The Project Gutenberg EBook of La Flandre pendant des trois derniers
sicles, by Constantine Bruno Kervyn de Lettenhove

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Title: La Flandre pendant des trois derniers sicles

Author: Constantine Bruno Kervyn de Lettenhove

Release Date: June 19, 2014 [EBook #46033]

Language: French

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LA FLANDRE

PENDANT LES TROIS DERNIERS SICLES.




    Cet ouvrage forme la suite de l'_Histoire de Flandre_,
    du mme auteur.

    Bruxelles.--Imprimerie ALFRED VROMANT.




    LA

    FLANDRE

    PENDANT

    LES TROIS DERNIERS SICLES

    PAR

    le Baron KERVYN de LETTENHOVE

    BRUGES

    BEYAERT-DEFOORT, DITEUR

    1875




LA FLANDRE

PENDANT LES TROIS DERNIERS SICLES.


L'histoire de la Flandre se modifie profondment dans les premires
annes du seizime sicle, et avec elle la tche laborieuse de celui
qui se propose de l'tudier et de la faire connatre. L'influence,
l'initiative, l'action qui constituent le caractre politique d'un
peuple et qui rvlent la mission qu'il a  remplir, ont  peine
laiss quelques traces fugitives. Lisez nos chroniques de cette
poque: elles n'ont plus rien qui explique leur origine, et, de tous
les pays de l'Europe, le pays o elles furent crites, y occupe
souvent l'espace le moins tendu. Le rcit est sans ordre, parce qu'il
n'a plus de limites; les tableaux sont sans couleurs, parce que l'on
ne sent plus vibrer ni l'nergie du sentiment national, ni l'motion
particulire  quiconque fut acteur, tmoin ou victime dans ces luttes
si acharnes et si vives que virent se succder sans relche les
communes flamandes.

Il est d'autres difficults qui rendent de plus en plus pnibles les
recherches historiques: d'une part, la multiplicit mme des sources,
depuis les mmoires d'tat et les documents diplomatiques, imprims ou
manuscrits, jusqu'aux pamphlets encore  demi voils par les tnbres
d'o ils sortirent; d'autre part, la partialit, l'injustice,
l'inexactitude volontaire et prmdite que l'on retrouve dans des
rcits inspirs par les passions les plus ardentes.

Pour rester fidle au travail spcial que la Flandre rclamait
incontestablement pour le moyen-ge et qu'elle mrita,  plusieurs
intervalles,  une poque moins loigne, une seule voie demeure
ouverte: c'est l'apprciation distincte des pisodes isols, c'est
l'analyse raisonne des vnements o la Flandre se trouvera
inopinment entrane  chercher en elle-mme les dernires traditions
de sa puissance politique ou de son activit industrielle.

Nous commencerons par le rgne du prince qui, selon la parole de
Montesquieu, vit paratre un monde nouveau sous son obissance et
l'univers s'tendre pour lui procurer un nouveau genre de grandeur.




CHARLES-QUINT.

1500-1555.

   Naissance de Charles-Quint.--Ngociations entre Philippe le Beau
   et Louis XII.--Mort de Philippe le Beau.--Mainbournie de
   Maximilien.--Gouvernement de Marguerite d'Autriche.--Alliance de
   Maximilien et de Henri VIII.--Neutralit de la Flandre.--Bataille
   des perons.--Bayard prisonnier en Flandre.--Sige de Trouanne
   et de Tournay.--Lettre de Charles  Gonzalve de Cordoue.--Sa
   jeunesse.--Son ducation.--Son mancipation.--Avnement de
   Franois Ier.--Charles devient roi d'Espagne, puis
   empereur.--Situation de l'Europe.--Apprciation du caractre
   politique de Charles-Quint.--Le cardinal Wolsey  Bruges.--Bruges
   ville littraire. rasme, Thomas Morus, Louis Vivs, Jacques
   Meyer et les savants du seizime sicle.--Prise de
   Tournay.--Bataille de Pavie.--Trait de Madrid.--La Flandre cesse
   de relever de la couronne de France.--Henri VIII se spare de
   Charles-Quint.--Neutralit commerciale de la Flandre.--Trait de
   Cambray.--Projet de former un royaume des Pays-Bas.--Guerres
   contre la Flandre.--La Flandre confisque par arrt du parlement
   de Paris.--Trves.--Projet de dmembrement de
   l'Angleterre.--Ignace de Loyola  Bruges.--Mort d'Isabelle de
   Danemark et de Marguerite d'Autriche.--La suette.--Situation
   commerciale et industrielle de la Flandre.--Accroissement des
   impts.--Rsistance des Gantois.--Les Luthriens.--Les
   _Cresers_.--Livin Borluut.--Supplice de Livin Pym.--Arrive de
   Charles-Quint en Flandre.--Confiscation des privilges de
   Gand.--Nouveau projet de crer un royaume des Pays-Bas.--Le duc
   d'Orlans.--Guerres.--Paix de Crespy.--Le comte de Bueren.--Les
   Pays-Bas runis  l'Empire.--Le prince d'Espagne en
   Flandre.--Charles-Quint dicte ses Commentaires.--Nouvelles
   guerres.--Destruction de Trouanne.--Prise d'Hesdin.--Combats sur
   mer.--Abdication de Charles-Quint.--Son dernier sjour en
   Flandre.


(24 fvrier 1499, v. st., 1500 selon le rit romain). Naissance  Gand
de Charles, fils an de Philippe le Beau et de Jeanne d'Arragon.

Les chroniqueurs du temps rapportent que jamais on ne vit plus de
pompe et plus de solennit  un baptme. Une galerie avait t
construite jusqu' l'glise de Saint-Jean, et elle tait, dit-on,
claire par plus de dix mille flambeaux. On y remarquait douze
portes, dont une plus grande que toutes les autres, nomme: la _Porte
de paix_.

Lorsque cet enfant arriva, port dans les bras de Marguerite d'York,
sous les votes de l'glise de Saint-Jean, tendues de riches
tapisseries de drap d'or et de velours, les nobles et les bourgeois y
entrrent avec lui, et l'clat de leurs flambeaux rpandit sur son
jeune front, qu'allait arroser l'eau lustrale du baptme, une
clatante aurole, prsage de renomme et de gloire: Charles de Gand
avait franchi le seuil de la _Porte de paix_ pour recevoir du sire de
Berghes l'pe qui allait crire dans les annales du monde l'histoire
de sa vie.

L'anne 1500 tait une anne mmorable: les uns remarquaient qu'un
mme nombre d'annes sparait Auguste de Charlemagne et Charlemagne du
jeune prince qui devait porter le nom de Charles-Quint; d'autres, en
saluant en lui l'aurore d'une re nouvelle, faisaient observer que
l'humanit avait franchi la premire moiti de cette grande priode
que l'an mille avait commence au milieu de la terreur la plus
profonde et dont le terme est encore couvert de voiles pais aux yeux
de notre sicle; mais rien ne reproduisait alors ces doutes et cet
effroi. L'Europe tait en paix; Rome appelait les chrtiens aux joies
religieuses du jubil sculaire, et une comte s'levait dans le ciel
pour clairer, comme le disaient les courtisans et les potes, le
berceau o reposait un enfant:

    Fausto sidere coeli.

Vers la fin de l'anne 1501, Philippe le Beau et Jeanne d'Arragon
firent un voyage en Espagne. Philippe revint bientt dans les
Pays-Bas: dj commenait  se dessiner, entre les Flamands et les
Espagnols, cette antipathie de caractre et de moeurs que les
discordes civiles et religieuses allaient rendre si vive.

(26 novembre 1504). Mort de la reine Isabelle, veuve de Ferdinand le
Catholique. Une ambassade solennelle arriva  Bruges pour y remettre 
Philippe le Beau la couronne des monarques castillans: il y eut  ce
sujet de grandes ftes auxquelles prirent part les marchands de la
_nation_ d'Espagne.

La Flandre tait en paix: quelques inquitudes s'levaient seulement
sur les dispositions du roi de France. Louis XII tait hostile 
Philippe le Beau. Il s'tait spar de Jeanne de France pour pouser
Anne de Bretagne, veuve de Charles VIII, et ce mariage avait rveill
de douloureux souvenirs chez le fils de Maximilien.

En 1491, les princes de l'Empire, ceux de l'Europe entire avaient
protest contre une odieuse violation de la foi promise.

En 1498, les rois avaient gard le silence au triste spectacle du plus
scandaleux procs de divorce, et si une voix s'tait fait entendre
pour le condamner, c'tait celle d'un pauvre docteur en thologie,
devenu, grce  son talent et  la saintet de ses moeurs, recteur de
l'universit de Paris et principal du collge de Montaigu. Jean
Standonck tait n  Malines, o il fonda l'une de ces pieuses coles
qui conservrent longtemps son nom; il y avait peut-tre reu les
bienfaits de Marguerite d'Autriche, sacrifie, comme Jeanne de France,
 l'ascendant de la duchesse de Bretagne: quoi qu'il en ft, il
reprsentait, par son opposition, le sentiment public qui dominait
dans les Pays-Bas.

En 1505, des discussions relatives au droit de ressort que rclamait
le parlement de Paris, firent un instant craindre des hostilits
ouvertes de la part de Louis XII; mais le roi de Castille, qui fort
avoit le coeur en Espaigne et ne demandoit point la guerre en France,
fut conseill, dit Wielant, de faire faire, par son procureur gnral,
secrtement et  part, protestations pertinentes et  perptuelle
mmoire, et icelles faites et enregistres, manda  ses dputs
accorder les points et articles projets par les gens du roy de
France. De qui venait ce conseil? Selon ce qui est le plus probable,
du grand conseil de Malines, qui, pour mieux se maintenir dans sa
rivalit contre le parlement de Paris, remontrait avec instance que
ces matires de ressort sont de merveilleuse importance et de si grand
poids que la perte du comt de Flandres en dpend.

D'autres discussions s'taient leves relativement au droit de
rgale, rclam par Louis XII dans l'vch de Tournay. Jean de
Luxembourg et Philippe Wielant, envoys  Paris, le contestaient en
invoquant le privilge accord en 1288 par Philippe le Bel  Gui de
Dampierre, dont il rsultait que nuls, soit le roy ou aultre, ne
pouvoit prendre quelque chose en Flandres, sinon par la main du
comte; mais on leur rpondait que ce privilge personnel et
temporaire tait si vague, qu'on pouvait lui opposer d'autres chartes
de Philippe le Bel, de 1280, de 1282 et de 1289, et qu'il tait
d'ailleurs constant que Philippe de Valois s'tait rserv, en 1345,
tous les droits de la souverainet royale.

De plus, Louis XII exigeait que l'on reconnt que le pays de Waes et
le chteau de Rupelmonde taient compris dans le fief de Flandre tenu
d'hommage lige vis--vis de la couronne de France. Les ambassadeurs
flamands rpliquaient, cette fois, que si Marguerite de Constantinople
avait consenti  donner  saint Louis une dclaration favorable  ses
prtentions, elle en avait fait remettre une autre semblable au roi
des Romains, et que l'on savait assez qu' une poque postrieure  la
dclaration de 1254, le pays de Waes avait t successivement
confisqu pour dfaut de relief, puis reu  hommage comme fief
imprial par Guillaume de Hollande et Richard de Cornouailles, rois
des Romains. Cependant les conseillers de Louis XII se montraient si
rsolus  ne point cder que les ambassadeurs flamands crivaient 
Philippe le Beau, le 17 octobre 1505: Sire, nous ne voyons point que
ne soyez contraint de faire de trois choses l'une: assavoir ou de lui
accorder la rgalle, ou de vous en mettre en procs en parlement, o
vous le avez perdu contant, ou de avoir la guerre.

En effet, les circonstances deviennent de plus en plus graves. Au mois
de juillet 1506, le roi de France se prpare  soutenir le duc de
Gueldre qui guerroie contre le roi de Castille. D'autre part, le roi
d'Angleterre, Henri VII, forme le projet de faire dbarquer en Flandre
sept mille hommes d'armes pour les opposer aux Franais.

Ce fut au milieu de ces intrigues que Philippe le Beau mourut
subitement  Burgos, le 25 septembre 1506.

Les tats gnraux se trouvaient en ce moment runis  Malines. Les
dputs du Brabant, de la Hollande, de la Zlande et de la Frise
dcernrent la tutelle du jeune prince de Castille  son aeul,
l'empereur Maximilien, sans que ceux de la Flandre, du Hainaut, de
l'Artois, de Namur, de Lille et de Douay prissent aucune part  cette
dlibration. Guillaume de Croy, seigneur de Chivres, et Jean de
Houthem, se rendirent aussitt en Allemagne pour assurer Maximilien de
la fidlit et du respect des peuples qui, nagure encore, le
repoussaient. Il les accompagna dans les Pays-Bas, mais il comprit
bientt combien son nom y rveillait peu de sympathies, et, par une
rsolution aussi sage que prudente, il s'loigna, aprs avoir adress
 l'assemble des tats gnraux, convoque  Louvain, des lettres o
il investissait sa fille Marguerite de la tutelle du prince de
Castille, en mme temps que du gouvernement des Pays-Bas.

Cependant Louis XII, imitant l'exemple que Charles VIII lui avait
laiss, protestait contre la mainbournie de Maximilien. Trs-chiers
et bien ams, crivait-il le 27 juillet 1507 aux bourgeois d'Arras, le
roy des Romains s'est de longtemps fort traveilli de tout son pouvoir
de nous vouloir nuire et adomagier, non-seulement par voye de guerre,
mais aussy par paroles mensongres, lettres et libelles diffamatoires,
 la charge, folle honte et dshonneur de nous et de toute la nation
franchoise,  quoy sommes bien dlibrs rsister par toutes voyes...
de quoy vous avons bien voulu advertir pour ce que  nous est rapport
qu'il prtend avoir la mainbournie des personnes et pays de nos
trs-chiers frres et trs-ams cousins les enfans de feu nostre chier
cousin le roy de Castille, desquels nous voulons et dsirons le bien
et prouffit comme le nostre propre, pourveu qu'ils ne soient adhrens,
ne en l'obissance d'icelluy roy des Romains.

Maximilien ne cesse de redouter l'invasion d'une arme franaise.
Aussi a-t-il soin de recommander  sa fille de rassembler aux
frontires une arme destine  la repousser.

On voit bientt des relations secrtes s'tablir entre Maximilien et
Henri VIII, qui vient de monter sur le trne d'Angleterre.

Ds le mois de fvrier 1511, on crit de France  Marguerite
d'Autriche: Madame, la nouvelle de la descente des Anglois continue
tousjours icy de plus fort en plus fort, qui espouvante beaucoup ceulx
de par de, et l'on a tout plain de mauvaise suspicion des Flamengs
et autres pays de monsieur vostre nepveu, voisins desdits Anglois, que
l'on dit estre consentans de laditte descente.

Les ambassadeurs de Marguerite  Paris ne manquaient point de dmentir
tous ces bruits. Au mois de juin 1513, elle dclara de nouveau qu'elle
observerait les traits et que l'Empereur tait anim des mmes
intentions combien que plusieurs, pour leur gaing et prouffit
particulier,  leurs prils et fortunes, soient alls au service du
roi d'Angleterre.

Cependant, en ce mme moment, l'Empereur crivait  sa fille qu'il
engageait les Anglais  dbarquer au Crotoy et  envahir la France en
suivant l'une ou l'autre rive de la Somme, par ainsi qu'ils pourront,
 grant honneur et puissance, marcher oultre jusques  Montlhry, o
feu nostre beau-pre le duc Charles eut grant bataille et victoire,
auquel lieu il faut que les Franois combattent, car c'est au cueur du
royaume qui se nomme l'isle de France. Il songeait mme  loigner le
prince Charles de Castille du thtre de la guerre en le faisant
conduire en Allemagne, mais il n'osait excuter ce projet, de crainte
de rveiller le mcontentement des communes flamandes, qui
chrissaient tendrement cet enfant, objet de tant d'esprances. Nous
ne savons, crivait-il lui-mme, comment et par quelle manire nous
pourrons prendre et avoir hors de nos pays de par del icelluy nostre
fils, affin que quand nous serons  ceste oeuvre, nos subgects d'iceux
pays se veuillent contenter et ne commencer aucune inimiti.

Maximilien dcida Henri VIII  aborder en France en lui faisant
esprer soit la couronne impriale, soit tout au moins un vicariat
semblable  celui d'douard III. Pour conserver la neutralit des
Pays-Bas, il s'tait rendu au camp anglais, ml  ces soudoyers dont
Marguerite d'Autriche parlait dans sa lettre  Louis XII, et portant,
comme eux, les couleurs anglaises; empereur mercenaire qui touchait sa
paye par jour ou par mois, comme le plus obscur _landsknecht_ de la
Souabe ou du Palatinat.

Cependant la neutralit de la Flandre dans cette guerre tait bien
moins relle que fictive. Le roy de Castille, portent les mmoires de
Fleurange, laissoit aller de ses gens qui vouloit, nonobstant qu'il y
eust amiti entre luy et les Franois et n'y avoit point de guerre
dclare. Louis XII se plaignait fort haut des nobles du Hainaut: il
ne cherchait, au contraire, qu' s'assurer, par des paroles douces et
conciliantes, l'appui des communes de Flandre.

Malgr les conseils de Maximilien, Henri VIII dbarque  Calais, le 31
juin 1513, avec quelque cavalerie et un corps de six ou sept mille
lansquenets qu'on appelait la bande noire.

Sige de Trouanne. L'arme qui s'avance pour secourir cette
importante forteresse, est commande par Louis d'Halewyn, sire de
Piennes. Maximilien retrouve sous les bannires franaises ses anciens
ennemis.

(16 aot 1513). Bataille de Guinegate, connue sous le nom de bataille
des perons, parce qu'elle ressembla plus  une droute qu' un
combat. Les Franais furent vaincus parce que les conseils du sire de
Piennes n'avaient pas t suivis: le champ de Guinegate portait
bonheur  Maximilien. La Palisse fut pris et se dgagea: Bayard se
rendit pour ne pas fuir.

Trouanne, manquant de vivres, ouvrit ses portes aprs un sige de
neuf semaines. Le roy d'Angleterre, ayant Throuenne dans ses mains,
dit Martin du Bellay,  la suscitation des Flamans la feit dmolir,
remplir les fosss et brusler toutes les maisons, hormis l'glise et
les maisons des chanoines. Quelques mois plus tard, cette oeuvre de
destruction fut complte, en vertu d'une lettre de Marguerite
d'Autriche. Pour ce qu'on murmure fort, crivait-elle  Laurent de
Gorrevod, que les Franois se vantent de fortifier Throuanne, il
semble  aucuns qu'il seroit bon de parbrler ce qui y est demeur de
laditte ville, et, si cest advis vous semble bon, le pourrez faire
excuter comme trouverez  faire pour le mieulx.

Les Anglais, vainqueurs  Guinegate et  Trouanne, rsolurent
d'assiger Tournay. Les habitants de cette ville avaient dclar que
Tournay estoit Tournay et que jamais n'avoit tourn et encore ne
tournera. Ils se dfendirent courageusement en attendant les secours
de Louis XII qui leur avait crit: Mes bons enfans de Tournay, des
plus anciens de la couronne, ne doubtez rien; je vous secourray quand
engagier debvroie la moicti de mon royaulme.

Cependant les assigeants disposaient d'une redoutable artillerie: on
y remarquait notamment douze gros canons qu'on nommait les douze
aptres; ce qui donne lieu  un chroniqueur flamand d'observer qu'il
ne convient pas de donner des noms de saints  de semblables
inventions diaboliques et qu'il et mieux valu leur donner les noms de
Phalaris, Diomde, Nron, Mzence, Denys, Busiris, Commode et autres
tyrans de ce genre. Robert Macquereau, que le dsir d'assister  un
sige fameux avait conduit sous les murs de Tournay, entendit le roi
d'Angleterre ordonner  un canonnier de pointer saint Barthlemy sur
l'glise de Notre-Dame: le boulet emporta une partie du clocher.

Quand les bourgeois de Tournay, abandonns par Louis XII, se virent
rduits  capituler, ils dlgurent vers Maximilien des dputs qui
lui rptrent: Nous sommes Franais. Maximilien, irrit, les
renvoya  Henri VIII, _roi de France et d'Angleterre_.

Henri VIII donna l'vch de Tournay  son ministre le cardinal
Wolsey, plaa dans l'glise de Notre-Dame une statue questre de saint
Georges et choisit pour sa rsidence un htel qu'avait autrefois
occup Louis XI. Marguerite d'Autriche esprait qu'il disposerait de
Tournay en faveur de son neveu, dj fianc  Marie d'Angleterre, de
mme qu'douard III avait voulu en disposer autrefois en faveur des
communes flamandes, ses fidles allies. Elle y fit prparer des ftes
brillantes o se runirent les plus clbres beauts des Pays-Bas; le
jeune prince de Castille se rendit lui-mme  Tournay, mais il trouva
un adversaire dans Talbot qui, dissuadant Henri VIII d'un acte
contraire  ses intrts politiques, le ramena  Calais aprs qu'il
eut laiss  Tournay pour garnison un corps de troupes anglaises.

