The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 18), by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours Familier de Littrature (Volume 18)
       Un Entretien par Mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: February 25, 2014 [EBook #45013]

Language: French

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  COURS FAMILIER
  DE
  LITTRATURE

  REVUE MENSUELLE

  XVIII




Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, imprimeurs de l'Institut
et de la Marine, rue Jacob, 56.




  COURS FAMILIER
  DE
  LITTRATURE


  UN ENTRETIEN PAR MOIS


  PAR
  M. A. DE LAMARTINE


  TOME DIX-HUITIME


  PARIS
  ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR
  RUE DE LA VILLE-L'VQUE, 43
  1864

  L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
  l'tranger.




COURS FAMILIER DE LITTRATURE.


CIIIe ENTRETIEN.




ARISTOTE.

TRADUCTION COMPLTE PAR M. BARTHLEMY SAINT-HILAIRE.

(PREMIRE PARTIE.)


I.

Aristote est un des grands types de l'esprit humain, peut-tre le
plus grand, si la justesse de l'esprit fait partie de sa perfection.

Nous allons l'tudier ensemble; mais je dois d'abord vous dire
comment j'ai pu le connatre et lui donner sa place, la premire de
toutes, dans le catalogue des grandes et saines intelligences.

Il lui fallait un traducteur digne de lui. Je ne savais du grec
classique que ce que l'enfance en apprend dans les premires tudes,
et ce que l'ge mr en fait oublier. J'tais incapable d'interprter
sans guide et sans matre ni Homre, ni Platon, ni Aristote. Je
cherchais quelqu'un; le hasard, cette providence des hommes qui
cherchent, me le fit rencontrer au milieu des flots turbulents d'une
rvolution populaire,  la tte de laquelle j'avais t jet; voici
comment:


II.

En 1848, pendant que j'tais submerg par des masses de citoyens
agits, tantt  l'htel de ville de Paris, tantt dans les rues
ou sur les places publiques, tantt  la tribune de la chambre des
dputs ou de l'Assemble constituante: 24 fvrier, 27 fvrier,
28 fvrier, journe du drapeau rouge; 16 avril, journe des grands
assauts des factions combines contre les hommes d'ordre; 15 mai,
journe o la chambre nouvelle viole est dissoute un moment par les
Polonais, ferment ternel de l'Europe; journes dcisives de juin o
nous combattmes contre les insenss frntiques de la dmagogie,
et o nous donnmes du sang au lieu de paroles  notre pays: je
fus frapp par la physionomie belle, grande, honnte et intrpide
d'un homme de bien et de vertu, que je ne connaissais pas, mais que
j'avais eu le temps de remarquer autour de moi aux clairs de son
regard. Ce regard d'honnte homme, en tombant calme et serein sur les
foules, semblait les contenir, les clairer et les calmer, comme un
beau rayon de soleil sur les vagues cumeuses d'une mer d'quinoxe.
Je lui parlais, il me parlait, nous nous entendions  demi-mot; mais
je n'osais pas lui demander son nom, de peur de paratre ignorer ce
qu'on devait supposer que je connaissais. Ce ne fut que longtemps
aprs que je demandai tout bas  un des tmoins de ces scnes,
qui tait cet homme si dvou et si calme, et qu'on me rpondit:
C'est Barthlemy Saint-Hilaire, le traducteur d'Aristote.--Cela
ne me surprend pas, dis-je  mon tour: il y a du grec dans cette
intelligence, et de la philosophie dans ce courage.


III.

Nous nous perdmes de vue pendant quelque temps; je m'informai
avec anxit de lui; j'appris que, retir dans un petit jardin de
lgumes au milieu d'un faubourg de la banlieue de Meaux, rsidence
de Bossuet, Barthlemy Saint-Hilaire, aprs avoir refus ce qu'on le
conjurait d'accepter comme gage de son silence, vivait  Meaux du
travail de ses mains dans une hutte de son jardin, et nourrissait sa
vieille tante de quatre-vingt-six ans des carottes et des pommes de
terre cultives par lui. Il se rservait quelques heures du milieu
du jour pour continuer religieusement sa traduction d'Aristote,
commence en 1832. Cette traduction tait l'me de sa vie. Il venait
me voir de temps en temps pendant ses courses  Paris. Bientt il
fut nomm  une place honorable et lucrative d'administrateur
libre dans la Compagnie de l'Isthme de Suez. Il ne l'occupa qu'un
moment. Son extrme dlicatesse ayant cru voir dans les conditions
de l'entreprise des ventualits compromettantes pour la Compagnie
ou pour le pacha d'gypte, auquel elle lui paraissait devoir de la
reconnaissance au lieu d'un procs, il envoya  la Compagnie sa
dmission, prfrant son indigente indpendance  une situation
ambigu. Il reprit avec plus d'assiduit sa traduction d'Aristote.
Il avait les quatre conditions ncessaires pour donner  l'Europe
ce chef-d'oeuvre si longtemps inconnu: la philosophie pratique, la
passion de son modle, la connaissance du grec et la vertu antique,
cette condition suprieure qui force l'homme de ressembler  ce
qu'il admire. Voil le traducteur d'Aristote. Heureux, dans sa
mdiocrit, de n'avoir point  hsiter entre deux devoirs galement
impratifs:--la libert de son travail et le remboursement d'immenses
dettes dont la responsabilit pserait sur sa plume,--il est libre,
donc il est heureux. La dignit de son travail est entire, et il
n'a rien  demander  ses amis que leur amiti. Quel trsor vaut
celui-l? Il l'a mrit.

Quand j'ai song  tudier pice  pice cet homme encyclopdique,
qui a laiss  lui tout seul d'Athnes un monument homogne plus
complet et plus divin mille fois que cette encyclopdie de plusieurs
mains inspire en France par Voltaire, Diderot et leurs amis,
travaillant sans plan  dtruire plus qu' difier, je suis all
d'abord chercher dans sa retraite Barthlemy Saint-Hilaire. Qu'il
y avait loin de cette commotion rvolutionnaire de trois mois o
nous nous tions rencontrs, et j'oserai dire aims pour la premire
fois, au branle de la roue du temps! Qu'il y avait loin des orages
incessants du mont Aventin de Paris en 1848,  ce cabinet recueilli,
dans une rue loigne du centre, sans autres ornements que ses livres
et ses dictionnaires, comme la tente d'un guerrier qui n'a de parure
que ses armes! Il tait l, travaillant une partie du jour  sa
traduction d'Aristote ou  ses autres oeuvres scientifiques, dans
la joie d'un homme de vertu. Pendant l't, il empruntait un asile
champtre  quelqu'un de ses amis, fiers de garder sous leur toit un
reprsentant du dsintressement antique.


IV.

Quant  Aristote, nous connaissons assez de son histoire pour vous la
redire avec les certitudes et les dtails que la distance du temps et
des lieux et la clbrit de l'homme ont laisss, de traditions en
traditions, rayonner autour de ce grand nom, hritage de deux mondes,
le monde ancien et le monde scolastique moderne.

La voici, rduite en peu de mots: mais ces mots sont clairs,
positifs, prcis, et ne laissent ni ombre pour les obscurcir, ni
fables pour les dnaturer. La Providence n'a pas permis que le
philosophe de la raison pure servt de texte aux erreurs de la
mmoire ou aux carts de l'imagination populaire.


V.

Aristote naquit, en 350,  Stagire, petite ville de la Macdoine.
Le pre d'Aristote tait un mdecin. Ce mdecin tait si honor que
le roi de Macdoine, Philippe, pre du grand Alexandre, l'appela 
sa cour et lui confia sa sant. On sait que la Macdoine,  cette
poque, tait une espce de Grce monarchique, tantt allie, tantt
ennemie du Ploponnse. Le caractre belliqueux de ses habitants
et l'unit du pouvoir hrditaire concentr dans la main d'un roi
guerrier la rendait tantt secourable, tantt redoutable  la Grce
rpublicaine.

Philippe tait digne par son gnie et par son caractre d'tre le
pre d'Alexandre. Il levait en lui un oppresseur des Grecs et un
conqurant des Perses. Le pre d'Aristote tait son ami autant que
son mdecin. Il acquit une fortune honorable dans cette intimit,
comme on peut le conclure de son testament qui laissa son fils,
Aristote, dans les meilleures conditions pour un philosophe, absorb
dans les tudes universelles, libre, ais et dsintress de tout,
except du progrs de l'esprit humain en tous genres. On a dit et
crit que Philippe,  la naissance de son fils Alexandre, adressa
 Aristote une lettre o il se rjouissait _non pas tant d'avoir
un fils, mais que ce fils ft n  une poque o il pouvait lui
donner pour prcepteur Aristote_. Cette lettre est possible, mais
peu vraisemblable. La chronologie en fait douter. Alexandre, dans
sa premire enfance, rclamait alors les soins des femmes sous sa
mre Olympias, et non le lait encore lointain d'un sage instituteur.
Il est plus probable que Philippe crivit, longtemps aprs, quelque
chose d'analogue au fils de son mdecin. Il tait digne d'avoir crit
cette lettre, comme Aristote tait digne de l'avoir reue.


VI.

 l'ge de dix-sept ans Aristote quitta la Macdoine pour venir
 Athnes, capitale alors du gnie humain, tudier sous les plus
grands matres en tous genres de vertus, de sciences et d'arts,
non-seulement la mdecine, qu'il cultiva toujours comme Hippocrate,
mais la philosophie sous Socrate, la posie sous les commentateurs
d'Homre, la mtaphysique sous Platon, l'loquence sous Dmosthne,
la politique sous Pricls, l'architecture et la sculpture sous
Phidias, le drame sous Sophocle, Eschyle et mme Euripide, toute la
civilisation enfin sous le peuple athnien. C'tait certainement, en
effet, le plus tonnant spectacle que la Providence ait jamais offert
aux hommes sur un point presque imperceptible du globe, que d'avoir
non pas donn  un petit peuple une telle runion de vertus, de
talents et de gnies dans ces grands hommes, mais que d'avoir donn 
ces grands hommes, dans Athnes, quatre cents ans avant Jsus-Christ,
un peuple capable de les discuter et de les admirer. Reverra-t-on
jamais une telle poque, o tant de gnies concentrs dans une petite
ville taient le premier miracle, et o un peuple plus miraculeux
tait digne de les voir, de les entendre et de les admirer, lors mme
que ses passions civiques et religieuses pouvaient de temps en temps,
tmoin Socrate, tmoin Dmosthne, tmoin Aristote lui-mme, les
forcer  accepter ou  se prparer la cigu?


VII.

Aristote, remarqu alors pour son aptitude, pour ses travaux et pour
sa modestie, dans l'cole de Platon, suivit, pendant seize ans, les
leons de ce philosophe ou plutt de ce pote de l'immortalit. Mais,
quand Platon voulut transporter sur la terre ses rves impossibles
et introduire ses fantaisies dans le domaine des ralits, Aristote
le plaignit, repoussa modestement ses doctrines politiques, aigrit
son matre, qui tenait plus  ses chimres qu'aux vraies doctrines
de Socrate, et s'loigna respectueusement de lui. Il crut qu'il ne
convenait pas de donner au peuple des rves dont le rveil pourrait
tre funeste. Il soutint que le caractre de toute vrit tait
d'tre pratique, et que la moindre dcouverte en ce genre valait
mieux pour lui et pour l'tat que les plus beaux songes.


VIII.

Mais cette poque de sa vie allait finir; la Grce allait changer.
Rien ne dure, surtout les prodiges. La guerre aux Perses, mdite
par Philippe, fanatisait le Ploponnse; Dmosthne, plus sophiste
d'opposition que vritablement patriote, tonnait contre le roi de
Macdoine; tout tait troubles et factions dans Athnes. Philippe,
dont le fils Alexandre touchait  l'ge des tudes srieuses, rappela
Aristote  sa cour pour lui confier la dernire ducation de son
fils. Aristote, que son devoir comme sujet macdonien forait autant
que son affection pour Philippe  se consacrer  Alexandre, se rendit
aux voeux du roi et se dvoua pendant cinq ans  lever le matre
futur du monde. Ce fut alors qu'il se maria. Il pousa Pythias, jeune
Grecque qui mourut peu d'annes aprs son mariage, et dont il n'eut
qu'un fils. Il prit alors, non comme femme lgitime, mais comme
concubine lgale, Herpyllide. Il en eut un fils auquel il donna le
nom de Nicomaque, et qu'il aima tendrement comme il avait aim la
mre.


IX.

Pendant ces vnements domestiques Aristote succda  Platon, et,
au lieu de suivre la route des chimres, professa  Athnes la
raison des choses et les ralits de la vie. Socrate avait ouvert
le ciel; Aristote, sans mconnatre le ciel, et en plaant toujours
Dieu et la providence au-dessus des phnomnes terrestres, professa
la spiritualit de l'me comme suprme esprance de tout. Cet
enseignement dura environ quinze ans; il fut suivi par une foule
de jeunes Athniens; il fit  Aristote la plus solide et la plus
clatante renomme aprs celle de Pythagore. Il continua, pendant
la guerre d'Alexandre en Syrie, en gypte et en Perse,  recevoir
de lui des lettres et  lui rpondre. L'ducation de ce plus grand
des hommes avait t l'heureux chef-d'oeuvre de sa vie. Alexandre
avait emmen avec lui dans ses campagnes le philosophe Callisthne,
neveu d'Aristote. Il contribua puissamment  enrichir les sciences
naturelles, dont son matre, alors en Perse, lui envoyait les plus
beaux modles vivants ou morts pour tre tudis, ou dcrits, ou
dissqus, dans son _Histoire des animaux_. Qu'on se figure Napolon,
dans ses campagnes d'Allemagne, d'Espagne, de Russie, fournissant 
Cuvier, avec lequel il aurait t en correspondance, les dpouilles
de ces provinces et les lments de ses recherches anatomiques: tel
tait Alexandre, en rapport journalier avec son ancien prcepteur.


X.

Aristote jouissait alors  Athnes de tout le crdit que la victoire
du conqurant, son disciple, donnait aux allis grecs du vainqueur du
monde. Il tait puissant sur les Athniens, riche, heureux, occup de
ses travaux, couvert des reflets de la gloire de son lve.

Mais le soleil de Perse, la jeunesse facilement irritable, l'ivresse
d'une constante fortune, les femmes et le vin, emportrent dans
les derniers temps Alexandre jusqu' des excs d'actes et de
paroles qui excitaient de grands murmures parmi les Grecs et parmi
les Macdoniens. Le neveu d'Aristote, le philosophe Callisthne,
avait suivi le hros en Perse comme conseil, comme historien de
l'expdition. Aprs le meurtre de Clitus, Alexandre dsespr
s'enferma dans sa tente et ne voulut voir personne. Callisthne
cependant pntra prs de lui avec Anaxarque et tcha d'abord
doucement, et selon les rgles de la morale, de se rendre matre de
sa douleur en s'insinuant peu  peu auprs de lui par ses discours et
en tournant adroitement tout autour, sans toucher  la plaie et sans
lui rien dire qui pt rveiller son affliction.

Mais Anaxarque, qui, ds le commencement, avait suivi dans la
philosophie une route toute particulire, et qui avait la rputation
de ddaigner et de mpriser tous ses compagnons, se mit  crier ds
l'entre: Quoi! est-ce cet Alexandre sur qui la terre entire a
les yeux? Et le voil tendu sur le plancher, fondant en larmes,
comme un vil esclave, craignant la loi et le blme des hommes,
lui qui doit tre la loi des autres et la rgle de toute justice,
puisqu'il n'a vaincu que pour tre seigneur et matre, et nullement
pour servir et pour se soumettre  une vaine opinion!--Ne savez-vous
pas, continua-t-il en s'adressant  lui-mme, ne savez-vous pas que
Jupiter a auprs de lui, sur son trne, d'un ct la justice et de
l'autre ct Thmis? Pourquoi cela, sinon pour faire entendre que
tout ce que le prince fait est toujours quitable et juste?

Par ces discours et autres semblables, ce philosophe allgea
vritablement l'affliction du roi, mais il le rendit plus
orgueilleux et plus injuste. En mme temps il s'insinua
merveilleusement dans ses bonnes grces, et lui rendit
trs-insupportable et trs-odieuse la conversation de Callisthne,
qui n'tait dj pas trop agrable,  cause de sa grande austrit.


XI.

Callisthne, d'une humeur austre, voyait avec peine aussi le
projet d'Alexandre d'aller conqurir les Indes et de remplacer les
Macdoniens dans son arme pour fonder en Perse un nouvel empire.

Callisthne s'imaginait tre le dispensateur de la gloire et le
seul homme capable de transmettre  la postrit les hauts faits
d'Alexandre. L'amour-propre des sophistes que ce prince avait  sa
suite fut irrit, et ils n'oublirent rien pour desservir auprs
de lui Callisthne. Ce philosophe perdit peu  peu son crdit, et
il parat que, se voyant disgraci, il devint le dfenseur des
moeurs anciennes et des usages de ses pres, en s'opposant aux
honneurs divins qu'on voulait rendre au conqurant macdonien.
Il ne se souvenait donc plus d'avoir promis d'accrditer par ses
crits l'opinion qui faisait de ce prince un fils de Jupiter Ammon?
Peut-tre s'en repentait-il, et croyait-il qu'en changeant de langage
et de conduite le philosophe ferait oublier le courtisan. Mais
une marche si rtrograde se pardonne rarement, et la mort en est
quelquefois la punition.

Anaxarque, les sophistes grecs et les grands de Perse, de concert
avec Alexandre, avaient rsolu de dcerner les honneurs divins  ce
prince. La proposition en ayant t faite dans un repas, Callisthne
pronona sur ce sujet un discours dont Arrien nous a conserv les
principales ides. Il ne parat pas les avoir supposes; du moins
la convenance y est parfaitement garde. Aprs avoir fait sentir
la diffrence qu'on devait mettre entre le culte des dieux et les
hommages rendus aux grands hommes, Callisthne dit que, comme
Alexandre ne permettrait pas qu'on usurpt les honneurs attachs
 sa dignit, de mme les dieux s'indigneraient qu'on s'arroget
ceux qui leur appartenaient. S'adressant ensuite  Anaxarque, il
l'engage  considrer qu'une pareille proposition pouvait convenir
 Cambyse ou  Xerxs, et non au fils de Philippe, qui descendait
d'Hercule et d'acus. Les Grecs, ajouta Callisthne, ne dcernrent
point les honneurs divins  Hercule de son vivant, mais aprs sa
mort, lorsque l'oracle de Delphes, consult sur ce sujet, l'eut
ainsi ordonn. Faut-il donc aujourd'hui que quelques hommes, dans
un pays barbare, pensent comme des barbares? Je dois, Alexandre,
rappeler  ton souvenir la Grce, pour laquelle tu as entrepris cette
expdition qui lui soumet l'Asie.  ton retour exigeras-tu des Grecs,
le peuple le plus libre de l'univers, qu'ils se prosternent devant
toi? ou en seront-ils dispenss, et les Macdoniens subiront-ils
seuls alors cette humiliation? ou bien encore les uns et les autres
ne continueront-ils  t'honorer que suivant leur usage, et comme
il convient  des hommes, tandis que les barbares le feront  leur
manire, etc.?

Ce discours eut l'effet qu'on devait en attendre; les Macdoniens
ne voulurent point se prter  la crmonie de l'adoration, tandis
que les Perses s'y soumirent avec d'autant plus de facilit qu'elle
tait en usage chez eux depuis le rgne des Grecs. Quoique cette
crmonie ne passt pas  leurs yeux pour une marque d'idoltrie,
elle n'tait pas moins trangre aux moeurs des Macdoniens, et
devait ncessairement leur paratre un acte humiliant et digne de
vils esclaves. Mais il n'est gure possible d'accorder les crivains
entre eux sur plusieurs dtails relatifs  cet vnement. Plutarque
rapporte les divers tmoignages sans rien prononcer. La partialit
d'Arrien en faveur d'Alexandre n'est au contraire que trop sensible.
Je regarde, dit-il, comme juste la haine qu'Alexandre avait pour
Callisthne,  cause de sa libert inconsidre et de son orgueil
insens. C'est pourquoi j'ajoute foi sans peine  ceux qui disent
que ce philosophe entra dans la conjuration des jeunes gens contre
Alexandre ou qu'il les excita  la tramer. Quelle consquence!
Arrien raconte ensuite cette conjuration, dont Hermolas, un des
pages d'Alexandre, fut l'auteur.

Accompagnant ce prince  la chasse, il l'avait prvenu et avait
tu devant lui un sanglier. Battu de verges et priv de son cheval
 cause de cette tourderie, il en tmoigna tout son chagrin 
Sostrate, fils d'Amyntas, et le fit entrer dans ses projets de
vengeance. Quinte-Curce dit la mme chose; mais il ajoute plusieurs
circonstances et ne manque pas de saisir cette occasion pour mettre
dans la bouche d'Hermolas et dans celle d'Alexandre des discours
o il cherche  faire briller son loquence. Il fait surtout bien
parler Alexandre, qui rpond  l'accus avec autant de dignit que
de sagesse. Dans tout le rcit de Quinte-Curce on ne trouve pourtant
rien  la charge de Callisthne. Il assure mme que ce philosophe
tait innocent de l'attentat contre la personne du roi. Aussi,
ajoute-t-il, nulle autre mort ne rendit Alexandre plus odieux aux
Grecs, parce qu'il fit prir au milieu des tourments, et sans l'avoir
entendu, un homme trs-recommandable par ses vertus et ses talents,
qui l'avait rappel  la vie lorsqu'aprs le meurtre de Clitus il
persistait  vouloir se tuer.  la vrit il se ressentit de cette
atrocit; mais il n'tait plus temps.

Quoique Plutarque rapporte tous les faits soit  la charge, soit
 la dcharge de Callisthne, sans en discuter aucun et sans rien
prononcer, il parat nanmoins s'intresser beaucoup  ce philosophe.
Il assure qu'Hermolas et ses complices, appliqus  la torture,
ne dirent pas un seul mot contre Callisthne. Il cite des lettres
crites par Alexandre lui-mme  Cratre,  Attalus et  Alctas,
qui confirment ce fait important. Si Ptolme et Aristobule avaient
eu connaissance de ces lettres, ils n'auraient pas sans doute
donn un dmenti formel  leur hros en avanant que les conjurs
accusrent Callisthne de les avoir engags dans leur entreprise
criminelle.

L'envie seule de justifier Alexandre a pu leur dicter un pareil
mensonge. Arrien, toujours dispos  se laisser entraner par
leur autorit, ne dissimule pas qu'un grand nombre d'crivains
s'taient contents de remarquer que la familiarit de Callisthne
avec Hermolas avait fait natre des soupons que la haine de ses
ennemis rigea en preuves. Le mme historien ajoute que quelques
autres crivains prtendaient qu'Hermolas, dans son discours,
avait reproch  Alexandre la mort injuste de Philotas, celle plus
injuste encore de Parmnion et de ses amis, le meurtre de Clitus, le
changement de costume et l'habillement  la manire des Mdes, la
tentative de se faire adorer  laquelle il n'avait pas renonc, enfin
ses veilles passes dans la dbauche.

Les mmes choses se lisent dans le discours que Quinte-Curce fait
prononcer  Hermolas; ce qui est trs-digne de remarque, puisqu'il
en rsulte que cet historien n'imaginait pas toujours les harangues
dont il a rempli son ouvrage, et qu'il ne les composait pour
l'ordinaire qu'aprs en avoir trouv le sujet, soit dans Clitarque,
soit dans d'autres crivains qui ne sont pas parvenus jusqu' nous.

Peut-tre verrait-on encore, dans le dix-septime livre de Diodore de
Sicile, ces reproches faits par Hermolas  Alexandre, si la grande
lacune de ce livre ne tombait pas prcisment  l'endroit o il
devait tre question du meurtre de Clitus et de la conjuration qui
causa la perte de Callisthne.

Ce philosophe fut-il condamn sans avoir t entendu, comme il
rsulte du rcit de Quinte-Curce? Cette question semble d'abord tre
dcide par la loi macdonienne, d'aprs laquelle aucune peine ne
pouvait tre inflige  un accus sans que son procs lui et t
fait dans une assemble de Macdoniens; mais cette loi n'tait point
applicable  Callisthne. Dans le discours que Quinte-Curce met dans
la bouche d'Alexandre, en prsence de son arme, ce prince s'adresse
 Hermolas:

 l'gard de ton Callisthne, aux yeux duquel tu parais un homme
de coeur parce que tu as l'audace d'un brigand, je sais pourquoi
tu voulais qu'on l'introduist dans cette assemble: c'tait pour
qu'il y dbitt les mmes horreurs que tu as vomies contre moi ou
celles que tu lui as ou dire. S'il tait Macdonien, j'aurais fait
entrer avec toi un matre digne de t'avoir pour disciple; mais, tant
Olynthien, il n'a pas aujourd'hui un pareil droit.

Ptolme assurait que Callisthne avait t appliqu  la torture,
ensuite mis en croix. Quelques-uns prtendaient que, ayant t
renferm dans une cage de fer, on l'y laissa dvorer par les poux;
d'autres, qu'on lui avait coup le nez, les oreilles et d'autres
membres, supplices usits chez les Orientaux et les nations barbares,
qui ne comptent pour rien la plus grande peine que la socit puisse
infliger s'ils n'y ajoutent la dure et l'intensit de la douleur.

Aristobule disait au contraire que Callisthne, charg de chanes,
avait t tran  la suite de l'arme et tait mort de maladie.
Suivant Chars, ce philosophe fut gard sept mois aux fers, parce
qu'Alexandre avait dessein de le faire juger devant un tribunal en
prsence d'Aristote, c'est--dire lorsque ce prince aurait t de
retour dans la Grce. Selon ce mme Chars, au temps o Callisthne
mourut d'inanition et de la maladie pdiculaire, Alexandre tait
occup  la guerre des Malliens et des Oxydraques. Enfin Plutarque
nous a conserv le fragment d'une lettre de ce prince  Antipater,
dans lequel on lit:

Les jeunes gens ont t lapids. Je chtierai moi-mme le sophiste
(Callisthne), les hommes qui me l'ont envoy, et ceux qui reoivent
dans leur ville des personnes qui conspirent contre moi. Les
derniers sont videmment Dmosthne et les autres dmagogues
d'Athnes, Aristote et les philosophes.

On voit ici, d'aprs les paroles mmes d'Alexandre plaidant sa
propre cause devant l'assemble des Macdoniens de son camp, que
le gouvernement reprsentatif de Macdoine subsistait encore en
Asie dans l'arme, et que les procs mme d'tat taient jugs avec
publicit et libert par le tribunal populaire ou militaire.

Alexandre gagna le procs contre les jeunes conspirateurs et contre
Callisthne, leur complice. Il laissa excuter les conspirateurs
contre sa vie; il pargna Callisthne, dont la complicit n'tait
que morale. Il ne livra pas le philosophe aux bourreaux; il se
contenta de l'emprisonner et de le rserver, comme on le lit dans
une de ses lettres  Olympias, sa mre, pour tre jug  Athnes
par ses concitoyens, et selon les lois de son pays. Cette lettre
d'Alexandre  Olympias subsiste, et elle disculpe assez Alexandre
du prtendu supplice du philosophe athnien, invent par les
calomniateurs macdoniens ou grecs de l'arme. Callisthne mourut de
sa mort naturelle, plusieurs annes aprs le procs, en revenant avec
l'arme dans sa patrie.

Quoi qu'il en soit, cette querelle d'Alexandre avec le neveu
d'Aristote, son emprisonnement et sa mort pendant qu'on le ramenait
 Olynthe pour tre jug, affligrent et aigrirent Aristote. Ses
malheurs commencent l.


XII.

Il y avait en Grce un nombreux parti populaire et soi-disant
politique, que la mort soudaine d'Alexandre avait exalt, que le
retour de l'arme grecque  travers l'Asie Mineure, appele la
retraite des _dix mille_, animait contre la mmoire du hros. Ces
sentiments grecs amenaient une raction ingrate et acharne parmi le
peuple athnien, le plus lger et le plus mobile de tous les peuples.
C'est le moment que choisirent les ennemis naturels d'Alexandre pour
s'lever contre sa mmoire et pour tourner contre lui des rancunes
et des reproches gaux au moins  l'immensit de sa gloire. Cette
colre du bas peuple retomba sur les partisans du hros et s'attaqua
surtout  son prcepteur Aristote. On lui imputa tous les crimes et
tous les revers de son lve, devenu le tyran de la Grce. Le parti
des hirophantes, qui accusait Aristote de chercher la foi dans la
raison pieuse, se souvint que cette mme accusation avait fait mourir
Socrate. Il entreprit de la renouveler contre le disciple de Socrate
et de Platon, et intenta contre Aristote une accusation insense au
sujet d'un hymne que ce philosophe, quelquefois pote, avait adress
peu de temps avant  Phormias, un de ses amis, qui tait alors
gouverneur sous Alexandre d'une ville de Macdoine. Il l'accusait
d'avoir employ dans son hymne des expressions telles qu'on ne devait
les adresser qu'aux dieux. Cette inculpation purile servit de
prtexte  toutes les malveillances de la populace.


XIII.

Mais pendant qu'Athnes s'insurgeait ainsi  cause du philosophe
de Stagire, l'arme d'Alexandre, irrite contre son prisonnier
Callisthne, le fouettait et le laissait mourir en chemin, en
punition des conspirations qu'il avait ou semes ou nourries dans les
derniers temps de la campagne d'Alexandre contre son chef, devenu
dieu par sa mort.

Ainsi, soit que le peuple d'Athnes l'emportt, soit que l'arme
en retraite passt l'Hellespont et rentrt  Athnes, Aristote se
trouvait galement compromis. Il ne lui restait d'autre parti 
prendre que la fuite. Il y a des moments, en rvolution, o l'on a
galement  redouter ses amis et ses ennemis. Trop indulgent pour
la tyrannie ncessaire aux yeux des uns, trop ennemi des tyrans aux
yeux des autres, on n'a plus qu' prir ou par ses premiers amis ou
par ses rcents ennemis. Tel devait tre le destin du plus modr des
hommes, Aristote.


XIV.

Il quitta Athnes nuitamment, et il se retira dans l'le d'Eube, 
Chalcis, avec sa femme et sa fille. Mais, trop prs d'Athnes pour
chapper  la perscution des Athniens, trop voisin de la Macdoine
pour viter la vengeance des ennemis de son neveu Callisthne, il
reut, selon les uns, la cigu de Socrate; selon d'autres, il la
devana en la buvant de lui-mme, dans la soixante et onzime anne
de sa vie. Tous assurent qu'il mourut d'une mort violente, force
ou volontaire: triste rcompense pour un homme qui avait toujours
cherch  tenir son destin et son me en quilibre et comme dans un
juste milieu, entre l'esprance et le dsespoir.

Quoi qu'il en soit, il ne mourut pas sans avoir laiss  sa femme et
 son fils une fortune drobe  ses ennemis. Cette fortune, venue
de son pre, n'tait ni trop modique ni trop considrable. Elle
leur laissa un tmoignage de sa vie, qui leur assurait leur propre
existence.

Telle est l'histoire d'Aristote, sans autre vnement que sa mort.

Avec lui ne mourut pas un homme, mais une doctrine, qui ne disparut
un moment que pour faire explosion dans le monde, lorsque plus tard
Sylla vint s'emparer d'Athnes, et qu'ayant retrouv les innombrables
manuscrits d'Aristote, il les remit  des collecteurs de dpouilles
opimes pour les transporter  Rome et en remplir, jusqu' nos jours,
l'univers.


XV.

Nous allons voir en quoi consistent aujourd'hui les reliques de
ce puissant gnie qui attache sur sa trace, quatre sicles avant
le christianisme, les plus fortes et les plus sages penses du
monde antique et moderne. Les secrtaires de Sylla ne les ont pas
replaces dans leur ordre; mais voici l'ordre que leur assignent
les traducteurs et les commentateurs les plus clairs et les plus
accrdits des derniers sicles: Politique, Logique, Physique,
Rhtorique, Mtorologie, Morale, Histoire naturelle, etc. C'est
dans cet ordre de composition que nous allons le parcourir avec
vous. Depuis Pascal jusqu' Buffon, nous avons dans Aristote l'arbre
encyclopdique tout entier. Il ne faut pas chercher en lui, except
la sagacit et la justesse d'ides, les perfections de forme de
Platon, de Cicron, d'Homre, de Virgile, de Thocrite, gnies
employs  fasciner les hommes par l'agrment. Aristote, semblable
au mathmaticien dont il parle, ne reconnat d'autre agrment que la
vrit. Bien que les traits numrs plus haut soient strictement
enchans par l'ordre et la logique les plus rigoureux, ces traits
n'taient point des crits perfectionns avec l'intention de charmer
ou de sduire les hommes. Tout indique et ses contemporains affirment
que ses crits, mme les plus soigns, n'taient que les notes
rflchies des discours qu'il prononait dans son cole. De l, leur
grand nombre et leur diversit durant les dix-sept ans que dura son
enseignement  Athnes, pendant et aprs la disparition de Platon. Ce
n'est pas un homme de style, c'est l'homme des ralits. Comme Solon,
il a crit un petit nombre de posies, dont l'une fut la cause de sa
mort. Mais il n'estimait la posie que comme le plus beau vtement de
la vrit dans le sentiment.


XVI.

De toutes les sciences qu'il a touches, la plus universelle est la
politique. C'est  cause de cette universalit mme que nous allons
l'tudier avec vous la premire.

La politique est la science du prsent.

 ce titre elle intresse tout le monde.

Mais, avant d'examiner celle d'Aristote, et en fermant le livre
dans lequel je viens de l'tudier, une rflexion me frappe et me
confond: c'est l'antiquit prodigieuse, ou plutt c'est la presque
ternit de cette science. Aristote crivait, pensait, parlait
quatre cents ans avant la naissance de Jsus-Christ. Nous aimons
 nous figurer qu' des poques aussi recules et dans des pays
aussi barbares, la politique n'tait qu'un vague instinct de la
socit humaine, sans morale, sans rgle, sans dfinition, sans
dnomination, sans tendance, agitant confusment l'humanit au gr
de la force et de la ruse, tel, par exemple, que Machiavel dans _le
Prince_ l'entendait deux mille ans aprs. J'avoue, quant  moi, qu'en
lisant la _Politique_ d'Aristote, je croyais lire les publicistes
les plus raffins du temps prsent. Montesquieu, J.-J. Rousseau, M.
de Bonald, Royer-Collard, n'emploient ni d'autres ides ni d'autres
termes. La monarchie  mille formes, l'aristocratie, l'oligarchie,
la dmocratie, la dmagogie, l'anarchie, la rpublique drive de
la reprsentation ou des dcrets directs du peuple, l'tat, la
souverainet de l'tat, les changements violents ou les rvolutions
lentes, les passions du peuple ou les factions des grands, les
combinaisons varies de ces divers principes de gouvernement, les
dcadences ou les renaissances qui les prcipitent ou qui les
relvent, tout cela est crit dans la Politique d'Aristote aussi
nettement que dans les cent mille brochures des doctrinaires de nos
jours;  l'exception du principe de l'esclavage, pass en loi et en
morale par l'habitude, et considr par le publiciste d'Athnes comme
l'oeuvre de la nature et non comme une erreur des lois, il n'y a rien
dans Aristote qui ne soit dans les mmes termes aujourd'hui dans nos
philosophes politiques. O est donc le progrs de ces deux mille
quatre cents ans? Encore une fois,  l'exception de l'esclavage,
Mirabeau,  la tribune de l'Assemble constituante, raisonne-t-il
autrement qu'Aristote? Et, si l'on remonte par la pense  deux
ou trois mille ans plus loin que sa _Politique_, ne sera-t-on pas
tent de croire que le monde est n vieux et que les mmes mots ont
exprim les mmes choses depuis l'origine inconnue des mots et des
choses? Antiquit et ternit ne sont-ils pas synonymes, et les
mmes phnomnes que nous pose aujourd'hui le point d'interrogation
n'taient-ils pas rsolus dans les jours infiniment plus reculs
d'Homre? Rien de nouveau sous le soleil, pas mme les raffinements
et les proverbes de la politique. Cela doit nous rendre modestes, car
on devait l'tre dj du temps d'Aristote. La terre tourne, mais les
vrits ne changent pas de place. Il y a dans les faits une ralit
occulte qui est aux choses politiques ce que la gravitation est aux
choses physiques, et qui leur assigne leur poids et dtermine leur
quilibre divin. Platon le rveur dans le temps d'Aristote, Rousseau
et les utopistes de nos jours, ont prtendu s'inscrire en faux contre
ce _fatum_ des choses, et, quand nous voulons revenir  Dieu, nous
revenons  Aristote.

Voici l'analyse raisonne de sa Politique: trouvez mieux, et
tonnez-vous que ce livre, bien suprieur  Rousseau et 
Montesquieu, ait t recueilli il y a tant de milliers d'annes comme
l'vangile infaillible de la politique.


XVII.

Tout tat est une association, dit-il en commenant, et, comme les
hommes ne s'associent qu'en vue de quelque bien, il est donc vident
que le plus important de tous les biens doit tre l'objet de la plus
capitale des associations. Et celle-l, on l'appelle prcisment
tat, ou association politique.

Du premier mot voil la vrit qui apparat dans tout son jour.
Qu'est-ce,  ct de cette sublime ralit, que les sophismes
antiques et modernes de Platon ou de J.-J. Rousseau argumentant
contre l'ternelle sagesse, et plaant l'homme sauvage au-dessus de
l'homme civilis? Comment tout homme dou de raisonnement n'a-t-il
pas conclu, au premier coup d'oeil, qu'il n'y a rien au-dessus de ces
deux pouvoirs, ingaux dans leur origine, gaux dans leurs effets,
qu'on appelle commandement et obissance, et que le phnomne qui
en rsulte, le gouvernement politique, est le chef-d'oeuvre de
l'humanit? Sans gouvernement point de peuple, sans gouvernement
point de volont, sans volont point d'action! Le nant partout!
L'anarchie est la constitution de la mort! Un gouvernement est
donc le premier cri et le dernier cri de l'homme! Malheur  qui ne
le voit pas! Le plus grand titre d'Aristote est de l'avoir senti.
C'est une gloire pour un homme quelconque de l'avoir conclu, et
d'avoir sacrifi, soit comme soldat, soit comme magistrat, soit
comme philosophe, une partie de lui-mme  cette ncessit de tous
ses semblables! Si les sophismes de Platon ou de Rousseau pouvaient
tre adopts par la majorit des mortels, la terre entire ne serait
pas assez grande pour emprisonner l'humanit folle dans un _Bedlam_
universel! Quand l'homme le plus criminel paratra aprs sa mort au
jugement de son crateur, et que Dieu l'interrogera sur ses doctrines
politiques, s'il peut lui rpondre: J'ai fait tous les crimes, mais
j'ai contribu  prserver le gouvernement en me sacrifiant, Dieu
pourra lui pardonner, car ce criminel n'aura pas pch contre le
Saint-Esprit!


XVIII.

Aristote dmontre la ncessit de l'association par la nature.
L'homme ne peut se perptuer, sur ce globe, sans l'union des sexes,
car c'est un dsir naturel que de vouloir laisser aprs soi un tre
fait  son image. La femme est plus faible, donc elle doit tre
subordonne. La nature a donc dtermin la condition spciale de la
femme et de l'esclave. Ces deux premires associations de l'poux et
de la femme, du matre et de l'esclave, sont donc les bases de la
famille. Hsiode l'a fort bien dit dans ce vers:

  La maison, puis la femme et le boeuf laboureur;

car le pauvre n'a pas d'autre esclave que le boeuf. Manger  la
mme table, se chauffer au mme foyer, c'est la famille! Plusieurs
familles s'associent, c'est le village; ils ont suc le mme lait,
ce sont les enfants et les enfants des enfants; le plus g est le
roi. L'association des villages forme l'tat, la nation. Ainsi l'tat
vient toujours de la nature. De l cette conclusion vidente: que
celui qui se refuse aux lois naturelles de l'association est un tre
dgrad.

On ne peut douter que l'tat ne soit naturellement au-dessus de la
famille et de chaque individu; car le tout l'emporte ncessairement
sur la partie, puisque, le tout une fois dtruit, il n'y a plus
de partie, plus de pieds, plus de mains, si ce n'est par une pure
analogie de mots, comme on dit une main de pierre; car la main,
spare du corps, est tout aussi peu une main relle. Les choses se
dfinissent en gnral par les actes qu'elles accomplissent et ceux
qu'elles peuvent accomplir; ds que leur aptitude antrieure vient
 cesser, on ne peut plus dire qu'elles sont les mmes: elles sont
seulement comprises sous un mme nom.

Ce qui prouve bien la ncessit naturelle de l'tat et sa
supriorit sur l'individu, c'est que, si on ne l'admet pas,
l'individu peut alors se suffire  lui-mme dans l'isolement du
tout, ainsi que du reste des parties; or, celui qui ne peut vivre
en socit, et dont l'indpendance n'a pas de besoins, celui-l ne
saurait jamais tre membre de l'tat. C'est une brute ou un dieu.

La nature pousse donc instinctivement tous les hommes 
l'association politique. Le premier qui l'institua rendit un immense
service; car, si l'homme, parvenu  toute sa perfection, est le
premier des animaux, il en est aussi le dernier quand il vit sans
loi et sans justice. Il n'est rien de plus monstrueux, en effet, que
l'injustice arme. Mais l'homme a reu de la nature les armes de
la sagesse et de la vertu, qu'il doit surtout employer contre ses
passions mauvaises. Sans la vertu, c'est l'tre le plus pervers et
le plus froce; il n'a que les emportements brutaux de l'amour et de
la faim. La justice est une ncessit sociale car le droit est la
rgle de l'association politique, et la drision du juste est ce qui
constitue le droit.


XIX.

Ici il tombe, pour la seule fois, de sa logique dans le sophisme
d'habitude du paganisme et mme du christianisme, la justification de
l'esclavage, instrument, dit-il, donn par la nature pour faciliter
au matre l'usage de la proprit. La nature, dit-il, a fait la
proprit ncessaire: donc elle a ncessairement cr l'espce
d'homme ncessaire  la culture de cette proprit. C'est encore
l'argumentation des blancs possesseurs des noirs dans nos colonies,
et il a fallu une rvolution pour saper ce faux raisonnement.

Il cherche  relever le sophisme par la raison, mais il ne peut,
malgr son gnie, prvaloir sur l'galit divine.

On peut videmment, dit-il, lever cette discussion avec quelque
raison, et soutenir qu'il y a des esclaves et des hommes libres
par le fait de la nature; on peut soutenir que cette distinction
subsiste bien rellement toutes les fois qu'il est utile pour l'un
de servir en esclave, pour l'autre de rgner en matre; on peut
soutenir enfin qu'elle est juste et que chacun doit, suivant le voeu
de la nature, exercer ou subir le pouvoir. Par suite, l'autorit du
matre sur l'esclave est galement juste et utile; ce qui n'empche
pas que l'abus de cette autorit ne puisse tre funeste  tous les
deux. L'intrt de la partie est celui du tout; l'intrt du corps
est celui de l'me; l'esclave est une partie du matre; c'est comme
une partie de son corps, vivante, bien que spare. Aussi, entre le
matre et l'esclave, quand c'est la nature qui les a faits tous deux,
il existe un intrt commun, une bienveillance rciproque; il en est
tout diffremment quand c'est la loi et la force seule qui les ont
faits l'un et l'autre.


XX.

Les chapitres suivants traitent de l'conomie domestique et
politique  peu prs suivant les mmes principes que les conomistes
d'aujourd'hui. Le premier de ces principes est le commerce: la terre,
l'exploitation des bois, des mines, les mtiers admirablement dfinis
et analyss, la spculation sur les grains qui avait enrichi Thals
de Milet.

Il dfinit plus loin les trois genres d'autorit du pre de famille
sur les esclaves, la femme et les enfants, et sur la nature des
vertus ncessaires  tous.

Cette relation s'tend videmment au reste des tres; et, dans
le plus grand nombre, la nature a tabli le commandement et
l'obissance. Ainsi l'homme libre commande  l'esclave tout autrement
que l'poux  la femme et le pre  l'enfant; et pourtant les
lments essentiels de l'me existent dans tous ces tres, mais ils
y sont  des degrs bien divers. L'esclave est absolument priv de
volont, la femme en a une, mais en sous-ordre; l'enfant n'en a
qu'une incomplte.

Il en est ncessairement de mme des vertus morales. On doit les
supposer dans tous ces tres, mais  des degrs diffrents, et
seulement dans la proportion indispensable  la destination de chacun
d'eux. L'tre qui commande doit avoir la vertu morale dans toute
sa perfection; sa tche est absolument celle de l'architecte qui
ordonne, et l'architecte, ici, c'est la raison. Quant aux autres, ils
ne doivent avoir de vertus que suivant les fonctions qu'ils ont 
remplir.

Reconnaissons donc que tous les individus dont nous venons de parler
ont leur part de vertu morale, mais que la sagesse de l'homme n'est
pas celle de la femme, que son courage, son quit, ne sont pas les
mmes, comme le pensait Socrate, et que la force de l'un est toute
de commandement, celle de l'autre, toute de soumission. Et j'en dis
autant de toutes leurs autres vertus; car ceci est encore bien plus
vrai, quand on se donne la peine d'examiner les choses en dtail.
C'est se faire illusion  soi-mme que de dire, en se bornant  des
gnralits, que la vertu est une bonne disposition de l'me, et
la pratique de la sagesse, ou de rpter telle autre explication
tout aussi vague.  de pareilles dfinitions, je prfre beaucoup
la mthode de ceux qui, comme Gorgias, se sont occups de faire le
dnombrement de toutes les vertus. Ainsi, en rsum, ce que dit le
pote d'une des qualits fminines:

  Un modeste silence est l'honneur de la femme,

est galement juste de toutes les autres; cette rserve ne sirait
pas  un homme.

L'enfant tant un tre incomplet, il s'ensuit videmment que la
vertu ne lui appartient pas vritablement, mais qu'elle doit tre
rapporte  l'tre accompli qui le dirige. Le rapport est le mme
du matre  l'esclave. Nous avons tabli que l'utilit de l'esclave
s'appliquait aux besoins de l'existence; la vertu ne lui sera donc
ncessaire que dans une proportion fort troite, il n'en aura que ce
qu'il en faut pour ne point ngliger ses travaux par intemprance ou
paresse.

Ceci tant admis, pourra-t-on dire: Les ouvriers aussi devront
donc avoir de la vertu, puisque souvent l'intemprance les dtourne
de leurs travaux? Mais n'y a-t-il point ici une norme diffrence?
L'esclave partage notre vie; l'ouvrier, au contraire, vit loin
de nous et ne doit avoir de vertu qu'autant prcisment qu'il a
d'esclavage; car le labeur de l'ouvrier est en quelque sorte un
esclavage limit. La nature fait l'esclave; elle ne fait pas le
cordonnier ou tel autre ouvrier.

Il faut donc avouer que le matre doit tre pour l'esclave
l'origine de la vertu qui lui est spciale, bien qu'il n'ait pas, en
tant que matre,  lui communiquer l'apprentissage de ses travaux.
Aussi est-ce bien  tort que quelques personnes refusent toute raison
aux esclaves et ne veulent jamais leur donner que des ordres; il faut
au contraire les reprendre avec plus d'indulgence encore que les
enfants. Du reste, je m'arrte ici sur ce sujet.

Quant  ce qui concerne l'poux et la femme, le pre et les enfants,
et la vertu particulire de chacun d'eux, les relations qui les
unissent, leur conduite bonne ou blmable, et tous les actes qu'ils
doivent rechercher comme louables ou fuir comme rprhensibles, ce
sont l des objets dont il faut ncessairement s'occuper dans les
tudes politiques.

En effet, tous ces individus tiennent  la famille, aussi bien que
la famille tient  l'tat; or la vertu des parties doit se rapporter
 celle de l'ensemble; il faut donc que l'ducation des enfants et
des femmes soit en harmonie avec l'organisation politique, s'il
importe rellement que les enfants et les femmes soient bien rgls
pour que l'tat le soit comme eux. Or c'est l ncessairement un
objet de grande importance; car les femmes composent la moiti des
personnes libres, et ce sont les enfants qui formeront un jour les
membres de l'tat.


XXI.

Voici ce qu'il pense de la communaut des biens et des femmes,
promulgue par Socrate et Platon. Voyez combien de bon sens!

Fausse galit! fausse unit! destruction de l'galit et de l'unit
vritables! Car, si la communaut des femmes, des biens, des enfants
parat  Socrate plus utile pour l'ordre des laboureurs que pour
celui des guerriers, gardiens de l'tat, c'est qu'elle dtruira tout
accord dans cette classe, qui ne doit songer qu' obir et non 
tenter des rvolutions.

En gnral, cette loi de communaut produira ncessairement des
effets tout opposs  ceux que des lois bien faites doivent amener,
et prcisment par le motif qui inspire  Socrate ses thories sur
les femmes et les enfants.  nos yeux, le bien suprme de l'tat,
c'est l'union de ses membres, parce qu'elle prvient toute dissension
civile; et Socrate aussi ne se fait pas faute de vanter l'unit de
l'tat, qui nous semble, et lui-mme l'avoue, n'tre que le rsultat
de l'union des citoyens entre eux. Aristophane, dans sa discussion
sur l'amour, dit prcisment que la passion, quand elle est violente,
nous donne le dsir de fondre notre existence dans celle de l'objet
aim, et de ne faire qu'un seul et mme tre avec lui.

Or ici il faut de toute ncessit que les deux individualits, ou
du moins que l'une des deux disparaisse; dans l'tat au contraire,
o cette communaut prvaudra, elle teindra toute bienveillance
rciproque; le fils n'y pensera pas le moins du monde  chercher son
pre, ni le pre  chercher son fils. Ainsi que la douce saveur de
quelques gouttes de miel disparat dans une vaste quantit d'eau,
de mme l'affection que font natre ces noms si chers se perdra
dans un tat o il sera compltement inutile que le fils songe au
pre, le pre au fils, et les enfants  leurs frres. L'homme a deux
grands mobiles de sollicitude et d'amour, c'est la proprit et les
affections; or il n'y a place ni pour l'un ni pour l'autre de ces
sentiments dans la Rpublique de Platon. Cet change des enfants
passant, aussitt aprs leur naissance, des mains des laboureurs
et des artisans leurs pres entre celles des guerriers, et
rciproquement, prsente encore bien des embarras dans l'excution.
Ceux qui les porteront des uns aux autres sauront,  n'en pas douter,
quels enfants ils donnent et  qui ils les donnent. C'est surtout ici
que se reproduiront les graves inconvnients dont j'ai parl plus
haut: ces outrages, ces amours criminels, ces meurtres dont les liens
de parent ne sauraient plus garantir, puisque les enfants passs
dans les autres classes de citoyens ne connatront plus, parmi les
guerriers, ni de pres, ni de mres, ni de frres, et que les enfants
entrs dans la classe des guerriers seront de mme dgags de tout
lien envers le reste de la cit.

Mais je m'arrte ici en ce qui concerne la communaut des femmes et
des enfants.

 ce premier inconvnient, la communaut des biens en joint encore
d'autres non moins grands. Je lui prfre de beaucoup le systme
actuel complt par les moeurs publiques, et appuy sur de bonnes
lois. Il runit les avantages des deux autres, je veux dire, de
la communaut et de la possession exclusive. Alors la proprit
devient commune en quelque sorte, tout en restant particulire; les
exploitations, tant toutes spares, ne donneront pas naissance 
des querelles; elles prospreront davantage, parce que chacun s'y
attachera comme  un intrt personnel, et la vertu des citoyens en
rglera l'emploi, selon le proverbe: Entre amis tout est commun.

Aujourd'hui mme on retrouve dans quelques cits des traces de ce
systme, qui prouvent bien qu'il n'est pas impossible; et, surtout
dans les tats bien organiss, o il existe en partie, o il
pourrait tre aisment complt. Les citoyens, tout en y possdant
personnellement, abandonnent  leurs amis ou leur empruntent l'usage
commun de certains objets. Ainsi,  Lacdmone, chacun emploie
les esclaves, les chevaux et les chiens d'autrui, comme s'ils lui
appartenaient en propre; et cette communaut s'tend jusque sur les
provisions de voyage, quand on est surpris aux champs par le besoin.

Il est donc videmment prfrable que la proprit soit particulire
et que l'usage seul la rende commune. Amener les esprits  ce point
de bienveillance regarde spcialement le lgislateur.

Du reste, on ne saurait dire tout ce qu'a de dlicieux l'ide et
le sentiment de la proprit. L'amour de soi, que chacun de nous
possde, n'est point un sentiment rprhensible; c'est un sentiment
tout  fait naturel; ce qui n'empche pas qu'on blme  bon droit
l'gosme, qui n'est plus ce sentiment lui-mme et qui n'en est qu'un
coupable excs; comme on blme l'avarice, quoiqu'il soit naturel, on
peut dire,  tous les hommes d'aimer l'argent. C'est un grand charme
que d'obliger et de secourir des amis, des htes, des compagnons; et
ce n'est que la proprit individuelle qui nous assure ce bonheur-l.

On le dtruit, quand on prtend tablir cette unit excessive de
l'tat, de mme qu'on enlve encore  deux autres vertus toute
occasion de s'exercer: d'abord  la continence, car c'est une vertu
que de respecter par sagesse la femme d'autrui; et en second lieu,
 la gnrosit, qui ne va qu'avec la proprit; car, dans cette
rpublique, le citoyen ne peut jamais se montrer libral, ni faire
aucun acte de gnrosit, puisque cette vertu ne peut natre que de
l'emploi de ce qu'on possde.

Le systme de Platon a, je l'avoue, une apparence tout  fait
sduisante de philanthropie; au premier aspect, il charme par la
merveilleuse rciprocit de bienveillance qu'il semble devoir
inspirer  tous les citoyens, surtout quand on entend faire le procs
aux vices des constitutions actuelles, et les attribuer tous  ce
que la proprit n'est pas commune: par exemple, les procs que
font natre les contrats, les condamnations pour faux tmoignages,
les vils empressements auprs des gens riches; toutes choses qui
tiennent, non point  la possession individuelle des biens, mais  la
perversit des hommes.

Et, en effet, ne voit-on pas les associs et les propritaires
communs bien plus souvent en procs entre eux que les possesseurs
de biens personnels? et encore, le nombre de ceux qui peuvent
avoir de ces querelles dans les associations est-il bien faible
comparativement  celui des possesseurs de proprits particulires.
D'un autre ct, il serait juste d'numrer, non pas seulement les
maux, mais aussi les avantages que la communaut dtruit; avec elle,
l'existence me parat tout  fait impraticable. L'erreur de Socrate
vient de la fausset du principe d'o il part. Sans doute l'tat
et la famille doivent avoir une sorte d'unit, mais non point une
unit absolue. Avec cette unit pousse  un certain point, l'tat
n'existe plus; ou, s'il existe, sa situation est dplorable; car il
est toujours  la veille de ne plus tre. Autant vaudrait prtendre
faire un accord avec un seul son, un rhythme avec une seule mesure.

C'est par l'ducation qu'il convient de ramener  la communaut
et  l'unit l'tat qui est multiple, comme je l'ai dj dit; et
je m'tonne qu'en prtendant introduire l'ducation, et, par elle,
le bonheur dans l'tat, on s'imagine pouvoir le rgler par de tels
moyens, plutt que par les moeurs, la philosophie et les lois. On
pouvait voir qu' Lacdmone et en Crte le lgislateur a eu la
sagesse de fonder la communaut des biens sur l'usage des repas
publics.

On ne peut refuser non plus de tenir compte de cette longue suite
de temps et d'annes, o, certes, un tel systme, s'il tait bon, ne
serait pas rest inconnu. En ce genre, tout, on peut le dire, a t
imagin; mais telles ides n'ont pas pu prendre, et telles autres ne
sont pas mises en usage, bien qu'on les connaisse.

Ce que nous disons de la Rpublique de Platon serait encore bien
autrement vident si l'on voyait un gouvernement pareil exister en
ralit. On ne pourrait d'abord l'tablir qu' cette condition,
de partager et d'individualiser la proprit en en donnant une
portion, ici aux repas communs, l  l'entretien des phratries et des
tribus. Alors toute cette lgislation n'aboutirait qu' interdire
l'agriculture aux guerriers; et c'est prcisment ce que de nos jours
cherchent  faire les Lacdmoniens. Quant au gouvernement gnral
de cette communaut, Socrate n'en dit mot, et il nous serait tout
aussi difficile qu' lui d'en dire davantage; et cependant la masse
de la cit se composera de cette masse de citoyens pour lesquels on
n'aura rien statu. Pour les laboureurs, par exemple, la proprit
sera-t-elle particulire, ou sera-t-elle commune? leurs femmes et
leurs enfants seront-ils ou ne seront-ils pas en commun?

Si les rgles de la communaut sont les mmes pour tous, o sera la
diffrence des laboureurs aux guerriers? o sera pour les premiers
la compensation de l'obissance qu'ils doivent aux autres? qui
leur apprendra mme  obir?  moins qu'on n'emploie  leur gard
l'expdient des Crtois, qui ne dfendent que deux choses  leurs
esclaves, se livrer  la gymnastique, et possder des armes. Si
tous ces points sont rgls ici comme ils le sont dans les autres
tats, que deviendra ds lors la communaut? On aura ncessairement
constitu dans l'tat deux tats ennemis l'un de l'autre: car, des
laboureurs et des artisans, on aura fait des citoyens; et, des
guerriers, on aura fait des surveillants chargs de les garder
perptuellement.

Quant aux dissensions, aux procs et aux autres vices que Socrate
reproche aux socits actuelles, j'affirme qu'ils se retrouveront
tous, sans exception, dans la sienne. Il soutient que, grce
 l'ducation, il ne faudra point dans sa Rpublique tous ces
rglements sur la police, la tenue des marchs et autres matires
aussi peu importantes; et cependant il ne donne d'ducation qu' ses
guerriers.

D'un autre ct, il laisse aux laboureurs la proprit des terres,
 la condition d'en livrer les produits; mais il est fort  craindre
que ces propritaires-l ne soient bien autrement indociles, bien
autrement fiers que les hilotes, les pnestes ou tant d'autres
esclaves.

Socrate, au reste, n'a rien dit sur l'importance relative de toutes
ces choses. Il n'a point parl davantage de plusieurs autres qui leur
tiennent de bien prs, telles que le gouvernement, l'ducation et
les lois spciales  la classe des laboureurs: or il n'est ni plus
facile ni moins important de savoir comment on l'organisera, pour que
la communaut des guerriers puisse subsister  ct d'elle. Supposons
que pour les laboureurs ait lieu la communaut des femmes avec la
division des biens: qui sera charg de l'administration, comme les
maris le sont de l'agriculture? Qui en sera charg, en admettant pour
les laboureurs l'gale communaut des femmes et des biens?

Certes, il est fort trange d'aller ici chercher une comparaison
parmi les animaux, pour soutenir que les fonctions des femmes doivent
tre absolument celles des maris, auxquels on interdit, du reste,
toute occupation intrieure.

L'tablissement des autorits, tel que le propose Socrate, offre
encore bien des dangers: il les veut perptuelles; cela seul
suffirait pour causer des guerres civiles, mme chez des hommes peu
jaloux de leur dignit,  plus forte raison parmi des gens belliqueux
et pleins de coeur. Mais cette perptuit est indispensable dans la
thorie de Socrate: Dieu verse l'or, non point tantt dans l'me
des uns, tantt dans l'me des autres, mais toujours dans les mmes
mes. Ainsi Socrate soutient qu'au moment mme de la naissance,
Dieu mle de l'or dans l'me de ceux-ci; de l'argent, dans l'me de
ceux-l; de l'airain et du fer, dans l'me de ceux qui doivent tre
artisans et laboureurs.

Il a beau interdire tous plaisirs  ses guerriers, il n'en prtend
pas moins que le devoir du lgislateur est de rendre heureux l'tat
tout entier; mais l'tat tout entier ne saurait tre heureux, quand
la plupart ou quelques-uns de ses membres, sinon tous, sont privs
de bonheur. C'est que le bonheur ne ressemble pas aux nombres pairs,
dans lesquels la somme peut avoir telle proprit que n'a aucune des
parties. En fait de bonheur, il en est tout autrement; et si les
dfenseurs mmes de la cit ne sont pas heureux, qui donc pourra
prtendre  l'tre? Ce ne sont point apparemment les artisans, ni la
masse des ouvriers attachs aux travaux mcaniques.

Voil quelques-uns des inconvnients de la rpublique vante par
Socrate; j'en pourrais indiquer encore plus d'un autre non moins
grave.


XXII.

Il ne faut pas oublier, quand on porte des lois semblables, un
point nglig par Phalas et Platon: c'est qu'en fixant ainsi la
quotit des fortunes, il faut aussi fixer la quantit des enfants.
Si le nombre des enfants n'est plus en rapport avec la proprit,
il faudra bientt enfreindre la loi; et mme, sans en venir l, il
est dangereux que tant de citoyens passent de l'aisance  la misre,
parce que ce sera chose difficile, dans ce cas, qu'ils n'aient point
le dsir des rvolutions.

Cette influence de l'galit des biens sur l'association politique a
t comprise par quelques-uns des anciens lgislateurs; tmoin Solon
dans ses lois, tmoin la loi qui interdit l'acquisition illimite des
terres. C'est d'aprs le mme principe que certaines lgislations,
comme celle de Locres, interdisent de vendre son bien,  moins de
malheur parfaitement constat, ou qu'elles prescrivent encore de
maintenir les lots primitifs. L'abrogation d'une loi de ce genre, 
Leucade, rendit la constitution compltement dmocratique, parce que,
ds lors, on parvint aux magistratures sans les conditions de cens
autrefois exiges.

Mais cette galit mme, si on la suppose tablie, n'empche pas
que la limite lgale des fortunes ne puisse tre ou trop large, ce
qui amnerait dans la cit le luxe et la mollesse; ou trop troite,
ce qui amnerait la gne parmi les citoyens. Ainsi, il ne suffit pas
au lgislateur d'avoir rendu les fortunes gales, il faut qu'il leur
ait donn de justes proportions. Ce n'est mme avoir encore rien fait
que d'avoir trouv cette mesure parfaite pour tous les citoyens; le
point important, c'est de niveler les passions bien plutt que les
proprits; et cette galit-l ne rsulte que de l'ducation rgle
par de bonnes lois.

Phalas pourrait ici rpondre que c'est l prcisment ce qu'il a
dit lui-mme: car,  ses yeux, les bases de tout tat sont l'galit
de fortune et l'galit d'ducation. Mais cette ducation, que
sera-t-elle? C'est l ce qu'il faut dire. Ce n'est rien que de
l'avoir faite une et la mme pour tous. Elle peut tre parfaitement
une et la mme pour tous les citoyens, et tre telle cependant
qu'ils n'en sortent qu'avec une insatiable avidit de richesses ou
d'honneurs, ou mme avec ces deux passions  la fois.

De plus, les rvolutions naissent tout aussi bien de l'ingalit
des honneurs que de l'ingalit des fortunes. Les prtendants seuls
seraient ici diffrents. La foule se rvolte de l'ingalit des
fortunes, et les hommes suprieurs s'indignent de l'gale rpartition
des honneurs; c'est le mot du pote:

  Quoi! le lche et le brave tre gaux en estime?

C'est que les hommes sont pousss au crime non pas seulement par
le besoin du ncessaire, que Phalas compte apaiser avec l'galit
des biens, excellent moyen, selon lui, d'empcher qu'un homme n'en
dtrousse un autre pour ne pas mourir de faim ou de froid; ils y
sont pousss encore par le besoin d'teindre leurs dsirs dans la
jouissance. Si ces dsirs sont dsordonns, les hommes auront recours
au crime pour gurir le mal qui les tourmente; et j'ajoute mme
qu'ils s'y livreront non-seulement par cette raison, mais aussi par
le simple motif, si leurs caprices les y portent, de n'tre point
troubls dans leurs jouissances.

 ces trois maux, quel sera le remde? D'abord la proprit, quelque
mince qu'elle soit, et l'habitude du travail, puis la temprance;
et, enfin, pour celui qui veut trouver le bonheur en lui-mme, le
remde ne sera point  chercher ailleurs que dans la philosophie:
car les plaisirs autres que les siens ne peuvent se passer de
l'intermdiaire des hommes. C'est le superflu et non le besoin qui
fait commettre les grands crimes. On n'usurpe pas la tyrannie pour se
garantir de l'intemprie de l'air; et, par le mme motif, les grandes
distinctions sont rserves non pas au meurtrier d'un voleur, mais au
meurtrier d'un tyran. Ainsi l'expdient politique propos par Phalas
n'offre de garantie que contre les crimes de peu d'importance.

Phalas a eu tort aussi d'appeler, d'une manire gnrale, galit
des fortunes, l'gale rpartition des terres,  laquelle il se
borne; car la fortune comprend encore les esclaves, les troupeaux,
l'argent et toutes ces proprits qu'on nomme mobilires. La loi
d'galit doit tre tendue  tous ces objets; ou, du moins, il faut
les soumettre  certaines limites rgulires, ou bien ne statuer
absolument rien  l'gard de la proprit.

Sa lgislation parat, au reste, n'avoir en vue qu'un tat peu
tendu, puisque tous les artisans doivent y tre la proprit de
l'tat, sans y former une classe accessoire de citoyens. Si les
ouvriers chargs de tous les travaux appartiennent  l'tat, il faut
que ce soit aux conditions tablies pour ceux d'pidamne, ou pour
ceux d'Athnes par Diophante.

Ce que nous avons dit de la constitution de Phalas suffit pour
qu'on en juge les mrites et les dfauts.


XXIII.

Aristote met en poudre dans les chapitres suivants tous les systmes
de communaut, tous les rves de Socrate et de Platon, toutes les
lgislations de Crte et de Sparte, celle mme de Solon faisant rgir
les hommes par le hasard du sort; il examine ensuite ce qu'est devenu
le citoyen. C'est, dit-il, l'habitant susceptible d'tre lev au
pouvoir civil. Il passe de l  l'tat lui-mme et aux diffrentes
formes de constitution: monarchie, oligarchie, aristocratie,
dmagogie. Il les analyse comme nous le faisons aujourd'hui, il
tudie les principes d'aprs lesquels on doit donner la souverainet
 un, ou  plusieurs, ou  tous les citoyens. On voit qu'il n'est
satisfait d'aucun. coutez-le ici:

De plus, comme l'galit et l'ingalit compltes sont injustes entre
des individus qui ne sont gaux ou ingaux entre eux que sur un
seul point, tous les gouvernements o l'galit et l'ingalit sont
tablies sur des bases de ce genre sont ncessairement corrompus.
Nous avons dit aussi plus haut que tous les citoyens ont raison de
se croire des droits, mais que tous ont tort de se croire des droits
absolus: les riches, parce qu'ils possdent une plus large part du
territoire commun de la cit et qu'ils ont ordinairement plus de
crdit dans les transactions commerciales; les nobles et les hommes
libres, classes fort voisines l'une de l'autre, parce que la noblesse
est plus rellement citoyenne que la roture, et que la noblesse est
estime chez tous les peuples; et de plus, parce que des descendants
vertueux doivent, selon toute apparence, avoir de vertueux anctres;
car la noblesse n'est qu'un mrite de race.

Certes, la vertu peut, selon nous, lever la voix non moins
justement; la vertu sociale, c'est la justice, et toutes les autres
ne viennent ncessairement que comme des consquences aprs elle.
Enfin la majorit aussi a des prtentions qu'elle peut opposer 
celles de la minorit; car la majorit, prise dans son ensemble, est
plus puissante, plus riche et meilleure que le petit nombre.

Supposons donc la runion, dans un seul tat, d'individus
distingus, nobles, riches, d'une part; et, de l'autre, d'une
multitude  qui l'on peut accorder des droits politiques: pourra-t-on
dire sans hsitation  qui doit appartenir la souverainet? ou le
doute sera-t-il encore possible? Dans chacune des constitutions
que nous avons numres plus haut, la question de savoir qui doit
commander n'en peut faire une, puisque leur diffrence repose
prcisment sur celle du souverain. Ici la souverainet est aux
riches; l, aux citoyens distingus; et ainsi du reste. Voyons
cependant ce que l'on doit faire quand toutes ces conditions diverses
se rencontrent simultanment dans la cit.

En supposant que la minorit des gens de bien soit extrmement
faible, comment pourra-t-on statuer  son gard? Regardera-t-on si,
toute faible qu'elle est, elle peut suffire cependant  gouverner
l'tat, ou mme  former par elle seule une cit complte? Mais
alors se prsente une objection qui est galement juste contre
tous les prtendants au pouvoir politique, et qui semble renverser
toutes les raisons de ceux qui rclament l'autorit comme un droit
de leur fortune, aussi bien que de ceux qui la rclament comme un
droit de leur naissance. En adoptant le principe qu'ils allguent
pour eux-mmes, la prtendue souverainet devrait videmment passer
 l'individu qui serait  lui seul plus riche que tous les autres
ensemble; et, de mme, le plus noble par sa naissance l'emporterait
sur tous ceux qui ne font valoir que leur libert.

Mme objection toute pareille contre l'aristocratie, qui se fonde
sur la vertu; car, si tel citoyen est suprieur en vertu  tous les
membres du gouvernement, gens eux-mmes fort estimables, le mme
principe lui confre la souverainet. Mme objection encore contre
la souverainet de la multitude, fonde sur la supriorit de sa
force relativement  la minorit; car, si un individu par hasard ou
quelques individus, moins nombreux toutefois que la majorit, sont
plus forts qu'elle, la souverainet leur appartiendra de prfrence
plutt qu' la foule.

Tout ceci semble dmontrer clairement qu'il n'y a de complte
justice dans aucune des prrogatives, au nom desquelles chacun
rclame le pouvoir pour soi et l'asservissement pour les autres. Aux
prtentions de ceux qui revendiquent l'autorit pour leur mrite
ou pour leur fortune, la multitude pourrait opposer d'excellentes
raisons. Rien n'empche, en effet, qu'elle ne soit plus riche et
plus vertueuse que la minorit, non point individuellement, mais en
masse. Ceci mme rpond  une objection que l'on met en avant et
qu'on rpte souvent comme fort grave: on demande si, dans le cas
que nous avons suppos, le lgislateur qui veut tablir des lois
parfaitement justes doit avoir en vue l'intrt de la multitude ou
celui des citoyens distingus. La justice ici, c'est l'galit; et
cette galit de la justice se rapporte autant  l'intrt gnral
de l'tat qu' l'intrt individuel des citoyens. Or le citoyen en
gnral est l'individu qui a part  l'autorit et  l'obissance
publiques, la condition du citoyen tant d'ailleurs variable suivant
la constitution; et, dans la rpublique parfaite, c'est l'individu
qui peut et qui veut librement obir et gouverner tour  tour,
suivant les prceptes de la vertu.

Si dans l'tat un individu, ou mme plusieurs individus, trop peu
nombreux toutefois pour former entre eux seuls une cit entire, ont
une telle supriorit de mrite que le mrite de tous les autres
citoyens ne puisse entrer en balance, et que l'influence politique
de cet individu unique, ou de ces individus, soit incomparablement
plus forte, de tels hommes ne peuvent tre compris dans la cit. Ce
sera leur faire injure que de les rduire  l'galit commune, quand
leur mrite et leur importance politiques les mettent si compltement
hors de comparaison; de tels personnages sont, on peut dire, des
dieux parmi les hommes.

Nouvelle preuve que la lgislation ne doit ncessairement concerner
que des individus gaux par leur naissance et par leurs facults.
Mais la loi n'est point faite pour ces tres suprieurs; ils sont
eux-mmes la loi. Il serait ridicule de tenter de les soumettre  la
constitution; car ils pourraient rpondre ce que, suivant Antisthne,
les lions rpondirent au dcret rendu par l'assemble des livres sur
l'galit gnrale des animaux. Voil aussi l'origine de l'ostracisme
dans les tats dmocratiques, qui, plus que tous les autres, se
montrent jaloux de l'galit. Ds qu'un citoyen semblait s'lever
au-dessus de tous les autres par sa richesse, par la foule de ses
partisans, ou par tout autre avantage politique, l'ostracisme venait
le frapper d'un exil plus ou moins long.

Dans la mythologie, les Argonautes n'ont point d'autre motif pour
abandonner Hercule; Argo dclare qu'elle ne veut pas le porter, parce
qu'il est beaucoup plus pesant que le reste de ses compagnons. Aussi
a-t-on bien tort de blmer d'une manire absolue la tyrannie et le
conseil que Priandre donnait  Thrasybule: pour toute rponse 
l'envoy qui venait lui demander conseil, il se contenta de niveler
une certaine quantit d'pis, en cassant ceux qui dpassaient les
autres. Le messager ne comprit rien au motif de cette action; mais
Thrasybule, quand on l'en informa, entendit fort bien qu'il devait se
dfaire des citoyens puissants.

