The Project Gutenberg EBook of Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13), by 
George Sand

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Title: Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13)

Author: George Sand

Release Date: May 22, 2013 [EBook #42765]

Language: French

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typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




HISTOIRE DE MA VIE.




    HISTOIRE

    DE MA VIE

    PAR

    Mme GEORGE SAND.

    Charit envers les autres
    Dignit envers soi-mme;
    Sincrit devant Dieu.

    Telle est l'pigraphe du livre que j'entreprends.

    15 avril 1847.

    GEORGE SAND.

    TOME DIXIME.

    PARIS, 1855.

    LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.




CHAPITRE VINGT-DEUXIEME[1].

  Retraite  Nohant.--Travaux d'aiguille moralement utiles aux
    femmes.--quilibre dsirable entre la fatigue et le
    loisir.--Mon rouge-gorge.--Deschartres quitte
    Nohant.--Naissance de mon fils.--Deschartres  Paris.--Hiver de
    1824  Nohant.--Changemens et amliorations qui me donnent le
    spleen.--t au Plessis.--Les enfans.--L'idal dans leur
    socit.--Aversion pour la vie positive.--Ormesson.--Nous
    revenons  Paris.--L'abb de Prmord.--Retraite au
    couvent.--Aspirations  la vie monastique.--Maurice au
    couvent.--Soeur Hlne nous chasse.


Je passai  Nohant l'hiver de 1822-1823, assez malade, mais absorbe
par le sentiment de l'amour maternel, qui se rvlait  moi  travers
les plus doux rves et les plus vives aspirations. La transformation
qui s'opre  ce moment dans la vie et dans les penses de la femme
est, en gnral, complte et soudaine. Elle le fut pour moi comme pour
le grand nombre. Les besoins de l'intelligence, l'inquitude des
penses, les curiosits de l'tude, comme celles de l'observation,
tout disparut aussitt que le doux fardeau se fit sentir, et mme
avant que ses premiers tressaillemens m'eussent manifest son
existence. La Providence veut que, dans cette phase d'attente et
d'espoir, la vie physique et la vie de sentiment prdominent. Aussi,
les veilles, les lectures, les rveries, la vie intellectuelle en un
mot, fut naturellement supprime, et sans le moindre mrite ni le
moindre regret.

  [1] Cette partie a t crite en 1853 et 1854.

L'hiver fut long et rude, une neige paisse couvrit longtemps la terre
durcie d'avance par de fortes geles. Mon mari aimait aussi la
campagne, bien que ce ft autrement que moi, et, passionn pour la
chasse, il me laissait de longs loisirs que je remplissais par le
travail de la layette. Je n'avais jamais cousu de ma vie. Tout en
disant que cela tait ncessaire  savoir, ma grand'mre ne m'y avait
jamais pousse, et je m'y croyais d'une maladresse extrme. Mais quand
cela eut pour but d'habiller le petit tre que je voyais dans tous mes
songes, je m'y jetai avec une sorte de passion. Ma bonne Ursule vint
me donner les premires notions du _surjet_ et du _rabattu_. Je fus
bien tonne de voir combien cela tait facile; mais en mme temps je
compris que l, comme dans tout, il pouvait y avoir l'invention, et
la _mastria_ du coup de ciseaux.

Depuis j'ai toujours aim le travail de l'aiguille, et c'est pour moi
une rcration o je me passionne quelquefois jusqu' la fivre.
J'essayai mme de broder les petits bonnets, mais je dus me borner 
deux ou trois: j'y aurais perdu la vue. J'avais la vue longue,
excellente, mais c'est ce qu'on appelle chez nous une _vue grosse_. Je
ne distingue pas les petits objets; et compter les fils d'une
mousseline, lire un caractre fin, regarder de prs, en un mot, est
une souffrance qui me donne le vertige et qui m'enfonce mille pingles
au fond du crne.

J'ai souvent entendu dire  des femmes de talent que les travaux du
mnage, et ceux de l'aiguille particulirement, taient abrutissans,
insipides, et faisaient partie de l'esclavage auquel on a condamn
notre sexe. Je n'ai pas de got pour la thorie de l'esclavage, mais
je nie que ces travaux en soient une consquence. Il m'a toujours
sembl qu'ils avaient pour nous un attrait naturel, invincible,
puisque je l'ai ressenti  toutes les poques de ma vie, et qu'ils ont
calm parfois en moi de grandes agitations d'esprit. Leur influence
n'est abrutissante que pour celles qui les ddaignent et qui ne savent
pas chercher ce qui se trouve dans tout: le _bien-faire_. L'homme qui
bche ne fait-il pas une tche plus rude et aussi monotone que la
femme qui coud? Pourtant le bon ouvrier qui bche vite et bien ne
s'ennuie pas de bcher, et il vous dit en souriant qu'il _aime la
peine_.

Aimer la peine, c'est un mot simple et profond du paysan, que tout
homme et toute femme peuvent commenter sans risque de trouver au fond
la loi du servage. C'est par l, au contraire, que notre destine
chappe  cette loi rigoureuse de l'homme exploit par l'homme.

La peine est une loi naturelle  laquelle nul de nous ne peut se
soustraire sans tomber dans le mal. Dans les conjectures et les
aspirations socialistes de ces derniers temps, certains esprits ont
trop cru rsoudre le problme du travail en rvant un systme de
machines qui supprimerait entirement l'effort et la lassitude
physiques. Si cela se ralisait, l'abus de la vie intellectuelle
serait aussi dplorable que l'est aujourd'hui le dfaut d'quilibre
entre ces deux modes d'existence. Chercher cet quilibre, voil le
problme  rsoudre; faire que l'homme de _peine_ ait la somme
suffisante de loisir, et que l'homme de loisir ait la somme suffisante
de peine, la vie physique et morale de tous les hommes l'exige
absolument; et si l'on n'y peut pas arriver, n'esprons pas nous
arrter sur cette pente de dcadence qui nous entrane vers la fin de
tout bonheur, de toute dignit, de toute sagesse, de toute sant du
corps, de toute lucidit de l'esprit. Nous y courons vite, il ne faut
pas se le dissimuler.

La cause n'est pas autre, selon moi, que celle-ci: une portion de
l'humanit a l'esprit trop libre, l'autre l'a trop enchan. Vous
chercherez en vain des formes politiques et sociales, il vous faut,
avant tout, des hommes nouveaux. Cette gnration-ci est malade
jusqu' la moelle des os. Aprs un essai de rpublique o le but
vritable, au point de dpart, tait de chercher  rtablir, autant
que possible, l'galit dans les conditions, on a d reconnatre
qu'il ne suffisait pas de rendre les citoyens gaux devant la loi. Je
me hasarde mme  penser qu'il n'et pas suffi de les rendre gaux
devant la fortune. Il et fallu pouvoir les rendre gaux devant le
sens de la vrit.

Trop d'ambition, de loisir et de pouvoir d'un ct; de l'autre, trop
d'indiffrence pour la participation au pouvoir et aux nobles loisirs,
voil ce qu'on a trouv au fond de cette nation d'o l'homme vritable
avait disparu, si tant est qu'il y et jamais exist. Des hommes du
peuple clairs d'une soudaine intelligence et pousss par de grandes
aspirations ont surgi, et se sont trouvs sans influence et sans
prestige sur leurs frres. Ces hommes-l taient gnralement sages,
et se proccupaient de la solution du travail. La masse leur
rpondait: Plus de travail, ou l'ancienne loi du travail. Faites-nous
un monde tout neuf, ou ne nous tirez pas de notre corve par des
chimres. Le ncessaire assur, ou le superflu sans limites: nous ne
voyons pas le milieu possible, nous n'y croyons pas, nous ne voulons
pas l'essayer, nous ne pouvons pas l'attendre.

Il le faudra pourtant bien. Jamais les machines ne remplaceront
l'homme d'une manire absolue, grce au ciel, car ce serait la fin du
monde. L'homme n'est pas fait pour penser toujours. Quand il pense
trop il devient fou, de mme qu'il devient stupide quand il ne pense
pas assez. Pascal l'a dit: Nous ne sommes ni anges, ni btes.

Et quant aux femmes, qui, ni plus ni moins que les hommes, ont besoin
de la vie intellectuelle, elles ont galement besoin de travaux
manuels appropris  leur force. Tant pis pour celles qui ne savent y
porter ni got, ni persvrance, ni adresse, ni le courage qui est le
plaisir dans la peine! Celles-l ne sont ni hommes ni femmes.

L'hiver est beau  la campagne, quoi qu'on en dise. Je n'en tais pas
 mon apprentissage, et celui-l s'coula comme un jour, sauf six
semaines que je dus passer au lit dans une inaction complte. Cette
prescription de Deschartres me sembla rude, mais que n'aurais-je pas
fait pour conserver l'espoir d'tre mre. C'tait la premire fois que
je me voyais prisonnire pour cause de sant. Il m'arriva un
ddommagement imprvu. La neige tait si paisse et si tenace dans ce
moment-l que les oiseaux, mourant de faim, se laissaient prendre  la
main. On m'en apporta de toutes sortes, on couvrit mon lit d'une toile
verte, on fixa aux coins de grandes branches de sapin, et je vcus
dans ce bosquet, environne de pinsons, de rouges-gorges, de verdiers
et de moineaux qui, apprivoiss soudainement par la chaleur et la
nourriture, venaient manger dans mes mains et se rchauffer sur mes
genoux. Quand ils sortaient de leur paralysie, ils volaient dans la
chambre, d'abord avec gat, puis avec inquitude, et je leur faisais
ouvrir la fentre. On m'en apportait d'autres qui dgelaient de mme
et qui, aprs quelques heures ou quelques jours d'intimit avec moi
(cela variait suivant les espces et le degr de souffrance qu'ils
avaient prouv), me rclamaient leur libert. Il arriva que l'on me
rapporta quelques-uns de ceux que j'avais relchs dj, et auxquels
j'avais mis des marques. Ceux-l semblaient vraiment me reconnatre et
reprendre possession de leur maison de sant aprs une rechute.

Un seul rouge-gorge s'obstina  demeurer avec moi. La fentre fut
ouverte vingt fois, vingt fois il alla jusqu'au bord, regarda la
neige, essaya ses ailes  l'air libre, fit comme une pirouette de
grces et rentra, avec la figure expressive d'un personnage
raisonnable qui reste o il se trouve bien. Il resta ainsi jusqu' la
moiti du printemps, mme avec les fentres ouvertes pendant des
journes entires. C'tait l'hte le plus spirituel et le plus aimable
que ce petit oiseau. Il tait d'une ptulance, d'une audace et d'une
gat inoues. Perch sur la tte d'un chenet, dans les jours froids,
ou sur le bout de mon pied tendu devant le feu, il lui prenait,  la
vue de la flamme brillante, de vritables accs de folie. Il
s'lanait au beau milieu, la traversait d'un vol rapide et revenait
prendre sa place sans avoir une seule plume grille. Au commencement,
cette chose insense m'effraya, car je l'aimais beaucoup; mais je m'y
habituai en voyant qu'il la faisait impunment.

Il avait des gots aussi bizarres que ses exercices, et, curieux
d'essayer de tout, il s'indigrait de bougie et de ptes d'amandes. En
un mot, la domesticit volontaire l'avait transform au point qu'il
eut beaucoup de peine  s'habituer  la vie rustique, quand, aprs
avoir cd au magntisme du soleil, vers le quinze avril, il se trouva
dans le jardin. Nous le vmes longtemps courir de branche en branche
autour de nous, et je ne me promenais jamais sans qu'il vnt crier et
voltiger prs de moi.

Mon mari fit bon mnage avec Deschartres, qui finissait son bail 
Nohant. J'avais prvenu M. Dudevant de son caractre absolu et
irascible, et il m'avait promis de le mnager. Il me tint parole, mais
il lui tardait naturellement de prendre possession de son autorit
dans nos affaires; et, de son ct, Deschartres dsirait s'occuper
exclusivement des siennes propres. J'obtins qu'il lui ft offert de
demeurer chez nous tout le reste de sa vie, et je l'y engageai
vivement. Il ne me semblait pas que Deschartres pt vivre ailleurs, et
je ne me trompais pas: mais il refusa expressment, et m'en dit
navement la raison. Il y a vingt-cinq ans que je suis le seul matre
absolu dans la maison, me dit-il, gouvernant toutes choses,
commandant  tout le monde, et n'ayant pour me contrler que des
femmes, car votre pre ne s'est jamais ml de rien. Votre mari ne m'a
donn aucun dplaisir, parce qu'il ne s'est pas occup de ma gestion.
A prsent qu'elle est finie, c'est moi qui le fcherais malgr moi par
mes critiques et mes contradictions. Je m'ennuierais de n'avoir rien 
faire, je me dpiterais de ne pas tre cout: et puis, je veux agir
et commander pour mon compte. Vous savez que j'ai toujours eu le
projet de faire fortune, et je sens que le moment est venu.

L'illusion tenace de mon pauvre pdagogue pouvait tre encore moins
combattue que son apptit de domination. Il fut dcid qu'il
quitterait Nohant  la Saint-Jean, c'est--dire au 24 juin, terme de
son bail. Nous partmes avant lui pour Paris, o, aprs quelques jours
passs au Plessis chez nos bons amis, je louai un petit appartement
garni htel de Florence, rue Neuve-des-Mathurins, chez un ancien chef
de cuisine de l'empereur. Cet homme, qui se nommait Gaillot, et qui
tait un trs honnte et excellent homme, avait contract au service
de l'_en cas_ une trange habitude, celle de ne jamais se coucher. On
sait que l'_en cas_ de l'empereur tait un poulet toujours rti 
point,  quelque heure de jour et de nuit que ce ft. Une existence
d'homme avait t voue  la prsence de ce poulet  la broche, et
Gaillot, charg de le surveiller, avait dormi dix ans sur une chaise,
tout habill, toujours en mesure d'tre sur pied en un instant. Ce dur
rgime ne l'avait pas prserv de l'obsit. Il le continuait, ne
pouvant plus s'tendre dans un lit sans touffer, et prtendant ne
pouvoir dormir bien que d'un oeil. Il est mort d'une maladie de foie
entre cinquante et soixante ans. Sa femme avait t femme de chambre
de l'impratrice Josphine.

C'est dans l'htel qu'ils avaient meubl que je trouvai, au fond d'une
seconde cour plante en jardin, un petit pavillon o mon fils Maurice
vint au monde, le 30 juin 1823, sans encombre et trs vivace. Ce fut
le plus beau moment de ma vie que celui o, aprs une heure de profond
sommeil qui succda aux douleurs terribles de cette crise, je vis en
m'veillant ce petit tre endormi sur mon oreiller. J'avais tant rv
de lui d'avance, et j'tais si faible, que je n'tais pas sre de ne
pas rver encore. Je craignais de remuer et de voir la vision
s'envoler comme les autres jours.

On me tint au lit beaucoup plus longtemps qu'il ne fallait. C'est
l'usage  Paris de prendre plus de prcautions pour les femmes dans
cette situation qu'on ne le fait dans nos campagnes. Quand je fus mre
pour la seconde fois, je me levai le second jour et je m'en trouvai
fort bien.

Je fus la nourrice de mon fils, comme plus tard je fus la nourrice de
sa soeur. Ma mre fut sa marraine et mon beau-pre son parrain.

Deschartres arriva de Nohant tout rempli de ses projets de fortune et
tout gourm dans son antique habit bleu barbeau  boutons d'or. Il
avait l'air si provincial dans sa toilette suranne, qu'on se
retournait dans les rues pour le regarder. Mais il ne s'en souciait
pas et passait dans sa majest. Il examina Maurice avec attention, le
dmaillota et le retourna de tous cts pour s'assurer qu'il n'y avait
rien  redresser ou  critiquer. Il ne le caressa pas: je n'ai pas
souvenance d'avoir vu une caresse, un baiser de Deschartres  qui que
ce soit: mais il le tint endormi sur ses genoux et le considra
longtemps. Puis, la vue de cet enfant l'ayant satisfait, il continua 
dire qu'il tait temps qu'il vct pour lui-mme.

Je passai l'automne et l'hiver suivans  Nohant, tout occupe de
Maurice. Au printemps de 1824, je fus prise d'un grand spleen dont je
n'aurais pu dire la cause. Elle tait dans tout et dans rien. Nohant
tait amlior, mais boulevers; la maison avait chang d'habitudes,
le jardin avait chang d'aspect. Il y avait plus d'ordre, moins d'abus
dans la domesticit; les appartemens taient mieux tenus, les alles
plus droites, l'enclos plus vaste; on avait fait du feu avec les
arbres morts, on avait tu les vieux chiens infirmes et malpropres,
vendu les vieux chevaux hors de service, renouvel toutes choses, en
un mot. C'tait mieux,  coup sr. Tout cela d'ailleurs occupait et
satisfaisait mon mari. J'approuvais tout et n'avais raisonnablement
rien  regretter; mais l'esprit a ses bizarreries. Quand cette
transformation fut opre, quand je ne vis plus le vieux Phanor
s'emparer de la chemine et mettre ses pattes crottes sur le tapis,
quand on m'apprit que le vieux paon qui mangeait dans la main de ma
grand'mre ne mangerait plus les fraises du jardin, quand je ne
retrouvai plus les coins sombres et abandonns o j'avais promen mes
jeux d'enfant et les rveries de mon adolescence, quand, en somme, un
nouvel intrieur me parla d'un avenir o rien de mes joies et de mes
douleurs passes n'allait entrer avec moi, je me troublai, et sans
rflexion, sans conscience d'aucun mal prsent, je me sentis crase
d'un nouveau dgot de la vie qui prit encore un caractre maladif.

Un matin, en djeunant, sans aucun sujet immdiat de contrarit, je
me trouvai subitement touffe par les larmes. Mon mari s'en tonna.
Je ne pouvais rien lui expliquer, sinon que j'avais dj prouv de
semblables accs de dsespoir sans cause, et que probablement j'tais
un cerveau faible ou dtraqu. Ce fut son avis, et il attribua au
sjour de Nohant,  la perte encore trop rcente de ma grand'mre dont
tout le monde l'entretenait d'une faon attristante,  l'air du pays,
 des causes extrieures enfin, l'espce d'ennui qu'il prouvait
lui-mme en dpit de la chasse, de la promenade et de l'activit de sa
vie de propritaire. Il m'avoua qu'il ne se plaisait point du tout en
Berry et qu'il aimerait mieux essayer de vivre partout ailleurs. Nous
convnmes d'essayer, et nous partmes pour le Plessis.

Par suite d'un arrangement pcuniaire que, pour me mettre  l'aise,
nos amis voulurent bien faire avec nous, nous passmes l't auprs
d'eux et j'y retrouvai la distraction et l'irrflexion ncessaires 
la jeunesse. La vie du Plessis tait charmante, l'aimable caractre
des matres de la maison se refltant sur les diverses humeurs de
leurs htes nombreux. On jouait la comdie, on chassait dans le parc,
on faisait de grandes promenades, on recevait tant de monde, qu'il
tait facile  chacun de choisir un groupe de prfrence pour sa
socit. La mienne se forma de tout ce qu'il y avait de plus enfant
dans le chteau. Depuis les marmots jusqu'aux jeunes filles et aux
jeunes garons, cousins, neveux et amis de la famille, nous nous
trouvmes une douzaine, qui s'augmenta encore des enfans et adolescens
de la ferme. Je n'tais pas la personne la plus ge de la bande, mais
tant la seule marie, j'avais le gouvernement naturel de ce personnel
respectable. Losa Puget, qui tait devenue une jeune fille charmante;
Flicie Saint-Aignan, qui tait encore une grande petite fille, mais
dont l'adorable caractre m'inspirait une prdilection qui devint avec
le temps de l'amiti srieuse; Tonine Du Plessis, la seconde fille de
ma mre Angle, qui tait encore un enfant, et qui devait mourir comme
Flicie dans la fleur de l'ge, c'taient l mes compagnes prfres.
Nous organisions des parties de jeu de toutes sortes, depuis le volant
jusqu'aux barres, et nous inventions des rgles qui permettaient mme
 ceux qui, comme Maurice, marchaient encore  quatre pattes, de
prendre une part active  l'action gnrale. Puis c'taient des
voyages, voyages vritables, en gard aux courtes jambes qui nous
suivaient,  travers le parc et les immenses jardins. Au besoin les
plus grands portaient les plus petits, et la gat, le mouvement ne
tarissaient pas. Le soir, les grandes personnes tant runies, il
arrivait souvent que beaucoup d'entre elles prenaient part  notre
vacarme; mais quand elles en taient lasses, ce qui arrivait bien
vite, nous avions la malice de nous dire entre nous que les dames et
les messieurs ne savaient pas jouer et qu'il faudrait les reinter 
la course le lendemain pour les en dgoter.

Mon mari, comme beaucoup d'autres, s'tonnait un peu de me voir
redevenue tout  coup si vivante et si folle, dans ce milieu qui
semblait si contraire  mes habitudes mlancoliques; moi seule et ma
bande insouciante ne nous en tonnions pas. Les enfans sont peu
sceptiques  l'endroit de leurs plaisirs, et comprennent volontiers
qu'on ne puisse songer  rien de mieux. Quant  moi, je me retrouvais
dans une des deux faces de mon caractre, tout comme  Nohant de huit
 douze ans, tout comme au couvent de treize  seize, alternative
continuelle de solitude recueillie et d'tourdissement complet, dans
des conditions d'innocence primitive.

A cinquante ans, je suis exactement ce que j'tais alors. J'aime la
rverie, la mditation et le travail; mais, au del d'une certaine
mesure, la tristesse arrive, parce que la rflexion tourne au noir, et
si la ralit m'apparat forcment dans ce qu'elle a de sinistre, il
faut que mon me succombe, ou que la gat vienne me chercher.

Or, j'ai besoin absolument d'une gat saine et vraie. Celle qui est
grillarde me dgote, celle qui est de bel esprit m'ennuie. La
conversation brillante me plat  couter quand je suis dispose au
travail de l'attention; mais je ne peux supporter longtemps aucune
espce de conversation suivie sans prouver une grande fatigue. Si
c'est srieux, cela me fait l'effet d'une sance politique ou d'une
confrence d'affaires; si c'est mchant, ce n'est plus gai pour moi.
Dans une heure, quand on a quelque chose  dire ou  entendre, on a
puis le sujet, et aprs cela on ne fait plus qu'y patauger. Je n'ai
pas, moi, l'esprit assez puissant pour traiter de plusieurs matires
graves successivement, et c'est peut-tre pour me consoler de cette
infirmit que je me persuade, en coutant les gens qui parlent
beaucoup, que personne n'est fort en paroles plus d'une heure par
jour.

Que faire donc pour gayer les heures de la vie en commun dans
l'intimit de tous les jours? Parler politique occupe les hommes en
gnral, parler toilette ddommage les femmes. Je ne suis ni homme ni
femme sous ces rapports-l; je suis enfant. Il faut qu'en faisant
quelque ouvrage de mes mains qui amuse mes yeux, ou quelque promenade
qui occupe mes jambes, j'entende autour de moi un change de vitalit
qui ne me fasse pas sentir le vide et l'horreur des choses humaines.
Accuser, blmer, souponner, maudire, railler, condamner, voil ce
qu'il y a au bout de toute causerie politique ou littraire, car la
sympathie, la confiance et l'admiration ont malheureusement des
formules plus concises que l'aversion, la critique et le commrage. Je
n'ai pas la saintet infuse avec la vie, mais j'ai la posie pour
condition d'existence, et tout ce qui tue trop cruellement le rve du
bon, du simple et du vrai, qui seul me soutient contre l'effroi du
sicle, est une torture  laquelle je me drobe autant qu'il m'est
possible.

Voil pourquoi, ayant rencontr fort peu d'exceptions au positivisme
effrayant de mes contemporains d'ge, j'ai presque toujours vcu par
instinct et par got avec des personnes dont j'aurais pu,  peu
d'annes prs, tre la mre. En outre, dans toutes les conditions o
j'ai t libre de choisir ma manire d'tre, j'ai cherch un moyen
d'idaliser la ralit autour de moi et de la transformer en une sorte
d'oasis fictive, o les mchans et les oisifs ne seraient pas tents
d'entrer ou de rester. Un songe d'ge d'or, un mirage d'innocence
champtre, artiste ou potique, m'a prise ds l'enfance et m'a suivie
dans l'ge mr. De l une foule d'amusemens trs simples et pourtant
trs actifs, qui ont t partags rellement autour de moi, et plus
navement, plus cordialement, par ceux dont le coeur a t le plus
pur. Ceux-l, en me connaissant, ne se sont plus tonns du contraste
d'un esprit si port  s'assombrir et si avide de s'gayer; je devrais
dire peut-tre d'une me si impossible  contenter avec ce qui
intresse la plupart des hommes, et si facile  charmer avec ce qu'ils
jugent puril et illusoire. Je ne peux pas m'expliquer mieux moi-mme.
Je ne me connais pas beaucoup au point de vue de la thorie: j'ai
seulement l'exprience de ce qui me tue ou me ranime dans la pratique
de la vie.

Mais grce  ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion
que j'tais tout  fait bizarre. Mon mari, plus indulgent, me jugea
idiote. Il n'avait peut-tre pas tort, et peu  peu il arriva, avec
le temps,  me faire tellement sentir la supriorit de sa raison et
de son intelligence, que j'en fus longtemps crase et comme hbte
devant le monde. Je ne m'en plaignis pas. Deschartres m'avait habitue
 ne pas contredire violemment l'infaillibilit d'autrui, et ma
paresse s'arrangeait fort bien de ce rgime d'effacement et de
silence.

Aux approches de l'hiver, comme Mme Du Plessis allait  Paris, nous
nous consultmes mon mari et moi sur la rsidence que nous
choisirions; nous n'avions pas le moyen de vivre  Paris, et,
d'ailleurs, nous n'aimions Paris ni l'un ni l'autre. Nous aimions la
campagne; mais nous avions peur de Nohant; peur probablement de nous
retrouver vis--vis l'un de l'autre, avec des instincts diffrens 
tous autres gards et des caractres qui ne se pntraient pas
mutuellement. Sans vouloir nous rien cacher, nous ne savions rien nous
expliquer; nous ne nous disputions jamais sur rien; j'ai trop horreur
de la discussion pour vouloir entamer l'esprit d'un autre; je faisais,
au contraire, de grands efforts pour voir par les yeux de mon mari,
pour penser comme lui et agir comme il souhaitait. Mais,  peine
m'tais-je mise d'accord avec lui, que, ne me sentant plus d'accord
avec mes propres instincts, je tombais dans une tristesse effroyable.

Il prouvait probablement quelque chose d'analogue sans s'en rendre
compte, et il abondait dans mon sens quand je lui parlais de nous
entourer et de nous distraire. Si j'avais eu l'art de nous tablir
dans une vie un peu extrieure et anime, si j'avais t un peu lgre
d'esprit, si je m'tais plu dans le mouvement des relations varies,
il et t secou et maintenu par le commerce du monde. Mais je
n'tais pas du tout la compagne qu'il lui et fallu. J'tais trop
exclusive, trop concentre, trop en dehors du convenu. Si j'avais su
d'o venait le mal, si la cause de son ennui et du mien se ft
dessine dans mon esprit sans exprience et sans pntration, j'aurais
trouv le remde; j'aurais peut-tre russi  me transformer; mais je
ne comprenais rien du tout  lui ni  moi-mme.

Nous cherchmes une maisonnette  louer aux environs de Paris, et
comme nous tions assez gns, nous emes grand' peine  trouver un
peu de confortable sans dpenser beaucoup d'argent. Nous ne le
trouvmes mme pas, car le pavillon qui nous fut lou tait une assez
pauvre et troite demeure. Mais c'tait  Ormesson, dans un beau
jardin et dans un contre de relations fort agrables.

L'endroit tait, alors laid et triste, des chemins affreux, des
coteaux de vigne qui interceptaient la vue, un hameau malpropre. Mais,
 deux pas de l, l'tang d'Enghien et le beau parc de Saint-Gratien
offraient des promenades charmantes. Notre pavillon faisait partie de
l'habitation d'une femme trs distingue, madame Richardot, qui avait
d'aimables enfans. Une habitation mitoyenne, appartenant  M. Hde,
_boulanger du roi_, tait loue et occupe par la famille de Malus,
et, chaque soir, nos trois familles se runissaient chez madame
Richardot pour jouer des charades en costumes improviss des plus
comiques. En outre, ma bonne tante Lucie et ma chre Clotilde sa fille
vinrent passer quelques jours avec nous. Cette saison d'automne fut
donc trs bnigne dans ma destine.

Mon mari sortait beaucoup; il tait appel souvent  Paris pour je ne
sais plus quelles affaires et revenait le soir pour prendre part aux
divertissemens de la runion. Ce genre de vie serait assez normal: les
hommes occups au dehors dans la journe, les femmes chez elles avec
leurs enfans, et le soir la rcration des familles en commun.

Mon mari passait quelquefois les nuits  Paris, mon domestique
couchait dans des btimens loigns, j'tais seule avec ma servante
dans ce pavillon, loign lui-mme de toute demeure habite. Je
m'tais mis en tte des ides sombres, depuis que j'avais entendu,
dans une de ces nuits de brouillard dont la sonorit est trangement
lugubre, les cris de dtresse d'un homme qu'on battait et qu'on
semblait gorger. J'ai su, depuis, le mot de ce drame trange; mais je
ne peux ni ne veux le raconter.

Je me rassurai en voyant peu  peu que le jardinier qui m'effrayait ne
m'en voulait pas personnellement, mais qu'il tait fort contrari de
notre prsence, gnante peut-tre pour quelque projet d'occupation du
pavillon, ou quelque dilapidation domestique. Je me rappelai
Jean-Jacques Rousseau chass de chteau en chteau, d'ermitage en
ermitage, par des calculs et des mauvais vouloirs de ce genre, et je
commenai  regretter de n'tre pas chez moi.

Pourtant je quittai cette retraite avec regret, lorsqu'un jour mon
mari s'tant querell violemment avec ce mme jardinier, rsolut de
transporter notre tablissement  Paris. Nous prmes un appartement
meubl, petit, mais agrable par son isolement et la vue des jardins,
dans la rue du Faubourg-Saint-Honor. J'y vis souvent mes amis anciens
et nouveaux, et notre milieu fut assez gai.

Pourtant la tristesse me revint, une tristesse sans but et sans nom,
maladive peut-tre. J'tais trs fatigue d'avoir nourri mon fils; je
ne m'tais pas remise depuis ce temps-l. Je me reprochai cet
abattement, et je pensai que le refroidissement insensible de ma foi
religieuse pouvait bien en tre la cause. J'allai voir mon jsuite,
l'abb de Prmord. Il tait bien vieilli depuis trois ans. Sa voix
tait si faible, sa poitrine si puise, qu'on l'entendait  peine.
Nous causmes pourtant longtemps plusieurs fois, et il retrouva sa
douce loquence pour me consoler, mais il n'y parvint pas, il y avait
trop de tolrance dans sa doctrine pour une me aussi avide de
croyance absolue que l'tait la mienne. Cette croyance m'chappait; je
ne sais qui et pu me la rendre, mais,  coup sr, ce n'tait pas lui.
Il tait trop compatissant  la souffrance du doute. Il la comprenait
trop bien peut-tre. Il tait trop intelligent ou trop humain. Il me
conseilla d'aller passer quelques jours dans mon couvent. Il en
demanda pour moi la permission  la suprieure Mme Eugnie. Je
demandai la mme permission  mon mari, et j'entrai en retraite aux
Anglaises.

Mon mari n'tait nullement religieux, mais il trouvait fort bon que je
le fusse. Je ne lui parlais pas de mes combats intrieurs  l'endroit
de la foi: il n'et rien compris  un genre d'angoisse qu'il n'avait
jamais prouve.

Je fus reue dans mon couvent avec des tendresses infinies, et comme
j'tais rellement souffrante, on m'y entoura de soins maternels; ce
n'tait pas l peut-tre ce qu'il m'et fallu pour me rattacher  ma
vie nouvelle. Toute cette bont suave, toutes ces dlicates
sollicitudes me rappelaient un bonheur dont la privation m'avait t
si longtemps insupportable, et me faisaient paratre le prsent vide,
l'avenir effrayant. J'errais dans les clotres avec un coeur navr et
tremblant. Je me demandais si je n'avais pas rsist  ma vocation, 
mes instincts,  ma destine, en quittant cet asile de silence et
d'ignorance, qui et enseveli les agitations de mon esprit timor et
enchan  une rgle indiscutable une inquitude de volont dont je ne
savais que faire. J'entrais dans cette petite glise o j'avais senti
tant d'ardeurs saintes et de divins ravissemens. Je n'y retrouvais que
le regret des jours o je croyais avoir la force d'y prononcer des
voeux ternels. Je n'avais pas eu cette force, et maintenant je
sentais que je n'avais pas celle de vivre dans le monde.

Je m'efforais aussi de voir le ct sombre et asservi de la vie
monastique, afin de me rattacher aux douceurs de la libert que je
pouvais reprendre  l'instant mme. Le soir, quand j'entendais la
ronde de la religieuse qui fermait les nombreuses portes des galeries,
j'aurais bien voulu frissonner au grincement des verrous et au bruit
sonore des chos bondissans de la vote; mais je n'prouvais rien de
semblable: le clotre n'avait pas de terreurs pour moi. Il me semblait
que je chrissais et regrettais tout dans cette vie de communaut o
l'on s'appartient vritablement, parce qu'en dpendant de tous, on ne
dpend rellement de personne. Je voyais tant d'aise et de libert, au
contraire, dans cette captivit qui vous prserve, dans cette
discipline qui assure vos heures de recueillement, dans cette
monotonie de devoirs qui vous sauve des troubles de l'imprvu!

J'allais m'asseoir dans la classe, et sur ces bancs froids, au milieu
de ces pupitres enfums, je voyais rire les pensionnaires en
rcration. Quelques-unes de mes anciennes compagnes taient encore
l, mais il fallut qu'on me les nommt, tant elles avaient dj grandi
et chang. Elles taient curieuses de mon existence, elles enviaient
ma _libration_ tandis que je n'tais occupe intrieurement qu'
ressaisir les mille souvenirs que me retraaient le moindre coin de
cette classe, le moindre chiffre crit sur la muraille, la moindre
cornure du pole ou des tables.

Ma chre bonne mre Alicia ne m'encourageait pas plus que par le pass
 me nourrir de vains rves. Vous avez un charmant enfant,
disait-elle, c'est tout ce qu'il faut pour votre bonheur en ce monde.
La vie est courte.

Oui, la vie paisible est courte. Cinquante ans passent comme un jour
dans le sommeil de l'me; mais la vie d'motions et d'vnemens rsume
en un jour des sicles de malaise et de fatigue.

Pourtant, ce qu'elle me disait du bonheur d'tre mre, bonheur qu'elle
ne se permettait pas de regretter, mais qu'elle et vivement savour,
on le voyait bien, rpondait  un de mes plus intimes instincts. Je ne
comprenais pas comment j'aurais pu me rsigner  perdre Maurice, et,
tout en aspirant malgr moi  ne pas sortir du couvent, je le
cherchais autour de moi  chaque pas que j'y faisais. Je demandai de
le prendre avec moi. Ah, oui-d! dit Poulette en riant, un garon
chez des nonnes! Est-il bien petit, au moins, ce monsieur-l?
Voyons-le: s'il passe par le tour, on lui permettra d'entrer.

Le tour est un cylindre creux tournant sur un pivot dans la muraille.
Il a une seule ouverture o l'on met les paquets qu'on apporte du
dehors; on la tourne vers l'intrieur, et on dballe. Maurice se
trouva fort  l'aise dans cette cage et sauta en riant au milieu des
nonnes accourues pour le recevoir. Tous ces voiles noirs, toutes ces
robes blanches l'tonnrent un peu, et il se mit  crier un des trois
ou quatre mots qu'il savait: _Lapins! lapins!_ Mais il fut si bien
accueilli, et bourr de tant de friandises, qu'il s'habitua vite aux
douceurs du couvent et put s'battre dans le jardin sans qu'aucun
gardien farouche vnt lui reprocher, comme  Ormesson, la place que
ses pieds foulaient sur le gazon.

On me permit de l'avoir tous les jours. On le gtait, et ma bonne mre
Alicia l'appelait orgueilleusement son petit-fils. J'aurais voulu
passer ainsi tout le carme: mais un mot de soeur Hlne me fit
partir.

J'avais retrouv cette chre sainte gurie et fortifie au physique
comme au moral. Au physique, c'tait bien ncessaire, car je l'avais
laisse encore une fois en train de mourir. Mais au moral, c'tait
superflu, c'tait trop. Elle tait devenue rude et comme sauvage de
proslytisme. Elle ne me fit pas un grand accueil, me reprocha
schement mon _bonheur terrestre_, et comme je lui montrais mon enfant
pour lui rpondre, elle le regarda ddaigneusement et me dit en
anglais, dans son style biblique: Tout est dception et vanit, hors
l'amour du Seigneur. Cet enfant si prcieux n'a que le souffle. Mettre
son coeur en lui, c'est crire sur le sable.

Je lui fis observer que l'enfant tait rond et rose, et, comme si elle
n'et pas voulu avoir le dmenti d'une sentence o elle avait mis
toute sa conviction, elle me dit, en le regardant encore: Bah! il est
trop rose, il est probablement phthisique!

Justement l'enfant toussait un peu. Je m'imaginai aussitt qu'il tait
malade et je me laissai frapper l'esprit par la prtendue prophtie
d'Hlne. Je sentis contre cette nature entire et farouche que
j'avais tant admire et envie une sorte de rpulsion subite. Elle me
faisait l'effet d'une sybille de malheur. Je montai en fiacre, et je
passai la nuit  me tourmenter du sommeil de mon petit garon, 
couter son souffle,  m'pouvanter de ses jolies couleurs vives.

Le mdecin vint le voir ds le matin. Il n'avait rien du tout, et il
me fut prescrit de le soigner beaucoup moins que je ne faisais.
Pourtant l'effroi que j'avais m'ta l'envie de retourner au couvent.
Je n'y pouvais garder Maurice la nuit, et il y faisait d'ailleurs
affreusement froid le jour. J'allai faire mes adieux et mes
remercmens.




CHAPITRE VINGT-TROISIEME.

Mort mystrieuse de Deschartres, peut-tre un suicide.


Deschartres s'tait log  la place Royale. Il avait l, pour fort peu
d'argent, un trs joli appartement. Il s'tait meubl, et paraissait
jouir d'un certain bien-tre. Il nous entretenait de petites affaires
qui avaient manqu, mais qui devaient aboutir  une grande affaire
d'un succs infaillible. Qu'tait-ce que cette grande affaire? Je n'y
comprenais pas grand'chose; je ne pouvais prendre sur moi de prter
beaucoup d'attention aux lourdes expositions de mon pauvre pdagogue.
Il tait question d'huile de navette et de colza. Deschartres tait
las de l'agriculture pratique. Il ne voulait plus semer et rcolter,
il voulait acheter et vendre. Il avait nou des relations avec des
gens _ ides_, comme lui, hlas! Il faisait des projets, des calculs
sur le papier, et, chose trange! lui si peu bienveillant et si
obstin  n'estimer que son propre jugement, il accordait sa confiance
et prtait ses fonds  des inconnus.

Mon beau-pre lui disait souvent: Monsieur Deschartres, vous tes un
rveur, vous vous ferez tromper. Il levait les paules et n'en
tenait compte.

Au printemps de 1825 nous retournmes  Nohant, et trois mois
s'coulrent sans que Deschartres me donnt de ses nouvelles. Etonne
de voir mes lettres sans rponse, et ne pouvant m'adresser  mon
beau-pre, qui avait quitt Paris, j'envoyai aux informations  la
place Royale.

Le pauvre Deschartres tait mort. Toute sa petite fortune avait t
risque et perdue dans des entreprises malheureuses. Il avait gard un
silence complet jusqu' sa dernire heure. Personne n'avait rien su et
personne ne l'avait vu, lui, depuis assez longtemps. Il avait lgu
son mobilier et ses effets  une blanchisseuse qui l'avait soign avec
dvoment. Du reste, pas un mot de souvenir, pas une plainte, pas un
appel, pas un adieu  personne. Il avait disparu tout entier,
emportant le secret de son ambition due ou de sa confiance trahie;
calme probablement, car, en tout ce qui touchait  lui seul, dans les
souffrances physiques, comme dans les revers de fortune, c'tait un
vritable stocien.

Cette mort m'affecta plus que je ne voulus le dire. Si j'avais prouv
d'abord une sorte de soulagement involontaire  tre dlivre de son
dogmatisme fatigant, j'avais dj bien senti qu'avec lui j'avais perdu
la prsence d'un coeur dvou et le commerce d'un esprit remarquable 
beaucoup d'gards. Mon frre, qui l'avait ha comme un tyran,
plaignit sa fin, mais ne le regretta pas. Ma mre ne lui faisait pas
grce au-del de la tombe, et elle crivait: Enfin Deschartres n'est
plus de ce monde! Beaucoup des personnes qui l'avaient connu ne lui
firent pas la part bien belle dans leurs souvenirs. Tout ce que l'on
pouvait accorder  un tre si peu sociable, c'tait de le reconnatre
honnte homme. Enfin,  l'exception de deux ou trois paysans dont il
avait sauv la vie et refus l'argent, selon sa coutume, il n'y eut
gure que moi au monde qui pleurai le _grand homme_, et encore dus-je
m'en cacher pour n'tre pas raille, et pour ne pas blesser ceux qu'il
avait trop cruellement blesss. Mais, en fait, il emportait avec lui
dans le nant des choses finies toute une notable portion de ma vie,
tous mes souvenirs d'enfance, agrables et tristes, tout le stimulant,
tantt fcheux, tantt bienfaisant, de mon dveloppement intellectuel.
Je sentis que j'tais un peu plus orpheline qu'auparavant. Pauvre
Deschartres, il avait contrari sa nature et sa destine en cessant de
vivre pour l'amiti. Il s'tait cru goste, il s'tait tromp: il
tait incapable de vivre pour lui-mme et par lui-mme.

L'ide me vint qu'il avait fini par le suicide. Je ne pus avoir sur
ses derniers momens aucun dtail prcis. Il avait t malade pendant
quelques semaines, malade de chagrin probablement; mais je ne pouvais
croire qu'une organisation si robuste pt tre si vite brise par
l'apprhension de la misre. D'ailleurs, il avait d recevoir une
dernire lettre de moi, o je l'invitais encore  venir  Nohant. Avec
son esprit entreprenant et sa croyance aux ressources inpuisables de
son gnie, n'et-il pas repris espoir et confiance, s'il se ft laiss
le temps de la rflexion? N'avait-il pas plutt cd  une heure de
dcouragement, en prcipitant la catastrophe par quelque remde
nergique, propre  emporter le mal et le chagrin avec la vie? Il
m'avait tant chapitre sur ce sujet, que je n'eusse gure cru  une
funeste inconsquence de sa part, si je ne me fusse rappel que mon
pauvre prcepteur tait l'inconsquence personnifie. En d'autres
momens, il m'avait dit: Le jour o votre pre est mort, j'ai t bien
prs de me brler la cervelle. Une autre fois, je l'avais entendu
dire  quelqu'un: Si je me sentais infirme et incurable, je ne
voudrais tre  charge  personne. Je ne dirais rien, et je
m'administrerais une dose d'opium pour avoir plus tt fini. Enfin, il
avait coutume de parler de la mort avec le mpris des anciens, et
d'approuver les _sages_ qui s'taient volontairement soustraits par le
suicide  la tyrannie des choses extrieures.




CHAPITRE VINGT-QUATRIEME.

  Guillery, le chteau de mon beau-pre.--Les chasses au
    renard.--_Peyrounine_ et _Tant belle_.--Les Gascons, gens
    excellens et bien calomnis.--Les paysans, les bourgeois et les
    gentilshommes grands mangeurs, paresseux splendides, bons
    voisins et bons amis.--Voyage  la Brde.--Digressions sur les
    pressentimens.--Retour par Castel-Jaloux, la nuit,  cheval, au
    milieu des bois, avec escorte de loups.--Pigon mang par les
    loups.--Ils viennent sous nos fentres.--Un loup mange la porte
    de ma chambre.--Mon beau-pre attaqu par quatorze loups.--Les
    Espagnols pasteurs nomades et bandits dans les Landes.--La
    culture et la rcolte du lige.--Beaut des hivers dans ce
    pays.--Mort de mon beau-pre.--Portrait et caractre de sa
    veuve, la baronne Dudevant.--Malheur de sa situation.--Retour 
    Nohant.--Parallle entre la Gascogne et le Berri.--Blois.--Le
    Mont-d'Or.--Ursule.--M. Duris-Dufresne, dput de l'Indre.--Une
    chanson.--Grand scandale  la Chtre.--Rapide rsum de divers
    petits voyages et circonstances jusqu'en 1831.


Guillery, le _chteau_ de mon beau-pre, tait une maisonnette de cinq
croises de front, ressemblant assez  une guinguette des environs de
Paris, et meuble comme toutes les bastides mridionales, c'est--dire
trs modestement. Nanmoins l'habitation en tait agrable et assez
commode. Le pays me sembla d'abord fort laid; mais je m'y habituai
vite. Quand vint l'hiver, qui est la plus agrable saison de cette
rgion de sables brlans, les forts de pins et de chnes-liges
prirent, sous les lichens, un aspect druidique, tandis que le sol,
raffermi et rafrachi par les pluies, se couvrit d'une vgtation
printanire qui devait disparatre  l'poque qui est le printemps au
nord de la France. Les gents pineux fleurirent, des mousses
luxuriantes semes de violettes s'tendirent sous les taillis, les
loups hurlrent, les livres bondirent, Colette arriva de Nohant et la
chasse rsonna dans les bois.

J'y pris grand got. C'tait la chasse sans luxe, sans vaniteuse
exhibition d'quipages et de costumes, sans jargon scientifique, sans
habits rouges, sans prtentions ni jalousies de _sport_, c'tait la
chasse comme je pouvais l'aimer, la chasse pour la chasse. Les amis et
les voisins arrivaient la veille, on envoyait vite boucher le plus de
terriers possible; on partait avec le jour, mont comme on pouvait,
sur des chevaux dont on n'exigeait que de bonnes jambes et dont on ne
raillait pourtant pas les chutes, invitables quelquefois dans des
chemins traverss de racines que le sable drobe absolument  la vue
et contre lesquelles toute prvoyance est superflue. On tombe sur le
sable fin, on se relve, et tout est dit. Je ne tombai cependant
jamais; ft-ce par bonne chance ou par la supriorit des instincts de
Colette, je n'en sais rien.

On se mettait en chasse quelque temps qu'il ft. De bons paysans
aiss des environs, fins braconniers, amenaient leur petite meute,
bien modeste en apparence, mais bien plus exerce que celle des
amateurs. Je me rappellerai toujours la gravit modeste de
_Peyrounine_ amenant ses trois _couples et demie_ au rendez-vous,
prenant tranquillement la piste, et disant de sa voix douce et claire,
avec un imperceptible sourire de satisfaction: _Aneim, ma tan belo!
aneim_, c'est _allons, courage_; c'est le _animo_ des Italiens; _Tan
belo_, c'tait _Tant-Belle_, la reine des bassets  jambes torses, la
dpisteuse, l'obstine, la sagace, l'infatigable par excellence,
toujours la premire  la dcouverte, toujours la dernire  la
retraite.

Nous tions assez nombreux, mais les bois sont immenses et la
promenade n'tait plus, comme aux Pyrnes, une marche force sur une
corniche qui ne permet pas de s parpiller. Je pouvais m'en aller
seule  la dcouverte sans craindre de me perdre, en me tenant 
porte de la petite fanfare que Peyrounine sifflait  ses chiens. De
temps en temps, je l'entendais, sous bois, admirer,  part lui, les
prouesses de sa chienne favorite et manifester discrtement son
orgueil en murmurant: _Oh! ma tant belle! oh! ma tant bonne!_

Mon beau-pre tait enjou et bienveillant; colre, mais tendre,
sensible et juste. J'aurais volontiers pass ma vie auprs de cet
aimable vieillard, et je suis certaine que nul orage domestique n'et
approch de nous; mais j'tais condamne  perdre tous mes protecteurs
naturels, et je ne devais pas conserver longtemps celui-l.

Les Gascons sont de trs excellentes gens, pas plus menteurs, pas plus
ventards que les autres provinciaux, qui le sont tous un peu. Ils ont
de l'esprit, peu d'instruction, beaucoup de paresse, de la bont, de
la libralit, du coeur et du courage. Les bourgeois,  l'poque que
je raconte, taient, pour l'ducation et la culture de l'esprit, trs
au-dessous de ceux de ma province; mais ils avaient une gat plus
vraie, le caractre plus liant, l'me plus ouverte  la sympathie. Les
caquets de village taient l aussi nombreux, mais infiniment moins
mchans que chez nous, et s'il m'en souvient bien, ils ne l'taient
mme pas du tout.

Les paysans, que je ne pus frquenter beaucoup, car ce fut seulement
vers la fin de mon sjour que je commenai  entendre un peu leur
idiome, me parurent plus heureux et plus indpendans que ceux de chez
nous. Tous ceux qui entouraient,  quelque distance, la demeure isole
de Guillery taient fort aiss, et je n'en ai jamais vu aucun venir
demander des secours. Loin de l, ils semblaient traiter d'gal  gal
avec _monsu le varon_, et quoique trs polis et mme crmonieux, ils
avaient presque l'air de s'entendre pour lui accorder une sorte de
protection, comme  un voisin honorable qu'ils taient jaloux de
rcompenser. On le comblait de prsens, et il vivait tout l'hiver des
volailles et du gibier vivans qu'on lui apportait en trennes. Il est
vrai que c'tait en change de rfection pantagrulesque. Ce pays est
celui de la desse Manduce. Les jambons, les poulardes farcies, les
oies grasses, les canards obses, les truffes, les gteaux de millet
et de mas y pleuvent comme dans cette le o Panurge se trouvait si
bien; et la maisonnette de Guillery, si pauvre de bien-tre apparent,
tait, sous le rapport de la cuisine, une abbaye de Thlme d'o nul
ne sortait, qu'il ft noble ou vilain, sans s'apercevoir d'une notable
augmentation de poids dans sa personne.

Ce rgime ne m'allait pas du tout. La sauce  la graisse tait pour
moi une espce d'empoisonnement, et je m'abstenais souvent de manger,
quoique ayant grand'faim au retour de la chasse. Aussi je me portais
fort mal et maigrissais  vue d'oeil, au milieu des innombrables cages
o les ortolans et les palombes taient occups  mourir
d'indigestion.

A l'automne, nous avions fait une course  Bordeaux, mon mari et moi,
et nous avions pouss jusqu' la Brde, o la famille de Zo avait une
maison de campagne. J'eus l un trs violent chagrin, dont cette
inapprciable amie me sauva par l'loquence du courage et de l'amiti.
L'influence que son intelligence vive et sa parole nette eurent sur
moi en ce moment de dsesprance absolue disposa de plusieurs annes
de ma vie et fit entrer ma conscience dans un quilibre vainement
cherch jusqu'alors. Je revins  Guillery brise de fatigue, mais
calme, aprs avoir promen sous les grands chnes plants par
Montesquieu des penses enthousiastes et des mditations riantes o le
souvenir du philosophe n'eut aucune part, je l'avoue.

Et pourtant j'aurais pu faire ce jeu de mots que l'_Esprit des lois_
tait entr d'une certaine faon et  certains gards dans ma nouvelle
manire d'accepter la vie.

Nous avions descendu la Garonne pour aller  Bordeaux; la remonter
pour retourner  Nrac et t trop long, et je ne m'absentais pas
trois jours sans tre malade d'inquitude sur le compte de Maurice. Le
mot de soeur Hlne au couvent et un mot d'Aime  Cauterets m'avaient
mis martel en tte, au point que je me faisais et me fis longtemps de
l'amour maternel un vritable supplice. Je me laissais surprendre par
des terreurs imbciles et de prtendus pressentimens. Je me souviens
qu'un soir, ayant dn chez des amis  La Chtre, il me passa par
l'imagination que Nohant brlait et que je voyais Maurice au milieu
des flammes. J'avais honte de ma sottise et ne disais rien. Mais je
demande mon cheval, je pars  la hte, et j'arrive au triple galop, si
convaincue de mon rve, qu'en voyant la maison debout et tranquille,
je ne pouvais en croire mes yeux.

Je revins donc de Bordeaux par terre afin d'arriver plus vite. A cette
poque, les routes manquaient ou taient mal servies. Nous arrivmes 
Castel-Jaloux  minuit, et, au sortir d'une affreuse patache, je fus
fort aise de trouver mon domestique qui avait amen nos chevaux 
notre rencontre. Il ne nous restait que quatre lieues  faire, mais
des lieues de pays sur un chemin dtestable, par une nuit noire et 
travers une fort de pins immense, absolument inhabite, un vritable
coupe-gorge o rdaient des bandes d'Espagnols, dsagrables 
rencontrer mme en plein jour. Nous n'apermes pourtant pas d'autres
tres vivans que des loups. Comme nous allions forcment au pas dans
les tnbres, ces messieurs nous suivaient tranquillement. Mon mari
s'en aperut  l'inquitude de son cheval, et il me dit de passer
devant et de bien tenir Colette pour qu'elle ne s'effrayt pas. Je vis
alors briller deux yeux  ma droite, puis je les vis passer  gauche.
Combien y en a-t-il? demandai-je. Je crois qu'il n'y en a que deux, me
rpondit mon mari; mais il en peut venir d'autres; ne vous endormez
pas. C'est tout ce qu'il y a  faire.

J'tais si lasse, que l'avertissement n'tait pas de trop. Je me tins
en garde, et nous gagnmes la maison,  quatre heures du matin, sans
accident.

On tait trs habitu alors  ces rencontres dans les forts de pins
et de liges. Il ne passait pas de jour que l'on n'entendt les
bergers crier pour s'avertir, d'un taillis  l'autre, de la prsence
de l'ennemi. Ces bergers, moins potiques que ceux des Pyrnes,
avaient cependant assez de caractre, avec leurs manteaux taillads et
leurs fusils en guise de houlette. Leurs maigres chiens noirs taient
moins imposans, mais aussi hardis que ceux de la montagne.

Pendant quelque temps il y eut bonne dfense aussi  Guillery. Pigon
tait un mtis plaine et montagne, non-seulement courageux, mais
hroque  l'endroit des loups. Il s'en allait, la nuit, tout seul,
les provoquer dans les bois, et il revenait, le matin, avec des
lambeaux de leur chair et de leur peau, attachs  son redoutable
collier hriss de pointes de fer. Mais un soir, hlas! on oublia de
lui remettre son armure de guerre; l'intrpide animal partit pour sa
chasse nocturne et ne revint pas.

L'hiver fut un peu plus rude que de coutume en ce pays. La Garonne
dborda et, par contre, ses affluens. Nous fmes bloqus pendant
quelques jours; les loups affams devinrent trs hardis; ils mangrent
tous nos jeunes chiens. La maison tait btie en pleine campagne, sans
cour ni clture d'aucune sorte. Ces btes sauvages venaient donc
hurler sous nos fentres, et il y en eut une qui s'amusa, pendant une
nuit,  ronger la porte de notre appartement, situ au niveau du sol.
Je l'entendais fort bien. Je lisais dans une chambre, mon mari dormait
dans l'autre. J'ouvris la porte vitre et appelai Pigon, pensant que
c'tait lui qui revenait et voulait entrer. J'allais ouvrir le volet,
quand mon mari s'veilla et me cria: Eh non, non, c'est le loup!
Telle est la tranquillit de l'habitude, que mon mari se rendormit sur
l'autre oreille et que je repris mon livre, tandis que le loup
continuait  manger la porte. Il ne put l'entamer beaucoup, elle tait
solide; mais il la mchura de manire  y laisser ses traces. Je ne
crois pas qu'il et de mauvais desseins. Peut-tre tait-ce un jeune
sujet qui voulait faire ses dents sur le premier objet venu,  la
manire des jeunes chiens.

Un jour que, vers le coucher du soleil, mon beau-pre allait voir un
de ses amis  une demi-lieue de maison, il rencontra  mi-chemin, un
loup, puis deux, puis trois, et en un instant il en compta quatorze.
Il n'y fit pas grande attention; les loups n'attaquent gure, ils
suivent: ils attendent que le cheval s'effraie, qu'il renverse son
cavalier, ou qu'il bronche et tombe avec lui. Alors il faut se relever
vite; autrement ils vous tranglent. Mon beau-pre, ayant un cheval
habitu  ces rencontres, continua assez tranquillement sa route; mais
lorsqu'il s'arrta  la grille de son voisin pour sonner, un de ses
quatorze acolytes sauta au flanc de son cheval et mordit le bord de
son manteau. Il n'avait pour dfense qu'une cravache, dont il
s'escrima sans effrayer l'ennemi; alors il imagina de sauter  terre
et de secouer violemment son manteau au nez des assaillans, qui
s'enfuirent  toutes jambes. Cependant il avouait avoir trouv la
grille bien lente  s'ouvrir et l'avoir vue enfin ouverte avec une
grande satisfaction.

Cette aventure du vieux colonel tait dj ancienne. A l'poque de mon
rcit, il tait si goutteux qu'il fallait deux hommes pour le mettre
sur son cheval et l'en faire descendre. Pourtant, lorsqu'il tait sur
son petit bidet brun miroit,  crinire blonde, malgr sa grosse
houppelande, ses longues gutres en drap olive et ses cheveux blancs
flottant au vent, il avait encore une tournure martiale et maniait
tout doucement sa monture mieux qu'aucun de nous.

J'ai parl des bandes d'Espagnols qui couraient le pays. C'taient des
Catalons principalement, habitans nomades du revers des Pyrnes. Les
uns venaient chercher de l'ouvrage comme journaliers et inspiraient
assez de confiance malgr leur mauvaise mine; les autres arrivaient
par groupes avec des troupeaux de chvres qu'ils faisaient pturer
dans les vastes espaces incultes des landes environnantes; mais ils
s'aventuraient souvent sur la lisire des bois, o leurs btes taient
fort nuisibles. Les pourparlers taient dsagrables. Ils se
retiraient sans rien dire, prenaient leur distance, et, maniant la
fronde ou lanant le bton avec une grande adresse, ils vous donnaient
avis de ne pas trop les dranger  l'avenir. On les craignait
beaucoup, et j'ignore si on est parvenu  se dbarrasser de leur
parcours. Mais je sais que cet abus persistait encore il y a quelques
annes, et que des propritaires avaient t blesss et mme tus dans
ces combats.

C'tait pourtant la mme race d'hommes que ces montagnards austres
dont j'avais envi aux Pyrnes le potique destin. Ils taient fort
dvots, et qui sait s'ils ne croyaient pas consacrer comme un droit
religieux l'occupation de nos landes par leurs troupeaux? Peut-tre
regardaient-ils cette terre immense et quasi-dserte comme un pays que
Dieu leur avait livr, et qu'ils devaient dfendre en son nom, contre
les envahissemens de la proprit individuelle.

C'tait donc un pays de loups et de brigands que Guillery, et pourtant
nous y tions tranquilles et joyeux. On s'y voyait beaucoup. Les
grands et petits propritaires d'alentour n'ayant absolument rien 
faire, et cultivant, en outre, le got de ne rien faire, leur vie se
passait en promenades, en chasses, en runions et en repas les uns
chez les autres.

Le lige est un produit magnifiquement lucratif de ces contres. C'est
le seul coin de la France o il pousse abondamment; et, comme il
reste fort suprieur en qualit  celui de l'Espagne, il se vend fort
cher. J'tais tonne quand mon beau-pre, me montrant un petit tas
d'corces d'arbres empiles sous un petit hangar, me disait: Voici la
rcolte de l'anne, quatre cents francs de dpense et vingt-cinq mille
francs de profit net.

Le chne-lige est un gros vilain arbre en t. Son feuillage est rude
et terne; son ombre paisse touffe toute vgtation autour de lui, et
le soin qu'on prend de lui enlever son corce, qui est le lige mme,
jusqu' la naissance des matresses branches, le laisse dpouill et
difforme. Les plus frais de ces corchs sont d'un rouge sanglant,
tandis que d'autres, brunis dj par un commencement de nouvelle peau,
sont d'un noir brl ou enfum, comme si un incendie avait pass et
pris ces gans jusqu' la ceinture. Mais, l'hiver, cette verdure
ternelle a son prix. La seule chose dont j'eusse vraiment peur dans
ces bois, c'tait des troupeaux innombrables de cochons tachets de
noir, qui erraient en criant, d'un ton aigre et sauvage,  la dispute
de la glande.

Le _surier_ ou chne-lige n'exige aucun soin. On ne le taille ni ne
le dirige. Il se fait sa place, et vit enchant d'un sable aride en
apparence. A vingt ou trente ans, il commence  tre bon  corcher. A
mesure qu'il prend de l'ge, sa peau devient meilleure et se
renouvelle plus vite, car ds lors tous les dix ans on procde  sa
toilette en lui faisant deux grandes incisions verticales en temps
utile. Puis, quand il a pris soin lui-mme d'aider, par un travail
naturel pralable, au travail de l'ouvrier, celui-ci lui glisse un
petit outil _ad hoc_ entre cuir et chair, et s'empare aisment du
lige, qui vient en deux grands morceaux proprement coups. Je ne sais
pourquoi cette opration me rpugnait comme une chose cruelle.
Pourtant ces arbres tranges ne paraissaient pas en souffrir le moins
du monde et grandissaient deux fois centenaires sous le rgime de
cette dcortication priodique[2].

  [2] Le grand dbit du lige ne consiste pas dans les bouchons,
  auxquels on ne sacrifie que les rognures et le rebut; il
  s'expdie en planches d'corce que l'on dcourbe et aplatit, et
  dont on tapisse tous les appartemens riches en Russie, entre la
  muraille et la tenture. C'est donc une denre d'une chert
  excessive, puisqu'elle crot sur un rayon de peu d'tendue.

Les _pignades_ (bois de pins) de futaie n'taient gure plus gaies que
les _surettes_ (bois de liges). Ces troncs lisses et tous semblables
comme des colonnes lances, surmonts d'une grosse tte ronde d'une
fracheur monotone, cette ombre impntrable, ces blessures d'o
pleurait la rsine, c'tait  donner le spleen quand on avait  faire
une longue route sans autre distraction que ce que mon beau-pre
appelait _compter les orangers lanusquets_. Mais, en revanche, les
jeunes bois, coups de petits chemins de sable bien sinueux et
onduls, les petits ruisseaux babillant sous les grandes fougres, les
folles clairires tourbeuses qui s'ouvraient sur la lande immense,
infinie, rase et bleue comme la mer; les vieux manoirs pittoresques,
gans d'un autre ge, qui semblaient grandir de toute la petitesse,
particulire  ce pays, des modernes constructions environnantes,
enfin, la chane des Pyrnes, qui, malgr la distance de trente
lieues  vol d'oiseau, tout  coup, en de certaines dispositions de
l'atmosphre, se dressait  l'horizon comme une muraille d'argent
ros, dentele de rubis; c'tait, en somme, une nature intressante
sous un climat dlicieux.

A une demi-lieue nous allions voir, chaque semaine, la marquise de
Lusignan, belle et aimable chtelaine du trs romantique et imposant
manoir de Xaintrailles. Lahire tait un peu plus loin. A Buzet, dans
les splendides plaines de la Garonne, la famille de Beaumont nous
attirait par des runions nombreuses et des charades en action dans un
chteau magnifique. De Logareil,  deux pas de chez nous,  travers
bois, le bon Auguste Berthet venait chaque jour. D'ailleurs, venaient
Grammont, Trinquelon et le bon petit mdecin Larnaude. De Nrac
venaient Lespinasse, d'Ast et tant d'autres que je me rappelle avec
affection, tous gens aimables, pleins de bienveillance et de sympathie
pour moi, hommes et femmes; bons enfans, actifs et jeunes, mme les
vieux, vivant en bonne intelligence, sans distinction de caste et sans
querelles d'opinion. Je n'ai gard de ce pays-l que des souvenirs
doux et charmans.

J'esprais voir  Nrac ma chre Fanelly, devenue Mme le Franc de
Pompignan. Elle tait  Toulouse ou  Paris, je ne sais plus. Je ne
trouvai que sa soeur Amna, une charmante femme aussi, avec qui j'eus
le plaisir de parler du couvent.

Nous allmes achever l'hiver  Bordeaux, o nous trouvmes l'agrable
socit des eaux de Cauterets, et o je fis connaissance avec les
oncles, tantes, cousins et cousines de mon mari, tous gens trs
honorables et qui me tmoignrent de l'amiti.

Je voyais tous les jours ma chre Zo, ses soeurs et ses frres. Un
jour que j'tais chez elle sans Maurice, mon mari entra brusquement,
trs ple, en me disant: _Il est mort!_ Je crus que c'tait Maurice;
je tombai sur mes genoux. Zo, qui comprit et entendit ce qu'ajoutait
mon mari, me cria vite: _Non, non, votre beau-pre!_ Les entrailles
maternelles sont froces: j'eus un violent mouvement de joie; mais ce
fut un clair. J'aimais vritablement mon vieux papa, et je fondis en
larmes.

Nous partmes le jour mme pour Guillery, et nous passmes une
quinzaine auprs de Mme Dudevant. Nous la trouvmes dans la chambre
mme o, en deux jours, son mari tait mort d'une attaque de goutte
dans l'estomac. Elle n'tait pas encore sortie de cette chambre
qu'elle avait habite une vingtaine d'annes avec lui, et o les deux
lits restaient cte  cte. Je trouvai cela touchant et respectable.
C'tait de la douleur comme je la comprenais, sans effroi ni dgot de
la mort d'un tre bien-aim. J'embrassai Mme Dudevant avec une
vritable effusion, et je pleurai tant tout le jour auprs d'elle, que
je ne songeai pas  m'tonner de ses yeux secs et de son air
tranquille. Je pensais d'ailleurs que l'excs de la douleur retenait
les larmes et qu'elle devait affreusement souffrir de n'en pouvoir
rpandre; mais mon imagination faisait tous les frais de cette
sensibilit refoule. Mme Dudevant tait une personne glace autant
que glaciale. Elle avait certainement aim son excellent compagnon, et
elle le regrettait autant qu'il lui tait possible; mais elle tait de
la nature des liges, elle avait une corce trs paisse qui la
garantissait du contact des choses extrieures; seulement cette corce
tenait bien et ne tombait jamais.

Ce n'est pas qu'elle ne ft aimable: elle tait gracieuse  la
surface, un grand savoir-vivre lui tenant lieu de grce vritable.
Mais elle n'aimait rellement personne et ne s'intressait  rien qu'
elle-mme. Elle avait une jolie figure douce sur un corps plat,
osseux, carr et large d'paules. Cette figure donnait confiance,
mais la face seule ne traduit pas l'organisation entire. En regardant
ses mains sches et dures, ses doigts noueux et ses grands pieds, on
sentait une nature sans charme, sans nuances, sans lans ni retours de
tendresse. Elle tait maladive, et entretenait la maladie par un
rgime de petits soins dont le rsultat tait l'tiolement. Elle tait
vtue en hiver de quatorze jupons qui ne russissaient pas  arrondir
sa personne. Elle prenait mille petites drogues, faisait  peine
quelques pas autour de sa maison, quand elle rencontrait, un jour par
mois, le temps dsirable. Elle parlait peu et d'une voix si mourante,
qu'on se penchait vers elle avec le respect instinctif qu'inspire la
faiblesse. Mais dans son sourire banal il y avait quelque chose d'amer
et de perfide dont, par momens, j'tais frappe et que je ne
m'expliquais pas. Ses complimens cachaient les petites aiguilles fines
d'une intention pigrammatique. Si elle et eu de l'esprit, elle et
t mchante.

Je ne crois pourtant pas qu'elle ft foncirement mauvaise. Prive de
sant et de courage, elle tait aigrie intrieurement, et,  force de
se tenir sur la dfensive contre le froid et le chaud, et de se dfier
de tous les agens extrieurs qui pouvaient apporter dans son tat
physique une perturbation quelconque, elle en tait venue  tendre
ces prcautions et cette abstention aux choses morales, aux affections
et aux ides. Elle n'en tait que plus tendue et plus nerveuse, et,
quand elle tait surprise par la colre, on pouvait s'merveiller de
voir ce corps bris retrouver une vigueur fbrile, et d'entendre cette
voix languissante et cette parole doucereuse prendre un accent trs
pre et trouver des expressions trs nergiques.

Elle tait, je crois, tout  fait impropre  gouverner ses affaires,
et quand elle se vit  la tte de sa maison et de sa fortune, il se
fit en elle une crise d'effroi et d'inquitude goste qui la
conduisit spontanment  l'avarice,  l'ingratitude et  une sorte de
fausset. Ennuye de sa froide oisivet, elle attira tour  tour
auprs d'elle des amis, des parens, ceux de son mari et les siens.
Elle exploita leurs dvouemens successifs, ne put vivre avec aucun
d'eux et s'amusa  les tromper tous en morcelant sa fortune entre
plusieurs hritiers qu'elle connaissait  peine, et en frustrant d'une
rcompense mrite jusqu' de vieux serviteurs qui lui avaient
consacr trente ans de soins et de fidlit.

Elle tait riche par elle-mme, et n'ayant pas d'enfans, mme
adoptifs, il semble qu'elle et d abandonner  son beau-fils au moins
une partie de l'hritage paternel. Il n'en fut rien. Elle s'tait
assur de longue main, par testament, la jouissance de cette petite
fortune, et mme elle avait tent d'en saisir la possession par la
rdaction d'une clause qui se trouva, heureusement pour l'avenir de
mon mari, contraire aux droits que la loi lui assurait.

Mon mari, connaissant d'avance les dispositions testamentaires de son
pre, ne fut pas surpris de ne voir aucun changement dans sa
situation. Il resta trs soumis, et aussi tendre qu'il lui fut
possible auprs de sa belle-mre, esprant qu'elle lui ferait plus
tard la part meilleure; mais ce fut en pure perte. Elle ne l'aima
jamais, le chassa de son lit de mort et ne lui laissa que ce qu'elle
n'avait pu lui ter.

Cette pauvre femme m'a fait,  moi, sous d'autres rapports, tout le
mal qu'elle a pu, mais je l'ai toujours plainte. Je ne connais pas
d'existence qui mrite plus de piti que celle d'une personne riche,
sans postrit, qui se sent entoure d'gards qu'elle peut croire
intresss, et qui voit dans tous ceux qui l'approchent des aspirans 
ses largesses. tre goste par instinct avec cela, c'est trop, car
c'est le complment d'une destine strile et amre.

Nous retournmes  Bordeaux, puis encore  Guillery au mois de mai,
et, cette fois, le pays ne me parut pas agrable. Ce sable fin devient
si lger quand il est sec, que le moindre pas le soulve en nuages
ardens qu'on avale quoi qu'on fasse. Nous passmes l't  Nohant, et,
de cette poque jusqu' 1831, je ne fis plus que de trs courtes
absences.

Ce fut donc une sorte d'tablissement que je regardai comme dfinitif
et qui dcida de mon avenir conjugal. C'tait, en apparence, le parti
le plus sage  prendre que de vivre chez soi modestement et dans un
milieu restreint, toujours le mme. Pourtant, il et mieux valu
poursuivre une vie nomade et des relations nombreuses. Nohant est une
retraite austre par elle-mme, lgante et riante d'aspect par
rapport  Guillery, mais, en ralit, plus solitaire, et pour ainsi
dire imprgne de mlancolie. Qu'on s'y rassemble, qu'on la remplisse
de rires et de bruit, le fond de l'me n'en reste pas moins srieux et
mme frapp d'une espce de langueur qui tient au climat et au
caractre des hommes et des choses environnantes. Le Berrichon est
lourd. Quand, par exception, il a la tte vive et le sang chaud, il
s'expatrie, irrit de ne pouvoir rien agiter autour de lui; ou, s'il
est condamn  rester chez nous, il se jette dans le vin et la
dbauche, mais tristement,  la manire des Anglais, dont le sang a
t ml plus qu'on ne croit  sa race. Quand un Gascon est gris, un
Berrichon est dj ivre, et quand l'autre est un peu ivre, limite
qu'il ne dpassera gure, le Berrichon est compltement _saol_ et ira
s'abtissant jusqu' ce qu'il tombe. Il faut bien dire ce vilain mot,
le seul qui peigne l'effet de la boisson sur les gens d'ici. La
mauvaise qualit du vin y est pour beaucoup; mais dans l'intemprance
avec laquelle on en use, il faut bien voir une fatalit de ce
temprament mlancolique et flegmatique qui ne supporte pas
l'excitation, et qui s'efforce de l'teindre dans l'abrutissement.

En dehors des ivrognes, qui sont nombreux, et dont le dsordre rduit
les familles  la misre ou au dsespoir, la population est bonne et
sage, mais froide et rarement aimable. On se voit peu, l'agriculture
est peu avance, pnible, patiente et absorbante pour le propritaire.
Le vivre est cher, relativement au Midi. L'hospitalit se fait donc
rare, pour garder,  l'occasion, l'apparence du faste; et, par dessus
tout, il y a une paresse, un effroi de la locomotion qui tiennent  la
longueur des hivers,  la difficult des transports et encore plus 
la torpeur des esprits.

Il y a vingt-cinq ans, cette manire d'tre tait encore plus
tranche; les routes taient plus rares et les hommes plus casaniers.
Ce beau pays, quoique assez habit et bien cultiv, tait compltement
morne, et mon mari tait comme surpris et effray du silence solennel
qui plane sur nos champs ds que le soleil emporte avec lui les bruits
dj rares et contenus du travail. L, point de loups qui hurlent,
mais aussi plus de chants et de rires, plus de cris de bergers et de
clameurs de chasse. Tout est paisible, mais tout est muet. Tout
repose, mais tout semble mort.

J'ai toujours aim ce pays, cette nature et ce silence. Je n'en chris
pas seulement le charme, j'en subis le poids, et il m'en cote de le
secouer, quand mme j'en vois le danger. Mais mon mari n'tait pas n
pour l'tude et la mditation. Quoique Gascon, il n'tait pas non plus
naturellement enjou. Sa mre tait Espagnole, son pre descendait de
l'cossais Law. La rflexion ne l'attristait pas, comme moi. Elle
l'irritait. Il se ft soutenu dans le Midi. Le Berry l'accabla. Il le
dtesta longtemps: mais quand il en eut got les distractions et
contract les habitudes, il s'y cramponna comme  une seconde patrie.

Je compris bientt que je devais m'efforcer d'tendre mes relations,
que la vieillesse et la maladie de ma grand'mre avaient beaucoup
restreintes et que mes annes d'absence avaient encore refroidies. Je
retrouvai mes compagnons d'enfance, qui, en gnral, ne plurent pas 
M. Dudevant. Il se fit d'autres amis. J'acceptai franchement ceux qui
me furent sympathiques sur quelque point, et j'attirai de plus loin
ceux qui devaient convenir  lui comme  moi.

Le bon James et son excellente femme, ma chre mre Angle, vinrent
passer deux ou trois mois avec nous. Puis leur soeur, Mme Saint-Aignan
avec ses filles. L'ane, Flicie, tait un ange.

Les Malus vinrent aussi. Le plus jeune, Adolphe; un coeur d'or, ayant
t malade chez nous, nous lui fmes la conduite jusqu' Blois, avec
mon frre, et nous vmes le vieux chteau, alors converti en caserne
et en poudrire, et abandonn aux dgradations des soldats, dont le
bruit et le mouvement n'empchaient pas certains corps de logis d'tre
occups par des myriades d'oiseaux de proie. Dans le btiment de
Gaston d'Orlans, le guano des hibous et des chouettes tait si pais
qu'il tait impossible d'y pntrer.

Je n'avais jamais vu une aussi belle chose de la renaissance que ce
vaste monument, tout abandonn et dvast qu'il tait. Je l'ai revu
restaur, lambriss, admirablement rajeuni et pour ainsi dire retrouv
sous les outrages du temps et de l'incurie; mais ce que je n'ai pas
retrouv, moi, c'est l'impression trange et profonde que je subis la
premire fois, lorsque au lever du soleil, je cueillis des violiers
jaunes dans les crevasses des pierres fatidiques de l'observatoire de
Catherine de Mdicis.

En 1827, nous passmes une quinzaine aux eaux du Mont-d'Or. J'avais
fait une chute, et souffris longtemps d'une entorse. Maurice vint avec
nous. Il se faisait gamin et commenait  regarder la nature avec ses
grands yeux attentifs, tout au beau milieu de son vacarme.

L'Auvergne me sembla un pays adorable. Moins vaste et moins sublime
que les Pyrnes, il en avait la fracheur, les belles eaux et les
recoins charmans. Les bois de sapins sont mme plus agrables que les
picas des grandes montagnes. Les cascades, moins terribles, ont de
plus douces harmonies, et le sol, moins tourment par les orages et
les boulemens, se couvre partout de fleurs luxuriantes.

Ursule tait venue vivre chez moi en qualit de femme de charge. Cela
ne put durer. Il y eut incompatibilit d'humeur entre elle et mon
mari. Elle m'en voulut un peu de ne pas m'tre prononce pour elle.
Elle me quitta presque fche, et puis, tout aussitt, elle comprit
que je n'avais pas d agir autrement et me rendit son amiti, qui ne
s'est jamais dmentie depuis. Elle se maria  La Chtre avec un
excellent homme qui l'a rendue heureuse, et elle est maintenant le
seul tre avec qui je puisse, sans lacune notable, repasser toute ma
vie, depuis la premire enfance jusqu'au demi-sicle accompli.

Les lections de 1827 signalrent un mouvement d'opposition trs
marqu et trs gnral en France. La haine du ministre Villle
produisit une fusion dfinitive entre les libraux et les
bonapartistes, qu'ils fussent noblesse ou bourgeoisie. Le peuple resta
tranger au dbat dans notre province; les fonctionnaires seuls
luttaient pour le ministre; pas tous, cependant. Mon cousin Auguste
de Villeneuve vint du Blanc voter  La Chtre, et, quoique
fonctionnaire minent (il tait toujours trsorier de la ville de
Paris), il se trouva d'accord avec mon mari et ses amis pour nommer M.
Duris-Dufresne. Il passa quelques jours chez nous et me tmoigna,
ainsi qu' Maurice, qu'il appelait son grand-oncle, beaucoup
d'affection. J'oubliai qu'il m'avait fort blesse autrefois, en
voyant qu'il ne s'en doutait pas et me traitait paternellement.

M. Duris-Dufresne, beau-frre du gnral Bertrand, tait un
rpublicain de vieille roche. C'tait un homme d'une droiture antique,
d'une grande simplicit de coeur, d'un esprit aimable et bienveillant.
J'aimais ce type d'un autre temps, encore empreint de l'lgance du
Directoire, avec des ides et des moeurs plus laconiennes. Sa petite
perruque rase et ses boucles d'oreilles donnaient de l'originalit 
sa physionomie vive et fine. Ses manires avaient une distinction
extrme. C'tait un _jacobin_ fort sociable.

Mon mari, s'occupant beaucoup d'opposition  cette poque, tait
presque toujours  la ville. Il dsira s'y crer un centre de runion
et y louer une maison o nous donnmes des bals et des soires qui
continurent mme aprs la nomination de M. Duris-Dufresne.

Mais nos rceptions donnrent lieu  un scandale fort comique. Il y
avait alors, et il y a encore un peu  La Chtre, deux ou trois
_socits_, qui, de mmoire d'homme, ne s'taient mles  la danse.
Les distinctions entre la premire, la seconde et la troisime taient
fort arbitraires, et la dlimitation insaisissable pour qui n'avait
pas tudi  fond la matire.

Bien qu'en _guerre_ d'opinions avec la sous-prfecture, j'tais fort
lie avec M. et Mme de Prigny, couple aimable et jeune, avec qui
j'avais les meilleures relations de voisinage. Eux aussi voulurent
ouvrir leur salon; leur position leur en faisait une sorte de devoir,
et nous convmes de simplifier de dtail des invitations en nous
servant de la mme liste.

Je leur communiquai la mienne, qui tait fort gnrale, et o
naturellement j'avais inscrit toutes les personnes que je connaissais
tant soit peu. Mais,  abomination, il se trouva que plusieurs des
familles que j'aimais et estimais  plus juste titre taient relgues
au second et au troisime rang dans les us et coutumes de
l'aristocratie bourgeoise de La Chtre. Aussi, quand ces hauts
personnages se virent en prsence de leurs _infrieurs_, il y eut
colre, indignation, maldiction sur l'arrogant sous-prfet qui
n'avait agi ainsi, disait-on, que pour marquer son mpris  tous les
gens du pays, en les mettant _comme des oeufs dans le mme panier_.

                  La semaine suivante,
                  Le punch est prpar;
                  La matresse est brillante,
                  Le salon est cir.
    Il vint trois invits, de chtive encolure:
                Dans la ville on disait: bravo!
                On donne un bal incognito
                  A la sous-prfecture.

Ce couplet d'une chanson que je fis le soir mme avec Duteil, contient
en peu de mots le rcit vridique de l'immense vnement. En la
relisant, je vois que, sans tre bien drle, cette chanson est
affaire de moeurs locales, et qu'elle mrite de rester dans les
archives de la tradition...  La Chtre! Elle est intitule: _Soire
administrative_, ou le _Sous-prfet philosophe_. Voici les deux
premiers couplets qui rsument l'affaire. C'est sur l'air des
_Bourgeois de Chartres_:

                Habitans de La Chtre,
                Nobles, bourgeois, vilains,
                D'un petit gentilltre
                Apprenez les ddains:
    Ce jeune homme, gar par la philosophie,
            Oubliant, dans sa draison,
            Les usages et le bon ton
                Vexe la bourgeoisie.

                Voyant que dans la ville
                Plus d'un original
                Tranche de l'homme habile
                Et se dit libral,
    A nos tendres moitis qui frondent la noblesse,
            Il crut plaire en donnant un bal.
            O chacun put d'un pas gal
                Aller comme  la messe.

On a vu le dnouement. La chanson faillit le pousser jusqu'au
tragique. Elle avait t faite au coin du feu de Prigny, et devait
rester entre nous; mais Duteil ne put se tenir de la chanter. On la
retint, on la copia; elle passa dans toutes les mains et souleva des
temptes. Au moment o je l'avais compltement oublie, je vis des
yeux froces et j'entendis des cris de rage autour de moi. Cela eut le
bon rsultat de dtourner la foudre de la tte de mes amis Prigny et
de l'attirer sur la mienne. Les plus gros bonnets de l'endroit firent
serment de ne point m'honorer de leur prsence; Prigny, piqu de tant
de sottise, ferma son salon. Je laissai le mien ouvert et augmentai
mes invitations  la seconde socit. C'tait la meilleure leon 
donner  la premire, car n'tant pas fonctionnaire, j'avais le droit
de me passer d'elle. Mais sa rancune ne tint pas contre deux ou trois
soupers. D'ailleurs, dans cette _premire_, j'avais d'excellens amis
qui se moquaient de la conspiration et qui trahissaient ouvertement
_la bonne cause_. Mon salon fut donc si rempli qu'on s'y touffait, et
la confusion y fut telle que les dames de la premire et de la seconde
race se laissrent entraner  se toucher le bout des doigts pour
faire la figure de contre-danse qu'on appelle le _moulinet_. Quelques
orthodoxes dirent que c'tait une _cohue_. Je m'amusai  les remercier
trs humblement de l'honneur qu'ils me faisaient de venir chez moi,
bien que je fusse de la troisime socit. On cria anathme, mais on
n'en mangea pas moins les pts, et on n'en fta pas moins le
champagne de l'insurrection. Ce fut le signal d'une grande dcadence
dans les constitutions hirarchiques de cette petite oligarchie.

Au mois de septembre 1828, ma fille Solange vint au monde  Nohant. Le
mdecin arriva quand je dormais dj et que la pouponne tait habille
et pare de ses rubans roses. J'avais beaucoup dsir avoir une
fille, et cependant je n'prouvai pas la joie que Maurice m'avait
donne. Je craignais que ma fille ne vct pas, parce que j'tais
accouche avant terme,  la suite d'une frayeur. Ma petite nice
Lontine ayant fait un mauvais rve, la veille au soir, s'tait mise 
jeter des cris si aigus dans l'escalier o elle s'tait lance pour
appeler sa mre, que je m'imaginai qu'elle avait roul les marches et
qu'elle tait brise. Je commenai aussitt  sentir des douleurs, et
en m'veillant le lendemain, je n'eus que le temps de prparer les
petits bonnets et les petites brassires, qu'heureusement j'avais
termins.

Je me souviens de l'tonnement d'un de nos amis de Bordeaux qui tait
venu nous voir, quand il me trouva, de grand matin, seule au salon,
dpliant et arrangeant la layette, qui tait encore en partie dans ma
bote  ouvrage. Que faites-vous donc l? me dit-il.--Ma foi, vous le
voyez, lui rpondis-je, je me dpche pour quelqu'un qui arrive plus
tt que je ne pensais.

Mon frre, qui avait vu ma frayeur de la veille  propos de sa fille,
et qui m'aimait vritablement quand il avait sa tte, courut ventre 
terre pour amener le mdecin. Tout tait fini quand il revint, et il
eut une si grande joie de voir l'enfant vivant qu'il tait comme fou.
Il vint m'embrasser et me rassurer en me disant que ma fille tait
belle, forte, et qu'elle vivrait. Mais je ne me tranquillisai
intrieurement qu'au bout de quelques jours, en la voyant venir 
merveille.

Au retour de ce temps de galop, mon frre tait affam. On se mit 
table, et deux heures aprs, rentra chez moi tellement ivre que
croyant s'asseoir sur le pied de mon lit, il tomba sur son derrire au
milieu de la chambre. J'avais encore les nerfs trs excits, j'eus un
tel fou rire qu'il s'en aperut et fit de grands efforts pour
retrouver ses ides. Eh bien, je suis gris, me dit-il, voil tout.
Que veux-tu? j'ai t trs mu, trs inquiet, ce matin, ensuite, j'ai
t trs content, trs heureux, et c'est la joie qui m'a gris; ce
n'est pas le vin, je te jure, c'est l'amiti que j'ai pour toi qui
m'empche de me tenir sur mes jambes. Il fallait bien pardonner en
vue d'un si beau raisonnement.

Je passai l'hiver suivant  Nohant. Au printemps de 1829, j'allai 
Bordeaux avec mon mari et mes deux enfans. Solange tait sevre et
elle tait devenue la plus robuste des deux.

A l'automne, j'allai passer  Prigueux quelques jours auprs de
Flicie Mollier, une de mes amies du Berri. Je poussai jusqu'
Bordeaux pour embrasser Zo. Le froid me prit en route, et j'en
souffris beaucoup au retour.

Enfin, en 1830, je fis avec Maurice, au mois de mai, je crois, une
course rapide de Nohant  Paris. J'oublie ou je confonds les poques
de trois ou quatre autres apparitions de quelques jours  Paris, avec
ou sans mon mari. L'une eut pour but une consultation sur ma sant,
qui s'tait beaucoup altre. Broussais me dit que j'avais un
anvrisme au coeur; Landr-Beauvais, que j'tais phthysique; Rostan,
que je n'avais rien du tout.

Malgr ces courts dplacemens annuels, je peux dire que, de 1826 
1831, j'avais constamment vcu  Nohant. Jusque-l, malgr des ennuis
et des chagrins srieux, je m'y tais trouve dans les meilleures
conditions possibles pour ma sant morale. A partir de ce moment-l,
l'quilibre entre les peines et les satisfactions se trouva rompu. Je
sentis la ncessit de prendre un parti. Je le pris sans hsiter, et
mon mari y donna les mains: j'allai vivre  Paris avec ma fille,
moyennant un arrangement qui me permettait de revenir tous les trois
mois passer trois mois  Nohant; et, jusqu'au moment o Maurice entra
au collge  Paris, je suivis trs exactement le plan que je m'tais
trac. Je le laissais entre les mains d'un prcepteur qui tait avec
nous dj depuis deux ans, et qui a toujours t, depuis ce temps-l,
un de mes amis les plus srs et les plus parfaits. Ce n'tait pas
seulement un instituteur pour mon fils, c'tait un compagnon, un frre
an, presque une mre. Pourtant il m'tait impossible de me sparer
de Maurice pour longtemps et de ne pas veiller sur lui la moiti de
l'anne.

J'ai d esquisser rapidement ces jours de retraite et d'apparente
inaction. Ce n'est pas qu'ils ne soient remplis pour moi de souvenirs;
mais l'action de ma volont y fut tellement intrieure et ma
personnalit s'y effaa si bien, que je n'aurais  raconter que
l'histoire des autres autour de moi; et c'est un droit que je ne crois
avoir que dans de certaines limites, surtout  l'gard de certaines
personnes.

Pour ne pas revenir en arrire et pour rsumer cependant le rsultat
de ces annes coules sur l'histoire de ma propre vie, je dirai ce
que j'tais lorsque, dans l'hiver de 1831, je vins  Paris avec
l'intention d'crire.




CHAPITRE VINGT-CINQUIEME.[3]

  Coup d'oeil rtrospectif sur quelques annes esquisses dans le
    prcdent chapitre.--Intrieur troubl.--Rves vanouis.--Ma
    religion.--Question de la libert de s'abstenir de culte
    extrieur.--Mort douce d'une ide fixe.--Mort d'un
    _cricri_.--Projets d'un avenir  ma guise, vagues, mais
    persistans.--Pourquoi ces projets.--La gestion d'une anne de
    revenu.--Ma dmission.--Sorte d'interdiction de fait.--Mon
    frre et sa passion fcheuse.--Les vents sals, les figures
    sales.--Essai d'un petit mtier.--Le muse de
    peinture.--Rvlation de l'art, sans certitude d'aucune
    spcialit.--Inaptitude pour les sciences naturelles, malgr
    l'amour de la nature.--On m'accorde une pension et la
    libert.--Je quitte Nohant pour trois mois.


J'avais normment vcu dans ce peu d'annes. Il me semblait mme
avoir vcu cent ans sous l'empire de la mme ide, tant je me sentais
lasse d'une gat sans expansion, d'un intrieur sans intimit, d'une
solitude que le bruit de l'ivresse rendait plus absolue autour de moi.
Je n'avais pourtant  me plaindre srieusement d'aucun mauvais
procd direct, et quand cela mme et t, je n'aurais pas consenti 
m'en apercevoir. Le dsordre de mon pauvre frre et de ceux qui se
laissaient entraner avec lui n'en tait pas venu  ce point que je ne
me sentisse plus leur inspirer une sorte de crainte qui n'tait pas de
la condescendance, mais un respect instinctif. J'y avais mis, de mon
ct, toute la tolrance possible. Tant que l'on se bornait  tre
radoteur, fatigant, bruyant, malade mme et fort dgotant, je tchais
de rire, et je m'tais mme habitue  supporter un ton de
plaisanterie qui dans le principe m'avait rvolte. Mais quand les
nerfs se mettaient de la partie, quand on devenait obscne et
grossier, quand mon pauvre frre lui-mme, si longtemps soumis et
repentant devant mes remontrances, devenait brutal et mchant, je me
faisais sourde, et ds que je le pouvais, je rentrais, sans faire
semblant de rien, dans ma petite chambre.

  [3] Le baron Petiet me prie de rectifier des erreurs de mmoire
  qui le concernent. Je l'ai confondu avec son frre le gnral,
  aujourd'hui dput au Corps lgislatif. Celui qui tait
  aide-de-camp et beau-frre du gnral Colbert en 1815 n'avait
  alors que vingt un ans, il avait t premier page de l'empereur,
  il avait fait campagne et comptait dj six blessures. Il a
  quitt le service en 1830.

L, je savais bien m'occuper, et me distraire du vacarme extrieur qui
durait souvent jusqu' six ou sept heures du matin. Je m'tais
habitue  travailler, la nuit, auprs de ma grand'mre malade;
maintenant j'avais d'autres malades, non  soigner, mais  entendre
divaguer.

Mais la solitude morale tait profonde, absolue: elle et t mortelle
 une me tendre et  une jeunesse encore dans sa fleur, si elle ne se
ft remplie d'un rve qui avait pris l'importance d'une passion, non
pas dans ma vie, puisque j'avais sacrifi ma vie au devoir, mais dans
ma pense. Un tre absent, avec lequel je m'entretenais sans cesse, 
qui je rapportais toutes mes rflexions, toutes mes rveries, toutes
mes humbles vertus, tout mon platonique enthousiasme, un tre
excellent en ralit, mais que je parais de toutes les perfections que
ne comporte pas l'humaine nature, un homme enfin qui m'apparaissait
quelques jours, quelques heures parfois, dans le courant d'une anne,
et qui, romanesque auprs de moi autant que moi-mme, n'avait mis
aucun effroi dans ma religion, aucun trouble dans ma conscience, ce
fut l le soutien et la consolation de mon exil dans le monde de la
ralit.

Ma religion, elle tait reste la mme, elle n'a jamais vari quant au
fond. Les formes du pass se sont vanouies pour moi comme pour mon
sicle  la lumire de l'tude et de la rflexion: mais la doctrine
ternelle des croyans, le Dieu bon, l'me immortelle et les esprances
de l'autre vie, voil ce qui, en moi, a rsist  tout examen,  toute
discussion et mme  des intervalles de doute dsespr. Des cagots
m'ont juge autrement et m'ont dclare sans principes, ds le
commencement de ma carrire littraire, parce que je me suis permis de
regarder en face des institutions purement humaines dans lesquelles
il leur plaisait de faire intervenir la Divinit. Des politiques
m'ont dcrte aussi d'athisme  l'endroit de leurs dogmes troits ou
variables. Il n'y a pas de principes, selon les intolrans et les
hypocrites de toutes les croyances, l o il n'y a pas d'aveuglement
ou de poltronnerie. Qu'importe?

Je n'cris pas pour me dfendre de ceux qui ont un parti pris contre
moi. J'cris pour ceux dont la sympathie naturelle, fonde sur une
conformit d'instincts, m'ouvre le coeur et m'assure la confiance.
C'est  ceux-l seulement que je peux faire quelque bien. Le mal que
les autres peuvent me faire,  moi, je ne m'en suis jamais beaucoup
aperue.

Il n'est pas indispensable, d'ailleurs, au salut de l'humanit que
j'aie trouv ou perdu la vrit. D'autres la retrouveront, quelque
gare qu'elle soit dans le monde et dans le sicle. Tout ce que je
peux et dois faire, moi, c'est de confesser ma foi simplement,
dt-elle paratre insuffisante aux uns, excessive aux autres.

Entrer dans la discussion des formes religieuses est une question de
culte extrieur dont cet ouvrage-ci n'est pas le cadre. Je n'ai donc
pas  dire pourquoi et comment je m'en dtachai jour par jour, comment
j'essayai de les admettre encore pour satisfaire ma logique naturelle,
et comment je les abandonnai franchement et dfinitivement, le jour o
je crus reconnatre que la logique mme m'ordonnait de m'en dgager.
L n'est pas le point religieux important de ma vie. L je ne trouve
ni angoisses ni incertitudes dans mes souvenirs. La vraie question
religieuse, je l'avais prise de plus haut ds mes jeunes annes. Dieu,
son existence ternelle, sa perfection infinie n'taient gure
rvoqus en doute que dans des heures de spleen maladif, et
l'exception de la vie intellectuelle ne doit pas compter dans un
rsum de la vie entire de l'me. Ce qui m'absorbait,  Nohant comme
au couvent, c'tait la recherche ardente ou mlancolique, mais
assidue, des rapports qui peuvent, qui doivent exister entre l'me
individuelle et cette me universelle que nous appelons Dieu. Comme je
n'appartenais au monde ni de fait ni d'intention, comme ma nature
contemplative se drobait absolument  ses influences; comme, en un
mot, je ne pouvais et ne voulais agir qu'en vertu d'une loi suprieure
 la coutume et  l'opinion, il m'importait fort de chercher en Dieu
le mot de l'nigme de ma vie, la notion de mes vrais devoirs, la
sanction de mes sentimens les plus intimes.

Pour ceux qui ne voient dans la Divinit qu'une loi fatale, aveugle et
sourde aux larmes et aux prires de la crature intelligente, ce
perptuel entretien de l'esprit avec un problme insoluble rentre
probablement dans ce qu'on a appel le mysticisme. Mystique? soit! Il
n'y a pas une trs grande varit de types intellectuels dans
l'espce humaine, et j'appartenais apparemment  ce type-l. Il ne
dpendait pas de moi de me conduire par la lumire de la raison pure,
par les calculs de l'intrt personnel, par la force de mon jugement
ou par la soumission  celui des autres. Il me fallait trouver, non
pas en dehors, mais au-dessus des conceptions passagres de
l'humanit, au-dessus de moi-mme, un idal de force, de vrit, un
type de perfection immuable  embrasser,  contempler,  consulter et
 implorer sans cesse. Longtemps je fus gne par les habitudes de
prire que j'avais contractes, non quant  la lettre, on a vu que je
n'avais jamais pu m'y astreindre, mais quant  l'esprit. Quand l'ide
de Dieu se fut agrandie en mme temps que mon me s'tait complte,
quand je crus comprendre ce que j'avais  dire  Dieu, de quoi le
remercier, quoi lui demander, je retrouvai mes effusions, mes larmes,
mon enthousiasme et ma confiance d'autrefois.

Alors j'enfermai en moi la croyance comme un mystre et, ne voulant
pas la discuter, je la laissai discuter et railler aux autres sans
couter, sans entendre, sans tre entame ni trouble un seul instant.
Je dirai comment cette foi sereine fut encore branle plus tard; mais
elle ne le fut que par ma propre fivre, sans que l'action des autres
y ft pour rien.

Je n'eus jamais le pdantisme de ma proccupation; personne ne s'en
douta jamais, et quand, peu d'annes aprs, j'eus crit _Llia_ et
_Spiridion_, deux ouvrages qui rsument pour moi beaucoup d'agitations
morales, mes plus intimes amis se demandaient avec stupeur en quels
jours,  quelles heures de ma vie, j'avais pass par ces pres chemins
entre les cimes de la foi et les abmes de l'pouvante.

Voici quelques mots que m'crivait le Malgache aprs _Llia_: Que
diable est-ce l? O avez-vous pris tout cela? Pourquoi avez-vous fait
ce livre? D'o sort-il, o va-t-il? Je vous savais bien rveuse, je
vous _croyais croyante_, au fond. Mais je ne me serais jamais dout
que vous pussiez attacher tant d'importance  pntrer les secrets de
ce grand _peut-tre_ et  retourner dans tous les sens cet immense
point d'interrogation dont vous feriez mieux de ne pas vous soucier
plus que moi.

On se moque de moi, ici, parce que j'aime ce livre. J'ai peut-tre
tort de l'aimer, mais il s'est empar de moi et m'empche de dormir.
Que le bon Dieu vous bnisse de me secouer et de m'agiter comme a!
mais qui donc est l'auteur de _Llia_? Est-ce vous? Non. Ce type,
c'est une fantaisie. a ne vous ressemble pas,  vous qui tes gaie,
qui dansez la bourre, qui apprciez le lpidoptre, qui ne mprisez
pas le calembour, qui ne cousez pas mal, et qui faites trs bien les
confitures! Peut-tre bien, aprs tout, que nous ne vous connaissions
pas, et que vous nous cachiez sournoisement vos rveries. Mais est-il
possible que vous ayez pens  tant de choses, retourn tant de
questions et aval tant de couleuvres psychologiques, sans que
personne s'en soit jamais dout?

J'arrivais donc  Paris, c'est--dire au dbut d'une nouvelle phase de
mon existence, avec des ides trs arrtes sur les choses abstraites
 mon usage, mais avec une grande indiffrence et une complte
ignorance des choses de la ralit. Je ne tenais pas  les savoir; je
n'avais de parti pris sur quoi que ce soit, dans cette socit 
laquelle je voulais de moins en moins appartenir. Je ne comptais pas
la rformer; je ne m'intressais pas assez  elle pour avoir cette
ambition. C'tait un tort sans doute que ce dtachement et cette
paresse: mais c'tait l'invitable rsultat d'une vie d'isolement et
d'apathie.

Un dernier mot pourtant sur le catholicisme orthodoxe. En passant
lgrement sur l'abandon du culte extrieur, je ne prtends pas faire
aussi bon march de la question de culte en gnral que j'ai peut-tre
eu l'air de le dire. Raconter et juger est un travail simultan peu
facile, quand on ne veut pas s'arrter trop souvent et lasser la
patience du lecteur.

Disons donc ici trs vite que la ncessit des cultes n'est pas encore
chose juge pour moi, et que je vois aujourd'hui autant de bonnes
raisons pour l'admettre que pour la rejeter. Cependant, si l'on
reconnat, avec toutes les coles de la philosophie moderne, un
principe de tolrance absolue  cet gard dans les gouvernemens, je me
trouve parfaitement dans mon droit de refuser de m'astreindre  des
formules qui ne me satisfont pas, et dont aucune ne peut remplacer ni
mme laisser libre l'lan de ma pense et l'inspiration de ma prire.
Dans ce cas, il faut reconnatre encore que, s'il est des esprits qui
ont besoin, pour garder la foi, de s'assujettir  des pratiques
extrieures, il en est aussi qui ont besoin, dans le mme but, de
s'isoler entirement.

Pourtant il y a l une grave question morale pour le lgislateur.

L'homme sera-t-il meilleur en adorant Dieu  sa guise, ou en acceptant
une rgle tablie? Je vois dans la prire ou dans l'action de grces
en commun, dans les honneurs rendus aux morts, dans la conscration de
la naissance et des principaux actes de la vie, des choses admirables
et saintes que ne remplacent pas les contrats et les actes purement
civils. Je vois aussi l'esprit de ces institutions tellement perdu et
dnatur qu'en bien des cas l'homme les observe de manire  en faire
un sacrilge. Je ne puis prendre mon parti sur des pratiques admises
par prudence, par calcul, c'est--dire par lchet ou par hypocrisie.
La routine de l'habitude me parat une profanation moindre, mais c'en
est une encore, et quel sera le moyen d'empcher que toute espce de
culte n'en soit pas souille?

Tout mon sicle a cherch et cherche encore. Je n'en sais pas plus
long que mon sicle.[4]

  [4] Il y a quelques annes, j'aurais volontiers admis en principe
  d'avenir, une religion d'tat avec la libert de discussion, et
  une loi de discipline dans cette mme discussion. J'avoue que
  depuis j'ai vari dans cette croyance. Je n'ai pas admis
  intrieurement sans rserve la doctrine de libert absolue; mais
  j'ai trouv dans les travaux socialistes de M. mile de Girardin
  une si forte dmonstration du droit de libert individuelle, que
  j'ai besoin de chercher encore comment la libert morale
  chappera  ses propres excs si l'on accorde  l'homme, ds
  l'enfance, le droit d'incrdulit absolue. Quand je dis
  _chercher_, je me vante. Que trouve-t-on  soi tout seul? Le
  doute. J'aurais d dire _attendre_. Les questions s'clairent
  avec le temps par l'oeuvre collective des esprits suprieurs, et
  cette oeuvre-l est toujours collective en dpit des divergences
  apparentes. Il ne s'agit que d'avoir patience, et la lumire se
  fait. Ce qui la retarde beaucoup, c'est l'ardeur orgueilleuse que
  nous avons tous en ce monde, de prendre parti pour une des formes
  de la vrit. Il est bon que nous ayons cette ardeur, mais il est
  bon aussi qu' certaines heures nous ayons la bonne foi de dire:
  Je ne sais pas.

       *       *       *       *       *

Pourquoi cette solitude qui avait franchi les plus vives annes de ma
jeunesse ne me convenait-elle plus, voil ce que je n'ai pas dit et ce
que je peux trs bien dire.

L'tre absent, je pourrais presque dire l'_invisible_, dont j'avais
fait le troisime terme de mon existence (_Dieu, lui et moi_), tait
fatigu de cette aspiration surhumaine  l'amour sublime. Gnreux et
tendre, il ne le disait pas, mais ses lettres devenaient plus rares,
ses expressions plus vives ou plus froides selon le sens que je
voulais y attacher. Ses passions avaient besoin d'un autre aliment que
l'amiti enthousiaste et la vie pistolaire. Il avait fait un serment
qu'il m'avait tenu religieusement et sans lequel j'eusse rompu avec
lui; mais il ne m'avait pas fait de serment restrictif  l'gard des
joies ou des plaisirs qu'il pouvait rencontrer ailleurs. Je sentis que
je devenais pour lui une chane terrible, ou que je n'tais plus qu'un
amusement d'esprit. Je penchai trop modestement vers cette dernire
opinion, et j'ai su plus tard que je m'tais trompe. Je ne m'en suis
que davantage applaudie d'avoir mis fin  la contrainte de son coeur
et  l'empchement de sa destine. Je l'aimai longtemps encore dans le
silence et l'abattement. Puis je pensai  lui avec calme, avec
reconnaissance, et je n'y pense qu'avec une amiti srieuse et une
estime fonde.

Il n'y eut ni explication ni reproche, ds que mon parti fut pris. De
quoi me serais-je plainte? Que pouvais-je exiger? Pourquoi aurais-je
tourment cette belle et bonne me, gt cette vie pleine d'avenir? Il
y a d'ailleurs un point de dtachement o celui qui a fait le premier
pas ne doit plus tre interrog et perscut, sous peine d'tre forc
de devenir cruel ou malheureux. Je ne voulais pas qu'il en ft ainsi.
Il n'avait pas mrit de souffrir, _lui_; et moi, je ne voulais pas
descendre dans son respect en risquant de l'irriter. Je ne sais pas si
j'ai raison de regarder la fiert comme un des premiers devoirs de la
femme, mais il n'est pas en mon pouvoir de ne pas mpriser la passion
qui s'acharne. Il me semble qu'il y a l un attentat contre le ciel,
qui seul donne et reprend les vraies affections. On ne doit pas plus
disputer la possession d'une me que celle d'un esclave. On doit
rendre  l'homme sa libert,  l'me son lan,  Dieu la flamme mane
de lui.

Quand ce divorce tranquille, mais sans retour, fut accompli, j'essayai
de continuer l'existence que rien d'extrieur n'avait drange ni
modifie; mais cela fut impossible. Ma petite chambre ne voulait plus
de moi.

J'habitais alors l'ancien boudoir de ma grand'mre, parce qu'il n'y
avait qu'une porte et que ce n'tait un passage pour personne, sous
aucun prtexte que ce ft. Mes deux enfans occupaient la chambre
attenante. Je les entendais respirer, et je pouvais veiller sans
troubler leur sommeil. Ce boudoir tait si petit, qu'avec mes livres,
mes herbiers, mes papillons et mes cailloux (j'allais toujours
m'amusant  l'histoire naturelle sans rien apprendre), il n'y avait
pas de place pour un lit. J'y supplais par un hamac. Je faisais mon
bureau d'une armoire qui s'ouvrait en manire de secrtaire et qu'un
_cricri_, que l'habitude de me voir avait apprivois, occupa longtemps
avec moi. Il y vivait de mes pains  cacheter que j'avais soin de
choisir blancs, dans la crainte qu'il ne s'empoisonnt. Il venait
manger sur mon papier pendant que j'crivais, aprs quoi il allait
chanter dans un certain tiroir de prdilection. Quelquefois il
marchait sur mon criture, et j'tais oblige de le chasser pour qu'il
ne s'avist pas de goter  l'encre frache. Un soir, ne l'entendant
plus remuer et ne le voyant pas venir, je le cherchai partout. Je ne
trouvai de mon ami que les deux pattes de derrire entre la croise et
la boiserie. Il ne m'avait pas dit qu'il avait l'habitude de sortir,
la servante l'avait cras en fermant la fentre.

J'ensevelis ses tristes restes dans une fleur de datura, que je gardai
longtemps comme une relique; mais je ne saurais dire quelle impression
me fit ce puril incident, par sa concidence avec la fin de mes
potiques amours. J'essayai bien de faire l-dessus de la posie,
j'avais ou dire que le bel esprit console de tout; mais, tout en
crivant _la Vie et la Mort d'un esprit familier_, ouvrage indit et
bien fait pour l'tre toujours, je me surpris plus d'une fois tout en
larmes. Je songeais malgr moi que ce petit cri du grillon, qui est
comme la voix mme du foyer domestique, aurait pu chanter mon bonheur
rel, qu'il avait berc au moins les derniers panchemens d'une
illusion douce, et qu'il venait de s'envoler pour toujours avec elle.