Le prince de Castille tait retourn en Flandre. Charles d'Autriche,
remarque Flchier, faisait son sjour ordinaire  Gand, o il tait
n. On l'avait nourri dans les moeurs et dans les coutumes du pays.

Charles avait prs de quatorze ans. Sa jeunesse annonait dj ce
qu'un avenir prochain devait raliser aux yeux de l'Europe tonne.

Il avait  peine six ans lorsque Vincent Quirini crivait, dans un
rapport au snat de Venise: L'an des fils du roi de Castille est
dou d'un extrieur agrable et montre des dispositions
extraordinaires; tout ce qu'il fait rvle son nergie et son courage.
Le peuple veille avec tant de soin sur lui, qu'il n'est personne qui
ne se ft mettre en pices plutt que de consentir  ce qu'il ft
conduit hors du pays.

Philippe le Beau avait jadis charg Guillaume de Croy, seigneur de
Chivres, du gouvernement des Pays-Bas. Maximilien, qui le lui avait
peut-tre fait obtenir, lui conserva plus tard une mission qui
embrassait le soin de surveiller l'ducation du prince de Castille.
Tel tait le titre que l'on donnait alors au jeune prince que nous ne
connaissons que sous le nom de Charles-Quint.

Il ne parat point, au reste, que Charles ait beaucoup cout ses
doctes prcepteurs, dont le plus clbre est Adrien Florissone, depuis
pape sous le nom d'Adrien VI. Il se drobait  leurs leons pour
suivre les fauconniers  la chasse ou pour aller agacer dans sa cage
quelque fier lion de Numidie.

Une femme prudente, instruite et claire, qui lui tint lieu de mre,
exera seule quelque empire sur lui: c'tait Marguerite d'Autriche,
investie, ds le mois de mai 1507, de l'autorit suprme dans les
Pays-Bas.

Marguerite d'Autriche aimait tendrement le prince de Castille. En 1510
elle disait dans une de ses lettres: Mon nepveu croit journellement
et s'adresse fort bien  toutes choses honnestes, et j'espre y
prendre telle garde que j'y auray honneur. En 1514, elle le montre
consacrant dj ses tudes aux soins du gouvernement et ajoute, 
propos d'un accs de fivre dont il se trouve atteint: En la personne
d'un tel prince ne peult avoir si petite maladie qui ne fasse bien 
penser.

Le 15 fvrier 1516, Charles crit  la veuve de Gonzalve de Cordoue:
Madame, j'ai sceu la mort du fameux Gonzalve de Cordoue, l'un des
plus grands capitaines du monde, que je dsirois conserver tant pour
son rare mrite que parce que je souhaitois de le connotre pour me
servir de son exprience et de ses conseils...

L'affection de Marguerite ne lui suffisait plus. A dfaut des rcits
de Gonzalve de Cordoue, il fut rduit  se faire lire le discours
d'rasme: _de Institutione principis_, o le clbre docteur de
Rotterdam, invoquant les sentiments gnreux de la pit filiale,
avait reprsent, sous le nom de Philippe le Beau, un prince dou des
vertus les plus clatantes.

(1514). Trait entre Louis XII et Henri VIII. Marie, soeur du roi
d'Angleterre, appele  confirmer cette paix en pousant Louis XII, ne
devient reine de France que pour prsider  ses funrailles. Franois
Ier monte sur le trne le 1er janvier 1514 (v. st.).

Au moment o le successeur de Louis XII fait son entre solennelle 
Paris, Charles, devenu majeur par un acte d'mancipation du mme mois
de janvier 1514 (v. st.), est reu  Gand par les chevins, qui le
conduisent  l'glise de Saint-Jean. L'ancienne formule de serment lui
est prsente; il la repousse et en fait lire une autre bien moins
complte et bien moins tendue. Charles rompt ouvertement avec les
temps du moyen-ge; il semble que son gnie craigne d'tre touff
dans le cercle troit que lui traaient les vieux souvenirs des
franchises communales. Cependant, les mtiers, fidles  leurs
traditions, murmurent: l'agitation s'accrot, mais elle n'a d'autre
rsultat que l'acte du 11 avril 1515, o l'on exige des chevins, des
doyens et des jurs le serment de respecter le trait de Cadzand
impos par Maximilien aux Gantois.

Un an s'tait  peine coul quand Charles recueillit l'hritage du
roi d'Arragon, mort  Madrigalejo, le 23 janvier 1515 (v. st.). Le
prince Charles, crivait rasme  Jean Fisher, vque de Rochester,
vient, assure-t-on, d'tre appel  dix-sept royaumes. Admirable
fortune dont ne profitera point, je l'espre, le prince seul, mais
aussi tout notre pays. Dans une autre lettre il ajoutait: Charles
possde entre autres qualits remarquables, qui le rendent digne de
l'autorit, celle d'tre profondment attach  tout ce qui est juste
et quitable; et Wielant place  l'poque mme o Charles venait de
recevoir le titre de roi, cette belle parole adresse au grand conseil
de Malines: Je veux que vous ne distinguiez point entre les grands et
les petits, et si l'on parvenait  m'arracher des lettres de nature 
entraver l'action de la justice, j'entends que vous n'y obissiez
point.

Franois Ier avait vingt ans, Charles n'en avait pas seize. La
rivalit de ces deux jeunes princes devait troubler toute l'Europe;
leur double rgne, qui s'ouvre simultanment, s'annonce toutefois sous
des auspices pacifiques. Charles, guid par le sire de Chivres,
charge Henri de Nassau de rendre en son nom hommage des comts de
Flandre et d'Artois au roi de France et de conclure avec lui une
alliance dont l'une des conditions sera son mariage avec une fille de
Louis XII. Guillaume de Croy semblait aussi favorable que ses anctres
 la politique franaise: il reprsenta le roi de Castille aux
confrences de Noyon.

(1517). Voyage de Charles en Espagne. Soulvement contre le sire de
Chivres, que les Espagnols hassaient parce qu'il tait tranger.
Adrien Florissone, devenu vque de Tortose, contribue  rtablir la
paix. Charles retourne aux Pays-Bas en s'arrtant  Douvres, afin de
chercher  sparer le cardinal Wolsey du parti du roi de France,  qui
l'Angleterre vient de restituer Tournay, Mortagne et Saint-Amand.

Telle tait la situation des choses lorsqu'on apprit la mort de
Maximilien. Les rves de sa folle vanit ne s'taient jamais effacs
de son intelligence affaiblie, et ne se contentant plus de la couronne
d'empereur, il avait, dans les dernires annes de sa vie, lev son
ambition jusqu' la tiare de pontife. Que resta-t-il  Maximilien de
toutes ses esprances vanouies, de toutes ses illusions dissipes? Un
cercueil qu'il avait soin de prendre avec lui dans tous ses voyages,
afin qu' dfaut des pompes de vie, il pt compter du moins sur celles
de la mort.

(Juin 1519). Election de Charles  l'Empire. Quatrime empereur de ce
nom depuis Charlemagne, il prit et conserva le nom de Charles-Quint.

La Flandre montra un grand enthousiasme. Au premier bruit de
l'lection de Charles-Quint, crivait rasme, tout le pays s'abandonna
 la joie; puisse cette lection tre heureuse pour le monde chrtien,
puisse-t-elle surtout tre heureuse pour nous!

Quelle est la situation de l'Europe au moment o Charles-Quint
parvient  l'Empire?

Le seizime sicle est une poque de crise profonde. En France, Louis
XI n'a vu lui survivre que la haine de ses victimes; en Allemagne, la
faiblesse de Maximilien a tout compromis; en Angleterre, la royaut
s'est puise dans des proscriptions qui ont frapp tour  tour les
vainqueurs et les vaincus, les oppresseurs et les opprims; en
Flandre, les tristes et profonds dchirements qui ont suivi la mort de
Marie de Bourgogne, ont attest aussi bien la dcadence et la
corruption des moeurs que l'affaiblissement des institutions.

C'est en ce moment o l'organisation communale qui fut au moyen-ge la
rgle normale de la vie intrieure de la socit, disparat avec ses
liens troits et ses garanties protectrices, que l'anarchie, ne
trouvant plus devant elle qu'un pouvoir suprieur tantt faible et
tantt violent, se dveloppe sous toutes les formes. Elle ne respecte
mme plus la sphre o, au-dessus de toutes les passions et de toutes
les ambitions, la religion exerait depuis une longue suite de sicles
une influence inconteste. Ennemi plus dangereux que Soliman qui porte
l'Alcoran au-del du Danube, le moine apostat Luther inaugure un
nouvel vangile  Wittemberg et rompt ouvertement avec tout ce que
vnrait l'Europe chrtienne, avec ses traditions, avec ses croyances,
avec sa foi.

A ces prils,  ces menaces Charles-Quint opposera l'unit politique,
image de l'unit religieuse qu'elle doit protger. Dj Charles VIII
a entrevu les besoins de la situation en se prsentant  Rome comme
l'hritier de Charlemagne. Charles-Quint, tendant plus loin ses
desseins, cherchera  runir tous les princes chrtiens par une
confdration troite, afin que sa main puissante porte  la fois les
destines de la vieille Europe et celles de la jeune Amrique,
modrant ici les passions d'une socit qui a atteint l'ge de sa
maturit, rveillant au-del de l'Ocan les peuplades sauvages pour
qui la civilisation est encore enveloppe dans les langes de son
berceau. Gigantesque entreprise qui nous rvlera le gnie de celui
qui l'a conue, mais qu'il ne doit toutefois voir jamais s'accomplir,
afin que, lors mme que tout sentiment d'ambition y ft rest
tranger, un si merveilleux succs n'levt pas trop haut son orgueil.

La fortune, dit Jacques de Thou, rivalisa en ce prince avec la vertu
pour le porter au sommet des grandeurs et l'en rendre digne, et je ne
crois pas que l'on puisse trouver, ni dans notre sicle, ni dans les
temps les plus reculs, un prince qui mritt davantage, par la
runion de toutes les qualits, de servir de modle  ceux qui veulent
s'lever par la voie de la vertu. En effet, qu'a-t-il manqu  son
loge, soit que l'on remarque sa sagesse dans ses projets, soit que
l'on considre sa constance dans les revers et sa modration dans les
succs, soit que l'on admire sa prsence d'esprit dans les prils et
son amour de la justice, la plus haute des vertus qui puissent se
rencontrer chez un prince! Sa vie fut srieuse presque ds les
premires annes de son enfance; elle devait tre occupe par les
expditions les plus varies et les ngociations les plus importantes,
et, sans que nous songions  le flatter, nous pouvons dire que dans la
paix comme dans la guerre, il fut toujours guid par sa pit.

Un publiciste plus moderne, le comte de Nny, ne juge pas moins
favorablement l'administration intrieure de l'Empereur:
Charles-Quint fut le pre et le lgislateur des Pays-Bas. N et lev
dans ces provinces, il possdait parfaitement les langues du pays; il
se plaisait  vivre dans une sorte de familiarit avec les citoyens
dont il tait l'idole. L'histoire et la tradition en ont consacr
mille traits  l'immortalit... Jamais personne ne connut mieux que
lui le caractre, le gnie et les moeurs des peuples des Pays-Bas. De
l vinrent ces lois admirables qu'il leur donna sur toutes les
parties de la police, sur la punition des crimes et des contrats
nuisibles  la socit, sur le commerce et la navigation, lois que la
plupart des nations claires ont cherch  imiter ou  adapter 
leurs usages.

Ce fut  Bruges que Charles-Quint s'arrta  son retour d'Espagne. Il
y avait dj fait son entre solennelle au mois d'avril 1515 et se
souvenait de l'accueil pompeux que les Brugeois lui avaient fait 
cette poque. Au mois de mai 1520, il fut reu  Bruges avec les mmes
honneurs. Les ambassadeurs des princes et des villes libres de
l'Empire s'y taient rendus pour lui offrir leurs flicitations; ils
l'accompagnrent  Aix, o les archevques de Cologne, de Mayence et
de Trves posrent la couronne impriale sur un front auquel toutes
les couronnes semblaient promises.

Au mois de juillet 1521, Charles-Quint tait revenu  Bruges. Le 15
aot le cardinal Wolsey, qu'il avait russi  attacher  ses intrts,
y arriva avec une suite de cinquante gentilshommes et de cinq cents
chevaux, et descendit au palais, o l'attendaient une pompe toute
royale, des banquets somptueux et tous les honneurs qui devaient
sduire son orgueil.

Des princes, des chevaliers, des ngociateurs s'taient runis en
grand nombre  Bruges, et rasme lui-mme avait quitt sa retraite
pour revoir d'anciens amis, qu'il y chrissait ou qu'il esprait y
trouver, certain d'tre accueilli avec estime par tous les courtisans,
avec une vive sympathie par tous ceux qui cultivaient les lettres.

Bruges tait en effet une ville littraire; rasme se plat  la
nommer une clbre cit qui possde un grand nombre d'hommes rudits,
et mme, parmi ceux qui ne le sont point, beaucoup d'esprits heureux
et de sains jugements. _In celeberrima civitate Brugensi qu tot
habet eruditos, tot et sine litteris felicia, sanique judicii
ingenia._ Ailleurs il la loue d'tre fconde en gnies dignes de
l'Attique, loge que Georges Cassander devait dvelopper dans
l'loquent discours qu'il pronona en 1541  l'ouverture des cours
publics de belles-lettres, de philosophie et de thologie, fonds 
Bruges par Jean De Witte, vque de Cuba.

rasme mandait  Jean Fevin, chanoine de Saint-Donat: Je me plais 
Louvain moins qu'autrefois et je suis plus port  vivre  Bruges si
j'y trouve un asile commode et une table digne du palais d'un
philosophe. J'aime les repas o la recherche des mets supple  leur
nombre, et qui sont exquis sans tre longs. Serons-nous dpourvus
d'agrables convives l o nous possdons entre autres amis notre cher
Marc Laurin?...

rasme esprait en 1521 rencontrer  Bruges, parmi les Anglais qui
accompagnaient le cardinal Wolsey, ses amis les plus illustres: Jean
Fisher, vque de Rochester, et Thomas Morus, le vertueux fondateur de
l'_Utopie_. Thomas Morus avait visit Bruges en 1514 avec Cuthbert
Tonstall, qui fut depuis vque de Londres. En 1515 il y accompagna
les ambassadeurs que Henri VIII envoyait au prince de Castille; en
1517 il songeait  y retourner, car rasme lui crivait: Si vous
allez  Bruges, n'oubliez pas de rclamer Marc Laurin, notre meilleur
ami. Thomas Morus n'excuta toutefois son projet qu'en 1520, et
l'anne suivante il revint avec le cardinal Wolsey, comme rasme
l'esprait, mais l'vque de Rochester n'avait pu quitter
l'Angleterre.

Je comptais  Bruges de nombreux amis, crivait rasme  Guillaume
Bud, et je dois nommer le premier le cardinal Wolsey, aussi digne de
notre amour que de notre respect, que l'Empereur a reu comme s'il et
t lui-mme le roi dont il tenait ses pouvoirs. Cuthbert Tonstall,
Thomas Morus, Guillaume Mountjoy l'avaient accompagn. L'arrive du
cardinal Wolsey m'avait caus d'autant plus de plaisir que j'esprais
que son influence et sa sagesse parviendraient  apaiser les
discussions qui sparent les princes les plus puissants du monde; mais
jusqu' ce moment rien ne justifie mes esprances: du moins les
querelles des rois ne peuvent pas rompre l'alliance des Muses.

Tandis que la politique avait ses confrences mystrieuses  la cour
de Charles-Quint, les lettres avaient leur temple dans le clotre de
Saint-Donat, chez Marc Laurin, o logeait rasme. Si l'Angleterre se
vantait d'y avoir envoy les vques de Saint-Asaph et de Londres,
Thomas Morus et lord Mountjoy, l'Espagne y revendiquait avec orgueil
Louis Vivs, qui devait s'attacher si vivement  la ville de Bruges,
dont il chrissait  la fois les moeurs, le climat et les excellents
poissons inconnus  Louvain, qu'il rsolut d'y passer toute sa vie;
Louis Vivs, que Henri VIII donna pour prcepteur  sa fille Marie et
que le duc d'Albe et dsir charger de l'instruction de ses
petits-fils; rhtoricien habile, orateur disert, qui aimait  se
promener sur les remparts de Bruges et  s'y asseoir sur le gazon pour
y rciter ces vers qu'il avait composs:

    Ludunt et pueri, ludunt juvenesque senesque:
    Ingenium, gravitas, cani prudentia ludus.
    Denique mortalis, sola virtute remota,
    Quid nisi nugatrix et vana est fabula vita?

La Flandre tait aussi noblement reprsente dans les banquets du
clotre de Saint-Donat, dignes d'tre dcrits par Athne. Bruges y
comptait plusieurs de ses habitants, entre autres Marc Laurin et son
cousin Matthieu Laurin de Watervliet, dont rasme regretta plus tard
vivement l'absence dans sa retraite de Ble; Pierre De Corte, depuis
premier vque de Bruges, et Franois de Cranevelde, que Thomas Morus
chrissait si tendrement qu'rasme en fut jaloux. Gand n'tait pas
moins fire de possder parmi ses savants Louis de Praet, Antoine et
Charles Uutenhove, Livin Goethals, Guillaume Van de Walle, Antoine
Stock, Omer Eding, le chartreux Livin Ammonius et le trsorier de
Flandre Livin de Pottelsberghe. Les autres villes de la Flandre
avaient pu choisir, pour complter cette illustre assemble, des
hommes non moins distingus: le chanoine Jean De Hont, de Courtray;
Josse Van de Clichthove, de Nieuport; Jacques Battus, de Bergues;
Pierre de Zuutpeene, de Cassel. J'aimerais aussi  y placer un jeune
prtre accouru d'Ypres pour saluer cet aropage de la science: Jacques
Meyer, qui, ds cette poque, se prparait  recueillir les titres
historiques des communes flamandes  dfaut des titres crits dans
leurs privilges qu'on lui dfendait de reproduire.

Meyer, anim du noble enthousiasme du pote en mme temps que soutenu
par les tudes profondes de l'annaliste, et pu offrir  Louis de
Praet une ode crite en son honneur, o il lui rappelait l'objet de
ses travaux:

Toutes les Muses te portent jusqu'au ciel. Les historiens qui
racontent tes hauts faits et les potes qui les chantent, t'appellent
leur pre et leur Mcne. Tu es notre gloire et l'honneur de notre
pays,  toi qui comptes parmi tes anctres les rois et les princes
auxquels a obi la Flandre. Par quelles louanges pourrais-je assez te
clbrer? La noblesse de ton origine est rehausse par tant de vertus,
elle s'est rvle au monde par tant d'actions clatantes que lors
mme que le vieil Homre, chantre des rois de la Grce, reviendrait
parmi nous, ses vers seraient inutiles  ta gloire.

Dans un de ces banquets o les bons mots et les saillies ne
craignaient pas d'emprunter leur forme aux dialogues d'Aristophane ou
bien aux satires de Perse et de Juvnal, Thomas Morus avoua  rasme
qu'il tait dispos  accepter les fonctions publiques que lui offrait
Henri VIII, et son ami ne trouva, pour l'en dissuader, que le souvenir
de Phocion, qui se consolait d'un supplice injuste en disant qu'il
valait mieux prir innocent que coupable. Thomas Morus ne se rappela
les conseils d'rasme que lorsqu'il imita Phocion, en refusant de se
rendre aux instances des siens, qui le pressaient de fuir pour se
drober  la mort.

rasme avait galement t prophte quand il s'tait effray des
rsultats des confrences de Bruges pour la paix de l'Europe. Un
trait de ligue offensive et dfensive avait t conclu entre
Charles-Quint et le cardinal Wolsey, mais il devait, pendant quelque
temps, rester secret.

Des confrences entre les plnipotentiaires flamands et franais
s'ouvrirent inutilement  Calais. Franois Ier rejeta les prtentions
de l'Empereur, qui rclamait la Bourgogne et voulait affranchir la
Flandre et l'Artois de tout lien de suzerainet, et il rsolut mme de
l'ajourner comme son vassal devant le parlement de Paris.

Dj la guerre recommenait en Italie et sur les frontires des
Pays-Bas. Au mois de novembre 1521, les Franais s'emparrent
inopinment d'Hesdin. Martin du Bellay rapporte qu'on y trouva un
merveilleux butin, car la ville estoit fort marchande parce que de
toute anciennet les ducs de Bourgogne y avoient faict leur demeure.

La perte d'Hesdin fut bientt venge par la prise de Tournay, qui
ouvrit ses portes au sire de Fiennes le 30 novembre 1521, aprs avoir
obtenu des garanties pour la conservation de ses vieilles franchises.

