Project Gutenberg's Madame Sans-Gne, Tome III, by Edmond Lepelletier

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Title: Madame Sans-Gne, Tome III
       Le Roi de Rome

Author: Edmond Lepelletier

Release Date: October 19, 2013 [EBook #43980]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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    Note de transcription:

    L'orthographe d'origine a t conserve, mais quelques erreurs
    typographiques videntes ont t corriges. La liste de ces
    corrections se trouve  la fin du texte.

    La ponctuation a galement fait l'objet de quelques corrections
    mineures.




MADAME

SANS-GNE




MILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




  _EDMOND LEPELLETIER_


  Madame

  Sans-Gne


  ROMAN TIR DE LA PICE
  DE MM. VICTORIEN SARDOU ET MILE MOREAU

  [Illustration]

  * * *

  Le Roi de Rome


  PARIS
  A LA LIBRAIRIE ILLUSTRE
  8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

  Tous droits rservs




MADAME

SANS-GNE


CINQUIME PARTIE[1]

LE ROI DE ROME




I

LE 20 MARS


Le 20 mars 1811, l'empereur Napolon, au fate de la puissance, 
l'apoge de la gloire, apparaissait dominateur en Europe, matre des
destines du restant du monde, arbitre de la paix et de la guerre,
et rien ne semblait pouvoir branler son trne tag sur cinquante
victoires, autour duquel les sabres glorieux des marchaux illustres
et les baonnettes terrifiantes des grenadiers formaient une haie
blouissante et solide.

  [1] L'pisode qui prcde a pour titre: _Madame Sans-Gne.--La
  Marchale._

Les rois consterns, les successeurs fictifs de Louis XVI, las
d'attendre une restauration de plus en plus improbable, oublis du
peuple en leurs exodes prolongs, carts par les monarques comme des
cousins ruins et compromettants, les anciens conspirateurs proscrits,
pourchasss, dmoraliss, renonaient  leurs tentatives reconnues
vaines et s'engourdissaient dans une rsignation dcourage;--tous ces
ennemis de l'Empire, si abattus, si rampants, mais qui devaient se
redresser bientt furieux et impitoyables, dans la vapeur sanglante des
dsastres, alors n'avaient plus qu'un espoir, qu'une pense: non plus
la chute violente du colosse, mais la mort soudaine de l'homme.

Ah! si Napolon pouvait mourir! tel tait le voeu farouche de tous
ceux que l'Empereur gnait. Un implacable et opinitre ennemi soufflait
cette esprance  toutes les oreilles favorables et propageait dans
chaque cour d'Europe la possibilit de cette ventualit.

Cet ennemi mortel, c'tait le comte de Neipperg, et l'on verra dans les
pages qui vont suivre qu'il chuchotait ce prsage sinistre jusque dans
le palais mme de Napolon, o Marie-Louise, sans pouvante comme sans
indignation, en recueillait la rumeur.

La mort de l'Empereur, c'tait le centre de ralliement de toutes les
haines, de toutes les vengeances, de toutes les reprsailles et de
toutes les convoitises accumules autour du nouveau Charlemagne.

Il n'avait pas d'hritier direct. Sa succession dispute
s'parpillerait en des conflits froces. De sanglantes funrailles
d'Alexandre livreraient l'Empire immense au partage. Les gnraux, les
frres, les allis de Napolon se tailleraient une part dans la superbe
dpouille. La cure serait ouverte  tous et l'on viendrait de loin. La
mort de Napolon, c'tait pour les monarques vaincus la revanche, pour
les nations asservies la dlivrance, la restauration redevenue possible
aux Bourbons abandonns, effacs de la liste des rois.

La nouvelle que Marie-Louise donnerait prochainement un enfant 
l'Empereur anantissait ces projets, dtruisait ces esprances.

Encore une fois la fortune servait son persistant favori.

Le rve de Napolon s'accomplirait donc entirement!

Vritablement n'tait-il pas alors trop heureux, trop insolemment
heureux?

Victorieux partout, jouissant pour la premire fois de la paix gnrale
avec confiance, n'ayant gure que l'pine de l'Espagne au pied, il
attendait avec une fivreuse impatience la dlivrance de l'Impratrice.

Malgr les soins les plus attentifs, Marie-Louise avait eu une
grossesse difficile.

A la minute suprme, l'angoisse s'tablissait silencieuse et profonde
autour de son lit.

Corvisart, inquiet, fit appeler l'Empereur.

Le potentat qui avait introduit  sa cour une tiquette asiatique, et
qu'on n'approchait qu'avec un crmonial rigoureux, ne craignit pas de
dfrer sur-le-champ  l'invitation du premier mdecin.

Sans chambellan, sans dame d'annonce, nu-tte et l'oeil troubl, celui
qui n'avait pas eu un tressaillement de la face dans le cimetire
d'Eylau parut, visiblement dmont, sur le seuil de la chambre de
Marie-Louise:

--Sauvez la mre!... cria-t-il. Ne laissez pas prir ma Louise!...
Corvisart, sur votre tte, vous me rpondez de la vie de
l'Impratrice!...

--Sire, j'essaierai de sauver aussi l'enfant... mais il faudra
peut-tre recourir aux forceps.

Napolon fit un geste douloureux, donnant pleins pouvoirs  l'homme de
science.

Puis avisant Dubois, accoucheur rput et qui devait oprer la
dlivrance, il remarqua son trouble:

--Gardez votre sang-froid, monsieur! Morbleu! ajouta-t-il avec une
rondeur familire, tel que s'il devait encourager ses grognards
marchant au feu, comportez-vous comme si vous tiez au lit d'une
paysanne!

Il se retira au bout d'un quart d'heure de contemplation anxieuse
et passionne, aprs avoir press avec amour la main moite de
Marie-Louise, ple et haletante sous ses dentelles dans le combat des
premires douleurs. Il rentra dans son cabinet, comptant les minutes,
nerveux, agit, incapable de tenir en place.

Non seulement il redoutait les complications de l'enfantement que
lui annonait Corvisart, mais cette crainte pour la vie de l'enfant
s'accroissait d'inquitudes cruelles pour le salut de la mre.

Il tait de plus tourment, en admettant que les choses eussent un
heureux rsultat, par l'incertitude du sort de la naissance: l'enfant
serait-il mle, l'Empire allait-il avoir un Napolon II? Une fille,
sans doute son coeur l'accueillerait avec plaisir, mais sa venue,
en premire parturition, drangerait ou, tout au moins, ajournerait
toutes ses combinaisons, toutes ses esprances. Et si la sant de
Marie-Louise, branle par la naissance de cette fille, si son
organisme, secou par cette dlivrance laborieuse, ne lui permettait
plus d'tre mre une seconde fois, c'tait le retour  l'incertitude,
l'hritage imprial compromis ou dvolu  des mains trop dbiles pour
le recueillir, pour le conserver...

Ah! le moment tait lourd de proccupations et l'attente poignante...

Comme un joueur qui, pench sur la table, guette le coup de cartes qui
doit le ruiner ou l'enrichir, Napolon couvait de son oeil d'homme de
proie la chambre de l'Impratrice, frmissant chaque fois que la porte
s'ouvrait pour les alles et venues des gens de service, tressaillant
au moindre bruit que son oreille percevait.

Il avait des fbrilits d'amant inquiet sous la fentre, guettant
l'aime, redoutant la dception cruelle, et maudissant la lenteur des
minutes.

Pour distraire son impatience, il se dirigeait de temps  autre
vers l'une des croises de son cabinet et regardait la foule norme
stationnant dans le Carrousel, les yeux tourns avec avidit vers les
Tuileries.

Le peuple, comme lui, avait la fivre.

Ce 20 mars 1811, l'anxit planait aussi sur le pays, et les sujets
n'taient pas moins impatients que le souverain de connatre ce que la
nature allait accomplir dans la chambre de l'accouche.

La naissance du fils de l'Empereur semblait pour tout le monde le gage
de la paix, le maintien de la puissance franaise, la garantie de
l'avenir.

La majorit raisonnait ainsi. Les dissidents, pareillement, ne
cachaient pas l'importance qu'avait  leurs yeux l'vnement qui se
prparait. Les ennemis de Napolon, les partisans des princes, ceux
qui conspiraient avec les Chouans et prparaient dans l'ombre le
retour des Bourbons, espraient que l'enfant ne natrait pas viable.
Les mauvaises nouvelles colportes dans la ville les rjouissaient.
Si l'enfant venait, par hasard, bien portant, ils souhaitaient, comme
consolation, que ce ft une fille. Un mle dconcerterait leurs calculs
qui reposaient tous sur la mort brusque de Napolon sans hritier, sans
successeur possible.

Les Philadelphes, disperss, emprisonns ou en exil,  l'approche de
la dlivrance de l'Impratrice s'taient concerts. Ceux qui taient
libres avaient tout tent pour se runir.

Le 20 mars 1811, nous retrouvons les principaux d'entre eux attabls
dans un petit cabaret du Carrousel attenant  l'htel de Nantes.

L, dans un troit cabinet, le major Marcel, mis en libert  la suite
de la dmarche faite par Rene auprs de l'Empereur, causait avec
trois personnages diffrents par l'ge et par les allures, mais ayant
un air d'analogie visible: ce caractre professionnel qui permet aux
militaires, aux acteurs, aux ecclsiastiques de se reconnatre entre
eux, mme sous des costumes pouvant drouter l'observation.

Le premier, le plus jeune, se nommait Alexandre Boutreux. Il avait
vingt-huit ans. Natif d'Angers; frre d'un prtre du sminaire de
Beauveau, prs Saumur, il tait prcepteur dans une famille royaliste
et en relation avec des amis des princes et des personnages influents
de l'migration.

Le second, ras et de manires douces, comme Boutreux, mais avec plus
d'acuit dans le regard et de rserve dans le sourire, s'appelait
l'abb Lafon. Il avait t condamn  Bordeaux comme chef d'une
association de jeunes gens trs attachs au pape. L'abb Lafon tait un
ardent royaliste. Il avait trente-huit ans.

Le troisime personnage, petit, trapu, le teint bistr, dardait 
droite et  gauche des yeux noirs et perants. Une barbe rude et noire
couvrait ses joues et son menton. C'tait un moine espagnol nomm
Camagno. Une tte d'inquisiteur avec l'me d'un bandit. Camagno tait
un clrical violent. Il rvait de recommencer la Vende, et sa haine
contre Napolon tait surtout motive par les perscutions dont le pape
avait t l'objet.

Ces trois conspirateurs donnaient  Marcel des renseignements sur
les efforts que faisaient les Philadelphes pour se reconstituer, 
Bordeaux, dans le Poitou et dans les rgions de l'Est.

On n'attendait qu'une occasion, et le signal d'une insurrection serait
donn.

Tout en trinquant  leurs esprances, les quatre Philadelphes tendaient
l'oreille, attendant le canon qui devait annoncer la naissance de
l'enfant imprial.

Pour eux aussi cette nativit tait importante. Napolon sans
hritier serait plus vulnrable. Un fils, en consolidant le trne, en
apparaissant aux yeux de l'arme et du peuple comme l'hritier lgal du
nom formidable de Napolon, comme le continuateur de son oeuvre, de sa
puissance, tait bien des chances de russite aux plans des conjurs.

Ils achevaient d'changer leurs vues et de formuler leurs projets,
quand un coup de canon retentit...

Une immense clameur s'leva en mme temps du Carrousel...

Mille poitrines anxieuses lanaient un confus rugissement o il y avait
de l'espoir, de l'acclamation, de la joie, du brouhaha instinctif et
dpourvu de son prcis. On se dtendait les nerfs, on se soulageait de
l'irritation de l'attente dans ce long et rauque murmure.

Le canon des Invalides avait parl... l'enfant imprial tait n!...

tait-ce un prince?... L'pe de Napolon tombait-elle en quenouille?

Un second coup venait d'clater, aprs un intervalle d'une minute...

Nouveau dchanement sourd des assistants, coup de cris brefs,
d'injonctions brutales.

--Taisez-vous!... faites silence!... Chut! Chut!... Vive l'Empereur!...

Troisime coup.

Dans le silence devenu presque gnral, o l'on ne percevait qu'une
suite continue de murmures, semblable  un jaillissement d'eau trs
lointain, on entendit des voix qui comptaient et disaient:

--Trois!...

Marcel et ses compagnons s'taient avancs sur le seuil pour mieux
entendre, pour suivre aussi les impressions des curieux.

A quelques pas d'eux se trouvaient deux hommes paraissant dsireux
de ne pas attirer l'attention, car ils s'taient placs derrire le
contrevent du cabaret, repouss par la pression de la foule.

--Je connais cette figure... dit Marcel  voix basse  l'abb Lafon, il
tait des ntres...

--Un tratre?... un espion?

--Non!... un agent du comte de Provence... le marquis de Louvign...
Il s'est spar d'avec nous... lorsqu'il a su que notre but tait le
rtablissement de la Rpublique...

--Oh! oh!... Malet n'a pas dit son dernier mot, fit l'abb, et
j'espre bien, avec le pre Camagno, lui faire accepter la royaut,
seul gouvernement possible en France... N'est-ce pas votre avis, mon
rvrend?...

--Peu m'importe le nom du gouvernement que nous substituerons  celui
de Buonaparte, dit le moine d'un ton farouche, pourvu que ce pouvoir
rtablisse l'glise dans sa gloire...

--Je ne partage pas vos ides, mon pre, dit alors Boutreux, en ce qui
concerne le retour d'un roi qui me parat bien problmatique...; je
crois que si Napolon est enfin abattu par nous, c'est la Rpublique
qui s'impose!... mais, o je me retrouve d'accord avec vous, c'est que
j'entends que cette Rpublique soit non pas impie, mais chrtienne...
Jsus-Christ tait rpublicain... croyez-moi, ne mlez pas trop le pape
 nos affaires... l'glise franaise, voil ce qu'il nous faudrait;
n'est-ce pas votre avis, major?

Marcel hocha la tte:

--Il faut la Rpublique universelle, dit-il, tous les peuples
frres!... plus de frontires!... la guerre abolie! La concorde
remplaant la rivalit, l'change libre des produits, et les ides
comme les marchandises affranchies des douanes, de l'autorit, du
fisc, de la police; voil mon idal,  moi, et voil pourquoi je veux
renverser Napolon! accentua-t-il avec une sombre exaltation.

Son visage d'aptre s'illuminait alors d'une clart douce. Ses yeux
prenaient une froide extase. Il semblait, gris par son rve, tre dj
le contemporain de cette socit idale, fonde par la fraternit avec
la paix pour rgime, o les hommes de ce globe ne seraient plus que les
enfants d'une famille habitant la mme maison.

Le canon continuait  tonner.

Et la rumeur grandissante de la foule accompagnait les salves, au
nombre encore mystrieux.

--Dix-sept!... a approche, mon cher Maubreuil, dit M. de Louvign 
son compagnon, assez haut pour tre entendu de Marcel et de ses amis.

Ce compagnon du marquis de Louvign, inquitant personnage, avec ses
allures de chercheur de querelles et de coureur d'aventures, son oeil
fauve et sa lvre mince, mauvaise, murmura:

--Encore quatre minutes!... Ah! Napolon, ton toile va-t-elle enfin
s'teindre!...

--Si, par malheur, nous avons encore quatre-vingt-quatre fois 
entendre ce maudit canon... si c'tait un garon qui naissait 
Bonaparte, quel parti devraient prendre nos princes, monsieur de
Maubreuil?

--Faire ce que j'ai toujours conseill: supprimer le tyran...

--Ce n'est pas commode...

--Il suffit d'un bon poignard...

--Et d'un homme pour le manier...

--L'homme existe... il est prt...

--Vous le connaissez?...

--Sans doute!... c'est moi!

Et une expression de haine froce contracta la physionomie de cet
aventurier sinistre, Guerri, marquis d'Orvault, comte de Maubreuil,
qui reut mission, par la suite, de Talleyrand et des Bourbons,
d'assassiner Napolon avec ses frres Jrme et Joseph, et aussi
d'enlever le roi de Rome et la reine de Westphalie,--l'un des
personnages les plus tranges et les plus infmes de l'histoire
impriale.

--Vingt!... c'est le vingtime coup... murmuraient les voix de la
foule...

Un silence gnral crasa tous les bruits, tous les chuchotements.

Le vingt et unime coup de canon tait tir...

L'artillerie des Invalides allait-elle demeurer muette, n'ayant plus
d'autre vnement  annoncer? Les vingt et un coups rglementaires pour
la naissance d'une princesse taient-ils accomplis?

Toutes les poitrines taient oppresses. Il sembla que l'intervalle
ft plus prolong, et dj certains se disaient: C'est tout! Napolon
n'aura pas d'hritier...

Mais une dtonation clate, suivie d'un immense hourra...

Quelques assistants hsitent  partager l'allgresse unanime. Ils
insinuent que peut-tre l'on s'est tromp dans le compte des salves.
Ils esprent encore que Napolon n'aura pas le fils qu'il attend; mais
un autre coup de canon, puis un autre retentissent. Il n'y a plus 
douter: un enfant mle est n.

Les acclamations, les cris, les chapeaux lancs en l'air, les
serrements de mains, les propos exubrants changs, toute la joie
populaire se manifestait en ce jour unique de bonheur pour Napolon.

Il avait prouv de cruelles motions. L'effort pour les cacher  tous
l'avait bris.

Aprs avoir dit  l'accoucheur Dubois qu'il s'en remettait  lui et
qu'il lui demandait de traiter l'Impratrice comme s'il et  dlivrer
une fermire, il s'tait retir et plong dans un bain pour calmer sa
nervosit et prendre un peu de repos.

Dubois, avec sang-froid et habilet, s'tait mis  seconder le travail
de la nature, dont la lenteur et le pril ne lui avaient pas chapp.

L'Impratrice, en proie aux grandes douleurs, gmissait, se tordait,
poussait de rauques geignements et, l'oeil pouvant devant le forceps
qu'approchait Dubois, criait qu'elle ne voulait pas, qu'elle comprenait
bien que l'Empereur avait ordonn qu'on la sacrifit pour sauver son
hritier, ce qui tait faux: Napolon avait, comme on l'a vu, dans un
lan passionn, cri  Dubois, le prvenant des difficults de ce
laborieux accouchement: Avant tout, sauvez la mre! Et Marie-Louise,
dans sa souffrance, lanait un regard sournois et haineux vers le
cabinet de son mari. On peut dire que cette torture de la maternit
influa sur ses sentiments, et qu' partir de ce jour, Napolon, qu'elle
n'avait jamais aim, qui lui tait apparu en pouvantail, en vilain
homme mchant et grossier, dans ses imaginations apeures de jeune
princesse allemande, devint pour elle, en cet instant o sa sensibilit
se trouvait hyper-surexcite, o son me tait endolorie comme sa
chair, un objet secret de rpulsion et d'animosit. Quant  l'enfant
qui lui causait ces intolrables douleurs, elle ne l'aima jamais.
Cet infortun dont toute la vie ne fut qu'un printemps court, morose
comme un automne pluvieux, devait vgter, orphelin de pre et de mre
vivants. Les guerres, la France envahie  dfendre, la captivit et
l'agonie lente dans une le lointaine empchrent le pre d'embrasser
son fils. La mre tait retenue au bras du comte de Neipperg et devait
avoir d'autres enfants  caresser.

Quand Dubois approcha les fers de l'utrus en travail, on alla de
nouveau chercher l'Empereur.

Napolon, redevenu calme, matrisant son angoisse, assista  toute
l'opration. Il se penchait vers l'Impratrice en sueur, toute
frissonnante, poussant des sanglots saccads, haletante, au supplice.
Il lui prenait le front dans ses mains; il l'embrassait doucement,
tendrement, craintivement; il lui murmurait  l'oreille d'affectueuses
paroles qu'elle n'entendait point ou qui ne pouvaient ni l'mouvoir, ni
lui donner l'nergie et la patience que la situation grave commandait.

L'accoucheur, cependant, avait commenc  introduire le forceps.
L'enfant se prsentait par les pieds, il s'agissait de dgager la tte.

Un grand silence emplissait la chambre, o se trouvaient, avec
l'Empereur et Dubois, madame de Montesquiou, la garde veillant
l'Impratrice, madame de Montebello, premire dame d'honneur, et madame
de Lucay, dame de service ce jour-l au palais, l'archichancelier
Cambacrs et Berthier, prince de Neufchtel, ces derniers mands comme
tmoins.

Au dehors montait comme une rumeur marine, le murmure confus de la
foule s'animait sous l'attente de l'vnement. De bouche en bouche,
d'oreille en oreille, de l'Impratrice aux salles des gardes, du
vestibule aux factionnaires, et de ceux-ci au public, la nouvelle
s'tait rpandue que les souffrances de l'Impratrice augmentaient et
que la naissance de l'enfant tait prilleuse. On se taisait, de peur
d'accrotre les douleurs de la mre et l'anxit de l'Empereur.

Enfin Dubois, longtemps pench, se retira vivement, relevant sa tte
courbe; trs ple, il se tourna vers l'Empereur, tenant dans ses mains
une petite chose, ple, informe, inerte et sanguinolente...

--Sire, c'est un garon! dit-il  voix trangle.

Un soupir de dlivrance, o il y avait tout un grondement de joie
intrieure contenue, s'chappa de la poitrine du pre.

Enfin!... la fortune ne l'abandonnait pas!... Il avait un hritier...
Le monde allait compter avec Napolon II!...

Il fit un mouvement pour s'lancer vers le praticien et prendre son
enfant. Dubois l'arrta d'un geste impatient, imprieux et, d'un regard
inquiet, il enveloppa le petit tre toujours inerte, au corps violac...

Il n'avait pas salu d'un de ces cris aigus, qui sont la diane de la
vie, sa venue  la lumire, cet enfant chtif, dont aucun membre ne
tressaillait et qui semblait un paquet de chair morte tir du ventre
d'une mre mourante...

Napolon prouva subitement une contraction aigu de tous ses nerfs. Il
avait compris la perplexit et le doute du mdecin. Mordant ses lvres,
crispant ses doigts, il s'effora de conserver la srnit impriale
dont il avait jusque-l fait montre. N'avait-il donc tant espr que
pour dsesprer davantage, et la fortune, comme pour le narguer, ne
lui avait-elle donn la vue de cet enfant si dsir que pour le lui
enlever aussitt?

En silence, il suivait, l'oeil fixe et sombre, tous les mouvements de
l'accoucheur s'appliquant  ranimer l'enfant.

J'aurais prfr, dit-il plus tard, me retrouver dans le cimetire
d'Eylau!...

Dubois, cependant, frictionnait le petit corps mou et dcolor; il
insufflait de l'air dans les poumons, en appuyant ses lvres sur la
petite bouche immobile et froide; il tapotait doucement les reins et
berait avec prcautions le nouveau-n.

Sept minutes s'coulrent ainsi sans qu'un cri, sans qu'une
manifestation de la vie vnt rassurer le pre tortur...

Tout  coup, la bouche de l'enfant s'entr'ouvrit et son premier cri,
aux oreilles de l'Empereur plus dlicieux qu'une fanfare de triomphe,
s'leva dans le silence angoisseux de la chambre...

L'hritier de l'Empire tait vivant, bien vivant!...

Malgr toute sa force de concentration et tant de puissance
d'impntrabilit, Napolon ne put s'empcher de pousser comme un
grognement de joie, farouche ainsi qu'un rugissement de fauve amoureux
et vainqueur.

Il saisit l'enfant qu'on venait d'emmailloter  la hte, il se
prcipita vers le salon voisin o attendaient tous les dputs de
l'Empire, les marchaux, les princes. Avec une ostentation brutale et
dans un accs de joie orgueilleuse et vulgaire, empereur satisfait et
pre bien heureux, il prsenta le nouveau-n en disant:

--Messieurs, voici le Roi de Rome!...

Puis, tandis qu'au signal parti du chteau, le bourdon de Notre-Dame
et les salves du canon des Invalides annonaient la venue au monde
de Napolon II, dans l'exaltation de son bonheur paternel et de son
triomphe de fondateur de dynastie, il accourut au balcon des Tuileries,
devant lequel, retenue par un simple cordeau, attendait la foule
immense...

Alors, comme un trophe, comme un signe de victoire et de glorieux
avenir, il leva l'enfant imprial au-dessus de sa tte et le montra au
peuple...

Tels les premiers rois francs hisss sur le pavois, le fils de
Napolon, au milieu des acclamations, dans le fracas de l'artillerie et
la sonorit des cloches, reut l'investiture nationale.

Cette couronne vivante qui venait se superposer aux diadmes impriaux
et royaux que dj ceignait Napolon fut salue de ce cri encore
terrible pour l'ennemi, encore joyeux pour la France:

Vive l'Empereur!...

A peine fut-il couvert par les sourdes imprcations des rares partisans
des Bourbons, dissmins dans la foule. Le marquis de Louvign et le
comte de Maubreuil s'loignrent rapidement de l'htel de Nantes, en
maudissant le sort trop favorable. Le major Marcel, l'abb Lafon,
le moine Camagno et le prcepteur Boutreux quittrent peu aprs le
cabaret, mcontents, irrits, dsappoints, et, hochant la tte avec
anxit, ils se dirent:

--Allons  la maison de sant consulter Philopoemen... Cette naissance
va-t-elle changer ses plans?...

Et tous les quatre, de plus en plus pensifs et dconcerts, se
dirigrent vers l'tablissement du docteur Dubuisson, o tait intern
le gnral Malet.

Nul ne prvoyait alors que la naissance du roi de Rome ne serait ni un
obstacle aux audacieux projets de Malet, ni une garantie de paix pour
la France.

Personne ne pouvait deviner la destine malchanceuse et touchante de
cet enfant, que son pre ne pourrait embrasser que tout petit et dont
la jeunesse devait s'tioler dans une prison royale, hors de cette
France dont on lui interdirait le langage, dont on lui cacherait la
gloire.

Les cloches sonnant  toutes voles, l'artillerie proclamant l'heureux
avnement, tourdissaient, grisaient, enivraient le peuple et la
cour; l'tranger s'inclinait, respectueux encore, devant cette faveur
nouvelle du destin.

Le comte de Provence, en Angleterre, murmurait avec un sourire
contraint, au reu de la nouvelle: Il est dit que je ne coucherai
jamais aux Tuileries.

Le 20 mars 1811 fut le jour de triomphe, la date culminante de la vie
de Napolon.

Le versant de la jeunesse, de la victoire, de l'ascension hardie
et puissante, tait franchi:--aprs un court arrt sur le sommet,
la descente lente, puis prcipite, la dgringolade, la chute, le
gouffre avec toute son horreur, Fontainebleau et le suicide entrevu,
la trahison, l'abdication, Sainte-Hlne et les outrages du gelier
anglais, voil ce qui tait rserv au matre phmre du monde, si
joyeux d'tre pre en cette matine de confiance et d'espoir.




II

L'AGENT DES PRINCES


Le comte de Maubreuil, en quittant le marquis de Louvign, lui avait
serr significativement la main, en lui disant:

--La fortune ne servira pas toujours Napolon!... Nous nous reverrons,
marquis!...

M. de Louvign hocha la tte et murmura:

--Je ne le pense pas... ou du moins pas de sitt... Je pars...

--Et y a-t-il quelque indiscrtion  vous demander le motif de votre
voyage?

--Tant que Buonaparte sera l, dit le marquis en montrant le poing aux
Tuileries, je resterai loign de France... Oh! j'ai l'habitude de
l'exil, moi!

--Et vous allez?

--A Londres... auprs de nos matres lgitimes...

Maubreuil parut rflchir profondment.

Puis un sourire claira son visage tourment:

--Vous tes accrdit, je le sais, auprs des princes, mon cher
marquis?... On vous coute, l-bas? Parfois on vous consulte, je crois?

--Leurs Altesses Royales ont su apprcier mon dvouement dans
l'migration... Le comte de Provence veut bien m'honorer d'une
bienveillance particulire et le comte d'Artois a daign me confier
 plusieurs reprises des missions difficiles dont il m'a tmoign
satisfaction...

--Vous avez quelque peu conspir, marquis?

--J'ai t de toutes les conspirations, monsieur, rpondit vivement M.
de Louvign... C'est ainsi que j'ai servi d'intermdiaire aux princes
avec MM. de Cadoudal, Pichegru, Fouch, Talleyrand, Moreau. Bernadotte,
notre dernier espoir, s'est singulirement refroidi... Il travaille 
prsent pour lui, le prince de Ponte-Corvo; c'est un ambitieux et un
ingrat!... il ne faut plus compter sur cet intrigant... Oh! les hommes
srs deviennent rares...

--Il s'en trouve d'autres... Fouch et Talleyrand seront toujours avec
ceux qui russiront... Mais, je vous le disais tout  l'heure, en
coutant ce maudit canon, il n'y a qu'un moyen, un seul, qui puisse
nous dbarrasser de l'Empire...

--C'est d'en finir avec l'Empereur... Nous y avons pens... nous avons
cherch...

--Mal! Us, dangereux, trop incertain, le vieux moyen des conspirations
civiles et militaires... ces maladroits de Philadelphes, dont vous
tes...

--Dont j'tais!... Je me suis retir.

--Vous avez bien fait!... ils n'ont russi qu' se faire tuer 
l'ennemi, car on les postait aux endroits les plus dangereux...; les
plus favoriss se sont mis  l'abri dans les prisons... Il faut aborder
le tyran face  face et le frapper... Voil mon moyen!... Voulez-vous
me faciliter l'occasion de le soumettre aux princes?...

--Vous avez un plan?

--J'en aurai un... Emmenez-moi  Londres...

--Je veux bien vous introduire auprs de Leurs Altesses, car vous me
paraissez un homme rsolu...

--On me jugera  l'oeuvre! dit froidement Maubreuil.

--Mais il demeure entendu que je ne sais rien; aujourd'hui, comme
demain, comme dans dix ans, j'ignore tout de vos projets... Vous
m'accompagnerez  Londres... vous tes Franais, vos sentiments de
fidle sujet me sont connus, vous dsirez tre admis  l'honneur de
prsenter vos hommages et vos voeux  vos souverains lgitimes, je vous
donne l'introduction de leur htel, voil tout... Vous ne m'aurez fait
part d'aucune de vos intentions... c'est bien convenu?

--Vous avez ma parole!...

--Vous la mienne.

--Quand partons-nous?

--Demain, si vous le voulez... J'ai remarqu aux alentours de mon logis
des figures suspectes et je ne tiens pas  tre log, aux frais du
tyran,  Bictre ou  Sainte-Marguerite...

--Marquis, je vais boucler ma valise et demain en route pour Calais...

--Dites-moi, monsieur de Maubreuil, vous hassez donc bien Napolon?
demanda M. de Louvign, regardant avec attention l'aventurier.

--Oui, je le hais... et je veux me venger!... dit avec une nergie
terrible le comte de Maubreuil.

--Vous tiez pourtant presque de sa maison... N'aviez-vous pas
charge d'cuyer  la cour de son frre, ce Jrme Bonaparte qu'il a
eu l'audace de faire roi de Westphalie... Ce faquin faire des rois!
n'est-ce pas une piti! dit en haussant les paules le marquis indign.

--Ah! vous avez entendu raconter mon histoire?... fit avec un geste
cavalier Maubreuil... Oh! une aventure banale!... La reine m'avait
tmoign quelque bont... Jrme en prit de l'ombrage... Il conta sa
msaventure conjugale  son frre; celui-ci, au lieu d'en rire et de
conseiller  ce mari malheureux la philosophie qui est de mise en
semblable occurrence, se fit le vengeur de l'honneur de Jrme...
J'tais  la veille d'obtenir l'emploi fort avantageux de commissaire
aux frontires d'Espagne... Napolon, d'un trait de plume, me ruina...:
il biffa mon nom sur sa liste de prsentation et dfendit qu'on lui
parlt de moi dsormais... Je crois qu'il tait jaloux pour son compte
et qu'il avait eu des intentions sur la reine de Westphalie... Pauvre
Catherine de Wurtemberg! Ah! je la plains bien... et c'est elle aussi
que je veux venger en abattant le maudit Corse!... Marquis, j'ai hte
de mettre mon nergie et ma haine au service de nos princes!...

--Je vous y aiderai... mais soyons prudents... La police de Buonaparte
a des oreilles partout... Adieu,  demain, cour de l'htel des
Messageries...

--A demain!... Vive Dieu! marquis, quelle fortune inespre que notre
rencontre et je ne trouve plus cette journe si dtestable!...

--Vous pardonnez au roi de Rome d'tre n?

--Le roi de Rome?... Oh! ce roitelet aussi aura son tour... Qu'il tombe
jamais entre mes mains!...

--Vous le tueriez aussi? dit M. de Louvign impressionn par le ton
sinistre et l'clair froce luisant dans les prunelles de Maubreuil...

Et il ajouta entre ses dents, comme pris d'avance de piti pour le
petit roi:

--Un enfant!... Vous ne reculez devant rien! Ah ! vous tes un homme
terrible!

--On le dit, fit le sclrat, joyeux comme d'un compliment, et avec un
rictus cruel, il murmura:

--L'enfant grandira... Le lion abattu, ce serait folie que de laisser
vivre le lionceau... A demain et bernique pour les agents du Corse!...

Cinq jours aprs cette entente, Maubreuil, sur la recommandation du
marquis de Louvign, tait introduit prs du comte de Provence, qui
devait s'appeler un jour dans l'histoire: Louis XVIII.

Le futur roi de France habitait une lgante rsidence du comt de
Buckingham, qu'on nommait Hartwell.

L, dans tout le confort d'une demeure seigneuriale de la vieille
Angleterre, Stanislas-Xavier, comte de Provence, attendait, sans trop
de confiance, que la France, revenant de ses erreurs rvolutionnaires,
chasst l'usurpateur et lui rendt la couronne de son frre Louis XVI.

Homme fin, esprit lettr, politique prudent, le comte de Provence ne se
dissimulait pas les difficults d'une restauration.

Il avait si souvent entendu murmurer  ses oreilles des paroles de
dcouragement, il avait vu tant de lassitude se manifester dans son
entourage, qu'il n'coutait plus que distraitement les rares pronostics
d'un retour prochain au palais des Tuileries que lui ronronnaient,
d'ailleurs sans grande conviction et comme un compliment commun et une
formule de politesse obligatoire, les fidles royalistes, de plus en
plus clairsems, venus dans sa solitude apporter leurs hommages rancis
et offrir leur pe rouille.

Il assistait  l'enivrement de la France glorieuse. Le fracas des
victoires, sans l'tourdir, lui couvrait la voix des flatteurs
prdisant perptuellement la chute de Napolon.

Il ne croyait plus au succs des complots ou des rbellions. Il
dnombrait, sans tristesse, avec une philosophie rsigne et un sourire
sceptique, les dvouements inutiles, les sacrifices d'existences
hardies. Il ne cherchait nullement  susciter des imitateurs  ces
vaillants partisans, les Cadoudal, les Frott, dont la race d'ailleurs
lui semblait teinte. Il n'accordait qu'une mdiocre crance aux
projets des conspirateurs, ces maladroits qui se faisaient toujours
prendre avant d'agir ou dont les machines, fussent-elles infernales,
rataient infailliblement  l'instant favorable. Un moment il avait mis
quelque espoir dans ce marchal Bernadotte qu'on lui avait dpeint
comme un intrigant et un adroit personnage, jalousant terriblement
Napolon, prt  le trahir et  disposer contre lui de son grand
commandement, de ses anciennes attaches avec les militaires rests
indpendants et de son prestige sur les rares rpublicains qui
respectaient en lui le gnral venu en civil au rendez-vous de
Bonaparte le matin du dix-huit brumaire. Bernadotte ne pouvait avoir la
prtention de ceindre la couronne. Cromwell renvers, il serait Monk et
rappellerait le roi lgitime.

Mais ce rve favorable s'vanouissait. Bernadotte avait coup court
aux pourparlers engags. On assurait qu'il cherchait, quelque part en
Europe, une principaut, peut-tre un royaume, o, s'affranchissant de
toute sujtion vassale, de toute reconnaissance aussi envers Napolon,
il s'attacherait plutt  consolider son jeune trne en l'appuyant aux
vieilles monarchies.

Mais, pour l'poque prsente du moins, il n'y avait rien  fonder
sur cet ambitieux sergent, devenu marchal de l'Empire et prince de
Ponte-Corvo. Que pouvait lui donner, lui promettre mme, le prince en
exil, dont les chances de retour apparaissaient si problmatiques?

Et l'avis comte de Provence se rptait, avec une grimace ironique,
les noms de tous ces anciens serviteurs de sa famille, les fils des
courtisans de Louis XV et de Louis XVI, les descendants des preux
hroques, qui avaient peu  peu accept des charges, des dotations,
des commandements, quelques-uns mme de nouveaux titres nobiliaires de
ce gentilltre corse devenu leur matre.

Alors, sans rcriminer  haute voix, sans dnoncer les dfaillances,
sans regretter les abandons, se sentant oubli des Franais, ddaign
des rois de l'Europe, trait avec gards, mais sans aucune promesse
d'appui, par l'Angleterre, Stanislas-Xavier, dj obse, rpugnant
 tout exercice physique, dans l'attente du bon dner qu'il allait
faire, car comme tous les Bourbons il tait gros mangeur, s'enfonait
tranquillement dans son fauteuil, ne pensait plus  la couronne, et
prenant son Horace, texte latin, dit par Elzvir et coquettement
reli, relisait une ode qu'il annotait dans la quitude parfaite d'un
rudit revenu des affaires du monde.

Quand le marquis d'Orvault, comte de Maubreuil, lui eut t annonc,
le comte de Provence, sans quitter son Horace ni dposer le crayon qui
lui servait  inscrire ses rflexions en notes marginales, se rehaussa
sur son fauteuil, remontant sa volumineuse corpulence, reprenant de la
majest...

Puis, dvisageant dans une glace le personnage qu'on lui annonait, il
murmura avec un plissement de lvres ironique:

--Voil une bonne figure de sacripant!...

Tandis que Maubreuil saluait et que M. de Blacas numrait rapidement
les titres de ce Franais, venu exprs en Angleterre pour dposer ses
hommages aux pieds de celui qu'il reconnaissait pour son souverain, le
comte de Provence se disait:

--On va encore me leurrer avec quelque complot de caserne, une
chauffoure de garnison!... Ce gentilhomme, qui semble avoir surtout
frquent les grands chemins, ou sera pris, fusill,  moins qu'on ne
prfre le plonger dans quelque cachot bien lointain et bien tnbreux,
ou il s'chappera, et n'ayant pas russi, n'aura rien  obtenir et
n'osera rien demander... Des deux faons je serai dbarrass de lui...
Je puis donc l'couter, cela n'engage  rien et fait tant de plaisir 
mon dvou Blacas!... J'aurais pourtant prfr mon tte--tte avec
Horace!...

Le duc Casimir de Blacas d'Aulps, descendant de ce fameux Blacas, ami
des troubadours, grand escrimeur, grand preneur de forteresses et
grand assaillant aussi des belles Provenales, tait le confident,
l'ami, le secrtaire du comte de Provence. Il l'avait suivi partout,
 Coblentz,  Saint-Ptersbourg,  Londres, durant ses prgrinations
de prince errant. Fidle cuyer, Blacas se comparait souvent  Sancho
Pana, avec cette diffrence qu'il apparaissait maigre, efflanqu, le
visage asctique et les yeux caves  ct de son royal matre offrant
au contraire la rotondit abdominale et la plnitude faciale du bon
gouverneur de Barataria.

Blacas tait l'introducteur ordinaire des conspirateurs.

Il remplissait plus frquemment ces fonctions que celles de chambellan
ou de matre des crmonies auprs d'envoys des souverains. Le prince
exil ne recevait gure dans sa cour singulirement rduite d'Hartwell.
Quelques intimes visiteurs, familiers de l'abandon, courtisans du
malheur, s'y rencontraient  de longs intervalles avec des gaillards
 mine suspecte, tanns, bistrs, balafrs, au visage recuit par les
soleils et gaufr par les bises, exhibant des certificats, montrant
parfois des blessures, qui racontaient leurs coups d'afft hasardeux
dans les marais du pays de Machecoul et leurs embuscades patientes
dans les halliers du Cotentin. Ces enfants perdus de la chouannerie
maudissaient la Rpublique et se vantaient d'en finir avec le
Bonaparte; ils offraient de recommencer la guerre des bois, assurant Sa
Majest qu'il suffisait d'un signal pour soulever six dpartements de
l'Ouest et d'un homme nergique pour ramener le roi  Paris,  la tte
de bataillons fleurdelyss de paysans vainqueurs.

Invariablement, Sa Majest ayant rpondu que le moment lui paraissait
peu favorable  une descente sur les ctes normandes et qu'elle
prfrait attendre, le visiteur se retirait, non sans avoir sollicit
quelque indemnit pour ses chevaux tus et ses bagages pills par les
diables dchans des colonnes infernales.

L'audience se terminait ainsi: Blacas, tout en rechignant, versait
l'indemnit, et Stanislas-Xavier, se rencoignant dans son fauteuil,
reprenait son Horace et annotait les odes.

Ce jour-l cependant, la physionomie caractristique de Maubreuil,
son allure dcide, ses traits durs, son nez d'oiseau de proie qui le
faisait ressembler au grand Cond, et la faon militaire dont il se
prsentait, disposrent favorablement le prince.

Il pensa: Peut-tre cet homme-ci n'est-il pas un extravagant et un
chercheur de folles quipes, comme les autres; coutons-le!...

Et avec le sourire qui lui tait habituel, mais aussi en se
dpartant momentanment du scepticisme qui cuirassait son caractre,
Stanislas-Xavier indiqua d'un signe un sige  son visiteur.

Maubreuil s'inclina, ne s'assit pas et attendit que le prince lui
adresst la parole.

--Vous venez de Paris, monsieur? demanda le prtendant, se recueillant
et toussotant lgrement comme un prtre s'apprtant  confesser,
quelles nouvelles nous en apportez-vous? mauvaises, n'est-ce pas?

--Dtestables, monseigneur!

--Le gnral Bonaparte est toujours victorieux, acclam, populaire?...

--La fortune vient de le favoriser une fois encore, hlas! et la
naissance de cet enfant, qu'il dsigne comme son hritier, semble
consolider son trne pourtant instable et chancelant...

--Vous jugez ainsi, monsieur, et je vous flicite de votre
clairvoyance: cet Empire, fond sur la violence, sur l'abus de la
force, sur le mpris des liberts et des droits de la conscience
aussi, ne saurait durer; mais les Franais, oublieux, ingrats et
sduits, sont loin d'avoir vos excellents sentiments...; les Franais
ne se souviennent plus gure de leurs anciens rois et vous tes une
exception, vous, monsieur, qui venez ici nous apporter dans l'exil
l'hommage de votre fidlit!... Oh! vous trouverez peu d'imitateurs,
ajouta le comte de Provence avec un sourire dsabus, et vous avez d,
en traversant mon antichambre, vous apercevoir que les htes tels que
vous sont rares...

--Un vnement brusque peut emplir ces salons d'une foule empresse!...

--Quel vnement? je ne comprends pas bien...

--La mort de Bonaparte! dit Maubreuil d'une voix forte.

--Croyez-vous que cet vnement, comme vous dites, soit de nature
 amener un tel changement?... Bonaparte a pour lui l'arme, une
administration considrable et que tout permet de supposer dvoue,
des marchaux autour de lui, dont les pes protgeraient son fils,
son hritier... tes-vous donc d'avis, monsieur, que l'Empire soit
une oeuvre fragile? Oseriez-vous affirmer qu'il n'y ait pour ses
institutions qu'une dure prissable comme l'existence de son auteur?...

--L'Empereur mort, l'Empire tombera en poussire, monseigneur! L'arme,
lasse de combattre et d'tre transporte du sud au nord et des bords
du Tage aux rives de la Vistule, ne rclame que la paix, n'attend
que le repos... La mort de Napolon lui donnera l'un sur-le-champ,
lui garantira l'autre dans l'avenir, en lui laissant dans le pass
la gloire... L'arme n'en exigera pas davantage. Les marchaux,
diviss, jaloux, envieux, fatigus aussi, et dont la lassitude est 
la fois physique et morale, ne pourront s'entendre pour le partage de
l'autorit, en cas de rgence. La plupart sont, plus que les soldats,
dsireux de dposer enfin les armes. Ils ont des terres, des chteaux,
des femmes jeunes et veulent jouir des annes de vigueur relative et de
sant fragile qui leur restent: ils n'iront pas follement se remettre
en selle et guerroyer contre l'Europe et peut-tre contre les Franais,
pour assurer au fils de Napolon l'hritage disput, impossible 
recueillir en entier, et qui doit revenir aux matres lgitimes! Les
marchaux, enchants d'tre traits par Votre Altesse Royale comme
des grands vassaux de la couronne, tout fiers de voir leur noblesse
de batailles reconnue l'gale de la noblesse de race,--car il faudra
bien admettre cette galit,--seront les plus fermes soutiens de votre
trne restaur!... Quant  l'enfant qu'on appelle roi de Rome, il ne
pourra de son front dbile supporter la couronne; il sera cras par le
nom mme du soldat si longtemps redoutable dont il devra continuer les
aventures et les coups de force; ce ne sera qu'une ombre d'empereur,
qu'un fantme de roi... Napolon mort, personne, croyez-moi, prince,
n'oserait garantir qu'il puisse revivre sous les traits d'un bambin!...

--Vous avez peut-tre raison, monsieur, dit le comte de Provence
rflchissant profondment, et dont l'ironie fit place  une gravit
d'homme d'tat: l'Empire tombera le jour o celui qui est tout, dans
cet immense tat, ne sera plus debout... Mais comment l'abattre?... sa
sant semble vigoureuse... il est jeune encore, beaucoup plus jeune
que moi... Auriez-vous par hasard comme une intuition de cet vnement
considrable et problmatique, auquel vous faisiez allusion, et qui
amnerait le grand changement dans les destines de la France que vous
me dites si vivement souhaiter?...

--Votre Altesse Royale a devin, mais j'ai plus qu'une intuition...
c'est dans mon me une certitude... il ne faudrait pour cela...

--Suffit, monsieur! dit vivement le comte de Provence. Il ne
m'appartient pas d'en entendre davantage. Je vis ici  l'cart,
paisible, loin des agitations de la politique, attendant sans
impatience un retour de la fortune, en tte  tte avec mon vieux
Blacas et mon Horace toujours jeune... Je ne veux pas m'occuper
d'vnements incertains, dsirables sans doute, mais dont il m'est
impossible de prcipiter la venue... Si vous avez quelques esprances,
quelques notions permettant d'augurer leur ralisation plus ou
moins prompte, faites-en part  M. de Blacas... il s'intresse 
ces hypothses heureuses, lui; quant  moi, monsieur le comte, j'en
suis revenu, tout  fait revenu!... parlons donc d'autre chose, s'il
vous plat?... Avez-vous vu jouer  Paris la tragdie de _Marius 
Minturnes_? il s'y trouve de fort beaux vers et je regrette de ne
pouvoir y applaudir Talma qui s'y est montr, m'a-t-on dit, admirable.

La conversation continua quelque temps sur des sujets indiffrents,
puis le comte de Provence fit un mouvement comme pour indiquer que
l'audience tait termine et que l'annotation d'Horace le rclamait.

Maubreuil prit respectueusement cong.

M. de Blacas l'accompagna, et proposa de lui montrer les superbes
alles du parc.

Tous deux s'enfoncrent sous les votes ombreuses de chnes
centenaires, sous lesquels bondissaient des daims gracieux et
craintifs.

Maubreuil, qui avait parfaitement compris la rserve du comte de
Provence, s'ouvrit tout entier au confident. Sans dtour aucun il
fit part  M. de Blacas de ses sinistres projets. Il fallait tuer
l'Empereur et enlever le roi de Rome; alors, au milieu du dsarroi
gnral, une restauration pourrait tre tente...

M. de Blacas l'couta sans rpugnance. Il n'osa pas donner son
approbation au complot. Il se contenta de ne pas dissuader l'aventurier
et de ne point tmoigner d'indignation  l'audition de son infme
projet. Visiblement, le comte de Provence et son secrtaire, peu
certains de la russite, voulaient pouvoir se dgager de toute
connivence avec l'assassin, s'il chouait dans sa tentative criminelle.
Au fond du coeur ils souhaitaient son succs et ne le dcourageaient
pas.

--Et que demandez-vous, monsieur de Maubreuil, pour vous-mme? dit
Blacas au moment de quitter l'aventurier  la barrire du parc.

--Rien... que la reconnaissance de mon roi, le jour o, ma main ayant
dlivr la France du tyran qui l'opprime, Sa Majest viendra aux
Tuileries s'asseoir sur le trne de ses anctres!...

--Allez donc, monsieur, et que la divine Providence vous assiste!...
Votre entreprise est hardie, mais le Seigneur qui a encourag Judith
frappant Holopherne, au milieu de son camp, et qui a soutenu Judas
Macchabe contre Antiochus, favorisera vos desseins... puisqu'ils ont
pour but la dlivrance d'un peuple asservi, puisqu'ils ne tendent qu'
la restitution au matre lgitime de l'autorit usurpe par un bandit
qui est aussi un impie!... A l'honneur de vous revoir et au plaisir de
recevoir de vos nouvelles, monsieur le comte!...

Les deux hommes se salurent trs crmonieusement et se sparrent.

Maubreuil, sur la route, en regagnant  pied son auberge, se dit assez
perplexe:

--Il fallait m'attendre  ces vasives faons!... Des paroles vagues,
des promesses en l'air, mais rien de prcis, rien de net ni de
sincre!... ni un ordre franc, ni mme une approbation claire!... Ah!
ils ont peur de se compromettre, les princes!... avec cela, pas un cu
tir de leur bourse...

Il fit un geste d'insouciance, puis murmura avec une grimace:

--Voyons! je leur ai promis que l'Empereur avant peu serait mort... Ma
promesse a paru drider notre Altesse ventrue et a fait sourire son
maigre cuyer, tous deux ont paru avoir confiance en moi...  prsent
il s'agit de prouver que je n'ai pas parl en gascon!... Bonaparte
est vivant et acclam, comment m'y prendre pour qu'avant un mois il
soit mort et excr?... Comment vais-je le faire mourir?... Bah!
entrons toujours  l'auberge et soupons avec tranquillit... les
ides me viendront en savourant le solide repas que l'htesse a d
me prparer!... la bonne bedaine du prince m'a inspir des ides de
gourmandise!...

Et Maubreuil, dgag de tout souci, confiant dans son audace, sr de
ses ressources, et assur de trouver promptement le moyen de tuer
l'empereur Napolon, pntra de fort belle humeur dans la taverne du
Royal-Oak (Chne-Royal), en criant ds le seuil, en mauvais anglais:

--Hol! mistress Betsy, le souper est-il prt?... Allons! qu'on
m'apporte une coupe de vin des Canaries et que je le boive  votre
enseigne, charmante mistress Betsy, comme dit cet excellent sir John
Falstaff, le plus grand homme de toute votre Angleterre!...

--Sir John Falstaff? dites-vous, rpondit l'htesse, je ne le connais
pas... Il vient pourtant beaucoup de lords et de baronnets, ici,
ajouta-t-elle en se rengorgeant, et elle prcda Maubreuil dans la
salle de la taverne, o nul souper ne fumait attendant le convive.




III

NAPOLON AU CHNE-ROYAL


Mistress Betsy Chestnut, la patronne de la taverne du Chne-Royal, une
gaillarde  la poitrine rebondie comme une carne, haute comme un mt,
et dont la mchoire saxonne s'avanait telle que des sabords braquant
l'artillerie d'une formidable dentition, devina le mcontentement du
gentleman franais.

Elle s'excusa de n'avoir point servi le souper. La faute en tait  son
mari, Billy Chestnut, excellent pre de famille, trs considr dans la
paroisse, mais qui avait la fcheuse habitude de s'enivrer chaque fois
qu'un hte de distinction descendait au Chne-Royal.

Cette occasion lui tait fournie souvent, le sjour du comte de
Provence au chteau attirant nombre d'trangers de distinction, et
aussi des Franais, trs aimables, trs causeurs; ceux-ci venaient
rgulirement s'informer de la sant du comte, de ses habitudes,
des visiteurs qu'il recevait, et des lettres qu'il expdiait. Ces
Franais-l, qui d'ailleurs semblaient ne pas vouloir indiscrtement
troubler la solitude du chteau et ne demandaient jamais  voir
l'Altesse exile, faisaient beaucoup de dpenses; ils taient presque
tous d'un caractre jovial et peu exigeants: ils se montraient
seulement dsireux d'tre renseigns trs exactement sur tout ce qui
se passait dans la rsidence du comte de Provence. Ils ne ddaignaient
pas de causer longuement avec les servantes pour tre au courant des
moindres actions des princes royaux, et des plus petites particularits
de leur existence. Sans doute des Franais bien attachs  leurs
souverains dans le malheur! conclut l'excellente Betsy.

--Des espions de Napolon! pensa Maubreuil, et il ajouta tout haut:
Est-ce qu'il est venu un de ces Franais-l aujourd'hui, pour que votre
mari, miss Betsy, se soit enivr et que le souper tarde?

--Justement, sir, il y a l un gentleman, que je suppose Franais... il
est accompagn de son domestique...

--Ah! fit Maubreuil dsagrablement surpris, la police serait-elle
si vite  mes trousses, et Rovigo m'a-t-il dj expdi un de ses
agents?... Bah! nous le verrons, ce limier, et s'il a le flair trop fin
ou les crocs trop longs...

Un geste expressif complta la pense du peu scrupuleux aventurier.

--Peut-on le voir, ce Franais? demanda-t-il  l'htesse.

--Il est l dans la salle voisine... il se chauffe, en attendant
le souper... son domestique dort  l'curie. Voulez-vous que je
l'appelle?...

--Je vais parler au matre... je saurai bien m'annoncer moi-mme! dit
Maubreuil.

Et il poussa rsolument la porte de la salle o se tenait, prs de la
chemine, le voyageur, des papiers  la main.

Maubreuil se disait: Ou j'ai affaire  un agent de Rovigo lanc sur
mes talons, et alors il sait qui je suis; ou bien cet tranger est un
hobereau royaliste venu, par ferveur et peut-tre par calcul, offrir
ses hommages au comte de Provence, par consquent ne me connaissant
pas... Alors, inutile de me cacher...

Il s'avana donc dlibrment et salua avec aisance le voyageur,
un homme d'allure lgante, aux traits rguliers, paraissant la
quarantaine, et lui dit:

--Vous tes Franais, monsieur, m'a appris notre htesse; moi aussi...
Le hasard nous rassemblant si loin de notre pays, me ferez-vous la
grce de partager mon souper, qui semble s'tre fait attendre pour que
nous puissions nous attabler de compagnie. En faisant connaissance,
nous prendrons plus aisment patience... Je me nomme le comte de
Maubreuil...

L'tranger s'tait soulev  demi sur sa chaise. Il salua de la tte
et, ramassant prcipitamment ses lettres qu'il semblait vouloir cacher
aux regards de cet inconnu, rpondit avec politesse:

--J'accepte volontiers votre offre courtoise, monsieur; souper en votre
compagnie me sera fort agrable. Mais il faut tout d'abord que vous
sachiez que je n'ai pas l'honneur d'tre votre compatriote: je suis
le comte de Neipperg, ministre plnipotentiaire de S. M. l'Empereur
d'Autriche... pour le moment en cong. Je voyage pour mon plaisir...

--Comme moi pour ma sant! rpondit vivement Maubreuil qui ne crut pas
un instant  ce voyage d'un diplomate entrepris par plaisir, dans le
voisinage de la rsidence des princes.

--Eh bien! monsieur, je me flicite du hasard qui nous fait nous
rencontrer, et je m'en rapporte  vous pour presser notre htesse, car
le voyage m'a aiguis l'apptit...

--Je vais donner un coup d'oeil aux fourneaux, gourmander Betsy et
rveiller, si je puis, son ivrogne de mari...

--Faites, monsieur; je finirai, en vous attendant, la lecture de ces
lettres... des lettres de famille que j'ai trouves avant-hier 
Londres, ajouta ngligemment Neipperg.

Maubreuil, en s'loignant pour s'acquitter de la tche de majordome
qu'il avait prise, murmura:

--Hum! ces lettres de famille sur ce grand papier, avec un aigle et
une couronne... du papier imprial!... elles me semblent suspectes!...
Ce prtendu comte de Neipperg appartiendrait-il  la famille de
Napolon?...

Tout  coup Maubreuil se frappa le front et s'arrtant, sur les marches
de la cour, d'o montait un ronflement sonore dcelant la prsence de
Billy Chestnut achevant de cuver la bienvenue du voyageur franais, il
se dit:

--Imbcile que je suis!... je perds donc la mmoire,  prsent!... Le
comte de Neipperg, parbleu! c'est ce diplomate autrichien dont les
gazettes de Londres et de La Haye ont tant parl autrefois... il tait
amoureux de Marie-Louise et il fut surpris, dit-on, dans sa chambre,
une nuit, par Napolon... Ah! la rencontre est bonne, et, si, l'ale et
le whisky de notre htesse aidant, la langue dmange  l'amoureux de
l'Impratrice de conter ce soir ses aventures galantes, il trouvera
une paire d'oreilles disposes  l'couter!... Il ne doit pas aimer
Napolon, non plus, cet amant vinc... nous pourrons peut-tre nous
entendre!... Mais que diable vient-il faire ici? Bah! il me l'apprendra
ou je le devinerai... les coudes sur la table!...

Et, en ajournant au cours du souper les investigations qu'il se
proposait d'entreprendre, Maubreuil, pntrant dans la cave, bouscula
l'hte endormi, le ramena tout tonn au jour, et le poussa  la
cuisine d'une bourrade entre les omoplates. Il entreprit ensuite la
solide Betsy, il l'activa, l'peronna, et finalement revint vers la
salle o l'attendait Neipperg, prcdant triomphalement un norme
roastbeef cuit  point, entour d'une blanche couronne d'apptissantes
pommes de terre.

Les deux voyageurs se mirent en mesure de faire honneur au repas, qui
fut copieux et arros d'une ale excellente, servie dans de grandes
pintes de grs par l'honnte Billy Chestnut enfin dgris, prt 
recommencer ses libations  l'arrive de tout nouvel hte que la
Providence enverrait au Chne-Royal.

Les deux convives, s'observant, mesuraient leurs paroles et ne
parlaient que de sujets trs gnraux: la diffrence entre la vie
anglaise et l'existence qu'on menait en France et en Autriche, les
difficults de se faire comprendre des postillons et des gens de
service qui, de leur ct, estropiaient leur idiome, supprimaient
des syllabes et mchaient le commencement des mots pour se rendre
intentionnellement inintelligibles et forcer le montant des guides.
Puis on en vint  examiner les conditions de la paix et les
probabilits d'une guerre nouvelle. La Russie faisait des armements.
De son ct, Napolon semblait guetter une occasion pour se remettre en
campagne...

C'tait la premire fois que le nom de Napolon se trouvait prononc.

Maubreuil surprit un clair dans les yeux de Neipperg.

--Vous semblez ne pas admirer normment Buonaparte? dit-il
tranquillement, en entamant le plum-pudding chaud et gras que mistress
Betsy venait de placer sur la table.

--Moi, je le hais! dit avec nergie Neipperg. Je ne sais, monsieur,
reprit-il plus froidement, si vous tes ami ou ennemi de cet homme;
mais je suis en Angleterre, pays de libert, et je ne saurais renfoncer
dans mon me les sentiments que j'prouve chaque fois que devant moi
l'on voque le nom, la personne, les actes de ce monstre!...

--Vous pouvez donner libre cours  votre juste animosit, monsieur de
Neipperg; moi aussi je suis un ennemi de Napolon... Est-ce que vous
avez eu personnellement  vous plaindre du tyran? demanda Maubreuil en
affectant une ignorance complte de l'aventure du palais de Compigne,
dont l'amoureux de Marie-Louise avait t le piteux hros.

--Oui... dit avec effort Neipperg. Il m'a pris ce qui tait plus que ma
vie...

--Votre patrie?... fit Maubreuil avec une navet bien joue. Je
vous croyais Autrichien; seriez-vous Italien, Espagnol, Saxon,
Wurtembergeois, Hollandais ou Franais?... L'Autriche, heureusement,
comme l'Angleterre, chappe encore  l'treinte de ce vorace vautour
qui se donne pour un aigle!...

--Mon pays est jusqu'ici  l'abri de ses rapts, mais Napolon m'a
humili, rpondit Neipperg... il m'a fait une de ces mortelles injures
qu'on ne pardonne pas... il m'a frapp au visage, il m'a fouett les
paules avec les aiguillettes de mon uniforme qu'il m'avait arraches,
tandis que ses mamelucks me tenaient renvers...

--Frapper un gentilhomme tel que vous, un officier, un ambassadeur!...
c'tait grave...

--Rien ne l'a arrt... mais il m'a fait une insulte plus
irrparable... J'avais pu, en me dgageant, tirer mon pe... on m'a
dsarm  temps.

--Et vous tes parvenu  chapper  ses mamelucks,  sa vengeance?

--Oui, il m'a fait grce! dit Neipperg d'une voix sombre... je lui dois
la vie... on allait me fusiller... brusquement un secours m'est venu...
on m'a permis de m'vader et j'ai d promettre  la personne qui
s'intressait si fortement  moi de ne pas chercher  me venger, de ne
pas tenter de nettoyer dans le sang de Napolon mon honneur souill!...

--Vous tiendrez votre serment?...

--Oui... je le dois!... dit avec effort Neipperg. J'ai promis... et
devant tmoin... encore!...

--Diable!... et ce tmoin?...

--Une amie sans pareille... qui deux fois m'a sauv la vie... la
meilleure et la plus brave des femmes aussi, dans le sens hroque du
mot, la marchale Lefebvre...

--Madame Sans-Gne?... C'est elle qui a votre promesse de ne rien
entreprendre contre Napolon?...

--Oui, c'est elle qui m'a arrach aux mamelucks de Napolon, aux
policiers de Rovigo, aux grenadiers du peloton d'excution que devait
fournir son mari... Je lui ai promis, je tiendrai! dit avec effort
Neipperg... Si jamais vous voyez la marchale...

--Je la connais un peu; je compte aller lui rendre mes devoirs aussitt
arriv  Paris.

--Dites-lui bien que je n'ai pas oubli mon serment...

--Je m'acquitterai trs volontiers de ce message, mais, reprit-il aprs
un court silence, la personne au nom de qui l'on a exig de vous cette
promesse, elle du moins pourra vous en dlier?...

--Non!... elle n'autorisera jamais un acte direct de moi contre
Napolon... Hlas! pour moi surtout, la vie de cet homme est sacre!...
dit avec accablement Neipperg.

Maubreuil pensa:

--Ce gaillard-l n'est pas l'homme qu'il me faut! Il dteste Napolon,
plus que moi, pour d'autres motifs que moi... mais il a un fil  la
patte!... quand il faudrait marcher, il resterait en route... Parbleu!
Marie-Louise est l! il ne veut pas se rendre impossible en jetant
entre lui et sa belle impratrice le cadavre de l'ogre corse... Eh! eh!
grogna-t-il en souriant, M. de Neipperg voudrait sans doute succder
 Napolon... mais pas au mme endroit que cet excellent comte de
Provence... C'est le lit imprial et non le trne qui l'attire... Aprs
tout, il a peut-tre raison!... Les femmes, c'est aussi dangereux que
les conspirations, et c'est quelquefois plus agrable!... Ne pensons
plus  nous associer M. de Neipperg; ce n'est qu'un amoureux, et il n'y
a rien  entreprendre de srieux en politique avec ses sensitifs-l...
Au beau moment ils s'vanouissent ou se tuent... J'agirai seul!...

Et Maubreuil, entamant avec nergie le plum-pudding succulent, dit 
Neipperg, toujours sombre:

--Versez-moi, comte, un bon verre de ce vigoureux whisky... nous en
arroserons le pudding de Betsy et, selon la vieille mode franaise,
nous choquerons nos verres  la chute,  la mort du tyran!...

--La mort est le secret de la Providence, mais la chute de Napolon
dpend des hommes... Avant peu, nous y assisterons!...

--Vraiment?... dlicieux, ce whisky! il brle le gosier comme un
fer rouge... Ah! vous croyez que le Buonaparte n'en a pas pour
longtemps?... dit Maubreuil d'un ton dgag.

--J'en suis sr!... vous ne voyez donc pas ce qui se prpare?
L'Espagne est un volcan mal teint qui de nouveau va faire ruption,
ensevelissant sous sa lave les meilleurs soldats de l'Empire...
L'Angleterre a appris au Portugal  combattre et  vaincre ces lgions
rputes invincibles... l'Allemagne frmit, impatiente de chasser
l'tranger... les potes soufflent  la jeunesse l'amour de la patrie
et le dsir des vengeances... Napolon va avoir bientt devant lui,
non plus une soldatesque plus ou moins aguerrie, cherchant  retrouver
les secrtes tactiques du grand Frdric, mais un peuple tout entier,
debout, courant aux armes, comme autrefois votre France de 1792...

--Ce sera dangereux!

--Ce sera terrible! Oh! le sublime spectacle! je l'attends... je le
prpare! dit avec une sorte de fivre orgueilleuse Neipperg; mais cela
ne suffirait pas encore peut-tre pour abattre le colosse.

--Que prvoyez-vous donc de plus?

--Un pige que Napolon se tend  lui-mme et o il tombera
infailliblement...

--O est-il ce pige?

--Au Nord!

--La Russie?... Napolon ferait-il cette folie?... Le pensez-vous?

--Elle est faite. Gris par la gloire, la tte perdue comme les hommes
au bord de la cuve o fermente le vin, se croyant tout permis, tout
possible, le voil tout prt  provoquer l'empereur Alexandre...

--Son ancien ami? Mais S. M. Alexandre n'embrassa-t-elle pas Bonaparte
 Erfurt?

--C'tait pour apprendre  l'trangler. Le czar est un Oriental, il
sait se dfendre avec la ruse. Napolon, follement entran  propos
de ce pauvre prince d'Oldenbourg, injustement arrt, s'est emport,
en pleine rception, aux Tuileries, contre l'empereur Alexandre... il
a fait valoir devant Kouriakin, l'ambassadeur russe tout dcontenanc,
sa force, son gnie, son prestige... il a ridiculement lch mille
vantardises... il a voulu faire peur de loin  l'ours du Nord... L'ours
l'attirera, en marchant  reculons jusqu'au fond de sa caverne, et l
le dvorera!...

--Vous jugez donc la guerre invitable et devant se terminer par un
dsastre?

--Oui... heureusement pour la France, bientt dlivre, pour l'Europe,
dbarrasse d'un cauchemar, pour le comte de Provence, avec qui j'ai
chang de nouvelles esprances et qui redonnera  votre malheureuse
nation, avec la paix, le rgime qui fit si longtemps son bonheur.

--Alors, vous serez veng plus tt que vous ne l'espriez? dit
Maubreuil; tous mes compliments...

--Oh! j'tais  bout de forces, s'cria nerveusement Neipperg...
cet homme triomphait trop!... Songez donc qu' tout instant je l'ai
rencontr devant moi, me barrant la route, me blessant, m'accablant
de l'insolence de sa fortune... aux prliminaires de Loben, 
Campo-Formio, o je me trouvais assistant M. de Cobentzel, plus tard 
Vienne, enfin, dernirement,  une poque pour moi douloureuse...

--A Paris?

--Oui...  Paris,  Compigne aussi, dit avec motion M. de Neipperg,
partout j'ai rencontr Napolon... Oh! je commenais  dsesprer de
ma revanche! Je ne pouvais prvoir ni  quelle poque ni de quelle
faon il me serait permis de connatre la douceur de la vengeance;
et, savez-vous, fit en changeant brusquement d'attitude, en modifiant
le son de sa voix, en devenant presque gai, le morne diplomate qui se
mordait les lvres de s'tre montr si bavard, emport par la haine, et
d'avoir ainsi dshabill son me devant cet inconnu, savez-vous, cher
monsieur, comment je la trompais, cette vengeance, toujours ajourne,
de quelle faon je forais ma haine  patienter? Oh! c'est amusant et
vous en rirez de franc coeur avec moi!... Vous ne souponnez pas mon
moyen, mon invention drolatique, et peu majestueuse, j'en conviens;
mais avec Jupiter-Scapin, comme le faquin Joseph appelle son digne
frre, un peu de comdie est de mise et la farce est tolre... Voyons,
trouvez-vous? devinez-vous?...

--Ma foi non!

--Eh bien! je vais vous apprendre mon tour... Oh! pour vous ce sera
pure folie, pour moi c'est une satisfaction profonde, un assouvissement
de tous les instants... Vous rirez peut-tre... Cela me rjouira
d'avoir un spectateur pour ma pantalonnade, dont Napolon est le
pitre!...

Et Neipperg, devenu tout  fait joyeux, de l'air d'un colier achevant
une niche, se leva, ouvrit la porte et cria par deux fois:

--Napolon!... Napolon!...

--Est-il fou? pensa Maubreuil, ou bien est-ce le whisky de mistress
Betsy qui lui chauffe la tte?

--Vous allez voir... c'est fort plaisant! dit Neipperg se tournant vers
Maubreuil... Regardez!... coutez!...

Alors, dans l'embrasure de la porte, se dessina une silhouette
trange...

La lueur rougetre des bches calcines s'teignant dans l'tre, et
la flamme frissonnante des chandelles fumeuses dont le suif coulant se
figeait en stalactites jaunes sur le cuivre des flambeaux, clairaient
l'apparition fantastique...

Sur le seuil, s'avanait lentement, un peu vot, le front lgrement
inclin, les mains croises derrire le dos, un homme envelopp
de la redingote grise, coiff du petit chapeau, avec l'habit vert
traditionnel, le gilet blanc, la culotte de casimir, les bottes... Rien
ne manquait  l'exactitude du costume.

--Pardieu! l'on dirait l'empereur Napolon en personne! murmurait
Maubreuil surpris, et il ajouta en lui-mme: L'amour aura rendu fou ce
galant Autrichien... Que diable signifie cette mascarade?...

--Vous n'avez pas tout vu, dit Neipperg avec un sourire o se mlait
une expression vive de haine rayonnante, regardez bien, monsieur
de Maubreuil... Allons! Napolon, fais la rvrence  monsieur!
commanda-t-il ensuite du ton d'un montreur de btes.

L'apparition se dcoiffa et fit deux ou trois profonds saluts de
thtre.

Quand le personnage nigmatique eut remu la tte et que ses traits,
bien clairs en face, apparurent dans leur ralit  Maubreuil,
celui-ci poussa un cri de stupfaction:

--Oh! quelle ressemblance inoue! murmura-t-il... Vraiment, si je ne
savais que nous sommes  la comdie et que vous m'offrez un spectacle
inattendu et curieux, monsieur le comte, je jurerais que l'empereur
Napolon en personne se trouve prsentement avec vous et moi au
Chne-Royal...