Cet expdient n'est pas utile seulement aux tyrans; aussi ne
sont-ils pas les seuls  en user. On l'emploie avec un gal succs
dans les oligarchies et dans les dmocraties. L'ostracisme y produit
 peu prs les mmes rsultats, en arrtant par l'exil la puissance
des personnages qu'il frappe. Quand on est en mesure de le pouvoir,
on applique ce principe politique  des tats,  des peuples entiers.
On peut voir la conduite des Athniens  l'gard des Samiens, des
Chiotes et des Lesbiens.  peine leur puissance fut-elle affermie,
qu'ils eurent soin d'affaiblir leurs sujets, en dpit de tous les
traits; et le roi des Perses a plus d'une fois chti les Mdes,
les Babyloniens et d'autres peuples, tout fiers encore des souvenirs
de leur antique domination.

Cette question intresse tous les gouvernements sans exception, mme
les bons. Les gouvernements corrompus emploient ces moyens-l dans
un intrt particulier; mais on ne les emploie pas moins dans les
gouvernements d'intrt gnral. On peut claircir ce raisonnement
par une comparaison emprunte aux autres sciences, aux autres arts.
Le peintre ne laissera point dans son tableau un pied qui dpasserait
les proportions des autres parties de la figure, ce pied ft-il
beaucoup plus beau que le reste; le charpentier de marine ne recevra
pas davantage une proue, ou telle autre pice du btiment, si elle
est disproportionne; et le choriste en chef n'admettra point, dans
un concert, une voix plus forte et plus belle que toutes celles qui
forment le reste du choeur.

Rien n'empche donc les monarques de se trouver en ceci d'accord
avec les tats qu'ils rgissent, si de fait ils ne recourent  cet
expdient que quand la conservation de leur propre pouvoir est dans
l'intrt de l'tat.

Ainsi les principes de l'ostracisme appliqu aux supriorits
bien reconnues ne sont pas dnus de toute quit politique. Il
est certainement prfrable que la cit, grce aux institutions
primitives du lgislateur, puisse se passer de ce remde; mais, si
le lgislateur reoit de seconde main le gouvernail de l'tat, il
peut, dans le besoin, recourir  ce moyen de rforme. Ce n'est point
ainsi, du reste, qu'on l'a jusqu' prsent employ: on n'a point
considr le moins du monde dans l'ostracisme l'intrt vritable de
la rpublique, et l'on en a fait une simple affaire de faction.

Pour les gouvernements corrompus, l'ostracisme en servant un intrt
particulier est aussi par cela mme videmment juste; mais il est
tout aussi vident qu'il n'est point d'une justice absolue.

Dans la cit parfaite, la question est bien autrement difficile.
La supriorit sur tout autre point que le mrite, richesse ou
influence, ne peut causer d'embarras; mais que faire contre la
supriorit de mrite? Certes, on ne dira pas qu'il faut bannir ou
chasser le citoyen qu'elle distingue. On ne prtendra pas davantage
qu'il faut le rduire  l'obissance; car prtendre au partage du
pouvoir, ce serait donner un matre  Jupiter lui-mme. Le seul
parti que naturellement tous les citoyens semblent devoir adopter,
est de se soumettre de leur plein gr  ce grand homme, et de le
prendre pour roi durant sa vie entire.


XXIV.

Il conclut ici que la royaut ne peut tre reconnue  moins que
l'individu couronn ne soit videmment suprieur en talent et en
vertu  tous les autres.

La rpublique ou l'tat parfait doit participer du pouvoir absolu
par la vigueur de l'autorit, du pouvoir oligarchique par la sagesse
des conseils. Il est cependant trs-vident que sa qualit natale de
sujet d'un roi comme Philippe, et de prcepteur d'un hros-roi comme
Alexandre, font garder  Aristote des mnagements discrets pour la
royaut. De l sa perte.

Le philosophe parfait se retrouve dans des considrations
merveilleusement sagaces sur l'ducation gnrale des citoyens:

L'association politique tant toujours compose de chefs et de
subordonns, je demande si l'autorit et l'obissance doivent tre
alternatives ou viagres. Il est clair que le systme de l'ducation
devra se rapporter  ces grandes divisions des citoyens entre eux.
Si quelques hommes l'emportaient sur les autres hommes autant que,
selon la croyance commune, les dieux et les hros peuvent diffrer
des mortels,  l'gard du corps qu'un seul coup d'oeil suffit pour
juger, et mme  l'gard de l'me, de telle sorte que la supriorit
des chefs ft aussi incontestable et aussi vidente pour les sujets,
nul doute qu'il ne fallt prfrer la perptuit de l'obissance pour
les uns, et du pouvoir pour les autres.

Mais ces dissemblances sont choses fort difficiles  constater;
et il n'en est point du tout ici comme pour ces rois de l'Inde
qui, selon Scylax, l'emportent si compltement sur les sujets qui
leur obissent. Il est donc vident que, par bien des motifs,
l'alternative de l'autorit et de la soumission doit ncessairement
tre commune  tous les citoyens. L'galit est l'identit
d'attributions entre des tres semblables, et l'tat ne saurait
vivre contre les lois de l'quit: les factieux que le pays renferme
toujours trouveraient de constants appuis dans les sujets mcontents,
et les membres du gouvernement ne sauraient jamais tre assez
nombreux pour rsister  tant d'ennemis runis.

Cependant il est incontestable qu'il doit y avoir une diffrence
entre les chefs et les subordonns. Quelle sera cette diffrence,
et quelle sera la rpartition du pouvoir? Telles sont les questions
que doit rsoudre le lgislateur. Nous l'avons dj dit: c'est la
nature elle-mme qui a trac la ligne de dmarcation, en crant dans
une espce identique les classes des jeunes et des vieux, les uns
destins  obir, les autres capables de commander. Une autorit
confre par l'ge ne peut irriter la jalousie, ni enfler la vanit
de personne, surtout lorsque chacun est assur d'obtenir avec les
annes la mme prrogative.

Ainsi l'autorit et l'obissance doivent tre  la fois perptuelles
et alternatives; et, par suite, l'ducation doit tre  la
fois pareille et diverse; puisque, de l'aveu de tout le monde,
l'obissance est la vritable cole du commandement.


XXV.

On regrette de trouver ici la recommandation platonique de l'abandon
des enfants difformes; loi humaine en opposition  la loi divine.
Alexandre et t abandonn, car il tait difforme d'une paule.

On a coutume de donner le nom de rpublique aux gouvernements qui
inclinent  la dmocratie, et celui d'aristocratie aux gouvernements
qui inclinent  l'oligarchie; c'est que le plus ordinairement les
lumires et la noblesse sont le partage des riches; ils sont combls
en outre de ces avantages que d'autres achtent si souvent par le
crime, et qui assurent  leurs possesseurs un renom de vertu et une
haute considration.

Comme le systme aristocratique a pour but de donner la suprmatie
politique  ces citoyens minents, on a prtendu, par suite, que
les oligarchies se composent en majorit d'hommes vertueux et
estimables. Or il semble impossible qu'un gouvernement dirig par
les meilleurs citoyens ne soit pas un excellent gouvernement, un
mauvais gouvernement ne devant peser que sur les tats rgis par des
hommes corrompus. Et, rciproquement, il semble impossible que, l
o l'administration n'est pas bonne, l'tat soit gouvern par les
meilleurs citoyens. Mais il faut remarquer que de bonnes lois ne
constituent pas  elles seules un bon gouvernement, et qu'il importe
surtout que ces bonnes lois soient observes. Il n'y a donc de bon
gouvernement d'abord que celui o l'on obit  la loi, ensuite que
celui o la loi  laquelle on obit est fonde sur la raison; car
on pourrait aussi obir  des lois draisonnables. L'excellence de
la loi peut du reste s'entendre de deux faons: la loi est, ou la
meilleure possible relativement aux circonstances, ou la meilleure
possible d'une manire gnrale et absolue.

Le principe essentiel de l'aristocratie parat tre d'attribuer
la prdominance politique  la vertu; car le caractre spcial de
l'aristocratie, c'est la vertu, comme la richesse est celui de
l'oligarchie, et la libert, celui de la dmocratie. Toutes trois
admettent d'ailleurs la suprmatie de la majorit, puisque, dans les
unes comme dans les autres, la dcision prononce par le plus grand
nombre des membres du corps politique a toujours force de loi. Si la
plupart des gouvernements prennent le nom de rpublique, c'est qu'ils
cherchent presque tous uniquement  combiner les droits des riches et
des pauvres, de la fortune et de la libert; et la richesse semble
presque partout tenir lieu de mrite et de vertu.

Trois lments dans l'tat se disputent l'galit: ce sont la
libert, la richesse et le mrite. Je ne parle pas d'un quatrime
qu'on appelle la noblesse; car il n'est qu'une consquence de
deux autres, et la noblesse n'est qu'une anciennet de richesse
et de talent. Or la combinaison des deux premiers lments donne
videmment la rpublique, et la combinaison de tous les trois donne
l'aristocratie plutt que toute autre forme. Je classe toujours 
part la vritable aristocratie dont j'ai d'abord parl.

Ainsi nous avons dmontr qu' ct de la monarchie, de la
dmocratie et de l'oligarchie, il existe encore d'autres systmes
politiques. Nous avons expliqu la nature de ces systmes, les
diffrences des aristocraties entre elles, et les diffrences des
rpubliques aux aristocraties; enfin l'on doit voir que toutes ces
formes sont moins loignes qu'on ne pourrait le croire les unes des
autres.


XXV.

Tout considr, la fortune moyenne est la meilleure base du
gouvernement. L'indiscipline corrompt les riches, l'indigence
asservit le caractre des pauvres.

Il est vident que l'association politique est surtout la meilleure
quand elle est forme par des citoyens de fortune moyenne; les tats
bien administrs sont ceux o la classe moyenne est plus nombreuse et
plus puissante que les deux autres runies, ou du moins que chacune
d'elles sparment. En se rangeant de l'un ou de l'autre ct, elle
rtablit l'quilibre et empche qu'aucune prpondrance excessive
ne se forme. C'est donc un grand bonheur que les citoyens aient
une fortune modeste, mais suffisant  tous leurs besoins. Partout
o la fortune extrme est  ct de l'extrme indigence, ces deux
excs amnent ou la dmagogie absolue, ou l'oligarchie pure, ou la
tyrannie; la tyrannie sort du sein d'une dmagogie effrne, ou
d'une oligarchie extrme, bien plus souvent que du sein des classes
moyennes, et des classes voisines de celles-l. Plus tard, nous
dirons pourquoi, quand nous parlerons des rvolutions.

Un autre avantage non moins vident de la moyenne proprit, c'est
qu'elle est la seule qui ne s'insurge jamais. L o les fortunes
aises sont nombreuses, il y a bien moins de mouvements et de
dissensions rvolutionnaires. Les grandes cits ne doivent leur
tranquillit qu' la prsence des fortunes moyennes, qui y sont si
nombreuses. Dans les petites, au contraire, la masse entire se
divise trs-facilement en deux camps sans aucun intermdiaire, parce
que tous, on peut dire, y sont ou pauvres ou riches. C'est aussi la
moyenne proprit qui rend les dmocraties plus tranquilles et plus
durables que les oligarchies, o elle est moins rpandue, et a moins
de part au pouvoir politique, parce que, le nombre des pauvres venant
 s'accrotre, sans que celui des fortunes moyennes s'accroisse
proportionnellement, l'tat se corrompt et arrive rapidement  sa
ruine.

Il faut ajouter encore, comme une sorte de preuve  l'appui de
ces principes, que les bons lgislateurs sont sortis de la classe
moyenne. Solon en faisait partie, ainsi que ses vers l'attestent;
Lycurgue appartenait  cette classe, car il n'tait pas roi;
Charondas et tant d'autres y taient galement ns.

Ceci doit galement nous faire comprendre pourquoi la plupart des
gouvernements sont ou dmagogiques ou oligarchiques; c'est que, la
moyenne proprit y tant le plus souvent fort rare, et tous ceux
qui y dominent, que ce soient d'ailleurs les riches ou les pauvres,
tant toujours galement loigns du moyen terme, ils ne s'emparent
du pouvoir que pour eux seuls, et constituent ou l'oligarchie ou la
dmagogie.

En outre, les sditions et les luttes tant frquentes entre les
pauvres et les riches, jamais le pouvoir, quel que soit le parti qui
triomphe de ses ennemis, ne repose sur l'galit et sur des droits
communs. Comme il n'est que le prix du combat, le vainqueur qui le
saisit en fait ncessairement un des deux gouvernements extrmes,
dmocratie ou oligarchie. C'est ainsi que les peuples mmes qui tour
 tour ont eu la haute direction des affaires de la Grce, n'ont
regard qu' leur propre constitution pour faire prdominer dans
les tats soumis  leur puissance, tantt l'oligarchie, tantt la
dmocratie, inquiets seulement de leurs intrts particuliers, et pas
le moins du monde des intrts de leurs tributaires.

Aussi n'en a-t-on jamais vu entre ces extrmes de vraie rpublique,
ou du moins, en a-t-on vu rarement et pour bien peu de temps. Il
ne s'est rencontr qu'un seul homme, parmi tous ceux qui jadis
arrivrent au pouvoir, qui ait tabli une constitution de ce genre;
et ds longtemps les hommes politiques ont renonc dans les tats 
chercher l'galit. Ou bien l'on tche de s'emparer du pouvoir; ou
bien l'on se rsigne  l'obissance quand on n'est pas le plus fort.

Ces considrations suffisent pour montrer quel est le meilleur
gouvernement, et ce qui en fait l'excellence.

Quant aux autres constitutions, qui sont les diverses formes de
dmocraties et d'oligarchies admises par nous, il est facile de
voir dans quel ordre on doit les classer, celle-ci la premire,
celle-l la seconde; et ainsi de suite, selon qu'elles sont
meilleures ou moins bonnes, comparativement au type parfait que
nous avons donn. Ncessairement elles seront d'autant meilleures
qu'elles se rapprocheront davantage du moyen terme, d'autant moins
bonnes qu'elles en seront plus loignes. J'excepte toujours les
cas spciaux, et j'entends par l que telle constitution, bien que
prfrable en soi, est cependant moins bonne que telle autre pour un
peuple particulier.


XXVII.

Aristote recommande de temprer la turbulence des meilleures
dmocraties par l'introduction des propritaires ruraux dans les
conseils du peuple.

Quant  cette forme dernire de la dmagogie, o l'universalit
des citoyens prend part au gouvernement, tout tat n'est pas fait
pour la supporter; et l'existence en est fort prcaire,  moins que
les moeurs et les lois ne s'accordent  la maintenir. Nous avons
indiqu plus haut la plupart des causes qui ruinent cette forme
politique et les autres tats rpublicains. Pour tablir ce genre
de dmocratie et transfrer tout le pouvoir au peuple, les meneurs
tchent ordinairement d'inscrire aux rles civiques le plus de gens
qu'ils peuvent; ils n'hsitent point  comprendre au nombre des
citoyens non-seulement ceux qui sont dignes de ce titre, mais aussi
tous les citoyens btards, et tous ceux qui ne le sont que d'un des
deux cts: je veux dire soit du ct du pre, soit du ct de la
mre. Tous ces lments sont bons pour former le gouvernement que ces
hommes-l dirigent.

Ce sont des moyens tout  fait  la porte des dmagogues.
Toutefois, qu'ils n'en fassent usage que jusqu' ce que les classes
infrieures l'emportent en nombre sur les hautes classes et les
classes moyennes; qu'ils se gardent bien d'aller au del; car, en
dpassant cette limite, on se donne une foule indisciplinable, et
l'on exaspre les classes leves, qui supportent si difficilement
l'empire de la dmocratie. La rvolution de Cyrne n'eut point
d'autres causes. On ne remarque point le mal tant qu'il est lger;
mais il s'accrot, et il frappe alors tous les yeux.

On peut, dans l'intrt de cette dmocratie, employer les moyens
dont Clisthne ft usage  Athnes pour fonder le pouvoir populaire,
et qu'appliqurent aussi les dmocrates de Cyrne. Il faut crer en
plus grand nombre de nouvelles phratries; il faut substituer aux
sacrifices particuliers des ftes religieuses, peu frquentes, mais
publiques; il faut confondre autant que possible les relations des
citoyens entre eux, en ayant soin de rompre toutes les associations
antrieures.

Toutes les ruses des tyrans peuvent mme trouver place dans cette
dmocratie, par exemple, la dsobissance permise aux esclaves, chose
peut-tre utile jusqu' certain point, la licence des femmes et des
enfants. On accordera de plus  chacun la facult de vivre comme bon
lui semble.  cette condition, bien des gens ne demanderont pas
mieux que de soutenir le gouvernement; car les hommes en gnral
prfrent une vie sans discipline  une vie sage et rgulire.

Il passe enfin  la thorie des rvolutions, son chef-d'oeuvre!

Toutes les parties du sujet que nous nous proposions de traiter sont
donc  peu prs puises. Pour faire suite  tout ce qui prcde,
nous allons tudier, d'une part, le nombre et la nature des causes
qui amnent les rvolutions dans les tats, les caractres qu'elles
prennent selon les constitutions, et les relations qu'ont le plus
ordinairement les principes qu'elles quittent avec ceux qu'elles
adoptent; d'autre part, nous rechercherons quels sont, pour les
tats en gnral, et pour chaque tat en particulier, les moyens
de conservation; et enfin nous verrons quelles sont les ressources
spciales de chacun d'eux.

Nous avons indiqu dj la cause premire  laquelle il faut
rapporter la diversit de toutes les constitutions, la voici: tous
les systmes politiques, quelque divers qu'ils soient, reconnaissent
des droits et une galit proportionnelle entre les citoyens, mais
tous s'en cartent dans l'application. La dmagogie est ne presque
toujours de ce qu'on a prtendu rendre absolue et gnrale une
galit qui n'tait relle qu' certains gards. Parce que tous sont
galement libres, ils ont cru qu'ils devaient l'tre d'une manire
absolue. L'oligarchie est ne de ce qu'on a prtendu rendre absolue
et gnrale une ingalit qui n'tait relle que sur quelques points,
parce que, tout en n'tant ingaux que par la fortune, ils ont
suppos qu'ils devaient l'tre en tout et sans limite.

Les uns, forts de cette galit, ont voulu que le pouvoir politique,
dans toutes ses attributions, ft galement rparti; les autres,
appuys sur cette ingalit, n'ont pens qu' accrotre leurs
privilges, car les augmenter, c'tait augmenter l'ingalit. Tous
les systmes, bien que justes au fond, sont donc tous radicalement
faux dans la pratique. Aussi, de part et d'autre, ds que l'on
n'obtient pas en pouvoir politique tout ce que l'on croit si
faussement mriter, on a recours  une rvolution. Certes le droit
d'en faire une appartiendrait bien plus lgitimement aux citoyens
d'un mrite suprieur, quoique ceux-l n'usent jamais de ce droit;
mais, de fait, l'ingalit absolue n'est raisonnable que pour eux.
Ce qui n'empche pas que bien des gens, par cela seul que leur
naissance est illustre, c'est--dire qu'ils ont pour eux la vertu
et la richesse de leurs anctres qui leur assurent leur noblesse,
se croient, en vertu de cette seule ingalit, fort au-dessus de
l'galit commune.

Telle est la cause gnrale, et, l'on peut dire, la source des
rvolutions et des troubles qu'elles amnent. Dans les changements
qu'elles produisent, elles procdent de deux manires. Tantt elles
s'attaquent au principe mme du gouvernement, afin de remplacer
la constitution existante par une autre, substituant par exemple
l'oligarchie  la dmocratie, ou rciproquement; ou bien, la
rpublique et l'aristocratie  l'une et  l'autre; ou les deux
premires aux deux secondes. Tantt la rvolution, au lieu de
s'adresser  la constitution en vigueur, la garde telle qu'elle la
trouve; mais les vainqueurs prtendent gouverner personnellement, en
observant cette constitution; et les rvolutions de ce genre sont
surtout frquentes dans les tats oligarchiques et monarchiques.

Parfois la rvolution renforce ou amoindrit un principe. Ainsi,
l'oligarchie existant, la rvolution l'augmente ou la restreint; de
mme pour la dmocratie, qu'elle fortifie ou qu'elle affaiblit; et
pour tout autre systme, soit qu'elle lui ajoute, soit qu'elle lui
retranche. Parfois enfin, la rvolution ne veut changer qu'une partie
de la constitution, et, par exemple, n'a pour but que de fonder ou
de renverser une certaine magistrature. C'est ainsi qu' Lacdmone,
Lysandre, assure-t-on, voulut dtruire la royaut; et Pausanias,
l'phorie.

C'est ainsi qu' pidamne un seul point de la constitution
fut chang, et qu'un snat fut substitu aux chefs des tribus.
Aujourd'hui mme, il y suffit du dcret d'un seul magistrat pour
que tous les membres du gouvernement soient tenus de se runir en
assemble gnrale; et, dans cette constitution, l'archonte unique
est un reste d'oligarchie. L'ingalit est toujours, je le rpte, la
cause des rvolutions, quand rien ne la compense pour ceux qu'elle
atteint. Entre gaux, une royaut perptuelle est une ingalit
insupportable; et c'est en gnral pour conqurir l'galit que l'on
s'insurge.

Cette galit si recherche est double. Elle peut s'entendre
du nombre et du mrite. Par le nombre, je comprends l'galit,
l'identit en multitude, en tendue; par le mrite, l'galit
proportionnelle. Ainsi, en nombre, trois surpasse deux comme deux
surpasse un; mais, proportionnellement, quatre est  deux comme deux
est  un. Deux est en effet  quatre dans le mme rapport qu'un est 
deux; c'est la moiti de part et d'autre. On peut tre d'accord sur
le fond mme du droit, et diffrer sur la proportion dans laquelle
il doit tre donn. Je l'ai dj dit plus haut: les uns, gaux en un
point, se croient gaux d'une manire absolue; les autres, ingaux 
un seul gard, veulent tre ingaux  tous gards sans exception.

De l vient que la plupart des gouvernements sont ou oligarchiques
ou dmocratiques. La noblesse, la vertu, sont le partage du petit
nombre; et les qualits contraires, celui de la majorit. Dans aucune
ville, on ne citerait cent hommes de naissance illustre, de vertu
irrprochable; presque partout, au contraire, on trouvera des masses
de pauvres. Il est dangereux de prtendre constituer l'galit relle
ou proportionnelle dans toutes leurs consquences; les faits sont
l pour le prouver. Les gouvernements tablis sur ces bases ne sont
jamais solides, parce qu'il est impossible que, de l'erreur qui a
t primitivement commise dans le principe, il ne sorte point  la
longue un rsultat vicieux. Le plus sage est de combiner ensemble, et
l'galit suivant le nombre, et l'galit suivant le mrite.

Quoi qu'il en soit, la dmocratie est plus stable et moins sujette
aux bouleversements que l'oligarchie. Dans les gouvernements
oligarchiques, l'insurrection peut natre de deux cts, de la
minorit qui s'insurge contre elle-mme ou contre le peuple; dans
les dmocraties, elle n'a que la minorit oligarchique  combattre.
Le peuple ne s'insurge jamais contre lui-mme, ou du moins les
mouvements de ce genre sont sans importance. La rpublique o
domine la classe moyenne, et qui se rapproche de la dmocratie plus
que ne le fait l'oligarchie, est aussi le plus stable de tous ces
gouvernements.


XXVIII.

L'numration raisonne qu'Aristote fait en finissant des causes des
rvolutions dpasse immensment Fnelon, Rousseau et Montesquieu.
L'imagination n'y est pour rien, tout est en faits. Sous la
monarchie, c'est l'exagration du principe d'autorit et d'unit,
aboutissant  la tyrannie qui humilie les sujets; sous l'oligarchie,
le mpris des pauvres; sous la dmocratie, la turbulence des
multitudes, menaant et dpouillant les riches. Dans la dmagogie
surtout il faut empcher non-seulement qu'on en vienne au partage des
biens des riches, mais mme qu'on partage l'usufruit; ce qui, dans
quelques tats, a lieu par des moyens dtourns. Il vaut mieux aussi
ne pas accorder aux riches, mme quand ils le demandent, le droit de
subvenir aux dpenses publiques, considrables, mais sans utilit
relle, telles que les reprsentations thtrales, les ftes aux
flambeaux et autres dpenses du mme genre.

Dans les oligarchies, au contraire, la sollicitude du gouvernement
doit tre fort vive pour les pauvres; et, parmi les emplois, il
faut qu'on leur accorde ceux qui sont rtribus. Il faut punir tout
outrage des riches  leur gard beaucoup plus svrement que les
outrages des riches entre eux.

Enlever, en un mot, tout vice, tout abus, toute violence de toute
nature de gouvernement, c'est le moyen assur de le faire durer
autant que durent les choses mortelles; car Aristote ne fait point
d'utopie et ne se dissimule pas que tout ce qui a dur doit finir.
Il n'en appelle pas aux chimres, mais  la conscience. Il revient 
la critique de Socrate.

Dans la Rpublique, Socrate parle aussi des rvolutions; mais
il n'a pas fort bien trait ce sujet. Il n'assigne mme aucune
cause spciale de rvolutions  la parfaite rpublique, au
premier gouvernement.  son avis, les rvolutions viennent de ce
que rien ici-bas ne peut subsister ternellement, et que tout
doit changer dans un certain laps de temps; et il ajoute que
ces perturbations dont la racine augmente d'un tiers plus cinq
donne deux harmonies, ne commencent que lorsque le nombre a t
gomtriquement lev au cube, attendu que la nature cre alors
des tres vicieux et radicalement incorrigibles. Cette dernire
partie de son raisonnement n'est peut-tre pas fausse; car il est
des hommes naturellement incapables de recevoir de l'ducation et
de devenir vertueux. Mais pourquoi cette rvolution dont parle
Socrate s'appliquerait-elle  cette rpublique qu'il nous donne comme
parfaite, plus spcialement qu' tout autre tat, ou  tout autre
objet de ce monde?

Mais dans cet instant qu'il assigne  la rvolution universelle,
mme les choses qui n'ont point commenc d'tre ensemble changeront
cependant  la fois! et un tre n le premier jour de la catastrophe
y sera compris comme les autres! On peut demander encore pourquoi
la parfaite rpublique de Socrate passe en se changeant au systme
lacdmonien. Son autorit se change en tyrannie, et c'est ce
qui arriva jadis  la plupart des oligarchies siciliennes. Qu'on
se souvienne qu' l'oligarchie succda la tyrannie de Pantius 
Lontium;  Gla, celle de Clandre;  Rhges, celle d'Anaxilas,
et qu'on se rappelle tant d'autres qu'on pourrait citer galement.
C'est encore une erreur de faire natre l'oligarchie de l'avidit
et des occupations mercantiles des chefs de l'tat. Il faut bien
plutt en demander l'origine  cette opinion des hommes  grandes
fortunes, qui croient que l'galit politique n'est pas juste entre
ceux qui possdent et ceux qui ne possdent pas. Dans presque
aucune oligarchie les magistrats ne peuvent se livrer au commerce,
et la loi le leur interdit. Bien plus,  Carthage, qui est un tat
dmocratique, les magistrats font le commerce; et l'tat cependant
n'a point encore prouv de rvolution.

Il est encore fort singulier d'avancer que dans l'oligarchie l'tat
est divis en deux partis, les pauvres et les riches; est-ce bien
l une condition plus spciale de l'oligarchie que de la rpublique
de Sparte, par exemple, ou de tout autre gouvernement, dans lequel
les citoyens ne possdent pas tous des fortunes gales, ou ne sont
pas tous galement vertueux? En supposant mme que personne ne
s'appauvrisse, l'tat n'en passe pas moins de l'oligarchie  la
dmagogie, si la masse des pauvre s'accrot, et de la dmocratie 
l'oligarchie, si les riches deviennent plus puissants que le peuple,
selon que les uns se relchent et que les autres s'appliquent
au travail. Socrate nglige toutes ces causes si diverses qui
amnent les rvolutions, pour s'attacher  une seule, attribuant
exclusivement la pauvret  l'inconduite et aux dettes, comme si tous
les hommes ou du moins presque tous naissaient dans l'opulence.

C'est une grave erreur. Ce qui est vrai, c'est que les chefs de
la cit peuvent, quand ils ont perdu leur fortune, recourir  une
rvolution, et que, quand des citoyens obscurs perdent la leur,
l'tat n'en reste pas moins fort tranquille. Ces rvolutions
n'amnent pas non plus la dmagogie plus frquemment que tout autre
systme. Il suffit d'une exclusion politique, d'une injustice, d'une
insulte, pour causer une insurrection et un bouleversement dans la
constitution, sans que les fortunes des citoyens soient en rien
dlabres. La rvolution n'a souvent pas d'autre motif que cette
facult laisse  chacun de vivre comme il lui convient, facult dont
Socrate attribue l'origine  un excs de libert. Enfin, au milieu de
ces espces si nombreuses d'oligarchies et de dmocraties, Socrate ne
parle de leurs rvolutions que comme si chacune d'elles tait unique
en son genre.


XXIX.

Telle est la _Politique_ d'Aristote, le plus beau de ses traits
pratiques.

 l'exception de ces deux erreurs qui ne sont pas siennes, mais
celles de son temps et vieilles comme le genre humain, l'une relative
 l'esclavage qu'il croit un crime de la nature, l'autre relative
aux enfants ns difformes dont il admet l'infanticide par humanit,
il n'y a pas une considration fausse dans tout le livre: c'est le
catchisme du monde social.

Quant  la forme du style de ce trait, elle est sans dfaut; et
il n'y manque aucune perfection du style pens ou raisonn: ordre,
liaison, logique, clart, consquence du principe avec la conclusion,
cela semble crit par la logique elle-mme. On dirait qu'un esprit
divin, descendu du ciel pour clairer les hommes, a pris la plume
d'or des sraphins pour rvler aux hommes de toutes les conditions,
de toutes les dates, de toutes les professions sociales, les moyens
de perfectionner et de conserver leur gouvernement.

Nous qui, dans une vie dj longue, avons pu compter dix  douze
rvolutions d'empires, et qui avons mme attach involontairement
notre nom  la dernire de ces convulsions sociales pour la modrer
en la conseillant, il nous est impossible de ne pas nous lever 
la plus haute admiration en lisant ce beau livre. Nous dirons mme,
sans aucune flatterie, que de tous les ouvrages politiques c'est
incontestablement le plus parfait, et qu'il rend tous les autres ou
dangereux ou inutiles. Supprimez-y deux chapitres et vous n'avez rien
 ajouter, rien  retrancher pour que la _Politique_ d'Aristote,
crite 350 ans avant Jsus-Christ, soit le manuel de l'homme d'tat
de toutes les poques, preuve que la vrit est ternelle et qu'il
n'y a rien de nouveau sous le ciel que le mensonge et le sophisme
destins  soutenir toutes les tyrannies, celle du peuple comme
celle des rois. Allez jusqu' l'me des hommes, vous y trouverez la
conscience; allez jusqu' la conscience, vous y trouverez la vrit;
tout sophiste est un menteur, parce que tout sophiste est un flatteur.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain Entretien._)




CIVe ENTRETIEN.




ARISTOTE.

TRADUCTION COMPLTE PAR M. BARTHLEMY SAINT-HILAIRE.

(DEUXIME PARTIE.)


LA LOGIQUE.

I.

Le mrite d'Aristote, dans ce trait de la Logique, du Syllogisme,
de la Dialectique, est d'avoir transport la conscience et l'esprit
dans la science du raisonnement. La base de toute certitude est dans
le fond et non dans la forme. L'homme ne remonte pas plus haut que
l'instinct, la vrit pour lui n'est qu'un invincible instinct. On
ne prouve pas qu'on existe, on le sent. Tous les sophismes chouent
devant cette certitude. La forme seule de la dialectique est une
science. Aristote part de l et il l'enseigne. Cette science est
admirable, mais elle est cache. Ce sont les mathmatiques de la
parole. On conoit que, pour la dmontrer, il faille se plonger dans
les arcanes de la scolastique. Nous rebuterions nos lecteurs en
repassant avec eux pas  pas sur les traces du philosophe de Stagire.

C'est un exercice de la vrit.

C'est une anatomie de la phrase.

C'est un dmembrement de la pense.

C'est la grammaire du raisonnement.

Passons!


II.

L'_Hermnia_, ou le trait de la _Proposition_, commence par ces
remarquables dfinitions:

Les mots dans la parole ne sont que l'image des modifications de
l'me, et l'criture n'est que l'image des mots que la parole exprime.

De mme que l'criture n'est pas identique pour tous les hommes,
de mme les langues ne sont pas non plus semblables. Mais les
modifications de l'me, dont les mots sont les signes immdiats,
sont identiques pour tous les hommes, comme les choses, dont ces
modifications sont la reprsentation fidle, sont aussi les mmes
pour tous.

Le nom est un mot qui signifie une chose, sans spcifier de temps.

Le verbe est un mot qui embrasse l'ide de temps, et dont aucune
partie isole n'a de sens par soi-mme.

Toute la grammaire philosophique est ainsi dfinie.

Passons encore!

Ou plutt passons tout, car le tout n'est que la grammaire du
raisonnement.

On admire Aristote comme on admire Euclide; mais le suivre, ce serait
le refaire. On ne peut le refaire qu'en chiffres: les chiffres ne se
dmontrent pas.

Ils sont la _sensation_ du vrai.

Leur inventeur est plus qu'un homme.

Telle est l'opinion qu'on a d'Aristote aprs avoir tudi sa Logique.

C'est l'chafaudage de toute vrit.

Mais, la vrit de la dmonstration obtenue, on renverse
l'chafaudage, et l'on passe sur le pont que l'architecte a construit.


III.

Les quatre volumes de la Logique parcourue, on s'crie avec Voltaire:

Quel homme qu'Aristote, qui trace les rgles de la Tragdie de la
mme main dont il a donn celles de la Dialectique, de la Morale, de
la Politique, et dont il a lev, autant qu'il a pu, le grand voile
de la nature! Peut-on s'empcher de l'admirer, quand on voit qu'il
a connu  fond tous les principes de l'loquence et de la posie?
O est le physicien de nos jours chez qui l'on puisse apprendre 
composer un discours et une tragdie? Aristote fit voir aprs Platon
que la vritable philosophie est le guide secret de l'esprit de tous
les arts. Les lois qu'il donne sont encore aujourd'hui celles de nos
bons auteurs.

Au dix-huitime sicle, les plus grands et les plus exacts des
historiens de la philosophie se taisent sur la Potique d'Aristote.
Brucker et Tennemann, sans parler de Tiedemann, la passent
ddaigneusement sous silence. De nos jours mme, M. Henri Ritter
ne suppose pas davantage qu'elle soit digne d'un regard. On dirait
vraiment que c'est la chose la plus simple du monde et la plus
indiffrente qu'un philosophe lgislateur du got, et que les
exemples en sont si vulgaires, qu'il n'est pas besoin de mentionner
celui-l. Voltaire a pleine raison quand il tablit que c'est
l'esprit philosophique qui conduit tous les arts, guids par lui
secrtement et  leur insu. Mais on peut s'tonner que ce soit
un homme de lettres qui revendique ce titre pour une science qui
n'tait pas prcisment la sienne, et qu'un tel titre ait t omis
par les annalistes savants et laborieux de la philosophie. Ce n'est
pas cependant pour la philosophie un mince honneur; et, toute riche
qu'elle peut tre, elle aurait bien tort de ngliger rien de ce qui
tend et embellit son domaine. Le beau, sous toutes ses formes, est
une des ides qu'elle approfondit et qu'elle cultive lgitimement,
et elle a le droit de suivre cette ide jusqu' un certain point
dans ses applications. Elle n'est pas tenue sans doute d'tudier
la potique comme elle tudie la psychologie, la morale ou la
mtaphysique; mais, quand elle traite des beaux-arts, comme le fait
Aristote, en posant les principes gnraux et essentiels, c'est un
service de plus qu'elle rend  l'esprit humain, et qu'elle seule est
capable de lui rendre. La posie, non plus que les autres arts, n'a
pas le secret de ses propres charmes et de sa puissance. Bien plus,
si elle recherche ce secret, elle s'abdique et se perd en voulant
se connatre. Il est fort heureux qu'Homre n'ait point pens  se
rendre compte de son gnie; car probablement, dtourn par ce soin,
il ne nous et point donn l'Iliade; mais il est fort heureux aussi
que d'autres nous apprennent pourquoi l'Iliade est si parfaite et
si belle; et cette dcouverte des principes n'appartient qu' la
philosophie, qui fonde et dirige la critique.

Loin donc de blmer Aristote d'avoir compos un trait de potique,
il faut l'en remercier; car, depuis deux mille ans passs, ce trait
a fait loi sur presque tous les points qu'il touche et qu'il a rgls
dfinitivement. Il a beau tre inachev, incomplet; le texte, que
nous en a transmis une tradition trop peu attentive, a beau tre
altr de mille manires, la pense n'en est pas moins en gnral
clatante et sre. Elle se fait jour  travers ces ruines et ces
tnbres; et, quand on l'tudie comme elle le mrite, elle apparat,
dans les bornes o elle se renferme, comme le code du bon sens et du
bon got. Aristote n'a pas tout dit certainement; et, depuis lui,
l'esprit humain n'a pas laiss que de marcher et de faire de grands
progrs; mais presque tout ce qu'il a dit est incontestable; et,
comme la vrit ne change pas, toutes celles qu'il a dcouvertes et
dmontres sont de nos jours aussi jeunes, aussi belles que de son
temps. Voltaire ne se trompait point, en croyant avec Corneille qu'il
commentait, et mme avec Lessing, son adversaire, que s'carter des
rgles d'Aristote, c'tait courir grand risque de s'garer.

Il est possible qu'une telle assertion, suranne et audacieuse tout
ensemble, provoque encore plus d'un sourire  l'heure qu'il est.
Notre sicle, il y a moins de trente ans, a institu de grandes
discussions littraires, dont le retentissement n'a point encore
tout  fait cess. Je me garderai bien de ranimer les querelles des
romantiques et des classiques, tout en reconnaissant volontiers et
en regrettant ce qu'avaient d'honorable et d'lev ces passions
intellectuelles, remplaces par de moins dignes et de moins
innocentes. Mais, pour tous les juges comptents, la question a
t dcide en faveur des rgles, qu'attaquaient si violemment des
esprits plus tmraires que senss. On se fiait beaucoup  ses
forces, sans avoir assez rflchi  l'emploi qu'on en devait faire.
On voulait marcher par des voies nouvelles, et l'on n'y rencontrait
que des prcipices. Les oeuvres qu'on tentait taient monstrueuses,
au lieu d'tre parfaites; et elles valaient moins encore, s'il est
possible, que le systme hautain et vide qui prtendait les inspirer.
 bout de faux pas, d'expriences avortes, il a fallu revenir 
ces routes qu'on trouvait si monotones et si plates; il a fallu se
soumettre  ce joug qui semblait si lourd et si gnant, parce qu'on
ne savait pas le porter; et les rgles sont sorties plus claires et
plus fermes de ces conflits o on les avait tant maltraites et tant
obscurcies.

Naturellement, Aristote n'avait pas t plus pargn que ces rgles.
Il passait pour en tre le pre et le rigide dfenseur. Il eut sa
part des colres qu'elles excitaient; et son nom, tout vieux qu'il
tait, fut un des plus souvent invoqus par les deux camps. On
le citait en sens contraire, et l'on voulait de part et d'autre
s'abriter sous cette grande autorit. Par malheur, on le comprenait
fort mal; et l'Aristote de notre temps, dont Corneille, il faut bien
l'avouer, tait bien un peu coupable, ne ressemblait gure plus au
vritable Aristote que celui de la scolastique. Les trois units
qu'on lui attribuait si gratuitement, pour les lui reprocher ou
pour l'en fliciter, n'taient pas de lui. D'autres principes non
moins respectables qu'on lui prtait encore, ne lui appartenaient
pas davantage; et la tradition qui se dnature si vite, sans devenir
tout  fait fausse, n'tait gure plus fidle de notre temps qu'elle
ne l'avait t dans le moyen ge et la renaissance. Elle avait
invent des axiomes en potique, comme elle en inventait jadis en
mtaphysique et en psychologie. Aristote en tait responsable, bien
qu'il n'y et jamais song et qu'il ft impossible de les dcouvrir
dans ses crits. De nos jours on connat mieux son oeuvre, et l'on
peut tre aisment plus quitable, en mme temps qu'on est plus
exact. En tudiant directement Aristote, on ne lui fera dire que ce
qu'il a dit. Mais on peut tre assur qu'on l'admirera tout autant.
Rduit aux proportions qui sont les siennes, il n'en sera pas moins
grand; il ne diminuera point, parce qu'on lui enlvera quelques
thories contestables qui ne sont pas son bien.


IV.

En potique comme en tant d'autres sciences, Aristote a le privilge
inou d'avoir t le plus ancien en date et d'tre rest suprieur 
tout ce qui l'a suivi. Il parat bien que c'est lui qui le premier
a pens qu'on pouvait faire des principes de la posie, dans son
ensemble et dans ses genres divers, une thorie rgulire et
systmatique. Il a sans doute trouv bien des germes dans Platon;
mais l, peut-tre, moins qu'ailleurs, il a pu faire des emprunts 
son matre. Dans les dialogues, Socrate ne juge gure de la posie
que comme en jugent, dans les entretiens de chaque jour, les socits
mme les plus polies et les plus dlicates. On ne disserte pas quand
on cause; on professe encore moins; car ce serait insupportable;
et Socrate a trop de got pour tre jamais pdant. Ainsi, avant
Aristote, bien des gens d'esprit avaient mis sur les oeuvres des
potes les opinions les plus justes et les plus graves; mais
personne avant lui n'avait essay de faire de ces opinions un corps
de doctrine, et de les approfondir en remontant jusqu'aux principes
sur lesquels elles s'appuient.

 ct d'Aristote, il n'y a que deux noms que la gloire prononce
aprs le sien: c'est Horace et Boileau. Je ne veux les dprcier
ni l'un ni l'autre; ils ont leur grandeur, que je ne nie point,
et qu'atteste assez le culte mrit dont ils ne cesseront d'tre
l'objet. Mais  quelle distance ne sont-ils point d'Aristote?
D'abord, ils n'en sont que les chos, je ne dis pas les imitateurs;
et les prceptes qu'ils rptent aprs lui, en leur donnant plus de
grce, ne viennent pas de leur propre gnie. Ils se bornent  les lui
emprunter en les ornant d'une forme nouvelle. Leurs vers gracieux
ou senss en ont heureusement propag les rgles, en faisant comme
des proverbes littraires. C'est beaucoup de graver dans la mmoire
l'expression concise et forte de la vrit; mais c'est plus encore de
dcouvrir la vrit elle-mme et de la mettre dans tout son jour.

L'oeuvre d'Horace, moins complte que celle de Boileau, est pourtant
prfrable. Quoiqu'on ne puisse juger d'une langue morte aussi
srement que de la sienne, le style d'Horace parat non-seulement
plus lgant, mais aussi plus propre au sujet qu'il traite. C'est
une simple lettre en vers qu'il crit  des amis; et ce cadre, o il
peut se jouer  son gr, lui convient  merveille. Il peut retenir
quelque chose de l'abandon platonicien; et la ngligence,  laquelle
il se laisse aller si volontiers, est une parure de plus. Elle voile
 demi des contours un peu vagues. Mais Horace n'a pas la prtention
d'instruire. Il rappelle dans une ptre nonchalante des ides cent
fois rptes dans les causeries familires, et il s'est bien gard
de se faire prcepteur; les Pisons n'auraient point reconnu leur
spirituel ami sous l'austrit d'un pdagogue.

Boileau, en essayant d'tre didactique, n'a pas craint d'tre
plus svre; il a fait tout un pome en quatre chants. Il est
vrai qu'il en donnait six au Lutrin. Son oeuvre a l'ordre et la
symtrie d'un trait en forme. Aprs les conseils les plus sages
et aprs l'histoire de la posie franaise, il dcrit, il tudie
presque, chacun des genres,  commencer par l'idylle, l'glogue,
l'lgie, l'ode, et  suivre par le sonnet, qu'il vante beaucoup
trop, l'pigramme, le rondeau, le madrigal, et la satire. Puis, il
s'lve  des sujets plus hauts, et il traite de la tragdie, du
pome pique, de la comdie, pour finir par de nouveaux conseils,
que couronnent des flatteries au grand roi sous lequel il vit. On
a reproch  Boileau des jugements qui ne sont pas toujours dicts
par la justice et le bon got: il a mconnu le Tasse et Quinault; il
oublie la Fontaine avec la fable[1]. On peut lui reprocher avec non
moins de raison des vers trop peu chtis, et plus d'une expression
vulgaire.

[Note 1: Boileau rpare cet oubli, du moins en partie, dans sa lettre
de rconciliation  Charles Perrault; mais il y semble encore mettre
la Fontaine sur la ligne de Voiture et de Sarazin.]

Mais  quoi bon s'arrter  ces critiques de dtail? Bien qu'on ait
parl plus d'une fois des trois Potiques[2], il n'y a vritablement
qu'une Potique qui mrite ce nom: c'est celle d'Aristote. Les deux
autres doivent trouver une place dans l'histoire de la posie: elles
n'en ont pas dans l'histoire de la science et de la philosophie.
Aristote seul est un matre et un guide pour quiconque veut pntrer
dans ces questions difficiles et charmantes.

[Note 2: Parfois mme, on parle de quatre, en y joignant celle de
Vida.]

Suivons-le donc pas  pas et voyons ce qu'il nous enseigne. Nous
sommes bien srs  l'avance que nous n'aurons point  regretter de
nous tre mis  son cole; car il est pote aussi, en mme temps
qu'il est philosophe.

Aristote se proposait, ainsi qu'il l'annonce ds les premires lignes
de son ouvrage, de s'occuper de la posie en gnral, et il comptait
surtout traiter des trois genres principaux: la tragdie, le pome
pique et la comdie, sans oublier quelques genres secondaires, et
notamment le dithyrambe. Dans sa Potique, telle qu'elle nous est
parvenue, il n'est question que de la tragdie et du pome pique. La
thorie de la comdie ne s'y trouve pas, soit que l'auteur ne l'ait
point faite, en dpit de son dessein formellement exprim, soit que
le temps ne l'ait pas laisse arriver jusqu' nous, ce qui semble
plus probable. Il faut se rsigner  cette perte, qui forme une
lacune fcheuse dans l'ensemble des thories.

Les gnralits par lesquelles dbute Aristote sont assez brves;
mais elles sont justes et profondes.  ses yeux, la posie, ou l'art
en gnral, est une imitation, comme le lui avait appris Platon, son
matre.

En effet, il passe d'un bond  la posie, et il en donne les rgles
et les exemples. Du bon il va au beau. Le beau est l'clat du vrai.
Le mme principe les rgit.

Telle est l'opinion de Barthlemy Saint-Hilaire, le philosophe
traducteur du pre des philosophes.


V.

Il ne se fait point d'illusion sur les lacunes de ce trait
sommaire.--La Potique d'Aristote, dit-il, est  la fois mutile et
trs-incomplte. Le temps peut-tre lui a fait une partie de ces
outrages; mais il semble assez probable aussi que c'est l'auteur
lui-mme qui a laiss son oeuvre dans ce fcheux tat. Press par
la perscution et par la mort, volontaire ou violente, il n'a pu
mettre la dernire main  ce monument, non plus qu' tant d'autres
parvenus jusqu' nous avec les traces d'un dsordre non moins
vident, qu'on ne saurait davantage attribuer aux diteurs que le
hasard leur a donns. De plus, on se rappelle qu'Aristote, soit par
modestie, soit par ncessit, ne commena que tard  crire, et
qu'il ne publia presque rien de son vivant. Il comptait sans doute
sur des annes plus longues que celles qui lui furent accordes,
et la Potique a subi le sort commun de tout ce qu'il avait fait.
Je m'afflige donc, sans trop m'tonner, des irrgularits de
toute sorte qui la dparent; mais je soutiens que, malgr tant de
lacunes, tant d'obscurits, tant d'insuffisances, sans mme parler
d'interpolations incontestables, la Potique est encore digne du
gnie d'Aristote. Il suffit de quelques morceaux du genre de ceux que
je viens de discuter, pour affirmer sans la moindre hsitation qu'ils
appartiennent bien rellement  celui dont ils portent le nom. 
certains traits, l'empreinte du philosophe est reconnaissable; et il
n'y a que lui dans la Grce, si fconde d'ailleurs en beaux esprits,
qui pt concevoir et exprimer sous cette forme de telles penses.
Regrettons, si nous le voulons, de n'en avoir qu'une faible partie;
mais ne rduisons pas encore notre richesse, en ne comprenant point
assez tout ce que vaut ce trsor.

Voil deux mille ans et plus que ces pages ont t crites; et avec
elles, c'est la critique littraire qui est ne, et qui, ds ce
moment, a eu sa mthode, son objet, et quelques-uns de ses principes
essentiels. Depuis lors et surtout depuis un sicle, la critique a
fait de grands progrs qu'il serait bien inutile et bien injuste de
nier. Nous pouvons mme le prdire sans vanit: notre sicle compte
en ce genre des matres que la postrit prendra pour modles.
Mais je crois rehausser encore le mrite de ces matres respects,
en disant qu'ils n'ont fait que renouer et continuer la tradition
d'Aristote. Certainement, quand on voit ce qu'est devenue la critique
entre les mains de M. Villemain, on peut trouver que la distance est
considrable; la critique, ainsi comprise, prend place au niveau
de l'histoire elle-mme, sans cesser d'tre toujours la matresse
souveraine du got. La profondeur et l'tendue, avec la haute
moralit, ne messient pas plus  l'histoire des faits intellectuels
qu' l'histoire des vnements militaires ou sociaux. L'historien de
l'esprit peut tre aussi grand que l'historien de la politique; et
ce n'est pas une faible gloire d'avoir ajout cette branche nouvelle
au domaine de l'intelligence. Mais je dis que les germes de tout ce
qui a suivi sont dj dans l'oeuvre du philosophe grec. En date, la
Potique est le premier monument; et en mrite, elle est un des plus
importants de la critique telle que nous la pratiquons.

Aristote ne connat que la Grce, c'est vrai; aujourd'hui nous
connaissons l'esprit humain entier; et il n'est pas une oeuvre
quelque peu digne d'attention qui chappe  nos regards, et que
nous ne puissions tudier. L'Europe compte  elle seule cinq ou
six langues qui depuis plusieurs sicles ont produit des oeuvres
considrables de tout ordre; et nos yeux peuvent s'tendre de
l'Europe  toutes les autres contres, dont quelques-unes, sans
rivaliser avec elle, valent bien du moins qu'elle les connaisse, ne
serait-ce que pour y retrouver ses propres origines. La critique
peut donc de nos jours user des matriaux les plus vastes; et ses
jugements peuvent tre d'autant plus justes que les comparaisons sur
lesquelles ils se fondent sont plus nombreuses. Tous les temps,
depuis le berceau du genre humain, toutes les nations posent devant
elle; et pour savoir ce que sont relativement leurs oeuvres, elle n'a
qu' les faire comparatre et rpondre tour  tour. Aristote n'avait
rien de pareil  sa disposition; et cette vaste exprience lui a
t refuse,  la fois par l'poque o il a paru, et par le peuple
auquel il s'adressait. Mais il s'est trouv que ce peuple avait t
si admirablement dou par la nature et tenait une telle place dans
les desseins de Dieu, qu' lui seul et tout restreint qu'il tait, il
en a su, dans ces dlicats mystres de l'esprit et du got, plus que
le reste du monde. Homre, Phidias, Platon, Sophocle, Dmosthne, et
tant d'autres, qui les galait alors? Et depuis, qui les a surpasss?
La varit des oeuvres n'tait pas moins grande que leur perfection;
et le philosophe n'avait pas besoin, quand mme il l'aurait pu,
de sortir de la Grce; elle lui offrait en tout genre des modles
accomplis, aussi divers que parfaits. S'il ne pouvait point tudier
toute l'humanit, il tudiait du moins l'humanit dans ce qu'elle a
de plus beau.

C'est ainsi qu'on peut expliquer le prodigieux mrite des thories
d'Aristote; et, loin de le blmer d'avoir mis en maxime les pratiques
des Grecs, il faut l'en remercier. C'tait  un Grec de donner au
monde le secret des chefs-d'oeuvre de la Grce. Ce n'tait point
assez d'avoir produit ces chefs-d'oeuvre; il fallait encore les faire
comprendre; et au gnie spontan des potes est venu s'ajouter le
gnie de la critique, qui ne cre pas, mais qui rflchit. C'est l
un immense honneur; et dans les annales de l'esprit humain, il n'y
a qu'un peuple qui ait su le conqurir. Herder remarque avec raison
que la philosophie des arts devait natre dans la Grce, parce qu'en
suivant le mouvement libre de la nature et les inspirations d'un
got infaillible, les potes et les artistes de cet heureux pays
ralisaient la thorie du beau, avant que personne n'en et encore
trac les lois. Le zle prodigieux avec lequel furent cultives
l'pope, la posie dramatique et l'loquence, ajoute Herder, leva
ncessairement l'analyse littraire  une perfection inconnue parmi
nous. Quelques fragments mutils et les crits d'Aristote, voil
ce qui nous reste de ce genre d'crits. Ils suffisent pour montrer
quelles taient dans l'antiquit la pntration et l'lgante
dlicatesse de la critique[3]. Ce jugement du grand historien de
l'humanit serait quitable, s'il ne rabaissait pas un peu trop
les modernes devant les anciens. Au temps de Herder, la critique,
dont il tait un des plus nobles reprsentants, n'tait pas si
impuissante qu'il a l'air de le penser, peut-tre par un scrupule
de modestie. Mais, quoi qu'il en soit, Herder a bien vu la haute
importance des monuments de critique que la Grce nous a lgus. Dans
le mouvement gnral de l'esprit humain, ces monuments tiendront
toujours une place ncessaire, parce qu'ils marquent et assurent
les lentes conqutes de la rflexion  ct et  la suite des lans
de l'inspiration et de la spontanit des peuples. Il a t donn
 la Grce de runir en une harmonie et une beaut gales ces deux
extrmits de l'intelligence humaine. C'est un privilge dont elle
seule a joui entre les nations qui ont brill  l'origine des temps.

[Note 3: Herder, _Ides sur la philosophie de l'histoire de
l'humanit_, livre XIII, chapitre 5, page 490, de la traduction de M.
Edgar Quinet.]

On ne peut pas croire, sans faire d'exagration sacrilge, que la
_Potique_, si le gnie d'Aristote avait pu l'achever, aurait en son
genre valu l'_Iliade_, et que le critique se serait lev au niveau
du pote; mais on peut affirmer que les ruines informes qui sont
arrives jusqu' nous sont encore si prcieuses et si clatantes que
leur gloire efface tant d'autres monuments plus complets, mais moins
beaux, qui n'ont t possibles aprs elles qu' la condition de les
imiter en les perfectionnant.


VI.

La posie, dit Aristote, et il entend par l le pome pique, la
tragdie, la comdie, le dithyrambe, musique et paroles, l'lgie,
est un art d'imitation.

Il y a dans ces paroles une grande erreur. La posie a une tout autre
origine que le plaisir servile produit en nous par l'imitation; elle
est ne de l'homme mme. Nous voudrions savoir quel est, dans la
_Marseillaise_, chant national des Franais modernes, le plaisir de
l'imitation. Non; l'origine de la _Marseillaise_, musique et paroles,
est d'une nature bien suprieure. C'est l'lan de l'me du peuple
attaqu dans ses droits, qui jouit de les dfendre, et qui chante
d'avance cette jouissance et cette gloire, par une posie intime qui
lui dicte ses accents. Il en est ainsi de toute posie spontane,
qui n'est point un art, mais qui est l'exubrance des forces de la
nature.--La _nature chante_, voil toute la posie.

Il divise tous les potes en deux ordres: les potes hroques et les
potes comiques. Il parat, en le lisant, qu'Homre lui donne,  lui
seul, le modle des deux: des pomes hroques dans l'_Iliade_ et
l'_Odysse_; des pomes comiques dans son _Margits_.

La comdie est l'imitation du vice ou du ridicule. Le ridicule, en
effet, suppose toujours un certain dfaut et une difformit qui n'a
rien de douloureux pour celui qui la subit. C'est ainsi qu'un masque
provoque le rire dans celui qui le voit, sans que d'ailleurs ce soit
un signe de souffrance. Elle vint de la Sicile en Grce.

L'pope tient  la tragdie en ce qu'elle est comme elle, sauf le
mtre, une imitation des actions nobles  l'aide du discours. Mais
une diffrence, c'est que dans l'pope le mtre est toujours le
mme, et qu'elle est toujours un rcit.

Une autre diffrence encore, c'est l'tendue. La tragdie s'efforce
autant que possible de se renfermer dans une seule rvolution du
soleil, ou du moins de trs-peu sortir de ces limites; l'pope, au
contraire, n'a pas de limite de temps; et c'est l une diffrence
essentielle, quoique dans le principe on se donnt cette facilit
pour la tragdie aussi bien que dans la comdie.

La tragdie, continue-t-il, est selon moi l'imitation de quelque
action srieuse, noble, complte, ayant sa juste dimension et
employant un discours relev par tous les agrments qui, selon leur
espce, se distribuent sparment dans les diverses parties, sous
forme de drame et non de rcit, et arrivant, tout en excitant la
piti et la terreur,  purifier en nous ces deux sentiments. Quand je
parle d'un discours relev d'agrments, j'entends celui qui runit le
rhythme, l'harmonie et le chant, et quand j'ajoute: sparment selon
leur espce, j'entends que certaines parties n'ont que des vers,
tandis que les autres se compltent aussi par le chant et la musique.

Puisque c'est par l'action que la tragdie imite, une premire
consquence, c'est qu'une partie de la tragdie est ncessairement
la pompe du spectacle, et que la mlope et les paroles ne viennent
qu'ensuite. Car ce sont l les moyens d'imitation dont elle dispose.
J'entends par les paroles la composition des vers; et quant  la
mlope, chacun sait assez clairement tout ce qu'elle est.

La tragdie est donc l'imitation d'une action; et cette action
tant l'oeuvre de personnages qui agissent, ces personnages ont
ncessairement un caractre et un esprit qui les font ce qu'ils sont;
conditions qui, d'ailleurs, servent  qualifier aussi les actes
humains. Or il y a deux causes qui dterminent naturellement toutes
nos actions: ce sont l'esprit et le caractre, qui, dans la vie
galement, dcident toujours de nos succs ou de nos revers.

C'est la fable qui est l'imitation de l'action; et par fable,
j'entends le tissu des faits. Le caractre ou les moeurs, c'est ce
qui distingue les gens qui agissent et permet de les qualifier;
et l'esprit, c'est l'ensemble des discours par lesquels on exprime
quelque chose, ou mme on dcouvre le fond de sa pense.

Ainsi, l'on peut compter dans toute la tragdie six lments
qui servent  dterminer ce qu'elle est et ce qu'elle vaut: ce
sont la fable, les moeurs ou caractres, le style, l'esprit ou
les sentiments, le spectacle et la mlope. En effet, les moyens
d'imitation comprennent deux de ces lments; la faon d'imiter en
comprend un; et ce qu'on imite comprend les trois autres. En dehors
de ces termes, il n'y a plus rien.

D'ailleurs, ce ne sont pas quelques potes en petit nombre et qu'on
pourrait compter, qui ont employ ces six lments; toute pice, sans
exception, renferme  la fois spectacle, caractres, fable, style,
musique et penses.

Mettre  la suite les unes des autres ces sentences n'est point la
tragdie, la fable et l'action bien tissues, c'est bien plus; les
penses ne viennent qu'au troisime rang.

Ce genre de posie doit finir par le malheur; voyez Euripide:

Aussi, l'on a grand tort de blmer Euripide de suivre cette mme
combinaison dans ses pices, et de faire finir beaucoup de ses
tragdies par le malheur. Ce dnoment est excellent, comme j'ai
essay de le faire voir; et la meilleure preuve, c'est que, sur la
scne et dans les concours, ces sortes de pices, si d'ailleurs elles
sont bonnes, paraissent les plus tragiques de toutes.

La terreur et la piti peuvent venir du spectacle qu'on met sous
les yeux des assistants; mais on peut faire sortir ces sentiments de
l'intrigue mme du drame, ce qui est bien prfrable et annonce un
pote plus habile.

La fable doit tre compose de telle sorte qu'il suffise d'entendre
les choses, mme sans les voir, pour frissonner et s'attendrir au
rcit des vnements; et c'est bien ce qu'on prouve rien qu'
entendre raconter l'histoire d'Oedipe. Chercher  produire ces effets
en mettant les choses sous les yeux directement, est beaucoup moins
digne de l'art, et il n'y faut que les frais de la reprsentation.

Quant  ceux qui visent  produire non la terreur par ce qu'ils font
voir sur la scne, mais une pouvante monstrueuse, ils n'entendent
rien  la tragdie; car il ne faut pas lui demander toute espce de
plaisirs, mais seulement ceux qui lui sont propres.

Puisque le but du pote doit tre de nous procurer le plaisir
qui vient de la piti et de la terreur, il est clair qu'il faut
qu'on trouve ces motions dans les choses mme que son oeuvre nous
reprsente. Cherchons donc quels sont les objets qui excitent la
terreur et la piti dans les vnements rels de la vie.

Il faut de toute ncessit que les actions capables de les produire
se passent, ou entre des amis, les uns  l'gard des autres, ou entre
des ennemis, ou enfin entre des gens qui ne sont ni l'un ni l'autre.

Qu'un ennemi tue son ennemi, il n'y a rien dans ce fait, soit qu'on
l'accomplisse, soit qu'on le doive accomplir, qui puisse exciter
la piti, si ce n'est la catastrophe elle-mme. Il n'y en a pas
davantage, si les personnes ne sont ni amies ni ennemies.

Mais quand ces douloureux vnements arrivent entre des personnes
qui s'aiment, et que, par exemple, un frre tue ou doive tuer son
frre, un fils son pre, une mre son fils, un fils sa mre, ou qu'il
se commet d'autres malheurs de ce genre, voil les situations qu'il
faut rechercher.

Suivent des exemples clbres et choisis dans la tragdie grecque.


VII.

Aristote passe  l'pope: Homre, dit-il, est un dieu, quand on le
compare  tous les autres potes.

Il est ais de voir qu'Aristote place dans sa pense Homre au-dessus
de toute comparaison avec ses successeurs; et des rivaux, il n'en
voit pas.

Il est ais aussi de conclure que cette Potique n'est qu'une runion
de fragments dcousus et non suffisamment rflchis, relis aprs
coup par ses disciples. Horace et Boileau, dans leur Art potique,
sont plus parfaits, mais moins sagaces.

Aristote termine au hasard, en donnant la supriorit  la tragdie
sur le pome pique. C'est une erreur. Voici comment il essaye de la
justifier sans y parvenir:

On peut, en comparant la tragdie et l'pope, se demander laquelle
de ces deux espces d'imitations est la plus parfaite. Si la moins
grossire est la meilleure, et que ce soit celle qui s'adresse aux
meilleurs esprits, on ne peut nier que le genre qui prtend imiter
tout sans exception ne soit aussi le plus grossier des deux.

Quand on suppose que les gens ne vous comprendront pas, si l'on
ne prend la peine de leur tout expliquer, on se donne beaucoup de
mouvement, comme ces mauvais mimes qui pirouettent sur eux-mmes pour
imiter un disque qui tourne, ou qui tirent  eux le Coryphe quand
ils jouent, aux sons de la flte, la Scylla attirant les navires sur
l'cueil.

La tragdie est donc  l'pope comme les vieux acteurs croient que
les nouveaux sont  leur gard. Myniseus traitait de singe Callipide,
qui selon lui forait trop son jeu; il ne pensait pas mieux de
Pindarus. La tragdie n'est pas  une moindre distance de l'pope
que ces acteurs subalternes ne sont par rapport aux autres. L'pope
s'adresse aux esprits distingus qui n'ont aucun besoin de tout cet
attirail extrieur, tandis que l'art tragique ne s'adresse qu' des
gens d'un got vulgaire.

Il semblerait donc dmontr par l que l'imitation la plus
matrielle est aussi la moins bonne.

Mais une premire rponse  cette objection, c'est que cette
critique ne porte pas sur la posie, et qu'elle ne touche que l'art
du comdien; on peut exagrer les gestes, mme en ne rcitant que de
simples rapsodies, comme faisait Sosistrate, et mme en chantant,
comme faisait Mnasithe d'Opunte.

En second lieu, on peut dire que toutes les espces de gestes ne
sont pas  blmer, par exemple la danse, et qu'on ne doit rprouver
que les gestes inconvenants. C'est le sens des reproches qu'on
adressait  Callipide, et que d'autres acteurs mritent de notre
temps, pour imiter la tenue des femmes dshonntes.

Il faut ajouter encore que la tragdie peut se passer du geste,
tout aussi bien que l'pope, pour produire son effet propre. Il
suffit aussi de la lire pour la comprendre parfaitement; et si
elle est suprieure sous les autres rapports, l'accessoire de la
reprsentation ne lui est pas absolument indispensable.

Ensuite, la tragdie peut paratre suprieure en ce qu'elle a tout
ce qu'a l'pope, dont elle emprunte mme le vers, si elle le veut,
et qu'elle a en outre, ce qui n'est pas un petit avantage, la musique
et le spectacle, qui contribuent manifestement  procurer de vifs
plaisirs. Elle a de plus pour elle les jeux de scne, qui frappent
les yeux, soit quand il s'agit d'une reconnaissance, soit dans tout
le cours de l'action.

Elle a encore cette supriorit, qu'elle atteint le but de son
imitation avec de moindres dveloppements; or ce qui est condens
fait par cela mme plus de plaisir que ce qui est dlay dans un long
espace de temps; et par exemple, je demande quel effet produirait
l'Oedipe de Sophocle, si on l'allongeait en autant de vers que
l'Iliade en compte.

L'pope, quelle que soit son imitation, est moins une que la
tragdie; et la preuve, c'est que, d'une seule pope, on peut tirer
plusieurs tragdies.

Aussi, dans le pome pique, si l'on se borne  une fable unique,
on tombera ncessairement dans un de ces deux inconvnients: ou avec
une exposition concise, de paratre tronqu et de finir comme en
queue de rat; ou avec les dimensions ordinaires du pome pique, de
paratre diffus et dlay. Que si l'on prend plusieurs fables au
lieu d'une, c'est--dire si l'on combine dans son oeuvre plusieurs
actions, il n'y a plus ds lors d'unit.

L'Iliade mme et l'Odysse ont certaines parties qui,  elles
seules, ont un grand dveloppement; cependant ces popes sont aussi
parfaites que possible dans leur composition, et l'on ne saurait
pousser plus loin l'imitation d'une action unique.

Ainsi, la tragdie l'emporte par tous ces points, et en outre, par
l'effet qu'elle produit dans les limites que l'art lui impose; car
l'pope et la tragdie ne sont pas faites pour procurer un plaisir
quelconque, mais seulement le plaisir que nous avons signal. J'en
conclus que la tragdie est videmment suprieure  l'pope,
puisqu'elle atteint plus compltement le but qu'elle poursuit.

Mais bornons-nous  ce que nous venons de dire sur l'pope et la
tragdie, sur la nature de toutes deux, sur leurs formes et sur leurs
parties, dont nous avons fix le nombre et les diffrences, sur
les causes de leurs beauts et de leurs dfauts, et enfin sur les
critiques diriges contre la posie et sur les rponses qu'on peut
faire  ces critiques.

Cette comparaison de la tragdie avec l'pope manque de justesse
dans le fond comme dans la forme, car l'pope, c'est la nature
entire, et la tragdie n'en est qu'une partie: prenez les
quatre-vingt-dix-sept tragdies d'Eschyle d'un ct et l'Iliade de
l'autre, vous verrez Eschyle sombrer et Homre grandir. Il ne faut
pas d'autre jugement.




LA PSYCHOLOGIE D'ARISTOTE OU TRAIT DE L'ME.


I.

L'insuffisance du raisonnement purement humain se rvle tristement
dans la mtaphysique de l'homme par Aristote. Il veut se passer du
mot mystre, qui seul donne la clef des deux mondes, et il reste
 la porte de l'un et de l'autre. L'hrosme de l'esprit ne peut
se passer du mystre pour l'introduire dans les vrits occultes
qui dpassent les sens. Quand on vient de lire attentivement sa
_Psychologie_, on s'attriste au lieu d'admirer.

On admire son loquent traducteur, M. Barthlemy Saint-Hilaire, plus
qu'Aristote. On revient  Socrate, ce grand mtaphysicien d'action;
on revient mme  Platon, le saint Paul de Socrate. Platon est un
misrable sophiste quand il prtend faire des lois au lieu de faire
des dogmes; sublime quand il interprte les dogmes de Socrate;
ridicule quand il donne ses rveries pour lgislation au monde grec.
Il y avait eu toujours antipathie sourde entre Platon et Aristote
pendant les dix-sept ans qu'ils avaient vcu et profess ensemble
aprs la mort de Socrate; le dissentiment s'tait prononc et largi
d'anne en anne depuis le dpart de Platon. Il en avait rejailli
un peu sur les sublimes doctrines mystrieuses de Socrate. Socrate,
convaincu que plus le mystre est beau, plus il est vrai, avait
affirm, comme le christianisme qui approchait, la spiritualit et
l'immortalit de l'me. Aristote avait rejet ces dogmes divins, mais
tnbreux, et demandait au corps et aux sens, c'est--dire,  la
mort, le secret de l'me et de la vie ternelle. Cependant le respect
pour les doctrines socratiques ou platoniques l'empchait de les
nier d'une manire absolue, et il s'efforait de les concilier avec
une espce de matrialisme _absurde_, quoique _logique_, auquel la
raison pt ramener la pense. Alors comme aujourd'hui, il ne voulait
point de mystre: point de mystre, c'est le matrialisme et la mort.
De l l'embarras de ses conclusions. Il y a deux mondes, un monde
visible et un monde invisible. Raisonner de l'un par l'autre, c'est
se tromper sur tous les deux.


II.

M. Barthlemy Saint-Hilaire l'a parfaitement senti et
merveilleusement exprim dans la belle et courageuse prface qui
purifie d'avance la mtaphysique d'Aristote. Il se socratise
compltement,  mesure qu'Aristote se matrialise davantage.

L'me est-elle distincte du corps? La force que nous sentons en nous
vouloir, penser et sentir, est-elle la mme que cette autre force qui
conserve et rpare notre organisme? L'intelligence et la nutrition
sont-elles soumises  une seule et mme puissance? L'homme est-il
compos de deux principes? Obit-il  un principe unique, et l'me se
confond-elle avec le corps?

Aujourd'hui il est permis  peine de poser cette question. Elle fait
sourire la philosophie qui l'a cent fois rsolue; elle indigne la
religion, qui croit, avec raison, qu'un doute de cet ordre l'branle
et la ruine; elle tonne le sens commun, qui ne se la fait pas,
mais qui, lorsqu'on la lui pose, y rpond, comme la religion et
la philosophie, par une affirmation imperturbable: Oui, l'me est
distincte du corps. La discussion ne reste ouverte que pour ces
physiologistes en petit nombre qui ne se sont point assez rendu
compte des vraies limites de leur science, et qui, dans l'ardeur
d'une tude encore nouvelle et indcise, ne s'aperoivent pas de ses
empitements sur le domaine d'tudes voisines, mais diffrentes.
Depuis Descartes, il n'est pas un philosophe qui puisse ignorer ni
le chemin infaillible qui conduit  cette distinction capitale de
l'me et du corps, ni les consquences, ou plutt les dogmes, qui en
sortent.

Mais quand la philosophie commenait  bgayer en Grce, il y a prs
de trois mille ans, la question n'tait ni aussi simple, ni mme
aussi grave. Les coles qui prcdrent Platon n'en comprenaient
point toute l'tendue ni toute la porte. Platon seul a su montrer
tout ce qu'elle renfermait d'essentiel, et pour l'explication de la
nature de l'homme et pour ses destines. La vrit n'avait jamais t
prsente sous des formes aussi belles, appuye d'arguments aussi
invincibles, conquise par une mthode plus irrprochable. Les sicles
ont adopt la solution platonicienne; ils l'ont approfondie, ils ne
l'ont pas change. Mais, au temps mme de Platon, la victoire ne
pouvait tre aussi facile. La vrit, que l'homme n'acquiert qu'au
prix de labeurs si longs, ne rgne pas en un jour. La dcouvrir a
cot bien des peines, l'tablir n'en cote pas moins. Il est bon que
des protestations nombreuses, mme celles du gnie qui s'gare en se
rvoltant contre elle, viennent l'affermir en cherchant vainement 
l'branler. Son triomphe serait moins sr s'il tait plus rapide. La
libert d'ailleurs rserve toujours ses droits, plus imprescriptibles
encore que ceux de la vrit. C'est la grandeur de l'esprit humain de
n'accepter qu'aprs bien des combats l'empire mme du vrai, et de ne
jamais vouloir en subir le despotisme. La distinction de l'me et du
corps, dmontre par Platon, et surtout par Descartes, n'en sera pas
moins toujours conteste, comme toutes les grandes vrits desquelles
relve le destin de l'homme. Ces vrits n'ont de valeur qu'autant
qu'elles sont discutables; elles ne s'imposent pas  nos raisons
comme les axiomes de la gomtrie; elles ne peuvent sauver l'homme,
ou le perdre, que parce qu'elles peuvent tre toujours, ou librement
admises, ou librement rejetes.