(24 mai 1522). Charles-Quint quitte Bruges et se rend en Espagne,
aprs s'tre arrt  Londres pour confirmer son alliance avec Henri
VIII. Conformment  cette alliance, le duc de Suffolk dbarque en
France: le comte de Bueren le seconde  la tte de l'arme impriale
et s'avance jusque sous les murailles de Paris, aprs s'tre empar de
Roye et de Montdidier.

(24 fvrier 1524, v. st.). Bataille de Pavie. Franois Ier demeura
prisonnier: ds qu'il eut t pans, il alla rendre des actions de
grces  Dieu dans une glise o ses yeux s'arrtrent sur ce verset
du psalmiste: Seigneur, vous m'avez abaiss afin que je puisse
dsormais mieux connatre et craindre votre justice. Cela lui toucha
fort au coeur, dit Brantme.

Charles de Lannoy, qui reut l'pe de Franois Ier, tait un
chevalier flamand, aussi bien que Denis de Morbeke  qui le roi Jean
remit la sienne.

Grandes rjouissances en Flandre. Le 8 mars, la proclamation suivante
fut publie dans la plupart des villes:

Qu'il soit connu que les magistrats ont reu la nouvelle certaine que
le 24 fvrier dernier l'arme de l'Empereur notre trs-redout
seigneur a attaqu et combattu celle des ennemis. Le roi de France a
t fait prisonnier: quatorze mille de ses hommes d'armes ont pri, et
le surplus des siens qui s'taient enfuis, a t pris ou tu, de telle
sorte que personne n'a russi  s'chapper. Le prsent avis est donn
afin que chacun rende immdiatement des actions de grces  Dieu
tout-puissant: tous les monastres sont galement invits  faire
sonner leurs cloches pour remercier Dieu,  qui nous devons cette
grande victoire.

On chantait en Flandre:

Le roi de France est tomb en notre pouvoir. Jamais nouvelle ne causa
dans notre pays plus de joie.

Maison de Bourgogne, tu n'as plus rien  redouter; lion de Flandre,
cesse de gmir. Le roi de France a t fait prisonnier: aucun jour ne
fut jamais plus heureux pour nous.

Flamands, vous pouvez vous abandonner  votre allgresse: c'est prs
de Pavie que le roi de France a t pris au milieu du combat. La
plupart de ses hommes d'armes ont pri; aucun n'a russi  fuir. Dieu
nous promet encore des temps prospres.

Charles-Quint mrita cette victoire en rehaussant les qualits d'un
grand prince par l'humilit des vertus religieuses. Ds qu'il la
connut, il se retira dans sa chapelle et se droba aux flatteries de
ses courtisans pour remercier le Ciel de sa protection; puis il fit
dfendre qu'on clbrt par des ftes un succs obtenu sur des
chrtiens. Il n'ordonna que des prires, en disant qu'il fallait les
rendre plus solennelles par une pit profonde et non point par une
pompe extrieure. Il voulut aussi que dans les sermons l'on s'abstnt
galement de louanges pour son nom, d'outrages contre celui du roi de
France, pour ne parler que de la puissance et de la bont de Celui qui
tient dans ses mains le sort des armes, modration bien rare chez un
empereur de vingt-cinq ans, _magna cum admiratione in tate jam
tenera_.

Lorsque le docteur Sampson, envoy de Henri VIII, se rendit prs de
lui pour le fliciter, il se contenta de lui rpondre qu'il esprait
que la victoire de Pavie permettrait d'tablir la paix sur des bases
stables et de se runir pour assurer la dfense de l'glise contre les
infidles en mme temps que sa tranquillit intrieure; il dclarait
qu'aucune ambition ne le portait  profiter de ses succs afin
d'agrandir ses possessions, dj assez vastes pour qu'il demandt
chaque jour  Dieu qu'il lui ft donn de suffire  la tche immense
de les gouverner. Ces paroles si remarquables et si sages, ajoute
l'ambassadeur anglais, furent prononces avec tant de douceur et de
grce qu'en trouvant chez l'Empereur cette admirable modration dans
les sentiments, dans les paroles et dans la conduite, je ne pus
m'empcher, quelle que ft ma joie de la victoire de Pavie, de
m'applaudir encore plus qu'elle ft en des mains qui s'en montraient
si dignes: car je vous assure que rien n'tait chang en lui; rien ne
rvlait l'arrogance, l'orgueil ou l'effusion de la joie; mais il
rapportait toutes choses  Dieu avec d'humbles actions de grces:
c'est ainsi que j'ai appris moi-mme, par ce mmorable exemple, 
honorer la modration plus que ne me l'avaient enseign tous les
livres que j'aie jamais lus.

Le sire de Lannoy avait crit  l'Empereur:

Sire, nous donnmes hier la bataille, et plut  Dieu vous donner
victoire, de sorte que avez le roi de France prisonnier... Sire, la
victoire que Dieu vous a donne a t le jour de saint Mathias, qui
est jour de votre nativit. Du camp l o le roi de France toit log,
devant Pavie, le 25 fvrier 1525.

Charles-Quint rpondit au sire de Lannoy:

Maingoval, puisque m'avez prins le roi de France, je crois que je ne
me saurois mieux employer, si ce n'est contre les infidelles. J'en ai
toujours eu la volont. Aidez  bien dresser les affaires afin que
avant je devienne beaucoup plus vieux, je fasse chose par o Dieu
veut tre servi. Je me dict vieil parce qu'en ce cas le temps pass me
semble long et l'advenir loing.

La lettre de Franois Ier  Louise de Savoie, plus concise et plus
brve, comme il convient au malheur, n'est pas moins belle: Madame,
de toutes choses ne m'est demeur que l'honneur et la vie. Mais
Franois Ier, si noble dans son langage quand il s'adresse  la France
qui partage sa douleur, ne retrouve plus ces sentiments de fiert en
prsence de ses ennemis triomphants. Il est difficile de croire que
c'est la mme main qui crit d'Italie  Charles-Quint: Si plustot
libert par mon cousin le vice-roy m'et t donne, je n'eusse si
longuement tard devers vous faire mon devoir, comme le temps et le
lieu o je suis, le mritent et n'ayant autre confort en mon infortune
que l'extant de votre bont, vous supliant juger en votre coeur ce
qu'il vous plaira faire de moy, tant seur que la voulent d'un tel
prince que vous tes, ne peult estre accompaigne que de houneur et
magnanimit. Par quoy, si vous plaise avoir ceste honneste pity de
moy et envoyer la seurt que mrite la prison d'un roy de France,
lequel l'on veult rendre amy et non dsespr, pouvez estre seur de
faire ung acquest en lieu d'un prisonnier inutile et rendre ung roy 
jamais votre esclave. Conduit en Espagne, Franois Ier oublie les
dsastres de la guerre pour danser  Valence, de mme que plus tard il
oubliera les calamits d'une paix humiliante pour danser  Bordeaux.
Rien ne rvle chez lui la dignit du malheur, cette vertu de l'homme
qui parfois l'honore plus que le succs.

Cependant la France, subissant une nouvelle honte, a rclam
humblement l'appui de l'Angleterre qui, tant de fois, profita de ses
dsastres. Un trait, sign le 30 aot 1525, spare Henri VIII de
Charles-Quint et assure son alliance  Franois Ier captif.

Le sire de Praet, grand bailli de Bruges, et le sire de Beveren se
trouvaient en ce moment en Angleterre; ils furent retenus prisonniers
par l'ordre de Henri VIII.

Trait de Madrid (14 janvier 1525, v. st.).

Charles de Lannoy reconduisit Franois Ier jusqu'aux frontires
d'Espagne et vit le prince, dont il avait reu l'pe, s'lancer sur
le sol o il allait retrouver la libert et la puissance, en s'criant
 haute voix: Je suis redevenu roi!

Franois Ier ne tarda pas  runir les membres des tats gnraux:

Messieurs, leur dit-il, je vous ay mands pour vous dire
l'appoinctement que j'ay faict, estant dtenu prisonnier s mains de
l'empereur, pour sortir desquelles il me convint obtemprer  tout ce
qu'il a voulu; et entendez que si l'empereur m'eust demand tout mon
royaume, je luy eusse accord pour me mettre en libert, qui est le
trsor des humains.

Le chancelier, dans sa rponse au nom des tats, gala l'loquence du
roi de France  celle de Cicron: il alla plus loin, et comme la
mmorable parole que le roi Jean avait, dit-on, prononce dans une
circonstance presque semblable, se prsentait  tous les esprits, il
ne la rappela que pour la blmer et allgua, contre la validit des
engagements personnels pris par Franois Ier, l'absence de l'adhsion
des trois tats, reprsentants lgitimes du royaume dont l'usufruit
seul appartenait au roi.

Qu'et d faire Franois Ier pour concilier ses doubles devoirs comme
roi et comme chevalier? Rendre  l'pe de la France sa libert en
laissant sa propre pe enchane  Madrid par son serment.

Non-seulement un grand roi, mais un vrai chevalier, dit Fnlon dans
une leon destine au duc de Bourgogne, aime mieux mourir que de
donner une parole,  moins qu'il ne soit rsolu de la tenir  quelque
prix que ce puisse tre. Rien n'est si honteux que de dire qu'on a
manqu de courage pour souffrir et qu'on s'est dlivr en promettant
de mauvaise foi.

Il faut rappeler les principales clauses du trait de Madrid, en
remarquant qu'il ne reproduisait que ce que Charles-Quint rclamait,
en 1521, aux confrences de Calais. Franois Ier restituait la
Bourgogne, dont Louis XI avait injustement dpouill la duchesse
Marie, et c'tait surtout pour satisfaire les justes griefs des
Flamands que cette clause avait t introduite dans le trait. Bien
est vray que lesdits Flamens, dit un auteur franais contemporain,
pensent bien avoir receu le temps propice pour faire la teste aux
Franois et prendre vengeance des injures qu'ils disent leur avoir
est faictes par cy-devant par les roys trs-chrestiens.

De plus, Arras, Tournay, Mortagne et Saint-Amand taient runis  la
Flandre, et le roi de France renonait  tout droit de rachat sur les
chtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies; mais ce qui tait plus
important et constituait en quelque sorte un vasselage vis--vis de
l'autorit impriale qui tendait  constituer l'unit politique,
c'tait l'obligation impose  Franois Ier de joindre ses vaisseaux 
la flotte que Charles-Quint se proposait d'armer contre les infidles.

Le trait de Madrid ne fut jamais excut, et ds le 28 mars 1527 (v.
st.), le roi de France fit remettre  l'Empereur des lettres de dfi
conues dans les termes les plus violents. Le manifeste de
Charles-Quint, qui les rfutait, fut imprim  Anvers, et par une rare
impartialit, la censure impriale permit d'y joindre les lettres
mmes du roi de France comme une nouvelle preuve de sa dloyaut. Le
roi de France, crivait Charles-Quint, tait,  juste titre, notre
prisonnier. Nous l'avons accueilli toutefois avec tant de gnrosit,
que l'on et pu croire qu'il avait t non le vaincu, mais le
vainqueur  Pavie. Il tait notre ennemi, et nous lui avons donn
notre soeur ane, afin que dsormais il ft notre frre. Loin de nous
faire restituer tout ce qui avait t usurp sur nos prdcesseurs les
rois d'Espagne et les ducs de Bourgogne, nous nous sommes content de
rclamer ce qui touchait au soin de notre dignit et aux griefs si
anciens de nos sujets. Nous lui avons rendu le trne et la libert,
aimant mieux sacrifier quelque chose de nos droits que de compromettre
le salut de la rpublique chrtienne. En effet, il avait t convenu
entre nous que nous runirions nos efforts contre les infidles, mais
le roi de France s'est ht d'oublier et nos bienfaits et les devoirs
de la religion et le soin de dfendre les peuples chrtiens: il nous
poursuit de ses outrages. Quant  nous, nous ne lui opposerons que
notre courage, _maluimus ipsum virtute quam conviciis vincere_.

Les circonstances taient dfavorables  Charles-Quint. Luther,
Zwingli, [OE]colompade agitent l'Allemagne. L'Italie, qui ne sut
jamais que flatter les ambitions envahissantes en rvant des
librateurs, court aux armes. En Angleterre, Henri VIII se prpare 
rpudier la tante de Charles-Quint, afin d'pouser une jeune fille
d'une famille presque inconnue, qui descendait, dit-on, d'un vassal
des sires d'Avesnes. Anne Boleyn avait t attache  Marguerite
d'Autriche et avait peut-tre brill, en 1513, aux ftes de Tournay
avant que Marie d'Angleterre l'emment avec elle en France et lui
offrt le funeste exemple d'une cour o rgnait la lgret des
moeurs. Un regard d'Anne Boleyn a rendu impossible l'unit politique
de l'Europe et a compromis l'unit religieuse: Alice de Salisbury
n'avait du moins inspir  douard III que des rves de gloire.

Charles-Quint leva la voix en faveur d'une princesse issue de la
maison royale d'Arragon. En 1528, ses nergiques rclamations semblent
allumer une guerre  laquelle la Flandre cherchera  rester trangre,
en vertu de ses vieux principes de neutralit commerciale.

Thomas Morus crivait au cardinal Wolsey:

L'on a remis au roi une lettre de monsieur d'Ysselstein,  laquelle
ne parat point tranger l'avis de madame Marguerite et de son
conseil. En effet, le porteur de cette lettre de crance exposa, de la
part de monsieur d'Ysselstein, que madame Marguerite et tous ses
conseillers taient dsols de ce que la guerre tait dclare 
l'Empereur, et que l'on pouvait craindre la colre de Notre-Seigneur
contre les peuples chrtiens, si les plus grands princes renoncent si
aisment  l'espoir de la paix pour se combattre. Il ajouta que lors
mme que la guerre aurait lieu entre l'Angleterre et l'Espagne, il
serait juste que l'Angleterre considrt l'amiti qu'elle a toujours
porte  la Flandre et aux Pays-Bas et qu'elle la conservt  un
peuple que rien n'affligerait plus que d'avoir le roi d'Angleterre
pour ennemi. Le roi a rpondu qu'il n'avait pour but que de s'opposer
aux prtentions immodres de l'Empereur de dominer sur toutes les
nations. Quant  ce qui touchait les Pays-Bas, il n'avait pas,
disait-il, oubli l'antique amiti qui les unissait  l'Angleterre,
comme il l'avait dj montr par ses actes, et bien que la guerre et
t dclare, il s'tait abstenu,  leur gard, de tout acte
hostile... Depuis, le roi m'a fait appeler et m'a charg de vous
crire que si les Pays-Bas taient dsols de le compter pour ennemi,
il ne le serait pas moins d'tre celui des Pays-Bas.

Hume dit  ce sujet: Les inconvnients de la guerre furent bientt
sentis de part et d'autre. La dfense faite aux Flamands d'acheter
des draps en Angleterre empchait les marchands anglais de
s'approvisionner chez les fabricants, qui se virent eux-mmes rduits
 congdier leurs ouvriers. On ne tarda pas  conclure une
convention qui portait que les relations commerciales seraient
maintenues, mme en temps de guerre.

Les dmls relatifs aux projets de divorce de Henri VIII
contriburent  faire conclure, entre Charles-Quint et Franois Ier,
la paix des dames, signe  Cambray, le 5 aot 1529, par Marguerite
d'Autriche et Louise de Savoie. Si l'Empereur renonce  la Bourgogne
et rend la libert aux princes franais prisonniers  Madrid,
moyennant une ranon de deux millions d'cus d'or, il spare Franois
Ier de tous ses allis, expulse les Franais de l'Italie, cette terre
pour laquelle les Bayard et les Gaston de Nemours ont rpandu leur
sang, et obtient une renonciation formelle  tout droit de suzerainet
sur la Flandre et sur l'Artois.

Le roi de France dclarait de nouveau se dsister de tout droit de
rachat sur les chtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, qui se
trouvaient runies  jamais  la Flandre, ainsi que le Tournsis et
les villes de Mortagne et de Saint-Amand.

(24 fvrier 1529, v. st.). Le pape Clment VII sacre Charles-Quint
empereur  Bologne.

En 1530, Charles-Quint, imitant l'exemple de Charlemagne, qui avait
promulgu ses capitulaires ou livres carolins, publie la Caroline,
encore suivie aujourd'hui dans plusieurs pays de l'Allemagne.

En 1532, il chasse de Hongrie les armes de Soliman au moment mme o
dans le nouveau monde Pizarre s'empare du Prou.

Deux annes (1533  1535) sont employes  la pacification de l'Italie
et de l'Allemagne.

(1535). Expdition de Charles-Quint en Afrique. Dj il avait donn
l'le de Malte aux chevaliers de Saint-Jean de Jrusalem et envoy la
flotte de Doria relever l'tendard de la croix sur le rivage de la
Grce. Tandis que Franois Ier, indigne hritier du roi sanctifi par
les croisades, s'allie  Soliman et humilie les fleurs de lis devant
le Croissant, Charles-Quint, galement issu de saint Louis et, de
plus, arrire-petit-fils de Gui de Dampierre, se souvient seul de ses
devoirs de prince chrtien. Guid par la mme pense (la ncessit
d'affranchir la Mditerrane des excursions des pirates), il assemble
ses vaisseaux  Cagliari, ce vieux port des Pisans o saint Louis
avait runi sa flotte. Le 21 juillet 1270, le roi de France arborait
sa bannire au pied des collines de Tunis; le 21 juillet 1535,
l'empereur Charles d'Autriche entrait  Tunis et vengeait sa mort.

rasme, en apprenant ces victoires, appliquait  Charles-Quint ce vers
d'un ancien pote:

    Secumque deos in prlia ducit.

Lorsque Charles-Quint entra  Rome l'anne suivante, une inscription,
qui faisait allusion  ses triomphes en Afrique, fut place sur un arc
de triomphe. On y lisait: Csar, tu es dans la ville des Scipions.

Cependant Charles-Quint, retenu loin de ses tats hrditaires par des
expditions lointaines, avait t frapp des dangers auxquels se
trouvaient sans cesse exposs les Pays-Bas, spars du sige principal
de sa puissance. Pour y pourvoir, il songeait  former un royaume de
leurs fertiles provinces, dsormais runies par le lien d'une troite
confdration. Sa volont et son gnie, les conqutes mmes qu'il
projetait, en eussent rgl les limites. Il fut une fois en
rsolution, dit Brantme, de se faire roy de toute la Gaule belgique,
soubs laquelle l'on peut dire plus de trente-cinq grosses villes
trs-fameuses, superbes et trs-magnifiques comme: Louvain, Bruxelles,
Anvers, Tournay, Mons, Valenciennes, Bois-le-Duc, Gand, Bruges, Ypres,
Malines, Cambray, Arras, Lille, Lige, Namur, Utrecht, Amiens,
Boulogne, Saint-Quentin, Calais, Reims, Trves, Metz, Nancy, Toul,
Verdun, Strasbourg, Mayence, Aix, Cologne, Clves, Juliers et force
autres jusques  Rouen, dit l'histoire, et la pluspart de Paris, 
savoir celle du cost de la Seine, toutes lesquelles places sont
dcores de toutes dignits et titres impriaux, royaux, ducaux,
marquisats, conts et baronies, archevchs et de tous autres honneurs
et degrs de prminence. De plus, il y a plus de deux cents villes,
lesquelles, pour leurs qualits et facults, ont privilges de villes
mures, sans une infinit de beaux et grands villages qui paraissent
villes, ayant clochiers, avec un peuple infini et incroyable. Ce n'est
pas tout; car elle est embellie et enrichie de grosses rivires
navigables, comme le Rhin, la Meuse, la Seine, l'Escaut; puis de
trs-grandes et belles forts, comme les Ardennes, Charbonnire et
autres.--L'encloueure fut, ajoute Brantme, en ce qu'il eut de
grandes guerres de tous costs et principalement contre ce grand roy
franois, lequel n'eust jamais permis qu'il fust venu rgenter son
royaume aux portes de Paris. Quelque autre roy l'eust-il endur?

La vaillante dfense des habitants de Marseille, le dvouement de la
noblesse de Picardie maintinrent, en 1536, l'intgrit du territoire
franais. La glorieuse tche des chevaliers et des hommes d'armes
tait complte: elle rendra plus aise celle qu'aborderont au seizime
sicle, comme au quatorzime, les chevaliers s lois.

Le 15 janvier 1536 (v. st.), le roi de France se rend au parlement
avec le roi d'cosse, le dauphin, les cardinaux de Lorraine et de
Bourbon, les ducs de Vendme, d'Estouteville et de Guise, et un grand
nombre de seigneurs et de prlats. Ds que les avocats ont t
introduits, un huissier appelle la cause qui doit tre plaide, en ces
mots: Plaise au roi nostre souverain seigneur donner audience  son
procureur gnral, demandeur en matire de commise et rversion de
fief, contre Charles d'Autriche, dtenteur des comts de Flandre et
d'Artois, et d'autres terres et seigneuries, dfendeur en ladite
matire. Alors, matre Jacques Cappel, premier avocat du roi au
parlement, s'agenouille humblement et prononce un long discours o il
invoque l'exemple de Philippe le Bel.

