  me
faire vivre, je tomberai, emportant avec moi, croyez-le bien, des
regrets que mes successeurs, quels qu'ils soient, n'affaibliront
pas[306]. M. Thiers menait la guerre avec sa vivacit accoutume,
criblant d'pigrammes ce qu'il appelait le ministre d't, le
ministre sans programme, crivant dans les journaux, nouant des
alliances parlementaires. Sous son influence, le centre gauche se
rapprocha de la gauche et permit ainsi  M. O. Barrot d'obtenir 142
voix pour la vice-prsidence, ce qui fut alors trs-remarqu. Dans
l'imprudent emportement de son opposition, M. Thiers se laissait mme
entraner  frapper plus haut que le cabinet, prenant  son compte
les vieilles attaques de la gauche contre le pouvoir personnel du Roi.
Son journal, le _Constitutionnel_, dclarait qu'il fallait tablir,
comme principe d'avenir, la sincrit et la vrit du gouvernement
reprsentatif, c'est--dire cet admirable axiome que la Chambre fait
le ministre, et que le ministre gouverne sous sa propre
responsabilit[307]. Le _Courrier franais_ donnait, comme mot
d'ordre: Des ministres et point de commis; puis il ajoutait: Aucun
homme d'tat srieux ne consentirait  succder au ministre, aux
mmes conditions o il tient le gouvernement. On ne veut pas le
renverser sans avoir modifi les conditions actuelles du pouvoir.
Qu'attend maintenant l'opposition du centre gauche? Une seule chose,
mais un point capital: la ralit du gouvernement reprsentatif. Eh
bien! l'intrt du centre gauche, exclu une premire fois des affaires
par la volont royale, n'est-il pas de n'y rentrer qu'avec l'appui et
au nom d'une majorit qui ne se contenterait pas de rgner, et qui
voudrait aussi gouverner[308]? Aussi une feuille ministrielle, la
_Presse_, aprs avoir montr les partis dnonant la volont du Roi
comme un obstacle au progrs, disait-elle: M. Thiers a le malheur
d'tre un drapeau  moiti dploy pour cette rsistance des partis
contre la royaut... Nous voyons en lui un petit Necker qui se
prpare.

[Note 306: Lettre  M. de Barante. (_Documents indits._)]

[Note 307: 29 novembre 1837.]

[Note 308: 28 dcembre 1837.]

En mme temps qu'il donnait ces gages  la gauche, M. Thiers faisait
des avances aux doctrinaires. Le ministre, leur disait-il, est le
plus honteux qui ait jamais exist. Il n'a point de force propre et ne
vit que de nos haines. Laissons nos haines en repos, et, sans que
personne abandonne son terrain, arrangeons-nous pour en finir
promptement. Je me charge de prouver que le ministre actuel est le 6
septembre, moins le talent et le courage. Attaquez-le de votre point
de vue, et faisons converger nos feux, de manire  ne pas nous
blesser rciproquement[309]. Les plus ardents des doctrinaires
eussent t d'avis d'accepter ces offres.  quoi bon, disaient-ils,
mnager un ministre qui nous a si peu mnags aux lections?
Toutefois M. Guizot, moins impatient, runit ses partisans pour leur
exposer toute sa politique. Selon lui, la mort du ministre tait
certaine; l'important tait, non de le tuer, mais de lui succder. Or,
pour cela, il fallait reformer, dans la nouvelle Chambre, la vieille
majorit conservatrice, l'habituer  voir dans les doctrinaires ses
champions les plus loquents et les plus fidles, et, loin de s'unir 
M. Thiers et  la gauche, s'arranger pour mettre ceux-ci en minorit,
forcer M. Mol  s'engager contre eux. M. Guizot indiquait mme la
question sur laquelle cette manoeuvre pouvait tre tente; c'tait
celle d'Espagne[310].

[Note 309: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 310: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Le projet d'Adresse disait, en termes assez vagues, sur ce sujet:
Nous nous confions aux mesures que votre Gouvernement, en excutant
fidlement le trait de la Quadruple Alliance, croirait devoir prendre
pour atteindre le but que les hautes parties contractantes se sont
propos. M. Mol se ft volontiers content de cette phrase qui,
prcisment parce qu'elle ne disait rien, pouvait tre vote par tous.
Les doctrinaires, suivant l'indication de leur chef, dposrent un
amendement qui substituait aux mots: _en excutant fidlement_,
ceux-ci: _en continuant d'excuter fidlement_. C'tait rveiller
l'ancien conflit entre M. Thiers et le Roi. Impossible  M. Mol de ne
pas soutenir cette rdaction,  M. Thiers de ne pas la combattre. En
effet, quand vint la discussion, ce dernier s'engagea  fond contre
l'amendement, et,  sa suite, les orateurs de la gauche et du centre
gauche. Le prsident du conseil monta deux fois  la tribune pour leur
rpondre, et M. Guizot vint solennellement  son secours par un
discours magistral. Sur cette question, l'opinion de la majorit tait
certaine, et l'amendement fut vot  une forte majorit. L'ensemble de
l'Adresse, ainsi modifie, fut adopt par 216 voix contre 116[311].

[Note 311: L'Adresse fut discute du 9 au 13 janvier.]

C'tait une grosse dfaite pour M. Thiers: il semblait en sortir
d'autant plus atteint qu'il avait mis dans son opposition plus
d'animosit personnelle. Il se gaspille et se diminue, crivait un
tmoin impartial; il dit chaque jour d'inconvenants propos, reprend le
mtier et la vie de journaliste. On lui opposait l'attitude sage,
patiente et grave de M. Guizot[312]. Ses partisans eux-mmes taient
effarouchs. Une des circonstances qui contribuent le plus aux checs
successifs prouvs par M. Thiers, notait un autre tmoin, c'est
l'ardeur inconsidre avec laquelle,  la premire apparence d'un
succs, il laisse clater sa joie et ses esprances, c'est le peu de
mesure qu'il garde dans son opposition. Une portion considrable du
centre gauche, s'effrayant de ces allures, se rejette, aux moments
dcisifs, vers le pouvoir[313]. Seulement, si M. Thiers tait vaincu,
 qui appartenait la victoire? Le vote contre l'intervention,
crivait le mme observateur, et la force inattendue de la majorit
sont l'objet de tous les entretiens. Le ministre et les doctrinaires
sont triomphants, mais on croit la joie de ces derniers plus sincre
et plus complte; on les considre comme les vritables vainqueurs, en
tat dsormais de dicter la loi au ministre[314]. N'tait-ce pas eux
en effet qui avaient voulu et engag la bataille? Le cabinet n'avait
fait que les y suivre, et visiblement  contre-coeur. D'ailleurs, dans
le reste des dbats sur l'Adresse, les ministres n'avaient fait ni
trs-brillante, ni trs-imposante figure. Comme l'anne prcdente, de
nombreux orateurs les avaient mis en demeure de dire quelle tait au
juste leur politique, en quoi ils continuaient ou rpudiaient celle de
leurs prdcesseurs. M. Mol n'avait rpondu que par des gnralits,
faisant appel  une rconciliation universelle,  l'oubli des
souvenirs irritants, mais sans apporter aucun programme bien dfini.
Il apparaissait une fois de plus que cette habilet clairvoyante et
souple qui lui avait fait, hors du Parlement, deviner et prendre
heureusement le vent, ne suffisait pas  diriger avec autorit une
Chambre divise, incertaine, ayant besoin de trouver dans le
gouvernement la volont qu'elle n'avait pas elle-mme; elle ne
suffisait pas non plus  dominer des rivaux redoutables qui
profitaient de ce qu'ils n'taient pas au pouvoir pour parler haut et
net.

[Note 312: Lettre de M. de Barante  M. Bresson, date de Paris, le 31
janvier 1838. (_Documents indits._)]

[Note 313: _Journal indit de M. le baron de Viel-Castel_, fvrier
1838.]

[Note 314: _Ibid._, 12 janvier 1838.]

Cette fois encore, M. Mol sortait donc du dbat plus protg que
matre: la seule diffrence avec l'anne prcdente tait qu'au lieu
d'tre le protg de M. Thiers, il devenait celui des doctrinaires, ce
qui lui paraissait plus pnible encore. Ses nouveaux protecteurs ne
s'inquitaient gure d'ailleurs de lui rendre la situation moins
dsagrable: ils ne lui pargnaient pas les pigrammes ddaigneuses,
et disposaient de sa succession, comme si elle tait dj ouverte.
Trs-sensible  ces mortifications, M. Mol n'eut aussitt qu'une
pense, secouer,  tout risque, une pareille tutelle, dt-il pour cela
se rapprocher du parti oppos. En diverses circonstances, notamment
lors de la nomination de la commission du budget, on le vit appuyer
sous main les candidats du centre gauche, de crainte que les
doctrinaires ne devinssent trop forts. Ceux-ci n'taient pas hommes 
pardonner facilement de tels procds. Aussi, entre eux et le
prsident du conseil, l'aigreur rciproque allait-elle chaque jour
croissant. Le cabinet ne se trouvait pas pour cela en meilleurs termes
avec M. Thiers, qui tait plus anim que jamais et engageait, par
lettre publique, les lecteurs de Libourne  voter contre ce triste
ministre.

En provoquant une rupture avec les doctrinaires, alors que le centre
gauche demeurait hostile, M. Mol ne craignait-il donc pas que ces
deux groupes ne vinssent  se runir pour l'accabler? Il se flattait
videmment qu'un tel rapprochement tait impossible. L'antagonisme
entre la politique de M. Guizot et celle de M. Thiers n'avait-il pas
clat dans toutes les grandes batailles de tribune depuis un an,
aussi bien dans le dbat des fonds secrets o M. Guizot avait, si
magnifiquement expos le programme de la rsistance, que dans la
rcente Adresse,  l'occasion des affaires d'Espagne? Ne devait-on pas
croire, ds lors, que les deux orateurs taient beaucoup plus
loigns l'un de l'autre, que chacun d'eux ne l'tait du ministre? M.
Mol n'aurait eu cependant qu' se souvenir des vnements dont il
avait t tmoin sous la Restauration, des coalitions noues contre M.
de Serre et contre M. de Martignac, pour se rendre compte que, dans
l'entranement de l'opposition, les plus tonnants rapprochements, les
alliances les plus monstrueuses cessent d'tre impossibles. Ne
dirait-on mme pas que les partis y sont conduits par la pente
naturelle et fatale de leurs animosits et de leurs impatiences? Un
homme d'un esprit lev et dlicat, qui devait, bien qu'
contre-coeur, s'associer  la coalition contre M. Mol, M. Vitet, a
finement indiqu comment des attaques d'abord distinctes,
volontairement spares, tendent cependant peu  peu  se confondre,
malgr l'intention premire de leurs auteurs. Les uns, dit-il,
reprochent au cabinet de n'tre pas assez fort, de trop peu gouverner;
les autres, de gouverner trop. Il semble que jamais, partant de ces
points extrmes, on ne pourra s'entendre dans un effort commun: il
n'en est rien. L'union s'tablit sans qu'on sache comment.  force de
viser ensemble au mme but, les assaillants perdent de vue les
diffrences qui les sparent: ils vitent de s'y heurter; ils ont
entre eux des mnagements, des gards instinctifs qui achvent de tout
confondre, et peu  peu se forme un ple-mle o les plus
clairvoyants, les plus fermes, les plus honntes sont comme emports
malgr eux[315]. C'est, en peu de mots, la triste histoire qu'il va
falloir raconter plus en dtail.

[Note 315: _Notice sur M. Duchtel._]


II

 la suite de l'Adresse, M. Thiers avait d'abord battu froid aux
doctrinaires. Mais il fut bientt distrait de son ressentiment contre
les auteurs de l'amendement sur l'intervention en Espagne, par son
animosit plus forte contre le cabinet. Ce fut donc lui qui vint
encore, vers la fin de fvrier 1838, faire aux amis de M. Guizot des
propositions d'action commune. Il s'en ouvrit d'abord  M. de Rmusat,
celui des doctrinaires avec lequel il avait les meilleures relations
personnelles; leur amiti remontait  la Restauration, et le jeune
historien de la Rvolution avait dit alors au jeune rdacteur du
_Globe_: Sachez que je ne ferai jamais rien sans vous demander d'en
tre[316]. M. de Rmusat reut d'abord assez froidement l'ouverture
qui lui tait faite: il doutait de la possibilit de rapprocher des
hommes aussi diviss, et s'inquitait surtout de la faon dont une
telle alliance serait juge par l'opinion conservatrice. Mais son
indolence sceptique ne pouvait rsister longtemps  l'entrain
passionn de M. Thiers. Celui-ci, d'ailleurs, se mit galement en
rapports avec d'autres doctrinaires qu'il savait de temprament plus
ardent, MM. Duvergier de Hauranne, Jaubert, Piscatory, et il leur
proposa une entrevue que les deux premiers acceptrent,  la condition
du secret. Cette entrevue eut lieu chez M. de Rmusat[317]. Mes chers
amis, dit M. Thiers, nous faisons, depuis dix-huit mois, un mtier de
dupe, et le Roi se moque de nous tous. Il sait que, si nous tions
runis, son ministre de laquais ne pourrait pas durer un moment.
Aussi ne songe-t-il qu' nous tenir spars. Mais il est temps que
cela finisse et que nous rendions  ce gouvernement un peu de force et
de dignit. C'est la conjuration des sots contre les gens d'esprit,
des plats contre les hommes indpendants. Entendons-nous pour la
djouer. Quant  moi, mon parti est pris, quoi qu'il doive arriver.
Comme conclusion pratique, le chef du centre gauche proposait d'agir
de concert, afin de s'assurer la majorit dans la commission charge
d'examiner la loi des fonds secrets. Des objections furent faites; M.
Thiers avait rponse  toutes. Cette confrence devait d'ailleurs tre
suivie de plusieurs autres, o l'on s'expliquerait  fond. MM.
Duvergier de Hauranne, Jaubert et de Rmusat, facilement conquis pour
leur compte, se chargrent de rapporter ces ouvertures  leurs chefs,
MM. Guizot et Duchtel. Ce dernier fit tout d'abord un accueil
favorable. Mais M. Guizot avait rv d'un tout autre moyen de revenir
au pouvoir, et, sans refuser d'entendre, il tmoigna plus de
rpugnance. Le tentateur se fit caressant, insinuant, dclara accepter
d'avance toutes les combinaisons qu'on voudrait, soit une restauration
du ministre du 11 octobre, soit une administration purement
doctrinaire avec M. de Broglie  sa tte, soit un engagement
rciproque de ne pas tre ministres les uns sans les autres. M. Guizot
demeurait froid. Cependant il ne rompait pas les pourparlers; de
nouvelles entrevues avaient lieu entre ses amis et le chef du centre
gauche; il assistait  quelques-unes, et, bien qu'il y apportt des
dispositions peu conciliantes, son parti et lui-mme se trouvaient,
par le fait de ces dmarches, chaque jour un peu plus engags dans la
voie o les attirait M. Thiers.

[Note 316: Sur les premiers rapports de M. Thiers et de M. de Rmusat,
cf. mon tude sur le _Parti libral sous la Restauration_, p. 251 et
252.]

[Note 317: Sur tous ces faits et ceux qui suivront, j'ai trouv
beaucoup de renseignements dans les notes indites de M. Duvergier de
Hauranne, qui a t tmoin et acteur de ces vnements.]

En dpit du mystre dont s'entourait la conjuration, il en transpirait
quelque chose au dehors. On voyait bien que les journaux des deux
groupes, nagure si anims les uns contre les autres, se mnageaient,
que, dans les salons, dans les couloirs de la Chambre, des hommes, la
veille brouills, se recherchaient et causaient longuement; on
remarquait qu'au sortir de la sance de l'Institut, o M. de
Talleyrand venait de lire l'loge de Reinhardt, M. Thiers avait offert
 M. Guizot de le ramener dans sa voiture, et que ce dernier y avait
consenti, le tout en prsence de M. Mol qui ne laissa pas que d'en
tre proccup. La gauche,  laquelle jusqu'alors on n'avait pas
demand d'tre du complot, s'inquitait de voir M. Thiers chercher des
allis ailleurs que dans ses rangs. Au centre, l'impression tait plus
dfavorable encore, et l'ide d'un concert des doctrinaires avec leurs
anciens adversaires du centre gauche, y causait un vritable scandale.
Le _Journal des Dbats_, qui, jusqu'alors, avait trouv moyen de
soutenir M. Mol, sans attaquer M. Guizot et ses amis, commenait  ne
plus mnager ces derniers. Cette double disposition des esprits, au
centre et  gauche, produisit son effet, lors de la nomination de la
commission charge d'examiner la loi des fonds secrets: les calculs
des opposants furent entirement tromps, et cette commission se
trouva tre en grande majorit ministrielle.

M. Thiers ne se laissa pas abattre par ce premier chec: il en
concluait seulement qu'il fallait tendre la coalition et y faire
entrer la gauche. Les plus ardents des doctrinaires taient disposs 
le suivre dans cette voie. Mais M. Duchtel, effray, parlait de tout
abandonner. Quant  M. Guizot, il n'osait rompre une alliance o il
sentait un certain nombre de ses amis de plus en plus compromis; il
les laissait donc faire, les suivait mme d'un pas lent et attrist,
se rservant seulement de limiter, selon ses scrupules, la part de son
concours personnel. Sachez, disait-il, que je ne veux me brouiller ni
avec le centre, ni avec le Roi. Il ne se rendait pas compte qu'en
semblable circonstance, s'engager  demi est le plus sr moyen de se
faire battre, et, par-dessus le march, de mcontenter tout le monde.
Pendant ces prliminaires, le jour de la discussion des fonds secrets
approchait. On convint de l'ordre de bataille: M. Jaubert devait
ouvrir le feu en tirailleur, M. Guizot faire tte au ministre, et M.
Thiers achever la droute. Du reste,--tait-ce par gard pour les
scrupules du chef des doctrinaires?--on ne devait pas proposer le
rejet du crdit, ni chercher  renverser le cabinet de vive force; on
croyait arriver au mme rsultat, en l'affaiblissant, en le
dconsidrant, en l'aplatissant--c'est le mot dont on se
servait--par une discussion qui mettrait au grand jour son
impossibilit de vivre.

Le dbat s'engage, le 12 mars 1838. Tout marche d'abord suivant le
plan arrt.  la fin du premier jour, M. Jaubert prononce un discours
trs-vif, trs-mordant; il conclut au vote des crdits, mais les
accorde au gouvernement du Roi, non au ministre; et, usant d'une
formule emprunte aux polmiques de 1830, il dclare les voter
_quoique_ demands par M. Mol et non _parce que_[318]. Il n'pargne
aucun sarcasme au cabinet, l'accuse de donner le spectacle de
l'impuissance, du discrdit, et de pratiquer la maxime _diviser pour
rgner_: tactique imprudente, ajoute l'orateur, qui pourrait bien
avoir pour rsultat inattendu de runir tout le monde contre lui. Le
soir, les coaliss, rassembls chez la duchesse de Massa, sont tout
entrain de leur dbut; ils croient tenir la victoire; M. Guizot et M.
Thiers rient ensemble et se communiquent leurs projets de discours.

[Note 318: On se rappelle quelles furent, au lendemain de la
rvolution, les controverses sur le point de savoir si Louis-Philippe
tait appel au trne _parce que_ ou _quoique_ Bourbon.]

La sance du 13 est occupe par des orateurs secondaires. Le 14, M.
Mol prend la parole. Il ne cherche pas sans doute  dfinir sa
politique beaucoup plus amplement et plus nettement que dans les
discussions prcdentes; mais il porte la tte plus haut, le ton est
plus ferme, plus hardi, plus fier, tout en gardant la distinction
froide et d'apparence sereine qui est comme la marque de cet orateur.
Ce que nous venons vous demander, dit-il tout de suite, ce n'est pas
de l'argent, c'est votre confiance. Prenant l'offensive, il met en
demeure les doctrinaires de dclarer si M. Jaubert a parl en leur
nom: Ce n'est pas nous, dit-il, qui avions demand  l'honorable
orateur l'alliance; ce n'est pas nous qui l'avons rompue; mais, qu'il
le sache, nous refusons tout vote et tout appui motivs comme les
siens. Il raille son contradicteur de ne pas oser repousser les fonds
secrets, par crainte de se trouver dtach de la majorit qui soutient
le cabinet. Vient ensuite une sortie contre ces hommes possds de
l'esprit de domination, qui se placent  ct du pouvoir pour le
morigner, et qui, ayant proclam le ministre mort-n, ne lui
pardonnent pas sa dure et son succs. Enfin, se retournant vers les
masses conservatrices de la Chambre: Messieurs, c'est  vous
maintenant  porter votre arrt. Vous arrivez de tous les points de la
France, vous savez quel mandat vous avez reu. S'il nous est
contraire, si l'on vous a dit:--Htez-vous, allez renverser les
dpositaires du pouvoir; si l'on vous a dit:--Le ministre qui a fait
l'amnistie n'a pas notre confiance, remplissez votre mandat,
Messieurs; nous saurons y obir. Mais si, au contraire, on vous a
dit:--Secondez ce ministre, donnez-lui l'appui dont il aura besoin
pour lutter contre les passions de plus d'une nature coalises contre
lui, alors, entourez-le de votre confiance et donnez-nous enfin le
moyen de faire le bien. Cet appel habile et digne parat
favorablement accueilli. Rien cependant n'est dcid: les grands
orateurs ne sont pas encore entrs en ligne.

Voici M. Guizot  la tribune. Au dbut, on peut croire qu'il va
s'engager  fond: il s'associe  ce qu'a dit M. Jaubert. Mais
aussitt, comme effray de se trouver spar du centre, il proteste
qu'il ne veut pas prendre une attitude d'opposition, ni presser le
renversement du ministre. Ce n'est pas qu'il soit satisfait. Notre
situation n'est pas bonne, dit-il; au lieu de se fortifier, le pouvoir
s'affaiblit; au lieu de s'lever, il s'abaisse; au lieu de
s'organiser, la socit ttonne et se disperse. Il dnonce, dans la
Chambre, l'esprit d'opposition; dans le gouvernement, l'esprit
d'hsitation, mais sans sortir des gnralits vagues, des
dissertations froides. L'auditoire est tonn, du. Si rserve que
soit la critique de l'orateur, elle est assez visible pour dplaire au
centre, mais trop embarrasse pour lui en imposer. Quant au centre
gauche, il est irrit de voir sa campagne ainsi compromise, et murmure
les mots de dfection et de trahison. De l, une malveillance
croissante de l'auditoire qui ragit sur l'orateur, et rend plus gne
encore sa parole d'ordinaire dcide et superbe. Quand il descend de
la tribune, l'Assemble demeure morne et glaciale. Quel contraste avec
les ovations qui lui avaient t faites, en 1836 et en 1837, dans ces
mmes discussions sur les fonds secrets! On en vient  se demander,
les uns avec mlancolie, les autres avec une satisfaction jalouse, si
l'orateur n'est pas fini. M. Guizot, crit, le surlendemain, de
Paris, M. de Barante, a fait, pour la premire fois, un _fiasco_
complet: la dsolation est dans son camp. Moi-mme, son vieil ami, le
coeur m'a saign de sa msaventure, tout en blmant sa fausse
manoeuvre[319].

[Note 319: Lettre  M. Bresson, en date du 16 mars 1838. (_Documents
indits._)--M. Guizot parlant de ce discours, dans ses Mmoires, dit
qu'il ne prit part au dbat qu'avec froideur et embarras. Il ajoute:
On m'coutait froidement, comme je parlais; mes anciens adversaires
du ct gauche demandaient, en souriant, si je n'tais pas atteint
d'affaiblissement et de dcadence. (T. IV, p. 282.)]

Fort dmonts par cet insuccs, les coaliss n'ont plus d'espoir
qu'en M. Thiers. Mais celui-ci, considrant la partie comme perdue et
prfrant se rserver pour une meilleure occasion, demeure immobile et
silencieux.  sa place, on entend M. Passy dnoncer la politique
dcolore et vacillante du cabinet. M. Mol tait sauv. Quelques
mots de rplique lui suffisent pour clore le dbat. Un amendement de
M. Boudet, tendant  rduire de 300,000 francs le chiffre du crdit,
est repouss par 233 voix contre 184, et l'ensemble de la loi est vot
par 249 voix contre 133.

Peu aprs, le 6 avril, ces crdits taient galement vots par la
Chambre des pairs, non sans que le ministre et  subir les
pigrammes de M. Villemain et de M. Cousin, et  entendre les graves
rserves du duc de Broglie[320]. Celui-ci aurait prfr garder le
silence, mais le ministre, exalt par son succs dans l'autre
Chambre, n'avait pu se retenir de provoquer la contradiction. Un des
amis de M. Mol, M. de Brigode, avait prononc un discours sarcastique
contre ceux qui, tout en dsapprouvant la politique du cabinet,
n'osaient pas cependant conclure au rejet des crdits, raillant cette
opinion entortille qui consiste  distribuer le blme en mme temps
que l'argent. Sans doute, il faisait allusion, en termes
respectueusement logieux,  la rserve dsintresse du duc de
Broglie, mais c'tait pour mieux accabler les doctrinaires de l'autre
Chambre, ces candidats ministres qui ne peuvent plus vivre sans
portefeuille. Si dsireux qu'il ft de demeurer  l'cart, le duc se
crut oblig de dfendre ses amis. Aprs avoir protest svrement
contre cette faon d'attaquer les membres d'une autre Chambre, il
contesta qu'il n'y et pas de milieu entre le rejet des crdits et
l'approbation complte du ministre. Quant  lui, il dclarait
accorder les fonds secrets, parce que la sret du Roi et la
tranquillit du pays taient en jeu; mais si l'on veut, ajoutait-il,
dnaturer mon vote; mais si l'on veut,  toute force, le transformer
en acte d'adhsion pure et simple  la politique du cabinet... je
proteste hautement... Si je pensais, comme je le pense en effet dans
une certaine mesure, que la situation prsente des affaires n'est rien
moins que satisfaisante; si je pensais que c'est une situation triste,
fcheuse et prcaire; si je pensais que l'ordre, rtabli  la vrit
dans les rues, sur la place publique, n'est pas le progrs, tant s'en
faut, dans les ides, dans les intelligences; si je disais enfin que
le gouvernement n'exerce pas, sur la Chambre et sur le pays,
l'ascendant que je voudrais lui voir exercer, et que la politique du
cabinet, celle qui lui est propre, spciale, favorise plus qu'elle ne
combat cet affaiblissement du ressort de l'autorit,--je ne dirais,
Messieurs, que ce que j'ai le droit de dire en votant les fonds
secrets, et je suis certain qu'on n'aurait aucun droit de m'accuser,
pour cela, ni de duplicit, ni d'ambition dguise.

[Note 320: Sances des 6 et 7 avril 1838.]


III

La coalition avait dbut par un gros chec. Elle n'en fut pas
dissoute; les allis continurent  se concerter pour la formation des
commissions, pour la nomination des prsidents de bureaux, mais sans
entrain,  mi-voix, la tte basse, comprenant que, pour le moment,
toute attaque de front tait impossible. Du ct du cabinet, au
contraire, on triomphait. La presse officieuse, devenue nombreuse,
grce aux subventions libralement distribues par M. Mol[321],
semblait vouloir prcipiter la droute par ses sarcasmes et ses
invectives. La _Presse_ dnonait ces dix  douze ambitions
insurges, non pas contre ce que fait le gouvernement, mais contre
l'ide de voir faire par d'autres mains ce que les leurs n'ont pas su
excuter, ces amours-propres qui ne peuvent s'accoutumer  croire
qu'on gouverne sans eux. Le _Journal des Dbats_ fltrissait ce qu'il
appelait cette espce d'meute d'ambitions impatientes, et il
ajoutait, un autre jour: Les coaliss s'vertuent  nous dire qu'il
n'y a pas de coalition; nous le savons bien! Nous l'avons dj dit: ce
n'est qu'une meute o se sont donn rendez-vous toutes les
prtentions, toutes les rivalits, toutes les jalousies.

[Note 321: Le ministre avait alors  son service le _Journal des
Dbats_, la _Presse_, la _Charte de_ 1830, le _Temps_. Depuis peu, il
avait en outre enlev aux doctrinaires l'un de leurs organes, le
_Journal de Paris_. En outre, M. Mol s'tait assur le concours
personnel de certains rdacteurs des feuilles de gauche.]

Les doctrinaires taient ceux qui souffraient le plus de ces attaques.
La presse, qui les maltraitait ainsi, s'adressait  leur monde, 
celui dont l'estime et la reconnaissance les avaient jusqu'ici
consols de leur impopularit auprs des partis de gauche. Aussi M.
Guizot et-il vivement dsir prvenir cette hostilit du _Journal des
Dbats_: il avait tch d'amener  la coalition M. Bertin de Vaux;
mais celui-ci, qui se souvenait d'avoir ouvert son journal  M. de
Chateaubriand, pour y appuyer la coalition contre M. de Villle,
rpondit  son loquent tentateur: J'ai pour vous,  coup sr, autant
d'amiti que j'en ai jamais eu pour Chateaubriand; mais je ne vous
suivrai pas dans l'opposition. Je ne recommencerai pas  saper le
gouvernement que je veux fonder: c'est assez d'une fois. Les
doctrinaires taient bien obligs de reconnatre que les svrits de
la presse conservatrice  leur gard trouvaient cho dans l'opinion.
Leur conduite n'et pu s'expliquer, sinon se justifier, que par le
succs; avec l'chec, ils apparaissaient non-seulement coupables, mais
maladroits et, par suite, un peu ridicules. La coalition, crivait un
observateur, fait beaucoup de tort  M. Guizot et  ses amis, dans
l'opinion de la masse des conservateurs, de tout ce qui tient  la
cour, de tout ce qui, tranger aux passions et aux doctrines de
partis, ne dsire que le repos et s'inquite trop du bruit des luttes
parlementaires pour ne pas condamner, de prime abord, quiconque les
provoque. Beaucoup de personnes qui, jusqu' prsent, voyaient dans M.
Guizot le chef le plus vigoureux des dfenseurs de l'ordre
monarchique, ne parlent plus de lui que comme d'un ambitieux
vulgaire[322].

[Note 322: _Journal indit de M. de Viel-Castel_, 18 mars 1838.]

Pour se dfendre, les doctrinaires n'avaient plus que le _Journal
gnral_, de mdiocre publicit. En taient-ils donc rduits  faire
plaider leur cause par les feuilles du centre gauche? Mais celles-ci,
qui, pendant tant d'annes, n'avaient vcu que d'attaques contre ces
mmes doctrinaires, taient peu disposes  devenir leurs apologistes;
elles eussent plus volontiers rcrimin contre la faiblesse de M. Guizot
dans la dernire bataille parlementaire. Aussi se bornaient-elles le
plus souvent  prendre acte et, en quelque sorte, possession de la
nouvelle alliance, ne se gnant pas pour le faire en des termes fort
compromettants pour leurs allis. Le rsultat peut-tre le plus grave
de cette discussion, disait le _Constitutionnel_, au lendemain du dbat
sur les fonds secrets, c'est que voici les doctrinaires, nagure les
dfenseurs les plus ardents de la prrogative royale, engags dans les
voies de l'opposition et prenant leur part de cette lutte dont chacun
comprendra la porte. Or, le premier pas, dans toute carrire nouvelle,
est toujours le plus difficile  faire, et, celui-l franchi, les
doctrinaires, habitus, par la nature de leur esprit,  pousser toute
situation  l'extrme, laisseront bientt de ct un reste de scrupule,
comme un bagage gnant pour le combat. En attendant, la majorit du 13
mars, dont ils taient les derniers et les plus fidles champions, est
maintenant, grce  leur dfection, compltement dissoute[323]. Ces
commentaires devaient paratre  M. Guizot et  ses amis plus pnibles
encore que les durets de la presse conservatrice.

[Note 323: 16 mars 1838.]

Malgr sa rserve habituelle, M. Mol ne contenait pas la joie que lui
causaient la dfaite de ses ennemis et surtout l'humiliation des
doctrinaires. Devait-il donc lui-mme se trouver bien  l'aise? Au
dbut de son administration, il avait cru ncessaire d'avoir toujours
avec lui l'un des grands orateurs, soit M. Guizot, soit M. Thiers. Du
dernier dbat, il sortait mortellement brouill avec tous deux  la
fois. Nanmoins, le plaisir de n'tre plus protg le faisait passer
par-dessus le pril de cette double rupture. D'ailleurs, et surtout
depuis les nouvelles lections, sa tactique,  l'gard du centre
gauche comme du centre droit, tait de gagner les soldats en cartant
les chefs. Il ne rvait pas un dplacement en masse, dtermin par de
grandes ides, par l'autorit d'un programme, par le prestige d'un
drapeau. Il procdait par conqutes individuelles, variant ses moyens
selon les personnes, selon leurs convictions ou leurs faiblesses;
montrant tour  tour les diverses faces de son programme; parlant aux
uns de rsistance, aux autres de conciliation,  tous de leur intrt
personnel. C'tait devenu l'une de ses principales occupations. Il
fallait voir ce grand seigneur prendre par le bras le plus bourgeois
des dputs, l'attirer dans l'embrasure d'une fentre, lui faire mille
grces, le traiter d'un air de prdilection et avec une familiarit
caressante. Pour un tel travail, M. Mol avait des aptitudes
particulires; peu d'hommes ont pouss plus loin l'art de la
sduction.

Les adversaires criaient  la corruption; ce n'tait pas toujours sans
motif. Non que le ministre acqut  prix d'argent les dputs comme
les journaux; mais les faveurs de l'administration, les places
tendaient, de plus en plus,  devenir la monnaie courante avec
laquelle on payait les votes. Sur 459 dputs, on ne comptait pas
moins de 191 fonctionnaires: ceux qui ne l'taient pas eux-mmes
avaient  caser ou  faire avancer des parents, des amis, des clients.
Ce mal n'tait pas n avec M. Mol; il datait du jour o avait t
dissous le cabinet du 11 octobre, o les partis s'taient trouvs
dclasss, morcels, mls, dsorients, et o les comptitions de
personnes avaient remplac, au Parlement, les luttes de principes. Ni
M. Thiers, pendant le ministre du 22 fvrier, ni M. Guizot, pendant
celui du 6 septembre, n'avaient t innocents de la faute que, depuis
le 15 avril, leurs amis reprochaient si fort  M. Mol. Tout au plus
celui-ci y tait-il tomb un peu plus avant, parce qu'il n'avait, par
lui-mme, ni parti pralablement constitu, ni doctrine bien fixe. Il
corrigeait d'ailleurs, ou du moins voilait, par son excellente tenue
et la parfaite dignit de ses manires, ce que la besogne avait
parfois d'un peu suspect. Et puis, ne l'oublions pas: si grave que ce
mal part alors  une pudeur publique encore facile  effaroucher, il
tait limit, et laissait intacte la plus grande partie de
l'administration; depuis, on a fait mieux, et nous avons vu, sous
d'autres rgimes, cette administration devenir, sans vergogne aucune,
 tous ses degrs et dans tous ses rouages, une immense entreprise
d'exploitation lectorale au bnfice du parti rgnant.

Chez les soldats qu'il cherchait ainsi  dtacher de leurs anciens
chefs, M. Mol rencontrait des sentiments, les uns bons, les autres
mauvais, qui facilitaient sa tche. C'tait, dans beaucoup d'esprits
honntes, tranquilles, timides si l'on veut, la fatigue des agitations
malfaisantes ou seulement striles, le scandale produit par des
impatiences et des coalitions ambitieuses qui se laissaient voir trop
 nu; c'tait aussi cette rflexion de bon sens que le pouvoir n'tait
pas tellement fort qu'on pt impunment le secouer, ni le rgime
parlementaire si populaire qu'il ft sans pril de multiplier  ce
point les crises ministrielles. Ceux mmes qui ne se dissimulaient
pas la faiblesse ou les torts du cabinet, disaient, avec le _Journal
des Dbats_: Mieux vaut un ministre faible qui vit, que des
ministres forts que leur force n'empche pas de mourir avec une
effrayante rapidit[324]. On rappelait, en outre, que ce cabinet
n'avait en ralit pris la place de personne, que les grands chefs
parlementaires, invits  refaire le 11 octobre, n'avaient pu
s'entendre, et l'on tait fond  dire avec le mme journal: Eh, mon
Dieu! le ministre a-t-il donc recueilli un hritage de concorde et
d'union? a-t-il dissipe des trsors de paix et de force? C'taient l
les bons sentiments. En voici qui l'taient moins. Plus d'une fois,
depuis 1830, nous avons d noter, dans la Chambre, ce prtendu esprit
d'indpendance qui n'tait qu'une impatience dmocratique de toute
discipline, de toute hirarchie, et surtout une rvolte des
mdiocrits jalouses contre les supriorits intellectuelles et
sociales. Contenu, pendant plusieurs annes, par un autre sentiment,
d'un ordre aussi peu relev, mais au moins plus raisonnable, par la
peur, il s'tait panoui librement, ds que le danger avait diminu.
De l, ces instincts tracassiers et envieux, ces amours-propres sans
cesse offusqus, qui trouvaient toute subordination intolrable; de
l, cette tendance  se dtacher par degrs des chefs naturels pour en
chercher d'autres moins imposants,  dissoudre les grands partis pour
former de petits groupes, par cette seule raison qu'il est plus facile
d'tre important dans un petit groupe que dans un grand parti. Dj
Casimir Prier avait eu  combattre ces mauvais sentiments, et le
ministre du 11 octobre, aprs avoir continu la lutte, avait fini par
y succomber. Pour les dputs atteints de ce mal, n'tait-ce pas une
nouveaut agrable que de se voir invits par le gouvernement lui-mme
 secouer le joug des hommes en renom,  rompre le peu qui restait des
liens de parti? La manie d'indpendance, disait un contemporain, est
flatte de la pense qu'au moment o les chefs des diverses fractions
de la Chambre se runissent dans une combinaison, il dpend de leurs
obscurs adhrents de la faire manquer en se sparant d'eux. Ce
sentiment, qui tient  l'tat gnral des esprits, est mnag avec
assez d'adresse par M. Mol et par les journaux qui dpendent de lui.
La _Revue de Paris_ ne disait-elle pas, ces jours derniers, qu'il ne
fallait pas faire du gouvernement reprsentatif le despotisme des
talents suprieurs[325]? Plus on rptait  ces dputs que M. Mol
tait infrieur en loquence et en prestige  ses rivaux, plus leur
amour-propre se trouvait  l'aise avec lui. Mon cher monsieur Guizot,
disait le Roi au chef des doctrinaires, vous voulez former dans la
Chambre un parti; vous voulez la gouverner comme on gouverne un parti.
Cela ne se peut pas avec nos petites gens, avec notre dmocratie
envieuse. Pourquoi est-ce qu'on vous en veut,  vous? Parce que vous
voulez vous placer haut et vous y tenir ferme. On aime mieux M. Mol,
parce qu'il a moins de prtention et de fermet[326]. Une faveur
ainsi fonde n'tait-elle pas bien fragile et mme dangereuse? Quand
il caressait, excitait, exploitait ces mdiocrits vaniteuses et
jalouses, le prsident du conseil ne faisait-il pas un peu comme ceux
qui, pour s'emparer du pouvoir, fomenteraient l'indiscipline dans
l'arme, et qui, une fois arrivs, ne sauraient o trouver des soldats
soumis et fidles?

[Note 324: 15 mars 1838.]

[Note 325: _Journal indit de M. de Viel-Castel_, 18 mars 1838.]

[Note 326: Lettre de M. Guizot au duc de Broglie, en date du 13 mai
1838. (_Documents indits._)]

M. Mol parvenait en effet assez facilement  dtacher de M. Thiers,
et surtout de M. Guizot, plusieurs des dputs qui les avaient suivis
jusqu'alors. Mais voulait-il, de ces mmes lments, se faire une
majorit, il se heurtait  cette indpendance qui avait pris got  ne
subir aucun lien,  n'accepter aucune prminence. En fin de compte,
il n'avait fait qu'augmenter la dsagrgation des partis,
l'miettement de l'Assemble. Au lendemain de cette discussion des
fonds secrets, o il avait cru mettre dfinitivement la coalition en
minorit, le triomphe des opposants dans l'organisation des
bureaux[327], ou le rejet de quelqu'un de ses projets, lui faisait
sentir son peu d'influence sur la Chambre. Ds le 7 fvrier, M. de
Barante, favorable cependant  M. Mol, crivait: Cette Chambre est
dans un tat d'parpillement dont on peut s'affliger et s'inquiter.
Aucune opinion ne la rallie, aucun nom propre n'agit sur elle, hormis
en mfiance. Chacun vote et parle  sa fantaisie, sans nulle dfrence
pour qui que ce soit, ni quoi que ce soit. La manie dmocratique a
fait de grands progrs. Le repoussement de toute hirarchie, la
rpugnance pour toute discipline est le trait marquant du public et de
la Chambre. Le ministre n'est point directement menac par cette
situation fcheuse sous le rapport moral, alarmante pour l'avenir,
mais encore sans action sur la politique, encore sans pril pour le
prsent. On ne veut ni de M. Thiers, ni de M. Guizot; M. Dupin est
devenu odieux  presque tous; il n'est pas question de M. Barrot; mais
M. Mol, quoiqu'il convienne autant qu'il est possible, n'aura, sur
chaque question, qu'une majorit ncessaire, sans dvouement, sans
tenue. Sa vie ministrielle sera dsagrable, mme quand elle ne sera
pas difficile. Il sera contraint de se proccuper des embarras de la
journe, de veiller,  chaque moment, sur les tours qu'on voudra
jouer, non point  lui, mais au pouvoir qu'on ne cherche ni  honorer
ni  affermir, bien au contraire[328].

[Note 327: Les deux nominations de prsidents de bureaux qui suivirent
le vote des fonds secrets, le 17 mars et le 16 avril, donnrent une
forte majorit aux opposants. Sur 9 prsidents, le 17 mars, il y en
eut 5 du centre gauche, 3 doctrinaires et seulement 1 ministriel. Le
16 avril, il y eut 5 centre gauche, 2 doctrinaires et 2 ministriels.]

[Note 328: Lettre de M. de Barante  M. Bresson, date de Paris, le 7
fvrier 1838. (_Documents indits._)]


IV

Dans de telles conditions, l'oeuvre lgislative ne pouvait avancer que
pniblement: la session ne fut pas cependant strile. Grce surtout au
concours de la Chambre des pairs,  la fois plus comptente que celle
des dputs, et moins absorbe par les intrigues parlementaires, les
ministres parvinrent  faire voter plusieurs lois d'un grand intrt
pratique, sur l'extension de la juridiction des juges de paix[329],
sur le rgime des alins[330], sur les faillites[331], sur les
attributions des conseils gnraux[332]: encore ne parlons-nous que
des lois qui furent alors compltement termines, et ngligeons-nous
les projets secondaires. Seulement, le gouvernement et voulu
davantage. Combien de ses propositions chouaient ou se trouvaient
dnatures par les caprices de la Chambre! Ceux mmes des dputs qui
ne voudraient pas voir tomber le ministre, crivait alors un
observateur, s'habituent  ne tenir aucun compte de sa volont, 
carter ou  bouleverser impitoyablement tous ses projets,  lui
rendre en un mot la vie aussi dure que possible. Voil ce que beaucoup
de niais appellent l'_indpendance_. En vrit, on se croirait revenu
aux illusions puriles de 1789, sur la sparation absolue du pouvoir
lgislatif et du pouvoir excutif[333].

[Note 329: Vote le 5 fvrier 1838 par la Chambre des pairs, le 24
avril par la Chambre des dputs.]

[Note 330: Vote le 14 fvrier par la Chambre des pairs, le 13 avril
par la Chambre des dputs.]

[Note 331: Vote le 5 avril par la Chambre des dputs, le 14 mai par
la Chambre des pairs.]

[Note 332: Vote le 8 mars par la Chambre des dputs, le 23 avril par
la Chambre des pairs.]

[Note 333: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

Parmi les projets ainsi maltraits, on peut citer celui qui levait 
dix mille francs la pension de la veuve du gnral Damrmont,
commandant en chef de l'arme d'Afrique, qui venait de succomber
hroquement, en pleine victoire, sous les murs de Constantine:
circonstances exceptionnelles qui justifiaient le chiffre lev de la
pension. M. Mol fut appuy, cette fois, par M. Guizot et M. Thiers.
Ne faisons pas dire, s'cria ce dernier, que le rsultat d'un
gouvernement de discussion est de tout amoindrir, de tout desscher.
Montrons au contraire qu'une grande nation peut discuter ses affaires,
sans devenir petite, sans refuser aux braves qui meurent pour elle, la
rcompense qui leur est due... Si vous tiez exposs  voir les
finances de l'tat compromises par des faits semblables,  la bonne
heure! mais quant  les voir compromises par des actes hroques, je
suis rassur: il n'y en aura jamais assez pour que vos finances
puissent prir. Vainement toutes les autorits gouvernementales et
parlementaires, d'ordinaire divises, se runissaient-elles dans un
mme effort, on put juger par le vote combien peu elles pesaient
devant l'indpendance des dputs et aussi devant leurs prventions
mesquines. La majorit repoussa le chiffre du gouvernement et ne vota
qu'une pension de 6,000 francs[334].

[Note 334: Sance du 5 fvrier 1838.]

Peu de questions taient alors aussi importantes et urgentes que celle
des chemins de fer. La France se trouvait en retard sur plus d'un pays
voisin. Dj, en 1837, le ministre Mol avait, sans succs, prsent
 la Chambre un premier projet d'ensemble. Il en prsenta un nouveau
en 1838[335]. Le plan n'tait pas sans hardiesse: il comprenait neuf
lignes principales, dont sept, partant de Paris, aboutissaient  la
frontire belge, au Havre,  Nantes,  Bayonne,  Toulouse, 
Marseille,  Strasbourg; les deux autres allaient de Bordeaux 
Marseille, et de Marseille  Ble: soit onze cents lieues de voies
ferres et une dpense d'un milliard. Pour le moment, on n'en devait
entreprendre que trois cent soixante-douze lieues. La construction de
ce rseau tait rserve  l'tat. La commission de la Chambre fit
mauvais accueil  ce projet[336]. Elle ne se contenta pas de critiquer
la construction par l'tat, de manifester ses prfrences pour
l'industrie particulire: sur ce point elle pouvait avoir en partie
raison; le rapporteur, M. Arago, blma en outre l'excution
d'ensemble:  son avis, l'art des chemins de fer tait encore dans
l'enfance, et il y avait avantage  attendre, pour profiter des
dcouvertes que feraient les nations plus presses que nous. La
discussion dura plusieurs jours[337]. Le prsident du conseil, le
ministre des finances et celui des travaux publics y prirent part. Le
rsultat de leurs efforts fut le rejet complet du projet,  l'norme
majorit de 196 voix contre 69[338].

[Note 335: 15 fvrier.]

[Note 336: Le rapport fut dpos le 24 avril.]

[Note 337: 7, 8, 9 et 10 mai.]

[Note 338: Ainsi que j'ai eu dj l'occasion de le dire, je reviendrai
plus tard, avec dtails, sur ces premiers ttonnements dans la
question des chemins de fer.]

Non-seulement la Chambre ne votait pas ce que lui demandait le
gouvernement, mais elle votait ce dont il ne voulait pas. La question
de la conversion des rentes n'avait pas fait un pas depuis qu'elle
avait amen la chute du cabinet du 11 octobre. Le 15 fvrier 1838, M.
Gouin dposa de nouveau une proposition de conversion, qui fut
aussitt favorablement accueillie par la commission charge de
l'examiner. Nul n'ignorait que le ministre la voyait avec dplaisir,
et que le Roi personnellement y tait fort hostile. Quand vint
cependant la discussion, discussion passionne, approfondie, qui en
deux fois ne dura pas moins de six jours[339], les ministres se
bornrent  indiquer quelques brves objections d'opportunit, sans
s'engager  fond. Dans cette matire o rien n'et d se faire en
dehors de l'initiative du gouvernement, celui-ci laissait tout
dbattre et dcider sans lui, malgr lui, gardant une attitude
efface, incertaine, comme s'il n'avait pas d'opinion, ou plutt comme
s'il se sentait impuissant  la faire prvaloir. Aussi une immense
majorit, 251 voix contre 145, vota-t-elle sans se gner la conversion
que le ministre et voulu carter. Comme pour mieux marquer le rle
subalterne o elle prtendait rduire le cabinet, la Chambre lui
enjoignit, par une disposition spciale, de rendre compte de
l'excution de la mesure, dans un dlai de deux mois  compter de
l'ouverture de la session suivante. Il est vrai que la Chambre des
pairs, sur laquelle le Roi usa personnellement de son influence,
repoussa le projet  la presque unanimit[340]. Ce vote dbarrassa le
ministre de la question, mais ne lui rendit pas son autorit sur la
Chambre des dputs.

[Note 339: Du 17 au 20 avril et du 2 au 5 mai.]

[Note 340: 20 au 26 juin.]

Les journaux opposants se gardaient de laisser dans l'ombre tous ces
checs. Ce n'tait dans leurs colonnes que sarcasmes contre les
ministres mis en minorit, sommation de quitter la place. M. Mol et
ses collgues faisaient la sourde oreille, ou bien rpondaient, non
sans quelque raison, que ces votes n'impliquaient pas volont de les
renverser, encore moins dsignation de leurs successeurs. Quant  la
mortification subie, ils tchaient de s'en consoler, en dclarant que
le temps des majorits systmatiques tait dcidment pass[341].
Nous avons un trange ministre, disait de son ct, avec plus de
malice que d'exacte vrit, un doctrinaire, M. Vitet; on le met tous
les jours  la porte de la Chambre, honteux et battu; le lendemain, on
rtisse les alles, et il n'y parat plus[342].

[Note 341: _Journal indit de M. le baron de Viel-Castel_, 6 mars
1838.]

[Note 342: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]


V

 regarder le seul Parlement, la session finissait donc mal pour le
ministre. Mais aprs tout, il restait debout.  la confusion des
prophtes qui lui avaient prdit, ds sa naissance, une mort si
prompte, malgr l'hostilit chaque jour plus acharne de tous les
grands noms et de tous les grands talents de la Chambre[343], contre
l'attente de tous les spectateurs, il avait dur. Cette dure pouvait
exciter les colres, mais ne permettait plus le ddain.
Personnellement, M. Mol avait grandi: ses adversaires eux-mmes
taient obligs de le reconnatre. On ne pouvait nier son habilet et
son bonheur. Il n'tait pas jusqu' son talent oratoire qui n'et
gagn en aplomb, en ampleur, en nergie, sans rien perdre de sa
politesse simple et sobre. Mme aprs M. Guizot et M. Thiers, et sans
pouvoir leur tre compar, il avait eu des succs de tribune.
L'effacement de ses collgues contribuait  le mettre plus encore en
lumire. C'est bien lui qui recevait et portait tous les coups. Il
s'en vantait et s'en plaignait[344], tout entier  cette lutte,
passionnment sensible  l'amertume des checs comme  la joie des
succs, et trouvant dans cette sorte d'excitation nerveuse une vigueur
physique qui tonnait ses amis et ses adversaires[345].

[Note 343: M. Mol lui-mme faisait remarquer cette hostilit, avec
une sorte de fiert triomphante. Le fait est, crivait-il  M.
Bresson, le 27 mai 1838, que jamais un ministre dirigeant ne s'est
trouv aux prises avec tant de difficults. J'avais, runis contre
moi, toutes les forces vives de la Chambre, tout ce qui parle et tout
ce qui crit. (_Documents indits._)]

[Note 344: Je suis peu second; mes collgues ne prennent pas les
affaires  coeur. Lettre de M. Mol  M. de Barante, en date du 30
septembre 1838. (_Documents indits._)--Cette plainte se retrouve
trs-frquemment dans sa correspondance.]

[Note 345: M. Mol disait souvent, dans sa correspondance, qu'il ne
dormait que cinq ou mme trois heures par nuit. Il ajoutait, dans la
lettre dj cite plus haut: Vous ne vous imaginez pas  quelle vie
j'ai t condamn... Je ne puis m'empcher de voir une volont de la
Providence dans la force de l'me et du corps que j'ai eue pour la
supporter.]

M. Mol se sentait fort de l'appui de la Couronne. Jamais
Louis-Philippe n'avait eu un prsident du conseil autant selon ses
gots. Avec Casimir Prier et le duc de Broglie, il avait connu des
ministres srs, mais incommodes; avec Thiers, un ministre commode,
mais peu sr. Cette fois, il avait un ministre commode et sr. M.
Mol, tout en gardant la dignit, mme un peu susceptible, de son
attitude, ne cherchait ni  limiter, ni  masquer l'action personnelle
du Roi. Sa premire ducation politique sous Napolon lui avait
appris, non  vouloir rgenter ou clipser son souverain, mais  le
servir avec docilit et intelligence. D'ailleurs actif, passionn mme
dans ce que M. Bertin appelait la grande intrigue politique, le
prsident du conseil se montrait plutt de disposition un peu
indolente pour les affaires et n'tait pas jaloux de s'en rserver
exclusivement la charge. Louis-Philippe, trs-laborieux, au
contraire, ne demandait qu' la prendre. C'tait vraiment lui,
maintenant, qui dirigeait notre diplomatie et traitait avec les
ambassadeurs trangers. Par M. de Montalivet, il tait matre du
ministre de l'Intrieur. Au ministre de la Guerre, le gnral
Bernard acceptait facilement l'intervention chaque jour plus active,
et du reste fort intelligente et fort patriotique, du duc d'Orlans;
presque quotidiennement, lui ou ses chefs de division allaient
travailler avec le prince[346]. La faiblesse mme du cabinet, les
mortifications que lui infligeait la Chambre, tout ce qu'il y avait
alors de drang et de fauss dans la machine parlementaire
augmentaient et en mme temps rendaient plus visible cette action
royale, souvent utile et bienfaisante au fond, mais qu'il tait
dangereux, en l'tat des esprits, de trop afficher.

[Note 346: Cette action du duc d'Orlans tait attaque dans la presse
de gauche. Le _National_ fut mme poursuivi,  cette poque, pour
offense contre le prince, dont il avait violemment critiqu
l'ingrence dans l'administration de la guerre.]

M. de Barante, quoique trs-prononc contre la coalition, se
proccupait alors de ce danger; aprs avoir indiqu que Louis-Philippe
se jetait bien avant dans toutes les affaires, il ajoutait: Le Roi
a besoin de toute sa prudence pour gouverner une situation qui n'est
pas prudente; il lui faut manoeuvrer bien juste et dans les limites
troites de la Charte, puisqu'il y a videmment autocratie dans toutes
les questions[347]. Mais ce prince, nous avons dj eu plusieurs fois
occasion de le remarquer, n'aimait pas seulement  agir; il aimait 
faire voir qu'il agissait: justement confiant dans sa sagesse et son
habilet, il tait bien aise que le public ft  mme de lui en savoir
gr. La reconnaissance qu'il croyait ainsi obtenir, lui faisait
ngliger les prventions qu'il irritait. Aussi, loin de sentir le
besoin de se contenir et de se dissimuler, jouissait-il pleinement
d'avoir grandi le rle rel et apparent de la Couronne, et, se
rappelant  quels effacements il avait d se soumettre en d'autres
temps, il se flicitait de l'heureuse habilet avec laquelle, en
quelques annes, il avait amen un changement si complet. Dans cet
tat d'esprit, il tait peu dispos  couter les observations qui lui
taient faites sur ce sujet. Un jour, au cours de la session de 1838,
M. Dupin crut devoir l'avertir que son intervention faisait grief
dans une partie de la Chambre. Louis-Philippe rpondit aussitt en
revendiquant son droit de diriger ses ministres et de les congdier
quand ils lui rsistaient. M. Dupin insista; sans nier que l'action
royale ne pt tre trs-considrable et trs-efficace dans le
gouvernement constitutionnel, il soutenait qu'il valait mieux n'en pas
faire montre, qu'elle devait rester une affaire d'intrieur entre les
ministres et le souverain, que celui-ci ne pouvait pas avoir
d'amour-propre d'auteur, et il ajoutait: Puisqu'il est de rgle que
les ministres sont responsables, pourquoi ne pas leur laisser toute la
responsabilit? N'est-il pas essentiellement avantageux  la Couronne
de se couvrir de l'axiome anglais: Le Roi ne peut mal faire?--Ah!
s'cria vivement le prince, c'est parce qu'il ne fait rien. En France,
un pareil roi serait considr comme un porc  l'engrais[348]!
Quelques jours aprs, causant avec M. Guizot, Louis-Philippe lui
disait: Je sais que vous ne voulez pas annuler le Roi, me mettre hors
de mes affaires. Je ne le souffrirai jamais. Mais il y a des hommes
qui le veulent; il y en a parmi vos amis[349].

[Note 347: Lettre de M. de Barante  M. Bresson, date de Paris, le 16
mai 1838. (_Documents indits._)]

[Note 348: _Mmoires de M. Dupin_, t. III, p. 311  315.]

[Note 349: _Documents indits._]

Le Roi soutenait donc rsolment des ministres qui lui plaisaient, et
ne se gnait pas pour le faire savoir. Les dputs conservateurs
taient informs qu'ils lui seraient agrables en appuyant le cabinet.
Lui-mme prenait  part certains d'entre eux, dans les rceptions des
Tuileries, et, avec une grande abondance de conversation, souvent avec
beaucoup d'esprit et d'loquence, il tchait de les amener  voter
comme il le dsirait: c'est ce qu'il appelait chambrer les dputs.
Il s'employait, en mme temps,  rendre plus difficile l'alliance de
M. Thiers et de M. Guizot. Son moyen tait de donner  entendre 
chacun d'eux qu'il pourrait prochainement recueillir seul la
succession de M. Mol, et que par suite il ne devrait pas contracter
d'alliance inutile et compromettante. Un jour, par exemple, en mai
1838, M. Guizot tait venu prsenter aux Tuileries une dputation
d'industriels; Louis-Philippe le retint et causa avec lui de la
situation: Cela ne peut pas aller, dit-il; cela n'ira pas! Je
n'abandonnerai pas mes ministres. Je soutiens toujours mon cabinet.
Mais si M. Mol m'apportait sa dmission, je serais bien
embarrass...--_M. Guizot_: Le gouvernement reprsentatif ne gurit
les maux qu' la dernire extrmit.--_Le Roi_: Cela n'est pas gai;
c'est moi qui suis le malade. Quand vous m'avez propos, l'an dernier,
un cabinet de vos amis, je n'ai pas os, j'en conviens. Depuis, nous
n'avons pas gagn de terrain. Je ne sais ce qui arrivera. J'aurai
besoin d'un plan de campagne. Pensez-y. Je vous demande d'y
penser[350]. En mme temps, il s'arrangeait pour qu'on ft entrevoir
 M. Thiers une perspective analogue[351]. Le chef du centre gauche et
celui des doctrinaires affectaient de n'tre pas dupes des
coquetteries royales; ils en riaient mme parfois ensemble. Mais, au
fond, l'ide d'un pouvoir non partag ne laissait pas que de
chatouiller agrablement l'ambition et le ressentiment de chacun
d'eux. En tout cas, ce langage du Roi n'tait pas fait pour diminuer
l'hsitation et la froideur que M. Guizot venait de montrer dans la
premire campagne de la coalition.

[Note 350: Lettre de M. Guizot au duc de Broglie. (_Documents
indits._)]

[Note 351: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

M. Mol n'avait pas seulement la Couronne pour lui. Dans le pays,
parmi ceux surtout qui n'taient pas politiquement enrls, il s'tait
acquis, sinon des concours trs-actifs, du moins des sympathies assez
tendues. Depuis le 15 avril 1837, date de la formation du cabinet, il
n'y avait eu ni meute, ni trouble, ni attentat contre la vie du
Roi[352]. Ce calme, cette scurit paraissaient fort agrables, aprs
les secousses et les inquitudes des annes prcdentes. On tait
dispos  en faire honneur  la politique pacifiante de M. Mol. Sans
doute,  y regarder de prs, personne n'et pu dire le mal
rvolutionnaire compltement guri. Les socits secrtes taient
toujours en travail. La socit des _Saisons_ avait remplac,  la fin
de 1836, celle des _Familles_; sous l'action de l'ouvrier imprimeur
qui l'avait fonde, Martin Bernard, et  la diffrence des
associations plus bourgeoises qui avaient conduit l'attaque sous la
Restauration et au lendemain de 1830, elle cherchait  se recruter
surtout dans les ateliers. L'amnistie lui procura le concours de
Blanqui, de Barbs et de plusieurs autres anciens condamns. La
propagande en reut une impulsion nouvelle. Des feuilles clandestines,
publies  intervalles irrguliers, de novembre 1837  septembre 1838,
le _Moniteur rpublicain_ d'abord, l'_Homme libre_ ensuite, prchaient
ouvertement le rgicide et le pillage[353]. Le 29 septembre 1838, la
police dcouvrit l'imprimerie secrte d'o sortaient ces factums; peu
aprs, elle saisit plusieurs dpts d'armes; il en rsulta des procs
et des condamnations. Mais tout cela ne fit pas grand bruit; cette
agitation demeurait souterraine et tait d'ailleurs assez
restreinte[354]. Aussi le public n'y prtait gure attention. Il lui
suffisait que l'ordre ne ft pas troubl  la surface, que la rue ft
tranquille. Ce repos satisfait du pays, n'tait-ce pas aprs tout un
rel succs pour le gouvernement?

[Note 352: Le complot d'Huber, dcouvert en dcembre 1837, n'avait
reu aucun commencement d'excution.]

[Note 353: Voici quelques extraits de ces publications: dans le numro
de dcembre 1837: Chacun de vous est sur un thtre immense o il ne
tient qu' lui de jouer un grand rle, ce thtre o tant de Brutus et
d'Alibaud ont dj lgu leur mmoire  tous les sicles du monde, en
immolant ou cherchant  immoler la tyrannie. Dans le numro d'avril
1838: Nous ne concevons rien de possible si l'on ne commence par tuer
Louis-Philippe et les siens. Dans le numro de mai 1838: Il n'y a
qu'une seule ressource  employer, le rgicide, le tyrannicide,
l'assassinat, comme on voudra appeler cette action hroque... Nous
invitons, en consquence, tous les rpublicains  ne prendre conseil
que de leur courage et surtout de la prudence, et  courir sus, sans
perdre un seul moment, contre Louis-Philippe et ceux de sa race. En
aot 1838: Guerre  mort entre vous qui jouissez d'une insolente
oisivet et nous qui souffrons depuis longtemps... Le temps approche
o le peuple exigera, les armes  la main, que ses biens lui soient
restitus. C'est galement peu de temps aprs l'amnistie qu'on
rpandit dans Paris une _Ode au Roi_, dont voici quelques vers:

  Demain le rgicide ira prendre sa place
      Au Panthon avec les dieux.
  Oui, quel que soit l'lu pour le saint homicide,
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  De vols, d'assassinats et-il fltri sa vie,
  Il redevient sans tache et vierge d'infamie,
      Ds qu'il se lave au sang des rois.
      . . . . . . . . . . . . . . . . . .
      Louis-Philippe, tu mourras!]

[Note 354: Il ne parat pas que les _Saisons_ aient jamais eu plus de
six  huit cents adhrents.]

 cette quitude s'ajoutait la jouissance d'une prosprit matrielle
chaque jour croissante. L'anne 1838 marque une date dans l'histoire
budgtaire du rgne. Alors finit ce qu'on pourrait appeler la
liquidation financire de 1830. Une rvolution cote cher: elle a
toujours ce double effet de diminuer les recettes et d'augmenter les
dpenses. Les revenus des contributions indirectes, qui, sous la
Restauration, avaient constamment progress et s'taient levs de 397
millions  583, baissrent brusquement de 59 millions  la suite des
vnements de Juillet. Il fallut emprunter, et le crdit branl ne
permettait de le faire qu' de lourdes conditions; quelques mois avant
la rvolution, un emprunt en 4 pour 100 s'tait plac  102 fr. 7 c.
1/2: en mars 1831, un emprunt en 5 pour 100 se ngocia  84 francs. On
se crut en outre politiquement oblig, dans un intrt de popularit,
 diminuer les droits sur les boissons, ce qui fit perdre au trsor 30
 40 millions, diminution imparfaitement compense par une lvation
des droits de mutation, ainsi que des contingents de la contribution
personnelle et mobilire, et de celle des portes et fentres. En mme
temps que de causes d'augmentations de dpenses! armements pour faire
face aux troubles du dedans et aux prils du dehors[355]; ouverture
d'ateliers nationaux pour occuper l'ouvrier sans travail et le
distraire de l'meute; subsides ou avances  l'industrie en dtresse;
soldes de cong  deux mille officiers licencis pour cause politique,
et pensions de retraite aux fonctionnaires disgracis; obligation de
remplir les arsenaux vids pour l'armement de la garde nationale[356],
etc., etc. De l, pendant les premires annes de la monarchie,
ncessit de se procurer des ressources extraordinaires, que l'on
demanda  l'emprunt, aux ventes de bois, aux centimes additionnels, 
la dette flottante, et qui ne s'levrent pas  moins de 900
millions[357]. C'est  proprement parler le cot des vnements de
Juillet.

[Note 355: Ces armements reprsentent la portion de beaucoup la plus
considrable des accroissements de dpenses. Avant la rvolution de
Juillet, les dpenses de l'arme taient calcules pour un effectif de
231,000 hommes et 46,000 chevaux. On dut le porter subitement 
434,000 hommes et 90,000 chevaux. Dans le budget prsent pour 1831,
l'augmentation de dpenses de ce chef tait value  115 millions,
plus 65 millions pour approvisionnements: le budget de la guerre se
trouvait ainsi port de 187 millions  373. Dans le budget de 1832, la
dpense tait calcule pour 412,000 hommes; infrieure d'environ 70
millions au chiffre de 1831, elle dpassait de plus de 100 millions le
chiffre d'avant la rvolution. Encore fallut-il y ajouter, en fin
d'exercice, les frais de l'expdition d'Anvers, et y eut-il, pour le
seul ministre de la guerre, plus de 34 millions de crdits
supplmentaires.  partir de cette poque, les armements
extraordinaires disparurent peu  peu, et les dpenses revinrent  un
chiffre normal.]

[Note 356: On distribua ainsi  la garde nationale, en 1830 et 1831,
860,000 fusils, 210,000 sabres, 600 canons avec affts et caissons,
95,000 coups de canon, 1,700,000 cartouches, 225,000 kilogrammes de
poudre.]

[Note 357: Cette valuation est celle d'un financier trs-comptent et
trs-exact, M. d'Audiffret, ancien haut fonctionnaire du ministre des
finances et pair de France. Voici comment il dcompose cette somme:
centimes additionnels en 1831, 46 millions; vente de bois, 114
millions; emprunts en capital, 545 millions; le reste provenait des
rserves antrieures ou de la dette flottante. Il arrive  un total de
900,567,378 francs. (Cf. D'AUDIFFRET, _Systme financier de la
France_.)]

Mais, dans les annes suivantes,  mesure que le mal rvolutionnaire se
gurit, le mal financier diminua galement. Les revenus indirects
regagnrent ce qu'ils avaient perdu et reprirent une progression rapide.
Le crdit se releva; dj, en 1832, on empruntait en 5 pour 100  98 fr.
50 c., soit 14 francs de plus que l'anne prcdente[358]: et, ce qui
valut mieux encore, dans les annes suivantes on ne rouvrit plus le
grand-livre. Une conomie courageuse ramena presque au niveau antrieur
 1830 le chiffre des dpenses subitement grossies au lendemain de la
rvolution[359]. Des rformes heureuses accomplies dans notre
lgislation budgtaire et dans notre comptabilit augmentrent les
garanties d'ordre, de probit et de contrle[360]. Ds 1836 et 1837, la
situation tait redevenue trs-satisfaisante. Enfin, en 1838, on arriva
 ce rsultat que les 900 millions de charges extraordinaires supportes
par le pays  la suite de la rvolution ne laissaient plus aucune trace,
ni dans la fortune de l'tat, ni dans celle des particuliers[361]. Rien
n'en restait, soit dans les dpenses, soit dans les recettes du budget
prsent pour l'exercice suivant. Bien qu'on et accru notablement les
dpenses de l'arme[362], des travaux publics, de l'instruction
publique[363], bien qu'on et pay les 25 millions de l'indemnit
amricaine, bien qu'on et diminu les recettes de 15 millions par la
suppression de la loterie et des jeux, et de 9 millions par
l'abaissement des tarifs de douanes, la balance des dpenses et des
recettes, sans aucun emploi de ressources extraordinaires, faisait
ressortir un excdant rel[364]: toutes charges ordinaires acquittes,
il restait une rserve disponible de 80 millions, pouvant servir 
dvelopper la richesse et la puissance nationales. Les travaux publics,
en effet, reurent alors une grande impulsion; des lois diverses
engagrent l'tat pour une somme de 341 millions, chiffre norme pour
l'poque. Ces travaux portaient sur les routes, les ponts, les rivires,
les canaux et les ports; les chemins de fer n'y taient compts que
pour 11 millions, reprsentant les frais d'tudes prliminaires. On
devait faire face  cette charge sans cration de ressources
extraordinaires. Il fut ainsi dpens 6,834,522 francs en 1837,
36,177,662 francs en 1838, 54,852,427 francs en 1839[365]. Ajoutons,
pour mieux montrer  quel point toute consquence financire de la
rvolution avait alors disparu, que le jeu de l'amortissement avait
ramen la dette inscrite  ce qu'elle tait avant 1830, c'est--dire 
163 millions de rentes[366]. La dette flottante se trouvait rduite  un
chiffre trs-prudent. Quant au relvement du crdit, on en peut juger
par ce fait que le 5 et le 3 pour 100 se cotaient dans les environs de
119 francs et 86 francs[367]. En mme temps paraissait, le 31 mai 1838,
la fameuse ordonnance sur le rglement de la comptabilit: monument
considrable, o taient runies, dans un ordre mthodique, toutes les
mesures lgislatives ou administratives prises, depuis vingt-cinq ans,
pour adapter la comptabilit publique aux institutions nouvelles de la
France. Ce relvement si rapide et si complet des finances de l'tat est
au plus grand honneur de la monarchie constitutionnelle. Celle-ci ne
faisait d'ailleurs que recommencer l'oeuvre qu'elle avait dj accomplie
une premire fois dans ce sicle, aprs les dsastres de 1814 et de
1815.

[Note 358: Il est vrai que les avantages de dlais et d'intrts
accords  l'adjudicataire, M. de Rothschild, rduisaient le taux
nominal de 98 fr.  93 fr.]

[Note 359: Dj nous avons eu occasion de citer quelques-uns de ces
chiffres. Rappelons-les en les compltant. Voici le chiffre des
dpenses de chaque anne tel qu'il rsulte des lois des comptes:

  1829,  1014 millions    1832, 1174 millions     1835, 1047 millions
  1830,  1095     --      1833, 1134     --       1836, 1065     --
  1831,  1219     --      1834, 1063     --       1837, 1078     --

En 1838 et 1839, on s'lve  1136 et 1179 millions, mais c'est 
cause des travaux publics que les excdants mmes des budgets
permettent d'entreprendre.]

[Note 360: Spcialit des crdits lgislatifs applique  chaque
chapitre du budget; suppression de la facult de virement;
restrictions apportes aux crdits supplmentaires, ce qui, du reste,
ne les empcha pas de se dvelopper; obligation d'indiquer, dans toute
demande de crdit extrabudgtaire, les ressources spciales avec
lesquelles il y sera fait face; publicit du rapport annuel de la Cour
des comptes, etc. Enfin le rgime des douzimes provisoires, auquel on
n'avait pu chapper dans les premiers exercices, prenait fin en 1833.]

[Note 361: M. d'Audiffret proclamait ce rsultat, le 20 juin 1838, 
la Chambre des pairs.]

[Note 362: C'tait surtout  cause de l'Algrie. Le contingent annuel
des jeunes soldats appels sous les drapeaux devait tre augment de
20,000 hommes  partir de 1839.]

[Note 363: Depuis 1830, ce budget s'tait lev de 4  13 millions.]

[Note 364: Sans doute,  voir le rglement de chaque budget, de 1830 
1837, tous, sauf deux,--ceux de 1830 et de 1832, o ressortent des
dficits de 63 et de 25 millions,--se soldent en excdants. Voici les
chiffres de ces excdants: 1831, 86 millions; 1833, 28 millions; 1834,
3 millions; 1835, 24 millions; 1836, 30 millions; 1837, 12 millions.
Seulement, on n'tait arriv  ce rsultat qu'au moyen des 900
millions de ressources extraordinaires.  partir de 1838, le budget
s'quilibre sans aucun emprunt  des ressources de ce genre.]

[Note 365: En 1833, M. Thiers avait dj fait voter un ensemble de
travaux publics s'levant  93 millions; mais il n'y avait fait face
qu'au moyen de ressources extraordinaires.]

[Note 366: Disons, pour tre absolument exact, que ce rsultat ne fut
compltement atteint que l'anne suivante, en 1839.]

[Note 367: Le 3 pour 100 allait atteindre en 1840 86 fr. 65: ce fut le
taux le plus lev du rgne.]

Le bon tat de la fortune publique tait la consquence et le signe du
bon tat des fortunes prives. Celles-ci avaient merveilleusement
gagn au rtablissement de la scurit. Ce progrs se manifestait par
l'accroissement des dpts aux caisses d'pargne, du rendement des
contributions indirectes, des importations et des exportations[368],
de la navigation commerciale[369]. Partout, un grand lan d'affaires,
d'entreprises de toutes sortes, auxquelles les capitaux s'offraient
abondants, hardis, parfois mme trop confiants. M. Mol encourageait
ce mouvement qui lui paraissait un drivatif utile  l'agitation
politique. L encore, cependant, tout n'tait pas  louer.  cette
activit industrielle, commerciale, financire, se mlait forcment
une fivre d'agiotage fort dangereuse pour la sant morale de la
nation. Parmi les innombrables socits en commandite qui se fondaient
pour les objets ou sous les prtextes les plus divers, plusieurs
taient peu srieuses, quelques-unes malhonntes et dignes de figurer
au dossier de Robert Macaire. Les cours des actions variaient, dans
une mme bourse, de 50, de 200 et mme de 300 francs. Ces scandales
furent dnoncs  la tribune de la Chambre, et l'on demanda la mise 
l'ordre du jour d'une loi spciale. Une telle atmosphre n'tait pas
bonne pour l'esprit public, qui tendait  s'y matrialiser. Mais,
malgr ce fcheux revers, la mdaille tait brillante: le pays se
sentait en grand progrs de richesse et de prosprit.

[Note 368: De 1831  1836, les importations gnrales taient montes
de 512,825,551 fr.  905,575,359 fr.; les exportations gnrales, de
618,169,911 fr.  961,284,756 fr.]

[Note 369: De 1831  1836, la navigation  l'entre s'tait leve de
794,410 tonneaux  1,374,321; la navigation  la sortie, de 689,234
tonneaux  997,090.]

Contraste singulier! D'une part, dans la masse de la nation, une
impression de repos et de scurit; un bien-tre un peu goste et
terre  terre, mais rel. D'autre part, dans le Parlement et ses
entours, l'incertitude, le trouble et le malaise[370]. De l, entre
ces deux mondes, une sparation contre nature qui menaait d'tre
chaque jour plus profonde: le pays devenait tranger et indiffrent 
la politique; il le devenait d'autant plus que la partie en vue de
cette politique, celle qui se traitait  la tribune, semblait
dsormais rduite  des questions de personnes, peu intressantes et
souvent mme inintelligibles pour le public. On conoit qu'un tel
rsultat ne ft pas fait pour plaire aux libraux, qui, dans les
gnreuses esprances de la jeunesse du sicle, avaient rv d'un
idal politique plus relev. Aussi se laissaient-ils volontiers aller
entre eux  des gmissements que nous retrouvons dans leurs
correspondances. M. de Barante, alors en cong, crivait de Paris, le
16 mai 1838,  M. Bresson: Le calme continue  tre complet dans
l'opinion des classes infrieures; elles sont plus contentes qu'elles
ne l'ont t depuis cinquante ans. La prosprit est croissante, le
bien-tre en progrs rapide. On n'entrevoit aucun principe de
fermentation. Mais dans la rgion, maintenant assez restreinte, des
opinions politiques, tout est confus, anarchique, envenim d'intrt
et d'amour-propre. C'est un spectacle affligeant. Il serait fait pour
dtruire l'espce de scurit dont nous jouissons, n'tait ce vaste
fond d'indiffrence o vont s'teindre toutes les passions, o se
glacent du jour au lendemain toutes les vivacits. Il ajoutait, le 27
mai: Il y a du calme, de la prosprit; les opinions sont affaisses;
mais un manque complet de conviction, d'affection; nul souci du bien
public; aucune mulation littraire; rien d'lev, rien d'anim, rien
de prvoyant. C'est un tat moral dplorable. Heureusement, il excite
beaucoup de dgot et d'ennui. Le 29 juin, M. de Barante quittait
Paris, pour passer en Auvergne; voici ce qu'il y voyait:
L'indiffrence de la province est complte; chacun s'isole encore
plus qu' Paris. Il n'existe plus aucun lien d'opinion. Chacun est 
ses affaires, sans songer qu'il y a un gouvernement. Cela a son bon
ct. Mais le principe de cette apparente scurit n'a rien de
trs-moralement honorable[371]. M. Royer-Collard tait d'un
pessimisme plus sombre, plus absolu, et par suite plus suspect;
toutefois,  ct d'exagrations videntes, il y avait une part de
vrit dans ce qu'il crivait  M. Mol, le 23 juillet 1838: Il me
semble que la France n'a plus rien  donner; elle dort d'un sommeil
qui n'a pas mme de rves. Quand je disais  Vitry, il y a un an: _La
politique est maintenant dpouille de sa grandeur_, je ne disais
point assez. La vrit d'aujourd'hui, c'est qu'il n'y a pas mme de
politique. Y a-t-il encore un gouvernement, un roi, des ministres, des
Chambres? On pourrait l'ignorer; on ne le sait que par la mmoire.
Est-ce un bien? est-ce un mal? Nous l'apprendrons un jour; en
attendant, nous nous en passons sans regret. Est-ce votre tort ou
votre habilet? Ni l'un ni l'autre, je pense; mille causes connues ou
inconnues ont amen ce prodigieux rsultat[372]. M. Royer-Collard
avait raison de voir l autre chose que le fait de M. Mol. En effet,
on avait dj observ les premiers symptmes de ce mal,  une poque
o M. Mol n'avait pas encore eu le temps d'influer sur la direction
de l'esprit public. Ds le 12 novembre 1836, la duchesse de Broglie
crivait  M. de Barante: Il me semble que l'indiffrence du public
est absolue: c'est une indiffrence de fond et universelle, non pas
pour tel gouvernement, mais pour tous; c'est un dsabusement de toutes
les formes, de toutes les promesses. Il semble que le pays sache qu'on
ne lui fera jamais ni grand bien ni grand mal, que les menaces ne
s'excutent pas plus que les promesses ne se tiennent, et que son
premier intrt est d'tre tranquille, pour que chacun vaque  ses
affaires... Le petit monde politique est tout absorb dans ses
querelles, dont le cercle se resserre de plus en plus[373].

[Note 370: La _Presse_ disait, le 14 mai 1838: Partout, dans les
familles, dans les manufactures, dans les ateliers, on cherche  se
rendre compte des anomalies que prsentent l'ordre public et les
embarras parlementaires, le repos du pays et l'agitation de quelques
personnes, la prosprit gnrale et ces alarmes factices.]

[Note 371: _Documents indits._]

[Note 372: _Documents indits._--Dans cette lettre, M. Royer-Collard
commenait par fliciter le prsident du conseil. Comptez, lui
disait-il, ces deux annes, sinon comme les plus heureuses, du moins
comme les meilleures de votre vie; vous y avez atteint le but, le seul
but d'une lgitime ambition: une considration unanime, avec l'estime
des connaisseurs.]

[Note 373: _Documents indits._]

Ces plaintes sans doute contenaient beaucoup d'observations utiles 
recueillir et  mditer; toutefois elles tmoignaient de la dception
intime de quelques natures d'lite, plutt qu'elles ne peuvent tre
acceptes comme un jugement mesur et exact de la situation. En notant
l'insuffisance morale de l'esprit public, ces critiques oubliaient
trop les imperfections ncessaires de toute socit humaine, et
surtout d'une socit travaille par tant de rvolutions; ils ne
tenaient pas non plus assez de compte des avantages d'un bien-tre qui
tait l'un des buts du gouvernement et que peu d'poques avaient connu
au mme degr. Et puis, taient-ils bien nombreux, ceux qui sentaient
ce que ce bien-tre avait d'incomplet et d'abaiss? Le vulgaire,
c'est--dire le pays presque tout entier, ne partageait pas ce souci,
et son contentement n'en tait pas troubl. Les gens habiles et
srieux, crivait encore M. de Barante, s'affligent et s'inquitent de
cette atonie. Les coteries politiques s'en indignent. Les masses de la
population n'y songent gure[374]. Elles taient tout entires  la
jouissance de la paix et de la prosprit qui succdaient aux
agitations et aux souffrances des premires annes du rgne.

[Note 374: Lettre de M. de Barante  M. Bresson, du 16 mars 1838.
(_Documents indits._)]

D'ailleurs,  regarder en dehors du Parlement, tout semblait sourire,
en ce moment,  la royaut nouvelle.  la scurit du prsent, venait
s'ajouter l'espoir de l'avenir. Le 24 aot 1838, madame la duchesse
d'Orlans donnait le jour  un fils qui recevait le titre de comte de
Paris. C'tait l'pilogue heureux des grandes ftes qui, l'anne
prcdente,  l'occasion du mariage du prince royal, avaient paru
clbrer l'tablissement dfinitif de la monarchie de Juillet.
Celle-ci ne trouvait-elle pas dans la naissance du jeune prince comme
un gage nouveau de dure? Le vieux roi, ayant devant lui son fils et
son petit-fils, ne pouvait-il pas croire l'avenir de sa dynastie
assur? Les vnements ont sans doute cruellement dmenti ces
prvisions. Quatre ans aprs, le duc d'Orlans succombait  un
accident vulgaire; encore six autres annes, et le comte de Paris
suivait en exil sa mre veuve et son aeul dtrn. Mais si les
destines de l'enfant de 1838 ont t tout autres qu'on ne les
entrevoyait alors, il n'est pas dit, grce  Dieu, que les esprances
fondes sur son berceau seront  jamais trompes. Pour avoir t
retard, son rle n'en sera-t-il mme pas grandi, et la France ne se
trouvera-t-elle pas recevoir de lui plus encore qu'elle n'en attendait
au jour de sa naissance?


VI

Cet tat de l'esprit public n'tait pas de nature  encourager les
coaliss. Ils devaient se faire scrupule de persister  agiter un
pays si tranquille et si heureux de sa tranquillit.  dfaut de ce
scrupule, ne comprendraient-ils pas qu'il n'tait ni de leur intrt
personnel, ni de celui du rgime parlementaire dont ils se disaient
les champions, d'apparatre ainsi en trouble-fte? Aussi bien, dans
leurs rangs et surtout  leur tte, pouvait-on discerner plus d'un
symptme de lassitude et d'hsitation.  la fin de la session, M.
Thiers et M. Guizot s'taient plutt vits que recherchs. Le premier
gardait rancune au second d'avoir mal jou son rle dans le dbat des
fonds secrets. Le chef des doctrinaires s'effrayait du scandale
produit au centre par la coalition et se sentait chaque jour davantage
blm et abandonn par ses anciens amis. M. Mol ne faisait-il pas du
reste dire  tous deux qu'il tait sur le point de remanier son
cabinet, et dispos  entrer en composition tantt avec l'un, tantt
avec l'autre? La session finie, M. Thiers s'enfuyait aux Eaux-Bonnes;
de l, il devait se rendre en Italie, et n'annonait pas l'intention
de revenir avant la rentre des Chambres. M. Guizot quittait galement
Paris et semblait absorb par des travaux fort trangers aux intrigues
parlementaires; il publiait dans la _Revue franaise_ une srie
d'tudes d'une inspiration trs-haute, sur le mouvement religieux qui
se manifestait alors dans les mes.

Toutefois si les chefs taient distraits ou dgots, la passion de la
coalition persistait, vivace, dans une partie des deux tats-majors.
Ceux-ci, jusqu' la fin de la session, avaient eu soin de se
concerter, et, aprs la dispersion du Parlement, ils se montraient
rsolus  continuer la bataille dans la presse. Un dput se
distinguait par son ardeur: c'tait un doctrinaire, M. Duvergier de
Hauranne. Chose singulire, cet homme politique qui va apparatre le
plus acharn des coaliss, en tait aussi le plus dsintress.
Beaucoup s'taient jets dans cette campagne par rancune ou ambition
personnelles, par dpit de ne plus tre ministre ou impatience de le
devenir. Rien de pareil chez M. Duvergier de Hauranne. Indpendant par
situation et par caractre, il ne rvait pas de portefeuille, et il
devait, jusqu'au 24 fvrier 1848, refuser tous ceux qui lui seront
offerts[375]. Mais cet esprit vigoureux, net, avis, tait aussi un
esprit exclusif, absolu, batailleur, ne voyant gure qu'une ide  la
fois, et, qu'elle ft vraie ou fausse, la poussant sans mnagement
jusqu'au bout. Longtemps aprs, en 1860, M. Guizot, qui l'avait
beaucoup pratiqu, d'abord comme le plus zl de ses amis, ensuite
comme le plus pre de ses adversaires, crivait finement de lui: Un
boulet de canon va droit au but, quand il est lanc dans la bonne
direction. L'esprit de Duvergier est de mme nature; il n'a jamais
qu'une passion... C'est une nature leve, dsintresse, sincre,
trs-honnte. Il est trs-intelligent dans la voie o il marche. Il ne
voit rien en dehors. Il a tout ce qui fait bien penser et bien agir,
quand on a bien commenc. Il lui manque ce qui prserve de se mal
engager et d'aller loin dans l'erreur, sans s'en douter[376]. Entr 
la Chambre en 1831, enrl parmi les doctrinaires dont il avait
nagure connu plusieurs dans les bureaux du _Globe_, M. Duvergier de
Hauranne avait t d'abord tout entier  la rsistance, fort anim
contre la gauche, plus rebelle que personne  toute transaction avec
le tiers parti. Mais, le plus gros du danger rvolutionnaire une fois
conjur, il fut saisi d'une autre ide qui bientt ne le possda pas
moins entirement. La politique, depuis 1830, ne lui parut plus tre
l'effort de la monarchie pour se dgager de la rvolution dont elle
tait sortie, mais la lutte du pouvoir royal contre le pouvoir
parlementaire. Remontant du coup en de des journes de Juillet, il
se retrouvait dans l'tat d'esprit des 221, et reprochait 
Louis-Philippe de vouloir faire par habilet ce que Charles X avait
tent par violence[377]. Cette volution parat s'tre accomplie chez
M. Duvergier de Hauranne vers la fin du ministre du 11 octobre.
C'est alors que dans tous les actes de la Couronne, dans ses dmarches
les plus innocentes, aussi bien que dans ses imprudences, il crut
dcouvrir les indices, les preuves de son dessein d'affaiblir le
Parlement, de diviser les chefs de la majorit et de les exclure du
ministre, afin de se rendre plus matresse du gouvernement. Le
ministre Mol, o il ne vit que la cration et l'instrument du
pouvoir personnel, lui apparut comme le dnoment de cette longue
conspiration. tat d'esprit particulier, qu'on a quelque peine 
concevoir aujourd'hui. On sait en effet maintenant  quoi s'en tenir
sur l'erreur thorique et l'impossibilit pratique de la trop fameuse
maxime: Le Roi rgne et ne gouverne pas; on sait que la force des
choses la repousse comme l'histoire la condamne; on sait qu'en
Angleterre, sur la terre natale du rgime parlementaire, la Couronne a
toujours eu, mme aux poques o elle a sembl se tenir le plus dans
l'ombre, part permanente et considrable au gouvernement[378]. Aussi,
en cas de rtablissement de la monarchie, le souci de l'opinion
serait-il plutt que l'action personnelle du prince ne ft pas assez
tendue ni mme assez visible. On parat croire que la dmocratie, de
sa nature brutale et grossire, ne comprend pas des fictions trop
dlicates et trop compliques, et qu'elle s'en accommode mal.
Peut-tre mme, comme dans tous les mouvements de l'esprit franais,
cette raction manque-t-elle de mesure, et, pour avoir chapp aux
exagrations parlementaires, risque-t-on de verser un peu, sans le
vouloir, dans le csarisme. Mais c'est l une impression toute
rcente, et bien diffrent se trouvait tre l'tat de l'opinion, au
lendemain de 1830. N'tait-ce pas avec la maxime; Le Roi rgne et ne
gouverne pas, que tout le parti libral, depuis le _Globe_ jusqu'au
_National_, avait fait campagne contre M. de Polignac, quelques-uns
sans doute n'y cherchant qu'une arme pour renverser les Bourbons[379],
mais d'autres y voyant de bonne foi la vrit constitutionnelle et
monarchique? Ceux-ci tenaient  honneur de pratiquer cette maxime sous
la monarchie nouvelle qu'ils avaient contribu  fonder: c'tait mme
leur faon de prouver la sincrit de leur opposition passe. Aussi
bien, une partie du public, celle du moins qui s'occupait le plus de
politique, partageait-elle leur erreur; elle tait mme dispose 
montrer, sur ce sujet, une singulire susceptibilit. Les opposants ne
l'ignoraient pas; aussi leur moyen habituel d'attaque contre tous les
ministres consistait  les prsenter comme tolrant ou favorisant les
empitements du pouvoir royal. Les anciens ministres qui allaient tant
se servir de ce reproche, contre M. Mol, l'avaient subi eux-mmes
dans leur temps; tel avait t le sort de M. Guizot aprs le 6
septembre, et M. Thiers n'y avait pas chapp[380]. Hommes de cour,
gouvernement personnel, ces mots, qui revenaient sans cesse dans les
polmiques, taient, comme l'a dit M. de Lamartine, les fausses
monnaies de l'opinion, distribues chaque jour au peuple, pour le
sduire ou l'irriter[381]. Dans un tel milieu, l'tat d'esprit de M.
Duvergier de Hauranne devient moins difficile  comprendre. On voit
mieux comment, tout en restant un monarchiste rsolu, il en tait
arriv  croire que le danger du moment, peu d'annes aprs la
rvolution de Juillet, tait, non pas que le pouvoir royal ne ft
encore trop limit, trop dbile, trop timide, en face du Parlement qui
l'avait cr, mais au contraire qu'il ne devnt trop fort, trop
agissant et trop hardi.

[Note 375: En 1840, notamment, M. Duvergier de Hauranne refusera  M.
Thiers d'entrer dans le cabinet du 1er mars, et proposera  sa place
M. le comte Jaubert, son beau-frre.]

[Note 376: Lettre  M. Piscatory, du 3 juillet 1860. (_Lettres de M.
Guizot  sa famille et  ses amis_, p. 368.)]

[Note 377: Louis-Philippe n'avait pas compris le sens vritable de la
rvolution de Juillet. Il blmait Charles X, non d'avoir voulu
gouverner, mais d'avoir mconnu et heurt de front les opinions, les
sentiments, les prjugs mme de la France, et surtout d'avoir eu
recours  la violence l o l'habilet suffisait. (_Notes indites de
M. Duvergier de Hauranne._)]

[Note 378: Ainsi en a-t-il t mme sous la reine Victoria. Cette
rvlation ressort avec clat, comme nous avons dj eu l'occasion de
le noter (cf. plus haut, t. II, p. 398), de l'ouvrage considrable que
la Reine a fait crire sur le prince Albert, par M. Thodore Martin.
D'ailleurs, toutes les formules officielles de l'Angleterre ne
semblent-elles pas la contradiction de la maxime: Le roi rgne et ne
gouverne pas? Ne dit-on pas: la Reine qui nous gouverne (_the Queen
our governor_), vaisseaux de la Reine, troupes de la Reine, service de
la Reine, etc.?]

[Note 379: Carrel disait,  ce propos, dans le National, quelques
annes aprs 1830: Ceux qui proclament cet axiome: _Le roi rgne et
ne gouverne pas_, ne croyaient pas, comme ils l'ont racont depuis,
qu'un roi pt rgner sans gouverner, et nous ne le croyons pas non
plus aujourd'hui; mais tout tait bon pour renverser les Bourbons,
imposs par l'tranger, du moment que la France rvolutionnaire se
sentait plus forte qu'eux et pouvait secouer leur joug. (27 mars
1833.)]

[Note 380: Sous le ministre du 11 octobre, les adversaires de M.
Thiers prtendaient qu'il avait gagn la faveur de Louis-Philippe, en
dclarant,  la tribune, que toute la pense gouvernementale rsidait
dans la tte du Roi, et que rien ne s'tait fait que par cette pense,
depuis l'tablissement de la monarchie.]

[Note 381: Discours du 24 mars 1840.--Cette fausse monnaie avait
cours partout, notamment parmi les jurs. Au commencement de 1837, le
_Courrier franais_ et le _Sicle_ avaient t dfrs au jury, pour
avoir fait remonter au Roi la responsabilit des actes de son
gouvernement. Les avocats des deux journaux, Me Philippe Dupin et Me
Odilon Barrot, soutinrent, pour justifier leurs clients, que le Roi
avait eu le tort de gouverner. Le jury leur donna raison, en
prononant deux verdicts d'acquittement. (7 janvier et 10 fvrier
1837.)]

Dans l'opposition, o il s'engageait avec tant de conviction, M.
Duvergier de Hauranne apportait des qualits rares d'action, une
nergie infatigable, une tnacit que rien ne rebutait, un courage qui
allait toujours droit au but, sans crainte ni de dplaire aux autres,
ni de se compromettre soi-mme. Orateur de second rang, ses discours,
bien que nourris d'ides, hrisss de traits acrs, manquaient un peu
de souffle et de chaleur. Mais, la plume  la main, c'tait un
polmiste remarquable, d'une langue serre, ferme, prcise,
tranchante, avec je ne sais quoi d'un peu pre qui trahissait en lui
le petit neveu de Saint-Cyran. Dialecticien redoutable, implacable,
railleur  froid, il excellait  manier cette arme de la brochure,
alors en faveur, aujourd'hui un peu dmode. C'tait surtout un
merveilleux agitateur parlementaire: voyez-le descendre de banc en
banc, pendant les sances, ou circuler dans les couloirs, la fivre du
combat dans les yeux, le geste affair, saccad; il ngocie des
alliances, dresse des plans de bataille, colporte des mots d'ordre,
gourmande la mollesse de ceux-ci, attise la colre de ceux-l, ramasse
les soldats pour les pousser au feu, souffle et entrane les chefs,
tient chacun en haleine, les pntre tous de sa vaillance et aussi de
sa passion.