Les contradicteurs n'ont donc pas manqu  Platon; et le plus
illustre, comme le plus redoutable, fut son grand disciple. Aristote
avait toutes les armes ncessaires pour soutenir la lutte: le gnie
d'abord, hautement reconnu, et dvelopp mme par son matre; les
vastes connaissances; les enseignements de la philosophie antrieure,
et les discussions prolonges vingt ans au sein de l'cole qu'il
devait combattre, sans compter les trsors d'un roi capable de
comprendre ses tudes en les favorisant. Ce serait beaucoup exagrer
que de croire qu'Aristote a confondu l'me et le corps, comme l'ont
fait plus tard de grossiers systmes. Les erreurs de ces hautes
intelligences diffrent au moins par la forme de celles du vulgaire,
quoiqu'elles portent les mmes consquences, avoues ou incertaines.
Elles ont mme ceci de plus dangereux, qu'elles se dissimulent sous
des dehors admirables, et qu'elles se cachent  des profondeurs o
les yeux les plus sagaces ne savent pas toujours les discerner. On a
disput longtemps, dans l'antiquit, au moyen ge surtout, on peut
encore disputer de nos jours, pour savoir ce qu'Aristote a pens de
l'avenir de l'me. Des passages quivoques ont rpondu dans l'un et
l'autre sens, au gr des prjugs religieux ou philosophiques de ceux
qui les interrogeaient. Susciter de pareilles controverses n'est
pas absolument, comme on pourrait le croire, un privilge du gnie.
C'est plutt la marque d'une de ses faiblesses. On ne discute point
ce qui est vident; et si Aristote s'tait prononc plus nettement,
si ses opinions eussent t plus arrtes et plus fermes, elles
n'eussent pas fourni matire  des interprtations si diverses.
Qui a jamais demand  Platon ce qu'il pensait de l'immortalit de
l'me? Qui a jamais demand  Aristote lui-mme ce qu'il pensait
de l'ternit du monde? On n'interroge que lorsqu'on doute. Mais
s'il est des questions qu'on peut laisser dans l'ombre, soit qu'on
les ddaigne, soit qu'on les oublie, ce ne doit jamais tre que des
questions secondaires. Sur les questions essentielles, il ne doit y
avoir ni oubli ni obscurit. Les laisser douteuses, c'est ne pas les
comprendre assez.

L'opinion d'Aristote sur la distinction de l'me et du corps ne
nous apparatra donc point avec une entire nettet. Mais en
interrogeant d'abord sa doctrine sur ce point spcial, puis surtout
en interrogeant son systme sur les consquences qui dcoulent
infailliblement de ce principe, selon qu'on l'affirme ou qu'on le
nie, nous saurons  quoi nous en tenir; et l'accusation, puisqu'il
faut nous rsoudre  en lever une contre lui, reposera, nous le
tcherons du moins, sur des bases quitables.

Voici d'abord sa thorie:

L'histoire de l'me, pour reproduire l'expression mme dont il se
sert, est l'une des tudes les plus graves que puisse entreprendre
la philosophie. Elle exige des recherches profondes et difficiles,
et l'objet qu'elle traite est grand et admirable. Ainsi, Aristote
s'avoue toute l'importance des investigations auxquelles il va
se livrer. Peut-tre mme il l'exagre un peu, ou du moins il la
dplace; car il affirme qu'on ne peut bien connatre la nature si
l'on ne connat l'me, qui est, selon lui, le principe des tres
anims, la partie principale des tres vivants. Il se propose donc
de rechercher et quelle est l'essence de l'me, et quelles sont ses
qualits. Mais il ne veut pas se borner, comme on l'a fait avant lui,
 tudier l'me de l'homme; ce n'est point un champ assez large;
c'est  l'ensemble des tres organiss, depuis le vgtal jusqu'aux
animaux les plus levs dans l'chelle de la vie, qu'il demandera les
faits qui doivent fonder son systme.

Qu'on s'arrte avec quelque attention sur ce premier principe; car
c'est de l que sont sorties toutes les erreurs d'Aristote. Si
l'me de l'homme ne circonscrit pas nos tudes, si l'on sort de
la nature humaine pour interroger l'univers, ce n'est plus de la
psychologie qu'on fait, c'est de la physiologie gnrale. La question
est certainement agrandie; mais elle est tout autre. Elle devient
en outre tellement vaste que le gnie mme court risque de s'y
perdre. Bientt la physiologie ne suffira pas plus que n'a suffi la
psychologie; et, en ddaignant d'tudier l'me seule de l'homme, on
sera bien prs d'tudier l'me du monde, et de tomber dans les abmes
o s'est gar Time, que l'on a critiqu avec tant de raison et de
svrit. L'histoire de l'me ainsi entendue est un prliminaire de
l'histoire des animaux. Aussi les commentateurs n'ont pas manqu
de mettre le Trait de l'me en tte de ces admirables et nombreux
ouvrages qui composent l'histoire naturelle dans l'encyclopdie
d'Aristote. Les commentateurs ont bien fait et ils ont obi  une
tradition chre au Pripattisme. Mais, il faut bien le remarquer: on
a beau prtendre traiter de l'me en gnral, c'est surtout de l'me
humaine qu'on s'occupera. Et la raison en est toute simple: c'est que
l'me de l'homme est celle qui est le mieux connue  l'homme. Les
autres, ou lui chappent, ou du moins restent obscures pour lui.
Aristote ne fera donc pas prcisment ce qu'il dsire; quoi qu'il en
dise, il sortira trs-peu de l'homme; et les faits trangers qu'il
viendra joindre aux faits purement humains, pourront bien faire
briller son immense savoir; mais, loin d'claircir la question,
ils ne feront que l'embarrasser. Certainement il est de frappants
et intimes rapports entre l'homme et les tres qui l'entourent: il
se nourrit comme eux; quelques-uns sentent  peu prs comme lui.
Mais n'est-ce pas assembler les choses les plus disparates que de
confondre dans une seule tude les plantes, qui se nourrissent et ne
sentent pas; les animaux, qui se nourrissent et qui sentent, mais
qui ne pensent pas; et enfin, l'homme, qui a seul le privilge de
l'entendement, de cet entendement dont Aristote a fait la partie
suprieure de l'me? N'est-ce pas s'exposer  des confusions fatales?
Et une sage mthode ne s'en tiendrait-elle pas ici, bien plus
encore que dans la politique,  ce prcepte donn par le philosophe
lui-mme: Quand on veut tudier la nature, c'est aux tres complets
qu'il convient de s'adresser, ce n'est point aux tres infrieurs?
(Voir la _Politique_, liv. I, ch. II,  10.)

Mais passons. Aprs avoir montr tout ce qu'a d'important l'tude
de l'me, Aristote indique, avec sa concision habituelle et avec la
sret de son coup d'oeil, les questions principales qu'il convient
d'agiter. L'me est-elle une substance? N'est-elle qu'une qualit?
Est-elle simplement en puissance? ou est-elle une ralit complte?
Plus tard, il soutiendra qu'elle est une substance, qu'elle est en
acte et non pas seulement en puissance; mais nous verrons en quel
sens il prte  l'me la substantialit et l'nergie. Puis il se
demande si l'me possde quelque affection qui lui soit propre, ou
si plutt toutes ses affections ne lui sont pas communes avec le
corps. La sensation a besoin du corps videmment; la pense n'en
a pas moins besoin, bien qu'elle semble plus propre  l'me que
la sensibilit. L'me est donc indissolublement unie au corps:
elle ne peut pas plus tre spare de lui qu'on ne peut sparer
d'un objet quelconque la forme qui le limite et le dtermine. Les
passions de l'me, Aristote le remarque avec toute raison, sont
toujours accompagnes de certaines modifications du corps; et de
cette observation, qui est vraie et qu'et approuve Descartes,
mais qui est incomplte, puisqu'il y a dans l'me autre chose que
des passions, que conclut Aristote? Que l'tude de l'me appartient
exclusivement au naturaliste, ou, comme nous le dirions aujourd'hui,
au physiologiste. Et de peur qu'on ne s'y mprenne, Aristote explique
ce qu'il entend par le naturaliste, et, pour parler grec, le
physicien: c'est celui qui tudie les phnomnes en tant qu'ils sont
unis  la matire; c'est celui qui, en tudiant l'me par exemple, ne
la spare point du corps auquel elle est jointe. Le physicien est,
 cet gard, au-dessous mme de quelques artistes, de l'architecte,
du mdecin, qui tudient certaines modifications de la matire,
indpendamment de la matire mme; au-dessous du mathmaticien, qui
tudie abstraitement d'autres modifications; fort au-dessous, par
consquent, du mtaphysicien, qui tudie plus abstraitement encore
les proprits gnrales de l'tre.

Sur ce point, il est impossible d'tre plus clair que ne l'est
Aristote. Suivant lui, l'tude de l'me n'est qu'une partie de
l'histoire naturelle; elle n'appartient en rien  la mtaphysique,
 la philosophie premire. Ceci est une consquence parfaitement
rigoureuse de la dfinition pose ds le dbut. Si l'me est le
principe des tres vivants, il faut l'tudier dans les tres
vivants; l'homme apparemment n'est pas le seul tre qui vive, le
seul tre anim et organis. Adjugeons donc  la science qui tudie
l'organisation des tres l'tude du principe sans lequel les tres ne
seraient pas.

Mais ici admirons Aristote: il vient de montrer toute l tendue
de son sujet; il en a fix les dtails et les limites; il en a
dtermin la mthode, par la nature mme de la science  laquelle
il l'attribue. Cette science, l'histoire naturelle, il la possde
comme personne ne l'a possde avant lui, comme depuis lors personne
peut-tre ne l'a possde. Il est aussi parfaitement sr de ses
forces que du chemin dans lequel il doit marcher, et pourtant
il ne veut pas s'en remettre  lui seul. D'autres avant lui ont
parcouru la mme carrire[4]; il les interrogera,  la fois pour
leur emprunter loyalement la vrit, s'ils l'ont dcouverte, et pour
viter prudemment leurs erreurs, s'ils en ont commis. Rserve bien
rare dans le gnie, qui croit en gnral immodrment  lui-mme,
et qui serait cependant bien plus puissant encore, s'il tait plus
modeste et s'il s'appuyait sur la tradition! Aristote s'adresse donc
 ses devanciers, et s'il les combat, ce n'est qu'aprs les avoir
longuement consults: il se spare d'eux, mais il ne les omet pas.
Depuis Thals jusqu' Time, Platon, Xnocrate, il tudie et critique
ses prdcesseurs, ses matres, ses condisciples. Deux facults
de l'me ont surtout attir leur attention: la sensibilit et le
mouvement. Mais Aristote trouve qu'ils ne les ont bien expliques ni
l'une ni l'autre. Ces philosophes, trop peu instruits, ont cherch
 dfinir le mouvement dans l'me, comme ils le dfinissaient dans
l'univers, ne voyant pas que dans l'me (l'me humaine sans doute,
malgr ce qu'en a dit plus haut Aristote), le mouvement tient surtout
 cette force qu'on appelle la volont et la pense. En outre, ils
ont pris les modifications de l'me pour des mouvements en elle:
sentir, penser mme, s'attrister, se rjouir, esprer, craindre,
s'indigner, ce ne sont pas des mouvements de l'me; ce sont des
mouvements qui n'appartiennent qu'au corps, se dveloppant avec
lui, se fltrissant et mourant avec lui. Quant  l'intelligence
proprement dite, elle donne si peu le mouvement, qu'elle est un
principe impassible, tout divin, tout indestructible qu'il est.
L'intelligence mme ne pense, ne sent, n'aime, ne se souvient, qu'en
compagnie du corps. Les modifications de l'me, qu'on prend pour des
mouvements, ne sont donc pas proprement  elle. Si les philosophes
antrieurs ont commis cette erreur, c'est qu'ils n'avaient pas
assez tudi le corps; ils ne s'taient pas assez rendu compte des
conditions qu'il doit remplir pour tre uni  l'me. Ils n'ont pas
mieux compris la sensibilit. L'me, pour connatre les choses, n'a
pas besoin d'tre semblable aux choses, ni surtout, comme l'ont
imagin quelques esprits grossiers, d'tre les choses mmes. Il n'y
a point entre l'me et les tres qu'elle connat cette insoutenable
identit. De plus, Aristote, comme son matre dans le Phdon, fait
justice de cette opinion que l'me est l'harmonie du corps, mtaphore
inexacte donne pour une explication scientifique. Il n'est pas moins
svre pour cette autre mtaphore plus vide encore, qui fait de
l'me un nombre qui se meut lui-mme. Enfin, il termine cet examen
rapide des thories qui ont prcd la sienne, en les accusant d'tre
incompltes, parce qu'elles n'ont pas tudi l'me dans toute sa
gnralit. La sensibilit, le mouvement, n'puisent pas les facults
de l'me. La plante a une me puisqu'elle se nourrit, et pourtant
elle ne sent ni ne se meut. Certains animaux, qui sentent, sont
immobiles. Leur refusera-t-on une me? Et s'ils en ont une, pourquoi
l'a-t-on oublie dans des systmes qui ont la prtention d'expliquer
l'me tout entire?

[Note 4: Barthlemy Saint-Hilaire.]

 ces thories insuffisantes il faut en substituer une plus vaste et
plus exacte. Et, d'abord, Aristote s'occupe de donner la dfinition
de l'me. Quelle est cette dfinition? On peut, d'aprs ce qui
prcde, le deviner presque sans peine. Tout tre, toute substance
se compose de trois lments, qu'y peut distinguer la raison: la
matire d'abord, qui n'est par elle-mme rien de dtermin, et n'est
qu'une simple puissance; la forme, qui dtermine l'tre, lui donne un
nom, le fait ce qu'il est; puis, en troisime lieu, l'tre lui-mme,
compos de la matire et de la forme, l'tre tel que nos sens nous
le montrent. Que peut donc tre l'me? videmment elle ne peut tre
que la forme du corps, non pas du premier corps venu, comme l'ont dit
les Pythagoriciens et quelques autres, mais d'un corps form par la
nature, et dou par elle d'organes qui le rendent capable de vivre.
L'me, en venant se joindre  la matire organise, lui apporte donc
actuellement la vie. De la simple puissance, elle la fait passer  la
ralit entire et complte. L'me est donc l'achvement du corps, sa
perfection, son acte, et, pour parler la langue aristotlique, son
entlchie[5]. De l il rsulte que l'me ne se confond pas plus avec
le corps, que la cire ne se confond avec l'empreinte qu'elle reoit,
pas plus que la matire d'une chose quelconque ne se confond avec
cette mme chose. L'me est l'essence du corps qui sans elle n'est
plus ce qu'il est, tout comme un oeil de pierre, un oeil en peinture
n'est pas un oeil vritable. L'me n'est pas tout  fait le corps;
elle est quelque chose du corps; mais elle n'en peut tre spare, et
Aristote n'ose mme pas dire qu'elle y soit distinctement, comme le
marin est dans le vaisseau qu'il gouverne.

[Note 5: Barthlemy Saint-Hilaire.]

Voil donc la dfinition de l'me; et le philosophe qui a fait sur la
dfinition en gnral la grande thorie dpose dans les Analytiques
veut prouver que celle-ci est irrprochable.  ses yeux, elle remplit
la condition essentielle de toute bonne dfinition: elle contient
la cause. L'me ainsi comprise est la cause du corps vivant; c'est
elle qui, en lui donnant la vie, le fait ce qu'il est. Elle la lui
donne par quatre facults diverses: la nutrition, la sensibilit,
l'intelligence, la locomotion. Partout o l'on voit l'une de ces
facults, on peut affirmer qu'il y a vie, qu'il y a une me. Ces
facults, du reste, se rpartissent trs-ingalement entre les
tres vivants. Les uns n'en ont qu'une: ainsi, les plantes n'ont
que la facult de nutrition, n'ont que l'me nutritive; d'autres
tres jouissent de toutes les facults runies: tel est l'homme.
Ajoutez que ces facults se subordonnent entre elles dans une srie
parfaitement rgulire. La nutrition peut tre isole de toutes les
autres; mais la sensibilit, qui est le caractre propre et premier
de l'animal, ne va jamais sans la nutrition; la locomotion suppose
ncessairement la sensibilit, comme celle-ci suppose la nutrition.
Enfin, l'intelligence implique toutes les facults infrieures.

Je n'insiste pas sur la grandeur et la vrit de ces considrations
physiologiques. On sait assez ce qu'on peut attendre de l'auteur de
l'Histoire des animaux. Tout ce qu'il convient de remarquer ici,
c'est qu'Aristote fait de l'me la cause directe de la nutrition et
de la gnration, destines, l'une  conserver l'individu, l'autre 
perptuer la race. Il rfute les philosophes qui ont attribu au seul
lment du feu ce grand acte de la nutrition. Certainement, sans la
chaleur, la nutrition n'est pas possible; et voil pourquoi tous les
tres vivants sont pourvus d'une certaine chaleur. Mais c'est l'me
qui est la cause absolue de la nutrition. C'est elle qui nourrit le
corps au moyen des aliments qu'elle lui assimile. C'est elle qui,
tout en le dveloppant, lui conserve nanmoins sa figure, tandis que
le feu, s'il tait seul charg de cette fonction, accrotrait cette
figure sans rgle et sans limites.

Aprs la thorie de la nutrition vient la thorie de la sensibilit.


III.

Il rsulte de l que la conscience est supprime et que Dieu lui-mme
est omis. L'immortalit de l'me redevient problme.

 quoi tiennent tant de lacunes et tant d'erreurs? continue M.
Barthlemy Saint-Hilaire.

Aristote n'a pas fait de l'me une substance, c'est--dire une force
libre et distincte de toutes les autres;

Il n'a point rattach  l'me les facults morales dont l'homme est
dou;

Il n'a pas cru  l'immortalit de l'me;

Enfin, il n'a pas montr dans l'me le fondement mme de toute
philosophie et de toute science.

 quoi tiennent des erreurs si profondes et si diverses?  quelle
cause convient-il de les rapporter?  une seule, qui les explique
toutes, si elle ne les justifie. Aristote n'a pas su distinguer
assez compltement l'me et le corps. Il les a confondus, en
attribuant  l'une des fonctions qui manifestement appartiennent 
l'autre. Il a rduit l'homme  un principe unique, tandis que l'homme
est videmment compos de deux principes, que sa raison distingue
parfaitement, si d'ailleurs elle ne les voit jamais matriellement
spars. Quand l'me a su donner  cette interrogation intrieure
l'attention et la persvrance qu'exigent de si dlicates tudes,
elle se discerne elle-mme avec une vidence que rien n'gale.
L'homme s'aperoit alors avec le caractre minent qui lui est
propre, avec le caractre unique de la pense. Il ne nie rien du
corps auquel son me est attache dans cette vie. Mais il reconnat
que le corps n'est pas lui, prcisment parce que le corps est  lui,
et que ce qui possde est distinct de ce qui est possd[6]. Il ne
sait point si l'me est la forme du corps. Mais ce que l'me sait,
quand elle en est arrive  se saisir ainsi elle-mme, c'est qu'elle
est la souveraine et la dominatrice de la matire  laquelle elle
est unie, et que cette matire est son instrument et son compagnon
subordonn, quoique trop souvent indocile. L'me ne se comprend
elle-mme que sous la condition de la pense, sans laquelle elle ne
serait pas: elle n'a pas besoin de la condition du corps, sans lequel
elle pourrait tre, bien qu'elle ne soit jamais sans lui. La pense
seule lui est donc essentielle.

[Note 6: Le corps est un instrument dont l'me se sert  sa
volont... De l... l'extrme diffrence du corps et de l'me, parce
qu'il n'y a rien de plus diffrent de celui qui se sert de quelque
chose, que la chose mme dont il se sert. Bossuet, _Connaissance de
Dieu et de soi-mme_, page 73, a, d. de 1836.]

Voil ce que Descartes enseigne divinement; voil ce que Descartes
enseigne avec une clart qui ne laisse plus aucun nuage, avec cette
autorit qui n'appartient qu'au vrai, et qui ne souffre plus de
controverse. Mais est-il quitable de juger Aristote par Descartes,
et de mesurer ces antiques thories  des thories venues deux mille
ans plus tard? Est-il quitable de demander au sicle d'Alexandre
tout ce qu'a pu tenir le dix-septime sicle, tout ce que le ntre
pourrait donner? Sans doute la nature et la ralit ne changent pas;
et le gnie, quand il applique sa puissance  les observer, peut
d'un premier effort les pntrer et les comprendre tout entires.
Aristote a rencontr parfois ce bonheur; et la logique, par exemple,
a t construite de toutes pices par ses seules mains, sans que
ce prodigieux difice et t prpar par des travaux antrieurs,
sans qu'il ait t agrandi ou chang par les travaux qui ont suivi.
Mais ce sont l de bien rares fortunes; et quoique Aristote en ait
eu encore une autre presque aussi belle dans l'Histoire des animaux,
il serait excessif d'attendre toujours, mme de lui, des oeuvres
aussi acheves. C'est qu' ct de la puissance du gnie, qui est
individuel, il y a cette autre puissance de l'esprit humain qui
grandit de sicle en sicle, et dpasse par des labeurs incessamment
accumuls les lans du gnie lui-mme, admirables, mais passagers.
On a souvent commis cette iniquit de soumettre les grands hommes du
pass  la mesure du prsent, et il a t facile de les convaincre
d'erreur et de faiblesse. Mais c'est bien mal comprendre la loi
qui prside au dveloppement de l'intelligence humaine. C'est
exiger de l'enfance ce qu'on ne doit demander qu' la virilit.
Aujourd'hui, moins que jamais, une apprciation aussi injuste ne doit
tre permise. Elle serait impardonnable, en prsence de tous les
enseignements qu'ont d nous donner et la philosophie de l'histoire
et l'histoire mme de la philosophie.

Ne jugeons donc pas Aristote par Descartes; et puisqu'un heureux
hasard nous permet de comparer les thories du disciple  celles
de son matre, jugeons Aristote par Platon; Aristote a vingt ans
tudi  cette cole. Il y aura de plus cet avantage que, si la
sentence porte au nom de Platon est toute pareille  celle que nous
eussions porte au nom de Descartes, le jugement pourra passer pour
infaillible; ce sera l'expression mme de la vrit, dcouverte
d'abord par le gnie, et confirme par le tmoignage des temps.

Voyons ce que Platon enseigne sur l'me. L'a-t-il distingue
parfaitement du corps? En a-t-il fait une substance? L'a-t-il crue
immortelle? A-t-il su trouver dans l'me et dans la rflexion le
principe de la vritable mthode? Mais, en cherchant une rponse 
ces questions, gardons-nous de sparer Platon de Socrate, puisque le
pieux disciple a voulu que la postrit ne l'coutt jamais que par
l'intermdiaire et sous la garantie de son incomparable matre.

Socrate vient d'exposer  ses amis cette thorie de l'immortalit de
l'me qui remplit le Phdon; il va boire le poison dans la coupe que
lui prsentera le serviteur des Onze. Mais, avant de mourir, il veut
se baigner, afin d'pargner aux femmes la peine de laver un cadavre.
Alors Criton prenant la parole: Socrate, lui dit-il, n'as-tu rien 
nous recommander,  moi et aux autres, sur tes enfants ou sur toute
autre chose o nous pourrions te rendre service?

--Ce que je vous ai toujours recommand, Criton; rien de plus; ayez
soin de vous; ainsi, vous me rendrez service  moi,  ma famille, 
vous-mme, alors mme que vous ne me promettriez rien prsentement;
au lieu que si vous vous ngligez vous-mme, et si vous ne voulez pas
suivre, comme  la trace, ce que nous venons de dire, ce que nous
avons dit il y a longtemps, me fissiez-vous aujourd'hui les promesses
les plus vives, tout cela ne servira pas  grand'chose.

--Nous ferons tous nos efforts, rpondit Criton, pour nous conduire
ainsi. Mais comment t'ensevelirons-nous?

--Tout comme il vous plaira, dit-il, si toutefois vous pouvez me
saisir et que je ne vous chappe pas. Puis, en mme temps, nous
regardant avec un sourire plein de douceur: Je ne saurais venir 
bout, mes amis, de persuader  Criton que je suis le Socrate qui
s'entretient avec vous, et qui ordonne toutes les parties de son
discours. Il s'imagine toujours que je suis celui qu'il va voir mort
tout  l'heure, et me demande comment il m'ensevelira; et tout ce
long discours que je viens de faire pour prouver que, ds que j'aurai
aval le poison, je ne demeurerai plus avec vous, mais que je vous
quitterai, et irai jouir de flicits ineffables, il me parat que
j'ai dit tout cela en pure perte pour lui, comme si je n'eusse voulu
que vous consoler et me consoler moi-mme. Soyez donc mes cautions
auprs de Criton, mais d'une manire toute contraire  celle dont il
a voulu tre la mienne auprs de mes juges; car il a rpondu pour moi
que je ne m'en irais point; vous, au contraire, rpondez pour moi
que je ne serai pas plutt mort que je m'en irai; afin que le pauvre
Criton prenne les choses plus doucement, et qu'en voyant brler mon
corps ou le mettre en terre, il ne s'afflige pas sur moi, comme si
je souffrais de grands maux, et qu'il ne dise pas  mes funrailles
qu'il expose Socrate, qu'il l'emporte, qu'il l'enterre; car il faut
que tu saches, mon cher Criton, lui dit-il, que parler improprement,
ce n'est pas seulement une faute envers les choses, mais c'est un mal
que l'on fait aux mes. Il faut avoir plus de courage, et dire que
c'est mon corps que tu enterres; et enterre-le comme il te plaira, et
de la manire qui te paratra la plus conforme aux lois. (Traduction
de M. Cousin, p. 315.)

Sous l'impression d'exemples si frappants, devant de si vives leons,
dont la vrit d'ailleurs pouvait tre  tout instant contrle
par l'observation mme des faits, on comprend sans peine que la
distinction de l'me et du corps dut apparatre  Platon comme une
sorte d'axiome incontestable. Aussi, sans s'expliquer avec autant de
nettet que, plus tard, Descartes a pu le faire, Platon a-t-il pris,
comme lui, l'me rduite  la seule pense pour le principe suprme
de toute philosophie. Quel est le devoir du philosophe? C'est de
s'examiner soi-mme; c'est de conserver pure de toute souillure cette
partie de son tre qui comprend le juste et l'injuste; c'est de la
perfectionner au pril mme de sa vie. Mais le premier obstacle que
le philosophe rencontre, c'est le corps qui l'empche d'arriver au
vrai et au bien. Les besoins du corps, ses passions, ses faiblesses,
ses plaisirs et ses douleurs sont comme autant de clous par lesquels
l'me lui est rive; c'est par le corps qu'elle est entrane dans
ces rgions infrieures et obscures o elle est en proie au vice et
 l'erreur. Il faut donc que le philosophe, s'il veut atteindre 
la vertu et  la vrit, spare son me du corps; il faut qu'il la
dlivre du lien des sens dont elle se sert, et lui apprenne, ds
cette vie,  mourir, en quelque sorte, si la mort est la sparation
du corps et de l'me. La philosophie sera donc comme un apprentissage
et comme une anticipation de la mort vritable. Cette vie nouvelle de
l'me est la seule vie relle, la seule vraiment digne de l'homme.
L'me recueillie en elle-mme, au-dessus des troubles et des vertiges
que le corps lui donne, quand elle reste unie  lui, se reconnat
alors pour un principe divin, immortel, intelligent, simple,
indissoluble. Elle est invisible et immatrielle. Il n'y a que le
corps qui puisse tre peru par les sens. Mais si l'me chappe
 la prise des sens, s'ils ne peuvent ni la voir ni la toucher,
l'me se voit et se touche elle-mme. Elle se confond si peu avec le
corps qu'elle se sent faite pour lui commander, le combattre, et, au
besoin, l'anantir. C'est elle qui anime le corps et qui le fait ce
qu'il est; car sans elle il n'est plus qu'un cadavre; sans elle il se
corrompt; et l'homme a beau vouloir conserver cette vaine dpouille,
tout l'art des gyptiens n'y peut rien; le corps tombe bientt en
dissolution, tandis que l'me se sent rserve  des destines toutes
diffrentes[7].

[Note 7: Barthlemy Saint-Hilaire.]

Cette vie de l'intelligence et de la sagesse que la philosophie
assure  l'me, on sait assez ce qu'elle est dans le systme de
Platon. L'me est alors en rapport avec les Ides, c'est--dire,
avec les notions gnrales et universelles, dont elle ne voit dans
le monde des sens que des cas particuliers et des ombres. Aristote
a beaucoup combattu la thorie des Ides; et je ne veux pas dire
qu'elle soit inattaquable de tous points. Mais s'il a ni surtout
que les Ides pussent exister  part et indpendamment des tres que
nos sens nous rvlent, il n'a jamais ni qu'elles existassent.
Comment, en effet, aurait-il pu le nier? Sa thorie de l'entendement
n'est point autre  cet gard que la thorie mme de son matre.
L'universel est le seul objet de la science pour Aristote aussi bien
que pour Platon. Mais, selon Aristote, les sens et le corps sont
indispensables pour former l'universel, collection de ce qu'il y a
de commun dans chacun des phnomnes. Suivant Platon, au contraire,
le tmoignage des sens n'est pour l'me qu'une occasion de s'lever
 la notion universelle qu'elle porte en elle, et qu'elle y doit
retrouver, quand elle sait rentrer en soi sous la conduite de la
philosophie. Aprs l'excitation toute passagre par laquelle le corps
a provoqu l'me, il n'a donc plus rien  faire dans le monde de
l'intelligence. L'me y est seule avec les Ides qu'elle comprend
et qu'elle contemple, mais qu'elle ne fait pas, comme Aristote l'a
pens.


IV.

On le voit: si, dans l'ordre actuel des choses, l'me est unie au
corps, si elle n'en peut tre matriellement spare, elle peut du
moins, selon Platon, se distinguer si parfaitement de lui qu'elle
se fait une existence dans laquelle le corps n'est plus rellement
pour rien. L'me en est donc profondment distincte. Et notez bien
qu'il ne s'est agi jusqu'ici dans les thories de Platon que de
faits rels, tous vrifiables  la plus scrupuleuse analyse, et
non point de ces hypothses qui confirment la distinction de l'me
et du corps, qui en sont des consquences plus ou moins certaines,
mais qui ne la dmontrent pas. Je veux parler de cette ternit que
Platon attribue  l'me, de cette vie antrieure o l'me sans le
corps a connu directement les Ides dont elle ne fait que se souvenir
ici-bas, de ces existences successives par lesquelles l'me doit
passer pour recouvrer sa puret premire, de ces rcompenses et de
ces peines que lui rserve la justice des dieux, selon qu'elle aura
bien ou mal vcu. Ces croyances, qui sont le fond du Platonisme, ont
sans doute une immense importance. Mais mme en les ngligeant, on
peut affirmer, sans la moindre hsitation, que Platon a procd comme
Descartes dans cette grande distinction de l'me et du corps, et que
sa thorie a la mme vrit, si d'ailleurs elle prsente aussi les
mmes prils.

Mais Platon est all plus loin que Descartes, en insistant encore
plus que lui sur les moyens qu'il convient d'employer pour bien
discerner l'me du corps. Il a mme indiqu les causes qui le
plus ordinairement empchent les hommes de pouvoir faire cette
distinction, et de se bien connatre eux-mmes. Descartes prvoyait,
en terminant ses principes (4e partie,  201, d. de M. Cousin),
qu'il ne serait pas approuv par ceux qui prennent leurs sens pour
la mesure des choses qui se peuvent connatre. Et il ajoutait qu'
son avis, c'tait faire grand tort au raisonnement humain que de
ne vouloir pas qu'il allt au-del des yeux. Platon a vingt fois
rpt que, pour bien connatre la vritable nature de l'me, on ne
doit pas la considrer dans l'tat de dgradation o la mettent son
union avec le corps et d'autres maux; et qu'il faut la contempler
attentivement, des yeux de l'esprit, telle qu'elle est en elle-mme,
dgage de tout ce qui lui est tranger. Ceux qui verraient Glaucus
le marin, disait-il encore, auraient peine  reconnatre sa premire
forme, parce que les anciennes parties de son corps ont t, les unes
brises, les autres uses et totalement dfigures par les flots, et
qu'il s'en est form de nouvelles de coquillages, d'herbes marines
et de cailloux, de sorte qu'il ressemble plutt  un monstre qu' un
homme tel qu'il tait auparavant. Ainsi, l'me s'offre  nos regards
dfigure par mille maux. Mais voici par quel endroit il convient de
la regarder. C'est par son got pour la vrit. Considrons  quelles
choses elle s'attache, quel commerce elle recherche, comme tant
par sa nature de la mme famille que ce qui est divin, immortel,
imprissable. Considrons ce qu'elle peut devenir, lorsque, se
livrant tout entire  cette poursuite, elle s'lve par ce noble
lan du fond des flots qui la couvrent aujourd'hui, et qu'elle se
dbarrasse des cailloux et des coquillages qu'amasse autour d'elle la
vase dont elle se nourrit, crote paisse et grossire de terre et
de sable. (_Rpublique_, liv. X, p. 273, trad. de M. Cousin.) Puis,
dans cette sage conciliation que Platon a tente entre le sensualisme
ionien et l'idalisme de Mgare, il employait la douce ironie qu'il
avait apprise de Socrate,  se moquer de ces hommes sems par
Cadmus, de ces vrais fils de la terre, qui soutiennent hardiment que
tout ce qu'ils ne peuvent pas palper n'existe en aucune manire;
de ces terribles gens qui voudraient saisir l'me, la justice, la
sagesse, ou leurs contraires, comme ils saisissent  pleines mains
les pierres et les arbres qu'ils rencontrent, et qui n'ont que du
mpris, et n'en veulent pas entendre davantage, quand on vient leur
dire qu'il y a quelque chose d'incorporel. (_Sophiste_, p. 252,
trad. de M. Cousin.) Platon n'est pas parvenu  convaincre tous ces
profanes, comme il les appelait encore; Descartes n'a pas davantage
persuad tous les profanes de son temps. Mais Platon et Descartes
ont montr la route; les esprits attentifs et srieux n'ont plus qu'
les y suivre.

Maintenant est-il besoin de dire que Platon a fait de l'me une
substance, au sens le plus rigoureux de ce mot? Tout ce que l'on
vient de voir ne le prouve-t-il pas assez? Et pour l'immortalit,
que dire encore, que tout le monde ne sache? Disons toutefois que
dans la philosophie de Platon, ce dogme a une importance et un
caractre qu'il n'a point ailleurs. Les religions, mme les plus
positives et les plus claires, se contentent d'affirmer que
l'me est immortelle, tout comme elles affirment que Dieu est.
La philosophie va beaucoup plus loin: elle ne se contente pas
d'affirmer, elle dmontre. Elle cherche des preuves, les classe, les
discute, pour en faire ressortir, avec d'autant plus d'vidence, la
vrit que doit accepter la raison aprs l'avoir soumise librement
 son examen. Depuis le Phdon, la Rpublique et les Lois, l'esprit
humain a-t-il trouv des arguments nouveaux? en a-t-il trouv de
plus solides? Et est-il personne qui ne puisse adopter ceux qui
donnrent  Socrate son imperturbable foi devant une mort inique
et cruelle? Quel immense intrt s'attachait donc, pour Platon, 
cette question qui achve et comprend toutes les autres? La vie de
l'homme, telle qu'elle nous est faite ici-bas, lui apparut comme une
nigme indchiffrable, et digne de piti plutt que d'tude, si rien
ne la suit. L'homme, s'il ne se rattache  rien de suprieur, s'il
ne se rattache point  Dieu, lui apparut comme un tre inexplicable
et monstrueux. De l, dans son systme, cette grande croyance de
l'immortalit, qui fait du Platonisme une sorte de religion tout
aussi inbranlable, et, sur quelques points, beaucoup plus complte
que toute autre. En un mot, aprs Socrate et Platon, les sicles
n'ont eu, sur ce dogme, absolument rien  faire, ils n'ont eu qu' le
sanctionner.

Ceci nous explique sans la moindre peine pourquoi la morale de Platon
est  la fois si vraie et si sublime, si profonde et si pratique.
C'est une consquence, quand une fois on a compris la vraie destine
de l'me, de comprendre aussi, dans toute son tendue, la loi qui
lui est impose. Le philosophe n'a plus, comme le vulgaire, qu'
interroger sa conscience; il y trouve la voix intrieure qui parlait
si haut  Socrate, et que tout homme porte en lui, si d'ailleurs
tout homme ne sait pas l'entendre aussi bien, et la suivre aussi
docilement. Le philosophe n'a donc qu' recueillir ces infaillibles
oracles; et mieux il les aura couts, plus son langage prendra de
grandeur et d'autorit. Si Platon a mieux parl de la morale que
ne l'a fait Aristote, si surtout il a su l'inspirer mieux que son
disciple, n'en cherchons pas d'autre cause. Platon a mieux compris
la nature de l'me, parce qu'en ne voyant en elle que la pense,
il l'a prise par son essence, et ne l'a point dnature en lui
prtant des facults qu'elle n'a point. Platon mme en ceci est
bien plus grand que Descartes: parti d'un principe identique, il en
tire des consquences morales que le philosophe moderne a passes
sous silence, consquences qui n'avaient plus, il est vrai, au
dix-septime sicle, la mme importance qu'au sein du paganisme,
mais que la science du moins rclamait comme un indispensable
complment[8].

[Note 8: _Barthlemy Saint-Hilaire._]


V.

Ainsi, conduit par une exacte analyse des faits, Platon a pos
d'abord la distinction de l'me et du corps et la substantialit
de l'me; il a pos son immortalit vritable avec le cortge
oblig des rcompenses et des peines; il a dcouvert la loi morale
et l'a montre, dans toute sa puissance et sa puret, au fond de
la conscience humaine. Sur ces divers points, nous avions trouv
Aristote, ou  peu prs muet, ou tout au moins obscur; Platon, au
contraire, a rpondu avec une clart et une assurance admirables.
En sera-t-il de mme sur la question de la mthode? Oui, sans
doute; et en ceci la solution de Platon n'a t ni moins complte,
ni moins sre. On peut dj facilement pressentir ce qu'elle doit
tre. Il est impossible  l'me de se placer en face d'elle-mme,
sans reconnatre bientt cette vidence suprme qui accompagne
tout acte de conscience, et qui de l se rpand sur toutes les
notions que l'me peut saisir directement en elle. Or ces notions ne
concernent pas l'me toute seule; elles s'appliquent aussi au monde
extrieur, aux tres, aux phnomnes qui, sans elles, demeureraient
parfaitement incomprhensibles  l'intelligence, parce qu'ils
seraient sans lois. Il faudra donc que l'me rentre en elle-mme,
non pas seulement pour se comprendre, mais aussi pour comprendre
tout ce qui n'est pas elle. De l, la dialectique, science toute
rationnelle qui, sans invention des sens, s'lve  l'essence des
choses, et les entend aussi parfaitement qu'il est donn  l'homme
de les entendre: science suprieure  toutes les sciences physiques,
suprieure mme  toutes les sciences intelligibles, parce que c'est
elle seule qui a le secret de toutes les autres et connat leurs
limites et leurs rapports. On peut dire que la dialectique est
l'air dont les autres sciences ne sont qu'un vain prlude. Elle
est la plus vraie de toutes, parce qu'elle ne s'occupe que de ce
qui ne passe point, et que la vrit ne se fonde que sur ce qui
est. On a souvent reprsent la dialectique platonicienne comme la
mthode qui, des ides particulires, s'lve de degr en degr 
des notions de plus en plus gnrales, pour aboutir par toutes les
voies  cette ide suprme et universelle du bien, qui illumine le
monde intelligible, comme le soleil claire le monde des sens. La
dialectique est bien cela sans doute; mais elle est plus encore: elle
est la mthode unique, applicable  tous les cas, aux plus humbles
comme aux plus relevs: en un mot, elle est la mthode, au sens mme
o Descartes l'a plus tard entendu. De l vient que Platon dclare
que le philosophe est le seul  possder la dialectique, tout comme
Descartes n'a demand la mthode qu' la seule philosophie. De l
vient encore que Platon interdit la dialectique  la jeunesse, et
qu'il veut qu'elle couronne, et non qu'elle prcde la culture des
sciences particulires. C'est qu'en effet, pour bien connatre et
montrer le chemin, il faut d'abord l'avoir parcouru.

Telle est la porte vritable de la dialectique platonicienne; c'est
l ce qui lui assigne le grand rle qu'elle joue dans l'histoire
de la philosophie. Elle est l'antcdent direct de la mthode
cartsienne, laquelle est le fondement de toute la philosophie
moderne. Comprendre autrement la dialectique de Platon, c'est la
mconnatre. Aristote le premier l'a entirement mconnue; et, si
l'on a bien compris pourquoi le systme pripatticien est sans
mthode et sans base, on voit tout aussi clairement pourquoi le
disciple n'a point accept la mthode du matre: c'est qu'Aristote
n'a point constat dans l'me ce grand fait de la rflexion sur
lequel Platon a tant insist. Aristote a rabaiss la dialectique
presque au niveau de l'art des sophistes; et bien d'autres aprs
lui ont rpt cet anathme. Peut-tre la dialectique vulgaire de
son temps ne valait-elle pas davantage; peut-tre mme celle que
Kant a voulu ressusciter ne vaut-elle pas beaucoup mieux; mais on
peut l'affirmer contre Aristote et contre Kant, ce n'est pas l la
dialectique de Platon.

Certes, je ne veux pas dire que la mthode platonicienne soit
 l'abri de toute critique, ni qu'elle soit sans danger. Le
demi-scepticisme des cinq Acadmies qui se sont succd est un
fcheux symptme. Le mysticisme des Alexandrins est encore plus
dplorable, ainsi que l'idalisme sorti de l'cole cartsienne; mais
ce sont l des aberrations et des consquences immodres de la
mthode; ce n'en sont pas de lgitimes applications. Il faut donc
rpter que la mthode de Platon est la vraie mthode, et que qui ne
l'adopte pas court le risque de ne point s'entendre compltement avec
soi-mme, et de parcourir la carrire sans la bien connatre, quel
que soit d'ailleurs son gnie.

Aristote aurait donc pu apprendre de Platon d'abord ce qu'est la
mthode philosophique, et de quelle facult de l'me elle ressort;
il aurait pu apprendre de lui quel est le vrai fondement de la
morale; il aurait pu apprendre de quelle importance est le dogme de
l'immortalit, appuye sur l'tude de la conscience humaine; enfin,
il aurait pu apprendre que ce dogme, cette morale et cette mthode
reposent uniquement sur cette essentielle distinction de l'me et du
corps.

Mais, certes, Aristote n'a rien ignor de ce qu'enseignait Platon;
et s'il s'est dcid pour des solutions contraires, c'est 
parfait escient. Malheureusement les sicles ont prononc dans ces
grandes controverses, et c'est  Platon qu'ils ont donn raison.
Le tmoignage mme des sicles ne serait rien; mais l'observation
attentive des faits s'lve contre Aristote, et c'est la vrit
qui dpose contre lui. Il faut le dclarer, quoi qu'il en cote:
Aristote, en contredisant Platon, a rtrograd vers le pass; il a
rebrouss chemin  peu prs jusqu' l'Ionisme; et malgr la sagacit
des dveloppements nouveaux qu'il a donns  des principes suranns,
le germe que contenaient ces principes n'a pas tarde  reparatre: si
le matre lui-mme a su chapper au sensualisme, son cole presque
tout entire y est fatalement tombe.

C'est donc  une condamnation presque absolue d'Aristote que nous
sommes arrivs en le comparant  Platon. Le jugement et t le mme
si nous en avions appel  Descartes; la rponse n'aurait pas chang
pour tre donne  deux mille ans de distance, parce que la vrit
ne change point. Voil, ce semble, ce grand Trait de l'me bien
abaiss; voil d'immenses erreurs et des lacunes non moins immenses.
Par quels mrites se relvera-t-il donc  nos yeux? Ces mrites, les
voici; et s'ils sont moins levs que nous ne l'eussions dsir,
ils le sont bien assez encore pour justifier toute la gloire du
pripattisme.

Rendons d'abord toute justice  la forme mme de l'ouvrage et  sa
composition. De toutes les oeuvres d'Aristote, sans en excepter mme
la Logique ni l'Histoire des animaux, celle-ci est certainement la
plus accomplie. Le plan est, comme on l'a vu plus haut, parfaitement
simple et parfaitement suivi. Aprs une vue gnrale et rapide
des parties principales de son sujet, Aristote s'enquiert de la
tradition, qu'il examine assez longuement; puis, traitant la question
du point de vue qui lui est propre, il tudie l'une aprs l'autre les
quatre grandes facults qu'il reconnat  l'me; et il termine par
des gnralits qui rsument ce qui prcde. La plupart des ouvrages
aristotliques ne nous sont arrivs que dans un tat de dsordre et
de mutilation qui permet rarement d'en juger l'ensemble. Jusqu'
prsent la sagacit des rudits a chou devant la Mtaphysique,
que personne n'a pu restituer lgitimement. On sait quelle est
l'interversion des livres de la Politique. On sait les lacunes de
la Potique, les doubles et triples rdactions de la Rhtorique et
de la Morale. L'Histoire mme des animaux n'est point termine; et
le dixime et dernier livre, qui n'appartient point  Aristote, ne
nous donne pas, et nous ne trouvons point ailleurs, le grand rsum
qui devrait complter des thories aussi vastes et les relier entre
elles. La Physique n'est pas davantage  l'abri de toute critique.
La Logique mme, tout admirable qu'en est la composition, prsente
quelques taches: les parties diverses de cette construction colossale
ne se tiennent pas assez entre elles; et, bien que les rapports
de subordination qui les unissent incontestablement se rvlent 
une tude patiente, les meilleurs esprits ont pu s'y tromper, dans
l'antiquit comme dans les temps modernes. La biographie d'Aristote,
on le sait, peut nous expliquer fort bien les dfauts qui nous
choquent dans ses oeuvres. lve de Platon jusqu' l'ge de quarante
ans  peu prs, plus tard ml aux affaires politiques de l'Asie
Mineure et de la Macdoine, prcepteur d'Alexandre, Aristote,
selon toute apparence, ne publia pas un seul de ses ouvrages avant
cinquante ans.

 cette poque mme, livr tout entier  l'enseignement d'une
nombreuse cole, il ne parat pas qu'il ait pu donner  cette
publication tous les soins ncessaires. L'exil et la mort vinrent le
surprendre  soixante-deux ans, avant qu'il et pu mettre la dernire
main  aucun de ses travaux; et ses manuscrits, confus et inachevs,
devinrent l'hritage d'un lve bien capable de les comprendre, mais
qui ne prit pas la peine de les classer, laissant ce soin pieux  des
mains moins habiles et moins claires. Par une exception peut-tre
unique, le Trait de l'me, s'il n'a pas reu toute la perfection
qu'un auteur plus minutieux pourrait donner  ses crits, a reu
cependant toute cette perfection qu'Aristote prtendait,  ce qu'il
semble, donner aux siens. C'est dans le Trait de l'me, plus que
partout ailleurs, qu'on peut bien voir ce qu'est toute sa manire,
cette ordonnance grandiose et lucide des penses, ce style concis
et ferme jusqu' l'obscurit et  la scheresse axiomatiques, sans
ornements d'aucun genre qu'une admirable justesse, une incomparable
proprit d'expressions, une vigueur sans gale, et, au milieu d'une
apparente et relle ngligence, des allures o clate toujours la
puissance du gnie.

Ce sont l les qualits extrieures du style aristotlique; il
en a d'autres plus profondes, dont la philosophie lui doit plus
particulirement tenir compte. La forme que la science y revt est
celle mme qu'elle a depuis lors conserve, et qu'elle ne changera
point. Nous ne savons pas au juste ce qu'tait la forme adopte par
la philosophie antrieurement  Platon. Je ne parle pas de cette
philosophie qui crivait en vers et conservait, au grand prjudice de
la pense, les indcisions de la posie, sans en garder les grces.
Mais les ouvrages de Dmocrite, dont le gnie a tant de rapport
avec celui d'Aristote, ne sont point parvenus jusqu' nous; et les
rares fragments qui nous en restent ne permettent pas d'en porter
un jugement bien prcis. Les Sophistes n'ont pu rien faire pour la
science, parce qu'ils ne la prenaient point au srieux. Quant  la
forme du dialogue adopte par Platon, c'est une exception absolument
inimitable, d'abord par la perfection o Platon a su le porter, et
ensuite par l'insuffisance mme du procd. On peut voir ce que le
dialogue a fourni  Leibniz et mme  Malebranche. Entre les mains
du disciple de Socrate, il a produit des chefs-d'oeuvre qu'Aristote
avait essay d'imiter, bien vainement sans doute. Platon non plus,
tout grand artiste qu'il est, n'aurait certainement pas choisi de
lui-mme une telle forme, et son gnie livr  lui seul n'en et
pas tir un tel parti. Mais Socrate avait pos trente ans devant
lui. Le dialogue, la discussion, avait t toute sa puissance et
tout son enseignement. En voulant reproduire l'esprit, si ce n'est
tout  fait les doctrines de Socrate, Platon n'avait pas  choisir.
Le rcit aurait glac ces vivantes dmonstrations; et cela est si
vrai, bien que Xnophon ne s'en soit pas aperu, que Platon n'a t
ni le seul, ni mme le premier  reproduire ces conversations qui
avaient instruit Athnes, et l'avaient charme tout en l'irritant.
Que devenaient ces conversations, du moment que Socrate cessait
d'y figurer en personne? L'art a fait beaucoup sans doute pour
les dialogues de Platon, mais la ralit a fait encore plus. Si
les Platons sont bien rares, les Socrates le sont davantage. Le
dialogue platonicien ne serait dsormais possible qu' la condition
d'un nouveau personnage aussi merveilleux, et peut-tre mme 
la condition d'une catastrophe aussi lamentable. La philosophie
s'interdira donc  jamais le dialogue, sous peine de se laisser
entraner  une imitation vaine. Que le dialogue reste le monopole
ternel de Platon, puisqu'il n'a t donn qu' lui seul d'avoir un
Socrate pour matre. Que ce soit pour lui un titre de gloire aussi
incontestable, s'il est moins grand, que la thorie des Ides. Mais
le dialogue ne peut tre la forme vraie de la science, malgr les
services qu'il lui a rendus une fois. Aristote peut donc lgitimement
passer  nos yeux pour avoir donn  la philosophie la forme qui
lui est propre. Il semble bien que d'autres sciences, la mdecine,
par exemple, avaient dj trouv la leur. Mais la philosophie
s'ignorait encore. Aristote le premier lui fit tenir le langage
qui lui convient; et le Trait de l'me est son chef-d'oeuvre, de
mme qu'avec la Mtaphysique, il renferme ses thories les plus
importantes.


VI.

Barthlemy Saint-Hilaire ose conclure, avec une haute probit
philosophique, contre son matre, de mme qu'Aristote avait os
conclure contre son matre Platon.

Les mrites de ce Trait de l'me, s'crie-t-il en finissant, sont
grands, mais ils ne peuvent point racheter les erreurs que, dans
l'intrt de la vrit, nous avons d signaler et combattre. Sans
doute, c'est une grande chose de fonder la science, de lui assurer
le caractre qui lui est propre, de l'ordonner dans ses parties
principales, de dcrire exactement quelques-uns des faits qui la
doivent composer; et ce serait de l'ingratitude que d'oublier de
tels services. Mais, je le dclare, si ces travaux, tout admirables
qu'ils peuvent tre, n'aboutissent qu' satisfaire une curiosit
vaine; si les doctrines auxquelles ils doivent conduire sont obscures
ou fausses; si en traitant longuement des facults et des actions
de l'me, on oublie de se prononcer sur ses destines, la science
peut encore applaudir; mais la philosophie n'obtient pas ce qu'elle
demande: elle a manqu le but qu'elle doit poursuivre.

Il faut le rpter hautement: toute l'erreur d'Aristote vient de ce
qu'il n'a pas assez vu, malgr les conseils de Platon, que l'me
n'est observable que par l'me elle-mme. En attribuer l'tude  la
physiologie, c'est la perdre; chercher  comprendre l'me de l'homme
en observant les plantes et les animaux, c'est s'exposer aux plus
tristes mcomptes. L'exemple d'Aristote doit nous instruire; et son
naufrage doit nous apprendre  viter les cueils sur lesquels il
s'est bris. Platon avait dit que l'me ne peut tre aperue que des
yeux de l'esprit. Aristote, sans engager une polmique directe,
avait essay d'tudier l'me surtout par l'observation ordinaire et
le tmoignage des sens, comme tout autre objet extrieur. Les deux
points de vue taient diamtralement opposs. Je ne sais si Platon
a bien connu la pense de son disciple, et s'il y a fait quelque
allusion en rfutant les philosophes ioniens. Mais Aristote, qui a
certainement connu celle de son matre, ne semble pas en avoir tenu
le moindre compte. Soit ddain, soit inattention, il prit une route
contraire, et, redisons-le, une route absolument fausse; nous en
avons pour garants, avec Platon et Descartes, les faits eux-mmes.


VII.

Il termine par cette magnifique profession de foi, si claire, si
ferme et si rsolue dans un temps o l'on ose tout dire, except le
vrai:

Quand l'homme s'est compris lui-mme; quand, disciple fidle de cette
sagesse immuable dont Platon et Descartes sont les plus clairs
interprtes, il a compris ce qu'est en lui la pense, il affirme,
avec une certitude dsormais inbranlable, que son intelligence, qui
ne s'est point faite elle-mme, vient d'une intelligence suprieure
 elle; il affirme que son intelligence agit sous l'oeil de son
crateur, et qu'elle doit le retrouver infailliblement au-del de
cette vie. L'homme n'est point gar en ce monde. Sa destine peut
y tre douloureuse, intolrable mme; mais ds lors elle n'est plus
obscure pour lui. Sa faiblesse peut quelquefois en gmir; mais il la
comprend, et il sait en outre qu'il en dispose, au moins dans une
certaine mesure. Il n'en faut pas davantage  l'homme. Savoir d'o
il vient, savoir ce qu'il est, savoir o il va, que demanderait-il
encore? Tout le reste n'est qu'un facile dveloppement de ces
fconds principes; et l'homme intelligent et libre, s'il a tout 
craindre encore des abus de sa libert, peut se reposer avec une
scurit imperturbable sur la bont, la justice et la puissance de
Dieu. Fonder mthodiquement ces grandes croyances, sous l'autorit
seule de la raison, les clairer de cette lumire incomparable qui
n'appartient qu'aux faits de conscience, en dduire les consquences
rigoureuses et leur soumettre la pratique de la vie, tel est le
devoir de la philosophie; telle est, qu'on le sache bien, la cause
de cette suprme estime o l'esprit humain l'a toujours tenue et
la tiendra toujours. La philosophie n'impose point de symbole 
personne, parce qu'avant tout elle respecte la libert, sans laquelle
l'homme n'est point; elle ne donne  personne des croyances toutes
faites; mais  tous ceux qui la suivent, elle apprend  s'en faire;
et elle ne peut que plaindre ceux que ne touche pas la foi d'un
Socrate. La philosophie n'est donc point impuissante, comme le rpte
la thologie; elle n'est point vaine, comme le croit la physiologie.
La philosophie a su dmontrer l o d'autres nient ou affirment sans
preuves; elle a connu et satisfait le coeur de l'homme que d'autres
ignorent et mutilent; et ce n'est pas sa faute si ceux-ci restent
dans leurs tnbres, et ceux-l dans leur injuste ddain.

Maintenant, je le demande, si former ces croyances dans l'esprit
humain, qui ne doit point vivre sans elles, c'est l'objet vritable
de la philosophie; si ces croyances sont bien le but suprieur
que poursuit la pense humaine, quelle valeur aura l'tude des
faits de l'me? videmment les faits ne vaudront qu'autant qu'ils
contribueront  ce rsultat dcisif. Ces faits, prcisment parce
qu'ils appartiennent  l'me, ne peuvent se suffire  eux-mmes; ce
ne sont que les matriaux d'un plus noble difice. Jusqu' un certain
point, l'homme peut se passer de connatre les faits du dehors;
mais, quant aux faits qui lui sont propres, il ne peut les ignorer
qu'au risque d'touffer en lui les plus lgitimes rclamations de
sa nature. Par l, nous aurons la mesure de ces doctrines qui, en
tudiant l'me de l'homme, se bornent  constater des phnomnes, et
qui se croient prudentes parce qu'elles n'osent prononcer sur les
questions que ces phnomnes doivent aider  rsoudre; par l, nous
aurons la mesure de la doctrine de nos physiologistes modernes; nous
aurons surtout la mesure de la doctrine antique, dont la leur n'est
qu'un cho. Nous admirerons la science d'Aristote et son prodigieux
gnie, mais nous ne le suivrons pas, ou plutt, en acceptant
quelques-unes de ses thories, nous dplorerons que ces thories
n'aboutissent  aucune croyance claire et prcise. Nous voudrions
que, dans cet essentiel sujet, le philosophe se ft prononc plus
rsolment, et n'et pas laiss  d'autres le soin prilleux
de dvelopper sa vraie pense. Je ne crois pas avoir calomni
Aristote[9] en lui prtant les principes que j'ai d rfuter. Mais
ces principes n'ont pas toujours t reconnus pour les siens; on lui
en a prt mme de tout contraires. Certes, je serais heureux de
m'tre tromp; mais j'ai fait tout ce qu'il a dpendu de moi pour me
dfendre de toute prvention et de toute erreur; et je crois pouvoir
affirmer, en rsumant cette longue et pnible discussion, que si,
dans la question de l'me, Aristote s'est loign beaucoup de son
matre, il ne s'loigne pas moins de la vrit.

[Note 9: Barthlemy Saint-Hilaire.]


VIII.

Honorons ce grand traducteur, non-seulement pour avoir compris, mais
pour avoir combattu son modle, et flicitons notre sicle d'avoir
fait natre une intelligence et une vertu dignes de nous avoir rendu,
dans Aristote, non pas un philosophe infaillible, mais le plus grand
des philosophes de l'antiquit.--C'est Barthlemy Saint-Hilaire!
Gloire  lui!

Un volume d'opuscules d'Aristote, traduit pour la premire fois,
complte ce volume sur l'me et lui est suprieur en vrit. Il
contient un trait de la Sensation, un trait de la Mmoire, un
trait du Sommeil et de la Veille, des Rves, un trait de la
Longvit et de la Brivet de la vie, de la Jeunesse et de la
Vieillesse, de la Vie et de la Mort, de la Respiration. Ce sont
videmment des matriaux prpars pour son Histoire naturelle ou
Histoire des animaux. Le philosophe nous quitte et le matrialiste
nous envahit; mais quel matrialiste! Un homme trs-suprieur 
Pline, trs-suprieur  Buffon, gal  Cuvier; une intelligence
presque divine applique  la nature organise; l'homme tudiant
l'homme, et la vie dcrivant la vie avec le regard d'un Dieu!

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)




CVe ENTRETIEN.




ARISTOTE.

TRADUCTION COMPLTE PAR M. BARTHLEMY SAINT-HILAIRE.

(TROISIME PARTIE.)


PHYSIQUE, MTOROLOGIE.

I.

La _Mtorologie_ n'est qu'un fragment des tudes qui composent le
Cosmos.

La _Physique_ en deux volumes, souvent mle de mtaphysique
transcendante, tient plus  la haute philosophie. C'est l'chelon
par lequel il y monte. Bien diffrent de quelques-uns des physiciens
de notre sicle, qui sparent la cause de l'effet, il remonte  Dieu
toutes les fois qu'il faut dcouvrir un principe. Ainsi nulle cause
n'est cache; le mystre de la volont divine rend raison de tout.

Le mouvement est la cl du Cosmos. La plus magnifique tude sur le
mouvement, point par lequel la matire touche  sa cause, Dieu, est
le texte de la _Physique_ d'Aristote; c'est la dynamique divine.

Ici il touche  Platon ou plutt  Socrate.

Quelle est l'origine du mouvement?

Sur la cause premire du mouvement, l'opinion de Platon est aussi
arrte qu'il se peut, et il ne balance pas  rapporter  Dieu le
mouvement qui se montre partout dans l'univers et qui le vivifie.
C'est Dieu qui a tir des profondeurs de son tre le mouvement qu'il
a communiqu  tout le reste des choses; sans lui, le mouvement ne
serait pas n, et il ne continuerait point. Dieu est comme l'me du
monde; l'me, qui est le plus ancien de tous les tres, et qui est
pour le vaste ensemble de l'univers le principe du mouvement, ainsi
qu'elle l'est pour les tres particuliers, animant la matire inerte
 laquelle elle est jointe. C'est Dieu qui a cr les grands corps
qui roulent sur nos ttes dans les espaces clestes, et c'est lui
qui maintient la rgularit ternelle de leurs rvolutions, de mme
qu'il leur a imprim l'impulsion primitive qui les a lancs dans le
ciel. Dieu est donc le pre du mouvement, soit que nous considrions
le mouvement  la surface de notre terre et dans les phnomnes les
plus habituels, soit qu'levant nos yeux nous le contemplions dans
l'infinit de l'tendue et dans l'harmonie des sphres.

Platon attache la plus haute importance  ces opinions, qui font
partie de sa foi religieuse, et il s'lve avec indignation contre
l'impit trop frquente des naturalistes, qui croient trouver dans
la matire rduite  ses propres forces une explication suffisante.
S'en tenir uniquement aux faits sensibles qui tombent sous notre
observation, et ne pas remonter plus haut pour les mieux comprendre,
lui semble une aberration et presque un sacrilge. C'est mconnatre
la Providence, qui rgit et gouverne toutes choses avec autant
de bont que de sagesse, et c'est risquer de l'offenser que de
ne pas voir assez clairement la trace qu'elle a laisse dans ses
oeuvres, et dans ce grand fait du mouvement, qui doit la manifester
 tous les yeux. Platon ne dit pas en propres termes que Dieu est
le premier moteur, et c'est Aristote qui plus tard trouvera cette
formule; mais la pense, si ce n'est l'expression, est de lui; et
le disciple, sous ce rapport comme sous bien d'autres, n'a t que
l'cho de son matre. Seulement, Aristote a pouss beaucoup plus loin
les dductions svres de la science; et il a substitu un systme
profond et solide  des vues restes un peu indcises, toutes grandes
qu'elles taient.

D'ailleurs, Platon ne s'en tient pas  cette indication gnrale;
et, aprs avoir montr d'o vient le mouvement, il veut expliquer
aussi avec plus de dtails les apparences diverses qu'il nous offre.
Il distingue donc plusieurs espces de mouvements, et il en porte le
nombre tantt  dix, tantt  sept, sans les sparer toujours bien
nettement entre elles. Le mouvement a lieu, soit en avant, soit en
arrire, en haut et en bas,  droite et  gauche; joignez  ces six
mouvements que chacun connat le mouvement circulaire, et vous aurez
les sept mouvements principaux. D'autres fois Platon change cette
numration, et il distingue les mouvements de composition et de
division, ceux d'augmentation et de diminution, et ceux de gnration
et de destruction. Il y ajoute le mouvement de translation, soit
que le corps se dplace dans l'espace et change de lieu, soit qu'il
fasse une rvolution sur lui-mme et reste en place. Il met au
neuvime rang le mouvement qui, venant d'une cause extrieure, est
reu du dehors et est communiqu; et enfin, au dixime rang, il met
le mouvement spontan, qui n'a pas d'autre cause que lui-mme, et
qui produit tous les changements et tous les mouvements secondaires
que l'univers nous prsente. D'autres fois, encore, abandonnant
ces classifications, Platon rduit tous les mouvements  deux,
le changement de lieu et l'altration, comme il le fait dans le
_Parmnide_; ou bien ces deux mouvements ne sont plus, comme
dans d'autres passages du _Time_, que la rotation sur soi-mme,
donne par Dieu au monde,  l'exclusion de tout autre mouvement,
et l'impulsion en avant, matrise par le mouvement du mme et du
semblable, qui ramne sans cesse au centre le corps prt  s'garer.

Mais s'il y a quelque confusion dans ces opinions de Platon,
un axiome sur lequel il ne varie pas plus que sur l'origine du
mouvement, c'est qu'il n'y a point de hasard dans la nature, et
que le mouvement, qui en est le phnomne principal, y a ses lois
comme tout le reste. Le systme du hasard n'explique rien, et il a
ce trs-grand danger de porter les mes  l'irrligion, mal social
qui perd les individus et que le lgislateur doit nergiquement
combattre. Platon fltrit avec insistance ce systme, qui est aussi
pernicieux qu'il est vain, et il ne serait pas loin de porter des
peines contre les naturalistes qui y croient et s'en font les
aptres. C'est l un germe qu'a recueilli Aristote, et qu'il a
dvelopp non moins heureusement que son matre, bien qu' un tout
autre point de vue. Ce n'est pas l'impit de cette doctrine qui a
rvolt Aristote; mais c'est sa fausset grossire en prsence de
l'admirable spectacle que l'ordre universel tale sans cesse sous nos
regards, pour peu que nous voulions l'observer.


II.

L'espace et le temps sont aussi dfinis par les principes de Socrate
plus que par ceux d'Aristote. Barthlemy Saint-Hilaire est ici un
sublime critique de son auteur.

Qu'est-ce que l'espace? Qu'est-ce que le temps? Platon s'arrte peu
 ces deux ides. Mais il a sur le temps, indispensable  la ralit
et  la conception mme du mouvement, une thorie qu'Aristote a cru
devoir rfuter, et qui cependant est profondment vraie. Platon
soutient que le temps a commenc, et que, par consquent, il peut
finir. Aristote trouve cette opinion fort singulire, et il signale
Platon comme le seul parmi les philosophes qui l'ait adopte. Je
crois qu'Aristote n'a pas examin d'assez prs la pense de son
matre. Platon distingue deux choses qu'en effet il faut se bien
garder de confondre: l'ternit et le temps, qu'Aristote a eu
quelquefois le tort de prendre l'une pour l'autre. Le temps n'est,
suivant la grande parole de Time, qu'une image mobile de l'ternit.
Tout ce qu'on peut dire de l'ternit, c'est qu'elle est; il n'y a
pour elle ni pass ni futur; elle est un perptuel et insaisissable
prsent. Le pass et l'avenir ne conviennent qu' la gnration qui
se succde dans le temps, et ils sont le domaine du mouvement. Mais
quant  l'ternit, immobile comme elle l'est, rien ne la mesure ni
ne l'puise. Le temps, au contraire, a commenc avec le monde, quand
Dieu l'a cr et y a mis un ordre merveilleux. C'est l'observation
du jour et de la nuit; ce sont les rvolutions des mois et des
annes qui ont produit le nombre, fourni la notion du temps et rendu
possible l'tude de l'univers. Le temps n'est donc qu'une portion de
l'ternit, que nous en dtachons  notre usage. Mais dans l'ternit
elle-mme il n'y a plus de temps; car le temps n'est pas identique
avec elle, tandis que l'ternit est en quelque sorte identique 
Dieu. C'est qu'en effet, comme devait le dire admirablement Newton,
Dieu n'est pas l'ternit plus qu'il n'est l'infinitude; mais il est
ternel et infini. Le temps n'existe pas pour lui; le temps n'existe
que pour nous. L'ternit est divine; le temps est purement humain.
Il ne convient qu' ce qui a eu un commencement et peut avoir une
fin. L'ternit n'a point commenc, et elle ne peut finir.


III.

Il prouve l'infini par la divisibilit sans fin de la matire.

Il prouve l'espace par l'indivisible succession des objets qui
peuvent le remplir.

Il prouve le temps parce qu'il est la mesure de tout mouvement.

De l'ternit du mouvement, il conclut  l'ternit du grand moteur,
Dieu; car comment la pluralit des deux moteurs pourrait-elle
s'accorder avec l'infini du moteur immobile?

Une fois ces objections cartes, Aristote revient  son sujet, et
il recherche comment on peut concevoir qu'un mouvement soit ternel.
Il s'appuie d'abord sur ce fait d'observation vidente,  savoir
qu'il y a dans le monde des choses qui se meuvent et d'autres qui
ne se meuvent pas. Comment celles qui se meuvent reoivent-elles
le mouvement? Aristote prend un exemple des plus ordinaires; et,
considrant que, quand une pierre est mue par un bton, c'est la main
qui meut le bton et l'homme qui meut la main, il en conclut que,
dans tout mouvement, il faut toujours remonter  un premier moteur,
lequel est lui-mme ncessairement immobile, tout en communiquant au
dehors le mouvement qu'il possde et qu'il cre.  cette occasion,
Aristote loue Anaxagore d'avoir considr l'Intelligence, dont
il fait le principe du mouvement, comme absolument impassible et
absolument pure,  l'abri de toute affection et de tout mlange;
car c'est seulement ainsi qu'tant immobile, elle peut crer le
mouvement, et qu'elle peut dominer le reste du monde en ne s'y mlant
point.

Mais le moteur tant immobile, comment peut-il produire en lui-mme
le mouvement qui se communique au dehors, et qui, se transmettant de
proche en proche, atteint jusqu'au mobile le plus loign,  travers
une foule d'intermdiaires? Que se passe-t-il dans les profondeurs
du moteur premier, et de quelle faon le mouvement peut-il y natre?
Aristote s'enfonce ainsi au coeur mme de la question du mouvement,
et il rsout ce problme si obscur par les principes qu'il a poss
antrieurement et qu'il regarde comme indubitables. Or il a dmontr
jusqu' prsent que tout mobile est m par un moteur qui lui est
tranger. Mais, parvenu au premier moteur, il sent bien qu'on ne
peut plus rien chercher en dehors de lui; car ce serait se perdre
dans l'infini. Dans ce moteur initial, source et principe de tous
les mouvements dans l'univers, il retrouvera donc encore les mmes
lments qu'il a dj constats. Il y aura dans le premier moteur
deux parties: l'une, qui meut sans tre mue elle-mme; l'autre, qui
est mue et meut  son tour; la premire, qui cre le mouvement; la
seconde, qui le reoit et le transmet. Le moteur tout entier reste
immobile; mais les deux parties dans lesquelles il se dcompose ne
le sont pas tout  fait comme lui; l'une est absolument immobile
comme il l'est lui-mme; l'autre reoit l'impulsion, et elle peut la
communiquer mdiatement au reste des choses.

Il serait sans doute tmraire d'affirmer qu'Aristote a port
dfinitivement la lumire dans ces tnbres; et il n'est pas donn
 des regards humains de voir ce qui se passe dans le sein mme
de Dieu. Mais on peut croire,  la louange d'Aristote, qu'il n'est
point rest trop au-dessous de cet ineffable sujet, ni au-dessous du
_Time_ de Platon. Il a bien vu le mystre dans toute sa grandeur,
et il a eu le courage d'en chercher l'explication, si d'ailleurs il
n'a pas eu plus qu'un autre le bonheur de la rencontrer. Il proclame
l'existence ncessaire d'un premier moteur sans lequel le mouvement
ne pourrait se produire ni durer sous aucune forme dans l'univers,
et il sonde l'abme avec une sagacit et une nergie dignes d'en
dcouvrir le fond.

Il semble cependant qu'ici il commet une erreur assez grave; et que
c'est  tort que de l'ternit du mouvement, telle qu'il l'a tablie,
il conclut  l'ternit du premier moteur. Le mouvement tant
ternel selon Aristote, le premier moteur doit tre ternel comme
le mouvement mme qu'il produit ternellement. En dpit du respect
que je porte au philosophe, il me parat que c'est absolument tout
l'oppos, et que c'est du moteur qu'il faut conclure le mouvement,
loin de conclure de l'existence du mouvement l'existence du moteur.
Mais je ne voudrais pas trop insister sur cette critique, et il
est bien possible qu'il n'y ait l qu'une diffrence de mots. Le
moteur doit tre de toute ncessit antrieur  sa propre action;
et ce n'est peut-tre que par le besoin d'une dduction purement
logique, et en partant de l'observation sensible, qu'Aristote parat
n'assigner au moteur que la seconde place. Mais, en se mettant au
point de vue de la seule raison, il est plus conforme  ses lois de
concevoir le moteur avant le mouvement; car,  moins d'acquiescer 
ces systmes qu'Aristote a cru devoir combattre, et qui expliquent
tout par les seules forces de la matire, il faut bien admettre que
les choses n'ont pu tre mues que par un moteur prexistant. Sans le
moteur, le mouvement est logiquement incomprhensible. C'est bien, si
l'on veut, le mouvement, observ par nous, qui rvle le moteur; mais
il ne le fait pas, tandis qu'au contraire c'est le moteur qui fait
le mouvement, et l'on ne peut les prendre indiffremment l'un pour
l'autre.