Le parlement se prte  cet trange rquisitoire, quoiqu'en vertu du
trait mme de Cambray le roi de France ait renonc  tout droit de
suzerainet. Un hraut se rend bientt sur les frontires de Picardie
pour assigner Charles-Quint: ds que le dlai qu'il a fix, est
coul, un arrt du parlement de Paris dcide que Charles se trouve,
comme rebelle et contumace, priv de tous les avantages que lui a
attribus le trait du 5 aot 1529, et la premire consquence de
cette dchance est la confiscation des comts de Flandre et d'Artois,
redevenus fiefs de la couronne.

Une arme franaise se hte de recommencer la guerre, pour excuter la
sentence du parlement pendant l'absence de Charles-Quint. Elle
s'empare tour  tour d'Hesdin, de Saint-Pol, de Lillers, de
Saint-Venant; mais quatre mille fantassins et six cents cavaliers
runis  Merville, sous les ordres du comte du Roeulx, suffisent pour
arrter cette menaante invasion. Les Franais se retirent vers
Doulens.

Au mois de juin 1537, le comte du Roeulx et le comte de Bueren
reprennent l'offensive. La ville de Saint-Pol est reconquise;
Montreuil capitule, et l'arme impriale, dans laquelle on compte huit
mille Flamands, met le sige devant Trouanne. Trve de dix mois
signe  Bomy le 30 juillet 1537. Mdiation du pape Paul III. Nouvelle
trve de dix ans conclue le 23 dcembre 1538.

Un gigantesque projet, conu par le sieur de Castillon, ambassadeur de
France  Londres, s'attacha  cette trve; elle tait  peine signe
depuis sept jours, lorsqu'il proposa au conntable de Montmorency de
dtrner Henri VIII, devenu l'opprobre et le flau de son royaume,
pour partager ensuite l'Angleterre entre Franois Ier et
Charles-Quint. Le temps, crivait-il, se prsente de telle sorte
qu'on ne le peut dsirer plus favorable. Butinez entre vous ce pays,
afin que l'un et l'autre ait sa commodit. Depuis la Thamise, c'est
une lisire cotoyant la Picardie, Normandie et Bretagne jusque devant
Brest, et plus outre garnie de beaux ports, qui est une chose autant
ncessaire  vostre royaume. En cette lisire est le pays de Galles et
de Cornouailles, naturels ennemis du reste de l'Angleterre et ayant
langage  part, qui est le nostre, car c'est Breton bretonnant.
L'autre cost de la Thamise cotoye pareillement pour l'Empereur,
Flandres, Hollande et Zlande, qui luy est semblable commodit.
Baillez au roi d'Escosse partie du nord qui est son ancien droit et
hritage. Ce faisant, chacun aura profit  cette entreprise.

L'harmonie des deux princes n'tait ni assez complte, ni assez
durable pour mener  bonne fin un si vaste projet. Il s'vanouit, et
il en reste  peine quelques traces dans l'histoire du seizime
sicle.

Tandis que les plus habiles ngociateurs, essayant vainement de rgler
la paix, ne parvenaient qu' perptuer la guerre, un pauvre
gentilhomme espagnol, nomm Ignace de Loyola, qui avait,  l'ge de
trente-sept ans, entrepris un cours complet d'tudes srieuses 
l'universit de Paris, arriva  Bruges pour y rclamer humblement des
marchands de sa nation quelques aumnes qui lui permissent de
poursuivre des travaux commencs avec un si grand zle aprs une
jeunesse consacre tout entire aux armes. Gonzale Aguillerez lui
donna l'hospitalit et le reut en ami. Louis Vivs, l'illustre ami
d'rasme et de Thomas Morus, aussi savant que le premier, aussi
courageux que le second dans sa rsistance  Henri VIII, accueillit
galement Ignace de Loyola comme un concitoyen anim d'une ardeur
toute semblable  la sienne pour la mditation des doctes traits
crits par les Pres de l'Eglise, et, selon une tradition qui remonte
jusqu' Ignace de Loyola lui-mme, Louis Vivs dit un jour, en parlant
de sa pit, qu'il ne doutait point qu'il ne ft appel  fonder une
socit religieuse. Louis Vivs ne se trompait point, et lorsque
Ignace de Loyola eut fait approuver par le pape Paul III les rgles de
l'institut de la _Compagnie de Jsus_, la Flandre eut la plus grande
part  son dveloppement par l'appui qu'elle s'empressa de lui offrir.
La Belgique, dit un ancien historien des jsuites, bien qu'elle ne
forme pas une grande partie du monde, n'est toutefois pas une de
celles o la Socit de Jsus se dveloppa avec le moins de succs. La
Belgique, clbre  la fois par la guerre et par les arts de la paix,
n'tend pas seulement son influence sur ses habitants, mais sur tous
les peuples de l'Europe. Ce pays, vrai champ de Mars, fut une arne
ouverte  notre courage. Ce fut l que l'ordre se fit connatre et
qu'il se fortifia; ce fut l qu'il combattit noblement et qu'il
rpandit son sang.

Ainsi s'levait, au sein de la socit politique du seizime sicle,
si vacillante et si agite, une nouvelle socit religieuse fonde par
un pauvre gentilhomme qui n'tait, dit Bourdaloue, qu'un inconnu et
qu'un mendiant, mais qui tait appel  s'opposer  Luther, comme
jadis saint Augustin naissait en Afrique au mme moment que Plage en
Angleterre, et qui, malgr la sagesse des politiques, la passion des
intresss, le zle des uns et la malice des autres, ne s'tait
propos que de prparer  toutes les glises du monde des
missionnaires fervents, des prdicateurs vangliques des hommes
dvous  la croix et  la mort, des troupes entires de martyrs dont
il a t le pre.

La Flandre, reste silencieuse au milieu de ce bruit d'armes qui
remplissait toutes les rgions de l'Europe, mritait d'tre l'asile de
l'inspiration religieuse et des tudes graves et profondes. Il
semblait que la fortune, en loignant d'elle l'clat des grandeurs
humaines, ne lui en et laiss que le deuil.

(1526). Isabelle, soeur de Charles-Quint, malheureuse pouse de
Christiern II, roi de Danemark, meurt  Zwinaerde. Les anciens comtes
de Flandre s'arrtaient  Zwinaerde avant de prendre possession de
l'autorit hrditaire: Isabelle n'y attendait que les consolations de
Dieu pour la sparer de ses peines et de ses malheurs.

Quatre ans plus tard, Marguerite d'Autriche termine ses jours 
Malines, aprs avoir song  se retirer aux Annonciades de Bruges,
comme l'atteste une lettre touchante adresse  la suprieure de ce
monastre: Ma mre, ma mie, j'ai donn charge  ce porteur d'aller
vous dire de mes nouvelles et ma bonne disposition depuis aucuns
jours... Je suis dlibre faire une bonne fin dans vostre couvent 
l'aide de Dieu et de nostre bonne matresse sa glorieuse Mre. Je vous
prie, ma bonne mre, de faire prier toutes mes bonnes filles 
l'intention que je vous ay toujours dit, car le temps approche,
puisque l'empereur vient,  qui,  l'aide de Dieu, renderay bon compte
de la charge et gouvernement que luy a pleu me donner, et ce fait je
me renderay  la volont de Dieu et de nostre bonne matresse, et
demourray toujours vostre bonne fille.

    MARGUERITE.

Marguerite ne vint pas prier au pied des autels de Bruges, o s'tait
agenouille Marie de Bourgogne, mais elle ordonna en mourant que son
coeur ft port dans le tombeau qui renfermait les restes de sa mre.

Les ravages des pidmies rendaient communs  toutes les classes de la
socit les mmes sentiments de douleur. La suette, que quelques-uns
nommaient la peste d'Angleterre, s'tait introduite de Hollande 
Anvers, o elle frappa en quatre jours cinq cents des plus riches
marchands. De l, elle pntra d'abord  Gand et ensuite  Bruges, o
l'on vit  la fois les magistrats fermer les tribunaux et les
chanoines cesser de paratre dans le choeur de la cathdrale de
Saint-Donat. La dure de la suette tait le plus souvent de
vingt-quatre heures, et de ceux qui en taient atteints, il n'en tait
presque point qu'elle pargnt.

La vengeance de Dieu semblait moissonner tout ce qu'pargnaient les
discordes des hommes. La peste suivait la guerre: un flau appelait un
autre flau pour l'expier et le punir:

    Sublimes reges, magni duo lumina mundi,
      Cernite quam vobis subdita regna dolent;
    Cernite quos motus et quas res publica clades
      Marte sub assiduo sollicitata ferat;
    Nusquam tuta salus, late omnia et omnia longe
      Bellica tempestas, mortis et horror habet:
    Adde quod in populo magnam factura ruinam
      Pestis atrox bello gliscit et atra lues.

En mme temps l'industrie languit, et le travail des mtiers se
ralentit chaque jour. Les marchands trangers, qui envoyaient dans
toutes les parties du monde les toffes fabriques en Flandre, ont
quitt en grand nombre la ville de Bruges depuis que l'ensablement du
Zwyn ne permet plus que la navigation difficile et lente de quelques
allges. Les troubles de la Flandre de 1452 avaient engag quelques
marchands  se fixer  Anvers. Ceux qui clatrent  la mort de
Charles le Hardi, donnrent lieu  de nouvelles migrations, et l'on
publia mme, le 25 mai 1477, un avis qui portait que tous ceux qui
s'taient retirs  Anvers, seraient tenus de rentrer  Bruges dans le
dlai de trois jours, sous peine d'une amende de six cents livres
parisis. Les discordes civiles, que vit se multiplier la _mainbournie_
de Maximilien, furent encore plus funestes  Bruges. Au mois d'aot
1493, les marchands espagnols qui s'taient rfugis  Anvers,
refusrent de retourner dans leur ancienne rsidence. Adrien Drabbe,
s'tant rendu en Espagne pour porter les plaintes des magistrats de
Bruges au roi Ferdinand d'Arragon, ne reut qu'une rponse assez
vague. Les Brugeois furent plus heureux prs du conseil de Malines,
car ils obtinrent au mois de septembre 1494 un arrt fond sur leurs
privilges, qui condamnait les marchands espagnols  ne point choisir
d'autre rsidence dans les Pays-Bas. Les marchands espagnols
revinrent; ils ne cessrent point toutefois de murmurer de ce que
chaque jour l'ensablement du Zwyn et cent autres causes rendaient leur
sjour  Bruges de plus en plus dfavorable aux intrts de leur
commerce.

Les relations de Bruges avec les marchands anglais n'taient pas mieux
tablies. Bien qu'elles fussent rgles par le trait du 24 fvrier
1496, elles taient presque compltement interrompues lorsque Pierre
Anchemant fut envoy  Londres peu avant les ftes de Pques 1506,
pour engager les marchands anglais  rentrer  Bruges, comme les
marchands espagnols leur en avaient donn l'exemple. Pierre Anchemant
les assurait qu'on avait, par d'utiles travaux, amlior le havre du
Zwyn et que la paix profonde qui rgnait en Flandre avait  jamais
teint les vieilles rivalits de Bruges, de Gand et d'Ypres, toujours
si funestes au commerce. Les marchands anglais protestaient que
c'tait  tort qu'on leur attribuait le projet de se fixer  Anvers;
mais Pierre Anchemant ajoutait si peu de foi  ces assurances qu'il
s'adressa  Henri VII, au chteau de Greenwich. Je lui parlay,
raconte-t-il lui-mme, du fait de la ville en lui remonstrant l'amour
singulire que le roy nostre seigneur son bon fils a au bien et
ressource d'icelle tant pour ce qu'il en est natif comme pour la
beaut, bont, honnestet et loyault de vous, messeigneurs, et des
habitants, et aussi pour les grans biens et services que ses
prdcesseurs en ont eu.

Henri VII parut fort touch des souvenirs de la gnreuse hospitalit
que les Brugeois avaient accorde  douard IV, et sa rponse, conue
dans des termes trs-conciliants, remplit Pierre Anchemant
d'enthousiasme pour le monarque qui l'avait si bien reu, et
d'esprances pour ceux dont il tait le mandataire. Malheureusement,
Henri VII s'loigna pour aller faire un plerinage  Notre-Dame de
Walsingham, et Pierre Anchemant se vit rduit  subir, comme une
ncessit dicte par les circonstances et la dtresse des Brugeois, le
clbre trait du 15 mai 1506, qui rservait tous les avantages aux
marchands anglais. Les Flamands (c'est Bacon qui le remarque)
appelaient le trait de 1494 _intercursus magnus_; ils donnrent 
celui de 1506,  peine modifi par une convention du 5 juin 1507, le
nom d'_intercursus malus_. Bruges conserva l'tape; mais elle ne
parvint jamais  ressaisir le commerce mme qui s'tait retir au port
d'Anvers, alors si riche et si prospre que les descriptions de
Guichardin nous semblent l'oeuvre d'une imagination toute ferique.

Pour complter ce tableau de la dcadence de Bruges, il faut ajouter
que ses magistrats chargrent, en 1495, d'autres dputs de se rendre
 Lubeck pour essayer de rappeler les marchands osterlings.
Vingt-quatre ans plus tard, au moment mme o ils envoyaient l'abb
des Dunes exposer leur dtresse en Espagne, ils adressaient les plus
vives instances  une flotte vnitienne, alors  l'ancre dans les
ports de l'Angleterre, afin qu'elle consentt  se diriger vers
l'cluse. Les digues du Zwartegat avaient t rtablies en 1510, et
l'on venait de vrifier avec la sonde la profondeur des eaux du Zwyn
pour calmer les terreurs des pilotes trangers.

Le commerce de la Flandre, menac de se voir priv de ses relations
maritimes, tendait, sous Charles VIII et sous Louis XII,  se
rapprocher de la France. Machiavel dit  ce sujet: La France n'a rien
 craindre de la part des dix-sept provinces des Pays-Bas, ce qui
vient de la froideur du climat et de sa strilit en bls et en vins,
et comme on n'y recueille pas de quoi nourrir les habitants, ils sont
obligs de tirer leur subsistance de Bourgogne, de Picardie et
d'autres provinces de France. De plus, les habitants des Pays-Bas
subsistent par des manufactures et par des merceries qu'ils dbitent
en France aux foires de Paris et de Lyon, car du ct de la mer ils
n'en trouveraient pas le dbit. Ainsi, lorsque les Flamands seront
privs du commerce de la France, ils ne pourront dbiter leurs
marchandises, ni avoir aisment de quoi subsister; ils n'auront donc
jamais de guerres avec la France que lorsqu'ils y seront forcs. Il
ne faut plus s'tonner de ce que souffrit la Flandre pendant la longue
rivalit de Charles-Quint et de Franois Ier.

Cette malheureuse poque vit les marchands les plus riches s'loigner
 jamais de la Flandre. Ce fut ainsi que les Fugger et les Velser, si
fameux en Allemagne par leur opulence, les Galteretti, de Florence,
les Bonvisi, de Lucques, les Spinola, de Gnes, se retirrent
successivement  Anvers: il ne resta gure  Bruges que quelques
marchands espagnols.

Prs de la vieille cit des dix-sept nations, languissaient, atteintes
comme elle par les coups de la fortune, ses deux filles du Zwyn et de
la Reye: l'cluse, assise au fond de son golfe, rival longtemps
heureux du Rhin et de la Tamise; Damme, place entre Bruges et
l'Ecluse comme une tape sur la route des caravanes commerciales du
moyen-ge. Damme, la clef et la porte de la mer; Damme, qui ouvre ou
ferme aux Brugeois l'entre de l'Ocan; Damme, autrefois si peuple et
si opulente, a vu fuir ses marchands et n'est plus qu'un village.
Trois sicles se sont couls depuis que Meyer crivait ces lignes. Si
le port de l'cluse a disparu dans les sables, le port de Damme s'est
effac au niveau des joncs des marais comme Venise descendra quelque
jour aussi dans ses lagunes.

Cette dcadence de la Flandre paraissait aux historiens franais une
rvlation prophtique du dclin de la puissance si formidable et si
altire de Charles-Quint n dans l'une de ses villes et profondment
attach  ses moeurs. Robert Gaguin, aprs avoir rsum les pripties
que lui prsentent les annales de la Flandre, si rapidement tombe du
fate de la prosprit et de la grandeur, ne manque point d'ajouter:
Grande leon pour ceux qui, trop confiants dans l'clat de leur
origine et de leur puissance, peuvent aussi devenir, par une chute
rapide, un enseignement pour la postrit.

Il faut ajouter que l'absence de toute administration rgulire
s'tait fait sentir  la fin du quinzime sicle dans l'ordre
industriel aussi bien que dans l'ordre politique. Maximilien avait cru
affaiblir les grandes villes qu'il combattait, en mconnaissant leurs
privilges, et la mme proccupation se fit remarquer dans quelques
actes du gouvernement de Charles-Quint. Cependant, lorsqu'on reconnut
que l'industrie ne prsentait plus dans sa fabrication ni rgles
incontestables qui dterminassent les droits rciproques des matres
et des ouvriers, ni garanties lgales qui maintinssent vis--vis du
marchand la rputation mrite par une production longtemps
irrprochable, on s'effora vainement de revenir en arrire: on
multiplia les ordonnances et les rglements, mais l'on ne parvint
point  rtablir la prosprit qui tait due  l'ancienne organisation
des mtiers intimement lie  la puissance politique des grandes
communes flamandes.

A Charles-Quint commence en Flandre la nouvelle draperie, c'est--dire
la draperie alimente par les laines d'Espagne. Le duc Philippe de
Bourgogne, poux d'Isabelle de Portugal, avait dj eu la mme pense
lorsque, dans une charte du 26 octobre 1464, il se plaignait que les
Anglais vendaient leurs laines si cher qu'il en rsultoit grant
dommaiges et inconvniens pour les pays de Brabant et de Flandre qui
sont principalement fonds sur fait de draperie. Charles-Quint, fils
d'une princesse espagnole, devait la raliser. Lier la Flandre 
l'Espagne par les besoins de son industrie, tait un acte habile au
point de vue politique.

L'industrie flamande continua  fabriquer quelques toffes prcieuses;
elle produisit encore quelques somptueuses tapisseries notamment
celles qu'admirait la cour de Charles VIII ou celles qui furent
offertes au pape par Franois Ier. Son activit se porta, toutefois,
principalement vers des toffes d'un genre nouveau et d'un prix moins
lev: pour les unes on appela des tisserands d'Armentires, pour
d'autres des ouvriers de Hondschoote.

A la mme poque, afin que la Flandre restt sans cesse une terre
commerciale, s'levait dans les campagnes l'industrie linire,
hritire de l'industrie des grandes villes qui se bornait aux toffes
de laine. Lie intimement au sol qu'elle fertilisait, elle puisait
dans l'agriculture, et l'agriculture puisait en elle, un mutuel et
rciproque appui. Le mme toit abritait la charrue et le mtier du
cultivateur devenu tisserand. Pendant les longues veilles de l'hiver,
la moisson de l't se mtamorphosait, sous les mains qui l'avaient
recueillie, en trsors mercantiles: la femme mme, assise  son rouet,
concourait, par son adresse,  assurer la paix et l'abondance dans le
foyer domestique. La Flandre sera riche, disait Charles-Quint, tant
que l'on n'aura point coup le pouce de ses fileuses.

Si les relations du commerce extrieur s'teignaient dans les villes
de la Flandre, si parfois dans ses campagnes mmes un cri de guerre
semait la dsolation, il faut aussi signaler,  certains intervalles,
une autre source de souffrances et de dtresse: l'accroissement
progressif des impts. Ds 1516, rasme crivait  Thomas Morus: On
rclame du peuple des sommes normes, et la demande a t agre par
les grands et par les prlats, c'est--dire par ceux qui seuls ne
doivent rien donner, et toutes nos campagnes sont couvertes de
soldats. Trop infortun pays! et toutefois combien ne serait-il point
heureux si ses villes pouvaient s'entendre entre elles! En 1524, la
leve des impts excita des troubles dans toutes les provinces des
Pays-Bas. Les biens du clerg n'en taient plus exempts, et sa
rsistance fut si vive en Flandre qu'une partie de ses domaines fut
saisie; ce qui fait dire, en 1529,  rasme: Les exactions
accablantes au del de toute mesure sont devenues communes  tous, et
nous les supportons d'autant plus impatiemment que l'argent qu'elles
produisent, est port en Allemagne et en Espagne.

En 1536, la reine de Hongrie, soeur de Charles-Quint, qui avait
succd  Marguerite d'Autriche dans le gouvernement des Pays-Bas,
avait obtenu une aide de quatre cent mille carolus d'or, dont le tiers
devait tre pay par la Flandre. Bruges, Ypres et le Franc obirent,
mais une vive opposition se manifesta  Gand.