Deux ncessits parurent tout de suite s'imposer aux hommes qui, avec
M. Duvergier de Hauranne, entreprenaient,  la fin de la session de
1838, de ranimer la coalition alors sommeillante: d'abord, trouver une
ide, un principe, qui, proclams au grand jour, serviraient de
programme, de drapeau  la coalition, et qui y montreraient autre
chose que l'intrigue suspecte, l'meute d'ambitions rancunires et
impatientes, dnonces par la presse ministrielle; ensuite, choisir
ce programme et ce drapeau tels qu'ils pussent runir  la fois la
gauche et les doctrinaires. On s'tait convaincu, en effet, qu'il ne
suffisait plus de chercher, comme on l'avait fait dans la dernire
session,  unir le centre gauche et le centre droit; qu'il fallait,
en outre, le concours effectif de la gauche. Ainsi comprise, dit M.
Duvergier de Hauranne, la coalition devenait plus difficile et plus
hasardeuse; mais c'tait la condition du succs[382]. Tout ne
semblait-il pas sparer les amis de M. Duvergier de Hauranne et ceux
de M. O. Barrot? Il y avait sept ans qu'ils se faisaient une guerre 
mort. Depuis la formation du ministre du 15 avril, M. Guizot s'tait
surtout pos en conservateur inquiet, et son principal grief contre M.
Mol avait t qu'il ne combattait pas assez rsolment la gauche. De
son ct, celle-ci gardait toutes vives ses prventions et ses
ressentiments contre les doctrinaires. Son programme habituel tait
inadmissible pour ces derniers; ne faisait-elle pas, en ce moment, une
assez bruyante campagne en faveur d'une rforme lectorale dont M.
Guizot ne pouvait vouloir  aucun prix? Le problme tait
embarrassant. On crut en trouver la solution dans l'ide mme dont
nous avons vu que M. Duvergier de Hauranne tait alors possd. Il
parut que la gauche et le centre droit pouvaient s'entendre pour
reprocher au cabinet de n'tre pas parlementaire: les uns entendant
par l qu'il tait trop docile; les autres, qu'il tait trop
transparent; ceux-ci, qu'il ne contenait pas assez le pouvoir
personnel du prince, et ne faisait pas observer la fameuse maxime: Le
Roi rgne et ne gouverne pas; ceux-l, qu'il ne couvrait pas assez la
Couronne, et laissait remonter jusqu' elle des responsabilits qui
eussent d s'arrter  lui; les premiers, flatts de s'attaquer plus
ou moins directement  la royaut; les seconds, se faisant l'illusion
qu'ils rclamaient en faveur de son inviolabilit; tous, en ralit,
faisant la mme campagne, ayant le mme cri de combat: Un ministre
parlementaire!

[Note 382: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Ce plan trouv, des confrences prolonges eurent lieu entre M.
Duvergier de Hauranne et les journalistes de gauche, M. Chambolle, du
_Sicle_, et M. Lon Faucher, du _Courrier franais_: Vous et nous,
leur rptait le dput doctrinaire, nous sommes d'accord sur un
point, le danger que le ministre fait courir aux vrais principes
parlementaires. Pourquoi donc ne ferions-nous pas la guerre ensemble
sur ce terrain, au lieu de dissminer nos forces et d'parpiller nos
attaques? Que vous n'abandonniez pas la rforme lectorale, puisque
vous en tes d'avis, rien de plus juste; mais ne venez pas la jeter 
la traverse de nos projets. Substitution du gouvernement parlementaire
au gouvernement personnel, voil quel doit tre notre mot d'ordre. Le
reste doit tre mis  l'cart ou laiss dans l'ombre[383]. M.
Chambolle fut tout de suite converti. M. Lon Faucher rsista
davantage, mais cda  l'insistance de M. Duvergier de Hauranne. En
mme temps, un des amis de M. Thiers faisait accepter le mme mot
d'ordre aux journaux du centre gauche, le _Constitutionnel_ et le
_Messager_.

[Note 383: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

M. Duvergier de Hauranne n'tait pas homme  se contenter de donner le
mot d'ordre dans la coulisse; du moment o il y avait bataille 
livrer, coups  recevoir et  porter, risques  courir, il voulait
payer de sa personne. Il lui paraissait d'ailleurs ncessaire, pour
vaincre les dfiances de ses nouveaux allis, qu'un doctrinaire ft le
premier  s'engager avec clat sur le terrain o il conviait la gauche
 porter l'effort de la bataille. Dj au mois de mars, lors des
premires tentatives de la coalition, il avait publi dans la _Revue
franaise_ un article, alors assez vivement discut, sur la _Chambre
des dputs dans le gouvernement reprsentatif_. Il y combattait ce
qu'il appelait les thses ultra-monarchiques de M. Fonfrde.
Celui-ci, autrefois ami des doctrinaires, s'tait fait, depuis
quelques annes, soit dans le _Mmorial bordelais_, soit dans certains
journaux de Paris, le champion hardi, provocant, parfois
compromettant, de la prrogative royale, contre les usurpations
parlementaires.  plusieurs reprises, le _Journal des Dbats_ avait
jug ncessaire de le dsavouer[384]. D'aprs M. Fonfrde, tout le mal
venait des prjugs reprsentatifs de la France: les ministres
devaient maner du Roi seul, gouverner sous sa seule direction; la
Chambre se contenter de discuter les lois, sans prtendre participer
au gouvernement: plus de questions de cabinet ou de refus de
concours. M. Duvergier de Hauranne soutenait au contraire que le
ministre, charg de reprsenter la Chambre auprs du Roi et le Roi
auprs de la Chambre, devait maner des deux; que la Chambre devait
tre une portion active et influente du gouvernement; enfin, qu'en
cas de dissidence prolonge et inconciliable entre cette Chambre et la
Couronne, le dernier mot appartenait  la premire. Polmique de part
et d'autre assez oiseuse. Rien de plus contraire  l'esprit mme du
gouvernement reprsentatif, esprit qui est tout de partage,
d'quilibre, de persuasion rciproque, de transaction, que ces
contestations de prminence, que ces conflits o chacun irait au bout
de son droit. Le jour o de tels faits se produiraient, ce
gouvernement n'existerait plus: en prvoir seulement et en discuter
l'hypothse n'est pas sans pril. Toutefois, dans ce premier article
du polmiste doctrinaire, il n'avait sembl tre question que de
thorie, sans application  la situation actuelle; l'auteur s'tait
attaqu  M. Fonfrde, non au ministre, encore moins au Roi.

[Note 384: En fvrier 1837, le _Journal des Dbats_ qualifiait de
politique rvolutionnaire la conduite que M. Fonfrde conseillait 
la royaut.]

Nouvel article  la fin du mois de juin. Ce sont les mmes thses.
Seulement, cette fois, ce n'est plus d'une thorie plus ou moins
lointaine qu'il s'agit, mais de la situation prsente. Ce n'est plus
un thoricien quelque peu fantaisiste, c'est le ministre qui est
accus d'tre en contradiction avec les vrais principes. Pour ma
part, je n'hsite pas  le dire, dclare M. Duvergier de Hauranne, si
la Chambre tombe en poussire, si le pouvoir s'abaisse, si le
gouvernement reprsentatif se dgrade et s'nerve, la cause en est
surtout dans l'existence d'un ministre choisi en dehors des
conditions parlementaires, et dont tout le systme consiste 
professer qu'il n'en a pas. Il estime que, par l, la royaut, loin
d'tre fortifie, est affaiblie et compromise. Supposez, ajoute-t-il,
un ministre d'hommes fort dvous sans doute et fort bien
intentionns, mais qui, choisis  l'exclusion de toutes les
notabilits politiques, semblent accepter toutes faites les opinions
qu'on leur dicte;... supposez que, sans le vouloir, on soit amen 
voir en eux, non les reprsentants des trois pouvoirs, mais les
dlgus passifs d'un de ces pouvoirs auprs des deux autres, et dites
s'il n'est pas naturel, s'il n'est pas invitable que, soit pour
louer, soit pour blmer, la pense publique ne s'arrte pas  leurs
personnes et qu'elle aille au del. Et si, en mme temps, la thorie
s'emparait hardiment du fait pour le clbrer et pour le consacrer; si
des doctrines qui, il y a trois ans, s'taient timidement produites
dans une modeste brochure, se proclamaient hautement autour du pouvoir
et avec son assentiment;... si, en un mot, on semblait prendre  tche
de dmontrer  tout le monde, avec approbation et privilge, que
personne n'est rien dans le gouvernement,  une seule exception prs,
serait-il bien tonnant que, devant une ralit si puissante, la
fiction, quelque ncessaire et sage qu'elle soit, risqut de
s'vanouir.... Si les attaques passent aujourd'hui par-dessus la tte
des ministres pour arriver  une personne auguste et que la
constitution dclare inviolable, la faute en est d'abord aux ministres
qui n'ont pas la tte assez haute, ensuite aux amis imprudents qui, en
retirant la personne auguste dont il s'agit, du sanctuaire o la place
la constitution, la dcouvrent et l'exposent. L'auteur terminait en
proclamant la coalition: Un grand devoir est impos  tous ceux qui,
fidles aux principes de 1829 et 1830, redoutent les excs, quels
qu'ils soient, et veulent sincrement et compltement la monarchie
constitutionnelle: c'est d'oublier des querelles aujourd'hui sans
objet, et de runir leurs efforts pour regagner le terrain perdu;...
c'est de protger  la fois, contre de dangereuses maximes et de
funestes pratiques, l'inviolabilit royale, le pouvoir parlementaire,
l'influence et la puret de l'administration. On appellera cela, si
l'on veut, une coalition. Ce sera du moins la coalition de
l'indpendance contre la servilit, de la droiture contre la
duplicit, de l'honntet contre la corruption.

Cet article fit grand bruit. La presse ministrielle l'attaqua
violemment, accusant les doctrinaires d'intrigue, de trahison, de
libertinage politique, leur conseillant de ne pas lasser la
patience des honntes gens. Les journaux de gauche et de centre
gauche applaudissaient au contraire, reproduisaient des fragments de
l'article et prenaient sa dfense, d'accord avec le _Journal gnral_,
organe des doctrinaires. Parmi ces derniers, cependant, tous ne
voyaient pas du mme oeil la campagne de M. Duvergier de Hauranne.
Quelques-uns s'y associaient sans rserve, comme MM. Jaubert,
Piscatory et de Rmusat; ce dernier publiait mme, dans le mme sens,
un crit, moins imptueux il est vrai. Mais d'autres, tels que M.
Duchtel, M. Dumon, M. Vitet et mme M. Guizot, sans vouloir dsavouer
publiquement un ami fidle et courageux, sans dsapprouver le fond de
ses doctrines, s'inquitaient de l'effet produit sur les
conservateurs, par cette mise en cause de la prrogative royale.
Quelques-uns tchaient mme, sous main, de dtourner l'ardent
polmiste de pousser plus loin dans cette voie. Ne voyez-vous pas,
lui disait-on, que les membres du centre, croyant le Roi attaqu, se
reporteront en masse du ct du ministre? C'est grandir M. Mol, que
de montrer en lui le dfenseur de la prrogative royale. D'ailleurs,
en fait, ajoutait-on, les principes ne courent aucun danger srieux.
Le Roi peut profiter de l'indiffrence et des divisions de la Chambre
pour mettre au ministre des hommes mdiocres, pour nier le crdit des
chefs parlementaires; mais ni lui, ni M. Mol ne contestent les droits
de la Chambre et ne songent  y porter atteinte; ils se soumettraient
au contraire  ses caprices les plus absurdes. On en concluait que la
controverse thorique, trs-opportune, quand elle tait dirige contre
M. Fonfrde, ne pouvait pas tre tourne contre le cabinet. Si les
ministres sont au pouvoir, disait-on encore, c'est par les fautes de
la Chambre, par ses dissensions intrieures, bien plus que par la
volont du Roi. Plus d'un indice permet de croire que M. Guizot tait
de ceux  l'esprit desquels taient venues ces objections. Du reste,
le chef des doctrinaires dclarait alors, dans la mme _Revue
franaise_, qu'il n'y avait pas de conflit entre la Couronne et les
Chambres. En thorie, disait-il, la querelle s'engage, les
prtentions rciproques se dploient. En fait, quels que soient le
bruit et les apparences, soit sagesse, soit faiblesse, soit l'une et
l'autre ensemble, les pouvoirs veulent vivre en paix. La lutte
constitutionnelle n'est pas srieuse.

M. Duvergier de Hauranne tait  la fois trop convaincu et trop
passionn pour se laisser ainsi arrter. Bien au contraire, au mois de
novembre, sous ce titre: _Des principes du gouvernement reprsentatif
et de leur application_, il runit en brochure ses deux articles de la
_Revue franaise_, et y joignit une longue introduction qui reprenait
les mmes ides avec plus de vivacit et de hardiesse. Le cabinet
tait pris  partie, sans aucun mnagement: on le montrait n'ayant ni
fermet dans sa conduite, ni franchise dans ses paroles, ni dignit
dans son attitude. M. Duvergier de Hauranne ne s'en tenait pas l; il
revenait sur la question de la prrogative royale, donnait  entendre
que de secrtes manoeuvres avaient aid  la chute du 11 octobre,
du 22 fvrier et du 6 septembre, et se plaignait que le ministre du
15 avril, choisi en dehors des rgles parlementaires, et une
soumission absolue aux volonts de la Couronne. Le cabinet,
disait-il, n'est pas assez libre, assez indpendant, pour que
l'opinion s'en prenne  lui seul de ses actions et ne cherche pas 
remonter au del... Le pays donne-t-il tort  l'opposition, quand elle
insinue que M. le ministre des affaires trangres s'occupe beaucoup
des dputs et des journalistes, fort peu des dpches qu'il reoit ou
de celles qu'il expdie? Le pays donne-t-il tort  l'opposition, quand
elle montre la maison du Roi presque matresse absolue du ministre de
l'intrieur, quand elle affirme que partout, au ministre des finances
mme, les nominations, petites ou grandes, chappent au ministre? 
ceux qui lui objectaient que 1838 n'tait pas 1830, et que M. Mol
n'tait pas M. de Polignac: Oui, sans doute, rpondait M. Duvergier de
Hauranne, je l'avais dit avant vous, et je m'en tais flicit...
Proclamons donc bien haut qu'aucun coup d'tat n'est  craindre. Mais
pour qu'une constitution soit viole, est-il absolument ncessaire
qu'on l'attaque  main arme et  visage dcouvert? N'existe-t-il pas,
en ce monde, plusieurs chemins pour arriver au mme but, et n'a-t-on
jamais vu la ruse prendre la place de la violence? M. Duvergier de
Hauranne n'en protestait pas moins de son inbranlable dvouement 
la cause de la monarchie de Juillet: en portant ces redoutables
accusations, il croyait seulement mettre cette monarchie en garde
contre un pril. Il tait non moins sincre, quand il se proclamait
pur des calculs ambitieux qu'on lui avait prts, et quand il
affirmait que des griefs privs n'entraient pour rien dans ses
apprciations des hommes et des choses.

Cette brochure eut un retentissement plus grand encore que l'article
du mois de juin, sinon dans le pays qui demeurait toujours assez
tranquille et indiffrent, du moins dans le monde politique. Elle
donna un nouvel aliment  la bataille de presse dj avive par
l'approche de la session. Depuis longtemps, on n'avait vu polmique
aussi acharne. Les crivains de la gauche se prcipitaient sur le
terrain de combat indiqu par l'crivain doctrinaire, et s'y
heurtaient aux ministriels,  la tte desquels marchait le _Journal
des Dbats_. Lgitimistes et rpublicains se jetaient aussi dans la
bagarre, avec l'instinct que semblable querelle ne pouvait que leur
profiter. En effet, le rsultat naturel, invitable, d'une lutte ainsi
engage, tait de dcouvrir chaque jour davantage la Couronne.
Celle-ci se trouvait de plus en plus mise en cause, aussi bien par ses
dfenseurs que par les assaillants. Il n'tait question, dans les
journaux, que de la cour; c'tait contre la politique de la cour,
le parti de la cour, le ministre de la cour, que les coaliss
cherchaient  ameuter l'opinion. Tous leurs coups passaient par-dessus
la tte des ministres, pour aller atteindre le Roi.

L'opposition ne s'en tenait pas, cependant,  la question
constitutionnelle souleve par M. Duvergier de Hauranne. Il en tait
une autre plus pratique, o les coaliss, en dpit de leurs points de
dpart si opposs, trouvaient encore moyen de se rencontrer, et avec
laquelle ils avaient peut-tre plus de chances de passionner le pays,
c'tait la question extrieure. Par un point d'ailleurs, les deux
questions se mlaient; ce que l'on reprochait au ministre, c'tait
d'avoir livr les affaires trangres au Roi, et la politique que l'on
dnonait comme tant, au dehors, l'abandon des traditions librales
de 1830, et l'humiliation de la France, on avait bien soin d'indiquer
que c'tait la politique personnelle de Louis-Philippe. Mais, pour
bien comprendre cette autre face de la polmique, il convient
d'tudier ce qu'tait devenue notre diplomatie depuis l'avnement de
M. Mol.




CHAPITRE VI

LA POLITIQUE TRANGRE PENDANT LE MINISTRE DE M. MOL.

(1837--1838.)

     I. Affaires d'Espagne. M. de Metternich et Louis-Philippe.
     Malgr quelques difficults, bons rapports avec les
     puissances continentales.--II. Humeur et mauvais procds de
     l'Angleterre.  Paris et  Londres, protestations en faveur
     du maintien de l'alliance. Le marchal Soult au couronnement
     de la reine Victoria. Accalmie gnrale en Europe.--III. Le
     gouvernement franais demande  la Suisse l'expulsion du
     prince Louis Bonaparte. Excitation des esprits. Le prince se
     retire en Angleterre.--IV. L'Autriche annonce qu'elle va
     vacuer les Lgations. Obligation qui en rsulte, pour la
     France, d'vacuer Ancne. Le Roi et M. Mol n'hsitent pas.
     Antcdents de la question. Raisons de justice et de
     politique qui militent pour l'vacuation. Comment elle
     s'opre.--V. Le roi de Hollande adhre aux vingt-quatre
     articles et en demande l'excution. Soulvement des esprits,
     en Belgique,  la pense de restituer le Luxembourg.
     Dispositions des puissances. Que pouvait faire la France?
     Difficults qu'elle rencontre  Londres et  Bruxelles.
     Dcision de la confrence. La Belgique finit par se
     soumettre. Les trois affaires de Suisse, d'Italie et de
     Belgique sont exploites par l'opposition.--VI. Action
     maritime en Amrique, spcialement contre le Mexique. Succs
     des armes franaises. Fermet du ministre dans ses rapports
     avec les puissances. Affaire de Cracovie. Conclusion sur la
     politique extrieure de M. Mol.


I

Nous avons dj vu comment,  peine arriv au ministre des affaires
trangres, M. Mol s'tait appliqu, sous la direction du Roi, 
rtablir, avec Vienne et Berlin, les bons rapports, un moment altrs
 la fin de l'administration de M. Thiers, et comment il avait donn
tout d'abord un gage aux puissances continentales, en renonant 
toute intervention arme de la France au del des Pyrnes[385].
Depuis lors, les choses, en Espagne, taient alles de mal en pis.
Bien que les Corts eussent revis la constitution de 1812 dans un
sens un peu plus monarchique, la rvolution tait matresse. La reine
Isabelle et sa mre se trouvaient en ralit prisonnires des
ministres radicaux que les sditions militaires ou seulement
l'impossibilit de gouverner faisaient se succder avec une
prodigieuse rapidit. Il n'tait pas mme permis  Marie-Christine de
recevoir une lettre que l'ambassadeur de France demandait  lui
remettre de la part du roi Louis-Philippe. Partout, dans l'arme, dans
l'administration, le dsordre et l'anarchie; les villes et les
provinces en insurrections continuelles; le trsor  sec. Pendant ce
temps, la guerre civile se prolongeait, sans rsultat dcisif d'aucun
ct, avec plus de brigandages et d'assassinats que de batailles; les
deux armes, constitutionnelle et carliste, l'une de cent cinquante
mille hommes, l'autre de cinquante, parcouraient une bonne partie de
la Pninsule, sans presque jamais se rencontrer, surtout redoutables
aux populations paisibles. D'une part, don Carlos tait trop incapable
pour profiter des avantages d'une pareille situation; d'autre part,
les gnraux de l'arme constitutionnelle s'entravaient mutuellement
par jalousie et employaient  des _pronunciamentos_ les troupes qu'on
leur confiait pour combattre les rebelles, pendant que les soldats,
non pays, insultaient ou massacraient leurs officiers. tat inou
qu'un pays d'une civilisation plus avance et plus complique n'et pu
supporter quelques mois, sans tomber en pleine dcomposition, et qui
devait tre celui de l'Espagne pendant plusieurs annes. Ce spectacle
attristait le gouvernement franais, mais le confirmait dans sa
rsolution de ne pas prendre  sa charge la restauration d'un tat si
malade. Plus que jamais, il se renfermait dans une attitude
d'observation et d'attente, sympathique  la jeune reine, prt  aider
moralement la rgente ds qu'elle pourrait reprendre quelque autorit,
mais s'abstenant de tout ce qui et pu paratre un appui donn aux
rvolutionnaires alors matres du gouvernement, et au fond fort
incertain sur l'issue finale. Les chancelleries continentales se
flattaient mme, en voyant la rserve de Louis-Philippe, qu'il
voluait pour se rallier  don Carlos[386]. Sorte de mprise assez
frquente de leur part: peu prpares, par leurs habitudes d'esprit, 
saisir certaines nuances intermdiaires, aussitt qu'elles voyaient le
gouvernement franais refuser de s'engager en quelque aventure
rvolutionnaire, elles le croyaient sur le point de s'enrler dans la
Sainte-Alliance[387].

[Note 385: Cf. plus haut, p. 122 et suiv.]

[Note 386: Lettres de M. de Metternich au comte Apponyi, du 17 fvrier
1837 et du 21 fvrier 1838. Lettre du mme  M. de Sainte-Aulaire, en
date du 21 fvrier 1838. (_Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 196,
271, 272.)--Le chancelier s'en prenait mme aux lgitimistes franais
de ce que Louis-Philippe hsitait encore. Le 25 juillet 1837, aprs
avoir rappel qu'il avait trouv le roi de Prusse trs-chaud pour don
Carlos, il ajoutait: Dites aussi  Alcudia que j'ai des nouvelles de
Paris, qui me prouvent que tout irait  souhait sans les lgitimistes
franais qui prennent  tche de tout gter, dans le but de crer des
embarras  Louis-Philippe et de marier la Restauration en France avec
le succs dfinitif de don Carlos. S'il y a moyen de gter les
affaires de celui-ci, c'est aux lgitimistes franais que le malheur
sera d. Ces braves gens sont tellement lgers, et ils manquent si
compltement de toute saine pratique, que l'abme dans lequel ils sont
tombs ne doit surprendre personne. L'vnement prouve de nouveau que
les amis sont ordinairement plus dangereux que les adversaires.
(_Ibid._, p. 211.)]

[Note 387: M. de Barante notait et expliquait ainsi cette mprise des
cabinets du continent: J'ai pu observer constamment cette
impossibilit d'entrer dans une opinion moyenne et de se mettre dans
le vrai sur notre situation. Tantt, c'est une conviction que nous
sommes en voie de rvolution, que nous nous laissons, par principe,
par aveuglement ou par faiblesse, entraner aux dsordres de la
rpublique et de l'anarchie; tantt, lorsque quelques actes de raison
et de force ont manifest la sagesse du Roi, le bon esprit du pays,
l'nergie des ministres, les politiques du pouvoir absolu s'imaginent
qu'enfin nous sommes des leurs, que nous revenons dans la bonne route
et que nous allons, en commun et par les mmes procds, marcher au
mme but. De l, mcompte, tonnement, blme de notre politique qu'on
taxe d'inconsquence, de mobilit, ou qu'on dclare ne pouvoir
comprendre. (Dpche de M. de Barante, en date du 15 octobre 1836.
_Documents indits._)]

Quoi qu'il en soit, les puissances nous savaient gr de notre conduite
en Espagne, et nous tmoignaient chaque jour plus ouvertement leur
bienveillance. On a vu la part prise par la Prusse, au mariage du duc
d'Orlans.  Vienne, M. de Metternich s'employait  amliorer les
relations entre l'Autriche et la France. Plus que jamais, il se
complaisait dans les rapports secrets qu'il avait nous avec
Louis-Philippe. Il s'tendait en dissertations sur la politique
conservatrice et sur les moyens de corriger l'origine rvolutionnaire
de la monarchie, encourageant le Roi  empoigner les rnes du
gouvernement[388], lui prodiguant ses conseils[389], flatt des
confidences qu'il recevait en rponse[390], et faisant talage des
lourds travaux auxquels il se livrait pour remplir cette sorte de
mission[391]. Il se croyait autoris  donner son avis sur les dtails
de notre politique intrieure, mme sur ceux qui touchaient 
l'intimit de la maison royale, par exemple, sur la situation  faire
au duc d'Orlans[392]. Nous n'avons point trace des rponses du Roi.
Non moins expriment que le chancelier, et peut-tre plus fin, il en
prenait et en laissait des conseils de ce dernier, mais coutait tout
sans impatience, s'attachant  prolonger et  resserrer une intimit
qui rentrait dans les vues gnrales de sa politique.  l'origine,
l'ambassadeur d'Autriche  Paris tait seul dans le secret; plus tard,
M. de Sainte-Aulaire, reprsentant de la France  Vienne, y fut en
partie initi[393]. Singulire chose, en vrit, que ces
communications mystrieuses et persistantes entre deux personnages
venus de points si opposs, placs dans des conditions et en face de
tches si diffrentes. M. de Metternich lui-mme en tait frapp.
Rien n'est curieux, crivait-il au comte Apponyi, comme les rapports
qui se sont tablis entre ce prince et le chef du cabinet autrichien,
car ils prtent tout naturellement  beaucoup de fausses
interprtations... La vrit, c'est que, malgr des points de dpart
opposs ou diffrents, les hommes pratiques peuvent se rencontrer 
l'gard du but, et c'est ce qui arrive  ces deux hommes! Le roi
Louis-Philippe ne veut pas m'enrler sous le drapeau de la rvolution,
tout comme je ne veux pas le pousser  l'absolutisme. Il veut rgner,
pour pouvoir vivre, et je ne lui demande pas autre chose. Le jour o
nous sommes d'accord sur ce fait, les moyens de nous entendre ne
sauraient offrir d'autres difficults que celles qui sont inhrentes
aux choses elles-mmes[394].

[Note 388: Lettre du 8 dcembre 1836. (_Mmoires de Metternich_, t.
VI, p. 161.)]

[Note 389: Il faut au gouvernement franais des conseils, je ne les
lui pargne pas; mais ce qui manque, c'est l'organe pour les suivre.
(Lettre de Metternich  Apponyi, du 14 octobre 1837. _Mmoires de
Metternich_, t. VI, p. 199.)--Aussi souvent que je signe une
expdition comme celle de ce jour, je suis  me demander si je n'abuse
pas des moments du Roi. Comme ma conscience m'absout, ne ft-ce que
grce  l'intention qui me guide, je me refuse  couter mes
scrupules. (Lettre du 26 janvier 1837. _Ibid._, p. 191.)]

[Note 390: Ce que Sa Majest vous a confi au sujet de la gne
qu'Elle prouve dans l'adoption de mesures lgales pour arrter, en
France, le mal le plus flagrant, me cause un chagrin profond, mais ne
me surprend pas. (Lettre du 28 janvier 1837. _Ibid._, p. 193.)]

[Note 391: Ce sentiment ne m'empche pas de me livrer  de lourds
travaux, et mon expdition de ce jour en renferme une preuve
nouvelle. (Lettre du 7 fvrier 1837. _Ibid._, p. 194.)]

[Note 392: Le Roi vous ayant fait l'honneur de vous parler de
l'attitude de Mgr le duc l'Orlans, je crois pouvoir supplier Sa
Majest de vouer tous ses efforts au soin de faire entrer Son Altesse
Royale au conseil. Ce n'est pas l que les hritiers prsomptifs du
trne courent le risque de se compromettre: c'est dans les Chambres,
ou quand ils se trouvent en pleine libert d'apprciation.
Circonscrire cette libert, c'est rendre aux princes et  l'tat qui
vit du prsent et de l'avenir, un service certain. Si les premiers
restent exclus de la connaissance des affaires, ils deviennent, pour
le moins, des critiques fort dangereux et la pture des intrigants.
(Lettre du 28 janvier 1837. _Ibid._, p. 193, 194.)]

[Note 393: M. de Metternich crit, le 3 janvier 1838, au comte
Apponyi, au sujet de M. de Sainte-Aulaire: Il est, jusqu' un certain
point, dans le secret de mes rapports avec le roi Louis-Philippe, et
il les regarde, _aujourd'hui_, comme un bienfait pour la France.]

[Note 394: Lettre du 26 janvier 1837. (_Mmoires de Metternich_, t.
VI, p. 189, 190.)]

Cette intimit n'tait pas cependant sans nuages et sans
intermittences. Tantt, c'tait une parole prononce  Paris, qui
dtonnait aux oreilles des hommes d'tat du continent, comme une
fausse note rvolutionnaire; tantt, c'tait un procd discourtois
des vieilles monarchies, montrant qu'elles n'avaient pas encore pris
tout  fait leur parti de traiter le gouvernement de Juillet sur un
pied d'galit. Le 14 janvier 1837, dans un discours sur l'Espagne, M.
Mol avait, sans penser  mal, insr cette phrase: Nous dtestons
l'absolutisme et nous plaignons les nations qui connaissent assez peu
leurs forces pour le subir. Aussitt, grand moi chez les
ambassadeurs d'Autriche et de Russie, qui voyaient l un appel  la
rbellion, adress  tous les peuples. De l, pendant quelque temps,
un peu de froideur dans les relations diplomatiques.  la cour de
Berlin, o l'on avait fait preuve de si amicales dispositions, lors du
mariage, on se refusait cependant, malgr les insinuations indirectes
de notre reprsentant,  changer, avec Louis-Philippe, les ordres de
Prusse et de France, comme il tait d'usage entre souverains.
Frdric-Guillaume, personnellement, l'et fait volontiers, mais il
n'osait braver le sentiment contraire de son entourage o dominait
l'influence du Czar. On nous tient encore en dehors du droit commun,
crivait  ce propos M. Bresson  M. Mol, le 31 dcembre 1837. C'est
l'ouvrage de l'empereur de Russie. On lui fait ce genre de concession
pour l'apaiser. Le roi de Prusse craint de se mettre en avant seul,
d'attirer exclusivement sur lui l'attention, de sembler faire parade
de ses bons rapports avec nous et de son influence  Paris. C'est un
miracle que, dans l'affaire du mariage, nous ayons pu le conduire si
loin. Le prince Wittgenstein en est encore lui-mme dans
l'tonnement[395].

[Note 395: _Documents indits._]

Mais ces vieux restes des anciennes dissidences ne produisaient que
des ombrages passagers. Le rapprochement n'en continuait pas moins, et
chaque jour on tait plus content les uns des autres. M. de
Metternich, bien que continuant  voir trs en noir l'avenir de la
France, et tout en disant que la barque de 1830 faisait eau de toutes
parts[396], chantait les louanges de M. Mol, et dclarait le
prfrer  tous les autres ministres que le Roi avait eus depuis sept
ans[397]; il aimait  rpter que le cabinet tait compos des
hommes les plus honntes qui se fussent trouvs au timon des affaires
depuis 1830[398]. Si le bon Dieu, disait-il encore  M. de
Sainte-Aulaire en 1838, me donnait  choisir un ministre des affaires
trangres pour la France, je lui demanderais avec les plus ferventes
prires de conserver celui qui y est[399]. Le chancelier surtout ne
tarissait pas en loges de l'exprience, de la haute intelligence,
de l'habilet de Louis-Philippe, le seul homme, disait-il, qui, au
milieu des sots, n'a pas t un sot. Et il ajoutait: Le Roi n'a pas
trouv, en Europe, un cabinet qui l'ait mieux compris que le ntre et
qui l'ait mme devin, lui et sa pense gouvernementale, comme nous
les avons devins[400]. La princesse de Metternich, si prvenue
qu'elle ft, tait oblige de reconnatre l'esprit de
Louis-Philippe[401]. Mmes impressions  Berlin. La confiance est
grande au dehors, crivait de cette ville M. Bresson, et notre
position s'en ressent. Et encore: Nous n'avons jamais t mieux
placs ici que depuis que M. Mol est au pouvoir. Dans une autre
lettre du 31 dcembre 1837, ce diplomate racontait que le prince
Wittgenstein, confident du roi de Prusse, lui avait dfini ainsi les
sentiments de son gouvernement: En 1830, nous avons vu avec regret la
rvolution. En 1837, nous ne verrions pas avec un moindre regret une
rvolution en France. Nous dsirons ardemment le maintien de la
dynastie. Et notre ambassadeur ajoutait: Ces paroles rsument la
situation en Prusse[402]. Il n'tait pas jusqu'en Russie, o notre
gouvernement n'et gagn en considration. M. de Barante crivait de
Saint-Ptersbourg, le 22 octobre 1837: Au dehors, du moins du ct o
je suis, la rputation de sagesse et de fermet du Roi fait, de jour
en jour, du progrs... Il y a satisfaction  reprsenter la
France[403]. Le Czar lui-mme se prenait de got pour M. Mol[404];
vnement plus nouveau et plus extraordinaire encore, il faisait
l'loge de Louis-Philippe. Sa conduite, disait-il au ministre de
Prusse, est aussi bonne que le permettent des circonstances
difficiles. C'est videmment un souverain fort habile; il est plus fin
que nous tous[405]. Avec Nicolas, il est vrai, ces justices n'taient
que passagres; la passion reprenait bientt le dessus, mais sans
pouvoir nous nuire beaucoup, car toutes les fois que, dans sa haine
contre le gouvernement de 1830, ce prince faisait mine de passer des
paroles aux actes, l'Autriche et la Prusse l'obligeaient de s'arrter
en refusant de le suivre. Leurs ambassadeurs  Saint-Ptersbourg, M.
de Ficquelmont et M. Libbermann, avaient mme pour instruction
d'amener le Czar  une meilleure apprciation de l'tat de la
France[406].

[Note 396: _Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 195; cf. aussi p. 276 
279.]

[Note 397: Lettre de M. de Sainte-Aulaire  M. Mol, du 11 septembre
1837. (_Documents indits._)]

[Note 398: _Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 195, 276.]

[Note 399: Lettre de M. de Sainte-Aulaire  M. Mol, du 9 septembre
1838.--Seulement notre spirituel ambassadeur, quelques semaines plus
tard, aprs avoir transmis  M. Mol de nouveaux compliments de M. de
Metternich, ajoutait: Je vous garantis les paroles; mais quant aux
sentiments, je vous prie de croire encore un peu plus  la sincrit
de ceux que je vous porte. Lettre du 22 dcembre 1838. (_Documents
indits._)]

[Note 400: _Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 161, 162, 185.]

[Note 401: _Ibid._, p. 347.]

[Note 402: _Documents indits._]

[Note 403: _Ibid._]

[Note 404: Lettre de M. de Barante  M. Bresson. (_Ibid._)]

[Note 405: Lettre du mme  M. Mol, 30 dcembre 1837. (_Ibid._)]

[Note 406: Dpche de M. Mol  M. de Barante, du 17 novembre 1837, et
lettre de M. Bresson  M. Mol, du 31 dcembre 1837. (_Documents
indits._)]


II

Ces bons rapports avec les puissances continentales n'taient pas
faits pour adoucir la mauvaise humeur avec laquelle l'Angleterre avait
vu M. Mol arriver au ministre des affaires trangres. Il tait
d'usage  peu prs constant, depuis 1830, que les discours de la
Couronne, en France et en Angleterre, fissent mention spciale de
l'union existant entre les deux tats occidentaux. Le discours du roi
des Franais, prononc le 27 dcembre 1836, n'y avait pas manqu[407].
Au contraire, le discours du roi d'Angleterre, lu le 31 janvier
suivant, se tut compltement sur la France[408]. Cette omission fut
trs-remarque. Lord Palmerston avait crit, le 27 janvier,  lord
Granville, son ambassadeur  Paris: Notre discours ne dira pas un mot
de la France ou de l'alliance franaise. Nous ne pouvons rien dire 
son loge, et par consquent le silence est la faon la plus polie
dont nous puissions en user avec elle. Le 3 fvrier, aprs la
discussion de l'Adresse o il n'avait pas non plus t question de
notre pays, il ajoutait: Si, comme vous le dites, la France doit
avoir t mortifie de n'tre pas mentionne dans le discours, elle ne
trouvera pas probablement plus agrable d'avoir t si compltement
oublie dans le dbat[409]. Mme silence  l'ouverture de la session
de 1838. Lord Palmerston tait personnellement fort anim contre M.
Mol, qu'il accusait d'avoir des sentiments anti-anglais[410]. 
chaque instant, nous nous heurtions  la mauvaise volont du chef du
_Foreign Office_ et de ses agents.  Saint-Ptersbourg, tandis que les
ambassadeurs d'Autriche et de Prusse s'efforaient d'amener le Czar 
de meilleurs sentiments pour la France, l'ambassadeur anglais ne
ngligeait aucune occasion de lui en parler dans un sens d'ironie et
de malveillance[411]. Dans l't de 1837, le nouveau roi de Hanovre
ayant aboli, par un vritable coup d'tat, la constitution de son
royaume, le gouvernement du roi Louis-Philippe, fidle  la tradition
de la politique franaise, dcida de protger les liberts
allemandes et de faire des reprsentations  la dite de Francfort;
l'Angleterre lui dnia vivement le droit de s'occuper de ces affaires.

[Note 407: Le Roi disait: Toujours intimement uni avec le roi de la
Grande-Bretagne, je continue  faire excuter le trait de la
Quadruple-Alliance...]

[Note 408: Le roi de la Grande-Bretagne se contentait de dire qu'il
continuait  recevoir de toutes les puissances trangres les
assurances les plus positives de leurs dispositions amicales...
L'anne prcdente, aprs une dclaration  peu prs identique, il
avait ajout: L'union intime qui existe entre ce pays et la France
est une garantie pour l'Europe du maintien de la paix gnrale.]

[Note 409: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 214, 215.]

[Note 410: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 213.]

[Note 411: Dpche de M. Mol  M. de Barante, du 17 novembre 1837.
(_Documents indits._)]

C'tait surtout en Espagne que la dissidence clatait. Lord Palmerston
et attribu volontiers  notre refus d'intervention l'tat misrable
de la Pninsule. Lui aussi, comme les ministres du continent, tait
tout dispos  croire que Louis-Philippe allait, au mpris de la
Quadruple-Alliance, abandonner la cause d'Isabelle et se rallier  don
Carlos[412].  Madrid, entre les deux ambassades, l'antagonisme tait
manifeste. Faire  tout prix chec  l'influence franaise tait le
principal souci du reprsentant de l'Angleterre. La faction radicale,
alors au pouvoir en Espagne, tait connue pour tre le parti anglais
et faisait montre de son hostilit contre la France. Espartero,
populaire dans ce parti, dclarait que ses inclinations et ses
opinions taient en faveur d'une alliance intime avec la
Grande-Bretagne, tandis que Narvaez, son rival militaire, son ennemi
politique, attach  la monarchie constitutionnelle, homme d'ordre et
d'autorit, passait pour le client de la France. Narvaez tait en
disgrce, mme en fuite, tandis que montait l'toile d'Espartero, cr
fastueusement duc de la Victoire pour avoir dlivr Bilbao.

[Note 412: Le roi Lopold de Belgique crivait  M. Mol, le 8
dcembre 1837, au sujet de ces prventions de l'Angleterre: Vous vous
souviendrez que l'opinion a t assez gnralement rpandue, et
surtout par les soins des diplomates du Nord, que le Roi ne serait pas
fch de voir russir don Carlos. Vous comprendrez combien il est
difficile de dfendre la politique toute neutre qu'on dsire conserver
vis--vis de l'Espagne, quand on rencontre alors l'ide que, dans
cette extrme modration, il pourrait bien y avoir un peu de faveur
pour don Carlos. (_Ibid._)]

M. Mol n'ignorait pas les mauvais sentiments de lord Palmerston  son
gard[413]. Il y rpondait en traitant le reprsentant de l'Angleterre
 Paris avec politesse, mais froidement et sans confiance[414].
Louis-Philippe, dans ses conversations avec les ambassadeurs des
puissances continentales, ne se retenait pas toujours de dcocher,
contre les ministres d'outre-Manche, des pigrammes sur lesquelles
naturellement le secret n'tait pas gard[415]. Ces ambassadeurs
taient d'ailleurs fort empresss  insister sur les mcomptes que le
Roi rencontrait dans l'alliance anglaise. C'tait aussi l'un des
sujets sur lesquels revenait le plus volontiers M. de Metternich, dans
les communications qu'il destinait  Louis-Philippe. Cette prtendue
alliance, disait-il, psera chaque jour davantage sur le _roi
conservateur_, tandis que, dans les occasions o il s'loignera de ce
systme, il ne trouvera dans les whigs que faux frres qui voudront se
servir de lui pour le _gros ouvrage_, ainsi qu'il en a dj t des
prtentions anglaises  l'intervention franaise dans les affaires
d'Espagne[416]. Toutes les fois que le chancelier entrevoyait quelque
difficult entre Paris et Londres, par exemple dans les affaires du
Mexique, il se frottait les mains. Moins ils s'entendent, disait-il,
tant mieux pour nous; et certes, je ne graisserai pas les roues pour
qu'elles tournent mieux[417].

[Note 413: Le gnral Pozzo, crivait M. Mol au Roi, le 15 aot
1837, m'a confirm, ce que je savais dj, le mauvais vouloir de lord
Palmerston pour moi personnellement. Tout le ministre anglais appelle
M. Thiers de ses voeux. (_Revue rtrospective._)]

[Note 414: Lord Palmerston crivait, le 3 novembre 1837,  son
ambassadeur  Paris, lord Granville: Sbastiani (alors ambassadeur de
France  Londres) m'a demand comment allaient les choses entre vous
et Mol. Bien et mal, lui ai-je dit. J'ajoutai qu'on ne peut rien
imaginer de plus cordial que la faon dont il vous reoit, dont il
vous parle, toujours avec la plus grande ouverture et la plus grande
confiance, du temps, des lections franaises, de ce qui se passe dans
les Chambres et ainsi de suite; mais que, toutes les fois que vous
portez la conversation sur les questions europennes o l'Angleterre
et la France ont un intrt commun, et o il y a  faire une chose ou
l'autre, Mol se renferme aussitt dans sa froide rserve, n'a pas
d'opinion, n'est pas suffisamment inform des faits, veut rflchir
sur la matire, et en somme s'chappe sans donner aucune rponse.
(BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 215.)]

[Note 415: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 362.]

[Note 416: Lettre  Apponyi, du 2 janvier 1837. (_Mmoires de
Metternich_, t. VI, p. 186, 187.)]

[Note 417: Dpche du comte Sambuy, date de Vienne, le 5 novembre
1838. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 288.)]

Cependant on se gardait, aussi bien  Londres qu' Paris, d'une
rupture ouverte. Ds le 9 janvier 1837, M. Mol disait solennellement
 la Chambre des pairs: L'honorable propinant (M. de Dreux-Brez) a
parl de l'alliance anglaise, et,  ce sujet, il m'a personnellement
interpell. Je suis heureux d'avoir l'occasion de le dclarer  cette
tribune: mon opinion personnelle est que l'alliance anglaise doit tre
la base de notre politique, et qu'aujourd'hui la paix de l'Europe
serait compromise, si cette alliance venait  se rompre. De son ct,
lord Palmerston, comme s'il voulait attnuer l'effet fcheux du
silence gard sur la France dans le discours de la Couronne,
saisissait l'occasion d'une interpellation sur les affaires d'Espagne,
pour faire, le 10 mars 1837, une dclaration analogue: En ce qui
concerne, disait-il, l'alliance du gouvernement anglais avec la France
dans la question espagnole, si quelqu'un ici pense qu'elle s'est
relche, il se trompe; l'alliance des deux pays est fonde sur des
intrts communs, et j'ai la confiance qu'ils auront longtemps encore
les mmes amis et les mmes ennemis, parce qu'ils auront le mme
intrt dans toutes les grandes questions europennes.

Le _Journal des Dbats_ relevait avec satisfaction ce langage, qui,
d'aprs lui, ne devait laisser aucun doute sur la sincrit de
l'alliance unissant les deux puissances[418], et M. Mol crivait 
l'un de ses ambassadeurs: Le discours dans lequel lord Palmerston a
essay de rparer l'impression produite par le silence gard, dans
une occasion solennelle, sur l'alliance de la France et de
l'Angleterre, aura appel votre attention. Je dois dire que ce
ministre nous avait, depuis longtemps, fait parvenir des explications
conues dans le mme esprit. D'aprs ces explications, l'omission,
tant remarque dans le discours du trne, n'aurait t dtermine que
par des considrations de politique intrieure. Lord Palmerston y
avait vu d'autant moins d'inconvnients qu'il s'tait propos d'y
suppler dans la discussion de l'Adresse par les dclarations les plus
explicites; malheureusement l'Adresse, n'tant pas attaque, n'avait
pu tre discute; il avait d attendre une occasion, et la
malveillance en avait profit pour rpandre les assertions les plus
contraires aux vritables sentiments du cabinet britannique[419]. Le
roi des Belges s'interposait, avec une intelligente activit, entre
les deux gouvernements. Nul n'tait  la fois plus intress  tablir
entre eux de bonnes relations, et mieux plac pour aller de l'un 
l'autre, en conciliateur; alli de la famille royale d'Angleterre par
son premier mariage, il tait, par le second, gendre de
Louis-Philippe. Je suis bien heureux d'apprendre, crivait-il  M.
Mol, le 30 novembre 1837, que les rapports entre la France et
l'Angleterre s'amliorent de plus en plus, et je suis convaincu que la
grande franchise que vous apportez dans vos relations avec le
ministre anglais, sera rcompense par les plus grands succs...
D'Angleterre, on m'exprime, avec la plus _grande chaleur_, le vif
dsir que l'on a de _maintenir_ l'alliance la plus _sincre_ et la
plus _intime avec la France_. Vous pouvez compter sur mon assistance
bien franche[420].

[Note 418: 14 mars 1837.]

[Note 419: Lettre  M. de Barante, en date du 14 mars 1837.
(_Documents indits._)]

[Note 420: _Documents indits._]

D'ailleurs, s'il y avait quelque mfiance  notre gard, dans l'esprit
de lord Palmerston, il ne semblait pas qu'elle ft alors partage par
la nation anglaise. Celle-ci se montrait plutt en veine de sympathie
pour la France. Le 28 juin 1838, il y avait grande fte outre-Manche.
C'tait le couronnement de la jeune reine Victoria qui avait succd,
le 20 juin 1837,  Guillaume IV. Aprs une suite de rois peu
populaires et qui ne mritaient pas de l'tre, le peuple anglais
saluait avec enthousiasme l'aurore radieuse d'un rgne dont il ne
pouvait cependant pressentir alors toute l'tendue et toute la
grandeur. La France se fit reprsenter  cette crmonie par le
marchal Soult. Choisir un soldat de fortune pour prendre rang au
milieu d'ambassadeurs extraordinaires, appartenant presque tous  la
plus ancienne aristocratie d'Europe; envoyer dans la patrie de lord
Wellington le gnral qui avait t, en Espagne et en France,
l'adversaire souvent heureux du vainqueur de Waterloo, c'tait une
inspiration originale et hardie: l'vnement prouva qu'elle tait
heureuse. Au premier abord, on avait pu craindre le contraire: des
journaux anglais avaient commenc par attaquer l'ancien lieutenant de
Napolon, chicanant sa gloire, lui contestant le gain de la bataille
de Toulouse, et racontant qu' Waterloo, le dner prpar pour lui
avait t mang par Wellington. Mais la raction se fit bientt,
rapide et complte. Ft par l'aristocratie, acclam par la foule, le
marchal fut, pendant plusieurs jours, l'objet d'une de ces ovations
comme on n'en voit que sur les bords de la Tamise. Au dfil du
cortge, la voiture de l'ambassadeur de France, en forme de gondole,
d'un fond bleu avec des ornements d'argent, surpassant en splendeur
celles des autres diplomates, fut accueillie, sur tout le parcours,
par des hourras frntiques. Le succs du vieux soldat balanait
presque celui de la jeune reine. Ces applaudissements retentirent sur
le continent. Les autres puissances, dont les reprsentants avaient
t loin de recevoir un tel accueil, se montraient surprises et
jalouses. En France, l'amour-propre national tait agrablement
flatt, non cependant sans que les ministres ne se demandassent si le
marchal n'allait pas revenir, de ce triomphe d'outre-mer, avec une
importance embarrassante. On prtend, crivait un observateur, que le
ministre s'inquite de son retour: ce sera, dit-on, un petit
Bonaparte[421].

[Note 421: Lettre de la duchesse de Broglie  M. de Barante, 17
juillet 1838. (_Documents indits._)]

En somme, bien qu'au fond il y et refroidissement entre les deux
puissances occidentales, aucun clat ne s'tait produit: au
contraire, des deux parts, il y avait effort pour conserver les
apparences, comme si l'on sentait qu'une rupture ouverte serait une
altration inquitante, peut-tre un bouleversement de ce _statu quo_
europen que chacun alors s'appliquait  maintenir.  ce point de vue,
M. de Metternich lui-mme, si dsireux qu'il ft de voir se relcher
l'intimit des deux tats, se ft effray d'un conflit. Ne croyez
pas,--disait-il  notre ambassadeur, avec plus de sincrit qu'on ne
lui en aurait peut-tre suppos au premier abord,--ne croyez pas que
je veuille vous brouiller avec l'Angleterre. Dieu m'en prserve! Je
veux seulement vous mettre en garde contre lord Palmerston. Mais
serrez-vous contre lui, pour empcher ses carts; contenez-le: voil
votre rle en Europe. Le ntre est de contenir la Russie, et nous ne
manquerons pas  cette mission[422].

[Note 422: Lettre de M. de Sainte-Aulaire  M. Mol, du 27 novembre
1836. (_Documents indits._)]

Rarement on avait vu tous les tats aussi sincrement d'accord pour
viter toute affaire et tout changement. Il n'est pas une puissance,
crivait M. de Barante  M. Mol, qui dsire autre chose que le _statu
quo_; aucune ne se propose un but; aucune ne prpare l'excution d'un
dessein[423]. La situation se prtait  cette immobilit. Par un
phnomne rare d'accalmie politique, aucune difficult grave ne
s'imposait aux gouvernements, ni ne mettait aux prises leurs intrts
et leurs amours-propres. L'Espagne sans doute tait toujours en feu;
mais cet incendie demeurait comme localis  l'extrmit de l'Europe;
du moment o la France, sa plus proche voisine, se renfermait dans une
attitude d'attente et d'observation, les plus loigns pouvaient bien
en faire autant: seule, notre intervention et transform la question
espagnole en une question europenne.  y regarder un peu
attentivement, on aurait discern, en Orient, le germe d'une
complication plus redoutable, dans les menaces de guerre
qu'changeaient le Sultan et le pacha d'gypte; mais l'opinion et les
cabinets eux-mmes, dans leur dsir de repos, perdaient volontiers de
vue un danger qui se manifestait sur un thtre si lointain;
d'ailleurs, tous les efforts de la diplomatie ne se runissaient-ils
pas pour retarder la rupture, pour contenir, au jour le jour,
l'ambition d'Alexandrie comme le ressentiment de Constantinople?

[Note 423: Lettre du 2 mai 1837. (_Ibid._)]

Dans cette immobilit gnrale, peut-tre y avait-il plus de fatigue
du pass ou d'inquitude de l'avenir que de bien-tre actuel. On s'y
plaisait cependant, et surtout on dsirait la prolonger. Ce n'taient
ni Louis-Philippe, ni M. Mol qui songeaient  troubler, par quelque
entreprise, un calme extrieur en harmonie avec leur politique
intrieure et avec l'tat de l'esprit public en France. Plus que
jamais, ils voulaient, selon la formule de M. Thiers, faire du
cardinal Fleury[424]. Le prsident du conseil avait personnellement
ce qu'il fallait pour viter avec adresse les difficults, et aussi
pour demeurer inactif tout en gardant bon air. Cette politique n'et
pu sans doute convenir longtemps  une grande nation, mais elle
n'tait pas alors sans certains avantages[425]. Si de graves questions
devaient tre souleves en Europe, notre intrt n'tait-il pas
qu'elles le fussent le plus loin possible de 1830,  une poque o,
toute mfiance contre le gouvernement de Juillet ayant enfin disparu
dans les cours du continent, nous aurions pleine libert dans le choix
de nos alliances? Le temps travaillait alors pour nous.

[Note 424: Louis-Philippe disait  M. de Werther, ambassadeur de
Prusse: Tant que j'aurai Mol, vous pouvez dormir tranquille.
(Dpche d'Arnim, HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p.
288.)]

[Note 425: M. Thiers m'crivait une fois: Ce n'est pas un cardinal de
Richelieu qu'il nous faut, mais un cardinal Fleury.--Cela est encore
plus vrai aujourd'hui qu'il y a trois ans. Cette ligne de conduite est
non pas seulement ncessaire, mais habile. Si nous avons quelque chose
 gagner, si nous voulons faire natre des occasions favorables et en
profiter, c'est en vitant la jactance ambitieuse et les grands airs
de Louis XIV et de Napolon. (Lettre de M. de Barante  sa famille.
_Documents indits._)]


III

Le ministre jouissait, depuis prs de deux ans, de cette
tranquillit diplomatique, quand, vers le milieu de 1838, prcisment
 l'heure o la coalition des doctrinaires, de la gauche et du centre
gauche cherchait son terrain d'attaque, surgirent prs de nous, en
Suisse, en Italie, en Belgique, des questions, sinon prilleuses, du
moins embarrassantes et propres  tre exploites par l'opposition.

Louis Bonaparte n'avait pas sjourn longtemps en Amrique; dbarqu 
New-York, le 5 avril 1837, il en tait reparti, deux mois aprs, pour
rejoindre, en Suisse, sa mre dont il avait appris la maladie. La
reine Hortense ne survcut que peu au retour de son fils, et mourut en
octobre 1837. Demeur seul, le prince ne quitta pas Arenenberg. Il fut
bientt manifeste que ce chteau devenait de nouveau un foyer
d'intrigues et de conspiration. Pour rappeler sur lui l'attention de
la France, Louis Bonaparte fit publier par un de ses partisans, M.
Laity, une brochure, o l'auteur exaltait l'attentat de Strasbourg et
s'efforait de transformer cette misrable chauffoure en une
entreprise srieuse, redoutable, et qui avait t sur le point de
russir. L'vnement dont on voquait ainsi imprudemment le souvenir,
autorisait certes le gouvernement franais  ne pas se montrer
indulgent. Des poursuites furent diriges contre la brochure de M.
Laity. Par dfiance du jury, la cour des pairs fut saisie: bien haut
tribunal pour une si modeste affaire. L'accus, profitant de la
tribune qu'on lui offrait, proclama avec audace sa foi politique. Il
avait pris pour avocat Michel de Bourges: nouvelle preuve des liens
qui existaient alors entre les bonapartistes et les rpublicains. La
cour fut svre; elle voulait sans doute rparer en partie le scandale
de l'acquittement prononc, l'anne prcdente, par le jury de
Strasbourg; Laity fut condamn  cinq annes de dtention et  dix
mille francs d'amende[426].

[Note 426: 11 juillet 1838.]

Cette rpression  l'intrieur ne suffisait pas. Le droit des gens
autorisait la France  exiger des Suisses que leur hospitalit ne
servt point  favoriser une conspiration permanente contre un
gouvernement voisin et ami. N'tait-ce pas la question dj pose par
M. Thiers, en 1835,  l'occasion des rfugis radicaux? Cette fois non
plus, il n'y avait pas  craindre que notre dmarche ft mal vue en
Europe. Depuis longtemps, M. de Metternich nous dnonait les menes
bonapartistes dont la Suisse tait le sige, et nous poussait  lever
de svres rclamations[427]. Vous ne m'avez jamais vu varier,
crivait-il au comte Apponyi, sur l'impossibilit, pour le
gouvernement franais, de laisser la faction anarchique tablir son
quartier gnral  Arenenberg[428]. Il ne pouvait du reste dplaire
au chancelier autrichien que de nouveaux ombrages s'levassent entre
la France et la Suisse. Ds les premiers mois de 1838, M. Mol avait
fait des reprsentations  Berne, mais sans presser vivement une
conclusion. Ce fut aprs le procs Laity qu'il se rsolut  agir avec
plus de vigueur. Le 1er aot 1838, il fit remettre au directoire
fdral une note o il s'tonnait qu'aprs les vnements de
Strasbourg et l'acte de gnreuse clmence dont Louis-Napolon
Bonaparte avait t l'objet, un pays ami, tel que la Suisse, et avec
lequel les anciennes relations de bon voisinage avaient t nagure si
heureusement rtablies, et souffert que Louis Bonaparte revnt sur
son territoire et, au mpris de toutes les obligations que lui
imposait la reconnaissance, ost y renouveler de criminelles intrigues
et avouer hautement des prtentions insenses que leur folie mme ne
pouvait plus absoudre depuis l'attentat de Strasbourg. La note
demandait expressment que Louis-Napolon Bonaparte ft tenu de
quitter le territoire helvtique, et elle se terminait ainsi: La
France aurait prfr ne devoir qu' la volont spontane et au
sentiment de bonne amiti de sa fidle allie, une mesure qu'elle se
doit  elle-mme de rclamer enfin, et que la Suisse ne lui fera
certainement pas attendre. Grande motion dans la dite alors
assemble; dbat tumultueux, trop souvent mme injurieux contre la
France. Les partisans du prince arguaient de ce qu'il tait citoyen
suisse, ayant reu droit de bourgeoisie dans le canton de Thurgovie;
ils obtinrent que la dite ajournt sa dcision, pour examiner si en
effet Louis Bonaparte se trouvait couvert par sa nationalit.
Justement irrit de se voir opposer une objection si peu srieuse, M.
Mol adressa, le 15 aot,  son ambassadeur, une dpche plus svre
encore que la premire. Est-il un homme de bonne foi, disait-il, qui
puisse admettre que Louis Bonaparte soit naturalis Suisse et
prtende, en mme temps, rgner sur la France?... Ne serait-ce pas se
jouer de toute vrit, que de se dire, tour  tour, selon
l'occurrence, Suisse ou Franais, Franais pour attenter au repos et
au bonheur de la France, Suisse pour conserver l'asile o, aprs avoir
chou dans de coupables tentatives, on ourdit de nouvelles intrigues
et l'on prpare de nouveaux coups? Il terminait en donnant ordre 
l'ambassadeur de demander ses passe-ports, si l'expulsion tait
refuse, et de donner l'assurance que la France, forte de son droit
et de la justice de sa demande, userait de tous les moyens dont elle
dispose pour obtenir une satisfaction  laquelle aucune considration
ne saurait la faire renoncer.

[Note 427: Cf. lettres du 7 et du 9 novembre 1836. (_Mmoires de
Metternich_, t. VI, p. 158, 159.)]

[Note 428: _Ibid._, p. 282.-- ce conseil raisonnable, mais non
dsintress, M. de Metternich joignait de curieuses observations sur
l'espce de complicit inconsciente du gouvernement de 1830 dans la
propagande bonapartiste. Prenez-y garde, disait-il  M. de
Sainte-Aulaire en parlant du prince Louis, ce jeune fou acquiert de
l'importance par le tort qu'on a chez vous de caresser et d'exalter
outre mesure tout ce qui se rattache  l'empereur Napolon. On finira
par faire croire  l'avenir d'une dynastie napolonienne. (_Mmoires
indits de M. de Sainte-Aulaire._)--Le chancelier revenait souvent sur
cette ide. (Cf. _Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 280, 281, 283.)]

En Suisse, cependant, les esprits taient de plus en plus monts. Le
canton de Thurgovie, auquel la question de nationalit avait t
renvoye, s'tait prononce pour le prince. Les journaux de Berne, de
Genve, de Lausanne s'indignaient avec fracas de la violence tente
contre l'indpendance et la souverainet de la confdration. Une
partie de la presse franaise s'empressait de faire cho  ces
plaintes et  ces colres. Par contre, les puissances, mues de voir
Mazzini et d'autres rfugis, rcemment expulss de Suisse, y rentrer
pour s'associer  l'agitation provoque en faveur du prince,
appuyaient notre dmarche[429]. Fort embarrasse, la dite dlibra
de nouveau sur la question, le 3 septembre; elle ne put aboutir 
aucune dcision et se prorogea au 1er octobre.

[Note 429: Les bonapartistes avaient cependant tent d'exploiter 
leur profit la haine passionne du Czar contre la monarchie de
Juillet. Le jeune Jrme Napolon, fils de l'ex-roi de Westphalie,
alli par sa mre  l'empereur de Russie, tait all trouver celui-ci
 Friederichshafen et avait sollicit, pour son cousin, la faveur
d'une audience. Le Czar la refusa sans compliments, et il ajouta que,
loin de porter aucun intrt  cet insens, il appuierait de tous ses
moyens les rigueurs demandes contre lui.]

Le gouvernement franais ne voulut pas laisser se prolonger ce qu'il
regardait comme une impertinente comdie. Il ordonna de concentrer
vingt-cinq mille hommes sur la frontire suisse, sans s'inquiter des
criailleries des journaux parisiens qui, dans leur emportement, en
venaient  dire que les soldats devaient refuser de prendre part  une
lutte fratricide. Le gnral Aymar, appel  commander ce corps
d'arme, disait, dans l'ordre du jour qu'il adressait  ses troupes,
le 25 septembre: Bientt nos turbulents voisins s'apercevront,
peut-tre trop tard, qu'au lieu de dclamations et d'injures, il et
mieux valu satisfaire aux justes demandes de la France. En mme
temps, le grand-duc de Bade mettait le blocus sur sa frontire, le roi
de Wurtemberg se prparait  en faire autant, et l'ambassadeur
d'Autriche  Berne tenait un langage de plus en plus pressant. En
Suisse, l'irritation tait au comble; on s'y livrait  des
manifestations belliqueuses; les milices se rassemblaient sur la
frontire, en face des troupes franaises. La situation tait
critique, et l'on ne pouvait trop savoir comment les choses allaient
tourner.

 ce moment, le prince, cause de toute cette motion, se dcida  y
mettre un terme. Avait-il pris peur d'une si grosse responsabilit?
Comprenait-il qu'il n'tait pas de son intrt de faire trop prciser
une question de nationalit dont la conclusion pouvait tre qu'il
avait perdu la qualit de Franais? S'inquitait-il du rle qu'il
aurait  jouer, en sa qualit d'officier dans l'artillerie bernoise,
si la guerre venait  clater? Toujours est-il qu'il crivit, le 22
septembre, aux autorits de Thurgovie, pour leur annoncer son
intention de quitter la Suisse et de se rendre en Angleterre[430]. La
dite, runie le 6 octobre, saisit avec empressement ce moyen de
sortir d'embarras: elle dcida de faire  la note de M. Mol une
rponse o, tout en maintenant son droit de refuser l'expulsion d'un
citoyen suisse, elle annonait le prochain dpart du prince Bonaparte
et exprimait l'espoir que rien ne troublerait plus la bonne harmonie
des deux pays. Quelques jours aprs, le 14 octobre, le prince se
mettait en route pour l'Angleterre.  y regarder de prs, la rponse
de la dite prtait  discussion: M. de Metternich nous conseillait de
ne pas nous contenter d'une satisfaction de fait, mais d'exiger une
franche dclaration de principes: il ajoutait que tout le monde
soutiendrait nos dmarches[431]. Mais M. Mol, qui n'avait pas les
mmes raisons que le chancelier d'Autriche pour dsirer prolonger la
brouille de la France et de la Suisse, eut la sagesse de ne pas
pousser les choses plus loin. Autant il avait t vif et roide pour
vaincre la rsistance qu'on lui opposait, autant il fut prompt 
accueillir la premire occasion d'une pacification. Il se dclara donc
satisfait de la rponse de la dite, et l'incident put tre regard
comme clos.

[Note 430: L'ex-roi Louis vivait encore et tait retir  Florence. Il
dsirait vivement ne pas avoir la garde de son fils, et celui-ci ne
songeait pas du reste  se rapprocher de son pre. On peut juger de
leurs rapports, par cette lettre que l'ancien roi de Hollande crivait
alors  son fils, par l'entremise de M. de Metternich: Mon fils,
lorsque je croyais avoir raccommod vos affaires ou, pour mieux dire,
rpar autant que possible vos graves torts, je vois que vous parlez
de vous retirer en Angleterre. Cela me dsole..... Vous ne pouvez
ignorer que vous y serez le but et le jouet de tous les intrigants et
de toutes les intrigues. Comment ne voyez-vous pas que vous tes pris
pour dupe et qu'on ne se sert de vous que comme d'un mannequin? Si
vous voulez vivre tranquille, vous n'avez que l'Autriche..... Vous me
dites que vous ne pourriez pas me rejoindre; loin de le dsirer,... je
m'y opposerais de toutes mes forces..... Je ne suis pas en tat de
vous rien donner de mon vivant;  ma mort, vous ferez valoir vos
droits. Du reste, je n'ai plus rien  vous dire, c'est fini pour
toujours. Puis, aprs avoir de nouveau insist pour que son fils se
retirt en Autriche, il terminait ainsi: Adieu. Puissiez-vous viter
les piges qui vous entourent et profiter du seul refuge qui vous
reste, asile dont a profit votre frre, durant plusieurs annes, et
dont les Bourbons de la branche ane profitent depuis longtemps! Et
vous tes assez juste, je pense, pour reconnatre que ceux-ci avaient
bien autant de droits et d'avantages  revendiquer que vous croyez en
avoir. (_Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 289  291.)]

[Note 431: _Ibid._, p. 286, 287.]


IV

M. Mol terminait  peine l'affaire suisse qu'une autre question, plus
gnante encore, s'imposait brusquement  lui et exigeait une solution
immdiate. En octobre 1838, M. de Metternich, causant avec M. de
Sainte-Aulaire de choses et d'autres, lui dit, sans paratre attacher
d'importance  cette nouvelle, que le Pape l'avait invit  faire
vacuer la Romagne, que l'Empereur n'avait pu ni voulu demander aucun
dlai, et que la retraite des troupes impriales allait avoir lieu
incessamment[432]. Pour comprendre la porte de cette communication,
il faut se rappeler dans quelles conditions, en fvrier 1832,  la
nouvelle du retour des Autrichiens  Bologne, Casimir Prier avait
brusquement ordonn l'occupation d'Ancne[433]. Aprs avoir agi de
vive force malgr le Saint-Pre, il avait beaucoup tenu, pour ter 
l'opration son apparence de procd de forban,  la faire accepter et
rgulariser aprs coup par le gouvernement pontifical. De l, les
ngociations qui avaient abouti  la convention du 16 avril 1832. Or
l'article 4 de cette convention portait: Aussitt que le gouvernement
papal n'aura plus besoin des secours qu'il a demands aux troupes
impriales, le Saint-Pre priera Sa Majest Impriale Apostolique de
les retirer; en mme temps, les troupes franaises vacueront Ancne
par eau. L'engagement tait pris non-seulement envers le Pape, mais
envers toute l'Europe; avant mme de signer cette convention, le
gouvernement franais, par une circulaire adresse  ses agents
diplomatiques, avait inform solennellement les puissances que, ds
que les troupes trangres qui occupaient la Romagne auraient repass
la frontire, nos troupes s'embarqueraient aussi pour retourner en
France. Bien donc que M. de Metternich et affect, dans sa
conversation avec M. de Sainte-Aulaire, de ne pas faire la moindre
allusion  cet engagement, sa communication tait une mise en demeure
d'avoir  l'excuter.

[Note 432: Cette conversation eut lieu  Venise. M. de Sainte-Aulaire
s'y trouvait avec la cour impriale qu'il venait d'accompagner 
Milan, pour le couronnement de l'empereur Ferdinand, en qualit de roi
d'Italie. (_Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 433: Cf. plus haut, t. I, p. 404 et suiv.]

Peu d'actes, dans notre politique extrieure depuis 1830, avaient
autant flatt l'amour-propre national que le coup de main sur Ancne.
C'tait le souvenir que l'opposition voquait le plus volontiers,
quand elle voulait accuser un ministre de faiblesse et de timidit.
Les politiques voyaient dans le maintien du drapeau tricolore au coeur
de l'Italie une garantie de notre lgitime influence, une satisfaction
et une esprance pour les libraux modrs de la Pninsule, nos vrais
clients, un moyen d'obtenir du gouvernement pontifical les rformes
rclames par ses sujets et ncessaires  sa propre scurit. Il
n'tait pas jusqu'aux stratgistes de journaux qui, sur le tmoignage,
plus ou moins bien rapport ou compris, de Napolon Ier, ne se fissent
l'ide la plus exagre de l'importance militaire d'Ancne[434]. On
juge, ds lors, de l'effet produit par la nouvelle d'une vacuation
possible de cette place. Perdant de vue que les Autrichiens, eux
aussi, se retiraient, et qu'ainsi le but mme poursuivi par Prier
tait atteint, l'opinion semblait croire que le gouvernement allait
abandonner quelque chose de l'oeuvre du grand ministre et faire
reculer le drapeau de la France. Les opposants, qui, comme toujours,
en prenaient  leur aise avec les ncessits de fait et de droit,
s'empressaient d'exploiter cette disposition des esprits et de la
tourner en colre contre le cabinet. Leur objectait-on le texte formel
de la convention, ils demandaient si d'autres traits non moins
formels avaient empch les puissances d'occuper Francfort ou
Cracovie. Tout au moins soutenaient-ils qu'une diplomatie prvoyante
et ferme n'et pas laiss le cabinet de Vienne soulever la question.

[Note 434: Louis-Philippe crivait peu aprs, sur ce sujet,  M. Mol:
Mme en supposant la guerre, Ancne ne pourrait acqurir d'importance
qu'aprs la conqute du nord de l'Italie et des nombreuses places dont
elle est hrisse. Jusqu' l'accomplissement de ce grand oeuvre,
aujourd'hui d'une difficult immense, Ancne ne serait qu'un fardeau.
Ft-il en tat de dfense, un simple blocus amnerait promptement la
reddition de la place, et, dans son tat actuel, elle ne pourrait mme
pas tre dfendue. (Lettre du 12 janvier 1839. _Documents indits._)]

De la part de l'Autriche qui faisait alors de si belles protestations
d'amiti au ministre franais, ce n'tait certes pas un bon procd
de le mettre,  la veille d'une session redoutable, en face d'une
telle difficult, et de l'y mettre brusquement, sans l'avoir consult,
sans mme l'avoir prvenu. Depuis plus d'une anne, des pourparlers
taient engags  ce sujet entre Rome et Vienne, et l'on ne nous en
avait rien dit[435]. Pourtant, peu d'annes auparavant, en 1834, M. de
Metternich, interrog par notre ambassadeur, lui avait dclar qu'au
cas o il serait question d'vacuation, l'Autriche et la France
devraient agir de concert[436]. M. de Sainte-Aulaire tait donc fond
 reprocher vivement au chancelier d'avoir oubli cet engagement, et
de nous avoir mis ainsi dans une situation trs-critique. M. de
Metternich se dfendit sans bonne foi, en invoquant les circonstances:
Tout ce qu'il pouvait faire, disait-il, tait de nous procurer
quelque dlai; l'vacuation n'aurait lieu que le 30 novembre, et,
d'ici l, l'affaire demeurerait secrte. Il ajoutait, rvlant ainsi
la cause de son mauvais procd: Vous portez, en 1838, la peine de
votre faute de 1832[437]. Le vritable motif du chancelier, crivait
alors M. de Sainte-Aulaire  M. Mol, et au fond, sa raison valable,
c'est que nous ne l'avions pas consult pour venir  Ancne. Il en
garde rancune. Il riait sous cape, quand je lui parlais de l'embarras
dans lequel il vous plaait[438]. L'expdition d'Ancne avait en
effet excit,  Vienne, un ressentiment, demeur, aprs six annes,
encore tout vivace: on tait heureux de se venger. Le 30 septembre
1838, avant mme d'avoir averti la France, M. de Metternich crivait
au comte Apponyi: Quant  l'vacuation des Lgations qui entrane
celle d'Ancne, elle aura la valeur d'un embarras pour ceux qui y ont
envoy des troupes sans aucun fondement de justice ni mme de raison.
En politique, rien ne se paye aussi cher que les fautes; semblables 
celles que l'on commet au jeu, elles font perdre la partie. Il
parlait avec complaisance du coup ainsi port  la politique des
barricades; et, tout en se flattant que le drapeau tricolore avait
t inoffensif en Italie, il ne cachait pas le plaisir qu'il
prouvait  le renvoyer[439].

[Note 435: _Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 228 et suiv.]

[Note 436: _Mmoires indits du comte de Sainte-Aulaire._]

[Note 437: _Ibid._]

[Note 438: Lettre particulire de M. de Sainte-Aulaire  M. Mol, du
11 octobre 1838. (_Documents indits._)]

[Note 439: _Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 231, 285, 286.]

Qu'une telle conduite nous fournt un grief contre le cabinet de
Vienne, soit. Mais ce grief nous dliait-il de l'engagement positif
contract, non envers l'Autriche, mais envers le Pape et l'Europe? M.
de Sainte-Aulaire ne le pensait pas, et, tout en se plaignant  M. de
Metternich, il pressait le gouvernement franais de ne pas refuser
l'vacuation. Son opinion avait d'autant plus de valeur qu'il s'tait
trouv ambassadeur  Rome, en 1832, et avait ngoci la convention
qu'il s'agissait d'appliquer. Il crivait  M. Mol, le 11 octobre
1838: Si M. de Metternich ne dsire pas retirer ses troupes, votre
refus lui ferait beau jeu pour s'tablir indfiniment dans la Romagne.
S'il veut sincrement s'en aller, il partira sans tenir compte de
nous, et acquerra ainsi la rputation d'un protecteur loyal et
dsintress auprs de toutes les puissances italiennes, nous laissant
 nous le rle contraire et une attitude qui deviendra plus fcheuse
chaque jour. Quoi qu'il en soit de l'arrire-pense de M. de
Metternich, je vous conjure, cher ami, de ne pas hsiter. L'exemple de
Thiers n'est pas fait pour vous convaincre. Je restai constern quand,
en 1836, il m'annona sa rsolution de garder Ancne. Retirez nos
troupes sans dlai, sans hsitation; rien ne vous donnera meilleure
grce en Europe. Au fait, nous sommes entrs, en 1832, par une
mauvaise porte. Je conviens cependant que notre occupation d'Ancne,
contestable en principe, dtestable dans l'excution, fut en France
d'un effet utile et populaire. Pourquoi? c'est que les Autrichiens
taient  ct, et que cette bravade avait bon air. Mais tez les
Autrichiens et leur enjeu, que reste-t-il dans la partie[440]?

[Note 440: Dpche du 14 mars 1836.]

Ni le Roi, ni son ministre n'hsitrent un moment. Il leur parut
aussitt que l'engagement tait formel et impossible  luder. Les
documents que M. Mol trouva, en fouillant les archives de son
ministre, ne lui semblrent pas de nature  affaiblir cette premire
impression. Il y dcouvrait par exemple que le cabinet du 13 mars,
signataire de la convention du 16 avril 1832, n'avait jamais eu de
doute sur l'obligation qui en rsultait pour la France: en effet, au
commencement d'octobre 1832, le gnral Sbastiani, alors  la tte
des affaires trangres, sur le bruit mal fond d'une retraite
possible des Autrichiens, avait averti aussitt notre ambassadeur 
Rome que, dans ce cas, il devait donner immdiatement au gnral
Cubires, sans attendre de nouvelles instructions, l'ordre d'vacuer
Ancne; et il ajoutait: Vous ne devez point hsiter un instant  cet
gard. Le cabinet du 11 octobre, tout en s'ingniant pour que la
question ne ft pas souleve, n'avait pas eu un autre sentiment.
C'tait seulement en 1836, et avec M. Thiers, que M. Mol voyait
apparatre, pour la premire fois, dans les documents diplomatiques,
une vellit d'luder l'engagement pris. Le ministre du 22 fvrier
avait donn pour instruction  ses agents  Vienne et  Rome d'viter,
autant que possible, toute conversation sur ce sujet. Si nanmoins,
disait-il, vous tiez oblig d'exprimer une opinion, elle devrait tre
que le fait de la retraite des Autrichiens n'entranerait pas
ncessairement celle de nos propres troupes. Et, pour trouver un
prtexte  ce manque de foi, il ajoutait: Les garanties
d'indpendance qu'on s'tait flatt un moment d'obtenir du
Saint-Sige, en cherchant  le diriger dans la voie des rformes
salutaires, sont moins que jamais  esprer aujourd'hui; et pourtant,
c'est uniquement en vue de cette solution que le gouvernement franais
s'tait prt  ratifier la convention du 16 avril 1832[441]. M.
Mol n'avait pas de peine  se rendre compte, en se reportant aux
prcdents, que cette prtention de lier la question de l'occupation 
celle des rformes, tait toute nouvelle et absolument contraire aux
faits. Si, par le _mmorandum_ du 21 mai 1831, nous avions, de concert
avec les autres puissances, invit le Pape  faire quelques
changements dans son gouvernement temporel, ce n'tait qu'un conseil
tout amical, sans arrire-pense de coercition, et nul ne songeait
alors  une occupation arme. Tout en se montrant dispos  suivre ce
conseil, le Pape avait stipul expressment qu'il ne prenait aucun
engagement, et que ses concessions auraient la mesure et l'tendue
qu'il jugerait  propos de leur donner. Quelques rformes furent en
effet essayes. Mais mdiocrement opres, elles avaient t mal
accueillies par les populations travailles d'ides rvolutionnaires.
Le gouvernement romain s'tait ds lors cru dispens de pousser plus
loin l'preuve, et les puissances elles-mmes,  commencer par la
France, n'avaient gure insist. Quand, au commencement de 1832,
l'ide vint d'occuper Ancne, ce ne fut,  aucun degr, la suite des
ngociations relatives aux rformes: on n'agissait pas contre le Pape,
et pour le contraindre  modifier son gouvernement, ce qui et t
d'ailleurs une singulire application du principe de non-intervention;
on agissait contre l'Autriche et pour faire contre-poids 
l'occupation de Bologne par les Impriaux. Cela fut dit expressment
par le ministre d'alors et rpt,  plusieurs reprises, par ses
successeurs[442]. M. Thiers ne pouvait l'ignorer et ne se faisait
probablement gure d'illusion sur la valeur de sa thse; mais il se
flattait, en prenant cette attitude, d'intimider Rome et l'Autriche,
et de prvenir toute demande d'vacuation. Il tait d'ailleurs le
premier  sentir que le terrain n'tait pas solide et qu'on ne
pourrait s'y maintenir le jour o la question serait srieusement
souleve. La seule chance qui m'embarrasserait beaucoup, avouait-il
un jour, ce serait qu'il prt fantaisie au prince de Metternich, qui
est retors, d'vacuer le sol pontifical et de nous laisser embourbs 
Ancne[443]. Eh bien, cette hypothse que M. Thiers lui-mme avouait
devoir tre si embarrassante, tait celle en face de laquelle se
trouvait M. Mol. Il ne s'agissait plus de manoeuvrer pour qu'on ne
nous post pas la question: elle tait nettement pose.

[Note 441: _Documents indits._]

[Note 442: Ds le 26 fvrier 1832, c'est--dire au lendemain de
l'occupation d'Ancne et  la veille de la convention qui devait la
ratifier, le gnral Sbastiani crivait  l'ambassadeur franais 
Rome: Nous ne saurions trop le rpter, nous ne voulons en aucune
faon intervenir par la force dans le rgime intrieur des tats de
l'glise... Nous ne cherchons, dans l'occupation d'Ancne, qu'une
garantie politique exige par la dignit de la France. Un an plus
tard, M. de Broglie, voulant expliquer une phrase quelque peu
comminatoire, prononce au sujet du retard apport aux rformes du
l'administration romaine, crivait  notre ambassadeur: Cette phrase
s'applique uniquement aux ventualits de l'avenir et ne saurait tre
interprte comme un retour sur notre promesse d'vacuer Ancne,
lorsque les troupes autrichiennes quitteront les Lgations. Cet
engagement subsiste toujours, et notre intention est de l'excuter
fidlement, ds que la condition  laquelle il est subordonn se
trouvera simultanment accomplie.  la mme poque, M. de Broglie
disait encore  la tribune: On vous a dit: Mais que sont devenues les
promesses faites aux Lgations romaines? Cette question est
indpendante de la prise de possession d'Ancne.]

[Note 443: Ce propos est rapport par M. de Metternich, qui disait le
tenir de source certaine. (_Mmoires_, t. VI, p. 291.)]

En dehors mme de la raison de probit diplomatique, M. Mol avait le
sentiment trs-net et trs-vif des inconvnients politiques qu'il y
aurait  user de l'exception dilatoire imagine par M. Thiers. Rester
sous prtexte que les rformes n'taient pas faites dans
l'administration pontificale, c'tait dnaturer et rapetisser
rtrospectivement l'expdition d'Ancne, qui alors, au lieu
d'apparatre comme un dfi hardiment jet  une grande puissance,
n'aurait plus t qu'un abus de la force contre le plus faible et le
plus respectable des tats; c'tait aussi altrer compltement
l'attitude trs-sage garde jusqu'alors  l'gard du Saint-Sige,
provoquer ses protestations indignes, et commencer contre lui une de
ces luttes  la fois odieuses et inextricables, qu' dfaut mme de la
conscience chrtienne, la seule prudence politique devait faire
soigneusement viter. Le scandale de notre manque de foi et
d'ailleurs retenti dans toute l'Europe, y et rveill les
inquitudes, les prventions, les hostilits auxquelles la monarchie
de Juillet s'tait heurte en naissant, et que, depuis huit ans, sa
sagesse travaillait avec peine, mais non sans succs,  dtruire. Au
contraire, en retirant loyalement ses troupes, le gouvernement du Roi
se flattait de gagner plus dans la confiance de l'Europe qu'il ne
perdait en influence sur l'Italie. Or obtenir cette confiance,
n'tait-ce pas alors le principal dessein de sa diplomatie et aussi le
besoin premier du pays?  ne regarder mme que l'Autriche,
n'avions-nous pas  lui donner satisfaction un intrt qui l'emportait
sur tous nos petits ressentiments, si fonds qu'ils fussent? C'est en
Orient que les hommes d'tat attentifs et perspicaces prvoyaient
alors les plus graves complications. La France, bien conduite, pouvait
y rencontrer l'occasion d'un grand rle qui et t la revanche des
humiliations de 1815 et de l'isolement suspect de 1830,  une
condition toutefois, c'est qu'elle dtacht l'Autriche de la Russie.
Un refus de quitter Ancne, aprs la retraite des Impriaux, rendait
tout accord impossible entre Paris et Vienne. M. de Broglie, qui
pourtant n'aimait pas le cabinet autrichien, n'avait-il pas, pour le
disposer  une action commune en Orient, mis lui-mme sur le tapis, 
la fin de 1835, la question de l'vacuation[444]?  l'poque o nous
sommes arrivs, dans les derniers mois de 1838, chacun comprenait si
bien l'avantage des bons rapports avec l'Autriche, que M. Thiers,
voyageant alors en Italie, s'appliquait  rentrer dans les bonnes
grces de M. de Metternich, lui rappelait leur accord dans les
affaires de Suisse en 1836, et donnait  entendre qu'il se
dsintressait des affaires espagnoles[445].

[Note 444: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 445: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 284.]

Telles furent les raisons qui dcidrent le Roi et son ministre  ne
pas se drober  l'engagement pris d'vacuer Ancne. Quand le comte
Apponyi vint annoncer le retrait des troupes autrichiennes, M. Mol
l'couta sans lui rpondre, et le laissa partir dans l'ignorance des
intentions du gouvernement franais. Le lendemain, il fit un tout
autre accueil  l'internonce Mgr Garibaldi: sans lui laisser achever
sa demande, il l'assura, dans les termes les plus explicites, que
tous les engagements pris envers Sa Saintet seraient fidlement
excuts, et qu'il ne resterait pas un soldat franais dans Ancne, le
jour o les Autrichiens auraient quitt Bologne. Les ordres furent
donns aussitt, et, le 4 dcembre, la petite garnison s'embarquait
pour rentrer en France. Cette conduite confirma l'opinion, chaque jour
meilleure, qu'on se faisait, en Europe, du gouvernement du Roi. 
Rome, la reconnaissance fut trs-vive. Tout le corps diplomatique fit
l'loge du prsident du conseil, et M. de Metternich avoua qu'il ne
l'aurait pas cru si hardi  dominer les entranements de
l'opinion[446].

[Note 446: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

M. Mol s'tait toutefois demand s'il n y aurait pas moyen
d'attnuer, par quelque petite compensation, le dplaisir ressenti en
France. Il essaya d'obtenir que le Pape nous remercit de notre
occupation et indiqut l'intention d'avoir, au besoin, de nouveau
recours  nous. Mais,  Rome, si l'on nous savait grand gr de la
loyaut avec laquelle nous nous retirions, on ne nous avait pas encore
pardonn la faon dont nous tions venus. La chancellerie pontificale
usa donc de rponses dilatoires et ne nous accorda pas, en fin de
compte, la satisfaction que nous demandions[447]. M. Mol eut une
autre vellit plus hardie: c'tait de consoler le patriotisme
mortifi, en relevant, au mpris des stipulations de 1815, les
fortifications d'Huningue[448]. M. de Sainte-Aulaire avait t mme
charg de sonder  ce sujet M. de Metternich: le chancelier tait
demeur impassible et n'avait pas eu l'air de faire attention 
l'ouverture. Notre ambassadeur n'avait pas insist: mais son
impression, aussitt transmise  Paris, tait que, la chose une fois
faite, l'Autriche la laisserait passer. M. Mol ne crut pas devoir
aller plus loin. Manqua-t-il de hardiesse, ou bien la sagesse un peu
sceptique du Roi estima-t-elle que cette bravade sentimentale ne
valait pas les mcontentements qu'elle veillerait et les risques
qu'elle pouvait faire courir?

[Note 447: Lettres de M. de Latour-Maubourg, ambassadeur  Rome,  M.
Mol, en date du 28 octobre au 23 novembre 1838. (_Documents
indits._)]

[Note 448: Le dmantlement de la place d'Huningue, impos par les
traits de 1815, avait vivement froiss le sentiment national.]


V

L'affaire d'Ancne n'tait qu'un embarras. Le ministre put craindre,
un moment, de rencontrer, sur notre frontire du Nord, un pril. Une
dmarche du roi de Hollande, Guillaume Ier, venait en effet de
rveiller inopinment la question belge qui sommeillait depuis 1833.
On se rappelle en quel tat se trouvaient les choses  cette date.
Devant le refus de Guillaume d'adhrer, comme la Belgique, au trait
des vingt-quatre articles par lequel la confrence de Londres avait
fix le partage des territoires et des dettes entre les deux fragments
de l'ancien royaume des Pays-Bas[449], le gouvernement franais, en
dcembre 1832, avait enlev de force aux Hollandais la citadelle
d'Anvers et l'avait remise aux Belges, auxquels elle devait appartenir
d'aprs le partage. Guillaume n'occupait plus ds lors, en dehors du
territoire que la confrence lui avait laiss, que quelques petits
fortins situs sur le bas Escaut; la Belgique, au contraire, par une
trs-large compensation, se trouvait dtenir, comme  titre de
nantissement, la partie du Luxembourg et du Limbourg attribue  la
Hollande. Celle-ci aurait donc eu intrt  accepter la dcision de la
confrence: mais Guillaume, par obstination d'amour-propre, par espoir
d'une rvolution en France ou d'une guerre en Europe qui lui
permettraient de remettre tout en question, avait persist  refuser
de signer le trait. On n'avait obtenu de lui, le 21 mai 1833, qu'une
suspension des hostilits, chaque partie demeurant provisoirement en
possession des territoires qu'elle occupait. Depuis lors, on n'avait
plus entendu parler de rien, quand, en mars 1838, le roi de Hollande,
las d'attendre une occasion de revanche qui ne se prsentait pas, se
dclara prt  adhrer et  se conformer aux vingt-quatre articles;
il en demandait, par contre, l'excution  son profit, c'est--dire la
restitution de sa part du Limbourg et du Luxembourg.

[Note 449: Cet acte tait du 15 octobre 1831, et l'adhsion de la
Belgique, du 15 novembre suivant.]

Au lieu de se rjouir de ce que leur indpendance allait tre enfin
unanimement reconnue et dfinitivement consacre, les Belges ne virent
que la mise en demeure de rendre des territoires qu'avec le temps ils
s'taient habitus  regarder comme leurs. Ils protestrent aussitt
qu'il leur tait impossible de se laisser sparer de populations
attaches  leur cause, partageant leur foi religieuse et politique,
ayant souffert et combattu avec eux, et reprsentes, depuis plusieurs
annes, comme les autres provinces du royaume, au Parlement de
Bruxelles. Dbats des Chambres, adresses des villes et des
corporations, manifestations souvent tumultueuses, tout semblait
tmoigner de la volont de repousser,  tout risque, ce que l'on
prtendait tre un dmembrement de la patrie belge. La presse entire,
la majorit des Chambres et une partie des ministres taient dans le
mouvement, mouvement si gnral, si imptueux, que le roi Lopold,
dont on connat l'habituelle sagesse, n'osait se mettre en travers. 
Paris, les feuilles de l'opposition s'associaient bruyamment  ces
protestations, faisant croire ainsi  nos voisins qu'ils avaient
l'opinion franaise avec eux et pouvaient, ds lors, tre tmraires
impunment.

tait-il donc possible  notre gouvernement d'approuver et de soutenir
cette rsistance? La question de droit n'tait pas douteuse. La
Belgique avait accept le trait des vingt-quatre articles; elle en
avait invoqu l'application  son profit; c'est en vertu de ce trait
qu'elle nous avait demand de la mettre en possession de la citadelle
d'Anvers. Pouvait-elle le rpudier maintenant dans les clauses qui
taient  sa charge? Il avait toujours t entendu que la dtention
des deux provinces n'tait que provisoire, et le retard qu'avait mis
le roi Guillaume Ier  adhrer au trait ne pouvait dlier la Belgique
d'engagements contracts, non envers la Hollande, mais envers les cinq
grandes puissances. Celles-ci d'ailleurs ne se montraient pas
disposes  dlier la Belgique de ces obligations. La confrence de
Londres avait rouvert ses sances, en juin 1838, pour dlibrer sur
la dmarche du roi de Hollande. Les reprsentants de l'Autriche, de la
Prusse et de la Russie, qui ne s'taient rsignes jadis qu'
contre-coeur au dmembrement des Pays-Bas, dclaraient bien haut que
si l'on touchait aux limites hollando-belges, les vingt-quatre
articles tomberaient, et qu'il ne resterait plus rien du nouveau
royaume[450]. Le plus grave tait que l'Angleterre faisait, cette
fois, cause commune avec les trois cours continentales. tait-ce la
consquence du refroidissement qui s'tait produit entre Paris et
Londres? Toujours est-il que lord Palmerston mettait une sorte
d'empressement  se prononcer, ds le dbut et sans se concerter avec
nous, contre les prtentions territoriales de la Belgique[451]. De
toutes parts, il revenait au cabinet franais que le gouvernement
britannique marchait, sur cette question, entirement d'accord avec
l'Autriche, la Prusse et la Russie. Sachez, crivait-on de Vienne 
M. Mol, que la communaut d'action des quatre cours existe jusque
dans les dtails les plus intimes. Instructions, courriers,
tlgraphes, tout est en commun. Chacun parle et agit pour les trois
autres comme pour soi, sans crainte d'tre dmenti. Dans toutes les
questions grandes ou petites de cette affaire-ci, vous allez vous
trouver en face de toute l'Europe[452].

[Note 450: _Mmoires indits du comte de Saint-Aulaire._--Cf. aussi la
correspondance de M. de Sainte-Aulaire et de M. Bresson. (_Documents
indits._)]

[Note 451: Lettre de M. Mol  M. Bresson, du 27 mai 1838. (_Documents
indits._)]

[Note 452: Lettre de M. de Langsdorff, alors charg d'affaires 
Vienne, en l'absence de son beau-pre, le comte de Sainte-Aulaire.
(_Documents indits._)]

Prendre parti pour les exigences de la Belgique contre le texte formel
des traits et contre la volont unanime des puissances et t une
tmrit injustifiable. Mais pouvions-nous, d'autre part, demeurer
tmoins passifs et insouciants du conflit aigu qui menaait de
s'engager entre nos allis de la confrence de Londres et nos protgs
de Bruxelles? Si la rsistance de ces derniers se prolongeait, et s'il
prenait, par exemple, fantaisie au gouvernement de Berlin de se faire
le gendarme de la confrence et de tenter, pour dloger les Belges du
Luxembourg, le pendant de ce que nous avions fait pour arracher
Anvers aux Hollandais, laisserions-nous accomplir librement cette
intervention prussienne  laquelle nous avions, en 1830, oppos un
_veto_ si ferme et si cout? Permettrions-nous  la vieille Europe de
prendre, contre la France de Juillet, une si clatante revanche? Ou
bien renouvellerions-nous ce _veto_, au risque d'une guerre o nous
serions seuls contre toutes les autres puissances? Il fallait  tout
prix empcher que les choses en vinssent  l'une ou  l'autre de ces
extrmits, et, pour cela, il fallait amener l'Europe  se montrer
patiente, la Belgique  faire preuve de sagesse et de rsignation.

Le Roi et M. Mol virent la difficult et le pril de la situation, et
ils arrtrent tout de suite leur ligne de conduite avec fermet et
clairvoyance. Ils commencrent par avertir le cabinet de Bruxelles
qu'il ne serait pas soutenu dans ses prtentions territoriales. Ces
avertissements devaient tre donns avec un tact particulier: si l'on
mnageait trop les Belges, on risquait de laisser croire  ces enfants
gts qu'ils finiraient par nous forcer la main; si on leur parlait
trop durement, il y avait danger de les pousser par dpit  quelque
coup de tte ou d'acculer le roi Lopold  quitter une partie devenue
trop difficile: certains indices rvlaient alors chez ce prince des
tentations de dcouragement. Ce fut Louis-Philippe qui se chargea plus
particulirement de remplir cette tche dlicate, au moyen de la
correspondance directe qu'il avait l'habitude d'entretenir avec son
royal gendre[453]. Ses lettres de cette poque, publies, en 1848, par
ceux qui s'en taient empars au pillage des Tuileries, lui font le
plus grand honneur[454]. Impossible de prvenir plus nettement la
Belgique qu'en dehors de la dlimitation fixe par les vingt-quatre
articles, tout tait illusoire et chimrique; impossible de la
conjurer plus instamment de cder. Mais, en mme temps, l'accent plein
d'un intrt si vrai pour la nation, d'une affection si mue pour le
prince, temprait ce que l'avertissement avait de dplaisant. Pendant
que le gouvernement franais tenait ce langage  la Belgique, il
tchait d'obtenir pour elle, des puissances, quelques avantages,
notamment un allgement des charges pcuniaires qui lui avaient t
originairement imposes dans le trait de partage. L'obstination de la
Hollande ayant oblig la Belgique  maintenir, pendant plusieurs
annes, un grand tat militaire, n'tait-il pas quitable, disait-on,
de faire supporter ce surcrot de dpenses  ceux qui l'avaient caus?
C'tait, de l'avis des gens senss, ce que l'on pouvait esprer de
mieux pour la Belgique[455]. Et surtout, la France s'appliquait 
retarder les dcisions dfinitives de la confrence, dans l'espoir que
le temps ainsi gagn permettrait  ses voisins d'y voir plus clair et
de se conduire avec plus de sang-froid.