La mort du grillon marqua donc, comme d'une manire symbolique, la fin
de mon sjour  Nohant. Je m'inspirai d'autres penses, je changeai ma
manire de vivre, je sortis, je me promenai beaucoup durant l'automne.
J'bauchai une espce de roman qui n'a jamais vu le jour; puis,
l'ayant lu, je me convainquis qu'il ne valait rien, mais que j'en
pouvais faire de moins mauvais, et, qu'en somme, il ne l'tait pas
plus que beaucoup d'autres qui faisaient vivre tant bien que mal leurs
auteurs. Je reconnus que j'crivais vite, facilement, longtemps sans
fatigue; que mes ides, engourdies dans mon cerveau, s'veillaient et
s'enchanaient, par la dduction, au courant de la plume; que dans ma
vie de recueillement, j'avais beaucoup observ et assez bien compris
les caractres que le hasard avait fait passer devant moi, et que, par
consquent, je connaissais assez la nature humaine pour la dpeindre;
enfin, que de tous les petits travaux dont j'tais capable, la
littrature proprement dite tait celui qui m'offrait le plus de
chance de succs comme mtier, et, tranchons le mot, comme gagne-pain.

Quelques personnes, avec qui je m'en expliquai au commencement,
crirent _fi!_ La posie pouvait-elle exister, disaient-elles, avec
une semblable proccupation? tait-ce donc pour trouver une
profession matrielle que j'avais tant vcu dans l'idal?

Moi, j'avais mon ide l-dessus depuis longtemps. Ds avant mon
mariage j'avais senti que ma situation dans la vie, ma petite fortune,
ma libert de ne rien faire, mon prtendu droit de commander  un
certain nombre d'tres humains, paysans et domestiques, enfin mon rle
d'hritire et de chtelaine, malgr ses minces proportions et son
imperceptible importance, tait contraire  mon got,  ma logique, 
mes facults. Que l'on se rappelle comment la pauvret de ma mre, qui
l'avait spare de moi, avait agi sur ma petite cervelle et sur mon
pauvre coeur d'enfant; comment j'avais, dans mon for intrieur,
repouss l'hritage, et projet longtemps de fuir le bien-tre pour le
travail.

A ces ides romanesques succda, dans les commencemens de mon mariage,
la volont de complaire  mon mari et d'tre la femme de mnage qu'il
souhaitait que je fusse. Les soins domestiques ne m'ont jamais
ennuye, et je ne suis pas de ces esprits sublimes qui ne peuvent
descendre de leurs nuages. Je vis beaucoup dans les nuages,
certainement, et, c'est une raison de plus pour que j'prouve le
besoin de me retrouver souvent sur la terre. Souvent, fatigue et
obsde de mes propres agitations, j'aurais volontiers dit, comme
Panurge sur la mer en fureur: Heureux celui qui plante choux! il a un
pied sur la terre, et l'autre n'en est distant que d'un fer de
bche!

Mais ce fer de bche, ce quelque chose entre la terre et mon second
pied, voil justement ce dont j'avais besoin et ce que je ne trouvais
pas. J'aurais voulu une raison, un motif aussi simple que l'action de
_planter choux_, mais aussi logique, pour m'expliquer  moi-mme le
but de mon activit. Je voyais bien qu'en me donnant beaucoup de soins
pour conomiser sur toutes choses, comme cela m'tait recommand, je
n'arrivais qu' me pntrer de l'impossibilit d'tre conome sans
gosme en certains cas; plus j'approchais de la terre, en creusant le
petit problme de lui faire rapporter le plus possible, et plus je
voyais que la terre rapporte peu et que ceux qui ont peu ou point de
terre  bcher ne peuvent pas exister avec leurs deux bras. Le salaire
tait trop faible, le travail trop peu assur, l'puisement et la
maladie trop invitables. Mon mari n'tait pas inhumain et ne
m'arrtait pas dans le dtail de la dpense; mais quand, au bout du
mois, il voyait mes comptes, il perdait la tte et me la faisait
perdre aussi en me disant que mon revenu tait de moiti trop faible
pour ma libralit, et qu'il n'y avait aucune possibilit de vivre 
Nohant et avec Nohant sur ce pied-l. C'tait la vrit; mais je ne
pouvais prendre sur moi de rduire au strict ncessaire l'aisance de
ceux que je gouvernais, et de refuser le ncessaire  ceux que je ne
gouvernais pas. Je ne rsistais  rien de ce qui m'tait impos ou
conseill, mais je ne savais pas m'y prendre. Je m'impatientais et
j'tais dbonnaire. On le savait, et on en abusait souvent.

Ma gestion ne dura qu'une anne. On m'avait prescrit de ne pas
dpasser dix mille francs; j'en dpensai quatorze, de quoi j'tais
penaude comme un enfant pris en faute. J'offris ma dmission, et on
l'accepta. Je rendis mon portefeuille et renonai mme  une pension
de quinze cents francs qui m'tait assure par contrat de mariage pour
ma toilette. Il ne m'en fallait pas tant, et j'aimais mieux tre  la
discrtion de mon gouvernement que de rclamer. Depuis cette poque
jusqu'en 1831, je ne possdais pas une obole, je ne pris pas cent sous
dans la bourse commune sans les demander  mon mari, et quand je le
priai de payer mes dettes personnelles au bout de neuf ans de mariage,
elles se montaient  cinq cents francs.

Je ne rapporte pas ces petites choses pour me plaindre d'avoir subi
aucune contrainte ni souffert d'aucune avarice. Mon mari n'tait pas
avare, et il ne me refusait rien; mais je n'avais pas de besoins, je
ne dsirais rien en dehors des dpenses courantes tablies par lui
dans la maison, et, contente de n'avoir plus aucune responsabilit je
lui laissais une autorit sans limites et sans contrle. Il avait donc
pris tout naturellement l'habitude de me regarder comme un enfant en
tutelle, et il n'avait pas sujet de s'irriter contre un enfant si
tranquille.

Si je suis entre dans ce dtail, c'est que j'ai  dire comment, au
milieu de cette vie de religieuse que je menais bien rellement 
Nohant, et  laquelle ne manquaient ni la cellule, ni le voeu
d'obissance, ni celui de silence, ni celui de pauvret, le besoin
d'exister par moi-mme se fit sentir. Je souffrais de me voir inutile.
Ne pouvant assister autrement les pauvres gens, je m'tais faite
mdecin de campagne, et ma clientle gratuite s'tait accrue au point
de m'craser de fatigue. Par conomie, je m'tais faite aussi un peu
pharmacien, et quand je rentrais de mes visites, je m'abrutissais dans
la confection des onguens et des sirops. Je ne me lassais pas du
mtier; que m'importait de rver l ou ailleurs? Mais je me disais
qu'avec un peu d'argent  moi, mes malades seraient mieux soigns et
que ma pratique pourrait s'aider de quelques lumires.

Et puis l'esclavage est quelque chose d'anti-humain, que l'on
n'accepte qu' la condition de rver toujours la libert. Je n'tais
pas esclave de mon mari; il me laissait bien volontiers  mes lectures
et  mes juleps; mais j'tais asservie  une situation donne, dont il
ne dpendait pas de lui de m'affranchir. Si je lui eusse demand la
lune, il m'et dit en riant: Ayez de quoi la payer, je vous
l'achte; et si je me fusse laisse aller  dire que j'aimerais 
voir la Chine, il m'et rpondu: Ayez de l'argent, faites que Nohant
en rapporte, et allez en Chine.

J'avais donc agit en moi plus d'une fois le problme d'avoir des
ressources, si modestes qu'elles fussent, mais dont je pusse disposer
sans remords et sans contrle, pour un bonheur d'artiste, pour une
aumne bien place, pour un beau livre, pour une semaine de voyage,
pour un petit cadeau  une amie pauvre, que sais-je? pour tous ces
riens dont on peut se priver, mais sans lesquels pourtant on n'est pas
homme ou femme, mais bien plutt ange ou bte. Dans notre socit
toute factice, l'absence totale de numraire constitue une situation
impossible, la misre effroyable ou l'impuissance absolue.
L'irresponsabilit est un tat de servage; quelque chose comme la
honte de l'interdiction.

Je m'tais dit aussi qu'un moment viendrait o je ne pourrais plus
rester  Nohant. Cela tenait  des causes encore passagres alors;
mais que parfois je voyais s'aggraver d'une manire menaante. Il et
fallu chasser mon frre, qui, gn par une mauvaise gestion de son
propre bien, tait venu vivre chez nous par conomie, et un autre ami
de la maison pour qui j'avais, malgr sa fivre bachique, une trs
vritable amiti; un homme qui, comme mon frre, avait du coeur et de
l'esprit  revendre, un jour sur trois, sur quatre, ou sur cinq,
selon _le vent_, disaient-ils. Or, il y avait des _vents sals_ qui
faisaient faire bien des folies, des _figures sales_ qu'on ne pouvait
rencontrer sans avoir envie de boire, et quand on avait bu, il se
trouvait que, de toutes choses, le vin tait encore la plus sale. Il
n'y a rien de pis que des ivrognes spirituels et bons, on ne peut se
fcher avec eux. Mon frre avait le vin sensible, et j'tais force de
m'enfermer dans ma cellule pour qu'il ne vnt pas pleurer toute la
nuit, les fois o il n'avait pas dpass une certaine dose qui lui
donnait envie d'trangler ses meilleurs amis. Pauvre Hippolyte! Comme
il tait charmant dans ses bons jours, et insupportable dans ses
mauvaises heures! Tel qu'il tait, et malgr des rsultats indirects
plus srieux que ses radotages, ses pleurs et ses colres, j'aimais
mieux songer  m'exiler qu' le renvoyer. D'ailleurs, sa femme
habitait avec nous aussi, sa pauvre excellente femme qui n'avait qu'un
bonheur au monde, celui d'tre d'une sant si frle qu'elle passait
dans son lit plus de temps que sur ses pieds, et qu'elle dormait d'un
sommeil assez accabl pour ne pas trop s'apercevoir encore de ce qui
se passait autour de nous.

Dans la vue de m'affranchir et de soustraire mes enfans  de fcheuses
influences, un jour possibles; certaine qu'on me laisserait
m'loigner,  la condition de ne pas demander le partage, mme trs
ingal, de mon revenu, j'avais tent de me crer quelque petit mtier.
J'avais essay de faire des traductions: c'tait trop long, j'y
mettais trop de scrupule et de conscience; des portraits au crayon ou
 l'aquarelle, en quelques heures: je saisissais trs bien la
ressemblance, je ne dessinais pas mal mes petites ttes, mais cela
manquait d'originalit: de la couture; j'allais vite, mais je ne
voyais pas assez fin, et j'appris que cela rapporterait tout au plus
dix sous par jour: des modes; je pensais  ma mre, qui n'avait pu s'y
remettre faute d'un petit capital. Pendant quatre ans j'allai
ttonnant et travaillant comme un ngre  ne rien faire qui vaille
pour dcouvrir en moi une capacit quelconque. Je crus un instant
l'avoir trouve. J'avais peint des fleurs et des oiseaux d'ornement en
compositions microscopiques sur des tabatires et des tuis  cigares
en bois de Spa. Il s'en trouva de trs jolis que le vernisseur admira
lorsque  un de mes petits voyages  Paris, je les lui portai. Il me
demanda si c'tait mon tat, je rpondis que oui, pour voir ce qu'il
avait  me dire. Il me dit qu'il mettrait ces petits objets sur _sa
montre_, et qu'il les laisserait marchander. Au bout de quelques
jours, il m'apprit qu'il avait refus quatre-vingts francs de l'tui 
cigares: je lui avais dit,  tout hasard, que j'en voulais cent
francs, pensant qu'on ne m'en offrirait pas cent sous.

J'allai trouver les employs de la maison Giroux et leur montrai mes
chantillons. Ils me conseillrent d'essayer beaucoup d'objets
diffrens, des ventails, des botes  th, des coffrets  ouvrage, et
m'assurrent que j'en aurais le dbit chez eux. J'emportai donc de
Paris une provision de matriaux, mais j'usai mes yeux, mon temps et
ma peine  la recherche des procds. Certains bois russissaient
comme par miracle, d'autres laissaient tout partir ou tout gter au
vernissage. J'avais des accidens qui me retardaient, et, somme toute,
les matires premires cotaient si cher, qu'avec le temps perdu et
les objets gts, je ne voyais, en supposant un dbit soutenu, que de
quoi manger du pain trs sec. Je m'y obstinai pourtant, mais la mode
de ces objets passa  temps pour m'empcher d'y poursuivre un chec.

Et puis, malgr moi, je me sentais artiste, sans avoir jamais song 
me dire que je pouvais l'tre. Dans un de mes courts sjours  Paris,
j'tais entre un jour au muse de peinture. Ce n'tait sans doute pas
la premire fois, mais j'avais toujours regard sans voir, persuade
que je ne m'y connaissais pas, et ne sachant pas tout ce qu'on peut
sentir sans comprendre. Je commenai  m'mouvoir singulirement. J'y
retournai le lendemain, puis le surlendemain; et,  mon voyage
suivant, voulant connatre un  un tous les chefs-d'oeuvre, et me
rendre compte de la diffrence des coles un peu plus que par la
nature des types et des sujets, je m'en allais mystrieusement toute
seule ds que le muse tait ouvert, et j'y restais jusqu' ce qu'il
fermt. J'tais comme enivre, comme cloue devant le Titien, les
Tintoret, les Rubens. C'tait d'abord l'cole flamande qui m'avait
saisie par la posie dans la ralit, et peu  peu j'arrivai  sentir
pourquoi l'cole italienne tait si apprcie. Comme je n'avais
personne pour me dire en quoi c'tait beau, mon admiration croissante
avait tout l'attrait d'une dcouverte, et j'tais toute surprise et
toute ravie de trouver, devant la peinture, des jouissances gales 
celles que j'avais gotes dans la musique. J'tais loin d'avoir un
grand discernement, je n'avais jamais eu la moindre notion srieuse de
cet art, qui, pas plus que les autres, ne se rvle aux sens sans le
secours de facults et d'ducation spciales. Je savais trs bien que
dire devant un tableau: Je juge parce que je vois, et je vois parce
que j'ai des yeux, est une impertinence d'picier cuistre. Je ne
disais donc rien, je ne m'interrogeais pas mme pour savoir ce qu'il y
avait d'obstacles ou d'affinits entre moi et les crations du gnie.
Je contemplais, j'tais domine, j'tais transporte dans un monde
nouveau. La nuit, je voyais passer devant moi toutes ces grandes
figures qui, sous la main des matres, ont pris un cachet de puissance
morale, mme celles qui n'expriment que la force ou la sant
physiques. C'est dans la belle peinture qu'on sent ce que c'est que la
vie: c'est comme un rsum splendide de la forme et de l'expression
des tres et des choses, trop souvent voiles ou flottantes dans le
mouvement de la ralit et dans l'apprciation de celui qui les
contemple; c'est le spectacle de la nature et de l'humanit vu 
travers le sentiment du gnie qui l'a compos et mis en scne. Quelle
bonne fortune pour un esprit naf qui n'apporte devant de telles
oeuvres ni prventions de critique, ni prventions de capacit
personnelle! L'univers se rvlait  moi. Je voyais  la fois dans le
prsent et dans le pass, je devenais classique et romantique en mme
temps, sans savoir ce que signifiait la querelle agite dans les arts.
Je voyais le monde du vrai surgir  travers tous les fantmes de ma
fantaisie et toutes les hsitations de mon regard. Il me semblait
avoir conquis je ne sais quel trsor d'infini dont j'avais ignor
l'existence. Je n'aurais pu dire quoi, je ne savais pas de nom pour ce
que je sentais se presser dans mon esprit rchauff et comme dilat;
mais j'avais la fivre, et je m'en revenais du muse, me perdant de
rue en rue, ne sachant o j'allais, oubliant de manger, et
m'apercevant tout  coup que l'heure tait venue d'aller entendre le
_Freyschutz_ ou _Guillaume Tell_. J'entrais alors chez un ptissier,
je dnais d'une brioche, me disant avec satisfaction, devant la petite
bourse dont on m'avait munie, que la suppression de mon repas me
donnait le droit et le moyen d'aller au spectacle.

On voit qu'au milieu de mes projets et de mes motions, je n'avais
rien appris. J'avais lu de l'histoire et des romans; j'avais dchiffr
des partitions, j'avais jet un oeil distrait sur les journaux et un
peu ferm l'oreille  dessein aux entretiens politiques du moment. Mon
ami Nraud, un vrai savant, artiste jusqu'au bout des ongles dans la
science, avait essay de m'apprendre la botanique; mais en courant
avec lui dans la campagne, lui charg de sa bote de ferblanc, moi
portant Maurice sur mes paules, je ne m'tais amuse, comme disent
les bonnes gens, qu' la moutarde; encore n'avais-je pas bien tudi
la moutarde et savais-je tout au plus que cette plante est de la
famille des crucifres. Je me laissais distraire des classifications
et des individus par le soleil dorant les brouillards, par les
papillons courant aprs les fleurs et Maurice courant aprs les
papillons.

Et puis j'aurais voulu tout voir et tout savoir en mme temps. Je
faisais causer mon professeur, et sur toutes choses il tait brillant
et intressant; mais je ne m'initiai avec lui qu' la beaut des
dtails, et le ct exact de la science me semblait aride pour ma
mmoire rcalcitrante. J'eus grand tort; mon Malgache, c'est ainsi que
j'appelais Nraud, tait un initiateur admirable, et j'tais encore
en ge d'apprendre. Il ne tenait qu' moi de m'instruire d'une manire
gnrale, qui m'et permis de me livrer seule ensuite  de bonnes
tudes. Je me bornai  comprendre un ensemble de choses qu'il rsumait
en lettres ravissantes sur l'histoire naturelle et en rcits de ses
lointains voyages, qui m'ouvrirent un peu le monde des tropiques. J'ai
retrouv la vision qu'il m'avait donne de l'Ile-de-France en crivant
le roman d'_Indiana_, et, pour ne pas copier les cahiers qu'il avait
rassembls pour moi, je n'ai pas su faire autre chose que de gter ses
descriptions en les appropriant aux scnes de mon livre.

Il est tout simple que, n'apportant dans mes projets littraires, ni
talent prouv, ni tudes spciales, ni souvenirs d'une vie agite 
la surface, ni connaissance approfondie du monde des faits, je n'eusse
aucune espce d'ambition. L'ambition s'appuie sur la confiance en
soi-mme, et je n'tais pas assez sotte pour compter sur mon petit
gnie. Je me sentais riche d'un fond trs restreint; l'analyse des
sentimens, la peinture d'un certain nombre de caractres, l'amour de
la nature, la familiarisation, si je puis parler ainsi, avec les
scnes et les moeurs de la campagne: c'tait assez pour commencer. A
mesure que je vivrai, me disais-je, je verrai plus de gens et de
choses, j'tendrai mon cercle d'individualits, j'agrandirai le cadre
des scnes, et s'il faut, d'ailleurs, me retrancher dans le roman
d'inductions, qu'on appelle le roman historique, j'tudierai le
dtail de l'histoire et je devinerai par la pense la pense des
hommes qui ne sont plus.

Quand ma rsolution fut mre d'aller tenter la fortune, c'est--dire
les mille cus de rente que j'avais toujours rvs, la dclarer et la
suivre fut l'affaire de trois jours. Mon mari me devait une pension de
quinze cents francs. Je lui demandai ma fille, et la permission de
passer  Paris deux fois trois mois par an, avec deux cent cinquante
francs par mois d'absence. Cela ne souffrit aucune difficult. Il
pensa que c'tait un caprice dont je serais bientt lasse.

Mon frre, qui pensait de mme, me dit: Tu t'imagines vivre  Paris
avec un enfant moyennant deux cent cinquante francs par mois! C'est
trop risible, toi qui ne sais pas ce que cote un poulet! Tu vas
revenir avant quinze jours les mains vides, car ton mari est bien
dcid  tre sourd  toute demande de nouveau subside.--C'est bien,
lui rpondis-je, j'essaierai. Prte-moi pour huit jours l'appartement
que tu occupes dans ta maison de Paris et garde-moi Solange jusqu' ce
que j'aie un logement. Je reviendrai effectivement bientt.

Mon frre fut le seul qui essaya de combattre ma rsolution. Il se
sentait un peu coupable du dgot que m'inspirait ma maison. Il n'en
voulait pas convenir avec lui-mme, et il en convenait avec moi  son
insu. Sa femme comprenait mieux et m'approuvait. Elle avait confiance
dans mon courage et dans ma destine. Elle sentait que je prenais le
seul moyen d'viter ou d'ajourner une dtermination plus pnible.

Ma fille ne comprenait rien encore; Maurice n'et rien compris si mon
frre n'et pris soin de lui dire que je m'en allais pour longtemps et
que je ne reviendrais peut-tre pas. Il agissait ainsi dans l'espoir
que le chagrin de mon pauvre enfant me retiendrait. J'eus le coeur
bris de ses larmes, mais je parvins  le tranquilliser et  lui
donner confiance en ma parole.

J'arrivai  Paris peu de temps aprs les scnes du Luxembourg et le
procs des ministres.




CHAPITRE VINGT-SIXIEME.

  Manire de prface  une nouvelle phase de mon rcit.--Pourquoi
    je ne parle pas de toutes les personnes qui ont eu de
    l'influence sur ma vie, soit par la persuasion, soit par la
    perscution.--Quelques lignes de J.-J. Rousseau sur le mme
    sujet.--Mon sentiment est tout l'oppos du sien.--Je ne sais
    pas attenter  la vie des autres, et, pour cause de
    christianisme invtr, je n'ai pu me jeter dans la politique
    de personnalits.--Je reprends mon histoire.--La mansarde du
    quai Saint-Michel et la vie excentrique que j'ai mene pendant
    quelques mois avant de m'installer.--Dguisement qui russit
    extraordinairement.--Mprises singulires.--M. Pinson.--Le
    bouquet de Mlle Leverd.--M. Rollinat pre.--Sa
    famille.--Franois Rollinat.--Digression assez longue.--Mon
    chapitre de l'amiti, moins beau, mais aussi senti que celui de
    Montaigne.


tablissons un fait avant d'aller plus loin.

Comme je ne prtends pas donner le change sur quoi que ce soit en
racontant ce qui me concerne, je dois commencer par dire nettement que
je veux _taire_ et non _arranger_ ni _dguiser_ plusieurs
circonstances de ma vie. Je n'ai jamais cru avoir de secrets  garder
pour mon compte vis--vis de mes amis. J'ai agi, sous ce rapport, avec
une sincrit  laquelle j'ai d la franchise de mes relations et le
respect dont j'ai toujours t entoure dans mon milieu d'intimit.
Mais vis--vis du public, je ne m'attribue pas le droit de disposer du
pass de toutes les personnes dont l'existence a ctoy la mienne.

Mon silence sera indulgence ou respect, oubli ou dfrence, je n'ai
pas  m'expliquer sur ces causes. Elles seront de diverses natures
probablement, et je dclare qu'on ne doit rien prjuger pour ou contre
les personnes dont je parlerai peu ou point.

Toutes mes affections ont t srieuses, et pourtant j'en ai bris
plusieurs sciemment et volontairement. Aux yeux de mon entourage, j'ai
agi trop tt ou trop tard, j'ai eu tort ou raison, selon qu'on a plus
ou moins bien connu les causes de mes rsolutions. Outre que ces
dbats d'intrieur auraient peu d'intrt pour le lecteur, le seul
fait de les prsenter  son apprciation serait contraire  toute
dlicatesse, car je serais force de sacrifier parfois la personnalit
d'autrui  la mienne propre.

Puis-je, cependant, pousser cette dlicatesse jusqu' dire que j'ai
t injuste en de certaines occasions pour le plaisir de l'tre? L
commencerait le mensonge. Et qui donc en serait dupe? Tout le monde
sait, du reste, que, dans toute querelle, qu'elle soit de famille ou
d'opinion, d'intrt ou de coeur, de sentiment ou de principes,
d'amour ou d'amiti, il y a des torts rciproques, et qu'on ne peut
expliquer et motiver les uns que par les autres. Il est des personnes
que j'ai vues  travers un prisme d'enthousiasme, et vis--vis
desquelles j'ai eu le grand tort de recouvrer la lucidit de mon
jugement. Tout ce qu'elles avaient  me demander, c'tait de bons
procds, et je dfie qui que ce soit de dire que j'aie manqu  ce
fait. Pourtant leur irritation a t vive, et je le comprends trs
bien. On est dispos, dans le premier moment d'une rupture,  prendre
le dsenchantement pour un outrage. Le calme se fait, on devient plus
juste. Quoi qu'il en soit de ces personnes, je ne veux pas avoir  les
peindre; je n'ai pas le droit de livrer leurs traits  la curiosit ou
 l'indiffrence des passans. Si elles vivent dans l'obscurit,
laissons-les jouir de ce doux privilge. Si elles sont clbres,
laissons-les se peindre elles-mmes, si elles le jugent  propos, et
ne faisons pas le triste mtier de biographe des vivans.

Les vivans! on leur doit bien, je pense, de les laisser vivre, et il y
a longtemps qu'on a dit que le ridicule tait une arme mortelle. S'il
en est ainsi, combien plus le blme de telle ou telle action, ou
seulement la rvlation de quelque faiblesse! Dans des situations plus
graves que celles auxquelles je fais allusion ici, j'ai vu la
perversit natre et grandir d'heure en heure; je la connais, je l'ai
observe, et je ne l'ai mme pas prise pour type en gnral, dans mes
romans. On a critiqu en moi cette bnignit d'imagination. Si c'est
une infirmit du cerveau, on peut bien croire qu'elle est dans mon
coeur aussi et que je ne sais pas vouloir constater le laid dans la
vie relle. Voil pourquoi je ne le montrerai pas dans une histoire
vritable. Me ft-il prouv que cela est utile  montrer, il n'en
resterait pas moins certain pour moi que le pilori est un mauvais mode
de prdication, et que celui qui a perdu l'espoir de se rhabiliter
devant les hommes n'essaiera pas de se rconcilier avec lui-mme.

D'ailleurs, moi, je pardonne, et si des mes trs coupables devant moi
se rhabilitent sous d'autres influences, je suis prte  bnir. Le
public n'agit pas ainsi; il condamne et lapide. Je ne veux donc pas
livrer mes ennemis (si je peux me servir d'un mot qui n'a pas beaucoup
de sens pour moi)  des juges sans entrailles ou sans lumires, et aux
arrts d'une opinion que ne dirige pas la moindre pense religieuse,
que n'claire pas le moindre principe de charit.

Je ne suis pas une sainte: j'ai d avoir, je le rpte, et j'ai eu
certainement ma part de torts, srieux aussi, dans la lutte qui s'est
engage entre moi et plusieurs individualits. J'ai d tre injuste,
violente de rsolutions, comme le sont les organisations lentes  se
dcider, et subir des prventions cruelles, comme l'imagination en
cre aux sensibilits surexcites. L'esprit de mansutude que
j'apporte ici n'a pas toujours domin mes motions au moment o elles
se sont produites. J'ai pu murmurer contre mes souffrances et me
plaindre des faits, dans le secret de l'amiti; mais jamais de
sang-froid, avec prmditation et sous l'empire d'un lche sentiment
de rancune ou de haine, je n'ai traduit personne  la barre de
l'opinion. Je n'ai pas voulu le faire l o les gens les plus purs et
les plus srieux s'en attribuent le droit: en politique. Je ne suis
pas ne pour ce mtier d'excuteur, et si j'ai refus obstinment
d'entrer dans ce fait de guerre gnrale, par scrupule de conscience,
par gnrosit ou dbonnairet de caractre,  plus forte raison ne me
dmentirai-je pas quand il s'agira de ma cause isole.

Et qu'on ne dise pas qu'il est facile d'crire sa vie quand on en
retranche l'expos de certaines applications essentielles de la
volont. Non, cela n'est pas facile, car il faut prendre franchement
le parti de laisser courir des rcits absurdes et de folles calomnies,
et j'ai pris ce parti-l, en commenant cet ouvrage. Je ne l'ai pas
intitul mes _Mmoires_, et c'est  dessein que je me suis servi de
ces expressions: _Histoire de ma vie_, pour bien dire que je
n'entendais pas raconter sans restriction celle des autres. Or, dans
toutes les circonstances o la vie de quelqu'un de mes semblables a pu
faire dvier la mienne propre de la ligne trace par sa logique
naturelle, je n'ai rien  dire, ne voulant pas faire un procs public
 des influences que j'ai subies ou repousses,  des caractres qui,
par persuasion ou par perscution, m'ont dtermine  agir dans un
sens ou dans l'autre. Si j'ai flott ou err, j'ai, du moins, la
grande consolation d'tre aujourd'hui certaine de n'avoir jamais agi,
aprs rflexion, qu'avec la conviction d'accomplir un devoir ou d'user
d'un droit lgitime, ce qui est au fond la mme chose.

J'ai reu dernirement un petit volume rcemment publi[5], de
fragmens indits de Jean-Jacques Rousseau, et j'ai t vivement
frappe de ce passage qui faisait partie d'un projet de prface ou
introduction aux _Confessions_: Les liaisons que j'ai eues avec
plusieurs personnes me forcent d'en parler aussi librement que de moi.
Je ne puis me bien faire connatre que je ne les fasse connatre
aussi; et l'on ne doit pas s'attendre que, dissimulant dans cette
occasion ce qui ne peut tre tu sans nuire aux vrits que je dois
dire, j'aurai pour d'autres des mnagemens que je n'ai pas pour
moi-mme.

  [5] Par M. Alfred de Bougy.

Je ne sais pas si, lors mme qu'on est Jean-Jacques Rousseau, on a le
droit de traduire ainsi ses contemporains devant ses contemporains
pour une cause toute personnelle. Il y a l quelque chose qui rvolte
la conscience publique. On aimerait que Rousseau se ft laiss accuser
de lgret et d'ingratitude envers Mme de Warens, plutt que
d'apprendre par lui des dtails qui souillent l'image de sa
bienfaitrice. On et pu pressentir qu'il y et des motifs  son
inconstance, des excuses  son oubli, et le juger avec d'autant plus
de gnrosit qu'il en et paru digne par sa gnrosit mme.

J'crivais, il y a sept ans, aux premires pages de ce rcit: Comme
nous sommes tous solidaires, il n'y a point de faute isole. Il n'y a
point d'erreur dont quelqu'un ne soit la cause ou le complice, et il
est impossible de s'accuser sans accuser le prochain, non pas
seulement l'ennemi qui nous dnonce, mais encore parfois l'ami qui
nous dfend. C'est ce qui est arriv  Rousseau, et cela est mal.

Oui, cela est mal. Aprs sept ans d'un travail cent fois interrompu
par des proccupations gnrales et particulires qui ont donn  mon
esprit tout le loisir de nouvelles rflexions et tout le profit d'un
nouvel examen, je me retrouve vis--vis de moi-mme et de mon ouvrage
dans la mme conviction, dans la mme certitude. Certaines confidences
personnelles, qu'elles soient confession ou justification, deviennent,
dans des conditions de publicit littraire, un attentat  la
conscience,  la rputation d'autrui, ou bien elles ne sont pas
compltes et par l elles ne sont pas vraies.

Tout ceci tabli, je continue. Je retire  mes souvenirs une portion
de leur intrt, mais il leur restera encore assez d'utilit, sous
plus d'un rapport, pour que je prenne la peine de les crire.

Ici ma vie devient plus active, plus remplie de dtails et d'incidens.
Il me serait impossible de les retrouver dans un ordre de dates
certaines. J'aime mieux les classer par ordre de progression dans leur
importance.

Je cherchai un logement et m'tablis bientt quai Saint-Michel, dans
une des mansardes de la grande maison qui fait le coin de la place, au
bout du pont, en face de la Morgue. J'avais l trois petites pices
trs propres donnant sur un balcon d'o je dominais une grande tendue
du cours de la Seine, et d'o je contemplais face  face les monumens
gigantesques de Notre-Dame, Saint-Jacques-la-Boucherie, la
Sainte-Chapelle, etc. J'avais du ciel, de l'eau, de l'air, des
hirondelles, de la verdure sur les toits; je ne me sentais pas trop
dans le Paris de la civilisation, qui n'et convenu ni  mes gots ni
 mes ressources, mais plutt dans le Paris pittoresque et potique de
Victor Hugo, dans la ville du pass.

J'avais, je crois, trois cents francs de loyer par an. Les cinq tages
de l'escalier me chagrinaient fort, je n'ai jamais su monter, mais il
le fallait bien, et souvent avec ma grosse fille dans les bras; je
n'avais pas de servante. Ma portire, trs fidle, trs propre et trs
bonne, m'aida  faire mon mnage pour 15 fr. par mois. Je me fis
apporter mon repas de chez un gargotier trs propre et trs honnte
aussi, moyennant deux francs par jour. Je savonnais et repassais
moi-mme le _fin_. J'arrivai alors  trouver mon existence possible
dans la limite de ma pension.

Le plus difficile fut d'acheter des meubles. Je n'y mis pas de luxe,
comme on peut croire. On me fit crdit, et je parvins  payer; mais
cet tablissement, si modeste qu'il ft, ne put s'organiser tout de
suite: quelques mois se passrent, tant  Paris qu' Nohant, avant que
je pusse transplanter Solange de son _palais_ de Nohant (relativement
parlant), dans cette pauvret, sans qu'elle en souffrt, sans qu'elle
s'en apert. Tout s'arrangea peu  peu, et ds que je l'eus auprs de
moi, avec le vivre et le service assurs, je pus devenir sdentaire,
ne sortir le jour que pour la mener promener au Luxembourg, et passer
 crire toutes mes soires auprs d'elle.

Jusque-l, c'est--dire jusqu' ce que ma fille ft avec moi  Paris,
j'avais vcu d'une manire moins facile et mme d'une manire trs
inusite, mais qui allait pourtant trs directement  mon but.

Je ne voulais pas dpasser mon budget, je ne voulais rien emprunter;
ma dette de 500 francs, la seule de ma vie, m'avait tant tourmente!
Et si M. Dudevant et refus de la payer! Il la paya de bonne grce:
mais je n'avais os la lui dclarer qu'tant trs malade et craignant
de mourir _insolvable_. J'allais cherchant de l'ouvrage et n'en
trouvant pas. Je dirai tout  l'heure o j'en tais de mes chances
littraires. J'avais en _montre_ un petit portrait dans le caf du
quai Saint-Michel, dans la maison mme, mais la pratique n'arrivait
pas. J'avais _rat_ la ressemblance de ma portire: cela risquait de
me faire bien du tort dans le quartier.

J'aurais voulu lire, je n'avais pas de livres de fonds. Et puis
c'tait l'hiver, il n'est pas conomique de garder la chambre quand on
doit compter les bches. J'essayai de m'installer  la bibliothque
Mazarine; mais il et mieux valu, je crois, aller travailler sur les
tours de Notre-Dame, tant il y faisait froid. Je ne pus y tenir, moi
qui suis l'tre le plus frileux que j'aie jamais connu. Il y avait l
de vieux _piocheurs_ qui s'installaient  une table, immobiles,
satisfaits, momifis, et ne paraissant pas s'apercevoir que leurs nez
bleus se cristallisaient. J'enviais cet tat de ptrification: je les
regardais s'asseoir et se lever comme pousss par un ressort, pour
bien m'assurer qu'ils taient en bois.

Et puis encore j'tais avide de me dprovincialiser et de me mettre au
courant des choses, au niveau des ides et des formes de mon temps.
J'en sentais la ncessit, j'en avais la curiosit; except les
oeuvres les plus saillantes, je ne connaissais rien des arts modernes;
j'avais surtout soif du thtre.

Je savais bien qu'il tait impossible  une femme pauvre de se passer
ces fantaisies. Balzac disait: On ne peut pas tre femme  Paris 
moins d'avoir 25 mille francs de rente. Et ce paradoxe d'lgance
devenait une vrit pour la femme qui voulait tre artiste.

Pourtant je voyais mes jeunes amis berrichons, mes compagnons
d'enfance, vivre  Paris avec aussi peu que moi et se tenir au courant
de tout ce qui intresse la jeunesse intelligente. Les vnemens
littraires et politiques, les motions des thtres et des muses,
des clubs et de la rue, ils voyaient tout, ils taient partout.
J'avais d'aussi bonnes jambes qu'eux et de ces bons petits pieds du
Berry qui ont appris  marcher dans les mauvais chemins, en quilibre
sur de gros sabots. Mais sur le pav de Paris, j'tais comme un bateau
sur la glace. Les fines chaussures craquaient en deux jours, les
socques me faisaient tomber, je ne savais pas relever ma robe. J'tais
crotte, fatigue, enrhume, et je voyais chaussures et vtemens, sans
compter les petits chapeaux de velours arross par les gouttires,
s'en aller en ruine avec une rapidit effrayante.

J'avais fait dj ces remarques et ces expriences avant de songer 
m'tablir  Paris, et j'avais pos ce problme  ma mre, qui y vivait
trs lgante et trs aise avec 3,500 francs de rente: comment
suffire  la plus modeste toilette dans cet affreux climat,  moins de
vivre enferme dans sa chambre sept jours sur huit? Elle m'avait
rpondu: C'est trs possible  mon ge et avec mes habitudes; mais
quand j'tais jeune et que ton pre manquait d'argent, il avait
imagin de m'habiller en garon. Ma soeur en fit autant, et nous
allions partout  pied avec nos maris, au thtre,  toutes les
places. Ce fut une conomie de moiti dans nos mnages.

Cette ide me parut d'abord divertissante et puis trs ingnieuse.
Ayant t habille en garon durant mon enfance, ayant ensuite chass
en blouse et en gutres avec Deschartres, je ne me trouvai pas tonne
du tout de reprendre un costume qui n'tait pas nouveau pour moi. A
cette poque, la mode aidait singulirement au dguisement. Les hommes
portaient de longues redingotes carres, dites  la _propritaire_,
qui tombaient jusqu'aux talons et qui dessinaient si peu la taille que
mon frre, en endossant la sienne  Nohant, m'avait dit en riant:
C'est trs joli, cela, n'est-ce pas? C'est la mode, et a ne gne
pas. Le tailleur prend mesure sur une gurite, et a irait  ravir 
tout un rgiment.

Je me fis donc faire une _redingote-gurite_ en gros drap gris,
pantalon et gilet pareils. Avec un chapeau gris et une grosse cravate
de laine, j'tais absolument un petit tudiant de premire anne. Je
ne peux pas dire quel plaisir me firent mes bottes: j'aurais
volontiers dormi avec, comme fit mon frre dans son jeune ge, quand
il chaussa la premire paire. Avec ces petits talons ferrs, j'tais
solide sur le trottoir. Je voltigeais d'un bout de Paris  l'autre. Il
me semblait que j'aurais fait le tour du monde. Et puis, mes vtemens
ne craignaient rien. Je courais par tous les temps, je revenais 
toutes les heures, j'allais au parterre de tous les thtres. Personne
ne faisait attention  moi et ne se doutait de mon dguisement. Outre
que je le portais avec aisance, l'absence de coquetterie du costume et
de la physionomie cartait tout soupon. J'tais trop mal vtue, et
j'avais l'air trop simple (mon air habituel, distrait et volontiers
hbt) pour attirer ou fixer les regards. Les femmes savent peu se
dguiser, mme sur le thtre. Elles ne veulent pas sacrifier la
finesse de leur taille, la petitesse de leurs pieds, la gentillesse de
leurs mouvemens, l'clat de leurs yeux, et c'est par tout cela
pourtant, c'est par le regard surtout qu'elles peuvent arriver 
n'tre pas facilement devines. Il y a une manire de se glisser
partout sans que personne dtourne la tte, et de parler sur un
diapason bas et sourd qui ne rsonne pas en flte aux oreilles qui
peuvent vous entendre. Au reste, pour n'tre pas remarque en _homme_,
il faut avoir dj l'habitude de ne pas se faire remarquer en _femme_.

Je n'allais jamais seule au parterre, non pas que j'y aie vu les gens
plus ou moins mal appris qu'ailleurs, mais  cause de la claque paye
et non paye, qui,  cette poque, tait fort querelleuse. On se
bousculait beaucoup aux premires reprsentations, et je n'tais pas
de force  lutter contre la foule. Je me plaais toujours au centre
du petit bataillon de mes amis berrichons, qui me protgeaient de leur
mieux. Un jour pourtant, que nous tions prs du lustre, et qu'il
m'arriva de biller sans affectation, mais navement et sincrement,
les _romains_ voulurent me faire un mauvais parti. Ils me traitrent
de garon perruquier. Je m'aperus alors que j'tais trs colre et
trs mauvaise tte quand on me cherchait noise, et si mes amis
n'eussent t en nombre pour imposer  la claque, je crois bien que je
me serais fait assommer.

Je raconte l un temps trs passager et trs accidentel dans ma vie,
bien qu'on ait dit que j'avais pass plusieurs annes ainsi, et que,
dix ans plus tard, mon fils encore imberbe ait t souvent pris pour
moi. Il s'est amus de ces _quiproquos_, et puisque je suis sur ce
chapitre, je m'en rappelle plusieurs qui me sont propres et qui datent
de 1831.

Je dnais alors chez Pinson, restaurateur, rue de l'Ancienne-Comdie.
Un de mes amis m'ayant appele madame devant lui, il crut devoir en
faire autant. Eh non, lui dis-je, vous tes du secret, appelez-moi
monsieur. Le lendemain, je n'tais pas dguise, il m'appela
monsieur. Je lui en fis reproche, mais ce frquent changement de
costume ne put jamais s'arranger avec les habitudes de son langage. Il
ne s'tait pas plus tt accoutum  dire monsieur que je reparaissais
en femme, et il n'arrivait  dire madame que le jour o je redevenais
monsieur. Ce brave et honnte pre Pinson! Il tait l'ami de ses
cliens, et quand ils n'avaient pas de quoi payer, non seulement il
attendait, mais encore il leur ouvrait sa bourse. Pour moi, bien que
j'aie fort peu mis son obligeance  contribution, j'ai toujours t
reconnaissante de sa confiance comme d'un service rendu.

Mais c'est  la premire reprsentation de la _Reine d'Espagne_, de
Delatouche, que j'eus la comdie pour mon propre compte.

J'avais des billets d'auteur, et cette fois je me prlassais au
balcon, dans ma redingote grise, au-dessous d'une loge o Mlle Leverd,
une actrice de grand talent qui avait t jolie, mais que la
petite-vrole avait dfigure, talait un superbe bouquet qu'elle
laissa tomber sur mon paule. Je n'tais pas dans mon rle au point de
le ramasser. Jeune homme, me dit-elle d'un ton majestueux, mon
bouquet! Allons donc! Je fis la sourde oreille. Vous n'tes gure
galant, me dit un vieux monsieur qui tait  ct de moi, et qui
s'lana pour ramasser le bouquet. A votre ge, je n'aurais pas t si
distrait. Il prsenta le bouquet  Mlle Leverd, qui s'cria en
grasseyant: Ah! vraiment, c'est vous, monsieur Rollinat? Et ils
causrent ensemble de la pice nouvelle.--Bon, pensai-je; me voil
auprs d'un compatriote qui me reconnat peut-tre, bien que je ne me
souvienne pas de l'avoir jamais vu. M. Rollinat le pre tait le
premier avocat de notre dpartement.

Pendant qu'il causait avec Mlle Leverd, M. Duris-Dufresne, qui tait 
l'orchestre, monta au balcon pour me dire bonjour. Il m'avait dj vue
dguise, et s'asseyant un instant  la place vide de M. Rollinat, il
me parla, je m'en souviens, de la Fayette, avec qui il voulait me
faire faire connaissance. M. Rollinat revint  sa place et ils se
parlrent  voix basse; puis le dput se retira en me saluant avec un
peu trop de dfrence pour le costume que je portais. Heureusement
l'avocat n'y fit pas attention et me dit en se rasseyant: Ah , il
parat que nous sommes compatriotes? Notre dput vient de me dire que
vous tiez un jeune homme trs distingu. Pardon, moi, j'aurais dit un
enfant. Quel ge avez-vous donc? Quinze ans, seize ans?--Et vous,
monsieur, lui dis-je, vous qui tes un avocat trs distingu, quel ge
avez-vous donc?--Oh! moi! reprit-il en riant, j'ai pass la
septantaine.--Eh bien, vous tes comme moi, vous ne paraissez pas
avoir votre ge.

La rponse lui fut agrable, et la conversation s'engagea. Quoique
j'aie toujours eu fort peu d'esprit, si peu qu'en ait une femme, elle
en a toujours plus qu'un collgien. Le bon pre Rollinat fut si frapp
de ma _haute intelligence_ qu' plusieurs reprises il s'cria:
Singulier, singulier! La pice tomba violemment, malgr un feu
roulant d'esprit, des situations charmantes et un dialogue tout
inspir de la verve de Molire; mais il est certain que le sujet de
l'intrigue et la crudit des dtails taient un anachronisme. Et puis,
la jeunesse tait romantique. Delatouche avait mortellement bless ce
qu'on appelait alors la _pliade_, en publiant un article intitul la
_Camaraderie_; moi seule peut-tre dans la salle, j'aimais  la fois
Delatouche et les romantiques.

Dans les entr'actes, je causai jusqu' la fin avec le vieux avocat,
qui jugeait bien et sainement le fort et le faible de la pice. Il
aimait  parler et s'coutait lui-mme plus volontiers que les autres.
Content d'tre compris, il me prit en amiti, me demanda mon nom et
m'engagea  l'aller voir. Je lui dis un nom en l'air qu'il s'tonna de
ne pas connatre, et lui promis de le voir en Berry. Il conclut en me
disant: M. Dufresne ne m'avait pas tromp: vous tes un enfant
remarquable. Mais je vous trouve faible sur vos tudes classiques.
Vous me dites que vos parens vous ont lev  la maison, et que vous
n'avez fait ni ne comptez faire vos classes. Je vois bien que cette
ducation a son bon ct: vous tes artiste, et, sur tout ce qui est
ide ou sentiment, vous en savez plus long que votre ge ne le
comporte. Vous avez une convenance et des habitudes de langage qui me
font croire que vous pourrez un jour crire avec succs. Mais,
croyez-moi, faites vos tudes classiques. Rien ne remplace ce
fonds-l. J'ai douze enfans. J'ai mis tous mes enfans au collge. Il
n'y en a pas un qui ait votre prcocit de jugement, mais ils sont
tous capables de se tirer d'affaire dans les diverses professions que
la jeunesse peut choisir; tandis que vous, vous tes forc d'tre
artiste et rien autre chose. Or, si vous chouez dans l'art, vous
regretterez beaucoup de n'avoir pas reu l'ducation commune.

J'tais persuade que ce brave homme n'tait pas la dupe de mon
dguisement et qu'il s'amusait avec esprit  me pousser dans mon rle.
Cela me faisait l'effet d'une conversation de bal masqu, et je me
donnais si peu de peine pour soutenir la fiction, que je fus fort
tonne d'apprendre plus tard qu'il y avait t de la meilleure foi du
monde.

L'anne suivante, M. Dudevant me prsenta Franois Rollinat, qu'il
avait invit  venir passer quelques jours  Nohant, et  qui je
demandai d'interroger son pre sur un petit bonhomme avec lequel il
avait caus avec beaucoup de bont  la premire et dernire
reprsentation de la _Reine d'Espagne_. Eh! prcisment, rpondit
Rollinat, mon pre nous parlait l'autre jour de cette rencontre 
propos de l'ducation en gnral. Il disait avoir t frapp de
l'aisance d'esprit et des manires des jeunes gens d'aujourd'hui, d'un
entre autres, qui lui avait parl de toutes choses comme un petit
docteur, tout en lui avouant qu'il ne savait ni latin ni grec, et
qu'il n'tudiait ni droit ni mdecine.--Et votre pre ne s'est pas
avis de penser que ce petit docteur pouvait bien tre une
femme?--Vous peut-tre? s'cria Rollinat.--Prcisment!--Eh bien! de
toutes les conjectures auxquelles mon pre s'est livr, en s'enqurant
en vain du fils de famille que vous pouviez tre, voil la seule qui
ne se soit prsente ni  lui ni  nous. Il a t cependant frapp et
intrigu, il cherche encore, et je veux bien me garder de le
dtromper. Je vous demande la permission de vous le prsenter sans
l'avertir de rien.--Soit! mais il ne me reconnatra pas, car il est
probable qu'il ne m'a pas regarde.

Je me trompais; M. Rollinat avait si bien fait attention  ma figure
qu'en me voyant il fit un saut sur ses jambes grles et encore lestes,
en s'criant! Oh! ai-je t assez bte!

Nous fmes ds lors comme des amis de vingt ans, et puisque je tiens
ce personnage, je parlerai ici de lui et de sa famille, bien que tout
cela pousse mon rcit un peu en avant de la priode o je le laisse un
moment pour le reprendre tout  l'heure.

M. Rollinat le pre, malgr sa thorie sur l'ducation classique,
tait artiste de la tte aux pieds, comme le sont, au reste, tous les
avocats un peu minens. C'tait un homme de sentiment et
d'imagination, fou de posie, trs pote et pas mal fou lui-mme, bon
comme un ange, enthousiaste, prodigue, gagnant avec ardeur une
fortune pour ses douze enfans, mais la mangeant  mesure sans s'en
apercevoir; les idoltrant, les gtant et les oubliant devant la table
de jeu, o, gagnant et perdant tour  tour, il laissa son reste avec
sa vie.

Il tait impossible de voir un vieillard plus jeune et plus vif,
buvant sec et ne se grisant jamais, chantant et foltrant avec la
jeunesse sans jamais se rendre ridicule, parce qu'il avait l'esprit
chaste et le coeur naf; enthousiaste de toutes les choses d'art, dou
d'une prodigieuse mmoire et d'un got exquis, c'tait  coup sr une
des plus heureuses organisations que le Berry ait produites.

Il n'pargna rien pour l'ducation de sa nombreuse famille. L'an fut
avocat, un autre missionnaire, un troisime savant, un autre
militaire, les autres artistes et professeurs, les filles comme les
garons. Ceux que j'ai connus plus particulirement sont Franois,
Charles et Marie-Louise. Cette dernire a t gouvernante de ma fille
pendant un an. Charles, qui avait un admirable talent, une voix
magnifique, un esprit charmant comme son caractre, mais dont l'me
fire et contemplative ne voulut jamais se livrer  la foule, a t se
fixer en Russie, o il a fait successivement plusieurs ducations chez
de grands personnages.

Franois avait termin ses tudes de bonne heure. A vingt-deux ans,
reu avocat, il vint exercer  Chteauroux. Son pre lui cda son
cabinet, estimant lui donner une fortune, et ne doutant pas qu'il ne
pt facilement faire face  tous les besoins de la famille avec un
beau talent et une belle clientle. En consquence, il ne se tourmenta
plus de rien, et mourut en jouant et en riant, laissant plus de dettes
que de biens, et toute la famille  lever ou  tablir.

Franois a port cette charge effroyable avec la patience du boeuf
berrichon. Homme d'imagination et de sentiment, lui aussi, artiste
comme son pre, mais philosophe plus srieux, il a, ds l'ge de
vingt-deux ans, absorb sa vie, sa volont, ses forces, dans l'aride
travail de la procdure pour faire honneur  tous ses engagemens et
mener  bien l'existence de sa mre et de onze frres et soeurs. Ce
qu'il a souffert de cette abngation, de ce dgot d'une profession
qu'il n'a jamais aime, et o le succs de son talent n'a jamais pu
russir  le griser, de cette vie troite, refoule, assujettie des
tracasseries du prsent, des inquitudes de l'avenir, du ver rongeur
de la dette sacre, nul ne s'en est dout, quoique le souci et la
fatigue l'aient crit sur sa figure assombrie et proccupe. Lourd et
distrait  l'habitude, Rollinat ne se rvle que par clairs; mais
alors c'est l'esprit le plus net, le tact le plus sr, la pntration
la plus subtile; et quand il est retir et bien cach dans l'intimit,
quand son coeur satisfait ou soulag permet  son esprit de s'gayer,
c'est le fantaisiste le plus inou, et je ne connais rien de
dsopilant comme ce passage subit d'une gravit presque lugubre  une
verve presque dlirante.

Mais tout ce que je raconte l ne dit pas et ne saurait dire les
trsors d'exquise bont, de candeur gnreuse et de haute sagesse que
renferme,  l'insu d'elle-mme, cette me d'lite. Je sus l'apprcier
 premire vue, et c'est par l que j'ai t digne d'une amiti que je
place au nombre des plus prcieuses bndictions de ma destine. Outre
les motifs d'estime et de respect que j'avais pour ce caractre
prouv par tant d'abngation et de simplicit dans l'hrosme
domestique, une sympathie particulire, une douce entente d'ides, une
conformit, ou, pour mieux dire, une similitude extraordinaire
d'apprciation de toutes choses, nous rvlrent l'un  l'autre ce que
nous avions rv de l'amiti parfaite, un sentiment  part de tous les
autres sentimens humains par sa saintet et sa srnit.

Il est bien rare qu'entre un homme et une femme, quelque pense plus
vive que ne le comporte de lien fraternel ne vienne jeter quelque
trouble, et souvent l'amiti fidle d'un homme mr n'est pour nous que
la gnrosit d'une passion vaincue dans le pass. Une femme chaste et
sincre chappe vite  ce danger, et l'homme qui ne lui pardonne pas
de n'avoir pas partag ses agitations secrtes n'est pas digne du
bienfait de l'amiti. Je dois dire qu'en gnral j'ai t heureuse
sous ce rapport, et que, malgr la confiance romanesque dont on m'a
souvent raille, j'ai eu, en somme, l'instinct de dcouvrir les belles
mes et d'en conserver l'affection. Je dois dire aussi que, n'tant
pas du tout coquette, ayant mme une sorte d'horreur pour cette
trange habitude de provocation dont ne se dfendent pas toutes les
femmes honntes, j'ai rarement eu  lutter contre l'amour dans
l'amiti. Aussi, quand il a fallu l'y dcouvrir, je ne l'ai jamais
trouv offensant, parce qu'il tait srieux et respectueux.

Quant  Rollinat, il n'est pas le seul de mes amis qui m'ait fait, du
premier jour jusqu' celui-ci, l'honneur de ne voir en moi qu'un
frre. Je leur ai toujours avou  tous que j'avais pour lui une sorte
de prfrence inexplicable. D'autres m'ont, autant que lui, respecte
dans leur esprit et servie de leur dvouement, d'autres que le lien
des souvenirs d'enfance devrait pourtant me rendre plus prcieux: ils
ne me le sont pas moins; mais c'est parce que je n'ai pas ce lien avec
Rollinat, c'est parce que notre amiti n'a que vingt-cinq ans de date,
que je dois la considrer comme plus fonde sur le choix que sur
l'habitude. C'est d'elle que je me suis souvent plu  dire avec
Montaigne:

Si on me presse de dire pourquoy je l'aime, je sens que cela ne se
peut exprimer qu'en respondant: Parce que c'est luy, parce que c'est
moy. Il y a au del de tout mon discours et de ce que j'en puis dire
particulirement, je ne say quelle force inexplicable et fatale,
mdiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous tre
veus et par des rapports que nous oyons l'un de l'autre qui faisoient
en notre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports.
Et  notre premire rencontre, nous nous trouvmes si pris, si cognus,
si obligez entre nous, que rien ds lors ne nous fut si proche que
l'un  l'autre. Ayant si tard commenc, nostre intelligence n'avoit
point  perdre tems et n'avoit  se reigler au patron des amitis
rgulires auxquelles il faut tant de prcautions de longue et
pralable conversation.

Ds ma jeunesse, ds mon enfance, j'avais eu le rve de l'amiti
idale, et je m'enthousiasmais pour ces grands exemples de
l'antiquit, o je n'entendais pas malice. Il me fallut, dans la
suite, apprendre qu'elle tait accompagne de cette dviation insense
ou maladive dont Cicron disait: _Quis est enim iste amor amiciti?_
Cela me causa une sorte de frayeur, comme tout ce qui porte le
caractre de l'garement et de la dpravation. J'avais vu des hros si
purs, et il me fallait les concevoir si dpravs ou si sauvages! Aussi
fus-je saisie de dgot jusqu' la tristesse quand,  l'ge o l'on
peut tout lire, je compris toute l'histoire d'Achille et de Patrocle,
d'Harmodius et d'Aristogiton. Ce fut justement le chapitre de
Montaigne sur l'amiti qui m'apporta cette dsillusion, et ds lors ce
mme chapitre si chaste et si ardent, cette expression mle et sainte
d'un sentiment lev jusqu' la vertu, devint une sorte de loi sacre
applicable  une aspiration de mon me.

J'tais pourtant blesse au coeur du mpris que mon cher Montaigne
faisait de mon sexe quand il disait: A dire vray, la suffisance
ordinaire des femmes n'est pas pour respondre  cette confrence et
communication nourrisse de cette sainte cousture: ny leur me ne
semble assez ferme pour soustenir restreinte d'un noeud si press et
si durable.

En mditant Montaigne dans le jardin d'Ormesson, je m'tais souvent
sentie humilie d'tre femme, et j'avoue que, dans toute lecture
d'enseignement philosophique, mme dans les livres saints, cette
infriorit morale attribue  la femme a rvolt mon jeune orgueil.
Mais cela est faux! m'criai-je; cette ineptie et cette frivolit que
vous nous jetez  la figure, c'est le rsultat de la mauvaise
ducation  laquelle vous nous avez condamnes, et vous aggravez le
mal en le constatant. Placez-nous dans de meilleures conditions,
placez-y les hommes aussi: faites qu'ils soient purs, srieux et forts
de volont, et vous verrez bien que nos mes sont sorties semblables
des mains du Crateur.

Puis, m'interrogeant moi-mme et me rendant bien compte des
alternatives de langueur et d'nergie, c'est--dire de l'irrgularit
de mon organisation essentiellement fminine, je voyais bien qu'une
ducation rendue un peu diffrente de celle des autres femmes par des
circonstances fortuites avait modifi mon tre; que mes petits os
s'taient endurcis  la fatigue, ou bien que ma volont dveloppe par
les thories stociennes de Deschartres d'une part, et les
mortifications chrtiennes de l'autre, s'tait habitue  dominer
souvent les dfaillances de la nature. Je sentais bien aussi que la
stupide vanit des parures, pas plus que l'impur dsir de plaire 
tous les hommes, n'avaient de prise sur mon esprit form au mpris de
ces choses par les leons et les exemples de ma grand'mre. Je n'tais
donc pas tout  fait une femme comme celles que censurent et raillent
les moralistes; j'avais dans l'me l'enthousiasme du beau, la soif du
vrai, et pourtant j'tais bien une femme comme toutes les autres,
souffreteuse, nerveuse, domine par l'imagination, purilement
accessible aux attendrissemens et aux inquitudes de la maternit.
Cela devait-il me relguer  un rang secondaire dans la cration et
dans la famille? Cela tant rgl par la socit, j'avais encore la
force de m'y soumettre patiemment ou gament. Quel homme m'et donn
l'exemple de ce secret hrosme qui n'avait que Dieu pour confident
des protestations de la dignit mconnue?

Que la femme soit diffrente de l'homme, que le coeur et l'esprit
aient un sexe, je n'en doute pas. Le contraire fera toujours exception
mme en supposant que notre ducation fasse les progrs ncessaires
(je ne la voudrais pas semblable  celle des hommes), la femme sera
toujours plus artiste et plus pote dans sa vie, l'homme le sera
toujours plus dans son oeuvre. Mais cette diffrence, essentielle pour
l'harmonie des choses et pour les charmes les plus levs de l'amour,
doit-elle constituer une infriorit morale? Je ne parle pas ici
socialisme: au temps o cette question fondamentale commena  me
proccuper, je ne savais ce que c'tait que le socialisme. Je dirai
plus tard en quoi et pourquoi mon esprit s'est refus  le suivre sur
la voie de prtendu affranchissement o certaines opinions ont fait
dvier, selon moi, la thorie des vritables instincts et des nobles
destines de la femme: mais je philosophais dans le secret de ma
pense, et je ne voyais pas que la vraie philosophie ft trop grande
dame pour nous admettre  l'galit dans son estime, comme le vrai
Dieu nous y admet dans les promesses du ciel.

J'allais donc nourrissant le rve des mles vertus auxquelles les
femmes peuvent s'lever, et  toute heure j'interrogeais mon me avec
une nave curiosit pour savoir si elle avait la puissance de son
aspiration, et si la droiture, le dsintressement, la discrtion, la
persvrance dans le travail, toutes les forces enfin que l'homme
s'attribue exclusivement taient interdites en pratique  un coeur qui
en acceptait ardemment et passionnment le prcepte. Je ne me sentais
ni perfide, ni vaine, ni bavarde, ni paresseuse, et je me demandais
pourquoi Montaigne ne m'et pas aime et respecte  l'gal d'un
frre,  l'gal de son cher de la Botie.

En mditant aussi ce passage sur l'absorption rve par lui, mais par
lui dclare impossible, de l'tre tout entier dans l'_amor amiciti_,
entre l'homme et la femme, je crus avec lui longtemps que les
transports et les jalousies de l'amour taient inconciliables avec la
divine srnit de l'amiti, et,  l'poque o j'ai connu Rollinat, je
cherchais l'amiti sans l'amour comme un refuge et un sanctuaire o je
pusse oublier l'existence de toute affection orageuse et navrante. De
douces et fraternelles amitis m'entouraient dj de sollicitudes et
de dvouemens dont je ne mconnaissais pas le prix: mais, par une
combinaison sans doute fortuite de circonstances, aucun de mes anciens
amis, homme ou femme, n'tait prcisment d'ge  me bien connatre et
 me bien comprendre, les uns pour tre trop jeunes, les autres pour
tre trop vieux. Rollinat, plus jeune que moi de quelques annes, ne
se trouva pas diffrent de moi pour cela. Une fatigue extrme de la
vie l'avait dj plac  un point de vue de dsesprance, tandis qu'un
enthousiasme invincible pour l'idal le conservait vivant et agit
sous le poids de la rsignation absolue aux choses extrieures. Le
contraste de cette vie intense, brlant sous la glace, ou plutt sous
sa propre cendre, rpondait  ma propre situation, et nous fmes
tonns de n'avoir qu' regarder chacun en soi-mme pour nous
connatre  l'tat philosophique. Les habitudes de la vie taient
autres  la surface; mais il y avait une ressemblance d'organisation
qui rendit notre mutuel commerce aussi facile ds l'abord que s'il et
t fond sur l'habitude: mme manie d'analyse, mme scrupule de
jugement allant jusqu' l'indcision, mme besoin de la notion du
souverain bien, mme absence de la plupart des passions et des
apptits qui gouvernent ou accidentent la vie de la plupart des
hommes; par consquent, mme rverie incessante, mmes accablemens
profonds, mmes gats soudaines, mme innocence de coeur, mme
incapacit d'ambition, mmes paresses princires de la fantaisie aux
momens dont les autres profitent pour mener  bien leur gloire et leur
fortune, mme satisfaction triomphante  l'ide de se croiser les bras
devant toute chose rpute srieuse qui nous paraissait frivole et en
dehors des devoirs admis par nous comme srieux; enfin mmes qualits
ou mmes dfauts, mmes sommeils et mmes rveils de la volont.

Le devoir nous a jets cependant tout entiers dans le travail, pieds
et poings lis, et nous y sommes rests avec une persistance
invincible, clous par ces devoirs accepts sans discussion. D'autres
caractres, plus brillans et plus actifs en apparence, m'ont souvent
prch le courage. Rollinat ne m'a jamais prch que d'exemple, sans
se douter mme de la valeur et de l'effet de cet exemple. Avec lui et
pour lui, je fis le code de la vritable et saine amiti, d'une amiti
 la Montaigne, toute de choix, d'lection et de perfection. Cela
ressembla d'abord  une convention romanesque, et cela a dur
vingt-cinq ans, sans que la _sainte cousture_ des mes se soit
relche un seul instant, sans qu'un doute ait effleur la foi absolue
que nous avons l'un dans l'autre, sans qu'une exigence, une
proccupation personnelle ait rappel  l'un ou  l'autre qu'il tait
un tre  part, une existence diffrente de l'me unique en deux
personnes.

D'autres attachemens ont pris cependant la vie tout entire de chacun
de nous, des affections plus compltes, en gard aux lois de la vie
relle, mais qui n'ont rien t  l'union tout immatrielle de nos
coeurs. Rien dans cette union paisible et pour ainsi dire paradisiaque
ne pouvait rendre jalouses ou inquites les mes associes  notre
existence plus intime. L'tre que l'un de nous prfrait  tous les
autres devenait aussitt cher et sacr  l'autre, et sa plus douce
socit. Enfin, cette amiti est reste digne des plus beaux romans de
la chevalerie. Bien qu'elle n'ait jamais rien _pos_; elle en a, elle
en aura toujours la grandeur en nous-mmes, et ce pacte de deux
cerveaux enthousiastes a pris toute la consistance d'une certitude
religieuse. Fonde sur l'estime, dans le principe, elle a pass dans
les entrailles  ce point de n'avoir plus besoin d'estime mutuelle, et
s'il tait possible que l'un de nous deux arrivt  l'aberration de
quelque vice ou de quelque crime, il pourrait se dire encore qu'il
existe sur la terre une me pure et saine qui ne se dtacherait pas de
lui.

Je me souviens en ce moment d'une circonstance o un autre de mes amis
l'accusa vivement auprs de moi d'un tort srieux. Cela n'avait rien
de fond, et je ne sus que hausser les paules; mais quand je vis que
la prvention s'obstinait contre lui, je ne pus m'empcher de dire
avec impatience: Eh bien! quand cela serait? Du moment que c'est lui,
c'est bien. a m'est gal.

Plus souvent accuse que lui, parce que j'ai eu une existence plus en
vue, je suis certaine qu'il a d plus d'une fois rpondre  propos de
moi comme j'ai fait  propos de lui. Il n'est pas un seul autre de
mes amis qui n'ait discut avec moi sur quelque opinion ou quelque
fait personnel, et qui, par consquent, ne m'ait parfois discute
vis--vis de lui-mme. C'est un droit qu'il faut reconnatre 
l'amiti dans les conditions ordinaires de la vie et qu'elle regarde
souvent comme un devoir; mais l o ce droit n'a pas t rserv, pas
mme prvu par une confiance sans limites, l o ce devoir disparat
dans la plnitude d'une foi ardente, l seulement est la grande,
l'idale amiti. Or, j'ai besoin d'idal. Que ceux qui n'en ont que
faire s'en passent.

Mais vous qui flottez encore entre la mesure de posie et de ralit
que la sagesse peut admettre, vous pour qui j'cris et  qui j'ai
promis de dire des choses utiles,  l'occasion, vous me pardonnerez
cette longue digression en faveur de la conclusion qu'elle amne et
que voici.

Oui, il faut potiser les beaux sentimens dans son me et ne pas
craindre de les placer trop haut dans sa propre estime. Il ne faut pas
confondre tous les besoins de l'me dans un seul et mme apptit de
bonheur qui nous rendrait volontiers gostes. L'amour idal..... je
n'en ai pas encore parl, il n'est pas temps encore,--l'amour idal
rsumerait tous les plus divins sentimens que nous pouvons concevoir,
et pourtant il n'terait rien  l'amiti idale. L'amour sera toujours
de l'gosme  deux, parce qu'il porte avec lui des satisfactions
infinies. L'amiti est plus dsintresse, elle partage toutes les
peines et non tous les plaisirs. Elle a moins de racines dans la
ralit, dans les intrts, dans les enivremens de la vie. Aussi
est-elle plus rare, mme  un tat trs imparfait, que l'amour 
quelque tat qu'on le prenne. Elle parat cependant bien rpandue, et
le nom d'ami est devenu si commun qu'on peut dire _mes amis_ en
parlant de deux cents personnes. Ce n'est pas une profanation, en ce
sens qu'on peut et doit aimer, mme particulirement, tous ceux que
l'on connat bons et estimables. Oui croyez-moi, le coeur est assez
large pour loger beaucoup d'affections, et plus vous en donnerez de
sincres et de dvoues, plus vous le sentirez grandir en force et en
chaleur. Sa nature est divine, et plus vous le sentez parfois affaiss
et comme mort sous le poids des dceptions, plus l'accablement de sa
souffrance atteste sa vie immortelle. N'ayez donc pas peur de
ressentir pleinement les lans de la bienveillance et de la sympathie,
et de subir les motions douces ou pnibles des nombreuses
sollicitudes qui rclament les esprits gnreux; mais n'en vouez pas
moins un culte  l'amiti particulire, et ne vous croyez pas dispens
d'avoir _un ami_, un ami parfait, c'est  dire une personne que vous
aimiez assez pour vouloir tre parfait vous-mme envers elle, une
personne qui vous soit sacre et pour qui vous soyez galement sacr.
Le grand but que nous devons tous poursuivre, c'est de tuer en nous
le grand mal qui nous ronge, la personnalit. Vous verrez bientt que
quand on a russi  devenir excellent pour quelqu'un, on ne tarde pas
 devenir meilleur pour tout le monde, et si vous cherchez l'amour
idal, vous sentirez que l'amiti idale prpare admirablement le
coeur  en recevoir le bienfait.




CHAPITRE VINGT-SEPTIEME.

  Dernire visite au couvent.--Vie excentrique.--Debureau.--Jane et
    Aime.--La baronne Dudevant me dfend de compromettre son nom
    dans les arts.--Mon pseudonyme.--Jules Sand et George
    Sand.--Karl Sand.--Le cholra.--Le clotre Saint-Merry.--Je
    change de mansarde.


Il n'y a peut-tre pas pour moi autant de contraste qu'on croirait 
descendre de ces hauteurs du sentiment pour revenir  la vie d'colier
littraire que j'tais en train de raconter. J'appelais cela crment
alors ma vie de gamin, et il y avait bien un reste d'aristocratie
d'habitudes dans la manire railleuse dont je l'envisageais; car, au
fond, mon caractre se formait, et la vie relle se rvlait en moi
sous cet habit d'emprunt qui me permettait d'tre assez homme pour
voir un milieu  jamais ferm sans cela  la campagnarde engourdie que
j'avais t jusqu'alors.

Je regardai  cette poque, dans les arts et dans la politique, non
plus seulement par induction et par dduction, comme j'aurais fait
dans une donne historique quelconque, mais dans l'histoire et dans le
roman de la socit et de l'humanit vivante. Je contemplai ce
spectacle de tous les points o je pus me placer, dans les coulisses
et sur la scne, aux loges et au parterre. Je montai  tous les
tages: du club  l'atelier, du caf  la mansarde. Il n'y eut que les
salons o je n'eus que faire. Je connaissais le monde intermdiaire
entre l'artisan et l'artiste. Je l'avais cependant peu frquent dans
ses runions, et je m'tais toujours sauve autant que possible de ses
ftes qui m'ennuyaient au del de mes forces; mais je connaissais sa
vie intrieure, elle n'avait plus rien  me dire.

Des gens charitables, toujours prts  avilir dans leurs sales penses
la mission de l'artiste, ont dit qu' cette poque et plus tard
j'avais eu les curiosits du vice. Ils en ont menti lchement: voil
tout ce que j'ai  leur rpondre. Quiconque est pote sait que le
pote ne souille pas volontairement son tre, sa pense, pas mme son
regard, surtout quand ce pote l'est doublement par sa qualit de
femme.

Bien que cette existence bizarre n'et rien que je prtendisse cacher
plus tard, je ne l'adoptai pas sans savoir quels effets immdiats elle
pouvait avoir sur les convenances et l'arrangement de ma vie. Mon mari
la connaissait et n'y apportait ni blme ni obstacle. Il en tait de
mme de ma mre et de ma tante. J'tais donc en rgle vis--vis des
autorits constitues de ma destine. Mais, dans tout le reste du
milieu o j'avais vcu, je devais rencontrer probablement plus d'un
blme svre. Je ne voulus pas m'y exposer. Je vis  faire mon choix
et  savoir quelles amitis me seraient fidles, quelles autres se
scandaliseraient. A premire vue, je triai un bon nombre de
connaissances dont l'opinion m'tait  peu prs indiffrente, et  qui
je commenai par ne donner aucun signe de vie. Quant aux personnes que
j'aimais rellement et dont je devais attendre quelque rprimande, je
me dcidai  rompre avec elles sans leur rien dire. Si elles
m'aiment, pensai-je, elles courront aprs moi, et si elles ne le font
pas, j'oublierai qu'elles existent, mais je pourrai toujours les
chrir dans le pass; il n'y aura pas eu d'explication blessante entre
nous; rien n'aura gt le pur souvenir de notre affection.

Au fait, pourquoi leur en aurais-je voulu? Que pouvaient-elles savoir
de mon but, de mon avenir, de ma volont? Savaient-elles, savais-je
moi-mme, en brlant mes vaisseaux, si j'avais quelque talent, quelque
persvrance? Je n'avais jamais dit  personne le mot de l'nigme de
ma pense, je ne l'avais pas trouv encore d'une manire certaine; et
quand je parlais d'crire, c'tait en riant et en me moquant de la
chose et de moi-mme.

Une sorte de destine me poussait cependant. Je la sentais invincible,
et je m'y jetais rsolment: non une grande destine, j'tais trop
indpendante dans ma fantaisie pour embrasser aucun genre d'ambition,
mais une destine de libert morale et d'isolement potique, dans une
socit  laquelle je ne demandais que de m'oublier en me laissant
gagner sans esclavage le pain quotidien.

Je voulus pourtant revoir une dernire fois mes plus chres amies de
Paris. J'allai passer quelques heures  mon couvent. Tout le monde y
tait si proccup des effets de la rvolution de juillet, de
l'absence d'lves, de la perturbation gnrale dont on subissait les
consquences matrielles, que je n'eus aucun effort  faire pour ne
point parler de moi. Je ne vis qu'un instant ma bonne mre Alicia.
Elle tait affaire et presse. Soeur Hlne tait en retraite.
Poulette me promenait dans les clotres, dans les classes vides, dans
les dortoirs sans lits, dans le jardin silencieux, en disant  chaque
pas: a va mal! a va bien mal!

Il ne restait plus personne de mon temps que les religieuses et la
bonne Marie Josphe, la brusque et rieuse servante, qui me sembla la
plus cordiale et la seule vivante au milieu de ces mes proccupes.
Je compris que les nonnes ne peuvent pas et ne doivent pas aimer avec
le coeur. Elles vivent d'une ide, et n'attachent une vritable
importance qu'aux conditions extrieures qui sont le cadre ncessaire
 cette ide. Tout ce qui trouble l'arrangement d'une mditation qui
a besoin d'ordre immuable et de scurit absolue est un vnement
terrible, ou tout au moins une crise difficile. Les amitis du dehors
ne peuvent rien pour elles. Les choses humaines n'ont de valeur 
leurs yeux qu'en raison du plus ou moins d'aide qu'elles apportent 
leurs conditions d'existence exceptionnelle. Je ne regrettai plus le
couvent en voyant que l l'idal tait soumis  de telles
ventualits. La vie d'une communaut c'est tout un monde 
immobiliser, et le canon de juillet ne s'tait pas inquit de la paix
des sanctuaires.

Moi, j'avais l'idal log dans un coin de ma cervelle, et il ne me
fallait que quelques jours d'entire libert pour le faire clore. Je
le portais dans la rue, les pieds sur le verglas, les paules
couvertes de neige, les mains dans mes poches, l'estomac un peu creux
quelquefois, mais la tte d'autant plus remplie de songes, de
mlodies, de couleurs, de formes, de rayons et de fantmes. Je n'tais
plus une _dame_, je n'tais pas non plus un _monsieur_. On me poussait
sur le trottoir comme une chose qui pouvait gner les passans
affairs. Cela m'tait bien gal,  moi qui n'avais aucune affaire. On
ne me connaissait pas, on ne me regardait pas; on ne me reprenait pas;
j'tais un atome perdu dans cette immense foule. Personne ne disait
comme  La Chtre: Voil madame Aurore qui passe; elle a toujours le
mme chapeau et la mme robe; ni comme  Nohant: Voil not'dame qui
_poste_ sur son grand chevau, faut qu'elle soit drange d'esprit pour
_poster_ comme a. A Paris, on ne pensait rien de moi, on ne me
voyait pas. Je n'avais aucun besoin de me presser pour viter des
paroles banales; je pouvais faire tout un roman, d'une barrire 
l'autre, sans rencontrer personne qui me dit: A quoi diable
pensez-vous? Cela valait mieux qu'une cellule, et j'aurais pu dire
avec _Ren_, mais avec autant de satisfaction qu'il l'avait dit avec
tristesse que je promenais dans le _dsert des hommes_.

Aprs que j'eus bien regard et comme qui dirait remch et savour
une dernire fois tous les coins et recoins de mon couvent et de mes
souvenirs chris, je sortis en me disant que je ne repasserais plus
cette grille derrire laquelle je laissais mes plus saintes tendresses
 l'tat de divinits sans courroux et d'astres sans nuages; une
seconde visite et amen des questions sur mon intrieur, sur mes
projets, sur mes dispositions religieuses. Je ne voulais pas discuter.
Il est des tres qu'on respecte trop pour les contredire et de qui
l'on ne veut emporter qu'une tranquille bndiction.

Je remis mes chres bottes en rentrant et j'allai voir Debureau dans
la pantomime: un idal de distinction exquise servi deux fois par jour
aux _titis_ de la ville et de la banlieue, et cet idal les
passionnait. Gustave Papet, qui tait le riche, le _milord_ de notre
association berrichonne, paya du sucre d'orge  tout le parterre, et
puis, comme nous sortions affams, il emmena souper trois ou quatre
d'entre nous aux _Vendanges de Bourgogne_. Tout  coup, il lui prit
envie d'inviter Debureau, qu'il ne connaissait pas le moins du monde.
Il rentre dans le thtre, le trouve en train d'ter son costume de
Pierrot dans une cage qui lui servait de loge, le prend sous le bras
et l'amne. Debureau fut charmant de manires. Il ne se laissa pas
tenter par la moindre pointe de champagne, craignant, disait-il, pour
ses nerfs et ayant besoin du calme le plus complet pour son jeu. Je
n'ai jamais vu d'artiste plus srieux, plus consciencieux, plus
religieux dans son art. Il l'aimait de passion et en parlait comme
d'une chose grave, tout en parlant de lui-mme avec une extrme
modestie. Il tudiait sans cesse et ne se blasait pas, malgr un
exercice continuel et mme excessif. Il ne s'inquitait pas si les
finesses admirables de sa physionomie et son originalit de
_composition_ taient apprcies par des artistes ou saisies par des
esprits nafs. Il travaillait pour se satisfaire, pour essayer et pour
raliser sa fantaisie, et cette fantaisie, qui paraissait si
spontane, tait tudie  l'avance avec un soin extraordinaire. Je
l'coutai avec grande attention: il ne posait pas du tout, et je
voyais en lui, malgr la bouffonnerie du genre, un de ces grands
artistes qui mritent le titre de _matres_. Jules Janin venait de
faire alors un petit volume sur cet artiste, un opuscule spirituel,
mais qui ne m'avait rien fait pressentir du talent de Debureau. Je lui
demandai s'il tait satisfait de cette apprciation. J'en suis
reconnaissant, me dit-il. L'intention en est bonne pour moi et l'effet
profite  ma rputation: mais tout cela ce n'est pas l'art, ce n'est
pas l'ide que j'en ai; ce n'est pas srieux, et le Debureau de M.
Janin n'est pas moi. Il ne m'a pas compris.

J'ai revu Debureau plusieurs fois depuis et me suis toujours senti
pour le paillasse des boulevards une grande dfrence et comme un
respect d  l'homme de conviction et d'tude.

J'assistais, douze ou quinze ans plus tard,  une reprsentation  son
bnfice,  la fin de laquelle il tomba  faux dans une trappe.
J'envoyai savoir de ses nouvelles le lendemain, et il m'crivit pour
me dire lui-mme que ce n'tait rien, une lettre charmante qui
finissait ainsi: Pardonnez-moi de ne pas savoir mieux vous remercier.
Ma plume est comme la voix du personnage muet que je reprsente; mais
mon coeur est comme mon visage qui exprime la vrit.

Peu de jours aprs, cet excellent homme, cet artiste de premier ordre,
tait mort des suites de sa chute.

Aprs le couvent, j'avais encore quelque chose  briser, non dans mon
coeur, mais dans ma vie. J'allai voir mes amies Jane et Aime. Aime
n'et pas t l'amie de mon choix. Elle avait quelque chose de froid
et de sec  l'occasion, qui ne m'avait jamais t sympathique. Mais,
outre qu'elle tait la soeur adore de Jane, il y avait en elle tant
de qualits srieuses, une si noble intelligence, une si grande
droiture et,  dfaut de bont spontane, une si gnreuse quit de
jugement, que je lui tais rellement attache. Quant  Jane, cette
douce, cette forte, cette humble, cette anglique nature, aujourd'hui
comme au couvent, je lui garde, au fond de l'me, une tendresse que je
ne puis comparer qu'au sentiment maternel.

Toutes deux taient maries. Jane tait mre d'un gros enfant qu'elle
couvait de ses grands yeux noirs avec une muette ivresse. Je fus
heureuse de la voir heureuse; j'embrassai bien tendrement l'enfant et
la mre, et je m'en allai, promettant de revenir bientt, mais rsolue
 ne revenir jamais.

Je me suis tenu parole, et je m'en applaudis. Ces deux jeunes
hritires, devenues comtesses, et plus que jamais orthodoxes en
toutes choses, appartenaient dsormais  un monde qui n'aurait eu pour
ma bizarre manire d'exister que de la raillerie, et pour
l'indpendance de mon esprit que des anathmes. Un jour ft venu o il
et fallu me justifier d'imputations fausses, ou lutter contre des
principes de foi et des ides de convenances que je ne voulais pas
combattre ni froisser dans les autres. Je savais que l'hrosme de
l'amiti ft rest pur dans le coeur de Jane; mais on le lui et
reproch, et je l'aimais trop pour vouloir apporter un chagrin, un
trouble quelconque dans son existence. Je ne connais pas cet gosme
jaloux qui s'impose, et j'ai une logique invincible pour apprcier les
situations qui se dessinent clairement devant moi. Celle que je me
faisais tait bien nette. Je choquais ouvertement la rgle du monde.
Je me dtachais de lui bien sciemment; je devais donc trouver bon
qu'il se dtacht de moi ds qu'il saurait mes excentricits. Il ne
les savait pas encore. J'tais trop obscure pour avoir besoin de
mystre. Paris est une mer o les petites barques passent inaperues
par milliers entre les gros vaisseaux. Mais le moment pouvait venir o
quelque hasard me placerait entre des mensonges que je ne voulais pas
faire et des remontrances que je ne voulais pas accepter. Les
remontrances perdues sont toujours suivies de refroidissement, et du
refroidissement on va en deux pas aux ruptures. Voil ce dont je ne
supportais pas l'ide. Les personnes vraiment fires ne s'y exposent
pas, et quand elles sont aimantes, elles ne les provoquent pas, mais
elles les prviennent, et par l savent les rendre impossibles.

Je retournai sans tristesse  ma mansarde et  mon utopie, certaine de
laisser des regrets et de bons souvenirs, satisfaite de n'avoir plus
rien de sensible  rompre.

Quant  la baronne Dudevant, ce fut bien lestement _emball_, comme
nous disions au quartier latin. Elle me demanda pourquoi je restais si
longtemps  Paris sans mon mari. Je lui dis que mon mari le trouvait
bon. Mais est-il vrai, reprit-elle, que vous ayez l'intention
d'_imprimer_ des livres?--Oui, madame.--_T!_ s'cria-t-elle (c'tait
une locution gasconne qui signifie _Tiens!_ et dont elle avait pris
l'habitude), voil une drle d'ide.--Oui, madame.--C'est bel et bon,
mais j'espre que vous ne mettrez pas le nom que je porte sur les
_couvertures de livre imprimes_?--Oh! certainement non, madame, il
n'y a pas de danger. Il n'y eut pas d'autre explication. Elle partit
peu de temps aprs pour le Midi, et je ne l'ai jamais revue.

Le nom que je devais mettre sur des _couvertures imprimes_ ne me
proccupa gure. En tout tat de choses, j'avais rsolu de garder
l'anonyme. Un premier ouvrage fut bauch par moi, refait en entier
ensuite par Jules Sandeau,  qui Delatouche fit le nom de Jules Sand.
Cet ouvrage amena un autre diteur qui demanda un autre roman sous le
mme pseudonyme. J'avais crit _Indiana_  Nohant, je voulus le donner
sous le pseudonyme demand; mais Jules Sandeau, par modestie, ne
voulut pas accepter la paternit d'un livre auquel il tait
compltement tranger. Cela ne faisait pas le compte de l'diteur. Le
nom est tout pour la vente, et le petit pseudonyme s'tant bien
_coul_, on tenait essentiellement  le conserver. Delatouche,
consult, trancha la question par un compromis: _Sand_ resterait
intact et je prendrais un autre prnom qui ne servirait qu' moi. Je
pris vite et sans chercher celui de George qui me paraissait synonyme
de Berrichon, Jules et George, inconnus au public, passeraient pour
frres ou cousins.

Le nom de George Sand me fut donc bien acquis, et Jules Sandeau, rest
lgitime propritaire de _Rose et Blanche_, voulut reprendre son nom
en toutes lettres, afin, disait-il, de ne pas se parer de mes plumes.
A cette poque, il tait fort jeune et avait bonne grce  se montrer
si modeste. Depuis il a fait preuve de beaucoup de talent pour son
compte, et il s'est fait un nom de son vritable nom. J'ai gard, moi,
celui de l'assassin de Kotzebue qui avait pass par la tte de
Delatouche et qui commena ma rputation en Allemagne, au point que je
reus des lettres de ce pays o l'on me priait d'tablir ma parent
avec Karl Sand, comme une chance de succs de plus. Malgr la
vnration de la jeunesse allemande pour le jeune fanatique dont la
mort fut si belle, j'avoue que je n'eusse pas song  choisir pour
pseudonyme ce symbole du poignard de l'illuminisme. Les socits
secrtes vont  mon imagination dans le pass, mais elles n'y vont
que jusqu'au poignard exclusivement, et les personnes qui ont cru
voir, dans ma persistance  signer Sand et dans l'habitude qu'on a
prise autour de moi de m'appeler ainsi, une sorte de protestation en
faveur de l'assassinat politique se sont absolument trompes. Cela
n'entre ni dans mes principes religieux ni dans mes instincts
rvolutionnaires. Le mode de socit secrte ne m'a mme jamais paru
d'une bonne application  notre temps et  notre pays; je n'ai jamais
cru qu'il en pt sortir autre chose dsormais chez nous qu'une
dictature, et je n'ai jamais accept le principe dictatorial en
moi-mme.

Il est donc probable que j'eusse chang ce pseudonyme, si je l'eusse
cru destin  acqurir quelque clbrit; mais jusqu'au moment o la
critique se dchana contre moi  propos du roman de _Llia_, je me
flattai de passer inaperue dans la foule des lettrs de la plus
humble classe. En voyant que bien, malgr moi, il n'en tait plus
ainsi, et qu'on attaquait violemment tout dans mon oeuvre, jusqu'au
nom dont elle tait signe, je maintins le nom et poursuivis l'oeuvre.
Le contraire et t une lchet.

Et  prsent j'y tiens,  ce nom, bien que ce soit, a-t-on dit, la
moiti du nom d'un autre crivain. Soit. Cet crivain a, je le rpte,
assez de talent pour que quatre lettres de son nom ne gtent aucune
_couverture imprime_, et ne sonnent point mal  mon oreille dans la
bouche de mes amis. C'est le hasard de la fantaisie de Delatouche qui
me l'a donn. Soit encore: je m'honore d'avoir eu ce pote, cet ami
pour parrain. Une famille dont j'avais trouv le nom assez bon pour
moi a trouv ce nom de Dudevant (que la baronne susnomme essayait
d'crire avec une apostrophe)[6], trop illustre et trop agrable pour
le compromettre dans la rpublique des arts. On m'a baptise, obscure
et insouciante, entre le manuscrit d'_Indiana_, qui tait alors tout
mon avenir, et un billet de mille francs qui tait en ce moment l
toute ma fortune. Ce fut un contrat, un nouveau mariage entre le
pauvre apprenti pote que j'tais et l'humble muse qui m'avait
console dans mes peines. Dieu me garde de rien dranger  ce que j'ai
laiss faire  la destine. Qu'est-ce qu'un nom dans notre monde
rvolutionn et rvolutionnaire? Un numro pour ceux qui ne font rien,
une enseigne ou une devise pour ceux qui travaillent ou combattent.
Celui qu'on m'a donn, je l'ai fait moi-mme et moi seule aprs coup,
par mon labeur. Je n'ai jamais exploit le travail d'un autre, je n'ai
jamais pris, ni achet, ni emprunt une page, une ligne  qui que ce
soit. Des sept ou huit cent mille francs que j'ai gagns depuis vingt
ans, il ne m'est rien rest, et aujourd'hui, comme il y a vingt ans,
je vis, au jour le jour, de ce nom qui protge mon travail, et de ce
travail dont je ne me suis pas rserv une obole. Je ne sens pas que
personne ait un reproche  me faire, et, sans tre fire de quoi que
ce soit (je n'ai fait que mon devoir), ma conscience tranquille ne
voit rien  changer dans le nom qui la dsigne et la personnifie.

  [6] Elle prtendait que le nom primitif tait _O'Wen_.

Mais avant de raconter ces choses littraires, j'ai encore  rsumer
diverses circonstances qui les ont prcdes.

Mon mari venait me voir  Paris. Nous ne logions point ensemble, mais
il venait dner chez moi et il me menait au spectacle. Il me
paraissait satisfait de l'arrangement qui nous rendait, sans querelles
et sans questions aucunes, indpendans l'un de l'autre.

Il ne me sembla pas que mon retour chez moi lui ft aussi agrable.
Pourtant je sus faire supporter ma prsence, en ne critiquant et ne
troublant rien des arrangemens pris en mon absence. Il ne s'agissait
plus pour moi d'tre chez moi, en effet. Je ne regardais plus Nohant
comme une chose qui m'appartient. La chambre de mes enfans et ma
cellule  ct taient un terrain neutre o je pouvais camper, et si
beaucoup de choses me dplaisaient ailleurs, je n'avais rien  dire et
ne disais rien. Je ne pouvais me plaindre  personne de la dmission
que j'avais librement donne. Quelques amis pensrent que j'aurais d
ne pas le faire, mais lutter contre les causes premires de cette
rsolution. Elles avaient raison en thorie, mais la pratique ne se
met pas toujours si volontiers qu'on croit aux ordres de la thorie.
Je ne sais pas combattre pour un intrt purement personnel. Toutes
mes facults et toutes mes forces peuvent se mettre au service d'un
sentiment ou d'une ide; mais quand il ne s'agit que de moi,
j'abandonne la partie avec une faiblesse apparente qui n'est, en
somme, que le rsultat d'un raisonnement bien simple: Puis-je
remplacer pour un autre les satisfactions bonnes ou mauvaises que je
lui ferais sacrifier! Si c'est oui, je suis dans mon droit; si c'est
non, mon droit lui paratra toujours inique et ne me paratra jamais
bien lgitime  moi-mme.

Il faut avoir pour contrarier et perscuter quelqu'un dans l'exercice
de ses gots des motifs plus graves que l'exercice des siens propres.
Il ne se passait alors dans ma maison rien d'apparent dont mes enfans
dussent souffrir. Solange allait me suivre, Maurice vivait, en mon
absence, avec Jules Boncoiran, son bon petit prcepteur. Rien ne dut
me faire croire que cet tat de choses ne pt pas durer, et il n'a pas
tenu  moi qu'il ne durt pas.

Quand vint l'tablissement au quai Saint-Michel avec Solange, outre
que j'prouvais le besoin de retrouver mes habitudes naturelles qui
sont sdentaires, la vie gnrale devint bientt si tragique et si
sombre, que j'en dus ressentir le contre-coup. Le cholra enveloppa
des premiers les quartiers qui nous entouraient. Il approcha
rapidement, il monta d'tage en tage, la maison que nous habitions.
Il y emporta six personnes et s'arrta  la porte de notre mansarde,
comme s'il et ddaign une si chtive proie.

Parmi le groupe de compatriotes amis qui s'tait form autour de moi,
aucun ne se laissa frapper de cette terreur funeste qui semblait
appeler le mal et qui gnralement le rendait sans ressources. Nous
tions inquiets les uns pour les autres, et point pour nous-mmes.
Aussi, afin d'viter d'inutiles angoisses, nous tions convenus de
nous rencontrer tous les jours au jardin du Luxembourg, ne ft-ce que
pour un instant, et quand l'un de nous manquait  l'appel, on courait
chez lui. Pas un ne fut atteint, mme lgrement. Aucun pourtant ne
changea rien  son rgime et ne se mit en garde contre la contagion.

C'tait un horrible spectacle que ce convoi sans relche passant sous
ma fentre et traversant le pont Saint-Michel. En de certains jours,
les grandes voitures de dmnagemens, dites tapissires, devenues les
corbillards des pauvres, se succdrent sans interruption, et ce qu'il
y avait de plus effrayant, ce n'tait pas ces morts entasss ple-mle
comme des ballots, c'tait l'absence des parens et des amis derrire
les chars funbres; c'tait les conducteurs doublant le pas, jurant et
fouettant les chevaux, c'tait les passans s'loignant avec effroi du
hideux cortge, c'tait la rage des ouvriers qui croyaient  une
fantastique mesure d'empoisonnement et qui levaient leurs poings
ferms contre le ciel; c'tait, quand ces groupes menaans avaient
pass, l'abattement ou l'insouciance qui rendaient toutes les
physionomies irritantes ou stupides.

J'avais pens  me sauver,  cause de ma fille; mais tout le monde
disait que le dplacement et le voyage taient plus dangereux que
salutaires, et je me disais aussi que si l'influence pestilentielle
s'tait dj,  mon insu, attache  nous, au moment du dpart, il
valait mieux ne pas la porter  Nohant, o elle n'avait pas pntr et
o elle ne pntra pas.

Et puis, du reste, dans les dangers communs dont rien ne peut
prserver, on prend vite son parti. Mes amis et moi, nous nous disions
que le cholra s'adressant plus volontiers aux pauvres qu'aux riches,
nous tions parmi les plus menacs, et devions, par consquent,
accepter la chance sans nous affecter du dsastre gnral o chacun de
nous tait pour son compte, aussi bien que ces ouvriers furieux ou
dsesprs qui se croyaient l'objet d'une maldiction particulire.

Au milieu de cette crise sinistre, survint le drame poignant du
Clotre Saint-Mry. J'tais au jardin du Luxembourg avec Solange,
vers la fin de la journe. Elle jouait sur le sable, je la regardais
assise derrire le large socle d'une statue. Je savais bien qu'une
grande agitation devait gronder dans Paris; mais je ne croyais pas
qu'elle dt sitt gagner mon quartier: absorbe, je ne vis pas que
tous les promeneurs s'taient rapidement couls. J'entendis battre la
charge, et, emportant ma fille, je me vis seule de mon sexe avec elle
dans cet immense jardin, tandis qu'un cordon de troupes au pas de
course traversait d'une grille  l'autre. Je repris le chemin de ma
mansarde au milieu d'une grande confusion et cherchant les petites
rues, pour n'tre pas renverse par les flots de curieux qui, aprs
s'tre groups et presss sur un point, se prcipitaient et
s'crasaient, emports par une soudaine panique. A chaque pas, on
rencontrait des gens effars qui vous criaient: N'avancez pas,
retournez, retournez! La troupe arrive, on tire sur tout le monde. Ce
qu'il y avait jusque-l de plus dangereux, c'tait la prcipitation
avec laquelle on fermait les boutiques au risque de briser la tte 
tous les passans. Solange se dmoralisait et commenait  jeter des
cris dsesprs. Quand nous arrivmes au quai, chacun fuyait en sens
diffrent; j'avanai toujours, voyant que le pire c'tait de rester
dehors, et j'entrai vite chez moi sans prendre le temps de voir ce qui
se passait, sans mme avoir peur, n'ayant encore jamais vu la guerre
des rues, et n'imaginant rien de ce que j'ai vu ensuite, c'est--dire
l'ivresse qui s'empare tout d'abord du soldat et qui fait de lui, sous
le coup de la surprise et de la peur, l'ennemi le plus dangereux que
puissent rencontrer des gens inoffensifs dans une bagarre.

Et il ne faut pas qu'on s'en tonne. Dans presque tous ces vnemens
dplorables ou magnifiques dont une grande ville est le thtre, la
masse des spectateurs, et souvent celle des acteurs, ignore ce qui se
passe  deux pas de l, et court risque de s'entr'gorger, chacun
cdant  la crainte de l'tre. L'ide qui a soulev l'ouragan est
souvent plus insaisissable encore que le fait, et quelle qu'elle soit,
elle ne se prsente aux esprits incultes qu' travers mille fictions
dlirantes. Le soldat est peuple, lui aussi; la discipline n'a pas
contribu  clairer sa raison, qu'elle lui commanderait d'ailleurs
d'abjurer, s'il avait la prtention de s'en servir. Ses chefs le
poussent au massacre par la terreur, comme souvent les meneurs
poussent le peuple  la provocation par le mme moyen. De part et
d'autre, avant qu'on ait brl une amorce, des rcits horribles, des
calomnies atroces ont circul, et le fantme du carnage a dj fait
son fatal office dans les imaginations troubles.

Je ne raconterai pas l'vnement au milieu duquel je me trouvais. Je
n'cris que mon histoire particulire. Je commenai par ne songer
qu' tranquilliser ma pauvre enfant, que la peur rendait malade.
J'imaginai de lui dire qu'il ne s'agissait, sur le quai, que d'une
chasse aux chauve-souris comme elle l'avait vu faire sur la terrasse
de Nohant  son pre et  son oncle Hippolyte, et je parvins  la
calmer et  l'endormir au bruit de la fusillade. Je mis un matelas de
mon lit dans la fentre de sa petite chambre, pour parer  quelque
balle perdue qui et pu l'atteindre, et je passai une partie de la
nuit sur le balcon,  tcher de saisir et de comprendre l'action 
travers les tnbres.

On sait ce qui se passa en ce lieu. Dix-sept insurgs s'taient empar
du poste du petit pont de l'Htel-Dieu. Une colonne de garde nationale
les surprit dans la nuit. Quinze de ces malheureux, dit Louis Blanc
(_Histoire de Dix ans_), furent mis en pices et jets dans la Seine.
Deux furent atteints dans les rues voisines et gorgs.

Je ne vis pas cette scne atroce, enveloppe dans les ombres de la
nuit, mais j'en entendis les clameurs furieuses et les rles
formidables; puis un silence de mort s'tendit sur la cit endormie de
fatigue aprs les motions de la crainte.

Des bruits plus loigns et plus vagues attestaient pourtant une
rsistance sur un point inconnu. Le matin, on put circuler et aller
chercher des alimens pour la journe, qui menaait les habitans d'un
blocus  domicile. A voir l'appareil des forces dveloppes par le
gouvernement, on ne se doutait gure qu'il s'agissait de rduire une
poigne d'hommes dcids  mourir.

Il est vrai qu'une nouvelle rvolution pouvait sortir de cet acte
d'hrosme dsespr: l'empire pour le duc de Reichstadt et la
monarchie pour le duc de Bordeaux, aussi bien que la rpublique pour
le peuple. Tous les partis avaient, comme de coutume, prpar
l'vnement, et ils en convoitaient le profit; mais quand il fut
dmontr que ce profit, c'tait la mort sur les barricades, les partis
s'clipsrent, et le martyre de l'hrosme s'accomplit  la face de
Paris constern d'une telle victoire.

La journe du 6 juin fut d'une solennit effrayante, vue du lieu lev
o j'tais. La circulation tait interdite, la troupe gardait tous les
ponts et l'entre de toutes les rues adjacentes. A partir de dix
heures du matin jusqu' la fin de l'_excution_, la longue perspective
des quais dserts prit au grand soleil l'aspect d'une ville morte,
comme si le cholra et emport le dernier habitant. Les soldats qui
gardaient les issues semblaient des fantmes frapps de stupeur.
Immobiles et comme ptrifis le long des parapets, ils ne rompaient,
ni par un mot ni par un mouvement, la morne physionomie de la
solitude. Il n'y eut d'tres vivans, en de certains momens du jour,
que les hirondelles qui rasaient l'eau avec une rapidit inquite,
comme si ce calme inusit les et effrayes. Il y eut des heures d'un
silence farouche, que troublaient seuls les cris aigres des martinets
autour des combles de Notre-Dame. Puis tout  coup les oiseaux perdus
rentrrent au sein des vieilles tours, les soldats reprirent leurs
fusils qui brillaient en faisceaux sur les ponts. Ils reurent des
ordres  voix basse. Ils s'ouvrirent pour laisser passer des bandes de
cavaliers qui se croisrent, les uns ples de colre, les autres
briss et ensanglants. La population captive reparut aux fentres et
sur les toits, avide de plonger du regard dans les scnes d'horreur
qui allaient se drouler au del de la Cit. Le bruit sinistre avait
commenc. Deux feux de peloton sonnaient le glas des funrailles 
intervalles devenus rguliers. Assise  l'entre du balcon, et
occupant Solange dans la chambre pour l'empcher de regarder dehors,
je pouvais compter chaque assaut et chaque rplique. Puis le canon
tonna. A voir le pont encombr de brancards qui revenaient par la Cit
en laissant une trane sanglante, je pensai que l'insurrection, pour
tre si meurtrire, tait encore importante; mais ses coups
s'affaiblirent; on aurait presque pu compter le nombre de ceux que
chaque dcharge des assaillans avait emports. Puis le silence se fit
encore une fois, la population descendit des toits dans la rue; les
portiers des maisons, caricatures expressives des alarmes de la
proprit, se crirent les uns aux autres d'un air de triomphe: _C'est
fini!_ et les vainqueurs qui n'avaient fait que regarder repassrent
en tumulte. Le roi se promena sur les quais. La bourgeoisie et la
banlieue fraternisrent  tous les coins de rue. La troupe fut digne
et srieuse. Elle avait cru un instant  une seconde rvolution de
juillet.

Pendant quelques jours, les abords de la place et du quai Saint-Michel
conservrent de larges taches de sang, et la Morgue, encombre de
cadavres dont les ttes superposes faisaient devant les fentres
comme un massif de hideuse maonnerie, suinta un ruisseau rouge qui
s'en allait lentement sous les arches sans se mler aux eaux du
fleuve. L'odeur tait si ftide, et j'avais t si navre, autant, je
l'avoue, devant ces pauvres soldats expirans que devant les fiers
prisonniers, que je ne pus rien manger pendant quinze jours. Longtemps
aprs, je ne pouvais seulement voir la viande; il me semblait toujours
sentir cette odeur de boucherie qui avait mont cre et chaude  mon
rveil, les 6 et 7 juin, au milieu des bouffes tardives du printemps.

Je passai l'automne  Nohant. C'est l que j'crivis _Valentine_, le
nez dans la petite armoire qui me servait de bureau et o j'avais dj
crit _Indiana_.

L'hiver fut si froid dans ma mansarde que je reconnus l'impossibilit
d'y crire sans brler plus de bois que mes finances ne me le
permettaient. Delatouche quittait la sienne, qui tait galement sur
les quais, mais au troisime seulement, et la face tourne au midi,
sur des jardins. Elle tait aussi plus spacieuse, confortablement
arrange, et depuis longtemps je nourrissais le doux rve d'une
chemine  la prussienne. Il me cda son bail, et je m'installai au
quai Malaquais, o je vis bientt arriver Maurice, que son pre venait
de mettre au collge.

Me voici dj  l'poque de mes premiers pas dans le monde des
lettres, et, presse d'tablir le cadre de ma vie extrieure, je n'ai
encore rien dit des petites tentatives que j'avais faites pour arriver
 ce but. C'est donc le moment de parler des relations que j'avais
noues et des esprances qui m'avaient soutenue.




CHAPITRE VINGT-HUITIEME.

  Quatre Berrichons dans les lettres.--MM. Delatouche et
    Duris-Dufresne.--Ma visite  M. de Kratry.--Rve de quinze
    cents francs de rente.


Nous tions alors trois Berrichons  Paris, Flix Pyat, Jules Sandeau
et moi, apprentis littraires sous la direction d'un quatrime
Berrichon, M. Delatouche. Ce matre et d, et il et voulu, sans
doute, tre un lien entre nous, et nous comptions ne faire qu'une
famille en Apollon, dont il et t le pre. Mais son caractre aigri,
susceptible et malheureux, trahit les intentions et les besoins de son
coeur qui tait bon, gnreux et tendre. Il se brouilla tour  tour
avec nous trois, aprs nous avoir un peu brouills ensemble.

J'ai dit, dans un article ncrologique assez dtaill sur M.
Delatouche, tout le bien et tout le mal qui taient en lui, et j'ai pu
dire le mal sans manquer en rien  la reconnaissance que je lui devais
et  la vive amiti que je lui avais rendue plusieurs annes avant sa
mort pour montrer combien ce mal, c'est--dire cette douleur inquite,
cette susceptibilit maladive, cette misanthropie, en un mot, tait
fatale et involontaire; je n'ai eu qu' citer des fragmens de ses
lettres, o lui-mme, en quelques mots pleins de grce et de force, se
peignait dans sa grandeur et dans sa souffrance. J'avais dj crit
sur lui, pendant sa vie, avec le mme sentiment de respect et
d'affection. Je n'ai jamais eu rien  me reprocher envers lui, pas
mme l'ombre d'un tort, et je n'aurais jamais su comment et pourquoi
j'avais pu lui dplaire, si je n'avais vu par moi-mme, au dclin
rapide de sa vie, combien il tait profondment atteint d'une
hypocondrie sans ressources.

Il m'a rendu justice en voyant que j'tais juste envers lui,
c'est--dire prompte  courir  lui ds qu'il m'ouvrit des bras
paternels, sans me souvenir de ses colres et de ses injustices mille
fois rpares, selon moi, par un lan, par un repentir, par une larme
de son coeur.

Je ne pourrais rsumer ici l'ensemble de son caractre et de ses
rapports avec moi personnellement, comme je l'ai fait dans un opuscule
spcial, sans sortir de l'ordre de mon rcit, faute que j'ai dj trop
commise et qui m'a paru souvent invitable, les personnes et les
choses ayant besoin de se complter dans le souvenir de celui qui en
parle pour tre bien apprcies et juges, en dernier ressort,
quitablement[7].

  [7] Encore une raison pour ne parler des vivans qu'avec rserve.

Mais pour ne point m'arrter  chaque pas dans ma narration, je dirai
simplement ici quels rapports s'taient tablis entre nous lorsque je
publiai _Indiana_ et _Valentine_.

Mon bon vieux ami Duris-Dufresne  qui, des premiers, j'avais confi
mon projet d'crire, avait voulu me mettre en relations avec
Lafayette, assurant qu'il me prendrait en amiti, que je lui serais
trs sympathique et qu'il me lancerait avec sollicitude dans le monde
des arts, o il avait de nombreuses relations. Je me refusai  cette
entrevue, bien que j'eusse aussi beaucoup de sympathie pour Lafayette,
que j'allais quelquefois couter  la tribune, conduite par mon _papa_
(c'est ainsi que les huissiers de la chambre appelaient mon vieux
dput quand nous nous cherchions dans les couloirs aprs la sance);
mais je me trouvais si peu de chose que je ne pus prendre sur moi
d'aller occuper de ma mince personnalit le patriarche du libralisme.

Et puis, si j'avais besoin d'un patron littraire, c'tait bien plus
comme conseil que comme appui. Je dsirais savoir, avant tout, si
j'avais quelque talent, et je craignais de prendre un got pour une
facult. M. Duris-Dufresne,  qui j'avais lu, bien en secret, quelques
pages,  Nohant, sur l'migration des nobles en 89, me tenait
navement pour un grand esprit; mais je me dfiais beaucoup de sa
partialit et de sa galanterie. D'ailleurs il ne s'intressait qu'aux
choses politiques, et c'est  quoi je me sentais le moins porte.

Je lui observai que les amis taient trop volontiers blouis, et qu'il
me faudrait un juge sans prventions. Mais n'allons pas le chercher
si haut, lui disais-je; les gens trop clbres n'ont pas le temps de
s'arrter aux choses trop secondaires.