Les dsastres des guerres et des rvolutions, qui avaient ruin Bruges
en exilant les marchands trangers, avaient exerc moins d'influence
sur la prosprit des Gantois, entretenue par l'activit intrieure du
travail de leurs mtiers. Les documents contemporains reproduisent
encore le tableau que Froissart traait au quatorzime sicle de la
puissance de Gand et de ses richesses. Ils la nomment tour  tour une
ville fort belle, grande, puissante et ample, la plus belle et ample
ville de la crestiennet, une fort belle et triomphante ville, une
ville sans pair  cause des belles rivires qui y descendent de tous
quartiers, au moyen desquelles tous biens et marchandises y arrivent,
une ville qui n'estoit point une ville, mais ung pays, tant y avoit
maisons, glises, cloistres, chapelles, hospitaulx et autres beaux et
somptueux difices.

Gand, dit un historien du seizime sicle, est  peu prs la plus
grande ville de l'Europe. Ses habitants prtendent que le circuit de
ses remparts offre un dveloppement de sept lieues. On raconte que
jadis sept rois l'assigrent pendant sept ans et ne purent s'en
emparer, et aujourd'hui encore,  ct de ses sept ponts de marbre,
construits sur l'Escaut, on remarque sept glises fondes par les sept
rois aux lieux mmes ou s'levrent leurs camps. Une de ces glises,
celle de Saint-Michel, possde, dit-on, un si grand nombre de
paroissiens, que chaque anne on y voit communier, aux ftes de
Pques, vingt-huit mille personnes.

Un mme sentiment de rsistance dominait chez tous les habitants de
Gand. Les bourgeois, accabls de taxes, ne voulaient plus en accepter
de nouvelles; les tisserands et les petits mtiers rappelaient les
anciens principes du droit communal sur l'obligation limite de servir
le prince pendant un certain nombre de jours. Enfin, il fut rsolu,
dans la collace du 14 avril 1537, que si avant que l'Imprialle
Majest leur seigneur naturel et prince natif avoit ncessairement
affaire des gens de guerre de son pays de Flandres contre le roy de
France son ennemy et pour la deffense de cestuy son pays, ils
prsentoient  Sa Majest volontaire assistance par gens d'iceluy
pays, selon l'ancien transport et ancienne coustume et les payer, et
autrement point. Cette rponse fut porte  Bruxelles par les
chevins Rgnier Van Huffel, Jacques Van Melle, Jean Vanden Eeckhaute
et le grand doyen Livin Pym.

La reine de Hongrie, qui venait d'apprendre l'invasion d'une arme
franaise en Artois, crut devoir temporiser, de crainte d'exciter trop
profondment le mcontentement des Gantois. Elle leur demanda de
nouvelles explications, et ce fut pour satisfaire  ce dsir que les
Gantois dclarrent, dans la collace du 29 avril, qu'ils entendoient
ce faire par le grand estandart et par gens du pays comme autrefois a
est fait. Cependant le comte du Roeulx avait dj russi  arrter
l'arme franaise, et la reine de Hongrie n'hsita plus  ordonner
dans la chtellenie de Gand la leve de l'impt qu'avait sanctionn le
vote de trois membres du pays de Flandre. Il fallut cette fois
recourir  des voies d'intimidation, mais les magistrats de Gand, qui
semblaient peu les redouter, s'adressrent itrativement  la reine de
Hongrie pour protester contre les arrestations qui avaient eu lieu,
allguant que, d'aprs les privilges du pays, l'accord de la plus
grande partie ne peult charger, ni obliger la moindre partie en la
contribution d'aulcunes aides, subventions ou impositions, et que les
chtellenies, soumises  leur autorit, ne pouvaient tre imposes
sans leur assentiment; ils prtendaient, en consquence, que les
poursuites exerces taient notoirement (en parlant en toute
rvrence) contre toute raison, droit, privilges, anciennes coustumes
et liberts desdits de Gand, et en dehors de tout entendement
raisonnable.--Et comme ledit maistre Livin, ajoute le _Discours des
troubles de Gand_, eust prsent ladite requeste et se fust retir de
la chambre, il retourna demandant de dire encore un mot, disant en
tremblant avoir charge de ses maistres de dclarer que si la royne ne
vouloit accomplir le contenu en ladite requeste, qu'ils estoient
dlibrs d'envoyer leurs dputs vers l'Empereur, requrant que on ne
le print de male part.

Une dmarche faite par le sire de Herbaix au nom de Charles-Quint et
pu apaiser les Gantois. Rien n'tait plus propre  atteindre ce but
que le discours qu'il leur adressa: Par espcial suis charg de faire
ceste requeste  vous, messieurs de Gand, pour l'entire et totale
confidence qu'il a en vous pour autant qu'il n'est point seulement
vostre seigneur et prince naturel, mais est n et natif d'icelle, ce
qui communment et de nature engendre quelque affection et amour
espcial de l'ung  l'autre, et si depuis ung peu il porroit avoir
aucune chose mal entendue, Sa Majest ne sauroit avoir de vous
aultre ymagination sinon que ce ait est par faute d'avoir bien
comprins l'ung l'autre.

Les Gantois aimrent mieux recourir aux trois autres membres pour
qu'ils les aidassent  soutenir leurs privilges, et le 24 septembre
1537 les quatre membres de Flandre rclamrent d'un commun accord,
prs de la reine de Hongrie, la libert de toutes les personnes qui
avaient t arrtes. Dans ces conjonctures difficiles, la reine de
Hongrie proposa aux Gantois de soumettre leurs rclamations  la
dcision du conseil priv ou  celle du grand conseil de Malines, ou
bien  celle de l'Empereur lui-mme, en consentant  ce que pendant
cette procdure les prisonniers fussent provisoirement mis en libert;
mais les magistrats de Gand dsiraient qu'on reconnt leurs privilges
et non point qu'on les discutt. En effet, les discuter c'tait
supposer qu'ils taient sujets  contestation et qu'il tait loisible
de les interprter et mme de ne pas s'y conformer: ils ne rpondirent
pas aux propositions de Marie de Hongrie. Enfin, le 2 dcembre, voyant
que les prisonniers n'taient point relchs, ils portrent de
nouvelles plaintes  la reine, qui rpliqua qu'ils avaient laiss
s'couler les dlais de sursance qu'elle leur avait offerts pour
qu'il ft statu sur leurs rclamations. Peu de jours aprs, le 31
dcembre, les magistrats de Gand rdigrent par-devant notaire un acte
d'appel  l'Empereur.

Charles-Quint se trouvait  Barcelonne. Il rpondit le 31 janvier  la
protestation des Gantois. Bien que dans sa lettre il soutienne la
conduite de sa soeur en ordonnant la leve immdiate des quatre cent
mille carolus, nonobstant tout appel, il leur permet d'exposer leurs
griefs au grand conseil de Malines, et l'on rencontre de nouveau dans
son manifeste quelques lignes o il rappelle les liens qui l'unissent
 sa patrie: Toutefois avions tousjours eu cette opinion et espoir de
vous que, durant nostre absence, vous vous deviez plus employer  nous
aider, assister et servir que nuls autres,  cause que sommes Gantois
et avons prins naissance en nostre ville de Gand... et quant  ce que
vous vous excusez sur la povret du peuple, petite ngociation et la
charge des prcdentes aydes qui ont est grandes, vous pouvez bien
considrer que les mmes raisons militent aussy bien pour les trois
membres de Flandres et ceux de nostre pays de Brabant que pour vous,
lesquels, toutefois, considrans mieux valoir de deffendre les
frontires que laisser entrer les ennemis au pays, n'ont voulu
refuser  nous faire toute assistence en si urgente ncessit et
extrmit, comme aussy esprons que vous, les choses bien entendues,
faire ne vouldrez; et nous desplaist que les aydes ont est si
grandes, veu que ce n'a est pour nostre prouffict particulier, mais
seullement  cause des grandes affaires que avons eu pour garder et
maintenir nostre estat et rputation et pour le bien et utilit de nos
pays, repos, seuret et tranquillit de tous nos subjects.

Charles-Quint croyait pouvoir calmer les Gantois par ces paroles,
aussi douces et conciliantes que celles que le sire de Herbaix avait
dj fait entendre en son nom. Marie de Hongrie alla mme jusqu'
suspendre la leve des quatre cent mille carolus: rien ne devait
confirmer ces esprances.

videmment, il existait chez nos populations flamandes du seizime
sicle une tendance funeste  un abaissement moral, consquence
invitable de l'abaissement politique: Les vieillards, crivait
Meyer, prtendent que tout est chang dans les moeurs de notre nation,
et ils se plaignent qu' des hommes simples, francs, loyaux,
courageux, robustes et d'une haute stature a succd une gnration
corrompue par le vice, l'oisivet, l'ambition et l'orgueil. Les
dsordres se sont multiplis, la pit du clerg s'est refroidie.
Autrefois il suffisait de l'arbitrage de quelques hommes sages pour
teindre de rares discussions souleves par des achats et des ventes
qui se faisaient souvent sans tmoins: aujourd'hui, chacun recourt 
des actes crits, de crainte de rencontrer une mauvaise foi que ne
connurent jamais nos anctres.

Rien ne prouve mieux le relchement qui rgnait dans le lien social
que le penchant des esprits  rompre le lien religieux consacr par le
culte des gnrations qu'il unissait entre elles dans une pieuse
communaut de traditions et de souvenirs. Les doctrines des luthriens
s'taient rapidement introduites dans les Pays-Bas, surtout dans les
cits commerciales et industrielles o affluaient un grand nombre
d'trangers. Ds 1522, un an aprs la dite de Worms, elles avaient
fait de grands progrs  Anvers; Charles-Quint y fit mme brler, en
sa prsence, les livres de Martin Luther, qui y avaient t envoys
d'Allemagne, et deux moines augustins de cette ville, convaincus de
les avoir propags, furent punis du dernier supplice  Bruxelles: ce
qui fit dire  Luther, dans une lettre adresse aux chrtiens de la
Hollande, du Brabant et de la Flandre: Dieu soit lou de nous avoir
donn de vrais saints et de vrais martyrs! Nos frres d'Allemagne
n'ont pas encore t jugs dignes de consommer un si glorieux
sacrifice! Luther se montra toutefois moins admirateur du zle des
catchumnes d'Anvers quand il apprit que presque tous s'taient
attachs  la secte des anabaptistes. Nous avons ici, crivait-il le
27 mars 1525, une nouvelle espce de prophtes: ils sont venus
d'Anvers et prtendent que l'Esprit Saint n'est autre chose que la
raison naturelle.

Les doctrines de la rforme s'taient galement bientt rpandues 
Gand: malgr la publication de l'dit de Worms du 8 mai 1521, et des
dits successifs du 17 juillet 1526, du 14 octobre 1529, du 7 octobre
1531, du 10 juin 1535, du 17 fvrier 1535 (v. st.), elles y avaient
pris un si grand dveloppement qu'au mois de juin 1538 le prsident de
Flandre, Pierre Tayspil, annona  Marie de Hongrie l'existence d'une
petite communaut de luthriens et d'anabaptistes aux portes mmes de
Gand. L'anne suivante ces doctrines se mlrent aux mystres que
reprsentaient publiquement, selon un ancien usage, les _povres de
sens_, de Furnes, les compagnons du Saint-Esprit, de Bruges, de
l'Alpha et Omga, d'Ypres, de la Fleur de Lis, de Dixmude, et d'autres
membres des innombrables socits de rhtorique alors tablies dans
les Pays-Bas.

Plusieurs lieux pour le temps de lors estoient assez enclins  toutes
sditions, commotions et hrsies, et les intentions et dsirs de tels
et semblables n'estoient que  pillier glises, gens nobles et autres
riches, et avec eux plusieurs estrangers se y feussent bouts aians
tous les mesmes voullents et qui ne demandoient que ung tel temps
troubl, et lesquels tenoient la secte luthrienne qui rgnoit lors
par toute la crestient, qui aussy ne demandoient sinon faire toutes
choses communes et entre autres points hrtiques qu'ils soutenoient,
c'en estoit l'un... Toute la fin de leur commotion tendoit de faire
les riches devenir povres et les povres devenir riches, et en effect,
tous biens communs, ce qui estoit l'oppinion de plusieurs
luthriens.., et quand les povres rencontroient les riches, en allant
leur chemin par les rues, ils leur disoient par grant envye: Passez
oultre! le temps viendra de brief que possesserons vos richesses 
nostre tour, car vous les avez assez possesses et vous possesserez
nos povrets  vos tours; si saurez que c'est d'icelles, et nous
saurons que c'est de vos richesses, et porterons vos belles robes et
tous porterez les nostres, qui sont bien laides et de petite valleur.

Cette secte portait  Gand le nom de _creesers_, qu'on n'a pas mieux
russi  expliquer que celui des Huguenots.

On connat, d'ailleurs, les projets politiques des _creesers_. Toute
leur affaire tendoit, porte la relation que nous venons de citer, de
faire d'icelle ville de Gand une ville de commune et non subjecte 
nul prince, ni seigneur, fors  elle-mesme, comme il y en a plusieurs
en Allemagne et en Ytalie.

Franois Ier avait soutenu les villes protestantes d'Allemagne. Les
_creesers_ espraient trouver en lui le mme appui. Au mois d'octobre
1538, Marie de Hongrie dfend aux Gantois d'envoyer des dputs au roi
de France. Ils feignent d'obir, mais un de leurs missaires, Lupart
Grenu, de Tournay, se rend  Fontainebleau, o le roi de France refuse
de l'couter, parce qu'en ce moment il ajoute plus de prix 
l'alliance de Charles-Quint qu'au renouvellement des hostilits,
quelque favorable qu'il puisse paratre. Les Gantois, crit Martin de
Bellay, pour mieulx se fortifier et venir  l'effect de leur
entreprise, envoyrent secrtement devers le roy lui offrir de se
mettre entre ses mains, comme leur souverain seigneur, et luy
offrirent pareillement de faire faire le semblable aux bonnes villes
de Flandres: chose que le roy refusa pour n'estre infracteur de foy
envers l'Empereur, attendu a trve jure entre eux depuis deux ans.

(Juillet 1539). Nouvelles remontrances des Gantois. La collace du 8
juillet demande que l'on deffende les bourgeois et adhrits de cette
ville et chastellenie, touchant l'excution commence. L'agitation
s'accrot. Le 17 aot, les mtiers refusent de procder  l'lection
de leurs doyens tant que les prisonniers n'auront point t dlivrs.
Ils accusent les dputs, chargs l'anne prcdente de porter leurs
rclamations  la reine de Hongrie, de ne pas s'tre acquitts
fidlement de leur mission. Livin Borluut les encourage dans leur
rsistance en leur rapportant que, selon une tradition qui s'tait
perptue dans sa maison, il tait arriv  un comte de Flandre de
perdre son comt en jouant aux ds avec un comte de Hollande, mais
qu'un de ses anctres avait russi  persuader aux bourgeois de Gand
de le lui racheter, et qu'ils avaient ds lors obtenu de ne pouvoir
jamais tre soumis  des taxes malgr leur volont. Livin Borluut se
trompait: ses aeux n'avaient conserv  la Flandre son indpendance
et sa libert que sur le champ de bataille de Courtray, mais le peuple
n'en croyait pas moins  l'exactitude de son rcit.

Le 19 aot, on arrte  Gand Livin Pym et Jean Van Waesberghe.
Regnier Van Huffel fuit  Bruxelles. Quatre dputs de Gand l'y
suivent et l'y font arrter, mais il se place sous la protection des
lois du Brabant.

Dans la collace du 22 aot, on insiste pour que l'on interroge les
anciens chevins sur les actes de leur administration, sur leur
rponse  Marie, et sur la disparition du privilge mentionn par
Livin Borluut, que l'on ne retrouve plus. Il faut, s'crie-t-on de
toutes parts, qu'il soit dfendu de faire sortir du bl de la ville,
qu'on approfondisse les fosss qui la protgent, qu'on runisse son
artillerie, qu'on arbore publiquement son tendard, qu'on remette la
charte de _l'achapt de Flandres_ indique par Livin Borluut; il faut
que les bourgeois adhrits dans la ville ne puissent plus se
prsenter dans les collaces comme membres des mtiers; il faut, de
plus, que l'on casse le _calfvel_ de 1515, par lequel Charles-Quint a
confirm les conditions imposes par Maximilien aux Gantois dans le
trait de Cadzand.

(23 aot.) Tous les mtiers prennent les armes. Livin Pym est conduit
vers midi au Gravesteen. Il dclare que la rponse qu'il a adresse 
la reine de Hongrie, tait conforme aux instructions des chevins des
deux bancs. Aprs l'avoir soumis deux fois  la torture, on obtient de
lui cet unique aveu qu'il avait un jour dpos  l'htel des chevins,
pour qu'elle servt aux serruriers de modle pour faire une autre
clef, celle _du secret_ des privilges qui lui tait confie. Le 26
aot, Livin Pym est de nouveau soumis  la torture: sa fermet reste
inbranlable, et le grand bailli Franois Vander Gracht demande, en
allguant le grand ge et les infirmits de l'ancien doyen des
mtiers, qu'il soit reconduit dans la prison de la ville pour tre
jug par les magistrats.

Cependant les mtiers restent assembls. Ils ne voient qu'un sortilge
dans le courage que Livin Pym a montr; c'est peu qu'ils aient dj
exig qu'on le rast, afin de retrouver plus aisment le sceau
mystrieux des sorcires et des ncromanciens; ils arrtent un homme
et une femme qu'ils accusent d'avoir exerc sur lui une influence
magique. Enfin, le 28 aot, ils obtiennent des chevins de la keure,
intimids par leurs menaces, la condamnation de Livin Pym, et le mme
jour celui-ci est port sur un fauteuil, comme le sire d'Humbercourt,
sous la hache du bourreau: c'est au pied de cet chafaud que les
membres des mtiers jurent de nouveau de ne point se sparer tant que
le _calfvel_ de 1515 n'aura point t rvoqu, serment prononc sous
de tristes auspices, qui ne prsageait que la mort  ceux qui
invoquaient la mort  tmoin de leurs fureurs.

Tandis que les bourgeois se sparaient avec effroi d'une rsistance
qui cessait d'tre lgitime ds qu'elle ne s'appuyait plus sur leurs
privilges, les mtiers s'engageaient de plus en plus dans cette voie
sanglante, o l'anarchie est invinciblement pousse vers l'abme par
les passions mmes qui sont son lment et sa vie. Non-seulement ils
demandaient que l'on charget de chanes les magistrats qui avaient
adhr au _calfvel_ de 1515; ils voulaient galement que l'on
supprimt un autre _calfvel_, celui de 1531, qui rglait les
attributions du conseil de Flandre. Le 2 septembre 1539, le clotre
des Jacobins, o devait s'assembler la collace, est envahi par quatre
ou cinq cents de ces obscurs disciples des thories  demi politiques
et  demi religieuses, qui s'appuyaient sur la Bible pour combattre 
la fois l'tat et l'glise, le prince et le prtre, ces deux colonnes
de la vieille socit qu'ils condamnaient. Nous voulons,
rptent-ils, que l'on annule les deux _calfvel_ et le trait de
Cadzand, que l'on juge tous ceux qui y ont adhr, qu'on approfondisse
les fosss de la ville, que le guet veille dsormais sur les
remparts. En vain le grand bailli, Franois Vander Gracht, leur
reprsenta-t-il qu'il ne pouvait, sans mriter le dernier supplice,
consentir  la rvocation d'actes qui manaient de l'Empereur: ils ne
voulurent rien entendre, et il fallut que les trois pensionnaires lus
par les bourgeois, les tisserands et les petits mtiers, leur
livrassent le _calfvel_ de 1515. Les uns le dchirrent et le jetrent
dans la boue, les autres en recueillirent les lambeaux pour les porter
orgueilleusement  leurs chapeaux, comme leurs pres s'taient pars,
en 1467, des dbris de l'aubette des commis de la gabelle.

La reine de Hongrie avait inutilement cherch  sauver Livin Pym en
lui adressant une dclaration justificative, dont il n'avait pas mme
os faire usage; elle crut prudent de surseoir  la leve de l'impt,
mais elle donna aussi des ordres pour que l'on gardt avec soin les
forteresses les plus voisines de Gand, et elle exposa en mme temps,
dans une lettre adresse aux trois autres membres de Flandre, les
nombreux attentats qu'elle reprochait aux Gantois.

Les Gantois venaient d'arrter Guillaume de Waele, garde des chartes
de Flandre, et trois chevins de 1515, Jean de Wyckhuuse, Gilles
Stalins et Jean De Vettere, ainsi qu'un ancien chevin de la keure,
qui fuyait dguis en femme: puis on les vit demander la rvocation de
tous les magistrats de la keure sans exception. Ils se montraient si
orgueilleux qu'ils refusaient de payer les droits de tonlieu tablis
sur l'Escaut, se prtendant citoyens d'une ville libre; ils
maintenaient, d'ailleurs, que, selon leurs privilges, ils avaient le
droit, aprs six semaines de dlibrations striles dans la salle de
la collace, de convoquer la _wapening_ sur la place du march. On
s'attendait mme  voir reparatre les chaperons blancs. Adolphe de
Beveren et Lambert de Briarde, que Marie de Hongrie avait envoys 
Gand, lui mandrent que leurs vies taient en danger s'ils
n'autorisaient pas le renouvellement immdiat de la _keure_, et le
grand bailli Franois Van der Gracht lui adressa galement une lettre
qui signalait la mme gravit dans la situation des choses: Madame,
je supplie trs-humblement Vostre Majest estre record que par
diverses lettres m'avez escrit de point avoir intention de modrer ce
trouble que en toute douceur: ce seroit petit inconvnient d'espandre
mon sang au service de l'Empereur et de Vostre Majest, mais par
dessus cela voir la desconfiture de tant de gens de bien, la
dmolition d'une si notable ville, la destruction de tous ces pays, il
me semble que Vostre Hauteur en seroit grandement diminue. La reine
hsitait encore. Les messages devenaient de plus en plus pressants;
mais elle ne cda qu'aprs avoir fait rdiger une protestation par
laquelle elle dclarait ne donner qu'un consentement forc et motiv
par le salut de ses serviteurs, et en crivant au-dessous de la
commission de renouvellement des chevins: Par force et pour viter
plus grand mal, ay consenti cette commission. MARIE.