[Note 453: Louis-Philippe crivait  M. Mol le 12 janvier 1839, en
lui communiquant certaines nouvelles de Bruxelles: Vous n'y verrez
que trop d'indices de cette disposition de dgot du roi Lopold qu'il
est bien plus important d'arrter qu'on ne le pense en gnral, parce
qu'on n'y croit point, et c'est une erreur d'autant plus fcheuse que
s'il plantait l son affaire, les embarras seraient incalculables, et
la paix serait bien gravement compromise. Son parti rvolutionnaire
lui donne avec raison beaucoup d'inquitude, et il n'y a que lui qui
puisse le _mater_. C'est trs-srieux, et je vous dirai sur cela des
choses que je ne puis dire qu' vous. Il faut donc nous attacher  le
relever et  lui redonner la confiance qu'il perd. (_Documents
indits._)]

[Note 454: Cette publication a t faite par la _Revue
rtrospective._]

[Note 455: M. de Sainte-Aulaire, aprs avoir parl de la tentative
faite pour obtenir une diminution de dette pour la Belgique, ajoutait:
Les gens qui ne se contenteront pas  ces conditions n'auront gure
d'ide des choses possibles en Europe. (Lettre du 28 octobre 1838.
_Documents indits._)]

Le plan tait habilement conu, mais, ni d'un ct ni de l'autre, il
n'tait facile  excuter. Conseils et avertissements semblrent tout
d'abord peu couts des Belges: les ttes taient chaque jour plus
chauffes et plus troubles; les bravades belliqueuses se
multipliaient. Cette agitation avait pour plus claire consquence
d'interrompre compltement toute industrie et tout commerce. Les
usines se fermaient, les boutiques taient vides. La banque de
Belgique se voyait mme bientt rduite  suspendre ses payements et 
solliciter de ses cranciers un dlai de trois mois. Les nombreux
ouvriers, jets sur le pav, passaient leur temps en promenades
tumultueuses, et nul ne pouvait prvoir o les conduirait un pareil
rgime d'excitations et de souffrances. Ce petit pays, nagure si
riche et si tranquille, semblait  la veille d'une faillite et d'une
rvolution. Pendant ce temps, les puissances, fortes de leur union,
supportaient mal les retards que nous leur imposions. C'est en Prusse
surtout que l'impatience se manifestait: on en suit les progrs dans
la correspondance de notre ministre  Berlin, M. Bresson. En aot, ce
diplomate remarquait, dans le cabinet prussien, la dcision plus
grande du langage sur l'affaire belge, parce qu'on se croit en droit
de rclamer l'excution d'un trait; mais il ne discernait pas encore
de pril de guerre. Le 7 novembre, il crivait que M. de Werther,
alors ministre des affaires trangres, n'entrevoyait plus que
rupture des ngociations, catastrophes et guerre gnrale. En
dcembre, il se montrait lui-mme trs-proccup des dispositions de
la Prusse[456].  Saint-Ptersbourg, M. de Barante constatait avec
inquitude les fureurs de l'ambassadeur de Prusse[457]. Bien que
moins passionn sur cette question, M. de Metternich tait dispos 
laisser faire la cour de Berlin[458]. Quant  lord Palmerston, il ne
paraissait occup qu' reconqurir,  nos dpens, les bonnes grces
des puissances continentales, en se montrant le plus vif  blmer nos
efforts en faveur de la Belgique[459]. L'habile directeur  notre
ministre des affaires trangres, M. Desages, envoy exprs 
Londres, en dcembre, pour obtenir de nouveaux dlais, se heurtait 
la mauvaise volont nullement voile du chef du _Foreign Office_[460].

Aprs tre parvenu, non sans peine,  retarder toute dcision pendant
plus de six mois, le moment vint o M. Mol ne put plus empcher la
confrence de rendre son arrt. Le 11 dcembre 1838, celle-ci dcida
que rien ne serait chang  la dlimitation territoriale fixe par les
vingt-quatre articles, avec ce correctif important, d  notre
insistance, que les charges financires imposes  la Belgique par le
trait primitif seraient rduites de prs de moiti. Conformment  la
politique suivie ds le premier jour, la France ne se spara pas de
l'Europe en cette circonstance; son plnipotentiaire signa le
protocole, mais sous rserve de l'approbation du gouvernement. C'tait
un moyen, avou d'ailleurs aux autres puissances, de gagner encore
quelques jours. M. Mol avait dsir ce dernier ajournement, un peu
pour lui, afin de laisser passer la discussion de l'Adresse qui allait
commencer dans la Chambre des dputs, beaucoup pour la Belgique, qui
devait trouver, dans ce suprme rpit, le temps de revenir enfin  la
raison.

[Note 456: Correspondance de M. Bresson avec M. Mol. (_Documents
indits._)]

[Note 457: Lettre de M. de Barante  M. Mol, du 22 dcembre 1838.
(_Documents indits._)]

[Note 458: Lettre de M. de Sainte-Aulaire  M. Mol, du 9 septembre
1838. (_Documents indits._)]

[Note 459: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 460: Lettre de M. Desages  M. Mol. (_Documents indits._)]

Louis-Philippe recommena, en effet, plus vives encore, ses instances
auprs de Lopold. Je sais, lui crivait-il le 18 dcembre, que, dans
l'opinion des rvolutionnaires belliqueux qui vous poussent  la
guerre pour mieux assurer votre perte, ils disent: Eh bien! forons
Louis-Philippe  dclarer qu'il nous abandonne. S'il ne l'ose pas,
nous triomphons et nous avons la guerre; mais s'il l'ose, alors nous
dverserons sur sa tte tout l'odieux de cet abandon, et nous ne
parlerons que des grandes prouesses que nous aurions faites si la
France ne nous avait pas manqu. Voil, mon cher frre, ce que je
sais bien qui m'attend de leur part; voil la rcompense qui m'est
rserve pour avoir soutenu et dfendu, comme je l'ai fait, et votre
couronne, et l'indpendance, et tous les intrts de la Belgique, sans
me laisser dgoter par l'ingratitude des Belges, ni intimider par
leur extravagance. C'est  vous  voir si vous croyez de votre devoir
de me laisser seul dans cette position; mais, quant  moi, mon parti
est pris. Je crois de mon devoir de les braver et de faire signer le
protocole, et je vous avertis donc de nouveau qu'il le sera.
Cependant, nous rsisterons encore  la signature immdiate; nous
prenons encore un dlai, qui, quoique bien court, vous laisse un peu
de temps pour rflchir dfinitivement sur ce que vous allez faire, et
pour agir autour de vous et leur faire comprendre le vritable tat
des choses. Il ajoutait, le 9 janvier: Si vous attendez les
sommations et plus encore les collisions, si vous laissez aller la
chose jusque-l, Dieu sait ce qui en arrivera, et quelles seront les
conditions qu'on pourra obtenir lorsque ces messieurs pourront dire:
_Il n'y a plus ni confrence ni trait_. Quoi qu'en disent les
correspondants de la _Gazette d'Augsbourg_, je n'ai pas  me reprocher
de ne vous en avoir pas averti, et ce n'est pas moi qu'on peut
accuser, comme ils le font, de vous avoir entran dans ce gupier,
pour m'emparer de vos dpouilles[461].

[Note 461: _Revue rtrospective._]

Ces avertissements si mus et si fermes avaient alors un peu plus de
chance d'tre entendus en Belgique. La misre y tait devenue
intolrable, et des ptitions commenaient  se signer dans les
centres manufacturiers, pour supplier le gouvernement de ne pas se
jeter dans une guerre insense. Cependant le mouvement belliqueux
paraissait encore si fort qu' la rentre des Chambres, les ministres
du roi Lopold crurent ncessaire de demander, comme  la veille d'une
guerre, l'autorisation de percevoir  l'avance les six premiers mois
de la contribution foncire; ils engagrent, en outre,  leur service,
un des chefs de l'insurrection polonaise de 1830, Skrzynecki, dmarche
qui ne contribua pas peu  augmenter l'irritation des trois cours
continentales.

Nous ne pouvions prolonger sans pril une telle situation. Le langage
des diplomates trangers devenait menaant. La corde tait trop
tendue, crit M. de Sainte-Aulaire dans ses _Mmoires_, et menaait de
se rompre. Les troupes belges, hollandaises, prussiennes, et celles
de la Confdration germanique, se trouvaient en prsence sur les
frontires du Limbourg et du Luxembourg; la France avait d masser un
corps d'observation dans les Ardennes; un coup de fusil, tir par
imprudence ou  dessein, et donn le signal d'une mle gnrale. 
Paris, d'ailleurs, la discussion de l'Adresse tait termine. M. Mol
se dcida donc enfin  ratifier la signature donne provisoirement par
son ambassadeur, et, le 23 janvier 1839, les cinq plnipotentiaires
notifirent  la Haye et  Bruxelles leur dcision, devenue cette
fois bien dfinitive. Le roi de Hollande y donna son adhsion, le 2
fvrier. Le gouvernement belge dut se rendre compte qu'il ne pouvait
rsister plus longtemps: il essaya une dernire contre-proposition qui
fut repousse par la confrence; enfin, le 18 mars, aprs un dbat
orageux, la Chambre des reprsentants autorisa l'acceptation du trait
propos. Les dernires signatures furent changes le 19 avril.

 cette date, M. Mol, ainsi qu'on le verra plus tard, tait dj
depuis quelque temps dmissionnaire. Toutefois, ce n'en est pas moins
 lui, aprs le Roi, que revient le mrite d'avoir surmont et dnou
les difficults de cette crise. Aprs avoir bien mis en train, en
1830, cette affaire belge, l'une des entreprises diplomatiques les
plus heureuses de la monarchie de Juillet, il eut cette chance de la
bien finir, en 1839. S'il avait, au contraire, cout les conseils et
pris peur des reproches de l'opposition coalise, s'il s'tait laiss
sparer de l'Europe pour soutenir les prtentions territoriales de la
Belgique, on ne peut savoir ce qu'il ft advenu de celle-ci, mais la
France se ft certainement trouve dans un grand pril. Ce pril, il
est facile aujourd'hui de s'en rendre compte, car c'est celui-l mme
auquel un cabinet moins clairvoyant ne sut pas chapper, peu aprs,
dans la question d'Orient. La France et t seule avec la Belgique
contre toute l'Europe, comme elle devait, un an plus tard, se trouver
seule avec l'gypte; et la proximit de la Belgique et rendu le
danger plus grand encore. Les consquences dplorables de l'isolement
de 1840, consquences qui ont pes, pendant tant d'annes, sur notre
politique, permettent de mesurer quelle reconnaissance est due  M.
Mol pour avoir vit la faute o devait tomber M. Thiers.

En Belgique donc, comme,  la mme poque, en Suisse et en Italie, le
ministre avait bien agi; il avait fait ce qu'exigeait la foi des
traits et ce qui convenait, sinon aux prventions passagres du pays,
du moins  ses intrts permanents. Toutefois, il y avait dans ces
vnements, tels qu'ils se prsentaient  la fin de 1838, des
apparences et des concidences dont ne manquaient pas de s'emparer les
opposants, alors en train de s'armer pour les prochains dbats de la
session.  entendre leurs journaux, partout en Europe, la politique
de Juillet, humilie par les autres puissances, rpudie par
nous-mmes, se trouvait en recul; partout, le ministre avait
abandonn la clientle librale de la France aux vengeances de la
Sainte-Alliance, poussant mme parfois la faiblesse ou la trahison
jusqu' se faire l'instrument de ces vengeances; et alors, parcourant
toutes nos frontires, du nord au midi, on montrait la Belgique sur le
point d'tre dmembre, sans que nous sachions ou osions la protger;
la Suisse encore tout exaspre contre nous de ce que nous avions, aux
applaudissements et avec l'appui des puissances absolutistes, violent
son indpendance; le drapeau tricolore, garantie de l'influence
franaise au del des Alpes et espoir de la libert italienne, se
retirant humblement d'Ancne, par dfrence pour l'Autriche; enfin,
pour complter ce tableau, la monarchie constitutionnelle aux abois en
Espagne, et les bandes de don Carlos enhardies jusqu' menacer Madrid.
Sur ce terrain, comme sur celui o s'tait plac M. Duvergier de
Hauranne, les doctrinaires croyaient pouvoir, sans renier leur pass
et leurs principes, tendre la main  la gauche. Bientt, la question
trangre devint le principal objet des polmiques de la coalition.
Celle-ci sentait qu'elle avait chance de rveiller et de passionner le
pays, jusqu'alors assez indiffrent  cette lutte de partis ou de
personnes, en faisant appel  la susceptibilit nationale, plutt
qu'en dissertant subtilement sur la prrogative parlementaire. M.
Guizot et ses amis n'avaient-ils donc pas conscience que, cette fois
encore, l'attaque dpassait le ministre pour atteindre le Roi, connu
et dnonc comme le vritable directeur de cette politique trangre,
comme l'auteur principal des dviations et des dfaillances qu'on
prtendait y relever?


VI

 la mme poque, cependant, et sur les thtres les plus divers, ce
gouvernement qu'on accusait si facilement d'tre, au dehors, craintif,
insensible aux exigences de l'honneur national, montrait qu'il savait
dfendre vivement les intrts du pays et tenir d'une main ferme son
drapeau. Depuis longues annes, la rpublique noire d'Hati
n'excutait pas les engagements qu'elle avait pris, en 1825, en retour
de la reconnaissance de son indpendance; bien loin de fournir les 150
millions promis aux colons dpossds, elle ne payait mme pas les
intrts de l'emprunt contract en France sous ce prtexte. Le
ministre envoya une escadre  Port-au-Prince, pour rappeler leurs
obligations  ces dbiteurs oublieux et sans gne: un trait fut
conclu o, tout en rduisant le solde de l'indemnit due  soixante
millions payables en trente annuits, il fut stipul que le payement
en commencerait immdiatement[462]. On envoya aussi une escadre devant
Buenos-Ayres, pour tenir en respect le froce Rosas, prsident de la
rpublique Argentine, dont le despotisme se jouait des intrts de nos
nationaux. Un blocus fut tabli, un fort enlev, mais sans dompter
Rosas, qui devait encore, pendant plusieurs annes, occuper
dsagrablement notre marine et notre diplomatie.

[Note 462: Fvrier 1838.]

C'est au Mexique que notre action fut le plus brillante et le plus
dcisive. Dans l'anarchie devenue l'tat normal de cette rpublique,
les rsidents franais avaient eu gravement  souffrir, et les
rclamations adresses  ce sujet taient demeures sans rsultat. En
octobre 1838, une petite escadre, sous les ordres du contre-amiral
Baudin, arrivait dans les eaux du Mexique: l'un des btiments, la
corvette _la Crole_, tait commande par le prince de Joinville,
alors g de vingt ans. Rien n'arrta nos vaillants et hardis marins,
ni les difficults de la mer, ni les bravades et la perfidie du
gouvernement mexicain, ni l'avantage numrique et le rel courage des
soldats ennemis, ni les plaintes du commerce anglais et amricain,
entrav par nos hostilits, ni la surveillance ombrageuse de la flotte
britannique, jalouse de voir s'exercer notre action maritime. Le fort
de Saint-Jean d'Ulloa, rput imprenable, fut rduit  capituler
aprs un bombardement de quelques heures: et, peu de jours aprs, nos
compagnies de dbarquement foraient les portes de Vera-Cruz, malgr
la rsistance d'une garnison bien suprieure en nombre[463]. Le tout
jeune commandant de la _Crole_, ardent  rclamer la premire place
au danger, se distingua, dans tous ces combats, par sa brillante
intrpidit, lectrisant les hommes qu'il menait au feu, acclam, au
milieu mme de la canonnade, par les autres quipages tmoins de son
impatiente valeur, et conqurant ainsi, ds son dbut, dans la marine,
une popularit qui n'a fait ensuite que grandir. Cette rude leon une
fois donne, notre gouvernement vita la faute qui devait, en une
occasion analogue, entraner le gouvernement de Napolon III dans une
si nfaste aventure et coter si cher  la France. Il mit  borner son
entreprise la mme dcision dont il avait fait preuve dans l'action:
des ngociations furent aussitt engages avec les vaincus, et, peu
aprs, un trait fut sign, accordant  la France les satisfactions
qu'elle demandait[464]. La nouvelle de la prise de Saint-Jean d'Ulloa
arriva  Paris, le 6 janvier 1839, au moment o l'opposition
indiquait, dans son projet d'Adresse, des doutes sur l'nergie avec
laquelle l'expdition du Mexique tait conduite. Aussi, en annonant
cette glorieuse nouvelle, le _Journal des Dbats_ disait-il, avec
une fiert lgitime: Les partis accusent le ministre du 15 avril
d'avoir humili la France  l'tranger. Le ministre a rpondu  ces
reproches, l'anne dernire, par la prise de Constantine; cette anne,
par le blocus du Mexique, entrepris malgr les rclamations du
commerce anglais. Il y rpond maintenant en plantant le drapeau
franais sur les ruines de Saint-Jean d'Ulloa dmantel[465].

[Note 463: 28 novembre et 5 dcembre 1838.]

[Note 464: La conclusion dfinitive de ce trait fut retarde quelque
temps par les chicanes des Mexicains: les signatures furent changes
 la Vera-Cruz, le 9 mars 1839.]

[Note 465: 7 janvier 1839.]

Ce n'tait pas seulement dans les mers lointaines et sous les yeux des
marins anglais que M. Mol faisait acte de fermet hardie, c'tait
aussi parfois en Europe et  l'gard de ces puissances continentales
qu'on l'accusait de courtiser.  la fin de 1838 et au commencement de
1839, divers indices lui firent croire qu'un Espagnol, M. Za, avait
reu mission secrte de ngocier le mariage d'un archiduc d'Autriche
avec la jeune reine Isabelle. Notre ministre estima qu'un tel mariage
serait la destruction de l'oeuvre de Louis XIV au del des Pyrnes.
Rsolu  l'empcher  tout prix, il s'en expliqua, sans mnagements,
avec le comte Apponyi: Ce serait la guerre, n'hsita-t-il pas  lui
dire, et il ajoutait, en rendant compte de cet incident  l'un de ses
ambassadeurs: Plutt que de laisser l'Autriche placer un de ses
princes sur le trne d'Espagne, il faudrait, sans hsiter, porter la
guerre sur le Rhin et en Italie. Bien que surpris et dsappoint de
se voir parler sur ce ton, M. de Metternich se contenta de faire
rpondre  M. Mol que la cour de Vienne ne consentirait pas  un tel
mariage; seulement, afin de n'avoir pas l'air de cder aux menaces de
la France, il donna pour motif la dtresse de la reine Isabelle et le
caractre illgitime de sa royaut[466].

[Note 466: Lettre de M. Mol  M. Bresson, du 19 mars 1839.
(_Documents indits._) Lettre de M. de Metternich au comte Apponyi, du
25 janvier 1839. (_Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 351  353.)]

Depuis les vnements de 1836, et malgr les assurances alors donnes
 M. Thiers[467], la rpublique de Cracovie n'avait jamais t
compltement vacue par les troupes autrichiennes. Le petit corps
d'occupation venait mme d'tre renforc, en 1838,  la suite de
nouveaux troubles. M. Mol, proccup du parti que l'opposition
pourrait tirer de son silence, rsolut de demander des explications
aux trois cabinets de Vienne, de Berlin et de Saint-Ptersbourg. La
question relative  l'tat actuel de Cracovie, disait-il dans une de
ses dpches, le 27 novembre 1838, a pris un caractre trop grave pour
que le gouvernement franais, quel que soit son dsir d'viter ce qui
peut amener des explications dlicates entre les cabinets europens,
ne se croie pas oblig d'en entretenir les allis. Puis, aprs avoir
rappel ce qui s'tait pass: Tous ces faits ont eu lieu sans la
moindre participation des puissances qui, ayant pris part, avec les
trois cours protectrices,  la conclusion du trait de Vienne, sont en
droit de s'opposer  ce que les conditions de ce trait soient
modifies sans leur assentiment. M. Mol indiquait sans doute qu'un
ministre franais ne saurait se faire le dfenseur de toutes les
clauses de l'acte de Vienne, mais la France a certainement le droit
de veiller  ce qu'on n'y introduise pas des altrations qui
pourraient le rendre moins favorable encore  sa politique. M. Mol
prvenait l'objection tire de la rserve que le gouvernement du Roi
avait garde jusqu'alors, par souci de la paix gnrale. S'il se
dcidait maintenant  une dmarche trop longtemps diffre
peut-tre, c'tait  raison de la persistance et de l'aggravation des
mesures prises contre Cracovie. Du reste, il ne cherchait pas des
sujets de plainte; il serait heureux qu'un expos plus complet des
faits, si graves en apparence, lui offrit quelques motifs
d'attnuation. C'est cet expos qu'il se croyait fond  demander en
ce moment. Le gouvernement imprial ne saurait manquer de sentir que,
pour repousser une demande si lgitime, il faudrait admettre que
chaque puissance est autorise  changer,  son gr et par un acte de
sa simple volont, toute disposition de l'acte de Vienne, contre
lequel elle pourrait en appeler  une sorte de ncessit impose par
ses intrts. Nos ambassadeurs prs les trois cours avaient pour
instruction, en communiquant cette dpche, d'insister sur les
passages o le ministre se montrait dispos  suivre l'exemple qui
lui serait donn de manquer de respect  quelques clauses du trait de
Vienne. Cette dpche tait certes d'un ton bien plus net, plus
ferme[468], que le langage tenu,  l'origine de cette affaire, par M.
Thiers. En 1836, en effet, celui-ci avait  peu prs pass
condamnation sur les droits viols de Cracovie. Ce n'tait pas que M.
Mol attendit, pour la petite rpublique, un grand rsultat de sa
dmarche; il savait bien que les trois puissances ne lcheraient pas
leur proie, et il n'avait pas la folle envie de faire la guerre pour
ce dernier dbris de la Pologne. Il voulait seulement prendre
position. Les traits de 1815 sont videmment viols, disait-il dans
une lettre confidentielle  M. de Barante,  la date du 3 dcembre; on
le dira  outrance dans la discussion de l'Adresse. Il nous faut des
explications. Si les puissances nous objectent l'utilit ou la
ncessit, il faudra qu'elles acceptent aussi de nous cette rponse,
lorsque l'_utilit_ ou la _ncessit_ entraneront, de notre part,
quelque infraction  ces traits. L'une de ces infractions que M.
Mol, comme nous l'avons dj dit, songeait alors  commettre, tait
le relvement des fortifications d'Huningue. Les trois puissances
affectrent de ne voir dans la dmarche du ministre franais qu'une
prcaution prise en vue des prochains dbats parlementaires, et
protestrent de leur dsir de lui fournir l'argument dsir, sans
cependant sacrifier les principes. Seulement, chacune d'elles ajourna
sa rponse, sous prtexte de se concerter avec les deux autres.
Pendant ce temps, les vnements se prcipitaient  Paris;
l'opposition, contrairement  l'attente du ministre, n'insista pas,
dans la discussion de l'Adresse, sur la question de Cracovie. M. Mol,
qui avait d'autres proccupations, ne parla plus de cette affaire 
ses ambassadeurs; bientt d'ailleurs il quittait le pouvoir, et les
pourparlers, si fermement engags, se trouvrent ainsi n'avoir pas
d'autre suite[469].

[Note 467: Cf. plus haut, p. 58.]

[Note 468: M. de Sainte-Aulaire, qui avait d lire cette dpche  M.
de Metternich, la qualifiait de trs-verte.]

[Note 469: Sur toute cette affaire de Cracovie, dpche de M. Mol 
M. de Barante, du 27 novembre 1838; lettre du mme au mme, du 3
dcembre 1838; lettre de M. de Sainte-Aulaire  M. Mol, du 17
dcembre 1838; lettres du mme  M. de Barante, de dcembre 1838,
janvier et fvrier 1839. (_Documents indits._)]

En somme,  considrer d'ensemble les vnements diplomatiques du
ministre Mol, on n'y dcouvre pas sans doute des entreprises
clatantes et grandioses que les circonstances ne comportaient pas;
mais, pendant deux ans, ce ministre avait assur  la nation fatigue
la quitude absolue dont elle sentait avant tout le besoin, il avait
travaill, en mme temps, non sans rsultat,  effacer en Europe, ou
tout au moins  affaiblir, les mfiances et les prventions nes de
1830; plus tard, quand les difficults s'taient leves, il les
avait sinon domines, du moins rsolues avec adresse et loyaut; enfin
cette sagesse gnralement pacifique, un peu modeste quoique toujours
digne, n'avait pas empch, par moments et sur des thtres
strictement limits, quelques heureux coups de vigueur qui devaient
flatter l'amour-propre de la nation, sans inquiter sa prudence, ni
troubler son repos, et qui animaient, sans la compromettre, la
politique extrieure du cabinet[470]. Rien donc qui justifit les
violentes critiques de l'opposition. Ne pouvons-nous d'ailleurs
opposer  ces critiques le tmoignage hautement favorable rendu 
cette mme politique par des hommes qui la considraient du dehors,
sans tre mls aux intrigues et aux partis pris parlementaires, par
les trois ambassadeurs de France prs les grandes cours du continent,
MM. de Sainte-Aulaire, de Barante et Bresson? Le ministre actuel,
crivait M. de Sainte-Aulaire  M. de Barante, le 20 novembre 1838, me
semble mieux plac qu'aucun autre pour bien faire nos affaires 
l'tranger. Il avait crit, le 28 octobre,  un autre correspondant:
En tout, le ministre a fort bon air: tout lui russit, et il
exploite bien ce que lui donne la fortune. Aussi se prononait-il
ouvertement contre la coalition, dans les rangs de laquelle il
comptait cependant beaucoup d'amis. M. de Barante s'exprimait de mme,
avec non moins de chaleur, et, aprs avoir signal le crdit que le
cabinet avait acquis au dehors: N'allez pas croire, disait-il, que ce
qui lui donne bon renom en Europe, c'est sa faiblesse  dfendre nos
intrts et notre honneur. Je puis assurer, en toute sincrit, que
les dterminations qu'il a eu  prendre auraient t absolument les
mmes sous tout autre ministre qui n'et pas t follement
rvolutionnaire et propagandiste. Telle tait aussi la manire de
voir de M. Bresson, qui crivait, le 13 dcembre 1838: Moi, vieux
doctrinaire de 1818, je renie mes anciens amis; je voudrais pouvoir le
proclamer hautement  la tribune de notre Chambre[471]. Entre cette
approbation des ambassadeurs et les critiques que faisaient alors les
crivains ou les orateurs de la coalition, l'histoire n'hsite pas un
instant: ce ne sont pas les critiques qu'elle ratifie. Dans la
contradiction des deux langages, elle ne voit que la confirmation
nouvelle d'un fait, dj plusieurs fois constat: nous voulons parler
de cet oubli ou de cet obscurcissement des vrais intrts de la
politique extrieure, qui devient si facilement, mme chez les
meilleurs, la consquence des entranements d'opposition: tort grave
fait ainsi au patriotisme par l'esprit de parti.

[Note 470: Expression de M. Guizot dans ses _Mmoires_.]

[Note 471: Correspondance de MM. de Sainte-Aulaire, de Barante et
Bresson. (_Documents indits._)]




CHAPITRE VII

LA COALITION.

(Dcembre 1838--mars 1839.)

     I. M. Thiers et M. Guizot  la veille de la session.
     Discours du trne. Nomination du bureau et de la commission
     de l'Adresse. Dbat  la Chambre des pairs.--II. La
     rdaction de l'Adresse. M. Dupin. Attitude des ministriels.
     Les deux armes en prsence.--III. La premire journe du
     dbat. MM. Guizot, Mol, Thiers. Le second jour. La
     discussion gnrale se ranime le troisime et le quatrime
     jour. M. de Lamartine. Premier vote donnant une petite
     majorit au ministre. Effet produit hors de la
     Chambre.--IV. Dbat sur les affaires de Belgique, de Suisse
     et d'Ancne. Votes favorables au cabinet. Continuation de la
     discussion sur la politique trangre. MM. Berryer, Guizot,
     Thiers. Succs de l'opposition. Le lendemain, le ministre
     reprend l'avantage.--V. Dbat sur le paragraphe relatif au
     refus de concours. Le ministre l'emporte. Vote sur
     l'ensemble. 221 contre 208. Talent et passion dpenss dans
     cette lutte. Qualits inattendues dployes par M.
     Mol.--VI. Le ministre donne sa dmission. Appel fait, sans
     succs, au marchal Soult. M. Mol reprend sa dmission et
     fait prononcer la dissolution. Prparatifs de combat des
     deux cts. Dangereux griefs dvelopps par l'opposition.
     Manifestes de MM. Guizot, Thiers et O. Barrot. La presse
     s'attaque directement au Roi. Les journaux ministriels.
     Malaise gnral. Effet produit hors de France. Illusions du
     gouvernement. Victoire lectorale de la coalition.


I

L'ouverture de la session tait fixe au 17 dcembre 1838. Plus cette
date approchait, plus les journaux de la coalition faisaient rage.
Toutefois, tant que l'on ne connaissait pas les dispositions
personnelles de M. Thiers et de M. Guizot, nul ne pouvait dire si ces
combats de presse aboutiraient  une grande bataille de tribune.
Pendant les vacances, les deux chefs parlementaires n'avaient pas pris
part  la lutte; le premier avait parcouru en dilettante l'Italie, le
second s'tait renferm dans sa studieuse retraite de Normandie. Tout
avait t fait, sinon malgr eux, du moins sans eux, par leurs
lieutenants. Ratifieraient-ils les initiatives prises, les alliances
conclues, les mots d'ordre donns, les dclarations de guerre lances?
On savait M. Thiers capricieux, mobile et fantasque. Quant  M.
Guizot, on se souvenait des incertitudes et des scrupules qui avaient
fait chouer son attaque dans la session prcdente; depuis, on avait
devin,  plus d'un indice, qu'il ne voyait pas sans dplaisir et sans
alarme les polmiques souleves par M. Duvergier de Hauranne. Aussi
les coaliss se demandaient-ils anxieusement s'ils ne risquaient pas
d'tre dsavous. Ils furent bientt rassurs. Non-seulement M.
Thiers,  peine de retour de Rome, se montra le plus anim de tous,
mais M. Guizot, en rentrant  Paris, tonna ses amis par sa rsolution
belliqueuse. Estimait-il ses partisans trop compromis pour qu'ils
pussent revenir sur leurs pas, et se faisait-il un point d'honneur de
les suivre? Cdait-il  l'impatience d'en finir avec un ministre dont
la dure trompait ses ddains, irritait ses ressentiments et gnait
son ambition? De ses hsitations de la session prcdente, il ne
paraissait avoir gard que le souvenir de l'insuccs qui en avait t
la consquence: il concluait  la ncessit de s'engager cette fois 
fond, sans regarder en arrire; peut-tre se disait-il aussi que, pour
avoir part aux profits de la campagne, il devait avant tout la faire
sienne. Aucune dmarche ne lui cota pour donner aux plus mfiants un
gage de sa nouvelle rsolution. Il se prsenta, un jour, chez M.
Odilon Barrot, sans s'tre fait annoncer: Vous tes tonn de me
voir, lui dit-il; je viens m'unir  vous pour combattre ce
gouvernement personnel qui dshonore et perd notre pays; il est temps
d'en finir avec les ministres favoris. Le chef de la gauche, surpris,
accueillit et encouragea ce visiteur inaccoutum[472].

[Note 472: _Mmoires de M. O. Barrot_, t. I, p. 321.]

La coalition, noue par les soldats, se trouvait donc dfinitivement
reconnue et adopte par les chefs. Ceux-ci prenaient en main la
direction du combat engag, sans prtendre rien changer au choix du
terrain ou des armes. Eurent-ils du moins le soin d'ajouter  l'accord
conclu pour l'attaque une entente sur le partage ventuel de la
victoire? Non[473]. Peut-tre avaient-ils conscience que cette entente
serait impossible, et craignaient-ils, en constatant cette
impossibilit, de se fournir  eux-mmes un argument contre leur
passion. Sorte de prcipitation confuse et aveugle qui faisait dire 
un contemporain: Veut-on donc entrer au ministre, comme on est entr
 l'Htel de ville en 1830, ple-mle, sauf  se reconnatre et 
s'liminer aprs? Les leons du pass n'ont-elles pas appris 
procder avec moins de tumulte  l'arrangement des affaires? Devant
le redoutable assaut qui se prparait, M. Mol avait le coeur mu, les
nerfs excits, mais son courage ne faiblissait pas, et il s'apprtait
 faire tte  ses adversaires. Heureusement, crivait-il alors  M.
de Barante, les mchants n'ont pas le secret d'un homme de bien; ils
ne savent pas que le courage ni la force ne manquent jamais  un tel
homme, pour les combattre, tant qu'il croit de son devoir de le faire.
Ils le verront bientt  la tribune. Ils m'y retrouveront, le front
haut, prt  soutenir la lutte et  leur rpondre avec autant de calme
que de fermet[474].

[Note 473: M. de Viel-Castel crivait, le 6 dcembre 1838: On est
rsolu  renverser le cabinet; mais, loin qu'on soit tomb d'accord du
ministre qu'on substituerait  celui qui existe, on n'entrevoit mme
pas comment on pourrait y faire entrer les lments divers de la
coalition. (_Journal indit._)--M. Duvergier de Hauranne dit, de son
ct, dans ses _Notes indites_: Quant aux arrangements ministriels,
en cas de succs, il n'en fut question qu'en passant.]

[Note 474: _Documents indits._]

Au jour fix, le 17 dcembre, pairs et dputs taient runis au
palais Bourbon. Le discours du trne n'eut rien d'agressif. Depuis
votre dernire session, disait-il en commenant, la prosprit de la
France n'a fait que s'accrotre; le repos dont elle jouit n'a fait que
s'affermir. Quelques phrases trs-simples sur la question belge et
sur l'affaire d'Ancne: pas un mot de la Suisse. Seul le dernier
paragraphe faisait allusion, sans aucune provocation, aux attaques
qui se prparaient: Messieurs, disait le Roi, l'tat florissant du
pays est d au concours si constant que les Chambres m'ont prt
depuis huit ans, et au parfait accord des grands pouvoirs de l'tat.
N'oublions pas que l est notre force. Puisse cet accord devenir tous
les jours plus complet et plus inaltrable! Puisse le jeu de nos
institutions, libre et rgulier tout  la fois, prouver au monde que
la monarchie constitutionnelle peut runir aux bienfaits de la libert
la stabilit qui fait la force des tats!

La premire escarmouche s'engagea, le 18 dcembre, sur l'lection du
bureau de la Chambre des dputs. Il y avait sept ans que M. Dupin
occupait le fauteuil de la prsidence. Depuis que la lutte
s'annonait, il avait vit de se prononcer entre les deux camps. Mais
les doctrinaires, qu'animaient contre lui de vieux griefs, n'taient
pas disposs  le laisser recueillir les bnfices de sa neutralit
expectante; ils l'avaient somm de dire avec qui il tait, et, sur son
refus public de le faire, avaient dcid les autres coaliss  porter
M. Passy  la prsidence. Le ministre, moins exigeant, prit alors
pour son candidat celui que rpudiait l'opposition. Malgr l'avantage
que donnait  M. Dupin sa longue possession, les forces se balancrent
 ce point que les deux premiers tours de scrutin furent sans
rsultat, et que l'ancien prsident ne l'emporta qu'au ballottage, par
183 voix contre 178. Sur les quatre vice-prsidents, la coalition fit
passer MM. Passy et Duchtel; les deux autres, MM. Calmon et
Cunin-Gridaine, taient appuys par le ministre; encore le dernier
fut-il ballott avec M. Odilon Barrot.

Les choses tournrent plus mal encore pour le cabinet, le 22 dcembre,
dans la nomination de la commission de l'Adresse; trois de ses amis
seulement y trouvrent place, MM. Debelleyme, de Jussieu et de la
Pinsonnire; les six autres taient de la coalition, et non les
moindres, MM. Guizot, Thiers, Duvergier de Hauranne, Passy, tienne,
de la Redorte.

Pendant que cette commission dlibrait, la Chambre des pairs discuta
son Adresse[475]. Quatre jours durant, le ministre fut sur la
sellette, attaqu principalement pour sa politique extrieure. Le plus
passionn de ses adversaires fut M. Villemain, qui blmait tout, au
dedans et au dehors; le plus considrable fut le duc de Broglie, qui,
dans un discours magistral, fit le procs de l'vacuation d'Ancne: 
l'entendre, la faute avait t de partir sans conditions ni garanties;
aux plaintes du Pape nous eussions pu rpondre: Et vos rformes! 
celles de l'Europe: Et Cracovie! Les gouvernements, disait-il,
doivent tre loyaux, mais non dupes. La dfense de M. Mol ne fut pas
infrieure  l'attaque: il mit le langage de M. de Broglie opposant en
contradiction avec celui de M. de Broglie ministre, dmontra, par les
textes et les prcdents, l'obligation de la France, et repoussa,
comme une violence faite au faible, la contrainte qu'on lui
conseillait d'exercer sur le Pape. Le prsident du conseil tint tte
aussi aux assaillants sur les autres points; pendant ces quatre jours,
il ne prit pas moins de onze fois la parole.

[Note 475: 26-29 dcembre 1838.]

Le vote ne pouvait tre douteux: l'Adresse, qui, selon l'usage de la
Chambre haute, tait la paraphrase du discours du trne, fut adopte
par 102 voix contre 14; mais l'ampleur et la vivacit de la
discussion, dans une assemble d'ordinaire si rserve et si calme,
tait un signe du temps et rvlait l'excitation des esprits.


II

La commission, nomme, le 22 dcembre, par les bureaux de la Chambre
des dputs, s'tait aussitt mise  l'oeuvre. Les six membres de
l'opposition votaient comme un seul homme. Leur volont faisait donc
loi. La rdaction, prpare par M. tienne, parut verbeuse, quivoque,
et fut refaite entirement par M. Duvergier de Hauranne crivant sous
la dicte de M. Thiers et de M. Guizot. Cette fois du moins, le style
et la pense taient clairs et fermes. Depuis les 221, jamais
commission de l'Adresse n'avait propos de tenir au gouvernement du
Roi un langage si nettement agressif. La politique extrieure du
cabinet tait blme, soit ouvertement, soit avec une rserve o
l'inquitude perait  dessein. Le dernier paragraphe, o l'on
rpondait  l'appel d'union fait par la Couronne, semblait viser plus
haut encore que le cabinet: Nous en sommes convaincus, disait-on,
l'intime union des pouvoirs _contenus dans leurs limites
constitutionnelles_ peut seule fonder la scurit du pays et la force
de votre gouvernement. Nul n'ignorait quel tait celui des pouvoirs
auquel on jugeait ncessaire de rappeler qu'il devait tre contenu
dans ses limites constitutionnelles. Le projet ajoutait: Une
administration ferme, habile, s'appuyant sur les sentiments gnreux,
faisant respecter, au dehors, la dignit de votre trne, et le
couvrant, au dedans, de sa responsabilit, est le gage le plus sr de
ce concours que nous avons tant  coeur de vous prter. C'tait
indiquer que, pour le moment, et tant que subsisterait un ministre
auquel on refusait prcisment toutes ces qualits, ce concours tait
refus.

M. Dupin, qui, en sa qualit de prsident, tait membre de droit de la
commission, avait assist  toutes les dlibrations, sans se
prononcer dans un sens ou dans l'autre; il n'avait pas vot une seule
fois. La commission allait se sparer, quand il demanda  faire
connatre son avis. On s'attendait  le voir opiner en faveur du
cabinet qui venait de soutenir sa candidature  la prsidence. Aussi,
grand fut l'tonnement, quand il se mit  lire un petit papier, crit
d'avance, o il condamnait hautement le ministre comme insuffisant.
La lecture finie, les trois ministriels, abasourdis de cette
dfection, sortirent sans rien dire.  peine avaient-ils ferm la
porte, que M. Dupin, changeant subitement de ton, poussa un gros clat
de rire et se prcipita vers les six coaliss, avec la joie d'un homme
qui a fait un excellent tour: Ah! les b..., s'cria-t-il, je viens de
leur porter le dernier coup. Et, prenant la main de M. Duvergier de
Hauranne: Convenez au moins que j'ai fait l'acte d'un bien honnte
homme. Il tira alors de sa poche une autre copie de sa dclaration,
obligea les membres prsents  la collationner et fit parafer les deux
exemplaires par M. tienne, afin, dit-il, que s'il publiait un jour ce
document, on ne l'accust pas de l'avoir imagin aprs coup. Pendant
ce temps, la nouvelle de l'incident se rpandait dans les couloirs de
la Chambre, soulevant parmi les opposants un clat de rire, parmi les
ministriels un cri d'indignation. Quant  M. Dupin, il se rendit chez
M. Mol: nos renseignements ne nous font pas connatre comment il y
fut reu[476].

[Note 476: J'ai suivi principalement, pour ce rcit, les _Notes
indites de M. Duvergier de Hauranne_, peu favorable sans doute  M.
Dupin, mais tmoin de tous les faits. Dans ses _Mmoires_ (t. III, p.
354  370), M. Dupin essaye de justifier sa conduite, en rapportant
qu'il aurait plusieurs fois,  la fin de 1838, engag le Roi et M.
Mol  fortifier le cabinet. Ce fait, ft-il exact, ne suffirait pas 
expliquer comment M. Dupin, aprs s'tre laiss, le 18 dcembre, quand
il croyait au succs du ministre, soutenir par lui pour l'lection 
la prsidence, l'avait subitement abandonn et attaqu, le 3 janvier,
quand il supposait sa dfaite certaine.]

La dmarche du prsident de la Chambre indiquait que, pour lui, la
cause du ministre tait perdue. Telle avait t, en effet,
l'impression gnrale, aprs la nomination de la commission de
l'Adresse. Un moment mme, on avait pu croire que les ministriels,
abattus, dcourags, renonceraient  la lutte. Il y avait parmi eux
beaucoup d'esprits un peu timides et mdiocres, que d'honntes
scrupules ou la peur d'une dmarche aventureuse, ou la docilit
habituelle et souvent intresse envers le pouvoir, avaient empchs
de se joindre  l'opposition. De leur part, devait-on attendre grande
fermet dans la fortune contraire? Ce fut le Roi qui les releva et
leur montra la monarchie  dfendre. Sous son impulsion vigoureuse,
ils se rapprochrent, se concertrent, s'animrent, s'enhardirent
mutuellement; cette masse, nagure assez molle et inconsistante, prit
presque les apparences d'une arme prte au combat. La conduite des
coaliss tait aussi pour une part dans ce rsultat; M. Guizot
lui-mme l'a reconnu aprs coup: Nous n'avions pas pressenti, dit-il
dans ses _Mmoires_, tout l'effet que produiraient, sur beaucoup
d'hommes senss, honntes, amis de l'ordre et spectateurs plutt
qu'acteurs dans les luttes politiques, le rapprochement et l'alliance
de partis qui se combattaient nagure, et dont les maximes, les
traditions, les tendances restaient essentiellement diverses.
Non-seulement ces juges de camp qui formaient le centre de la Chambre
blmrent la coalition et ressentirent, en la voyant  l'oeuvre, une
inquitude sincre; mais la passion entra dans leur me, avec le blme
et l'inquitude; ils luttrent contre la coalition, non-seulement pour
le cabinet, mais pour leur propre compte; ils dployrent, dans cette
lutte, une ardeur, une entente, une persvrance inaccoutumes. On
put mesurer le changement opr, le jour o le projet d'Adresse fut lu
 la Chambre.  peine la lecture finie, les ministriels, se levant de
leurs bancs et se rpandant dans l'hmicycle et les couloirs,
tmoignrent de leur indignation. Loin de se laisser intimider par la
vhmence de l'attaque, ils saisirent cette occasion de prendre, 
leur tour, l'offensive et de dnoncer l'audace factieuse de la
commission, les premiers  montrer l'atteinte porte  la royaut,
l'exagrant mme, afin d'alarmer, d'irriter le sentiment monarchique
et d'y trouver un appui pour le cabinet.

La presse officieuse faisait cho aux dputs ministriels. La
franchise des rdacteurs de l'Adresse a dpass nos esprances, disait
le _Journal des Dbats_; ils se sont montrs rsolus et dcids. Oui,
mais  quel prix? En empruntant  la gauche son langage, son allure,
son programme rvolutionnaire; en dmentant leur couleur et leur
pass; en dirigeant de perfides insinuations contre l'irresponsabilit
royale qu'ils ont vingt fois exalte; en talant, aux yeux du pays,
l'affligeant spectacle d'ambitions troites dans des esprits
suprieurs, de hautes raisons succombant  un besoin effrn du
pouvoir, d'hommes minents sacrifiant leurs principes  leurs
animosits. Et afin de bien prouver que le Roi lui-mme tait
attaqu, le _Journal des Dbats_ ajoutait: Pour avoir la gauche avec
vous dans une question de personnes, vous lui avez sacrifi les
choses. Nous le disons avec douleur: vous lui avez sacrifi tout,
tout, jusqu' l'honneur de la Couronne! Il est temps de dchirer les
voiles. Le sens du dernier paragraphe de votre Adresse, le voici: Le
gouvernement que nous accusons de ngliger l'honneur national, de
n'tre ni ferme, ni habile, c'est le gouvernement immdiat de la
Couronne. C'est jusqu' la royaut que remonte notre blme. La
Couronne nous a laisss de ct; il faut qu'elle s'en repente[477].

[Note 477: _Journal des Dbats_ des 5, 6 et 10 janvier 1839.]

Cette polmique  outrance entretenait l'irritation des ministriels,
ranimait leur courage. Prendre l'offensive est, aprs tout, le
meilleur moyen d'empcher la dbandade, surtout avec des troupes
franaises. Il fut rsolu que l'on prsenterait, par amendements
successifs, un projet d'Adresse absolument oppos  celui de la
commission. C'tait une manoeuvre laborieuse, difficile, hardie. Pour
la faire russir, on s'occupa de grouper et de discipliner les dputs
disposs  s'y associer. Ceux-ci se runirent chez le gnral
Jacqueminot, au nombre de plus de deux cents, dcids  voter ensemble
contre la coalition et pour tous les amendements ministriels. Ils ne
le cdaient pas en discipline, en rsolution, peut-tre mme en
passion, aux coaliss: mais ils avaient une infriorit, celle du
talent. Tous les grands orateurs taient du ct de l'opposition; un
seul avait offert aux ministriels un concours aussitt accept avec
gratitude; c'tait Lamartine. Jusqu'alors isol et comme dsorient
dans le monde politique o il s'tait jet aprs 1830, d'opinions
flottantes au souffle de son imagination,  la fois gnreux et
personnel, il avait rv un rle immense, sans avoir pu en jouer un
mme secondaire; une occasion s'offrait  l'ambitieux d'tre enfin le
premier dans un parti, au chevalier pote de faire servir l'pe d'or
de sa parole  la dfense du faible: Lamartine la saisit avec
empressement, laissant voir toutefois que, le combat livr, il
pourrait bien reprendre sa route, chercher d'autres clients 
dfendre, d'autres aventures  courir.

Les coaliss s'taient attendus  trouver le parti ministriel
intimid et plus prompt  se drober qu' attaquer. Quelque peu
surpris d'abord de sa fermet, ils ne se laissrent pas dmonter et
n'y virent qu'une raison de redoubler d'efforts. Leur arme tait peu
homogne: elle runissait toute la gauche, le centre gauche, sauf une
douzaine de dserteurs sduits par M. Mol, enfin le petit tat-major
doctrinaire, rduit  une trentaine d'officiers sans troupe[478]; mais
cette diversit d'origine s'effaait dans une commune passion contre
le cabinet: si distincts, si ennemis mme qu'ils eussent pu tre
nagure, les nouveaux allis taient, pour le moment, rsolus 
combattre le mme combat, sous le commandement, universellement obi,
des six membres de la majorit de la commission.

[Note 478: C'est le chiffre mme avou par M. Duvergier de Hauranne.
Un an auparavant, il valuait  cent vingt le nombre des conservateurs
qu'et pu dtacher M. Guizot; mais,  mesure qu'tait apparu le
vritable caractre de la campagne, ce chiffre avait diminu.]

Tous les dputs semblaient s'tre enrls dans l'une ou l'autre de
ces deux armes en prsence. Seuls, les rpublicains d'extrme gauche
et les lgitimistes d'extrme droite demeuraient en dehors, sans
engagement d'aucun ct, au fond plutt ports, par parti pris de
renversement,  seconder les coaliss. Presque aucun isol, aucun
indcis; nulle trace de ces groupes intermdiaires, flottants, dont
l'action n'avait t que trop sensible dans les annes prcdentes. 
regarder seulement l'apparence, jamais, depuis 1830, bataille de
parlement ne s'tait engage avec une ordonnance si rgulire. Mais
peut-on oublier que cette ordonnance tait tout artificielle,
arbitraire, fonde, non sur des principes, mais sur des divisions et
des rapprochements individuels et passagers, et que par exemple il
n'tait pas un des membres du ministre attaqu par M. Thiers et M.
Guizot, qui n'et fait ou ne dt faire un jour partie d'un mme
cabinet avec l'un ou l'autre de ces deux hommes d'tat[479]?
L'incertitude du rsultat augmentait l'intrt du drame, et finissait
par veiller l'attention curieuse, anxieuse, du public, d'abord un
peu indiffrent  ces querelles de personnes. En effet, comment
prjuger l'issue? De part et d'autre n'y avait-il pas  peu prs mme
nombre, mme discipline, mme ardeur? Toutefois, le sentiment le plus
rpandu tait que l'arme ministrielle finirait par succomber devant
l'immense supriorit de talent de ses adversaires. Telle tait
notamment l'orgueilleuse confiance des meneurs de la coalition. La
veille de la discussion, trente et un orateurs s'taient inscrits pour
dfendre le projet de la commission, tandis qu'il n'y en avait que
douze pour le combattre, et presque tous obscurs.

[Note 479: M. Guizot avait t le collgue de MM. Mol, Barthe, Martin
du Nord, le gnral Bernard, l'amiral Rosamel, ou devait tre celui de
MM. de Salvandy et Lacave-Laplagne. M. Thiers avait t le collgue de
MM. de Montalivet et Barthe.]


III

La discussion commena le 7 janvier.  peine un ministriel, M.
Liadires, l'eut-il ouverte par une attaque trs-vive contre cette
Adresse respectueusement violente, acadmiquement rvolutionnaire,
que M. Guizot parut  la tribune. Il tenait tellement  s'assurer son
tour de parole que, la veille, il s'tait prsent, ds cinq heures du
matin, au secrtariat de la Chambre. Avait-il peur que ses nouveaux
allis, se souvenant de la session prcdente, ne doutassent de son
nergie, presque mme de son talent, et voulait-il, en se prcipitant
 l'avant-garde et en y frappant un grand coup, ne plus laisser place
 de tels doutes? Force lui fut cependant de se mettre d'abord sur la
dfensive, de se justifier de l'accusation de coalition,
d'ambition, d'abandon de ses antcdents et de ses principes. Mais
il avait hte d'attaquer  son tour. Ce qu'il reprocha au ministre,
ce fut d'avoir arrt les progrs du gouvernement reprsentatif. 
l'entendre, ces progrs taient trs-marqus, au moment de la
formation du cabinet: les deux grands partis conservateur et
rformateur se dessinaient et se classaient de plus en plus nettement.
Eh bien, Messieurs, s'crie M. Guizot avec une vhmence terrible, au
lieu de nous faire avancer dans cette voie, qu'a fait le cabinet? Il
nous a jets dans l'incertitude, dans la confusion, dans l'obscurit;
nous avons vu apparatre une politique sans systme; point de
principes, point de camp, point de drapeau; une fluctuation
continuelle, cherchant, empruntant de tous cts des mesures, des
alliances; aujourd'hui d'une faon, demain d'une autre. Rien de fixe,
rien de stable, rien de net, rien de complet. Savez-vous comment cela
s'appelle, Messieurs? Cela s'appelle l'anarchie. (_Murmures au
centre._) On a dit de l'empereur Napolon qu'il n'avait dtrn que
l'anarchie. Le cabinet actuel ne s'est tabli et n'a gouvern que par
l'anarchie (_nouveaux murmures au centre_): anarchie dans les
Chambres, anarchie dans les lections, anarchie dans l'administration.
L'anarchie est entre avec vous dans cette Chambre, elle n'en sortira
qu'avec vous. (_Bruit._) Vous en souffrez aujourd'hui, vous vous en
plaignez; mais c'est vous qui l'avez faite. Elle a grandi, mais c'est
vous qui l'avez mise au monde... M. Guizot blme ensuite le ministre
d'avoir rveill ces questions de la ralit du gouvernement
reprsentatif, dont le pays s'tonne, car il les croyait rsolues par
la rvolution de Juillet. On sent, chez l'orateur, une rsolution
sombre, implacable, de ne plus rien mnager. Le talent est dans toute
sa puissance. Certes, il y avait l de quoi dissiper les doutes et les
mfiances de la gauche et du centre gauche. Cependant, les dputs de
ces groupes sont si lents, si rebelles  croire  une telle
transformation; il est si contraire  leurs habitudes d'applaudir
cette parole, qu'ils demeurent froids et silencieux. Sur les bancs du
centre, au contraire, la colre gronde et clate: l'orateur est
interrompu, presque  chaque mot, par des murmures souvent injurieux.
Ple, mais le front haut, l'oeil tincelant, la main crispe sur le
marbre de la tribune, il semble s'y cramponner. Messieurs, dit-il,
d'un ton superbe,  ses interrupteurs, pendant un temps, j'ai t
accus d'tre ennemi de la libert; aujourd'hui, je suis accus
d'attaquer le pouvoir. Je suis fort accoutum  toutes ces
accusations; je voudrais pouvoir vous montrer, je voudrais que vous
pussiez voir, avec quelle srnit intrieure j'entends bourdonner
autour de moi toutes ces calomnies, je vois passer devant moi toutes
ces colres, relles ou feintes. Puis, sans plus s'arrter  ces
bourdonnements d'en bas, il reprend son attaque, et la pousse plus
avant encore. Pensons aux susceptibilits du pays, dit-il en
terminant. Le pays est susceptible pour la dignit de notre nom au
dehors, de nos institutions au dedans. Ces susceptibilits sont
honorables. Elles ont quelquefois l'air de sommeiller: on croit
qu'elles n'existent plus; mais elles se rveillent, tout  coup,
puissantes, menaantes, aveugles quelquefois. Mnagez-les, prenez-en
soin; le pouvoir s'en trouvera bien. Tacite, Messieurs, dit des
courtisans qu'ils font toutes choses servilement pour tre les
matres, _omnia serviliter pro dominatione_. Soyons prcisment le
contraire; faisons toutes choses avec indpendance et dignit, pour
que la Couronne soit bien servie.

M. Guizot est descendu de la tribune, sans presque aucun
applaudissement; c'est M. Mol qui l'y remplace: Messieurs, dit-il
tout d'abord d'une voix lgamment et froidement incisive, ce n'est
pas des courtisans que Tacite disait ce qui vient d'tre cit tout 
l'heure; c'tait des ambitieux. On me permettra sans doute de rtablir
la vrit sur ce point. Ce trait, lanc avec une si rare et si
prompte prsence d'esprit, est salu par les bravos du centre[480]. Le
prsident du conseil, toujours soutenu par les acclamations d'une
moiti de l'assemble, fait ensuite un retour sur le pass, rappelle
le triste tat des choses au 15 avril 1837, puis l'heureuse
transformation opre par l'amnistie, et ces jours heureux, les
meilleurs que le pays ait connus depuis huit ans. Le mal prsent, il
n'en nie pas l'existence, mais l'impute  la coalition,  cette
Adresse qu'il dfinit un effort tmraire pour reconqurir ce que la
Chambre n'a ni perdu, ni t menace de perdre. Enfin, aprs avoir
montr le pays stupfait, scandalis, inquiet: Messieurs,
s'crie-t-il, il s'instruit, en ce moment, un procs bien solennel
entre nos adversaires et nous. On a beau affecter de superbes ddains:
eh! n'y a-t-il pas un aveu frappant de notre force, dans la grandeur
des efforts qu'on fait pour nous renverser? Quel cabinet, je vous le
demande, a vu, coalises contre lui, tant de puissances
parlementaires? Je ne suis pas, je ne me donne pas ici pour l'un des
princes de la parole; je ne dis pas, en parlant de moi: Les capacits,
c'est moi; le ministre parlementaire, c'est moi. Je ne suis,
Messieurs, qu'un vieux serviteur du pays, qui lui ai dvou, ds mes
plus jeunes ans, mes facults et ma vie... Savez-vous pourquoi vous
nous avez donn la majorit dans toutes les circonstances importantes?
Ce n'est pas nous qui avons triomph: c'est notre cause... C'est dans
cette mme cause que nous mettons encore toute notre confiance.

[Note 480: Il parat que, pour cette riposte, M. Mol a eu des
collaborateurs. Aprs le discours de M. Guizot, la sance se trouva
suspendue de fait, pendant une quinzaine de minutes; on vit alors M.
Royer-Collard s'approcher vivement du prsident du conseil: c'tait
pour lui signaler la vritable porte du passage de Tacite; il alla
mme chercher  la bibliothque les oeuvres de l'historien romain. On
ajoutait, dans ce temps-l, que l'attention de M. Royer-Collard avait
t tout d'abord attire sur ce point par M. Saint-Marc Girardin,
partisan trs-dcid du ministre.]

Tous les chefs ont hte, parat-il, de se jeter, ds le premier jour,
dans la mle; M. Thiers vient rpondre  M. Mol et exposer  grands
traits ses griefs contre la politique extrieure et intrieure du
cabinet. Mais, comme M. Guizot, il a d commencer par justifier les
coaliss. On a prtendu, dit-il, que ces hommes avaient du dpit,
qu'ils taient des ambitieux dus. Qu'il me soit permis de rpondre
une chose: un gouvernement est bien malhabile de venir, aprs quelques
annes, convertir en ambitieux dus, en hommes dpits, en mauvais
citoyens, les ministres qui l'ont servi et sur lesquels il s'est
longtemps appuy.

Malgr le talent dploy par les deux grands orateurs de la coalition,
l'effet de cette premire journe n'tait pas favorable aux
adversaires du cabinet. Ceux-ci eux-mmes le reconnaissaient[481]. Le
mauvais accueil qu'avait reu M. Guizot contrastait avec l'espce
d'ovation faite  M. Mol. Aussi, le lendemain matin, le _Journal des
Dbats_ s'criait-il triomphant: Ces ministres, que, si
orgueilleusement, vous proclamiez incapables, qui vous faisaient
piti, dont vous vous croyiez srs d'avoir bon march  la tribune,
ils vous ont vaincus... N'avez-vous pas vu toute la Chambre devancer,
en quelque sorte, les paroles de M. Mol et se soulager, par
d'unanimes applaudissements, de la contrainte pnible qu'elle avait
prouve pendant le discours de M. Guizot?... C'est vous-mme qui avez
prpar  M. Mol cet clatant succs. Vous lui avez laiss le beau
rle, et il vous a montr qu'il savait le prendre.

[Note 481: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

La discussion gnrale se continua trois jours encore[482]. Par
moments on la croyait termine; mais le lendemain, les deux partis se
retrouvaient aux prises, plus acharns que jamais. Les mmes ides se
rptaient, parfois les mmes orateurs remontaient  la tribune. Le
seul changement qu'on pt noter tait une violence croissante,  ce
point qu'un jour, M. Mol, bless au vif par les sarcasmes de M.
Duvergier de Hauranne, et ne se possdant plus, s'cria: C'est un
mauvais pamphlet, et se fit,  ce propos, rprimander par le
prsident. L'assemble ne se montrait pas moins passionne que les
orateurs. Ce n'taient qu'interruptions, murmures, cris partant de
tous les bancs, change d'invectives, de dmentis, d'injures. M. O.
Barrot, le seul des chefs de la coalition qui pt s'y sentir  l'aise
et  sa place, trouva, dans ces violences mmes, l'occasion d'un rle
inattendu pour lui: il vint, avec une sorte de solennit sereine, se
poser en modrateur, en homme de principe, tranger aux irritations
personnelles, ne discutant que les ides et mnageant les individus;
adversaire sans doute du cabinet, mais affectant de le protger contre
les coups trop rudes qui lui avaient t ports par des mains
conservatrices; prenant d'ailleurs un plaisir bien naturel 
contempler et  constater, du haut de sa vieille opposition, la
dissolution de l'ancienne majorit, autrefois unie contre lui. Plus
satisfait encore tait M. Garnier-Pags, l'orateur de l'extrme
gauche: On est heureux, disait-il, de voir des hommes comme M. Thiers
et M. Guizot venir clairer le pays et lui dire que maintenant l'ordre
n'est plus menac, qu'il faut voler au secours de la libert... Vous
dites, dans votre Adresse, ce que nous avons toujours dit
nous-mmes... J'ai fait des efforts, pour ma part, afin de faire
nommer, comme commissaires de l'Adresse, les chefs des anciens
cabinets. J'ai voulu avoir le plaisir de voir des hommes qui avaient
dirig la politique que j'avais combattue avec tant d'ardeur, venir la
blmer eux-mmes. Je m'en suis rjoui, comme je me rjouis de voir
percer,  travers toutes les phrases des membres du ministre actuel,
cette ide que tous les hommes qui, depuis sept ans, ont servi la
Couronne, ont t des ambitieux. Ce sont des dclarations que j'aime 
voir faire en prsence de la France. M. Guizot, plus atteint encore
par une telle approbation que par les reproches des ministriels,
reparut  la tribune, pour se dfendre personnellement d'avoir t
infidle  ses antcdents, et pour dmontrer, phrase  phrase, que le
projet d'Adresse n'avait rien de factieux. Le centre lui tait plus
malveillant encore que le premier jour;  peine l'orateur pouvait-il
prononcer une phrase sans tre interrompu. Il dominait cette rvolte
de l'auditoire,  force d'loquente nergie. Cette fois, d'ailleurs,
la gauche se dcida  le soutenir de ses applaudissements
passionns[483]. Mais l'illustre doctrinaire ne pouvait pas ne pas
sentir combien ces applaudissements taient compromettants: aussi
tchait-il, jusque dans son opposition, et tout en plaisant  ses
nouveaux allis, de rester lui-mme et de se rattacher  son pass.
Effort dramatique et douloureux d'une conscience qui cherchait
vainement  chapper aux ncessits de l'oeuvre mauvaise o elle
s'tait laisse entraner[484].

[Note 482: 8, 9 et 10 janvier.]

[Note 483: Les hommes de la gauche constataient en effet tout ce que
M. Guizot avait fait pour se rapprocher d'eux. M. Lon Faucher, alors
rdacteur du _Courrier franais_, crivait  M. H. Reeve, le 12
janvier 1839: Entre M. Guizot et M. Barrot, la distance s'efface
chaque jour. D'un autre ct, le parti de la Cour va si loin dans ses
haines pour ceux qui l'ont abandonn, que les dputs ministriels
disent quotidiennement  Barrot: Nous vous aimons mieux pour ministre
que M. Guizot. (Lon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I,
p. 77.)]

[Note 484: Nous ne saurions dire, crivait un rdacteur du _Journal
des Dbats_ au sortir de cette sance, combien d'art, d'loquence M.
Guizot a employs aujourd'hui, pour chapper au sens de l'Adresse et 
l'approbation de la gauche. La protection de M. Barrot pesait durement
sur cette noble et courageuse tte, et la courbait malgr elle. Nous,
cependant, nous prouvions une sorte de joie mle de tristesse, en
reconnaissant du moins, dans cette lutte dsespre, tout l'ancien
talent de M. Guizot, je ne sais quels cris de la conscience rvolte
qui protestaient contre les ncessits d'une position fausse et,
quelquefois encore, le langage du ministre du 11 octobre jusque dans
le langage du coalis. Nous tions mus au son du cette voix que nous
avions si souvent entendue s'lever pour dfendre l'ordre, au
spectacle de ce vieil athlte de la majorit, oblig maintenant de
blesser tous les sentiments de cette majorit et fatigu sous ses cris
et ses murmures. (10 janvier 1839.)]

Dans l'autre camp, c'tait toujours M. Mol qui supportait, sans
faiblir, le poids de la lutte. Un orateur cependant lui vint en aide,
qu'on attendait avec impatience sur les bancs ministriels: ce fut M.
de Lamartine. Se tournant vers les meneurs de la coalition, il
s'cria, aux acclamations du centre: Nous qui ne fatiguons pas la
tribune, qui ne remplissons pas la scne de nos rles toujours
nouveaux et toujours brillants, qui ne passons pas notre temps 
exercer le pouvoir ou  le disputer  nos rivaux, nous nous levons
enfin, pour vous dire: Nous ne laisserons pas dilapider le pouvoir,
rabaisser la tribune, dgrader le gouvernement reprsentatif. Oui,
nous refusons de ratifier votre Adresse, parce qu'elle est votre
Adresse, et non l'Adresse du pays. Ce n'tait pas  dire que M. de
Lamartine prt  son compte tous les actes et toutes les ides du
cabinet. Il aimait  se poser en protecteur magnanime, parfois mme un
peu ddaigneux, plutt qu'en partisan dvou, et il attaquait la
coalition plus qu'il ne dfendait M. Mol.

On se battait depuis quatre jours: tout avait t dit, ressass mme.
L'heure tait venue, pour les deux partis, de mesurer leurs forces
dans un premier vote. Celui-ci devait porter sur le dbut de
l'Adresse. Le projet de la commission paraissait attribuer  la
Chambre seule la prosprit du pays et la paix du monde; un
amendement, prsent par un ami du ministre, proposait d'en fliciter
le gouvernement du Roi et les pouvoirs de l'tat. Des deux cts,
on attendait, dans une agitation anxieuse, le rsultat, impossible 
prvoir, de cette premire preuve. Aprs un appel nominal fait au
milieu d'un grand tumulte, la Chambre procda au scrutin; 216 voix se
prononcrent pour l'amendement, 209 contre, soit une majorit de 7
voix pour le cabinet. Mortification cuisante pour l'orgueil des
coaliss qui s'taient flatts que leur loquence aurait facilement
raison de ce dbile ministre. Toutefois une victoire tenant  si peu
de voix ne pouvait donner  M. Mol une confiance bien triomphante. Le
_Journal des Dbats_ avouait mlancoliquement la faiblesse de la
majorit: il n'osait dire si elle suffirait  maintenir le cabinet:
il faut, disait-il, voir la suite de la discussion. Seulement il
dclarait que la minorit tait bien plus faible encore, si l'on
comparait ses lments  ceux de la majorit.

Quant au public, il ne savait trop que penser; il assistait, tonn,
inquiet,  ce drame o il n'tait pas acteur, particulirement frapp
et troubl de l'extrme violence qu'avaient tout de suite atteinte ces
dbats. La fivre qui avait gagn tous les esprits lui semblait
d'autant plus trange qu'elle ne venait pas du pays lui-mme, mais
tait le produit propre et spontan de l'effervescence parlementaire.
Chacun dclarait n'avoir jamais vu pareille bataille, mme en ces
jours tragiques de 1831 et 1832, o, suivant l'ancien mot de M.
Thiers, on entendait de la tribune le bruit du tambour et les cris de
l'meute, o l'enjeu de la discussion tait l'existence de la
monarchie et la paix du monde. Et surtout, ce qu'on n'avait jamais vu,
c'tait, entre les adversaires, tant de haine, de mpris, de volont
de se faire mutuellement les blessures les plus douloureuses, les plus
mortelles. Il faut remonter assez loin dans notre histoire
parlementaire, crivait un tmoin, le 10 janvier, pour trouver quelque
chose de comparable  la violence des dbats de ces derniers jours. Le
centre de la Chambre surtout est dans un tat permanent d'irritation
et de fureur. Le prsident, jadis si respect, si obi, ne peut plus
se faire entendre. Et il ajoutait, le 13 janvier: C'est un spectacle
trange et nouveau que celui qu'offre, depuis huit jours, la Chambre
des dputs, cette lutte furieuse entre les partis, ou plutt cette
lutte des intelligences ambitieuses et irrites contre un ministre
soutenu presque exclusivement par la masse compacte des mdiocrits,
qu'unit le double lien d'un amour de l'ordre plus ou moins clair et
d'une aversion envieuse contre les talents suprieurs. Ces scnes
tumultueuses qui nous reportent  d'autres temps, mais qui, grce 
Dieu, ne trouvent _encore_ que bien peu d'chos en dehors, ce
renversement des anciennes positions, cette confusion inextricable des
opinions, tout cela forme un tableau qui a bien sa beaut dramatique,
mais qui afflige profondment l'honnte homme et le bon citoyen[485].
 la mme date, la duchesse de Dino crivait  M. de Barante: Je vois
des gens d'affaires proprement dits s'alarmer grandement... Je lis les
journaux, et j'en ai dgot et effroi. On me raconte quelque peu ce
que les gestes, les accents, le jeu ajoutent de hideux  l'aspect de
la Chambre, et je me demande alors ce qui reste entre nous et la
rvolution.--La tranquillit du pays et le besoin de conservation de
bien des choses? Sans doute, c'est un contre-poids considrable, mais
est-il suffisant[486]?

[Note 485: _Journal indit de M. le baron de Viel-Castel._]

[Note 486: Lettre du 12 janvier 1839. (_Documents indits._)]


IV

Pendant les quatre sances des 11, 12, 14 et 15 janvier, le dbat,
toujours aussi violent et acharn, porta successivement sur la
Belgique, sur Ancne et sur la Suisse. C'tait le terrain o
l'opposition se croyait le plus de chances de succs. Aussi
lana-t-elle  l'assaut ses orateurs les plus considrables, MM.
Duchtel, Dufaure, Passy, Odilon Barrot, et surtout MM. Thiers et
Guizot. M. Mauguin se joignit  eux, tout heureux de rditer, en
semblable compagnie, ses vieilles dclamations de 1830. M. Mol
faisait, presque seul, tte  cette attaque, se multipliant et
dployant des ressources qu'on ne lui connaissait pas. Chaque jour, il
montait  la tribune, au besoin plusieurs fois par sance. Il se
sentait soutenu d'ailleurs par le Roi que cette partie du dbat
intressait et regardait tout particulirement, et qui crivait,
presque d'heure en heure,  son ministre, de courts billets pour le
fliciter et l'encourager[487].

[Note 487: Louis-Philippe crivait  M. Mol, le 11 janvier au soir:
Il me semble qu'aujourd'hui, j'tais encore plus en cause que jamais,
et que les insinuations sur l'affaire belge taient aussi directes
qu'tonnantes pour quiconque sait la vrit. Le 12 janvier au matin:
Je suis trop heureux, quand je peux vous tmoigner combien j'apprcie
le courage, le talent et le dvouement que vous dployez dans cette
inconcevable lutte. J'espre plus que jamais qu'elle se terminera
heureusement. Quelques heures aprs: Quelle journe celle-ci va tre
pour vous, puisque c'est Ancne qu'ils vont exploiter! Je crois bien
que c'est l ce qu'ils attaqueront le plus vivement, quoique, dans mon
opinion et mme dans ma conviction, ce soit la plus claire et la plus
forte de toutes les questions que vous avez  dfendre. Le 12 janvier
au soir: Je vois avec une bien vive satisfaction que vos succs vont
toujours _crescendo_... (_Documents indits._)]

Ce que nous avons dj dit,  propos des ngociations elles-mmes,
permet de deviner les arguments employs de part et d'autre. Au sujet
de la Belgique, M. Thiers parut dsirer qu'on ludt le trait des
vingt-quatre articles, mais sans en indiquer le moyen; M. Mol n'eut
pas de peine  rpondre que l'excution du trait s'imposait, et que
tout le possible avait t fait en faveur des Belges; d'ailleurs,
l'affaire tant encore pendante, le dbat se trouva forcment limit.
Quand on en vint  la Suisse, le prsident du conseil montra que
c'tait M. Thiers qui avait donn, en 1836, l'exemple des mesures de
rigueur, et que, si les sentiments de la petite rpublique pour la
France taient altrs, il fallait en chercher la cause dans la
politique suivie par le ministre du 22 fvrier. Le dbat le plus
acharn s'engagea au sujet de l'vacuation d'Ancne. Tant qu'il ne
s'agissait que de faire des phrases loquentes sur le recul du drapeau
franais, le rle des coaliss tait facile. Messieurs, s'criait M.
Guizot,  chacun ses oeuvres:  M. Casimir Prier, l'occupation
d'Ancne; aux ministres qui lui ont succd, le maintien de cette
position;  vous, l'vacuation! Mais M. Mol reprit le dessus, quand
il vint, froidement, pices en main, rappeler les faits, les
prcdents, et mettre le langage actuel de quelques-uns de ses
adversaires en contradiction avec ce qu'ils avaient dit quand ils
taient au pouvoir. Rduits  ne plus nier l'engagement, les opposants
s'en prirent alors au ministre de ce qu'on lui en avait rclam
l'excution. L'vacuation, dit M. Thiers, n'aurait pas t demande 
un cabinet ferme; elle devait tre immdiatement et premptoirement
demande  un cabinet sans force et sans volont... C'est une
faiblesse d'amour-propre, peut-tre, mais je suis convaincu que, si
j'tais rest au cabinet, on ne me l'aurait pas demande,  moi. 
quoi M. Mol rpliquait: On a de soi-mme l'opinion qu'on veut. On
peut dire: On ne m'et pas trait comme cela. Eh! mon Dieu! nous
sommes des ministres insignifiants, nous le savons bien; mais il y en
a d'autres qui sont au moins des ministres confiants.

En somme, l'avantage resta  M. Mol. L'un de ses adversaires, M.
Guizot, devait le reconnatre plus tard[488]. La Chambre le proclama
tout de suite, en votant successivement trois amendements qui, sur
chacune des questions dbattues, substitua l'approbation au blme: sur
la Belgique, par 216 voix contre 212; sur Ancne, par 228 contre 199,
majorit un peu plus forte, peut-tre  cause du concours des
lgitimistes; sur la Suisse, par 221 contre 208. On le voit, les deux
partis se retrouvaient,  chaque nouvelle rencontre,  peu prs
exactement ce qu'ils s'taient montrs  la premire. Vainement le
dbat se prolongeait-il, vainement, de part et d'autre, faisait-on les
plus grands efforts, aucune des armes ne se laissait entamer. Une
discipline troite rglait toutes leurs manoeuvres. Assis les uns en
face des autres, les ministres, d'un ct, les membres de la majorit
de la commission, de l'autre, donnaient les mots d'ordre aussitt
transmis et obis. Ne vit-on pas, un jour, M. Dupont de l'Eure venir
demander  M. Guizot comment il devait voter?

[Note 488: M. Guizot crit en effet dans ses _Mmoires_: Quelques-uns
de nos reproches  la politique extrieure de M. Mol taient, au
fond, trs-contestables et avaient t efficacement contests dans le
dbat. (T. IV, p. 292.)]

On pouvait croire la question trangre vide. Mais, dans
l'acharnement inou de cette lutte, tout tait sans cesse 
recommencer. La discussion se rouvrit sur l'ensemble de la politique
extrieure,  propos du paragraphe suivant de l'Adresse[489]. Ce
nouveau dbat durait dj depuis quelque temps, les orateurs se
rptaient, et l'attention de la Chambre semblait fatigue, quand M.
Berryer parut  la tribune. Par quel tour de force un lgitimiste
allait-il donc pouvoir s'associer aux griefs des coaliss contre la
politique extrieure du gouvernement, c'est--dire reprocher 
celui-ci de n'avoir pas pris assez hautement parti pour les clients de
la rvolution de Juillet, contre la vieille Europe monarchique? M.
Berryer excellait dans ces habilets. Voyez comme il procde. Il
commence par une magnifique profession de patriotisme; il s'y complat
loquemment[490]. L'auditoire mu n'est plus en mfiance. C'est le
moment que l'orateur choisit pour parler des devoirs que ce
patriotisme impose au pouvoir. Tout gouvernement, dit-il, doit puiser
dans son principe, dans les conditions de sa situation, toutes les
forces qui leur sont propres, pour en faire profiter la France, pour
dvelopper au dehors l'ascendant, la prpondrance et la dignit du
pays; s'il ne le peut ou ne le veut, il se rprouve lui-mme. Se
tournant vers la monarchie de 1830, il lui demande si elle a rempli ce
devoir. Il rappelle quel a t, dans le monde, le retentissement de ce
terrible vnement qui fut la rvolution de Juillet. L'Europe,
dit-il avec une loquence superbe, a eu d'tranges,--je me trompe,
Messieurs, l'expression dont je me sers ici est mauvaise,--l'Europe a
eu de glorieux contacts avec la France.  plus d'une poque, les
peuples se sont souvenus de notre passage; la France ne passe point
sans laisser de traces de ses pas...; et une rvolution en France ne
pouvait s'accomplir sans que les intelligences de l'Europe ne fussent
mues dans toutes les contres o la gloire franaise a march. Ce
contre-coup s'est produit en Pologne, en Espagne, en Belgique. Qu'en
est-il advenu? La Pologne n'est plus... L'Espagne est livre aux
horreurs d'une guerre civile dont vous n'apercevez pas le terme, et
votre gouvernement dit qu'il est impuissant  mettre fin  cette lutte
horrible... La Belgique suppliante, agite, demande avec effroi si
vous l'abandonnez, comme on le dit, sans garantie pour son
indpendance, sans mme une sret pour sa propre existence. Et aprs
ce tableau qu'il nous faut abrger: Voil, s'crie M. Berryer, comme
votre gouvernement a soutenu votre principe politique au dehors, voil
ce qu'il a produit, partout o il a eu son retentissement... Vous tes
abandonns partout, vous tes isols... Ma main se schera avant de
jeter dans cette urne une boule qui dise qu'un tel ministre est
jaloux de notre dignit, de nos alliances: jamais! jamais! Le tour de
force est accompli. Mais ne voit-on pas maintenant que si l'orateur
royaliste y a eu recours, ce n'a pas t pour le seul plaisir de venir
aider les adversaires de M. Mol? Son argumentation visait plus loin
et plus haut; elle atteignait la monarchie de Juillet elle-mme.

[Note 489: 16 janvier.]

[Note 490: Quelque rvolution qui se fasse, dit-il, quelque
gouvernement qui s'tablisse, de quelque antipathie qu'on soit anim,
on abdique sa nationalit, si l'on ne conserve pas le mme sentiment
sur nos affaires avec l'tranger, la mme jalousie des intrts de la
France, de sa dignit. Et, par un mouvement singulirement hardi,
mais qui produit un immense effet, il s'crie: En tout temps et sous
tous les rgimes, je crois que je n'aurais pas eu un autre sentiment,
et, pour me montrer  vous tel que Dieu m'a fait, si je disais ici
toute ma pense, je rappellerais une poque d'horreur, de crimes, une
assemble voue, pour ses actes intrieurs,  l'excration des gens de
bien, dont le souvenir soulve encore tout coeur d'homme: eh bien! je
la remercie d'avoir sauv l'intgrit du territoire.]

Que devaient penser M. Guizot et M. Thiers de ce commentaire de leur
Adresse, de ce dveloppement de leurs griefs? N'en taient-ils pas
plus embarrasss encore qu'ils ne l'avaient t du discours de M.
Garnier-Pags? M. Mol, avec son habituelle prsence d'esprit,
augmenta cet embarras, en montrant tout de suite jusqu'o portait
maintenant l'attaque. M. Guizot lui succde  la tribune. Est-ce pour
faire cause commune avec lui, contre l'ennemi de la monarchie de 1830?
Non. Sa parole saccade, amre, mordante, trahit, contre M. Mol, une
animosit plus agressive que jamais. Il ne parle du discours de M.
Berryer que pour en accabler le ministre. Savez-vous, dit-il,  quoi
vous devez ce discours et les apparences de raison dont il a pu tre
revtu?  la politique extrieure du cabinet. Pressant son
contradicteur d'apostrophes enflammes, il conclut que la France,
entre ses mains, a perdu son influence et sa dignit.  cette rude
attaque, le garde des sceaux ne fait qu'une rponse insuffisante et
fatigue. Puis voici M. Thiers qui vient encore frapper, par un autre
ct, le ministre dj si maltrait. Qu'avez-vous fait de l'alliance
anglaise? crie-t-il  M. Mol... Ce que je vous reproche, c'est
d'avoir rompu le premier chanon de cette chane qui nous unissait 
l'Angleterre, d'avoir commenc le refroidissement... De l, votre
faiblesse dans la question belge, votre timidit en Italie. Certes,
il ne fallait pas peu d'audace  l'ancien ministre du 22 fvrier pour
tenir ce langage. N'tait-ce pas lui qui, au moment o il avait pris
le pouvoir, en 1836, s'tait le premier cart de l'Angleterre, pour
se rapprocher des puissances continentales? M. Mol aurait beau jeu 
le lui rappeler. Aussi bien, serait-il temps que le cabinet, si
puissamment attaqu, dans cette sance, par les plus redoutables
orateurs de la Chambre, par MM. Berryer, Guizot, Thiers, se dfendt
avec quelque autorit. Mais est-ce lassitude du prsident du conseil,
ou s'imagine-t-il que le vote d'ensemble sur la politique trangre
est acquis aprs les votes de dtail mis, les jours prcdents, sur
la Belgique, sur Ancne et sur la Suisse? Toujours est-il qu'il reste
 son banc et laisse sans rponse le discours de M. Thiers. On procde
au vote: pour la premire fois, la coalition l'emporte; 219 voix
contre 210 repoussent l'amendement qui approuvait d'une faon gnrale
la politique extrieure du ministre.  la proclamation du scrutin,
l'agitation est au comble dans l'Assemble. L'opposition triomphe.
Morne tristesse sur les bancs ministriels.

Le lendemain[491], les coaliss reviennent au combat, tout anims de
leur succs de la veille. Mais le ministre ne s'abandonne pas. Il
s'agit toujours de la politique extrieure; aprs avoir repouss
l'amendement favorable au cabinet, l'Assemble se trouve en prsence
du paragraphe nettement hostile qu'a propos la commission. De part et
d'autre, on fait des efforts dsesprs. La lutte se concentre surtout
entre M. Thiers et M. Mol, qui prend deux fois la parole. Le chef du
centre gauche dploie toute sa subtile adresse pour dmontrer  la
Chambre qu'elle peut, malgr les approbations partielles des jours
prcdents, prononcer ce blme gnral. Mais le prsident du conseil
fait justice de ces habilets: Vous allez, dit-il en finissant,
prononcer sur la politique du cabinet au dehors, d'une manire
dfinitive et sans appel. Avant de quitter cette tribune, je le
dclare de nouveau et en toute franchise, vos votes sur la Belgique,
sur Ancne, sur la Suisse sont perdus pour nous, si celui que vous
allez rendre nous est contraire. Le scrutin est dpouill, au milieu
d'une anxit plus grande que jamais. Enfin, le prsident annonce que
le paragraphe est rejet par 220 voix contre 213. Le ministre a
retrouv sa petite majorit. Si la Chambre a hsit, la veille, 
s'engager par une approbation gnrale et absolue, elle persiste du
moins  ne pas s'associer au blme de la commission. L'accident du
vote prcdent n'est sans doute pas compltement rpar, mais il n'a
pas tourn en dsastre.

[Note 491: 17 janvier.]


V

Restait le dernier paragraphe de l'Adresse. C'tait le plus grave et
le plus irritant de tous, car il avait t interprt aussitt, et non
sans raison, comme l'affirmation que le pouvoir royal avait besoin
d'tre contenu dans ses limites constitutionnelles, que le Roi
n'tait pas suffisamment couvert, et que la Chambre se refusait 
prter son concours  la Couronne tant que le ministre serait
maintenu[492].  la veille du dbat, quelques-uns des coaliss,
effrays de l'effet produit par certaines expressions de ce
paragraphe, proposrent de les attnuer, au moyen d'un amendement qui
et t prsent par un membre de la gauche, M. Billault, et accept
par la commission. M. Duchtel soumit cette ide  M. Thiers, qui
l'approuva. Ce fut M. Guizot qui s'y opposa; tant que dure le combat,
pensait-il, toute apparence d'hsitation et de reculade est une faute,
dt-on regretter de l'avoir engag[493]. M. Barrot consult se
pronona d'abord, avec M. Thiers, pour l'attnuation; mais bientt, se
voyant dsapprouv par ses amis de la gauche, il revint sur son avis.
Le projet d'amendement de M. Billault fut donc abandonn, et l'on
arriva  la sance[494] rsolu  livrer bataille pour le texte
primitif. Bataille singulirement dangereuse, car elle aboutissait
forcment  discuter la conduite du Roi[495]. Les habiles de la
coalition s'en dfendaient et prtendaient n'avoir affaire qu'au
cabinet, jug par eux insuffisant, transparent et non parlementaire.
Mais on avait beau jeu  leur rpondre, avec l'un des orateurs
ministriels: Dire que la Couronne n'est pas couverte, c'est dire
qu'elle est responsable des actes attaqus. D'ailleurs, parmi les
opposants, il en tait qui, du moins dans l'intimit, ne faisaient pas
mystre d'en vouloir au Roi lui-mme. M. Lon Faucher, alors rdacteur
d'une feuille de gauche, s'exprimait ainsi, dans une lettre adresse 
un de ses amis d'Angleterre: Je vous cris au fort de la bataille.
Nous grandissons par nos dfaites, et j'espre qu'avant un an, le Roi
aura rendu son pe. Dompter sans rvolution le prince le plus entt
de sa propre capacit et le moins constitutionnel qui soit au monde,
ce n'est pas une petite entreprise[496].

[Note 492: Nous avons cit plus haut, p. 319, le texte de ce
paragraphe.]

[Note 493: _Mmoires de M. Guizot_, t. IV, p. 296.]

[Note 494: 19 janvier.]

[Note 495: C'est ce qui faisait crire, quelques jours aprs, au
vicomte de Launay (madame de Girardin): coutez ces belles harangues
de la Chambre, qui disent toutes  la Couronne, avec plus ou moins
d'loquence: Cachez-vous donc, on vous voit.]

[Note 496: Lettre du 12 janvier 1839  M. H. Reeve. (Lon FAUCHER,
_Biographie et Correspondance_, t. I, p. 77.)]

Toutes les questions souleves par le dernier paragraphe avaient dj
t dbattues lors de la discussion gnrale: le dbat en fut abrg.
D'ailleurs, le sujet tait gnant  traiter pour les opposants qui
voulaient, cependant, ne pas paratre ennemis de la Couronne: force
leur tait de s'envelopper de rticences peu favorables aux
dveloppements oratoires. Toutefois, plus on approchait du dnoment,
plus, de part et d'autre, l'acharnement redoublait. Les grands
orateurs s'taient rservs pour ce suprme effort: du ct de
l'opposition, MM. Guizot, Thiers, O. Barrot; du ct du gouvernement,
M. de Lamartine.

Enfin tout a t dit. Il ne reste plus qu' voter. Cette fois encore,
l'amendement du ministre l'emporte par 222 voix contre 213.
L'ensemble de l'Adresse, compose des amendements que le cabinet a
successivement fait adopter, est ensuite approuv par 221 voix contre
208. Ce chiffre de 221 fit quelque sensation. On avait souvent voqu,
au cours de la discussion, le souvenir des 221 de l'Adresse de 1830:
il tait piquant de retrouver ce mme nombre; seulement les nouveaux
221 taient, non plus les adversaires, mais les dfenseurs de la
prrogative royale.

Telle fut la fin de cette longue discussion qui n'avait pas dur moins
de douze jours. On chercherait vainement une bataille parlementaire o
il ait t dpens  la fois plus d'loquence et de passion.
L'opposition avait pouss l'attaque avec un acharnement inou, sept
fois battue, mais revenant  l'assaut, aprs chaque dfaite, avec une
ardeur qui semblait de plus en plus furieuse. Les chefs avaient donn
de leurs personnes, sans se mnager. M. Thiers avait parl treize
fois, M. Guizot douze, tous deux avec un incomparable talent. Le
dernier notamment avait surpris ses allis comme ses adversaires. Dans
cette lutte o, de part et d'autre, on s'attendait  lui voir garder
une attitude un peu gne, attriste, rserve, il s'tait jet au
contraire en avant, toujours au plus fort de la mle, frappant et
recevant les coups les plus rudes. Son loquence en avait t
modifie, sans tre diminue: moins sereine, moins philosophique,
moins professorale, elle avait gagn en nergie nerveuse, en audace,
en action.

Plus inattendue encore fut la faon dont M. Mol tint tte  cette
formidable attaque. Contre des adversaires qui s'appelaient Guizot,
Thiers, Berryer, Odilon Barrot, Duchtel, Dufaure, Billault, il tait
seul ou presque seul: parmi ses allis, pas d'autre orateur que M. de
Lamartine; ses collgues, hommes de valeur, mais de valeur secondaire,
avaient pris la parole plusieurs fois, mais sans grande autorit ni
vif succs. Nanmoins,  aucun instant de ce long dbat, sa cause ne
parut en tat d'infriorit. Ce valtudinaire, soutenu par une sorte
de fivre, se montrait infatigable; prt  parler sur toutes les
questions de principe ou de personne, intrieures ou diplomatiques, il
monta dix-sept fois  la tribune. Cet homme dont, jusqu'alors, on
disait justement qu'il n'tait pas orateur, le devenait par l'effort
d'une conscience qui se rvoltait contre d'injustes attaques et aussi
d'un amour-propre qui ne voulait,  aucun prix, se laisser humilier
par des rivaux dtests. Non sans doute que ses discours aient eu
jamais l'clat, l'ampleur, la chaleur, la puissance de ceux d'un
Berryer ou d'un Guizot. Mais il dployait des ressources inattendues
d'esprit et de bon sens, de fermet et d'adresse, de bonne grce et de
fiert; son intrpidit froide donnait  ses troupes un courage
qu'elles n'eussent pas trouv en elles-mmes. Parfois, l'honneur
bless lui arrachait des accents dont la vivacit inaccoutume remuait
l'Assemble. Trs-passionn au fond, autant que ses adversaires, et
mme soutenu par cette passion, il gardait un sang-froid, une
simplicit digne et noble qui contrastaient heureusement avec
l'emportement de ceux qui l'attaquaient. Les invectives laissaient
intacte la libert de cet esprit, d'ordinaire si douloureusement
ombrageux et susceptible. Et pourtant, que n'entendait-il pas? Dans
une des dernires sances, comme, puis de fatigue, il se plaignait
que ses forces fussent  bout: Crve, chien! lui cria une voix
partie de l'opposition[497]. L'interrompait-on par quelqu'un de ces
mots outrageants auxquels son oreille de gentilhomme n'tait pas
accoutume, il s'arrtait, laissait au mot le temps de retentir dans
toute la salle et  celui qui l'avait prononc le temps de rougir;
puis il continuait, sans autrement se troubler. Le dbat ne faisait
que commencer, que M. de Lamartine pouvait dj lui dire: Vous avez
grandi, en trois jours, de cent coudes: c'est l'opinion de vos
envieux, comme celle de vos amis[498]. Et le soir du vote final, le
Roi lui crivait: Je ne crois pas que les fastes parlementaires
d'aucun pays contiennent une lutte pareille  celle que vous venez de
soutenir avec tant d'honneur et de succs. Grces vous soient rendues!
C'est ce que je dis de tout mon coeur[499]. Les adversaires de M.
Mol faisaient alors de lui, tout bas, presque un gal loge: ils
l'ont fait tout haut, plus tard, avouant et leur surprise et leur
admiration[500]. N'tait-ce pas d'ailleurs un rsultat vraiment
extraordinaire et sans prcdent, que le ministre ft arriv 
refaire l'Adresse tout entire,  coup d'amendements successifs? Cette
majorit si frle, compose d'lments si mdiocres, avait tenu bon
dans tous les votes, sauf un seul[501]. Elle n'avait laiss passer
aucune phrase de la rdaction labore par la commission. Ce succs
tait bien l'oeuvre de M. Mol, et augmentait singulirement son
renom. Et cependant, tait-il suffisant? Le ministre avait sauv son
honneur: avait-il galement sauv son pouvoir? Dans le combat d'o il
sortait vainqueur, n'avait-il pas, comme il arrive souvent en ces
mles meurtrires, t lui-mme mortellement bless?

[Note 497: L'incident est rapport par M. Dupin. (_Mmoires_, t. III,
p. 376, 377.) M. Dupin ne nomme pas l'interrupteur: mais il dit que
c'tait l'homme dont, en d'autres circonstances, on et le moins
attendu un tel cart.]

[Note 498: _Documents indits._]

[Note 499: Lettre du 19 janvier 1839. (_Documents indits._)]

[Note 500: Cf. notamment les _Mmoires de M. Guizot_ (t. IV, p. 288),
et la _Notice_ du M. VITET sur M. Duchtel.]

[Note 501: Les majorits du ministre avaient t successivement de 7
voix, de 4, de 29, de 13, de 7, de 9, et, au vote sur l'ensemble, de
13 voix. Pans le seul vote o elle l'avait emport, la coalition
avait eu une majorit de 9 voix.]


VI

La bataille finie, M. Mol eut en effet  se demander s'il lui tait
possible de continuer  gouverner, ayant contre soi une minorit
passionne, considrable par le talent et le nombre, et n'ayant pour
soi qu'une majorit de quelques voix qui n'avait pu s'accrotre du
premier vote au dernier, et qui mme avait failli dans un des
scrutins. Aprs rflexion, sa conclusion fut ngative. La Chambre,
crivait-il  l'un de ses ambassadeurs, est partage en deux partis
d'une force presque gale et trop engags l'un contre l'autre, pour
qu'il soit possible d'amener des dfections dans leurs rangs[502].
Connaissant d'ailleurs le temprament de sa majorit, il estimait
qu'elle avait, dans la colre cause par la coalition, donn son
maximum d'nergie.  son avis, il y avait chance dsormais de la voir
plutt s'mietter que se fortifier. Voil pourquoi il crut devoir, le
22 janvier, trois jours aprs la fin de la discussion, apporter sa
dmission au Roi.

[Note 502: Lettre de M. Mol  M. de Barante, du 22 fvrier 1839.
(_Documents indits._)]

Que devait faire Louis-Philippe? Assurment, nulle loi parlementaire
ne l'obligeait  livrer le pouvoir aux coaliss. Si le ministre
n'avait qu'une majorit incertaine, ses adversaires taient une
minorit certaine, et, de plus, une minorit compose d'lments
discordants. N'et-on pas d'ailleurs cri  la trahison dans les rangs
de ceux qui, prcisment sous l'impulsion du Roi, venaient de soutenir
fidlement le cabinet, pendant cette longue bataille, et en avaient
remport un ressentiment singulirement irrit contre les opposants?
Les 221 continuaient  se runir chez le gnral Jacqueminot, pour
tmoigner de leur rsolution de faire toujours corps, de ne pas se
laisser entamer, et dclaraient hautement leur veto  toute
combinaison qui et t un succs, mme partiel, pour la coalition.
Dans ces conditions, le premier acte de tout ministre compos par les
meneurs de la minorit aurait t forcment la dissolution. Or, s'il
fallait en venir l, n'tait-il pas naturel que le Roi aimt mieux
faire faire les lections nouvelles par M. Mol? Plus attach que
jamais  ce dernier, il lui crivait: Vous savez combien je suis
dispos  tout faire, pour vous seconder et vous conserver. C'est l
le grand point pour moi[503]. Aussi bien, croyait-il pouvoir esprer
le succs d'lections ainsi diriges par un ministre dont il
connaissait l'habilet. Le public lui avait paru, en face de la
coalition, d'abord indiffrent, ensuite scandalis, jamais favorable.
Autour du trne, il n'entendait que des paroles indignes contre
l'opposition, non-seulement dans la bouche des pairs, des dputs
amis, mais aussi dans celle des reprsentants du haut commerce et de
la haute finance[504]. Dt-on du reste chouer, l'Assemble ainsi lue
serait toujours prfrable  celle qu'aurait fait nommer M. Thiers ou
tout autre coalis; elle contiendrait le ministre nouveau qui serait
oblig de la conserver[505]. Telles furent probablement les raisons
qui, ds la premire heure, dcidrent le Roi  garder le cabinet et 
dissoudre la Chambre. M. Mol tait d'accord, sur ce point, avec la
Couronne, et l'on peut mme supposer que sa dmission n'avait pas t,
au fond, bien srieuse.