Il me proposa un de ses collgues  la chambre, M. de Kratry, qui
faisait des romans, et qu'il me donna pour un juge fin et svre.
J'avais lu le _Dernier des Beaumanoir_, ouvrage fort mal fait, bti
sur une donne rvoltante, mais  laquelle le got pic du romantisme
faisait grce en faveur de l'audace. Il y avait cependant dans cet
ouvrage des pages assez belles et assez touchantes, un mlange bizarre
de dvotion bretonne et d'aberration romanesque, de la jeunesse dans
l'ide, de la vieillesse dans les dtails. Votre illustre collgue
est un fou, dis-je  mon papa, et quant  son livre, j'en pourrais
quelquefois faire d'aussi mauvais. Cependant on peut tre bon juge et
mchant praticien. L'ouvrage n'est toujours pas d'un imbcile, il s'en
faut. Voyons M. de Kratry. Mais je loge sous les toits, vous me dites
qu'il est vieux et mari. Demandez-lui son heure. J'irai chez lui.

Ds le lendemain, j'eus rendez-vous chez M. de Kratry  huit heures
du matin. C'tait bien matin. J'avais les yeux gros comme le poing,
j'tais compltement stupide.

M. de Kratry me parut plus g qu'il ne l'tait. Sa figure, encadre
de cheveux blancs, tait fort respectable. Il me fit entrer dans une
jolie chambre o je vis, couch sous un couvre-pieds de soie rose trs
galant, une charmante petite femme qui jeta un regard de piti
languissante sur ma robe de stoff et sur mes souliers crotts, et qui
ne crut pas devoir m'inviter  m'asseoir.

Je me passai de la permission et demandai  mon nouveau patron, en me
fourrant dans la chemine, si mademoiselle sa fille tait malade. Je
dbutais par une insigne btise. Le vieillard me rpondit d'un air
tout gonfl d'orgueil armoricain que c'tait l madame de Kratry, sa
femme. Trs bien, lui dis-je, je vous en fais mon compliment; mais
elle est malade, et je la drange. Donc je me chauffe et je m'en
vais.--Un instant, reprit le protecteur, M. Duris-Dufresne m'a dit que
vous vouliez crire, et j'ai promis de causer avec vous de ce projet,
mais tenez, en deux mots, je serai franc, une femme ne doit pas
crire.--Si c'est votre opinion, nous n'avons point  causer,
repris-je. Ce n'tait pas la peine de nous veiller si matin, madame
de Kratry et moi, pour entendre ce prcepte.

Je me levai et sortis sans humeur, car j'avais plus envie de rire que
de me fcher. M. de Kratry me suivit dans l'antichambre et m'y
retint quelques instans pour me dvelopper sa thorie sur
l'infriorit des femmes, sur l'impossibilit o tait la plus
intelligente d'entre elles d'crire un bon ouvrage (le _Dernier des
Beaumanoir_ apparemment); et comme je m'en allais toujours sans
discuter et sans lui rien dire de piquant il termina sa harangue par
un trait napolonien qui devait m'craser. Croyez-moi, me dit-il
gravement comme j'ouvrais la dernire porte de son sanctuaire, ne
faites pas de livres, faites des enfans.--Ma foi, monsieur, lui
rpondis-je en pouffant de rire et en lui fermant sa porte sur le nez,
gardez le prcepte pour vous-mme, si bon vous semble.

Delatouche a arrang ma rponse depuis en racontant cette belle
entrevue. Il m'a fait dire: _faites-en vous-mme si vous pouvez_. Je
ne fus ni si mchante ni si spirituelle, d'autant plus que sa petite
femme avait l'air d'un ange de candeur. Je retournai chez moi fort
divertie de l'originalit de ce Chrysale romantique, et bien certaine
que je ne m'lverais jamais  la hauteur de ses inventions
littraires. On sait que le sujet du _Dernier des Beaumanoir_ est le
viol d'une femme que l'on croit morte par le prtre charg de
l'ensevelir. Ajoutons cependant, pour rester quitable, que le livre a
de trs belles pages.

Je fis rire Duris-Dufresne aux larmes en lui racontant l'aventure. En
mme temps il tait furieux et voulait pourfendre son Breton
bretonnant. Je le calmai en lui disant que je ne donnerais pas ma
matine pour... un diteur!

Il ne combattit plus ds lors mon projet d'aller voir Delatouche,
contre lequel il m'avait exprim jusque-l de fortes prventions. Je
n'avais qu'un mot  crire, mon nom et suffi pour m'assurer un bon
accueil de mon compatriote. J'tais intimement lie avec sa famille.
Il tait cousin des Duvernet, et son pre avait t li avec le mien.

Il m'appela et me reut paternellement. Comme il savait dj par Flix
Pyat mon colloque avec M. de Kratry, il mit toute la coquetterie de
son esprit, qui tait d'une trempe exquise et d'un brillant
remarquable,  soutenir la thse contraire. Mais ne vous faites pas
d'illusions, cependant, me dit-il. La littrature est une ressource
illusoire, et moi qui vous parle, malgr toute la supriorit de ma
barbe, je n'en tire pas quinze cents francs par an, l'un dans
l'autre.


FIN DU TOME DIXIME


    Typographie L. Schnauss.




HISTOIRE DE MA VIE.




    HISTOIRE

    DE MA VIE

    PAR

    Mme GEORGE SAND.

    Charit envers les autres
    Dignit envers soi-mme;
    Sincrit devant Dieu

    Telle est l'pigraphe du livre que j'entreprends.
    15 avril 1847.

    GEORGE SAND.

    TOME ONZIME

    PARIS, 1855.

    LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.




CHAPITRE VINGT-HUITIEME.

(SUITE.)

  Rve de quinze cents francs de rente.--Le _Figaro_.--Une
    promenade dans le quartier Latin.--Balzac.--Emmanuel
    Arago.--Premier luxe de Balzac.--Ses contrastes.--Aversion que
    lui portait Delatouche.--Dner et soire fantastiques chez
    Balzac.--Jules Janin.--Delatouche m'encourage et me
    paralyse.--_Indiana_.--C'est  tort qu'on a dit que c'tait ma
    personne et mon histoire.--La thorie du beau.--La thorie du
    vrai.--Ce qu'en pensait Balzac.--Ce qu'en pensent la critique
    et le public.


--Quinze cents francs! m'criai-je; mais si j'avais quinze cents
francs  joindre  ma petite pension, je m'estimerais trs riche, et
je ne demanderais plus rien au ciel ni aux hommes, pas mme une barbe!

--Oh! reprit-il en riant, si vous n'avez pas plus d'ambition que cela,
vous simplifiez la question. Ce ne sera pas encore la chose la plus
facile du monde que de gagner quinze cents francs, mais c'est
possible, si vous ne vous rebutez pas des commencemens.

Il lut un roman dont je ne me rappelle mme plus le titre ni le sujet,
car je l'ai brl peu de temps aprs. Il le trouva, avec raison,
dtestable. Cependant il me dit que je devais en savoir faire un
meilleur, et que peut-tre un jour j'en pourrais faire un bon. Mais
il faut vivre pour connatre la vie, ajouta-t-il. Le roman, c'est la
vie raconte avec art. Vous tes une nature d'artiste, mais vous
ignorez la ralit, vous tes trop dans le rve. Patientez avec le
temps et l'exprience, et soyez tranquille: ces deux tristes
_conseilleurs_ viendront assez vite. Laissez-vous enseigner par la
destine et tchez de rester pote. Vous n'avez pas autre chose 
faire.

Cependant, comme il me voyait assez embarrasse de suffire  la vie
matrielle, il m'offrit de me faire gagner quarante ou cinquante
francs par mois si je pouvais m'employer  la rdaction de son petit
journal. Pyat et Sandeau taient dj occups  cette besogne; j'y fus
associe un peu par-dessus le march.

Delatouche avait achet le _Figaro_, et il le faisait  peu prs
lui-mme, au coin de son feu, en causant tantt avec ses rdacteurs,
tantt avec les nombreuses visites qu'il recevait. Ces visites,
quelquefois charmantes, quelquefois risibles, posaient un peu, sans
s'en douter, pour le secrtariat respectable qui, retranch dans les
petits coins de l'appartement, ne se faisait pas faute d'couter et de
critiquer.

J'avais ma petite table et mon petit tapis auprs de la chemine; mais
je n'tais pas trs assidue  ce travail, auquel je n'entendais rien.
Delatouche me prenait un peu au collet pour me faire asseoir; il me
jetait un sujet et me donnait un petit bout de papier sur lequel il
fallait le faire tenir. Je barbouillais dix pages que je jetais au feu
et o je n'avais pas dit un mot de ce qu'il fallait traiter. Les
autres avaient de l'esprit, de la verve, de la facilit. On causait et
on riait. Delatouche tait tincelant de causticit. J'coutais, je
m'amusais beaucoup, mais je ne faisais rien qui vaille, et au bout du
mois, il me revenait douze francs cinquante centimes ou quinze francs
tout au plus pour ma part de collaboration, encore tait-ce trop bien
pay.

Delatouche tait adorable de grce paternelle, et il se rajeunissait
avec nous jusqu' l'enfantillage. Je me rappelle un dner que nous lui
donnmes chez Pinson et une fantastique promenade au clair de la lune
que nous lui fmes faire  travers le quartier Latin. Nous tions
suivis d'un sapin qu'il avait pris  l'heure pour aller je ne sais o
et qu'il garda jusqu' minuit sans pouvoir se dptrer de notre folle
compagnie. Il y remonta bien vingt fois et en descendit toujours,
persuad par nos raisons. Nous allions sans but et nous voulions lui
prouver que c'tait la plus agrable manire de se promener. Il la
gotait assez, car il nous cdait sans trop de combat. Le cocher de
fiacre, victime de nos taquineries, avait pris son mal en patience, et
je me souviens qu'arrivs, je ne sais pourquoi ni comment,  la
montagne Sainte-Genevive, comme il allait fort lentement dans la rue
dserte, nous nous occupions  traverser la voiture,  la file les uns
des autres, laissant les portires ouvertes et les marchepieds
baisss, et chantant je ne sais plus quelle factie sur un ton
lugubre: je ne sais pas non plus pourquoi cela nous paraissait drle
et pourquoi Delatouche riait de si bon coeur. Je crois que c'tait la
joie de se sentir bte une fois en sa vie. Pyat prtendait avoir un
but, qui tait de donner une srnade  tous les piciers du quartier,
et il allait de boutique en boutique chantant  pleine voix: _Un
picier, c est une rose_.

C'est la seule fois que j'aie vu Delatouche vritablement gai, car son
esprit, habituellement satirique, avait un fonds de spleen qui rendait
souvent son enjouement mortellement triste. Sont-ils heureux! me
disait-il, en me donnant le bras  l'arrire-garde, tandis que les
autres couraient devant en faisant leur tapage; ils n'ont bu que de
l'eau rougie et ils sont ivres! Quel bon vin que la jeunesse! et quel
bon rire que celui qui n'a pas besoin de motif! Ah! si l'on pouvait
s'amuser comme cela deux jours de suite! Mais aussitt que l'on sait
de quoi et de qui l'on s'amuse, on ne s'amuse plus, on a envie de
pleurer.

Le grand chagrin de Delatouche tait de vieillir. Il n'en pouvait
prendre son parti, et c'est lui qui disait: On n'a jamais cinquante
ans, on a deux fois vingt-cinq ans. Malgr cette rvolte de son
esprit, il tait plus vieux que son ge. Dj malade et aggravant son
mal par l'impatience avec laquelle il le supportait, il tait souvent,
le matin, d'une humeur irascible devant laquelle je m'esquivais sans
rien dire. Puis il me rappelait ou venait me chercher, ne se donnant
jamais tort, mais effaant par mille gracieusets et mille gteries de
papa le chagrin qu'il avait caus.

Quand j'ai cherch plus tard la cause de sa soudaine aversion, on m'a
dit qu'il avait t amoureux de moi, jaloux sans en convenir, et
bless de n'avoir jamais t devin. Cela n'est pas. Je me mfiais de
lui au commencement, M. Duris-Dufresne m'ayant mise en garde par ses
propres prventions. J'aurais donc eu  son gard la pntration qui
m'a souvent manqu  temps en d'autres circonstances, faute de
coquetterie suffisante. Mais l, j'avais  bien voir si ma confiance
tomberait sur un coeur dsintress, et je constatai bientt que la
jalousie de notre patron, comme nous l'appelions, tait tout
intellectuelle et s'exerait sur tout ce qui l'approchait, sans
acception d'ge ni de sexe.

C'tait un ami, et surtout un matre jaloux par nature, comme le vieux
Porpora que j'ai dpeint dans un de mes romans. Quand il avait couv
une intelligence, dvelopp un talent, il ne voulait plus souffrir
qu'une autre inspiration ou qu'une autre assistance que la sienne ost
en approcher.

Un de mes amis, qui connaissait un peu Balzac, m'avait prsente 
lui, non comme une muse de dpartement, mais comme une bonne personne
de province trs merveille de son talent. C'tait la vrit. Bien
que Balzac n'et pas encore produit ses chefs-d'oeuvre  cette poque,
j'tais vivement frappe de sa manire neuve et originale, et je le
considrais dj comme un matre  tudier. Balzac avait t, non pas
charmant pour moi,  la manire de Delatouche, mais excellent aussi,
avec plus de rondeur et d'galit de caractre. Tout le monde sait
comme le contentement de lui-mme, contentement si bien fond qu'on le
lui pardonnait, dbordait en lui; comme il aimait  parler de ses
ouvrages,  les raconter d'avance,  les faire en causant,  les lire
en brouillons ou en preuves. Naf et _bon enfant_ au possible, il
demandait conseil aux enfans, n'coutait pas la rponse, ou s'en
servait pour la combattre avec l'obstination de sa supriorit. Il
n'enseignait jamais, il parlait de lui, de lui seul. Une seule fois il
s'oublia pour nous parler de Rabelais, que je ne connaissais pas
encore. Il fut si merveilleux, si blouissant, si lucide, que nous
nous disions en le quittant: Oui, oui, dcidment, il aura tout
l'avenir qu'il rve; il comprend trop bien ce qui n'est pas lui, pour
ne pas faire de lui-mme une grande individualit.

Il demeurait alors rue de Cassini, dans un petit entre-sol trs gai, 
ct de l'Observatoire. C'est par lui ou chez lui, je crois, que je
fis connaissance avec Emmanuel Arago, un homme qui devait devenir un
frre pour moi, et qui tait alors un enfant. Je me liai vite avec
lui, pouvant me donner avec lui des airs de grand'mre, car il tait
encore si jeune que ses bras avaient grandi dans l'anne plus que ne
le comportaient ses manches. Il avait pourtant commis dj un volume
de vers et une pice de thtre fort spirituelle.

Un beau matin, Balzac, ayant bien vendu la _Peau de Chagrin_, mprisa
son entre-sol et voulut le quitter; mais, rflexion faite, il se
contenta de transformer ses petites chambres de pote en un assemblage
de boudoirs de marquise, et un beau jour il nous invita  venir
prendre des glaces dans ses murs tendus de soie et bords de dentelle.
Cela me fit beaucoup rire: je ne pensais pas qu'il prt au srieux ce
besoin d'un _vain luxe_, et que ce ft pour lui autre chose qu'une
fantaisie passagre. Je me trompais, ces besoins d'imagination
coquette devinrent les tyrans de sa vie, et pour les satisfaire il
sacrifia souvent le bien-tre le plus lmentaire. Ds lors il vivait
un peu ainsi, manquant de tout au milieu de son superflu, et se
privant de soupe et de caf plutt que d'argenterie et de porcelaine
de Chine.

Rduit bientt  des expdiens fabuleux pour ne pas se sparer de
colifichets qui rjouissaient sa vue; artiste fantaisiste,
c'est--dire enfant aux rves d'or, il vivait par le cerveau dans le
palais des fes; homme opinitre cependant, il acceptait, par la
volont, toutes les inquitudes et toutes les souffrances plutt que
de ne pas forcer la ralit  garder quelque chose de son rve.

Purile et puissant, toujours envieux d'un _bibelot_, et jamais jaloux
d'une gloire, sincre jusqu' la modestie, vantard jusqu' la
hblerie, confiant en lui-mme et aux autres, trs expansif, trs bon
et trs fou, avec un sanctuaire de raison intrieure, o il rentrait
pour tout dominer dans son oeuvre, cynique dans la chastet, ivre en
buvant de l'eau, intemprant de travail et sobre d'autres passions,
positif et romanesque avec un gal succs, crdule et sceptique, plein
de contrastes et de mystres, tel tait Balzac encore jeune, dj
inexplicable pour quiconque se fatiguait de la trop constante tude de
lui-mme  laquelle il condamnait ses amis, et qui ne paraissait pas
encore  tous aussi intressante qu'elle l'tait rellement.

En effet,  cette poque, beaucoup de juges, comptens d'ailleurs,
niaient le gnie de Balzac, ou tout au moins ne le croyaient pas
destin  une si puissante carrire de dveloppement. Delatouche tait
des plus rcalcitrans. Il parlait de lui avec une aversion effrayante.
Balzac avait t son disciple, et leur rupture, dont ce dernier n'a
jamais su le motif, tait toute frache et toute saignante. Delatouche
ne donnait aucune bonne raison  son ressentiment, et Balzac me
disait souvent: Gare  vous! vous verrez qu'un beau matin sans vous
en douter, sans savoir pourquoi, vous trouverez en lui un ennemi
mortel.

Delatouche eut videmment tort  mes yeux en dcriant Balzac, qui ne
parlait de lui qu'avec regret et douceur; mais Balzac eut tort de
croire  une inimiti irrconciliable. Il et pu le ramener avec le
temps.

C'tait trop tt alors. J'essayai en vain plusieurs fois de dire 
Delatouche ce qui pouvait les rapprocher. La premire fois il sauta au
plafond. Vous l'avez donc vu? s'cria-t-il; vous le voyez donc? Il ne
me manquait plus que a! Je crus qu'il allait me jeter par les
fentres. Il se calma, bouda, revint, et finit par _me passer mon
Balzac_, en voyant que cette sympathie n'enlevait rien  celle qu'il
rclamait. Mais,  chaque nouvelle relation littraire que je devais
tablir ou accepter, Delatouche devait entrer dans les mmes colres,
et mme les indiffrens lui paraissaient des ennemis s'ils ne
m'avaient pas t prsents par lui.

Je parlai fort peu de mes projets littraires  Balzac. Il n'y crut
gure, ou ne songea pas  examiner si j'tais capable de quelque
chose. Je ne lui demandai pas de conseils, il m'et dit qu'il les
gardait pour lui-mme; et cela autant par ingnuit de modestie que
par ingnuit d'gosme; car il avait sa manire d'tre modeste sous
l'apparence de la prsomption, je l'ai reconnu depuis, avec une
agrable surprise; et quant  son gosme, il avait aussi ses
ractions de dvoment et de gnrosit.

Son commerce tait fort agrable, un peu fatigant de paroles pour moi
qui ne sais pas assez rpondre pour varier les sujets de conversation,
mais son me tait d'une grande srnit, et, en aucun moment, je ne
l'ai vu maussade. Il grimpait avec son gros ventre tous les tages de
la maison du quai Saint-Michel et arrivait soufflant, riant et
racontant sans reprendre haleine. Il prenait des paperasses sur ma
table, y jetait les yeux et avait l'intention de s'informer un peu de
ce que ce pouvait tre; mais aussitt, pensant  l'ouvrage qu'il tait
en train de faire, il se mettait  le raconter, et, en somme, je
trouvais cela plus instructif que tous les empchemens que Delatouche,
questionneur dsesprant, apportait  ma fantaisie.

Un soir que nous avions dn chez Balzac d'une manire trange, je
crois que cela se composait de boeuf bouilli, d'un melon et de vin de
Champagne frapp, il alla endosser une belle robe de chambre toute
neuve, pour nous la montrer avec une joie de petite fille, et voulut
sortir ainsi costum, un bougeoir  la main, pour nous reconduire
jusqu' la grille du Luxembourg. Il tait tard, l'endroit dsert, et
je lui faisais observer qu'il se ferait assassiner en rentrant chez
lui. Du tout, me dit-il; si je rencontre des voleurs, ils me
prendront pour un fou, et ils auront peur de moi, ou pour un prince,
et ils me respecteront. Il faisait une belle nuit calme. Il nous
accompagna ainsi, portant sa bougie allume dans un joli flambeau de
vermeil cisel, parlant des quatre chevaux arabes qu'il n'avait pas
encore, qu'il aurait bientt, qu'il n'a jamais eus, et qu'il a cru
fermement avoir pendant quelque temps. Il nous et reconduits jusqu'
l'autre bout de Paris, si nous l'avions laiss faire.

Je ne connaissais pas d'autres clbrits et ne dsirais pas en
connatre. Je rencontrais une telle opposition d'ides, de sentimens
et de systmes entre Balzac et Delatouche, que je craignais de voir ma
pauvre tte se perdre dans un chaos de contradictions, si je prtais
l'oreille  un troisime matre. Je vis  cette poque, une seule
fois, Jules Janin pour lui demander un service. C'est la seule
dmarche que j'aie jamais faite auprs de la critique, et comme ce
n'tait pas pour moi, je n'y eus aucun scrupule. Je trouvai en lui un
bon garon sans affectation et sans talage d'aucune vanit, ayant le
bon got de ne pas montrer son esprit sans ncessit et parlant de ses
chiens avec plus d'amour que de ses crits. Comme j'aime aussi les
chiens, je me trouvai fort  l'aise, une conversation littraire avec
un inconnu m'et affreusement intimide.

J'ai dit que Delatouche tait dsesprant. Il tait ainsi pour
lui-mme et travaillait  se dgoter de tout ce qu'il entreprenait.
Il se laissait aller, de temps en temps,  raconter ses romans
d'avance, avec plus de discrtion et d'intimit que Balzac, mais avec
plus de complaisance encore s'il se voyait bien cout. Par exemple,
il ne fallait pas s'aviser de remuer un meuble, de tisonner ou
d'ternuer dans ces momens-l: il s'interrompait aussitt pour vous
demander, avec une sollicitude polie, si vous tiez enrhum ou si vous
aviez des inquitudes dans les jambes; et, feignant d'avoir oubli son
roman, il se faisait beaucoup prier pour faire semblant de chercher 
le retrouver. Il avait mille fois moins de talent pour crire que
Balzac; mais comme il en avait mille fois plus pour dduire ses ides
par la parole, ce qu'il racontait admirablement paraissait admirable,
tandis que ce que Balzac racontait d'une manire souvent impossible ne
reprsentait souvent qu'une oeuvre impossible. Mais quand l'ouvrage de
Delatouche tait imprim, on y cherchait en vain le charme et la
beaut de ce qu'on avait entendu, et on avait la surprise contraire en
lisant Balzac. Balzac savait qu'il exposait mal, non pas sans feu et
sans esprit, mais sans ordre et sans clart. Aussi prfrait-il lire
quand il avait son manuscrit sous la main, et Delatouche, qui faisait
cent romans sans les crire, n'avait presque jamais rien  lire; ou
c'taient quelques pages qui ne rendaient pas son projet et qui
l'attristaient visiblement. Il n'avait pas de facilit; aussi avait-il
la fcondit en horreur, et trouvait-il contre celle de Balzac, sans
songer  celle de Walter Scott, qu'il adorait, les invectives les plus
bouffonnes et les comparaisons les plus mdicinales.

J'ai toujours pens que Delatouche dpensait trop de vritable talent
en paroles. Balzac ne dpensait que de la folie. Il jetait l son trop
plein et gardait sa sagesse profonde pour son oeuvre. Delatouche
s'puisait en dmonstrations excellentes, et, quoique riche, ne
l'tait pas assez pour se montrer si gnreux.

Et puis sa fatale sant paralysait son essor au moment o il dployait
ses ailes. Il a fait de beaux vers, faciles et pleins, mls  des
vers tiraills et un peu vides; des romans trs remarquables, trs
originaux, et des romans trs faibles et trs lchs; des articles
trs mordans, trs ingnieux, et d'autres si personnels qu'ils taient
incomprhensibles et, partant, sans intrt pour le public. Ce haut et
ce bas d'une intelligence d'lite s'expliquent par le cruel
va-et-vient de la maladie.

Delatouche avait aussi le malheur de s'occuper trop de ce que
faisaient les autres. A cette poque, il lisait tout. Il recevait,
comme journaliste, tout ce qui paraissait, feignait de n'y pas jeter
les yeux, et remettait l'exemplaire au premier venu de ses rdacteurs
en lui disant: Avalez la mdecine; vous tes jeune, elle ne vous
tuera pas. Dites de l'ouvrage ce que vous voudrez, je ne veux pas
savoir ce que c'est.--Mais quand on lui apportait le compte-rendu, il
critiquait la critique avec une nettet qui prouvait qu'il avait le
premier aval la mdecine et mme savour l'cre saveur qui le
tentait.

J'eusse t bien sotte de ne pas couter tout ce que me disait
Delatouche, mais cette perptuelle analyse de toutes choses, cette
dissection des autres et de lui-mme, toute cette critique brillante
et souvent juste, qui aboutissait  la ngation de lui-mme et des
autres, attristaient singulirement mon esprit, et tant de lisires
commenaient  me donner des crampes. J'apprenais tout ce qu'il ne
faut pas faire, rien de ce qu'il faut faire, et je perdais toute
confiance en moi.

Je reconnaissais, je reconnais encore que Delatouche me rendait grand
service en m'amenant  hsiter. A cette poque, on faisait les choses
les plus tranges en littrature. Les excentricits du gnie de Victor
Hugo, jeune, avaient enivr la jeunesse, ennuye des vieilles
rengaines de la Restauration. On ne trouvait plus Chateaubriand assez
romantique; c'tait tout au plus si le matre nouveau l'tait assez
pour les apptits froces qu'il avait excits. Les marmots de sa
propre cole, ceux qu'il n'et jamais accepts pour disciples, et qui
le sentaient bien, voulaient l'_enfoncer_ en le dpassant. On
cherchait des titres impossibles, des sujets dgotans, et, dans cette
course au clocher d'affiches bouriffantes, des gens de talent
eux-mmes subissaient la mode, et, couverts d'oripeaux bizarres, se
prcipitaient dans la mle.

J'tais bien tente de faire comme les autres coliers, puisque les
matres donnaient le mauvais exemple, et je cherchais des bizarreries
que je n'eusse jamais pu excuter. Parmi les critiques du moment qui
rsistaient  ce cataclysme, Delatouche avait du discernement et du
got, en ce qu'il faisait la part du beau et du bon dans les deux
coles. Il me retenait sur cette pente glissante par des moqueries
comiques et des avis srieux. Mais il me jetait tout aussitt dans des
difficults inextricables. Fuyez le pastiche, disait-il. Servez-vous
de votre propre fonds; lisez dans votre vie, dans votre coeur; rendez
vos impressions. Et quand nous avions caus n'importe de quoi, il me
disait: Vous tes trop absolue dans votre sentiment, votre caractre
est trop  part: vous ne connaissez ni le monde, ni les individus.
Vous n'avez pas vcu et pens comme tout le monde. Vous tes un
cerveau creux. Je me disais qu'il avait raison, et je retournais 
Nohant, dcide  faire des botes  th et des tabatires de Spa.

Enfin je commenai _Indiana_, sans projet et sans espoir, sans aucun
plan, mettant rsolment  la porte de mon souvenir tout ce qui
m'avait t pos en prcepte ou en exemple, et ne fouillant ni dans la
manire des autres, ni dans ma propre individualit pour le sujet et
les types. On n'a pas manqu de dire qu'_Indiana_ tait ma personne et
mon histoire. Il n'en est rien. J'ai prsent beaucoup de types de
femmes, et je crois que quand on aura lu cet expos des impressions et
des rflexions de ma vie, on verra bien que je ne me suis jamais mise
en scne sous des traits fminins. Je suis trop romanesque pour avoir
vu une hrone de roman dans mon miroir. Je ne me suis jamais trouve
ni assez belle, ni assez aimable, ni assez logique dans l'ensemble de
mon caractre et de mes actions pour prter  la posie ou 
l'intrt, et j'aurais eu beau chercher  embellir ma personne et 
dramatiser ma vie, je n'en serais pas venue  bout. Mon _moi_, me
revenant face  face, m'et toujours refroidie.

Je suis loin de dire qu'un artiste n'ait pas le droit de se peindre et
de se raconter, et plus il se couronnera des fleurs de la posie pour
se montrer au public, mieux il fera s'il a assez d'habilet pour qu'on
ne le reconnaisse pas trop sous cette parure, ou s'il est assez beau
pour qu'elle ne le rende pas ridicule. Mais, en ce qui me concerne,
j'tais d'une toffe trop bigarre pour me prter  une idalisation
quelconque. Si j'avais voulu montrer le fonds srieux, j'aurais
racont une vie, qui jusqu'alors, avait plus ressembl  celle du
moine _Alexis_ (dans le roman peu rcratif de _Spiridion_) qu' celle
d'Indiana la crole passionne. Ou bien, si j'avais pris l'autre face
de ma vie, mes besoins d'enfantillage, de gat, de btise absolue,
j'aurais fait un type si invraisemblable, que je n'aurais rien trouv
 lui faire dire et  lui faire faire qui et le sens commun.

Je n'avais pas la moindre thorie quand je commenai  crire, et je
ne crois pas en avoir jamais eu, quand une envie de roman m'a mis la
plume dans la main. Cela n'empche pas que mes instincts ne m'aient
fait,  mon insu, la thorie que je vais tablir, que j'ai
gnralement suivie sans m'en rendre compte, et qui,  l'heure o
j'cris, est encore en discussion.

Selon cette thorie, le roman serait une oeuvre de posie autant que
d'analyse. Il y faudrait des situations vraies et des caractres
vrais, rels mme, se groupant autour d'un type destin  rsumer le
sentiment ou l'ide principale du livre. Ce type reprsente
gnralement la passion de l'amour, puisque presque tous les romans
sont des histoires d'amour. Selon la thorie annonce (et c'est l
qu'elle commence), il faut idaliser cet amour, ce type, par
consquent, et ne pas craindre de lui donner toutes les puissances
dont on a l'aspiration en soi-mme, ou toutes les douleurs dont on a
vu ou senti la blessure. Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans
le hasard des vnemens; il faut qu'il meure ou qu'il triomphe, et on
ne doit pas craindre de lui donner une importance exceptionnelle dans
la vie, des forces au-dessus du vulgaire, des charmes ou des
souffrances qui dpassent tout  fait l'habitude des choses humaines,
et mme un peu le vraisemblable admis par la plupart des
intelligences.

En rsum, idalisation du sentiment qui fait le sujet, en laissant 
l'art du conteur le soin de placer ce sujet dans des conditions et
dans un cadre de ralit assez sensible pour le faire ressortir, si,
toutefois, c'est bien un roman qu'il veut faire.

Cette thorie est-elle vraie? Je crois que oui; mais elle n'est pas,
elle ne doit pas tre absolue. Balzac, avec le temps, m'a fait
comprendre, par la varit et la force de ses conceptions, que l'on
pouvait sacrifier l'idalisation du sujet  la vrit de la peinture,
 la critique de la socit et de l'humanit mme.

Balzac rsumait compltement ceci, quand il me disait, dans la suite:
Vous cherchez l'homme tel qu'il devrait tre; moi, je le prends tel
qu'il est. Croyez-moi, nous avons raison tous deux. Ces deux chemins
conduisent au mme but. J'aime aussi les tres exceptionnels; j'en
suis _un_. Il m'en faut d'ailleurs pour faire ressortir mes tres
vulgaires, et je ne les sacrifie jamais sans ncessit. Mais ces tres
vulgaires m'intressent plus qu'ils ne vous intressent. Je les
grandis, je les idalise, en sens inverse, dans leur laideur ou leur
btise. Je donne  leurs difformits des proportions effrayantes ou
grotesques. Vous, vous ne sauriez pas; vous faites bien de ne pas
vouloir regarder des tres et des choses qui vous donneraient le
cauchemar. Idalisez dans le joli et dans le beau, c'est un ouvrage de
femme.

Balzac me parlait ainsi sans ddain cach et sans causticit dguise.
Il tait sincre dans le sentiment fraternel, et il a trop idalis la
femme pour qu'on puisse le souponner d'avoir eu jamais la thorie de
M. Kratry.

Balzac, esprit vaste, non pas infini et sans dfauts, mais le plus
tendu et le plus pourvu de qualits diverses qui, dans le roman, se
soit produit de notre temps, Balzac, matre sans gal en l'art de
peindre la socit moderne et l'humanit actuelle, avait mille fois
raison de ne pas admettre un systme absolu. Il ne m'a rien rvl de
cela alors que je cherchais, et je ne lui en veux pas, il ne le savait
pas lui-mme; il cherchait et ttonnait aussi pour son compte. Il a
essay de tout. Il a vu et prouv que toute manire tait bonne et
tout sujet fcond pour un esprit souple comme le sien. Il a dvelopp
davantage ce en quoi il s'est senti le plus puissant, et il s'est
moqu de cette erreur de la critique qui veut imposer un cadre, des
sujets et des procds aux artistes, erreur dans laquelle le public
donne encore, sans s'apercevoir que cette thorie arbitraire tant
toujours l'expression d'une individualit, se drobe la premire  son
propre principe et fait acte d'indpendance en contredisant le point
de vue d'une thorie voisine ou oppose. On est frapp de ces
contradictions quand on lit une demi-douzaine d'articles de critique
sur un mme ouvrage d'art; on voit alors que chaque critique a son
critrium, sa passion, son got particulier, et que si deux ou trois
d'entre eux se trouvent d'accord pour prconiser une loi quelconque
dans les arts, l'application qu'ils font de cette loi prouve des
apprciations trs diverses et des prventions que ne gouverne aucune
rgle fixe.

Il est heureux, du reste, qu'il en soit ainsi. S'il n'y avait qu'une
cole et qu'une doctrine dans l'art, l'art prirait vite, faute de
hardiesse et de tentatives nouvelles. L'homme va toujours cherchant
avec douleur le vrai absolu, dont il a le sentiment, et qu'il ne
trouvera jamais en lui-mme  l'tat d'individu. La vrit est le but
d'une recherche pour laquelle toutes les forces collectives de notre
espce ne sont pas de trop, et cependant, erreur trange et fatale,
ds qu'un homme de quelque capacit aborde cette recherche, il
voudrait l'interdire aux autres et donner pour unique dcouverte celle
qu'il croit tenir. La recherche de la loi de libert elle-mme sert
d'aliment au despotisme et  l'intolrance de l'orgueil humain. Triste
folie! Si les socits n'ont pu encore s'y soustraire, que les arts au
moins s'en affranchissent et trouvent la vie dans l'indpendance
absolue de l'inspiration.

L'inspiration! Voil quelque chose de bien malais  dfinir et de
bien important  consacrer comme un fait surhumain, comme une
intervention presque divine. L'inspiration est pour les artistes ce
que la grce est pour les chrtiens, et on n'a pas encore imagin de
dfendre aux croyans de recevoir la grce quand elle descend dans
leurs mes. Il y a pourtant une prtendue critique qui dfendrait
volontiers aux artistes de recevoir l'inspiration et de lui obir.

Et je ne parle pas ici des critiques de profession, je ne resserre pas
mon plaidoyer dans les limites d'une ou plusieurs coteries. Je combats
un prjug public, universel. On veut que l'art suive un chemin battu,
et quand une manire a plu, un sicle tout entier s'crie:
Donnez-nous du mme, il n'y a que cela de bon! Malheur alors aux
novateurs! Il leur faut succomber ou soutenir une lutte effroyable,
jusqu' ce que leur protestation, cri de rvolte au dbut, devienne 
son tour une tyrannie qui crasera ou combattra d'autres innovations
galement lgitimes et dsirables.

J'ai toujours trouv le mot _inspiration_ trs ambitieux et ne pouvant
s'appliquer qu'aux gnies de premier ordre. Je n'oserais jamais m'en
servir pour mon propre compte, sans protester un peu contre l'emphase
d'un terme qui ne trouve sa sanction que dans un incontestable succs.
Pourtant il faudrait un mot qui ne ft pas rougir les gens modestes et
bien levs, et qui exprimt cette sorte de _grce_ qui descend plus
ou moins vive, plus ou moins fconde sur toutes les ttes prises de
leur art. Il n'est si humble travailleur qui n'ait son heure
d'inspiration, et peut-tre la liqueur cleste est-elle aussi
prcieuse dans le vase d'argile que dans le vase d'or: seulement, l'un
la conserve pure, l'autre l'altre ou se brise. La grce des chrtiens
n'agit pas seule et fatalement. Il faut que l'me la recueille, comme
la bonne terre le grain sacr. L'inspiration n'est pas d'une autre
nature. Prenons donc le mot tel qu'il est, et qu'il n'implique rien de
prsomptueux sous ma plume.

Je sentis, en commenant  crire _Indiana_, une motion trs vive et
trs particulire, ne ressemblant  rien de ce que j'avais prouv
dans mes prcdens essais. Mais cette motion fut plus pnible
qu'agrable. J'crivis tout d'un jet, sans plan, je l'ai dit, et
littralement sans savoir o j'allais, sans m'tre mme rendu compte
du problme social que j'abordais. Je n'tais pas saintsimonienne, je
ne l'ai jamais t, bien que j'aie eu de vraies sympathies pour
quelques ides et quelques personnes de cette secte; mais je ne les
connaissais pas  cette poque, et je ne fus point influence par
elles.

J'avais en moi seulement, comme un sentiment bien net et bien ardent,
l'horreur de l'esclavage brutal et bte. Je ne l'avais pas subi, je ne
le subissais pas, on le voit par la libert dont je jouissais et qui
ne m'tait pas dispute. Donc, _Indiana_ n'tait pas mon histoire
dvoile comme on l'a dit. Ce n'tait pas une plainte formule contre
un matre particulier. C'tait une protestation contre la tyrannie en
gnral, et si je personnifiais cette tyrannie dans un homme, si
j'enfermais la lutte dans le cadre d'une existence domestique, c'est
que je n'avais pas l'ambition de faire autre chose qu'un roman de
moeurs. Voil pourquoi, dans une prface crite aprs le livre, je me
dfendis de vouloir porter atteinte aux institutions. J'tais fort
sincre et ne prtendais pas en savoir plus long que je n'en disais.
La critique m'en apprit davantage et me fit mieux examiner la
question.

J'crivis donc ce livre sous l'empire d'une motion et non d'un
systme. Cette motion, lentement amasse dans le cours d'une vie de
rflexions, dborda trs imptueuse ds que le cadre d'une situation
quelconque s'ouvrit pour la contenir; mais elle s'y trouva fort 
l'troit, et cette sorte de combat contre l'excution me soutint
pendant six semaines dans un tat de volont tout nouveau pour moi.




CHAPITRE VINGT-NEUVIEME.

  Delatouche passe brusquement de la raillerie 
    l'enthousiasme.--_Valentine_ parat.--Impossibilit de la
    collaboration projete.--La _Revue des Deux-Mondes_.
    Buloz.--Gustave Planche.--Delatouche me boude et rompt avec
    moi.--Rsum de nos rapports par la suite.--Maurice entre au
    collge.--Son chagrin et le mien.--Tristesse et duret du
    rgime des lyces.--Une excution  Henri IV.--La tendresse ne
    raisonne pas.--Maurice fait sa premire communion.


Je demeurais encore quai Saint-Michel avec ma fille quand _Indiana_
parut[8]. Dans l'intervalle de la commande  la publication, j'avais
crit _Valentine_ et commenc _Llia_. _Valentine_ parut donc deux ou
trois mois aprs _Indiana_, et ce livre fut crit galement  Nohant,
o j'allais toujours rgulirement passer trois mois sur six.

  [8] Je crois que ce fut en mai 1832.

Delatouche grimpa  ma mansarde et trouva le premier exemplaire
d'_Indiana_, que l'diteur Ernest Dupuy venait de m'envoyer, et sur la
couverture duquel j'tais en train prcisment d'crire le nom de
Delatouche. Il le prit, le flaira, le retourna, curieux, inquiet,
railleur surtout ce jour-l. J'tais sur le balcon; je voulus l'y
attirer, parler d'autre chose, il n'y eut pas moyen, il voulait lire,
il lisait, et  chaque page il s'criait: Allons! c'est un pastiche;
cole de Balzac! Pastiche, que me veux-tu! Balzac, que me veux-tu?

Il vint sur le balcon, le volume  la main, et me critiquant mot par
mot, me dmontrant par _a_ plus _b_ que j'avais copi la manire de
Balzac, et qu' cela je n'avais gagn que de n'tre ni Balzac ni
moi-mme.

Je n'avais ni cherch ni vit cette imitation de manire, et il ne me
semblait pas que le reproche ft fond. J'attendis, pour me condamner
moi-mme, que mon juge, qui emportait son exemplaire, l'et feuillet
en entier. Le lendemain matin,  mon rveil, je reus ce billet:
George, je viens faire amende honorable; je suis  vos genoux.
Oubliez mes durets d'hier soir, oubliez toutes les durets que je
vous ai dites depuis six mois. J'ai pass la nuit  vous lire. O mon
enfant, que je suis content de vous!

Je croyais que tout mon succs se bornerait  ce billet paternel et ne
m'attendais nullement au prompt retour de l'diteur, qui me demandait
_Valentine_. Les journaux parlrent tous de M. _G. Sand_ avec loge,
insinuant que la main d'une femme avait d se glisser  et l pour
rvler  l'auteur certaines dlicatesses du coeur et de l'esprit,
mais dclarant que le style et les apprciations avaient trop de
virilit pour n'tre pas d'un homme. Ils taient tous un peu Kratry.

Cela ne me causa nul ennui, mais fit souffrir Jules Sandeau dans sa
modestie. J'ai dit d'avance que ce succs le dtermina  reprendre son
nom intgralement et  renoncer  des projets de collaboration que
nous avions dj jugs nous-mmes inexcutables. La collaboration est
tout un art qui ne demande pas seulement, comme on le croit, une
confiance mutuelle et de bonnes relations, mais une habilet
particulire et une habitude de procds _ad hoc_. Or, nous tions
trop inexpriments l'un et l'autre pour nous partager le travail.
Quand nous avions essay, il tait arriv que chacun de nous refaisait
en entier le travail de l'autre, et que ce remaniement successif
faisait de notre ouvrage la broderie de Pnlope.

Les quatre volumes d'_Indiana_ et _Valentine_ vendus, je me voyais 
la tte de trois mille francs qui me permettaient d'acquitter mon
petit arrir, d'avoir une servante et de me permettre un peu plus
d'aisances. La _Revue des Deux-Mondes_ venait d'tre achete par M.
Buloz, qui me demanda des _nouvelles_. Je fis, pour ce recueil, la
_Marquise_, _Lavinia_, je ne sais quoi encore.

La _Revue des Deux-Mondes_ tait rdige par l'lite des crivains
d'alors. Except deux ou trois peut-tre, tout ce qui a conserv un
nom comme publiciste, pote, romancier, historien, philosophe,
critique, voyageur, etc., a pass par les mains de Buloz, homme
intelligent, qui ne sait pas s'exprimer, mais qui a une grande finesse
sous sa rude corce. Il est trs facile, trop facile mme de se moquer
de ce Genevois ttu et brutal. Lui-mme se laisse taquiner avec
bonhomie quand il n'est pas de trop mauvaise humeur; mais ce qui n'est
pas facile, c'est de ne pas se laisser persuader et gouverner par lui.
Il a tenu dix ans les cordons de ma bourse, et, dans notre vie
d'artiste, ces cordons, qui ne se desserrent pour nous donner quelques
heures de libert qu'en change d'autant d'heures d'esclavage, sont
les fils de notre existence mme.

Dans cette longue association d'intrts, j'ai bien envoy dix mille
fois mon Buloz au diable, mais je l'ai tant fait enrager que nous
sommes quittes. D'ailleurs, en dpit de ses exigences, de ses durets
et de ses sournoiseries, le despote Buloz a des momens de sincrit et
de vritable sensibilit, comme tous les bourrus. Il avait de
certaines menues ressemblances avec mon pauvre Deschartres, voil
pourquoi j'ai support si longtemps ses maussaderies entremles de
mouvemens d'amiti candide. Nous nous sommes brouills, nous avons
plaid. J'ai reconquis ma libert sans dommage rciproque, rsultat
auquel nous serions arrivs sans procs, s'il et pu dpouiller son
enttement. Je l'ai revu peu de temps aprs, pleurant son fils an,
qui venait de mourir dans ses bras. Sa femme, qui est une personne
distingue, Mlle Blaze, m'avait appele auprs d'elle dans ce moment
de douleur suprme. Je leur ai tendu les mains sans me souvenir de la
guerre rcente, et je ne m'en suis jamais souvenue depuis. Dans toute
amiti, quelque trouble et incomplte qu'elle ait pu tre, il y a des
liens plus forts et plus durables que nos luttes d'intrt matriel et
nos colres d'un jour. Nous croyons dtester des gens que nous aimons
toujours quand mme. Des montagnes de disputes nous sparent d'eux, un
mot suffit parfois pour nous faire franchir ces montagnes. Ce mot de
Buloz: Ah! George, que je suis malheureux! me fit oublier toutes les
questions de chiffres et de procdure. Et lui aussi, en d'autres
temps, il m'avait vue pleurer, et il ne m'avait pas raille.
Sollicite depuis, mainte fois, d'entrer dans des croisades contre
Buloz, j'ai refus carrment, sans m'en vanter  lui, quoique la
critique de la _Revue des Deux-Mondes_ continut  prononcer que
j'avais eu beaucoup de talent tant que j'avais travaill  la _Revue
des Deux-Mondes_, mais que depuis ma rupture, hlas!...... Naf
Buloz! a m'est gal!

Ce qui ne me fut pas indiffrent, ce fut la subite colre de
Delatouche contre moi. La crise annonce par Balzac clata un beau
matin sans aucun motif apparent. Il hassait particulirement Gustave
Planche, qui m'avait rendu visite en m'apportant un grand article 
ma louange, frachement insr dans la _Revue des Deux-Mondes_. Comme
je ne travaillais pas encore  cette revue, l'hommage tait
dsintress, et je ne pouvais que l'accueillir avec gratitude. Est-ce
l ce qui blessa Delatouche? Il n'en fit rien paratre. Il demeurait
alors tout  fait  Aulnay et ne venait pas souvent  Paris. Je ne
m'aperus donc pas tout de suite de sa bouderie, et je m'apprtais 
aller le trouver, quand M. de la Rochefoucauld, qu'il m'avait prsent
et qui tait son voisin de campagne, m'apprit qu'il ne parlait plus de
moi qu'avec excration; qu'il m'accusait d'tre enivre par la
_gloire_, de sacrifier mes vrais amis, de les ddaigner, de ne vivre
qu'avec des gens de lettres, d'avoir mpris ses conseils, etc. Comme
il n'y avait rien de vrai dans ces reproches, je crus que c'tait une
de ses boutades accoutumes, et, pour le ramener plus dlicatement que
par une lettre, je lui ddiai _Llia_, qui allait paratre. Il le
_prit pour mal_, comme nous disons en Berry, et dclara que c'tait
une vengeance contre lui. Une vengeance de quoi? Je pensais qu'il ne
me pardonnait pas de voir Gustave Planche, et je priai celui-ci de
faire une dmarche auprs de lui pour s'excuser d'un article fort
cruel dont il tait l'auteur, et o Delatouche avait t fort mal
arrang. Je crois que c'tait une rponse  de violentes attaques
contre le cnacle des romantiques dont Planche avait t le champion
par momens. Quoi qu'il en soit, Gustave Planche, touch du bien que je
lui disais de Delatouche, lui crivit une lettre fort bonne et mme
respectueuse, comme il convenait  un jeune homme vis--vis d'un homme
g,  laquelle Delatouche, de plus en plus irrit, ne daigna pas
rpondre. Il continua  dclamer et  exciter contre moi les personnes
avec qui j'tais lie. Il vint  bout de m'enlever deux amis sur les
cinq ou six dont s'tait compose notre intimit. L'un d'eux vint plus
tard m'en demander pardon. L'autre, j'ai eu  le dfendre par la suite
contre Delatouche lui-mme, qui le foulait aux pieds. Mais alors je
connaissais mon pauvre Delatouche, je savais ce qu'il fallait admettre
et rejeter dans ses indignations, trop violentes et trop amres pour
n'tre pas  moiti injustes.

Moins de deux ans aprs cette fureur contre moi, Delatouche vint en
Berry chez sa cousine, Mme Duvernet la mre, et, ramen  la vrit
par elle et son fils, mon ami Charles, il eut grande envie de venir me
voir. Il ne put s'y dcider. Il m'adressa des gracieusets dans un de
ses romans. Il ne se souvenait pas d'avoir dit contre moi des choses
trop fortes pour que je pusse me rendre  des avances littraires. Ce
n'taient pas des complimens qui devaient fermer la blessure de
l'amiti. Des complimens, je n'y tenais pas; je n'en ai jamais eu
besoin. Je n'ai jamais demand  l'amiti de me considrer comme un
grand esprit, mais de me traiter comme un coeur loyal. Je ne me rendis
qu' des avances directes,  une demande de service en 1844. Une telle
dmarche est l'amende la plus honorable qui se puisse exiger, et l je
n'hsitai pas une seconde. Je jetai mes deux bras au cou de mon vieux
ami, enfant terrible et tendre, qui, ds ce moment, mit un vritable
luxe de coeur  me faire oublier le pass.

Un autre chagrin plus profond pour moi fut l'entre de mon fils au
collge. J'avais attendu avec impatience le moment de l'avoir prs de
moi, et ni lui ni moi ne savions ce que c'est que le collge. Je ne
veux pas mdire de l'ducation en commun, mais il est des enfans dont
le caractre est antipathique  cette rgle militaire des lyces, 
cette brutalit de la discipline,  cette absence de soins maternels,
de posie extrieure, de recueillement pour l'esprit, de libert pour
la pense. Mon pauvre Maurice tait n artiste, il en avait tous les
gots, il en avait pris avec moi toutes les habitudes, et, sans le
savoir encore, il en avait toute l'indpendance. Il se faisait presque
une fte d'entrer au collge, et comme tous les enfans, il voyait un
plaisir dans un changement de lieu et d'existence. Je le conduisis
donc  Henri IV, gai comme un petit pinson, et contente moi-mme de le
voir si bien dispos. Sainte-Beuve, ami du proviseur, me promettait
qu'il serait l'objet d'une sollicitude particulire. Le censeur tait
un pre de famille, un homme excellent, qui le reut comme un de ses
enfans.

Nous fmes avec lui le tour de l'tablissement. Ces grandes cours sans
arbres, ces clotres uniformes d'une froide architecture moderne, ces
tristes clameurs de la rcration, voix discordantes et comme
furieuses des enfans prisonniers, ces mornes figures des matres
d'tudes, jeunes gens dclasss qui sont l, pour la plupart, esclaves
de la misre, et, forcment victimes ou tyrans: tout, jusqu' ce
tambour, instrument guerrier, magnifique pour branler les nerfs des
hommes qui vont se battre, mais stupidement brutal pour appeler des
enfans au recueillement du travail, me serra le coeur et me causa une
sorte d'pouvante. Je regardais,  la drobe, dans les yeux de
Maurice, et je le voyais partag entre l'tonnement et quelque chose
d'analogue  ce qui se passait en moi. Pourtant il tenait bon, il
craignait que son pre ne se moqut de lui; mais quand vint le moment
de se sparer, il m'embrassa, le coeur gros, les yeux pleins de
larmes. Le censeur le prit dans ses bras trs paternellement, voyant
bien que l'orage allait clater. Il clata, en effet, au moment o je
m'en allais vite pour cacher mon malaise. L'enfant s'chappa des bras
qui le caressaient, vint s'attacher  moi en criant, avec des
sanglots dsesprs, qu'il ne voulait pas rester l.

Je crus que j'allais mourir. C'tait la premire fois que je voyais
Maurice malheureux, et je voulais le remmener. Mon mari fut plus ferme
et eut certes toutes bonnes raisons de son ct. Mais, oblige de
m'enfuir devant les caresses et les supplications de mon pauvre
enfant, poursuivie par ses cris jusqu'au bas de l'escalier, je revins
chez moi sanglotant et criant presque autant que lui, dans le fiacre
qui me ramenait.

J'allai le voir deux jours aprs. Je le trouvai affubl de l'affreux
habit carr d'uniforme, lourd et malpropre. Je ne sais si cette
coutume subsiste encore de faire porter aux lves qui entrent les
vieux habits de ceux qui sortent. C'tait une vritable vilenie de
spculation, puisque les parens payaient un trousseau d'entre. Je
rclamai en vain, remontrant que cela tait malsain et pouvait
communiquer aux enfans des maladies de peau. Une autre coutume barbare
consistait dans l'absence de vases de nuit dans les dortoirs, avec
dfense de sortir pour se soulager. D'un autre ct, la spculation
autorisait la vente de mchantes friandises qui les rendaient malades.

Encore le proviseur tait-il des plus honntes et des plus humains, et
le mieux dispos  combattre des abus qui n'taient pas de son fait.
Il eut un successeur qui se montra fort doux et affable. Mais M. .....
vint ensuite, qui se posa devant moi en homme _moral_  la manire
d'un sergent de ville, et qui sut rendre les enfans aussi malheureux
que la rgle le comportait. Partisan farouche de l'autorit absolue,
c'est lui qui autorisa un pre _intelligent_  faire battre son fils
par son ngre, devant toute la classe, convoque _militairement_ au
spectacle de cette excution dans le got crole ou moscovite, et
menace de punition svre en cas du moindre signe d'improbation. J'ai
oubli le nom du proviseur et celui du pre de l'enfant, je ne veux
pas que mon fils me les rappelle, mais tout ce qui tait lve  Henri
IV  cette poque pourra certifier le fait.

Ma seconde visite  Maurice se termina comme la premire: mes amis
m'accusrent de faiblesse. J'avoue que je ne me sentais ni Romain ni
Spartiate devant le dsespoir d'un pauvre enfant que l'on condamnait 
subir une loi brutale et mercenaire, sans qu'il et en rien mrit ce
cruel chtiment. On me trana, ce jour-l, au Conservatoire de
musique, comptant que Beethoven me ferait du bien. J'avais tant
pleur, en revenant du collge, que j'avais littralement les yeux en
sang. Cela ne paraissait gure raisonnable et ne l'tait pas du tout.
Mais la raison ne pleure jamais, ce n'est pas son affaire, et les
entrailles ne raisonnent pas, elles ne nous ont pas t donnes pour
cela.

La _Symphonie pastorale_ ne me calma pas du tout. Je me souviendrai
toujours de mes efforts pour pleurer tout bas comme d'une des plus
abominables angoisses de ma vie.

Maurice ne se rendit qu' la crainte d'augmenter un chagrin que je ne
pouvais pas lui cacher; mais son parti n'tait pris qu' moiti. Ses
jours de sortie amenaient de nouvelles crises. Il arrivait le matin,
gai, bruyant, enivr de sa libert. Je passais une grande heure  le
laver et  le peigner, car la malpropret qu'il apportait du collge
tait fabuleuse. Il ne tenait pas  se promener; toute sa joie tait
de rester avec sa soeur et moi dans mes petites chambres, de
barbouiller des bons hommes sur du papier, de regarder ou de dcouper
des images. Jamais enfant, et plus tard jamais homme, n'a si bien su
s'occuper et s'amuser d'un travail sdentaire. Mais,  chaque instant,
il regardait la pendule, disant: Je n'ai plus que _tant_ d'heures 
passer avec toi. Sa figure s'allongeait  mesure que le temps
s'coulait. Quand venait le dner, au lieu de manger, il commenait 
pleurer, et quand l'heure de rentrer avait sonn, le dluge tait tel,
que souvent j'tais force d'crire qu'il tait malade, et c'tait la
vrit. L'enfance ne sait pas lutter contre le chagrin, et celui de
Maurice tait une vritable nostalgie.

Quand on le prpara  sa premire communion, qui tait affaire de
rglement au collge, je vis qu'il acceptait trs navement
l'enseignement religieux. Je n'aurais voulu pour rien au monde qu'il
comment sa vie par un acte d'hypocrisie ou d'athsme, et si je
l'eusse trouv dispos  se moquer, comme beaucoup d'autres, je lui
aurais dit les motifs srieux qui m'apparurent dans mon enfance pour
me dcider  ne pas protester contre une institution dont j'acceptais
l'esprit plutt que la lettre; mais, en reconnaissant qu'il ne
discutait rien, je me gardai bien de faire natre en lui le moindre
doute. La discussion n'tait pas de son ge et son esprit ne devanait
pas son ge. Il fit donc sa premire communion avec beaucoup
d'innocence et de ferveur.

Je venais de passer une des plus tristes annes de ma vie, celle de
1833, et il me reste  la rsumer.




CHAPITRE TRENTIEME.

  Ce que je gagnai  devenir artiste.--La mendicit organise.--Les
    filous de Paris.--La mendicit des emplois, celle de la
    gloire.--Les lettres anonymes et celles qui devraient
    l'tre.--Les visites. Les Anglais, les curieux, les flneurs,
    les donneurs de conseils.--Le boulet.--Rflexions sur l'aumne,
    sur l'emploi des biens.--Le devoir religieux et le devoir
    social en opposition flagrante.--Les problmes de l'avenir et
    la loi du temps.--L'hritage matriel et intellectuel.--Les
    devoirs de la famille, de la justice, de la probit s'opposant
     l'immolation vanglique dans la socit
    actuelle.--Contradiction invitable avec soi-mme.--Ce que j'ai
    cru devoir conclure pour ma gouverne particulire.--Doute et
    douleur. Rflexions sur la destine humaine et sur l'action de
    la Providence.--_Llia._--La critique.--Les chagrins qui
    passent; celui qui reste.--Le mal gnral.--Balzac.--Dpart
    pour l'Italie.


Cette anne 1833 ouvrit pour moi la srie des chagrins rels et
profonds que je croyais avoir puise et qui ne faisait que de
commencer. J'avais voulu tre artiste, je l'tais enfin. Je m'imaginai
tre arrive au but poursuivi depuis longtemps,  l'indpendance
extrieure et  la possession de ma propre existence: je venais de
river  mon pied une chane que je n'avais pas prvue.

tre artiste! oui, je l'avais voulu, non-seulement pour sortir de la
gele matrielle o la proprit, grande ou petite, nous enferme dans
un cercle d'odieuses petites proccupations; pour m'isoler du contrle
de l'opinion en ce qu'elle a d'troit, de bte, d'goste, de lche,
de provincial: pour vivre en dehors des prjugs du monde, en ce
qu'ils ont de faux, de surann, d'orgueilleux, de cruel, d'impie et de
stupide; mais encore, et avant tout, pour me rconcilier avec
moi-mme, que je ne pouvais souffrir oisive et inutile, pesant, 
l'tat de _matre_, sur les paules des travailleurs. Si j'avais pu
piocher la terre, je m'y serais mise avec eux plutt que d'entendre
ces mots que, dans mon enfance, on avait gronds autour de moi quand
Deschartres avait le dos tourn: Il veut que l'on s'_chauffe_, lui
qui a le ventre plein et les mains derrire son dos! Je voyais bien
que les gens  mon service taient souvent plus paresseux que
fatigus, mais leur apathie ne me justifiait pas de mon inaction. Il
ne me semblait pas avoir le droit d'exiger d'eux le moindre labeur,
moi qui ne faisais rien du tout, car c'est ne rien faire que de
s'occuper pour son plaisir.

Par got, je n'aurais pas choisi la profession littraire, et encore
moins la clbrit. J'aurais voulu vivre du travail de mes mains,
assez fructueusement pour pouvoir faire consacrer mon droit au travail
par un petit rsultat sensible, mon revenu patrimonial tant trop
mince pour me permettre de vivre ailleurs que sous le toit conjugal,
o rgnaient des conditions inacceptables. Comme la seule objection 
la libert qu'on me laissait d'en sortir tait le manque d'un peu
d'argent  me donner, il me fallait ce peu d'argent. Je l'avais enfin.
Il n'y avait plus de reproches ni de mcontentement de ce ct-l.

J'aurai souhait vivre obscure, et comme depuis la publication
d'_Indiana_ jusqu'aprs celle de _Valentine_, j'avais russi  garder
assez bien l'incognito pour que les journaux m'accordassent toujours
le titre de _monsieur_, je me flattais que ce petits succs ne
changerait rien  mes habitudes sdentaires et  une intimit compose
de gens aussi inconnus que moi-mme. Depuis que je m'tais installe
au quai Saint-Michel avec ma petite, j'avais vcu si retire et si
tranquille que je ne dsirais d'autre amlioration  mon sort qu'un
peu moins de marches d'escalier  monter et un peu plus de bches 
mettre au feu.

En m'tablissant au quai Malaquais je me crus dans un palais, tant la
mansarde de Delatouche tait confortable au prix de celle que je
quittais. Elle tait un peu sombre, quoique en plein midi; on n'avait
pas encore bti  porte de la vue, et les grands arbres des jardins
environnans faisaient un pais rideau de verdure o chantaient les
merles et o babillaient les moineaux avec autant de laisser-aller
qu'en pleine campagne. Je me croyais donc en possession d'une retraite
et d'une vie conformes  mes gots et  mes besoins. Hlas! bientt
je devais soupirer, l comme partout, aprs le repos et bientt courir
en vain comme Jean-Jacques Rousseau,  la recherche d'une solitude.

Je ne sus pas garder ma libert, dfendre ma porte aux curieux, aux
dsoeuvrs, aux mendians de toute espce, et bientt je vis que ni mon
temps ni mon argent de l'anne ne suffiraient  un jour de cette
obsession. Je m'enfermai alors, mais ce fut une lutte incessante,
abominable, entre la sonnette, les pourparlers de la servante et le
travail dix fois interrompu.

Il y a,  Paris, autour des artistes, une mendicit organise dont on
est longtemps dupe, et dont on continue  tre victime ensuite par
scrupule de conscience. Ce sont de prtendus vieux artistes dans la
misre qui vont de porte en porte avec des souscriptions couvertes de
signatures fabriques: ou bien des artisans sans ouvrage, des mres
qui viennent de mettre leur dernire nippe au mont-de-pit pour
donner le pain de la journe  leurs enfans: ce sont des comdiens
infirmes, des potes sans diteurs, de fausses dames de charit. Il y
a mme de prtendus missionnaires, de soi-disant curs. Tout cela est
un ramassis d'infmes vagabonds chapps du bagne ou dignes d'y
entrer. Les meilleurs sont de vieilles btes que la vanit, l'absence
de talent et finalement l'ivrognerie ont rduits  une misre
vritable.

Quand on a eu la simplicit de se laisser prendre  la premire
histoire,  la premire figure, la bande vous signale comme une proie
 exploiter, vous entoure, vous surveille, connat vos heures de
sortie et jusqu' vos heures de recette. Elle approche d'abord avec
discrtion, puis ce sont de nouvelles figures et de nouvelles
histoires, des visites plus frquentes, des lettres o l'on vous
avertit que, dans deux heures, si le secours demand n'arrive pas, on
ne trouvera plus au logis dsign qu'un cadavre. Le sort d'lisa
Mercoeur et d'Hgsippe Moreau sert dsormais de thme et de menace 
tous les potes qui ne rougissent pas de mendier, et qui se disent
trop grands hommes pour faire un autre tat que de rver aux toiles.

Je ne suis pas tellement simple que je sois la dupe de toutes ces
misres intressantes; mais il en est tant de relles et d'immrites
que, parmi celles qui demandent, c'est un travail  perdre la tte que
de reconnatre les vraies d'avec les fausses. En thse gnrale, et
l'on peut dire quatre-vingt-dix fois sur cent, ceux qui mendient sont
de faux pauvres ou des pauvres infmes. Ceux qui souffrent rellement,
en dpit du courage et de la moralit, aiment mieux mourir que de
mendier. Il faut chercher ceux-ci, les dcouvrir, les tromper souvent
pour leur faire accepter l'assistance. Les autres vous assigent, vous
obsdent, vous menacent.

Mais il est aussi des malheureux sans grandes vertus et sans grands
vices, privs de l'hrosme du silence (hrosme qu'il est vraiment
cruel d'exiger de la pauvre espce humaine), il est des courages
puiss, des volonts uses par l'insuccs ou rebutes par
l'impuissance. Il est aussi des femmes qui, par un autre genre
d'hrosme que celui de la rsignation, boivent le calice de
l'humilit et tendent la main pour sauver leur mari, leur amant, leurs
enfans surtout. Il suffit qu'on risque d'abandonner  la faim, au
dsespoir, au suicide, une de ces victimes innocentes sur
quatre-vingt-dix-neuf filous effronts, pour qu'on ne dorme pas
tranquille: et voil le boulet qui s'attacha  ma vie ds que mon
petit avoir de chaque journe eut dpass le strict ncessaire.

N'ayant pas le temps de courir aux informations, pour saisir la
vrit, puisque j'tais rive au travail, je cdai longtemps  cette
considration toute simple en apparence qu'il valait mieux donner cent
sous  un gredin que de risquer de les refuser  un honnte homme.
Mais le systme d'exploitation grossit avec une telle rapidit et dans
de telles proportions autour de moi, que je dus regretter d'avoir
donn aux uns pour arriver  tre force de refuser aux autres. Puis,
je remarquai, dans les discours pathtiques que l'on me tenait, des
contradictions, des mensonges. Il fut un temps o, ne se gnant plus
du tout, tous ces visages patibulaires arrivaient le mme jour de la
semaine. J'essayai de refuser le premier, le second vint et insista.
Je tins bon, le troisime ne vint pas. Je vis ds-lors que c'tait une
bande. J'aurais d avertir la police. J'y rpugnai, ne me croyant pas
assez sre de mon fait.

Mais d'autres mendians arrivrent, soit une autre bande, soit
l'arrire-garde de la premire. Je pris sur moi ce dont je ne m'tais
pas encore senti le courage, dans la crainte d'humilier la misre:
j'exigeai des preuves. Quelques maladroits s'clipsrent subitement
devant cette mfiance, me laissant voir assez navement qu'elle tait
fonde. D'autres feignirent d'en tre blesss, d'autres enfin me
fournirent des moyens apparens de constater leur dnment. Ils
donnrent leurs noms, leurs adresses; c'taient de faux noms,
adresses. Je montai dans des mansardes hideuses. Je vis des enfans
desschs de faim, rongs de plaies, et quand j'eus port l des
secours, je dcouvris, un beau matin, que ces mansardes et ces enfans
taient lous pour une exhibition de guenilles et de maladies, qu'ils
n'appartenaient pas  la femme qui pleurait sur eux devant moi, et qui
les mettait  la porte  grands coups de balai quand j'tais partie.

J'envoyai une fois chez un pote malheureux, qui devait tre trouv
asphyxi, comme Escousse, si,  telle heure, il ne recevait pas ma
rponse. On frappa en vain, il faisait le mort. On enfona la porte:
on le trouva mangeant des saucisses.

Pourtant, comme au milieu de cette vermine qui s'attache aux gens
consciencieux, il m'arrivait de mettre la main sur de vritables
infortuns, je ne pus jamais me dcider  repousser d'une manire
absolue la mendicit. Pendant quelques annes, je fis une petite rente
 des personnes charges d'aller aux informations pendant quelques
heures de la matine. Elles furent trompes un peu moins que moi,
voil tout, et depuis que je n'habite plus Paris, la correspondance
ruineuse de centaine de mendians continue  m'arriver de tous les
points de la France.

Il y a une srie de potes et d'auteurs qui veulent des protections,
comme si la protection pouvait suppler, je ne dis pas seulement au
talent, mais  la plus simple notion de la langue que l'on prtend
crire. Il y a une srie de femmes incomprises qui veulent entrer au
thtre. Elles n'ont jamais essay, il est vrai, de jouer la comdie,
mais elles se sentent la vocation de jouer les premiers rles: une
srie de jeunes gens sans emploi qui demandent le premier emploi venu
dans les arts, dans l'agriculture, dans la comptabilit; ils sont
propres  tout apparemment, et bien qu'on ne les connaisse pas, on
doit les recommander et rpondre d'eux comme de soi-mme. De plus
modestes avouent qu'ils sont sans ducation aucune, qu'ils ne sont
propres  rien, mais que, sous peine de manquer d'humanit, il faut
leur trouver quelque chose  faire. Il y a aussi une srie d'ouvriers
dmocrates qui ont rsolu le problme social et qui feront disparatre
la misre de notre socit, si on leur donne de quoi publier leur
systme. Ceux-l sont infaillibles. Quiconque en doute est vendu 
l'orgueil,  l'avarice et  l'goisme. Il y a encore une srie de
petits commerans ruins qui ont besoin de 5 ou 6 mille francs pour
racheter un fonds de boutique. Cela est une misre pour vous,
disent-ils; vous tes bonne, vous ne me refuserez pas. Il y a enfin
des peintres, des musiciens, qui n'ont pas de succs parce qu'ils ont
trop de gnie et que la jalousie des matres les repousse; il y a des
soldats engags qui voudraient se racheter, des juifs qui demandent
des autographes pour les vendre, des demoiselles qui veulent entrer
chez moi comme femmes de chambre pour tre mes lves en littrature.
J'ai chez moi des armoires pleines de lettres saugrenues, de
manuscrits fabuleux, de romances ou d'opras de l'autre monde, et des
thories sociales  sauver tous les habitans du systme plantaire.
Tout cela avec un _post-scriptum_ portant demande d'un petit secours
en attendant, et en double ou triple rcidive, avec injures  la
seconde sommation et menaces  la troisime.

Et pourtant j'ai la patience de lire toutes les lettres quand elles
ne sont pas impossibles  dchiffrer, quand elles ne sont pas de seize
pages en caractres microscopiques. J'ai la conscience de commencer
toutes les lucubrations philosophiques, musicales et littraires, et
de les continuer quand je ne suis pas rvolte  la premire page par
des fautes trop grossires ou des aberrations trop rvoltantes.

Quand je vois une ombre de talent, je mets  part et je rponds. Quand
j'en vois beaucoup, je m'en occupe tout  fait. Ces derniers ne me
donnent pas grande besogne: mais la mdiocrit honnte est encore
assez abondante pour me prendre bien du temps et me causer bien de la
fatigue. Le vrai talent ne demande jamais rien: il offre et donne un
pur tmoignage de sympathie. La mdiocrit honnte ne demande pas
d'argent, mais des complimens sous forme d'encouragement. La
mdiocrit plate,  un degr au-dessous, commence  demander des
diteurs ou des articles de journaux. La stupidit demande, que
dis-je, elle exige imprieusement l'_argent et la gloire_!

Ajoutez  cette perscution les lettres anonymes remplies d'injures
grossires; les entreprises, souvent aussi cyniques, des saints et des
saintes qui veulent me faire rentrer dans le giron de l'glise; les
curs qui m'offrent de racheter mon me en leur envoyant de quoi
rparer une chapelle ou habiller une statue de la Vierge; les visites
tranges, les trappistes, les instituteurs destitus en 1848, les
mouchards volontaires, espces d'agens provocateurs imbciles qui
viennent crier contre tous les gouvernemens, et qui se trompent,
faisant du lgitimisme chez les rpublicains et _vice vers_; les
artistes bohmiens, les colonels et capitaines espagnols rfugis de
tous les partis, successivement battus dans ce pays des vicissitudes,
officiers suprieurs  la quinzaine, chamarrs de dcorations, qui
demandent vingt francs et se rabattent sur vingt sous: enfin la misre
fausse ou vraie, humble ou arrogante, la vanit confiante ou haineuse,
l'ignoble race de parti, l'indiscrtion, la folie, la bassesse ou la
stupidit sous toutes les formes: voil la lpre qui s'attache  toute
clbrit, qui drange, qui trouble, qui lasse, qui ruine, qui tue 
la longue,  moins qu'on n'adopte ce farouche principe _toute misre
est mrite_, qu'on n'crive sur sa porte, _je ne donne rien_, et
qu'on dorme tranquille en se disant: J'ai t exploit par les
fripons, que ce soit tant pis dsormais pour les honntes gens qui ont
faim!

Et encore n'ai-je pas parl des simples curieux, race trs mlange o
l'on risque de tourner le dos  quelques honorables sympathies pour se
dlivrer d'une foule d'oisifs importuns. Dans cette dernire
catgorie, il y a des Anglais en voyage qui veulent simplement mettre
sur leur livre de notes qu'ils vous ont vue; et comme j'ai trop
oubli l'anglais pour faire l'effort de le parler avec eux, ceux qui
ne parlent pas trois mots de franais me parlent dans leur langue, je
leur rponds dans la mienne. Ils ne comprennent pas, ils font _oh!_ et
s'en vont satisfaits. Comme je sais que quelques-uns ont un carnet et
un crayon tout taill pour crire les rponses, mme avant de remonter
en voiture, de crainte de les oublier, je me suis amuse quelquefois 
leur rpondre aussi par _oh!_ ou  leur dire des choses si
inintelligibles, quand leur figure m'ennuyait, que je les dfie bien
d'en avoir retenu quelque chose. Il est vrai qu'il y a le curieux trop
intelligent qui vous fait parler et vous prte _des mots_.

Il y a aussi le curieux malveillant, qui vient avec l'intention de
vous confesser, et qui s'en va tout  fait ennemi quand il n'a pu vous
arracher que des rflexions sur la pluie et le beau temps.

Il y a encore les poseurs, qui entrent chez vous pour vous faire
savoir qu'ils vous valent bien, et que vous n'avez pas de temps 
perdre si vous voulez corroborer un peu votre futile talent  l'aide
de leur exprience et de leur puissante raison. Ils vous donnent des
sujets de roman, des types, de situations de thtre. Enfin, ce sont
des riches prodigues qui ont de la bienveillance pour vous et qui
viennent vous faire l'aumne d'une ide.

On ne peut pas se figurer les excentricits, les inconvenances, les
ridicules, les vanits, les folies et les btises de toutes sortes qui
viennent se faire passer en revue par les malheureux artistes affligs
de quelque renomme. Cette importunit dlirante n'a qu'un bon
rsultat, qui est de vous inspirer un vif intrt et une joyeuse
sollicitude pour le talent modeste et vrai qui veut bien se rvler 
vous. On est press alors de reporter sur lui le bon vouloir que tant
d'aberrations et de prtentions vous ont forc de refouler.

Ainsi,  peine arrive au rsultat que j'avais poursuivi, une double
dception m'apparut. Indpendance sous ces deux formes, l'emploi du
temps et l'emploi des ressources, voil ce que je croyais tenir, voil
ce qui se transforma en un esclavage irritant et continuel. En voyant
combien mon travail tait loin de suffire aux exigences de la misre
environnante, je doublai, je triplai, je quadruplai la dose du
travail. Il y eut des momens o elle fut excessive, et o je me
reprochai les heures de repos et de distraction ncessaires comme une
mollesse de l'me, comme une satisfaction de l'gosme. Naturellement
absolue dans mes convictions, je fus longtemps gouverne par la loi de
ce travail forc et de cette aumne sans bornes, comme je l'avais t
par l'ide catholique, au temps o je m'interdisais les jeux et la
gat de l'adolescence pour m'absorber dans la prire et dans la
contemplation.

Ce ne fut qu'en ouvrant ma pense au rve d'une grande rforme sociale
que je me consolai, par la suite, de l'troitesse et de l'impuissance
de mon dvouement. Je m'tais dit, avec tant d'autres, que certaines
bases sociales taient indestructibles, et que le seul remde contre
les excs de l'ingalit tait dans le sacrifice individuel,
volontaire. Mais c'est la porte ouverte aux gostes aussi bien qu'aux
dvous, cette thorie de l'aumne particulire. On y entre tout
entier ou on fait semblant d'y entrer. Personne n'est l pour
constater que vous tes dedans ou dehors. Il y a bien une loi
religieuse qui vous prescrit de donner, non pas votre superflu, mais
jusqu'au ncessaire; il y a bien une opinion qui conseille la charit:
mais il n'est pas de pouvoir constitu qui vous contraigne et qui
contrle l'tendue et la ralit de vos dons[9]. Ds lors, vous tes
libre de tricher l'opinion, d'tre athe devant Dieu et hypocrite
devant les hommes. La misre est  la merci de la conscience de chaque
individu; et tandis que des courages nafs s'immolent avec excs, des
esprits froids et positifs s'abstiennent de les seconder, et leur
laissent porter un fardeau impossible.

  [9] En signalant ce fait, je n'entends pas dire que l'aumne
  force ft une solution sociale. On le verra tout  l'heure.

Oui, impossible! Car s'il en tait autrement, si une poigne de bons
serviteurs pouvait sauver le monde et suffire, par un travail forc
et une abngation sans limites,  dtruire la misre et tous les vices
qu'elle engendre, ceux-l devraient s'estimer heureux et fiers de leur
mission, et l'espoir du succs en attirerait un plus grand nombre  la
gloire et  la joie du sacrifice. Mais cet abme de la misre n'est
pas de ceux que les dieux consentent  fermer quand il a englouti
quelque holocauste. Il est sans fond, et il faut qu'une socit
entire y prcipite ses offrandes pour le combler un instant. Dans
l'tat des choses, il semble mme que les dvouemens partiels le
creusent et l'agrandissent, puisque l'aumne avilit, en condamnant
celui qui compte sur elle  l'abandon de soi-mme.

On a retir au clerg, aux communauts religieuses les immenses biens
qu'ils possdaient; on a tent, dans une grande rvolution sociale, de
crer une caste de petits propritaires actifs et laborieux  la place
d'une caste de mendians inertes et nuisibles. Donc l'aumne ne sauvait
pas la socit, mme exerce en grand par un corps constitu et
considrable; donc les richesses consacres  l'aumne taient loin de
suffire, puisque ces richesses, mobilises et distribues sous une
autre forme, ont laiss l'abme bant et la misre pullulante. Et l'on
voit qu'en me servant de cet exemple, je suppose que tout a t pour
le mieux, que le clerg et les couvens n'ont jamais employ leurs
biens qu' faire l'aumne, et que la vente des biens nationaux n'a
enrichi que des pauvres, ce qui n'est pas absolument vrai, on le sait
de reste.

Oui, oui, hlas! la charit est impuissante, l'aumne inutile. Il est
arriv, il arrivera encore que des crises violentes forceront les
dictatures, qu'elles soient populaires ou monarchiques,  tailler dans
le vif et  exiger de la part des classes riches des sacrifices
considrables. Ce sera le droit du moment, mais jamais un droit
absolu, selon les hommes, si un principe nouveau ne vient le consacrer
d'une manire ternelle dans la libre croyance de tous les hommes.

Les gouvernemens, quels qu'ils soient, n'y peuvent gure encore. Ne
les accusez pas trop. A supposer qu'ils voulussent inaugurer  tout
prix ce principe de salut universel sous une forme quelconque, ils le
voudraient en vain. La rsistance des masses brisera toujours la
volont des individus, quelque ardente, quelque miraculeuse qu'elle
puisse tre. Toute dictature est un rve, si ce n'est celle du temps.

Et cependant, que faire, nous autres individus de bonne intention?
Nous abstenir ou nous immoler!

Je me suis mille fois pos ce problme, et je ne l'ai pas rsolu. La
loi du Christ: _Vendez tout, donnez l'argent aux pauvres et
suivez-moi_, est interdite aujourd'hui par les lois humaines. Je n'ai
pas le droit de vendre mes biens et de les donner aux pauvres. Quand
mme des constitutions particulires de proprit ne s'y opposeraient
pas, la loi morale de l'hrdit des biens, qui entrane celle de
l'hrdit d'ducation, de dignit et d'indpendance, nous l'interdit
absolument, sous peine d'infraction aux devoirs de la famille. Nous ne
sommes pas libres d'imposer le baptme de la misre aux enfans ns de
nous. Ils ne sont pas plus notre proprit morale que les serfs
n'taient la proprit lgitime d'un seigneur.

La misre est dgradante, il n'y a pas  dire, puisque, l o elle est
complte, il faut s'humilier, et puisqu'on n'y chappe, dans ce cas,
que par la mort. Personne ne pourrait donc lgitimement jeter ses
enfans dans l'abme pour en retirer ceux des autres. Si tous
appartiennent  Dieu au mme titre, nous nous devons plus spcialement
 ceux qu'il nous a donns. Or, tout ce qui enchane la libert future
d'un enfant est un acte de tyrannie, quand mme ce serait un acte
d'enthousiasme et de vertu.

Si quelque jour, dans l'avenir, la socit nous demande le sacrifice
d'un hritage, sans doute elle pourvoira  l'existence de nos enfans;
elle les fera honntes et libres au sein d'un monde o le travail
constituera le droit de vivre. La socit ne peut prendre lgitimement
 chacun que pour rendre  tous. En attendant le rgne de cette ide,
qui est encore  l'tat d'utopie, forcs de nous dbattre dans les
liens de la famille qui seront toujours sacrs, et les effroyables
difficults de l'existence par le travail; contraints de nous
conformer aux lois constitues, c'est--dire de respecter la proprit
d'autrui et de faire respecter la ntre, sous peine de finir par le
bagne ou l'hpital, quel est donc le _devoir_, pour ceux qui voient,
de bonne foi, l'abme de la souffrance et de la misre?

Voil un problme insoluble, si l'on ne se rsout  vivre au sein
d'une contradiction entre les principes de l'avenir et les ncessits
du prsent. Ceux qui nous crient que nous devrions prcher d'exemple,
ne rien possder et vivre  la manire des chrtiens primitifs,
semblent avoir raison contre nous: seulement, en nous prescrivant avec
ironie de donner tout et de vivre d'aumnes, ils ne sont gure
logiques non plus, puisqu'ils nous engagent  consacrer, par notre
exemple, le principe de la mendicit que nous repoussons  l'tat de
thorie sociale.

Quelques socialistes abordent plus franchement la question, et j'en
sais qui m'ont dit: Ne faites pas l'aumne. En donnant  ceux qui
demandent, vous consacrez le principe de leur servitude.

Eh bien, ceux-l, mme qui me parlaient ainsi dans des momens de
conviction passionne, faisaient l'aumne le moment d'aprs,
incapables de rsister  la piti qui commande aux entrailles et qui
chappe au raisonnement: et comme, en faisant l'aumne, on est encore
plus humain et plus utile qu'en se rduisant soi-mme  la ncessit
de la recevoir, je crois qu'ils avaient raison d'enfreindre leur
propre logique, et de se rsigner, comme moi,  n'tre pas d'accord
avec eux-mmes.

La vrit n'en reste pas moins une chose absolue, en ce sens qu'on ne
peut ni ne doit admettre la justice des lois qui rgissent aujourd'hui
la proprit. Je ne crois pas qu'elles puissent tre ananties d'une
manire durable et utile, par un bouleversement subit et violent. Il
est assez dmontr que le partage des biens constituerait un tat de
lutte effroyable et sans issue, si ce n'est l'tablissement d'une
nouvelle caste de gros propritaires dvorant les petits, ou une
stagnation d'gosmes compltement barbares.

Ma raison ne peut admettre autre chose qu'une srie de modifications
successives amenant les hommes, sans contrainte et par la
dmonstration de leurs propres intrts,  une solidarit gnrale
dont la forme absolue est encore impossible  dfinir. Durant le cours
de ces transformations progressives, il y aura encore bien des
contradictions entre le but  poursuivre et les ncessits du moment.
Toutes les coles socialistes de ces derniers temps ont entrevu la
vrit et l'ont mme saisie par quelque point essentiel; mais aucune
n'a pu tracer bien sagement le code des lois qui doivent sortir de
l'inspiration gnrale  un moment donn de l'histoire. C'est tout
simple: l'homme ne peut que proposer; c'est l'avenir qui dispose. Tel
croit tre le philosophe le plus avanc de son sicle, qui sera tout 
coup dpass par des vnemens et des situations tout  fait
mystrieux dans les desseins de la Providence, de mme que certains
obstacles qui paraissent lgers aux plus prudens rsisteront longtemps
 l'action des efforts humains.

Pour ma part, je n'ai pas eu tout  fait la libert du choix dans ma
conduite prive, en gard  l'emploi des biens qui me sont chus.
Place, par contrat, sous la loi du rgime dotal, qui est une sorte de
substitution de la proprit, j'ai d regarder Nohant comme un petit
majorat dont je n'tais que le dpositaire, et je n'aurais pu luder
cette loi qu'en faisant l'office de dpositaire infidle envers mes
enfans. Je me suis fait un cas de conscience de leur transmettre
intact le mince hritage que j'avais reu pour eux, et j'ai cru
concilier, autant que possible, la religion de la famille et la
religion de l'humanit en ne disposant, pour les pauvres, que des
revenus de mon travail. Je ne sais pas si je suis dans le faux. J'ai
cru tre dans le vrai. J'ai la certitude de m'tre abstenue, depuis
bien des annes, de toute satisfaction purement personnelle, de
n'avoir rien donn  la vanit, au luxe,  la mollesse,  l'avarice,
aux passions que je n'avais pas et que le moyen de les satisfaire n'a
pas fait natre en moi. Mince mrite  coup sr! Le seul sacrifice
qui m'ait un peu cot, c'est de renoncer aux voyages, que j'aurais
aims de passion, et qui m'eussent dveloppe comme artiste; mais dont
j'ai d m'abstenir,  moins de ncessit pour les autres. Renoncer au
sjour de Paris m'a t personnellement nuisible aussi  beaucoup
d'gards; mais j'ai cru ne devoir pas hsiter, et ce sacrifice a port
avec soi sa rcompense, puisque l'amour de la campagne et de la vie
intime m'a ddommage de mon isolement social.

Je n'ai donc rien fait de grand et je n'ai vu rellement rien de grand
 faire, qui n'entamt pas, par quelque point, la scurit de ma
conscience. Lancer mes enfans, malgr eux, dans le fanatisme de
convictions ardentes, m'et sembl un attentat contre leur libert
morale. J'ai cru devoir leur dire ma foi et les laisser matres de la
partager ou de la rejeter. J'ai cru devoir, dans la prvision des
crises de l'avenir, travailler  amoindrir en eux la confiance aveugle
et dangereuse que l'hritage inspire  la jeunesse, et leur prcher la
ncessit du travail. J'ai cru devoir faire de mon fils un artiste, ne
pas l'lever pour n'tre qu'un propritaire, et cependant ne pas le
forcer  n'tre qu'artiste en le dpouillant de sa proprit. J'ai cru
devoir remplir avec une fidlit scrupuleuse toutes les obligations
que, sous peine de dshonneur et de manque de parole, les contrats
relatifs  l'argent imposent  tout le monde. Quant  l'argent, je
n'ai pas su en gagner  tout prix: je n'ai mme pas su en gagner
beaucoup, tout en travaillant avec une persvrance soutenue. J ai su
en perdre, par consquent en refuser  ceux qui m'en demandaient,
plutt que d'en arracher rigoureusement  ceux qui m'en devaient, et
que j'aurais rduits  la gne. Les relations pcuniaires sont
tablies de telle sorte que l'assistance envers les uns pourrait bien,
si l'on n'y prenait garde, tre le dpouillement cruel des autres. Que
faire de mieux? Je ne sais pas. Si je le savais, je l'aurais fait, car
mon intention est trs droite. Mais je ne vois pas, et je n'ai pas
trouv le moyen de rendre mon dvouement utile  mes semblables dans
de grandes proportions, et je ne peux pas attribuer cette
impossibilit  l'insuffisance de mes ressources. Qu'elles
s'tendissent  des sommes beaucoup plus considrables, le nombre des
infortuns  ma charge n'et fait que s'accrotre, et des millions de
louis dans mes mains eussent amen des millions de pauvres autour de
moi. O serait la limite? MM. de Rothschild donnant leur fortune aux
indigens, dtruiraient-ils la misre? On sait bien que non. Donc la
charit individuelle n'est pas le remde, ce n'est mme pas un
palliatif. Ce n'est pas autre chose qu'un besoin moral qu'on subit,
une motion qui se manifeste et qui n'est jamais satisfaite.

J'ai donc des raisons d'exprience, des raisons puises dans mes
propres entrailles, pour ne pas accepter le fait social comme une
vrit bonne et durable, et pour protester contre ce fait jusqu' ma
dernire heure. On a dit que j'avais pris cet esprit de rvolte dans
mon orgueil. Qu'est-ce que mon orgueil avait  faire dans tout cela?
J'ai commenc par accepter sans rflexion et sans combat les choses
tablies. J'ai pratiqu la charit, et je l'ai pratique longtemps
avec beaucoup de mystre, croyant navement que c'tait l un mrite
dont il fallait se cacher. J'tais dans la lettre de l'vangile: Que
votre main gauche ne sache pas ce que donne la main droite. Hlas! en
voyant l'tendue et l'horreur de la misre, j'ai reconnu que la piti
tait une obligation si pressante, qu'il n'y avait aucune espce de
mrite  en subir les tiraillemens, et que d'ailleurs, dans une
socit si oppose  la loi du Christ, garder le silence sur de telles
plaies ne pouvait tre que lchet ou hypocrisie.

Voil  quelles certitudes m'amenait le commencement de ma vie
d'artiste, et ce n'tait que le commencement! Mais  peine eus-je
abord ce problme du malheur gnral que l'effroi me saisit jusqu'au
vertige. J'avais fait bien des rflexions, j'avais subi bien des
tristesses dans la solitude de Nohant, mais j'avais t absorbe et
comme engourdie par des proccupations personnelles. J'avais
probablement cd au got du sicle, qui tait alors de s'enfermer
dans une douleur goste, de se croire Ren ou Obermann, et de
s'attribuer une sensibilit exceptionnelle, par consquent des
souffrances inconnues au vulgaire. Le milieu dans lequel je m'tais
isole alors tait fait pour me persuader que tout le monde ne pensait
pas et ne souffrait pas  ma manire, puisque je ne voyais autour de
moi que proccupations des intrts matriels, aussitt noyes dans la
satisfaction de ces mmes intrts.

Quand mon horizon se fut largi, quand m'apparurent toutes les
tristesses, tous les besoins, tous les dsespoirs, tous les vices du
grand milieu social, quand mes rflexions n'eurent plus pour objet ma
propre destine, mais celle du monde o je n'tais qu'un atome, ma
dsesprance personnelle s'tendit  tous les tres, et la loi de la
fatalit se dressa devant moi si terrible que ma raison en fut
branle.

Qu'on se figure une personne arrive jusqu' l'ge de trente ans sans
avoir ouvert les yeux sur la ralit, et doue pourtant de trs bons
yeux pour tout voir; une personne austre et srieuse au fond de
l'me, qui s'est laiss bercer et endormir si longtemps par des rves
potiques, par une foi enthousiaste aux choses divines, par l'illusion
d'un renoncement absolu  tous les intrts de la vie gnrale, et
qui, tout  coup frappe du spectacle trange de cette vie gnrale,
l'embrasse et le pntre avec toute la lucidit que donne la force
d'une jeunesse pure et d'une conscience saine!

Et ce moment o j'ouvrais les yeux tait solennel dans l'histoire. La
rpublique rve en juillet aboutissait aux massacres de Varsovie et 
l'holocauste du clotre Saint-Mry. Le cholra venait de dcimer le
monde. Le saint-simonisme, qui avait donn aux imaginations un moment
d'lan, tait frapp de perscution et avortait, sans avoir tranch la
grande question de l'amour, et mme, selon moi, aprs l'avoir un peu
souille. L'art aussi avait souill, par des aberrations dplorables,
le berceau de sa rforme romantique. Le temps tait  l'pouvante et 
l'ironie,  la consternation et  l'impudence, les uns pleurant sur la
ruine de leurs gnreuses illusions, les autres riant sur les premiers
chelons d'un triomphe impur; personne ne croyant plus  rien, les uns
par dcouragement, les autres par athisme.

Rien dans mes anciennes croyances ne s'tait assez nettement formul
en moi, au point de vue social, pour m'aider  lutter contre ce
cataclysme o s'inaugurait le rgne de la matire, et je ne trouvais
pas dans les ides rpublicaines et socialistes du moment une lumire
suffisante pour combattre les tnbres que Mammon soufflait
ouvertement sur le monde. Je restais donc seule avec mon rve de la
Divinit toute-puissante, mais non plus tout amour, puisqu'elle
abandonnait la race humaine  sa propre perversit ou  sa propre
dmence.

C'est sous le coup de cet abattement profond que j'crivis _Llia_, 
btons rompus et sans projet d'en faire un ouvrage ni de le publier.
Cependant, quand j'eus li ensemble, au hasard d'une donne de roman,
un assez grand nombre de fragmens pars, je les lus  Sainte-Beuve,
qui m'encouragea  continuer et qui conseilla  Buloz de m'en demander
un chapitre pour la _Revue des Deux-Mondes_. Malgr ce prcdent, je
n'tais pas encore dcide  faire de cette fantaisie un livre pour le
public. Il portait trop le caractre du rve, il tait trop de l'cole
de _Coramb_ pour tre got par de nombreux lecteurs. Je ne me
pressais donc pas, et j'loignais de moi,  dessein, la proccupation
du public, prouvant une sorte de soulagement triste  cder 
l'imprvu de ma rverie, et m'isolant mme de la ralit du monde
actuel, pour tracer la synthse du doute et de la souffrance,  mesure
qu'elle se prsentait  moi sous une forme quelconque.

Ce manuscrit trana un an sous ma plume, quitt souvent avec ddain et
souvent repris avec ardeur. C'est, je crois, un livre qui n'a pas le
sens commun au point de vue de l'art, mais qui n'en a t que plus
remarqu par les artistes, comme une chose d'inspiration spontane
dans le dtail. J'ai crit deux prfaces  ce livre, et j'ai dit l
tout ce que j'avais  en dire. Je n'y reviendrai donc pas inutilement.
Le succs de la forme fut trs grand. Le fond fut critiqu avec une
amertume extrme. On voulut voir des portraits dans tous les
personnages, des rvlations personnelles dans toutes les situations;
on alla jusqu' interprter dans un sens vicieux et obscne des
passages crits avec la plus grande candeur, et je me souviens que,
pour comprendre ce que l'on m'accusait d'avoir voulu dire, je fus
force de me faire expliquer des choses que je ne savais pas.

Je ne fus pas trs sensible  ce dchanement de la critique et aux
ignobles calomnies qu'il souleva. Ce que l'on sait compltement faux
n'inquite gure. On sent que cela tombera de soi-mme dans les bons
esprits, si tant est que les bons esprits puissent se tromper sur
l'intention et sur les tendances d'un livre.

Je m'tonnai seulement, et maintenant encore je m'tonne des inimitis
personnelles que soulve l'mission des ides. Je n'ai jamais compris
qu'on ft l'ennemi d'un artiste qui pense et cre dans un sens oppos
 celui que l'on a ou que l'on aurait choisi. Que l'on discute et
combatte le but de son oeuvre, je le conois; mais que l'on altre, de
propos dlibr, cette pense pour la rendre condamnable; que l'on
dnature le texte mme par de fausses citations ou des comptes-rendus
infidles; que l'on calomnie la vie de l'auteur pour injurier sa
personne; qu'on le hasse  travers son livre: voil encore une des
nigmes de la vie que je n'ai pas rsolues et que je ne rsoudrai
probablement jamais. Je vois bien le fait, je le vois dans tous les
temps et  propos de toutes les ides: mais je m'tonne que l'horreur
de l'inquisition, gnralement sentie aujourd'hui, n'ait pas suffi 
gurir les hommes de cette rage de perscution rciproque, o il
semble que la critique regrette de n'avoir pas le bourreau  sa droite
et le bcher  sa gauche, en procdant  ses rquisitoires.

Je vis ces fureurs avec tristesse, mais avec une certaine
tranquillit. Je n'avais pas pour rien amass dans la solitude un
grand ddain pour tout ce qui n'tait pas le vrai. Si j'eusse aim et
cherch le monde, je me serais tourmente probablement de la calomnie
qui pouvait momentanment m'en fermer l'accs; mais, ne cherchant que
l'amiti srieuse et sachant que rien ne pouvait branler celles qui
m'entouraient, je ne m'aperus rellement jamais des effets de la
mchancet, et ma tche fut si facile sous ce rapport que je ne
saurais mettre la perscution au nombre des malheurs de ma vie.

D'ailleurs, en toutes choses, les chagrins qui n'ont eu leur effet que
sur ma propre existence, je les compte aujourd'hui pour rien. Ce n'est
pas que je les aie tous ports avec courage. Non! J'tais, je suis
peut-tre encore d'une sensibilit excessive et que la raison ne
gouverne pas du tout dans le moment de la crise. Mais j'apprcie les
souffrances morales comme je crois que la raison doit les apprcier,
sitt qu'elle reprend son empire. Je vois dans mon pass, comme dans
celui de tous les tres aimans que j'ai connus, des dchiremens
terribles, des dceptions accablantes, des heures d'agonie vritable;
mais je fais la part de la personnalit, qui est violente dans la
jeunesse. C'est le propre de la jeunesse de vouloir saisir et fixer le
rve du bonheur. Si elle y renonait facilement, si elle ne le
poursuivait avec pret, si au lendemain d'une catastrophe, elle ne se
relevait du dsespoir avec une assurance nouvelle, si elle ne vivait
de chimres, de croyances ardentes, de dvomens enthousiastes,
d'amers ddains, de chaudes indignations, en un mot de tous les
abattemens et de tous les renouvellemens de la volont, elle ne serait
pas la jeunesse, et cette fatalit qui la pousse  dcouvrir le monde
de son imagination et l'idal de son coeur  travers l'imminence des
naufrages, c'est presque un droit qu'elle exerce, puisque c'est une
loi qu'elle subit.

Mais tout cela, vu  distance, rentre dans le monde des songes
vanouis. Nul de nous ne regrette d'tre dlivr de ses maux, et nul
de nous cependant ne regrette de les avoir prouvs. Tous nous savons
qu'il faut vivre quand on est dans la force des motions, parce qu'il
faut avoir vcu quand on est dans la force de la rflexion. Il ne faut
regretter des preuves de la vie que celles qui nous ont fait un mal
rel et durable.

Quel est ce mal? Je vais vous le dire. Toute douleur lente ou rapide
qui nous te de forces et nous laisse amoindris est une infortune
vritable et dont il n'est gure facile de se consoler jamais. Un
vice, un crime moral, une lchet, voil de ces malheurs qui
vieillissent tout  coup et qui mritent la piti qu'on peut avoir
envers soi-mme et demander aux autres. Il est, dans l'ordre moral,
des maladies analogues  celles de la vie physique, en ce qu'elles
nous laissent infirmes et  jamais briss.

Votre corps est-il sans infirmits contractes avant l'ge? Quelque
souffreteux que vous puissiez tre, ne vous plaignez pas; vous vous
portez aussi bien qu'une crature humaine peut l'esprer. Ainsi de
votre me. Vous sentez-vous en possession de l'exercice de vos
facults pour le vrai et pour le juste? Quelles que soient vos crises
passagres de dcouragement ou d'excitation, ne reprochez pas  la
destine de vous avoir prouvs trop rudement; vous tes aussi heureux
que l'homme peut aspirer  l'tre.

Cette philosophie me parat bien facile  prsent. Se laisser
souffrir, puisque la souffrance est invitable et ne pas la maudire
quand elle s'apaise, puisqu'elle ne nous a pas rendus pires; toute me
honnte peut pratiquer cette humble sagesse pour son compte.

Mais il est une douleur plus difficile  supporter que toutes celles
qui nous frappent  l'tat d'individu. Elle a pris tant de place dans
mes rflexions, elle a eu tant d'empire sur ma vie, jusqu' venir
empoisonner mes phases de pur bonheur personnel, que je dois bien la
dire aussi!

Cette douleur, c'est le mal gnral: c'est la souffrance de la race
entire, c'est la vue, la connaissance, la mditation du destin de
l'homme ici-bas. On se fatigue vite de se contempler soi-mme. Nous
sommes de petits tres sitt puiss, et le roman de chacun de nous
est si vite repass dans sa propre mmoire! A moins de se croire
sublime, peut-on n'examiner et ne contempler que son _moi_?
D'ailleurs, qui est-ce qui se trouve sublime de bien bonne foi? Le
pauvre fou qui se prend pour le soleil et qui, de sa triste loge, crie
aux passans: Prenez garde  l'clat de mes rayons!

Nous n'arrivons  nous comprendre et  nous sentir vraiment nous-mmes
qu'en nous oubliant, pour ainsi dire, et en nous perdant dans la
grande conscience de l'humanit. C'est alors qu' ct de certaines
joies et de certaines gloires dont le reflet nous grandit et nous
transfigure, nous sommes saisis tout  coup d'un invincible effroi et
de poignans remords en regardant les maux, les crimes, les folies, les
injustices, les stupidits, les hontes de cette nation qui couvre le
globe et qui s'appelle l'homme. Il n'y a pas d'orgueil, il n'y a pas
d'gosme qui nous console quand nous nous absorbons dans cette ide.

Tu te diras en vain: Je suis un tre raisonnable parmi ces millions
d'tres qui ne le sont pas: je ne souffre pas de ces maux que leur
sottise leur attire. Hlas! tu n'en seras pas plus fier, puisque tu
ne peux pas faire que tes semblables soient semblables  toi. Ton
isolement t'pouvantera d'autant plus que tu te croiras meilleur et te
sentiras plus heureux que les autres.

Ton innocence mme, la conscience de ta douceur et de ta probit, la
srnit de ton propre coeur, ne te seront pas un refuge contre la
tristesse profonde qui t'enveloppe, si tu te sens vivre dans un milieu
impur, sur une terre souille, parmi des tres sans foi ni loi, qui se
dvorent les uns les autres, et chez qui le vice est bien autrement
contagieux que la vertu.

Tu as une heureuse famille, je suppose, d'excellens amis, un entourage
de bonnes mes comme la tienne. Tu as russi  fuir le contact de
l'humanit malade. Hlas! pauvre homme de bien, tu n'en es que plus
seul?

Tu es doux, gnreux, sensible: tu ne peux lire l'histoire sans frmir
 chaque page, et le sort des victimes innombrables que le temps
dvore t'arrache de saintes larmes: hlas! pauvre bon coeur,  quoi
servent les pleurs de ta piti? Elles mouillent la page que tu lis et
ne font pas revivre un seul homme immol par la haine!

Tu es dvou, actif, ardent; tu parles, tu cris, tu agis de toutes
tes forces sur les esprits qui veulent bien t'couter. On te jette des
pierres et de la boue: n'importe, tu es courageux, tu persvres!
Hlas! pauvre martyr, tu mourras  la peine, et ta dernire prire
sera encore pour des hommes que d'autres hommes font souffrir!

Eh bien, il n'est pas ncessaire d'tre un saint pour vivre ainsi de
la vie des autres et pour sentir que le mal gnral empoisonne et
fltrit le bonheur personnel. Tous, oui, tous, nous subissons cette
douleur commune  tous, et ceux qui semblent s'en proccuper le moins
s'en proccupent encore assez pour en redouter le contre-coup sur
l'difice fragile de leur scurit. Cette proccupation augmente de
jour en jour, d'heure en heure,  mesure que le monde s'claire, se
communique sa vie et se sent vibrer d'un bout  l'autre comme une
chane magntique. Deux personnes ne se rencontrent pas, trois hommes
ne se trouvent pas runis, sans que, du chapitre des intrts
particuliers, on ne passe vite  celui des intrts gnraux pour
s'interroger, se rpondre et se passionner. Le paysan lui-mme, ce
type d'insouciance et de ddain pour tout ce qui est au del de son
champ, veut savoir aujourd'hui si de l'autre ct de sa colline, les
tres humains sont plus tranquilles et plus satisfaits que lui.

C'est la loi de la vie; mais, de toutes les lois de la vie, c'est la
plus cruelle; et quand ce devient une loi de la conscience, c'est le
tourment du devoir de tous aux prises avec l'impuissance de chacun.

Ceci n'est pas une rcrimination politique. La politique d'actualit,
si intressante qu'elle puisse tre, n'est jamais qu'un horizon. La
loi de douleur qui plane sur notre monde et le cri de plainte qui s'en
exhale partent des intimes convulsions de son essence mme, et nulle
rvolution actuellement possible ne saurait ni l'touffer ni en
dtruire les causes profondes. Quand on s'abme dans cette recherche,
on arrive  constater l'action du bien et du mal dans l'humanit, 
saisir le mcanisme des effets et des rsistances,  savoir enfin
_comment_ s'opre cet ternel combat. Rien de plus! Le _pourquoi_,
c'est Dieu seul qui pourrait nous le dire, lui qui a fait l'homme si
lentement progressif, et qui et pu le faire si intelligent et plus
puissant pour le bien que pour le mal.

Devant cette question que l'me peut adresser  la suprme sagesse,
j'avoue que le terrible mutisme de la divinit consterne
l'entendement. L, nous sentons notre volont se briser contre la
porte d'airain des impntrables mystres: car nous ne pouvons pas
admettre le souverain bien, type de toute lumire et de toute
perfection, rpondant  la terre suppliante et gmissante par la loi
brutale de son bon plaisir.

Devenir athe et supposer une loi intelligente prsidant  la rgle
des destines de l'univers, c'est admettre quelque chose de bien plus
extraordinaire et de bien plus incroyable que de s'avouer, soi, raison
borne, dpass par les motifs de la raison infinie. La foi triomphe
donc de ses propres doutes; mais l'me navre sent les bornes de sa
puissance se resserrer troitement sur elle et enchaner son dvoment
dans un si petit espace, que l'orgueil s'en va pour jamais et que la
tristesse demeure.

Voil sous l'empire de quelles proccupations secrtes j'avais crit
_Llia_. Je n'en parlais  personne, sachant bien que personne autour
de moi ne pouvait me rpondre, et chrissant peut-tre aussi, d'une
certaine faon, le secret de ma rverie. J'avais toujours t et j'ai
t toujours ainsi, aimant  me nourrir seule d'une ide lentement
savoure, quelque rongeuse et dvorante qu'elle puisse tre. Le seul
gosme permis c'est celui du dcouragement qui ne veut se communiquer
 personne, et qui, en s'puisant dans la contemplation de ses propres
causes, finit par cder au besoin de vivre,  la grce intrieure
peut-tre!

Il est vrai qu'en me taisant ainsi devant mes amis, j'exhalais, en
publiant mon livre, une plainte qui devait avoir un plus grand
retentissement. Je n'y songeai pas d'abord. Faisant bon march de
moi-mme et de ma propre douleur, je me dis que mon livre serait peu
lu et ferait plutt rire  mes dpens, comme un ramassis de songes
creux, qu'il ne ferait rver aux durs problmes du doute et de la
croyance. Quand je vis qu'il faisait soupirer aussi quelques mes
inquites, je me persuadai et je me persuade encore que l'effet de ces
sortes de livres est plutt bon que mauvais, et que, dans un sicle
matrialiste, ces ouvrages-l valent mieux que les _Contes
drlatiques_, bien qu'ils amusent beaucoup moins la masse des
lecteurs.

A propos des _Contes drlatiques_, qui parurent vers la mme poque,
j'eus une assez vive discussion avec Balzac, et comme il voulait m'en
lire malgr moi des fragmens, je lui jetai presque son livre au nez.
Je me souviens que, comme je le traitais de gros indcent, il me
traita de prude et sortit en me criant sur l'escalier: Vous n'tes
qu'une bte! Mais nous n'en fmes que meilleurs amis, tant Balzac
tait vritablement naf et bon.

Aprs quelques jours passs dans la fort de Fontainebleau, je dsirai
voir l'Italie, dont j'avais soif comme tous les artistes et qui me
satisfit dans un sens oppos  celui que j'attendais. Je fus vite
fatigue de voir des tableaux et des monumens. Le froid m'y donna la
fivre, puis la chaleur m'crasa et le beau ciel finit par me lasser.
Mais la solitude se fit pour moi dans un coin de Venise, et m'et
enchane l longtemps si j'avais eu mes enfans avec moi. Je ne
referai ici, qu'on se rassure, aucune des descriptions que j'ai
publies soit dans les _Lettres d'un voyageur_, soit dans divers
romans, dont j'ai plac la scne en Italie, et  Venise
particulirement. Je donnerai seulement sur moi-mme quelques dtails
qui ont naturellement leur place dans ce rcit.




CHAPITRE TRENTE-UNIEME.