--N'est-ce pas que ce misrable, ce coquin que j'ai ramass dans
les bouges de Londres, ml aux pires voleurs et aux prostitues de
Whitechapel, ressemble  s'y mprendre  votre glorieux empereur?...
Avance un peu, drle, dit Neipperg haussant la voix, puisque la
nature a fait de toi l'image vivante du sclrat couronn que je n'ai
pas encore trait comme il le mrite, approche, et qu'il subisse en
effigie, sur ta vile personne, le commencement du chtiment qui se
prpare pour lui... Allons! ton derrire, Napolon!...

Et Neipperg, ivre de fureur, surexcit par sa passion, dans un coup
de folie que provoquait chez lui, chaque fois qu'elle se prsentait,
l'apparition de son rival, se prcipita sur l'infortun sosie, qui
courbait comiquement les reins. Il lui appliqua alors un grand coup de
pied au derrire en rptant dans une obsession vindicative et brutale:

--Tiens, voil ton salaire, Napolon!... Misrable Napolon... Lche
Napolon!... Tiens! Tiens! Voil pour toi!...

Et il retomba puis, soulag, dans son fauteuil.

Maubreuil, en assistant  cette scne o il y avait comme l'aberration
de la haine et de la colre, rflchissait profondment.

Une ide trange aussi, un projet vague mais attirant, se dessinait
dans son esprit inventif...

Il dissimula sous un sourire approbatif la combinaison, probablement
sclrate, qui se dveloppait dans son cerveau.

L'homme cependant qui avait servi  tromper la jalouse animosit de
l'amoureux de Marie-Louise s'tait redress; comme un acteur qui, son
rle fini, s'en vient avec ses camarades familirement causer et boire,
dposant la couronne du roi ou le poignard du tratre, il s'approcha
de la table, prit sans faon un gobelet, y versa une large lampe de
whisky, l'avala, et reposa le verre en disant  Neipperg:

--Votre Honneur a tap un peu fort aujourd'hui... Votre Honneur tait
en verve... C'est sans doute la prsence de monsieur qui la disposait
si bien... Avec la permission de Votre Honneur, je prendrai un second
verre de whisky... et puis j'aurais grand besoin que Votre Honneur me
ft l'avance de ma guine d'aprs-demain... celle d'hier tait dans la
poche de mon gilet, en mauvais tat sans doute, elle a d tomber sur le
chemin... la guine d'aujourd'hui, je l'avais mise par prcaution dans
la poche de ma culotte... elle n'tait probablement pas en meilleur
tat, cette poche maudite, que celle du gilet, et ma seconde guine
aura rejoint la premire sur la route...

Neipperg, avanant le bras, fit un mouvement vague. Il n'coutait pas
ce que lui dbitait cet homme, mprisable sosie sur lequel il passait
sa colre et drivait sa haine. Son explosion de fureur passe, il
redevenait sombre, un peu honteux de l'excentricit de sa vengeance
par procuration. Il se disait: Ce comte de Maubreuil va avoir une
singulire opinion de moi! Bah! J'avais besoin d'un tmoin pour cette
petite excution en effigie... Si d'aventure la chose s'bruite, on se
moquera un peu de moi,  Paris et  Londres, on me traitera de fou, de
maniaque, mais on se moquera bien davantage de Napolon!...

Et cette perspective rassurait Neipperg et ne lui faisait nullement
regretter l'incartade accomplie en la prsence de Maubreuil.

L'aventurier cependant, qui n'avait pas cess de fixer son regard sur
l'tonnant mnechme de l'Empereur, dit tout  coup, quand Neipperg eut
congdi le plastron aprs lui avoir donn la guine qu'il implorait:

--Je vais vous faire une proposition, monsieur de Neipperg...

--Laquelle? dit celui-ci comme sortant d'un rve.

--Il faut me cder Napolon... votre Napolon, bien entendu, ce drle
enfin!

--Qu'en voulez-vous faire?... voudriez-vous lui administrer, vous
aussi, une correction qui soulage et permet de trouver le temps moins
long du chtiment effectif?

--Il y a beaucoup mieux...

--Quoi donc?...

--Permettez-moi de vous demander quelques semaines de crdit... Si vous
m'accordez votre Napolon, oh! moyennant le remboursement d'une partie
de ce que son entretien et sa livre vous ont dj cot, je vous donne
ma parole de gentilhomme que votre vengeance n'en ira que plus vite,
n'en sera que plus complte...

--Quel projet avez-vous donc?

--Je ne puis aujourd'hui vous l'expliquer... mais vous apprendrez
bientt, comme tout l'univers, le rsultat de l'entreprise que je vais
tenter avec l'aide de cet admirable coquin... Vous consentez, monsieur
le comte?...

--Emmenez-le donc, dit Neipperg, s'il peut contribuer  nous venger
du bandit corse... aussi bien je devais me sparer de ce ruffian dont
la nature a fait le jumeau de Napolon... Je l'avais rencontr dans
une taverne infme de Whitechapel o je cherchais  recruter quelques
gaillards sans scrupules pour parcourir les routes de France o
circulent les courriers...

--Ah! oui!... ces compagnons qui arrtent les malles-postes, et vident
les sacoches contenant les dpches sans ngliger les envois d'argent
aux armes?... des gens prcieux, bien qu'ils oublient trop souvent
de transmettre aux comits royalistes le numraire saisi avec les
dpches... Et ce garon tait de ces braves?

--Non pas!... Un simple grime, un acteur de bas tage, courant les
tavernes et, pour quelques shillings, distrayant les habitus de ces
repaires... Au cours de ses gambades et de ses chansons, il vint 
parodier l'allure et l'attitude de Napolon... Bien qu'il se ft
barbouill entirement le visage de noir de fume, je fus frapp
de sa ressemblance trange, prodigieuse avec mon ennemi... l'ide
baroque me vint alors de l'engager  mon service: je lui achetai une
dfroque rappelant celle de l'homme dont il portait sur sa face la
physionomie, et je m'amusai  le garder ainsi prs de moi, durant mon
sjour en Angleterre... Je suis  la veille de repartir... je ne puis
dans le voyage que j'entreprends, et, surtout, dans le milieu o je
dois agir, traner derrire moi un aussi compromettant portrait... Je
vous abandonne donc, trs volontiers, mon cher comte, le peu honorable
Samuel Barker... puisse-t-il vous procurer, comme  moi, d'agrables
moments de satisfaction!... Mais il se fait tard et nos lits nous
attendent!

Et Neipperg se leva, aprs avoir tendu la main  Maubreuil.

--Merci, comte, de votre cadeau!... Oh! vous ne tarderez pas  avoir
des nouvelles de Samuel Barker... ce singulier acteur, dirig par moi,
me parat destin  un vritable succs dramatique...

--Que comptez-vous donc lui faire jouer? sera-ce un personnage
comique?...

--Un rle tragique...

--Diable!... vous m'intriguez! et Napolon, pas ce coquin-ci, l'autre,
le vrai, le pire?...

--Oh! je ne l'oublie pas... D'autres que moi pensent aussi  lui. Il
y a en ce moment  Paris, dans les prisons, en province, dans divers
rgiments, dit Maubreuil avec gravit, de braves jeunes gens exalts
et quelques conspirateurs mrites qui attendent, eux aussi, la
dlivrance de la France!... Ils tablent sur des projets audacieux, mais
impraticables ou dont la russite parat invraisemblable.

--Vous ne croyez pas au succs de ces conspirations militaires?

--Moi, pas du tout, rpondit froidement Maubreuil. J'aurai plus de
fonds  faire sur cette guerre que vous prvoyez... La Russie est
un pays redoutable, inconnu, dont on ignore les forces relles, les
ressources, les dfenses... Vous avez peut-tre de ce ct quelque
chance...

--C'est, si je ne me trompe, l'espoir du comte de Provence...

--Notre prince a aussi une autre esprance...

--Il vous l'a confie?...

--Je l'ai devine...

--Et de quelle nature?...

--Impossible mme de vous en donner l'ombre d'une ide... Sachez
cependant que pour la raliser,--oh! je n'ai pas encore dans ma tte
tout le plan de la pice,--mais votre Samuel Barker y aura un rle
important qu'il remplira, j'en suis sr, consciencieusement... d'autant
plus qu'il n'en saura le premier mot!... Bonne nuit, monsieur de
Neipperg, et merci de l'instrument que vous venez de me confier en la
personne du trs peu recommandable Sam Barker...

--Un instrument, dites-vous?

--Oh! une partie d'instrument tout au plus!... Quelque chose comme la
gaine dissimulant le poignard... Encore une fois merci, et _good night,
mylord_!...

--Vraiment, ce comte de Maubreuil est plus excentrique, plus fou
que moi!... Parfait gentleman d'ailleurs et dtestant cordialement
Napolon, murmura Neipperg, regardant l'aventurier s'loigner dans le
corridor, prcd du digne Billy Chestnut passablement gris, et portant
un candlabre avec un balancement inquitant, comme si le plancher de
l'auberge et t le pont d'un navire.

Et Neipperg ajouta en pntrant dans sa chambre:

--Que diable veut-il faire de ce faux Napolon?




IV

MAMAN QUIOU


Le roi de Rome tait n au milieu des acclamations de l'arme et
des bons souhaits du peuple, auxquels rpondaient sourdement des
imprcations et des appels  la mort, dans les rangs des royalistes et
des agents de l'Angleterre.

Quelques rpublicains, du genre de Malet, maudissaient la venue de cet
enfant qui consolidait l'difice imprial.

Mais l'immense majorit de la nation prouvait joie et confiance
en voyant Napolon, radieux, tenir dans ses bras, comme un nouveau
trophe de gloire et d'esprance, ce fils qui pour lui devait s'appeler
Napolon le Dsir.

La flicit paternelle n'tourdit pas Napolon au point de lui faire
ngliger l'ducation toute spciale de son hritier. On dut le prparer
ds le plus jeune ge au rle d'empereur qu'il lui faudrait un jour
tenir, quand son pre ne serait plus l et qu'il s'agirait de contenir
vingt peuples allis, rassembls sous les aigles franaises, lorsqu'il
lui appartiendrait d'administrer l'Europe des bouches de l'Escaut aux
confins des steppes de la Dalmatie, et de maintenir, avec la paix, les
conqutes et la gloire dans la succession du moderne Charlemagne. O
rves magnifiques!  splendeurs illusoires d'un mirage menteur, entrevu
 ct de ce berceau, o, dans les dentelles, dormait celui qu'on
supposait encore l'hritier dsign de la moiti du globe.

Une gouvernante fut donne au jeune prince. Elle se trouvait tre une
femme de rare mrite, madame de Montesquiou,--_maman Quiou_, comme
l'appelait le petit roi en son parler enfantin.

Madame de Montesquiou n'eut pas l'heur de plaire  Marie-Louise.
Celle-ci rservait toutes ses faveurs  madame de Montebello, dont elle
avait utilis la complaisance lors de l'aventure de Neipperg, et la
veuve de Lannes tait jalouse de la gouvernante.

Bonne, attentive, dvoue, madame de Montesquiou remplaa Marie-Louise
auprs du fils de Napolon, car l'Impratrice n'eut jamais qu'une
affection fort modre pour son enfant. Elle le voyait  peine dix
minutes par jour et encore trouvait-elle le moyen d'effrayer et de
faire crier le bb, lorsqu'elle venait l'embrasser en descendant
de cheval, balanant sur sa grosse tte un lourd panache de plumes
d'autruche.

La vritable mre du roi de Rome fut maman Quiou.

Elle s'tait efforce de rprimer le caractre volontaire et irritable
de son pupille, subissant la formidable hrdit paternelle. Des
consignes svres avaient t donnes pour que le jeune prince ne pt
jamais sortir sans tre accompagn de sa gouvernante.

Un matin que l'enfant blond accourait seul vers le cabinet de
l'Empereur, il trouva la porte ferme.

--Ouvrez-moi! je veux voir papa!... dit-il avec un petit ton impratif
 l'huissier qui rpondit:

--Sire, je ne puis ouvrir  Votre Majest...

--Pourquoi cela? je suis le petit roi!

--Mais Votre Majest est toute seule, je ne puis lui ouvrir!

Le jeune Napolon ne dit rien. Ses yeux se remplirent de larmes. Il
attendit, immobile, madame de Montesquiou, qu'il avait devance dans
sa course. Quand la gouvernante arriva, il lui saisit la main et dit 
l'huissier:

--Ouvrez, maintenant! le petit roi le veut!...

Alors l'huissier, s'inclinant, ouvrit la porte  deux battants et
annona:

--Sa Majest le roi de Rome!...

Il entra, tout impressionn, dans le cabinet imprial et courut se
jeter dans les bras de son pre.

Le conseil finissait. Il y avait l tous les ministres.

Napolon, bien qu'mu  l'approche de son fils, se contint, prit un air
svre et dit:

--Vous n'avez pas salu, Sire!... Allons! saluez ces messieurs!...
Les Franais ne voudraient jamais de vous pour leur empereur si vous
manquiez de politesse!...

L'enfant rougit, s'arrta, et de sa petite main envoya un gracieux
baiser aux ministres.

L'Empereur, dont le sourire remplaa la svrit apparente, prit alors
le petit roi dans ses bras et dit  ses ministres:

--J'espre, messieurs, qu'on ne dira pas que je nglige l'ducation de
mon fils... Il sait trs bien sa civilit purile et honnte...

Le roi de Rome alors expliqua le motif de sa brusque venue.

Il se promenait dans le jardin des Tuileries avec sa gouvernante, 
l'heure du conseil, quand une femme en deuil, accompagne d'un jeune
garon  peu prs de son ge, vivement s'tait approche malgr les
gardes et avait fait tendre par son enfant une ptition que le petit
roi avait prise.

--Remettez cela  l'Empereur, avait dit la femme; c'est de la part de
la veuve d'un de ses soldats!...

La sensibilit du prince avait t mue par l'aspect de cette mre
et de cet enfant aux sombres vtements, et il avait grande hte de
remettre la ptition  son pre.

--Tiens, papa, dit-il avec gravit, le salut aux ministres accompli,
voil ce que m'a donn pour toi un petit garon dans le jardin. Il
est habill tout en noir. Son papa a t tu  la guerre et sa maman
demande une pension... je la lui ai promise!...

--Ah! mon gaillard, tu donnes dj des pensions, toi!... Diable!
tu commences de bonne heure!... Enfin, c'est accord... l, es-tu
content?...

Et Napolon, serrant son fils contre sa poitrine, l'embrassa longuement.

A l'poque o reprend notre rcit, le roi de Rome n'est pas encore
en ge de solliciter et d'obtenir des pensions pour ses protgs. Ce
n'est qu'un bel enfant blond, promenant sa royaut en cheveux boucls,
dans une petite calche trane par des moutons habilement dresss par
Franconi,  la grande joie des promeneurs des Tuileries.

Au retour de la promenade, la gouvernante, qui savait que l'Empereur,
lorsqu'il avait un instant de libre, ne manquait jamais de lui faire
signe pour qu'elle lui ament son fils, qu'il caressait avec effusion,
et qu'il gardait auprs de lui durant quelques instants, prolongea son
attente sous les fentres du cabinet imprial.

Napolon, tout en dictant  son secrtaire Mneval, allait et venait,
de la chemine  la fentre de la pice, selon son habitude.

Il aperut la gouvernante, et, aussitt, interrompant la dicte, il lui
fit signe de monter.

Aprs avoir treint avec amour son fils, l'Empereur fit un signe comme
pour congdier madame de Montesquiou et son pupille, puis il se tourna
vers Mneval pour reprendre la dicte.

La gouvernante, bien qu'ayant parfaitement compris l'intention de
l'Empereur, ne bougea pas. Aprs avoir confi le roi de Rome  l'une
des femmes de service, qu'elle savait  la porte du cabinet imprial,
elle demeura silencieuse, immobile, droite, un peu comme en faction.

Surpris, Napolon frona d'abord le sourcil, puis dit avec brusquerie:

--Voyons, maman Quiou, que se passe-t-il? Votre lve n'est-il pas
sage?... Non? ce n'est pas cela? Avez-vous donc quelque chose  me
demander? Eh bien! parlez!... je suis press et je ne sais pas deviner
ce qui s'agite dans la cervelle des femmes...

La gouvernante, un peu trouble, fit d'abord une grande rvrence, puis
dit avec quelques balbutiements:

--Sire, j'ai reu ce matin la visite de madame la duchesse de Dantzig,
qui m'a prie de solliciter une grande faveur de Votre Majest!...

--La marchale Lefebvre dsire une grce de moi?... Parbleu! n'est-elle
pas assez grande personne pour la demander elle-mme? Lui faut-il des
ambassadrices,  prsent, ou bien est-ce que je lui fais peur?... On ne
la nomme donc plus la Sans-Gne? Oh! oh! elle a peur de quelque chose,
cette luronne?... voil qui me surprend... Alors, ajouta l'Empereur,
c'est donc bien grave?...

--Non, Sire, mais la marchale a craint d'importuner Votre Majest!...
et puis elle assure que vous ayant dj demand une grande faveur, elle
craint d'tre trop indiscrte.

--Vraiment?... la duchesse de Dantzig est une excellente femme que
j'aime beaucoup... Je ne partage pas du tout,  son gard, les
sentiments railleurs des gens de ma cour qui se moquent de ses faons
un peu rondes, par trop familires, j'en conviens... Dame! c'est une
vaillante fille du peuple que j'ai connue autrefois, dans ma jeunesse,
et qui a bravement fait son service sur les champs de bataille...
Elle corche, il est vrai, la langue franaise, ses expressions
pittoresques sentent le faubourg et la caserne plus que le faubourg
Saint-Germain et l'Acadmie, c'est encore exact. Elle ne se tient pas
trs correctement assise dans un salon, et dans son manteau de cour
ses jambes s'embarrassent... je le reconnais avec tout le monde ici.
N'importe! Je l'estime, cette bonne marchale, et j'entends que tout
le monde,  ma cour comme ailleurs, ait pour elle les plus grands
mnagements, les plus absolus respects... Il ferait beau voir, reprit
l'Empereur, s'animant et semblant s'adresser  Mneval, mais se parlant
 lui-mme, qu'on ost se montrer plus dlicat que moi pour les
manires, et plus difficile que je ne veux l'tre pour le bon ton des
femmes de mes meilleurs serviteurs... Lefebvre, je le lui ai dj dit,
a peut-tre eu tort de se marier sergent, mais je lui ai pardonn...
A elle aussi, la bonne Sans-Gne, j'ai promis d'oublier qu'elle avait
t blanchisseuse... A prsent, maman Quiou, faites-nous vite connatre
cette mission... Que dsire la duchesse de Dantzig?

--Sire, son fils adoptif, le commandant de hussards Henriot, se marie.

--Ce brave officier qui m'a pris Stettin avec un peloton de cavaliers?
Oh! je ne l'ai pas oubli. Et qui pouse-t-il?

--La fille d'un officier des armes de la Rpublique, sous les ordres
duquel le marchal Lefebvre, alors sergent, avait servi.

--Le nom de cet officier?

--Beaurepaire.

--Il fut de mes amis! dit vivement l'Empereur. Il a dfendu
hroquement Verdun et s'est donn la mort, dit-on, plutt que de
rendre la ville dont il avait la garde. S'il avait survcu, je l'eusse
fait comte et gnral. Ma foi! je suis bien aise de cette alliance.
Voil une famille qui se fonde sur de glorieux souvenirs. A quand le
mariage?

--Aprs-demain, Sire... Je dois servir de mre  Alice de Beaurepaire,
qui est orpheline, et la duchesse de Dantzig a espr que Votre Majest
consentirait  signer au contrat...

--J'accepte! dit avec bonne humeur l'Empereur. Assurez la marchale
Lefebvre de ma prsence... Nous assisterons  la crmonie... Mais j'y
pense, la duchesse de Dantzig ne doit pas tre loin d'ici... ni votre
jeune fiance non plus?... Toutes deux doivent attendre prs d'ici une
rponse...

--Votre Majest a devin juste.

--La duchesse de Dantzig n'est pas seulement une nergique et bonne
femme, digne du brave soldat dont elle a partag les peines et la
gloire, c'est aussi une femme intelligente, qui comprend  demi-mot
et sait la conduite qu'il convient de tenir dans les circonstances
embarrassantes... Ma foi! non, ce n'est pas une sotte... je le lui
ai dit  elle-mme, fit l'Empereur se souvenant de son intervention
adroite durant cette nuit de Compigne, qui avait failli devenir
tragique, o Neipperg fut par lui surpris et envoy au peloton
d'excution, la marchale Lefebvre, ajouta-t-il en souriant; a craint
de se trouver dplace  ma cour... elle a pris trop  la lettre
peut-tre certaines observations par moi faites  son mari au sujet
de sa tenue, de ses allures... volontairement elle s'est retire dans
son chteau de Combault, ne voulant pas s'exposer aux railleries des
personnages de ma cour et aux faons mprisantes de leurs hautaines
pouses qui ne la valent certes pas... je lui sais grand gr de cette
dfrence pour ce dsir que je n'avais pas mme exprim... je veux lui
en tmoigner, moi-mme, toute ma satisfaction... Allez, Montesquiou,
allez me chercher la duchesse de Dantzig et la fiance du brave
commandant Henriot... je me souviens parfaitement de ma promesse de
signer  son contrat, je la tiendrai... vous, Mneval, achevez cette
note  M. de Lauriston: il faut en finir avec les atermoiements et les
finasseries de mon cher cousin l'empereur Alexandre!...

Et Napolon, dont la voix s'tait enfle et avait repris le ton de
l'irritation, continua la dicte de sa dpche  son ambassadeur auprs
du czar, tandis que Montesquiou courait chercher la duchesse de Dantzig
et Alice de Beaurepaire...

--Ah! c'est vous, madame Sans-Gne! dit, avec une jovialit qu'il
savait prendre quelquefois, l'Empereur allant au-devant de la
marchale, un peu inquite, malgr les assurances de madame de
Montesquiou, sur l'accueil qui lui tait rserv. Eh bien! vous me
boudez donc?

--Non, Sire, rpondit Catherine, regardant bien en face son empereur,
vous savez bien que Lefebvre et moi nous nous ferions pour vous hacher
menu comme chair  pt... Mais voyez-vous, l'air de la campagne nous
est recommand... Moi, a n'allait pas, oh! mais pas du tout, dans vos
salons...;  Combault, je suis dans mon lment: il y a des paysans qui
nous aiment, des anciens soldats qui admirent mon Lefebvre comme ayant
t partout, sous la mitraille,  vos cts, et puis je vis au milieu
des vaches, des moutons, des prairies, des arbres, qui ne valent pas
les beaux sapins de mon Alsace, mais enfin nous les prfrons, Lefebvre
et moi,  vos antichambres et  vos _collidors_ tout dors...

--Corridors! souffla madame de Montesquiou.

--Eh bien! oui, vos couloirs, reprit Catherine, ne comprenant pas bien
l'observation... Moi, j'en avais assez de faire le pied de grue  la
porte de votre salon... a ne m'empchait pas de vous aimer, Sire... de
prs comme de loin vous tes notre empereur, et puis, soyez tranquille,
le jour o vous lui ferez signe, Lefebvre ne sera pas long  graisser
ses bottes et  venir vous rejoindre... Mais, quand on ne se bat pas,
vous n'avez pas besoin de lui, n'est-ce pas? Qu'est-ce que vous en
feriez  Paris, d'un vieux grognard comme lui... vous pouvez bien me
le laisser, pas vrai?... Il plante ses choux  prsent, auprs de moi.
Mais que vous lui disiez: Ici, Lefebvre... on va encore se frotter sur
la Vistule, sur le Danube, au tonnerre de... pardon! enfin, Votre
Majest comprend bien ce que je veux dire... eh bien! il ne sera pas
long  me tirer sa rvrence,  oublier son jardinage, et  vous
rpondre: Prsent! quand vous crierez: En avant!...

--Oui, dit l'Empereur toujours souriant, gardez-le, soignez-le,
aimez-le, dorlotez-le, mon brave Lefebvre!... profitez du bon temps
prsent, ma chre duchesse!... et, d'une voix plus grave, il ajouta:
Peut-tre aurai-je en effet bientt besoin de vous enlever encore une
fois votre mari...

--Alors, on va se battre, Sire? demanda vivement Catherine.

--Je n'en sais rien et personne non plus, rpondit l'Empereur; moi, je
veux la paix... sera-t-on de mon avis en Europe? L'Angleterre intrigue
toujours et le czar est mal conseill... Madame la duchesse, ne parlez
de rien jusqu' nouvel ordre. Inutile d'inquiter votre mari... Cette
lettre qu'crit Mneval, fit-il en dsignant d'un coup d'oeil son
secrtaire, contient une demande. Nous verrons la rponse qui sera
faite... Dans cette dpche, il y a la paix ou la guerre!...

--Ah! vraiment? murmura Catherine dont le front s'assombrit. Et elle
lana un regard  Mneval, pench sur sa petite table et recopiant la
lettre dicte  paroles haches par Napolon.

Elle ne pouvait comprendre que ce bout de papier, avec ces pattes de
mouches dessus, contnt si grave rsolution. Et elle avait presque
l'envie de courir  Mneval et de lui dire: Ah ! fiston, tu ne vas
pas crire de btises et nous brouiller avec l'empereur de Russie!

Napolon, cependant, examinait attentivement Alice de Beaurepaire,
timide colombe effarouche baissant les yeux sous le perant regard de
l'aigle.

--Et c'est cette jolie personne, reprit-il avec une certaine
hsitation, qui va devenir l'pouse du commandant Henriot?... Vraiment,
ce commandant est un trop heureux gaillard!...

S'approchant alors de la jeune fille avec sa rapidit et sa brusque
dcision, il lui prit la tte  deux mains, approcha de ses lvres en
feu le front rougissant d'Alice, y dposa un baiser et dit:

--Ce baiser tout paternel vous portera bonheur, mademoiselle... vous
tes d'une ancienne famille je crois. lgante, belle et douce, vous
serez une femme charmante... il faudra venir  ma cour... je vous
ferai inviter aux rceptions de l'Impratrice... Je vous reverrai
aprs-demain, mademoiselle,  votre contrat!... Madame la duchesse, et
vous, maman Quiou, retirez-vous... Mneval n'a pas fini sa lettre, et
le courrier, ce bon Moustache, s'impatiente, tout bott dans la cour!

Les deux femmes s'inclinrent crmonieusement, et il sembla  Alice,
qui avait salu moins majestueusement, que l'Empereur continuait  lui
sourire et ne la quittait pas des yeux.

Madame de Montesquiou, aprs avoir reconduit la marchale Lefebvre et
Alice jusqu'au bas de l'escalier dominant la terrasse des Tuileries
auprs du quai, se disposa  rentrer dans ses appartements.

L'audience impriale lui avait donn un peu de fivre. Napolon
troublait tous ceux qui l'approchaient. Elle rsolut de faire encore
deux tours de promenade avant de rentrer.

Au moment o elle embrassait Catherine Lefebvre s'apprtant  monter en
voiture, il lui sembla qu'un homme, grand, de haute mine, le chapeau
enfonc sur les yeux, portant une redingote  plerine, s'tait
loign du valet de pied de la duchesse, avec lequel il paraissait
avoir li conversation. Que pouvait vouloir cet inconnu bien mis? Il
semblait s'tre embusqu non loin de la porte particulire par laquelle
sortait l'Empereur dans ses courses prives quand il courait la ville
incognito. Avait-il de mauvais desseins? Un instant, la gouvernante fut
sur le point de signaler au factionnaire cet quivoque observateur.

Tout  coup elle crut s'apercevoir que cet inconnu lui faisait un signe
discret d'intelligence.

Elle tressaillit, n'osa pas avancer, cherchant  dvisager  distance
le personnage.

Celui-ci s'tait rapproch rapidement. Il souleva lgrement le rebord
de son feutre, et dit, d'une voix teinte d'ironie:

--Vous ne me reconnaissez pas, chre madame?... la disgrce change donc
bien les gens?

--M. de Maubreuil! s'cria madame de Montesquiou, tmoignant une vive
surprise de la rencontre.

Elle avait autrefois connu l'aventurier. Bien que son ge et son
caractre la missent  l'abri de toute tentative de sduction,
Maubreuil lui avait fait une cour assez assidue, par passe-temps, par
cupidit peut-tre, car  cette poque la gouvernante devait recueillir
d'un oncle descendant des d'Artagnan, et royaliste ultra, un riche
hritage qui lui fut d'ailleurs retir en raison de son adhsion 
l'Empire. Ayant repouss les hommages du peu scrupuleux adorateur, elle
avait cependant conserv  son endroit une assez favorable inclination.
Quelle femme n'est flatte d'tre dsire, n'et-elle aucune prtention
et nul got amoureux?

Elle n'accueillit donc point durement Maubreuil, s'informant des
pripties de son existence depuis la dfaveur dont il s'tait trouv
l'objet  la suite de ses intrigues  la cour du roi de Westphalie.
L'aventurier fit un rcit plus ou moins vridique de son sjour 
l'tranger, se gardant bien de manifester le sentiment de haine qu'il
portait  Napolon. Il s'enquit seulement de la duchesse de Dantzig,
dont il avait reconnu la livre, tmoignant d'un grand dsir de la voir
en particulier; il avoua qu'un ami trs cher  la duchesse, avec lequel
il s'tait entretenu en Angleterre, l'avait charg d'une commission
pour elle, et qu'il souhaitait la remplir au plus vite.

Madame de Montesquiou, parfaitement rassure sur les intentions
de celui qu'elle avait pris, dans le premier tonnement, pour un
conspirateur apost, passa aussitt de la rserve inquite  la grande
confiance. Elle offrit  son ancien adorateur de le prsenter  la
duchesse de Dantzig. Malheureusement, celle-ci quittait Paris et
retournait dans sa terre de Combault.

Maubreuil remercia et rpondit qu'il attendrait le retour  Paris de la
duchesse.

--C'est que la marchale Lefebvre demeurera peut-tre longtemps dans
son domaine, dit madame de Montesquiou, de plus en plus dcide 
obliger Maubreuil. Et elle ajouta: Pourquoi ne vous rendriez-vous pas
 Combault? On y clbre un mariage. A une crmonie de ce genre, les
prsentations sont aises. D'ailleurs, je serai l...

--Je n'ai gure besoin d'aller aux champs, dit Maubreuil, dclinant
avec un sourire l'offre qu'il jugeait sans intrt. Il ne voulait
aborder la marchale Lefebvre que pour obtenir d'elle, en se
servant du nom et de l'amiti de Neipperg, quelque intelligence
avec Marie-Louise. Il pensa que madame de Montesquiou suffirait. La
gouvernante des enfants de France, qu'il avait sous la main, qui se
mettait  sa disposition, pourrait, aussi bien que la marchale,
lui faciliter une entrevue avec Marie-Louise. Une fois admis auprs
de l'Impratrice, il s'efforcerait de gagner sa confiance, il se
dirait l'ami, l'envoy du comte de Neipperg, il parlerait de l'amour
persistant de l'absent, et si Marie-Louise ne se montrait point
courrouce, s'il n'tait pas chass aux premires allusions, si elle
semblait l'couter avec intrt, le reste le regardait... Introduit
dans la place, il saurait manoeuvrer... On tait bien venu  bout
d'Henri IV, avec l'aide consciente ou non de Marie de Mdicis! Pour
l'instant, la ncessit ne lui apparaissait nullement d'aller relancer
 vingt lieues de Paris la marchale Lefebvre: madame de Montesquiou le
conduirait  la chambre de l'Impratrice, et de l,  la poitrine de
Napolon, il n'y aurait qu'une porte  ouvrir, qu'un rideau  carter...

Et son sourire, plus satisfait, plus gracieux, accompagna son refus
d'aller  Combault.

--Vous avez tort, dit madame de Montesquiou, plus dsireuse peut-tre
qu'elle n'osait se l'avouer de retrouver la compagnie de Maubreuil,
Lefebvre et la marchale sont d'excellentes gens qui nous recevront
avec tout leur coeur... et puis la fte sera fort belle, l'Empereur a
promis d'y assister...

Maubreuil, si matre qu'il ft de lui-mme, ne pt s'empcher de
pousser un cri de surprise:

--Comment, Napolon sera prsent  ce mariage?... il se drangera!...
Lui,  Combault?

--Il l'a promis...

--Quel intrt peut-il avoir  ce dplacement fatigant, lui si
profondment goste, si insensible aux joies comme aux douleurs des
peuples, des individus aussi?...

--Oh! ne dites pas de mal de l'Empereur! s'cria vivement madame de
Montesquiou, effraye, regardant du ct du factionnaire, immobile,
indiffrent, considrant vaguement sa gurite.

Maubreuil haussa lgrement les paules.

--Je m'tonne simplement, dit-il, reprenant son sang-froid, que
Napolon quitte son palais, ses affaires, ses plaisirs mme, dans
le seul but de signer, dans un village, au contrat d'un simple chef
d'escadron avec une orpheline sans situation, sans aeux, dont la
gnalogie et l'apparentage ne pourront donner  sa cour rcente ce
lustre d'ancien rgime qu'il recherche.

--Mademoiselle Alice de Beaurepaire est la fille du vaillant dfenseur
de Verdun...

--Hum! petite noblesse, toute petite... Est-elle jolie au moins, la
fiance?

--Charmante!... Sa Majest, qui vient de l'entrevoir,  l'instant mme,
dans son cabinet, ne la quittait pas des yeux... Je ne voudrais pas, 
mon tour, calomnier Sa Majest, mais il me semble que les beaux yeux de
la fiance ont t pour quelque chose, pour beaucoup peut-tre, dans la
prcieuse dcision de l'Empereur.

Maubreuil avait la pense prompte. C'tait un gaillard de coups de main
et coups de tte galement rapides.

--J'irai  ce mariage, dit-il brusquement... je compte sur vous,
excellente amie, pour me faciliter les prsentations...

--Venez donc, dit avec bonne humeur madame de Montesquiou, je suis
bien heureuse de vous avoir dcid... un jour de fte, les souverains
ont l'me gnreuse: peut-tre rentrerez-vous en grce auprs de
l'Empereur... aprs tout, votre crime n'tait-il pas bien grand?...

--Napolon ignore ce que j'ai fait, ou du moins ce qu'on a pu me
reprocher  la cour de Westphalie.

--Alors, tout est pour le mieux, rendez-vous donc  Combault... et si
vous n'avez pas de honte  donner le bras  une douairire telle que
moi, je vous ferai visiter toutes les agrables choses que renferme ce
domaine...

--J'irai, je vous le promets, et nous ferons des promenades
sentimentales... comme autrefois!...

--Voulez-vous bien vous taire, vilain moqueur! dit en riant madame de
Montesquiou... Allons!  Combault!... je compte sur vous... Adieu! il
faut que j'aille retrouver mon petit roi...

Et maman Quiou, rajeunie par le souvenir des galanteries discrtes de
jadis, enchante de sa rencontre avec Maubreuil pour lequel elle avait
conserv une affection quasi-maternelle,--toujours les sacripants ont
t adors des femmes vertueuses,--remonta joyeuse, lgre comme 
trente ans, l'escalier des Tuileries.

Maubreuil, dont le voyage projet avait modifi les plans, s'loignait
en songeant:

--Bonaparte doit vouloir possder cette jolie fiance!... Dubois,
Corvisart, tous les mdecins,  la suite des couches difficiles de
Marie-Louise, lui ont ordonn un peu de modration; il est sans doute
encore pris de sa femme, mais elle, qui ne l'aime gure, profite de
l'ordonnance calmante... Priv de femmes en ce moment, n'osant  sa
cour se donner de nouveau quelque lectrice, craignant de s'engager en
une fcheuse liaison avec une dame du palais, ne voulant pas, de peur
d'une indiscrtion dans les gazettes qu'on lit  Vienne, commander 
Constant de retourner flner dans les thtres et de lui amener, au
petit entresol des Tuileries, la superbe Georges, la belle Bourgoing,
l'opulente Grassini, ou quelque autre reine de la scne, Bonaparte
se jettera avidement sur cette jeune chair tentante... Une frache
pouse, cela ne l'arrtera gure, au contraire! la robe nuptiale le
sduira... le lieu est propice... dans un chteau,  la campagne, au
milieu du relchement d'une noce joyeuse, un souverain est plus libre,
moins surveill...

Maubreuil s'arrta. Sa physionomie s'claira d'un reflet mauvais, et il
continua:

--Dans ce domaine vaste, mal gard, courant le guilledou, la nuit,
Bonaparte cherchant la volupt peut trouver la mort... Oh! oui!...
j'irai  Combault et j'emmnerai avec moi Samuel Barker... son masque
de sosie peut servir!...




V

LE MARIAGE D'HENRIOT


Dans le grand salon du chteau de Combault, le contrat de mariage
d'Henriot et d'Alice fut sign.

L'Empereur, comme il l'avait promis, y assista, accompagn de Duroc et
de quelques autres officiers de sa cour.

Alice, ravissante dans son costume blanc, rayonnait de bonheur.

Henriot, bien heureux aussi, ne quittait des yeux sa jeune pouse
que pour adresser des regards chargs de reconnaissance au marchal
Lefebvre et  la duchesse de Dantzig, dont les physionomies franches
et bonnes tmoignaient de la vive satisfaction qu'ils prouvaient, en
voyant enfin unis les deux enfants qui avaient grandi cte  cte,
et dont le sommeil avait t berc par le bruit du canon. La joie du
mari tait encore accrue par le brevet de colonel d'un rgiment de
chasseurs, que l'Empereur venait de lui faire tenir, comme cadeau de
noces.

Aprs la crmonie, Lefebvre et la marchale emmenrent les jeunes
fiancs et quelques invits de choix dans le parc du chteau de
Combault.

L, dans ce beau domaine, que Lefebvre avait reu de l'Empereur, des
rjouissances et des ftes populaires commenaient qui durrent pendant
plusieurs jours.

On mangea formidablement et l'on versa de multiples rasades  la sant
de l'Empereur, du roi de Rome, des jeunes poux. Bien entendu, Lefebvre
et la marchale ne furent pas oublis.

A l'une des tables dresses devant le chteau, sur la pelouse, et
o des paysans taient attabls, un homme mince, long, dpassant de
la tte tous les convives, prorait, environn d'un cercle de ttes
curieuses, d'oreilles penches, de bouches bantes.

Il portait une longue redingote bleue  boutons de mtal, strictement
boutonne, et tait coiff d'un bicorne camp de travers. Un bout de
ruban rouge tait pass dans sa boutonnire.

Une haute et forte canne tait accroche par une martingale de cuir 
l'un des boutons de sa redingote.

Par moments il se levait de table, dcrochait sa canne et lui faisait
accomplir de prestigieux moulinets qu'il accompagnait de trois
ou quatre cris de: Vive l'Empereur!... Vive le marchal! Vive la
duchesse!...

Puis, satisfait, calm, il replaait sa canne au bouton, reprenait sa
place  table et se remettait  manger,  boire et  prorer, objet de
l'admiration de toute sa cour d'hommes champtres.

L'un des convives se risqua  l'interpeller:

--Alors, comme a, m'sieu La Violette, dit ce civil considrant avec
une stupfaction narquoise l'un des hros de la grande arme, vous y
avez parl  l'Empereur?...

--Comme je te parle, naf croquant!...

--Et quoi qu'il vous a dit, l'Empereur, m'sieu La Violette?...

--D'abord, appelez-moi gouverneur!... Ne savez-vous pas, bons
villageois, paisibles naturels de la Queue-en-Brie, de Tournan et
autres lieux, que j'ai l'honneur d'tre le gouverneur de ce chteau
de Combault, seigneurerie du marchal Lefebvre, duc de Dantzig... ne
l'oubliez pas... A prsent, vous voulez savoir ce que l'Empereur il m'a
dit?...

--Oui! oui! crirent les paysans.

--Eh bien... une fois... il m'a trouv  un endroit o il faisait
chaud, et cependant c'tait en hiver, le 15 novembre 1796... j'avais
quinze ans de moins, les enfants!...

--Vous tiez aussi grand, m'sieu La Vio... pardon! m'sieu le
gouverneur? dit le paysan qui avait interrog l'ancien tambour-major.

--Un peu plus, conscrit!... Pour lors, nous nous trouvions  patauger
dans des marais du ct de Vrone, en Italie.

--C'est loin l'Italie?...

--Oui... beaucoup plus loin encore! Les Autrichiens nous entouraient,
ils voulaient nous faire rgaler les sangsues des marais... Alvinzy,
l'Autrichien, n'attendait plus qu'un renfort de 40,000 hommes pour nous
tomber dessus... alors qu'est-ce que fait le gnral?...

--Napolon?... pas vrai, m'sieu le gouverneur?

La Violette regarda de travers son interrupteur:

--Oui, le gnral Bonaparte, devenu notre Empereur... homme rustique,
tu sauras que bien qu'il y ait d'autres gnraux et qu'il y ait encore
d'autres empereurs dans le monde, quand on dit le gnral, c'est
Bonaparte que a veut dire, et quand on dit l'Empereur tout court,
c'est Napolon dont on a parl... Allons! encore un verre de vin, pour
arroser la leon, et coute la suite de l'histoire... A la sant du
marchal!...

La rasade avale, La Violette reprit:

--Le gnral nous dit donc: Mes enfants, nous n'avons pas le nombre
pour nous... il faut avoir la malice... tous ces marais sont traverss
de chausses, o une colonne d'hommes nergiques peut rsister
et passer... l'ennemi, bien plus fort que nous, perdra l'avantage
numrique, oblig de se serrer au lieu de dployer ses bataillons...
enfilons ces mauvais chemins-l... vous voyez ce village l-bas,
il s'appelle Arcole... je veux y aller djeuner: en avant, les
enfants!... et nous voil partis!...

--Arcole?... c'est l o il y avait un pont? demanda l'un des voisins
de La Violette.

--Et un fameux!... il tait dfendu par quarante pices de canon,
sans compter les tirailleurs, la cavalerie, la rserve... Bref, quand
nous y arrivons, un feu du diable nous accueille... les plus solides
commencent  vaciller... la fusillade et la mitraille couvrent le pont
d'une pluie de balles. Impossible d'avancer!... c'tait terrible et
surprenant, ce pont vide, tout environn de fosss, o personne n'osait
passer... Augereau ne savait que faire pour enlever ses troupes, quand
tout  coup un grand brouhaha s'lve  la tte du pont... C'est le
gnral Bonaparte qui arrive... Aussitt il s'informe... il voit par
ses yeux le danger, l'hsitation des soldats, la bataille perdue...
alors il descend de cheval et crie: --Un drapeau!... Qu'on m'apporte
un drapeau!... On lui apporta le drapeau de la 32e demi-brigade... Il
porta  ses lvres l'toffe sacre, puis, saisissant l'tendard par la
hampe, il s'lana sur le pont, en criant: En avant!... On le suivit,
ple-mle... en dsordre, ivres, furieux, aveugles et fous, nous
allions!... On courait sur le pont, envelopps d'une pluie de balles...
Le drapeau dploy au-dessus de la tte de Bonaparte semblait la voile
d'un bateau battu par la tempte... Lannes, Bon, Muiron s'taient jets
au-devant du gnral pour essayer de le protger de leurs corps...
Muiron, son aide de camp, tomba frapp d'une balle qui lui tait
destine... C'est alors que je m'avanai...

La Violette fit une pause. Il semblait recueillir ses souvenirs et
chercher un mot qui lui chappait. Bientt il reprit:

--Ah! voil!... Muiron tait tu, Lannes s'tait jet  droite vers
Bonaparte, pour parer de sa poitrine la fusillade qui venait de la
gauche du pont... De ce ct-l le gnral n'tait pas protg... je
me trouvais avec mes tapins, des enrags, des gamins de dix-huit ans,
toujours au premier rang... quelquefois plus prs encore de l'ennemi...
et, ma foi! pour soutenir le gnral, je faisais battre la charge 
tour de bras... Voyant Muiron tomber, je me prcipite vers le gnral
et je me redresse... derrire moi, il tait  l'abri... l'avantage de
la taille... vous comprenez?... c'est alors que le gnral m'a parl...

Comme un artiste qui prend des temps et pose ses effets, La Violette
s'arrta, promenant sur son auditoire un regard dominateur...

--Or donc, reprit La Violette, satisfait de l'attentif silence qui
l'environnait, le grand homme il me dit comme cela, au milieu de
la ptarade: Imbcile...--oui, je crois bien que c'est imbcile
qu'il a dit, on n'entendait pas trs bien  cause de la fusillade
endiable--baisse-toi donc, tu vas te faire tuer?... Alors, je lui
rpondis, en faisant les marques de respect dues aux suprieurs: Mon
gnral, je suis l pour a... si je suis tu, on battra la charge sans
moi; mais si vous tiez tu, vous, qui donc battrait les Autrichiens?

--C'tait bien dit... et qu'est-ce qu'il a rpondu, le gnral?... fit
le paysan qui avait questionn La Violette.

--Rien..., il n'a pas eu le temps... Une furieuse dcharge d'artillerie
nous jetait tous dans le marais, en dmolissant une partie du pont...
Oh! ce que nous barbotions dans la vase, mes enfants!... mais c'est
gal, je faisais toujours battre la charge  mes petits tambours, et
le gnral tenait toujours son drapeau dploy au-dessus de sa tte...
On a fini par le passer tout de mme ce diable de pont, et l'on a
culbut Alvinzy dans les marais o il voulait nous donner comme pitance
aux sangsues!... Voil, mes amis, la premire fois que j'ai caus 
Napolon... Nous avons ensuite parl ensemble  la bataille d'Ina...
 Dantzig...  Friedland... et a n'est pas fini, j'espre bien que
a n'est pas fini!... dit La Violette en cherchant autour de lui
l'assentiment des paysans pour ses pronostics belliqueux.

Un certain silence avait suivi ses dernires paroles. L'un des paysans,
nomm Jean Sauvage, fermier du marchal Lefebvre, robuste cultivateur
approchant de la quarantaine, en levant son verre en signe d'amiti,
dit  La Violette:

--A la vtre, gouverneur! Je bois  un brave,  un vrai Franais,
et nous autres paysans de la Brie, nous avons la prtention d'tre
de notre pays... Nous avons cout votre beau rcit, et croyez bien
que notre coeur bat au souvenir de tous ces grands combats dont vous
avez t l'un des acteurs... Bonaparte, au pont d'Arcole, a t d'une
bravoure tmraire... Il a entran l'arme, lui, dont la place n'est
pas en premire ligne, dans les combats, et qui a autre chose  faire
que de risquer sa vie comme un simple soldat; il a montr qu'il savait,
 l'occasion, risquer sa peau et braver la mort stupide... Nous
l'admirons donc comme gnral, nous l'aimons comme Empereur... Mais
nous commenons  trouver qu'il a suffisamment acquis de gloire comme
cela et qu'il est temps de se reposer sur ses lauriers... Voil notre
sentiment,  nous autres, cultivateurs briards, monsieur le gouverneur
La Violette.

--Et vous avez raison, mes amis, de vouloir le maintien de la paix!
dit une voix forte derrire eux; j'espre que rien ne viendra plus vous
arracher  vos champs,  vos foyers...

C'tait Lefebvre qui, ayant au bras Alice, la future marie, conduisait
ses invits  travers la prairie, o les tables dresses et les
tonneaux dfoncs donnaient l'aspect d'une joyeuse kermesse des pays
flamands.

La Violette s'tait lev en reconnaissant la voix du marchal.

Il se mit au port d'armes avec sa canne et grogna:

--Alors on ne se battra plus?... On est donc rouill?

--Que grommelles-tu dans ta moustache? dit Lefebvre. La France, mon
vieux La Violette, a acquis assez de gloire pour ne plus vouloir
chercher de nouvelles occasions de victoires. A tenter trop la fortune,
on risque de tout perdre... Je crois que l'Empereur, dont tous les
dsirs sont satisfaits, qui vient d'prouver la grande joie d'tre pre
et dont la dynastie est dsormais  l'abri des ventualits et des
revers, comprendra qu'il est temps de donner  son peuple le repos, la
tranquillit, les bienfaits de la vie paisible et laborieuse... C'est
d'ailleurs le sentiment de tous les compagnons d'armes de Sa Majest...
Qu'il consulte ses marchaux, il verra bien que personne ne veut plus
la guerre!

--Parbleu! grogna La Violette, mal convaincu, tous les marchaux sont
devenus gras comme des chanoines... ils ont des chteaux, des fermes,
de l'argent, ils ne demandent qu' jouir de tout cela,  loisir...
enfin!... la consigne est de dsarmer, allons! vive la paix!... vivent
la joie et les pommes de terre!...

Et La Violette fit tournoyer sa canne avec une vlocit o il y avait
du dpit et de l'ironie.

Jean Sauvage, le paysan qui avait dj parl, reprit la parole:

--Monsieur le marchal a raison, dit-il, quand il dclare, lui, un
vaillant, lui, un hros, qu'il est sage de laisser souffler la France
et qu'il est temps de suspendre le fusil au rtelier... Si l'on
consultait le pays, encore plus que les marchaux, il voudrait la
paix... Puisse la naissance du fils de l'Empereur nous l'accorder!

A ce moment, la marchale Lefebvre,  qui le commandant Henriot donnait
le bras, s'avana en tendant la main  Jean Sauvage:

--Bien dit, garon!... Tu es paysan, moi je suis aussi une fille de la
terre, je sais combien c'est douloureux pour ceux qui l'ont cultive
de voir un champ foul par les chevaux, pitin par les hommes,
labour par les roues de l'artillerie... Je sais aussi qu'aprs la
guerre, les souverains se runissent et se font mille ftes entre eux,
tandis qu'on pleure dans les villages et que des femmes en deuil
s'agenouillent devant des croix reprsentant des fosses lointaines,
des tombes inconnues, en Espagne, en Moravie, en Pologne... Oui, vous
avez raison, mes amis, de vouloir la paix, mais soyez assurs qu'un
peuple qui s'amollit est bien vite oblig de subir la pire des guerres,
celle qu'on lui impose, qu'il fait  contre-coeur, sans lan ni
enthousiasme...

Elle s'arrta un instant, puis continua, plus anime:

--L'Europe, en ce moment, est traverse par des courants souterrains
menaants. Une explosion brusque peut avoir lieu d'un instant 
l'autre... Napolon est toujours redout des rois de l'Europe, mais il
en est ha aussi... Pour eux, il est le soldat audacieux qui a fond
un trne non seulement sur la victoire, mais aussi sur la Rvolution
franaise... il est le champion de l'galit, cette chose odieuse aux
monarques du droit divin... il n'y a qu'en France qu'il est possible de
voir marchal et duc un paysan comme Lefebvre, marchale et duchesse
une paysanne comme moi, qu'on nommait jadis la Sans-Gne!... Mes amis,
rjouissons-nous d'avoir la paix, profitons de ses bienfaits, mais ne
tremblez pas le jour o il faudra reprendre le fusil... vous devrez
tous peut-tre avant peu l'armer, non plus pour acqurir de la gloire
et grandir encore le nom de Napolon, mais pour prserver votre champ
et sauver la patrie!...

Jean Sauvage se leva, et, solennel, se dcouvrant, dit alors d'une voix
forte:

--Madame la marchale, et vous tous qui tes ici, clbrant le mariage
du commandant Henriot, le fils adoptif de notre matre aim, qui a
conduit  la victoire plusieurs d'entre nous, bien haut nous le disons,
nous faisons tous des voeux pour l'Empereur et pour le roi de Rome,
nous esprons qu'il saura maintenir  la France son rang dans le monde
et lui garder ses frontires de la Rpublique... mais nous dsirons,
nous, les humbles, les petits, les travailleurs des champs, qui formons
la grande masse de la nation, ne plus entendre le son du canon que pour
clbrer les joyeux vnements... nous souhaitons que la France puisse
enfin cesser d'tre un camp tout assourdi du fracas des armes... le
sang de notre jeunesse a assez coul sur cent champs de bataille...
N'est-ce pas, les enfants? ajouta-t-il, en se tournant vers les
paysans, cherchant leur approbation, et tous s'crirent:

--Oui! oui!... c'est bien cela!... Jean Sauvage, tu as raison!...

--Mais si nous voulons la paix, il faut que l'Empereur sache bien
que nous ne sommes pas de mauvais citoyens, reprit Jean Sauvage avec
assurance. Le jour o, par malheur, la victoire nous abandonnerait,
le jour o l'ennemi, prenant sa revanche, viendrait, comme autrefois,
jusque dans nos demeures insulter  nos courages inutiles, le jour
o  notre tour nous connatrions les humiliations de la dfaite et
les horreurs de l'invasion, alors, j'en fais le serment, ici, devant
vous, monsieur le marchal, nous nous lverions tous en masse, nous
abandonnerions nos chevaux, nos sillons, nos femmes, nos enfants,
et chacun de nous ferait alors son devoir... nous montrerions aux
envahisseurs tonns ce que peuvent les paysans de France courant aux
fourches!...

--Je transmettrai  l'Empereur vos voeux et vos patriotiques paroles,
mon ami, dit Lefebvre d'une voix mue... mais j'espre qu'il ne sera
jamais ncessaire de vous les rappeler... Nous avons nos sabres et nos
fusils pour repousser l'ennemi, si jamais il osait se prsenter par
ici; gardez vos fourches pour remuer le foin, vos flaux pour battre le
grain!... Au revoir, Jean Sauvage! mes amis, plaisir et bonne sant 
tous!...

Et le marchal s'loigna avec ses invits, au milieu des acclamations
ritres des paysans.

Catherine Lefebvre cependant, bien qu'impressionne par l'attitude et
par les paroles de Jean Sauvage, car elle sentait que ce paysan briard
exprimait les craintes, les pressentiments et les alarmes de tous les
Franais, voulut dissiper les inquitudes qui s'taient rpandues parmi
les invits.

--Venez faire un tour dans les galeries du chteau! dit-elle gaiement.
On ne vous a pas tout fait voir, et nous avons, comme tout seigneur,
notre galerie des anctres  montrer!... Allons, Henriot, donne le
bras  ta fiance; moi, je m'en vais avec Lefebvre, bras dessus, bras
dessous, comme autrefois...

--Comme toujours, ma bonne Catherine! rpondit Lefebvre, offrant avec
empressement son bras  sa femme.

Et tous deux, guidant le cortge des invits, comme  une noce
villageoise, montrent processionnellement le perron du chteau.

L, aprs avoir parcouru vestibules, salons d'honneur, chambres de
gala et salles  manger de grande rception, la marchale conduisit le
cortge vers une galerie, sur la porte de laquelle tait peinte une
pe  coquille simple, pe ancienne, de simple garde ou de sergent,
croise d'un bton de marchal avec une couronne ducale et un chapeau
de vivandire au-dessus, armoiries singulires et naves.

On entra. La pice tait nue. Une srie d'armoires fermes garnissait
seulement les murailles.

Catherine ouvrit la premire de ces armoires.

Accroche, une robe de toile,  petits bouquets fans, pendait auprs
d'un jupon court, surmonte d'un bonnet  barbes de dentelles.

--Mon costume de blanchisseuse, celui que je portais quand je connus
Lefebvre, dit avec simplicit la marchale. Ah! c'tait l'poque o
l'on prenait les Tuileries d'assaut, o l'on chassait les tyrans!

--Et o tu me faisais sauver la vie  un chevalier du poignard! ajouta
Lefebvre  mi-voix.

--Chut! dit Catherine montrant Henriot, tu sais bien qu'on ne doit
parler ni ici, ni chez l'Empereur, de celui qui n'est plus pour nous
qu'un ami, mort depuis longtemps... Ah! reprit-elle  haute voix, en
ouvrant la seconde armoire, voici mon uniforme de cantinire, celui que
je portais  Verdun,  Fleurus... Tenez, regardez la dchirure produite
par la baonnette d'un Autrichien...

Tous les invits s'approchrent et contemplrent avec une curiosit
respectueuse le costume qui voquait tant de combats passs, la
blessure de Catherine et la gloire de son mari.

--Cette troisime armoire, continua Catherine, poursuivant le voyage
 travers son pass, contient ma belle robe de marchale, lorsque je
fus au camp de Boulogne o Lefebvre reut de la main de l'Empereur la
plaque de grand-aigle de la Lgion d'honneur...

On fit quelques pas.

--Passons  d'autres vtements qui rappellent de grands souvenirs,
dit-elle... Voici ma robe de sacre... mon manteau de cour, pour ma
prsentation  l'Impratrice..., ma pelisse de voyage lorsque j'allai
retrouver Lefebvre  Dantzig!...

Elle numrait ainsi successivement tous ses costumes qu'elle avait
conservs pieusement, en ouvrant successivement les placards o ces
tmoins de sa vie avaient t aligns et rangs.

Arrivant enfin  une dernire armoire, Catherine dit en souriant:

--Nous regarderons celle-ci tout  l'heure... au tour de la dfroque de
Lefebvre  prsent!...

Et, comme elle l'avait fait pour elle, successivement, elle fit
voir l'uniforme de garde-franaise qu'avait port Lefebvre avant la
Rvolution, son sabre de lieutenant de la garde nationale au 10 aot,
son costume de voltigeur au 13e lger, puis son uniforme de gnral,
quand il avait remplac Hoche  l'arme de la Moselle, son habit de
snateur, son grand uniforme de marchal de France...

Les broderies ternies, les passementeries fanes, les brlures faites
par la poudre, les trous tmoignant du passage d'une lance russe ou
d'un sabre autrichien, faisaient de ce vestiaire domestique comme le
muse de la gloire, le reliquaire de la pit patriotique...

Tous les assistants taient mus et nul ne songeait  railler, quand,
ouvrant la dernire armoire qu'elle avait rserve, Catherine offrit 
leurs regards deux costumes de paysans alsaciens, l'un d'homme, l'autre
de femme:

--Avec ces humbles vtements, Lefebvre et moi nous voulons tre
enterrs, dit-elle... cette jupe, je l'ai porte paysanne, cette blouse
fut celle de Lefebvre quand il tait au moulin, dans son village...
avec ces modestes habits nous irons dormir ensemble pour toujours!...

--Oui... c'est mon voeu le plus cher! dit Lefebvre; vous le voyez, mes
amis, voil nos armoiries  nous et nos galeries d'aeux!... L'Empereur
nous a faits duc et duchesse, nous sommes rests ce que nous tions...
et quand on enterrera Lefebvre, le soldat, et Catherine, la cantinire,
dpouills alors de leurs dignits, de leurs habits de cour, nous
voulons qu'on dise d'eux tout simplement:

--Lefebvre et sa femme, la Sans-Gne, n'avaient point de portraits
gnalogiques  montrer... leurs parchemins c'taient leurs habits de
travail ou de combat... ce n'taient point des descendants, eux, ce
furent des anctres!...




VI

L'EMPEREUR AMOUREUX


Pendant la visite  l'armoire aux reliques domestiques que Lefebvre et
Catherine avaient dirige, Napolon s'tait retir dans le pavillon
spar mis  sa disposition par ses htes.

Il avait annonc son intention de passer la nuit sous le toit
hospitalier de Lefebvre et de ne retourner que le lendemain matin 
Paris, aprs la crmonie religieuse qui devait tre clbre dans la
chapelle du chteau.

Un service de courriers et d'estafettes avait t organis, et
l'Empereur, qui avait emmen son secrtaire Mneval, continuait 
expdier ses affaires courantes. Il travaillait partout et partout se
trouvait chez lui.

Jusqu' l'heure du dner, l'Empereur parut distrait. Il s'informait
de l'heure. Il marchait fivreusement dans la pice qui lui servait
de cabinet, ouvrant brusquement la porte du salon voisin comme s'il
devait y rencontrer quelqu'un d'attendu et la refermant avec la mme
vivacit, ainsi qu' la suite d'une fausse joie, montrant un clair de
dsappointement dans les yeux.

Son secrtaire s'apercevait de son impatience, mais il ne pouvait en
deviner la cause. Il attribuait aux nouvelles quivoques reues de la
cour de Russie la visible inquitude de Napolon.

A la fin, comme n'y tenant plus, l'Empereur s'cria:

--En voil assez pour cette aprs-midi, Mneval... vous pouvez vous
retirer et prendre votre part des rjouissances que prodigue le duc de
Dantzig  l'occasion du mariage de son pupille, le colonel Henriot...
Amusez-vous, Mneval, c'est de votre ge... et puis une fte nuptiale
dispose toujours  la gaiet!...

Il cherchait ses mots, comme s'il avait une question  poser qui
l'embarrassait. Il reprit bientt, tandis que le secrtaire rassemblait
ses papiers, bouchait l'critoire et serrait dans un portefeuille
fermant  clef les notes et les originaux de la correspondance:

--Tout le monde ici semble tre fort joyeux... Le bal sera anim...
il me semble qu'il y a de fort jolies femmes... Avez-vous remarqu la
marie, Mneval, elle m'a paru fort piquante?...

--C'est une des plus charmantes femmes qui se puisse trouver  votre
cour, Sire, et le colonel Henriot a fait bien des jaloux...

--Ah! vous la trouvez jolie?... c'est aussi mon avis, dit l'Empereur
avec vivacit, puis aussitt, sur le mme ton, dsireux de cacher
une impression secrte, en profond comdien qu'il tait, mme dans
l'intimit, dissimulant mme avec ses plus dvous serviteurs: Avant de
vous retirer, dit-il, prparez-moi donc, mon cher Mneval, un ordre...
c'est pour un officier que je puis d'un moment  l'autre envoyer 
Paris au ministre de la Guerre afin d'en rapporter le portefeuille F
contenant les tats de situation des troupes cantonnes dans la rgion
de la Baltique...

--Voici l'ordre, Sire, dit Mneval... il n'y a plus qu' y inscrire le
nom de l'officier que Votre Majest veut envoyer...

--Laissez-le en blanc... signez par ordre et remettez-moi ce papier...
A prsent, vous pouvez vous retirer... Ah! envoyez-moi Constant!

Le secrtaire se retira et Constant, en habit noir, l'allure
obsquieuse et l'air clin, se prsenta devant son matre, qui lui
ordonna de l'habiller.

Constant, fort au courant des habitudes de Napolon, car il tait  son
service depuis le Consulat, se dirigea vers le cabinet de toilette,
y prit une savonnette, un rasoir, un petit miroir et sur un rchaud
 esprit-de-vin fit chauffer l'eau pour la barbe. Ces prparatifs
accomplis en silence, il s'approcha de Napolon et commena  le
dvtir. Il fallait l'habiller, le brosser, le peigner comme un enfant.
Il ne touchait  rien et se laissait faire passivement. On et dit un
automate bien rgl. Sa pense fatiguait loin durant cette inertie
physique.

Quand l'eau commena  chanter dans la bouilloire, Constant, sur la
pointe du pied, se dirigea vers la porte du cabinet, l'entr'ouvrit, fit
un signe muet.

Une ombre haute apparut, raide, se mouvant lentement. L'ombre portait
un turban avec aigrette, des pantalons larges, une veste ronde, le
cimeterre lui pendait au ct et deux pistolets  pommeaux d'or
luisaient  sa ceinture de soie filigrane d'or.

C'tait Roustan, le fidle mameluck,--dont la fidlit, d'ailleurs,
comme celle des marchaux, ne devait pas persister dans les jours de
malheur. Cet Oriental, combl de bienfaits par son matre, qui avait en
lui la plus grande confiance, qui ne s'en remettait qu' lui du soin de
sa scurit, ne voulut pas se dranger aprs l'abdication. Le climat
de l'le d'Elbe ne convenait pas  sa sant. Et puis les Bourbons lui
offraient un bureau de loterie. Il le ngocia avec fruit et se rendit
en Angleterre. L il se fit voir pour de l'argent. Wellington, qui
s'tait dj donn la peu noble satisfaction d'acheter l'ancienne
matresse de Napolon, la Grassini, ne manqua pas d'offrir le spectacle
du mameluck de l'Empereur, aux ftes qu'il donnait  l'aristocratie
anglaise en l'honneur de Waterloo. A partir du dclin, quand la roue
de la fortune tourna et que l'Empereur descendit la pente vertigineuse
de la dfaite, on ne rencontre plus dans son entourage que des mes
lches et des faces de tratres. Roustan, esclave gorgien, musulman
fataliste et soumis  la religion du plus fort, eut pourtant une excuse
 sa trahison, que ne sauraient invoquer les marchaux gavs et les
courtisans repus qui mordirent si cruellement la main prisonnire
qu'ils avaient si patiemment, si complaisamment lche alors qu'elle
tenait encore le sceptre et l'pe. On est presque tent d'attnuer la
perfidie des Anglais en voquant celle de certains Franais, quand les
jours noirs furent venus et que l'toile impriale eut dfinitivement
disparu du ciel d'Europe.

Mais, au chteau de Combault, Roustan n'avait aucune ide de sa
future dfection. Qui l'et prdit se serait expos  la fureur du
mameluck. Il servait ponctuellement et aveuglment son matre. Jamais
il ne s'cartait de lui et les assassins devaient s'attendre  le
trouver sur leur passage. La nuit, il couchait en travers de la porte
de l'Empereur. Maubreuil n'avait pas nglig ce vigilant gardien du
seuil, et c'est pourquoi il s'tait prcautionn, dans un but encore
mystrieux, de son auxiliaire Samuel Barker, le sosie napolonien,
susceptible de tromper Roustan et d'garer sa vigilance.

S'approchant de Constant qui portait la savonnette, Roustan prit le
petit miroir et le maintint, applique vivante, devant l'Empereur.
Celui-ci, debout, saisit alors le rasoir que Constant lui prsenta
tout ouvert et repass. Napolon se rasait lui-mme. Il procda
avec rapidit  l'opration. Puis il se prcipita vers le cabinet
de toilette, se dbarbouilla, se lava les mains, polit ses ongles
et revint se confier aux soins de Constant. Celui-ci lui ta alors
sa chemise, son gilet de flanelle, et lui frotta tout le corps avec
de l'eau de Cologne. Ce massage termin, le valet de chambre allait
lui passer son caleon et sa culotte, quand, le repoussant, Napolon
s'lana vers la chemine, y jeta impatiemment deux normes bches, en
disant:

--Ah ! matre drle, vous voulez donc me faire mourir de froid!

Et il lui pina l'oreille, selon son habitude, aux moments de belle
humeur.

L'Empereur tait excessivement frileux. Il lui fallait du feu dans tous
ses appartements, mme pendant l't. En toute saison on le voyait
charger son lit, la nuit, de chaudes couvertures. Les souffrances du
froid durant la campagne de Russie furent pour lui insupportables et en
quelque sorte paralysrent son activit et congelrent son gnie.

gay par la flamme claire qui jaillissait de l'tre raviv, Napolon
pina de nouveau l'oreille de son valet de chambre, en disant:

--Vous allez me faire beau aujourd'hui... je dsire plaire!...

Et un sourire, o il y avait plus d'ironie que de contentement de
soi, glissa entre ses lvres. Il connaissait trop les hommes, les
femmes aussi, pour ne pas savoir que ces soins d'lgance taient
superflus. N'tait-il pas l'Empereur? Pour parure il avait sa gloire,
son attrait tait dans sa puissance. Mais, avec un grand dsordre et
une indiffrence complte pour le luxe personnel, Napolon avait le
got du costume spcial, des vtements peu ordinaires, le signalant
aux regards, et le faisant se dtacher, simple, sans galon ni
passementerie, sur le fond d'or de ses gnraux et de ses courtisans.
L'orgueil flottait dans les pans de la modeste redingote grise et
rien que la forme inusite de son petit chapeau sans plumet ni ganse
rvlait son soin de paratre diffrent, mme par la coiffure, des
autres hommes.

Constant acheva donc d'habiller son matre. Il lui mit aux pieds de
lgres chaussures, lui passa un gilet de flanelle, sa chemise, puis
lui enfila des bas de soie blancs sur un caleon de toile trs fine.
Renonant ce jour-l  la culotte de casimir blanc qu'il portait
avec des bottes  l'cuyre, Napolon dsira mettre un pantalon 
l'anglaise, trs collant, de casimir blanc avec de petites bottes qui
lui montaient au milieu du mollet. Elles taient peronnes, ces bottes
de salon, avec de mignons perons d'argent, presque invisibles. Ensuite
Constant lui ajusta un col en soie noire, une cravate de mousseline,
un gilet rond de piqu blanc; l'habit de chasseur que portait
ordinairement Napolon tait tout prt. Il le repoussa et demanda un
habit de colonel de grenadiers de sa garde, qu'il mettait plus rarement.

--Le colonel Henriot, dit-il, sera en chasseur, moi en grenadier, cela
fera une diffrence...

Et son nigmatique sourire reparut sur ses lvres.

Il ajouta presque aussitt, comme incapable de se contenir, et
d'empcher les paroles qui se pressaient dans sa gorge de s'chapper...

--Elle est fort gentille la jeune pouse... Qu'en dites-vous, matre
Constant?

Le valet de chambre qui comprenait  demi-mot, quand son matre,
dsireux de donner quelques instants  l'amour, lui dsignait quelque
beaut de la cour qu'il songeait  honorer de ses hommages, fit une
grimace o il y avait de l'tonnement et un blme discret.

--Votre Majest a fort bon got, dit-il d'un ton doucereux... cette
jeune femme est vraiment digne d'attirer les regards... et dans toute
autre circonstance je suis assur que Votre Majest n'aurait qu'
lui tmoigner de la bont pour qu'elle s'effort de reconnatre
sur-le-champ la haute faveur qui lui serait rserve... Mais
aujourd'hui... ici, dans ce chteau, la veille mme de son mariage...
je crois qu'il vaut mieux que Votre Majest tourne ses regards et son
attention ailleurs...

--Alors, vous croyez inutile toute dmarche? demanda l'Empereur
navement, un peu honteux, comprenant parfaitement les trs plausibles
objections de son valet de chambre.

--Je crois que Votre Majest perdrait ses hommages... au moins pour le
moment, rpondit nettement Constant.

Et il ajouta aussitt:

--Si Votre Majest est dsireuse de prendre quelques distractions, il
y a ici nombre de dames qui seront fort heureuses de ddommager leur
empereur de cette petite dconvenue et de lui faire prendre patience...

Et, avec la familiarit qui tait permise  Constant, introducteur
ordinaire des amoureuses de Napolon dans le petit entresol des
Tuileries, o jadis logeait Bourrienne et qui communiquait par un
couloir sombre avec la chambre officielle, le valet de chambre, Mercure
en titre, se hta de dire:

--Il y a en ce moment  Combault madame de Rmusat... madame de Luay...

Napolon fit un geste d'impatience.

--Laissez ces dames coqueter avec mon aide de camp... Voyons! suis-je
prt?... ma toilette est acheve... Eh bien! prenez ce flambeau... le
dner est servi et l'on m'attend depuis longtemps!...

Constant, voyant ses offres de galants services refuses, demeura
surpris du ton de l'Empereur. Il prit le flambeau en hochant la tte et
prcda Napolon dans la pice o l'attendait l'officier de service. Il
murmurait, avec sa profonde exprience des boutades amoureuses de son
matre:

--Le colonel Henriot fera bien de monter la garde, cette nuit,  la
porte de sa fiance, s'il veut demain la conduire  l'autel dans sa
robe nuptiale!

Au dner qui fut somptueux et longuement servi, on remarqua avec
la plus grande surprise que l'Empereur demeura, jusqu'au troisime
service,  table, lui qui se levait d'ordinaire aussitt les premiers
plats servis.