[Note 503: _Documents indits._]

[Note 504: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 505: M. Mol, expliquant, quelques semaines plus tard, le 24
fvrier,  M. de Barante, sa conduite, lui crivait: Si M. Thiers
tait rendu ncessaire par la composition de la nouvelle Chambre, du
moins il ne pourrait plus dissoudre, et se trouverait oblig de
marcher en prsence d'une minorit si forte qu'elle lui rendrait
impossible de se livrer aux caprices et aux tmrits de son esprit.
Il crivait de mme  M. Bresson, le 26 fvrier: La dissolution
puisait ce moyen pour trois ans au moins. Le nouveau ministre serait
oblig de vivre avec une Chambre qui le contiendrait et au sein de
laquelle, s'il voulait dvier de la politique suivie depuis 1830, la
Couronne trouverait un point d'appui pour lui rsister. M. de Barante
avait d'ailleurs crit  M. Mol, le 18 fvrier: La dissolution tait
devenue infaillible, et la faire de prfrence  Thiers tait un
devoir. (_Documents indits._)]

Mais ni Louis-Philippe, ni son conseiller, ne pouvaient se dissimuler
que cette nouvelle dissolution, venant quinze mois  peine aprs
celle qu'avait dj fait prononcer le mme cabinet, en octobre 1837,
tait un acte d'apparence exorbitante, et de nature  effaroucher plus
d'un esprit. Ils savaient en outre que l'ide en tait trs-mal
accueillie par les 221, plus dsireux de se reposer aprs l'effort
inaccoutum qu'ils venaient de faire dans la Chambre, que de livrer,
devant les lecteurs, une autre bataille, o il faudrait payer plus
encore de leur personne et o se trouveraient en jeu non-seulement les
portefeuilles de ministres amis, mais leurs propres siges au
Parlement. On essaya donc d'abord, avec peu d'espoir et probablement
encore moins de dsir de russir, s'il serait possible de constituer
un autre ministre conservateur qui, tout en soutenant la politique de
M. Mol, n'veillerait pas autant d'animosit, et qui, en s'appuyant
principalement sur les 221, aurait plus de chance de dtacher
quelques-uns des 213. Il parut que le marchal Soult tait le seul
homme indiqu pour un tel rle: le Roi le lui proposa[506]. Aprs huit
jours de rflexions, plutt que de dmarches, l'ancien prsident du
cabinet du 11 octobre dclina la mission qui lui tait offerte: c'est
ce qu'attendaient le Roi et M. Mol. Le marchal laissa dire, parut
mme faire dire, par le _Constitutionnel_ et autres journaux de mme
nuance, que la raison de son refus tait qu'il pensait comme les
coaliss. Toutefois il donnait aussi  entendre au Roi qu'il ne
refuserait pas d'entrer dans le ministre de M. Mol, aprs les
lections, si celles-ci taient favorables[507]. La vrit est qu'il
se mnageait, se rservait, ne sachant pas bien que penser et que
prvoir dans cette confusion parlementaire. Quoi qu'il en ft
d'ailleurs de ses motifs, son refus servit d'argument pour dmontrer
aux 221 qu'il n'y avait plus d'autre alternative que de faire faire la
dissolution par M. Mol ou de passer la main aux coaliss. Une
ordonnance du 31 janvier prorogea les Chambres au 15 fvrier. Le
lendemain, une note, insre au _Moniteur_, annona que les ministres,
dont la dmission n'avait pas t accepte par le Roi, reprenaient
leurs portefeuilles. Enfin, une ordonnance du 2 fvrier pronona la
dissolution de la Chambre des dputs, et convoqua les collges
lectoraux pour le 2 mars, les Chambres pour le 26 mars.

[Note 506: M. Mol disait, dans la lettre  M. de Barante, dj cite
plus haut: Il fallait faire le vide et que le Roi appelt, sur ma
dmission remise, le seul homme qui pt essayer de former un cabinet,
sans livrer la Couronne et le pays  ceux que nous avions vaincus.
(_Documents indits._)]

[Note 507: Dans une lettre du 7 fvrier 1839, le Roi raconte  M. Mol
qu'il vient de voir le marchal Soult, et il prcise ainsi
l'impression qu'il a garde de l'entretien: Cette impression est que
si les lections sont favorables,--et il m'a paru croire qu'elles le
seraient,--il sera prt  entrer dans votre ministre... Au surplus,
je n'ai rien offert... (_Documents indits._)]

Ce fut aussitt une explosion de fureur chez les coaliss qui
s'taient un moment flatts, lors de la dmission de M. Mol, de
toucher au but; ils crirent, sans raison aucune, au coup d'tat et
rappelrent les deux dissolutions prononces coup sur coup par M. de
Polignac. Parmi les conservateurs, l'impression fut d'abord morne et
inquite; mais le Roi et le ministre, expliquant leur conduite et
promettant le succs, parvinrent  ranimer les courages et 
transformer de nouveau en belliqueux tous ces pacifiques. Au bout de
quelques jours, la bataille tait engage, et les deux armes se
prcipitaient l'une contre l'autre aussi furieusement que nagure dans
le Parlement, avec cette aggravation que le choc ne se renfermait plus
dans la salle close du Palais-Bourbon, mais qu'il se produisait, pour
ainsi parler, en plein air et s'tendait dans le pays tout entier. Le
gouvernement employait, dans cette lutte suprme, tous ses moyens
d'action, toutes ses ressources pcuniaires, tout son personnel. M.
Mol commandait: soutenu par cette sorte de fivre qui lui avait dj
donn des forces inattendues, lors du dbat de l'Adresse, son activit
tait prodigieuse[508]. Les conservateurs, contrairement  leurs
habitudes, ne laissaient pas tout faire au pouvoir. Des comits locaux
correspondaient avec le comit central, form  Paris, sous la
prsidence du gnral Jacqueminot:  aucune poque, crivait M. Mol,
je n'ai t aussi content des honntes gens. Je leur ai vu, pour la
premire fois peut-tre, l'ardeur, l'nergie d'un parti[509]. Du ct
de la coalition, on avait constitu trois comits distincts, l'un du
centre droit, l'autre du centre gauche, et le troisime de la gauche;
mais ils marchaient d'accord: MM. Guizot, Thiers et Barrot, assists
de quelques dputs, se runissaient tous les jours, pour centraliser
le mouvement[510]. M. Berryer, avec ceux des lgitimistes qui le
suivaient, et M. Garnier-Pags, avec les rpublicains d'extrme
gauche, soutenaient les candidats de la coalition, sans se fondre avec
elle.

[Note 508: M. Mol crivait  M. de Barante, le 24 fvrier 1839: Si
je n'tais trs-dcid  ne pas me croire assez de valeur ou
d'importance pour supposer que la Providence m'a donn une mission, je
verrais le doigt de Dieu dans la force et la sant qu'il m'envoie...
Je vous dirai la vie que j'ai mene, et les inventions de mes
adversaires pour avoir raison de mon me ou de mon corps. (_Documents
indits._)]

[Note 509: Lettre du 24 fvrier 1839. (_Documents indits._)]

[Note 510: Lettre de M. L. Faucher  M. H. Reeve, du 12 fvrier 1839.
(L. FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. 1, p. 79.)]

Les journaux de la gauche accusaient bruyamment le ministre de
violence et d'intrigue, de pression et de corruption. Il se peut que
la juste mesure ait t parfois dpasse, et qu'il y ait eu, en plus
d'une circonstance, ce qu'on a appel l'abus des influences. M. Mol
n'tait pas scrupuleux en pareille matire, et le zle de M. de
Montalivet ne redoutait pas les compromissions. Toutefois les
reproches taient, comme toujours, singulirement exagrs, et souvent
mme ils supposaient, chez ceux qui les adressaient, quelque
impudence. Tel tait le cas des clameurs pousses  propos des
destitutions dont avaient t frapps, avec clat, quelques hauts
fonctionnaires engags dans l'opposition. Ces destitutions taient
d'autant plus justifiables, qu'en ce moment mme, les coaliss,
abusant de ce qu'ils comptaient dans leurs rangs plusieurs anciens
ministres en passe de revenir au pouvoir, tchaient de terroriser les
fonctionnaires et de provoquer leur infidlit, en leur faisant peur
des vengeances du lendemain. Sous ce titre: _Avis aux fonctionnaires
dvous_, les journaux de la coalition publiaient une circulaire o
l'on lisait: Il n'est personne qui ne comprenne que le premier
rsultat des lections sera de renverser le cabinet. On ne peut donc
empcher les fonctionnaires, mme les plus dvous, de songer 
l'avenir et d'examiner ce qui adviendra d'eux, aprs que leurs patrons
actuels seront tombs... Aujourd'hui, par une fatalit remarquable,
il se trouve que presque tous les personnages ministriels sont dans
la coalition, et que les principaux d'entre eux font partie des
comits qui se sont constitus pour seconder les candidats
parlementaires et surveiller la conduite de l'administration. Il est
donc vident que rien ne leur chappera, et que, le jour de la justice
venu, ils se souviendront de tout... Les fonctionnaires publics ne
peuvent agir pour le ministre sans se brouiller avec son successeur
invitable; c'est donc  leur sagacit qu'il appartient de discerner
de quel ct il leur convient d'agir. Le _Journal des Dbats_
n'tait-il pas fond  dire,  ce propos: Si ce n'est pas l de
l'anarchie, il faut rayer le mot du dictionnaire[511]. Triste
spectacle, en effet, que celui d'hommes de gouvernement qui, pour
satisfaire la passion d'un moment, ne craignent pas de dmoraliser
l'administration dont ils pourront avoir eux-mmes  se servir
bientt[512]!

[Note 511: _Journal des Dbats_ du 7 fvrier 1839.]

[Note 512: M. O. Barrot dit, dans ses _Mmoires_, que cette manoeuvre
dut surtout son succs  la prsence des doctrinaires dans
l'opposition: c'taient eux dont les menaces pouvaient le plus faire
rflchir les fonctionnaires; or, ajoute M. Barrot, ces menaces ne
contriburent pas peu  notre victoire. (T. I, p. 333.)]

La coalition faisait valoir les mmes griefs que nagure pendant la
discussion de l'Adresse: elle dnonait une politique trangre qui
trahissait l'honneur et les intrts de la France de 1830, par peur de
la vieille Europe ou par dsir de la courtiser; elle revendiquait la
prrogative parlementaire contre un ministre qui laissait le champ
libre aux empitements du pouvoir royal. Ces questions taient dj
prilleuses dans un parlement habitu aux subtilits constitutionnelles
et capable de comprendre  demi-mot, avec des orateurs contenus par le
sentiment de leur responsabilit et le soin mme de leur ambition; ne le
devenaient-elles pas bien plus dans le tumulte d'une bataille
lectorale, traites par le premier venu, sans autre souci que le succs
et parfois le bruit du moment, devant une foule pour laquelle il faut
toujours supprimer les nuances, forcer la note et grossir les effets?
Chez les doctrinaires, plusieurs voyaient ce pril, et redoutaient
d'tre ainsi entrans bien au del de leurs prvisions. Mais la
bataille tait engage; la passion commandait; il fallait quand mme
aller de l'avant, sauf  imputer au ministre, auteur de la dissolution,
tous les risques de l'aventure.

Il fut convenu que, sous couleur de circulaire  leurs lecteurs, les
trois chefs de la coalition donneraient, chacun successivement, la
note  leur troupe. M. Guizot commena: son manifeste, trs-tendu, de
forte et haute allure, tait  la fois une justification et une
attaque. L'attaque portait sur les points connus. Bien que l'auteur
proclamt qu'une lutte sans exemple, depuis 1830, tait engage entre
la Couronne et la Chambre, il faisait un effort marqu pour chapper
 la consquence logique et fatale de ses critiques, et pour mettre la
royaut hors du dbat. Ceci, disait-il, est un spectacle sans
exemple. Voil une opposition qui dclare, qui soutient
imperturbablement qu'elle s'adresse au cabinet seul, que c'est du
cabinet seul qu'elle parle... Et le cabinet se retire, s'efface, place
la Couronne devant lui, affirme, rpte que c'est  la Couronne qu'on
en veut! En vain l'opposition persiste; le cabinet persiste  son
tour. Il veut absolument que la Couronne descende dans l'arne et lui
serve de bouclier.  l'appui de sa protestation, M. Guizot prcisait
ainsi son grief contre le cabinet: Vous tes trop trangers au pays
et  ses reprsentants les plus immdiats; vous ne le reprsentez pas
vous-mmes assez vridiquement, assez fermement, auprs de la
Couronne. Les intrts, les sentiments, toute la vie morale et
politique du pays n'arrivent pas, fidles et entiers, par votre
organe, auprs du trne. Et lorsque ensuite vous paraissez devant les
Chambres, comme conseillers de la Couronne, nous trouvons, nous, d'une
part, que la Couronne a t par vous mal conseille et le pays mal
reprsent auprs d'elle; d'autre part, que vous la reprsentez et que
vous la dfendez mal devant les Chambres. Car,  notre avis, votre
faiblesse est double, votre insuffisance est double; et la Couronne en
souffre dans le pays et les Chambres, aussi bien que les Chambres et
le pays dans le conseil de la Couronne.

M. Guizot se flattait-il srieusement que la polmique se
renfermerait dans ces fictions ingnieuses? Quelques jours aprs, les
limites qu'il avait si soigneusement traces taient dj franchies
dans le manifeste de M. Thiers. Celui-ci, aprs avoir dvelopp avec
une abondante vivacit ses accusations contre la politique extrieure,
abordait,  son tour, la question parlementaire. Il la montrait pose,
comme en 1829, avec M. de Polignac. Il ne craignait pas sans doute une
nouvelle violation des lois. La Restauration, disait-il, a fini par
se prcipiter dans un abme, et notre gouvernement saura s'arrter;
mais il commence la lutte, comme la Restauration l'avait commence. Il
a rsum aussi, dans un ministre, toutes ses tendances fcheuses; il
le maintient, non pas, il est vrai, contre une majorit dcide, mais
lorsque la majorit qui l'appuyait s'est rduite  quatre voix; il le
maintient par deux dissolutions; il fait dire aussi que la royaut est
attaque et la trane ainsi dans l'arne; il repousse les amis
sincres qui cherchent  l'clairer, il les qualifie de tratres 
leur principe, il les frappe impitoyablement. Je le rpte, si l'on ne
savait pas qu'il y a des bornes que le gouvernement de Juillet ne
franchira jamais, il y aurait de quoi s'alarmer, en voyant se
renouveler, aprs huit annes seulement, des fautes si graves, si
cruellement punies. Ce gouvernement dont l'auteur du manifeste
faisait si vivement le procs et auquel il reprochait, entre autres
choses, d'avoir mal choisi son ministre et de le maintenir  tort,
qu'tait-ce donc, sinon la royaut? M. Thiers terminait par cette
dclaration quelque peu hautaine,  l'adresse de la Couronne: Si
j'avais l'ambition d'tre ministre, quand l'esprit de la rvolution de
Juillet est en oubli, je le serais. Je ne veux jamais l'tre  ces
conditions. Je resterai, aussi longtemps qu'il le faudra, simple
dput, si vos suffrages me rendent ce titre; heureux de ma
mdiocrit, fier des services que j'ai rendus dans des temps de
danger, de ceux que j'ai refuss dans des temps d'erreur...

Lorsqu'un tel langage tait tenu, non par des enfants perdus, mais par
un homme qui venait d'tre ministre et qui allait le redevenir, on
comprend que le _Journal des Dbats_ se demandt, avec mlancolie, si
une monarchie pouvait subsister dans de telles conditions. M. Thiers,
disait-il, croirait dchoir s'il n'entrait, par la brche, dans les
conseils du monarque. Et  ct de M. Thiers, il y a une foule de
mdiocrits qui s'enflent et se rengorgent en songeant qu'elles
marchent avec lui, dans cette glorieuse campagne, et qu'elles le
suivront  l'assaut des Tuileries. Puis, gnralisant la question:
Le malheur de notre pays et de notre poque, c'est que chacun se
croit assez fort pour se mesurer avec la royaut. Aujourd'hui, tout
homme qui a pass aux affaires, ne ft-ce que trois jours, tout homme
qui est entr aux Tuileries, par un succs de tribune ou par le plus
mince service rendu  l'tat ou  un parti, tout homme qui a trait
avec le Roi et contre-signe une ordonnance, se croit en droit, du jour
o il n'est plus ministre, de faire de sa personne chec  la royaut.
C'est manquer envers lui de reconnaissance que de se passer de ses
lumires, c'est l'abandonner que de le laisser partir, c'est le trahir
que d'accorder la moindre confiance  ceux de ses successeurs que la
majorit soutient!... Ce n'est pas tout.  ct des hommes qui ont t
ministres, il y a ceux qui veulent le devenir... Eh bien, il faut que
la royaut compte aussi avec ces hommes-l. Ils se posent firement
devant elle; ils lui marquent les limites qu'elle ne doit pas
franchir; ils se dressent pour lutter contre sa prrogative... Le
_Journal des Dbats_ se demandait la cause de ce dsordre. Sa rponse
est curieuse, surtout venant d'une feuille qui tait, depuis
l'origine, l'organe autoris du gouvernement de Juillet: Voil,
disait-il, la vritable faiblesse des royauts nouvelles, de celles
qu'on a vues natre du sein d'une insurrection populaire, de celles
dont on a discut publiquement les attributions et les privilges, de
celles dont chacun peut se dire: C'est moi qui l'ai faite[513]!

[Note 513: _Journal des Dbats_ du 18 fvrier 1839.]

La circulaire de M. Odilon Barrot fut lance la dernire; elle n'eut
ni l'importance ni l'clat des deux autres: c'tait une dissertation
un peu verbeuse et lourde sur la ncessit de ne pas rlire des
dputs dociles aux prtentions de cour et pratiquant cette maxime
qui avait dj enfant une rvolution: Le Roi rgne et gouverne.

Les manifestes des chefs, mme celui de M. Thiers, gardaient une
certaine rserve: c'est dans les journaux que la polmique apparat
avec toutes ses audaces et tous ses dsordres. Encore laissons-nous
absolument de ct la presse rpublicaine, et ne nous occupons-nous
que des feuilles dynastiques, interprtes reconnus des partis engags
dans la coalition. L'une d'elles, le _Courrier franais_, se plaignait
prcisment que M. Thiers et M. Guizot n'eussent pas t assez nets
sur la question du pouvoir personnel; mais, par bonheur,
ajoutait-elle, les mmes mnagements ne sont pas imposs  tout le
monde.  entendre ces journaux, la guerre est engage contre la
cour, le parti de la cour, le gouvernement de la cour: ces mots
reviennent sans cesse, et l'on dfinit ce mot cour de telle sorte
que nous comprenions bien qu'il veut dire: royaut[514]. Souvent, du
reste, on ne se gne pas pour appeler la royaut et mme le Roi par
leurs noms. Voyez, par exemple, comment le _Constitutionnel_, organe
de M. Thiers, posait la question: Les lecteurs, s'criait-il le 26
fvrier, veulent-ils la complte annulation de la rvolution de
Juillet, c'est--dire la royaut absorbant le pouvoir des Chambres
dans sa plnipotence absolue? Veulent-ils une royaut ne prenant plus
sa force dans le concours spontan des Chambres et l'assentiment
national, mais s'entourant du faste des vieilles monarchies?
Veulent-ils le gouvernement des aides de camp et la cour dans la
Chambre? Veulent-ils le favoritisme rig en arbitre souverain des
promotions dans l'arme?... S'ils veulent toutes ces choses, qu'ils
votent pour les candidats ministriels. Quelques jours plus tard, on
lisait dans le _Temps_: Nous consentons  parler de la haute sagesse
du Roi et  la placer au-dessus de toute autre sagesse,  la condition
qu'on ne prenne pas notre politesse au mot, pour nous imposer telle ou
telle politique, au nom de cette formule... La France n'a pas abdiqu
aux mains de Louis-Philippe. Puis, aprs avoir rappel
ddaigneusement que, quelques annes auparavant, Louis-Philippe
n'tait que duc d'Orlans, et qu'il avait t port au trne par la
Chambre, sur la recommandation de La Fayette, le _Temps_ ajoutait:
La rsistance d'une dynastie qui date d'hier, qui n'est arrive que
par un choix de majorit, une telle rsistance est au fond si lgre,
si facile  vaincre, qu'il n'y a vraiment pas de danger, mme pour qui
rsiste. Aprs un tel langage, ces journaux n'taient-ils pas bien
venus  protester que ce n'taient pas eux qui mettaient en cause la
royaut? Il est vrai que leurs protestations taient accompagnes de
commentaires qui en faisaient de pures moqueries: car ces commentaires
taient eux-mmes l'attaque la plus directe contre la Couronne[515].

[Note 514: La cour, dit le _Courrier franais_, ce ne sont pas les
courtisans. La cour, c'est un gouvernement organis, un tat dans
l'tat... La cour rgne, la cour gouverne, la cour administre.....
Nous n'avons pas dtruit la monarchie absolue pour en voir renatre
les abus sous un autre rgime et avec un autre nom. La royaut
paraissait d'abord si dbile et si expose que l'on craignait, en
rsistant  des tentatives peu constitutionnelles, de dtruire la
constitution. Maintenant, il se trouve que la prrogative est trop
forte et que nous sommes trop faibles. Rtablissons l'quilibre par
des lections sincres. Lisez aussi cet article du _Sicle_: Si nous
ne savions  quel degr de folie la cour a t conduite par l'orgueil
de ses prtentions, nous resterions confondus devant un article
publi, ce matin, dans le _Journal des Dbats_; mais nous connaissons
depuis longtemps les secrtes faiblesses de la politique personnelle,
le besoin qu'elle a de se proclamer, la satisfaction qu'elle prouve 
se mettre au-dessus des rgles,  divulguer sa tnacit, son
omnipotence, et, par l mme, malheureusement,  dtruire, autant
qu'il est en elle, les fictions salutaires sur lesquelles repose
l'inviolabilit de la Couronne.]

[Note 515: Voyez, par exemple, cet article du _Courrier franais_: On
prtend que la rsistance de l'opposition ne s'arrte pas au
ministre: c'est une calomnie intresse; si la Couronne se trouve
compromise dans cette lutte, c'est le ministre, et le ministre seul,
qui la compromet. Quand nous disons que le ministre dcouvre la
royaut, qu'il tolre l'intervention personnelle du Roi et des princes
dans les affaires, qu'il dnature, au profit de la prrogative, le
caractre des institutions, nous n'accusons pas la Couronne, nous
accusons le ministre qui est responsable mme des carts du pouvoir
royal........ Si on laissait faire les ministres du 15 avril, la
direction des affaires trangres serait le privilge du Roi, le duc
d'Orlans disposerait souverainement du ministre de la guerre, le duc
de Nemours mettrait sans doute la main sur le gouvernement de
l'intrieur, et le prince de Joinville deviendrait l'arbitre des
choses de la mer.]

La presse ministrielle n'tait gure moins passionne: rien ne lui
cotait pour fltrir les coaliss, surtout ceux qui taient nagure 
la tte de l'arme conservatrice, pour mettre en lumire ce qu'elle
croyait tre la petitesse et la bassesse de leurs mobiles. Aux
reproches sur la politique extrieure, elle rpondait en affirmant que
le triomphe de la coalition amnerait la guerre avec l'Europe. Le
_Journal des Dbats_, qui se dpensait, en cette circonstance, avec un
zle et une vhmence inaccoutums, revenait sans cesse sur cette
affirmation. Partout, dit-il, on rsume ainsi la question: avec le
ministre du 15 avril, une paix sre et honorable; avec la coalition,
la guerre. L'argument parut assez dangereux pour que M. Guizot juget
ncessaire de le rfuter solennellement, dans un nouveau manifeste,
publi sous forme de lettre au maire de Lisieux; il y soutenait que,
si la paix se trouvait mise en pril, c'tait par une politique
faible, peu digne, qui blesserait l'honneur national, par une
politique imprvoyante, malhabile, qui conduirait mal les affaires;
or, telle tait, d'aprs M. Guizot, la politique du gouvernement. Sur
la question intrieure, les journaux officieux, bien loin de retirer
du dbat la Couronne qu'y avait introduite l'opposition, rptaient
eux-mmes, bien haut, que c'tait en effet de la royaut qu'il
s'agissait; ils se flattaient de rencontrer, chez les conservateurs,
assez de sentiment monarchique, ou tout au moins de prudence
intresse, pour qu'un tel dsordre les irritt, pour qu'une telle
menace les inquitt. Tout le monde comprend, disait le _Journal des
Dbats_ dans un appel solennel aux lecteurs, que la crise est grave,
que la royaut est en cause; non pas son existence, assurment, mais
l'influence salutaire qu'elle a exerce, depuis huit ans, sur les
affaires de notre pays.

Ainsi, de jour en jour, les questions se posaient d'une faon plus
redoutable et plus rvolutionnaire[516]. Le fait frappa M.
Royer-Collard, spectateur, facilement mprisant et dgot,
d'vnements auxquels il ne prenait plus de part active, et,  la fin
de cette campagne, s'adressant aux lecteurs de Vitry-le-Franois, il
pronona, sur la coalition, cette sentence terrible qui eut alors un
immense retentissement[517]: L'agitation produite par la rvolution
de Juillet, chasse des rues o elle a t rprime, s'est rfugie,
s'est retranche au coeur de l'tat: l, comme dans un lieu de sret,
elle trouble le gouvernement, elle l'avilit, elle le frappe
d'impuissance et en quelque sorte d'impossibilit. Sous les voiles
trompeurs dont elle se couvre, c'est l'esprit rvolutionnaire; je le
reconnais  l'hypocrisie de ses paroles,  la folie de son orgueil, 
sa profonde immoralit. Au dehors, la foi donne ne l'oblige pas;
pourquoi la Charte jure l'obligerait-elle davantage? Cependant les
institutions fatigues, trahies par les moeurs, rsistent mal; la
socit appauvrie n'a plus, pour sa dfense, ni positions fortes, ni
places rputes imprenables..... Voil que le trne de Juillet est
attaqu, je voudrais ne pas dire branl, ce trne que mes mains n'ont
point lev, mais qui reste, aujourd'hui, je le reconnais, notre seule
barrire contre d'odieuses entreprises.

[Note 516: Les coaliss eux-mmes en avaient le sentiment: On nous
avait forcs, crit M. Duvergier de Hauranne,  montrer les dangers du
pouvoir personnel du Roi. De l rsulta un mouvement d'opinion
toujours croissant et qui, si le jour de l'lection ne ft venu
l'arrter, nous et peut-tre entrans plus loin que nous ne voulions
aller. (_Notes indites._)]

[Note 517: Outre l'indignation que lui causait la coalition en
elle-mme, M. Royer-Collard avait,  cette poque, une animosit un
peu jalouse contre M. Guizot.]

Quant au public, il assistait effray, troubl,  cette bataille des
partis. Rien n'gale la violence de la lutte, crivait un tmoin, ds
le 10 fvrier; if faut remonter  1830 pour trouver quelque chose de
semblable. Et le mme observateur ajoutait encore, le 2 mars: On ne
parle que d'lections. L'anxit des esprits est extrme. Je ne me
rappelle pas l'avoir vue porte  ce point, pour un semblable motif,
depuis 1830[518]. La duchesse de Dino crivait, vers la mme poque,
 M, de Barante: Je ne sache rien de plus laid que le tableau offert
par Paris en ce moment! On ne sait plus qui estimer, qui croire[519].
La prosprit, nagure si grande, faisait place  une crise
douloureuse. L'industrie souffre, disait le _Journal des Dbats_ du
12 fvrier; le commerce, frapp de stupeur, interrompt ou ajourne les
transactions. Les ports, ne sachant quelle sera l'issue de la question
des sucres, suspendent leurs armements; les compagnies de chemins de
fer demeurent les bras croiss; le travail est paralys; le commerce
international coupe court  ses changes, comme s'il craignait la
guerre[520].

[Note 518: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

[Note 519: Lettre du 10 fvrier 1839. (_Documents indits._)]

[Note 520: Le tmoignage de la feuille ministrielle tait confirm
par celui des journaux opposants. Le _Constitutionnel_ disait: Les
entreprises du gnie industriel sont suspendues; le commerce est en
souffrance et s'alarme. Et le _Courrier franais_: Le commerce et
l'industrie souffrent. L'argent est rare. Le crdit se resserre. De
nombreuses faillites ont clat. Aucun doute donc sur la constatation
du mal; seulement, on s'en renvoyait, d'un parti  l'autre, la
responsabilit.]

Si les choses ne paraissaient ni belles ni rassurantes  qui les
regardait de prs, elle ne faisaient pas meilleure figure, vues du
dehors. M. de Metternich, qui suivait les vnements avec une
attention anxieuse, y trouvait, non sans un mlange d'alarme et
d'orgueil, la confirmation de ses prventions contre le rgime
parlementaire et de ses doutes sur l'avenir de la monarchie de
Juillet[521].  Vienne,  Berlin et mme  Saint-Ptersbourg, toutes
les sympathies des gouvernements taient pour M. Mol. La faon dont
il s'tait dfendu, dans les dbats de l'Adresse, avait produit
beaucoup d'effet et l'avait grandi  tous les yeux. M. de Barante lui
envoyait de Russie les assurances suivantes: Si vous tiez sensible 
la renomme lointaine du pays o je suis, je pourrais vous crire des
pages de tout ce que chacun dit,  commencer par l'Empereur[522]. M.
Bresson lui crivait de Berlin, peu de jours aprs: On rattache 
votre succs non-seulement la solution des questions qui menacent la
paix, mais encore l'affermissement de l prrogative royale qui, dans
un autre genre, est aussi une question europenne[523]. M. de
Metternich donnait ces instructions  son ambassadeur  Paris:
Veuillez inspirer du courage  M. Mol, car il est devenu le
reprsentant d'une cause. Par contre, effacez-vous le plus possible,
car le contraire ferait du mal  ceux mmes qu'il s'agit de
servir[524]. Cette dernire observation n'tait que trop juste:  ce
moment, en effet, les journaux de la coalition dnonaient
ironiquement le comte Apponyi comme le vritable prsident du conseil,
et soutenaient que la France tait menace d'une invasion
diplomatique. Le gouvernement de la Restauration, disaient-ils, est
entr en France  la suite de l'tranger; l'tranger est rentr en
France  la suite du gouvernement actuel[525].

[Note 521: Ds le 25 janvier, M. de Metternich avait crit  son
ambassadeur  Paris: Dans quelle position, grand Dieu! est la France!
Vous autres, qui vous trouvez au milieu de ce gchis moral et matriel,
vous ne sauriez recevoir de dbats tels que ceux qui viennent d'avoir
lieu, au sujet de l'Adresse, une impression aussi forte,--je dirai mme
aussi nausabonde--que celle qu'en ressentent ceux qui vivent dans une
atmosphre plus pure. Le chancelier estimait qu'aprs tout M. Berryer,
M. Garnier-Pags et mme M. Thiers jouaient leur jeu; il s'en prenait
 ceux qui voulaient la conservation de l'ordre de choses existant et
qui n'en voulaient pas les moyens. Je ne trouve, disait-il, pour
qualifier ces hommes que les substantifs _niais_, _sots_ et _mchants_.
Qu'ils choisissent! Je suis mme prt  leur accorder les trois dfauts
runis. Le spectacle de la lutte lectorale n'tait pas fait pour
donner  M. de Metternich une impression meilleure: La France,
crivait-il le 9 fvrier, se trouve aujourd'hui  1830, en partie avant
et en partie aprs Juillet....L'avenir le plus rapproch nous offre la
certitude de deux mois o toutes les passions seront mises en un
mouvement extrme, et cela non-seulement en France, mais dans l'Europe
entire. Par contre, que nous offre l'avenir le plus loign? Et tout
cela, parce que MM. Thiers et Guizot veulent tre ministres  tout prix,
et--notez bien ceci,--l'un en dpit et aux dpens de l'autre! Vive donc
le rgime reprsentatif moderne! Et le 15 fvrier: Je vous avouerai
que je suis trs-inquiet sur le prochain avenir de la France. Quand un
pays est une fois plac comme celui-l, il est  la veille de grandes
perturbations. (_Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 309, 310, 353 
359.)]

[Note 522: Lettre du 13 fvrier 1839. (_Documents indits._)]

[Note 523: M. Bresson crivait encore, le 3 fvrier,  M. de Barante:
On est parfait  Berlin, de toutes parts, pour le Roi et M. Mol.
(_Documents indits._)]

[Note 524: _Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 353, 358, 359.]

[Note 525: _Constitutionnel_ du 15 fvrier 1839.]

S'il peut tre curieux de recueillir ce jugement de M. de Metternich
et des autres ministres du continent, ce n'est pas que nous en
exagrions l'autorit. Nous sommes les premiers  reconnatre que ces
hommes d'tat sont suspects, quand il s'agit de l'intrt franais, et
peu comptents dans les cas de conscience de la vie parlementaire.
Mais il tait, hors frontires, d'autres spectateurs, ceux-ci au
contraire absolument clairvoyants et dignes de confiance; c'taient
nos ambassadeurs prs les trois grandes cours, MM. de Sainte-Aulaire,
de Barante et Bresson. Dj nous avons eu occasion de noter leur
impression; elle devenait chaque jour plus vive contre la coalition.
Mes voeux sont pour Mol, sans partage, crivait, le 22 fvrier, M.
de Sainte-Aulaire  M. de Barante[526]. Et ce dernier, chez qui le
diplomate tait doubl d'un moraliste, analysant le mal qui se
manifestait dans cette coalition, y notait le manque de conviction,
la facilit  revtir de sophismes les conseils de l'intrt, de
l'amour-propre, de la fantaisie, l'absence de tout sentiment de
devoir. Puis il ajoutait: Chacun croit avoir devant soi le monde
moral en libre parcours, avec la facult d'y choisir sa route, de la
changer quand une autre semble plus profitable ou plus amusante. Nous
vivons dans les saturnales de l'orgueil. J'ai dplor souvent la
malveillance que suscitent toutes les supriorits. En y pensant
mieux, je conois qu'il en doit tre ainsi, tant elles sont choquantes
par leur prsomptueuse insolence... Je voudrais que trois ou quatre
personnes en vinssent  se rsigner au chagrin de ne pas gouverner la
France[527]. Si ces diplomates rprouvaient si vivement la coalition,
c'est qu'ils mesuraient, autour d'eux, le tort qu'elle faisait  la
France. Bien que les cabinets trangers, a dit M. de Sainte-Aulaire,
conservassent au comte Mol toute leur estime, ils ne comptaient plus
gure avec lui, depuis la fin de 1838, parce qu'ils prvoyaient sa
chute prochaine... Le gouvernement du Roi tait ainsi annul en
Europe[528]. Le mme ambassadeur crivait, le 17 fvrier,  M. Mol:
La confiance dans l'avenir de notre gouvernement est trs-branle.
Sans doute, ajoutait-il, M. de Metternich ne cessera pas de nous
vouloir du bien, mais il ne s'appuiera jamais sur nous, et il
manoeuvrera de son mieux pour se rapprocher de ses anciens amis[529].
Ds le 31 janvier, M. de Barante crivait de Saint-Ptersbourg: En un
mois, ma position politique a chang ici du tout au tout..... Si M.
Mol s'en va, toutes nos affaires en souffriront. Le 13 fvrier, il
insistait de nouveau sur ce que les vnements de France nuisaient 
la considration du gouvernement, branlaient la confiance,
ajournaient des projets bons pour tous. Vous jugez bien, ajoutait-il
dans une autre lettre, que c'est, pour les gouvernements trangers,
une belle occasion de nous dire: Vous voyez que j'avais raison; qu'il
n'y avait aucune scurit  accepter vos ouvertures, et que la France
est encore un tat rvolutionnaire dont nous avons  nous garder. Ces
passions d'orgueil et d'ambition, cet oubli des intrts du pays,
cette injustice envers le Roi, peuvent nous perdre et, pour le moment,
nous reculent de trois annes, en considration et en influence[530].
Quelle rponse aux coaliss, qui avaient soutenu que l'intrt de la
politique extrieure exigeait le renversement de M. Mol! Pourquoi les
partis d'opposition ne regardent-ils pas plus souvent hors frontires?
S'ils le faisaient, que de fautes contre lesquelles le seul sentiment
patriotique suffirait  les mettre en garde!

[Note 526: _Documents indits._]

[Note 527: _Documents indits._--Dans une lettre du 21 janvier, M. de
Barante crivait: Il parat que les hommes de gouvernement sont
capables de rendre le gouvernement impossible mme pour eux.]

[Note 528: _Mmoires indits du comte de Sainte-Aulaire._]

[Note 529: _Documents indits._]

[Note 530: _Documents indits._]

Cependant l'heure du scrutin approchait. Malgr la violence de
l'attaque, le gouvernement conservait sa confiance du premier jour. M.
Mol informait, le 24 fvrier, M. de Barante que, jusqu'alors, les
apparences dpassaient ses esprances, et qu'il s'attendait  trente
voix de majorit. Le 26, il rptait le mme chiffre  M. Bresson, en
ajoutant: Toutefois rien n'est certain. Le 28, le Roi crivait au
prsident du conseil: Il me semble que les nouvelles des lections
continuent  tre bien favorables, et que l'impopularit de la
coalition augmente de plus en plus. Amen[531]. Ces esprances
devaient tre trompes. Les lections eurent lieu le 2 mars.  mesure
qu'arrivrent  Paris les rsultats des scrutins, il devint plus
visible que les ministriels, loin de gagner, avaient notablement
perdu. Les chiffres taient difficiles  prciser; les 221
paraissaient n'tre plus gure que 190 ou 200; l'opposition, en y
comprenant les doctrinaires, le centre gauche, la gauche, les radicaux
et les lgitimistes, runissait environ 240 voix. Quand ces faits
furent connus, M. Mol n'hsita pas: le 8 mars, il donna de nouveau sa
dmission, qui, cette fois, fut accepte.

[Note 531: _Ibid._]




CHAPITRE VIII

L'INTERRGNE MINISTRIEL.

(8 mars--12 mai 1839.)

     I. Le marchal Soult est charg de former un cabinet. Il
     tente de faire le ministre de grande coalition. Les
     coaliss ne parviennent pas  s'entendre.--II. Le marchal
     essaye de constituer un ministre de centre gauche. Tout
     choue au dernier moment. Le duc de Broglie cherche 
     rapprocher M. Thiers et M. Guizot. Son insuccs.--III. Les
     uns s'en prennent  M. Thiers, les autres  Louis-Philippe.
     Injustice des reproches faits au Roi. Sa conduite en cette
     crise. Constitution d'un ministre provisoire.--IV.
     Dsordres  l'ouverture de la session. M. Guizot se
     rapproche des conservateurs. M. Passy candidat des
     conservateurs  la prsidence de la Chambre. Il l'emporte
     sur M. O. Barrot. Nouvel chec d'une combinaison centre
     gauche.--V. Malaise gnral. Explications  la Chambre. M.
     Passy, charg de faire un cabinet, choue au dernier moment,
     par le fait de M. Dupin. Autres tentatives sans succs. Une
     proposition d'Adresse au Roi est prise en considration par
     la Chambre.--VI. L'meute du 12 mai. Elle est promptement
     vaincue. Le Roi et le marchal Soult profitent de l'motion
     pour former le ministre.--VII. La coalition a manqu son
     but. Le mal qu'elle a fait au dedans et au dehors. Coup
     port  la royaut, aux institutions parlementaires.
     Tristesse dcourage des contemporains.


I

Quelque mortifi que dt tre le Roi de la victoire de la coalition,
il n'en discuta pas les consquences, et accepta, comme une ncessit,
l'entre au ministre des chefs de l'opposition. Ceux-ci avaient le
champ libre:  eux de montrer ce dont ils taient capables. S'ils
parvenaient  constituer un ministre fort, qui remt bien en
mouvement la machine reprsentative, un peu dtraque depuis trois
ans, s'ils refaisaient, ft-ce au service d'une politique diffrente,
un autre ministre du 11 octobre, ils n'effaceraient pas compltement
les fautes commises, mais du moins l'histoire pourrait leur tre
indulgente. Il n'en devait pas tre ainsi. Leur triomphe marqua au
contraire l'ouverture de la plus tonnante, de la plus longue et de la
plus dplorable crise ministrielle qu'ait connue la monarchie
constitutionnelle. Ces crises sont toujours un assez triste spectacle:
c'est le moins beau moment du gouvernement parlementaire. Non sans
doute que de telles misres soient pargnes aux autres rgimes. Dans
les monarchies absolues, par exemple, les intrigues de cour ne sont
pas au fond moins laides et sont peut-tre plus frquentes encore.
Mais elles chappent d'ordinaire aux regards, parfois mme  la
connaissance de la foule; avec les institutions libres, au contraire,
avec la publicit  outrance qui en est la condition, tout s'tale au
grand jour. Gardons-nous de nous en plaindre. C'est dj la moiti du
remde que de faire paratre le mal au dehors. Seulement, au moment
mme, la vue en est dsagrable, et quand l'histoire vient, aprs
coup, remuer ces comptitions personnelles qui, de loin, semblent plus
mesquines encore, elle est tente de passer rapidement. Ici,
toutefois, elle ne doit pas cder  la tentation. Le rcit de cette
longue crise permettra de mieux mesurer la responsabilit de la
coalition, compltera la leon qui s'en dgage, et montrera ce qu'il
en a cot aux parlementaires d'avoir exagr leurs prtentions,
mconnu le rle de la royaut et fauss les institutions
reprsentatives elles-mmes.

Ce fut le marchal Soult que le Roi chargea de former le cabinet. Il
avait cette particularit d'tre un personnage considrable, pris au
srieux par le public, et cependant de pouvoir, sans surprendre ni
choquer personne, prter son nom  des politiques de nuances assez
diverses. Nagure, on lui avait demand de s'unir  M. Mol ou de le
continuer; maintenant, c'est avec les adversaires de ce dernier qu'on
l'invitait  former un cabinet. On et dit un manche brillant auquel
on pouvait au besoin adapter des lames de toute forme et de toute
trempe. Aid et guid par le Roi, le marchal se mit tout de suite en
rapport avec les chefs de la coalition. Ceux-ci eussent d tre
prpars  rpondre  une telle ouverture; mais entre eux tout avait
t d'avance concert, prcis, pour rendre l'attaque plus redoutable,
rien pour tirer parti de la victoire; tout pour la destruction, rien
pour la reconstruction. Trois groupes, reprsents par M. Guizot, M.
Thiers et M. O. Barrot, se prsentaient au partage. La gauche et le
centre gauche s'taient flatts, au dbut de la campagne, que M.
Guizot y garderait une attitude rserve et efface, et que, par
suite, ils n'auraient pas beaucoup  compter avec lui. Un portefeuille
au duc de Broglie, peut-tre aussi  M. Duchtel et  M. de Rmusat,
telle tait la part de butin par laquelle on avait pens pouvoir
dsintresser les doctrinaires. Mais l'importance inattendue du rle
jou par M. Guizot, dans la discussion de l'Adresse et dans la lutte
lectorale, ne permettait plus de le laisser de ct[532]. Il avait
acquis des titres au moins gaux  ceux des deux autres chefs de la
coalition. Fallait-il donc les unir tous trois dans un mme cabinet?
Une longue rflexion n'tait pas ncessaire pour comprendre
l'impossibilit de cette combinaison. Mais tait-il galement
impossible, soit de faire un ministre Thiers-Guizot, en mettant M.
Odilon Barrot  la prsidence de la Chambre, soit de rserver ce
dernier poste  M. Guizot, en faisant un ministre Thiers-Barrot?

[Note 532: Quand M. Guizot commena cette campagne, personne, except
lui, ne pensait qu'il pt en sortir ministre. Quand il la finit, tout
le monde reconnaissait qu'il tait  peu prs impossible de se passer
de lui. (_Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._)]

Veut-on, disait M. Guizot, faire un ministre de M. Thiers, de M.
Barrot et de moi? Je suis prt. Mais, si l'on juge cette combinaison
trop hasardeuse, j'accepte galement un ministre Thiers-Barrot, avec
ma prsidence, ou un ministre Thiers-Guizot, avec la prsidence de M.
Barrot. De ces diverses combinaisons, il prfrait la dernire. Il
demandait la prsidence du conseil pour le marchal Soult, les
finances pour M. Duchtel et l'intrieur pour lui-mme;  ce prix il
tait prt  accepter tous les collgues que M. Thiers voudrait
choisir[533]. Les dispositions de celui-ci taient moins nettes et
moins conciliantes. Jaloux de M. Guizot, tout en se proclamant alors
son ami fidle et dvou, il voyait, sans dplaisir, les prventions
de la gauche  l'gard de l'orateur doctrinaire, et se demandait si,
en jouant de ces prventions, il ne serait pas possible d'carter un
collgue qui lui faisait ombrage ou tout au moins de le relguer  un
poste infrieur[534]. Quant  M. Barrot, il prfrait rester en dehors
du cabinet. Je ne pourrais, disait-il, entrer au ministre sans
demander la rforme lectorale et l'abrogation d'une partie des lois
de septembre. Or, je sens que la Chambre ni le pays mme ne sont mrs
pour de tels changements. La prsidence, au contraire, lui plaisait
fort. Il y voyait un moyen de sortir, sans dsavouer son pass, d'une
opposition systmatique dont il commenait  tre gn et las.
Seulement, au cas o on lui rserverait cette prsidence, acceptait-il
l'entre de M. Guizot dans le cabinet? Personnellement, il s'y ft
rsign, de plus ou moins bon coeur; mais, craignant les reproches de
ses amis s'il accordait de lui-mme cette sorte de laisser-passer, il
convoqua la gauche pour lui soumettre la question. Dans cette runion,
clatrent tout de suite des antipathies trs-vives contre le chef des
doctrinaires. M. Thiers, averti, accourut plaider la cause de l'union,
mais en de tels termes qu'il semblait moins revendiquer un droit
qu'implorer une grce pour son alli. Il ne demanda ou tout au moins
n'obtint l'admission de M. Guizot dans le cabinet qu'en qualit de
ministre de l'instruction publique. Il fit grand bruit, aprs coup, de
la peine qu'il avait eue  faire accepter cette solution: on a lieu de
penser, au contraire, qu'il aurait, sans plus de difficult, obtenu,
pour le chef des doctrinaires, le ministre de l'intrieur, s'il n'et
eu lui-mme ses raisons personnelles de ne lui faire attribuer qu'un
portefeuille secondaire[535]. Inform de ce qui s'tait pass, M.
Guizot en fut trs-bless et refusa absolument de devenir ministre
en sous-ordre, par la grce de la gauche. Dsaccord d'autant plus
grave que les journaux rendirent aussitt compte de la runion et
aigrirent la contestation par leurs commentaires. Les amours-propres
se trouvaient ainsi publiquement engags.

[Note 533: Ces dtails et beaucoup de ceux qui suivent sont emprunts
aux _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne_.]

[Note 534: Cette jalousie de M. Thiers est affirme par M. O. Barrot,
dans ses _Mmoires_.]

[Note 535: M. Odilon Barrot tmoigne lui-mme que M. Thiers ne fit
rien pour vaincre les scrupules de la gauche. (_Mmoires de M. Odilon
Barrot_, t. I, p. 333.)]

L'honneur de la coalition tait  ce point intress  viter une
rupture, qu'on rsolut de faire un dernier effort. On convint d'une
confrence o se rendirent les trois chefs, accompagns de quelques
amis. M. Thiers parla le premier. Il insista sur la ncessit de
l'union; quant  lui, disait-il, il cderait tout ce qu'on voudrait;
mais il y avait encore des prjugs dont on tait oblig de tenir
compte. Il conjurait M. Guizot de ne pas s'arrter  une question
d'tiquette, et lui faisait remarquer que son influence n'tait pas
attache  tel ou tel portefeuille. M. Guizot ne se montra pas moins
convaincu du malheur d'une sparation; seulement, disait-il, sa
dignit d'homme et de chef de parti recevrait une atteinte profonde,
s'il entrait au pouvoir, la tte basse, comme un amnisti. Le centre
gauche allait, par la main de M. Thiers, planter son drapeau sur les
affaires trangres. La gauche, par la main de M. Barrot, allait
placer le sien  la tte de la Chambre. Il fallait, pour tenir la
balance gale, que le drapeau du centre droit n'allt pas se cacher
dans un ministre priv de toute influence politique. M. Guizot
ajoutait d'ailleurs,--et cette observation rvlait une proccupation
nouvelle, veille sans doute, chez lui, par la mauvaise volont de la
gauche,--qu'il croyait stipuler, non-seulement pour les trente-cinq
amis qui lui taient rests fidles, mais pour une portion notable du
parti conservateur dont il n'avait t que momentanment spar. Il
concluait ainsi: La coalition a trois chefs, et j'en suis un. Il y a
trois grandes positions  occuper, et je ne demande que celle dont MM.
Barrot et Thiers ne voudront pas. Est-ce trop exiger? M. Barrot
rpondit avec une solennit courtoise; il couvrit d'loges les
doctrinaires; mais, ajoutait-il, des prventions subsistaient, et ce
que M. Guizot venait de dire du parti conservateur et de la ncessit
de _planter son drapeau_, n'tait pas de nature  effacer ces
prventions. Aussi estimait-il impossible de lui accorder plus que le
ministre de l'instruction publique. Vainement M. de Rmusat et M.
Duvergier de Hauranne, dsesprs de voir ainsi avorter l'entreprise 
laquelle ils s'taient donns tout entiers, insistrent-ils pour
vaincre la rsistance de la gauche: il fallut se sparer, en
constatant l'impossibilit d'un accord. Trop fier pour rcriminer, le
chef des doctrinaires tait profondment ulcr. Avoir pay de sa
personne comme il avait fait, avoir brav les ressentiments furieux de
ses amis, le mcontentement du Roi, peut-tre les reproches de sa
conscience, et se voir exclu, au lendemain mme de la victoire, par
ceux auxquels il avait tout sacrifi, quel sujet d'amres rflexions!
Du reste, ce n'tait plus seulement du cabinet, c'tait de l'arne
parlementaire elle-mme que les journaux de gauche prtendaient
exclure M. Guizot: le _Constitutionnel_, organe de M. Thiers,
signifiait aux doctrinaires qu'il ne leur restait plus qu' se faire
oublier dans l'exil temporaire d'une ambassade[536]. Ajoutez les
commentaires ironiquement compatissants de la presse conservatrice,
qui n'taient pas faits pour rendre la situation de M. Guizot moins
mortifiante[537].

[Note 536: Voici le passage mme auquel il est fait allusion: Que
vont devenir les doctrinaires? Ils n'ont plus d'attitude dans la
Chambre; ils n'ont plus de place dans le pays. Il faut qu'ils
s'effacent et qu'on les oublie pour un temps. Un exil temporaire est
le parti le plus sage qu'ils aient  prendre et que l'on puisse leur
conseiller. Les ambassades leur offrent un asile convenable que l'on
s'empressera sans doute de leur ouvrir. (_Constitutionnel_ du 17
mars.)]

[Note 537: Quel enseignement! disait le _Journal des Dbats_...
Hlas!  quoi donc leur a servi d'attaquer la prrogative royale  la
tribune et dans leurs brochures?  quoi leur a servi le rle de
tribuns, pris avec tant d'ardeur et de violence? Aux yeux de la
gauche, les tribuns n'ont pas cess d'tre des courtisans; seulement
c'taient des courtisans mcontents... Nous croyons bien que, d'ici 
quelques jours, nous serons forcs de dfendre les doctrinaires; mais,
dans ce moment, abandonns de leurs allis d'hier, incertains sur la
rception que leur feront leurs amis d'il y a deux ans aprs les
dplorables garements de la coalition, il est bien de les laisser 
leur isolement et  leurs rflexions.]

Ainsi huit jours ne s'taient pas couls depuis la dmission de M.
Mol, et les coaliss, mis en demeure de prendre le pouvoir, en
taient rduits  avouer leur impuissance, et cela, pour n'avoir pu
s'entendre, non avec le Roi, mais entre eux. De ce rsultat, faut-il
s'en prendre  tel ou tel homme,  la jalousie perfide de celui-ci, 
l'inintelligente prvention de celui-l? N'tait-ce pas plutt, en
dehors mme des fautes particulires, la consquence prvue,
invitable, d'une alliance o il n'y avait eu, entre des partis au
fond inconciliables, d'autre lien que la haine de l'ennemi  abattre?


II

N'ayant pas russi  former ce qu'on appelait alors le ministre de
grande coalition, le marchal essaya, toujours sous sa prsidence
nominale, un ministre purement centre gauche. Peut-tre tait-ce par
une secrte prfrence pour une combinaison de ce genre, par dsir de
se retrouver seul comme au 22 fvrier, que M. Thiers n'avait pas
travaill plus efficacement  l'entente avec M. Guizot. Quoi qu'il en
ft, il entra vivement dans le nouveau dessein du marchal. M. Dupin,
sollicit, accorda son concours: avec lui, MM. Passy, Dufaure,
Villemain, Sauzet, Humann et l'amiral Duperr[538]. Louis-Philippe fit
d'abord des objections assez vives  quelques-uns de ces noms,
particulirement  MM. Passy et Dufaure. Le Roi se trompe, lui dit M.
Thiers; il ne connat pas ces messieurs; qu'il les appelle: il verra
qu'ils valent mieux que moi. Louis-Philippe parut frapp de
l'observation; regardant M. Thiers, d'un air quelque peu moqueur:
Vous croyez, rpondit-il; aprs tout, cela est bien possible. Et il
n'insista pas sur ses objections. Restait  s'entendre sur le
programme que le Roi, inquiet de certaines ides exprimes par le chef
du centre gauche, dsira voir fixer par crit. Dans une confrence
avec ceux qui devaient tre ses collgues, M. Thiers arrta une
rdaction sur laquelle les futurs ministres parurent s'tre mis
d'accord. Les articles principaux pouvaient se rsumer ainsi: Le
ministre, reprsentant les opinions du centre gauche, ne se
proclamera pas le continuateur du cabinet sortant; maintien des lois
de septembre, sauf une dfinition de l'attentat; ajournement de la
rforme lectorale; libert pour le changement des fonctionnaires;
pour le moment, pas d'intervention arme en Espagne, mais politique
plus amicale et plus secourable, instructions dans ce sens  la
flotte, assistance en munitions et armes, mesures prises pour empcher
la contrebande maritime de guerre. Quand le marchal lui remit ce
document, le Roi se rcria tout d'abord sur l'article relatif 
l'Espagne, et, demandant  rflchir, renvoya sa rponse au lendemain.
M. Thiers crut alors ou feignit de croire que le programme tait
repouss, et crivit au marchal qu'il se retirait profondment
dgot. Mais, au mme moment, le marchal lui fit savoir que le Roi,
aprs rflexion, acceptait tout, personnes et choses[539].
Louis-Philippe avait-il jug la rsistance dangereuse, ou
pressentait-il qu'elle viendrait d'ailleurs, sans qu'il et besoin
d'en prendre la responsabilit? La plupart des futurs ministres se
flattaient que tout tait arrang, et qu'aux Tuileries o ils taient
attendus, ils n'auraient plus qu' prendre possession de leurs
portefeuilles. Ils ne comptaient pas avec la mobilit capricieuse de
M. Thiers. Celui-ci rencontrant,  ce mme instant, un de ses amis qui
lui faisait compliment: Vous avez tort, lui dit-il, rien n'est fait,
et, si j'en crois mon pressentiment, rien ne se fera.--Qui peut donc
vous arrter, maintenant que vous tes d'accord entre vous et que le
Roi accepte votre programme?--Oui, il accepte, mais avec le
commentaire du marchal qui a tout attnu, tout amorti. Je lui en
rserve un d'une tout autre espce et qui le fera bondir sur son
fauteuil. Ce soir, soyez-en certain, tout sera rompu.

[Note 538: C'est le 15 mars qu'on fut en mesure de prsenter ces noms
au Roi.]

[Note 539: 21 mars.]

Quelques heures aprs, les futurs ministres se trouvaient runis
autour du Roi: les ordonnances taient prpares, et le marchal
prenait la plume pour les signer, quand M. Thiers demanda  prsenter
quelques observations sur le programme, afin de s'assurer, dit-il, si
l'on est bien d'accord. On se rcria. M. Thiers insista, et il entama
successivement, sur les premiers articles, un commentaire qu'il poussa
aussi loin que possible; rien ne lui fut contest. Arriv  la
question d'Espagne, il prsenta les mesures  prendre sous un tel
jour, qu'elles se confondaient  peu prs avec l'intervention. Le Roi
ne pouvait l'approuver; mais il laissa le soin de le contredire aux
collgues de M. Thiers. MM. Dupin, Passy, Humann, voyant ainsi
apparatre une politique fort diffrente de celle dont ils croyaient
tre convenus, firent entendre les protestations les plus vives. Le
Roi, reprit M. Thiers, voit bien qu'il tait indispensable de
s'expliquer. Non-seulement je ne suis pas d'accord avec lui; mais nous
ne sommes pas d'accord entre nous. Il appuya ensuite sur la ncessit
de soutenir la candidature de M. Barrot  la prsidence de la Chambre.
Louis-Philippe, qui s'apercevait que, sur ce point encore, des
objections allaient s'lever, demanda que la question ft traite hors
de sa prsence. S'il doit en rsulter entre vous une rupture, dit-il,
que ce ne soit pas devant moi. En prenant cong du prince, M. Thiers
s'approcha de lui: Quand je disais au Roi que ces messieurs valaient
mieux que moi.--Eh! mon cher, je le vois bien, rpondit
Louis-Philippe. Les futurs ministres revinrent chez le marchal, o il
devait y avoir grand dner, en l'honneur de l'installation du nouveau
cabinet.  peine y taient-ils que la discussion reprit entre M.
Thiers et M. Humann, au sujet de la prsidence de M. Barrot; le
premier entendait engager le cabinet dans cette candidature beaucoup
plus avant qu'il ne convenait au second. Impossible de s'accorder, et
M. Humann se retira, sans mme vouloir prendre part au repas. Aprs le
dner, MM. Dupin, Passy et Dufaure dclarrent suivre M. Humann dans
sa retraite. Le ministre centre gauche se dbandait avant mme
d'avoir t constitu.

Nous avons racont ces tranges pripties, sans prtendre en donner
le secret. Les collgues manques de M. Thiers, fort irrits contre
lui, l'accusrent d'avoir volontairement fait tout rompre. Le marchal
disait  tout venant qu'il ne ferait plus jamais partie d'un cabinet
avec ce petit homme. M. Dufaure le traitait de rvolutionnaire; M.
Passy, d'intrigant; c'est un homme perdu, ajoutait-il; je me charge
de l'attaquer dans la Chambre, et je suis certain de le couler.
Faut-il croire en effet que M. Thiers, sur le point de raliser le
ministre centre gauche, s'en tait subitement dgot, et qu'il avait
regrett le ministre de grande coalition pour lequel, quelques jours
auparavant, il montrait tant de mauvaise volont? Un tel revirement
n'a rien d'invraisemblable, tant donne la nature de l'homme,
d'autant plus que, se figurant tre alors matre de la situation et
ministre ncessaire, il croyait pouvoir se permettre impunment tous
ses caprices. Quant aux motifs de ce changement, on a dit que M.
Thiers avait vu avec impatience la prsidence du marchal, bien
qu'elle ne ft gure que nominale; avec ennui les ides ou le
caractre de quelques-uns de ses collgues, entre autres de M. Dupin;
avec inquitude les exigences de la gauche; qu'il s'tait pris 
douter aussi bien de l'accord intime du cabinet que de son autorit
sur une Chambre aussi divise. M. Thiers cependant s'est vivement
dfendu d'avoir provoqu volontairement la rupture. Mais comment
expliquer alors son attitude et son langage dans la sance des
Tuileries? S'tait-il figur que la Couronne serait toujours oblige
de cder, et avait-il trouv plaisir  lui faire sentir sa force, 
bien marquer qu'il entrait en vainqueur dans ses conseils, se flattant
de prendre ainsi une clatante revanche sur cette mme question
d'Espagne o le Roi avait eu le dessus en 1836? Nous ne nous
prononons pas entre ces explications opposes. M. Thiers tait
d'ailleurs de nature assez complexe pour que les mobiles en apparence
les plus contradictoires aient eu  la fois action sur sa conduite.

Dcourag par ce nouvel chec, le marchal Soult remit  la Couronne
les pouvoirs qu'elle lui avait confis. On tait au 24 mars. Les
Chambres devaient se runir le 26. Pour gagner quelques jours, une
ordonnance les ajourna au 4 avril. En mme temps, le Roi fit appeler
le duc de Broglie. Le temps et la comparaison avaient fait revenir
Louis-Philippe sur ses prventions contre ce conseiller, peut-tre
incommode, mais sr. Ds le lendemain de la dmission des ministres du
15 avril, il lui avait fait des offres qui n'avaient pas t
acceptes[540]. Appel de nouveau, le 24 mars, le duc refusa toujours
pour lui-mme; toutefois il consentit  se porter mdiateur en vue
d'amener un rapprochement entre M. Thiers et M. Guizot. L'ide lui
plaisait comme un retour  l'union du 11 octobre; avec quel changement
cependant! Au 11 octobre, l'union se faisait contre la gauche: ici, il
s'agissait de la faire avec la gauche. M. Thiers, que le duc de
Broglie vit d'abord, lui parut assez bien dispos; il acceptait, cette
fois, M. Guizot au ministre de l'intrieur; son programme tait
raisonnable; mais il insistait pour que le ministre soutnt la
candidature de M. Barrot  la prsidence de la Chambre, sans toutefois
indiquer qu'on dt en faire une question de cabinet. M. Guizot, que le
duc alla trouver ensuite, admit le programme et fit seulement, au
sujet de la prsidence, quelques rserves sur lesquelles il ne
paraissait pas devoir tre intraitable. M. de Broglie croyait les
choses arranges; il dcida donc de runir chez lui M. Thiers et M.
Guizot, avec MM. Duchtel, Dufaure, Passy, Sauzet, qui devaient faire
partie du cabinet.  peine tait-on en prsence, que M. Thiers
demanda, pour la premire fois, que le ministre non-seulement appuyt
la candidature de M. Barrot  la prsidence, mais qu'il y engaget son
existence, en posant la question de cabinet. C'tait videmment plus
qu'on ne pouvait attendre de M. Guizot. Celui-ci, sous l'impression
des mauvais procds dont il avait t victime au dbut de la crise,
tait plus dispos  offrir des garanties au centre qu' donner de
nouveaux gages aux amis de M. Barrot: il fit observer que se conduire
comme le demandait M. Thiers serait passer dans les rangs de la
gauche et violenter les conservateurs. Il refusa donc. M. Thiers
ayant insist, la confrence se trouva rompue.

[Note 540: Le duc de Broglie sort du chez moi, crivait le Roi  M.
Mol, le 9 mars, mais il ne veut tre de rien. Je lui ai bien
manifest combien je vous regrettais, mais que, dans la chance
actuelle, et ne pouvant pas vous conserver, c'tait lui que j'aurais
prfr. (_Documents indits._)]

D'o venait cette exigence? tait-ce de la gauche? Personne n'y avait
mis une prtention de ce genre. Interrog  ce sujet par M. Duvergier
de Hauranne, M. Barrot lui rpondit: Ma candidature  la prsidence
ne me parat pas devoir tre prsente comme une question de cabinet,
par deux raisons: la premire, parce qu'il est au moins imprudent de
jeter ce dfi  la Chambre; la seconde, parce qu'il rsulterait d'une
telle manire de formuler ma candidature, un lien de solidarit avec
le nouveau ministre, que je ne suis pas plus dispos que lui 
contracter[541]. La condition venait donc de M. Thiers seul.
Pourquoi? tait-ce encore un revirement? Sur le point d'entrer en
partage avec M. Guizot, avait-il t ressaisi par la tentation de
gouverner seul? Dans son entourage, parat-il, on lui avait beaucoup
rpt qu'il passait sous le joug des doctrinaires, qu'il
s'humiliait, en faisant maintenant par force ce que, peu auparavant,
il n'avait pas voulu de plein gr. On lui avait en outre fait croire
que, depuis quelques jours, il se manifestait, dans la majorit, un
mouvement en sa faveur. Quoi qu'il en ft, le duc de Broglie n'avait
plus qu' informer le Roi de l'chec de sa tentative. Aprs tout, lui
rpondit Louis-Philippe, mieux vaut que chacun rest dans son camp.

[Note 541: Lettre du 26 mars 1839. (_Notes indites._)]

Il faut nous borner dans cette monotone histoire de ministres
manques. Mentionnons donc seulement que, les jours suivants, de
nouvelles tentatives furent faites sans succs, soit auprs du
marchal, soit auprs de M. Thiers, soit enfin pour la constitution
d'un cabinet dit de petite coalition, dont on et exclu  la fois M.
Guizot et M. Thiers. Les anciens 221, qui, devant l'impuissance et la
division des vainqueurs, commenaient  sortir de leur immobilit,
manifestaient leur prfrence pour cette dernire solution. Mais on
avait beau varier les combinaisons, en quelque sorte mler et battre
les cartes, on ne parvenait pas  trouver huit ou neuf ministres
d'une opinion quelconque, auxquels la divergence des doctrines ou
simplement la rancune et la jalousie ne rendissent pas impossible de
siger, cte  cte, dans le mme cabinet.


III

Il y avait plus de trois semaines que M. Mol tait dmissionnaire, et
l'on se trouvait moins avanc qu'au premier jour. La dure de la
crise devient un malheur public, disait le _Constitutionnel_. Les
partis s'en rejetaient mutuellement la responsabilit. Chez les
conservateurs, on l'imputait surtout  M. Thiers. On l'accusait, non
sans quelque fondement, d'avoir fait chouer successivement toutes les
combinaisons. Le _Journal des Dbats_ ne tarissait pas en invectives
contre cet ambitieux tourdi qui talait, aux yeux de la France, le
ridicule de son impuissance, contre ce brouillon malfaisant que
l'on comparait au cardinal de Retz, et qui tentait une nouvelle
Fronde. Une dmarche personnelle du Roi parut mme donner  ces
reproches une confirmation qui ne contribua pas peu  aigrir M.
Thiers. Ayant fait appeler ce dernier, le 29 mars, Louis-Philippe lui
exposa, avec toutes les prcautions possibles, que sa prsence
paraissait tre le principal obstacle  la formation d'un cabinet, et
lui demanda de consentir  aller momentanment, comme ambassadeur,
servir son pays sur un autre thtre. M. Thiers prit mal cette
ouverture. Si l'on jugeait son absence ncessaire, rpondit-il, il
tait prt, non  accepter une ambassade, mais  s'loigner de France,
sous la condition toutefois qu'il ferait connatre le dsir exprim
par le Roi. Louis-Philippe naturellement n'insista pas. L'incident fut
aussitt connu, et, le soir mme, un grand nombre de dputs, M. O.
Barrot en tte, vinrent tmoigner leur sympathie  l'homme politique
qu'ils feignaient de croire menac d'une sorte d'ostracisme royal. En
mme temps, tous les journaux de gauche, empresss  compromettre M.
Thiers au moins autant qu' le dfendre, prenaient fait et cause pour
lui, affectant de le placer toujours en face du prince, comme si la
lutte tait entre eux deux. Ces journaux tchaient, en mme temps, de
rejeter la responsabilit de la prolongation de la crise sur la
cour, c'est--dire sur le Roi; ils donnaient  entendre que, par ses
intrigues, par son machiavlisme, ce prince s'appliquait  crer
une sorte d'impossibilit universelle. Ces imputations paraissaient
quelquefois trouver crdit auprs des dputs: le 29 mars, au moment
o une nouvelle combinaison venait d'chouer par le dsaccord du
marchal et de M. Thiers, M. Dupin faisait passer aux Tuileries une
note ainsi conue: Un trs-grand nombre de dputs a exprim
aujourd'hui l'opinion que si le Roi faisait venir en sa prsence le
marchal Soult et M. Thiers, il pourrait tout accorder. On exploite
cette division contre le Roi; on la lui impute, avec une amertume qui
a son danger et qui produit beaucoup d'irritation. Aussi les journaux
de gauche et de centre gauche proclamaient-ils, plus haut que jamais,
et avec des menaces  peine voiles, que la guerre tait engage
entre la cour et le pays, le bon plaisir et la charte, le gouvernement
occulte et le gouvernement parlementaire. Il leur faut absolument un
roi pour adversaire, disait le _Journal des Dbats_; le Roi seul est
un adversaire digne d'eux.

Ce que nous connaissons dj des faits prouve l'injustice du reproche
fait  Louis-Philippe. Ne s'tait-il pas montr, ds le premier jour,
prt  tout accepter, hommes et choses? Nous ne disons pas que ce ft
une acceptation joyeuse, mais c'tait une acceptation pleinement et
loyalement rsigne: pouvait-on demander davantage[542]? Si la
coalition n'avait pas pris le pouvoir, elle ne devait s'en prendre
qu' elle-mme: on lui avait laiss le champ libre. M. Barrot lui-mme
l'a reconnu: Le Roi, crit-il dans ses Mmoires, n'avait eu rien 
faire pour aider  la dissolution de la coalition; l'orgueil, la
vanit, la jalousie des coaliss y avaient suffi. Bien loin de
relever  la charge de la Couronne une intervention gnante, on serait
plutt tent de regretter qu'elle n'ait pas agi avec plus d'nergie et
d'autorit, qu'elle n'ait pas mis fin, par une sorte de _motu
proprio_,  cette impuissante confusion. Mais si l'initiative royale
se trouvait ainsi diminue et entrave, la faute n'en tait-elle pas 
la coalition? N'est-ce pas elle qui, exagrant les consquences du
gouvernement parlementaire, exaltant l'orgueil des partis, avait
prtendu que ce n'tait pas la Couronne qui en ralit faisait les
ministres, mais qu'on se faisait soi-mme ministre par son talent, par
son autorit sur la Chambre; qu'au lieu de recevoir le pouvoir, on le
prenait comme une dpouille, comme le prix d'une victoire? De l, tous
ces conciliabules entre chefs de groupes, o l'on se partageait les
portefeuilles, chacun posant ses conditions, grossissant son
importance et mettant sa coopration au plus haut prix possible. Nous
avons vu le ministre tomb en adjudication publique, disait le
_Journal des Dbats_; et il ajoutait: On s'indigne maintenant du
rsultat, on s'effraye du combat effroyable de toutes ces vanits qui
se renchrissent, de ces jalousies qui se frappent d'exclusion, de ces
dignits personnelles qui craignent toujours d'accepter trop peu pour
leur mrite. Mais d'o vient tout cela? Du petit rle qu'on a fait 
la Couronne, de ce qu'on a amoindri un des pouvoirs de l'tat, celui
mme que la Charte avait charg de faire les ministres. On demande
maintenant  la Couronne d'avoir une force et une influence qu'on lui
a tes. Le Roi peut donner sa signature, il la donnera. Mais, d'aprs
vos propres thories, ce n'est pas lui qui confre le pouvoir rel.
Dpend-il de lui de ramener les prtendants  un sentiment plus
raisonnable de leur importance et de les accorder entre eux[543]?

[Note 542: Voil, disait a ce propos le _Journal des Dbats_, qu'on
exige du Roi non-seulement qu'il cde, mais qu'il soit trop heureux de
cder; non-seulement qu'il fasse abngation de ses sentiments
personnels, mais qu'il en change. Si l'on croit remarquer,  tort ou 
raison, un peu de froideur, un peu de tristesse chez le Roi, au lieu
de lui savoir gr du sacrifice qu'il fait, on le lui impute  crime...
Vous vous vantez de l'avoir fait cder, acceptez sa rsignation. Que
voulez-vous de plus?]

[Note 543: _Journal des Dbats_, 3 mai 1839.]

Le Roi tait donc la premire victime, non l'auteur de la crise. Il
tait fond  se plaindre des embarras, de l'tat violent o elle
le mettait, et de la patience qu'il lui fallait dpenser[544].
Est-ce  dire que son ennui ne ft pas mlang d'une certaine
satisfaction? Pouvait-il lui beaucoup dplaire de voir si
misrablement diviss et impuissants les hommes qui avaient prtendu
s'unir pour le dominer et l'humilier? Il gotait la vengeance et
n'estimait pas la leon inutile. D'ailleurs, s'il se prtait  tout,
il mettait naturellement plus ou moins de zle, suivant qu'on tenait
plus ou moins de compte de ses sentiments et de sa dignit.
J'accepterai tout, je subirai tout, disait-il vers la fin de mars 
l'un des candidats ministriels; mais, dans l'intrt gnrai dont je
suis le gardien, je dois vous avertir qu'il est fort diffrent de
traiter le Roi en vaincu ou de lui faire de bonnes conditions. Vous
pouvez m'imposer un ministre ou m'en donner un auquel je me rallie.
Dans le premier cas, je ne trahirai pas mon cabinet, mais je vous
prviens que je ne me regarderai pas comme engag envers lui; dans le
second cas, je le servirai franchement[545]. Ce langage bien naturel
tait en mme temps correct et loyal. Cependant Louis-Philippe et
peut-tre mieux fait de ne pas le tenir: ses paroles mal rapportes,
perfidement commentes, fournissaient des armes  ses adversaires.
Comme toujours, il parlait trop. L'ge et le pouvoir avaient encore
augment, chez lui, cette intemprance de langue; il s'y mlait mme
parfois une impatience et une irritabilit peu profondes sans doute,
mais d'anne en anne moins contenues[546]. Ainsi se laissait-il aller
 tmoigner trop vivement, devant son entourage, les sentiments que
lui inspiraient la Chambre ou tel des candidats ministriels, M.
Thiers entre autres: se consolant par ces boutades des concessions
relles qu'il croyait devoir faire[547]. Ces propos, aussitt
colports, ne contribuaient pas  apaiser les esprits.

[Note 544: _Passim_, dans la correspondance indite du Roi avec M.
Mol.--Ds le 2 fvrier, Louis-Philippe avait crit  son ministre:
Patience! Dieu m'en a abondamment pourvu, et il m'a fait une grande
grce par cette largesse, car j'en consomme beaucoup.]

[Note 545: _Mmoires de M. Guizot_, t. IV, p. 301.]

[Note 546:  la fin de 1838, M. Mol, causant avec un ambassadeur
tranger, lui disait: La sensibilit et la vivacit du Roi augmentent
d'anne en anne. Il s'est mis dans une grande colre; mais j'ai
support l'orage, j'ai tenu bon, j'ai offert ma dmission, et  la fin
il s'est adouci. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p
315.)]

[Note 547: Au moment o l'on croyait le ministre centre gauche fait,
le Roi exprimait sa conviction que la Chambre ne le supporterait pas
longtemps: Ces messieurs, disait-il, sont comme des enfants: ils ne
veulent des jouets que pour les casser aprs. Il se rsignait
cependant  avaler cette pilule, la plus amre de toutes. En parlant
de M. Thiers, il le traitait d'homme abominable et ne tarissait pas
sur la chimre de ses maximes de toute-puissance parlementaire. Ces
propos taient tenus devant les diplomates trangers. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 331.)]

Cependant, le jour de l'ouverture de la session approchait, et le
cabinet dmissionnaire demandait instamment  n'tre pas oblig de se
prsenter devant la Chambre[548]. On se trouvait donc en face d'une
double impossibilit: impossibilit d'ouvrir la session avec M. Mol,
impossibilit de former un ministre nouveau. Dans cette extrmit, et
aprs en avoir confr avec MM. Pasquier, Dupin et Humann, le Roi se
rsolut  recourir  un expdient assez anormal: mais les
circonstances ne l'taient-elles pas encore plus? Faisant appel au
dvouement de quelques personnages peu engags dans la politique, il
en fit des ministres provisoires, avec la seule fonction d'ouvrir la
session, d'expdier les affaires courantes et d'occuper la place,
jusqu' la constitution du ministre dfinitif, qui serait peut-tre
plus facile aprs que la Chambre aurait eu occasion d'indiquer
elle-mme ce qu'elle voulait. Louis-Philippe esprait-il vraiment que
les dlibrations parlementaires mettraient un terme  la con fusion
des partis et aux rivalits jalouses de leurs chefs; qu'il en
sortirait une majorit, et de la majorit, un cabinet? Peut-tre son
dsir, lgitime aprs tout, tait-il surtout de rejeter sur la Chambre
le poids d'une difficult qu'elle avait cre, et de bien montrer au
pays que le trouble apport par cette sorte d'interruption du
gouvernement tait imputable au Parlement, non  la Couronne. Quoi
qu'il en soit, des ordonnances, en date du 31 mars, nommrent M. de
Gasparin ministre de l'intrieur, avec l'intrim du commerce et des
travaux publics; M. Girod, de l'Ain, ministre de la justice et des
cultes; M. le duc de Montebello, des affaires trangres; M. le
gnral Despans-Cubires, de la guerre; M. le baron Tupinier, de la
marine; M. Parant, de l'instruction publique; M. Gautier, des
finances.  la suite de ces ordonnances, le _Moniteur_ publiait une
note qui indiquait le caractre purement transitoire de ce ministre.
On y lisait que les hommes qui avaient accept cette mission de
confiance et de dvouement ne l'avaient fait que sous la condition
expresse de cesser leurs fonctions aussitt qu'un ministre dfinitif
serait form. La modestie de ce langage ne dsarma pas les journaux
de gauche et de centre gauche, qui critiqurent vivement cette
combinaison, sans pouvoir dire, il est vrai, ce qu'on et pu faire 
la place.

[Note 548: Je suis bien afflig, crivait le Roi  M. Mol le 29
mars, de voir se prolonger autant la situation pnible o vous tes,
et l'tat violent o je suis. Je vous assure qu'il n'est pas d'efforts
et de sacrifices que je ne fasse pour y mettre un terme, mais je n'y
suis pas encore parvenu. (_Documents indits._)]


IV

Le 4 avril 1839, la session s'ouvrit sans discours du trne. L'aspect
de la ville et suffi  faire comprendre aux dputs combien il tait
urgent de mettre fin  la crise. Une foule houleuse, de celle qui se
montre aux jours de sdition, se pressait autour du Palais-Bourbon,
contenue par les troupes  pied et  cheval qu'il avait fallu faire
sortir des casernes, mais poursuivant de ses hues et de ses sifflets
les personnages politiques, insultant et mme arrtant les
quipages[549]. Le soir, bandes circulant dans les rues, au chant de
la _Marseillaise_, rassemblements sur le boulevard Saint-Denis, bris
de rverbres, tentatives, aussitt rprimes par les patrouilles,
contre les boutiques des armuriers. L'agitation se prolongea pendant
plusieurs jours et amena deux ou trois cents arrestations. Ces
troubles n'taient pas imprvus; depuis quelques jours, circulaient
des rumeurs d'meute. Les feuilles de gauche, affectant de croire que
le gouvernement dsirait et provoquait le dsordre, avaient exhort
hypocritement le peuple  ne pas compromettre, par des manifestations
imprudentes, la cause de la libert[550]. Le _National_, entre
autres, tout en feignant de vouloir calmer les ouvriers, avait numr
complaisamment les causes de leur misre, et les avait rejetes toutes
sur le pouvoir.

[Note 549: Le lendemain, la duchesse de Dino, crivant  M. de
Barante, lui parlait des horribles figures qui barraient, la veille,
les communications entre les deux faubourgs. Ils injuriaient les
voitures, ajoutait-elle, les gens bien mis, et les armes sur nos
carrosses leur ont singulirement dplu. (_Documents indits._)]

[Note 550: _Documents indits._]

La Chambre ne pouvait pas ne pas voir le mal. Serait-elle en mesure
d'y remdier? Ce qu'on lui demandait, c'tait de montrer elle-mme o
tait sa majorit. Les premires sances furent remplies par la
vrification des pouvoirs, oeuvre toujours assez mesquine et d'o ne
pouvait sortir grande lumire. On attendait le moment o l'Assemble
se constituerait dfinitivement par la nomination de son prsident;
force lui serait bien alors de se sparer en deux camps. Comment et o
se ferait la coupure? c'est ce qu'il tait difficile de prvoir, dans
l'tat de morcellement et de dcomposition des partis. Sans doute, si
les coaliss demeuraient unis, ils auraient la majorit. Mais depuis
les derniers incidents, n'tait-il pas visible que M. Guizot,
mcontent, s'loignait de la gauche et du centre gauche, pour faire sa
paix avec le centre et rentrer en grce auprs du Roi? C'tait
d'ailleurs revenir  sa place naturelle. Parmi ses amis, les uns le
suivaient volontiers dans cette volution, comme M. Duchtel et M.
Vitet, ou mme le devanaient avec quelque prcipitation, comme M.
Persil. D'autres, au contraire, tels que MM. Duvergier de Hauranne, de
Rmusat, Jaubert, Piscatory, blmaient leur chef et voulaient rester
fidles quand mme  leurs allis du centre gauche et de la gauche:
nouveau signe de cet esprit de dissension qui tait partout le
rsultat et comme le chtiment de la coalition. Quant au centre, il ne
pouvait pas oublier tout de suite son ressentiment contre les
doctrinaires. La blessure avait t trop profonde et tait encore
trop rcente. Aussi l'accueil qu'il fit  M. Guizot et  ses amis
fut-il d'abord peu engageant. S'il consentait  se servir d'eux ou
mme  les servir, c'tait en leur gardant rancune et en leur faisant
affront. Le parti conservateur, disait le _Journal des Dbats_, le 16
mars, se dfiera des doctrinaires, et il aura raison; mais il s'en
servira... Ils reviendront au parti conservateur; ils reviendront lui
demander le pouvoir qu'il leur rendra peut-tre, sans leur rendre,
pour cela, son ancienne estime, et ils seront contents. Le mme
journal ajoutait, deux jours aprs: Nous n'avons pas besoin de faire
les avances avec les doctrinaires: nous les attendons. Leur faute a
t norme: ils le sentent, quoique leur orgueil n'en convienne
peut-tre pas encore; ils commencent  l'expier amrement. Cependant,
 la rflexion, les habiles du centre finirent par comprendre de quel
prix tait pour eux le retour de M. Guizot: celui-ci ne leur
apportait-il pas le talent et l'clat qui leur manquaient? L'intrt,
sans effacer le ressentiment, le fit taire, et, de plus ou moins bonne
grce, les anciens fidles de M. Mol acceptrent d'entrer en
pourparlers avec celui qui avait t son plus redoutable adversaire.

L'objet immdiat de ces pourparlers tait de s'entendre pour faire
chec  la candidature de M. Odilon Barrot, que la gauche et le centre
gauche portaient  la prsidence de la Chambre. Les doctrinaires unis
au centre faisaient-ils la majorit, ou celle-ci restait-elle  la
coalition du centre gauche et de la gauche? La question tait douteuse
et fort discute dans les journaux[551]. Les doctrinaires estimrent
que, pour tre assurs de l'emporter contre M. Barrot, il fallait
dtacher une fraction du centre gauche. Ce groupe n'chappait pas  la
dcomposition qui tait alors le mal de tous les partis. La conduite
de M. Thiers, dans les rcentes ngociations ministrielles, avait
laiss de vives irritations chez plusieurs de ses principaux
lieutenants, chez M. Dufaure, M. Sauzet, et surtout M. Passy. Ce
dernier prenait de plus en plus l'attitude d'un chef de groupe
dissident; il donnait  entendre que si les conservateurs le portaient
 la prsidence, il leur amnerait une partie du centre gauche, et
qu'une fois nomm, il se ferait fort de constituer un ministre sans
M. Thiers. M. Duchtel s'employa fort activement  faire accepter
cette proposition par le centre; il y eut quelque peine. Les anciens
221 gardaient rancune  M. Passy, d'avoir t l'un des plus pres dans
la campagne contre le prtendu pouvoir personnel[552]; mais l'intrt
de faire brche dans le centre gauche tait manifeste; aussi
acceptrent-ils, aprs quelques hsitations, le candidat qui
s'offrait.

[Note 551: Le centre comptait 190  200 membres, les doctrinaires une
trentaine, le centre gauche environ 80, la gauche  peu prs autant,
l'extrme gauche 30  40, les lgitimistes 24. Encore tous ces
chiffres n'avaient-ils rien de bien prcis, car le nombre des
flottants tait considrable.]

[Note 552:  la cour, on avait appel, en cette occasion, M. Passy un
Roland sans sa femme.]

Quand M. Thiers vit cette manoeuvre se dessiner, il en comprit le
danger et fit des ouvertures aux doctrinaires, cette fois avec un vrai
dsir de s'entendre. Il demandait seulement que l'on s'engaget 
voter personnellement pour M. Barrot;  ce prix, il promettait de
travailler  former le ministre tel que M. Guizot l'avait
prcdemment demand. Mais quelle assurance avait-on que, le prsident
nomm, aucune difficult ne s'lverait pour la constitution du
cabinet? Prvoyant l'objection, M. Thiers s'offrait  donner toutes
les garanties, par exemple  arrter d'avance la liste ministrielle
et  la signer en commun. Il ajoutait que si le marchal Soult
refusait son concours, il accepterait la prsidence sans portefeuille
du duc de Broglie. Si M. Thiers et t au dbut dans ces
dispositions, l'entente se ft faite. Maintenant il tait trop tard.
M. Guizot s'tait engag dans une autre politique: il dclara que les
garanties offertes ne signifiaient rien, et ajouta qu'il tait
certain, aprs la dfaite de M. Barrot, d'amener M. Thiers 
composition. Ce propos, aussitt rapport  celui qu'il visait,
n'tait pas fait pour combler l'abme chaque jour plus profond qui se
creusait entre les deux rivaux.

Il ne restait plus donc  M. Thiers qu' livrer la bataille, dont le
jour fut fix au 16 avril. Il la perdit. M. Passy ne dtacha sans
doute qu'un petit nombre de membres du centre gauche, assez cependant
pour faire une majorit avec les voix du centre et des doctrinaires.
Il fut lu prsident par 226 voix contre 193. La Chambre semblait dire
par l qu'elle ne voulait pas d'un ministre qui s'appuierait sur la
gauche. Les journaux de ce dernier parti ne dissimulrent pas leur
dsappointement. La cour l'emporte, disait l'un d'eux, et la Chambre
vient d'abdiquer. Puis, se tournant contre les doctrinaires:
L'infamie est consomme. En six mois, vous avez t deux fois
transfuges. Toutefois, si la majorit s'tait prononce, elle
demeurait encore bien peu sre d'elle-mme, car, ds le lendemain, la
gauche regagnait dans l'lection des vice-prsidents une partie de ce
qu'elle avait perdu dans celle du prsident.

Est-ce ce dernier fait qui modifia les vues de M. Passy? Toujours
est-il qu'une fois lu, il ne rpondit pas  l'attente de ceux qui
l'avaient nomm. Au lieu de poursuivre la campagne qu'il avait
annonce contre M. Thiers, il tenta de se rapprocher de lui et de
reprendre, sous la prsidence du marchal Soult, la combinaison centre
gauche qui avait chou peu auparavant. Aprs plusieurs jours d'alles
et venues, on se heurta  l'impossibilit de concilier le marchal et
M. Thiers. Les personnages engags dans ces pourparlers se sparrent,
encore un peu plus irrits les uns contre les autres, et les journaux
ne manqurent pas d'accuser le marchal d'avoir t, dans les
difficults qu'il avait souleves, l'instrument des perfidies royales.
L'lection de M. Passy n'avait donc pas apport la solution qu'on
esprait, et la confusion tait pire que jamais.


V

Le public, qui avait t d'abord spectateur un peu ddaigneux de
complications et de comptitions auxquelles il ne pouvait
s'intresser, finissait par s'tonner et s'inquiter d'une crise si
prolonge. Ce qui a remplac la vivacit de l'attente, observait un
tmoin, c'est une lassitude, un dgot et un mcontentement
universels[553]. Dj, deux ans auparavant, au sujet de crises
beaucoup plus courtes, M. de Broglie avait crit  M. Guizot: Il ne
faut pas se faire illusion, le public est las, trs-las des crises
ministrielles, presque autant qu'il est las des rvolutions[554].
Dans les salons, on voyait les choses au plus sombre: C'est de la
rvolution adoucie, mais qui ne le sera pas longtemps, crivait la
duchesse de Dino  M. de Barante. M. Mol dit tout haut que son
ministre a t le ministre Martignac du gouvernement de Juillet; car
il faut que vous sachiez qu'on dit tout, tout haut,  tout venant,
avec une libert effrayante, ce qui prouve qu'on ne compte plus avec
personne et qu'on ne mnage plus rien. M. Royer-Collard dit que la
coalition a dtrouss le gouvernement. Et elle ajoutait, un autre
jour: La socit proprement dite s'croule dans un semblable tat de
choses; il est impossible de vous donner une juste ide du lugubre de
Paris, des cris de terreur qui s'y poussent et de l'hostilit
grossire du langage et de l'action. Ou bien encore elle s'criait,
avec le dfaut de mesure d'une imagination fminine: Notre pays s'en
va, soyez-en sr[555].

[Note 553: _Journal indit de M. de Viel-Castel._]

[Note 554: _Documents indits._]

[Note 555: _Ibid._]

L'inquitude avait, dans le monde des affaires, des consquences
dsastreuses. Dj, par le contre-coup des agitations des luttes
politiques, les mois de janvier et de fvrier avaient t mauvais.
Mars et avril, o l'on avait espr une reprise, se trouvaient tre
plus mauvais encore. Diminution notable dans le rendement des impts
et dans les recettes de l'octroi, retraite des fonds dposs aux
caisses d'pargne, resserrement du crdit, chmages, tous les
symptmes rvlaient la stagnation du commerce et de l'industrie. Les
ouvriers sans travail se rassemblaient dans les rues, encore calmes,
mais mal prpars, par un dnment croissant,  rsister aux
excitations mauvaises. Les journaux de toute nuance, sauf  se
rejeter mutuellement la responsabilit du mal, s'accordaient  en
constater la gravit exceptionnelle. Quelques-uns parlaient mme de
panique. Il faut, disait le _Commerce_, remonter jusqu' 1831, pour
trouver une situation pareille.

Devant un malaise si gnral, les acteurs principaux de cet trange
imbroglio tchrent de se disculper publiquement. Une interpellation
de M. Mauguin leur en fournit l'occasion, et, le 23 avril, on vit se
succder  la tribune M. Dupin, M. Thiers, M. Guizot, le marquis de
Dalmatie, porte-parole du marchal Soult, son pre, et M. Passy,
chacun racontant avec dtail la part qu'il avait prise aux
ngociations ministrielles. Tous s'exprimrent sans doute avec une
grande convenance de formes. Mais n'tait-ce pas chose anormale et
fcheuse, que de montrer ainsi au public les dessous du rgime
parlementaire, que de lui faire confidence de ces comptitions
personnelles, si trangres  l'intrt gnral, et de le provoquer 
porter sur elles un jugement qui ne pouvait tre que svre? Pour les
esprits rflchis et de bonne foi, le personnage qui sortait le plus
indemne de ces explications, tait celui qui n'y avait pu prendre
part: le Roi. M. Thiers, sans doute, avec une rserve apparente, et
bien voulu donner  entendre que les avortements successifs taient
imputables  la Couronne, mais les faits mmes, tels qu'ils
ressortaient de tous les rcits, contredisaient cette insinuation.
D'ailleurs, M. Passy et M. Guizot, renouvelant une dclaration dj
faite, plusieurs jours auparavant, par le marchal,  la Chambre des
pairs, affirmrent, sans tre dmentis, que la Couronne avait tout
accord sur les choses et sur les hommes. Et M. Odilon Barrot,
lui-mme, dit le lendemain: C'est avec bonheur que j'ai entendu ceux
qui ont t mls aux ngociations ministrielles dclarer que la
Couronne avait tout cd, hommes et choses: ce ne sont donc pas les
institutions qui ont manqu au pays; ce sont les hommes qui ont manqu
aux institutions.

Un tel dbat rendait-il la solution plus facile et plus prochaine?
Tout au contraire, il faisait les divisions plus irrmdiables
encore, par la publicit qu'il leur donnait. Ainsi en fut-il d'abord
pour le marchal et M. Thiers, ensuite pour M. Guizot et M. Barrot.
Entre les deux derniers, la rupture se fit mme avec quelque
solennit. Dans le dsir vident de continuer son mouvement de
retraite vers les anciens 221, M. Guizot expliqua l'chec des
tentatives ministrielles auxquelles il avait t ml, par cette
raison qu'il avait tenu  stipuler des garanties pour les
conservateurs dont il s'tait trouv momentanment spar; puis,
s'attaquant  la gauche, il lui reprochait d'tre exclusive, sans
esprit de gouvernement, et dclarait que le pays ne la verrait pas
sans inquitude s'approcher du pouvoir. M. Barrot releva le gant avec
hauteur, renvoya aux doctrinaires le reproche d'exclusivisme, et,
faisant une allusion directe  son contradicteur: Si parfois nous
dprcions trop nos hommes politiques, dit-il, parfois aussi nous les
exaltons trop, et, par l, nous excitons chez eux un orgueil
indomptable. Il y a, dans notre socit moderne, un mal qui mrite
toute votre svrit: c'est cette personnalit orgueilleuse qui se
dcerne de beaux titres, qui s'appelle _dignit personnelle_, comme si
la vraie dignit n'tait pas dans l'abngation et le sacrifice, bien
plutt que dans des prtentions exagres. Aprs un tel dbat, il ne
restait plus rien de la coalition. Cependant l'clat avec lequel M.
Guizot se sparait ainsi de ses allis de la veille ne lui valait pas
encore le pardon de tous les 221. M. de Lamartine se fit  la tribune
l'organe de ces ressentiments tenaces, et dnia amrement  l'orateur
doctrinaire le droit de parler au nom des conservateurs. Cette sortie
fut, il est vrai, dsavoue sur-le-champ par le gnral Bugeaud, et le
_Journal des Dbats_ protesta, le lendemain, contre les troites
rancunes qui faisaient repousser par quelques conservateurs un
concours aussi prcieux que celui de M. Guizot.

Aprs que la Chambre se fut livre  ces dbats rtrospectifs et
striles, le Roi dut recommencer ses tentatives  la recherche du
ministre introuvable. Le 28 avril, il s'adressa  M. Passy. Celui-ci
parut d'abord russir. Ds le lendemain, il tait en mesure de
proposer au Roi, qui ne faisait nulle objection, un ministre centre
gauche o il runissait MM. Thiers, Dupin, Dufaure, Sauzet: ni M.
Passy, ni M. Thiers n'acceptant la prsidence l'un de l'autre, il
avait t dcid que le garde des sceaux, qui devait tre M. Dupin,
prsiderait,  raison de son titre, les dlibrations du conseil. Tout
tait convenu, et l'on se flattait enfin d'tre au bout de la crise,
quand,  la dernire heure, M. Dupin, n'coutant que son humeur
fantasque, vint se ddire et par cela mme faire tout manquer. Il
invoquait de plus ou moins mchants prtextes: son vritable motif
tait sa rpugnance goste pour les situations difficiles et
risques. Ce fut un _tolle_ formidable contre lui. Il essaya de se
justifier devant la Chambre, en racontant longuement ce qui s'tait
pass; il devenait d'usage de mettre le public dans la confidence de
toutes les ngociations manques. Ces explications furent mal
accueillies et valurent  leur auteur une rponse svre de M.
Dufaure[556]. Les journaux amis de M. Thiers, continuant leur
campagne, ne manqurent pas d'insinuer fort injustement que, dans
cette circonstance, l'ancien prsident de la Chambre avait t, comme
nagure le marchal Soult, l'instrument du Roi, machiavliquement
obstin  tout empcher.

[Note 556: 30 avril.]