  M. Bayle (Stendhal).--La cathdrale d'Avignon.--Passage  Gnes,
    Pise et Florence.--Arrive  Venise par l'Apennin, Bologne et
    Ferrare.--Alfred de Musset, Graldy, Lopold Robert 
    Venise.--Travail et solitude  Venise.--Dtresse
    financire.--Rencontre singulire.--Dpart pour la
    France.--Arrive  Paris.--Retour  Nohant.--Julie.--Mes amis
    du Berry.--Ceux de la mansarde.--Prosper Bressant.--_Le
    Prince._


Sur le bateau  vapeur qui me conduisait de Lyon  Avignon, je
rencontrai un des crivains les plus remarquables de ce temps-ci,
Bayle, dont le pseudonyme tait Stendhal. Il tait consul 
Civita-Vecchia et retournait  son poste, aprs un court sjour 
Paris. Il tait brillant d'esprit et sa conversation rappelait celle
de Delatouche, avec moins de dlicatesse et de grce, mais avec plus
de profondeur. Au premier coup d'oeil c'tait un peu aussi le mme
homme, gras et d'une physionomie trs fine sous un masque empt. Mais
Delatouche tait embelli,  l'occasion, par sa mlancolie soudaine, et
Bayle restait satirique et railleur  quelque moment qu'on le
regardt. Je causai avec lui une partie de la journe et le trouvai
fort aimable. Il se moqua de mes illusions sur l'Italie, assurant que
j'en aurais vite assez, et que les artistes  la recherche du beau en
ce pays taient de vritables badauds. Je ne le crus gure, voyant
qu'il tait las de son exil et y retournait  contre-coeur. Il railla,
d'une manire trs amusante, le type italien, qu'il ne pouvait
souffrir et envers lequel il tait fort injuste. Il me prdit surtout
une souffrance que je ne devais nullement prouver, la privation de
causerie agrable et de tout ce qui, selon lui, faisait la vie
intellectuelle, les livres, les journaux, les nouvelles, l'actualit,
en un mot. Je compris bien ce qui devait manquer  un esprit si
charmant, si original et si poseur, loin des relations qui pouvaient
l'apprcier et l'exciter. Il posait surtout le ddain de toute vanit
et cherchait  dcouvrir, dans chaque interlocuteur, quelque
prtention  rabattre sous le feu roulant de sa moquerie. Mais je ne
crois pas qu'il ft mchant: il se donnait trop de peine pour le
paratre.

Tout ce qu'il me prdit d'ennui et de vide intellectuel en Italie
m'allchait au lieu de m'effrayer, puisque j'allais l, comme partout,
pour fuir le bel esprit dont il me croyait friande.

Nous soupmes avec quelques autres voyageurs de choix, dans une
mauvaise auberge de village, le pilote du bateau  vapeur n'osant
franchir le pont Saint-Esprit avant le jour. Il fut l d'une gat
folle, se grisa raisonnablement, et dansant autour de la table avec
ses grosses bottes fourres devint quelque peu grotesque et pas du
tout joli.

A Avignon, il nous mena voir la grande glise, trs bien situe, o,
dans un coin, un vieux Christ en bois peint, de grandeur naturelle et
vraiment hideux, fut pour lui matire aux plus incroyables
apostrophes. Il avait en horreur ces repoussans simulacres dont les
mridionaux chrissaient, selon lui, la laideur barbare et la nudit
cynique. Il avait envie de s'attaquer,  coups de poing,  cette
image.

Pour moi, je ne vis pas, avec regret, Bayle prendre le chemin de terre
pour gagner Gnes. Il craignait la mer, et mon but tait d'arriver
vite  Rome. Nous nous sparmes donc aprs quelques jours de liaison
enjoue; mais comme le fond de son esprit trahissait le got,
l'habitude ou le rve de l'obscnit, je confesse que j'avais assez de
lui et que s'il et pris la mer, j'aurais peut-tre pris la montagne.
C'tait, du reste, un homme minent, d'une sagacit plus ingnieuse
que juste en toutes choses apprcies par lui, d'un talent original et
vritable, crivant mal, et disant pourtant de manire  frapper et 
intresser vivement ses lecteurs.

La fivre me prit  Gnes, circonstance que j'attribuai au froid
rigoureux du trajet sur le Rhne, mais qui en tait indpendante,
puisque, dans la suite, je retrouvai cette fivre  Gnes par le beau
temps et sans autre cause que l'air de l'Italie, dont l'acclimatation
m'est difficile.

Je poursuivis mon voyage quand mme, ne souffrant pas, mais peu  peu
si abrutie par les frissons, les dfaillances et la somnolence, que je
vis Pise et le Campo-Santo avec une grande apathie. Il me devint mme
indiffrent de suivre une direction ou une autre: Rome et Venise
furent joues  pile ou face, _Venise face_ retomba dix fois sur le
plancher. J'y voulus voir une destine, et je partis pour Venise par
Florence.

Nouvel accs de fivre  Florence. Je vis toutes les belles choses
qu'il fallait voir, et je les vis  travers une sorte de rve qui me
les faisait paratre un peu fantastiques. Il faisait un temps superbe,
mais j'tais glace, et en regardant le _Perse_ de Cellini et le
Chapelle carre de Michel-Ange, il me semblait, par momens, que
j'tais statue moi-mme. La nuit, je rvais que je devenais mosaque,
et je comptais attentivement mes petits carrs de lapis et de jaspe.

Je traversai l'Apennin par une nuit de janvier froide et claire, dans
la calche assez confortable qui, accompagne de deux gendarmes en
habit jaune serin, faisait le service de courrier. Je n'ai jamais vu
de route plus dserte et de gendarmes moins utiles, car ils taient
toujours  une lieue en avant ou en arrire de nous, et paraissaient
ne pas se soucier du tout de servir de point de mire aux brigands.
Mais, en dpit des alarmes du courrier, nous ne fmes d'autre
rencontre que celle d'un petit volcan que je pris pour une lanterne
allume auprs de la route, et que cet homme appelait avec emphase _il
monte fuoco_.

Je ne pus rien voir  Ferrare et  Bologne: j'tais compltement
abattue. Je m'veillai un peu au passage du P, dont l'tendue, 
travers de vastes plaines sablonneuses, a un grand caractre de
tristesse et de dsolation. Puis je me rendormis jusqu' Venise, trs
peu tonne de me sentir glisser en gondole, et regardant, comme dans
un mirage, les lumires de la place Saint-Marc se reflter dans l'eau,
et les grandes dcoupures de l'architecture byzantine se dtacher sur
la lune, immense  son lever, fantastique elle-mme  ce moment-l
plus que tout le reste.

Venise tait bien la ville de mes rves, et tout ce que je m'en tais
figur se trouva encore au-dessous de ce qu'elle m'apparut, et le
matin et le soir, et par le calme des beaux jours et par le sombre
reflet des orages. J'aimai cette ville pour elle-mme, et c'est la
seule au monde que je puisse aimer ainsi, car une ville m'a toujours
fait l'effet d'une prison que je supporte  cause de mes compagnons de
captivit. A Venise on vivrait longtemps seul, et l'on comprend qu'au
temps de sa splendeur et de sa libert, ses enfans l'aient presque
personnifie dans leur amour et l'aient chrie non pas comme une
chose, mais comme un tre.

A ma fivre succda un grand malaise et d'atroces douleurs de tte que
je ne connaissais pas, et qui se sont installes, depuis lors, dans
mon cerveau en migraines frquentes et souvent insupportables. Je ne
comptais rester dans cette ville que peu de jours et en Italie que peu
de semaines, mais des vnemens imprvus m'y retinrent davantage.

Alfred de Musset subit bien plus gravement que moi l'effet de l'air de
Venise qui foudroie beaucoup d'trangers, on ne le sait pas assez[10].
Il fit une maladie grave; une fivre typhode le mit  deux doigts de
la mort. Ce ne fut pas seulement le respect d  un beau gnie qui
m'inspira pour lui une grande sollicitude et qui me donna,  moi trs
malade aussi, des forces inattendues; c'tait aussi les cts charmans
de son caractre et les souffrances morales que de certaines luttes
entre son coeur et son imagination craient sans cesse  cette
organisation de pote. Je passai dix-sept jours  son chevet sans
prendre plus d'une heure de repos sur vingt-quatre. Sa convalescence
dura  peu prs autant, et quand il fut parti, je me souviens que la
fatigue produisit sur moi un phnomne singulier. Je l'avais
accompagn de grand matin, en gondole, jusqu' Mestre, et je revenais
chez moi par les petits canaux de l'intrieur de la ville. Tous ces
canaux troits, qui servent de rues, sont traverss de petits ponts
d'une seule arche pour le passage des pitons. Ma vue tait si use
par les veilles, que je voyais tous les objets renverss, et
particulirement ces enfilades de ponts qui se prsentaient devant moi
comme des arcs retourns sur leur base.

  [10] Graldy, le chanteur, tait  Venise  la mme poque, et
  fit, en mme temps qu'Alfred de Musset, une maladie non moins
  grave. Quant  Lopold Robert, qui s'y tait fix et qui s'y
  brla la cervelle peu de temps aprs mon dpart, je ne doute pas
  que l'atmosphre de Venise, trop excitante pour certaines
  organisations, n'ait beaucoup contribu  dvelopper le spleen
  tragique qui s'tait empar de lui. Pendant quelque temps, je
  demeurai vis--vis de la maison qu'il occupait, et je le voyais
  passer tous les jours sur une barque qu'il ramait lui-mme. Vtu
  d'une blouse de velours noir et coiff d'une toque pareille, il
  rappelait les peintres de la Renaissance. Sa figure tait ple et
  triste, sa voix rche et stridente. Je dsirais beaucoup voir son
  tableau des _Pcheurs chioggiotes_, dont on parlait comme d'une
  merveille mystrieuse, car il le cachait avec une sorte de
  jalousie colre et bizarre. J'aurais pu profiter de sa promenade,
  dont je connaissais les heures, pour me glisser dans son atelier;
  mais on me dit que s'il apprenait l'infidlit de son htesse, il
  en deviendrait fou. Je me gardai bien de vouloir lui causer
  seulement un accs d'humeur; mais cela me conduisit  apprendre
  des personnes qui le voyaient  toute heure qu'il tait dj
  considr comme un maniaque des plus chagrins.


Mais le printemps arrivait, le printemps du nord de l'Italie, le plus
beau de l'univers peut-tre. De grandes promenades dans les Alpes
tyroliennes et ensuite dans l'Archipel vnitien, sem d'lots
charmans, me remirent bientt en tat d'crire. Il le fallait, mes
petites finances taient puises, et je n'avais pas du tout de quoi
retourner  Paris. Je pris un petit logement plus que modeste dans
l'intrieur de la ville. L, seule toute l'aprs-midi, ne sortant que
le soir pour prendre l'air, travaillant encore la nuit au chant des
rossignols apprivoiss qui peuplent tous les balcons de Venise,
j'crivis _Andr_, _Jacques_, _Mattea_ et les premires _Lettres d'un
voyageur_.

Je fis  Buloz divers envois qui devaient promptement me mettre  mme
de payer ma dpense courante (car je vivais en partie  crdit) et de
retourner vers mes enfans, dont l'absence me tiraillait plus vivement
le coeur de jour en jour. Mais un guignon particulier me poursuivait
dans cette chre Venise; l'argent n'arrivait pas. Les semaines se
succdaient, et chaque jour mon existence devenait plus problmatique.
On vit  trs bon march, il est vrai, dans ce pays, si l'on veut se
restreindre  manger des sardines et des coquillages, nourriture saine
d'ailleurs, et que l'extrme chaleur rend suffisante au peu d'apptit
qu'elle vous permet d'avoir. Mais le caf est indispensable  Venise.
Les trangers y tombent malades, principalement parce qu'ils
s'effrayent du rgime ncessaire, qui consiste  prendre du caf noir
au moins six fois par jour. Cet excitant, inoffensif pour les nerfs,
indispensable comme tonique tant que l'on vit dans l'atmosphre
dbilitante des lagunes, reprend son danger ds qu'on remet le pied en
terre ferme.

Le caf tait donc un objet coteux dont il fallut commencer 
restreindre la consommation. L'huile de la lampe pour les longues
veilles s'usait terriblement vite. Je gardais encore la gondole de
louage, de sept  dix heures du soir, moyennant 15 fr. par mois; mais
c'tait  la condition d'avoir un gondolier si vieux et si clop, que
je n'aurais pas os le renvoyer, dans la crainte qu'il ne mourt de
faim. Pourtant je faisais cette rflexion, que je dnais pour six sous
afin d'avoir de quoi le payer, et qu'il trouvait, lui, le moyen d'tre
ivre tous les soirs.

J'aurais aim tout dans Venise, hommes et choses, sans l'occupation
autrichienne qui tait odieuse et rvoltante. Les Vnitiens sont bons,
aimables, spirituels, et, sans leurs rapports avec les Esclavons et
les Juifs, qui ont envahi leur commerce, ils seraient aussi honntes
que les Turcs, qui sont l aims et estims comme ils le mritent.

Mais, malgr ma sympathie pour ce beau pays et pour les habitans,
malgr les douceurs d'une vie favorable au travail par la mollesse
mme des habitudes environnantes, malgr les ravissantes dcouvertes
que chaque pas au hasard vous fait faire dans le plus pittoresque
assemblage de dcors feriques, de solitudes splendides et de recoins
charmans, je m'impatientais et je m'effrayais de la misre bien relle
o j'allais tomber et de l'impossibilit de partir, dont je ne voyais
pas arriver le terme. J'crivais en vain  Paris, j'allais en vain
chaque jour  la poste; rien n'arrivait. J'avais envoy des volumes;
je ne savais pas seulement si on les avait reus. Personne  Venise ne
connaissait peut-tre l'existence de la _Revue des Deux-Mondes_.

Un jour que je n'avais plus rien, littralement rien, et qu'ayant dn
pour moins que rien, je me prlassais encore dans ma gondole,
jouissant de mon reste, puisque la quinzaine tait paye d'avance,
tout en rflchissant  ma situation et en me demandant, avec une
mortelle rpugnance, si j'oserais la confier  une seule des
personnes, en bien petit nombre, que je connaissais  Venise; une
tranquillit singulire me vint tout  coup  l'ide, saugrenue, mais
nette et fixe, que j'allais rencontrer, le jour mme,  l'instant
mme, une personne de mon pays, qui, connaissant mon caractre et ma
position, me tirerait d'embarras sans m'en faire prouver aucun  lui
emprunter le ncessaire. Dans cette conviction non raisonne,  coup
sr, mais complte, j'ouvris la jalousie et me mis  regarder
attentivement toutes les figures des gondoles qui croisaient la mienne
sur le canal Saint-Marc. Je n'en vis aucune de ma connaissance; mais
l'ide persistant, j'entrai au jardin public, cherchant les groupes
de promeneurs, et faisant attention, contre ma coutume,  tous les
visages,  toutes les voix.

Tout  coup, mes regards rencontrent ceux d'un homme trs bon et trs
honnte avec qui j'avais fait connaissance autrefois aux eaux du mont
Dore, et qui, s'tant li avec mon mari, tait venu nous voir
plusieurs fois  Nohant. Il tait riche, indpendant. Il savait qui
j'tais moi-mme. Il accourut  moi, trs surpris de me voir l. Je
lui racontai mon aventure, et sur-le-champ il m'ouvrit sa bourse avec
joie, assurant qu'au moment o il m'avait aperue, il tait justement
en train de penser  moi et de se rappeler Nohant et le Berry, sans
pouvoir s'expliquer pourquoi ce souvenir se prsentait si nettement 
lui, au milieu de proccupations o rien ne se rattachait  moi ni aux
miens.

Fut-ce un effet du hasard ou de son imagination aprs coup, en
m'entendant lui raconter en riant mon pressentiment, je n'en sais
rien. Je raconte le fait tel qu'il est.

Je refusai de lui prendre plus de deux cents francs. Il s'en allait en
Russie, et comme il devait s'arrter quelques jours  Vienne, je
pensais, avec raison, recevoir  temps de Paris, de quoi le rembourser
avant qu'il allt plus loin, et de quoi m'en aller moi-mme en France.

Mon esprance fut ralise. A peine avait-il quitt Venise, qu'un
employ de la poste, pri et somm de faire des recherches,
dcouvrit, dans un casier nglig, les lettres et les billets de
banque de Buloz, oublis l depuis prs de deux mois, soit par hasard,
soit  dessein, en dpit de toutes les questions et de toutes les
instances.

Je mis ordre aussitt  mes affaires; je fis mes paquets, et je partis
 la fin d'aot par une chaleur crasante.

J'avais toujours gard au fond de ma malle un pantalon de toile, une
casquette et une blouse bleue, en cas de besoin, dans la prvision de
courses dans les montagnes. Je pus donc ddommager mes jambes du long
engourdissement des jours et des nuits de griffonage et des promenades
en gondole, et je fis une grande partie du voyage  pied. Je vis tous
les grands lacs, dont le plus beau est,  mon sens, le lac de Garde;
je traversai le Simplon, passant, en une journe, de la chaleur
torride du versant italien au froid glacial de la crte des Alpes, et
retrouvant, le soir, dans la valle du Rhne, une fracheur
printanire. Je n'cris pas un voyage; je dirai donc seulement que
celui-l fut pour moi un perptuel ravissement. J'eus un temps
admirable jusqu'au passage de la _Tte Noire_, entre Martigny et
Chamounix. L, un orage superbe me donna le plus beau spectacle du
monde. Mais le mulet dont on m'avait persuad de m'embarrasser ne
voulant plus ni avancer ni reculer, je lui jetai la bride sur le cou,
et, courant  l'aise sur les pentes gazonneuses, j'arrivai 
Chamounix avant la pluie, dont les gros nuages venaient lourdement
derrire moi, faisant retentir les montagnes de roulemens formidables
et sublimes.

De Genve j'accourus d'un trait  Paris, affame de revoir mes enfans.
Je trouvai Maurice grandi et presque habitu au collge. Il avait des
notes superbes: mais mon retour, qui tait pour nous deux une si
grande joie, devait bientt ramener son aversion pour tout ce qui
n'tait pas la vie  nous deux. Je revenais trop tt pour son
ducation classique.

Ses vacances s'ouvraient. Nous partmes ensemble pour rejoindre, 
Nohant, Solange, qui y avait pass le temps de mon absence sous la
garde d'une bonne dont j'tais sre comme soins et surveillance et
dont je me croyais sre comme caractre. Cette femme me paraissait
dvoue et remplissait consciencieusement son office. Je trouvai mon
gros enfant propre, frais, vigoureux, mais d'une soumission  sa bonne
qui m'inquita, en gard  son caractre d'enfant terrible. Cela me
fit penser  mon enfance et  cette _Rose_ qui, en m'adorant, me
brisait. J'observai sans rien dire, et je vis que les verges jouaient
un rle dans cette ducation modle. Je brlai les verges et je pris
l'enfant dans ma chambre. Cette excution mortifia cruellement
l'orgueil de Julie (elle s'appelait Julie, comme l'ancienne femme de
chambre de ma grand'mre). Elle devint aigre et insolente, et je vis
que, sous ses qualits essentielles comme mnagre, elle cachait,
comme femme, une noirceur atroce. Elle se tourna vers mon mari,
qu'elle flagorna, et qui eut la faiblesse d'couter les calomnies
odieuses et stupides qu'il lui plut de dbiter sur mon compte. Je la
renvoyai sans vouloir d'explication avec elle et en lui payant
largement les services qu'elle m'avait rendus. Mais elle partit avec
la haine et la vengeance au coeur, et M. Dudevant entretint avec elle
une correspondance qui lui permit de la retrouver plus tard.

Je ne m'en inquitai pas, et me fuss-je mfie de cette lche
aversion, il n'en et t ni plus ni moins. Je ne sais pas mnager ce
que je mprise, et je ne prvoyais pas, d'ailleurs, que mes
tranquilles relations avec mon mari dussent aboutir  des orages. Il y
en avait eu rarement entre nous. Il n'y en avait plus depuis que nous
nous tions faits indpendans l'un de l'autre. Tout le temps que
j'avais pass  Venise, M. Dudevant m'avait crit sur un ton de bonne
amiti et de satisfaction parfaite, me donnant des nouvelles des
enfans, et m'engageant mme  voyager pour mon instruction et pour ma
sant. Ces lettres furent produites et lues, dans la suite, par
l'avocat gnral, l'avocat de mon mari se plaignant des douleurs que
son client avait dvores dans la solitude.

Ne prvoyant rien de sombre dans l'avenir, j'eus un moment de
vritable bonheur  me retrouver  Nohant avec mes enfans et mes
amis. Fleury tait mari avec Laure Decerfz, ma charmante amie
d'enfance, plus jeune que moi, mais dj raisonnable quand j'tais
encore un vrai diable. Duvernet avait pous Eugnie, que je
connaissais peu, mais qui vint  moi comme un enfant tout coeur, me
demandant de la tutoyer d'emble puisque je tutoyais son mari, Mme
Duteil qui, plus jeune que moi aussi, tait dj mon ancienne amie;
Jules Nraud, mon Malgache bien aim; Gustave Papet, un camarade
d'enfance, un ami ensuite; l'excellent Planet, avec qui mon amiti
datait seulement de 1830, mais dont l'me nave et le tendre
dvouement savaient se rvler de prime abord; enfin, Duteil, l'un des
hommes les plus charmans qui aient exist, lorsqu'il n'tait qu'
moiti gris, et mon cher Rollinat, voil les coeurs qui s'taient
donns  moi tout entiers. La mort en a pris deux[11], les autres me
sont rests fidles.

  [11] Hlas! au moment o je relis ces lignes, un troisime est
  parti aussi. Mon cher Malgache ne recevra pas les fleurs que je
  viens de cueillir pour lui sur l'Apennin.

Fleury, Planet (Duvernet dans ses frquens voyages  Paris) avaient
t les htes de fondation de la mansarde du quai Saint-Michel et
ensuite de celle du quai Malaquais. Parmi les huit ou dix personnes
dont s'tait compose cette vie intime et fraternelle, presque toutes
rvaient un avenir de libert pour la France, sans se douter qu'elles
joueraient un rle plus ou moins actif dans les vnemens soit
politiques, soit littraires de la France. Il y avait mme l un
enfant, un bel enfant de douze  treize ans, ml  nous par le
hasard, et comme adopt par nous. Intelligent, gracieux, sympathique
et divertissant au possible, ce gamin, qui devait tre un jour un des
acteurs les plus aims du public et que je devais retrouver pour lui
confier des rles, s'appelait Prosper Bressant.

Celui-l, je le perdis de vue en partant pour l'Italie, d'autres plus
tard et peu  peu; mais le noyau berrichon que, les circonstances
aidant, je devais retrouver toujours, je le retrouvais  Nohant en
1834, avec une joie nouvelle, aprs une absence de prs d'une anne.

Je fis, avec plusieurs d'entre eux, une promenade  Valanay, et, au
retour, j'crivis sous l'motion d'une vive causerie avec Rollinat, un
petit article intitul _le Prince_, qui fcha beaucoup, m'a-t-on dit,
M. de Talleyrand. Je ne le sus pas plus tt fch, que j'eus regret
d'avoir publi cette boutade. Ne le connaissant pas, je n'avais senti
aucune aigreur personnelle contre lui. Il m'avait servi de type et de
prtexte pour un accs d'aversion contre les ides et les moyens de
cette cole de fausse politique et de honteuse diplomatie dont il
tait le reprsentant. Mais, bien que cette vieillesse-l ne ft gure
sacre, bien que cet homme  moiti dans la tombe appartnt dj 
l'histoire, j'eus comme un repentir, fond ou non, de ne pas avoir
mieux dguis sa personnalit dans ma critique. Mes amis me dirent en
vain que j'avais us d'un droit d'historien pour ainsi dire; je me
dis, moi, intrieurement, que je n'tais pas un historien, surtout
pour les choses prsentes; que ma vocation ne me commandait pas de
m'attaquer aux vivans, d'abord parce que je n'avais pas assez de
talent en ce genre pour faire une oeuvre de dmolition vraiment utile,
ensuite parce que j'tais femme, et qu'un sexe ne combattant pas l'un
contre l'autre  armes gales, l'homme qui insulte une femme commet
une lchet gratuite, tandis que la femme qui blesse un homme la
premire, ne pouvant lui en rendre raison, abuse de l'impunit.

Je ne dtruisis pas mon petit ouvrage, parce que ce qui est fait est
fait, et que nous ne devons jamais reprendre une pense mise, qu'elle
nous plaise ou non. Mais je me promis de ne jamais m'occuper des
personnes quand je n'aurais pas plus de bien que de mal  en dire, ou
quand je n'y serais pas contrainte par une attaque personnelle
calomnieuse.

J'aurais bien eu, par momens, une certaine verve pour la polmique. Je
le sentais,  l'ardeur de mon indignation contre le mensonge, et je
fus cent fois sollicite de me mler au combat journalier de la
politique. Je m'y refusai obstinment, mme dans les jours o
certains de mes amis m'y poussaient comme  l'accomplissement d'un
devoir. Si on avait voulu faire avec moi un journal qui gnralist le
combat de parti  parti, d'ide  ide, je m'y fusse mise avec
courage, et j'aurais probablement os plus que bien d'autres. Mais
restreindre cette guerre aux proportions d'un duel de chaque jour,
faire le procs des individus, les traduire, pour des faits de dtail,
 la barre de l'opinion, cela tait antipathique  ma nature, et
probablement impossible  mon organisation. Je ne me fusse pas
soutenue vingt-quatre heures dans les conditions de colre et de
ressentiment sans lesquelles mme les justes svrits ne peuvent
s'accomplir. Il m'en a cot parfois de faire partie de la rdaction
d'un journal ou seulement d'une revue, o mon nom semblait tre
l'acceptation d'une solidarit avec ces excutions politiques ou
littraires. Quelques-uns m'ont dit que je manquais de caractre et
que mes sentimens taient tides. Le premier point peut tre vrai,
mais le second tant faux, je ne pense pas que l'un soit la
consquence rigoureuse de l'autre. Je me rappelle que bon nombre de
ceux qui, en 1847, me reprochaient vivement mon apathie politique et
me prchaient l'_action_ en fort beaux termes, furent, en 1848, bien
plus calmes et bien plus doux que je ne l'avais jamais t.

Avant d'aborder l'anne 1835, o, pour la premire fois de ma vie, je
me sentis gagne par un vif intrt aux vnemens d'actualit, je
parlerai de quelques personnes avec lesquelles je commenais ou devais
commencer bientt  tre lie. Comme ces personnes sont toujours
restes trangres au monde politique, il me serait difficile d'y
revenir quand j'entrerai un peu dans ce monde-l, et, pour ne pas
interrompre alors mon sujet principal, je complterai ici, en quelque
sorte, l'histoire de mes relations avec elles, comme je l'ai dj fait
pour M. Delatouche.




CHAPITRE TRENTE-DEUXIEME.

Madame Dorval.


J'tais lie depuis un an avec Mme Dorval, non pas sans lutte avec
plusieurs de mes amis, qui avaient d'injustes prventions contre elle.
J'aurais beaucoup sacrifi  l'opinion de mes amis les plus srieux,
et j'y sacrifiais souvent, lors mme que je n'tais pas bien
convaincue; mais pour cette femme, dont le coeur tait au niveau de
l'intelligence, je tins bon, et je fis bien.

Ne sur les trteaux de province, leve dans le travail et la misre,
Marie Dorval avait grandi  la fois souffreteuse et forte, jolie et
fane, gaie comme un enfant, triste et bonne comme un ange condamn 
marcher sur les plus durs chemins de la vie. Sa mre tait de ces
natures exaltes qui excitent de trop bonne heure la sensibilit de
leurs enfans. A la moindre faute de Marie, elle lui disait: _Vous me
tuez, vous me faites mourir de chagrin!_ Et la pauvre petite, prenant
au srieux ces reproches exagrs, passait des nuits entires dans les
larmes, priant avec ardeur, et demandant  Dieu, avec des repentirs
et des remords navrans, de lui rendre sa mre, qu'elle s'accusait
d'avoir assassine; et le tout pour une robe dchire ou un mouchoir
perdu.

branle ainsi ds l'enfance, la vie d'motions se dveloppa en elle,
intense, inpuisable, et en quelque sorte ncessaire. Comme ces
plantes dlicates et charmantes que l'on voit pousser, fleurir, mourir
et renatre sans cesse, fortement attaches au roc, sous la foudre des
cataractes, cette me exquise, toujours plie sous le poids des
violentes douleurs, s'panouissait au moindre rayon de soleil, et
cherchait avec avidit le souffle de la vie autour d'elle, quelque
fugitif, quelque empoisonn parfois qu'il put tre. Ennemie de toute
prvoyance, elle trouvait dans la force de son imagination et dans
l'ardeur de son me les joies d'un jour, les illusions d'une heure,
que devaient suivre les tonnemens nafs ou les regrets amers.
Gnreuse, elle oubliait ou pardonnait; et, se heurtant sans cesse 
des chagrins renaissans,  des dceptions nouvelles, elle vivait, elle
aimait, elle souffrait toujours.

Tout tait passion chez elle, la maternit, l'art, l'amiti, le
dvoment, l'indignation, l'aspiration religieuse; et comme elle ne
savait et ne voulait rien modrer, rien refouler, son existence tait
d'une plnitude effrayante, d'une agitation au dessus des forces
humaines.

Il est trange que je me sois attache longtemps et toujours  cette
nature poignante qui agissait sur moi, non pas d'une manire funeste
(Marie Dorval aimait trop le beau et le grand pour ne pas vous y
rattacher, mme dans ses heures de dsespoir), mais qui me
communiquait ses abattemens, sans pouvoir me communiquer ses
renouvellemens soudains et vraiment merveilleux. J'ai toujours cherch
les mes sereines, ayant besoin de leur patience et dsirant l'appui
de leur sagesse. Avec Marie Dorval, j'avais un rle tout oppos, celui
de la calmer et de la persuader; et ce rle m'tait bien difficile,
surtout  l'poque o, trouble et effraye de la vie jusqu' la
dsesprance, je ne trouvais rien de consolant  lui-dire qui ne ft
dmenti en moi par une souffrance moins expansive, mais aussi profonde
que les siennes.

Et pourtant ce n'tait pas par devoir seulement que j'coutais sans me
lasser sa plainte passionne et incessante contre Dieu et les hommes.
Ce n'tait pas seulement le dvoment de l'amiti qui m'enchanait au
spectacle de ses tortures; j'y trouvais un charme trange, et, dans ma
piti, il y avait un respect profond pour ces trsors de douleur qui
ne s'puisaient que pour se renouveler.

A trs peu d'exceptions prs, je ne supporte pas longtemps la socit
des femmes; non pas que je les sente infrieures  moi par
l'intelligence: j'en consomme si peu dans le commerce habituel de la
vie, que tout le monde en a plus que moi autour de moi; mais la femme
est, en gnral, un tre nerveux et inquiet, qui me communique, en
dpit de moi-mme, son trouble ternel  propos de tout. Je commence
par l'couter  regret, et puis je me laisse prendre  un intrt bien
naturel, et je m'aperois enfin que, dans toutes les agitations
puriles qu'on me raconte, il n'y a pas de quoi fouetter un chat.

D'autres sont vaines sitt qu'elles deviennent srieuses, et celles
qui ne sont pas artistes de profession arrivent souvent  un orgueil
dmesur, ds qu'elles sortent de la rgion des caquets et de la
proccupation exagre des petites choses. C'est un rsultat de
l'ducation incomplte; mais cette ducation le ft-elle moins, il
resterait toujours  la femme une sorte d'excitation maladive qui
tient  son organisation, et qui en fait le tourment quand, par
exception, elle n'en fait pas le charme.

J'aime donc mieux les hommes que les femmes, et je le dis sans malice,
bien srieusement convaincue que les fins de la nature sont logiques
et compltes, que la satisfaction des passions n'est qu'un ct
restreint et accidentel de cet attrait d'un sexe pour l'autre, et
qu'en dehors de toute relation physique, les mes se recherchent
toujours dans une sorte d'alliance intellectuelle et morale o chaque
sexe apporte ce qui est le complment de l'autre. S'il en tait
autrement, les hommes fuiraient les femmes, et rciproquement, quand
l'ge des passions finit, tandis qu'au contraire, le principal lment
de la civilisation humaine est dans leurs rapports calmes et dlicats.

Malgr cette disposition que je n'ai jamais voulu nier, trouvant qu'
la nier il y avait hypocrisie mal entendue et draison complte;
malgr mon loignement  couter les confidences de femmes, qui sont
rarement vraies, et souvent insipides; malgr ma prfrence pour la
corde plus franche et plus pleine que les hommes font vibrer dans mon
esprit, j'ai connu et je connais plusieurs femmes qui, vraiment femmes
par la sensibilit et la grce, m'ont mis le coeur et le cerveau
compltement  l'aise, par une candeur vritable et une placidit de
caractre non pas virile, mais pour ainsi dire anglique.

Telle n'tait pourtant pas Mme Dorval. C'tait le rsum de
l'inquitude fminine arrive  sa plus haute puissance. Mais c'en
tait aussi l'expression la plus intressante et la plus sincre. Ne
dissimulant rien d'elle-mme, elle n'arrangeait et n'affectait rien.
Elle avait un abandon d'une rare loquence; loquence parfois sauvage,
jamais triviale, toujours chaste dans sa crudit et trahissant partout
la recherche de l'idal insaisissable, le rve du bonheur pur, le ciel
sur la terre. Cette intelligence suprieure, inoue de science
psychologique et riche d'observations fines et profondes, passait du
svre au plaisant avec une mobilit stupfiante. Quand elle racontait
sa vie, c'est--dire son dboire de la veille, et sa croyance au
lendemain, c'tait au milieu de larmes amres et de rires entranans
qui dramatisaient ou clairaient son visage, sa pantomime, tout son
tre, de lueurs tour  tour terribles et brillantes. Tout le monde a
connu  demi cette femme imptueuse, car quiconque l'a vue aux prises
avec les fictions de l'art, peut, jusqu' un certain point, se la
reprsenter telle qu'elle tait dans la ralit: mais ce n'tait l
qu'un ct d'elle-mme. On ne lui a jamais fait, l'on n'aurait, je
crois, jamais pu lui faire le rle o elle se ft manifeste et
rvle tout entire, avec sa verve sans fiel, sa tendresse immense,
ses colres enfantines, son audace splendide, sa posie sans art, ses
rugissemens, ses sanglots et ses rires nafs et sympathiques,
soulagement momentan qu'elle semblait vouloir donner  l'motion de
son auditeur accabl.

Parfois, cependant, c'tait une gat dsespre; mais bientt le rire
vrai s'emparait d'elle et lui donnait de nouvelles puissances. C'tait
la balle lastique qui touchait la terre pour rebondir sans cesse.
Ceux qui l'coutaient une heure en taient blouis. Ceux qui
l'coutaient des jours entiers la quittaient briss, mais attachs 
cette destine fatale par un invincible attrait, celui qui attire la
souffrance, vers la souffrance et la tendresse du coeur, vers l'abme
des coeurs navrs.

Lorsque je la connus, elle tait dans tout l'clat de son talent et de
sa gloire. Elle jouait _Antony_ et _Marion Delorme_.

Avant de prendre la place qui lui tait due, elle avait pass par
toutes les vicissitudes de la vie nomade. Elle avait fait partie de
troupes ambulantes dont le directeur proposait _une partie de dominos
sur le thtre,  l'amateur le plus fort de la socit, pour gayer
l'entr'acte_. Elle avait chant dans les choeurs de _Joseph_, grimpe
sur une chelle et couverte d'un parapluie pour quatre, la coulisse du
thtre (c'tait une ancienne glise) tant tombe en ruines, et les
choristes tant obligs de se tenir l sur une brche masque de
toiles, par une pluie battante. Le choeur avait t interrompu par
l'exclamation d'un des coryphes, criant  celui qui tait sur
l'chelon au dessus de lui: Animal, tu me crves l'oeil avec ton
parapluie! A bas le parapluie!

A quatorze ans, elle jouait _Fanchette_ dans le _Mariage de Figaro_,
et je ne sais plus quel rle dans une autre pice. Elle ne possdait
au monde qu'une robe blanche qui servait pour les deux rles.
Seulement, pour donner  Fanchette une _tournure espagnole_, elle
cousait une bande de calicot rouge au bas de sa jupe, et la dcousait
vite aprs la pice, pour avoir l'air de mettre un autre costume,
quand les deux pices taient joues le mme soir. Dans le jour, vtue
d'un troit fourreau d'enfant, en tricot de laine, elle lavait et
repassait sa prcieuse robe blanche.

Un jour, qu'elle tait ainsi vtue et ainsi occupe, un vieux riche de
province vint lui offrir son coeur et ses cus. Elle lui jeta son fer
 repasser au visage, et alla conter cette insulte  un petit garon
de quinze ans qu'elle regardait comme son amoureux, et qui voulut tuer
le sducteur.

Marie jeune, elle chantait l'opra comique  Nancy, je crois, lorsque
sa petite fille eut la cuisse casse dans la coulisse par la chute
d'un dcor. Il lui fallut courir de son enfant  la scne, et de la
scne  son enfant, sans interrompre la reprsentation.

Mre de trois enfans et charge de sa vieille mre infirme, elle
travailla avec un courage infatigable pour les entourer de soins. Elle
vint  Paris tenter la fortune, c'tait l'ambition d'chapper  la
misre. Mais, ayant en horreur toute autre ressource que celle du
travail, elle vgta plusieurs annes dans la fatigue et les
privations. Ce ne fut que par le rle de la _Meunire_, dans le
mlodrame en vogue des _Deux Forats_, qu'elle commena  faire
remarquer ses minentes qualits dramatiques.

Ds lors ses succs furent brillans et rapides. Elle cra la femme du
drame nouveau, l'hrone romantique au thtre, et si elle dut sa
gloire aux matres dans cet art, ils lui durent, eux aussi, la
conqute d'un public qui voulait en voir et qui en vit la
personnification dans trois grands artistes, Frdrick Lematre, Mme
Dorval et Bocage.

Mme Dorval cra, en outre, un type  part dans le rle de _Jeanne
Vaubernier_ (Mme Dubarry). Il faut l'avoir vue dans ce rle, o,
exquise de grce et de charme dans la trivialit, elle rsolut une
difficult qui semblait insurmontable.

Mais il faut l'avoir vue dans _Marion Delorme_, dans _Angelo_, dans
_Chatterton_, dans _Antony_, et plus tard dans le drame de
_Marie-Jeanne_, pour savoir quelle passion jalouse, quelle chastet
suave, quelles entrailles de maternit taient en elle  une gale
puissance.

Et pourtant elle avait  lutter contre des dfauts naturels. Sa voix
tait raille, sa prononciation grasseyante, et son premier abord
sans noblesse et mme sans grce. Elle avait le dbit de convention
maladroit et gn, et, trop intelligente pour beaucoup de rles
qu'elle eut  jouer, elle disait souvent: Je ne sais aucun moyen de
dire juste des choses fausses. Il y a au thtre des locutions
convenues qui ne pourront jamais sortir de ma bouche que de travers,
parce qu'elles n'en sont jamais sorties dans la ralit. Je n'ai
jamais dit dans un moment de surprise: _Que vois-je!_ et dans un
mouvement d'hsitation: _O m'gar-je?_ Eh bien! j'ai souvent des
tirades entires dont je ne trouve pas un seul mot possible et que je
voudrais improviser d'un bout  l'autre, si on me laissait faire.

Mais il y avait toute une entre en matire dans les premires scnes
de ses rles, o, quelque vrais et bien crits qu'ils fussent, ses
dfauts ressortaient plus que ses qualits. Ceux qui la connaissaient
ne s'en inquitaient pas, sachant que le premier clair qui jaillirait
d'elle amnerait l'embrasement du public. Ses ennemis (tous les grands
artistes en ont beaucoup et de trs acharns) se frottaient les mains
au dbut, et les gens sans prvention qui la voyaient pour la premire
fois, s'tonnaient qu'on la leur et tant vante; mais, ds que le
mouvement se faisait dans le rle, la grce souple et abandonne se
faisait dans la personne; ds que le trouble arrivait dans la
situation, l'motion de l'actrice creusait cette situation, jusqu'
l'pouvante, et quand la passion, la terreur ou le dsespoir
clataient, les plus froids taient entrans, les plus hostiles
taient rduits au silence.

J'avais publi seulement _Indiana_, je crois, quand, pousse vers Mme
Dorval par une sympathie profonde, je lui crivis pour lui demander de
me recevoir. Je n'tais nullement clbre, et je ne sais mme pas si
elle avait entendu parler de mon livre. Mais ma lettre la frappa par
sa sincrit. Le jour mme o elle l'avait reue, comme je parlais de
cette lettre  Jules Sandeau, la porte de ma mansarde s'ouvre
brusquement, et une femme vient me sauter au cou avec effusion, en
criant tout essouffle: _Me voil, moi!_

Je ne l'avais jamais vue que sur les planches; mais sa voix tait si
bien dans mes oreilles, que je n'hsitai pas  la reconnatre. Elle
tait mieux que jolie, elle tait charmante; et, cependant, elle tait
jolie, mais si charmante que cela tait inutile. Ce n'tait pas une
figure, c'tait une physionomie, une me. Elle tait encore mince, et
sa taille tait un souple roseau qui semblait toujours balanc par
quelque souffle mystrieux, sensible pour lui seul. Jules Sandeau la
compara, ce jour-l,  la plume brise qui ornait son chapeau. Je
suis sr, disait-il, qu'on chercherait dans l'univers entier une plume
aussi lgre et aussi molle que celle qu'elle a trouve. Cette plume
unique et merveilleuse a vol vers elle par la loi des affinits, ou
elle est tombe sur elle, de l'aile de quelque fe en voyage.

Je demandai  Mme Dorval comment ma lettre l'avait convaincue et
amene si vite. Elle me dit que cette dclaration d'amiti et de
sympathie lui avait rappel celle qu'elle avait crite  Mlle Mars
aprs l'avoir vue jouer pour la premire fois: J'tais si nave et si
sincre! ajouta-t-elle. J'tais persuade qu'on ne vaut et qu'on ne
devient quelque chose soi-mme que par l'enthousiasme que le talent
des autres nous inspire. Je me suis souvenue, en lisant votre lettre,
qu'en crivant la mienne je m'tais sentie vritablement artiste pour
la premire fois, et que mon enthousiasme tait une rvlation. Je me
suis dit que vous tiez ou seriez artiste aussi; et puis, je me suis
rappel encore que Mlle Mars, au lieu de me comprendre et de
m'appeler, avait t froide et hautaine avec moi; je n'ai pas voulu
faire comme Mlle Mars.

Elle nous invita  dner pour le dimanche suivant; car elle jouait
tous les soirs de la semaine, et passait le jour du repos au milieu de
sa famille. Elle tait marie avec M. Merle, crivain distingu, qui
avait fait des vaudevilles charmans, le _Ci-devant jeune Homme_
entr'autres, et qui, presque jusqu' ses derniers jours, a fait le
feuilleton de thtre de la _Quotidienne_ avec esprit, avec got, et
presque toujours avec impartialit. M. Merle avait un fils; les trois
filles de Mme Dorval et quelques vieux amis composaient la runion
intime, o les jeux et les rires des enfans avaient naturellement le
dessus.

On ne sait pas assez combien est touchante la vie des artistes de
thtre quand ils ont une vraie famille et qu'ils la prennent au
srieux. Je crois qu'aujourd'hui le plus grand nombre est dans les
conditions du devoir ou du bonheur domestique, et qu'il serait bien
temps d'en finir absolument avec les prjugs du passe. Les hommes ont
plus de moralit dans cette classe que les femmes, et la cause en est
dans les sductions qui environnent la jeunesse et la beaut,
sductions dont les consquences, agrables seulement pour l'homme,
sont presque toujours funestes pour la femme. Mais quand mme les
actrices ne sont pas dans une position rgulire selon les lois
civiles, quand mme, je dirai plus, elles sont livres  leurs plus
mauvaises passions, elles sont presque toutes des mres d'une
tendresse ineffable et d'un courage hroque. Les enfans de celles-ci
sont mme gnralement plus heureux que ceux de certaines femmes du
monde, ces dernires, ne pouvant et ne voulant pas avouer leurs
fautes, cachent et loignent les fruits de leur amour, et quand,  la
faveur du mariage, elles les glissent dans la famille, le moindre
doute fait peser la rigueur et l'aversion sur la tte de ces
malheureux enfans.

Chez les actrices, faute avoue est rpare. L'opinion de ce monde-l
ne fltrit que celles qui abandonnent ou mconnaissent leur
progniture. Que le monde officiel condamne si bon lui semble, les
pauvres petits ne se plaindront pas d'tre accueillis chez eux par une
opinion plus tolrante. L, vieux et jeunes parens, et mme poux
lgitimes venus aprs coup, les adoptent sans discussion vaine et les
entourent de soins et de caresses. Btards ou non, ils sont tous fils
de famille, et quand leur mre a du talent, les voil de suite
ennoblis et traits dans leur petit monde comme de petits princes.

Nulle part les liens du sang ne sont plus troitement serrs que chez
les artistes de thtre. Quand la mre est force de travailler aux
rptitions cinq heures par jour, et  la reprsentation cinq heures
par soire; quand elle a  peine le temps de manger et de s'habiller,
les courts momens o elle peut caresser et adorer ses enfans sont des
momens d'ivresse passionne, et les jours de repos sont de vrais jours
de fte. Comme elle les emporte alors  la campagne avec transport!
comme elle se fait enfant avec eux, et comme, en dpit des garemens
qu'elle peut avoir subis ailleurs, elle redevient pure dans ses
penses et un moment sanctifie par le contact de ces mes innocentes!

Aussi, celles qui vivent dans des habitudes de vertu (et il y en a
plus qu'on ne pense), sont-elles dignes d'une vnration particulire;
car, en gnral, elles ont une rude charge  porter, quelquefois,
pre, mre, vieilles tantes, soeurs trop jeunes, ou mres aussi, sans
courage et sans talent. Cet entourage est ncessaire souvent pour
surveiller et soigner les enfans de l'artiste qu'elle ne peut lever
elle-mme d'une manire suivie, et qui lui sont un ternel sujet
d'inquitude; mais souvent aussi cet entourage use et abuse, ou il se
querelle, et, au sortir des enivremens de la fiction, il faut venir
mettre la paix dans cette ralit trouble.

Pourtant l'artiste, loin de rpudier sa famille, l'appelle et la
resserre autour de lui. Il tolre, il pardonne, il soutient, il
nourrit les uns et lve les autres. Quelque sage qu'il soit, ses
appointemens ne suffisent qu' la condition d'un travail terrible, car
l'artiste ne peut vivre avec la parcimonie que le petit commerant et
l'humble bourgeois savent mettre dans leur existence. L'artiste a des
besoins d'lgance et de salubrit dont le citadin sordide ne recule
pas  priver ses enfans et lui-mme. Il a le sentiment du beau, par
consquent la soif d'une vraie vie. Il lui faut un rayon de soleil, un
souffle d'air pur, qui, si mesur qu'il soit, devient chaque jour d'un
prix plus exorbitant dans les villes populeuses.

Et puis, l'artiste sent vivement les besoins de l'intelligence. Il ne
vit, il ne grandit que par l. Son but n'est pas d'amasser une petite
rente pour doter ses enfans; il faut que ses enfans soient levs en
artistes pour le devenir  leur tour. On veut pour les siens ce que
l'on possde soi-mme, et parfois on le veut d'autant plus qu'on en a
t priv et qu'on s'est miraculeusement form  la vie intellectuelle
par des prodiges de volont. On sait ce qu'on a souffert, et, comme on
a risqu d'chouer, on veut pargner  ses enfans ces dangers et ces
preuves. Ils seront donc levs et instruits comme les enfans du
riche; et cependant on est pauvre: la moyenne des appointemens des
artistes un peu distingus de Paris est de cinq mille francs par an.
Pour arriver  huit ou dix mille, il faut dj avoir un talent trs
srieux, ou, ce qui est plus rare et plus difficile  atteindre (car
il y a des centaines de talens ignors ou mconnus), il faut avoir un
succs notable.

L'artiste n'arrive donc  rsoudre le dur problme qu' travers des
peines infinies, et toutes ces questions d'amour-propre excessif et de
jalousie purile qu'on lui reproche de prendre trop au srieux,
cachent souvent des abmes d'effroi ou de douleur, des questions de
vie et de mort.

Ce dernier point tait bien rel chez Mme Dorval. Elle gagnait tout au
plus quinze mille francs et ne se reposant jamais, et vivant de la
manire la plus simple, sachant faire sa demeure et ses habitudes
lgantes sans luxe,  force de got et d'adresse; mais grande,
gnreuse, payant souvent des dettes qui n'taient pas les siennes, ne
sachant pas repousser des parasites qui n'avaient de droit chez elle
que la persistance de l'habitude, elle tait sans cesse aux expdiens,
et je lui ai vu vendre, pour habiller ses filles ou pour sauver de
lches amis, jusqu'aux petits bijoux qu'elle aimait comme des
souvenirs et qu'elle baisait comme des reliques.

Rcompense souvent par la plus noire ingratitude, par des reproches
qui taient de vritables blasphmes dans certaines bouches, elle se
consolait dans l'espoir du bonheur de ses filles: mais l'une d'elles
brisa son coeur.

Gabrielle avait seize ans; elle tait d'une idale beaut. Je ne la
vis pas trois fois sans m'apercevoir qu'elle tait jalouse de sa mre
et qu'elle ne songeait qu' secouer son autorit. Mme Dorval ne
voulait pas entendre parler de thtre pour ses filles. _Je sais trop
ce que c'est!_ disait-elle; et, dans ce cri, il y avait toutes les
terreurs et toutes les tendresses de la mre.

Gabrielle ne se gna pas pour me dire que sa mre redoutait sur la
scne le voisinage de sa jeunesse et de sa beaut. Je l'en repris, et
elle me tmoigna trs navement sa colre et son aversion pour
quiconque donnait raison contre elle  sa mre. Je fus surprise de
voir tant d'amertume cache sous cette figure d'ange, pour laquelle je
m'tais sentie prvenue, et qui, en me donnant sa confiance, s'tait
imagine apparemment que j'abonderais dans son sens.

Peu de temps aprs, Gabrielle s'prit d'un homme de lettres de quelque
talent, F***, qui faisait de petits articles dans la _Revue des
Deux-Mondes_, sous le nom de lord Feeling. Mais ce talent tait d'une
mince porte et d'un emploi  peu prs nul, commercialement parlant.
F... ne possdait rien, et, de plus, il tait phthisique.

Mme Dorval voulut l'loigner; Gabrielle, irrite, l'accusa de vouloir
le lui enlever. Ah! s'criait la pauvre mre blesse et consterne,
voil l'excrable rengaine? des filles jalouses! On veut les empcher
de courir  leur perte, on a le coeur bris d'tre forc de briser le
leur, et pour vous consoler, elles vous accusent d'tre infme, pas
davantage!

Mme Dorval jugea ncessaire de mettre Gabrielle au couvent. Un beau
matin, Gabrielle disparut, enleve par F....

F... tait un honnte homme, mais une me sans nergie comme son
organisation mortellement frappe, et un esprit sans ressources comme
sa fortune. Aprs le scandale de cet enlvement, Mme Dorval ne pouvant
lui refuser la main de Gabrielle, il n'avait d'autre parti  prendre
que de venir demander et obtenir un double pardon. La courageuse mre
et donn asile  ce malade qui voulait tre poux au bord de sa
tombe,  cette fille abuse qui se posait en victime parce qu'on
voulait l'empcher de l'tre.

F... fit tout le contraire de ce que lui eussent conseill la raison
et la droiture. Il emmena Gabrielle en Espagne, comme s'il et craint
que sa mre ne mt des gendarmes aprs elle, et ils essayrent de se
marier sans son consentement; mais ils n'y russirent pas et furent
forcs de le demander dans des termes blessans. Le mariage consenti et
conclu, ils demandrent de l'argent. Mme Dorval donna tout ce qu'elle
put donner. On trouva naturellement qu'elle n'en avait gure, et on
lui en fit un crime. Les jeunes poux, au lieu de chercher 
travailler  Paris, partirent pour l'Angleterre, mangeant ainsi d'un
coup, en voyages et en dplacemens, le peu qu'ils possdaient.
Avaient-ils l'espoir de se crer des occupations  Londres? Cet
espoir ne se ralisa pas. Gabrielle n'tait pas artiste, bien qu'elle
et t leve comme une hritire et pu l'tre, avec des matres
d'art et les conseils de vrais artistes; mais la beaut ne suffit pas
sans le courage et l'intelligence.

F... n'tait pas beaucoup mieux dou: c'tait un bon jeune homme,
d'une figure intressante, capable de sentimens doux et tendres, mais
trs  court d'ides et trop dlicat pour ne pas comprendre, s'il et
rflchi, qu'enlever une jeune fille pauvre, sans avoir les moyens ni
la force de lui crer une existence, est une faute dont on a mauvaise
grce  se draper. Il tomba dans le dcouragement, et la phthisie fit
d'effrayans progrs. Ce mal est contagieux entre mari et femme.
Gabrielle en fut envahie et y succomba en quelques semaines, en proie
 la misre et au dsespoir.

Le malheureux F... revint mourir  Paris. Il reut l'hospitalit
pendant quelques jours,  Saint-Gratien, chez le marquis de Custines,
et l il eut la faiblesse de se plaindre de Mme Dorval avec cret. Se
faisant illusion sur lui-mme, comme tous les phthisiques, il
prtendait avoir t robuste et bien portant avant ce sjour 
Londres, o les privations de sa femme et l'inquitude de l'avenir
l'avaient tu. Il se trompait compltement sur lui-mme. Le premier
mot que Mme Dorval m'avait dit sur son compte avait t celui-ci: Il
a un peu de talent, trs peu de courage, et une sant perdue. Il
suffisait, en effet, de le voir, pour remarquer sa toux sche, sa
maigreur extrme et le profond abattement de sa physionomie. La pauvre
Gabrielle attribuait ces symptmes effrayans aux souffrances de la
passion, et, innocente qu'elle tait, ne se doutait pas que
l'assouvissement de cette passion serait la mort pour tous deux.

Quant aux secours que Mme Dorval et d leur envoyer, dans l'tat de
gne trs dure et trs effrayante o elle vivait elle-mme, harcele
(je l'ai vu) par des cranciers qui saisissaient ses appointemens et
menaaient de saisir ses meubles, ces secours eussent t un faible
palliatif. En outre, F... avouait lui-mme qu'il avait eu honte de lui
faire savoir  quelles extrmits il s'tait vu rduit, et cette honte
se comprend de reste de la part d'un homme qui n'a tenu compte des
prvisions maternelles et qui s'est fait fort d'tre un soutien digne
de confiance. F... s'tait montr irrit surtout de n'avoir pas
inspir cette confiance  Mme Dorval.

Malgr ce remords intrieur, F..., bris par la perte de sa femme,
aigri par sa propre souffrance et se dbattant aux approches de
l'agonie, s'panchait en confidences amres. Que Dieu lui pardonne,
mais elles furent coupables, ces plaintes de sa faiblesse! Bon nombre
de personnes les coutrent et les accueillirent, coupables aussi de
ne pas savoir les rduire  nant comme l'examen du fait et par la
plus simple rflexion sur ce fait mme.

Les ennemis de Mme Dorval s'emparrent avec joie du plus odieux et du
plus absurde reproche qu'on pt inventer contre cette mre martyre, 
toute heure de sa vie, du dchirement de ses propres entrailles. Elle,
une mauvaise mre, quand son sentiment maternel tenait de la passion
et parfois du dlire! quand elle est morte elle-mme  la peine! Je
raconte toute sa vie, et on verra tout  l'heure comme elle savait
aimer.

Un jour qu'on rapportait, bien  tort selon moi,  Mme Dorval les
plaintes de sa fille et de F..., au nombre desquelles celle-ci que
Gabrielle avait t par elle maltraite et battue, elle devint sombre
et rveuse; puis, sans couter les questions indlicates et cruelles
qu'on lui adressait, elle s'cria: Ah oui! mon Dieu, j'aurais d la
battre! Pardonnez-moi, mon Dieu, de n'avoir pas eu ce courage-l!

Abreuve de douleurs, la pauvre femme se releva de ce nouveau coup par
le travail, l'affection des siens et de tendres soins pour sa plus
jeune fille, Caroline, un bel enfant blond et calme, dont la sant,
longtemps branle, lui avait caus de mortelles angoisses. Au lieu de
la seconder et d'adopter l'enfant malade, comme celui qui avait le
besoin et le droit d'tre l'enfant gt, les deux soeurs anes
s'taient amuses  en tre jalouses.

Mais Caroline tait bonne; elle chrissait sa mre: elle mritait
d'tre heureuse, et elle le fut. Aprs que sa soeur Louise fut marie,
elle se maria,  son tour, avec Rn Luguet, un jeune acteur en qui
Mme Dorval pressentit un talent vrai, une me gnreuse, un caractre
sr.

Je vis cependant Mme Dorval triste et abattue pendant les premiers
mois de cette nouvelle vie qui se faisait autour d'elle. Elle tait
souvent malade. Un jour je la trouvai au fond de son appartement de la
rue du Bac, courbe et comme brise sur un mtier  tapisserie. Je
suis cependant heureuse, me dit-elle en pleurant de grosses larmes. Eh
bien, je souffre, et je ne sais pas pourquoi. Les affections ardentes
m'ont use avant l'ge. Je me sens vieille, fatigue. J'ai besoin de
repos, je cherche le repos, et voil ce qui m'arrive: je ne sais pas
me reposer. Puis elle entra dans le dtail de sa vie intime. J'ai
rompu violemment, me dit-elle, avec les souffrances violentes. Je veux
vivre du bonheur des autres, faire ce que tu m'as dit, m'oublier
moi-mme. J'aurais voulu aussi me rattacher  mon art, l'aimer; mais
cela m'est impossible. C'est un excitant qui me ramne au besoin de
l'excitation, et, ainsi excite  demi, je n'ai plus que le sentiment
de la douleur, les affreux souvenirs, et, pour toute diversion au
pass, les mille coups d'pingle de la ralit prsente, trop faibles
pour emporter le mal, assez forts pour y ajouter l'impatience et le
malaise. Ah! si j'avais des rentes, ou si mes enfans n'avaient plus
besoin de moi, je me reposerais tout  fait!

Et comme je lui observais qu'elle se plaignait justement de ne pas
savoir devenir calme: C'est vrai, me dit-elle, l'ennui me dvore,
depuis que je n'ai plus  m'inquiter. Louise est marie selon son
choix, Caroline a un mari charmant, qu'elle adore. M. Merle, toujours
gai et satisfait, pourvu que rien ne fasse un pli dans son bien-tre,
est, aujourd'hui comme toujours, le calme personnifi; aimable, facile
 vivre, charmant dans son gosme. Tout ne va pas mal, sauf cet
appartement que vous trouvez si joli, mais qui est sombre et qui me
fait l'effet d'un tombeau.

Et elle se remit  pleurer. Tu me caches quelque chose? lui
dis-je.--Non, vrai! s'cria-t-elle. Tu sais bien que j'ai au contraire
le dfaut de t'accabler de mes peines, et que c'est  toi que je
demande toujours du courage. Mais est-ce que tu ne comprends pas
l'ennui? Un ennui sans cause, car si on la savait, cette cause, on
trouverait le remde. Quand je me dis que c'est peut-tre l'absence de
passions, je sens un tel effroi  l'ide de recommencer ma vie, que
j'aime encore mille fois mieux la langueur o je suis tombe. Mais,
dans cette espce de sommeil o me voil, je rve trop et je rve
mal. Je voudrais voir le ciel ou l'enfer, croire au Dieu et au diable
de mon enfance, me sentir victorieuse d'un combat quelconque, et
dcouvrir un paradis, une rcompense. Eh bien, je ne vois rien qu'un
nuage, un doute. Je m'efforce par momens de me sentir dvote. J'ai
besoin de Dieu; mais je ne le comprends pas sous la forme que la
religion lui donne. Il me semble que l'glise est aussi un thtre, et
qu'il y a l des hommes qui jouent un rle. Tiens, ajouta-t-elle en me
montrant une jolie rduction en marbre blanc de la _Madeleine_ de
Canova, je passe des heures  regarder cette femme qui pleure, et je
me demande pourquoi elle pleure, si c'est du repentir d'avoir vcu ou
du regret de ne plus vivre. Longtemps je ne l'ai tudie que comme un
modle de pose,  prsent je l'interroge comme une ide. Tantt elle
m'impatiente, et je voudrais la pousser pour la forcer  se relever;
tantt elle m'pouvante, et j'ai peur d'tre brise aussi sans retour.

--Je voudrais tre toi, reprit-elle, en rponse aux rflexions que les
siennes me suggraient.

--Moi, je t'aime trop pour te souhaiter cela, lui dis-je. Je ne
m'ennuie pas, dans le sens que tu dis, depuis aujourd'hui ni depuis
hier, mais depuis l'heure o je suis venue au monde.

--Oui, oui, je sais cela, s'cria-t-elle: mais c'est un fort ennui, ou
un ennui fort, comme tu voudras. Le mien est plus mou que douloureux,
il est coeurant. Tu creuses la raison de tes tristesses, et quand tu
la tiens, voil que ton parti est pris. Tu te tires de tout en disant:
C'est comme cela et ne peut tre autrement. Voil, moi, comme je
voudrais pouvoir dire. Et puis, tu crois qu'il y a une vrit, une
justice, un bonheur quelque part; tu ne sais pas o, cela ne te fait
rien. Tu crois qu'il n'y a qu' mourir pour entrer dans quelque chose
de mieux que la vie. Tout cela, je le sens d'une manire vague; mais
je le dsire plus que je ne l'espre.

Puis s'interrompant tout  coup: Qu'est-ce que c'est qu'une
abstraction? me dit-elle. Je lis ce mot-l dans toutes sortes de
livres, et plus on me l'explique, moins je comprends.

Je ne lui eus pas rpondu deux mots que je vis qu'elle comprenait
mieux que moi, car elle s'imaginait que j'avais du gnie, et c'est
elle qui en avait.

Eh bien! reprit-elle avec feu, une ide abstraite n'est rien pour
moi. Je ne peux pas mettre mon coeur et mes entrailles dans mon
cerveau. Si Dieu a le sens commun, il veut qu'en nous, comme en dehors
de nous, chaque chose soit  sa place et y remplisse sa fonction. Je
peux comprendre l'abstraction Dieu et contempler un instant l'ide de
la perfection  travers une espce de voile, mais cela ne dure pas
assez pour me charmer. Je sens le besoin d'aimer, et que le diable
m'emporte si je peux aimer une abstraction!

Et puis, quoi? Ce Dieu-l, que vos philosophes et vos prtres nous
montrent les uns comme une ide, les autres sous la forme d'un Christ,
qui me rpondra qu'il soit ailleurs que dans vos imaginations? Qu'on
me le montre, je veux le voir! S'il m'aime un peu, qu'il me le dise et
qu'il me console! Je l'aimerai tant, moi! Cette Madeleine, elle l'a
vu, elle l'a touch, son beau rve! Elle a pleur  ses pieds, elle
les a essuys de ses cheveux! O peut-on rencontrer encore une fois le
divin Jsus? Si quelqu'un le sait, qu'il me le dise, j'y courrai. Le
beau mrite d'adorer un tre parfait qui existe rellement! Croit-on
que si je l'avais connu, j'aurais t une pcheresse? Est-ce que ce
sont les sens qui entranent? Non, c'est la soif de toute autre chose;
c'est la rage de trouver l'amour vrai qui appelle et fuit toujours.
Que l'on nous envoie des saints, et nous serons bien vite des saintes.
Qu'on me donne un souvenir comme celui que cette pleureuse emporta au
dsert, je vivrai au dsert comme elle, je pleurerai mon bien-aim, et
je ne m'ennuierai pas, je t'en rponds.

Telle tait cette me trouble et toujours ardente, dont je gte
probablement les effusions en tchant de les rsumer et de les
traduire. Car qui rendra le feu de sa parole et l'animation de ses
penses? Ceux qui ont entendu et compris cette parole ne l'oublieront
jamais!

Cet abattement ne fut que passager. Bientt Caroline eut un fils, 
qui sa mre donna le nom de Georges; et cet enfant devint la joie,
l'amour suprme de Marie. Il fallait  ce coeur dvou un tre  qui
elle pt se donner tout entire, le jour et la nuit, sans repos et
sans restriction. Mes enfans, disait-elle, prtendent que je les ai
moins aims  mesure qu'ils grandissaient. Cela n'est pas vrai; mais
il est bien certain que je les ai aims autrement. A mesure qu'ils
avaient moins besoin de moi, j'tais moins inquite d'eux, et c'est
cette inquitude qui fait la passion. Ma fille est heureuse; je
troublerais son bonheur si j'avais l'air d'en douter. C'est son mari
maintenant qui est sa mre, c'est lui qui la regarde dormir et qui
s'inquite si elle dort mal. Moi, j'ai besoin d'oublier mon sommeil,
mon repos, ma vie pour quelqu'un. Il n'y a que les petits enfans qui
soient dignes d'tre choys et couvs ainsi  toute heure. Quand on
aime, on devient la mre d'un homme qui se laisse faire sans vous en
savoir gr, ou qui ne se laisse pas faire, dans la crainte d'tre
ridicule. Ces chers innocens que nous berons et que nous rchauffons
sur notre coeur ne sont ni fiers ni ingrats, eux! Ils ont besoin de
nous, ils usent de leur droit qui est de nous rendre esclaves. Nous
sommes  eux comme ils sont  nous, tout entiers. Nous souffrons tout
d'eux et pour eux, et comme nous ne leur demandons rien que de vivre
et d'tre heureux, nous trouvons qu'ils font bien assez pour nous
quand ils daignent nous sourire.

Tiens! me disait-elle en me montrant ce bel enfant, je demandais un
saint, un ange, un Dieu, visible pour moi. Dieu me l'a envoy. Voil
l'innocence, voil la perfection, voil la beaut de l'me dans celle
du corps. Voil celui que j'aime, que je sers et que je prie. L'amour
divin est dans une de ses caresses, et je vois le ciel dans ses yeux
bleus.

Cette tendresse immense qui se rveillait en elle plus vive que jamais
donna un essor nouveau  son gnie. Elle cra le rle de
_Marie-Jeanne_, et y trouva ces cris qui dchiraient l'me, ces accens
de douleur et de passion qu'on n'entendra plus au thtre, parce
qu'ils ne pouvaient partir que de ce coeur-l et de cette
organisation-l, parce que ces cris et ces accens seraient sauvages et
grotesques venant de toute autre qu'elle, et qu'il fallait une
individualit comme la sienne pour les rendre terrifians et sublimes.

Mais ce fatal rle et ce profond amour donnaient le coup de la mort 
Mme Dorval. Elle fit une affreuse maladie  la suite de ce grand
succs et rchappa, comme par miracle, d'une perforation au poumon.
Elle s'tait effraye de l'ide de mourir. Georges vivait, elle
voulait vivre.

Mme Dorval joua _Agns de Mranie_ et fit ensuite un essai fort
curieux, qui fut de jouer la tragdie classique  l'Odon. Cela
n'tait ni dans son air, ni dans sa voix. Pourtant, elle avait dit
les vers de Ponsard avec une si grande intelligence, elle avait t si
chaste et si sobre dans _Lucrce_, que le public fut curieux de lui
entendre dire les vers de Racine. Elle tudia _Phdre_ avec un soin
infini, cherchant consciencieusement une interprtation nouvelle.

Au milieu de ces tudes, elle me parla d'elle-mme avec la modestie
nave qui n'appartient qu'au gnie. Je n'ai pas, disait-elle, la
prtention de trouver mieux que n'a fait Rachel, mais je peux trouver
autre chose. Le public ne s'attend pas  me la voir imiter, je ne
serais que sa parodie; mais il doit s'intresser  moi dans ce rle,
non pas  cause de l'actrice, mais  cause de Racine. Il ne s'agit pas
de retrouver l'intention premire du pote: il n'y a rien de puril
comme les recherches de la vraie tradition. Il s'agit de faire valoir
la beaut de la pense et le charme de la forme, en montrant qu'elles
se prtent  toutes les natures et peuvent tre exprimes par les
types les plus opposs.

Elle fit, en effet, des prodiges d'intelligence et de passion dans ce
rle. Pour quiconque n'et pas vu Rachel, elle et marqu dans les
annales du thtre, par cette cration que, du reste, Rachel ne
possdait pas,  cette poque, avec autant de perfection
qu'aujourd'hui. Elle tait trop jeune, et la premire jeunesse ne peut
secouer les apparences de la retenue et de la crainte, autant que la
situation de Phdre le comporte. Le rle est brlant, Mme Dorval y fut
brlante. Rachel y est brlante maintenant, et Rachel est complte,
parce qu'elle a encore la jeunesse, la beaut, la grce idale qui
manquaient ds lors  Mme Dorval. Rachel inspire l'amour, elle
l'inspirait dj, bien qu'elle ne ft pas  l'apoge de son talent.
Mme Dorval ne l'inspirait plus, et il y a plus d'amoureux que
d'artistes dans un public quelconque. Mais tout ce qu'il y eut
d'artistes pour la voir dans ce rle, l'apprcia profondment et
sentit des dtails dont personne, pas mme les grandes clbrits de
l'empire, n'avaient peut-tre rvl la porte.

En 1848, je vis Mme Dorval trs effraye et trs consterne de la
rvolution qui venait de s'accomplir. M. Merle, bien que modr par
caractre et tolrant dans ses opinions, appartenait au parti
lgitimiste, et Mme Dorval s'imaginait qu'elle serait perscute. Elle
rvait mme d'chafauds et de proscriptions, son imagination active ne
sachant pas faire les choses  demi.

Il n'y avait qu'un motif fond  ses alarmes. Cette perturbation
devait frapper et frappait dj tous ceux qui vivent d'un travail
appropri aux conditions de la forme politique que l'on remet en
question. Les artisans et les artistes, tous ceux qui vivent au jour
le jour, se trouvent momentanment paralyss dans de telles crises, et
Mme Dorval, ayant  lutter contre l'ge, la fatigue, et son propre
effroi, pouvait difficilement rsister au passage de l'avalanche.
J'tais dans une situation non moins prcaire: la crise me surprenait
endette par suite du mariage de ma fille; d'un ct, on me menaait
d'une saisie sur mon mobilier, de l'autre, les prix du travail se
trouvaient rduits de trois quarts, et encore le placement fut-il
suspendu pendant quelques mois.

Mais j'tais  peu prs insensible aux dangers de cette situation. Les
privations du moment ne sont rien, je n'en parle pas. La seule
souffrance relle de ces momens-l, c'est de ne pouvoir s'acquitter
immdiatement envers ceux qui rclament leurs crances, et de ne
pouvoir assister ceux qui souffrent autour de soi. Mais quand on est
soutenu par une croyance sociale, par un espoir impersonnel, les
anxits personnelles, quelque srieuses qu'elles soient, s'en
trouvent amoindries.

Mme Dorval, qui et trs bien compris et senti les ides gnrales,
mais qui en repoussait vivement l'examen et la proccupation, ayant
assez  souffrir, disait-elle, pour son propre compte, ne voyait que
dsastres et ne rvait que catastrophes sanglantes dans la rvolution
de fvrier. Pauvre femme! c'tait le pressentiment de l'affreuse
douleur qui allait frapper sa famille.

Au mois de juin 1848, aprs ces excrables _journes_ qui venaient de
tuer la rpublique en armant ses enfans les uns contre les autres, et
en creusant entre les deux forces de la rvolution, peuple et
bourgeoisie, un abme que vingt annes ne suffiront peut-tre pas 
combler, j'tais  Nohant, trs menace par les haines lches et les
imbciles terreurs de la province. Je ne m'en souciais pas plus que de
tout ce qui m'avait t personnel dans les vnemens. Mon me tait
morte, mon espoir cras sous les barricades.

Au milieu de cet abattement, je reus de Marie Dorval la lettre que
voici:

   Ma pauvre bonne et chre amie, je n'ai pas os t'crire: je te
   croyais trop occupe; et d'ailleurs je ne le pouvais pas; dans mon
   dsespoir, je t'aurais crit une lettre trop folle. Mais,
   aujourd'hui, je sais que tu es  Nohant, loin de notre affreux
   Paris, seule avec ton coeur si bon et qui m'a tant aime! J'ai lu,
    travers mes larmes, ta lettre  ***. Je t'y retrouve toujours
   tout entire, comme dans le roman du _Champi_.--Pauvre
   Champi!--Alors j'ai eu absolument besoin de t'crire pour obtenir
   de toi quelques paroles de consolation pour ma pauvre me
   dsole.--J'ai perdu mon fils, mon Georges!--le savais-tu?--Mais
   tu ne sais pas la douleur profonde, irrparable que je
   ressens.--Je ne sais que faire, que croire! Je ne comprends pas
   que Dieu nous enlve d'aussi chres cratures. Je veux prier Dieu,
   et je ne sens que de la colre et de la rvolte dans mon coeur. Je
   passe ma vie sur son petit tombeau. Me voit-il? Le crois-tu? Je
   ne sais plus que faire de ma vie, je ne connais plus mon devoir.
   Je voudrais et je ne peux plus aimer mes autres enfans.--J'ai
   cherch des consolations dans les livres de prires. Je n'y ai
   rien trouv qui me parle de ma situation et des enfans que nous
   perdons. Il faudrait remercier Dieu d'un aussi affreux
   malheur!--Non, je ne le peux pas! Jsus lui-mme n'a-t-il pas
   cri: Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonn? Si cette grande
   me a dout, que devenir, nous autres pauvres cratures? Ah! ma
   chre, que je suis malheureuse! c'tait tout mon bonheur.--Je
   croyais que c'tait ma rcompense pour avoir t bonne fille, et
   bien dvoue toujours  toute une famille dont la charge tait
   bien chre!--mais aussi bien lourde  mes pauvres paules....
   j'tais si heureuse! Je n'enviais rien  personne. Je luttais avec
   courage dans une profession _hassable_, que je remplissais de mon
   mieux, et quand la maladie ne m'arrtait pas, dans l'ide de
   rendre tout mon monde plus heureux autour de moi. Les
   rvolutions... l'art perdu... nous tions encore heureux.--Nos
   pauvres petits faisaient des barricades, chantaient la
   _Marseillaise_, les bruits de la rue redoublaient leur gat! Eh
   bien! quelques jours aprs ces mmes bruits redoublaient les
   convulsions de mon pauvre Georges. Il a eu quatorze jours
   d'agonie. Quatorze jours nous avons t sur la croix! Il est
   tomb  nos pieds le 3 mai. Il a rendu sa petite me le 16 mai, 
   trois heures et demie du soir.

   Pardonne-moi de t'attrister, ma chre bonne, mais je viens  toi
   que j'aime tant! qui as toujours t si bonne pour moi! Toi qui es
   cause (car sans toi, cela ne se pouvait pas) de ce beau voyage
   dans le Midi, avec mon fils! ce voyage qui a rtabli ma sant
   (hlas! trop!), qui a rendu cet enfant si joyeux, qui a rempli de
   plaisirs, de promenade, de soleil, sa pauvre petite existence
   sitt finie!

   Je viens encore  toi pour que tu m'crives une lettre qui donne
   un peu de forces  mon me. Je te demande du secours encore une
   fois. Les belles paroles qui sortent de ton noble coeur, de ta
   haute raison, je sais bien o les prendre, mais j'y trouverai un
   plus grand soulagement si elles viennent de ton coeur au mien.

   Adieu, ma chre George, mon amie et mon nom chri!

    MARIE DORVAL.

    12 juin 1848, rue de Varennes, 2.

Je n'ai pas voulu changer un mot, ni supprimer une ligne de cette
lettre. Bien que je n'aie pas coutume de publier les loges qu'on
m'adresse, celui-ci est sacr pour moi. C'tait la dernire
bndiction de cette me aimante et croyante en dpit de tout, et
cette tendre vnration pour les objets de son amiti montre les
trsors de pit morale qui taient encore en elle.

Les consolations qu'on lui adressait n'taient jamais perdues. Elle
fit un nouvel effort pour s'tourdir dans le travail et pour reprendre
sa tche de dvouement. Mais, hlas! ses forces taient puises, je
ne devais plus la revoir.

Je passai l'hiver  Nohant, et la dernire lettre qui soit sortie de
sa main tremblante, elle l'crivait en 1849  sa chre Caroline, 
l'occasion du 16 mai, ce jour fatal qui lui avait enlev son Georges.
Caroline m'envoya cette lettre froisse, brlante de fivre, et dont
l'criture torture a quelque chose de tragique.

   _Caen_, le 15 mai 1849.

   Chre Caroline, ta pauvre mre a souffert toutes les tortures de
   l'enfer. Chre fille, nous voici dans l'anniversaire douloureux.
   Je te prie que la chambre de mon Georges soit ferme et interdite
    tout le monde. Que Marie n'aille pas jouer dans cette chambre.
   Tu tireras le lit au milieu de la chambre. Tu mettras son
   portrait ouvert sur son lit, et tu le couvriras de fleurs, ainsi
   que dans tous les vases. Tu enverras chercher ces fleurs  la
   halle. Mets-lui tout le printemps qu'il ne peut plus voir. Puis,
   tu prieras toute la journe en ton nom et au nom de sa pauvre
   grand'mre.

   Je vous embrasse bien tendrement.

    TA MRE.

A cette lettre dchirante tait jointe celle-ci, de Caroline  moi:

   Ma mre est morte le 20 mai, un an et quatre jours aprs mon
   pauvre Georges. Elle est tombe malade dans la diligence, en
   allant  Caen donner des reprsentations. Elle s'est mise au lit
   en arrivant, et elle ne s'est plus releve que pour revenir 
   Paris, o, deux jours aprs, elle est morte dans nos bras. Elle a
   bien souffert, mais ses derniers momens ont t doux. Elle pensait
    ce pauvre petit ange qu'elle allait rejoindre: vous savez comme
   elle l'aimait. Cet amour l'a tue. Il y avait un an qu'elle
   souffrait. Elle a souffert de toutes les faons. On a t si
   injuste, si cruel pour elle! Ah! madame, dites-moi que maintenant
   elle est heureuse! Je vous embrasse comme elle l'et fait
   elle-mme, de toute mon me.

    CAROLINE LUGUET.

   Le dernier livre qu'elle ait lu, c'est votre _Petite Fadette_.

   23 mai 1849.

    Chre madame Sand,

   Elle est morte, cette admirable et pauvre femme! Elle nous
   laisse inconsolables. Plaignez-nous!

    RN LUGUET.

Maintenant, voici les dtails de cette cruelle mort aprs une si
cruelle vie. C'est Rn Luguet qui me les donna dans une admirable
lettre dont je suis force de supprimer la moiti. On verra pourquoi.


    Chre madame Sand,

   Oh! vous avez raison, c'est pour nous un grand malheur, si
   grand, voyez vous, que c'en est fait pour nous de toute joie sur
   la terre. Pour mon compte, j'ai tout perdu, une amie, un
   compagnon d'infortune, une mre! ma mre intellectuelle, la mre
   de mon me, celle qui donna l'essor  mon coeur, celle qui me fit
   artiste, qui me fit homme et qui m'en apprit les devoirs, celle
   qui me fit loyal et courageux, qui me donna le sentiment du beau,
   du vrai, du grand.--De plus, elle chrissait ma chre Caroline,
   elle adorait nos enfans. Elle en est morte! jugez, jugez si je la
   pleure.

   Chre madame, vous qu'elle a tant aime, vous qu'elle vnrait,
   laissez moi vous raconter une partie de ses souffrances, vous
   aurez la mesure des miennes.

   Elle est donc morte de chagrin, de dcouragement. Le ddain,
   oui! le ddain l'a tue!..................

     Quand la pauvre femme allait de porte en porte demander l'emploi
   de son talent, de son gnie, on ouvrait de grands yeux au nom de
   Dorval. Le gnie! Il est bien question de cela! Il lui manquait
   une ou deux dents, sa robe tait noire, son regard triste. Les
   vnemens ont amen dans les thtres des dsastres qui ont amen
    leur tour................

   ........ C'est donc au plus fort de cette dcomposition que
   notre premier grand malheur arriva, mon Georges mourut. Marie,
   frappe au coeur, resta d'abord debout, sans nous laisser voir la
   profondeur de sa blessure: puis elle tendit la main pour se
   rattacher  quelque chose: vite, nous cherchmes quelque grande
   diversion  ce grand chagrin, une grande cration! *** vint avec
   un beau rle. Elle le lut, l'apprit, elle y tait sublime.
   C'tait l'ancre du salut. Il fallait, quoi qu'elle fit, que
   quelques heures par jour fussent drobes  sa
   douleur...............

   Sans motif, sans excuse, sans un mot d'explication, on lui
   retirait le rle!...................

   C'en tait fait. Elle reut le coup en plein coeur. On dit 
   prsent qu'on le regrette. Il est bien temps!

   La vie de cette pauvre mre s'chappait donc par trois blessures
   profondes, la mort d'un tre ador,--l'oubli et l'injustice
   partout,-- la maison, l'effroi de la misre!

   C'est ainsi que nous arrivmes au 10 avril dernier. J'allais 
   Caen, elle devait venir m'y rejoindre, mais avant elle voulut
   tenter un dernier effort, une dernire dmarche pour avoir _aux
   Franais_ un coin et 500 fr. par mois. On lui rpondit que
   bientt, grce  des _calculs intelligens_, on allait faire une
   conomie de 300 fr. sur le _luminaire_, et que, si on pouvait
   vaincre la _rpugnance_ du comit, on aviserait  lui donner _du
   pain_.

   Ce fut son dernier coup, car je vis dans ce moment-l son regard
   anglique se porter vers moi, et la mort tait dans ce regard.

   Elle partit pour Caen, et l, tout de suite, en deux heures, je
   vis le mal si grand, que je dus appeler une consultation. L'tat
   fut jug trs grave, il y avait fivre pernicieuse et ulcre au
   foie. Je crus entendre prononcer ma propre condamnation  mort.
   Je ne pouvais en croire mes yeux, quand je regardais cet ange de
   douleur et de rsignation, qui ne se plaignait pas, et qui, en me
   souriant tristement, semblait me dire: Vous tes l, vous ne me
   laisserez pas mourir!

   A dater de ce moment-l, j'ai pass _quarante_ nuits  son
   chevet, _debout_! Elle n'a pas eu d'autre garde, d'autre
   infirmier, d'autre ami que moi. Je voulais seul accomplir cette
   tche; pendant quarante jours, j'ai t l, la disputant  la
   mort, comme un chien fidle dfend son matre en pril.

   Puis j'ai vu venir la faiblesse, la profonde mlancolie. Elle
   s'est mise  parler sans cesse de son enfance, de ses beaux
   jours; elle rsumait toute son existence: je me sentais terrass
   par le dsespoir, par la fatigue. Plusieurs fois, je m'tais
   vanoui. Il fallait prendre un parti, et, bien que les mdecins
   eussent prdit la mort en cas de voyage, comme je voyais la mort
   arriver rapidement et qu'elle appelait Paris, sa fille et sa
   petite Marie avec un accent qui me fait encore frissonner... je
   demandai  Dieu un miracle, je retins le coup de la diligence,
   je levai et je me mis  habiller moi-mme cette crature adore,
   qui se laissait faire, comme si j'avais t sa mre. Je la
   descendis dans mes bras, et une heure aprs, nous partions pour
   Paris tous deux mourans, elle de son mal, moi de mon dsespoir.

   Deux heures plus tard, par une tempte affreuse nous versions:
   mais c'est  peine si nous nous en sommes aperus. Tout nous
   tait si gal!

   Enfin, le lendemain, elle tait dans sa chambre, au milieu de
   nous tous. Dieu merci, elle tait vivante; mais le mal, que le
   voyage avait engourdi, reprit son empire, et le 20 mai,  une
   heure, elle nous dit: _Je meurs, mais je suis rsigne! ma fille,
   ma bonne fille, adieu.... Luguet.... sublime...._ Ce furent ses
   dernires paroles. Puis son dernier soupir s'est exhal  travers
   un sourire. Oh! ce sourire, il flamboie toujours devant mes yeux,
   et j'ai besoin de regarder bien vite mes enfans et ma chre
   Caroline pour accepter la vie!

   Chre madame Sand, j'ai le coeur meurtri. Votre lettre a raviv
   toutes mes tortures. Cette adorable Marie! vous avez t son
   dernier pote. J'ai lu la _Petite Fadette_  son chevet. Puis
   nous avons parl longtemps de tous ces beaux livres dont elle
   racontait les scnes touchantes en pleurant. Puis elle m'a parl
   de vous, de votre coeur. Ah! chre madame Sand, comme vous aimiez
   Marie! comme vous aviez su comprendre son me! comme elle vous
   aimait, et comme je vous aime!--Et comme je suis malheureux! Il
   me semble que ma vie est sans but et que je ne l'accepte plus que
   par devoir.

   J'attends le jour o je pourrai vous parler d'elle, vous
   raconter toutes les choses inoues de grandeur et de beaut que
   cet ange m'a dites dans ses jours de mlancolie et dans ses jours
   de douleur.

   Votre affectionn et dsol,

    LUGUET.

Je citerai encore une lettre de ce bon et grand coeur qui avait t
digne d'une telle mre. Je lui en demande pardon d'avance. Ces
panchemens ne s'attendaient gure  la publicit; mais il s'agit ici,
non de mnager la modestie de ceux qui vivent, il s'agit d'lever le
monument de celle qui est morte. C'tait une des plus grandes artistes
et une des meilleures femmes de ce sicle. Elle a t mconnue,
calomnie, raille, diffame, abandonne par plusieurs qui eussent d
la dfendre, par quelques uns qui eussent d la bnir. Il faut qu'au
moins quelques voix s'lvent sur sa tombe, et ces voix-l seront le
meilleur poids dans la balance o l'opinion pse d'une main distraite
le bien et le mal. Ces voix-l, ce sont les voix d'amis qui l'ont
connue longtemps et qui ont recueilli et apprci tous les secrets de
son intimit: ce sont les voix de la famille. Elles prvaudront contre
celles des gens qui voient de loin et jugent au hasard.


    _Paris_, dcembre 49.

   Chre madame Sand, j'ai vu hier votre pice du _Champi_. Jamais,
   depuis que je suis au thtre, je n'ai prouv une telle motion!
   Ah! ce garon dvou, gardien fidle de l'existence de la pauvre
   perscute! Heureux fils qui sauve sa Madeleine! Tous n'ont pas
   ce bonheur-l! Comme j'ai pleur! Blotti au fond de ma loge, le
   mouchoir aux dents, j'ai cru touffer!

   Ah! c'est que, pour moi, ce n'tait plus Franois et Madeleine:
   c'tait elle et moi! ce n'tait pas un homme et une femme qui
   peuvent ou doivent finir par un mariage; ce n'tait mme pas un
   fils et une mre; c'tait deux mes qui avaient besoin l'une de
   l'autre. Ah! j'ai vu passer l les dix belles annes de ma vie,
   mon dvouement, mon esprance, mon but, mon soutien, tout! Oh!
   j'ai t trop heureux pendant dix ans, il fallait payer cela!

   Chre madame Sand, pardonnez-moi toutes ces larmes au sujet d'un
   succs qui rjouit tous ceux qui vous connaissent; mais  qui
   dirai-je ce que je souffre, si ce n'est  vous?

   Ne viendrez-vous donc pas  Paris voir votre pice? Et nous!--ne
   nous cherchez plus rue de Varennes. Oh non! nous avons fui cette
   maison maudite. Nous y serions tous morts. Les portes, les
   corridors, les bruits de l'escalier, tout cela nous faisait
   frissonner  toute heure. Les cris de la rue venaient tous les
   matins,  heure fixe, nous rappeler qu' _telle heure elle disait
   cela_. Enfin de ces riens qui tuent! Nous avons tran ailleurs
   notre profonde tristesse.... Caroline vous embrasse tendrement;
   la pauvre enfant est dsole aussi. Ma tendresse pour elle
   augmente chaque jour. Elle mrite tant d'tre heureuse, celle-l!

    RN LUGUET.

C'est ainsi que fut aime, c'est ainsi que fut pleure Marie Dorval.
Son mari, M. Merle, tait dj tomb dans un tat de langueur suivi de
paralysie. Aimable et bon, mais profondment personnel, il trouva tout
simple de rester, lui, ses infirmits affreuses et ses dettes
intarissables  la charge de Luguet et de Caroline, auxquels il
n'tait rien, sinon un devoir lgu par Mme Dorval, devoir qu'ils
accomplirent jusqu'au bout, en dpit des vicissitudes de la vie
d'artiste et des mauvais jours qu'ils eurent  traverser, tant leur
fut chre et sacre la pense de continuer la tche de dvouement qui
leur tait lgue par elle.

Oui, si elle a t trahie et souille, cette victime de l'art et de la
destine, elle a t aussi bien chrie et bien regrette. Et je n'ai
pas parl de moi, de moi qui ne me suis pas encore habitue  l'ide
qu'elle n'est plus, et que je ne pourrai plus la secourir et la
consoler; de moi, qui n'ai pu raconter cette histoire et transcrire
ces dtails sans me sentir touffe par les larmes; de moi, qui ai la
conviction de la retrouver dans un meilleur monde, pure et sainte
comme le jour o son me quitta le sein de Dieu pour venir errer dans
notre monde insens, et tomber de lassitude sur nos chemins maudits!




CHAPITRE TRENTE-TROISIEME.

Eugne Delacroix.


Eugne Delacroix fut un de mes premiers amis dans le monde des
artistes, et j'ai le bonheur de le compter toujours parmi mes vieux
amis. Vieux, on le sent, est le mot relatif  l'anciennet des
relations, et non  la personne. Delacroix n'a pas et n'aura pas de
vieillesse. C'est un gnie et un homme jeune. Bien que, par une
contradiction originale et piquante, son esprit critique sans cesse le
prsent et raille l'avenir, bien qu'il se plaise  connatre, 
sentir,  deviner,  chrir exclusivement les oeuvres et souvent les
ides du pass, il est, dans son art, l'innovateur et l'oseur par
excellence. Pour moi, il est le premier matre de ce temps-ci, et,
relativement  ceux du pass, il restera un des premiers dans
l'histoire de la peinture. Cet art n'ayant pas gnralement progress
depuis la renaissance, et paraissant moins got et moins compris
relativement par les masses, il est naturel qu'un type d'artiste
comme Delacroix, longtemps touff ou combattu par cette dcadence de
l'art et par cette perversion du got gnral, ait ragi, de toute la
force de ses instincts, contre le monde moderne. Il a cherch dans
tous les obstacles qui l'entouraient des monstres  renverser, et il a
cru les trouver souvent dans des ides de progrs dont il n'a senti ou
voulu sentir que le ct incomplet ou excessif. C'est une volont trop
exclusive et trop ardente que la sienne pour s'accommoder des choses 
l'tat d'abstraction. En cela il est, dans l'apprciation des vues
sociales, comme tait Marie Dorval dans celles des ides religieuses.
Il faut  ces fortes imaginations un terrain solide pour difier le
monde de leurs penses. Il ne faut pas leur parler d'attendre que la
lumire soit faite. Elles ont horreur du vague, elles veulent le grand
jour. C'est tout simple: elles sont jour et lumire elles-mmes.

Il ne faut donc pas esprer de les calmer en leur disant que la
certitude est et sera toujours en dehors des faits du monde o l'on
vit, et que la foi  l'avenir ne doit pas s'embarrasser du spectacle
des choses prsentes. Ces yeux perans voient souvent les hommes
d'avenir faire fatalement des mouvemens rtrogrades, et, ds lors, ils
jugent que la philosophie du sicle marche  reculons.

C'est ici le lieu de dire que notre philosophie,  nous autres qui
nous piquons d'tre progressistes, devrait bien faire le progrs d'une
certaine tolrance. Dans l'art, dans la politique, et, en gnral,
dans tout ce qui n'est pas science exacte, on veut qu'il n'y ait
qu'une vrit, et c'est l une vrit, en effet; mais, ds qu'on se
l'est formule  soi-mme, on s'imagine avoir trouv la vraie formule,
on se persuade qu'il n'y en a qu'une, et on prend ds lors cette
formule pour la chose. L commencent l'erreur, la lutte, l'injustice
et le chaos des discussions vaines.

Il n'y a qu'une vrit dans l'art, le beau; qu'une vrit dans la
morale, le bien; qu'une vrit dans la politique, le juste. Mais ds
que vous voulez faire chacun le cadre d'o vous prtendez exclure tout
ce qui, selon vous, n'est pas juste, bien et beau, vous arrivez 
rtrcir ou  dformer tellement l'image de l'idal, que vous vous
trouvez fatalement et bien heureusement  peu prs seul de votre avis.
Le cadre de la vrit est plus vaste, toujours plus vaste qu'aucun de
nous ne peut se l'imaginer.

La notion de l'infini peut seule agrandir un peu l'tre fini que nous
sommes, et c'est la notion qui entre le plus difficilement dans nos
esprits. La discussion, la dlimitation, l'_pluchage_ et
l'_pilogage_ sont devenus, surtout en ce temps-ci, de vritables
maladies;  ce point que beaucoup de jeunes artistes sont morts pour
l'art, ayant oubli,  force de causer, qu'il s'agissait de prouver
par des oeuvres, et non par des discours. L'infini ne se dmontre pas,
il se cherche, et le beau se sent plus dans l'me qu'il ne s'tablit
par des rgles. Tous ces catchismes d'art et de politique que l'on se
jette  la tte, sentent l'enfance de la politique et de l'art.
Laissons donc discuter, puisque c'est l'enseignement pnible, agaant
et puril, qu'il faut sans doute encore  notre poque; mais que ceux
d'entre nous qui sentent au dedans d'eux-mmes un lan vritable ne
s'embarrassent pas de ce bruit de l'cole, et fassent leur tche en se
bouchant un peu les oreilles.

Et puis, quand notre tche du jour est faite, regardons celle des
autres, et ne nous htons pas de dire qu'elle n'est pas bonne, parce
qu'elle est diffrente. Profiter vaut mieux que contredire, et bien
souvent on ne profite de rien, parce que l'on veut tout critiquer.

Nous exigeons trop de logique dans les autres, et par l nous montrons
que nous n'en avons pas assez pour nous-mmes. Nous voulons qu'on voie
par nos yeux en toutes choses, et plus un individu nous frappe et nous
occupe par l'emploi de hautes facults, plus nous voulons l'assimiler
 nos facults propres, qui,  supposer qu'elles ne soient pas trs
infrieures, sont du moins trs diffrentes. Philosophes, nous
voudrions qu'un musicien ft ses dlices de Spinoza; musiciens, nous
voudrions qu'un philosophe nous donnt l'opra de _Guillaume Tell_;
et quand l'artiste, hardi novateur dans sa partie, rejette
l'innovation sur un autre point, de mme que quand le penseur,
bouillant  s'lancer dans l'inconnu de ses croyances, recule devant
la nouveaut d'une tentative d'art, nous crions  l'inconsquence et
nous dirions volontiers: Toi, artiste, je condamne tes oeuvres d'art,
parce que tu n'es pas de mon parti et de mon cole; toi, philosophe,
je nie ta science, parce que tu n'entends rien  la mienne.

C'est ainsi qu'on juge trop souvent, et trop souvent la critique
crite arrive pour donner la dernire main  ce systme d'intolrance
si parfaitement draisonnable. Cela tait surtout sensible il y a
quelques annes, lorsque beaucoup de journaux et de revues
reprsentaient beaucoup de nuances d'opinions. On et pu dire alors:
Dis-moi dans quel journal tu cris, et je vais te dire quel artiste
tu vas louer ou blmer.

On m'a bien souvent dit  moi: Comment pouvez-vous vivre et parler
avec tel de vos amis qui pense tout au rebours de vous? Quelles
concessions vous fait-il, ou quelles concessions n'tes-vous pas
force de lui faire?

Je n'ai jamais fait ni demand la moindre concession, et si j'ai
quelquefois discut, c'est pour m'instruire en faisant parler les
autres, m'instruire, non pas en ce sens que j'acceptais toujours
toutes leurs solutions, mais en ce sens qu'examinant le mcanisme de
leur pense et recherchant en eux la source de leurs convictions,
j'arrivais  comprendre ce que l'tre humain le mieux organis
renferme de contradictions de fait dans sa logique apparente, et, par
suite, de logique vritable dans ses apparentes contradictions.

Du moment que l'intelligence vous rvle ses forces, ses besoins, son
but et mme ses infirmits  ct de ses grandeurs, je ne comprends
gure qu'on ne l'accepte pas tout entire, mme avec ses tches,
lesquelles, comme celles du soleil, ne peuvent pas tre regardes 
l'oeil nu sans faire cligner beaucoup la paupire.

J'ai donc, outre l'amiti tendre qui me lie  certaines natures
d'lite, un grand respect pour ce que je n'admettrais pas en moi-mme
 l'tat de croyance arrte, mais ce qui, chez elles me parat
l'accident invitable, ncessaire, peut tre le coup de fouet
intrieur de leur dveloppement. Un grand artiste peut nier devant moi
une partie de ce qui fait la vie de mon me, peu m'importe; je sais
bien que par les endroits de mon me qui lui sont ouverts, il fera
rentrer ma vie avec sa flamme. De mme un grand philosophe qui me
blmera d'tre artiste me rendra plus artiste en ranimant ma foi  des
vrits suprieures, lorsqu'il m'expliquera ces vrits avec
l'loquence de la conviction.

Notre esprit est une bote  compartimens qui communiquent les uns
avec les autres par un admirable mcanisme. Un grand esprit qui se
livre  nous nous donne  respirer comme un bouquet de fleurs o
certains parfums, qui nous seraient nuisibles isols, nous charment et
nous raniment par leur mlange avec les autres parfums qui les
modifient.

Ces rflexions me viennent  propos d'Eugne Delacroix. Je pourrais
les appliquer  beaucoup d'autres natures minentes que j'ai eu le
bonheur d'apprcier sans qu'elles m'aient caus aucun souci en me
contredisant et mme en se moquant de moi  l'occasion. J'ai t
tenace dans ma rsistance  certains de leurs dires, mais tenace aussi
dans mon affection pour elles et dans ma reconnaissance pour le bien
qu'elles m'ont fait en excitant en moi le sentiment de moi-mme. Elles
me regardent comme une rveuse incorrigible; mais elles savent que je
suis une amie fidle.

Le grand matre dont je parle est donc mlancolique et chagrin dans sa
thorie, enjou, charmant, _bon enfant_ au possible dans son commerce.
Il dmolit sans fureur et raille sans fiel, heureusement pour ceux
qu'il critique; car il a autant d'esprit que de gnie, chose  quoi
l'on ne s'attend pas en regardant sa peinture, o l'agrment cde la
place  la grandeur, et o la maestria n'admet pas la gentillesse et
la coquetterie. Ses types sont austres; on aime  les regarder bien
en face: ils vous appellent dans une rgion plus haute que celle o
l'on vit. Dieux, guerriers, potes ou sages, ces grandes figures de
l'allgorie ou de l'histoire qu'il a traites vous saisissent par une
allure formidable ou par un calme olympien. Il n'y a pas moyen de
penser, en les contemplant, au pauvre modle d'atelier, qu'on retrouve
dans presque toutes les peintures modernes, sous le costume d'emprunt
 l'aide duquel on a vainement tent de le transformer. Il semble que
si Delacroix a fait poser des hommes et des femmes, il ait clign les
yeux pour ne pas les voir trop rels.

Et cependant ses types sont vrais, quoique idaliss dans le sens du
mouvement dramatique ou de la majest rveuse. Ils sont vrais comme
les images que nous portons en nous-mmes quand nous nous reprsentons
les dieux de la posie ou les hros de l'antiquit. Ce sont bien des
hommes, mais non des hommes vulgaires comme il plat au vulgaire de
les voir pour les comprendre. Ils sont bien vivans, mais de cette vie
grandiose, sublime ou terrible dont le gnie seul peut retrouver le
souffle.

Je ne parle pas de la couleur de Delacroix. Lui seul aurait peut-tre
la science et le droit de faire la dmonstration de cette partie de
son art, o ses adversaires les plus obstins n'ont pas trouv moyen
de le discuter; mais parler de la couleur en peinture, c'est vouloir
faire sentir et deviner la musique par la parole. Dcrira-t-on le
_Requiem_ de Mozart? On pourrait bien crire un beau pome en
l'coutant; mais ce ne serait qu'un pome et non une traduction; les
arts ne se traduisent pas les uns par les autres. Leur lien est serr
troitement dans les profondeurs de l'me, mais, ne parlant pas la
mme langue, ils ne s'expliquent mutuellement que par de mystrieuses
analogies. Ils se cherchent, s'pousent et se fcondent dans des
ravissemens o chacun d'eux n'exprime que lui-mme.

_Ce qui fait le beau de cette industrie-l_, me disait gament
Delacroix lui-mme dans une de ses lettres, _consiste dans des choses
que la parole n'est pas habile  exprimer_.--Vous me comprenez de
reste, ajoute-t-il; et une phrase de votre lettre me dit assez combien
vous sentez les limites ncessaires  chacun des arts, limites que
messieurs vos confrres franchissent parfois avec une aisance
admirable.

Il n'y a gure moyen d'analyser la pense dans quelque art que ce
soit, si ce n'est  travers une pense de mme ordre. Du moment qu'on
veut rapetisser  sa propre mesure, quand on est petit, les grandes
penses des matres, on erre et on divague sans entamer en rien le
chef-d'oeuvre: on a pris une peine inutile.

Quant  dissquer leur procd, soit pour le louer, soit pour le
blmer, l'talage des termes techniques que la critique introduit plus
ou moins adroitement dans ses argumentations sur la peinture et la
musique, n'est qu'un tour de force russi ou manqu. Manqu, ce qui
arrive souvent  ceux qui parlent du mtier sans en comprendre les
termes et en les employant  tort et travers, le tour fait rire les
plus humbles praticiens. Russi, il n'initie en rien le public  ce
qu'il lui importe de sentir, et n'apprend rien aux lves attentifs 
saisir les secrets de la matrise. Vous leur direz en vain les
procds de l'artiste, et devant ces nafs rapins qui s'extasient sur
un petit coin de la toile en se demandant avec stupeur _comment cela
est fait_, vous exposerez en vain la thorie savante des moyens
employs: vous fussent-ils rvls par la propre bouche du matre, ils
seront parfaitement inutiles  celui qui ne saura pas les mettre en
oeuvre. S'il n'a pas de gnie, aucun moyen ne lui servira; s'il a du
gnie, il trouvera ses moyens tout seul, ou se servira  sa manire de
ceux d'autrui, qu'il aura compris ou devins sans vous. Les seuls
ouvrages d'art sur l'art qui aient de l'importance et qui puissent
tre utiles sont ceux qui s'attachent  dvelopper les qualits de
sentiment des grandes choses, et qui par l, lvent et largissent le
sentiment des lecteurs. Sous ce point de vue, Diderot a t grand
critique, et de nos jours, plus d'un critique a encore crit de belles
et bonnes pages. Hors de l, il n'y a qu'efforts perdus et pdantisme
puril.

Un modle d'apprciation suprieure est sous mes yeux. J'en veux
rappeler un fragment pour ceux qui ne l'auraient pas sous la main.

On ne peut nier l'impression sans cesse dcroissante des ouvrages qui
s'adressent  la partie la plus enthousiaste de l'esprit; c'est une
espce de refroidissement mortel qui nous gagne par degrs, avant de
glacer tout  fait la source de toute vnration et de toute
posie................

Doit-on se dire que les beaux ouvrages ne sont pas faits pour le
public et ne sont pas apprcis par lui, et qu'il ne garde ses
admirations privilgies que pour de futiles objets? Serait-ce qu'il
se sent pour toute production extraordinaire une sorte d'antipathie,
et que son instinct le porte naturellement vers ce qui est vulgaire et
de peu de dure? Y aurait-il, pour toute oeuvre qui semble par sa
grandeur chapper au caprice de la mode, une condition secrte de lui
dplaire, et n'y voit-il qu'une espce de reproche de l'inconstance de
ses gots et de la vanit de ses opinions?

Aprs ce cri de douleur et d tonnement, le critique que je cite nous
parle du _Jugement dernier_, et, sans employer aucun terme de mtier,
sans nous initier  aucun des procds que nous n'avons pas besoin de
connatre, occup seulement de nous communiquer l'enthousiasme qui
l'embrase, il nous jette dans la pense la propre pense de
Michel-Ange.

Le style de Michel-Ange, dit-il, semble le seul qui soit parfaitement
appropri  un pareil sujet. L'espce de convention qui est
particulire  ce style, ce parti tranch de fuir toute trivialit au
risque de tomber dans l'enflure et d'aller jusqu' l'impossible, se
trouvaient  leur place dans la peinture d'une scne qui nous
transporte dans une sphre tout idale. Il est si vrai que notre
esprit va toujours au-del de ce que l'art peut exprimer en ce genre,
que la posie elle-mme, qui semble si immatrielle dans ses moyens
d'expression, ne nous donne jamais qu'une ide trop dfinie de
semblables inventions. Quand l'Apocalypse de saint Jean nous peint les
dernires convulsions de la nature, les montagnes qui s'croulent, les
toiles qui tombent de la vote cleste, l'imagination la plus
potique et la plus vaste ne peut s'empcher de circonscrire dans un
champ born le tableau qui lui est offert. Les comparaisons employes
par les potes sont tires d'objets matriels qui arrtent la pense
dans son vol. Michel-Ange, au contraire, avec ses dix ou douze groupes
de quelques figures disposes symtriquement et sur une surface que
l'oeil embrasse sans peine, nous donne une ide incomparablement plus
terrible de la catastrophe suprme qui amne aux pieds de son juge le
genre humain perdu; et cet empire immense qu'il prend  l'instant
mme sur l'imagination, il ne le doit  aucune des ressources que
peuvent employer les peintres vulgaires; c'est son style seul qui le
soutient dans les rgions du sublime et nous y emporte avec lui.

       *       *       *       *       *

Le Christ de Michel-Ange n'est ni un philosophe ni un hros de roman.
C'est Dieu lui-mme dont le bras va rduire en poudre l'univers. Il
faut  Michel-Ange, il faut au peintre des formes, des contrastes, des
ombres, des lumires sur des corps charnus et mouvans. Le jugement
dernier, c'est la fte de la chair; aussi comme on la voit courir dj
sur les os de ces ples ressuscits, au moment o la trompette
entr'ouvre leur tombe et les arrache au sommeil des sicles! Dans
quelle varit de potiques attitudes ils entr'ouvrent leurs paupires
 la lueur de ce sinistre et dernier jour qui secoue pour jamais la
lumire du spulcre et pntre jusqu'aux entrailles de cette terre o
la mort a entass ses victimes! Quelques-uns soulvent avec effort la
couche paisse sous laquelle ils ont dormi si longtemps; d'autres,
dgags dj de leur fardeau, restent l tendus et comme tonns
d'eux-mmes. Plus loin, la barque vengeresse emporte la foule des
rprouvs. Caron se tient l, battant de son aviron les mes
paresseuses: _qualunque s'adagia!_

Qui donc a crit ces belles pages? Ne semble-t-il pas qu'on entende
Michel-Ange lui-mme parler de son oeuvre et en expliquer la pense?
Ce langage si grand et si ferme qu'il ne semble pas appartenir 
notre sicle, n'est-il pas celui du matre traduit par quelque
littrateur contemporain du premier ordre?

Non! ces pages sont crites par un matre moderne qui n'a ni le got
ni le temps d'crire. Elles ont t jetes  la hte sur le papier,
dans un jour de brlante indignation contre l'indiffrence du public
et de la critique en prsence d'une belle copie du _Jugement dernier_,
due  Sigalon, et que Paris tait appel  contempler au palais des
Beaux-Arts, ce dont Paris ne se souciait pas le moins du monde. Ces
pages, dont le matre ne veut pas seulement qu'on lui parle et qu'il
craint peut-tre de relire, sont signes Eugne Delacroix.

Je ne dirai pas: Que n'en a-t-il crit beaucoup d'autres[12]! mais
bien: Que n'a-t-il pu mettre douze heures de plus dans ses journes
dj trop courtes pour la peinture! Lui seul, je le crois, et pu
traduire son propre gnie  la multitude en lui traduisant celui des
matres tant aims et si bien compris par lui!

  [12] Il en a crit quelques autres que la postrit recueillera
  trs prcieusement, entre autres un opuscule intitul: _Questions
  sur le beau_.

Citons la conclusion; on y verra le _procd_ par lequel Delacroix est
devenu un peintre gal  Michel-Ange.

On n'a pas craint d'affirmer que la vue du chef-d'oeuvre de
Michel-Ange corromprait le got des lves et les induirait  la
manire, comme si quelque chose pouvait tre plus funeste que la
manire mme des coles. Sans doute, des modles aussi frappans ne
s'adressent pas  tous les esprits. Il en est de l'tude d'une manire
si agrandie, d'un art si abstrait, si l'on peut parler ainsi, comme de
ces rgimes austres auxquels ne se soumettent que les rudes
tempramens. En prsence de tant de grandeur et de hardiesse, un lve
imbcile se retourne vers son matre et ne voit dans le ddain du
grand peintre pour l'imitation vulgaire que l'impuissance d'imiter. Le
matre se demande  son tour s'il fera cder la tradition devant ce
mpris de toute tradition, et cependant le sublime artiste s'avance 
travers les sicles, entour de disciples plus dignes de lui. Tous les
grands noms de la peinture marchent  ses cts et le couronnent des
rayons de leur propre gloire....................................