IV.

Mais, dit le commentateur Barthlemy Saint-Hilaire, voil dj bien
des notions sur le premier moteur immobile; car nous savons qu'il
est un et ternel, et que le mouvement qu'il cre est le mouvement
circulaire, le seul de tous les mouvements qui puisse tre un,
ternel, continu, rgulier et uniforme. Aristote ajoute sur le moteur
premier deux autres considrations non moins profondes et non moins
vraies, par lesquelles il achve sa _Physique_, ou plutt la thorie
du mouvement. Le premier moteur est ncessairement indivisible, et il
est sans grandeur quelconque. S'il avait une grandeur quelle qu'elle
ft, il serait fini; et une grandeur finie ne peut jamais produire
un mouvement infini et ternel, pas plus qu'elle ne peut avoir une
puissance infinie. Immobile et immuable, il a ternellement la force
de produire le mouvement sans fatigue et sans peine; et son action
ne s'puise jamais, toujours uniforme, gale et identique, d'abord en
lui-mme, et ensuite dans le mobile, sur lequel elle s'exerce.

Enfin, o placer dans l'univers le premier moteur? En quel lieu
rside-t-il, si toutefois on peut, sur l'infini et l'ternel, lever
une telle question? Est-ce au centre? Ou n'est-ce pas plutt  la
circonfrence, puisque c'est  la circonfrence que les mouvements
sont les plus rapides, et que ce sont les parties les plus
rapproches du moteur qui sont mues avec le plus de rapidit? Tel
est le systme du monde, m durant l'ternit par le premier moteur,
qui n'a lui-mme, dans son unit, dans son infinitude et dans son
immobilit, ni parties ni aucune espce de grandeur possible.

Voil les derniers mots et les dernires ides de la _Physique_
d'Aristote, terminant cette vaste tude par une thorie de l'action
de Dieu sur le monde.


V.

Les pres de la physique moderne, Descartes, Bacon, Newton,
Leibniz, Laplace, se rapprochent d'Aristote toutes les fois qu'ils
s'approchent de la vrit.

Newton est parvenu au terme de la carrire qu'il avait  fournir;
mais, avant de la clore, il veut embrasser d'un coup d'oeil tout
l'espace qu'il a parcouru; et l, comme jadis Aristote, il veut se
recueillir pour remonter, autant qu'il est permis  l'homme, jusqu'
la cause premire et au premier moteur. C'est le fameux _Scholie
gnral_. Aprs quelques mots contre le systme des tourbillons,
auquel il ne rend peut-tre pas assez de justice, le mathmaticien
fait place au philosophe; et, sans rien retrancher  la solidit
des thories qu'il a tablies par le secours du calcul et de la
gomtrie, Newton s'avoue qu'il leur manque encore quelque chose.
Les grands corps qu'il a si doctement tudis se meuvent librement
dans des espaces incommensurables, qui sont vides d'air, comme la
machine ingnieuse de Boyle, et o rien ne gne ni n'entrave leurs
immuables et ternelles rvolutions. Mais les lois du mouvement,
quelque exactes qu'elles soient, ne rendent pas raison de tout. Les
orbes clestes y obissent et les suivent dans leur marche; mais
la position primitive et rgulire de ces orbes ne dpend plus de
ces lois merveilleuses. Les mouvements uniformes des plantes et
les mouvements des comtes ne peuvent avoir des causes mcaniques,
puisque les comtes se meuvent dans des orbes fort excentriques, et
qu'elles parcourent toutes les parties du ciel. Newton en conclut
que cet admirable arrangement du soleil, des plantes et des comtes
ne peut tre que l'ouvrage d'un tre tout-puissant et intelligent;
et, comme le monde porte l'empreinte d'un seul dessein, il doit tre
soumis  un seul et mme tre.

Cet tre unique et infini, c'est Dieu, qui n'est pas l'me du monde,
mais qui est le seigneur de toutes choses, parce qu'il rgne sur des
tres pensants, qui lui sont soumis dans leur adoration et leur
libert. Dieu ne rgne pas seulement sur des tres matriels; et
c'est prcisment la domination d'un tre spirituel qui le constitue
ce qu'il est. Dieu est donc ternel, infini, parfait, vivant,
tout-puissant; il sait tout; il est partout. Il n'est pas l'ternit
et l'infinitude, mais il est ternel et infini; il n'est pas la dure
et l'espace, mais il dure et il est prsent en tous lieux; il est
partout substantiellement; car on n'agit pas l o l'on n'est pas.
Tout est m par lui et contenu en lui; il agit sur tous les tres,
sans qu'aucun d'eux puisse jamais agir sur lui  son tour. L'homme,
malgr son infimit, peut se faire quelque ide de Dieu, d'aprs
la personnalit dont il a t dou lui-mme par son crateur. La
personne humaine n'a ni parties successives ni parties coexistantes
dans son principe pensant;  plus forte raison n'y a-t-il ni
succession ni coexistence de parties diverses dans la substance
pensante de Dieu. Mais si nos regards blouis ne peuvent soutenir
l'clat de la substance divine, si l'on ne doit l'adorer sous aucune
forme sensible, parce qu'il est tout esprit, nous pouvons du moins
apprendre  connatre Dieu par quelques-uns de ses attributs. Un Dieu
sans providence, sans empire et sans causes finales, n'est autre
chose que le destin et la ncessit. Mais la ncessit mtaphysique
ne peut produire aucune diversit; et la diversit qui rgne en tout
quant aux temps et quant aux lieux, ne peut venir que de la volont
et de la sagesse d'un tre qui existe ncessairement, c'est--dire
Dieu, dont il appartient  la philosophie naturelle d'examiner
les oeuvres, sans avoir l'orgueil de les rectifier par de vaines
hypothses.

Voil les grandes ides sur lesquelles s'arrte Newton en
achevant son livre, et auxquelles il se fie plus encore qu' ses
mathmatiques. Ce sont les mmes accents que ceux de Platon dans
le _Time_, d'Aristote dans la _Physique_ et la _Mtaphysique_, de
Descartes dans les _Principes de la philosophie_. Je ne sais pourquoi
la science contemporaine s'est plu souvent  rpudier ces nobles
exemples, et pourquoi elle s'est fait comme une gloire, et parfois
mme un jeu, d'exiler Dieu de ses recherches les plus hautes. On ne
voit pas trop ce qu'elle y a gagn; mais on voit trs-clairement ce
qu'y a perdu la vrit et le coeur de l'homme.


VI.

Laplace est venu accomplir ce que Newton avait commenc. La
_Mcanique cleste_ est un dveloppement systmatique et rgulier
des principes newtoniens; elle est un chef-d'oeuvre du gnie
mathmatique; mais elle ne fait qu'exposer, avec toutes les
ressources de l'analyse la plus tendue et la plus exacte, les lois
qu'un autre avait rvles sur le vritable systme du monde. C'est
un prodigieux ouvrage; mais l'invention consiste dans les formules et
les dmonstrations, plutt que dans le fond mme des choses. C'est la
loi de la pesanteur universelle poursuivie sous toutes ses faces dans
les corps innombrables qui peuplent l'espace, et dont les principaux
sont accessibles  notre observation et soumis  nos calculs.
Laplace lui-mme ne s'est pas flatt de faire davantage; mais il y
a port une telle puissance et une telle fcondit d'analyse qu'en
y dmontrant tout, il a sembl tout produire, bien qu'il se bornt
 tout organiser et  mettre tout en ordre. Je n'ai point  rsumer
ici la _Mcanique cleste_, et je remarque seulement qu'elle dbute
par un premier livre sur les lois gnrales de l'quilibre et du
mouvement. C'est ce que Newton, Descartes et Aristote avaient aussi
tch de faire. J'ajoute que la _Mcanique cleste_ a donn son nom
 toute une science qui date vritablement de Laplace, non pas qu'il
en soit absolument le pre, mais parce qu'il en est le premier et
le plus sr lgislateur. Aprs les dcouvertes primordiales, c'est
l encore un bien grand mrite; et la gloire de Laplace est  peine
infrieure  celle de Newton.

Je laisse de ct la science contemporaine dont Laplace est
certainement le plus illustre reprsentant, et je me hte d'arriver
au terme que je me suis prescrit. Il ne me reste plus qu' comparer
Aristote  ses trois mules, Descartes, Newton et Laplace, comme je
l'ai dj compar  son matre. Par l j'indiquerai clairement le
rang que je lui donne, et qu'il doit tenir dsormais dans la famille
des physiciens philosophes. Je ne veux pas exagrer sa gloire;
mais je ne voudrais pas non plus qu'on la rduist injustement. Je
m'efforcerai donc d'tre impartial dans l'apprciation rsume que
je vais en prsenter avant de clore cette longue prface.

D'abord, je ne crois pas m'tre tromp en mettant Aristote dans la
compagnie de Descartes, de Newton et de Laplace. Je ne parle pas
de son gnie en gnral, c'est trop vident; je ne parle que de sa
_Physique_ en particulier, et je pense que la thorie du mouvement,
telle qu'elle s'y prsente, est le point de dpart de toutes les
thories qui ont suivi sur le mme sujet. Plus haut, j'ai dj
indiqu ce rapprochement; mais maintenant que j'ai tch de le
justifier par l'histoire, il me parat tout  fait incontestable.
Entre la _Physique_ d'Aristote, les _Principes_ de Descartes et les
_Principes mathmatiques_ de Newton, il y a, malgr l'intervalle
des ges, une succession manifeste et comme une solidarit. L'objet
est le mme, et sur bien des points les doctrines sont identiques.
Le philosophe grec, quatre sicles avant notre re, a vu tout aussi
bien que les deux mathmaticiens du dix-septime sicle, que c'est
par l'tude du mouvement qu'il convient d'expliquer le systme
du monde. Sans doute il l'a compris beaucoup moins que Descartes
et surtout que Newton; mais il est sur la mme voie que l'un et
l'autre. La seule diffrence qu'il y ait entre eux et lui, c'est
qu'il fait les premiers pas dans la carrire, sans pouvoir s'appuyer
sur les mathmatiques, qui sont encore dans l'enfance, tandis que
Descartes et Newton, placs bien plus avant sur le chemin, ont 
leur disposition des mathmatiques toutes-puissantes, avec des
observations presque innombrables de phnomnes, et des expriences
de tout genre. Entre la science grecque et la science moderne, il
y a bien une diffrence de degr; mais il n'y a pas une diffrence
de nature; et, pour rappeler une trs-quitable opinion de Leibniz,
Aristote n'est pas du tout inconciliable avec des successeurs dont
les travaux n'eussent peut-tre point t aussi heureux, si les siens
ne les eussent prcds.

Il est mme un point sur lequel il convient de lui accorder hautement
la supriorit, c'est la mtaphysique. Descartes mme ne l'gale
point, et Newton est rest trs-infrieur. Il n'y a pas  prtendre
que la mtaphysique n'est point de mise dans une telle matire; car
Descartes, Newton et mme Laplace ont d sortir du domaine propre
des mathmatiques. Pour comprendre et expliquer le mouvement, ils
ont d tenter de se rendre compte des ides de l'espace, du temps,
de l'infini et de la nature du mouvement lui-mme.  considrer les
analyses qu'a faites Aristote de ces ides essentielles, je n'hsite
pas  lui donner la prfrence; et j'ajoute mme que, dans toute
l'histoire de la philosophie, je n'aperois rien d'gal. Nul autre
aprs lui n'a repris l'tude de ces ides ni avec plus d'originalit,
ni avec plus de profondeur, ni avec plus de dlicatesse. Ces notions
fondamentales de temps, d'espace, de lieu, d'infini, posent sans
cesse devant l'esprit humain; elles le sollicitent  tout instant et
sous toutes les formes; et depuis vingt-deux sicles, personne n'en a
mieux parl que le disciple de Platon et l'instituteur d'Alexandre.
Aujourd'hui mme, on ne saurait le dpasser qu'en commenant par
se mettre  son cole. Je ne dis pas certainement que Descartes ou
Newton y eussent rien appris; mais, en coutant un moment ces leons
de l'antique sagesse, ils se seraient aperus combien de choses ils
avaient eux-mmes omises, les supposant probablement assez connues,
ou trop claires pour qu'il ft ncessaire de les rappeler.

Mais ce n'est pas tout  fait ainsi que procde l'esprit humain. La
mtaphysique est, dans une certaine mesure, un antcdent oblig
de la science du mouvement, et si l'on ne sait pas d'abord ce que
c'est que l'infini, le temps et l'espace, il est bien  peu prs
impossible de savoir ce que c'est que le mouvement, et  quelles
conditions il s'accomplit dans le monde. Ainsi chaque philosophe qui
tudie cette question devrait remonter aux principes mtaphysiques
qu'elle sous-entend. Mais l'individu, quel que soit son gnie, ne
peut gure se flatter de faire  son tour la science complte; il en
achve quelques parties, il en bauche quelques autres, il en nglige
plusieurs, et c'est la ranon de son invitable faiblesse. Quant 
l'esprit humain, il n'a point de ces lacunes dans le vaste ensemble
de son histoire, et la science du mouvement en particulier ne
prsente pas d'interruptions ni de solutions de continuit. Aristote
en a pos les fondements mtaphysiques, et l'on peut douter que,
sans ces premires et indestructibles assises, le reste de l'difice
et pu s'lever aussi solide et aussi beau. L'esprit humain les a en
quelque sorte prouves pendant de longs sicles, puisque d'Aristote
 Galile c'est le Pripattisme seul qui lui a suffi. Mais quand
les temps nouveaux sont arrivs, se sparant du pass avec autant
d'ingratitude que de violence, le pass avait fait son oeuvre, et,
ce germe fcond, l'on peut dire, par cette lente incubation, allait
se dvelopper par un progrs irrsistible et sr.

Je n'hsite donc pas, pour ma part,  louer Aristote de sa
mtaphysique applique  la science du mouvement; et cette mthode
est un service de plus dont nous sommes redevables  la Grce. Oui,
avant d'tudier le mouvement, il fallait le dfinir; oui, avant de
scruter les faits, il tait ncessaire de prciser la notion sous
laquelle ils apparaissent d'abord  notre intelligence. Il est bien
clair que le phnomne a prcd la notion, et si le philosophe
n'avait mille fois senti le mouvement dans le monde extrieur, il
est  croire qu'il n'aurait jamais song  l'analyse d'une notion
qu'il n'et point possde. Aristote ne se fait pas faute de le dire
bien souvent dans ses rfutations contre l'cole d'le, et il se
glorifie, en combattant des paradoxes absurdes, de s'en rapporter aux
tmoignages des sens, qui nous attestent l'vidence irrcusable du
mouvement. Mais, une fois ce grand fait admis, il faut l'claircir
par l'analyse psychologique et en considrer tous les lments
rationnels. C'est alors que la mtaphysique intervient, et qu'elle
remplit son vritable rle. Elle part d'un fait vident, et elle
projette sa clart suprieure dans ces tnbres dont la sensibilit
est toujours couverte. Ses abstractions, loin d'tre vaines, comme on
le croit vulgairement, sont la forme vraie sous laquelle la raison
se comprend elle-mme; et,  moins qu'elle ne veuille se contenter
d'une simple collection de phnomnes inintelligibles, il faut bien
quelle remonte  des causes et  des lois, avec l'aide des principes
essentiels qu'elle porte dans son sein et qui la font ce qu'elle est.

C'est  ce besoin instinctif et si rel qu'Aristote a obi; il a
satisfait l'esprit humain dans la mesure de son gnie et de son
temps. Loin de l'garer, ainsi qu'on le lui a si souvent reproch,
il l'a profondment instruit; et les prtendues subtilits qu'on
lui impute s'vanouissent, quand on les mdite assez attentivement
pour en pntrer la signification si prcise et si fine. Aristote
renatrait aujourd'hui qu'il referait encore pour nous la
mtaphysique du mouvement, si quelque autre ne lui et pargn cette
peine en la prenant avant lui. Il n'accepterait point le systme
actuellement en vogue auprs de quelques savants, qui proscrit
la mtaphysique, et la relgue parmi les hochets dont s'amuse
la science  ses premiers pas. La mtaphysique, loin d'tre le
bgayement de l'intelligence humaine, en est au contraire la parole
la plus nette et la plus haute. Ce n'est pas toujours du premier coup
que la science la prononce, comme Aristote l'a fait pour la thorie
du mouvement; mais un peu plus tt, un peu plus tard, il faut bien en
arriver  cette explication dernire des choses, ou renoncer  les
savoir jamais.  mon sens, c'est un grand avantage pour la science
quand elle peut dbuter par l.

Je me rsume donc en rptant qu'Aristote a eu la gloire de fonder
la science du mouvement. Que si l'on s'tonnait qu'il ne l'ait
point acheve et faite tout entire  lui seul, je rappellerais
l'aveu modeste et fier par lequel il termine sa _Logique_: Si,
aprs avoir examin nos travaux, dit le philosophe, il vous parat
que cette science, dnue avant nous de tous antcdents, n'est pas
trop infrieure aux autres sciences qu'ont accrues les labeurs de
gnrations successives, il ne vous restera plus,  vous tous qui
avez suivi ces leons, qu' montrer de l'indulgence pour les lacunes
de cet ouvrage, et de la reconnaissance pour toutes les dcouvertes
qui y ont t faites.




HISTOIRE DES ANIMAUX PAR ARISTOTE.


VII.

M. Barthlemy Saint-Hilaire nous manque ici; mais il a bien
voulu nous indiquer lui-mme, pour le suppler, la traduction
trs-consciencieuse et trs-remarquable de l'_Histoire des Animaux_,
que M. Camus, avocat au parlement de Paris, censeur royal, publia en
1773, et qui est reste jusqu'ici le chef-d'oeuvre de ce genre de
travail.

Le plan de l'_Histoire des Animaux_, dit M. Camus, est grand et
vaste. Ce sont tous les animaux: hommes, quadrupdes, poissons,
amphibies, oiseaux, insectes, qu'Aristote rassemble sous les yeux
de son lecteur. Il ne considre point chacun de ces animaux ou
sparment ou dans des classes dans lesquelles il les a rangs;
le rgne animal entier n'est pour lui qu'un point unique: c'est
l'animal en gnral dont il fait l'histoire, et s'il rapporte telle
observation particulire  tel ou tel animal, ce n'est que, ou pour
servir de preuve  une proposition gnrale qu'il a avance, ou pour
justifier une exception dont il avertit. Ainsi Aristote, voulant
faire connatre la nature des animaux, se propose d'abord l'examen
des parties de leur corps, comme le premier objet qui frappe la vue:
et, aprs avoir donn des dfinitions gnrales de ces parties,
aprs avoir distingu diffrentes espces parmi les animaux, 
raison de la varit de leurs formes extrieures, il expose dans les
quatre premiers livres tout le dtail des parties de leur corps. Le
cinquime, le sixime et le septime livres sont destins  expliquer
de quelle manire l'animal nat; le temps o il commence  se
reproduire, celui o il cesse de le pouvoir faire et la dure totale
de sa vie. On connat par la lecture des sept premiers livres comment
le corps de l'animal existe et comment il se multiplie; les deux
derniers apprennent comment l'animal vit et comment il se conserve.
L'objet du huitime est sa nourriture et les lieux qu'il habite; le
neuvime traite de ses moeurs, s'il est possible d'user de cette
expression; Aristote y dit quelles sont les habitudes des diffrents
animaux; avec qui d'entre eux ils vivent rciproquement, soit en
socit, soit en guerre; comment ils pourvoient  leur conservation
et  leur dfense. Une pareille histoire n'est-elle pas infiniment
prfrable  de sches nomenclatures, quelque bien ranges qu'on les
suppose, par ordres, classes et genres?

L'tendue du gnie d'Aristote se montre par la gnralit de ses
vues; celle de ses connaissances, par la multiplicit des exemples
qu'il rapporte successivement. L'histoire de l'homme considr
simplement comme animal est complte dans son ouvrage; et, dans le
nombre des animaux de l'ancien monde, il n'en est presque aucun,
depuis le ctac jusqu' l'insecte, soit qu'il se meuve sur la terre,
qu'il s'lve dans les airs, ou qu'il demeure enseveli sous les eaux,
dont Aristote ne nous apprenne quelque particularit. Tout ce que
nos yeux peuvent dcouvrir lui semble connu: et l'lphant qu'il a
dissqu, et cet animal imperceptible qu'on voit  peine natre dans
la pourriture et la poussire.

Le style de l'_Histoire des animaux_ est aussi abondant que les
choses; il est pur, coulant, et son plus grand ornement est la
proprit des expressions et la clart.


VIII.

Pline, le naturaliste romain, n'a gure fait que copier Aristote. 
l'exception de Cuvier, les naturalistes franais n'ont fait que des
modles de style, des hypothses et des systmes. Aristote a t le
premier qui se soit occup des faits. Il en avait recueilli une foule
dans la bibliothque particulire qu'il s'tait forme  Athnes.
Il en avait vraisemblablement hrit d'Hippocrate, son aeul, le
premier mdecin du monde; mais de plus il eut le bonheur d'avoir
pour collaborateur le plus vaste des conqurants, Alexandre. Ce
grand homme, qui voulait conqurir l'univers asiatique non-seulement
pour sa gloire, mais pour la gloire de la civilisation, mit quelques
milliers d'hommes arms  la disposition de son ancien matre,
uniquement employs  lui fournir et  lui amener  Athnes des
animaux de toute espce, pour servir de texte  ses observations.
Athne raconte que les dpenses occasionnes  Alexandre par cette
enqute universelle ne s'levrent pas  moins de 800 talents.


IX.

Nous avons dit en commenant que tous les manuscrits originaux
d'Aristote, recueillis  Athnes par Sylla, furent emports par lui 
Rome.  la chute de l'empire romain, tout fut dispers et oubli. Les
moines, au treizime sicle, les recherchrent et les traduisirent.
L'_Histoire des animaux_ fut ravive par un bndictin du Brabant,
Thomas de Cantimpr. Georges de Trbizonde et Thodore de Gaza la
retraduisirent au quinzime sicle.

Le premier livre de l'_Histoire des animaux_ commence par une belle
et savante anatomie de l'homme, destin  servir de type  la
construction des animaux infrieurs  l'homme. On voit que la science
mdicale moderne ne dpasse pas les lments qu'Hippocrate avait
laisss  ses descendants; c'est une folie d'imaginer que la science
anatomique de l'homme ait attendu des milliers d'annes pour clairer
la pratique des mdecins; la vie a toujours cherch dans la mort son
secret: le progrs n'est ni aussi lent ni aussi ignorant qu'on le dit.


X.

Nous ne donnons pour chantillon de son style que ces fragments
sur les abeilles. Le miel du mont Hymette les rendait chres aux
Athniens:

On distingue plusieurs espces d'abeilles: la meilleure est petite,
ronde et de plusieurs couleurs; la seconde est allonge et semblable
au frelon; la troisime est l'abeille qu'on nomme voleuse: sa
couleur est noire, son ventre large; la quatrime espce est celle
du bourdon: il est plus grand que les abeilles des trois premires
espces. Il n'a point d'aiguillon et il est paresseux. En consquence
de cette observation, quelques personnes entrelacent le bas de la
ruche, de manire que les abeilles seules puissent y entrer, tandis
que les bourdons sont arrts par leur grosseur. J'ai dit qu'il y
avait deux sortes de rois. Dans chaque ruche il y a plusieurs rois et
non un seul roi. La ruche prit si elle n'a pas des rois suffisants.
Ce n'est pas tant parce que la ruche manque alors de chefs pour la
gouverner que parce qu'ils contribuent, dit-on,  la reproduction des
mouches. Si cependant il y a un grand nombre de rois, la division se
met dans la ruche. Les abeilles multiplient peu quand le printemps
est tardif et que la saison est sche et aride: elles font plus de
miel dans les temps secs, mais les essaims multiplient davantage dans
les temps de pluie; et c'est l ce qui fait que les oliviers et les
essaims produisent beaucoup dans les mmes annes.

Les abeilles forment d'abord le gteau de cire: ensuite elles y
jettent la semence qui doit reproduire les essaims. Elles la jettent
par la bouche, disent ceux qui prtendent qu'elles l'apportent
de dehors dans leurs ruches. En troisime lieu, elles jettent
galement par la bouche le miel qui leur doit servir de nourriture,
partie l't, partie l'automne. Le miel d'automne est le meilleur.
Les abeilles recueillent la cire sur les fleurs: elles tirent la
propolis des fleurs des arbres. Pour le miel, il tombe de l'air,
principalement dans le temps du lever des constellations, et lorsque
l'arc en ciel s'tend sur la terre. Il n'y a jamais de miel nouveau
avant le lever des Pliades. L'abeille prpare donc la cire avec des
fleurs comme je l'ai dit, mais une preuve qu'elle ne compose point
le miel, et qu'elle recueille celui qui tombe, c'est que ceux qui
ont des ruches les trouvent pleines de miel en un jour ou deux, et
que d'ailleurs, quand on leur a t leur miel en automne, elles n'en
font plus de nouveau quoiqu'il y ait encore des fleurs. Cependant,
n'ayant plus de nourriture, puisqu'on leur a t leur miel, ou n'en
ayant qu'une petite quantit, elles ne manqueraient pas de faire de
nouveau miel si elles le composaient du suc des fleurs. Le miel prend
de la consistance en se mrissant, si l'on peut parler ainsi. Il
est d'abord comme de l'eau, et il demeure liquide pendant quelques
jours. Si on l'te alors de la ruche, il n'a point de consistance.
Il faut ordinairement vingt jours pour l'paissir. Le mrite du miel
se reconnat aisment au got: car les diffrents miels ont plus ou
moins de douceur, de mme qu'ils ont plus ou moins de consistance.
L'abeille fait sa rcolte sur les fleurs qui sont en calice, et en
gnral sur toutes celles qui ont un suc doux. Elle ne fait aucun
tort au fruit. Un organe semblable  la langue lui sert  rassembler
les sucs de ces fleurs et elle les emporte. On taille les ruches
lorsque les figues sauvages commencent  tre mres. Les nouveaux
essaims qui russissent le mieux sont ceux qui viennent dans le
temps o les abeilles travaillent le miel. Elles portent la cire et
l'rithaque avec leurs cuisses: pour le miel, elles le jettent par la
bouche dans les cellules. Lorsque les abeilles ont dpos la semence
qui doit les reproduire, elles couvent comme les oiseaux.

Le ver de l'abeille, tant encore petit, est d'abord couch en
travers dans l'alvole: aprs cela il se relve de lui-mme et prend
de la nourriture. Il est attach  l'alvole, de sorte qu'on croirait
qu'il en fait partie. La semence qui sert  la reproduction, soit
des abeilles, soit des bourdons, est galement blanche. Il en nat
de petits vers qui croissent et deviennent abeilles et bourdons:
mais la semence d'o naissent les rois est rousstre, elle a plus
de consistance que le miel paissi, et ds les premiers instants
elle est d'un volume qui rpond  celui du roi qu'elle produira.
Le roi ne passe point par l'tat de ver: il devient abeille tout
d'abord. La semence tant dpose dans l'alvole, l'abeille place
du miel vis--vis. Les pieds et les ailes de l'embryon de l'abeille
se produisent pendant qu'il est enferm: lorsqu'il a acquis sa
perfection, il rompt la membrane qui l'enfermait et s'envole. Tant
que l'abeille est dans l'tat de ver, elle rend des excrments, mais
aprs cela elle n'en rend plus,  moins qu'elle ne soit pas encore
sortie de son enveloppe, comme je l'ai dj observ. Si l'on te
la tte  un embryon d'abeille, avant qu'il ait acquis des ailes,
les abeilles mangent le reste du corps, et si, aprs avoir t les
ailes  un bourdon, on le jette dans la ruche, les abeilles mangent
aussi les ailes des autres bourdons. Les abeilles vivent six ans;
quelques-unes vont jusqu' sept: on regarde comme heureux qu'une
ruche dure neuf ou dix ans.

Dans le nombre des quadrupdes sauvages, la biche n'est pas un des
moins remarquables par sa prudence: soit lorsqu'elle dpose ses
petits auprs des chemins, parce que les hommes qui les frquentent
en cartent les animaux froces, soit lorsqu'elle dvore les
enveloppes de ses petits aussitt aprs les avoir mis bas, qu'elle
court au ssli, en mange, puis revient  eux. La biche mne ses
faons dans les forts pour les accoutumer  connatre les endroits o
il faudra qu'ils se mettent en sret: c'est une roche escarpe qui
n'a d'accs que d'un ct. La biche s'y arrte, et s'y met, dit-on,
en dfense.

Le cerf devenu trop pais, ce qui lui arrive en automne o il
engraisse beaucoup, ne se montre plus nulle part. Il change de
retraite: on dirait qu'il sait qu'on le forcera plus facilement 
cause de sa graisse. Les cerfs jettent leur bois dans des lieux o
l'on ne pntre pas aisment et qui sont difficiles  reconnatre. De
l le proverbe: _O les cerfs ont jet leur bois._ Ils ne se laissent
plus voir, comme n'tant plus en tat de dfense. On prtend qu'on
n'a jamais trouv la partie gauche du bois d'un cerf, et qu'il la
cache comme ayant quelque vertu. Les cerfs d'un an n'ont pas encore
de bois: ils en ont seulement une petite naissance qui en est comme
la marque; ce bois naissant est court et velu.  leur seconde anne,
leur bois s'allonge droit comme un piquet; aussi leur donne-t-on
alors le nom de _piquets_. La troisime anne il a deux branches; la
quatrime il est plus ingal, et il augmente de mme chaque anne
jusqu' ce que l'animal ait atteint six ans. Aprs cette poque, la
tte du cerf se refait toujours la mme, et on ne peut plus connatre
son ge par son bois. Les vieux cerfs se reconnaissent  deux autres
marques: ou ils n'ont plus de dents, ou elles sont petites, et la
partie de leur bois qu'on appelle les dfenses ne renat plus. Ce
sont ces cornichons qui viennent en devant du bois, et dont le cerf
se sert pour se dfendre: quand il est vieux il ne les a plus, son
bois monte droit. Le bois du cerf tombe chaque anne vers le mois
d'avril. Le cerf qui ne l'a plus se cache, comme je l'ai dit, pendant
le jour, et se retire dans les bois pais pour y tre  l'abri des
mouches. Il ne va au viandis que la nuit et dans des lieux couverts,
jusqu' ce qu'il ait refait sa tte. Le nouveau bois pousse d'abord
comme envelopp d'une peau: il est mme couvert de poil. Quand il a
pris sa croissance, le cerf l'expose au soleil afin de le mrir et de
le scher, et, lorsqu'il ne ressent plus de douleur en frottant son
bois contre les arbres, il quitte les lieux o il s'tait retir; il
est rassur, parce qu'il a des armes pour se dfendre. On a pris un
cerf dont le bois tait charg de lierre vert qui y tait attach; il
fallait qu'il y ft venu comme sur un arbre vert, tandis que le bois
tait tendre.

Un cerf qui se sent mordu par une phalange ou par quelque autre
insecte semblable, ramasse des cancres et les mange. Un breuvage fait
avec des cancres pourrait tre bon pour les hommes en pareil cas,
mais il est de mauvais got.

Les biches mangent les enveloppes de leurs petits aussitt qu'elles
ont mis bas: elles ne les laissent pas mme tomber  terre, de sorte
qu'il n'est pas possible de s'en saisir: vraisemblablement elles
contiennent quelque vertu.

Les chasseurs prennent les biches en chantant ou en jouant de la
flte; elles se laissent charmer par le plaisir de les entendre. Deux
personnes vont ensemble: l'une se montre et chante ou joue de la
flte; l'autre se tient en arrire et tire la flche au signal que
le premier lui donne. Tant que la biche tient les oreilles droites,
elle entend le moindre bruit, et il est difficile de n'tre pas
dcouvert; quand elle les a baisses, on la tire sans qu'elle s'en
aperoive.

Telle est l'_Histoire des animaux_ par Aristote: c'est le
chef-d'oeuvre du laconisme pittoresque. Tout y est, et tout est
intressant. Pline lui-mme est infrieur. C'est le catchisme de la
nature. On n'y regrette que deux choses: la premire, c'est qu'elle
ait t tronque par le temps; la seconde, c'est qu'un crivain aussi
consomm n'ait pas suffisamment insist dans sa description des
animaux sur la partie intellectuelle de leurs moeurs. Cette partie
jusqu'ici nglige manque  Aristote comme  Buffon. Ils n'ont peint
que le corps, ils ont dchir une des plus belles pages de l'oeuvre
de Dieu dans sa nature anime; ils ont ainsi priv le Crateur d'une
partie de sa gloire.


XI.

Si nous avions le talent, l'ge, le loisir et un pourvoyeur comme
Alexandre, mettant des milliers d'hommes  notre disposition pour
tudier partout les formes et les moeurs de tous les animaux dans
l'univers connu, nous oserions entreprendre cette oeuvre et chanter
ainsi le cantique plus complet de la cration, le spiritualisme de
l'histoire naturelle.

Depuis l'ami de l'homme, le chien, avec lequel nous avons pass une
partie essentielle de l'espace de temps qui nous a t assign dans
la vie, et dont aucune _pense_ ne nous est mystre, jusqu'au chat
mlancolique qui s'attache  la femme et qui meurt quand elle meurt,
jusqu' la cigogne dont le pre, la mre et les petits semblent
descendre du ciel pour nous donner l'ide et le modle des trois
amours de la vie de famille, jusqu' l'innocente brebis, ce champ
ambulant et fertile qui nous livre avec son lait la tide toison qui
nous abrite l'hiver, jusqu' l'lphant, militaire et politique,
qui combat pour nous et qui se soumet aux lois volontaires de la
discipline pour honorer les rois ou les chefs arms des nations,
nous aurions pass en revue ce monde anim et infrieur cr pour
nous aimer et nous aider; nous aurions cherch et trouv dans
leurs instincts les plus secrets les mystres de leurs moeurs, et,
disons le mot, de leurs vertus. Combien de fois ne les avons-nous
pas vus dlibrer entre leur penchant naturel et leur devoir pour
s'attacher  leur devoir, en surmontant pniblement leur penchant!
N'est-ce pas l la vertu dans sa force et, par consquent, dans son
mrite? Pouvons-nous douter, quand le chien de l'infirme, du bless,
du noy, du misrable, meurt volontairement pour son matre, qu'un
pressentiment ne lui donne la foi dans la rcompense que la nature
prpare  son dvouement? La nature est pleine de ces dvouements qui
seraient des sarcasmes du destin s'ils n'taient des augures d'un
autre monde. Quant  moi, je n'ai jamais foul d'un pied indiffrent
le moindre insecte visible, sans croire que la vie que je sauvais
ainsi emporterait ma mmoire dans l'ternit, et que je me prparais
des amis dans l'inconnu. Je n'ai jamais feuillet sans mpris et
sans regret les crivains qui, en dcrivant les corps, ne voient
dans la machine animale que le mcanisme, et proclament l'athisme,
non de Dieu, mais des sentiments et des ides; j'ai toujours fait
des voeux ardents pour que la Providence fit natre enfin un gnie
contemplateur, un prophte du monde anim qui nous rvlt l'harmonie
divine dans l'me comme dans les organes des animaux. Ce jour viendra
et glorifiera le Crateur. Les besoins de l'humanit sont des
prophties, peut-tre cet homme est-il n.

Aristote tait digne de l'tre, s'il et t aussi philosophe que
mdecin. Mais il n'avait que la justesse de l'esprit, il n'en avait
pas assez l'tendue ni surtout l'lvation.

Voil toute l'oeuvre de lui que nous a lgue le temps et que M.
Barthlemy Saint-Hilaire nous a si magnifiquement traduite et
commente. Faut-il dire toute ma pense? J'ai t plus ravi encore
de l'oeuvre de Barthlemy Saint-Hilaire que de celle d'Aristote. Il
est plus beau en rsumant Socrate qu'en rsumant Aristote. On sent
qu'il regrette  chaque instant le spiritualisme du _Phdon_ dans le
sensualisme de l'_Histoire des animaux_, dans la _Morale_, dans la
_Physique_, dans la _Politique_, dans le _Trait sur l'me_, qui ne
sont que des prfaces aux considrations surhumaines du platonisme.
Aristote, en effet, est un esprit juste (mrite immense); mais ce
n'est pas un esprit haut. L'lvation fait partie de l'tendue dans
le cube de nos facults. Aspirer  monter toujours plus haut, et
enfin jusqu' Dieu, c'est la loi la plus pieuse de notre nature.
Aristote n'y monte pas assez; c'est sa faiblesse. C'est l'aigle des
rgions moyennes, mais ce n'est point l'aigle de Pathmos. On voit que
son traducteur, qui aimerait  le suivre au septime ciel, souffre,
tout en l'excusant, de cette philosophie un peu trop terrestre. Lisez
ces regrets.

La loi qui parle dans la conscience de l'homme et  sa raison, voil
le principe suprieur et surhumain; la volont libre qui observe ou
qui viole cette loi, voil le principe humain et subordonn.  eux
deux, ils sont la source et la cl de toute la morale. L'homme porte
donc en lui une lgislation, et en quelque sorte un tribunal, qui
l'absout ou le condamne selon les cas, et qui a pour sanction, ou la
satisfaction dlicate d'avoir bien fait, ou le regret et le remords
d'avoir fait mal. L'homme se sent le sujet d'une puissance qui est
au-dessus de lui, bienfaisante et douce s'il l'coute, implacable
s'il lui rsiste, et, quand la justice l'exige, anticipant le
chtiment du dehors par ses tortures invisibles, dont le coupable a
le douloureux secret, mme quand il chappe  la vindicte sociale.

Ces deux grands faits de la loi morale et de la libert sont
au-dessus de toute contestation possible. Qui les nie, abdique son
titre d'homme, et se ravale, qu'il le sache ou qu'il l'ignore,
au-dessous mme de la brute; plus intelligent qu'elle sans doute,
mais dprav, tandis que la brute ne l'est pas.

Les consquences ne sont point ici moins claires ni moins admirables
que les principes. L'homme, en acceptant de sa libre volont le
joug de la loi, s'ennoblit loin de s'abaisser. Par sa soumission
volontaire, il s'associe de son plein gr  quelque chose de plus
grand que lui; il se sent rattach  un ordre de choses qui le
dpasse et qui le fortifie. Loin de perdre  l'obissance, il y gagne
une grandeur et une dignit que sans elle il n'a pas. Le monde moral
o il entre par cette dpendance claire de sa libert, est le
vrai monde o son me doit vivre, tandis que son corps vit dans un
monde tout diffrent, o la libert n'a presque plus rien  faire.
C'est une sphre de puret et de paix, o il n'y a de souillures
et de temptes que celles qu'il veut bien y laisser pntrer.
Le calme et la lumire n'y dpendent que de lui seul; et, quand
il sait le vouloir, il peut tablir dans ce ciel intrieur une
inaltrable srnit. Sa raison de plus en plus soumise devient de
plus en plus forte, et le terrain sur lequel elle s'appuie, de plus
en plus inbranlable et fcond. Les convictions de la conscience
s'affermissent  mesure qu'elles s'exercent; et, dans cet change
d'obissance consentie d'une part, et de force communique de
l'autre, l'homme prend  ses propres yeux une valeur qu'il ne se
connaissait pas, et que son humilit la plus sincre peut accepter,
parce qu'il en place l'origine au-dessus de lui. C'est l qu'il puise
ce sentiment trange et noble qui se nomme le respect de soi, gage
assur du respect que lui devront et que lui donneront ses semblables
et qu'il leur rendra.

En comparaison de ces biens intrieurs et sans prix, de ces biens
divins, comme disait Platon, les biens du dehors sont assez peu
estimables. Ils sont  sacrifier sans hsitation, si ce n'est sans
douleur,  des biens qu'ils ne valent pas. La fortune, la sant, les
affections, la vie mme ne tiennent point: on les immole, s'il le
faut, pour conserver ce qui est au-dessus d'elles. On ne peut pas les
prfrer  ce qui seul leur confre quelque prix:

  _Nec propter vitam vivendi perdere causas._

Pour une me claire et suffisamment nergique, tous les biens se
subordonnent dans cette proportion et ce rapport; et, quand le moment
de la dcision arrive, elle est dj toute prise, parce qu'elle
est indubitable. Ce n'est gure qu'un calcul dont le rsultat est
prvu et infaillible. Seulement, c'est un calcul en sens inverse
des calculs vulgaires; on perd tout au dehors pour tout gagner au
dedans; et, quand l'preuve est bien tout ce qu'elle doit tre, on
se trouve avoir gagn beaucoup plus encore qu'on n'a perdu, jusqu'au
sacrifice dernier ou l'existence peut tre mise en jeu. C'est que la
loi morale, en mme temps qu'elle fait tout l'honneur de l'homme, est
aussi la rgle de sa vie. Elle ne dirige pas seulement les penses,
elle gouverne les actes; elle prononce dans les conflits qu'elle
tranche souverainement; et dans l'chelle des biens divers, c'est
elle qui assigne et maintient les rangs. Il serait draisonnable
de ddaigner les biens extrieurs, en tant que biens; ils ont leur
utilit; mais ce ne sont que des instruments pour un but plus haut;
et quelque valeur qu'ils aient en eux-mmes, ils la perdent du moment
qu'on les met en balance avec ce qui pse davantage.

Mais la loi morale n'est pas une loi individuelle, c'est une loi
commune. Elle peut tre plus puissante et plus claire dans telle
conscience que dans telle autre; mais elle est dans toutes  un degr
plus ou moins fort. Elle parle  tous les hommes le mme langage,
quoique tous ne l'entendent pas galement. Il suit de l que la loi
morale n'est pas uniquement la rgle de l'individu; c'est elle encore
qui fait  elle seule les vritables liens qui l'associent  ses
semblables. Si les besoins rapprochent les hommes, les intrts les
sparent, quand ils ne les arment pas les uns contre les autres; et
la socit qui ne s'appuierait que sur des besoins et des intrts,
serait bientt dtruite. Les affections mmes de la famille, qui
suffiraient  la commencer, ne suffiraient point  la maintenir. Sans
la communion morale, la socit humaine serait impossible. Peut-tre
les hommes vivraient-ils en troupes comme quelques autres espces
d'animaux; mais ils ne pourraient jamais avoir entre eux ces rapports
et ces liens durables qui forment les peuples et les nations, avec
les gouvernements plus ou moins parfaits qu'ils se donnent et qui
subsistent des sicles. C'est parce que l'homme sent ou se dit que
les autres hommes comprennent aussi la loi morale,  laquelle il
est soumis lui-mme, qu'il peut traiter avec eux. Si des deux parts
on ne la comprenait pas, il n'y aurait point de liaisons ni de
contrats possibles. De l cette sympathie instinctive qui rassemble
les hommes, et donne tant de charmes  la vie commune, mme dans le
large cercle d'une nationalit; de l aussi cette sympathie bien
autrement vive, parce qu'elle est plus claire, qui forme ces liens
particuliers qu'on appelle des amitis. Sans l'estime mutuelle que
deux coeurs se portent, parce qu'ils obissent avec une gale vertu
 une loi pareille, l'amiti n'est pas; et elle a besoin, pour tre
srieuse et durable, de la loi morale, tout autant qu'en a besoin
la socit. De l enfin cette sympathie qui runit deux tres de
sexes diffrents, et qui constitue leur relle union, que l'amour
mme serait impuissant  cimenter assez solidement. C'est parce que
l'homme aime la loi morale  laquelle il doit obir, qu'il aime tous
ceux, qui de plus prs ou de plus loin la pratiquent avec lui, dans
la mesure o il nous est donn de pouvoir la pratiquer.

Je viens de parcourir en quelques mots le cercle  peu prs entier
de la science morale, depuis la conscience individuelle, o clate
la loi qui rgit l'me humaine, jusqu' ces grandes agglomrations
d'individus qui forment les socits. Mais ce serait se tromper
que de croire que la science morale ne s'tend pas encore au del.
Elle va plus haut; et la raison se manquerait  elle-mme, si elle
s'arrtait  moiti chemin. Une loi suppose de toute ncessit un
lgislateur qui l'a faite; l'obissance suppose ncessairement
l'empire; et la raison n'a pas de route plus assure, si elle en a
de plus profondes, pour arriver  Dieu, le connatre et l'aimer.
Les lois humaines ne peuvent tre le fondement de la loi morale;
car c'est elle qui les inspire, qui les juge et les condamne, quand
elles s'cartent de ses ordres lgitimes. L'ducation, invoque par
quelques philosophes, n'explique pas plus la loi morale qui la domine
que les lois publiques. Au fond, l'ducation, quelque particulire
qu'elle puisse tre, n'est sous une autre forme qu'une lgislation,
impose  l'enfant au lieu de l'tre  des hommes; et cette
lgislation restreinte n'a pas d'autres bases que les lgislations
civiles. La loi morale, de quelque ct qu'on l'envisage, n'a donc
rien d'humain quant  son origine. Elle gouverne l'homme prcisment
parce qu'elle ne vient pas de lui; et quand il veut tudier en elle
les voies de Dieu, il en reconnat avec une entire vidence la
puissance et la douceur.

Dans le monde matriel tout entier, quelque beau, quelque rgulier
qu'il soit, l'observation la plus attentive ne rencontre rien qui
puisse nous donner la moindre ide de la loi morale. Les traces
que parfois nous croyons en dcouvrir dans les animaux les mieux
organiss, ne sont que des illusions. Nous leur prtons alors ce que
nous sommes; nous leur supposons notre nature, soit par une ignorance
qui peut tre coupable quand elle tend  nous rabaisser  leur
niveau, soit mme par une sorte de sympathie assez purile. Mais, au
vrai, il n'y a de loi morale que dans le coeur de l'homme; et celui
qui a cr les mondes avec les lois ternelles qui les rgissent, n'a
rien fait d'aussi grand que notre conscience. La libert, mme avec
toutes ses faiblesses, vaut mieux que la nature avec son immuable
constance; et pour une intelligence qui se comprend elle-mme, la
comparaison n'est pas mme possible, parce qu'elle est absurde, et
que la supriorit du monde moral est absolument incommensurable.
La puissance de Dieu se manifeste donc au-dedans de nous bien plus
vivement qu'au dehors; et prouver l'existence de Dieu par cette loi
que nous portons dans nos coeurs et que confesse notre raison, c'est
en donner une des preuves les plus frappantes et les plus dlicates.

Mais la mansutude de Dieu gale au moins sa puissance. Dans ces
lgislations imparfaites que les hommes sont obligs de faire 
leur usage, il y a toujours dans leurs injonctions et dans leurs
chtiments quelque chose de grossier et de brutal, mme quand
elles sont les plus justes. La peine qui frappe le coupable peut
le dtruire, mais elle ne le touche pas; elle l'effraye sans le
corriger. La menace le dtourne sans l'amliorer. Ici rien de
pareil. Dans la lgislation de Dieu, l'homme est son propre juge,
provisoirement du moins; et c'est parce qu'il peut se juger lui-mme
qu'il peut aussi viter la faute dont il sent l'normit. La voix
qui parle en lui l'a d'abord averti; elle lui adresse des conseils
avant de lui adresser des reproches; et c'est quand il est rest
sourd qu'elle svit. Il impliquerait contradiction que, pour se
faire obir, la loi morale employt des moyens qui ne seraient pas
purement moraux. Aussi, dans cette rpression, que de mnagements
pour le coupable! Que d'efforts dont lui seul a conscience, et que
rien ne divulgue au dehors, pour le ramener au bien! Quelle rserve
et quelle discrtion! L'homme abuse sans doute plus d'une fois de
cette clmence; mais ce serait joindre l'ingratitude  la perversit
que de s'en plaindre. C'est bien assez de la ddaigner, en n'en
profitant pas; il n'y a pas de coeur, mme le plus endurci, qui ne
doive l'admirer, et remercier le lgislateur suprme de tant de
bienveillance  ct de tant de pouvoir.

Une autre consquence non moins certaine et non moins grave de ce
mcanisme divin, c'est que l'homme, se sentant libre d'obir ou de
rsister  la loi de la raison, se sent par cela mme responsable
de ses actes devant l'auteur tout-puissant de cette loi et de sa
libert. Il n'a point  le craindre de cette crainte qui ne convient
qu' l'esclave, puisque, par sa soumission, il peut s'associer  un
pre plutt qu' un matre. Mais il doit craindre de l'offenser, en
violant la loi dont il reconnat lui-mme toute l'quit. Si l'homme
s'indigne en son coeur contre la faute  laquelle il succombe, 
bien plus forte raison doit-il croire que le lgislateur s'indigne
contre celui qui, pouvant viter cette faute, l'a cependant commise.
L'homme qui, par la loi morale, a dans ce monde une destine
privilgie, a donc  rendre un compte de l'emploi qu'il aura fait
de cette destine. Ce n'est pas  ses semblables qu'il le doit; car
ils peuvent tout au plus connatre de ses actes, qu'ils chtient
quelquefois. Comme ils sont des sujets ainsi que lui, ils ne sont
que ses gaux; ils ne peuvent tre ses vrais juges. Les intentions,
les penses, mobiles invisibles de tous les actes, leur chappent
absolument; et ce sont cependant les penses et les intentions, en
un mot, tout ce qui se drobe ncessairement aux justices humaines,
qu'il s'agit de juger. Ou il faut nier la loi morale, la libert de
l'homme et sa responsabilit, ou il faut admettre, comme consquence
invitable, une autre vie  la suite de celle-ci, o Dieu saura
distribuer les rcompenses et les peines. Ce qu'elles seront, c'est
lui seul qui en a l'inviolable secret; mais la science morale
ne dpasse pas ses justes bornes en affirmant que cette justice
dfinitive est indispensable, et que la vie de l'homme ici-bas ne
peut se comprendre sans ce complment qui doit la suivre.

Ce n'est pas, comme on l'a dit, et Kant en particulier, qu'il y
ait en ce monde un dsaccord inique entre la vertu et le bonheur.
Ce monde, tel qu'il est fait, est en gnral assez quitable; et
il est  prsumer que c'est la faiblesse de l'homme plutt que sa
raison qui en murmure. Il n'y a donc point  rtablir un quilibre
qui n'est pas rompu, comme on se plat  le rpter; et il ne
faut pas que la vertu, si elle veut rester pure, pense trop  un
salaire dont la proccupation suffirait  la fltrir. D'ailleurs,
en observant bien ce monde, il est facile de voir que le bonheur
y dpend presque entirement de nous; il est le plus souvent le
rsultat de notre conduite, et il manque bien rarement  qui sait
le chercher l o il est. Les mes vertueuses sont en gnral fort
rsignes. Il n'y a gure que le vice qui se rvolte. Kant, tout en
parlant de l'quilibre ncessaire, qu'il ne voit que dans la vie
future, ne s'est pas trouv, j'en suis sr, trop malheureux dans
celle-ci. Socrate, malgr sa catastrophe, n'a pas gmi sur son sort;
et il n'a pas dout de la justice de Dieu, mme en ce monde, parce
qu'il y a fini par la cigu. Mais si le rapport du bonheur et de la
vertu est suffisant ds ici-bas, ce qui ne l'est point, c'est le
rapport moral de l'me  Dieu. Indpendamment des lois extrieures,
l'homme avait une loi tout intrieure  observer. Jusqu' quel point
y est-il rest fidle? Lui-mme, tout sincre qu'il peut tre avec
sa propre conscience, ne le sait pas. Le souvenir de la plupart de
ses penses et de ses intentions, mme les plus vives, prit  chaque
instant en lui. Il voudrait juger sa propre vie avec la plus stricte
impartialit qu'il ne le pourrait point. Il faut bien cependant
quelqu'un qui la juge; car autrement elle serait une nigme sans mot,
et l'homme ne serait gure qu'un monstre.

Ainsi la science morale, dpassant cette existence terrestre,
pntre de l'homme d'o elle part jusqu' Dieu; et elle affirme la
vie future avec les rcompenses et les peines, aussi rsolument
qu'elle affirme la vie prsente. Ce ne sont pas l des hypothses
gratuites; ce ne sont pas mme des postulats de la raison pratique,
comme disait Kant en son bizarre langage. Mais ce sont des
consquences aussi certaines que les faits incontestables d'o la
raison les tire. On peut mme ajouter que ces thories sont en
parfait accord avec les croyances instinctives du genre humain, et
que les religions les plus claires les sanctionnent, en mme temps
que la philosophie les dmontre.

Arrive l, la science morale a puis la meilleure part de son
domaine; elle a rempli sa tche presque entire. Il ne lui reste plus
qu' montrer comment l'homme, soumis  une loi si sainte et si douce,
la viole cependant, et  expliquer d'o vient en lui cette lutte, o
il est si souvent vaincu, et cette rvolte qui le perd. La raison
voit et comprend le bien; la libert fait souvent le mal. Comment
cette chute est-elle possible? La cause en est assez manifeste, et
l'homme n'a pas besoin de s'tudier bien longtemps pour la dcouvrir.
C'est de son corps, de ses passions et de ses besoins diversifis
 l'infini, que lui viennent ces assauts d'o il sort si rarement
victorieux; c'est d'un principe contraire  celui de son me que
lui viennent ces combats, termins le plus ordinairement par des
dfaites. Ce serait exagrer que de croire que le vice tout entier
vient du corps, et que l'me n'a pas ses passions propres qui la
ruinent, quand elles sont mauvaises, comme celles que le corps lui
suggre. Mais on peut dire sans injustice que la grande provocation
au mal, dans l'me de l'homme, lui vient du corps auquel elle est
jointe, qu'elle peut dominer sans doute, puisqu'elle va quand elle
veut jusqu' l'anantir, mais qui, dans bien des cas, la domine
elle-mme et la souille par les insinuations les plus caches et les
plus sres. Modrer le corps, le dompter dans une certaine mesure,
lui faire la part de ses justes besoins, lui rsister dans tout
ce qui les dpasse, en un mot faire du corps un instrument docile
et un serviteur soumis, voil l'une des rgles essentielles de la
vie morale, et par consquent, une des parties considrables de la
science. L'union de l'me et du corps, c'est--dire de l'esprit et de
la matire, est un mystre dont elle n'agite point la solution, qui
appartient  la mtaphysique. Mais il est de son devoir de rechercher
les conditions de cette union, et de les expliquer  la lumire de
la loi. C'est un fait qu'elle tudie comme les faits de conscience,
et qui n'est pas moins important. L'omettre serait une grave lacune;
et l'on risquerait, en le supprimant, de ne pas comprendre assez
clairement la vie morale, qui, au fond, n'est qu'une sorte de duel
entre ces deux principes opposs.

Il semblerait rsulter de cet antagonisme que l'ennemi de l'homme,
c'est son corps, qui sert tout au moins d'intermdiaire au vice,
quand il n'en est pas directement la cause. Cependant cet ennemi,
sans tre nous prcisment, est une partie indispensable de nous.
C'est un compagnon ncessaire, quoique dangereux; et durant cette
vie, nous ne pouvons pas nous en sparer un seul instant, puisque,
sans lui, notre destine morale n'est pas mme possible. Il y a
donc  le mnager, tout en le combattant; il faut s'en servir en le
surveillant, et s'en dfier en le conservant avec le soin oblig.
La limite est des plus dlicates  tracer, et il faut prendre garde
d'outrer l'indulgence ou la svrit. Mais comme l'indulgence est
notre pente naturelle, il est bon que la science morale incline
plutt en sens contraire, et elle n'est pas assez sage quand elle
n'est pas austre. De l, dans tous les systmes de morale dignes
des regards de la postrit, tant de rgles sur la temprance et sur
l'ducation.

L'homme aurait d'ailleurs grand tort de se plaindre de cette union
de l'esprit et de la matire en lui, redoutable seulement quand il ne
sait point en user. Elle est d'abord la condition essentielle de la
vertu, le prix dernier de la vie morale et son trsor. Sans combats,
la vertu n'est point; car il est par trop vident que, sans lutte, il
n'y a point de triomphe. De plus, l'homme clair par l'exprience
et sincrement ami du bien peut faire tourner  son profit cette
influence possible du physique sur le moral. En rglant le corps
de certaine faon, on tempre les passions de l'me; et, par un
rgime bien entendu, on tire, en partie du moins, la sant de l'me
de la sant du corps: _Mens sana in corpore sano._ C'est l'me qui
d'abord a rgl le corps; c'est elle qui l'a soumis au gouvernement
convenable, et qui l'a restreint dans ses vraies limites. Mais, par
un retour inexplicable, le corps rend  l'me ce qu'il en a reu; et,
loin de la troubler dsormais, il lui transmet un calme et une paix
qu'elle emploie  mieux comprendre le devoir et  le mieux accomplir.
L'union de l'me et du corps est donc un bienfait, et ce n'est pas
assez le reconnatre que d'en gmir, comme le font quelquefois les
coeurs les plus purs, et d'anticiper la dissolution du pacte, soit
par des voeux tmraires, soit par un asctisme exagr.

Tel est  peu prs l'ensemble de la science morale et des questions
qu'elle doit tudier dans tous leurs dtails, sous toutes leurs
faces. Elle apprend  l'homme o est en lui la source du bien et la
source du mal; elle le rattache  lui-mme,  ses semblables et 
Dieu par des liens indissolubles, et sa mission est remplie quand
elle lui a enseign, non pas prcisment la vertu, mais ce qu'est la
vertu et  quelles conditions elle s'acquiert. La vertu ne rsulte
que de l'accomplissement rel du devoir. On n'est pas vertueux parce
qu'on sait ce qu'on doit faire; on l'est parce qu'on a fait ce qu'on
doit, en sachant,  titre de crature raisonnable, pourquoi l'on agit
de telle faon et non point de telle autre. Mais clairer l'humanit
sur les caractres de la vertu, lui montrer avec pleine lumire la
fin obligatoire de toutes les actions humaines, et lui indiquer les
voies qui mnent  cette fin, c'est un immense service; et l'on n'a
point  s'tonner de l'estime et de la gloire qui le rcompensent.
Sur la scne du monde, o ce sont cependant les mmes principes qui
s'agitent et qui se combattent, il est bien plus difficile de les
discerner; ils y sont le plus souvent obscurs et douteux, mme pour
les yeux les plus attentifs. Sur le thtre de la conscience, ils
brillent d'un clat splendide, o rien ne les ternit que l'ignorance
intresse d'un coeur pervers.

Le point essentiel et le plus pratique de la science, c'est donc
de dmontrer irrvocablement  l'homme que sa loi est toujours de
faire le bien, quelles que soient les complications que le jeu des
choses humaines puisse amener; et que faire le bien, c'est obir sans
rserve, sans murmure, avec rsignation et, quand il le faut, avec
une fermet hroque, aux dcrets de la raison, promulgus dans la
conscience, accepts par une volont soumise autant qu'intelligente,
et qui peuvent passer dans le for individuel pour les dcrets mmes
de Dieu. C'est l le centre de la vie, comme c'est le centre de la
science; mais c'est l aussi que se livrent, dans la thorie et dans
la pratique, les grands combats. En gnral, c'est par inattention
ou par ignorance que l'individu fait le mal, et ce n'est presque
jamais de propos dlibr qu'il commet la faute, en sachant qu'il la
commet, bien qu'il y ait des natures assez malheureuses pour qu'en
elles les dons les plus beaux ne servent qu'au vice. Mais dans la
science, l'ignorance et l'inattention ne sont pas permises; et si,
dans le cours de la vie, il faut beaucoup d'indulgence, mme avec les
coupables, il n'en faut avoir aucune envers les fausses thories.
On doit les fltrir sans piti et en faire ressortir l'erreur pour
les rendre moins dangereuses; on doit les traner devant le tribunal
incorruptible de la conscience et les y condamner sans appel. Or,
 ct de la thorie du bien, seul devoir de l'homme, il n'y a
qu'une solution possible: c'est la thorie de l'intrt, avec les
replis et les ddales o elle se diversifie et s'gare. L'intrt
peut se prsenter sous plusieurs formes: d'abord assez grossier,
et c'est alors la fortune, avec tous les biens secondaires qui la
constituent; puis un peu plus raffin, sous l'aspect du plaisir, avec
ses sductions et ses attraits trop souvent irrsistibles; et enfin,
moins dtermin et plus acceptable, sous le spcieux prtexte du
bonheur.

La loi morale, et par consquent aussi la science, doit repousser
et combattre l'intrt, sous quelque masque qu'il se dissimule;
fortune, plaisir, bonheur mme, elle ne peut accepter aucun de ces
mobiles pour la conduite de l'homme. Ce sont eux, sans doute, qui
le gouvernent le plus frquemment dans la ralit; et l'on peut
mme accorder que, dans une certaine mesure, il est bon qu'ils le
gouvernent. Mais pas un d'eux n'a le droit de prtendre  l'empire,
ni de se substituer par une usurpation menteuse  l'exclusive
souverainet du bien. La loi morale, que les coeurs ignorants ou
faibles se reprsentent sous des couleurs si svres, afin de la
mieux luder, n'interdit  l'homme ni la richesse, fruit ordinaire
et mrit de son labeur, ni le plaisir, besoin de sa nature, ni le
bonheur, tendance spontane et constante de tous ses efforts. Mais
elle lui dit, sans qu'il puisse se mprendre  la sagesse obligatoire
de ces conseils, qu'il doit dans certains cas, assez rares
d'ailleurs, sacrifier au bien fortune, plaisirs, bonheur, vie mme;
et que s'il ne sait pas accomplir ce sacrifice, ce sont des idoles
qu'il adore, et non le vrai Dieu. Ces immolations, toutes rares
qu'elles sont, suffisent  qui sait les comprendre pour rvler dans
sa splendeur suprme la loi du bien; et puisque c'est prcisment
dans les rencontres les plus grandes et les plus solennelles que
le bien l'emporte, c'est que le bien est le matre vritable de
l'homme, et que tous les autres mobiles, issus  diffrents degrs de
l'intrt, fortune, plaisir, bonheur, ne sont que ses tyrans.

Il n'y a donc point d'excuses dans la science morale pour ces
thories relches, toutes sduisantes qu'elles peuvent tre, qui
mettent l'intrt au-dessus du bien. Il ne doit point y en avoir
davantage pour les autres thories, moins coupables, qui tentent
un compromis, et qui veulent accoupler le bien avec ce qu'elles
appellent l'intrt bien entendu. Si l'intrt bien entendu est le
bien, tel qu'on vient de le dfinir,  quoi bon substituer un mot
obscur, et tout au moins quivoque,  un mot si simple et si clair?
Il y a danger, comme Cicron le remarquait, voil prs de deux
mille ans, dans ces variations arbitraires de langage; l'intrt
bien entendu n'en est pas moins l'intrt; et l'interprtation peut
changer perptuellement, non pas seulement d'un individu  un autre,
mais dans le mme individu, qui n'a pas toujours de son intrt, mme
en tchant de le bien entendre, des notions pareilles et immuables.
Si l'intrt bien entendu est autre chose que le bien, il est alors 
proscrire, ou du moins  subordonner. Ainsi, l'intrt bien entendu
ne peut pas plus prtendre  dominer l'homme que l'intrt dans son
acception la plus vulgaire et la moins calcule.

Je dis que la science morale, comprise comme je viens de le
faire, est la seule vraie, et que tout ce qui s'loigne de ce type
est faux. Elle suffit  expliquer et  conduire l'homme. Elle le
place  sa vritable hauteur, au-dessus de tous les autres tres
qui l'entourent, mais au-dessous de Dieu; elle ne l'exalte pas,
mais elle est loin aussi de le ravilir; elle le soumet  une loi
bienfaisante et sage, tout en reconnaissant sa libert, si ce n'est
son indpendance. En un mot, elle peut le sauver, s'il consent  la
suivre. Mais la science ne se fait pas illusion. Si elle sent son
importance, elle sent non moins vivement ses bornes; et comme elle
peut  peine clairer quelques individus, elle ne se flatte pas
de l'orgueilleuse prtention de gouverner les peuples. Cependant
il ne peut y avoir deux lois morales, et il est bien vident
que la politique est soumise aux mmes conditions que la morale
individuelle; les principes ne changent pas pour s'appliquer  une
nation. Mais dans ces grands corps, qui renferment des multitudes
innombrables, et qui ont des ressorts si compliqus, la vie morale
est bien plus confuse et bien plus difficile que sur cette scne
troite de la conscience. La politique ne s'est gure leve
jusqu' prsent au-dessus de l'intrt, et elle n'a presque jamais
port ses regards dans une rgion plus haute. Servir  tout prix,
mme au prix de la justice et du bien, la nation qu'on commande,
c'est--dire accrotre sa force, sa puissance, sa richesse, sa
scurit, son honneur, tel est le but habituel des hommes d'tat.
C'est  l'atteindre qu'ils consacrent leur gnie et qu'ils attachent
leur gloire. Les moyens qu'ils mettent en usage varient avec les
temps, et ce serait tre injuste envers la civilisation que de ne
point avouer qu'ils s'amliorent. Mais  quelle distance encore la
politique n'est-elle pas de cette notion du bien, telle que la loi
morale nous la donne! Quel espace presque infranchissable n'a-t-elle
point  parcourir! Que de progrs n'a-t-elle point  faire, pour que
la science reconnaisse en elle sa fille lgitime! Que de vices, que
d'erreurs  dtruire! La science morale ne peut gure aujourd'hui,
comme au temps de Platon, qu'en dtourner les yeux, tout en plaignant
les hommes d'tat plus encore qu'elle ne les blme. S'il n'est pas
facile dj de faire parler la raison au coeur de l'homme, c'est
une tche bien autrement ardue de la faire parler au coeur des
peuples, en supposant qu'on ait soi-mme le bonheur de l'entendre. La
philosophie en est toujours rduite au voeu strile du disciple de
Socrate; et elle n'a pour toute consolation que les utopies non moins
vaines dont elle se berce quelquefois. Ce qu'elle a de mieux  faire,
sans cesser d'ailleurs ses enseignements, c'est de s'en remettre  la
Providence, dont la part est bien plus grande encore dans le destin
des empires que dans le destin des individus. Mais la science morale
serait coupable envers l'humanit si elle abdiquait en faveur de la
politique, comme on le lui a plus d'une fois conseill. L'honneur
vrai de la politique, c'est de se conformer le plus qu'elle peut 
la morale ternelle, et de diminuer chaque jour, en montant jusqu'
elle, l'intervalle qui les spare. Mais la politique,  son tour,
peut rcriminer contre la morale, et lui dire que le gouvernement
des socits serait bien autrement facile et rgulier, si tous les
membres qui les composent taient vertueux autant qu'ils doivent
l'tre. Il est ais  des sages d'tre de dociles et bons citoyens.
Mais apparemment, ce n'est pas  la politique de faire les sages;
c'est  elle seulement de s'en servir, pour les fins qui lui sont
propres.

En traant  grands traits cette rapide esquisse de la science
morale, je ne me dissimule pas que ces traits ne m'appartiennent
point, et que je les ai emprunts, pour la plupart du moins,  des
tudes qui ont prcd et facilit les miennes. Je les ai demands 
l'observation directe de la conscience, mais je les ai reus aussi
de la tradition; et en prenant la morale au point o je la trouve,
dans notre sicle, au fond de tous les coeurs honntes, je sais
bien que, eux non plus, ne l'ont pas faite  eux seuls, et qu'ils
doivent beaucoup de ce noble hritage aux sicles qui nous l'ont
transmis. Je crois donc qu' cette mesure on peut juger quitablement
les divers systmes qui se montrent  nous dans l'histoire de la
philosophie, et qu'en les comparant  cet idal de la science, tout
incomplet qu'il est, on peut voir avec assez d'exactitude et de
justice ce qu'ils valent. Ils ont contribu tous  amener la science
o elle en est; et ce n'est qu'un acte de gratitude que d'assigner 
chacun la part qui leur revient dans cette oeuvre commune. Il suffira
d'en prendre quelques-uns, Platon, Aristote et Kant. Ce sont les plus
grands. J'y joindrai aussi le Stocisme qui peut marcher de pair avec
eux, quand il ne les devance pas, mais qui, n'tant point individuel,
n'a pas la mme rigueur scientifique. Sur quatre doctrines, la Grce
nous en offrira donc trois  elle seule; les temps modernes ne nous
en fourniront qu'une. Qu'on ne s'en tonne pas. Dans les choses de
cet ordre, c'est le privilge de l'esprit grec que d'avoir surpass
le ntre et de l'avoir instruit. Acceptons ce bienfait avec tant
d'autres en fils reconnaissants, et sachons en profiter sans jalousie
contre notre mre.

Ces quatre systmes sont tous conformes, dans des proportions
diverses,  la loi morale, telle que je viens de l'esquisser.


XII.

Aprs l'expos du systme de Platon, M. Barthlemy Saint-Hilaire
passe  celui d'Aristote.

Nous entrons avec lui dans un tout autre monde, et, bien que nous
restions encore dans une sphre trs-leve, nous aurons beaucoup
 descendre. L'esprit grec est  son apoge avant Philippe et
Alexandre; et la Grce, qui est sur le point de perdre sa libert,
va commencer cette longue dcadence qui, de chute en chute,
durera encore plus de mille ans, et toujours au grand profit de
l'intelligence humaine. Je ne dis pas qu'Aristote soit dj sur la
pente fatale; et,  bien des gards, son vaste gnie n'a pas de
suprieurs, si mme il a des gaux. Mais, en morale, il est bien loin
de son matre; et il est sorti de ces rgions sereines o pendant
vingt ans il avait pu tre guid par lui. Il connat profondment la
vie, et les tableaux qu'il en trace sont de la plus rare exactitude.
Mais il ne s'lve point assez au-dessus d'elle. On dirait qu'il
croit suffisant de la peindre, sans chercher  la juger et surtout
 la conduire. Il oublie trop souvent, malgr des prtentions
contraires, que le moraliste doit tre un conseiller et non un
historien. Sans doute, l'exprience est une chose trs-prcieuse, et
il est bon qu'en morale elle tienne sa place. Mais il ne faut jamais
lui accorder qu'une place secondaire; et quand l'homme doit prendre
une grande dcision, il vaut mieux qu'il sache ce qu'il doit faire
que de savoir ce que l'on fait. La conscience l'inspirera toujours
mieux que la pratique la plus consomme de la vie. C'est qu'Aristote
s'attache un peu trop aux faits, et qu'il ne s'attache point assez
aux ides. Dans toutes les branches de la science, c'est l une
mthode peu sre, malgr ce qu'on en croit ordinairement. En morale,
c'est une mthode fausse, parce que, dans le domaine de la libert,
les faits ne sont que ce que nous voulons qu'ils soient, et qu'ils
importent beaucoup moins que les principes et les intentions qui les
produisent.

Cependant, tout diffrent qu'Aristote est de Platon, il n'a pour
ainsi dire point une seule thorie qu'il ne lui emprunte. Toutes
celles qu'il expose, il les lui a prises, en les transformant. Le
caractre gnral de sa morale est tout autre, mais les doctrines
particulires sont au fond les mmes. Cela se comprend sans peine.
On ne peut pas tre si longtemps le disciple d'un tel matre sans
recevoir beaucoup de lui, quelque indpendant et quelque fort qu'on
puisse tre par soi-mme. On peut bien combattre quelques-uns des
enseignements qu'on a entendus, comme Aristote a combattu le systme
des Ides, avec plus de svrit souvent que de justesse; mais, tout
en se faisant un adversaire, on ne reste bien des fois qu'un cho,
et, en dsapprouvant l'ensemble de la doctrine, on reproduit,  son
insu, une foule de dtails qu'on en tire, sans mme les reconnatre.
Ce n'est point tre injuste envers Aristote que de douter qu'il et
fait jamais sa _Morale_, s'il n'et t  l'cole de Platon. C'est l
qu'il a trouv tous les germes de ses grandes thories sur le bien,
sur la vertu, sur la temprance et le milieu, sur le courage, sur
l'amiti, etc.

Voil d'o viennent les ressemblances. La diffrence radicale
s'explique encore mieux, s'il est possible.