Ce nouvel chec jeta le dcouragement dans tous les esprits: tait-on
donc condamn  ne jamais sortir de l'ornire o,  chaque effort, on
s'embourbait davantage? Ce fut donc sans grand entrain, et en tout cas
avec peu de succs, que le marchal, rentr en scne, fit quelques
tentatives pour constituer un ministre d'o seraient exclus  la fois
M. Thiers et M. Guizot. Cette combinaison avait au fond la prfrence
du Roi. Ds le 24 avril, il avait fait venir M. Guizot, pour obtenir
qu'il laisst ses amis entrer, sans lui, dans un cabinet de ce genre:
Vous voyez, lui dit-il, dans quelle impasse nous sommes; il n'y a
qu'un ministre neutre, un ministre o les grands amours-propres
n'aient pas  se dbattre, qui puisse nous en tirer.--Que ce ministre
se forme, rpondit M. Guizot, qu'il rapproche et unisse les deux
centres; non-seulement je ne dtournerai pas mes amis d'y entrer,
mais je le soutiendrai de tout mon pouvoir. M. Guizot ajoute dans ses
Mmoires, aprs avoir rapport cet entretien: Le Roi me prit la main
avec une satisfaction o perait un peu de moquerie; rien ne lui
convenait mieux qu'un cabinet qui, en mettant fin  ses embarras, ft
pourtant un mcompte pour la coalition[557]. En se prtant si
facilement au dsir du Roi, M. Guizot se rendait probablement compte
qu'il lui tait utile de s'effacer pendant quelque temps, pour laisser
s'apaiser l'irritation des conservateurs: au fond, d'ailleurs, il se
flattait qu'on ne pourrait pas longtemps se passer de lui. Il ne
faisait mme pas d'objection  ce que le marchal Soult prt le
ministre des affaires trangres; et comme M. Duvergier de Hauranne
lui objectait que c'tait livrer toute la diplomatie au Roi: Aprs
tout, rpondit vivement M. Guizot, mieux vaut la politique du Roi que
celle de M. Thiers. Ce dernier tait, au contraire, trs-peu dispos
 prendre patiemment son exclusion. Pour empcher ses amis de se
prter  une telle combinaison, il leur fit contracter une sorte
d'engagement de ne pas entrer dans un cabinet autre que celui dont il
arrtait avec eux la composition. Ainsi arm, il attendit que la
Couronne ft rduite  capituler entre ses mains. Son attitude prenait
un caractre chaque jour plus marqu d'hostilit contre le Roi. Le 1er
mai, lorsque la Chambre alla fliciter Louis-Philippe,  l'occasion de
sa fte, presque tous les dputs taient prsents, entre autres M.
Odilon Barrot et M. Mauguin; M. Thiers ne se montra pas, et son
absence fut trs-commente. En mme temps, les journaux qui passaient
pour recevoir ses inspirations ou tout au moins ses conseils,
imputaient au Roi, plus ouvertement que jamais, la prolongation de la
crise, l'accusaient de diviser la Chambre, d'opposer une force
d'inertie ou l'habilet de la ruse aux voeux ardents de la
France, et dclaraient, d'un ton menaant, qu'on branlait ainsi la
foi du pays dans les institutions monarchiques[558].

[Note 557: _Mmoires de M. Guizot_, t. IV, p. 305-306.]

[Note 558: Cf. _passim_ le _Constitutionnel_, le _Courrier franais_,
le _Sicle_, le _Temps_ et le _Commerce_, de la fin d'avril et du
commencement de mai.]

Le 4 mai, sous le prtexte de vaincre cette prtendue rsistance, M.
Mauguin proposa  la Chambre de voter une humble Adresse au Roi, le
suppliant de mettre un terme aux anxits du pays et de constituer, en
usant de sa prrogative, un ministre qui ne ft pas provisoire;
l'Adresse indiquerait galement quelles conditions devait remplir ce
ministre. Le premier mouvement des conservateurs fut de combattre une
proposition qui leur paraissait impertinente pour la Couronne, qui
l'tait videmment dans la pense de son auteur, et qui risquait de
faire croire au public que l'obstacle tait venu jusqu'ici de la
mauvaise volont du Roi. Or, comme le disait M. de Lamartine, la
Couronne serait plus en droit que les dputs de faire  ceux-ci une
Adresse et de leur dire: Comment me demandez-vous de rpondre  une
interrogation dont vous seuls, vous pouvez avoir le secret et la
rponse? Sous l'empire de ces sentiments, la proposition fut d'abord
ajourne: mais bientt, devant l'impossibilit d'aboutir, les
conservateurs en vinrent  se demander si, en dgageant la proposition
de tout ce qui pouvait tre reproche ou dfiance  l'gard de la
royaut, elle n'aurait pas ce bon rsultat de forcer enfin la Chambre
 manifester o tait sa majorit. D'ailleurs, au point o l'on en
tait, pouvait-on refuser d'essayer un moyen quelconque d'en finir? Le
10 mai, la proposition fut donc prise en considration,  une immense
majorit, et la commission charge d'y donner suite fut nomme le 11
mai. M. Thiers en faisait partie et se flattait d'y avoir la majorit:
majorit, en tout cas, minime et incertaine. On ne pouvait encore
prvoir ce qui sortirait de l, quand tout  coup, le 12 mai, la
fusillade clata dans les rues de Paris: c'tait l'meute qui, pour la
premire fois depuis cinq ans, croyait pouvoir relever la tte et
engager la bataille.


VI

Depuis trois ans, la socit des _Saisons_[559], sous la conduite de
Blanqui, de Barbs et de Martin Bernard, conspirait contre la
monarchie et la socit, sans avoir pu encore trouver une occasion de
mettre  excution ses dtestables desseins. Les affilis
s'impatientaient, et les meneurs, fort embarrasss, ne savaient plus
trop quel aliment donner  ces passions surchauffes, quand se
produisit la crise dont nous venons de raconter les tristes
pripties. Cette sorte d'interruption du gouvernement, ce discrdit
des pouvoirs publics, cette excitation et cette impuissance des
partis, ces attaques diriges contre la royaut par les chefs de la
bourgeoisie rgnante, le malaise gnral, la stagnation des affaires,
le chmage qui jetait tant d'ouvriers sans travail dans la rue, tout
cela leur parut offrir  l'meute des chances telles qu'elle n'en
avait pas rencontr depuis plusieurs annes. Ils se dcidrent donc 
tenter un coup, et en fixrent le jour au dimanche 12 mai. En
attendant, convocation des affilis, choix des lieux de rassemblement,
dpts d'armes et de munitions, tout fut combin et rgl avec un
secret soigneusement gard. La police demeura dans l'ignorance de tous
ces prparatifs. Aussi a-t-on pu dire que, depuis la conspiration du
gnral Mallet, jamais insurrection n'avait pris le gouvernement plus
au dpourvu[560].

[Note 559: Cf. sur l'origine de cette socit secrte, plus haut, p.
36 et suiv., et p. 245 et suiv.]

[Note 560: DE LA HODDE, _Histoire des socits secrtes_, p. 233.]

Le dimanche 12 mai,  deux heures de l'aprs-midi, pendant que tout
Paris est  la promenade ou aux courses du Champ de Mars, les
affilis, au nombre de six  sept cents, se runissent rue
Saint-Martin et rue Saint-Denis. On leur fait savoir que le grand jour
est enfin venu. Les portes de l'armurier Lepage, vite enfonces, les
mettent  mme de se procurer des armes. Des cartouches, rassembles
d'avance dans le voisinage, leur sont distribues. Il ne reste plus
qu' se lancer  la conqute de Paris. Mais auparavant, un cri s'lve
des rangs de cette petite arme: Le comit, le comit! On veut voir
enfin ces chefs mystrieux qui, depuis trois ans, ont command sans se
faire connatre. N'ont-ils pas promis qu'ils se rvleraient au jour
de la lutte? Le comit, c'est nous, rpondent Martin Bernard, Blanqui
et Barbs. Nous sommes  votre tte, comme nous vous l'avions promis.
La dception est grande chez les conjurs qu'on a leurrs de l'espoir
de combattre sous des chefs illustres. Des rcriminations clatent:
plusieurs se retirent, en se disant trahis. Enfin Barbs, pour couper
court  cet incident qui menace d'amener une dbandade complte, crie:
En avant! et il s'lance, suivi de quelques centaines d'meutiers.

Le plan, oeuvre de Blanqui, consistait  s'emparer d'abord, par
surprise, de la Prfecture de police, et  faire de la Cit la base
des oprations de l'meute. Barbs se dirige donc de ce ct. Sur la
route, il rencontre le poste du Palais de justice. Le lieutenant
Drouineau, qui y commande, fait prendre les armes  ses soldats, dont
les fusils ne sont mme pas chargs, et s'avance seul vers les
insurgs. Un homme, portant un fusil  deux coups, marche  la tte de
ces derniers; il somme le lieutenant de dposer les armes. Plutt la
mort! lui est-il rpondu. L'homme abaisse son fusil et fait feu des
deux coups: au second, Drouineau tombe foudroy. Quel tait ce
meurtrier? Plusieurs tmoins ont reconnu Barbs, d'autres ont hsit;
lui-mme a ni nergiquement; le point est rest douteux. Le
lieutenant  terre, les insurgs font une dcharge gnrale sur les
soldats qui se tenaient l'arme au bras. Quatre sont tus, cinq
blesss, les autres se dispersent. Aprs cet exploit sauvage, la bande
se dirige vers la Prfecture de police, mais on a eu le temps de s'y
mettre sur la dfensive. Les assaillants, accueillis  coups de fusil,
battent aussitt en retraite.

Ils commencent alors,  travers les quartiers Saint-Denis et
Saint-Martin, une sorte de promenade sditieuse, dsarmant et parfois
massacrant les postes isols qu'ils rencontrent, levant des
barricades dans les rues troites. Leur dessein est de jeter le
trouble dans la ville et d'y soulever les lments rvolutionnaires.
L'une de leurs premires stations s'est faite  l'Htel de ville, o
Barbs a lu une proclamation incendiaire et froce, imprime 
l'avance. Cependant les ouvriers, sur le concours desquels les meneurs
ont compt, regardent, tonns, cette insurrection dont le motif et
les moyens leur chappent, et qui leur parat une sinistre folie: 
peine quelques centaines se joignent aux combattants. Le mystre dont
s'tait enveloppe la conjuration avait eu pour effet que le peuple,
mme dans sa fraction rpublicaine et rvolutionnaire, n'tait ni
moins surpris ni plus prpar que le gouvernement lui-mme.

Vers la fin de l'aprs-midi, les troupes arrivent sur le terrain de la
lutte, les gardes municipaux d'abord, ensuite la ligne et la garde
nationale. Les postes sont repris, les bandes disperses, les
barricades enleves aprs des combats parfois acharns. Barbs,
bless, la figure en sang et les mains noires de poudre, est fait
prisonnier; du moins a-t-il bravement pay de sa personne. Quanta
Blanqui, qui avait tout mis en train, son action dans le combat n'a
laiss aucune trace.  la fin de la journe, il est rduit, ainsi que
Martin Bernard,  se cacher chez des amis, o tous deux seront arrts
peu aprs. Quelques heures ont suffi pour avoir raison de cette
meute, la plus inexplicable et la plus injustifiable de toutes[561].
Le nombre exact des morts est demeur inconnu. Cent quarante-trois
blesss furent ports dans les hpitaux. Sur plusieurs points, entre
autres au poste du Palais de justice, il y avait eu plutt assassinat
que combat.

[Note 561: Le lendemain, il y eut encore quelques chauffoures: mais
elles furent promptement rprimes.]

La lugubre surprise de cette meute, venant s'ajouter au long malaise
de la crise ministrielle, avait produit dans Paris une impression de
morne stupeur. Le soir, de nombreux visiteurs, pairs, dputs,
fonctionnaires, s'empressrent aux Tuileries. Le marchal Soult,
arriv l'un des premiers, eut l'ide de profiter de l'motion
gnrale, pour vaincre les hsitations et les rsistances qui avaient
fait chouer jusqu'ici toutes les combinaisons. Le Roi agra l'ide,
avec le dessein d'en faire sortir la solution qui avait eu toujours
ses secrtes prfrences, celle qui, excluant les grands
amours-propres, c'est--dire M. Thiers et M. Guizot, runissait aux
seconds rles du centre gauche et du centre droit un reprsentant des
anciens 221[562]. Seulement, si M. Guizot et M. Thiers se trouvaient
galement carts, il y avait, entre eux, cette diffrence que le
premier poussait  cette combinaison, tandis qu'elle se faisait malgr
le second.  mesure que se prsentait aux Tuileries un des personnages
aptes  faire partie du ministre, le Roi le faisait appeler dans son
cabinet, o il se tenait avec le marchal, et lui demandait un
concours  peu prs impossible  refuser dans de telles circonstances.
M. Dufaure, arriv l'un des derniers, fut plus long  se dcider; il
tait gn par l'engagement que lui avait fait prendre, peu
auparavant, M. Thiers, de ne pas entrer dans d'autres combinaisons que
la sienne. Estimant cependant que la gravit de la situation le
dliait de sa parole, il finit par donner un consentement dont M.
Thiers lui garda longtemps rancune. Avant la fin de la soire, tout se
trouva conclu; l'meute avait fait, en quelques heures, ce que
n'avaient pu faire, depuis plus de deux mois, ni l'habilet patiente
du Roi, ni l'agitation des meneurs parlementaires. Le lendemain, Paris
fut agrablement surpris d'apprendre que, pendant la nuit, il lui
tait n enfin un ministre. Le marchal Soult tait ministre des
affaires trangres et prsident du conseil; M. Duchtel, ministre de
l'intrieur; M. Teste, de la justice; M. Passy, des finances; M.
Villemain, de l'instruction publique; M. Dufaure, des travaux publics;
M. Cunin-Gridaine, du commerce; le gnral Scheider, de la guerre;
l'amiral Duperr, de la marine. MM. Passy, Dufaure, Teste
reprsentaient le centre gauche; MM. Duchtel et Villemain, le centre
droit; M. Cunin-Gridaine, le centre rest fidle  M. Mol.

[Note 562: Le marchal tenait beaucoup  cette dernire condition. Il
crivait,  ce propos, le 13 mai 1839,  M. de Barante: Il fallait de
toute ncessit, pour que l'administration nouvelle se prsentt avec
quelque chance de force et de dure, que ses lments reprsentassent,
dans une certaine mesure, non-seulement les diffrentes nuances de la
majorit nouvelle sortie du scrutin lectoral, mais encore la masse
considrable des opinions qui, aprs avoir eu la majorit dans la
Chambre prcdente, se trouvant former, encore aujourd'hui, une si
importante minorit.]


VII

On dit que le Roi ne put se dfendre d'une satisfaction un peu
ironique, en signant les ordonnances qui constituaient le nouveau
ministre. En effet, si la coalition l'avait un moment vaincu et
humili, il tait bien veng. On tait parti en guerre contre M. Mol,
parce qu'il ne couvrait pas suffisamment la Couronne; quel homme
srieux et pu soutenir que le marchal Soult la couvrait davantage?
C'tait surtout dans les questions extrieures que l'on avait dnonc
l'intrusion du pouvoir personnel; or mettre le marchal  la tte des
affaires trangres dont il ne connaissait rien, c'tait, de l'aveu de
tous, livrer au Roi seul toute la direction de la diplomatie. On
s'tait plaint que le ministre du 15 avril ft constitu en dehors
des grandes influences parlementaires; c'tait mme,  parler vrai, le
principal grief, celui qui avait mis tout en mouvement; or le
caractre marquant de la combinaison  laquelle on venait d'aboutir,
tait l'exclusion rflchie et voulue de M. Thiers et de M. Guizot. On
avait reproch  l'administration prcdente de ne pas reprsenter un
parti dtermin, une politique arrte; or le propre du nouveau
ministre tait, suivant l'expression mme du Roi, d'tre neutre;
ces ministres venus de tous les camps, nagure en lutte les uns contre
les autres, runis sous le coup d'un pril soudain, sans s'tre
concerts sur les questions  rsoudre, eussent t bien embarrasss
de dire quel parti reprsentait leur assemblage et de formuler leur
programme. Ainsi, pas un des dfauts reprochs au ministre du 15
avril, de ces dfauts jugs si graves qu'on n'avait recul devant rien
pour jeter bas le ministre, qui ne rappart, parfois mme aggrav,
dans le cabinet du 12 mai. La coalition n'avait pas t seulement une
faute, elle se trouvait tre aussi une duperie.

Mais si la coalition avait compltement manqu le but qu'elle visait,
elle avait fait un mal auquel elle ne s'attendait pas. Pendant
plusieurs mois, elle avait comme interrompu tout gouvernement;  un
lan de merveilleuse prosprit, elle avait fait brusquement succder
une crise conomique douloureuse. Hors frontires, les consquences
avaient t plus fcheuses encore. Les cours trangres, dj
disposes  s'effaroucher facilement du bruit et du mouvement normal
d'un gouvernement libre, voyaient, dans le dsordre de la coalition,
le prodrome d'une rvolution imminente; tout ce que le gouvernement de
Juillet avait fait, depuis neuf ans, pour leur inspirer enfin
confiance dans sa stabilit et dans sa dure, se trouvait du coup
compromis[563]. On en venait aussi  douter, au dehors, de notre
volont pacifique. Le genre d'attaques auxquelles l'opposition s'tait
livre sur la politique extrieure, et le succs qu'elles avaient paru
obtenir, faisaient souponner, bien  tort, la nation de vellits
belliqueuses contre lesquelles les puissances croyaient prudent de se
mettre en garde[564]. En mme temps qu'il leur paraissait impossible
de compter sur nous, elles jugeaient inutile de compter avec nous. La
France tait comme annule en Europe, et cela  un moment o les plus
graves vnements se prparaient en Orient et o,  Vienne, on n'et
demand qu' s'entendre avec elle. M. de Metternich ne cachait pas ce
dsir, mais, disait-il  M. de Sainte-Aulaire, vous n'avez pas de
ministre, et je ne puis commencer une telle affaire sans savoir avec
qui j'aurai  la continuer[565]. Aussi M. de Barante, qui nagure
s'tait flicit du crdit croissant de son gouvernement auprs des
cours mme les plus mal disposes, crivait, dsol, de
Saint-Ptersbourg: Pour ceux qui sont au loin, la tristesse est de
remarquer combien la France s'en va perdant autorit et
considration[566].

[Note 563: _ una situazione molto terribile_, disait, le 4 avril
1839, Grgoire XVI  Lacordaire, et, convaincu que nous entrions en
rvolution, il faisait retarder la prise d'habit du futur restaurateur
de l'Ordre des Dominicains en France.  Vienne, M. de Metternich se
plaisait, plus que jamais, dans de sombres pronostics. De
Saint-Ptersbourg, M. de Barante crivait, le 30 mars: Le gros de la
socit russe, et, encore bien plus, le commerce de Saint-Ptersbourg,
croient que la rvolution est de nouveau dchane en France, que nous
allons tre en proie aux plus tristes dsordres. Les bruits les plus
exagrs, les plus absurdes, n'ont pas cess de circuler pendant
plusieurs semaines. Plus d'une fois, j'ai eu  rassurer des Franais
tablis en Russie qui venaient, dsols, chercher  l'ambassade
consolation et scurit. (_Documents indits._)]

[Note 564: C'est encore M. de Barante qui crivait de
Saint-Ptersbourg, le 25 mai 1839: Ce qui s'est pass chez nous,
depuis quatre mois, a laiss des alarmes qui seront peut-tre assez
longtemps  se dissiper... On remarque que l'appel aux irritabilits
nationales, l'excitation contre les puissances trangres sont
toujours un moyen de chercher la popularit et de l'obtenir, du moins
par premire impression; on suppose que cette habitude de reprsenter
sans cesse la France comme offense ou menace indique l'espoir de
toucher une fibre sensible et frmissante... (_Documents indits._)]

[Note 565: _Mmoires indits du comte de Sainte-Aulaire._]

[Note 566: _Documents indits._]

La coalition n'avait pas seulement jet, dans les affaires intrieures
et extrieures de la France, un trouble momentan et plus ou moins
promptement rparable, elle avait fait tort aux institutions
elles-mmes. La royaut, pour s'tre trouve venge par l'issue
dernire de la crise, n'en conservait pas moins la trace des coups qui
lui avaient t ports. Ce n'tait pas impunment que, arrache  son
inviolabilit sereine et suprieure, elle avait t, pendant plusieurs
mois, mise sur la sellette par les personnages les plus considrables
du rgime, dnonce, plus ou moins ouvertement, comme coupable
d'usurpation cauteleuse sur la prrogative parlementaire, et comme
sacrifiant, au dehors, les intrts et l'honneur de la France. Ce
n'tait pas impunment qu'aprs une lutte lectorale o adversaires et
amis dclaraient faire le pays juge de ces reproches, le scrutin avait
paru les ratifier. Tout cela et t dangereux mme pour une monarchie
ancienne et inconteste; ne l'tait-ce pas plus encore pour une
monarchie imparfaitement dgage des faiblesses d'une origine rcente
et rvolutionnaire? Elle sortait donc de l diminue, humilie,
expose  des mfiances et  des ressentiments qui rendaient son rle
plus difficile, son autorit plus prcaire. L'internonce  Paris, Mgr
Garibaldi, esprit fort avis, vivant depuis longtemps en France et la
connaissant bien, crivait, peu aprs,  un vque franais: Le
pouvoir royal a immensment diminu,  la suite des crises
parlementaires. Puis, citant ce mot d'un ami de M. Thiers  qui l'on
avait dit: Vous avez effac le Roi, et qui rpondait: Non, nous
l'avons voil, l'internonce ajoutait: Cela signifie la rpublique ou
peu s'en faut[567]. Les rpublicains d'ailleurs ne s'y trompaient
pas, et, en mars 1839, Branger crivait  un de ses amis: La
coalition vient de porter un terrible coup au trne, et ce qu'il y a
de curieux, ce sont les monarchiens qui l'ont rduit  ce piteux tat;
passe encore pour Garnier-Pags! Il ajoutait, dans une autre lettre:
J'avais prdit  nos jeunes gens que la bourgeoisie finirait par se
quereller avec la royaut: ma prdiction commence  s'accomplir. Il
n'en sortira certes pas grand bien encore; mais c'est dj beaucoup
que cette meute parlementaire dont les chefs ne me paraissent pas
avoir pressenti toutes les consquences. Et encore: La coalition
vient de porter  la cour un coup qui laissera des cicatrices, et je
vous avoue que je n'aurais rien conu  ces attaques diriges par des
hommes qui se prtendent monarchiques, si les ambitions personnelles
n'expliquaient bien des choses[568]. Aussi, plus tard, aprs la
rvolution de 1848, des hommes d'opinions fort diffrentes, M. de
Lamartine comme M. de Montalembert, recherchant, dans le pass, les
causes d'un croulement si soudain, s'accordaient  dsigner la
coalition de 1839 comme l'une de ces causes[569].

[Note 567: _Vie de Mgr Mathieu_, par Mgr BESSON, p. 246-247.]

[Note 568: Lettres du 2, du 8 et du 29 mars 1839. (_Correspondance de
Branger._)]

[Note 569: M. de Lamartine crivait  la _Saturday Review_, le 6
juillet 1848. Ce qui a fait la rvolution, c'est la coalition
parlementaire de 1839, ce sont les banquets d'agitation de 1847, c'est
l'accusation des ministres. M. de Montalembert disait, de son ct,
en 1850: Ce sont les coalitions qui ont tu, tour  tour, deux
monarchies, en tuant le respect pour l'autorit. Ce n'est pas l'meute
de la rue, ce sont les hommes d'tat qui ont fait les rvolutions.]

L'institution parlementaire tait plus atteinte encore. Ce contraste
entre les vises orgueilleuses des partis coaliss et l'impuissante
confusion qui avait suivi leur victoire; cette campagne entreprise
pour reconstituer une majorit, et qui aboutissait non-seulement 
couper en deux l'ancien parti de gouvernement, sans en former un
nouveau, mais  subdiviser,  dcomposer chaque groupe[570], et 
semer, entre les fractions, d'implacables ressentiments: sorte de
confusion des langues, chtiment d'une autre Babel; cette recherche
d'un ministre puissant, au terme de laquelle on s'estimait heureux de
voir former un de ces ministres purement ngatifs, comme disait
alors le duc de Broglie, dont le but et le mrite sont d'exclure, les
uns par les autres, les personnages politiques les plus minents, un
de ces ministres ples, indcis, sans principes avous, sans autre
prtention que de vivre au jour la journe, sans autre point d'appui
que la lassitude et le dcouragement universel[571]; le scandale de
ces alliances, si facilement conclues malgr l'opposition ancienne des
principes, et si promptement rompues, malgr la campagne rcemment
faite en commun; cette effervescence d'ambitions, de haines, de
rancunes et de jalousies, qui tendaient, dans les luttes
parlementaires comme dans les comptitions ministrielles, 
substituer les questions de personnes aux questions d'opinions[572];
cet gosme naf ou cynique avec lequel chaque homme politique en
tait venu  se tenir pour un principe et jugeait ds lors licite de
tout rapporter et de tout sacrifier  soi[573];--tout cela avait jet
comme une grande ombre sur le prestige du rgime reprsentatif.

[Note 570: M. Doudan crivait plaisamment  ce propos: C'est
aujourd'hui surtout qu'on peut dire qu'il y a autant et plus d'avis
que de personnes. On a tellement travaill  disperser les groupes,
dans la Chambre des dputs, que, sauf la haine qui est changeante, il
n'y a pas de cohsion entre quatre chats. Chacun se promne en libert
dans sa gouttire, l'air capable et impertinent, et vous voulez qu'on
se mette  rallier cette grande dispersion! Il faut laisser faire cela
aux temps et aux vnements. (_Lettres de Doudan_, t. I, p. 291.)
Henri Heine crivait aussi, vers la mme poque: Quand je considre,
sous ce rapport, les Franais d'aujourd'hui, je me rappelle les
paroles de notre spirituel Adam Gurowski, qui refusait aux Allemands
toute capacit d'action, vu que, sur douze Allemands, il y avait
toujours vingt-quatre partis.]

[Note 571: Lettre  M. Guizot. (_Documents indits._)]

[Note 572: Quelques annes plus tard, M. de Tocqueville, dnonant 
la tribune l'tat d'anarchie morale et d'indiffrence politique dans
lequel lui paraissait tre le pays, dclarait que la coalition tait
pour beaucoup dans cette perturbation, dans cette espce de
ngation du juste et de l'injuste, en politique, qui est le trait le
plus distinctif et le plus dplorable de notre poque... On a fait
croire au pays, ajoutait-il, qu'il n'y avait, dans le monde politique,
que des intrts, des passions, des ambitions, non des opinions.]

[Note 573: Il n'y a plus aujourd'hui qu'une loi bien reconnue dans la
conduite des affaires publiques, crivait M. Doudan; chacun se tient
pour un principe. Nous avions autrefois dcouvert ce beau sophisme que
l'attachement aux mmes personnes tait la vritable vie des partis;
que les personnes taient des principes incarns, etc. En consquence,
chacun a fait de soi son propre principe  soi-mme, et ainsi nous
avons gagn que tout homme qui se fait une bonne place croit combattre
pour la bonne cause. C'est la grande conciliation de l'gosme avec la
morale. (_Lettres_, t. I, p. 286-7.)]

Les amis les plus clairvoyants de ce rgime eurent, sur le moment
mme, l'impression trs-vive et trs-douloureuse du tort qu'il s'tait
fait. On s'en rend compte au cri d'alarme et parfois presque de
dsesprance qu'ils laissrent alors chapper. La situation est
difficile, disait M. de Rmusat; il y a quelque chose de souffrant, de
faible, d'impuissant, dans le fond de notre gouvernement. Le public,
avec sa sensibilit admirable, s'en aperoit et se demande s'il n'y a
pas un vice grave dans nos institutions. Le gouvernement
parlementaire, crivait de son ct M. de Barante, n'est point dans un
moment de triomphe et d'clat... Le champ est livr aux intrts et
aux amours-propres personnels dont j'espre que le public commence 
avoir un grand dgot. Et encore: Le gouvernement reprsentatif est,
comme le reste, atteint par le dgot et le doute. Toute autre
combinaison est si impossible qu'elle n'est ni regrette ni souhaite.
De sorte que, sur ce point comme sur tant d'autres, nous subsistons
par ngation. La dure seule nous donnera du fondement. Ce n'est pas
que M. de Barante et le sentiment d'un danger actuel; le mal,
disait-il, n'a aucune nergie, il s'affaisse, se disperse; mais
l'observateur artiste sentait le besoin d'un vnement ou d'un homme
qui rendissent la vie morale  ce _caput mortuum_ de cinquante annes
de rvolutions[574].

[Note 574: Lettres du 16 mai, du 26 octobre et du 14 dcembre 1839.]

Pendant que les dlicats se lamentaient, en cherchant le remde, les
esprits plus impatients et plus superficiels ne s'attardaient pas 
essayer de redresser, ou seulement de faire fonctionner plus
prudemment, la machine complique qui venait d'tre fausse et force;
ils se demandaient s'il ne serait pas plus simple de supprimer la
machine elle-mme. Cette ide brutale ne laissait pas que d'tre
accueillie l o, quelques annes auparavant, elle et t repousse
avec scandale. La foi dans les institutions librales se trouvait
avoir diminu, en mme temps que l'estime pour les hommes qui avaient
sembl jusqu'ici les personnifier. Cette volution ne produisit pas
sans doute, du premier coup, toutes ses consquences. Mais c'est 
cette poque que commence  se manifester, dans une partie du pays,
une indiffrence mle d'inquitude et d'un peu de dgot pour les
choses parlementaires. Quand, plus tard, le csarisme trouvera tant de
facilit  remettre la main sur la France, il le devra sans doute
surtout  la rpublique: toutefois, dans les causes plus lointaines de
son succs, il convient de faire une certaine part  la coalition. Il
y eut,  cette date prcise de 1839, comme une brusque baisse dans le
crdit, jusqu'alors si lev, de la noble forme de gouvernement que la
France avait, en 1814, emprunte  l'Angleterre.




CHAPITRE IX

LES PROGRS DE LA PAIX RELIGIEUSE.

(1836--1839.)

     I. La raction religieuse. Lacordaire quitte la chaire de
     Notre-Dame. Le P. de Ravignan.--II. Vocation monastique de
     Lacordaire. Mmoire pour le rtablissement en France des
     Frres Prcheurs. Prise d'habit de Lacordaire et de ses
     compagnons.--III. Montalembert et sainte lisabeth. Le jeune
     pair, champion des catholiques dans la Chambre haute. Ses
     premiers discours.--IV. Attitude du gouvernement en face du
     rveil religieux. Le crdit pour les cardinaux. Le monopole
     de l'Universit et le rgime des petits sminaires. Le
     projet de M. Guizot sur l'enseignement secondaire. Le
     rapport de M. Saint-Marc Girardin. Les vques et la
     question des petits sminaires. La discussion. Vote de
     l'amendement Vatout. Le dbat sur les petits sminaires. La
     loi, vote par la Chambre des dputs, n'est pas porte  la
     Chambre des pairs. Rouverture de Saint-Germain l'Auxerrois
     et autres mesures dans le mme esprit.--V. Protestation de
     l'archevque de Paris contre l'alination des terrains de
     l'archevch, et appel comme d'abus. Dbat  la Chambre des
     pairs. Mgr de Qulen et le fronton du Panthon.--VI. Les
     journaux de la coalition dnoncent les empitements du
     clerg. Articles de M. Guizot sur la question religieuse.
     Mesures favorables  la religion, prises par le
     gouvernement. Dissolution de l'Institut des hautes tudes,
     tabli par les Jsuites  Saint-Acheul. Appel comme d'abus
     contre l'vque de Clermont, pour refus de spulture
     religieuse  M. de Montlosier. M. Cousin dnonce  la
     Chambre des pairs la renaissance de la domination
     ecclsiastique. M. Isambert  la Chambre des dputs.--VII.
     Les catholiques et le gouvernement de Juillet. Sentiments et
     conduite de M. de Montalembert, de Lacordaire, d'Ozanam. Le
     clerg se rapproche de la monarchie nouvelle. Attitude du
     Pape. Progrs faits vers l'accord de l'glise et de l'tat.


I

Pendant que la socit politique, dcourage par tant de crises, en
venait  douter d'elle-mme, le mouvement religieux, commenc nagure
dans le dsarroi et l'pouvante d'un lendemain de rvolution,
continuait, chaque jour plus dcid, plus fcond, plus confiant[575].
L'affluence augmentait dans les glises; ce qui s'y passait et ce qui
s'y disait s'imposait assez  l'attention publique pour que les
journaux les plus trangers d'ordinaire aux choses ecclsiastiques
jugeassent ncessaire de s'en occuper. La socit de Saint-Vincent de
Paul prenait un dveloppement rapide, surtout parmi la jeunesse. Les
statistiques de la librairie constataient le nombre croissant des
livres de pit et de thologie, des ouvrages de tout genre publis
par les crivains catholiques. Partout, dans l'glise, comme une
pousse de sve. Ce progrs frappait mme les observateurs mondains.
La femme d'esprit qui, sous le nom du vicomte de Launay, crivait le
Courrier de Paris dans le journal _la Presse_, madame mile de
Girardin, constatait ce retour des gnrations nouvelles vers la
religion, et, signe du temps, s'en flicitait: C'est plaisir,
disait-elle, de voir cette jeunesse franaise venir d'elle-mme,
indpendante et gnreuse, chercher des enseignements, apporter des
croyances, au pied de ces mmes autels, o jadis on ne voyait que des
fonctionnaires publics en extase... Dites, n'aimez-vous pas mieux
cette jeune France, instruite et religieuse, que cette jeunesse
Touquet[576] que nous avions autrefois et qui a fourni tous nos grands
hommes d'aujourd'hui? Comment, ajoutait-elle, ne pas beaucoup
attendre d'un pays o la jeunesse prie et espre? Ceux mmes qui
nagure avaient considr le christianisme, sinon avec hostilit, du
moins avec ddain, reconnaissaient et proclamaient son rveil. Le 17
mai 1838,  la tribune de la Chambre, l'ancien directeur du _Globe_,
M. Dubois, s'exprimait ainsi, en parlant du clerg: Cette association
toute-puissante qui semble avoir t vaincue par trois cents ans de
combats, ne vous y trompez pas, elle se ravive de toutes parts, et il
se passe,  l'heure qu'il est, une espce de rforme dans le
catholicisme, qui, en l'levant moralement et scientifiquement, peut
lui donner aussi un jour une puissance politique qu'il a perdue par
l'abus[577]. Et, un peu plus tard, le mme personnage disait  un
lve de l'cole normale: Mes sentiments sont bien connus, j'ai
toujours combattu le catholicisme; mais je ne puis me le dissimuler,
il se prpare pour lui un sicle aussi beau et plus beau peut-tre
encore que le treizime[578].

[Note 575: Sur le mouvement religieux depuis 1830, cf. t. I, p. 206 
284; t. II, p. 62  90 et p. 327  353.]

[Note 576: Allusion au libraire Touquet, ancien officier de l'Empire,
diteur, sous la Restauration, du _Voltaire Touquet_, des _vangiles
Touquet_, de la _Charte Touquet_, et autres publications de propagande
librale et irrligieuse.]

[Note 577: 15 mars 1837.]

[Note 578: Le propos est rapport dans une lettre du jeune Pierre
Olivaint, le futur Jsuite, alors lve de l'cole normale. (_Vie du
Pre Olivaint_, par le Pre CLAIR, p. 158.)]

L'un des signes les plus remarquables et aussi l'un des facteurs les
plus efficaces de cette rvolution morale, consquence inattendue de
la rvolution politique, avait t la prdication de Notre-Dame,
inaugure, en 1835, par Lacordaire. Le succs des premires
confrences n'avait pas t le rsultat d'une curiosit passagrement
excite. Quand elles furent reprises au carme de 1836, l'assistance
se retrouva non moins nombreuse, non moins enthousiaste, non moins
altre de ces vrits, pour elle si nouvelles. L'orateur d'ailleurs
se surpassa. Aussi fut-ce une impression de pnible surprise, quand, 
la fin de cette station, il annona  ses auditeurs qu'il s'loignait
d'eux pour quelque temps. Je laisse, dit-il, entre les mains de mon
vque cette chaire de Notre-Dame, dsormais fonde, fonde par lui et
par vous, par le pasteur et par le peuple. Un moment, ce double
suffrage a brill sur ma tte. Souffrez que je l'carte de moi-mme,
et que je me retrouve seul, quelque temps, devant ma faiblesse et
devant Dieu. Quel tait le secret de cette retraite imprvue? Au
milieu mme de son succs, Lacordaire avait rencontr, de la part de
certains membres du clerg, des contradictions trs-vives et parfois
douloureuses. Il fallait s'y attendre. Dans cette entreprise si
nouvelle et si hardie, tout,--procds, formules, doctrines, jusqu'
la personne et aux antcdents de l'ancien rdacteur de
l'_Avenir_,--tait fait pour troubler les habitudes, choquer les
ides, froisser les affections de l'ancien clerg royaliste et
gallican, accoutum  chercher le salut de l'glise et de la socit
dans un retour plus ou moins complet  l'ancien rgime; tout tait
fait pour inquiter la sagesse timide, routinire et vieillissante de
ceux qui craignaient, par-dessus tout, de donner du mouvement aux
esprits. De l une opposition sourde, insaisissable, mais obstine,
qui s'attacha  toutes les dmarches,  toutes les paroles de
l'orateur. Les mcontents racontaient qu'il n'osait pas mme nommer
Jsus-Christ en chaire; qu'il prchait des doctrines empreintes de
l'esprit d'anarchie; on le qualifiait de tribun, de rpublicain
forcen, de rvolutionnaire relaps. Il se rencontrait mme des
vicaires gnraux pour censurer les doctrines du prdicateur comme
htrodoxes[579]. Mgr de Qulen tait assailli de dnonciations qui
mettaient sa naturelle irrsolution et ses penchants contradictoires 
une preuve embarrassante. Par ses ides, par son origine, il tait
avec le clerg d'ancien rgime. D'autre part, il aimait le prtre
qu'il avait patronn dans ses disgrces; il tait fier de l'orateur
brillant auquel il avait ouvert la carrire; ce grand succs, dont il
avait sa part, consolait son coeur d'vque si longtemps prouv, et
il n'tait pas insensible  cette popularit qui rejaillissait un peu
sur lui. De l, des alternatives d'appui et d'abandon qui faisaient
dire  Lacordaire: L'archevque a eu des moments sublimes pour moi;
mais c'est un fardeau sous lequel il ploie, sans le vouloir[580].
Malgr ses succs, le jeune prdicateur souffrait d'tre si prement
attaqu et si imparfaitement soutenu. La faveur du public ne
l'empchait pas de se sentir isol au milieu des hostilits qui
l'enveloppaient. Et puis il comprenait, comme il l'a crit plus tard,
qu'il n'tait pas assez mr encore pour fournir la carrire d'un seul
trait. Tous ces motifs, joints au travail intrieur d'une vocation
qui ne se connaissait pas encore elle-mme, le dcidrent 
interrompre ses confrences et  aller chercher  Rome la paix dans le
prsent et la force pour l'avenir.

[Note 579: Je sentais tout autour de moi, crivait Lacordaire, une
fureur concentre qui cherchait quelque part une issue  son mauvais
vouloir. Le Pape me mettrait la main sur la tte, pendant toute ma
vie, que je ne perdrais pas une injure, une calomnie, pas une mise en
suspicion souterraine.]

[Note 580: Sur toutes les contradictions que rencontra alors le
prdicateur de Notre-Dame, cf. la _Vie du Pre Lacordaire_, par M.
FOISSET, et celle qu'a crite le Pre CHOCARNE.]

Ne pouvait-on pas craindre que la brusque retraite de Lacordaire ne
ft perdre le terrain gagn; qu'elle ne rendt, dans le sein du
clerg, aux ides et aux tactiques d'ancien rgime, le crdit que le
succs des confrences leur avait enlev; que, dans le public, elle
n'arrtt et peut-tre ne ft reculer le mouvement religieux? Il n'en
fut rien. L'lan donn  la vie chrtienne ne se ralentit pas, et en
mme temps l'volution, commence dans l'attitude des catholiques,
continua  s'accomplir. Lacordaire avait t plus compltement et plus
dfinitivement vainqueur qu'il ne s'en tait rendu compte dans la
fume de la bataille[581]. La prdication de Notre-Dame ne fut pas
d'ailleurs interrompue par le dpart de celui qui l'avait cre, et,
ds 1837, le Pre de Ravignan,--on disait alors l'abb de
Ravignan,--montait,  son tour, dans cette chaire qu'il devait occuper
jusqu'en 1846.

[Note 581: Quelques annes plus tard, le 26 aot 1839, Ozanam pourra
crire  Lacordaire: Vous le savez, sans avoir besoin de l'entendre
rpter encore, le mouvement auquel vous donntes, du haut de la
chaire de Notre-Dame, une si puissante impulsion, n'a pas cess de se
propager parmi les multitudes intelligentes.]

Le nouveau confrencier ne pouvait faire oublier celui qui l'avait
prcd; mais l'impression ne fut ni moins profonde, ni moins
efficace. Tout contribuait  la produire: le talent de l'orateur; son
accent d'une conviction imposante; l'autorit en quelque sorte visible
de sa vertu; cette physionomie, cette attitude d'une noblesse si
sainte qu'on a pu dire: Quand le Pre de Ravignan parat en chaire,
on ne sait vraiment s'il vient de monter ou de descendre, et jusqu'
ce fameux signe de croix qu'il traait lentement et grandement sur sa
poitrine, aprs le silence du dbut, et qui tait,  lui seul, une
prdication. Sans doute, il et t impuissant  faire ce que
Lacordaire venait d'accomplir; il n'aurait pas su trouver la note
inattendue et saisissante de ce cri d'appel qui avait pntr au plus
intime d'un sicle dsaccoutum des choses religieuses et souffrant, 
son insu, d'en tre priv; ce n'est pas lui qui aurait, du premier
coup, attir en foule les gnrations nouvelles sur le chemin de
l'glise qu'elles avaient oubli; mais il arrivait,  son heure, pour
complter l'oeuvre de son devancier. Celui-ci avait eu pour mission,
comme il le disait, de prparer les mes  la foi. Le Pre de
Ravignan les y faisait entrer plus avant. Aussi,--tout en restant,
autant que le permettait la nature diffrente de son esprit, dans le
genre cr par Lacordaire, tout en gardant les mmes mnagements pour
les susceptibilits et les prjugs de l'poque, tout en bravant les
critiques et les dnonciations de ceux qui ne lui pargnaient gure
plus qu' son prdcesseur le reproche de ne pas oser tre assez
chrtien,--il attirait peu  peu ses auditeurs sur le chemin qui, du
porche du temple, devait les conduire au sanctuaire. Chaque anne, il
se voyait consol par des succs nouveaux: c'taient non-seulement des
sympathies d'opinion, mais des conversions d'mes. La foi gagnait dans
les rgions qui avaient paru lui tre le moins accessibles, parmi les
lves et les professeurs des collges,  l'cole normale,  l'cole
polytechnique[582]. Bientt mme, aprs plusieurs annes de ces
progrs continus, le Pre de Ravignan osera ajouter aux confrences du
carme la retraite de la semaine sainte et la grande communion pascale
de Notre-Dame, couronnement de cette magnifique campagne et signe le
plus clatant de la rentre de Dieu dans la socit de 1830[583].

[Note 582: Cf. les lettres cites par le Pre de Pontlevoy, dans la
_Vie du Pre de Ravignan_.]

[Note 583: La retraite devait tre inaugure en 1841, et la communion
gnrale en 1842.]


II

Ce n'tait pas pour se reposer dans l'inaction que Lacordaire avait
volontairement quitt la chaire de Notre-Dame et s'tait retir 
Rome. Dans l'hiver de 1837-1838, on le revit en France,  Metz, o il
inaugura les confrences de province, digne complment de celles de
Paris: le succs fut immense, la ville entire profondment remue.
Toutefois, l n'tait pas alors sa proccupation principale. Il avait
entendu  Rome, sans l'y avoir cherch, cet appel mystrieux,
redoutable, qu'on nomme la vocation monastique. Ce n'tait pas
seulement, chez lui, le dsir de trouver, dans un couvent, la rgle et
le point d'appui qui lui avaient tant manqu, aux heures d'agitation
et d'isolement de sa jeunesse sacerdotale; c'tait aussi le sentiment
moins personnel du besoin que l'glise du dix-neuvime sicle, et
particulirement la France de 1830, avaient du secours des Ordres
religieux. Ainsi fut-il amen, peu  peu, non sans de longs combats
avec lui-mme, non sans la vue parfois douloureuse des difficults
extrieures qu'il aurait  surmonter, des sacrifices intrieurs qu'il
lui faudrait accomplir,  la rsolution, non-seulement de se faire
moine, mais de restaurer en France l'Ordre de Saint-Dominique, l'un de
ceux contre lesquels les souvenirs de l'Inquisition avaient soulev le
plus de prventions.

Certes, si l'on et prdit, en juillet 1830, aux vainqueurs du jour
qu'ils allaient assister, dans leur pays,  un rveil de vie et de
fcondit monastiques, ils eussent hauss les paules comme  une
mchante plaisanterie. C'est pourtant ce qui les attendait. Ds 1833,
l'abb Guranger s'tait install  Solesmes avec quelques compagnons,
pour renouer en France la grande tradition bndictine; en 1836, il y
prenait l'habit, et, l'anne suivante, une dcision pontificale
dclarait le monastre ainsi ressuscit, chef d'une congrgation
nouvelle de l'Ordre de Saint-Benot, la congrgation de France, qui
tait reconnue hritire des congrgations de Cluny, de Saint-Maur et
de Saint-Vannes: pour la premire fois depuis l'ancien rgime, on
revoyait sur notre sol un abb cross et mitr. De plusieurs cts,
s'ouvraient des monastres nouveaux de Trappistes et de Chartreux,
parfois aux applaudissements des libraux, comme pour la Chartreuse
de Blosserville, prs de Nancy. Les Jsuites eux-mmes, contre
lesquels semblait avoir t faite la rvolution de 1830, se voyaient
obligs, en 1836, par l'accroissement du nombre de leurs rsidences et
le dveloppement de leurs oeuvres, de diviser en deux la province
unique que la compagnie avait eue jusqu'alors en France. Mais toutes
ces fondations s'taient opres sans bruit, sans clat, et mme,
pour les Jsuites, presque en cachette. C'est, au contraire, la tte
haute, en plein soleil et par la grande porte, celle de la libert,
que Lacordaire prtendait ramener avec lui les moines dans son pays.

Loin donc de procder avec mystre, aussitt sa dcision prise et
l'approbation de l'autorit ecclsiastique obtenue, il se servit de la
presse pour en aviser le public et appeler  lui les collaborateurs
dont il avait besoin: procd qui ne fut pas, au premier moment, sans
tonner et sans effaroucher les habitudes si diffrentes de la cour
romaine. La note, publie d'abord par l'_Univers_, le 11 septembre
1838, fut reproduite par tous les journaux, sans provoquer presque
aucune rflexion hostile[584]. Mis en relation avec le ministre des
cultes d'alors, M. Barthe, Lacordaire trouva auprs de lui bon
accueil: si le ministre lui fit d'abord quelques objections, il couta
ses rponses avec bienveillance, et l'assura que le gouvernement
n'avait rien contre lui. Le futur Dominicain voulait du reste
rclamer son laisser-passer, non du pouvoir comme une faveur, mais de
l'opinion publique comme un droit. Le 3 mars 1839, il adressa  son
pays ce fameux Mmoire pour le rtablissement en France des Frres
Prcheurs, d'un accent si loquent et si original, fier et caressant,
audacieux et habile, o l'homme moderne apparat sous le froc antique,
o l'on parle de libert et o l'on fait appel  toutes les ides
contemporaines pour restaurer une institution du treizime sicle.
Mon pays! disait l'auteur en commenant, pendant que vous poursuivez,
avec joie et douleur, la formation de la socit moderne, un de vos
enfants nouveaux, chrtien par la foi, prtre par l'onction
traditionnelle de l'glise catholique, vient rclamer de vous sa part
dans les liberts que vous avez conquises et que lui-mme a payes. Il
vous prie de lire le mmoire qu'il vous adresse ici, et, connaissant
ses voeux, ses droits, son coeur mme, de lui accorder la protection
que vous donnerez toujours  ce qui est utile et sincre.
Puissiez-vous, mon pays, ne jamais dsesprer de votre cause, vaincre
la mauvaise fortune par la patience et la bonne par l'quit envers
vos ennemis; aimer Dieu, qui est le pre de tout ce que vous aimez;
vous agenouiller devant son fils Jsus-Christ, le librateur du monde;
ne laisser passer  personne l'office minent que vous remplissez dans
la cration, et trouver de meilleurs serviteurs que moi, non de plus
dvous. Et, pour bien marquer devant qui il se prsentait,
Lacordaire ajoutait: Je m'adresse  une autorit qui est la reine du
monde, qui, de temps immmorial, a proscrit des lois, en a fait
d'autres, de qui les chartes elles-mmes dpendent, et dont les
arrts, mconnus un jour, finissent tt ou tard par s'excuter. C'est
 l'opinion publique que je demande protection, et je la lui demande
contre elle-mme, s'il en est besoin, car il y a en elle des
ressources infinies, et sa puissance n'est si haute que parce qu'elle
sait changer, sans se vendre jamais. Aprs avoir trait d'abord de la
lgitimit des Ordres religieux en gnral, l'auteur faisait une
loquente apologie des Frres Prcheurs, traait un tableau magistral
et charmant de leurs vertus et de leurs services, conduisait le
lecteur  travers cette merveilleuse galerie de saints, de savants et
d'artistes, ne craignant pas d'aborder de front, avec son heureuse
hardiesse, les questions dlicates comme celles de l'Inquisition. Puis
il terminait ainsi: Je crois faire acte de bon citoyen autant que de
bon catholique en rtablissant en France les Frres Prcheurs. Si mon
pays le souffre, il ne sera pas dix annes peut-tre avant d'avoir 
s'en louer. S'il ne le veut pas, nous irons nous tablir  ses
frontires, sur quelque terre plus avance vers le ple de l'avenir,
et nous y attendrons patiemment le jour de Dieu et de la France.
L'important est qu'il y ait des Frres Prcheurs franais, qu'un peu
de ce sang gnreux coule sous le vieil habit de saint Dominique.
Quant au sol, il aura son tour; la France arrivera, tt ou tard, au
rendez-vous prdestin o la Providence l'attend. Quel que soit le
traitement que me rserve ma patrie, je ne m'en plaindrai donc pas.
J'esprerai en elle, jusqu' mon dernier soupir. Je comprends mme ses
injustices, je respecte mme ses erreurs, non comme le courtisan qui
adore son matre, mais comme l'ami qui sait par quels noeuds le mal
s'enchane au bien, dans le coeur de son ami. Ces sentiments sont trop
anciens chez moi pour y prir jamais, et duss-je n'en pas recueillir
le fruit, ils seront jusqu' la fin mes htes et mes consolateurs.

[Note 584:  cette date, M. Louis Veuillot n'tait pas encore entr 
l'_Univers_.]

L'opinion, flatte qu'on s'adresst  elle, fut  la fois surprise et
charme d'un langage si nouveau, et qui tranchait si singulirement
avec les polmiques de la coalition, alors  leur priode le plus
aigu. Aucun journal, aucun orateur ne tmoigna de dispositions
hostiles. Parti pour Rome, aussitt son mmoire lanc, Lacordaire y
arriva, le 27 mars 1839, avec les compagnons qu'il avait recruts. Il
se heurta d'abord aux timidits de la cour pontificale, qui croyait
alors la France sous le coup d'une rvolution imminente, et qui et
voulu tout ajourner. Mais il en triompha, et, le 9 avril, il prit
l'habit avec ses nouveaux frres. Le pas dcisif tait fait. Bientt,
son noviciat termin, il rentrera en France, sous le froc blanc de
Saint-Dominique, ouvrant ainsi une porte par laquelle pourront passer,
derrire lui, tous les Ordres religieux.


III

Pendant que Lacordaire prparait et accomplissait cette grande oeuvre,
son frre d'armes de l'_Avenir_, le comte de Montalembert, travaillait
 faire reprendre aux catholiques la place qu'ils avaient perdue dans
le monde politique. Lui aussi, il avait d sortir de l'arne, pour
reprendre haleine, aprs le faux dpart de l'_Avenir_. Il avait
employ ces annes de retraite  parcourir les grandes routes
d'Allemagne et d'Italie, se passionnant partout  la recherche des
vestiges, jusqu'alors mal compris et imparfaitement gots, des grands
sicles catholiques, particulirement des monuments artistiques du
treizime et du quinzime sicle. Le hasard des voyages,--o le
poussait peut-tre l'agitation d'un esprit non encore remis des
excitations et des secousses de la crise rcente,--lui avait fait
rencontrer, dans un coin de la Hesse, les traces, presque
compltement effaces par la haine protestante et par l'oubli
populaire, du culte dont avait t l'objet la chre sainte
lisabeth. Sduit et indign, touch et conquis, il avait fait de la
royale sainte la dame de ses penses, de son imagination, de ses
tudes; il s'tait arm son chevalier, pour venger cette mmoire
mconnue, pour ranimer cette dvotion teinte, et avait trouv, dans
la prsence constante de cette charmante et douce vision, la direction
de son esprit, la paix de son me, la consolation de ses dchirements
et de ses dceptions, et comme le bienfait d'une srnit suprieure
venue du pass ou descendue du ciel.

Mais cette vie d'rudit ou de dilettante chrtien ne pouvait longtemps
suffire  une nature aussi militante. Ce n'tait pas seulement dans
l'histoire, c'tait dans les luttes prsentes et quotidiennes de la
vie publique qu'il voulait relever le nom catholique. Quand, au
lendemain de la rvolution de Juillet, il avait vu la croix arrache
du fronton des glises de Paris, trane dans les rues et prcipite
dans la Seine, aux applaudissements d'une foule gare, il s'tait
promis de poursuivre la revanche de ces jours d'humiliation et
d'outrage. Il le rappelait plus tard  la tribune: Cette croix
profane, s'criait-il, je la ramassai dans mon coeur, et je jurai de
la servir et de la dfendre. Ce que je me suis dit alors, je l'ai fait
depuis, et, s'il plat  Dieu, je Je ferai toujours[585]. C'tait
pour tenir ce serment de ses vingt ans, que le jeune pair, qui avait
t, aprs 1830, l'un des derniers  recueillir le bnfice de
l'hrdit bientt abolie, s'empressait, ds que son ge le lui
permettait, de siger dans la Chambre haute et de prendre part  ses
dbats[586].

[Note 585: Discours du 14 avril 1845.]

[Note 586: Les pairs admis par droit d'hrdit n'avaient voix
dlibrative qu' trente ans; mais ils pouvaient siger et parler ds
vingt-cinq ans. C'est le 14 mai 1835 que M. de Montalembert pronona
son _maiden speech_.]

On ne saurait s'imaginer aujourd'hui de quel courage, de quelle audace
mme, un homme politique devait alors faire preuve pour se poser en
chrtien. M. de Montalembert, rendant hommage, en 1855,  la mmoire
de l'un des rares pairs qui devaient se joindre  lui, au comte
Beugnot, a rappel l'impopularit formidable qu'il fallait braver, au
sein des classes claires et du monde politique, quand on voulait
arborer ou dfendre les croyances catholiques... Personne,
ajoutait-il, ou presque personne, parmi les savants, les crivains,
les orateurs, les hommes publics, ne consentait  se laisser
souponner de proccupations ou d'engagements favorables  la
religion... L'impopularit qu'il s'agissait d'affronter n'tait pas
seulement cette grossire impopularit des masses, ces dnonciations
quotidiennes des journaux, ces insultes et ces calomnies vulgaires qui
sont la condition habituelle des hommes de coeur et de devoir dans la
vie publique... Mais il fallait, de plus, entrer en lutte avec tous
ceux qui se qualifiaient d'hommes modrs et pratiques, avec la
plupart des conservateurs, non moins qu'avec les rvolutionnaires,
avec l'immense majorit, la presque unanimit des deux Chambres, avec
une foule innombrable d'honntes gens aveugls, et, ce qui tait bien
autrement dur, avec une lite d'hommes considrables qui avaient
conquis une rputation envie, en rendant d'incontestables services 
la France,  l'ordre,  la libert. Enfin, il fallait braver, jusque
dans les rangs les plus levs de la socit franaise, un respect
humain dont l'invincible intensit a presque compltement disparu dans
les luttes et prils que nous avons traverss depuis lors. En parlant
ainsi de M. Beugnot, M. de Montalembert ne pensait-il pas  ses
propres dbuts? Quand, en 1835, il entra  la Chambre haute, avec le
dessein d'y dfendre la cause catholique, il s'y trouva d'abord
absolument isol. Les hommes, d'ordinaire, hsitent  se compromettre
pour une cause, lorsqu'ils savent devoir tre seuls  la dfendre;
l'inutilit probable de leur effort sert d'excuse  leur dfaut de
courage. Tout autre tait le jeune comte de Montalembert. Il semblait
avoir le got des causes vaincues: plus elles lui paraissaient
dsespres, abandonnes de tous, plus il se sentait port vers elles,
plus il trouvait d'attrait et d'honneur  s'y montrer fidle et
dvou. _Sans espoir ni peur_, disait une vieille devise de ses
anctres.

Grand fut l'tonnement des vnrables pairs, sceptiques d'origine
encore refroidis par l'exprience, survivants du dix-huitime sicle
blass davantage par les rvolutions du dix-neuvime, quand ils virent
se lever, au milieu d'eux, ce jeune croyant si enthousiaste. L'entre
dans la cour du Luxembourg d'un chevalier portant l'armure du moyen
ge et la croix sur la poitrine, ne leur et pas paru plus trange et
moins raisonnable. Avec son nouveau champion, la religion ne se
prsentait plus dans une attitude humble, voile et rsigne; elle
avait quelque chose de hardi, on et presque dit de cavalier.
Toutefois, il se mlait  cette hardiesse une sorte de bonne grce
fire et modeste qui l'empchait de paratre outrecuidante: Je ne
descendrai pas de cette tribune,--disait le jeune orateur, en
terminant un des premiers discours o il revendiquait les droits du
clerg,--sans vous exprimer le regret que j'prouverais, si je vous
avais paru parler un langage trop rude ou trop tranger aux ides qui
y sont ordinairement nonces. J'ai espr que vous m'excuseriez
d'avoir obi  la franchise de mon ge, d'avoir eu le courage de mon
opinion. Quoi qu'il en soit, j'aime mille fois mieux qu'il me faille
vous demander pardon ici publiquement de vous avoir fatigus ou
blesss par mes paroles, que demander pardon, dans le secret de ma
conscience,  la vrit et  la justice, de les avoir trahies par mon
silence[587]. Ce langage surprenait les nobles pairs, mais ne leur
dplaisait pas; ils ressentaient une sorte de curiosit indulgente
pour les audaces imprvues de celui dont la jeunesse leur rappelait
une hrdit regrette; leur tolrance ratifiait la libert qu'il
avait prise de tout dire, et lui permettait de troubler, par une
vivacit inaccoutume dans cette enceinte, le calme dcent, la froide
politesse de leurs dlibrations: souriant aux saillies et mme aux
carts de son loquence imptueuse, comme un aeul,  la vivacit
gnreuse et mutine du dernier enfant de sa race[588].

[Note 587: Discours du 19 mai 1837.]

[Note 588: Expression du prince Albert de Broglie, dans son discours
de rception  l'Acadmie franaise.]

Du reste, si le jeune pair n'tait pas dj,  vingt-cinq ans,
l'orateur minent et complet des discours sur le Sunderbund ou sur
l'expdition de Rome, ce n'en tait pas moins un spectacle plein
d'intrt et de charme, de contempler ce talent dans la fracheur de
sa fleur premire et de le suivre ensuite dans son rapide
panouissement; talent vif, alerte, ardent, o se mlaient le sarcasme
et l'enthousiasme, la fiert provocante et la gnrosit sympathique.
M. de Montalembert travaillait beaucoup ses discours; il les lisait
alors, comme avaient fait plusieurs orateurs de la Restauration, entre
autres Royer-Collard et le gnral Foy; plus tard seulement, il prit
le parti de rciter, ensuite de parler sur simples notes. Mais il
lisait avec une aisance et une chaleur qui rendaient sa lecture
presque aussi entranante qu'une improvisation. Il avait peu de geste;
la voix y supplait, souple, claire, vibrante, admirablement faite
pour l'ironie ou le pathtique, avec un de ces accents qu'on
n'oubliait plus; et, par-dessus tout, ce je ne sais quoi d'ais dans
la vhmence, de noble dans la passion, de naturel dans la hauteur,
qui rvle la race, et qui donne  l'loquence aristocratique un
caractre  part, auquel n'atteignent jamais ni la faconde de
l'avocat, ni la solennit du professeur, ni la dclamation du rhteur.

M. de Montalembert n'appartenait pas  un parti politique; il ne pouvait
tre contredit, quand il se dfendait d'avoir jamais combattu
systmatiquement aucun ministre. Cependant alors, dans beaucoup de
questions, il paraissait en harmonie avec les hommes de gauche. Son
premier discours avait t une attaque contre les lois de septembre sur
la presse. Dans la politique trangre, avec quelle amertume il
reprochait au gouvernement les humiliations de la France! Ces
exagrations d'un libralisme un peu jeune, ces exaltations d'un
patriotisme parfois plus gnreux que clairvoyant et sens, taient
comme un reste de l'_Avenir_, qui devait s'attnuer avec le temps et
avec l'ge. D'ailleurs, il y avait l, chez M. de Montalembert,  ct
d'entranements trs-sincres, de convictions trs-ardentes, une part de
tactique: pour faire sortir les catholiques de leur tat d'isolement,
d'impopularit et de proscription morale, pour leur refaire une place
dans le monde politique, il lui paraissait utile que l'orateur, connu
pour tre leur champion, se montrt un libral aussi hardi, un patriote
aussi susceptible, un dfenseur aussi dvou des nations opprimes, un
ami aussi ardent de toutes les causes gnreuses, enfin un citoyen aussi
intress aux affaires publiques qu'aurait pu l'tre aucun homme engag
dans le mouvement du sicle. Une telle attitude lui tait d'autant plus
facile que ces sentiments taient naturellement les siens. De l, tous
ces discours qui se succdent sur la libert de la presse, sur la
Pologne, la Belgique, l'Espagne ou la Grce, sur les rformes
conomiques ou philanthropiques. Rarement, dans ces premires annes, il
aborde les questions religieuses proprement dites:  peine, de temps 
autre, le verrons-nous engager quelque rapide escarmouche sur
l'alination des terrains de l'archevch, ou sur un appel comme d'abus.
Mais, ne nous y trompons pas, c'est le catholicisme qu'il a toujours en
vue, mme quand il traite d'autres sujets; ces discours sont en ralit,
pour lui, des prludes, une faon de prparer le monde politique et de
se prparer lui-mme  sa mission spciale,  celle qu'il avait
proclame le jour o,  vingt ans, devant la Chambre des pairs, il avait
vou sa vie  la cause de la libert religieuse et particulirement de
la libert d'enseignement[589].

[Note 589: Discours prononc le 20 septembre 1831, dans le procs de
l'cole libre.]


IV

Quelle tait l'attitude du gouvernement en face de ce rveil
catholique? Peut-tre n'tait-il pas toujours prpar  le bien
comprendre; cependant il le voyait avec satisfaction, se gardait
gnralement de l'entraver, le secondait mme volontiers, pourvu qu'il
n'et pas  braver des prventions trop menaantes. Ces prventions du
reste diminuaient chaque jour. Ainsi se continuait, dans la politique
religieuse de la monarchie de Juillet, ce mouvement ascendant vers la
justice et la libert dont nous avons not le dbut, encore incertain,
sous Casimir Prier[590], et le progrs plus marqu sous le ministre
du 11 octobre[591]. Il tenait  des causes si profondes et si
suprieures qu'il se dveloppait en dpit des changements de
ministre, et quels que fussent les hommes au pouvoir.

[Note 590: T. II, p. 62  90.]

[Note 591: T. II, p. 327  344.]

M. Thiers, pendant son ministre du 22 fvrier 1836, tait sans doute
plus soucieux de courtiser la gauche que de servir l'glise. Il ne se
montra pas personnellement trs-occup des questions religieuses et
n'alla pas au-devant. Toutefois, quand il les rencontra, il se montra
sans petite hostilit, plutt bienveillant, intelligent mme du besoin
que la socit avait de la religion et de l'obligation o elle tait
de l'honorer. S'agissait-il par exemple d'amliorer le rgime
pnitentiaire, un rapport officiel indiquait, comme l'une des
premires mesures  prendre, le dveloppement de l'action
religieuse[592]. Ce fut ce ministre du 22 fvrier qui proposa  la
Chambre de revenir  une tradition abandonne depuis 1830, en votant
un crdit spcial pour l'installation et le traitement d'un cardinal
rcemment choisi, par le Pape, dans l'piscopat franais[593]. Il
faut qu'on sache bien, dit en cette occasion le garde des sceaux, M.
Sauzet, que la royaut de Juillet, tout en maintenant les liberts de
tous et les prrogatives de la puissance civile, ne spare pas les
intrts religieux sagement entendus, de ces grands principes moraux
sur lesquels repose l'avenir des socits. Le crdit fut vot sans
difficult[594]. Pour qui se rappelait ce qu'tait, peu d'annes
auparavant, la discussion du budget des cultes, il y avait progrs
notable. Le _Journal des Dbats_ le constatait avec satisfaction. En
soi, disait-il, il n'y a rien l que de fort simple. Dans un pays o
l'immense majorit des citoyens professe la religion catholique,
n'est-il pas convenable, n'est-il pas juste de donner  ceux qui sont
revtus des premires dignits de cette religion, le moyen de soutenir
leur rang?..... Tout cela, aujourd'hui, paratra peut-tre d'une
vrit triviale; mais tout cela, il n'y a pas bien longtemps, et
horriblement scandalis l'opposition et bless la philosophie
courante. Supposez que Casimir Prier ft venu demander un traitement
pour les cardinaux; quel bruit, quelle colre dans l'opposition! 
quel dluge de plaisanteries philosophiques n'et-il pas fallu
s'attendre!

[Note 592: Rapport adress  M. de Montalivet, ministre de
l'intrieur, par M. de Gasparin, son sous-secrtaire d'tat, sur les
rformes  introduire dans les maisons centrales.--Le rapport
insistait sur l'importance du ressort religieux, se plaignait qu'il
ft plus faible en France que dans d'autres pays, puis ajoutait: Vous
avez mesur, Monsieur le ministre, toute l'tendue du mal, mais vous
n'avez pas dsespr. En favorisant l'introduction des coles dans la
prison, en augmentant le salaire des aumniers et en facilitant ainsi
de bons choix, en applaudissant aux confrences de morale religieuse
sur le modle de celles qu'a ouvertes, avec tant de succs, le
directeur d'une de nos maisons centrales, vous aplanissez les voies
qui peuvent conduire au dveloppement de tous les moyens de
rgnration employs chez nos voisins.]

[Note 593: Il s'agissait du sage et vertueux Mgr de Chevelus,
archevque de Bordeaux.]

[Note 594: 29 mars 1836.]

Meilleures encore se trouvaient tre les dispositions du ministre du
6 septembre, dont les membres dirigeants taient M. Mol et M. Guizot.
Ce dernier, nous l'avons dit, tait, parmi les hommes de 1830, l'un de
ceux qui comprenaient le mieux l'importance sociale de la religion.
Quant  M. Mol, il devait, peu de temps aprs, en 1840, dans son
discours de rception  l'Acadmie franaise, exprimer ainsi son
sentiment sur ce sujet: Le clerg sera le sublime conservateur de
l'ordre public, en prparant les gnrations nouvelles  la pratique
de toutes les vertus: car il y a moins loin qu'on ne pense des vertus
prives aux vertus publiques, et le parfait chrtien devient aisment
un grand citoyen.

Ce ministre,  son avnement, trouvait pendante une question qui
touchait de trs-prs aux plus graves intrts religieux, celle de la
libert de l'enseignement secondaire, solennellement promise par
l'article 69 de la Charte. En janvier 1836, dans les derniers jours du
cabinet du 11 octobre, M. Guizot avait dpos, sur ce sujet, un projet
par lequel il esprait complter l'oeuvre commence par la loi de
1833 sur l'instruction primaire. Revenu au mme ministre de
l'instruction publique, aprs sept mois de retraite, il trouvait
l'examen de la commission fini, le rapport dpos, et il pouvait
esprer mener  terme cette importante rforme. Bien que son esprance
ait t trompe, il n'est pas sans intrt d'tudier, avec quelque
dtail, le premier effort tent pour rsoudre un problme qui devait
tre bientt, entre les catholiques et le gouvernement, l'objet d'une
lutte si longue et si vhmente.

Rien de plus absolu que le monopole dont l'Universit tait alors en
possession, dans le domaine de l'enseignement secondaire. Les
tablissements privs ne pouvaient exister qu'avec son autorisation
toujours rvocable, sous sa dpendance, et  condition de lui payer
une sorte de tribut d'allgeance qu'on appelait la rtribution
universitaire.  moins que les parents n'attestassent que l'ducation
avait t donne au sein de la famille, aucun lve n'tait admis au
baccalaurat, sans un certificat d'tudes constatant qu'il avait fait
ses classes de rhtorique et de philosophie dans un collge de
l'Universit ou dans un des tablissements peu nombreux assimils 
ces collges par faveur spciale, et qualifis d'tablissements de
plein exercice[595].

[Note 595: En 1848, il y avait un peu plus de trente tablissements de
plein exercice.]

Seuls, les petits sminaires chappaient  l'Universit. Pour bien
comprendre le rgime spcial auquel ils taient alors soumis, il
convient de remonter un peu en arrire. Supprims sous la Rvolution,
ils s'taient rtablis peu  peu sous le Consulat. Lors de sa
fondation, en 1808, l'Universit prtendit les faire rentrer dans son
domaine, comme tous les autres tablissements d'enseignement; les
vques rsistrent. Un dcret du 9 avril 1809 donna raison 
l'Universit, mais, par compensation, reconnut l'existence de ces
coles ecclsiastiques et leur promit la protection du gouvernement.
L'un des premiers actes de la Restauration fut d'accorder 
l'piscopat ce que lui avait refus l'Empire: une ordonnance du 5
octobre 1814 autorisa chaque vque  avoir une ou plusieurs coles
secondaires ecclsiastiques, dont il pouvait nommer les directeurs et
professeurs: aucune obligation pour les lves, soit de suivre les
cours des collges, soit de payer la rtribution universitaire. Ces
coles, ainsi soustraites  l'Universit, taient cependant des
tablissements publics et avaient capacit pour recevoir des
libralits. Sous ce rgime, les petits sminaires se multiplirent et
devinrent de vritables collges; plusieurs, et non des moins
florissants, taient sous la direction des Jsuites. Ce fut cette
prosprit mme qui veilla des ombrages et provoqua un soulvement de
passions auquel le gouvernement se crut oblig de cder. De l, les
ordonnances de 1828, qui modifirent si gravement la situation de ces
coles; ncessit de l'approbation royale pour le choix des
suprieurs, obligation, pour ces derniers et pour les professeurs, de
dclarer qu'ils n'appartenaient pas  une congrgation non autorise,
interdiction de recevoir des externes, limitation du nombre des
lves, injonction de leur faire revtir,  quatorze ans, le costume
ecclsiastique, et impossibilit pour eux de se prsenter au
baccalaurat,  moins d'avoir suivi les cours de rhtorique et de
philosophie dans un tablissement universitaire,--tout fut combin
pour renfermer les petits sminaires dans leur oeuvre exclusive
d'ducation clricale et les empcher de faire concurrence aux
collges; nanmoins ils demeuraient soustraits  l'Universit, ne lui
payaient pas de rtribution, et, comme compensation de tant de
restrictions, l'tat leur accordait 1,200,000 francs de bourses. Le
gouvernement de 1830 ne changea rien  ce rgime, si ce n'est qu'en
1831 il supprima compltement les bourses; les rigueurs restaient sans
la libralit. En fait, cependant, certaines prescriptions tombrent
en dsutude, notamment l'obligation du costume.

Pour tablir,  la place d'une telle lgislation, la libert promise
par la Charte, que fallait-il faire? Une seule solution tait bonne,
a dit plus tard M. Guizot: renoncer compltement au principe de la
souverainet de l'tat en matire d'instruction publique, et adopter
franchement, avec toutes ses consquences, celui de la libre
concurrence entre l'tat et ses rivaux, laques ou ecclsiastiques,
particuliers ou corporations. C'tait la conduite  la fois la plus
simple, la plus habile et la plus efficace... Il valait beaucoup
mieux, pour l'Universit, accepter hardiment la lutte contre des
rivaux libres, que de dfendre, avec embarras, la domination et le
privilge, contre des ennemis acharns. Mais cette grande et simple
politique se heurtait alors  beaucoup de prtentions et de
prventions: prtentions de l'Universit, matresse de son monopole
depuis bientt trente ans; prventions de l'opinion contre le clerg
et particulirement contre les Jsuites, que les ordonnances de 1828
venaient d'exclure de l'enseignement. Le problme tait donc plus
compliqu, plus irritant que dans l'enseignement primaire.

Le projet rdig par M. Guizot se ressentait de ces difficults et
n'tait pas aussi complet que son auteur lui-mme l'et dsir[596].
Toutefois le principe de la libert s'y trouvait loyalement et
nettement pos[597]. Plus d'autorisation pralable ni de certificat
d'tudes; la concurrence tait permise  tous les rivaux de
l'Universit, laques ou prtres, sans exclusion de personne, sans
prcautions trop gnantes. Quelques conditions de grades et de brevet
taient imposes aux chefs d'tablissements, aucune aux professeurs.
L'administration gardait un droit d'inspection et une certaine
autorit disciplinaire, mais celle-ci n'allait pas au del de la
rprimande; seuls, les tribunaux civils pouvaient fermer un
tablissement  raison de faits d'inconduite ou d'immoralit. Des
petits sminaires, il n'tait pas question;  leur gard, le statu quo
tait maintenu. En somme, malgr ses lacunes, le projet tait plus
large, plus quitable que tous ceux qui devaient tre ultrieurement
prsents, en 1841, 1844 ou 1847.

[Note 596: Cf. _Mmoires de M. Guizot_, t. III, p. 105, 106.]

[Note 597: M. Guizot disait, dans son expos des motifs: Le principe
de la libert, appliqu  l'enseignement, est une des consquences
promises par la Charte. Nous voulons, dans leur plnitude et leur
sincrit, les consquences raisonnables de notre rvolution... Aux
maximes du monopole, nous substituons celles de la concurrence. Les
tablissements privs, les institutions et pensions subsistent au sein
de l'Universit; ils en sont les auxiliaires, les succursales.
Dsormais, ils seront les libres mules des tablissements publics,
collges royaux et communaux. L'tat accepte la ncessit, le devoir
de soutenir aveu succs, avec clat, une concurrence infatigable.]

Il ne rencontra pas d'opposition de la part des catholiques: ceux-ci,
plus frapps de ses bienfaits que de ses dfauts, rpondirent, par une
bonne volont gale,  celle qu'on leur tmoignait. Parmi les
rclamations que suscita le projet, a dit, quelques annes plus tard,
l'abb Dupanloup, aucune ne sortit des rangs du clerg: pas une voix
ne s'leva parmi nous. Le clerg se tut profondment; je me trompe: il
ressentit, il exprima une juste reconnaissance, et c'est  dater de
cette poque qu'il se fit entre l'glise de France et le gouvernement
un rapprochement depuis longtemps dsir, et qui fut solennellement
proclam[598].

[Note 598: _De la pacification religieuse._--M. de Montalembert, lui
aussi, a rappel, aprs coup, dans un de ses discours, le bon accueil
fait au projet de M. Guizot. Il disait, le 12 juin 1845: Vous avez
prsent, en 1836, une loi pleine de gnrosit, contre laquelle pas
une voix ne s'est leve au sein du clerg... Il fallait continuer
dans cette voie, et tout aurait t sauv.]

La commission de la Chambre entra dans l'esprit du projet, et son
rapporteur, M. Saint-Marc Girardin, quoique universitaire, se montra
anim du libralisme le plus sincre, le plus respectueux des choses
religieuses, le plus intelligemment soucieux d'tablir l'accord entre
l'glise et l'tat. Dans son rapport, qui fut dpos le 15 juin 1836,
bien loin d'accepter de mauvaise grce le principe nouveau de la
libert d'enseignement, il le dclara ncessaire au progrs mme des
tudes, et rappela que, sous l'ancien rgime, la concurrence des
congrgations enseignantes, notamment des Jsuites, avait t, de
l'aveu mme de Voltaire, un bienfait. Puis, abordant de front la
prvention rgnante, il ajoutait: Ce que beaucoup de bons esprits
craignent de la libert d'enseignement, c'est bien moins l'influence
qu'elle pourra donner aux partis politiques, que l'influence qu'elle
va, dit-on, donner au clerg. Les prtres, les Jsuites vont, grce 
cette loi, s'emparer de l'ducation. Dans la loi sur l'instruction
secondaire, nous n'avons voulu crer ni privilge ni incapacit. Le
monopole de l'enseignement accord aux prtres serait, de notre
temps, un funeste anachronisme; l'exclusion ne serait pas moins
funeste. La loi n'est faite ni pour les prtres, ni contre les
prtres: elle est faite, en vertu de la Charte, pour tous ceux qui
voudront remplir les conditions qu'elle tablit. Personne n'est
dispens de remplir ces conditions, et personne ne peut, s'il a rempli
ces conditions, tre exclu de cette profession. Dans le prtre, nous
ne voyons que le citoyen, et nous lui accordons les droits que la loi
donne aux citoyens. Rien de plus, mais rien de moins. Nous entendons
parler des congrgations abolies par l'tat, et qui, si nous n'y
prenons garde, vont envahir les coles. Nous n'avons point affaire,
dans notre loi,  des congrgations; nous avons affaire  des
individus. Ce ne sont point des congrgations que nous recevons
bacheliers s lettres et que nous brevetons de capacit: ce sont des
individus. Nous ne savons pas, nous ne pouvons pas savoir si ces
individus font partie de congrgations; car  quel signe les
reconnatre? comment s'en assurer?... Pour interdire aux membres des
congrgations religieuses la profession de matre et d'instituteur
secondaire, songez que de prcautions il faudrait prendre, de
formalits inventer; quel code tracassier et inquisitorial il faudrait
faire; et ce code, avec tout l'appareil de ses recherches et de ses
poursuites, songez surtout qu'il suffirait d'un mensonge pour
l'luder.

Sur un point important, la commission se spara du ministre. Nous
avons dit que M. Guizot avait laiss un peu timidement de ct la
question des petits sminaires. La commission, plus hardie, la souleva
et proposa de soumettre ces tablissements au rgime des
tablissements libres, de leur faire recueillir les avantages et subir
les charges du nouveau droit commun. M. Sauzet, qui tait alors
ministre des cultes, estima convenable de prendre l'avis des vques;
aussi leur adressa-t-il une circulaire o il exprimait son dsir
d'tre clair sur les voeux de l'piscopat et les besoins rels de
l'instruction secondaire ecclsiastique. Des deux systmes en
prsence, du _statu quo_ maintenu implicitement par le projet de M.
Guizot, ou du droit commun propos par la commission, aucun ne
pouvait satisfaire pleinement les vques. Si le dernier avait, 
leurs yeux, l'avantage de dlivrer les petits sminaires des
restrictions imposes par les ordonnances de 1828, et de les
soustraire au rgime  la fois prcaire et arbitraire des ordonnances,
il avait cet inconvnient grave de les dpouiller de leur caractre
d'tablissements publics ayant qualit pour recevoir, de leur
spcialit d'tablissements ecclsiastiques placs sous la seule
autorit piscopale, non soumis  l'inspection et  l'autorit
disciplinaire de l'administration, dispenss de toute condition de
grades universitaires pour leurs directeurs et professeurs. Aussi ne
parat-il pas que les rponses des vques, rponses qui du reste
demeurrent secrtes, aient t trs-nettes et trs-concordantes. Il
s'en dgageait cependant le voeu d'une solution mixte qui et pris 
chacun des deux systmes ses avantages sans ses inconvnients, et
maintenu le caractre public et spcial des petits sminaires, en les
faisant bnficier de la libert nouvelle, et et supprim les
restrictions des ordonnances, sans imposer des conditions de grades,
d'inspection et de subordination disciplinaire, suffisamment
remplaces par le choix et la surveillance de l'vque. Dans l'tat
des esprits, un tel systme avait peu de chance d'tre accept, et les
prlats l'indiquaient plutt comme un desideratum lointain que comme
une prtention immdiate.

Ce fut seulement aprs ces longs prliminaires que la discussion du
projet put tre mise  l'ordre du jour de la Chambre. Elle s'ouvrit le
14 mars 1837.  cette date, le cabinet du 6 septembre tait dj
virtuellement dissous par l'effet de ses dissensions intestines et du
rejet de la loi de disjonction. M. Guizot se trouvait encore
nominalement ministre de l'instruction publique; mais son autorit
tait diminue, son attention distraite; conditions mauvaises pour
diriger une dlibration o il et fallu faire l'ducation de la
Chambre, l'initier  des ides nouvelles, dominer ses vieux prjugs.
Le dbat se prolongea pendant douze sances. L'Universit fut vivement
attaque: on lui reprocha d'tre un instrument de despotisme, de
donner une mauvaise ducation morale; on se plaignit que le projet et
accord  la libert une part trop troite: fait remarquable, ces
critiques ne venaient pas des catholiques; elles venaient d'hommes de
gauche qui n'avaient pas encore oubli que la libert d'enseignement
figurait, pendant la Restauration, sur le programme du parti
libral[599]. D'autres orateurs, au contraire, avaient peur que les
garanties exiges ne fussent insuffisantes, et en rclamaient de
nouvelles dont plusieurs furent repousses, d'autres adoptes, par
exemple l'obligation de grades universitaires pour certains
professeurs. Quelques-uns enfin s'alarmaient surtout des avantages que
le clerg pourrait tirer de la libert: de ce nombre taient M.
Isambert et M. Salverte, dont les dclamations ne parurent pas avoir
grand cho. Sur un point cependant, les adversaires du clerg
remportrent un succs qui altra gravement le caractre du projet. Ce
fut  l'occasion d'un amendement propos par M. Vatout, pour obliger
tout chef d'tablissement libre  jurer qu'il n'appartenait  aucune
association ou corporation non autorise. Dj, en 1833, lors de la
discussion de la loi sur l'enseignement primaire, ce dput avait
essay, sans succs, de faire voter une disposition semblable: ne
pouvait-on pas esprer que, cette fois encore, la Chambre refuserait
de sacrifier la justice et la libert? L'amendement fut combattu, au
nom de la commission, par M. Dubois. M. Guizot, qui n'y tait pas
moins oppos, eut le tort de garder le silence. tait-ce scurit
excessive ou dcouragement? Toujours est-il qu'aprs un dbat
trs-sommaire, nullement en rapport avec la gravit du sujet, cette
disposition se trouva vote, malgr la commission et le ministre,
sans qu'aucun homme considrable ft venu l'appuyer. La peur des
Jsuites avait suffi. Ce n'tait pas que la Chambre ft bien rsolue 
s'engager dans cette voie: en effet, quelques jours aprs, elle
refusait d'exiger le mme serment des professeurs. Mais, pour avoir
t le rsultat d'une sorte de surprise, le mal n'en tait pas moins
consomm: comme l'a dit plus tard M. Guizot, on avait enlev  la loi
propose son grand caractre de sincrit et de droit commun
libral[600].

[Note 599: Sous la Restauration, Benjamin Constant revendiquait la
libert d'enseignement dans divers crits. (Cf. notamment le Mercure
d'octobre 1817.) Ds 1818, M. Dunoyer, dans le _Censeur_, combattait
le monopole universitaire, comme l'une des plus criantes usurpations
du despotisme imprial, et rclamait la pleine libert, telle que
l'ont revendique plus tard les catholiques. (_Oeuvres de Dunoyer_, t.
II, p. 46 et suiv.) M. Dubois et M. Duchtel soutenaient la mme
thse, dans le _Globe_: le 21 juin 1828, peu aprs les ordonnances sur
les petits sminaires, M. Dubois invitait les amis des Jsuites a  se
lever pour l'abolition du monopole. Les amis de la libert,
disait-il, ne manqueront pas  l'appel. Mais il ajoutait: N'esprons
pas d'eux cette preuve de loyaut; cette confiance dans la bont de
leur cause, ils se garderont bien de la donner. (Cf. aussi le _Globe_
des 17 mai, 5 juillet et 6 septembre 1828.) Ces crivains taient
arrivs  la libert d'enseignement, par logique et par sincrit de
doctrine, par raction contre le despotisme imprial, et aussi un peu
par crainte que l'Universit ne prt un caractre ecclsiastique, sous
la direction de M. Frayssinous. Dans le barreau, MM. Renouard, O.
Barrot, Dupin ne pensaient pas autrement. La _Socit de la morale
chrtienne_, dont les membres principaux taient le duc de Broglie, M.
Guizot et Benjamin Constant, mettait au concours, en 1830, un _Mmoire
en faveur de la libert d'enseignement_.  la mme poque, dans le
_National_, M. Thiers attaquait violemment le corps universitaire,
auquel il reprochait d'tre monopoleur et inique. Au milieu de la
rvolution, le 31 juillet 1830, La Fayette, dans sa proclamation aux
habitants de Paris, mettait la libert d'enseignement au nombre des
conqutes populaires. C'tait videmment  raison de cette origine
librale, et non par gard pour les catholiques alors peu en faveur,
que l'article 69 de la Charte revise s'tait trouve promettre, dans
le plus court dlai possible, une loi sur la libert de
l'enseignement.]

[Note 600: _Mmoires de M. Guizot_, t. III, p. 108.]

La disposition propose par la commission, pour les petits sminaires,
donna lieu  un brillant tournoi oratoire entre M. Guizot dfendant le
_statu quo_, et M. Saint-Marc Girardin demandant que ces
tablissements fussent soumis au droit commun. Au vote, ce fut le
_statu quo_ qui l'emporta. Mais le dbat prit une ampleur qui dpassa
la question particulire des coles ecclsiastiques. L'empire des
croyances religieuses, disait M. Guizot, n'est pas moins ncessaire
aujourd'hui qu' d'autres poques; je n'hsiterai mme pas  dire
qu'il est plus ncessaire que jamais; ncessaire pour rtablir,
non-seulement dans la socit, mais dans les mes, l'ordre et la paix
qui sont si profondment altrs. Nous sommes tous frapps de l'tat
d'inquitude, de fermentation, de trouble, o vivent un si grand
nombre d'esprits; nous sommes frapps de cette soif effrne de
mouvement, de bien-tre matriel, de jouissances gostes, de cet
empire des passions qui se manifeste partout et surtout dans les
classes peu claires. C'est un mal immense, un mal que nous dplorons
tous les jours. Croyez-vous que les ides, les convictions, les
esprances religieuses ne soient pas un des moyens, et je dirai, sans
hsiter, le moyen le plus efficace pour lutter contre ce mal, pour
faire rentrer la paix dans les mes, cette paix intrieure et morale,
sans laquelle vous ne rtablirez jamais la paix extrieure et
sociale? Parlant ensuite de la dtresse des classes infrieures, de
leurs souffrances matrielles, l'orateur se dclarait fort dsireux de
les voir allger; mais, ajoutait-il, il y a un autre genre de maux,
un autre genre de misres, auxquels les classes infrieures sont
exposes, qui les assaillent tous les jours et dont pour mon compte je
suis encore plus touch, s'il est possible: c'est leur misre morale,
ce sont les dangers moraux auxquels elles sont en proie, ce sont les
ennemis de toute espce qui rdent sans cesse autour de ces classes,
pour les pervertir, pour les corrompre, pour les entraner, pour
exalter leur passions, pour troubler leurs ides, en faire, dans la
socit, des instruments de dsordre et tourner  mal, pour
elles-mmes, leur vie et leurs forces. C'est l une grande misre, une
misre dont il faut avoir une piti profonde... Eh bien, sans aucune
espce de doute, les croyances religieuses, les esprances
religieuses, les influences religieuses sont, avec les lumires que
vous travaillez  rpandre, le meilleur moyen de dissiper cette misre
morale, ces prils moraux auxquels les classes infrieures sont en
proie. Il est donc, pour cette socit-ci, du plus grand intrt, et
d'un intrt plus grand que jamais, s'il est possible, d'entretenir
avec soin, de propager l'empire des croyances religieuses. M. Guizot
en concluait que l'tat devait  l'glise non-seulement la libert,
mais la protection, la bienveillance. Il fallait prouver aux
catholiques que l'autorit publique voulait sincrement et loyalement
la dure, la dignit, l'extension du pouvoir moral et social de la
religion et de ses dpositaires.

Le rapporteur de la commission, M. Saint-Marc Girardin, qui combattait
la thse particulire de M. Guizot sur les petits sminaires, tint 
honneur de bien marquer que, sur les ides gnrales, il n'tait pas
en dsaccord avec lui, qu'autant que lui il tait convaincu de la
ncessit sociale de la religion, du devoir de la protger et de la
seconder. Nous voulons, comme le ministre, disait-il, l'accord
intelligent et libre de l'glise et de l'tat; nous voulons que cesse
enfin ce divorce funeste... Si je voulais invoquer ma faible
exprience, je sais la ncessit des croyances religieuses, et, grce
 Dieu, aujourd'hui, les croyances religieuses, loin d'tre
abandonnes, sont reprises, avec une sorte d'impatience et de
curiosit. Je vois la jeunesse cherchant, au milieu des dsordres du
sicle, o prendre et se retenir, et demandant aux croyances de ses
pres si elles ont un peu de vie et de salut  lui donner... Si
quelque esprance m'anime, et si, au milieu de toutes les paroles de
dsespoir que j'entends parfois retentir dans la socit, il y a
quelque chose qui me soutienne encore, c'est que je ne puis pas penser
que la religion puisse longtemps manquer  la socit actuelle. Ou
vous prirez, Messieurs, sachez-le bien, ou la religion viendra encore
visiter votre socit! Voil le langage qui, quelques annes aprs
1830, provoquait les applaudissements de la Chambre; voil comment,
entre les principaux orateurs, s'tablissait une sorte d'mulation, 
qui proclamerait le plus haut le besoin que la socit moderne avait
du christianisme, l'obligation o elle tait de seconder son oeuvre!

Ces longs dbats termins, l'ensemble de la loi fut vot, le 29 mars,
 la majorit assez faible de trente voix. Quelques jours aprs, M.
Guizot quittait le pouvoir. Son projet ne lui survcut pas; il ne fut
mme pas port  la Chambre des pairs. M. Mol, demeur  la tte du
nouveau cabinet, ne s'intressait probablement pas beaucoup au sort
d'une loi qui lui rappelait un rival dtest. D'ailleurs, M. Guizot
lui-mme, depuis le vote de l'amendement de M. Vatout, regardait son
projet comme fauss, et ne tenait plus gure  le voir aboutir. S'il
ft rest tel que je l'avais prsent d'abord, a-t-il crit plus tard,
peut-tre, malgr quelques incohrences et quelques lacunes, et-il
suffi  rsoudre la question de la libert d'enseignement et 
prvenir la lutte dplorable dont elle devint plus tard l'objet.
Mais, par les amendements qu'il avait subis, ce projet de loi, en
restreignant expressment, surtout pour l'glise et sa milice, la
libert que la Charte avait promise, envenimait la querelle au lieu de
la vider. Il ne mritait plus aucun regret[601]. Quoi qu'il en soit,
il n'est pas inutile de constater que si l'honorable tentative de M.
Guizot a chou, si un trait de paix et de libert n'a pas t ds
lors sign entre l'glise et l'tat, et si la question est reste
ouverte pour les batailles futures, la faute n'en a pas t aux
catholiques.

[Note 601: _Mmoires de M. Guizot_, t. III, p. 109.]

Pour n'avoir pas donn suite au projet sur la libert de
l'enseignement secondaire, le ministre du 15 avril n'tait pas
cependant moins bien dispos que ses prdcesseurs, dans les choses
religieuses. Il tint mme  ce que l'un de ses premiers actes ft la
rouverture de l'glise Saint-Germain l'Auxerrois, rparation qui fit
d'autant plus d'effet sur les catholiques, qu'elle avait t plus
longtemps ajourne[602]. Sous une inspiration analogue, le crucifix
reprit, dans la salle des assises de Paris, la place d'o il avait t
arrach en 1830, exemple bientt suivi dans presque toutes les autres
cours de justice. Le moment tait arriv, crivait M. le premier
prsident Sguier au _Journal des Dbats_, o le garant de la justice
des hommes devait retrouver la prsance sur le tribunal. Aux
Tuileries, on craignait moins de donner quelque solennit aux actes
extrieurs de la vie religieuse. Mme raction sur tous les points du
territoire. Beaucoup de municipalits rappelaient les Frres dans
leurs coles publiques, et le _Journal des Dbats_ crivait, le 24
septembre 1837,  la suite de la session des conseils gnraux: Ce
qu'il y a pu avoir de rserve et de contrainte, dans les rapports de
l'glise et du pays, s'efface chaque jour davantage. De l'ensemble des
votes des conseils gnraux, on peut conclure qu'enfin une heureuse
harmonie a succd  la malveillance rciproque qu'on a pu craindre un
instant. Dans un grand nombre de dpartements, des allocations
supplmentaires considrables ont tmoign de la bonne volont des
habitants et des bons sentiments du clerg.

[Note 602: Cf. plus haut, p. 197 et 198.]


V

Les relations amies de l'tat et de l'glise n'taient cependant pas
sans quelques ombres passagres. Le gouvernement, par un reste de
timidit en face des passions impies ou par inexprience des
susceptibilits religieuses, plutt que par mauvaise volont propre,
fournissait parfois matire aux griefs des catholiques.

L'meute des 14 et 15 fvrier 1831 n'avait pas seulement dvast
l'glise Saint-Germain l'Auxerrois, elle avait saccag et  peu prs
entirement dtruit l'archevch, alors situ au chevet de Notre-Dame,
 l'extrmit orientale de l'le de la Cit. Mgr de Qulen tenait
beaucoup  ce que la demeure piscopale ft rdifie sur son
emplacement historique. Toute autre solution lui paraissait une
concession  l'meute, en mme temps que la violation d'une antique
tradition et d'une proprit sacre. Il ne demandait du reste  l'tat
aucun sacrifice d'argent et offrait de tout reconstruire au moyen de
souscriptions prives. Mais, sous prtexte de ncessits de voirie, en
ralit par la mme faiblesse qui avait fait si longtemps reculer
devant la rouverture de Saint-Germain l'Auxerrois, l'administration
avait pris aussitt possession du terrain de l'archevch, enlev les
restes mutils du vieux palais et mis  la disposition de l'archevque
une autre demeure, situe fort loin de l,  l'extrmit du faubourg
Saint-Germain. Comme complment de ces mesures, une loi fut propose,
le 22 fvrier 1837, autorisant l'tat  cder le terrain de l'ancien
archevch  la ville de Paris, qui devait y tablir une promenade et
contribuer pour 50,000 francs  la construction d'une nouvelle
sacristie au chevet de la cathdrale. Ce projet soulevait et tranchait
implicitement, au profit de l'tat, une question qui touchait au plus
vif des intrts du clerg, celle de la proprit des anciens biens
ecclsiastiques rendus au service du culte, aprs le Concordat.
L'archevque en fut fort mu, et, le 4 mars, il fit, contre ce qui lui
paraissait une spoliation de l'glise de Paris, une protestation
publique  laquelle le chapitre adhra quarante-huit heures aprs. Les
deux actes furent aussitt dfrs au conseil d'tat, et une
ordonnance, en date du 21 mars, dclara qu'il y avait abus.