Le renouvellement de la _keure_ avait t un succs pour les
mcontents, mais il est rare que les succs calment et modrent ceux
qui les obtiennent. On racontait tantt que Charles-Quint avait rendu
le dernier soupir, tantt qu'il tait port  donner raison  ses
concitoyens dans leur lutte contre la reine de Hongrie. Les souvenirs
des temps glorieux qui avaient prcd le honteux trait de 1453,
habilement exploits pour exciter de plus en plus l'effervescence
populaire, portaient surtout les esprits  des rves de grandeur et de
prosprit que le pass ne devait point lguer  l'avenir.
Quelques-uns, plus imprudents ou plus impatients, eussent voulu
recommencer une guerre qui avait t si fatale  leurs pres: leurs
voeux semblrent exaucs lorsqu'on apprit que les sires d'Escornay et
de Lalaing s'taient enferms dans la citadelle d'Audenarde et qu'une
troupe de paysans, commande par Yvain de Vaernewyck, assigeait le
chteau de Gavre.

Le 11 octobre 1539, la collace dcide que le payement des impts sera
suspendu jusqu' ce que la reine de Hongrie ait livr les magistrats
fugitifs, que les lections des doyens des mtiers auront lieu
conformment aux anciens usages, que l'on chassera les hommes d'armes
du plat pays en sonnant le tocsin dans toutes les campagnes, que l'on
crira aux magistrats de Bruges, d'Ypres, d'Audenarde, de Courtray et
d'Alost pour qu'ils ne leur permettent point de se runir contre les
Gantois. Six jours aprs, le grand bailli, Franois Van der Gracht,
s'enfuit de Gand, accoustr en guise de serviteur.

Le mouvement insurrectionnel avait atteint son point culminant: nous
touchons  la priode o il cdera  la rgression la plus nergique
et la plus svre, rpression qu'excusent  peine deux annes d'une
patience et d'une longanimit mises  toute preuve.

Le 30 octobre, un envoy de Charles-Quint, muni de pouvoirs fort
tendus, arrive  Gand: c'est Adrien de Croy, comte du Roeulx. Le
lendemain, il remonstra aux bourgeois le grand dangier ouquel ils se
mettoient, que pour le prsent l'Empereur estoit le plus puissant et
bien fortun prince de toute la chrestient, et que jamais ils
n'avoient eu ung tel conte ayant la puissance et noblesse de luy,
lequel ils devoient partant bien aymer, et meismes plus que nuls de
ses autres subjects, en tant qu'il estoit natif de la ville de Gand,
et pour ces causes et autres devroient estre des plus obissans, et
meismes que, si aucuns autres de sesdits subjects se vouloient
eslever  l'encontre de sadite Maigest, qu'ils devroient estre ceulx
qui de tous leurs pouvoirs devroient soustenir icelle, et meismement
pour ce que l'Empereur estoit le premier conte de Flandres qui se
povoit intituler conte, prince et seigneur souverain du pays de
Flandres, laquelle souverainet Sa Maigest avoit conquise 
l'encontre du roy de Franche, par la prinse que son arme fist dudit
roy, nomm Franchoys premier de ce nom,  la journe devant Pavye, ce
qui a est et est ung grant bien et honneur pour lesdits de Gand, et
consquemment pour tout ledit pays et cont de Flandres, de quoy sera
mmoire  tousjours, et partant le devroient aymer souverainement
par-dessus tous autres ses subjects... Aussy leur mist en mmoire
comment ils devoient avoir souvenance que leurs prdcesseurs avoient
est sy griefvement pugnis d'avoir rebell  l'encontre de leurs
contes par cy-devant, lesquels n'estoient en riens  rapporter  la
puissance de leur conte prsent, et sy devoient aussy avoir mmoire
des deux journes de bataille qui furent, la premire  Rosebecke et
la seconde  Gavre, lesquelles deux batailles lesdit Ganthois eurent 
l'encontre de leurs contes, et y furent occis, de la partie desdits
Ganthois, plus de trente  quarante mil hommes, et bien peu de la
partie desdits contes de Flandre, par quoy est bien dmonstr que les
mauvais rebelles et dsobissans subgects n'ont jamais droit de
victoire  l'encontre de leurs bons princes.

Adrien de Croy ne fut pas cout: les Gantois ne s'agitrent que plus
violemment en sentant vibrer dans leur me cette triste vocation de
la mmoire de leurs aeux morts pour leur libert; mais combien les
temps n'taient-ils point changs! et qu'il y avait loin des
mmorables assembles o Nicolas Bruggheman annonait la croisade, aux
sombres conciliabules o les disciples de Luther prchaient la
destruction de l'autel et du temple! Quel lien politique ou religieux
pouvaient invoquer les _creesers_ de 1539 pour se croire les
dpositaires des immortelles traditions des pieux et hroques
_clauwaerts_ du quatorzime sicle?

Le 3 novembre 1539, la cloche du travail cessa de sonner; toutes les
maisons, tous les ateliers, toutes les boutiques se fermrent, et les
bourgeois se runirent au couvent des frres prcheurs pour se
dfendre contre les attaques insenses des _creesers_, auxquels on
attribuait on ne sait quel horrible projet de saccager et de piller
toute la ville. Bien que rien ne vint justifier ces craintes,
l'inquitude tait gnrale et profonde. Telle tait la situation de
Gand au moment o l'on attendait la dcision que prendrait l'Empereur.

Charles-Quint avait compris toute l'importance de la sdition des
Gantois, qui comptaient sur l'appui des mcontents d'Allemagne et qui,
tt ou tard, pouvaient esprer celui du roi de France. Une plus longue
absence devait, en lui enlevant le pays qui tait son berceau et le
patrimoine de ses anctres, briser le noeud qui retenait dans la mme
main tant d'tats diffrents de moeurs et d'intrts. La route du Rhin
tait trop longue; les temptes de l'hiver, qui n'tait plus loign,
ne permettaient point de songer  celle de l'Ocan. C'est en
traversant la France que je me rendrai en Flandre, dit-il  ses
conseillers, et quelque vives que fussent leurs reprsentations, il
quitta la Castille pour se diriger vers les Pyrnes.

Franois Ier avait lui-mme engag Charles-Quint  prendre la voie la
plus courte et la plus favorable; il lui avait offert ses fils comme
otages, afin de garantir la sincrit de ses intentions; mais
Charles-Quint les avait refuss, croyant que ds qu'il se reposait
dans la loyaut du roi de France, la confiance qu'il lui tmoignait,
devait tre complte et entire.

L'harmonie politique qui rgnait entre Charles et Franois Ier,
paraissait solidement affermie. J'aime tant le roy mon frre, disait
Charles-Quint, et me sens ai fort oblig  luy du bon recueil qu'il me
faict, du bon visage qu'il me porte et du bon traict qu'il m'a fait de
n'avoir entendu  ces marauts de Gand, que jamais plus je ne
retourneray  lui faire la guerre; et dsormais il faut que nous
demeurions perptuellement bons amis et frres. Il ajoutait qu'il
souhaitait cette paix pour repousser les Turcs et les Algriens de
nouveau hostiles, et pour apaiser en Allemagne les troubles religieux.

En ce moment, d'importantes ngociations taient entames entre les
deux monarques. Elles taient relatives  l'abandon dfinitif de leurs
prtentions mutuelles qu'ils eussent abdiques au profit du duc
d'Orlans, second fils du roi de France, appel  pouser une fille de
Charles-Quint.

L'historien espagnol Sandoval fait adresser ce discours par
Charles-Quint au conntable de Montmorency:

De deux filles que j'ai, je veux donner l'ane au duc d'Orlans et
lui donner, avec elle, les tats de Flandre avec le titre et le nom de
roi, si bien que le roi Franois aura de cette sorte deux fils, tous
deux rois, si voisins et si limitrophes, qu'ils pourront se voir tous
les jours et communiquer ensemble, comme vrais et bons frres. Et
comme nous sommes tous mortels, il pourrait arriver, ce que Dieu ne
veuille pas permettre, que le dauphin, son fils an, vnt  mourir,
et qu'aussi le prince don Philippe, mon fils, vnt  manquer, et alors
le duc d'Orlans et ma fille deviendraient les plus grands seigneurs
du monde, car ils seraient rois d'Espagne, de France et de Flandre et
de tous mes autres royaumes et seigneuries, de manire qu'on peut dire
que je donne pour dot un royaume considrable, qui est celui de
Flandre, et une esprance trs-grande et assez bien fonde de parvenir
 d'autres royaumes encore plus puissants.

Martie du Bellay accuse injustement Charles-Quint d'avoir manqu  sa
promesse. Le conntable de Montmorency engagea, plus que personne,
Franois Ier  ne pas l'accepter: Comme sage et bien advis, il
remonstra au roy, dit Brantme, que deux frres si grands, si
puissants et si prs les uns des autres et fort chatouilleux, se
pourroient un jour entrer en picque, se faire la guerre et se deffaire
les uns les autres, et qu'il ne falloit pas les approcher de si prs,
mais les reculer au loin vers Milan, qui ne seroient si voisins et
hors de toutes commodits  ne se rien demander.

L'ambition de la France devait, pendant trois sicles, s'garer au
del des Alpes. Il semblait que l'honneur de ses armes s'oppost  ce
qu'on laisst reposer  l'ombre des bannires trangres tous ces
hros morts aux journes de Pavie, de Novarre, de Ravenne et de
Crisoles.

Le 1er janvier 1539 (v. st.), Charles-Quint entra  Paris par la porte
Saint-Antoine o l'on avait crit ces deux vers:

    Ouvre, Paris, ouvre tes haultes portes:
    Entrer y veult le plus grant des crestiens.

On voyait ailleurs les armes impriales et royales lies ensemble par
cordons et noeuds d'amour. Les chevins de Paris offrirent 
Charles-Quint un Hercule d'argent dor, allusion ingnieuse  sa
devise. Hercule avait crit sur les rivages de la Lusitanie, au pied
de l'immobile colonne de Gades: _Nec plus ultra_. Charles-Quint, roi
de cette mme contre baigne par des mers dont ses vaisseaux avaient
dvoil les trsors et les mystres, avait le droit de rpter: _Plus
oultre_. Enfin, le 7 janvier l'Empereur quitta Paris, et quatorze
jours aprs, il s'arrta  Valenciennes, o l'attendait la reine de
Hongrie.

L'on persistait  Gand  croire Charles-Quint retenu en Espagne par
ses guerres contre les Turcs et les corsaires des tats barbaresques,
lorsqu'on y apprit tout  coup, avec une stupeur profonde, qu'il tait
arriv aux frontires des Pays-Bas, aprs avoir confirm l'alliance
qui l'unissait au roi de France. La crainte de sa colre que les
bourgeois et les gens des mtiers avaient successivement brave, les
uns en favorisant le commencement de la rbellion, les autres en la
poussant aux dernires limites, se prsentait  tous les esprits, et
il semblait qu'en se rvlant si inopinment elle part plus
redoutable. Une dputation, compose de Josse Uutenhove, de Charles de
Gruutere, de Nicolas Triest, de Louis Bette et de quelques dlgus
des mtiers, s'tait dirige vers Valenciennes; mais on leur enjoignit
de ne pas aller plus loin que Saint-Amand, afin d'y attendre les
ordres de l'Empereur. Le temps commenchoit  venir que on ne les
voulloit plus complaire: de quoy ils furent mal contents et
murmuroient entre eulx que on leur devoit incontinent donner bonne
audience, pour ce qu'ils estoient les seigneurs et dputs de ceulx de
Gand, et cuydoient que l'Empereur se contenteroit bien d'eulx et de
leurs excuses, et leur sembloit que le comte de Flandres ne pouvoit
riens lever oudit pays sans leur consentement. Il tait ais de
comprendre pourquoi Saint-Amand avait t assign comme rsidence
momentane aux dputs gantois. La cause pour qu'il fut dfendu aux
Ganthois de non venir jusques en ladicte ville de Valenchiennes,
c'estoit pour ce que les princes et seigneurs de Franche estoient
encoires en ladicte ville et qu'il n'estoit besoing que les
estrangiers sceussent au vray les affaires d'iceulx de Gand, combien
qu'ils en savoient assez, car on n'avoit parl plus de demy
auparavant par tout le pays d'autre chose que d'eulx.

Le 25 janvier, les dputs de Gand sont appels  Valenciennes et
reus par l'Empereur, lequel, aprs les avoir quelque peu oys, leur
imposa silence  leurs excuses et propositions longues et bien
prolixes, et leur dist, pour toute rsolution, que  ces fins il
estoit venu en ses pays de pardech en bonne diligence et au grand
travail et dangier de sa personne par temps d'yver, pour mettre et
donner bon ordre et pollice s affaires de sa ville de Gand et y venir
faire les pugnitions et corrections des msus commis: ce qu'il feroit
de telle sorte qu'il en seroit mmoire et que autres ses villes, pays
et subgects y prendroient exemple de non faire le semblable. Et autre
response ne sceurent avoir lesdits dputs de Gand.

Dj les bandes d'hommes d'armes du duc d'Arschoot, du prince
d'Orange, des comtes d'Hoogstraeten et du Roeulx s'assemblaient 
Halle,  Malines,  Enghien, et le 14 fvrier 1539 (v. st.),
Charles-Quint se prsenta,  la tte de cette arme runie  la hte,
aux portes de Gand, qui taient restes ouvertes, et dura icelle
entre plus de six heures sans le carroy et bagaiges, qui dura tout le
jour. Il y avoit  icelle entre huit cens hommes d'armes desdites
ordonnances, qui sont pour le moings, y comprins les archiers, de
trois  quatre mil chevaux, et estoient tous en armes, la lanche au
poing, les picquenaires ayans la picque sur l'espaulle, les
hallebardiers ayans aussi leurs hallebardes, et les hacquebuttiers
ayans chascun en sa main la hacquebutte, laquelle gendarmerie estoit
toute preste et appareillie d'entrer en combat. Et en telle
compaignie, puissance et estat entra en ville de Gand, de quoy les
habitants d'icelle furent bien fort esbahis et estonns.

Paul Jove raconte que lorsque Charles-Quint arriva aux portes de Gand,
on et cru,  voir les impressions qui se produisaient sur son visage,
que la cit qui le recevait, n'tait pas celle qui lui avait donn le
jour et qui avait nourri sa jeunesse, mais une cit ennemie et
dteste. Il ajoute que les Gantois se repentirent bientt de ne pas
avoir ferm leurs portes et de ne pas avoir pris les armes pour se
dfendre, car il et t impossible de les soumettre ou de les rduire
par la force, puisque leur ville est si vaste qu'elle peut armer
aisment, par un mouvement inopin, plus de quarante mille hommes.

Toutes les places et toutes les rues de Gand taient occupes par
bandes et compaignies de gendarmerie qui faisoient grand guet, tant de
jour comme de nuit, et ce fut sous ces formidables auspices que l'on
procda lentement  une enqute sur les causes et les progrs des
troubles qui avaient eu lieu. Aprs une longue attente, tantt
assombrie par les inquitudes, tantt claire de quelques lueurs
d'esprances, tous les chevins furent mands par l'Empereur en l'une
des plus grandes chambres de sa court, laquelle estoit toute ample
ouverte, et l, matre Baudouin Le Cocq, procureur gnral au grand
conseil de Malines, pronona un rquisitoire aussi long dans ses
prmisses que terrible dans ses conclusions. Il commena par combattre
les efforts qu'avaient faits les Gantois pour se justifier par les
principes du droit communal, et prtendit que le privilge du comte
Gui de Dampierre concernait les impts qui atteindraient spcialement
et uniquement les habitants de Gand, que celui de Louis de Nevers ne
s'appliquait qu' ceux qui auraient t illgalement tablis, que la
charte de Marie de Bourgogne qu'ils invoquaient, n'avait aucune
autorit, puisqu'elle avait t obtenue par violence et mme
formellement rvoque en 1485 et en 1515. Il reprsenta que si, au
grand regret de l'Empereur, les impts avaient t si levs, les
Gantois n'y avaient toutefois jamais contribu que selon leur
quote-part dtermine depuis longtemps. Puis abordant un autre ordre
d'ides, il raconta les outrages par lesquels les Gantois avaient
rpondu aux propositions ritres de l'Empereur et de la reine de
Hongrie, et exposa les nombreux mfaits par lesquels les Gantois
s'taient rendus coupables du crime de lse-majest qui entranait la
confiscation de leurs franchises, de leurs corps et de leurs biens.

La rponse des Gantois fut plus fire qu'on n'et pu le prvoir. Ils
placrent la source de toutes les meutes dans le petit et sobre
gouvernement qui avoit est s pays de pardech durant son absence: au
moyen de quoy les biens et les revenus de la ville de Gand avoient
est mal conduys et gouverns, dont le commun peuple et les autres
avoient fort murmur, disans qu'ils estoient mengis et les biens de
ladite ville publis par les gouverneurs d'icelle, lesquels n'avoient
aucun soin du bien de la chose publicque. On les vit mme maintenir,
en prsence de l'Empereur, le droit qu'ils prtendaient possder de ne
pas tre lis en matire d'impt par le vote des autres membres de
Flandre; mais leur justification ne fit que provoquer une plus
violente rplique du procureur gnral qui, par une exagration tout
oppose, ne trouva, dans la proposition que les Gantois avaient faite
 la reine de Hongrie de prendre les armes contre les Franais, que
le moyen de eulx rassembler en nombre pour aprs courre et pillier le
pays. Quoi qu'il en ft, Charles-Quint avait rsolu d'ajourner encore
pendant quelque temps sa sentence.

Le supplice des coupables devait prcder la condamnation de la cit,
moins criminelle qu'imprudente dans le dveloppement de ses griefs,
dont mille passions factieuses exploitaient,  leur profit, la justice
et la lgitimit. Le 17 mars 1539 (v. s.), sept habitants de Gand
furent dcapits devant le Gravesteen, aux lieux mmes o s'tait
lev l'chafaud de Livin Pym. Les principaux taient Simon Borluut,
fils d'un riche bourgeois de l'ancienne bourgeoisie de la ville, et
deux anciens grands doyens, Livin Dherbe et Livin Hebscap. L'auteur
de la _Relation anonyme des troubles de Gand_ ajoute: Il n'y vint
gures de Gantois voir faire ladite excution, qui se faisoit bien au
grand regret de la pluspart d'eulx. Combien qu'ils l'avoient bien
mrit et desservy, c'estoit une grande piti de les voir ainsi morir
l'un aprs l'autre. Parmi les accuss fugitifs ou frapps de peines
moins svres se trouvaient: Yvain de Vaernewyck, Livin Borluut,
Franois de Baronaige, reprsentants de la vieille libert gantoise
rests fidles  sa dcadence et  ses malheurs, en mme temps que
purs de tous les excs qui l'avaient compromise en la dshonorant.

Le 21 mars, les magistrats de Gand, cette fois plus humbles et plus
timides, tentrent un nouvel effort pour obtenir l'oubli complet du
pass: A quoy l'Empereur respondit, meismes de sa bouche, qu'il
n'avoit autre dsir en ce monde, que tant qu'il plairoit  Dieu le y
laissier, de user de grce et misricorde et aussi de faire justice,
et que, entre autre prires qu'il faisoit journellement  Dieu,
c'estoit qu'il lui pleust donner sa grce de ainsy le faire. Mais leur
dist aprs qu'il estoit bien adverty qu'ils ne se repentoient d'autre
chose qu'ils n'avoient, ds le commencement de leurs commotions, mis
du tout  excution leurs mauvaises voullents et n'avoient d'autre
regret; que au plaisir de Dieu, il y mettroit remde et les
empescheroit bien  jamais de mettre leurs mauvaises voullents 
excution.