Il prolongea le dner, lanant au grand marchal, plac auprs d'Alice
de Beaurepaire, des questions et des regards qui s'adressaient surtout
 sa jolie voisine.

Duroc rpondait de son mieux, facilitant le mange de l'Empereur
qu'il n'avait pas tard  surprendre. Tous les gnraux, tous les
courtisans de Napolon taient un peu ses pourvoyeurs. Lorsqu'il
avait jet son dvolu sur quelque dame rpute aimable, susceptible
d'tre, entre deux dpches, entre deux audiences, presque entre deux
portes, honore de l'amour instantan et tout physique dont il tait
en ces occasions capable, c'tait  qui s'empresserait de deviner, de
favoriser, de devancer les dsirs du matre. Les maris, indirectement,
par leur surveillance molle, encourageaient leurs femmes  l'auguste
adultre; les amants, ngligeant leurs matresses, les poussaient 
une si flatteuse trahison; les pres laissaient orgueilleusement leurs
filles s'garer du ct du canap imprial. Ces lgants proxntes
portaient, les uns, des titres sonores de la plus vieille aristocratie
franaise; les autres, des noms retentissants que la victoire avait
blasonns; mais tous, galement inconscients et asservis, ne pensaient
qu' se montrer complaisants domestiques. Constant avait des ducs et
des marchaux pour collgues dans le service du petit entresol.

Ceux qui ont reproch  Napolon son immense orgueil, son ddain
des sentiments ordinaires de l'humanit et le souverain mpris des
hommes qui perait dans ses actes, dans ses paroles, dans ses regards,
n'ont-ils pas vu que les choses autour de lui justifiaient le ddain
et l'orgueil? Quant au mpris, les hommes qui l'approchaient ne le
sollicitaient-ils pas? Quel homme rsisterait au dsir de se trouver
grand au milieu d'une foule agenouille? Durant quinze annes de
vraie puissance, Napolon ne vit autour et devant lui que des nuques
inclines. Patience! viennent l'Anglais, le Prussien, le Russe et
l'Autrichien enfin victorieux, et toutes ces chines courbes se
redresseront, les anoblis d'hier avec les hobereaux de jadis iront
faire la courbette devant le ventre de Louis XVIII, et, pour faire
oublier leurs services d'alcve et leurs fonctions d'antichambre, tous
ces auxiliaires de Constant s'efforceront de relguer bien loin, dans
l'Afrique australe, celui dont la vue seule voquerait leur ancienne
domesticit.

Le charme qu'prouvait visiblement l'Empereur en la prsence de la
fiance d'Henriot,  la ronde des courtisans et des dignitaires, par
des clins d'yeux significatifs, des coudes pousss, des toussements
touffs, et des prises de tabac offertes avec malice et acceptes
d'un air entendu, bien vite fut signal, constat et comment; seul,
Lefebvre, trs occup par ses devoirs de matre de maison, comme le
futur mari, ne s'tait aperu de rien. Ccit naturelle. Ordre logique.

Mais la proccupation de Napolon, si visible quand Duroc se penchait
vers Alice, semblant lui traduire la pense d'amour et de convoitise
qui jaillissait en clairs des yeux si vifs, si tranges de son
matre, puis l'embarras inattendu que tmoignait l'amoureux despote
quand il adressait directement la parole  la fiance d'Henriot, tout
ce mange rvlateur n'avait pas chapp  la marchale.

Elle frmissait d'impatience. Sous la table ses pieds agits et nerveux
se heurtaient, comme des cymbales sourdes, rythmant sa nervosit.
Elle sentait le sang empourprer ses joues. Elle aurait voulu se
lever, lcher ses convives, intervenir, parler, et avec le sans-faon
dont elle avait fait montre deux ou trois fois, dans des entrevues
mmorables, apostropher Napolon, lui reprocher son dessein, l'en
dtourner, et, avec audace, comme lors de la terrible scne de nuit du
palais de Compigne, o il s'tait agi de sauver Neipperg, prserver
l'honneur d'Alice et garder  Henriot le coeur de sa femme. Oh! elle
savait bien ce qu'il fallait dire! Elle connaissait l'art de prendre
Napolon, de le surprendre surtout. Mais il fallait l'aborder, se
trouver face  face avec lui. Et l'tiquette la clouait sur sa chaise,
devant l'Empereur. Elle mchonnait avec rage son pain, sans toucher
aux plats qu'on lui passait et, par moments, pour se soulager, elle
dcochait des regards furieux  Lefebvre, qui, ne comprenant rien 
l'motion de sa femme, roulait autour de lui de gros yeux ahuris et se
disait avec inquitude:

--Est-ce que j'aurais, sans m'en apercevoir, lch quelque sottise?...
L'Empereur n'a pourtant pas son air des mauvais jours... jamais,
au contraire, il ne m'a paru de meilleure humeur... Pourquoi donc
Catherine me regarde-t-elle ainsi? Pour sr il y a quelque chose, mais
quoi?...

Cette srnit impriale qu'il constatait le rassurait un peu.
Pourtant, il ne parvenait pas  deviner le motif qui rendait Catherine
si visiblement irrite. Oh! il la connaissait bien, sa bonne femme!
Il ne se trompait jamais  sa physionomie. Elle a mis son bonnet de
travers, ce matin! murmurait-il; gare la bourrasque! Et il se faisait
tout doux, tout gentil, laissant passer la trombe et grler l'averse.
Mais quel accroc  la rception, quelle anicroche, quel contretemps
avaient pu troubler ainsi la marchale? Tout ne se passait-il pas
admirablement? Les invits se montraient ravis, la fte bien ordonne
n'attirait que des compliments, et l'Empereur souriait. Qui diable
avait drang, en une si belle journe, le bonnet ou plutt le diadme
 plumes de la Sans-Gne!... Et cette anxit gtait au bon marchal sa
satisfaction de matre de maison, sa joie de voir l'Empereur content.

Le dner s'acheva sans que le pauvre Lefebvre et trouv la cause de la
tempte qu'il voyait fondre sur lui.

Voulant viter une explication devant ses invits, car il savait de
longue date que rien n'arrtait Catherine quand elle avait une chose
sur le coeur, et qu'il s'agissait de rpandre ce trop-plein, il se
glissa derrire les courtisans empresss autour de l'Empereur debout,
adoss  la chemine, tenant  la main la tasse de caf brlant que
venait de lui tendre Alice, la joue en feu, les yeux brillants.

La jeune pouse avait compris, elle, sinon la colre de la marchale,
du moins la vive impression ressentie par Napolon,  son aspect. Le
grand marchal avait d'ailleurs facilit par ses trs brves mais trs
nettes confidences, chuchotes au cours du dner, l'explication des
regards, des soupirs et des attitudes aimables de l'Empereur.

Le caf pris, Napolon passa dans le petit salon qui lui avait t
rserv, et o personne ne pouvait pntrer sans avoir t appel.

Tout le monde s'tait cart. L'Empereur fit signe  Duroc de le suivre.

Aprs quelques minutes d'entretien loin des regards et des oreilles, on
vit reparatre le grand marchal.

Il semblait chercher quelqu'un dans la foule brillante des uniformes et
des robes dcolletes.

Catherine, alors, quitta brusquement madame de Montesquiou, qui lui
prsentait un des invits, le comte de Maubreuil. Elle n'avait pas
perdu de vue le grand marchal qui disparaissait avec l'Empereur. Elle
voulait savoir les instructions confidentielles que le duc de Frioul
avait pu recevoir.

--Que complotent-ils l tous les deux? pensa-t-elle. Pour sr, il
s'agit d'Alice!... Ah! mais a ne se passera pas comme cela!... je suis
l, moi! je veille et Napolon ne me fait pas peur!...

Quand elle vit Duroc, traversant le salon, se diriger vers le fauteuil
o se tenait Alice, ayant auprs d'elle Henriot, elle n'y put tenir...
elle jeta  Maubreuil et  la gouvernante cette brve excuse:

--Pardon!... un mot urgent  dire au duc de Frioul!...

Puis elle marcha droit vers Duroc. Mais celui-ci, dj, s'tait loign
du fauteuil d'Alice. Empoignant Henriot sous le bras, il l'avait
entran vers le petit salon de l'Empereur.

Dconcerte, Catherine prit une rsolution brusque. Quittant  son tour
le salon comme si quelque ordre intrieur  donner l'et appele 
l'improviste, elle passa dans la salle  manger, gagna un couloir qui
contournait les grands appartements et s'approcha, sur la pointe des
pieds, d'une petite porte qui donnait accs dans le salon rserv.

--a n'est pas trs digne ce que je fais l, d'couter aux portes,
murmura-t-elle en retroussant sa trane qui l'embarrassait; si l'on me
surprenait, on me prendrait pour une camriste... Mais la fin justifie
les moyens, comme me disait l'autre jour Talleyrand  qui je reprochais
une de ses canailleries... Prsentement, il s'agit de sauver Alice...
sans parler de ce pauvre Henriot qui ne se doute gure de l'aigrette
que Duroc veut lui planter sur le front... Tant pis! je saurai  quoi
m'en tenir, au moins!...

Et se penchant, anxieusement, fivreusement, elle colla son oreille au
panneau...

L'Empereur parlait:

--Vous allez partir cette nuit mme, disait-il de son ton saccad...
vous pourrez continuer  faire votre cour  votre charmante fiance...
D'ailleurs, il est inutile que personne ici sache la mission que
je vous confie, et votre absence peut tre inaperue. La fte sera
vraisemblablement termine dans une heure, chacun sera rentr chez
soi... et vous pourrez vous mettre en route sans tre remarqu... Vous
avez bien compris?

--Parfaitement, Sire! rpondit une voix que la marchale reconnut pour
tre celle d'Henriot.

--Une de mes voitures attend tout attele sous la remise... vous la
prendrez... Le duc de Frioul vous conduira... Combien faut-il d'ici
Paris, Duroc?

--Avec les chevaux de Votre Majest, quatre heures! dit une autre voix
qui tait celle du grand marchal.

--Bien. Colonel Henriot, reprit l'Empereur, vous vous rendrez
directement au ministre de la Guerre... Vous vous ferez remettre
par l'officier de service au cabinet le portefeuille F, cot n 26,
contenant diverses pices et tats, avec une srie de cartes...
L'tui est en maroquin et porte les indications suivantes:
Varsovie--Vilna--Vitepsk... vous le reconnatrez facilement... Je
compte sur vous!

--Sire, je ferai de mon mieux...

--Vous me rapporterez ce portefeuille, en grande hte... Vous serez de
retour demain dans les premires heures de la matine, je pense... Je
regrette--ajouta Napolon avec une inflexion de voix plus douce, qui
surprit Catherine et lui arracha cette exclamation: Ah! le coquin!
comme il l'enjle!--de vous loigner  la veille de votre heureuse
union, mais une absence d'aussi courte dure ne saurait que vous rendre
plus agrable le retour. Vous reviendrez demain assez tt pour conduire
votre jolie fiance  l'autel, plus dispos, plus satisfait, ayant servi
votre Empereur, et vous justifierez ainsi la confiance que je mets en
vous et le nouveau grade que vous venez d'obtenir...

--Sire! pour vous on va au bout du monde!...

--Trs bien!... mais je ne vous demande pour le moment que d'aller
jusqu' Paris... ce n'est qu' dix lieues d'ici... Ah! prenez cet
ordre... il vous donnera l'accs du ministre... A demain, colonel!

Et l'Empereur, ayant remis  Henriot l'ordre qu'il avait fait prparer
par Mneval, congdia le jeune officier, fier de la mission qui lui
tait accorde, ravi de la faveur que lui tmoignait le souverain, et
dont il tait bien loign de souponner la vritable cause.

La marchale, ayant surpris cet entretien, s'tait redresse, le visage
empourpr, le coeur battant, en proie  une de ces violentes explosions
qui lui avaient valu jadis, dans le quartier Saint-Roch et aux camps
avec Lefebvre, sa rputation et son sobriquet.

Elle avait loign son oreille de la cloison, Napolon ayant alors
parl  voix basse  Duroc, qui s'tait bientt retir pour faire
place  M. de Narbonne, aide de camp de service, donnant  l'Empereur
des renseignements sur l'attitude, dans les salons de Paris, de
l'ambassadeur de Russie, et relatant les propos qu'il avait tenus dans
un dner o assistait Talleyrand.

Il n'y avait plus rien  entendre. Elle en savait assez, beaucoup trop
mme.

--Mille bombes! grommela-t-elle en se campant le poing sur la hanche,
retrouvant une de ses attitudes de cantinire de Sambre-et-Meuse, au
milieu du corridor sombre et dsert, comme si elle se ft adresse
 un auditeur invisible, non! cela ne se passera pas ainsi!... Il ne
sera pas dit que cet imbcile d'Henriot se trouvera jobard comme cela
la veille de ses noces... Il n'y a vu que du feu, l'innocent,  cette
histoire de portefeuille... Heureusement, je veille au grain, moi!...
Mais que faire? Avertir Henriot, c'est amener du bruit, peut-tre
rompre le mariage... et puis, il a l'air si content, ce garon,
pourquoi lui faire de la peine... Qu'il ignore tout, cela vaudra
mieux... c'est Alice qu'il faut avertir...

Elle avait fait quelques pas; elle se ravisa, s'arrta...

--Non! Alice n'a pas  savoir ce que je ferai... les jeunes femmes sont
coquettes, lgres, inconscientes, elles ne s'aperoivent que lorsqu'il
est trop tard, des imprudences commises... elle aime certainement
Henriot... mais l'empereur est si puissant!... peut-tre est-elle
flatte de son attention... Quelle femme aurait l'nergie de lui
rsister?...

Un sourire claira sa physionomie bouleverse, et ses traits irrits
s'adoucirent:

--Moi, a m'est arriv, c'est vrai!... fit-elle en se dandinant, mais
a ne compte pas!... je ne suis pas une femme, moi, j'ai servi aux
grenadiers... Cette mauviette d'Alice n'a pas de force... si elle tombe
dans les pattes de l'Empereur, elle est prise... La prvenir, c'est
la pousser droit au pige... Non! j'agirai seule; mais comment?...
Henriot ne doit pas partir sur-le-champ, l'Empereur lui a recommand
d'attendre... J'ai une heure devant moi, au moins; c'est suffisant...
j'vas toujours prvenir Lefebvre!

Et, retroussant cavalirement sa longue jupe de riche lampas de Lyon,
Catherine parcourut vivement le couloir, passa dans la salle  manger,
traversa plusieurs salons, interrogeant, demandant si l'on avait vu le
marchal.

A la fin, dans l'embrasure d'une fentre, elle dcouvrit Lefebvre
causant avec cet ancien cuyer du roi de Westphalie, M. de Maubreuil,
dont elle avait si brusquement quitt la compagnie aprs que madame de
Montesquiou le lui eut prsent.

Elle s'approcha vivement, s'efforant de masquer sous un air riant son
anxit, et s'adressant  Maubreuil:

--Vraiment, monsieur, je joue de malheur avec vous... il y a un
instant, je fus force de vous quitter pour une affaire... d'intrieur,
trs urgente... Vous comprenez cela, n'est-ce pas? avec tant de monde
 recevoir en prsence de Sa Majest, et vous m'aurez certainement
excuse... Je vous retrouve ici, mais voici qu'il faut que je vous
enlve le marchal, interrompant votre conversation... Mon Dieu! vous
me pardonnerez cette fois encore; un jour comme celui-ci, des matres
de maison ne s'appartiennent pas!...

Elle ponctua son cong d'une belle rvrence, pour indiquer  Maubreuil
que l'entretien tait termin. En mme temps qu'elle tirait la jambe
et qu'elle tendait le buste selon les principes savants enseigns par
matre Despraux pour les saluts de crmonie, elle faisait des signes
ritrs  Lefebvre pour lui indiquer de s'en aller, lui aussi, de la
rejoindre  l'cart.

Maubreuil, avec une grave politesse, se hta de rpondre que c'tait
 lui d'tre excus, importunant ses htes au milieu d'une rception.
Il ne disait d'ailleurs au marchal que des choses qui pouvaient tre
ajournes. On reprendrait, dans un moment plus propice, la conversation.

--Oui, cher monsieur, nous reparlerons de votre trange, de votre
invraisemblable conviction, dit Lefebvre avec son ordinaire bonhomie;
croirais-tu, ma chre, que M. le comte de Maubreuil, qui revient
de Londres, est persuad que nous allons avoir la guerre avec la
Russie?... Voyons! est-ce croyable?... est-ce que l'empereur Alexandre
n'est pas l'ami, l'admirateur, l'lve, comme il l'a dit, de notre
Empereur?... Alexandre ne jure que par Napolon... D'abord, je les ai
vus s'embrasser, moi,  Erfurt!...

--Ah! monsieur prvoit une guerre avec les Russes?... M. de Maubreuil
pourrait tre meilleur prophte que tu ne le crois! rpondit Catherine
d'un ton srieux. Les paroles de Napolon, lors de l'audience aux
Tuileries, lui revenaient  la mmoire.

--Pardonnez-moi, madame la duchesse, reprit Maubreuil avec une grce
parfaite, je ne veux pas attrister votre fte par des prsages
fcheux... j'espre me tromper, et M. le marchal me pardonnera de
l'avoir retenu pour de si incertaines conjectures...

Et, saluant Lefebvre, il s'avana vers Catherine et trs bas lui dit:

--C'est  vous, surtout, madame la duchesse, que je dsirais parler...
Je suis envoy par M. de Neipperg, qui est  Londres... O et quand
puis-je vous voir, loin des indiscrets?... Ce que j'ai  vous dire a de
l'importance et ne doit pas tre entendu ni devin ici... Nous sommes
trop prs...

Et Maubreuil, d'un coup d'oeil, dsigna le salon rserv  Napolon.

Au nom de Neipperg, la marchale avait tressailli. Elle souponnait
quelque nouvelle intrigue dont Marie-Louise tait l'objet.

Inquite, elle dit rapidement,  voix basse,  Maubreuil:

--M. de Neipperg n'est pas  Paris, au moins?...

--Non, madame, je l'ai laiss  Londres... il se disposait  se rendre
 Saint-Ptersbourg, avec une mission de son gouvernement.

--Vous me rassurez!... Eh bien, monsieur le comte, pour que nous
puissions parler librement de notre ami, allez m'attendre dans mon
appartement... j'irai vous rejoindre aussitt que l'Empereur se sera
retir...

--Votre appartement? dans quelle partie du chteau se trouve-t-il? Il
est inutile que je m'informe. On pourrait s'tonner de ma prsence 
cette heure tardive chez vous...

--Il est facile de vous orienter... Mon boudoir, o je vous prierai de
vouloir bien prendre patience jusqu' ce que je vous rejoigne, donne
sur le salon o sont exposs les cadeaux et la corbeille de noces de
la marie... vous le traverserez... Ah! reprit en riant la marchale,
n'allez pas vous tromper au moins et pntrer chez la jeune pouse...
D'ailleurs, je vais vous y faire conduire!...

La marchale fit signe  un valet de pied et lui donna une brve
instruction. Maubreuil, aprs avoir salu profondment, suivit ce
domestique. Son sourire mauvais des jours de grandes coquineries avait
reparu sur ses lvres minces.

Catherine prit alors son mari par le bras et l'emmena vers la fentre:

--coute, lui dit-elle, il y a du nouveau...

--Quoi?... la guerre avec la Russie?...

--Il ne s'agit pas de cela pour le moment.. mais d'Henriot... d'Alice...

--Est-ce qu'ils sont malades... ou brouills?

--C'est bien pis! l'Empereur trouve Alice  son got... il la veut...

--Diable!... une drle d'ide qu'il a l, par exemple, l'Empereur!

--Tu trouves cela une drlerie, toi! s'cria Catherine dardant des yeux
furibonds sur Lefebvre, qui recula, intimid.

--Mais qu'est-ce que tu veux que j'y fasse! dit-il, en haussant les
paules, est-ce qu'il me consulte sur ses amours, l'Empereur?... est-ce
que je peux l'empcher de se toquer d'Alice, moi?...

--Non!... mais tu peux, tu dois te mettre entre lui et Alice... C'est
la femme d'Henriot, Lefebvre, ce sont nos deux enfants... Nous est-il
possible de ne pas les dfendre contre le malheur qui les menace?...

--C'est--dire les dfendre contre l'Empereur!...

--Tu hsites... tu as donc peur, toi, Lefebvre!...

--Oui... j'ai peur... tu sais bien de qui? Il n'y a que lui, en Europe,
qui soit capable de me faire cet effet-l... Aussi, quand je le vois,
je ne suis jamais  mon aise, quoique je l'aime bien... Rien qu'en
me regardant, tu sais, avec ses yeux!...il me retourne la peau, cet
homme-l!... enfin, je ne me vois pas du tout empchant Napolon de
prendre une ville ou une femme si a lui plat... Non! Catherine, je
me fourrerais dans un caisson, plutt que d'oser dire: Sire, vous ne
ferez pas cela!... D'abord, il m'enverrait promener...

--Eh bien! moi, je le lui dirai... et il ne m'enverra pas du tout o tu
dis...

--Tu auras cette audace?

--Pardine! oui, je l'aurai... Avec cela que je ne lui ai pas dj parl
plusieurs fois  l'Empereur... il ne m'a jamais empche de lui dire ce
que je pensais, moi!...

Lefebvre regarda sa femme avec une admiration mlange de stupeur,
comme on contemplerait un audacieux explorateur qui va entrer dans le
gte d'un lion ou descendre dans un volcan en ruption.

--Prends garde, au moins, de ne pas me brouiller avec l'Empereur!
recommanda-t-il, fort inquiet sur la dmarche de Catherine.

La marchale leva  deux reprises son paule gauche et dit:

--Tu n'es qu'un imbcile!

--Tu parles comme Napolon! murmura Lefebvre en recevant ce compliment.

Mais dj Catherine l'avait plant l, car elle venait de voir un
mouvement se produire dans la foule des invits vers le petit salon:
l'Empereur allait probablement se retirer, il fallait saisir le moment
et lui parler, seule, face  face, bravement.

C'est au gte qu'il fallait aborder le lion.




VII

SANS-GNE EMBRASSE NAPOLON


L'Empereur accueillit gracieusement la marchale. Il tait tout  fait
dans ses bonnes lunes. Il la flicita sur l'ordonnance de sa fte
et lui adressa mme un compliment, qui, en d'autres moments, l'et
particulirement flatte, sur sa bonne grce et son excellente faon de
recevoir ses htes.

Comme Napolon dbitait ses agrables propos, en manire de cong, tout
en faisant signe  Duroc de commander son service pour la rentre dans
ses appartements, la marchale, avec un lger tremblement dans la voix,
lui dit:

--Sire, vous tes trop bon de nous tmoigner votre satisfaction... Nous
avons fait ce que nous avons pu, Lefebvre et moi, pour vous offrir une
hospitalit qui ne ft pas trop indigne de vous...

--Et vous avez russi en tout point, madame la duchesse!

--Merci, oh! merci!... mais, coutez-moi,  prsent, Sire, fit-elle
d'une voix de suppliante, j'ai une grce  vous demander...

--Une grce? dit l'Empereur surpris, et laquelle?... parlez!...

--Sire, je n'ose..., j'ai si grande crainte d'offenser Votre Majest...

--Est-ce donc si grave que cela?... Voyons, finissons-en! de quoi
s'agit-il?...

--Du colonel Henriot, Sire!

La voix de Catherine tremblait en prononant ce nom.

Elle regarda, avec angoisse, l'Empereur, dont les sourcils s'taient
contracts.

Il n'avait plus du tout sa bonne physionomie des jours contents et la
lune avait chang.

--Eh bien! qu'y a-t-il pour le colonel Henriot?... Vous l'avez
peut-tre vu se mettre en route?... avez-vous besoin de lui?... ce
n'est pas vous qui l'pousez, que je sache!

--Non, Sire, c'est mademoiselle Alice de Beaurepaire, mon Alice, que
j'aime comme ma fille... C'est le bonheur d'Henriot que je dfends,
c'est peut-tre la vie d'Alice que je viens vous demander,  genoux,
Sire!... grce!... soyez bon! soyez gnreux!...

--Que voulez-vous dire? Auriez-vous, dans l'tourdissement de cette
fte, perdu un peu de ce jugement que je me plaisais  reconnatre et 
louer en vous, duchesse? fit l'Empereur, lgrement troubl et cachant
sa confusion sous une brusquerie ironique.

--J'ai toute ma raison et Votre Majest sait trop bien que, s'il y a
une folie quelque part, ce n'est pas moi qui suis  la veille de la
commettre...

--Vous tes bien audacieuse de me parler ainsi... Qui vous en a donn
le droit?

--Vous, Sire!... Oh! coutez-moi!... vous tes grand, vous tes
puissant... la terre vous admire... tout le monde est  vos genoux et
nul n'ose braver la moindre de vos volonts... Pour tout l'univers
vos dsirs sont des ordres, et vos fantaisies ne trouvent que des
complaisants... Seule, je risque votre colre en vous disant ce que
personne n'aurait le courage de formuler en votre prsence...

--Non, personne, en vrit, n'aurait cette audace, cette insolence!...
mais continuez, je veux savoir jusqu'o ira votre impertinence... vous
vous croyez donc tout permis, madame?...

--Sire, je puise ma tmrit dans l'amour que j'ai pour vous, pour
votre gloire... J'ai pntr vos desseins... je sais que vous avez
conu une passion... est-ce bien une passion? c'est un caprice, une
curiosit d'un instant, j'en suis certaine... Oh! ne vous abandonnez
pas  cette fantaisie... puisque vous pouvez tout, commandez 
vous-mme... ne vous laissez pas entraner quand vous tes assez fort
pour ne point cder  ce qui gouverne les autres hommes!... Que Votre
Majest ne change pas une journe de joie en une longue suite d'annes
de deuil... Alice est une innocente et douce jeune fille, Henriot
un bon soldat, un de vos dvous serviteurs, il l'a prouv, Sire;
ne faites pas  tous deux leur malheur, et aprs les avoir combls
de votre faveur, ne les accablez pas du poids de votre volont...
respectez le bonheur de ces deux jeunes gens, Sire, vous le devez, et
vous le pouvez!

--Cette femme est folle, en vrit! grommela Napolon, un peu
dcontenanc.

Et, pour se remettre, il tira sa tabatire et y puisa nerveusement
deux larges pinces de tabac, qui, en s'parpillant, atteignirent la
marchale et la firent ternuer:

--A vos souhaits! dit machinalement Napolon, continuant  remuer son
tabac.

--Merci, et vous pareillement, Sire! rpondit Catherine, et, reprenant
aussitt le fil de sa supplique, elle retraa, avec motion, la
naissance hasardeuse des deux enfants, leur enfance cte  cte dans
un berceau qui souvent reposait sur l'afft d'un canon... Ils avaient
t bercs par la fusillade de l'arme de Sambre-et-Meuse, et Henriot
avait tenu un fusil avant d'avoir perdu ses dents de lait... Alice,
spare de lui, l'avait retrouv au cours de la glorieuse campagne
d'Allemagne... leurs amours d'enfance s'taient ravives et le mariage
avait t dcid aprs la victoire... L'Empereur n'avait-il pas promis
de signer au contrat de ce jeune officier, qui lui avait pris la
ville de Stettin avec un peloton de cavaliers?... Tant de grce, de
jeunesse, de vaillance devaient inspirer  l'Empereur un sentiment de
bienveillance et de protection, les jeunes gens en taient dignes...
Venu dans ce chteau, que tenaient de sa bont deux anciens serviteurs,
un soldat des premiers jours comme Lefebvre, une amie des heures de
jeunesse, comme sa femme, Napolon ne pouvait y payer son hospitalit
par le dsespoir et le dshonneur...--Sire, vous n'infligerez pas ce
chtiment  votre vieille Sans-Gne de maudire l'inspiration qu'elle
eut de solliciter de vous l'honneur de votre prsence au mariage de
ceux qu'elle considre comme ses deux enfants!... termina-t-elle, en se
jetant aux pieds de l'Empereur.

--Relevez-vous, duchesse!... on pourrait vous surprendre dans cette
posture, car j'attends le duc de Frioul, et cette situation ferait
natre de fcheux commentaires... on se demanderait quelle grce je
pouvais refuser  la femme de mon vieux camarade Lefebvre...

Et avec gravit, l'oeil redevenu clair, le front reprenant sa srnit,
Napolon aida Catherine  se relever.

L'espoir donnait de l'aplomb  la marchale. Elle sentait qu'elle avait
trouv le moyen d'mouvoir l'Empereur et que sa cause se trouvait 
moiti gagne. Elle rsolut de revenir  la charge. Le coeur, comme le
fer, demande  tre battu quand il est chaud.

--En renonant  cette amourette, qui dtruirait le bonheur de deux
tres dignes de votre protection, Sire, vous ne vous montrerez pas
seulement humain et bon, vous serez en mme temps habile et prvoyant...

--Que voulez-vous dire, duchesse? des menaces,  prsent?...

--Non... des avis tout au plus, Sire!... Vous tes au fate de
la puissance et vous ne trouvez autour de vous que louanges et
acclamations; mais votre trne, si solide qu'il soit, est sap par la
trahison... Dans toutes ces foules dores qui s'inclinent et vous font
cortge, je devine bien des langues qui mentent, bien des regards qui
luisent faux, et plus d'une chine qui n'attend qu'une circonstance
pour se redresser... Vous avez le talon sur la tte de ces serpents
chamarrs, et pas un n'ose mordre, mais qu'un vnement se produise...

--Vous voulez parler de ma mort?... dit avec calme Napolon... Oh!
j'y suis prpar... oui, quand je ne serai plus l, tous ceux que j'ai
contenus, domins, crass peut-tre, se relveront pleins de venin...
et mon fils aura  se dfendre contre eux... Eh bien! aprs?... qu'y
voulez-vous faire et o tend ce langage irrespectueux, que je pardonne
 cause de l'intention, mais que je ne saurais entendre plus longtemps?

--Au nom de votre enfant, Sire, ne dcouragez pas, ne blessez pas vos
meilleurs serviteurs... Croyez-vous que si vous me repoussez, si malgr
tout, vous donnez suite  vos desseins, le bruit ne se rpandra pas de
cette aventure et qu'elle n'aura pas pour consquence la dsaffection
d'un certain nombre de ceux qui dj, peut-tre, regardent par del les
frontires en cherchant un prtexte, une excuse  des dfections,  des
trahisons que vous ne souponnez pas, Sire, mais que nous devinons,
que nous voyons, que nous savons, Lefebvre et moi, parce que nous vous
aimons!...

--Vous savez des trahisons et vous ne me nommez pas les tratres!

--Votre Majest ne me croirait pas si je lui donnais les noms...

--Parbleu! je vois o vous voulez en venir... Fouch, Talleyrand...
toujours les mmes!... J'ai les oreilles rebattues de dnonciations
contre eux! fit avec impatience Napolon.

--Je souhaite que l'avenir ne se charge pas de justifier les courageux
dnonciateurs, rpondit Catherine avec fermet; mais, Sire, considrez
qu'il y a aussi vos gnraux, vos anciens compagnons d'armes. Beaucoup
parmi ceux-ci sont las de vous suivre sur tous les champs de bataille
o vous les menez; d'autres sont fatigus de toujours voir remettre au
lendemain le moment o ils pourront jouir tranquillement de ce qu'ils
ont acquis, de ce qu'ils ont entass dans leurs poches, dans leurs
chteaux, o ils sont comme des voyageurs descendus  l'htellerie
entre deux chevauches... Enfin, il en est qui, pour se justifier
d'une impatience qui dj se lit dans leurs yeux, ne craignent pas de
rpandre sur vous mille bruits calomnieux; des gazetiers sans scrupules
les reproduisent dans des feuilles que vos ennemis se prtent et se
disputent  Londres,  Vienne,  Berlin,  Ptersbourg... Oh! n'allez
pas fournir un nouveau virus  ces plumes empoisonnes!...

--Vous tes bien ose de me parler ainsi, dit l'Empereur, faisant un
pas vers Catherine en dardant sur elle son oeil fixe et terrible, mais
j'aime la franchise, et votre sermon, quoique rude, peut me profiter...
Oui, je sais qu'il s'imprime et qu'il se colporte  l'tranger des
libelles infmes o l'on me dpeint souill de tous les crimes, o
j'apparais comme un monstre ajoutant l'inceste  l'assassinat, et
compltant l'adultre par des sauvageries dignes de ce fou qui
crivit _Justine_ et pour la dlivrance duquel les Parisiens ont pris
la Bastille... Vous avez peut-tre raison! Je dois tenir compte des
trahisons qui rampent autour de moi, dans l'ombre, des pamphltaires
qui me diffament dans toutes les cours de l'Europe... il me faut aussi
garder prcieusement pour mon fils l'amiti et la fidlit de mes
braves, de ceux qui ne m'ont marchand ni la fatigue, ni la souffrance,
ni parfois leur vie... Comme je ne veux pas, reprit Napolon aprs
une brve interruption, faisant un geste de protestation comme pour
mieux convaincre, que vous, duchesse, votre mari, et les autres vieux
soutiens de ma couronne vous puissiez conserver le moindre doute sur
mes intentions... je vais donner l'ordre au capitaine Henriot de ne pas
se rendre  Paris, cette nuit, comme il devait le faire pour un service
command... Il restera dans cette maison, puisque ce contre-ordre vous
fait si grand plaisir; sous le mme toit que sa fiance, il passera
cette nuit prcdant son union... ainsi aucun soupon ne pourra
effleurer cette femme, aucun doute ne saurait pntrer dans l'me de ce
vaillant officier... Est-ce bien ce que vous voulez, duchesse?

--Ah! Sire, vous tes grand et vous tes bon!...

--Attendez! ce n'est pas tout... Ma prsence  la crmonie de demain
est inutile... Elle pourrait tre pnible... pour moi! car cette jeune
marie est bien sduisante, duchesse, et bien dangereuse...

--Sire, ce n'est pas de sa faute.

--Sans doute, dit l'Empereur se reprenant  sourire, mais le danger,
pour ceux qui s'y trouvent exposs, n'en est pas moins certain... Il
est des prils en face desquels le courage consiste  fuir... ou du
moins  ne pas accepter le combat... Vous avez compris? la mission
d'Henriot se rapportait aux plus grands intrts de l'tat... vous
savez  prsent ma rsolution, j'espre que vous la tiendrez secrte?...

--Oui, Sire... d'autant plus facilement me tairai-je, que j'ignore tout
 fait le secret que Votre Majest m'ordonne de garder...

--Vraiment?... Le colonel Henriot avait pour mission de rapporter
du ministre de la Guerre un portefeuille dont j'ai besoin de
consulter le contenu avant d'expdier un courrier  M. de Pradt, 
Varsovie... Eh bien! ce portefeuille, Henriot restant ici n'aura
pas  me l'apporter... comme Mahomet  la montagne, je vais aller
au portefeuille... Avez-vous compris, cette fois? Je pars... je ne
reverrai plus cette redoutable et charmante pouse en prsence de
laquelle je ne rpondrais pas que tinssent les bonnes rsolutions
que vous me faites prendre, duchesse!... C'est donc entendu!... Mon
dpart, justifi par d'importantes nouvelles reues dans la nuit, ne
saurait surprendre personne... il n'inspirera aucune fcheuse rflexion
sur votre excellente hospitalit, ma chre marchale, ni sur mes
sentiments  l'gard de votre mari... Ma prsence toute la journe aux
ftes, aux rjouissances que vous avez si bien su organiser tous deux,
fera passer sur mon absence demain; je devais d'ailleurs me mettre en
route aprs une rapide apparition  la chapelle... Vos jeunes gens se
marieront peut-tre plus joyeusement sans moi... Allez donc, rassure
et heureuse! ne craignez rien sur le bonheur de votre enfant adoptif...
et pour que vous n'ayez plus cette nuit aucune inquitude, aucune
arrire-pense, allez me chercher le colonel Henriot... je veux lui
retirer moi-mme sa mission et, afin qu'il ignore tout et ne prenne pas
ce contre-ordre pour une disgrce, je dsire en personne lui renouveler
mes bons souhaits!...

Catherine regardait avec ahurissement l'Empereur, ne pouvant encore
s'imaginer avoir si compltement gagn son coeur.

L'Empereur jouissait de sa surprise et de sa joie.

--Eh bien! ma bonne Sans-Gne, dit-il alors, est-ce que vous tes
contente de moi?...

--Ah! Sire!... Ah! mon Empereur, si je ne me retenais pas...

--Que feriez-vous donc?

--Sire, je vous sauterais au cou et je vous embrasserais!...

--Bah!... Nous sommes seuls... personne ne saurait trouver  redire et
Lefebvre ne sera pas jaloux... Puisque le coeur vous en dit, ne vous
gnez pas, duchesse!

Et Napolon, dans un de ces accs de bonne et familire humeur qui lui
survenaient assez frquemment, tendit ses bras  Catherine qui s'y
prcipita...

--Maintenant, duchesse, dit-il en se dgageant et en lui pinant
le lobe de l'oreille, allez vite chercher le colonel Henriot et
envoyez-moi Duroc...

La marchale revint presque aussitt, la physionomie dcontenance.

Le grand marchal l'accompagnait.

--Eh bien! qu'y a-t-il? demanda Napolon.

--Sire, vous avez fait appeler le colonel Henriot, mais il vient de
partir... Selon les ordres de Votre Majest, il roule depuis vingt-cinq
minutes sur la route de Paris... Il va tre onze heures et demie,
ajouta Duroc.

--C'est juste!... nous avons bavard avec la duchesse de Dantzig et le
temps a pass... Duroc, faites galoper sur-le-champ un de mes guides,
qu'il rejoigne ma voiture et qu'il fasse rebrousser chemin au colonel
Henriot... sa mission est termine... Quant  nous deux, nous allons
nous glisser, mon cher duc,  la faveur des ombres de la nuit, nous
quitterons sans bruit ce chteau et nous cheminerons jusqu'au village,
incognito, ainsi que le calife Haroun-al-Raschid en compagnie de son
fidle vizir Giaffar, qui parcourait les rues de Bagdad endormie...
Duchesse, vous direz  Roustan qu'il nous amne une des voitures
de Lefebvre sur la route de la Queue-en-Brie... nous monterons
tranquillement dans le carrosse, avec Roustan sur le sige  ct du
cocher, et, tandis qu'on nous croira paisiblement endormis ici dans nos
lits, nous trotterons vers les barrires de Paris... Au petit jour, je
surprendrai l'Impratrice aux Tuileries, elle sera ravie!... Adieu,
duchesse! tous mes compliments d'hte trs satisfait... En route,
Duroc; madame la marchale va couvrir notre retraite!...

Et il sortit vivement, suivi de Duroc, par la petite porte  travers
laquelle Catherine, espionnant, avait surpris l'entretien avec Henriot.

--Ah! comment ne pas l'aimer, cet homme-l! s'cria Catherine, encore
sous le coup de l'admiration; ce qu'il a fait l, c'est plus beau
qu'une bataille... Mille bombes! on voudrait avoir dix existences pour
lui en faire cadeau!...

Et elle envoya, en signe d'adieu, deux gros et expressifs baisers
 travers la porte, discrtement referme sur les pas de Napolon,
s'loignant au bras du grand marchal.




VIII

LE RETOUR D'HENRIOT


Napolon quittant Alice, comme il l'avait dcid, mais non sans un
regret mlang de dpit qu'il se garda bien de manifester  Duroc, la
jeune fille, prserve d'un danger qu'elle n'avait qu'entrevu, pouvait
se donner tout entire  la joie d'appartenir le lendemain  son poux.

Cette union, si longtemps dsire, enfin avec le jour s'accomplirait.
Encore quelques tours d'aiguille sur le cadran de la grande horloge
du chteau de Combault et elle serait la femme de son ami d'enfance,
devenu un vaillant jeune homme, un des brillants officiers de
l'Empereur, un colonel  qui peut-tre tait rserve la gloire
des Lasalle, des Nansouty, des Murat,--pourquoi, comme Lasalle, ne
deviendrait-il pas gnral? tait-il impossible mme qu'il ft un jour
roi comme Murat, qui l'tait dj, comme Soult, qui avait failli
l'tre, comme Bernadotte qui le serait bientt? Reine?... Et pourquoi
pas? Est-ce qu'il y avait quelque chose d'interdit  l'espoir, 
l'ambition, sous Napolon?

Alice, tout en disant qu'il tait improbable que son rve pt atteindre
ces hauteurs blouissantes, se souvenait que les plus audacieuses
suppositions taient permises aux jeunes filles qui pousaient des
officiers comme son Henriot. Ainsi que dans les contes de fes,
l'Empereur, magicien surhumain, changeait en manteaux de cour les
sarraux, en couronnes les bonnets de paysannes, et les chaumires en
palais. Ds qu'il touchait de son sceptre un meunier comme Lefebvre,
une bergerie comme la maison natale de Catherine, il faisait de la
bergerie un chteau, et du meunier un duc. Voil qui dpassait les
prodiges des bonnes fes de Perrault!

Et Alice ajoutait,  peu prs comme Catherine:

--Qu'il est puissant, qu'il est bon, l'Empereur! Qu'on est fier de le
servir! Qu'on est heureux de l'aimer!...

Quand la marchale, aprs l'avoir reconduite dans la chambre o elle
devait dormir sa dernire nuite de jeune fille, l'eut laisse 
ses rveries et  ses proccupations de future pouse, sa songerie
se reporta, non sans une sensible et vaniteuse satisfaction, sur la
personne de l'Empereur. Durant cette journe de fte, qu'il avait t
aimable, empress, galant presque! On le disait parfois si bourru, si
impatient, si brutal mme, avec les femmes. Auprs d'elle, il n'avait
eu que paroles douces, et qu'agrables compliments...

Alice faisait ainsi son examen de minuit, la fentre ouverte, dans
l'attente o elle se trouvait d'Henriot qui devait, comme chaque soir,
venir lui murmurer quelques doux propos d'amour avant de regagner son
logis. Elle regardait les grands arbres du parc dont la ligne noire,
barrant l'extrmit du jardin, se trouvait claire en diagonale
par les clarts venues des chambres du chteau. Elle reprenait un 
un, l'oeil perdu vers le fond sombre du parc, les menus faits de la
journe. Elle se souvenait, non sans un peu d'orgueil, que l'Empereur
avait mme pouss fort loin pour elle l'amabilit. Ce que les yeux
si expressifs du souverain semblaient lui exprimer avec une certaine
rserve: qu'il la trouvait jolie et que si elle n'tait pas destine 
ce brave Henriot, il la courtiserait, le grand marchal le lui avait
plus nettement formul.

Usant d'une franchise assez embarrassante, le duc de Frioul lui avait
demand, adoucissant par un sourire la brutalit de la sollicitation,
si elle consentirait  venir retrouver l'Empereur, cette nuit-l mme,
dans son appartement. Sa Majest avait tant de choses  lui dire!
Elle craignait de s'entretenir trop longuement avec elle, devant les
invits du marchal Lefebvre qui ne perdaient jamais de vue un colloque
imprial. Oh! Sa Majest n'avait d'autre intention que de lui prsenter
plus librement ses hommages et de mieux lui tmoigner tout le plaisir
qu'elle lui ferait, quand, devenue l'pouse du colonel Henriot, elle
viendrait aux Tuileries ou  Saint-Cloud animer de sa grce et de sa
jeunesse les rceptions impriales.

Elle avait ri de la singularit de la proposition, considre comme
un badinage, et d'un refus, donn en riant, elle s'tait excuse de
ne pouvoir accorder  Sa Majest l'entretien qu'elle lui faisait
l'honneur de demander. Si les curiosits en veil et les malignits
en suspens avaient  s'exercer lorsque l'Empereur se montrait galant
et attentif en public auprs d'une jeune femme, c'tait offrir aux
mdisants une trop belle et trop vraisemblable occasion que d'accepter
un rendez-vous de Sa Majest. Sre d'elle-mme, dfendue par l'amour
qu'elle prouvait pour celui qui allait tre son mari, Alice n'avait
pas pris trs au srieux le langage de Duroc. Elle n'en avait mme
pas saisi compltement la porte. Son me innocente, sa pense pure,
n'allaient pas au del d'une galanterie verbale, d'une conversation
enjoue avec des compliments et des fadeurs, une distraction sans
gravit, sans danger non plus, que l'Empereur voulait prendre aprs les
solennits de la journe. On disait qu'il avait parfois de ces dsirs
de la causerie en tte  tte avec des jeunes femmes, et qu'il avait
ainsi fait appeler plusieurs fois, soit des princesses de sa famille,
la reine Hortense, la grande-duchesse Stphanie, voire de simples dames
de la cour, madame de Brignole, madame de Luay, pour s'entretenir et
deviser avec elles  l'issue de crmonies religieuses ou de longues
rceptions diplomatiques.

Elle ne souponnait donc nullement le coup de dsir qui avait un
instant fouett les sens de Napolon. Sa pense de pauvre petite
colombe ignorante du danger n'allait pas jusqu' supposer la convoitise
de l'aigle.

En lui, elle n'avait vu innocemment que l'homme aimable, non
l'amoureux. Peut-tre n'entrait-il pas dans son esprit que Napolon pt
devenir un amoureux?

Duroc, pench vers elle,  l'issue du dner, lui avait pourtant murmur
une parole assez trange:

--Prenez garde, mademoiselle, avait-il dit d'un ton presque srieux, ce
que l'Empereur veut, il le veut fortement, et toujours il l'obtient...
Si vous ne venez pas  lui, comme il vous y invite par mon entremise,
eh bien! Sa Majest est capable de se dranger cette nuit afin de vous
trouver, seule, dans votre chambre... Or, cela peut faire scandale et
occasionner  Sa Majest plus d'un ennui... Rflchissez, mademoiselle,
soyez bonne autant que vous tes jolie... soyez aussi intelligente et
discrte!...

Elle avait ri franchement  l'ide du grand marchal: son annonce d'une
visite nocturne de Napolon ne l'effraya nullement, et sa rponse fut
donne, en manire de plaisanterie:

--Eh bien! moi, monsieur le duc, je ne me drangerai pas... Dites bien
 Sa Majest que j'attendrai qu'elle me fasse l'honneur de me rendre
visite, sur le coup de minuit, comme un hros de roman!...

Duroc avait alors salu et, tout satisfait de cette rponse, qu'il
prenait pour formelle, s'tait loign afin de remplir l'office de
sa charge de grand marchal. Alice n'avait plus gure pens, dans le
tourbillon de la fte,  cette supposition de l'Empereur venant frapper
 la porte de sa chambre, en pleine nuit.

Cette conversation lui revenait,  prsent, dans la paix
rafrachissante de la soire silencieuse. Elle s'en trouvait plus
impressionne. Elle comparait certaines attitudes, elle se remmorait
les regards significatifs de Napolon. videmment,  ce dner, il ne
la regardait pas de la mme faon que les autres convives. Pour elle,
ses yeux si beaux, si trangement lumineux parfois, s'taient illumins
d'une clart qu'ils n'avaient point quand ils se fixaient par exemple
sur la marchale Lefebvre ou sur madame de Montesquiou. Elle commenait
 deviner une partie de la vrit...

Une rougeur pudique l'envahit. tait-il possible que l'Empereur
l'aimt? Avait-il donc pu penser qu'elle trahirait Henriot, qu'elle
renoncerait  son amour?...

Cette dcouverte la troubla. En mme temps elle prouva comme un
sentiment nouveau de dfiance et presque de ddain pour cet Empereur
qu'elle voyait jusqu'alors si haut, si grand, si au-dessus des
mesquines passions des hommes. Napolon amoureux d'elle, cela ne la
grandissait pas et le diminuait, lui.

Toute son me se repliait, froisse. L'Empereur se dressait devant
son imagination sous un aspect inattendu. C'tait une autre crainte,
que celle qu'il avait coutume d'inspirer  tout le monde, qui alors
s'empara d'elle.

Si Duroc avait dit vrai? Si cette plaisanterie de la visite nocturne,
qu'elle avait reue en riant, se transformait en tentative srieuse?
Que ferait-elle? Que rpondrait-elle? Lui faudrait-il appeler? Si
l'Empereur insistait pour tre reu? S'il voulait, par hasard,
pntrer de force chez elle, qu'arriverait-il? Ce qu'elle savait de
son caractre violent, de son habitude de voir tout obstacle s'abmer
devant lui, autorisait toutes les hypothses, suscitait toutes les
anxits...

La nuit avanait. Une  une les bandes de lumires balafrant la range
d'arbres du parc s'taient fondues dans le noir large et profond
du massif. Un mur de tnbres,  droite,  gauche, se dressait. La
dernire chambre claire aux tages suprieurs du chteau tait
devenue sombre. Seule, Alice veillait dans le silence impressionnant de
cette nuit sans lune.

De nouveau elle dirigea un regard inquiet vers le parc...

En mme temps elle tendit l'oreille...

Il lui semblait avoir entendu marcher...

Avec une angoisse croissante elle murmura:

--On dirait qu'on s'approche... Oh! mon Dieu! Si c'tait l'Empereur!...

On pouvait du perron, en se haussant  l'aide de la barre d'appui,
enjamber la croise et pntrer dans sa chambre.

Elle voulut alors fermer la fentre, mais elle s'arrta, se disant:

--Je suis folle!... Personne ne peut venir, personne autre
qu'Henriot... Comment n'est-il pas dj venu?... Chaque soir, avant
de se retirer dans sa chambre, il vient ainsi me dire quelques douces
paroles qui me font faire des rves charmants et me mettent de la joie
dans mon sommeil... Il devrait dj tre l... Mais la marchale m'a
prvenue que l'Empereur lui avait donn un ordre  porter... de l
sans doute son retard... Je dois l'attendre. Que croirait-il s'il
trouvait ma fentre close et ma lampe teinte quand il sera de retour
au chteau?... Il ne saurait tarder, puisqu'il n'a d se rendre, m'a
dit la marchale, qu' la ville voisine... Comme il serait triste s'il
voyait que je n'ai pas eu la patience de veiller une heure en pensant 
lui...

Et rsolument, elle revint vers la fentre, et s'accoudant sur l'appui,
elle continua  interroger la nuit, auscultant le silence, scrutant
l'ombre de son clair regard. Elle se dit alors, riant presque et moins
effraye:

--J'tais folle avec mes terreurs! personne ne viendra qu'Henriot...
et puis, si l'Empereur se prsentait, eh bien! c'est Henriot qui
le recevrait et je ne crois pas que Sa Majest soit d'humeur  se
priver de sommeil pour causer devant une fentre avec un colonel de
hussards!...

Elle riait tout  fait et se retrouvait pleinement rassure...

Tout  coup le sourire s'arrta sur ses lvres et devint une grimace
effraye, ses doigts se crisprent sur l'appui de la fentre; elle
voulait bouger, puis se rfugier dans la chambre; ses jambes, molles
et vacillantes, se perdaient sous elle; elle essaya de crier, sa voix
s'trangla dans sa gorge...

Elle renversa son buste en arrire, la main toujours cramponne 
l'appui...

Un homme--qu'elle reconnut avec un redoublement d'effroi,--ne
portait-il pas le petit chapeau et un habit de colonel de chasseurs, le
costume ordinaire bien connu du souverain?--cherchait  escalader la
fentre, sans parler.

Elle sentait l'vanouissement la gagner. Ce seul mot, comme un reproche
et comme une plainte, s'chappa de ses lvres dcolores:

--Sire...

Mais aussitt la voix lui revint avec la force...

Ses yeux brillaient, tout son visage contract sous l'pouvante se
dtendait dans un accs subit de joie...

Elle cria, joyeuse:

--Henriot!... Henriot!

Un cri sourd, une exclamation gutturale suivirent cet appel.

Elle vit s'effondrer sous la fentre le petit chapeau et l'habit de
chasseurs disparatre.

Puis quelque chose de sombre, de confus qui s'esquivait, qui
s'vanouissait dans la nuit.

Henriot tait devant elle, hagard, le sabre dgain...

Il demeurait comme ananti et, d'un oeil affol, considrait la fentre
ouverte et la place d'o venaient de s'chapper le petit chapeau et
l'habit de chasseur...

Alice, encore toute bouleverse, le regardait, ne comprenant rien  son
attitude:

--Henriot!... Mon Henriot! dit-elle doucement.

En entendant son nom, celui-ci parut tir d'un rve.

Il remit avec rage son sabre dans le fourreau et, montrant le poing 
la fentre o se penchait Alice l'attendant, l'implorant:

--Salope! cria-t-il.

Et dans cet outrage immrit ayant crach son dsespoir, sa fureur et
l'affolement de son amour trahi, perdu, vaguement pouvant de son
action comme d'un parricide, car c'tait l'Empereur qu'il pensait avoir
frapp, Henriot bondit dans l'paisseur des ombres du parc. Son pas et
sa silhouette bientt se perdirent dans la profondeur noire, tandis
qu'Alice, inanime, tombait sur le carreau de sa chambre, auprs de la
fentre bante  la nuit.




IX

L'AMOUR ET LA HAINE


Dans le massif bordant la terrasse du chteau,  vingt mtres environ
du cercle lumineux que traait sur le sable, devant la chambre d'Alice,
la lampe, seule clart perant les tnbres du parc, un homme pench se
ttait les membres, se palpait la poitrine.

Cet examen corporel consciencieusement accompli, il poussa un soupir de
satisfaction:

--Allons! je m'en tire pas trop mal pour cette fois, murmura-t-il en
anglais, rien de cass!... J'ai cru que ce sacr hussard allait me
fendre comme une bche, quand j'ai vu son sabre briller sur ma pauvre
tte et comme un flau sur le grain s'abattre... Je l'ai vraiment
chapp belle!... Il tapait comme un diable, le hussard... Ah! ce n'est
pas toujours comique de jouer les empereurs Napolon  la ville! Que je
regrette mes bonnes et joyeuses tavernes de la cit!...

Et l'trange personnage qui, vtu de l'uniforme de colonel de
chasseurs, coiff du petit chapeau, avait tent d'escalader la fentre
d'Alice, le digne Samuel Barker, le sosie de Napolon emprunt par
Maubreuil  M. de Neipperg, se trouvant compltement rassur, sifflota
un air de gigue. Puis, aprs s'tre orient du regard, il se dit:

--Les coups de sabre doivent se payer  part... le patron ne m'avait
pas dit qu'il y et des estafilades  recevoir... je les lui mettrai
sur la note... Mais  prsent il faudrait filer d'ici... _By God!_
(par Dieu!) que j'ai soif!... ce combat m'a dessch la gorge...
je donnerais une des vingt livres que m'a promises le patron pour
un grog... un simple grog au whisky... pour moins que cela!... je
donnerais de grand coeur cette livre, et c'est pourtant difficile et
parfois dangereux  gagner une livre!... oui, une guine, pour une
mchante pinte d'ale!... Mais, pas la moindre taverne dans ce damn
pays! et la nuit est plus noire que le fond de ma poche!...

Samuel Barker fit quelques pas en avant, au hasard, puis il s'arrta,
un lger frisson aux jambes. Il avait cru entendre marcher.

--Est-ce que le hussard reviendrait? pensa-t-il, le hussard avec son
sabre; cela n'entre point dans nos conventions... Le mieux est de
dguerpir d'ici au plus vite!...

Et il chercha  retrouver son chemin dans la nuit. Il allait ttonnant
les charmilles, palpant la rondeur des troncs en bordure de l'alle.

--Ah! voil l'arbre o j'ai cach ma dfroque, se dit-il, en
s'approchant d'un gros orme, au pied duquel se trouvait un paquet de
vtements.

Il ta rapidement l'habit de chasseur et la culotte blanche, et il
endossa une longue houppelande  plerine.

--Me voil transform... mconnaissable, je pense! reprit-il avec
satisfaction... et s'il tait possible de me voir dans cette ombre, je
ne pourrais discerner en moi prsentement l'ex-empereur des Franais
qui, tout  l'heure, affrontait les coups de sabre du hussard...
Oh! ces coups de sabre! ils me faisaient aimer les honntes, les
inoffensifs coups de pied de mon ancien patron, le digne gentleman
autrichien, M. de Neipperg... mais je suis redevenu Samuel Barker, le
bon Sam, le joyeux Sam, le camarade Sam... je dfie qui que ce soit de
prtendre que j'ai jamais eu la moindre accointance avec celui qu'on
nomme Napolon... voil tout ce qu'il reste du Napolon que j'tais!...

Et Sam poussa du pied avec ddain l'uniforme, la culotte et le petit
chapeau qui lui avaient servi  jouer le rle que Maubreuil lui avait
assign dans la comdie,  dnouement sinistre, qu'il avait charpente.

Sam allait s'loigner tranquillement, mais il se ravisa.

--Le patron, se dit-il, m'avait bien recommand de laisser, quelque
part dans la chambre de la demoiselle, le petit chapeau... je n'ai pas
eu le temps... Le sabre du hussard m'en a empch... Que faire?

Le complice inconscient de Maubreuil rflchit un instant.

--Pourquoi fallait-il abandonner ce petit chapeau dans la chambre? Je
n'en sais rien, se dit-il, assez perplexe, sans doute une lubie du
patron... Il m'avait aussi ordonn de jeter dans la pice d'eau, qui
se trouve prs d'ici, sur la droite, m'a-t-il indiqu, le costume de
chasseur, et la culotte de casimir blanc de mon emploi... ma foi! je
vais envoyer le tout dans la mare... tant pis pour le petit chapeau!...
Il n'y a plus qu' trouver l'endroit...

Ramassant les vtements qui compltaient l'illusion napolonienne de
son masque, Samuel Barker lentement, sous les grands arbres de l'alle,
chercha la pice d'eau. Aprs quelques tours et dtours il entendit le
clapotis d'un ruisseau form par le trop-plein de l'tang. Guid par
le bruit de l'eau se dversant dans une rigole, il se dirigea vers le
petit lac qui s'tendait au milieu d'une vaste pelouse. L, se postant
sur une passerelle qui le surmontait  son extrmit, il lana, lest
d'une pierre, le paquet de vtements dans l'eau, et s'en fut, avec la
conscience heureuse du serviteur ayant correctement fait son ouvrage et
bien gagn son salaire.

--Le patron m'a prescrit de me rendre  Brie-Comte-Robert, en marchant
toujours sur la route, reprit-il, une fois qu'il eut rejoint la grande
alle du parc... l, je trouverai de l'argent et un passeport 
l'auberge du Soleil-d'Or... bien!... mais il faut d'abord sortir de ce
maudit parc... Ah! j'aperois un mur, pas trop lev, fait  souhait
pour l'escalade... voil le moment de me souvenir des leons d'vasion
gymnastique qui me furent donnes par cet honorable voleur de Newgate,
vtran des prisons d'Angleterre...

Et Sam, de plus en plus satisfait, son petit sifflement d'air de gigue
aux lvres, s'apprta  grimper lestement sur la crte de la muraille...

Dj il avait lev le genou gauche et empoign d'une main le rebord du
pignon avec agilit, tandis que son pied droit, s'enlevant de terre,
allait se poser sur une asprit du mur, quand une poigne solide
s'abattit sur lui. Il se sentit enlever ou plutt arracher du mur, en
mme temps qu'une voix forte s'criait:

--Nom de nom! Qu'est-ce que tu fiches l, toi,  cette heure-ci?...

Sam avait roul  trois mtres. Il se releva, tout abasourdi, en
baragouinant un juron en anglais:

--Un goddam! redit la mme voix, un espion des Anglais, sans doute? Ah!
nous allons voir ta frimousse, crevisse de mer!...

Samuel Barker s'tait rapidement remis. Il avait une certaine frayeur
des sabres, des lances, des baonnettes, et gnralement de toutes
les choses perforantes et saillantes; mais une lutte avec les armes
naturelles ne lui rpugnait point. Il avait appris  boxer avec les
voleurs de Londres et se piquait d'une certaine force dans l'art
de tambouriner un adversaire, aprs l'avoir pris en chancellerie,
c'est--dire en lui maintenant la tte serre sous le bras, offrant
ainsi une surface inerte o faire rouler les coups de poing.

Dans l'ombre, il avait reconnu que son antagoniste ne portait aucun
sabre, et, de plus, qu'il tait d'une trs haute taille, un dsavantage
 la boxe. La partie tait donc plus qu'agrable. Sam estima qu'il ne
devait point reculer et qu'il y allait de son honneur d'accepter le
combat qui lui tait offert. Il ne pouvait d'ailleurs gure le refuser.
L'homme qui l'avait assailli, et si rudement descendu de la crte
du mur, lui barrait le passage et marchait sur lui pour le saisir 
nouveau.

Sam, qui avait interrompu l'air de gigue, se remit  siffler; l'aplomb
lui tait revenu. Il se campa rsolument sur ses jambes arques,
arrondit les coudes, espaa ses poings et, au moment o l'homme
s'approchait de lui, avec l'intention visible de le prendre au collet,
il dtendit, comme un ressort qu'on fait jouer, son avant-bras et
dtacha deux trs beaux coups de poing qui atteignirent en poitrine
l'assaillant et le firent trbucher.

Celui-ci poussa un grognement:

--Nom de nom! tu cognes dur, mon bon goddam!... Attends un peu, je vais
t'apprendre, moi, la boxe nationale des Franais, la savate, ou, si tu
aimes mieux, le chausson... Attention! J'annonce la gueule!... Pare-moi
celui-l!...

Et, pirouettant, en mme temps qu'il gouaillait ainsi l'Anglais,
l'homme lanait son pied avec vitesse et appliquait sa semelle, comme
un empltre, sur la bouche et le nez de Samuel Barker.

Le sang jaillit et Sam, tourdi, tomba.

--C'est ce que nous appelons le coup de figure... l'as-tu compris?
reprit le grand diable qui avait rompu et s'tait remis en garde, se
tenant sur la dfensive; j'ai peut-tre tap un peu fort, mais j'avais
annonc la tte, il fallait parer, et puis, tu n'avais pas nglig
tes poings non plus, et si je n'avais pas le coffre aussi solide...
Ah! bien! quoi qu'il y a... tu ne te relves pas?... Ce n'est pas une
frime, par hasard?... Vrai! tu ne bouges pas?... Mille cartouches!
c'est donc srieux?...

Et vivement il s'approcha de Sam qui, inerte sur le sol, poussait de
sourds gmissements.

Il le secoua sans brutalit. Sa voix s'tait adoucie.

--Mais, qu'as-tu?... remets-toi!... un peu de vigueur...

--Grce!... Pardon!... balbutia Sam en gmissant.

--Tu n'as pas besoin de demander grce... tu as ton compte... Jamais La
Violette, ex-tambour-major des grenadiers de la Garde, n'a frapp un
ennemi  terre, entends-tu bien? Allons, goddam, lve-toi!...

Et La Violette--car c'tait le brave rgisseur du chteau de Lefebvre
qui, faisant par prudence une ronde du ct du pavillon, qu'il croyait
encore occup par l'Empereur, avait surpris Samuel Barker escaladant le
mur--aprs s'tre pench de nouveau vers l'Anglais,  qui, en change
de son assaut de boxe, il avait donn une si formidable leon de
chausson, grommela:

--Allons! bon!... tu ne peux pas te lever,  prsent... je ne t'ai
pourtant pas dmoli les pattes?... Eh bien! tant pis! puisque je t'ai
abm comme cela, je vais essayer de te rparer ta faade... a ne sera
rien, va! Les coups  la tte, a ne compte pas... j'en ai reu huit
ou neuf pour ma part, dont un coup de lance  Eylau, un clat d'obus
 Wagram et un coup de couteau  Tarragone... et a ne se voit pas
trop... Allons! laisse-toi faire, je vais te convoyer... Ah! j'en ai
assez trimball des camarades qui taient plus mal arrangs que toi...
n'aie donc pas peur et cramponne-toi  mon cou...

Alors La Violette, avec cette gnrosit qui est coutumire au soldat
franais, saisit Samuel Barker vanoui et l'emporta jusqu' son logis.

L, le concierge et sa femme, veills par les appels retentissants
de La Violette, soignrent l'Anglais; on lui lava la figure qui tait
toute saignante, l'hmorragie du nez ayant t abondante, et l'on
disposa un bandeau sur ses joues tumfies.

La Violette surveillait ce pansement. Il avait examin de prs les
plaies. Il avait constat avec plaisir qu'il n'y avait aucune blessure
srieuse. Une forte contusion devant avoir pour seule consquence le
nez grossi et l'oeil poch, voil toute l'avarie de Samuel Barker.

--Elle te reconnatra pas de sitt, la belle  laquelle tu allais sans
doute conter fleurette, dit La Violette en riant, quand Sam ranim
commena  ouvrir les yeux et  se reconnatre.

Sam parlait trs difficilement le franais, mais il le comprenait.

Revenu de sa stupeur, rassur par les bons traitements dont il se
voyait l'objet, il se reprenait  rflchir et se demandait quelle
explication il pourrait fournir de sa prsence dans le parc, au
pied d'un mur  moiti enjamb, quand son adversaire, aprs l'avoir
soign, l'interrogerait. Il tait trait en malade, mais, guri, on
le considrerait comme un prisonnier. Pour pouvoir sortir de cette
maison, pour s'en aller, sans tre inquit ni suivi, pour regagner
cette auberge du Soleil-d'Or,  Brie-Comte-Robert, o se trouvaient les
vingt-cinq livres qui lui taient destines, il fallait donner un motif
 sa promenade nocturne dans le parc de Combault. La phrase que venait
de lancer La Violette, il la ramassa. N'tait-ce pas la plus plausible,
la meilleure des explications qu'une escapade amoureuse? Si l'on
admettait qu'il venait d'une bonne fortune et cherchait  s'esquiver,
devant quelque mari en veil, il tait hors de tout soupon. Les
Franais admettent volontiers les histoires d'amour et sont pleins
d'indulgence pour les amants en pril.

Il essaya donc de sourire, sous les bandages qui s'entre-croisaient sur
sa face, et baragouina, en s'efforant de placer un doigt sur sa bouche
aux lvres gonfles, dans la pose classique du dieu du silence:

--Pas parler... rien dire!... mari... l-bas!...

La Violette rit de bon coeur:

--Tu as beau t'exprimer comme un ngre, mon vieux goddam... sois
tranquille! je ne te trahirai pas!... Ah! mon gaillard, tu venais
faire tes farces au chteau... tu as ravag le coeur d'une des femmes
de chambre de madame la marchale, je parie! Serait-ce la grosse
Augustine... ou la petite Mlanie?...

Sam multipliait les gestes de dngation et replaait son doigt barrant
les lvres en rptant:

--Rien dire... Mari!... Pas parler!...

--Dors, repose-toi, refais-toi du sang! continua La Violette avec
bonhomie, je t'ai dit que tu n'avais rien  craindre... Garde ton
secret et guris ta bobine, car tu ne ferais pas de conqutes en ce
moment, mon bon goddam!... tu es bless, tu as pos les armes, tu es un
vrai frre, pour moi!... tu peux rester ici tant que tu voudras... Tant
que ta binette sera comme une poire tape... on te soignera bien...
Quoique vous autres, Englische, vous soyez froces,  ce qu'on dit,
pour les camarades qui moisissent l-bas sur vos pontons!...

Samuel Barker fit un signe dsespr pour tmoigner qu'il tait
profondment innocent de ce qui se passait sur les atroces bagnes
insulaires.

La Violette le rassura encore une fois, et, boutonnant sa redingote
d'uniforme  brandebourgs, sortit pour reprendre et achever sa ronde
interrompue, avant de se mettre au lit.

Tandis que Samuel Barker, surpris par l'attaque d'Henriot, dtalait,
puis, ayant immerg le costume imprial dans la pice d'eau, au moment
d'enjamber le mur du parc, recevait de La Violette, en rponse  ses
coups de poing de boxeur, ce solide coup de chausson en pleine figure,
qui pour longtemps devait changer sa physionomie et lui enlever son
caractre napolonien, voici ce qui se passait au carrefour de la route
de la Queue-en-Brie et des chemins d'Emerainville et de Combault:

Un homme, nu-tte, essouffl, comme au terme d'une longue course,
les vtements en dsordre, gesticulant et profrant des paroles
entrecoupes de sanglots, semblable  un alin qui se serait chapp
d'un asile, s'arrtait auprs de la borne indiquant les distances et
les directions. L semblait se trouver le but de sa marche dsordonne
dans la nuit. Alors, dgrafant avec violence l'uniforme militaire qu'il
portait, il cartait sa chemise d'une main convulsive, puis tirait le
sabre qui lui battait les jambes...

Ensuite, empoignant l'arme par la lame, il enfona la poigne dans le
sol, et ramenant le buste en arrire, comme pour prendre de l'lan,
sans lcher la lame maintenue penche, il s'apprta  se prcipiter sur
la pointe, poitrine en avant...

Tout  coup le sabre tomba...

En mme temps un bras, s'interposant, fora l'homme qui allait ainsi se
donner la mort  reculer.

--Qui tes-vous, demanda-t-il furieux, pour vous permettre d'arrter
mon bras?

--Qui je suis?... un ami! rpondit une voix bien timbre.

--Vous ne le prouvez gure en ce moment... Qui que vous soyez, passez
votre chemin!... laissez-moi accomplir ce que j'ai rsolu...

--Colonel Henriot, ne faites pas cette folie.

--Vous me connaissez? demanda le malheureux fianc d'Alice, car c'tait
lui, qui, apercevant celui qu'il avait pris, tromp par le costume et
par les traits du visage, pour l'Empereur sortant de la chambre de la
jeune fille, s'tait enfui, comme un fou,  travers la campagne.

--Je vous connais et je viens vous empcher de mourir...

--Que faites-vous? de quel droit voulez-vous empcher un malheureux
d'achever une existence dsormais misrable et sans but?... Vous ne
savez pas quelle fatalit ni quel affreux dsespoir me poussent  la
mort?...

--Peut-tre suis-je plus instruit que vous ne le supposez sur des
motifs qui vous entranent  commettre une irrmdiable sottise, reprit
la voix. Je suis, colonel Henriot, un ami inconnu... je me nomme le
comte de Maubreuil... j'ai l'honneur de connatre quelque peu la
duchesse de Dantzig, et c'est elle qui m'a mis sur votre trace... Je
l'ai quitte, il y a une heure  peine...

--La duchesse ne peut apprcier ma conduite... j'ai t indignement
trahi... la vie m'est insupportable... Si vous avez quelque humanit,
ne retardez pas plus longuement l'heure de la dlivrance et de l'oubli
qui va sonner pour moi... Merci, comte de Maubreuil, de votre gnreuse
intervention, mais vous ne pouvez rien pour moi... continuez votre
route et permettez-moi de m'affranchir de ma souffrance!...

--Il sera toujours temps de vous abandonner quand vous m'aurez cout,
reprit Maubreuil d'une voix persuasive... Moi aussi je connais la
trahison et je sais ce que c'est que la douleur... mais, croyez-moi, on
ne se repent jamais d'avoir retard de quelques instants une funeste
rsolution comme la vtre... Si vous tes toujours dans les mmes
intentions, quand je vous aurai parl, je vous donne ma parole de ne
plus chercher  retenir votre bras... je m'loignerai sur-le-champ...
mais j'espre rester, ou plutt continuer ma route avec vous, quand
vous m'aurez entendu...