On a vu dans Platon quelle tait sa doctrine psychologique, et la
dmarcation profonde qu'il tablissait entre l'me et le corps; il
faudrait dire plutt, l'intervalle infranchissable qu'il met entre
les deux principes dont l'homme est compos, comme l'attestent
hautement le tmoignage de la conscience et la voix du genre
humain. L'me est, pour Platon, l'lment suprieur et distinct,
qui a sa nature et ses destines propres; et, lorsque Criton
dsol demande  Socrate qui va boire le poison: Socrate, comment
t'ensevelirons-nous? Socrate lui rpond: Tout comme il vous plaira,
si toutefois vous pouvez me saisir et que je ne vous chappe pas.
Puis, regardant avec un sourire plein de douceur ses disciples tout
en larmes: Mes amis, ajouta-t-il, soyez donc mes cautions auprs de
Criton, mais d'une manire toute contraire  celle dont il a voulu
me cautionner auprs des juges. Il rpondait pour moi que je ne m'en
irais pas. Vous, au contraire, rpondez pour moi que je ne serai pas
plutt mort que je m'en irai jouir de flicits ineffables, afin que
le pauvre Criton prenne les choses plus doucement, et qu'en voyant
brler mon corps ou le mettre en terre, il ne s'afflige pas sur moi,
comme si je souffrais de grands maux, et qu'il ne dise pas  mes
funrailles qu'il expose Socrate, qu'il le porte, qu'il l'enterre.
Car il faut que tu saches, mon cher Criton, lui dit-il, que parler
improprement, ce n'est pas seulement une faute envers les choses;
mais c'est aussi un mal que l'on fait aux mes. Il faut avoir plus de
courage et dire que c'est mon corps que tu enterres; enterre-le donc
comme il te plaira, et de la manire qui te paratra la plus conforme
aux lois.

Aristote n'a pas profit de cet avertissement suprme; et il est
difficile de parler de l'me plus improprement qu'il ne l'a fait. Il
l'a confondue avec le corps, auquel elle est jointe, et dont elle
n'est selon lui que l'achvement, ou, pour prendre son langage,
l'Entlchie. Plus coupable que Criton, ce n'est pas sous le coup de
la douleur qu'il commet cette confusion dplorable; c'est dans un de
ses ouvrages les plus labors et les plus approfondis, le _Trait de
l'me_. Il parcourt la nature entire pour dmontrer que le principe
qui sent et pense en nous, est le mme qui nourrit notre corps et
qui fait vgter la plante. L'me n'a donc point d'existence propre;
elle est toute corporelle; et Aristote, par un silence assez peu
philosophique, en ce qu'il est peu courageux, ne dit pas un mot de
l'immortalit de l'me, que tend  nier toute sa doctrine unitaire et
matrialiste.

Ainsi Platon, distinguant l'esprit et la matire, a sans cesse les
yeux fixs sur la vie future, qui complte et qui explique celle-ci.
Aristote, au contraire, ne s'inquite en rien de la vie future, parce
qu'il n'y croit pas, non plus qu' une me immatrielle. De l, toute
la diffrence des deux systmes, spars de la distance d'opinions
diamtralement opposes.


XIII.

Telles sont les oeuvres d'Aristote. Nous sommes, en finissant, de
l'avis de son traducteur. Ce n'est pas l'apoge, c'est la moyenne
parfaite de la philosophie hellnique de cette poque; l'encyclopdie
du vulgaire, distingue de la science de ses contemporains; c'est
toute l'intelligence de la Grce, mais ce n'est pas son me. L'me de
la Grce est dans Socrate. Platon lui fit un magnifique commentaire.

Aussi Aristote eut une mort humaine qui n'intressa pas le sort
futur de l'me ni le Dieu de l'univers. Autant qu'on peut discerner
 de telles distances les causes de cette mort, on les retrouve
aisment dans la politique de son pays et dans les passions des
hommes, bonnes ou mauvaises.

La premire cause de cette impopularit qui livra le philosophe
de Stagyre  la rancune des Athniens fut sans aucun doute le
ressentiment des hommes qui l'avaient vu attaquer Socrate et
Platon, dont il avait t le disciple, puis le schismatique. Ils
l'abandonnrent quand la mort de son patron Alexandre le Grand le
livra  leur vengeance.

La seconde cause de son malheur et de son dsespoir fut la haine
stupide de la multitude qui voyait en lui un Macdonien. Le titre
de Macdonien fut un crime et une injure quand Athnes sentit que
la mort d'Alexandre,  Babylone, dlivrait la Grce de ce hros
devenu son tyran. La raction fut rapide et terrible contre les amis
d'Alexandre. Elle se tourna  l'instant contre Aristote; il sentit
qu'il fallait fuir aux frontires de la Grce pour y chapper. Il
emporta prudemment avec lui le reste de la cigu de Socrate, et il
la but par dfiance des hommes, non par foi dans le Dieu unique et
immortel du _Phdon_.

La troisime fut une stupide accusation populaire, qui, pour un hymne
familier  un de ses amis de Macdoine, inculpa Aristote d'impit
et lui attribua la pense de donner  un homme des qualits divines.
 cette stupidit il reconnut les successeurs d'Anytus, et il sentit
qu'il fallait mourir.--Il mourut, les uns disent de sa propre main,
les autres par la violence de ses ennemis. Mais il laissa ses
richesses  sa femme et sa bibliothque  son fils.

Ainsi finit ce grand homme; combien ne serait-il pas mort plus
dignement s'il tait mort comme Socrate, non pour chapper  ses
ennemis, mais pour Dieu!

Il eut toute l'intelligence que le monde antique pouvait lguer au
monde  venir, mais l'me lui manqua: il fut le premier des savants,
le moindre des philosophes.

                                                            LAMARTINE.

FIN.




CVIe ENTRETIEN.




BALZAC ET SES OEUVRES.

(PREMIRE PARTIE.)


I.

Balzac!--Voil un nom de vrai grand homme!--Un grand homme fait par
la nature, et non par la volont!--Je suis un homme, disait-il, je
puis avoir un jour autre chose que l'illustration littraire: ajouter
au titre de grand crivain celui de _grand citoyen_, est une ambition
qui peut tenter aussi!... (Lettre  sa soeur et confidente, Mme de
Surville, en 1820.)

Balzac tait digne de se comprendre ainsi lui-mme et de se mesurer
tout entier devant Dieu et devant sa soeur en 1820; il avait tout en
lui: grandeur de gnie et grandeur morale, immense aristocratie de
talent, immense varit d'aptitudes, universalit de sentiment de
soi-mme, exquise dlicatesse d'impressions, bont de femme, vertu
mle dans l'imagination, rves d'un dieu toujours prts  dcevoir
l'homme..... tout enfin, except la proportion de l'idal au rel!
Tous ses malheurs, et ils furent grands comme son caractre, ont tenu
 cet excs de grandeur dans son gnie; ils dpassaient, non pas son
esprit infini et universel, mais ils dpassaient le possible ici-bas:
voil la cause fatale et organique de ses coups d'ailes et de ses
chutes. C'tait un aigle qui n'avait pas dans sa prunelle la mesure
de son vol.

Mettez la fortune de Bonaparte dans la destine de Balzac, il et t
complet; car il aurait pu ce qu'il imaginait!

Le rel est troit, le possible est immense! ai-je dit moi-mme
dans un autre temps.

Un esprit gigantesque contrari et taquin par une mesquine fortune,
voil l'exacte dfinition de ce malheureux grand homme.

C'est  nous d'oser le dire, nous qui avons eu le bonheur triste de
vivre cte  cte avec lui de son temps, et qui ne devons pas avoir
la lchet d'attribuer  cet homme unique les torts de la fortune.

Ce n'est pas de l'auteur que je parle ainsi, c'est de l'homme:
l'homme en lui tait mille fois plus vaste que l'crivain. L'crivain
crit, l'homme sent et pense. C'est par ce qu'il a senti et pens que
j'ai toujours jug Balzac.


II.

La premire fois que je le vis, c'tait en 1833; j'avais presque
toujours vcu hors de France; et encore plus loin de ce monde (du
demi-monde littraire dont parle le grand fils du grand Alexandre
Dumas). Je ne connaissais que les noms classiques de notre
littrature, et encore trs-peu, except _Hugo_, _Sainte-Beuve_,
_Chateaubriand_, _Lamennais_, _Nodier_, et en grands orateurs,
_Lain_, _Royer-Collard_; toutes les pripties des demi-fortunes qui
s'agitaient dans la rgion militante, thtrale ou romanesque de
Paris, m'taient trangres: je n'avais pas approch une coulisse,
je n'avais pas lu un roman except _Notre-Dame de Paris_. Je savais
seulement qu'il existait un jeune crivain du nom de Balzac; qu'il
annonait une originalit saine; qu'il lutterait bientt avec l'abb
_Prvt_, l'auteur des _Mmoires d'un homme de qualit_, du _Doyen
de Killerine_ et de _Manon Lescaut_, ce roman de mauvais aloi dont
les critiques du moment rchauffaient la verve suspecte. Effacer de
l'me humaine l'honneur et la vertu, comme dans le chevalier Des
Grieux, ce n'est pas lever le monde et l'amour, c'est les abaisser
et les rtrcir; Manon Lescaut, malgr l'engouement de ses jeunes
enthousiastes, vrais ou faux, ne me paraissait qu'un _Manuel_ de
courtisane, et son amant qu'un monomane de dbauche qu'on ne peut
plaindre qu'en consentant  le mpriser.

Cependant il m'tait tomb par aventure sous la main une page ou
deux de Balzac, o l'nergie de la vrit et la grandeur de l'accent
m'avaient mu fortement. Je m'tais dit: Un homme est n; si
l'opinion le comprend, et si l'adversit ne l'effeuille pas dans le
ruisseau de la rue de Paris, ce sera un jour un grand homme!


III.

Peu de temps aprs, je le rencontrai  dner, en trs-petit comit,
dans une de ces maisons neutres de Paris, o se rencontraient alors,
comme dans un lieu d'asile de l'antiquit, les esprits indpendants
de toute nuance. C'tait chez un homme de ce caractre qui crait en
ce temps-l la _Presse_. La _Presse_, oeuvre de M. mile de Girardin,
en se moquant avec un immense talent des fausses passions et des
lieux communs d'opposition banale, promettait un nouvel organe o M.
mile de Girardin en politique, Mme mile de Girardin en sel attique,
donnaient  ce journal un double succs d'enthousiasme. Ils craient
 eux deux l'_individualit_, cette force inconnue dont se composent,
au bout d'un certain temps, toutes les forces collectives d'un pays,
force qu'on commence par railler et qu'on finit par subir. Il y
faut, il est vrai, un grand et double talent, une audace intrpide
dans l'homme, une originalit blouissante dans la femme. Comment
ce jeune homme et cette jeune femme s'taient-ils rencontrs et
s'taient-ils unis pour cette oeuvre? C'tait un miracle de l'amour,
du hasard et du destin. Ce miracle tait accompli, et triomphait sans
contestation dans l'homme et dans la femme. Je l'avais vu natre
quelques annes avant, dans un petit entresol de la rue _Gaillon_. Je
l'avais vu crotre, puis je l'avais vu s'accomplir. Rentr en France
quelques annes aprs, j'en jouissais par une vive et sincre amiti
pour le mari et pour la femme.

L'esprit chez tous les deux tait hrditaire: le pre de M. de
Girardin tait l'_excentricit transcendante_, le _gentilhomme_
 grandes ides et  grands projets  tout prix, le radical de
l'imagination. J'ai t trs-li avec lui, sans piti pour son
radicalisme, qui n'est pas de ce monde, et qui n'est bon qu'en songe
sur cette terre des ralits. Il me faisait admirer et sourire. Dans
les premiers mois de la rpublique, il m'apportait plus de plans
de finances qu'un gouvernement en fusion ne pouvait en entendre et
en carter. Il faut du loisir et de la scurit  longue chance
pour jouer avec les rves. Entre deux rves on jette son pays dans
l'abme ou dans le problme qu'on n'a pas le temps de rsoudre. Il
y a un peu de cela de temps en temps dans le fils, sauf le talent,
qui est neuf et immense. Mais celui qui n'a pas connu le pre ne
peut pas comprendre le fils. Il lui fallait, pour comprendre sa
valeur, un gouvernement dictatorial assis sur la popularit d'un nom
indiscutable, et pouvant tout oser.

Mme mile de Girardin, fille de Mme Gay, qui l'avait leve pour
lui succder sur deux trnes, l'un de beaut, l'autre d'esprit,
avait hrit, de plus, de la bont qui fait aimer ce qu'on admire.
Ces trois dons, beaut, esprit, bont, en avaient fait la reine du
sicle. On pouvait l'admirer plus ou moins comme pote, mais, si on
la connaissait  fond, il tait impossible de ne pas l'aimer comme
femme. Elle a eu de la passion, mais point de haine. Ses foudres
n'taient que de l'lectricit; ses imprcations contre les ennemis
de son mari n'taient que de la colre; cela passait avec l'orage. Il
faisait toujours beau dans sa belle me, ses jours de haine n'avaient
point de lendemain.

Elle avait des soeurs tout aussi distingues, quoique moins clbres,
qui avaient moins de posie, mais autant d'esprit anecdotique
qu'elle-mme. L'une d'entre elles, Mme O'Donnel, passait pour lui
fournir son rpertoire le plus piquant, quand elle entreprit son
chef-d'oeuvre _de prose_, le feuilleton de la _Presse_, qui contribua
tant  sa popularit.

Avant, pendant, aprs, j'tais rest son ami _quand mme_, je lui
devais bien cette constance d'affection, et celle qu'elle avait
pour moi, bien que dsintresse, mritait l'immutabilit d'une
reconnaissance surnaturelle. Tous les jours, quand je passe triste
devant cette place vide des Champs-lyses, o fut sa maison, plus
semblable  un temple dmoli par la mort, je plis, et mes regards
s'lvent en haut. On ne rencontre pas souvent ici-bas un coeur si
bon et une intelligence si vaste.

Elle savait mon dsir de connatre Balzac. Elle l'aimait, comme
j'tais dispos  l'aimer moi-mme. Nul coeur et nul esprit n'tait
plus faonn pour lui plaire. Elle se sentait  l'unisson avec lui,
soit par la gaiet avec sa jovialit, soit par le srieux avec sa
tristesse, soit par l'imagination avec son talent. Lui aussi sentait
en elle une crature de grande race, auprs de laquelle il oubliait
toutes les mesquineries de sa condition misrable.


IV.

Quand j'arrivai trs-tard, retenu que j'avais t par une discussion
 la chambre, j'oubliai tout moi-mme pour contempler Balzac. Il
n'avait rien d'un homme de ce sicle. On aurait cru en le voyant
qu'on avait chang d'poque et qu'on tait introduit dans la socit
d'un de ces deux ou trois hommes naturellement immortels, dont
Louis XIV tait le centre, et qui se trouvaient chez lui comme chez
eux,  son niveau, quoique sans s'lever ou sans s'abaisser du
leur:--la Bruyre,--Boileau,--la Rochefoucauld,--Racine,--et surtout
Molire;--il portait son gnie si simplement qu'il ne le sentait pas.
Mon premier coup d'oeil sur lui me reporta  ces hommes. Je me dis:
Voil un homme n il y a deux sicles;--examinons-le bien.


V.

Balzac tait debout devant la chemine de marbre de ce cher
salon, o j'avais vu passer et poser tant d'hommes ou de femmes
remarquables. Il n'tait pas grand, bien que le rayonnement de son
visage et la mobilit de sa stature empchaient de s'apercevoir de sa
taille; mais cette taille ondoyait comme sa pense; entre le sol et
lui il semblait y avoir de la marge; tantt il se baissait jusqu'
terre comme pour ramasser une gerbe d'ides, tantt il se redressait
sur la pointe des pieds pour suivre le vol de sa pense jusqu'
l'infini.

Il ne s'interrompit pas plus d'une minute pour moi; il tait emport
par sa conversation avec M. et Mme de Girardin. Il me jeta un regard
vif, press, gracieux, d'une extrme bienveillance. Je m'approchai
pour lui serrer la main, je vis que nous nous comprenions sans
phrase, et tout fut dit entre nous; il tait lanc, il n'avait pas le
temps de s'arrter. Je m'assis, et il continua son monologue comme si
ma prsence l'et ranim au lieu de l'interrompre. L'attention que je
prtais  sa parole me donnait le temps d'observer sa personne dans
son ternelle ondulation.

Il tait gros, pais, carr par la base et les paules; le cou, la
poitrine, le corps, les cuisses, les membres puissants; beaucoup de
l'ampleur de Mirabeau, mais nulle lourdeur; il y avait tant d'me
qu'elle portait tout cela lgrement, gaiement, comme une enveloppe
souple, et nullement comme un fardeau; ce poids semblait lui donner
de la force et non lui en retirer. Ses bras courts gesticulaient
avec aisance, il causait comme un orateur parle. Sa voix tait
retentissante de l'nergie un peu sauvage de ses poumons, mais elle
n'avait ni rudesse, ni ironie, ni colre; ses jambes, sur lesquelles
il se dandinait un peu, portaient lestement son buste; ses mains
grasses et larges exprimaient en s'agitant toute sa pense. Tel
tait l'homme dans sa robuste charpente. Mais en face du visage on
ne pensait plus  la charpente. Cette parlante figure, dont on ne
pouvait dtacher ses regards, vous charmait et vous fascinait tout
entier. Les cheveux flottaient sur ce front en grandes boucles, les
yeux noirs peraient comme des dards mousss par la bienveillance;
ils entraient en confidence dans les vtres comme des amis; les
joues taient pleines, roses, d'un teint fortement color; le nez
bien model, quoique un peu long; les lvres dcoupes avec grce,
mais amples, releves par les coins; les dents ingales, brches,
noircies par la fume du cigare; la tte souvent penche de ct
sur le cou, et se relevant avec une fiert hroque en s'animant
dans le discours. Mais le trait dominant du visage, plus mme que
l'intelligence, tait la bont communicative. Il vous ravissait
l'esprit quand il parlait, mme en se taisant il vous ravissait le
coeur. Aucune passion de haine ou d'envie n'aurait pu tre exprime
par cette physionomie: il lui aurait t impossible de n'tre pas bon.

Mais ce n'tait pas une bont d'indiffrence ou d'insouciance, comme
dans le visage picurien de la Fontaine, c'tait une bont aimante,
charmante, intelligente d'elle-mme et des autres, qui inspirait la
reconnaissance et l'panchement du coeur devant lui, et qui dfiait
de ne pas l'aimer. Tel tait exactement Balzac. Je l'aimais dj
quand nous nous mmes  table. Il me sembla que je le connaissais
depuis mon enfance: il me rappelait ces aimables curs de campagne
de l'ancien rgime, avec quelques boucles de cheveux sur le cou,
et toute la charit joviale du christianisme sur les lvres. Un
enfantillage rjoui, c'tait le caractre de cette figure; une me en
vacances, quand il laissait la plume pour s'oublier avec ses amis;
il tait impossible de n'tre pas gai avec lui. Sa srnit enfantine
regardait le monde de si haut qu'il ne lui paraissait plus qu'un
badinage, une bulle de savon, cause par la fantaisie d'un enfant.


VI.

Mais je vis, quelques annes plus tard, dans une autre maison,
et dans une autre circonstance, combien ce qui tait srieux lui
inspirait de gravit, et combien sa conscience lui inspirait de
rpulsion contre le mal. C'tait un de ces moments o les partis
politiques, exasprs par la lutte, se demandent s'ils peuvent
en conscience rpondre aux partis contraires par les armes qu'on
emploie contre eux, et profiter de leur victoire pour tuer ceux
qui les tuent. Nous n'tions qu'un cnacle compos de sept ou huit
personnes. La colre emporta la majorit  jeter un voile sur les
scrupules d'humanit et  laisser condamner sans merci ceux que
la victoire aurait livrs  notre juste vengeance. La doctrine
de l'implacabilit du salut public paraissait prte  triompher.
Balzac coutait d'un air attrist. Les hommes lgers affectaient
l'indiffrence; des gestes tranchants et superbes ddaignaient ces
faiblesses; le silence des autres trahissait la complicit de la
peur. Il y avait l Balzac, tranger  ces sortes d'entretiens,
Girardin, Hugo. Personne ne demandant immdiatement la parole,
Balzac la prit avec la physionomie d'une timidit honnte et rsolue
qui impressionna tout le monde. Il parla en homme ferme, gnreux,
convaincu, contre les propos lgers qu'il venait d'entendre; il
refoula loquemment ces mauvaises penses dans la bouche de ceux
qui venaient de les laisser chapper. Je pris la parole aprs lui;
Girardin, qui n'a jamais eu de radicalisme contre la clmence,
nous appuya; Hugo lui-mme, il faut le dire, soutint en termes
trs-loquents que la vrit et le gnie ne devaient se dfendre
que par leur innocence. Mais Hugo, Girardin, moi, nous tions des
orateurs politiques accoutums  ces sortes de discussion; Balzac y
tait neuf, il pouvait se croire seul et abandonn; il n'couta que
sa conscience et parla en homme de bien quand mme. Son langage mu
nous mut tous et nous ne fmes, nous, qu'applaudir et confirmer ses
raisons: Que m'importe ce que vous penserez de moi! nous dit-il;
la cause de la vie des hommes est une cause surhumaine. C'est Dieu
qui juge, son jugement n'est pas remis  nos passions; vous le
savez, vous qui avez proclam et dcrt vous-mmes, le 1er juin,
l'abolition de l'chafaud politique, dcrterez-vous aujourd'hui la
lgitimit de la vengeance populaire?

Tout le monde finit par tre de son avis: la conscience d'un crivain
de gnie intimide les sots, foudroie les mchants, rassure les
lches; c'est ce que Balzac trahit  mes yeux. Combien de jovialit
apparente cachait de srieuses et difficiles vertus! Il faut se
dfier des hommes de conscience.


VII.

Le sculpteur _David_, homme de grande main, mais d'intelligence
systmatique, avait fait de moi-mme un magnifique buste, possd
depuis par M. _Millaud_; il dcore un de ses salons. David fit plus
tard un buste de Balzac. Mais ce sculpteur,  cette seconde poque,
avait confondu dans ses oeuvres la matire avec l'me. Il cherchait
dans la masse corporelle le symptme et l'indice de l'intelligence.
Il grossissait l'homme au lieu de le grandir. La _proportion_ et
l'_harmonie_ sont les signes de la vraie supriorit; Goethe,
Chateaubriand, Hugo, Balzac, devenaient sous le ciseau de _David_ des
lphants humains dignes de l'Inde; la finesse et la dlicatesse des
lignes disparaissaient sous cette exagration colossale. Chaque ride
de la figure tait un abme creus par la pense. Ce matrialisme
des lignes nuisait  la vrit et  la ressemblance. Les ttes de
taureaux ne sont pas des ttes d'aigles. Voyez le crne de Raphal
dans le moyen ge; voyez le crne exquis mais troit de Voltaire dans
le dernier sicle; ces deux hommes, dous des plus merveilleuses
facults de l'intelligence, seraient des idiots si vous compariez la
petitesse de l'organe de leur pense  la masse tudesque des ttes de
_David_. La lourdeur allemande des cerveaux indique la pesanteur et
nullement la perfection de la pense. Le matrialisme de son procd
a tromp en ceci le sculpteur, comme il trompe aujourd'hui ses
imitateurs. Heureusement il ne l'avait pas encore invent quand il
baucha, en 1821, ma figure.


VIII.

La soeur de Balzac parle ainsi:

On le trouvait toujours chez lui vtu d'une large robe de chambre
de cachemire blanc double de soie blanche, taille comme celle d'un
moine, attache par une cordelire de soie, la tte couverte de cette
calotte dantesque de velours noir adopte dans sa mansarde, qu'il
porta toujours depuis et que ma mre seule lui faisait.

Selon les heures o il sortait, sa mise tait fort nglige ou fort
soigne. Si on le rencontrait le matin, fatigu par douze heures de
travail, courant aux imprimeries, un vieux chapeau rabattu sur les
yeux, ses admirables mains caches sous des gants grossiers, les
pieds chausss de souliers  hauts quartiers passs sur un large
pantalon  plis et  pieds, il pouvait tre confondu dans la foule;
mais s'il dcouvrait son front, vous regardait ou vous parlait,
l'homme le plus vulgaire se souvenait de lui.

Son intelligence, si constamment exerce, avait encore dvelopp
ce front naturellement vaste, qui recevait tant de lumires! cette
intelligence se trahissait  ses premiers mots et jusque dans
ses gestes! Un peintre aurait pu tudier sur ce visage si mobile
les expressions de tous les sentiments: joie, peine, nergie,
dcouragement, ironie, esprances ou dceptions, il refltait toutes
les situations de l'me.

Il triomphait de la vulgarit que donne l'embonpoint par des manires
et des gestes empreints d'une grce et d'une distinction natives.

Sa chevelure, dont il variait souvent l'arrangement, tait toujours
artistique, de quelque manire qu'il la portt.

Un ciseau immortel a laiss ses traits  la postrit. Le buste
que David a fait de mon frre, alors g de quarante-quatre ans, a
reproduit fidlement son beau front, cette magnifique chevelure,
indice de sa force physique gale  sa force morale, l'enchssement
merveilleux de ses yeux, les lignes si fines de ce nez carr, de
cette bouche aux contours sinueux o la bonhomie s'alliait  la
raillerie, ce menton qui achevait l'ovale si pur de son visage avant
que l'embonpoint en et altr l'harmonie. Mais le marbre n'a pu
malheureusement conserver le feu de ces flambeaux de l'intelligence,
de ces yeux aux prunelles brunes pailletes d'or comme celle du lynx.

Ces yeux interrogeaient et rpondaient sans le secours de la parole,
voyaient les ides, les sentiments, et lanaient des jets qui
semblaient sortir d'un foyer intrieur et renvoyer au jour la lumire
au lieu de la recevoir.

Les amis de Balzac reconnatront la vrit de ces lignes, que ceux
qui ne l'auront pas connu pourront taxer d'exagration.


IX.

tudions l'homme dans sa vie:

Il tait n  Tours en 1799.

On le mit en nourrice chez une paysanne aux environs de la ville.

La maison paternelle ne le rappela que quatre ans aprs. Il y revint
fortement enracin dans la vie.

C'tait un charmant enfant, dit sa soeur; sa joyeuse humeur, sa
bouche bien dessine et souriante, ses grands yeux bruns,  la fois
brillants et doux, son front lev, sa riche chevelure noire, le
faisaient remarquer dans les promenades o l'on nous conduisait tous
les deux.

La famille ragit tellement sur le caractre des enfants et exerce
de si grandes influences sur leur sort, que quelques dtails sur nos
parents me paraissent ici ncessaires; ils expliqueront d'ailleurs
les premiers vnements de la jeunesse de mon frre.

Mme de Surville parle ainsi de son pre:

Mon pre, n en Languedoc en 1746, tait avocat au conseil sous
Louis XVI. Sa profession le mit en relation avec les notabilits
d'alors et avec des hommes que la Rvolution fit surgir et rendit
clbres.

Ces circonstances lui permirent, en 1793, de sauver plus d'un de ses
anciens protecteurs et de ses anciens amis. Ces services dangereux
l'exposrent, et un conventionnel trs-influent, qui s'intressait au
_citoyen Balzac_, se hta de l'loigner du souvenir de Robespierre en
l'envoyant dans le Nord organiser le service des vivres de l'arme.

Ainsi jet dans l'administration de la guerre, mon pre y resta,
et il tait charg des subsistances de la vingt-deuxime division
militaire, lorsqu'il pousa  Paris, en 1797, la fille d'un de ses
chefs, en mme temps directeur des hpitaux de Paris.

Mon pre vcut dix-neuf ans  Tours, o il acheta une maison et des
proprits prs de la ville. Aprs dix ans de sjour, on parla de le
nommer maire, mais il refusa cet honneur pour ne pas abandonner la
direction du grand hpital dont il s'tait charg. Il craignit de
manquer de temps pour bien remplir ces triples fonctions.

Mon pre tenait  la fois de Montaigne, de Rabelais et de l'oncle
Toby par sa philosophie, son originalit et sa bont. Comme l'oncle
Toby, il avait aussi une ide prdominante. Cette ide chez lui tait
_la sant_. Il s'arrangeait si bien de l'existence qu'il voulait
vivre le plus longtemps possible. Il avait calcul, d'aprs les
annes qu'il faut  l'homme pour arriver  _l'tat parfait_, que sa
vie devait aller  cent ans _et plus_; pour atteindre _le plus_, il
prenait des soins extraordinaires et veillait sans cesse  tablir
ce qu'il appelait _l'quilibre des forces vitales_. Grand travail,
vraiment!...

Sa tendresse paternelle augmentait encore ce dsir _de longvit_. 
quarante-cinq ans, n'tant pas mari et ne comptant pas se marier,
il avait plac une bonne partie de sa fortune en viager, moiti sur
le grand-livre, moiti sur la caisse Lafarge, qu'on fondait alors et
dont il tait un des plus forts actionnaires. (Il touchait en 1829,
quand il mourut par accident,  l'ge de quatre-vingt-trois ans,
douze mille francs d'intrt.)

La rduction des rentes, les gaspillages qui eurent lieu dans
l'administration de la tontine, diminurent ses revenus; mais sa
belle et verte vieillesse lui donna l'espoir de partager un jour
avec l'tat,  l'extinction des concurrents de sa classe, l'immense
capital de la tontine; ce qui et grandement rpar le tort qu'il
avait fait  sa famille. Cet espoir passa tellement chez lui  l'tat
de conviction, qu'il recommandait sans cesse aux siens de conserver
leur sant pour jouir des millions qu'il leur laisserait.

Cette conviction, que chacun entretenait, le rendait heureux et le
consola dans les revers de fortune qui l'atteignirent  la fin de sa
vie.

--Lafarge rparera tout un jour, disait-il.

Son originalit, devenue proverbiale  Tours, se manifestait aussi
bien dans ses discours que dans ses actions; il ne faisait et ne
disait rien comme un autre; Hoffmann en et fait un personnage de
ses crations fantastiques. Mon pre se moquait souvent des hommes,
qu'il accusait de travailler sans cesse  leur malheur; il ne pouvait
rencontrer un tre disgraci sans s'indigner contre les parents et
surtout contre les gouvernants qui n'apportaient pas autant de soins
 l'amlioration de la race humaine qu' celle des animaux. Il avait,
sur ce sujet fort scabreux, de singulires thories qu'il dduisait
non moins singulirement....

--Mais  quoi bon publier ces ides? disait-il en se promenant par
la chambre dans sa douillette de soie puce, et la tte enfonce dans
la grosse cravate qu'il avait conserve de la mode du Directoire;
on m'appellerait encore original (ce titre le courrouait), et il
n'y aurait pas un tre tiol ni un rachitique de moins! Except
Cervantes, qui donna le coup de grce  la chevalerie errante, quel
philosophe a jamais corrig l'humanit, _cette patraque_ toujours
jeune, toujours vieille, qui va toujours... heureusement pour nous et
nos successeurs! ajoutait-il en souriant.

Il ne raillait toutefois l'humanit que lorsqu'il ne pouvait lui
venir en aide, il le prouva en mainte occasion. Des pidmies se
dclarrent  plusieurs reprises  l'hospice, notamment lorsque les
soldats l'encombrrent en revenant d'Espagne: mon pre s'installait
alors dans l'hpital, et, oubliant sa sant pour veiller au salut
de tous, il dployait un zle qui tait pour lui du dvouement. Il
dtruisit beaucoup d'abus sans redouter les inimitis que ce genre
de courage attire, et introduisit de grandes amliorations dans cet
hpital, entre autres des ateliers de travail pour les vieillards
valides  qui il fit allouer un salaire.

Sa mmoire, son esprit d'observation et de repartie, n'taient pas
moins remarquables que son originalit; il se souvenait,  vingt ans
de distance, de paroles qu'on lui avait dites.  soixante-dix ans,
rencontrant inopinment un ami d'enfance, il s'entretint avec lui,
sans aucune hsitation, dans l'idiome de son pays, o il n'tait pas
retourn depuis l'ge de quatorze ans!

Ses fines remarques lui firent plus d'une fois prdire les succs ou
les dsastres de gens qu'on apprciait bien autrement qu'il ne les
jugeait; le temps lui donna souvent raison dans ses prophties!

Les rpliques, enfin, ne lui faisaient jamais dfaut en aucune
occurrence.

Un jour qu'on lisait dans un journal un article sur un centenaire
(article qu'on ne passait pas, comme on peut croire), contre son
habitude, il interrompit le lecteur pour dire avec enthousiasme:

--Celui-l a vcu sagement et n'a pas gaspill ses forces en toute
sorte d'excs, comme le fait l'imprudente jeunesse...

Il se trouva que ce sage se grisait souvent, au contraire, et soupait
tous les soirs, une des plus grandes normits que l'on pt commettre
contre sa sant (selon mon pre).

--Eh bien! reprit-il sans s'mouvoir, cet homme a abrg sa vie,
voil tout!...

Quand Honor fut d'ge  comprendre et  apprcier son pre, c'tait
un beau vieillard, fort nergique encore, aux manires courtoises,
parlant peu et rarement de lui, indulgent pour la jeunesse qui lui
tait sympathique, laissant  tous une libert qu'il voulait pour
lui, d'un jugement sain et droit, malgr ses excentricits, d'une
humeur si gale et d'un caractre si doux qu'il rendait heureux tous
ceux qui l'entouraient.

Sa haute instruction lui faisait suivre avec bonheur les progrs
des sciences et les amliorations sociales, dont,  leur dbut, il
comprenait l'avenir!

Ses graves entretiens, ses curieux rcits, avancrent son fils dans
la science de la vie et lui fournirent le sujet de plus d'un de ses
livres.

Ma mre, riche, belle, et beaucoup plus jeune que son mari, avait une
rare vivacit d'esprit et d'imagination, une activit infatigable,
une grande fermet de dcision et un dvouement sans bornes pour les
siens. Son amour pour ses enfants planait sans cesse sur eux, mais
elle l'exprimait plutt par des actions que par des paroles. Sa vie
entire prouva cet amour; elle s'oublia sans cesse pour nous, et cet
oubli lui fit connatre l'infortune, qu'elle supporta courageusement.
Sa dernire et plus cruelle preuve fut,  l'ge de soixante-douze
ans, de survivre  son glorieux fils et de l'assister dans ses
derniers moments; elle pria pour lui  son lit de mort, soutenue par
la foi religieuse qui remplaait toutes ses esprances terrestres par
celles du ciel.

Ceux qui ont connu mon pre et ma mre attesteront la fidlit de
ces esquisses. Les qualits de l'auteur de LA COMDIE HUMAINE sont
certainement la consquence logique de celles de ses parents; il
avait l'originalit, la mmoire, l'esprit d'observation et le
jugement de son pre, l'imagination, l'activit de sa mre, de tous
les deux, enfin, l'nergie et la bont.

Honor tait l'an de deux soeurs et d'un frre. Notre soeur cadette
mourut jeune, aprs cinq annes de mariage. Notre frre partit pour
les colonies, o il se maria et resta.

 la naissance d'Honor, tout faisait prsager pour lui un bel
avenir. La fortune de notre mre, celle de notre aeule maternelle
qui vint vivre avec sa fille ds qu'elle fut veuve, les moluments et
les rentes viagres de mon pre composaient une grande existence 
notre famille.

Ma mre se consacra exclusivement  notre ducation et se crut
oblige d'user de svrit envers nous pour neutraliser les effets
de l'indulgence de notre pre et de notre aeule. Cette svrit
comprima les tendres expansions d'Honor,  qui l'ge et la gravit
de son pre inspiraient aussi la rserve. Cet tat de choses tourna
au profit de l'affection fraternelle; ce fut certainement le premier
sentiment qui s'panouit et fleurit dans son coeur. J'tais de deux
ans seulement plus jeune qu'Honor, et dans la mme situation que
lui vis--vis de nos parents; levs ensemble, nous nous aimmes
tendrement; les souvenirs de sa tendresse datent de loin. Je n'ai
pas oubli avec quelle vlocit il accourait  moi pour m'viter
de rouler les trois marches hautes, ingales et sans rampes qui
conduisaient de la chambre de notre nourrice dans le jardin! Sa
touchante protection continua au logis paternel, o plus d'une fois
il se laissa punir pour moi, sans trahir ma culpabilit. Quand
j'arrivais  temps pour m'accuser: N'avoue donc rien une autre fois,
me disait-il, j'aime  tre grond pour toi! On se souvient toujours
de ces nafs dvouements.

D'heureuses circonstances protgrent encore notre affection. Nous
vcmes toujours l'un prs de l'autre dans une intimit et une
confiance sans bornes. Je connus donc en tout temps les joies et
les peines de mon frre, et j'eus toujours le doux privilge de le
consoler; certitude qui fait aujourd'hui ma joie.

Le plus grand vnement de son enfance fut un voyage  Paris, o ma
mre le conduisit, en 1804, pour le prsenter  ses grands parents.
Ils raffolrent de leur joli petit-fils, qu'ils comblrent de
caresses et de prsents.

Peu habitu  tre ft ainsi, Honor revint  Tours la tte pleine
de joyeux souvenirs, le coeur rempli d'affection pour ces chers
grands parents dont il me parlait sans cesse, les dcrivant de
son mieux, ainsi que leur maison, leur beau jardin, sans oublier
_Mouche_, le gros chien de garde avec lequel il s'tait li
intimement. Ce sjour  Paris servit longtemps d'aliment  son
imagination.

Notre grand'mre aimait  raconter les faits et gestes de son
petit-fils chez elle, et rptait volontiers cette petite scne:

Un soir qu'elle avait fait venir pour lui la lanterne magique, Honor
n'apercevant pas parmi les spectateurs son ami _Mouche_, se lve en
criant d'un ton d'autorit: Attendez!... (Il se savait le matre
chez son grand-pre.) Il sort du salon et rentre tranant le bon
chien,  qui il dit: Assieds-toi l, _Mouche_, et regarde; a ne te
cotera rien, c'est bon papa qui paye!

Quelques mois aprs ce voyage, on changeait la veste de soie brune
et la belle ceinture bleue du petit Honor pour des vtements de
deuil. Son cher grand-pre venait de mourir, frapp par une apoplexie
foudroyante. Ce fut son premier chagrin; il pleura bien fort quand on
lui dit qu'il ne verrait plus son aeul, et son souvenir lui resta
tellement  l'esprit que, longtemps aprs ce jour nfaste, me voyant
prise d'un malencontreux fou rire pendant une rprimande de notre
mre, il s'approche de moi, et pour arrter cette gaiet intempestive
qui menaait de tourner  mal, me dit  l'oreille d'un ton tragique:

--Pense  la mort de ton grand-papa!

Secours inefficace, hlas! car je ne l'avais pas connu et ne
comprenais pas encore la mort!

On le voit, les seules paroles qu'on a retenues des premires annes
d'Honor rvlaient plutt la bont que l'esprit. Je me souviens
nanmoins qu'il montrait dj son imagination dans ces jeux de
l'enfance que George Sand a si bien dcrits dans ses _Mmoires_. Mon
frre improvisait de petites comdies qui nous amusaient (succs que
n'ont pas toujours les grandes); il corchait pendant des heures
entires les cordes d'un petit violon rouge, et sa physionomie
radieuse prouvait qu'il croyait couter des mlodies. Aussi tait-il
fort tonn quand je le suppliais de finir cette musique, qui et
fait hurler l'ami _Mouche_.

--Tu n'entends donc pas comme c'est joli? me disait-il.

Il lisait enfin avec passion, comme la plupart des enfants, toutes
ces feries dont les catastrophes, plus ou moins dramatiques, les
font tant pleurer! Elles lui inspiraient sans doute d'autres contes,
car  des babillages tourdissants succdaient quelquefois des
silences qu'on n'expliquait que par la fatigue, mais qui pouvaient
bien tre dj des rveries dans des mondes imaginaires.


X.

Aprs un long sjour, sans vacance, dans un collge svre et
presque monastique o il ne se distingua que par sa paresse et son
tourderie, il fut renvoy sans espoir chez son pre. Sa mre s'en
chargea. Elle lui fit faire dans ce beau pays des promenades de
sant qui lui profitrent; la cathdrale gothique de Saint-Gatien
rendit son imagination pittoresque. Sa mmoire le rendit religieux;
la mmoire des enfants n'est qu'image. Il redoutait son pre comme
un implacable censeur tranger  ses impressions. Il aimait, mais il
craignait sa mre comme une justice rigoureuse; il ne se rvlait 
aucun des deux.

 la fin de 1814, le pre de Balzac fut nomm directeur des vivres 
Paris. Son fils acheva de mdiocres tudes dans un pensionnat de la
rue Saint-Louis au Marais. Deux ans aprs il rentra dfinitivement
dans la maison paternelle. Il suivit les cours de Sorbonne. MM.
Villemain et Cousin lui inspirrent ses premires admirations. Il
prit sous eux le got des livres. Il commena  en recueillir sur les
quais.


XI.

Mon frre tait fort occup  cette poque, dit Mme de Surville,
car, indpendamment de son cours de droit et des travaux dont le
chargeaient ses patrons, il avait encore  se prparer pour ses
examens successifs; mais son activit, sa mmoire, sa facilit,
taient telles qu'il trouvait encore le temps d'achever ses soires
 la table de boston ou de whist de ma grand'mre, o cette douce
et aimable femme lui faisait gagner,  force d'imprudences ou de
distractions volontaires, l'argent qu'il consacrait  l'acquisition
de ses livres. Il aima toujours ces jeux en mmoire d'elle; il s'y
rappelait ses paroles, et un de ses gestes retrouv lui semblait un
bonheur arrach  la tombe!

Mon frre nous accompagnait aussi quelquefois au bal; mais, s'y tant
laiss tomber malencontreusement, malgr les leons qu'il recevait
d'un matre de danse de l'Opra, il renona  la danse, tant le
sourire des femmes qui suivit sa chute lui resta sur le coeur; il se
promit alors de dominer la socit autrement que par des grces et
des talents de salon, et devint seulement spectateur de ces ftes
dont plus tard il utilisa les souvenirs.

 vingt et un ans, il avait termin son droit et pass ses examens.
Mon pre lui confia les projets qu'il avait pour son avenir et qui
eussent conduit Honor  la fortune; mais la fortune tait alors le
moindre de ses soucis.

Mon pre avait protg jadis un homme qu'il avait retrouv, en 1814,
notaire  Paris. Celui-ci, reconnaissant et pour rendre au fils le
service qu'il avait reu du pre, offrait de prendre Honor dans
son tude et de la lui laisser aprs quelques annes de stage; la
caution de mon pre pour une partie de la charge, un beau mariage,
des prlvements successifs sur les brillants revenus de l'tude,
auraient acquitt mon frre en peu d'annes.

Mais Balzac, courb dix ans, peut-tre, sur des contrats de vente,
des contrats de mariage ou sur des inventaires!... lui qui aspirait
secrtement  la gloire littraire!

Sa stupfaction fut grande  cette rvlation; il dclara nettement
ses dsirs, et ce fut au tour de notre pre d'tre stupfait.

Une vive discussion suivit. Honor combattit loquemment les
puissantes raisons qu'on lui donnait, et ses regards, ses paroles,
son accent, rvlaient une telle vocation que mon pre lui accorda
deux ans pour faire ses preuves de talent.

Cette belle chance perdue explique la svrit dont on usa envers lui
et la rancune qu'il conserva contre le notariat, rancune qui perce
dans quelques-unes de ses oeuvres.

Mon pre ne cda pas, toutefois, aux dsirs d'Honor sans regrets;
des vnements fcheux les augmentaient encore. Il venait d'tre mis
 la retraite et de subir des pertes d'argent dans deux entreprises.
Enfin nous allions vivre dans une maison de campagne qu'il venait
d'acheter  six lieues de Paris.

Les chefs de famille comprendront les inquitudes de nos parents en
cette circonstance. Mon frre n'avait encore donn aucune preuve
de talent littraire, et il avait sa fortune  faire; il tait donc
rationnel de dsirer pour lui un tat moins problmatique que celui
de littrateur! Pour une vocation telle que celle d'Honor, vocation
qu'il justifia si grandement, que de mdiocrits ont t jetes
en des voies malheureuses par une semblable condescendance! Aussi
celle de mon pre envers son fils fut-elle traite de faiblesse et
gnralement blme par tous ceux qui s'intressaient  nous.

On allait faire perdre  mon frre un temps prcieux; l'tat de
littrateur pouvait-il, en aucun cas, mener  la fortune? Honor
avait-il l'toffe d'un homme de gnie? Tous en doutaient...

Qu'et-on dit  mon pre, s'il et mis ses amis dans la confidence
des offres qui lui avaient t faites?

Un intime, un peu brusque et fort absolu, dclara que, pour lui,
Honor n'tait bon qu' faire un expditionnaire! Le malheureux
_avait une belle main_, selon l'expression du matre d'criture qu'on
lui avait donn  sa sortie du collge.

-- votre place, ajouta cet ami, je n'hsiterais pas  mettre Honor
dans quelque administration o, avec votre protection, il arriverait
promptement  se suffire.

Mon pre jugeait alors son fils autrement que cet intime, et, ses
thories aidant, il croyait  l'intelligence de ses enfants; il se
contenta donc de sourire  cette sortie, tint bon et passa outre.

Il est  prsumer que ses amis se sparrent, ce soir-l, en
dplorant entre eux l'aveuglement paternel...

Ma mre, moins confiante que son mari, pensa qu'un peu de misre
ramnerait promptement Honor  la soumission.

Elle l'installa donc, avant notre dpart de Paris, dans une mansarde
qu'il choisit prs de la bibliothque de l'Arsenal, la seule qu'il
ne connt pas et o il se proposait d'aller travailler; elle meubla
strictement sa chambre d'un lit, d'une table et de quelques chaises,
et la pension qu'elle lui alloua pour y vivre n'et certainement
pas suffi  ses besoins les plus rigoureux, si notre mre n'et
pas laiss  Paris une vieille femme, attache depuis vingt ans au
service de la famille, qu'elle chargea de veiller sur lui. C'est
cette femme qu'il appelle, dans ses lettres, l'_Iris messagre_.

Passer subitement de l'intrieur d'une maison o il trouvait
l'abondance  la solitude d'un grenier o tout bien-tre lui
manquait, certes la transition tait dure! Il ne se plaignit pas
toutefois dans ce rduit, o il trouvait la libert et portait de
belles esprances que ses premires dceptions littraires ne purent
teindre.

C'est alors que commence cette correspondance conserve par tendresse
et qui devint sitt de chers et de prcieux souvenirs.

Je demande grce pour les badinages familiers que contiennent les
premiers fragments que je vais citer. Leur caractre intime appelle
naturellement l'indulgence. Je n'ose les supprimer, parce qu'ils
peignent merveilleusement le caractre primordial de mon frre, et
que le dveloppement successif d'une telle intelligence me semble
intressant  suivre.

Dans sa premire lettre, aprs avoir numr ses frais d'emmnagement
(dtails qui n'taient  autres fins que de prouver  notre mre
qu'il manquait dj d'argent), il me confie qu'il a pris un
domestique.

--Un domestique!... y penses-tu, mon frre?

--Oui, un domestique. Il a un nom aussi drle que celui du docteur.
Le sien s'appelle _Tranquille_, le mien s'appelle _Moi-mme_.
Mauvaise emplette, vraiment!... Moi-mme est paresseux, maladroit,
imprvoyant. Son matre a faim, a soif; il n'a quelquefois ni pain ni
eau  lui offrir; il ne sait pas mme le garantir contre le vent qui
souffle  travers sa porte et sa fentre, comme Tulou dans sa flte,
mais moins agrablement.

Suivent les rprimandes du matre au serviteur:

--Moi-mme?...

--Plat-il, monsieur?

--Regardez cette toile d'araigne o cette grosse mouche pousse des
cris  m'tourdir? Ces _moutons_ qui se promnent sous le lit, cette
poussire sur les vitres qui m'aveugle?...

Le paresseux regarde et ne bouge pas! et, malgr tous ses dfauts,
je ne puis me sparer de cet inintelligent _Moi-mme_!...

Dans sa seconde lettre, il s'excuse de la premire, que notre mre
avait trouve fort nglige.

Dis  maman que je travaille tant, que vous crire est mon
dlassement! Alors, sauf vot' respect et le mien, je vais, comme
l'ne de Sancho, par les chemins broutant tout ce que je rencontre.
Je ne fais pas de brouillon (fi donc! le coeur ne connat pas les
brouillons). Si je ne ponctue pas, si je ne relis pas, c'est pour que
vous me relisiez et pensiez plus longtemps  moi! Je jette ma plume
aux btes, si ce n'est pas l une finesse de femme!...

Vous saurez, mademoiselle, qu'on conomise pour avoir ici un piano;
quand ma mre et toi vous viendrez me voir, vous en trouverez un.
J'ai pris mes mesures, en reculant les murs il tiendra, et si
mon propritaire ne veut pas entendre  cette petite dpense, je
l'ajouterai  l'acquisition du piano, et le _Songe de Rousseau_
(morceau de Cramer fort  la mode alors) retentira dans ma mansarde,
o le besoin de songes se fait gnralement sentir.

Que de travaux il mdite!... des romans, des comdies, des
opras-comiques, des tragdies, sont sur la liste d'ouvrages  faire.
Il ressemble  l'enfant qui a tant de paroles  dire qu'il ne sait
par o commencer. C'est d'abord _Stella_ et _Coqsigrue_, deux livres
qui ne virent jamais le jour! De tous ses projets de comdie de ce
temps, je me souviens des _Deux Philosophes_, qu'il et certainement
repris  ses loisirs. Ces prtendus philosophes se moquaient l'un de
l'autre, se querellaient sans cesse, comme des amis (disait mon frre
en racontant cette pice).

Ces philosophes, tout en mprisant les hochets de ce monde, se
les disputaient sans pouvoir les obtenir, insuccs final qui les
raccommodait et leur faisait maudire en commun la dtestable engeance
humaine!

Pour laquelle de ces oeuvres lui faut-il le Tacite de notre pre,
dont l'dition manque dans la bibliothque de l'Arsenal? Ce dsir
fait le sujet de sa troisime lettre.

Il me faut absolument le Tacite de mon pre; il n'en a pas besoin,
maintenant qu'il est dans la Chine ou dans la Bible!...

Mon pre, enthousiasm des Chinois (peut-tre  cause de leur
longvit comme peuple), lisait alors les gros livres des jsuites
missionnaires qui ont dcrit la Chine les premiers; il annotait aussi
de prcieuses ditions de la Bible qu'il possdait, livre qui, en
tout temps, causa son admiration.

Il ne te faut pas longtemps pour savoir o est la clef de la
bibliothque! Papa n'est pas toujours chez lui, il se promne tous
les jours! et le farinier Godard est l pour m'apporter le Tacite!

 propos, _Coqsigrue_ dpasse prsentement mes forces, il faut le
ruminer et attendre pour l'crire.

Je n'aime pas, ma chre, tes travaux historiques et tes tableaux
sicle par sicle. Pourquoi t'amuser (et le mot est mal choisi)
 refaire l'ouvrage de Blair? Prends-le dans la bibliothque, il
ne doit pas tre loin du Tacite, et apprends-le par coeur; mais 
quoi bon? Une jeune fille en sait assez quand elle ne _fricasse_
pas Annibal avec Csar, ne prend pas le Trasimne pour un gnral
d'arme, et _Pharsale_ pour une dame romaine; lis Plutarque et deux
ou trois livres de ce _calibre-l_, et tu seras _cale_ pour toute ta
vie, sans droger  ton titre charmant de femme. Veux-tu donc devenir
une savante? Fi!... fi!...

J'ai fait cette nuit un rve dlicieux; je lisais Tacite que tu
m'avais envoy!...

Talma joue maintenant Auguste dans _Cinna_. J'ai grand'peur de ne
pouvoir rsister  l'aller voir; mais quelle folie!... mon estomac en
tremble!...

Les nouvelles de mon mnage sont dsastreuses, les travaux nuisent 
la propret. Ce coquin de _Moi-mme_ se nglige de plus en plus. Il
ne descend que tous les trois ou quatre jours pour les achats, va
chez les marchands les plus voisins et les plus mal approvisionns du
quartier; les autres sont trop loin, et le garon conomise au moins
ses pas; de sorte que ton frre (destin  tant de clbrit) est
dj nourri absolument comme un grand homme, c'est--dire qu'il meurt
de faim!

Autre sinistre: le caf fait d'affreux _gribouillis_ par terre; il
faut beaucoup d'eau pour rparer le dgt; or, l'eau ne montant pas
naturellement dans ma _cleste_ mansarde (elle y descend seulement
les jours d'orage), il faudra aviser, aprs l'achat du piano, 
l'tablissement d'une machine hydraulique, si le caf continue 
s'enfuir, pendant que matre et serviteur bayent aux corneilles.

Avec le Tacite, n'oublie pas de m'envoyer un couvre-pied; si tu
pouvais y joindre quelque _vieillissime_ chle, il me serait bien
utile. Tu ris? C'est ce qui me manque dans mon costume nocturne. Il a
fallu d'abord penser aux jambes, qui souffrent le plus du froid; je
les enveloppe du carrick tourangeau que Grogniart, de _boustiquante_
mmoire, _cousillonna_. (Grogniart tait un petit tailleur de Tours,
charg jadis d'ajuster  la taille du fils les habits du pre, et qui
ne s'acquittait pas de ce travail  la satisfaction d'Honor.)

Le susdit carrick n'arrivant qu' mi-corps, reste le haut, mal
dfendu contre la gele, qui n'a que le toit et ma veste de molleton
 traverser pour arriver  ma peau fraternelle, trop tendre, hlas!
pour le supporter; de sorte que le froid _me pipe_.

Quant  la tte, je compte sur une calotte _dantesque_, pour qu'elle
puisse braver aussi l'aquilon. Ainsi quip, j'habiterai fort
agrablement mon palais!...

Je finis cette lettre comme Caton finissait ses discours; il disait:
Que Carthage soit dtruite! Moi, je dis: Que le Tacite soit pris!
et je suis, chre historienne, de vos quatre pieds huit pouces, le
trs-humble serviteur.

Voici une lettre (d'aot 1819) que je copie tout entire, aprs avoir
pralablement donn les explications ncessaires pour la rendre
intelligible.

Mon pre, pour pargner  son fils des froissements d'amour-propre
en cas du non-succs de ses esprances, le disait absent de Paris.
C'tait d'ailleurs un moyen de le prserver de toute tentation
mondaine.

M. de Villers, dont il parle dans cette lettre, tait un vieil ami
de la famille, ancien abb et comte de Lyon, retir  Nogent,
petit village situ prs de l'Isle-Adam. Mon frre avait dj fait
plusieurs sjours chez lui; la spirituelle conversation de ce bon
vieillard, ses curieuses anecdotes sur l'ancienne cour, o il avait
obtenu de grands succs, les encouragements qu'il donnait  mon
frre, dont il tait le confident, avaient fait natre une telle
affection entre eux qu'Honor appelait plus tard l'Isle-Adam _son
paradis inspirateur_.

Tu veux des nouvelles, il faut que je les fasse; personne ne passe
dans mon grenier, je ne peux donc te parler que de moi et t'envoyer
autre chose que des fariboles; exemple:

Le feu a pris rue Lesdiguires, n 9,  la tte d'un pauvre garon,
et les pompiers n'ont pu l'teindre. Il a t mis par une belle femme
qu'il ne connat pas: on dit qu'elle demeure aux Quatre-Nations, au
bout du pont des Arts; elle s'appelle _la Gloire_.

Le malheur est que le brl raisonne, et il se dit:

Que j'aie ou non du gnie, je me prpare dans les deux cas bien des
chagrins!

Sans gnie, je suis flamb! il faudra passer la vie  sentir des
dsirs non satisfaits, de misrables jalousies, tristes peines!

Si j'ai du gnie, je serai perscut, calomni; je sais bien
qu'alors Mlle la Gloire essuiera bien des pleurs!...

Il serait temps encore de faire partie nulle et de devenir un M.
***, qui juge tranquillement les autres sans les connatre, qui jure
aprs les hommes d'tat sans les comprendre, qui gagne au jeu, mme
en cartant les atouts, l'heureux homme! et qui pourra bien un jour
devenir dput, parce qu'il est riche, l'homme parfait!

Si je gagnais demain un quine  la loterie, j'aurais raison comme
lui, quoi que je fasse ou dise; mais, n'ayant pas d'argent pour
acheter cette esprance, je n'ai pas cette merveilleuse chance pour
en imposer aux sots!... _Patraque d'humanit!..._

Parlons plutt de mes plaisirs! J'ai fait hier un boston chez mes
propritaires, o, aprs avoir entass misres sur piccolos et avoir
eu des chances d'innocent (j'avais peut-tre song  M. ***), j'ai
gagn... trois sols!...

Maman va dire: Allons, Honor va devenir joueur! Point, mre, je
veille sur mes passions.

J'ai song qu'aprs l'hiver laborieux que je viens de passer,
quelques jours de campagne me seraient bien ncessaires!...

Non, maman, ce n'est pas pour fuir ma bonne vache enrage: j'aime
ma vache; mais quelqu'un prs de vous vous dira que l'exercice et
le grand air sont bien utiles  la sant de l'homme! Or donc, comme
Honor ne peut se montrer chez son pre, pourquoi n'irait-il pas chez
le bon M. de Villers, qui l'aime jusqu' soutenir le pauvre rebelle?

Une ide, mre! si vous lui criviez pour arranger ce voyage?
Allons, c'est comme si c'tait fait; vous avez beau prendre votre air
svre, on sait que vous tes bonne au fond, et l'on ne vous craint
qu' demi!

Quand viendrez-vous me voir? boire mon caf, manger des oeufs
_brouills_, _raccommods_ sur un plat que vous m'apporterez? car
si je succombe  _Cinna_, il faudra renoncer  monter mon mnage et
peut-tre mme au piano et  la machine hydraulique.

L'Iris messagre ne vient pas! J'achverai demain cette lettre.

  DEMAIN.

Pas d'Iris encore! Se drangerait-elle?... (Elle avait soixante-dix
ans.) Je ne la vois jamais qu' la vole et toujours si essouffle
qu'elle peut  peine me rendre compte du quart de ce que je voudrais
savoir. Pensez-vous  moi autant que je pense  vous? Criez-vous
quelquefois au whist ou au boston: Honor, o es-tu? Je ne t'ai
pas dit qu'avec l'incendie j'ai eu aussi d'affreuses rages de dents.
Elles ont t suivies d'une fluxion qui me rend prsentement hideux.

Qui dit: _Fais arracher?_ Que diable! on tient  ses dents, et il
faut mordre, d'ailleurs, quelquefois dans mon tat, quand ce ne
serait qu'au travail!

J'entends le souffle de la desse.


XII.

Son pre alors avait perdu son emploi officiel; il n'avait de
ressources que dans ses esprances; ses esprances problmatiques
ne reposaient que sur l'entreprise alatoire et  longue chance
de la _tontine Lafarge_ dont il tait directeur. Il s'tait retir,
aprs de longues et dlicates contestations, dans une petite maison
de campagne achete non loin de Paris. Balzac commenait la vie par
ce qu'il y a de plus difficile, gagner le moyen de vivre. Il avait
quitt l'avou et le notaire chez lesquels on l'avait plac: il n'y
avait gagn que les connaissances techniques de lgislation pratique
qui lui furent utiles plus tard dans ses ouvrages, et le profond
dgot de ces occupations mercenaires que sa belle imagination
ddaignait; il commenait  penser  la gloire, premier et dernier
rve des grands coeurs.


XIII.

Il conut dans son grenier une tragdie de _Cromwell_; mais il
n'tait pas n pote, le vers l'embarrassait: il succomba sous
l'effort.

Ah! soeur, crit-il, aprs l'preuve d'une lecture sans succs, que
j'ai de tourments! Je ferai une ptition au pape pour la premire
niche de martyr vacante! Je viens de dcouvrir  mon _rgicide_ un
dfaut de conformation et il fourmille de mauvais vers! Je suis
aujourd'hui un vrai _Pater dolorosa_. Si je suis un misrable
rimailleur, il faut se pendre. Je ressemble, avec ma pauvre tragdie,
 Perrette au pot au lait, et ma comparaison ne sera peut-tre que
trop relle!... Il faut pourtant russir cette oeuvre, et, cote que
cote, avoir quelque chose de fini quand maman me demandera compte
de mon temps! Je passe les nuits au travail; ne lui en dis rien,
car elle s'inquiterait. Quelles peines donne l'amour de la gloire!
Vivent les piciers, morbleu! ils vendent tout le jour, comptent
le soir leur gain, se dlectent de temps  autre  quelque affreux
mlodrame, et les voil heureux!... Oui, mais ils passent leur temps
entre le gruyre et le savon. Vivent plutt les gens de lettres; oui,
mais ils sont tous gueux d'argent et seulement riches de morgue. Bah!
laissons faire les uns et les autres, et vive tout le monde!


XIV.

Il se plaint  sa soeur de ce que l'huile de sa lampe lui cote plus
cher que son morceau de pain. Mais il aime toujours sa mansarde: Le
temps que j'y passerai sera pour moi une source de doux souvenirs.
Vivre  ma fantaisie, travailler selon mon got et  ma guise, ne
rien faire de srieux, m'endormir sur l'avenir que je me fais beau,
penser  vous en vous sachant heureuses, avoir pour matresse la
_Julie_ de Rousseau, _la Fontaine_ et _Molire_ pour amis, Racine
pour matre, le cimetire du Pre Lachaise pour promenade!... ah! si
cela pouvait durer toujours?

Je suis plus engou que jamais de ma carrire par une foule de
raisons dont je ne dduirai que celles que tu n'aperois peut-tre
pas. Nos rvolutions sont loin d'tre termines;  la manire
dont les choses s'agitent, je prvois encore bien des orages. Bon
ou mauvais, le systme reprsentatif exige d'immenses talents,
les grands crivains seront ncessairement recherchs dans les
crises politiques; ne runissent-ils pas  la science, l'esprit
d'observation et la profonde connaissance du coeur humain?

Si je suis un _gaillard_ (c'est ce que nous ne savons pas encore,
il est vrai), je puis avoir un jour autre chose que l'illustration
littraire; et ajouter au titre de grand crivain celui de grand
citoyen, est une ambition qui peut tenter aussi!...


XV.

La triste preuve de sa tragdie faite et accepte, il tombe nerv,
dcourag, maigri, chez sa mre, elle le garda quatre ans, mais
non oisif. Ce fut alors qu'il fit seulement sa grande faute, pour
vivre et donner  leur insu quelque aisance  ses parents. Il se lia
avec des libraires, et sacrifia quelque temps sa conscience  ses
besoins. Il crivit ses _Contes drolatiques_, ouvrage de _mosaque_
trs-habilement conu et excut, qui lui firent une rputation de
mauvais _aloi_ et quelque argent. Comme langue, rien ne contribua
plus  le former au travail difficile de parodier un sicle dans un
autre sicle. C'tait une gaiet triste au fond, un dsespoir de
verve qui lui donnait la conscience de son prodigieux talent, mais le
repentir de l'usage qu'il en faisait. Il faut, comme lui, glisser sur
cette jeunesse qui passe comme un orage du matin. Ne reprochons pas
 l'homme ce qu'il se reproche le premier, le prix un peu honteux
que la vie lui cote, prix d'autant plus cher qu'il est plus prt 
le regretter. En lisant ses _Contes drolatiques_, on se souvient de
Mirabeau crivant,  Vincennes, des romans orduriers pour envoyer
 une femme purement adore le prix du vice qui le rendait indigne
d'elle.


XVI.

Sa soeur s'tait marie  un homme distingu en Normandie, M. de
Surville.

Il lui crit  demi son mpris pour lui-mme pendant qu'on imprime
ses _Contes_  Paris.

Tu me demandes des dtails des ftes, et je n'ai aujourd'hui que des
tristesses au coeur! Je me trouve le plus malheureux des malheureux
qui vivotent sous cette belle calotte cleste que l'ternel a
brillante de ses mains puissantes!

Des ftes!...c'est une triste litanie que j'ai  t'envoyer.

Mon pre, en revenant du mariage de Laurence (il avait t clbr
 Paris), a eu dans sa voiture l'oeil gauche dchir par le fouet de
Louis, triste prsage... Le fouet de Louis toucher  cette belle
vieillesse, notre joie et notre orgueil  tous! Le coeur saigne! On
a cru d'abord le mal plus grand qu'il n'est, heureusement! Le calme
apparent de mon pre me faisait peine, j'aurais prfr des plaintes,
je me serais figur que des plaintes l'auraient soulag! mais il est
si fier,  bon droit, de sa force morale, que je n'osais mme le
consoler, et la douleur du vieillard fait autant souffrir que celle
d'une femme!

Je ne pouvais ni penser ni travailler; il faut pourtant crire,
crire tous les jours pour conqurir l'indpendance qu'on me refuse!
Essayer de devenir libre  coups de romans, et quels romans! Ah!
Laure, quelle chute de mes projets de gloire!

Avec quinze cents francs de rente assurs, je pourrais travailler
 ma clbrit, mais il faut le temps pour de pareils travaux, et
il faut vivre d'abord! Je n'ai donc que cet ignoble moyen pour
m'_indpendantiser_!

Fais donc gmir la presse, mauvais auteur (et le mot n'a jamais t
si vrai)!

Si je ne gagne pas promptement de l'argent, le spectre de la place
reparatra, je ne serai pas notaire toutefois, car M. T... vient de
mourir. Mais je crois que M. *** me cherche sourdement une place:
quel terrible homme! Comptez-moi pour mort si on me coiffe de cet
teignoir: je deviendrai un cheval de mange qui fait ses trente ou
quarante tours  l'heure, mange, boit, dort  des instants rgls
d'avance.

Et l'on appelle vivre cette rotation machinale, ce perptuel retour
des mmes choses!...

Encore si quelqu'un jetait un charme quelconque sur ma froide
existence! Je n'ai pas les fleurs de la vie et je suis pourtant dans
la saison o elles s'panouissent!  quoi bon la fortune et les
jouissances quand ma jeunesse sera passe? Qu'importe des habits
d'acteur si l'on ne joue plus de rle? Le vieillard est un homme qui
a dn et qui regarde les autres manger, et moi, jeune, mon assiette
est vide et j'ai faim! Laure, Laure, mes deux seuls et immenses
dsirs, _tre clbre et tre aim_, seront-ils jamais satisfaits?...

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je t'envoie deux nouveaux ouvrages; ils sont encore fort mauvais
et fort peu littraires surtout! Tu trouveras dans l'un des deux
quelques plaisanteries assez drles et des espces de caractres,
mais un plan dtestable.

Le voile ne tombe, malheureusement, qu'aprs l'impression, et,
quant aux corrections, il n'y faut pas songer, elles coteraient plus
que le livre. Le seul mrite de ces deux romans, ma chre, est le
millier de francs qu'ils me rapportent, mais la somme n'a t rgle
qu'en billets  longues chances? Seront-ils pays?

Je commence, toutefois,  tter et reconnatre mes forces; sentir
ce que je vaux et sacrifier la fleur de ses ides  de pareilles
inepties! Il y a de quoi pleurer.

Ah! si j'avais ma _pte_, j'aurais bien vite ma _niche_ et
j'crirais des livres qui resteraient peut-tre!

Mes ides changent tellement que le _faire_ changerait bientt!
Encore quelque temps, et il y aura entre le moi d'aujourd'hui et
le moi de demain la diffrence qui existe entre le jeune homme de
vingt ans et l'homme de trente! Je rflchis, mes ides mrissent,
je reconnais que la nature m'a trait favorablement en me donnant
mon coeur et ma tte. Crois-moi, chre soeur, car j'ai besoin d'une
croyante, je ne dsespre pas d'tre un jour quelque chose; car je
vois aujourd'hui que _Cromwell_ n'avait pas mme le mrite d'tre un
embryon; quant  mes romans, ils ne valent pas le diable, mais ils
ne sont pas si tentateurs.


XVII.

Il va  Bayeux chez son beau-frre. La misre l'y suit. Il veut
tenter la fortune par une grande entreprise. Il s'associe  un vieil
ami pour diter des livres. Il choue et perd les deux fortunes. Sa
double dette l'crase; il veut persvrer; sa famille lui donne par
anticipation de quoi payer son brevet d'imprimeur. Il choue plus
irrmdiablement une seconde fois. On le console en le relguant dans
les ouvrages lgers. Ce mpris l'irrite: Il faudra que je meure,
crit-il, pour qu'on sache ce que je vaux!

Il tombe dans le dcouragement, non de lui-mme, mais de la fortune.
Il nglige d'aller voir ses parents. Voici comment il s'excuse devant
sa soeur:

Ta lettre m'a donn deux dtestables jours et deux dtestables
nuits. Je ruminais ma justification de point en point, comme le
mmoire de Mirabeau  son pre, et je m'enflammais dj  ce travail;
mais je renonce  l'crire, je n'ai pas le temps, ma soeur, et je ne
me sens d'ailleurs aucun tort!...

On me reproche l'arrangement de ma chambre; mais les meubles qui
y sont m'appartenaient avant ma catastrophe! Je n'en ai pas achet
un seul! Cette tenture de percale bleue qui fait tant crier tait
dans ma chambre  l'imprimerie. C'est Latouche et moi qui l'avons
cloue sur un affreux papier qu'il et fallu changer! Mes livres
sont mes outils, je ne puis les vendre; le got, qui met tout chez
moi en harmonie, ne s'achte pas (malheureusement pour les riches);
je tiens, au surplus, si peu  toutes ces choses, que si l'un de mes
cranciers veut me faire mettre secrtement  Sainte-Plagie, j'y
serai plus heureux, ma vie ne me cotera rien, et je ne serai pas
plus prisonnier que le travail ne me tient captif chez moi.

Un port de lettre, un omnibus, sont des dpenses que je ne puis me
permettre, et je ne sors pas pour ne pas user d'habits! Ceci est-il
clair?

Ne me contraignez donc plus  des voyages,  des dmarches,  des
visites qui me sont impossibles, n'oubliez pas que je n'ai plus que
le temps et le travail pour richesse, et que je n'ai pas de quoi
faire face aux dpenses les plus minimes.

Si vous songiez aussi que je tiens toujours forcment la plume, vous
n'auriez pas le courage d'exiger des correspondances! crire quand on
a le cerveau fatigu et l'me remplie de tourments! Je ne pourrais
que vous affliger;  quoi bon?... Vous ne comprenez donc pas qu'avant
de me mettre au travail, j'ai quelquefois  rpondre  sept ou huit
lettres d'affaires?

J'ai encore une quinzaine de jours  passer sur _les Chouans_;
jusque-l, pas d'Honor; autant vaudrait dranger le fondeur pendant
la coule.

Ne me crois aucun tort, chre soeur; si tu me donnais cette ide,
j'en perdrais la cervelle. Si mon pre tait malade, tu m'avertirais,
n'est-ce pas? Tu sais bien qu'alors aucune considration humaine ne
m'empcherait de me rendre prs de lui.

Il faut que je vive, ma soeur, sans jamais rien demander  personne;
il faut que je vive pour travailler afin de m'acquitter envers tous!
Mes _Chouans_ termins, je vous les porterai; mais je ne veux en
entendre parler ni en bien ni en mal; une famille, des amis, sont
incapables de juger l'auteur.

Merci, cher champion dont la voix gnreuse dfend mes intentions.
Vivrai-je assez pour payer aussi mes dettes de coeur?...


XVIII.

Il vcut (si c'est l vivre) de cette misre jusqu'en 1833.

De 1833  1848, c'est sa moisson; retir tantt dans une solitude
anonyme de Paris ou des environs, affectant quelquefois un certain
luxe pour imiter _Walter Scott_, et doubler ainsi  l'oeil le prix
de ses propres oeuvres, il se btit  _Ville-d'Avray_ une maison en
apparence idale, qui s'croule bientt aprs comme un rve. Mais son
talent grandit. La liste de ses livres pendant ces fcondes annes
est longue. Tout est crit de sa main, et recorrig deux fois sous
la main de l'imprimeur. Cela suppose un travail qui fait reculer le
calcul.

Il s'isole, il se drobe, il crit  sa soeur qui s'en plaint, il
fuit quelquefois  la campagne auprs de Tours, chez des amis. Il
y compose ses meilleurs volumes. Il s'y apaise, il y respire, il y
crit  sa soeur:

Merci, ma soeur; le dvouement des coeurs aims nous fait tant de
bien! Tu m'as rendu cette nergie qui m'a fait surmonter jusqu'ici
les difficults de ma vie! Oui, tu as raison, je ne m'arrterai pas,
j'avancerai, j'atteindrai le but, et tu me verras un jour compt
parmi les grandes intelligences de mon pays!

Mais quels efforts pour arriver l! ils brisent le corps, et, la
fatigue venue, le dcouragement suit!