Peu de jours s'taient couls, lorsque Charles-Quint commena 
donner suite  ses menaces en arrtant la construction d'une citadelle
au lieu et plache o estoit situe l'glise et monastre de
Saint-Bavon, ouquel lieu y avoit eu ung petit chasteau fait par les
Romains du temps de Julius Csar. Les tristes images de la guerre
pntraient dans l'asile de la religion et de la paix. Des hommes
d'armes allaient chasser les religieux de leurs paisibles cellules.
Plus de prires, plus d'hymnes sacres sous ces antiques arceaux que
sanctifiaient les noms vnrs de saint Bavon, de saint Livin et de
saint Amand. Ce chasteau tiendra  jamais les Gantois en bonne
obissance, mais leur sembloit ce plus griefve pugnition que d'avoir
perdu en bataille huit ou dix mille hommes. Adrien de Croy et
Jean-Jacques de Mdicis sont chargs de prsider aux travaux de quatre
mille ouvriers qui, en moins de six mois, mettront les remparts qu'ils
construisent, en tat de dfense.

Le 24 avril, Charles-Quint a pos la premire pierre du chteau de
Gand: quatre jours aprs, il prononce la sentence dont ce chteau est
destin  assurer l'excution. A un long expos des msus des
Gantois et de leurs moyens de justification, qui ne sufft pas pour
tablir l'impartialit du juge, succde un arrt que Gand, aprs trois
sicles, ne relit encore qu'avec effroi.

Nous disons et dclairons que le corps et communault de nostre ville
de Gand sont escheus s crimes de deslault, dsobyssance,
infraction de traictis, sdition, rbellion et lze-maigest, et que
partant ils ont fourfait tous et quelconques leurs privilges,
droicts, franchises, coustumes et usaiges emportans effects de
privilges, jurisdiction ou auctorit comptens tant au corps de
nostre ditte ville de Gand que aux mestiers, et d'iceulx les avons
priv et privons  perptuit, et ensuyvant ce tous lesdits privilges
seront apports en nostre prsence pour d'iceulx estre fait et ordonn
 nostre bon plaisir sans que, en temps  venir, ils les puissent
allguer, ne aussy tenir, ne garder coppie ou extraict, sur paine
d'encourir nostre indignation et de nos successeurs.

Nous dclairons aussy confisqus tous et quelconques les biens,
rentes, revenus, maisons, artilleries, munitions de guerre, la cloche
nomme _Roland_ et aultres choses que le corps de la ville ou les
mestiers ont en publicq et commun, leur deffendant de doresenavant
avoir artillerie... Et par dessus ce condamnons lesdits de nostre
ville de Gand  faire amende honorable,  savoir que les eschevins
estant  prsent des deux bancqs de nostre dicte ville de Gand avecq
leurs pensionnaires, clercqs et commis, trente notables bourgeois que
dnommerons, le doyen des tisserans et le desservant du grand doyen,
vestus de robes noires, deschaints et  teste nue, ensemble de chascun
mestier six personnes et des tisserans cinquante, aussy cinquante de
ceulx qui, en l'esmotion, se nommoient _cresers_, et iceulx _cresers_
le hard au col et tous estans en linge, compareront par-devant nous,
eulx partans de la maison eschevinale de nostre dicte ville, en dedens
trois jours,  telle heure et en tel lieu que leur commanderons et en
l'estat que dessus, mis  genoulx, feront dire,  haulte et
intelligible voix, par l'un de leurs pensionnaires, que grandement
leur desplait des dites deslaults, dsobissances et rbellions, et
prieront, en l'honneur de la passion de Nostre-Seigneur, que nous les
veullons recevoir  grce et misricorde. Et pour rparation
prouffitable, les condempnons de nous payer, par-dessus leur quote et
portion de l'ayde de quatre cent mil karolus d'or, la somme de cent
cinquante mil karolus d'or pour une fois, et chascun an six mil
semblables karolus d'or de rente perptuelle... Aussy les condempnons
de faire remplir  leurs despens la _rytgracht_, et avec ce les douves
et fosss, depuis la porte d'Anvers jusques  l'Escault, en dedens
deulx mois prochains. Et si rservons et dclairons de faire dmolir
aulcunes vielles portes, tours et murailles pour les matriaux estre
employs au chasteau de Saint-Bavon, et moyennant ce, leur quittons et
remettons de grce espciale tous les susdits msus et dlicts, saulf
et excepts les rfugis et aultres ayant dlinqu depuis que sommes
en ceste nostre ville et les particuliers estans encoires de prsent
prisonniers, la pugnition desquels rservons  nous.

Le lendemain, une ordonnance spciale dtermina les rgles de
l'administration de la ville de Gand. Les formes anciennes des
institutions municipales taient conserves, mais l'intervention du
prince se trouvait substitue dans les dispositions les plus
essentielles  l'lection populaire. Le nombre des mtiers tait
rduit  vingt et un. Les doyens, dsormais supprims, taient
remplacs par des _suprieurs_ bourgeois de la ville, non faisant
aulcun mestier. Il faut aussi remarquer l'abolition du guet de la
mi-quaresme qui se nomme l'_auwet_, du voyaige et portaige de sainct
Livin  Houltem, des deux confrairies de sainct Livin, de
l'assemble des tisserans de layne  la procession de Nostre-Dame, et
de toutes assembles quelconques avec port d'armes ou bastons
invasibles.

Ce fut ainsi que les Gantois perdirent ce qu'ils avoient tant aym et
bien gard par si longues annes, qui estoient leurs privilges, et
avec ce toutes leurs anchiennes coustumes et usaiges, et aussy toutes
autres auctorits, franchises et liberts, desquels les Gantois
avoient us en grande prsomption, en n'extimant autres villes que la
ville de Gand, de telle sorte qu'il leur sembloit qu'il n'y avoit
prince sur la terre, tant fust grand et puissant, qui les eust sceu
dompter, et meismement que le conte de Flandres povoit bien peu au
pays sans eulx.

L'acte d'amende honorable eut lieu, le 3 mai 1540,  l'htel de Ten
Walle. Il y avoit, entre lesdits de Gand, plusieurs qui pleuroient,
car ladicte rparation se faisoit  leur fort grand regret, et
principallement de ainsy avoir le hart au col, qui leur estoit dur 
passer, et s'ils n'eussent est ainsy dompts, ils ne l'eussent jamais
fait pour morir.

Le 3 mai 1382, Philippe d'Artevelde, reprsentant des liberts
communales de Gand menaces des mmes atteintes par Louis de Male,
triomphait au Beverhoutsveld. Si les Gantois avaient russi, en 1542,
 se sparer de la faction dsordonne des _creesers_, comme ils
secourent, en 1452, le joug de la dictature anarchique de Jean
Willaey, on les et vus, sans doute, aller chercher la route du
Beverhoutsveld, ne dt-elle tre que celle de Gavre, plutt que de
s'humilier dans une poussire qui n'tait point celle du champ de
bataille. Vainqueurs, ils eussent, par une rvlation imprvue, forc
l'histoire  reconnatre que les temps des liberts communales du
moyen-ge n'taient point accomplis. Vaincus, ils se seraient inclins
sous une main qui, si elle ne leur tait pas trangre, tait du moins
digne, par sa gloire, de clore leurs destines.

Charles-Quint quitta Gand le 19 juin 1540, aprs y avoir pass quatre
mois. Au lieu des acclamations populaires qui avaient tant de fois
retenti autour de lui, il ne recueillait  son dpart que les
silencieux tmoignages d'une douleur profonde. La vieille cit de
Jean Yoens et de Jacques d'Artevelde avait trouv dans les ruines de
sa puissance et de sa libert cette voix dsole de la patrie qui
s'adressait  Coriolan pour lui rappeler qu'il tait fils de Rome,
comme Charles-Quint tait fils de Gand: _Potuisti populari hanc terram
qu te genuit atque aluit?_ N'avait-elle pas entour son berceau de
prires dictes par l'allgresse la plus vive? Charles-Quint
n'avait-il pas t comte de Flandre avant d'tre empereur et roi? Ne
l'avait-on pas entendu dire aux cardinaux, en parlant de ses
concitoyens: mes Flamands?

Le 24 fvrier 1500, Charles naissait au milieu d'une fte et sous
l'influence favorable des astres, qui du haut des cieux saluaient sa
venue; le 24 fvrier 1515, il tait inaugur  Gand; le 24 fvrier
1525, la victoire de Pavie lui livrait le roi de France prisonnier et
le rendait l'arbitre des destines de l'Europe; le 24 fvrier 1530, le
pape Clment VII le couronnait  Bologne. Les premiers voeux de Gand,
mre de Charles-Quint, ne lui tenaient-ils point lieu du sourire de la
fortune?

Tout tait bien chang lorsque, le 24 fvrier 1540, les envoys des
princes protestants d'Allemagne, prts  se confdrer contre lui, le
trouvrent, entour lui-mme de soldats allemands, dictant, dans sa
propre patrie, la sentence dont il devait la frapper. Gand lui annona
ses triomphes, elle ne lui prsage plus que des revers.

Le 24 fvrier 1557, un monastre de l'Estramadure s'ouvrira devant lui
comme son dernier asile, et il y cherchera en vain, comme une
consolation aux soucis qu'il n'aura pu rejeter loin de lui avec la
pourpre impriale, l'image fugitive de sa cit natale, jadis si fire
de ses franchises sculaires, dsormais triste, abattue, humilie,
prte  passer des larmes  la haine.

C'tait de Gand que Charles-Quint avait poursuivi les ngociations
relatives  la cession des Pays-Bas au profit du duc d'Orlans en
change du Milanais, du Pimont et de la Savoie, que lui aurait faite
le roi de France; mais elles amenrent peu de rsultats. D'une part,
Charles-Quint exigeait que l'abandon du Milanais ft dfinitif et
celui des Pays-Bas subordonn au mariage du duc d'Orlans avec une de
ses filles, avec droit de rversion  dfaut de postrit  natre de
ce mariage. D'autre part, Franois Ier rappelait ses prtentions de
suzerainet sur la Flandre, et bientt le conntable termina ces
pourparlers par un refus formel adress aux ambassadeurs franais qui
avaient suivi Charles-Quint  Gand. L'ambition de la dauphine, fille
de Laurent de Mdicis, avait puissamment contribu  faire rejeter ces
ngociations, trop favorables  un prince pun de la maison royale de
France.

Il semble que tous les projets que forme Charles-Quint, depuis la
confiscation des privilges de Gand, soient condamns  de striles
rsultats. Il se rend en Allemagne sans russir  y calmer les
dissensions religieuses, et, lorsqu'il tente une seconde expdition en
Afrique, il n'y trouve plus que des revers.

Charles-Quint n'avait pas mme atteint en Flandre le but qu'il se
proposait: la soumission complte des Gantois. Ds 1541, le comte de
Roeulx se plaignait des discours sditieux qui se tenaient  Gand. En
1542, on y dcouvrit une conspiration dirige par Guillaume Goethals
et d'autres bannis, qui s'taient rfugis dans le pays de Clves. Dix
ans plus tard, le duc de Florence avertissait Charles-Quint que le roi
de France avait des intelligences  Gand et  Bruges.

En 1542, le dauphin s'empara du comt de Luxembourg, tandis que le duc
de Gueldre confiait  Martin de Rossem le commandement d'une arme qui
menaa Anvers, o vinrent s'enfermer  la hte douze cents paysans du
pays de Waes. Une autre arme franaise s'avana rapidement jusqu'aux
portes de Mons et de Valenciennes en ravageant les campagnes, d'o les
laboureurs n'avaient pu fuir, parce qu'ils n'avaient point prvu la
guerre.

Cependant Charles-Quint runissait de nombreux hommes d'armes en
Allemagne. Rduit  la fois  tolrer les insurrections des
protestants et  accepter l'alliance de Henri VIII, qui avait accabl
sa famille d'outrages, il se htait de marcher  des victoires places
 un tel prix: dj le duc de Clves avait t forc de se soumettre,
et bientt l'Empereur suivi de 14,000 Allemands, de 9,000 Espagnols ou
Italiens, de 6,000 Wallons, de 10,000 Anglais, de 12,000 Flamands et
de 13,000 cavaliers de diverses nations, vint mettre le sige devant
la ville de Landrecies, que les Franais avaient fortifie avec soin.
L'artillerie de l'Empereur tait formidable. Elle tarda peu  faire
une large brche dans les remparts; nanmoins, afin d'viter toute
effusion inutile de sang, aucun assaut ne fut tent. On savait que la
garnison manquait de vivres et que la famine y faisait de nombreux
ravages (premiers jours de novembre 1543). Franois Ier, aprs avoir
recul d'abord devant Charles-Quint, avait rassembl  Saint-Quentin
une nouvelle arme qui campait  Cambray. Il s'avana mme jusqu'
Chtillon, et l'Empereur, croyant qu'il cherchait une bataille
dcisive, passa la Sambre avec toute son arme pour le rejoindre. Il
s'aperut trop tard que le mouvement des Franais n'tait qu'une ruse.
Un convoi important, command par le comte de Saint-Pol et Claude
d'Annebaut, avait profit de l'loignement des Impriaux pour
s'introduire dans Landrecies, et tandis que Charles-Quint recevait de
nouveaux renforts de Saxe et du pays de Clves, l'arme franaise se
retira pendant la nuit dans la fort de Guise.

L'approche de l'hiver termina la campagne de 1543. Lorsque la guerre
recommena au printemps, les Franais taient victorieux en Italie.
Les chances de la guerre ne changrent que lorsque l'Empereur parut
lui-mme  la tte de ses armes des Pays-Bas. Au mme moment le roi
d'Angleterre abordait en France, mais au lieu de suivre Charles-Quint
en Champagne, il s'arrta  Marquion, pour assiger Boulogne.

Charles-Quint, rduit  ses propres forces, n'en continuait pas moins
sa marche victorieuse. Il ne s'arrta qu' deux journes de Paris,
pour conclure une paix qui reproduisait, comme les traits de Madrid
et de Cambray, la pense constante de l'Empereur, qui ne voyait en lui
que le chef de la grande confdration de tous les princes chrtiens.
Le roi de France s'engageait  placer sous ses ordres un corps de
troupes toutes les fois que la guerre sainte serait proclame contre
les infidles.

Les autres articles du trait de Crespy se rapportaient 
l'accomplissement d'un projet que Franois Ier avait repouss en 1540.
Charles-Quint promit au duc d'Orlans ou sa fille Marie ou l'une de
ses nices. La premire et reu pour dot les Pays-Bas, la Bourgogne
et le comt de Charolais; la seconde, le Milanais, qui n'en serait pas
moins rest soumis  l'investiture impriale. Le duc d'Orlans devait
lui-mme obtenir pour apanage les duchs d'Orlans, de Bourbon et de
Chtellerault, et le comt d'Angoulme. Le roi de France s'engageait
de plus  restituer la Savoie et renonait  toutes prtentions de
suzerainet sur la Flandre et sur l'Artois.

Pendant l'audacieuse expdition de l'Empereur, les Anglais
poursuivaient le sige de Boulogne. Ils avaient appel de Flandre un
renfort de cinq cents hommes commands par le capitaine Taphoorn et
cent artilleurs espagnols. Boulogne capitula le 14 septembre, et peu
de jours aprs Henri VIII s'embarqua prcipitamment, n'y laissant
qu'une garnison pour repousser les attaques des Franais.

Charles-Quint ne s'tait pas loign des Pays-Bas. Il reconnut le zle
qu'avait montr la Flandre  l'aider de ses milices et de ses
subsides, par une dclaration ainsi conue:

Charles, par la divine clmence, empereur des Romains, toujours
auguste, roy de Germanie, de Castille, de Lon, de Grenade, d'Arragon,
de Navarre, de Naples, de Sicile, de Mayorque, de Sardaigne, des isles
et terre ferme de la mer Ocane, dominateur en Asie et en Afrique:

Veuillans user de bonne foy envers les estats et membres de Flandres,
dclairons que nostre intention n'a est, comme encoires n'est, ne
changer ou altrer la manire d'accorder aydes en nostre dict pays de
Flandres, ains que l'accord et leve desdits deux dixiesmes est et
sera sans prjudice de leurs privilges et coutumes, et ne pourra
cy-aprs estre tir en consquence par nous, nos hoirs et successeurs
comtes et comtesses de Flandres.

Donn en nostre ville de Gand, le 10 dcembre 1544.

Charles-Quint pressait l'excution du trait de Crespy, lorsqu'on
apprit tout  coup que le duc d'Orlans tait mort subitement, le 8
septembre 1545,  l'abbaye de Farmoutier, prs d'Abbeville. On
assurait que la peste l'avait emport; cependant la voix populaire
continuait  accuser d'un nouveau crime la femme du dauphin, Catherine
de Mdicis. Les princes protestants furent vaincus  Muhlberg: l'un
d'eux, le landgrave de Hesse, reut pour prison la forteresse
d'Audenarde, mais leur parti ne tarda point  se relever. Les guerres
intrieures et trangres se perptuaient sans qu'il ft permis
d'esprer la paix, si ncessaire aux intrts et aux besoins de
l'Europe. Le trsor de Charles-Quint tait puis; les vtrans de ses
armes (perte irrparable) disparaissaient chaque jour, et avec eux
les illustres capitaines qui leur avaient appris  vaincre: leurs
glorieux dbris, pars sur les champs de bataille, rappelaient ces
monuments funbres placs par les anciens au bord des routes que
suivaient les triomphateurs.

Si parmi eux il en tait quelques-uns  qui il ft donn de finir, 
l'ombre du foyer domestique, une vie abrge par les fatigues, leur
mort mme empruntait aux souvenirs de leurs exploits un caractre
hroque et belliqueux qui commandait l'admiration.

L'antiquit ne nous a rien laiss de plus beau que ce rcit de
Brantme:

Les Flamans et Bourguignons ont fort estim leur M. de Bure[1] et
tenu pour bon capitaine. Ce comte de Bure mourut  Bruxelles et fit la
plus belle mort de laquelle on ouyt jamais parler au monde. Ce
chevalier de la Toison d'or tomba soudainement malade au lict, de
quelque effort qu'il eust faict en avallant ces grands verres de vin 
la mode du pays, carrousant  outrance, fust que les parties de son
corps fussent vities ou autrement. Andr Vesalius, mdecin de
l'empereur Charles, l'alla incontinent visiter et luy dict
franchement, aprs luy avoir tast le pouls, que dans cinq ou six
heures, pour le plus tard, il lui falloit mourir, si les rgles de son
art ne falloient en luy, par quoy luy conseilla, en amy jur qu'il luy
estoit, de penser  ses affaires: ce qui advint comme le mdecin
l'avoit prdict. Tellement que Vesalius fut cause que le comte fit la
plus belle mort de laquelle on ayt jamais ouy parler depuis que les
roys portent couronnes; car le comte, sans s'estonner aucunement, fit
appeller les deux plus grands amis qu'il eust,  savoir l'vesque
d'Arras, despuis cardinal de Granvelle, qu'il appelloit son frre
d'alliance, ensemble le comte d'Aremberg, son frre d'armes, pour leur
dire adieu. En ces cinq ou six heures, il fit son testament, il se
confessa et receut le Saint Sacrement. Puis, se voulant lever, fit
apporter les plus riches, les plus beaux et les plus somptueux habits
qu'il eust, lesquels il vestit; se fit armer de pied en cap des plus
belles et riches armes qu'il eust, jusques aux esperons; chargea son
collier et son grand manteau de l'ordre, avec un riche bonnet  la
polacre, qu'il portoit en teste pour l'aymer plus que toute autre
sorte de chapeau, l'espe au cost; et ainsy superbement vestu et
arm, se fit porter dans une chaire en la salle de son hostel, o il y
avoit plusieurs couronnels de lansquenets, gentilshommes, capitaines
et seigneurs flamans et espagnols, qui le vouloient voir avant mourir,
parce que le bruit vola par toute la ville que, dans si peu de temps,
il devoit estre corps sans me. Port en sa salle, assis en sa chaire,
et devant luy sa salade enrichie de ses panaches et plumes, avec les
gantelets, il pria ses deux frres d'alliance de vouloir faire appeler
tous ses capitaines et officiers, qu'il vouloit voir pour leur dire
adieu  tous, les uns aprs les autres: ce qui fut faict. Vindrent
maistres d'hostel, pages, valets de chambre, gentilshommes servans,
pallefreniers, lacquais, portiers, sommeliers, muletiers et tous
autres, auxquels  tous (plorans et se jettans  ses genoux) il parla
humainement, recommandant ores cestuy-cy, ores cestuy-l,  M.
d'Arras, pour les rcompenser selon leurs mrites, donnant  l'un un
cheval,  l'autre un mullet,  l'autre un lvrier ou un accoustrement
complet des siens, jusques  un pauvre fauconnier, chassieux, bossu,
mal vestu, qui ne savoit approcher de son maistre pour luy dire
adieu, comme les autres de la maison avoient faict, pour estre mal en
ordre, fut apereu par le comte, dernier les autres, plorer chaudement
le trespas de son bon maistre et fut appel pour venir  luy: ce que
fit le faulconnier, lequel son maistre consola; et si l'interrogea
particulirement comme se portoient tels et tels oiseaux qu'il
nourrissoit, puis, tournant sa face vers l'vesque d'Arras, luy dict:
Mon frre, je vous recommande ce mien fauconnier; je vous prie de
mettre sur mon testament que j'entends qu'il ayt sa vie en ma maison
tant qu'il vivra. Hlas! le petit bonhomme m'a bien servy, comme aussy
il avoit faict service  feu mon pre, et a est mal rcompens. Tous
les assistans, voyans un si familier devis d'un si grand seigneur  un
si petit malotru, se mirent  plorer de compassion. Puis, ayant dict
adieu  tous ses officiers et serviteurs et leur avoir touch en la
main, il demanda  boire en ce godet riche o il faisoit ses grands
carroux avec les couronnels quand il estoit en ses bonnes; et de faict
voulut boire  la sant de l'Empereur son maistre. Fit lors une belle
harangue de sa vie et des honneurs qu'il avoit receus de son maistre,
rendit le collier de la toison au comte d'Aremberg pour le rendre 
l'Empereur, beut le vin de l'estrier et de la mort, soutenu soubs les
bras par deux gentilshommes, remercia fort l'Empereur, disant, entre
autres choses, qu'il n'avoit jamais voulu boire en la bouteille des
princes protestans, ny volter face  son maistre, comme de ce faire il
en avoit est fort sollicit; et plusieurs autres belles parolles,
dignes d'ternelle mmoire, furent dictes et profres par ce bon et
brave capitaine. Finalement, sentant qu'il s'en alloit, il se hasta de
dire adieu  l'vesque d'Arras et au comte d'Aremberg, les remerciant
du vray office d'amy que tous deux luy avoient faict  l'article de la
mort, pour l'avoir assist en ceste dernire catastrophe de sa vie. Il
dict adieu de mesme  tous ces braves capitaines et gentilshommes qui
l estoient. Puis, tournant la teste, apercevant M. Vesalius,
l'embrassa et le remercia de son advertissement. Finalement, dict:
Portez-moi sur le lict, o il ne fut pas plus tost pos, qu'il mourut
entre les bras de ceux qui le couchoient. Ainsy, superbement vestu et
arm, mourut ce grand cavalier flamand: mort de grand capitaine qui,
certes, mrite d'estre pose  la veue des princes, roys et
gouverneurs de province, pour leur servir de patron de bravement et
royallement mourir.