--Parlez donc... mais ne comptez pas me faire revenir sur mon projet...
Moi aussi je veux que vous m'entendiez, et vous jugerez aprs si la
mort n'est pas pour moi un bienfait, la seule issue  une impasse
terrible o je me suis follement et fatalement engag!...

--Eh bien! asseyons-nous l, sur cette borne, et causons comme deux
vieux amis, comme deux frres, colonel Henriot, car je me sens pour
vous une irrsistible sympathie et je veux vous sauver d'abord... vous
aider  vous venger ensuite!...

--Me venger! s'cria Henriot, changeant de ton et comme se raccrochant
 un espoir soudainement entrevu... Oui, vous avez raison, reprit-il
d'une vois plus accable, la vengeance ordonne de vivre... elle donne
la force de supporter bien des blessures... c'est elle qui fait se
soulever l'homme frapp  mort et lui rend une minute d'nergie
suffisante pour empoigner son pistolet et, appuy sur le coude,
soutenant d'une main ses entrailles, viser l'ennemi, l'abattre et
retomber  ct de son corps expirant... Mais la vengeance mme m'est
impossible... et je dois mourir tout de suite!...

--Qui sait? dit Maubreuil gravement.

Et avec autorit, il ajouta, prenant Henriot par le bras:

--Venez vous asseoir l, vous dis-je... et ouvrez-moi votre coeur!

Tous deux se camprent sur la borne et Henriot se confessa.

Le choc avait t, pour lui, terrible de reconnatre Napolon devant la
fentre d'Alice.

Comme Maubreuil, l'arrtant ds les premires paroles de son rcit,
lui demandait hypocritement s'il tait bien certain d'avoir reconnu
l'Empereur, car des mprises taient toujours possibles, la nuit, et
les amants ont souvent de mauvais yeux, Henriot persista dans son
affirmation.

Aucun doute n'tait permis, c'tait bien l'Empereur qu'il avait eu
sous les yeux. Que venait faire le souverain, la nuit,  cette fentre
o Alice se tenait, sinon possder la jeune fille? Mais entrait-il ou
s'chappait-il, ceci importait peu. Depuis longtemps peut-tre elle
tait sa matresse. Alice, d'ailleurs, avait cri quand, tout joyeux
de sa mission abrge, il tait accouru dans l'espoir d'apercevoir du
moins sa fentre. Eh! quel aveuglement de sa part, quelle coquinerie
de la sienne! Se pouvait-il que tant de perfidie et de vice fussent
abrits sous un masque aussi candide? Il ne pouvait encore croire  la
trahison. Cependant il avait vu, rellement vu. Et il douterait?... Ah!
le niais!...

Son premier mouvement avait t la colre, la fureur... Il s'tait ru
sur son rival, le sabre haut...

Il ne connaissait plus l'Empereur alors, il ne voyait qu'un homme qui
lui volait son Alice, un assassin qui tuait son bonheur...

Il avait frapp...

Mal, sans doute! L'arme n'avait fait qu'effleurer les habits. Il lui
avait sembl que son rival s'enfuyait...

Tout cela tremblotait, comme les figures d'un cauchemar, dans sa
cervelle. La seule chose dont il se souvenait, c'est qu'il n'avait pas
tu...

Affol, inconscient, dans un lan impulsif il s'tait enfui  travers
la campagne. Il avait atteint, au bout de sa course fivreuse, ce
carrefour et cette borne qu'il avait envisags comme le terme de sa
fuite et de sa vie...

Durant cette marche folle, une ide fixe: mourir, s'tait dgage du
tourbillon de fureur, de dsespoir, d'exaspration qui l'enveloppait.

Il s'arrtait par moments dans son tape saccade: il essayait de
lier des raisonnements. Oh! la situation tait claire et nettement
lui apparaissait, dans toute sa navrante tendue, son malheur. Alice
l'avait tromp. Elle ne l'aimait donc pas? Alors elle lui avait menti
et encore menti! Toute cette camaraderie d'enfance, si dlicieuse 
son souvenir, l'moi d'Alice le retrouvant  Berlin, aprs la victoire
d'Ina, l'attente charmante, depuis son retour en Prusse auprs de la
marchale Lefebvre, de cette union que leurs deux coeurs avaient dj
formule, avant que la loi et l'glise en eussent reu le serment, les
sourires qui lui taient prodigus, les paroles douces, les gentils
projets, les esprances et les rves qu'on avait jusqu' cette nuit
fatale si passionnment changs, tout cela n'tait qu'illusion, fume,
mensonge et duperie!...

Ainsi Alice en aimait un autre! Et quel autre! Celui-l seul qui ne
pouvait tre un rival pour aucun homme: l'Empereur! Cela tait-il
possible? Alice avait donc t sduite par la gloire, par la
toute-puissance, par la force rayonnante et la majest dominatrice de
l'Empereur? C'tait croyable. Que de femmes, avant elle, avaient subi
l'ascendant du matre, que d'autres le subiraient par la suite, car
l'Empereur n'prouvait certainement pour elle qu'un caprice passager,
qu'un dsir phmre; d'une main distraite il la cueillait, en passant,
comme une fleur qui tente au bord du chemin, et bientt, il la
rejetterait, avant mme que sa fracheur et pass et que se ft fane
sa jeunesse. On comprenait qu'Alice et succomb  cette tentation. Ne
pouvait-elle rsister? parfois une femme se refusait  l'Empereur: il y
avait des exemples, il suffisait que cette femme et un amour au coeur!
alors elle tait forte, elle tait invincible...

--Mais Alice ne m'aimait pas! rptait-il avec fureur et souffrance.
Elle ne pouvait que cder!

Irrit, il reprenait sa course dans la nuit, ruminant des projets
tranges, chafaudant des desseins impossibles.

A un nouvel arrt, reprenant haleine, sondant vaguement l'paisseur
noire d'alentour, comme s'il cherchait un endroit propice 
l'accomplissement d'une rsolution encore mal formule, il repassait
les faits un  un, et les rattachait par le fil de son dsespoir. Il
grenait ce chapelet douloureux en numrant tous les menus dtails
de l'pouvantable soire. Oh! il comprenait tout  prsent! Des
minuties qui lui avaient chapp se reprsentaient devant ses yeux
dans un grossissement fantastique. Ainsi il se souvenait qu' table,
au grand dner du marchal, regardant Alice, et de loin cherchant 
lui transmettre par les yeux son amour, son impatience d'tre auprs
d'elle, son ennui de toute cette brillante socit qui rigeait un mur
d'uniformes, de soie, de broderies et de diamants entre elle et lui,
son regard n'avait pas trouv le sien. Alice avait les yeux fixs sur
l'Empereur. C'tait excusable. L'Empereur est si grand, si magnifique
et sa prsence est si accaparante! Mais l'Empereur lui aussi avait son
oeil fix sur Alice; alors il n'y avait fait aucune attention; ces
vagues impressions de dfiance et de jalousie reviennent aprs plus
nettes quand la triste vrit s'est rvle;  prsent il comprenait
cet change de coups d'oeil. Si une jeune fille pouvait,  la rigueur,
demeurer comme fascine par le regard de Napolon, il n'avait pas, lui,
l'Empereur glorieux,  subir d'blouissement en prsence d'Alice. S'il
la regardait, comme lui, Henriot, amant inquiet, la couvait, la suivait
de sa prunelle ardente, c'est qu'il y avait communication secrte et
entente concerte entre eux!

Il comprenait ensuite certains regards ironiques et il s'expliquait
les compliments excessifs de gnraux, de courtisans, le flicitant
sur son bonheur avec une insistance  laquelle il n'avait alors port
aucune attention, vantant la beaut de sa fiance, qui ne pouvait
manquer, disaient ces insolents flatteurs, de faire sensation aux
rceptions des Tuileries o l'Empereur ne tarderait pas  l'inviter.
Ces complimenteurs n'taient pas dans le secret, mais ils devinaient,
ils voyaient peut-tre!...

Et cette pense le torturait plus fort, que son infortune pouvait tre
d'avance prvue et se trouvait presque divulgue.

Il recousait, l'un aprs l'autre, les lambeaux de son enqute mentale.
Il se rendait compte du motif qui lui avait fait donner cette mission,
sans doute inutile, puisqu'on l'avait dcommande ensuite et qu'un
cavalier avait t lanc aprs lui pour le faire revenir. On avait
voulu l'loigner pour permettre  l'entrevue de s'accomplir. Seulement
il tait revenu trop tt...

Alors, il tait tent de maudire sa prcipitation qui lui avait fait
surprendre l'Empereur s'vadant,  son approche signale par un cri
d'Alice, de la chambre o il avait possd la jeune fille. Il prouvait
la sensation dchirante de la vision corrosive de la possession par
autrui de la chair aime, convoite, jusque-l respecte, devenant
la proie, la chose d'un autre. Si par bonheur, pensait-il, revenu
tardivement, il et laiss le temps  son formidable rival de
disparatre... il ignorerait encore... il pourrait peut-tre encore se
trouver heureux...

Pourtant il valait mieux qu'il et surpris la trahison. Il aurait tt
ou tard dcouvert la ralit. Il tait prfrable que ce ft ainsi.
Prise sur le fait, Alice ne pouvait songer  nier. Elle n'avait
d'ailleurs pas cherch  le faire. Son malheur tait immense, mais
n'et-il pas t pire s'il et appris, le lendemain, une semaine, un
mois plus tard, que la femme qu'il avait pouse tait la matresse
de Napolon! On l'et peut-tre souponn d'un infme calcul. Oui,
le hasard l'avait servi en le faisant arriver  temps sous la
fentre d'Alice. C'tait un de ces caprices d'amant qui n'ont aucune
explication raisonnable. Il tait persuad qu'il trouverait Alice
endormie derrire ses volets clos et toute lumire teinte. A tout
hasard, il voulait passer par l. C'est dj une joie pour un amoureux
que la vue de la demeure o repose la bien-aime, et combien, sans
espoir du sourire ou du regard jet du balcon, ont chant de secrtes
et tacites srnades sous la fentre inexorablement ferme!...

Oui, il avait eu raison de venir... il savait... il avait vu...
il tenait la preuve!... Aucun doute n'tait admissible... Aucune
rparation non plus! Alice tait perdue pour lui  jamais, et ce
refrain, dans sa monotonie tragique, lui remontait du coeur aux lvres:
Il faut mourir!...

Maubreuil avait silencieusement cout l'aveu, entrecoup de plaintes
et de sanglots, qu'il avait su arracher  Henriot. Il souriait
cyniquement dans l'ombre, le perfide conseiller! sa machination
russissait. Le premier moment d'exaltation tait pass pour Henriot.
Quand la souffrance se fait moins aigu, on la raconte. Les paroles
soulagent. Avec elles s'vapore la fermentation dsespre d'o le
suicide peut se dgager. Il n'y avait plus  craindre d'explosion
brusque. Henriot lui appartenait. Il dirigerait  son gr la fureur
dbordante, que la trahison d'Alice avait condense. Comme un clusier
habile, il tenait le levier qui soulve ou abaisse les vannes,
laissant s'chapper le flot ou le contenant. Henriot ferait ce qu'il
voudrait; il l'avait amen au point psychologique qu'il avait calcul.
L'amour trahi, l'amour-propre irrit, tous les sentiments gnreux
et confiants du jeune homme froisss, fausss, dnaturs, faisaient
de lui un naufrag qui, ballott sur un radeau dsempar, s'accroche
convulsivement  l'amarre qui lui est jete tout  coup, au hasard,
dans la nuit. Maubreuil se disposait  lancer la corde. Le naufrag
la saisirait-il, ou, inerte et dfinitivement perdu, se laisserait-il
couler, ddaigneux de la lutte et n'ayant plus la force de vouloir
conserver sa misrable existence?

Mais un autre mobile, encore, la persuasion o Henriot se trouvait
d'avoir commis un attentat de lse-majest, et par consquent d'tre
hors la loi, hors le monde, sans pardon possible, sans asile, sans
appui, rduit  fuir,  se cacher, contraint de renoncer  l'arme, 
la socit, ainsi que la certitude o il tait de n'avoir d'autre repos
et d'autre avenir que dans la tombe, pouvaient lui livrer, me et corps
lis, le malheureux qui se noyait.

Avec circonspection, mais en prcisant les faits, Maubreuil, aprs
avoir essay de prouver au jeune homme qu'il tait insens celui qui,
pour punir une femme de son infidlit, faute si frquente et si
prvue, se condamnait  mourir, aborda le point grave, selon lui: la
colre de Napolon. Il ne lui dissimula pas qu'il courait un grand
danger. Jamais Napolon ne pardonnerait  un officier de son arme
d'avoir lev le sabre sur lui. C'tait un forfait qui paratrait digne
des plus atroces supplices. Oh! il ne s'agirait pas d'affronter le
peloton d'excution. On viterait le bruit, le scandale. Des policiers
dvous, prts  toutes les besognes sinistres, la nuit s'empareraient
de lui. Ils l'expdieraient sous bonne garde vers quelque forteresse
obscure, aux les Sainte-Marguerite,  l'le d'Aix. L, il demeurerait
enseveli dans une ombre profonde. Personne jamais n'entendrait plus
prononcer son nom. Il serait effac de la liste des vivants. Ses
plaintes, des murs pais les toufferaient; sa mort, s'il essayait de
franchir les murs de sa prison et de tuer un gelier, s'accomplirait
dans les tnbres et dans le silence. Voulait-il donner cette joie
 Napolon d'avoir abus d'une jeune fille, fiance  l'un de ses
officiers, d'avoir rompu le pacte d'amiti qui devait l'unir  l'un
des plus fidles parmi ses serviteurs, et de punir celui  qui il
avait inflig une si cruelle offense, le loyal soldat dont il n'avait
pas hsit  briser la vie? Il faisait bon march de cette existence
 jamais empoisonne, soit! Mais n'y avait-il pas quelque lchet 
disparatre ainsi sans s'tre veng, sinon d'Alice, qui avait sans
doute cd aux puissantes sommations impriales, qui avait subi la
contrainte du pouvoir suprme, du moins de celui qui lui prenait sa
femme et ne lui laissait pour avenir que la honte, s'il acceptait
l'outrage, la prison, s'il se rvoltait contre la trahison, le suicide,
s'il s'abandonnait  la tristesse et au dsespoir.

--Un homme fort, un brave, n'agirait pas comme vous pensez le faire,
colonel Henriot! dit en terminant le tentateur, prenant le ton de la
svrit et du blme.

--Que feriez-vous  ma place? demanda faiblement Henriot, se laissant
dominer.

--Je vous l'ai dit: je me vengerais! articula nettement Maubreuil.

--Me venger!... le puis-je?... On ne se venge pas de Napolon...

--Si fait..., quand on le veut bien...

--Admettez que je le veuille...

--Il faut vouloir avec nergie...

--J'aurai de l'nergie!... accentua alors rsolument Henriot.

L'me humaine est un prisme mobile. Toutes les lueurs de la passion
s'y colorent tour  tour dans une rvolution chromatique. La rouge
vengeance apparaissait, chassant les noirs rayons du suicide. Peu 
peu, Henriot se sentait reprendre  la vie. Il retrouvait un but et
sa course ne devait pas se terminer dans ce foss de grande route.
L'existence lui semblait, tout en demeurant douloureuse, supportable
avec la vengeance au bout. Les paroles de Maubreuil lui montraient
sous un autre aspect la destine. Oui, Napolon l'avait trahi; sans
gard pour ses services, sans crainte de ternir la puret d'une me
virginale, comme celle d'Alice, sans dlicatesse et sans retenue, il
avait sduit, capt, abus, souill celle qui l'aimait, qui allait
tre sa femme. La pauvre enfant n'tait peut-tre pas si coupable
qu'elle le paraissait. Qui pouvait dire sous quel amas de promesses, de
flatteries, de mensonges, de menaces aussi, elle avait succomb?

Peu  peu, Henriot se dmunissait de colre contre Alice et s'armait de
haine contre Napolon.

Maubreuil observait ce dplacement lent des forces de l'me, qu'il
avait prvu et dont il calculait le jeu comme un mcanicien, sr de
ses contre-poids et de ses ressorts, attend, pench sur la machine, le
mouvement de va-et-vient qu'il a rgl. A prsent, il ne doutait plus
de la russite. L'me d'Henriot voluait selon ses calculs. Le jeune
homme tait dans sa main, dj rsign, presque docile, et passivement
il obissait.--Qu'on place entre ses doigts, nagure crisps, et
maintenant soumis, un poignard, un pistolet, une fiole de poison, et
qu'on laisse aller droit devant soi cet homme, devenu instrument, la
fiole, le pistolet, le poignard iront au but et peut-tre, si la chance
nous favorise, en aura-t-on fini avec toi, Napolon!... se disait
Maubreuil triomphant; et il ajoutait, avec son sourire mchant: Allons,
Samuel Barker, je le vois, a bien rempli son rle, et M. de Neipperg
n'aura pas  se repentir de m'avoir confi cet utile coquin!...

Aussi fut-ce avec la certitude de la victoire prochaine qu'il releva
la parole qui venait de s'chapper des lvres frmissantes d'Henriot
affirmant qu'il aurait de l'nergie.

--L'nergie ne suffit pas, dit-il lentement. Il faut, pour qui veut se
venger, outre une me forte, une volont bien trempe et qui ne casse
pas au dernier moment comme un mauvais acier; enfin, il est ncessaire
d'avoir un plan, une organisation, une mthode... Que comptez-vous
faire, mon jeune ami?

--Je vous coute et vous obirai... Donnez-moi vos conseils... ce que
vous me direz, je le ferai... Je veux me venger de Napolon, voil tout!

--C'est fort bien, je vous approuve. Mais je serais un misrable
si je vous encourageais ainsi sans vous raisonner les difficults
de l'entreprise. Vous tes encore sous l'influence d'une lgitime
indignation, vous ne prvoyez aucune difficult. L'esprit est prompt
et saute par-dessus les obstacles. Moi qui suis plus calme et n'ai pas
les mmes motifs de prcipitation, je devine les dangers, je vois les
murs qui se dresseront devant vous, au premier pas, barrant la route et
couvrant le but que vous voulez atteindre...

--A qui hait comme moi,  qui veut comme moi sa vengeance, nul obstacle
n'est infranchissable, et aucun pril n'est suffisant pour empcher la
volont de parvenir l o elle a dcid de vous conduire. J'ai fait le
sacrifice de ma vie, comte; sans vous, sans cet espoir que vous m'avez
fait luire, comme un phare, et qui va dsormais me guider dans mon
naufrage, je serais tendu l, sur la route, le corps perc... A qui
est dcid  donner existence pour existence, l'ennemi quel qu'il soit
appartient!... Tout homme qui veut frapper est assur de russir, s'il
ne regarde pas derrire lui, mais devant, s'il renonce  la fuite, au
salut,  l'espoir, et si d'avance il a dcid de faire l'change de
deux vies...

--Napolon est bien gard. Vous ne sauriez aisment aujourd'hui
approcher de lui. Ne pensez-vous pas que votre nom donn  la police
de Rovigo, votre signalement transmis  tous les officiers,  tous les
gendarmes,  tous les agents de l'Empire, suffiraient  vous interdire
cet accs, ce combat corps  corps que vous souhaitez? Croyez-moi,
mon jeune ami, un tyran comme Napolon ne s'attaque pas de face et au
grand jour, mais par derrire et dans l'ombre. Renoncez  votre ide
chevaleresque d'offrir votre sang en sacrifice. Ne cherchez pas 
aborder votre ennemi, fuyez-le plutt et attendez votre heure!

--Je ne puis pas attendre... mon sang bout et ma haine veut tre
assouvie, brlante...

--Je ne vous dis pas de renoncer  votre nergique dessein, je vous
conseille de combiner plus froidement le chtiment que vous voulez
infliger  celui qui vous a si cruellement atteint.

--Que faut-il faire?... Avez-vous une ide?... Vous avez peut-tre
le projet, vous aussi, de frapper cet homme?... Oh! peu importe que
ce soit au visage ou dans les reins! C'est dans l'ombre qu'il m'a
bless, moi, ce n'est pas  face dcouverte qu'il m'a vol mon Alice...
Il s'est gliss, la nuit, comme un brigand, et c'est dans un lche
guet-apens que j'ai succomb... Parlez, comte, je suis dans vos mains,
je vous appartiens...

--Eh bien! sachez qu'il existe depuis longtemps des centaines de
braves qui, comme vous, sont anims du dsir de faire disparatre
Napolon. Pour n'tre pas aussi personnelle que la vtre, notre haine
est vigoureuse et persistante. Ce sont pour la plupart des mcontents;
il y a parmi eux d'anciens rpublicains, des jacobins non convertis
ou qu'on a nglig de pourvoir d'une baronnie, d'un sige au Snat ou
d'une dotation; il s'y rencontre aussi des philosophes qui rvent une
fdration des nations d'Europe comme cela se voit parmi les tats
amricains, et avec eux des royalistes sincres, comme votre serviteur,
car je ne dois pas vous cacher le motif qui me pousse  dtester
Napolon et  souhaiter la fin de sa terrible dictature... Je veux
rtablir Sa Majest le Roi de France sur le trne de ses pres... Nous
ne sommes gure que trois qui ayons en ce moment cette ide fixe et
la persuasion de la russite prochaine: moi, M. de Vitrolles et M. de
Neipperg.

--Je ne m'occupe pas de politique, rpondit Henriot vivement. Jusqu'
ce jour j'ai servi fidlement Napolon et j'ai eu peu de temps, je
l'avoue, au milieu des champs de bataille, pour examiner si son pouvoir
tait lgitime ou non, si la faon dont il l'exerait tait nuisible ou
heureuse... Ne me parlez donc pas des ides, des plans de gouvernement
de ces ennemis de Napolon... Je n'ai rien de commun avec eux... Je
suis un homme qui cherche  se venger d'un autre homme, voil tout!

--Je l'entends bien ainsi! reprit Maubreuil, inquiet, redoutant de
voir lui chapper cette me, accessible  la vengeance, rebelle  la
trahison. Ce que je vous dis de nos socits secrtes, qui ont dj
 plusieurs reprises montr leur force et leur audace aux sbires de
Napolon, c'est pour vous indiquer des compagnons, des amis, qui
au besoin sauraient vous offrir un asile, vous guider, et qui vous
permettront d'accomplir, seul, si vous le voulez, votre hardi dessein.
Rien de plus.

--J'accepte cet appui, s'il en est ainsi.

--Vous garderez toute libert avec les Philadelphes; c'est le nom
qu'ont pris les ennemis de Napolon. Je vous l'ai dit: toutes les
opinions sont admises chez eux. Entre eux un lien commun, la haine de
Napolon, et un but unique vers lequel tous tendent: la disparition du
tyran!...

--O pourrai-je me rencontrer avec ces Philadelphes?

--Actuellement la mort, la prison, la proscription ont fait de graves
ravages dans leurs rangs. L'un de leurs chefs principaux tait le
colonel Oudet...

--Je l'ai connu. C'tait un beau, alerte et brillant cavalier. On le
disait tout occup des femmes...

--C'tait une faon  lui de dguiser la gravit de ses projets. Il a
t tu  Wagram dans une embuscade, dit-on. Depuis, c'est le gnral
Malet qui est le chef des Philadelphes, le centre de tout ce qui est
attir dans la lutte contre Napolon, le foyer de toute haine et de
toute vengeance rayonnant vers le trne des Tuileries...

--J'irai trouver le gnral Malet, dit rsolument Henriot. O puis-je
le voir?

--Vous vous rendrez  la maison de sant du docteur Dubuisson...

--A quel endroit?

--En haut du faubourg Saint-Antoine, tout proche la barrire du Trne...

--Bien. Mais comment y pntrer?

--Le docteur Dubuisson n'est pas un gelier. Le gnral prisonnier est
l'objet de certaines faveurs. Il peut recevoir des visites. Seulement
Rovigo veille aux portes. Vous ferez attention  ne pas attirer la
surveillance des agents qui observent et dpistent ceux qui se rendent
chez le gnral.

--Comment Malet me recevra-t-il? Il est prisonnier, il a dj conspir,
et dj il fut victime de la trahison. Qui lui donnera confiance en
moi?...

--Vous vous prsenterez en disant: Je viens de Rome et je veux aller 
Sparte...

--C'est le mot d'ordre?

--Oui. Ne l'oubliez pas.

--Ce mot d'ordre, n'est-ce pas le point de dpart de ma vengeance?...
Je n'aurai garde de l'oublier... Mais, vous-mme, comte de Maubreuil,
ne faites-vous point partie des Philadelphes?

--Je suis de coeur avec eux. Les conspirateurs, je vous le dirai
franchement, m'ont toujours dcourag des conspirations. On parle
beaucoup, et l'on agit peu dans ces conciliabules. Et le bavardage
ne cesse que lorsqu'une oreille indiscrte en ayant recueilli les
chos, la police survient et envoie tout le monde en prison...
Les Philadelphes avaient du bon, je ne dis pas... Mais leur
chef, le gnral Malet, ruminait des conceptions vraiment trop
extraordinaires... il attendait d'un vnement guerrier le signal du
soulvement qu'il projetait... il comptait sur un boulet autrichien ou
russe pour en finir avec l'Empereur... Il y a mieux et plus sr!...
pour abattre le tyran, un homme vaut mieux qu'un canon... Tant qu'il
n'y avait du ct de Malet que l'espoir en l'artillerie, j'augurais
mal de sa russite;  prsent je suis plus confiant, je suis presque
certain de son succs...

--Pourquoi cela, comte?

--Parce que, plus heureux que Diogne, et cela sans lanterne, il a, un
peu grce  moi, trouv un homme...

--Qui donc?

--Vous!...

Henriot prit la main de Maubreuil et la serra nergiquement.

--Je serai l'homme sur lequel vous comptez! Les Philadelphes trouveront
en moi l'arme qu'il faut... j'en fais le serment!... A prsent je veux
vivre; oui, vivre pour me venger!... Comte, que faut-il faire cette
nuit... demain? quand dois-je agir? je me laisse guider par vous, comme
un enfant...

--Eh bien! venez!... La nuit s'claircit et l'aube bientt va rendre
les routes dangereuses pour ceux qui conspirent... Suivez-moi jusqu'
la ville voisine; l vous trouverez des vtements civils, l nous nous
sparerons...

--En vous quittant, j'irai  la maison de sant du docteur Dubuisson...
Mais quand nous reverrons-nous?

--Quand il le faudra... au jour de votre vengeance!...

--Ce sera bientt... Ah! comte, je suis bien malheureux!

Et Henriot, dont les nerfs alors se dtendirent, incapable de surmonter
plus longtemps la crise nerveuse qui le secouait, suivit le tentateur
en pleurant silencieusement sur la route.

Maubreuil, tout  fait satisfait, murmurait en regardant blanchir la
cime des arbres au loin:

--Ce rveur de gnral Malet va enfin avoir ce qui lui manquait... un
bon poignard emmanch dans une main solide!...




X

EN ROUTE VERS L'ABIME


Wilna,--en russe Vilno,--l'ancienne capitale de la Lithuanie, o
s'levait jadis le temple du Jupiter tonnant de l'Olympe Scandinave,
tait en fte et le canon faisait vibrer les vitraux de la cathdrale
de Saint-Stanislas.

Sur l'emplacement de l'autel paen o la chrtienne basilique dressait
victorieusement ses deux tours byzantines, les hardis navigateurs
normands venaient invoquer la divinit farouche qui disposait de la
foudre et prsidait aux combats. Puis ils dtachaient leurs barques
troites et s'enfonaient dans les brumes et dans l'inconnu, les proues
en col de cygne tournes vers ces villes opulentes de l'Occident,
vers ces monastres emplis d'orfvrerie et ces villages entours de
champs fertiles, qu'on devait rencontrer et piller, des embouchures de
la rivire de Seine au pont de bois de Paris, fabuleuse cit, proie
tentante des aventuriers du Nord.

De Wilna, cit sainte, comme des vagues, l'une poussant l'autre,
peuplades, tribus, nations, emportes par un courant mystrieux et
puissant, s'taient rpandues sur l'ouest. Jusqu'au ras des murs de
Paris que dfendirent hroquement Eudes, comte, et Gozlin, vque,
aids des bourgeois et du menu peuple, leurs flots barbares taient
venus battre. Puis ces mares humaines, laissant derrire elles
quelques alluvions, comme en terre neustrienne, dans un reflux non
moins trange et irrsistible, s'taient trouves reportes au marcage
originel, aux fiords, aux ctes basses et aux archipels embrums des
mers septentrionales et des plages borales.

Il semblait qu'un travail secret agitt perptuellement ces lointains
ocans humains, et qu'un mouvement de va-et-vient fatal dt les ramener
une fois encore vers ces terres occidentales o jadis les fils d'Odin,
vtus de peaux de btes, avaient enfonc l'avant de leurs barques et
plant le fer de leurs lances.

De Wilna, de nouvelles hordes n'allaient pas tarder  dvaler sur
l'Europe centrale et rouler leurs masses torrentueuses jusqu'au pied
des tours de Notre-Dame de Paris.

Le fracas de l'artillerie que les cloches de Saint-Stanislas
accompagnaient de leurs cadences argentines, les roulements sourds des
tambours, le dchirement aigu des trompettes et le cliquetis sonore des
sabres, des fusils, des lances, des arcs, des carquois entre-choqus
dans la marche pesante d'un corps de troupe dfilant, donnaient  la
petite ville bourgeoise et savante, riche de bibliothques, de muses
et de gymnases, un aspect martial et joyeux.

Sur le chteau flottait l'tendard des czars.

La foule, de la route de Saint-Ptersbourg  la cathdrale, ds les
premires heures, s'tait porte; groupe, campe, entasse, juche sur
des escabeaux, perche aux chelles, agglutine aux fentres, accroche
mme aux poteaux des lanternes et suspendue en grappes aux grilles du
chteau, la paisible population cherchait par tous les moyens possibles
 voir de son mieux et au plus prs S. M. Alexandre Ier, empereur de
toutes les Russies, faisant son entre solennelle dans sa belle ville
de Wilna.

Un peu avant midi, le czar parut. Il tait entour d'un brillant
tat-major. On se montrait dans son cortge le ministre de l'Intrieur,
prince Kotchoubey; le ministre de la police, le plus important des
fonctionnaires, Ballachoff; le grand matre du palais, comte Tolsto;
M. de Menchode, envoy extraordinaire auprs de l'empereur des
Franais, revenu de sa mission. Rapportait-il la paix ou la guerre? on
l'ignorait encore. Derrire ces personnages venait le gnral allemand
Pfuhl, tacticien mrite, prcdant un groupe de gnraux, diversement
clbres, et  qui la population fit des ovations diffrentes. L
chevauchaient Barclay de Tolly, ancien pasteur de Livonie devenu
gnral, stratgiste consomm, mais vieilli et peu aim; Beningsen,
le gnral qui avait t vaincu dans la prcdente guerre de Pologne;
le prince Bagration, commandant l'arme du Dniper; et enfin le vieux
Koutousoff, que Napolon avait battu  Austerlitz et qui s'tait
justifi de sa dfaite en prouvant qu'on n'avait pas cout son avis
qui consistait  ne pas livrer bataille tant que l'archiduc Charles ne
serait pas arriv.

La foule, en apercevant Koutousoff, redoubla d'acclamations. Ce gnral
tait considr comme l'lve et le successeur du clbre Souwaroff. On
lui attribuait des secrets stratgiques merveilleux. Il profitait de
l'norme impopularit de l'Allemand Barclay de Tolly.

Un peu  l'cart du groupe des gnraux, s'entretenant, le sourire aux
lvres, de choses frivoles ou insignifiantes, changeant des remarques
sur la population lithuanienne range en files profondes tout le long
du parcours du cortge imprial, parlant peut-tre des dernires modes
de Paris ou d'_Atala_, le touchant roman de M. de Chateaubriand,
trois personnages, lgants, d'aspect plus polic que la plupart des
fonctionnaires et des militaires composant cette escorte demi-barbare,
fermaient la marche et prcdaient les troupes.

Ces trois cavaliers taient le comte d'Armsfeld, envoy de Sude, le
confident du tratre Bernadotte; le prince Rostopchine, gouverneur de
Moscou, et le comte de Neipperg, envoy secret d'Autriche.

Ces trois hommes, galement funestes pour la France, distingus et
souriants, devisant sur des sujets mondains en caracolant derrire les
gnraux d'Alexandre, devaient tre les fossoyeurs de la Grande Arme.
Dans la cit d'Odin, l'antique ville des corbeaux, ils taient les
sinistres oiseaux noirs qui allaient arracher les premires plumes 
l'aigle bless.

Aprs le service religieux  la cathdrale, l'empereur Alexandre
se rendit au chteau et reut les dputations des notables et des
propritaires de Wilna.

Au cours de la rception, un courrier extraordinaire fut annonc.

Alexandre, surpris de l'arrive de ce messager, suspendit la rception
et donna l'ordre qu'on l'introduist sur-le-champ.

Il se nommait Dividoff et tait l'un des principaux secrtaires de
l'ambassade de Russie  Paris. L'ambassadeur l'envoyait pour informer
le czar d'un incident fcheux survenu  Paris.

M. de Czernicheff, charg d'une mission en France et que Napolon
traitait avec amiti, avait profit de ses relations dans le haut
personnel administratif franais, et de la complaisance nuisible et
coupable avec laquelle on le laissait pntrer dans les bureaux,
pour corrompre un employ du ministre de la Guerre et lui faire
livrer, moyennant espces, des pices fort importantes, concernant
la situation des places, les approvisionnements et l'organisation de
l'arme ainsi que les places d'attaque, en prvision d'une guerre avec
la Russie. Malheureusement, M. de Czernicheff avait laiss tomber
aux mains de la police une lettre contenant le nom du tratre et des
rvlations prcises sur ses coupables agissements. Un des domestiques
de l'ambassade russe, qui avait servi d'intermdiaire, tait en prison,
et le prince Kourakin, l'ambassadeur, avait vainement rclam son
serviteur en invoquant les privilges diplomatiques.

M. Dividoff tait donc envoy spcialement pour expliquer  l'empereur
Alexandre cette situation. Napolon tait furieux et ne doutait pas que
la Russie, tout en multipliant les envoys et les assurances de paix,
ne se prpart secrtement  la guerre et ne chercht  en rejeter sur
lui la responsabilit aux yeux de l'Europe et devant l'histoire. Cette
dcouverte lui avait fait brusquer la mise en mouvement de ses troupes.

Et M. Dividoff ajouta:

--Sire, le marchal Davout, qui commande le 1er corps, est dj en
route!

--Vous l'avez vu? demanda vivement Alexandre.

--De mes yeux vu, au del de la Vistule, frontire de Prusse, 
Elbing...

--Combien d'hommes?...

--Le marchal Davout, Sire, avait sous ses ordres, quand je l'ai
crois, me rendant  Ptersbourg aussi vite que les chevaux et les
chemins me le permettaient, quatre corps de troupes: les divisions
Morand, Friant, Gudin, Desaix et Compans... en tout 63,000 hommes!

--Et des hommes comme ceux qui composent les divisions Morand et
Friant, commands par le prince d'Eckmhl! dit Alexandre devenu pensif.

Il ajouta aussitt, un clair de fiert aux yeux:

--C'est donc la guerre!... Le prince d'Eckmhl, aprs avoir amen ses
troupes de l'Oder  la Vistule, marche vers le Nimen... la frontire
russe ne va pas tarder  tre viole... Oui, c'est bien la guerre!...
je m'y attendais... je m'y suis prpar et la Russie me trouvera
prt  supporter, avec l'appui de Dieu, le choc terrible que vous
m'annoncez... Merci, monsieur, de votre renseignement, il est prcieux;
quant  la saisie des papiers importants que le colonel Czernicheff
s'tait habilement procurs  Paris, rassurez-vous; cette saisie a t
heureusement tardive... Ces documents inestimables, je les ai... ils me
serviront  contrler les notes confidentielles que vous nous apportez
de la part de notre fidle ambassadeur, le prince Kourakin.

Ayant flicit ainsi M. Dividoff, l'empereur Alexandre fit aussitt
mander prs de lui les gnraux qui composaient son tat-major et les
ministres qui l'avaient accompagn  Wilna.

Un peu surpris de cette brusque convocation qui interrompait les
rceptions et les ftes, les gnraux et les ministres prirent place
 ce conseil de guerre improvis en se lanant les uns aux autres des
regards souponneux. En Russie, o le caprice du souverain est tout,
les plus hauts fonctionnaires ne sont jamais  l'abri d'une disgrce,
bientt suivie d'un ordre d'exil, et la rivalit tait grande entre les
gnraux. Chacun accusait secrtement son collgue de l'avoir dnigr
auprs du matre et de prparer son renvoi.

Alexandre fit part des nouvelles que M. Dividoff apportait. Le corps
de Davout tait en marche, et s'avanait  travers la Prusse orientale
vers la Russie. Dans quelques semaines, peut-tre avant, le Nimen
serait franchi et le sol russe verrait pour la premire fois les
terribles soldats de Napolon fouler ses tendues vierges d'invasions.
On pouvait considrer la guerre comme dclare. Il n'y avait plus
d'illusions pacifiques  entretenir. Chacun devait se prparer 
une lutte opinitre, et la paix ne s'tablirait que sur un champ de
bataille dsastreux, o la Russie serait irrvocablement crase, ou
bien  Paris!...

--Oui! oui!  Paris! crirent les gnraux enthousiasms, portant la
main  leurs pes, prts  s'engager par un serment solennel.

Alexandre Ier tait un jeune empereur, mais il avait des desseins mris
et possdait un sang-froid politique de vieux diplomate. Il laissa
tomber l'lan tapageur de ses gnraux, et se plongea dans une profonde
mditation.

La nouvelle de la marche en avant du corps de Davout ne le surprenait
gure. Il prvoyait depuis longtemps cette guerre, et l'on peut
affirmer qu'il l'avait cherche, provoque, pour ainsi dire rendue
force, ncessaire et presque invitable, assurment. N'avait-il
pas notamment rclam l'vacuation de la Prusse par les troupes de
Napolon? Qu'aurait-il exig de plus de la France vaincue? Bien que
Napolon ait gard aux yeux de la postrit la responsabilit d'une
provocation tmraire adresse  ce colosse du Nord, et tout en
reconnaissant que, confiant dans sa force, gris par le vin de la
gloire bu  toutes les coupes de l'Europe, entran par la fureur
conqurante et acquisitoire, semblable  la folie du joueur emball,
qui risque ses gains et son avoir sur une dernire carte, il n'ait
pas trs nergiquement tent de conserver la paix, il est certain que
depuis longtemps Alexandre s'attendait  ce formidable duel et qu'il
s'tait exerc, prpar, arm en vue du combat qu'il prvoyait et qu'il
ne fit rien pour l'empcher.

A Tilsitt,  Erfurt, dans ces grandes parades pompeuses et
tourdissantes, il avait sans doute tmoign envers Napolon d'une
admiration profonde. Il tait sincre alors, le jeune empereur, et son
exaltation logieuse n'avait pas le caractre d'une menteuse flatterie.
Son enthousiasme, manifest publiquement et  plusieurs reprises, pour
son glorieux hte du radeau du Nimen et du palais de Berlin, n'eut
jamais le caractre d'une trompeuse comdie. Mais tout en admirant
rellement le grand soldat victorieux, tout en se montrant fier et
mme heureux de son intimit avec lui, ravi et grandi, se trouvant
trait par le puissant Csar de France comme un gal, comme un associ
au partage du monde, Napolon ayant l'Occident et Alexandre l'Orient,
son me slave s'ouvrait  la fois  l'admiration et  l'envie: plus il
trouvait grand Napolon, plus il souhaitait le rabaisser et l'abattre.
En mme temps que son orgueil tait satisfait de cette galit
souveraine, un autre sentiment envahissait l'me du jeune czar. Il
se disait que Napolon renvers, battu, proscrit, tu, sa puissance
serait dtruite, son prestige de gloire vanoui pour longtemps, pour
toujours peut-tre en France, et qu'avec la chute de l'Empereur
s'accomplirait aussi l'effondrement de cette nation vaillante et
dangereuse, qui reprsentait la Rvolution, se rvlait impie ou peu
croyante dans tous ses actes, et qui n'avait pas craint, aprs avoir
proscrit les prtres de sa religion et renvers les autels, de couper
la tte  un roi,  Louis XVI, son matre lgitime.

Et Alexandre se disait aussi qu'il lui appartenait d'tre le justicier
de son poque. Il chtierait les Franais de leur rvolte contre leur
souverain, il effacerait dans le sang des batailles la souillure
rvolutionnaire, et  Napolon qui n'tait qu'un Robespierre plus
puissant, plus terrible que l'homme de la guillotine, vrai boucher de
l'Europe, rgicide  sa faon, frappant les souverains  coups de canon
et promenant des rives du Tage au bord du Nimen son drapeau tricolore
qui tait celui des jacobins, il terait, si Dieu prtait force  ses
armes, ce pouvoir immense, vritable outrage aux monarques tenant leur
couronne de Dieu, menace perptuelle pour tous les trnes.

En mme temps qu'il rvait de devenir l'arbitre du monde, le roi
des rois d'Europe,--car quel potentat pourrait rivaliser avec lui
s'il venait  bout de Napolon?--un certain ressentiment familial
lui tenait au coeur: Napolon, rsolu  divorcer afin d'pouser une
princesse susceptible de lui donner un hritier, avait laiss presque
officiellement pressentir qu'une alliance avec la Russie lui serait
prcieuse. La grande-duchesse Anne, soeur d'Alexandre, avait mme t
avertie des dmarches de Napolon. Le mariage russe tait dj annonc,
quand brusquement, en prenant le prtexte d'une question de rites, et
paraissant s'effrayer de l'introduction au Palais des Tuileries d'un
pope et d'une liturgie grecque, Napolon avait rompu les pourparlers,
en hte dcid et conclu son mariage avec l'archiduchesse d'Autriche.

Tous ces lments divers avaient modifi l'tat d'me d'Alexandre 
l'gard de Napolon. Il l'admirait toujours, il n'en tait que plus
ardent  vouloir le vaincre. Plus tard il devait le har d'une aversion
profonde, et, vaincu, l'accabler.

Il calculait alors, outre les avantages de la position et l'importance
des forces dont il disposait, le bnfice d'un apport moral
considrable rsultant de la lassitude visible qui s'emparait de
la nation franaise, puise par vingt ans de combats; il tablait
galement sur l'hostilit sourde mais certaine de tous les petits rois
et des principicules que Napolon avait absorbs dans son Empire, dont
il avait teint le rayonnement en son clatant foyer de gloire.

Il possdait  l'gard de ces forces morales des donnes aussi exactes,
aussi prcises que celles que M. de Czernicheff lui avait procures
sur l'tat des armes franaises, en change d'un peu d'or compt  un
commis des bureaux de la Guerre.

Ce n'tait donc pas  la lgre qu'il se rsolvait  la bataille,
refusant les dernires propositions que Napolon lui avait fait
transmettre par M. de Narbonne et par M. de Lauriston. Mais, au moment
d'engager un si formidable combat, l'motion le prenait: l'adversaire
tait si fort, si glorieux, si habitu  vaincre, et il tranait
avec lui toute une nation qui ignorait la retraite! La Victoire,
ailes dployes, ne semblait-elle pas faire partie de l'avant-garde
franaise? De l, l'air soucieux avec lequel il accueillait l'explosion
d'enthousiasme patriotique des gnraux, et la mditation o il s'abma
 la suite.

Quand il rompit le silence que personne n'avait os interrompre, ce
fut pour demander aux militaires rassembls en conseil s'ils avaient
un plan  lui soumettre, un projet  discuter, et quelle tactique ils
conseillaient de suivre pour rpondre  la marche sur le Nimen du
corps de Davout.

Le gnral Barclay de Tolly exposa, le premier, son plan. Il consistait
 ne pas attendre Napolon en personne. On n'avait affaire, quant 
prsent, qu'au prince d'Eckmhl, il fallait lui barrer la route et
anantir son corps, avant qu'il ft rejoint par ceux de Ney ou de
Victor. L'immense arme de Napolon tait parpille en Espagne, en
Hollande, en Prusse, en Italie; il ne fallait pas lui donner le temps
de se runir, et la bataille devait tre livre, avec la concentration
de tous les corps en route, de la Vistule  l'Oder.

C'tait la tactique ordinaire de Napolon. Elle lui avait assur la
victoire  Austerlitz, comme  Wagram. Le secret de son gnie militaire
consistait  se porter en avant,  attaquer avec des forces suprieures
l'ennemi divis,  empcher sa jonction et  se retourner ensuite sur
le second tronon, en bnficiant de l'lan, de la confiance issue de
la victoire, en accablant un adversaire affaibli et dmoralis.--Il
faut battre Napolon avec les armes de Napolon, conclut Barclay de
Tolly: c'est  force d'tre vaincus par lui que nous aurons appris  le
vaincre. Montrons-lui que, s'il est bon professeur, nous ne sommes pas
mauvais coliers!...

Le prince Bagration, l'Allemand Pfuhl, le gnral Beningsen
approuvrent leur collgue.

Tous conseillrent la marche en avant: il ne fallait pas accorder 
Napolon le temps de s'organiser, on devait surprendre Davout, le
refouler, envahir le grand-duch de Varsovie, puis la Prusse, et
livrer combat successivement  tous les corps qu'on rencontrerait.
On n'aurait qu' achever la victoire quand le marchal Ney arriverait
avec ses soldats de Mayence et du Rhin; le prince Eugne qui amenait
ses troupes de plus loin encore, de la Lombardie, serait oblig de se
rendre sans pouvoir livrer bataille. Enfin, puisqu'on avait termin
la guerre avec les Turcs et qu'on disposait de l'arme du Danube
commande par l'amiral Tchikackoff et de l'arme de Volhynie commande
par le gnral Tormasoff, on prendrait  revers les dbris des corps
successivement crass en marchant par Lembey et Varsovie sur le flanc
des Franais. Rien alors ne pourrait plus arrter l'arme russe,
dcuple par ses victoires successives, et si l'on rencontrait Napolon
vers Dresde ou Leipsick, on lui livrerait bataille avec des contingents
bien suprieurs. Cette fois, il serait vaincu.

Ce plan sduisit tout d'abord Alexandre. Il correspondait  des
ides hardies que sa vaillance aimait et la marche en avant ne
pouvait dplaire  un jeune empereur, impatient de gloire et assoiff
de revanche. La possibilit de vaincre Napolon en employant sa
tactique, en tombant successivement sur ses corps isols, flattait son
amour-propre: le mirage d'une destruction complte de l'arme franaise
et peut-tre d'une marche sur Paris  travers l'Allemagne reconquise,
grce  l'appoint des armes du Danube et de Volhynie, sduisait son
imagination orientale.

Il remercia et flicita ses gnraux, se rservant dans une seconde
dlibration, aprs avoir reu des renseignements militaires prcis sur
la position de divers corps franais et sur la mise en mouvement du
corps du prince d'Eckmhl, d'arrter dfinitivement le plan de combat.

Il remarqua seulement qu'un seul des chefs militaires n'avait pas parl.

--Et vous, prince, vous ne dites rien? N'avez-vous donc aucun plan 
nous proposer ou bien vous ralliez vous simplement  l'avis qui vient
d'tre exprim? demanda Alexandre  Koutousoff.

Le vieux gnral hocha la tte et rpondit d'une voix sombre, avec un
mouvement d'paules significatif:

--On est mal venu, lorsque la trompette a dj sonn, et que l'pe est
 moiti hors du fourreau, de conseiller d'interrompre la sonnerie et
de faire retomber, au moins pour un temps, l'pe dans sa gaine...

--C'est donc cela que vous me conseillez? dit vivement Alexandre, la
paix, l'humiliation... Napolon vous fait peur!

--Je pourrais avoir peur d'une lutte avec Napolon sans tre pour cela
un poltron, Sire, dit le vieux guerrier froiss. J'ai cout en silence
mes jeunes collgues parler d'envahir le grand-duch, de traverser la
Prusse, mme de nous promener  travers l'Allemagne et de gagner ainsi
les frontires de France, d'atteindre Paris peut-tre... Ce sont l des
rves! Je ne dis pas qu'ils soient irralisables, mais pas  prsent...
Plus tard!... Quand Napolon aura t vaincu... car il peut l'tre;
mais  la condition de ne pas se jeter tourdiment au-devant de lui, de
ne pas se prcipiter dans le pige toujours ouvert de son gnie et de
son incomparable audace que la fortune a jusqu'ici rcompenss...

--Un pote latin, je crois, a dit cela, gnral, interrompit Alexandre
avec un lger sourire, et il pensait: Ce vieux brave radote!

--Un autre pote a dit aussi, rpondit vivement Koutousoff, un
fabuliste franais, qu'il ne fallait pas vendre la peau de l'ours
vivant... Napolon est toujours debout... vous le peignez  terre,
mais, pour le moment, il est toujours vainqueur et le plus formidable
gnral triomphant qui soit... Rien qu' son nom les armes s'enfuient
et les villes s'ouvrent... Vous serez  la merci d'une bataille si
vous allez au-devant de Napolon... Ce que je dis l, ce n'est pas
moi qui l'ai vu et compris le premier... j'en ai fait mon profit, je
souhaiterais, Sire, que tout le monde ici en ft comme moi persuad.

--Et qui donc vous a donn des leons,  vous, minent stratgiste?
demanda ironiquement le czar.

--Un diplomate autrichien, qui est en mme temps gnral... M. le comte
de Neipperg, rpondit Koutousoff... Que Votre Majest fasse venir M.
de Neipperg et l'interroge, il lui dveloppera son plan que j'admire
et que j'approuve... C'est le seul que je suivrais si Votre Majest me
faisait l'honneur de me confier le commandement en chef de ses armes
et la responsabilit du salut de la Russie! ajouta avec gravit le
vieux guerrier, dont les paroles et l'attitude surprirent tous les
assistants de ce dcisif conseil.

Au dehors des cris, des rumeurs s'levaient de la foule. Le bruit de la
guerre dclare et de l'arrive prochaine des Franais sur le Nimen
s'tait propag  la suite du passage du courrier extraordinaire.

--Vive notre pre le Czar!... A bas Barclay!... Vive Koutousoff!... Que
Koutousoff soit chef!...

Voil ce que criait cette foule sous les fentres du palais o
dlibrait Alexandre.

L'acclamation populaire lui dsignant Koutousoff comme gnralissime
fit une impression assez vive sur son esprit. La fermet avec laquelle
l'mule de Souwaroff avait conseill d'attendre Napolon et non de se
porter imprudemment au-devant de lui le dcida  examiner de plus prs
le projet de Koutousoff.

--J'interrogerai M. de Neipperg, dit-il, je le savais homme trs
bien inform des affaires d'Europe; il m'a donn des indications
intressantes dj, dans un mmoire qu'il m'a remis, sur l'tat des
esprits en France et sur les dispositions de la cour d'Autriche 
l'gard du dangereux gendre de notre bien-aim frre Franois; mais
j'ignorais qu' ses talents de diplomate il ajoutait des connaissances
d'art militaire... Sur votre avis, gnral, je prendrai donc aussi
conseil de M. de Neipperg et je soumettrai son plan  votre examen 
tous, messieurs, conclut Alexandre en levant la sance.

--Faites venir galement, Sire, M. d'Armsfeld, l'migr sudois, et
avec lui le comte Rostopchine, dit Koutousoff en se retirant, tous les
trois sont d'accord sur le danger qu'il y aurait  aller  la rencontre
de Napolon, sur l'avantage qui rsultera de l'attente!

Alexandre aussitt manda prs de lui les trois personnages dsigns par
le vieux gnral.

Il leur rpta la question qu'il avait pose au conseil des gnraux,
s'adressant d'abord  M. de Neipperg.

M. de Neipperg, aprs avoir remerci l'empereur Alexandre de sa
flatteuse interrogation, lui confirma le plan qu'il avait imagin et
dont Koutousoff avait indiqu les grandes lignes.

Bien loin de songer  s'avancer au-devant de Napolon, selon le
projet de Neipperg, soumis et concert avec M. d'Armsfeld et le
gnral Rostopchine, il fallait au contraire reculer, reculer
sans cesse devant lui, faire le dsert, en face, sur les cts,
derrire, partout autour de lui... en l'attirant dans l'intrieur de
l'immense empire, on le vouait, lui et son arme,  une destruction
complte!... Ce n'tait pas d'un seul coup et brillamment, dans
la fume et le tapage d'une grande bataille, qu'on anantirait sa
puissance, mais on l'mietterait... par bribes on lui arracherait le
sceptre des combats... Il faudrait viter autant que possible les
grandes rencontres et faire la guerre d'escarmouches... rgiments
par rgiments, compagnies par compagnies, homme par homme, on lui
dvorerait son arme... comme une bande de loups qui laisse passer le
troupeau et se jette sur les tranards, sur les isols, on rongerait
ses magnifiques corps d'arme. Ce que l'Espagne avait si hroquement
tent et si grandement russi avec ses gurillas et ses partisans, on
pourrait l'oser avec les Cosaques... Platoff, leur hetman, n'tait-il
pas l, prt  cette guerre de ruses, de surprises, de brusque
irruption, puis de fuite soudaine et de retour rapide et inattendu...
une guerre d'oiseaux de proie au vol tournoyant, fondant sur les
victimes  dpecer, disparaissant au fond de l'horizon, quand elle
bouge et fait mine de les chasser, pour revenir bientt la harceler
plus faible, moins capable de rsister. Les Parthes et les Scythes
ainsi se dfendaient en attaquant, poigne de moustiques aux prises
avec le lion... Les lances des Cosaques seraient les aiguillons de ces
moustiques... le lion, impuissant et ensanglant, s'en retournerait
honteux et bless... la gloire tait dans le succs final et non dans
les moyens de l'obtenir... Par l'espace, par la fuite, par la solitude,
voil comment il fallait dfendre le sol russe. C'tait une fosse
immense qu'il s'agissait de creuser devant la Grande Arme... elle y
coulerait, et ne se relverait d'une de ces tombes de neige que pour
trbucher et s'enterrer dans la suivante. La terre russe se dfendrait
d'elle-mme: dans ses steppes invincibles, imprenables et contre
lesquels le canon, comme le gnie de Napolon, seraient impuissants,
elle engloutirait jusqu'au dernier Franais, si ce Franais s'obstinait
 ne point battre en retraite!...

Neipperg dveloppa avec prcision ce plan vritablement gnial et
terrible que lui avait inspir sa haine contre Napolon.

Le czar, frapp par les raisons qui lui taient fournies, approuva
silencieusement les ides de M. de Neipperg. Puis, se tournant vers M.
d'Armsfeld,  son tour il l'interrogea.

L'agent sudois appuya le plan de M. de Neipperg. La retraite, la fuite
mme taient glorieuses, comme une marche en avant, si la victoire
tait au bout. On reviendrait alors sur la route parcourue et l'on
reconduirait les Franais, au del du Nimen, au del de l'Oder, au
del du Rhin, peut-tre!...

M. d'Armsfeld ajouta que Sa Majest pouvait compter sur l'appui de la
Sude. Bernadotte, fidle aux engagements pris envers la Russie, se
dgageait compltement de la cause franaise. Pour accentuer la rupture
avec Napolon, il avait rclam la cession de la Norvge que gardait
le Danemark, et renonc  la Finlande que Napolon lui offrait au
dtriment de la Russie. Il avait en outre demand un subside de vingt
millions. Napolon avait, comme s'y attendait le prince royal, refus
d'accepter ces conditions. Bernadotte serait donc l'alli de la Russie
et il s'engageait  suivre jusqu'au bout la fortune de ses nouveaux
amis,  combattre, jusqu' la victoire finale, Napolon.

Alexandre couta avec grand plaisir la communication de M. d'Armsfeld.
L'appoint des Sudois n'tait pas  ngliger. Le prestige de Bernadotte
comme homme de guerre tait trs grand en Russie. Par des bouches
intresses, Bernadotte faisait mousser ses capacits militaires. Il se
donnait comme l'gal de Napolon, insinuait que c'tait lui l'auteur
principal de ses victoires et prtendait qu'il tait le seul homme de
guerre en Europe capable de le battre. Le prestige des lieutenants de
Napolon tait si grand alors que tout le monde en Russie et en Sude
ajoutait foi aux gasconnades du perfide marchal de l'Empire. Cet
envieux et intrigant personnage n'tait encore que prince royal de
Sude; en servant la Russie et en trahissant son Empereur, qui avait
fait marchal, prince de Ponte-Corvo, et avait combl de dignits
et d'argent son ancien camarade des armes de la Rpublique, il
comptait bien recevoir, pour prix de sa trahison, la couronne. Judas,
frquemment, encaisse plus de trente deniers.

--Eh bien! messieurs, reprit le czar, en prsence des observations
et renseignements pleins d'intrt de M. le comte d'Armsfeld, je me
rends entirement  vos ides... J'adopte le plan si inattendu, si
simple et si grand  la fois de M. de Neipperg... Nous couterons notre
vieil et illustre Koutousoff, et nous nous en rapporterons  lui pour
l'excution... Ainsi nous reculerons devant les Franais... nous les
laisserons s'aventurer et se perdre en notre empire... partout les
habitants devront cder la place aux envahisseurs!...

Alexandre tout  coup s'arrta. Une objection, forte sans doute, venait
de se prsenter  son esprit trs lucide. Il la soumit aussitt  ses
trois conseillers improviss:

--Mais les Franais, messieurs, dit-il avec vivacit, si nous leur
laissons l'accs libre, si nous ne livrons que les batailles qu'il
sera impossible d'viter, finiront par atteindre les grandes villes
o existent des approvisionnements considrables, o les habitants,
plus sdentaires et plus riches que ceux des villages, se refuseront
peut-tre  vacuer l'enceinte de la cit,  abandonner leurs maisons,
les richesses qu'elles renferment, que ferons-nous si Napolon
arrive jusqu' Moscou? Ne lui disputerons-nous pas les trsors, les
provisions, les richesses de toute nature et les abondants magasins que
contient cette antique capitale? Croyez-vous qu'il faille aussi reculer
une fois l et laisser l'envahisseur entrer dans Moscou portes ouvertes?

Le troisime personnage, le comte Rostopchine, qui n'avait pas encore
dit un mot, toussa lgrement comme pour attirer l'attention du czar et
hasarda d'une voix flte:

--En ma qualit de gouverneur de Moscou, je dsirerais rpondre!

--Comte Fdor Rostopchine, nous vous coutons, dit Alexandre avec
bienveillance.

Le gouverneur de Moscou tait un homme fort lgant, trs lettr. Il
avait alors quarante-sept ans. Officier distingu, ayant servi sous
l'illustre Souwaroff, gentilhomme de la chambre, confident et ami du
czar Paul, il ne voulut accepter aucune dignit d'Alexandre,  la
suite de l'assassinat de son matre. Il se livra, dans une studieuse
retraite,  l'histoire et aux lettres. Il tait de beaucoup suprieur
comme culture et comme tat intellectuel  ces Russes, moiti hommes,
moiti ours, qui l'entouraient et dont il disait plaisamment: Je
suis forc de donner raison  un Anglais qui affirmait, en parlant
des Russes, qu'on n'avait qu' fendre la veste pour sentir le poil.
Alexandre,  l'approche de Napolon, et sur l'instante recommandation
de la comtesse Potassof, la parente de Rostopchine et amie de la
grande-duchesse Anne, avait fait appel  son patriotisme: il lui avait
confi la dfense de Moscou, la ville sainte de l'empire.

Le gouverneur, de sa voix aux inflexions aristocratiques, reprit la
phrase d'Alexandre:

--Votre Majest s'inquite du sort de Moscou, si l'ennemi parvient
jusqu' ses murs?... Que Votre Majest s'en repose sur moi!... Napolon
ne trouvera dans la ville dont la garde m'est confie que pril et
honte... Plutt que de lui abandonner les vivres, les munitions, les
ressources de toute nature dont est remplie la cit, ses magasins,
ses maisons particulires, plutt que de le voir se ravitailler dans
les bazars et s'abriter derrire les remparts sacrs du Kremlin, je
ferai sauter moi-mme ces murailles vnres! Afin de contraindre les
habitants  abandonner leurs prissables richesses, pour les entraner
 la suite de l'arme, s'il tait ncessaire, je saurai recourir  la
force pour cette offrande  la patrie et  l'Empereur; je les obligerai
 se retirer avec nous, ft-ce jusqu'aux bouches de la Volga, ou par
del les roches inaccessibles du Caucase, ou encore dans les tnbres
blanches des solitudes sibriennes! Oui, pour excuter jusqu'au bout
le plan le plus admirable, le plan sauveur que Votre Majest vient
d'approuver, Sire, avec la grce de Dieu et la permission de votre
conseil, sr de l'approbation de tout ce qui a le coeur russe, comptant
sur l'admiration des gnrations, rclamant d'avance l'absolution de
l'histoire, je renouvellerai l'exemple des hroques dfenseurs de
Sagonte; sans remords comme sans faiblesse, je le jure ici, en prsence
de l'Empereur, plutt que de voir Napolon et ses soldats parader et se
rconforter dans Moscou, moi, Rostopchine, je brlerai Moscou!...

Cette menaante prophtie, ce sauvage systme dfensif, avaient t
formuls doucement, sans clat de voix, comme un simple fait nonc
posment, dans une conversation, entre amis. Neipperg et d'Armsfeld
ne purent s'empcher de tressaillir en coutant Rostopchine. Le
patriotisme exaspr jusqu' la frnsie luisait dans ses yeux indcis,
d'un gris bleu terne, tels que ceux des chats-tigres.

Alexandre tait retomb dans sa mditation. Sa tte se penchait sur sa
poitrine. Ses paupires abaisses ne laissaient filtrer aucun regard.
Tout son corps demeurait immobile et comme fig. On et dit qu'il
s'tait assoupi sur son fauteuil durant la dlibration.

Lentement il releva la tte, et son regard s'anima.

Il se tourna vers Rostopchine.

--Ainsi, gouverneur, c'est par le feu que vous comptez combattre les
Franais.

--Avec le feu et le froid, Sire!... Comme lieutenants de Koutousoff,
suprieurs  lui peut-tre, vous aurez pour repousser l'ennemi et
garder le sol de la sainte Russie deux gnraux invincibles: le gnral
Incendie et le gnral Hiver... n'est-il pas vrai, monsieur d'Armsfeld?

Le Sudois, que Rostopchine appelait  son aide, ajouta aussitt:

--Il faut ajouter un troisime gnral aussi redoutable... En attirant
Napolon dans les plaines que le gnral Hiver saura rendre intenables,
en le faisant chasser de l'abri des villes par le gnral Incendie,
il succombera infailliblement, lui et son troupeau d'hommes, sous les
coups d'un troisime adversaire, le gnral Famine!... Sire, nous
n'avons rien  craindre: en suivant le plan que M. de Neipperg, le
comte de Rostopchine et moi avons eu l'honneur de vous soumettre, la
Russie sera le tombeau de cette Grande Arme qui s'avance imprudemment
vers elle... Les Franais pourront franchir le Nimen, bien peu le
repasseront...

--Il leur faudrait la barque  Caron, car le Nimen sera pour eux plus
infranchissable au retour que l'Achron, dit en souriant Rostopchine
qui, grand admirateur des potes du dix-huitime sicle en honneur  la
cour de Catherine II, se plaisait fort aux comparaisons mythologiques.

--J'accepte l'augure favorable, dit Alexandre; mais, messieurs, malgr
les excellentes prvisions que vous m'exposez, un doute, une anxit
pour moi subsistent toujours... Je crois que le plan que vous m'exposez
si clairement est d'une russite certaine... une seule chose m'arrte,
vous ne parlez pas de Napolon!... Vous oubliez ce que vaut cet homme
extraordinaire...  lui seul il est une arme... partout o il va,
docile comme un chien dress, la victoire accourt et lui rabat les
armes, les peuples, les souverains... Il est de taille  lutter  lui
seul contre votre gnral Famine, d'Armsfeld, contre vos gnraux Hiver
et Incendie, Rostopchine... Il faudrait contre lui, contre sa personne
mme, un autre gnral... plus fort que les trois autres, et nous ne
l'avons pas!

--Cet auxiliaire que Votre Majest invoque existe, dit alors Neipperg.

--Vraiment... et il se nomme?

--La Mort!...

Alexandre eut un mouvement de surprise, presque un frisson.

--Mais Napolon, dit-il, est en fort bonne sant, d'aprs les derniers
renseignements venus de Paris et de Dresde... Rien ne peut vous
autoriser, comte de Neipperg,  faire entrer en ligne dfensive cet
alli quelque peu lugubre...

--Sire, mes derniers renseignements  moi me permettent de supposer
l'intervention probable de cet alli...

--Et sur quoi fondez-vous cette prvision?

--Votre Majest n'ignore pas que depuis longtemps, au sein de l'Empire
franais, des associations redoutables et tnbreuses ont nou des
intrigues, runi des complices, prpar des attentats soudains...

--Oui, je sais, les jacobins...

--Il n'y a pas que les dtestables survivants de l'infme Rvolution
qui soient les instigateurs de complots contre Napolon, Sire. Tous
les partis ont fourni des lments  une vaste association nomme
les Philadelphes, dont les membres se recrutent principalement dans
l'arme... Le gnral Moreau, du fond des tats-Unis, leur a promis son
appui... Un gnral, rpublicain celui-l, mal rcompens, aigri, puni
d'ailleurs de l'emprisonnement, le gnral Malet, est le chef actuel
de cette formidable arme souterraine o s'enrlent les mcontents,
les partisans de la lgitimit, les catholiques fidles indigns des
mauvais traitements infligs au vnrable Pontife, prisonnier 
Fontainebleau... Sire, voil pour vous des auxiliaires plus prcieux,
peut-tre, que ceux dont parlaient mon ami M. d'Armsfeld et le comte
Rostopchine...

--Mais ce complot est-il srieux? Est-il prs d'aboutir? Ce gnral
Malet, dont j'entends prononcer le nom pour la premire fois,
reprsente-t-il une force?

--Des avis particuliers que je tiens d'un Franais trs anim contre
Napolon et fort dvou  ses princes lgitimes,--il se nomme M.
d'Orvault, comte de Maubreuil,--me permettent d'affirmer  Votre
Majest, bien que le gnral Malet soit fort circonspect et ne rvle
ses projets  personne, qu'il saura mettre  profit l'absence de
Napolon... Tandis que, priv de communications avec la France, perdu
dans l'immensit de votre empire, Bonaparte s'enlisera de plus en plus
dans les neiges, Malet et ses amis s'armeront et donneront le signal de
la rvolte...

--Le projet est audacieux! dit Alexandre pensif.

--Le gnral Malet est un homme d'une rare tnacit, reprit Neipperg
encourag par un geste du czar. Il a une premire fois, au mois de
juin 1808, tent de soulever le peuple franais et d'abolir l'Empire.
Napolon tait absent, retenu  Bayonne par les affaires d'Espagne.
Malet,  la tte d'un comit sigeant  Paris, rue Bourg-l'Abb,
imagina de rpandre le bruit que Napolon avait trouv la mort
en gypte, et  l'aide du snatus-consulte, fabriqu par lui, de
proclamer la dchance de la famille impriale et l'tablissement d'un
gouvernement provisoire dont faisaient partie des hommes d'opinions
diverses modres: les snateurs Garat, Destutt de Tracy, Lambrecht,
le gnral Moreau, l'ancien directeur Carnot, et Malet lui-mme qui ne
s'tait pas oubli. Le gnral Lafayette recevait le commandement de la
garde nationale, Massna tait nomm gnralissime...

--J'ai entendu parler de cette histoire, dit le czar. Le complot a
avort... La nouvelle de la mort de Napolon, d'ailleurs, avait pu tre
facilement dmentie... Malet ne pouvait russir... Bayonne n'est pas
loin de Paris...

--La Russie est plus lointaine, plus mystrieuse que l'Espagne. Si
Malet, durant cette campagne, recommence sa tentative, je crois qu'il
a de grandes chances... Il pourrait se faire aussi qu'un des affids,
profitant du dsarroi d'une guerre lointaine, parvnt  s'approcher de
Napolon et  rendre relle la nouvelle suppose de la mort de votre
ennemi, du tyran de la France et de l'Europe...

Alexandre s'tait lev brusquement:

--L'existence des princes, comme le salut des nations, dit-il
gravement, est dans la main de Dieu... N'ayons pas l'impit,
messieurs, de diriger les desseins de la Providence... L'empereur
Napolon est, comme tout ce qui respire, tributaire de la mort... mais
il ne nous appartient ni de souhaiter ni de favoriser les sinistres
projets de ceux qui tenteraient de hter le destin et d'anticiper sur
les arrts mystrieux du Seigneur... Messieurs, je vous remercie de vos
renseignements; je confrerai avec le gnral Koutousoff et avec les
autres gnraux... Gardez le secret et que Dieu protge la Russie!...

Le sort tournait sa roue. Napolon, vainqueur perptuel, allait
connatre la dfaite. Le plan terrible et simple que Neipperg,
Rostopchine et d'Armsfeld avaient imagin, et qui consistait  reculer
sans cesse devant Napolon et  battre l'immortelle Grande Arme avec
le froid, avec la famine, avec l'incendie,--plan dont aprs coup
plusieurs personnages se sont attribu le mrite,--n'allait pas tarder
 recevoir un commencement d'excution.

Le 23 juin 1812, ayant couch dans une cabane, au milieu de la fort
de Wilkowisk, Napolon parut sur les bords du Nimen, au-dessus de la
ville de Kowno,  un endroit qu'on appelait Poniemoff.

Le gnral Haxo, sur l'ordre de Napolon, s'approcha et tous deux
traversrent le Nimen dans une barque.

Napolon avait t sa traditionnelle redingote et chang son petit
chapeau. Il avait revtu le manteau et coiff le shapska d'un lancier
polonais.

Ainsi dguis, par crainte des coureurs ennemis pouvant le reconnatre
et s'acharner sur lui, il traversa la plaine, sa lunette  la main.

Il semblait prendre ainsi possession paisible de l'empire des czars.

Une barque monte par des sapeurs escortait l'esquif imprial.

Les sapeurs dbarquent. Au loin, une petite troupe  cheval galope dans
la plaine.

C'est une patrouille cosaque. L'officier s'avance et demande en
allemand:

--Qui tes-vous?

--Sapeurs du gnral Ebl! rpond le lieutenant.

--Pourquoi venez-vous en Russie? demande alors en franais l'officier
cosaque.

--Pour vous faire la guerre!

--Maldiction sur vous! rpond le Russe, et il dcharge son pistolet
vers la barque. Les sapeurs tirent. Le Cosaque et ses hommes ont
disparu dans la fort. Rien ne rpond. Aucun bruit de chevaux ou
d'armes qu'on apprte. Le silence noir.

L'Empereur descend  terre. Un cheval a t transbord. Il le monte. La
bte fait un faux pas et s'abat sur la berge.

--Mauvais prsage! murmure le gnral Haxo.

Napolon hausse les paules et part au hasard vers la fort.

L se trouve une petite minence. Il y grimpe. Il braque sa lunette. Il
fouille l'tendue. Il cherche l'arme d'Alexandre, les tentes, le camp,
les chevaux russes. Il ne voit que la fort et la plaine  perte de
vue. La fort noire et muette, la plaine brune et dserte. Tout se tait.