Aprs toutes les nouvelles dviations dans lesquelles l'art pourra se
trouver entran par le caprice et le besoin du changement, le grand
style du Florentin sera toujours comme un ple vers lequel il faudra
se tourner de nouveau pour retrouver la route de toute grandeur et de
toute beaut.

Le voil, le procd! C'est d'adorer le beau d'abord, ensuite de le
comprendre, et puis enfin de le tirer de soi-mme. Il n'y en a pas
d'autre.

On peut bien croire que l'inintelligence du sicle a fait
mortellement souffrir cette me enthousiaste des grandes choses.
Heureusement, la gat charmante de son esprit l'a prserv de la
souffrance qui aigrit. Quant  celle qui nerve, le gant tait trop
fortement tremp pour la connatre. Il a rsolu le problme de prendre
son essor entier, un essor victorieux, immense, et qui laisse le
parlage et le paradoxe loin sous ses pieds, comme cette fulgurante
figure d'Apollon qu'il a jete aux votes du Louvre oublie, dans la
splendeur des cieux, les Chimres qu'il vient de terrasser. Il a
rsolu ce problme sans perdre la jeunesse de son me, la gnrosit
et la droiture de ses instincts, le charme de son caractre, la
modestie et le bon got de son attitude.

Delacroix a travers plusieurs phases de son dveloppement en
imprimant  chaque srie de ses ouvrages le sentiment profond qui lui
tait propre. Il s'est inspir du Dante, de Shakspeare et de Gothe,
et les romantiques ayant trouv en lui leur plus haute expression, ont
cru qu'il appartenait exclusivement  leur cole. Mais une telle
fougue de cration ne pouvait s'enfermer dans un cercle ainsi dfini.
Elle a demand au ciel et aux hommes de l'espace, de la lumire, des
lambris assez vastes pour contenir ses compositions, et s'lanant
alors dans le monde de son idal complet, elle a tir de l'oubli, o
il tait question de les relguer, les allgories de l'antique Olympe,
qu'elle a mles en grand historien de la posie,  l'illustration
des gnies de tous les sicles. Delacroix a rajeuni ce monde vanoui
ou travesti par de froides traditions, au feu de son interprtation
brlante. Autour de ces personnifications surhumaines, il a cr un
monde de lumire et d'effets, que le mot _couleur_ ne suffit peut-tre
pas  exprimer pour le public, mais qu'il est forc de sentir dans
l'effroi, le saisissement ou l'blouissement qui s'emparent de lui 
un tel spectacle. L clate l'individualit du sentiment de ce matre,
enrichie du sentiment collectif des temps modernes, dont la source
cache au fond des esprits suprieurs grossit toujours  travers les
ges.

Il y aura nanmoins toujours un ordre d'esprits systmatiques qui
reprocheront  Delacroix de n'avoir pas prsent  leurs sens le joli,
le gracieux, la forme voluptueuse, l'expression caressante comme ils
l'entendent. Reste  savoir s'ils l'entendent bien, et si, dans cette
rgion de la fantaisie, ils sont comptens  discerner le faux du
vrai, le naf du manir. J'en doute. Ceux qui comprennent rellement
le Corrge, Raphal, Watteau, Prud'hon, comprennent tout aussi bien
Delacroix. La grce a son sige et la puissance a le sien. D'ailleurs
les grces sont des divinits  mille faces. Elles sont lascives ou
chastes, selon l'oeil qui les voit, selon l'me qui les formule. Le
gnie de Delacroix est svre, et quiconque n'a pas un sentiment
capable d'lvation ne le gotera jamais entirement. Je crois qu'il
y est tout rsign.

Mais quelle que soit la critique, il laissera un grand nom et de
grandes oeuvres. Quand on le voit ple, frle, nerveux et se plaignant
de mille petits maux obstins  le tenir en haleine, on s'tonne que
cette dlicate organisation ait pu produire avec une rapidit
surprenante,  travers des contrarits et des fatigues inoues, des
oeuvres colossales. Et pourtant elles sont l, et elles seront
suivies, s'il plat  Dieu, de beaucoup d'autres, car le matre est de
ceux qui se dveloppent jusqu' la dernire heure, et dont on croit en
vain saisir le dernier mot  chaque nouveau prodige.

Delacroix n'a pas t seulement grand dans son art, il a t grand
dans sa vie d'artiste. Je ne parle pas de ses vertus prives, de son
culte pour sa famille, de ses tendresses pour ses amis malheureux, des
charmes solides de son caractre, en un mot. Ce sont l des mrites
individuels que l'amiti ne publie pas  son de trompe. Les
panchemens de son coeur dans ses admirables lettres feraient ici un
beau chapitre qui le peindrait mieux que je ne sais le faire. Mais les
amis vivans doivent-ils tre ainsi rvls, mme quand cette
rvlation ne peut tre que la glorification de leur tre intime? Non,
je ne le pense pas. L'amiti a sa pudeur, comme l'amour a la sienne.
Mais ce qui en Delacroix appartient  l'apprciation publique pour le
profit que portent les nobles exemples, c'est l'intgrit de sa
conduite; c'est le peu d'argent qu'il a voulu gagner, la vie modeste
et longtemps gne qu'il a accepte plutt que de faire aux gots et
aux ides du sicle (qui sont bien souvent celles des gens en place)
la moindre concession  ses principes d'art. C'est la persvrance
hroque avec laquelle, souffrant, malingre, bris en apparence, il a
poursuivi sa carrire, riant des sots ddains; ne rendant jamais le
mal pour le mal, malgr les formes charmantes d'esprit et de
savoir-vivre qui l'eussent rendu redoutable dans ces luttes sourdes et
terribles de l'amour-propre; se respectant lui-mme dans les moindres
choses, ne boudant jamais le public, exposant chaque anne au milieu
d'un feu crois d'invectives, qui et tourdi ou coeur tout autre;
ne se reposant jamais, sacrifiant ses plaisirs les plus purs, car il
aime et comprend admirablement les autres arts,  la loi imprieuse
d'un travail longtemps infructueux pour son bien-tre et son succs:
vivant, en un mot, au jour le jour, sans envier le faste ridicule dont
s'entourent les artistes parvenus, lui dont la dlicatesse d'organes
et de gots se ft si bien accommode pourtant d'un peu de luxe et de
repos.


FIN DU TOME ONZIME.


    Typographie L. Schnauss.




HISTOIRE DE MA VIE.




    HISTOIRE

    DE MA VIE

    PAR

    Mme GEORGE SAND.

    Charit envers les autres
    Dignit envers soi-mme:
    Sincrit devant Dieu.

    Telle est l'pigraphe du livre que j'entreprends.
    15 avril 1847.

    GEORGE SAND.

    TOME DOUZIME.

    PARIS, 1855.

    LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD




(SUITE.)

  Delacroix.--David Richard et Gaubert.--La phrnologie et la
    mdecine.--Les saints et les anges.


Dans tous les temps, dans tous les pays, on cite les grands artistes
qui n'ont rien donn  la vanit ou  l'avarice, rien sacrifi 
l'ambition, rien immol  la vengeance. Nommer Delacroix, c'est nommer
un de ces hommes purs dont le monde croit assez dire en les dclarant
honorables, faute de savoir combien la tche est rude au travailleur
qui succombe et au gnie qui lutte.

Je n'ai point  faire l'historique de nos relations; elle est dans ce
seul mot, amiti sans nuages. Cela est bien rare et bien doux, et
entre nous cela est d'une vrit absolue. Je ne sais pas si Delacroix
a des imperfections de caractre. J'ai vcu prs de lui dans
l'intimit de la campagne et dans la frquence des relations suivies,
sans jamais apercevoir en lui une seule tache, si petite qu'elle ft.
Et pourtant nul n'est plus liant, plus naf et plus abandonn dans
l'amiti. Son commerce a tant de charmes qu'auprs de lui on se
trouve soi-mme tre sans dfauts, tant il est facile d'tre dvou 
qui le mrite si bien. Je lui dois en outre, bien certainement, les
meilleures heures de pures dlices que j'aie gotes en tant
qu'artiste. Si d'autres grandes intelligences m'ont initie  leurs
dcouvertes et  leurs ravissemens dans la sphre d'un idal commun,
je peux dire qu'aucune individualit d'artiste ne m'a t aussi plus
sympathique, et, si je puis parler ainsi, plus intelligente dans son
expansion vivifiante. Les chefs-d'oeuvre qu'on lit, qu'on voit ou
qu'on entend ne vous pntrent jamais mieux que doubls en quelque
sorte dans leur puissance par l'apprciation d'un puissant gnie. En
musique et en posie comme en peinture, Delacroix est gal  lui-mme,
et tout ce qu'il dit quand il se livre est charmant ou magnifique sans
qu'il s'en aperoive.

Je ne compte pas entretenir le public de tous mes amis. Un chapitre
consacr  chacun d'eux outre qu'il blesserait la timidit modeste de
certaines natures prises de recueillement et d'obscurit, n'aurait
d'intrt que pour moi et pour un fort petit nombre de lecteurs. Si
j'ai parl beaucoup de Rollinat, c'est parce que cette amiti type a
t pour moi l'occasion de dresser mon humble autel  une religion de
l'me que chacun de nous porte plus ou moins pure en soi-mme.

Quant aux personnes clbres, je ne m'attribue pas le droit d'ouvrir
le sanctuaire de leur vie intime, mais je regarde comme un devoir
d'apprcier l'ensemble excellent de leur vie par rapport  la mission
qu'elles remplissent, quand je suis  mme de remplir ce devoir en
connaissance de cause.

Que ceux de mes anciens amis qui ne trouveront pas leurs noms  cette
page de mon histoire ne pensent donc pas qu'ils soient effacs de mon
coeur. Plus d'un, mme, que les circonstances ont forcment loign, 
la longue, du milieu o j'ai d vivre, m'est rest cher, et garde dans
mes souvenirs la place honorable et douce qu'il s'y est faite.

Parmi ceux-l, je te nommerai pourtant, David Richard, type noble et
doux, me pure entre toutes! Tu appartiens  l'estime d'un groupe
moins restreint que celui o ton humilit vraiment chrtienne s'est
toujours cache. La charit t'a, pour ainsi dire, dtach de toi-mme,
et tes patientes tudes, les lans gnreux de ton coeur t'ont jet
dans une vie d'aptre o le mien t'a suivi avec une constante
vnration.

C'est qu'il est rare que les mes portes  ce sentiment-l ne
deviennent pas dignes de l'inspirer  leur tour. Cet humble axiome
rsume toute la vie de David Richard. Dou d'une tendresse suave et
d'une foi fervente, il vit dans ses amis (et en tte de ses premiers
amis fut l'illustre Lamennais), non pas des soutiens et des appuis
pour sa faiblesse, mais des alimens naturels pour les forces de son
dvouement. Je ne sais pas si on l'a jamais soutenu et consol, lui!
Je ne crois pas, du moins, qu'il ait jamais song  se plaindre
d'aucune peine personnelle. Ce que je sais, c'est qu'il coutait,
consolait et calmait toujours, attirant  lui toutes les peines des
autres et les dissipant ou les calmant par je ne sais quelle influence
mystrieuse.

Je crois srieusement  des _influences_. Je ne sais pas qualifier
autrement certaines dispositions soudaines o nous placent,  notre
insu, peut-tre  l'insu d'elles-mmes, certaines personnes que nous
aimons ou qui nous dplaisent  premire vue. Que ce soit une
impression reue dans une existence antrieure dont nous avons perdu
le souvenir, ou rellement un fluide qui mane d'elles, il est certain
que la rencontre de ces personnes nous est bienfaisante ou nuisible.
Je ne crois pas que ces prventions soient imaginaires dans leurs
causes n'ayant jamais vu qu'elles le fussent dans leurs effets. Je ne
parle pas des prventions lgres, fantasques ou prconues. On fait
fort bien de vaincre celles-l ds qu'on les sent mal fondes; mais il
en est de bien srieuses auxquelles on ne donne pas assez d'attention,
et qu'on se repent toujours d'avoir repousses lorsqu'on avait la
libert d'agir.

Si c'est une superstition, j'ai celle-l, je l'avoue, et j'ai fait
l'exprience d'aimer toute ma vie les gens que j'ai aims en les
voyant pour la premire fois. Il en fut ainsi de David Richard, que
je n'ai pas vu depuis plus de dix ans, et de mon pauvre Gaubert, que
je ne verrai plus que dans une autre vie. Les voir tait pour moi un
vritable bien-tre moral, que je ressentais mme d'une faon
matrielle, dans l'aisance de ma respiration, comme s'ils eussent
apport autour de moi une atmosphre plus pure que celle dont j'tais
nourrie  l'habitude. Ne plus les voir n'a rien t au bien-tre
intellectuel que m'apporte leur souvenir et au rassrnement qui se
fait dans ma pense quand je m'imagine converser avec eux.

C'est qu'il y a des mes, je ne dirai pas faites les unes pour les
autres, trop de dissemblances dans leurs facults leur commandent de
ne pas se jeter aveuglement dans le mme chemin; mais des mes qui se
conviennent par quelque point essentiel et dominant. Gaubert me
disait, dans sa langue phrnologique, que nous nous tenions par les
protubrances de l'affectionnivit et de la vnration. Soit! Quand
ces mes se rencontrent, elles se devinent et s'acceptent mutuellement
sans hsiter, elles se saluent comme de vieilles connaissances; elles
n'ont rien  se rvler de nouveau, et pourtant elles se dlectent
dans l'entretien l'une de l'autre, comme si elles se retrouvaient
aprs une longue sparation.

La femme admirable et infortune dont j'ai parl dans les pages
prcdentes demandait au ciel des saints et des anges sur la terre.
Je me souviens de lui avoir dit souvent qu'il y en avait, mais que
nous n'avions pas toujours le sens divin qui les fait reconnatre sous
l'humble forme et parfois sous le pauvre habit qui les dguisent. Nous
avons de l'imagination, nous cherchons le prestige. La beaut, le
charme, l'esprit, la grce nous enivrent, et nous courons aprs de
trompeurs mtores sans nous douter que les vrais saints sont plus
souvent cachs dans la foule que placs sur le pidestal. Et puis,
quand nous avons suivi ces belles lumires qui attirent comme les feux
follets, elles s'teignent tout  coup, et avec elles l'enthousiasme
qu'elles nous inspiraient. Ces erreurs-l s'appellent quelquefois
passions. Les vrais saints ne fanatisent pas ainsi. Ils n'inspirent
que des sentimens doux et angliques comme eux-mmes. Ils sont trop
modestes pour vouloir entraner ou blouir. Ils ne troublent pas le
cerveau, ils ne tourmentent pas le coeur. Ils sourient et bnissent.
Heureux l'instinct qui les dcouvre et le jugement qui les apprcie!

Des saints et des anges! Et pourquoi ne voulons-nous pas comprendre
que ces beaux tres fantastiques sont dj de ce monde  l'tat
latent, comme le papillon splendide dans sa pauvre larve? Ils n'ont ni
rayons de feu ni ailes d'or pour se distinguer des autres hommes. Ils
n'ont pas mme toujours les beaux yeux profonds et lumineux qui
clairaient la figure ple de mon bon Gaubert. Ils ne sont ni
remarqus ni admirs dans le monde. Ils ne brillent nulle part, ni sur
des chevaux rapides, ni aux avant-scnes des thtres, ni dans les
salons, ni dans les acadmies, ni dans le forum, ni dans les cnacles.
S'ils eussent vcu sous Tibre, ils n'eussent brill qu'aux arnes, en
qualit de martyrs, comme tant d'autres fidles serviteurs de Dieu,
dont on n'et jamais entendu parler si l'occasion d'un grand acte de
foi ne se ft rencontre pour envoyer aux archives du ciel les noms
sacrs de ces victimes obscures, la splendeur de ces vertus ignores.

Des saints et des anges! Oui,  mes yeux, Gaubert tait un saint et
Richard un ange. Celui-ci paisible et nageant sans trouble et sans
effroi dans son rayonnement intrieur; celui-l, plus agit, plus
impatient, exhalant de brlantes indignations contre la folie ou la
perversit qu'il comprenait d'autant moins qu'il les tudiait
davantage.

Gaubert m'inspirait une tendresse vritable, parce qu'il l'prouvait
pour moi. Quoiqu'il n'et qu'une dizaine d'annes de plus que moi, sa
tte chauve, ses joues creuses, sa dbile sant et, plus que tout
cela, l'austrit nave de sa vie et de ses ides, le vieillissaient
de vingt ans  mes yeux et  ceux de ses autres amis. C'tait le type
du vertueux et tendre pre, svre et absolu dans ses thories,
indulgent jusqu' la _gterie_ dans la pratique des affections. J'ai
pleur sa mort, non pas seulement par respect et par attendrissement,
mais par gosme de coeur. Il nous avait pourtant dit cent fois  tous
qu'il ne fallait pas pleurer les morts, mais bien plutt remercier
Dieu de les avoir appels  lui, et pousser le dvouement au-del de
la tombe, jusqu' se rjouir de les savoir en possession de leur
rcompense. Il avait raison, mais les entrailles ne raisonnent pas, et
si je l'ai amrement regrett, c'est sa faute. Il s'tait rendu trop
ncessaire  moi. Je voyais en lui un refuge contre tous les
dcouragemens et toutes les langueurs de la volont, une loi vivante
du devoir avec les suavits de la prdication enthousiaste et ces
douceurs de la sollicitude paternelle qui pntrent et consolent. Les
saints farouches et asctiques frappent l'imagination ou veillent
l'orgueil qu'on appelle mulation. Ils n'agissent donc que sur de
nobles orgueilleux de leur trempe. Les saints doux et tendres attirent
davantage, et, pour mon compte, je n'aime que ceux-ci.

J'aurai  reparler de Gaubert et du bon frre qui lui a survcu, dans
la suite de mon histoire.




CHAPITRE TRENTE-QUATRIEME.

  Sainte-Beuve.--Luigi Calamatta.--Gustave Planche.--Charles
    Didier.--Pourquoi je ne parle pas de certains autres.


Je ne crois pas interrompre l'ordre de mon rcit en consacrant encore
quelques pages  mes amis. Le monde de sentimens et d'ides o ces
amis me firent pntrer est une partie essentielle de ma vritable
histoire, celle de mon dveloppement moral et intellectuel. J'ai la
conviction profonde que je dois aux autres tout ce que j'ai acquis et
gard d'un peu bon dans l'me. Je suis venue sur la terre avec le got
et le besoin du vrai; mais je n'tais pas une assez puissante
organisation pour me passer d'une ducation conforme  mes instincts,
ou pour la trouver toute faite dans les livres. Ma sensibilit avait
besoin surtout d'tre rgle. Elle ne le fut gure: les amis clairs,
les sages conseils vinrent un peu trop tard et quand le feu avait trop
longtemps couv sous la cendre pour tre touff facilement. Mais
cette sensibilit douloureuse fut souvent calme et toujours console
par des affections sages et bienfaisantes.

Mon esprit,  demi cultiv, tait  certains gards une table rase, 
d'autres gards une sorte de chaos. L'habitude que j'ai d'couter, et
qui est une grce d'tat, me mit  mme de recevoir de tous ceux qui
m'entourrent une certaine somme de clart et beaucoup de sujets de
rflexion. Parmi ceux-l, des hommes suprieurs me firent faire assez
vite de grands pas, et d'autres hommes, d'une porte moins
saisissante, quelques-uns mme qui paraissaient ordinaires, mais qui
ne furent jamais tels  mes yeux, m'aidrent puissamment  me tirer du
labyrinthe d'incertitudes o ma contemplation s'tait longtemps
endormie.

Parmi les hommes d'un talent apprci, M. Sainte-Beuve, par les
abondantes et prcieuses ressources de sa conversation, me fut trs
salutaire, en mme temps que son amiti, un peu susceptible, un peu
capricieuse mais toujours prcieuse  retrouver, me donna quelquefois
la force qui me manquait vis--vis de moi-mme. Il m'a afflig
profondment par des aversions et des attaques acerbes contre des
personnes que j'admirais et que je respectais; mais je n'avais ni le
droit ni le pouvoir de modifier ses opinions et d'enchaner ses
vivacits de discussion; et comme, vis--vis de moi, il fut toujours
gnreux et affectueux (on m'a dit qu'il ne l'avait pas toujours t
en paroles, mais je ne le crois plus); comme d'ailleurs il m'avait t
secourable avec sollicitude et dlicatesse dans certaines dtresses
de mon me et de mon esprit, je regarde comme un devoir de le compter
parmi mes ducateurs et bienfaiteurs intellectuels.

Sa manire littraire ne m'a pourtant pas servi de type, et dans des
momens o ma pense prouvait le besoin d'une expression plus hardie,
sa forme dlicate et adroite m'a paru plus propre  m'emptrer qu' me
dgager. Mais quand les heures de fivre sont passes, on revient 
cette forme un peu _vanlote_, comme on revient  Vanloo lui-mme;
pour en reconnatre la vraie force et la vraie beaut  travers le
caprice de l'individualit et le cachet de l'cole, sous ces
mivreries souriantes de la recherche, il y a, quand mme, le gnie du
matre. Comme pote et comme critique, Sainte-Beuve est un matre
aussi. Sa pense est souvent complexe, ce qui la rend un peu obscure
au premier abord; mais les choses qui ont une conscience relle valent
qu'on les relise, et la clart est vive au fond de cette apparente
obscurit. Le dfaut de cet crivain est un excs de qualits. Il sait
tant, il comprend si bien, il voit et devine tant de choses, son got
est si abondant et son objet le saisit par tant de cts  la fois,
que la langue doit lui paratre insuffisante et le cadre toujours trop
troit pour le tableau.

A mes yeux, il tait domin par une contradiction nuisible, je ne
dirai pas  son talent, il a bien prouv que son talent n'en a pas
souffert, mais  son propre bonheur. J'entends par ce mot de bonheur,
non pas une rencontre ou une runion de faits qu'il n'est au pouvoir
d'aucun homme de faire surgir et de gouverner, mais une certaine
source de foi et de srnit intrieure qui, pour tre intermittente,
et souvent trouble par le contact des choses extrieures, n'en est
pas moins intarissable au fond de l'me. Le seul bonheur que Dieu nous
ait accord, et dont on puisse oser, sans folie, lui demander la
continuation, c'est de sentir qu'au milieu des accidens et des
catastrophes de la vie commune, on est en possession de certaines
joies intimes et pures qui sont bien l'idal de celui qui les savoure.
Dans l'art comme dans la philosophie, dans l'amour comme dans
l'amiti, dans toutes ces choses abstraites dont les vnemens ne
peuvent nous ter le sentiment ou le rve, l'ge ou l'exprience
prmature nous apportent ce bienfait de nous mettre d'accord un jour
ou l'autre avec nous-mmes.

Probablement ce jour est venu pour Sainte-Beuve; mais je l'ai vu
longtemps aussi tourment que je l'tais alors, quoiqu'il et
infiniment plus de science, de raison et de force dfensive contre la
douleur. Il enseignait la sagesse avec une loquence convaincante, et
il portait cependant en lui le trouble des mes gnreuses
inassouvies.

Il me semblait alors qu'il voulait rsoudre le problme de la raison
en le compliquant. Il voyait le bonheur dans l'absence d'illusions et
d'entranement; et puis tout aussitt, il voyait l'ennui, le dgot et
le spleen dans l'exercice de la logique pure. Il prouvait le besoin
des grandes motions: il convenait que s'y soustraire par crainte du
dsenchantement est un mtier de dupe, puisque les petites motions
invitables nous tuent en dtail; mais il voulait gouverner et
raisonner les passions en les subissant. Il voulait qu'on pardonnt
aux illusions de ne pouvoir pas tre compltes, oubliant, ce me
semble, que si elles ne sont pas compltes, elles ne sont pas du tout,
et que les amis, les amans, les philosophes qui voient quelque chose 
pardonner  leur idal ne sont dj plus en possession de la foi, mais
qu'ils sont tout simplement dans l'exercice de la vertu et de la
sagesse.

_Croire_ ou _aimer par devoir_ m'a toujours rvolte comme un
paradoxe. On peut agir dans le fait comme si on croyait ou comme si on
aimait: voil, en certains cas, le devoir. Mais du moment qu'on ne
croit plus  l'ide ou qu'on n'aime plus l'_tre_, c'est le devoir
seul que l'on suit et que l'on aime.

Sainte-Beuve avait bien trop d'esprit pour se poser de la sorte une
prescription impossible; mais quand il arrivait  philosopher sur la
pratique de la vie, je ne sais si je me trompais, mais je croyais le
voir tourner dans ce cercle infranchissable.

En rsum, trop de coeur pour son esprit et trop d'esprit pour son
coeur, voil comment je m'expliquai cette nature minente, et, sans
oser affirmer aujourd'hui que je l'ai bien comprise, je m'imagine
toujours que ce rsum est la clef de ce que son talent offre
d'original et de mystrieux. Peut-tre que si ce talent ft laiss
tre faible, maladroit et fatigu  ses heures, il aurait pris des
revanches d'autant plus clatantes; mais bien qu'il aimt ce
laisser-aller dans l'oeuvre des autres, il n'a pas consenti  tre
ingal, et il s'est maintenu excellent. Ceux qui ont entrevu dans un
artiste quelque chose de plus mu et de plus pntrant que ce qu'il a
consenti  exprimer dans son oeuvre gnrale se permettent quelque
regret. Ils ont eu pour cet artiste plus d'ambition qu'il ne s'en est
permis  lui-mme. Mais le public n'est pas oblig de savoir que les
oeuvres qui le charment et l'instruisent ne sont souvent que le
dbordement d'un vase qui a retenu le plus prcieux de sa liqueur.
C'est d'ailleurs un peu notre histoire  tous. L'me renferme toujours
le plus pur de ses trsors comme un fonds de rserve qu'elle doit
rendre  Dieu seul, et que les panchemens des tendresses intimes font
seuls pressentir. On est mme effray quand le gnie russit  se
produire tout entier sous une forme arrte; on craint qu'il ne se
soit puis dans cet effort suprme, car l'impuissance de se
manifester compltement est un bienfait du ciel envers l'humaine
faiblesse, et si l'on pouvait exprimer l'aspiration infinie, elle
cesserait peut-tre aussitt d'exister.

Le hasard d'un portrait que Buloz fit graver pour mettre en tte d'une
de mes ditions me fit connatre Calamatta, graveur habile et dj
estim, qui vivait pauvrement et dignement avec un autre graveur
italien, Mercuri,  qui l'on doit, entre autres, la prcieuse petite
gravure des _Moissonneurs_ de Lopold Robert. Ces deux artistes
taient lis par une noble et fraternelle amiti. Je ne fis que voir
et saluer Mercuri, dont le caractre timide ne pouvait gure se
communiquer  ma propre timidit. Calamatta, plus Italien dans ses
manires, c'est--dire plus confiant et plus expansif, me fut vite
sympathique, et, peu  peu, notre mutuelle amiti s'tablit pour toute
la vie.

J'ai rencontr en vrit peu d'amis aussi fidles, aussi dlicats dans
leur sollicitude et aussi soutenus dans l'agrable et saine dure des
relations. Quand on peut dire d'un homme qu'il est un ami _sr_, on
dit de lui une grande chose, car il est rare de rencontrer chez une
personne aimable et enjoue aucune lgret, et chez une personne
srieuse aucune pdanterie. Calamatta, aimable compagnon dans le rire
et dans le mouvement de la vie d'artiste, est un esprit srieux,
recueilli et juste, que l'on trouve toujours dans une bonne et sage
voie d'apprciation des choses de sentiment. Beaucoup de caractres
charmans comme le sien inspirent la confiance, mais peu la mritent et
la justifient comme lui.

La gravure est un art srieux en mme temps qu'un mtier dur et
assujettissant, o le procd, ennemi de l'inspiration, peut s'appeler
rellement le gnie de la patience. Le graveur doit tre habile
artisan avant de songer  tre artiste. Certes, la partie du mtier
est immense aussi dans la peinture, et, dans la peinture murale
particulirement, elle se complique de difficults formidables. Mais
les motions de la cration libre, du gnie, qui ne relve que de
lui-mme sont si puissantes, que le peintre a des jouissances
infinies. Le graveur n'en connat que de craintives, car ses joies
sont troubles justement par l'apprhension de se laisser prendre 
l'envie de devenir crateur lui-mme.

J'ai entendu discuter beaucoup cette question-ci,  savoir: si le
graveur doit tre artiste comme Edelink de Bervic, ou comme
Marc-Antoine et Audran; c'est--dire s'il doit copier fidlement les
qualits et les dfauts de son modle, ou s'il doit copier librement
en donnant essor  son propre gnie; en un mot, si la gravure doit
tre l'exacte reproduction ou l'ingnieuse interprtation de l'oeuvre
des matres.

Je ne me pique de trancher aucune question difficile, surtout en
dehors de mon mtier  moi, mais il me semble que celle-ci est la mme
qu'on peut appliquer  la traduction des livres trangers. Pour ma
part, si j'tais charge de ce soin, et qu'il me ft permis de
choisir, je ne choisirais que des chefs-d'oeuvre, et je me plairais 
les rendre le plus servilement possible, parce que les dfauts des
matres sont encore aimables ou respectables. Au contraire, si j'tais
force de traduire un ouvrage utile, mais obscur et mal crit, je
serais tente de l'crire de mon mieux, afin de le rendre aussi clair
que possible; mais il est bien probable que l'auteur vivant me saurait
trs mauvais gr du service que je lui aurais rendu, car il est dans
la nature des talens incomplets de prfrer leurs dfauts  leurs
qualits.

Ce malheur d'avoir trop bien fait doit arriver aux graveurs qui
interprtent, et il n'y a peut-tre qu'un peintre de gnie qui puisse
pardonner  son copiste d'avoir eu plus de talent que lui.

Cependant, si l'on admettait en principe que tout graveur est libre
d'arranger  sa guise l'oeuvre qu'il reproduit, et, pour peu que la
mode encouraget cette licence, o s'arrterait-on, et o serait le
caractre utile et srieux de cet art, dont le premier but est
non-seulement de rpandre et de populariser l'oeuvre de la peinture,
mais encore de conserver intacte  la postrit la pense des matres,
 travers le temps et les vnemens qui dtruisent les originaux?

Il faut que chaque science, chaque art, chaque mtier mme ait sa
doctrine. Rien n'existe sans une pense dominante o le travail se
rattache, o la volont se maintient consciencieuse. Dans les poques
de dcadence o chacun fait  sa guise, sans respect pour rien ni
personne, les arts dclinent et prissent.

Calamatta, aprs avoir soulev et retourn ces considrations dans sa
pense, se renferma dans une ide o il trouva au moins une certitude
absolue: c'est qu'il faut savoir trs bien dessiner pour savoir bien
copier, et que qui ne le sait pas ne comprend pas ce qu'il voit et ne
peut pas le rendre, quelque effort d'attention et de volont qu'il y
apporte. Il fit donc des tudes srieuses en s'essayant  dessiner des
portraits d'aprs nature, en mme temps qu'il poursuivait ces travaux
de burin qui prennent des annes. Calamatta a travaill sept ans de
suite au _Voeu de Louis XIII_ de M. Ingres.

On lui doit quelques portraits remarquables qu'il a rpandus par la
gravure aprs les avoir dessins lui-mme, entre autres celui de M.
Lamennais, dont la ressemblance est fidle et dont l'expression est
saisissante.

Mais le talent vraiment suprieur de Calamatta est dans la copie
passionnment minutieuse et consciencieuse des matres anciens. Il a
consacr le meilleur de sa volont  reproduire la _Joconde_ de
Lonard de Vinci, dont il termine la gravure peut-tre au moment o
j'cris, et dont le dessin m'a paru un chef-d'oeuvre. Ce type, rput
si difficile  reproduire, cette figure de femme d'une beaut si
mystrieuse, mme pour ses contemporains, et que le peintre estima
miraculeuse  saisir dans son expression, mritait de rester  jamais
dans les arts. Le fugitif sourire de la Joconde, ce rayonnement divin
d'une motion inconnue, un grand gnie a su le fixer sur la toile,
arrachant ainsi  l'empire de la mort un clair de cette vie exquise
que fait la beaut exquise; mais le temps dtruit les belles toiles
aussi fatalement (quoique plus tardivement) qu'il dtruit les beaux
corps. La gravure conserve et immortalise. Un jour, elle seule restera
pour attester que les matres et les femmes ont vcu, et tandis que
les ossemens des gnrations ne seront plus que poussire, la
triomphante Joconde sourira encore, de son vrai et intraduisible
sourire,  de jeunes coeurs amoureux d'elle.

Parmi ceux de mes amis qui m'ont enseign, par l'exemple soutenu (la
meilleure des leons), qu'il faut tudier, chercher et vouloir
toujours; aimer le travail plus que soi-mme, et n'avoir pour but dans
la vie que de laisser aprs soi le meilleur de sa propre vie,
Calamatta est aux premiers rangs, et,  ce titre, il garde dans mon
me une bonne part de ce respect qui est la base essentielle de toute
amiti durable.

Je dois aussi une reconnaissance particulire, comme artiste,  M.
Gustave Planche, esprit purement critique, mais d'une grande
lvation. Mlancolique par caractre et comme rassasi, en naissant,
du spectacle des choses humaines, Gustave Planche n'est cependant pas
un esprit froid ni un coeur impuissant; mais une tension
contemplative, trop peu accessible aux motions varies et au
laisser-aller de l'imprvu dans les arts, concentra le rayonnement de
sa pense sur un seul point fixe. Il ne voulut longtemps admettre,
comprendre et sentir le beau que dans le grand et le svre. Le joli,
le gracieux et l'agrable lui devinrent antipathiques. De l une
injustice relle dans plusieurs faits d'apprciation, qui lui fut
impute  mauvaise humeur,  parti pris, bien qu'aucune critique ne
soit plus intgre et plus sincre que la sienne.

Aussi nul critique n'a soulev plus de colres et attir sur lui plus
de vengeances personnelles. Il endura le tout avec patience
poursuivant ses _excutions_ sous une apparente impassibilit. Mais
c'tait l un rle que sa force intrieure n'acceptait pas rellement.
Cette hostilit, qu'il avait provoque, le faisait souffrir; car le
fond de son caractre est plus bienveillant que sa plume, et si l'on y
faisait bien attention, on verrait que cette forme cassante et absolue
ne couvre pas les mnagemens caractristiques de la haine. Une
discussion douce le ramne facilement, ou, du moins, le ramenait alors
des excs de sa propre logique. Il est vrai qu'en reprenant la plume,
entran par je ne sais quelle fatalit de son talent, il achevait de
briser ce qu'il s'tait peut-tre promis de mnager.

J'aurais compltement accept ce caractre avec tous ses inconvniens
et tous ses dangers si j'avais trouv juste et concluant le point de
vue o il se plaait, en tant que critique. La diffrence de mon
sentiment sur les oeuvres d'art que je dfendais quelquefois contre
ses anathmes ne m'et pas empche de regarder la sobrit et la
svrit de ses apprciations comme des effets utiles de ses
convictions raisonnes.

Mais ce que je n'approuvais pas, et ce que j'ai approuv de moins en
moins, mme chez mes amis, dans l'exercice de la critique en gnral,
c'est le ton hautain et ddaigneux, c'est la rudesse des formes,
c'est, en un mot, le sentiment qui prside parfois  cet enseignement
et qui en dnature le but et l'effet. Je trouvais Planche d'autant
plus dans l'erreur sur ce point, que son sentiment n'tait gar par
aucune personnalit mchante, envieuse ou vindicative. Il parlait de
tous les vivans, au contraire, avec une grande srnit, et mme, dans
la conversation, il leur rendait beaucoup plus de justice ou montrait
pour eux beaucoup plus d'indulgence qu'il ne voulait en faire paratre
en crivant. C'tait donc videmment le rsultat d'un systme et d'une
croyance qui pouvaient tre respectables, mais dont le rsultat
n'tait pas bienfaisant.

Si la critique est _ce quelle doit tre, un enseignement_, elle doit
se montrer douce et gnreuse, afin d'tre persuasive. Elle doit
mnager surtout l'amour-propre, qui, durement froiss en public, se
rvolte naturellement contre cette sorte d'insulte  la personne. On
aura beau dire que la critique est libre et ne relve que d'elle-mme,
toutes choses relvent de Dieu, qui a fait de la charit le premier de
nos devoirs et la plus forte de nos armes. Si les critiques qui nous
jugent sont plus forts que nous (ce qui n'arrive pas toujours), nous
le sentirons aisment  leur indulgence, et les conseils envelopps de
ces explications modestes qui _prouvent_ ont une valeur que la
raillerie et le ddain n'auront jamais.

Je ne pense pas qu'il faille cder  la critique, mme la plus
aimable, quand elle ne nous persuade pas; mais une critique leve,
dsintresse, noble de sentimens et de formes, doit nous tre
toujours utile, mme quand elle nous contredit ouvertement. Elle
soulve en nous-mmes un examen nouveau et une discussion approfondie
qui ne peuvent nous tre que salutaires. Elle doit donc nous trouver
reconnaissans quand son but est bien visiblement d'instruire le public
et nous-mmes.

C'tait l certainement le but de Gustave Planche; mais il n'en
prenait pas le moyen. Il blessait la personnalit, et le public, qui
s'amuse de ces sortes de scandales, ne les approuve pas au fond. Du
moment, d'ailleurs, qu'il aperoit ou croit apercevoir la passion au
fond du dbat, il ne juge plus que la passion et oublie de juger
l'oeuvre qui en a soulev les orages.

La connaissance gnrale, le got et l'intelligence des arts ne
gagnent donc rien  ces querelles, et l'instruction vritable que le
beau savoir et le beau style de Gustave Planche eussent d rpandre en
a t amoindrie.

Il n'est pas le seul  qui ce malheur soit arriv. Par son caractre
personnel, il l'a peut-tre moins mrit qu'un autre; par la rudesse
de son langage et la persistance de ses impitoyables conclusions, il
s'y est expos davantage.

Le reproche que je me permets de lui adresser est bien dsintress, 
coup sr, car personne ne m'a plus constamment soutenue et encourage.

En outre, j'ai une prdilection trs grande pour les cts levs et
tranchs de ce jugement vritablement clair de haut,  plusieurs
gards, en peinture et en musique particulirement. Je le trouve moins
juste en littrature. Il n'a pas accept des talens que le public a
accepts avec raison. Il s'est peut-tre raidi dans sa conscience
austre contre l'intelligence gnrale des engouemens, jusqu'y
dpasser son but et  se sentir mal dispos, mme pour les succs
mrits.

Quoi qu'il en soit, il a montr un grand courage moral: si grand,
qu'il y en a  le dire et  dfendre l'homme, son talent et sa
droiture contre les inimitis que lui a attires le ton acerbe de sa
critique.

Lui-mme, ds ses premiers pas dans la carrire, a pos sa doctrine
avec la rigueur d'un esprit absolu. Mais, dur  lui-mme encore plus
qu'aux autres, il s'crie: C'est un abme (la critique svre) qui
s'ouvre devant vous. Parfois il vous prend des blouissemens et des
vertiges. De questions en questions, on arrive  une question dernire
et insoluble, le doute universel. Or, c'est tout simplement la plus
douloureuse de toutes les penses. Je n'en connais pas de plus
dcourageante, de plus voisine du dsespoir... C'est une oeuvre
mesquine (toujours la critique) et qui ne mrite pas mme le nom
d'oeuvre. C'est une oisivet officielle, un perptuel et volontaire
loisir; c'est la raillerie douloureuse de l'impuissance, le rle de la
strilit; c'est un cri d'enfer et d'agonie[13].

  [13] Salon de 1831, par M. Gustave Planche. Paris, 1831.

Tout le reste du chapitre est aussi curieux et mme de plus en plus
curieux. C'est la confession, non pas ingnue et irrflchie, mais
volontaire et comme dsespre, d'un jeune homme ambitieux de produire
quelque chose de grand, qui s'agite dans le collier de misre de la
critique, accepte contre son gr, dans un jour d'incertitude ou de
dcouragement. _Honte et malheur  moi_, dit-il, _si je ne puis
jamais accepter ou remplir un rle plus glorieux et plus lev!_

Ces plaintes taient injustes, ce point de vue tait faux. Le rle de
critique, bien compris, est un rle tout aussi grand que celui de
crateur, et de grands esprits philosophiques n'ont pas fait autre
chose que la critique des ides et des prjugs de leur temps. Cela a
bien suffi non-seulement  leur gloire, mais encore aux progrs de
leur sicle, car toute oeuvre de perfectionnement se compose de deux
actes galement importans de la volont humaine, renverser et
rdifier. On prtend que l'un est plus malais que l'autre; mais si
l'on rebtit difficilement et souvent fort mal, ne serait-ce pas que
l'on commence toujours  fonder sur des ruines, et que si ces ruines
servent encore de base  nos difices mal assurs, c'est que le
travail de la dmolition, de la critique, n'a pas t assez complet et
assez profond? D'o il rsulte que l'un est aussi rare et aussi
difficile que l'autre.

Gustave Planche, en avanant en ge et en rflchissant mieux, comprit
sans doute qu'il s'tait tromp en mprisant sa vocation, car il la
continua et fit bien, non pour son bonheur, ni pour le plus grand
plaisir de ses adversaires, mais pour le progrs de l'_ducation du
got public_, auquel il a srieusement contribu, en dpit des
dfauts de sa manire et des erreurs de son propre got. S'il a manqu
souvent aux convenances de forme, aux gards dus au gnie lors mme
qu'on le croit gar, aux encouragemens dus au talent consciencieux et
patient qui n'est pas le gnie, mais qui peut grandir sous une
heureuse influence; si, en un mot, il a fait des victimes de son
enthousiasme et de son abattement, de ses heures de puissance et de
ses heures de spleen, il n'en a pas moins ml  ses plus amres
rflexions contre les individus une foule d'excellentes choses
gnrales dont la masse peut profiter, sauf  en faire une application
moins rigide. Il a montr, sur un trs grand nombre de sujets et
d'objets, un got sr, clair, un sentiment dlicat ou grandiose,
exprims d'une manire lgante, claire et toujours concise malgr
l'ampleur. Sa forme n'a que le dfaut d'tre un peu trop sculpturale
et uniforme. On la croirait recherche et apprte, tant elle est
parfois pompeuse; mais c'est une manire naturelle  cet crivain qui
produit avec une grande rapidit et une grande facilit.

Il me fut trs utile, non-seulement parce qu'il me fora, par ses
moqueries franches,  tudier un peu ma langue, que j'crivais avec
beaucoup trop de ngligence, mais encore parce que sa conversation,
peu varie mais trs substantielle et d'une clart remarquable,
m'instruisit d'une quantit de choses que j'avais  apprendre pour
entrer dans mon petit progrs relatif.

Aprs quelques mois de relations trs douces et trs intressantes
pour moi, j'ai cess de le voir pour des raisons personnelles qui ne
doivent rien faire prjuger contre son caractre priv, dont je n'ai
jamais eu qu' me louer, en ce qui me concerne.

Mais, puisque je raconte ma propre histoire, il faut bien que je dise
que son intimit avait pour moi de graves inconvniens. Elle
m'entourait d'inimitis et d'amertumes violentes. Il n'est pas
possible d'avoir pour ami un critique aussi _austre_ (je me sers sans
raillerie aucune du mot qu'il s'appliquait volontiers  lui-mme),
sans tre rput solidaire de ses aversions et de ses condamnations.
Dj Delatouche n'avait pas voulu se prter  un raccommodement avec
lui, et s'tait brouill avec moi  cause de lui. Tous ceux que
Planche avait blesss, par des crits ou des paroles, me faisaient un
crime de le mettre chez moi en leur prsence, et j'tais menace d'un
isolement complet par l'abandon d'amis plus anciens que lui, que je ne
devais pas sacrifier, disaient-ils,  un nouveau venu.

J'hsitai beaucoup. Il tait malheureux par nature, et il avait pour
moi un attachement et un dvouement qui paraissaient en dehors de sa
nature. J'eusse trouv lche de l'loigner en vue des haines
littraires que ses loges m'avaient attires: on ne doit rien faire
pour les ennemis; mais je sentais bien que son commerce me nuisait
intrieurement. Son humeur mlancolique, ses thories de dgot
universel, son aversion pour le laisser-aller de l'esprit aux choses
faciles et agrables dans les arts, enfin la tension de raisonnement
et la persistance d'analyse qu'il fallait avoir quand on causait avec
lui, me jetaient,  mon tour, dans une sorte de spleen auquel je
n'tais que trop dispose  l'poque o je le connus. Je voyais en lui
une intelligence minente qui s'efforait gnreusement de me faire
part de ses conqutes, mais qui les avait amasses au prix de son
bonheur, et j'tais encore dans l'ge o l'on a plus besoin de bonheur
que de savoir.

Le quereller sur la cause fatale de sa tristesse, cause tout  fait
mystrieuse qui doit tenir  son organisation et que je n'ai jamais
pntre, parce qu'il ne la pntrait sans doute pas lui-mme, et t
injuste et cruel; je ne voulus donc pas entamer de ces discussions
profondes qui achvent de tuer le moral quand elles ne le sauvent pas.
Je n'tais pas d'ailleurs dans une position apostolique. Je me sentais
abattue et brise moi-mme, car c'tait le temps o j'crivais
_Llia_, vitant soigneusement de dire  Planche le fond de mon propre
problme, tant je craignais de le lui voir rsoudre par une
dsesprance sans appel, et ne m'entretenant avec lui que de la forme
et de la posie de mon sujet.

Cela n'tait pas toujours de son got, et si l'ouvrage est dfectueux,
ce n'est pas la faute de son influence, mais bien, au contraire, celle
de mon enttement.

Je sentais bien, moi, tout en me dbattant contre le doute religieux,
que je ne pourrais sortir de cette maladie mortelle que par quelque
rvlation imprvue du sentiment ou de l'imagination. Aussi je sentais
bien que la psychologie de Planche n'tait pas applicable  ma
situation intellectuelle.

J'avais mme, dans ces temps-l, des clairs de dvotion que je
cachais avec le plus grand soin  tous, et  lui particulirement: 
tous, non! Je les disais  Mme Dorval, qui seule pouvait me
comprendre. Je me souviens d'tre entre plusieurs fois alors, vers le
soir, dans les glises sombres et silencieuses, pour me perdre dans la
contemplation de l'ide du Christ, et pour prier encore avec des
larmes mystiques comme dans mes jeunes annes de croyance et
d'exaltation.

Mais je ne pouvais plus mditer sans retomber dans mes angoisses sur
la justice et la bont divines, en regard du mal et de la douleur qui
rgnent sur la terre. Je ne me calmais un peu qu'en rvant  ce que
j'avais pu comprendre et retenir de la _Thodice_ de Leibnitz.
C'tait ma dernire ancre de salut que Leibnitz! Je m'tais toujours
dit que le jour o je le comprendrais bien, je serais  l'abri de
toute dfaillance de l'esprit.

Je me souviens aussi qu'un jour Planche me demanda si je connaissais
Leibnitz, et que je lui rpondis _non_ bien vite, non pas tant par
modestie que par crainte de le lui entendre discuter et _dmolir_.

Je n'aurais pourtant pas repouss Planche d'autour de moi, dans un but
d'intrt personnel, mme d'un ordre si lev et si prcieux que celui
de ma srnit intellectuelle, sans des circonstances particulires
qu'il comprit avec une grande loyaut de dsintressement et sans
aucun dpit d'amiti. Pourtant on l'accusa auprs de moi de quelques
mauvaises paroles sur mon compte. Je m'en expliquai vivement avec lui.
Il les nia sur l'honneur, et par la suite, de nombreux tmoignages
m'affirmrent la sincrit de sa conduite  mon gard. Je n'ai plus
fait que le rencontrer. La dernire fois, ce fut chez Mme Dorval, et
je crois bien qu'il y a quelque chose comme dj dix ans de cela.

Je n'ai pourtant pas puis le fiel que mon estime pour lui avait
amass contre moi, car, en 1852,  propos d'une prface, o j'eus
l'impertinence de dire qu'_un critique srieux, M. Planche, avait seul
bien jug Sdaine, dans ces derniers temps_, des journalistes me
firent dire que _M. Planche, le seul critique srieux de l'poque,
avait seul bien jug ma pice_. C'tait une interprtation un peu
tiraille on le voit; mais la prvention n'y regarde pas de si prs.
Cela donna lieu  une petite campagne de feuilletons contre moi. Voici
l'occasion d'en faire une bien plus brillante, car je dis encore que
Planche est un des critiques les plus srieux de ce temps-ci, le plus
srieux, hlas, si l'on applique ce mot  l'absence totale de bonheur
et d'enjouement! car il est facile de voir,  ses crits qu'il n'a pas
encore trouv en ce monde le plus petit mot pour rire.

S'il y a de sa faute dans ce continuel dplaisir, n'oublions pas que
nous disons souvent d'un malade qui s'aigrit et se dcourage: C'est sa
faute!--Et qu'en disant cela, nous sommes assez cruels sans y prendre
garde. Quand la maladie nous empoigne, nous sommes plus indulgens pour
nous-mmes et nous trouvons lgitime de crier et de nous plaindre. Eh
bien! il y a des intelligences fatalement souffrantes d'un certain
rve qu'elles nous paraissent s'obstiner  caresser au dtriment de
tout le reste. Que ce rve s'applique aux arts ou aux sciences, au
pass ou au prsent, il n'en est pas moins une ide fixe produite par
une facult idaliste prononce, et, dans l'impossibilit o cette
facult se trouve de transiger avec elle-mme, il n'y a pas de prise
pour les conseils et les reproches du dehors.

Un autre caractre mlancolique, un autre esprit minent tait Charles
Didier. Il fut un de mes meilleurs amis, et nous nous sommes
refroidis, spars, perdus de vue. Je ne sais pas comment il parle de
moi aujourd'hui; je sais seulement que je peux parler de lui  ma
guise.

Je ne dirai pas comme Montesquieu; Ne nous croyez pas quand nous
parlons l'un de l'autre; nous sommes brouills.--Je me sens plus
forte que cela,  cette heure o je rsume ma vie avec le mme calme
et le mme esprit de justice que si j'tais avec la pleine possession
de ma lucidit, _in articulo mortis_.

Je regarde donc dans le pass, et j'y vois entre Didier et moi
quelques mois de dissentiment et quelques mois de ressentiment. Puis,
pour ma part, de longues annes de cet oubli qui est ma seule
vengeance des chagrins que l'on m'a causs, avec ou sans
prmditation. Mais, en de de ces malentendus et de ce parti pris,
je vois cinq ou six annes d'une amiti pure et parfaite. Je relis des
lettres d'une admirable sagesse, les conseils d'un vrai dvoment, les
consolations d'une intelligence des plus leves. Et maintenant que le
temps de l'oubli est pass pour moi, maintenant que je sors de ce
repos volontaire, ncessaire peut-tre, de ma mmoire, ces annes
bnies sont l, devant moi, comme la seule chose utile et bonne que
j'aie  constater et  conserver dans mon coeur.

Charles Didier tait un homme de gnie, non pas sans talent, mais d'un
talent trs infrieur  son gnie. Il se rvlait par clairs, mais je
ne sache pas qu'aucun de ses ouvrages ait donn issue complte au
large fond d'intelligence qu'il portait en lui-mme. Il m'a sembl que
son talent n'avait pas progress aprs _Rome souterraine_, qui est un
fort beau livre. Il se sentait impuissant  l'expension littraire
complte, et il en souffrait mortellement. Sa vie tait traverse
d'orages intrieurs contre la ralit desquels son imagination n'tait
peut-tre pas assez vive pour ragir. La gat o nous voulions
quelquefois l'entraner, et o il se laissait prendre, lui faisait
plus de mal que de bien. Il la payait, le lendemain, par une
inquitude ou un accablement plus profonds, et ce monde d'idale
candeur que la bonhomie de l'esprit des autres faisait et fait encore
apparatre devant moi fuyait devant lui comme une dception folle.

Je l'appelais mon ours, et mme mon ours blanc, parce que, avec une
figure encore jeune et belle, il avait cette particularit d'une belle
chevelure blanchie longtemps avant l'ge. C'tait l'image de son me,
dont le fond tait encore plein de vie et de force, mais dont je ne
sais quelle crise mystrieuse avait dj paralys l'effusion.

Sa manire, brusquement grondeuse, ne fchait aucun de nous. On
plaignait cette sorte de misanthropie sous laquelle persistaient des
qualits solides et des dvouemens aimables; on la respectait quand
mme elle devenait chagrine et trop facilement accusatrice. Il se
laissait ramener, et c'tait un homme d'une assez haute valeur pour
qu'on pt tre fier de l'avoir influenc quelque peu!

En politique, en religion, en philosophie et en art, il avait des vues
toujours droites et quelquefois si belles que, dans ses rares
panchemens, on sentait la supriorit de son tre voil  son tre
rvl.

Dans la pratique de la vie, il tait de bon conseil, bien que son
premier mouvement ft empreint d'une trop grande mfiance des hommes,
des choses et de Dieu mme. Cette mfiance avait le fcheux effet de
me mettre en garde contre ses avis, qui souvent eussent t meilleurs
 suivre pourtant que ceux que je recevais de mon propre instinct.

C'tait un esprit proccup, autant que le mien alors, de la recherche
des ides sociales et religieuses. J'ignore absolument quelle
conclusion il a trouve. J'ignore mme, l o je suis, s'il a publi
rcemment quelque ouvrage. J'ai ou parler, il y a quelques annes,
d'une brochure lgitimiste qu'on lui reprochait beaucoup. Je n'ai pu
me la procurer alors, et aujourd'hui je ne l'ai pas encore lue. Je ne
saurais croire, si cette brochure est dans le sens qu'on m'a dit, que
l'expression n'ait pas trahi la pense vritable de l'auteur, ainsi
qu'il arrive souvent, mme aux crivains habiles. Mais si le point de
vue de Charles Didier a chang entirement, je saurais encore moins
croire qu'il n'y ait pas chez lui une conviction dsintresse.

Je fermerai ici cette galerie de personnes amies dans le prsent ou
dans le pass, pour entreprendre plus tard une nouvelle srie
d'apprciations,  mesure que de nouvelles figures intressantes
m'apparatront dans l'ordre de mes souvenirs. Ce ne sera pas un ordre
compltement exact probablement, car il faudra qu'il se prte aux
pauses qu'il me sera possible de faire dans la narration de ma propre
existence; mais il ne sera pas interverti  dessein, ni d'une manire
qui entrane ma mmoire  de notables infidlits.

Je ne m'engage pas, je le redis une fois de plus,  parler de toutes
les personnes que j'ai connues, mme d'une manire particulire. J'ai
dit qu' l'gard de quelques-unes ma rserve ne devait rien faire
prjuger contre l'estime qu'elles pouvaient mriter, et je vais dire
ici un des principaux motifs de cette rserve.

Des personnes dont j'tais dispose  parler avec toute la convenance
que le got exige, avec tout le respect d  de hautes facults, ou
tous les gards auxquels a droit tout contemporain, quel qu'il soit;
des personnes enfin qui eussent d me connatre assez pour tre sans
inquitude m'ont tmoign, ou fait exprimer par des tiers, de vives
apprhensions sur la part que je comptais leur faire dans ces
mmoires.

A ces personnes-l, je n'avais qu'une rponse  faire, qui tait de
leur promettre de ne leur assigner aucune part, bonne ou mauvaise,
petite ou grande, dans mes souvenirs. Du moment qu'elles doutaient de
mon discernement et de mon savoir-vivre dans un ouvrage tel que
celui-ci, je ne devais pas songer  leur donner confiance en mon
caractre d'crivain, mais bien  les rassurer d'une manire spontane
et absolue par la promesse de mon silence.

Aucune de celles que je viens de dpeindre n'a fait  mon coeur la
petite injure de se proccuper du jugement de mon esprit. Et cependant
je n'ai pas cach que quelques mprises, quelques fcheries, ont pass
entre deux ou trois d'entre elles et moi; mais je n'ai mme pas voulu
examiner et juger ces msintelligences passagres, o j'ai port, moi,
et je m'en accuse, plus de franchise que de douceur. J'ai t d'autant
mieux dispose  repousser toute espce de soupon sur le pass
qu'elles ne m'en tmoignaient aucun,  moi, sur l'avenir.

Je crois dcidment que les personnes qui se sont tourmentes de cette
opinion ont eu grand tort, et qu'elles eussent mieux fait de se
confier  mon jugement rtrospectif.




CHAPITRE TRENTE-CINQUIEME.

  Je reprends mon rcit.--J'arrive  dire des choses fort
    dlicates, et je les dis exprs sans dlicatesse, les trouvant
    ainsi plus chastement dites.--Opinion de mon ami Dutheil sur le
    mariage.--Mon opinion sur l'amour.--Marion de Lorme.--Deux
    femmes de Balzac.--L'orgueil de la femme.--L'orgueil humain en
    gnral.--Les _Lettres d'un voyageur_: mon plan au
    dbut.--Comme quoi le voyageur tait moi.--Maladies physiques
    et morales agissant les unes sur les autres.


J'ai dit prcdemment qu'aprs mon retour d'Italie, 1834, j'avais
prouv un grand bonheur  retrouver mes enfans, mes amis, ma maison;
mais ce bonheur fut court. Mes enfans ni ma maison ne m'appartenaient,
moralement parlant. Nous n'tions pas d'accord, mon mari et moi, sur
la gouverne de ces humbles trsors. Maurice ne recevait pas, au
collge, l'ducation conforme  ses instincts,  ses facults,  sa
sant. Le foyer domestique subissait des influences tout  fait
anormales et dangereuses. C'tait, ma faute, je l'ai dit, mais ma
faute fatalement, et sans que je pusse trouver dans ma volont,
ennemie des luttes journalires et des querelles de mnage, la force
de dominer la situation.

Un de mes amis, Dutheil, qui et voulu rendre possible la dure de
cette situation, me disait que je pouvais m'en rendre matresse.

Je lui fis comprendre qu'il se trompait, car son cerveau arrivait
aisment  la comprhension de ce qu'il traitait, dans la pratique, de
raffinemens et de subtilits romanesques.

L'amour n'est pas un calcul de pure volont, lui disais-je. Nous ne
sommes pas seulement corps, ou seulement esprit; nous sommes corps et
esprit tout ensemble. L o l'un de ces agens de la vie ne participe
pas, il n'y a pas d'amour vrai.

Si le corps a des fonctions dont l'me n'a point  se mler, comme de
manger et de digrer[14], l'union de deux tres dans l'amour peut-il
s'assimiler  ces fonctions-l? La seule pense en est rvoltante.
Dieu, qui a mis le plaisir et la volupt dans les embrassemens de
toutes les cratures, mme dans ceux des plantes, n'a-t-il pas donn
le discernement  ces cratures en proportion de leur degr de
perfectionnement dans l'chelle des tres? L'homme, tant le plus
lev, le plus complet de tous, n'a-t-il pas le sentiment ou le rve
de cette union ncessaire du sens physique et du sens intellectuel et
moral dans la possession ou dans l'aspiration de ses jouissances?

  [14] Et encore les vrais gourmands jouissent par l'imagination
  plus que par le sens, disent-ils.

Je disais l, j'espre, un lieu commun des mieux conditionns. Et
pourtant cette vrit incontestable est si peu observe dans la
pratique, que les cratures humaines s'approchent et que les enfans
des hommes naissent par milliers sans que l'amour, le vritable amour,
ait prsid une fois sur mille  ces actes sacrs de la reproduction.

Le genre humain se perptue quand mme, et s'il n'y tait jamais
convi que par l'amour vrai, il faudrait peut-tre, pour arrter la
dpopulation, revenir aux tranges ides du marchal de Saxe sur le
mariage. Mais il n'en est pas moins vrai que le voeu de la Providence,
je dirai mme la loi divine, est transgresse chaque fois qu'un homme
et une femme unissent leurs lvres sans unir leurs coeurs et leurs
intelligences. Si l'espce humaine est encore si loin du but o la
beaut de ses facults peut aspirer, en voil une des causes les plus
gnrales et les plus funestes.

On dit en riant qu'il n'est pas si difficile de procrer: il ne faut
que se mettre deux.--Eh bien! non, il faut tre trois: un homme, une
femme, et Dieu en eux. Si la pense de Dieu est trangre  leur
extase, ils feront bien un enfant, mais ils ne feront pas un homme.
L'homme complet ne sortira jamais que de l'amour complet. Deux corps
peuvent s'associer pour produire un corps, mais la pense peut seule
donner la vie  la pense. Aussi que sommes-nous? Des hommes qui
aspirent  tre hommes, et rien de plus jusqu' prsent, des tres
passifs, incapables et indignes de la libert et de l'galit, parce
que, pour la plupart, nous sommes ns d'un acte passif et aveugle de
la volont.

Et encore fais-je ici trop d'honneur  cet acte en l'appelant acte de
volont. L o le coeur et l'esprit ne se manifestent pas, il n'y a
pas de volont vritable. L'amour est l un acte de servage que
subissent deux tres esclaves de la matire. _Heureusement_, me
rpondait Dutheil, le genre humain n'a pas besoin de ces sublimes
aspirations pour trouver ses fonctions gnratrices agrables et
faciles;--moi, je disais _malheureusement_.

Et quoi qu'il en soit, ajoutais-je, quand une crature humaine,
qu'elle soit homme ou femme, s'est leve  la comprhension de
l'amour complet, il ne lui est plus possible, et disons mieux, il ne
lui est plus permis de revenir sur ses pas et de faire acte de pure
animalit. Quelle que soit l'intention, quel que soit le but, sa
conscience doit dire non, quand mme son apptit dirait oui. Et si
l'un et l'autre se trouvent parfaitement d'accord en toute occasion
pour dire ensemble oui ou non, comment douter de la force religieuse
de cette protestation intrieure?

Si vous faites intervenir les considrations de pure utilit, ces
intrts de la famille o l'gosme se pare quelquefois du nom de
morale, vous tournerez autour du vrai sans l'entamer. Vous aurez beau
dire que vous sacrifiez, non  une tentation de la chair, mais  un
principe de vertu, vous ne ferez pas flchir la loi de Dieu  ce
principe purement humain. L'homme commet  toute heure, sur la terre,
un sacrilge qu'il ne comprend pas, et dont la divine sagesse peut
l'absoudre en vue de son ignorance; mais elle n'absoudra pas de mme
celui qui a compris l'idal et qui le foule aux pieds. Il n'y a pas au
pouvoir de l'homme de raison personnelle ou sociale assez forte pour
l'autoriser  transgresser une loi divine, quand cette loi a t
clairement rvle  sa raison,  son sentiment,  ses sens mme.

Quand Marion Delorme se livre  Laffemas, qu'elle abhorre, pour sauver
la vie de son amant, la sublimit de son dvouement n'est qu'une
sublimit relative. Le pote a fort bien compris qu'une courtisane
seule, c'est--dire une femme habitue, dans le pass,  faire bon
march d'elle-mme, pouvait accepter par amour la dernire des
souillures. Mais quand Balzac, dans la _Cousine Bette_, nous montre
une femme pure et respectable s'offrir en tremblant  un ignoble
sducteur pour sauver sa famille de la ruine, il trace avec un art
infini une situation possible; mais ce n'en est pas moins une
situation odieuse, o l'hrone perd toutes nos sympathies. Pourquoi
Marion Delorme les garde-t-elle, en dpit de son abaissement? C'est
parce qu'elle ne comprend pas ce qu'elle fait; c'est parce qu'elle
n'a pas, comme l'pouse lgitime et la mre de famille, la conscience
du crime qu'elle commet.

Balzac, qui cherchait et osait tout, a t plus loin: il nous a
montr, dans un autre roman, une femme provoquant et sduisant son
mari qu'elle n'aime pas, pour le prserver des piges d'une autre
femme. Il s'est efforc de relever la honte de cette action en donnant
 cette hrone une fille dont elle veut conserver la fortune. Ainsi,
c'est l'amour maternel surtout qui la pousse  tromper son mari par
quelque chose de pire peut-tre qu'une infidlit, par un mensonge de
la bouche, du coeur et des sens.

Je n'ai pas cach  Balzac que cette histoire, dont il disait le fond
rel, me rvoltait au point de me rendre insensible au talent qu'il
avait dploy en la racontant. Je la trouvais immorale sans me gner,
moi  qui l'on reprochait d'avoir fait des livres immoraux.

Et,  mesure que j'ai interrog mon coeur, ma conscience et ma
religion, je suis devenue encore plus rigide dans ma manire de voir.
Non seulement je regarde comme un pch mortel (il me plat de me
servir de ce mot, qui exprime bien ma pense, parce qu'il dit que
certaines fautes tuent notre me); je regarde comme un pch mortel
non seulement le mensonge des sens dans l'amour, mais encore
l'illusion que les sens chercheraient  se faire dans les amours
incomplets. Je dis, je crois qu'il faut aimer avec tout son tre, ou
vivre, quoi qu'il arrive, dans une complte chastet. Les hommes n'en
feront rien, je le sais; mais les femmes, qui sont aides par la
pudeur et par l'opinion, peuvent fort bien, quelle que soit leur
situation dans la vie, accepter cette doctrine quand elles sentent
qu'elles valent la peine de l'observer.

Pour celles qui n'ont pas le moindre orgueil, je ne saurais rien
trouver  leur dire.

Ce mot d'orgueil, dont je me suis servie beaucoup  cette poque, en
crivant, me revient maintenant avec sa vritable signification.
J'oublie si parfaitement ce que j'cris, et j'ai tant de rpugnance 
me relire, qu'il m'a fallu recevoir, ces jours-ci, une lettre o
quelqu'un se donnait la peine de me transcrire une foule d'aphorismes
de ma faon, tirs des _Lettres d'un voyageur_, en m'adressant,  ce
sujet, une foule de questions, pour me dcider  prendre connaissance
de mon livre, que j'avais fort oubli, selon ma coutume.

Je viens donc de relire les _Lettres d'un voyageur_ de septembre 1834
et de janvier 1835, et j'y retrouve le plan d'un ouvrage que je
m'tais promis de continuer toute ma vie. Je regrette beaucoup de ne
l'avoir pas fait. Voici quel tait ce plan, suivi au dbut de la
srie, mais dont je me suis carte en continuant, et que je semble
avoir tout  fait perdu de vue  la fin. Cet abandon apparent vient
surtout de ce que j'ai runi sous le mme titre de _Lettres d'un
voyageur_ diverses lettres ou sries de lettres qui ne rentraient pas
dans l'intention et dans la manire des premires.

Cette intention et cette manire consistaient, dans ma pense
premire,  rendre compte des dispositions successives de mon esprit
d'une faon nave et arrange en mme temps. Je m'explique pour ceux
qui ne se souviennent pas de ces lettres, ou qui ne les connaissent
pas, car pour qui les connat l'explication est inutile.

Je sentais beaucoup de choses  dire et je voulais les dire  moi et
aux autres. Mon individualit tait en train de se faire; je la
croyais finie, bien qu'elle et  peine commenc  se dessiner  mes
propres yeux; et, malgr cette lassitude qu'elle m'inspirait dj,
j'en tais si vivement proccupe, que j'avais besoin de l'examiner et
de la tourmenter, pour ainsi dire comme un mtal en fusion jet par
moi dans un moule.

Mais comme je sentais ds lors qu'une individualit isole n'a pas le
droit de se dclarer sans avoir  son service quelque bonne conclusion
utile pour les autres, et que je n'avais pas du tout cette conclusion,
je voulais gnraliser mon propre personnage en le modifiant. Moi qui
n'avais encore que trente ans et qui n'avais gure vcu que d'une vie
intrieure; moi qui n'avais fait que jeter un regard effray sur les
abmes des passions et les problmes de la vie; moi enfin qui n'en
tais encore qu'au vertige des premires dcouvertes, je ne me sentais
rellement pas le droit de parler de moi tout  fait rellement. Cela
et donn trop peu de porte  mes rflexions sur les choses
gnrales, trop d'affirmation  mes plaintes particulires. Il m'tait
bien permis de philosopher  ma manire sur les peines de la vie et
d'en parler comme si j'en avais puis la coupe, mais non pas de me
poser, moi, femme, jeune encore, et mme encore trs enfant  beaucoup
d'gards, comme un penseur prouv ou comme une victime particulire
de la destine. Dcrire mon _moi_ rel et t d'ailleurs une
occupation trop froide pour mon esprit exalt. Je crai donc, au
hasard de la plume, et, me laissant aller  toute fantaisie, un moi
fantastique trs vieux, trs expriment, et partant trs dsespr.

Ce troisime tat de mon _moi_ suppos, le dsespoir, tait le seul
vrai, et je pouvais, en me laissant aller  mes ides noires, me
placer dans la situation du vieil oncle, du vieux voyageur que je
faisais parler. Quant au cadre o je le faisais mouvoir, je n'en
pouvais trouver de meilleur que le milieu o j'existais, puisque
c'tait l'impression de ce milieu sur moi-mme que je voulais raconter
et dcrire.

En un mot, je voulais faire le propre roman de ma vie et n'en tre
pas le personnage rel, mais le personnage pensant et analysant. Et
encore, tout en tant ce personnage, je voulais tendre son point de
vue  une exprience de malheur que je n'avais pas, que je ne pouvais
pas avoir.

Je prvis bien que la fiction n'empcherait pas le public de vouloir
chercher et dfinir mon _moi_ rel  travers le masque du vieillard.
Il fut ainsi pour quelques lecteurs, et un avocat _trop intelligent_
voulut, dans mon procs en sparation, me rendre responsable, en tant
que _partie adverse_, de tout ce que j'avais fait dire au voyageur. Du
moment que je parlais  la premire personne, cela lui suffisait pour
m'accuser de tout ce dont le pauvre voyageur s'accuse  un point de
vue potique et mtaphorique. J'avais des vices, j'avais commis des
crimes, n'tait-ce pas vident? Le voyageur, le vieil oncle, ne
prsentait-il point sa vie passe comme un abme d'enivremens, et sa
vie prsente comme un abme de remords? En vrit, si j'avais pu, en
moins de quatre ans, car il n'y avait pas quatre ans que j'avais
quitt le bercail o la rigidit de ma vie avait t facile 
constater; si j'avais pu en si peu d'annes acqurir toute
l'exprience du bien et du mal que s'attribuait mon voyageur, je
serais un tre fort extraordinaire, et, en tout cas, je n'aurais pas
vcu au fond d'une mansarde comme je l'avais fait, entoure de cinq ou
six personnes d'humeur grave ou potique comme la mienne.

Mais peu importe ce qui me fut imput comme personnel et rel dans les
_Lettres d'un oncle_, car c'est sous ce titre que parurent d'abord les
quatrime et cinquime numros des _Lettres d'un voyageur_, et c'est
sous ce titre que je m'tais promis de continuer dans la mme donne.
C'et t, je crois, un bon livre, je ne dis pas beau, mais
intressant et vivant, plus utile par consquent que les romans o
notre personnalit,  force de se dissminer dans des types divers et
de s'garer dans des situations fictives, arrive  disparatre pour
nous-mmes.

Je reviendrai sur les autres lettres de ce recueil; je ne m'occupe ici
que des deux numros que je viens de citer, et je dois dire que sous
cette fiction-l il y avait une ralit bien profonde pour moi, le
dgot de la vie. On a vu que c'tait un vieux mal chronique, prouv
et combattu ds ma premire jeunesse, oubli et repris comme un
fcheux compagnon de voyage qu'on croit avoir laiss loin derrire
soi, et qui tout  coup revient se traner sur vos talons. Je
cherchais le secret de cette tristesse qui ne m'avait pas quitte 
Venise et qui me reprenait plus amre au retour, dans des faits
extrieurs, dans des causes immdiates, et elle n'y tait rellement
pas. Je dramatisais de bonne foi ces causes, et j'en exagrais, non le
sentiment, il tait poignant dans mon coeur, mais l'importance
absolue. Pour avoir t due dans quelques illusions, je faisais le
procs  toutes mes croyances; pour avoir perdu le calme et la
confiance de mes penses d'autrefois, je me persuadais ne pouvoir plus
vivre.

La vraie cause, je la vois trs clairement aujourd'hui. Elle tait
physique et morale, comme toutes les causes de la souffrance humaine,
o l'me n'est pas longtemps malade sans que le corps s'en ressente,
et rciproquement. Le corps souffrait d'un commencement d'hpatite qui
s'est manifeste clairement plus tard et qui a pu tre combattue 
temps. Je la combats encore, car l'ennemi est en moi et se fait sentir
au moment o je le crois endormi. Je crois que ce mal est proprement
le _spleen_ des Anglais, caus par un engorgement du foie. J'en avais
le germe ou la prdisposition sans le savoir; ma mre l'avait et en
est morte. Je dois en mourir comme elle, et nous devons tous mourir de
quelque mal que l'on porte en soi-mme,  l'tat latent, ds l'heure
de sa naissance. Toute organisation, si heureuse qu'elle soit, est
pourvue de sa cause de destruction, soit physique et devant agir sur
le systme moral et intellectuel, soit morale et devant agir sur les
fonctions de l'organisme.

Que ce soit la bile qui m'ait rendue mlancolique, ou la mlancolie
qui m'ait rendue bilieuse (ceci rsoudrait un grand problme
mtaphysique et physiologique; je ne m'en charge pas), il est certain
que les vives douleurs au foie ont pour symptmes, chez tous ceux qui
y sont sujets, une tristesse profonde et l'envie de mourir. Depuis
cette premire invasion de mon mal, j'ai eu des annes heureuses, et
lorsqu'il revenait me saisir, bien que je fusse dans des conditions
favorables  l'amour de la vie, je me sentais tout  coup prise du
dsir de l'ternel repos.

Mais si le mal physique est fallacieux dans ses effets sur l'me,
l'me ragit, je ne dirai pas par sa volont immdiate, qui est
souvent paralyse par ce mal mme, mais par sa disposition gnrale et
par ses croyances acquises. Depuis que je n'ai plus ces doutes amers
o la pense dangereuse du nant arrive  tre une volupt
irrsistible, depuis que cet ternel repos dont je parlais tout 
l'heure m'est dmontr illusoire, depuis enfin que je crois  une
ternelle activit au del de cette vie, la pense du suicide n'est
plus que passagre et facilement vaincue par la rflexion. Et quant
aux noires illusions du malheur en ce monde, produites par l'hpatite,
je ne saurais plus les prendre au srieux comme au temps o j'ignorais
que la cause tait en moi-mme. Je les subis encore, mais non pas
d'une manire aussi complte que par le pass. Je me dbats pour
carter ces voiles qui tombent comme de lourds orages sur
l'imagination. On est alors dans la disposition singulire o nous
jettent quelquefois les songes, quand on se dit, au milieu
d'apparitions dsagrables, qu'on sait fort bien tre endormi, et que
l'on s'agite dans son lit pour se rveiller.

Quant  la cause morale indpendante de la cause physique, je l'ai
dite, je la dirai encore, car j'cris pour ceux qui souffrent comme
j'ai souffert, et je ne saurais trop m'expliquer sur ce point.




QUATRIEME PARTIE.




CHAPITRE PREMIER.

  Personnalit de la jeunesse.--Dtachement de l'ge
    mr.--L'orgueil religieux.--Mon ignorance me dsole encore.--Si
    je pouvais me reposer et m'instruire!--J'aime, donc je
    crois.--L'orgueil catholique, l'humilit chrtienne.--Encore
    Leibnitz.--Pourquoi mes livres ont des endroits
    ennuyeux.--Horizon nouveau.--Alles et venues.--Solange et
    Maurice.--Planet.--Projets de dpart et de dispositions
    testamentaires.--M. de Persigny.--Michel (de Bourges).


Je vivais trop en moi-mme, par moi-mme et pour moi-mme. Je ne me
savais pas goste, je ne croyais pas l'tre, et si je ne l'tais pas
dans le sens troit, avare et poltron du mot, je l'tais dans mes
ides, dans ma philosophie. Cela est bien visible dans les _Lettres
d'un voyageur_. On y sent la personnalit ardente de la jeunesse,
inquite, tenace, ombrageuse, _orgueilleuse_ en un mot.

Oui, orgueilleuse, je l'tais, et je le fus encore longtemps aprs.
J'eus raison de l'tre en bien des occasions, car cette estime de
moi-mme n'tait pas de la vanit. J'ai quelque bon sens, et la vanit
est une folie qui me fait toujours peur  voir. Ce n'tait pas
moi-mme,  l'tat de personne, que je voulais aimer et respecter;
c'tait moi-mme  l'tat de crature humaine, c'est--dire d'oeuvre
divine, pareille aux autres, mais ne voulant pas me laisser moralement
dtriorer par ceux qui niaient et raillaient leur propre divinit.

Cet orgueil-l, je l'ai encore. Je ne veux pas qu'on me conseille et
qu'on me persuade ce que je crois tre mauvais et indigne de la
dignit humaine. Je rsiste avec une obstination qui n'est que dans ma
croyance, car mon caractre n'a aucune nergie. Donc la croyance est
bonne  quelque chose. Elle remdie parfois  ce qui manque 
l'organisation.

Mais il y a un fol orgueil que l'on nourrit au dedans de soi-mme et
qui s'exhale de l'homme  Dieu. A mesure que nous nous sentons devenir
plus intelligens, nous nous croyons plus prs de lui, ce qui est vrai,
mais vrai d'une manire si relative  notre misre, que notre ambition
ne s'en contente pas. Nous voulons comprendre Dieu, et nous lui
demandons ses secrets avec assurance. Ds que les croyances aveugles
des religions enseignes ne nous suffisent plus et que nous voulons
arriver  la foi par les propres forces de notre entendement, ce qui
est, je le soutiens, de droit et de devoir, nous allons trop vite.
Nous autres Franais surtout, ardens et presss  l'attaque du ciel
comme  celle d'une redoute, nous ne savons pas planer lentement et
monter peu  peu sur les ailes d'une philosophie patiente et d'une
lente tude. Nous demandons la grce sans humilit, c'est--dire la
lumire, la srnit, une certitude que rien ne trouble; et quand
notre faiblesse rencontre dans le moindre raisonnement des obstacles
imprvus, nous voil irrits et comme dsesprs.

Ceci est l'histoire de ma vie, ma vritable histoire. Tout le reste
n'en a t que l'accident et l'apparence. Une femme trs suprieure
dont je parlerai plus tard[15] m'crivait dernirement, en me parlant
de Sainte-Beuve: _Il a toujours t tourment des choses divines._
Le mot est beau et bon, et m'a rsum mon propre tourment. Hlas! oui,
c'est un calvaire que cette recherche de la vrit abstraite; mais 'a
t un moindre tourment pour Sainte-Beuve que pour moi, j'en rponds;
car il tait savant, et je n'ai jamais pu l'tre, n'ayant ni temps, ni
mmoire, ni facilit  comprendre la manire des autres. Or cette
science des oeuvres humaines n'est pas la lumire divine, elle n'en
reoit que de fugitifs reflets; mais elle est un fil conducteur qui
m'a manqu et qui me manquera tant que, force  vivre de mon travail
de chaque jour, je ne pourrai consacrer au moins quelques annes  la
rflexion et  la lecture.

  [15] Mme Hortense Allart.

Cela ne m'arrivera pas: je mourrai dans le nuage pais qui m'enveloppe
et m'oppresse. Je ne l'ai dchir que par momens, et, dans des heures
d'inspirations plus que d'tude, j'ai aperu l'idal divin comme les
astronomes aperoivent le corps du soleil  travers les fluides
embrass qui le voilent de leur action imptueuse et qui ne s'cartent
que pour se resserrer de nouveau. Mais c'est assez peut-tre, non pour
la vrit gnrale, mais pour la vrit  mon usage, pour le
contentement de mon pauvre coeur; c'est assez pour que j'aime ce Dieu,
que je sens l, derrire les blouissemens de l'inconnu, et pour que
je jette au hasard dans son mystrieux infini l'aspiration  l'infini
qu'il a mise en moi et qui est une manation de lui-mme. Quelle que
soit la route de ma pense, clairvoyance, raison, posie ou sentiment,
elle arrivera bien  lui, et ma pense parlant  ma pense est encore
avec quelque chose de lui.

Que vous dirai-je, coeurs amis qui m'interrogez? J'aime, donc je
crois. Je sens que j'aime Dieu de cet _amour dsintress_ que
Leibnitz nous dit tre le seul vrai et qui ne se peut assouvir sur la
terre, puisque nous aimons les tres de notre choix par besoin d'tre
heureux, et nos semblables comme nous aimons nos enfans, par besoin
de les rendre heureux, ce qui est au fond la mme chose, leur bonheur
tant ncessaire au ntre. Je sens que mes douleurs et mes fatigues ne
peuvent altrer l'ordre immuable, la srnit de l'auteur de toutes
choses; je sens qu'il n'agit pas pour m'en retirer en modifiant les
vnemens extrieurs autour de moi; mais je sens que quand j'anantis
en moi la personnalit qui aspire aux joies terrestres, la joie
cleste me pntre et que la confiance absolue, dlicieuse, inonde mon
coeur d'un bien-tre impossible  dcrire. Comment ferais-je donc pour
ne pas croire, puisque je sens?

Mais je n'ai vritablement senti ces joies secrtes qu' deux poques
de ma vie, dans l'adolescence,  travers le prisme de la foi
catholique, et dans l'ge mr, sous l'influence d'un dtachement
sincre de ma personnalit devant Dieu.--Ce qui ne m'empche pas, je
le dclare, de chercher sans cesse  le comprendre, mais ce qui me
prserve de le nier aux heures o je ne le comprends pas.

Quoique mon tre ait subi des modifications et pass par des phases
d'action et de raction, comme tous les tres pensans, il est au fond
toujours le mme: besoin de croire, soif de connatre, plaisir
d'aimer.

Les catholiques, et j'en ai connu de trs sincres, m'ont cri que,
dans ces trois termes, il y en avait un qui tuerait les deux autres.
La soif de connatre est, suivant eux, l'ennemi et le destructeur
impitoyable du besoin de croire et du plaisir d'aimer.

Ils ont quelquefois raison, ces bons catholiques. Ds qu'on ouvre la
porte aux curiosits de l'esprit, les joies du coeur sont amrement
troubles et risquent d'tre emportes pour longtemps dans la
tourmente. Mais je dirai encore l que la soif de connatre est
inhrente  l'intelligence humaine, que c'est une facult divine qui
nous est donne, et que refuser  cette facult son exercice,
s'efforcer de la dtruire en nous, c'est transgresser une loi divine.
Il en est de ces croyans nafs qui ne sentent pas les tressaillemens
de leur intelligence et qui aiment Dieu avec leur coeur seulement,
comme de ces amans qui n'aiment qu'avec leurs sens. Ils ne connaissent
qu'un amour incomplet. Ils ne sont pas encore  l'tat d'hommes
parfaits. Ignorant leur infirmit, ils ne sont pas coupables; mais ils
le deviennent ds qu'ils la sentent ou la devinent, s'ils
s'opinitrent dans leur impuissance.

Les catholiques appelleront encore ce que je dis l les suggestions du
dmon de l'orgueil. Je leur rpondrai: Oui, il y a un dmon de
l'orgueil; je consens  parler votre langue potique. Il est en vous
et en moi. En vous, pour vous persuader que votre sentiment est si
grand et si beau que Dieu l'accepte sans se soucier du culte de votre
raison. Vous tes des paresseux qui ne voulez pas souffrir en
risquant de rencontrer le doute dans une recherche approfondie, et
vous avez la vanit de croire que Dieu vous dispense de souffrir,
pourvu que vous l'adoriez comme un ftiche. C'est trop d'estime de
vous-mmes. Dieu voudrait davantage, et cependant vous tes contens de
vous.

Le dmon de l'orgueil! Il est en moi aussi chaque fois que je
m'irrite contre les souffrances que j'ai acceptes en sortant du
facile aveuglement des _mystres_. Il a t en moi surtout au
commencement de cette recherche, et il m'a rendue sceptique pendant
quelques annes de ma vie. Il tait n chez vous, mon dmon d'orgueil;
il me venait de l'enseignement catholique; il mprisait ma raison au
moment o je voulais en faire usage; il me disait: Ton coeur seul vaut
quelque chose, pourquoi l'as-tu laiss languir? Et ainsi moussant
l'arme dont j'avais besoin, chaque fois que j'y portais la main, il me
rejetait dans le vague et voulait me persuader de ne croire qu' mon
sentiment.

Ainsi, ceux que vous appelez des esprits forts,  catholiques, ne
sont pas toujours assez fiers de leur raison, tandis que vous autres,
vous tes  toute heure excessivement orgueilleux de votre sentiment.

Mais le sentiment sans raison fait le mal aussi aisment que le bien.
Le sentiment sans raison est exigeant, imprieux, goste. C'est par
le sentiment sans raison qu' quinze ans je reprochais  Dieu, avec
une sorte de colre impie, les heures de fatigue et de langueur o il
semblait me retirer sa grce. C'est encore par le sentiment sans
raison qu' trente ans, je voulais mourir, disant: Dieu ne m'aime pas
et ne se soucie pas de moi, puisqu'il me laisse faible, ignorant et
malheureux sur la terre.

Je suis encore ignorante et faible; mais je ne suis plus malheureuse,
parce que je suis moins orgueilleuse qu'alors. J'ai reconnu que
j'tais peu de chose: raison, sentiment, instinct runis, cela fait
encore un tre si fini et une action si borne, qu'il faut en revenir
 l'humilit chrtienne jusqu' ce point de dire: Je sens vivement,
je comprends fort peu et j'aime beaucoup. Mais il faut quitter
l'orthodoxie catholique quand elle dit: Je prtends sentir et aimer
sans rien comprendre. Cela est possible, je n'en doute pas, mais cela
ne suffit pas  accomplir la volont de Dieu, qui veut que l'homme
comprenne autant qu'il lui est donn de comprendre.

En rsum, s'efforcer d'aimer Dieu en le comprenant, et s'efforcer de
le comprendre en l'aimant; s'efforcer de croire ce que l'on ne
comprend pas, mais s'efforcer de comprendre pour mieux croire, voil
tout Leibnitz, et Leibnitz est le plus grand thologien des sicles de
lumire. Je ne l'ai jamais ouvert, depuis dix ans, sans trouver, dans
celles de ses pages o il se met  la porte de tous, la rgle saine
de l'esprit humain, celle que je me sens de plus en plus capable de
suivre.

Je demande bien pardon de ce chapitre  ceux qui ne se sont jamais
_tourments des choses divines_. C'est, je crois, le grand nombre; mon
insistance sur les ides religieuses ennuiera donc beaucoup de
personnes; mais je crois les avoir dj assez ennuyes, depuis le
commencement de cet ouvrage, pour qu'elles en aient, depuis longtemps,
abandonn la lecture.

Ce qui, du reste, m'a mis  l'aise toute ma vie en crivant des
livres, c'est la conscience du peu de popularit qu'ils devaient
avoir. Par popularit, je n'entends pas qu'ils dussent, par leur
nature, rester dans la rgion aristocratique des intelligences. Ils
ont t mieux lus et mieux compris par ceux des hommes du peuple qui
portent le sentiment de l'idal dans leur aspiration, que par beaucoup
d'artistes qui ne se soucient que du monde positif. Mais, soit dans le
peuple, soit dans l'aristocratie, je n'ai d contenter,  coup sr,
que le trs petit nombre. Mes diteurs s'en sont plaints. Pour Dieu,
m'crivait souvent Buloz, pas tant de mysticisme! Ce bon Buloz me
faisait l'honneur de voir du mysticisme dans mes proccupations! Au
reste, tout son monde de lecteurs pensait comme lui que je devenais de
plus en plus ennuyeuse, et que je sortais du domaine de l'art, en
communiquant  mes personnages la contention dominante de mon propre
cerveau. C'est bien possible, mais je ne vois pas trop comment j'eusse
pu faire pour ne pas crire avec le propre sang de mon coeur et la
propre flamme de ma pense.

On s'est souvent moqu de moi autour de moi. Je ne demandais pas
mieux. Qu'importe! J'aime  rire aussi  mes heures, et il n'est rien
qui repose l'me tendue vers le spectacle des choses abstraites comme
de se moquer de soi-mme dans l'entr'acte. J'ai vcu plus souvent avec
les personnes gaies qu'avec les personnes graves, depuis mon ge mr
surtout, et j'aime les caractres artistes, les intelligences
d'instinct. Leur commerce habituel est beaucoup plus doux que celui
des penseurs obstins. Quand on est, comme moi, moiti _mystique_
(j'accepte le mot de Buloz), moiti artiste, on n'est pas de force 
vivre avec les aptres du raisonnement pur, sans risquer d'y devenir
fou; mais aussi, aprs des jours passs dans le dlicieux oubli des
choses dogmatiques, on a besoin d'une heure pour les couter ou pour
les lire.

Voil pourquoi j'ai fait fatalement des romans dont une partie plat
aux uns et dplat aux autres; voil surtout ce qui, en dehors de
toute influence des chagrins positifs, explique la tristesse et la
gat des _Lettres d'un voyageur_.

J'approche du moment o ma vue s'ouvrit sur une perspective nouvelle,
la politique. J'y fus conduite comme je pouvais l'tre, par une
influence du sentiment. C'est donc une histoire de sentiment, c'est
trois ans de ma vie que j'ai  raconter.

Revenue  Nohant en septembre, retourne  Paris  la fin des vacances
avec mes enfans, je revins encore, en janvier 1835, passer quelques
jours sous mon toit. C'est l que j'crivis le second numro des
_Lettres d'un voyageur_ dans une disposition un peu moins sombre, mais
encore trs triste. Enfin, je passai fvrier et mars  Paris, et en
avril j'tais de nouveau  Nohant.

Ces alles et ces venues me fatiguaient le corps et l'me. Je n'tais
bien nulle part. Il y avait pourtant du bon dans mon me, ces lettres
dsoles me le prouvent bien aujourd'hui; mais tout en me dbattant
pour retourner aux douceurs de ma vie de Nohant, j'y trouvais de tels
ennuis, et, d'autre part, mon coeur tait si troubl, si dchir par
des chagrins secrets, que j'prouvai tout  coup le besoin de m'en
aller. O? Je n'en savais rien, je ne voulais pas le savoir. Il me
fallait aller loin, le plus loin possible, me faire oublier en
oubliant moi-mme. Je me sentais malade, mortellement malade. Je
n'avais plus du tout de sommeil, et, par momens, il me semblait que ma
raison tait prte  me quitter. Je m'tais fait un riant espoir
d'avoir ma fille avec moi; mais je dus renoncer, pour le moment, au
plaisir de l'lever moi-mme. C'tait une nature toute diffrente de
celle de son frre, s'ennuyant de ma vie sdentaire autant que Maurice
s'y complaisait, et sentant dj le besoin d'une suite de distractions
appropries  son ge et ncessaires  l'nergie alors trs prononce
de son organisation. Je la menais  Nohant pour la secouer et la
dvelopper sans crise; mais quand il fallait revenir  la mansarde et
ne plus avoir une demi-douzaine d'enfans villageois pour compagnons de
ses jeux chevels, sa vigueur physique comprime se tournait en
rvolte ouverte. C'tait une enfant terrible si drle, que mes amis la
gtaient affreusement et moi-mme, incapable d'une svrit soutenue,
vaincue par une tendresse aveugle pour le premier ge, je ne savais
pas, je ne pouvais pas la dominer.

J'esprai qu'elle serait plus calme et plus heureuse avec d'autres
enfans, et dans des conditions o la discipline subie en commun parat
moins dure aux natures indpendantes. J'essayai de la mettre en
pension dans une de ces charmantes petites maisons d'ducation du
quartier Beaujon, au milieu de ces tranquilles et rians jardins qui
semblent destins  n'tre peupls que de belles petites filles. Mlles
Martin taient deux bonnes soeurs anglaises vraiment maternelles pour
leurs jeunes lves. Ces lves n'taient que huit, condition
excellente pour qu'elles fussent choyes et surveilles avec soin.

Ma grosse fille se trouva fort bien de ce nouveau rgime. Elle
commena  s'effiler et  se civiliser avec ses compagnes. Mais elle
resta longtemps sauvage avec les personnes du dehors, avec mes amis
surtout, qui se plaisaient trop  se faire ses esclaves. Elle avait
une manire d'tre si originale et si comique avec eux, que la fine
mouche, voyant bien qu'en les faisant rire elle les dsarmait, s'en
donnait  coeur joie. Emmanuel Arago surtout, ce bon frre an,
qu'elle traitait encore plus lestement que Maurice, et qui tait
encore enfant lui-mme pour s'en divertir, fut sa victime de
prdilection. Un jour qu'elle s'tait montre fort aimable avec lui,
jusqu' le reconduire  la porte du jardin de la pension: Solange,
lui dit-il, qu'est-ce que tu veux que je t'apporte quand je
reviendrai!--Rien, lui dit-elle, mais tu peux me faire un grand
plaisir si tu m'aimes bien.--Lequel, dis?--Eh bien, mon garon, c'est
de ne jamais revenir me voir.

Une autre fois qu'elle tait chez moi, un peu malade, et que le
mdecin avait recommand de la faire promener, elle partit de bonne
grce, en fiacre, avec Emmanuel, pour le jardin du Luxembourg; mais,
chemin faisant, il lui prit fantaisie de dclarer qu'elle ne voulait
pas se promener  pied. Emmanuel,  qui j'avais recommand d'tre
inflexible, tint bon, et lui dclara, de son ct, que ce n'tait pas
la coutume de se promener en fiacre dans le jardin du Luxembourg, et
qu'elle y marcherait sur ses pieds bon gr, mal gr. Elle parut se
soumettre; mais, arrive  la grille, quand il la prit dans ses bras
pour la faire descendre, il s'aperut qu'elle tait sans souliers:
elle les avait adroitement dtachs et jets dans la rue avant
d'arriver. "A prsent, lui dit-elle, vois si tu veux me faire marcher
pieds nus."

Souvent, quand j'tais dehors avec elle, il lui passait par l'esprit
de s'arrter court et de ne vouloir ni marcher ni monter en voiture,
ce qui ameutait les passans autour de nous. Elle avait sept ou huit
ans, qu'elle me faisait encore de ces tours-l, et qu'il me fallait la
porter malgr elle du bas de l'escalier  la mansarde, ce qui n'tait
pas une petite affaire. Et le pire, c'est que ces humeurs bizarres
n'avaient aucune cause que je pusse prvoir d'avance et deviner
ensuite. Elle-mme ne s'en rend pas compte aujourd'hui; c'tait comme
une impossibilit naturelle de se plier  l'impulsion d'autrui, et je
ne pouvais pas m'habituer  briser par la rigueur cette
incomprhensible rsistance.

Je me dcidai donc  me sparer de ma fille pour quelque temps; mais
quoiqu'il me ft bientt prouv qu'elle acceptait plus volontiers la
rgle gnrale que la rgle particulire, et qu'elle tait heureuse en
pension, ce fut pour moi un profond chagrin de voir que son bonheur
d'enfant ne lui venait pas de moi. J'en fus d'autant plus dispose,
malgr mes belles rsolutions,  la gter par la suite.

De son ct, Maurice faisait tout le contraire. Il ne voulait et ne
savait vivre qu'avec moi. Ma mansarde tait le paradis de ses rves.
Aussi, quand il fallait se sparer le soir, c'tait des larmes 
recommencer, et je ne me sentais pas plus de courage que lui.

Mes amis blmaient ma faiblesse pour mes pauvres enfans et je sentais
bien qu'elle tait extrme. Je ne l'entretenais pas  plaisir, car
elle me dchirait l'me. Mais que faire pour la vaincre? J'tais
opprime et torture par mes entrailles comme je l'tais d'ailleurs
par mon coeur et mon cerveau.

Planet me conseilla de prendre une grande rsolution, et de quitter la
France au moins pour un an. Votre sjour  Venise a t bon pour vos
enfans, me disait-il: Maurice n'a travaill et ne travaillera au
collge qu'en vous sentant loin de lui. Il est encore faible. Solange,
trop forte, subit une crise de dveloppement physique dont vous vous
tourmentez trop. En vous faisant sa victime, elle s'habitue  vous
voir souffrir, et cela ne vaut rien pour elle. Vous n'avez pas de
bonheur, cela est certain; votre intrieur  Nohant n'est possible
qu' la condition d'y tre comme en visite. Votre mari est aigri
maintenant par votre prsence, et le temps approche o il en sera
irrit. Vous vous affectez de vos chagrins extrieurs jusqu' vous en
crer d'imaginaires. Vos crits prouvent que vous vous tournez contre
vous-mme, et que vous vous en prenez  votre propre organisation, 
votre propre destine, d'une rencontre de circonstances fcheuses, il
est vrai, mais non pas tellement exceptionnelles que votre volont ne
puisse les surmonter ou les faire flchir. Un moment viendra o vous
le pourrez; mais auparavant il vous faut recouvrer la sant morale et
physique, que vous tes en train de perdre. Il faut vous loigner du
spectacle et des causes de vos souffrances. Il faut sortir de ce
cercle d'ennuis et de dboires. Allez-vous-en faire de la posie dans
quelque beau pays o vous ne connatrez personne. Vous aimez la
solitude, vous en serez toujours prive ici: ne vous flattez pas de
vivre en ermite dans votre mansarde. On vous y assigera toujours. La
solitude est mauvaise  la longue; mais par momens elle est
ncessaire. Vous tes dans un de ces momens-l. Obissez  l'instinct
qui vous y pousse; fuyez! Je vous connais, vous n'aurez pas plus tt
rv seule quelques jours que vous reviendrez croyante, et quand vous
en serez l, je rponds de vous.

Planet a toujours t pour ses amis un excellent mdecin moral,
persuasif par l'attention avec laquelle il pesait ses conseils et
celle qu'il portait  comprendre votre vritable situation. Beaucoup
d'amis ont le tort de nous juger d'aprs eux-mmes, de vous apporter
une opinion toute faite, que ne modifie aucune objection de votre
part, et qui vous fait sentir que vous n'tes pas compris. Planet,
ingnieux dans l'art de consoler, interrogeait minutieusement, n'avait
pas de parti pris tant qu'il n'avait pas russi  se figurer qu'il
tait vous-mme, et alors il se prononait avec une grande dcision et
une grande nettet. Pour les gens qui ne le connaissaient que
superficiellement, Planet tait un type de simplicit et mme de
niaiserie; mais il avait, pour nous autres, le gnie du coeur et de la
volont. Il n'est aucun de nous, je parle de ce groupe berrichon qui
ne s'est jamais divis et dont je faisais partie, qui n'ait subi
plusieurs fois dans sa vie l'influence extraordinaire de Planet, celui
d'entre nous qui, au premier abord, et sembl devoir tre men par
tous les autres.

Je fus donc persuade, et un beau matin, aprs avoir arrang tant bien
que mal mes affaires de faon  m'assurer quelques ressources, je
quittai Paris sans faire d'adieux  personne et sans dire mon projet 
Maurice. Je vins  Nohant pour prendre cong de mes amis et les
entretenir de mes enfans, dans le cas o quelque accident me ferait
trouver la mort en voyage, car je voulais aller loin devant moi en
prenant la route de l'Orient.

Je savais bien que mes amis n'auraient aucune autorit sur mes enfans
tant qu'ils seraient enfans. Mais ils pouvaient, au sortir de ce
premier ge, exercer sur eux de douces influences. J'esprais mme que
Mme Decerfz pourrait tre une vritable mre pour ma fille, et je
voulais vendre ma proprit littraire pour lui crer une petite rente
qui la mt  mme de faire son ducation, dans le cas o mon mari
viendrait  y consentir. A l'poque du mariage de ma fille, cette
rente lui et t restitue: c'tait alors peu de chose, mais cela
reprsentait ce que cote, dans la meilleure position possible
l'ducation d'une jeune fille. Je partis donc pour Nohant avec le
projet de tenter cet arrangement, qui ne devait avoir lieu que dans
l'ventualit de ma mort, et pour entretenir, dans tous les cas, mes
amis du devoir que je leur lguais d'entourer Maurice et Solange d'un
rseau de sollicitudes paternelles et de relations assidues.

Mais avant de raconter ce qui suivit, je ne veux pas oublier une
circonstance singulire qui eut lieu dans l'hiver de 1835.

J'avais en Berry une amie charmante, une nouvelle amie, il est vrai,
Mme Rozane B., femme d'un fonctionnaire tabli  La Chtre depuis
quelques annes seulement. C'tait une personne distingue  tous
gards, d'une beaut exquise, et d'un caractre si parfaitement
aimable qu'elle fut bientt parmi nous comme si elle y tait ne.

tant appele  Paris pour ses affaires au moment o j'y retournais
(au mois de janvier, je crois), elle accepta une des deux chambrettes
de ma mansarde, et y passa une quinzaine.

Elle me dit un jour en recevant des lettres de sa famille, qui
habitait Lyon: On me charge vraiment d'une commission singulire. Une
famille trs honorable prie la mienne de s'informer par moi de ce que
fait  Paris et dans le monde un jeune homme que je ne connais pas et
dont l'existence est mystrieuse, mme pour les siens. Si je sais
comment m'y prendre, je veux tre pendue. J'ai son adresse, et voil
tout.

Elle se rsolut  le prier de venir la voir, afin de parler avec lui
de sa famille et de le sonder sur ses projets et sur ses occupations.
Je l'autorisai  le recevoir chez moi.

Aprs qu'elle eut reu sa visite, elle me dit qu'elle n'tait gure
plus avance et qu'elle l'avait engag  revenir, afin de pouvoir me
le prsenter. Elle comptait sur moi pour le faire causer d'une manire
plus explicite. Cette ide me fit beaucoup rire. S'il y a jamais eu
sous le ciel une personne inhabile  en confesser une autre, c'est moi
 coup sr; mais je ne pus refuser  Rozane ce qu'elle exigeait de
moi: je reus avec elle la visite du jeune homme mystrieux, et mme
elle nous laissa ensemble quelques instans, esprant qu'il se
mfierait moins de moi que d'elle-mme.

Je ne me rappelle pas un mot de la conversation, qui ne roula que sur
des ides gnrales, et mme, sans le secours de Rozane, qui a retenu
le fait avec prcision, je ne me souviendrais pas beaucoup de la
conclusion que j'en tirai; mais, grce  elle, la voici textuellement
telle que je la lui donnai quand il fut parti: Ce jeune homme est
charmant. C'est un esprit trs remarquable, et sa conscience me parat
fort tranquille. S'il voyage, s'il court le monde, ce n'est pas comme
aventurier subalterne, mais comme aventurier politique, comme
conspirateur. Il s'est dvou  la fortune de la famille Bonaparte. Il
croit encore  cette toile. Il croit  quelque chose en ce monde: il
est bien heureux!

Or, je n'avais pas trop mal devin. Ce jeune homme tait M. Fialin de
Persigny.

Je reprends le rcit de mon voyage en Orient, lequel n'eut lieu que
dans mes rves.

J'tais  Nohant depuis quelques jours, quand Fleury, partant pour
Bourges, o Planet tait tabli (il y rdigeait un journal
d'opposition), me proposa d'aller causer srieusement de ma situation
et de mes projets, non seulement avec ce fidle ami, mais avec le
clbre avocat Michel, notre ami  tous.

Il est donc temps que je parle de cet homme si diversement apprci
et que je crois avoir bien connu, quoique ce ne ft pas chose aise.
C'est  cette poque que je commenai  subir une influence d'un genre
tout  fait exceptionnel dans la vie ordinaire des femmes, influence
qui me fut longtemps prcieuse, et qui pourtant cessa tout d'un coup
et d'une manire complte, sans briser mon amiti.




CHAPITRE DEUXIEME

  verard.--Sa tte, sa figure, ses manires, ses
    habitudes.--Patriotes ennemis de la propret.--Conversation
    nocturne et ambulatoire.--Sublimits et contradictions.--Fleury
    et moi faisons le mme rve,  la mme heure.--De Bourges 
    Nohant.--Les lettres d'verard.--Procs d'avril.--Lyon et
    Paris.--Les avocats.--Pliade philosophique et
    politique.--Planet _pose la question sociale_.--Le pont des
    Saints-Pres.--Fte au chteau.--Fantasmagorie babouviste.--Ma
    situation morale.--Sainte-Beuve se moque.--Un dner
    excentrique.--Une page de Louis Blanc.--verard malade et
    hallucin.--Je veux partir; conversation dcisive; verard sage
    et vrai.--Encore une page de Louis Blanc.--Deux points de vue
    diffrens dans la dfense, je donne raison  M. Jules Favre.


La premire chose qui m'avait frappe en voyant Michel pour la
premire fois, frache que j'tais dans mes tudes phrnologiques,
c'tait la forme extraordinaire de sa tte. Il semblait avoir deux
crnes souds l'un  l'autre, les signes des hautes facults de l'me
tant aussi prominens  la proue de ce puissant navire que ceux des
gnreux instincts l'taient  la poupe. Intelligence, vnration,
enthousiasme, subtilit et vastitude d'esprit taient quilibrs par
l'amour familial, l'amiti, la tendre domesticit, le courage
physique. _verard_[16] tait une organisation admirable. Mais
verard tait malade, verard ne devait pas, ne pouvait pas vivre. La
poitrine, l'estomac, le foie taient envahis. Malgr une vie sobre et
austre, il tait us, et  cette runion de facults et de qualits
hors ligne, dont chacune avait sa logique particulire, il manquait
fatalement la logique gnrale, la cheville ouvrire des plus savantes
machines humaines, la sant.

  [16] Je lui conserverai dans ce rcit le pseudonyme que je lui ai
  donn dans les _Lettres d'un voyageur_. J'ai toujours aim 
  baptiser mes amis d'un nom  ma guise, mais dont je ne me
  rappelle pas toujours l'origine.

Ce fut prcisment cette absence de vie physique qui me toucha
profondment. Il est impossible de ne pas ressentir un tendre intrt
pour une belle me aux prises avec les causes d'une invitable
destruction, quand cette me ardente et courageuse domine  chaque
instant son mal et parat le dominer toujours. verard n'avait que
trente-sept ans, et son premier aspect tait celui d'un vieillard
petit, grle, chauve et vot; le temps n'tait pas venu o il voulut
se rajeunir, porter une perruque, s'habiller  la mode et aller dans
le monde. Je ne l'ai jamais vu ainsi: cette phase d'une transformation
qu'il dpouilla tout  coup, comme il l'avait revtue, ne s'est pas
accomplie sous mes yeux. Je ne le regrette pas; j'aime mieux conserver
son image svre et simple comme elle m'est toujours apparue.

verard paraissait donc, au premier coup d'oeil avoir soixante ans, et
il avait soixante ans en effet; mais, en mme temps, il n'en avait que
quarante quand on regardait mieux sa belle figure ple, ses dents
magnifiques et ses yeux myopes d'une douceur et d'une candeur
admirables  travers ses vilaines lunettes. Il offrait donc cette
particularit de paratre et d'tre rellement jeune et vieux tout
ensemble.

Cet tat problmatique devait tre et fut la cause de grands imprvus
et de grandes contradictions dans son tre moral. Tel qu'il tait, il
ne ressemblait  rien et  personne. Mourant  toute heure, la vie
dbordait cependant en lui  toute heure, et parfois avec une
intensit d'expansion fatigante mme pour l'esprit qu'il a le plus
merveill et charm, je veux dire pour mon propre esprit.

Sa manire d'tre extrieure rpondait  ce contraste par un contraste
non moins frappant. N paysan, il avait conserv le besoin d'aise et
de solidit dans ses vtemens. Il portait chez lui et dans la ville
une paisse houppelande informe et de gros sabots. Il avait froid en
toute saison et partout; mais, poli quand mme, il ne consentait pas 
garder sa casquette ou son chapeau dans les appartemens. Il demandait
seulement la permission de mettre _un mouchoir_, et il tirait de sa
poche trois ou quatre foulards qu'il nouait au hasard les uns sur les
autres, qu'il faisait tomber en gesticulant, qu'il ramassait et
remettait avec distraction, se coiffant ainsi, sans le savoir, de la
manire tantt la plus fantastique et tantt la plus pittoresque.

Sous cet accoutrement, on apercevait une chemise fine, toujours
blanche et frache, qui trahissait la secrte exquisit de ce paysan
du Danube. Certains dmocrates de province blmaient ce sybaritisme
cach et ce soin extrme de la personne. Ils avaient grand tort. La
propret est un indice et une preuve de sociabilit et de dfrence
pour nos semblables, et il ne faut pas qu'on proscrive la propret
raffine, car il n'y a pas de demi-propret. L'abandon de soi-mme, la
mauvaise odeur, les dents rpugnantes  voir, les cheveux sales, sont
des habitudes malsantes qu'on aurait tort d'accorder aux savans, aux
artistes ou aux patriotes. On devrait les en reprendre d'autant plus,
et ils devraient se les permettre d'autant moins, que le charme de
leur commerce ou l'excellence de leurs ides attire davantage, et
qu'il n'est point de si belle parole qui ne perde de son prix quand
elle sort d'une bouche qui vous donne des nauses. Enfin, je me
persuade que la ngligence du corps doit avoir dans celle de l'esprit
quelque point de correspondance dont les observateurs devraient
toujours se mfier.