_Louis Lambert_ m'a cot tant de travaux! Que d'ouvrages il m'a
fallu relire pour crire ce livre! Il jettera peut-tre un jour ou
l'autre la science dans des voies nouvelles. Si j'en avais fait une
oeuvre purement savante, il et attir l'attention des penseurs
qui n'y jetteront pas les yeux. Mais si le hasard met, un jour
ou l'autre, _Louis Lambert_ entre leurs mains, ils en parleront
peut-tre!...

Je crois _Louis Lambert_ un beau livre! Nos amis l'ont admir ici,
et tu sais qu'ils ne me trompent pas!

Pourquoi revenir sur sa terminaison? Tu connais la raison qui me
l'a fait choisir! Tu as toujours peur. Cette fin est probable, et de
tristes exemples ne la justifient que trop: le docteur n'a-t-il pas
dit que la folie est toujours  la porte des grandes intelligences
qui fonctionnent trop?...

Encore merci de ta lettre, et pardonne au pauvre artiste le
dcouragement qui l'a rendue ncessaire. La partie engage, je
joue si gros jeu! Il faut toujours progresser. Mes livres sont les
seules rponses que je veuille jamais faire  ceux qui commencent 
m'attaquer.

Que leurs critiques ne te proccupent pas trop; elles sont de bons
pronostics: on ne discute pas la mdiocrit!...

Oui, tu as raison, mes progrs sont rels, et mon courage infernal
sera rcompens. Persuade-le aussi  ma mre, chre soeur, dis-lui de
me faire l'aumne de sa patience; ses dvouements lui seront compts!
Un jour, je l'espre,--un peu de gloire lui payera tout! Pauvre mre!
cette imagination qu'elle m'a donne la jette perptuellement du nord
au midi et du midi au nord: de tels voyages fatiguent; je le sais
aussi, moi!

Dis  ma mre que je l'aime comme lorsque j'tais enfant. Des larmes
me gagnent en t'crivant ces lignes, larmes de tendresse et de
dsespoir, car je sens l'avenir, et il me faut cette mre dvoue au
jour du triomphe! Quand l'atteindrai-je?

Soigne bien notre mre, Laure, pour le prsent et pour l'avenir.

Quant  toi et  ton mari, ne doutez jamais de mon coeur; si je ne
puis vous crire, que votre tendresse soit indulgente, n'incriminez
jamais mon silence; dites-vous: Il pense  nous, il nous parle;
entendez-moi, mes bons amis, vous, mes plus vieilles et mes plus
sres affections!

En sortant de mes longues mditations, de mes travaux accablants, je
me repose dans vos coeurs comme dans un lieu dlicieux o rien ne me
blesse!

Quelque jour, quand mes oeuvres seront dveloppes, vous verrez
qu'il a fallu bien des heures pour avoir pens et crit tant de
choses; vous m'absoudrez alors de tout ce qui vous aura dplu, et
vous pardonnerez, non l'gosme de l'homme (l'homme n'en a pas), mais
l'gosme du penseur et du travailleur.

Je t'embrasse, chre consolatrice qui m'apportes l'esprance, baiser
de tendre reconnaissance; ta lettre m'a ranim; aprs sa lecture,
j'ai pouss un hourra joyeux.

       *       *       *       *       *

La liste de ses ouvrages, avec la date qu'il leur assigna aprs les
avoir remanis, peut seule faire comprendre la valeur de ses travaux,
car peu de lecteurs ignorent l'importance de ces livres.

  1827. (Fin de) _Les Chouans_.

  1828. _Catherine de Mdicis._

  1829. _La Physiologie du mariage, Gloire et malheur, le Bal de
     Sceaux, il Vertugo, la Paix du mnage._

  1830. _La Vendetta, une Double Famille, tude de femme, Gobseck,
     autre tude de femme, la Grande Bretche, Adieu, l'lixir de
     longue vie, Sarrazine, la Peau de chagrin._

  1831. _Madame Firmiani, le Rquisitionnaire, l'Auberge rouge,
     Matre Cornlius, les Proscrits, un pisode sous la Terreur,
     Jsus-Christ en Flandre._

  1832. _La Bourse, la Femme abandonne, la Grenadire, le
     Message, les Marana, Louis Lambert, l'Illustre Gaudissart, le
     colonel Chabert, une Passion dans le Dsert, le Chef-d'oeuvre
     inconnu, le Cur de Tours._

  1833. _Sraphita, Eugnie Grandet, Ferragus, le Mdecin de
     campagne._

  1834. _Un Drame au bord de la mer, la Duchesse de Langeais, la
     Fille aux yeux d'or, le Pre Goriot, la Recherche de l'absolu._

  1835. _Le Contrat de mariage, la Femme de trente ans, le Lis
     dans la Valle, Melmoth rconcili._

  1836. _La Vieille Fille, l'Enfant maudit, Facino Cane, la Messe
     de l'Athe, l'Interdiction._

  1837. _Le Cabinet des antiques, la maison Nucingen, Gambara,
     Csar Birotteau._

  1838. _Une Fille d've, les Employs, ou la Femme suprieure._

  1839. _Pierre Grassou, les Secrets de la princesse de Cadignan,
     Massimila Doni, Pierrette._

  1840. _Z. Marcas, la Revue parisienne._

  1841. _Mmoires de deux jeunes maries, Ursule Mirouet, une
     Tnbreuse Affaire._

  1842. _La Fausse Matresse, Albert Savarus, un Dbut dans la
     vie, un Mnage de garon, ou les Deux Frres._

  1843. _Honorine, Splendeurs et Misres des courtisanes,
     Illusions perdues._

  1844. _Batrix, Modeste Mignon, Gaudissart II._

  1845. _Un Prince de la Bohme, Esquisse d'homme d'affaires,
     Envers de l'histoire contemporaine, le Cur de village._

Il voyage deux fois en Italie et en Sardaigne pour une spculation
colossale sur les _scories_ des mines antiques mal exploites par les
Romains. Il croit tenir la richesse; on la lui drobe.


XIX.

Enfin il pense  renouer ses oeuvres immortelles par un lien qui
leur donne l'unit. Il conoit la _Comdie humaine_, sujet que nous
avons tous conu, le _pome pique_ universel sous forme de romans
successifs. Il s'y dvoue, il s'y absorbe, il expire sans l'avoir
termin.

Je suis si triste aujourd'hui, qu'il doit y avoir quelque sympathie
sous cette tristesse. Quelqu'un de ceux que j'aime serait-il
malheureux? Ma mre est-elle souffrante? O est mon bon Surville?
est-il bien de corps et d'me? Avez-vous des nouvelles de Henri?
sont-elles bonnes? Toi ou tes petites, seriez-vous malades?
Rassurez-moi vite sur tous ces chers sujets.

Mes essais de thtre vont mal, il faut y renoncer pour le moment.
Le drame historique exige de grands effets de scne que je ne connais
pas et qu'on ne trouve peut-tre que sur place, avec des acteurs
intelligents. Quant  la comdie, Molire, que je veux suivre, est
un matre dsesprant; il faut des jours sur des jours pour arriver
 quelque chose de bien en ce genre, et c'est toujours le temps qui
me manque. Il y a d'ailleurs d'innombrables difficults  vaincre
pour aborder n'importe quelle scne, et je n'ai pas le loisir de
jouer des jambes et des coudes; un chef-d'oeuvre seul, et mon nom
m'en ouvriraient les portes; mais je n'en suis pas encore aux
chefs-d'oeuvre. Ne pouvant compromettre ma rputation, il faudrait
trouver des prte-noms; c'est du temps  perdre, et le fcheux, c'est
que je n'ai pas le moyen d'en perdre! Je le regrette; ces travaux,
plus productifs que mes livres, m'auraient plus promptement tir
de peine. Mais il y a longtemps que les angoisses et moi nous nous
sommes mesurs, je les ai domptes, je les dompterai encore. Si je
succombe, c'est le ciel qui l'aura voulu, et non pas moi.

La vivacit d'impression que mes chagrins te causent devrait
m'interdire de t'en parler, mais le moyen de ne pas pancher mon
coeur trop plein prs de toi? C'est mal, cependant; il faut une
organisation robuste qui vous manque,  vous autres femmes, pour
supporter les tourments de la vie de l'crivain.

Je travaille plus que je ne le voulais, que veux-tu? Quand je
travaille, j'oublie mes peines, c'est ce qui me sauve; mais toi, tu
n'oublies rien! Il y a des gens qui s'offensent de cette facult, ils
redoublent mes tourments en ne me comprenant pas!

Je devrais faire assurer ma vie pour laisser, en cas de mort, une
petite fortune  ma mre; toutes dettes payes, pourrais-je supporter
ces frais? je verrai cela  mon retour.

Le temps que durait jadis l'inspiration produite par le caf
diminue; il ne donne plus maintenant que quinze jours d'excitation
 mon cerveau, excitation fatale, car elle me cause d'horribles
douleurs d'estomac. C'est au surplus le temps que Rossini lui assigne
pour son compte.

Laure, je fatiguerai tout le monde autour de moi et ne m'en
tonnerai pas. Quelle existence d'auteur a t autrement? mais j'ai
aujourd'hui la conscience de ce que je suis et de ce que je serai!

Quelle nergie ne faut-il pas pour garder sa tte saine quand le
coeur souffre autant! Travailler nuit et jour, se voir sans cesse
attaqu quand il me faudrait la tranquillit du clotre pour mes
travaux! Quand l'aurai-je? l'aurai-je un seul jour! que dans la tombe
peut-tre!... on me rendra justice alors, je veux l'esprer!... Mes
meilleures inspirations ont toujours brill, au surplus, aux heures
d'extrmes angoisses; elles vont donc luire encore!...

Je m'arrte, je suis trop triste; le ciel devait un frre plus
heureux  une soeur si affectionne!...

Mon frre tait alors accabl par un grand chagrin de coeur; je ne
peux publier de sa volumineuse correspondance que ce qui a rapport
 lui ou  ses oeuvres, et le montrer que sous l'aspect de fils
ou de frre; ces restrictions privent le public de quelques pages
intressantes, notamment de celles qu'il m'adressa aprs la mort
d'une personne bien chre. C'est ce que j'ai lu de plus loquent dans
l'expression de la douleur.


XX.

C'est vers ce temps qu'il imagina de prendre son rang, la gloire et
la fortune d'assaut par un coup de main. Il crivit deux drames:
_Vautrin_ et _Mercadet_. Deux pices de Figaro. L'une choua comme
scandale; l'autre expira de langueur. Il croyait fermement que
_Mercadet_, pris dans la passion industrielle de la bourgeoisie,
serait le _Figaro_ du sicle. Je me souviens qu'il vint plusieurs
fois ayant la fivre de son succs chez moi pour me conjurer de
l'entendre, de le voir, d'assister aux rptitions. Je consentis;
j'allai aux rptitions. Je fus peu touch. Rien ne put le
dsenchanter de son illusion; on le joua sans succs. Il tait comme
moi-mme, mal n pour la scne: il n'y avait pas assez d'espace pour
ses conceptions.


XXI.

C'est peu de temps avant cette poque que la beaut, l'amour,
l'esprit et la fortune parurent d'un seul coup vouloir dpasser
par la ralit tous les rves de son pass. Une jeune et aimable
trangre, une de ces femmes dont l'imagination est une puissance,
conut pour lui une ardente passion. C'tait une Polonaise, une
Orientale, une personne attache, dit-on, par devoir  un vieil poux
dont la sant expirante devait assurer bientt la libert. Elle
adorait Balzac, comme crivain. Elle lui confirma par lettres le
penchant de son coeur; il fut fascin et enivr par une amiti qui ne
cotait rien  la vertu. J'ignore le lieu o ils se rencontrrent.
tait-ce  Milan? tait-ce en Pologne ou en Russie? Rien n'est plus
difficile que de percer le mystre des voyages de Balzac; ce que j'en
sais, je ne le sais que de lui-mme, longtemps avant l'vnement qui
dnoua par un trop court mariage le noeud de sa vie.

Je le rencontrai un jour dans une des sombres alles d'arbres qui
s'tendent solitaires entre la Chambre des dputs et le palais des
Invalides. Il m'aborda avec l'empressement d'un homme heureux qui
brle de faire partager son bonheur encore cach  un ami.--Que
faites-vous? lui dis-je. J'attends, me rpondit-il, la flicit des
anges ici-bas. J'aime, je suis aim par la plus charmante femme
inconnue qui soit sur la terre. Elle est jeune, elle est libre, elle
a une fortune indpendante qui ne se calcule que par millions de
revenu. De courtes convenances l'empchent seules de me donner sa
main; mais dans peu de mois elle en est affranchie, et je suis aussi
sr de mon bonheur que de son amour!

Voil, mon cher Lamartine, l'tat o je vis en ce moment; j'ai d
vous le cacher jusqu' ce jour, mais maintenant rien ne m'empche
de me confier  votre amiti; vous voyez en moi le plus heureux des
hommes!

J'avoue que je crus  un de ces songes qu'il avait si longtemps
poursuivis, et que je me sparai de lui incrdule, mais sans lui
tmoigner mon incrdulit. C'tait moi qui me trompais. Peu de
mois aprs ce jour, j'appris que Balzac tait parti pour un voyage
nigmatique, et qu'il tait mari.  son retour, il vint me voir.
J'allai lui rendre visite dans le magnifique htel du quartier
Beaujon, o sa femme avait recueilli ce chevalier errant de tous les
songes. Il n'tait pas chez lui. Mais le luxe de l'ameublement, des
jardins, des antichambres, attestait la ralit de ce qu'il m'avait
confi quelques mois avant. Je me rjouis de ce miracle de l'amour.
Hlas! comme tous les miracles, il ne devait durer qu'un moment.

Le bonheur de Balzac fut un clair; son travail assidu l'avait
us; un rve lui enleva ce que tant de rves lui avaient cot. Il
n'eut que la perspective du repos dans la gloire. Une maladie de
coeur l'emporta. Il mourut au milieu des dlices et des splendeurs
auxquelles il avait aspir. Homme d'imagination, rcompens en
imagination. Mais au moins il ne mourut pas dans les angoisses
qui avaient consum sa vie. Sa veuve avait achet sur la route de
Fontainebleau une belle colline boise  Villeneuve-le-Roi, au sommet
de laquelle elle habite avec l'ombre de son mari, un grand nom qui
grandira sans cesse.


XXII.

Voil l'homme dans Balzac.

Il avait eu, au milieu de beaucoup de chimres, un rare bon sens,
celui de rduire son ambition politique  sa juste valeur et de
renoncer de bonne heure  cet axiome faux: J'ajouterai peut-tre
le titre de grand citoyen au titre d'homme littraire. Il avait
espr un moment que l'estime de ses compatriotes le porterait 
la dputation: il n'en fut rien; on reconnut promptement que son
loquence, toute de coeur, ne convenait pas au rgime parlementaire,
qui vit de parti et non de vrit. Je l'ai entendu souvent,
chez madame de Girardin, s'abandonner au torrent de sa belle et
fougueuse indignation contre ces fausses fureurs et ces fausses
promesses des oppositions aux gouvernements qui n'avaient d'autres
crimes que de n'tre pas aims. Quant  lui, il tait ais de voir
qu'il tait de race et de sang lgitimistes, c'est--dire qu'il
croyait  la puissance de la tradition et des moeurs avant tout;
le commandement et l'obissance par l'habitude, c'tait pour lui
tout le gouvernement. Les thories, les systmes, les socialismes,
n'taient rien pour lui; des expriences hasardes sur des millions
d'hommes ignorants ou passionns lui paraissaient des btises
ou des crimes. Laissez cela  faire aux avocats et  prconiser
aux journalistes, deux espces de publicistes pour lesquels il
ne dissimulait pas son ddain.--Le gouvernement parlementaire,
disait-il avec l'ironie profonde de sa bonne foi, est le rgime des
sophistes ou des bavards. Dieu n'a cr qu'une forme et qu'un moyen
de volont, c'est l'unit. La divergence des volonts, en effet,
c'est l'immobilit ou l'anarchie. L'anarchie, c'est la mort violente
de l'espce humaine. L'immobilit, c'est sa mort lente. Si l'homme
tait capable de profiter de l'exprience, il reconnatrait que le
gouvernement parlementaire n'est bon qu' renverser successivement
tous les rgimes qui l'admettent. En 1789, le jour o Mirabeau
l'introduisit par sa phrase fameuse  M. de Brz: Allez dire 
votre matre que nous sommes ici par la volont du peuple, et que
nous n'en sortirons que par la force des baonnettes, la rvolution
est faite; Mirabeau se dshonore et se dpopularise en essayant de
la diriger en sens inverse. Louis XVI tombe sous ses fureurs; les
Girondins prissent pour avoir voulu la modrer; Vergniaud, Marat,
Danton, Camille Desmoulins, Robespierre lui-mme, sont dvors par
le rgime qu'ils ont cr; la Convention est dcime par sa propre
nature; le Directoire excutif tente vainement ses coups d'tat
contre le gouvernement parlementaire, Bonaparte le renverse du vent
de son pe; il renverse lui-mme Bonaparte en 1814. Les Bourbons
reviennent, le gouvernement parlementaire les laisse tomber et fuir
jusqu' Gand; Waterloo les rend ncessaires pour sauver la nation;
le gouvernement parlementaire abandonne Bonaparte  Sainte-Hlne;
il fait du gouvernement de Louis XVIII un tiraillement sans repos
pendant tout son rgne. Le gouvernement parlementaire provoque la
lutte avec Charles X; le gouvernement parlementaire triomphe et
renvoie le roi  l'exil. Le duc d'Orlans s'offre  ce rgime, il
est accept avec enthousiasme; dix-huit ans aprs il est congdi
avec plus d'enthousiasme encore; la rpublique de ncessit sauve la
France; le gouvernement parlementaire se hte de choisir parmi les
candidats celui qui doit le renverser. La France redevint militaire
et calme, sous un despotisme intelligent et modr; le gouvernement
parlementaire recommence  poindre dans les coalitions d'opinions
incompatibles. Dix gouvernements renverss en un demi-sicle
attestent en vain que ce gouvernement ne sait ni se fonder ni se
dfendre. Proclamez maintenant la perfection et la permanence d'un
gouvernement qui ne sait ni s'tablir ni durer! Voil son histoire!
Jugez-le par ses oeuvres.


XXIII.

Mais jugez-le aussi par sa nature, continuait-il.

Quand une nation va prir et qu'elle le sent, que fait-elle? Elle
invoque le remde, le pouvoir  une seule tte, la dictature.

L'arme, ou la volont active de la nation, se donne un dictateur;
il frappe  droite et  gauche, il se dfait des gouvernements
parlementaires, obstacle  tout, au bien comme au mal. Il rgne: si
c'est avec folie, il tombe entranant avec lui arme et nation; si
c'est avec rflexion et mesure, il continue ou perptue son rgne, il
peut mme fonder une dynastie ou une monarchie hrditaire. Que lui
faut-il pour cela?--Un conseil d'tat nomm par lui et une arme chez
un peuple militaire.

Mais, le jour o il fonderait un gouvernement  deux ou trois
ttes, un gouvernement parlementaire dans l'lection duquel il
n'interviendrait pas, il pourrait mesurer sa dchance au progrs
fait par ce gouvernement. Le jour o le gouvernement parlementaire
serait achev, il crerait de nouveau la force contre la force,
c'est--dire le gouvernement de quelques-uns contre un. La rvolution
serait faite!

L'unit de volont est ncessaire mme dans la rpublique. Le premier
magistrat d'une rpublique doit tre un dictateur  temps; sans quoi
il n'est rien.

Voyez l'arme! Qui fait sa force? C'est son gnral, soit pour un
jour, soit pour un temps. Mettez deux chefs ou dix chefs avec des
droits gaux  la tte de votre arme: elle cesse d'exister; elle a
deux esprits ou dix volonts, c'est--dire pas une. Voil pourquoi
les gouvernements parlementaires les plus libres n'ont jamais
reconnu  l'arme sous les armes le droit lectoral. Je me trompe;
le gouvernement parlementaire de 1849 a nomm une fois deux chefs et
deux armes: l'un de la rive gauche de la Seine sous le parlement,
l'autre de la rive droite sous le prsident de la rpublique. Quinze
jours aprs, le gouvernement n'existait plus. Le coup d'tat tait
devenu invitable, le pouvoir parlementaire s'tait suicid! Je
l'avais prdit! Qu'on lise mon avant-dernier numro de mes _Conseils
au peuple_!

Le gouvernement est un monologue, pendant qu'il gouverne toute
anarchie est un dialogue. On dlibre avec un dialogue, on ne
gouverne pas.--Mais, dit-on, la majorit sans cesse dplace par
un discours ou par une intrigue fait la loi?--Voyez la Belgique,
o ni majorit ni minorit ne peuvent en sortir. Le gouvernement
parlementaire refuse de gouverner: la volont nationale est paralyse
par la nation elle-mme. Qu'adviendra-t-il? ou un coup d'tat ou une
rvolution. Voil le gouvernement parlementaire ou le gouvernement
des factions.--La responsabilit n'est nulle part, et chaque faction
dit:--Ce n'est pas moi!--

Et voyez l'Amrique!--Nous ne pouvons pas nous
gouverner?--Exterminons-nous!

Quoi! un tel tat serait le dernier mot de la sagesse humaine?--Non,
Dieu a donn par la nature des choses des rgles instinctives aux
peuples comme aux individus.--Cette rgle est l'unit de la volont
pour qu'elle soit obie;--monarchie et rpublique ont besoin de cette
unit.

Unit permanente:--Monarchie! Unit temporaire:--Rpublique!

Peu importe, pourvu que le monde puisse se gouverner.

Le gouvernement, ce n'est pas seulement la forme, c'est la vie des
nations.

Le gouvernement des factions ou le gouvernement des intrigues, c'est
le gouvernement parlementaire!

Essayez-en cinquante fois.

Cinquante fois il vous trompe encore.

On ne varie pas le thme divin.

Le thme divin, c'est l'unit.

Voil ce que disait plus loquemment Balzac; je ne pouvais
qu'applaudir  son discours, quoique alors j'eusse fait la rpublique
pour dtruire le gouvernement parlementaire. Je sentais la force de
ses considrations et je me taisais, plus convaincu que lui que Dieu
seul gouvernait les hommes, et qu'il les gouvernait par l'unit.


XXIV.

On sentait dans ces paroles hardies et convaincues un grand fonds de
foi dans l'ternelle sagesse, qui s'ajourne quelquefois, mais qui ne
se dment jamais. On ne voudrait pas m'entendre aujourd'hui, nous
disait-il encore, mais le moment n'est pas loin o l'on m'entendra;
car les nations se sauvent toujours et se perdent toujours, et quand
elles veulent dcidment se sauver elles remontent aux lois de Dieu!
Ces lois de Dieu, c'est moi qui les sais, ajoutait Balzac; sous un
rgime ou sous un autre, vous reviendrez  la loi des lois, l'unit
de volont!

Sa figure s'illuminait alors d'un clat divin. On souriait, mais on
l'coutait, et on devait finir par le croire. Il avait pch dans sa
jeunesse malheureuse contre les moeurs, mais jamais contre le bon
sens et moins encore contre Dieu.

Il tait religieux comme sa mre et sa soeur; la solitude et le
bonheur le ramenaient  Dieu.--Lisons maintenant ce grand moraliste.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)




CVIIe ENTRETIEN.




BALZAC ET SES OEUVRES.

(DEUXIME PARTIE.)


I.

Les trois caractres dominants du talent de Balzac sont la vrit, le
pathtique et la moralit.

Il faut y ajouter l'invention dramatique, qui le rend en prose gal
et souvent suprieur  Molire.

Je sais qu' ce mot, un cri de scandale et de sacrilge va
s'lever de toute la France; mais, sans rien enlever  l'auteur
du _Misanthrope_ de ce que la perfection de son vers ajoute 
l'originalit de son talent, et en le proclamant, comme tout le
monde, l'incomparable et l'inimitable, mon enthousiasme pour le
grand comique du sicle de Louis XIV ne me rendra jamais injuste ni
ingrat envers un autre homme infrieur en diction, gal, si ce n'est
suprieur, en conception, incomparable aussi en fcondit: Balzac!
Combien de fois, en le lisant et en droulant avec lui les miraculeux
et inpuisables mandres de son invention, ne me suis-je cri tout
bas: La France a deux Molires, le Molire en vers et le Molire en
prose!

Je le dis, je le pense, ouvrons-le: c'est  lui de le prouver. Je
commence par son chef-d'oeuvre, _Eugnie Grandet_. Daignez me suivre.


II.

Eugnie Grandet est la peinture d'un vice, d'un vice froid,
personnel, implacable, qui, sans prsenter au dehors ces frocits
dramatiques dont le sclrat passionne ses actes, lui fait commettre
dans son intrieur ces cruauts lentes et silencieuses qui lui
mritent  bon droit le titre de sclrat.

Tel est M. Grandet, le pre d'Eugnie Grandet, qui, aprs sa femme,
fait de sa fille unique sa premire victime.

Balzac est avant tout le grand gographe des passions. Je ne sais
quel instinct rvlateur et observateur lui a appris que les lieux
et les hommes se tiennent par des rapports secrets; que tel site
est une ide, que telle muraille est un caractre, et que pour
bien saisir un portrait il faut bien peindre un intrieur. Cette
analogie et cette fidlit sont  ses romans ce que le paysage est
aux grandes scnes du drame. Les imbciles se plaignent de cette
minutie apparente de descriptions, les hommes de haute et profonde
intelligence l'admirent. Tout commence chez lui par ce _milieu_ de
ses personnages, prface de l'homme. C'est mme l qu'il dploie le
plus de verve. Voyez le dbut d'_Eugnie Grandet_.

Portrait de l'homme.--

Portrait du lieu.--


III.

Il se trouve dans certaines villes de province des maisons dont
la vue inspire une mlancolie gale  celle que provoquent les
clotres les plus sombres, les landes les plus ternes ou les ruines
les plus tristes. Peut-tre y a-t-il  la fois dans ces maisons et
le silence du clotre, et l'aridit des landes, et les ossements
des ruines: la vie et le mouvement y sont si tranquilles qu'un
tranger les croirait inhabites, s'il ne rencontrait tout  coup le
regard ple et froid d'une personne immobile, dont la figure  demi
monastique dpasse l'appui de la croise au bruit d'un pas inconnu.
Ces principes de mlancolie existent dans la physionomie d'un logis
situ  Saumur, au bout de la rue montueuse qui mne au chteau,
par le haut de la ville. Cette rue, maintenant peu frquente,
chaude en t, froide en hiver, obscure en quelques endroits, est
remarquable par la sonorit de son petit pav caillouteux, toujours
propre et sec, par l'troitesse de sa voie tortueuse, par la paix de
ses maisons, qui appartiennent  la vieille ville et que dominent
les remparts. Des habitations trois fois sculaires y sont encore
solides, quoique construites en bois, et leurs divers aspects
contribuent  l'originalit qui recommande cette partie de Saumur
 l'attention des antiquaires et des artistes. Il est difficile de
passer devant ces maisons sans admirer les normes madriers dont
les bouts sont taills en figures bizarres, et qui couronnent d'un
bas-relief noir le rez-de-chausse de la plupart d'entre elles.
Ici, des pices de bois transversales sont couvertes en ardoises,
et dessinent des lignes bleues sur les frles murailles d'un logis
termin par un toit en colombage que les ans ont fait plier, dont
les bardeaux pourris ont t tordus par l'action alternative de la
pluie et du soleil. L se prsentent des appuis de fentre uss,
noircis, dont les dlicates sculptures se voient  peine, et qui
semblent trop lgers pour le pot d'argile brune d'o s'lancent les
oeillets ou les rosiers d'une pauvre ouvrire. Plus loin, ce sont
des portes garnies de clous normes, o le gnie de nos anctres a
trac des hiroglyphes domestiques dont le sens ne se retrouvera
jamais. Tantt un protestant y a sign sa foi, tantt un ligueur y
a maudit Henri IV. Quelque bourgeois y a grav les insignes de sa
_noblesse de cloches_, la gloire de son chevinage oubli. L'histoire
de France est l tout entire.  ct de la tremblante maison 
pans hourds o l'artisan a difi son rabot, s'lve l'htel d'un
gentilhomme, o sur le plein-cintre de la porte en pierre se voient
encore quelques vestiges de ses armes, brises par les diverses
rvolutions qui depuis 1789 ont agit le pays. Dans cette rue,
les rez-de-chausse commerants ne sont ni des boutiques ni des
magasins; les amis du moyen ge y retrouveraient l'_ouvroure_ de
nos pres en toute sa nave simplicit. Ces salles basses, qui n'ont
ni devanture, ni montre, ni vitrages, sont profondes, obscures et
sans ornements extrieurs ou intrieurs. Leur porte est ouverte en
deux parties pleines, grossirement ferres, dont la suprieure se
replie intrieurement, et dont l'infrieure, arme d'une sonnette 
ressort, va et vient constamment. L'air et le jour arrivent  cette
espce d'antre humide, ou par le haut de la porte, ou par l'espace
qui se trouve entre la vote, le plancher et le petit mur  hauteur
d'appui dans lequel s'encastrent de solides volets, ts le matin,
remis et maintenus le soir avec des bandes de fer boulonnes. Ce mur
sert  taler les marchandises du ngociant. L, nul charlatanisme.
Suivant la nature du commerce, les chantillons consistent en deux ou
trois baquets pleins de sel et de morue, en quelques paquets de toile
 voile, des cordages, du laiton pendu aux solives du plancher, des
cercles le long des murs, ou quelques pices de drap sur des rayons.
Entrez. Une fille propre, pimpante de jeunesse, au blanc fichu,
aux bras rouges, quitte son tricot, appelle son pre ou sa mre qui
vient et vous vend  vos souhaits, flegmatiquement, complaisamment,
arrogamment, selon son caractre, soit pour deux sous, soit pour
vingt mille francs de marchandise. Vous verrez un marchand de merrain
assis  sa porte, et qui tourne ses pouces en causant avec un voisin:
il ne possde en apparence que de mauvaises planches  bouteilles
et deux ou trois paquets de lattes; mais sur le port son chantier
plein fournit tous les tonneliers de l'Anjou; il sait,  une planche
prs, combien il _peut_ de tonneaux si la rcolte est bonne; un
coup de soleil l'enrichit, un temps de pluie le ruine: en une seule
matine, les poinons valent onze francs ou tombent  six livres.
Dans ce pays, comme en Touraine, les vicissitudes de l'atmosphre
dominent la vie commerciale. Vignerons, propritaires, marchands de
bois, tonneliers, aubergistes, mariniers, sont tous  l'afft d'un
rayon de soleil; ils tremblent en se couchant le soir d'apprendre le
lendemain matin qu'il a gel pendant la nuit; ils redoutent la pluie,
le vent, la scheresse, et veulent de l'eau, du chaud, des nuages, 
leur fantaisie. Il y a un duel constant entre le ciel et les intrts
terrestres. Le baromtre attriste, dride, gaye tour  tour les
physionomies. D'un bout  l'autre de cette rue, l'ancienne grand'rue
de Saumur, ces mots: Voil un temps d'or! se chiffrent de porte en
porte. Aussi chacun rpond-il au voisin: Il pleut des louis, en
sachant ce qu'un rayon de soleil, ce qu'une pluie opportune lui en
apporte.

Le samedi, vers midi, dans la belle saison, vous n'obtiendrez pas
pour un sou de marchandise chez ces braves industriels. Chacun a
sa vigne, sa closerie, et va passer deux jours  la campagne. L,
tout tant prvu, l'achat, la vente, le profit, les commerants se
trouvent avoir dix heures sur douze  employer en joyeuses parties,
en observations, commentaires, espionnages continuels. Une mnagre
n'achte pas une perdrix sans que les voisins demandent au mari si
elle tait cuite  point. Une jeune fille ne met pas la tte  sa
fentre sans y tre vue par tous les groupes inoccups. L donc
les consciences sont  jour, de mme que ces maisons impntrables,
noires et silencieuses, n'ont point de mystres. La vie est presque
toujours en plein air: chaque mnage s'assied  sa porte, y djeune,
y dne, s'y dispute. Il ne passe personne dans la rue qui ne soit
tudi. Aussi, jadis, quand un tranger arrivait dans une ville de
province, tait-il gauss de porte en porte. De l les bons contes,
de l le surnom de _copieux_ donn aux habitants d'Angers, qui
excellaient  ces railleries urbaines. Les anciens htels de la
vieille ville sont situs en haut de cette rue jadis habite par
les gentilshommes du pays. La maison pleine de mlancolie o se
sont accomplis les vnements de cette histoire tait prcisment
un de ces logis, restes vnrables d'un sicle o les choses et les
hommes avaient ce caractre de simplicit que les moeurs franaises
perdent de jour en jour. Aprs avoir suivi les dtours de ce chemin
pittoresque dont les moindres accidents rveillent des souvenirs
et dont l'effet gnral tend  plonger dans une sorte de rverie
machinale, vous apercevez un renfoncement assez sombre, au centre
duquel est cache la porte de la maison  M. Grandet. Il est
impossible de comprendre la valeur de cette expression provinciale
sans donner la biographie de M. Grandet.

M. Grandet jouissait  Saumur d'une rputation dont les causes et
les effets ne seront pas entirement compris par les personnes
qui n'ont point vcu en province. M. Grandet, encore nomm par
certaines gens le pre Grandet, mais le nombre de ces vieillards
diminuait sensiblement, tait en 1789 un matre tonnelier fort 
son aise, sachant lire, crire et compter. Ds que la Rpublique
franaise mit en vente, dans l'arrondissement de Saumur, les biens
du clerg, le tonnelier, alors g de quarante ans, venait d'pouser
la fille d'un riche marchand de planches. Grandet alla, muni de
sa fortune liquide et de la dot, muni de deux mille louis d'or,
au district, o, moyennant deux cents doubles louis offerts par
son beau-pre au farouche rpublicain qui surveillait la vente des
domaines nationaux, il eut pour un morceau de pain, lgalement,
sinon lgitimement, les plus beaux vignobles de l'arrondissement,
une vieille abbaye et quelques mtairies. Les habitants de Saumur
tant peu rvolutionnaires, le pre Grandet passa pour un homme
hardi, un rpublicain, un patriote, pour un esprit qui donnait dans
les nouvelles ides, tandis que le tonnelier donnait tout bonnement
dans les vignes. Il fut nomm membre de l'administration du district
de Saumur, et son influence pacifique s'y fit sentir politiquement et
commercialement. Politiquement, il protgea les ci-devant et empcha
de tout son pouvoir la vente des biens des migrs; commercialement,
il fournit aux armes rpublicaines un ou deux milliers de pices
de vin blanc, et se fit payer en superbes prairies dpendant d'une
communaut de femmes, que l'on avait rserves pour un dernier lot.
Sous le Consulat, le bonhomme Grandet devint maire, administra
sagement, vendangea mieux encore; sous l'Empire, il fut M. Grandet.
Napolon n'aimait pas les rpublicains: il remplaa M. Grandet, qui
passait pour avoir port le bonnet rouge, par un grand propritaire,
un homme  particule, un futur baron de l'Empire. M. Grandet quitta
les honneurs municipaux sans aucun regret. Il avait fait faire,
dans l'intrt de la ville, d'excellents chemins qui menaient  ses
proprits. Sa maison et ses biens, trs-avantageusement cadastrs,
payaient des impts modrs. Depuis le classement de ses diffrents
clos, ses vignes, grce  des soins constants, taient devenues la
tte du pays, mot technique en usage pour indiquer les vignobles qui
produisent la premire qualit de vin. Il aurait pu demander la croix
de la Lgion d'honneur. Cet vnement eut lieu en 1806. M. Grandet
avait alors cinquante-sept ans, et sa femme environ trente-six. Une
fille unique, fruit de leurs lgitimes amours, tait ge de dix
ans. M. Grandet, que la Providence voulut sans doute consoler de sa
disgrce administrative, hrita successivement, pendant cette anne,
de Mme de La Gaudinire, ne de La Bertellire, mre de Mme Grandet;
puis du vieux M. La Bertellire, pre de la dfunte; et encore de
Mme Gentillet, grand'mre du ct maternel: trois successions dont
l'importance ne fut connue de personne. L'avarice de ces trois
vieillards tait si passionne, que depuis longtemps ils entassaient
leur argent pour pouvoir le contempler secrtement. Le vieux M. La
Bertellire appelait un placement une prodigalit, trouvant de
plus gros intrts dans l'aspect de l'or que dans les bnfices de
l'usure. La ville de Saumur prsuma donc la valeur des conomies
d'aprs les revenus des biens au soleil. M. Grandet obtint alors
le nouveau titre de noblesse que notre manie d'galit n'effacera
jamais: il devint _le plus impos_ de l'arrondissement. Il exploitait
cent arpents de vignes, qui, dans les annes plantureuses, lui
donnaient sept  huit cents poinons de vin. Il possdait treize
mtairies, une vieille abbaye, o, par conomie, il avait mur les
croises, les ogives, les vitraux, ce qui les conserva; et cent
vingt-sept arpents de prairies, o croissaient et grossissaient trois
mille peupliers plants en 1793. Enfin, la maison dans laquelle il
demeurait tait la sienne. Ainsi tablissait-on sa fortune visible.
Quant  ses capitaux, deux seules personnes pouvaient vaguement en
prsumer l'importance: l'une tait M. Cruchot, notaire charg des
placements usuraires de M. Grandet; l'autre, M. des Grassins, le
plus riche banquier de Saumur, aux bnfices duquel le vigneron
participait  sa convenance et secrtement. Quoique le vieux Cruchot
et M. des Grassins possdassent cette profonde discrtion qui
engendre en province la confiance et la fortune, ils tmoignaient
publiquement  M. Grandet un si grand respect, que les observateurs
pouvaient mesurer l'tendue des capitaux de l'ancien maire d'aprs
la porte de l'obsquieuse considration dont il tait l'objet. Il
n'y avait dans Saumur personne qui ne ft persuad que M. Grandet
n'et un trsor particulier, une cachette pleine de louis, et ne se
donnt nuitamment les ineffables jouissances que procure la vue d'une
grande masse d'or. Les avaricieux en avaient une sorte de certitude
en voyant les yeux du bonhomme, auxquels le mtal jaune semblait
avoir communiqu ses teintes. Le regard d'un homme accoutum  tirer
de ses capitaux un intrt norme contracte ncessairement, comme
celui du voluptueux, du joueur ou du courtisan, certaines habitudes
indfinissables, des mouvements furtifs, avides, mystrieux, qui
n'chappent point  ses coreligionnaires. Ce langage secret forme en
quelque sorte la franc-maonnerie des passions. M. Grandet inspirait
donc l'estime respectueuse  laquelle avait droit un homme qui ne
devait jamais rien  personne, qui, vieux tonnelier, vieux vigneron,
devinait avec la prcision d'un astronome quand il fallait fabriquer
pour sa rcolte mille poinons ou seulement cinq cents; qui ne
manquait pas une seule spculation, avait toujours des tonneaux
 vendre alors que le tonneau valait plus cher que la denre 
recueillir, pouvait mettre sa vendange dans ses celliers et attendre
le moment de livrer son poinon  deux cents francs, quand les petits
propritaires donnaient le leur  cinq louis. Sa fameuse rcolte de
1811, sagement serre, lentement vendue, lui avait rapport plus de
deux cent quarante mille livres.

Financirement parlant, M. Grandet tenait du tigre et du boa: il
savait se coucher, se blottir, envisager longtemps sa proie, sauter
dessus; puis il ouvrait la gueule de sa bourse, y engloutissait une
charge d'cus, et se couchait tranquillement, comme le serpent qui
digre, impassible, froid, mthodique. Personne ne le voyait passer
sans prouver un sentiment d'admiration mlang de respect et de
terreur. Chacun dans Saumur n'avait-il pas senti le dchirement
poli de ses griffes d'acier?  celui-ci, matre Cruchot avait
procur l'argent ncessaire  l'achat d'un domaine, mais  onze pour
cent;  celui-l, M. des Grassins avait escompt des traites, mais
avec un effroyable prlvement d'intrts. Il s'coulait peu de
jours sans que le nom de M. Grandet ft prononc, soit au march,
soit pendant les soires dans les conversations de la ville. Pour
quelques personnes, la fortune du vieux vigneron tait l'objet d'un
orgueil patriotique. Aussi plus d'un ngociant, plus d'un aubergiste,
disait-il aux trangers avec un certain contentement: Monsieur,
nous avons ici deux ou trois maisons millionnaires; mais, quant  M.
Grandet, il ne connat pas lui-mme sa fortune! En 1816, les plus
habiles calculateurs de Saumur estimaient les biens territoriaux du
bonhomme  prs de quatre millions; mais comme, terme moyen, il avait
d tirer par an, depuis 1793 jusqu'en 1817, cent mille francs de ses
proprits, il tait prsumable qu'il possdait en argent une somme
presque gale  celle de ses biens-fonds. Aussi, lorsqu'aprs une
partie de boston, ou quelque entretien sur les vignes, on venait
 parler de M. Grandet, les gens capables disaient-ils: Le pre
Grandet? le pre Grandet doit avoir cinq ou six millions.--Vous
tes plus habile que je ne le suis, je n'ai jamais pu savoir le
total, rpondaient M. Cruchot ou M. des Grassins, s'ils entendaient
le propos. Quelque Parisien parlait-il des Rothschild ou de M.
Laffitte, les gens de Saumur demandaient s'ils taient aussi
riches que M. Grandet. Si le Parisien leur jetait en souriant une
ddaigneuse affirmation, ils se regardaient en hochant la tte d'un
air d'incrdulit. Une si grande fortune couvrait d'un manteau d'or
toutes les actions de cet homme. Si d'abord quelques particularits
de sa vie donnrent prise au ridicule et  la moquerie, la moquerie
et le ridicule s'taient uss. En ses moindres actes, M. Grandet
avait pour lui l'autorit de la chose juge. Sa parole, son vtement,
ses gestes, le clignement de ses yeux, faisaient loi dans le pays, o
chacun, aprs l'avoir tudi comme un naturaliste tudie les effets
de l'instinct chez les animaux, avait pu reconnatre la profonde
et muette sagesse de ses plus lgers mouvements. L'hiver sera
rude, disait-on, le pre Grandet a mis ses gants fourrs: il faut
vendanger.--Le pre Grandet prend beaucoup de merrain, il y aura du
vin cette anne. M. Grandet n'achetait jamais ni viande ni pain.
Ses fermiers lui apportaient par semaine une provision suffisante
de chapons, de poulets, d'oeufs, de beurre et de bl de rente. Il
possdait un moulin dont le locataire devait, en sus du bail, venir
chercher une certaine quantit de grains et lui en rapporter le son
et la farine. La grande Nanon, son unique servante, quoiqu'elle
ne ft plus jeune, boulangeait elle-mme tous les samedis le pain
de la maison. M. Grandet s'tait arrang avec les marachers, ses
locataires, pour qu'ils le fournissent de lgumes. Quant aux fruits,
il en rcoltait une telle quantit qu'il en faisait vendre une
grande partie au march. Son bois de chauffage tait coup dans ses
haies ou pris dans les vieilles _truisses_  moiti pourries qu'il
enlevait au bord de ses champs, et ses fermiers le lui charroyaient
en ville tout dbit, le rangeaient par complaisance dans son
bcher, et recevaient ses remercments. Ses seules dpenses connues
taient le pain bnit, la toilette de sa femme, celle de sa fille,
et le payement de leurs chaises  l'glise, la lumire, les gages
de la grande Nanon, l'tamage de ses casseroles, l'acquittement
des impositions, les rparations de ses btiments et les frais de
ses exploitations. Il avait six cents arpents de bois rcemment
achets qu'il faisait surveiller par le garde d'un voisin, auquel
il promettait une indemnit. Depuis cette acquisition seulement, il
mangeait du gibier. Les manires de cet homme taient fort simples.
Il parlait peu. Gnralement il exprimait ses ides par de petites
phrases sentencieuses et dites d'une voix douce.

Depuis la Rvolution, poque  laquelle il attira les regards, le
bonhomme bgayait d'une manire fatigante aussitt qu'il avait 
discourir longuement ou  soutenir une discussion. Ce bredouillement,
l'incohrence de ses paroles, le flux de mots o il noyait sa pense,
son manque apparent de logique, attribus  un dfaut d'ducation,
taient affects, et seront suffisamment expliqus par quelques
vnements de cette histoire. D'ailleurs, quatre phrases, exactes
autant que des formules algbriques, lui servaient habituellement
 embrasser,  rsoudre toutes les difficults de la vie et du
commerce: Je ne sais pas, je ne puis pas, je ne veux pas, nous
verrons cela. Il ne disait jamais ni oui ni non, et n'crivait
point. Lui parlait-on? il coutait froidement, se tenait le menton
dans la main droite en appuyant son coude droit sur le revers
de la main gauche, et se formait en toute affaire des opinions
desquelles il ne revenait point. Il mditait longuement les moindres
marchs. Quand, aprs une savante conversation, son adversaire lui
avait livr le secret de ses prtentions en croyant le tenir, il
lui rpondait: Je ne puis rien conclure sans avoir consult ma
femme. Sa femme, qu'il avait rduite  un ilotisme complet, tait
en affaires son paravent le plus commode. Il n'allait jamais chez
personne, ne voulait ni recevoir ni donner  dner; il ne faisait
jamais de bruit, et semblait conomiser tout, mme le mouvement. Il
ne drangeait rien chez les autres, par un respect constant de la
proprit. Nanmoins, malgr la douceur de sa voix, malgr sa tenue
circonspecte, le langage et les habitudes du tonnelier peraient,
surtout quand il tait au logis, o il se contraignait moins que
partout ailleurs. Au physique, Grandet tait un homme de cinq pieds,
trapu, carr, ayant des mollets de douze pouces de circonfrence,
des rotules noueuses et de larges paules; son visage tait rond,
tann, marqu de petite vrole; son menton tait droit, ses lvres
n'offraient aucune sinuosit, et ses dents taient blanches; ses
yeux avaient l'expression calme et dvoratrice que le peuple accorde
au basilic; son front, plein de rides transversales, ne manquait
pas de protubrances significatives; ses cheveux jauntres et
grisonnants taient blanc et or, disaient quelques jeunes gens qui
ne connaissaient pas la gravit d'une plaisanterie faite sur M.
Grandet. Son nez, gros par le bout, supportait une loupe veine, que
le vulgaire disait, non sans raison, pleine de malice. Cette figure
annonait une finesse dangereuse, une probit sans chaleur, l'gosme
d'un homme habitu  concentrer ses sentiments dans la jouissance
de l'avarice et sur le seul tre qui lui ft rellement de quelque
chose, sa fille Eugnie, sa seule hritire. Attitude, manires,
dmarche, tout en lui, d'ailleurs, attestait cette croyance en soi
que donne l'habitude d'avoir toujours russi dans ses entreprises.
Aussi, quoique de moeurs faciles et molles en apparence, M. Grandet
avait-il un caractre de bronze. Toujours vtu de la mme manire,
qui le voyait aujourd'hui le voyait tel qu'il tait depuis 1791.
Ses forts souliers se nouaient avec des cordons de cuir; il portait
en tout temps des bas de laine draps, une culotte courte de
gros drap marron  boucles d'argent, un gilet de velours  raies
alternativement jaunes et puce, boutonn carrment, un large habit
marron  grands pans, une cravate noire et un chapeau de quaker. Ses
gants, aussi solides que ceux des gendarmes, lui duraient vingt mois,
et, pour les conserver propres, il les posait sur le bord de son
chapeau  la mme place, par un geste mthodique. Saumur ne savait
rien de plus sur ce personnage.


IV.

Voici maintenant la maison, le lieu du supplice,

La maison  M. Grandet, cette maison ple, froide, silencieuse,
situe en haut de la ville et abrite par les ruines des remparts.
Les deux piliers et la vote formant la baie de la porte avaient t,
comme la maison, construits en tuffeau, pierre blanche particulire
au littoral de la Loire, et si molle que sa dure moyenne est 
peine de deux cents ans. Les trous ingaux et nombreux que les
intempries du climat y avaient bizarrement pratiqus donnaient au
cintre et aux jambages de la baie l'apparence des pierres vermicules
de l'architecture franaise, et quelque ressemblance avec le porche
d'une gele. Au-dessus du cintre rgnait un long bas-relief de
pierre dure sculpte reprsentant les quatre saisons, figures dj
ronges et toutes noires. Ce bas-relief tait surmont d'une plinthe
saillante, sur laquelle s'levaient plusieurs de ces vgtations dues
au hasard, des paritaires jaunes, des liserons, des convolvulus,
du plantain et un petit cerisier assez haut dj. La porte, en
chne massif, brune, dessche, fendue de toutes parts, frle en
apparence, tait solidement maintenue par le systme de ses boulons,
qui figuraient des dessins symtriques. Une grille carre, petite,
mais  barreaux serrs et rouges de rouille, occupait le milieu de
la porte btarde et servait, pour ainsi dire, de motif  un marteau
qui s'y rattachait par un anneau et frappait sur la tte grimaante
d'un matre clou. Ce marteau, de forme oblongue et du genre de ceux
que nos anctres nommaient jaquemart, ressemblait  un gros point
d'admiration; en l'examinant avec attention, un antiquaire y aurait
retrouv quelques indices de la figure essentiellement bouffonne
qu'il reprsentait jadis, et qu'un long usage avait efface. Par
la petite grille, destine  reconnatre les amis au temps des
guerres civiles, les curieux pouvaient apercevoir, au fond d'une
vote obscure et verdtre, quelques marches dgrades par lesquelles
on montait dans un jardin que bornaient pittoresquement des murs
pais, humides, pleins de suintements et de touffes d'arbustes
malingres. Ces murs taient ceux du rempart, sur lequel s'levaient
les jardins de quelques maisons voisines. Au rez-de-chausse de
la maison, la pice la plus considrable tait une _salle_ dont
l'entre se trouvait sous la vote de la porte cochre. Peu de
personnes connaissent l'importance d'une salle dans les petites
villes de l'Anjou, de la Touraine et du Berry. La salle est  la
fois l'antichambre, le salon, le cabinet, le boudoir, la salle 
manger; elle est le thtre de la vie domestique, le foyer commun;
l le coiffeur du quartier venait couper deux fois l'an les cheveux
de M. Grandet; l entraient les fermiers, le cur, le sous-prfet,
le garon meunier. Cette pice, dont les deux croises donnaient sur
la rue, tait planchie; des panneaux gris,  moulures antiques,
la boisaient de haut en bas; son plafond se composait de poutres
apparentes, galement peintes en gris, dont les entre-deux taient
remplis de blanc en bourre qui avait jauni. Un vieux cartel de
cuivre, incrust d'arabesques en caille, ornait le manteau de
la chemine en pierre blanche, mal sculpt, sur lequel tait une
glace verdtre, dont les cts, coups en biseau pour en montrer
l'paisseur, refltaient un filet de lumire le long d'un trumeau
gothique en acier damasquin. Les deux girandoles de cuivre dor
qui dcoraient chacun des coins de la chemine taient  deux fins:
en enlevant les roses qui leur servaient de bobches, et dont la
matresse branche s'adaptait au pidestal de marbre bleutre agenc
de vieux cuivre, ce pidestal formait un chandelier pour les petits
jours. Les siges, de forme antique, taient garnis en tapisseries
reprsentant les fables de la Fontaine; mais il fallait le savoir
pour en reconnatre les sujets, tant les couleurs passes et les
figures cribles de reprises se voyaient difficilement. Aux quatre
angles de cette salle se trouvaient des encoignures, espces de
buffets termins par de crasseuses tagres. Une vieille table 
jouer en marqueterie, dont le dessus faisait chiquier, tait place
dans le tableau qui sparait les deux fentres. Au-dessus de cette
table, il y avait un baromtre ovale,  bordure noire, enjoliv par
des rubans de bois dor, o les mouches avaient si licencieusement
foltr que la dorure en tait un problme. Sur la paroi oppose 
la chemine, deux portraits au pastel taient censs reprsenter
l'aeul de Mme Grandet, le vieux M. de La Bertellire, en lieutenant
des gardes franaises, et dfunte Mme Gentillet, en bergre. Aux deux
fentres taient draps des rideaux en gros de Tours rouge, relevs
par des cordons de soie  glands d'glise. Cette luxueuse dcoration,
si peu en harmonie avec les habitudes de Grandet, avait t comprise
dans l'achat de la maison, ainsi que le trumeau, le cartel, le meuble
en tapisserie et les encoignures en bois de rose. Dans la croise la
plus rapproche de la porte, se trouvait une chaise de paille dont
les pieds taient monts sur des patins, afin d'lever Mme Grandet 
une hauteur qui lui permt de voir les passants.

Une travailleuse en bois de merisier dteint remplissait l'embrasure,
et le petit fauteuil d'Eugnie Grandet tait plac tout auprs.
Depuis quinze ans, toutes les journes de la mre et de la fille
s'taient paisiblement coules  cette place, dans un travail
constant,  compter du mois d'avril jusqu'au mois de novembre. Le
premier de ce dernier mois, elles pouvaient prendre leur station
d'hiver  la chemine. Ce jour-l seulement Grandet permettait qu'on
allumt le feu dans la salle, et il le faisait teindre le trente et
un mars, sans avoir gard ni aux premiers froids du printemps ni 
ceux de l'automne.

Une chaufferette, entretenue avec la braise provenant du feu de la
cuisine, que la grande Nanon leur rservait en usant d'adresse,
aidait Mme et Melle Grandet  passer les matines ou les soires
les plus fraches des mois d'avril et d'octobre. La mre et la
fille entretenaient tout le linge de la maison, et employaient si
consciencieusement leurs journes  ce vritable labeur d'ouvrire,
que, si Eugnie voulait broder une collerette  sa mre, elle tait
force de prendre sur ses heures de sommeil en trompant son pre
pour avoir de la lumire. Depuis longtemps l'avare distribuait la
chandelle  sa fille et  la grande Nanon, de mme qu'il distribuait
ds le matin le pain et les denres ncessaires  la consommation
journalire.

La grande Nanon tait peut-tre la seule crature humaine capable
d'accepter le despotisme de son matre. Toute la ville l'enviait
 M. et  Mme Grandet. La grande Nanon, ainsi nomme  cause de
sa taille haute de cinq pieds huit pouces, appartenait  Grandet
depuis trente-cinq ans. Quoiqu'elle n'et que soixante livres de
gages, elle passait pour une des plus riches servantes de Saumur.
Ces soixante livres, accumules depuis trente-cinq ans, lui avaient
permis de placer rcemment quatre mille livres en viager chez matre
Cruchot. Ce rsultat des longues et persistantes conomies de la
grande Nanon parut gigantesque. Chaque servante, voyant  la pauvre
sexagnaire du pain pour ses vieux jours, tait jalouse d'elle, sans
penser au dur servage par lequel il avait t acquis.  l'ge de
vingt-deux ans, la pauvre fille n'avait pu se placer chez personne,
tant sa figure semblait repoussante; et certes ce sentiment tait
bien injuste: sa figure et t fort admire sur les paules d'un
grenadier de la garde; mais en tout il faut, dit-on, l'-propos.
Force de quitter une ferme incendie o elle gardait les vaches,
elle vint  Saumur, o elle chercha du service, anime de ce robuste
courage qui ne se refuse  rien. Le pre Grandet pensait alors
 se marier, et voulait dj monter son mnage. Il avisa cette
fille rebute de porte en porte. Juge de la force corporelle en sa
qualit de tonnelier, il devina le parti qu'on pouvait tirer d'une
crature femelle taille en Hercule, plante sur ses pieds comme un
chne de soixante ans sur ses racines, forte des hanches, carre
du dos, ayant des mains de charretier et une probit vigoureuse
comme l'tait son intacte vertu. Ni les verrues qui ornaient ce
visage martial, ni le teint de brique, ni les bras nerveux, ni les
haillons de la Nanon n'pouvantrent le tonnelier, qui se trouvait
encore dans l'ge o le coeur tressaille. Il vtit alors, chaussa,
nourrit la pauvre fille, lui donna des gages, et l'employa sans trop
la rudoyer. En se voyant ainsi accueillie, la grande Nanon pleura
secrtement de joie, et s'attacha sincrement au tonnelier, qui
d'ailleurs l'exploita fodalement. Nanon faisait tout: elle faisait
la cuisine, elle faisait les bues, elle allait laver le linge 
la Loire, le rapportait sur ses paules; elle se levait au jour,
se couchait tard; faisait  manger  tous les vendangeurs pendant
les rcoltes, surveillait les halleboteurs; dfendait, comme un
chien fidle, le bien de son matre; enfin, pleine d'une confiance
aveugle en lui, elle obissait sans murmure  ses fantaisies les plus
saugrenues. Lors de la fameuse anne 1811, dont la rcolte cota
des peines inoues, aprs vingt ans de service, Grandet rsolut de
donner sa vieille montre  Nanon, seul prsent qu'elle reut jamais
de lui. Quoiqu'il lui abandonnt ses vieux souliers (elle pouvait
les mettre), il est impossible de considrer le profit trimestriel
des souliers de Grandet comme un cadeau, tant ils taient uss. La
ncessit rendit cette pauvre fille si avare que Grandet avait fini
par l'aimer comme on aime un chien, et Nanon s'tait laiss mettre
au cou un collier garni de pointes dont les piqres ne la piquaient
plus. Si Grandet coupait le pain avec un peu trop de parcimonie,
elle ne s'en plaignait pas; elle participait gaiement aux profits
hyginiques que procurait le rgime svre de la maison, o jamais
personne n'tait malade. Puis la Nanon faisait partie de la famille:
elle riait quand riait Grandet, s'attristait, gelait, se chauffait,
travaillait avec lui. Combien de douces compensations dans cette
galit! Jamais le matre n'avait reproch  la servante ni l'alberge
ou la pche de vigne, ni les prunes ou les brugnons mangs sous
l'arbre. Allons, rgale-toi, Nanon, lui disait-il dans les annes
o les branches pliaient sous les fruits que les fermiers taient
obligs de donner aux cochons. Pour une fille des champs qui dans
sa jeunesse n'avait rcolt que de mauvais traitements, pour une
pauvresse recueillie par charit, le rire quivoque du pre Grandet
tait un vrai rayon de soleil. D'ailleurs le coeur simple, la tte
troite de Nanon ne pouvait contenir qu'un sentiment et une ide.
Depuis trente-cinq ans, elle se voyait toujours arrivant devant
le chantier du pre Grandet, pieds nus, en haillons, et entendait
toujours le tonnelier lui disant: Que voulez-vous, ma mignonne? Et
sa reconnaissance tait toujours jeune. Quelquefois Grandet, songeant
que cette pauvre crature n'avait jamais entendu le moindre mot
flatteur, qu'elle ignorait tous les sentiments doux que la femme
inspire, et pouvait comparatre un jour devant Dieu, plus chaste que
ne l'tait la vierge Marie elle-mme, Grandet, saisi de piti, disait
en la regardant: Cette pauvre Nanon! Son exclamation tait toujours
suivie d'un regard indfinissable que lui jetait la vieille servante.
Ce mot, dit de temps  autre, formait depuis longtemps une chane
d'amiti non interrompue, et  laquelle chaque exclamation ajoutait
un chanon. Cette piti, place au coeur de Grandet et prise tout en
gr pour la vieille fille, avait je ne sais quoi d'horrible. Cette
atroce piti d'avare, qui rveillait mille plaisirs au coeur du vieux
tonnelier, tait pour Nanon sa somme de bonheur. Qui ne dira pas
aussi: Pauvre Nanon! Dieu reconnatra ses anges aux inflexions de
leur voix et de leurs mystrieux regrets. Il y avait dans Saumur une
grande quantit de mnages o les domestiques taient mieux traits,
mais o les matres n'en recevaient nanmoins aucun contentement. De
l cette autre phrase: Qu'est-ce que les Grandet font donc  leur
grande Nanon pour qu'elle leur soit si attache? Elle passerait dans
le feu pour eux! Sa cuisine, dont les fentres grilles donnaient
dans la cour, tait toujours propre, nette, froide, vritable cuisine
d'avare, o rien ne devait se perdre. Quand Nanon avait lav sa
vaisselle, serr les restes du dner, teint son feu, elle quittait
sa cuisine, spare de la salle par un couloir, et venait filer du
chanvre auprs de ses matres. Une seule chandelle suffisait  la
famille pour la soire. La servante couchait au fond de ce couloir,
dans un bouge clair par un jour de souffrance. Sa robuste sant
lui permettait d'habiter impunment cette espce de trou, d'o elle
pouvait entendre le moindre bruit par le silence profond qui rgnait
nuit et jour dans la maison. Elle devait, comme un dogue charg de la
police, ne dormir que d'une oreille et se reposer en veillant.


V.

Le jour de la fte de sa fille Eugnie, les amis de Grandet se
runissaient pour lui apporter des voeux et des fleurs, et aussi pour
se mettre sur les rangs afin de prendre date pour leurs enfants comme
candidats  la main de sa fille.


VI.

 ce moment on sonne  la porte, c'est un de ses neveux, beau jeune
homme de Paris, son neveu, fils de son frre Victor Grandet, qui
vient, sur le conseil de son pre, passer quelques jours avec lui.

M. Charles Grandet, beau jeune homme de vingt-deux ans, produisait
en ce moment un singulier contraste avec les bons provinciaux
que dj ses manires aristocratiques rvoltaient passablement,
et que tous tudiaient pour se moquer de lui. Ceci veut une
explication.  vingt-deux ans, les jeunes gens sont encore assez
voisins de l'enfance pour se laisser aller  des enfantillages.
Aussi, peut-tre, sur cent d'entre eux, s'en rencontrerait-il bien
quatre-vingt-dix-neuf qui se seraient conduits comme se conduisait
Charles Grandet. Quelques jours avant cette soire, son pre lui
avait dit d'aller pour quelques mois chez son frre de Saumur.
Peut-tre M. Grandet de Paris pensait-il  Eugnie. Charles, qui
tombait en province pour la premire fois, eut la pense d'y paratre
avec supriorit. Une cargaison de futilits parisiennes aussi
complte qu'il tait possible de la faire, et o, depuis la cravache
qui sert  commencer un duel jusqu'aux beaux pistolets cisels qui
le terminent, se trouvaient tous les instruments aratoires dont se
sert un jeune oisif pour labourer la vie. Son pre lui ayant dit
de voyager seul et modestement, il tait venu dans le coup de la
diligence retenu pour lui seul, assez content de ne pas gter une
dlicieuse voiture de voyage commande pour aller au-devant de son
Annette, la grande dame que.... etc., et qu'il devait rejoindre en
juin prochain aux eaux de Baden. Charles comptait rencontrer cent
personnes chez son oncle, chasser  courre dans les forts de son
oncle, y vivre enfin de la vie de chteau; il ne savait pas le
trouver  Saumur, o il ne s'tait inform de lui que pour demander
le chemin de Froidfond; mais, en le sachant en ville, il crut l'y
voir dans un grand htel.

Afin de dbuter convenablement chez son oncle, soit  Saumur, soit 
Froidfond, il avait fait la toilette de voyage la plus coquette, la
plus simplement recherche, la plus adorable, pour employer le mot
qui, dans ce temps, rsumait les perfections spciales d'une chose
ou d'un homme.  Tours, un coiffeur venait de lui refriser ses beaux
cheveux chtains; il y avait chang de linge et mis une cravate
de satin noir combine avec un col rond, de manire  encadrer
agrablement sa blanche et rieuse figure. Une redingote de voyage 
demi boutonne lui pinait la taille et laissait voir un gilet de
cachemire  chle sous lequel tait un second gilet blanc. Sa montre,
ngligemment abandonne au hasard dans une poche, se rattachait par
une courte chane d'or  l'une des boutonnires. Son pantalon gris
se boutonnait sur les cts, o des dessins brods en soie noire
enjolivaient les coutures. Il maniait agrablement une canne dont
la pomme d'or sculpte n'altrait point la fracheur de ses gants
gris. Enfin, sa casquette tait d'un got excellent. Un Parisien, un
Parisien de la sphre la plus leve, pouvait seul s'agencer ainsi
sans paratre ridicule, et donner une harmonie de fatuit  toutes
ces niaiseries, que soutenait d'ailleurs un air brave, l'air d'un
jeune homme qui a de beaux pistolets, le coup sr et Annette.


VII.

La vue inattendue de ce beau jeune homme, son cousin, contraste avec
la vieille et vulgaire socit de son pre; elle inspire  la jeune
personne un sentiment qui n'est pas encore de l'amour, mais qui anime
l'indiffrence. Elle invente, avec sa mre et Nanon, tous les moyens
de dguiser la parcimonie de son pre et la nudit de la maison. Ce
sont l de ces jeux de comdie domestique trouvs par un sentiment
naf et touchant qui intressent vivement le lecteur.

Mais, le soir, un vnement tragique vint compliquer la situation et
dvelopper admirablement le caractre du pre Grandet. Pendant que
ses amis sont l, il reoit une lettre de son frre de Paris, qui lui
apprend qu'il a fait faillite et qu'il va se tuer; il lui recommande
sa femme et son fils.

Cette lettre arracherait des larmes  un rocher: le pre Grandet
la lit tout bas sans donner aucun signe d'motion. Il replie le
papier sous le mme pli et le met dans sa poche, puis il attend
que la socit prenne cong. Il conduit son neveu dans sa chambre.
Il revient aprs cela raconter  sa femme et  sa fille le malheur
du jeune cousin. Le lendemain, il l'informe froidement lui-mme
et le laisse dans le dsespoir et dans les larmes; puis il va
tranquillement acheter des prairies sur la Loire, et fait le compte
minutieux de ce qu'il gagnera en plantant des peupliers sur le bord
de la rivire et en les faisant crotre aux frais du gouvernement; il
rentre, heureux d'un march qui lui assure un norme bnfice.

Pendant ce temps-l, sa fille Eugnie descend au jardin et rve  la
fois d'amour et de piti pour le jeune homme enferm dans sa douleur.
La description de ce sauvage jardin est digne de _Paul et Virginie_.

Dans la vie chaste et monotone des jeunes filles, il vient une
heure dlicieuse o le soleil pur panche ses rayons dans l'me,
o la fleur exprime ses penses, o les palpitations du coeur
communiquent au cerveau leur chaude fcondance, et fondent les
ides en un vague dsir; jour d'innocente mlancolie et de suaves
joyeusets. Quand les enfants commencent  voir, ils sourient;
quand une fille entrevoit le sentiment dans la nature, elle sourit
comme elle souriait enfant. Si la lumire est le premier amour de
la vie, l'amour n'est-il pas la lumire du coeur? Le moment de voir
clair aux choses d'ici-bas tait arriv pour Eugnie. Matinale
comme toutes les filles de province, elle se leva de bonne heure,
fit sa prire, et commena l'oeuvre de sa toilette, occupation qui
dsormais allait avoir un sens. Elle lissa d'abord ses cheveux
chtains, tordit leurs grosses nattes au-dessus de sa tte avec le
plus grand soin, en vitant que les cheveux ne s'chappassent de
leurs tresses, et introduisit dans sa coiffure une symtrie qui
rehaussa la timide candeur de son visage, en accordant la simplicit
des accessoires  la navet des lignes. En se lavant plusieurs
fois les mains dans de l'eau pure qui lui durcissait et rougissait
la peau, elle regarda ses beaux bras ronds, et se demanda ce que
faisait son cousin pour avoir les mains si mollement blanches,
les ongles si bien faonns. Elle mit des bas neufs et ses plus
jolis souliers. Elle se laa droit, sans passer d'oeillets. Enfin,
souhaitant, pour la premire fois de sa vie, de paratre  son
avantage, elle connut le bonheur d'avoir une robe frache, bien
faite, et qui la rendait attrayante. Quand sa toilette fut acheve,
elle entendit sonner l'horloge de la paroisse, et s'tonna de ne
compter que sept heures. Le dsir d'avoir tout le temps ncessaire
pour se bien habiller l'avait fait lever trop tt. Ignorant l'art
de remanier dix fois une boucle de cheveux et d'en tudier l'effet,
Eugnie se croisa tout bonnement les bras, s'assit  sa fentre,
contempla la cour, le jardin troit et les hautes terrasses qui le
dominaient; vue mlancolique, borne, mais qui n'tait pas dpourvue
des mystrieuses beauts particulires aux endroits solitaires
ou  la nature inculte. Auprs de la cuisine se trouvait un puits
entour d'une margelle, et  poulie maintenue dans une branche de
fer courbe, qu'embrassait une vigne aux pampres fltris, rougis,
brouis par la saison. De l, le tortueux sarment gagnait le mur,
s'y attachait, courait le long de la maison, et finissait sur un
bcher o le bois tait rang avec autant d'exactitude que peuvent
l'tre les livres d'un bibliophile. Le pav de la cour offrait ces
teintes noirtres produites avec le temps par les mousses, par les
herbes, par le dfaut de mouvement. Les murs pais prsentaient leur
chemise verte, onde de longues traces brunes. Enfin les huit marches
qui rgnaient au fond de la cour et menaient  la porte du jardin
taient disjointes et ensevelies sous de hautes plantes comme le
tombeau d'un chevalier enterr par sa veuve au temps des croisades.
Au-dessus d'une assise de pierres toutes ronges s'levait une
grille de bois pourri,  moiti tombe de vtust, mais  laquelle
se mariaient  leur gr des plantes grimpantes. De chaque ct
de la porte  claire-voie s'avanaient les rameaux tortus de deux
pommiers rabougris. Trois alles parallles, sables et spares par
des carrs dont les terres taient maintenues au moyen d'une bordure
en buis, composait ce jardin que terminait, au bas de la terrasse,
un couvert de tilleuls.  un bout, des framboisiers;  l'autre, un
immense noyer qui inclinait ses branches jusque sur le cabinet du
tonnelier. Un jour pur et le beau soleil des automnes naturels aux
rives de la Loire commenaient  dissiper le glacis imprim par la
nuit aux pittoresques objets, aux murs, aux plantes qui meublaient
ce jardin et la cour. Eugnie trouva des charmes tout nouveaux dans
l'aspect de ces choses, auparavant si ordinaires pour elle. Mille
penses confuses naissaient dans son me et y croissaient  mesure
que croissaient au dehors les rayons du soleil. Elle eut enfin ce
mouvement de plaisir vague, inexplicable, qui enveloppe l'tre
moral, comme un nuage envelopperait l'tre physique. Ses rflexions
s'accordaient avec les dtails de ce singulier paysage, et les
harmonies de son coeur firent alliance avec les harmonies de la
nature. Quand le soleil atteignit un pan de mur, d'o tombaient des
cheveux de Vnus aux feuilles paisses  couleurs changeantes comme
la gorge des pigeons, de clestes rayons d'esprance illuminrent
l'avenir pour Eugnie, qui dsormais se plut  regarder ce pan de
mur, ses fleurs ples, ses clochettes bleues et ces herbes fanes,
auxquelles se mla un souvenir gracieux comme ceux de l'enfance.
Le bruit que chaque feuille produisait dans cette cour sonore,
en se dtachant de son rameau, donnait une rponse aux secrtes
interrogations de la jeune fille, qui serait reste l pendant toute
la journe sans s'apercevoir de la fuite des heures. Puis vinrent de
tumultueux mouvements d'me. Elle se leva frquemment, se mit devant
son miroir, et s'y regarda comme un auteur de bonne foi contemple son
oeuvre pour se critiquer et se dire des injures  lui-mme.

Je ne suis pas assez belle pour lui. Telle tait la pense
d'Eugnie, pense humble et fertile en souffrances. La pauvre fille
ne se rendait pas justice; mais la modestie, ou mieux la crainte,
est une des premires vertus de l'amour. Eugnie appartenait bien 
ce type d'enfants fortement constitus, comme ils le sont dans la
petite bourgeoisie, et dont les beauts paraissent vulgaires; mais,
si elle ressemblait  Vnus de Milo, ses formes taient ennoblies
par cette suavit du sentiment chrtien, qui purifie la femme et lui
donne une distinction inconnue aux sculpteurs anciens.