Tout  coup l'Empereur prte l'oreille. Il tressaille. Sa physionomie
s'anime. Il a cru entendre le canon. C'est un orage formidable qui
gronde au loin. Promenant sa lunette sur un autre coin de l'horizon,
dans les ombres dj grandissantes du crpuscule il a cru dcouvrir
les feux d'un bivouac. Sans doute l'arme d'Alexandre est campe
l... alors demain ce sera la bataille!... Et son visage s'illumine
de contentement et d'espoir. Mais il examine plus attentivement.
Ces flammes de bivouac ont une activit suspecte. Il ne tarde pas 
reconnatre leur nature: c'est un hameau, le premier sur la route,
auquel en s'enfuyant les habitants ont mis le feu. Rostopchine a t
compris et dj obi.

Partout la solitude, le vide, l'abme, le gouffre, l'inconnu; partout
l'ombre et le silence, avec  et l le jaillissement soudain des
flammes...

Le plan fatal tait rigoureusement suivi. L'arme russe s'vanouissait
comme une nue qui disparat et se fond sous l'horizon; elle
s'effaait confondue dans la ligne monotone et grise des plaines se
droulant, triste tapis sans fin. L'tendue allait capter la Grande
Arme. A son tour, on la verrait fondre et se dissoudre dans le creuset
perfide de ces steppes. Cette terre boirait ce demi-million d'hommes
comme le sable du dsert les cours d'eau qui s'y perdent.

Les soldats russes, les habitants mme semblaient entrans dans une
droute fantastique; mais les trois sinistres chefs qui devaient
changer en retour victorieux cette panique apparente, le Froid, la
Faim, le Feu, bientt prendraient l'offensive.

Napolon, comme si dj il et entrevu ces visions terribles et
pressenti l'pouvantable destine, revint, sombre et soucieux, au pas
de son cheval, vers son arme.

Mais le lendemain, 24 juin 1812, le magnifique spectacle offert  ses
yeux chassa les prsages funbres de la veille.

A trois heures du matin, sur trois ponts jets pendant la nuit par
des voltigeurs de la division Morand et par les pontonniers d'Ebl,
commena le majestueux passage de cette formidable arme de six
cent mille hommes dont une poigne  peine, comme l'avait annonc
d'Armsfeld, retournerait sur l'autre rive.

Le Nimen franchi, l'empire russe s'ouvrait bant comme un entonnoir
devant Napolon et ses braves: l'humiliation de la dfaite, les
souffrances du froid et de la faim, les pouvantes des villes enleves
et le retour lamentable  travers le cimetire des neiges, voil les
parois de cet entonnoir sinistre au fond duquel taient l'invasion, la
captivit, Sainte-Hlne et la mort.

Comme pousss par une puissance mystrieuse et funeste, le Nimen
travers, Napolon et la France taient en route vers l'abme.




XI

LA MAISON DE SANT


La maison de sant du docteur Dubuisson tait  la fois un
tablissement thrapeutique o l'on soignait des pensionnaires atteints
de diverses affections chroniques et une annexe des prisons d'tat, o
l'on recevait des dtenus spciaux.

Certains condamns politiques obtenaient, en arguant d'infirmits ou
en invoquant des maladies que le complaisant certificat d'un mdecin
ami savait aggraver par l'emploi de termes scientifiques terrifiants,
la faveur d'tre transfrs chez le docteur Dubuisson et de subir leur
peine en ses chambres plus confortables et plus saines que les cellules
des prisons de l'Empire.

Sous tous les gouvernements, il y eut ainsi des prisonniers
privilgis. Pendant le second Empire, l'tablissement hydrothrapique
du docteur Pascal, la maison du docteur Bni-Barde, bien d'autres
htels mdicaux analogues reurent les journalistes et les orateurs de
runions publiques dsireux d'chapper au rgime, relativement bnin
d'ailleurs, de Sainte-Plagie. Cette faveur est continue sous la
Rpublique.

Ce fut Napolon qui inaugura ce systme mixte, plein de tolrance et
d'humanit pour des adversaires politiques rarement dangereux et qu'un
retour de fortune peut brusquement porter au pouvoir. Que de ministres
se sont, chez nous, recruts dans les prisons!

Mais on remarquera que, sous les pouvoirs qui succdrent  l'Empire,
les dtenus admis  jouir du transfrement hospitalier n'taient
frapps que de condamnations lgres et n'avaient commis que des dlits
de plume ou de parole. Les autres subissaient le rgime pnitentiaire
commun. Parfois mme les forteresses du Taureau, de l'le d'Aix, de
Joux, les maisons centrales de Fontevrault, de Doullens, de Clairvaux,
les villes d'Afrique comme Lambessa, les bagnes aussi, gardaient les
auteurs de complots ou les chefs d'meutes vaincues. Le terrible
despote que fut Napolon se montra souvent, envers des hommes qui
avaient tent de l'assassiner, plus clment.

Dans l'tablissement du docteur Dubuisson, situ en haut du faubourg
Saint-Antoine, proche la barrire du Trne, au milieu d'une
demi-campagne, avec des arbres, du bon air, le quartier voisin porte
encore le nom de Bel-Air, parmi de riantes maisonnettes et proche le
bois de Vincennes, des ennemis redoutables et personnels de l'Empereur
subissaient une captivit assez douce.

L se trouvaient incarcrs pour des causes diverses, outre le gnral
Malet, deux frres, les princes Armand et Jules de Polignac, arrts 
la suite de la conspiration de Georges Cadoudal, le marquis de Puyvert
galement royaliste, enfin l'abb Lafon, le conseiller, le confident de
Malet, mais qui croyait de bonne foi que le gnral travaillait pour
les Bourbons et pour le pape.

L'abb Lafon que nous avons vu, le jour de la naissance du roi de
Rome, attendre avec impatience, dans le petit cabaret de l'htel de
Nantes, la nouvelle qui pouvait hter ou retarder ses esprances de
conspirateur royaliste, avait t crou depuis. Protg par le comte
Dubois, prfet de police, il avait obtenu de subir sa peine en la
maison de sant de la barrire du Trne.

Malet prit sur-le-champ l'abb en affection. Il ne tarda pas  lui
donner toute sa confiance.

Le gnral Claude-Franois Malet avait alors cinquante-huit ans. Il
tait n  Dle, dans le Jura, d'une famille noble; il s'engagea 
l'ge de seize ans et se trouvait capitaine de cavalerie aux premires
heures de la Rvolution. Dlgu  la fte de la Fdration en 1790 par
son dpartement, il fut lu chef du bataillon franc-comtois et commanda
la place de Besanon. En 1799, il fut envoy comme gnral de brigade
 l'arme d'Italie et servit sous Championnet et Massna. Il se trouva,
dans les premires promotions, nomm commandeur de la Lgion d'honneur.
Il avait adhr  la constitution de l'Empire, avec quelques rserves:
Citoyen Premier Consul, crivait-il  Bonaparte, en lui envoyant son
vote et celui de ses soldats, nous runissons nos voeux  ceux des
Franais qui dsirent voir leur patrie heureuse et libre. Si l'Empire
hrditaire est le seul refuge qui nous reste contre les factions,
soyez Empereur...

Il y avait en ce militaire plein de rvoltes et aussi de rves
aventureux, soldat mdiocre d'ailleurs, perptuel mcontent, subordonn
aigri, qui voyait d'un oeil irrit l'avancement brusque de camarades
beaucoup plus jeunes que lui, une me de conspirateur et des calculs
de tratre. Le mmorable complot qui porte son nom n'tait pas son
coup d'essai. Toute son existence fut agite par des projets tnbreux
de coups de main, d'meutes de casernes, de pronunciamentos dans les
camps, avec de romanesques combinaisons d'enlvement. On retrouvait en
lui le condottiere des petites rpubliques d'Italie et le franc-juge
teutonique. Les gnraux espagnols contemporains ont reproduit son
temprament.

Il s'tait affili de bonne heure  des associations militaires dont
le but tait le renversement de tout chef voulant s'emparer du pouvoir
et changer la forme rpublicaine. Ces socits portaient diffrents
noms. Leurs adhrents se nommaient _Miquelets_ dans la rgion des
Pyrnes, _Barbets_ dans les Alpes, _Bandoliers_ dans le Jura, _Frres
bleus_ dans le Centre et l'Ouest. Ces groupes divers parvinrent  se
fondre dans la socit des Philadelphes, qui avait des ramifications
 l'tranger, et sur laquelle nous avons donn quelques dtails dans
l'pisode intitul: _La Marchale_. Malet portait le nom de Lonidas,
chez les Philadelphes dont il devint le chef  la mort du colonel Oudet
(Philopoemen), tu  Wagram.

Commandant le camp de Dijon en 1799, Malet, avec les Philadelphes,
combina un plan d'enlvement du Premier Consul, qui devait passer par
Dijon pour aller gagner la bataille de Marengo et sauver la France.

Cent hommes rsolus, aposts par Malet qui leur avait donn une
consigne en apparence insignifiante, pouvaient entourer le cortge
de Bonaparte dans les dfils du Jura et le faire prisonnier. Quelle
aubaine pour l'Autriche si Malet et russi! Son plan consistait 
profiter de la confusion suivant la mort du Premier Consul pour marcher
sur Paris  la tte des troupes du Jura. Le complot fut vent. Le
Premier Consul vita les dfils suspects et put parvenir sur le champ
de bataille de Marengo. La fortune tournait le dos aux Autrichiens.

Malet fut alors souponn, mais non convaincu de trahison. Le chef
de la haute police, Desmarets, dit en ses curieux et prcieux
_Tmoignages_: Je crus le voir affili alors  certain projet
d'enlvement du Premier Consul  son passage  Dijon. L'explication
que j'ai eue avec lui mit fin  quelques relations que nous avions
conserves de l'arme d'Italie.

D'Angoulme, o il avait t dtach, il passa  Rome o,  la suite
d'actes d'insubordination affichant son dsaccord avec le gnral
Miollis, il fut rvoqu.

Cette mesure ne fut point pour calmer ses ides de rbellion. Il voua
une haine vigoureuse  l'Empereur. Il chercha donc avec une tenace
patience  profiter de tous les vnements,  les susciter s'il tait
possible,  les supposer au besoin, pour s'emparer de l'arme, soulever
le peuple et renverser son ennemi.

Cette haine, plus que le pass de Malet, explique ses sentiments
rpublicains qui sont incontestables, quoiqu'il ait cherch des allis
parmi les royalistes.

Il tenta, comme nous l'avons vu, en 1807, avec le comit de la rue
Bourg-l'Abb dont le jacobin Demaillot tait le mineur, de dtrner
Napolon. Son plan consistait  profiter de l'loignement de
l'Empereur, pour rpandre le bruit de sa mort. Le complot fut dnonc
et Malet ne tarda pas  tre emprisonn.

Nous avons reproduit la lettre, pleine de soumission, par laquelle
il demandait sa grce  l'Empereur, offrant de quitter la France et
d'aller vivre de l'existence du colon  l'le de France.

A la suite de la dmarche faite par Rene, accompagne de La Violette,
et sollicitant,  Saint-Cloud, la grce de Malet et du major Marcel,
compromis dans son complot, l'Empereur avait accord remise de sa
peine au major et autoris Malet  sjourner dans la maison du docteur
Dubuisson.

C'est l que nous le retrouvons le jeudi 22 octobre 1812,--le jour
mme,  jamais tragique, o Napolon vacuait Moscou et commenait,
avec la Grande Arme en haillons, la sinistre tape dans les neiges.

Malet, mme en prison, n'avait pas cess de conspirer. En 1809, il
avait voulu recommencer sa tentative, c'est--dire rpandre le bruit
que l'Empereur avait t tu  Wagram; puis,  la faveur du dsarroi
gnral, marcher sur Notre-Dame,--il avait choisi le 29 juin, o l'on y
clbrait un _Te Deum_. L, il se serait empar des autorits civiles
et militaires rassembles pour la crmonie. Un Italien nomm Sorbi,
dtenu avec lui  la Force, avait surpris en partie son plan. Malet
conut des doutes sur la fidlit de cet homme. Il donna contre-ordre 
ses affids. Le _Te Deum_ de Wagram se passa donc sans incidents.

Ce conspirateur opinitre avait une ide fixe: profiter de la stupeur
qui suivrait la nouvelle de la mort de l'Empereur, brusquement
proclame, et se rendre matre,  la faveur de la confusion
universelle, de divers postes et du suprme pouvoir militaire. Il
voque ainsi la physionomie sombre et reste quelque peu mystrieuse
d'un autre prisonnier d'tat, Auguste Blanqui, comme lui cherchant le
renversement du pouvoir par des coups de surprise, des meutes faites 
petit nombre, et l'usurpation des ministres, de l'Htel de ville, de
la police, soit par la force, soit  l'aide de faux cachets et d'actes
fabriqus.

Malet a-t-il conspir seul, en 1812, avec les quelques compagnons qui
figurrent  son procs; ou bien tait-il soutenu par des complices
puissants, rests secrets et indemnes? Comptait-il sur l'appoint de ce
qui restait des Philadelphes, sur le secours immdiat des officiers
rvoqus partageant ses rancunes et n'attendant qu'une occasion de se
jeter dans une insurrection? Tout porte  le croire, mais la preuve
historique de cette double complicit n'a pas t faite, et l'on ne
peut, en toute scurit, donner  Malet d'autres auxiliaires que ceux
qui furent connus par la suite.

Le rglement de la maison de sant permettait aux pensionnaires de
recevoir des visites toute la journe.

Malet accueillait donc chaque jour un certain nombre de visiteurs. Rien
d'insolite ne marqua ses rceptions du jeudi 22 octobre.

Dans sa chambre, se trouvaient runis l'abb Lafon, le moine Camagno,
le sminariste Boutreux, l'ex-mdecin-major Marcel, et un jeune
militaire, le caporal Rateau, de la garde de Paris.

Rateau avait vingt-huit ans. Il tait le fils d'un fabricant de
liqueurs de Bordeaux et tait parent du baron Rateau, procureur gnral
 la Cour de Bordeaux.

Quand les cinq complices furent seuls en face de leur chef, qui les
avait retenus sous des prtextes divers, Malet dit d'un ton bref:

--Il faut en finir, mes amis... l'Empire a trop dur, et l'Empereur a
trop vcu!... voici l'heure de frapper le grand coup... tes-vous prts
 me suivre?...

Il les interrogea du regard rapidement. Tous rpondirent
affirmativement.

L'abb Lafon fit cette rserve:

--Il est entendu, mon cher gnral, qu'il s'agit seulement de renverser
l'Empire et non de rtablir la Rpublique?

Malet eut un geste d'impatience.

--Nous rservons la forme de gouvernement, dit-il; les Franais,
redevenus libres, choisiront le rgime qui leur paratra le meilleur...

--Soit, dit le moine Camagno, avec sa face bistre de forban et ses
yeux o luisait la flamme du fanatisme, nous marcherons avec vous,
gnral, ft-ce au supplice, mais vous me garantissez  moi, pour
que je puisse le confirmer  mes amis, que tous vos efforts, si vous
russissez, tendront  rtablir sur son trne le roi d'Espagne,
Ferdinand VII?

--Nous nous occuperons des affaires d'Espagne quand nous en aurons fini
ici avec le tyran,--rpondit avec brusquerie Malet. Personne n'a plus
d'objection  faire? reprit-il en lanant un regard imprieux  la
ronde.

--Nous ne devons pas seulement nous armer pour dmolir un trne, dit,
de sa voix calme de sectaire, l'ex-major Marcel, l'humanitaire disciple
d'Anacharsis Clootz, mais bien pour fonder la rpublique universelle,
la fdration pacifique des tats-Unis d'Europe. Je vous demande donc,
gnral, de profiter de l'immense lan gnreux que votre grand acte va
donner  tous les peuples, pour dlivrer les nations dans les fers...
La Pologne, l'Irlande, la Grce, attendent de nous leur dlivrance...
Il faut dcrter la rvolution au nom du principe des nationalits;
il faut que la France donne une patrie  ceux qui n'en ont pas, et
affranchisse les humains encore esclaves... Voil pour quel noble but
je marche avec vous, gnral!

--Nous nous occuperons de nous fortifier, en nous crant des allis
parmi les peuples asservis, c'est entendu! dit Malet; mais avant de
songer  l'affranchissement des Polonais, des Irlandais et des Grecs,
il faut dlivrer les Franais... On n'a plus rien  ajouter?

--Pardon, gnral, dit timidement le sminariste Boutreux, il ne faudra
pas oublier notre saint Pontife, qui est en prison...

--C'est convenu! Je l'ai dj dit... Mais Napolon d'abord, le pape
aprs! fit Malet avec une irritation croissante. Et toi, ajouta-t-il
en s'adressant au caporal, as-tu quelque roi ou quelque pape  me
recommander? Tu es le seul qui n'ait pas ouvert la bouche...

--Mon gnral, rpondit en rougissant Rateau, je voudrais bien devenir
sous-lieutenant...

La figure de Malet s'claira:

--A la bonne heure! tu demandes quelque chose pour toi, au moins...
tu es le plus raisonnable... Sois heureux, mon garon, tu auras tes
paulettes!... A prsent, mes amis, coutez-moi attentivement, continua
Malet; les heures sont brves, et cette nuit mme, nous allons tenter
la partie...

Un certain frmissement parcourut les auditeurs. Aucun ne tremblait.
C'tait plutt une fivre de plaisir, un de ces frissons d'attente
qui font vibrer dlicieusement les nerfs des joueurs et des amoureux.
Les conspirateurs connaissent cette titillation. Le dsir, l'anxit,
l'inconnu leur communiquent d'tranges et puissantes secousses. Le sang
acclre,  ces moments-l, sa course dans les veines, et l'on vit
double.

Malet, profitant de l'motion de ses affids, dveloppa froidement,
posment, son plan, qui tait encore plus insens que hardi.

Il en avait avec prcision et mthode agenc les diverses parties.
Seul, il le portait tout entier. Nul des hommes subalternes auxquels il
se confiait n'en avait eu connaissance. On savait seulement que l'on
chercherait  renverser l'Empire, et qu'on descendrait dans la rue,
quand Malet donnerait le signal.

Il commena par leur faire remarquer combien le moment tait propice
pour agir. Ds qu'il avait vu Napolon s'engager, avec toute son
arme, sur la route prilleuse des solitudes du Nord, son espoir de
recommencer avec succs les deux tentatives de 1807 et de 1809 lui
tait revenu plus vivace. Cette fois il semblait sr du succs. Son
ide fixe, sa marotte, la supposition de la mort de l'Empereur, allait
prendre corps et apparatre la ralit.

Il y avait sept jours que Paris tait sans nouvelles de Napolon et
de la Grande Arme. Les bruits les plus sinistres trouvaient crance.
Le commerce paralys, le travail arrt, la rcolte mauvaise,--la
comte de 1812, favorable  la vigne, avait produit une scheresse
exceptionnelle,--l'impopularit de Marie-Louise, car le peuple
regrettait Josphine et n'avait pu s'accoutumer  cette Autrichienne,
rappelant Marie-Antoinette, tout ce malaise et toute cette inquitude
favorisaient les desseins audacieux de Malet.

L'entreprise sans doute tait folle et tmraire. Elle prouvait
cependant chez son auteur une sorte d'intuition trs pntrante de ce
qui se passait dans la conscience populaire, une perception trs juste
de l'tat des esprits, des dfaillances prochaines, des trahisons
naissantes et des surprises possibles.

L'abb Lafon qui, en sa qualit de royaliste et de clrical, prvoyait
l'insuccs et aurait souhait que Malet agt franchement au nom des
Bourbons, arborant la cocarde blanche et proclamant le souverain
lgitime, Louis XVIII, aprs avoir entendu l'expos rapide de son plan,
lui demanda:

--Comptez-vous sur l'appui du Snat? avez-vous pressenti quelques-uns
de ses membres?

Malet rpondit avec franchise:

--Aucun! vous seuls connaissez mon projet. Mais les snateurs, au
moins en grande majorit, sont las de servir l'Empire. Des grondements
prcurseurs des rvoltes s'lvent des deux grands corps dlibrants.
Le Snat, qui hsiterait sans doute  prendre l'initiative d'une
insurrection, ratifiera avec ensemble le fait accompli. Ds que les
snateurs seront persuads que Napolon est mort, ils s'empresseront de
voter l'abolition de son rgime. Il se passera ce qui s'est vu, sous
l'ancienne monarchie, quand Louis XIV et Louis XV sont descendus dans
la tombe. On dchirait leurs testaments, on se refusait  excuter
leurs volonts avant-dernires, on poursuivait les rares courtisans
rests fidles aprs la mort. L'humanit est lche, mes amis; elle
subit la force d'o qu'elle vienne, mais seulement tant qu'elle est la
force. Quand un pouvoir nouveau surgit, les pires valets du pouvoir
ancien se redressent de leur platitude, courent  la puissance qui
apparat et s'efforcent de se faire pardonner leur servilit passe en
promettant une domestication plus complte... Tout avnement est beau.
La foule salue les acteurs neufs qui paraissent sur la scne du monde
et oublie ceux qu'on a forcs  rentrer dans la coulisse. L'Empereur
mort, ou cru tel, c'est l'Empire enterr. Personne, demain, ne voudra
plus avoir t bonapartiste. Oh! je connais ce peuple et ceux qui le
mnent!... Nous aurons le Snat pour nous, j'en suis certain!... J'ai,
d'ailleurs, d'avance compt sur son concours!... voyez plutt...

Et Malet, dployant un papier  en-tte, lut la pice suivante, trs
habilement fabrique par lui, et qui pouvait, par ses apparences
d'authenticit, tromper des yeux non prvenus.

C'tait un snatus-consulte, destin  tre affich, lu aux troupes
de la garnison, envoy aux prfets et aux commandants de places, et
montr, s'il le fallait, aux gnraux, aux ministres, aux divers agents
de l'autorit, requis par Malet, au nom du pouvoir snatorial.

L'original de cette pice, publie pour la premire fois sous la
Restauration, est aux Archives.

Ce snatus-consulte fictif portait l'en-tte suivant:


    SNAT CONSERVATEUR

    _Sance du 22 octobre 1812._

    PRSIDENCE DE M. SIEYS.

    La sance s'est ouverte  huit heures du soir sous la prsidence
    du snateur Sieys.

    Le Snat, runi extraordinairement, s'est fait donner lecture du
    message qui lui annonce la mort de l'empereur Napolon qui a eu
    lieu sous les murs de Moscou, le 7 de ce mois.

    Le Snat, aprs avoir mrement dlibr sur un vnement aussi
    inattendu, a nomm une commission pour aviser, sance tenante, aux
    moyens de sauver la Patrie des dangers imminents qui la menacent,
    et aprs avoir entendu les rapports de la commission,

    A discut et nous ordonne ce qui suit...


Suivait le dispositif du snatus-consulte en 19 articles.

Le premier article portait que le gouvernement imprial n'ayant pas
rempli l'espoir de ceux qui en attendaient la paix et le bonheur des
Franais, ce gouvernement, ainsi que ses institutions, tait aboli.

La Lgion d'honneur tait conserve.

Un gouvernement provisoire de quinze membres tait tabli et compos
ainsi:

Le gnral Moreau tait nomm prsident. Ce tratre clbre se trouvait
encore aux tats-Unis; mais ses ramifications avec les Philadelphes,
ses relations anciennes avec les royalistes, ses offres de service aux
Russes et aux Prussiens, dans les rangs desquels il devait, l'anne
suivante, trouver la mort en combattant la France,  Dresde, indiquent
bien que Malet, s'il agissait seul, avait des accointances puissantes
et aurait eu des alliances--s'il avait russi--auprs des Bourbons et
dans les cours d'Europe.

La vice-prsidence avait t dvolue  Carnot. Les autres membres
taient: gnral Augereau; Bigonnet; Destutt de Tracy, snateur;
Florent-Guyot, ancien conventionnel; Frochot, alors prfet de la
Seine; Jacquemont; Lambrecht, snateur; Mathieu, duc de Montmorency,
royaliste; gnral Malet; Alexis, duc de Noailles, royaliste; Truguet,
vice-amiral; Volney et Garat, snateurs.

On voit que ce gouvernement tait mixte et que si Carnot, Malet,
Augereau y reprsentaient avec Florent-Guyot et Jacquemont l'lment
rpublicain, le prfet Frochot, le vice-amiral Truguet, Volney,
Lambrecht, Garat, Destutt de Tracy figuraient les anciens rpublicains
rallis  l'Empire, tandis que les ducs de Montmorency et de Noailles
marquaient la place de la royaut. Les snateurs impriaux pouvaient,
le cas chant, se rattacher aux royalistes, s'il s'tait agi de
dlibrer sur l'offre de la couronne. En outre, la prsidence confie
au gnral Moreau, dj en pourparlers avec les futurs chefs de la
coalition, donnait  la restauration de Louis XVIII les plus grandes
chances, si le coup tent par Malet et t suivi de succs.

Malet, c'est entendu, tait rpublicain. Mais son rpublicanisme tait
celui d'un gnral. Il devait fort bien s'accommoder d'une royaut
avec une charte. Les historiens favorables  Malet ont t embarrasss
pour justifier la prsence de royalistes et de lgislateurs allis
 l'Empereur dans cette commission insurrectionnelle. M. Ernest
Hamel, qui a crit l'apologie de Malet et de ses conspirations, a
t oblig de reconnatre que si le complot de 1808 (comit de la
rue Bourg-l'Abb) avait un caractre dmocratique prononc, avec le
rtablissement de la Rpublique pour but, la seconde conspiration
offrait un objectif moins absolu. En 1812, la forme de gouvernement est
rserve et un lment royaliste se trouve introduit parmi les membres
chargs de prparer et de prsenter  l'acceptation du peuple franais
une constitution nouvelle.

Avec Moreau  sa tte, la commission et certainement fait les affaires
des Bourbons et des rois d'Europe, qui avaient encore plus peur de la
Rpublique que de Napolon.

Aux termes de ce snatus-consulte, les ministres taient destitus;
les fonctionnaires continuaient leurs fonctions; une amnistie tait
accorde aux dserteurs, dports et migrs,--cette dernire catgorie
ne comprenait plus gure que les princes, leur entourage et les
derniers chouans  la solde de l'Angleterre.

L'article 7 tablissait qu'une dputation serait envoye  Sa Saintet
le pape Pie VII, pour le supplier, au nom de la nation, d'oublier les
maux qu'il avait soufferts et pour l'inviter  visiter Paris avant de
retourner  Rome.

Malet, on le voit, n'avait eu garde de ngliger l'lment religieux. Il
comptait sur l'appui du pape et du clerg. Cet article avait d plaire
 ses complices de la premire heure: l'abb Lafon, le moine Camagno et
le sminariste Boutreux.

Les gardes nationaux, que les leves extraordinaires avaient appels
aux armes, taient autoriss  rentrer dans leurs foyers, mesure
qui devait certainement, si on affaiblissait nos corps de troupes
aux prises avec l'ennemi, acqurir de la popularit au nouveau
gouvernement. Enfin, le gnral Lecourbe tait nomm commandant en chef
de l'arme de Paris. Le gnral Malet remplaait le gnral Hullin dans
le commandement de la place de Paris.

Le snatus-consulte tait sign de: Sieys, prsident, Lanjuinais et
Grgoire, secrtaires; contresign par Malet, gnral de division,
commandant en chef la force arme de Paris et les troupes de la
premire division militaire.

Une proclamation, rdige en mme temps par Malet, devait tre lue dans
les casernes et affiche sur les murs de Paris.

On lisait dans cet appel d'une vhmence extrme des phrases comme
celles-ci, faisant des Cosaques vainqueurs, et sous la lance desquels
Napolon, disait-on, avait succomb, les sauveurs de la France et du
monde:

Citoyens et soldats, Bonaparte n'est plus! Le tyran est tomb sous les
coups des vengeurs de l'humanit. Grces leur soient rendues! Ils ont
bien mrit de la patrie et du genre humain!...

Aprs ce tribut de reconnaissance aux ennemis victorieux, le factieux
attaquait et insultait le fils de l'Empereur.

Si nous avons  rougir d'avoir support si longtemps  notre tte un
tranger, un Corse, nous sommes trop fiers pour y souffrir un enfant
btard...

Si l'insulte  la Corse, le franaise, tait inutile et peu habile,
l'outrage au pauvre petit roi de Rome tait fou. Mais Malet n'tait
pas homme  observer aucune mesure. Ne fltrissait-il pas, dans la
fin de sa proclamation, sans doute pour complaire aux anciens valets
de Thermidor devenus les snateurs de Bonaparte, qu'il embauchait, le
grand citoyen qui avait incarn la Rvolution et la Rpublique, jusqu'
la raction de la Cabarrus et de son amant, le mprisable Tallien:

Prouvez  la France, s'criait Malet, que vous n'tiez pas plus les
soldats de Bonaparte que vous ne ftes ceux de Robespierre!

Quand la lecture des pices fut acheve, Malet distribua  ses
complices leurs rles.

Puis il collationna, signa et scella divers brevets nommant  des
emplois et  des commandements ceux qu'il se proposait d'entraner avec
lui.

Ces dispositions prises, il leur donna  tous successivement la main,
en leur disant d'un ton de commandement:

--C'est pour ce soir!... onze heures!... Soyez prts!...

Tous rpondirent:

--A ce soir!...

--Et le lieu du rendez-vous? demanda l'abb Lafon... ce ne peut tre
ici: la maison de l'excellent docteur Dubuisson n'ouvre pas, de nuit,
ses portes  nos amis.

--Sans doute, fit Malet, il faut nous runir chez l'un de nous...

--Chez moi, si vous le voulez, dit le moine Camagno; j'habite une
maison tranquille, cul-de-sac Saint-Pierre, rue Saint-Gilles, au Marais.

--Accept! dcida Malet. Vous avez entendu, messieurs,  onze heures,
rue Saint-Gilles?...

--Nous y serons!... dirent les conjurs.

--Attendez, reprit le moine. Pour vous faire reconnatre, car il
pourrait se faire que vous fussiez surveills et suivis, vous ferez
tomber dans la bote de la porte un morceau de papier... je n'ouvrirai
que sur ce signe de ralliement...

Et le moine, tirant de la poche de sa robe une lettre froisse,
visiblement un brouillon, la dchira en cinq morceaux qu'il prsenta 
Malet,  l'abb Lafon,  Boutreux,  Marcel et au caporal Rateau.

Chacun serra prcieusement ce morceau de lettre.

Reconduits par le gnral jusqu' la porte, les trois visiteurs
quittrent la maison de sant sans avoir attir l'attention ni
des pensionnaires du docteur Dubuisson, ni des agents de Rovigo
susceptibles de rder aux alentours.




XII

COMPIGNE-CONSPIRATION


Le gnral Malet, demeur seul, rflchit profondment quelques
instants, tournant et retournant les papiers tals sur la table, qu'il
enferma ensuite dans un portefeuille  serrure.

L se trouvait toute la conspiration. Avec ces feuilles de papier
ministre, ces faux cachets, ces signatures imites, cet homme, faible,
isol, captif, n'ayant ni argent ni prestige, ignorant tout de Paris,
oubli des soldats, inconnu de la population civile, allait un instant
suspendre la vie publique, arrter le mcanisme puissant de l'organisme
imprial et, dtournant  son usage les ressorts rguliers de
l'administration, substituerait pendant quelques heures brves, mais si
remplies de faits extraordinaires, sa volont  toute autorit tablie
et sa personnalit mme  celle du grand Empereur loign.

Cet incroyable complot--en laissant de ct les alliances royalistes,
les secours extrieurs et les adhsions des fonctionnaires et du
peuple qui ne seraient venues qu'aprs la russite complte et
l'affermissement du nouveau pouvoir--prouve la force qui gt dans la
volont humaine.

L'ide fixe, la convergence de toutes les facults, de toutes les
sensations, de toutes les volitions vers un seul objectif: le
renversement de l'Empire par le fait de la mort soudaine et lointaine
de l'Empereur, voil ce qui fit la seule ralit de cette fantasmagorie.

Il est vident que la nouvelle avait contre elle toutes les chances de
crdibilit; qu'il suffisait de la dfiance en veil d'un esprit plus
rflchi, s'avisant qu'il tait invraisemblable que la nouvelle de la
mort de l'Empereur ft ainsi rpandue et se demandant d'o sortait
ce gnral Malet investi tout  coup par le Snat du commandement
de Paris, pour donner le soupon de la fraude et empcher le
snatus-consulte et les pices fabriques d'avoir le moindre effet;
qu'un seul des fonctionnaires dont le concours tait indispensable 
Malet se refust  le prendre au srieux et  lui obir, et tout son
chteau de cartes s'croulait. Ce fut d'ailleurs ce qui arriva.

Mais il est toutefois admirable que la cervelle d'un homme, en prison
et dnu de toutes ressources, ait pu projeter une si trange folie
et lui donner une consistance apparente telle que la plupart des
historiens l'ont discute comme une conception ralisable et qui
n'avait avort que par des concours de circonstances accidentelles,
demeures d'ailleurs assez mystrieuses. Car pourquoi, comme on le
verra par la suite, le prfet de la Seine, Frochot, dont le dvouement
 l'Empereur ne peut faire de doute, crut-il Malet sur parole, lui
prta-t-il son concours et mit-il  sa disposition l'Htel de Ville,
tandis que le gnral Hullin, dont l'habitude de l'obissance passive
et la persuasion d'tre couvert par un ordre suprieur pouvaient
expliquer la soumission aux ordres  lui transmis, se refusa-t-il 
cder la place  Malet? Jamais histoire vraie ne tint plus du roman.
Cette conspiration, absurde en ses dtails, et abracadabrante dans sa
conception, fut donc avant tout un chef-d'oeuvre de volont.

Elle a d'ailleurs abouti, plus que ne le pensait son auteur, aprs
l'insuccs. La disproportion entre l'assaillant faible et le colossal
Empire, une matine mis en pril, fit trop bien voir la fragilit
du trne imprial. Elle affirma la possibilit d'un croulement, si
l'Empereur venait  disparatre. En mme temps elle accoutuma les
esprits  ne pas considrer le roi de Rome comme l'hritier du pouvoir
de Napolon. On peut dire que c'est la conspiration Malet qui a prpar
la France  la substitution, en 1814, d'une autre dynastie  Napolon
et  son fils. Alexandre de Russie, le roi de Prusse, Wellington,
Blcher, comprirent ds lors que la France tait vulnrable. Il fallait
frapper l'invincible nation, non pas au coeur, mais  la tte. Napolon
n'tait qu'un vainqueur phmre. Fouch, Talleyrand se disaient qu'il
fallait s'assurer d'un matre dont le trne ft plus solide. L'empereur
d'Autriche conut des doutes sur la valeur de son gendre. Malet a
empch Napolon II.

Malet, qui avait clos sa porte, pour classer et ranger ses prcieux
papiers, entendant frapper, alla ouvrir. Il prit un air indiffrent
pour recevoir le visiteur.

Un jeune homme,  figure nergique et franche, portant la longue
redingote boutonne, le chapeau  bords relevs, les bottes et la
grosse canne, ayant toute l'apparence d'un officier en civil, parut.

La figure de Malet s'anima. videmment le nouveau venu l'intressait,
l'inquitait peut-tre.

--Ah! c'est vous, colonel Henriot, dit-il vivement... Soyez le
bienvenu!... Quelles nouvelles?...

--Ne dites pas mon nom, fit trs bas le visiteur...

--Personne ne peut nous entendre, rassurez-vous!... Les murs sont
pais, les portes closes, et les maisons comme celle-ci fort
discrtes... Je vous demandais: quelles nouvelles; j'ai tant de hte
de savoir si une dpche est arrive...

--Aucun courrier n'est encore venu de Russie...

--L'Impratrice?

--Toujours dans la plus vive inquitude sur le sort de son mari... elle
se trouve au palais de Saint-Cloud avec son fils... elle aussi attend
un courrier...

--Alors les dieux sont pour nous!... dit gaiement Malet, peut-tre,
mon cher colonel, Napolon est-il mort,  l'heure qu'il est, dans les
neiges de la Moscovie?...

--Non!... je suis sr qu'il vit!... rpondit Henriot avec amertume, un
dmon le protge...

--Vous tes d'un coeur solide, colonel, et votre haine contre Napolon
vous dfend contre toute faiblesse... Vous m'aviez confi une partie de
vos souffrances... eh bien! soyez dj  demi consol, vous n'allez pas
tarder  tre veng!...

--Est-ce possible?... dit Henriot en secouant la tte; je commence,
voyez-vous,  dsesprer, et ne suis plus le mme homme qui s'est
ouvert  vous... coutez-moi, gnral je voulais partir avec
l'arme, suivre Napolon dans cette lointaine Russie, et l, un
jour, l'attendre, le surprendre et le frapper... au coeur, comme il
m'avait atteint, moi!... mais le comte de Maubreuil m'a dissuad de
tenter cette aventure, il m'a reprsent que vous pourriez plus
srement m'aider  me venger... il m'a conseill de vous voir, de vous
fournir les renseignements qui vous seraient utiles pour un but que
je souponne, mais que vous m'avez cach... j'ai obi  Maubreuil, je
suis venu vous trouver, et me mettant  votre disposition, je vous ai
communiqu tous les renseignements que vous me demandiez...

--Et vous avez t un aide fort prcieux, mon cher Henriot; avant peu,
mes amis et moi, nous saurons reconnatre vos services...

--J'ignore ce que vous voulez, je ne puis deviner vers quel but
mystrieux vous marchez, reprit Henriot avec motion, je vous ai suivi,
comme un homme qui a les yeux bands et qu'on dirige  ttons dans un
endroit tnbreux... pour vous, pour vous servir, car je pensais servir
en mme temps ma vengeance, j'ai consenti  sjourner en France...
prtextant une maladie interne, une faiblesse toute physique, alors
que c'tait  l'me qu'tait mon mal, j'ai pu, grce  la protection
du marchal Lefebvre, rester en France,  Paris... Tandis que mes
camarades donnent des coups de sabre aux Russes, prennent des villes,
gagnent des batailles, acquirent des grades et se couvrent de gloire
dans cette guerre gigantesque, moi, je demeure, l'arme au fourreau,
devant une critoire, plumitif obscur, assis paisiblement dans un
bureau de la place, auprs du gnral Hullin, gouverneur de Paris...

--Un poste d'honneur et de confiance!... ne vous plaignez pas!... c'est
l que vous tes surtout utile  la cause!

Henriot baissa la tte. Un vif combat semblait se livrer dans sa
conscience. Il continua avec un trouble croissant:

--Mon emploi auprs du commandant de l'arme de Paris me permettait
de connatre exactement les forces disponibles, les contingents des
postes, les noms des chefs et leur situation... Vous m'avez demand de
vous livrer ces renseignements, je l'ai fait... c'tait une trahison,
gnral!...

--Vous employez l un bien gros mot, dit Malet avec un air de bonhomie
destin  calmer les remords visibles du jeune colonel. Soyez assur,
reprit-il avec plus d'nergie, que vous ne trahissez ni vos devoirs
ni votre pays... je ne vous ai rien demand qui ft un forfait 
l'honneur! Le gnral Malet est incapable de commander  qui que ce
soit une action dshonorante!...

--Je vous crois, gnral!... Mais si, dans le premier moment de la
colre, de la douleur aussi, en coutant Maubreuil, j'tais prt  tout
braver,  tout entreprendre contre l'Empereur... c'tait pour me venger
de lui...

--Et  prsent... vous tes moins emport... votre colre s'est
vanouie... votre douleur s'est apaise?... demanda Malet, et presque
ironiquement il ajouta: Vous estimeriez-vous dj veng, parce que l'on
est sans nouvelles de Napolon et que le bruit de sa mort sous les murs
de Moscou peut tout  coup nous parvenir?...

--Ma douleur est aussi vive, ma colre aussi ardente qu'auparavant, et
ma vengeance est toujours altre...

--Eh bien! d'o proviennent ces scrupules, ces hsitations, mon jeune
camarade?

--Gnral, coutez-moi... j'ai vou une haine violente et terrible 
Napolon... Mais c'est Napolon seul que je cherche, c'est sa personne
que je vise, c'est lui, c'est l'homme mme que je veux frapper...
L'Empereur m'est toujours sacr!... En lui je respecte le chef de notre
arme, le bouclier de la France, l'pe de notre grande nation marchant
 la gloire...

--Enfant, murmura Malet hochant la tte, l'Empereur et Napolon ne font
qu'un...

--Pas pour moi! Rflchissant  ce qui se dit dans Paris, aux alarmes
rpandues,  l'absence de nouvelles qui permet de supposer des
dsastres pour l'arme, je me demande si je puis conserver ma haine,
comme une arme charge braque sur la poitrine de celui qui porte la
France en croupe de son cheval...

--Napolon n'est pas la France! accentua nergiquement Malet. Il a
trahi la cause de la libert. C'est un despote qui a tout sacrifi 
son ambition. Il a fait couler, par cent canaux sur tous les champs de
l'Europe, le plus pur sang de notre jeunesse. Il emmne avec lui en
ce moment dans les dserts bants comme des fosses la nation valide
presque entire, elle s'y engloutira!... il suit sa route funeste au
milieu des ossements... La France a besoin d'air, et elle touffe de
libert, et elle est billonne; de paix, et elle est pousse dans des
combats sans fin... Non! la France n'est pas Napolon et vous ne pouvez
confondre le tyran et l'esclave, le bourreau et la victime!...

Malet avait prononc avec force ce rquisitoire. Henriot,  qui le
conspirateur n'avait rien rvl de ses projets, gardait le silence,
les yeux fixs sur le carreau de la chambre.

Aprs l'avoir observ quelques instants, Malet reprit avec fermet:

--Vous tes venu  moi, colonel... je ne vous ai ni cherch ni
sollicit... prisonnier, n'ayant pas  me louer de l'Empereur,
rpublicain n'aimant pas l'Empire, militaire priv de son commandement
et comme tel enclin  s'entourer de mcontents, je vous ai accueilli
avec plaisir, avec confiance, avec espoir aussi, quand, recommand par
le comte d'Orvault de Maubreuil que j'ai connu  la cour de Westphalie,
l'on vous a adress a moi... je ne vous ai pas interrog, vous m'avez
tal votre coeur; je ne vous ai rien demand, vous m'avez offert
de me seconder si j'entreprenais quelque chose contre Napolon...
sans vous engager, sans vous initier au moindre des projets que je
pouvais avoir, je vous ai seulement indiqu que je serais heureux de
possder certains dtails sur l'organisation de la place de Paris, que
d'ailleurs je pouvais facilement me procurer par ailleurs...

--Je vous ai fourni les renseignements.

--Vous en repentez-vous?...

--Non... puisque je vous en apportais d'autres, aujourd'hui mme...

--Quel autre renseignement?

--Celui que vous m'avez fait demander par ce billet qui me fut pass
hier  la place...

Un clair de joie brilla dans les yeux gris et ternes de Malet.

--Attendez! dit-il, je ne veux pas violenter votre conscience... je
vous rappelais tout  l'heure comment vous tiez venu me trouver, et
les services que vous m'aviez rendus, nullement compromettants du
reste, et qui ne sauraient tre qualifis de trahisons... Ceci dit,
je ne prtendais ni vous imposer de nouvelles communications, ni vous
entraner plus avant avec moi vers un but qui vous effraie...

--Un but que j'ignore, gnral!

--Vous ne tarderez pas  le connatre... Oh! n'ayez aucune crainte,
vous serez au courant de mes actions, bientt, et sans tre ml 
aucune d'elles...

--Gnral, je n'ai pas peur...

--Si!... vous avez peur de nuire  Napolon!...

Henriot releva la tte qu'il avait garde constamment baisse.

--Eh bien! oui, vous avez raison, gnral, j'ai peur de combattre
la patrie en combattant Napolon; j'ai peur de blesser la France en
frappant son Empereur; j'ai peur d'achever  Paris la droute de mes
frres d'armes que l-bas transpercent les lances des Cosaques... Mais
cette crainte ne saurait m'empcher de tenir vis--vis de vous les
promesses que j'avais pu vous faire, et, en vous tant utile, je suis
assur de ne pas servir les ennemis, de ne pas aggraver la dfaite qui,
dans les solitudes russes, s'accomplit peut-tre  l'heure o nous
parlons!

--D'o vous viennent donc, aujourd'hui, de si grandes apprhensions?...
fit Malet dardant son regard sur le jeune colonel; serait-ce la demande
contenue dans ce billet qui vous fut remis hier?... oh! par une
personne tout  fait sre, ma femme!...

--Oui, gnral, c'est bien cette demande qui m'alarme, qui me trouble,
qui me force  m'arrter sur les bords d'un prcipice, que je ne vois
pas, mais que je devine... Vous m'avez pri de vous faire tenir ce soir
le mot d'ordre qui serait distribu par la place aux chefs de poste...

--Je pouvais me procurer ce mot d'ordre par des indiscrtions, par des
amis que je compte dans la garnison de Paris; j'ai pens  vous, comme
tant plus  mme par votre fonction auprs d'Hullin de me donner ce
mot... Vous craignez de vous compromettre en me le communiquant, libre
 vous... je vais m'enqurir ailleurs...

--Gnral, je vous l'apportais ce mot d'ordre... je vais vous le
donner...

--A votre aise! dit Malet, affectant une grande indiffrence. Ah! je ne
vous contrains nullement, camarade!

--En vous communiquant le mot, gnral, je ne sollicite de vous qu'une
chose, c'est de me donner votre parole que vous ne comptez pas vous
en servir pour une entreprise susceptible de valoir un avantage 
l'ennemi... Je ne chercherai mme pas  savoir pour quel usage vous
dsirez tre en possession du mot...

--Parbleu! fit Malet jouant la bonne humeur, vous n'imaginez pas que je
vais livrer ce mot aux avant-postes des Cosaques?... La Russie est trop
loin, et avant qu'on sache  Moscou le mot d'ordre de Paris distribu
dans la nuit du 23 octobre, trente nouveaux mots auront t donns et
changs... Tenez, colonel, je vais abattre mon jeu devant vous... je
n'ai rien  vous cacher... je suis certain que vous ne me trahirez
pas...

--Je vous jure...

--Ne jurez pas! c'est inutile!... Apprenez donc que, cette nuit, je
compte sortir de cette prison... Bien que la maison de sant soit
en somme d'un sjour supportable, et qu' la table de cet excellent
docteur Dubuisson on rencontre aimable compagnie, je suis las d'tre
verrouill chaque soir... Donc, une occasion favorable s'tant
prsente, j'en profite... Cette nuit, qui me parat sombre et
pluvieuse  souhait, je me donne de l'air...

--Et o irez-vous, gnral?

--En Amrique... c'est un tour de libert... j'ai des amis aux
tats-Unis...

--Je vous souhaite de russir!...

--J'espre,  pareille heure demain, tre bien prs de Boulogne, o
je compte m'embarquer pour l'Angleterre... L je trouverai un passage
pour New-York ou Philadelphie... Mais, pour arriver  Boulogne, il faut
franchir les barrires de Paris... l se trouvent des postes de gardes
nationaux... Ces bons militaires peuvent me demander des passeports
que je n'ai point... voyageant en tenue, voyez, mon uniforme est l
tout prpar,--et Malet, soulevant un divan, montra dans le coffre un
costume complet de gnral,--il me suffira, pour rassurer les zls
gardes nationaux et viter toute anicroche, de donner au chef de poste
le mot d'ordre; ils me laisseront passer en me portant les armes...
Voil pourquoi, mon cher Henriot, je vous ai pri de m'apporter ce
mot!...

Malet parlait avec un tel accent de sincrit que le doute n'tait
pas possible sur son projet d'vasion. Henriot, qui de plus en plus
concevait de l'inquitude et presque de l'horreur pour un projet visant
l'Empereur, en ce moment-l aux prises avec l'ennemi dans les plaines
russes, ne pouvait prouver aucune rpugnance  aider un prisonnier
politique  reprendre sa libert. Favoriser l'vasion d'un dtenu, dont
la garde ne vous est pas confie, n'a jamais pass pour une forfaiture,
surtout quand la cause de la dtention n'a rien de dshonorant.

Henriot n'hsita donc plus.

--Puisqu'il ne s'agit que de votre libert, gnral, je ne crois pas
manquer  l'honneur, dit-il, en vous aidant  la reprendre... le mot
d'ordre pour cette nuit est: _Compigne-Conspiration_.

--Merci! fit vivement Malet, et il serra la main d'Henriot.

Une lueur de triomphe gayait la physionomie svre du conspirateur. Le
mot d'ordre lui donnait l'accs des postes. Il tenait dj la clef de
la place: Paris allait tre  lui.

Rptant les deux vocables qui lui taient donns, il murmura:

--Compigne!... c'est de l que doit venir le rgiment de dragons qui
est avec nous... voil qui est de bon augure. Conspiration!... Ma foi!
le mot est bien choisi et prouve que nous avons des amis en haut lieu...

Puis, redevenant matre de lui-mme, Malet, tendant de nouveau la main
 Henriot, lui ritra ses remerciements et ajouta comme le timbre
venait de sonner:

--Permettez-moi de vous quitter, mon cher colonel, cette sonnerie
m'avertit que madame Malet vient d'arriver... Je ne puis la faire
attendre... J'ai aussi mes prparatifs  faire... excusez-moi et
embrassez-moi!...

Henriot, qui ne concevait plus aucun doute sur la ralit de l'vasion
annonce, reut l'accolade du gnral, et lui souhaita de nouveau bonne
chance.

Tandis que tous deux se tenaient embrasss, madame Malet entra.

Le courant d'air de la porte souleva un chiffon de papier tranant 
terre, le morceau de la lettre que Camagno avait tire de sa robe, et
dont les fragments dchirs avaient t distribus aux conjurs comme
moyen de reconnaissance  l'huis de la rue Saint-Gilles.

Madame Malet, voyant son mari avec un visiteur, voulut se retirer.

Dans ce mouvement, sa jupe balaya la lettre du moine et la refoula dans
le corridor.

Henriot s'tait excus et retir, aprs une dernire poigne de main
change avec le gnral; madame Malet pntra dans la chambre, dont la
porte fut soigneusement referme derrire elle.

Dans le corridor, Henriot poussa du pied le chiffon de papier, et,
machinalement, se baissant, le ramassa. Il allait le rejeter, mais
cette rflexion lui vint que ce papier pouvait contenir quelque dtail
sur l'vasion du gnral. Il rebroussa donc chemin dans l'intention de
frapper  la porte de Malet et de lui remettre cette moiti de billet
qui l'intressait peut-tre et qui tait susceptible de tomber entre
des mains hostiles.

Mais le valet de chambre attach au service du gnral s'avanait dans
le corridor pour clairer et reconduire le visiteur.

Henriot, ne voulant donner aucun veil, car son insistance pour
rapporter ce tortillon de papier sans importance apparente pouvait
faire natre des soupons, serra tranquillement la paperasse dans sa
poche et suivit le domestique.




XIII

MARCHE! MARCHE!


A l'heure o Malet se prparait  franchir les murs de sa gele
mdicale et  s'lancer de sa chambre du faubourg Saint-Antoine vers
l'Htel de Ville, but convergent de ses penses, et vers les bureaux
du gouvernement militaire de Paris, objectif de son audacieux projet,
voici ce qu'il advenait de Napolon et de la Grande Arme dans les
plaines de Russie.

Le Nimen avait t franchi le 24 juin. Napolon s'tait avanc dans la
direction du nord-est par Kowno, Wilna et Witebsk.

La Grande Arme comprenait 10 corps, plus la cavalerie de rserve de la
garde impriale.

Ces 10 corps taient composs comme suit:

1er corps.--Marchal Davout, prince d'Eckmhl:

Divisions Moreau, Friant, Gudin, Desaix, Compans; environ 200,000
hommes. Ces troupes taient les meilleures de l'Empire.

2e corps.--Marchal Oudinot, duc de Reggio:

Divisions Legrand, Verdier, Merle; 40,000 hommes.

3e corps.--Marchal Ney, duc d'Elchingen:

Divisions Ledru, Razout; division wurtembergeoise (gnral Marchand).
Les divisions franaises taient les anciennes troupes de Lannes et de
Massna; 57,000 hommes.

4e corps.--Le prince Eugne, vice-roi d'Italie:

Divisions Delzon et Broussier, les anciennes troupes de l'arme
d'Italie. Division italienne (Pino, gnral). Cavalerie de la garde
royale italienne; 45,000 hommes.

5e corps.--Le prince Poniatowski:

L'arme polonaise, moins une division donne  Davout. Divisions
Sambrousky, Zayouschek, Fischer; 36,000 hommes.

6e corps.--Le marchal Gouvion-Saint-Cyr:

Corps bavarois, divisions Deroi et de Wrde; 25,000 hommes.

7e corps.--Le gnral Reynier:

Corps saxon, divisions Lecoq et Reschen; 20,000 hommes.

8e corps.--Le roi Jrme--commandement donn plus tard au gnral
Junot, duc d'Abrants:

Corps westphaliens et hessois, divisions Ochs et Damas; 18,000 hommes.

9e corps.--Le marchal Victor, duc de Bellune:

12e division franaise et bataillons de dpt. Le 9e corps devait
garder l'Allemagne. Le marchal Victor tait nomm commandant de
Berlin; 38,000 hommes.

10e corps.--Le marchal Macdonald, duc de Tarente:

Division Grandjean, corps prussien d'York, troupes des petits princes
allemands; 26,000 hommes.

Il fallait ajouter  ces dix corps deux troupes qui valaient dix
armes: la cavalerie de rserve et la garde impriale.

La cavalerie de rserve avait  sa tte l'Achille de l'Iliade moderne,
le chevaleresque Murat, roi de Naples. Sous lui, les gnraux Nansouty,
Montbrun, Grouchy, Latour-Maubourg; 17,000 hommes.

L'empereur d'Autriche avait fourni  son gendre 30,000 hommes de
cavalerie commands par le prince de Schwartzenberg qui, plus tard,
devait marcher  la tte des armes de la coalition. Cette cavalerie
tait place sous le commandement suprieur de Murat.

Enfin la garde impriale, qui  elle seule tait une vritable arme,
puisqu'elle comprenait, outre ses tirailleurs et voltigeurs (jeune
garde), ses chasseurs et ses grenadiers (vieille garde), 6,000
cavaliers, 3,000 artilleurs, 200 bouches  feu, et la lgion de la
Vistule, les lgendaires lanciers polonais.

La vieille garde tait commande par le marchal Lefebvre, duc de
Dantzig.

La jeune garde, par le marchal Mortier, duc de Trvise.

La cavalerie de la garde, par l'hroque Bessires, duc d'Istrie.

Il convient de compter encore les troupes dtaches dans les places, 
Stettin, Glogau, Erfurt, les 9,000 cavaliers  pied venus de Hongrie
se remonter en Hanovre, et les quatrimes bataillons tirs d'Espagne,
ainsi que les bataillons de dpt, le tout formant le corps de rserve
plac sous les ordres du marchal Augereau, duc de Castiglione. Enfin,
une division danoise avait t mise  la disposition de Napolon par
le Danemark, pour faire face  Bernadotte, dans le cas o le dloyal
Franais aurait accompli sa menace de faire une descente sur les
derrires de l'arme de son pays.

La Grande Arme comprenait donc plus de 600,000 hommes. C'tait la
plus formidable masse de guerriers qu'on et vus rassembls depuis les
invasions des barbares.

On remarquera que l'lment tranger tait en nombre. Il y avait
50,000 Polonais, 20,000 Italiens, 10,000 Suisses, 30,000 Autrichiens,
et 150,000 Prussiens, Bavarois, Saxons, Wurtembergeois, Westphaliens,
Croates, Hollandais, des Espagnols et mme des Portugais.

Sauf les Polonais, au dvouement admirable comme la bravoure, et les
Suisses, dont la fidlit une fois promise tait inbranlable, tous ces
rgiments trangers taient peu srs. Non seulement ils taient prts
 lcher pied, et mme  fusiller dans le dos les Franais, comme le
firent par la suite les Saxons, mais encore, dans les marches, dans les
campements, ils introduisaient l'indiscipline, le dsordre, parfois la
rvolte. Ils donnaient l'exemple et le got de la maraude et du pillage
 nos troupes.

Avant les hostilits, lors du mouvement en avant ordonn par Napolon,
de l'Oder  la Vistule, les Wurtembergeois, du corps de Ney, avaient
ravag les tats prussiens qu'ils traversaient, volant, brlant,
dtruisant, et poussant  l'exaspration les peuples de la Prusse,
avec lesquels on n'tait pas en guerre. Cette sauvage conduite des
Wurtembergeois, qui se moquaient des cris de douleur et des clameurs
de haine escortant leur passage, car c'tait les Franais qu'on
maudissait, a t pour beaucoup dans le rveil du patriotisme allemand
et dans la fureur de vengeance qui, ds l'anne 1813, devait se
manifester contre nous, en Prusse, o, malgr les victoires passes,
le nom franais n'tait pas excr; nos soldats avaient mme t
gnralement bien reus et bien traits par les populations prussiennes.

L'antagonisme de ces soldats exotiques tait si manifeste, que l'on dut
renoncer  faire commander les Bavarois et les Saxons par des gnraux
franais. Ils se refusaient  excuter les ordres qui ne leur taient
pas donns par des officiers allemands.

Il n'y eut donc gure en Russie qu'un peu plus de la moiti de soldats
franais d'engags: 370,000 environ, mls  250,000 trangers.

A cette cause de dmoralisation et de dsorganisation vint s'ajouter
l'norme embarras d'un matriel immense. Les charrois taient
innombrables; les caissons, les voitures lgres destines au transport
des vivres, car on savait que le pays vers lequel on se portait
n'offrirait aucune ressource, encombraient les routes; les troupeaux
de boeufs que les divisions emmenaient avec elles pour se ravitailler,
les quipages de ponts formaient des files interminables; les voitures
des tats-majors venaient encore ajouter  ces obstacles matriels et
arrter la marche des convois. Outre l'tat-major de l'Empereur, le roi
de Naples, le roi Jrme, le prince Eugne, les marchaux Davout, Ney,
Oudinot, tranaient aprs eux des fourgons et des chariots chargs de
vaisselle, de vtements, de mobilier mme. Non seulement le fastueux
Murat, mais presque tous les chefs de corps,  l'exception du sobre et
modeste Lefebvre, avaient une suite d'aides de camp, d'officiers, de
secrtaires, de domestiques, dont les bagages venaient encore allonger
la file dmesure des convois serpentant parmi les terres marcageuses.
Qu'ils taient loin et dmods les bataillons indigents d'Italie ou
du Rhin! Le grand luxe des gnraux de l'Empire avait sa rpercussion
jusque chez le plus simple capitaine. A chaque tape on faisait dresser
des tables somptueuses garnies de pices d'orfvrerie. Des tapis, des
lits lgants, des canaps, des coffres contenant des costumes et du
linge  profusion, suivaient ces tats-majors trop riches. Ce n'tait
plus une arme de combattants qui s'avanait vers la Russie, mais une
sorte de caravane formidable, compos de toutes les nations, o les
idiomes se mlangeaient en un brouhaha confus, o tous les uniformes
dfilaient, o les marchandises, les produits, mme les oeuvres d'art,
de vingt nations, s'empilaient ainsi qu'en un monstrueux bazar mouvant.
Le camp prenait l'aspect d'une foire du monde; et, lorsque le signal
de lever le camp donn, lourdement, pniblement, lentement, tout cet
amas d'hommes se remettait en route, on avait le spectacle d'une de ces
grandes migrations de l'antiquit, l'exode d'un peuple abandonnant sa
terre natale, sans espoir de retour, et emportant, avec ses armes, ses
trsors et ses dieux. Pour la plupart de ces migrants, hlas! la route
tait vritablement sans retour, l'exode dfinitif.

Derrire le fouillis des tats-majors, s'avanait toute une horde, dj
dpenaille et lamentable, de cantiniers, de mercantis, de juifs, de
brocanteurs, avec des femmes, des enfants, des animaux. Toute cette
cohue grouillante, destine  s'engloutir dans la Brsina, se juchait
sur de mchantes carrioles, poussait de fantastiques attelages, se
remorquait avec des boeufs, parfois  bras d'hommes tirant  tour de
rle les cordeaux de vhicules tranges rappelant les chars sauvages
des Vandales et des Huns.

Napolon eut une peine norme  allger son arme de ce poids mort
paralysant sa marche. Il fit un rglement svre limitant le nombre
des voitures selon le rang et le grade, depuis les rois jusqu'aux
gnraux; il dsigna la quantit de bagages qu'il serait permis 
chaque officier d'emmener; enfin il congdia les diplomates, les aides
de camp amateurs, les secrtaires qui s'taient joints aux tats-majors
par curiosit, par attrait de la nouvelle conqute, et aussi, car la
plupart taient trangers, dans le but d'espionnage pour le compte de
leur gouvernement. Il coupa son quartier gnral en deux: le grand
service ne devait le suivre qu' distance et le rejoindrait dans les
villes o l'on stationnerait; le petit service qu'il conserva n'tait
compos que de ses aides de camp indispensables. Pour lui, toujours
simple au milieu du faste de ses cratures, il couchait sur son troit
lit de fer et n'avait retenu, comme bagage, que quatre grandes caisses
o se trouvaient ses cartes et tout le matriel topographique qui ne le
quittait jamais.

Le plan redoutable que Neipperg, Rostopchine et le Sudois d'Armsfeld
avaient conseill  Alexandre, s'excutait rigoureusement; le gnral
Barclay de Tolly, plein de sang-froid et de fermet, mais impopulaire,
avait reu l'ordre de refuser sans cesse la bataille. Il se conforma
donc fidlement  ce plan temporisateur, qui dans l'antiquit valut
 Fabius sa gloire, mais qui ne pouvait ni passionner les foules ni
frapper l'imagination contemporaine. On avait sagement abandonn le
systme propos par l'Allemand Pfuhl, d'tablir un camp retranch 
Drissa, dans la boucle de la Duna. Les Russes reculaient  mesure que
les Franais avanaient. Ils se dfendaient avec l'espace.

Napolon avait combin une manoeuvre hardie. L'arme russe tait
divise en deux corps: l'un, celui de Barclay de Tolly, occupait le
nord,--c'est--dire les rgions qu'arrose la Duna, cours d'eau qui se
jette dans la Baltique, et s'tendait de Witebsk  Dunabourg; l'autre,
le corps du prince Bagration, au sud--avait sa ligne sur le Dniper,
qui se jette dans la mer Noire, et s'avanait jusqu' Grodno sur le
Nimen. Le plan de Napolon consistait donc  empcher la jonction de
Barclay de Tolly et du prince Bagration et  les battre sparment. Il
devait franchir soudainement la Duna sur la gauche de Barclay de Tolly
et envelopper son arme dans le camp retranch de la Drissa, vritable
poche o le gnral russe s'tait blotti. Une fois l, il serait
matre des routes de Saint-Ptersbourg et de Moscou, et les couperait,
tandis que les corps du marchal Davout et du roi Jrme, oprant leur
jonction, battraient le prince Bagration sur le Dniper.

Cette double opration tait admirablement conue, mais il fallait
pour sa russite que l'ennemi livrt bataille. Et l'ennemi continuait
l'excution du plan et se drobait.

Il se produisit, en mme temps, un conflit funeste dans l'arme
franaise. Mcontent du retard que le roi Jrme avait, selon lui,
apport  joindre le corps du marchal Davout, l'Empereur retira  son
frre son commandement et le plaa sous les ordres du marchal. Le roi
de Westphalie ne voulut pas supporter cette disgrce. Il se dmit de
son commandement. Ce conflit entre Davout et Jrme se prolongea assez
pour permettre au prince Bagration d'chapper et de profiter de six
 sept jours d'avance pour descendre le Dniper. La premire partie
du plan, l'crasement du corps d'arme du sud et l'interception des
communications entre Bagration et Barclay de Tolly, avait ainsi avort.
Restait la seconde manoeuvre, la plus importante: l'enveloppement de
l'arme du nord dans le cul-de-sac de la Drissa.

Mais dj l'arme russe avait renonc  l'ide d'ailleurs si mauvaise
de se retrancher dans le camp de la Drissa; l'Allemand Pfuhl, qui
s'tait ralli au plan d'excution propos par Neipperg et d'Armsfeld,
insista auprs d'Alexandre pour que l'on vacut la position. Napolon,
devant qui l'ennemi persistait  faire retraite, dut alors le
poursuivre.

La chaleur tait accablante. On tait au mois de juillet. L'arme
suait, souffrait de la soif autant que du soleil, durant cette
poursuite en des plaines o bientt la neige allait tendre son
linceul. Ah! nul ne prvoyait sur les bords verdoyants de la Brsina,
o les soldats couraient se dsaltrer et se baigner, qu'avant six mois
cette rivire, solide et glace, s'entr'ouvrirait comme un tombeau de
marbre pour recevoir, par charretes, les corps raidis, sanglants,
broys de ces lurons qui chantaient  pleine voix et rclamaient de
l'ombre, de la pluie, du froid, en rageant contre le soleil moscovite
rappelant aux anciens les coups de cuisson d'Aboukir et de Jaffa!

Et aussi impatients de rencontrer l'ennemi que Napolon mme, les
grenadiers et chasseurs se demandaient, chaque matin, s'il allait enfin
luire, le jour de la grande bataille. On se souvenait de la faon dont
les choses s'taient passes en Italie, en Hollande, en Autriche, en
Prusse, et l'on ne doutait pas qu'une journe comme Marengo, Austerlitz
ou Friedland ne livrt la Russie entire  l'Empereur. Il n'y avait
plus qu' se mettre  astiquer les buffleteries et  fourbir les
plaques des ceinturons, afin de dfiler proprement sous les yeux des
belles Moscovites, le fameux jour de l'entre joyeuse et brillante dans
la capitale des czars.

La bataille cependant se faisait dsirer. On eut un matin l'espoir que
l'ennemi aurait la politesse de se laisser aborder et battre.

Il y avait eu sur quelques points de rapides engagements, au moulin de
Fatowa,  Mohilew,  Ostrowno, mais ce n'taient que des escarmouches,
des chocs accidentels. Leur issue, bien que favorable aux Franais, ne
pouvait compter srieusement. En avant de Witebsk, le 27 juillet, on
eut un instant l'illusion qu'une grande bataille commenait.

On apercevait les clochers de la ville. Witebsk, chef-lieu du
gouvernement de ce nom, est une assez grande ville, sur la Duna;
elle contenait huit  dix couvents et plusieurs glises, romaines et
grecques, ainsi que des synagogues. Les juifs y sont au nombre de
quinze mille. La campagne environnante est belle. Une vaste plaine,
au del du ravin, s'tend  l'est, traverse d'une petite rivire.
Derrire ce cours d'eau on aperut, masse, l'arme russe. Enfin on
allait donc s'aborder! Prs de cent mille hommes paraissaient prts 
entrer en ligne dans la plaine de Witebsk. L'arme poussa de vigoureux
vivats. Il semblait que dj, au bout des fusils, on tnt la victoire.

Napolon monta  cheval et prit en personne la direction de l'affaire,
qui s'annonait comme importante.

Tandis qu'on rparait le pont, sur un ravin, pour permettre  la
cavalerie de Nansouty de passer, trois cents hommes se portrent en
avant, sur la gauche. Ils furent aussitt envelopps par une nue de
Cosaques. Ces deux compagnies, encadres dans l'arme russe, semblaient
des paves entranes dans un fleuve dbord. Mais ces fiers lapins
ne se dbandrent pas. Cette poigne de braves environne d'une
arme serra les rangs en tiraillant sans discontinuer. Les Cosaques
s'abattaient, sans entamer cette redoute marchante, d'o partait un feu
terrible.

Napolon, la lunette  la main, s'aperut du pril o se trouvaient ces
trois cents soldats isols, perdus, noys dans la cavalerie russe. Il
s'avana avec le 16e chasseurs, au del du ravin, dispersa les Cosaques
et dgagea les aventureux claireurs.

--Qui tes-vous, mes braves enfants? leur demanda l'Empereur tout
joyeux de les voir sortir vivants de cette fort de lances et de sabres.

--Voltigeurs du 9e de ligne, tous enfants de Paris! rpondit le sergent.

--Eh bien! mes petits Parisiens, vous avez tous mrit la croix, dit
l'Empereur rayonnant. A prsent, suivez-moi!... la route de Moscou est
ouverte... En avant!...

Mais dj, derrire son rideau de Cosaques, l'arme russe reculait,
s'abritait, s'effaait, disparaissait...

La grande bataille n'tait pas encore pour ce jour-l.

Le front de Napolon se rembrunit, et ce fut tout alourdi de fcheux
pressentiments qu'il fit son entre dans Witebsk, capitale de la Russie
blanche.

Comme toujours en se retirant, les Russes mettaient le feu  la ville
vacue. Mais l'avant-garde les poussa si vivement qu'ils eurent 
peine le temps, cette fois, d'incendier quelques maisons des faubourgs.

La Grande Arme se remit en marche. La route tait morne, l'accablement
profond. Le thermomtre Raumur marquait 27 degrs. L'eau devenait
rare. Le pain manquait. L'arme souffrait de la marche, de la chaleur,
de l'incuriosit de l'tape. La sinistre retraite dans les champs
de neige a effac les souvenirs de la marche en avant, mais  cette
poque la fatigue tait grande et les souffrances vives. Le fastidieux
chemin s'allongeait de toutes les misres de la soif, de la faim, de
la lassitude. Les chevaux tombaient sur la route et les tranards
devenaient lgion. En mme temps l'arme se dcourageait. On se rendait
compte que jamais on n'atteindrait et l'on n'envelopperait Barclay de
Tolly.

La campagne de Russie, longue suite de stations douloureuses, n'a pas
eu que le retour de Moscou de terrible. Ce calvaire eut deux versants
et si la descente fut pire, la monte fut mauvaise; et si la lugubre
odysse du recul, seule, est reste dans la mmoire des hommes, les
dsastres de la marche en avant mritent d'tre rappels. Il est vrai
qu' l'aller, le dsert parcouru se trouvait coup d'oasis, qui taient
de courtes batailles, et que l'espoir, toile bientt teinte, guidait
par-ci par-l les conqurants gars.

Les officiers, les marchaux mme, se montraient aussi abattus que les
soldats.

Berthier, prince de Wagram et major gnral, tait l'un des plus
disposs aux plaintes et aux rcriminations.

Ce major gnral dont le rle a t fort gratuitement tendu par
certains historiens, qui lui ont mme attribu des talents militaires
qu'il n'a pas eu l'occasion de montrer, n'tait en ralit qu'une sorte
de secrtaire militaire de Napolon. Il n'a jamais donn un ordre de
lui-mme, ni crit une dpche qui n'et t dicte par l'Empereur.
Non seulement les grosses entreprises, les plans, les importantes
dcisions, mais aussi les dtails dans l'organisation ou la marche
de l'arme, lui chappaient. L'Empereur faisait tout, savait tout,
voyait tout, ordonnait tout. Berthier a sans doute connu plusieurs de
ses combinaisons, le premier. Mais jamais Napolon ne l'a consult;
jamais le major gnral ne se serait d'ailleurs permis de contrler ou
de contrecarrer une opration militaire juge utile par l'Empereur.
En cela, Berthier faisait preuve de bon sens. Ce scribe militaire,
cet homme de confiance du grand stratgiste, a d'ailleurs, en 1814,
abandonn  Fontainebleau celui  qui il devait tout. La reconnaissance
et la fidlit, cela ne faisait pas partie des bagages du chef
d'tat-major aprs la dfaite de son gnral.