Les manires brusques, le sans-gne, la franchise acerbe d'verard
n'taient qu'une apparence, et, avouons-le, une affectation devant les
gens hostiles, ou qu'il supposait tels  premire vue. Il tait par
nature la douceur, l'obligeance et la grce mme: attentif au moindre
dsir, au moindre malaise de ceux qu'il aimait, tyrannique en paroles,
dbonnaire dans la tendresse quand on ne rsistait pas  ses thories
d'autorit absolue.

Cet amour de l'autorit n'tait cependant pas jou. C'tait le fond,
c'tait les entrailles mme de son caractre, et cela ne diminuait en
rien ses bonts et ses condescendances paternelles. Il voulait des
esclaves, mais pour les rendre heureux, ce qui et t une belle et
lgitime volont s'il n'et eu affaire qu' des tres faibles. Mais il
et sans doute voulu travailler  les rendre forts, et ds lors ils
eussent cess d'tre heureux en se sentant esclaves.

Ce raisonnement si simple n'entra jamais dans sa tte; tant il est
vrai que les plus belles intelligences peuvent tre troubles par
quelque passion qui leur retire, sur certains points, la plus simple
lumire.

Arrive  l'auberge de Bourges, je commenai par dner, aprs quoi
j'envoyai dire  verard par Planet que j'tais l, et il accourut. Il
venait de lire _Llia_ et il tait _toqu_ de cet ouvrage. Je lui
racontai tous mes ennuis, toutes mes tristesses, et le consultai
beaucoup moins sur mes affaires que sur mes ides. Il tait dispos 
l'expansion, et de sept heures du soir  quatre heures du matin, ce
fut un vritable blouissement pour mes deux amis et pour moi. Nous
nous tions dit bonsoir  minuit, mais comme il faisait un brillant
clair de lune et une nuit de printemps magnifique, il nous proposa une
promenade dans cette belle ville austre et muette qui semble tre
faite pour tre vue ainsi. Nous le reconduismes jusqu' sa porte;
mais l il ne voulut pas nous quitter et nous reconduisit jusqu' la
ntre en passant par l'htel de Jacques Coeur, un admirable difice de
la Renaissance, o chaque fois nous faisions une longue pause. Puis il
nous demanda de le reconduire encore, revint encore avec nous, et ne
se dcida  nous laisser rentrer que quand le jour parut. Nous fmes
neuf fois la course, et l'on sait que rien n'est fatigant comme de
marcher en causant et en s'arrtant  chaque pas; mais nous ne
sentmes l'effet de cette fatigue que quand il nous et quitts.

Que nous avait-il dit durant cette longue veille? Tout et rien. Il
s'tait laiss emporter par nos _dire_, qui ne se plaaient l que
pour lui fournir la rplique, tant nous tions curieux d'abord et puis
ensuite avides de l'couter. Il avait mont d'ide en ide jusqu'aux
plus sublimes lans vers la Divinit, et c'est quand il avait franchi
tous ces espaces qu'il tait vritablement transfigur. Jamais parole
plus loquente n'est sortie, je crois, d'une bouche humaine, et cette
parole grandiose tait toujours simple. Du moins elle s'empressait de
redevenir naturelle et familire quand elle s'arrachait souriante 
l'entranement de l'enthousiasme. C'tait comme une musique pleine
d'ides qui vous lve l'me jusqu'aux contemplations clestes, et qui
vous ramne sans effort et sans contraste par un lien logique et une
douce modulation, aux choses de la terre et aux souffles de la nature.

Je n'essaierai pas de me rappeler ce dont il nous entretint. Mes
_Lettres  verard_ (Sixime numro des _Lettres d'un voyageur_), qui
sont comme des rponses rflchies  ces appels spontans de sa
prdication, ne peuvent que le faire pressentir. J'tais le sujet un
peu passif de sa dclamation nave et passionne. Planet et Fleury
m'avaient cite devant son tribunal pour que j'eusse  confesser mon
scepticisme  l'endroit des choses de la terre, et cet orgueil qui
voulait follement s'lever  l'adoration d'une perfection abstraite en
oubliant les pauvres humains mes semblables. Comme c'tait chez moi
une thorie plus sentie que raisonne, je n'tais pas bien solide dans
ma dfense, et je ne rsistais gure que pour me faire mieux
endoctriner. Cependant j'apercevais dans cet admirable enseignement de
profondes contradictions que j'eusse pu saisir au vol et que j'eusse
bien fait de constater davantage. Mais il est doux et naturel de se
laisser aller au charme des choses de dtail, quand elles sont bien
penses et bien dites, et c'est tre ennemi de soi-mme que d'en
interrompre la dduction par des chicanes. Je n'eus pas ce courage;
mes amis ne l'eurent pas non plus quoique l'un, Planet, et le parfait
et solide bon sens qui peut tenir tte au gnie; quoique l'autre,
Fleury, et de secrtes mfiances instinctives contre la posie dans
les argumens.

Tous trois nous fmes vaincus, et quel que ft le degr de conviction
de l'homme qui nous avait parl, nous nous sentmes, en le quittant,
tellement au dessus de nous-mmes, que nous ne pouvions et ne devions
pas nous soustraire par le doute  l'admiration et  la
reconnaissance.

Jamais je ne l'ai vu ainsi, nous dit Planet. Il y a un an que je vis
 ses cts, et je ne le connais que de ce soir. Il s'est enfin livr
pour vous tout entier; il a fait tous les frais de son intelligence et
de sa sensibilit. Ou il vient de se rvler  lui-mme pour la
premire fois de sa vie, ou il a vcu parmi nous repli sur lui-mme
et se dfendant d'un complet abandon.

De ce moment, l'attachement de Planet pour verard devint une sorte de
ftichisme, et il en arriva de mme  plusieurs autres qui avaient
dout jusque-l de son coeur et qui y crurent en le lui voyant ouvrir
devant moi. Ce fut une modification notable que j'apportais, sans le
savoir,  l'existence morale d'verard et  ses relations avec
quelques-uns de ses amis. Ce fut une douceur relle dans sa vie, mais
ft-ce un bien rel? Il n'est bon pour personne d'tre trop
aveuglement aim.

Aprs quelques heures de sommeil, je retrouvai mon _Gaulois_ (Fleury)
singulirement tourment. Il avait fait un rve effrayant, et je fus
presque effraye moi-mme en le lui entendant raconter: car,  peu de
chose prs, j'avais eu le mme rve. C'tait une parole dite en riant
par verard qui s'tait loge, on ne sait jamais comment cela arrive,
dans un coin de notre cervelle, et prcisment celle qui nous avait le
moins frapps dans le moment o elle avait t dite.

Il n'y avait rien de plus naturel et de plus explicable que ce fait
d'une parole veillant la mme pense, et que la mme cause produisant
dans l'imagination de mon ami et dans la mienne les mmes effets.
Pourtant, cette concidence d'images simultanes dans le cours des
mmes heures nous frappa un instant tous les deux, et peu s'en fallut
que nous n'y vissions un pressentiment ou un avertissement  la
manire des croyances antiques.

Mais nous ne songemes bientt qu' rire de notre proccupation et
surtout du mouvement naf que j'avais provoqu chez verard par ma
rsistance enjoue aux argumens humanitaires de la guillotine. Il ne
pensait pas un mot de ce qu'il avait dit; il avait horreur de la peine
de mort en matire politique; il avait voulu tre logique jusqu'
l'absurde, mais il et ri de son propre emportement, si, aprs les
mondes que la suite de la discussion nous avait fait franchir  tous,
nous eussions song  revenir sur cette _misre_ de quelques ttes de
plus ou de moins en travers de nos opinions!

Nous tions dans le vrai en nous disant qu'verard n'et pas voulu
occire seulement une mouche pour raliser son utopie. Mais Fleury n'en
resta pas moins frapp de la tendance dictatoriale de son esprit, qui
ne lui tait apparue pour la premire fois qu'en l'entendant
contrecarrer par mes thories de libert individuelle.

Et puis, ft-ce l'effet du songe allgorique qui nous avait visits
tous deux, ou la sollicitude d'une amiti dlicate et la crainte de
m'avoir jete sous une influence funeste, en voulant me pousser sous
une influence curative? Il est certain que le Gaulois se sentit tout 
coup press de partir. Il m'en avait fait la promesse en montant en
voiture, et il avait regrett cette promesse en arrivant  Bourges.
Maintenant, il trouvait qu'on n'attelait pas assez vite. Il craignait
de voir arriver verard pour nous retenir.

verard, de son ct, pensait nous retrouver l, et fut tonn de
notre fuite. Moi, sans me presser avec inquitude, mais bien rsolue 
m'en aller ds le matin, je m'en allais en effet, causant de lui et
de la rpublique sur la grande route avec mon Gaulois, et ne lui
cachant pas que j'acceptais un bel aperu de cet idal, mais que
j'avais besoin d'y rflchir et de me reposer de ces torrens
d'loquence qu'il n'tait pas dans ma nature de subir trop longtemps
sans respirer.

Mais il ne dpendit pas de moi de respirer, en effet, l'air du matin
et des pommiers en fleur. La batitude de mes rveries n'tait pas du
got de mon compagnon de voyage. Il tait organis pour le combat et
non pour la contemplation. Il voulait trouver sa certitude dans les
luttes et dans les solutions successives de l'humanit. Il n'essayait
pas de me prcher aprs verard, mais il voulait se prcher lui-mme,
commenter chacune des paroles du matre, accepter ou repousser ce qui
lui avait paru faux ou juste, et comme lui-mme tait un esprit
distingu et un coeur sincre, il ne me ft pas possible de ne pas
parler d'verard, de politique et de philosophie pendant dix-huit
lieues.

verard ne me laissa pas respirer davantage. A peine fus-je repose de
ma course, que je reus  mon rveil une lettre enflamme du mme
souffle de proslytisme qu'il semblait avoir puis dans notre veille
ambulatoire  travers les grands difices blanchis par la lune et sur
le pav retentissant de la vieille cit endormie. C'tait une criture
indchiffrable d'abord, et comme torture par la fivre de
l'impatience de s'exprimer; mais quand on avait lu le premier mot,
tout le reste allait de soi-mme. C'tait un style aussi concis que sa
parole tait abondante, et comme il m'crivait de trs longues
lettres, elles taient si pleines de choses non dveloppes, qu'il y
en avait pour tout un jour  les mditer aprs les avoir lues.

Ces lettres se succdrent avec rapidit sans attendre les rponses.
Cet ardent esprit avait rsolu de s'emparer du mien; toutes ses
facults taient tendues vers ce but. La dcision brusque et la
dlicate persuasion, qui taient les deux lmens de son talent
extraordinaire, s'aidaient l'une l'autre pour franchir tous les
obstacles de la mfiance par des lans chaleureux et par des
mnagemens exquis. Si bien que cette manire imprieuse et inusite de
fouler aux pieds les habitudes de la convenance, de se poser en
dominateur de l'me et en aptre inspir d'une croyance, ne laissait
aucune prise  la raillerie, et ne tombait pas un seul instant dans le
ridicule, tant il y avait de modestie personnelle, d'humilit
religieuse et de respectueuse tendresse dans ses cris de colre comme
dans ses cris de douleur.

Je sais bien, me disait-il--aprs des lans de lyrisme o le
tutoiement arrivait de bonne grce--que le mal de ton intelligence
vient de quelque grande peine de coeur. L'amour est une passion
goste. tends cet amour brlant et dvou, qui ne recevra jamais sa
rcompense en ce monde,  toute cette humanit qui droge et qui
souffre. Pas tant de sollicitude pour une seule crature! Aucune ne le
mrite, mais toutes ensemble l'exigent au nom de l'ternel auteur de
la cration!

Tel fut, en rsum, le thme qu'il dveloppa dans cette srie de
lettres, auxquelles je rpondis sous l'empire d'un sentiment modifi,
depuis une certaine mfiance au point de dpart jusqu' la foi presque
entire pour conclusion. On pourrait appeler ces _Lettres  verard_,
qui, de ses mains, ont pass presque immdiatement dans celles du
public, l'analyse rapide d'une conversion rapide.

Cette conversion fut absolue dans un sens et trs incomplte dans un
autre sens. La suite de mon rcit le fera comprendre.

Une grande agitation rgnait alors en France. La monarchie et la
rpublique allaient jouer leur _va-tout_ dans ce grand procs qu'on a
nomm avec raison le procs-monstre, bien que, par une suite brutale
de dnis de justice et de violations de la lgalit, le pouvoir ait su
l'empcher d'atteindre aux proportions et aux consquences qu'il
pouvait et devait avoir.

Il n'tait plus gure possible de rester neutre dans ce vaste dbat
qui n'avait plus le caractre des conspirations et des coups de main,
mais bien celui d'une protestation gnrale o tous les esprits
s'veillaient pour se jeter dans un camp ou dans l'autre. La cause de
ce procs (les vnemens de Lyon) avait eu un caractre plus
socialiste, et un but plus gnralement senti que ceux de Paris qui
les avaient prcds. Ici il ne s'tait agi, du moins en apparence,
que de changer la forme du gouvernement. L-bas, le problme de
l'organisation du travail avait t soulev avec la question du
salaire et pleinement compris. Le peuple, sollicit et un peu entran
ailleurs par des chefs politiques, avait,  Lyon, entran ces mmes
chefs dans une lutte plus profonde et plus terrible.

Aprs les massacres de Lyon, la guerre civile ne pouvait plus de
longtemps amener de solution favorable  la dmocratie. Le pouvoir
avait la force des canons et des baonnettes. Le dsespoir seul
pouvait chercher dsormais dans les combats le terme de la souffrance
et de la misre. La conscience et la raison conseillaient d'autres
luttes, celles du raisonnement et de la discussion. Le retentissement
de la parole publique devait branler l'opinion publique. C'est sous
l'opinion de la France entire que pouvait tomber ce pouvoir perfide,
ce systme de provocation inaugur par la politique de Louis-Philippe.

C'tait une belle partie  jouer. Une simple mais large question de
procdure pouvait aboutir  une rvolution. Elle pouvait, tout au
moins, imprimer un mouvement de recul  l'aristocratie et lui poser
une digue difficile  franchir. La partie fut mal joue par les
dmocrates. C'est  eux que le mouvement de recul fut imprim, c'est
devant eux que la digue fut pose.

Au premier abord, il semblait pourtant que cette runion de talens
appels de tous les coins du pays et reprsentant tous les types de
l'intelligence des provinces dt produire une rsistance vigoureuse.
C'tait, dans les rves du dpart, la formation d'un corps d'lite,
d'un petit bataillon sacr impossible  entamer, parce qu'il
prsentait une masse parfaitement homogne. Il s'agissait de parler et
de protester, et presque tous les combattans de la dmocratie appels
dans la lice taient des orateurs brillans ou des argumentateurs
habiles.

Mais on oubliait que les avocats les plus srieux sont, avant tout,
des artistes, et que les artistes n'existent qu' la condition de
s'entendre sur certaines rgles de forme, et de diffrer
essentiellement les uns des autres par le fond de la pense, par
l'illumination intrieure, par l'inspiration.

On se croyait bien d'accord au dbut sur la conclusion politique, mais
chacun comptait sur ses propres moyens; on pliera difficilement des
artistes  la discipline,  la charge en douze temps.

Le moment commenait  poindre o les ides purement politiques et
les ides purement socialistes devaient creuser des abmes entre les
partisans de la dmocratie. Cependant on s'entendait encore  Paris
contre l'ennemi commun. On s'entendait mme mieux sous ce rapport
qu'on n'avait fait depuis longtemps. La phalange des avocats de
province venait se ranger sur un pied d'galit, mais avec une tendre
vnration, autour d'une pliade de clbrits, choisie d'inspiration
et d'enthousiasme parmi les plus beaux noms dmocratiques du barreau,
de la politique et de la philosophie, de la science et de l'art
littraire: Dupont, Marie, Garnier-Pags, Ledru-Rollin, Armand Carrel,
Buonarotti, Voyer-d'Argenson, Pierre Leroux, Jean Reynaud, Raspail,
Carnot, et tant d'autres dont la vie a t clatante de dvoment ou
de talent par la suite. A ct de ces noms dj illustres, un nom
encore obscur, celui de Barbs, donne  cette runion choisie un
caractre non moins sacr pour l'histoire que ceux de Lamennais, Jean
Reynaud et Pierre Leroux. Grand parmi les grands, Barbs a eu l'clat
de la vertu,  dfaut de celui de la science.

J'ai dit qu'on se croyait bien d'accord au point de dpart. Pour mon
compte, je me crus d'accord avec verard et je supposais ses amis
d'accord avec lui. Il n'en tait rien. La plupart de ceux qu'il avait
amens de la province taient tout au plus girondins quoiqu'ils se
crussent montagnards.

Mais verard n'avait encore confi  personne et pas plus  moi qu'aux
autres, sa doctrine sotrique. Son expansion ne paralysait pas une
grande prudence qui, en fait d'ides, allait quelquefois jusqu' la
ruse. Il se croyait en possession d'une certitude, et, sentant bien
qu'elle dpassait la porte rvolutionnaire de ses adeptes, il en
insinuait tout doucement l'esprit et n'en rvlait pas la lettre.

Pourtant certaines rticences, certaines contradictions m'avaient
frappe, et je sentais en lui des lacunes ou des choses rserves qui
chappaient aux autres et qui me tourmentaient. J'en parlais  Planet,
qui n'y voyait pas plus avant que moi et qui, navement tourment
aussi pour son compte, avait coutume de dire  tout propos, et mme
souvent  propos de bottes: _Mes amis, il est temps de poser la
question sociale!_

Il disait cela si drlement, ce bon Planet, que sa proposition tait
toujours accueillie par des rires, et que son mot tait pass chez
nous en proverbe. On disait: Allons poser la question sociale pour
dire: Allons dner! et quand quelque bavard venait nous ennuyer, on
proposait de lui poser la question sociale pour la mettre en fuite.

Planet cependant avait raison; mme dans ses gats excentriques, son
bon sens allait toujours au fait.

Enfin, un soir que nous avions t au Thtre-Franais, et que, par
une nuit magnifique, nous ramenions verard  sa demeure voisine de la
mienne (il s'tait log quai Voltaire), la question sociale fut
srieusement pose. J'avais toujours admis ce que l'on appelait alors
l'galit des biens, et mme le _partage des biens_, faute d'avoir
adopt gnralement le mot si simple d'association, qui n'est devenu
populaire que par la suite. Les mots propres descendent toujours trop
tard dans les masses. Il a fallu que le socialisme ft accus de
vouloir le retour de la loi agraire et de toutes ses consquences
brutales, pour qu'il trouvt des formules plus propres  exprimer ses
aspirations.

J'entendais, moi, ce partage des biens de la terre d'une faon toute
mtaphorique; j'entendais rellement par l la participation au
bonheur, due  tous les hommes, et je ne pouvais pas m'imaginer un
dpcement de la proprit qui n'et pu rendre les hommes heureux qu'
la condition de les rendre barbares. Quelle fut ma stupfaction quand
verard, serr de prs par mes questions et les questions encore plus
directes et plus pressantes de Planet, nous exposa enfin son systme!

Nous nous tions arrts sur le pont des Saints-Pres. Il y avait bal
ou concert au chteau: on voyait le reflet des lumires sur les arbres
du jardin des Tuileries. On entendait le son des instrumens qui
passait par bouffes dans l'air charg de parfums printaniers, et que
couvrait,  chaque instant, le roulement des voitures sur la place du
Carroussel. Le quai dsert du bord de l'eau, le silence et
l'immobilit qui rgnaient sur le pont contrastaient avec ces rumeurs
confuses, avec cet invisible mouvement. J'tais tombe dans la
rverie, je n'coutais plus le dialogue entam, je ne me souciais plus
de la question sociale, je jouissais de cette nuit charmante, de ces
vagues mlodies, des doux reflets de la lune mls  ceux de la fte
royale.

Je fus tire de ma contemplation par la voix de Planet, qui disait
auprs de moi: Ainsi, mon bon ami, vous vous inspirez du vieux
Buonarotti, et vous iriez jusqu'au babouvisme?--Quoi? qu'est-ce? leur
dis-je tout tonne. Vous voulez faire revivre cette vieillerie? Vous
avez laiss chez moi l'ouvrage de Buonarotti: je l'ai lu, c'est beau;
mais ces moyens empiriques pouvaient entrer dans le coeur dsespr
des hommes de cette poque, au lendemain de la chute de Robespierre.
Aujourd'hui, ils seraient insenss, et ce n'est pas par ces chemins-l
qu'une poque civilise peut vouloir marcher.--La civilisation!
s'cria verard courrouc et frappant de sa canne les balustrades
sonores du pont; oui! voil le grand mot des artistes! La
civilisation! Moi, je vous dis que, pour rajeunir et renouveler votre
socit corrompue, il faut que ce beau fleuve soit rouge de sang, que
ce palais maudit soit rduit en cendres, et que cette vaste cit o
plongent vos regards soit une grve nue, o la famille du pauvre
promnera la charrue et dressera sa chaumire!

L-dessus, voil mon avocat parti, et comme mon rire d'incrdulit
chauffait sa verve, ce fut une dclamation horrible et magnifique
contre la perversit des cours, la corruption des grandes villes,
l'action dissolvante et nervante des arts, du luxe, de l'industrie,
de la civilisation, en un mot. Ce fut un appel au poignard et  la
torche, ce fut une maldiction sur l'impure Jrusalem et des
prdictions apocalyptiques; puis, aprs ces funbres images, il voqua
le monde de l'avenir comme il le rvait en ce moment-l, l'idal de la
vie champtre, les moeurs de l'ge d'or, le paradis terrestre
fleurissant sur les ruines fumantes du vieux monde par la vertu de
quelque fe.

Comme je l'coutais sans le contredire, il s'arrta pour m'interroger.
L'horloge du chteau sonnait deux heures. Il y a deux grandes heures
que tu plaides la cause de la mort, lui dis-je, et j'ai cru entendre
le vieux Dante au retour de l'enfer. Maintenant, je me dlecte  ta
symphonie pastorale; pourquoi l'interrompre si tt?

--Ainsi, s'cria-t-il indign, tu t'occupes  admirer ma pauvre
loquence? Tu te complais dans les phrases, dans les mots, dans les
images? Tu m'coutes comme un pome ou comme un orchestre, voil
tout! Tu n'es pas plus convaincue que cela!

A mon tour je plaidai, mais sans aucun art, la cause de la
civilisation, la cause de l'art surtout, et puis, pousse par ses
ddains injustes, je voulus plaider aussi celle de l'humanit, faire
appel  l'intelligence de mon farouche pdagogue,  la douceur de ses
instincts,  la tendresse de son coeur, que je connaissais dj si
aimant et si impressionnable. Tout fut inutile. Il tait mont sur ce
_dada_ qui tait vritablement le cheval ple de la vision. Il tait
hors de lui: il descendit sur le quai en dclamant, il brisa sa canne
sur les murs du vieux Louvre, il poussa des exclamations tellement
_sditieuses_ que je ne comprends pas comment il ne fut ni remarqu,
ni entendu, ni _ramass_ par la police. Il n'y avait que lui au monde
qui pt faire de pareilles excentricits sans paratre fou et sans
tre ridicule.

Pourtant j'en fus attriste, et, lui tournant le dos, je le laissai
plaider tout seul et repris avec Planet le chemin de ma demeure.

Il nous rejoignit sur le pont. Il tait  la fois furieux et dsol de
ne m'avoir pas persuade. Il me suivit jusqu' ma porte, voulant
m'empcher de rentrer, me suppliant de l'couter encore, me menaant
de ne jamais me revoir si je le quittais ainsi. On et dit d'une
querelle d'amour, et il ne s'agissait pourtant que de la doctrine de
Babeuf.

Il ne s'agissait que de cela! C'tait quelque chose, pourtant!
Maintenant que les ides ont dpass cette farouche doctrine, elle
fait dj sourire les hommes avancs; mais elle a eu son temps dans le
monde, elle a soulev la Bohme au nom de Jean Hus, elle a domin
souvent l'idal de Jean-Jacques Rousseau, elle a boulevers bien des
imaginations  travers les temptes de la rvolution du dernier
sicle, et mme encore,  travers les agitations intellectuelles de
1848, elle s'est fondue en partie dans l'esprit de certains clubs de
cette poque avec les thories de certaines dictatures. En un mot,
elle a fait secte, et comme, dans toute doctrine de rnovation, il y a
de grandes lueurs de vrit et de touchantes aspirations vers l'idal,
elle a mrit l'examen, elle a exerc sa part de sduction en se
formulant au pied de l'chafaud o montrent, dj frapps de leur
propre main, l'enthousiaste Gracchus et le stoque Darth.

Emmanuel Arago, plaidant pour Barbs en 1839, a dit _Barbs est
babouviste_. Il ne m'a pas sembl depuis, en causant avec Barbs,
qu'il et jamais t babouviste dans le sens o l'avait t verard en
1835. On se trompe aisment quand, pour exposer la croyance d'un
homme, on est oblig, pour la rsumer et la dfinir, de l'assimiler 
celle d'un homme qui l'a prcd. On ne peut pas tre, quoi qu'on
fasse, dans l'exacte vrit. Toute doctrine se transforme rapidement
dans l'esprit des adeptes, et d'autant plus que les adeptes sont ou
deviennent plus forts que le matre.

Je ne veux pas analyser et critiquer ici la doctrine de Babeuf. Je ne
veux la montrer que dans ses rsultats possibles, et comme verard, le
plus illogique des hommes de gnie dans l'ensemble de sa vie, tait le
plus implacable logicien de l'univers dans chaque partie de sa science
et dans chaque phase de sa conviction, il n'est pas indiffrent
d'avoir  constater qu'elle le jetait,  l'poque que je raconte, dans
des aberrations secrtes et dans un rve de destruction colossale.

J'avais pass le mois prcdent  lire verard et  lui crire. Je
l'avais revu dans cet intervalle, je l'avais press de questions, et,
pour mieux mettre  profit le peu de temps que nous avions, je n'avais
plus rien discut. J'avais tch de construire en moi l'difice de sa
croyance, afin de voir si je pouvais me l'assimiler avec fruit.
Convertie au sentiment rpublicain et aux ides nouvelles, on sait
maintenant de reste que je l'tais d'avance. J'avais gagn  entendre
cet homme, vritablement inspir en certains momens, de ressentir de
vives motions que la politique ne m'avait jamais sembl pouvoir me
donner. J'avais toujours pens froidement aux choses de fait; j'avais
regard couler autour de moi, comme un fleuve lourd et troubl, les
mille accidens de l'histoire gnrale contemporaine, et j'avais dit:
_Je ne boirai pas cette eau._ Il est probable que j'eusse continu 
ne pas vouloir mler ma vie intrieure  l'agitation de ces flots
amers. Sainte-Beuve, qui m'influenait encore un peu  cette poque
par ses adroites railleries et ses raisonnables avertissemens,
regardait les choses positives en amateur et en critique. La critique
dans sa bouche avait de grandes sductions pour la partie la plus
raisonneuse et la plus tranquille de l'esprit. Il raillait
agrablement cette fusion subite qui s'oprait entre les esprits les
plus divers venus de tous les points de l'horizon et qui se mlaient,
disait-il, comme tous les cercles du Dante crass subitement en un
seul.

Un dner o Liszt avait runi M. Lamennais, M. Ballanche, le chanteur
Nourrit et moi, lui paraissait la chose la plus fantastique qui se pt
imaginer. Il me demandait ce qui avait pu tre dit entre ces cinq
personnes. Je lui rpondais que je n'en savais rien, que M. Lamennais
avait d causer avec M. Ballanche, Liszt avec Nourrit, et moi avec le
chat de la maison.

Et pourtant, relisons aujourd'hui cette admirable page de Louis Blanc:

Et comment peindre maintenant l'effet que produisaient sur les
esprits tant de surprenantes complications? Le nom des accuss volait
de bouche en bouche; on s'intressait  leurs prils; on glorifiait
leur constance; on se demandait avec anxit jusqu'o ils
pousseraient l'audace des rsolutions prises. Dans les salons mme o
leurs doctrines n'taient pas admises, leur intrpidit touchait le
coeur des femmes; prisonniers, ils gouvernaient irrsistiblement
l'opinion; absens, ils vivaient dans toutes les penses. Pourquoi s'en
tonner? Ils avaient pour eux, chez une nation gnreuse, toutes les
sortes de puissance: le courage, la dfaite et le malheur. poque
orageuse et pourtant regrettable! Comme le sang bouillonnait alors
dans nos veines! Comme nous nous sentions vivre! Comme elle tait bien
ce que Dieu l'a faite, cette nation franaise qui prira sans doute le
jour o lui manqueront tout  fait les motions leves! Les
politiques  courte vue s'alarment de l'ardeur des socits: ils ont
raison; il faut tre fort pour diriger la force. Et voil pourquoi les
hommes d'tat mdiocres s'attachent  nerver un peuple. Ils le font 
leur taille, parce qu'autrement ils ne le pourraient conduire. Ce
n'est pas ainsi qu'agissent les hommes de gnie. Ceux-l ne s'tudient
point  teindre les passions d'un grand peuple; car ils ont  les
fconder, et ils savent que l'engourdissement est la dernire maladie
d'une socit qui s'en va.

Cette page me semble avoir t crite pour moi, tant elle rsume ce
qui se passait en moi et autour de moi. J'tais, dans mon petit tre,
l'expression de cette socit qui s'en allait, et l'homme de gnie
qui, au lieu de me montrer le repos et le bonheur dans l'touffement
des proccupations immdiates, s'attachait  m'mouvoir pour me
diriger, c'tait verard, expression lui-mme du trouble gnreux des
passions, des ides et des erreurs du moment.

Depuis quelques jours que nous nous tions retrouvs  Paris, lui et
moi, toute ma vie avait dj chang de face. Je ne sais si l'agitation
qui rgnait dans l'air que nous respirions tous aurait beaucoup
pntr sans lui dans ma mansarde; mais avec lui elle y tait entre 
flots. Il m'avait prsent son ami intime, Girerd (de Nevers), et les
autres dfenseurs des accuss d'avril, choisis dans les provinces
voisines de la ntre. Un autre de ses amis, Degeorges (d'Arras), qui
devint aussi le mien, Planet, Emmanuel Arago, et deux ou trois autres
amis communs compltaient l'cole. Dans la journe, je recevais mes
autres amis. Peu d'entre eux connaissaient verard; tous ne
partageaient pas ses ides; mais ces heures taient encore agites par
la discussion des choses du dehors, et il n'y avait gure moyen de ne
pas s'oublier soi-mme absolument dans cet accs de fivre que les
vnemens donnaient  tout le monde.

verard venait me chercher  six heures pour dner dans un petit
restaurant tranquille avec nos habitus, en pique-nique. Nous nous
promenions le soir tous ensemble, quelquefois en bateau sur la Seine,
et quelquefois le long des boulevards jusque vers la Bastille,
coutant les propos, examinant les mouvemens de la foule, agite et
proccupe aussi, mais pas autant qu'verard s'en tait flatt en
quittant la province.

Pour n'tre pas remarque comme femme seule avec tous ces hommes, je
reprenais quelquefois mes habits de petit garon, lesquels me
permirent de pntrer inaperue  la fameuse sance du 20 mai au
Luxembourg.

Dans ces promenades, verard marchait et parlait avec une animation
fbrile, sans qu'il ft au pouvoir d'aucun de nous de le calmer et de
le forcer  se mnager. En rentrant, il se trouvait mal, et nous avons
pass souvent une partie de la nuit, Planet et moi,  l'aider  lutter
contre une sorte d'agonie effrayante. Il tait alors assig de
visions lugubres; courageux contre son mal, faible contre les images
qu'on veillait en lui, il nous suppliait de ne pas le laisser seul
avec les spectres. Cela m'effrayait un peu moi-mme. Planet, habitu 
le voir ainsi, ne s'en inquitait pas; et quand il le voyait
s'assoupir, il allait le mettre au lit, revenait causer avec moi dans
la chambre voisine, bien bas pour ne pas l'veiller dans son premier
sommeil, et me ramenait chez moi quand il le sentait bien endormi. Au
bout de trois ou quatre heures verard s'veillait plus actif, plus
vivant, plus fougueux chaque jour, plus imprvoyant surtout du mal
qu'il creusait en lui et dont,  chaque effort de la vie, il croyait
le retour impossible. Il courait aux runions ardentes o s'agitait la
question de la dfense des accuss, et aprs des discussions
passionnes, il revenait s'vanouir chez lui avant dner, quand on ne
l'y apportait pas vanoui dj dans la voiture. Mais alors c'tait
l'affaire de quelques instans de pleur livide et de sourds
gmissemens. Il se ranimait comme par un miracle de la nature ou de la
volont, il revenait parler et rire avec nous, car, au milieu de cette
excitation et de cet affaissement successifs, il se jetait dans la
gat avec l'insouciance et la candeur d'un enfant.

Tant de contrastes m'mouvaient et m'arrachaient  moi-mme. Je
m'attachais par le coeur  cette nature qui ne ressemblait  rien,
mais qui avait pour les moindres soins, pour la moindre sollicitude,
des trsors de reconnaissance. Le charme de sa parole me retenait des
heures entires, moi que la parole fatigue extrmement, et j'tais
domine aussi par un vif dsir de partager cette passion politique,
cette foi au salut gnral, ces vivifiantes esprances d'une prochaine
rnovation sociale, qui semblaient devoir transformer en aptres, mme
les plus humbles d'entre nous.

Mais j'avoue qu'aprs cette causerie du pont des Saints-Pres, et
cette dclamation anti-sociale et anti-humaine dont il m'avait
rgale, je me sentis tomber du ciel en terre, et que, haussant les
paules,  mon rveil, je repris ma rsolution de m'en aller chercher
des fleurs et des papillons en gypte ou en Perse.

Sans trop rflchir ni m'mouvoir, j'obis  l'instinct qui me
poussait vers la solitude, et j'allai chercher mon passeport pour
l'tranger. En rentrant, je trouvai chez moi verard qui m'attendait.
Qu'est-ce qu'il y a? s'cria-t-il. Ce n'est pas la figure sereine que
je connais?--C'est une figure de voyageur, lui rpondis-je, et il y a
que je m'en vas dcidment. Ne te fche pas; tu n'es pas de ceux avec
qui on est poli par hypocrisie de convenance. J'ai assez de vos
rpubliques. Vous en avez tous une qui n'est pas la mienne et qui
n'est celle d'aucun des autres. Vous ne ferez rien cette fois-ci. Je
reviendrai vous applaudir et vous couronner dans un meilleur temps,
quand vous aurez us vos utopies, et rassembl des ides saines.

L'explication fut orageuse. Il me reprocha ma lgret d'esprit et ma
scheresse de coeur. Pousse  bout par ses reproches je me rsumai.

Quelle tait cette folle volont de dominer mes convictions et de
m'imposer celles d'autrui? Pourquoi, comment avait-il pu prendre  ce
point au pied de la lettre l'hommage que mon intelligence avait rendu
 la sienne en l'coutant sans discussion et en l'admirant sans
rserve? Cet hommage avait t complet et sincre, mais il n'avait
pas pour consquence possible l'abandon absolu des ides, des
instincts et des facults de mon tre. Aprs tout, nous ne nous
connaissions pas entirement l'un et l'autre, et nous n'tions
peut-tre pas destins  nous comprendre, tant venus de si loin l'un
vers l'autre pour discuter quelques articles de foi dont il croyait
avoir la solution. Cette solution, il ne l'avait pas. Je ne pouvais
pas lui en faire un reproche; mais lui, o prenait-il la fantaisie
tyrannique de s'irriter de ma rsistance  ses thories comme d'un
tort envers lui-mme?

En m'entendant te parler comme un lve attentif aux leons de ton
matre, tu t'es cru mon pre, lui dis-je; tu m'as appel ton fils
bien-aim et ton Benjamin, tu as fait de la posie, de l'loquence
biblique. Je t'ai cout comme dans un rve dont la grandeur et la
puret cleste charmeront toujours mes souvenirs. Mais on ne peut pas
rver toujours. La vie relle appelle des conclusions sans lesquelles
on chante comme une lyre, sans avancer le rgne de Dieu et le bonheur
des hommes. Moi, je place ce bonheur dans la sagesse plus que dans
l'action. Je ne veux rien, je ne demande rien dans la vie, que le
moyen de croire en Dieu et d'aimer mes semblables. J'tais malade,
j'tais misanthrope; tu t'es fais fort de me gurir; tu m'as beaucoup
attendrie, j'en conviens. Tu as combattu rudement mon mauvais
orgueil, et tu m'as fait entrevoir un idal de fraternit qui a fondu
la glace de mon coeur. En cela, tu as t vritablement chrtien, et
tu m'as convertie par le sentiment. Tu m'as fait pleurer de grosses
larmes, comme au temps o je devenais dvote par un attendrissement
subit et imprvu de ma rverie. Je n'aurais pas retrouv en moi-mme,
aprs tant d'incertitudes et de fatigues d'esprit, la source de ces
larmes vivifiantes. Ton loquence et ta persuasion ont fait le miracle
que je te demandais: sois bnis pour cela, et laisse-moi partir sans
regret. Laisse-moi aller rflchir maintenant aux choses que vous
cherchez ici, aux principes qui peuvent se formuler et s'appliquer aux
besoins de coeur et d'esprit de tous les hommes. Et ne me dis pas que
vous les avez trouvs, que tu les tiens dans ta main, cela n'est pas.
Vous ne tenez rien, vous cherchez! Tu es meilleur que moi, mais tu
n'en sais pas plus que moi.

Et comme il paraissait offens de ma franchise, je lui dis encore:

Tu es un vritable artiste. Tu ne vis que par le coeur et
l'imagination. Ta magnifique parole est un don qui t'entrane
fatalement  la discussion. Ton esprit a besoin d'imposer  ceux qui
t'coutent avec ravissement des croyances que la raison n'a pas encore
mries. C'est l o la ralit me saisit et m'loigne de toi. Je vois
toute cette posie du coeur, toutes ces aspirations de l'me aboutir
 des sophismes, et voil justement ce que je ne voudrais pas
entendre, ce que je suis fche d'avoir entendu. coute, mon pauvre
pre, nous sommes fous. Les gens du monde officiel, du monde positif,
qui ne voient de nous que des excentricits de conduite et d'opinion,
nous traitent de rveurs. Ils ont raison, ne nous en fchons pas.
Acceptons ce ddain. Ils ne comprennent pas que nous vivions d'un
dsir et d'une esprance dont le but ne nous est pas personnel. Ces
gens-l sont fous  leur manire; ils sont compltement fous  nos
yeux, eux qui poursuivent des biens et des plaisirs que nous ne
voudrions pas toucher avec des pincettes. Tant que durera le monde, il
y aura des fous occups  regarder par terre, sans se douter qu'il y a
un ciel sur leurs ttes, et des fous qui, regardant trop le ciel ne
tiendront pas assez de compte de ceux qui ne voient qu' leurs pieds.
Il y a donc une sagesse qui manque  tous les hommes, une sagesse qui
doit embrasser la vue de l'infini et celle du monde fini o nous
sommes. Ne la demandons pas aux fous du positivisme, mais ne
prtendons pas la leur donner avant de l'avoir trouve.

Cette sagesse-l, c'est celle dont la politique ne peut se passer.
Autrement vous ferez des coups de tte et des coups de main pour
aboutir  des chimres ou  des catastrophes. Je sens qu'en te parlant
ainsi au milieu de ta fivre d'action, je ne peux pas te convaincre;
aussi je ne te parle que pour te prouver mon droit de me retirer de
cette mle o je ne peux porter aucune lumire, et o je ne peux pas
suivre la tienne, qui est encore enveloppe de nuages impntrables.

Quand j'eus tout dit, verard, qui s'tait calm  grand'peine pour
tout entendre, reprit son nergie et sa conviction. Il me donna des
raisons devant lesquelles je me sentis vaincue, et dont voici le
rsum:

Nul ne peut trouver la lumire  lui tout seul. La vrit ne se
rvle plus aux penseurs retirs sur la montagne. Elle ne se rvle
mme plus  des cnacles dtachs comme des clotres sur les divers
sommets de la pense. Elle s'y lucubre, et rien de plus. Pour
trouver,  l'heure dite, la vrit applicable aux socits en travail,
il faut se runir, il faut peser toutes les opinions, il faut se
communiquer les uns aux autres, discuter et se consulter, afin
d'arriver tant bien que mal,  une formule qui ne peut jamais tre la
vrit absolue, Dieu seul la possde, mais qui est la meilleure
expression possible de l'aspiration des hommes  la vrit. Voil
pourquoi j'ai la fivre, voil pourquoi je m'assimile avec ardeur
toutes les ides qui me frappent, voil pourquoi je parle jusqu'
m'puiser, jusqu' divaguer, parce que parler, c'est penser tout haut
et qu'en pensant ainsi tout haut je vas plus vite qu'en pensant tout
bas et tout seul. Vous autres qui m'coutez, et toi tout le premier,
qui coutes plus attentivement que personne, vous tenez trop de compte
des clairs fugitifs qui traversent mon cerveau. Vous ne vous attachez
pas assez  la ncessit de me suivre comme on suit un guide dvou et
aventureux sur un chemin dont il ne connat pas lui-mme tous les
dtours, mais dont sa vue perante et son courage passionn ont su
apercevoir le but lointain. C'est  vous de m'avertir des obstacles, 
vous de me ramener dans le sentier quand l'imagination ou la curiosit
m'emportent. Et cela fait, si vous vous impatientez de mes carts, si
vous vous lassez de suivre un pilote incertain de sa route,
cherchez-en un meilleur, mais ne le mprisez pas pour n'avoir pas t
un dieu, et ne le maudissez pas pour vous avoir montr des rives
nouvelles conduisant plus ou moins  celle o vous voulez aborder.

Quant  toi, je te trouve exigeant et injuste, colier sans cervelle!
Tu ne sais rien, tu l'avoues, et tu ne voulais rien apprendre, tu l'as
dclar. Puis, tout  coup, la fivre de savoir s'tant empar de toi,
tu as demand du jour au lendemain la science infuse, la vrit
absolue. _Vite, vite, donnez le secret de Dieu  M. George Sand, qui
ne veut pas attendre!_

Eh bien! ajouta-t-il aprs un feu roulant de ces plaisanteries sans
aigreur qu'il aimait  saisir comme des mouches qu'on attrape en
courant, moi je fais une dcouverte, c'est que les mes ont un sexe
et que tu es une femme. Croirais-tu que je n'y avais pas encore pens?
En lisant _Llia_ et tes _Premires Lettres d'un voyageur_, je t'ai
toujours vu sous l'aspect d'un jeune garon, d'un pote enfant dont je
faisais mon fils, moi dont la profonde douleur est de n'avoir pas
d'enfans et qui lve ceux du premier lit de ma femme avec une
tendresse mle de dsespoir. Quand je t'ai vu rellement pour la
premire fois, j'ai t tonn comme si l'on ne m'avait pas dit que tu
t'habilles d'une robe et que tu t'appelles d'un nom de femme dans la
vie relle. J'ai voulu garder mon rve, t'appeler George tout court,
te tutoyer comme on se tutoie sous les ombrages virgiliens, et ne te
regarder  la clart de notre petit soleil que le temps de savoir
chaque jour comment se porte ton moral. Et, en vrit, je ne connais
de toi que le son de ta voix, qui est sourd et qui ne me rappelle pas
la flte mlodieuse d'une voix de femme. Je t'ai donc toujours parl
comme  un garon qui a fait sa philosophie et qui a lu l'histoire. A
prsent je vois bien, et tu me le rappelles, que tu as l'ambition et
l'exigence des esprits incultes, des tres de pur sentiment et de pure
imagination, des femmes en un mot. Ton sentiment est, je l'avoue, un
impatient logicien qui veut que la science philosophique rponde
d'emble  toutes ses fibres et satisfasse toutes ses dlicatesses;
mais la logique du sentiment pur n'est pas suffisante en politique, et
tu demandes un impossible accord parfait entre les ncessits de
l'action et les lans de la sensibilit. C'est l l'idal, mais il est
encore irralisable sur la terre, et tu en conclus qu'il faut se
croiser les bras en attendant qu'il arrive de lui-mme.

Croise donc tes bras et va-t'en! Certes, tu es libre de fait; mais ta
conscience ne le serait pas si elle se connaissait bien elle-mme. Je
n'ai pas le droit de te demander ton affection. J'ai voulu te donner
la mienne. Tant pis pour moi; tu ne me l'avais pas demande, tu n'en
avais pas besoin. Je ne te parlerai donc pas de moi, mais de toi-mme,
et de quelque chose de plus important que toi-mme, le devoir.

Tu rves une libert de l'individu qui ne peut se concilier avec le
devoir gnral. Tu as beaucoup travaill  conqurir cette libert
pour toi-mme. Tu l'as perdue dans l'abandon du coeur  des affections
terrestres qui ne t'ont pas satisfait, et  prsent tu te reprends
toi-mme dans une vie d'austrit que j'approuve et que j'aime, mais
dont tu tends  tort l'application  tous les actes de ta volont et
de ton intelligence. Tu te dis que ta personne t'appartient et qu'il
en est ainsi de ton me. Eh bien! voil un sophisme pire que tous ceux
que tu me reproches et plus dangereux, puisque tu es matre d'en faire
la loi de ta propre vie, tandis que les miens ne peuvent se raliser
sans des miracles. Songe  ceci que, si tous les amans de la vrit
absolue disaient comme toi adieu  leur pays,  leurs frres,  leur
tche, non-seulement la vrit absolue, mais encore la vrit relative
n'auraient plus un seul adepte. Car la vrit ne monte pas en croupe
des fuyards et ne galoppe pas avec eux. Elle n'est pas dans la
solitude, rveur que tu es! Elle ne parle pas dans les plantes et dans
les oiseaux, ou c'est d'une voix si mystrieuse que les hommes ne la
comprennent pas. Le divin philosophe que tu chris le savait bien
quand il disait  ses disciples: L o vous serez seulement trois
runis en mon nom, mon esprit sera avec vous.

C'est donc avec les autres qu'il faut chercher et prier. Si peu que
l'on trouve en s'unissant  quelques autres, c'est quelque chose de
rel, et ce qu'on croit trouver seul n'existe que pour soi seul,
n'existe pas par consquent. Va-t'en donc  la recherche,  la
poursuite du nant; moi je me consolerai de ton dpart avec la
certitude d'tre, en dpit des erreurs d'autrui et des miennes
propres,  la recherche et  la poursuite de quelque chose de bon et
de vrai.

Ayant tout dit, il sortit, un peu sans que j'y fisse attention, car
j'tais absorbe par mes propres rflexions sur tout ce qu'il venait
de dire, en des termes dont la plume ne peut donner qu'une sche
analyse.

Quand je voulus lui rpondre, pensant qu'il tait dans la pice
voisine, o il se retirait quelquefois pour faire, tout  coup bris,
une sieste de cinq minutes, je m'aperus qu'il tait parti tout  fait
et qu'il m'avait enferme. Je cherchai la clef partout, il l'avait
mise dans sa poche, et j'avais donn cong pour le reste de la journe
 la femme qui me servait, et qui avait la seconde clef de
l'appartement. J'attribuai ma captivit  une distraction d'verard,
et je me remis  rflchir tranquillement. Au bout de trois heures il
revint me dlivrer, et comme je lui signalais sa distraction: Non
pas, me dit-il en riant, je l'ai fait exprs. J'tais attendu  une
runion, et, voyant que je ne t'avais pas encore convaincue, je t'ai
mise au secret afin de te donner le temps de la rflexion. J'avais
peur d'un coup de tte et de ne plus te retrouver  Paris ce soir. A
prsent que tu as rflchi, voil ta clef, la clef des champs! Dois-je
te dire adieu et aller dner sans toi?

--Non, lui rpondis-je, j'avais tort; je reste. Allons dner et
chercher quelque chose de mieux que Babeuf pour notre nourriture
intellectuelle.

J'ai rapport cette longue conversation parce qu'elle raconte ma vie
et celle de la vie d'un certain nombre de rvolutionnaires  ce moment
donn. Pendant cette phase du procs d'avril, le travail
d'lucubration tait partout dans nos rangs, parfois, savant et
profond, parfois naf et sauvage. Quand on s'y reporte par le
souvenir, on est tonn du progrs qu'ont fait les ides en si peu de
temps, et moins effray par consquent du progrs norme qui reste 
faire.

Le vritable foyer de cette lucubration sociale et philosophique
tait dans les prisons d'tat. Alors, dit Louis Blanc, cet admirable
historien de nos propres motions, qu'on ne peut trop citer, alors, on
vit ces hommes sur qui pesait la menace d'un arrt terrible s'lever
soudain au dessus du pril et de leurs passions pour se livrer 
l'tude des plus arides problmes. Le comit de dfense parisien avait
commenc par distribuer entre les membres les plus capables du parti
les principales branches de la science de gouverner, assignant  l'un
la partie philosophique et religieuse,  l'autre la partie
administrative,  celui-ci l'conomie politique,  celui-l les arts.
Ce fut pour tous le sujet des plus courageuses mditations, des
recherches les plus passionnes. Mais tous, dans cette course
intellectuelle, n'taient pas destins  suivre la mme carrire. Des
dissidences thoriques se manifestrent, des discussions brlantes
s'levrent. Par le corps, les captifs appartenaient au gelier, mais
d'un vol indomptable et libre, leur esprit parcourait le domaine, sans
limites, de la pense. Du fond de leurs cachots, ils s'inquitaient de
l'avenir des peuples, ils s'entretenaient avec Dieu; et, placs sur la
route de l'chafaud, ils s'exaltaient, ils s'enivraient d'esprance,
comme s'ils eussent march  la conqute du monde. Spectacle touchant
et singulier, dont il convient de conserver le souvenir  jamais!

Que des proccupations sans grandeur se soient mles  ce mouvement,
que l'mulation ait quelquefois fait place  des rivalits frivoles ou
haineuses, que des esprits trop faibles pour s'lever impunment se
soient perdus dans le pays des rves, on ne peut le nier; mais ces
rsultats trop invitables des infirmits de la nature humaine ne
suffisent pas pour enlever au fait gnral que nous venons de signaler
ce qu'il prsente de solennel et d'imposant[17].

  [17] _Histoire de dix ans_, volume IV.

Si l'on veut juger le procs d'avril et tous les faits qui s'y
rattachent d'une manire juste, leve et vraiment philosophique, il
faut relire tout ce chapitre si court et si plein de l'_Histoire de
dix ans_. Les hommes et les choses y sont jugs non seulement avec la
connaissance exacte d'un pass que l'historien n'a jamais le droit
d'arranger et d'attnuer, mais avec la haute quit d'un grand et
gnreux esprit qui fixe et prcise la vrit morale, c'est  dire la
suprme vrit de l'histoire au milieu des contradictions apparentes
des vnemens et des hommes qui les subissent.

Je ne raconterai pas ces vnemens. Cela serait tout  fait inutile:
ils sont enregistrs l d'une manire si conforme  mon sentiment, 
mon souvenir,  ma conscience et  ma propre exprience, que je ne
saurais y rien ajouter.

Acteur perdu et ignor, mais vivant et palpitant dans ce drame, je ne
suis ici que le biographe d'un homme qui y joua un rle actif, et,
faut-il le dire, problmatique en apparence, parce que l'homme tait
incertain, impressionnable et moins politique qu'artiste.

On sait qu'un grand dbat s'tait lev entre les _dfenseurs_: dbat
ardent, insoluble sous la pression des actes prcipits de la pairie.
Une partie des accuss s'entendait avec ses _dfenseurs_ pour n'tre
pas _dfendue_. Il ne s'agissait pas de gagner le procs judiciaire et
de se faire absoudre, par le pouvoir; il s'agissait de faire triompher
la cause gnrale dans l'opinion en plaidant avec nergie le droit
sacr du peuple devant le pouvoir de fait, le droit du plus fort. Une
autre catgorie d'accuss, celle de Lyon, voulait tre dfendue, non
pas pour proclamer sa non-participation au fait dont on l'accusait,
mais pour apprendre  la France ce qui s'tait pass  Lyon, de quelle
faon l'autorit avait provoqu le peuple, de quelle faon elle avait
trait les vaincus, de quelle faon les accuss eux-mmes avaient fait
ce qui tait humainement possible pour prvenir la guerre civile et
pour en ennoblir et en adoucir les cruels rsultats. Il s'agissait de
savoir si l'autorit avait eu le droit de prendre quelques
provocations isoles, on disait mme payes, pour une rbellion 
rprimer, et pour ruer une arme sur une population sans dfense. On
avait des faits, on voulait les dire, et, selon moi, la vritable
cause tait l. On tait assez fort pour plaider la cause du peuple
trahi et mutil, on ne l'tait pas assez pour proclamer celle du genre
humain affranchi.

J'tais donc dans les ides de M. Jules Favre, qui se trouvait pos
dans les conciliabules en adversaire d'verard, et qui tait un
adversaire digne de lui. Je ne connaissais pas Jules Favre, je ne
l'avais jamais vu, jamais entendu; mais lorsque verard, aprs avoir
combattu ses argumens avec vhmence, venait me les rapporter, je leur
donnais raison. verard sentait bien que ce n'tait pas par envie de
le contredire et de l'irriter; mais il en tait afflig, et devinant
bien que je redoutais l'expos public de ses utopies, il s'criait:
Ah! maudits soient le pont des Saints-Pres et la question sociale!




CHAPITRE TROISIEME.

  Lettre incrimine au procs monstre.--Ma rdaction
    rejete.--Dfection du barreau rpublicain.--Trlat.--Discours
    d'verard.--Sa condamnation.--Retour  Nohant.--Projets
    d'tablissement.--La maison dserte  Paris.--Charles
    d'Aragon.--Affaire Fieschi.--Les opinions politiques de
    Maurice.--M. Lamennais.--M. Pierre Leroux.--Le mal du pays me
    prend.--La maison dserte  Bourges.--Contradictions
    d'verard.--Je reviens  Paris.


Cependant il s'agissait surtout de soutenir le courage de certains
accuss, en petit nombre, heureusement, qui menaaient de faiblir.
J'tais bien d'accord avec verard sur ce point, que, quel que ft le
rsultat d'une division dans les motifs et les ides des dfenseurs,
il fallait que la crainte et la lassitude ne parussent pas, mme chez
quelques accuss. Il me fit rdiger la lettre, la fameuse lettre qui
devait donner au procs monstre une nouvelle extension. C'tait son
but,  lui de rendre inextricable le systme d'accusation. L'ide
souriait par momens  Armand Carrel; en d'autres, elle alarmait sa
prudence. Mais verard la poussa rapidement, et lui, que l'on pouvait
supposer parfois si mfiant du lendemain, c'est tout au plus s'il
prit le temps de la rflexion. Il trouva ma rdaction trop
sentimentale et la changea.

Il n'est pas question de soutenir la foi chancelante par des
homlies, me dit-il; les hommes ne donnent pas tant de part  l'idal.
C'est par l'indignation et la colre qu'on les ranime. Je veux
attaquer violemment la pairie pour exalter les accuss; je veux
d'ailleurs mettre en cause tout le barreau rpublicain. Je lui fis
observer que le barreau rpublicain signerait ma rdaction et
reculerait devant la sienne. Il faudra bien que tous signent,
rpondit-il, et s'ils ne le font pas, on se passera d'eux.

On se passa du grand nombre, en effet, et ce fut une grande faute que
de provoquer les dfections. Toutes n'taient pas si coupables
qu'elles le parurent  verard. Certains hommes taient venus l sans
vouloir une rvolution de fait, esprant contribuer seulement  une
rvolution dans les ides ne rvant ni profit ni gloire, mais
l'accomplissement d'un devoir dont toutes les consquences ne leur
avaient pas t soumises. J'en connais plusieurs qu'il me fut
impossible de blmer quand ils m'expliqurent leurs motifs
d'abstention.

On sait quelles consquences eut la lettre. Elle fut fatale au parti
en ce qu'elle y mit le dsordre; elle fut fatale  verard en ce sens
qu'elle donna lieu  un discours trs controvers dans les rangs de
son parti. Il avait, par un mouvement gnreux, assum sur lui toute
la responsabilit de cette pice incrimine par la cour des pairs. Il
l'et fait, quand mme Trlat ne lui et pas donn l'exemple du
sacrifice. Mais Trlat fit devant la cour un acte d'hostilit
hroque, tandis qu'verard sema de contrastes sa profession de foi
devant ce mme tribunal. Laissons parler Louis Blanc: ....Puis M.
Michel (de Bourges) s'avance. On connaissait dj l'entranement de sa
parole, et tous attendaient, au milieu d'un solennel silence. Il
commena d'une voix brve et profonde;  demi courb sur la balustrade
qui lui servait d'appui, tantt il la faisait trembler sous la
pression convulsive de ses mains; tantt, d'un mouvement imptueux, il
en parcourait l'tendue, semblable  ce Caus Gracchus dont il fallait
qu'un joueur de flte modrt, lorsqu'il parlait, l'loquence trop
emporte. M. Michel (de Bourges) cependant ne fut ni aussi hardi ni
aussi terrible que M. Trlat. Il se dfendit, ce que M. Trlat n'avait
pas daign faire, et les attaques qu'il dirigea contre la pairie ne
furent pas tout  fait exemptes de mnagemens. Tout en maintenant
l'esprit de la lettre, il parut dispos  faire bon march des formes,
et il reconnut qu' en juger par ce qu'il voyait depuis trois jours,
les pairs valaient mieux que leur institution. Du reste, et pour ce
qui concernait le fond mme du procs, il fut inflexible.

Je ne me permettrai de reprendre qu'un mot  cette excellente
apprciation. Selon moi, verard ne se _dfendit_ pas, et je souffre
encore en m'imaginant que, s'il fit bon march des formes de sa
provocation, ce fut peut-tre sous l'impression de la critique que je
lui avais faite de ces mmes formes. Je trouvais, moi, et je me
permettais de le lui dire, que la principale maladresse de son parti
tait la rudesse du langage et le ton acerbe des discussions. On
revenait trop au vocabulaire des temps les plus aigris de la
rvolution; on affectait de le faire, sans songer qu'un choix
d'expression fort du cachet de son temps, parat violent, par
consquent faible,  quarante ans de distance. J'admirais
l'originalit de la parole d'verard, prcisment parce qu'elle
donnait une couleur, une physionomie nouvelle  ces choses du pass.
Il sentait bien que l tait sa puissance, et il riait de tout son
coeur des vieilles formules et des dclamations banales. Mais en
crivant, il y retombait quelquefois sans en avoir conscience, et
quand je le lui faisais remarquer, il en convenait modestement. Nous
n'avions pourtant pas t d'accord sur ce point en rdigeant la
lettre. Il avait dfendu et maintenu sa version; mais depuis, en
l'entendant blmer par d'autres, il s'en tait dgot, et l'artiste
dominant, par bouffes, l'homme de parti, il aurait voulu qu'une pice
destine  faire tant de bruit ft un chef-d'oeuvre de got et
d'loquence. Il est vrai que s'il en et t ainsi, on ne l'et pas
incrimine et que son but n'et pas t atteint.

Comme il ne l'tait pas davantage par la situation isole que lui
faisaient les poursuites, il n'tait plus forc rigoureusement de
dfendre chaque expression de cette lettre. Du moment qu'elle n'tait
plus signe par un parti tout entier, elle redevenait son oeuvre
personnelle, et il crut peut-tre de bon got de n'y pas tenir
aveuglement.

Je n'ai pas entendu ce discours, je n'tais qu' la sance du 20 mai.
Rien n'est plus fugitif qu'un discours; et la stnographie, qui en
conserve les mots, n'en conserve pas toujours l'esprit. Il faudrait
pouvoir stnographier l'accent et photographier la physionomie de
l'orateur pour bien comprendre toutes les nuances de sa pense 
chaque crise de son improvisation. verard ne prparait jamais rien en
politique; il s'inspirait du moment, et, sous le coup de l'exaltation
nerveuse qui dominait son talent en mme temps qu'elle l'entretenait,
il n'tait pas toujours matre de sa parole. Ce ne fut pas la seule
fois qu'on lui reprocha l'imprvu de sa pense et qu'on la jugea plus
significative et plus concluante qu'elle ne l'tait dans son propre
esprit.

Quoi qu'il en soit, ce discours,  la fin duquel il fut ramen chez
lui atteint d'une bronchite aigu, lui fit de nombreux dtracteurs
parmi ses corligionnaires. verard avait bless des croyances et des
amours-propres dans les discussions orageuses au sein du parti. Il eut
contre lui des rancunes amres et mme des svrits impartiales.
tait-ce donc la peine, disait-on, d'avoir combattu avec tant
d'pret l'opinion de ceux qui voulaient adopter le systme de la
dfense, pour arriver  se dfendre soi-mme, tout seul, d'un acte
dont l'intention tait collective?

Mais n'tait-ce pas prcisment parce que cette cause n'avait plus de
sens collectif qu'verard tait fatalement entran  en faire
meilleur march? N'y avait-il pas quelque chose de naf et de grand
dans la modestie qui lui faisait confesser n'avoir aucun ressentiment,
aucune haine personnelle? Et sa proraison fut-elle timide lorsqu'il
s'cria: Si l'amende m'atteint, je mettrai ma fortune  la
disposition du fisc, heureux de consacrer encore  la dfense des
accuss ce que j'ai pu gagner dans l'exercice de ma profession. Quant
 la prison, je me rappelle le mot de cet autre rpublicain qui sut
mourir  Utique: _J'aime mieux tre en prison, que de siger ici, 
ct de toi, Csar!_

L'arrt qui condamnait Trlat  trois ans de prison et Michel  un
mois seulement servit de texte aux commentaires hostiles. Michel fut
jaloux de la prison de Trlat et non de l'honneur qui lui en revenait.
Il chrissait ce noble caractre, et le parallle qui fut tabli
entre eux au dsavantage de l'un des deux ne diminua en rien la
tendresse et la vnration de celui-ci pour l'autre. Trlat est un
saint, disait verard, et je ne le vaux pas. Cela tait vrai: mais,
pour la dire sincrement en pareille circonstance, il fallait encore
tre trs grand soi-mme.

verard fut assez gravement malade. La preuve qu'il n'avait pas t
aussi agrable  la pairie que quelques adversaires le prtendaient,
c'est que la pairie procda trs brutalement avec lui en le sommant de
se faire crouer mort ou vif. Je rclamai pour lui,  son insu, auprs
de M. Pasquier, qui voulut bien faire envoyer le mdecin dlgu
d'office en ces sortes de constatations.

Ce mdecin procda  l'interrogatoire d'verard d'une manire
blessante, feignant de prendre la maladie pour une feinte et le retard
demand par moi pour un danger. Peu s'en fallut qu'verard ne ft
manquer l'objet de ma dmarche, car, en voyant arriver le mdecin du
pouvoir d'un air rogue, il rpondit brusquement qu'il n'tait pas
malade et refusa de se laisser examiner. Pourtant j'obtins que le
pouls ft consult, et la fivre tait si relle et si violente que
l'Esculape monarchique se radoucit aussitt, honteux peut-tre d'une
insulte toute gratuite et assez inintelligente; car quel est le
condamn  un mois de prison qui prfrerait la fuite? Je vis par ce
petit fait comment on provoquait les rpublicains, mme dans les
circonstances lgres, et je me fis une ide du systme adopt dans
les prisons pour exciter ces colres et ces rvoltes que le pouvoir
semblait avide de faire natre afin d'avoir le plaisir de les chtier.

Ds qu'verard fut guri, je partis pour Nohant avec ma fille. Je ne
sais plus pour quel motif, la peine prononce contre verard ne devait
plus tre subie qu'au mois de novembre suivant. Ce fut peut-tre dans
l'intrt de ses cliens que ce dlai lui fut accord.

Cette fois, mon sjour chez moi fut dsagrable et mme difficile. Il
fallut m'armer de beaucoup de volont pour ne pas aigrir la situation.
Ma prsence tait positivement gnante. Mes amis souffrirent d'avoir 
le constater, et ceux-mmes qui contribuaient  me gter mon
intrieur, mon frre et une autre, sentirent que la position n'tait
pas tenable pour moi. Ils songrent donc  conseiller quelque
arrangement.

Je recevais trois mille francs de pension pour ma fille et pour moi.
C'tait fort court, mon travail tant encore peu lucratif et soumis
d'ailleurs aux ventualits humaines, ne ft-ce qu' l'tat de ma
sant. Pourtant c'tait possible  la condition que, passant chez moi
six mois sur douze, je mettrais de ct quinze cents francs par an
pour payer l'ducation de l'enfant. Si l'on me fermait ma porte, ma
vie devenait prcaire, et la conscience de mon mari ne pouvait pas,
ne devait pas tre bien satisfaite.

Il le reconnaissait. Mon frre le pressait de me donner six mille
francs par an. Il lui en serait rest  peu prs dix en comptant son
propre avoir. C'tait de quoi vivre  Nohant, et y vivre seul, puisque
tel tait son dsir. M. Dudevant s'tait rendu  ce conseil; il avait
donc promis de doubler ma pension; mais quand il avait t question de
le faire, il m'avait dclar tre dans l'impossibilit de vivre 
Nohant avec ce qui lui restait. Il fallut entrer dans quelques
explications et me demander ma signature pour sortir d'embarras
financiers qu'il s'tait crs. Il avait mal employ une partie de son
petit hritage, il ne l'avait plus. Il avait achet des terres qu'il
ne pouvait payer; il tait inquiet, chagrin. Quand j'eus sign, les
choses n'allrent pas mieux, selon lui. Il n'avait pas rsolu le
problme qu'il m'avait donn  rsoudre quelques annes auparavant;
ses dpenses excdaient nos revenus. La cave seule en emportait une
grosse part, et, pour le reste, il tait vol par des domestiques trop
autoriss  le faire. Je constatai plusieurs friponneries flagrantes,
croyant lui rendre service autant qu' moi-mme. Il m'en sut mauvais
gr. Comme Frdric-le-Grand, il voulait tre servi par des pillards.
Il me dfendit de me mler de ses affaires, de critiquer sa gestion et
de commander  ses gens. Il me semblait que tout cela tait un peu 
moi, puisqu'il disait n'avoir plus rien  lui. Je me rsignai  garder
le silence et  attendre qu'il ouvrt les yeux.

Cela ne tarda pas. Dans un jour de dgot de son entourage, il me dit
que Nohant le ruinait, qu'il y prouvait des chagrins personnels,
qu'il s'y ennuyait au milieu de ses loisirs, et qu'il tait prt 
m'en laisser la jouissance et l'entretien. Il voulait aller vivre 
Paris ou dans le Midi avec le reste de nos revenus, qu'il valuait
alors  sept mille francs. J'acceptai. Il rdigea nos conventions, que
je signai sans discussion aucune; mais, ds le lendemain, il me
tmoigna tant de regret et de dplaisir que je partis pour Paris en
lui laissant le trait dchir et en remettant mon sort  la
providence des artistes, au travail.

Ceci s'tait pass au mois d'avril. Mon voyage  Nohant en juin
n'amliora pas la position. M. Dudevant persistait  quitter Nohant.
Cette ide prenait plus de consistance quand j'y retournais; mais,
comme elle tait accompagne de dpit, je m'en allai encore sans rien
exiger.

verard tait retourn  Bourges. Je vcus  Paris tout  fait cache
pendant quelque temps. J'avais un roman  faire, et comme je mourais
de chaud dans ma mansarde du quai Malaquais, je trouvai moyen de
m'installer dans un atelier de travail assez singulier. L'appartement
du rez-de-chausse tait en rparation, et les rparations se
trouvaient suspendues, je ne sais plus pour quel motif. Les vastes
pices de ce beau local taient encombres de pierres et de bois de
travail: les portes donnant sur le jardin avaient t enleves, et le
jardin lui-mme ferm, dsert et abandonn, attendait une
mtamorphose. J'eus donc l une solitude complte, de l'ombrage, de
l'air et de la fracheur. Je fis de l'tabli d'un menuisier un bureau
bien suffisant pour un petit attirail, et j'y passai les journes les
plus tranquilles que j'aie peut-tre jamais pu saisir, car personne au
monde ne me savait l, que le portier, qui m'avait confi la cl, et
ma femme de chambre, qui m'y apportait mes lettres et mon djeuner. Je
ne sortais de ma tanire que pour aller voir mes enfans  leurs
pensions respectives. J'avais remis Solange chez les demoiselles
Martin.

Je pense que tout le monde est, comme moi, friand de ces rares et
courts instans o les choses extrieures daignent s'arranger de
manire  nous laisser un calme absolu relativement  elles. Le
moindre coin nous devient alors une prison volontaire, et, quel qu'il
soit, il se pare  nos yeux de ce je ne sais quoi de dlicieux qui est
le sentiment de la conqute et de la possession du temps, du silence
et de nous-mmes. Tout m'appartenait dans ces murs vides et dvasts,
qui bientt allaient se couvrir de dorures et de soie, mais dont
jamais personne ne devait jouir  ma manire. Du moins je me disais
que les futurs occupans n'y retrouveraient peut-tre jamais une heure
du loisir assur et de la rverie complte que j'y gotais chaque
jour, du matin  la nuit. Tout tait mien en ce lieu, les tas de
planches qui me servaient de siges et de lits de repos, les araignes
diligentes qui tablissaient leurs grandes toiles avec tant de science
et de prvision d'une corniche  l'autre; les souris mystrieusement
occupes  je ne sais quelles recherches actives et minutieuses dans
les copeaux; les merles du jardin qui, venus insolemment sur le seuil,
me regardaient, immobiles et mfians tout  coup, et terminaient leur
chant insoucieux et moqueur sur une modulation bizarre, courte par
la crainte. J'y descendais quelquefois le soir, non plus pour crire,
mais pour respirer et songer sur les marches du perron. Le chardon et
le bouillon blanc avaient pouss dans les pierres disjointes; les
moineaux, rveills par ma prsence, frlaient le feuillage des
buissons dans un silence agit, et les bruits des voitures, les cris
du dehors arrivant jusqu' moi, me faisaient sentir davantage le prix
de ma libert et la douceur de mon repos.

Quand mon roman fut fini, je rouvris ma porte  mon petit groupe
d'amis. C'est  cette poque, je crois, que je me liai avec Charles
d'Arragon, un tre excellent et du plus noble caractre, puis avec M.
Artaud, un homme trs savant et parfaitement aimable. Mes autres amis
taient rpublicains; et, malgr l'agitation du moment, jamais aucune
discussion politique ne troubla le bon accord et les douces relations
de la mansarde.

Un jour, une femme d'un grand coeur, qui m'tait chre, Mme Julie
Beaune vint me voir. On s'agite beaucoup dans Paris, me dit-elle. On
vient de tirer sur Louis-Philippe. C'tait la machine Fieschi. Je fus
trs inquite; Maurice tait sorti avec Charles d'Arragon, qui l'avait
men justement voir passer le roi chez la comtesse de Montijo. Je
craignais qu'au retour ils ne se trouvassent dans quelque bagarre.
J'allais y courir, quand d'Arragon me ramena mon collgien sain et
sauf. Pendant que j'interrogeais le premier sur l'vnement, l'autre
me parlait d'une charmante petite fille avec laquelle il prtendait
avoir parl politique. C'tait la future impratrice des Franais. Ce
mot d'enfant m'en rappelle un autre. Maurice, un an plus tard
m'crivait: Montpensier (le jeune prince tait au collge Henri IV),
m'a invit  son bal, _malgr mes opinions politiques_. Je m'y suis
bien amus. Il nous a tous fait cracher avec lui sur la tte des
gardes nationaux[18].

  [18] En se livrant  ce divertissement, le petit prince et ses
  jeunes invits taient sur une galerie au-dessous de laquelle
  passaient les bonnets  poil.

C'est dans le courant de cette anne-l que je m'approchai trs
humblement de deux des plus grandes intelligences de notre sicle, M.
Lamennais et M. Pierre Leroux. J'avais projet de consacrer un long
chapitre de cet ouvrage  chacun de ces hommes illustres; mais les
bornes de l'ouvrage ne peuvent tre recules  mon gr, et je ne
voudrais pas courter deux sujets aussi vastes que ceux de leur
philosophie dans l'histoire et de leur mission dans le monde des
ides. Cet ouvrage-ci est la prface tendue et complte d'un livre
qui paratra plus tard, et o, n'ayant plus  raconter ma propre
histoire dans son dveloppement minutieux et lent, je pourrai aborder
des individualits plus importantes et plus intressantes que la
mienne propre.

Je me bornerai donc  esquisser quelques traits des imposantes figures
que j'ai rencontres dans la priode de mon existence contenue dans ce
livre et  dire l'impression qu'elles firent sur moi.

J'allais alors cherchant la vrit religieuse et la vrit sociale
dans une seule et mme vrit. Grce  verard, j'avais compris que
ces deux vrits sont indivisibles et doivent se complter l'une par
l'autre, mais je ne voyais encore qu'un pais brouillard faiblement
dor par la lumire qu'il voilait  mes yeux. Un jour, au milieu des
pripties du procs monstre, Liszt, qui tait reu avec bont par M.
Lamennais, le fit consentir  monter jusqu' mon grenier de pote.
L'enfant isralite Puzzi, lve de Liszt, musicien ensuite sous son
vrai nom d'Herman, aujourd'hui carme dchauss sous le nom de frre
Augustin, les accompagnait.

M. Lamennais, petit, maigre et souffreteux, n'avait qu'un faible
souffle de vie dans la poitrine. Mais quel rayon dans sa tte! Son nez
tait trop prominant pour sa petite taille et pour sa figure troite.
Sans ce nez disproportionn, son visage et t beau. L'oeil clair
lanait des flammes; le front droit et sillonn de grands plis
verticaux, indices d'ardeur dans la volont, la bouche souriante et le
masque mobile sous une apparence de contraction austre, c'tait une
tte fortement caractrise pour la vie de renoncement, de
contemplation et de prdication.

Toute sa personne, ses manires simples, ses mouvemens brusques, ses
attitudes gauches, sa gat franche, ses obstinations emportes, ses
soudaines bonhomies, tout en lui, jusqu' ses gros habits propres,
mais pauvres, et  ses bas bleus, sentait le cloarek breton.

Il ne fallait pas longtemps pour tre saisi de respect et d'affection
pour cette me courageuse et candide. Il se rvlait tout de suite et
tout entier, brillant comme l'or et simple comme la nature.

En ces premiers jours o je le vis, il arrivait  Paris, et, malgr
tant de vicissitudes passes, malgr plus d'un demi-sicle de
douleurs, il redbutait dans le monde politique avec toutes les
illusions d'un enfant sur l'avenir de la France. Aprs une vie
d'tude, de polmique et de discussion, il allait quitter
dfinitivement sa Bretagne pour mourir sur la brche, dans le tumulte
des vnemens, et il commenait sa campagne de glorieuse misre par
l'acceptation du titre de dfenseur des accuss d'avril.

C'tait beau et brave. Il tait plein de foi, et il disait sa foi avec
nettet, avec clart, avec chaleur; sa parole tait belle, sa
dduction vive, ses images rayonnantes; et chaque fois qu'il se
reposait dans un des horizons qu'il a successivement parcourus, il y
tait tout entier, pass, prsent et avenir, tte et coeur, corps et
biens, avec une candeur et une bravoure admirables. Il se rsumait
alors dans l'intimit avec un clat que temprait un grand fonds
d'enjouement naturel. Ceux qui, l'ayant rencontr perdu dans ses
rveries, n'ont vu de lui que son oeil vert, quelquefois hagard, et
son grand nez acr comme un glaive, ont eu peur de lui et ont dclar
son aspect diabolique. S'ils l'avaient regard trois minutes, s'ils
avaient chang avec lui trois paroles, ils eussent compris qu'il
fallait chrir cette bont tout en frissonnant devant cette puissance,
et qu'en lui tout tait vers  grandes doses, la colre et la
douceur, la douleur et la gat, l'indignation et la mansutude.

On l'a dit, et on l'a trs bien dit[19] et compris, jusqu'au lendemain
de sa mort, les esprits droits et justes ont embrass d'un coup d'oeil
cette illustre carrire de travaux et de souffrances; la postrit le
dira  jamais, et ce sera une gloire de l'avoir reconnu et proclam
sur la tombe encore tide de Lamennais: ce grand penseur a t, sinon
parfaitement, du moins admirablement logique avec lui-mme dans toutes
ses phases de dveloppement. Ce que, dans des heures de surprise,
d'autres critiques, srieux d'ailleurs, mais placs momentanment  un
point de vue trop troit, ont appel les volutions du gnie, n'a t
chez lui que le progrs divin d'une intelligence close dans les
liens des croyances du pass et condamne par la Providence  les
largir et  les briser,  travers mille angoisses, sous la pression
d'une logique plus puissante que celle des coles, la logique du
sentiment.

  [19] Ce grand homme si mconnu, si calomni durant sa vie,
  insult jusque sur son lit de mort par les pamphltaires, ce
  prtre du vrai Dieu, crucifi pendant soixante ans, a t
  cependant enseveli avec honneur et vnration par les crivains
  de la presse srieuse. Quand j'aurai, moi, l'honneur de lui
  apporter un tribut plus complet que celui de ces quelques pages,
  je ne dirai certes pas mieux qu'il n'a t dit dans ce mme
  feuilleton par M. Paulin Limayrac, et avant lui, quelque temps
  avant la mort du matre, par Alexandre Dumas (28 et 29 septembre
  1853). Ce chapitre des mmoires de l'auteur d'_Antony_ est  la
  fois excellent et magnifique; il prouve que le gnie peut toucher
   tout, et que le romancier fcond, le pote dramatique et
  lyrique, le critique enjou, l'artiste plein de fantaisie et
  d'imprvu, tous les hommes qui sont contenus dans Alexandre Dumas
  n'ont pas empch l'crivain philosophique de se dvelopper en
  lui et de faire sa preuve,  l'occasion, avec une gale
  puissance.

Voil ce qui me frappa et me pntra surtout quand je l'eus entendu se
rsumer en un quart d'heure de nave et sublime causerie. C'est en
vain que Sainte-Beuve avait essay de me mettre en garde, dans ses
charmantes lettres et dans ses spirituels entretiens, contre
l'inconsquence de l'auteur de l'_Essai sur l'indiffrence_.
Sainte-Beuve n'avait pas alors dans l'esprit apparemment la synthse
de son sicle. Il en avait pourtant suivi la marche, et il avait
admir le vol de Lamennais jusqu'aux protestations de l'_Avenir_. En
le voyant mettre le pied dans la politique d'action, il fut choqu de
voir ce nom auguste ml  tant de noms qui semblaient protester
contre sa foi et ses doctrines.

Sainte-Beuve dmontrait et accusait le ct contradictoire de cette
marche avec son talent ordinaire; mais, pour sentir que cette
critique-l ne portait que sur des apparences, il suffirait de
regarder en face, des yeux de l'me, et d'couter avec le coeur
l'ermite de la Chenaie. On sentait spontanment tout ce qu'il y avait
de spontan dans cette me sincre, dans ce coeur pris de justice et
de vrit jusqu' la passion. Mlange de dogmatisme absolu et de
sensibilit imptueuse, M. Lamennais ne sortait jamais d'un monde
explor, par la porte de l'orgueil, du caprice ou de la curiosit.
Non! Il en tait chass par un lan suprme de tendresse froisse, de
piti ardente, de charit indigne. Son coeur disait alors
probablement  sa raison: Tu as cru tre l dans le vrai. Tu avais
dcouvert ce sanctuaire, tu croyais y rester toujours. Tu ne
pressentais rien au del, tu avais fait ton sige, tir les rideaux
et ferm la porte. Tu tais sincre, et pour te fortifier dans ce
que tu croyais bon et dfinitif, comme dans une citadelle, tu avais
entass sur ton seuil tous les argumens de ta science et de ta
dialectique.--Eh bien! tu t'tais trompe! car voil que des serpens
habitaient avec toi,  ton insu. Ils s'taient glisss, froids et
muets, sous ton autel, et voil que, rchauffs, ils sifflent et
relvent la tte. Fuyons, ce lieu est maudit et la vrit y serait
profane. Emportons nos lares, nos travaux, nos dcouvertes, nos
croyances; mais allons plus loin, montons plus haut, suivons ces
esprits qui s'lvent en brisant leurs fers; suivons-les pour leur
btir un autel nouveau, pour leur conserver un idal divin, tout en
les aidant  se dbarrasser des liens qu'ils tranent aprs eux, et 
se gurir du venin qui les a souills dans les horreurs de cette
prison.

Et ils s'en allaient de compagnie, ce grand coeur et cette gnreuse
raison qui se cdaient toujours l'un  l'autre. Ils construisaient
ensemble une nouvelle glise, belle, savante, taye selon les rgles
de la philosophie. Et c'tait merveille de voir comment l'architecte
inspir faisait plier la lettre de ses anciennes croyances  l'esprit
de sa nouvelle rvlation. Qu'y avait-il de chang? Rien selon lui. Je
lui ai entendu dire navement  diverses poques de sa vie: Je dfie
qui que ce soit de me prouver que je ne suis pas catholique aussi
orthodoxe aujourd'hui que je l'tais en crivant l'_Essai sur
l'indiffrence_. Et il avait raison pour son compte. Au temps o il
avait crit ce livre, il n'avait pas vu le _pape debout  ct du czar
bnissant les victimes_. S'il l'et vu, il et protest contre
l'impuissance du pape, contre l'indiffrence de l'glise en matire de
religion. Qu'y avait-il de chang dans les entrailles et dans la
conscience du croyant? Rien, en vrit. Il n'abandonnait jamais ses
principes, mais les consquences fatales ou forces de ces principes.

Maintenant, dirons-nous qu'il y avait en lui une relle inconsquence
dans ses relations de tous les jours, dans ses engouemens, dans sa
crdulit, dans ses soudaines mfiances, dans ses retours imprvus?
Non, bien que nous ayons quelquefois souffert de sa facilit  subir
l'influence passagre de certaines personnes qui exploitaient son
affection au profit de leur vanit ou de leurs rancunes, nous ne
dirons pas que ces inconsquences furent relles. Elles ne partaient
pas des entrailles de son sentiment. Elles taient  la surface de son
caractre, au degr du thermomtre de sa frle sant. Nerveux et
irascible, il se fchait souvent avant d'avoir rflchi, et son unique
dfaut tait de croire avec prcipitation  des torts qu'il ne prenait
pas le temps de se faire prouver. Mais j'avoue que, pour ma part, bien
qu'il m'en ait gratuitement attribu quelques-uns, il ne m'a jamais
t possible de ressentir la moindre irritation contre lui. Faut-il
tout dire? J'avais comme une faiblesse maternelle pour ce vieillard
que je reconnaissais en mme temps pour un des pres de mon glise,
pour une des vnrations de mon me. Par le gnie et la vertu qui
rayonnaient en lui, il tait dans mon ciel, sur ma tte. Par les
infirmits de son temprament dbile, par ses dpits, ses bouderies,
ses susceptibilits, il tait  mes yeux comme un enfant gnreux,
mais enfant  qui l'on doit dire de temps en temps: Prenez garde,
vous allez tre injuste. Ouvrez donc les yeux!

Et quand j'applique  un tel homme ce mot d'enfant, ce n'est pas du
haut de ma pauvre raison que je le prononce, c'est du fond de mon
coeur attendri, fidle et plein d'amiti pour lui au del de la tombe.
Qu'y a-t-il de plus touchant, en effet, que de voir un homme de ce
gnie, de cette vertu et de cette science ne pouvoir pas entrer dans
la maturit du caractre, grce  une modestie incomparable?
N'tes-vous pas mu quand vous voyez le lion de l'Atlas domin et
persuad par le petit chien compagnon de sa captivit? Lamennais
semblait ignorer sa force, et je crois qu'il ne se faisait aucune ide
de ce qu'il tait pour ses contemporains et pour la postrit. Autant
il avait la notion de son devoir, de sa mission, de son idal, autant
il s'abusait sur l'importance de sa vie intrieure et individuelle. Il
la croyait nulle et allait la livrant au hasard des influences et des
personnes du moment. Le moindre cuistre et pu l'mouvoir, l'irriter,
le troubler et, au besoin, lui persuader d'agir ou de s'abstenir dans
la sphre de ses gots les plus purs et de ses habitudes les plus
modestes. Il daignait rpondre  tous, consulter les derniers de tous,
discuter avec eux, et parfois les couter avec la nave admiration
d'un colier devant un matre.

Il rsulta de cette touchante faiblesse, de cette humilit extrme,
quelques malentendus dont souffrirent ses vrais amis. Quant  moi, ce
n'est pas  ma personnalit que la grande individualit de Lamennais
s'est jamais heurte, c'est  mes tendances socialistes. Aprs m'avoir
pousse en avant, il a trouv que je marchais trop vite. Moi, je
trouvais qu'il marchait parfois trop lentement  mon gr. Nous avions
raison tous les deux  notre point de vue: moi, dans mon petit nuage,
comme lui dans son grand soleil, car nous tions gaux, j'ose le dire,
en candeur et en bonne volont. Sur ce terrain-l, Dieu admet tous les
hommes  la mme communion.

Je ferai ailleurs l'histoire de mes petites dissidences avec lui, non
plus pour me raconter, mais pour le montrer, lui, sous un des aspects
de sa rudesse apostolique, soudainement tempre par sa suprme quit
et sa bont charmante. Il me suffira de dire, quant  prsent, qu'il
daigna d'abord en quelques entretiens trs courts, mais trs pleins,
m'ouvrir une mthode de philosophie religieuse qui me fit une grande
impression et un grand bien, en mme temps que ses admirables crits
rendirent  mon esprance la flamme prte  s'teindre.

Je parlerai de M. Pierre Leroux avec la mme concision pour le moment
et pour le mme motif, c'est--dire que, pour n'en pas parler  demi,
j'en parlerai trs peu ici, et seulement par rapport  moi dans le
temps que je raconte.

C'tait quelques semaines avant ou aprs le procs d'avril. Planet
tait  Paris, et, toujours proccup de la question sociale, au
milieu des rires que son mot favori soulevait autour de lui, il me
prenait  part et me demandait, dans le srieux de son esprit et dans
la sincrit de son me, de lui _rsoudre cette question_. Il voulait
juger l'poque, les vnemens, les hommes, verard lui-mme, son
matre chri: il voulait juger sa propre action, ses propres
instincts, savoir, en un mot, _o il allait_.

Un jour que nous avions caus longtemps ensemble, moi lui demandant
prcisment ce qu'il me demandait, et tous deux reconnaissant que nous
ne saisissions pas bien le lien de la rvolution faite avec celle que
nous voudrions faire, il me vint une ide lumineuse. J'ai ou dire 
Sainte-Beuve, lui dis-je, qu'il y avait deux hommes dont
l'intelligence suprieure avait creus et clair particulirement ce
problme dans une tendance qui rpondait  mes aspirations et qui
calmerait mes doutes et mes inquitudes. Ils se trouvent, par la force
des choses et par la loi du temps, plus avancs que M. Lamennais,
parce qu'ils n'ont pas t retards comme lui par les empchemens du
catholicisme. Ils sont d'accord sur les points essentiels de leur
croyance, et ils ont autour d'eux une cole de sympathies qui
entretient dans l'ardeur de leurs travaux. Ces deux hommes sont Pierre
Leroux et Jean Reynaud. Quand Sainte-Beuve me voyait tourmente des
dsesprances de _Llia_, il me disait de chercher vers eux la
lumire, et il m'a propos de m'amener ces savans mdecins de
l'intelligence. Mais, moi je n'ai pas voulu, parce que je n'ai pas
os: je suis trop ignorante pour les comprendre, trop borne pour les
juger, et trop timide pour leur exposer mes doutes intrieurs.
Cependant, il se trouve que Pierre Leroux est timide aussi, je l'ai
vu, et j'oserais davantage avec celui-l; mais comment l'aborder,
comment le retenir quelques heures? Ne va-t-il pas nous rire au nez
comme les autres, si nous lui posons la _question sociale_?

--Moi, je m'en charge, dit Planet, j'oserai fort bien, et si je le
fais rire, peu m'importe, pourvu qu'il m'instruise. crivez-lui et
demandez-lui pour moi, pour un meunier de vos amis, pour un bon
paysan, le catchisme du rpublicain en deux ou trois heures de
conversation. J'espre que moi je ne l'intimiderai pas, et vous aurez
l'air d'couter par-dessus le march.

J'crivis dans ce sens, et Pierre Leroux vint dner avec nous deux
dans la mansarde. Il fut d'abord fort gn: il tait trop fin pour
n'avoir pas devin le pige innocent que je lui avais tendu, et il
balbutia quelque temps avant de s'exprimer. Il n'est pas plus modeste
que M. Lamennais, il est timide; M. Lamennais ne l'tait pas. Mais la
bonhomie de Planet, ses questions sans dtour, son attention  couter
et sa facilit  comprendre le mirent  l'aise, et quand il eut un peu
tourn autour de la question, comme il fait souvent quand il parle, il
arriva  cette grande clart,  ces vifs aperus et  cette vritable
loquence qui jaillissent de lui comme de grands clairs d'un nuage
imposant. Nulle instruction n'est plus prcieuse que la sienne quand
on ne le tourmente pas trop pour formuler ce qu'il ne croit pas avoir
suffisamment dgag pour lui-mme. Il a la figure belle et douce,
l'oeil pntrant et pur, le sourire affectueux, la voix sympathique et
ce langage de l'accent et de la physionomie, cet ensemble de chastet
et de bont vraies qui s'empare de la persuasion autant que la force
des raisonnemens. Il tait ds lors le plus grand critique possible
dans la philosophie de l'histoire, et s'il ne vous faisait pas bien
nettement entrevoir le but de sa philosophie personnelle, du moins il
faisait apparatre le pass dans une si vive lumire, et il en
promenait une si belle sur tous les chemins de l'avenir, qu'on se
sentait arracher le bandeau des yeux comme avec la main.

Je ne sentis pas ma tte bien lucide quand il nous parla de la
_proprit des instrumens de travail_, question qu'il roulait dans son
esprit  l'tat de problme, et qu'il a claircie depuis dans ses
crits. La langue philosophique avait trop d'arcanes pour moi, et je
ne saisissais pas l'tendue des questions que les mots peuvent
embrasser; mais la logique de la Providence m'apparut dans ses
discours, et c'tait dj beaucoup, c'tait une assise jete dans le
champ de mes rflexions. Je me promis d'tudier l'histoire des hommes,
mais je ne le fis pas, et ce ne fut que plus tard que, grce  ce
grand et noble esprit, je pus saisir enfin quelques certitudes.

A cette premire rencontre avec lui, j'tais trop drange par la vie
extrieure. Il me fallait produire sans repos, tirer de moi-mme,
sans le secours d'aucune philosophie, des historiens de coeur, et cela
pour suffire  l'ducation de ma fille,  mes devoirs envers les
autres et envers moi-mme. Je sentis alors l'effroi de cette vie de
travail dont j'avais accept toutes les responsabilits. Il ne m'tait
plus permis de m'arrter un instant, de revoir mon oeuvre, d'attendre
l'inspiration, et j'avais des accs de remords en songeant  tout ce
temps consacr  un travail frivole, quand mon cerveau prouvait le
besoin de se livrer  de salutaires mditations. Les gens qui n'ont
rien  faire et qui voient les artistes produire avec facilit sont
volontiers surpris du peu d'heures, du peu d'instans qu'ils peuvent se
rserver  eux-mmes. Ils ne savent pas que cette gymnastique de
l'imagination, quand elle n'altre pas la sant, laisse du moins une
excitation des nerfs, une obsession d'images et une langueur de l'me
qui ne permettent pas de mener de front un autre genre de travail.

Je prenais ma profession en grippe dix fois par jour en entendant
parler d'ouvrages srieux que j'aurais voulu lire, ou de choses que
j'aurais voulu voir par moi-mme. Et puis, quand j'tais avec mes
enfans, j'aurais voulu ne vivre que pour eux et avec eux. Et quand
venaient mes amis, je me reprochais de ne pas les recevoir assez bien
et d'tre parfois proccupe au milieu d'eux. Il me semblait que tout
ce qui est le vrai de la vie passait devant moi comme un rve, et que
ce monde imaginaire du roman s'appesantissait sur moi comme une
poignante ralit.

C'est alors que je me pris  regretter Nohant, dont je me bannissais
par faiblesse et qui se fermait devant moi par ma faute. Pourquoi
avais-je dchir le contrat qui m'assurait la moiti de mon revenu?
J'aurais pu au moins louer une petite maison non loin de la mienne et
m'y retirer avec ma fille une moiti de l'anne, au temps des vacances
de Maurice; je me serais repose l, en face des mmes horizons
qu'avaient contempls mes premiers regards, au milieu des amis de mon
enfance; j'aurais vu fumer les chemines de Nohant au-dessus des
arbres plants par ma grand'mre, assez loin pour ne pas gner ce qui
se passait maintenant sous leurs ombrages, assez prs pour me figurer
que je pouvais encore y aller lire ou rver en libert.

verard,  qui je disais ma nostalgie et le dgot que j'avais de
Paris, me conseillait de m'tablir  Bourges ou aux environs. J'y fis
un petit voyage. Un de mes amis, qui s'absentait, me prta sa maison,
o je passai seule quelques jours, en compagnie de Lavater, que je
trouvai dans la bibliothque, et sur lequel je fis avec amour un petit
travail. Cette solitude au milieu d'une ville morte, dans une maison
dserte, pleine de posie, me parut dlicieuse. verard, Planet et la
matresse de la maison, femme excellente et pleine de soins, venaient
me voir une heure ou deux le soir, puis je passais la moiti des nuits
seule dans un petit prau rempli de fleurs, sous la lune brillante,
savourant ces belles senteurs de l't et cette srnit salutaire
qu'il me fallait conqurir  la pointe de l'pe. D'un restaurant
voisin, un homme qui ne savait pas mon nom venait m'apporter mes repas
dans un panier que je recevais par la guichet de la cour. J'tais
encore une fois oublie du monde entier et plonge dans l'oubli de ma
propre vie relle.

Mais cette douce retraite ne pouvait pas durer. Je ne pouvais
m'emparer de cette charmante maison, la seule peut-tre qui me convnt
dans toute la ville par son isolement dans un quartier silencieux et
par son caractre d'abandon uni  un modeste confortable. D'ailleurs,
il m'y fallait mes enfans, et cette claustration ne leur et pas t
bonne. Ds que j'aurais mis le pied dans une rue de Bourges, j'aurais
t signale dans toute la ville, et je n'acceptais pas l'ide d'une
vie de relations dans une ville de province. Je ne me doutais pas que
je touchais  une situation de ce genre, et que je m'en accommoderais
fort bien.

Malgr les instances d'verard, j'abandonnai l'ide de m'tablir de ce
ct. Le pays me semblait affreux; une plaine plate, seme de
marcages et dpourvue d'arbres, s'tend autour de la ville comme la
campagne de Rome. Il faut aller loin pour trouver des forts et des
eaux vives. Et puis, faut-il le dire? verard, avec Planet, avec un ou
deux amis, tait d'un commerce dlicieux; tte--tte, il tait trop
brillant, il me fatiguait. Il avait besoin d'un interlocuteur pour lui
donner la rplique. Les autres s'en chargeaient, moi je ne savais
qu'couter. Quand nous tions seuls ensemble, mon silence l'irritait,
et il y voyait une marque de mfiance ou d'indiffrence pour ses ides
et ses passions politiques. Son esprit dominateur le tourmentait
trangement avec moi, dont l'esprit cde facilement  l'entranement,
mais chappe  la domination. Avec lui surtout, ma conscience se
rservait instinctivement un sanctuaire inattaquable, celui du
dtachement des choses de ce monde en ce qu'elles ont de vain et de
tumultueux. Quand il m'avait circonvenue dans un rseau d'argumens 
l'usage des hommes d'action, tantt pour me tracer d'excellentes lois
de conduite, tantt pour me prouver des ncessits politiques qui me
semblaient coupables ou puriles, j'tais force de lui rpondre, et
comme la discussion n'est pas dans ma nature et qu'il m'en cote
d'tre en dsaccord avec ceux que j'aime, aussitt que j'en venais 
parler bien clairement, ce qui m'tonnait moi-mme et me brisait comme
si j'eusse parl dans l'effort d'un rve, je voyais avec effroi
l'effet de mes paroles sur lui. Elles l'impressionnaient trop, elles
le jetaient dans un profond dgot de sa propre existence, dans le
dcouragement de l'avenir et dans les irrsolutions de la conscience.

Cela et t bon  une nature forte et par consquent modre: cela
tait mauvais  une nature qui n'tait qu'ardente et qui passait
rapidement d'un excs  l'autre. Il s'criait alors que j'avais
l'inexorable vrit pour moi, que j'tais plus philosophe et plus
claire que lui, qu'il tait un malheureux pote toujours tromp par
des chimres. Que sais-je? Cette cervelle impressionnable, cet esprit
naf dans la modestie autant qu'il tait sophistique et imprieux dans
l'orgueil, ne connaissait de terme moyen  aucune chose. Il parlait de
quitter sa carrire politique, sa profession, ses affaires, et de se
retirer dans sa petite proprit pour lire des potes et des
philosophes  l'ombre des saules et au murmure de l'eau.

Il me fallait alors lui remonter le moral, lui dire qu'il poussait ma
logique jusqu' l'absurde, lui rappeler les belles et excellentes
raisons qu'il m'avait donnes pour me tirer de ma propre apathie,
raisons qui m'avaient persuade et depuis lesquelles je ne parlais
plus sans respect de la mission rvolutionnaire et de l'oeuvre
dmocratique.

Nous n'avions plus de querelles sur le babouvisme. Il avait quitt ce
systme pour en creuser un autre. Il relisait Montesquieu. Il tait
modr en politique pour le moment, car je l'ai toujours connu sous
l'influence d'une personne ou d'un livre. Un peu plus tard, il lut
l'_Oberman_ de Senancourt et parla pendant trois mois de se retirer au
dsert. Puis il eut des ides religieuses et rva la vie monastique.
Il devint ensuite platonicien, puis aristotlicien; enfin,  l'poque
o j'ai perdu la trace de ses engouemens, il tait revenu 
Montesquieu.

Dans toutes ces phases d'enthousiasme ou de conviction il tait grand
pote, grand raisonneur ou grand artiste. Son esprit embrassait et
dpassait toutes choses. Excessif dans l'activit comme dans
l'abattement, il eut une priode de stocisme o il nous prchait la
modration avec une nergie  la fois touchante et comique.

On ne pouvait se lasser de l'entendre quand il se tenait dans
l'enseignement des ides gnrales; mais quand la discussion de ces
ides lui devenait personnelle, l'intimit avec lui redevenait un
orage: un bel orage  coup sur, plein de grandeur, de gnrosit et de
sincrit, mais qu'il n'tait pas dans mes facults de soutenir
longtemps sans lassitude. Cette agitation tait sa vie; comme l'aigle,
il planait dans la tempte. C'et t ma mort,  moi: j'tais un
oiseau de moindre envergure.

Il y avait surtout en lui quelque chose  quoi je ne pouvais
m'identifier, l'imprvu. Il me quittait le soir dans des ides calmes
et vraies, il reparaissait le lendemain tout transform et comme
furieux d'avoir t tranquillis la veille. Alors il se calomniait, il
se dclarait ambitieux dans l'acception la plus troite du mot, il se
moquait de mes restrictions et cas de conscience, il parlait de
vengeance politique, il s'attribuait des haines, des rancunes, il se
parait de toutes sortes de travers et mme de vices de coeur qu'il
n'avait pas et qu'il n'aurait jamais pu se donner. Je souriais et le
laissais dire. Je regardais cela comme un accs de fivre et de
divagation qui m'ennuyait un peu, mais dont la fin allait venir. Elle
venait toujours, et je remarquais avec tonnement une volution
soudaine et complte dans ses ides, avec un oubli absolu de ce qu'il
venait de penser tout haut. Cela tait mme inquitant, et j'tais
force de constater ce que j'avais dj constat ailleurs, c'est que
les plus beaux gnies touchent parfois et comme fatalement 
l'alination. Si verard n'avait pas t vou  l'eau sucre pour
toute boisson, mme pendant ses repas, maintes fois je l'aurais cru
ivre.

J'tais dj assez attache  lui pour supporter tout cela sans humeur
et pour le mnager dans ses crises. L'amiti de la femme est, en
gnral, trs maternelle, et ce sentiment a domin ma vie plus que je
n'aurais voulu. J'avais soign verard  Paris dans une maladie grave.
Il avait beaucoup souffert, et je l'avais vu  toute heure admirable
de douceur, de patience et de reconnaissance pour les moindres soins.
C'est l un lien qui improvise les grandes amitis. Il avait pour moi
la plus touchante gratitude, et moi, je m'tais habitue  le dorloter
au moral. J'avais pass avec Planet des nuits  son chevet, 
combattre la fivre qui le tourmentait par des paroles amies qui
faisaient plus d'effet sur cette organisation tout intellectuelle que
les potions du mdecin. J'avais raisonn son dlire, tranquillis ses
inquitudes, crit ses lettres, amen ses amis autour de lui, cart
les contrarits qui pouvaient l'atteindre. Maurice, dans ses jours de
sortie, l'avait soign et choy comme un aeul. Il adorait mes enfans,
et, d'instinct, mes enfans le chrissaient.

C'taient l de douces chanes, et la puret de notre affection me les
rendait plus prcieuses encore. Il m'tait assez indiffrent, quant 
moi, que l'on pt se mprendre sur la nature de nos relations; nos
amis la connaissaient, et leur prsence continuelle la sanctifiait
encore plus. Mais je m'tais flatte en vain qu'un pacte tout
fraternel serait une condition de tranquillit anglique. verard
n'avait pas la placidit de Rollinat. Pour tre chastes, ses sentimens
n'taient point calmes. Il voulait possder l'me exclusivement, et il
tait aussi jaloux de cette possession que le sont les amans et les
poux de possder la personne. Cela constituait une sorte de tyrannie
dont on avait beau rire, il fallait la subir ou s'en dfendre.

Je passai trois ans  faire alternativement l'un et l'autre. Ma raison
se prserva toujours de son influence quand cette influence tait
draisonnable, mais mon coeur subit encore le poids et le charme de
son amiti, tantt avec joie, tantt avec amertume. Le sien avait des
trsors de bont dont on se sentait heureux et fier d'tre l'objet;
son caractre tait toujours gnreux et incapable de descendre aux
petitesses de dtail; mais son cerveau avait des bourrasques dont on
souffrait cruellement en le voyant souffrir et en reconnaissant
l'impossibilit de lui pargner la souffrance.

Pour n'avoir pas  trop revenir sur une situation qui se renouvela
souvent pendant ces trois annes, et encore au del, quoique de moins
en moins, je veux rsumer en peu de mots le sujet de nos dissidences.
verard, au milieu de ses flottemens tumultueux et de ses cataractes
d'ides opposes, nourrissait le ver rongeur de l'ambition. On a dit
qu'il aimait l'argent et l'influence. Je n'ai jamais vu d'troitesse
ni de laideur dans ses instincts. Quand il se tourmentait d'une perte
d'argent, ou quand il se rjouissait d'un succs de ce genre, c'tait
avec l'motion lgitime d'un malade courageux qui craint la cessation
de ses forces, de son travail, de l'accomplissement de ses devoirs.
Pauvre et endett, il avait pous une femme riche. Si ce n'tait pas
un tort, c'tait un malheur. Cette femme avait des enfans, et la
pense de les dpouiller pour ses besoins personnels tait odieuse 
verard. Il avait soif de faire fortune, non-seulement afin de ne
jamais tomber  leur charge, mais encore, par un sentiment de
tendresse et de fiert trs concevable, afin de les laisser plus
riches qu'il ne les avait trouvs en les adoptant.

Son pret au travail, ses soucis devant une dette, sa sollicitude
dans le placement des fonds acquis  la sueur de son visage, avaient
donc un motif srieux et pressant. Ce n'est pas du tout l ce qu'on
pouvait lui imputer  ambition; mais quand un homme se dvoue  un
rle politique, il faut qu'il puisse sacrifier sa fortune, et celui
qui ne le peut pas est toujours accus de ne pas le vouloir.

La convoitise d'verard tait d'une nature plus leve. Il avait soif
de pouvoir. Pourquoi? Cela serait impossible  dire. C'tait un
apptit de son organisation, et rien de plus. Il n'tait ni prodigue,
ni vaniteux, ni vindicatif, et dans le pouvoir il ne voyait que le
besoin d'agir et le plaisir de commander. Il n'eut jamais su s'en
servir. Ds qu'il avait une carrire d'activit ouverte, il ressentait
l'accablement et le dgot de sa tche. Ds qu'il tait obi
aveuglment, il prenait ses sides en piti. Enfin, en toutes choses,
ds qu'il atteignait au but poursuivi avec ardeur, il le trouvait
au-dessous de ses aspirations.

Mais il se plaisait dans les proccupations de l'homme d'tat. Habile
au premier chef dans la science des affaires, puissant dans
l'intuition de celles qu'il n'avait pas tudies, prompt  s'assimiler
les notions les plus diverses, dou d'une mmoire aussi tonnante que
celle de Pierre Leroux, invincible dans la dduction et le
raisonnement des choses de fait, il sentait ses brillantes facults le
prendre  la gorge et l'touffer par leur inaction. La monotonie de sa
profession l'exasprait, en mme temps que l'assujettissement de cette
fatigue achevait de ruiner sa sant. Il rvait donc une rvolution
comme les bats rvent le ciel, et il ne se disait pas qu'en se
laissant dvorer par cette aspiration, il usait son me et la rendait
incapable de se gouverner elle-mme dans de moindres prils et de
moindres labeurs.

C'est cette ambition fatale que j'assayai en vain d'engourdir et de
calmer. Elle avait son beau ct sans doute, et si le destin l'et
seconde, elle se fut pure au creuset de l'exprience et au foyer de
l'inspiration; mais elle retomba sur elle-mme sans trouver l'aliment
qui convenait  son heure, et il fut dvor par elle sans profit
marqu pour la cause rvolutionnaire.

Il a pass sur la terre comme une me perdue, chasse de quelque
monde suprieur, vainement avide de quelque grande existence
approprie  son grand dsir. Il a ddaign la part de gloire qui lui
tait compte, et qui et enivr bien d'autres. L'emploi born d'un
talent immense n'a pas suffi  son vaste rve. Cela est bien
pardonnable, nous le lui pardonnons tous, mais nous ne pouvons nous
empcher de regretter l'impuissance de nos efforts pour le retenir
plus longtemps parmi nous.

D'ailleurs, ce n'tait pas seulement au point de vue de son repos et
de sa sant que je m'attachais  lui faire prendre patience. C'tait
en vue de son propre idal de justice et de sagesse, qui me semblait
compromis dans la lutte de ses instincts avec ses principes. En mme
temps qu'verard concevait un monde renouvel par le progrs moral du
genre humain, il acceptait en thorie, ce qu'il appelait les
ncessits de la politique pure, les ruses, le charlatanisme, le
mensonge mme, les concessions sans sincrit, les alliances sans foi,
les promesses vaines. Il tait encore de ceux qui disent que qui veut
la fin veut les moyens! Je pense qu'il ne rglait jamais sa conduite
personnelle sur ces dplorables erremens de l'esprit de parti, mais
j'tais afflige de les lui voir admettre comme pardonnables, ou
seulement invitables.

Plus tard, la dissidence se creusa et porta sur l'idal mme. J'tais
devenue socialiste, verard ne l'tait plus.

Ses ides subirent encore des modifications aprs la Rvolution de
Fvrier, qui l'avait intempestivement surpris dans une phase de
modration un peu dictatoriale. Ce n'est pas le moment de complter
son histoire, trop tt suspendue par une mort prmature. Il faut que
je revienne au rcit de mes propres vicissitudes.

Je quittai donc Bourges attriste de ses agitations, partage entre le
besoin de les fuir et le regret de le laisser dans la tourmente, mais
mon devoir m'appelait ailleurs, et il le reconnaissait.




CHAPITRE QUATRIEME.

Irrsolution.