Elle avait une tte norme, le front masculin, mais dlicat, du
Jupiter de Phidias, et des yeux gris auxquels sa chaste vie, en s'y
portant tout entire, imprimait une lumire jaillissante. Les traits
de son visage rond, jadis frais et rose, avaient t grossis par une
petite vrole assez clmente pour n'y point laisser de traces, mais
qui avait dtruit le velout de la peau, nanmoins si douce et si
fine encore que le pur baiser de sa mre y traait passagrement une
marque rouge. Son nez tait un peu trop fort, mais il s'harmoniait
avec une bouche d'un rouge de minium, dont les lvres  mille raies
taient pleines d'amour et de bont. Le col avait une rondeur
parfaite. Le corsage bomb, soigneusement voil, attirait le regard
et faisait rver; il manquait sans doute un peu de la grce due 
la toilette; mais, pour les connaisseurs, la non-flexibilit de
cette haute taille devait tre un charme. Eugnie, grande et forte,
n'avait donc rien du joli qui plat aux masses; mais elle tait
belle de cette beaut si facile  reconnatre, et dont s'prennent
seulement les artistes. Le peintre qui cherche ici-bas un type 
la cleste puret de Marie, qui demande  toute la nature fminine
ces yeux modestement fiers devins par Raphal, ces lignes vierges,
souvent dues aux hasards de la conception, mais qu'une vie chrtienne
et pudique peut seule conserver ou faire acqurir; ce peintre,
amoureux d'un si rare modle, et trouv tout  coup dans le visage
d'Eugnie la noblesse inne qui s'ignore; il et vu sous un front
calme un monde d'amour, et, dans la coupe des yeux, dans l'habitude
des paupires, le je ne sais quoi divin. Ses traits, les contours de
sa tte, que l'expression du plaisir n'avait jamais ni altrs ni
fatigus, ressemblaient aux lignes d'horizon si doucement tranches
dans le lointain des lacs tranquilles. Cette physionomie calme,
colore, borde de lueur comme une jolie fleur close, reposait
l'me, communiquait le charme de la conscience qui s'y refltait, et
commandait le regard. Eugnie tait encore sur la rive de la vie o
fleurissent les illusions enfantines, o se cueillent les marguerites
avec des dlices plus tard inconnues. Aussi se dit-elle en se mirant,
sans savoir encore ce qu'tait l'amour: Je suis trop laide, il ne
fera pas attention  moi.

Puis elle ouvrit la porte de sa chambre qui donnait sur l'escalier,
et tendit le cou pour couter les bruits de la maison. Il ne se lve
pas, pensa-t-elle en entendant la tousserie matinale de Nanon, et
la bonne fille allant, venant, balayant la salle, allumant son feu,
enchanant le chien et parlant  ses btes dans l'curie.

Aussitt Eugnie descendit, et courut  Nanon qui trayait la vache.

Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la crme pour le caf de mon
cousin.

--Mais, mademoiselle, il aurait fallu s'y prendre hier, dit Nanon,
qui partit d'un gros clat de rire. Je ne peux pas faire de la crme.
Votre cousin est mignon, mignon, mais vraiment mignon. Vous ne l'avez
pas vu dans sa chambrelouque de soie et d'or. Je l'ai vu, moi. Il
porte du linge fin comme celui du surplis de M. le cur.

--Nanon, fais-nous donc de la galette.

--Et qui me donnera du bois pour le four, et de la farine, et du
beurre? dit Nanon, laquelle, en sa qualit de premier ministre de
Grandet, prenait parfois une importance norme aux yeux d'Eugnie et
de sa mre. Faut-il pas le voler, cet homme, pour fter votre cousin?
Demandez-lui du beurre, de la farine, du bois; il est votre pre,
il peut vous en donner. Tenez, le voil qui descend pour voir aux
provisions...

Eugnie se sauva dans le jardin, tout pouvante en entendant
trembler l'escalier sous le pas de son pre. Elle prouvait dj les
effets de cette profonde pudeur et de cette conscience particulire
de notre bonheur qui nous fait croire, non sans raison peut-tre,
que nos penses sont graves sur notre front et sautent aux yeux
d'autrui. En s'apercevant enfin du froid dnment de la maison
paternelle, la pauvre fille concevait une sorte de dpit de ne
pouvoir la mettre en harmonie avec l'lgance de son cousin. Elle
prouva un besoin passionn de faire quelque chose pour lui: quoi?
elle n'en savait rien. Nave et vraie, elle se laissait aller  sa
nature anglique sans se dfier ni de ses impressions ni de ses
sentiments. Le seul aspect de son cousin avait veill chez elle les
penchants naturels de la femme, et ils durent se dployer d'autant
plus vivement qu'ayant atteint sa vingt-troisime anne, elle se
trouvait dans la plnitude de son intelligence et de ses dsirs. Pour
la premire fois, elle eut dans le coeur de la terreur  l'aspect de
son pre, vit en lui le matre de son sort, et se crut coupable d'une
faute en lui taisant quelques penses. Elle se mit  marcher  pas
prcipits, en s'tonnant de respirer un air plus pur, de sentir les
rayons du soleil plus vivifiants, et d'y puiser une chaleur morale,
une vie nouvelle. Pendant qu'elle cherchait un artifice pour obtenir
la galette, il s'levait entre la grande Nanon et Grandet une de ces
querelles aussi rares entre eux que le sont les hirondelles en hiver.
Muni de ses clefs, le bonhomme tait venu pour mesurer les vivres
ncessaires  la consommation de la journe.

Reste-t-il du pain d'hier? dit-il  Nanon.

Grandet sort et vend pour 200,000 francs de ses vins en se promenant
sur la place devant le caf; et les deux femmes vont par piti et
les pieds nus couter  la porte du cousin les gmissements de sa
douleur. Eugnie s'enhardit  entrer  un de ses sanglots; elle le
voit dans son dsespoir et se retire plus attendrie que jamais.

Que fait-il? dit Grandet  la servante Nanon.

--Il dort.

--Tant mieux, il n'a pas besoin de bougie.

Il veut profiter de l'occasion pour un double coup d'avare. Il fait
venir un de ses confidents de Saumur, le charge d'aller  Paris
ngocier un accommodement avec les cranciers de son frre mort. Il
lui donne 500,000 francs pour les dsintresser; mais, pour gagner
plus encore sur cette opration, il rassemble tout son or cercl en
barils, et va dans la nuit les changer en effets  Nantes, de faon 
bnficier encore 40,000 francs sur le prix de l'or. Puis, la rente
sur l'tat tant  90 alors, il place un million sur la rente, revenu
net sans impts, et le confie le matin  son fond de pouvoirs.

L'amour naissant continuait  clore; le matin, le neveu et la
cousine causaient ensemble dans le petit jardin,  l'ombre du noyer.
Ils avaient chang en secret un somptueux ncessaire de voyage
qui lui venait de sa mre contre des pices d'or rares recueillies
par le pre Grandet, et dont il faisait de temps en temps cadeau 
sa fille pour les lui redemander quand il voulait les contempler
ou en jouir. C'tait une grande imprudence  Eugnie.--C'est ainsi
que l'amour naissait. N'y a-t-il pas, dit Balzac, de gracieuses
similitudes entre les commencements de l'amour et ceux de la vie,
et ne berce-t-on pas l'enfant par de doux chants et d'aimables
regards? Ne lui dit-on pas de merveilleuses histoires qui lui dorent
l'avenir? Pour lui, l'esprance ne dploie-t-elle pas incessamment
ses ailes radieuses? Ne verse-t-il pas tour  tour des larmes de
joie et de douleur? Ne se querelle-t-il pas pour des riens, pour
des cailloux avec lesquels il essaye de se btir un mobile palais,
pour des bouquets aussitt oublis que coups? N'est-il pas avide de
saisir le temps, d'avancer dans la vie? L'amour est notre seconde
transformation. L'enfance et l'amour furent mme chose entre Eugnie
et Charles: ce fut la passion premire avec tous ses enfantillages,
d'autant plus caressants pour leurs coeurs qu'ils taient envelopps
de mlancolie. En se dbattant,  sa naissance, sous les crpes du
deuil, cet amour n'en tait d'ailleurs que mieux en harmonie avec
la simplicit provinciale de cette maison en ruine. En changeant
quelques mots avec sa cousine au bord du puits, dans cette cour
muette; en restant dans ce jardinet, assis sur un banc moussu jusqu'
l'heure o le soleil se couchait, occups  se dire de grands
riens ou recueillis dans le calme qui rgnait entre le rempart et
la maison, comme on l'est sous les arcades d'une glise, Charles
comprit la saintet de l'amour.


VIII.

Le pre Grandet s'tait dcid  payer le voyage de son neveu pour
les Indes jusqu' l'embarquement  Nantes. Le neveu, de son ct,
avait crit  Paris de vendre tous ses objets personnels; il en avait
reu un peu d'argent; il montra de plus  son oncle des bijoux.
L'oncle lui proposa d'aller les vendre pour lui dans la ville, en
retenant un certain bnfice. Charles, son neveu, donna en souvenirs
quelques petits bijoux  sa tante,  son oncle et  sa cousine. Il
donna  Eugnie et il en reut le premier baiser furtif, dans le
couloir, entre deux portes: Chre Eugnie, lui murmura-t-il, un
cousin est mieux qu'un frre, il peut t'pouser!

--Ainsi soit-il, dit Nanon.

Enfin ils se jurrent mariage et ternel amour au moment o Charles
lui remit sa cassette en secret.

Charles partit. Tout tait en larmes.

--Bon voyage! s'cria l'oncle dlivr du fardeau des convenances.


IX.

L'oncle rvisa sa fortune. Il obtint aisment le dsistement des
cranciers de son frre  47 pour 100. Sa richesse  lui s'levait
alors  une inscription de cent mille livres de rente  Paris, deux
millions quatre cent mille francs en or; la terre de Froidfond et
tous ses biens autour de Saumur: le tout approchant de dix-sept
millions. Sa parcimonie et ses ruses ne faisaient que crotre.
Eugnie, pendant ce temps-l, priait pour Charles.

Cependant le jour de l'preuve tait arriv; une angoisse terrible
pesait sur la mre et la fille. Elles firent tout pour distraire le
pre Grandet, tout fut inutile. Pour Charles, se disait Eugnie, je
souffrirais mille morts! Je n'avouerai rien!

 cette pense, elle jetait  sa mre des regards flamboyants de
courage.

te tout cela, dit Grandet  Nanon, quand, vers onze heures, le
djeuner fut achev; mais laisse-nous la table. Nous serons plus
 l'aise pour voir ton petit trsor, dit-il en regardant Eugnie.
Petit! ma foi, non. Tu possdes, valeur intrinsque, cinq mille
neuf cent cinquante-neuf francs, et quarante de ce matin, cela fait
six mille francs moins un. Eh bien! je te donnerai, moi, ce franc
pour complter la somme, parce que, vois-tu, fifille.... Eh bien!
pourquoi nous coutes-tu? Montre-moi tes talons, Nanon, et va faire
ton ouvrage, dit le bonhomme. Nanon disparut. coute, Eugnie, il
faut que tu me donnes ton or. Tu ne le refuseras pas  ton ppre,
ma petite fifille, hein? Les deux femmes taient muettes. Je n'ai
plus d'or, moi. J'en avais, je n'en ai plus. Je te rendrai six mille
francs en livres, et tu vas les placer comme je vais te le dire. Il
ne faut plus penser au douzain. Quand je te marierai, ce qui sera
bientt, je te trouverai un futur qui pourra t'offrir le plus beau
douzain dont on aura jamais parl dans la province. coute donc,
fifille. Il se prsente une belle occasion: tu peux mettre tes six
mille francs dans le gouvernement, et tu en auras tous les six mois
prs de deux cents francs d'intrts, sans impts, ni rparations, ni
grle, ni gele, ni mare, ni rien de ce qui tracasse les revenus.
Tu rpugnes peut-tre  te sparer de ton or, hein, fifille?
Apporte-le-moi tout de mme. Je te ramasserai des pices d'or, des
hollandaises, des portugaises, des roupies du Mogol, des gnovines;
et, avec celles que je te donnerai  tes ftes, en trois ans tu
auras rtabli la moiti de ton joli petit trsor en or. Que dis-tu,
fifille? Lve donc le nez. Allons, va le chercher, le mignon. Tu
devrais me baiser sur les yeux pour te dire ainsi des secrets et des
mystres de vie et de mort pour les cus. Vraiment les cus vivent et
grouillent comme des hommes: a va, a vient, a sue, a produit.

Eugnie se leva; mais, aprs avoir fait quelques pas vers la porte,
elle se retourna brusquement, regarda son pre en face et lui dit:

Je n'ai plus _mon_ or.

--Tu n'as plus ton or! s'cria Grandet en se redressant sur ses
jarrets comme un cheval qui entend tirer le canon  dix pas de lui.

--Non, je ne l'ai plus.

--Tu te trompes, Eugnie.

--Non.

--Par la serpette de mon pre!

Quand le tonnelier jurait ainsi, les planchers tremblaient.

Bon saint bon Dieu! voil madame qui plit, cria Nanon.

--Grandet, ta colre me fera mourir, dit la pauvre femme.

--Ta, ta, ta, ta, vous autres, vous ne mourez jamais dans votre
famille! Eugnie, qu'avez-vous fait de vos pices? cria-t-il en
fondant sur elle.

--Monsieur, dit la fille aux genoux de Mme Grandet, ma mre souffre
beaucoup. Voyez, ne la tuez pas.

Grandet fut pouvant de la pleur rpandue sur le teint de sa femme,
nagure si jaune.

Nanon, venez m'aider  me coucher, dit la mre d'une voix faible.
Je meurs.

Aussitt Nanon donna le bras  sa matresse; autant en fit Eugnie,
et ce ne fut pas sans des peines infinies qu'elles purent la monter
chez elle, car elle tombait en dfaillance de marche en marche.
Grandet resta seul. Nanmoins, quelques moments aprs, il monta sept
ou huit marches, et cria: Eugnie, quand votre mre sera couche,
vous descendrez.

--Oui, mon pre.

Elle ne tarda pas  venir, aprs avoir rassur sa mre.

Ma fille, lui dit Grandet, vous allez me dire o est votre trsor.

--Mon pre, si vous me faites des prsents dont je ne sois pas
entirement matresse, reprenez-les, rpondit froidement Eugnie en
cherchant le napolon sur la chemine et le lui prsentant.

Grandet saisit vivement le napolon et le coula dans son gousset.

Je crois bien que je ne te donnerai plus rien. Pas seulement a!
dit-il en faisant claquer l'ongle de son pouce sous sa matresse
dent. Vous mprisez donc votre pre, vous n'avez donc pas confiance
en lui, vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un pre? S'il n'est
pas tout pour vous, il n'est rien. O est votre or?

--Mon pre, je vous aime et vous respecte, malgr votre colre; mais
je vous ferai fort humblement observer que j'ai vingt-deux ans. Vous
m'avez assez souvent dit que je suis majeure, pour que je le sache.
J'ai fait de mon argent ce qu'il m'a plu d'en faire, et soyez sr
qu'il est bien plac....

--O?

--C'est un secret inviolable, dit-elle. N'avez-vous pas vos secrets?

--Ne suis-je pas le chef de ma famille? ne puis-je avoir mes affaires?

--C'est aussi mon affaire.

--Cette affaire doit tre mauvaise, si vous ne pouvez pas la dire 
votre pre, mademoiselle Grandet.

--Elle est excellente, et je ne puis pas la dire  mon pre.

--Au moins, quand avez-vous donn votre or? Eugnie fit un signe de
tte ngatif. Vous l'aviez encore le jour de votre fte, hein?
Eugnie, devenue aussi ruse par amour que son pre l'tait par
avarice, ritra le mme signe de tte. Mais on n'a jamais vu
pareil enttement, ni vol pareil, dit Grandet d'une voix qui alla
_crescendo_ et qui fit graduellement retentir la maison. Comment!
ici, dans ma propre maison, chez moi, quelqu'un aura pris ton or! le
seul or qu'il y avait! et je ne saurai pas qui! L'or est une chose
chre. Les plus honntes filles peuvent faire des fautes, donner je
ne sais quoi: cela se voit chez les grands seigneurs et mme chez les
bourgeois; mais donner de l'or, car vous l'avez donn  quelqu'un,
hein? Eugnie fut impassible. A-t-on vu pareille fille! Est-ce moi
qui suis votre pre? Si vous l'avez plac, vous en avez un reu....

--tais-je libre, oui ou non, d'en faire ce que bon me semblait?
tait-ce  moi?

--Mais tu es un enfant.

--Majeure.

Abasourdi par la logique de sa fille, Grandet plit, trpigna, jura;
puis trouvant enfin des paroles, il cria: Maudit serpent de fille!
Ah! mauvaise graine, tu sais bien que je t'aime, et tu en abuses.
Elle gorge son pre! Pardieu, tu auras jet notre fortune aux pieds
de ce va-nu-pieds qui a des bottes de maroquin. Par la serpette de
mon pre! je ne peux pas te dshriter, nom d'un tonneau! mais je te
maudis, toi, ton cousin et tes enfants! Tu ne verras rien arriver
de bon de tout cela, entends-tu? Si c'tait  Charles que.... Mais,
non ce n'est pas possible. Quoi! ce mchant mirliflor m'aurait
dvalis.... Il regarda sa fille qui restait muette et froide. Elle
ne bougera pas, elle ne sourcillera pas, elle est plus Grandet que
je ne suis Grandet. Tu n'as pas donn ton or pour rien, au moins?
Voyons, dis. Eugnie regarda son pre, en lui jetant un regard
ironique qui l'offensa. Eugnie, vous tes chez moi, chez votre
pre. Vous devez, pour y rester, vous soumettre  ses ordres. Les
prtres vous ordonnent de m'obir. Eugnie baissa la tte. Vous
m'offensez dans ce que j'ai de plus cher, reprit-il, je ne veux vous
voir que soumise. Allez dans votre chambre. Vous y demeurerez jusqu'
ce que je vous permette d'en sortir. Nanon vous y portera du pain et
de l'eau. Vous m'avez entendu, marchez!


X.

Cette rclusion inexplique et prolonge fit beaucoup de tort 
l'avare. Son notaire et ami Cruchot fora la porte et lui rvla
que ses svices pouvaient contraindre sa fille, dsormais majeure,
 demander la licitation de ses biens. Il frmit et se disposait
 changer quand, pendant une de ses absences, Eugnie apporta
secrtement la cassette de Charles sur le lit de sa mre et que les
deux victimes se mirent  l'examiner.

Elles tenaient en main le portrait: C'est tout  fait son front et
sa bouche! disait Eugnie au moment o le vigneron ouvrit la porte.
Au regard que jeta son mari sur l'or, Mme Grandet cria: Mon Dieu,
ayez piti de nous!

Le bonhomme sauta sur le ncessaire comme un tigre fond sur un
enfant endormi. Qu'est-ce que c'est que cela? dit-il en emportant
le trsor et allant se placer  la fentre. Du bon or! de l'or!
s'cria-t-il. Beaucoup d'or! a pse deux livres. Ah! ah! Charles t'a
donn cela contre tes belles pices. Hein! pourquoi ne me l'avoir
pas dit? C'est une bonne affaire, fifille! Tu es ma fille, je te
reconnais. Eugnie tremblait de tous ses membres.N'est-ce pas, ceci
est  Charles? reprit le bonhomme.

--Oui, mon pre, ce n'est pas  moi. Ce meuble est un dpt sacr.

--Ta, ta, ta, il a pris ta fortune, faut te rtablir ton petit trsor.

--Mon pre!...

Le bonhomme voulut prendre son couteau pour faire sauter une plaque
d'or, et fut oblig de poser le ncessaire sur une chaise. Eugnie
s'lana pour le ressaisir; mais le tonnelier, qui avait tout  la
fois l'oeil  sa fille et au coffret, la repoussa si violemment en
tendant le bras, qu'elle alla tomber sur le lit de sa mre.

Monsieur, monsieur! cria la mre en se dressant sur son lit.

Grandet avait tir son couteau et s'apprtait  soulever l'or.

Mon pre, cria Eugnie en se jetant  genoux et marchant ainsi pour
arriver plus prs du bonhomme et lever les mains vers lui, mon pre,
au nom de tous les saints et de la Vierge, au nom du Christ, qui est
mort sur la croix, au nom de votre salut ternel, mon pre, au nom de
ma vie, ne touchez pas  ceci! Cette toilette n'est ni  vous ni 
moi; elle est  un malheureux parent qui me l'a confie, et je dois
la lui rendre intacte.

--Pourquoi la regardais-tu, si c'est un dpt? Voir, c'est pis que
toucher.

--Mon pre, ne la dtruisez pas, ou vous me dshonorez. Mon pre,
entendez-vous?

--Monsieur, grce! dit la mre.

--Mon pre! cria Eugnie d'une voix si clatante que Nanon effraye
monta. Eugnie sauta sur un couteau qui tait  sa porte et s'en
arma.

--Eh bien! lui dit froidement Grandet en souriant  froid.

--Monsieur, monsieur, vous m'assassinez! dit la mre.

--Mon pre, si votre couteau entame seulement une parcelle de cet or,
je me perce de celui-ci. Vous avez dj rendu ma mre mortellement
malade; vous tuerez encore votre fille. Allez maintenant; blessure
pour blessure!

Grandet tint son couteau sur le ncessaire, et regarda sa fille en
hsitant.

En serais-tu donc capable, Eugnie? dit-il.

--Oui, monsieur, dit la mre.

--Elle le ferait comme elle le dit, cria Nanon. Soyez donc
raisonnable, monsieur, une fois dans votre vie.

Le tonnelier regarda l'or et sa fille alternativement pendant un
instant. Mme Grandet s'vanouit. L, voyez-vous, mon cher monsieur?
madame se meurt, cria Nanon.

--Tiens, ma fille, ne nous brouillons pas pour un coffre. Prends
donc! s'cria vivement le tonnelier en jetant la toilette sur le
lit. Toi, Nanon, va chercher M. Bergerin. Allons, la mre, dit-il
en baisant la main de sa femme, ce n'est rien, va: nous avons fait
la paix. Pas vrai, fifille? Plus de pain sec, tu mangeras tout ce
que tu voudras. Ah! elle ouvre les yeux. Eh bien! la mre, mmre,
timre, allons donc! Tiens, vois, j'embrasse Eugnie. Elle aime son
cousin, elle l'pousera si elle veut, elle lui gardera le petit
coffre. Mais vis longtemps, ma pauvre femme. Allons, remue donc!
coute, tu auras le plus beau reposoir qui se soit jamais fait 
Saumur.

--Mon Dieu, pouvez-vous traiter ainsi votre femme et votre enfant?
dit d'une voix faible Mme Grandet.

--Je ne le ferai plus, plus, cria le tonnelier. Tu vas voir, ma
pauvre femme. Il alla  son cabinet, et revint avec une poigne de
louis qu'il parpilla sur le lit. Tiens, Eugnie, tiens, ma femme,
voil pour vous, dit-il en maniant les louis. Allons, gaye-toi, ma
femme; porte-toi bien; tu ne manqueras de rien, ni Eugnie non plus.
Voil cent louis d'or pour elle. Tu ne les donneras pas, Eugnie,
ceux-l, hein?

Mme Grandet et sa fille se regardrent tonnes.

Reprenez-les, mon pre; nous n'avons besoin que de votre tendresse.

--Eh bien! c'est a, dit-il en empochant les louis; vivons comme de
bons amis. Descendons tous dans la salle pour dner, pour jouer au
loto tous les soirs  deux sous. Faites vos farces! Hein, ma femme?

--Hlas! je le voudrais bien, puisque cela peut vous tre agrable,
dit la mourante; mais je ne saurais me lever.

--Pauvre mre, dit le tonnelier, tu ne sais pas combien je t'aime.
Et toi, ma fille! Il la serra, l'embrassa. Oh! comme c'est bon
d'embrasser sa fille aprs une brouille! ma fifille! Tiens, vois-tu,
mmre, nous ne faisons qu'un maintenant. Va donc serrer cela, dit-il
 Eugnie en lui montrant le coffret. Va, ne crains rien. Je ne t'en
parlerai plus, jamais.

M. Bergerin, le plus clbre mdecin de Saumur, arriva bientt.

La consultation finie, il dclara positivement  Grandet que sa femme
tait bien mal, mais qu'un grand calme d'esprit, un rgime doux et
des soins minutieux pourraient reculer l'poque de sa mort vers la
fin de l'automne.

a cotera-t-il cher? dit le bonhomme; faut-il des drogues?

--Peu de drogues, mais beaucoup de soins, rpondit le mdecin, qui ne
put retenir un sourire.

--Enfin, monsieur Bergerin, rpondit Grandet, vous tes un homme
d'honneur, pas vrai? Je me fie  vous, venez voir ma femme toutes
et quantes fois vous le jugerez convenable. Conservez-moi ma bonne
femme; je l'aime beaucoup, voyez-vous, sans que a paraisse, parce
que, chez moi, tout se passe en dedans et me trifouille l'me. J'ai
du chagrin. Le chagrin est entr chez moi avec la mort de mon frre,
pour lequel je dpense,  Paris, des sommes... les yeux de la tte,
enfin! et cela ne finit point. Adieu, monsieur; si l'on peut sauver
ma femme, sauvez-la, quand mme il faudrait dpenser pour a cent ou
deux cents francs.


XI.

Mme Grandet expira de ce dernier coup. Eugnie et son pre restrent
seuls dans la maison. Le pre ne songea qu' se prmunir contre la
fille; il lui soutira une renonciation de tous les biens maternels,
et lui promit une pension de 1,200 francs.

Cela dura cinq ans. En 1827, le vieillard mourut  la porte de
son cabinet plein d'or. Eugnie fut reconnue possder trois cent
mille livres de rente dans l'arrondissement de Saumur, six millions
taient placs en rentes, deux millions en or, et la totalit passait
dix-huit millions!

--O donc est mon cousin? dit-elle.

 trente ans, Eugnie ne connaissait encore aucune des flicits de
la vie. Sa ple et triste enfance s'tait coule auprs d'une mre
dont le coeur mconnu, froiss, avait toujours souffert. En quittant
avec joie l'existence, cette mre plaignit sa fille d'avoir  vivre,
et lui laissa dans l'me de lgers remords et d'ternels regrets.
Le premier, le seul amour d'Eugnie, tait pour elle un principe de
mlancolie. Aprs avoir entrevu son amant pendant quelques jours,
elle lui avait donn son coeur entre deux baisers furtivement
accepts et reus; puis il tait parti, mettant tout un monde entre
elle et lui. Cet amour, maudit par son pre, lui avait presque
cot sa mre, et ne lui causait que des douleurs mles de frles
esprances. Ainsi, jusqu'alors, elle s'tait lance vers le bonheur
en perdant ses forces, sans les changer.

Dans la vie morale, aussi bien que dans la vie physique, il existe
une aspiration et une respiration: l'me a besoin d'absorber les
sentiments d'une autre me, de se les assimiler pour les lui
restituer plus riches. Sans ce beau phnomne humain, point de vie
au coeur; l'air lui manque alors, il souffre et dprit. Eugnie
commenait  souffrir. Pour elle, la fortune n'tait ni un pouvoir
ni une consolation; elle ne pouvait exister que par l'amour, par
la religion, par la foi dans l'avenir. L'amour lui expliquait
l'ternit. Son coeur et l'vangile lui signalaient deux mondes 
attendre. Elle se plongeait nuit et jour au sein de deux penses
infinies, qui pour elle peut-tre n'en faisaient qu'une seule. Elle
se retirait en elle-mme, aimant et se croyant aime. Depuis sept
ans, sa passion avait tout envahi. Ses trsors n'taient pas les
millions dont les revenus s'entassaient, mais le coffret de Charles,
mais les deux portraits suspendus  son lit, mais les bijoux rachets
 son pre, tals orgueilleusement sur une couche de ouate dans
un tiroir du bahut; mais le d de sa tante, duquel s'tait servie
sa mre, et que tous les jours elle prenait religieusement pour
travailler  une broderie, ouvrage de Pnlope, entrepris seulement
pour mettre  son doigt cet or plein de souvenirs.

Il ne paraissait pas vraisemblable que Mlle Grandet voult se marier
durant son deuil. Sa pit vraie tait connue. Aussi la famille
Cruchot, dont la politique tait sagement dirige par le vieil
abb, se contenta-t-elle de cerner l'hritire en l'entourant des
soins les plus affectueux. Chez elle, tous les soirs, la salle se
remplissait d'une socit compose des plus chauds et des plus
dvous Cruchotins du pays, qui s'efforaient de chanter les louanges
de la matresse du logis sur tous les tons. Elle avait le mdecin
ordinaire de sa chambre, son grand aumnier, son chambellan, sa
premire dame d'atours, son premier ministre, son chancelier surtout,
un chancelier qui voulait lui tout dire. L'hritire eut-elle dsir
un porte-queue, on lui en aurait trouv un. C'tait une reine, et la
plus habilement adule de toutes les reines. La flatterie n'mane
jamais des grandes mes; elle est l'apanage des petits esprits, qui
russissent  se rapetisser encore pour mieux entrer dans la sphre
vitale de la personne autour de laquelle ils gravitent. La flatterie
sous-entend un intrt. Aussi les personnes qui venaient meubler
tous les soirs la salle de Mlle Grandet, nomme par elles Mlle de
Froidfond, russissaient-elles merveilleusement  l'accabler de
louanges. Ce concert d'loges, nouveau pour Eugnie, la fit d'abord
rougir; mais insensiblement, et quelque grossiers que fussent les
compliments, son oreille s'accoutuma si bien  entendre vanter sa
beaut, que si quelque nouveau venu l'et trouve laide, ce reproche
lui aurait t plus sensible alors que huit ans auparavant. Puis elle
finit par aimer des douceurs qu'elle mettait secrtement aux pieds
de son idole. Elle s'habitua donc par degrs  se laisser traiter en
souveraine et  voir sa cour pleine tous les soirs. M. le prsident
de Bonfons tait le hros de ce petit cercle, o son esprit, sa
personne, son instruction, son amabilit, sans cesse taient vants.
L'un faisait observer que, depuis sept ans, il avait beaucoup
augment sa fortune; que Bonfons valait au moins dix mille francs
de rente et se trouvait enclav, comme tous les biens des Cruchot,
dans les vastes domaines de l'hritire. Savez-vous, mademoiselle,
disait un habitu, que les Cruchot ont  eux quarante mille livres de
rente?--Et leurs conomies, reprenait une vieille Cruchotine, Mlle
de Gribeaucourt. Un monsieur de Paris est venu dernirement offrir 
M. Cruchot deux cent mille francs de son tude. Il doit la vendre,
s'il peut tre nomm juge de paix.--Il veut succder  M. de Bonfons
dans la prsidence du tribunal, et prend ses prcautions, rpondit
Mme d'Orsonval; car M. le prsident deviendra conseiller, puis
prsident  la cour, il a trop de moyens pour ne pas arriver.--Oui,
c'est un homme bien distingu, disait un autre. Ne trouvez-vous pas,
mademoiselle? M. le prsident avait tch de se mettre en harmonie
avec le rle qu'il voulait jouer. Malgr ses quarante ans, malgr sa
figure brune et rbarbative, fltrie comme le sont presque toutes
les physionomies judiciaires, il se mettait en jeune homme, badinait
avec un jonc, ne prenait point de tabac chez Mlle de Froidfond, y
arrivait toujours en cravate blanche et en chemise dont le jabot 
gros plis lui donnait un air de famille avec les individus du genre
dindon. Il parlait familirement  la belle hritire, et lui disait:
Notre chre Eugnie! Enfin, hormis le nombre des personnages, en
remplaant le loto par le whist et en supprimant les figures de M. et
de Mme Grandet, la scne par laquelle commence cette histoire tait
 peu prs la mme que par le pass. La meute poursuivait toujours
Eugnie et ses millions; mais la meute plus nombreuse aboyait mieux,
et cernait sa proie avec ensemble. Si Charles ft arriv du fond
des Indes, il et donc retrouv les mmes personnages et les mmes
intrts. Mme des Grassins, pour laquelle Eugnie tait parfaite de
grce et de bont, persistait  tourmenter les Cruchot. Mais alors,
comme autrefois, la figure d'Eugnie et domin le tableau; comme
autrefois, Charles et encore t l le souverain. Nanmoins il y
avait un progrs. Le bouquet prsent jadis  Eugnie au jour de
sa fte par le prsident tait devenu priodique. Tous les soirs
il apportait  la riche hritire un gros et magnifique bouquet
que Mme Cornoiller mettait ostensiblement dans un bocal, et jetait
secrtement dans un coin de la cour, aussitt les visiteurs partis.
Au commencement du printemps, Mme des Grassins essaya de troubler le
bonheur des Cruchotins en parlant  Eugnie du marquis de Froidfond,
dont la maison ruine pouvait se relever si l'hritire voulait lui
rendre sa terre par contrat de mariage. Mme des Grassins faisait
sonner haut la pairie, le titre de marquise, et, prenant le sourire
de ddain d'Eugnie pour une approbation, elle allait disant que le
mariage de M. le prsident Cruchot n'tait pas aussi avanc qu'on le
croyait. Quoique M. de Froidfond ait cinquante ans, disait elle, il
ne parat pas plus g que ne l'est M. Cruchot; il est veuf, il a des
enfants, c'est vrai; mais il est marquis, il sera pair de France, et,
par le temps qui court, trouvez donc des mariages de cet acabit. Je
sais de science certaine que le pre Grandet, en runissant tous ses
biens  la terre de Froidfond, avait l'intention de s'enter sur les
Froidfond. Il me l'a souvent dit. Il tait malin, le bonhomme!

--Comment, Nanon, dit un soir Eugnie en se couchant, il ne m'crira
pas une fois en sept ans?...


XIII.

Balzac conduit ce roman, ou plutt cette histoire jusqu' la dernire
ironie de la destine. Eugnie reoit une lettre de son cousin qui
lui annonce sa fortune faite et son retour prochain. Elle se dispose
 l'pouser. Mais, en route, il trouve une famille d'migrs qui
ramne une jeune personne dont le pre, aim de Charles X, peut
leur promettre la faveur du roi. Il s'y attache, et aprs quelques
semaines de sjour  Paris, il crit une honnte dfaite  sa
cousine en lui renvoyant les dix mille francs qu'elle lui a prts
et en lui redemandant sa cassette. Eugnie dvore ses larmes, et le
roman du coeur finit avec le roman d'amour. Elle pouse sans got
M. le prsident de Bonfons, parce qu'il dirige ses affaires; et vit
chastement avec lui comme une douairire de province, ensevelie dans
ses inutiles trsors.

Voil Eugnie Grandet, visite un jour par un prcoce rayon d'amour,
expiant, pendant le reste de sa vie, la frocit de son pre.

Voil l'avare! bien autrement conu que celui de _Plaute_, de
_Trence_ ou de _Molire_. La comdie de caractre va jusqu'au rire
dans les caricatures de ces grands comiques. Chez Balzac elle va
jusqu'aux larmes. Les uns se moquent ridiculement de l'avare dans
le mot fameux: _Qu'allait-il faire dans cette galre?_ L'autre
fait dtester le vice et har le vicieux. Mais ils crivent en vers
immortels, et Balzac n'crit qu'en prose modele sur le coeur humain!
Je le rpte avec conviction: il a dans ses innombrables romans cent
fois dpass en invention l'incomparable Molire. On ne peut pas le
louer plus haut, ce mot suffirait pour sa gloire.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)




CVIIIe ENTRETIEN.




BALZAC ET SES OEUVRES.

(TROISIME PARTIE.)


I.

Si nous descendons plus bas dans les formules du style et dans la
combinaison bourgeoise de ses romans, nous arrivons  la faute
vulgaire du _Pre Goriot_ et de ses deux filles. On ne peint pas
en couleurs plus fortes les faiblesses coupables d'un pre et les
ingratitudes de ses enfants. Ni Plaute, ni Trence, ni Aristophane,
ni Molire, ne sont descendus jusqu' ces profondeurs d'analyse d'un
vice, et n'ont pass par le burlesque pour arriver au tragique.
Shakspeare seul l'aurait pu, mais il ne l'a pas fait. Lisons
rapidement le roman du _Pre Goriot_.


II.

Madame Vauquer, ne de Conflans, est une vieille femme qui, depuis
quarante ans, tient  Paris une pension bourgeoise tablie rue
Neuve-Sainte-Genevive, entre le quartier latin et le faubourg
Saint-Marceau. Cette pension, connue sous le nom de la Maison
Vauquer, admet galement des hommes et des femmes, des jeunes gens et
des vieillards, sans que jamais la mdisance ait attaqu les moeurs
de ce respectable tablissement. Mais aussi depuis trente ans ne s'y
tait-il jamais vu de jeune personne, et, pour qu'un jeune homme y
demeure, sa famille doit-elle lui faire une bien maigre pension.
Nanmoins, en 1819, poque  laquelle ce drame commence, il s'y
trouvait une pauvre jeune fille. En quelque discrdit que soit tomb
le mot _drame_ par la manire abusive et tortionnaire dont il a t
prodigu dans ces temps de douloureuse littrature, il est ncessaire
de l'employer ici; non que cette histoire soit dramatique dans le
sens vrai du mot, mais, l'oeuvre accomplie, peut-tre aura-t-on
vers quelques larmes _intra muros_ et _extra_. Sera-t-elle comprise
au-del de Paris? le doute est permis. Les particularits de cette
scne pleine d'observations et de couleurs locales ne peuvent tre
apprcies qu'entre les buttes de Montmartre et les hauteurs de
Montrouge, dans cette illustre valle de pltras incessamment prs de
tomber, et de ruisseaux noirs de boue; valle remplie de souffrances
relles, de joies souvent fausses, et si terriblement agite, qu'il
faut je ne sais quoi d'exorbitant pour y produire une sensation de
quelque dure. Cependant il s'y rencontre  et l des douleurs que
l'agglomration des vices et des vertus rend grandes et solennelles;
 leur aspect, les gosmes, les intrts, s'arrtent et s'apitoient;
mais l'impression qu'ils en reoivent est comme un fruit savoureux
promptement dvor. Le char de la civilisation, semblable  celui
de l'idole de Jaggernat,  peine retard par un coeur moins facile
 broyer que les autres et qui enraye sa roue, l'a bris bientt et
continue sa marche glorieuse. Ainsi ferez-vous, vous qui tenez ce
livre d'une main blanche, vous qui vous enfoncez dans un moelleux
fauteuil en vous disant: Peut-tre ceci va-t-il m'amuser. Aprs
avoir lu les secrtes infortunes du pre Goriot, vous dnerez avec
apptit en mettant votre insensibilit sur le compte de l'auteur, en
le taxant d'exagration, en l'accusant de posie. Ah! sachez-le: ce
drame n'est ni une fiction, ni un roman. _All is true_; il est si
vritable que chacun peut en reconnatre les lments chez soi, dans
son coeur peut-tre.

La maison o s'exploite la pension bourgeoise appartient  Mme Vauquer.
Elle est situe dans le bas de la rue Neuve-Sainte-Genevive, 
l'endroit o le terrain s'abaisse vers la rue de l'Arbalte par
une pente si brusque et si rude que les chevaux la montent ou la
descendent rarement. Cette circonstance est favorable au silence
qui rgne dans ces rues serres entre le dme du Val-de-Grce et le
dme du Panthon, deux monuments qui changent les conditions de
l'atmosphre en y jetant des tons jaunes, en y assombrissant tout
par les teintes svres que projettent leurs coupoles. L, les pavs
sont secs, les ruisseaux n'ont ni boue ni eau, l'herbe crot le long
des murs. L'homme le plus insouciant s'y attriste comme tous les
passants, le bruit d'une voiture y devient un vnement, les maisons
y sont mornes, les murailles y sentent la prison. Un Parisien gar
ne verrait l que des pensions bourgeoises ou des Institutions, de
la misre ou de l'ennui, de la vieillesse qui meurt, de la joyeuse
jeunesse contrainte  travailler. Nul quartier de Paris n'est plus
horrible, ni, disons-le, plus inconnu. La rue Neuve-Sainte-Genevive
surtout est comme un cadre de bronze, le seul qui convienne  ce
rcit, auquel on ne saurait trop prparer l'intelligence par des
couleurs brunes, par des ides graves; ainsi que, de marche en
marche, le jour diminue et le chant du conducteur se creuse, alors
que le voyageur descend aux Catacombes. Comparaison vraie! Qui
dcidera ce qui est plus horrible  voir, ou des coeurs desschs, ou
des crnes vides?

La faade de la pension donne sur un jardinet, en sorte que la
maison tombe  angle droit sur la rue Neuve-Sainte-Genevive, o
vous la voyez coupe dans sa profondeur. Le long de cette faade,
entre la maison et le jardinet, rgne un cailloutis en cuvette,
large d'une toise, devant lequel est une alle sable, borde de
graniums, de lauriers-roses et de grenadiers plants dans de grands
vases en faence bleue et blanche. On entre dans cette alle par une
porte btarde, surmonte d'un criteau sur lequel est crit: MAISON
VAUQUER, et dessous: _Pension bourgeoise des deux sexes et autres_.
Pendant le jour, une porte  claire-voie, arme d'une sonnette
criarde, laisse apercevoir au bout du petit pav, sur le mur oppos 
la rue, une arcade peinte en marbre vert par un artiste du quartier.
Sous le renfoncement que simule cette peinture, s'lve une statue
reprsentant l'Amour.  voir le vernis caill qui la couvre, les
amateurs de symboles y dcouvriraient peut-tre un mythe de l'amour
parisien, qu'on gurit  quelques pas de l. Sous le socle, cette
inscription  demi efface rappelle le temps auquel remonte cet
ornement par l'enthousiasme dont il tmoigne pour Voltaire, rentr
dans Paris en 1777:

  Qui que tu sois, voici ton matre,
  Il l'est, le fut, ou le doit tre.

 la nuit tombante, la porte  claire-voie est remplace par une
porte pleine. Le jardinet aussi large que la faade est longue, se
trouve encaiss par le mur de la rue et par le mur mitoyen de la
maison voisine, le long de laquelle pend un manteau de lierre qui
la cache entirement, et attire les yeux des passants par un effet
pittoresque dans Paris. Chacun de ses murs est tapiss d'espaliers et
de vignes dont les fructifications grles et poudreuses sont l'objet
des craintes annuelles de Mme Vauquer et de ses conversations avec
les pensionnaires. Le long de chaque muraille rgne une troite
alle qui mne  un couvert de tilleuls, mot que Mme Vauquer,
quoique ne de Conflans, prononce obstinment _tieuilles_, malgr
les observations grammaticales de ses htes. Entre les deux alles
latrales est un carr d'artichauts flanqu d'arbres fruitiers en
quenouille, et bord d'oseille, de laitue ou de persil. Sous le
couvert de tilleuls est plante une table ronde peinte en vert, et
entoure de siges. L, durant les jours caniculaires, les convives
assez riches pour se permettre de prendre du caf, viennent le
savourer par une chaleur capable de faire clore des oeufs. La
faade, leve de trois tages et surmonte de mansardes, est btie
en moellons et badigeonne avec cette couleur jaune qui donne un
caractre ignoble  presque toutes les maisons de Paris. Les cinq
croises perces  chaque tage ont de petits carreaux et sont
garnies de jalousies dont aucune n'est releve de la mme manire,
en sorte que toutes leurs lignes jurent entre elles. La profondeur
de cette maison comporte deux croises, qui, au rez-de-chausse,
ont pour ornement des barreaux de fer, grillags. Derrire le
btiment est une cour large d'environ vingt pieds, o vivent en
bonne intelligence des cochons, des poules, des lapins, et au fond
de laquelle s'lve un hangar  serrer le bois. Entre ce hangar et
la fentre de la cuisine se suspend le garde-manger, au-dessous
duquel tombent les eaux grasses de l'vier. Cette cour a sur la rue
Neuve-Sainte-Genevive une porte troite par o la cuisinire chasse
les ordures de la maison en nettoyant cette sentine  grand renfort
d'eau, sous peine de pestilence.

Naturellement destin  l'exploitation de la pension bourgeoise,
le rez-de-chausse se compose d'une premire pice claire par les
deux croises de la rue, et o l'on entre par une porte-fentre.
Ce salon communique  une salle  manger qui est spare de la
cuisine par la cage d'un escalier dont les marches sont en bois et
en carreaux mis en couleur et frotts. Rien n'est plus triste  voir
que ce salon meubl de fauteuils et de chaises en toffe de crin 
raies alternativement mates et luisantes. Au milieu se trouve une
table ronde  dessus de marbre Sainte-Anne, dcore de ce cabaret
en porcelaine blanche orne de filets d'or effacs  demi, que l'on
rencontre partout aujourd'hui. Cette pice, assez mal planchie,
est lambrisse  hauteur d'appui. Le surplus des parois est tendu
d'un papier verni reprsentant les principales scnes de Tlmaque,
et dont les classiques personnages sont coloris. Le panneau
d'entre les croises grillages offre aux pensionnaires le tableau
du festin donn au fils d'Ulysse par Calypso. Depuis quarante ans
cette peinture excite les plaisanteries des jeunes pensionnaires,
qui se croient suprieurs  leur position en se moquant du dner
auquel la misre les condamne. La chemine en pierre, dont le foyer
toujours propre atteste qu'il ne s'y fait de feu que dans les grandes
occasions, est orne de deux vases pleins de fleurs artificielles,
vieillies et encages, qui accompagnent une pendule en marbre
bleutre du plus mauvais got. Cette premire pice exhale une
odeur sans nom dans la langue, et qu'il faudrait appeler l'_odeur
de pension_. Elle sent le renferm, le moisi, le rance; elle donne
froid, elle est humide au nez, elle pntre les vtements; elle a
le got d'une salle o l'on a dn; elle pue le service, l'office,
l'hospice. Peut-tre pourrait-elle se dcrire si l'on inventait un
procd pour valuer les quantits lmentaires et nausabondes
qu'y jettent les atmosphres catarrhales et _sui generis_ de chaque
pensionnaire, jeune ou vieux. Eh bien, malgr ces plates horreurs,
si vous le compariez  la salle  manger, qui lui est contigu,
vous trouveriez ce salon lgant et parfum comme doit l'tre un
boudoir. Cette salle, entirement boise, fut jadis peinte en une
couleur indistincte aujourd'hui, qui forme un fond sur lequel la
crasse a imprim ses couches de manire  y dessiner des figures
bizarres. Elle est plaque de buffets gluants sur lesquels sont des
carafes chancres, ternies, des ronds de moir mtallique, des
piles d'assiettes en porcelaine paisse,  bords bleus, fabriques 
Tournai. Dans un angle est place une bote  cases numrotes qui
sert  garder les serviettes, ou taches ou vineuses, de chaque
pensionnaire. Il s'y rencontre de ces meubles indestructibles,
proscrits partout, mais placs l comme le sont les dbris de la
civilisation aux Incurables. Vous y verriez un baromtre  capucin
qui sort quand il pleut, des gravures excrables qui tent l'apptit,
toutes encadres en bois noir verni  filets dors; un cartel en
caille incruste de cuivre; un pole vert, des quinquets d'Argand
o la poussire se combine avec l'huile, une longue table couverte
en toile cire, assez grasse pour qu'un factieux externe y crive
son nom en se servant de son doigt comme de style, des chaises
estropies, de petits paillassons piteux en sparterie qui se droule
toujours sans se perdre jamais, puis des chaufferettes misrables
 trous casss,  charnires dfaites, dont le bois se carbonise.
Pour expliquer combien ce mobilier est vieux, crevass, pourri,
tremblant, rong, manchot, borgne, invalide, expirant, il faudrait
en faire une description qui retarderait trop l'intrt de cette
histoire, et que les gens presss ne pardonneraient pas. Le carreau
rouge est plein de valles produites par le frottement ou par les
mises en couleur. Enfin, l rgne la misre sans posie; une misre
conome, concentre, rpe. Si elle n'a pas de fange encore, elle
a des taches; si elle n'a ni trous ni haillons, elle va tomber en
pourriture.

Cette pice est dans tout son lustre au moment o, vers sept heures
du matin, le chat de Mme Vauquer prcde sa matresse, saute sur les
buffets, y flaire le lait que contiennent plusieurs jattes couvertes
d'assiettes, et fait entendre son _ronron_ matinal. Bientt la veuve
se montre, attife de son bonnet de tulle, sous lequel pend un tour
de faux cheveux mal mis; elle marche en tranassant ses pantoufles
grimaces. Sa face vieillotte, grassouillette, du milieu de laquelle
sort un nez  bec de perroquet; ses petites mains poteles, sa
personne dodue comme un rat d'glise, son corsage trop plein et qui
flotte, sont en harmonie avec cette salle o suinte le malheur, o
s'est blottie la spculation, et dont Mme Vauquer respire l'air
chaudement ftide sans en tre coeure. Sa figure frache comme
une premire gele d'automne, ses yeux rids, dont l'expression
passe du sourire prescrit aux danseuses  l'amer renfrognement de
l'escompteur, enfin toute sa personne explique la pension, comme la
pension implique sa personne. Le bagne ne va pas sans l'argousin,
vous n'imagineriez pas l'un sans l'autre. L'embonpoint blafard de
cette petite femme est le produit de cette vie, comme le typhus
est la consquence des exhalaisons d'un hpital. Son jupon de laine
tricote, qui dpasse sa premire jupe faite avec une vieille robe,
et dont la ouate s'chappe par les fentes de l'toffe lzarde,
rsume le salon, la salle  manger, le jardinet, annonce la cuisine
et fait pressentir les pensionnaires. Quand elle est l, ce spectacle
est complet. Age d'environ cinquante ans, Mme Vauquer ressemble 
toutes les _femmes qui ont eu des malheurs_. Elle a l'oeil vitreux,
l'air innocent d'une entremetteuse qui va se gendarmer pour se faire
payer plus cher, mais d'ailleurs prte  tout pour adoucir son sort,
 livrer Georges ou Pichegru, si Georges ou Pichegru taient encore
 livrer. Nanmoins elle est _bonne femme au fond_, disent les
pensionnaires, qui la croient sans fortune en l'entendant geindre
et tousser comme eux. Qu'avait t M. Vauquer? Elle ne s'expliquait
jamais sur le dfunt. Comment avait-il perdu sa fortune? Dans les
malheurs, rpondait-elle. Il s'tait mal conduit envers elle, ne lui
avait laiss que les yeux pour pleurer, cette maison pour vivre, et
le droit de ne compatir  aucune infortune, parce que, disait-elle,
elle avait souffert tout ce qu'il est possible de souffrir. En
entendant trottiner sa matresse, la grosse Sylvie, la cuisinire,
s'empressait de servir le djeuner des pensionnaires internes.

Gnralement les pensionnaires externes ne s'abonnaient qu'au dner,
qui cotait trente francs par mois.  l'poque o cette histoire
commence, les internes taient au nombre de sept. Le premier tage
contenait les deux meilleurs appartements de la maison. Mme Vauquer
habitait le moins considrable, et l'autre appartenait  Mme Couture,
veuve d'un commissaire ordonnateur de la Rpublique franaise. Elle
avait avec elle une trs-jeune personne, nomme Victorine Taillefer,
 qui elle servait de mre. La pension de ces deux dames montait
 dix-huit cents francs. Les deux appartements du second taient
occups, l'un par un vieillard nomm Poiret; l'autre, par un homme
g d'environ quarante ans, qui portait une perruque noire, se
teignait les favoris, se disait ancien ngociant, et s'appelait
monsieur Vautrin. Le troisime tage se composait de quatre
chambres, dont deux taient loues, l'une par une vieille fille
nomme mademoiselle Michonneau; l'autre, par un ancien fabricant de
vermicelles, de ptes d'Italie et d'amidon, qui se laissait nommer
le pre Goriot. Les deux autres chambres taient destines aux
oiseaux de passage,  ces infortuns tudiants qui, comme le pre
Goriot et Mlle Michonneau, ne pouvaient mettre que quarante-cinq
francs par mois  leur nourriture et  leur logement; mais Mme
Vauquer souhaitait peu leur prsence et ne les prenait que quand elle
ne trouvait pas mieux: ils mangeaient trop de pain.


III.

Tel est le prambule de cette admirable tragdie du _Pre Goriot_;
puis vient, avant l'action, le catalogue raisonn ou peint des
personnages que Balzac met en scne.

Mlle Michonneau, aux yeux protgs par un _abat-jour_ vert garni d'un
fil d'archal,  la voix clairette d'une cigale criant dans un buisson
 l'approche de l'hiver.

M. Poiret, vieillard plus semblable  une ombre, dont la canne 
pomme d'ivoire jauni dans sa main soutenait mal les jambes grles
chausses de bas bleus. En cherchant son origine, on le souponnait
d'avoir pu tre un des employs infrieurs du ministre de la Justice
charg de pourvoir aux excutions.

Mlle Victorine Taillefer, jeune personne plie par l'infortune,
car le bonheur est la posie des femmes, comme la toilette en est
le fond. Elle tait pieusement leve l par sa mre, veuve d'un
commissaire des guerres. Le pre refusait de la reconnatre. Mme
Couture et Mme Vauquer maudissaient cet infme millionnaire. Mais la
pauvre Victorine, au lieu de se joindre  leurs maldictions, faisait
entendre de douces paroles, alors semblables au chant du ramier
bless et dont le cri de douleur exprime encore l'amour.

Eugne de Rastignac, jeune homme pauvre, de famille noble, que
l'ambition naissante poussait  l'tude et  l'intrigue.

Vautrin, homme  tout faire, que l'nergie de sa charpente et de ses
favoris peints signalaient comme un aventurier quivoque, inconnu
mais serviable. Mlle Victorine flottait entre le beau Rastignac et le
vigoureux Vautrin.

Toutes les autres femmes de cette runion de hasard avaient les unes
envers les autres une froide indiffrence mle de dfiance.

Il manquait  ces dix-huit pensionnaires un souffre-douleur. Il se
rencontra dans un ancien fabricant de vermicelle nomm le pre Goriot.

Le pre Goriot, vieillard de soixante-neuf ans environ, s'tait
retir chez Mme Vauquer, en 1813, aprs avoir quitt les affaires.
Il y avait d'abord pris l'appartement occup par Mme Couture, et
donnait alors douze cents francs de pension, en homme pour qui
cinq louis de plus ou de moins taient une bagatelle. Mme Vauquer
avait rafrachi les trois chambres de cet appartement moyennant
une indemnit pralable qui paya, dit-on, la valeur d'un mchant
ameublement compos de rideaux en calicot jaune, de fauteuils en
bois verni couverts en velours d'Utrecht, de quelques peintures 
la colle, et de papiers que refusaient les cabarets de la banlieue.
Peut-tre l'insouciante gnrosit que mit  se laisser attraper le
pre Goriot, qui vers cette poque tait respectueusement nomm M.
Goriot, le fit-elle considrer comme un imbcile qui ne connaissait
rien aux affaires. Goriot vint muni d'une garde-robe bien fournie,
le trousseau magnifique du ngociant qui ne se refuse rien en se
retirant du commerce. Mme Vauquer avait admir dix-huit chemises de
demi-hollande, dont la finesse tait d'autant plus remarquable que
le vermicellier portait sur son jabot dormant deux pingles unies
par une chanette, et dont chacune tait monte d'un gros diamant.
Habituellement vtu d'un habit bleu-barbeau, il prenait chaque jour
un gilet de piqu blanc, sous lequel fluctuait son ventre prominent,
qui faisait rebondir une lourde chane d'or garnie de breloques. Sa
tabatire, galement en or, contenait un mdaillon plein de cheveux
qui le rendaient en apparence coupable de quelques bonnes fortunes.
Ses _ormoires_ (il prononait ce mot  la manire du menu peuple)
furent remplies par la nombreuse argenterie de son mnage. Les yeux
de la veuve s'allumrent quand elle l'aida complaisamment  dballer
et ranger les louches, les cuillers  ragot, les couverts, les
huiliers, les saucires, plusieurs plats, des djeuners en vermeil,
enfin des pices plus ou moins belles, pesant un certain nombre
de marcs, et dont il ne voulait pas se dfaire. Ces cadeaux lui
rappelaient les solennits de sa vie domestique. Ceci, dit-il  Mme
Vauquer, en serrant un plat et une petite cuelle dont le couvercle
reprsentait deux tourterelles qui se becquetaient, est le premier
prsent que m'a fait ma femme, le jour de notre anniversaire.
Pauvre bonne! elle y avait consacr ses conomies de demoiselle.
Voyez-vous, madame? j'aimerais mieux gratter la terre avec mes ongles
que de me sparer de cela. Dieu merci! je pourrai prendre dans cette
cuelle mon caf tous les matins durant le reste de mes jours. Je
ne suis pas  plaindre, j'ai sur la planche du pain de cuit pour
longtemps. Enfin, Mme Vauquer avait bien vu, de son oeil de pie,
quelques inscriptions sur le grand-livre qui, vaguement additionnes,
pouvaient faire  cet excellent Goriot un revenu d'environ huit  dix
mille francs. Ds ce jour, Mme Vauquer, ne de Conflans, qui avait
alors quarante-huit ans effectifs et n'en acceptait que trente-neuf,
eut des ides. Quoique le larmier des yeux de Goriot ft retourn,
gonfl, pendant, ce qui l'obligeait  les essuyer assez frquemment,
elle lui trouva l'air agrable et comme il faut. D'ailleurs son
mollet charnu, saillant, pronostiquait autant que son long nez
carr, des qualits morales auxquelles paraissait tenir la veuve,
et que confirmait la face lunaire et navement niaise du bonhomme.
Ce devait tre une bte solidement btie, capable de dpenser tout
son esprit en sentiment. Ses cheveux en ailes de pigeon, que le
coiffeur de l'cole polytechnique vint lui poudrer tous les matins,
dessinaient cinq pointes sur son front bas, et dcoraient bien sa
figure. Quoique un peu rustaud, il tait si bien tir  quatre
pingles, il prenait si richement son tabac, il le humait en homme
si sr de toujours avoir sa tabatire pleine de macouba, que, le
jour o M. Goriot s'installa chez elle, Mme Vauquer se coucha le
soir en rtissant, comme une perdrix dans sa barde, au feu du dsir
qui la saisit de quitter le suaire du Vauquer pour renatre en
Goriot. Se marier, vendre sa pension, donner le bras  cette fine
fleur de bourgeoisie, devenir une dame notable dans le quartier, y
quter pour les indigents, faire de petites parties le dimanche 
Choisy, Soissy, Gentilly; aller au spectacle  sa guise, en loge,
sans attendre les billets d'auteur que lui donnaient quelques-uns
de ses pensionnaires, au mois de juillet; elle rva tout l'Eldorado
des petits mnages parisiens. Elle n'avait avou  personne qu'elle
possdait quarante mille francs amasss sou  sou. Certes elle se
croyait, sous le rapport de la fortune, un parti sortable. Quant au
reste, je vaux bien le bonhomme! se dit-elle en se retournant dans
son lit, comme pour s'attester  elle-mme des charmes que la grosse
Sylvie trouvait chaque matin mouls en creux. Ds ce jour, pendant
environ trois mois, la veuve Vauquer profita du coiffeur de M.
Goriot, et fit quelques frais de toilette, excuss par la ncessit
de donner  sa maison un certain dcorum en harmonie avec les
personnes honorables qui la frquentaient. Elle s'intrigua beaucoup
pour changer le personnel de ses pensionnaires, en affichant la
prtention de n'accepter dsormais que les gens les plus distingus
sous tous les rapports. Un tranger se prsentait-il, elle lui
vantait la prfrence que M. Goriot, un des ngociants les plus
notables et les plus respectables de Paris, lui avait accorde. Elle
distribua des prospectus en tte desquels se lisait: MAISON VAUQUER.
C'tait, disait-elle, une des plus anciennes et des plus estimes
pensions bourgeoises du pays latin. Il y existait une vue des plus
agrables sur la valle des Gobelins (on l'apercevait du troisime
tage), et un _joli_ jardin, au bout duquel S'TENDAIT une ALLE de
tilleuls. Elle y parlait du bon air et de la solitude. Ce prospectus
lui amena Mme la comtesse de l'Ambermesnil, femme de trente-six ans,
qui attendait la fin de la liquidation et le rglement d'une pension
qui lui tait due, en qualit de veuve d'un gnral mort sur _les_
champs de bataille. Mme Vauquer soigna sa table, fit du feu dans les
salons pendant prs de six mois, et tint si bien les promesses de son
prospectus qu'_elle y mit du sien_. Aussi la comtesse disait-elle 
Mme Vauquer, en l'appelant _chre amie_, qu'elle lui procurerait la
baronne de Vaumerland et la veuve du colonel comte Picquoiseau, deux
de ses amies, qui achevaient au Marais leur terme dans une pension
plus coteuse que ne l'tait la maison Vauquer. Ces dames seraient
d'ailleurs fort  leur aise quand les bureaux de la guerre auraient
fini leur travail. Mais, disait-elle, les bureaux ne terminent
rien. Les deux veuves montaient ensemble aprs le dner dans la
chambre de Mme Vauquer, et y faisaient de petites causettes en buvant
du cassis et en mangeant des friandises rserves pour la bouche de
la matresse. Mme de l'Ambermesnil approuva beaucoup les vues de son
htesse sur le Goriot, vues excellentes, qu'elle avait d'ailleurs
devines ds le premier jour; elle le trouvait un homme parfait.


IV.

Le drame du pre Goriot commence avec une hideuse vrit, et finit
avec une odieuse invraisemblance. C'est le roman de la canaille,
depuis le forat Vautrin, qui professe en paroles et en actions le
cynisme du crime, et qui tue de sang-froid pour enrichir Eugne de
Rastignac, jusqu'au pre Goriot qui meurt pour favoriser le dsordre
de ses deux filles, et qui les tend lui-mme, comme des victimes,
sur le bcher des prostitutions. Il peut exister de tels pres, me
dira-t-on. Je rponds: Non! de tels pres ne seraient plus des pres,
leur paternit ne produirait plus le respect, mais la honte! On ne
s'intresse plus du moment qu'on mprise; ce serait le miracle de
l'infamie; or il n'est pas permis au romancier de faire des miracles.
Ce roman se gte en ce moment-l. Le livre tombe des mains honntes.

Voici le dbut du drame:


V.

Les pensionnaires accusaient le pre Goriot d'un honteux libertinage.
Une belle personne en robe de soie vient le matin lui faire visite,
la servante s'tonne et la suit  son dpart.

--Figurez-vous, madame, qu'au coin de l'Estrapade il y avait un
magnifique quipage dans lequel elle est monte.

 dner on raille le pre Goriot.--C'tait ma fille, dit-il, avec
orgueil et simplicit.--Quelques jours aprs une seconde visite,
d'une seconde beaut, est remarque. Mme remarque  la table d'hte.
Il rduit le prix de sa pension. Sa considration dcrot.

Eugne de Rastignac, qui avait t passer les vacances dans son
humble famille, revient affam d'ambition  la pension Vauquer.

Eugne de Rastignac tait revenu dans une disposition d'esprit que
doivent avoir connue les jeunes gens suprieurs, ou ceux auxquels
une position difficile communique momentanment les qualits des
hommes d'lite. Pendant sa premire anne de sjour  Paris, le
peu de travail que veulent les premiers grades  prendre dans la
Facult l'avait laiss libre de goter les dlices visibles du Paris
matriel. Un tudiant n'a pas trop de temps s'il veut connatre
le rpertoire de chaque thtre, tudier les issues du labyrinthe
parisien, savoir les usages, apprendre la langue et s'habituer
aux plaisirs particuliers de la capitale; fouiller les bons et
les mauvais endroits, suivre les cours qui amusent, inventorier
les richesses des muses. Un tudiant se passionne alors pour des
niaiseries qui lui paraissent grandioses. Il a son grand homme, un
professeur du collge de France, pay pour se tenir  la hauteur
de son auditoire. Il rehausse sa cravate et se pose pour la femme
des premires galeries de l'Opra-Comique. Dans ces initiations
successives, il se dpouille de son aubier, agrandit l'horizon de sa
vie, et finit par concevoir la superposition des couches humaines
qui composent la socit. S'il a commenc par admirer les voitures
au dfil des Champs-lyses par un beau soleil, il arrive bientt
 les envier. Eugne avait subi cet apprentissage  son insu, quand
il partit en vacances, aprs avoir t reu bachelier s lettres et
bachelier en droit. Ses illusions d'enfance, ses ides de province
avaient disparu. Son intelligence modifie, son ambition exalte,
lui firent voir juste au milieu du manoir paternel, au sein de la
famille. Son pre, sa mre, ses deux frres, ses deux soeurs, et
une tante dont la fortune consistait en pensions, vivaient sur la
petite terre de Rastignac. Ce domaine d'un revenu d'environ trois
mille francs tait soumis  l'incertitude qui rgit le produit tout
industriel de la vigne, et nanmoins il fallait en extraire chaque
anne douze cents francs pour lui. L'aspect de cette constante
dtresse qui lui tait gnreusement cache, la comparaison qu'il fut
forc d'tablir entre ses soeurs, qui lui semblaient si belles dans
son enfance, et les femmes de Paris, qui lui avaient ralis le type
d'une beaut rve, l'avenir incertain de cette nombreuse famille qui
reposait sur lui, la parcimonieuse attention avec laquelle il vit
serrer les plus minces productions, la boisson faite pour sa famille
avec les marcs du pressoir, enfin une foule de circonstances inutiles
 consigner ici, dcuplrent son dsir de parvenir et lui donnrent
soif des distinctions. Comme il arrive aux mes grandes, il voulut
ne rien devoir qu' son mrite. Mais son esprit tait minemment
mridional;  l'excution, ses dterminations devaient donc tre
frappes des hsitations qui saisissent les jeunes gens quand ils
se trouvent en pleine mer, sans savoir ni de quel ct diriger
leurs forces, ni sous quel angle enfler leurs voiles. Si d'abord il
voulut se jeter  corps perdu dans le travail, sduit bientt par la
ncessit de se crer des relations, il remarqua combien les femmes
ont d'influence sur la vie sociale, et avisa soudain  se lancer dans
le monde, afin d'y conqurir des protectrices: devaient-elles manquer
 un jeune homme ardent et spirituel, dont l'esprit et l'ardeur
taient rehausss par une tournure lgante et par une sorte de
beaut nerveuse  laquelle les femmes se laissent prendre volontiers?
Ces ides l'assaillirent au milieu des champs, pendant les promenades
que jadis il faisait gaiement avec ses soeurs, qui le trouvrent
bien chang. Sa tante, Mme de Marcillac, autrefois prsente  la
cour, y avait connu les sommits aristocratiques. Tout  coup le
jeune ambitieux reconnut, dans les souvenirs dont sa tante l'avait si
souvent berc, les lments de plusieurs conqutes sociales, au moins
aussi importantes que celles qu'il entreprenait  l'cole de droit;
il la questionna sur les liens de parent qui pouvaient encore se
renouer. Aprs avoir secou les branches de l'arbre gnalogique, la
vieille dame estima que, de toutes les personnes qui pouvaient servir
son neveu parmi la gent goste des parents riches, Mme la vicomtesse
de Beausant serait la moins rcalcitrante. Elle crivit  cette
jeune femme une lettre dans l'ancien style, et la remit  Eugne,
en lui disant que, s'il russissait auprs de la vicomtesse, elle
lui ferait retrouver ses autres parents. Quelques jours aprs son
arrive, Rastignac envoya la lettre de sa tante  Mme de Beausant.
La vicomtesse rpondit par une invitation de bal pour le lendemain.


VI.

Rastignac se lie au bal avec la comtesse de Restaud et rentre perdu
dans sa pension.  la lueur de la lumire qui passe sous la porte
il entrevoit le vieillard faisant un paquet avec son linge et son
argenterie de rserve, et allant le vendre  un usurier juif du
quartier. Le djeuner est retard par l'paisseur du brouillard.
Vautrin entre le premier dans la salle en chantonnant un couplet
d'opra-comique.--Le pre Goriot, dit-il  Mme Vauquer, en la
lutinant, tait  huit heures rue Dauphine; il a vendu une bonne
pacotille d'argenterie.--Mlle Taillefer et sa maman, Mme Cantin,
entrent.--D'o venez-vous si matin?--De faire nos dvotions 
Saint-tienne-du-Mont, rpond Mme Cantin; ne devons-nous pas aller
chez M. Taillefer, et prier Dieu d'attendrir le coeur de son pre?

--Femmes innocentes, malheureuses et perscutes, dit en plaisantant
Vautrin, d'ici  peu de jours je me mlerai de vos affaires, et tout
ira bien!


VII.

La jeune personne vertueuse, Sylvie, va voir son pre qui la congdie
comme une trangre.--M. de Rastignac est mal accueilli par Mme de
Restaud.--Il va chez Mme de Beausant, sa cousine, il est bloui; il
commet une gaucherie en lui faisant connatre le prochain mariage de
M. d'Ajuda Pinto, jeune et beau Portugais qu'elle adore. Il jette la
discorde dans le coeur de Mme de Nucingen et de Mme de Restaud, en
disant qu'il connat leur pre, un vieillard nomm Goriot. Il rentre
confondu  la pension, raconte ses dsastres  Vautrin, qui le raille
et qui tche de le pervertir. Il crit  sa mre et  ses soeurs
pour leur demander une somme ncessaire pour son avancement dans le
monde.--Il apprend en dtail la Vie du pre Goriot.

Jean-Joachim Goriot tait, avant la rvolution, un simple ouvrier
vermicellier, habile, conome, et assez entreprenant pour avoir
achet le fonds de son matre, que le hasard rendit victime du
premier soulvement de 1789. Il s'tait tabli rue de la Jussienne,
prs de la Halle-aux-Bls, et avait eu le gros bon sens d'accepter
la prsidence de sa section, afin de faire protger son commerce
par les personnages les plus influents de cette dangereuse poque.
Cette sagesse avait t l'origine de sa fortune qui commena dans
la disette, fausse ou vraie, par suite de laquelle les grains
acquirent un prix norme  Paris. Le peuple se tuait  la porte des
boulangers, tandis que certaines personnes allaient chercher sans
meute des ptes d'Italie chez les piciers. Pendant cette anne,
le citoyen Goriot amassa les capitaux qui plus tard lui servirent 
faire son commerce avec toute la supriorit que donne une grande
masse d'argent  celui qui la possde. Il lui arriva ce qui arrive
 tous les hommes qui n'ont qu'une capacit relative. Sa mdiocrit
le sauva. D'ailleurs, sa fortune n'tant connue qu'au moment o
il n'y avait plus de danger  tre riche, il n'excita l'envie de
personne. Le commerce de grains semblait avoir absorb toute son
intelligence. S'agissait-il de bls, de farines, de grenailles, de
reconnatre leurs qualits, leurs provenances, de veiller  leur
conservation, de prvoir les cours, de prophtiser l'abondance ou
la pnurie des rcoltes, de se procurer les crales  bon march,
de s'en approvisionner en Sicile, en Ukraine, Goriot n'avait pas
son second.  lui voir conduire ses affaires, expliquer les lois
sur l'exportation, sur l'importation des grains, tudier leur
esprit, saisir leurs dfauts, un homme l'et jug capable d'tre
ministre d'tat. Patient, actif, nergique, constant, rapide dans
ses expditions, il avait un coup d'oeil d'aigle, il devanait tout,
prvoyait tout, savait tout, cachait tout; diplomate pour concevoir,
soldat pour marcher. Sorti de sa spcialit, de sa simple et obscure
boutique sur le pas de laquelle il demeurait pendant ses heures
d'oisivet, l'paule appuye au montant de la porte, il redevenait
l'ouvrier stupide et grossier, l'homme incapable de comprendre un
raisonnement, insensible  tous les plaisirs de l'esprit, l'homme
qui s'endormait au spectacle, un de ces Dolibans parisiens, forts
seulement en btise. Ces natures se ressemblent presque toutes. 
presque toutes, vous trouveriez un sentiment sublime au coeur. Deux
sentiments exclusifs avaient rempli le coeur du vermicellier, en
avaient absorb l'humide, comme le commerce des grains employait
toute l'intelligence de sa cervelle. Sa femme, fille unique d'un
riche fermier de la Brie, fut pour lui l'objet d'une admiration
religieuse, d'un amour sans bornes. Goriot avait admir en elle
une nature frle et forte, sensible et jolie, qui contrastait
singulirement avec la sienne. S'il est un sentiment inn dans le
coeur de l'homme, n'est-ce pas l'orgueil de la protection exerce
 tout moment en faveur d'un tre faible? Joignez-y l'amour, cette
reconnaissance vive de toutes les mes franches pour le principe de
leurs plaisirs, et vous comprendrez une foule de bizarreries morales.
Aprs sept ans de bonheur sans nuages, Goriot, malheureusement pour
lui, perdit sa femme: elle commenait  prendre de l'empire sur lui,
en dehors de la sphre des sentiments. Peut-tre et-elle cultiv
cette nature inerte, peut-tre y et-elle jet l'intelligence des
choses du monde et de la vie. Dans cette situation, le sentiment
de la paternit se dveloppa chez Goriot jusqu' la draison; il
reporta ses affections trompes par la mort sur ses deux filles,
qui, d'abord, satisfirent pleinement tous ses sentiments. Quelque
brillantes que fussent les propositions qui lui furent faites par
des ngociants ou des fermiers jaloux de lui donner leurs filles,
il voulut rester veuf. Son beau-pre, le seul homme pour lequel il
avait eu du penchant, prtendait savoir pertinemment que Goriot
avait jur de ne pas faire d'infidlit  sa femme, quoique morte.
Les gens de la halle, incapables de comprendre cette sublime
folie, en plaisantrent, et donnrent  Goriot quelque grotesque
sobriquet. Le premier d'entre eux qui, en buvant le vin d'un march,
s'avisa de le prononcer, reut du vermicellier un coup de poing sur
l'paule qui l'envoya, la tte la premire, sur une borne de la
rue Oblin. Le dvouement irrflchi, l'amour ombrageux et dlicat
que portait Goriot  ses filles tait si connu, qu'un jour un de
ses concurrents, voulant le faire partir du march pour rester
matre du cours, lui dit que Delphine venait d'tre renverse par un
cabriolet. Le vermicellier, ple et blme, quitta aussitt la halle.
Il fut malade pendant plusieurs jours par suite de la raction des
sentiments contraires auxquels le livra cette fausse alarme. S'il
n'appliqua pas sa tape meurtrire sur l'paule de cet homme, il le
chassa de la halle en le forant, dans une circonstance critique,
 faire faillite. L'ducation de ses deux filles fut naturellement
draisonnable. Riche de plus de soixante mille livres de rente,
et ne dpensant pas douze cents francs pour lui, le bonheur de
Goriot tait de satisfaire les fantaisies de ses filles: les plus
excellents matres furent chargs de les douer des talents qui
signalent une bonne ducation; elles eurent une demoiselle de
compagnie; heureusement pour elles, ce fut une femme d'esprit et de
got; elles allaient  cheval, elles avaient voiture, elles vivaient
comme auraient vcu les matresses d'un vieux seigneur riche; il
leur suffisait d'exprimer les plus coteux dsirs pour voir leur
pre s'empressant de les combler; il ne demandait qu'une caresse
en retour de ses offrandes. Goriot mettait ses filles au rang des
anges, et ncessairement au-dessus de lui, le pauvre homme! il aimait
jusqu'au mal qu'elles lui faisaient. Quand ses filles furent en
ge d'tre maries, elles purent choisir leurs maris suivant leurs
gots: chacune d'elles devait avoir en dot la moiti de la fortune
de son pre. Courtise pour sa beaut par le comte de Restaud,
Anastasie avait des penchants aristocratiques qui la portrent 
quitter la maison paternelle pour s'lancer dans les hautes sphres
sociales. Delphine aimait l'argent: elle pousa Nucingen, banquier
d'origine allemande qui devint baron du Saint-Empire. Goriot resta
vermicellier. Ses filles et ses gendres se choqurent bientt de lui
voir continuer ce commerce, quoique ce ft toute sa vie. Aprs avoir
subi pendant cinq ans leurs instances, il consentit  se retirer avec
le produit de son fonds, et les bnfices de ces dernires annes;
capital que Mme Vauquer, chez laquelle il tait venu s'tablir, avait
estim rapporter de huit  dix mille livres de rente. Il se jeta dans
cette pension par suite du dsespoir qui l'avait saisi en voyant ses
deux filles obliges par leurs maris de refuser non-seulement de le
prendre chez elles, mais encore de l'y recevoir ostensiblement.