Quand le projet de loi vint  la Chambre des pairs (19 mai 1837), M.
de Montalembert se fit l'interprte de la douloureuse motion que
l'alination dfinitive des terrains de l'archevch causait aux
catholiques; toutefois il eut soin de rendre en mme temps hommage 
la conduite du gouvernement dans les autres questions religieuses: ce
fut moins l'attaque d'un adversaire que la plainte d'un ami. J'avoue,
dit-il en commenant, que c'est avec un trs-rel embarras que je
monte aujourd'hui  cette tribune. Le premier mouvement de mon coeur
me porterait  exprimer hautement et sans rserve mon admiration pour
les deux grands actes par lesquels, dans le court espace d'une
semaine, le gouvernement a eu la gloire et le bonheur de signaler sa
politique[603]. L'un de ces actes surtout, la rouverture de
Saint-Germain l'Auxerrois, a t de nature  combler de joie tous les
hommes attachs  la religion. Pourquoi faut-il donc que je me sente
oblig de venir, au nom des intrts religieux eux-mmes, attaquer un
projet de loi que le ministre a, sinon prsent, du moins maintenu et
appuy de son autorit? Pourquoi? si ce n'est parce que le ministre,
en confrant, d'une main,  l'glise, un bienfait immense, en effaant
la moiti de la tache inflige par l'meute  la capitale, de l'autre,
veut consacrer la seconde moiti du crime, comme une source
d'accroissement pour le domaine de l'tat et comme une occasion de
contester  l'glise un de ses droits les mieux garantis par notre
lgislation moderne? Dans la pnible alternative o les place ce que
je ne craindrai pas d'appeler l'inconsquence du ministre, que
peuvent faire les hommes  qui leur conscience ordonne de dfendre
les bases mconnues de l'ordre social, si ce n'est de bnir la main
gnreuse qui gurit une plaie saignante, en mme temps qu'ils se
roidissent contre la main imprudente qui veut mettre le sceau d'un
vote lgislatif sur l'oeuvre de l'meute et de la spoliation? Aprs
avoir discut, en droit, la question de proprit des biens
ecclsiastiques, l'orateur rappelait le besoin que la socit actuelle
avait de la religion. Or, ajouta-t-il, il ne suffit pas de prononcer
les mots de religion et de morale, dans quelques occasions
solennelles; il ne suffit mme pas de quelques actes isols, tout
gnreux qu'ils soient. Il faut un systme courageux et srieux. Il ne
faut pas mnager et consacrer les haines injustes et les violences
personnelles. Il ne faut pas disputer  l'glise le pauvre lambeau qui
lui reste de la magnifique parure dont l'avait revtue la pieuse
gnrosit de nos pres... Il ne faut pas en vouloir  l'glise de ce
qu'elle prtend  un certain degr de libert; car cette libert
modre est la condition mme de son existence. C'est par son
indpendance qu'elle vit et qu'elle survit  tout ce qui prit dans le
monde. Si elle ne l'avait pas toujours revendique et toujours plus ou
moins conserve, savez-vous, Messieurs, o il vous faudrait la
chercher,  ces moments de retour et de rflexion o l'on s'aperoit
de sa ncessit? Il vous faudrait la chercher dans le tombeau des
dynasties passes et des pouvoirs teints, qu'elle a, tour  tour,
reconnus, et l, vous ne la trouveriez que morte et teinte comme eux,
au lieu de pouvoir lui demander cette force secourable qu'elle est
toujours prte  prodiguer  ceux qui ne l'oppriment point.

[Note 603: L'amnistie et la rouverture de Saint-Germain l'Auxerrois.]

Le garde des sceaux, M. Barthe, rpondit en termes conciliants. Loin
de vouloir prolonger le retentissement de l'appel comme d'abus, il
chercha plutt  en effacer le souvenir; il ne parla de la conduite de
l'archevque qu'avec des mnagements trs-marqus. Il semblait se
plaire davantage  rappeler la joie qu'il avait ressentie en signant
l'acte de rouverture de Saint-Germain l'Auxerrois[604], se
flicitait de la raction religieuse qui se faisait profondment
sentir partout; puis, rappelant que le gouvernement avait beaucoup
fait pour la religion, il concluait ainsi: Voil ce que nous faisons
tous les jours, parce que nous sommes convaincus que, dans un pays de
libert plus qu'ailleurs, la religion est une des bases fondamentales
de toute morale, qu'une nation serait bien malheureuse si elle tait
rduite au seul secours des lois civiles et criminelles. Ce sont nos
convictions: nous les apporterons dans nos actes.

[Note 604: J'ai connu, dans des temps difficiles, dit le ministre,
toutes les tribulations qui peuvent s'attacher  la vie publique; mais
il est des signatures  apposer sur certains actes qui font prouver
des joies qui effacent toutes ces tribulations.]

Quelques mois plus tard, en aot 1837, la dcouverte du fronton du
Panthon fournit un autre grief  l'archevque de Paris, qui n'tait
pas, il est vrai, port  l'indulgence pour les torts de la monarchie
de Juillet. En 1830,  l'poque o le gouvernement commettait la
grande faute d'enlever le Panthon au culte, M. Guizot avait charg
David d'Angers de sculpter le fronton de ce monument, lui laissant
imprudemment toute libert de composition. L'artiste, personnellement
engag dans les partis de gauche, profita de cette libert pour faire
figurer sur ce fronton, associs ple-mle dans les honneurs du culte
civil et de la canonisation laque, Bichat, Voltaire, Jean-Jacques
Rousseau, le peintre David, Cuvier, La Fayette, Manuel, Carnot,
Berthollet, Laplace, Malesherbes, Mirabeau, Monge, Fnelon, Bonaparte,
Klber, le tambour d'Arcole, des lves de l'cole polytechnique, etc.
Sous le ministre du 11 octobre, M. d'Argout avait arrt les travaux;
mais le veto fut lev, en 1836, par M. Thiers, et le fronton tait
achev dans les premiers mois de 1837. Le gouvernement hsitait  le
dcouvrir: press par les journaux, il s'y dcida, le 31 aot. Ce fut
pour Mgr de Qulen l'occasion de protester publiquement contre cette
nouvelle profanation d'une ancienne glise, et d'ordonner des prires
expiatoires. Cette fois, le gouvernement, un peu honteux de son
oeuvre, n'osa, malgr les clameurs de la presse de gauche, prendre
aucune mesure contre l'archevque. D'ailleurs, en dehors mme des
catholiques, tous les esprits levs ou seulement les gens de got
trouvaient le fronton aussi scandaleux que ridicule, et la _Paix_,
journal doctrinaire, disait  ce propos: Nous avons assez souvent
combattu les tendances de M. l'archevque de Paris, pour avoir acquis
le droit d'tre justes  son gard; nous trouvons que, cette fois, il
a raison.


VI

Ces quelques conflits, vite apaiss, n'effaaient pas l'effet plus
considrable de mesures telles que la rouverture de Saint-Germain
l'Auxerrois, et le ministre du 15 avril n'en avait pas moins
l'honneur mrit de voir sa politique religieuse critique par ceux
qui conservaient contre le clerg les vieilles prventions de 1830.
Aussi, quand commena, en 1838, la campagne de la coalition, les
opposants crurent-ils que l'exploitation de ces prventions leur
fournirait un moyen d'attaque  ajouter  ceux qu'ils trouvaient dj
dans les susceptibilits parlementaires et patriotiques. Ils
reprochrent donc  M. Mol de ne pas savoir mieux rsister  l'glise
qu'au Roi. Parmi les journaux de gauche, ce fut  qui se donnerait le
plus de mal pour rveiller le fantme du parti prtre et accuser le
gouvernement d'tre le complice ou le complaisant des empitements
ecclsiastiques. Le _Sicle_ publiait des articles avec ces titres
menaants: _Invasion du clerg, accroissement des couvents, leurs
privilges, rvolte des vques._ Le _Constitutionnel_ signalait le
retour des influences sacerdotales, dans le gouvernement. La
congrgation refleurit! s'criait-il. Ou encore: Vous tes en voie
de restaurer un gouvernement de prtres. Il dnonait, comme autant
de synodes illgaux, tolrs par la faiblesse du cabinet, les
retraites ecclsiastiques o, chaque anne, suivant l'usage, les
vques runissaient les prtres de leurs diocses. Il se plaignait
qu'on respectt la libert des processions, et qu'on laisst les
ordres religieux en paix. C'tait bien la peine, disait,  ce dernier
propos, le _Courrier franais_, d'expulser les Trappistes de la
Meilleraye et d'Alsace, ainsi que les Liguoriens. Ce journal avait
fait d'ailleurs une effrayante dcouverte: il s'agissait d'un billet
d'enterrement, sur lequel, reprenant une vieille formule  peu prs
abandonne depuis quelque temps, on mentionnait que le dfunt avait
t muni des sacrements de l'glise; le _Courrier_ dnonait l une
nouvelle exigence du clerg, et il ajoutait gravement: Au train
dont les choses marchent, nous ne sommes pas loigns de revoir les
billets de confession[605].

[Note 605: Articles divers, publis en 1838 et au commencement de
1839.]

Ces sottises laissaient l'opinion assez froide. Elles ne trouvaient
plus le mme cho qu'en 1826, et ceux qui les dbitaient n'y mettaient
pas, au fond, beaucoup d'entrain ni de conviction. D'ailleurs, tous
les coaliss ne prenaient pas part  cette campagne. L'un des plus
considrables, M. Guizot, publiait alors, dans la _Revue franaise_,
sur la question religieuse, trois articles d'une loquence grave et
triste, qui avaient un immense retentissement[606]. C'tait le cri
d'alarme de la raison humaine et de la science politique, sentant leur
impuissance et appelant la religion  leur aide; et, entre toutes les
glises, l'crivain protestant rendait un hommage particulier 
l'glise catholique, qu'il dclarait tre la plus grande, la plus
sainte cole de respect qu'ait jamais vue le monde. Puis il ajoutait:
La religion, la religion! c'est le cri de l'humanit en tous lieux,
en tout temps, sauf quelques jours de crise terrible ou de dcadence
honteuse. La religion, pour contenir ou combler l'ambition humaine! La
religion, pour nous soutenir ou nous apaiser dans nos douleurs, celles
de notre condition ou celles de notre me! Que la politique, la
politique la plus juste, la plus forte, ne se flatte pas d'accomplir,
sans la religion, une telle oeuvre. Plus le mouvement social sera vif
et tendu, moins la politique suffira  diriger l'humanit branle.
Il y faut une puissance plus haute que les puissances de la terre, des
perspectives plus longues que celles de cette vie. Il y faut Dieu et
l'ternit. Ds lors, M. Guizot estimait qu'il fallait tablir,
entre la religion et la politique, entente et harmonie.

[Note 606: _De la religion dans les socits modernes_ (fvrier 1838).
_Du catholicisme, du protestantisme et de la philosophie en France_
(juillet). _De l'tat des mes_ (octobre).]

Vainement quelques beaux esprits parlaient-ils, avec un sourire
railleur, de l'onction, de l'asctisme et des vues si clestes
de M. Guizot[607]; le langage de ce dernier ne rencontrait aucune
contradiction srieuse; il pntrait plus profondment et rpondait
mieux aux vrais sentiments du public que les vieilleries dmodes du
_Constitutionnel_ contre le parti prtre. Les journaux du ministre,
oubliant ce qui les sparait alors politiquement de l'crivain
doctrinaire, reproduisaient des fragments de son travail, et ils y
prenaient occasion de parler eux-mmes, avec gravit et sympathie, du
mouvement religieux[608].

[Note 607: Expressions d'un article de la _Revue des Deux Mondes_.]

[Note 608: L'un de ces journaux, la _Presse_ (28 juin 1838),
constatant l'importance de la raction catholique qui s'tait produite
aprs la secousse de 1830, saluait avec respect, presque avec
reconnaissance, cette pense d'un Dieu s'levant sur les ruines des
illusions terrestres. Il ajoutait: Le mouvement qui s'opre et qu'on
a pu observer, depuis trois ans, dans les familles comme dans les
glises, et  Paris comme dans les dpartements, est libre et
spontan. Il monte d'en bas vers la religion; il ne descend pas du
gouvernement dans les masses. On n'y remarque ni un mobile, ni un but
politique... C'est un cri de conscience. Puis, s'adressant  ceux qui
affectaient de s'effrayer de ce mouvement, il s'criait: En laissant
 part vos opinions politiques, vos passions de parti, dites-nous
donc, vous qui propagez des alarmes imaginaires,  l'occasion de
quelques rites religieux, de quelques dmonstrations inoffensives,
dites-nous donc votre vritable pense comme pres de famille. En
prsence des inquitudes d'une socit dans le sein de laquelle vous
voyez se multiplier, chaque jour, des actes de violence et de folie; 
l'aspect de ces listes nombreuses de suicides, d'assassinats et de
dsordres de toute espre, excits par mille circonstances, au nombre
desquelles il faut compter les apptits matriels sans cesse excits
par les progrs indfinis de la civilisation, dites-nous-le
franchement, tes-vous srieusement affligs de voir qu'on cherche 
calmer de jeunes imaginations, par des habitudes morales et
religieuses?..... C'est vous qui, en repoussant l'invasion de l'glise
dans l'tat, faites invasion au nom de l'tat dans l'glise. C'est
vous qui cherchez  substituer une intolrance philosophique que vous
ne russirez pas  crer,  l'intolrance religieuse que le bon sens
national et la sagesse du pouvoir ont su rprimer.]

 en juger du moins par quelques-uns de ses actes, le gouvernement
semblait plus dispos  raliser le programme trac par M. Guizot qu'
obir aux injonctions menaantes des journaux de gauche. Tantt il
s'occupait  multiplier les succursales et dclarait hter, de ses
voeux et de ses efforts, le moment o les bienfaits de l'instruction
religieuse pourraient tre suffisamment rpandus, pour arrter les
progrs flagrants de l'immoralit[609]; tantt il dplorait la
diminution des vocations clricales, insistait sur l'importance des
bourses de sminaire et exprimait le regret qu'elles eussent t
rduites aprs la rvolution de 1830[610]. M. de Salvandy, ministre de
l'instruction publique, invitait les vques  multiplier leurs
visites aux collges. En effet, ajoutait-il, ces visites ne peuvent
qu'exercer la plus heureuse influence sur la direction des
tablissements et l'esprit de la jeunesse; mais elles ne sauraient
porter tous les fruits que nous avons droit d'en attendre, si les
observations que vous avez faites, Monseigneur, ne sont pas portes 
la connaissance de l'autorit qui dirige et surveille les
tablissements d'instruction publique. Je vous prie donc, Monseigneur,
de vouloir bien me communiquer toutes les remarques que ces visites
vous auront suggres, notamment en ce qui concerne l'ducation
proprement dite, la discipline, l'enseignement religieux. Vous savez
d'avance avec quelle sollicitude elles seront peses[611]. Une autre
fois, une circulaire rappelait aux maires qu'ils ne pouvaient exiger
aucune crmonie religieuse, quand les curs avaient refus la
spulture chrtienne. Sans doute, la circulaire reconnaissait qu'un
dcret du 23 prairial an XII donnait, dans ce cas, au maire, le droit
de commettre un autre ministre du culte; mais elle estimait cette
disposition inconciliable avec le rgime de libert inaugure par la
Charte: C'est en faisant fleurir les liberts religieuses comme les
liberts civiles, ajoutait-elle, que nous consoliderons, de plus en
plus, toutes les institutions qui nous sont chres[612]. Quelle
distance franchie depuis le jour o le ministre Prier avait fait
clbrer d'autorit les obsques de Grgoire, dans l'glise de
l'Abbaye-aux-Bois! Enfin n'tait-ce pas  la fin de 1838 que le
ministre des cultes accueillait avec bienveillance Lacordaire, venu
pour l'entretenir du rtablissement des Frres prcheurs en
France[613]?

[Note 609: Circulaire de M. Barthe, ministre des cultes, aux vques,
en date du 30 aot 1838.]

[Note 610: Rapport du mme, sur le budget des dpenses des cultes, en
date du 13 novembre 1838.]

[Note 611: Lettre aux vques, du 1er octobre 1838.--Le _Courrier
franais_ crivait,  ce propos: Nous blmons, de toutes les forces
de notre conviction, l'esprit et le dispositif de la circulaire; elle
nous parat empreinte d'une dfrence ou plutt d'une obsquiosit
qu'un ministre et  peine avoue, dans les plus mauvais temps de la
Restauration. M. d'Hermopolis n'et probablement pas os se permettre
cela.]

[Note 612: Cette circulaire, d'octobre 1838, manait de M. Aubernon,
prfet de Seine-et-Oise. Mais il y tait dit que la doctrine exprime
tait celle du ministre, et elle reut les honneurs de l'insertion au
_Moniteur officiel_.]

[Note 613: Le gouvernement tait arriv  une sorte de jurisprudence
librale, d'aprs laquelle les congrgations non autorises n'taient
pas considres comme interdites par les lois existantes. L'anne
suivante, le 28 juillet 1839, le prfet du Cantal ayant demand des
instructions au sujet de ces congrgations, le ministre des cultes,
qui tait alors M. Teste, lui rpondit qu'il devait les laisser vivre
en paix; que c'tait l'intention du gouvernement; que cette tolrance
tait la consquence des lois sur la libert individuelle et rentrait
dans l'esprit de l'article 291 du code pnal.]

Par moments, cependant, on et dit que le ministre se laissait un peu
intimider par la clameur de presse et se croyait oblig de lui faire
quelques concessions. Les Jsuites, depuis quelques annes,
travaillaient sans bruit, avec la tolrance du gouvernement, 
dvelopper leurs moyens d'action. Ne pouvant plus avoir de collges,
ils cherchaient  fonder, en divers lieux, des instituts de hautes
tudes ecclsiastiques. Ils en avaient tabli un prs d'Amiens, dans
cette maison de Saint-Acheul dont il avait t si souvent question,
lors des polmiques de la Restauration[614]. De l, quelque motion
dans la presse locale, prompte  dnoncer la rsurrection de
Saint-Acheul. Le ministre n'y avait pas d'abord fait attention.
Mais, vers la fin de 1838, le tapage redoubla, et le nom de
Saint-Acheul retentit de nouveau, dans les journaux, comme aux beaux
jours de M. de Villle. Un peu inquiet de ce bruit, le P. Guide, qui
remplissait les fonctions de provincial, rdigea aussitt, pour tre
soumise au gouvernement, une note sur la situation des Jsuites en
France (9 novembre 1838). Il s'attachait  les montrer simples
auxiliaires des vques, soumis  la lgalit, n'ayant pas cherch 
enseigner depuis que l'ordonnance de 1828 le leur avait interdit,
professant la soumission au pouvoir tabli, rendant justice aux
excellentes intentions du gouvernement, ne rclamant que
l'application du droit commun, mais se croyant fonds  l'invoquer
avec confiance. Cette note, mise par Mgr Gallard, coadjuteur de
l'vque de Meaux, sous les yeux du Roi, de la Reine, de M. Mol et de
M. Barthe, plut gnralement. Toutefois, les bonnes dispositions des
ministres n'allaient pas jusqu' leur faire braver un pril pour
dfendre des Jsuites. Inquiets du parti que l'opposition pourrait
tirer du seul nom de Saint-Acheul, et ne voulant pas compliquer, par
un tel incident, le dbat de l'Adresse qui s'annonait dj si
redoutable, ils conseillrent la dissolution immdiate de
l'tablissement attaqu. Les Jsuites, de leur ct, ne redoutaient
pas moins un clat qui risquait de mettre en pril toutes leurs autres
maisons; ils jugrent plus prudent de baisser un moment la tte, pour
laisser passer la bourrasque, et de dfrer  l'invitation du
gouvernement. L'institut, tabli  Saint-Acheul, fut donc dissous, et
la maison en partie vacue sur Brugelette[615].

[Note 614: La maison de Saint-Acheul tait, avant 1828, l'un des plus
clbres collges des Jsuites. M. Dupin y avait fait, en 1825, une
visite dont les journaux s'occuprent beaucoup. (Cf. mon livre sur le
_Parti libral sous la Restauration_, p. 378.) Saint-Acheul, envahi et
saccag en 1830, fut, peu aprs, roccup par les Jsuites.]

[Note 615: Cf. sur cet incident, la _Vie du R. P. Guide_, par le R.
P. GRANDIDIER, t. I, p. 174  190.]

Ce ne fut pas la seule concession de ce genre que le gouvernement se
crut alors oblig de faire aux menaces de l'opposition. Le 14 dcembre
1838, le comte de Montlosier mourait  Clermont,  l'ge de
quatre-vingt-quatre ans. On sait avec quelle sorte de fureur maniaque
il s'tait jet, en 1824, dans les polmiques contre le parti
prtre; depuis lors, il n'en tait plus sorti[616]. Nanmoins, tout
en faisant la guerre au clerg, il se flattait de demeurer catholique;
 l'entendre, il ne faisait que rester fidle aux vraies traditions du
gallicanisme. L'autorit ecclsiastique en jugeait autrement, et quand
M. de Montlosier, malade, demanda les secours religieux, l'vque
exigea pralablement une rtractation signe de tout ce que le
polmiste avait crit de contraire aux dogmes et  la morale de
l'glise. L'obstin vieillard s'y refusa et offrit seulement de
dclarer qu'il voulait vivre et mourir dans la religion catholique. De
l, de pnibles pourparlers, au milieu desquels survint la mort.
L'enterrement dut alors se faire sans le concours du clerg. L'motion
fut des plus vives  Clermont, et une violente clameur, dont le
retentissement gagna toute la France, s'leva contre ce que l'on
prtendait tre un acte d'troite intolrance et de mesquine rancune;
les journaux ennemis de M. Mol avaient soin d'ajouter que le clerg
ne se fut pas permis de braver  ce point l'opinion, s'il n'et t,
depuis quelque temps, enhardi par les complaisances du ministre.
Peut-tre l'vque n'avait-il pas procd, en cette affaire, avec tout
le tact dsirable[617]. Seulement il avait us de son droit et fait un
acte de juridiction purement spirituelle, dont le pouvoir civil
n'avait aucunement  connatre. Ainsi que le disait,  ce propos, M.
de Montalembert, la prire pour les morts, comme pour les vivants,
est un acte libre et spirituel; aprs tout, l'glise n'est pas
l'administration des pompes funbres, et on ne peut pas lui commander
des prires, comme on commande des cercueils et des chevaux de
deuil[618]. Le gouvernement cependant, intimid par le tapage de
presse, et craignant que l'incident ne ft exploit contre lui dans
les dbats de l'Adresse, se hta de dfrer la conduite de l'vque de
Clermont au conseil d'tat. Celui-ci dclara, le 30 dcembre 1838,
qu'il y avait eu abus. Les considrants de l'ordonnance suffisaient
 faire ressortir  quel point le pouvoir civil se mlait de ce qui ne
le regardait pas. Le haut tribunal administratif, dont la plupart des
membres n'taient probablement, pour leur compte, que d'assez
mdiocres chrtiens, jugeait, sur tmoignages trs-profanes, que le
comte de Montlosier tait mort dans la profession publique de la
religion catholique, apostolique et romaine, qu'il avait demand et
reu le sacrement de pnitence, et il en concluait que le refus de
spulture catholique, dans les circonstances qui l'avaient
accompagn, constituait un procd qui avait dgnr en oppression et
en scandale public. C'tait fournir matire non-seulement aux
protestations de la conscience, mais aussi aux railleries du bon sens.
Timon (M. de Cormenin), plus honntement inspir, cette fois, que dans
ses pamphlets sur la liste civile et l'apanage, publia une _Dfense de
l'vque de Clermont_, adresse aux rvrends pres du conseil
d'tat, devenus juges de la question de savoir si M. de Montlosier
tait mort en tat de grce. tranges juges, ajoutait-il, auxquels
il ne manque, pour confesser, prcher et juger ceux qui confessent et
qui prchent, que la foi, la science, les pouvoirs et le grade. Il
terminait ainsi: Je suis chrtien et je me rsigne. Mais, 
monseigneur le ministre des cultes, vnrable et saint pontife qui
prsidez  ce concile, et vous, conseillers d'tat, ses dignes
acolytes,  matres de la science,  docteurs en droit administratif
et en droit canon,  directeurs des mes,  flambeaux clatants de la
chrtient,  vengeurs de la foi,  les derniers pres de l'glise, je
vous en supplie, je vous en conjure, daignez ne prononcer votre
sentence contre moi que lorsque chacun de vous se sera mis en tat de
pouvoir rciter couramment le _Pater noster_; ce sera du moins, de
cette affaire, quelque chose qui restera. Les rieurs ne furent pas du
ct du conseil d'tat.

[Note 616: Sur le personnage et sur son oeuvre, je ne puis que me
rfrer  ce que j'en ai dit dans mon livre sur le _Parti libral sous
la Restauration_, p. 386  392.]

[Note 617: M. de Montalembert, quelques jours aprs, disait,  la
tribune de la Chambre des pairs: Quant  la malheureuse affaire de
Clermont, je ne crois pas que personne ait plus sincrement, plus
profondment regrett et dplor que moi la conduite de l'vque, en
cette circonstance. (Discours du 27 dcembre 1838.)]

[Note 618: _Ibid._]

Ces prcautions prises avec plus de prudence que d'hrosme, le
ministre put attendre, sans inquitude, que les coaliss portassent 
la tribune leurs griefs contre sa politique religieuse. Ce fut M.
Cousin qui commena l'attaque,  la Chambre des pairs[619]. D'une voix
tragique, il vint reprocher au cabinet la renaissance de la
domination ecclsiastique. Comme preuve  l'appui, il cita la
conduite de l'vque de Clermont, puis ajouta avec un accent d'effroi:
Le bruit se rpand que Saint-Acheul se relve de ses cendres. Il
arguait aussi de certains dsordres, rcemment survenus, dans la ville
de Reims,  l'occasion d'une prdication. Y avait-il donc eu, en ce
dernier cas, quelque imprudente provocation du prdicateur? Non,
celui-ci avait simplement rappel l'chec de Napolon dans sa lutte
contre la papaut. Il n'en avait pas fallu davantage pour qu'une bande
de tapageurs vnt faire du trouble dans l'glise, dvaster la maison
du cur et briser des rverbres. Le _Journal des Dbats_ avait t
mieux inspir que M. Cousin, quand il ne trouvait  relever, dans cet
incident, d'autre intolrance que l'intolrance populaire. Le garde
des sceaux dgagea la responsabilit du gouvernement des deux premiers
faits incrimins, en rappelant qu'il y avait appel comme d'abus contre
l'vque de Clermont et en annonant que l'institut de hautes tudes,
tabli  Saint-Acheul, venait d'tre dissous. Quant aux dsordres de
Reims, le ministre s'tonna que le blme de M. Cousin n'et pas t
pour l'meute. Il protesta d'ailleurs que le clerg n'avait pas
d'intentions mauvaises, et qu'en tout cas le gouvernement saurait le
contenir. M. Villemain ayant insist dans le sens de M. Cousin, M. de
Montalembert vint faire enfin entendre le vrai langage de la libert
religieuse. Je croyais, dit-il, la rvolution de Juillet destine 
largir toutes nos liberts; mais, s'il faut en croire ces messieurs,
l'glise serait excepte.

[Note 619: 26 dcembre 1838.]

En somme, si le ministre ne s'tait pas dfendu firement, l'attaque
dirige contre lui n'avait pas t heureuse: elle ne laissait mme pas
que d'avoir t un peu ridicule. Le public souriait plus qu'il n'tait
pouvant du prtendu pril dnonc si solennellement par M. Cousin.
Le _Journal des Dbats_ traduisait l'impression de la partie la plus
intelligente des spectateurs, quand il disait,  ce propos: Est-ce
bien srieusement que l'on redoute aujourd'hui les empitements de
l'autorit religieuse et le retour de la domination ecclsiastique?
Quoi, nous sommes les disciples du sicle qui a donn Voltaire au
monde, et nous craignons les Jsuites! Nous sommes les hritiers d'une
rvolution qui a aboli la domination politique et civile du clerg, et
nous craignons les Jsuites! Nous vivons dans un pays o la libert de
la presse met le pouvoir ecclsiastique  la merci du premier Luther
qui sait tenir une plume, et nous craignons les Jsuites! Nous vivons
dans un sicle o l'incrdulit, le scepticisme coulent  pleins
bords, et nous craignons les Jsuites! Nous sommes catholiques, 
peine catholiques de nom, catholiques sans foi, sans pratique, et l'on
nous crie que nous allons tomber sous le joug des congrgations
ultramontaines! En vrit, regardons-nous mieux nous-mmes et sachons
mieux qui nous sommes. Croyons  la force,  la vertu de ces liberts,
de ces institutions dont nous sommes si fiers. Grands philosophes que
nous sommes, croyons au moins  notre philosophie[620].

[Note 620: _Journal des Dbats_ du 4 janvier 1839.]

L'insuccs manifeste de M. Cousin dtourna sans doute les orateurs
importants de la coalition de reprendre les mmes griefs  la Chambre
des dputs. Il n'y eut donc, au Palais-Bourbon, que le rquisitoire
habituel de M. Isambert contre les empitements du clerg[621]. Ce
n'tait pas assez pour remuer l'assemble et le pays. Les journaux de
gauche taient eux-mmes obligs de reconnatre que ce genre d'attaque
n'avait plus d'cho dans l'opinion. Il y a dix ans  peine, disait le
_National_, la question souleve par M. Isambert aurait vivement
excit l'attention de la Chambre et les passions du pays. Aujourd'hui,
il faut bien le dire, la Chambre n'a cout que d'une oreille
distraite le discours, pourtant fort judicieux, de l'honorable
orateur. L'auteur de l'article se demandait alors si l'esprit public
ou les circonstances avaient chang. Il faut bien, rpondait-il,
qu'il se soit opr une modification de cette nature dans les opinions
et dans les faits, puisque la Chambre et le public ont t si
faiblement touchs du luxe immense d'rudition dploy, hier et
aujourd'hui, par M. Isambert, contre les envahissements, l'esprit
d'intolrance et l'ambition du clerg, contre les Frres ignorantins,
les congrgations, les processions et les jsuitires[622].

[Note 621: 17 et 18 janvier 1839.]

[Note 622: _National_ du 19 janvier 1839.]

Dans la bataille lectorale qui suivit la discussion de l'Adresse, les
journaux de la coalition essayrent encore, sans beaucoup plus de
succs, d'mouvoir le pays, au sujet des prtendus empitements de
l'glise. M. Thiers lui-mme, dans son manifeste, ne ddaigna pas de
faire valoir ce grief, et accusa le cabinet d'avoir eu, pour le
clerg, de ces encouragements qui sont la faiblesse des gouvernements
nouveaux, trop presss de s'loigner de leur origine. On blesse
ainsi, ajoutait-il, de redoutables instincts nationaux et l'on
encourage plus d'un scandale comme celui de Clermont. Il ne
paraissait pas cependant que les instincts nationaux se sentissent
bien blesss, car Lacordaire, qui avait le flair trs-exact de
l'opinion, choisissait prcisment ce moment pour adresser  son
pays le mmoire pour le rtablissement des Frres prcheurs, et
l'accueil qu'il recevait ne prouvait pas qu'il et mal choisi son
temps.

Quelques semaines aprs, la dmission du cabinet ouvrit cette longue
et dplorable crise dont la France dsespra un moment de sortir:
personne alors ne songea  soutenir que le mal dont souffrait la
socit politique vnt du clerg. Il semblait ne plus rien rester de
l'effort tent par la coalition, pour rveiller les prventions
irrligieuses.


VII

Pendant que l'opinion se montrait peu dispose  suivre ceux qui lui
prchaient la petite guerre contre l'glise, les reprsentants les
plus en vue du mouvement religieux tmoignaient,  l'gard du
gouvernement, de dispositions pacifiques, conciliantes et mme souvent
bienveillantes. Au lendemain de la rvolution de Juillet, les
catholiques vaincus, suspects, maltraits, au mme titre que les
royalistes, avaient sembl confondus avec eux et destins  leur tre
unis dans l'opposition, comme on leur reprochait de l'avoir t au
pouvoir. Les partisans de la branche ane comptaient sur cette union,
et les hommes de 1830 la trouvaient, de leur ct, si naturelle,
qu'ils avaient pris l'habitude de souponner l'attachement au rgime
dchu, partout o ils voyaient quelque ardeur de propagande
religieuse; tmoin cette trange question de Louis-Philippe  M. de
Montalembert, en 1837: tes-vous bien sr que l'abb Lacordaire ne
soit pas un carliste? Les vnements donnrent un dmenti  l'attente
des uns comme aux suspicions des autres. Ds le dbut, nous avons pu
constater la rserve prudente, patiente, modeste, avec laquelle la
masse du clerg et surtout l'piscopat s'taient, au lendemain de la
rvolution, abstenus de tout acte d'opposition politique[623].
L'_Avenir_ avait mme rv davantage: il avait pouss les catholiques
 rompre violemment avec le parti vaincu et  se rapprocher du parti
vainqueur. Seulement, si l'ide de cette rupture s'tait ainsi trouve
lance avec clat, elle avait t, en mme temps, compromise par
beaucoup d'exagrations de fond et de forme. Elle n'avait pas
cependant compltement disparu dans la ruine du journal qui l'avait
mise. Quelques annes aprs, quand les anciens compagnons de
Lamennais, remis des suites de ce faux dpart, assagis, mais non
refroidis, reparurent  la tte du mouvement religieux, on retrouva,
chez eux, dgage du tour rvolutionnaire qui lui avait t d'abord
donn, cette tendance  sparer les catholiques du parti lgitimiste.
Elle sembla mme gagner autour d'eux,  mesure surtout que le
gouvernement devenait plus respectueux de la libert religieuse et que
chacun constatait combien cette libert tait plus fconde que
l'ancienne faveur. De plus, loin de garder contre la monarchie de
Juillet un ressentiment et une mfiance que quelques-uns de ses
premiers actes auraient pu expliquer, ces dfenseurs de l'glise se
montraient, au moindre acte de justice et de bienveillance, prompts 
la gratitude et  la confiance.

[Note 623: Cf. notamment t. II, p. 63 et suiv.]

Ces sentiments sont particulirement visibles chez M. de Montalembert.
Dans presque tous les discours qu'il prononce  cette poque, devant
la Chambre des pairs, il tient  se sparer hautement des
lgitimistes[624],  se proclamer partisan sincre de la rvolution
de Juillet, ami loyal de la dynastie qui la reprsente[625]. Cela ne
l'empche pas sans doute de rclamer avec fermet, toutes les lois que
le droit, la libert de l'glise lui paraissent mconnus: mais, mme
dans ce cas, sa parole garde un accent ami. On l'a vu dans la
discussion sur l'alination des terrains de l'archevch. Il se plat
 rendre hommage  la protection claire,  la tolrance
impartiale du gouvernement, et surtout  cette libert dont il voit
la religion tirer, chaque jour, de plus merveilleux profits[626]. Ce
n'est pas seulement  la Chambre des pairs que M. de Montalembert
s'exprime ainsi. Le 15 mai 1838, sous ce titre: _Des rapports de
l'glise catholique et du gouvernement de Juillet_, il publie, dans la
_France contemporaine_, un article o, s'adressant directement aux
catholiques, il tient le mme langage. Tout en dclarant ne pas
vouloir discuter en droit l'origine du gouvernement, il constate que
cette origine est celle de la plupart des monarchies d'Europe, que la
facilit avec laquelle il s'est tabli et a dur, ne peut s'expliquer
sans une intervention manifeste de la Providence. Cela tant,
ajoute M. de Montalembert, la seule question politique qui se prsente
aux catholiques de bonne foi, c'est de savoir s'ils doivent, en tant
que catholiques, s'isoler de la France telle qu'elle est actuellement
rgie, soit en se retirant compltement de la vie active et publique,
soit en n'y prenant part que pour nier et gner le pouvoir; ou bien
s'ils ne doivent pas plutt accepter et pouvoir comme un fait tabli
et consomm, et, sans se livrer  lui, en abdiquant au contraire cette
idoltrie monarchique qui, sous une autre race, a t si impopulaire
et si strile, apporter au pays un concours digne et fcond. Cette
dernire conduite lui parat conforme aux principes constants de
l'glise: Celle-ci n'a jamais proclam la prtendue _orthodoxie
politique_ qu'on voudrait lui imputer aujourd'hui; toujours et
partout, elle a reconnu l'empire des faits et apport les trsors de
sa force morale et de sa stabilit au secours du pouvoir, quel qu'il
ft, qui garantissait  ses enfants le libre exercice de leur foi et
les bienfaits d'un ordre social rgulier. Or, dit M. de Montalembert,
s'il y a un fait incontestable aujourd'hui en Europe, c'est que,
nulle part, l'glise n'est plus libre qu'en France, si ce n'est en
Belgique, o elle ne l'est devenue qu' la suite d'une rvolution
inspire par la ntre et aussi odieuse que la ntre  un certain
parti. Il cite  l'appui ce que le catholicisme avait alors 
souffrir en Prusse, en Autriche, en Russie. Ce n'est pas  dire que M.
de Montalembert trouve le gouvernement parfait. Il lui manque,
dit-il, un sentiment plus intime et plus hautement avou de la valeur
du pouvoir spirituel. Il lui manque le courage de reconnatre le vaste
domaine de ce pouvoir, l'immortalit de cet empire et la force que
lui, pouvoir temporel, pourrait en retirer. Il lui manque ce respect
dlicat et sincre pour la religion qui, s'il l'avait, l'empcherait
de froisser, par des torts irrflchis, des consciences susceptibles.
Ce que les catholiques doivent demander  cette jeune monarchie, c'est
plus de libert pour eux, et, pour elle-mme, plus d'lvation, de
gnrosit, dans l'ensemble de la politique, lvation qui drivera
naturellement de la foi  un ordre plus lev que celui des intrts
purement terrestres. M. de Montalembert formule ainsi sa conclusion:
_nationaliser le clerg et catholiciser la nation_. Voil, dit-il, le
problme complexe dont dpend le maintien et le progrs de notre
socit. N'en doutons pas, il sera rsolu.

[Note 624: Il pourra dire, un peu plus tard, le 31 mars 1841:
Personne,  dater du jour o j'ai abord pour la premire fois cette
tribune, n'a bris plus compltement que moi avec les regrets et les
esprances du parti lgitimiste.]

[Note 625: Il disait, le 19 mars 1837: Toutes les fois que vous avez
bien voulu m'entendre, j'ai assez montr, ce me semble, qu'il n'y
avait pas, dans cette enceinte, un partisan plus sincre de notre
rvolution de Juillet, un ami plus loyal de la dynastie qui reprsente
cette rvolution. Le 6 juillet 1838: Je l'ai dit plus d'une fois,
Messieurs, je suis le partisan dvou et sincre de la rvolution de
Juillet, l'ami loyal, humble, mais surtout dsintresse, de la
dynastie qu'elle a place sur le trne. Et le 27 dcembre suivant:
Je puis dire que ce rgime n'a pas d'ami plus sincre et plus
dsintress que moi.]

[Note 626: Cf., entre autres, les discours du 19 mai 1837 et du 27
dcembre 1838.]

Lacordaire, tout entier  son rle de prtre et d'aptre, tait tenu 
plus de rserve, dans les choses politiques, que son jeune ami, le
membre de la Chambre des pairs. Toutefois, ce qu'il laissait voir de
ses sentiments prouvait qu'il n'tait en rien le carliste souponn
par Louis-Philippe. Aprs cinquante ans que tout prtre franais
tait royaliste jusqu'aux dents, crivait-il, j'ai cess de l'tre;
je n'ai pas voulu couvrir de ma robe sacerdotale un parti ancien,
puissant, gnralement honorable, mais enfin un parti. De l, la
guerre faite, par ce parti,  l'orateur de Notre-Dame[627].
Lacordaire n'tait pas, pour cela, devenu rpublicain ou
dmocrate, comme le lui reprochaient les royalistes mcontents[628].
Il s'en dfendait[629] et protestait aussi n'avoir pas voulu
davantage se donner au gouvernement nouveau, estimant que les vrais
hommes d'glise ont tenu, vis--vis du pouvoir humain, une conduite
rserve, noble, sainte, ne sentant ni le valet, ni le tribun.

[Note 627: Lacordaire n'allait-il pas, un jour, jusqu' dire, dans une
runion de jeunes gens, au grand scandale des lgitimistes: Qui se
souvient aujourd'hui des querelles anglaises de la rose rouge et de la
rose blanche?]

[Note 628: Ds 1832, Lacordaire avait protest contre l'espce
d'alliance que Lamennais paraissait vouloir conclure avec le parti
rpublicain, et cette opposition avait t l'un des motifs de sa
rupture avec le directeur de l'_Avenir_, Je n'ai jamais crit une
ligne ni un mot, lit-on dans une de ses lettres, qui puisse autoriser
la pense que je suis un dmocrate.]

[Note 629: Lacordaire crivait, en 1834: Quelques-uns au moins me
comprennent; ils savent que je ne suis devenu ni rpublicain, ni juste
milieu, ni lgitimiste, mais que j'ai fait un pas vers ce noble
caractre de prtre, suprieur  tous les partis, quoique compatissant
 toutes les misres. Il se flicitait d'tre sorti du tourbillon
fatal de la politique, pour ne plus se mler que des choses de Dieu,
et, par les choses de Dieu, travailler au bonheur lent et futur des
peuples.]

Toutefois,  mesure que le gouvernement se montrait plus quitable et
plus libral dans les questions religieuses, Lacordaire croyait juste et
politique de lui tmoigner sa reconnaissance. Dans sa _Lettre sur le
Saint-Sige_; publie en dcembre 1837, il louait les dispositions
bienveillantes de Louis-Philippe pour le catholicisme. Vers la mme
poque, quand il commena ses dmarches en vue du rtablissement des
Dominicains en France, il n'hsita pas, tout en maintenant, en dehors
des questions de parti, la neutralit et la dignit de son rle de
prtre,  faire donner au gouvernement l'assurance qu'il n'prouvait, 
son gard, que des sentiments de justice et de bienveillance[630].
Un peu plus tard, dans son clbre discours sur la _Vocation de la
nation franaise_, ne rendait-il pas hommage  la prpondrance de la
bourgeoisie, tout en lui rappelant, il est vrai, ses devoirs envers le
Christ?

[Note 630: MONTALEMBERT, _Notice sur le P. Lacordaire_.]

 ct de Lacordaire et de Montalembert, il est naturel de parler
d'Ozanam, le chef de cette jeunesse catholique qui se pressait alors
autour de la chaire de Notre-Dame et fondait les confrences de
Saint-Vincent de Paul. J'ai, sans contredit, pour le vieux royalisme,
avait-il crit, ds le 21 juillet 1834, tout le respect que l'on doit
 un glorieux invalide, mais je ne m'appuierai pas sur lui, parce
qu'avec sa jambe de bois, il ne saurait marcher au pas des gnrations
nouvelles. Et il ajoutait, le 9 avril 1838: Pour nous, Franais,
esclaves des mots, une grande chose est faite: la sparation de deux
grands mots qui semblaient insparables: le trne et l'autel[631].

[Note 631: _Passim_ dans la _Correspondance d'Ozanam_.]

Ces ides n'taient pas seulement accueillies par des jeunes gens
prompts  rpudier le pass et  s'engouer des nouveauts. Elles
faisaient sentir leur influence sur la masse du clerg. Celui-ci, non
content de demeurer plus que jamais en dehors des partis
d'opposition[632], se montrait mieux dispos envers la monarchie
nouvelle. Le temps affaiblissait ses regrets. La conduite du pouvoir
dissipait ses mfiances. L'abb Dupanloup, que des sympathies et des
relations personnelles rattachaient cependant plutt au monde
lgitimiste, a racont, quelques annes plus tard, comment,  l'poque
dont nous nous occupons, le clerg s'tait rapproch du gouvernement:
En 1830, disait-il, nous nous sommes tus, nous avons attendu, mais
nous ne nous sommes pas loigns. Les funestes vnements de l'anne
suivante, si douloureux pour la religion, ne nous firent mme pas
sortir de cette rserve; nous laissmes faire le temps, et, sous son
influence, on ne peut nier qu'en 1837, un rapprochement notable ne se
ft opr. Il rappelait cette bonne volont qui, pendant sept ou
huit annes, tait all au-devant du gouvernement, ces sentiments
qui taient devenus de l'affection et du dvouement. Il invoquait,
du reste, avec confiance,  l'appui de son tmoignage, ceux des
ministres des cultes, dont plusieurs taient arrivs avec de graves
prventions, mais qui tous avaient avou que leurs relations avec le
clerg les avaient dtromps et leur avaient laiss les plus heureux
souvenirs. C'est que, disait-il, si le clerg n'aime pas, ne doit
pas aimer les rvolutions, il les accepte cependant,  mesure qu'elles
se dpouillent de leur caractre; les faits qui en sont issus se
rgularisent pour lui,  mesure qu'il s'amliorent[633]. Ce
changement se manifestait mme dans le Midi, o cependant les
sentiments lgitimtes taient plus ardents et plus accoutums  se
confondre avec les convictions religieuses. En 1839, le duc d'Orlans,
faisant un voyage dans cette rgion, tait frapp des dispositions
favorables qu'il rencontrait chez les prtres. Le parti lgitimiste
s'croule de toutes parts, crivait-il; le clerg commence 
l'abandonner. J'ai tch de lui faire faire un pas de plus vers nous;
quelques faveurs, accordes avec discernement aux prtres et aux
glises, achveront la scission. Peu de jours aprs, il signalait
encore l'empressement marqu du clerg  son gard[634]. Les
Jsuites eux-mmes tenaient  ce qu'on ne les crt pas associs 
l'opposition royaliste. Il a t dj question de la note que le P.
Guide, provincial, avait rdige, en novembre 1838, pour tre mise
sous les yeux du Roi et des ministres[635]. Cette note faisait valoir
que les Jsuites enseignaient la soumission au pouvoir tabli, puis
elle ajoutait: Plus d'une fois depuis 1830, la modration de leur
langage et la justice qu'ils rendaient hautement aux intentions
bienveillantes et aux actes mans du pouvoir en faveur de la
religion, ont tonn des esprits exalts ou prvenus et les ont
ramens  des sentiments de paix et d'union. Le P. Guide rappelait
que les feuilles les plus malveillantes n'avaient jamais pu
adresser  l'abb de Ravignan un seul reproche sur des tendances
politiques. Ses confrres, disait-il, n'ont ni une autre pense, ni
un autre langage que le sien[636].

[Note 632: Le 7 octobre 1837,  l'occasion des lections gnrales,
l'vque du Puy crivait aux prtres de son diocse: Si vous tes
jaloux de conserver la paix de votre me, l'affection et l'estime de
vos ouailles, loignez-vous des lections. Mettez une garde sur vos
lvres, pour ne pas dire un seul mot de blme ou d'approbation sur les
vues des candidats. Il invitait mme les prtres lecteurs  ne pas
user de leur droit: Votre politique n'est pas de ce monde, leur
disait-il.]

[Note 633: L'abb DUPANLOUP, _Premire Lettre  M. le duc de
Broglie_.]

[Note 634: Lettres du duc d'Orlans au marchal Soult, alors prsident
du conseil, en date du 17 septembre et du 13 novembre 1839.
(_Documents indits._)]

[Note 635: Cf. plus haut, p. 435.]

[Note 636: _Vie du R. P. Guide_, par le R. P. GRANDIDIER, t. I, p.
181  185.]

Ce n'tait pas de Rome que le clerg franais aurait reu le conseil
de se montrer hostile  la monarchie de Juillet. Nous avons eu dj
occasion de noter, au lendemain de la rvolution, la modration
conciliante de la papaut[637]. Depuis lors, les bons procds du
gouvernement, dans les choses religieuses, avaient t accueillis, par
le chef de l'glise, avec une sincre reconnaissance. Grgoire XVI,
mont, en 1831, sur le trne pontifical, dsapprouvait les
ecclsiastiques qui gardaient, par esprit de parti, une attitude
d'opposition. De ce nombre tait l'archevque de Paris, Mgr de Qulen.
Attach dj aux Bourbons de la branche ane, par ses sentiments
personnels comme par les traditions de sa vieille race bretonne, les
vnements n'avaient pas d lui enseigner l'amour du rgime inaugur
en 1830. Chass de son palais deux fois saccag par l'meute, oblig
de se cacher pendant plusieurs mois, condamn  entendre de sa
retraite crier, dans la rue, les titres ignobles et obscnes des
pamphlets dirigs contre lui, il en voulait au gouvernement de ne
l'avoir pas protg aux jours de violences; il lui en voulait plus
encore de n'avoir pas, une fois la paix rtablie, rpar l'attentat
dont il avait t victime, d'avoir paru au contraire le sanctionner,
en refusant de lui rendre son palais piscopal. Ce fut la raison
principale de cette attitude froide, ddaigneuse, boudeuse, qu'il
devait garder, jusqu' sa mort,  l'gard de la monarchie nouvelle.
L'archevch et les Tuileries taient, sinon en guerre ouverte, du
moins dans la situation de deux puissances qui ont interrompu leurs
relations diplomatiques. Les lgitimistes s'attachaient naturellement
 donner aux actes ou aux abstentions de l'archevque le caractre
d'une protestation politique, et Mgr de Qulen, qui, comme homme,
partageait leurs regrets, leurs rpugnances et leurs aspirations, les
laissait faire. Cette conduite dplaisait fort au Pape, et son
secrtaire d'tat, le cardinal Lambruschini, s'exprimait sur ce sujet
avec une vivacit particulire, tendant son blme au parti
lgitimiste tout entier. La dsapprobation pontificale ne suffisait
pas  vaincre chez le prlat l'obstination du Breton et le point
d'honneur du gentilhomme. D'une parole, on peut me faire changer de
sentiments et d'allures, rpondait-il, le 9 aot 1836,  l'abb
Lacordaire qui lui avait fait connatre le mcontentement du Pape,
mais je ne connais que l'obissance qui soit capable d'oprer cette
mtamorphose. J'espre tre prt  obir, lorsqu'on aura command, car
alors je ne rpondrai plus de rien. Toutefois, je ne pense pas qu'on
veuille en venir l: ce serait prendre sur soi une grande
responsabilit. Le 20 dcembre suivant, il mettait comme condition 
sa soumission qu'on lui permt de rendre publics les ordres du Pape.
Peu aprs, le 12 fvrier 1837, M. de Montalembert, se trouvant  Rome,
tait reu par Grgoire XVI; l'entretien ayant port sur Mgr de
Qulen: Je dplore extrmement, dit le pontife, l'intervention de
l'archevque dans la politique. Le clerg ne doit pas se mler de la
politique. Ce n'est pas ma faute si l'archevque se conduit ainsi. Le
Roi sait, l'ambassadeur sait, et vous saurez aussi que j'ai fait tout
ce qui dpendait de moi, pour le rapprocher du gouvernement. L'glise
est amie de tous les gouvernements, quelle qu'en soit la forme, pourvu
qu'ils n'oppriment pas sa libert. Je suis trs-content de
Louis-Philippe; je voudrais que tous les rois de l'Europe lui
ressemblassent[638].

[Note 637: Cf. plus haut, t. II, p. 65, 66.]

[Note 638: _Notice sur Montalembert_, par M. FOISSET. (_Correspondant_
du 10 septembre 1872, p. 813, 814.)]

Ces dispositions du Saint-Pre, bien qu'exprimes dans des
conversations intimes, ou traduites par des dmarches non publiques,
ne laissaient pas cependant que de transpirer. Les journaux
lgitimistes en taient fort embarrasss et dclaraient le fait
impossible[639]. Mais M. de Montalembert, qui savait personnellement
 quoi s'en tenir, se jugeait autoris  invoquer l'exemple et
l'autorit du Pape, pour engager les catholiques  accepter, en fait,
le rgime nouveau, et  rendre justice  ses actes[640]. D'ailleurs,
le Souverain Pontife n'hsitait pas lui-mme  faire connatre au
monde entier ses sentiments. En septembre 1838, dans des allocutions
et des bulles sur le conflit de la Prusse avec l'archevque de Cologne
et sur l'rection de l'vch d'Alger, Grgoire XVI tablissait un
contraste flatteur pour la monarchie de Juillet, entre le chagrin que
lui causaient les violences du gouvernement de Berlin et la
consolation spciale, le motif de rjouissance qu'il trouvait dans
la conduite de la France. Et, accordant  Louis-Philippe le vieux
titre de Roi Trs-Chrtien, il se flicitait de son zle pour la
religion catholique (_quod Christianissimi Regis studium in rem
catholicam gratum imprimis ac jucundum nobis fuit_). M. de
Montalembert s'emparait aussitt de ces actes pour tablir, 
l'encontre des feuilles lgitimistes, que la Papaut, sans se
prononcer sur les questions de droit politique, se montrait pleine de
bienveillance et de gratitude pour le gouvernement de 1830[641].

[Note 639: Cf. notamment la _Quotidienne_ du 10 au 15 avril 1837.]

[Note 640: Article dj cit plus haut et insr dans la _France
contemporaine_ du 15 mai 1838.]

[Note 641: _Des derniers actes du Saint-Sige_, article insr dans
l'_Univers_ du 7 octobre 1838.]

Il ne dpendait donc pas des catholiques et en particulier du
Saint-Sige que la France ne ft dfinitivement en possession de ce
bien, rare et fcond entre tous: la paix religieuse. Le gouvernement,
de son ct, paraissait comprendre le prix de cette paix et tre
dispos  l'assurer au pays. Sans doute, il avait encore quelques
progrs  faire, mais il semblait en voie de les raliser. Ainsi,
moins de dix ans aprs une rvolution d'o la monarchie nouvelle
paraissait tre sortie  l'tat d'hostilit ouverte contre le clerg
et les catholiques, les relations taient rtablies sur un pied
excellent entre l'tat et l'glise, et elles tendaient chaque jour 
s'amliorer. Ce n'est pas l l'un des faits les moins tonnants de
cette poque, et c'en est certes le plus honorable. Il console un peu
des avortements de la politique parlementaire  ce mme moment.
Chacune des deux parties y avait mis du sien: le pouvoir, en
ragissant contre les entranements qui semblaient la consquence de
son origine; les catholiques, en rpudiant des ressentiments et des
mfiances qui eussent pu paratre naturels. Toutes deux en
recueillaient le profit: la religion dveloppait merveilleusement ses
moyens d'action, gagnait beaucoup d'mes et acqurait, dans la France
nouvelle, un prestige et une popularit qu'elle ne connaissait plus
depuis longtemps; la monarchie trouvait, dans l'honneur de cette
union, le plus sr et le plus prompt moyen de faire oublier sa
naissance rvolutionnaire, et bnficiait, pour sa scurit matrielle
et sa dignit morale, de tout ce qu'elle accordait  l'glise, en
libert et en protection.




CHAPITRE X

DIX ANNES DE GUERRE AFRICAINE.

1830--1839.

     I. La situation dans l'ancienne Rgence d'Alger,  la chute
     de la Restauration. Dispositions du nouveau gouvernement 
     l'gard de l'entreprise africaine.--II. Le gnral Clauzel.
     Il veut tablir la domination de la France sur toute la
     Rgence. Expditions de Mda. Ngociations avec Tunis,
     dsavoues par le gouvernement. chec du plan du gnral
     Clauzel.--III. Le gnral Berthezne. Sa faiblesse.
     Expdition peu heureuse  Mda. Mcontentement de
     l'arme.--IV. Le gnral de Rovigo. Langage des ministres
     sur la question d'Alger. Rigueur malhabile du nouveau
     commandant  l'gard des indignes. Prise de Bone par un
     audacieux coup de main. Mort du duc de Rovigo.--V. Intrim
     confi au gnral Voirol. Sa sage administration. Le premier
     bureau arabe et la Moricire, Occupation de Bougie.--VI.
     Oran depuis 1830. Les commencements d'Abd-el-Kader. Aprs
     avoir essay de la guerre, le gnral Desmichels conclut le
     trait du 26 fvrier 1834. Clauses secrtes sur lesquelles
     l'mir parvient  obtenir l'apposition du sceau du gnral.
     Difficults qui en rsultent. Incroyable engouement du
     gnral pour l'mir.--VII. Incertitude des esprits, en
     France, sur la question algrienne. Commission d'enqute et
     commission suprieure. L'instinct national est favorable 
     l'Algrie. Dbat parlementaire. Hsitations de la Chambre.
     Langage vague du ministre. Organisation du gouvernement
     gnral des Possessions franaises dans le nord de
     l'Afrique.--VIII. Le gnral Drouet d'Erlon. Abd-el-Kader
     affermit son pouvoir et l'tend sur les provinces de Titteri
     et d'Alger. Faiblesse du gouverneur. Conflit entre le
     gnral Trzel et l'mir. Dsastre de la Macta.--IX. Le
     marchal Clauzel nomm gouverneur. Renforts envoys en
     Algrie. Le duc d'Orlans. Victoire de l'Habra et
     destruction de Mascara. Expdition de Tlemcen. Le marchal
     prononce la dchance du bey de Constantine. Nouvelle
     expdition  Mda. Les renforts rentrent en France. Le
     gnral d'Arlanges cern  la Tafna. Il ne reste plus rien
     des rsultats que croyait avoir obtenus le marchal
     Clauzel.--X. Victoire de la Sickack. Discussion  la
     Chambre. Le plan du marchal Clauzel et les ministres du 22
     fvrier et du 6 septembre. Le marchal se dcide  marcher
     contre Constantine.--XI. L'expdition et son chec.
     Impression produite en Afrique et en France.--XII.
     Rsolutions prises par le ministre. Le gnral Damrmont et
     le gnral Bugeaud. Trait de la Tafna. Entrevue du gnral
     Bugeaud et d'Abd-el-Kader. Le gouvernement ratifie le
     trait.--XIII. Ngociations sans succs avec le bey de
     Constantine. Une seconde expdition est rsolue. La marche.
     Le sige. L'assaut. La victoire.--XIV. Le plan du marchal
     Vale. tat des esprits en France. Travaux accomplis dans
     les provinces d'Oran et d'Alger. La province de Constantine.
     Rapports avec les indignes. Cration de routes et de
     villes. Souffrances de l'arme. tablissement de l'vch
     d'Alger. Abd-el-Kader organise son empire et prpare la
     guerre sainte. La paix ne peut durer. Conclusion.


I

On se rappelle les pages d'une loquence douloureusement prophtique
par lesquelles M. Prvost-Paradol terminait, au lendemain de Sadowa,
son livre de la _France nouvelle_: aprs avoir numr toutes les
menaces pesant sur l'avenir de notre pays, aprs avoir montr
l'quilibre, non-seulement de l'Europe, mais du monde entier, se
dplaant chaque jour davantage  notre dtriment, et nos ennemis ou
nos rivaux, Allemands, Russes, Anglo-Saxons, partout en voie
d'accroissement rapide, tandis que nous tions stationnaires ou mme
en pril de diminuer, le brillant crivain se demandait, non sans
angoisse, s'il ne restait pas quelque chance  la France de se
maintenir  son rang. Cette chance existe, rpondait-il, chance
suprme, qui s'appelle l'Algrie. Et alors, cherchant  deviner les
destines de notre colonie, il saluait avec motion cet empire
mditerranen qui, disait-il, ne sera pas seulement une satisfaction
pour notre orgueil, mais qui sera certainement, dans l'tat futur du
monde, la dernire ressource de notre grandeur. Depuis lors,
l'vnement n'a que trop confirm la partie douloureuse de ces
prophties. Mais,  voir le dveloppement qu'a pris l'Algrie dans ces
dernires annes, les rsultats maintenant acquis, les esprances plus
belles encore qu'ils autorisent  concevoir, il semble que la partie
consolante de ces mmes prophties soit galement en train de
s'accomplir. De l, la curiosit chaque jour plus attentive des
patriotes pour tout ce qui concerne la France africaine. Leurs
regards, attrists de tant d'autres cts, se reportent, avec une
sorte de complaisance, sur cette terre, qui a pour eux ce charme
particulier d'tre le seul point o ils se sentent en progrs.

Plus l'Algrie prend ainsi d'importance dans notre vie nationale,
plus nous avons intrt  connatre son pass et  remonter  son
origine. C'est pourquoi, aprs avoir racont les vnements politiques
de la premire moiti de la monarchie de Juillet, il convient de
s'arrter un moment et de revenir sur ses pas, pour considrer ce
qu'est devenue, pendant ce temps, de 1830  1839, l'entreprise
militaire commence par la Restauration dans la Rgence d'Alger. Ces
dix premires annes de la guerre d'Afrique ont t une priode de
ttonnements, plus laborieuse que fconde. Pour en bien saisir le
caractre, il est ncessaire de pouvoir l'embrasser d'ensemble.
Morcel en fragments que l'on et rattachs aux parties
correspondantes de l'histoire gnrale, l'expos de ces campagnes
n'aurait pas laiss une impression nette dans l'esprit du lecteur.
D'ailleurs, les vicissitudes de la conqute algrienne ont, au dbut,
si peu de rapports avec les volutions de la politique parlementaire
qu'on et vraiment t embarrass de rapprocher et de fondre les unes
et les autres dans un mme rcit[642].

[Note 642:  ceux qui voudraient trouver de ces vnements un expos
plus dtaill et fait  un point de vue plus militaire, je ne puis que
recommander le remarquable ouvrage de M. Camille Rousset: _Les
Commencements d'une conqute; l'Algrie de 1830  1840_. C'est
l'histoire, comme sait l'crire M. Camille Rousset, des guerres
soutenues par notre arme en Afrique, aprs la prise d'Alger. Cet
ouvrage m'a beaucoup servi. L'auteur ne s'arrtera pas en 1840, et ds
maintenant il commence  raconter les luttes diriges par le marchal
Bugeaud et par M. le duc d'Aumale. J'ai tir aussi grand profit du
beau livre des _Campagnes de l'arme d'Afrique_, ouvrage inachev du
duc d'Orlans, publi par ses deux fils, M. le comte de Paris et M. le
duc de Chartres; les rcits du duc d'Orlans ne commencent qu'en 1835;
mais, dans une excellente introduction, M. le duc de Chartres a
racont les campagnes de 1830  1835. Je n'oublierai pas non plus un
autre opuscule princier qui claire une face de cette histoire
militaire; je veux parler de la brillante monographie crite par M. le
duc d'Aumale, sur _les Zouaves et les Chasseurs  pied_. Ce n'est pas
sans motion que l'on retrouve, ainsi groups au premier rang des
historiens de nos guerres d'Afrique, les membres de cette royale
famille qui a fourni  cette mme guerre tant de vaillants et habiles
capitaines. Je me reprocherais enfin de ne pas indiquer, parmi les
sources o l'on peut utilement puiser, les _Annales algriennes_, de
M. Plissier de Raynaud.]

Notre premire prise de possession de la terre d'Afrique avait prcd
seulement de quelques semaines la rvolution de Juillet. Ce n'avait
t qu'aprs beaucoup d'hsitations que le gouvernement de la
Restauration, pouss  bout par les outrages rpts du dey d'Alger,
s'tait enfin dcid, dans tes premiers jours de 1830,  chtier ces
pirates insolents et cruels qui, depuis si longtemps, bravaient
l'Europe chrtienne et dsolaient les ctes de la Mditerrane.  en
juger par les prcdents, l'entreprise ne semblait pas sans difficult
ni pril. Plusieurs fois, diverses puissances, entre autres la France
et l'Angleterre, avaient tent d'agir contre la Rgence: elles avaient
chou ou du moins n'avaient remport que des avantages passagers,
parfois mme tout  fait illusoires. Habilement prpare par les
ministres d'alors, glorieusement conduite par le gnral de Bourmont
qui gagna, en cette occasion, son bton de marchal, l'expdition de
1830 fut au contraire couronne d'un prompt et clatant succs.
L'arme, dbarque le 14 juin, entra dans Alger le 5 juillet. Le dey,
acceptant, avec le fatalisme musulman, la dcision des armes, se
retira  Naples, tandis que les janissaires turcs taient transports
en Asie Mineure. On se trouvait ainsi avoir non-seulement renvers le
souverain, mais supprim presque compltement la race rgnante. En
effet, tout le pouvoir avait t jusqu'alors aux mains de l'_Odjak_;
on appelait de ce nom la milice turque d'Alger qui se recrutait
incessamment parmi les aventuriers ou les malfaiteurs de l'empire
ottoman, et qui, malgr son petit nombre,--elle ne comptait gure que
quinze mille hommes,--commandait aux trois millions d'habitants de la
Rgence. Ces habitants taient de races fort diffrentes: dans les
villes, les Maures et les Juifs adonns au commerce et habitus  la
servilit; dans la campagne, les Arabes nomades et pasteurs, plus
fiers, plus guerriers, plus nombreux, mais que des divisions,
perfidement entretenues, mettaient  la merci des Turcs; enfin, dans
la montagne, les Kabyles sdentaires et agriculteurs, trs-belliqueux
aussi, ayant conserv une indpendance  peu prs complte, ce qui ne
les empchait pas de faire le coup de feu pour le matre d'Alger,
quand ils espraient avoir ainsi part au butin. En triomphant des
Turcs, la France avait-elle donc succd _ipso facto_  leur
domination, et la monarchie de Juillet trouvait-elle, dans l'hritage
de la Restauration, une conqute toute faite dont elle n'avait plus
qu' recueillir les bnfices?

Telle n'tait pas la situation. D'abord, en supprimant le dey, nous
n'avions pas dtruit toutes les autorits turques de la Rgence. Le
dey ne gouvernait directement qu'Alger et ses environs: le reste du
territoire tait partag entre trois grands vassaux, turcs galement,
le bey de Constantine  l'est, le bey de Titteri au sud et le bey
d'Oran  l'ouest. Aprs la prise d'Alger, le premier s'tait retir
dans son beylick, d'o il nous bravait impunment; si les deux autres
avaient paru d'abord disposs  reconnatre notre suzerainet, celui
de Titteri n'avait pas tard  la rpudier, et celui d'Oran tait sans
influence. Eussions-nous d'ailleurs eu raison des beys et fait ainsi
disparatre les dernires traces de la domination turque, que nous
n'aurions pas t pour cela les matres; restaient les Arabes et les
Kabyles. Ni les uns ni les autres ne regrettaient les Turcs que, de
tout temps, ils avaient dtests; seulement leur mpris et leur
horreur du _Roumi_ taient plus forts encore. Aprs avoir aid 
dfendre Alger contre les envahisseurs chrtiens, ils s'taient
disperss, mais sans volont de se soumettre. Leur tat religieux et
social tait trop infrieur au ntre pour permettre une assimilation
et une fusion; en mme temps, ils avaient, jusque dans leur barbarie,
une sorte de fiert ddaigneuse qui les empchait de subir le prestige
du vainqueur et de s'incliner comme le font d'ordinaire les races
infrieures devant les races suprieures. Aussi, ds le premier jour,
quand, sous la conduite du marchal de Bourmont, l'arme franaise
voulut faire une sorte de promenade pacifique, hors des murs d'Alger,
dans la plaine de la Mtidja, elle vit se dresser des ennemis derrire
tous les buissons: c'taient les Arabes et les Kabyles qui
commenaient, non plus au service des Turcs, mais pour leur compte,
cette terrible guerre de gurillas qui devait durer tant d'annes.

Lors de la chute de Charles X, l'autorit de la France n'tait donc
reconnue, en Afrique, que sur le territoire matriellement occup par
ses troupes, c'est--dire seulement dans la ville d'Alger. Un moment,
des dtachements avaient aussi occup Bone et Oran; mais,  la
premire nouvelle de la rvolution et sans attendre les ordres du
nouveau gouvernement, le marchal de Bourmont s'tait ht d'vacuer
ces deux dernires villes; il lui avait paru dangereux, dans une telle
crise, de laisser l'arme ainsi dissmine. Qu'allait faire la
monarchie de Juillet? Voudrait-elle abandonner ou garder cette
conqute, et, si elle la gardait, chercherait-elle  l'tendre?

Personne n'et t alors en tat de rpondre  ces questions. En
admettant que les hommes ports au pouvoir par la rvolution fussent
disposs  adopter de confiance le plan de leurs prdcesseurs, ils
eussent t embarrasss de dcouvrir quel tait ce plan. Le
gouvernement de la Restauration s'tait lanc dans l'expdition, sans
but bien dtermin; cette incertitude tenait  ce qu'il ne poursuivait
pas, en cette occasion, l'excution d'un dessein depuis longtemps
conu par l'ambition nationale, ou la satisfaction d'intrts
commerciaux prexistants; il avait t conduit  agir par une sorte
d'accident imprvu, par la ncessit de vider une querelle d'honneur,
et aussi, pour une bonne part, par des considrations de politique
intrieure et dynastique, par le dsir d'agir sur l'esprit turbulent
et lger de la nation franaise, de lui rappeler que la gloire
militaire survivait  la rvolution, et de faire une utile diversion
 la fermentation politique de l'intrieur[643]. Tout fut
admirablement prpar pour assurer le succs; mais, sauf la rsolution
de dtruire la piraterie, ni Charles X ni ses ministres ne s'taient
fait une ide arrte du parti qu'ils tireraient de ce succs. Ils
avaient agit  l'avance toutes les hypothses,--entente avec le dey,
tablissement d'un gouvernement arabe, remise de la Rgence  la
Turquie,  Mehemet-Ali ou  l'Ordre de Malte, partage avec les autres
puissances europennes, enfin cration d'une colonie franaise,--mais
sans conclure. Ils attendaient les vnements. Tout, d'ailleurs,
n'tait-il pas inconnu pour eux, dans ce pays jusqu'alors presque
entirement ferm aux Europens, et qu'avaient seuls parcouru
quelques voyageurs oublis? M. de Polignac s'tait born, dans ses
pourparlers avec les autres puissances,  garder soigneusement et
fermement pour l'avenir toute sa libert d'action; vainement
l'Angleterre, dont la jalousie tait, en cette matire,
particulirement ombrageuse, l'avait-elle press, mme avec menace, de
rpudier par avance toute pense de conqute, il s'tait refus
hautement  prendre aucun engagement contraire  la dignit et 
l'intrt de la France. Alger entre nos mains, il n'tait sans doute
plus possible de rester dans le vague; mais la vieille monarchie avait
eu  peine le temps de fter sa victoire. Tombe avant d'avoir pu dire
ce qu'elle en ferait, elle laissait  ses successeurs la charge de
rsoudre le problme.

[Note 643: Expressions d'un rapport de M. de Clermont-Tonnerre,
ministre de la guerre dans le cabinet de M. de Villle.]

Le gouvernement issu des journes de Juillet, rduit, dans les
premiers temps,  se demander, chaque matin, s'il n'aurait pas 
lutter pour l'existence de la socit, contre la rvolution, et pour
l'indpendance de la France, contre la coalition, n'avait gure le
loisir de songer  des conqutes lointaines. Tout contribuait mme 
lui faire regarder d'un oeil peu favorable celle o il se trouvait
engag par le fait du rgime dchu. Ces troupes ainsi distraites au
del de la Mditerrane, ne pouvait-il pas, d'une heure  l'autre, en
dplorer l'absence dans les rues de Paris ou sur la frontire du Rhin?
En poursuivant cette campagne, ne risquait-il pas d'irriter
l'Angleterre, alors son unique allie en face de l'Europe inquite et
malveillante? Ajoutons que l'expdition d'Alger,  la diffrence de
celle de Grce, avec laquelle elle semblait cependant avoir beaucoup
d'analogie, n'avait pas t jusqu'ici populaire; elle avait particip
 la suspicion dont tait atteint le ministre qui l'avait entreprise,
et les libraux n'y avaient gure vu qu'une manoeuvre pour faire
diversion aux agitations parlementaires et un prliminaire de coup
d'tat. De l, pendant les prparatifs de l'expdition, la passion
souvent peu patriotique avec laquelle les journaux opposants avaient
travaill  inquiter l'opinion,  dcourager l'arme, prdisant et
paraissant presque dsirer un chec, contestant jusqu' la justesse,
pourtant trop vidente, de nos griefs contre le dey. Alger pris, on
s'tait montr moins joyeux de l'honneur fait  nos armes, qu'inquiet
du contre-coup qu'il pouvait avoir sur la politique intrieure. Or,
ces libraux qui, dans l'opposition, avaient ainsi combattu la guerre
d'Afrique, taient les mmes qui, parvenus au pouvoir, avaient 
dcider dans quelle mesure elle devait tre continue. Bien que les
points de vue changent avec les situations, on ne pouvait cependant
s'attendre que de telles prventions disparussent du premier coup.


II

Tout d'abord, on ne sembla s'occuper,  Paris, de l'arme d'Afrique,
que pour assurer sa soumission au nouvel ordre de choses. On n'tait
pas,  ce sujet, sans quelque inquitude; on n'ignorait pas que le
marchal de Bourmont avait un moment rv de ramener son arme en
France, pour la mettre aux ordres de Charles X, et qu'il en avait t
empch par le refus de concours de l'amiral Duperr, commandant de la
flotte. Le gnral Clauzel, nomm  sa place, dbarqua  Alger, le 2
septembre 1830, en compagnie d'anciens officiers de l'empire, faisant
grand apparat de leurs rubans tricolores et ne dissimulant pas leurs
mfiances  l'gard de troupes qui venaient de combattre sous la
cocarde blanche. La transmission du commandement se fit cependant sans
difficult. Quoique un peu triste et mal  l'aise des suspicions dont
elle se voyait l'objet, l'arme n'hsita pas un moment dans son
obissance.

Sur la direction  donner aux oprations militaires, il ne parat pas
que le nouveau gnral en chef et reu des instructions prcises. On
lui avait seulement recommand de renvoyer au plus tt un certain
nombre de rgiments en France; mesure qui s'expliquait par l'tat de
l'Europe, mais qui n'indiquait pas des intentions de conqute en
Afrique. Cependant le choix mme du gnral Clauzel ne concordait
gure avec une tactique de rserve, sinon de retraite. Entreprenant,
ambitieux, patriote, l'imagination remplie des souvenirs de l'pope
impriale, on devait s'attendre que, commandant  Alger, il voudrait y
faire grand. Tranchant sans hsitation une question que beaucoup
d'esprits n'osaient mme pas alors se poser, il estimait que la France
tait l'hritire du dey et devait,  ce titre, rgner sur la Rgence
entire.  dfaut d'une domination directe qu'il ne se sentait pas de
force  tablir pour le moment, il voulait tout au moins une sorte de
suzerainet et prtendait remplacer les trois beys en fonction par
trois autres beys qui recevraient de nous leur investiture et se
reconnatraient nos vassaux.

Pour commencer la ralisation de ce plan, un arrt, en date du 15
novembre 1830, pronona la dchance du bey de Titteri,
Moustafa-bou-Mezrag, qui, aprs avoir protest de sa soumission au
lendemain de la prise d'Alger, nous avait ensuite adress d'insolents
dfis et s'tait fait le principal instigateur des hostilits diriges
contre nous. Il nomma  sa place un ngociant maure d'Alger,
Moustafa-ben-Omar, et, pour assurer l'excution de ces mesures, dcida
d'entreprendre une expdition contre Mda, la capitale du beylick. Sur
la route  suivre pour atteindre cette ville situe derrire la premire
chane de l'Atlas,  vingt-cinq lieues d'Alger, sur le terrain et les
populations  traverser, on ne savait  peu prs rien. Mis en mouvement
le 17 novembre, le corps expditionnaire, fort de huit mille hommes,
traversa d'abord la plaine de la Mtidja, et livra un premier combat
avant d'entrer dans Blida, o fut laisse une garnison. De l, il gagna
l'Atlas et s'engagea dans le chemin qui conduisait au col de Tnia.
C'tait un sentier escarp, si troit que deux hommes pouvaient  peine
y marcher de front, souvent coup par des ravins et domin par des
plateaux qui semblaient inaccessibles. Oblige de s'tendre en une ligne
sinueuse d'une lieue de long, la colonne tait parvenue  mi-cte, quand
les ennemis se montrrent subitement de tous cts; sur les flancs, les
Arabes et les Kabyles faisaient pleuvoir une grle de balles, tandis
qu'en face, le bey fermait, avec ses janissaires et deux pices de
canon, l'troite ouverture du col. La lutte fut vive, mais rien ne put
tenir contre l'ardeur de nos troupes admirablement enleves par leurs
chefs. Les hauteurs presque  pic furent escalades, et l'ennemi partout
dbusqu. Ce brillant combat nous cota deux cent vingt hommes tus ou
blesss.  la descente du col, l'arme ne rencontra que peu de
rsistance. Le 23 novembre, six jours aprs son dpart d'Alger, elle
entrait dans Mda; le nouveau bey y fut install; Moustafa-bou-Mezrag,
dcourag, vint lui-mme se livrer aux mains de son vainqueur, et les
janissaires suivirent son exemple. Il semblait que le succs fut
complet. Le gnral Clauzel, croyant les indignes  jamais dompts, se
voyait dj matre de toute la Rgence. Un de ses officiers d'ordonnance
crivait  Paris: La France sera contente, j'espre, de cette campagne
de sept jours... Il s'agit maintenant d'obtenir le mme rsultat 
Constantine, et l'Afrique est soumise[644].

[Note 644: Cit par M. Camille Rousset.]

 peine le nouveau bey install, les difficults commencrent. Force
fut d'abord de dtacher de l'arme douze cents hommes destins 
garder Mda et  soutenir notre vassal, sans force par lui-mme. Il
fallut vider presque compltement les gibernes et les caissons pour
fournir  cette petite garnison des munitions encore bien
insuffisantes. Puis, de crainte d'puiser les vivres de la place, on
se hta de reprendre le chemin d'Alger. Le retour, qui se fit en
quatre jours, fut surveill, parfois un peu harcel par les Arabes et
les Kabyles, mais sans combat srieux. Toutefois,  plus d'un signe,
le gnral pouvait voir que les populations n'taient pas soumises,
comme il s'en tait d'abord flatt. En repassant  Blida, il trouva
les traces sanglantes des combats acharns que venait d'y soutenir la
garnison; un peu plus loin, entre cette ville et Alger, spectacle plus
sinistre et plus horrible encore: c'taient les cadavres atrocement
mutils de cinquante artilleurs, qu'avec une imprvoyante confiance,
il avait voulu envoyer en avant pour chercher des munitions. Le
commandant en chef fut si frapp de ces incidents que, renonant  son
premier projet d'tablir toute une ligne de postes entre Alger et
Mda, il rappela la brigade laisse au col de Tnia et vacua Blida.

Seulement que devenait alors la petite garnison de Mda, isole dans
l'intrieur des terres,  vingt-cinq lieues de la cte, sans
communications assures?  peine de retour, le gnral Clauzel reut
d'elle les plus tristes nouvelles. Le corps expditionnaire ne l'avait
pas quitte depuis vingt-quatre heures, que des nues de Kabyles
taient venues fondre sur elle. Pendant quatre jours, elle avait subi
un furieux assaut qui ne lui avait pas cot moins de deux cents
hommes hors de combat. On ne sait quel et t le rsultat d'une
attaque plus prolonge, d'autant que les cartouches commenaient 
manquer. Mais, si l'on n'tait jamais assur d'avoir soumis les Arabes
et les Kabyles, si, au lendemain d'une dfaite, ils reparaissaient
plus audacieux sur le chemin mme que venait de parcourir l'arme
victorieuse, du moins avaient-ils cette faiblesse de ne pouvoir pas
tenir longtemps la campagne; ne recevant de personne, ni solde, ni
vivres, ni munitions, ils taient obligs, aprs quatre ou cinq jours,
de rentrer chez eux. Ce fut ce qui se produisit aprs l'attaque contre
Mda. La garnison y gagna quelque rpit, mais, dcime par les
combats, puise par les maladies, sans vtements contre le froid
devenu rigoureux, sans munitions, presque sans vivres, elle implorait
des secours qu'on ne pouvait, sans risquer un dsastre, retarder un
seul instant. Comment les lui faire parvenir? Impossible de procder
par faibles dtachements qui eussent t gorgs comme les cinquante
artilleurs envoys nagure de Blida  Alger, pour y chercher des
munitions. Il fallait donc recommencer une nouvelle expdition, en vue
de laquelle un corps fut form, compos de deux brigades. Parti
d'Alger, le 7 dcembre 1830, ce corps ne rencontra pas d'ennemis sur
sa route; mais la mauvaise saison tait venue; avec elle, la pluie, la
boue, la neige, le vent et un froid tel que les anciens se rappelaient
la retraite de Russie. Le soldat eut beaucoup  souffrir; son patient
courage triompha de ces obstacles, parfois plus redoutables que les
balles arabes. Huit jours aprs son dpart, l'arme rentrait  Alger,
ayant renforc et ravitaill la garnison de Mda.

Pendant ce temps, le gnral Clauzel, tout  l'excution de son plan
d'ensemble, ne perdait pas de vue les deux provinces de Constantine et
d'Oran. Y entreprendre des expditions comme celle de Mda, il n'y
pouvait songer avec une arme aussi rduite. Il eut recours  la
diplomatie. Ds le mois d'octobre 1830,  l'insu de son gouvernement,
il s'tait mis en rapport avec le bey de Tunis, l'invitant  s'emparer
de ces deux provinces,  y installer des beys  lui, sous la seule
condition que ceux-ci reconnatraient la suzerainet de la France et
lui payeraient tribut. Un accord fut d'abord conclu sur ces bases,
pour Constantine; en excution de cet accord, des arrts du 15 et du
16 dcembre prononcrent la dchance de Hadji-Ahmed, bey en fonction,
et nommrent  sa place Sidi-Moustapha, frre du bey de Tunis. Peu
aprs, une convention analogue fut ngocie pour la province d'Oran,
dont le gnral Clauzel avait fait roccuper la capitale par le
gnral Damrmont. Mais,  peine connus  Paris, ces tranges traits
y furent dsavous, moins encore parce qu'ils provoquaient une
ingrence trangre, que parce qu'ils prjugeaient une question sur
laquelle le gouvernement du Roi ne s'tait pas encore prononc, celle
de savoir quelle dure et quelle tendue aurait la domination de la
France en Algrie[645]. Ce ne fut pas le seul coup port aux
entreprises du gnral Clauzel. Les complications europennes,
devenues plus menaantes encore  la suite de la rvolution belge,
dterminrent le rappel en France de la plus grande partie des troupes
d'occupation; dix mille hommes seulement devaient rester en Afrique.
Il fallut alors vacuer Mda. La malheureuse garnison de cette place
tait  ce point affaiblie par les maladies et les privations, qu'une
brigade dut s'avancer jusqu'au col de Tnia pour lui tendre la main.

[Note 645: Dpche du gnral Sbastiani, alors ministre des affaires
trangres, en date du 31 janvier 1831.]

Du plan grandiose du gnral Clauzel, de ses efforts militaires et
diplomatiques il ne restait donc plus rien. Sauf quelques soldats
dtachs  Oran, l'arme franaise se trouvait de nouveau concentre
et comme bloque dans Alger. Les indignes, plus enhardis par notre
retraite qu'ils n'avaient t intimids par nos succs passagers, se
montraient hostiles et surtout mprisants. Impossible  un Europen de
s'loigner des murs d'Alger. Dans l'intrieur mme de la ville qui
commenait dj cependant  se transformer, les _mercanti_, pris de
peur, cherchaient quelque navire o se rembarquer. Dsavou par le
gouvernement, tromp par l'vnement, le gnral Clauzel ne pouvait
plus rester en Algrie. Le 21 fvrier 1831, un ordre aux troupes
annona que l'arme d'Afrique n'existerait plus dsormais sous ce
nom, et serait remplace par une division d'occupation. Ce jour
mme, le gnral Berthezne en vint prendre le commandement. Ds le
lendemain, le gnral Clauzel s'embarquait pour la France; son pouvoir
n'avait pas dur six mois.


III

Le gnral Berthezne semblait l'oppos du gnral Clauzel. Celui-ci
avait des plans trop ambitieux, son successeur n'en avait pas du tout.
Brave divisionnaire, on ne trouvait en lui ni l'initiative, ni
l'envergure d'un gnral en chef. Il lui et t difficile,
d'ailleurs, avec les moyens si rduits qu'on lui avait laisss, de
rien entreprendre d'important. Ne pouvant en imposer aux indignes, il
essaya de les gagner par la douceur. Ces derniers crurent  de la
faiblesse et ne s'en montrrent que plus arrogants.

Les dmonstrations militaires du nouveau commandant en chef se
bornrent d'abord  quelques promenades, assez mdiocrement conduites,
dans la Mtidja. Bientt, cependant, il lui fallut porter son action
plus loin. Le bey que le gnral Clauzel avait install, bientt aprs
laiss seul  Mda, tait menac par le fils de l'ancien bey, et
faisait savoir qu'il tait perdu si l'on ne venait  son secours. Pour
rpondre  cet appel, le gnral se mit en route, le 25 juillet 1831,
avec quatre mille cinq cents hommes.  l'aller, aucune difficult.
Mais l'arrive de l'arme  Mda, loin d'imposer la soumission, fit
clater la rvolte. Toutes les hauteurs voisines apparurent couronnes
d'Arabes et de Kabyles. Vainement les Franais se portrent en avant,
la masse ennemie recula lentement, pour revenir et se prcipiter avec
des cris de victoire sur les ntres, aussitt qu'elle les vit regagner
leurs cantonnements. Le lendemain, elle se montra plus nombreuse et
plus menaante encore. Notre petit corps risquait d'tre cern. Pour
comble, par l'imprvoyance du commandement, les vivres et les
munitions commenaient  manquer. Force tait de rentrer en hte 
Alger. Le bey et ceux des habitants de Mda qui s'taient compromis
pour notre cause, sans illusion sur le sort qui les attendait aprs
notre dpart, demandrent en grce  suivre l'arme. On ne put les
repousser, et la colonne se trouva ainsi singulirement allonge et
embarrasse. L'ennemi harcela la retraite. Il fallut marcher la nuit,
pour gagner sur lui un peu de terrain.  la descente du col de Tnia,
l'attaque fut si vive que le dsordre se mit dans nos rangs: les
soldats, n'coutant plus la voix des chefs, se pressaient ple-mle
pour gagner le bout du dfil; certains officiers eux-mmes perdaient
la tte; un moment, on put craindre que l'affaire ne tournt en une
pouvantable droute. Mais le gnral Berthezne prit un drapeau et
vint le planter  l'arrire-garde, en face de l'ennemi; quelques
braves se grouprent autour. De leur ct, le commandant Duvivier et
le capitaine de la Moricire, noms dj populaires et bientt
illustres dans l'arme d'Afrique, tenaient ferme avec leurs hommes
qu'ils avaient su prserver de la panique. L'ennemi, d'ailleurs,
combattait avec une fantaisie trop dsordonne pour pouvoir profiter
de ses avantages. La foule des fuyards eut ainsi le temps de gagner un
plateau o elle reforma tant bien que mal ses rangs. Nouvelle alerte
et nouvelle confusion plus bas, au passage de la Chiffa. Enfin, le 5
juillet, la petite arme tait rentre  Alger. On avoua cent vingt
morts et deux cent soixante-dix blesss. Le public souponna,
probablement avec raison, que les pertes relles avaient t plus
considrables. En tout cas, l'effet moral fut fcheux: non-seulement
le but de l'expdition tait compltement manqu, mais, pour la
premire fois, l'uniforme franais avait recul devant le burnous.

De Mda, l'insurrection, encourage par ce premier succs, gagna
l'Atlas, s'tendit dans la Mtidja et vint battre les murs d'Alger. Un
moment, ce fut comme une pousse formidable pour nous jeter  la mer.
La terreur rgnait dans la ville. Mais les tribus ne savaient pas agir
avec ensemble et persistance. Aprs plusieurs engagements o nos
troupes eurent gnralement l'avantage, sans porter toutefois 
l'ennemi un coup dcisif, cette violente tourmente parut s'apaiser
d'elle-mme. Suivant leur habitude, les Arabes avaient d rentrer chez
eux, aprs avoir bataill pendant quatre ou cinq jours. Nul cependant
ne pouvait se flatter qu'ils fussent soumis. Mme dans la campagne la
plus proche de la ville, toute scurit avait disparu. Les colons qui
s'y taient tablis abandonnaient leurs maisons et leurs plantations.
Quant  l'arme franaise, elle tait renferme dans ses lignes,
rduite  la dfensive, puise de fatigue, dcime par la fivre,
attriste du maigre rsultat de ses efforts, en dfiance de son chef.
Aussi fut-ce sans regret qu'elle le vit, le 26 dcembre 1831, aprs
dix mois de commandement, remettre ses pouvoirs au gnral Savary, duc
de Rovigo, qui venait d'tre envoy de Paris pour le remplacer.


IV

Le duc de Rovigo arrivait avec des pouvoirs notablement rduits.
Casimir Prier, alors premier ministre, lui avait retir toute
l'administration civile, pour la confier  un fonctionnaire
indpendant de l'autorit militaire. Dualit bizarre qui devait
engendrer fatalement des conflits, et  laquelle il fallut renoncer au
bout de quelques mois. Pour n'tre pas heureuse, cette mesure n'en
tait pas moins la premire tentative du pouvoir central en vue
d'organiser nos possessions algriennes, le premier indice qu'il se
proccupait d'en tirer parti. Les ministres paraissaient cependant
encore fort incertains ou fort embarrasss, quand on leur demandait,
dans les Chambres, s'ils taient rsolus  rester en Afrique. Le
gouvernement fera tout ce qu'il doit pour l'honneur ou la dignit de
la France[646], disait le marchal Soult, qui d'ailleurs voyait cette
guerre d'un oeil peu favorable. Ou bien encore: Il ne m'est pas
possible de rpondre d'une manire premptoire; je ne puis pas dire
positivement ce qu'il adviendra. Le fait est que nous occupons Alger,
et qu'aucune des dispositions du gouvernement ne peut faire prsumer
qu'il ait l'intention de l'abandonner[647]. Ce ne fut que devant le
mauvais effet produit par cette chappatoire, que Casimir Prier se
dcida  dclarer que toutes les prcautions taient prises pour que
l'occupation militaire ft forte, pour qu'elle subsistt, dans
l'intrt de l'honneur de la France et dans l'intrt de
l'humanit[648]. La rserve de ce langage venait moins encore de
l'incertitude des rsolutions que d'une sorte de prudence
diplomatique. On calomniait Louis-Philippe, quand on le souponnait de
vouloir sacrifier l'Algrie  nos voisins d'outre-Manche; mais il
tait vrai que son gouvernement, ayant besoin de l'amiti de
l'Angleterre pour faire tte aux puissances continentales, jugeait
utile de la mnager. Parler le moins possible de l'Algrie, et
attendre patiemment que la jalousie britannique ft amortie par le
temps et s'accoutumt au fait accompli, tel tait le mot d'ordre donn
par M. de Talleyrand, alors ambassadeur  Londres. Les ministres
franais s'y conformaient; ils le dpassaient mme; car, s'ils ne
parlaient pas de l'Algrie, ils ne semblaient gure y penser
davantage.

[Note 646: Sance de la Chambre des pairs du 1er mars 1831.]

[Note 647: _Id._ du 20 mars 1832.]

[Note 648: _Id._ du 21 mars 1832.]

Ancien ministre de la police sous Napolon Ier, le duc de Rovigo
passait pour tre autoritaire, nergique, volontiers implacable, sans
rpugnance pour l'arbitraire, tranger  toute sentimentalit
humanitaire ou librale. Il s'tait donn pour tche de reprendre
l'autorit que son prdcesseur avait laiss perdre. L'un de ses
premiers actes fut de faire tablir, dans la banlieue d'Alger, une
srie de petits camps retranchs, occups par des dtachements et
relis par une route. Les travaux furent pnibles; pnible aussi fut
l'existence dans les camps; il y eut un moment jusqu' quatre mille
malades dans les hpitaux militaires. Mais la mesure fut efficace, et
les abords de la ville retrouvrent une scurit relative qu'ils ne
connaissaient plus. Le gnral fut moins heureux dans sa faon de
traiter les indignes. Par raction contre la mollesse du gnral
Berthezne, il se montra dur, cruel mme, tout en n'tant pas plus
constant dans ses vues. Il y avait chez lui parti pris de rpandre la
terreur, plus que souci de faire justice. Les tribus coupables ou
seulement suspectes taient chties par le massacre et le pillage.
C'est ainsi qu'agissaient les Turcs, disait-on pour justifier ces
procds. tait-ce pour imiter les Turcs, que le duc de Rovigo faisait
juger et excuter deux chefs arabes, convaincus sans doute de
trahison, mais qui ne s'taient livrs entre ses mains que sur la foi
d'un sauf-conduit? Cette perfidie exaspra les populations plus encore
qu'elle ne les intimida. De l, autour mme d'Alger, une succession
d'alertes, de rvoltes, de surprises, de reprsailles presque
galement sanglantes et froces des deux parts: petite guerre
continuelle o notre arme se dbattait sans avancer.

Sur ce fond un peu triste et monotone, un fait d'armes se dtache, 
cette poque, avec un clat singulier; il a pour thtre non plus la
banlieue d'Alger, mais un point loign de la cte africaine. La ville
de Bone, situe dans le beylick de Constantine, prs de la frontire
de Tunisie, avait t, du temps des deys, le centre des tablissements
franais dans les tats barbaresques. Il tait donc naturel que l'une
des premires mesures du marchal de Bourmont ft de faire occuper
cette ville. Mais, au bout de trois semaines, la garnison franaise
avait t rappele  Alger. Bone, laisse  elle-mme, s'tait alors
trouve dans un tat de demi-indpendance, en lutte constante contre
les Kabyles du voisinage et contre le bey de Constantine. Dans l't
de 1831, se sentant en pril, elle rclama le secours des Franais.
Le gnral Berthezne,  la fois tent et effray, s'arrta, comme
tous les esprits irrsolus,  une demi-mesure; il envoya sur les lieux
le commandant Huder et le capitaine Bigot avec cent quinze zouaves
indignes. C'tait trop ou trop peu. Fts plus ou moins sincrement
par les uns, regards avec ombrage par les autres, les deux officiers
franais furent bientt envelopps par un rseau d'intrigues et de
conspirations, puis finalement massacrs avec une partie de leurs
zouaves; le reste s'chappa, en gagnant un navire dans la rade. L'un
des principaux fauteurs de cette trahison, Ibrahim, ancien bey de
Constantine, saisit cette occasion pour s'tablir dans la kasba ou
citadelle, avec une petite garnison turque.

Plusieurs mois s'coulrent;  Alger, on ne paraissait pas songer 
chtier ce guet-apens, quand, vers la fin de janvier 1832, Bone,
serre de plus prs par Ben-Assa, lieutenant du bey de Constantine,
se vit de nouveau en danger de succomber. En cette extrmit, les
habitants et Ibrahim lui-mme se dcidrent  appeler encore les
Franais  leur aide. Le duc de Rovigo--car c'tait lui qui commandait
alors--rpondit par l'envoi, non plus mme d'une centaine d'hommes,
mais seulement de deux officiers, le capitaine Yusuf, des chasseurs
d'Afrique, et M. d'Armandy, capitaine d'artillerie: ils apportaient
des vivres qu'ils ne devaient livrer que par petites fractions, et
avaient mission de faire esprer,  bref dlai, une assistance plus
efficace. Mais Bone tait  bout de forces, et quelques jours aprs
l'arrive de ce secours, le 5 mars 1832, Ben-Assa forait les portes
de la ville, toutefois sans s'emparer de la citadelle o Ibrahim
tenait encore. Il y avait un grand intrt franais  empcher qu'une
position aussi importante ne tombt aux mains du bey de Constantine.
Bien que sans troupes  leur disposition, les deux officiers
n'abandonnrent pas la partie. Tout d'abord, s'interposant entre
Ibrahim et Ben-Assa, le capitaine d'Armandy obtint une suspension
d'armes qui faisait au moins gagner quelques jours. Puis, quand
Ben-Assa, perdant patience, eut repris les hostilits, et que la
citadelle fut sur le point de succomber  son tour, d'Armandy et
Yusuf se dcidrent  tenter un coup d'une singulire audace. La nuit
du 26 mars, par une corde jete du haut des murailles, ils se hissent
dans la kasba, avec vingt-six matelots et deux officiers de marine
emprunts  la golette qui les avait amens d'Alger, imposent leur
autorit  la garnison turque, d'abord plus porte  leur faire un
mauvais parti qu' leur obir, arborent le drapeau de la France aux
yeux des assigeants stupfaits, et s'apprtent de leur mieux 
repousser leur assaut.  cette vue, Ben-Assa, dsesprant d'emporter
la citadelle ainsi dfendue et de se maintenir dans Bone sous le canon
franais, vacue la ville, aprs l'avoir pille, saccage, brle, et
avoir forc les habitants  fuir devant lui. Quoique momentanment en
ruine, Bone se trouvait en nos mains. Huit jours aprs, des renforts
arrivaient d'Alger, et, un peu plus tard, un petit corps de troupes
tait envoy de Toulon, sous le commandement du gnral Duzer.
Commence comme une aventure de chevalerie, cette conqute fut
conserve et affermie avec une sagesse habile. Au bout de quelque
temps, grce  la fermet quitable et mme gnreuse avec laquelle le
gnral Duzer traita les tribus, une paix relative rgna aux abords de
la ville, et, sur ce point, notre domination ne devait plus jamais
tre en pril.