Je ne savais trop que devenir. Retourner  Paris m'tait odieux,
rester loin de mes enfans m'tait devenu impossible. Depuis que
j'avais renonc au projet de les quitter pour un grand voyage, chose
trange, je n'aurais plus voulu les quitter d'un jour. Mes entrailles,
engourdies par le chagrin, s'taient rveilles en mme temps que mon
esprit s'tait ouvert aux ides sociales. Je sentais revenir ma sant
morale et j'avais la perception des vrais besoins de mon coeur.

Mais  Paris je ne pouvais plus travailler, j'tais malade. Les
ouvriers avaient repris possession du rez-de-chausse, les importuns
et les curieux venaient disputer mes heures  mes amis et  mes
devoirs. La politique, tendue de nouveau par l'attentat Fieschi,
devenait une source amre pour la rflexion. On exploitait
l'assassinat, on arrtait Armand Carrel, un des hommes les plus purs
de notre temps: on marchait  grands pas vers les lois de septembre.
Le peuple laissait faire.

Je n'avais pas conu de grandes esprances pendant le procs d'avril;
mais, si raisonnable ou si pessimiste que l'on ft,  ce moment-l, il
y avait dans l'air je ne sais quel souffle de vie qui retombait
soudainement glac sous un souffle de mort. La rpublique fuyait 
l'horizon pour une nouvelle priode d'annes...........

       *       *       *       *       *

Je m'installai donc chez Duteil pour quelques semaines, sentant qu'il
fallait vivre l comme dans une maison de verre, au coeur du commrage
de La Chtre, et faire tomber toutes les histoires que l'on y
btissait depuis que j'existe sur l'excentricit de mon caractre. Ces
histoires merveilleuses avaient pris un bien plus bel essor depuis que
j'avais t tenter  Paris la destine de l'artiste. Comme je n'avais
absolument rien  cacher, et que je n'ai jamais rien pos, il m'tait
bien facile de me faire connatre. Quelques rancunes  propos de la
fameuse chanson persistrent bien un peu, quelques fanatiques de
l'autorit maritale se raidirent bien encore contre ma cause; mais, en
gnral, je vis tomber toutes les prventions, et si j'avais eu mes
pauvres enfans avec moi, ce temps que je passai  La Chtre et t un
des plus agrables de ma vie. Je luttais pour eux, je pris donc
patience. La famille de Duteil devint vite la mienne. Sa femme, la
belle et charmante Agasta, sa belle-soeur, l'excellente Flicie,
toutes deux pleines d'intelligence et de coeur, furent comme mes
soeurs,  moi aussi. M. et Madame Desages (cette dernire tait la
propre soeur de Duteil) demeuraient dans la mme maison, au
rez-de-chausse. Nous tions runis tous les soirs quatorze, dont sept
enfans[20]. Charles et Eugnie Duvernet, Alphonse et Laure Fleury,
Planet, dsormais fix  La Chtre, Gustave Papet quand il quittait
Paris, et quelques autres personnes de la famille Duteil, venaient se
joindre  nous fort souvent, et nous organisions pour les enfans des
charades en action, des travestissemens, des danses et des jeux bien
vritablement innocens, qui leur mettaient l'me en joie. C'est si
bon, le rire inextinguible de ces heureuses cratures! Ils mettent
tant d'ardeur et de bonne foi dans les motions du jeu! Je redevenais
encore une fois enfant moi-mme, _tranant tous leurs coeurs aprs
moi_. Ah! oui, c'tait l mon empire et ma vocation, j'aurais d tre
bonne d'enfans ou matresse d'cole.

  [20] Un de ces enfans, Luc Desages est devenu le disciple et le
  gendre de Pierre Leroux.

A dix heures la marmaille allait se coucher,  onze heures le reste de
la famille se sparait. Flicie, bonne pour moi comme un ange, me
prparait ma table de travail et mon petit souper; elle couchait sa
soeur Agasta, qui tait atteinte d'une maladie de nerfs fort grave et
qui, aprs s'tre ranime  la gat des enfans, retombait souvent
accable et comme mourante. Nous causions un peu avec elle pour
l'endormir, ou, quand elle dormait d'elle-mme, avec Duteil et Planet,
qui aimaient  babiller et qu'il nous fallait renvoyer pour les
empcher de me prendre ma veille. A minuit, je me mettais enfin 
crire jusqu'au jour, berce quelquefois par d'tranges rugissemens.

Vis--vis de mes fentres, dans la rue troite, montueuse et
malpropre, flottait, de temps immmorial, l'enseigne classique: _A la
Boutaille_. Duteil, qui prtendait avoir appris  lire sur cette
enseigne, disait que le jour o cette faute d'orthographe serait
corrige, il n'aurait plus qu' mourir, parce que toute la physionomie
du Berry serait change.


FIN DU TOME DOUZIME.


    Typographie L. Schnauss.




HISTOIRE DE MA VIE.




    HISTOIRE

    DE MA VIE

    PAR

    Mme GEORGE SAND.

    Charit envers les autres
    Dignit envers soi-mme;
    Sincrit devant Dieu

    Telle est l'pigraphe du livre que j'entreprends.

    15 avril 1847.

    GEORGE SAND.

    TOME TREIZIME ET DERNIER.

    PARIS, 1855.

    LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.




CHAPITRE QUATRIEME.

(SUITE.)

  L'auberge de la _Boutaille_ et les bohmiens.--Je ne vais pas 
    la Chenaie.--Lettre de mon frre.--La famille Duteil.--Je vais
     Nohant.--Le Bois de Vavray.--Grande rsolution.--Course 
    Chteauroux et  Bourges.--La prison de Bourges.--La
    brche.--Un quart d'heure de cachot.--Consultation,
    dtermination et retour.--Enlevons Hermione!--Premier
    jugement.--La maison dserte  Nohant.--Second
    jugement.--Rflexions sur la sparation de corps.--La maison
    dserte  La Chtre.--Bourges.--La famille
    Tourangin.--Plaidoiries.--Transaction.--Retour dfinitif et
    prise de possession de Nohant.


L'auberge de la _Boutaille_ tait tenue par une vieille sibylle qui
logeait  la nuit, et ce taudis tait principalement affect aux
bateleurs ambulans, aux petits colporteurs suspects et aux montreurs
d'animaux savans. Les marmottes, les chiens chorgraphes, les singes
pels et surtout les ours musels tenaient cour plnire dans des
caves dont les soupiraux donnaient sur la rue. Ces pauvres btes,
harasses de la fatigue du voyage et roues des coups insparables de
toute ducation classique, vivaient l en bonne intelligence une
partie de la nuit; mais, aux approches du jour, la faim, ou l'ennui se
faisant sentir, on commenait  s'agiter,  s'injurier et  grimper
aux barreaux du soupirail pour gmir, grimacer ou maugrer de la faon
la plus lugubre.

C'tait le prlude de scnes trs curieuses et que je me suis souvent
divertie  surveiller  travers la fonte de ma jalousie. L'htesse de
la _Boutaille_, Madame Gaudron, sachant trs bien  quelles gens elle
avait affaire, se levait la premire et trs mystrieusement pour
surveiller le dpart de ses htes. De leur ct, ceux-ci, prmditant
de partir sans payer, faisaient leurs prparatifs  ttons, et l'un
d'eux, descendant auprs des btes, les excitait pour les faire
gronder, afin de couvrir le bruit furtif de la fuite des camarades.

L'adresse et la ruse de ces bohmiens taient merveilleuses; je ne
sais par quels trous de la serrure ils s'vadaient, mais, en dpit de
l'oeil attentif et de l'oreille fine de la vieille, elle se trouvait
trs souvent en prsence d'un gamin pleurard qui se disait abandonn
avec les animaux par ses compagnons dnaturs et dans l'impossibilit
de payer la dpense. Que faire? Mettre ce btail en fourrire et le
nourrir jusqu' ce que la police et rattrap les dlinquans? C'tait
l une mauvaise crance, et il fallait bien laisser partir la feinte
victime avec les quadrupdes affams et menaans, qui paraissaient peu
disposs  se laisser apprhender au corps.

Quand la bande payait honntement son cot, la vieille avait un autre
souci. Elle redoutait surtout ceux qui se conduisaient en
gentilshommes et ddaignaient de marchander. Elle furetait alors
autour de leurs paquets avec angoisse, comptait et recomptait ses
couverts d'tain et ses guenilles. Le bt de l'ne, quand il y avait
un ne, tait surtout l'objet de son anxit. Elle trouvait mille
prtextes pour retenir cet ne, et, au dernier moment, elle passait
adroitement ses mains sous le bt pour lui palper l'chine. Mais, en
dpit de toutes ces prcautions et de toutes ces alarmes, il se
passait peu de jours sans qu'on l'entendit geindre sur ses pertes et
maudire sa clientle.

Quels beaux _Decamps_, quels fantastiques _Callot_ j'ai vus l, aux
rayons blafards de la lune ou aux ples lueurs de l'aube d'hiver,
quand la bise faisait claqueter l'enseigne sculaire, et que les
bohmiens, blmes comme des spectres, se mettaient en marche sur le
pav couvert de neige! Tantt c'tait une femme bronze, pittoresque
sous ses guenilles sombres, portant dans ses bras un pauvre bel enfant
rose, vol ou achet sur les chemins; tantt c'tait le petit Savoyard
beaucoup plus laid que son singe, et tantt l'Hercule de carrefour
tranant dans une espce de brouette sa femme et sa nombreuse
progniture. Il y avait de ces tres effrayans ou hideux, et pourtant,
par hasard, il s'y dtachait quelquefois des figures plus
intressantes, des paillasses tristes et rsigns comme celui qu'a
idalis Frdrick Lematre, de vieux artistes mendians raclant du
violon avec une sorte de maestria dsordonne, des petites filles
gymnastes extnues et livides, riant et chantant le printemps et
l'amour au bras de leurs amoureux de quinze ans. Que de misre, que
d'insouciance, que de larmes ou de chansons sur ces chemins poudreux
ou glacs qui ne mnent pas mme  l'hpital!

M. Lamennais m'avait invite  aller passer quelques jours  la
Chnaie; je partis et m'arrtai en route, en me demandant ce que
j'allais faire l, moi si gauche, si muette, si ennuyeuse! Oser lui
demander une heure de son temps prcieux, c'tait dj beaucoup, et 
Paris il m'en avait accord quelques-unes; mais aller lui prendre des
jours entiers, c'est ce que je n'osai pas accepter. J'eus tort, je ne
le connaissais pas dans toute sa bonhomie, comme je l'ai connu plus
tard. Je craignais la tension soutenue d'un grand esprit que je
n'aurais pas pu suivre, et le moindre de ses disciples et t plus
fort que moi pour soutenir un dialogue srieux. Je ne savais pas qu'il
aimait  se reposer dans l'intimit des travaux ardus de
l'intelligence. Personne ne causait avec autant d'abandon et d'entrain
de tout ce qui est  la porte de tous. Il n'tait pas difficile
d'ailleurs, l'excellent homme, sur l'esprit de ses interlocuteurs. On
l'amusait avec un rien. Une niaiserie, un enfantillage le faisaient
rire. Et comme il riait! Il riait comme verard, jusqu' en tre
malade, mais plus souvent et plus facilement que lui. Il a crit
quelque part que les pleurs sont le lot des anges et le rire celui de
Satan. L'ide est belle l o elle est, mais dans la vie humaine le
rire d'un homme de bien est comme le chant de sa conscience. Les
personnes vraiment gaies sont toujours bonnes, et il en tait
justement la preuve.

Je n'allai donc pas  la Chenaie. Je revins sur mes pas, je rentrai 
Paris, et j'y reus une lettre de mon frre qui me disait d'aller 
Nohant. Il prenait alors mon parti et se faisait fort de dcider mon
mari  m'abandonner sans regret l'habitation et le revenu de ma terre.
Casimir, disait-il, est dgot des ennuis de la proprit et des
dpenses que celle-l exige. Il n'y sait pas suffire. Toi, avec ton
travail, tu pourrais t'en tirer. Il veut aller vivre  Paris ou chez
sa belle-mre dans le Midi: il se trouvera plus riche avec la moiti
de vos revenus et la vie de garon, qu'il ne l'est dans ton
chteau,... etc. Mon frre, qui prit plus tard le parti de mon mari
contre moi, s'exprimait l avec beaucoup de libert et de svrit sur
la situation de Nohant en mon absence. Tu ne dois pas abandonner
ainsi tes intrts, ajoutait-il, c'est un tort envers tes enfants,
etc.

A cette poque mon frre n'habitait plus Nohant, mais il faisait de
frquents voyages au pays.

Je crus devoir suivre son conseil, et je trouvai en effet M. Dudevant
dispos  quitter le Berry et  me laisser les charges et les profits
de la rsidence. En mme temps qu'il prenait cette rsolution il me
tmoignait tant de dpit, que je n'insistai pas et m'en allai encore
une fois, n'ayant pas le courage d'entamer une lutte pour de l'argent.
Cette lutte devint ncessaire, invitable quelques semaines plus tard.
Elle eut des motifs plus srieux, elle devint un devoir envers mes
enfants d'abord, ensuite envers mes amis et mon entourage, et
peut-tre aussi envers la mmoire de ma grand'mre, dont l'ternelle
proccupation et les dernires volonts se trouvaient trop ouvertement
violes aux lieux mmes qu'elle m'avait transmis pour abriter et
protger ma vie.

Le 19 octobre 1835, j'avais t passer  Nohant la fin des vacances de
Maurice. A la suite d'un orage que rien n'avait provoqu, rien
absolument, pas mme une parole ou un sourire de ma part, j'allai
m'enfermer dans ma petite chambre. Maurice m'y suivit en pleurant. Je
le calmai en lui disant que cela ne recommencerait pas. Il se paya des
consolations que l'on donne aux enfants en paroles vagues; mais, dans
ma pense, les miennes avaient un sens arrt et dfinitif. Je ne
voulais pas que mes enfants vissent jamais se renouveler la preuve de
dissentiments qu'ils avaient ignors jusque-l. Je ne voulais pas que
ces dissentiments eussent pour consquence de leur faire oublier ce
qu'ils devaient de respect  leur pre ou  moi.

Quelques jours auparavant, mon mari avait sign un acte sous seing
priv excutable  la date du 11 novembre suivant, par lequel je lui
abandonnais plus de la moiti de mes revenus. Cet acte, qui me
laissait l'habitation de Nohant et la gouverne de ma fille, ne me
garantissait en rien contre le revirement de sa volont. Sa manire
d'tre et ses paroles sans dtour me prouvaient qu'il considrait
comme nulles les promesses deux fois faites et deux fois signes.
C'tait son droit, le mariage le veut ainsi, dans notre lgislation
l'poux tant le matre; or, le matre n'est jamais engag envers
celui qui n'est matre de rien.

Quand Maurice fut couch et endormi, Duteil vint prs de moi
s'enqurir de la disposition de mon esprit. Il blmait ouvertement
celle qui s'tait trahie chez mon mari. Il voulait amener une
rconciliation  laquelle tous deux se refusrent. Je le remerciai de
son intervention, mais je ne lui fis point part de la rsolution que
je venais de prendre. Il me fallait l'avis de Rollinat.

Je passai la nuit  rflchir. En ce moment o je sentais la plnitude
de mes droits, mes devoirs m'apparaissent dans toute leur rigueur.
J'avais tard bien longtemps, j'avais t bien faible et bien
insoucieuse de mon propre sort. Tant que ce n'avait t qu'une
question personnelle dont mes enfants ne pouvaient souffrir dans leur
ducation morale, j'avais cru pouvoir me sacrifier et me permettre la
satisfaction intrieure de laisser tranquille un homme que je n'tais
pas ne pour rendre heureux selon ses gots. Pendant treize ans il
avait joui du bien-tre qui m'appartenait et dont je m'tais abstenue
pour lui complaire. J'aurais voulu le lui laisser toute sa vie; il
aurait pu le conserver. La veille encore, le voyant soucieux, je lui
avais dit: Vous regrettez Nohant, je le vois bien, malgr le dgot
que vous avez pris de votre gestion. Eh bien, tout n'est-il pas pour
le mieux, puisque je vous en dbarrasse? Croyez-vous que la porte du
logis vous sera jamais ferme? Il m'avait rpondu: Je ne remettrai
jamais les pieds dans une maison dont je ne serais pas le seul
matre. Et ds le lendemain il avait voulu tre pour jamais le seul
matre.

Il ne pouvait plus, il ne devait plus m'inspirer de scurit. J'tais
sans ressentiment contre lui, je le voyais emport par une fatalit
d'organisation, je devais sparer ma destine de la sienne, ou
sacrifier plus que je n'avais encore fait, c'est--dire ma dignit
vis--vis de mes enfants, ou ma vie,  laquelle je ne tenais pas
beaucoup, mais que je leur devais galement.

Ds le matin, M. Dudevant alla  la Chtre. Il n'tait plus sdentaire
comme il avait t longtemps. Il s'absentait des journes, des
semaines entires. Il n'aurait pas d trouver mauvais qu'au moins,
pendant les vacances de Maurice, je fusse l pour garder la maison et
les enfants. Je sus par les domestiques que rien n'tait chang dans
ses projets; il devait partir le jour suivant, le 21, pour Paris et
reconduire Maurice au collge, Solange  sa pension. Cela avait t
convenu; je devais les rejoindre au bout de quelques jours; mais les
nouvelles circonstances me firent changer de rsolution. Je dcidai
que je ne reverrais mon mari ni  Paris ni  Nohant, et que je ne l'y
reverrais pas mme avant son dpart. Je serais sortie de la maison
tout  fait si je n'eusse pas voulu passer avec Maurice le dernier
jour de ses vacances. Je pris un petit cheval et un mauvais cabriolet,
il n'y avait pas de domestique  mes ordres; je mis mes deux enfants
dans ce modeste vhicule, et je les menai dans le bois de Vavray, un
endroit, charmant alors, d'o, assis sur la mousse,  l'ombre des
vieux chnes, on embrassait de l'oeil des horizons mlancoliques et
profonds de la valle Noire.

Il faisait un temps superbe. Maurice m'avait aide  dteler le petit
cheval qui paissait  ct de nous. Un doux soleil d'automne faisait
resplendir les bruyres. Arms de couteaux et de paniers, nous
faisions une rcolte de mousses et de jungermannes que le Malgache
m'avait demand de prendre l, au hasard, pour sa collection, n'ayant
pas, lui, m'crivait-il, le temps d'aller si loin pour explorer la
localit.

Nous prenions donc de tout sans choisir, et mes enfants, l'un qui
n'avait pas vu passer la tempte domestique de la veille, l'autre qui,
grce  l'insouciance de son ge, l'avait dj oublie, couraient,
criaient et riaient  travers le taillis. C'tait une gat, une joie,
une ardeur de recherches qui me rappelait le temps heureux o j'avais
couru ainsi  ct de ma mre pour l'embellissement de nos petites
grottes. Hlas! vingt ans plus tard, j'ai eu  mes cts un autre
enfant rayonnant de force, de bonheur et de beaut, bondissant sur la
mousse des bois et la ramassant dans les plis de sa robe comme avait
fait sa mre, comme j'avais fait moi-mme, dans les mmes lieux, dans
les mmes jeux, dans les mmes rves d'or et de fes! Et cet enfant-l
repose  prsent entre ma grand'mre et mon pre! Aussi j'ai peine 
crire en cet instant, et le souvenir de ce triple pass sans
lendemain m'oppresse et m'touffe[21]!

  [21] Juin 1855.

Nous avions emport un petit panier pour goter sous l'ombrage. Nous
ne rentrmes qu' la nuit. Le lendemain, les enfants partirent avec M.
Dudevant, qui avait pass la nuit  la Chtre et qui ne demanda pas 
me voir.

J'tais dcide  n'avoir plus aucune explication avec lui; mais je ne
savais pas encore par quel moyen j'viterais cette invitable
ncessit domestique. Mon ami d'enfance Gustave Papet vint me voir; je
lui racontai l'aventure, et nous partmes ensemble pour Chteauroux.

Je ne vois de remde absolu  cette situation, me dit Rollinat,
qu'une sparation par jugement. L'issue ne m'en parat pas douteuse;
reste  savoir si tu en auras le courage. Les formes judiciaires sont
brutales, et, faible comme je te connais, tu reculeras devant la
ncessit de blesser et d'offenser ton adversaire. Je lui demandai
s'il n'y avait pas moyen d'viter le scandale des dbats; je me fis
expliquer la marche  suivre, et quand il l'eut fait, nous reconnmes
que, mon mari laissant prendre un jugement par dfaut, sans
plaidoiries et sans publicit, la position qu'il avait rgle
lui-mme, par contrat volontaire, resterait la mme pour lui, puisque
telle tait mon intention, avec cet avantage essentiel pour moi de
rendre la convention lgale, c'est--dire relle.

Mais sur tout cela Rollinat voulait consulter verard. Nous
retournmes avec lui  Nohant le jour mme, et, prenant seulement l
le temps de dner, nous repartmes dans le mme cabriolet, en poste,
pour Bourges.

verard payait sa dette  la pairie. Il tait en prison. La prison de
ville est l'antique chteau des ducs de Bourgogne. Dans les ombres de
la nuit, elle avait un grand caractre de force et de dsolation. Nous
gagnmes un des geliers, qui nous fit passer par une brche et nous
conduisit dans les tnbres,  travers des galeries et des escaliers
fantastiques. Il y eut un moment o, entendant le pas d'un
surveillant, il me poussa dans une porte ouverte qu'il referma sur
moi, tandis qu'il fourrait Rollinat je ne sais o, et se prsentait
seul au passage de son suprieur.

Je tirai de ma poche une des allumettes qui me servaient pour mes
cigarettes, et je regardai o j'tais. Je me trouvais dans un cachot
fort lugubre, situ au pied d'une tourelle. A deux pas de moi, un
escalier souterrain  fleur de terre descendait dans les profondeurs
des geles. J'teignis vite mon allumette, qui pouvait me trahir, et
restai immobile, sachant le danger d'une promenade  ttons dans cette
retraite de mauvaise mine.

On m'y laissa bien un quart d'heure, qui me parut fort long. Enfin mon
homme revint me dlivrer, et nous pmes gagner l'appartement o
verard, averti par Gustave, nous attendait pour me donner
consultation vers deux heures du matin.

Il nous approuva d'avoir fait cette dmarche rapidement et avec
mystre. Ceux de mes amis qui taient dans de bons termes avec M.
Dudevant devaient l'ignorer, si elle ne devait pas aboutir. Il couta
le rcit de toute ma vie conjugale, et, apprenant toutes les
volutions de volont que j'avais d subir, il se pronona, comme
Rollinat, pour la sparation judiciaire. Mon plan de conduite me fut
trac aprs mre dlibration. Je devais surprendre mon adversaire par
une requte au prsident du tribunal, afin que, ce fait accompli, il
pt en accepter les consquences dans un moment o il devait mieux en
sentir la ncessit. On ne mettait pas en doute qu'il ne les acceptt
sans discussion pour viter d'bruiter les causes de ma dtermination.
Nous comptions sans les mauvais conseillers que M. Dudevant crut
devoir couter dans la suite du procs.

Je devais, pour conserver mes droits de plaignante, ne pas rentrer au
domicile conjugal, et jusqu' ce que le prsident du tribunal et
statu sur mon domicile temporaire, aller chez un de mes amis de la
Chtre. Le plus g tait Duteil; mais Duteil, ami de mon mari,
voudrait-il me recevoir dans la circonstance? Quant  sa femme et  sa
soeur, cela n'tait pas douteux pour moi; quant  lui, c'tait une
chose  tenter.

Le gelier vint nous avertir que le jour allait poindre et qu'il
fallait sortir comme nous tions entrs, sans tre vus, le rglement
de la prison s'opposant  ces consultations nocturnes. La sortie se
passa sans encombre. Nous reprmes la poste et nous allmes surprendre
Duteil  la Chtre. En trente heures nous avions fait cinquante-quatre
lieues dans un dbris de cabriolet tombant en ruines, et nous n'avions
pas pris un moment de repos moral.

Me voil, dis-je  Duteil; je viens demeurer chez toi,  moins que tu
ne me chasses. Je ne te demande ni conseil ni consultation contre M.
Dudevant, qui est ton ami. Je ne t'appellerai pas en tmoignage contre
lui. Je t'autoriserai, ds que j'aurai obtenu un jugement,  devenir
le conciliateur entre nous, c'est--dire  lui assurer de ma part les
meilleures conditions d'existence possibles, celles qu'il avait
rgles. Ton rle, que tu peux ds  prsent lui faire connatre, est
donc honorable et facile.

--Vous resterez chez moi, dit Duteil avec cette spontanit de coeur
qui le caractrisait dans les grandes occasions. Je suis si
reconnaissant de la prfrence que vous m'accordez sur vos autres
amis, que vous pouvez compter  jamais sur moi, quoi qu'il arrive.
Quant au procs que vous voulez entamer, laissez-moi en causer avec
vous.

--Donne-moi d'abord  dner, car je meurs de faim, lui rpondis-je,
et ensuite j'irai chercher  Nohant mes pantoufles et mes paperasses.

--Je vous y accompagnerai, dit-il, et nous causerons chemin faisant.

Le dner m'ayant un peu remise, je repris avec lui le vnrable
cabriolet, et deux heures aprs nous revenions chez lui. Il m'avait
coute en silence, se bornant  des questions d'un ordre plus lev
que celle des hasards de la procdure, et ne me disant pas trop son
avis. Enfin, dans l'alle de peupliers qui touche  l'arrive de la
petite ville, il se rsuma ainsi: J'ai t le compagnon et l'hte
joyeux de votre mari et de votre frre, mais je n'ai jamais oubli,
quand vous tiez l, que j'tais chez vous et que je devais  votre
caractre de mre de famille un respect sans bornes. Je vous ai
cependant quelquefois assomme de mon bavardage aprs dner et de mon
tapage aux heures de votre travail. Vous savez bien que c'tait comme
malgr moi et qu'une parole de reproche de vous me dgrisait
quelquefois comme par miracle. Votre tort est de m avoir gt par trop
de douceur. Aussi qu'est-il arriv? C'est que, tout en me sentant le
camarade de votre mari pendant douze heures de gaiet, j'avais chaque
soir une treizime heure de tristesse o je me sentais votre ami.
Aprs ma femme et mes enfants, vous tes ce que j'aime le mieux sur la
terre, et si j'hsite depuis deux heures  vous donner raison, c'est
que je redoute pour vous les fatigues et les chagrins de la lutte que
vous entamez. Pourtant je crois qu'elle peut tre douce et se
renfermer dans le petit horizon de notre petite ville, si Casimir
coute mes conseils. Je vois ceux qu'il faut lui donner dans son
intrt, et je pense maintenant pouvoir me faire fort de le persuader.
Voil!--Et comme nous escaladions le petit pont en dos d'ne qui
entre en ville, il allongea un coup de fouet au cheval en disant avec
la gaiet ranime: Allons! _enlevons Hermione!_

Le 16 fvrier 1836, le tribunal rendit un jugement de sparation en ma
faveur. M. Dudevant y fit dfaut, ce qui nous fit croire  tous qu'il
acceptait cette solution. Je pus aller prendre possession de mon
domicile lgal  Nohant. Le jugement me confiait la garde et
l'ducation de mon fils et de ma fille.

Je me croyais dispense de pousser plus loin les choses. Mon mari
crivait  Duteil de manire  me le faire esprer. Je passai quelques
semaines  Nohant dans l'attente de son arrive au pays pour notre
liquidation, et nos arrangemens. Duteil se chargeait de faire pour moi
toutes les concessions possibles, et je devais, pour viter toute
rencontre irritante, me rendre  Paris ds que M. Dudevant viendrait 
La Chtre.

J'eus donc  Nohant quelques beaux jours d'hiver, o je savourai pour
la premire fois depuis la mort de ma grand'mre les douceurs d'un
recueillement que ne troublait plus aucune note discordante. J'avais,
autant par conomie que par justice, fait maison nette de tous les
domestiques habitus  commander  ma place. Je ne gardai que le vieux
jardinier de ma grand'mre, tabli avec sa femme dans un pavillon au
fond de la cour. J'tais donc absolument seule dans cette grande
maison silencieuse. Je ne recevais mme pas mes amis de La Chtre,
afin de ne donner lieu  aucune amertume. Il ne m'et pas sembl de
bon got de pendre sitt la crmaillre, comme on dit chez nous, et de
paratre fter bruyamment ma victoire.

Ce fut donc une solitude absolue, et une fois dans ma vie, j'ai habit
Nohant  l'tat de _maison dserte_. La maison dserte a longtemps t
un de mes rves. Jusqu'au jour o j'ai pu goter sans alarmes les
douceurs de la vie de famille, je me suis berce de l'espoir de
possder dans quelque endroit ignor une maison, ft-ce une ruine ou
une chaumire, o je pourrais de temps en temps disparatre et
travailler sans tre distraite par le son de la voix humaine.

Nohant fut donc en ce temps-l, c'est--dire en ce moment-l, car il
fut court comme tous les pauvres petits repos de ma vie, un idal pour
ma fantaisie. Je m'amusai  le ranger, c'est--dire  le dranger
moi-mme. Je faisais disparatre tout ce qui me rappelait des
souvenirs pnibles, et je disposais les vieux meubles comme je les
avais vus placs dans mon enfance. La femme du jardinier n'entrait
dans la maison que pour faire ma chambre et m'apporter mon dner.
Quand il tait enlev, je fermais toutes les portes donnant dehors et
j'ouvrais toutes celles de l'intrieur. J'allumais beaucoup de bougies
et je me promenais dans l'enfilade des grandes pices du
rez-de-chausse, depuis le petit boudoir o je couchais toujours,
jusqu'au grand salon illumin en outre par un grand feu. Puis
j'teignais tout, et marchant  la seule lueur du feu mourant dans
l'tre, je savourais l'motion de cette obscurit mystrieuse pleine
de penses mlancoliques, aprs avoir ressaisi les rians et doux
souvenirs de mes jeunes annes. Je m'amusais  me faire un peu peur en
passant comme un fantme devant les glaces ternies par le temps, et le
bruit de mes pas dans ces pices vides et sonores me faisait
quelquefois tressaillir, comme si l'ombre de Deschartres se ft
glisse derrire moi.

J'allai  Paris au mois de mars,  ce que je crois me rappeler. M.
Dudevant vint  La Chtre et accepta une transaction qui lui faisait
des conditions infiniment meilleures que le jugement prononc contre
lui. Mais  peine eut-il sign, qu'il crut devoir n'en tenir compte et
former opposition. Il s'y prit fort mal; il tait aigri par les
conseils de mon pauvre frre, qui, mobile comme l'onde, ou plutt
comme le vin, s'tait tourn contre ma victoire aprs m'avoir fourni
toutes les armes possibles pour le combat. La belle-mre de mon mari,
madame Dudevant, faisait pour ainsi dire  celui-ci une ncessit de
poursuivre la lutte. Il se trouvait qu'elle me dtestait affreusement
sans que j'aie jamais su pourquoi. Peut-tre prouvait-elle,  la
veille de sa mort, ce besoin de dtester quelqu'un qui, le jour de sa
mort, devint un besoin de dtester tout le monde, mon mari tout le
premier. Quoi qu'il en soit, elle mettait alors, m'a-t-on dit, pour
condition  son hritage, la rsistance de son beau-fils  toute
conciliation avec moi.

Mon mari, je le rpte, s'y prit mal. Voulant repousser la sparation,
il imagina de prsenter au tribunal une requte dicte, on et pu dire
rdige par deux servantes que j'avais chasses, et qu'un clbre
avocat ne le dtourna pas de prendre pour auxiliaires. Les conseils de
cet avocat sont quelquefois funestes. Un fait rcent, qui a pour
jamais dchir mon me sans profit pour sa gloire,  lui, me l'a
cruellement prouv.

Quant  son intervention dans mes affaires conjugales, elle ne servit
qu' rendre amre une solution qui et pu tre calme. Elle claira
plus qu'il n'tait besoin la conscience des juges. Ils ne comprirent
pas qu'en me supposant de si tranges torts envers lui et envers
moi-mme, mon mari voult renouer notre union. Ils trouvrent l'injure
suffisante, et, annulant les motifs de leur premier jugement pour vice
de forme dans la procdure, ils le renouvelrent le 11 mai 1836,
absolument dans les mmes termes.

J'tais revenue  La Chtre, chez Duteil; j'avais fait toute la nuit
des projets et des prparatifs de dpart. Je m'tais assure par
emprunt une somme de dix mille francs avec laquelle j'tais rsolue 
enlever mes enfans et  fuir en Amrique si la dplorable requte
tait prise en considration. J'avoue maintenant, sans scrupule, cette
intention formelle que j'avais de rsister  l'effet de la loi, et
j'ose dire trs ouvertement que celle qui rgle les sparations
judiciaires est une loi contre laquelle la conscience du prsent
proteste, et une des premires sur lesquelles la sagesse de l'avenir
reviendra.

Le principal vice de cette loi, c'est la publicit qu'elle donne aux
dbats. Elle force l'un des poux, le plus mcontent, le plus bless
des deux,  subir une existence impossible ou  mettre au jour les
plaies de son me. Ne suffirait-il pas de rvler ces plaies  des
magistrats intgres, qui en garderaient le secret, sans tre forc de
publier l'garement de celui qui les a faites? On exige des tmoins,
on fait une enqute. On rdige et on affiche les fautes signales.
Pour soustraire les enfants  des influences qui ne sont peut-tre que
passagrement funestes, il faut qu'un des poux laisse dans les
annales d'un greffe un monument de blme contre l'autre. Et ce n'est
encore l que la partie douce et voile de semblables luttes. Si
l'adversaire fait rsistance, il faut arriver  l'clat des
plaidoiries et au scandale des journaux. Ainsi une femme timide ou
gnreuse devra renoncer  respecter son mari ou  prserver ses
enfans. Un de ses devoirs sera en opposition avec l'autre. Dira-t-on
que, si l'amour maternel ne l'emporte pas, elle aura sacrifi l'avenir
des enfans  la morale publique,  la saintet de la famille? Ce
serait un sophisme difficile  admettre, et si l'on veut que le devoir
de la mre ne soit pas plus imprieux que celui de l'pouse, on
accordera au moins qu'il l'est tout autant.

Et si c'est l'poux qui demande la sparation, son devoir n'est-il pas
plus effroyable encore? Une femme peut articuler des causes
d'incompatibilit suffisantes pour rompre le lien sans tre
dshonorantes pour l'homme dont elle porte le nom. Ainsi, qu'elle
allgue la vie bruyante, les emportemens et les amours de son mari
dans le domicile conjugal, c'est trop exiger d'elle sans doute pour la
dlivrer des malheurs qu'entranent ces infractions  la rgle; mais
enfin ce ne sont pas l des souillures dont un homme ne puisse se
laver dans l'opinion. Il y a plus; dans notre socit, dans nos
prjugs et dans nos moeurs, plus un homme est signal pour avoir eu
des bonnes fortunes, plus le sourire des assistans le complimente. En
province surtout, quiconque a beaucoup ft la table et l'amour passe
pour un _joyeux compre_, et tout est dit. On le blme un peu de
n'avoir pas mnag la fiert de sa femme lgitime, on convient qu'il
a eu tort de s'emporter contre elle, mais enfin, faire acte d'autorit
absolue dans la maison est le droit du mari, et pour peu qu'il y et
mis des formes, tout son sexe lui et donn raison plus ou moins; et,
en fait, il peut avoir subi les entranemens de certaines
intemprances, et n'en tre pas moins un galant homme  tous autres
gards.

Telle n'est pas la position de la femme accuse d'adultre. On
n'attribue  la femme qu'un seul genre d'honneur. Infidle  son mari,
elle est fltrie et avilie, elle est dshonore aux yeux de ses
enfans, elle est passible d'une peine infamante, la prison. Voil ce
qu'un mari outrag qui veut soustraire ses enfans  de mauvais
exemples est forc de faire quand il demande la sparation judiciaire.
Il ne peut se plaindre ni d'injures, ni de mauvais traitemens. Il est
le plus fort, il en a les droits, on lui rirait au nez s'il se
plaignait d'avoir t battu. Il faut donc qu'il invoque l'adultre et
qu'il tue moralement la femme qui porte son nom. C'est peut-tre pour
lui viter la ncessit de ce meurtre moral que la loi lui concde le
droit de meurtre rel sur sa personne.

Quelles solutions aux malheurs domestiques! Cela est sauvage, cela
peut tuer l'me de l'enfant condamn  contempler la dure du
dsaccord de ses parens ou  en connatre l'issue.

Mais ceci n'est rien encore, et l'homme est investi de bien d'autres
droits. Il peut dshonorer sa femme, la _faire mettre en prison_ et la
condamner ensuite  rentrer sous sa dpendance,  subir son pardon et
ses caresses! S'il lui pargne ce dernier outrage, le pire de tous, il
peut lui faire une vie de fiel et d'amertume, lui reprocher sa faute 
toutes les heures de sa vie, la tenir ternellement sous l'humiliation
de la servitude, sous la terreur des menaces.

Imaginez le rle d'une mre de famille sous le coup de l'outrage d'une
pareille misricorde! Voyez l'attitude de ses enfans condamns 
rougir d'elle, ou  l'absoudre en dtestant l'auteur de son chtiment!
Voyez celle de ses parens, de ses amis, de ses serviteurs! Supposez un
poux implacable, une femme vindicative, vous aurez un intrieur
tragique. Supposez un mari inconsquent et dbonnaire  ses heures,
une femme sans mmoire et sans dignit, vous aurez un intrieur
ridicule. Mais ne supposez jamais un poux vraiment gnreux et moral,
capable de punir au nom de l'honneur et de pardonner au nom de la
religion. Un tel homme peut exercer sa rigueur et sa clmence dans le
secret du mnage, il ne peut jamais invoquer le bnfice de la loi
pour infliger publiquement une honte qu'il n'est pas en son pouvoir
d'effacer.

Cette doctrine judiciaire fut pourtant admise par les conseils de mon
mari et plaide plus tard par un brave homme, avocat de province, qui
n'tait peut-tre pas sans talent, mais qui fut forc d'tre absurde
sous le poids d'un systme immoral et rvoltant. Je me souviens que,
plaidant au nom de la religion, de l'autorit, de l'orthodoxie de
principes, et voulant invoquer le type de la charit vanglique dans
l'image du Christ, il le traita de philosophe et de prophte, son
mouvement oratoire ne pouvant s'lever jusqu' en taire un Dieu. Je le
crois bien: appeler la sanction d'un Dieu sur la _vengeance prcdant
le pardon_, c'et t un sacrilge.

Ajoutons que cette vengeance prtendue lgitime peut reposer sur
d'atroces calomnies, accueillies dans un moment d'irritation maladive;
le ressentiment de certaine valetaille sait orner de faits monstrueux
la faute prsume. Un poux autoris  admettre des infamies jusqu'
essayer d'en fournir la preuve y risquerait son honneur ou sa raison.

Non, le lien conjugal bris dans les coeurs ne peut tre renou par la
main des hommes. L'amour et la foi, l'estime et le pardon sont choses
trop intimes et trop saintes pour qu'il n'y faille pas Dieu seul pour
tmoin et le mystre pour caution. Le lien conjugal est rompu ds
qu'il est devenu odieux  l'un des poux. Il faudrait qu'un conseil de
famille et de magistrature ft appel  connatre, je ne dis pas des
motifs de plainte, mais de la ralit, de la force et de la
persistance du mcontentement. Que des preuves de temps fussent
imposes, qu'une sage lenteur se tnt en garde contre les caprices
coupables ou les dpits passagers; certes, on ne saurait mettre trop
de prudence  prononcer sur les destines d'une famille; mais il
faudrait que la sentence ne ft motive que sur des incompatibilits
certaines dans l'esprit des juges, vagues dans la formule judiciaire,
inconnues au public. On ne plaiderait plus pour la haine et pour la
vengeance, et on plaiderait beaucoup moins.

Plus on aplanira les voies de la dlivrance, plus les naufrags du
mariage feront d'efforts pour sauver le navire avant de l'abandonner.
Si c'est une arche sainte comme l'esprit de la loi le proclame, faites
qu'elle ne sombre pas dans les temptes, faites que ses porteurs
fatigus ne la laissent pas tomber dans la boue; faites que deux
poux, forcs par un devoir de dignit bien entendue  se sparer,
puissent respecter le lien qu'ils brisent et enseigner  leurs enfans
 les respecter l'un et l'autre.

Voil les rflexions qui se pressaient dans mon esprit la veille du
jour qui devait dcider de mon sort. Mon mari, irrit des motifs
noncs au jugement, et s'en prenant  moi et  mes conseils
judiciaires de ce que les formes lgales ont de dur et d'indlicat, ne
songeait plus qu' en tirer vengeance. Aveugl, il ne savait pas que
la socit tait l son seul ennemi. Il ne se disait pas que je
n'avais articul que les faits absolument ncessaires, et fourni que
les preuves strictement exiges par la loi. Il connaissait pourtant le
Code mieux que moi: il avait t reu avocat; mais jamais sa pense,
prise d'immobilit dans l'autorit, n'avait voulu s'lever  la
critique morale des lois, et par consquent prvoir leurs funestes
consquences.

Il rpondait donc  une enqute o l'on n'avait trahi que des faits
dont il aimait  se vanter, par des imputations dont j'aurais frmi de
mriter la cent millime partie. Son avou se refusa  lire un
libelle. Les juges se seraient refuss  l'entendre.

Il allait donc au del de l'esprit de la loi, qui permet  l'poux
offens par des reproches, de motiver les procds acerbes dont on
l'accuse, par de violens sujets de plainte. Mais la loi qui admet le
moyen de dfense dans un procs o l'poux demande la sparation  son
profit ne saurait l'admettre comme acte de vengeance dans une lutte o
il repousse la sparation. Elle la prononce d'autant plus en faveur de
la femme qui s'est dclare offense, que ce moyen est la pire des
offenses: c'est ce qui arriva.

Je n'tais pourtant pas tranquille sur l'issue de ce dbat. J'aurais
voulu, moi, dans un premier moment d'indignation, que mon mari ft
autoris  faire la preuve des griefs qu'il articulait. verard, qui
devait plaider pour moi, repoussait l'ide d'un pareil dbat. Il avait
raison, mais ma fiert souffrait, je l'avoue, de la possibilit d'un
soupon dans l'esprit des juges. Ce soupon, disais-je, prendra
peut-tre assez de consistance dans leur pense pour qu'en prononant
la sparation ils me retirent le soin d'lever mon fils.

Pourtant, quand j'eus rflchi, je reconnus l'absence de danger de ma
situation, de quelque faon qu'elle vnt  aboutir. Le soupon ne
pouvait mme pas effleurer l'esprit de mes juges: Les accusations
portaient trop le cachet de la dmence.

Je m'endormis alors profondment. J'tais fatigue de mes propres
penses qui, pour la premire fois avaient embrass la question du
mariage d'une manire gnrale assez lucide. Jamais, je le jure, je
n'avais senti aussi vivement la saintet du pacte conjugal et les
causes de sa fragilit dans nos moeurs que dans cette crise o je me
voyais en cause moi-mme. J'prouvais enfin un calme souverain,
j'tais sre de la droiture de ma conscience et de la puret de mon
idal. Je remerciai Dieu de ce qu'au milieu de mes souffrances
personnelles il m'avait permis de conserver sans altration la notion
et l'amour de la vrit.

A une heure de l'aprs-midi, Flicie entra dans ma chambre. Comment!
vous pouvez dormir! me dit-elle. Sachez donc que l'on sort de
l'audience, vous avez gagn votre procs, vous avez Maurice et
Solange. Levez-vous vite pour remercier verard qui arrive et qui a
fait pleurer toute la ville.

Il y eut encore tentative de transaction avec M. Dudevant pendant que
je retournais  Paris; mais ses conseils ne lui laissaient pas le
loisir d'entendre raison. Il forma appel devant la cour de Bourges. Je
revins habiter La Chtre.

Quoique je fusse choye et heureuse autant que possible dans la
famille de Duteil, j'y souffrais un peu du bruit des enfans qui se
levaient  l'heure o je commenais  m'endormir, et de la chaleur que
l'troitesse de la rue et la petitesse de la maison rendaient
accablante. Passer l't dans une ville, c'est pour moi chose cruelle.
Je n'avais pas seulement une pauvre petite branche de verdure 
regarder. Rozane Bourgoing m'offrit une chambre chez elle, et il fut
convenu que les deux familles se runiraient tous les soirs.

M. et Mme Bourgoing, avec une jeune soeur de Rozane qu'ils traitaient
comme leur enfant, et qui tait presque aussi belle que Rozane,
occupaient une jolie maison avec un jardinet perch en terrasse sur un
prcipice. C'tait l'ancien rempart de la ville, et par l on voyait
la campagne, on y tait. L'Indre coulait, sombre et paisible, sous des
rideaux d'arbres magnifiques et s'en allait, le long d'une valle
charmante, se perdre dans la verdure. Devant moi, sur l'autre rive,
s'levait la Rochaille, une colline seme de blocs diluviens et
ombrage de noyers sculaires. La maisonnette blanche et les ajoupas
de roseaux du Malgache s'apercevaient un peu plus loin, et  ct de
nous la grande tour carre de l'ancien chteau des Lombault dominait
le paysage.

J'allais de temps en temps  Bourges, ou bien verard venait de temps
en temps  La Chtre. C'tait toujours en vue de nous consulter sur le
procs, mais le procs tait la chose dont nous pouvions le moins
parler. J'avais la tte pleine d'art, verard avait la tte pleine de
politique, Planet l'avait toujours de socialisme. Duteil et le
Malgache faisaient de tout cela un pot-pourri d'imagination, d'esprit,
de divagation et de gat. Fleury discutait avec ce mlange de bon
sens et d'enthousiasme qui se disputent sa cervelle  la fois positive
et romanesque. Nous nous chrissions trop les uns les autres pour ne
pas nous quereller avec violence. Quelles bonnes violences!
entrecoupes de tendres lans de coeur et de rires homriques! Nous ne
pouvions nous sparer, on oubliait de dormir, et ces prtendus jours
de repos nous laissaient harasss de fatigue, mais dbarrasss du trop
plein d'imagination et de ferveur rpublicaine qui s'entassait en nous
dans les heures de la solitude.

Enfin mon insupportable procs fut appel  Bourges. Je m'y rendis, au
commencement de juillet, aprs avoir t chercher Solange  Paris. Je
voulais tre encore une fois en mesure de l'emporter en cas d'chec.
Quant  Maurice, mes prcautions taient prises pour l'enlever un peu
plus tard. J'tais toujours secrtement en rvolte contre la loi que
j'invoquais ouvertement. C'tait fort illogique, mais la loi l'tait
plus que moi, elle qui, pour m'ter ou me rendre mes droits de mre,
me forait  vaincre tout souvenir d'amiti conjugale, ou  voir ces
souvenirs outrags et mconnus dans le coeur de mon mari. Ces droits
maternels, la socit peut les annuler, et, en thse gnrale, elle
les fait primer par ceux du mari. La nature n'accepte pas de tels
arrts, et jamais on ne persuadera  une mre que ses enfans ne sont
pas  elle plus qu' leur pre. Les enfans ne s'y trompent pas non
plus.

Je savais les juges de Bourges prvenus contre moi et circonvenus par
un systme de propos fantastiques sur mon compte. Ainsi, le jour o je
me montrai habille comme tout le monde dans la ville, ceux des
bourgeois qui ne m'y rencontrrent pas demandrent aux autres s'il
tait vrai que j'avais des pantalons rouges et des pistolets  ma
ceinture.

M. Dudevant voyait bien qu'avec sa requte il avait fait fausse route.
On lui conseilla de se poser en mari gar par l'amour et la jalousie.
C'tait un peu tard, et je pense qu'il joua fort mal un rle que
dmentait sa loyaut naturelle. On le poussa  venir le soir sous mes
fentres et jusqu' ma porte, comme pour solliciter une entrevue
mystrieuse; mais ma conscience se rvolta contre une pareille
comdie, et, aprs s'tre promen de long en large quelques instans
dans la rue, je le vis qui s'en allait en riant et en haussant les
paules. Il avait bien raison.

J'avais reu l'hospitalit dans la famille Tourangin, une des plus
honorables de la ville. Flix Tourangin, riche industriel et proche
parent de la famille Duteil, avait deux filles, l'une marie, l'autre
dj majeure, et quatre fils, dont les derniers taient des enfans.
Agasta et son mari m'avaient accompagne. Rollinat, Planet et Papet
nous avaient suivis. Les autres nous rejoignirent bientt; j'avais
donc tout mon cher Berry autour de moi, car ds ce moment je
m'attachai  la famille Tourangin, comme si j'y avais pass ma vie. Le
pre Flix m'appelait sa fille, lisa, un ange de bont et une femme
du plus grand mrite et de la plus adorable vertu, m'appelait sa
soeur. Je me faisais avec elle la mre des petits frres. Leurs autres
parens nous venaient voir souvent, et me tmoignaient le plus
affectueux intrt, mme M. Mater, le premier prsident, quand mon
procs fut termin. Je vis arriver aussi, le jour des dbats, mile
Regnault, un Sancerrois que j'avais aim comme un frre et qui avait
pous contre moi je ne sais plus quelle mauvaise querelle. Il vint me
faire amende honorable de torts que j'avais oublis.

L'avocat de mon mari, donnant dans le systme adopt, plaida, comme je
l'ai dj dit d'avance, l'amour de mon mari, et, tout en offrant de
faire hautement la preuve de mes crimes, il m'offrit gnreusement le
pardon aprs l'outrage. verard fit ressortir avec une merveilleuse
loquence l'inconsquence odieuse d'une pareille philosophie
conjugale. Si j'tais coupable, il fallait commencer par me rpudier,
et si je ne l'tais pas, il ne fallait pas faire le gnreux. Dans
tous les cas, la gnrosit tait difficile  accepter aprs la
vengeance. Tout l'difice de l'amour tomba d'ailleurs devant des
preuves. Il lut une lettre de 1831 o M. Dudevant me disait: J'irai 
Paris; je ne descendrai pas chez vous, parce que je ne veux pas vous
gner, pas plus que je ne veux que vous me gniez. L'avocat gnral
en lut d'autres o la satisfaction de mon absence tait si clairement
exprime, qu'il n'y avait pas  compter beaucoup sur cette tendresse
posthume qui m'tait offerte. Et pourquoi M. Dudevant se dfendait-il
de ne pas m'avoir aime? Plus il disait de mal de moi, plus on tait
port  l'absoudre. Mais proclamer  la fois cette affection et les
prtendues causes qui m'en rendaient indigne, c'tait jeter dans les
esprits le soupon d'un calcul intress qu'il n'et sans doute pas
voulu mriter.

Il le sentit, car, sans attendre le jugement, il se dsista de son
appel, et, la cour donnant acte de ce dsistement, le jugement de La
Chtre eut son plein effet sur le reste de ma vie.

Nous reprmes alors l'ancien trait qu'il m'avait offert  Nohant et
que ses malheureuses irrsolutions m'avaient forc  rendre valide par
une anne de luttes amres, inutiles s'il et consenti  ne pas
varier.

Cet ancien trait, qui fit base pour le nouveau, lui attribuait le
soin de payer et surveiller l'ducation de Maurice au collge. Sur ce
point, du moment que nous retombions d'accord, je ne craignais plus
d'tre spare de mon fils. Mais l'aversion de Maurice pour le collge
pouvait revenir, et ce n'est pas sans peine que je me dcidai  ne pas
faire de rserves. verard, Duteil et Rollinat me remontrrent que
tout pacte devait entraner rconciliation de coeur et d'esprit; qu'il
y allait de l'honneur de mon mari d'employer une part du revenu que je
lui faisais  payer l'ducation de son fils; que Maurice tait bien
portant, travaillait passablement et paraissait habitu au rgime
universitaire; qu'il avait dj douze ans, et que dans bien peu
d'annes la direction de ses ides et le choix de sa carrire
appartiendraient fort peu  ses parens et beaucoup  lui-mme; que
dans tous les cas, sa passion pour moi ne devait gure m'inspirer
d'inquitudes, et que Mme Dudevant, la baronne, n'aurait pas beau jeu
 vouloir m'enlever son coeur et sa confiance. C'taient de trs
bonnes raisons, auxquelles je cdai pourtant  regret. J'avais le
pressentiment d'une nouvelle lutte. On me disait en vain que
l'ducation en commun tait ncessaire, fortifiante pour le corps et
pour l'esprit; il ne me semblait pas qu'elle convnt  Maurice, et je
ne me trompais pas. Je cdai, craignant de prendre pour la science de
l'instinct maternel une faiblesse de coeur dangereuse  l'objet de ma
sollicitude. M. Dudevant ne paraissait vouloir lever aucune
contestation sur l'emploi des vacances. Il promettait de m'envoyer
Maurice aussitt qu'elles seraient ouvertes, et il tint parole.

J'embrassai l'excellente lisa et sa famille, qui m'avaient si bien
aime  premire vue, Agasta, qui, le matin de mon procs, avait t
entendre la messe  mon intention, les beaux enfans de la maison et
les braves amis qui m'avaient entoure d'une sollicitude fraternelle.
Je partis pour Nohant, o je rentrai dfinitivement avec Solange le
jour de Sainte-Anne, patronne du village. On dansait sous les grands
ormes, et le son rauque et criard de la cornemuse, si cher aux
oreilles qu'il a berces ds l'enfance, et pu me paratre d'un
heureux augure.




CHAPITRE CINQUIEME

  Voyage en Suisse.--Mme d'Agoult.--Son salon  l'htel de
    France.--Maurice tombe malade.--Luttes et chagrins.--Je
    l'emmne  Nohant.--Lettre de Pierret.--Je vais  Paris.--Ma
    mre malade.--Retour sur mes relations avec elle depuis mon
    mariage.--Ses derniers momens.--Pierret.--Je cours aprs
    Maurice.--Je cours aprs Solange.--La sous-prfecture de
    Nrac.--Retour  Nohant.--Nouvelles discussions.--Deux beaux
    enfans pour cinquante mille francs.--Travail, fatigue et
    vouloir.--Pre et mre.


Je n'avais pourtant pas conquis la moindre aisance. J'entrais, au
contraire, je ne pouvais pas me le dissimuler, dans de grands
embarras, par suite d'un mode de gestion qu' plusieurs gards il me
fallait changer, et de dettes qu'on laissait  ma charge sans
compensation immdiate. Mais j'avais la maison de mes souvenirs pour
abriter les futurs souvenirs de mes enfans. A-t-on bien raison de
tenir tant  ces demeures pleines d'images douces et cruelles,
histoire de votre propre vie, crite sur tous les murs en caractres
mystrieux et indlbiles, qui,  chaque branlement de l'me, vous
entourent d'motions profondes ou de puriles superstitions? Je ne
sais; mais nous sommes tous ainsi faits. La vie est si courte que
nous avons besoin, pour la prendre au srieux, d'en tripler la notion
en nous-mmes, c'est--dire de rattacher notre existence par la pense
 l'existence des parens qui nous ont prcds et  celle des enfans
qui nous survivront.

Au reste, je n'entrais pas  Nohant avec l'illusion d'une oasis
finale. Je sentais bien que j'y apportais mon coeur agit et mon
intelligence en travail.

Liszt tait en Suisse et m'engageait  venir passer quelque temps
auprs d'une personne avec laquelle il m'avait fait faire connaissance
et qu'il voyait souvent  Genve, o elle s'tait tablie pour quelque
temps. C'tait la comtesse d'Agoult, belle, gracieuse, spirituelle, et
doue par-dessus tous ces avantages d'une intelligence suprieure.
Elle m'appelait aussi d'une faon fort aimable, et je regardai ce
voyage comme une diversion utile  mon esprit aprs les dgots de la
vie positive o je venais de me plonger. C'tait une trs bonne
promenade pour mes enfans et un moyen de les soustraire  l'tonnement
de leur nouvelle position, en les loignant des propos et commentaires
qui, dans ce premier moment de rvolution intrieure, pouvaient
frapper leurs oreilles. Sitt que les vacances me ramenrent Maurice,
je partis donc pour Genve avec lui, sa soeur et Ursule.

Aprs deux mois de courses intressantes et de charmantes relations
avec mes amis de Genve, nous revnmes tous  Paris. J'y passai
quelque temps en htel garni, ma mansarde du quai Malaquais tant 
peu prs tombe en ruines, et le propritaire ayant expuls ses
locataires pour cause de rparations urgentes. J'avais quitt cette
chre mansarde, dj toute peuple de mes songes dcevans et de mes
profondes tristesses, avec d'autant plus de regret que le
rez-de-chausse, mon atelier solitaire, sorti de ses dcombres et
redevenu un riche appartement, tait occup par une femme excellente,
la belle duchesse de Caytus, marie en secondes noces  M. Louis de
Rochemur. Ils avaient deux petites filles adorables, et l o il y a
des enfans il est facile de m'attirer. Je fus doucement retenue chez
eux, malgr ma sauvagerie, par une sympathie relle inspire et
partage. Je les voyais donc trs souvent, ce voisinage allant  mes
habitudes sdentaires. Je n'avais que l'escalier  descendre. C'est
chez eux que j'ai vu pour la premire fois M. de Lamartine. J'y
rencontrai aussi M. Berryer.

A l'htel de France, o Mme d'Agoult m'avait dcide  demeurer prs
d'elle, les conditions d'existence taient charmantes pour quelques
jours. Elle recevait beaucoup de littrateurs, d'artistes et quelques
hommes du monde intelligent. C'est chez elle ou par elle que je fis
connaissance avec Eugne Sue, le baron d'Ekstein, Chopin, Mickiewicz,
Nourrit, Victor Schoelcher, etc. Mes amis devinrent aussi les siens.
Elle connaissait de son ct M. Lamennais, Pierre Leroux, Henri Heine,
etc. Son salon improvis dans une auberge tait donc une runion
d'lite qu'elle prsidait avec une grce exquise, et o elle se
trouvait  la hauteur de toutes les spcialits minentes par
l'tendue de son esprit et la varit de ses facults  la fois
potiques et srieuses.

On faisait l d'admirable musique, et, dans l'intervalle, on pouvait
s'instruire en coutant causer. Elle voyait aussi Mme Marliani, notre
amie commune, tte passionne, coeur maternel, destine malheureuse
parce qu'elle voulut trop faire plier la vie relle devant l'idal de
son imagination et les exigences de sa sensibilit.

Ce n'est pas ici le lieu d'une apprciation dtaille des diverses
sommits intellectuelles qu' partir de cette poque j'ai plus ou
moins abordes. Il me faudrait embrasser chacune d'elles dans une
synthse qui me dtournerait trop quant  prsent de ma propre
histoire. Cela serait beaucoup plus intressant,  coup sr, et pour
moi-mme et pour les autres, mais j'approche de la limite qui m'est
fixe, et je vois qu'il me reste, si Dieu me prte vie, beaucoup de
riches sujets pour un travail futur et peut-tre pour un meilleur
livre.

Je n'avais ni le moyen de vivre  Paris ni le got d'une vie aussi
anime, mais je fus force d'y passer l'hiver: Maurice tomba malade.
Le rgime du collge, auquel pendant une anne il avait paru vouloir
se faire, redevint tout  coup mortel pour lui, et, aprs de petites
indispositions qui paraissaient sans gravit: les mdecins
s'aperurent d'un commencement d'hypertrophie au coeur. Je me htai de
l'emmener chez moi; je voulais l'emmener  Nohant; M. Dudevant, alors
 Paris, s'y opposa. Je ne voulus pas lutter contre l'autorit
paternelle, quelques droits que j'eusse pu faire valoir. Je devais
avant tout  mon fils de ne pas lui enseigner la rvolte. J'esperai
vaincre son pre par la douceur et lui faire toucher l'vidence.

Cela fut trs difficile pour lui et horriblement douloureux pour moi.
Les personnes qui ont le bonheur de jouir d'une excellente sant ne
croient pas facilement aux maux qu'elles ne connaissent point.
J'crivis  M. Dudevant, je le reus, j'allai chez lui, je lui confiai
Maurice de temps en temps pour qu'il s'assurt de sa maladie: il ne
voulait rien entendre; il croyait  une conspiration de la tendresse
maternelle excessive caressant la faiblesse et la paresse de
l'enfance. Il se trompait cruellement. J'avais fait contre les pleurs
de Maurice et contre mes propres terreurs tous les efforts possibles.
Je voyais bien qu'en se soumettant l'enfant prissait. D'ailleurs, le
proviseur refusait d'assumer sur lui la responsabilit de le
reprendre. La mfiance de son pre exasprait la maladie de Maurice.
Ce qui lui tait le plus sensible,  lui qui n'avait jamais menti,
c'tait de pouvoir tre souponn de mensonge. Chaque reproche sur sa
pusillanimit, chaque doute sur la ralit de son mal, enfonaient un
aiguillon dans ce pauvre coeur malade. Il empirait visiblement, il
n'avait plus de sommeil; il tait quelquefois si faible qu'il me
fallait le porter dans mes bras pour le coucher. Une consultation
signe Levrault, mdecin du collge Henri IV, Gaubert, Marjolin et
Guersant (ces deux derniers m'taient inconnus et ne pouvaient tre
souponns de complaisance), ne convainquit pas M. Dudevant. Enfin,
aprs quelques semaines de terreurs et de larmes, nous fmes runis
l'un  l'autre pour toujours, mon enfant et moi. M. Dudevant voulut le
garder toute une nuit chez lui pour se convaincre qu'il avait le
dlire et la fivre. Il s'en convainquit si bien qu'il m'crivit ds
le matin de venir vite le chercher. J'y courus. Maurice, en me voyant,
fit un cri, sauta pieds nus sur le carreau et vint se cramponner 
moi. Il voulait s'en aller tout nu.

Nous partmes pour Nohant ds que la fivre fut un peu calme. J'tais
effraye de l'loigner des soins de Gaubert, qui venait le voir trois
fois par jour; mais Gaubert me criait de l'emmener. L'enfant avait le
mal du pays. Dans ses songes agits, il criait, lui, _Nohant!
Nohant!!_ d'une voix dchirante. C'tait une ide fixe, il croyait que
tant qu'il ne serait pas l son pre viendrait le reprendre. Cet
enfant ne respire que par votre souffle, me disait Gaubert, vous tes
le mdecin qu'il lui faut.

Nous fmes le voyage en poste,  courtes journes, avec Solange.
Maurice recouvra vite un peu de sommeil et d'apptit; mais un
rheumatisme aigu dans tous les membres et de violentes douleurs de
tte revinrent souvent l'accabler. Il passa le reste de l'hiver dans
ma chambre, et pendant six mois nous ne nous quittmes pas d'une
heure. Son ducation classique dut tre interrompue; il n'y avait
aucun moyen de le remettre aux tudes du collge sans lui briser le
cerveau.

Mme d'Agoult vint passer chez moi une partie de l'anne. Liszt,
Charles Didier, Alexandre Rey et Bocage y vinrent aussi. Nous emes un
t magnifique, et le piano du grand artiste fit nos dlices. Mais 
ce temps de soleil splendide, consacr  un travail paisible et  de
doux loisirs, succdrent des jours bien douloureux.

Je reus un jour, au milieu du dner, une lettre de Pierret qui me
disait: Votre mre vient d'tre envahie subitement par une maladie
trs grave. Elle le sent, et la terreur de la mort empire son mal. Ne
venez pas avant quelques jours. Il nous faut ce temps-l pour la
prparer  votre arrive comme  une chose trangre  sa maladie.
crivez-lui comme si vous ignoriez tout, et inventez un prtexte pour
venir  Paris. Le lendemain il m'crivait: Tardez encore un peu,
elle se mfie. Nous ne sommes pas sans espoir de la sauver.

Mme d'Agoult partait pour l'Italie. Je confiai Maurice  Gustave
Papet, qui demeurait  une demi-lieue de Nohant: je laissai Solange 
Mlle Rollinat, qui faisait son ducation  Nohant, et je courus chez
ma mre.

Depuis mon mariage, je n'avais plus de sujets immdiats de dsaccord
avec elle, mais son caractre agit n'avait pas cess de me faire
souffrir. Elle tait venue  Nohant, et s'y tait livre  ses
involontaires injustices,  ses inexplicables susceptibilits contre
les personnes les plus inoffensives. Et pourtant, ds ce temps-l, 
la suite d'explications srieuses, j'avais pris enfin de l'ascendant
sur elle. D'ailleurs, je l'aimais toujours avec une passion
instinctive que ne pouvaient dtruire mes trop justes sujets de
plainte. Ma renomme littraire produisait sur elle les plus tranges
alternatives de joie et de colre. Elle commenait par lire les
critiques malveillantes de certains journaux et leurs insinuations
perfides sur mes principes et sur mes moeurs. Persuade aussitt que
tout cela tait mrit, elle m'crivait ou accourait chez moi pour
m'accabler de reproches, en m'envoyant ou m'apportant un ramassis
d'injures qui, sans elle, ne fussent jamais arrives jusqu' moi. Je
lui demandais alors si elle avait lu l'ouvrage incrimin de la sorte.
Elle ne l'avait jamais lu avant de le condamner. Elle se mettait  le
lire aprs avoir protest qu'elle ne l'ouvrirait pas. Alors, tout
aussitt, elle s'engouait de mon oeuvre avec l'aveuglement qu'une mre
peut y mettre, elle dclarait la chose sublime et les critiques
infmes: et cela recommenait  chaque nouvel ouvrage.

Il en tait ainsi de toutes choses  tous les momens de ma vie.
Quelque voyage ou quelque sjour que je fisse, quelque personne,
vieille ou jeune, homme ou femme, qu'elle rencontrt chez moi, quelque
chapeau que j'eusse sur la tte ou quelque chaussure que j'eusse aux
pieds, c'tait une critique, une tracasserie incessante qui dgnrait
en querelle srieuse et en reproches vhmens, si je ne me htais,
pour la satisfaire, de lui promettre que je changerais de projets, de
connaissances et d'habillemens  sa guise. Je n'y risquais rien,
puisqu'elle oubliait ds le lendemain le motif de son dpit. Mais il
fallait beaucoup de patience pour affronter,  chaque entrevue, une
nouvelle bourrasque impossible  prvoir. J'avais de la patience, mais
j'tais mortellement attriste de ne pouvoir retrouver son esprit
charmant et ses lans de tendresse qu' travers des orages perptuels.

Elle demeurait depuis plusieurs annes boulevard Poissonnire, no 6,
dans une maison qui a disparu pour faire place  la maison du pont de
fer. Elle y vivait presque toujours seule, ne pouvant garder huit
jours une servante. Son petit appartement tait toujours rang par
elle, nettoy avec un soin minutieux, orn de fleurs, et brillant de
jour ou de soleil. Elle logeait en plein midi et tenait sa fentre
ouverte en t,  la chaleur,  la poussire et au bruit du boulevard,
n'ayant jamais Paris assez dans sa chambre. Je suis Parisienne dans
l'me, disait-elle. Tout ce qui rebute les autres de Paris me plat et
m'est ncessaire. Je n'y ai jamais trop chaud, ni trop froid. J'aime
mieux les arbres poudreux du boulevard et les ruisseaux noirs qui les
arrosent que toutes vos forts o l'on a peur, et toutes vos rivires
o l'on risque de se noyer. Les jardins ne m'amusent plus, ils me
rappellent trop les cimetires. Le silence de la campagne m'effraie et
m'ennuie. Paris me fait l'effet d'tre toujours en fte, et ce
mouvement que je prends pour de la gat m'arrache  moi-mme. Vous
savez bien que le jour o il me faudra rflchir, je mourrai. Pauvre
mre, elle rflchissait beaucoup dans ses derniers jours!

Bien que plusieurs de mes amis, tmoins de ses emportemens ou de ses
malices contre moi, me reprochassent d'tre trop faible de coeur
envers elle, je ne pouvais me dfendre d'une vive motion chaque fois
que j'allais la voir. Quelquefois je passais sous sa fentre, et je
grillais de monter chez elle; puis je m'arrtais, effraye de
l'algarade qui m'y attendait peut-tre; mais je succombais presque
toujours, et lorsque j'avais eu la fermet de rester une semaine sans
la voir, je partais avec une secrte impatience d'arriver. J'observais
en moi la force de cet instinct de la nature,  l'trange oppression
que j'prouvais en voyant la porte de sa maison. C'tait une petite
grille donnant sur un escalier qu'il fallait descendre. Au bas
demeurait un marchand de fontaines qui remplissait, je crois, les
fonctions de portier, car de la boutique quelque voix me criait
toujours: Elle y est, montez! On traversait une petite cour et on
montait un tage, puis on suivait un couloir, et on montait encore
trois autres tages. Cela donnait le temps de la rflexion, et la
rflexion me revenait toujours dans ce couloir sombre, o je me
disais: Voyons, quelle figure m'attend l-haut? Bonne ou mauvaise?
Souriante ou bouleverse? Que pourra-t-elle inventer aujourd'hui pour
se fcher?

Mais je me rappelais le bon accueil qu'elle savait me faire quand je
la surprenais dans une bonne disposition. Quel doux cri de joie, quel
brillant regard, quel tendre baiser maternel! Pour cette exclamation,
pour ce regard et pour ce baiser, je pouvais bien affronter deux
heures d'amertume. Alors l'impatience me prenait, je trouvais
l'escalier insupportable, je le franchissais rapidement; j'arrivais
plus mue encore qu'essouffle, et mon coeur battait  se rompre au
moment o je tirais la sonnette. J'coutais  travers la porte, et
dj je savais mon sort, car lorsqu'elle tait de bonne humeur, elle
reconnaissait ma manire de sonner, et je l'entendais s'crier en
mettant la main sur la serrure: Ah! c'est mon Aurore!--mais si elle
tait dans des ides noires, elle ne reconnaissait pas mon bruit, ou,
ne voulant pas dire qu'elle l'avait reconnu, elle criait: _Qui est
l?_

Ce _Qui est l?_ me tombait comme une pierre sur la poitrine, et il
fallait quelquefois bien du temps avant qu'elle voult s'expliquer ou
qu'elle pt se calmer. Enfin, quand j'avais arrach un sourire, ou
quand Pierret arrivait bien dispos  prendre mon parti, l'explication
violente tournait en gat, et je l'emmenais dner au restaurant et
passer la soire au spectacle. Elle appelait cela une partie de
plaisir, et elle s'amusait comme dans sa jeunesse. Elle tait alors si
charmante qu'il fallait tout oublier.

Mais en certains jours il tait impossible de s'entendre. C'tait
justement quelquefois ceux o l'accueil avait t le plus riant, o le
coup de sonnette avait veill l'accent le plus tendre. Il lui
passait par la tte de me retenir pour me taquiner, et comme je voyais
venir l'orage, je m'esquivais, lasse ou froisse, redescendant tous
les escaliers avec autant d'impatience que je les avais monts.

Pour donner une ide de ces tranges querelles de sa part, il me
suffira de raconter celle-ci, qui prouve, entre toutes les autres,
combien son coeur tait peu complice des voyages de son imagination.

J'avais au bras un bracelet de cheveux de Maurice, blonds, nuancs,
soyeux, enfin d'un ton et d'une finesse  ne pas douter qu'ils eussent
appartenu  la tte d'un petit enfant. On venait d'excuter Alibaud,
et ma mre avait entendu dire qu'il avait de longs cheveux. Je n'ai
jamais vu Alibaud, j'ai ou dire qu'il tait trs brun; mais ne
voil-t-il pas que ma pauvre mre, qui avait la tte toute remplie de
ce drame, s'imagine que ce bracelet est de sa chevelure! La preuve,
me dit-elle, c'est que ton ami Charles Ledru a plaid la cause de
l'assassin. A cette poque, je ne connaissais pas Charles Ledru, pas
mme de vue; mais il n'y eut aucun moyen de la dissuader. Elle voulait
me faire jeter au feu ce cher bracelet, qui tait toute la toison
dore du premier ge de Maurice, et qu'elle m'avait vu dix fois au
bras sans y faire attention. Je fus oblige de me sauver pour
l'empcher de me l'arracher. Je me sauvais souvent en riant; mais,
tout en riant, je sentais de grosses larmes tomber sur mes joues. Je
ne pouvais m'habituer  la voir irrite et malheureuse dans ces momens
o j'allais lui porter tout mon coeur: mon coeur souvent navr de
quelque amertume secrte qu'elle n'et probablement pas su comprendre,
mais qu'une heure de son amour et pu dissiper.

La premire lettre que j'avais crite en prenant la rsolution de
lutter judiciairement contre mon mari avait t pour elle. Son lan
vers moi fut alors spontan, complet, et ne se dmentit plus. Dans les
voyages que je fis  Paris durant cette lutte, je la trouvai toujours
parfaite. Il y avait donc prs de deux ans que ma pauvre petite mre
tait redevenue pour moi ce qu'elle avait t dans mon enfance. Elle
tournait un peu ses taquineries vers Maurice, qu'elle et voulu
gouverner  sa guise et qui rsistait un peu plus que je n'aurais
voulu. Mais elle l'adorait quand mme, et j'avais besoin de la voir se
livrer  ces petites frasques pour ne pas m'inquieter de ce doux
changement survenu en elle  mon gard. Il y avait des momens o je
disais  Pierret: Ma mre est adorable maintenant, mais je la trouve
moins vive et moins gaie. tes-vous sr qu'elle ne soit pas
malade?--Eh non, me rpondait-il; elle est mieux portante, au
contraire. Elle a enfin pass l'ge o on se ressent encore d'une
grande crise, et  prsent la voil comme elle tait dans sa
jeunesse, aussi aimable et presque aussi belle. C'tait la vrit.
Quand elle tait un peu pare, et elle s'habillait  ravir, on la
regardait encore passer sur le boulevard, incertain de son ge et
frapp de la perfection de ses traits.

Au moment o, appele par cette terrible nouvelle de la fin prochaine
de ma mre, j'arrivais  Paris  la fin de juillet, les derniers
bulletins m'avaient laiss pourtant grande esprance. J'accours, je
descends l'escalier du boulevard, et je suis arrte par le marchand
de fontaines, qui me dit: Mais madame Dupin n'est plus ici! Je crus
que c'tait une manire de m'annoncer sa mort, et la fentre ouverte,
que j'avais prise pour un bon augure, me revint  l'esprit comme le
signe d'un ternel dpart. Tranquillisez-vous, me dit cet homme, elle
ne va pas plus mal. Elle a voulu aller se faire soigner dans une
maison de sant pour avoir moins de bruit et un jardin. M. Pierret a
d vous l'crire.

La lettre de Pierret ne m'tait pas parvenue. Je courus  l'adresse
qu'on m'indiquait, m'imaginant trouver ma mre en convalescence,
puisqu'elle se proccupait de la jouissance d'un jardin.

Je la trouvai dans une affreuse petite chambre sans air, couche sur
un grabat et si change que j'hsitai  la reconnatre: elle avait
cent ans. Elle jeta ses bras  mon cou en me disant: Ah! me voil
sauve: tu m'apportes la vie! Ma soeur, qui tait auprs d'elle,
m'expliqua tout bas que le choix de cet affreux domicile tait une
fantaisie de malade, et non une ncessit. Notre pauvre mre
s'imaginant, dans ses heures de fivre, qu'elle tait environne de
voleurs, cachait un sac d'argent sous son oreiller et ne voulait pas
habiter une meilleure chambre dans la crainte de rvler ses
ressources  ces brigands imaginaires.

Il fallut entrer dans sa fantaisie un instant; mais, peu  peu, j'en
triomphai. La maison de sant tait belle et vaste. Je louai le
meilleur appartement sur le jardin, et ds le lendemain elle consentit
 y tre transporte. Je lui amenai mon cher Gaubert, dont la douce et
sympathique figure lui plut, et qui russit  lui persuader de suivre
ses prescriptions. Mais il m'emmena ensuite au jardin pour me dire:
Ne vous flattez pas, elle ne peut pas gurir; le foie est
affreusement tumfi. La crise des douleurs atroces est passe. Elle
va mourir sans souffrance. Vous ne pouvez que retarder un peu le
moment fatal par des soins moraux. Quant aux soins physiques, faites
absolument tout ce qu'elle voudra. Elle n'a pas la force de vouloir
rien qui lui soit prcisment nuisible. Mon rle,  moi, est de lui
prescrire des choses insignifiantes et d'avoir l'air de compter sur
leur efficacit. Elle est impressionnable comme un enfant. Occupez son
esprit de l'espoir d'une prochaine gurison. Qu'elle parte doucement
et sans en avoir conscience. Puis il ajouta avec sa srnit
habituelle, lui qui tait frapp  mort aussi, et qui le savait bien,
quoiqu'il le cacht pieusement  ses amis: Mourir n'est pas un mal!

Je prvins ma soeur, et nous n'emes plus qu'une pense, celle de
distraire et d'endormir les prvisions de notre pauvre malade. Elle
voulut se lever et sortir. C'est dangereux, nous dit Gaubert, elle
peut expirer dans vos bras; mais retenir son corps dans une inaction
que son esprit ne peut accepter est plus dangereux encore. Faites ce
qu'elle dsire.

Nous habillmes notre pauvre mre et la portmes dans une voiture de
remise. Elle voulut aller aux Champs-lyses. L, elle fut un instant
ranime par le sentiment de la vie qui s'agitait autour d'elle. Que
c'est beau, nous disait-elle, ces voitures qui font du bruit, ces
chevaux qui courent, ces femmes en toilette, ce soleil, cette
poussire d'or! On ne peut pas mourir au milieu de tout cela! non! 
Paris on ne meurt pas! Son oeil tait encore brillant et sa voix
pleine. Mais, en approchant de l'arc de triomphe, elle nous dit en
redevenant ple comme la mort: Je n'irai pas jusque-l. J'en ai
assez. Nous fmes pouvantes, elle semblait prte  exhaler son
dernier souffle. Je fis arrter la voiture. La malade se ranima.
Retournons, me dit-elle; un autre jour nous irons jusqu'au bois de
Boulogne.

Elle sortit encore plusieurs fois. Elle s'affaiblissait visiblement,
mais la crainte de la mort s'vanouissait. Les nuits taient mauvaises
et troubles par la fivre et le dlire: mais le jour elle semblait
renatre. Elle avait envie de manger de tout; ma soeur s'inquitait de
ses fantaisies et me grondait de lui apporter tout ce qu'elle
demandait. Je grondais ma soeur de songer seulement  la contredire,
et elle se rassurait, en effet, en voyant notre pauvre malade,
entoure de fruits et de friandises, se rjouir en les regardant, en
les touchant et en disant: J'y goterai tout  l'heure. Elle n'y
gotait mme pas. Elle en avait joui par les yeux.

Nous la descendions au jardin, et l, sur un fauteuil, au soleil, elle
tombait dans la rverie, et mme dans la mditation. Elle attendait
d'tre seule avec moi pour me dire ce qu'elle pensait. Ta soeur est
dvote, me disait-elle, et moi je ne le suis plus du tout depuis que
je me figure que je vais mourir. Je ne veux pas voir la figure d'un
prtre, entends-tu bien! Je veux, si je dois partir, que tout soit
riant autour de moi. Aprs tout, pourquoi craindrais-je de me trouver
devant Dieu? Je l'ai toujours aim. Et elle ajoutait avec une
vivacit nave: _Il pourra bien me reprocher tout ce qu'il voudra,
mais de ne pas l'avoir aim, cela, je l'en dfie!_

Soigner et consoler ma mre mourante ne me fut pas accord sans lutte
et sans distraction par le destin qui me poursuivait. Mon frre, qui
agissait de la manire la plus trange et la plus contradictoire du
monde, m'crivit: Je t'avertis,  l'insu de ton mari, qu'il va partir
pour Nohant afin de t'enlever Maurice. Ne me trahis pas, cela me
brouillerait avec lui. Mais je crois devoir te mettre en garde contre
ses projets. C'est  toi de savoir si ton fils est rellement trop
faible pour rentrer au collge.

Certes, Maurice tait hors d'tat de rentrer au collge, et je
craignais, sur ses nerfs branls, l'effet d'une surprise douloureuse
et d'une explication vive avec son pre.

Je ne pouvais quitter ma mre. Un de mes amis prit la poste, courut 
Ars, et conduisit Maurice  Fontainebleau, o j'allai, sous un nom
suppos, l'installer dans une auberge. L'ami qui s'tait charg de me
l'amener voulut bien rester prs de lui pendant que je revenais auprs
de ma malade.

J'arrivai  la maison de sant  sept heures du matin. J'avais voyag
la nuit pour gagner du temps. Je vis la fentre ouverte. Je me
rappelai celle du boulevard, et je sentis que tout tait fini. J'avais
embrass ma mre l'avant-veille pour la dernire fois, et elle m'avait
dit: Je me sens trs bien, et j'ai  prsent les ides les plus
agrables de toute ma vie. Je me mets  aimer la campagne, que je ne
pouvais pas souffrir. Cela m'est venu dans ces derniers temps, en
coloriant des lithographies pour m'amuser. C'tait une belle vue de
Suisse, avec des arbres, des montagnes, des chalets, des vaches et des
cascades. Cette image-l me revient toujours, et je la vois bien plus
belle qu'elle n'tait. Je la vois mme plus belle que la nature. Quand
je ferme les yeux, je vois des paysages dont tu n'as pas d'ide, et
que tu ne pourrais pas dcrire; c'est trop beau, c'est trop grand! Et
cela change  toute minute pour devenir toujours plus beau. Il faudra
que j'aille  Nohant faire des grottes et des cascades dans le petit
bois. A prsent que Nohant n'appartient plus qu' toi, je m'y plairai.
Tu vas partir dans une quinzaine, n'est-ce pas? Eh bien, je veux m'en
aller avec toi.

Ce jour-l il faisait une chaleur crasante, et Gaubert nous avait
dit: Tchez qu'elle ne veuille pas sortir en voiture,  moins qu'il
ne pleuve. La chaleur redoublant, j'avais fait semblant d'aller
chercher une voiture, et j'tais rentre disant qu'il tait impossible
d'en trouver.--Au fait, cela m'est gal, avait-elle dit. Je me sens
si bien que je n'ai plus envie de me dranger. Va-t'en voir Maurice.
Quand tu reviendras, je suis sre que tu me trouveras gurie.

Le lendemain, elle avait t parfaitement tranquille. A cinq heures de
l'aprs-midi, elle avait dit  ma soeur: Coiffe-moi, je voudrais
tre bien coiffe. Elle s'tait regarde au miroir, elle avait
souri. Sa main avait laiss retomber le miroir, et son me s'tait
envole. Gaubert m'avait crit sur-le-champ, mais je m'tais croise
avec sa lettre. J'arrivais pour la trouver _gurie_ en effet, gurie
de l'effroyable fatigue et de la tche cruelle de vivre en ce monde.

Pierret ne pleura pas. Comme Deschartres auprs du lit de mort de ma
grand'mre, il semblait ne pas comprendre qu'on pt se sparer pour
jamais. Il l'accompagna le lendemain au cimetire et revint en riant
aux clats. Puis il cessa brusquement de rire et fondit en larmes.

Pauvre excellent Pierret! Il ne se consola jamais. Il retourna au
Cheval blanc,  sa bire et  sa pipe. Il fut toujours gai, brusque,
tourdi, bruyant. Il vint me voir  Nohant l'anne suivante. C'tait
toujours le mme Pierret  la surface. Mais, tout d'un coup, il me
disait: Parlons donc un peu de votre mre! Vous souvenez-vous?... et
alors il se remmorait tous les dtails de sa vie, toutes les
singularits de son caractre, toutes les vivacits dont il avait t
la victime volontaire, et il citait ses mots, il rappelait ses
inflexions de voix, il riait de tout son coeur; et puis il prenait son
chapeau et s'en allait sur une plaisanterie. Je le suivais de prs,
voyant bien l'excitation nerveuse qui l'emportait, et je le trouvais
sanglotant dans un coin du jardin.

Aussitt aprs la mort de ma mre, je retournai  Fontainebleau, o
je passai quelques jours tte  tte avec Maurice. Il se portait bien,
la chaleur avait dissip les rhumatismes. Gaubert, qui vint l'y voir,
ne le trouvait cependant pas guri. Le coeur avait encore des
battemens irrguliers. Il fallait la continuation du rgime,
l'exercice continuel et pas la moindre fatigue d'esprit. Nous nous
levions avec le jour et nous partions jusqu' la nuit sur de petits
chevaux de louage, tous deux seuls, allant  la dcouverte dans cette
admirable fort pleine de sites imprvus, de productions varies, de
fleurs splendides et de papillons merveilleux pour mon jeune
naturaliste, qui pouvait se livrer  l'observation et  la chasse en
attendant l'tude. Il avait le got de cette science et celui du
dessin depuis qu'il tait au monde. C'tait un prservatif contre
l'ennui d'une inaction force que de jouir de la nature comme il
savait dj en jouir.

Mais  peine tais-je remise de la crise qui venait de m'branler,
qu'une alerte nouvelle vint me surprendre. M. Dudevant avait t en
Berry, et n'y trouvant pas Maurice, il avait emmen Solange.

Comment avait-il pu s'imaginer que j'avais soustrait Maurice  sa
vellit de le reprendre, pour lui jouer un mauvais tour? Je ne
prtendais le lui cacher que le temps ncessaire pour laisser passer
la mauvaise disposition que mon frre m'avait signale. J'esprais
toujours arriver  ce  quoi je suis arrive plus tard,  m'entendre
avec lui sur ce qui tait avantageux, ncessaire  l'ducation et  la
sant de notre fils. Qu'au lieu d'aller le chercher en Berry
mystrieusement et en mon absence, il me l'et rclam ouvertement, je
l'aurais soumis devant lui  l'examen de mdecins choisis par lui, et
il se ft convaincu de l'impossibilit de le remettre au collge.

Quoi qu'il en soit, il crut tirer une vengeance lgitime de ce qui
n'tait chez moi qu'une inquitude irrsistible, de ce qui  ses yeux
fut un dsir de le blesser. Quand l'me est aigrie, elle se croit
fonde  avoir les torts qu'elle suppose aux autres.

Jamais M. Dudevant n'avait tmoign le moindre dsir d'avoir Solange
prs de lui. Il avait coutume de dire: Je ne me mle pas de
l'ducation des filles, je n'y entends rien. S'entendait-il davantage
 celle des garons? Non, il avait trop de rigidit dans la volont
pour supporter les inconsquences sans nombre, les langueurs et les
entranemens de l'enfance. Il n'a jamais aim la contradiction, et
qu'est ce qu'un enfant, sinon la contradiction vivante de toutes les
prvisions et intentions paternelles? D'ailleurs, ses instincts
militaires ne le portaient pas  s'amuser de ce que l'enfance a
d'ennuyeux et d'impatientant pour toute autre indulgence que celle
d'une mre.

Il n'avait donc d'autre projet  l'gard de Maurice que celui d'en
faire un collgien et plus tard un militaire, et en enlevant Solange
il n'avait pas d'autre intention, il me l'a dit lui-mme ensuite, que
celle de me la faire chercher.

J'aurais d me le dire  moi-mme et me tranquilliser; mais les
circonstances de cet enlvement se prsentrent  mon esprit d'une
manire poignante, et, dans la ralit, elles avaient t plus
dramatiques que de besoin. La gouvernante avait t frappe et ma
pauvre petite, pouvante, avait t emmene de force en poussant des
cris dont toute la maison tait encore consterne. Solange n'avait
pourtant pas t prvenue par moi contre son pre, comme il se
l'imaginait. Pendant la lutte avec Marie-Louise Rollinat et madame
Rollinat la mre, qui se trouvait l, elle s'tait jete aux genoux de
son pre en criant: Je t'aime, mon papa, je t'aime, ne m'emmne pas!
La pauvre enfant, ne sachant rien, ne comprenait rien.

Les lettres qui me racontaient cette nouvelle aventure me donnrent la
fivre. Je courus  Paris, je confiai Maurice  mon ami M. Louis
Viardot, j'allai trouver le ministre, je me mis en rgle; je me fis
accompagner d'un autre ami et du matre clerc de mon avou, M.
Vincent, un excellent jeune homme, plein de coeur et de zle,
aujourd'hui avocat. Je partis en poste, courant jour et nuit vers
Guillery. Pendant ces deux journes de prparatifs, le ministre, M.
Barthe, avait eu l'obligeance de faire jouer le tlgraphe: je savais
o tait ma fille.

Madame Dudevant tait morte un mois auparavant. Elle n'avait pu
frustrer mon mari de l'hritage de son pre. Elle lui laissait
quelques charges qui lui valurent une douzaine de procs et la terre
de Guillery, dont il avait dj pris possession. Que Dieu fasse paix 
cette malheureuse femme! Elle avait t bien coupable envers moi, bien
plus que je ne veux le dire. Faisons grce aux morts! Ils deviennent
meilleurs, je l'espre, dans un monde meilleur. Si les justes
ressentiments de celui-ci peuvent leur en retarder l'accs, il y a
longtemps que j'ai cri: Ouvrez-lui, mon Dieu.

Et que savons-nous du repentir au lendemain de la mort? Les orthodoxes
disent qu'un instant de contrition parfaite peut laver l'me de toutes
ses souillures, mme au seuil de l'ternit. Je le crois avec eux:
mais pourquoi veulent-ils qu'aussitt aprs la sparation de l'me et
du corps, cette douleur du pch, cette expiation suprme, cesse
d'tre possible? Est-ce que l'me a perdu, selon eux, sa lumire et sa
vie en montant vers le tribunal o Dieu l'appelle pour la juger? Ils
ne sont point consquents, ces catholiques qui regardent la misrable
preuve de cette vie comme dfinitive, puisqu'ils admettent un
purgatoire o l'on pleure, o l'on se repent, o l'on prie.

J'arrivai  Nrac, je courus chez le sous-prfet, M. Haussmann,
aujourd'hui prfet de la Seine. Je ne me rappelle pas s'il tait dj
le beau-frre de mon digne ami M. Artaud. Ce dernier a pous sa
soeur. Je sais que j'allai lui demander aide et protection, et qu'il
monta sur-le-champ dans ma voiture pour courir  Guillery, qu'il me
fit rendre ma fille sans bruit et sans querelle, qu'il nous ramena 
la sous-prfecture avec mes compagnons de voyage, et qu'il ne voulut
pas nous permettre de retourner  l'auberge, ni de partir avant deux
jours de repos, de paisibles promenades sur la jolie rivire de Bese
et le long des rives o la tradition place les jeunes amours de
Florette et de Henri IV. Il me fit dner avec d'anciens amis que je
fus heureuse de retrouver, et je me souviens que l'on causa beaucoup
philosophie, terrain neutre en comparaison de celui de la politique,
o le jeune fonctionnaire ne se ft pas trouv d'accord avec nous.
C'tait un esprit srieux, avide de creuser le problme gnral; mais
un savoir-vivre exquis l'empcha de soulever aucune question dlicate.

Je me souviens aussi que j'tais si peu verse dans la philosophie
moderne  cette poque, que j'coutai sans trouver rien  dire, et
qu'au retour je disais  mon compagnon de route: Vous avez discut
avec M. Haussmann sur des matires o je n'entends rien du tout. Je
n'ai, par rapport aux choses prsentes, que des sentiments et des
instincts. La science des ides nouvelles a des formules qui me sont
trangres et que je n'apprendrai probablement jamais. Il est trop
tard. J'appartiens par l'esprit  une gnration qui a dj fait son
temps. Il m'assura que je me trompais et que, quand j'aurais mis le
pied dans un certain cercle de discussion, je ne pourrais plus m'en
arracher. Il se trompait aussi un peu, mais il est certain que je ne
devais pas tarder  m'y intresser vivement.

Huit mois se passrent encore avant que j'eusse la tranquillit
ncessaire  ce genre d'tudes.

M. Dudevant ayant hrit d'un revenu qu'il avouait tre de 1,200 fr.
et qui devait bientt augmenter du double, il ne me semblait pas juste
qu'il continut  jouir de la moiti du mien. Il en jugea autrement,
et il fallut discuter encore. Je ne me serais pas donn tant de peine
pour une question d'argent, si j'avais pu tre certaine de suffire 
l'ducation de mes deux enfants. Mais le travail littraire est si
ventuel, que je ne voulais pas soumettre leur existence aux chances
de mon mtier: banqueroute d'diteurs, banqueroute de succs ou de
sant. Je voulais amener mon mari  ne plus s'occuper de Maurice, et
il y paraissait dispos. Puisqu'il se croyait trop gn pour payer son
entretien sans mon aide, je lui proposai de m'en charger moi-mme, et
il accepta enfin cette solution par un contrat dfinitif, en 1838. Il
me fit demander une somme de cinquante mille francs moyennant laquelle
il me rendit la jouissance de l'htel de Narbonne, patrimoine de mon
pre, et celle beaucoup plus prcieuse de garder et gouverner mes deux
enfants comme je l'entendrais. Je vendis le coupon de rente qui avait
constitu en partie la pension de ma mre; nous signmes cet change,
enchants l'un et l'autre de notre lot[22].

  [22] Depuis ce temps nous n'avons eu ensemble que de bons
  rapports. Il est venu  Nohant pour le mariage de ma fille.

Quant  l'argent, le mien ne valait pas grand'chose, en gard au
prsent. Le collge de Narbonne, maison historique fort vieille, avait
t si peu entretenu et rpar, qu'il me fallut y dpenser prs de
cent mille francs pour le remettre en bon rapport. Je travaillai dix
ans pour payer cette somme et faire de cette maison la dot de ma
fille.

Mais, au milieu des grands embarras que me suscitrent mes petites
proprits, je ne perdis pas courage. J'tais devenue  la fois pre
et mre de famille. C'est beaucoup de fatigue et de souci quand
l'hritage n'y suffit pas, et qu'il faut exercer une industrie
absorbante, comme l'est celle d'crire pour le public. Je ne sais ce
que je serais devenue si je n'avais pas eu, avec la facult de
veiller beaucoup, l'amour de mon art qui me ranimait  toute heure. Je
commenai  l'aimer le jour o il devint pour moi, non plus une
ncessit personnelle, mais un devoir austre. Il m'a, non pas
console, mais distraite de bien des peines, et arrache  bien des
proccupations.

Mais que de proccupations diverses, pour une tte sans grande varit
de ressources, que ces extrmes de la vie dont il fallut m'occuper
simultanment dans ma petite sphre! Le respect de l'art, les
obligations d'honneur, le soin moral et physique des enfants qui passe
toujours avant le reste, le dtail de la maison, les devoirs de
l'amiti, de l'assistance et de l'obligeance! Combien les journes
sont courtes pour que le dsordre ne s'empare pas de la famille, de la
maison, des affaires ou de la cervelle! J'y ai fait de mon mieux, et
je n'y ai fait que ce qui est possible  la volont et  la foi. Je
n'tais pas seconde par une de ces merveilleuses organisations qui
embrassent tout sans effort et qui vont sans fatigue du lit d'un
enfant malade  une consultation judiciaire, et d'un chapitre de roman
 un registre de comptabilit. J'avais donc dix fois, cent fois plus
de peine qu'il n'y paraissait. Pendant plusieurs annes je ne
m'accordai que quatre heures de sommeil; pendant beaucoup d'autres
annes je luttai contre d'atroces migraines jusqu' tomber en
dfaillance sur mon travail, et toutes choses n'allrent pourtant pas
toujours au gr de mon zle et de mon dvouement.

D'o je conclus que le mariage doit tre rendu aussi indissoluble que
possible; car, pour mener une barque aussi fragile que la scurit
d'une famille sur les flots rtifs de notre socit, ce n'est pas trop
d'un homme et d'une femme, un pre et une mre se partageant la tche,
chacun selon sa capacit.

Mais l'indissolubilit du mariage n'est possible qu' la condition
d'tre volontaire, il faut la rendre possible.

Si, pour sortir de ce cercle vicieux, vous trouvez autre chose que la
religion de l'galit de droits entre l'homme et la femme, vous aurez
fait une belle dcouverte.




CHAPITRE SIXIEME.

  Mort d'Armand Carrel.--M. mile de Girardin.--Rsum sur
    verard.--Dpart pour Majorque.--Frdric Chopin.--La
    Chartreuse de Valdemosa.--Les prludes.--Jour de
    pluie.--Marseille. Le docteur Cauvires.--Course en mer jusqu'
    Gnes.--Retour  Nohant.--Maurice malade et guri.--Le 12 mai
    1839.--Armand Barbs.--Son erreur et sa sublimit.


Deux circonstances portent ma pense, en cet endroit de mon rcit, sur
deux des hommes les plus remarquables de notre temps. Ces deux
-propos sont la mort de Carrel, qui eut lieu presque le mme jour que
mon procs  Bourges, en 1836, et la question du mariage, que je viens
d'effleurer  propos de ma propre histoire. C'est de M. mile de
Girardin qu'il s'agit. M. de Girardin journaliste, M. de Girardin
lgislateur, dirai-je M. de Girardin politique et philosophique? Le
titre de journaliste embrasse peut-tre tous les autres.

Jusqu' ce jour, le dix-neuvime sicle a eu deux grands journalistes,
Armand Carrel, mile de Girardin. Par une mystrieuse et poignante
fatalit, l'un a tu l'autre, et, chose plus frappante encore, le
vainqueur de ce dplorable combat, jeune alors et en apparence
infrieur au vaincu sous le rapport de l'tendue du talent, est arriv
 le dpasser de toute l'tendue du progrs qui s'est accompli dans
les ides gnrales et qui s'est fait en lui-mme. Si Carrel et vcu,
et-il subi la loi de ce progrs? Esprons-le; mais soyons sans
prvention, et avouons que, ft-il rest ce qu'il tait  la veille de
sa mort, il nous paratrait, je parle  ceux qui voient comme moi,
singulirement arrir.

mile de Girardin ne s'est pas arrt dans sa marche, bien qu'il ait
paru, qu'il ait peut-tre t emport par des courants contraires en
de certains lans de sa ligne ascendante.

Si bien que, sans dire une normit, ni chercher un paradoxe, on
pourrait entrevoir un incomprhensible dessein de la Providence, non
pas dans ce fait douloureux et  jamais regrettable de la mort de
Carrel, mais dans cet hritage de son gnie recueilli prcisment par
son adversaire constern.

Quel et t le rle de Carrel en 1848? Cette question s'est souvent
pose dans nos esprits  cette poque. Mes souvenirs me le
prsentaient comme l'ennemi n du socialisme. Les souvenirs de mes
amis combattaient le mien, et la fin de nos commentaires tait
qu'ayant un grand coeur, il aurait pu tre illumin de quelque grande
lumire.

Mais il est certain qu'en 1847 mile de Girardin tait, relativement
au mouvement accompli dans les esprits et dans le sien propre depuis
dix ans, ce qu'tait Armand Carrel dix ans auparavant.

Il l'a dpass depuis, relativement et rellement: il l'a immensment
dpass.

Ce n'est pas un vain parallle que je veux tablir ici entre deux
caractres trs-opposs dans leurs instincts et deux talents
trs-diffrents dans leurs manires. C'est un rapprochement qui me
frappe, qui m'a frappe souvent et qui me semble amen par la fatalit
des situations.

Carrel, sous la rpublique se ft prononc pour la prsidence,  moins
que Carrel n'et bien chang! Carrel et peut-tre t prsident de la
rpublique. M. de Girardin et probablement soutenu un autre candidat;
mais ce n'est pas la question de l'institution qui les et diviss.

Jusque-l, sans s'en apercevoir, M. de Girardin n'avait donc pas t
plus loin que Carrel, mais personne dans nos rangs ne s'apercevait que
Carrel n'avait pas t plus loin que M. de Girardin.

Je n'ai pas connu particulirement Carrel. Je ne lui ai jamais parl,
bien que je l'aie rencontr souvent; mais je me rappellerai toute ma
vie une heure de conversation entre verard et lui,  laquelle
j'assistai sans qu'il me vt. Je lisais dans l'embrasure d'une
fentre, le rideau tait tomb de lui-mme sur moi lorsqu'il entra.
Ils parlrent du peuple. Je fus abasourdie. Carrel n'avait pas la
notion du progrs! Ils ne furent pas d'accord. verard l'influena,
puis,  son tour, il fut influenc par lui. Le plus faible entrana le
plus fort, cela se voit souvent.

Aprs avoir parcouru bien des horizons depuis ce jour-l, verard, en
1847, tait revenu s'enfermer dans l'horizon limit de Carrel.

En voyant ces fluctuations des grands esprits, les partisans
s'alarment, s'tonnent ou s'indignent. Les plus impatients crient  la
dfection,  la trahison. Les derniers jours de Carrel furent
empoisonns par ces injustices. verard ragit et lutta jusqu' sa fin
contre des soupons amers. M. de Girardin, plus accus, plus insult,
plus ha encore par toutes les nuances des partis, est seul rest
debout. Il est aujourd'hui, en France, le champion des thories les
plus audacieuses et les plus gnreuses sur la libert. Ainsi le
voulait la destine en le douant d'une force suprieure  celle de ses
adversaires.

Il faudrait pouvoir retrancher de nos moeurs politiques la prvention,
l'impatience et la colre. Les ides que nous poursuivons ne
trouveront leur triomphe que dans des consciences quitables et
gnreuses. Qu'un homme comme Carrel ait t outrag et navr par des
lettres de reproches et de menaces impies, que tant d'autres,
galement purs, aient t accuss d'ambition cupide ou de lchet de
caractre, c'est, dit-on, l'invitable cume qui court sur le flot
dbord des passions. On ajoute qu'il faut en prendre son parti et que
toute rvolution est  ce prix amer.

Eh bien, non, n'en prenons plus notre parti. Excusons ces garements
invitables dans le pass, ne les acceptons plus pour l'avenir.
Disons-nous une bonne fois qu'aucun parti, mme le ntre, ne
gouvernera longtemps par la haine, la violence et l'insulte.
N'admettons plus que les rpubliques doivent tre ombrageuses et les
dictatures vindicatives. Ne rvons plus le progrs  la condition d'y
marcher en nous souponnant, en nous flagellant les uns les autres.
Laissons au pass ses tnbres, ses emportements, ses grossirets.
Admettons que les hommes qui ont fait de grandes choses, ou qui ont eu
seulement de grandes ides ou de grands sentiments, ne doivent pas
tre accuss  la lgre et qu'ils doivent toujours l'tre avec
mesure. Soyons assez intelligents pour apprcier ces hommes au point
de vue de l'ensemble de l'histoire; voyons leur puissance et ses
limites naturelles, fatales. Vouloir qu' toutes les heures de sa vie
un homme suprieur rponde  l'idal qu'il nous a fait entrevoir,
c'est faire le procs  Dieu mme, qui a cr l'homme incertain et
limit. Que nos suffrages, dans un tat libre, ne se portent pas sur
celui dont,  une certaine heure l'esprit dfaille, hsite ou s'gare,
c'est notre droit. Mais, en l'loignant pour un instant de notre
route, rendons-lui encore hommage en songeant que demain peut-tre nos
destins auront besoin de l'homme qui s'est repos dans le scrupule ou
dans la prudence[23].

  [23] C'est ainsi qu'il faut juger M. Lamartine.

Quand nos moeurs politiques auront fait ce progrs, quand les luttes
de la popularit n'auront plus pour armes l'injure, l'ingratitude et
la calomnie, nous ne verrons plus de dfections importantes, soyez-en
certains. Les dfections sont presque toujours des ractions de
l'orgueil bless, des actes de dpit. Ah! je l'ai vu cent fois! Tel
homme qui, respect et mnag dans son caractre, et march dans le
droit chemin, s'est violemment spar de ses coreligionnaires  cause
d'une parole blessante, et les plus grands caractres ne sont pas 
l'abri de la cuisante blessure d'une attaque contre l'honneur, ou
seulement d'une critique brutale contre leur sagesse. Je ne peux pas
citer les exemples trop rapprochs de nous, mais vous en avez
certainement vu vous-mme, quel que soit votre milieu. De funestes
dterminations ont d tre prises devant vous, qui tenaient  un fil
bien dli!

Et cela n'est-il pas dans la nature humaine? On devient insensiblement
l'ennemi de l'homme qui s'est dclar votre ennemi. S'il s'acharne,
quelle que soit votre patience, vous arrivez peu  peu  le croire
aveugle et injuste en toutes choses, du moment qu'il est injuste et
aveugle envers vous. Ses ides mmes vous deviennent antipathiques en
mme temps que son langage. Vous diffriez sur quelques points au
dbut, et voil que les croyances mme qui vous taient communes vous
apparaissent douteuses, du moment qu'il leur a donn des formules qui
semblent tre la critique ou la ngation des vtres. Vous partez d'un
jeu de mots et vous finissez par du sang. Les duels n'ont souvent pas
d'autre cause, et il y a des duels de parti  parti qui ensanglantent
la place publique.

Quel est le plus grand coupable dans ces funestes embrasements de
l'histoire? Le premier qui dit  son frre _Raca_. Si Abel et dit le
premier cette parole  Can, c'est lui que Dieu et puni comme le
premier meurtrier de la race humaine.

Ces rflexions qui m'entranent ne sont pas hors de propos quand je me
rappelle la mort de Carrel, la douleur d'verard et la haine de notre
parti contre M. de Girardin. Si nous eussions t justes, si nous
eussions reconnu que M. de Girardin ne pouvait pas refuser de se
battre srieusement avec Carrel, comme il tait pourtant bien facile
de s'en convaincre en examinant les faits; si, aprs avoir trait
Carrel d'esprit lche et poltron, on n'et pas trait son adversaire
de spadassin et d'assassin, il ne nous et pas fallu vingt ans pour
nous emparer de notre bien lgitime, c'est--dire du secours de cette
grande puissance et de cette grande lumire qu'mile de Girardin
portait en lui, et devait porter tout seul sur le chemin qui conduit 
notre but commun.

Que de mfiances et de prventions contre lui! Je les ai subies, moi
aussi; non pas pour ce fait du duel, d'o, dangereusement bless
lui-mme, il remporta la blessure plus profonde encore d'une
irrparable douleur: quand des voix ardentes s'levaient autour de moi
pour s'crier: Quoi qu'il y ait, on ne tue pas Carrel! on ne doit pas
tuer Carrel! je me rappelais que M. de Girardin, ayant essuy le feu
de M. Degouve-Dennuques, avait refus de le viser, et que cet acte,
digne de Carrel parce qu'il tait chevaleresque, avait t considr
comme une injure parce qu'il venait d'un ennemi politique. Quant  la
cause du duel, il est impossible que les tmoins eussent pu la trouver
suffisante, si Carrel ne les y et contraints par son obstination.
Sans aucun doute, Carrel tait aigri et voulait arracher une
humiliation plutt qu'une rparation. Encore tait-ce la rparation
d'un tort peut-tre imaginaire.--Quant aux suites du duel, elles
furent navrantes et honorables pour M. de Girardin. Il fut insult par
les amis de Carrel, et pour toute vengeance il porta le deuil de
Carrel.

Ce n'tait donc pas l le motif de notre antipathie, et verard
lui-mme, en pleurant Carrel qu'il chrissait, rendait justice  la
loyaut de l'adversaire, quand il tait de sang-froid. Mais il nous
semblait voir, dans ce gnie pratique qui commenait  se rvler,
l'ennemi n de nos utopies. Nous ne nous trompions pas. Un abme nous
sparait alors. Nous spare-t-il encore? Oui, sur des questions de
sentiment, sur des rves d'idal? et, quant  moi, sur la question du
mariage, aprs mre rflexion, je n'hsite pas  le dire. M. de
Girardin socialiste, c'est--dire touchant aux questions vitales de la
famille dans un livre admirable quant  la politique et  l'esprit des
lgislations, laisse dans l'ombre ou jette dans de tmraires aperus
ce grand dogme de l'amour et de la maternit. Il n'admet qu'une mre
et des enfants dans la constitution de la famille. J'ai dit plus haut,
je dirai encore ailleurs, toujours et partout, qu'il faut un pre et
une mre.

Mais une discussion nous mnerait trop loin, et tout ceci est une
digression  mon histoire. Je ne la regrette pas, et je ne la
retranche pas; mais il faut que, remettant encore  un autre cadre
l'apprciation de cette nouvelle figure historique, apparue un instant
dans mon rcit, je rsume ce peu de pages.

Carrel disparut, emport par la destine, et non pas immol par un
ennemi. Un grand journaliste, c'est--dire un de ces hommes de
synthse qui font, au jour le jour, l'histoire de leur poque en la
rattachant au pass et  l'avenir,  travers les inspirations ou les
lassitudes du gnie, laissa tomber le flambeau qu'il portait dans le
sang de son adversaire, et dans le sien propre. L'adversaire lava ce
sang de ses larmes et ramassa le flambeau. Le tenir lev n'tait pas
chose facile aprs une telle catastrophe. La lumire vacilla longtemps
dans ses mains perdues. Le souffle des passions a pu l'obscurcir ou
la faire dvier; mais elle devait vivre, et nous eussions d la saluer
plus tt. Nous ne l'avons pas fait, et elle a vcu quand mme. La
mission de l'hritier de Carrel s'est ennoblie dans la tempte. Au
jour des catastrophes elle a t chevaleresque et gnreuse. Un moment
est venu o lui seul a pu montrer, en France, le courage et la foi que
Carrel et sans doute t forc de refouler au fond de son coeur,
puisque Carrel n'et pu se dfendre du devoir de saisir,  un moment
donn, le pouvoir pour son compte. M. de Girardin a eu le rare bonheur
de n'y tre pas contraint. C'est quelquefois un grand honneur
aussi[24].