A Witebsk, o Napolon avait ordonn une halte pour reposer les troupes
et donner aux tranards le temps de rejoindre, le marchal Lefebvre
entra dans la maison o logeait le prince de Wagram.

Lefebvre quittait l'Empereur. Il venait de recevoir les derniers ordres
pour la mise en mouvement de la garde.

--Allons, prince!... Allons, mon vieux soldat, dit gaiement Lefebvre
sur le seuil de la chambre, il faut boucler son sac et repartir du pied
gauche...

--Encore en route! dit Berthier avec dcouragement; et o l'Empereur
nous emmne-t-il?

--A Smolensk!

Le major gnral, qui s'tait lev pour recevoir le duc de Dantzig, se
laissa tomber sur une chaise devant la table o se trouvait la carte de
Russie dploye.

--A quoi bon, murmura-t-il, m'avoir donn quinze cent mille livres de
rentes, un bel htel  Paris, une terre magnifique, pour m'infliger le
supplice de Tantale?... je mourrai ici  la peine... le simple soldat
est plus heureux que moi!...

Et comme Lefebvre faisait un geste o il y avait du fanatisme et
qui semblait mimer l'insouciance du soldat prt  suivre son chef
aveuglment, au nord, au sud, partout o il lui plairait planter sa
tente et porter son drapeau, Berthier ajouta avec un soupir o il y
avait bien de la mlancolie visible:

--Ah! que je voudrais donc tre  Grosbois!

Grosbois tait une terre superbe, aux environs de Paris, don de
l'Empereur  son ami Berthier.

Ainsi les libralits mme du souverain, les rcompenses magnifiques
dont il avait accabl ses lieutenants, tournaient contre son oeuvre et
taient,  ceux sur l'nergie desquels il comptait le plus, la tnacit
et l'endurance, ncessaires plus que jamais dans cette tmraire
chevauche  travers l'Europe, aboutissant aux fondrires et aux
steppes russes.

Berthier, cet oison dont j'ai tent de faire un aigle, a dit
Napolon, ayant appel ses secrtaires, Salomon et Ledru, en rechignant
donna les ordres pour la mise en marche de l'arme.

Puis il suivit Lefebvre chez l'Empereur qui l'attendait.

Ils trouvrent Napolon pensif et sombre.

La retraite lamentable semblait dj prvue dans son cerveau qui
embrassait, avec le prsent, l'avenir. La sinistre clairvoyance
des dsastres promis luisait dans son oeil irrit. Il commenait 
comprendre que la fortune, lasse de le suivre, changeait de camp. Une
voix, en lui, s'levait qui lui criait: Arrte-toi! il est temps! il
le faut! Mais une autre voix, non moins puissante, plus coute, celle
de l'orgueil, de l'audace, de la confiance, la voix qui avait caress
son oreille de l'Adige au Nil et du Tage  la Vistule, lui murmurait,
sirne funeste: Marche! Marche! Toujours plus avant enfonce-toi dans
ton rve, et recule, s'il le faut, les confins du monde pour accomplir
ta mission! Semblable  l'homme que Bossuet montre pouss par une
force irrsistible et ne s'arrtant qu'au foss o une chute commune,
gale, rassemble tous les tres que la grandeur et les circonstances
ont pu sparer un moment, il allait, il allait, les yeux perdus dans
l'immensit de sa vision. C'tait alors un pote, un illumin, un fakir
de la conqute, un derviche dont la cervelle tournait dans l'axe du
monde et qui, dans le tourbillon o il se mouvait, perdait l'quilibre
et la notion des ralits.

Il accueillit avec moins de brusquerie que de coutume, mais avec une
tristesse qui ne lui tait pas ordinaire, ses deux marchaux.

--Eh bien! mes amis, que dit-on dans l'arme? est-on content de marcher
en avant et d'en finir avec cette terrible guerre? fit-il interrogeant
du regard Berthier et Lefebvre.

Berthier, courtisan toujours, s'inclina et rpondit:

--Sire, l'arme est heureuse de savoir Votre Majest en bonne sant et
compte qu'une grande victoire bientt vous permettra d'obtenir une paix
glorieuse et de nous faire retourner en France...

--La paix!... je la voudrais, murmura l'Empereur, je l'ai toujours
voulue, quoi qu'on en ait dit; mais pouvais-je ramener sans combat mes
troupes en arrire, vacuer honteusement l'Allemagne, comme l'exigeait
Alexandre?... Je ne peux traiter de la paix que dans une capitale,
Ptersbourg ou Moscou... Nous sommes sur la route de Moscou... nous
irons  Moscou!... Est-ce ton avis, Lefebvre?

--Moi, je suis toujours de l'avis de Votre Majest, dit Lefebvre avec
une hsitation qui ne lui tait pas commune, cependant...

--Cependant quoi?... Voyons! dis ce que tu as sur les lvres... sur le
coeur... Tu sais bien, mon vieux compagnon, que tu as toujours eu ton
franc-parler avec moi... que ce soit  l'htel de la rue Chantereine,
le matin du 18 brumaire...

--O Votre Majest m'a donn son sabre!...

--Oui... aprs Ina, devant Dantzig...

--O Votre Majest m'a donn un titre... Oh! je n'oublie aucun de vos
bienfaits, aucune de vos marques d'amiti, Sire, s'cria le duc de
Dantzig avec lan; c'est pourquoi, ce que je sais, je le garde pour
moi, et ce que je crains, je me mords la langue pour ne pas le laisser
chapper...

Napolon vint  Lefebvre et, lui plaant familirement la main sur
l'paule, lui dit dans un de ces mouvements d'abandon, de confiance, et
d'expansion avec ses lieutenants, qu'il n'eut qu'en Russie:

--Tu as tort, mon bon Lefebvre, de retenir ta langue et de comprimer
ton me devant moi... Va! je sais tout entendre!... Depuis que j'ai mis
le pied dans cette maudite Russie, je ne suis plus le mme homme...
Avant je doutais des autres,  prsent je doute de moi... je ne me sens
plus aussi matre des vnements... quelque chose m'chappe... je suis
comme un dormeur veill qui se dbat dans un cauchemar, et ne sais o
commence la ralit, o finit le rve... Il faut m'aider, me soutenir,
me faire voir clair dans ces vapeurs, vous, mes anciens fidles, mes
camarades de vingt ans de batailles... Voyons, prince, quel est l'tat
de l'arme? je veux le savoir!...

--Sire, le moral est toujours excellent, dit Berthier; cependant les
dsertions sont nombreuses, les tranards partout colportent le pillage
et l'insubordination...

--Fusillez-en quelques-uns, pour l'exemple!... Mais les bons, les
solides, les vaillants, ils ne songent, eux, ni  marauder, ni 
abandonner le drapeau?

--Non, Sire, mais ils grognent...

--Parbleu! ce sont mes grognards, mes chers grognards! dit Napolon
souriant; il faut les laisser se plaindre  leur faon, dire mme du
mal de moi... Ils grognent, mais ils me suivent!... Ils me traitent
de fou, d'insens, d'ambitieux, d'extravagant... oh! je me rends
justice!... mais ils me gagnent des batailles... Marchal, vous
commandez ma garde... que dit-elle, ma garde? que veut-elle?...

--Ma foi! Sire, puisque vous l'exigez et que vous savez dj qu'elle
grogne, la garde, et qu'elle n'est pas seule  grogner, je vous
dirai qu'on est las de courir aprs ces Russes qui dtalent  notre
approche...

--Oh! nous les rejoindrons!...

--Qui sait?... Chaque jour on attend la bataille et c'est toujours
partie remise... On se dit: Ce sera pour demain... Quand viendra-t-il,
ce demain-l?...

--Nous allons le hter!... A Smolensk, probablement,  Moscou,
assurment, nous rencontrerons les Russes et nous les battrons! dit
Napolon avec conviction.

Il tait,  ce moment-l, en prsence de la contradiction des faits,
comme le chercheur de chimres,  qui l'on ose contester la possibilit
de sa poursuite. Pote en action, romancier de l'pe, il concevait
comme ralisables et voyait comme accomplis les projets les plus
hardis; les hypothses invraisemblables prenaient en lui l'aspect de
la certitude; il s'embarquait avec srnit pour des voyages  travers
l'impossible et, ds le dpart, se considrait comme ayant atterri. Il
tait, dans ce moment-l, pour lui analogue  l'chauffement crbral
de l'auteur composant son pome,  la fascination du joueur devant le
tapis charg d'or,  l'extase de la dvote contemplant le tabernacle,
il tait le hbleur de bonne foi, et, comme le menteur lgendaire,
ce grand imaginatif tenait pour condenses en faits exacts et pour
rsolues en vnements raliss les nues qui flottaient devant sa
pense, les extraordinaires inventions de son cerveau drgl.

Lefebvre avait secou la tte en entendant Napolon annoncer avec cette
certitude une bataille probable sous les murs de Moscou.

--En attendant, dit-il, ces sacrs mangeurs de chandelles f... le camp
devant nous! Mais leur fugue ne me dit rien de bon... ils partent
pour revenir plus nombreux, plus redoutables, peut-tre! Ces Cosaques
ressemblent aux moucherons des soirs d't: ils nous assaillent, ils
tournaillent autour de nous... On lve la main pour les chasser... ils
s'enfuient... Nous nous endormons tranquilles, confiants, en essaim
plus serr le vol revient... et vous tes, durant votre sommeil, piqu,
saign, suc!... Nous nous puisons  ne pas combattre, Sire; quand ils
nous verront diminus, affaiblis, affams, ils tourbillonneront plus
acharns sur nous ces damns moustiques!... Voil le danger, Sire, et
chacun le prvoit!...

--Vous vous laisseriez abattre par des moucherons!... vous, des braves,
des hros!...

--Sire, il faut peu de chose, trop de chaleur ou de froid, pas assez
de nourriture ou de sommeil, pour changer une arme de vaillants
en une bande misrable de tranards et d'clops!... La Russie,
voyez-vous, c'est trop grand!... Nous n'usons pas que des souliers 
les poursuivre... On voit bien leur calcul  prsent: trop faibles pour
rsister, n'ayant pas de soldats  mettre en ligne, ils nous combattent
par la drobade... Mais ils sont chez eux, ils se nourrissent, ils
trouvent des renforts tout en se repliant; nous autres, nous sommes 
six cents lieues de chez nous, et nous ne pouvons que nous mietter,
que nous diminuer, comme une miche qu'on a trimballe sur le sac durant
des semaines... Sire, le temps, ce grand matre, comme on dit, nous
affaiblit et donne  nos ennemis de la force... L'arme russe et la
ntre, cela fait deux boules de neige, seulement la ntre fond et la
leur grossit...

--Il y a du vrai dans ton dire, Lefebvre. Mais proposes-tu quelque
chose?... As-tu un plan..., une ide?...

Le brave Lefebvre eut un geste de dsespoir comique.

--Une ide... un plan!... moi!... oh! non! C'est votre affaire  vous,
qui tes notre Empereur... Dites-nous ce qu'il faut faire, et nous le
ferons!...

--Et vous, Berthier, en votre qualit de major gnral, vous avez
peut-tre une manire de voir particulire, une conception  vous sur
la faon de conduire cette guerre et de la terminer en profitant des
avantages acquis? demanda Napolon.

--Je suis de l'avis de Lefebvre, rpondit Berthier, et, comme lui,
je vois le danger que nous courons en avanant toujours... nos
effectifs sont rduits de prs de moiti et nous n'avons pas livr de
bataille!... La chaleur nous a fait plus de mal que les lances des
Cosaques et que les boulets de l'artillerie russe!...

--Et l'on disait qu'il faisait froid en Russie!... murmura Lefebvre...
Ah! bon sang! quand donc le vent tournera-t-il au nord!...

--Plus tt que toi et moi ne le voudrons alors! dit Napolon, mais
voyons, prince de Wagram, je vous demande avis, que me conseillez-vous?

--Je crois qu'il serait plus sage de nous arrter pendant qu'il est
temps encore! rpondit Berthier, s'enhardissant  donner le conseil que
toute l'arme semblait souhaiter voir suivre.

--C'est aussi ton avis, Lefebvre?

--Oui, Sire... faire halte n'est pas fuir!... Nous voici aux limites
de la Pologne et de la Moscovie, nous sommes parvenus au seuil de la
vraie Russie... Fortifions-nous ici... il y a des vivres, du fourrage,
l'arme se retrempera... Nous serons  l'abri de tout retour offensif
des Russes, tant appuys sur la Duna et sur le Dniper... nous
pourrons, pour occuper nos hommes, faire une marche au nord et prendre
Riga qui n'est pas dfendu comme le fut Dantzig, pousser au sud sur
la Volhynie et, tout en nous cantonnant pour l'hiver, organiser la
Pologne...

--La Pologne!... voil le grand mot lch! s'cria Napolon. Parbleu!
vous croyez que c'est facile d'organiser la Pologne... Vous allez me
demander, n'est-ce pas, de reconstituer le royaume des Polonais?...

--Sire, dit Lefebvre, avec un ton plus nergique, les Polonais se sont
bravement battus dans nos rangs, vous leur devez quelque chose... Le
partage de leur patrie a t un crime des rois... il nous appartient de
le rparer: vous devez rendre  ces exils chez eux, la terre o sont
les ossements de leurs pres... Ce n'est pas seulement une question
d'humanit, de justice, de reconnaissance, c'est aussi une question de
salut pour l'Occident, de scurit pour la France, de gloire ternelle
pour Votre Majest!...

Napolon, en entendant s'exprimer avec cette fermet le marchal
Lefebvre, en qui survivait le vieux rpublicain de l'an II, le
volontaire des armes de la Rpublique courant  la dlivrance des
peuples opprims, eut un mouvement de vif mcontentement.

--Rtablir le royaume de Pologne, dit-il, le puis-je?... Oui, je sais
quelle barrire infranchissable serait la Pologne reconstitue, si
jamais, le sort des armes nous devenant favorable, Alexandre voulait
reprendre l'offensive et marcher,  travers l'Europe ouverte, sur
la France affaiblie, en proie aux factions... Moi mort, qui oserait
prvoir ce qu'il peut advenir de cet immense empire que je laisserai
 cet hritier, peut-tre encore enfant?... Oui, la Pologne serait la
sauvegarde de mon trne et le rempart de mon empire, mais les Polonais
sont diviss... des haines profondes dvorent ce vaillant pays...
les soldats sont pour nous, les bourgeois, les paysans nous voient
avec dfiance... Les nobles sont tous en guerre les uns contre les
autres... les plus sages ne peuvent s'entendre entre eux... leur dite
gnrale n'a abouti qu' la confusion et  la droute... et puis,
n'ai-je pas des engagements  tenir envers l'empereur d'Autriche?...
Je l'ai dclar aux dputs de la Confdration de Pologne  Wilna:
j'ai garanti  l'empereur d'Autriche l'intgrit de ses tats et je ne
saurais autoriser aucune manoeuvre ni aucun mouvement qui tendrait  le
troubler dans la paisible possession de ce qui lui reste des provinces
polonaises... Non, il ne peut tre question pour le moment du royaume
de Pologne!... Que les Polonais attendent la victoire... c'est  Moscou
que leur sort se dcidera!

Moscou! comme un refrain fatidique, ce nom sonnait dans les rves de
Napolon, tintait dans sa pense, vibrait dans ses paroles.

Moscou l'tourdissait, le grisait, couvrait en lui la voix de la
raison, de la politique, de la prvoyance.

Ainsi se trouvait formule, dcide, consomme la grande faute. La
campagne de Russie suspendue, l'entre  Moscou ajourne, peut-tre
abandonne, la Grande Arme, se ravitaillant et se refaisant  Witebsk,
avait pour s'approvisionner durant l'hiver les riches dpts de Wilna,
de Varsovie. L'arme russe fuyant, dmoralise, Alexandre rduit 
battre en retraite sans espoir de retour victorieux, et par-dessus tout
la Pologne rendue  elle-mme, offrant un territoire norme et seize
millions d'habitants rsolus  lutter pour l'indpendance jusqu' la
mort, en cas d'offensive des Russes, voil ce que la fortune offrait
encore  Napolon. A Witebsk rien n'tait perdu, rien mme n'tait
compromis, mais il fallait s'arrter sur la route de Moscou, il fallait
ne pas craindre de faire rendre gorge aux souverains recleurs du vol
monstrueux de 1768, il fallait oser refaire de la Pologne une puissance.

Tout devait pousser Napolon  prendre ce sage parti. Malheureusement
les consquences fatales du mariage autrichien allaient peser de tout
leur poids dans la balance et emporter les destins de la France.

Pour reconstituer la Pologne, pour anantir l'odieux acte de partage
du sicle prcdent, on devait enlever  la Russie et  la Prusse les
provinces qui avaient constitu leur part de dpouilles. S'il n'y avait
eu en cause que ces deux copartageants, Napolon n'aurait sans doute
prouv aucun scrupule. Mais il s'agissait aussi de faire restituer
par l'Autriche sa part de sa complicit dans la rapine. Que dirait
Marie-Louise, quand son pre se plaindrait  elle d'tre dpouill
de sa Gallicie par Napolon? Les rois d'Europe ne trouveraient-ils
pas indigne la conduite de ce gendre amoindrissant la couronne de son
beau-pre? N'apparatrait-il pas alors  ces monarques, dont il avait
la sottise, la folie plutt, de rver l'amiti, la considration, comme
le jacobin sur le trne, le Robespierre  cheval qu'il ne voulait
plus tre? Il tait parvenu  pntrer, un peu avec effraction et en
casseur de portes, dans la famille des rois; il avait cette navet de
se croire des leurs et de s'imaginer qu'on lui pardonnerait d'avoir
emport d'assaut, comme une ville, une fille d'empereur authentique;
par cette alliance trompeuse, provisoire, qui tenait au cheveu de la
victoire continue, de la puissance persistante, il se croyait oblig 
des mnagements,  des gards, presque  une complicit rtrospective
dans le crime du partage; vainqueur des rois, il s'estimait des leurs;
il ne pouvait, pensait-il sottement, leur confisquer des provinces
pour les donner  des insurgs. Quand il faisait de ses frres des
rois, il affermissait sa dynastie, il procdait comme les fondateurs
des grands empires, il ne servait pas la cause contraire aux rois. En
s'alliant avec les Polonais, en dmembrant non seulement l'empire russe
et la Prusse, mais l'empire d'Autriche, il trahissait les intrts des
monarques  la tte desquels il se plaait! Tant pis pour les Polonais,
mais le pre de Marie-Louise ne pouvait tre sacrifi pour eux, et ses
domaines taient sacrs!... Ainsi s'aveuglait le soldat heureux. Il ne
devinait pas l'horreur des rois pour lui, gale  leur crainte et 
leur bassesse.

Ce funeste raisonnement devait entraner Napolon sur la pente qu'il
ne pourrait plus remonter. L'abme se rapprochait. Marie-Louise,
femme fatale, de Saint-Cloud, contribuait  la perte de son mari, et
arrachait la couronne du front boucl du roi de Rome.

Napolon, sans avouer franchement que son principal motif de refuser le
rtablissement du royaume de Pologne avait sa source dans sa crainte de
dplaire  Marie-Louise et aussi dans le dsir d'tre agrable  son
beau-pre,--qui trois ans plus tard, sans une protestation, sans un mot
de clmence jet aux rois ses allis, le laisserait dporter sur un roc
dsol et mourir dans le plus cruel abandon,--rpondit  Lefebvre et
 Berthier qu'il comprenait leurs raisons, qu'il les admettait mme
en majeure partie, mais qu'il ne pouvait se rsoudre  interrompre sa
marche ni  se cantonner  Witebsk.

--Les cantonnements d'abord, dit-il avec vivacit, ne sont point si
aiss que vous le supposez. La Duna et le Dniper nous couvrent en t;
mais, l'hiver venu, ces cours d'eau gels seront des routes ouvertes
aux Russes. Les Franais sont disposs  l'action. Ils ne pourront
demeurer immobiles durant de longs mois d'hiver. C'est alors que les
dsertions, les maraudages se multiplieraient. Les effectifs dj
rduits deviendraient  rien. On est au mois d'aot. La campagne ne
fait que commencer. Que pensera la France en apprenant qu'on s'arrte
au dbut? N'est-elle pas habitue  une autre rapidit? On me croira
malade, affaibli, puis, chef dgnr d'une arme dmoralise,
rclamant le repos de Capoue, avant d'avoir approch Rome. L'Europe va
douter du succs. L'Espagne, qui s'agite, profitera de notre stagnation
lointaine et l'Angleterre rendra inutile, aux bords du Guadalquivir,
le passage du Nimen. Et puis, les partis qui n'ont jamais dsarm ne
chercheront-ils pas  fomenter des troubles, en propageant des bruits
alarmants?... Il est impossible que le chef d'un grand empire demeure
une anne loin de sa capitale, sans que le tapage des victoires vienne
annoncer aux peuples qu'il est toujours prsent, toujours vainqueur,
toujours vivant!... Non! mes amis, il m'est interdit galement de
stationner ici et de reculer... La gloire et le salut pour nous sont en
avant... Berthier, prparez les ordres de marche pour demain! Lefebvre,
que ma garde prenne les armes... dans quinze jours elle entrera avec
moi  Smolensk! dans un mois je donne rendez-vous  mes braves au
Kremlin!

Le coup de ds tait jet et la France avait perdu.

Le 16 aot, on campait devant la citadelle de Smolensk.

Smolensk, situe sur le Dniper, au pied de coteaux, tait entoure
en partie de murailles avec de grands faubourgs. Un pont joignait
la vieille et la nouvelle ville. Des tours flanquaient son antique
enceinte. Une cathdrale byzantine dominait palais, difices et
maisons. Smolensk, une des plus anciennes cits russes, tait presque
aussi vnre que Moscou. Aussi Barclay de Tolly, qui n'excutait
qu'avec une visible rpugnance le plan de retraite constante qui lui
avait t impos, rsolut-il de faire un simulacre de dfense de la
ville.

Les Russes opposrent une hroque rsistance. Ils avaient affaire 
Davout, avec les divisions Gudin, Morand et Friant, la fleur de l'arme
franaise, et Napolon, en personne, dirigeait l'attaque.

Aprs un combat de six heures, la nuit tant venue, on remit au
lendemain matin l'assaut.

Le gnral Haxo avait reconnu dans les remparts une ancienne brche, la
brche Sigismonde: par l devaient pntrer les braves de la division
Friant.

Mais, au milieu de la nuit, une aube sinistre grandit et tout  coup
envahit le ciel. On avait cru d'abord  un phnomne cleste, mtore
traversant l'espace, aurore borale aux lueurs venues du ple. Mais
tout s'empourpra dans une clart lugubre et grandissante. Barclay
de Tolly,  qui des ordres prcis taient parvenus, obissait 
l'inspiration terrible qui avait dict  la Russie le plan de son
salut. Il s'tait dcid  reprendre son mouvement de retraite, et 
laisser Napolon encore une fois devant l'espace libre et menaant. En
vacuant Smolensk, il y avait port, comme arrire-garde protectrice,
la flamme de ses torches, embrasant difices et maisons. Le gnral
Incendie, comme avait dit Rostopchine, accomplissait son oeuvre. La
route de Moscou s'clairait ainsi de brasiers volontaires. Plutt que
de laisser prendre leur ville, les Slaves la brlaient. Pendant la
nuit, tandis que des incendiaires patriotes propageaient le feu dans
les maisons vides, les habitants, sur l'ordre de Barclay de Tolly,
fuyaient, emportant avec eux ce qu'ils pouvaient transporter de leur
mobilier et de leurs hardes. La retraite rouge s'accomplissait. La
Russie se faisait bcher avant de se transformer en spulcre blanc. Les
combattants, les habitants se perdaient dans les plaines interminables;
les maisons, les villages, les villes se transformaient en dcombres
fumants. Partout la Grande Arme, en avanant, rencontrait la ruine, la
solitude, et ne conqurait que des cadavres et des cendres.

L'entre de Napolon et de ses soldats dans la ville, vacue au milieu
des flammches, ne ressemblait aucunement aux triomphales prises
de possession de jadis. A Smolensk, il eut la vision et comme la
rptition de la tragdie de Moscou.

L encore, aprs cette bataille, qui tait une victoire, et devait au
loin apparatre encore plus considrable qu'elle ne l'tait, Napolon
pouvait s'arrter.

Mais il tait presque aux portes de Moscou. Avait-il donc conduit si
loin, et aprs tant de fatigues, de dangers, de victoires, ses soldats
invincibles, pour se contenter d'un demi-triomphe et s'engourdir dans
la torpeur d'un cantonnement d'hiver? Les jours taient encore longs
et chauds. Les Russes avaient perdu beaucoup d'hommes dans les divers
combats livrs depuis un mois. Ils ne pouvaient reculer perptuellement
ainsi. A Moscou, d'ailleurs, on tiendrait la paix. Alexandre, dpossd
de la ville sainte de son empire, ne pourrait se rsoudre  une fuite
sans fin. Il traiterait dans la capitale des czars; on pourrait y
prendre ses quartiers d'hiver. L'Europe serait frappe d'admiration en
recevant des dcrets dats du Kremlin. La nouvelle que la Grande Arme
et le grand Empereur s'taient confins dans Smolensk, une bourgade
dsormais en ruines, ne produirait qu'une impression de dfiance et
l'on douterait de la victoire finale.

Une autre raison vint raffermir Napolon dans son ide de marcher sur
Moscou.

Il venait d'apprendre que Koutousoff, nomm gnralissime, remplaait
Barclay de Tolly. Pour donner satisfaction au patriotisme russe qui
s'tonnait de voir les armes d'Alexandre se retirer sans combattre
et s'indignait  la prvision de l'entre des Franais dans Moscou,
presque sans avoir vaincu, le nouveau gnral avait rsolu d'attendre
la Grande Arme sur les collines qui protgent la route de cette
ville. L une bataille, qui deviendrait probablement dcisive, serait
livre. Le sort de Moscou et de la Russie, dans ce choc gigantesque, se
dciderait par les armes. Le soir de cette journe, la Russie dlivre
acclamerait son empereur ou bien Alexandre serait oblig de demander la
paix.

Tous les gnraux, Ney en tte, fournirent cependant des rapports
dfavorables. Ils essayrent de faire revenir Napolon sur sa
rsolution. Les pertes taient considrables. Les chevaux tombaient
par milliers. On ne pouvait plus les nourrir. L'artillerie s'embourbait
dans les marcages. Les pluies dtrempaient tout. La fivre faisait des
ravages pires que ceux des boulets. Pourquoi ne pas rtrograder sur
Smolensk?

Napolon parut un instant cder aux observations de ses lieutenants, il
leur dit enfin:

--Oui, la saison ne nous est gure favorable... ce pays est
vritablement dsol et intolrable avec ses terres fangeuses... Si
le temps ne change pas, ds demain je donne l'ordre de retourner 
Smolensk!...

Le temps malheureusement changea. Le lendemain, 4 septembre, un soleil
radieux dorait les tentes de la Grande Arme et faisait gaiement
briller les armes. Un air vif schait les routes. L'espoir et la gaiet
revenaient avec le soleil.

--On ne peut pas reculer par un temps pareil! dit Napolon joyeusement,
saisissant le prtexte de retirer la promesse faite, heureux de la
marche en avant rendue possible... Allons! Murat, Davout, un peu de
nerf, morbleu!... Marchons sur les Russes... Nous finirons bien par les
joindre et nous nous reposerons  Moscou!

Alors, redevenu confiant, il donna l'ordre de se porter sur les rives
de la Moskowa, rivire qui traverse Moscou et serpente dans les plaines
avoisinantes. La bataille devait tre livre vers un village nomm
Borodino, o Koutousoff l'attendait avec toute l'arme russe.

Le soleil, comme plus tard la neige, se faisait l'alli des Russes.

Si la pluie et persist, en constatant l'impossibilit pour son
artillerie de traverser les marcages, Napolon se ft probablement
dcid  retourner prendre ses cantonnements  Smolensk. A dfaut de
la paix, la guerre se serait prolonge en 1813, et dans des conditions
beaucoup plus favorables.

Mais la destine tait autre. Le soleil d'Austerlitz avait chang de
camp.




XIV

L'EMPEREUR EST MORT


Le gnral Malet tait rest dans sa chambre avec sa femme, aprs le
dpart d'Henriot.

Madame Malet tait au courant de ses projets, mais sans en connatre
les dtails. Elle savait seulement que le but que se proposait son mari
tait le renversement de l'Empire. Elle ignorait de quelle faon il
comptait amener ce grand bouleversement.

Malet lui dit brusquement:

--C'est dcid!... Ce soir, je m'vade, ma chre femme, et je vais
essayer de dlivrer ce peuple asservi!...

Madame Malet poussa un lger cri, mais ni larmes, ni supplications
ne lui chapprent. Elle ne voulait pas, en faiblissant, paralyser
l'action de son mari. Elle lui demanda seulement, inquite et redoutant
l'insuccs:

--As-tu des chances de russite?... Tu as donc du nouveau?

--Beaucoup de nouveau!... l'Empereur est mort!...

--Est-ce possible! murmura madame Malet.

--J'ai reu la nouvelle... de Russie... d'un ami sr... rpondit
vivement Malet. Le gouvernement ne sait rien encore. Dans la nuit, le
matin peut-tre seulement, il apprendra ce grand vnement. Oh! j'aurai
mis  profit la nuit et la connaissance anticipe de cette heureuse
catastrophe.

--Que comptes-tu donc faire?

--Profiter de la surprise des uns, de l'irritation des autres...
rallier les bonnes volonts... faire appel  l'nergie des patriotes,
 la sagesse des anciens partis qui me laisseront faire, dans l'espoir
de tirer avantage, plus tard, des troubles possibles... Oui, je vais
enlever le pouvoir aux incapables et aux sides de Bonaparte, qui se
cacheront d'ailleurs au premier signal et se hteront de faire leur
soumission... et  la faveur de ce dsordre, de cet interrgne, je
compte cette nuit, au plus tard demain matin,  l'aube, proclamer un
gouvernement nouveau...

--Mon ami, prends garde!... Tu veux tre Bonaparte ou Monk!

--Ni l'un ni l'autre... Washington peut-tre!... Je suis rpublicain
et je ne rclame pas la puissance pour moi-mme... Une commission de
gouvernement dlibrera sur le rgime qu'il conviendra le mieux de
proposer au peuple... Si les factions et les intrts particuliers
l'emportaient et refusaient de rendre  la France la Rpublique, je
me retirerais... je n'abuserai pas de la force qui va m'tre confie;
si je ne puis l'employer au bien de la France, si les rsistances
sont trop fortes, je quitterai, aprs avoir assur l'ordre, mon
commandement, et je m'en irai, avec toi, ma bonne amie, loin de
l'Europe mme, aux colonies, le coeur tranquille et le front haut,
croyant avoir assez fait pour mon pays en le dlivrant du despote
militaire qui l'opprime et le saigne!... Mais, rassure-toi, je suis
presque sr d'tre suivi par tous... Ces Franais d'aujourd'hui se
lient avec bonheur  la servitude, et c'est par la force qu'il faut
leur ter leur collier... par la force et par la ruse encore! dit Malet
avec un sourire nigmatique. Et il ajouta presque gaiement: Je saurai
bien les contraindre  accepter la Rpublique!

Bien qu'ayant toute confiance dans sa compagne, Malet ne lui avait pas
dit que la mort de l'Empereur tait imagine par lui. Il calculait
qu'il tait prfrable que mme les personnes, dont il ne pouvait
mettre en doute le dvouement, crussent la nouvelle exacte. Leur
bonne foi donnerait plus de sincrit  leur accent, quand elles
rpteraient le bruit et le propageraient dans la ville.

Aprs avoir recommand  madame Malet de garder le secret sur ce
qu'elle venait d'apprendre, jusqu' ce qu'elle entendit la rumeur
publique colporter la nouvelle de graves vnements survenus dans la
nuit, il la chargea de porter chez le moine Camagno, rue Saint-Gilles,
son uniforme de gnral.

Puis, comme l'heure tait venue de la clture du parloir, c'est--dire
qu'aucun visiteur ne pouvait rester dans la maison de sant redevenue
prison, Malet embrassa  deux reprises sa femme qui s'loigna
lentement, s'efforant de dissimuler ses pleurs en passant devant le
portier.

Malet la reconduisit jusqu' la grille intrieure, limite de la
promenade des pensionnaires-prisonniers et, avec bonne humeur,
 travers les barreaux, il jeta cet adieu  la visiteuse qui se
retournait plore:

--A bientt, ma bonne!...  bientt!...

Il ne devait plus la revoir.

La cloche du dner sonnait. Il tait six heures.

Malet entra dans la salle  manger et se mit  table tranquillement
avec ses convives ordinaires.

Il mangea, but, causa comme d'habitude. Rien ne rvla la gravit des
rsolutions qu'il avait prises. Son empire sur lui-mme tait tel et sa
force de dissimulation si intense qu'il put, aprs le dner, passer au
salon et faire sa partie de cartes, comme tous les soirs, sans qu'une
proccupation, un tressaillement nerveux ou quelque marque d'impatience
eussent pu laisser supposer qu'il allait entamer une autre partie, dont
sa tte tait l'enjeu.

A dix heures, il se leva de la table de whist: il avait battu tous les
joueurs. Il compta son gain d'un air satisfait, souhaita le bonsoir et
meilleure chance  ses adversaires malheureux, puis monta se coucher,
en mme temps que tout le monde.

A onze heures, la maison de sant tait plonge dans le sommeil. Aucune
lumire ne luisait aux fentres. Le quartier devenait silencieux.

Malet sortit doucement de sa chambre, gagna par l'escalier de service
l'office dont il s'tait procur la clef.

Surpris, car il prvoyait tout, par quelque domestique veill en
sursaut, il et allgu une fringale le saisissant et le poussant 
rechercher au garde-manger quelque relief du dner.

Il traversa le jardin, s'approcha du mur, o l'abb Lafon l'attendait,
avec l'chelle du jardinier.

Lafon, qui couchait dans un petit pavillon au fond du jardin, n'avait
eu qu' se laisser couler par la fentre le long d'un treillage
supportant des rosiers grimpants.

Tous deux franchirent aisment le mur, et, couchant l'chelle afin
de ne point donner l'veil  quelque patrouille venant  passer, se
htrent de descendre le faubourg Saint-Antoine.

L'abb Lafon portait le gros portefeuille contenant toutes les pices
fabriques par Malet; le gnral, sous son manteau, tenait ses deux
pistolets tout arms, prt  faire feu sur quiconque lui aurait barr
le passage.

Ils allaient ainsi isols, aventureux, confiants, dans la nuit noire, 
la conqute de Paris et du monde.

Don Quichotte-Malet et Sancho-Lafon dambulaient donc gravement, sans
se douter de la folie de leur quipe, se retournant  peine de temps
en temps pour s'assurer qu'ils n'taient point suivis.

Ils allaient, emports par leur rve: le gnral voquant la vision de
Napolon prisonnier, dtrn, fusill peut-tre; l'abb voyant le roi
Louis XVIII sacr  Reims et lui remettant la barrette de cardinal.

Ils n'changeaient aucune parole, ayant hte d'arriver et craignant
d'tre rejoints, si l'alarme avait t donne chez Dubuisson.

Enfin ils atteignirent, sans avoir attir l'attention de qui que ce
ft, la rue Saint-Gilles, au Marais, proche la place Royale. L, dans
le cul-de-sac Saint-Pierre, tait le logis du moine Camagno.

Malet et Lafon firent tomber dans la bote, place  la porte et
s'ouvrant intrieurement, les deux fragments de la lettre qui devaient
servir de signe de ralliement.

Presque aussitt la porte s'entre-billa.

Le moine les attendait. Il avait une paire de pistolets passs  sa
ceinture et sur l'paule il portait un tromblon.

Rateau et Boutreux se trouvaient dans une salle basse.

Le moine, guidant Malet, lui fit voir trois chevaux attachs  des
anneaux dans la cour.

Sur la table de la salle o se tenaient Boutreux et Rateau, des
pistolets, une pe, un sabre, un costume de gnral de division et une
ceinture tricolore, taient rangs.

--Je vois que mes ordres ont t compris et excuts... c'est
d'excellent augure! dit Malet.

Et, tout en souriant, comme s'il s'agissait d'une promenade ou d'une
soire rclamant la grande tenue, Malet revtit le costume de gnral
apport par sa femme. Il y ajouta les paulettes de gnral de
division; Malet n'tait que brigadier.

Quand il fut habill, il dit  Boutreux:

--Prenez cette ceinture et passez-la sous votre redingote... vous tes
commissaire de police du gouvernement national provisoire!...

Boutreux ceignit l'charpe, donna un coup de poing sur son chapeau,
et, prenant aussitt l'air casseur d'un vieil argousin, l'ancien
sminariste se dclara prt  empoigner tout rcalcitrant.

Le caporal Rateau tait venu en manches de chemise. Il n'avait pu
sortir de sa caserne habill.

Malet lui montra dans une malle qui appartenait  Marcel, dont
l'absence avait t annonce par un billet envoy  Camagno, un costume
d'tat-major.

--Je t'avais promis de l'avancement, mon garon, dit Malet... Je tiens
ma parole!... Te voil capitaine... endosse cet uniforme: je te fais
mon aide de camp!...

--Merci, mon gnral! vous n'aurez affaire ni  un clampin, ni  un
tratre... je vous le jure!...

--Bien, je compte sur toi... je compte sur vous tous, mes amis!...
Ah ! pourquoi le major Marcel n'est-il pas ici?... Est-ce que, par
hasard, il aurait eu peur? demanda Malet. Sait-on les motifs de son
manque de parole?... car il avait bien promis d'tre des ntres...

--Le billet qu'il m'a fait tenir, dit Camagno, ne contenait que ces
deux lignes: Ne m'attendez pas. Je reprends ma libert d'action. J'ai
rencontr le colonel Henriot. Brlez ceci.

--Pas autre chose?... c'est bizarre! fit Malet, soucieux. Que veut
dire cette rencontre du colonel Henriot?... Est-ce que le colonel
l'aurait dissuad?... Bah!  nous cinq nous suffirons... il vaut mieux
ne livrer le combat qu'avec des amis rsolus et confiants... comme
vous, compagnons!... Mais assez de paroles, agissons!... A cheval! et
marchons sans plus tarder sur la caserne des Minimes... c'est  deux
pas!...

--Impossible de sortir  prsent! dit Lafon qui s'tait rendu dans la
cour. coutez! il pleut  torrents... j'ai d faire rentrer les chevaux
 l'curie...

--La pluie! grommela Malet ironiquement. Ah! oui, on ne fait pas de
rvolutions en temps d'averse, c'est Ption qui a dit cela... il s'y
connaissait, le maire de Paris... Eh bien! attendons que la pluie cesse
et soupons pour tuer le temps!

Le moine avait cave garnie et buffet suffisant.

On mangea, on trinqua, on alluma un bol de punch et l'on porta des
sants qui taient de vritables antiphrases, puisqu'on n'y parlait que
de la mort des gens: Napolon d'abord, puis Cambacrs, Rovigo; enfin
les fidles marchaux, comme Ney et Lefebvre, taient de ceux dont
le peloton d'excution dbarrasserait la France. Marie-Louise serait
renvoye en Autriche et le petit roi de Rome confi  des corsaires qui
en feraient un mousse, et plus tard sans doute un bon matelot, destin
 ignorer toujours sa naissance.

Cette beuverie intempestive, ce bavardage inutile firent perdre aux
conspirateurs un temps prcieux.

Il est presque certain qu'ils n'eussent pas russi davantage en
s'abstenant de boire et de causer jusqu' trois heures du matin,
mais leurs chances de surprendre les autorits endormies, les grands
fonctionnaires isols, ne pouvant communiquer entre eux, ni changer
leurs doutes sur la ralit de la nouvelle, eussent t plus fortes.

A trois heures et demie seulement, la pluie ayant enfin cess, Malet,
Rateau et Boutreux quittrent le cul-de-sac Saint-Pierre.

L'abb Lafon et Camagno devaient rester rue Saint-Gilles, attendant les
vnements et prts  excuter les missions que Malet leur confierait.

Camagno avait rclam l'honneur d'tre le premier  porter  Ferdinand
VII la nouvelle de sa prochaine restauration, et l'abb Lafon, tandis
que Malet et ses deux acolytes parcouraient Paris, devait rdiger des
brevets et copier des proclamations. Il s'tait rserv d'informer le
comte de Provence  Londres, et le pape  Fontainebleau, du changement,
si favorable pour eux, qui s'accomplissait dans les destines de la
France.

Malet se rendit directement  la caserne Popincourt, qui tait toute
proche; c'tait l'ancienne caserne des gardes franaises. L se
trouvait la 10e cohorte.

Rateau et Boutreux, aussi rsolus que leur chef, car ils tentaient
cette impossible aventure avec une hardiesse inconsciente autant
admirable qu'extraordinaire, frapprent rudement  la porte de la
caserne.

Une sentinelle tait place  l'intrieur. Elle appela aux armes.

Le chef du poste accourut, effar. Il reconnaissait un gnral, il crut
 une ronde exceptionnelle. Il salua et attendit les ordres.

Malet lui commanda d'aller prvenir le colonel de la cohorte qu'un
gnral--le gnral Lamotte--avait  lui parler.

Ce nom de Lamotte que prenait Malet, se ddoublant, tait celui d'un
officier, ignorant de la conspiration et de l'abus que l'on faisait de
sa personnalit. Le vritable Lamotte eut, plus tard, beaucoup de peine
 se disculper. On crut longtemps qu'il tait au courant des projets de
Malet. Celui-ci avait choisi ce nom au hasard sur la liste des gnraux
et sans connatre celui dont il empruntait l'identit.

Suivant le chef de poste, Malet gagna la chambre du colonel Soulier. Un
brave homme, ce Soulier, pas trs intelligent, ayant fait les campagnes
d'Italie et qui, se souvenant du glorieux Premier Consul, aimait
beaucoup l'Empereur. Il expia cruellement sa crdulit.

Rveill en sursaut, surpris de la visite d'un gnral dans sa chambre,
accompagn d'un aide de camp, et d'un commissaire de police, clairs
par un falot, Soulier demanda, en se frottant les yeux, ce qu'il y
avait.

--Je vois que vous n'avez pas t averti, dit Malet d'une voix
tranquille. Eh bien! l'Empereur est mort! Le Snat, rassembl cette
nuit, a proclam un gouvernement provisoire. Je suis le gnral
Lamotte: voici des ordres que j'ai  vous transmettre de la part du
gnral Malet, nomm gouverneur de Paris, et je dois m'assurer de leur
excution!...

Soulier tait malade. La nouvelle qu'il apprenait si inopinment lui
ta toute prsence d'esprit, tout raisonnement. Il fut le jouet d'une
illusion qui lui sembla relle et lui cota la vie.

Le pauvre homme se leva tout abattu. Il cherchait ses vtements, en
proie  un trouble total et prenant un objet pour un autre, enfilant
de travers caleon et pantalon, se trompant de pied pour se chausser;
il ne parvenait pas  s'habiller. Le commissaire de police improvis
lui donna lecture du snatus-consulte, et d'une lettre signe Malet.
Ce document portait que le gnral Lamotte devait lui transmettre les
ordres ncessaires pour l'excution du snatus-consulte.

Il y tait dit formellement: Vous ferez prendre les armes  la cohorte
dans le plus grand silence et avec le plus de diligence possible.
Pour remplir ce but plus srement, vous dfendrez qu'on avertisse les
officiers qui seraient loigns de la caserne. Les sergents majors
commanderont les compagnies o il n'y aurait pas d'officiers.

A ces ordres qui pouvaient prsenter un caractre de vraisemblance,
tant admise l'hypothse de la mort de Napolon exacte, se trouvait
jointe une mention visant spcialement Soulier, et qui tait
susceptible de mettre en dfiance le naf colonel.

Le gnral Lamotte, portait cet ajout, vous remettra un bon de cent
mille francs destin  payer la haute solde accorde aux soldats et les
doubles appointements aux officiers.

Un second post-scriptum prescrivait au colonel Soulier de se rendre 
l'Htel de Ville avec une partie de ses troupes, d'y remettre un pli au
prfet de la Seine et de veiller  ce qu'une salle ft prpare pour
recevoir le gnral Malet et son tat-major,  huit heures du matin.

Le crdule Soulier ne conut pas le moindre doute sur la vrit des
vnements qu'on lui annonait ni sur la rgularit des ordres qui lui
taient transmis. Le bon de cent mille francs et le brevet de gnral
de brigade qui l'accompagnait avaient sans doute une force persuasive
grande. Il ne fit aucune objection  cette trange recommandation de ne
pas prvenir les officiers ne couchant pas  la caserne.

Il manda son capitaine adjudant-major, nomm Antoine Picquerel, et lui
communiqua la nouvelle avec l'ordre de faire prendre immdiatement les
armes  la troupe.

Malet descendit avec le colonel dans la cour et fit former le cercle.
Boutreux, solennellement, lut le snatus consulte et la proclamation.

Il fut constat et dclar plus tard que Malet, en s'avanant au milieu
des troupes, avait chang des regards d'intelligence avec Picquerel,
l'adjudant-major, avec un autre officier nomm Louis-Joseph Lefvre,
lieutenant.

Tous deux taient vraisemblablement affilis aux Philadelphes et
connaissaient, au moins dans son but, les projets de Malet. Ces deux
officiers nirent devant le conseil de guerre toute connivence.

La lecture faite par Boutreux fut coute sans mouvement. Aucun cri,
aucune protestation ne s'levrent. Le systme de l'obissance passive
stricte a ses inconvnients. Le chef disait  ses hommes que l'Empereur
tait mort, ils le croyaient; c'tait au rapport et tout ce qui se
trouve au rapport est vrai; un autre chef, leur adjudant-major, leur
colonel, leur faisait faire demi-tour et leur ordonnait de marcher sur
l'Htel de Ville ou de suivre un gnral dont ils ignoraient le nom,
mais dont ils reconnaissaient le grade, sans hsiter, sans rflchir,
sans discuter; ces machines  obir obissaient; on ne saurait ni
leur en faire un crime, ni leur refuser mme des compliments pour leur
soumission aveugle  des ordres ayant l'apparence rgulire. Un rouage
n'est pas responsable de sa mise en mouvement. La bielle, le piston, le
volant ne discutent pas avec la main qui tient le levier. Aucun soldat
ne fut d'ailleurs inquit par la suite, et si les officiers furent
compromis, jugs et condamns, ce fut par un abus de pouvoir, par une
rpercussion de la venette prouve et par une injuste svrit. Ils
n'avaient t qu'agents de transmission, et se croyaient  couvert par
le grade suprieur du mcanicien.

Malet, dont l'nergie croissait avec les vnements, enchant de la
tournure que prenaient les choses, assur d'avoir une force arme  sa
disposition, s'investit aussitt du commandement d'une partie de la
cohorte, mille hommes environ, et laissa une compagnie au quartier pour
servir d'estrade  Soulier, qui devait se rendre  l'Htel de Ville.

Avec les soldats dont il se trouvait ainsi le chef, lui, prisonnier
quelques heures auparavant, Malet se dirigea sur la prison de la
Force. L, devait s'accomplir un de ces coups hasardeux, qui, par
son invraisemblance et aussi son inutilit, devait ajouter  la
fantasmagorie de ce complot surprenant.

Les soldats sortirent de la caserne, inconscients, disciplins,
passifs, ne sachant o on les menait, mais disposs  y aller, tant est
grande l'habitude de l'obissance. Aucun ne songeait  discuter les
ordres. Il y avait de la stupeur dans les esprits. La machine militaire
fonctionnait avec sa rgularit accoutume. Rien ne semblait chang.
L'impulsion tait donne par un gnral ayant le mme costume, la
mme apparence que les chefs ordinaires dont on excutait les ordres
sans les examiner. Les hommes de la 10e cohorte, rompant avec toutes
leurs habitudes, se dgageant de la seconde nature que l'uniforme,
l'exercice, la caserne leur avaient donne, pouvaient-ils dlibrer?
Jamais il ne leur tait venu  l'ide de douter de la lgitimit d'un
ordre donn. La soumission aveugle tait chez eux passe  l'tat
d'instinct. Ils se trouvaient accomplir journellement des actes
impulsifs, o le jugement n'avait rien  voir. Pourquoi se seraient-ils
transforms, ce matin-l, en logiciens, en analystes, en subtils
policiers? Ce n'taient point des baonnettes intelligentes, c'taient
de bonnes, de fidles baonnettes. Qui pourrait leur reprocher leur
docilit? L est la marque de l'esprit suprieur de Malet, ayant
calcul et prvu ce qu'on pouvait attendre de la discipline invtre.

Tout au plus, en dfilant dans les rues dsertes de Paris endormi,
l'un  l'autre, ces militaires, transforms  leur insu en insurgs,
se disaient-ils avec tonnement, attrists sans doute, car la plupart
adoraient et admiraient Napolon, mais nullement dfiants:

--Comme a, l'Empereur, il est mort!... C'est bien malheureux! Qui
donc,  prsent, battra les ennemis?...

Ils allaient, mornes, rsigns, passifs, un peu stupides, n'osant
envisager les consquences de la terrible nouvelle, incapables pour
la plupart de raisonner, attendant les ordres comme les vnements et
s'occupant de marcher en cadence et de bien balancer les bras.

Les officiers, eux, rflchissaient davantage. Ils tenaient la nouvelle
pour exacte. L'Empereur n'tait-il pas mortel? Son loignement, la
raret des dpches de Russie permettaient toutes les suppositions. Il
y a peut-tre longtemps qu'il a t tu, disaient les plus malins; on
nous a cach sa mort pour prparer un nouveau gouvernement!

Les ordres reus auraient pu les trouver plus rcalcitrants. Ce
snatus-consulte disposant du pouvoir, l'Empereur mort, n'tait-il
pas un acte rvolutionnaire? Le trne n'tait pas vacant parce que
Napolon venait  disparatre. On n'tait plus  l'poque o de la
premire Impratrice vainement un hritier tait attendu. Le successeur
de Napolon existait: il se nommait le Roi de Rome. Tous ces soldats
et tous ces officiers avaient entendu les salves et les carillons
proclamant la naissance de celui qui devait s'appeler, son pre mort,
Napolon II. Nul n'y songea. La dynastie n'avait pas pntr l'esprit
public. Napolon tait considr comme seul soutien de l'Empire: le
trne s'croulait du jour o il n'y sigeait plus. Il apparaissait
isol, dans sa gloire, sans descendants comme il avait t sans aeux.

Un des principaux auteurs de la conspiration Malet, le gnral Lahorie,
complice inconscient aussi, l'avoua franchement devant le conseil de
guerre:

--J'avais vu le 18 Brumaire, dit-il, une rvolution qui s'tait faite
de la mme manire; je croyais qu'il s'agissait de la formation d'un
nouveau gouvernement, et j'y apportais mon concours, comme j'avais
concouru au 18 Brumaire. Un snatus-consulte pouvait, selon moi, en
disposer  sa mort. Je ne suis pas lgiste, je suis un soldat!...

Il tait environ six heures du matin quand Malet, suivi de sa troupe,
se prsenta devant la Force.




XV

LE PORTRAIT


Au palais de Saint-Cloud, le 23 juillet 1812, un officier
d'administration, en grand uniforme, attendait, dans un salon, au
milieu de divers fonctionnaires, une audience de l'Impratrice.

C'tait un homme jeune, assez grand, d'une corpulence dj marque, aux
traits forts, mais dont la physionomie, en apparence vulgaire, tait
comme illumine par un sourire trange, profond, terrible...

Cette inoubliable puissance de ce sourire ironique, cruel, pntrant
comme une vrille, chappait d'ailleurs  la plupart des contemporains
vivant cte  cte avec ce jeune officier, qui tait attach aux
bureaux du comte Daru.

Un huissier de service appela:

--M. Beyle!

Aussitt celui que la postrit devait glorifier sous le nom de
Stendhal, l'illustre auteur de la _Chartreuse de Parme_ et de _Le Rouge
et le Noir_, pntra chez l'Impratrice.

Il a crit lui-mme le rcit de son audience:

Je pars ce soir, mandait-il  sa soeur Pauline, pour les bords de la
Duna. Je suis venu prendre les ordres de S. M. l'Impratrice. Cette
princesse vient de m'honorer d'une conversation de plusieurs minutes
sur la route que je dois prendre, la dure du voyage. En sortant de
chez Sa Majest, je suis all chez S. M. le roi de Rome, mais il
dormait, et madame la comtesse de Montesquiou vient de me dire qu'il
tait impossible de le voir avant trois heures. J'ai donc deux heures 
attendre. Ce n'est pas commode en grand uniforme et en dentelles.

Beyle devait voir le roi de Rome afin de donner  l'Empereur des
renseignements oculaires sur l'tat de son fils, sa sant, son aspect,
sa prcocit et son dveloppement.

Il avait en outre une mission particulire de l'Impratrice. Il
accompagnait M. de Bausset, l'un des chambellans, porteur du portrait
du roi de Rome, que Marie-Louise envoyait  son mari au centre de la
Russie.

Quand les deux messagers se prsentrent au quartier imprial, on tait
au 6 septembre. Le lendemain, le soleil ple, obscurci par les fumes
des canons, devait clairer quatre-vingt mille cadavres dans cette
plaine de Borodino, auprs de la Moskowa, que ces deux fonctionnaires
civils atteignaient, de si loin, et aprs avoir travers de mornes
plaines o fumaient les cendres des villages incendis, chargs du
portrait d'un enfant.

Napolon attendait avec impatience la rencontre formidable et peut-tre
dcisive que lui offrait Koutousoff. Ses combinaisons n'avaient pas
russi et tout semblait tourner contre lui depuis le commencement de la
campagne.

Il n'avait pu rejoindre le prince Bagration, il avait inutilement
essay de dborder Barclay de Tolly; aprs un mouvement hardi pour
tourner les deux armes, Smolensk l'avait arrt, sans qu'il retirt
grand avantage de la prise d'une ville incendie; enfin, au combat
sanglant de Valoutina, o, dans une lutte acharne  l'arme blanche,
le brave gnral Gudin avait trouv la mort, l'inertie de Junot, son
obstination  ne pas secourir Ney, sa lenteur  traverser un marcage
le sparant de l'arme russe qu'il pouvait prendre  revers et
anantir, tous ces insuccs accompagnant des batailles sans rsultat
srieux, victoires sans doute, mais qui cotaient cher et tiraient
le meilleur du sang de l'arme, faisaient souhaiter impatiemment une
action dcisive.

Peut-tre, s'il avait pu frapper un grand coup plus tt, se ft-il
rendu aux avis de ses gnraux et et-il sjourn  Smolensk ou 
Witebsk. Mais il se disait que l'clat, le prestige d'une grande
et relle victoire manquaient  sa campagne, et qu'il lui serait
impossible de rentrer  Paris, laissant ses armes en Pologne et en
Volhynie, sans tre prcd de la nouvelle d'une crasante dfaite des
Russes. Il lui fallait des drapeaux  accrocher aux Invalides et des
canons russes  montrer aux Parisiens.

Napolon avait pntr le plan de retraite des Russes. Aussi avec
quelle joie vit-il Koutousoff se masser en avant de la Moskowa et se
disposer  lui disputer la route de Moscou!

Il se trompait dans ses calculs en livrant bataille, et les Russes ne
faisaient pas une meilleure combinaison en l'acceptant. Car la position
des Russes n'tait pas assez formidable pour arrter Napolon, et la
bataille perdue lui livrait Moscou, ce que les Russes voulaient viter;
d'un autre ct, une sanglante tuerie, comme celle qui s'annonait,
devait certainement affaiblir les Franais et rendre plus difficiles
les victoires ultrieures, presque impossible leur maintien en Russie.
Des deux cts, il y eut surprise, dception et faute.

Il est inexact de dire que les Russes avaient fortifi  l'avance
Chevardino et Borodino. La grande redoute n'tait pas un avant-poste,
mais une dfense de place. Le champ de bataille se trouva transport
de droite  gauche, par suite de la prise de la redoute de Chevardino.

La bataille n'en tait pas moins dsire et considre comme invitable
dans les deux camps.

En route, marchant sur la rivire Kolotcha, qui traverse le village de
Borodino, un jeune Cosaque fut pris par l'escorte de Napolon.

L'Empereur fit donner un cheval au prisonnier et l'interrogea, tout
en chevauchant. Un interprte traduisait les rponses du Cosaque, qui
ne se doutait nullement du rang de celui qui le faisait questionner.
La simplicit du costume de Napolon ne permettait pas  cet enfant
des steppes, accoutum aux broderies et aux panaches des chefs, de
souponner qu'il parlait au glorieux souverain.

Avec une grande loquacit, le Cosaque rpondit. Il dclara que
prochainement on s'attendait  une grande bataille. La conviction
de l'arme tait qu'on allait  une dfaite. Les Franais taient
commands par un gnral du nom de Bonaparte qui avait toujours
battu ses ennemis. On ne pouvait lui rsister qu'en fuyant devant
lui. Plus tard, avec des renforts, et quand l'hiver aurait rendu les
approvisionnements difficiles, peut-tre serait-on plus heureux. Et
avec le fatalisme oriental, le jeune cavalier du Don ajouta: Quand
Dieu voudra, il retirera la victoire  Napolon Bonaparte, mais Dieu
ne le veut pas encore!

L'Empereur sourit de la nave confidence du Cosaque, et il dit 
l'interprte de lui rvler quel tait le personnage auprs duquel il
cheminait en bavardant si familirement.

Quand le Cosaque eut appris qu'il se trouvait aux cts de Napolon,
sa physionomie exprima une stupeur profonde; il sauta  bas de son
cheval, se prosterna comme les fanatiques de l'Inde, baisa l'trier de
l'Empereur et, le regardant avec vnration, demeura comme fascin par
la prsence de ce conqurant dont le nom, les batailles, la lgende
avaient, bien des nuits, tenu veills sous la tente les hardis
cavaliers coutant un conteur de steppe.

Napolon, touch de l'admiration que lui tmoignait le captif, ordonna
qu'on le mit en libert, et lui faisant donner un cheval avec des
vivres et un peu d'argent:

--Va retrouver tes camarades, dit-il, et apprends-leur qu'aprs-demain
l'empereur Napolon traversera avec ses braves la Moskowa!... Tu es
libre; conduis-toi en bon soldat parmi les tiens, et que Dieu te
prserve de nos balles!...

La journe du 6 septembre s'coula gaiement au camp franais.

Les feux allums, la soupe en train, les armes nettoyes, grognards
et recrues s'abandonnrent au plaisir de vivre. Pour combien d'entre
eux cette veille des armes, si insoucieusement passe, devait tre le
seuil de l'ternit! Quelques provisions chapardes aux dtours des
villages, une distribution plus abondante faite par le service des
subsistances, la vue de l'Empereur, parcourant  cheval et la lunette 
la main le champ de bataille dsign, la certitude d'tre vainqueurs le
lendemain, et l'espoir d'arriver  Moscou et de s'y reposer, mettaient
la bonne humeur et l'animation partout dans le camp franais.

Tout tait sombre, au contraire, du ct des Russes. Le gnral
ne comptait gure sur la victoire et les soldats priaient et se
lamentaient, s'attendant tous  ne pas survivre au dsastre du
lendemain.

Bien que l'issue de la sanglante bataille dt prouver la vaillance de
ces Russes, si accabls avant l'action, on ne semblait dans leur camp
esprer le salut qu'en un secours extra-terrestre.

Une grande crmonie religieuse fut ordonne par Koutousoff. On promena
devant le front de l'arme une Vierge sauve de l'incendie de Smolensk,
et  laquelle on attribuait le pouvoir de prserver la Russie. Les
anges, disaient les chefs aux crdules soldats, pour empcher que la
sainte protectrice ne tombt aux mains des Franais impies, avaient
emport la madone sur leurs ailes  travers les flammes de la ville
prise d'assaut. Tant qu'ils conserveraient cette Vierge au milieu
d'eux, les Russes seraient invincibles.

La procession, immense, majestueuse, imposante, se droula d'un bout 
l'autre de la ligne des Russes. Koutousoff, bien qu'au fond partageant
l'incrdulit de ces philosophes franais si bien reus autrefois  la
cour de l'impratrice Catherine, et avec lesquels il avait soup jadis
et fait profession d'athisme, suivait tte nue, et l'air recueilli, la
thorie des popes formant cortge  l'archimandrite, devant qui l'image
miraculeuse tait porte par des officiers,  travers les tentes et les
bivouacs. Jusqu' la tombe du jour elle se prolongea. Du camp franais
on pouvait apercevoir, dans les brumes du crpuscule, les flambeaux et
les cierges des prtres dfilant, et les chants religieux, traversant
la plaine, arrivaient jusqu'aux oreilles des troupiers de Napolon, qui
s'en moquaient.

Il est certain que l'Empereur, prenant avec mthode ses dispositions
pour le combat du lendemain, et ses soldats festoyant pleins de
gaiet, pareils  ces braves de l'antiquit qui s'attendaient  souper
le soir chez Pluton, taient plutt dans la logique de la guerre.
Mais la prparation superstitieuse des Russes avait sa raison d'tre
et sa force. Ce peuple dvot puisait une nergie et une confiance
considrables dans la persuasion d'un secours cleste. La madone, en
insufflant dans les mes la possibilit d'tre plus forts que la
fortune et de triompher de Napolon par la volont divine, supplait
 l'insuffisance d'Alexandre et de ses gnraux. Les popes, en usant
de ce ftiche, rparaient la faute de Koutousoff qui, ayant par
trop tendu sa ligne, s'exposait  tre dbord par la gauche et
ne s'apercevait pas que la prise par les Franais de la redoute de
Chevardino le mettait dans le plus grand pril. Tous les historiens, en
dsaccord sur des faits secondaires, sont unanimes  reconnatre que
les dispositions de Koutousoff furent mal prises. Le plan de Davout,
que Napolon n'accepta point comme trop aventureux, et qui consistait
 les tourner par la gauche, en traversant de nuit les bois d'Outitza,
pouvait la forcer  s'acculer  la Moskowa, comme dans un sac dont la
redoute tait le fermoir. Devant tre vaincu, par la force mme des
positions, s'il put viter  son arme la destruction complte, si mme
il eut la possibilit de contester la victoire, ce fut seulement grce
au courage de ses troupes et  la prudence inattendue de Napolon. La
force morale acquise par les Russes au cours de cette procession fut
donc pour beaucoup dans cette attnuation de la dfaite. La crdulit
peut surexciter les mes. La croyance o un soldat se confie que
des puissances clestes combattent  ct de lui et pour lui est de
nature  faire pencher la balance. Le vieux Koutousoff sut habilement
manoeuvrer ce ressort grossier de l'me russe. Si ses soldats
s'taient moins vaillamment battus, s'ils n'eussent pas si rsolument
dfendu leurs positions et fait payer la victoire, Napolon les et
certainement poursuivis et anantis.

Ayant arrt toutes ses dispositions, l'Empereur revenait vers sa tente
quand deux personnages, dont la tenue civile au milieu de tous ces
uniformes faisait contraste, frapprent sa vue.

Il s'approcha avec curiosit. M. de Bausset et Henri Beyle, aprs avoir
salu le souverain, s'acquittrent de la mission qui leur avait t
confie par Marie-Louise.

Napolon eut alors un tressaillement subit de joie nave.

Il sauta vivement  bas de son cheval, se prcipita vers la caisse que
lui prsentaient les deux envoys de l'Impratrice et de ses mains
voulut en faire sauter les barres.

Avec impatience, il laissa faire Roustan et son valet de chambre
dclouant la caisse. Il les pressait, trouvant qu'ils n'en finissaient
pas et se baissait pour examiner o ils en taient de leur travail
et si le prcieux envoi de l'Impratrice allait tre dgag de ses
enveloppes.

Enfin le portrait apparut, et les yeux si secs et si froids du grand
despote s'humectrent. Il se contint pour ne pas pleurer devant ses
officiers et puisa,  petits coups, trois ou quatre prises dans sa
tabatire fbrilement secoue.

Il demeura quelques instants, comme en extase, les bras allongs. On
et dit qu'il voulait faire venir  lui l'image de son fils et la
serrer sur son coeur.

L'enfant, dans ce beau morceau de peinture du baron Grard, tait
reprsent assis dans son berceau, jouant avec un bilboquet.

L'un des messagers fit observer  mi-voix que la boule pouvait figurer
le globe du monde et le bton, le sceptre.

Cette flatterie entendue par Napolon le fit sourire et l'arracha un
instant  sa contemplation. Il ordonna qu'on portt le portrait dans sa
tente. Aussitt il s'y prcipita, congdia tout le monde, et demeura
seul, en tte  tte, avec les traits de son fils. Ce fut une profonde
rverie, dlicieuse  coup sr, mle aussi de sombres pressentiments.
Retrouvant la petite tte blonde et boucle de l'enfant, si loign
de lui, qu'il ne devait plus revoir que deux fois, et en de courts
panchements, Napolon cessait d'tre empereur et redevenait homme.
Peut-tre, en cet instant d'attendrissement, concevait-il l'inanit de
toute destine, l'obstacle des choses, le trompe-l'oeil de la grandeur,
et se disait-il qu'il avait lch imprudemment la proie du bonheur pour
l'ombre de la puissance, et qu'il et t plus heureux, loin du trne,
l'pe au fourreau, passant ignor, obscur, paisible, dans un chemin
tranquille, tenant, pre satisfait, son enfant par la main. Un doute
lui vint-il alors sur le nant de la grandeur et sur la ralit des
joies simples, les contentements du coeur,  la porte du plus humble
de ses sujets, et qui lui taient,  lui, interdits?

Dans sa joie de revoir la figure innocente et douce de son enfant,
Napolon, chassant la tristesse qui l'envahissait  la pense de la
distance norme et des vnements formidables le sparant de son fils,
voulut que l'arme partaget son plaisir paternel.

Il donna donc l'ordre de placer le tableau hors de sa tente, sur une
chaise...

Alors les marchaux, les gnraux, les officiers, par courtisanerie
surtout, puis ensuite les soldats, tous ceux de Friedland et ceux
de Rivoli, plus sincres dans leur rude enthousiasme, avec assez de
fanatisme, dfilrent devant le portrait du roi de Rome, heureux de
saluer l'image du fils de leur dieu.

Ce n'tait plus la procession des Russes, la Madone miraculeuse devant
laquelle s'agenouillait la superstition d'un peuple ignorant et
farouche; c'tait l'exaltation d'une arme qui se considrait comme une
famille, dont l'Empereur tait le pre, venant demander la bndiction
d'un enfant.

Toute la journe, le portrait du roi de Rome demeura ainsi expos  la
vue des soldats.

L'Empereur, tout rjoui par la vue des traits de son fils, fut jusqu'au
soir allgre et dispos. Il couta de fort bonne humeur le rcit que lui
fit le colonel Sabvier, arriv d'Espagne le jour mme, de la fcheuse
campagne mridionale. Les nouvelles taient peu satisfaisantes. La
division du commandement, les fautes de Marmont, les succs des Anglais
pouvaient indisposer Napolon. Il ne montra aucun mcontentement et
couta, avec une grave srnit d'esprit, le rapport de Sabvier sur
la bataille de Salamanque. Il dit, en congdiant le colonel, qu'il
allait rparer sur les rives de la Moskowa les maladresses commises par
ses lieutenants aux Arapiles. Le roi de Rome, par son image, apaisait
tout, adoucissait tout et lui rendait supportables des nouvelles, qu'en
d'autres circonstances il et accueillies avec des clats de colre et
des bourrades au mauvais messager.

Au coucher du soleil il jeta un dernier regard sur les positions des
Russes et, ayant constat qu'ils restaient fermes sur leurs lignes, et
cette fois ne songeaient  se drober devant lui, sr de la victoire,
puisque la bataille ne lui chappait pas, il rentra prendre un peu de
repos dans sa tente.

Un silence profond s'tendit sur la plaine immense, aux mdiocres
ondulations, o les ombres, en grandes vagues, roulaient, bougeaient,
ondulaient, se perdaient. Les feux des bivouacs  et l piquaient de
rouge ce fond noir, comme des barques voguant dans un ocan brumeux.
Les cantiques des Russes avaient cess. Les refrains bachiques et les
propos grivois des Franais ne troublaient plus le repos du camp. Une
petite pluie fine et froide tombait. Les gardes des avant-postes,
rouls dans leurs manteaux, se blottissaient contre les maigres troncs
des arbres et cherchaient un abri sous les buissons. Un vague soupir,
la respiration de trois cent mille hommes endormis, montait doucement,
comme une haleine d'enfant sommeillant dans un berceau. Ce calme,
cette tranquillit, taient le prlude du tumulte sauvage et du fracas
sinistre du lendemain. Rien n'voquait l'aspect de charnier sanglant,
de cimetire lugubre que d'un soleil  l'autre allait prendre cette
plaine muette, paisible, o comme des laboureurs, las du travail du
jour et reposant leurs membres pour la pacifique besogne qu'on devrait
reprendre  l'aube, fantassins, cavaliers, pontonniers, artilleurs
s'tendaient insoucieux, bats, se gaudissant auprs des grands feux,
rvaient des jolies femmes et des vivres succulents qu'on trouverait 
Moscou, les Russes battus.

Dans la dernire ronde qu'il avait voulu faire pour s'assurer que les
Russes n'avaient pas boug, surpris par la pluie glaciale, Napolon fut
transi et un gros rhume, qui devait le lendemain lui donner la fivre
et embarrasser son activit crbrale, le saisit.

A trois heures du matin, selon les ordres de l'Empereur, les troupes
prirent les armes en silence. Le brouillard tait froid et pais.
A la faveur de ce rideau, le prince Eugne se porta vis--vis du
village de Borodino, en face de la grande redoute; la rivire Kolocha
fut traverse; Ney et Davout prirent leurs positions; tandis que
Friant avec le marchal Lefebvre et la garde se massaient au centre,
Poniatowski filait  droite par les bois et les canonniers debout,
derrire les pices de trois grandes batteries, attendaient le signal.

L'Empereur avait pris son cantonnement  la redoute de Chevardino.
Murat passa devant lui et le salua thtralement.

Ce cabotin hroque tait costum, on pourrait dire dguis, comme pour
une reprsentation au Cirque. Il portait une tunique de velours vert
o les passementeries d'or s'entre-croisaient, une toque polonaise 
plumes, des bottes jaunes, oh! les belles bottes, armes d'perons
dmesurs. Jamais les gnraux de la Commune de Paris, si ridiculiss
depuis, bien que les obus du Mont-Valrien qu'ils affrontaient fussent
fort srieux, n'arborrent dfroque si pompeuse et si carnavalesque.
Murat avait jet son sabre. Il brandissait une cravache, disant:
C'est assez bon pour chasser les Cosaques!

Ce Murat, vulgaire, brutal, trop chamarr, plus saltimbanque en
apparence que guerrier, fut cependant le hros de cette bataille de
gants que les Russes nomment le Borodino et nous la Moskowa.