Ces renseignements taient tout ce que savait un monsieur Muret
sur le compte du pre Goriot, dont il avait achet le fonds. Les
suppositions que Rastignac avait entendu faire par la duchesse de
Langeais se trouvaient ainsi confirmes.

Ici se termine l'exposition de cette obscure, mais effroyable
tragdie parisienne.

Vers la fin de cette premire semaine du mois de dcembre, Rastignac
reut deux lettres, l'une de sa mre, l'autre de sa soeur ane. Ces
critures si connues le firent  la fois palpiter d'aise et trembler
de terreur. Ces deux frles papiers contenaient un arrt de vie ou
de mort sur ses esprances. S'il concevait quelque terreur en se
rappelant la dtresse de ses parents, il avait trop bien prouv leur
prdilection pour ne pas craindre d'avoir aspir leurs dernires
gouttes de sang.

Vautrin lui conseille d'pouser Mlle Taillefer et lui promet que son
frre sera tu en duel, et qu'elle hritera des trois millions de la
fortune de son pre. Rastignac rougit et s'indigne. Le pre Goriot
apprend que Rastignac, enrichi par la tendresse de sa mre, doit
aller au bal chez Mme de Restaud, sa fille Anastasie. Il lui confie
ses faiblesses paternelles.

--Mon cher monsieur, lui avait-il dit le lendemain, comment
avez-vous pu croire que Mme de Restaud vous en ait voulu d'avoir
prononc mon nom? Mes deux filles m'aiment bien. Je suis un heureux
pre. Seulement, mes deux gendres se sont mal conduits envers moi. Je
n'ai pas voulu faire souffrir ces chres cratures de mes dissensions
avec leurs maris, et j'ai prfr les voir en secret. Ce mystre
me donne mille jouissances que ne comprennent pas les autres pres
qui peuvent voir leurs filles quand ils veulent. Moi, je ne le peux
pas, comprenez-vous? Alors je vais, quand il fait beau, dans les
Champs-lyses, aprs avoir demand aux femmes de chambre si mes
filles sortent. Je les attends au passage, le coeur me bat quand les
voitures arrivent, je les admire dans leur toilette, elles me jettent
en passant un petit rire qui me dore la nature comme s'il y tombait
un rayon de quelque beau soleil. Et je reste, elles doivent revenir.
Je les vois encore! l'air leur a fait du bien, elles sont roses.
J'entends dire autour de moi: Voil une belle femme! a me rjouit le
coeur. N'est-ce pas mon sang! J'aime les chevaux qui les tranent,
et je voudrais tre le petit chien qu'elles ont sur leurs genoux. Je
vis de leurs plaisirs. Chacun a sa faon d'aimer, la mienne ne fait
pourtant de mal  personne, pourquoi le monde s'occupe-t-il de moi?
Je suis heureux  ma manire. Est-ce contre les lois que j'aille voir
mes filles, le soir, au moment o elles sortent de leurs maisons
pour se rendre au bal? Quel chagrin pour moi si j'arrive trop tard,
et qu'on me dise: Madame est sortie! Un soir j'ai attendu jusqu'
trois heures du matin pour voir Nasie, que je n'avais pas vue depuis
deux jours. J'ai manqu crever d'aise! Je vous en prie, ne parlez
de moi que pour dire combien mes filles sont bonnes. Elles veulent
me combler de toutes sortes de cadeaux; je les en empche, je leur
dis: Gardez donc votre argent! Que voulez-vous que j'en fasse? Il ne
me faut rien. En effet, mon cher monsieur, que suis-je? un mchant
cadavre dont l'me est partout o sont mes filles. Quand vous aurez
vu Mme de Nucingen, vous me direz celle des deux que vous prfrez,
dit le bonhomme aprs un moment de silence en voyant Eugne qui se
disposait  partir pour aller aux Tuileries en attendant l'heure de
se prsenter chez Mme de Beausant.

Mme de Restaud l'invite  dner pour le lendemain.

Le lendemain il y dne en effet, tte  tte avec Mme de Restaud. Ils
vont ensuite aux Italiens. Il aperoit dans une loge en face l'autre
fille du pre Goriot, la baronne de Nucingen, clatante de luxe
et de beaut. M. d'Ajuda Pinto le prsente  elle. Ils s'amorcent
mutuellement par des galanteries de paroles qui sont des trahisons
pour la plus jeune des deux soeurs, des serments pour la plus ge. 
son retour  la pension, le pre Goriot l'attend et s'enivre de ses
confidences.

--Ma foi! dit-il d'un air en apparence insouciant,  quoi cela
me servirait-il d'tre mieux? Je ne puis gure vous expliquer ces
choses-l; je ne sais pas dire deux paroles de suite comme il faut.
Tout est l, ajouta-t-il en se frappant le coeur. Ma vie,  moi, est
dans mes deux filles. Si elles s'amusent, si elles sont heureuses,
bravement mises, si elles marchent sur des tapis, qu'importe de
quel drap je sois vtu et comment est l'endroit o je me couche? Je
n'ai point froid si elles ont chaud, je ne m'ennuie jamais si elles
rient. Je n'ai de chagrins que les leurs. Quand vous serez pre,
quand vous direz, en oyant gazouiller vos enfants: C'est sorti de
moi! que vous sentirez ces petites cratures tenir  chaque goutte
de votre sang, dont elles ont t la fine fleur, car c'est a! vous
vous croirez attach  leur peau, vous croirez tre agit vous-mme
par leur marche. Leur voix me rpond partout. Un regard d'elles,
quand il est triste, me fige le sang. Un jour vous saurez que l'on
est bien plus heureux de leur bonheur que du sien propre. Je ne peux
pas vous expliquer a: c'est des mouvements intrieurs qui rpandent
l'aise partout. Enfin, je vis trois fois. Voulez-vous que je vous
dise une drle de chose? Eh bien, quand j'ai t pre, j'ai compris
Dieu. Il est tout entier partout, puisque la cration est sortie de
lui. Monsieur, je suis ainsi avec mes filles. Seulement j'aime mieux
mes filles que Dieu n'aime le monde, parce que le monde n'est pas
si beau que Dieu, et que mes filles sont plus belles que moi. Elles
me tiennent si bien  l'me, que j'avais ide que vous les verriez
ce soir. Mon Dieu! un homme qui rendrait ma petite Delphine aussi
heureuse qu'une femme l'est quand elle est bien aime, mais je lui
cirerais ses bottes, je lui ferais ses commissions. J'ai su par
sa femme de chambre que ce petit monsieur de Marsay est un mauvais
chien. Il m'a pris des envies de lui tordre le cou. Ne pas aimer un
bijou de femme, une voix de rossignol, et faite comme un modle! O
a-t-elle eu les yeux, d'pouser cette grosse souche d'Alsacien? Il
leur fallait  toutes deux de jolis jeunes gens bien aimables. Enfin,
elles ont fait  leur fantaisie.


VIII.

En sortant de cet entretien, Rastignac va  son cours; il rencontre,
dans le jardin du Luxembourg, son camarade de pension Bianchon, lve
en mdecine. Bianchon est commun, mais il est honnte et modr.

--Ma foi! rpond-il  Rastignac, que de succs et d'avenir! Tu poses
la question qui se trouve  l'entre de la vie pour tout le monde,
et tu veux couper le noeud gordien avec l'pe. Pour agir ainsi, mon
cher, il faut tre Alexandre, sinon on va au bagne. Moi, je suis
heureux de la petite existence que je me crerai en province, o
je succderai tout btement  mon pre. Les affections de l'homme
se satisfont dans le plus petit cercle aussi pleinement que dans
une immense circonfrence. Napolon ne dnait pas deux fois, et ne
pouvait pas avoir plus de matresses qu'en prend un tudiant en
mdecine quand il est interne aux Capucins. Notre bonheur, mon cher,
tiendra toujours entre la plante de nos pieds et notre occiput;
et qu'il cote un million par an ou cent louis, la perception
intrinsque en est la mme au-dedans de nous. Je conclus  la vie du
Chinois.

--Merci, tu m'as fait du bien, Bianchon! Nous serons toujours amis.

Rastignac est tent, mais non corrompu encore. La noblesse du sang
lutte en lui contre l'influence de Vautrin. Mme de Nucingen, gne
dans ses dpenses par son mari, lui fait d'amres confidences et
lui persuade d'aller jouer pour elle _ses derniers cent francs_ 
la roulette. Il gagne trente-six fois sa mise et rapporte 7,000
francs  Mme de Nucingen. Vautrin le ressaisit et lui conseille de
dclarer son amour  Mlle Taillefer. Rastignac s'en laisse aimer.
Quand Vautrin voit Rastignac engag, il cherche une querelle au frre
unique de la jeune fille et le tue d'un coup d'pe au front, sous
le nom du colonel Franceschini. La nouvelle se rpand. Rastignac
souponne Lucile du meurtre. Il jure qu'il n'pousera jamais Mlle
Taillefer. Vautrin invite toute la pension au spectacle. Au retour
il est arrt comme forat libr. Goriot vend jusqu' ses derniers
couverts d'argent pour complaire  ses filles, et il expire pendant
qu'elles vont au bal. La scne est horrible, mais invraisemblable,
comme toute la fin du roman. On voit que l'auteur se trouble et se
corrompt lui-mme. Ce livre, qui commence avec un inimitable talent,
finit comme un mauvais mlodrame.

Voil le _Pre Goriot_.

L'impression est funbre, on ne s'en sauve que par l'incrdulit.


IX.

LE LIS DANS LA VALLE.

C'est une oasis dans les oeuvres de Balzac. Il est las de cynisme et
d'horreur. Il se retire  la campagne, en Touraine, et s'abandonne
au courant d'amour qui l'emporte  ses rveries. Il rve beau.

Voici le _Lis_.

Il commence par une espce de prface.

 MADAME LA COMTESSE NATHALIE DE MANERVILLE.

Je cde  ton dsir. Le privilge de la femme que nous aimons plus
qu'elle ne nous aime est de nous faire oublier  tout propos les
rgles du bon sens. Pour ne pas voir un pli se former sur vos fronts,
pour dissiper la boudeuse expression de vos lvres que le moindre
refus attriste, nous franchissons miraculeusement les distances, nous
donnons notre sang, nous dpensons l'avenir. Aujourd'hui tu veux mon
pass, le voici. Seulement, sache-le bien, Nathalie: en t'obissant,
j'ai d fouler aux pieds des rpugnances invioles. Mais pourquoi
suspecter les soudaines et longues rveries qui me saisissent
parfois en plein bonheur? pourquoi ta jolie colre de femme aime,
 propos d'un silence? Ne pouvais-tu jouer avec les contrastes de
mon caractre sans en demander les causes? As-tu dans le coeur des
secrets qui, pour se faire absoudre, aient besoin des miens? Enfin,
tu l'as devin, Nathalie, et peut-tre vaut-il mieux que tu saches
tout: oui, ma vie est domine par un fantme, il se dessine vaguement
au moindre mot qui le provoque, il s'agite souvent de lui-mme
au-dessus de moi. J'ai d'imposants souvenirs ensevelis au fond de
mon me, comme ces productions marines qui s'aperoivent par les
temps calmes, et que les flots de la tempte jettent par fragments
sur la grve. Quoique le travail que ncessitent les ides pour tre
exprimes ait contenu ces anciennes motions qui me font tant de mal
quand elles se rveillent trop soudainement, s'il y avait dans cette
confession des clats qui te blessassent, souviens-toi que tu m'as
menac si je ne t'obissais pas; ne me punis donc pas de t'avoir
obi. Je voudrais que ma confidence redoublt ta tendresse.  ce soir.

                                                                FLIX.


 quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus
mouvante lgie, la peinture des tourments subis en silence par
les mes dont les racines tendres encore ne rencontrent que de durs
cailloux dans le sol domestique, dont les premires floraisons sont
dchires par des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes
par la gele au moment o elles s'ouvrent? Quel pote nous dira les
douleurs de l'enfant dont les lvres sucent un sein amer, et dont
les sourires sont rprims par le feu dvorant d'un oeil svre?
La fiction qui reprsenterait ces pauvres coeurs opprims par les
tres placs autour d'eux pour favoriser les dveloppements de leur
sensibilit serait la vritable histoire de ma jeunesse. Quelle
vanit pouvais-je blesser, moi, nouveau-n? quelle disgrce physique
ou morale me valait la froideur de ma mre? tais-je donc l'enfant
du devoir, celui dont la naissance est fortuite, ou celui dont la
vie est un reproche? Mis en nourrice  la campagne, oubli par ma
famille pendant trois ans, quand je revins  la maison paternelle,
je comptais pour si peu de chose que j'y subissais la compassion des
gens. Je ne connais ni le sentiment ni l'heureux hasard  l'aide
desquels j'ai pu me relever de cette premire dchance: chez moi
l'enfant ignore, et l'homme ne sait rien. Loin d'adoucir mon sort,
mon frre et mes deux soeurs s'amusrent  me faire souffrir. Le
pacte en vertu duquel les enfants cachent leurs peccadilles, et
qui leur apprend dj l'honneur, fut nul  mon gard; bien plus,
je me vis souvent puni pour les fautes de mon frre, sans pouvoir
rclamer contre cette injustice; la courtisanerie, en germe chez
les enfants, leur conseillait-elle de contribuer aux perscutions
qui m'affligeaient, pour se mnager les bonnes grces d'une mre
galement redoute par eux? tait-ce un effet de leur penchant 
l'imitation? tait-ce besoin d'essayer leurs forces, ou manque de
piti? Peut-tre ces causes runies me privrent-elles de la douceur
de la fraternit. Dj dshrit de toute affection, je ne pouvais
rien aimer, et la nature m'avait fait aimant! Un ange recueille-t-il
les soupirs de cette sensibilit sans cesse rebute? Si dans quelques
mes les sentiments mconnus tournent en haine, dans la mienne ils
se concentrrent et s'y creusrent un lit d'o, plus tard, ils
jaillirent sur ma vie. Suivant les caractres, l'habitude de trembler
relche les fibres, engendre la crainte; et la crainte oblige 
toujours cder. De l vient une faiblesse qui abtardit l'homme et
lui communique je ne sais quoi d'esclave. Mais ces continuelles
tourmentes m'habiturent  dployer une force qui s'accrut par son
exercice et prdisposa mon me aux rsistances morales. Attendant
toujours une douleur nouvelle, comme les martyrs attendaient un
nouveau coup, tout mon tre dut exprimer une rsignation morne
sous laquelle les grces et les mouvements de l'enfance furent
touffs, attitude qui passa pour un symptme d'idiotie et justifia
les sinistres pronostics de ma mre. La certitude de ces injustices
excita prmaturment dans mon me la fiert, ce fruit de la raison,
qui sans doute arrta les mauvais penchants qu'une semblable
ducation encourageait. Quoique dlaiss par ma mre, j'tais parfois
l'objet de ses scrupules, parfois elle parlait de mon instruction
et manifestait le dsir de s'en occuper; il me passait alors des
frissons horribles en songeant aux dchirements que me causerait
un contact journalier avec elle. Je bnissais mon abandon, et me
trouvais heureux de pouvoir rester dans le jardin  jouer avec des
cailloux,  observer des insectes,  regarder le bleu du firmament.
Quoique l'isolement dt me porter  la rverie, mon got pour les
contemplations vint d'une aventure qui vous peindra mes premiers
malheurs. Il tait si peu question de moi que souvent la gouvernante
oubliait de me faire coucher. Un soir, tranquillement blotti sous
un figuier, je regardais une toile avec cette passion curieuse qui
saisit les enfants, et  laquelle ma prcoce mlancolie ajoutait
une sorte d'intelligence sentimentale. Mes soeurs s'amusaient et
criaient; j'entendais leur lointain tapage comme un accompagnement
 mes ides. Le bruit cessa, la nuit vint. Par hasard, ma mre
s'aperut de mon absence. Pour viter un reproche, notre gouvernante,
une terrible Mlle Caroline, lgitima les fausses apprhensions de
ma mre en prtendant que j'avais la maison en horreur; que si elle
n'et pas attentivement veill sur moi, je me serais enfui dj; je
n'tais pas imbcile, mais sournois; parmi tous les enfants soumis
 ses soins, elle n'en avait jamais rencontr dont les dispositions
fussent aussi mauvaises que les miennes. Elle feignit de me chercher
et m'appela, je rpondis; elle vint au figuier o elle savait que
j'tais.--Que faisiez-vous donc l? me dit-elle.--Je regardais une
toile.--Vous ne regardiez pas une toile, dit ma mre qui nous
coutait du haut de son balcon; connat-on l'astronomie  votre
ge?--Ah! madame, s'cria Mlle Caroline, il a lch le robinet du
rservoir, le jardin est inond. Ce fut une rumeur gnrale. Mes
soeurs s'taient amuses  tourner ce robinet pour voir couler
l'eau; mais, surprises par l'cartement d'une gerbe qui les avait
arroses de toutes parts, elles avaient perdu la tte et s'taient
enfuies sans avoir pu fermer le robinet. Atteint et convaincu d'avoir
imagin cette espiglerie, accus de mensonge quand j'affirmais mon
innocence, je fus svrement puni. Mais, chtiment horrible! je fus
persifl sur mon amour pour les toiles, et ma mre me dfendit de
rester au jardin le soir. Les dfenses tyranniques aiguisent encore
plus une passion chez les enfants que chez les hommes; les enfants
ont sur eux l'avantage de ne penser qu' la chose dfendue, qui
leur offre des attraits irrsistibles. J'eus donc souvent le fouet
pour mon toile. Ne pouvant me confier  personne, je lui disais
mon chagrin dans ce dlicieux ramage intrieur par lequel un enfant
bgaye ses premires ides, comme nagure il a bgay ses premires
paroles.  l'ge de douze ans, au collge, je la contemplais encore
en prouvant d'indicibles dlices, tant les impressions reues au
matin de la vie laissent de profondes traces au coeur.

De cinq ans plus g que moi, Charles fut aussi bel enfant qu'il est
bel homme; il tait le privilgi de mon pre, l'amour de ma mre,
l'espoir de ma famille, partant le roi de la maison. Bien fait et
robuste, il avait un prcepteur. Moi, chtif et malingre,  cinq ans
je fus envoy comme externe dans une pension de la ville, conduit
le matin et ramen le soir par le valet de chambre de mon pre. Je
partais en emportant un panier peu fourni, tandis que mes camarades
apportaient d'abondantes provisions. Ce contraste entre mon dnment
et leur richesse engendra mille souffrances. Les clbres rillettes
et rillons de Tours formaient l'lment principal du repas que nous
faisions au milieu de la journe, entre le djeuner du matin et le
dner de la maison, dont l'heure concidait avec notre rentre. Cette
prparation, si prise par quelques gourmets, parat rarement  Tours
sur les tables aristocratiques; si j'en entendis parler avant d'tre
mis en pension, je n'avais jamais eu le bonheur de voir tendre
pour moi cette brune confiture sur une tartine de pain; mais elle
n'aurait pas t de mode  la pension, mon envie n'en et pas t
moins vive, car elle tait devenue comme une ide fixe, semblable au
dsir qu'inspiraient  l'une des plus lgantes duchesses de Paris
les ragots cuisins par les portires, et qu'en sa qualit de femme,
elle satisfit. Les enfants devinent la convoitise dans les regards
aussi bien que vous y lisez l'amour: je devins alors un excellent
sujet de moquerie. Mes camarades, qui presque tous appartenaient
 la petite bourgeoisie, venaient me prsenter leurs excellentes
rillettes en me demandant si je savais comme elles se faisaient, o
elles se vendaient, pourquoi je n'en avais pas. Ils se pourlchaient
en vantant les rillons, ces rsidus de porc sauts dans sa graisse
et qui ressemblent  des truffes cuites; ils douanaient mon panier,
n'y trouvaient que des fromages d'Olivet, ou des fruits secs, et
m'assassinaient d'un:--_Tu n'as donc pas de quoi?_ qui m'apprit 
mesurer la diffrence mise entre mon frre et moi. Ce contraste
entre mon abandon et le bonheur des autres a souill les roses de
mon enfance, et fltri ma verdoyante jeunesse. La premire fois que,
dupe d'un sentiment gnreux, j'avanai la main pour accepter la
friandise tant souhaite qui me fut offerte d'un air hypocrite, mon
mystificateur retira sa tartine aux rires des camarades prvenus de
ce dnouement. Si les esprits les plus distingus sont accessibles
 la vanit, comment ne pas absoudre l'enfant qui pleure de se voir
mpris, goguenard!  ce jeu, combien d'enfants seraient devenus
gourmands, quteurs, lches! Pour viter les perscutions, je me
battis. Le courage du dsespoir me rendit redoutable, mais je fus
un objet de haine, et restai sans ressources contre les tratrises.
Un soir, en sortant, je reus dans le dos un coup de mouchoir
roul, plein de cailloux. Quand le valet de chambre, qui me vengea
rudement, apprit cet vnement  ma mre, elle s'cria:--Ce maudit
enfant ne nous donnera que des chagrins! J'entrai dans une horrible
dfiance de moi-mme, en trouvant l les rpulsions que j'inspirais
en famille. L, comme  la maison, je me repliai sur moi-mme. Une
seconde tombe de neige retarda la floraison des germes sems en mon
me. Ceux que je voyais aims taient de francs polissons, ma fiert
s'appuya sur cette observation, je demeurai seul. Ainsi se continua
l'impossibilit d'pancher les sentiments dont mon coeur tait gros.
En me voyant toujours assombri, ha, solitaire, le matre confirma
les soupons errons que ma famille avait de ma mauvaise nature. Ds
que je sus crire et lire, ma mre me fit exporter  Pont-Levoy,
collge dirig par les Oratoriens, qui recevaient les enfants de mon
ge dans une classe nomme la classe des _Pas latins_, o restaient
aussi les coliers de qui l'intelligence tardive se refusait au
rudiment. Je demeurai l huit ans, sans voir personne, et menant
une vie de paria. Voici comment et pourquoi. Je n'avais que trois
francs par mois pour mes menus plaisirs, somme qui suffisait  peine
aux plumes, canifs, rgles, encre et papier dont il fallait nous
pourvoir. Ainsi, ne pouvant acheter ni les chasses, ni les cordes,
ni aucune des choses ncessaires aux amusements du collge, j'tais
banni des jeux; pour y tre admis, j'aurais d flagorner les riches
ou flatter les forts de ma division. La moindre de ces lchets,
que se permettent si facilement les enfants, me faisait bondir
le coeur. Je sjournais sous un arbre, perdu dans de plaintives
rveries, je lisais l les livres que nous distribuait mensuellement
le bibliothcaire. Combien de douleurs taient caches au fond
de cette solitude monstrueuse! quelles angoisses engendrait mon
abandon! Imaginez ce que mon me tendre dut ressentir  la premire
distribution de prix o j'obtins les deux plus estims, le prix de
thme et celui de version! En venant les recevoir sur le thtre au
milieu des acclamations et des fanfares, je n'eus ni mon pre ni
ma mre pour me fter, alors que le parterre tait rempli par les
parents de tous mes camarades. Au lieu de baiser le distributeur,
suivant l'usage, je me prcipitai dans son sein et j'y fondis en
larmes. Le soir, je brlai mes couronnes dans le pole. Les parents
demeuraient en ville pendant la semaine employe par les exercices
qui prcdaient la distribution des prix, ainsi mes camarades
dcampaient tous joyeusement le matin; tandis que moi, de qui les
parents taient  quelques lieues de l, je restais dans les cours
avec les outre-mer, nom donn aux coliers dont les familles se
trouvaient aux les ou  l'tranger. Le soir, durant la prire, les
barbares nous vantaient les bons dners faits avec leurs parents.
Vous verrez toujours mon malheur s'agrandissant en raison de la
circonfrence des sphres sociales o j'entrerai. Combien d'efforts
n'ai-je pas tents pour infirmer l'arrt qui me condamnait  ne
vivre qu'en moi! Combien d'esprances longtemps conues avec mille
lancements d'me et dtruites en un jour! Pour dcider mes parents 
venir au collge, je leur crivais des ptres pleines de sentiments,
peut-tre emphatiquement exprims, mais ces lettres auraient-elles
d m'attirer les reproches de ma mre qui me rprimandait avec
ironie sur mon style? Sans me dcourager, je promettais de remplir
les conditions que ma mre et mon pre mettaient  leur arrive,
j'implorais l'assistance de mes soeurs  qui j'crivais aux jours
de leur fte et de leur naissance, avec l'exactitude des pauvres
enfants dlaisss, mais avec une vaine persistance. Aux approches de
la distribution des prix, je redoublais mes prires, je parlais de
triomphes pressentis. Tromp par le silence de mes parents, je les
attendais en m'exaltant le coeur, je les annonais  mes camarades;
et quand,  l'arrive des familles, le pas du vieux portier qui
appelait les coliers retentissait dans les cours, j'prouvais alors
des palpitations maladives. Jamais ce vieillard ne pronona mon nom.
Le jour o je m'accusai d'avoir maudit l'existence, mon confesseur
me montra le ciel o fleurissait la palme promise pour les _Beati
qui lugent_! du Sauveur. Lors de ma premire communion, je me jetai
donc dans les mystrieuses profondeurs de la prire, sduit par les
ides religieuses dont les feries morales enchantent les jeunes
esprits. Anim d'une ardente foi, je priais Dieu de renouveler en ma
faveur les miracles fascinateurs que je lisais dans le Martyrologe.
 cinq ans je m'envolais dans une toile,  douze ans j'allais
frapper aux portes du sanctuaire. Mon extase fit clore en moi des
songes innarrables qui meublrent mon imagination, enrichirent
ma tendresse et fortifirent mes facults pensantes. J'ai souvent
attribu ces sublimes visions  des anges chargs de faonner mon me
 de divines destines; elles ont dou mes veux de la facult de voir
l'esprit intime des choses; elles ont prpar mon coeur aux magies
qui font le pote malheureux, quand il a le fatal pouvoir de comparer
ce qu'il sent  ce qui est, les grandes choses voulues au peu qu'il
obtient; elles ont crit dans ma tte un livre o j'ai pu lire ce
que je devais exprimer, elles ont mis sur mes lvres le charbon de
l'improvisateur.

Mon pre conut quelques doutes sur la porte de l'enseignement
oratorien, et vint m'enlever de Pont-Levoy pour me mettre  Paris
dans une institution situe au Marais. J'avais quinze ans. Examen
fait de ma capacit, le rhtoricien de Pont-Levoy fut jug digne
d'tre en troisime. Les douleurs que j'avais prouves en famille,
 l'cole, au collge, je les retrouvais sous une nouvelle forme
pendant mon sjour  la pension Leptre. Mon pre ne m'avait point
donn d'argent. Quand mes parents savaient que je pouvais tre
nourri, vtu, gorg de latin, bourr de grec, tout tait rsolu.
Durant le cours de ma vie collgiale, j'ai connu mille camarades
environ, et n'ai rencontr chez aucun l'exemple d'une pareille
indiffrence. Attach fanatiquement aux Bourbons, M. Leptre avait
eu des relations avec mon pre  l'poque o des royalistes dvous
essayrent d'enlever au Temple la reine Marie-Antoinette; ils avaient
renouvel connaissance; M. Leptre se crut donc oblig de rparer
l'oubli de mon pre; mais la somme qu'il me donna mensuellement fut
mdiocre, car il ignorait les intentions de ma famille. La pension
tait installe  l'ancien htel Joyeuse, o, comme dans toutes les
anciennes demeures seigneuriales, il se trouvait une loge de suisse.
Pendant la rcration qui prcdait l'heure o le _gcheux_ nous
conduisait au lyce Charlemagne, les camarades opulents allaient
djeuner chez notre portier, nomm Doisy. M. Leptre ignorait ou
souffrait le commerce de Doisy, vritable contrebandier que les
lves avaient intrt  choyer; il tait le secret chaperon de nos
carts, le confident des rentres tardives, notre intermdiaire
entre les loueurs de livres dfendus. Djeuner avec une tasse de
caf au lait tait un got aristocratique, expliqu par le prix
excessif auquel montrent les denres coloniales sous Napolon. Si
l'usage du sucre et du caf constituait un luxe chez les parents, il
annonait parmi nous une supriorit vaniteuse qui aurait engendr
notre passion, si la pente  l'imitation, si la gourmandise, si la
contagion de la mode n'eussent pas suffi. Doisy nous faisait crdit,
il nous supposait  tous des soeurs ou des tantes qui approuvent le
point d'honneur des coliers et payent leurs dettes. Je rsistai
longtemps aux blandices de la buvette. Si mes juges eussent connu
la force des sductions, les hroques aspirations de mon me vers
le stocisme, les rages contenues pendant ma longue rsistance, ils
eussent essuy mes pleurs au lieu de les faire couler. Mais, enfant,
pouvais-je avoir cette grandeur d'me qui fait mpriser le mpris
d'autrui?

On retrouve dans cette ptre la plupart des circonstances racontes
par sa soeur dans le commencement de cet entretien. Ce sont des pages
des _Confessions_ de J.-J. Rousseau,  la dclamation prs.


X.

Ce style consacr continue ainsi jusqu'au retour de Balzac en
Touraine, o ses parents le ramnent aprs le retour de Napolon
de l'le d'Elbe en 1815. Sa famille, royaliste, exige qu'il aille
la reprsenter au bal que la bourgeoisie de Tours offre au duc
d'Angoulme. Il y va; il y aperoit une femme miraculeuse de beaut,
qui s'assied  ct de lui pendant le tumulte de la fte. Elle le
fascine tellement qu'il effleure involontairement d'un mouvement
de tte ses blanches paules. Elle se lve et s'loigne avec un
mouvement d'indignation concentre.

Quelque temps aprs un ami de sa famille lui propose de visiter avec
lui les bords de la rivire. Voici cette dlicieuse description qui
le ramne  son idal. Ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Byron, ni
Gothe, ne le dpassent.

Lisez-la tout entire.

Donc, un jeudi matin je partis de Tours par la barrire Saint-loy,
je traversai les ponts Saint-Sauveur, j'arrivai dans Poncher en
levant le nez  chaque maison, et gagnai la route de Chinon. Pour la
premire fois de ma vie, je pouvais m'arrter sous un arbre, marcher
lentement ou vite  mon gr sans tre questionn par personne. Pour
un pauvre tre cras par les diffrents despotismes qui, peu ou
prou, psent sur toutes les jeunesses, le premier usage du libre
arbitre, exerc mme sur des riens, apportait  l'me je ne sais
quel panouissement. Beaucoup de raisons se runirent pour faire
de ce jour une fte pleine d'enchantements. Dans mon enfance mes
promenades ne m'avaient pas conduit  plus d'une lieue hors la
ville. Mes courses aux environs de Pont-Levoy, ni celles que je fis
dans Paris, ne m'avaient point gt sur les beauts de la nature
champtre. Nanmoins il me restait, des premiers souvenirs de ma vie,
le sentiment du beau qui respire dans le paysage de Tours avec lequel
je m'tais familiaris. Quoique compltement neuf  la posie des
sites, j'tais donc exigeant  mon insu, comme ceux qui, sans avoir
la pratique d'un art, en imaginent tout d'abord l'idal. Pour aller
au chteau de Frapesle, les gens  pied ou  cheval abrgent la route
en passant par les landes dites de Charlemagne, terres en friche,
situes au sommet du plateau qui spare le bassin du Cher et celui de
l'Indre, et o mne un chemin de traverse que l'on prend  Champy.
Ces landes plates et sablonneuses, qui vous attristent durant une
lieue environ, joignent par un bouquet de bois le chemin de Sach,
nom de la commune d'o dpend Frapesle. Ce chemin, qui dbouche sur
la route de Chinon, bien au-del de Ballan, longe une plaine ondule
sans accidents remarquables, jusqu'au petit pays d'Artanne. L se
dcouvre une valle qui commence  Montbazon, finit  la Loire, et
semble bondir sous les chteaux poss sur ces doubles collines, une
magnifique coupe d'meraude au fond de laquelle l'Indre se roule par
des mouvements de serpent.  cet aspect, je fus saisi d'un tonnement
voluptueux que l'ennui des landes ou la fatigue du chemin avait
prpar.--Si cette femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans
le monde, ce lieu, le voici!  cette pense je m'appuyai contre un
noyer sous lequel, depuis ce jour, je me repose toutes les fois que
je reviens dans ma chre valle. Sous cet arbre, confident de mes
penses, je m'interroge sur les changements que j'ai subis pendant
le temps qui s'est coul depuis le dernier jour o j'en suis
parti. Elle demeurait l, mon coeur ne me trompait point: le premier
castel que je vis au penchant d'une lande tait son habitation.
Quand je m'assis sous mon noyer, le soleil de midi faisait ptiller
les ardoises de son toit et les vitres de ses fentres. Sa robe de
percale produisait le point blanc que je remarquai dans ses vignes
sous un hallebergier. Elle tait, comme vous le savez dj, sans
rien savoir encore, LE LIS DE CETTE VALLE o elle croissait pour
le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus. L'amour infini,
sans autre aliment qu'un objet  peine entrevu dont mon me tait
remplie, je le trouvais exprim par ce long ruban d'eau qui ruisselle
au soleil entre deux rives vertes, par ces lignes de peupliers qui
parent de leurs dentelles mobiles ce val d'amour, par les bois de
chnes qui s'avancent entre les vignobles sur des coteaux que la
rivire arrondit toujours diffremment, et par ces horizons estomps
qui fuient en se contrariant. Si vous voulez voir la nature belle et
vierge comme une fiance, allez l par un jour de printemps; si vous
voulez calmer les plaies saignantes de votre coeur, revenez-y par les
derniers jours de l'automne: au printemps, l'amour y bat des ailes 
plein ciel; en automne on y songe  ceux qui ne sont plus. Le poumon
malade y respire une bienfaisante fracheur, la vue s'y repose sur
des touffes dores qui communiquent  l'me leurs paisibles douceurs.
En ce moment, les moulins situs sur les chutes de l'Indre donnaient
une voix  cette valle frmissante, les peupliers se balanaient
en riant, pas un nuage au ciel, les oiseaux chantaient, les cigales
criaient, tout y tait mlodie. Ne me demandez plus pourquoi j'aime
la Touraine: je ne l'aime ni comme on aime son berceau, ni comme on
aime une oasis dans le dsert; je l'aime comme un artiste aime l'art;
je l'aime moins que je ne vous aime; mais sans la Touraine, peut-tre
ne vivrais-je plus. Sans savoir pourquoi, mes yeux revenaient au
point blanc,  la femme qui brillait dans ce jardin comme au milieu
des buissons clatait la clochette d'un convolvulus, fltrie si l'on
y touche. Je descendis, l'me mue, au fond de cette corbeille,
et vis bientt un village que la posie qui surabondait en moi me
fit trouver sans pareil. Figurez-vous trois moulins poss parmi
des les gracieusement dcoupes, couronnes de quelques bouquets
d'arbres au milieu d'une prairie d'eau; quel autre nom donner  ces
vgtations aquatiques, si vivaces, si bien colores, qui tapissent
la rivire, surgissent au-dessus, ondulent avec elle, se laissent
aller  ses caprices et se plient aux temptes de la rivire fouette
par la roue des moulins?  et l, s'lvent des masses de gravier
sur lesquelles l'eau se brise en y formant des franges o reluit
le soleil. Les amaryllis, le nnufar, le lis d'eau, les joncs,
les flox, dcorent les rives de leurs magnifiques tapisseries. Un
pont tremblant compos de poutrelles pourries, dont les piles sont
couvertes de fleurs, dont les garde-fous, plants d'herbes vivaces et
de mousses veloutes, se penchent sur la rivire et ne tombent point;
des barques uses, des filets de pcheurs, le chant monotone d'un
berger, les canards qui voguaient entre les les ou s'pluchaient
sur le jard, nom du gros sable que charrie la Loire; des garons
meuniers, le bonnet sur l'oreille, occups  charger leurs mulets;
chacun de ces dtails rendait cette scne d'une navet surprenante.
Imaginez au-del du pont deux ou trois fermes, un colombier, des
tourterelles, une trentaine de masures spares par des jardins, par
des haies de chvrefeuilles, de jasmins et de clmatites; puis du
fumier fleuri devant toutes les portes, des poules et des coqs par
les chemins: voil le village du Pont-du-Ruan, joli village surmont
d'une vieille glise pleine de caractre, une glise du temps des
croisades, et comme les peintres en cherchent pour leurs tableaux.
Encadrez le tout de noyers antiques, de jeunes peupliers aux feuilles
d'or ple, mettez de gracieuses fabriques au milieu de longues
prairies o l'oeil se perd sous un ciel chaud et vaporeux, vous aurez
une ide d'un des mille points de vue de ce beau pays. Je suivis le
chemin de Sach sur la gauche de la rivire, en observant les dtails
des collines qui meublent la rive oppose. Puis enfin j'atteignis un
parc orn d'arbres centenaires qui m'indiqua le chteau de Frapesle.
J'arrivai prcisment  l'heure o la cloche annonait le djeuner.
Aprs le repas, mon hte, ne souponnant pas que j'tais venu de
Tours  pied, me fit parcourir les alentours de sa terre o de toutes
parts je vis la valle sous toutes ses formes: ici par une chappe,
l tout entire; souvent mes yeux furent attirs  l'horizon par
la belle lame d'or de la Loire o, parmi les roules, les voiles
dessinaient de fantasques figures qui fuyaient emportes par le
vent. En gravissant une crte, j'admirai pour la premire fois le
chteau d'Azay, diamant taill  facettes, serti par l'Indre, mont
sur des pilotis masqus de fleurs. Puis je vis dans un fond les
masses romantiques du chteau de Sach, mlancolique sjour plein
d'harmonies, trop graves pour les gens superficiels, chres aux
potes dont l'me est endolorie. Aussi, plus tard, en aimai-je le
silence, les grands arbres chenus, et ce je ne sais quoi mystrieux
pandu dans son vallon solitaire! Mais chaque fois que je retrouvais
au penchant de la cte voisine le mignon castel aperu, choisi par
mon premier regard, je m'y arrtais complaisamment.

--H! me dit mon hte en lisant dans mes yeux l'un de ces ptillants
dsirs toujours si navement exprims  mon ge, vous sentez de loin
une jolie femme comme un chien flaire le gibier.

Je n'aimai pas ce dernier mot, mais je demandai le nom du castel et
celui du propritaire.

--Ceci est Clochegourde, me dit-il, une jolie maison appartenant
au comte de Mortsauf, le reprsentant d'une famille historique en
Touraine, dont la fortune date de Louis XI, et dont le nom indique
l'aventure  laquelle il doit et ses armes et son illustration. Il
descend d'un homme qui survcut  la potence. Aussi les Mortsauf
portent-ils _d'or,  la croix de sable aleze potence et
contre-potence, charge en coeur d'une fleur de lys d'or au pied
nourri_, avec: _Dieu saulve le Roi notre Sire_, pour devise. Le
comte est venu s'tablir sur ce domaine au retour de l'migration.
Ce bien est  sa femme, une demoiselle de Lenoncourt, de la maison
de Lenoncourt-Givry qui va s'teindre: madame de Mortsauf est
fille unique. Le peu de fortune de cette famille contraste si
singulirement avec l'illustration des noms, que, par orgueil ou
par ncessit peut-tre, ils restent toujours  Clochegourde et
n'y voient personne. Jusqu' prsent leur attachement aux Bourbons
pouvait justifier leur solitude; mais je doute que le retour du
roi change leur manire de vivre. En venant m'tablir ici, l'anne
dernire, je suis all leur faire une visite de politesse; ils me
l'ont rendue et nous ont invits  dner; l'hiver nous a spars
pour quelques mois; puis les vnements politiques ont retard notre
retour, car je ne suis  Frapesle que depuis peu de temps. Madame de
Mortsauf est une femme qui pourrait occuper partout la premire place.

--Vient-elle souvent  Tours?

--Elle n'y va jamais. Mais, dit-il en se reprenant, elle y est
alle dernirement, au passage du duc d'Angoulme qui s'est montr
fort gracieux pour monsieur de Mortsauf.

--C'est elle! m'criai-je.

--Qui, elle?

--Une femme qui a de belles paules.

--Vous rencontrerez en Touraine beaucoup de femmes qui ont de belles
paules, dit-il en riant. Mais si vous n'tes pas fatigu, nous
pouvons passer la rivire, et monter  Clochegourde, o vous aviserez
 reconnatre vos paules.

J'acceptai, non sans rougir de plaisir et de honte. Vers quatre
heures nous arrivmes au petit chteau que mes yeux caressaient
depuis longtemps. Cette habitation, qui fait un bel effet dans le
paysage, est en ralit modeste. Elle a cinq fentres de face;
chacune de celles qui terminent la faade expose au midi s'avance
d'environ deux toises, artifice d'architecture qui simule deux
pavillons et donne de la grce au logis; celle du milieu sert de
porte, et on en descend par un double perron dans des jardins tags
qui atteignent  une troite prairie situe le long de l'Indre.
Quoiqu'un chemin communal spare cette prairie de la dernire
terrasse ombrage par une alle d'acacias et de vernis du Japon, elle
semble faire partie des jardins; car le chemin est creux, encaiss
d'un ct par la terrasse, et bord de l'autre par une haie normande.
Les pentes bien mnages mettent assez de distance entre l'habitation
et la rivire pour sauver les inconvnients du voisinage des eaux
sans en ter l'agrment. Sous la maison se trouvent des remises, des
curies, des resserres, des cuisines, dont les diverses ouvertures
dessinent des arcades. Les toits sont gracieusement contourns aux
angles, dcors de mansardes  croisillons sculpts et de bouquets
en plomb sur les pignons. La toiture, sans doute nglige pendant la
rvolution, est charge de cette rouille produite par les mousses
plates et rougetres qui croissent sur les maisons exposes au midi.
La porte-fentre du perron est surmonte d'un campanile o reste
sculpt l'cusson des Blamont-Chauvry: _cartel de gueules  un pal
de vair, flanqu de deux mains appaumes de carnation et d'or  deux
lances de sable mises en chevron_. La devise: _Voyez tous, nul ne
touche!_ me frappa vivement. Les supports, qui sont un griffon et un
dragon de gueules enchanes d'or, faisaient un joli effet sculpts.
La Rvolution avait endommag la couronne ducale et le cimier, qui
se compose d'un palmier de sinople fruit d'or. Senart, secrtaire
du comit du salut public, tait bailli de Sach avant 1781, ce qui
explique ces dvastations.

Ces dispositions donnent une lgante physionomie  ce castel
ouvrag comme une fleur, et qui semble ne pas peser sur le sol.
Vu de la valle, le rez-de-chausse semble tre au premier tage;
mais, du ct de la cour, il est de plain-pied avec une large alle
sable donnant sur un boulingrin anim par plusieurs corbeilles de
fleur.  droite et  gauche, les clos de vignes, les vergers et
quelques pices de terres labourables plantes de noyers, descendent
rapidement, enveloppent la maison de leurs massifs, et atteignent
les bords de l'Indre, que garnissent en cet endroit des touffes
d'arbres dont les verts ont t nuancs par la nature elle-mme. En
montant le chemin qui ctoie Clochegourde, j'admirais ces masses si
bien disposes, j'y respirais un air charg de bonheur. La nature
morale a-t-elle donc, comme la nature physique, ses communications
lectriques et ses rapides changements de temprature? Mon coeur
palpitait  l'approche des vnements secrets qui devaient le
modifier  jamais, comme les animaux s'gayent en prvoyant un beau
temps. Ce jour si marquant dans ma vie ne fut dnu d'aucune des
circonstances qui pouvaient le solenniser. La nature s'tait pare
comme une femme allant  la rencontre du bien-aim, mon me avait
pour la premire fois entendu sa voix, mes yeux l'avaient admire
aussi fconde, aussi varie que mon imagination me la reprsentait
dans mes rves de collge dont je vous ai dit quelques mots,
inhabiles  vous en expliquer l'influence, car ils ont t comme une
Apocalypse o ma vie me fut figurativement prdite: chaque vnement
heureux ou malheureux s'y rattache par des images bizarres, liens
visibles aux yeux de l'me seulement. Nous traversmes une premire
cour entoure des btiments ncessaires aux exploitations rurales,
une grange, un pressoir, des tables, des curies. Averti par les
aboiements du chien de garde, un domestique vint  notre rencontre,
et nous dit que monsieur le comte, parti pour Azay ds le matin,
allait sans doute revenir, et que madame la comtesse tait au logis.
Mon hte me regarda. Je tremblais qu'il ne voult pas voir madame de
Mortsauf en l'absence de son mari, mais il dit au domestique de nous
annoncer. Pouss par une avidit d'enfant, je me prcipitai dans la
longue antichambre qui traverse la maison.

--Entrez donc, Messieurs, dit alors une voix d'or.

Quoique madame de Mortsauf n'et prononc qu'un mot au bal, je
reconnus sa voix qui pntra mon me et la remplit comme un rayon
de soleil remplit et dore le cachot d'un prisonnier. En pensant
qu'elle pouvait se rappeler ma figure, je voulus m'enfuir; il
n'tait plus temps, elle apparut sur le seuil de la porte, nos yeux
se rencontrrent. Je ne sais qui d'elle ou de moi rougit le plus
fortement. Assez interdite pour ne rien dire, elle revint s'asseoir 
sa place devant un mtier  tapisserie, aprs que le domestique eut
approch deux fauteuils; elle acheva de tirer son aiguille afin de
donner un prtexte  son silence, compta quelques points et releva
la tte,  la fois douce et altire, vers monsieur de Chessel en
lui demandant  quelle heureuse circonstance elle devait sa visite.
Quoique curieuse de savoir la vrit sur mon apparition, elle ne nous
regarda ni l'un ni l'autre; ses yeux furent constamment attachs sur
la rivire; mais  la manire dont elle coutait, vous eussiez dit
que, semblable aux aveugles, elle savait reconnatre les agitations
de l'me dans les imperceptibles accents de la parole. Et cela tait
vrai. Monsieur de Chessel dit mon nom et fit ma biographie. J'tais
arriv depuis quelques mois  Tours, o mes parents m'avaient ramen
chez eux quand la guerre avait menac Paris. Enfant de la Touraine
 qui la Touraine tait inconnue, elle voyait en moi un jeune homme
affaibli par des travaux immodrs, envoy  Frapesle pour s'y
divertir, et auquel il avait montr sa terre, o je venais pour
la premire fois. Au bas du coteau seulement, je lui avais appris
ma course de Tours  Frapesle, et craignant pour ma sant dj si
faible, il s'tait avis d'entrer  Clochegourde en pensant qu'elle
me permettrait de m'y reposer. M. de Chessel disait la vrit, mais
un hasard heureux semble si fort cherch que madame de Mortsauf garda
quelque dfiance; elle tourna sur moi des yeux froids et svres
qui me firent baisser les paupires, autant par je ne sais quel
sentiment d'humiliation que pour cacher des larmes que je retins
entre mes cils. L'imposante chtelaine me vit le front en sueur;
peut-tre aussi devina-t-elle les larmes, car elle m'offrit ce dont
je pouvais avoir besoin, en exprimant une bont consolante qui me
rendit la parole. Je rougissais comme une jeune fille en faute, et
d'une voix chevrotante comme celle d'un vieillard, je rpondis par un
remercment ngatif.

--Tout ce que je souhaite, lui dis-je en levant les yeux sur les
siens que je rencontrai pour la seconde fois, mais pendant un moment
aussi rapide qu'un clair, c'est de n'tre pas renvoy d'ici; je suis
tellement engourdi par la fatigue, que je ne pourrais marcher.

--Pourquoi suspectez-vous l'hospitalit de notre beau pays? me
dit-elle. Vous nous accorderez sans doute le plaisir de dner 
Clochegourde? ajouta-t-elle en se tournant vers son voisin.

Je jetai sur mon protecteur un regard o clatrent tant de prires
qu'il se mit en mesure d'accepter cette proposition, dont la formule
voulait un refus. Si l'habitude du monde permettait  M. de Chessel
de distinguer ces nuances, un jeune homme sans exprience croit si
fermement  l'union de la parole et de la pense chez une belle
femme, que je fus bien tonn quand, en revenant le soir, mon hte
me dit:--Je suis rest, parce que vous en mouriez d'envie; mais si
vous ne raccommodez pas les choses, je suis brouill peut-tre avec
mes voisins. Ce _si vous ne raccommodez pas les choses_ me fit
longtemps rver. Si je plaisais  Mme de Mortsauf, elle ne pourrait
pas en vouloir  celui qui m'avait introduit chez elle. M. de Chessel
me supposait donc le pouvoir de l'intresser, n'tait-ce pas me
le donner? Cette explication corrobora mon espoir en un moment o
j'avais besoin de secours.

--Ceci me semble difficile, rpondit-il, Mme de Chessel nous attend.

--Elle vous a tous les jours, reprit la comtesse, et nous pouvons
l'avertir. Est-elle seule?

--Elle a M. l'abb de Qulus.

--Eh bien, dit-elle en se levant pour sonner, vous dnez avec nous.

Cette fois M. de Chessel la crut franche et me jeta des regards
complimenteurs. Ds que je fus certain de rester pendant une soire
sous ce toit, j'eus  moi comme une ternit. Pour beaucoup d'tres
malheureux, demain est un mot vide de sens, et j'tais alors au
nombre de ceux qui n'ont aucune foi dans le lendemain; quand j'avais
quelques heures  moi, j'y faisais tenir toute une vie de volupts.
Mme de Mortsauf entama sur le pays, sur les rcoltes, sur les vignes,
une conversation  laquelle j'tais tranger. Chez une matresse
de maison, cette faon d'agir atteste un manque d'ducation ou son
mpris pour celui qu'elle met ainsi comme  la porte du discours;
mais ce fut embarras chez la comtesse. Si d'abord je crus qu'elle
affectait de me traiter en enfant, si j'enviai le privilge des
hommes de trente ans qui permettait  M. de Chessel d'entretenir sa
voisine de sujets aussi graves auxquels je ne comprenais rien, si
je me dpitai en me disant que tout tait pour lui;  quelques mois
de l, je sus combien est significatif le silence d'une femme, et
combien de penses couvre une diffuse conversation. D'abord j'essayai
de me mettre  mon aise dans mon fauteuil, puis je reconnus les
avantages de ma position en me laissant aller au charme d'entendre
la voix de la comtesse. Le souffle de son me se dployait dans les
replis des syllabes, comme le son se divise sous les clefs d'une
flte; il expirait onduleusement  l'oreille d'o il prcipitait
l'action du sang. Sa faon de dire les terminaisons en _i_ faisait
croire  quelque chant d'oiseau; le _ch_ prononc par elle tait
comme une caresse, et la manire dont elle attaquait le _t_ accusait
le despotisme du coeur. Elle tendait ainsi, sans le savoir, le sens
des mots, et vous entranait l'me dans un monde surhumain. Combien
de fois n'ai-je pas laiss continuer une discussion que je pouvais
finir, combien de fois ne me suis-je pas fait injustement gronder
pour couter ces concerts de voix humaine, pour aspirer l'air qui
sortait de sa lvre charge de son me, pour treindre cette lumire
parle avec l'ardeur que j'aurais mise  serrer la comtesse sur mon
sein! Quel chant d'hirondelle joyeuse, quand elle pouvait rire! mais
quelle voix de cygne appelant ses compagnes, quand elle parlait de
ses chagrins! L'inattention de la comtesse me permit de l'examiner.
Mon regard se rgalait en glissant sur la belle parleuse, il pressait
sa taille, baisait ses pieds, et se jouait dans les boucles de sa
chevelure. Cependant j'tais en proie  une terreur que comprendront
ceux qui, dans leur vie, ont prouv les joies illimites d'une
passion vraie. J'avais peur qu'elle ne me surprt les yeux attachs
 la place de ses paules que j'avais si ardemment embrasses. Cette
crainte avivait la tentation, et j'y succombais, je les regardais!
mon oeil dchirait l'toffe, je revoyais la lentille qui marquait la
naissance de la jolie raie par laquelle son dos tait partag, mouche
perdue dans du lait, et qui depuis le bal flamboyait toujours le
soir dans ces tnbres o semble ruisseler le sommeil des jeunes gens
dont l'imagination est ardente, dont la vie est chaste.

Je puis vous crayonner les traits principaux qui partout eussent
signal la comtesse aux regards; mais le dessin le plus correct, la
couleur la plus chaude n'en exprimeraient rien encore. Sa figure
est une de celles dont la ressemblance exige l'introuvable artiste
de qui la main sait peindre le reflet des feux intrieurs, et sait
rendre cette vapeur lumineuse que nie la science, que la parole ne
traduit pas, mais que voit un amant. Ses cheveux fins et cendrs la
faisaient souvent souffrir, et ces souffrances taient sans doute
causes par de subites ractions du sang vers la tte. Son front
arrondi, prominent comme celui de la Joconde, paraissait plein
d'ides inexprimes, de sentiments contenus, de fleurs noyes dans
des eaux amres. Ses yeux verdtres, sems de points bruns, taient
toujours ples; mais s'il s'agissait de ses enfants, s'il lui
chappait de ces vives effusions de joie ou de douleur, rares dans la
vie des femmes rsignes, son oeil lanait alors une lueur subtile
qui semblait s'enflammer aux sources de la vie et devait les tarir;
clair qui m'avait arrach des larmes quand elle me couvrit de son
ddain formidable et qui lui suffisait pour abaisser les paupires
aux plus hardis. Un nez grec, comme dessin par Phidias et runi
par un double arc  des lvres lgamment sinueuses, spiritualisait
son visage de forme ovale, et dont le teint, comparable au tissu
des camlias blancs, se rougissait aux joues par de jolis tons
roses. Son embonpoint ne dtruisait ni la grce de sa taille, ni
la rondeur voulue pour que ses formes demeurassent belles quoique
dveloppes. Vous comprendrez soudain ce genre de perfection, lorsque
vous saurez qu'en s'unissant  l'avant-bras les blouissants trsors
qui m'avaient fascin paraissaient ne devoir former aucun pli. Le
bas de sa tte n'offrait point ces creux qui font ressembler la
tte de certaines femmes  des troncs d'arbres, ses muscles n'y
dessinaient point de cordes, et partout les lignes s'arrondissaient
en flexuosits dsesprantes pour le regard comme pour le pinceau.
Un duvet follet se mourait le long de ses joues, dans les mplats du
col, en y retenant la lumire qui s'y faisait soyeuse. Ses oreilles
petites et bien contournes taient, suivant son expression, des
oreilles d'esclave et de mre. Plus tard, quand j'habitai son coeur,
elle me disait: Voici M. de Mortsauf! et avait raison, tandis que
je n'entendais rien encore, moi dont l'oue possde une remarquable
tendue. Ses bras taient beaux, sa main aux doigts recourbs tait
longue, et, comme dans les statues antiques, la chair dpassait ses
ongles  fines ctes. Je vous dplairais en donnant aux tailles
plates l'avantage sur les tailles rondes, si vous n'tiez pas une
exception. La taille ronde est un signe de force, mais les femmes
ainsi construites sont imprieuses, volontaires, plus voluptueuses
que tendres. Au contraire, les femmes  taille plate sont dvoues,
pleines de finesse, enclines  la mlancolie; elles sont mieux femmes
que les autres. La taille plate est souple et molle, la taille ronde
est inflexible et jalouse. Vous savez, maintenant comment elle
tait faite. Elle avait le pied d'une femme comme il faut, ce pied
qui marche peu, se fatigue promptement et rjouit la vue quand il
dpasse la robe. Quoiqu'elle ft mre de deux enfants, je n'ai jamais
rencontr dans son sexe personne de plus jeune fille qu'elle. Son
air exprimait une simplesse, jointe  je ne sais quoi d'interdit
et de songeur qui ramenait  elle comme le peintre ramne  la
figure o son gnie a traduit un monde de sentiments. Ses qualits
visibles ne peuvent d'ailleurs s'exprimer que par des comparaisons.
Rappelez-vous le parfum chaste et sauvage de cette bruyre que nous
avons cueillie en revenant de la villa Diodati, cette fleur dont vous
avez tant lou le noir et le rose; vous devinerez comment cette femme
pouvait tre lgante loin du monde, naturelle dans ses expressions,
recherche dans les choses qui devenaient siennes,  la fois rose et
noire. Son corps avait la verdeur que nous admirons dans les feuilles
nouvellement dplies, son esprit avait la profonde concision du
sauvage, elle tait enfant par le sentiment, grave par la souffrance,
chtelaine et bachelette. Aussi plaisait-elle sans artifice, par sa
manire de s'asseoir, de se lever, de se taire ou de jeter un mot.
Habituellement recueillie, attentive comme la sentinelle sur qui
repose le salut de tous et qui pie le malheur, il lui chappait
parfois des sourires qui trahissaient en elle un naturel rieur
enseveli sous le maintien exig par sa vie. Sa coquetterie tait
devenue un mystre, elle faisait rver au lieu d'inspirer l'attention
galante que sollicitent les femmes, et laissait apercevoir sa
premire nature de flamme vive, ses premiers rves bleus, comme
on voit le ciel par des claircies de nuages. Cette rvlation
involontaire rendait pensifs ceux qui ne sentaient pas une larme
intrieure sche par le feu des dsirs. La raret de ses gestes, et
surtout celle de ses regards (except ses enfants, elle ne regardait
personne), donnait une incroyable solennit  ce qu'elle faisait
ou disait, quand elle faisait ou disait une chose avec cet air que
savent prendre les femmes au moment o elles compromettent leur
dignit par un aveu. Ce jour-l Mme de Mortsauf avait une robe rose
 mille raies, une collerette  large ourlet, une ceinture noire
et des brodequins de mme couleur. Ses cheveux simplement tordus
sur sa tte taient retenus par un peigne d'caille. Telle tait
l'imparfaite esquisse promise. Mais la constante manation de son
me sur les siens, cette essence nourrissante pandue  flots comme
le soleil met sa lumire; mais sa nature intime, son attitude aux
heures sereines, sa rsignation aux heures nuageuses; tous ces
tournoiements de la vie o le caractre se dploie, tiennent, comme
les effets du ciel,  des circonstances inattendues et fugitives qui
ne se ressemblent entre elles que par le fond d'o elles dtachent,
et dont la peinture sera ncessairement mle aux vnements de cette
histoire; vritable pope domestique, aussi grande aux yeux du sage
que le sont les tragdies aux yeux de la foule, et dont le rcit vous
attachera autant pour la part que j'y ai prise, que par sa similitude
avec un grand nombre de destines fminines.

Tout  Clochegourde portait le cachet d'une propret vraiment
anglaise. Le salon o restait la comtesse tait entirement bois,
peint en gris de deux nuances. La chemine avait pour ornement
une pendule contenue dans un bloc d'acajou surmont d'une coupe,
et deux grands vases en porcelaine blanche  filets d'or, d'o
s'levaient des bruyres du Cap. Une lampe tait sur la console. Il
y avait un trictrac en face de la chemine. Deux larges embrasses en
coton retenaient les rideaux de percale blanche, sans franges. Des
housses grises, bordes d'un galon vert, recouvraient les siges,
et la tapisserie tendue sur le mtier de la comtesse disait assez
pourquoi son meuble tait ainsi cach. Cette simplicit arrivait 
la grandeur. Aucun appartement, parmi ceux que j'ai vus depuis, ne
m'a caus des impressions aussi fertiles, aussi touffues que celles
dont j'tais saisi, dans ce salon de Clochegourde, calme et recueilli
comme la vie de la comtesse, et o l'on devinait la rgularit
conventuelle de ses occupations. La plupart de mes ides, et mme les
plus audacieuses en science ou en politique, sont nes l, comme les
parfums manent des fleurs; mais l verdoyait la plante inconnue qui
jeta sur mon me sa fconde poussire; l brillait la chaleur solaire
qui dveloppa mes bonnes et desscha mes mauvaises qualits. De la
fentre, l'oeil embrassait la valle depuis la colline o s'tale
Pont-de-Ruan, jusqu'au chteau d'Azay, en suivant les sinuosits de
la cte oppose que varient les tours de Frapesle, puis l'glise,
le bourg et le vieux manoir de Sach, dont les masses dominent la
prairie. En harmonie avec cette vie repose et sans autres motions
que celles donnes par la famille, ces lieux communiquaient  l'me
leur srnit. Si je l'avais rencontre l pour la premire fois,
entre le comte et ses deux enfants, au lieu de la trouver splendide
dans sa robe de bal, je ne lui aurais pas ravi ce dlirant baiser
dont j'eus alors des remords en croyant qu'il dtruirait l'avenir
de mon amour! Non, dans les noires dispositions o me mettait le
malheur, j'aurais pli le genou, j'aurais bais ses brodequins,
j'y aurais laiss quelques larmes, et je serais all me jeter dans
l'Indre. Mais aprs avoir effleur le frais jasmin de sa peau et bu
le lait de cette coupe pleine d'amour, j'avais dans l'me le got
et l'esprance de volupts humaines; je voulais vivre et attendre
l'heure du plaisir comme le sauvage pie l'heure de la vengeance; je
voulais me suspendre aux arbres, ramper dans les vignes, me tapir
dans l'herbe; je voulais avoir pour complices le silence de la
nuit, la lassitude de la vie, la chaleur du soleil, afin d'achever
la pomme dlicieuse o j'avais dj mordu. M'et-elle demand la
fleur qui chante ou les richesses enfouies par les compagnons de
Morgan l'exterminateur, je les lui aurais apportes, afin d'obtenir
les richesses certaines et la fleur muette que je souhaitais!
Quand cessa le rve o m'avait plong la longue contemplation de
mon idole, et pendant lequel un domestique vint et lui parla, je
l'entendis causant du comte. Je pensai seulement alors qu'une femme
devait appartenir  son mari. Cette pense me donna des vertiges.
Puis j'eus une rageuse et sombre curiosit de voir le possesseur
de ce trsor. Deux sentiments me dominrent, la haine et la peur:
une haine qui ne connaissait aucun obstacle et les mesurait tous
sans les craindre; une peur vague, mais relle du combat, de son
issue, et d'ELLE surtout. En proie  d'indicibles pressentiments, je
redoutais ces poignes de main qui dshonorent, j'entrevoyais les
difficults lastiques o se heurtent les plus rudes volonts et o
elles s'moussent; je craignais cette force d'inertie qui dpouille
aujourd'hui la vie sociale des dnoments que recherchent les mes
passionnes.

La premire entrevue avec Mme de Warens et la premire journe des
Charmettes n'ont pas ce fini de description. Le sicle a fait des
pas. Il a autant de charmes, et plus de pudeur.


XI.

On dne, et on se spare.

Le contentement qui enflait toutes mes voiles m'empcha de voir
les inextricables difficults mises entre elle et moi par la vie si
cohrente de la solitude de la campagne. J'tais prs d'elle,  sa
droite, je lui servais  boire. Oui, bonheur inespr! je frlais
sa robe, je mangeais son pain. Au bout de trois heures, ma vie se
mlait  sa vie! Enfin, nous tions lis par ce terrible baiser,
espce de secret qui nous inspirait une honte mutuelle. Je fus d'une
lchet glorieuse: je m'tudiais  plaire au comte, qui se prtait 
toutes mes courtisaneries; j'aurais caress le chien, j'aurais fait
la cour aux moindres dsirs des enfants; je leur aurais apport des
cerceaux, des billes d'agate; je leur aurais servi de cheval, je leur
en voulais de ne pas s'emparer dj de moi comme d'une chose  eux.
L'amour a ses intuitions comme le gnie a les siennes, et je voyais
confusment que la violence, la maussaderie, l'hostilit, ruineraient
mes esprances.


XII.

Balzac accepte l'hospitalit d'un chteau voisin d'o il voit de
prs Clochegourde. Il se promne, rencontre M. de Mortsauf, se lie
avec lui et acquiert son amiti. Les scnes douces et amres qui
suivent ce moment sont remarquablement crites, mais ressemblent 
toutes. On peut dire que le chef-d'oeuvre finit l. Le reste est
beau, mais vulgaire; la femme n'a ni assez de vertu pour congdier
l'amant, ni assez d'amour pour s'y livrer tout entire. Cela n'est
plus chaud, cela devient tide; la tideur amne la froideur, et
la dernire partie du roman fait douter de la premire. videmment
cela me ressemble, quand, voulant associer l'hypocrisie du monde au
dlire de la passion, j'crivis ce livre,  moiti vrai,  moiti
faux, intitul _Raphal_. Le public se sentit tromp et m'abandonna.
Je l'avais mrit; la passion est belle, mais c'est  condition
d'tre sincre. Il en est ainsi du _Lis dans la valle_. O renoncez
 peindre l'amour, ou sacrifiez-le  la vertu. Ces caractres
hermaphrodites commencent par le charme et finissent par le dgot.

Mais la premire moiti du _Lis dans la valle_ ressemble au Cantique
des Cantiques termin par une homlie de courtisans ambitieux de la
cour de Charles X. On ne s'intresse plus  personne; et on sent que
l'auteur se dsintresse  la fin de lui-mme.


XIII.

Balzac revint enfin  son vritable type: la vrit. Il crivit le
chapitre le plus vaste, le plus divers et le plus vridique de sa
Comdie humaine, les _Parents pauvres_. Ce fut son oeuvre capitale,
hlas! interrompue par la mort. C'tait un homme de la race de
Shakspeare, dont la sve tait varie, large et profonde comme le
monde. Il mourut, comme lui, entre cinquante et soixante ans, heureux
 la fin de sa carrire, retir du monde dans son repos, soign par
une femme aime, et ne regrettant rien que ses rves.

On fut longtemps  le juger, il tait trop au-dessus de ses juges.

En laissant de ct ces livres futiles et un peu cyniques, les
_Contes drolatiques_, crits dans le commencement de sa vie pour
avoir du pain et un habit, qu'il ne faut pas compter pour des
monuments, mais excuser comme des haillons de misre, son caractre
tait probe et religieux au fond, comme les leons de sa mre et les
souvenirs de sa soeur. On sentait en lui l'homme de bonne maison,
incapable de s'avilir, si ce n'est par plaisanterie passagre.
Il aimait les Bourbons et l'aristocratie de la Restauration par
tradition paternelle. La dmagogie lui soulevait le coeur. On n'en
voit pas trace dans ses innombrables livres. Il tait gentilhomme
de coeur, incapable de flatter une populace ou une cour. Il aurait
eu plutt des indulgences et des faiblesses pour les vices d'en
haut; car il tait pdant par la grandeur et jamais par la bassesse.
Je l'ai vu plusieurs fois professer ces doctrines, mme contre sa
popularit. Il renonait  tre populaire pour rester juste et
honorable. L'incorruptibilit tait son essence; crivain lger et
trop indulgent pour lui-mme en matire lgre, mais au fond un
honnte homme. Il concdait beaucoup au mtier, rien  l'honneur.

Tel tait Balzac.


XIV.

Quant  son talent, il est incomparable.

Les romanciers franais n'ont pas une sphre bien arrte dans
laquelle on puisse dlimiter l'action de leur plume. Les uns, tels
que les romanciers du sicle de Louis XIV, _Tlmaque_, les oeuvres
de Mlle de Scudry, _la Princesse de Clves_, etc., dbordent dans
le large lit des aventures fabuleuses et des pomes piques. Les
autres, tels que l'abb Prvost, serrent de plus prs la ralit
et la nature; ils crivent les mmoires imaginaires d'_un Homme
de qualit_, le _Doyen de Killerine_, ou les amours beaucoup trop
cyniques de _Manon Lescaut_ et du _Chevalier des Grieux_; d'autres,
tels que J.-J. Rousseau, Chateaubriand dans _Atala_ ou _Ren_, et,
de nos jours, Mme Sand, se livrent, sous la forme de roman, au
lyrisme le plus transcendant de leur gnie, et, pour flatter tantt
l'aristocratie, tantt la religion, tantt la dmocratie du temps,
chantent depuis les licencieuses amours de la _Nouvelle Hlose_ ou
depuis les ridicules systmes d'ducation de l'_mile_, minemment
propre  former un peuple de marquis, jusqu'aux rveries grotesques
et froces d'un socialisme et d'un communisme qui nient la nature,
et qui prtendent refaire le monde mieux que le Crateur. Admirables
prosateurs, dtestables philosophes, prparant, pour dsaltrer le
peuple, non de l'eau salubre, mais de l'opium ivre de rves et de
convulsions!

Ainsi,  l'exception de l'abb Prvost qui n'eut d'autre modle que
la nature, et de Chateaubriand, dans _Ren_, qui n'eut d'ivresse que
celle du sentiment, presque tous les romanciers franais suivirent
servilement les moeurs de l'poque et n'crivirent que pour un jour.
Prenez le premier de ces romans, _Tlmaque_, justement ha de Louis
XIV, et essayez de construire sur ce modle une socit politique
qui se tienne debout!


XV.

Balzac naquit, et, dou par la nature d'un talent immense et d'un
esprit juste, il secoua ces haillons de la pense dont on avait voulu
faire un costume national, il rentra dans la voie droite de l'abb
Prvost, et n'aspira qu' un seul titre, celui d'_historiographe de
la nature et de la socit_.

Il le poursuivit laborieusement, passant avec un gal succs de la
peinture la plus hideuse du vice jusqu' la _Recherche de l'absolu_,
cette pierre philosophale de la philosophie, jusqu'au _Lis dans la
valle_, cette perle de l'amour pur. Parcourez ces cent volumes de
ses oeuvres jets avec profusion de sa main jamais lasse, et concluez
avec moi qu'un seul homme en France tait capable d'excuter ce qu'il
avait conu, la _Comdie humaine_, ce pome pique de la vrit!

On dit, je le sais, et je me le suis dit moi-mme en finissant
la lecture de ce merveilleux artiste: Il est parfait, mais il
est triste; on sort, avec des larmes dans les yeux, de cette
lecture.--Balzac est triste, c'est vrai; mais il est profond.--Est-ce
que le monde est gai?

Molire tait triste, et c'est pourquoi il fut Molire.

                                                             LAMARTINE


FIN DU TOME DIX-HUITIME.


Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, imprimeurs de l'Institut
et de la Marine, 56, rue Jacob.





End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume
18), by Alphonse de Lamartine

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***

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