  [24] Au moment o je corrige ces preuves, une douloureuse
  nouvelle vient me frapper: Mme de Girardin est morte, elle que je
  laissais malade il y a un mois, mais encore rayonnante de beaut,
  d'intelligence, de grce et de bont, car elle tait bonne, bien
  vraiment bonne! Tout le monde sait qu'elle avait du gnie; mais
  cette tendresse dlicate, cette fibre d'exquise maternit que ses
  ouvrages dramatiques venaient de rvler, ses amis seuls la
  connaissaient dj. Pour moi, j'ai t  mme de l'apprcier
  profondment.

  Elle a pleur avec nous la plus douloureuse des pertes, d'un
  enfant ador, et pleur si navement, si ardemment! Elle n'avait
  pourtant pas t mre, et ce n'est pas l'intelligence toute seule
  qui rvle  une femme ce que les mres doivent souffrir: C'est le
  coeur, c'est le gnie de la tendresse, et Mme de Girardin avait ce
  gnie-l pour couronnement d'une admirable organisation.

Revenons  verard. Trois ans s'taient couls depuis qu'verard
avait pris une grande influence morale sur mon esprit. Il la perdit
pour des causes que je n'ai pas attendu jusqu' ce jour pour oublier.
Oublier est bien le mot, car la nettet des souvenirs est quelquefois
encore du ressentiment. Je sais en gros que ces causes furent de
diverse nature: d'une part, ses vellits d'_ambition_; il se servait
toujours de ce mot-l pour exprimer ses violens et fugitifs besoins
d'activit; de l'autre, les emportemens trop ritrs de son
caractre, aigri souvent par l'inaction ou les dceptions.

Quant  l'innocente ambition de siger  la Chambre des dputs et d'y
prendre de l'influence, je ne la dsapprouvais nullement; mais j'avoue
qu'elle me gtait un peu mon vieux verard, car c'est comme vieillard,
aux heures o sa figure altre marquait soixante ans, que je le
chrissais d'une affection presque filiale, parce que, dans ces
momens-l, il tait doux, vrai, simple, candide et tout rempli d'idal
divin. tait-ce alors qu'il tait lui-mme? C'est ce que je n'ai
jamais pu savoir. Il tait sincre  coup sr dans tous ses aspects;
mais quelle et t sa vraie nature si son organisation et t
rgulire, c'est--dire si un mal chronique ne l'et pas fait passer
par de continuelles alternatives de fivre et de langueur?
L'exaltation maladive me le rendait, je ne dirai pas antipathique,
mais comme tranger. C'est lorsqu'il redevenait jeune, actif, ardent
au petit combat de la politique d'actualit, que j'prouvais
l'invincible besoin de ne pas trop m'intresser  lui.

C'est cette indiffrence  ce qu'il regardait alors comme l'intrt
puissant de sa vie qu'il ne me pardonnait qu'aprs des bouderies ou
des reproches. Pour viter le retour de ces querelles, je ne
provoquais ni ses lettres ni ses visites. Elles devinrent de plus en
plus rares. Il fut nomm dput. Son dbut  la Chambre le posa, dans
une question de proprit particulire que je ne me rappelle pas bien,
comme raisonneur habile plus que comme orateur politique. Son rle y
fut effac, selon moi. Je ne voulais pas le tourmenter. D'un homme
comme lui on pouvait attendre le rveil sans inquitude. Nous fmes
des mois entiers sans nous voir et sans nous crire. J'tais fixe 
Nohant. Il y apparut toujours de loin en loin jusque vers la
rvolution de fvrier. Dans les dernires entrevues, nous n'tions
plus d'accord sur le fond des choses. J'avais un peu tudi et mdit
mon idal; il semblait avoir cart le sien pour revenir  un sicle
en arrire de la rvolution. Il ne fallait pas lui rappeler le pont
des Saints-Pres. Il et affirm par serment et de bonne foi que
j'avais rv, ainsi que Planet. Il s'irritait quand je voulais lui
prouver que j'avais gard et amlior mes sentimens, et qu'il avait
laiss reculer et obscurcir les siens. Il raillait mon socialisme avec
un peu d'amertume, et cependant il redevenait aisment tendre et
paternel. Alors je lui prdisais qu'un jour il redeviendrait
socialiste, et qu'outre-passant le but, il me reprocherait ma
modration. Cela ft arriv certainement s'il et vcu.

L'absence ni la mort ne dtruisent les grandes amitis; la mienne lui
resta et lui reste en dpit de tout. Je ne fus jamais brouille avec
lui, et il le fut pourtant avec moi dans les dernires annes de sa
vie. Je dirai pourquoi.

Il voulait tre commissaire  Bourges sous le gouvernement provisoire.
Il ne le fut pas et s'en prit  moi. Il me supposait auprs du
ministre de l'intrieur, une influence que j'tais loin d'avoir. M.
Ledru-Rollin n'avait pas coutume de me consulter sur ses dcisions
politiques. Quelques personnes l'ont dit: ce fut une mauvaise
plaisanterie. verard eut la simplicit de le croire sur des
commentaires de province.

Mais, pour tre dans la vrit et dans la sincrit absolue, je dus ne
pas lui cacher que si j'avais eu cette influence et si j'avais t
consulte, ou, pour mieux dire, si j'avais t le ministre en
personne, je n'eusse pas raisonn ni agi autrement que n'avait fait le
ministre. Je poussai la loyaut jusqu' lui crire que M. Ledru-Rollin
ayant pris cette dtermination et la dclarant aprs coup dans une
conversation  laquelle je me trouvais prsente, j'avais trouv
srieux et justes les motifs qu'il en avait donns.--verard, je l'ai
dit dj, et je le lui disais  lui-mme, avait t surpris par la
rpublique dans une phase d'antipathie marque pour les ides qui
devaient, qui eussent d faire vivre la rpublique. Il et pu
redevenir l'homme du lendemain; mobile et sincre comme il l'tait, on
ne devait gure tre en peine de son retour, et, dans tous les cas, on
pouvait bien l'attendre sans compromettre l'avenir d'une puissance
comme la sienne. Mais,  coup sr, il n'tait pas l'homme de ce
jour-l, du jour o nous tions, jour de foi entire et d'aspiration
illimite vers des principes rejets la veille par verard.

Je ne m'tais pas trompe. Sous la pression des circonstances, verard
tait  un des fates de la montagne, lorsque la violence des
vnements l'en fit descendre sans espoir d'y jamais remonter: la
cruelle mort l'attendait. On m'a dit qu'il ne m'avait jamais pardonn
ma sincrit. Eh bien, je crois le contraire. Je crois que son coeur a
t juste et sa raison lucide  un moment donn connu de lui seul.
Aujourd'hui que je vois son me face  face, je suis bien tranquille.

Il est une autre me, non moins belle et pure dans son essence, non
moins malade et trouble dans ce monde, que je retrouve avec autant de
placidit dans mes entretiens avec les morts, et dans mon attente de
ce monde meilleur o nous devons nous reconnatre tous au rayon d'une
lumire plus vive et plus divine que celle de la terre.

Je parle de Frdric Chopin, qui fut l'hte des huit dernires annes
de ma vie de retraite  Nohant sous la monarchie.

En 1838, ds que Maurice m'eut t dfinitivement confi, je me
dcidai  chercher pour lui un hiver plus doux que le ntre.
J'esprais le prserver ainsi du retour des rhumatismes cruels de
l'anne prcdente. Je voulais trouver, en mme temps, un lieu
tranquille o je pusse le faire travailler un peu ainsi que sa soeur,
et travailler moi-mme sans excs. On gagne bien du temps quand on ne
voit personne, on est forc de veiller beaucoup moins.

Comme je faisais mes projets et mes prparatifs de dpart, Chopin, que
je voyais tous les jours et dont j'aimais tendrement le gnie et le
caractre, me dit  plusieurs reprises que, s'il tait  la place de
Maurice, il serait bientt guri lui-mme. Je le crus, et je me
trompai. Je ne le mis pas dans le voyage  la place de Maurice, mais 
ct de Maurice. Ses amis le pressaient depuis longtemps d'aller
passer quelque temps dans le midi de l'Europe. On le croyait
phthisique. Gaubert l'examina et me jura qu'il ne l'tait pas. Vous
le sauverez, en effet, me dit-il, si vous lui donnez de l'air, de la
promenade et du repos. Les autres, sachant bien que jamais Chopin ne
se dciderait  quitter le monde et la vie de Paris sans qu'une
personne aime de lui et dvoue  lui ne l'y entrant, me pressrent
vivement de ne pas repousser le dsir qu'il manifestait si  propos et
d'une faon tout inespre.

J'eus tort, par le fait, de cder  leur esprance et  ma propre
sollicitude. C'tait bien assez de m'en aller seule  l'tranger avec
deux enfants, l'un dj malade, l'autre exubrant de sant et de
turbulence, sans prendre encore un tourment de coeur et une
responsabilit de mdecin.

Mais Chopin tait dans un moment de sant qui rassurait tout le monde.
Except Grzymala, qui ne s'y trompait pas trop, nous avions tous
confiance. Je priai cependant Chopin de bien consulter ses forces
morales, car il n'avait jamais envisag sans effroi, depuis plusieurs
annes, l'ide de quitter Paris, son mdecin, ses relations, son
appartement mme et son piano. C'tait l'homme des habitudes
imprieuses, et tout changement, si petit qu'il ft, tait un
vnement terrible dans sa vie.

Je partis avec mes enfants, en lui disant que je passerais quelques
jours  Perpignan, si je ne l'y trouvais pas; et que s'il n'y venait
pas au bout d'un certain dlai, je passerais en Espagne. J'avais
choisi Majorque sur la foi de personnes qui croyaient bien connatre
le climat et les ressources du pays, et qui ne les connaissaient pas
du tout.

Mendizabal, notre ami commun, un homme excellent autant que clbre,
devait se rendre  Madrid et accompagner Chopin jusqu' la frontire,
au cas o il donnerait suite  son rve de voyage.

Je m'en allai donc avec mes enfants et une femme de chambre dans le
courant de novembre. Je m'arrtai le premier soir au Plessis, o
j'embrassai avec joie ma mre Angle et toute cette bonne et chre
famille qui m'avait ouvert les bras quinze ans auparavant. Je trouvai
les fillettes grandes, belles et maries. Tonine, ma prfre, tait 
la fois superbe et charmante. Mon pauvre pre James tait goutteux et
marchait sur des bquilles. J'embrassai le pre et la fille pour la
dernire fois! Tonine devait mourir  la suite de sa premire
maternit, son pre  peu prs dans le mme temps.

Nous fmes un grand dtour, voyageant pour voyager. Nous revmes 
Lyon notre amie l'minente artiste madame Montgolfier, Thodore de
Seynes, etc., et descendmes le Rhne jusqu' Avignon, d'o nous
courmes  Vaucluse, une des plus belles choses du monde, et qui
mrite bien l'amour de Ptrarque et l'immortalit de ses vers. De l,
traversant le Midi, saluant le pont du Gard, nous arrtant quelques
jours  Nmes pour embrasser notre cher prcepteur et ami Boucoiran et
pour faire connaissance avec madame d'Oribeau, une femme charmante que
je devais conserver pour amie, nous gagnmes Perpignan, o ds le
lendemain nous vmes arriver Chopin. Il avait trs-bien support le
voyage. Il ne souffrit pas trop de la navigation jusqu' Barcelone, ni
de Barcelone jusqu' Palma. Le temps tait calme, la mer excellente;
nous sentions la chaleur augmenter d'heure en heure. Maurice
supportait la mer presque aussi bien que moi; Solange moins bien;
mais,  la vue des ctes escarpes de l'le, denteles au soleil du
matin par les alos et les palmiers, elle se mit  courir sur le pont,
joyeuse et frache comme le matin mme.

J'ai peu  dire ici sur Majorque, ayant crit un gros volume sur ce
voyage. J'y ai racont mes angoisses relativement au malade que
j'accompagnais. Ds que l'hiver se fit, et il se dclara tout  coup
par des pluies torrentielles, Chopin prsenta, subitement aussi, tous
les caractres de l'affection pulmonaire. Je ne sais ce que je serais
devenue si les rhumatismes se fussent empars de Maurice; nous
n'avions aucun mdecin qui nous inspirt confiance, et les plus
simples remdes taient presque impossibles  se procurer. Le sucre
mme tait souvent de mauvaise qualit et rendait malade.

Grce au ciel, Maurice, affrontant du matin au soir la pluie et le
vent, avec sa soeur, recouvra une sant parfaite. Ni Solange ni moi ne
redoutions les chemins inonds et les averses. Nous avions trouv dans
une chartreuse abandonne et ruine en partie un logement sain et des
plus pittoresques. Je donnais des leons aux enfants dans la matine.
Ils couraient tout le reste du jour, pendant que je travaillais; le
soir, nous courions ensemble dans les clotres au clair de la lune, ou
nous lisions dans les cellules. Notre existence et t fort agrable
dans cette solitude romantique, en dpit de la sauvagerie du pays et
de la chiperie des habitants, si ce triste spectacle des souffrances
de notre compagnon et certains jours d'inquitude srieuse pour sa vie
ne m'eussent t forcment tout le plaisir et tout le bnfice du
voyage.

Le pauvre grand artiste tait un malade dtestable. Ce que j'avais
redout, pas assez malheureusement, arriva. Il se dmoralisa d'une
manire complte. Supportant la souffrance avec assez de courage, il
ne pouvait vaincre l'inquitude de son imagination. Le clotre tait
pour lui plein de terreurs et de fantmes, mme quand il se portait
bien. Il ne le disait pas, et il me fallut le deviner. Au retour de
mes explorations nocturnes dans les ruines avec mes enfants, je le
trouvais,  dix heures du soir, ple devant son piano, les yeux
hagards et les cheveux comme dresss sur la tte. Il lui fallait
quelques instants pour nous reconnatre.

Il faisait ensuite un effort pour rire, et il nous jouait des choses
sublimes qu'il venait de composer, ou, pour mieux dire, des ides
terribles ou dchirantes qui venaient de s'emparer de lui, comme  son
insu, dans cette heure de solitude, de tristesse et d'effroi.

C'est l qu'il a compos les plus belles de ces courtes pages qu'il
intitulait modestement des prludes. Ce sont des chefs-d'oeuvre.
Plusieurs prsentent  la pense des visions de moines trpasss et
l'audition des chants funbres qui l'assigeaient, d'autres sont
mlancoliques et suaves; ils lui venaient aux heures de soleil et de
sant, au bruit du rire des enfants sous la fentre, au son lointain
des guitares, au chant des oiseaux sous la feuille humide,  la vue
des petites roses ples panouies sur la neige.

D'autres encore sont d'une tristesse morne et, en vous charmant
l'oreille, vous navrent le coeur. Il y en a un qui lui vint par une
soire de pluie lugubre et qui jette dans l'me un abattement
effroyable. Nous l'avions laiss bien portant ce jour-l, Maurice et
moi, pour aller  Palma acheter des objets ncessaires  notre
campement. La pluie tait venue, les torrents avaient dbord: nous
avions fait trois lieues en six heures pour revenir au milieu de
l'inondation, et nous arrivions en pleine nuit, sans chaussures,
abandonns de notre voiturin,  travers des dangers inous[25]. Nous
nous htions en vue de l'inquitude de notre malade. Elle avait t
vive, en effet, mais elle s'tait comme fige en une sorte de
dsesprance tranquille, et il jouait son admirable prlude en
pleurant. En nous voyant entrer, il se leva en jetant un grand cri,
puis il nous dit, d'un air gar et d'un ton trange: Ah! je le
savais bien, que vous tiez morts!

  [25] Voyez un _Hiver dans le midi de l'Europe_, par G. Sand.

Quand il eut repris ses esprits et qu'il vit l'tat o nous tions, il
fut malade du spectacle rtrospectif de nos dangers: mais il m'avoua
ensuite qu'en nous attendant il avait vu tout cela dans un rve et
que, ne distinguant plus ce rve de la ralit, il s'tait calm et
comme assoupi en jouant du piano, persuad qu'il tait mort lui-mme.
Il se voyait noy dans un lac; des gouttes d'eau pesantes et glaces
lui tombaient en mesure sur la poitrine, et quand je lui fis couter
le bruit de ces gouttes d'eau, qui tombaient en effet en mesure sur le
toit, il nia les avoir entendues. Il se fcha mme de ce que je
traduisais par le mot d'harmonie imitative. Il protestait de toutes
ses forces, et il avait raison, contre la purilit de ces imitations
pour l'oreille. Son gnie tait plein des mystrieuses harmonies de la
nature, traduites par des quivalents sublimes dans sa pense musicale
et non par une rptition servile des sons extrieurs[26]. Sa
composition de ce soir-l tait bien pleine des gouttes de pluie qui
rsonnaient sur les tuiles sonores de la Chartreuse, mais elles
s'taient traduites dans son imagination et dans son chant par des
larmes tombant du ciel sur son coeur.

  [26] J'ai donn, dans _Consuelo_, une dfinition de cette
  distinction musicale qui l'a pleinement satisfait, et qui, par
  consquent, doit tre claire.

Le gnie de Chopin est le plus profond et le plus plein de sentiments
et d'motions qui ait exist. Il a fait parler  un seul instrument la
langue de l'infini; il a pu souvent rsumer, en dix lignes qu'un
enfant pourrait jouer, des pomes d'une lvation immense, des drames
d'une nergie sans gale. Il n'a jamais eu besoin des grands moyens
matriels pour donner le mot de son gnie. Il ne lui a fallu ni
saxophones ni ophiclides pour remplir l'me de terreur; ni orgues
d'glise, ni voix humaines pour la remplir de foi et d'enthousiasme.
Il n'a pas t connu et il ne l'est pas encore de la foule. Il faut de
grands progrs dans le got et l'intelligence de l'art pour que ses
oeuvres deviennent populaires. Un jour viendra o l'on orchestrera sa
musique sans rien changer  sa partition de piano, et o tout le monde
saura que ce gnie aussi vaste, aussi complet, aussi savant que celui
des plus grands matres qu'il s'tait assimils, a gard une
individualit encore plus exquise que celle de Sbastien Bach, encore
plus puissante que celle de Beethoven, encore plus dramatique que
celle de Weber. Il est tous les trois ensemble, et il est encore
lui-mme, c'est--dire plus dli dans le got, plus austre dans le
grand, plus dchirant dans la douleur. Mozart seul lui est suprieur,
parce que Mozart a en plus le calme de la sant, par consquent la
plnitude de la vie.

Chopin sentait sa puissance et sa faiblesse. Sa faiblesse tait dans
l'excs mme de cette puissance qu'il ne pouvait rgler. Il ne pouvait
pas faire, comme Mozart (au reste Mozart seul a pu le faire), un
chef-d'oeuvre avec une teinte plate. Sa musique tait pleine de
nuances et d'imprvu. Quelquefois, rarement, elle tait bizarre,
mystrieuse et tourmente. Quoiqu'il et horreur de ce que l'on ne
comprend pas, ses motions excessives l'emportaient,  son insu, dans
des rgions connues de lui seul. J'tais peut-tre pour lui un mauvais
arbitre (car il me consultait comme Molire sa servante), parce que, 
force de le connatre, j'en tais venue  pouvoir m'identifier 
toutes les fibres de son organisation. Pendant huit ans, en m'initiant
chaque jour au secret de son inspiration ou de sa mditation musicale,
son piano me rvlait les entranements, les embarras, les victoires
ou les tortures de sa pense. Je le comprenais donc comme il se
comprenait lui-mme, et un juge plus tranger  lui-mme l'et forc 
tre plus intelligible pour tous.

Il avait eu quelquefois des ides riantes et toutes rondes dans sa
jeunesse. Il a fait des chansons polonaises et des romances indites
d'une charmante bonhomie ou d'une adorable douceur. Quelques-unes de
ses compositions ultrieures sont encore comme des sources de cristal
o se mire un clair soleil. Mais qu'elles sont rares et courtes, ces
tranquilles extases de sa contemplation! Le chant de l'alouette dans
le ciel et le moelleux flottement du cygne sur les eaux immobiles sont
pour lui comme des clairs de la beaut dans la srnit. Le cri de
l'aigle plaintif et affam sur les rochers de Majorque, le sifflement
amer de la bise et la morne dsolation des ifs couverts de neige
l'attristaient bien plus longtemps et bien plus vivement que ne le
rjouissaient le parfum des orangers, la grce des pampres et la
cantilne mauresque des laboureurs.

Il en tait ainsi de son caractre en toutes choses. Sensible un
instant aux douceurs de l'affection et aux sourires de la destine, il
tait froiss des jours, des semaines entires par la maladresse d'un
indiffrent ou par les menues contrarits de la vie relle. Et, chose
trange, une vritable douleur ne le brisait pas autant qu'une petite.
Il semblait qu'il n'et pas la force de la comprendre d'abord et de la
ressentir ensuite. La profondeur de ses motions n'tait donc
nullement en rapport avec leurs causes. Quant  sa dplorable sant,
il l'acceptait hroquement dans les dangers rels, et il s'en
tourmentait misrablement dans les altrations insignifiantes. Ceci
est l'histoire et le destin de tous les tres en qui le systme
nerveux est dvelopp avec excs.

Avec le sentiment exagr des dtails, l'horreur de la misre et les
besoins d'un bien-tre raffin, il prit naturellement Majorque en
horreur au bout de peu de jours de maladie. Il n'y avait pas moyen de
se remettre en route, il tait trop faible. Quand il fut mieux, les
vents contraires rgnrent sur la cte, et pendant trois semaines le
bateau  vapeur ne put sortir du port. C'tait l'unique embarcation
possible, et encore ne l'tait-elle gure.

Notre sjour  la Chartreuse de Valdemosa fut donc un supplice pour
lui et un tourment pour moi. Doux, enjou, charmant dans le monde,
Chopin malade tait dsesprant dans l'intimit exclusive. Nulle me
n'tait plus noble, plus dlicate, plus dsintresse; nul commerce
plus fidle et plus loyal, nul esprit plus brillant dans la gat,
nulle intelligence plus srieuse et plus complte dans ce qui tait de
son domaine; mais en revanche, hlas! nulle humeur n'tait plus
ingale, nulle imagination plus ombrageuse et plus dlirante; nulle
susceptibilit plus impossible  ne pas irriter, nulle exigence de
coeur plus impossible  satisfaire. Et rien de tout cela n'tait sa
faute,  lui. C'tait celle de son mal. Son esprit tait corch vif;
le pli d'une feuille de rose, l'ombre d'une mouche le faisaient
saigner. Except moi et mes enfants, tout lui tait antipathique et
rvoltant sous le ciel de l'Espagne. Il mourait de l'impatience du
dpart, bien plus que des inconvnients du sjour.

Nous pmes enfin nous rendre  Barcelone et de l, par mer encore, 
Marseille,  la fin de l'hiver. Je quittai la Chartreuse avec un
mlange de joie et de douleur. J'y aurais bien pass deux ou trois
ans, seule avec mes enfants. Nous avions une malle de bons livres
lmentaires que j'avais le temps de leur expliquer. Le ciel devenait
magnifique et l'le un lieu enchant. Notre installation romantique
nous charmait; Maurice se fortifiait  vue d'oeil, et nous ne
faisions que rire des privations pour notre compte. J'aurais eu de
bonnes heures de travail sans distraction; je lisais de beaux ouvrages
de philosophie et d'histoire quand je n'tais pas garde-malade, et le
malade lui-mme et t adorablement bon s'il et pu gurir. De quelle
posie sa musique remplissait ce sanctuaire, mme au milieu de ses
plus douloureuses agitations! Et la Chartreuse tait si belle sous ses
festons de lierre, la floraison si splendide dans la valle, l'air si
pur sur notre montagne, la mer si bleue  l'horizon! C'est le plus bel
endroit que j'aie jamais habit, et un des plus beaux que j'aie jamais
vus. Et j'en avais  peine joui! N'osant quitter le malade, je ne
pouvais sortir avec mes enfants qu'un instant chaque jour, et souvent
pas du tout. J'tais trs-malade moi-mme de fatigue et de
squestration.

A Marseille il fallut nous arrter. Je soumis Chopin  l'examen du
clbre docteur Cauvires, qui le trouva gravement compromis d'abord,
et qui pourtant reprit bon espoir en le voyant se rtablir rapidement.
Il augura qu'il pouvait vivre longtemps avec de grands soins, et il
lui prodigua les siens. Ce digne et aimable homme, un des premiers
mdecins de France, le plus charmant, le plus sr, le plus dvou des
amis, est,  Marseille, la providence des heureux et des malheureux.
Homme de conviction et de progrs, il a conserv dans un ge
trs-avanc la beaut de l'me et celle du visage. Sa physionomie
douce et vive en mme temps, toujours claire d'un tendre sourire et
d'un brillant regard, commande le respect et l'amiti  dose gale.
C'est encore une des plus belles organisations qui existent, exempte
d'infirmits, pleine de feu, jeune de coeur et d'esprit, bonne autant
que brillante, et toujours en possession des hautes facults d'une
intelligence d'lite.

Il fut pour nous comme un pre. Sans cesse occup  nous rendre
l'existence charmante, il soignait le malade, il promenait et gtait
les enfants, il remplissait mes heures, sinon de repos, du moins
d'espoir, de confiance et de bien-tre intellectuel. Je l'ai retrouv
cette anne  Marseille[27], c'est--dire quinze ans aprs, plus jeune
et plus aimable encore, s'il est possible, que je ne l'avais laiss;
venant de traverser et de vaincre le cholra comme un jeune homme,
aimant comme au premier jour les lus de son coeur, croyant  la
France,  l'avenir,  la vrit, comme n'y croient plus les enfants de
ce sicle: admirable vieillesse, digne d'une admirable vie!

  [27] 1855.

En voyant Chopin renatre avec le printemps et s'accommoder d'une
mdication fort douce, il approuva notre projet d'aller passer
quelques jours  Gnes. Ce fut un plaisir pour moi de revoir avec
Maurice tous les beaux difices et tous les beaux tableaux que possde
cette charmante ville.

Au retour, nous emes en mer un rude coup de vent. Chopin en fut assez
malade, et nous prmes quelques jours de repos  Marseille chez
l'excellent docteur.

Marseille est une ville magnifique qui froisse et dplat au premier
abord par la rudesse de son climat et de ses habitants. On s'y fait
pourtant, car le fond de ce climat est sain et le fond de ces
habitants est bon. On comprend qu'on puisse s'habituer  la brutalit
du mistral, aux colres de la mer, et aux ardeurs d'un implacable
soleil, quand on trouve l, dans une cit opulente, toutes les
ressources de la civilisation  tous les degrs o l'on peut se les
procurer, et quand on parcourt, sur un rayon de quelque tendue, cette
Provence aussi trange et aussi belle en bien des endroits que
beaucoup d'endroits un peu trop vants de l'Italie.

J'amenai  Nohant, sans encombre, Maurice guri, et Chopin en train de
l'tre. Au bout de quelques jours, ce fut le tour de Maurice d'tre le
plus malade des deux. Le coeur reprenait trop de plnitude. Mon ami
Papet, qui est excellent mdecin et qui, en raison de sa fortune,
exerce la mdecine gratis pour ses amis et pour les pauvres, prit sur
lui de changer radicalement son rgime. Depuis deux ans on le tenait
aux viandes blanches et  l'eau rougie. Il jugea qu'une rapide
croissance exigeait des toniques, et aprs l'avoir saign, il le
fortifia par un rgime tout oppos. Bien m'en prit d'avoir confiance
en lui, car depuis ce moment Maurice fut radicalement guri et devint
d'une forte et solide sant.

Quant  Chopin, Papet ne lui trouva plus aucun symptme d'affection
pulmonaire, mais seulement une petite affection chronique du larynx
qu'il n'espra pas gurir et dont il ne vit pas lieu  s'alarmer
srieusement[28].

  [28] C'est  cette poque que je perdis mon anglique ami
  Gaubert. J'avais dj perdu, en 1837, mon noble et tendre _papa_,
  M. Duris-Dufresne, d'une manire tragique et douloureuse. Il
  avait dn la veille avec mon mari. Il fut rencontr le 29
  octobre,  onze heures du matin, par une personne de Chteauroux.
  Il tait joyeux, il allait devenir grand-pre, il venait
  d'acheter les drages. Depuis lors on a perdu sa trace. Son corps
  a t retrouv dans la Seine. A-t-il t assassin? Rien ne le
  prouve; on ne l'avait pas vol; ses boucles d'oreilles en or
  taient intactes. (_Lettre du Malgache_, 1837.)

  Cette dplorable fin est reste mystrieuse. Mon frre, qui
  l'avait vu deux jours auparavant, lui avait entendu dire, en
  parlant de la marche des vnements politiques: Tout est fini,
  tout est perdu! Il paraissait trs-affect. Mais, mobile,
  nergique et enthousiaste, il avait repris sa gat au bout d'un
  instant.

Avant d'aller plus avant, je dois parler d'un vnement politique qui
avait eu lieu en France le 12 mai 1839, pendant que j'tais  Gnes,
et d'un des hommes que je place aux premiers rangs parmi mes
contemporains, bien que je ne l'aie connu que beaucoup plus tard;
Armand Barbs.

Ses premiers lans furent pourtant ceux d'un hrosme irrflchi, et
je n'hsite pas  blmer, avec Louis Blanc, la tentative du 12 mai.
J'oserai ajouter que ce triste dicton, _le succs justifie tout_, a
quelque chose de plus srieux qu'un aphorisme fataliste ne semble le
comporter. Il a mme un sens trs-vrai, si l'on considre que la vie
d'un certain nombre d'hommes peut tre sacrifie  un principe
bienfaisant pour l'humanit, mais  la condition d'avancer rellement
le rgne de ce principe dans le monde. Si l'effort de vaillance et de
dvouement doit rester strile; si mme, dans de certaines conditions
et sous l'empire de certaines circonstances, il doit, en chouant,
retarder l'heure du salut, il a beau tre pur dans l'intention, il
devient coupable dans le fait. Il donne des forces au parti vainqueur,
il branle la foi chez les vaincus. Il verse le sang innocent et le
propre sang des conjurs, qui est prcieux, au profit de la mauvaise
cause. Il met le vulgaire en dfiance, ou il le frappe d'une terreur
stupide, qui le rend presque impossible  ramener et  convaincre.

Je sais bien que le succs est le secret de Dieu, et que si l'on ne
marchait, comme les anciens, qu'aprs avoir consult des oracles
rputs infaillibles, on n'aurait gure de mrite  risquer sa
fortune, sa libert et sa vie. D'ailleurs, l'oracle des temps
modernes, c'est le peuple: _Vox populi, vox Dei_; et c'est un oracle
mystrieux et trompeur, qui ignore souvent lui-mme d'o lui viennent
ses transports et ses rvlations. Mais, quelque difficile qu'il soit
 pntrer, le gnie du conspirateur consiste  s'assurer de cet
oracle.

Le conspirateur n'est donc pas  la hauteur de sa mission quand il
manque de sagesse, de clairvoyance et de ce gnie particulier qui
devine l'issue ncessaire des vnements. C'est une chose si grave de
jeter un peuple, et mme une petite fraction du peuple dans l'arne
sanglante des rvolutions, qu'il n'est pas permis de cder 
l'instinct du sacrifice,  l'enthousiasme du martyre, aux illusions de
la foi la plus pure et la plus sublime. La foi sert dans le domaine de
la foi; les miracles qu'elle produit ne sortent pas de ce domaine, et
quand l'homme veut la porter dans celui des faits, elle ne suffit plus
si elle reste  l'tat de foi mystique. Il faut qu'elle soit claire
des vives lumires, des lumires spciales qu'exigent la connaissance
et l'apprciation du fait mme; il faut qu'elle devienne la science,
et une science aussi exacte que celle que Napolon portait dans le
destin des batailles.

Tout fut l'erreur des chefs de la _Socit des saisons_. Ils
comptrent sur le miracle de la foi, sans tenir compte de la double
lumire qui est ncessaire dans ces sortes d'entreprises. Ils
mconnurent l'tat des esprits, les moyens de rsistance; ils se
prcipitaient dans l'abme, comme Curtius, sans songer que le peuple
tait dans un de ces moments de lassitude et d'incrdulit o, _par
amour pour lui_, par respect de son avenir, de son lendemain
peut-tre, il ne faut pas l'exposer  faire acte d'athisme et de
lchet.

Le succs ne justifie pas tout, mais il sanctionne les grandes causes
et impose jusqu' un certain point les mauvaises  la raison humaine,
l'adhsion d'un peuple tant dans ce cas un obstacle contre lequel il
faut savoir se tenir debout et attendre. La fivre gnreuse des
nobles mes indignes doit savoir se contenir  de certains moments de
l'histoire, et se mnager pour l'heure o elle pourra faire de
l'tincelle sacre un vaste incendie. Alors qu'un parti se risque avec
un peuple et mme  la tte d'un peuple pour changer ses destines,
s'il choue en dpit des plus sages prvisions et des plus savants
efforts, s'il est en situation de rendre au moins sa dfaite
dsastreuse  l'ennemi, si, en un mot, il exprime par ses actes une
immense et ardente protestation, ses efforts ne sont pas perdus, et
ceux qui survivront en recueilleront le fruit plus tard. C'est dans ce
cas que l'on bnit encore les vaincus de la bonne cause; c'est alors
qu'on les absout des malheurs attachs  la crise, en reconnaissant
qu'ils n'ont pas agi au hasard, et la foi qui survit au dsastre est
proportionne aux chances de succs qu'ils ont su mettre dans leur
plan. C'est ainsi qu'on pardonne  un habile gnral vaincu dans une
bataille d'avoir perdu des colonnes entires dans la vue d'une
victoire probable, tandis qu'on blme le hros isol qui s'en va faire
charper une petite escorte sans aucune chance d'utilit.

A Dieu ne plaise que j'accuse Barbs, Martin Bernard et les autres
gnreux martyrs de cette srie d'avoir aveuglement sacrifi  leur
audace naturelle,  leur mpris de la vie,  un goste besoin de
gloire! Non! c'taient des esprits rflchis, studieux, modestes; mais
ils taient jeunes, ils taient exalts par la religion du devoir, ils
espraient que leur mort serait fconde. Ils croyaient trop 
l'excellence soutenue de la nature humaine; ils la jugeaient d'aprs
eux-mmes. Ah! mes amis, que votre vie est belle, puisque, pour y
trouver une faute, il faut faire, au nom de la froide raison, le
procs aux plus nobles sentiments dont l'me de l'homme soit capable!

Mais la vritable grandeur de Barbs se manifesta dans son attitude
devant ses juges, et se complta dans le long martyre de la prison.
C'est l que son me s'leva jusqu' la saintet. C'est du silence de
cette me profondment humble et pieusement rsigne qu'est sorti le
plus loquent et le plus pur enseignement  la vertu qu'il ait t
donn  ce sicle de comprendre. L, jamais une erreur, jamais une
dfaillance dans cette abngation absolue, dans ce courage calme et
doux, dans ces tendres consolations donnes par lui-mme aux coeurs
briss par sa souffrance. Les lettres de Barbs  ses amis sont dignes
des plus beaux temps de la foi. Mri par la rflexion, il s'est lev
 l'apprciation des plus hautes philosophies; mais, suprieur  la
plupart de ceux qui instruisent et qui prchent, il s'est assimil la
force du stoque unie  l'humble douceur du vrai chrtien. C'est par
l que, sans tre crateur dans la sphre des ides, il s'est gal
sans le savoir aux plus grands penseurs de son poque. Chez lui la
parole et la pense des autres ont t fcondes; elles ont germ et
grandi dans un coeur si pur et si fervent que ce coeur est devenu un
miroir de la vrit, une pierre de touche pour les consciences
dlicates, un rare et vritable sujet de consolation pour tous ceux
qui s'pouvantent de la corruption des temps, de l'injustice des
partis et de l'abattement des esprits dans les jours d'preuve et de
perscution.




CHAPITRE SEPTIEME ET DERNIER.

  J'essaye le professorat et j'y choue.--Irrsolution.--Retour de
    mon frre.--Les pavillons de la rue Pigale.--Ma fille en
    pension.--Le square d'Orlans et mes relations.--Une grande
    mditation dans le petit bois de Nohant.--Caractre de Chopin
    dvelopp.--Le prince Karol.--Causes de souffrance.--Mon fils
    me console de tout.--Mon coeur pardonne tout.--Mort de mon
    frre.--Quelques mots sur les absents.--Le ciel.--Les douleurs
    qu'on ne raconte pas.--L'avenir du sicle.--Conclusion.


Aprs le voyage de Majorque, je songeai  arranger ma vie de manire 
rsoudre le difficile problme de faire travailler Maurice sans le
priver d'air et de mouvement. A Nohant, cela tait possible, et nos
lectures pouvaient suffire  remplacer par des notions d'histoire, de
philosophie et de littrature le grec et le latin du collge.

Mais Maurice aimait la peinture, et je ne pouvais la lui enseigner.
D'ailleurs, je ne me fiais pas assez  moi-mme quant au reste pour
mener un peu loin les tudes que nous faisions ensemble, moi apprenant
et prparant la veille ce que je lui dmontrais le lendemain; car je
ne savais rien avec mthode, et j'tais oblige d'inventer une
mthode  son usage en mme temps que je m'initiais aux connaissances
que cette mthode devait dvelopper. Il me fallait, en mme temps
encore, trouver une autre mthode pour Solange, dont l'esprit avait
besoin d'un tout autre procd d'enseignement, relativement aux tudes
appropries  son ge.

Cela tait au-dessus de mes forces,  moins de renoncer  crire. J'y
songeai srieusement. En me renfermant  la campagne toute l'anne,
j'esprais vivre de Nohant, et vivre fort satisfaite en consacrant ce
que je pouvais avoir de lumire dans l'me  instruire mes enfants;
mais je m'aperus bien vite que le professorat ne me convenait pas du
tout, ou, pour mieux dire, que je ne convenais pas du tout  la tche
toute spciale du professorat. Dieu ne m'a pas donn la parole; je ne
m'exprimais pas d'une manire assez prcise et assez nette, outre que
la voix me manquait au bout d'un quart d'heure. D'ailleurs, je n'avais
pas assez de patience avec mes enfants, j'aurais mieux enseign ceux
des autres. Il ne faut peut-tre pas s'intresser passionnment  ses
lves. Je m'puisais en efforts de volont, et je trouvais souvent
dans la leur une rsistance qui me dsesprait. Une jeune mre n'a pas
assez d'exprience des langueurs et des proccupations de l'enfance.
Je me rappelais les miennes cependant; mais, me rappelant aussi que si
on ne les avait pas vaincues malgr moi, je serais reste inerte ou
devenue folle, je me tuais  lasser la rsistance, ne sachant pas la
briser.

Plus tard j'ai appris  lire  ma petite-fille, et j'ai eu de la
patience, quoique je l'aimasse passionnment aussi; mais j'avais
beaucoup d'annes de plus!

Dans l'irrsolution o je fus quelque temps relativement 
l'arrangement de ma vie, en vue du mieux possible pour ces chers
enfants, une question srieuse fut dbattue dans ma conscience. Je me
demandai si je devais accepter l'ide que Chopin s'tait faite de
fixer son existence auprs de la mienne. Je n'eusse pas hsit  dire
non si j'eusse pu savoir alors combien peu de temps la vie retire et
la solennit de la campagne convenaient  sa sant morale et physique.
J'attribuais encore son dsespoir et son horreur de Majorque 
l'exaltation de la fivre et  l'_excs de caractre_ de cette
rsidence. Nohant offrait des conditions plus douces, une retraite
moins austre, un entourage sympathique et des ressources en cas de
maladie. Papet tait pour lui un mdecin clair et affectueux.
Fleury, Duteil, Duvernet et leurs familles, Planet, Rollinat surtout,
lui furent chers  premire vue. Tous l'aimrent aussi et se sentirent
disposs  le gter avec moi.

Mon frre tait revenu habiter le Berry. Il tait fix dans la terre
de Montgivray, dont sa femme avait hrit,  une demi-lieue de nous.
Mon pauvre Hippolyte s'tait si trangement et si follement conduit
envers moi que le bouder un peu n'et pas t trop svre; mais je ne
pouvais bouder sa femme, qui avait toujours t parfaite pour moi, et
sa fille, que je chrissais comme si elle et t mienne, l'ayant
leve en partie avec les mmes soins que j'avais eus pour Maurice.
D'ailleurs mon frre, quand il reconnaissait ses torts, s'accusait si
entirement, si drlement, si nergiquement, disant mille navets
spirituelles tout en jurant et pleurant avec effusion, que mon
ressentiment tait tomb au bout d'une heure. D'un autre que lui, le
pass et t inexcusable, et avec lui l'avenir ne devait pas tarder 
redevenir intolrable; mais qu'y faire? C'tait lui! C'tait le
compagnon de mes premires annes; c'tait le btard n heureux,
c'est--dire l'enfant gt de chez nous. Hippolyte et eu bien
mauvaise grce  se poser en _Antony_. Antony est vrai relativement
aux prjugs de certaines familles; d'ailleurs ce qui est beau est
toujours assez vrai; mais on pourrait bien faire la contre-partie
d'_Antony_, et l'auteur de ce pome tragique pourrait la faire
lui-mme aussi vraie et aussi belle. Dans certains milieux, l'enfant
de l'amour inspire un tel intrt qu'il arrive  tre, sinon le roi de
la famille, du moins le membre le plus entreprenant et le plus
indpendant de la famille, celui qui ose tout et  qui l'on passe
tout, parce que les entrailles ont besoin de le ddommager de
l'abandon de la socit. Par le fait, n'tant rien officiellement, et
ne pouvant prtendre  rien lgalement dans mon intrieur, Hippolyte y
avait toujours fait dominer son caractre turbulent, son bon coeur et
sa mauvaise tte. Il m'en avait chasse, par la seule raison que je ne
voulais pas l'en chasser; il avait aigri et prolong la lutte qui m'y
ramenait, et il y rentrait lui-mme, pardonn et embrass pour
quelques larmes qu'il versait au seuil de la maison paternelle. Ce
n'tait que la reprise d'une nouvelle srie de repentirs de sa part et
d'absolutions de la mienne.

Son entrain, sa gat intarissable, l'originalit de ses saillies, ses
effusions enthousiastes et naves pour le gnie de Chopin, sa
dfrence constamment respectueuse envers lui seul, mme dans
l'invitable et terrible _aprs-boire_, trouvrent grce auprs de
l'artiste minemment aristocratique. Tout alla donc fort bien au
commencement, et j'admis ventuellement l'ide que Chopin pourrait se
reposer et refaire sa sant parmi nous pendant quelques ts, son
travail devant ncessairement le rappeler l'hiver  Paris.

Cependant la perspective de cette sorte d'alliance de famille avec un
ami nouveau dans ma vie me donna  rflchir. Je fus effraye de la
tche que j'allais accepter et que j'avais crue devoir se borner au
voyage en Espagne. Si Maurice venait  retomber dans l'tat de
langueur qui m'avait absorbe, adieu  la fatigue des leons, il est
vrai, mais adieu aussi aux joies de mon travail; et quelles heures de
ma vie sereines et vivifiantes pourrais-je consacrer  un second
malade, beaucoup plus difficile  soigner et  consoler que Maurice?

Une sorte d'effroi s'empara donc de mon coeur en prsence d'un devoir
nouveau  contracter. Je n'tais pas illusionne par une passion.
J'avais pour l'artiste une sorte d'adoration maternelle trs-vive,
trs-vraie, mais qui ne pouvait pas un instant lutter contre l'amour
des entrailles, le seul sentiment chaste qui puisse tre passionn.

J'tais encore assez jeune pour avoir peut-tre  lutter contre
l'amour, contre la passion proprement dite. Cette ventualit de mon
ge, de ma situation et de la destine des femmes artistes, surtout
quand elles ont horreur des distractions passagres, m'effrayait
beaucoup, et, rsolue  ne jamais subir d'influence qui pt me
distraire de mes enfants, je voyais un danger moindre, mais encore
possible, mme dans la tendre amiti que m'inspirait Chopin.

Eh bien, aprs rflexion, ce danger disparut  mes yeux et prit mme
un caractre oppos, celui d'un prservatif contre des motions que
je ne voulais plus connatre. Un devoir de plus dans ma vie, dj si
remplie et si accable de fatigue, me parut une chance de plus pour
l'austrit vers laquelle je me sentais attire avec une sorte
d'enthousiasme religieux.

Si j'eusse donn suite  mon projet de m'enfermer  Nohant toute
l'anne, de renoncer aux arts et de me faire l'institutrice de mes
enfants, Chopin et t sauv du danger qui le menaait, lui,  mon
insu: celui de s'attacher  moi d'une manire trop absolue. Il ne
m'aimait pas encore au point de ne pouvoir s'en distraire, son
affection n'tait pas encore exclusive. Il m'entretenait d'un amour
romanesque qu'il avait eu en Pologne, de doux entranements qu'il
avait subis ensuite  Paris et qu'il y pouvait retrouver, et surtout
de sa mre, qui tait la seule passion de sa vie, et loin de laquelle
pourtant il s'tait habitu  vivre. Forc de me quitter pour sa
profession, qui tait son honneur mme, puisqu'il ne vivait que de son
travail, six mois de Paris l'eussent rendu, aprs quelques jours de
malaise et de larmes,  ses habitudes d'lgance, de succs exquis et
de coquetterie intellectuelle. Je n'en pouvais pas douter, je n'en
doutais pas.

Mais la destine nous poussait dans les liens d'une longue
association, et nous y arrivmes tous deux sans nous en apercevoir.

Force d'chouer dans mon entreprise de professorat, je pris le parti
de le remettre en meilleures mains et de faire, dans ce but, un
tablissement annuel  Paris. Je louai, rue Pigale, un appartement
compos de deux pavillons au fond d'un jardin. Chopin s'installa rue
Tronchet; mais son logement fut humide et froid. Il recommena 
tousser srieusement, et je me vis force de donner ma dmission de
garde-malade; ou de passer ma vie en alles et venues impossibles.
Lui, pour me les pargner, venait chaque jour me dire avec une figure
dcompose et une voix teinte qu'il se portait  merveille. Il
demandait  dner avec nous, et il s'en allait le soir, grelottant
dans son fiacre. Voyant combien il s'affectait du drangement de notre
vie de famille, je lui offris de lui louer un des pavillons dont je
pouvais lui cder une partie. Il accepta avec joie. Il eut l son
appartement, y reut ses amis et y donna ses leons sans me gner.
Maurice avait l'appartement au-dessus du sien; j'occupais l'autre
pavillon avec ma fille. Le jardin tait joli et assez vaste pour
permettre de grands jeux et de belles gats. Nous avions des
professeurs des deux sexes qui faisaient de leur mieux. Je voyais le
moins de monde possible, m'en tenant toujours  mes amis. Ma jeune et
charmante parente Augustine, Oscar, le fils de ma soeur, dont je
m'tais charge et que j'avais mis en pension, les deux beaux enfants
de madame d'Oribeau, qui tait venue se fixer  Paris dans le mme
but que moi, c'tait l un jeune monde bien-aim qui se runissait de
temps en temps  mes enfants, mettant,  ma grande satisfaction, la
maison sens dessus dessous.

Nous passmes ainsi prs d'un an,  tter ce mode d'ducation 
domicile. Maurice s'en trouva assez bien. Il ne mordit jamais plus que
mon pre ne l'avait fait aux tudes classiques; mais il prit avec M.
Eugne Pelletan, M. Loyson et M. Zirardini le got de lire et de
comprendre, et il ft bientt en tat de s'instruire lui-mme et de
dcouvrir tout seul les horizons vers lesquels sa nature d'esprit le
poussait. Il put aussi commencer  recevoir des notions de dessin,
qu'il n'avait reues jusque-l que de son instinct.

Il en fut autrement de ma fille. Malgr l'excellent enseignement qui
lui fut donn chez moi par mademoiselle Suez, une Genevoise de grand
savoir et d'une admirable douceur, son esprit impatient ne pouvait se
fixer  rien, et cela tait dsesprant, car l'intelligence, la
mmoire et la comprhension taient magnifiques chez elle. Il fallut
en revenir  l'ducation en commun, qui la stimulait davantage, et 
la vie de pension, qui, restreignant les sujets de distraction, les
rend plus faciles  vaincre. Elle ne se plut pourtant pas dans la
premire pension o je la mis. Je l'en retirai aussitt pour la
conduire  Chaillot, chez madame Bascans, o elle convint qu'elle
tait rellement mieux que chez moi. Installe dans une maison
charmante et dans un lieu magnifique, objet des plus doux soins et
favorise des leons particulires de M. Bascans, un homme de vrai
mrite, elle daigna enfin s'apercevoir que la culture de
l'intelligence pouvait bien tre autre chose qu'une vexation gratuite.
Car tel tait le thme de cette raisonneuse; elle avait prtendu
jusque-l qu'on avait _invent_ les connaissances humaines dans
l'unique but de contrarier les petites filles.

Ce parti de me sparer d'elle de nouveau tant pris (avec plus
d'effort et de regret que je ne voulus lui en montrer), je vcus
alternativement  Nohant l't, et  Paris l'hiver, sans me sparer de
Maurice, qui savait s'occuper partout et toujours. Chopin venait
passer trois ou quatre mois chaque anne  Nohant. J'y prolongeais mon
sjour assez avant dans l'hiver, et je retrouvais  Paris mon _malade
ordinaire_, c'est ainsi qu'il s'intitulait, dsirant mon retour, mais
ne regrettant pas la campagne, qu'il n'aimait pas au del d'une
quinzaine, et qu'il ne supportait davantage que par attachement pour
moi. Nous avions quitt les pavillons de la rue Pigale, qui lui
dplaisaient, pour nous tablir au square d'Orlans, o la bonne et
active Marliani nous avait arrang une vie de famille. Elle occupait
un bel appartement entre les deux ntres. Nous n'avions qu'une grande
cour, plante et sable, toujours propre,  traverser pour nous
runir, tantt chez elle, tantt chez moi, tantt chez Chopin, quand
il tait dispos  nous faire de la musique. Nous dnions chez elle
tous ensemble  frais communs. C'tait une trs-bonne association,
conomique comme toutes les associations, et qui me permettait de voir
du monde chez madame Marliani, mes amis plus intimement chez moi, et
de prendre mon travail  l'heure o il me convenait de me retirer.
Chopin se rjouissait aussi d'avoir un beau salon isol, o il pouvait
aller composer ou rver. Mais il aimait le monde et ne profitait gure
de son sanctuaire que pour y donner des leons. Ce n'est qu' Nohant
qu'il crait et crivait. Maurice avait son appartement et son atelier
au-dessus de moi. Solange avait prs de moi une jolie chambrette o
elle aimait  faire la _dame_ vis--vis d'Augustine les jours de
sortie, et d'o elle chassait son frre et Oscar imprieusement,
prtendant que les gamins avaient mauvais ton et sentaient le cigare,
ce qui ne l'empchait pas de grimper  l'atelier un moment aprs pour
les faire enrager, si bien qu'ils passaient leur temps  se renvoyer
outrageusement de leurs domiciles respectifs et  revenir frapper  la
porte pour recommencer. Un autre enfant, d'abord timide et raill,
bientt taquin et railleur, venait ajouter aux alles et venues, aux
algarades et aux clats de rire qui dsespraient le voisinage.
C'tait Eugne Lambert, camarade de Maurice  l'atelier de peinture
de Delacroix, un garon plein d'esprit, de coeur et de dispositions,
qui devint mon enfant presque autant que les miens propres, et qui,
appel  Nohant pour un mois, y a pass jusqu' prsent une douzaine
d'ts, sans compter plusieurs hivers.

Plus tard, je pris Augustine tout--fait avec nous, la vie de famille
et d'intrieur me devenant chaque jour plus chre et plus
ncessaire[29].

  [29] Cette enfant, belle et douce, fut toujours un ange de
  consolation pour moi. Mais, en dpit de ses vertus et de sa
  tendresse, elle fut pour moi la cause de bien grands chagrins.
  Ses tuteurs me la disputaient, et j'avais de fortes raisons pour
  accepter le devoir de la protger exclusivement. Devenue majeure,
  elle ne voulait pas s'loigner de moi. Ce fut la cause d'une
  lutte ignoble et d'un chantage infme de la part de gens que je
  ne nommerai pas. On me menaa de libelles atroces si je ne
  donnais pas quarante mille francs. Je laissai paratre les
  libelles, immonde ramassis de mensonges ridicules que la police
  se chargea d'interdire. Ce ne fut pas l le point douloureux du
  martyre que je subissais pour cette noble et pure enfant: la
  calomnie s'acharna aprs elle par contre-coup, et, pour la
  protger envers et contre tous, je dus plus d'une fois briser mon
  propre coeur et mes plus chres affections.

S'il me fallait parler ici avec dtail des illustres et chers amis qui
m'entourrent pendant ces huit annes, je recommencerais un volume.
Mais ne suffit-il pas de nommer, outre ceux dont j'ai parl dj,
Louis Blanc, Godefroy Cavaignac, Henri Martin, et le plus beau gnie
de femme de notre poque, uni  un noble coeur, Pauline Garcia, fille
d'un artiste de gnie, soeur de la Malibran, et marie  mon ami Louis
Viardot, savant modeste, homme de got et surtout homme de bien!

Parmi ceux que j'ai vus avec autant d'estime et moins d'intimit, je
citerai Mickiewicz, Lablache, Alkan an, Soliva, E. Quinet, le
gnral Pepe, etc.! et, sans faire de catgories de talent ou de
clbrit, j'aime  me rappeler l'amiti fidle de Bocage, le grand
artiste, et la touchante amiti d'Agricol Perdiguier, le noble
artisan; celle de Ferdinand Franois, me stoque et pure, et celle de
Gilland, crivain proltaire d'un grand talent et d'une grande foi;
celle d'tienne Arago, si vraie et si charmante, et celle d'Anselme
Pttin, si mlancolique et si sincre; celle de M. de Bonnechose, le
meilleur des hommes et le plus aimable, l'inapprciable ami de madame
Marliani; et celle de M. de Rancogne, charmant pote indit, sensible
et gai vieillard qui avait toujours des roses dans l'esprit et jamais
d'pines dans le coeur; celle de Mendizabal, le pre enjou et
affectueux de toute notre chre jeunesse, et celle de Dessaer,
artiste minent, caractre pur et digne[30]; enfin celle d'Hetzel, qui
pour arriver sur le tard de ma vie, ne m'en fut pas moins prcieuse,
et celle du docteur Varennes, une des plus anciennes et des plus
regrettes.

  [30] Henri Heine m'a prt contre lui des sentiments inous. Le
  gnie a ses rves de malade.

Hlas! la mort ou l'absence ont dnou la plupart de ces relations,
sans refroidir mes souvenirs et mes sympathies. Parmi celles que j'ai
pu ne pas perdre de vue, j'aime  nommer le capitaine d'Arpentigny, un
des esprits les plus frais, les plus originaux et les plus tendus qui
existent, et madame Hortense Allart, crivain d'un sentiment
trs-lev et d'une forme trs-potique, femme savante toute jolie et
toute rose, disait Delatouche; esprit courageux, indpendant; femme
brillante et srieuse, vivant  l'ombre avec autant de recueillement
et de srnit qu'elle saurait porter de grce et d'clat dans le
monde; mre tendre et forte, entrailles de femme, fermet d'homme.

Je voyais aussi cette tte exalte et gnreuse, cette femme qui avait
les illusions d'une enfant et le caractre d'un hros, cette folle,
cette martyre; cette sainte, Pauline Roland.

J'ai nomm Mickiewicz, gnie gal  celui de Byron, me conduite aux
vertiges de l'extase par l'enthousiasme de la patrie et la saintet
des moeurs. J'ai nomm Lablache, le plus grand acteur comique et le
plus parfait chanteur de notre poque: dans la vie prive, c'est un
adorable esprit et un pre de famille respectable. J'ai nomm Soliva,
compositeur lyrique d'un vrai talent, professeur admirable, caractre
noble et digne, artiste enjou, enthousiaste, srieux. Enfin, j'ai
nomm Alkan, pianiste clbre, plein d'ides fraches et originales,
musicien savant, homme de coeur. Quant  Edgar Quinet, tous le
connaissent en le lisant: un grand coeur, dans une vaste intelligence;
ses amis connaissent en plus sa modestie candide et la douceur de son
commerce. Enfin, j'ai nomm le gnral Pepe, me hroque et pure, un
de ces caractres qui rappellent les hommes de Plutarque. Je n'ai
nomm ni Mazzini, ni les autres amis que j'ai gards dans le monde
politique et dans la vie intime, ne les ayant connus rellement que
plus tard.

Dj, dans ce temps-l, je touchais, par mes relations varies, aux
extrmes de la socit,  l'opulence,  la misre, aux croyances les
plus absolutistes, aux principes les plus rvolutionnaires. J'aimais 
connatre et  comprendre les divers ressorts qui font mouvoir
l'humanit et qui dcident de ses vicissitudes. Je regardais avec
attention, je me trompais souvent, je voyais clair quelquefois.

Aprs les dsesprances de ma jeunesse, trop d'illusions me
gouvernrent. Au scepticisme maladif succda trop de bienveillance et
d'ingnuit. Je fus mille fois dupe d'un rve de fusion archanglique
dans les forces opposes du grand combat des ides. Je suis bien
encore quelquefois capable de cette simplicit, rsultat d'une
plnitude de coeur, pourtant j'en devrais tre bien gurie, car mon
coeur a beaucoup saign.

La vie que je raconte ici tait aussi bonne que possible  la surface.
Il y avait pour moi du beau soleil sur mes enfants, sur mes amis, sur
mon travail; mais la vie que je ne raconte pas tait voile
d'amertumes effroyables.

Je me souviens d'un jour o, rvolte d'injustices sans nom qui, dans
ma vie intime, m'arrivaient tout  coup de plusieurs cts  la fois,
je m'en allai pleurer dans le petit bois de mon jardin de Nohant, 
l'endroit o jadis ma mre faisait pour moi et avec moi ses jolies
petites rocailles. J'avais alors environ quarante ans, et quoique
sujette  des nvralgies terribles, je me sentais physiquement
beaucoup plus forte que dans ma jeunesse. Il me prit fantaisie, je ne
sais au milieu de quelles ides noires, de soulever une grosse pierre,
peut-tre une de celles que j'avais vu autrefois porter par ma robuste
petite mre. Je la soulevai sans effort, et je la laissai retomber
avec dsespoir, disant en moi-mme: Ah! mon Dieu, j'ai peut-tre
encore quarante ans  vivre!

L'horreur de la vie, la soif du repos, que je repoussais depuis
longtemps, me revinrent cette fois-l d'une manire bien terrible. Je
m'assis sur cette pierre, et j'puisai mon chagrin dans des flots de
larmes. Mais il se fit l en moi une grande rvolution:  ces deux
heures d'anantissement succdrent deux ou trois heures de
mditation et de rassrnement dont le souvenir est rest net en moi
comme une chose dcisive en ma vie.

La rsignation n'est pas dans ma nature. C'est l un tat de tristesse
morne, mle  de lointaines esprances, que je ne connais pas. J'ai
vu cette disposition chez les autres, je n'ai jamais pu l'prouver.
Apparemment mon organisation s'y refuse. Il me faut dsesprer
absolument pour avoir du courage. Il faut que je sois arrive  me
dire Tout est perdu! pour que je me dcide  tout accepter. J'avoue
mme que ce mot de rsignation m'irrite. Dans l'ide que je m'en fais,
 tort ou  raison, c'est une sotte paresse qui veut se soustraire 
l'inexorable logique du malheur; c'est une mollesse de l'me qui nous
pousse  faire notre salut en gostes,  tendre un dos endurci aux
coups de l'iniquit,  devenir inertes, sans horreur du mal que nous
subissons, sans piti par consquent pour ceux qui nous l'infligent.
Il me semble que les gens compltement rsigns sont pleins de dgot
et de mpris pour la race humaine. Ne s'efforant plus de soulever les
rochers qui les crasent, ils se disent que tout est rocher, et qu'eux
seuls sont les enfants de Dieu[31].

  [31] C'tait aussi le sentiment de M. Lamennais. Silvio Pellico
  tait pour lui le type de la rsignation, et cette rsignation-l
  l'indignait.

Une autre solution s'ouvrit devant moi. Tout subir sans haine et sans
ressentiment, mais tout combattre par la foi; aucune ambition, aucun
rve de bonheur personnel pour moi-mme en ce monde, mais beaucoup
d'espoir et d'efforts pour le bonheur des autres.

Ceci me parut une conclusion souveraine de la logique applicable  ma
nature. Je pouvais vivre sans bonheur personnel, n'ayant pas de
passions personnelles.

Mais j'avais de la tendresse et le besoin imprieux d'exercer cet
instinct-l. Il me fallait chrir ou mourir. Chrir en tant peu ou
mal chri soi-mme, c'est tre malheureux; mais on peut vivre
malheureux. Ce qui empche de vivre, c'est de ne pas faire usage de sa
propre vie, ou d'en faire un usage contraire aux conditions de sa
propre vie.

En face de cette rsolution, je me demandai si j'aurais la force de la
suivre; je n'avais pas une assez haute ide de moi-mme pour m'lever
au rve de la vertu. D'ailleurs, voyez-vous, dans le temps de
scepticisme o nous vivons, une grande lumire s'est dgage: c'est
que la vertu n'est qu'une lumire elle-mme, une lumire qui se fait
dans l'me. Moi, j'y ajoute, dans ma croyance, l'aide de Dieu. Mais
qu'on accepte ou qu'on rejette le secours divin, la raison nous
dmontre que la vertu est un rsultat brillant de l'apparition de la
vrit dans la conscience, une certitude par consquent, qui commande
au coeur et  la volont.

cartant donc de mon vocabulaire intrieur ce mot orgueilleux de vertu
qui me paraissait trop drap  l'antique, et me contentant de
contempler une certitude en moi-mme, je pus me dire, assez sagement
je crois, qu'on ne revient pas sur une certitude acquise, et que, pour
persvrer dans un parti pris en vue de cette certitude, il ne s'agit
que de regarder en soi chaque fois que l'gosme vient s'efforcer
d'teindre le flambeau.

Que je dusse tre agite, trouble et tiraille par cette imbcile
personnalit humaine, cela n'tait pas douteux, car l'me ne veille
pas toujours; elle s'endort et elle rve; mais que, connaissant la
ralit, c'est--dire l'impossibilit d'tre heureuse par l'gosme,
je n'eusse pas le pouvoir de secouer et de rveiller mon me, c'est ce
qui me parut galement hors de doute.

Aprs avoir calcul ainsi mes chances avec une grande ardeur
religieuse et un vritable lan de coeur vers Dieu, je me sentis
trs-tranquille, et je gardai cette tranquillit intrieure tout le
reste de ma vie; je la gardai non pas sans branlement, sans
interruption et sans dfaillance, mon quilibre physique succombant
parfois sous cette rigueur de ma volont; mais je la retrouvai
toujours sans incertitude et sans contestation au fond de ma pense
et dans l'habitude de ma vie.

Je la retrouvai surtout par la prire. Je n'appelle pas prire un
choix et un arrangement de parole lances vers le ciel, mais un
entretien de la pense avec l'idal de lumire et de perfections
infinies.

De toutes les amertumes que j'avais non plus  subir, mais 
combattre, les souffrances de mon _malade ordinaire_ n'taient pas la
moindre.

Chopin voulait toujours Nohant, et ne supportait jamais Nohant. Il
tait l'homme du monde par excellence, non pas du monde trop officiel
et trop nombreux, mais du monde intime, des salons de vingt personnes,
de l'heure o la foule s'en va et o les habitus se pressent autour
de l'artiste pour lui arracher par d'aimables importunits le plus pur
de son inspiration. C'est alors seulement qu'il donnait tout son gnie
et tout son talent. C'est alors aussi qu'aprs avoir plong son
auditoire dans un recueillement profond ou dans une tristesse
douloureuse, car sa musique vous mettait parfois dans l'me des
dcouragements atroces, surtout quand il improvisait; tout  coup,
comme pour enlever l'impression et le souvenir de sa douleur aux
autres et  lui-mme, il se tournait vers une glace,  la drobe,
arrangeait ses cheveux et sa cravate, et se montrait subitement
transform en Anglais flegmatique, en vieillard impertinent, en
Anglaise sentimentale et ridicule, en juif sordide. C'tait toujours
des types tristes, quelque comiques qu'ils fussent, mais parfaitement
compris et si dlicatement traduits qu'on ne pouvait se lasser de les
admirer.

Toutes ces choses sublimes, charmantes ou bizarres qu'il savait tirer
de lui-mme faisaient de lui l'me des socits choisies, et on se
l'arrachait bien littralement, son noble caractre, son
dsintressement, sa fiert, son orgueil bien entendu, ennemi de toute
vanit de mauvais got et de toute insolente rclame, la sret de son
commerce et les exquises dlicatesses de son savoir-vivre faisant de
lui un ami aussi srieux qu'agrable.

Arracher Chopin  tant de gteries, l'associer  une vie simple,
uniforme et constamment studieuse, lui qui avait t lev sur les
genoux des princesses, c'tait le priver de ce qui le faisait vivre,
d'une vie factice il est vrai, car, ainsi qu'une femme farde, il
dposait le soir, en rentrant chez lui, sa verve et sa puissance, pour
donner la nuit  la fivre et  l'insomnie; mais d'une vie qui et t
plus courte et plus anime que celle de la retraite, et de l'intimit
restreinte au cercle uniforme d'une seule famille. A Paris, il en
traversait plusieurs chaque jour, ou il en choisissait au moins chaque
soir une diffrente pour milieu. Il avait ainsi tour  tour vingt ou
trente salons  enivrer ou  charmer de sa prsence.

Chopin n'tait pas n exclusif dans ses affections; il ne l'tait que
par rapport  celles qu'il exigeait; son me, impressionnable  toute
beaut,  toute grce,  tout sourire, se livrait avec une facilit et
une spontanit inoues. Il est vrai qu'elle se reprenait de mme, un
mot maladroit, un sourire quivoque le dsenchantant avec excs. Il
aimait passionnment trois femmes dans la mme soire de fte, et s'en
allait tout seul, ne songeant  aucune d'elles, les laissant toutes
trois convaincues de l'avoir exclusivement charm.

Il tait de mme en amiti, s'enthousiasmant  premire vue, se
dgotant, se reprenant sans cesse, vivant d'engouements pleins de
charmes pour ceux qui en taient l'objet, et de mcontentements
secrets qui empoisonnaient ses plus chres affections.

Un trait qu'il m'a racont lui-mme prouve combien peu il mesurait ce
qu'il accordait de son coeur  ce qu'il exigeait de celui des autres.

Il s'tait vivement pris de la petite-fille d'un matre clbre; il
songea  la demander en mariage, dans le mme temps o il poursuivait
la pense d'un autre mariage d'amour en Pologne, sa loyaut n'tant
engage nulle part, mais son me mobile flottant d'une passion 
l'autre. La jeune Parisienne lui faisait bon accueil, et tout allait
au mieux, lorsqu'un jour qu'il entrait chez elle avec un autre
musicien plus clbre  Paris qu'il ne l'tait encore, elle s'avisa
de prsenter une chaise  ce dernier avant de songer  faire asseoir
Chopin. Il ne la revit jamais et l'oublia tout de suite.

Ce n'est pas que son me ft impuissante ou froide. Loin de l, elle
tait ardente et dvoue, mais non pas exclusivement et
continuellement envers telle ou telle personne. Elle se livrait
alternativement  cinq ou six affections qui se combattaient en lui et
dont une primait tour  tour toutes les autres.

Il n'tait certainement pas fait pour vivre longtemps en ce monde, ce
type extrme de l'artiste. Il y tait dvor par un rve d'idal que
ne combattait aucune tolrance de philosophie ou de misricorde 
l'usage de ce monde. Il ne voulait jamais transiger avec la nature
humaine. Il n'acceptait rien de la ralit. C'tait l son vice et sa
vertu, sa grandeur et sa misre. Implacable envers la moindre tache,
il avait un enthousiasme immense pour la moindre lumire, son
imagination exalte faisant tous les frais possibles pour y voir un
soleil.

Il tait donc  la fois doux et cruel d'tre l'objet de sa prfrence,
car il vous tenait compte avec usure de la moindre clart, et vous
accablait de son dsenchantement au passage de la plus petite ombre.

On a prtendu que, dans un de mes romans, j'avais peint son caractre
avec une grande exactitude d'analyse. On s'est tromp, parce que l'on
a cru reconnatre quelques-uns de ses traits, et, procdant par ce
systme, trop commode pour tre sr, Liszt lui-mme, dans une _Vie de
Chopin_, un peu exubrante de style, mais remplie cependant de
trs-bonnes choses et de trs-belles pages, s'est fourvoy de bonne
foi.

J'ai trac, dans le _Prince Karol_, le caractre d'un homme dtermin
dans sa nature, exclusif dans ses sentiments, exclusif dans ses
exigences.

Tel n'tait pas Chopin. La nature ne dessine pas comme l'art, quelque
raliste qu'il se fasse. Elle a des caprices, des inconsquences, non
pas relles probablement, mais trs-mystrieuses. L'art ne rectifie
ces inconsquences que parce qu'il est trop born pour les rendre.

Chopin tait un rsum de ces inconsquences magnifiques que Dieu seul
peut se permettre de crer et qui ont leur logique particulire. Il
tait modeste par principe et doux par habitude, mais il tait
imprieux par instinct et plein d'un orgueil lgitime qui s'ignorait
lui-mme. De l des souffrances qu'il ne raisonnait pas et qui ne se
fixaient pas sur un objet dtermin.

D'ailleurs le prince Karol n'est pas artiste. C'est un rveur, et rien
de plus: n'ayant pas de gnie, il n'a pas les droits du gnie. C'est
donc un personnage plus vrai qu'aimable, et c'est si peu le portrait
d'un grand artiste, que Chopin, en lisant le manuscrit chaque jour sur
mon bureau, n'avait pas eu la moindre vellit de s'y tromper, lui,
si souponneux pourtant!

Et cependant plus tard, par raction, il se l'imagina, m'a-t-on dit.
Des ennemis (j'en avais auprs de lui qui se disaient ses amis, comme
si aigrir un coeur souffrant n'tait pas un meurtre), des ennemis lui
firent croire que ce roman tait une rvlation de son caractre. Sans
doute, en ce moment-l, sa mmoire tait affaiblie: il avait oubli le
livre, que ne l'a-t-il relu!

Cette histoire tait si peu la ntre! Elle en tait tout l'inverse. Il
n'y avait entre nous ni les mmes enivrements, ni les mmes
souffrances. Notre histoire,  nous, n'avait rien d'un roman, le fond
en tait trop simple et trop srieux pour que nous eussions jamais eu
l'occasion d'une querelle l'un contre l'autre,  propos l'un de
l'autre. J'acceptais toute la vie de Chopin telle qu'elle se
continuait en dehors de la mienne. N'ayant ni ses gots, ni ses ides
en dehors de l'art, ni ses principes politiques, ni son apprciation
des choses de fait, je n'entreprenais aucune modification de son tre.
Je respectais son individualit, comme je respectais celle de
Delacroix et de mes autres amis engags dans un chemin diffrent du
mien.

D'un autre ct, Chopin m'accordait, et je peux dire m'honorait d'un
genre d'amiti qui faisait exception dans sa vie. Il tait toujours le
mme pour moi. Il avait sans doute peu d'illusions sur mon compte,
puisqu'il ne me faisait jamais redescendre dans son estime. C'est ce
qui fit durer longtemps notre bonne harmonie.

tranger  mes tudes,  mes recherches et, par suite,  mes
convictions, enferm qu'il tait dans le dogme catholique, il disait
de moi, comme la mre Alicia dans les derniers jours de sa vie[32]:
_Bah! bah! je suis bien sre qu'elle aime Dieu!_

  [32] Cette me bien-aime est retourne  Dieu le 20 janvier
  1855.

Nous ne nous sommes donc jamais adress un reproche mutuel, sinon une
seule fois qui fut, hlas! la premire et la dernire. Une affection
si leve devait se briser, et non s'user dans des combats indignes
d'elle.

Mais si Chopin tait avec moi le dvouement, la prvenance, la grce,
l'obligeance et la dfrence en personne, il n'avait pas, pour cela,
abjur les asprits de son caractre envers ceux qui m'entouraient.
Avec eux, l'ingalit de son me, tour  tour gnreuse et fantasque,
se donnait carrire, passant toujours de l'engouement  l'aversion, et
rciproquement. Rien ne paraissait, rien n'a jamais paru de sa vie
intrieure dont ses chefs-d'oeuvre d'art taient l'expression
mystrieuse et vague, mais dont ses lvres ne trahissaient jamais la
souffrance. Du moins telle fut sa rserve pendant sept ans, que moi
seule pus les deviner, les adoucir et en retarder l'explosion.

Pourquoi une combinaison d'vnements en dehors de nous ne nous
loigna-t-elle pas l'un de l'autre avant la huitime anne!

Mon attachement n'avait pu faire ce miracle de le rendre un peu calme
et heureux que parce que Dieu y avait consenti en lui conservant un
peu de sant. Cependant il dclinait visiblement, et je ne savais plus
quels remdes employer pour combattre l'irritation croissante des
nerfs. La mort de son ami le docteur Mathuzinski et ensuite celle de
son propre pre lui portrent deux coups terribles. Le dogme
catholique jette sur la mort des terreurs atroces. Chopin, au lieu de
rver pour ces mes pures un meilleur monde, n'eut que des visions
effrayantes, et je fus oblige de passer bien des nuits dans une
chambre voisine de la sienne, toujours prte  me lever cent fois de
mon travail pour chasser les spectres de son sommeil et de son
insomnie. L'ide de sa propre mort lui apparaissait escorte de toutes
les imaginations superstitieuses de la posie slave. Polonais, il
vivait dans le cauchemar des lgendes. Les fantmes l'appelaient,
l'enlaaient, et, au lieu de voir son pre et son ami lui sourire dans
le rayon de la foi, il repoussait leurs faces dcharnes de la sienne
et se dbattait sous l'treinte de leurs mains glaces.

Nohant lui tait devenu antipathique. Son retour, au printemps,
l'enivrait encore quelques instants. Mais ds qu'il se mettait au
travail, tout s'assombrissait autour de lui. Sa cration tait
spontane, miraculeuse. Il la trouvait sans la chercher, sans la
prvoir. Elle venait sur son piano soudaine, complte, sublime; ou
elle se chantait dans sa tte pendant une promenade, et il avait hte
de se la faire entendre  lui-mme en la jetant sur l'instrument. Mais
alors commenait le labour le plus navrant auquel j'aie jamais
assist. C'tait une suite d'efforts, d'irrsolutions et d'impatiences
pour ressaisir certains dtails du thme de son audition: ce qu'il
avait conu tout d'une pice, il l'analysait trop en voulant l'crire,
et son regret de ne pas le retrouver net, selon lui, le jetait dans
une sorte de dsespoir. Il s'enfermait dans sa chambre des journes
entires, pleurant, marchant, brisant ses plumes, rptant et
changeant cent fois une mesure, l'crivant et l'effaant autant de
fois, et recommenant le lendemain avec une persvrance minutieuse et
dsespre. Il passait six semaines sur une page pour en revenir 
l'crire telle qu'il l'avait trace du premier jet.

J'avais eu longtemps l'influence de le faire consentir  se fier  ce
premier jet de l'inspiration. Mais quand il n'tait plus dispos  me
croire, il me reprochait doucement de l'avoir gt et de n'tre pas
assez svre pour lui. J'essayais de le distraire, de le promener.
Quelquefois emmenant toute ma couve dans un char  bancs de
campagne, je l'arrachais malgr lui  cette agonie, je le menais aux
bords de la Creuse, et, pendant deux ou trois jours, perdus au soleil
et  la pluie dans des chemins affreux, nous arrivions, riants et
affams,  quelque site magnifique o il semblait renatre. Ces
fatigues le brisaient le premier jour, mais il dormait! Le dernier
jour, il tait tout ranim, tout rajeuni, en revenant  Nohant, et il
trouvait la solution de son travail sans trop d'efforts; mais il
n'tait pas toujours possible de le dterminer  quitter ce piano qui
tait bien plus souvent son tourment que sa joie, et peu  peu il
tmoigna de l'humeur quand je le drangeais. Je n'osais pas insister.
Chopin fch tait effrayant, et comme, avec moi, il se contenait
toujours, il semblait prs de suffoquer et de mourir.

Ma vie, toujours active et rieuse  la surface, tait devenue
intrieurement plus douloureuse que jamais. Je me dsesprais de ne
pouvoir donner aux autres ce bonheur auquel j'avais renonc pour mon
compte: car j'avais plus d'un sujet de profond chagrin contre lequel
je m'efforais de ragir. L'amiti de Chopin n'avait jamais t un
refuge pour moi dans la tristesse. Il avait bien assez de ses propres
maux  supporter. Les miens l'eussent cras, aussi ne les
connaissait-il que vaguement et ne les comprenait-il pas du tout. Il
et apprci toutes choses  un point de vue trs-diffrent du mien.
Ma vritable force me venait de mon fils, qui tait en ge de partager
avec moi les intrts les plus srieux de la vie et qui me soutenait
par son galit d'me, sa raison prcoce et son inaltrable
enjouement. Nous n'avons pas, lui et moi, les mmes ides sur toutes
choses, mais nous avons ensemble de grandes ressemblances
d'organisation, beaucoup des mmes gots et des mmes besoins; en
outre, un lien d'affection naturelle si troit qu'un dsaccord
quelconque entre nous ne peut durer un jour et ne peut tenir  un
moment d'explication tte--tte. Si nous n'habitons pas le mme
enclos d'ides et de sentiments, il y a, du moins, une grande porte
toujours ouverte au mur mitoyen, celle d'une affection immense et
d'une confiance absolue.

A la suite des dernires rechutes du malade, son esprit s'tait
assombri extrmement, et Maurice, qui l'avait tendrement aim
jusque-l, fut bless tout--coup par lui d'une manire imprvue pour
un sujet futile. Ils s'embrassrent un moment aprs, mais le grain de
sable tait tomb dans le lac tranquille, et peu  peu les cailloux y
tombrent un  un. Chopin fut irrit souvent sans aucun motif et
quelquefois irrit injustement contre de bonnes intentions. Je vis le
mal s'aggraver et s'tendre  mes autres enfants, rarement  Solange,
que Chopin prfrait, par la raison qu'elle seule ne l'avait pas
gt, mais  Augustine avec une amertume effrayante, et  Lambert
mme, qui n'a jamais pu deviner pourquoi. Augustine, la plus douce, la
plus inoffensive de nous tous  coup sr, en tait consterne. Il
avait t d'abord si bon pour elle! Tout cela fut support; mais
enfin, un jour, Maurice, lass de coups d'pingle, parla de quitter la
partie. Cela ne pouvait pas et ne devait pas tre. Chopin ne supporta
pas mon intervention lgitime et ncessaire. Il baissa la tte et
pronona que je ne l'aimais plus.

Quel blasphme aprs ces huit annes de dvouement maternel! Mais le
pauvre coeur froiss n'avait pas conscience de son dlire. Je pensais
que quelques mois passs dans l'loignement et le silence guriraient
cette plaie et rendraient l'amiti calme, la mmoire quitable. Mais
la rvolution de fvrier arriva et Paris devint momentanment odieux 
cet esprit incapable de se plier  un branlement quelconque dans les
formes sociales. Libre de retourner en Pologne, o certain d'y tre
tolr, il avait prfr languir dix ans loin de sa famille qu'il
adorait,  la douleur de voir son pays transform et dnatur. Il
avait fui la tyrannie, comme maintenant il fuyait la libert!

Je le revis un instant en mars 1848. Je serrai sa main tremblante et
glace. Je voulus lui parler, il s'chappa. C'tait  mon tour de dire
qu'il ne m'aimait plus. Je lui pargnai cette souffrance et je remis
tout aux mains de la Providence et de l'avenir.

Je ne devais plus le revoir. Il y avait de mauvais coeurs entre nous.
Il y en eut de bons aussi, qui ne surent pas s'y prendre. Il y en eut
de frivoles qui aimrent mieux ne pas se mler d'affaires dlicates;
Gutmann n'tait pas l[33].

  [33] Gutmann, son plus parfait lve, aujourd'hui un vritable
  matre lui-mme, un noble coeur toujours. Il fut forc de
  s'absenter durant la dernire maladie de Chopin, et ne revint que
  pour recevoir son dernier soupir.

On m'a dit qu'il m'avait appele, regrette, aime filialement jusqu'
la fin. On a cru devoir me le cacher jusque-l. On a cru devoir lui
cacher aussi que j'tais prte  courir vers lui. On a bien fait si
cette motion de me revoir et d abrger sa vie d'un jour ou
seulement d'une heure. Je ne suis pas de ceux qui croient que les
choses se rsolvent en ce monde. Elles ne font peut-tre qu'y
commencer, et,  coup sr, elles n'y finissent point. Cette vie
d'ici-bas est un voile que la souffrance et la maladie rendent plus
pais  certaines mes, qui ne se soulve que par moments pour les
organisations les plus solides, et que la mort dchire pour tous.

Garde-malade, puisque telle fut ma mission pendant une notable portion
de ma vie, j'ai d accepter sans trop d'tonnement et surtout sans
dpit les transports et les accablements de l'me aux prises avec la
fivre. J'ai appris au chevet des malades  respecter ce qui est
vritablement leur volont saine et libre, et  pardonner ce qui est
le trouble et le dlire de leur fatalit.

J'ai t paye de mes annes de veille, d'angoisse et d'absorption par
des annes de tendresse, de confiance et de gratitude qu'une heure
d'injustice ou d'garement n'a point annules devant Dieu. Dieu n'a
pas puni, Dieu n'a pas seulement aperu cette heure mauvaise dont je
ne veux pas me rappeler la souffrance. Je l'ai supporte, non pas avec
un froid stocisme, mais avec des larmes de douleur et d'enthousiasme,
dans le secret de ma prire. Et c'est parce que j'ai dit aux absents,
dans la vie ou dans la mort: Soyez bnis! que j'espre trouver dans
le coeur de ceux qui me fermeront les yeux la mme bndiction  ma
dernire heure.

Vers l'poque o je perdis Chopin, je perdis aussi mon frre plus
tristement encore: sa raison s'tait teinte depuis quelque temps
dj, l'ivresse avait ravag et dtruit cette belle organisation et la
faisait flotter dsormais entre l'idiotisme et la folie. Il avait
pass ses dernires annes  se brouiller et  se rconcilier tour 
tour avec moi, avec mes enfants, avec sa propre famille et tous ses
amis. Tant qu'il continua  venir me voir, je prolongeai sa vie en
mettant  son insu de l'eau dans le vin qu'on lui servait. Il avait
le got si blas qu'il ne s'en apercevait pas, et s'il supplait  la
qualit par la quantit, du moins son ivresse tait moins lourde ou
moins irrite. Mais je ne faisais que retarder l'instant fatal o, la
nature n'ayant plus la force de ragir, il ne pourrait plus, mme 
jeun, retrouver sa lucidit. Il passa ses derniers mois  me bouder et
 m'crire des lettres inimaginables. La rvolution de fvrier, qu'il
ne pouvait plus comprendre,  quelque point de vue qu'il se plat,
avait port un dernier coup  ses facults chancelantes. D'abord
rpublicain passionn, il fit comme tant d'autres qui n'avaient pas,
comme lui, des accs d'alination pour excuse; il en eut peur, et il
se mit  rver que le peuple en voulait  sa vie. Le peuple! le peuple
dont il sortait comme moi par sa mre, et avec lequel il vivait au
cabaret plus qu'il n'tait besoin pour fraterniser avec lui, devint
son pouvantail, et il m'crivit qu'il savait de _source certaine que
mes amis politiques voulaient l'assassiner_. Pauvre frre! cette
hallucination passe, il en eut d'autres qui se succdrent sans
interruption jusqu' ce que l'imagination drgle s'teignit  son
tour, et fit place  la stupeur d'une agonie qui n'avait plus
conscience d'elle-mme. Son gendre lui survcut de peu d'annes. Sa
fille, mre de trois beaux enfants, encore jeune et jolie, vit prs de
moi  la Chtre. C'est une me douce et courageuse qui a dj bien
souffert et qui ne faillira pas  ses devoirs. Ma belle-soeur milie
vit encore plus prs de moi,  la campagne. Longtemps victime des
garements d'un tre aim, elle se repose de ses longues fatigues.
C'est une amie svre et parfaite, une me droite et un esprit nourri
de bonnes lectures.

Ma bonne Ursule est toujours l aussi dans cette petite ville o j'ai
cultiv si longtemps tant de douces et durables affections. Mais,
hlas! la mort ou l'exil ont fauch autour de nous! Duteil, Planet et
Nraud ne sont plus. Fleury a t expuls comme tant d'autres pour
cause d'opinions, bien qu'il n'et pas mme t en situation d'agir
contre le gouvernement actuel. Je ne parle pas de tous mes amis de
Paris et du reste de la France. On a fait jusqu' un certain point la
solitude autour de moi, et ceux qui ont chapp, par hasard ou par
miracle,  ce systme de proscriptions dcrtes souvent par la
raction passionne et les rancunes personnelles des provinces, vivent
comme moi de regrets et d'aspirations.

Pour asseoir, en terminant ce rcit, la situation de ceux de mes amis
d'enfance qui y ont figur, je dirai que la famille Duvernet habite
toujours la charmante campagne o ds mon enfance je l'ai vue. Mon
excellente maman madame Decerfz est aussi  la Chtre pleurant ses
enfants exils. Rollinat est toujours  Chteauroux, accourant chez
nous ds qu'il a un jour de loisir.

Il est assez naturel qu'aprs avoir vcu un demi-sicle on se voie
priv d'une partie de ceux avec qui on a vcu par le coeur; mais nous
traversons un temps o de violentes secousses morales ont svi contre
tous et mis en deuil toutes les familles. Depuis quelques annes
surtout, les rvolutions qui entranent d'affreux jours de guerre
civile, qui branlent les intrts et irritent les passions, qui
semblent appeler fatalement les grandes maladies endmiques aprs les
crises de colre et de douleur, aprs les proscriptions des uns, les
larmes ou la terreur des autres; les rvolutions qui rendent les
grandes guerres imminentes, et qui, en se succdant, dtruisent l'me
de ceux-ci et moissonnent la vie de ceux-l, ont mis la moiti de la
France en deuil de l'autre.

Pour ma part, ce n'est plus par douze, c'est par cent que je compte
les pertes amres que j'ai faites dans ces dernires annes. Mon coeur
est un cimetire, et si je ne me sens pas entrane dans la tombe qui
a englouti la moiti de ma vie, par une sorte de vertige contagieux,
c'est parce que l'autre vie se peuple pour moi de tant d'tres aims
qu'elle se confond parfois avec ma vie prsente jusqu' me faire
illusion. Cette illusion n'est pas sans un certain charme austre, et
ma pense s'entretient dsormais aussi souvent avec les morts qu'avec
les vivants.

Saintes promesses des cieux o l'on se retrouve et o l'on se
reconnat, vous n'tes pas un vain rve! Si nous ne devons pas aspirer
 la batitude des purs esprits du pays des chimres, si nous devons
entrevoir toujours au del de cette vie un travail, un devoir, des
preuves et une organisation limite dans ses facults vis--vis de
l'infini, du moins il nous est permis par la raison, et il nous est
command par le coeur de compter sur une suite d'existences
progressives en raison de nos bons dsirs. Les saints de toutes les
religions qui nous crient du fond de l'antiquit de nous dgager de la
matire pour nous lever dans la hirarchie cleste des esprits ne
nous ont pas tromps quant au fond de la croyance admissible  la
raison moderne. Nous pensons aujourd'hui que, si nous sommes
immortels, c'est  la condition de revtir sans cesse des organes
nouveaux pour complter notre tre qui n'a probablement pas le droit
de devenir un pur esprit; mais nous pouvons regarder cette terre comme
un lieu de passage et compter sur un rveil plus doux dans le berceau
qui nous attend ailleurs. De mondes en mondes, nous pouvons, en nous
dgageant de l'animalit qui combat ici-bas notre spiritualisme, nous
rendre propres  revtir un corps plus pur, plus appropri aux besoins
de l'me, moins combattu et moins entrav par les infirmits de la
vie humaine telle que nous la subissons ici-bas. Et certes la premire
de nos aspirations lgitimes, puisqu'elle est noble, est de retrouver
dans cette vie future la facult de nous remmorer jusqu' un certain
point nos existences prcdentes. Il ne serait pas trs-doux de nous
en retracer tout le dtail, tous les ennuis, toutes les douleurs. Ds
cette vie, le souvenir est souvent un cauchemar; mais les points
lumineux et culminants des salutaires preuves dont nous avons
triomph seraient une rcompense, et la couronne cleste serait
l'embrassement de nos amis reconnus par nous et nous reconnaissant 
leur tour. O heures de suprme joie et d'ineffables motions, quand la
mre retrouvera son enfant, et les amis les dignes objets de leur
amour! Aimons-nous en ce monde, nous qui y sommes encore, aimons-nous
assez saintement pour qu'il nous soit permis de nous retrouver sur
tous les rivages de l'ternit avec l'ivresse d'une famille runie
aprs de longues prgrinations.

Durant les annes dont je viens d'esquisser les principales motions,
j'avais renferm dans mon sein d'autres douleurs encore plus
poignantes dont,  supposer que je pusse parler, la rvlation ne
serait d'aucune utilit dans ce livre. Ce furent des malheurs pour
ainsi dire trangers  ma vie; puisque nulle influence de ma part ne
put les dtourner et qu'ils n'entrrent pas dans ma destine, attirs
par le magntisme de mon individualit. Nous faisons notre propre vie
 certains gards:  d'autres gards, nous subissons celle que nous
font les autres. J'ai racont ou fait pressentir de mon existence tout
ce qui y est entr par ma volont, ou tout ce qui s'y est trouv
attir par mes instincts. J'ai dit comment j'avais travers et subi
les diverses fatalits de ma propre organisation. C'est tout ce que je
voulais et devais dire. Quant aux mortels chagrins que la fatalit des
autres organisations fit peser sur moi, ceci est l'histoire du secret
martyre que nous subissons tous, soit dans la vie publique, soit dans
la vie prive, et que nous devons subir en silence.

Les choses que je ne dis pas sont donc celles que je ne puis excuser,
parce que je ne peux pas encore me les expliquer  moi-mme. Dans
toute affection o j'ai eu quelques torts, si lgers qu'ils puissent
paratre  mon amour-propre, ils me suffisent pour comprendre et
pardonner ceux qu'on a eus envers moi. Mais l o mon dvouement sans
bornes et sans efforts s'est trouv tout  coup pay d'ingratitude et
d'aversion, l o mes plus tendres sollicitudes se sont brises
impuissantes devant une implacable fatalit, ne comprenant rien  ces
redoutables accidents de la vie, ne voulant pas en accuser Dieu, et
sentant que l'garement du sicle et le scepticisme social en sont les
premires causes, je retombe dans cette soumission aux arrts du
ciel, sans laquelle il nous faudrait le mconnatre et le maudire.

C'est que l revient toujours la terrible question: Pourquoi Dieu,
faisant l'homme perfectible et capable de comprendre le beau et le
bien, l'a-t-il fait si lentement perfectible, si difficilement attach
au bien et au beau?

L'arrt suprme de la sagesse nous rpond par la bouche de tous les
philosophes: Cette lenteur dont vous souffrez n'est pas perceptible
dans l'immense dure des lois de l'ensemble. Celui qui vit dans
l'ternit ne compte pas le temps, et vous qui avez une faible notion
de l'ternit, vous vous laissez craser par la sensation poignante du
temps.

Oui sans doute, la succession de nos jours amers et variables nous
opprime et dtourne malgr nous notre esprit de la contemplation
sereine de l'ternit. Ne rougissons pas trop de cette faiblesse. Elle
puise sa source dans les entrailles de notre sensibilit. L'tat
douloureux de nos socits troubles et de notre civilisation en
travail fait que cette sensibilit, cette faiblesse est peut-tre la
meilleure de nos forces. Elle est le dchirement de nos coeurs et la
morale de notre vie. Celui qui, parfaitement calme et fort, recevrait
sans souffrir les coups qui le frappent ne serait pas dans la vraie
sagesse, car il n'aurait pas de raison pour ne pas regarder avec le
mme stocisme brutal et cruel les blessures qui font crier et
saigner ses semblables. Souffrons donc et plaignons-nous quand notre
plainte peut tre utile, quand elle ne l'est pas, taisons-nous, mais
pleurons en secret. Dieu, qui voit nos larmes  notre insu et qui,
dans son immuable srnit, nous semble n'en pas tenir compte, a mis
lui-mme en nous cette facult de souffrir pour nous enseigner  ne
pas vouloir faire souffrir les autres.

Comme le monde physique que nous habitons s'est form et fertilis,
sous les influences des volcans et des pluies, jusqu' devenir
appropri aux besoins de l'homme physique, de mme le monde moral o
nous souffrons se forme et se fertilise, sous les influences des
brlantes aspirations et des larmes saintes, jusqu' mriter de
devenir appropri aux besoins de l'homme moral. Nos jours se consument
et s'vanouissent au sein de ces tourmentes. Privs d'espoir et de
confiance, ils sont horribles et striles; mais clairs par la foi en
Dieu et rchauffs par l'amour de l'humanit, ils sont humblement
acceptables et pour ainsi dire doucement amers.

Soutenue par ces notions si simples et pourtant si lentement acquises
 l'tat de conviction, tant l'excs de ma sensibilit intrieure dans
la jeunesse obscurcissait l'effort de ma justice, je traversai la fin
de cette priode de mon rcit sans trop me dpartir de l'immolation
que j'avais faite de ma personnalit. Si je la retrouvais grondeuse
en moi-mme, inquite des petites choses et trop avide de repos, je
savais du moins la sacrifier sans grands efforts ds qu'une occasion
nette de la sacrifier utilement me rendait l'emploi lucide de mes
forces intrieures. Si je n'tais pas en possession de la vertu, du
moins j'tais et je suis encore, j'espre, dans le chemin qui y mne.
N'tant pas une nature de diamant, je n'cris pas pour les saints.
Mais ceux qui, faibles comme moi, et comme moi pris d'un doux idal,
veulent traverser les ronces de la vie sans y laisser toute leur
toison, s'aideront de mon humble exprience et trouveront quelque
consolation  voir que leurs peines sont celles de quelqu'un qui les
sent, qui les rsume, qui les raconte et qui leur crie: Aidons-nous
les uns les autres  ne pas dsesprer.

Et pourtant ce sicle, ce triste et grand sicle o nous vivons s'en
va, ce nous semble,  la drive; il glisse sur la pente des abmes, et
j'en entends qui me disent: O allons-nous? Vous qui regardez souvent
l'horizon, qu'y dcouvrez-vous? Sommes-nous dans le flot qui monte ou
qui descend? Allons-nous chouer sur la terre promise, ou dans les
gouffres du chaos?

Je ne puis rpondre  ces cris de dtresse. Je ne suis pas illumine
du rayon prophtique, et les plus habiles raisonnements, ceux qui
s'appuient mathmatiquement sur les chances politiques, conomiques et
commerciales, se trouvent toujours djous par l'imprvu, parce que
l'imprvu c'est le gnie bienfaisant ou destructeur de l'humanit qui
tantt sacrifie ses intrts matriels  sa grandeur morale, et tantt
sa grandeur morale  ses intrts matriels.

Il est bien vrai que le soin jaloux et inquiet des intrts matriels
domine la situation prsente. Aprs les grandes crises, ces
proccupations sont naturelles, et ce _sauve qui peut_ de
l'individualit menace est, sinon glorieux, du moins lgitime. Ne
nous en irritons pas trop, car toute chose qui n'a pas pour but un
sentiment de providence collective rentre malgr soi dans les desseins
de cette providence. Il est vident que l'ouvrier qui dit: Du travail
avant tout et malgr tout, subit les ncessits du moment et ne
regarde que le moment o il vit; mais par l'pret du travail il
marche  la notion de la dignit et  la conqute de l'indpendance.
Il en est ainsi de tous les ouvriers placs sur tous les chelons de
la socit. L'industrialisme tend  se dgager de toute espce de
servage et  se constituer en puissance active, sauf  se moraliser
plus tard et  se constituer en puissance lgitime par l'association
fraternelle.

C'est  ce moment que nos prvisions l'attendent et que nous nous
demandons si, aprs l'clat phmre des derniers trnes, les
civilisations de l'Europe se constitueront en rpubliques
aristocratiques ou dmocratiques. L apparat l'abme..., une
conflagration gnrale ou des luttes partielles sur tous les points.
Quand on a respir seulement pendant une heure l'atmosphre de Rome,
on voit cette clef de vote du grand difice du vieux monde si prte 
se dtacher qu'on croit sentir trembler la terre des volcans, la terre
des hommes!

Mais quelle sera l'issue? sur quelles laves ardentes ou sur quels
impurs limons nous faudra-t-il passer? De quoi vous tourmentez-vous
l? L'humanit tend  se niveler, elle le veut, elle le doit, elle le
fera. Dieu l'aide et l'aidera toujours par une action invisible
toujours rsultant des proprits de la force humaine et de l'idal
divin qu'il lui est permis d'entrevoir. Que des accidents formidables
entravent ses efforts, hlas! ceci est  prvoir,  accepter d'avance.
Pourquoi ne pas envisager la vie gnrale comme nous envisageons notre
vie individuelle? Beaucoup de fatigues et de douleurs, un peu d'espoir
et de bien: la vie d'un sicle ne rsume-t-elle pas la vie d'un homme?
Auquel d'entre nous est-il arriv d'entrer, une fois pour toutes, dans
la ralisation de ses bons ou mauvais dsirs.

Ne cherchons pas, comme d'impuissants augures, la clef des destines
humaines dans un ordre de faits quelconque. Ces inquitudes sont
vaines, nos commentaires sont inutiles. Je ne pense pas que la
divination soit le but de l'homme sage de notre poque. Ce qu'il doit
chercher, c'est d'clairer sa raison, d'tudier le problme social et
de se vivifier par cette tude en la faisant dominer par quelque
sentiment pieux et sublime. O Louis Blanc, c'est le travail de votre
vie que nous devrions avoir souvent sous les yeux! Au milieu des jours
de crise qui font de vous un proscrit et un martyr, vous cherchez dans
l'histoire des hommes de notre poque l'esprit et la volont de la
Providence. Habile entre tous  expliquer les causes des rvolutions,
vous tes plus habile encore  en saisir,  en indiquer le but. C'est
l le secret de votre loquence, c'est l le feu sacr de votre art.
Vos crits sont de ceux qu'on lit pour savoir les faits, et qui vous
forcent  dominer ces faits par l'inspiration de la justice et
l'enthousiasme du vrai ternel.

Et vous aussi, Henri Martin, Edgard Quinet, Michelet, vous levez nos
coeurs, ds que vous placez les faits de l'histoire sous nos yeux.
Vous ne touchez point au pass sans nous faire embrasser les penses
qui doivent nous guider dans l'avenir.

Et vous aussi, Lamartine, bien que, selon nous, vous soyez trop
attach aux civilisations qui ont fait leur temps, vous rpandez, par
le charme et l'abondance de votre gnie, des fleurs de civilisation
sur notre avenir.

Se prparer chacun pour l'avenir, c'est donc l'oeuvre des hommes que
le prsent empche de se prparer en commun. Sans nul doute, elle est
plus prompte et plus anime, cette initiation de la vie publique, sous
le rgime de la libert; les ardentes ou paisibles discussions des
clubs et l'change inoffensif ou agressif des motions du forum
clairent rapidement les masses, sauf  les garer quelquefois; mais
les nations ne sont pas perdues parce qu'elles se recueillent et
mditent, et l'ducation des socits se continue sous quelque forme
que rvete la politique des temps.

En somme, le sicle est grand, bien qu'il soit malade, et les hommes
d'aujourd'hui, s'ils ne font pas les grandes choses de la fin du
sicle dernier, en conoivent, en rvent et peuvent en prparer de
plus grandes encore. Ils sentent dj profondment qu'ils le doivent.

Et nous aussi, nous avons nos moments d'abattement et de dsespoir, o
il nous semble que le monde marche follement vers le culte des dieux
de la dcadence romaine. Mais si nous ttons notre coeur, nous le
trouvons pris d'innocence et de charit comme aux premiers jours de
notre enfance. Eh bien, faisons tous ce retour sur nous-mmes et
disons-nous les uns aux autres que notre affaire n'est pas de
surprendre les secrets du ciel au calendrier des ges, mais de les
empcher de mourir infconds dans nos mes.




CONCLUSION.


Je n'avais pas eu de bonheur dans toute cette phase de mon existence.
Il n'est de bonheur pour personne. Ce monde-ci n'est pas tabli pour
une stabilit de satisfactions quelconques.

J'avais eu des _bonheurs_, c'est--dire des joies, dans l'amour
maternel, dans l'amiti, dans la rflexion et dans la rverie. C'tait
bien assez pour remercier le Ciel. J'avais got les seules douceurs
dont je pusse avoir soif.

Quand je commenai  crire le rcit que je suspends ici, je venais
d'tre abreuve de douleurs plus profondes encore que celles que j'ai
pu raconter. J'tais cependant calme et matresse de ma volont, en ce
sens que, mes souvenirs se pressant devant moi sous mille facettes qui
pouvaient tre diffrentes  mon apprciation, je sentis ma conscience
assez saine et ma religion assez bien tablie en moi-mme pour m'aider
 saisir le vrai jour dont le pass devait s'clairer  mes propres
yeux.

Maintenant que je vais fermer l'histoire de ma vie  cette page,
c'est--dire plus de sept ans aprs en avoir trac la premire page,
je suis encore sous le coup d'une pouvantable douleur personnelle.

Ma vie, deux fois branle profondment, en 1847 et en 1855, s'est
pourtant dfendue de l'attrait de la tombe; et mon coeur, deux fois
bris, cent fois navr, s'est dfendu de l'horreur du doute.

Attribuerai-je ces victoires de la foi  ma propre raison,  ma propre
volont? Non. Il n'y a en moi rien de fort que le besoin d'aimer.

Mais j'ai reu du secours, et je ne l'ai pas mconnu, je ne l'ai pas
repouss.

Ce secours, Dieu me l'a envoy, mais il ne s'est pas manifest  moi
par des miracles. Pauvres humains, nous n'en sommes pas dignes, nous
ne serions pas capables de les supporter, et notre faible raison
succombe ds que nous croyons voir apparatre la face des anges dans
le nimbe flamboyant de la Divinit. Mais la grce m'est venue comme
elle vient  tous les hommes, comme elle peut, comme elle doit leur
venir, par l'enseignement mutuel de la vrit. Leibnitz d'abord, et
puis Lamennais, et puis Lessing, et puis Herder expliqu par Quinet,
et puis Pierre Leroux, et puis Jean Reynaud, et puis Leibnitz encore,
voil les principaux repres qui m'ont empche de trop flotter dans
ma route  travers les diverses tentatives de la philosophie moderne.
De ces grandes lumires, je n'ai pas tout absorb en moi  dose gale,
et je n'ai pas mme gard tout ce que j'avais absorb  un moment
donn. Ce qui le prouve, c'est la fusion, qu' une certaine distance
de ces diverses phases de ma vie intrieure j'ai pu faire en moi de
ces grandes sources de vrit, cherchant sans cesse, et m'imaginant
parfois trouver le lien qui les unit, en dpit des lacunes qui les
sparent. Une doctrine toute d'idal et de sentiment sublime, la
doctrine de Jsus, les rsume encore, quant aux points essentiels,
au-dessus de l'abme des sicles. Plus on examine les grandes
rvlations du gnie, plus la cleste rvlation du coeur grandit dans
l'esprit,  l'examen de la doctrine vanglique.

Ceci n'est peut-tre pas une formule trs-_avance_ dans l'opinion de
mon sicle. Le sicle ne va pas de ce ct-l pour le moment. Peu
importe, les temps viendront.

_Terre_ de Pierre Leroux, _Ciel_ de Jean Reynaud, _Univers_ de
Leibnitz, _Charit_ de Lamennais, vous montez ensemble vers le Dieu de
Jsus; et quiconque vous lira sans s'attacher trop aux subtilits de
la mtaphysique et sans se cuirasser dans les armures de la discussion
sortira de votre rayonnement plus lucide, plus sensible, plus aimant
et plus sage. Chaque secours de la sagesse des matres vient  point
en ce monde o il n'est pas de conclusion absolue et dfinitive.
Quand, avec la jeunesse de mon temps, je secouais la vote de plomb
des mystres, Lamennais vint  propos tayer les parties sacres du
temple. Quand, indigns aprs les lois de septembre, nous tions prts
encore  renverser le sanctuaire rserv, Leroux vint, loquent,
ingnieux, sublime, nous promettre le rgne du ciel sur cette mme
terre que nous maudissions. Et, de nos jours, comme nous dsesprions
encore, Reynaud, dj grand, s'est lev plus grand encore pour nous
ouvrir, au nom de la science et de la foi, au nom de Leibnitz et de
Jsus, l'infini des mondes comme une patrie qui nous rclame.

J'ai dit le secours de Dieu qui m'a soutenue par l'intermdiaire des
enseignements du gnie; je veux dire, en finissant, le secours
galement divin qui m'a t envoy par l'intermdiaire des affections
du coeur.

Sois bnie, amiti filiale qui a rpondu  toutes les fibres de ma
tendresse maternelle; soyez bnis, coeurs prouvs par de communes
souffrances, qui m'avez rendue chaque jour plus chre la tche de
vivre pour vous et avec vous!

Sois bni aussi, pauvre ange arrach de mon sein et ravi par la mort 
ma tendresse sans bornes! Enfant ador, tu as t rejoindre dans le
ciel de l'amour le George ador de Marie Dorval. Marie Dorval est
morte de sa douleur, et moi, j'ai pu rester debout, hlas:

Hlas, et merci, mon Dieu. Puisque la douleur est le creuset o
l'amour s'pure, et puisque, vritablement aime de quelques-uns, je
peux encore ne pas tomber sur la route o la charit envers tous nous
commande de marcher.

    14 juin 1855.


FIN DE L'OUVRAGE.


    Typographie L. Schnauss.




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    2 vols. gr. in-16.


    CE QU'ON NE SAIT PAS
    UNE LOGE A CAMILLE
    PAR
    ALEXANDRE DUMAS FILS.
    1 vol. gr. in-16.


SOUS PRESSE:

    GRANGETTE
    PAR
    ALEXANDRE DUMAS FILS.


    LES PAYSANS
    PAR
    H. DE BALZAC.


    LE
    CHEVALIER DE FLOUSTIGNAC
    PAR
    ADRIEN PAUL.
    3  4 vols. gr. in-16.


    GEORGINE
    PAR
    MME ANCELOT.


    LE DIABLE AUX CHAMPS
    PAR
    MME GEORGE SAND.


    Marion Delorme & Ninon de Lenclos
    PAR
    LE BIBLIOPHILE
    JACOB.


    UN MARIAGE EN PROVINCE
    PAR
    MME LONIE D'AUNET.


EN VENTE:

    NOUVEAU
    PORTEFEUILLE POLITIQUE


    No I.
    PROTOCOLE
    DES CONFRENCES DE VIENNE
    RELATIVE A LA QUESTION D'ORIENT.


    No II.
    PROTOCOLE
    DES CONFRENCES DE VIENNE
    RELATIVES A LA QUESTION D'ORIENT.
    RECUEIL
    DE PICES DIPLOMATIQUES
    A L'GARD DE LA QUESTION D'ORIENT.


    No III.
    RECUEIL
    DE PICES DIPLOMATIQUES
    A L'GARD DE LA QUESTION D'ORIENT
    ET
    DU DIFFREND DE S. S. LE PAPE AVEC LA
    SARDAIGNE ET L'ESPAGNE.


    HISTOIRE
    DE
    LA RUSSIE
    PAR
    A. DE LAMARTINE.
    1 volume in-8vo.


     Leipzig--Imprimerie Schnauss.





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13), by George Sand

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