Le duc de Rovigo n'avait t pour rien dans ce succs: tout s'tait
pass en dehors de sa sphre d'action et  peu prs  son insu. Du
reste, le commandement suprieur  Alger allait, pour la quatrime
fois depuis trois ans, changer encore de main. Le 4 mars 1833, le
gnral s'embarquait pour la France, afin d'y faire soigner une
affection cancreuse dont il souffrait  la gorge. Il croyait revenir
bientt en Afrique; mais le mal s'aggrava et l'emporta en quelques
semaines.


V

La mort du gnral de Rovigo forait le gouvernement  s'occuper des
affaires algriennes. Le cabinet du 11 octobre, alors en fonction,
n'avait, sur ce sujet, gure plus d'ides arrtes que ses
prdcesseurs. Il proclamait sans doute, dans les Chambres, avec une
nettet qui n'tait pas sans effaroucher l'Angleterre, que la France
n'tait lie, en cette matire, par aucune convention secrte, et
qu'elle restait parfaitement matresse de faire d'Alger ce qui
paratrait conforme  son honneur et  ses intrts; mais, sur la
faon d'user de cette libert d'action, le langage demeurait incertain
et vague. Le marchal Soult, ministre de la guerre, dclarait que le
gouvernement n'avait jusqu' prsent aucune intention d'vacuer
Alger, mais il vitait de se dire dcid  une installation
dfinitive;  plus forte raison ne se prononait-il pas sur l'tendue
 donner  l'occupation. Toutefois il y avait un progrs: si le
gouvernement n'avait pas encore d'opinion faite, il commenait  mieux
sentir la ncessit de s'en faire une. L'ordre rtabli  l'intrieur,
la paix affermie au dehors lui laissaient l'esprit plus libre; il
tait rsolu  en profiter pour examiner  fond la question algrienne
et prendre enfin un parti. En attendant, et afin de ne pas prjuger le
rsultat de cet examen, il ne nomma pas un nouveau commandant en
titre,  Alger; il se borna  proroger les pouvoirs du gnral Voirol,
dj charg, pendant la maladie du duc de Rovigo, d'exercer le
commandement par intrim. Cet intrim devait durer dix-sept mois,
c'est--dire plus longtemps que tous les commandements jusqu'alors
proclams dfinitifs.

Administrateur habile et laborieux, le gnral Voirol fit faire,
pendant ces dix-sept mois, de grands et fconds travaux aux alentours
d'Alger: construction d'un rseau de routes, desschement de marais,
tablissement de camps retranchs. En mme temps, sans retomber dans
la faiblesse irrsolue du gnral Berthezne, il s'attacha  inspirer
confiance aux indignes,  multiplier leurs rapports avec les
Europens. Il fut grandement second, dans cette oeuvre, par le
capitaine de la Moricire, qui venait d'tre appel  la tte du
premier bureau arabe. Ce bureau,  la cration duquel on tait
arriv, peu  peu, par une srie de ttonnements, avait dans ses
attributions la police et l'administration des territoires occups par
les indignes. Placer ces derniers sous l'autorit de fonctionnaires
civils et t le meilleur moyen de n'obtenir d'eux ni obissance ni
respect; les laisser  la discrtion des divers commandants de troupes
en campagne eut t les soumettre  un pouvoir trs-arbitraire et
trs-changeant. Avec le bureau arabe, l'autorit demeurait aux mains
d'un officier, mais cet officier s'tait fait administrateur: sorte de
transition entre le rgime des camps et celui de la cit. En 1833, le
bureau arabe n'avait pas encore toute l'importance qu'il prendra avec
le temps et qui en fera la vritable cheville ouvrire de la conqute
franaise[649]; toutefois, grce  l'action personnelle de son
premier chef, son rle tait dj considrable. Ml depuis l'origine
aux plus rudes combats de l'arme d'Afrique, l'un des crateurs des
zouaves, la Moricire avait acquis de la langue, des moeurs et du
caractre arabes, une connaissance qu'aucun autre officier ne
possdait alors au mme degr. Il avait tout pour exercer sur ces
populations une action considrable: physionomie ouverte et martiale,
oeil ardent clairant un visage bruni par le soleil, belle tournure 
cheval, parole vive et soudaine, joyeuse et imptueuse intrpidit qui
s'alliait  beaucoup de sang-froid et de finesse, loyaut
chevaleresque. Payant volontiers de sa personne, s'amusant mme des
incidents pittoresques de cette vie si nouvelle, tantt le chef du
bureau arabe donnait ses audiences au pied d'un palmier, en pleine
Mtidja, tantt il allait seul trouver  cheval des tribus douteuses,
les sduisait par la tmrit mme de sa confiance, et revenait
escort de leurs cavaliers en grand costume, qui lui donnaient la
_fantasia_ et faisaient parler la poudre en son honneur. Ces succs
personnels profitaient  la cause franaise, et, par moments, on
pouvait presque croire accompli un rapprochement qui semblait nagure
impossible. Des Europens commenaient  s'tablir aux abords d'Alger
et se mlaient aux Arabes dans les marchs de la plaine. Pour la
premire fois, on voyait des ouvriers indignes travailler, cte 
cte, avec les Franais, pour la construction des routes. Mieux
encore, des contingents d'Arabes amis faisaient campagne, avec nos
troupes, contre les rebelles. Sans doute, malgr ce progrs rel, ce
n'tait pas encore la paix dfinitive. Au moment mme o l'on croyait
tout tranquille, la Mtidja redevenait subitement houleuse; le moindre
incident ou seulement la fantaisie pillarde de quelque tribu faisait
passer partout un souffle de guerre, et force tait alors  notre
arme de reprendre, autour d'Alger, la srie monotone, fatigante et
trop souvent strile de ses promenades militaires et de ses campagnes
de dtail.

[Note 649: _Une rforme administrative en Algrie_, par le prince
Albert DE BROGLIE.]

Vers cette mme poque,  la fin de septembre 1833, une expdition
plus importante fut dirige directement de Toulon sur une autre partie
de la cte algrienne. Il s'agissait de s'emparer de Bougie. Cette
ville, situe environ  mi-chemin entre Bone et Alger, adosse aux
hautes et pres montagnes de la Kabylie, entoure de populations aussi
farouches et aussi inhospitalires que le pays, sans commerce
maritime, sans dbouchs par terre, ne semblait pas tre un des points
qu'il tait le plus urgent d'occuper. Mais divers incidents avaient,
malgr le sentiment contraire du gnral Voirol, fait dcider
l'expdition. Les Kabyles opposrent une rsistance acharne. Il
fallut conqurir la ville, maison par maison, jardin par jardin: lutte
pnible qui se prolongea pendant sept jours. Ce ne fut pas tout: de
nouveaux combats durent ensuite tre livrs pour occuper, autour de la
ville, les positions o le gnie voulait tablir des travaux de
dfense. Nos troupes finirent par l'emporter. Les avantages 
recueillir taient-ils en rapport avec ce grand effort? Ils devaient,
en tout cas, se faire beaucoup attendre: pendant longtemps, Bougie,
sans cesse attaque par les populations voisines, sans communication
avec les autres points occups par l'arme franaise, ne sera pour
celle-ci qu'un sanglant et strile champ de bataille.


VI

L'expdition de Bougie tait un incident isol; les vnements qui
s'accomplissaient,  cette mme poque, dans l'ouest de l'ancienne
Rgence devaient avoir des consquences autrement graves sur
l'ensemble des affaires algriennes. L'importance politique,
commerciale et mme historique d'Oran avait, ds le dbut, attir
l'attention des chefs de l'arme franaise. Occupe, pendant quelques
semaines, en juillet et aot 1830, cette ville avait t roccupe, au
mois de dcembre de la mme anne, par ordre du gnral Clauzel. La
faiblesse de la garnison, rduite d'abord  un seul rgiment, ne lui
avait pas permis, dans les premiers temps, de s'aventurer  quelque
distance des murs de la place. Le reste du beylick semblait donc  la
disposition du premier qui s'en emparerait. Le sultan de Maroc crut
l'occasion bonne pour tendre de ce ct son empire. Ses agents se
rpandirent par toute la province, excitant les populations contre les
Franais, leur faisant prendre les armes, levant des impts, tchant
surtout de s'implanter dans le pays. Les Arabes leur faisaient bon
accueil, bien que parfois rvolts de leurs dprdations. Seuls, les
Turcs et les Coulouglis[650], demeurs matres des citadelles de
Tlemcen et de Mostaganem, tenaient les portes de ces places fermes
aux Marocains, qui eussent bien voulu se les faire ouvrir par intrigue
ou par force. Si peu dcid que ft encore le gouvernement franais
sur ce qu'il ferait en Algrie, il ne pouvait voir ces menes d'un
oeil indiffrent.  dfaut d'action militaire sur les lieux mmes, il
usa du moins de reprsentations diplomatiques auprs du sultan de
Maroc. En mars 1832, un envoy extraordinaire, appuy par une escadre,
mit en demeure ce prince de rappeler ses agents et de renoncer 
toutes ses prtentions sur la province d'Oran. Intimid par cette
dmarche, le sultan nous donna satisfaction sur ces deux points.

[Note 650: On appelait ainsi les mtis ns de l'union des Turcs et des
femmes indignes.]

Les Marocains loigns, il semblait que les Arabes, livrs 
eux-mmes, ne dussent pas tre bien redoutables. N'allaient-ils pas
retomber dans leur morcellement et leur anarchie traditionnels, et ne
verrait-on pas recommencer, entre les diverses tribus, une succession
ininterrompue d'attaques, de reprsailles, de pillages rciproques?
Mais les grands de la province, clairs par leur haine nationale et
religieuse contre les roumis, comprirent la ncessit de suppler  la
direction qu'ils ne pouvaient plus attendre du sultan de Maroc. Runis
 Mascara, en avril 1832, ils rsolurent  l'unanimit de se donner un
chef. Leur choix ne tomba pas sur l'un des membres de l'aristocratie
militaire, mais sur un vieux marabout nomm Mahi-ed-Dine, rput pour
sa saintet et se disant descendant du Prophte. Le chef lu rpondit
aussitt  la confiance dont il tait l'objet, en appelant les tribus
 la guerre contre l'infidle et en les menant  l'assaut des forts
extrieurs d'Oran. Repouss, il ne se dcouragea pas, et tenta bientt
aprs de nouvelles attaques. En mme temps, il donnait partout le mot
d'ordre d'isoler les Franais, de faire le vide et la famine autour
d'eux.

Cependant, au bout de quelques mois, Mahi-ed-Dine se rendit compte
qu'il tait trop vieux pour un tel rle. En novembre 1832, il runit
les grands auprs de Mascara, et leur fit accepter,  sa place, son
plus jeune fils qui venait de se distinguer par son intrpidit, dans
les rcents combats. C'tait un jeune homme de vingt-quatre ans, d'une
figure longue et rgulire, avec une barbe noire coupe en pointe, un
teint ple et mat, un nez aquilin, et des yeux bleus bords de longs
cils bruns; la main tait maigre, nerveuse et remarquablement blanche,
le pied trs-fin; on n'entendait pas sans en tre frapp le timbre
sonore et grave de sa voix. Quoique de petite taille, il tait
vigoureux, infatigable, et gardait toujours une rare dignit de
maintien. Deux qualits fort diffrentes lui donnaient un grand
prestige aux yeux des Arabes: il tait incomparable cavalier et
loquent  l'gal des premiers orateurs. Ses yeux ordinairement
baisss, sa physionomie asctique, le rigorisme affect de son costume
semblaient plus d'un dvot que d'un guerrier. Des lgendes circulaient
sur les prdictions de grandeur qui lui auraient t faites lors de
son plerinage  la Mecque. Il s'appelait Abd-el-Kader.

 peine acclam par les grands, l'mir--c'est le titre qu'il
prit[651]--montra qu'il entendait tre non-seulement un chef de
combat, mais aussi un chef de gouvernement. Il fit annoncer  toutes
les tribus qui n'avaient jamais entendu pareil langage, qu'il allait
parcourir le beylick, pour rtablir l'ordre, punir les injustices des
forts envers les faibles, percevoir les impts et former une arme.
Sagace et rsolu, quelquefois svre, presque toujours juste,
sduisant et imposant, merveilleusement habile  manier les hommes et
 remuer les foules, il sut teindre les rivalits des tribus,
dsarmer ou dominer les jalousies ombrageuses des grands, faire
accepter un joug et une rgle  cette race indiscipline, et rvla,
ds le premier jour, sur un thtre restreint, mais difficile entre
tous, les qualits qui distinguent les dominateurs des peuples.

[Note 651: On lui avait d'abord donn le titre de sultan; il prfra
celui d'mir, par mnagement pour le sultan de Maroc.]

Abd-el-Kader exerait son pouvoir depuis quelques mois, quand, le 23
avril 1833, le gnral Desmichels fut appel  la tte de la division
d'Oran; celle-ci venait d'tre renforce et comptait un peu plus de
quatre mille hommes. Rsolu  sortir de la dfensive o l'on s'tait
renferm avant lui, le nouveau commandant rencontra dans l'mir un
adversaire prompt  relever et mme  devancer ses dfis. De l, une
succession de combats, quelques-uns acharns et sanglants. Nos
soldats, bien conduits par leur chef, finissaient toujours, non sans
courir quelquefois de rels dangers, par avoir le dessus; ils
tendaient mme les possessions franaises par l'occupation de deux
points importants de la cte, le port d'Arzeu et la ville de
Mostaganem. Mais, au lendemain de chacune de ses dfaites,
l'infatigable Abd-el-Kader reparaissait suivi d'autres contingents.
Tout en nous faisant ainsi tte, il savait contenir, par ses menaces,
les tribus qui paraissaient tentes d'entrer en relation avec nous, et
trouvait moyen, par force ou par diplomatie, d'largir chaque jour
davantage le cercle o s'exerait son autorit.

Pendant que l'mir ne semblait pas souffrir de ses dfaites, nous ne
gagnions rien  nos victoires; au contraire, elles nous puisaient: le
premier rsultat de l'occupation d'Arzeu et de Mostaganem avait t de
diminuer la portion mobile de la division, et de rendre plus difficile
toute nouvelle opration offensive. De renforts, il ne fallait pas en
esprer; le ministre tait, dit-on, plutt enclin  rappeler une
partie des troupes. Voyant ds lors que la petite guerre tait strile
et la grande impossible, le gnral Desmichels en vint  se demander
s'il ne vaudrait pas mieux essayer de transformer en alli un ennemi
si difficile  soumettre. Le revirement de son esprit fut prompt et
complet: il se montra bientt aussi impatient de traiter avec l'mir
qu'il l'avait t nagure de le rduire par les armes.

Ds le 6 dcembre 1833, il saisit le prtexte d'une demande de
restitution de prisonniers, pour faire lui-mme des ouvertures de paix
et proposer une entrevue  Abd-el-Kader. Ce fut, pour ce dernier,
l'occasion de rvler son habilet diplomatique. Tout d'abord, afin de
flatter l'orgueil des musulmans et de se grandir  leurs yeux, il
s'appliqua  bien mettre en lumire ce fait que la paix tait demande
par les chrtiens. Exploitant, avec beaucoup de finesse, l'impatience
d'en finir qu'il devinait chez le gnral, il l'nerva et l'inquita
par son silence, par ses airs de ne pas comprendre; en mme temps il
lui faisait parvenir, au moyen de Juifs  sa dvotion, des
insinuations qui l'empchaient de se dcourager tout  fait et
l'entretenaient dans son dessein. Puis, quand il le crut arriv 
l'tat psychologique qu'il dsirait, il consentit  entrer en
ngociations, sans toutefois se prter  une entrevue directe, ne
procdant que par envoys, et manifestant, ds le dbut, sous une
forme modre et presque caressante, les plus exorbitantes
prtentions.

Le gnral Desmichels avait inform le ministre de la guerre de son
dsir de s'entendre avec Abd-el-Kader. L'ide n'tait pas pour
dplaire  Paris, o l'on cherchait toujours plutt  limiter qu'
tendre la guerre africaine. Seulement, on comprit tout de suite le
danger de trop grandir l'mir, et, aprs rflexion, le ministre de la
guerre expdia  Oran des instructions autorisant  investir
Abd-el-Kader du titre de bey et  le laisser commander  plusieurs
tribus, mais  la condition qu'il reconnatrait la souverainet de la
France, prterait hommage au Roi, payerait un tribut annuel et
enverrait des otages. Avant mme que ces instructions fussent
arrives, le gnral Desmichels, press d'en finir et craignant
toujours que la paix dsire ne lui chappt, avait consenti  des
conditions bien diffrentes. Dans le trait sign par lui, le 26
fvrier 1834, aucune reconnaissance explicite de la souverainet de la
France, aucune stipulation de tribut. L'article 1er se bornait  dire:
Les hostilits entre les Franais et les Arabes cesseront. Le gnral
commandant les troupes franaises et l'mir ne ngligeront rien pour
faire rgner l'union et l'amiti qui doivent exister entre deux
peuples que Dieu a destins  vivre sous la mme domination.  cet
effet, des reprsentants de l'mir rsideront  Oran, Mostaganem et
Arzeu. De mme, pour prvenir toute collision entre les Franais et
les Arabes, des officiers franais rsideront  Mascara. L'article 4
stipulait pleine et entire libert du commerce. D'aprs l'article
5, les dserteurs de l'arme franaise devaient tre ramens par les
Arabes, mais nous nous engagions  livrer  l'mir les malfaiteurs de
son territoire qui se rfugieraient sur notre sol. Enfin, l'article 6
obligeait tout Europen voyageant dans l'intrieur des terres  se
munir d'un passe-port de l'mir. Vaincus, nous n'eussions pu
reconnatre de plus grands avantages  notre adversaire. Ce n'tait
pas tout. Au cours des ngociations, le gnral Desmichels avait fait
remettre  Abd-el-Kader un papier contenant les conditions proposes
par la France, telles  peu prs qu'elles devaient figurer dans le
trait sign quelques jours plus tard; au reu de cette note, l'mir
avait, de son ct, crit sur un autre papier les conditions qu'il et
dsir voir acceptes, et qui taient fort diffrentes, parfois mme
absolument opposes. L'article 1er de cette contre-note rservait aux
Arabes toute libert pour le commerce de la poudre et des armes.
L'article 2 portait: Le commerce de la Merza-Arzeu sera sous le
gouvernement du prince des croyants, comme par le pass et pour toutes
les affaires. Les cargaisons ne se feront pas autre part que dans ce
port. Quant  Mostaganem et Oran, ils ne recevront que les
marchandises ncessaires au besoin de leurs habitants. L'article 3
stipulait que le gnral commandant  Alger n'aurait pas de pouvoir
sur les musulmans qui viendraient auprs de lui, avec le consentement
de leurs chefs. Cette note crite, Abd-el-Kader la confia, avec la
note franaise sur laquelle il avait mis son cachet,  l'habile
personnage qu'il chargeait de suivre les ngociations. Celui-ci devait
rendre aux Franais le texte ainsi approuv de leurs conditions, mais
en mme temps employer toute son adresse  obtenir que le gnral
Desmichels appost galement son sceau sur la note arabe o l'mir
avait formul d'autres conditions. Le gnral ne se rendit-il pas
compte de ce que renfermait ce papier? crut-il que c'tait une pice
sans valeur, intressante seulement pour l'histoire du trait? se
figura-t-il que l'apposition d'un cachet ne valait pas une signature,
et ignorait-il que c'tait au contraire le seul tmoignage
d'authenticit admis par les Arabes? ou bien enfin, dans son
impatience de conclure, ne regardait-il plus aux concessions? Toujours
est-il que l'envoy de l'mir put rapporter  son matre la note arabe
portant l'empreinte d'un sceau franais, et mettre ainsi entre ses
mains l'instrument d'un trait secret qui aggravait singulirement les
clauses, dj pourtant fort onreuses pour nous, du trait apparent.
Comme l'a crit plus tard le gnral Daumas, c'tait le triomphe
complet de l'astuce barbare sur l'ignorance civilise.

Pour comble de lgret, le gnral Desmichels ne parla pas de cet
incident  son gouvernement et ne lui communiqua que le texte du
trait proprement dit. Il tait dj assez embarrass de faire savoir
 quel point il s'tait cart, dans ce trait, des conditions
prescrites par les instructions du ministre. La premire impression 
Paris fut en effet dfavorable. Cependant on y dsirait tellement la
pacification, que, malgr tout, le trait fut ratifi.  l'preuve,
d'ailleurs, il parut d'abord produire, en Afrique, d'heureux
rsultats; les relations se multipliaient entre chrtiens et
musulmans; les antipathies s'attnuaient, et l'annonce de la libert
du commerce semblait devoir donner une grande impulsion aux affaires.
Mais  peine avait-on commenc  jouir de cette dtente que des
difficults s'levrent.  Arzeu, des ngociants franais se
trouvrent en conflit avec les agents d'Abd-el-Kader: les premiers
croyant pouvoir invoquer la libert du commerce stipule dans le
trait public, les seconds dfendant le monopole qu'Abd-el-Kader
s'tait rserv dans sa note secrte. Toujours par application des
clauses de cette mme note, les reprsentants de l'mir prtendaient,
en pleine ville d'Oran, exercer leur juridiction sur les musulmans.
Les Franais, qui ignoraient l'existence de ces clauses, ne
comprenaient rien  des actes qui leur paraissaient la violation
formelle du trait, et adressaient  qui de droit leurs pressantes
rclamations. Le gnral Desmichels, comprenant trop tard dans quel
pige il tait tomb, mais ne voulant pas livrer le secret de sa
faute, ne rpondait  toutes les demandes d'explications que par des
quivoques et des chappatoires. Du reste, par un trange
amour-propre, loin d'en vouloir  celui qui l'avait dup, il semblait
ne s'en intresser que davantage  sa fortune. Prcisment  cette
poque, l'mir courait un grand pril: l'empire qu'il avait cherch 
lever tait menac de dissolution par la rvolte de l'aristocratie
guerrire des tribus; celle-ci, au fond, jalouse de l'ascendant
conquis sur toute la nation par un simple fils de marabout, lui
reprochait, comme une insulte  la loi du Prophte, la paix conclue
avec les chrtiens. Au lieu de profiter d'une occasion si favorable
pour ressaisir ce qu'il s'tait laiss surprendre, le gnral
Desmichels ne montra qu'un souci: venir au secours de l'mir. Et
quand, en juillet 1834, celui-ci eut surmont cette redoutable crise,
 force de courage et d'habilet, le canon d'Oran clbra sa victoire
comme une victoire franaise. Ce ne fut pas encore assez: vers le mme
temps, Abd-el-Kader, toujours occup  tendre sa domination, et
voulant tter si le gnral Voirol ne se montrerait pas, lui aussi, de
facile composition, l'informa qu'aprs avoir pacifi la partie
occidentale de la Rgence, il allait porter galement l'ordre et la
scurit dans les provinces de Titteri et d'Alger. Le gnral, qui
tait en mfiance, fit rpondre  l'mir qu'il le croyait trop sage
pour mettre en pril, en sortant du beylick d'Oran, ses relations
nouvelles avec la France. Au ton de cette rponse, Abd-el-Kader
comprit que, pour le moment, il ne fallait pas pousser plus loin de ce
ct; mais, voulant se venger du gnral Voirol, il l'accusa, auprs
du gnral Desmichels, d'avoir tenu contre ce dernier des propos
blessants. Le commandant d'Oran donna dans ce nouveau pige, et, afin
de remercier l'mir de son bon procd, il lui promit de le rendre
grand, bien au del de ses dsirs, ajoutant que, pour le faire rgner
du Maroc  Tunis, il n'attendait que le prochain dpart du gnral
Voirol. Abd-el-Kader devait sans doute  son gnie la plus grande part
de ses tonnants succs; mais n'en tait-il pas aussi redevable 
l'incroyable aveuglement de l'homme qui reprsentait alors la France
en face de lui?


VII

Pendant que, avec une volont si nette et si persvrante,
Abd-el-Kader levait contre notre domination en Afrique le plus
redoutable obstacle qu'elle dt rencontrer, le gouvernement franais
en tait encore  dlibrer sur le point de savoir s'il fallait
maintenir cette domination. Une telle incertitude tonne aujourd'hui
o nous savons tout ce que l'Algrie renfermait de promesses. Mais il
faut se reprsenter la situation comme elle apparaissait en 1834. Elle
n'avait rien d'encourageant. Force tait bien de s'avouer qu'aprs
cinq annes d'efforts, on n'avait rien gagn: les Arabes se
montraient plus rfractaires que jamais  la civilisation chrtienne;
l'arme franaise, toujours  peu prs bloque dans quelques villes de
la cte, n'tait pas plus avance qu'au lendemain de la prise d'Alger;
les rsultats conomiques ne semblaient pas moins nuls: ni commerce,
ni colonisation, car on ne pouvait appeler de ces noms la spculation
de bas tage qui s'tait abattue sur Alger. Apercevait-on quelque
indice d'amlioration? Ce n'tait pas l'oeuvre accomplie, en ce moment
mme, par Abd-el-Kader, qui allait rendre l'assimilation plus facile
ou la rsistance moins formidable. Le succs militaire n'tait
videmment possible qu' la condition d'un immense effort, et personne
alors n'osait seulement le proposer. Y aurait-il d'ailleurs chance
d'tre pay de cet effort? Sur ce point, les pronostics des
conomistes taient absolument dsesprants.  les entendre, aucune
possibilit de colonisation, puisque l'ancienne Rgence, partout
habite, bien que mal habite, n'avait pas de terres libres  offrir
aux colons, et que la France, de son ct, n'avait pas de colons 
exporter; aucun lment de commerce, puisque l'on ne cultivait pas,
dans ce pays, les produits ayant fait la fortune des autres colonies,
et que le sol tait  jamais strilis par le dtestable rgime de la
vie nomade et de la proprit collective. Fallait-il donc indfiniment
batailler sans avancer, et continuer  s'imposer une charge sans
compensation? Au dbut de certaines entreprises longues et difficiles,
alors surtout que la nation s'y trouve engage par des vnements
qu'elle n'a ni prvus ni conduits, il est ainsi des heures obscures o
l'on se demande si persister est sagace persvrance ou obstination
aveugle; on a peine  discerner s'il s'agit d'une aventure tmraire
dans laquelle le courage consiste  s'arrter, ou bien d'une de ces
campagnes laborieuses, mais fcondes, chances offertes par la
Providence aux peuples qui savent acheter les avantages de l'avenir
par les sacrifices du prsent.

C'tait, on le sait, pour se rserver le temps d'claircir et de
rsoudre ce problme, qu'en juin 1833, le ministre du 11 octobre
n'avait pas nomm de successeur dfinitif au duc de Rovigo. Ds le
mois de juillet, une commission d'enqute, compose de pairs, de
dputs et d'officiers, avait reu mission d'tudier, sur les lieux,
toutes les questions relatives aux possessions africaines. Pendant
trois mois, elle avait parcouru les parties de la Rgence occupes par
nos troupes, non sans entendre parfois siffler les balles arabes. Les
rapports sortis de cette exploration avaient t ensuite soumis, en
dcembre de la mme anne,  une commission suprieure de dix-neuf
membres, prside par le duc Decazes et compose galement de pairs,
de dputs et d'officiers. Par dix-sept voix contre deux, celles de
deux dputs, M. Hippolyte Passy et M. de Sade, la commission avait
conclu que l'honneur et l'intrt de la France lui commandaient de
conserver ses possessions sur la cte septentrionale de l'Afrique.
Tout en rservant les droits de la France  la souverainet de la
Rgence entire, elle dclarait qu'il convenait de borner, pour le
moment, l'occupation militaire aux villes d'Alger et de Bone avec
leurs avant-postes, ainsi qu'aux villes d'Oran et de Bougie. L'arme
d'occupation devait tre de vingt et un mille hommes, avec des
auxiliaires indignes, ce qui supposait une rduction de dix mille
hommes sur le chiffre des troupes alors en Afrique. Les autres
conclusions de la commission portaient sur la nomination d'un
gouverneur gnral, d'une commission d'administration, et sur les
attributions qu'il convenait de leur confrer.

Cette dcision, si longuement et si solennellement prpare,
pouvait-elle tre enfin considre comme acquise? Non. Les deux
membres de la minorit qui avaient vot, dans la commission
suprieure, contre la conservation de nos possessions africaines,
prtendaient prendre leur revanche  la Chambre, lors de la discussion
des lois de finances. Ils russirent tout d'abord  faire partager
leurs vues  la majorit de la commission du budget. L'un des deux, M.
Passy, fut charg du rapport sur les dpenses du ministre de la
guerre, auquel ressortissaient les affaires algriennes. Aprs y avoir
expos que l'occupation cotait au moins trente millions par an, et
rapportait  peine quinze cent mille francs, il se demandait si l'on
trouverait un jour l'quivalent de ces sacrifices: on ne le pourrait
qu' deux conditions, ou la civilisation de la population indigne, ou
la colonisation du territoire; M. Passy dclarait l'une et l'autre
impossibles: Nous avons mis fin  la piraterie, concluait-il; il faut
assurer la permanence de ce bienfait, mais ne pas se croire oblig 
persister dans une conqute onreuse.

Ce rapport fit du bruit. La question se trouvait pose devant le
public, avec une nettet qu'elle n'avait pas eue jusqu'ici. Les uns
prenaient parti dans un sens ou dans l'autre; beaucoup, ignorants ou
indcis, cherchaient la lumire ou attendaient une direction. La thse
du rapport fut combattue par la plupart des journaux, entre autres par
le _Journal des Dbats_, le _Constitutionnel_ et le _National_. Elle
rencontra plus de faveur dans certaines rgions de la bourgeoisie
parlementaire. Celle-ci tait d'autant plus accessible aux arguments
de M. Passy que sa nature la portait peu vers les vastes et hardis
desseins, vers les spculations politiques  longue chance. conome
et prudente, elle avait les dfauts de ses qualits: son conomie
devenait parfois de la mesquinerie, et sa prudence de la couardise;
elle avait la vue courte et le coeur troit. Si la bourgeoisie tait
peu favorable  la conqute africaine, celle-ci avait pour elle
l'instinct national, puissant, quoique peu raisonn, et en tout cas
malais  braver. Cet instinct n'avait pas toujours rponse aux
objections des conomistes, mais il tait domin par cette ide simple
qu'un recul serait une diminution de la France; il ignorait ce que
serait l'Algrie et  quel type de colonie elle se rattacherait, mais
il y pressentait une extension de notre empire et un agrandissement de
notre rle dans le monde.

Telles taient les ides qui agitaient l'opinion, quand, le 28 avril
1834, s'ouvrit,  la Chambre, la discussion sur les articles du budget
de la guerre relatifs  nos possessions africaines: elle se prolongea
pendant cinq jours, trs-attentivement suivie par le public. Plusieurs
orateurs se prononcrent hautement contre la continuation et mme
contre la conservation de la conqute. Je donnerais volontiers Alger
pour une bicoque du Rhin, s'criait M. Passy. M. Dupin fut le plus
vhment de tous.  l'entendre, l'occupation d'Alger n'avait servi
jusqu'ici qu'aux tripotages les plus suspects, et c'taient les
spculateurs qui prtendaient obliger le pays  s'armer pour faire
valoir leurs spculations. Il dclarait la colonisation une chose
absurde: Point de colons, disait-il, point de terres  leur concder,
point de garanties surtout  leur promettre. Et il concluait, aux
applaudissements d'une bonne partie de la Chambre: Rduisons les
dpenses  leur plus simple expression, et htons le moment de librer
la France d'un fardeau qu'elle ne pourra et qu'elle ne voudra pas
porter longtemps. L'Algrie trouva des avocats nombreux. Bien
qu'aucun d'eux n'et autant que M. Dupin l'oreille de la Chambre,
celle-ci ne laissait pas que d'tre frappe de ce fait, que tous les
membres de la commission d'enqute, ayant, en cette qualit, visit
nos possessions d'Afrique, se dclaraient pleins de foi dans leur
avenir, mme ceux qui, comme M. Laurence, confessaient avoir t
d'abord le plus dfiants. Ballotts entre ces impressions contraires,
les dputs manifestaient, par leur attitude mme, leur indcision.
Tantt on pouvait les croire entrans par M. Dupin, dont
l'argumentation tout utilitaire rpondait  leur nature d'esprit;
tantt ils semblaient ramens  l'opinion oppose par le tmoignage de
M. Laurence, ou mme vibraient aux sentiments d'honneur qu'invoquait
M. de Lamartine. Au gouvernement il appartenait de fixer ces
incertitudes; mais lui-mme n'avait pas de parti arrt, et, par un
oubli singulier de son rle, il paraissait plutt attendre la
direction de la Chambre que vouloir lui en donner une. Pendant
plusieurs jours, les ministres avaient cout les orateurs se
contredire mutuellement, sans intervenir au dbat, et quand le
marchal Soult se dcida enfin  paratre  la tribune, ce fut pour
tenir cet trange langage: La question principale est trop
controverse, dans un systme comme dans un autre, pour que, au nom du
gouvernement, je puisse mettre une opinion. Une grande discussion
s'est ouverte, et je ne sais encore de quel ct de la Chambre je
pourrais en prendre une. Il ne m'a pas paru qu'elle se ft manifeste
de telle sorte que je pusse dire au conseil: Voil l'opinion de la
Chambre, il est  prsumer que c'est celle du pays. Dans cet tat, je
ne crois pas qu'il soit en mon pouvoir d'entrer plus avant dans la
discussion. Nanmoins, en voyant l'impression fcheuse produite par
cette sorte d'abdication, le ministre de la guerre se dcida, un peu
plus tard,  ajouter cette dclaration: Il n'est jamais entr dans la
pense du gouvernement d'vacuer la Rgence d'Alger. Je rpte que
c'est la pense du gouvernement tout entier de conserver Alger et de
ne point l'abandonner. Le dbat n'eut aucune conclusion prcise. Il
tait convenu, entre tous ceux qui y avaient pris part, que la
question n'tait pas mre pour une solution, qu'on discutait seulement
afin de s'clairer, et que les votes  intervenir sur les crdits
n'impliqueraient pas approbation ou rejet des thses formules dans le
rapport. Toutefois, quand on vit,  l'issue mme de cette discussion,
une majorit se former pour rduire de 400,000  150,000 francs le
crdit demand par le ministre en vue d'un essai de colonisation, on
eut l'impression que la Chambre considrait avec peu de faveur
l'entreprise algrienne, et que si elle n'osait y renoncer
ouvertement, elle tait du moins dispose  lui marchander
mesquinement les subsides.

Si peu arrtes que fussent ses ides, le ministre ne pouvait laisser
se prolonger indfiniment l'intrim que remplissait, depuis plus d'un
an, le gnral Voirol. Conformment aux conclusions de la commission
suprieure, une ordonnance du 22 juillet 1834 dcida qu'un gouverneur
gnral serait charg de l'administration des _Possessions franaises
dans le nord de l'Afrique_;--c'est le nom officiel que prenait
dsormais la partie de la Rgence sur laquelle s'exerait notre
domination. La prparation de cette ordonnance avait amen, dans le
sein du cabinet, entre M. Guizot et M. Thiers d'une part, et le
marchal Soult d'autre part, un grave conflit dont nous avons dj eu
occasion de parler[652]. Les premiers voulaient un gouverneur civil;
le second, comprenant mieux les ncessits de la situation, se
refusait  faire commander trente mille soldats par un fonctionnaire
tranger  l'arme. Ce conflit s'tait termin par la retraite du
marchal. Il semblait donc que la cause du gouvernement civil l'et
emport, et l'on prononait dj, pour ce poste, le nom du duc
Decazes, prsident de la rcente commission suprieure. Cependant, au
dernier moment, un militaire fut choisi, et le dernier de ceux
auxquels on aurait pu songer; c'tait le vieux gnral Drouet, comte
d'Erlon, g de soixante-neuf ans. Une autre ordonnance, du 10 aot,
rgla les divers rouages de l'administration civile au-dessous du
gouverneur, et cra toute une hirarchie judiciaire. Enfin un arrt
ministriel du 1er septembre organisa les municipalits et cra un
collge. Toutes ces mesures avaient une apparence d'installation
dfinitive qui corrigeait un peu le fcheux effet des incertitudes et
des quivoques de la discussion parlementaire. Le nouveau gouverneur
semblait vouloir confirmer cette impression, quand il disait, dans sa
premire proclamation aux indignes: Le roi des Franais, votre
seigneur et le mien, m'a confi le gouvernement de vos contres. Il
vous considre comme ses enfants; sa force est immense. Jamais les
Franais n'abandonneront le sol africain.

[Note 652: Cf. t. II, p. 252  256.]


VIII

C'tait avec regret qu'Alger avait vu s'loigner le gnral Voirol. La
conduite de bon successeur ne fut pas de nature  diminuer ce regret.
Ayant perdu, avec l'ge, beaucoup de sa vigueur de corps et d'esprit,
mou et versatile, peu capable d'agir par lui-mme et ne sachant pas
commander aux autres, passant d'une crdulit qui le rendait dupe de
Maures intrigants,  une mfiance qui lui faisait offenser et
dcourager ses meilleurs officiers, entre autres Duvivier, le gnral
Drouet d'Erlon n'en imposait  personne et mcontentait tout le
monde. Le moral de l'arme en souffrait. Vous ne sauriez vous
imaginer, crivait d'Alger  cette poque un officier de mrite,
combien on se chamaille ici, combien on s'y dteste, combien on s'y
dcrie. Moi qui connais tout le monde et toutes les affaires, et  qui
chacun s'ouvre parce que je ne fais que passer, j'ai ramass, depuis
deux jours, plus de propos, plus de plaintes, plus d'accusations de
toute nature, que je n'en entendrais en six mois, dans toute autre
circonstance[653]. Les Arabes de la Mtidja, enhardis comme toujours
par une faiblesse qu'ils avaient vite devine, se remirent  saccager
les fermes et  attaquer les dtachements isols; il fallut, en
janvier et en mars 1835, recommencer, contre les tribus coupables, de
petites expditions qui furent  peu prs sans rsultat.

[Note 653: Cit par M. Camille Rousset.]

Ce n'tait pas toutefois dans les environs d'Alger que se jouait alors
la grosse partie: c'tait dans la province d'Oran. Abd-el-Kader avait
profit de la scurit que lui garantissait le trait consenti par le
gnral Desmichels, pour affermir son pouvoir et organiser son
gouvernement. Tous les rivaux qui tentaient de s'lever contre lui se
voyaient aussitt pourchasss, vaincus, saisis et punis, avec une
nergie foudroyante. Les vieilles inimitis qui divisaient les tribus
taient touffes. Un ordre svre rgnait partout. Administrateur
improvis, mais habile, l'mir crait des finances, formait une arme
rgulire et permanente qu'il faisait exercer par des dserteurs de
l'arme franaise, accumulait des munitions et des armes qu'avec une
imprvoyance inoue nous tirions de nos propres arsenaux pour les
remettre  ses agents, et tablissait mme des fabriques de poudre ou
de fusils, dans lesquelles il cherchait  attirer des ouvriers
europens. Trs-attentif  se tenir au courant des choses de France,
il se faisait lire nos journaux, et ceux de nos officiers qui se
trouvaient en rapport avec lui avaient peine  satisfaire sa curiosit
studieuse; mais, fidle  son unique pense, ce qu'il cherchait dans
notre civilisation, c'taient des forces pour nous combattre. Ainsi,
des tronons pars de la race indigne, Abd-el-Kader formait ce qu'on
n'avait pas connu avant lui, dans cette rgion, une nation et un tat
arabes: oeuvre obscure et ignore du monde, a crit le duc d'Orlans,
mais qui a exig peut-tre plus de gnie que des entreprises dont
l'clat a rempli l'univers[654].

[Note 654: _Campagnes de l'arme d'Afrique_, p. 2.]

Tout l'ancien beylick d'Oran tait soumis  Abd-el-Kader, sauf la
citadelle de Tlemcen que les Coulouglis se refusaient  lui livrer, et
les deux ou trois points de la cte possds par les Franais. Ce
domaine ne lui suffisait pas, et il nourrissait toujours le projet
d'tendre son pouvoir sur les tribus des provinces de Titteri et
d'Alger. Il voulut se rendre compte si le gnral Drouet d'Erlon
serait moins rsistant que le gnral Voirol. L'attitude du gouverneur
fut d'abord trs-ferme; il dclara hautement qu'Abd-el-Kader serait
trait en ennemi, s'il dpassait le Chlif qui formait la frontire
de la province d'Oran. Mais, avant peu, il fut visible,  plus d'un
indice, que cette fermet ne serait pas durable. Ce n'tait pas que le
gnral changet d'avis sur le danger de cder aux prtentions de
l'mir: seulement, ne se croyant pas en tat de le rduire par la
force, il redoutait avant tout une rupture, et, ce qui tait le plus
fcheux, le laissait voir. Abd-el-Kader, tenu au courant de cet tat
d'esprit par le Juif Durand, personnage avis et retors qui lui
servait d'agent, se montra d'autant plus audacieux qu'il croyait
pouvoir compter sur plus de faiblesse de la part du gouverneur.
Bientt mme, en avril 1835, jugeant n'avoir plus  se gner, il
franchit le Chlif, solennellement escort des grands qui taient
venus  sa rencontre. Toutes les tribus des provinces d'Alger et de
Titteri s'empressrent  lui faire acte de soumission. Miliana et
Mda reurent des beys de sa main. Un marabout du dsert, sorte de
thaumaturge fanatique, accourait du Sahara avec douze cents cavaliers,
prchant la guerre sainte contre les infidles et leur alli
Abd-el-Kader; celui-ci marcha droit sur lui et le mit en droute. Son
succs tait complet, et sa domination s'tendait dsormais de la
frontire du Maroc jusqu'au beylick de Constantine. Son ton se
haussant avec sa fortune, ses communications au gnral d'Erlon
devinrent d'une insolence  peine dguise. Mais,  Alger, on n'avait
qu'une rsolution, celle d'viter  tout prix un conflit qu'on se
croyait hors d'tat de soutenir. Le gouverneur se borna donc  faire
porter, par un de ses officiers d'ordonnance, des propositions
d'accommodement qui ne furent mme pas discutes. Seulement, avec son
adresse accoutume, Abd-el-Kader s'arrangea pour tranera sa suite,
pendant plusieurs jours, l'envoy franais, qui semblait ainsi n'tre
venu que pour rendre hommage au nouveau matre des provinces de
Titteri et d'Alger. Rien, dans la conduite du gnral d'Erlon, n'tait
fait pour contredire cette interprtation. Il faut observer,  sa
dcharge, que les nouvelles qui arrivaient de Paris ne devaient pas le
pousser  affronter un conflit; en effet, le gouvernement, cdant aux
exigences de la commission du budget, venait de s'engager  rduire
prochainement l'arme d'occupation: au lieu des 31,000 hommes qui
taient alors en Afrique, le budget de 1836 n'en prvoyait que 23,000.

Il tait un homme qui ne se rsignait pas  laisser le champ libre 
Abd-el-Kader: c'tait le gnral Trzel, nomm commandant de la
division d'Oran,  la place du gnral Desmichels. Celui-ci avait t
rappel, le 16 janvier 1835,  la suite d'incidents qui avaient enfin
fait la lumire sur son trange conduite, lors du trait du 26 fvrier
1834. Bien qu'il et reu du gouverneur gnral recommandation de ne
jamais blesser en rien l'mir, le gnral Trzel se trouva bientt en
difficults avec lui. Estimant, non sans raison, qu'on lui avait dj
fourni trop largement des armes et des munitions, il s'tait refus 
lui en faire une nouvelle livraison. Grande irritation d'Abd-el-Kader,
qui voulut se venger en faisant le vide autour des Franais, et qui
prescrivit aux tribus voisines d'Oran de se retirer dans l'intrieur
des terres. Ceci se passait en juin 1835. L'une de ces tribus, celle
des Douairs, que cet ordre blessait dans ses intrts, ne s'y soumit
pas et invoqua la protection de la France. Refuser d'entendre cet
appel et t signifier  tous les Arabes que nous abdiquions devant
leur nouveau chef; aussi le gnral Trzel, prenant en main la cause
des Douairs, adressa  l'mir des reprsentations qui furent trs-mal
reues. Le gouverneur, pouvant de voir s'engager un tel conflit, et
ne sachant cependant quel parti prendre, se borna  recommander qu'il
ne ft rien fait jusqu' ce qu'il et envoy des ordres. Mais les
vnements se prcipitrent, sans gard pour ses hsitations effares.
Abd-el-Kader, rsolu  agir de force contre la tribu coupable d'avoir
invoqu la protection franaise, envoya des cavaliers saisir ses
chefs, et nous signifia que sa religion lui dfendait de permettre
qu'un musulman ft sous la puissance d'un chrtien. Le dfi tait
formel. Situation singulirement critique pour le gnral Trzel:
demander des ordres  Alger, il n'en avait pas le temps, et peut-tre
craignait-il de recevoir, de ce ct, une rponse dont l'honneur
franais et  souffrir. Il engagea rsolument sa responsabilit.
Sortant en armes d'Oran, il couvrit la tribu menace et dlivra les
chefs dj chargs de fers. C'tait la guerre qui commenait.

Jugeant ncessaire de prendre l'offensive, le gnral Trzel se porte
en avant, dans la direction de Mascara. Sur un effectif de sept mille
hommes, la division d'Oran n'a pu en fournir, pour cette expdition,
que 2,300: encore sont-ce, pour une notable part, des trangers,
braves sans doute, mais n'ayant pas toute la cohsion et toute la
discipline dsirables. Un convoi, compos de vingt fourgons et de trop
nombreuses voitures de cantiniers, alourdissait la colonne.
Abd-el-Kader, de son ct, a tout de suite runi une dizaine de mille
hommes, dont 1,340 rguliers arms de fusils franais que nous-mmes
leur avons bnvolement fournis. Le 26 juin, sur les bords du Sig, la
petite arme franaise se heurte  l'ennemi. Le combat, fort acharn,
un moment douteux, finit par tourner  notre avantage, grce surtout 
l'nergie du commandement. Mais si les Arabes ont cd, ils n'ont pas
t entams. La situation du corps expditionnaire devenait critique.
Il se trouvait loin de sa base d'opration, n'ayant que trois jours de
vivres, sans espoir de renforts, diminu de plus de deux cent
cinquante hommes mis hors de combat, et plus embarrass que jamais de
son convoi sur lequel il a fallu charger les blesss. L'arme
d'Abd-el-Kader, au contraire, grossie des contingents nouveaux qui lui
arrivent  tous moments, s'lve  plus de seize mille hommes.

Aprs avoir hsit pendant un jour et fait  l'mir des ouvertures de
paix repousses avec ddain, le gnral Trzel se dcide, le 28 juin,
 regagner le port d'Arzeu, le point de nos lignes le plus rapproch:
la distance est de dix lieues. Abd-el-Kader, qui, en vritable homme
de guerre, a devin notre intention, envoie d'avance une partie de ses
troupes occuper les hauteurs du dfil de la Macta, par lequel devra
passer l'arme franaise. Lui-mme suit notre colonne, en la
harcelant. Dans la premire partie de la route, aucun accident grave.
Mais, une fois engags dans le dfil, nos soldats se voient fusills
de toutes parts. Il est midi; le soleil est de feu, la chaleur
accablante. Les dtachements, lancs par petits paquets pour dbusquer
l'ennemi des hauteurs, rencontrent des forces suprieures et sont
ramens dans la valle. Les Arabes descendent avec eux et pntrent
dans nos rangs. Le trouble se met dans le convoi, qui s'embourbe dans
un marais. La petite arme, effare de se voir coupe, enveloppe par
un cercle de feu de plus en plus troit, se presse en dsordre vers
l'issue du dfil. Bientt elle a dpass le convoi, qui reste fig
dans la boue; les conducteurs coupent les traits, abandonnant les
blesss, sur lesquels les Arabes se prcipitent: le massacre commence
aussitt, et,  travers le bruit de la fusillade, les cris des
victimes arrivent jusqu' la masse confuse des fuyards. Cette niasse,
incapable, dans son pouvante ahurie, de voir la route par o elle
peut s'chapper, tourbillonne sur elle-mme. C'est un moment terrible.
Officiers et soldats, comme atteints de dlire, prononcent des paroles
incohrentes; quelques-uns, compltement nus, chantent et dansent, ou
se prcipitent en riant sur les Arabes; d'autres, subitement aveugls
par le soleil, se jettent dans la rivire. L'arme va-t-elle donc tre
anantie tout entire? Heureusement, les soldats franais du 66e, les
artilleurs, les chasseurs  cheval ne se sont pas dbands. Sous la
conduite du gnral, qui, l'me dchire, mais l'esprit libre, se
dpense en efforts surhumains, cette poigne de braves se groupe et,
entonnant la _Marseillaise_, se dispose  mourir, s'il le faut, pour
donner au reste de l'arme le temps de s'chapper; les canons, qui
vomissent la mitraille  bout portant, contiennent un moment les
assaillants. Grce  ce rpit, la tte de colonne parvient  sortir du
dfil; les soldats, serrs de moins prs et rafrachis par la brise
de mer, reprennent un peu leurs esprits. Les Arabes, d'ailleurs, qui
ont fait des pertes normes, et dont beaucoup se sont arrts  piller
le convoi ou  couper des ttes, ralentissent leur poursuite, en dpit
des excitations d'Abd-el-Kader, qui voudrait obtenir d'eux un suprme
effort. Enfin, aprs dix-sept heures de marche et quatorze de combat,
l'arme franaise parvient sous les murs d'Arzeu. 280 hommes manquent
 l'appel; les blesss qui ont pu revenir avec la colonne sont au
nombre de 308; un obusier, beaucoup d'armes et presque tout le
matriel du convoi ont t perdus.

Blotties sur le rivage, les troupes taient  ce point dmoralises,
que le gnral Trzel, jugeant impossible de les exposer  de nouveaux
combats, fit venir en hte d'Oran les navires disponibles et y
embarqua l'infanterie. La cavalerie se dcida, non sans de fcheuses
hsitations,  revenir avec lui par la route de terre. Elle ne fut pas
inquite dans ce trajet. Les Arabes, gorgs de sang et de butin,
s'taient retirs chez eux. Plus de deux mille, d'ailleurs, avaient
pri.

Le gnral Trzel montra, dans son infortune, une touchante grandeur
d'me. Le jour mme o ses troupes rentraient dans Oran, il leur fit
lire un ordre o, aprs avoir rappel les faits et la perte du convoi,
il ajoutait: Ces circonstances ne peuvent tre imputes aux troupes;
toutes ont fait preuve de courage. Qu'on ne charge donc aucun corps du
malheur de cette perte, et que l'esprit de concorde ne soit pas
troubl parmi nous. Je punirai avec svrit quiconque, par ses actes
ou ses discours, jetterait un blme injuste sur qui que ce soit, moi
except. C'est sur le gnral seul que doit retomber la responsabilit
des oprations de guerre qu'il ordonne. Il crivait, en mme temps,
au gouverneur: J'ai perdu, dans ce fatal combat, des esprances qui
me paraissaient raisonnables; mais il fallait vaincre, pour qu'elles
fussent ralises... Quoi qu'il en soit, je suis oppress par le poids
de la responsabilit que j'ai prise, et me soumettrai sans murmure au
blme et  toute la svrit que le gouvernement du Roi jugera
ncessaire d'exercer  mon gard, esprant qu'il ne refusera pas de
rcompenser les braves qui se sont distingus dans ces deux combats.
Les jours de dfaite font reconnatre les hommes fermes, et je ne
signalerai que ceux-l aux bonts du Roi. Cette noble et simple
attitude ne dsarma pas le gouverneur, qui accabla son lieutenant sous
un blme public et lui enleva aussitt son commandement. Mais
l'opinion ragit contre ces rigueurs: au moment de s'embarquer pour la
France, le gnral vaincu reut d'Oran et d'Alger les tmoignages
d'estime les plus honorables. On rendait hommage  la faon dont il
avait voil les torts de sa troupe, pour attirer toute l'attention et
tout le blme sur ses propres fautes, se faisant anathme pour les
pchs de tous. Ceux mmes qui critiquaient la conduite des
oprations lui savaient gr du sentiment qui l'avait fait agir: Il
tait bon, disait l'un d'eux, que quelqu'un rsistt enfin au flot,
toujours grossissant, des concessions du gouverneur, et protestt tout
haut contre le soin qu'il prend d'armer de verges de fer la main qui
nous menace[655].

[Note 655: Cit par M. Camille Rousset.]


IX

 la nouvelle du dsastre de la Macta, l'motion fut trs-vive en
France: motion plutt profitable que nuisible  la cause algrienne. Le
sentiment de l'honneur national dissipa beaucoup de petites hsitations,
et le cri dominant fut qu'il fallait avant tout venger, contre
Abd-el-Kader, l'injure faite aux armes franaises. Le ministre--c'tait
encore le ministre du 11 octobre, reconstitu sous la prsidence du
duc de Broglie--s'associa  ce mouvement. Il dcida de remplacer le
gnral Drouet d'Erlon, incapable d'une action nergique, et qui,  ce
moment mme, sous l'influence du Juif Durand, songeait  acheter la paix
de l'mir, en livrant les Douairs  sa vengeance. Le choix du nouveau
gouverneur gnral fut trs-significatif: une ordonnance du 8 juillet
1835 appela  ce poste le marchal Clauzel, qui, soit comme chef de
l'arme d'Afrique, soit comme dput, s'tait montr le partisan le plus
rsolu non-seulement de la conservation de la conqute, mais de la
soumission de toute l'ancienne Rgence. Sur ce dernier point mme, ses
ides personnelles dpassaient notablement celles du cabinet, telles que
M. Guizot les avait exposes  la tribune, quelques semaines auparavant,
dans la discussion annuelle qui s'engageait sur l'Algrie,  l'occasion
du budget du ministre de la guerre[656]. Sans doute le ministre s'tait
prononc beaucoup plus nettement que ne l'avait fait le marchal Soult,
l'anne prcdente, pour la conservation de notre conqute africaine;
mais il avait ajout que l'occupation devait tre borne, pour le
moment,  la cte; c'tait seulement dans l'avenir, et au cas o le
dveloppement spontan de la colonisation y obligerait, que M. Guizot
avait prvu la possibilit d'une occupation plus tendue. Comment, avec
de telles ides, le cabinet choisissait-il le marchal Clauzel, qui, de
plus, tait un de ses adversaires politiques? Peut-tre, dans l'motion
produite par le revers de nos armes, avait-il voulu, avant tout,
prsenter  l'arme et aux Arabes un nom qui,  lui seul, tmoignt de
l'nergie de ses rsolutions. L'un des ministres, d'ailleurs, et non le
moins agissant, M. Thiers, personnellement port vers une politique
hardie et belliqueuse en Afrique, avait vivement soutenu la candidature
du marchal. Ses collgues, plus prudents ou plus timides, lui cdrent
et crurent se garer contre tout entranement, par les instructions
qu'ils firent donner au nouveau gouverneur: on lui recommandait
expressment de ne rien faire qui donnt lieu de croire  un systme
d'extension par la voie de la conqute et de la victoire, et on lui
interdisait toute expdition contre les tribus de l'intrieur,  moins
qu'elle ne ft commande par une ncessit vidente.

[Note 656: 19-27 mai 1835.]

Ministres et gouverneur taient du reste pleinement d'accord sur
l'oeuvre du moment, qui tait la vengeance  tirer de l'chec de la
Macta.  cet effet, des renforts composs de quatre rgiments
d'infanterie et de quatre compagnies du gnie furent rassembls 
Toulon, pour tre expdis directement  Oran. Seulement, on avait
soin de spcifier que ces renforts n'taient que temporaires, et que,
la campagne faite, ils seraient rappels en France. Le duc d'Orlans
sollicita et obtint, non sans quelque rsistance de la part des
ministres, de se joindre  cette expdition. C'tait la premire fois
qu'un des princes de la maison de France venait combattre dans les
rangs de l'arme d'Afrique. Le fait tait considrable; il montrait 
nos soldats, et aussi aux Arabes qui avaient pu parfois en douter, que
la monarchie de Juillet prenait  coeur la conqute commence par la
Restauration; en mme temps, il assurait dsormais aux intrts
algriens le plus chaud et le plus puissant des dfenseurs.

Le cholra, qui svissait alors en Afrique, retarda de quelques mois
le dpart des renforts. Pendant ce temps, le marchal Clauzel prluda
 son opration principale, par quelques coups de main vigoureusement
conduits contre les tribus voisines d'Alger. Enfin, le 26 novembre
1835, le corps expditionnaire, fort de plus de dix mille hommes,
quittait les murs d'Oran. Le marchal tait  sa tte et avait  ses
cts le duc d'Orlans. Comme on l'avait vu par les prcdentes
expditions, l'une des plus grosses difficults tait le lourd convoi
dont l'arme tait oblige de se faire suivre, toutes les fois qu'elle
s'avanait dans l'intrieur de ce pays sans ressource. On essaya
d'employer des chameaux pour une partie des transports: l'preuve ne
devait pas tre favorable. L'intention du marchal tait de pousser
jusqu' Mascara, capitale de l'mir et centre de ses tablissements.
Cette ville tait situe  une vingtaine de lieues, dans les terres.
Aprs des marches habiles et quelques escarmouches, l'arme franaise
rencontra l'ennemi, le 3 dcembre,  l'endroit o l'Habra sort des
montagnes. L'mir avait bien choisi son terrain, qui n'tait pas sans
quelque analogie avec celui de la Macta; mais, cette fois, nous tions
en nombre. Aprs une lutte vive et courte, les Arabes, partout
culbuts, furent mis en pleine droute. Ce brillant succs ne nous
cota qu'une quarantaine d'hommes hors de combat; le duc d'Orlans,
qui s'tait montr au feu plein de sang-froid, avait t fortement
contusionn  la cuisse par le choc d'une balle.

Restait, pour atteindre Mascara,  traverser la montagne: on eut
grand'peine  faire passer le convoi. Heureusement, les Arabes ne nous
inquitaient pas. Dmoraliss par leur dfaite, ils s'taient
disperss et avaient dpos les armes. Ainsi abandonn, insult mme
par les siens, Abd-el-Kader comprit l'impossibilit de dfendre sa
capitale; il en fit sortir tous les musulmans; mais, avant de se
retirer vers le sud, il livra la ville, et les Juifs qui y taient
rests,  ses soldats, qui se vengrent de leur chec par l'incendie,
le pillage et le meurtre. Aussitt inform de ces faits, le marchal
devana rapidement son arme avec une poigne d'hommes, et entra le
premier dans Mascara, qu'il trouva vide et dvaste. C'tait un
spectacle navrant. Hors d'tat d'y laisser garnison, le gouverneur fit
sauter la kasba, dtruisit par le feu tous les approvisionnements et
les tablissements de l'mir, entre autres une fabrique d'armes en
pleine activit. Quand, aprs deux jours, l'arme, fort dsappointe
de sa lugubre et passagre conqute, et dj menace d'tre  court de
vivres, dut se retirer, elle ne laissa derrire elle qu'un immense
brasier. Elle ne revenait pas seule: elle tranait une longue et
lamentable colonne de Juifs, hommes, femmes, enfants, qui avaient
implor la faveur de s'loigner sous sa protection. Le retour fut des
plus pnibles, non par le fait des Arabes qui ne nous harcelaient qu'
distance, mais par le fait du temps: pluies diluviennes transformant
tous les chemins en fondrires, froid glacial, bourrasques,
brouillards si pais qu'il fallait battre constamment le tambour pour
empcher les hommes de s'garer. Malgr l'assistance gnreuse que
leur prtaient les soldats, beaucoup de Juifs fugitifs prirent. Pour
comble de misre, les chameaux du convoi s'taient dbands, et les
vivres manquaient. Enfin, le 9 dcembre, les soldats transis, affams,
extnus, tristes, arrivrent  Mostaganem. Le 21, tout le corps
expditionnaire tait de retour  Oran. Il ramenait l'obusier et les
fourgons que les Arabes avaient enlevs au gnral Trzel.

La brillante victoire de l'Habra avait veng la Macta. Mais
Abd-el-Kader montra qu'il savait aussi bien dominer la mauvaise
fortune que tirer parti de la bonne. Aprs s'tre enferm, pendant
quelques jours, au plerinage de Kashrou, il sortit de cette retraite,
avec un prestige raviv, aux yeux des fervents musulmans.  la tte de
ses rguliers et des quelques cavaliers qui lui restaient fidles, il
roccupa Mascara, que l'incendie n'avait qu' moiti dtruit; puis, se
portant sur Tlemcen, qu'il devinait tre l'objet des vises du
gouverneur, il se mit  la tte des Maures de la ville et serra de
prs les Coulouglis, qui, depuis six ans, tenaient bon dans la
citadelle contre les intrigues et les attaques des Arabes. Le marchal
Clauzel, malgr la fatigue de ses troupes, estima ncessaire de porter
un nouveau coup  son indomptable adversaire. Le 8 janvier 1836,  la
tte d'une petite arme de sept mille cinq cents hommes, il se mit en
route pour Tlemcen, situ  trente-cinq lieues au sud-ouest d'Oran.
Arriv sans difficult dans cette ville, accueilli avec joie par les
Coulouglis, il fit attaquer aussitt Abd-el-Kader, qui,  la venue des
Franais, s'tait retir dans les environs. Les troupes de l'mir
furent compltement disperses (15 janvier); lui-mme, poursuivi,
pendant plusieurs lieues, par un officier de spahis, ne dut son salut
qu' la vitesse de sa monture.  la nuit, absolument seul, sans tente,
sans nourriture, sans feu, il fut rduit  dormir sur la terre nue, 
ct de son cheval. Cette fois, ne pouvait-on pas se croire dbarrass
de lui, au moins pour quelque temps?

En dpit des instructions ministrielles, le marchal n'avait pas
renonc  ses vues personnelles sur l'extension de l'occupation
franaise; aussi rsolut-il de garder Tlemcen, qu'il estimait pouvoir
devenir un nouveau centre d'oprations offensives. De plus, pour
assurer les communications de cette place avec Oran, il forma le
projet d'tablir un poste fortifi  l'embouchure de la Tafna, point
de la cte le plus rapproch de Tlemcen. Mais quand, le 25 janvier,
avec un petit corps de trois mille cinq cents hommes, il se dirigea
sur ce point, pour y faire commencer les travaux, il fut tout surpris
de se retrouver en face d'Abd-el-Kader. Le mme homme, rduit, dix
jours auparavant,  fuir seul, nous barrait le chemin  la tte d'une
nouvelle arme de dix mille hommes et nous livrait, deux jours de
suite, le 26 et le 27 janvier, des combats o nous avions sans doute
l'avantage, mais si disput que le marchal jugea plus prudent de
renoncer, pour le moment,  l'tablissement du poste de la Tafna, et
qu'il rentra  Tlemcen, non sans tre harcel par les cavaliers de
l'mir. Comment expliquer une rsurrection si merveilleusement rapide?
Aprs sa dfaite du 15, Abd-el-Kader, se voyant abandonn de tous, ne
s'tait pas abandonn lui-mme. Rien  attendre des Arabes disperss
et dcourags. Mais le Maroc tait proche: appel avait t fait au
fanatisme des populations de cet empire;  la voix des marabouts, de
nombreux volontaires marocains taient venus se ranger sous le drapeau
de l'ennemi des chrtiens. L'mir tait aussi parvenu  soulever les
farouches Kabyles qui habitaient les montagnes voisines de la Tafna.
C'est avec ces troupes si rapidement improvises qu'il nous avait
vaillamment tenu tte et forcs  rebrousser chemin.

De retour  Tlemcen, le marchal trouva les habitants de cette ville
dans la dsolation. Tromp par certains rapports, il les avait frapps
d'une contribution tout  fait au-dessus de leurs moyens. Il avait eu
le tort plus grand encore de confier la charge de faire rentrer cet
impt  un Juif d'Oran et  un musulman, officier de spahis, dont nous
aurons bientt l'occasion de reparler, le commandant Yusuf. Les
collecteurs avaient procd  la turque, par la bastonnade et la
torture; pour comble, les victimes de ces exactions se trouvaient
avoir t surtout nos fidles allis, les Coulouglis. Le marchal
suspendit cette odieuse perception; mais il en avait t dj trop
fait. Le scandale devait retentir jusqu'en France et fournir matire
aux accusations les plus pnibles contre le gouverneur. La Chambre
mme, pour marquer sa rprobation de cette mesure, votera, en 1837, un
crdit de 94,444 francs, destin au remboursement de ce qui avait t
peru.

Bien qu'il et chou dans son projet sur la Tafna, le marchal n'en
persista pas moins  vouloir garder Tlemcen; aussi, en quittant cette
ville, y laissa-t-il cinq cents hommes, sous l'nergique commandement
du capitaine Cavaignac. Son arme tait trop peu nombreuse pour lui
permettre d'en dtacher une garnison plus considrable. Mais tait-ce
avec de si faibles moyens que Tlemcen pouvait devenir, comme il
l'avait rv, un centre d'oprations offensives?

En mme temps qu'il menait  fin ces diverses expditions dans la
province d'Oran, le gouverneur se proccupait de porter son action sur
d'autres points de nos possessions africaines. Vainement, de Paris, o
l'on tait effarouch de lui voir tant entreprendre, le rappelait-on
frquemment  l'observation de ses instructions, et venait-on
notamment de lui reprocher de les avoir dpasses en occupant Tlemcen,
il n'en poursuivait pas moins son dessein d'tendre la domination de
la France sur toute l'ancienne Rgence. Certes, s'il tait une
question qu'il ne parut alors ni urgent ni prudent de soulever,
c'tait celle du beylick de Constantine. L'ancien bey turc, Ahmed,
demeur en possession depuis la prise d'Alger, despote cruel, mais
fatigu par la dbauche, s'tait rsign  nous voir tablis  Bone,
vivait avec nous, depuis quelques annes, dans un tat de trve
tacite, et ne demandait qu' conserver en paix l'usufruit de son
beylick. Mais s'il n'tait pas, pour le moment, un voisin incommode et
menaant, il pouvait, en cas d'attaque de notre part, devenir un
ennemi redoutable, ou tout au moins difficile  vaincre; son arme
tait nombreuse, sa capitale presque inexpugnable, et il s'appuyait
sur Tunis et la Turquie. Ces considrations n'arrtrent pas le
marchal Clauzel; par un arrt pris  Tlemcen, en fvrier 1836,
arrt que rien n'avait provoqu ni fait prvoir, il nomma bey de
Constantine,  la place d'Ahmed, ce mme Yusuf dont nous avons not
l'intervention dans l'affaire de la contribution de Tlemcen. Yusuf
avait persuad au marchal qu'il pourrait, au moyen de ses
intelligences dans la province de Constantine, renverser assez
aisment celui dont il prtendait, par un trait de plume, se faire
donner la place. Un certain mystre planait sur les origines de ce
Yusuf. tait-il, comme on le racontait, de naissance europenne, et
avait-il t enlev tout jeune par des Tunisiens, vendu  leur bey,
lev dans le Bardo et forc de le quitter  la suite d'une tragique
et romanesque aventure? Toujours est-il que, venu  Alger en 1830, il
avait plu, ds cette poque, au gnral Clauzel, qui se l'tait
attach comme mameluk. D'une bravoure et d'une audace tonnantes, il
avait, depuis lors, conquis par plus d'une action d'clat, notamment
par sa participation  la prise de Bone, le grade de chef d'escadron
de spahis. Mais, tout en servant la France, il n'avait pas encore
entirement dpouill, sur les questions de justice et d'humanit, des
ides et des habitudes plus turques que franaises. Avec le temps, la
marque de sa premire ducation s'effacera; il se convertira au
christianisme et deviendra l'un de nos plus brillants gnraux. Le
marchal autorisa Yusuf  s'tablir  Bone, d'o il devait se mettre
en rapport avec les populations qu'il tait appel  gouverner. Un
escadron de spahis fut mis  sa disposition, avec permission de lever
en outre un corps de mille Turcs. Si confiant qu'il ft en Yusuf, le
gouverneur ne pouvait se faire l'illusion qu'une telle entreprise
russt, sans une action plus directe et plus considrable de sa part;
mais cette action tait renvoye  une poque ultrieure: pour le
moment, il se bornait  engager, de son chef, la politique de la
France, se rservant d'arracher plus tard l'autorisation d'engager son
arme.

Tout en rvant de lointaines entreprises, le marchal s'appliquait 
tirer parti, jusqu'au bout, des renforts qu'on lui avait seulement
prts, et qu'on le pressait de renvoyer en France. Revenu  Alger, il
reprit le 30 mars 1836,  la tte d'un corps de sept mille hommes, ce
chemin de Mda, dj tant de fois ensanglant. Son dessein tait
d'arracher  Abd-el-Kader la province de Titteri, en y rtablissant
l'autorit du bey nomm par la France. Au passage de l'Atlas, l'arme
soutint, pendant plusieurs jours, des combats acharns contre les
Kabyles, et en mme temps entreprit,  travers des rochers escarps,
la construction d'une route praticable  l'artillerie. Le soldat
avanait, le fusil d'une main, la pioche de l'autre. La montagne fut
vaincue comme les Kabyles. Seize kilomtres de route furent construits
en cinq jours. Arrive  Mda, l'arme installa le bey, le fit
reconnatre, lui laissa des fusils et des cartouches, et se remit en
route pour Alger, o elle rentra le 9 avril.

C'tait la fin de cette srie d'oprations. Quelques jours aprs, les
renforts taient renvoys en France. Le marchal lui-mme s'embarqua
le 14 avril: il allait  Paris, dfendre, devant les ministres et
devant la Chambre, ses ides sur l'Algrie. Certes, il pouvait se
rendre cette justice qu'il n'avait pas perdu son temps, pendant
l'hiver qui venait de s'couler. Malgr la rigueur de la saison, il
avait men  fin trois expditions importantes, livr de nombreux et
rudes combats, tous avec succs. Abd-el-Kader, nagure tout-puissant
du Maroc  Constantine, avait vu son prestige atteint, sa capitale
brle, et son empire sinon dtruit, du moins  ce point branl qu'on
ne savait par moments ce qu'il en restait. Abandonn de presque tous
les Arabes, il n'avait plus gure trouv  runir sous ses drapeaux
que des Marocains et des Kabyles. La province de Titteri tait
repasse sous notre autorit. Enfin l'occupation de Tlemcen, le camp
projet  l'embouchure de la Tafna et la route construite dans l'Atlas
semblaient devoir nous aider  conserver ces avantages. Les rsultats
taient brillants et avaient t rapidement obtenus. taient-ils
solides et durables? L'vnement ne devait pas tarder  rpondre 
cette question.

Ds le 7 avril 1836, le gnral d'Arlanges, qui commandait  Oran,
tait parti de cette ville, avec trois mille cinq cents hommes, pour
aller tablir  l'embouchure de la Tafna, conformment aux
instructions du gouverneur, le camp destin  assurer les
communications et le ravitaillement de Tlemcen.  peine en route, il
rencontra Abd-el-Kader qui avait runi environ douze mille hommes, la
plupart fantassins kabyles d'une sauvage bravoure. L'mir se garda de
barrer aux Franais la route de la Tafna. Seulement, une fois qu'ils y
furent arrivs, il les enveloppa sans bruit. Le 27 avril, le gnral
d'Arlanges, qui pressentait le danger et voulait s'en rendre compte,
tenta une reconnaissance avec dix-huit cents hommes. Abd-el-Kader
commena par se drober, pour l'attirer loin du camp, puis il se
prcipita sur lui avec une imptuosit furieuse. Il y eut des heures
terribles pendant lesquelles on put croire que la petite colonne,
pntre de toutes parts par les assaillants qui venaient se faire
tuer  la bouche mme des canons, crase par leur nombre, ne pourrait
pas regagner son camp. Elle finit cependant par se frayer un passage;
mais elle avait eu trois cents hommes hors de combat, dont le gnral
commandant et son chef d'tat-major. D'ailleurs, pour tre parvenue 
se rfugier derrire ses retranchements, elle n'tait pas en brillante
position: cerne par les troupes de l'mir, entasse sur une plage
aride et dserte, presque sans vivres et sans eau,  la merci des
temptes qui, en ce moment mme, empchaient les ravitaillements de
lui arriver, elle ne pouvait plus songer  porter secours  la petite
garnison de Tlemcen, qui, elle aussi, se trouvait prisonnire derrire
ses murailles. Ni d'Oran, ni d'Alger, personne n'tait en tat de
venir en aide aux uns ou aux autres; partout on manquait de troupes.
Ainsi apparaissait le vice du plan que le marchal Clauzel avait
conu, sans tenir compte du peu de forces mises  sa disposition.

Le bruit du succs relatif remport par Abd-el-Kader sur le gnral
d'Arlanges se rpandit parmi les Arabes avec la rapidit d'une trane
de poudre, et rendit aussitt  l'mir le prestige et l'autorit que
ses rcentes dfaites lui avaient fait perdre. Partout les tribus
reprirent les armes. De nombreux cavaliers vinrent, jusque sous les
murs d'Oran, enlever des troupeaux et assiger les blockhaus. La
province de Titteri se souleva et livra  Abd-el-Kader le bey que nous
venions d'installer  Mda. La Mtidja se vit de nouveau livre aux
incursions de tribus pillardes qui s'avancrent jusqu'au milieu des
avant-postes d'Alger. Du fond du dsert, des tribus inconnues
imploraient l'honneur d'avoir pour sultan celui qui venait de prouver
que si le jour appartenait quelquefois aux chrtiens, le lendemain
tait toujours aux musulmans. En mme temps,  Bone, Yusuf, loin de
nous ouvrir les voies de Constantine, rejetait vers Ahmed, par ses
rigueurs, les tribus qui s'taient, depuis quelques annes,
rapproches de nous. Ainsi, le marchal Clauzel n'tait pas parti
depuis quelques semaines, que, de toute son oeuvre, de son plan vaste
et hardi, de ses glorieux combats, des avantages qu'il avait cru
obtenir, il ne restait plus rien: rien, si ce n'est le pril couru par
les troupes bloques  Tlemcen et  la Tafna, et une entreprise
tmraire, maladroitement engage dans la province de Constantine.


X

Le cri de dtresse des troupes cernes  la Tafna tait arriv jusqu'
Paris. Il n'y avait pas un instant  perdre pour venir  leur secours.
Ds la fin de mai 1836, avant mme de se prononcer sur le plan
d'ensemble que le marchal Clauzel venait lui soumettre, le
gouvernement fit partir de Toulon,  destination directe de la
province d'Oran, le gnral Bugeaud avec trois rgiments: c'taient
les dbuts du futur vainqueur d'Isly sur cette terre d'Afrique qu'il
devait plus tard soumettre. Sa mission, cette fois limite et
passagre, consistait simplement  dgager et  ravitailler le camp de
la Tafna et Tlemcen. Dbarqu le 4 juin, il montra beaucoup de vigueur
et de prestesse. L'un de ses premiers soins avait t de rendre sa
colonne plus lgre et plus mobile, en supprimant hardiment l'appareil
des anciens convois. Au cours des marches et contre-marches auxquelles
il dut se livrer entre Oran, la Tafna et Tlemcen, il fut assez heureux
pour amener Abd-el-Kader  livrer une bataille range, sur les bords
de la Sickack (6 juillet 1836). La cavalerie arabe fut mise en
droute, tandis que l'infanterie rgulire de l'mir, accule  un
ravin  pic, tait littralement anantie. Eut-on pu profiter d'une
victoire si complte, pour poursuivre et terrasser dfinitivement
Abd-el-Kader? Une telle entreprise dpassait les instructions du
gnral Bugeaud. Celui-ci avait rempli sa tche, et, ds le 30
juillet, il se rembarquait pour la France, laissant  l'mir, qui
s'tait retir aux environs de Mascara, le temps de se remettre, une
fois de plus, de ses dfaites.

Cette courte expdition n'tait qu'un pisode et laissait entire la
question de savoir quelle direction serait donne  notre politique
algrienne. Au moment mme o le gnral Bugeaud tait entr en
campagne, en juin 1836, cette politique avait t, toujours 
l'occasion du budget du ministre de la guerre, le sujet d'un nouveau
dbat parlementaire[657]. La commission, hostile  l'entreprise
africaine, n'osait conclure  l'abandonner, mais tchait de la
restreindre et de l'entraver; elle proposait,  cet effet, des
rductions considrables, s'levant  prs de trois millions. Ses
ides, soutenues avec une grande vivacit par plusieurs orateurs,
notamment par M. Duvergier de Hauranne et le comte Jaubert, non moins
vivement combattues par M. Thiers, ne furent pas adoptes par la
majorit, qui rejeta toutes les rductions. Toutefois que voulait au
juste la Chambre? En dehors des ides extrmes de la commission, elle
s'tait trouve en prsence, sinon de deux systmes nettement
prciss, du moins de deux tendances diffrentes: d'une part, M.
Thiers, qui, tout en se dfendant de suivre une politique de conqute,
dclarait l'occupation restreinte un non-sens et estimait que le
seul moyen d'amener les Arabes  vivre en paix  ct de nous tait de
leur faire d'abord sentir la force de la France; d'autre part, M.
Guizot, qui, tout en dclarant ne pas vouloir plus que M. Thiers une
occupation restreinte  quelques points de la cte, craignait que le
ministre et surtout le gouverneur gnral ne fussent sur la pente
d'une politique agite, guerroyante, jalouse d'aller vite, d'aller
loin, d'tendre brusquement la domination franaise sur toutes les
parties de l'ancienne Rgence. Entre les deux, la Chambre ne fut pas
appele  se prononcer, car M. Guizot avait conclu, comme M. Thiers,
au vote des crdits; il avait mme engag les dputs  se montrer
trs-larges sur les moyens qu'on leur demandait, en hommes et en
argent, pour faire russir l'tablissement d'Afrique.

[Note 657: 10 et 11 juin 1836.--Nous avons dj eu occasion de parler
ailleurs de ce dbat, qui fut l'une des premires manifestations de
l'antagonisme de M. Thiers et de M. Guizot. (Cf. plus haut, p. 24 et
25.)]

L'orateur doctrinaire ne se trompait pas, en supposant chez le
gouvernement une tentation d'aller vite et loin. Le marchal Clauzel
lui avait apport un plan qui consistait  occuper toutes les villes
importantes,  tablir des postes assurant les communications de ces
villes avec la mer, et  construire, dans chaque province, un camp
central, dpt et point de dpart des colonnes mobiles charges de
parcourir et de dompter le pays. Pour commencer, il proposait de
s'emparer de Constantine et de s'tablir en force  Tlemcen. Il
affirmait pouvoir suffire  tout avec trente-cinq mille hommes, dont
cinq mille indignes. Dans cette dernire valuation tait l'erreur
fatale du plan. On et pu sans doute, avec un tel effectif, parpiller
de petites garnisons dans les principales villes; mais ces garnisons
eussent t aussitt prisonnires comme celles de Tlemcen. Quant aux
colonnes mobiles, vite puises, trop faibles pour tre partout  la
fois, elles n'auraient t matresses que l o elles passaient et au
moment de leur passage. Le marchal devait tre le premier  ne pas se
faire illusion sur l'insuffisance du chiffre qu'il indiquait; mais,
sachant les prventions mesquines du monde parlementaire, il offrait,
comme l'a crit finement le duc d'Orlans, de prendre les oprations
au rabais, dans l'espoir de conqurir plus de suffrages, par l'attrait
du bon march. Procd fcond en malentendus et en mcomptes, plus
propre  compromettre qu' servir la cause algrienne. Cette cause ne
sera vraiment gagne que le jour o le gnral Bugeaud aura assez de
hardiesse pour demander et assez d'influence pour obtenir un budget de
cent millions et une arme de cent mille hommes.

Le systme d'occupation gnrale et immdiate n'et eu aucune chance
d'tre adopt par le ministre du 11 octobre; mais, depuis le 22
fvrier 1836, M. Thiers tait prsident du conseil. D'une imagination
mobile et facilement aventureuse, trs-curieux des choses militaires
et impatient d'y mettre la main, fort sensible  tout ce qui
intressait la grandeur nationale, il avait pris feu pour l'Algrie et
rvait d'y laisser une trace profonde et glorieuse de son passage au
pouvoir. Il couta donc, d'une oreille complaisante, les propositions
du marchal Clauzel. Pench sur la carte, il traait avec lui des
plans de campagne, lui faisait dores et dj esprer les renforts
ncessaires, et paraissait dispos  prendre sur soi la responsabilit
des entreprises, sauf, aprs le succs,  demander  la Chambre un
bill d'indemnit, qu'il se flattait d'obtenir sans grande difficult;
dans la dernire discussion du budget, la majorit ne s'tait-elle pas
montre plus favorable que dans le pass  la conqute algrienne? 
cette mme poque, inform que la Porte songeait  diriger des forces
sur Tunis, pour replacer cette rgence sous son autorit directe,
comme elle avait dj fait pour Tripoli l'anne prcdente, M. Thiers
n'hsitait pas  envoyer l'amiral Hugon  la Goulette, avec ordre de
s'opposer, par tous les moyens, si besoin tait, au dbarquement des
Turcs. Le marchal Maison, ministre de la guerre, paraissait, lui
aussi, conquis aux ides du gouverneur gnral. L'approbation du plan
soumis par ce dernier, et en particulier de l'expdition projete
contre Constantine, fut-elle donc complte et dfinitive? On a soutenu
plus tard que rserve avait t faite de la dcision  prendre en
conseil des ministres. Toujours est-il que le marchal, impatient
d'agir, se crut autoris  aller de l'avant. Ds le 2 aot, il envoya
 Alger, en les communiquant au ministre de la guerre qui n'y fit pas
d'objection, des instructions pour excuter ce qu'il appelait le
systme de domination absolue de l'ex-rgence, dfinitivement adopt,
sur sa proposition, par le gouvernement. Notamment il rgla et fit
commencer, au su de tous, les mouvements de troupes, prliminaires de
l'expdition contre Constantine. Peu aprs, il partait lui-mme pour
Alger, o il arriva le 28 aot.

Il n'y tait pas depuis quelques jours, qu'il apprit la chute de M.
Thiers et l'avnement du ministre du 6 septembre. En mme temps, le
cabinet expirant, qui redoutait d'avoir assum une trop grosse
responsabilit, le faisait avertir, par une dernire dpche du
marchal Maison, en date du 30 aot, que son plan n'avait pas reu la
sanction dfinitive du gouvernement; que c'tait au nouveau cabinet
 accorder ou refuser cette sanction, et que, jusque-l, il importait
de ne rien engager, de se renfermer dans les limites de l'occupation
actuelle, de l'effectif disponible et des crdits lgislatifs.

Les ministres du 6 septembre, particulirement M. Mol et M. Guizot,
n'approuvaient pas les ides du marchal: ils trouvaient son plan
tmraire, et, en tout cas, eussent craint, en dpassant les crdits,
d'engager leur responsabilit devant la Chambre. Il ne leur chappait
pas cependant que la situation n'tait plus entire. L'expdition de
Constantine avait t annonce, presque commence. Reculer, ne
serait-ce pas enhardir les Arabes, dcourager l'arme d'Afrique, et
fournir un grief aux opposants de France? Dans cet embarras, le
nouveau cabinet prit cette double dcision: d'une part, signifier au
gouverneur que son plan gnral n'tait pas accept; d'autre part, lui
permettre l'expdition de Constantine, mais seulement comme une
opration spciale, limite,  laquelle on se rsignait parce qu'elle
avait t annonce; on y mettait d'ailleurs cette condition expresse,
qu'elle se ferait avec les moyens alors disponibles en Afrique. Et
comme le marchal, rencontrant dj, sur place et  l'oeuvre, des
difficults plus grandes qu'il ne les avait prvues, rclamait dix
mille hommes de renforts, le ministre de la guerre lui opposa un
refus absolu, lui faisant observer que les forces qui se trouvaient en
Algrie taient au moins gales  celles que, dans son plan, il avait
indiques comme ncessaires; ajoutant d'ailleurs que l'opration tait
autorise, non commande; que ds lors, s'il croyait n'avoir pas assez
de troupes, il devait s'abstenir. Vainement le marchal renouvela-t-il
ses instances pendant tout un mois, le ministre resta sur le terrain
o il s'tait plac. Et mme, comme il supposait que son refus
pourrait provoquer la dmission du marchal, il envoya le gnral
Damrmont  Alger, avec mission confidentielle de prendre le
gouvernement des possessions africaines, si celui-ci venait  vaquer.

Mais le marchal Clauzel tait de ceux qui n'aiment pas  reculer. Des
sentiments mls de patriotisme et d'amour-propre le poussaient 
s'obstiner dans une entreprise dont il avait t fait si grand bruit.
Il avait nomm un bey de Constantine: ne serait-il pas la rise de
tous, s'il s'avouait impuissant  le mettre en possession de sa
capitale? Ahmed, provoqu par nous, enhardi par nos hsitations,
venait de prendre l'offensive et d'attaquer nos avant-postes;
l'honneur de la France ne serait-il pas atteint, si l'on paraissait
s'arrter devant lui? D'ailleurs, toujours confiant dans Yusuf, bien
que celui-ci n'et jusqu'alors russi qu' nous aliner des tribus
nagure amies, le gouverneur croyait encore  l'influence de son
protg dans la province et mme dans la ville de Constantine. 
mesure que ce projet d'expdition l'absorbait davantage, son ardente
imagination prenait pour des ralits toutes ses esprances. Les faits
venaient-ils  l'encontre, il se refusait  les voir, se rabattait sur
la foi qu'il disait avoir en sa bonne toile. Il se dcida donc 
agir quand mme, risquant ce coup dsespr, a crit le duc
d'Orlans, avec l'illusion d'un joueur pouss  bout. Le ministre
s'en rapporta  la dcision d'un chef dont l'exprience militaire
tait reconnue, et, pour mieux marquer sa confiance, il autorisa le
jeune duc de Nemours, impatient de suivre l'exemple de son frre an,
 se joindre, pour cette campagne,  l'tat-major du marchal.


XI

La saison tait dj bien avance. Avec une hte fbrile, le
gouverneur ramasse dans toutes les garnisons d'Afrique, au risque
d'en affaiblir plusieurs d'une faon dangereuse, les lments de son
corps expditionnaire. Le rendez-vous est  Bone. La tempte, qui
souffle furieuse sur la Mditerrane, entrave les transports et les
rend plus pnibles. L'arme n'est pas encore au complet dans Bone, que
dj, par l'effet du mauvais temps et de la mauvaise installation,
elle est cruellement dcime; plus de deux mille fivreux gisent sous
leurs tentes,  dfaut d'hpitaux assez grands pour les recevoir. En
mme temps, l'organisation semble faillir par tous les cts. Les
vivres, les voitures, les chevaux manquent. De 1,500 mulets que Yusuf
s'est engag  faire fournir par les tribus, on n'en a reu que 450.
Ces contretemps ne sont-ils pas comme autant d'avertissements de
renoncer  une entreprise tmraire? Mais le marchal Clauzel se
roidit contre les obstacles: chaque mcompte lui parat un dfi qu'il
est intress d'honneur  relever, et il ne s'en montre que plus
impatient de trouver dans l'action une diversion  ces sujets
d'alarmes. Enfin, le 9 novembre, ordre est donn  l'avant-garde de se
mettre en route. L'arme compte 8,700 hommes, dont 1,500 de troupes
indignes. En fait d'artillerie, seulement quelques pices de
campagne, chichement approvisionnes: aucun matriel de sige; on
s'attend  entrer dans Constantine comme nagure dans Mascara ou
Tlemcen. Le convoi, absolument insuffisant pour une opration un peu
longue, est cependant trop lourd pour une arme qui voudrait marcher
vite. Le soldat, qui va avoir  fournir une longue marche, plie sous
le poids de soixante cartouches et de sept jours de vivres. Malgr
tout, le dpart est joyeux. Chacun est content de quitter un campement
empest. Le soleil a reparu. Le commandant en chef a fait partager sa
confiance ou, pour mieux dire, ses illusions  ses soldats. Ceux-ci
croient, comme lui, aux promesses de Yusuf, et se figurent
n'entreprendre qu'une promenade militaire. Ne voit-on pas dans
l'tat-major de nombreux amateurs, parmi lesquels des pairs et des
dputs, qui sont venus se joindre  cette sorte de partie de plaisir?

De Bone  Constantine, il y a quarante lieues. On n'a mme pas fait
reconnatre d'avance la route.  peine a-t-on march vingt-quatre
heures que les difficults surgissent. L'ennemi ne se montre pas; il
s'est retir dans l'intrieur. Mais la pluie recommence, ramenant avec
elle la fivre. Un violent orage disperse le troupeau sur lequel on
comptait pour avoir de la viande frache. Les conducteurs arabes
dsertent avec leurs mulets. Si insuffisants que soient dj les
munitions et le matriel, force est d'en laisser une partie, qu'on n'a
plus le moyen de transporter. Quant aux indignes qui devaient, selon
Yusuf, venir se joindre  nous aussitt que nous agirions, il n'y en a
pas la moindre trace. Il est encore temps de s'arrter, ne serait-ce
que pour reconstituer le convoi. C'est le voeu secret de plus d'un
officier. Le marchal dcide au contraire de pousser le plus
rapidement possible vers Constantine. Mais comment marcher vite, sans
route, sur un sol dtremp, ingal, coup par des rivires dbordes
ou par des ravins profonds aux flancs desquels le gnie doit creuser
des rampes? On avance cependant; le temps est devenu moins mauvais. On
arrive ainsi au pied de pentes abruptes qui sont comme les degrs d'un
escalier taill dans l'Atlas. La monte est trs-difficile. Parvenue
pniblement au sommet, l'arme dbouche sur des plateaux tourments,
nus, sans un arbre; elle y trouve la pluie, la neige, la grle, le
froid, la bise, et pas un morceau de bois pour faire cuire les
aliments ou scher les habits: un immense marais de fange glaciale o
il semble parfois qu'elle va s'engloutir. Le jour, on ne voit pas
clair. La nuit surtout est atroce, nuit dans la boue, sans abri et
sans feu. Des cadavres de soldats gels marquent la place des bivacs.
Cette fois encore, l'Afrique rveille chez quelques-uns les souvenirs
de la campagne de Russie[658]. La marche sur ces plateaux continue
pendant trois longues journes. Au cours de la dernire, les soldats
traversent un torrent de neige fondue, en ayant de l'eau jusqu'aux
aisselles. Enfin, le 21 novembre, onze jours aprs que l'avant-garde a
quitt Bone, l'arme, puise, se trouve en face de Constantine.
Est-ce la fin de ses souffrances?

[Note 658: Nous fmes exposs l, a dit le marchal Clauzel dans son
rapport,  toutes les rigueurs d'un hiver de Saint-Ptersbourg, en
mme temps que les terres entirement dfonces reprsentaient aux
vieux officiers les boues de Varsovie.]

Le marchal, qui se sent arriv  l'heure dcisive, se porte vivement
en avant, avec son tat-major: il a hte de savoir si les portes
s'ouvriront devant lui. La ville est l, suspendue sur son rocher,
entoure de trois cts par un ravin  pic. Tout y semble d'abord
silencieux et immobile. Mais bientt retentit un coup de canon; le
drapeau rouge est arbor.  ce signal, tout s'anime; les combattants
courent aux remparts, tandis que le peuple rpond aux prires du
muezzin. Ce coup de canon a aussi pour effet de dissiper l'illusion
qui a si longtemps gar l'imagination du gouverneur. Reste la
ralit: cette ralit, c'est une ville de vingt-cinq mille mes, dans
une position formidable, avec de bonnes murailles, une garnison de
trois mille braves soldats, une population fanatique, et, au dehors,
le bey lui-mme tenant la campagne,  la tte d'une nombreuse
cavalerie; c'est aussi, devant cette ville, l'arme franaise puise,
n'ayant gure plus de trois mille hommes en tat de combattre, sans
artillerie de sige, et menace d'tre bientt  court de vivres et de
munitions.

Impuissant soit  bloquer la place, soit  faire brche, soit
seulement  attendre les vnements, le marchal ne veut pas toutefois
s'avouer vaincu, sans tenter un coup de main. Deux jours sont employs
 le prparer, prolongeant d'autant les cruelles souffrances de
l'arme. L'ennemi, loin d'tre intimid, nous attaque sans cesse, de
l'intrieur de la ville comme de la campagne: en ralit nous sommes
les assigs. Nanmoins, il est un autre ennemi plus redoutable et
plus meurtrier: c'est le froid glacial, la pluie, la neige, et cette
boue hideuse qui a, en quelque sorte, rpandu sa lugubre teinte sur
tout, hommes, animaux, choses, o tout glisse et s'enfonce, et d'o
l'on ne parvient pas  tirer nos quelques canons de campagne pour les
mettre en batterie aux endroits favorables. En mme temps, un
dplorable vnement augmente encore le dnment de l'arme. Le
convoi, embourb, tait demeur un peu en arrire. Les soldats de
l'escorte, qui ont horriblement souffert, se mutinent et dfoncent les
tonneaux d'eau-de-vie, pour oublier, dans une dernire ivresse, la
mort qui les menace. Rendus ainsi incapables de se dfendre, ils
tombent sous les coups des Arabes, qui pillent ou dtruisent tous les
approvisionnements.

Enfin l'heure du dernier effort a sonn: dans la nuit du 23 au 24
novembre,  minuit, des attaques simultanes sont tentes contre deux
portes de la ville, celle d'El-Kantara et celle de Coudiat-Ati.
Vigoureusement pousses, elles cotent la vie  beaucoup de braves; le
gnral Trzel, l'intrpide vaincu de la Macta, qui commandait l'une
des divisions de l'arme, tombe grivement bless. Mais, sur les deux
points, les assaillants sont repousss.  trois heures de la nuit, le
feu avait cess, tout tait rentr dans le silence, quand le signal
accoutum de la dernire prire nocturne part du minaret de la
principale mosque: des versets du Koran, lancs dans les airs, sont
rpts sur les remparts par des milliers de voix fermes, calmes,
assures[659].

[Note 659: Rcit d'un tmoin, cit par M. Guizot, dans ses
_Mmoires_.]

Tout espoir d'entrer dans Constantine tait dfinitivement perdu. Il
ne reste plus qu' sauver, s'il est encore possible, les dbris de
l'arme. Sans perdre une minute, le marchal donne ordre aux corps
disperss autour de la ville de se concentrer, avant le jour, sur le
plateau de Mansoura, pour commencer une retraite devenue invitable.
Les soldats dcourags, inquiets, se htent avec confusion; des
caissons, deux obusiers, le matriel du gnie et aussi, ce qu'il est
plus douloureux d'avouer, des voitures de blesss, sont abandonns. Au
jour, la concentration n'tait pas termine, et l'ennemi, averti de ce
qui se passe, accourt de la ville et de la campagne. Heureusement, 
l'extrme arrire-garde est un bataillon du 2e lger, sous les ordres
du commandant Changarnier: ne se laissant pas un moment gagner par la
prcipitation gnrale, reculant lentement, faisant face  toutes les
attaques, revenant mme parfois sur ses pas pour recueillir des
dtachements oublis, il contient les Arabes. Vers onze heures du
matin, la situation devient singulirement prilleuse: la nombreuse
cavalerie d'Ahmed s'est runie en une seule masse, pour craser nos
troupes encore en dsordre. Si cette attaque russit, c'est la
destruction de l'arme franaise.  cette vue, Changarnier arrte sa
petite troupe, fait former le carr, puis d'une voix calme et ferme:
Mes amis, regardez ces gens-l, ils sont six mille, et vous tes
trois cents; vous voyez bien que la partie est gale. Vive le Roi! et
attention  mon commandement! Les cavaliers arabes, attendus  vingt
pas, sont reus par un feu de deux rangs qui couvre le sol de
cadavres; tonns et troubls, ils se replient en grande hte. La
poursuite n'est pas arrte, mais elle est ralentie. Le soir, quand le
bataillon du 2e lger va prendre sa place au bivac, il est applaudi
par les autres corps.