L'cuyer de cirque lana quatre fois des masses formidables de
cavalerie--et par cavaliers! les cuirassiers de Latour-Maubourg, les
carabiniers du gnral Defranc,--contre les carrs d'infanterie russe.
Il fut tout, il fut partout. Il remplaait Davout, le premier des
lieutenants de Napolon, souffrant, au dbut de la bataille prilleuse.
Il fut aux cts de Ney, le brave des braves, au plus fort de l'action.
Il franchit le ravin que dfendait la garde russe, enleva la lgendaire
redoute, occupa la position de Smnofskovi, et, devant l'histoire,
affirma la victoire de la Moskowa, conteste plus tard par les Russes.
Murat prouva qu'il tait Franais, puisque toujours coupant l'air de
sa cravache fanfaronne, il poursuivit, sous le canon, les derniers
bataillons de la garde russe retranche dans Soski, le point extrme du
champ de bataille, proche la rivire.

Murat se trouvait  la tte des premiers soldats du monde, la division
Friant, quand cet illustre gnral fut transport  l'ambulance o
dj son fils, bless, tait aux mains des chirurgiens. La phalange
superbe se trouvait sans chef. Le cabotin sublime accourut: le chef
d'tat-major Solidet venait de prendre le commandement. Il s'empressa
de le cder au beau-frre de l'Empereur. Un boulet passa entre eux
deux, au moment o ils se serraient la main pour manifester l'change
du commandement.

--Il ne fait pas bon ici! dit Murat en souriant; ils ont failli me
couper ma cravache! Bah! nous n'y resterons pas longtemps en ce mauvais
endroit, les Russes vont nous faire de la place!

Et se tournant vers les soldats que les cuirassiers russes chargeaient.

--Formez deux carrs! cria-t-il de sa voix retentissante. Soldats de
Friant, souvenez-vous que vous tes des hros!

--Vive le roi Murat! crirent les soldats de Friant, et manoeuvrant
comme dans la cour de l'cole militaire, ils formrent deux carrs dont
les feux convergents abattirent en monceaux sanglants et dsordonns
les superbes cuirassiers russes. La place tait libre et le mauvais
endroit devenait supportable.

Murat ne fit pas que charger  la tte des escadrons et commander
des fantassins. Il dirigea aussi un feu foudroyant d'artillerie sur
les corps russes de Doctoroff et d'Ostermann. Trois cents pices de
canon commandes par lui arrtrent les Russes en lui permettant de
lancer ensuite sa formidable charge de cavalerie dans les ravins de
Semenoffskoe. En cette journe, o la mort multipliait ses coups,
Murat fut vraiment le soldat-Prote; comme allch, il changeait de
costume selon les besoins de l'action et jouait un prodigieux rle 
transformations.

On se faisait des politesses sur le champ de carnage. Les cuirassiers
du gnral Caulaincourt, qui fut tu dans cette charge, passant devant
le 9e carabiniers que sabrait la garde russe  cheval, crirent:

--Vive le 9e! Afin de ne pas humilier... ces braves qu'on dbarrassait.

--Vivent les cuirassiers! reprirent les carabiniers, et la mle
continua, affreuse et sans piti.

Cette bataille fut atroce. Ney et Murat, comme les hros de
l'antiquit, apparurent invincibles et invulnrables. Le massacre
dpassa tout ce qu'on avait vu auparavant. Ni dans les temps anciens,
ni dans les guerres modernes, malgr l'nergie du combat individuel,
dans les guerres  l'arme blanche, et la puissance destructive
de l'artillerie et des fusils  tir rapide dans les batailles
contemporaines, l'intensit de la tuerie n'atteignit semblable horreur.
Trente mille Franais furent tus, soixante mille Russes restrent
sur le champ de bataille. Quarante-sept gnraux et trente-huit
colonels se trouvrent hors de combat de notre ct. A ct de ces
quatre-vingt-dix mille cadavres, vingt mille chevaux blesss erraient,
avec des hennissements lugubres, parmi les caissons dmonts.

Rien que la nomenclature des chefs atteints dans cette pouvantable
collision prouve l'acharnement de la lutte: le gnral en chef de
l'arme russe du Dniper, le prince Bagration, avait t tu lors de
l'assaut de la grande redoute. Dans nos rangs, le marchal Davout, les
gnraux Friant, Morand, Rapp, Compans, Belliard, Nansouty, Grouchy,
Saint-Germain, Bruyre, Pajol, Defranc, Bonamy, Teste, Guillerminet,
furent grivement blesss. Parmi les morts, on releva les gnraux
Caulaincourt, Montbrun, Romeuf, Chastel, Lanchre, Compre, Dunas,
Dessaix, Canonville. Les subdivisions, au milieu de la journe, taient
commandes par des gnraux de brigade.

Vers la fin de l'action, le brave Sruzier, gnral d'artillerie, _le
pre aux boulets_, comme on l'appelait familirement, tait occup 
reconnatre l'emplacement d'une batterie, selon lui porte trop en
avant, et que menaaient les Cosaques de Platow, quand une batterie aux
champs arriva  ses oreilles.

C'tait l'Empereur qui parcourait le champ de bataille et venait
rconforter par sa prsence les blesss, animer les survivants.

Sruzier s'approche de l'Empereur, qui lui commande de runir 
l'instant tous ses escadrons qu'il veut passer en revue.

--Sire, ce n'est pas le moment d'une revue, rpond Sruzier, nous
allons tre chargs!...

Aussitt, avec des clameurs sauvages, Cosaques et Baskirs se
prcipitent sur l'Empereur et les artilleurs. Cette charge formidable
comprenait plus de vingt mille cavaliers. L'Empereur se trouvait en
pril dans ce retour offensif et Murat n'tait pas l.

Sruzier courut  ses canons. Il fit commencer le tir  boulets par les
pices paires, tandis que les impaires mitraillaient. Tous les coups
de ce feu terrible portrent dans la nue des Cosaques. Le feu tait
aussi rgulier qu' l'exercice. Les chevaux des Cosaques en tel tas
s'amoncelrent devant les batteries, qu'ils formrent un retranchement.
L'Empereur souriait:

--Allons, dit-il  Sruzier, puisqu'ils en veulent encore,
donnez-leur-en!...

Quatre cents bouches  feu tirrent alors sur la cavalerie russe, qui
se retira en dsordre et atteignit la garde masse en arrire. On ne
faisait plus de prisonniers. On tuait en masse.

Ce n'tait plus l'poque o les savantes manoeuvres du gnral
Bonaparte et du Premier Consul enveloppaient les armes d'Alvinzy, de
Milan et de l'archiduc Charles, et les foraient  mettre bas les
armes.

Perdu au milieu de cet immense empire russe, ayant tout tir de la
France pour se ruer sur le Nord, n'ayant ni renforts ni aide  esprer,
c'tait une guerre de farouche extermination que faisait Napolon. Il
se comportait, avec les cavaliers de Murat, avec les fantassins de
Ney, avec les artilleurs de Sruzier, comme l'explorateur entour des
sauvages assaillants dans les bois d'Afrique: il ne pouvait se livrer
un passage qu'en dtruisant tout ce qui lui barrait la route. Terrible
bcheron, il se traait un sentier rouge dans une fort d'hommes.

Quand le canon de Sruzier eut refoul les masses ennemies, l'Empereur
voulut quand mme passer la revue qu'il avait dcide, croyant l'action
finie.

Il distribua des rcompenses  tous les braves qui lui taient signals.
Il manda Ney, dj marchal et duc d'Elchingen,--Tolsto dsigne ainsi
le brave des braves: Ney, se disant duc d'Elchingen,--et aux
applaudissements des troupes, le nomma prince de la Moskowa.

Quant  Sruzier, qui l'avait prserv de l'atteinte des Cosaques et
avait achev la droute de l'ennemi, il lui demanda:

--Quel est le plus brave de tous ceux que tu commandes?

Sruzier rpondit simplement:

--Ma foi, Sire, je n'en sais rien! Tout ce que je sais, c'est que je
suis le plus capon!

Cette rponse fit rire l'Empereur. Aprs avoir donn croix et grades
aux officiers et soldats de Sruzier, il lui dit:

--Il faut que je finisse par toi, puisque tu es, dis-tu, le plus capon:
je te donne quatre mille francs de dotation et le titre de baron!

Napolon savait rcompenser les braves.

La nuit enfin tait descendue sur le champ de bataille. La plaine de
Borodino n'tait qu'une immense ambulance avec, par places, des morgues
o des milliers de cadavres gisaient, sanglants, fracasss, dfigurs,
horribles. Le ravin de Smnofskoi semblait un cercueil immense o
l'on avait entass ple-mle les morts. L s'taient rfugis, pour
s'abriter de la canonnade, les soldats russes, et Murat avait hach
tout ce qui se trouvait de chair vivante sous sa cravache, pire que le
marteau d'Attila. Rien ne respirait plus l o ce chevaucheur de la
mort avait pass.

La mauvaise foi des Russes a contest  Napolon le gain de la bataille
de Borodino ou de la Moskowa.

Koutousoff eut l'impudence d'crire  Alexandre qu'il avait battu
les Franais et que s'il se retirait devant Napolon, c'tait pour
conserver ou sauver Moscou, la ville sainte. Rostopchine, en brlant
la capitale moscovite, vacue sans avoir t dfendue, devait
contredire cette audacieuse assertion.

L'arme franaise a couch sur les positions conquises de Borodino.
Elle a occup les redoutes leves par les Russes. Koutousoff a report
son arme en arrire. La bataille a t accepte par les Russes pour
couvrir et sauver Moscou, et si Napolon est entr quelques jours aprs
au Kremlin, l'vidence des faits prouve que Koutousoff a menti et que
les Russes ont bien t vaincus le 7 septembre. Que la victoire ait t
achete cher, et qu' la suite des dsordres de la retraite hivernale,
ses rsultats aient t insignifiants, sauf pour les pauvres diables
qui trouvaient la mort en ce champ funeste, ceci est indiscutable. La
mauvaise foi slave a eu tort de nier les faits.

Le clbre romancier russe, Tolsto, qui est tomb depuis dans un
complet gtisme humanitaire et mystique, a prtendu que la bataille de
Borodino tait la premire que Napolon n'ait pas gagne.

Il a contest avec sincrit l'influence du rhume de cerveau ayant
paralys le gnie si actif de Napolon; sans ce coryza, disait-on, la
Russie et t perdue et la face du monde aurait chang. Il a dclar
dans son ouvrage _Napolon et la campagne de Russie_ que le rhume de
l'Empereur n'a pas plus d'importance historique que le rhume du dernier
des soldats du train. Il reconnat que le plan de Napolon n'est en
rien infrieur  celui des campagnes prcdentes, mais il affirme que
cette glorieuse et meurtrire rencontre ne pouvait qu'tre inutile.
Le rsultat immdiat de cette bataille, dit-il, fut pour les Russes
d'acclrer la chute de Moscou, ce qu'ils redoutaient le plus au monde,
et pour les Franais de hter la destruction de toute leur arme, ce
qu'ils avaient raison de craindre par-dessus tout.

Tolsto ici a raison. La boucherie de Borodino ne livra pas la Russie 
l'arme franaise, ne contraignit pas Alexandre  proposer la paix et
elle affaiblit terriblement Napolon.

Et ici, il faut rendre une fois de plus hommage  ce grand
capitaine,--tout en dplorant au nom de l'humanit ces exterminations
en masse reconnues infcondes par les historiens, par les philosophes,
par les hommes d'tat,--que jamais son gnie ne fut plus puissant, plus
universel, plus omnipotent qu' la Moskowa.

Spar de la France par d'normes distances, sentant derrire lui
remuer l'Allemagne prte  courir aux armes et  le frapper dans les
reins s'il tait vaincu, proccup de livrer une bataille dcisive pour
pouvanter l'empereur de Russie et ses conseillers, croyant que la paix
lui serait offerte aprs cette hmorragie, il accepta le combat, mais,
pour la premire fois, il sentit la gravit des pertes subies.

Il dirigea toute la mle  distance, laissant faire Ney et Murat. Ce
sont pourtant ses dispositions qui assurrent la possession finale du
champ de bataille.

Mais, pench sur la plaine, il regardait avec une angoisse
indescriptible fondre et disparatre un  un ses rgiments. Comment
les remplacerait-il? Telle tait la pense qui le rongeait pendant
l'action. Il tait semblable au joueur hardi martingalant et qui se
demande s'il lui restera assez d'or pour tenter la chance jusqu'au bout
et forcer la fortune.

A dix heures du matin, on vint lui annoncer que la grande redoute
avait t enleve  la baonnette par le 30e de ligne, command par le
gnral Bonamy, de la division Morand. Ney et Murat envoyrent alors
Belliard demander  Napolon de faire donner sa garde pour achever la
droute. Il refusa, et, sagement, trouvant que c'tait tt d'engager sa
garde dans la matine. Il accorda cependant la division Friant.

Aprs la prise du ravin, Ney et le vice-roi rclamrent encore les
secours de la garde. Napolon ne consentit qu' lancer la division
Claparde, de la jeune garde.

Quand Poniatowski, ayant fini d'occuper les bois, enleva  droite
Outitza, sur la vieille route de Moscou, et que l'arme russe dborde
eut commenc son mouvement de retraite, l'Empereur rpondit au marchal
Lefebvre qui le suppliait de lui permettre d'achever l'crasement des
Russes et de les f.... dans la Moskowa, la baonnette de ses grenadiers
au c...:

--Non, mon vieux camarade, je ne te laisserai pas te couvrir de gloire
aujourd'hui... Tes grenadiers ont assez gagn de batailles!... Les
Russes sont en dsordre. Mais ce sont de bons soldats. Voici les
meilleures troupes du czar devant nous battant en retraite. Ils ne sont
que dix-huit mille environ ces survivants de la journe; mais dix-huit
mille combattants solides et dsesprs, acculs  une rivire, peuvent
se dfendre brillamment...

--Sire, nous les aurons! dit Lefebvre, impatient de combattre.

--Je le sais bien, par Dieu! que nous les aurons, rpondit l'Empereur,
mais combien de mes braves succomberont dans cette suprme lutte?... Je
ne veux pas faire dmolir ma garde!...  huit cents lieues de France
on ne risque pas sa dernire rserve!... Duc de Dantzig, avant peu
peut-tre, je ferai appel  ma garde!... Pour le moment, qu'elle se
contente d'admirer l'arme qui a vaincu et qu'elle se dise qu'aprs
avoir fait une entre triomphale dans Moscou, je ne puis rentrer 
Paris, seul, comme un gnral vaincu!...

Il ne croyait pas ainsi prophtiser. Il faut reconnatre que sa sagesse
et sa prudence furent alors dignes de son gnie. Ce n'tait plus le
tmraire conqurant d'gypte, l'audacieux vainqueur d'Italie, le
confiant preneur de capitales; l'esprit de prvoyance lui venait. Il
regardait en arrire. Embarqu pour un atterrissage inconnu, il se
proccupait du retour. S'il lui fallait livrer le lendemain une seconde
bataille, avec quoi irait-il au combat? On ne remplace pas les hommes
tus aussi facilement que les cartouches tires. Il avait raison de
mnager la poigne de braves qui lui restait, car si Koutousoff et
les historiens russes ont dit juste, la victoire de Borodino a plus
contribu  la perte de Napolon qu'un insuccs. Si les Russes eussent
arrt sa marche en avant, Napolon et ramen ses troupes  Smolensk
ou  Witebsk. Il et pris ses cantonnements d'hiver et avec des soldats
ravitaills, refaits, endurcis au froid, il et, en 1813, consomm
l'occupation de la Russie et sign la paix  Ptersbourg.

Napolon, le soir de la bataille, d'abord donna ses ordres pour le
pansement des blesss et convertit en ambulance l'abbaye de Kolotsko,
visita le champ de bataille, o l'infatigable Larrey, pendant trois
jours, banda les plaies, pratiqua les premires amputations, distribua
des cordiaux et de la charpie aux malheureux rlant sur le sol
fangeux. Puis il rentra, triste et pensif, sous la tente.

Le portrait du roi de Rome frappa ses regards.

--Enlevez, cachez ce tableau! dit-il vivement au gnral Gourgaud, ce
pauvre enfant voit de trop bonne heure un champ de bataille... et quel
champ de bataille!

Il se laissa tomber fatigu, dcourag, pris de la fivre de rhume,
sur un pliant, vainqueur mcontent de sa victoire. Il tait effray
de la violence du carnage et surpris de ne point entendre s'lever du
camp les vivats joyeux et les bruyantes acclamations par lesquelles
ses soldats clbraient ses succs chaque soir de bataille. Jetant
les yeux sur une carte dploye et plaant son doigt sur la France,
anxieux, secou peut-tre par un de ces pressentiments qui sont comme
le mystrieux garde  vous! que lance dans la nuit de la conscience
l'me-sentinelle, Napolon se demanda:

--Que disent-ils?... Que font-ils  Paris?... Peut-tre a-t-on dj
rpandu le bruit que j'tais mort!...




XVI

LA FERIE D'UNE CONSPIRATION


La conspiration Malet fut un conte de fes tragiquement achev. Nous
n'en sommes qu' l'heure fantasmagorique o, comme les citrouilles
qui se changent en carrosses, les prisonniers se mtamorphosent en
ministres, tandis que les ministres vont occuper les cellules vacues.
Paris fut pendant cette mmorable matine le thtre d'une prodigieuse
et dramatique ferie.

Tandis que Napolon envisageait, non sans inquitude, la situation,
et se proccupait, le soir mme de la bataille de la Moskowa, de ce
que pensait, de ce que faisait Paris, tout en continuant sa marche
tmraire sur Moscou, o il entra bientt, la capitale de l'Empire
s'veillait, surprise par le coup audacieux de Malet.

Nous avons laiss l'trange conspirateur se rendant, aprs les ordres
donns  Soulier,  la prison de la Force.

Cette vieille gele parisienne, clbre par les vnements qui s'y
accomplirent durant la Rvolution et dont le souvenir s'est aussi
perptu dans les annales judiciaires, car les plus grands sclrats y
furent dtenus, s'levait rue Pave-au-Marais et rue du Roi-de-Sicile.
C'tait l'ancien htel de la famille de la Force. Ses btiments avaient
t originairement levs par Charles, roi de Naples et de Sicile.
C'est Louis XVI qui transforma en prison l'ancien htel royal et ducal.
Une proprit voisine, l'htel de Brienne, fut achete par Necker, et
servit de maison de dtention pour les filles et les comdiens, le
For-l'vque et le Petit-Chtelet ayant t supprims. Cette prison,
nomme la Petite-Force, subsista jusqu'au rgne de Charles X, o elle
fut remplace par Saint-Lazare. Sous le second Empire, cette sinistre
btisse fut dmolie.

Quel motif pouvait pousser Malet  s'arrter  la porte d'une prison,
 s'en faire ouvrir les grilles, au lieu de poursuivre directement
sa route vers les ministres, l'tat-major, et de s'emparer le
plus promptement possible des deux ou trois postes principaux du
gouvernement: le commandement militaire, le ministre de l'Intrieur
avec la police, l'Htel des Postes et l'Htel de Ville o devait se
rassembler la Commission provisoire?

Malet s'interrompait dans sa marche de risque-tout et faisait ce dtour
par la rue du Roi-de-Sicile pour dlivrer deux prisonniers, deux
gnraux, nomms Lahorie et Guidal.

Ces deux officiers taient connus depuis longtemps de Malet, mais
n'avaient eu avec lui aucune correspondance, aucune intelligence. Ils
taient, comme lui, gens d'insubordination, mcontents, inquiets,
sans grandes opinions de parti, mais prts  se ranger du ct o
soufflerait la rvolte. Ils hassaient l'Empereur, comme ils avaient
jalous le gnral Bonaparte, et devaient tre disposs  seconder les
projets de quiconque s'armerait pour renverser le rgime imprial.

Lahorie, originaire de la Mayenne, avait quarante-sept ans. Il tait de
famille noble et se nommait Alexandre Fanneau de Lahorie. Tout jeune,
il avait atteint les hauts grades. Gnral de brigade  trente ans,
il tait devenu chef d'tat-major de Moreau. Les tratres s'attirent.
Moreau avait sans doute apprci en lui un instrument utile pour ses
complots futurs. Compromis dans l'affaire de son gnral, qu'il voulait
retrouver aux tats-Unis, Lahorie fut emprisonn  la Force.

Il ignorait certainement les projets de Malet et ne fut pas mis au
courant de la supposition imagine par son ancien camarade. Il crut,
lui aussi,  la vrit de la nouvelle de la mort de l'Empereur et pensa
concourir  un coup d'tat.

Malet avait pu assez facilement surprendre la crdulit de Soulier,
le commandant de la 10e cohorte, et les hommes de cette cohorte le
suivaient sans hsitation; mais il lui fallait des chefs hardis, des
militaires professionnels, capables de maintenir, d'entraner les
troupes, et sur lesquels il pt compter au moment de l'action. Il faut
remarquer, en effet, que les hommes de la caserne des Minimes, qui
formaient  Malet sa premire force arme, taient de simples gardes
nationaux. Napolon avait emmen en Russie tout ce qu'il possdait de
soldats disponibles. La France se trouvait non garde. Pour assurer le
service intrieur de dfense et de sret, il organisa trois bans de
garde nationale. Le premier, compos des hommes non maris, de vingt
 vingt-six ans, qui n'avaient pas t appels  faire partie des
derniers contingents, fut divis en cent cohortes. Chaque cohorte se
composait de onze cents hommes, dont une compagnie d'artilleurs. Les
cohortes ne devaient pas sortir des frontires.

Mais les hommes qui faisaient partie de cette arme territoriale ne se
dissimulaient pas que Napolon, le terrible consommateur d'hommes, ne
se priverait pas de les envoyer renforcer ses rgiments en Espagne,
en Allemagne, en Russie, quand il aurait besoin de boucher des vides.
Ces gardes nationaux, arrachs  leurs professions civiles, troubls
dans leurs affections et dans leurs intrts, formaient une arme
de mcontents. Ils seraient enclins  favoriser le renversement du
rgime qui faisait d'eux des soldats et les exposait aux sanglantes
et lointaines rencontres. Commandes par des chefs ayant rputation
militaire, et anims contre l'Empire, ces cohortes fourniraient le
levier suffisant pour soulever et abattre le colosse napolonien.
Lahorie et Guidal, sur l'nergie et la haine desquels Malet pouvait
compter, seraient les poignes de ce formidable levier humain.

Il est possible que ces deux gnraux, Lahorie surtout, ayant t li
avec Moreau, prsident d'une loge de Philadelphes aux tats-Unis,
eussent avec Malet d'antrieures relations secrtes, et que la pense
lui vint de les embaucher,  raison de leur affiliation et de la
garantie qu'ils lui offraient comme tels. Mais,  l'poque o clata
la seconde conspiration de Malet, les Philadelphes n'avaient plus la
mme activit qu'en 1808. Lahorie et Guidal, dtenus, ne pouvaient
pas tre des frres bien actifs, et les membres de l'association, les
ayant perdus de vue, ne devaient plus gure les compter que comme des
affilis honoraires.

Guidal, g de quarante-huit ans, tait un Mridional  l'aspect
d'homme du Nord. N  Grasse, il tait grand, robuste, avec les yeux
bleus et les cheveux blonds. Mis en rforme, il fut compromis dans des
troubles qui se produisirent dans le Var, en 1811. On l'accusa, sans
preuves certaines, d'avoir voulu livrer nos flottes et nos arsenaux
de la Mditerrane aux Anglais. Plus tard, sa veuve intrigua auprs
de Louis XVIII pour obtenir une pension. Elle fit valoir les services
rcents que son mari aurait rendus aux Bourbons, d'abord avec M.
de Frott en 1794, en soulevant des rbellions dans l'Orne, et en
favorisant la chouannerie dans ce dpartement, o il commandait. Elle
produisit ensuite un certificat surpris probablement  la bonne foi
de l'amiral anglais, lord Eymouth, attestant que son prdcesseur,
l'amiral Cotton, avait t en rapports avec un agent franais, du
nom de Guidal, travaillant pour le rtablissement de la royaut.
La seule chose qui parat dmontre, en ces obscures allgations,
ayant cependant une apparence srieuse, puisque la veuve de Guidal
s'en autorisait pour solliciter une pension des Bourbons, dont la
police pouvait aisment vrifier si oui ou non le gnral les avait
secrtement servis en conspirant sous le Consulat et sous l'Empire,
c'est que le fils de Guidal servait  bord des vaisseaux anglais. Lord
Eymouth copiant sa dclaration sur les registres du bord ne pouvait se
tromper. Ceci d'ailleurs importe peu: le gnral Guidal, en entrant
dans la conspiration de Malet, a plus nui  l'Empereur et a t plus
utile aux Bourbons que s'il avait point les canons britanniques.

Comme Lahorie, le gnral Guidal ignorait tout des combinaisons de
Malet. Il se montra, comme lui, surpris et joyeux de sa dlivrance
soudaine, qu'il attribuait galement  un coup de force militaire, avec
l'appui du Snat.

Boutreux, continuant  remplir avec dignit et nergie ses fonctions
de commissaire de police, s'tait fait ouvrir les cellules des deux
prisonniers. Il leur notifia gravement un acte de mise en libert. Tous
deux furent tonns et crurent d'abord  un ordre dissimul.

Ils pensrent qu'on leur cachait la vrit, et qu'il s'agissait d'un
transfrement ayant pour but la dportation. Lahorie mit beaucoup de
lenteur  s'habiller. Guidal descendit, sa valise  la main, ce qui
n'est gure une tenue pour marcher  la tte de troupes rebelles contre
le gouvernement tabli.

Leur stupfaction fut grande en trouvant dans la cour Malet, qu'ils
savaient tre en prison, libre, en grand uniforme, entour d'officiers
et donnant des ordres. videmment, pour eux, une rvolution s'tait
accomplie, dont les victimes du systme imprial profiteraient.

Malet les embrassa et leur apprit rapidement qu'ils taient libres,
appels  un commandement, et que l'Empereur tait mort. Rien ne leur
parut invraisemblable en ces nouvelles.

Guidal s'tait li, dans la prison, avec un Corse, nomm Bocchiampe,
dtenu pour complot contre l'Empire. Il demanda  Malet de le mettre
aussi en libert. Boutreux reut l'ordre de procder sur-le-champ 
l'largissement de ce brave homme, qui, tout ahuri, fut ainsi englob
dans une conspiration dont il ignora tout,  laquelle il ne comprit
rien, si ce n'est que, croyant recouvrer la libert, il trouva la mort.
Tout est fantastique en cette aventure.

--Tu es ministre de la police, dit Malet  Lahorie, tu vas te rendre 
ton poste, tu prendras possession de l'htel et tu m'arrteras Savary,
mort ou vif.

Lahorie, toujours persuad qu'il s'agissait d'un second dix-huit
brumaire, accepta et s'en fut, on peut le dire, les yeux ferms, 
l'htel de Savary.

Boutreux et Bocchiampe avaient mission de se diriger vers la
Prfecture de police, dont le titulaire tait le baron Pasquier.

Rendez-vous gnral fut donn  neuf heures  l'Htel de Ville
o Malet devait se trouver ds huit heures pour l'installation du
gouvernement provisoire.

--Allez, dit Malet, en leur remettant des papiers contenant leurs
brevets et des ordres pour les chefs de poste, il n'y a pas un moment 
perdre, mettez-vous en mouvement!

Un simple planton fut dpch par Malet  la caserne de la rue de
Babylone, o se trouvait la garde municipale.

Le colonel, nomm Rabbe, vieux soldat, dvou  l'Empereur, et qui
avait fait partie de la cour martiale dans l'affaire du duc d'Enghien,
vit entrer chez lui, vers sept heures et demie, un adjudant, tout
essouffl.

--Mon colonel, dit l'adjudant, du seuil de la chambre, nous avons
beaucoup de nouveau aujourd'hui...

Le messager tremblait, ne trouvait pas ses mots, remuait fbrilement
des papiers qu'il tenait.

A la fin, il finit par matriser son motion et apprendre au colonel
la mort de l'Empereur,  Moscou, tu d'un coup de feu sur un rempart,
disait-on, et il lui lut les ordres qui lui taient donns.

Rabbe, trs troubl, murmura:

--Nous sommes perdus! qu'allons-nous devenir!

Il ne douta pas une seconde de la vrit de la nouvelle. Il ne songea
pas  discuter les ordres transmis. Il fit prendre aussitt les armes
 son rgiment, s'habilla  la hte et se rendit avec un bataillon 
l'htel de la place, o il tait mand.

Tandis que le brave et naf Rabbe court ainsi  la mort, le restant
de son rgiment occupe les postes qui lui sont assigns. Personne ne
souponne la fraude. Aucune suspicion ne vient aux soldats et aux
officiers. On accepte le fait qui s'accomplit. L'obissance et la
discipline triomphent partout.

Lahorie et Guidal s'taient rendus au ministre de la police gnrale.
Les hommes du poste les laissrent passer. Pouvaient-ils s'opposer 
l'introduction de deux gnraux en uniforme, suivis d'un bataillon?

Le ministre de la police tait Savary, duc de Rovigo, ancien gnral de
l'arme de la Moselle, aide de camp de Napolon; il tait tout dvou 
l'Empire et  l'Empereur.

Savary tait couch quand les conspirateurs le surprirent.

C'tait un grand travailleur, et bien souvent il passait les nuits 
traduire des dpches de l'Empereur et  expdier les instructions
qu'il avait reues du quartier gnral imprial sur tous les points de
l'Empire.

Il avait crit jusqu' l'aube, cette nuit du 23 octobre, et il se
couchait  peine quand il entendit un grand tumulte dans la cour de
son htel. Un pitinement de chevaux, des voix d'hommes, un remuement
d'armes lui parvenaient aux oreilles. Il ne savait  quelle cause
attribuer ce bruit, quand son valet de chambre se prcipite tout
boulevers:

--Monseigneur! monseigneur! cria-t-il, on vient vous arrter!

--Quelle folie! dit Rovigo. Voyons, que signifie cette plaisanterie?...
J'ai besoin de dormir, qu'on me laisse!...

--Mais, monseigneur, c'est trs srieux, reprit le domestique. L'htel
est plein de soldats. Il y a en bas un gnral qui vous demande. Il dit
qu'il vient pour vous arrter... Entendez-vous, ils montent le grand
escalier!... Ils montent, monseigneur!...

Et le valet de chambre courut  la porte mettre le verrou, en disant:

--Je suis venu prvenir monseigneur... pensant que monseigneur avait
peut-tre des papiers  mettre en sret...

Savary avait repouss les draps, et se tenait, immobile, hsitant,
pensif, assis sur le bord du lit, ses jambes nues pendantes, ayant  la
main le caleon, que le domestique, en tremblant, lui avait pass, et
qu'il ne songeait point  enfiler.

Le duc de Rovigo murmurait, trs abattu, en homme qui s'interroge et
cherche l'explication d'une accusation imprvue, immrite:

--Qu'ai-je donc fait  Sa Majest?... pourquoi a-t-elle donn l'ordre
de m'arrter?... Et il ajouta, entre les dents: Je parie que c'est
encore quelque canaillerie de Fouch!... L'Empereur coute donc
toujours ce fourbe, ce coquin!...

La premire pense du ministre de la police tait donc qu'on venait,
au nom de l'Empereur, s'assurer de sa personne. Il s'efforait, dans
son trouble, de deviner la cause de cette rigueur si soudaine et ne
trouvait aucune raison vraisemblable  la mesure de rigueur qu'on lui
annonait.

Un tapage considrable se produisait dans la chambre voisine, et
l'empcha de s'arrter plus longtemps  cette recherche. On n'allait
pas tarder sans doute  lui apprendre pourquoi on venait l'arrter.

--Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix.

Et en mme temps, sous la lourdeur des crosses, la porte cda.

Le panneau d'en bas fut enfonc, et, par cette ouverture, un soldat,
baonnette au canon, pntra dans la chambre. Puis un autre, puis un
troisime surgirent devant le duc, le couchant en joue.

Enfin la porte toute grande fut ouverte et Savary, stupfait, vit
s'avancer un gnral, apparition surprenante: c'tait Lahorie qu'il
avait fait coffrer, et qu'il croyait bien gard,  la Force. Il
tait pourtant rellement en face de lui, vtu en gnral, l'pe
au ct, commandant  des soldats qui paraissaient lui obir, ce
prisonnier d'tat. Que se passait-il donc? Savary semblait emport
dans un cauchemar, et cependant il se dit qu'il tait bien veill.
S'il ne rvait pas, c'est que le monde tait renvers. Les dtenus se
promenaient et arrtaient les gens. C'tait  ne pas croire ses yeux.

--Sacr nom de D...! dit Lahorie, familirement, presque gaiement, ta
chambre est comme une forteresse?... Ah ! mon vieux Savary, tu es
tonn de me voir, n'est-ce pas?

Le duc de Rovigo ne put que balbutier:

--C'est donc vous, Lahorie?... que faites-vous ici?... Comment
n'tes-vous plus  la Force?...

--Le gouvernement m'a mis en libert et remis le commandement de ces
braves! dit Lahorie, toujours allgre, l'air plutt bon enfant.

--Quel gouvernement?... Je ne comprends pas...

--Eh bien! voil!... L'Empereur est mort!... Le peuple nomme ses
magistrats...

--Ah! mon Dieu!... le pauvre Empereur!... s'cria Savary, et, la
douleur l'accablant, car il aimait sincrement Napolon, il se laissa
tomber  la renverse sur son lit.

Il demeura quelques secondes vanoui, puis, sa raison, sa lucidit
d'esprit reprirent le dessus. Il devina sur-le-champ une machination.
Ce n'tait pas qu'il mt en doute la mort de l'Empereur. Cet accident
terrible et dsastreux tait malheureusement dans les choses possibles.
Que de fois, durant cette longue et ncessaire campagne de Russie,
l'absence de nouvelles avait fait envisager aux amis, aux fidles de
Napolon, l'hypothse effrayante de sa mort dans un combat, ou  la
suite d'une foudroyante maladie! Le silence gard par Napolon depuis
plusieurs jours pouvait rendre vraisemblable une catastrophe survenue
sous les murs de Moscou. Mais Savary rflchissait que ce n'tait pas
un personnage encore en prison la veille, comme Lahorie, qui devait
lui notifier un si grand vnement. Lui, ministre de la police, aurait
d tre prvenu le premier. La dlivrance d'un conspirateur dtenu
ne pouvait avoir t obtenue que par un attentat. L'Impratrice,
l'archichancelier Cambacrs avaient donc imagin, en apprenant la
mort de l'Empereur, de le faire arrter, lui, son ami, son serviteur,
le dfenseur dsign du roi de Rome? Et puis, qui pouvait leur avoir
donn l'ide de mettre en libert un adversaire du pouvoir imprial
comme Lahorie? Il y avait, dans ce coup de thtre, un mystre et une
invraisemblance qui lui firent aussitt douter de la ralit de la
mission de celui qui venait l'arrter, et de la loyaut du pouvoir au
nom duquel Lahorie prtendait agir.

Guidal, qui accompagnait Lahorie, observait, du coin de l'oeil, le
travail intrieur qui s'accomplissait dans la conscience de Savary,
tout  fait rveill, et reprenant visiblement son sang-froid.

Il se pencha  l'oreille de son camarade et lui conseilla sans doute de
tuer Rovigo.

Et il commanda, se tournant vers les soldats:

--Un sergent?...

Puis, comme nul ne rpondait:

--O est le petit Noirot?... reprit Guidal avec un regard sinistre,
cherchant autour de lui le sous-officier qu'il avait rclam, sans
doute plus exalt et plus sr que les soldats prsents, qui se
chargerait de donner le coup de grce au ministre.

Un officier, le nomm Fessard, croit-on, qui avait sans doute eu 
se plaindre de Savary, dit alors  haute voix, en le dsignant de la
pointe de l'pe:

--On embroche cela comme une grenouille!...

Savary fit un haut-le-corps et vivement se retrancha derrire une
chaise.

Il crut surprendre une expression d'indignation sur la martiale figure
de Lahorie.

Il s'approcha de lui et d'une voix mue lui dit:

--Lahorie, mon vieux camarade, nous avons mang ensemble le pain de
munition, camp, bivouaqu, donn des coups de sabre aux Autrichiens
ensemble... Souviens-toi de l'arme de la Moselle! Nous avons affront
bien des fois la mort cte  cte, tu ne l'as pas oubli?... On
n'oublie pas ces moments-l!... Tu ne vas pas me laisser assassiner?...
je suis, comme toi, un soldat, tu ne peux pas tre devenu un assassin,
je ne puis pas tre aujourd'hui ta victime...

Lahorie fit un mouvement d'nergique dngation:

--Qui parle d'assassiner?... Moi! je ne suis pas un assassin, Savary...
o vois-tu ici des assassins?...

--Ces hommes que tu commandes ont des allures de coupe-jarrets... je ne
sais ce qui les anime!... Mais toi, Lahorie, tu ne dois pas avoir perdu
le souvenir de ce que j'ai fait pour toi, lors de l'affaire Moreau...
je t'ai sauv la vie, alors!

--C'est vrai! murmura Lahorie, remu par ce souvenir et subissant
l'influence de la camaraderie voque par son ancien compagnon d'armes.

S'avanant rapidement vers Savary, il lui prit la main, la secoua
nergiquement, en disant:

--N'aie pas peur, mon vieux!... tu tombes dans des mains gnreuses!...
Allons! finis de t'habiller, on va te conduire dans un endroit o tu
seras en sret!...

En tremblant, Savary mit ses vtements.

Lahorie donna l'ordre au gnral Guidal de conduire le ministre, avec
Desmarets, chef de la haute police, que Boutreux venait d'arrter,  la
prison de la Force.

Ce fut une grosse faute, car si l'on hsitait  tuer le ministre de la
police, il fallait au moins le garder comme otage dans son htel, et ne
pas se priver de Guidal et des hommes d'escorte.

Savary fut conduit en cabriolet  la Force. Il tenta de sauter hors de
la voiture sur le quai de l'Horloge, mais il tomba sur le pav. Des
badauds, qui regardaient curieusement passer le cortge, reconnurent
le ministre de la police, trs peu populaire, s'emparrent de lui, et,
loin de faciliter son vasion, le remirent aux mains des gardes.

Arriv  la Force, Savary dit au concierge surpris d'avoir le ministre
 crouer, mais obissant  ce qu'il pensait l'ordre man d'une
autorit rgulire suprieure:

--Mon ami, je ne sais ce qui se passe. C'est trange, c'est
inconcevable! Qui sait ce qui en rsultera!... Place-moi dans un cachot
cart, donne-moi des vivres et jette la clef dans le puits!...

Boutreux, pendant l'arrestation de Savary, prenait possession de
l'htel de la police, et arrtait Desmarets et le prfet, le baron
Pasquier. Il installait, comme successeur, le Corse Bocchiampe, le
dtenu libr, trimbal depuis l'aube parmi les conspirateurs, ne
comprenant pas grand chose  ce qui s'accomplissait autour de lui,
marchant cependant avec entrain derrire Guidal et Malet vers un but
encore mystrieux, et qui, pour ce malheureux embarqu comme un matelot
un peu ivre sur un port inconnu, devait tre la plaine sinistre de
Grenelle.

Pasquier tait un poltron et une pauvre cervelle. Il se laissa emmener.
Il ne comprenait rien, lui non plus,  cette aventure, mais il ne
songea pas un instant  rsister,  appeler ses agents,  dmasquer
l'imposteur qu'il devait au moins souponner.

Tout semblait russir du ct de Malet. La police avec ses deux grandes
administrations, le ministre de la Sret gnrale et la Prfecture,
la garde de Paris, les gardes nationaux de la 10e cohorte; enfin, le
personnel de l'Htel de Ville et celui de la prfecture de la Seine,
obissaient aux conspirateurs.

Le colonel Soulier avait occup, conformment aux ordres de Malet, la
prfecture de la Seine. Le prfet tait absent.

Le comte Frochot avait l'habitude d'aller coucher tous les soirs  sa
maison de campagne  Nogent-sur-Marne. Il n'tait pas encore de retour.

Les employs furent rassembls par Soulier qui leur donna lecture du
snatus-consulte. Personne ne protesta. La nouvelle semblait aussi
vraisemblable aux civils qu'aux militaires. Pas une voix ne s'leva
pour demander ce que faisaient Marie-Louise et son fils, ni ce que
l'on faisait d'eux. L'Empereur tomb, rien ne restait debout de ce
qui l'entourait. Cette constatation, qui n'te rien  la grandeur, au
prestige de l'Empereur, au contraire, prouve combien le rgime tait
anormal, monstrueux, et affirme l'impossibilit de recommencer sans
crime, la folie, aprs la restauration dsastreuse du second Empire,
d'esprer jamais un troisime essai.

Un des chefs de bureau de la prfecture, homme rudit sans doute, et
voulant user pour communiquer avec son suprieur hirarchique d'un
langage non accessible  l'oreille vulgaire, se hta d'informer le
prfet de ce qui se passait, par un exprs porteur d'un billet o se
trouvaient crits ces deux laconiques termes latins: _Fuit Imperator_
(L'Empereur a vcu). C'tait la formule consacre  Rome pour annoncer
qu'un Csar devenait dieu.

L'exprs rencontra, dans le faubourg Saint-Antoine, Frochot qui
revenait de Nogent, au pas de son cheval, l'air tranquille et le regard
indiffrent.

Frochot lut mal le billet d'abord et ne comprit pas le _Fuit_. Il lui
semblait qu'il y avait crit: _fecit_, ce qui n'offrait aucun sens.

Il pressa son cheval cependant et arriva  la prfecture, o Soulier le
reut avec gards; sa troupe range sur la place de Grve rendit les
honneurs militaires.

Ici se passa une scne vritablement inattendue et comique.

Soulier, rptant passivement la leon de Malet, apprit  Frochot la
mort de l'Empereur, la runion du Snat, la dchance de la dynastie
impriale prononce, la nomination du gnral Malet au commandement
suprieur de Paris et la formation du gouvernement provisoire qui
devait se runir  neuf heures du matin  l'Htel de Ville. En mme
temps, Soulier transmit au prfet l'ordre d'avoir  prparer une
des salles de l'Htel de Ville pour la sance de la commission du
gouvernement dont il lui donna les noms.

Frochot tait un ancien membre de la Constituante. Il avait t, 
l'immortelle assemble, le collgue, l'me et l'excuteur testamentaire
de Mirabeau. Il eut peut-tre alors,  cette heure de surprise, o on
lui apprenait si soudainement et la mort de l'Empereur et une sorte
de rvolution qui en tait la consquence, un revenez-y rpublicain.
Il se crut peut-tre report aux journes de la libert naissante.
Il est permis aussi de supposer qu'en lui s'levait cet esprit de
dsertion et cette proccupation de se concilier le pouvoir nouveau,
qui se manifesta si vif, si honteux et si misrable par la suite,
aux jours des dsastres, dans tout l'entourage de l'Empereur, parmi
les fonctionnaires les plus serviles et mme chez ses compagnons de
bataille les plus gorgs de faveurs. Frochot, bien que fait comte par
Napolon, pouvait oublier les bienfaits du souverain, du moment que
le bienfaiteur avait pri misrablement et ne reviendrait plus pour
le combler  nouveau. Et puis, on l'avait dsign pour faire partie
du gouvernement provisoire, et ce choix devait lui donner certaine
confiance dans l'ordre nouveau qui lui tait annonc.

Non seulement le trop crdule prfet ne fit aucune objection aux ordres
communiqus, mais il se hta de les excuter. Avec un empressement,
qui par la suite parut fort risible au public, et peu mritoire aux
yeux de Napolon ressuscit, il manda les tapissiers, les dcorateurs
de la ville, et stimula le zle de tout le personnel pour disposer
fort convenablement un des salons de l'Htel de Ville, afin que le
gouvernement provisoire annonc pt,  neuf heures, ouvrir sa sance.

Le gouvernement ne vint pas. Son inventeur tait arrt et Frochot,
qui apprenait enfin qu'il avait t dupe et que l'Empereur n'tait
pas mort, s'cria: Est-ce qu'un si grand homme pouvait mourir! Il
supporta par la suite une disgrce suffisamment justifie.

Guidal, lui, avait gaspill un temps inestimable en consignant Savary
 la Force, un sous-officier suffisait pour cette conduite.

Ses instructions lui enjoignaient de se rendre au ministre de la
Guerre et de s'assurer de Clarke, duc de Feltre.

Quand il arriva au ministre, Clarke, averti de l'arrestation de
Rovigo, avait dcamp, attendant en sret les vnements. Il avait
eu, toutefois, la prsence d'esprit de signer l'ordre aux lves de
Saint-Cyr de se transporter immdiatement en armes  Saint-Cloud, afin
de protger l'Impratrice et le roi de Rome.

Clarke avait couru chez l'archichancelier Cambacrs.

Cet important personnage qui, en l'absence de l'Empereur, remplissait
un peu les fonctions de rgent, avait t nglig par Malet. Sans
doute il pensait que Cambacrs, n'ayant sous ses ordres directs
aucune force, ne pouvait ni le servir, ni l'arrter. Peut-tre
aussi suffirait-il, avec sa connaissance du caractre versatile de
l'archichancelier, que ce courtisan du succs se garderait bien de
protester contre le fait accompli et se rallierait aux nouveaux matres.

Ce fut le comte Ral qui vint le mettre au courant. Ral, conseiller
d'tat, au premier bruit d'un mouvement de troupes dans Paris, s'tait
rendu  la place pour prendre des renseignements auprs du gnral
Hullin, son ami.

Les soldats de Malet venaient d'arriver. On lui barra le passage. Il se
nomma.

--Je suis le comte Ral! dit-il avec hauteur.

--Il n'y a plus de comtes! lui rpondit un des officiers de la 10e
cohorte, le sous-lieutenant Lefvre.

Ral, surpris, et ne demandant pas  approfondir la situation,
redescendit en hte l'escalier et courut chez Cambacrs l'informer
qu'une rvolution commenait et qu'on abolissait les titres de noblesse
confrs par l'Empereur.

L'archichancelier tait un personnage souple, rus, trs sceptique et
fort intelligent, mais entirement dpourvu de courage, mme civique.

En apprenant les nouvelles que lui apportait Ral, il fut pris d'un
tremblement convulsif, une pleur subite couvrit son visage. Le propos
du sous-lieutenant, rapport par Ral, lui fit supposer que les
jacobins s'emparaient du pays.

--C'est la Terreur qui recommence! murmura-t-il.

Plusieurs fonctionnaires taient accourus aux nouvelles. Il donna
l'ordre de les faire entrer. Et, s'armant d'nergie, il essaya de
rassurer tous ces trembleurs.

--Va me chercher mon barbier, dit-il  son valet de chambre, qu'il me
fasse vite la barbe... Ma tte ne sera peut-tre plus ce soir sur mes
paules, n'importe! on la trouvera du moins en bon tat!...

Et tandis qu'on l'accommodait, il se mit  recueillir les propos
divers qui arrivaient  son htel, cherchant  dmler dans les rcits
contradictoires la part de l'exagration et celle de la vrit.

Guidal, sans se proccuper du duc de Feltre, qui ne l'avait pas
attendu, se campa dans le fauteuil vacant du ministre de la Guerre,
s'y complut, et perdit son temps  donner des ordres insignifiants,
 recevoir des chefs de service,  changer avec eux des politesses
oiseuses, et dans un tel moment, fort prilleuses. Il se prenait pour
titulaire rel et durable du ministre et agissait, comme s'il et
rgulirement remplac Clarke.

Lahorie tomba dans le mme travers. Il joua, lui aussi, au vrai
ministre de la police. Aprs avoir pass une grande heure  se faire
reconnatre et saluer par ses subordonns, il parcourut les rapports,
tranquillement, comme s'il et t depuis de longs jours install,
distribua des ordres secondaires; il manda ensuite un tailleur et
se fit prendre mesure d'habits de crmonie. Il occupa, en outre,
ses loisirs  commander des invitations pour un grand dner qu'il
se proposait de donner. Ne trouvant sans doute plus rien de bien
urgent  dcider, il donna l'ordre d'atteler la voiture qui tait 
la disposition du ministre et se fit conduire  l'Htel de Ville,
dans le but de rendre une visite officielle au prfet de la Seine. Il
revint ensuite  l'htel et s'occupa de la rdaction d'une circulaire
annonant aux divers fonctionnaires placs sous ses ordres sa
nomination au ministre de la police.

Ces enfantillages compromirent tout le succs du complot.

Malet ne fut pas second, et ses acolytes prcipitrent la chute,
d'ailleurs invitable, de son autorit phmre.

Malet, pendant cette prise de possession de l'Htel de Ville par
Soulier, et l'arrestation de Savary par Lahorie et Guidal, avait
conduit sa petite troupe  l'htel du gnral Hullin, commandant la
place de Paris.

Cet htel tait situ place Vendme, en face de l'htel de l'tat-major
gnral.

En route, Malet fit faire halte  ses hommes et s'avana vers une
boutique de marchand de vin, situe rue Saint-Honor, en face de
l'glise Saint-Roch.

Il avisa le patron, debout sur sa porte, attir par le passage des
soldats.

--N'avez-vous pas dans la maison, demanda-t-il, un cordonnier nomm
Ladr?

--Oui! c'est ici que loge en effet Ladr... Mais il est sorti... il ne
va probablement pas tarder  rentrer... Qu'est-ce que vous lui voulez?
rpondit le dbitant, lgrement surpris qu'un gnral en grande
tenue,  la tte de ses troupes, ft halte devant son comptoir pour
s'informer d'un cordonnier.

Malet, contrari par l'absence de l'homme qu'il cherchait, cria
brusquement au marchand de vin en donnant  sa troupe le signal de se
remettre en route:

--Dites  Ladr qu'il vienne me rejoindre  la place Vendme! Il
demandera l'aide de camp du gnral Malet...

Ce Ladr est demeur un personnage mystrieux. Tout ce qu'on sait de
lui, c'est qu'il chaussait Malet. Il venait  la maison de sant et
bavardait en apportant ses bottes. Malet l'avait sans doute pressenti,
et il devait tre en rapport avec quelques bourgeois et commerants du
quartier, royalistes ou rpublicains, galement mcontents du rgime
imprial et impatients d'une paix durable. Malet, croit-on, voulait
confrer  Ladr une fonction civile, probablement la mairie de son
arrondissement, destine  tre le quartier gnral du nouveau pouvoir.
Ladr et le marchand de vin tonn qui avait fait la commission furent
par la suite inquits.

Au coin de la rue Saint-Honor, Malet s'arrta de nouveau. Il envoya
porter, par Rateau, un ordre avec un uniforme de gnral  l'un de
ses amis, le gnral Desnoyers, qui demeurait prs de l, et dont il
voulait faire le chef d'tat-major de la place. Desnoyers ne bougea pas
et sauva ainsi sa vie.

Sur la place, Malet divisa sa troupe en deux pelotons. Un lieutenant,
nomm Provost, fut charg d'occuper avec un de ces pelotons l'htel
de l'tat-major. La consigne tait de ne laisser sortir personne. Une
lettre fut remise au lieutenant pour le colonel chef d'tat-major,
nomm Doucet. Cette lettre contenait le brevet de gnral de brigade
pour Doucet et l'ordre de mettre en arrestation le sous-chef
d'tat-major Laborde, que Malet considrait comme dangereux et suspect
de dvouement  l'Empereur.

Ces dispositions prises, Malet,  la tte du second peloton, se porta
vers l'htel du gnral Hullin, qui commandait la place de Paris et la
premire division en l'absence de Junot, gouverneur de Paris, alors en
Russie.

Hullin, le comte Hullin, tait ce fameux volontaire faubourien qui, le
14 juillet 1789, avait entran le peuple  l'assaut de la Bastille.
C'tait  ce vainqueur populaire de l'ancien rgime, fait comte par
Napolon, et qui avait toute sa confiance, puisqu'il avait t charg
de prsider le conseil de guerre jugeant le duc d'Enghien, que la garde
de Paris tait confie. L'Empereur n'avait pas mal choisi.

Hullin tait au lit avec sa femme quand Malet se prsenta.

Aprs avoir attendu quelques instants que le gnral ft lev, Malet
pntra dans un salon, accompagn d'un capitaine et de quatre gardes
nationaux. Hullin vint aussitt. Il avait pass  la hte une robe de
chambre. Il ne connaissait pas Malet.

Malet rpta son boniment sur la mort de l'Empereur, le
snatus-consulte, sa nomination et la formation d'un gouvernement
provisoire, puis il ajouta:

--Je suis charg d'une mission qui m'est pnible... Vous tes destitu,
gnral, je vous remplace... veuillez me remettre votre pe!... J'ai
l'ordre de vous arrter...

Hullin devint trs ple. C'tait un homme d'une grande nergie. Il ne
se laissait pas facilement intimider.

Surpris cependant par cette avalanche de nouvelles, il balbutia:

--Vous m'arrtez?... pourquoi?...

Et, se remettant presque instantanment, il ajouta avec une grande
prsence d'esprit qui dconcerta une seconde Malet:

--Gnral, je demanderai  voir vos ordres...

--Volontiers, passons dans votre cabinet!... rpondit Malet s'efforant
de paratre indiffrent et correct.

L'nergique Hullin avait repris tout son sang-froid. Il avait fix un
oeil calme et svre sur Malet et le conspirateur s'tait troubl.
La mfiance s'veillait dans l'esprit d'Hullin. La pense d'une
fraude lui vint. N'tait-il pas invraisemblable qu'on le mt en tat
d'arrestation? pour quelle faute? Et puis est-ce Malet qu'on et
charg de le conduire en prison? Le soupon d'un complot grandit dans
sa pense. Malet n'tait qu'un audacieux imposteur, mais comment
l'arrter? Il devait avoir des hommes avec lui et Hullin, en robe de
chambre, n'ayant aucune force  sa disposition, se trouvait isol, dans
son appartement,  la merci de cet aventurier qui prtendait avoir
contre lui un mandat rgulier.

Pour gagner du temps, Hullin avait demand  voir les ordres.

Il ouvrit donc la porte de son cabinet o Malet le suivit, et se
dirigea vers son bureau.

Il ne pensa pas  user de sa force herculenne, car il avait six pieds
et Malet tait faible et de taille moyenne, mais il voulut s'armer pour
tenir en respect l'intrus, jusqu' l'arrive du secours.

Se dirigeant rapidement vers son bureau, Hullin entr'ouvrit le tiroir
pour y prendre une paire de pistolets chargs qui s'y trouvait.

Malet surprit son mouvement.

En prenant ses armes, Hullin avait dit d'un ton bref:

--Eh bien! ces ordres?...

--Les voici! rpondit Malet en lui dchargeant un pistolet  bout
portant.

Hullin tomba la mchoire fracasse. Il ne mourut pas, mais il garda de
sa terrible blessure une difformit  la joue gauche, qui lui valut des
Parisiens gouailleurs le surnom de _Bouffe-la-Balle_.

Malet laissa Hullin tendu sur le tapis, perdant beaucoup de sang. Il
crut l'avoir tu. C'tait un dangereux adversaire de moins. Un brave,
sans doute et un enfant du peuple hroque, ce Hullin, qui presque 
lui seul avait pris la Bastille.

--Mais on ne fait pas d'omelettes sans casser d'oeufs, ni de rvolution
sans casser de caboches! dit philosophiquement le gnral, en remettant
son pistolet fumant dans sa poche.

Tout russissait donc  Malet jusque-l. Paris allait tre  lui.
Pour couronner sa victoire et achever de mettre dans ses mains tous
les services publics, il ne lui restait plus qu' occuper l'htel de
l'tat-major.

Ce devait tre tche facile. L'htel tait en face. Il n'y avait qu'
traverser la place. Il comptait que le colonel Doucet, ayant reu son
brevet de gnral, avait excut ses ordres et mis en arrestation le
sous-chef d'tat-major Laborde. La prise de possession de l'tat-major
n'tait plus qu'une formalit.

Alors il se dirigea, seul, vers l'htel, passant au milieu de la place
Vendme, o se rangeaient les dtachements de la garde de Paris envoys
par le colonel Rabbe. Au moment o il allait franchir le seuil de
l'htel, il aperut un homme de trs haute taille, portant un costume
moiti civil, moiti militaire, longue redingote boutonne, pantalon
 la hussarde, un bonnet de police sur la tte et une norme canne
pendue, par un cuir,  son poignet. L'homme avait, sur sa redingote, la
croix d'honneur.

--Il me semble connatre cette tte-l!... se dit Malet. On dirait un
ancien tambour-major, nomm La Violette; serait-il des ntres?...

Il eut un instant l'intention de s'arrter et de parler  ce vieux
soldat, en qui il supposait un partisan, mais les moments taient 
compter; il ne s'tait que trop arrt en chemin, pour Ladr et le
gnral Desnoyers;  prsent il avait hte d'achever son entreprise
audacieuse et d'avoir un sige lgal en prenant possession de
l'tat-major. De l il dirigerait,  sa guise et pour ses desseins,
toutes les troupes restes en France et la garde nationale, force
arme mcontente, prte  soutenir de ses baonnettes dlibrantes
le gouvernement insurrectionnel. L'tat-major, c'tait son palais
des Tuileries. L il rgnerait, l seulement il serait son matre et
tiendrait dans ses mains tous les fils du pouvoir.

Malet s'avanait, triomphal, dans son rve tourdissant. Oh!
l'tonnante ferie qui continuait, que rien ne venait interrompre!

Le prisonnier de la nuit commandait  prsent  des troupes, donnait
des ordres, nommait  des emplois. Il avait supprim le gouverneur de
Paris. Il logeait  la Force le ministre et le prfet de police, dont
les dtenus vads, ses complices inconscients, occupaient les htels.
Nulle part ne s'levaient de protestations; personne ne mettait en
doute les pouvoirs du remplaant d'Hullin. Encore un petit effort,
et  l'htel de l'tat-major, la ferie devenait ralit, le conte
de fes fabuleux se changeait en vnement mmorable, et la nuit
fantasmagorique finirait par une grande journe historique...

Rien ne semblait plus  redouter, et Malet, relevant la tte, superbe,
orgueilleux, confiant, rsolu, ne connaissant plus d'obstacles, entra
dans l'htel de la place Vendme, en se disant, la main sur son pe:

--Napolon n'est plus rien et je possde sa baguette magique!...

Il ne se doutait pas qu'au poignet de ce vieux soldat, gant  grosse
canne, qu'il avait cru reconnatre dans la foule des badauds, se
balanait la vritable baguette qui allait changer la ferie, rendre
aux carrosses merveilleux la forme des citrouilles et substituer aux
palais improviss les prisons.




XVII

LE CAF DU MONT SAINT-BERNARD


Henriot, en quittant le gnral Malet, revint lentement  pied par
le faubourg Saint-Antoine, indiffrent aux hommes et aux choses
rencontrs. Ni l'animation du vieux quartier rvolutionnaire et
laborieux, ni les gentilles ouvrires croises, sortant de l'atelier
et regagnant leurs demeures, ni le va-et-vient de la chausse o les
voitures, les chevaux, les diligences, les pataches se pressaient, se
bousculaient, s'accrochaient, car la nuit approchait et l'heure du
souper pressait voyageurs, bourgeois, artisans.

Il cheminait comme cras sous le poids des penses qu'il portait en
lui.

Les ombres du pass voltigeaient autour de lui. Il faisait noir dans
son coeur comme il faisait sombre sur la ville. Dans la mlancolie
assourdissante de cette fin de journe d'octobre il allait, inquiet,
absorb, chagrin, mcontent de lui-mme et des autres.

S'interrogeant, il se demandait s'il avait bien et droitement agi en
communiquant  Malet le mot d'ordre de la nuit.

Malet ne pouvait faire de cette communication un usage nuisible  la
dfense du pays. On n'tait pas aux avant-postes. Et puis le gnral,
bien qu'ennemi acharn de l'Empereur, tait incapable, il l'avait dit,
de commander et d'accomplir une action dshonorante. La possession de
ce mot d'ordre lui servirait  recouvrer sa libert. Il n'y avait l
aucune dloyaut, aucune trahison. On ne lui avait pas confi  lui,
Henriot, la garde des prisonniers. Aider un captif politique, comme
l'tait Malet,  tromper la surveillance de ses geliers et  franchir
les frontires, ne serait jamais considr comme une action vile et
criminelle.

Aux yeux de bien des gens ce serait mme acte mritoire. Henriot
cependant ne se sentait pas en repos. Sa conscience parlait et lui
reprochait d'avoir confi  Malet ce mot qui lui tait donn,  lui,
pour le service et non pour faire vader des prisonniers d'tat. Le
gnral ne lui avait jamais fait part de ses projets, mais il tait
permis de supposer qu'il avait nou des relations avec tous les ennemis
de Napolon. Peut-tre une conspiration tait-elle en prparation, et
le gnral, en s'chappant de la maison de sant, cherchait sans doute
 se rapprocher de ses amis. Il devait gagner l'Angleterre, avait-il
dit, puis de l s'embarquer pour les tats-Unis. Peut-tre resterait-il
sur cette terre anglaise qui abritait les plus acharns adversaires
de Napolon, les Bourbons, les migrs, les anciens chefs de la
chouannerie.

Henriot prouvait comme un remords d'avoir ainsi facilit  Malet les
moyens d'branler la sret de l'tat, de troubler la France, d'y
propager la rvolte,  une poque aussi prilleuse, aussi menaante.

Sa haine pour Napolon n'avait pas diminu. Il dtestait aussi
fortement le tout-puissant souverain qui n'avait pas hsit  lui voler
son bonheur,  lui enlever Alice; mais, il l'avait dclar  Malet,
soldat et Franais avant tout, il ne voulait rien entreprendre contre
l'Empereur, tant qu'on tait sans nouvelles de l'arme, tant qu'il se
trouvait, au milieu des plaines de Russie, le champion de la patrie,
incarnant en lui la gloire et peut-tre le salut de l'arme. Tant que
Napolon combattait, il tait sacr  ses yeux. Il avait suspendu sa
haine et ajourn sa vengeance. Quand,  la tte de ses lgionnaires
superbes, Napolon rentrerait triomphant dans sa capitale en fte,
alors il verrait, il aviserait, mais jusque-l l'Empereur devait tre
pour lui inviolable: sa vie n'tait-elle pas lie  l'existence mme
de la France?

Un instant Henriot, cingl par ces reproches intimes, eut la pense de
courir  la place et de dire qu'une indiscrtion ayant divulgu le mot
d'ordre de la soire, il conviendrait peut-tre de le changer.

Mais il rflchit que cette dclaration attirerait invitablement
l'attention sur lui-mme, qu'on le suspecterait, et que, soumis 
une surveillance probablement continue, il ne pourrait, au retour
de Napolon vainqueur, accomplir ses derniers desseins et se
venger de l'amant d'Alice. En outre, son avertissement avait pour
premier rsultat de faire arrter aux barrires le gnral Malet.
Surpris s'vadant, le malheureux prisonnier verrait sa captivit,
douce relativement, se transformer en dure dtention, peut-tre le
dporterait-on aux les Seychelles. Il ne devait pas trahir ainsi ce
prisonnier d'tat qui s'tait fi  lui. Il ne pouvait que se taire
et laisser s'couler cette nuit favorable  l'vasion de Malet. Le
lendemain, si le gnral n'avait pu excuter sa tentative pour une
cause ou pour une autre, il ne lui ferait aucune communication. Il
s'alarmait sans doute  tort, Malet ne choisirait peut-tre pas cette
soire mme pour sa fuite. Il n'y avait qu' laisser aller les choses.

Sa conscience n'tait cependant qu'imparfaitement apaise. Le
pressentiment, qui n'est que la surexcitation alarmiste de la
pense, d'une grave responsabilit, d'une participation indirecte et
inconsciente  quelque fait, encore inconnu, mais srieux, terrible
peut-tre, le hantait.

Pour se distraire, pour chasser ces angoisses qui l'assaillaient, car
tout en rflchissant et en s'examinant ainsi il tait parvenu au
Palais-Royal, le jeune colonel pntra sous les fameuses galeries de
bois.

Le Palais-Royal alors, c'tait une ville dans la ville. On y
rencontrait tout ce que la fantaisie, le caprice, le luxe, la dbauche,
la cupidit peuvent souhaiter  ct des oeuvres de l'art, des produits
de l'industrie. Cette ncropole actuelle, avec ses arcades sonores et
dsertes rappelant les Procuraties de Venise, et qui, comme Venise est
un spectre, alors tait une cit grouillante, passionne, fivreuse,
o le tintement de l'or, le ptillement du champagne, les baisers,
les chants, les jurons, formaient une symphonie heurte, bizarre et
puissante, o parfois le pistolet d'un dcav se faisant sauter la
cervelle sous un marronnier formait le point d'orgue.

L'ancien Palais-Cardinal, o le rgent avait, avec ses rous, donn
des soupers orgiaques, o Camille Desmoulins, arrachant  un arbre
une cocarde couleur d'esprance, entranait le peuple  la Bastille,
tait devenu, sous le nom de Palais du Tribunat, le rendez-vous
des trangers, des oisifs, des militaires, des nouvellistes, des
spculateurs et des filles. Le Tout-Paris viveur, dpensier, frivole,
se donnait rendez-vous dans ce jardin attirant et dans ses annexes.
Le Palais-Royal, dans son ensemble, tait beaucoup plus vaste
qu'aujourd'hui. Les galeries de bois, remplaces par la galerie vitre
et dalle dite d'Orlans, prsentaient l'aspect de nos boulevards
durant la semaine du premier janvier. Des choppes, des baraques en
planches y formaient un champ de foire perptuelle. Le sol sabl,
dfonc, dtremp, les jours de pluie, se transformait en marcage.
La foule pitinait avec fureur ce terrain fangeux. Les libraires,
les marchandes de modes, les coiffeurs, taient les occupants de ces
boutiques primitives. Balzac, dans son _Grand Homme de province 
Paris_, a trac un magistral tableau de ces galeries littraires, o
les jeunes auteurs venaient feuilleter les nouveauts et discuter
les derniers ouvrages parus. On appelait ces galeries le _Camp des
Tartares_.

Les marronniers du Palais-Royal, bien que le fameux _arbre de Cracovie_
et t abattu lors des agrandissements et constructions entrepris
par le duc de Chartres, avaient toujours la spcialit d'abriter les
colporteurs de nouvelles, les badauds dsireux de politiquer en plein
vent et les boursicotiers misrables. On voyait l les groupes minables
et comiques qui se retrouvent prsentement sous les arbres de la
Bourse, en face de la rue de la Banque. Le jardin avait  peu prs
l'aspect actuel. A la place du bassin central s'levait un cirque en
bois qu'un incendie dtruisit.

Le jeu et les filles formaient la grande attraction du Palais-Royal
et y amenaient tout ce que Paris contenait de filous, de dclasss
et de chevaliers des Grieux  la recherche d'une Manon. L'clairage,
qui nous semblerait bien terne, semblait ferique aux prunelles
d'alors. Tout est relatif; cent quatre-vingts rverbres, suspendus
aux cent quatre-vingts arcades, illuminaient les galeries. Les cafs,
restaurants, salles de jeux avaient pour luminaire de vulgaires
quinquets, alors dans toute leur nouveaut.

Les maisons de jeu taient nombreuses. Le 113, parmi elles, est
rest lgendaire, mais c'tait un tripot de bas tage. La mise de
quarante sous tait accepte. _Frascati_ et le _Cercle des trangers_
reprsentaient les palais du hasard. La roulette, le trente et
quarante, le biribi, le pharaon, le vingt et un, taient les jeux en
faveur. Le maximum n'existait pas. Il se jouait parfois des coups de
cinquante mille francs. Toutes les classes de la socit, apptes et
confondues par le jeu, se rassemblaient donc au Palais-Royal.

Un millier de femmes, chaque soir, balayaient de leurs jupes plus
ou moins crottes le Camp des Tartares et les galeries. Beaucoup de
ces nymphes du Palais-Royal, comme on les dsignait dans le style
mythologique en honneur au temps de Delille, de Luce de Lancival et de
Chnedoll, se promenaient en toilette de bal, dcolletes, avec de
grosses verroteries au cou et aux bras, imitant grossirement perles
et diamants. On rpartissait ces sirnes, autre nom de la Fable 
elles confr, en _demi-castors_,--on voit que le terme, rajeuni de
nos jours, est fort vnrable,--en _castors_ et en _fins castors_.
Cette dernire catgorie, la plus huppe, frquentait principalement
les thtres et ne se commettait qu'accidentellement avec la tourbe
fminine des galeries de bois.

On a compt au Palais-Royal de l'Empire dix-huit maisons de jeu,
onze monts-de-pit, sans les maisons clandestines de prts sur
gages et une trentaine de restaurants. Les sous-sols donnaient asile
 mille industries foraines,  des spectacles et  des curiosits
varis. Les chambres et les mansardes taient peuples de filles.
Les cafs-billards, les confiseurs, les ptissiers, les glaciers,
les marchands de comestibles abondaient. Il y avait un marchand de
gaufres renomm, un cabinet de lecture tenu par Jorre trs frquent,
o l'on trouvait une quarantaine de journaux; enfin la boutique d'une
association de dcrotteurs achalands portait cette enseigne: _Aux
Artistes runis_.

Parmi les spectacles et divertissements, on n'avait que l'embarras du
choix: le _Thtre-Franais_ d'abord, puis le thtre de la Montansier
qui a gard le nom de thtre du Palais-Royal, les _Ombres Chinoises_
de Sraphin, les _Marionnettes_ o _Pyrame et Thisb_ attira longtemps
la foule, le _Caveau_, le concert du _Sauvage_, etc.

Les cafs du Palais-Royal sont demeurs longtemps frquents et
plusieurs ont gard une renomme dans l'histoire: tels le caf de Foy,
rendez-vous des promeneurs aristocratiques, o le garde Pris tua le
conventionnel Lepelletier de Saint-Fargeau; le caf Lemblin, frquent
sous la Restauration par les officiers bonapartistes en demi-solde
et o tant de duels furent dcids; le caf de Valois, rendez-vous
des royalistes; le caf Borel, o on coutait un ventriloque; le caf
des Mille-Colonnes, dont les glaces habilement disposes rappelaient
 l'infini les douze colonnes de cristal, et le caf du Mont
Saint-Bernard, o le hasard avait fait asseoir Henriot, courbatur
moralement et un peu las aussi de sa longue marche pdestre, en
quittant la maison de sant du docteur Dubuisson.

Le caf du Mont Saint-Bernard tait agenc un peu comme nos cabarets
artistiques et nos tavernes dcoratives. Des grottes, des pans de
rocs, des cabanes, des routes et des prcipices y taient figurs.
On y tait servi pas des garons costums en montagnards italiens
ou suisses. Des abris, simulant des excavations dans la montagne,
permettaient aux consommateurs de s'isoler, sans perdre le coup d'oeil
gnral, en mme temps qu'ils pouvaient suivre sur une petite scne,
dispose au fond du caf, les grimaces et les contorsions de deux ou
trois pitres, dont les exercices acrobatiques coupaient les morceaux
jous par un orchestre de quatre musiciens.

Henriot cherchait une table libre et parcourait l'un des sentiers
cachs de ce caf alpestre, quand, passant devant une des grottes, il
aperut un homme et une femme qui firent un mouvement en le voyant:

--C'est le colonel Henriot!

--Le major Marcel!...

Ces deux exclamations se croisrent, on se reconnut, on se serra la
main.

Marcel invita Henriot  s'asseoir  sa table et lui prsenta sa femme
Rene.

Henriot tait venu par dsoeuvrement au Palais-Royal. Rien ne l'y avait
entran que le dsir d'chapper, dans le tumulte et dans la foule,
aux reproches de sa conscience et aux bourdonnements de l'anxit.
Il connaissait depuis longtemps le major Marcel, et aussi Rene,
dont madame Sans-Gne et ce bon La Violette lui avaient cont les
aventures; il n'avait aucune raison pour ne pas accepter l'invitation
faite cordialement.

Il s'assit donc  leur table.

On changea divers propos indiffrents tout en donnant un coup d'oeil
 une scne burlesque joue par deux comiques sur le petit thtre du
fond.

L'un des deux pitres, costum en Anglais comique, avec pantalon de
nankin, habit bleu  boutons d'or, gilet rouge et chapeau jauntre 
longs poils, imitait dans la perfection le ridicule insulaire dont
la salle s'gayait. De grands favoris filasse lui pendaient le long
des joues. Il les tortillait en accomplissant ses gambades et ses
contorsions.

Les trois consommateurs ne prenaient qu'un mdiocre plaisir  ce
spectacle.

Tous trois semblaient absorbs. Ils ne riaient que du bord des lvres.
La tristesse tait au fond des yeux de Rene; Marcel et Henriot avaient
dans le regard de l'inquitude, et, si leurs corps se trouvaient
rellement attabls  l'un des guridons du Mont Saint-Bernard, leur
me tait ailleurs.

A un moment Marcel tira sa montre et la consulta.

--Oh! ne t'en va pas encore! il n'est pas l'heure que tu m'as dite!...
supplia Rene retenant son amant.

--J'ai encore un quart d'heure, ma chre!... puis il faudra, tu le
sais, que j'aille retrouver mes amis...

Un clair de frayeur dans le regard, un geste de vague supplication
montrrent que Rene, inquite, se rsignait et comptait en soupirant
les minutes.

--Cette journe a t bien courte et bien longue pour moi!... murmura
Rene  l'oreille de Marcel, bien longue parce que tu m'as laisse
seule si longtemps, bien courte puisque tu me dis que peut-tre je
serai plusieurs jours sans te revoir...

--Oui... oui! fit Marcel impatient, cherchant  arrter une confidence
possible, une indiscrtion  prvoir...

--C'est triste ce voyage dont tu ne veux pas me dire le but, ni la
dure, reprit Rene insistant. Elle parlait cette fois assez haut pour
que Henriot entendt. Sais-tu bien, ajouta-t-elle, que je pourrais tre
jalouse!...

--Folle que tu es! dit Marcel lui prenant la main pour la calmer et
peut-tre pour l'engager  se taire, en prsence d'Henriot.

Mais les femmes ont la curiosit tenace, et les recommandations du
silence ne font qu'exciter leur verve causeuse.

Rene, avec vivacit, reprit:

--Qu'est-ce qu'il peut vouloir encore te dire, la nuit, ce gnral
Malet... avec lequel tu as pass toute la journe!...

Marcel serra nergiquement la main de Rene:

--Tais-toi!... tais-toi! je t'en prie! dit-il vivement, en accompagnant
son mouvement d'un coup d'oeil mcontent.

Rene se recula d'un air boudeur.

Henriot avait entendu.

--Vous connaissez le gnral Malet? demanda-t-il  Marcel.

--Oui... un peu... dit celui-ci, visiblement contrari de la question.

--Je le connais aussi, reprit Henriot, sans affectation... j'ai mme
t le visiter aujourd'hui dans la maison de sant o il est gard...

--Vous?... Mais j'y pense, dit tout  coup Marcel baissant la voix,
le gnral a parl, oh! discrtement, d'un officier, du service de la
place, avec lequel il tait en relation... serait-ce vous?...

--Ce doit tre moi, rpondit tranquillement Henriot.

--Alors vous tes des ntres?...

--Oui et non... dit vasivement le colonel.

Cette rponse ne parut pas satisfaire entirement Marcel. Il ne
savait pas de quels lments Malet disposait dans l'arme; or, tous
les conjurs taient inconnus les uns des autres, sauf les cinq
personnages qui s'taient trouvs rassembls dans la journe mme chez
Malet. Le gnral leur faisait croire qu'il disposait de ressources
considrables, de partisans nombreux dissmins dans tous les rangs
sociaux, principalement dans l'arme: Marcel ne douta plus qu'Henriot
ayant eu, le jour mme, une entrevue avec Malet, ne ft comme lui entr
dans la conspiration. L'attitude prudente et les paroles rserves
d'Henriot n'taient point pour lui ter ce soupon.

Il rsolut de savoir aussitt  quoi s'en tenir.

Tirant de sa poche le fragment de la lettre dchire par Camagno et qui
devait servir aux conspirateurs de signe de ralliement, il le prsenta
 Henriot, en lui disant:

--Vous connaissez cela?...

Henriot regarda le morceau de papier, sans paratre frapp par
ce signe. videmment il n'tait pas dans le secret. Marcel, trs
contrari, remit le fragment dans sa poche, sans mot dire.

Mais Henriot tout  coup s'cria:

--Attendez donc!... ce bout de papier dchir que vous me prsentez
l... est-ce qu'il ne viendrait pas...

Et sans achever sa pense, il sortit  son tour la lettre de Camagno,
ramasse chez Malet, et, la tendant  Marcel tout  fait surpris:

--On dirait que ce bout de papier provient de cette lettre... regardez
donc! dit-il.

--En effet! murmura Marcel... comment avez-vous donc ce papier?

--Je l'ai trouv dans le couloir, chez le gnral Malet... Je
supposais qu'il n'avait aucune importance... cependant je l'avais
conserv de peur qu'il ne tombt sous des yeux indiscrets... car si le
fragment dchir est blanc, l'autre moiti de la lettre est couverte
d'criture... voyez plutt!...

Et machinalement, comme pour rapprocher les deux fragments et vrifier
la dchirure, Henriot, fixant son regard, parcourait la page crite...

A peine avait-il lu quelques mots, qu'il tressaillit, et faisant un
mouvement comme pour froisser la lettre, il murmura, en regardant
secrtement Marcel stupfait:

--C'est grave! dit-il.

--Quoi donc?... que venez-vous d'apprendre, colonel?... C'est une
lettre de Malet?...

--Non!... un brouillon sans doute... une initiale pour signature...

--Et qu'y a-t-il donc d'crit? vous m'effrayez!... puis-je voir?...

--Lisez! dit Henriot. Puisque vous connaissez le gnral Malet,
vous devinerez peut-tre l'entier de cette lettre... peut-tre vous
trouverez-vous au courant du secret qu'elle rvle...

--Donnez! dit froidement Marcel.

Il prit la lettre que lui tendait Henriot, et voici ce qu'il lut:

    Trs cher Ximens,

    Tout dcidment prend bonne tournure; si, comme nous l'esprons,
    Malet se dcide  profiter des circonstances favorables, plus
    que jamais Jupiter-Scapin, comme l'a si bien baptis ce cher de
    Pradt, est embourb dans les marcages de la Pologne, dans les
    terres inondes de la Moscovie. Il ne sera pas de sitt ici.
    L'Impratrice, au premier tapage, s'enfuira  la cour de papa.
    Le roi de Rome ne sera pas un obstacle. Un gentilhomme fort
    intelligent et dvou, M. de Maubreuil, s'offre  lui servir de
    prcepteur. Entre ses mains, le prtendu roi de Rome ne nous
    donnera pas longtemps d'inquitude.

    Votre gnral Malet est un niais. Il nous est facile de le
    jouer. Continuez  tout promettre, engagez le roi, mais les
    parlements,--ils ont parfois du bon, n'ayant rien promis, rien
    enregistr, rien autoris,--feront bonne justice de tous ces
    misrables impnitents ou soi-disant repentants. Tous ceux qui
    demanderont des garanties seront pendus, on exilera les autres.
    Quant  nous, n'ayons aucune crainte: j'aurai la charge de grand
    cuyer, dont le prince de Lambege a promis la dmission; Fouch
    sera fait premier ministre, le roi lui a promis cette place bien
    due  son intelligence,  d'autres considrations minentes. Pour
    vous, un vch, celui de Mirepoix ou d'Auch, sera mis  votre
    disposition, avec cent mille francs pour balayer vos dettes. Le
    roi Ferdinand VII, rtabli sur son trne, contribuera aussi, sans
    doute,  vous rcompenser de vos loyaux services, mais Ferdinand
    n'est pas riche et je vous conseille de rester en France, o
    l'piscopat est lucratif et sr.

    Quant au sieur Malet, attendu qu'il est bon gentilhomme et qu'il
    va rendre un grand service  Sa Majest et  la France, il sera
    maintenu dans son grade de marchal de camp, avec le brevet de
    commandeur de Saint-Louis, une pension de mille louis reversible
    par moiti sur sa femme. Mais, si au lieu de servir fidlement
    lui aussi veut des exigences, s'il s'avisait de persister dans
    ces sottises rpublicaines dont il fait volontiers parade et qui
    ne sont bonnes qu' lui attirer les sympathies de la plbe, on
    l'enverra pourrir  Pierre-Encise ou au chteau d'If. Du reste,
    promettez tout, acceptez tout, ne refusez rien de ce que vous
    demanderont Malet et ses affids, faites-leur croire mme qu'on les
    laisserait travailler pour la Rpublique, Mgr de Clermont-Tonnerre
    prtend que ce n'est pas pch vniel que de combattre les jacobins
    avec leurs propres armes.

    Agissez donc et poussez votre Malet. Jamais l'heure ne sera plus
    propice.

    T...

--C'est sign d'un T... Qui peut ainsi crire cela? demanda Henriot.

--T... Talleyrand, parbleu! oh! le double tratre... Mais, colonel,
vous plairait-il que nous allions faire un tour de promenade dans
le jardin?... ce papier renferme des choses trop graves pour que
nous n'changions pas nos ides... Rene nous attendra un instant en
regardant le spectacle...

--Je vous suis, dit Henriot, trs impressionn.

Quand ils furent seuls sous les marronniers, Marcel dit avec un accent
douloureux:

--Ainsi Malet conspire avec les royalistes!... le saviez-vous, colonel?

--Je ne savais rien des projets du gnral Malet... Je connaissais ses
griefs contre les ministres qui le tenaient en prison, sa haine mme
contre l'Empereur auquel il reprochait le 18 brumaire, le couronnement,
son pouvoir absolu... mais j'ignorais, je vous le jure, qu'il ft 
la tte d'un complot tout organis, tout prt  clater, comme cette
lettre l'indique...

--Et un complot avec Talleyrand, avec Fouch, avec Clermont-Tonnerre,
avec tous les suppts du fanatisme, de l'intolrance, qui voudraient
nous ramener, avec leur roi, le rgime de la fodalit... Ah! c'est
infme!... Et moi qui pensais servir, en m'alliant  Malet, la cause
sacre de l'indpendance des nations et prparer l'avnement de la
fdration des tats europens!...

--Le gnral Malet ne souponne peut-tre pas que les royalistes le
prennent pour instrument...

--Il devrait s'en douter! De qui s'entoure-t-il? de Lafon, un abb;
de Boutreux, un chapp de sminaire; les Polignac sont ses amis; qui
a-t-il mis au premier rang de sa commission provisoire? Alexis de
Noailles, Montmorency, deux ducs, deux reprsentants incorrigibles
de l'ancien rgime... Cette lettre, tombe de la poche d'un convive,
achve de dissiper mon illusion... J'avais fait un rve... je m'veille
brusquement!... Je vous laisse libre, colonel, de continuer  suivre
Malet; moi, je me spare de lui...

--Mais je n'avais nullement l'intention de le seconder dans ses
projets... je le lui ai dclar  lui-mme aujourd'hui...

--Ah! vraiment?... Alors ce soir... cette nuit... vous ne saviez
rien?...

--Rien du tout... Le gnral ne m'a mis au courant que d'une chose...
son projet de quitter, cette nuit probablement, la maison de sant o
il est dtenu...

--Il ne vous a pas dit ce qu'il comptait faire, une fois vad?

--Non... je ne saurai que ce que vous voudrez bien m'apprendre, car
vous paraissez tre fort inform des desseins de Malet...

--Il vaut mieux pour vous, colonel, que vous gardiez votre
ignorance... Vous ne tenez plus  servir les royalistes,  renouer en
France l'odieux pouvoir royal?...

--Non... je ne veux mme pas, en ce moment o il combat pour la France
devant Moscou, entreprendre quoi que ce soit contre Napolon...

--Ceci vous regarde, mais, croyez-moi, allons retrouver Rene qui doit
s'impatienter en notre absence et ne nous mlons en aucune faon des
entreprises de Malet... Laissons-le, avec son moine, conspirer pour
nous ramener les Bourbons...  la fois dupe et complice des Talleyrand
et des Fouch... Venez, colonel, ni vous, ni moi ne devons tre les
jouets de ces fourbes aux mains desquels Malet n'est qu'un misrable
pantin dont ils tiennent la ficelle... ils le font ainsi mouvoir dans
l'ombre, mais, s'il choue, ils l'trangleront au grand jour!...

Et Marcel, indign, contenant de son mieux son irritation, entrana
Henriot vers le caf du Mont Saint-Bernard.

Une grande agitation emplissait l'tablissement. On entendait des
cris, le bruit d'une querelle. Les consommateurs, en partie debout,
masquaient la petite scne, dispose au fond de la salle, et d'o
partaient des cris et des jurons.

Marcel avait dit quelques mots  l'oreille de Rene qui s'tait leve
aussitt.

--Excusez-nous, fit alors l'aide-major en tendant la main  Henriot.
Il faut que nous partions... ce que je viens d'apprendre, ajouta-t-il
 voix basse, me force  prvenir Malet qu'il n'ait plus  compter sur
moi, en aucune faon...

--Vous pouvez galement parler en mon nom... quoique je n'aie pas donn
ma parole  Malet...

--Je dirai simplement que je vous ai vu. Il devinera... Oh! brlez
ce papier qui pourrait nous compromettre inutilement, s'il venait 
s'garer encore une fois!

--Comme vous tes prudent!...

--C'est que j'ai beaucoup conspir dj, reprit en souriant Marcel,
mais pour longtemps c'est fini... Rene vient d'apprendre que son
pre adoptif, La Brise, l'ancien garde du comte de Surgres, tait
mort, lui laissant un joli petit bien dans la Mayenne... Elle devait
se rendre seule  Laval pour recueillir l'hritage... Nous irons
ensemble!... et, l-bas, en plantant nos choux et en cueillant nos
pommes, nous attendrons que l'heure sonne de la dlivrance des peuples
et de la disparition des frontires... N'est-ce pas, ma Rene?...

--Oh! que je suis heureuse! s'cria celle qui, jadis, dans les armes
de la Rpublique, s'tait nomme le _Joli Sergent_.

Et elle embrassa Marcel, certaine de n'tre point remarque au milieu
du tumulte qui allait croissant autour d'elle.

La querelle dgnrait en bataille. Les tabourets et les verres
volaient  travers la salle. Les cris redoublaient et l'on entendait la
dame du comptoir, plore, au milieu de ses petits tas de sucre, dire 
ses garons:

--Allez donc chercher la garde!

--Partons! Partons! dit vivement Marcel  sa compagne. Les choses
peuvent se gter, et je n'ai pas le droit  l'heure prsente de
me trouver fourr, malgr moi, dans une bagarre... j'ai le devoir
d'avertir de mon abstention qui vous savez... Adieu, colonel Henriot!...

--Adieu!... Au revoir plutt!... car on vous reverra un jour ou
l'autre?...

--Je resterai  la campagne, perdu, oubli, paisible, mais
non indiffrent... jusqu'au jour o la Rpublique universelle
m'appellera!... Allons!... viens, Rene!...

Et tous deux sortirent du caf du Mont Saint-Bernard, o le tapage
et le dsordre avaient attir au fond, vers la scne, tous les
consommateurs.

Henriot s'tait lui aussi rapproch, dsireux de connatre la cause de
cette rixe.

Il poussa tout  coup ce cri:

--Mais c'est La Violette!...

Il venait d'apercevoir entour de gens le poussant, le tirant,
cherchant  lui arracher un homme qu'il tenait serr  la gorge, en
passe d'tre trangl, l'ancien tambour-major des grenadiers, son
prcepteur  l'arme de Rhin-et-Moselle, son sauveur, lorsqu'il tait
prisonnier  Dantzig, le factotum dvou de la marchale Lefebvre. Que
faisait-il dans cette bagarre?

La Violette, en reconnaissant la voix d'Henriot, lcha l'homme qu'il
retenait, et fit un pas pour s'avancer vers son lve, qu'il n'avait
pas vu depuis la journe du mariage interrompu au chteau de Combault.

Le prisonnier, dgag, voulut se relever et s'enfuir.

Mais La Violette, de sa poigne solide, le saisit par un pan de sa
souquenille.

C'tait l'un des pitres de la farce qu'on venait de reprsenter,
l'homme qui faisait l'Anglais si ridicule.

Il se trouvait dans un piteux tat. L'un de ses favoris en filasse
avait t arrach. L'autre pendait tout dfris. Son chapeau caboss
avait roul  terre, son gilet rouge tait dgraf. Dans sa lutte avec
La Violette, sa perruque s'tait dcroche. Il apparaissait, tremblant
de peur, sous son fard.

Dcoiff, avec sa face rase, il montra sa vritable physionomie.

Tous les assistants et Henriot lui-mme ne purent s'empcher d'tre
frapps par la ressemblance extraordinaire de ce queue-rouge avec
Napolon.

--Mais c'est l'Empereur!... cria-t-on autour de lui.

--Oui, ce coquin se permet encore de voler  notre Empereur son auguste
visage! dit La Violette avec une indignation comique, et comme prenant
 tmoin le cercle des spectateurs qui avait paru blmer sa violence
et vouloir lui ter des mains le pitre qu'il maltraitait. Si encore il
n'avait vol que cela!...

--Moi pas voleur!... Moi artiste!... Moi, Samuel Walter, sujet
britannique!... clamait le faux Napolon cherchant  se dgager de
l'treinte de La Violette, et qutant un appui parmi l'assistance.

--Tu es un voleur!... reprit avec force l'ex-tambour-major;
imaginez-vous, mon colonel, fit-il en s'adressant  Henriot, comme s'il
tait le seul dans cette foule de pkins qui mritt une explication,
que j'avais recueilli ce chimpanz-l, une nuit, au chteau de
Combault...

--Assis!... assis!... criaient les spectateurs loigns, qui voulaient
voir, tandis que les premiers rangs et l'auditoire improvis, s'amusant
fort  cet intermde non prvu au programme, se serraient, impatients
d'entendre la suite.

Sans se laisser intimider par les cris, par les lazzis, La Violette
continua:

--En faisant ma ronde je trouve donc ce particulier, qui rdait dans le
parc... il veut faire le mchant... je l'envoie d'un coup de pied je
ne sais pas o..., mais a avait port!... je l'entends qui geint...
je le ramasse... je ne lui en voulais pas autrement, je l'emmne...
je le soigne... Bref! il se remet sur ses pattes. Savez-vous ce qu'il
fait, le gredin, pour me payer mon hospitalit?... il dcampe un beau
jour en m'emportant des habits, un peu d'argent, et ma belle croix
d'honneur que m'a donne l'Empereur!... Il tait parti sans me laisser
son adresse. Heureusement l'un des cochers de la marchale m'avait dit
l'avoir aperu de ces cts-ci, au Palais-Royal... Alors, je me suis
mis  battre tous les musicos du quartier... J'ai retrouv mon gaillard
ici... je n'ai pas pu m'empcher de lui mettre le grappin dessus... et
voil toute l'histoire, mon colonel!...

L'auditoire riait de plus belle. Tout  coup un mouvement se produisit
vers la porte.

On entendit un bruit de pas cadencs, puis un maniement d'armes.

Quatre hommes conduits par un caporal, qu'il avait t requrir au
poste voisin, apparurent. Le caporal dit  Sam Walter:

--Suivez-nous!... et plus vite que cela!...

On l'escorta, tout frissonnant, entre les quatre gardes.

--Vous tes le plaignant... venez avec nous au poste! fit le caporal se
tournant vers La Violette.

Les quatre hommes, emmenant leur prise, s'loignrent. La Violette
marchait derrire, expliquant son affaire au caporal.

Quand on fut dans le jardin, Henriot, qui de loin avait suivi la petite
troupe, se rapprocha du caporal. Il se nomma:

--Laissez aller cet homme, j'ai besoin de l'interroger, dit-il; s'il y
a lieu, moi et La Violette nous suffirons  vous le ramener.

Le caporal hsita un instant, mais le grade de colonel lui en imposait
normment; il se contenta de demander  La Violette:

--Retirez-vous votre plainte?

--Je la retire! dit majestueusement le tambour-major sur un signe
d'Henriot.

--Alors! grenadiers, demi-tour! commanda le caporal  ses hommes.

Et les cinq bourgeois, aprs avoir pivot, se dirigrent au pas, sans
grand soin de cadencer le pas et de marcher deux par deux, vers un
estaminet voisin, o ils s'engouffrrent avec leurs armes et leurs
bonnets  poils, profitant de l'occasion pour dboucher quelques
canettes de bire, avec des chauds.

Sam Walter demeura, tout frissonnant, entre La Violette, prt  lui
poser sa forte main sur l'paule s'il faisait mine de s'enfuir, et
Henriot fixant sur lui un regard inquisiteur.

--Cet homme t'a donc vol? demanda Henriot  La Violette. Et tu
l'avais recueilli chez toi, l-bas, au chteau?

--J'avais fait cette btise, mon colonel, rpondit avec humilit La
Violette. Que voulez-vous, on est faible!... je lui avais administr
une correction srieuse, l'ayant surpris qui rdait dans le parc, j'ai
eu piti de lui... j'ai voulu rparer un peu son individu que j'avais
endommag... Au fond, je ne lui en voulais plus... j'avais tap un
peu fort... et voil comment monsieur est devenu mon hte et a pu me
voler... Oh! brigand! tu me rendras ma croix ou je me paierai sur ta
peau!...

Et La Violette ponctua sa phrase d'une bourrade qui fit ployer sur les
genoux Sam, fort inquiet de cette reddition de compte dont il lui tait
parl, la nuit, dans le jardin dsert.

--Un bienfait est souvent perdu! mon pauvre La Violette, reprit
Henriot, mais tu ne m'as pas fait connatre comment ce drle se
trouvait, la nuit, dans le parc de Combault? Qu'y venait-il faire?...

--Cela je l'ignore, mon colonel... j'ai suppos qu'il tait venu pour
courtiser une des filles de cuisine de la marchale... C'est du moins
ce qu'il m'a racont... Mais j'ai souponn depuis qu'il mentait...

--Qui t'a donn cette ide?

--Imaginez-vous, mon colonel, que quelques jours aprs l'entre de ce
chinois-l sous mon toit, Thomas, l'aide-jardinier, en retirant les
feuilles mortes tombes dans la pice d'eau et obstruant la petite
rivire, a ramen avec son rteau une dfroque singulire... Il y avait
une redingote grise, un uniforme de chasseur, un petit chapeau... On
aurait dit, rvrence parler, que notre Empereur avait pris un bain
dans la pice d'eau et que, surpris, il y avait oubli ses habits...

--C'est trange!... et t'es-tu expliqu la provenance de ces vtements
semblables  ceux de l'Empereur?...

--En aucune faon... j'allais demander  ce particulier s'il savait
quelque chose l-dessus, mais,  la premire nouvelle de la trouvaille,
il avait dcamp m'emportant ce que vous savez...

--Il y a donc un rapport entre ce costume imprial et la prsence
de cet homme dans le parc, la nuit mme o l'Empereur se trouvait 
Combault?... souponnes-tu ce qui peut l'avoir attir?...

--Non... mon colonel... pourtant, j'avais remarqu dj  Combault,
malgr le bandeau qui lui couvrait la moiti du visage, combien ce
paltoquet-l se permettait de ressembler  Sa Majest...

--C'est extraordinaire, en effet, cette ressemblance!...

--Tout  l'heure, le reconnaissant dans ce bastringue, j'ai saut
dessus... oh! a, c'tait plus fort que moi!... impossible de me
retenir... je suis tomb comme un obus au milieu des saltimbanques...
en allongeant le bras dans le tas, la perruque de ce pierrot m'est
reste dans la main... j'ai recul de surprise, mon colonel!... Vrai!
a ne devrait pas tre tolr par la police de ressembler comme cela 
l'Empereur...

Henriot rflchissait profondment. Une lueur commenait  poindre en
lui, clairant des vnements tnbreux.

--Tu es un voleur? dit-il en regardant svrement Sam Walter...

--Je suis sujet anglais!... balbutia le grime.

--L'un n'empche pas l'autre!... grommela La Violette.

--Nos lois punissent les voleurs, qu'ils soient Anglais ou Franais,
reprit Henriot. Je t'ai soustrait pour un instant  ces braves gardes
nationaux t'emmenant au poste, mais il suffit de moi et de La Violette
que voici, dont tu connais la poigne, pour te conduire au poste... De
l tu feras connaissance avec les prisons de France...

--Je les connais!... elles se ressemblent toutes, les prisons!...
murmura Sam.

--Veux-tu les viter?...

--Que faut-il faire? demanda hardiment l'agent de Maubreuil. Vous me
tenez, gentleman, vous pouvez faire de moi ce qu'il vous plaira... Si
a n'est pas trop difficile, pour que vous me lchiez, je vous promets
d'excuter vos ordres...

--Soit, dit Henriot. Nous allons voir... Eh bien! fais-moi savoir le
motif de ta prsence dans le parc de Combault?...

--Vous ne demandez que cela?... dit Sam joyeusement.

Il s'attendait  une ranon plus pnible.

--Fais attention de ne pas me tromper!

--Pourquoi mentirais-je  Son Honneur? je n'ai aucune crainte  dire la
vrit... Une seule chose peut m'effrayer, c'est que Votre Honneur ne
voudra pas croire  mon explication...

--Parle toujours, nous verrons aprs!

--C'est que la chose est si simple, si peu importante... Votre Honneur
a promis quand mme de me laisser aller aprs...

--Je te confirme cette promesse... confesse-toi!...

--Il faut que Votre Honneur sache d'abord que j'tais au service, en
Angleterre, d'un personnage... un gnral qui tait quelque chose aussi
comme diplomate, ambassadeur...

--Franais?

--Non, Autrichien...

--Ah! et le nom de ce militaire-ambassadeur?...

--Le comte de Neipperg.

Henriot poussa un cri touff et porta la main  sa poitrine.

Neipperg!... son pre! Comme un fantme, la physionomie du
fonctionnaire autrichien  Dantzig lui rvlant sa naissance et
l'engageant  quitter le drapeau de la France se dressait devant lui.
Certes, il se sentait libre de tous devoirs envers M. de Neipperg qui
ne l'avait ni lev, ni aim, et dont tout le sparait. Son vrai pre,
c'tait le marchal Lefebvre qui l'avait accueilli enfant, qui avait
fait de lui un homme, un soldat, un Franais; et sa famille, c'tait
la bonne Catherine Lefebvre, le brave La Violette, Alice enfin...
Il n'avait rien  se reprocher  l'gard de M. de Neipperg, mais 
l'vocation de son nom, la vision du diplomate lui ouvrant tout 
coup ses bras, dans cette ville prussienne o il allait tre fusill,
troublait douloureusement Henriot.

Il matrisa cependant son motion et demanda  Sam quel rapport il
pouvait y avoir entre M. de Neipperg et sa prsence dans le chteau du
marchal Lefebvre.

Sam expliqua alors avec une sincrit visible le genre de services
qu'exigeait de lui M. de Neipperg, utilisant sa ressemblance avec
Napolon pour satisfaire une haine singulire et une vengeance
excentrique. Il narra le dguisement qu'il devait endosser pour que la
ressemblance ft alors complte et les coups de pied ignominieux qu'il
recevait comme sosie imprial.

--C'tait frappant! dit La Violette  mi-voix.

--Arrive au fait, reprit Henriot, car je ne vois aucun lien entre les
coups de pied, ce dguisement, et le chteau de Combault...

--Voici, Votre Honneur!... M. de Neipperg avait fait la connaissance
d'un gentilhomme franais... M. de Maubreuil...

--Lui! s'cria Henriot surpris. Tu connais M. de Maubreuil!...

--J'ai eu l'honneur d'tre au service de M. le comte... c'est lui-mme
qui m'a envoy au chteau...

--En effet... il s'y trouvait... et c'est lui qui t'a command de
reprendre ton dguisement peut-tre?... Ah ! est-ce que M. de
Maubreuil aimait, comme ton autre matre,  donner des coups de pied 
Napolon en effigie?...

--Non!... M. de Maubreuil ne s'amusait pas  cela... il m'avait fait
habiller, comme vous savez, dans un autre but...

--Lequel? dit Henriot d'une voix frmissante d'impatience.

--Eh bien! Votre Honneur ne me croira peut-tre pas, car c'tait
bien trange, et bien peu intressant ce que m'avait ordonn M. de
Maubreuil... je devais tout bonnement, une nuit, vtu comme Napolon,
pntrer dans le parc, m'avancer jusqu' une fentre qui serait
ouverte, et l...

--Une fentre au rez-de-chausse?... achve, misrable! dit Henriot
haletant, secouant vigoureusement Sam, de nouveau effray et ne
comprenant pas ce que ce rcit pouvait prsenter de si grave pour
motiver la violence du jeune colonel.

--Je finis, Votre Honneur!... mais ne m'tranglez pas!...

--Que comptais-tu faire, une fois devant cette fentre... Oh! ne mens
pas, sinon!...

--Quel intrt aurais-je  mentir, puisque je n'ai rien fait du
tout?... Un officier est arriv au moment o, selon les instructions de
M. de Maubreuil, je devais m'introduire dans la chambre de cette jeune
fille, et y laisser mon petit chapeau... Je n'ai pas eu le temps...
je me suis sauv tout de suite et j'ai jet dans la pice d'eau ma
dfroque inutile et peut-tre dangereuse  porter... Voil toute la
vrit, honorable gentleman!...

Henriot s'tait jet dans les bras de La Violette, pleurant, riant,
touffant.

Il murmurait dans sa joie:

--Ah! voil donc l'affreuse mprise!... La Violette, elle tait
innocente... et moi qui osais la souponner... moi qui calomniais
l'Empereur... Oh! vite, partons... Allons retrouver Alice... je veux
me mettre  ses pieds... lui demander pardon!... Crois-tu que je
l'obtiendrai?...

--Je pense que ce drle aurait bien d dgoiser tout cela  Combault,
quand je l'ai accommod d'un coup de chausson dans le parc... Enfin!
suffit!... Le mal est rparable... mon colonel, mam'zelle Alice vous
aime toujours... Elle a pleur toutes les larmes de ses yeux depuis
qu'on tait sans nouvelles de vous...

--Tu penses qu'elle me pardonnera?

--J'en suis sr... Elle me disait souvent: La Violette, que
fait-il?... je sais qu'il n'est pas parti pour l'arme... il est rest
en France... Je suis sre qu'il va revenir...

--Elle disait cela, mon Alice?...

--Oui, mon colonel, et elle en pensait encore plus long qu'elle gardait
pour elle...

--Je comprends tout,  prsent... sauf une chose: pourquoi Maubreuil
avait-il combin cette machination? Dans quel but?... oh! je le
saurai... mais pour le moment, le plus press c'est d'aller chercher
mon pardon... La Violette, peux-tu trouver des chevaux, nous allons
nous rendre  Combault sur-le-champ...

--Vous voulez courir la campagne, la nuit?... mais on ne nous laissera
pas franchir les barrires... il faut le mot d'ordre.

--Je l'ai, dit vivement Henriot.

Et, en mme temps, le souvenir du gnral Malet auquel il l'avait
confi traversa son esprit. Le remords qu'il avait dj prouv
s'accrut au souvenir de la lettre lue avec Marcel et de l'indignation
que l'ex-major avait montre en dcouvrant les esprances que les
royalistes fondaient sur Malet. Peut-tre ne s'vadait-il que pour
tenter quelque coup de main avec l'alliance des Anglais et des
migrs. Il rsolut de rparer en partie sa faute. Il n'avait plus de
motifs pour se venger de Napolon, puisque l'innocence d'Alice comme
celle de l'Empereur lui taient  prsent dmontres.

--Je veux tre revenu demain dans la matine, dit-il. Il peut se
passer  Paris des vnements graves et je dois tre  mon poste, 
l'tat-major, demain...

--Soit, mettons-nous en route, mon colonel... je sais o trouver des
chevaux... rue du Bouloi...  deux pas d'ici... Mais, c'est gal, je ne
comptais pas, en venant au Palais-Royal, passer la nuit  cheval sur
les routes! dit La Violette en hochant la tte.

--Tu reviendras... le Palais-Royal est encore l, demain et aprs...

--C'est possible... mais mon voleur pinc, je pensais retrouver des
amis... des anciens... j'en ai aperu en passant... et l'on aurait
festoy quelque peu... a ne m'arrive pas si souvent, la marchale
n'aime pas qu'on se drange!...

--La Violette, je te ferai avoir huit jours de cong, que tu passeras
si tu le veux au Palais-Royal, mais quand j'aurai revu Alice et qu'elle
m'aura pardonn!... Il faut que tu viennes avec moi  Combault, ne
serait-ce que comme tmoin de ce que tu as entendu...

--C'est compris, mon colonel. Allons chercher nos montures... Ah! et ce
paillasse-l, qu'est-ce que nous en faisons?...

--Tu vas voir!... Tenez! dit Henriot sortant deux napolons de sa
bourse, voil pour boire  ma sant...

--Vive Votre Honneur! cria Sam enthousiasm.

--Attends!... tu en auras deux autres si tu rends  ce brave soldat la
croix d'honneur que tu lui as vole...

--Je sais o elle est... Le brocanteur qui me l'a achete ne l'a pas
encore vendue... O faudra-t-il la remettre?

--Donne-nous ton adresse, dit La Violette, on peut avoir besoin de
toi!...

Sam hsita un instant, puis, rassur par les deux napolons qu'il
palpait dans son gousset:

--Je demeure rue d'Argenteuil, n 14, dit-il. Je me fie  vous,
gentlemen; ne donnez pas mon adresse!...

--Sois tranquille. Aprs-demain j'irai te porter les deux napolons
promis... et jusque-l ne te fais pas arrter, surtout!...

--Oh! j'y veillerai... Vivent Vos Honneurs! dit gaiement Samuel Walter.

--Crie plutt: Vive l'Empereur! dit La Violette; a signifie quelque
chose, ce cri-l.

Enflant ses joues, Sam lana dans la nuit, avec son accent de cabotin
forain, un retentissant: Vive l'Empereur!

--a fait toujours plaisir d'entendre crier a, hein, mon colonel? dit
La Violette portant la main  son bonnet de police.

--Oui! oui!... rpondit Henriot mu, a fait du bien!... Il y avait
longtemps que j'avais envie de le crier et que je n'osais pas!...

Alors, comme ils s'engageaient dans un passage dsert qui conduisait 
la cour des Fontaines, Henriot rpta  mi-voix, comme une incantation
magique, comme une formule sacre:

--Oh!... oui!... vive l'Empereur!... vive Napolon!...




XVIII

LA PLAINE DE GRENELLE


Malet avait pntr seul  l'tat-Major. Il montait allgrement
l'escalier. Tout lui russissait. Il n'avait plus qu' donner une
poigne de main au chef d'tat-major Doucet,  lui confirmer son grade
de gnral, et  travailler, avec le successeur du sous-chef Laborde, 
l'expdition des nouvelles instructions aux chefs de corps.

Donc une simple formalit, une prise de possession rapide et sans
obstacles prvus.

La rencontre qu'il venait de faire sur la place de ce vieux soldat,
l'ancien tambour-major de la garde, lui semblait d'excellent augure.
Les anciens troupiers de la Rpublique, les grognards de Napolon
venaient  lui. On tait dcidment las du despote et le cri: A bas le
tyran! comme  Rome, au jour de la mort de Csar, allait s'chapper de
toutes les poitrines.

Ce fut en souriant qu'il entra dans le cabinet du chef d'tat-major
Doucet.

Il lui tendit la main et lui dit:

--Gnral, je viens m'entendre avec vous pour les mesures  prendre...

Doucet, assis, paraissait hsitant. Il souponnait l'imposture.

Le sous-chef d'tat-major Laborde, trs suspect aux yeux de Malet,
parut tout  coup.

--Que faites-vous ici, monsieur? s'cria Malet, je vous avais ordonn
de vous rendre aux arrts forcs?...

--Gnral, je ne puis sortir, les troupes m'ont barr le passage, dit
Laborde, en faisant un signe d'intelligence  Doucet.

Malet surprend cette indication. Il se sent souponn, il se voit perdu.

Il veut recourir  la force qui lui a si bien russi chez Hullin. Il
porte la main  sa poche et prend un pistolet.

Mais une glace le trahit. Doucet se lve, Laborde s'lance. Tous deux
crient: Au secours! aux armes!...

Malet veut tirer, mais une ombre gante s'interpose...

Un coup de bton violent s'abat sur son bras.

Saisi vivement par une main vigoureuse, il ne peut se servir de son
pistolet.

Il est matris par une sorte de gant...

Il reconnat l'ex-tambour-major aperu dans la foule devant l'htel.

C'est La Violette qui le maintient dsarm, impuissant.

Laborde cependant a rpt son cri: Aux armes! sur le palier.

Des gendarmes accourent. Ils envahissent la pice. Ils se prcipitent
sur Malet qui, en un instant, est garrott.

--Messieurs, prenez garde, s'cria Malet, cherchant  en imposer encore
 ceux qui dmasquaient en lui le conspirateur, le faussaire, il vous
arrivera malheur, si vous me retenez... prenez garde!

--Qu'on le billonne! commanda Laborde, qui fut en cette circonstance
rempli d'nergie et montra une vive prsence d'esprit.

L'ordre est excut. Le fidle Rateau survient, attir par le tumulte.
Il veut dfendre son gnral et tire son pe. En un instant il est
saisi, li, et billonn comme son chef.

Il tait dix heures. La conspiration Malet tait termine. Elle avait
juste dur, depuis l'vasion de la maison de sant, douze heures. Le
roman d'une nuit.

Aprs une courte dlibration, Doucet, Laborde et La Violette prirent
le parti de faire paratre sur le balcon Malet et Rateau, lis,
entours de gendarmes.

--Ces hommes sont des imposteurs!... L'Empereur n'est pas mort! Votre
pre vit encore! cria Laborde.

Et La Violette, portant son bonnet de police au bout de sa canne, fit
le simulacre du commandement du roulement.

Ces soldats, rassembls sur la place Vendme, ne comprenaient pas trs
bien. Ils crirent quand mme avec ensemble: Vive l'Empereur!

Il se produisit alors dans Paris un va-et-vient trange et presque
comique. Les troupes furent renvoyes dans leurs casernes. Il y eut
des mutations dans les prisons. Les vrais ministres, Savary, Pasquier,
furent tirs de la Force; Malet, Guidal, Lahorie, les remplacrent.

Les soldats de la garde de Paris et les hommes de la 10e cohorte
regagnrent avec docilit leurs casernements, commentant ces alles et
venues, ces ordres contradictoires, et se demandant si, cette fois, on
ne les abusait point, et souponnant une conspiration, un coup d'tat
dans les nouvelles arrestations qui se produisaient.

Le colonel Rabbe fut surpris par ce revirement comme il l'avait t
par la nouvelle de la mort de l'Empereur. Il n'avait pas encore eu le
temps de finir de s'habiller pour rejoindre ses hommes: Qu'avez-vous
donc fait, colonel Rabbe? lui dit Doucet, et comment avez-vous pu, sans
un ordre de la place, envoyer vos compagnies se promener  droite et
 gauche? Rabbe ne put que confesser qu'il avait perdu la tte en
apprenant la mort de l'Empereur.

Guidal et Lahorie se laissrent arrter sans rsistance. Tous deux
croyaient  la ralit du pouvoir de Malet, issu d'un snatus-consulte.
Lahorie se faisait prendre mesure d'un habit de crmonie, et Guidal
djeunait tranquillement au restaurant quand on les empoigna. Ils
s'taient crus ministres rguliers. Ils avaient conspir sans le
savoir. Aussi n'avaient-ils pris aucune prcaution, tent aucune
action. Les soldats de Lahorie n'avaient pas de pierres  leurs fusils;
des morceaux de bois, comme  l'exercice, tenaient lieu de l'amorce.

Boutreux et le Corse Bocchiampe furent arrts sans difficult.

A midi tout tait fini. Le rideau tait tir sur cette farce mouvante.
Comme  la fin d'une ferie, acteurs et spectateurs se demandaient
comment on avait pu tre dupe d'une semblable illusion.

Cambacrs se rendit aussitt au palais de Saint-Cloud. Il apprit 
l'Impratrice la conspiration et son rapide dnouement.

Marie-Louise se montra fort peu mue. Elle se disposait 
monter  cheval, et parut contrarie seulement de la visite de
l'archichancelier, qui retardait sa promenade.

--Eh bien, monsieur, dit-elle d'un ton calme, qu'auraient pu faire de
moi vos conjurs, de moi, la fille de l'empereur d'Autriche?

Et elle congdia Cambacrs, sans paratre attacher aucune importance
aux vnements qu'il lui annonait.

L'apathie de Marie-Louise ici pouvait n'tre qu'une feinte. Elle tait
peut-tre, sinon dans le secret de la conspiration, du moins avertie
que quelque chose se tramait contre son mari.

La dsaffection qu'elle tmoignait dj s'accrut d'un certain mpris
pour ce trne imprial, que des inconnus, vads de prisons, avaient pu
mettre un instant en pril.

Le comte Frochot paya par la suite d'une rvocation justifie la
crdulit avec laquelle il avait accueilli la nouvelle de la mort de
l'Empereur, et le zle qu'il avait mis  faire prparer un salon 
l'Htel de Ville pour la sance du nouveau gouvernement.

Il eut beau s'crier quand on lui rvla l'imposture de Malet et la
fausset du bruit de la mort de Napolon: Je me disais bien qu'un si
grand homme ne pouvait mourir! Il fut destitu.

Les conjurs, leurs complices, et aussi les militaires, coupables
surtout d'avoir obi trop passivement  des ordres hirarchiques qu'ils
croyaient rguliers, furent dfrs le 27 octobre  un conseil de
guerre.

La commission charge de juger les accuss, au nombre de vingt-quatre,
fut ainsi compose: comte Dejean, grand officier de l'Empire, premier
inspecteur gnral du gnie, prsident; le gnral de brigade baron
Deriot, le gnral baron Henry, le colonel Gneval, le colonel Moncey,
le major Thibault, juges; le capitaine Delon, rapporteur.

La sance s'ouvrit  sept heures du matin. A quatre heures du matin,
l'arrt fut rendu.

Malet eut une attitude trs ferme, prenant tout sur lui, assumant
toutes les charges, revendiquant toutes les responsabilits.

Le rapporteur eut cette interruption qui montre le sang-froid de Malet
devant ses juges: Je prie monsieur le prsident d'imposer silence 
Malet qui dicte les rponses  tous les accuss.

Malet s'tait cri, au cours de l'interrogatoire de Soulier:

--J'ai pris tous les moyens pour prouver que j'agissais d'aprs des
ordres suprieurs; je crois que Soulier devait obir comme il l'a fait.
C'est moi qui ai mis M. le commandant dans l'erreur, j'ai us pour cela
de tous mes soins, comme ma dposition le constate.

Il eut au cours de son interrogatoire une rponse mmorable.

--Ces officiers sont innocents, dit-il;  leurs yeux j'obissais  des
ordres suprieurs, ils ont d excuter les miens.

--Quels taient donc vos complices, dans cela? demanda imprudemment le
prsident.

--La France entire! vous-mme, monsieur, vous tous, mes juges, si
j'avais russi!

A l'unanimit furent condamns, comme coupables de crime contre
la sret de l'tat, d'attentat dont le but tait de dtruire le
gouvernement et l'ordre de successibilit au trne, et d'excitation
aux citoyens, aux habitants  s'armer,  la peine de mort et  la
confiscation des biens: Malet, Lahorie, Guidal, gnraux; Soulier, chef
de bataillon; Steenhover, Piquerel, Borderieux, capitaines; Lepars,
Fessart, Rgnier, Bleumont, lieutenants; Lefvre, sous-lieutenant;
Rateau, caporal.

A la majorit de six voix contre une, Rabbe, colonel,  la mme peine.

A la majorit de cinq voix contre deux, Bocchiampe,  la mme peine.

Furent acquitts: Girard, Rouff, capitaines; Lebas, Prevost,
lieutenants; Gomont, dit Saint-Charles, sous-lieutenant; Viallavieilhe,
Caron, Limozin, adjudants sous-officiers; Dulin et Caumette,
sergents-majors.

Malet, Rabbe, Soulier, Piquerel, Borderieux, qui taient dcors,
furent exclus sance tenante de la Lgion d'honneur.

Le jugement fut excut le 29 octobre,  quatre heures du soir, dans la
plaine de Grenelle.

Le colonel Rabbe et le caporal Rateau obtinrent un sursis et virent
leur peine commue.

Vers trois heures de l'aprs-midi, sur la place de l'Abbaye, o des
gendarmes  pied,  cheval, et un demi-escadron de dragons taient
rangs en bataille, sept fiacres vinrent s'aligner.

Les portes de la prison s'ouvrirent et les condamns furent conduits
deux par deux dans les fiacres. Ils furent placs au fond ainsi; dans
chaque voiture, deux gendarmes se tenaient sur la banquette de devant.

Le lugubre convoi se mit en route par les rues Sainte-Marguerite
(aujourd'hui rue Gozlin), Tavanne, Grenelle-Saint-Germain, les
Invalides, l'avenue La Motte-Piquet; il longea l'cole militaire,
traversa le Champ de Mars et passa  l'endroit o avait t fusill
Baboeuf.

Durant le trajet, Malet, plac dans le premier fiacre avec Lahorie, lui
dit simplement:

--Gnral, c'est votre indcision qui nous a mis ici!

Le reproche n'tait qu'en partie fond. Si Malet avait prvenu Lahorie
qu'il n'tait qu'un ministre d'insurrection, celui-ci et agi plus
srieusement qu'il ne l'a fait. Il se croyait fonctionnaire rgulier,
stable; de l son temps perdu  essayer des vtements et  lancer des
invitations  dner.

Trs ferme, trs hroque fut Malet jusqu'au dernier moment. Il y eut
mme de la pose et de l'emphase thtrale dans ses dernires paroles:

--Jeunes gens, souvenez-vous du 23 octobre! dit-il en apercevant un
groupe d'tudiants.

Devant l'cole militaire, il salua en criant par la portire:

--Soldats! je tombe, mais je ne suis pas le dernier des Romains!

Un cordon de troupes contenait les curieux. Quand les voitures
dbouchrent de la barrire de Grenelle, on cria: A bas les chapeaux!
Chacun se dcouvrit: c'est l'usage devant les supplicis; on salue
la mort qui passe et prside. A moins que ce ne soit seulement la
curiosit qui fasse pousser aux spectateurs des premiers rangs ce cri
forant les mieux placs  se dcouvrir, pour leur permettre de mieux
voir.

Il tombait une pluie fine et froide. La foule s'claircit, les
guinguettes qui avoisinaient l'cole militaire et la barrire se
remplirent. Toutes les fentres furent occupes.

Les voitures s'tant arrtes dans le carr, les tambours battirent aux
champs. Les condamns marchrent d'un pas ferme, pour la plupart, 
l'endroit dsign pour l'excution.

Malet tait le premier; le pauvre Corse Bocchiampe, fourr dans cette
passe, sans qu'il y et la moindre volont de sa part, tranait la
jambe le dernier. Il rclamait un prtre.

Quelques-uns de ces malheureux parlrent en cette minute affreuse.

--Ma pauvre famille! mes pauvres enfants! sanglotait Soulier.

--Quelqu'un d'entre vous pourrait-il me faire l'amiti de me dire
pourquoi on me fusille? demanda tranquillement Piquerel s'adressant aux
soldats du peloton.

--Misrable! criait Guidal au capitaine rapporteur Delon s'approchant
pour lire la sentence, les trois quarts de ceux que tu as fait
condamner sont innocents, tu le sais bien!

--Monsieur le gendarme, disait au garde qui le tenait par le bras
Bocchiampe, j'avais demand un confesseur.

--Je suis n sous les drapeaux, j'ai toujours t dvou  l'Empereur,
moi... Pourquoi me fusilles-tu? Vive l'Empereur! s'criait Borderieux.

--Ton Empereur! lui dit Lahorie se tournant vers lui, s'il avait t
dans mon coeur, il y a longtemps que je me fusse poignard!...

--Silence dans les rangs! dit alors Malet d'une voix forte. C'est ici 
moi de parler!

Et faisant un pas vers l'officier de gendarmerie:

--Monsieur, en ma qualit de gnral et comme chef de ceux qui vont
mourir ici pour moi, je demande  commander le feu!

L'officier inclina la tte en signe d'assentiment.

Malet jeta un coup d'oeil sur les troupes. Le carr tait compos de
120 hommes. Le peloton d'excution comprenait 30 hommes, tous vieux
soldats. Le carr tait form de trs jeunes soldats.

Les condamns taient placs sur un seul rang, adosss  un mur.

Dans l'encoignure du mur taient quatre charrettes atteles chacune
d'un seul cheval, destines  emporter les corps. Ce lugubre quipage
tait accompagn d'infirmiers du Val-de-Grce, vtus de vestes grises 
collets bleus, qui devaient procder  l'inhumation.

L'officier de gendarmerie fit battre un ban.

Puis Malet, regardant bien en face les soldats immobiles:

--Peloton, attention! commanda-t-il d'une voix sonore. Portez armes!...
apprtez armes!...

Il s'arrta:

--Cela ne vaut rien, dit-il, nous allons recommencer!... L'arme au
bras, tout le monde!

Il y eut un tressaillement parmi les soldats. Puis les armes furent
replaces.

Malet reprit:

--Attention, cette fois!... Portez... armes!... apprtez... armes!... 
la bonne heure!... C'est bien!... joue!... feu!...

Trente coups de feu partirent. Les malheureux condamns tombrent tous,
except Malet. Il n'tait que bless. Plusieurs soldats avaient hsit
 tirer sur lui.

Il resta debout. Il porta la main  sa poitrine d'o le sang coulait.
Puis, reculant jusqu'au mur, il s'adossa:

--Et moi donc, mes amis, cria-t-il, vous m'avez oubli!...

--Moi aussi! dit Borderieux se soulevant tout ruisselant de sang, et il
murmura: Vive l'Empereur!...

--Pauvre soldat, fit Malet, ton Empereur a reu comme toi le coup
mortel!...

Puis il reprit:

--A moi le peloton de rserve!

--En avant la rserve! commanda l'officier de gendarmerie.

A cette seconde dcharge, Malet, face en avant, tomba.

L'excution tait acheve. Il tait quatre heures et demie. Les corps
furent emports  Clamart.

L'abb Lafon et le moine Camagno seuls avaient chapp. Ils furent en
faveur sous la Restauration.

Louis XVIII fit une pension  la veuve de Malet et donna les paulettes
de sous-lieutenant de chasseurs au fils du gnral, Aristide Malet,
en reconnaissance du mal que son pre avait voulu faire  Napolon
et du grand service qu'il avait rendu aux Bourbons en prouvant que si
l'Empereur mourait ou disparaissait, les pouvoirs publics, l'arme, les
citoyens ne semblaient pas se souvenir de l'existence du roi de Rome.

       *       *       *       *       *

--Ils sont morts en braves! disait le soir de l'excution La Violette
aux gens de Combault... Je ne regrette pas d'avoir contribu  arrter
Malet, car il avait conspir contre l'Empereur et travaill ici pour
les Cosaques... Mais ces pauvres officiers, ces soldats qui ont cru
obir  des ordres rguliers,  des chefs hirarchiques, je donnerais
la moiti de mes membres pour les voir ici, vivants et gracis!...

Et ce bon La Violette, du revers de sa manche, essuya une larme
indiscrte.

Puis, pour changer ses ides sombres, il se leva et considra avec
attendrissement Henriot, joyeux, heureux, qui s'avanait sous les
arbres, donnant le bras  Alice qui lui parlait, amoureusement penche
vers lui.

Derrire eux, sa bonne figure claire d'une joie maternelle, la
marchale Lefebvre regardait les deux jeunes gens enfin runis et dont
le bonheur tait dsormais stable et dfinitif.

Le malentendu s'tait promptement dissip.

Henriot, en arrivant  Combault avec La Violette, s'tait confess 
l'excellente madame Sans-Gne. Il avait avou son erreur, la nuit,
lorsqu'il avait cru surprendre l'Empereur auprs d'Alice, puis sa
fuite, ses dsirs de vengeance et enfin la rvlation de la vrit au
Palais-Royal, lors de la rencontre de La Violette et de Samuel Walter,
le sosie imprial.

Catherine rit de la mprise et de la faon dont elle avait t
reconnue, puis elle dit  Henriot, en lui dsignant Alice:

--Allez embrasser votre femme!

Henriot cependant se montrait inquiet. Les projets de Malet que la
lettre du nomm Camagno dnonait en partie lui troublaient sa joie.
Que se passait-il  Paris? Malet s'tait-il vad? Pourquoi l'ex-major
Marcel, en s'clipsant brusquement du Palais-Royal, avait-il paru
si accabl, si press d'avertir quelqu'un de sa cachette et de
contremander quelque chose? Henriot, malgr tout son dsir de rester
auprs d'Alice, voulait se rendre  Paris.

La Violette lui offrit alors de faire le voyage. Il irait 
l'tat-Major et lui enverrait un exprs, s'il y avait du nouveau.

Le tambour-major, en approchant de l'Htel de Ville, fut surpris du
mouvement des troupes qui s'excutait.

Il chercha  s'informer. Parmi la foule il aperut un inspecteur de
police, nomm Pques, qu'il avait connu au rgiment. L'agent lui apprit
les nouvelles, la mort de l'Empereur et l'installation du nouveau
gouvernement, avec le gnral Malet pour commandant militaire.

Au nom de Malet, La Violette, mis au courant par Henriot des projets
d'vasion du gnral, comprit aussitt la fraude. Rsolu  couvrir
Henriot dont l'absence,  l'tat-Major, en un pareil moment, pouvait
par la suite tre gravement interprte, il demanda  son camarade
de lui prter sa carte d'inspecteur. Il la lui rapporterait dans la
journe, aprs s'en tre servi comme laissez-passer.

N'tant point de service, l'inspecteur consentit. Muni de la carte
et sous le nom de Pques, La Violette pntra donc dans l'htel de
l'tat-Major et contribua, comme on l'a vu,  l'arrestation de Malet.

Quand, inform de sa participation  cette dfense des institutions
impriales, l'archichancelier Cambacrs voulut rcompenser La
Violette, celui-ci ne demanda qu'une chose: de l'avancement et une
gratification pour l'inspecteur Pques dont il avait pris la carte et
l'emploi.

Le mariage d'Henriot et d'Alice fut clbr sans clat dans la chapelle
de Combault quelques jours aprs. La Violette tait tmoin, et le
jour de la crmonie, rentr en possession de sa croix vole, il
remit  Samuel Walter les deux napolons promis par Henriot, plus deux
autres qu'il ajouta. Sam, enchant, dclara  La Violette qu'entre eux
c'tait  la vie, la mort, qu'il pourrait peut-tre un jour prouver sa
reconnaissance,--et avec les quatre napolons, le faux Empereur courut
s'enivrer consciencieusement dans un des bouges du Palais-Royal.

       *       *       *       *       *

Les dsastres cependant avaient succd aux dsastres pour la Grande
Arme.

Le 14 septembre 1812,  deux heures de l'aprs-midi, Napolon tait
parvenu en vue de Moscou.

A cheval sur une butte dominant Moscou, comme Montmartre
Paris,--Moscou, avec sa Moskowa dont le cours sinueux ressemble 
la Seine, a une figuration analogue  Paris,--il contemple la ville
aux coupoles dores. Ses clochetons, ses dmes, ses coupoles, ses
maisons o le rose, le jaune, le vert, mettaient leurs bariolages, son
Kremlin, ville dans la ville, ses bazars, ses palais, tincelait dans
une gloire. C'tait Venise et Byzance enveloppes d'une bue d'or. Le
rve du conqurant s'accomplissait. Il avait atteint son but, saisi
son rve. Devant lui s'ouvrait l'Asie. Un blouissement d'orgueil le
saisit devant la magnificence du spectacle, et pendant que l'arme,
partageant l'motion de ce sublime tableau, levait les armes, agitait
les drapeaux, portait les bonnets  poils au bout des baonnettes,
secouait la crinire des casques, et criait d'une seule voix, comme les
plerins tombant  genoux en acclamant Jrusalem: Moscou! Moscou!...

Quel sinistre coucher, dans une rougeur effrayante, sur cette belle
ville radieuse, ce soleil automnal d'un aprs-midi de triomphe devait
avoir!

Ce ne fut point l'entre superbe des capitales jadis prises ou rendues.
Napolon ne put croire tout d'abord aux rapports de ses officiers
lui affirmant que Moscou tait dserte. Pas un factionnaire ne vint
pourtant au-devant de lui, le saluer et le prcder dans la cit
conquise. Il rclama avec colre les boyards. O sont les boyards?
Qu'on aille me chercher les boyards! criait-il. Aucune rponse. L'ordre
ne pouvait tre excut. Les boyards fuyaient avec Rostopchine, et des
hommes sinistres, en guise d'illuminations, des torches  la main, dj
parcouraient les rues et les maisons, propageant l'incendie.

Napolon avait pouss un soupir de soulagement en voyant  ses pieds la
capitale des czars: La voil donc enfin, cette fameuse ville, dit-il 
Beillac. Il tait temps!

L'incendie de la ville dtruisit le prestigieux effet de la vision
ferique.

Moscou allait se briser, s'effriter entre ses doigts. Il ne tiendrait
bientt plus qu'un tison teint, et sur ses cendres il ferait avancer
son cheval.

Le plan de Rostopchine s'accomplit. Bientt les flammes de tous cts
surgirent, disputant aux Franais le sol sacr.

Rostopchine, par la suite, a repouss l'honneur de cet acte d'hrosme
sauvage qui servit la Russie et perdit Napolon.

Les preuves surabondent cependant pour dmontrer que l'incendie fut
non pas accidentel, ni mis par les Franais, mais volontaire et
excut comme une manoeuvre stratgique: d'abord l'entassement des
matires inflammables, ptards enfouis dans l'htel de Rostopchine;
son explication de pices d'artifice emmagasines pour des ftes
prochaines n'est pas srieuse. L'poque ne convenait gure aux
rjouissances pyrotechniques. Son palais pargn presque seul dans la
conflagration gnrale, ce qui fit que, par la suite, pour effacer
cette exception accusatrice, il mit le feu de ses mains  sa maison de
campagne; l'ordre d'vacuation signifi aux habitants; l'enlvement des
pompes  incendie, au nombre de cent treize,--une arme en retraite
n'avait gure besoin de pompes et de pompiers; enfin l'incendie port
auparavant et par ordre, non seulement dans Smolensk, au moment de
sa prise d'assaut, mais dans tous les villages que les Franais
occupaient, tablissent surabondamment la sauvagerie et la gloire
de Rostopchine. La Russie envahie se dfendait, selon la tactique
conseille par Neipperg, d'Armsfeld et Rostopchine, par le feu en
attendant le froid.

La comtesse Lydia Rostopchine, publiant les oeuvres de son pre, objet
de son pieux respect, a expliqu le secret du problme contest: Mon
pre, dit-elle, ne donna jamais d'ordre direct  personne de mettre le
feu  Moscou, mais il prit d'avance les mesures pour que cela arrivt.

La distinction est subtile. L'oeuvre n'en est pas moins constate
dans cette prcaution si longtemps nie par Rostopchine. La comtesse
Lydia ajoute que son frre accompagnait Rostopchine au moment o le
gouverneur de Moscou sortit  cheval par la porte de Riazan, tandis que
les cavaliers de Murat entraient  l'autre extrmit. Le gouverneur ta
son chapeau et, s'tant retourn, dit  son fils Serge:

--Salue Moscou pour la dernire fois, mon fils, dans une demi-heure
elle sera en flammes!

Pourquoi Rostopchine a-t-il repouss la gloire du patriote qui se
rsout, pour sauver son pays,  accomplir une action barbare et
sublime? Pourquoi s'est-il lav comme d'une souillure d'une rputation
qui ne pouvait, mme aux yeux des Franais vaincus, que lui mriter
admiration et respect? La comtesse Lydia a modifi cette dngation:
les Moscovites, dans les premiers temps, applaudirent  la destruction
de leurs maisons, mais, rentrs dans leur capitale, ils commencrent
des plaintes contre l'auteur de ce dsastre. Rostopchine, irrit,
dsillusionn, nia le fait qui et d lui valoir la reconnaissance et
l'amour de ses compatriotes sauvs. Il crivit alors: Puisque les
Moscovites se plaignent de cette aurole de gloire dont j'ai ceint
leurs ttes, eh bien, je la leur terai! L'histoire la leur a rendue.

Pendant trente-cinq jours, Napolon demeura au Kremlin, environn des
dcombres et des dbris fumants de la ville mal teinte. On lui a
reproch son inaction. Il tait ncessaire cependant de laisser son
arme, puise, affame, se refaire et se ravitailler. Il se proposait
tout d'abord d'lever un grand camp retranch, d'y passer l'hiver,
de faire saler les chevaux qu'on ne pourrait nourrir, d'attendre le
printemps et avec la belle saison des renforts qui permettraient
d'achever la conqute.

Mais la proccupation de l'opinion en France lui faisait carter
ce projet. Que dirait Paris? s'cria-t-il soucieux. On ne saurait
s'accoutumer  mon absence. On a besoin de me revoir!

Le 18 octobre, il dcide la retraite. Le 23 octobre,  une heure et
demie du matin,  l'heure o le gnral Malet, sorti de la maison de
sant, donnait ses premiers ordres et se prparait  entraner les
hommes de la 10e cohorte, une explosion formidable branla Moscou,
en mme temps que l'avant-garde franchissait la porte du sud-ouest.
C'tait le marchal Mortier, qui, selon les ordres de Napolon, faisait
sauter le Kremlin vacu.

La retraite lamentable tait commence. Deux routes taient ouvertes.
Celle du sud-ouest ou de Kelunga tait nouvelle, et pouvait offrir des
ressources. Aprs s'y tre engag, Napolon, trouvant devant lui et sur
ses cts l'arme russe, donna l'ordre de reprendre l'ancienne route de
Smolensk; autant il avait dsir, en avanant, entendre le canon russe
et rencontrer l'ennemi, autant il voulait l'viter dans la retraite et
recherchait les plaines silencieuses.

La route dj parcourue pouvait aussi tromper l'opinion et faire croire
 une retraite toute volontaire et organise.

L'heure fut tragique et douloureuse. Au gnral Incendie, vint
s'adjoindre le gnral Gele (Morosow). Le thermomtre descendit le
6 novembre  18 degrs au-dessous de zro. La neige, comme un drap
mortuaire, couvrait les rgiments endormis. Beaucoup ne se rveillaient
pas. Trente mille chevaux prirent dans une seule nuit. On fut oblig
d'abandonner cinq cents bouches  feu.

Le gnral Famine, comme Neipperg et les deux autres conseillers
d'Alexandre l'avaient prdit, acheva la droute. Ces fiers soldats,
tremblant pour la premire fois, disputaient aux oiseaux de proie les
dbris de chevaux morts dj dpecs qu'on retrouvait sur la route
parcourue.

Les Cosaques, tourbillonnant autour de ces dbris grelottants,
faillirent surprendre et enlever Napolon. Il dut mettre l'pe  la
main.

La catastrophe de la Brsina acheva de rduire  une poigne de
fuyards dlabrs ce qui avait t la Grande Arme.

Napolon marchait,  pied, un bton  la main, sombre et pourtant ne
dsesprant pas.

Une estafette le trouva  Dorogobourg et lui apporta la nouvelle
surprenante de la conspiration de Malet. Le mme courrier annonait
l'excution de douze condamns.

Napolon fut accabl par ces nouvelles qui lui montraient la prcarit
de son pouvoir, l'instabilit de sa dynastie. Il ne pouvait croire 
cette facilit avec laquelle tous ces fonctionnaires avaient oubli son
fils et leurs serments.

--Eh! quoi! dit-il  Lariboisire, le consultant sur Lahorie qui avait
servi sous ses ordres, on ne songeait donc point  mon fils,  ma
femme, aux institutions de l'Empire!

Et, se promenant  grands pas dans la cabane o lui parvenaient ces
affligeantes dpches, il murmurait:

--Triste reste de nos rvolutions! Au premier mot de ma mort, sur
l'ordre d'un inconnu, des officiers mnent leur rgiment forcer les
prisons, se saisir des premires autorits! Un concierge enferme les
ministres sous ses guichets! Le prfet de la capitale,  la voix de
quelques soldats, se prte  faire arranger la grande salle d'apparat
pour je ne sais quelle assemble de factieux! Tandis que l'Impratrice
est l, le roi de Rome, les princes, les ministres et tous les grands
pouvoirs de l'tat! Un homme est-il donc tout ici? les Institutions,
les serments, rien?

Puis, dsapprouvant les excutions rapides, mcontent de la
prcipitation apporte  ce supplice:

--Ces imbciles de ministres! grogna-t-il, aprs s'tre laiss prendre,
ils cherchent  se rattraper auprs de moi en faisant fusiller les gens
par douzaines!...

Napolon blma svrement  son retour l'archichancelier Cambacrs
d'avoir si rapidement et sans l'avoir attendu fait excuter l'arrt
qu'il et voulu examiner.

La conspiration Malet, bien que termine dans la plaine de Grenelle,
dcida Napolon  rentrer prcipitamment en France. Il ne voulait pas
laisser son trne  la merci d'un nouveau coup de main. Le 5 dcembre,
 la nuit, il runit Murat, le vice-roi Eugne, Berthier, Lefebvre,
Davout et quelques autres compagnons d'armes, et leur fit part de sa
rsolution de retourner en France.

Personne ne le dsapprouva. Alors il les embrassa tous les uns aprs
les autres, comme si jamais plus il ne dt les revoir,--la lance d'un
Cosaque ne pouvait-elle l'arrter  la premire verste?--et il monta
en traneau accompagn de Duroc, avec le mameluck Roustan pour seule
garde. Le comte Wosorwich, plac sur le devant du traneau, lui servait
d'interprte.

Dans un autre traneau Caulaincourt, le comte Lobau, le gnral
Lefebvre-Desnouettes le suivaient.

Le thermomtre marquait 30 degrs Raumur, c'est--dire 35 degrs
centigrades au-dessous de zro.

Aprs avoir chapp au froid, aux Cosaques,  tous les dangers
qu'offrait cette course  travers l'Europe, Napolon arriva le 18
dcembre, dans la nuit, aux Tuileries.

L'Impratrice tait couche. Elle n'tait pas prvenue.

Entendant du bruit, elle se leva, fort inquite...

Peut-tre n'tait-elle pas seule?

L'Empereur, non sans difficult, se fit ouvrir.

Il serra dans ses bras Marie-Louise, qui lui rendit fort paisiblement
ses caresses.

Brusquement, se sparant de l'Impratrice, il courut  la chambre o
reposait le roi de Rome.

L'enfant dormait. Au bruit il s'veilla.

Reconnaissant son pre, il tendit ses petits bras en criant
joyeusement: Papa! papa!...

Napolon enleva l'enfant hors de son lit; il le serra, l'treignit sur
sa poitrine.

Le petit roi disait en son parler enfantin:

--Papa! Papa!... As-tu battu les vilains Cosaques?

L'Empereur ne rpondit rien. Il embrassait avec une joie silencieuse et
farouche son fils. Alors, pressentant l'avenir tragique, entrevoyant
peut-tre la dfaite continue succdant  la victoire perptuelle,
l'exil, les outrages, la haine et la vengeance des rois donnant pour
tombeau, au pre Sainte-Hlne,  l'enfant le palais de Schoenbrunn,
et tombeau pire,  Marie-Louise, devenue femme Neipperg, l'alcve du
palais de Parme, c'tait lui, Napolon, qui pleurait.


FIN




TABLE DES MATIRES


CINQUIME PARTIE

LE ROI DE ROME

      I. Le 20 mars                           1
     II. L'agent des princes                 22
    III. Napolon au Chne-Royal             41
     IV. Maman Quiou                         64
      V. Le mariage d'Henriot                85
     VI. L'Empereur amoureux                102
    VII. Sans-Gne embrasse Napolon        129
   VIII. Le retour d'Henriot                142
     IX. L'amour et la haine                153
      X. En route vers l'abme              187
     XI. La maison de sant                 223
    XII. Compigne-conspiration             245
   XIII. Marche! marche!                    261
    XIV. L'Empereur est mort                298
     XV. Le portrait                        316
    XVI. La ferie d'une conspiration       344
   XVII. Le caf du mont Saint-Bernard      376
  XVIII. La plaine de Grenelle              413


MILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY


       *       *       *       *       *


  Modifications:

  Page   6: avevenir remplac par avenir (la garantie de
              l'avenir).
  Page   7: l'Imptrice par l'Impratrice (la dlivrance de
              l'Impratrice).
            diffrent par diffrents (trois personnages
              diffrents par l'ge et par les allures).
  Page  80: conscient par consciente (avec l'aide consciente
              ou non de Marie de Mdicis).
  Page 136: vous par vos (des feuilles que vos ennemis se
              prtent).
  Page 141: la par le (nous monterons tranquillement dans le
              carrosse).
  Page 154: god par God (_By God!_).
  Page 190: Pfulh par Pfuhl (le gnral allemand Pfuhl).
  Page 200: Pfulh par Pfuhl (l'Allemand Pfuhl).
  Page 216: s'enlizera par s'enlisera (Bonaparte s'enlisera
              de plus en plus).
  Page 231: affirmativememt par affirmativement (Tous
              rpondirent affirmativement.)
  Page 248: Tayllerand par Talleyrand (Fouch, Talleyrand se
              disaient).
  Page 259: visisiteur par visiteur (voyant son mari avec un
              visiteur).
  Page 270: Wetsphalie par Westphalie (Le roi de Westphalie ne
              voulut pas supporter).
  Page 337: bataile par bataille (le gain de la bataille de
              Borodino).
  Page 369: inquts par inquits (furent par la suite
              inquits).
  Page 378: 'Empereur par l'Empereur (rien entreprendre contre
              l'Empereur).
  Page 408: peut tre par peut-tre (dfroque inutile et
              peut-tre dangereuse).
  Page 420: Lefebvre par Lefvre (Lefvre, sous-lieutenant).





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Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