Pour avoir chapp  ce premier pril, l'arme n'est pas hors
d'affaire.  ces soldats extnus, dcourags,  court de vivres et de
munitions, obligs de porter  bras leurs malades et leurs blesss, il
faut demander une marche de quarante lieues, par une saison
rigoureuse,  travers un pays dont on ne connat que trop les
difficults, en prsence d'un ennemi enhardi par nos revers. Alors
apparaissent les fortes qualits militaires du marchal Clauzel. Cette
arme qu'il a compromise par sa tmrit, il va la sauver par son
sang-froid. L'activit rsolue du chef rtablit et maintient l'ordre
dans la colonne de retraite, en mme temps que sa fermet d'me et de
visage relve les coeurs abattus.  ses cts, le duc de Nemours, dont
le calme courage ne se dment pas un instant, s'applique  soutenir et
 soulager le soldat. Pendant cinq jours, l'arme marche rapidement,
restant parfois en route dix-huit heures de suite, repoussant les
attaques des Arabes ou des Kabyles, et ne se laissant jamais entamer.
Le temps est devenu meilleur; seulement les vivres font dfaut. 
chaque pas, le nombre des malades augmente; pas de voitures pour les
transporter; beaucoup se tranent pniblement, appuys sur le bras
d'un camarade, ou sont chargs sur les chevaux des chasseurs qui
suivent  pied. Mais la charit est impuissante  soulager tant de
misres. Plus d'un soldat puis s'affaisse sur le sol, et,
s'enveloppant la tte, attend avec une sombre rsignation la mort
qu'il va bientt recevoir des rdeurs ennemis. Enfin, le 1er dcembre,
ce qui reste de l'arme arrive sous les murs de Bone; elle avait
quitt Constantine le 24 novembre. On valua  prs de trois mille le
nombre des hommes qui prirent, soit pendant l'expdition, soit
surtout dans les hpitaux o ils entrrent  leur retour.

Cet chec, le plus grave que nous eussions encore subi et mme que
nous dussions jamais subir en Afrique, eut un retentissement immense
chez les Arabes et les Kabyles. Partout nos ennemis en furent aussitt
singulirement grandis. Pendant qu'Ahmed rentrait en triomphateur dans
sa capitale encore orne de sept cents ttes de chrtiens, et recevait
du sultan, comme un hommage  sa victoire, le titre de pacha, le
contre-coup de cet vnement se faisait sentir dans les parties les
plus loignes de la Rgence. On et dit qu'Abd-el-Kader venait de
prendre une complte revanche de sa dfaite de la Sickack; son
autorit s'tendait, plus inconteste que jamais, jusqu'aux portes
d'Alger: Blida lui payait tribut; et telle tait la situation de la
division d'Oran, qu'impuissante  ravitailler la garnison bloque et
affame de Tlemcen, elle tait rduite  demander  l'mir de faire
lui-mme ce ravitaillement, et, en change de ce service, lui livrait
du soufre, de l'acier et des prisonniers, c'est--dire autant de
moyens de nous combattre.

En France, l'motion fut profonde, mle d'une douloureuse surprise.
On ne comprenait pas comment une expdition, annonce depuis longtemps
et prpare  loisir, avait pu tre entreprise dans des conditions si
dfectueuses, comment une arme commande par un marchal de France,
ayant un fils du Roi dans ses rangs, avait t expose  reculer
devant des Arabes, et avait failli tre entirement dtruite par eux.
Les passions politiques s'emparrent de cette motion pour en tirer
parti;  gauche, on accusa le ministre d'avoir, par indiffrence pour
la grandeur nationale, refus au marchal les moyens ncessaires; les
conservateurs rpondirent en mettant en cause l'gosme ambitieux du
gouverneur gnral et la lgret tmraire du ministre du 22 fvrier.
Quant au marchal, moins noblement inspir que ne l'avait t le
gnral Trzel aprs le dsastre de la Macta, il se jeta  corps perdu
dans ces querelles, comme s'il croyait faire oublier ses propres
fautes par l'amertume de ses rcriminations. Discussions pnibles, qui
n'taient qu'une tristesse et une humiliation de plus pour les vrais
patriotes.


XII

De l'chec de Constantine, le ministre--c'tait encore le ministre
du 6 septembre--tira deux conclusions qu'il prouvait quelque embarras
 concilier. Il comprenait que la politique et l'honneur l'obligeaient
 obtenir une rparation de l'chec subi par nos armes; mais, en mme
temps, il se sentait confirm dans son opposition aux ides et aux
pratiques du marchal Clauzel, dans sa prfrence pour une occupation
restreinte et pacifique. Tout d'abord, il voulut avoir  Alger un
homme dont les ides ne fussent plus en dsaccord avec les siennes. Le
marchal se vit donc retirer son commandement, ce qui veilla chez lui
les plus pres ressentiments. Une ordonnance du 12 fvrier 1837 nomma
 sa place le gnral Damrmont, de renom moins clatant, mais esprit
sr, calme et droit. Envoy nagure en Algrie avec une mission
confidentielle, il avait eu occasion de se former des ides sur la
conduite  suivre en ce pays et de les faire connatre au
ministre[660]; avant mme que le dsastre de Constantine et mis en
si triste lumire les dfauts de la politique suivie par le marchal
Clauzel, il l'avait juge draisonnable, coteuse, strile et
prilleuse; aussi en avait-il prconis une toute diffrente, qui
pouvait se rsumer ainsi: choisir certains points importants, de
prfrence sur la cte; s'y tablir fortement, en faire une vritable
terre franaise; de l, nouer des relations amicales et commerciales
avec les indignes, qui seraient amens peu  peu  se rapprocher de
nous et  s'imprgner de notre civilisation.

[Note 660: Cf. dans les pices justificatives des _Mmoires de M.
Guizot_ (t. IV, p. 428 et suiv.), une longue lettre, en date du 10
dcembre 1836, crite par le gnral Damrmont  M. Guizot.]

Les instructions donnes au nouveau gouverneur taient pleinement
conformes  ses ides personnelles. Le but que le gouvernement se
propose, lui disait-on en substance, n'est pas la domination absolue,
ni l'occupation effective de la Rgence. Ce que la France a surtout en
vue, c'est son tablissement maritime, c'est la scurit et
l'extension de son commerce, c'est l'accroissement de son influence
dans la Mditerrane. La guerre est un obstacle  tous ces rsultats.
Le gouvernement ne l'accepte que comme une ncessit dont il dsire,
dont il croit pouvoir hter le terme. La France a surtout intrt 
tre matresse du littoral. Les principaux points  occuper sont:
Alger, Bone et Oran, avec leurs territoires. Le reste doit tre
abandonn  des chefs indignes. La pacification est dsormais l'objet
principal  atteindre. La guerre n'est que le moyen de l'obtenir aux
conditions les plus avantageuses, moyen auquel il ne faut avoir
recours qu' la dernire extrmit. Voil pour la conduite gnrale.
En ce qui touchait la vengeance  tirer de l'chec de Constantine, le
gouvernement et t heureux de ne pas recommencer une seconde
expdition qui lui semblait peu en harmonie avec son systme; il tait
d'ailleurs, non sans raison, plus proccup d'Abd-el-Kader que
d'Ahmed. Aussi invitait-il le gouverneur  tcher d'obtenir 
l'amiable une satisfaction qui nous dispenst de recourir aux armes.
Si cette satisfaction tait refuse, le ministre, malgr ses
rpugnances, n'hsitait pas, et il dclarait que la France irait
dicter ses conditions dans le palais mme d'Ahmed. Seulement, il
estimait prudent de ne pas se mettre  la fois sur les bras le bey de
Constantine et l'mir de Mascara. Avant donc d'agir contre le premier,
il fallait se dbarrasser du second, soit en l'crasant par la guerre,
soit en le dsarmant par la paix. Cette partie de la tche tait
spcialement confie au gnral Bugeaud, nomm  Oran avec des
pouvoirs qui le rendaient presque indpendant du gouverneur gnral.
De ses instructions il rsultait que, tout en le laissant matre
d'atteindre son but par la guerre ou par la paix, on attendait de lui
plutt la paix. Il tait autoris  l'acheter par de grandes
concessions: non-seulement on lui permettait, mais on lui prescrivait
d'abandonner Tlemcen et la Tafna; toutefois il devait obtenir de
l'mir la reconnaissance de notre souverainet, le payement d'un
tribut, et lui imposer le Chlif pour frontire, c'est--dire le
renfermer dans la province d'Oran. En mme temps qu'il donnait ces
instructions au gnral Damrmont et au gnral Bugeaud, le
gouvernement, pour les mettre  mme de les excuter, levait de
trente et un mille hommes  quarante-trois mille l'effectif de l'arme
d'occupation.

En rpudiant le systme du marchal Clauzel, le ministre savait tre
d'accord avec le sentiment de la Chambre. Quelques semaines aprs la
nomination du nouveau gouverneur, une loi de crdits supplmentaires
fut l'occasion d'un dbat sur les affaires d'Afrique. Le rapport
dpos par M. Janvier le 22 mars 1837 tait un rquisitoire svre
contre la conduite du marchal et contre l'appui que lui avait donn
le ministre du 22 fvrier; il y dnonait une dviation de la
politique jusqu'alors approuve par le Parlement. La discussion qui
s'ouvrit un mois plus tard fut trs-vive. Le marchal Clauzel se
dfendit aigrement; M. Thiers intervint avec plus de rserve. Mais le
sentiment de la majorit n'tait pas avec eux; il tait plutt avec M.
Mol et M. Guizot, prconisant l'occupation limite et pacifique; M.
Guizot avait soin,  la vrit, d'ajouter qu'il demandait une
occupation limite non pas seulement  trois ou quatre ports dans
lesquels on serait enferm, mais  des parties de territoire autour
des principaux points. Ce sentiment de la Chambre tait si manifeste
que M. Thiers, n'osant l'affronter, niait que la question ft pose
entre deux systmes opposs, celui de l'occupation restreinte et celui
de l'occupation complte; il se dfendait, pour son compte, de vouloir
la seconde, et proclamait que si on lui assurait Oran, Alger, Bone,
avec une certaine tendue de territoire autour et des relations
pacifiques avec les tribus, il trouverait cela excellent; la seule
question,  l'entendre, tait de savoir si, une fois la guerre
engage, il fallait ou non la faire prompte et nergique. Vers la
mme poque, le rapport de la commission du budget se prononait
nettement pour l'occupation limite, et prtendait mme, en
consquence, rduire, pour 1838, le chiffre de l'arme d'Afrique 
vingt-trois mille hommes.

Le nouveau gouverneur gnral et le nouveau commandant d'Oran
arrivrent en Afrique,  peu prs ensemble, en mars et avril 1837. Le
premier se trouva tout de suite aux prises avec plusieurs tribus
voisines de la Mtidja qu'Abd-el-Kader avait fait soulever, pour
occuper la division d'Alger et l'empcher de seconder le gnral
Bugeaud. Quant  celui-ci, aprs quelques semaines employes en
prparatifs militaires et en bauches de ngociation, il entra en
campagne. Il s'aperut bien vite qu'Abd-el-Kader tait devenu trop
fort et rest trop insaisissable pour tre abattu d'un seul coup[661],
ainsi que l'exigeait l'action projete contre Constantine. D'ailleurs,
sa petite arme,  peine en mouvement, se voyait presque dans
l'impossibilit d'agir par le mauvais tat des mulets qu'on lui avait
expdis prcipitamment de France. Il en conclut  l'urgence de
traiter. Ses instructions ne tendaient-elles pas plus  la paix qu'
la guerre? Un tel parti lui cotait moins qu'on n'aurait pu le croire.
Non qu'il ne ft dj le vigoureux soldat qu'on verra plus tard 
l'oeuvre sur cette terre d'Afrique; seulement, en 1837, il ne pensait
pas de l'entreprise algrienne ce qu'il en pensera en 1840. Mal vue
par des parlementaires et des conomistes, cette entreprise n'tait
pas alors mieux juge par certains officiers; le gnral Bugeaud tait
du nombre, comme le marchal Soult et plusieurs autres. Dj, l'anne
prcdente, dans les lettres que, de la province d'Oran, il crivait
au ministre de la guerre, il mettait en doute si l'on conserverait
cette fcheuse conqute, et il ajoutait: Je suis trs-convaincu que
l'on peut soumettre le pays, pour un temps du moins, avec beaucoup
d'activit et de dpense, mais je ne crois pas du tout que l'on soit
rcompens des frais et du sang vers[662].

[Note 661: J'ai calcul, crivait le gnral  un de ses amis, que
quelques brillants combats n'avanceraient pas la question, parce que
nous n'tions pas prpars pour occuper et soumettre le pays; qu'aprs
deux ou trois mois de courses pnibles, aprs avoir brl force
moissons, aprs avoir jet 1,200 ou 1,500 hommes dans les hpitaux, il
faudrait rentrer et chercher de nouveau  traiter, et se contenter
d'une paix  peu de chose prs semblable  celle que je pensais faire
avant tous ces dsastres. (_Le Marchal Bugeaud_, par le comte
D'IDEVILLE, t. II, p. 82.)]

[Note 662: Lettres des 24 et 29 juin 1836. (D'IDEVILLE, t. II, p. 28
et 34.)]

Une fois dcid  traiter, le gnral Bugeaud ne trana pas les choses
en longueur. Des ouvertures furent faites  l'mir. Celui-ci exigea
tout de suite beaucoup plus que ne prvoyaient les instructions
ministrielles. Le gnral, aprs avoir consult ses officiers, prit
sur lui de cder. En quelques jours, tout fut rgl. Le pouvoir de
l'mir tait reconnu non-seulement sur la province d'Oran, o nous
abandonnions Tlemcen et la Tafna, mais sur toute celle de Titteri et
sur la plus grande partie de celle d'Alger, y compris le port de
Cherchell qui donnait accs  la mer. La France se rservait, dans
la province d'Oran, Mostaganem, Mazagran et leurs territoires, Oran,
Arzeu, plus une bande de terrain le long du rivage, de la Macta 
l'Oued-Malah; dans la province d'Alger, un territoire born  l'ouest
par la Chiffa, et au sud par la premire crte du petit Atlas. Sans
doute, par l'article premier, l'mir reconnaissait la souverainet de
la France en Afrique, et, pour les parties soumises  son autorit,
l'article 3 se servait de cette expression: l'mir _administrera_ la
province de...; mais on avait renonc, devant sa rsistance,  exiger
de lui aucun tribut; de plus, les autres clauses sur l'extradition des
criminels, l'tablissement des agents consulaires, etc., paraissaient
considrer les deux parties comme traitant d'gal  gal. L'article 4
stipulait que l'mir n'aurait aucune autorit sur les musulmans qui
voudraient habiter le territoire rserv  la France; cette rserve
n'avait pas t obtenue sans peine. Par contre, nous n'avions rien
stipul en faveur des tribus qui avaient encouru la colre
d'Abd-el-Kader, en se mettant sous notre protection et en combattant
 nos cts.

Pour consentir des conditions qui faisaient  ce point reculer la
France et grandir son plus redoutable adversaire, il fallait que le
gnral Bugeaud se crt oblig, par ses instructions et par les
circonstances,  traiter  tout prix. Cette explication mme ne suffit
pas: il convient d'y joindre les illusions que s'tait faite le
gnral sur le caractre chevaleresque de l'mir et sur les profits de
son alliance. Je trouvais des avantages  lui cder plus de
territoire, crivait-il  M. Mol, parce qu'il nous offrait plus de
garanties de scurit et plus d'avantages commerciaux que des beys
sans influence que l'on voudrait tablir entre lui et nous. Il disait
aussi: La connaissance que j'ai acquise du caractre religieux et
sincre de l'mir, comme de sa puissance sur les Arabes, me donne la
conviction profonde que toutes les conditions seront parfaitement
excutes; je me rends son garant, et je prouve la foi que j'ai dans
sa parole, par la grande responsabilit que j'assume sur ma tte.
Ajoutons enfin que le vaillant et rude soldat n'tait pas de taille 
lutter, sur le terrain diplomatique, avec le souple et rus Arabe; il
en avait un peu le sentiment: Je ne crois pas, crivait-il encore 
M. Mol, qu'il y ait au monde rien de plus difficile que de traiter
avec les Arabes. Il est bien plus ais de les vaincre en un jour
d'action[663].

[Note 663: D'IDEVILLE, t. II, p. 62, 63 et 72.]

Le trait fut sign au camp de la Tafna, le 30 mai 1837. Le gnral
Bugeaud fit proposer, pour le lendemain, une entrevue  l'mir, qui
l'accepta. Le rendez-vous tait  neuf heures du matin, dans une
valle situe  trois lieues du camp. Le gnral y arrive,  l'heure
fixe, avec une partie de son arme; mais il n'y trouve pas
Abd-el-Kader. Toute la matine s'coule dans cette attente. Vers deux
heures, accourent des missaires qui expliquent le retard par toutes
sortes de mauvaises raisons. Enfin,  cinq heures, un autre messager
vient annoncer que l'mir est  une courte distance, et qu'en
s'avanant un peu, on le rencontrera. Tout  son impatience, le
gnral laisse ses troupes et suit le messager avec son tat-major.
Mais il marche ainsi plus d'une heure, sans rencontrer personne. Quand
enfin il dcouvre les Arabes, il est, depuis longtemps, hors de vue de
sa propre arme. Sur les pentes de collines qui forment comme un
immense amphithtre d'une demi-lieue de dveloppement, sont masss
dix mille cavaliers; au centre, un groupe de deux cents chefs,
fastueusement vtus et quips; devant eux, Abd-el-Kader envelopp
dans un burnous d'toffe grossire, mont sur un magnifique cheval
noir qu'il manie avec dextrit, entour d'hommes  pied qui tiennent
la bride et les triers. En face de cette imposante mise en scne, la
petite troupe des Franais,  laquelle se sont mls des
fonctionnaires civils d'une tenue peu militaire, avait maigre
apparence et semblait quelque dputation venant rendre hommage  un
vainqueur. C'est bien ce que voulait l'astucieux mir. Le gnral
Bugeaud a trop tard le sentiment du pige o il s'est laiss choir.
Je trouve indcent, de la part de ton chef, dit-il  un des envoys
arabes, de me faire attendre si longtemps et de me faire venir si
loin. Mais s'il recule, on croira qu'il a peur de se trouver presque
seul au milieu de cette multitude. Il met donc son cheval au galop,
joint Abd-el-Kader et lui propose de mettre pied  terre pour causer
plus  l'aise. L'mir descend de son cheval, et a soin de s'asseoir le
premier, laissant debout, devant lui, le gnral, qui n'a plus qu'
s'asseoir  son tour. Aprs un entretien qui dure quarante minutes
environ, le gnral se lve: l'mir restait assis. Il est convenable
que tu te lves avec moi, lui fait dire le gnral, et le saisissant,
en souriant, par la main, il l'enlve facilement de terre[664].
Abd-el-Kader prend le parti de sourire aussi. D'ailleurs, en dpit de
ce dernier incident, il est arriv  ses fins. Devant ses sujets
rassembls en foule pour jouir de ce spectacle, il s'est donn les
apparences de la supriorit sur le chef des chrtiens. C'tait
beaucoup pour des populations trs-attentives  ces questions de
crmonial. Aussi, quand l'mir rejoint son arme, une joyeuse et
triomphante clameur s'lve de ses rangs et se mle au fracas d'un
long coup de tonnerre qui clate au mme moment. L'tat-major franais
lui-mme s'arrte, saisi par la grandeur de la scne. Quelques
semaines plus tard, devant tous les chefs arabes de nouveau runis,
Abd-el-Kader compltait son triomphe, en se faisant introniser
solennellement dans cette ville de Tlemcen qu'il avait si longtemps
convoite et que les Franais venaient de lui livrer.

[Note 664: Il n'est pas trs-lourd, a dit plus tard le gnral, en
racontant cet incident  la tribune. Ds le lendemain de la scne, il
crivait  M. Mol: Sa main, qui est jolie, m'a paru faible; je
sentais que je l'aurais brise dans la mienne. Le gnral tait de
taille athltique; Abd-el-Kader, au contraire, tait petit.]

Les conditions du trait ne laissrent pas que de causer en France un
pnible tonnement. C'tait fournir  l'opposition un grief qu'elle se
donna de garde de ngliger; la presse de gauche fit mme d'autant plus
de bruit de cette affaire qu'elle n'aimait pas le gnral Bugeaud, qui
d'ailleurs le lui rendait bien. Malgr ces attaques, malgr les
critiques plus srieuses du gnral Damrmont, le ministre se dcida
 ratifier le trait. Il eut occasion de s'en expliquer dans la
Chambre,  propos du budget: M. Mauguin avait violemment blm cette
transaction honteuse, o l'on avait vu un gnral franais aller
devancer l'Arabe jusque dans sa tente, et lui donner ainsi le droit de
dire  ses hordes que la France s'tait humilie devant lui; M. Mol
rpondit en opposant, une fois de plus, le systme de l'occupation
restreinte qui tait le sien,  celui de la conqute absolue et de
l'occupation gnrale dont il dclarait ne vouloir jamais tre
l'excuteur: le trait tait l'application du premier systme. Nous
vous avions dit, ajouta le prsident du conseil, que le but de la
guerre serait la paix. En effet, nous avions cru qu'il faudrait
l'acheter avec l'argent de la France et le sang de ses enfants. Mais
il s'est trouv, en Afrique, un gnral patriote qui, plac  la tte
de la plus belle division qu'un officier franais pt commander,
aimant la guerre et sachant la faire, a prfr l'intrt de son pays
 tout. Ce gnral a compris qu'il pouvait faire, ds  prsent, une
paix qu'il avait cru d'abord devoir tre le but et le prix de la
victoire, et il s'est efforc de la ngocier. Je l'en ai lou,
Messieurs, et pour ma part, je me suis associ  la responsabilit
qu'il prenait. La majorit parut tmoigner, par son attitude, que ce
langage rpondait  ses sentiments[665].

[Note 665: Cette affaire devait avoir un pilogue trs-pnible pour le
gnral Bugeaud. Le trait de la Tafna contenait un article secret,
aux termes duquel l'mir s'engageait  verser 180,000 francs au
gnral. M. Mol, consult, avait paru d'abord autoriser la
stipulation de ce cadeau de chancellerie que le gnral voulait
employer  rcompenser les officiers de son entourage et 
subventionner les chemins vicinaux de son dpartement. Le conseil des
ministres, avec raison plus svre, refusa d'approuver cette clause,
qui ne fut pas excute. En cette circonstance, le gnral s'tait,
sans intention mauvaise, conform  certaines habitudes prises par les
gnraux de l'Empire, et il ne s'tait pas rendu compte que ces
pratiques n'taient plus de mise. L'anne suivante, au cours d'un
procs fait  un gnral de Brossard, pour faits d'indlicatesse
dcouverts et dnoncs par le gnral Bugeaud, l'article secret du
trait de la Tafna fut rvl par la dfense, et ce mme gnral
Bugeaud, appel comme tmoin  s'expliquer, le fit avec un emportement
si maladroit qu'il paraissait s'tre mis en posture d'accus. La
presse opposante se jeta avec passion sur ce scandale, qui alimenta
pendant longtemps sa polmique. Le gnral en souffrit beaucoup, et
ses amis en furent fort embarrasss.]


XIII

La paix conclue avec Abd-el-Kader avait du moins cet avantage qu'elle
nous permettait de concentrer tous nos efforts du ct de Constantine.
Ds le 23 juillet 1837, le gnral Damrmont se transporte  Bone. Les
instructions du ministre taient de tcher d'abord d'obtenir
satisfaction, sans recourir aux armes. Jusqu'au dernier moment,
crivait M. Mol, la paix plutt que la guerre. Le gouverneur s'y
conformait d'autant plus volontiers, que l'intrt politique ne lui
paraissait pas tre d'abaisser ou de dtruire le seul rival possible
de l'mir. Des ouvertures sont donc faites  Ahmed: on lui demande de
se reconnatre vassal de la France,  laquelle il payera tribut, et
dont il fera flotter le pavillon au-dessus du sien, dans les occasions
solennelles. Le bey semble d'abord se prter aux ngociations; mais
c'est pour nous endormir et gagner la mauvaise saison. Au fond, malgr
sa couardise personnelle, il est rsolu  rsister; l'exprience de
l'anne prcdente lui donne confiance; il compte sur des secours que
la Porte doit lui faire parvenir par Tunis; enfin l'exemple
d'Abd-el-Kader n'est-il pas l pour lui faire croire qu'on a profit 
nous tenir tte? Aussi, quand le gnral Damrmont, las de ses
rponses dilatoires, le met en demeure de choisir entre la soumission
et la guerre, il lve le masque et se prononce pour la guerre. Force
est bien alors au ministre d'ordonner l'expdition.

Dj le mois de septembre est entam: on approche de l'automne qui
nous a t une premire fois si fatal, et cependant nous sommes loin
d'tre prts. Sans doute Guelma a t fortement occup, et un camp
tabli  Medjez-Amar, au passage de la Seybouse, pour rapprocher de
Constantine notre base d'opration: mais combien d'autres prparatifs
ont t ngligs, parce que l'on comptait sur une solution pacifique!
On est loin d'avoir rassembl ce qu'il faut d'hommes et de matriel.
Pour rattraper le temps perdu, tous, ministre, gouverneur, agents
divers, dploient, en France comme en Afrique, une activit fivreuse.
En mme temps, une escadre vient s'embosser devant Tunis et barre le
chemin aux secours envoys par les Turcs. Mais  chaque pas on se
trouve ralenti ou empch par quelque obstacle. La fivre svit au
camp de Medjez-Amar. Bientt, c'est le cholra qui clate, dcimant
les troupes,  mesure qu'elles arrivent, et entravant les transports
par les exigences de la police sanitaire; 2,400 malades encombrent les
hpitaux de Bone. Il n'est pas jusqu' la peste qui ne nous menace par
Tunis. Enfin divers signes annoncent le commencement de la saison des
pluies. La prparation est encore bien imparfaite, mais l'attente est
pleine de prils. Le gnral Damrmont se dcide donc  jouer la
partie avec les moyens dont il dispose. L'ordre de dpart est donn
pour le 1er octobre 1837.

Le corps expditionnaire compte environ dix mille combattants.
L'artillerie, dont le rle doit tre capital, comprend 16 pices de
campagne et 17 de sige, dont 4 canons de vingt-quatre. La cavalerie
est peu nombreuse. Chaque fantassin porte, outre huit jours de vivres
et 60 cartouches, un fagot et un grand bton tenu  la main, pouvant
servir  faire cuire trois fois la soupe. Les divers services sont
loin d'tre au complet: les vivres ne sont assurs que pour deux
semaines; chaque canon n'est approvisionn qu' deux cents coups et
mme moins; les jours et les boulets sont compts. Mais si le matriel
laisse  dsirer, le moral est excellent. Il y a l des officiers
d'lite et aussi beaucoup de vieux soldats d'Afrique, mls  de
jeunes volontaires pleins, d'ardeur. Chacun a brigu l'honneur de
prendre part  cette expdition; noble mulation dont l'exemple tait
donn sur les marches du trne. Ds l'origine, le duc d'Orlans avait
sollicit le commandement de l'entreprise; le duc de Nemours de son
ct avait fait valoir qu'ayant assist au revers, il avait droit
d'tre  la revanche; enfin le prince de Joinville, alors sur
l'escadre envoye  Tunis, comptait bien s'en chapper  temps, pour
tre aussi de la fte. Les ministres ne laissaient pas que d'tre
embarrasss de ces jeunes ardeurs. Quand la vie du Roi tait, chaque
jour, menace par des assassins, fallait-il laisser s'exposer,  la
fois, les trois princes en tat de porter les armes? Dans la
difficult de choisir entre eux, il fut dcid qu'aucun d'eux ne
ferait partie de l'expdition.  cette nouvelle, le duc d'Orlans
accourt, se plaint au Roi, fait valoir auprs des ministres le droit
d'un prince de risquer sa vie pour l'honneur du drapeau, et obtient,
aprs une discussion de cinq heures, qu'on lui rende sa place au
combat. Bientt cependant, devant la tristesse de son frre cadet, il
lui cde gnreusement cette place si envie[666]. Le duc de Nemours
est donc mis  la tte d'une des quatre brigades; les trois autres
sont sous les ordres du gnral Trzel, du gnral Rulhire et du
colonel Combes. Le commandement suprieur appartient au gouverneur, le
gnral Damrmont. Pour diriger l'artillerie, on est all chercher
dans sa retraite le gnral Vale, le premier artilleur de l'Europe,
dit le duc d'Orlans; il venait faire sa dix-septime campagne et son
vingt-deuxime sige, se mettant avec abngation sous les ordres d'un
commandant en chef qui n'tait que capitaine quand lui-mme avait dj
ses paulettes de gnral.  la tte du gnie, tait le gnral
Rohault de Fleury. Tous, officiers et soldats, sont pleins d'entrain,
sentant la difficult, mais aussi l'importance et, pour ainsi dire,
la solennit patriotique de la mission dont ils se trouvent chargs.
Ce n'est pas seulement la France qui attend d'eux une revanche
ncessaire  l'honneur de ses armes; c'est l'Europe, rendue attentive
par le douloureux retentissement du dsastre de l'anne prcdente,
qui a envoy ses officiers pour assister  cette seconde expdition,
et qui se dispose  mesurer, d'aprs cette preuve, l'nergie
militaire dont la France est encore capable.

[Note 666: Sur le moment mme, le duc d'Orlans a racont cet incident
au gnral Damrmont, dans une lettre qui fait singulirement honneur
 son caractre et  son coeur. Aprs avoir expos comment il avait
arrach le consentement du Roi, le prince fait discrtement allusion
au chagrin et aux plaintes de son frre, au dsespoir de son pre et
de sa famille; il rapporte comment devant cette preuve que son dpart
compromettait l'union de sa famille, il tait tomb dans un tat
d'angoisse inexprimable, et s'tait dcid  remettre au duc de
Nemours cette lettre pour le Roi: Sire, j'ai reu de votre main la
plus grande faveur que je puisse esprer pour ma carrire; votre bont
m'est acquise. Plus elle a t grande, plus vous m'avez sacrifi vos
scrupules, plus les miens s'lvent, et j'prouve maintenant,
au-dessus du dsir de mon propre avancement, le besoin de ne pas
augmenter votre inquitude et peut-tre votre danger, et de ne pas
fausser mes rapports avec mon frre Nemours. Vous consentirez que ce
soit  moi qu'il doive le pas que je vous demande de lui faire faire,
comme c'est  vous seul que j'ai voulu devoir le commandement de
l'expdition de Constantine. J'y renonce pour que Nemours fasse la
campagne. Dieu seul et moi saurons jamais ce que, depuis trente heures
d'angoisses, ce sacrifice m'a cot. Le monde dira que j'ai recul
devant le commandement de l'expdition, que j'ai t fort attrap
qu'on me l'ait accord, et que, sous un faux prtexte de gnrosit,
je me suis exempt de la corve. Je supporterai cette cruelle
humiliation avec la libert de coeur et d'esprit d'un homme rsign 
perdre un immense avantage personnel, si,  ce prix, il assure l'union
de sa famille, le repos de son pre qu'il sait tre cruellement
troubl, et s'il calme le coeur de sa mre... Je trouverai quelque
consolation  ma tristesse si, dans la fermet et le sang-froid avec
lequel je supporterai tout, jusqu'aux propos qui viendront empoisonner
cette blessure, vous voyez une garantie de ce que j'eusse fait dans la
mission que vous m'aviez confie. Mon frre Nemours ignore totalement
ce que je vous cris; j'ai voulu que ce ft vous qui le lui
apprissiez, Sire, et je vous demande de permettre que lui et moi nous
gardions le silence sur ce qui s'est pass entre nous... Le jeune
prince terminait ainsi sa lettre au gnral Damrmont: Maintenant, je
succombe presque sous le poids de mon chagrin; car je n'ai pas chang
d'opinion sur les IMMENSES avantages personnels que m'offrait le
commandement de l'expdition, et je ne serai probablement rcompens
d'un sacrifice qui laissera des traces profondes dans ma vie, que par
la croyance gnralement rpandue que j'ai recul, que je sais montrer
de l'ardeur de loin, mais que quand il faut quitter ma patrie je n'y
suis plus, que je suis un cheval qui piaffe sur place, qui hennit,
mais qui n'avance pas! Je supporterai cette odieuse situation et je
m'appuierai sur l'estime de ceux qui ont lu dans mon coeur et jug les
nobles motifs qui m'ont guid. Puis, par mon travail et mon nergie,
je reconquerrai peut-tre dans plusieurs annes d'efforts ce que
j'aurais pu acqurir d'une seule fois...--_Dix heures du soir._ Je
reois la rponse du Roi. Mon premier soin est de vous recommander mon
frre. Vous le connaissez dj, vous serez content de lui, et ce sera
mettre quelque baume sur mes plaies que de le placer dans les
situations les plus propres  ce qu'il se distingue et  ce qu'il
prouve ce qu'il y a en lui. Vous mconnaissez assez pour savoir
qu'aucun sentiment d'envie ne trouve place dans mon coeur, et je me
hte d'aller au-devant de cette pense: je vous souhaite toute la
gloire possible... (_L'Algrie de 1830  1840_, par M. Camille
ROUSSET, t. II, p. 230  241.)]

La premire journe de marche est difficile. Il faut gravir des pentes
rapides. La pluie tombe. Les voitures n'avancent qu'avec peine sur un
sol dtremp. Le gnral Vale est vu  pied, un fouet  la main,
excitant les attelages. Heureusement, le mauvais temps ne dure pas, et
les journes suivantes sont moins pnibles. Le convoi, bien que ne
contenant pas mme le ncessaire, avait une lieue et demie de long: on
conoit l'effet que pourrait produire, sur une colonne ainsi allonge,
une attaque des Arabes; mais ceux-ci, qui comptent nous voir chouer
encore devant les murs de Constantine, n'inquitent pas notre marche
et travaillent seulement  nous rendre la retraite impossible, en
dtruisant toutes les ressources du pays. Vers la fin, arrivs  ces
plateaux o leurs devanciers ont tant souffert l'anne prcdente, nos
soldats retrouvent la pluie, la boue, et aussi les lugubres vestiges
du dsastre qu'ils viennent venger: ici, les dbris du convoi pill
par les Arabes; plus loin, les ossements blanchis de Franais
dcapits.

Le 6 octobre au soir, l'arme se trouve en face de Constantine. Sur
les remparts, sur les toits, autour d'immenses bannires rouges, se
presse une population nombreuse qui accompagne de ses cris de guerre
le fracas du canon. Tout annonce la rsolution d'une dfense
nergique. Depuis l'anne prcdente, la place est devenue plus
formidable encore; les points reconnus faibles ont t fortifis. La
garnison, commande par le brave Ben-Assa, est compose de soldats
turcs et kabyles, et renforce par une milice urbaine. Soixante-trois
bouches  feu sont servies par des canonniers recruts, un  un, pour
leur adresse. Au dehors, Ahmed, qui a prfr prudemment ne pas
s'enfermer dans la ville, tient la campagne avec dix mille cavaliers.
Pour triompher de tels obstacles, quels sont nos moyens? Nous avons
moins de soldats, moins de canons que l'ennemi. Une chose nous manque
plus encore que le nombre, c'est le temps; la limite de nos
approvisionnements nous place dans cette alternative, ou de vaincre en
quelques jours strictement compts, ou de prir. Et puis le mauvais
temps est venu, la pluie glaciale, les bourrasques et la boue. Presque
tous les chevaux succombent. La fivre et la dyssenterie svissent
parmi les soldats. Les difficults sont telles que quelques-uns
parlent de retraite; la question est dbattue dans une sorte de
conseil de guerre; l'avis qui prvaut est que l'honneur ne permet pas
de reculer.

Les commandants ont vite reconnu que le seul point attaquable est
Coudiat-Aty, sorte d'isthme par lequel l'lot rocheux de Constantine
communique avec les plateaux environnants. Pour gagner du temps, on
supprime les gradations et les prcautions d'usage: les batteries sont
places tout de suite aux distances o l'on n'arrive d'ordinaire qu'
la fin d'un sige; on excute de plein jour des travaux qui en
d'autres circonstances eussent t faits de nuit. Le roc ou la boue
liquide ne permettent pas d'tablir des abris; peu importe, on avance
 dcouvert. Les travailleurs, pour ne pas interrompre leur besogne,
se laissent fusiller sans riposter. Les gros canons, qu'il faut
traner dans la boue, sur des pentes abruptes,  travers des torrents
grossis, s'embourbent, se renversent; les soldats les tirent ou les
relvent, sous le feu de l'ennemi. Pendant ce temps, sorties
imptueuses et acharnes de la garnison, attaques rptes de l'arme
du dehors; mais tout est repouss.

Le 11, aprs quatre jours de ces efforts surhumains, les batteries de
brche sont installes. L'heure est grave: il n'y a que deux cents
coups  tirer par pice. Sera-ce assez pour ouvrir un accs dans la
place? Tout d'abord, les boulets semblent sans effet sur l'paisse
muraille. L'arme regarde, silencieuse et inquite. Enfin, un coup
d'obusier, point par le gnral Vale, dtermine un commencement
d'boulement. Les soldats saluent d'un cri de joie ce qui leur promet
un prochain assaut. Toutefois, avant de recourir  ce moyen extrme,
le gnral Damrmont fait proposer aux assigs une capitulation. Si
les chrtiens manquent de poudre, rpond-on  notre parlementaire,
nous leur en enverrons; s'ils n'ont plus de biscuit, nous partagerons
le ntre avec eux; mais tant qu'un de nous sera vivant, ils ne
prendront pas Constantine.--Voil de braves gens, s'crie le gnral
Damrmont en recevant cette rponse; eh bien, l'affaire n'en sera que
plus glorieuse pour nous.

Le 12, nouvelle batterie de brche, plus rapproche du rempart. En s'y
rendant avec le duc de Nemours, le gnral en chef suivait un chemin
expos au feu de la place. Un premier boulet passe sur sa tte. Comme
on l'engage  hter le pas. C'est gal, rpond-il. Au mme moment,
ricoche un autre boulet qui le tue.  ct de lui, le gnral
Perrgaux, son chef d'tat-major gnral, est aussi frapp
mortellement d'une balle. La funbre nouvelle se rpand aussitt:
l'arme est douloureusement mue; mais elle a confiance dans le
gnral Vale, appel, par anciennet de grade,  remplacer le gnral
Damrmont.

Dans la soire du 12, la brche est reconnue praticable et l'assaut
annonc pour le lendemain matin, vendredi 13. L'avis est reu avec
transport par le soldat. C'est la fin de ses souffrances; il n'ignore
pas que l'affaire sera chaude et rude; il sait aussi que l'artillerie a
dpens tous ses boulets, que les vivres sont presque puiss, et qu'un
chec serait un dsastre; mais il est rsolu  vaincre. Tous les corps
se disputent l'honneur de monter  la brche. Il faut que le gnral en
chef forme trois colonnes d'assaut, o les divers rgiments sont
reprsents. Le gnral Vale fait appeler La Moricire, qui doit
commander la premire colonne. --Colonel, lui dit-il, tes-vous bien
sr que la colonne que vous commanderez sera nergique jusqu' la
fin?--Oui, mon gnral, j'en rponds!--tes-vous bien sr que toute
votre colonne fera le trajet de la batterie  la brche sans tirailler
et sans s'arrter?--Oui, mon gnral, pas un homme ne s'arrtera, pas un
coup de fusil ne sera tir.--Combien pensez-vous que vous perdrez
d'hommes dans le trajet?--La colonne sera forte de quatre cent cinquante
hommes. J'ai calcul cette nuit qu'il ne se tirait pas en avant de la
brche plus de quatre cents coups par minute; le quinzime au plus des
coups pourront porter; je ne perdrai pas plus de vingt-cinq  trente
hommes.--Une fois sur la brche, vous avez calcul quelles seront vos
pertes?--Cela dpendra des obstacles que nous rencontrerons. L'assig
aura dans ce moment-l un grand avantage sur nous; la moiti de la
colonne sera vraisemblablement dtruite.--Pensez-vous que, cette moiti
tant dtruite, l'autre moiti ne flchira pas?--Mon gnral, les trois
quarts seraient-ils tus, fuss-je tu moi-mme, tant qu'il restera un
officier debout, la poigne d'hommes qui ne sera pas tombe pntrera
dans la place et saura s'y maintenir.--En tes-vous sr, colonel?--Oui,
mon gnral.--Rflchissez, colonel.--J'ai rflchi, mon gnral, et je
rponds de l'affaire sur ma tte.--C'est bien, colonel; rappelez-vous et
faites comprendre  vos officiers que demain, si nous ne sommes pas
matres de la ville  dix heures,  midi nous sommes en retraite.--Mon
gnral, demain  dix heures nous serons matres de la ville ou morts.
La retraite est impossible; la premire colonne d'assaut du moins n'en
sera pas[667]. De leur ct, les dfenseurs de Constantine, nullement
dcourags, prparent la dfense, lvent des barricades, crnellent les
maisons; puis, ce travail fait, immobiles  leur poste, ils passent la
nuit en prire; pendant ce temps, dans l'intrieur de la ville, les
vieillards, les femmes, les enfants, runis sur les places publiques,
rpondent en choeur aux chants des muezzins.

[Note 667: _L'Algrie de 1830  1840_, par Camille ROUSSET, t. II, p.
281  283.]

Le lendemain matin, 13 octobre, la pluie a cess, le soleil
brille.--Enfonc Mahomet! Jsus-Christ prend la semaine! s'crie le
troupier franais. On tire les derniers boulets, et la premire
colonne, La Moricire en tte, s'lance sur la brche, atteint le
sommet en quelques instants et y plante le drapeau tricolore. Mais, le
rempart franchi, loin de pouvoir pntrer dans la ville, nos soldats
se trouvent arrtes dans un chaos, sans issue, de constructions et de
ruines informes; fusills de toutes parts, ils n'avancent qu' coups
de hache et de marteau. On se bat  terre, on se bat dans les maisons,
on se bat jusque sur les toits. Cette terrible lutte durait depuis
quelque temps, et la petite troupe progressait lentement, quand, sous
ses pieds, se produit une explosion formidable, renversant et
dtruisant tout dans un vaste rayon. C'est un magasin  poudre qui
vient de sauter. Beaucoup des assaillants, dont presque tous les
officiers de la premire colonne, sont crass ou mutils: la
Moricire gt par terre, bless et aveugl. Les soldats qui sont
parvenus  se tirer des dcombres, la figure brle, sans cheveux,
dgouttants de sang, les vtements en lambeaux et les chairs
pantelantes, se prcipitent vers la brche, criant  leurs camarades
de la seconde colonne qui arrivent: Sauvez-vous, sauvez-vous! nous
sommes perdus, tout est min!  cette vue,  ces cris, les nouveaux
venus s'arrtent hsitants. C'est l'instant critique. Le colonel
Combes, le chef de bataillon Bedeau, le capitaine de Saint-Arnaud et
d'autres braves agitent leurs pes et s'lancent, en poussant de
toutes leurs forces le cri: En avant, en avant! Les soldats
entrans les suivent, se prcipitent  leur tour dans l'effroyable
cratre, et reprennent l'attaque, en passant sur les cadavres
dfigurs de leurs camarades. Les Turcs et les Kabyles, qui rsistent,
pied  pied, avec un grand courage, sont contraints de reculer. Ils ne
le font pas sans nous tuer beaucoup de monde. Le colonel Combes est
atteint de deux balles en pleine poitrine; il donne ses derniers
ordres et, toujours debout, vient faire son rapport au gnral Vale.
Ceux qui ne sont pas blesss mortellement, ajoute-t-il, pourront se
rjouir d'un aussi beau succs; pour moi, je suis heureux d'avoir
encore pu faire quelque chose pour le Roi et pour la France.--Mais
vous, colonel, s'crie le duc de Nemours, vous tes donc bless?--Non,
Monseigneur, je suis mort. Puis il se livre aux mains des
chirurgiens; deux jours aprs il tait mort.

Cependant les Franais continuent  arriver dans la ville, par petits
paquets, afin d'viter l'encombrement. Le gnral Rulhire prend la
direction de l'attaque, pour lui donner de l'ensemble. Notre succs se
dessine de plus en plus. Il tait prs de dix heures, et ce terrible
combat avait commenc  sept heures. L'un des acteurs de ce drame, le
capitaine de Saint-Arnaud, crivait, le lendemain,  son frre:
Figure-toi tout ce qu'il y a de plus pouvantable au monde, de l'avis
mme des vieux guerriers de l'empire: une rsistance admirable; des
hommes qu'il fallait tuer deux fois; une ville prise  la baonnette
sous un feu crasant, maison par maison, rue par rue, et ce massacre,
de part et d'autre, durant trois heures[668]. Enfin l'hroque
obstination de nos soldats l'emporte. Des hommes sans armes, portant
un papier blanc au bout d'un bton, se prsentent au gnral Rulhire:
c'est la ville qui se rend; la rsistance est brise.  ce mme
moment, beaucoup d'habitants, fuyant pouvants, cherchent 
s'chapper de la ville par le ravin  pic qui l'entoure; ces
malheureux se poussent les uns les autres, et tombent, en une
effroyable cascade humaine, au fond du gouffre: plus de deux cents
cadavres s'y crasent, aprs avoir laiss des lambeaux de chair aux
asprits du roc. Cependant le combat a cess partout. Les vainqueurs
couronnent les toits des difices et, se tournant vers leurs camarades
demeurs en dehors des murailles, leur annoncent le succs par un long
cri de: Vive le Roi! Le gnral en chef vient occuper le palais du
bey, avec le duc de Nemours, et donne l'ordre d'arrter partout le
pillage. Du haut d'une colline, Ahmed a regard l'assaut:  la vue du
drapeau tricolore qui flotte sur la kasba, il sent que tout est perdu,
verse des larmes, pousse des imprcations, et s'enfuit vers les monts
Aurs, suivi seulement de quelques cavaliers.

[Note 668: _Lettres du marchal de Saint-Arnaud_, t. I. Lettre du 14
octobre 1837.]

Nous sommes matres de Constantine. Qu'en faire? L'abandonner? on n'y
peut songer aprs avoir eu tant de mal  s'en emparer. La garder? Mais
comment laisser  la garnison les vivres et les munitions ncessaires,
alors que l'arme n'en a pas pour elle-mme et qu'elle n'a plus de
chevaux pour en envoyer chercher  Medjez-Amar? D'ailleurs, et-on
approvisionn une premire lois cette garnison, comment la ravitailler
ensuite? Ne sera-ce pas un autre Tlemcen, plus loign encore de la
cte? La sage politique du gnral Vale trouve tout de suite la
meilleure solution. Il s'applique, par sa modration quitable, 
rassurer et  gagner les indignes, et obtient d'eux ce que la
victoire elle-mme ne suffit pas  procurer en Algrie, des vivres.
Trente et un chefs des tribus voisines viennent faire leur soumission
et offrir leurs services. En mme temps, le 17 octobre, l'arme,
victorieuse, mais puise, a le bonheur d'ouvrir les portes de
Constantine  une petite colonne franaise, escortant un convoi de
ravitaillement: cette colonne tait partie de Medjez-Amar, aussitt
aprs l'arrive de renforts envoys de France. Dans ses rangs, se
trouvait le jeune prince de Joinville, inconsolable de n'avoir pu
prendre part  l'assaut, mais devant trouver bientt sa revanche au
Mexique. Ds lors, le gnral Vale peut revenir  Bone; il laisse 
Constantine une garnison de deux mille cinq cents hommes,
approvisionne pour cinq mois, et--ce qui vaut mieux encore--en bons
rapports avec les populations du voisinage. Ahmed d'ailleurs n'a rien
d'un Abd-el-Kader.

Le retour s'accomplit au milieu de populations soumises, sans
obstacles, mais non sans souffrances. L'arme trane un long et
douloureux convoi de malades et de blesss. La pluie tombe; le cholra
svit, et chaque bivac est marqu par de vastes fosses remplies de
cadavres. Les vautours et les lions suivent la colonne, dans l'attente
de leur funbre pture. Le duc de Nemours, qui a sollicit pour sa
brigade l'honneur de former l'arrire-garde, est admirable de
sollicitude compatissante et d'active fermet. Enfin, le 3 novembre,
un peu plus d'un mois aprs son dpart, l'arme se retrouve sous les
murs de Bone. Les rapports officiels accusent cinq cent
quarante-quatre blesss et cent cinquante-trois tus: parmi ces
derniers, sont le gnral en chef et son chef d'tat-major[669].

[Note 669: On remarqua la proportion considrable des officiers
frapps. Dans l'assaut, notamment, ils figurrent pour un quart, et
les sous-officiers pour un autre quart.]

La France entire salua avec une motion joyeuse l'exploit de cette
petite arme, dont le gnral Vale, vtran des guerres de l'empire,
pouvait dire qu'elle venait d'galer ce qu'il avait vu de plus beau
dans sa longue carrire. Et le Roi ajoutait, du haut du trne: La
victoire a plus fait quelquefois pour la puissance de la France,
jamais elle n'a lev plus haut la gloire et l'honneur de ses armes.
On oubliait, dans la fiert de ce lustre nouveau, et la tristesse de
l'chec de l'anne prcdente, et la dception toute rcente du trait
de la Tafna. Le gnral Vale reut le bton de marchal et le titre
de gouverneur gnral. Le corps du gnral Damrmont, rapport en
France, y fut reu avec les honneurs militaires et inhum  l'htel
des Invalides.


XIV

Le trait de la Tafna, d'une part, l'crasement du bey de Constantine,
d'autre part, procurrent  nos possessions africaines une paix
relative qui devait durer jusque vers la fin de 1839. Ces deux annes
ne furent pas cependant, pour l'arme franaise, une poque de repos
et d'inaction. Le marchal Vale rsolut d'employer le loisir que lui
laissait la paix,  s'tablir fortement dans le territoire rserv 
la France. Sur les moyens  employer, il s'tait fait un systme. En
parcourant l'Algrie, il avait remarqu qu'un seul conqurant avait
laiss sa marque, imprime en caractres ineffaables, sur ce, sol
tant de fois dvast; c'tait le peuple romain. Ne retrouvait-on pas
cette marque dans les restes de villes et de routes qui avaient tant
de fois tonn nos soldats au milieu d'un pays devenu presque dsert?
Le marchal estima que, pour dominer des populations peu changes
depuis Jugurtha, il fallait procder  la romaine, crer aussi des
routes et des villes, le plus souvent aux mmes endroits, et y
employer les bras de nos soldats transforms en nouveaux lgionnaires.
Le gouverneur exposait en ces termes son plan au prsident du
conseil: Je veux que la France refasse l'Afrique romaine. Tant que la
confiance du Roi me maintiendra dans le poste que j'occupe, je
m'efforcerai de crer des villes, d'ouvrir des voies de communication.
Sous mes ordres, l'arme ne parcourra pas  l'aventure les provinces
africaines, sans laisser plus de traces, aprs elle, que n'en laissent
les bateaux  vapeur de la Mditerrane. J'irai lentement, mais je ne
reculerai jamais. Partout o je poserai le pied de la France, je
formerai des tablissements durables. Les villes qui existent encore,
je les agrandirai. Je leur donnerai une prosprit inconnue sur cette
terre, depuis bien des sicles, et, si la Providence me donne le temps
d'accomplir cette oeuvre, je laisserai sur le sol africain des traces
profondes de mon passage[670].

[Note 670: loge du marchal Vale, prononc  la Chambre des pairs
par le comte Mol, dans la sance du 5 aot 1847.]

Pour livrer ce nouveau genre de combats, le marchal Vale disposait
d'environ quarante-cinq mille hommes. Le gouvernement, en dpit des
promesses de rduction faites nagure aux commissions du budget,
consentait  laisser l'arme au chiffre qu'elle avait atteint lors de
l'expdition de Constantine. Il et hsit  mcontenter le marchal,
qui, de manires assez rudes avec tout le monde, ne mnageait pas les
ministres et semblait toujours prt  leur mettre le march  la main,
au cas o il n'et pas obtenu d'eux ce dont il croyait avoir besoin. 
cette poque, d'ailleurs, la Chambre, sans avoir encore dpouill
toutes ses prventions, tait devenue moins parcimonieuse. On put s'en
apercevoir, en juin 1838, lors de la discussion du budget: le
ministre proposait, pour l'Afrique, une augmentation de crdits de
prs de neuf millions; malgr les vives attaques de MM. Duvergier de
Hauranne, Jaubert et Desjobert, ces crdits furent vots  une grande
majorit. Vers la mme poque, M. Jouffroy publiait, sous ce titre:
_De la politique de la France en Afrique_, une tude remarquable qui
montrait ce qu'taient devenues, sur cette question, les ides de la
partie la plus claire du monde parlementaire. Aprs avoir proclam
que l'Afrique tait, en ce moment, la plus grande affaire de la
France, il constatait que la question de la conservation de la
conqute avait t dfinitivement tranche par l'instinct national,
malgr l'hsitation des Chambres. Aujourd'hui, disait-il, ce jugement
est accept. Chambres et cabinet, tous s'y rsignent, et ceux qui ont
le plus hautement conseill l'abandon de l'Afrique n'en demandent plus
maintenant que l'occupation prudente et limite. Non sans doute que
l'auteur se ft illusion sur les difficults que devaient prsenter la
soumission et la pacification de ce pays: Il est possible, disait-il,
qu'un demi-sicle n'en voie pas la fin; il y faudra chaque anne des
hommes et des millions. Mais l'oeuvre lui paraissait valoir ces
efforts et ces sacrifices. Dire qu'Alger est une colonie,
ajoutait-il, c'est mal parler; Alger est un empire, un empire en
Afrique, un empire sur la Mditerrane, un empire  deux journes de
Toulon. Or quand la Providence fait tomber un empire entre les mains
d'une nation puissante, ou le coeur de cette nation ne bat plus, et
ses destines sur la terre sont accomplies, ou elle sent la grandeur
du don qui lui est fait, et le tmoigne en le gardant. La France a
noblement subi cette preuve;  l'enthousiasme avec lequel elle a
accept sa conqute,  la fermet avec laquelle elle l'a dfendue, on
a vu que son rle en ce monde n'tait pas fini[671].

[Note 671: _Revue des Deux Mondes_, 1er juin 1838.]

Dans la province d'Oran, nos possessions taient  ce point rduites,
que l'initiative du marchal Vale ne trouva gure  s'y exercer. Il
se borna  faire construire une belle route, taille en corniche et en
galerie, d'Oran au fort de Mers-el-Kbir. Il y avait plus  faire dans
la province d'Alger: la partie de cette province laisse entre nos
mains fut transforme en une sorte de vaste place d'armes propre 
l'offensive comme  la dfensive, avec poste central, villes
fortifies aux coins, camps dans les intervalles, routes rayonnant
dans toutes les directions et chemin de ceinture. Ces travaux, qui
comprenaient la construction de cent lieues de voie carrossable, le
desschement de marais tendus, l'tablissement de onze camps
retranchs, la fortification de deux villes, furent conduits avec
l'esprit de mthode, la forte impulsion, la volont persvrante et
souvent mme un peu obstine qui distinguaient le marchal: ils furent
termins en deux ans. Peut-tre n'taient-ils pas aussi bien adapts 
la guerre d'Afrique, qu'ils l'eussent t  une guerre europenne:
mais ils avaient, en tout cas, je ne sais quoi de solide, de durable,
de dfinitif, contrastant heureusement avec le provisoire hsitant
qui, depuis 1830, avait marqu presque toutes nos entreprises en
Afrique.

Dans la province de Constantine, l'oeuvre  accomplir tait
considrable et malaise. Il ne s'agissait plus d'tablir fortement un
petit tat europen  ct d'un grand tat arabe; il s'agissait de
gouverner directement un vaste territoire et une nombreuse population
musulmane. Si l'arme franaise se contentait d'occuper la capitale,
si aucun pouvoir ne succdait  celui du bey dans le reste de la
province, l'indpendance des tribus dgnrerait en anarchie, et
l'anarchie ouvrirait la voie  Abd-el-Kader. Celui-ci comptait sur cet
hritage et le guettait. Or, le marchal tait bien rsolu  tromper
son ambition. Il entendait que la France ne se laisserait pas jouer
comme dans les autres parties de la Rgence, qu'elle seule aurait le
profit de sa difficile victoire et rgnerait l o avait rgn Ahmed.
Comment, avec une arme trs-restreinte, soumettre et dominer un
territoire qui avait une largeur de cent lieues et une profondeur sans
limites? Le marchal rsolut ce problme, en se servant des cadres de
la socit arabe. Dans toute la partie de la province o il
n'tablissait pas d'autorits franaises, il laissa les tribus
s'administrer comme du temps des beys; elles payaient un impt dbattu
et convenu avec nous, recevaient de nos mains leurs kads, faisaient
certaines corves en temps de paix, et fournissaient un contingent de
soldats en cas de guerre. La seule diffrence avec les Turcs tait que
nous ne vendions pas le titre de kad au plus offrant, et que nous
tachions d'empcher les malversations et les abus de pouvoir des
magistrats indignes. Dans l'crit dj cit, o il exposait ses
projets de travaux, le marchal disait encore: Quant aux populations
indignes, je veux les gouverner, et non les piller. J'appellerai
autour de moi l'aristocratie territoriale et religieuse. Je ferai
comprendre aux chefs des familles puissantes que, sous la protection
de la France, ils jouiront paisiblement de la part d'influence qui
leur appartient, qu'ils possderont en toute scurit les biens que
leur ont lgus leurs pres. Je les placerai toujours sous la main
puissante du commandant de la province. Ils commanderont aux tribus,
mais l'autorit franaise veillera sur eux et prsentera constamment
la France aux Arabes comme protgeant et maintenant les droits de
tous. Grce  l'application de ce programme, l'administration de la
province fut promptement organise. L'impt s'y percevait sans
rsistance. Les chefs arabes, frapps de la force dont nous avions
fait preuve en nous emparant de Constantine, et de la modration avec
laquelle, aprs la victoire, nous respections leur organisation
sociale, reconnaissaient et secondaient notre pouvoir, administraient
en notre nom, combattaient mme dans nos rangs. Au nombre de ces
grands devenus ainsi nos auxiliaires, taient Ben-Assa, l'ancien
lieutenant du bey, l'intrpide dfenseur de sa capitale; Ben-Gana, le
descendant des chrifs du dsert; El-Mokrani, le plus noble entre les
nobles, et beaucoup d'autres; allis sauvages sans doute, et dont
l'un, par exemple, envoyait,  titre d'hommage, au commandant
franais, cinq cents paires d'oreilles humaines et son sabre brch 
force d'avoir frapp nos ennemis. Sous ce rgime, la province de
Constantine n'chappa point  toute rvolte. Dans quelques parties du
territoire, l'organisation n'tait gure que nominale; les Kabyles
surtout, dont l'indpendance tait particulirement farouche, firent
plus d'une fois parler la poudre. Mais ce ne furent que des troubles
locaux et passagers; rien qui ressemblait  la guerre de race et de
religion que nous avions  soutenir, depuis tant d'annes, dans
l'ouest de l'ancienne Rgence.

En mme temps que le marchal organisait le gouvernement de la
province avec le concours des chefs indignes, fidle  son systme,
il travaillait, par des crations de routes, de villes et de camps
retranchs,  donner  ce gouvernement une assiette forte et
indestructible. C'tait la mme oeuvre qu'autour d'Alger. Seulement,
dans la province de Constantine, la difficult tait bien autre, 
cause de l'tendue du territoire. Il y eut sans doute de fausses
dmarches, une trop grande dispersion des efforts, une multiplication
fcheuse des petits postes, appts offerts aux convoitises pillardes
d'une population turbulente; mais, malgr tout, de grandes et utiles
choses furent accomplies, toutes avec ce caractre de dure et de
solidit romaines, qui tait comme la marque des oeuvres du marchal.
Tels furent la route directe de Constantine  la cte, et, au dbouch
de cette route sur la mer, la rsurrection de Stora et celle de
Rusicada, baptise dsormais Philippeville; l'occupation du port de
Djidjelli, peu fructueuse, il est vrai, pour le moment; la route de
Constantine  Milah et  Stif, et les importants tablissements
militaires crs sur ces deux points; enfin les efforts persvrants,
hardis, pour trouver et ouvrir une route reliant, par l'intrieur des
terres, Constantine et Alger; le marchal attachait  cette route une
importance capitale; il y voyait un moyen de donner  nos possessions
si rduites de la province d'Alger un point d'appui et une force de
rsistance contre les tats de l'mir qui les pressaient au sud et 
l'ouest.

Cette vie de travaux, que le soldat acceptait avec une courageuse
abngation, tait moins glorieuse pour lui, mais non moins pnible ni
moins meurtrire que les combats. Chaque coup de pioche dans une terre
ferme depuis tant de sicles aux rayons du soleil, en dgageait des
miasmes souvent mortels. Tel rgiment, le 11e de ligne, fut empoisonn
tout entier et dtruit par les desschements de Bouffarik; dans les
garnisons de certains camps de la province d'Alger, ceux de l'Arrach
et de l'Arba, tous les hommes sans exception tombrent malades, et le
plus grand nombre prirent. Pendant l't de 1839, la division d'Alger
comptait 2,000 hommes hors d'tat de faire leur service et 1,000
convalescents. La division de Constantine ptit plus encore, moins par
les petits combats qu'elle eut  livrer, que par l'excs des marches
et des travaux, par la multiplicit des points entre lesquels il lui
fallait entretenir des communications. Pour comble de souffrances,
dans plusieurs des camps o les troupes taient parpilles, les
malades n'avaient pour toute ambulance que des baraques en planches
disjointes ou de vieilles tentes mal closes; parfois ni mdecins, ni
mdicaments; pas mme de paille ni d'eau. Mais que pouvez-vous donc
faire ici? demandait un gnral, en entrant dans un de ces rduits
infects qu'il se refusait  prendre pour un hpital. Nous mourons,
mon gnral, rpondit simplement un des malades[672]. Les deux
campagnes de 1838 et 1839 ne cotrent pas moins de six mille morts 
l'arme d'occupation.

[Note 672: J'emprunte cette anecdote au livre de M. le duc d'Orlans.
Le jeune prince devait tre, peu aprs, tmoin de ces misres, et la
violente amour qu'il portait au soldat franais ne lui permettait
pas d'en parler sans une motion indigne.]

Les constructions de routes n'taient pas les seules mesures par
lesquelles le gouvernement manifestait alors sa volont de s'installer
dfinitivement en Afrique. En 1838, il obtint du Pape la cration d'un
vch  Alger, et un prtre zl du diocse de Bordeaux, l'abb
Dupuch, fut appel  ce poste.  l'origine, les Franais s'taient
conduits, en Algrie,  peu prs comme s'ils n'avaient pas de culte.
Le 1er mai 1831, jour de la fte du Roi, une messe militaire, clbre
aprs la revue des troupes, dans une pauvre petite chapelle, avait t
remarque des Arabes, comme tant le premier hommage  Dieu, auquel se
fussent associs leurs conqurants. Quand le nouvel vque dbarqua,
en 1838, il ne trouva  Alger qu'une seule glise, desservie par un
seul prtre, dpourvue des objets ncessaires au culte, et un
tablissement de Soeurs;  Oran, un prtre g et puis, succombant 
la tche;  Bone, une chapelle misrable, un prtre zl, mais sans
ressource, et le commencement d'une communaut de Soeurs: rien autre
dans toutes nos possessions. Il y avait dans cette absence de religion
une indiffrence explicable par l'tat des esprits aprs 1830, et
aussi la crainte d'irriter le sentiment musulman. Crainte mal fonde,
car il rsulte de tous les tmoignages que les Arabes taient tonns
de notre impit, et qu'elle nous diminuait  leurs yeux. Vous tes
des chiens; vous ne priez jamais Dieu, disait Abd-el-Kader  l'un de
ses prisonniers. Comme l'a trs-bien observ M. Camille Rousset, ces
hommes qui allaient  la mosque ne pouvaient pas comprendre que des
chrtiens n'allassent pas  l'glise. Quand, en 1832, on se dcida 
affecter l'une des mosques d'Alger au service du culte catholique,
cette mesure, rapporte l'auteur des _Annales algriennes_, choqua
beaucoup moins les musulmans qu'on aurait pu le croire, car notre
indiffrence religieuse tait ce qui les blessait le plus; ils furent
bien aises de voir que nous consentions enfin  prier Dieu. Le
ministre Mol fut donc heureusement inspir, quand, obissant  une
pense analogue  celle qui lui avait fait rouvrir Saint-Germain
l'Auxerrois et rtablir le crucifix des cours d'assises, il installa
le premier vque d'Alger et assura ainsi  notre colonie le bienfait
d'une action religieuse qui lui avait jusqu'alors compltement manqu.

Pendant ce temps, que devenait Abd-el-Kader? Il profitait de la paix
pour consolider son empire. Tout ce qui lui portait ombrage, tout ce
qui pouvait devenir un foyer de rvolte ou seulement d'indpendance,
il le supprimait. Les Turcs et les Coulouglis qui restaient encore 
Tlemcen,  Mda,  Miliana, furent gorgs par ses ordres et sous ses
yeux. Apprenait-il qu'il y avait, dans quelque oasis lointaine, un
marabout en passe, par son prestige, de devenir un rival, il marchait
contre lui, et pour en avoir raison, il s'acharnait, en plein dsert,
 un sige qui ne durait pas moins de six mois. Il n'tait pas homme 
se contenter de dtruire. Avec la triple autorit d'un prophte, d'un
prince et d'un gnral, il complta l'organisation, dj commence par
lui, de l'tat et de la socit arabes. Dans cette oeuvre, o il
apportait l'instinct suprieur du gouvernement et une rare
intelligence des conditions propres  la race qu'il commandait, tout
convergeait vers un seul but: la guerre sainte contre les chrtiens.
L'tat qu'il crait tait un camp; la socit qu'il constituait, une
arme. S'il travaillait  dpeupler les villes, s'il achevait par
exemple de dmolir les restes de Tlemcen, c'tait pour que les Arabes
fussent moins accessibles aux sductions de la civilisation
europenne, et aussi pour que, devenus plus nomades, ils fussent plus
insaisissables  l'ennemi, plus aptes au genre de guerre qu'il avait
devin tre seul efficace contre une arme europenne. En mme temps
qu'il veillait  ce que chaque musulman et un fusil et pt, au
premier appel, se transformer en soldat, il augmentait et exerait ses
troupes rgulires, instrument de son pouvoir pendant la paix, noyau
solide autour duquel, en cas de guerre, devaient se grouper les
lments plus inconsistants fournis par la leve des tribus. Les
tablissements de tous genres, manufactures d'armes, manutentions,
ateliers d'quipements, arsenaux, que nous avions trouvs bauchs 
Mascara, et que nous avions alors dtruits, l'mir les reconstruisit,
accrus et perfectionns,  quarante lieues plus loin dans le sud, au
milieu de montagnes qu'il pouvait supposer tre hors de notre porte.
Il usait, du reste, des relations cres par le trait, pour se faire
fournir par nous des quantits considrables d'armes, de plomb, de
poudre, ou pour se faire prter des contre-matres et des ingnieurs.
Soigneux ainsi d'accumuler le matriel de la guerre prochaine, il
l'tait plus encore d'y prparer le moral de son peuple: il exerait
lui-mme, avec une activit passionne, l'apostolat du fanatisme;
changeant de cheval dans chaque tribu, il parcourait d'normes
distances avec une rapidit inoue, se montrait presque au mme moment
sur les points les plus loigns, produisait sur ses fidles bahis
l'effet d'une sorte d'apparition surnaturelle, et soufflait dans tous
les coeurs le feu de la haine contre le chrtien.

Tout en rclamant l'excution du trait dans les clauses qui lui
profitaient, Abd-el-Kader ne se faisait pas scrupule de violer celles
qui le gnaient. Il retenait, par les mesures les plus rigoureuses,
les musulmans disposs  migrer sur notre territoire, attirait de
force  lui les tribus tablies dans nos lignes, monopolisait entre
ses mains le commerce indigne, et, pendant, qu'il se faisait fournir
par nous de la poudre et des armes, dfendait, sous peine de mort, 
ses sujets de nous vendre les chevaux dont nous manquions. Le marchal
n'avait pas d'illusion sur la dure de la paix; mais, tout entier 
son oeuvre d'installation et d'organisation, il ne croyait pas de
notre intrt de hter la rupture: ce sentiment lui faisait fermer
les yeux sur toutes ces infractions au trait. Enhardi, l'mir le
prenait sur un ton hautain et insolent, toutes les fois qu'il avait
une communication  nous faire. La situation du capitaine Daumas,
notre consul  Mascara, devenait intolrable; pas de jour o il
n'assistt  quelque violation des engagements pris envers nous, o il
n'et  subir quelque impertinence, quelque marque de ddain.

Incapable de se renfermer dans les limites du domaine, pourtant si
tendu, qui lui avait t concd, Abd-el-Kader faisait des pointes
jusque dans les environs de Bougie, pour fanatiser contre nous les
Kabyles. Il aspirait surtout  tendre son pouvoir dans la province de
Constantine: c'tait alors sa principale ambition. Profitant d'une
obscurit du trait, il tcha d'abord de se glisser entre cette
province et le petit territoire que nous occupions autour d'Alger: il
et ainsi intercept toute communication entre ces deux parties de nos
possessions. Si longanime que ft le gouverneur, il voulut s'opposer 
cette prtention. De l, des ngociations, des contestations, dans
lesquelles l'mir se montra chaque jour plus intraitable, plus
arrogant, plus menaant; il essaya mme, sans succs,  la vrit, de
traiter, par-dessus la tte du marchal, avec le gouvernement de
Paris. Ce n'taient pas seulement les abords de la province de
Constantine qu'il songeait  occuper; il ne laissait pas chapper une
occasion de pntrer dans la province elle-mme. Peu aprs la prise de
sa capitale, Ahmed, ayant runi quelques troupes, avait attaqu, dans
Biskra,  l'extrme sud de son ancien beylick, un chef arabe, ralli
aux Franais; ce chef avait sollicit notre secours. Ne l'ayant pas
obtenu, il demanda aide  Abd-el-Kader, qui s'empressa d'envoyer
quelques-uns de ses lieutenants; les troupes d'Ahmed furent battues.
Ce fut le dernier coup port au bey, ds lors rduit  mener une vie
vagabonde sur les frontires de Tunis. Mais nous n'eussions certes pas
gagn au change,  le voir remplac par Abd-el-Kader. Les partisans de
l'mir cherchaient, en mme temps,  s'tablir dans la Medjana, autre
partie de la province. Pour arrter ces diverses invasions, force fut
de livrer une srie de petits combats, dans lesquels la division de
Constantine fut vaillamment seconde par ses auxiliaires indignes.

Malgr tout, le trait n'tait pas ouvertement rompu, la paix
subsistait encore; mais il et fallu tre bien aveugle pour croire 
sa dure. Des symptmes chaque jour plus graves rvlaient la
fermentation des passions arabes; des pillards s'infiltraient de
nouveau dans nos lignes, tandis que les indignes, rests sur notre
sol ou enrls dans nos rangs, semblaient contraints  la dsertion ou
 la trahison par un pouvoir invisible. L'air se remplissait de
menaces mystrieuses. Les esprits rflchis et clairvoyants ne s'y
trompaient pas. Un officier, dj honorablement connu pour sa dfense
de Tlemcen, le commandant Eugne Cavaignac, publiait alors, sous ce
titre: _De la Rgence d'Alger, notes sur l'occupation_, un livre o il
annonait la rupture invitable. Il devenait en effet manifeste que la
coexistence pacifique d'une colonie franaise et d'un empire arabe
tait un rve irralisable. Il n'y avait pas place pour les deux, en
Algrie. Ou bien les Franais seraient jets  la mer, ou ils
dtruiraient le pouvoir qu'ils avaient eux-mmes tant contribu 
lever. Alternative redoutable qui ne devait tre tranche qu'aprs
une nouvelle guerre, plus longue et plus rude encore que les
prcdentes.

Si donc on jetait les yeux, en 1839, sur nos possessions africaines,
on n'avait pas l'impression d'une oeuvre termine ou en voie de
l'tre. Les dix annes qui venaient de s'couler semblaient mme avoir
t presque entirement dpenses en ttonnements, en efforts
inconsistants et trop souvent striles. Sauf dans la province de
Constantine, notre domination avait peu gagn, depuis la prise
d'Alger. Cependant,  bien regarder cette priode, il est quelque
chose qui frappe plus encore qu'une si longue incertitude: c'est la
permanence de cette volont anonyme, inconsciente, non raisonne, plus
instinct encore que volont, qui redressait, supplait et dominait
toutes les erreurs du commandement militaire, toutes les ngligences
du gouvernement, toutes les hostilits du Parlement. On ne savait
trop o tait cet instinct, d'o il venait, comment il se manifestait,
quel pouvoir il avait  sa disposition, et cependant personne ne
songeait  en contester l'existence, nul n'osait le braver, et, tt ou
tard, chacun finissait par lui cder. Lui seul tait rsolu et
persvrant, dans une question o presque tous hsitaient et
variaient. C'est lui qui voulait garder la conqute, quand les hommes
d'tat auraient t tents de l'abandonner; c'est lui qui poussait 
l'tendre, alors que les pouvoirs publics se flattaient de la limiter.
Lutte de tous les jours, quoique le plus souvent invisible, et dans
laquelle, plus encore que dans les combats d'Afrique, se dcidait le
sort de notre future colonie. Et c'est parce que cet instinct
finissait en somme par avoir toujours le dessus, parce que les
rsistances rencontres par lui allaient s'affaiblissant, qu'on peut,
malgr tout, sortir de l'histoire de ces premires annes avec une
impression de confiance. On sent que le jour, maintenant prochain, o
la cause de la conqute aura t dfinitivement gagne, en France,
auprs des pouvoirs publics et de l'opinion dirigeante, le jour o
l'on cessera de lui marchander les hommes et l'argent, ce ne sera plus
qu'une question de temps de vaincre, en Algrie, les Arabes.

D'ailleurs,  ne regarder mme que cette Algrie et l'oeuvre militaire
qui s'y est accomplie pendant cette premire priode, il ne serait pas
juste de ne voir que les fautes commises. Il faut voir aussi ce qui s'y
est dpens de courage, d'nergie, d'abngation, au grand honneur et au
grand profit moral de notre pays. Dans la longue paix, bienfaisante par
tant de cts, o l'Europe se reposait de l'effroyable secousse du
commencement du sicle, c'tait seulement en ce coin de l'Afrique que se
conservait et se dveloppait, pour la race franaise, le levain des
vertus militaires. Or, si ce levain est prcieux  toute poque,
n'est-il pas particulirement ncessaire, de notre temps, pour empcher
l'amollissement et l'aplatissement, consquences naturelles d'une
civilisation matrialiste et d'un tat dmocratique? L aussi se
formait, mieux qu'elle n'et pu le faire  la caserne, l'arme nouvelle
dont la France aurait tt ou tard besoin: sorte d'cole, o cette arme
apprenait, sinon toute la guerre, du moins une partie de la guerre, o
s'exeraient notamment l'initiative de l'officier et la valeur
individuelle du soldat. Les hommes sortaient de cette preuve
singulirement tremps. Cette ducation se faisait sous l'autorit des
derniers reprsentants d'une autre poque guerrire. Comme on l'a
justement remarqu, les premires campagnes d'Afrique ont t le lien
entre deux gnrations militaires[673]: d'une part, la gnration de
l'Empire, reprsente par ceux qui commandaient en chef, qu'ils
s'appelassent Clauzel, Damrmont, Vale ou mme Bugeaud; d'autre part,
la nouvelle gnration, dont les ordres du jour des deux expditions de
Constantine pourraient tre comme le livre d'or: ordres du jour o l'on
retrouve, entre beaucoup d'autres, les noms des lieutenants-colonels
Duvivier et de la Moricire, des commandants Changarnier et Bedeau, des
capitaines Niel, de Mac Mahon, Canrobert, de Saint-Arnaud. Le seul
rapprochement de ces noms anciens et nouveaux ne suffit-il pas  montrer
qu'il y avait l autre chose qu'une conqute plus ou moins heureusement
conduite, et que cette guerre, en dehors mme de ses rsultats matriels
et immdiats, marquait une date importante dans l'histoire de l'arme
franaise?

[Note 673: _Avant-propos_, crit par M. le comte de Paris, en tte du
livre du duc d'Orlans sur les _Campagnes de l'arme d'Afrique_.]


FIN.




TABLE DES MATIRES


LIVRE III

LA CRISE DU GOUVERNEMENT PARLEMENTAIRE (1836-1839)

                                                                Pages.

  CHAPITRE PREMIER.--LE PREMIER MINISTRE DE M. THIERS, LA
    POLITIQUE INTRIEURE. (22 fvrier--6 septembre 1836.)            1

     I. Une re nouvelle. Que va faire M. Thiers? Attente
        curieuse et inquite. Dispositions des divers groupes.
        Tactique du prsident du conseil                             1

    II. Gages alternativement donns aux conservateurs et  la
        gauche. Dclaration du ministre. Discussion sur les fonds
        secrets. Attitude expectante et bienveillante de l'ancienne
        opposition                                                   9

   III. Irritation des doctrinaires. Les ardents engagent
        quelques escarmouches  la tribune. M. Guizot est plus
        rserv. Les doctrinaires, dans leur opposition, ne sont pas
        suivis par une partie des conservateurs. Dislocation de la
        vieille majorit                                            20

    IV. M. Thiers esquive la conversion des rentes. Lois utiles.
        Tarifs de douane. Le budget. Succs personnel et infatuation
        du prsident du conseil                                     28

     V. Attentat d'Alibaud. La socit des _Familles_. Blanqui et
        Barbs. Leur condamnation. La suppression de la revue du 28
        juillet. Effet produit. Discrdit de la politique de
        concession                                                  34


  CHAPITRE II.--LE PREMIER MINISTRE DE M. THIERS, LA
    POLITIQUE EXTRIEURE. (22 fvrier--6 septembre 1836.)           48

     I. Le gouvernement se rapproche des puissances
        continentales. M. Thiers veut faire du cardinal Fleury.
        Satisfaction des trois puissances. Mcontentement de
        l'Angleterre                                                48

    II. Occupation de Cracovie. Attitude conciliante de M. Thiers   56

   III. Le contre-coup de la rvolution de 1830, en Suisse.
        L'agitation pour la rforme fdrale. La question des
        rfugis. La politique du gouvernement franais se modifie
        peu  peu. Dmarches comminatoires de M. Thiers. La Suisse
        cde. Son irritation. Affaire Conseil                       59

    IV. M. Thiers repousse l'intervention en Espagne. Il propose
        le mariage d'Isabelle et de don Carlos. loge fait,  Berlin
        et  Vienne, du roi Louis-Philippe                          69

     V. Pourquoi M. Thiers se rapprochait-il des puissances
        continentales? Le duc d'Orlans. On dsire, aux Tuileries,
        un mariage avec l'archiduchesse Thrse. Rsistance 
        Vienne. M. Thiers se flatte d'enlever le mariage. Voyage du
        duc d'Orlans et du duc de Nemours. Leur succs  Berlin et
         Vienne. Pourparlers relatifs au mariage avec l'archiduc
        Charles et M. de Metternich. Les princes  Milan. L'effet de
        l'attentat d'Alibaud. Derniers efforts de M. Thiers. Refus
        de l'archiduc Charles. Le roi de Prusse propose la princesse
        Hlne de Mecklembourg-Schwerin                             74

    VI. M. Thiers veut se venger. Il revient  l'ide d'une
        intervention en Espagne. Le Roi consent  l'organisation
        d'une lgion trangre. Dsaccord entre le Roi et son
        ministre. Ce dsaccord s'aggrave aprs l'insurrection de la
        Granja. Dmission du ministre. Effet produit  l'tranger
        et en France                                                98


  CHAPITRE III.--L'ALLIANCE ET LA BROUILLE DE M. MOL ET DE M.
    GUIZOT. (6 septembre 1836--15 avril 1837.)                     110

     I. M. Mol. Son pass. Ses qualits et ses dfauts            110

    II. M. Mol demande le concours de M. Guizot. Raisons qui
        pouvaient faire hsiter ce dernier. Le duc de Broglie. M.
        Guizot se contente du ministre de l'instruction publique.
        Part faite  ses amis. Composition dfectueuse du cabinet  114

   III. Premires mesures  l'intrieur et  l'extrieur.
        Affaires d'Espagne et de Suisse                            121

    IV. Le prince Louis Bonaparte. Attentat de Strasbourg.
        Impression produite. Le prince est embarqu pour l'Amrique.
        Ses complices sont dfrs au jury                         125

     V. Charles X  Prague. Les royalistes et le vieux roi. Mort
        de Charles X  Goritz. Situation du duc d'Angoulme et du
        duc de Bordeaux                                            134

    VI. Les partis se prparent  la session. M. Thiers et le
        centre gauche. Ses rapports avec le duc de Broglie. chec
        des armes franaises devant Constantine                    141

   VII. Ouverture de la session. Attentat de Meunier.
        L'Adresse. Dbat sur l'Espagne et l'affaire Conseil        146

  VIII. tat moral de la majorit. Difficults entre M. Mol
        et M. Guizot. Attitude de l'opposition en face de cette
        dissension                                                 150

    IX. Acquittement des complices du prince Louis. Le ministre
        prsente en mme temps des lois pnales et des lois de
        dotation. Opposition trs-vive. Rejet de la loi de
        disjonction                                                156

     X. Le ministre se roidit, mais est gravement atteint.
        Agitation contre l'apanage. Rupture entre M. Mol et M.
        Guizot                                                     163

    XI. La crise ministrielle. M. Guizot tente sans succs de
        rtablir le ministre du 11 octobre. Malaise produit par la
        prolongation de la crise. Le Roi s'adresse en mme temps 
        M. Mol et  M. Guizot. Il prfre la combinaison propose
        par M. Mol. Le ministre du 15 avril. Sa faiblesse. Les
        reproches faits au Roi,  ce propos, sont-ils fonds?      166


  CHAPITRE IV.--L'AMNISTIE ET LE MARIAGE DU DUC D'ORLANS. (1837.) 176

     I. Le nouveau ministre ne parat pas viable. Sa
        dclaration. Ce qu'il fait des projets de loi attaqus.
        Dbat sur les fonds secrets. M. Guizot et M. Odilon Barrot.
        M. Thiers protge M. Mol. Lois d'affaires. Mauvaise
        situation du ministre et de la Chambre                    176

    II. Ngociations pour le mariage du duc d'Orlans avec la
        princesse Hlne de Mecklembourg-Schwerin. Intervention du
        roi de Prusse. La princesse Hlne. Le blocus matrimonial
        est forc.                                                 189

   III. L'amnistie. Accueil fait  cette mesure. L'glise
        Saint-Germain l'Auxerrois est rendue au culte.             195

    IV. Arrive de la princesse Hlne en France. Le mariage 
        Fontainebleau. Les ftes de Paris. Inauguration du muse
        de Versailles.                                             198

     V. Caractre de ces ftes. Impression d'apaisement et de
        confiance. Tmoignages contemporains. Satisfaction de M.
        Mol et du Roi.                                            204

    VI. M. Mol obtient du Roi la dissolution de la Chambre. La
        bataille lectorale. Les rpublicains et la gauche. Les
        lgitimistes. Attitude peu nette du ministre. On lui
        reproche de jouer double jeu. Rsultats du scrutin. M. Mol
        n'a pas atteint son but.                                   210


  CHAPITRE V.--LES PRLIMINAIRES DE LA COALITION. (1838.)          218

     I. Ouverture de la session. Animation de M. Thiers. M.
        Guizot repousse les avances du chef du centre gauche. Dbat
        de l'Adresse. Il dplat  M. Mol d'tre protg par les
        doctrinaires.                                              218

    II. Nouvelles avances de M. Thiers aux doctrinaires. Accueil
        qui y est fait. Discussion sur les fonds secrets.
        Hsitations et insuccs de M. Guizot. Les fonds secrets 
        la Chambre des pairs.                                      224

   III. Irritation des conservateurs contre les doctrinaires.
        Tactique de M. Mol. Il parvient  dtacher certains
        partisans de M. Guizot ou de M. Thiers, mais n'arrive pas
         se former une majorit solide.                           231

    IV. L'oeuvre lgislative. Les chemins de fer. La conversion.
        Dfaut d'autorit du cabinet.                              238

     V. M. Mol a personnellement grandi. Appui que lui donne
        Louis-Philippe. Le public jouit du calme matriel. Les
        socits secrtes. Prosprit financire. Le pays est de
        plus en plus tranger et indiffrent aux agitations du monde
        politique. Naissance du comte de Paris.                    241

    VI.  dfaut des chefs, les tats-majors continuent la
        coalition. M. Duvergier de Hauranne. Il cherche un terrain
        d'attaque o les coaliss puissent se rencontrer. Ses
        articles de la _Revue franaise_. Sa brochure. Polmiques
        qui en rsultent.                                          254


  CHAPITRE VI.--LA POLITIQUE TRANGRE PENDANT LE MINISTRE DE
    M. MOL. (1837-1838.)                                          268

     I. Affaires d'Espagne. M. de Metternich et Louis-Philippe.
        Malgr quelques difficults, bons rapports avec les
        puissances continentales.                                  268

    II. Humeur et mauvais procds de l'Angleterre.  Paris et 
        Londres, protestations en faveur du maintien de l'alliance.
        Le marchal Soult au couronnement de la reine Victoria.
        Accalmie gnrale en Europe.                               275

   III. Le gouvernement franais demande  la Suisse
        l'expulsion du prince Louis Bonaparte. Excitation des
        esprits. Le prince se retire en Angleterre.                282

    IV. L'Autriche annonce qu'elle va vacuer les Lgations.
        Obligation qui en rsulte, pour la France, d'vacuer Ancne.
        Le Roi et M. Mol n'hsitent pas. Antcdents de la
        question. Raisons de justice et de politique qui militent
        pour l'vacuation. Comment elle s'opre.                   288

     V. Le roi de Hollande adhre aux vingt-quatre articles et en
        demande l'excution. Soulvement des esprits, en Belgique, 
        la pense de restituer le Luxembourg. Dispositions des
        puissances. Que pouvait faire la France? Difficults
        qu'elle rencontre  Londres et  Bruxelles. Dcision de la
        confrence. La Belgique finit par se soumettre. Les trois
        affaires de Suisse, d'Italie et de Belgique sont exploites
        par l'opposition.                                          297

    VI. Action maritime en Amrique, spcialement contre le
        Mexique. Succs des armes franaises. Fermet du ministre
        dans ses rapports avec les puissances. Affaire de Cracovie.
        Conclusion sur la politique extrieure de M. Mol.         305


  CHAPITRE VII.--LA COALITION (Dcembre 1838--mars 1839.)          314

     I. M. Thiers et M. Guizot  la veille de la session.
        Discours du trne. Nomination du bureau et de la commission
        de l'Adresse. Dbat  la Chambre des pairs.                314

    II. La rdaction de l'Adresse. M. Dupin. Attitude des
        ministriels. Les deux armes en prsence.                 318

   III. La premire journe du dbat. MM. Guizot, Mol, Thiers.
        Le second jour. La discussion gnrale se ranime le
        troisime et le quatrime jour. M. de Lamartine. Premier
        vote donnant une petite majorit au ministre. Effet produit
        hors de la Chambre.                                        324

    IV. Dbat sur les affaires de Belgique, de Suisse et
        d'Ancne. Votes favorables au cabinet. Continuation de la
        discussion sur la politique trangre. MM. Berryer, Guizot,
        Thiers. Succs de l'opposition. Le lendemain, le ministre
        reprend l'avantage.                                        332

     V. Dbat sur le paragraphe relatif au refus de concours. Le
        ministre l'emporte. Vote sur l'ensemble. 221 contre 208.
        Talent et passion dpenss dans cette lutte. Qualits
        inattendues dployes par M. Mol.                         338

    VI. Le ministre donne sa dmission. Appel fait, sans
        succs, au marchal Soult. M. Mol reprend sa dmission et
        fait prononcer la dissolution. Prparatifs de combat des
        deux cts. Dangereux griefs dvelopps par l'opposition.
        Manifestes de MM. Guizot, Thiers et O. Barrot. La presse
        s'attaque directement au Roi. Les journaux ministriels.
        Malaise gnral. Effet produit hors de France. Illusions du
        gouvernement. Victoire lectorale de la coalition.         343


  CHAPITRE VIII.--L'INTERRGNE MINISTRIEL. (8 mars--12 mai 1839.) 360

     I. Le marchal Soult est charg de former un cabinet. Il
        tente de faire le ministre de grande coalition. Les
        coaliss ne parviennent pas  s'entendre.                  360

    II. Le marchal essaye de constituer un ministre de centre
        gauche. Tout choue au dernier moment. Le duc de Broglie
        cherche  rapprocher M. Thiers et M. Guizot. Son insuccs. 366

   III. Les uns s'en prennent  M. Thiers, les autres 
        Louis-Philippe. Injustice des reproches faits au Roi. Sa
        conduite en cette crise. Constitution d'un ministre
        provisoire.                                                372

    IV. Dsordres  l'ouverture de la session. M. Guizot se
        rapproche des conservateurs. M. Passy candidat des
        conservateurs  la prsidence de la Chambre. Il l'emporte
        sur M. O. Barrot. Nouvel chec d'une combinaison centre
        gauche.                                                    377

     V. Malaise gnral. Explications  la Chambre. M. Passy,
        charg de faire un cabinet, choue au dernier moment, par le
        fait de M. Dupin. Autres tentatives sans succs. Une
        proposition d'Adresse au Roi est prise en considration par
        la Chambre.                                                381

    VI. L'meute du 12 mai. Elle est promptement vaincue. Le Roi
        et le marchal Soult profitent de l'motion pour former le
        ministre.                                                 388

   VII. La coalition a manqu son but. Le mal qu'elle a fait au
        dedans et au dehors. Coup port  la royaut, aux
        institutions parlementaires. Tristesse dcourage des
        contemporains.                                             392


  CHAPITRE IX.--LES PROGRS DE LA PAIX RELIGIEUSE. (1836--1839.)   399

     I. La raction religieuse. Lacordaire quitte la chaire de
        Notre-Dame. Le P. de Ravignan.                             399

    II. Vocation monastique de Lacordaire. Mmoire pour le
        rtablissement en France des Frres Prcheurs. Prise d'habit
        de Lacordaire et de ses compagnons.                        404

   III. Montalembert et sainte lisabeth. Le jeune pair, champion
        des catholiques dans la Chambre haute. Ses premiers
        discours.                                                  408

    IV. Attitude du gouvernement en face du rveil religieux. Le
        crdit pour les cardinaux. Le monopole de l'Universit et le
        rgime des petits sminaires. Le projet de M. Guizot sur
        l'enseignement secondaire. Le rapport de M. Saint-Marc
        Girardin. Les vques et la question des petits sminaires.
        La discussion. Vote de l'amendement Vatout. Le dbat sur les
        petits sminaires. La loi, vote par la Chambre des dputs,
        n'est pas porte  la Chambre des pairs. Rouverture de
        Saint-Germain l'Auxerrois et autres mesures dans le mme
        esprit.                                                    413

     V. Protestation de l'archevque de Paris contre l'alination
        des terrains de l'archevch, et appel comme d'abus. Dbat 
        la Chambre des pairs. Mgr de Qulen et le fronton du
        Panthon.                                                  427

    VI. Les journaux de la coalition dnoncent les empitements
        du clerg. Articles de M. Guizot sur la question religieuse.
        Mesures favorables  la religion, prises par le
        gouvernement. Dissolution de l'Institut des hautes tudes,
        tabli par les Jsuites  Saint-Acheul. Appel comme d'abus
        contre l'vque de Clermont, pour refus de spulture
        religieuse  M. de Montlosier. M. Cousin dnonce,  la
        Chambre des pairs, la renaissance de la domination
        ecclsiastique. M. Isambert  la Chambre des dputs.     431

   VII. Les catholiques et le gouvernement de Juillet.
        Sentiments et conduite de M. de Montalembert, de Lacordaire,
        d'Ozanam. Le clerg se rapproche de la monarchie nouvelle.
        Attitude du Pape. Progrs faits vers l'accord de l'glise et
        de l'tat.                                                 451


  CHAPITRE X.--DIX ANNES DE GUERRE AFRICAINE. (1830--1839.)       452

     I. La situation dans l'ancienne Rgence d'Alger,  la chute
        de la Restauration. Dispositions du nouveau gouverneur 
        l'gard de l'entreprise africaine.                         453

    II. Le gnral Clauzel. Il veut tablir la domination de la
        France sur toute la Rgence. Expditions de Mda.
        Ngociations avec Tunis, dsavoues par le gouvernement.
        chec du plan du gnral Clauzel.                          459

   III. Le gnral Berthezne. Sa faiblesse. Expdition peu
        heureuse  Mda. Mcontentement de l'arme.               464

    IV. Le gnral de Rovigo. Langage des ministres sur la
        question d'Alger. Rigueur malhabile du nouveau commandant 
        l'gard des indignes. Prise de Bone par un audacieux coup
        de main. Mort du duc de Rovigo.                            466

     V. Intrim confi au gnral Voirol. Sa sage administration.
        Le premier bureau arabe et la Moricire. Occupation de
        Bougie.                                                    470

    VI. Oran depuis 1830. Les commencements d'Abd-el-Kader.
        Aprs avoir essay de la guerre, le gnral Desmichels
        conclut le trait du 26 fvrier 1834. Clauses secrtes sur
        lesquelles l'mir parvient  obtenir l'apposition du sceau
        du gnral. Difficults qui en rsultent. Incroyable
        engouement du gnral pour l'mir.                         474

   VII. Incertitude des esprits en France sur la question
        algrienne. Commission d'enqute et commission suprieure.
        L'instinct national est favorable  l'Algrie. Dbat
        parlementaire. Hsitation de la Chambre. Langage vague du
        ministre. Organisation du gouvernement gnral des
        Possessions franaises dans le nord de l'Afrique.        481

  VIII. Le gnral Drouet d'Erlon. Abd-el-Kader affermit son
        pouvoir et l'tend sur les provinces de Titteri et d'Alger.
        Faiblesse du gouvernement. Conflit entre le gnral Trzel
        et l'mir. Dsastre de la Macta.                           487

    IX. Le marchal Clauzel nomm gouverneur. Renforts envoys
        en Algrie. Le duc d'Orlans. Victoire de l'Habra et
        destruction de Mascara. Expdition de Tlemcen. Le marchal
        prononce la dchance du bey de Constantine. Nouvelle
        expdition  Mda. Les renforts rentrent en France. Le
        gnral d'Arlanges cern  la Tafna. Il ne reste plus rien
        des rsultats que croyait avoir obtenus le marchal
        Clauzel.                                                   494

     X. Victoire de la Sickack. Discussion  la Chambre. Le plan
        du marchal Clauzel et les ministres du 22 fvrier et du 6
        septembre. Le marchal se dcide  marcher contre
        Constantine.                                               504

    XI. L'expdition et son chec. Impression produite en
        Afrique et en France.                                      509

   XII. Rsolutions prises par le ministre. Le gnral
        Damrmont et le gnral Bugeaud. Trait de la Tafna.
        Entrevue du gnral Bugeaud et d'Abd-el-Kader. Le
        gouvernement ratifie le trait.                            516

  XIII. Ngociations sans succs avec le bey de Constantine.
        Une seconde expdition est rsolue. La marche. Le sige.
        L'assaut. La victoire.                                     524

   XIV. Le plan du marchal Vale. tat des esprits en France.
        Travaux accomplis dans les provinces d'Oran et d'Alger. La
        province de Constantine. Rapports avec les indignes.
        Cration de routes et de villes. Souffrances de l'arme.
        Cration de l'vch d'Alger. Abd-el-Kader organise son
        empire et prpare la guerre sainte. La paix ne peut durer.
        Conclusion.                                                535


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.

PARIS.--TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET Cie; RUE GARANCIRE, 8.




[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

L'ancre pour la note 284 manquant dans l'original, elle a t rajoute
 sa position suppose.]





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet
(Volume 3 / 7), by Paul Thureau-Dangin

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONARCHIE DE JUILLET (VOL 3) ***

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