  [1] Maximilien d'Egmont, comte de Bueren, mourut au mois de
  dcembre 1548.

Charles-Quint avait pendant longtemps espr qu'il lui serait donn
d'affermir les destines de l'Europe par l'unit religieuse et
politique. Lorsqu'au rcit de la mort de ses vieux capitaines ou des
revers subis par des capitaines plus jeunes, il abaissa autour de lui
ses regards, si longtemps perdus dans les nuages d'un trop vaste
horizon, il sentit que le sol s'branlait sous ses pas. Aprs avoir
rv qu'il guiderait l'Europe dans la voie trace par son gnie, il
lui tait rserv de trembler pour ses propres Etats menacs
d'chapper aprs lui,  sa postrit. On le vit alors se sparer, non
sans une douleur profonde, de la grande tche qu'il avait aborde,
plein de confiance dans l'avenir, pour s'occuper du soin troit et
urgent d'assurer la transmission de son hritage  son fils Philippe.

La Flandre ne relevait plus de la France. Les autres provinces des
Pays-Bas avaient depuis longtemps oubli tous les liens qui les
avaient autrefois unies  l'Allemagne. Charles-Quint proposa aux
princes allemands de les comprendre dans l'Empire sous le nom de
cercle de Bourgogne. Tel fut le but de la convention d'Augsbourg, du
26 juin 1548, qui, en dveloppant un projet conu trente-six annes
auparavant par Maximilien, plaa dans les dites impriales le
souverain du cercle de Bourgogne au mme rang que le duc d'Autriche,
en lui imposant des charges gales  celles de trois lecteurs dans
les guerres contre les Turcs et de deux seulement dans les autres
guerres.

Charles-Quint alla plus loin et regretta d'avoir dispos en faveur de
son frre de la dignit de roi des Romains, qui assurait en sa faveur
le dmembrement de ses vastes tats. Il se flattait que les lecteurs
consentiraient  accepter son fils pour second roi des Romains, de
telle sorte qu'il pt succder plus tard  Ferdinand; mais mille
difficults formrent un obstacle srieux  l'excution de ses
desseins.

On attend le retour de l'Empereur  la fin de cest t, crivait de
Bruxelles Marillac  Henri II, si ce n'est qu'il veuille attendre ou
qu'il craint les difficults qui croissent de jour en autre, veu qu'il
n'a pas grande esprance qu'il puisse faire son fils roy des Romains,
d'autant que son frre ne peut gouster de s'en dmettre pour prfrer
le bien de son neveu au sien propre. Enfin, l'Empereur ayant fait
requrir aux estats du pays qui sont encore assembls, que ses subjets
eussent  jurer fidlit au prince son fils sans se despartir
toutesfois du serment qu'ils lui ont fait, il a eu pour rponse que
ses subjets ne pourroient jurer d'obir  tous deux ensemble; car si
d'aventure il advenoit qu'ils commandassent choses contraires, ils ne
pourroient obir  l'un sans encourir l'indignation de l'autre,
supplians qu'il lui plust ou se dmettre du tout au prince son fils,
ou les exempter de tel serment et se contenter de ce qu'ils jureroient
obir audit prince aprs la mort du pre, pourvu qu'il les entretinst
en leurs privilges, et notamment qu'il ne leur baillast point de
gouverneurs estrangers, ce qu'il leur a sembl devoir protester de
bonne heure pour voir ledit prince si affectionn  la nation
d'Espagne qu'il ne peut gouster ceux du pays: de quoy tout ce peuple
est si indign que si le pre, sans y donner ordre, venoit  dcder,
il y auroit quelque apparence qu'ils se soustrairoient de son
obissance et demanderoient volontiers pour seigneur l'archiduc
d'Autriche, fils du roy des Romains, d'autant que ce peuple hayt si
fort les Espagnols qu'ils ne peuvent, en aucune manire que ce soit,
gouster leurs faons, tant s'en faut qu'ils se rangeassent  leur
gouvernement: de laquelle rponse l'on dit que l'Empereur s'est
content et que, suivant cette rsolution, il partira dans peu de
jours pour suivre les villes du pays et faire prester ledit serment.

En effet, l'Empereur s'tait rendu dans les Pays-Bas au-devant de son
fils, qui avait quitt l'Espagne sur la flotte de Doria; il le fit
inaugurer  Louvain comme duc de Brabant. La mme crmonie eut lieu 
Bruxelles. Le 12 juillet, l'Empereur et son fils arrivrent  Termonde
et Philippe y jura de respecter les privilges de la ville. Cinq jours
aprs, il est inaugur comme comte de Flandre  Gand (17 juillet
1549); de l, il se rend  Bruges,  Ypres,  Bergues, o il rpte
les mmes serments. Philippe, poursuivant son voyage, visite tour 
tour Dunkerque, Gravelines, Bourbourg, Saint-Omer, Bthune, Lille,
Tournay, Douay, Arras, Cambray, Bouchain, Valenciennes, Landrecies,
Avesnes. L'accueil des populations a t partout froid et dfavorable.
Les bourgeois aiment peu le jeune prince, et lui-mme semble ne point
se proccuper de se concilier leur affection. Les acclamations les
plus bruyantes ne sauraient l'mouvoir, pas plus que les intermdes et
les divertissements de la place publique ne sauraient le rjouir.

Nous suivrons l'infant d'Espagne  Marimont et  Binche, maisons de
plaisance de la reine de Hongrie, o l'attendent d'autres ftes au
sein d'une cour brillante. Un bal a runi l'lite de la chevalerie et
de la noblesse dans les vastes salles du chteau de Marimont, lorsque
soudain y apparat un gant suivi d'une troupe de cavaliers. Il fait
un signe, et par son ordre les plus belles dames de la cour (ce sont
mesdames d'Espinoy, de Mansfeld, du Roeulx, de Boussut et de
Leuvestein) sont enleves et conduites dans les sombres souterrains
d'un chteau inconnu. Elles y passent la nuit. Le lendemain, six mille
hommes de vieilles bandes espagnoles se prparent  les dlivrer des
mains du gant, qui se dfend vaillamment. Dans les deux camps, les
plus illustres capitaines de ce temps s'efforcent de fixer les regards
de l'Empereur. Le duc d'Arschoot, le comte d'Hoogstraeten, Corneille
Vandenesse, Antoine et Robert de Landas, Jean de la Fontaine, Baptista
Gastaldo rivalisent d'nergie dans les assauts, de sang-froid et de
rsolution dans la dfense. Enfin, vers le soir, le chteau est
conquis et les nobles captives sont triomphalement ramenes par les
vainqueurs.

A Binche, l'Empereur trouva la chambre qui lui tait destine, orne
de tapisseries de haute lisse, toutes d'or, d'argent et de soie, o
taient reprsentes ses conqutes et ses victoires: quelque part que
se reposassent ses yeux, les souvenirs de sa gloire s'offraient
toujours  lui. Cette maison de Binche, dit un historien
contemporain, estoit un miracle du monde faisant honte aux sept
miracles tant renomms de l'antiquit. Toute l'Europe s'entretint des
pompeux banquets o la reine de Hongrie occupait la premire place,
moins par le privilge de son rang que par celui de sa grce. Des
orades vtues comme les vierges de Sparte et portant, comme la chaste
Diane, un croissant sur le front, venaient, un arc  la main et
suivies de leurs limiers en laisse, y porter la dpouille des cerfs et
des sangliers. Pals, accompagn des napes couronnes de perles,
offrait le tribut de ses troupeaux. La desse Pomone, escorte de ses
naades, soutenait d'lgantes corbeilles de fruits d'o elle prit un
rameau de victoire, tincelant de pierreries, pour le donner 
l'Empereur. Les beauts les plus clbres de la France, de l'Espagne
et de la Flandre rivalisaient sous ces costumes de nymphes antiques,
et longtemps aprs, lorsque les Espagnols voulaient dpeindre quelque
chose d'admirablement beau, ils avaient coutume de dire
proverbialement: _Mas brava que las fiestas de Binche!_

Philippe, sans cesse domin par une sombre mlancolie, ne montrait 
Binche et  Marimont, pas plus que dans les villes flamandes,
l'enthousiasme de son ge. Il semblait que son coeur restt insensible
 l'image des combats et que l'clat des ftes ne pt rien pour
charmer son imagination. Quand, au printemps suivant, aprs son voyage
de Hollande et de Frise, un tournoi fut prpar en son honneur 
Bruxelles, il s'y conduisit avec tant de maladresse qu'il se laissa
renverser de son cheval par la lance de don Louis de Zuniga et tomba
vanoui sur le sable, au grand mcontentement du peuple, qui apprit ce
jour-l  le mpriser.

Lorsque Charles-Quint le prsenta aux lecteurs de l'Empire, il leur
dplut galement par son orgueil et sa svrit. Sa prsence, sur
laquelle son pre avait compt pour lui crer des partisans, fortifia
le parti des amis de Ferdinand et de son fils Maximilien. De toute
l'Allemagne, une voix unanime s'levait pour repousser Philippe, et
Charles-Quint ne tarda pas  reconnatre que ce dernier projet, qu'
dfaut de tant d'autres plus clatants et plus vastes il avait accept
comme une ncessit politique, tait aussi devenu irralisable.

Pendant son voyage sur le Rhin, Charles-Quint avait dict  Guillaume
van Male, qui tait rcemment entr dans sa maison, les souvenirs de
ses voyages et de ses expditions. L'ouvrage est admirablement poli
et lgant, crivait Guillaume Van Male au seigneur de Praet, et le
style atteste une grande force d'esprit et d'loquence. Quant 
l'autorit et au charme de l'ouvrage, ils consistent en cette fidlit
et en cette gravit auxquelles l'histoire doit son crdit et sa
puissance. L'empereur m'a permis de traduire son livre... J'ai rsolu
d'adopter un style qui tienne  la fois de Tite-Live, de Csar, de
Sutone et de Tacite; mais l'empereur est trop svre pour son sicle
quand il veut que son livre reste cach et protg par cent clefs.
Guillaume van Male voulait que cet ouvrage offrt un double modle aux
guerriers et aux historiens: il se proposait donc de rpandre sur les
commentaires de l'empereur un reflet de la littrature classique qui
et rapproch l'ancien et le nouveau Csar.

A Augsbourg, Charles-Quint s'enfermait seul avec van Male pour dicter
pendant quatre heures conscutives. Ce fut l que s'acheva le travail
qui s'tendait de 1516 au mois de septembre 1548. L'Empereur, en
terminant ses rcits  la fin de l'anne 1548, les considrait comme
rsums sous la forme la plus nette et la plus prcise dans les
instructions qu'il transmit  son fils le 18 janvier de cette mme
anne. L aussi, il invoquait les infirmits qui le tourmentaient, les
dangers qu'il avait bravs, l'incertitude des desseins de Dieu  son
gard, avant de tracer les rgles auxquelles son successeur aurait
plus tard  se conformer dans sa politique. C'tait d'abord un
dvouement absolu  la religion, qui, sans faiblesse comme sans
usurpations, maintiendrait les esprances attaches  la convocation
du concile de Trente; c'taient, au dehors, un systme prudent et
habile qui ne compromettrait pas les relations avec la France et
rechercherait l'amiti de l'Angleterre; au dedans, un gouvernement
gnreux et conciliant en Allemagne, actif et vigilant en Italie, sage
et clair dans les Pays-Bas, qui s'taient toujours montrs hostiles
 l'autorit trangre; enfin il lui recommandait, partout et toujours
l'amour de la paix que l'exprience mme des guerres devait rendre
plus vif, l'conomie dans l'administration des finances,
l'impartialit dans celle de la justice, la rpression des abus, le
respect des droits de tous. Dans ses instructions comme dans ses
commentaires, Charles-Quint avait sans cesse devant les yeux
l'instabilit des choses humaines.

A la fin de l'anne 1551 Charles-Quint alla s'tablir  Inspruck o il
se trouvait plus prs de l'Italie, mais il ne tarda pas  le
regretter. Son loignement du centre de l'Allemagne encourageait les
efforts de ses ennemis, et l'absence de toute arme qui et pu le
protger, le livrait en quelque sorte  leur audace.

Le 4 avril 1552, Charles-Quint crivait  son frre le roi des
Romains: Je me trouve prsentement desnu de forces et dsauctoris.
Je me vois forc d'abandonner l'Allemagne pour n'avoir nul qui se
veulle dclarer pour moy, et tant de contraires, et j les forces en
leurs mains... Quelle belle fin je feroie en mes vieulx jours!...
Voyant  cest heure ncessit de recevoir une grande honte ou de me
mettre en ung grant danger, j'ayme mieulx prendre la part du danger
puisqu'il est en la main de Dieu de le rmdier, que attendre celle de
la honte qui est si apparente.

Six semaines plus tard, Charles-Quint tait rduit  quitter
prcipitamment Inspruck pendant la nuit, et proccup du sort de ses
commentaires o il avait expos les secrets de sa politique et jug
les fautes des princes protestants, il jugea prudent de les confier 
quelque serviteur dvou qui pt les porter en Espagne. Il y ajouta
pour son fils quelques lignes restes inacheves au milieu de ces
motions et de ces alarmes, o il protestait qu'il n'avait point crit
par vanit, mais qu'il esprait pouvoir un jour complter son oeuvre
de telle sorte que Dieu ne s'en trouverait point desservi. Ces pages
sont parvenues jusqu' nous: la simplicit et la gravit qu'y louait
Guillaume van Male, en forment le principal caractre, mais elles
dcevront la curiosit avide de confessions et de rvlations de tous
ceux que guidait, selon l'expression de Brantme, la cupidit d'avoir
un livre si beau et si rare, de ce grand empereur qui n'eut point son
pareil depuis Charlemagne[2].

  [2] J'ai retrouv  Paris, en 1862, un texte portugais des
  Commentaires de Charles-Quint, et la mme anne j'en ai publi
  une traduction.

Cependant les protestants prparaient de nouvelles guerres: Henri II
leur assurait son alliance comme Franois Ier. Au mois de janvier 1551
(v. st.), la reine de Hongrie runit les tats gnraux  Bruges pour
leur exposer les griefs de l'Empereur contre le roi de France: Il
faut en premier lieu peser, leur fit-elle remontrer, que ledit roy,
ayant cogneu que les pays sont fonds sur la communication de
marchandise, laquelle en une bonne partie dpend de la marine, il est
dlibr de faire tout ce qu'il luy sera possible pour vous guerroyer
non-seulement par terre, mais aussy par mer, taschant vous fourclore
la navigation, vous priver de proufficts et opulences que en recepvez,
diminuer le traffic, oster le moyen de dispenser vos arts et
industries, suppditer vostre libert et entirement vous ruyner.
L'un des griefs de la reine de Hongrie tait l'enlvement de quelques
navires flamands par des corsaires de Dieppe.

Le trait de Passau, qui pacifia l'Allemagne, permettait  l'Empereur
de runir toutes ses forces pour envahir la France; mais l'hroque
rsistance du duc de Guise  Metz fit chouer de nouveau ses desseins.
Au printemps de l'anne suivante (1553), le thtre de la guerre
changea. Le duc de Vendme avait surpris Hesdin. Le comte du Roeulx
reut l'ordre de rparer cet chec en s'emparant de Trouanne. Le fils
du conntable de Montmorency et le seigneur d'Ess s'taient hts de
s'enfermer dans cette importante forteresse que Franois Ier nommait
l'un des oreillers sur lesquels les rois de France pouvaient dormir en
sret. Le duc de Vendme s'tait avanc pour la protger avec son
arme. Cependant, le seigneur de Lalaing avait amen aux assigeants
d'importants renforts, et bientt aprs, la mort du comte de Roeulx
l'investit du commandement du sige.

    Hic etiam flandr pars bona pubis erat.

Ds ce moment l'attaque fut pousse avec tant d'nergie que le 10 juin
la brche fut assez large pour monter  l'assaut. Il se prolongea
pendant dix heures conscutives avec un merveilleux acharnement. Le
sire d'Ess ayant t tu, le seigneur de Montmorency l'avait
immdiatement remplac et continuait  se dfendre avec vigueur. Les
assigeants semblaient vouloir s'loigner, et dj les trompettes
donnaient le signal de la retraite, lorsque tout  coup, revenant sur
leurs pas, ils tentent d'un autre ct un nouvel assaut. Les Franais,
surpris, reculent: quelques paroles de capitulation sont changes.
Une partie des Franais, incertaine de ce qui se passe, quitte les
remparts. Les assigeants s'y lancent aussitt et se rpandent dans
la ville. Leur fureur, excite par cette vaillante rsistance, ne
connat ni frein, ni limites: tout ce qui s'offre  leurs yeux, est
livr au pillage. Enfin, lorsque leur avidit se fut lasse, lorsqu'il
ne resta de cette ville que des habitations dsertes, les unes
souilles de sang, les autres  demi renverses par le fer ou la
flamme, l'oeuvre de la destruction, autrefois entreprise par Henri
VIII et Marguerite d'Autriche, fut complte, afin que cette fois la
Flandre ne pt plus se plaindre qu'on laisst Trouanne debout pour
trouver le prtexte de nouveaux impts. La charrue traa un strile
sillon sur les ruines que le glaive avait renverses au niveau de
l'herbe, et l'antique Trouanne ne fut plus que la _Terra vana_ des
chroniqueurs du seizime sicle.

    Toy, Throuenne, abismeuse taisnire.
    Tu fus jadis, par triomphant manire,
    Terre troyenne et royale banire;
    Maintenant es terre prophane et vaine,
    Terre strile et vile terrewaine.
    Merovus, de Troye fugitif,
    Fut ton puissant pre prognitif
    Et te donna nom et bruit primitif.
    Rome n'avoit ne corps, ne chef, ne croc,
    Quand tu avois Aganipus  roy.
    Puis vint Artus, roi de la Grant-Bretaigne,
    Qui te brla mieulx que verte chastaigne;
    Csar, depuis, te vint prendre en ses fils,
    Et tes enfans furent puis desconfis
    Par les Wandales en trs-grant courroux ns,
    Et lors tu fus Throuenne appelle,
    Terre tremblant, terre vaine et pelle.

Balduinus Sylvius composa, sur la destruction de Trouanne, un pome
o il ne ddaigna point d'emprunter ses images au second livre de
l'nde:

    Urbs antiqua fuit, multos dominata per annos;
      Trojugenas isthanc dificasse ferunt:
    Nondum romuleis fuerant exordia muris,
      Nec sua Gandavo moenia substiterant;
    Flandria lucus erat, tellus deserta, nec ulli
      Pervia, sed solis tune habitata feris...
    Urbs Morini pridem flandris ditata rapinis
      Nunc pereat, rerum nam decet esse vices.

Ces vers d'un pote inconnu ne sont gure infrieurs aux vers plus
clbres de Molinet, disciple de Monstrelet et de Chastelain, et,
comme eux, historiographe de la maison de Bourgogne.

L'Empereur estant  Bruxelles, dit Rabutin, promptement fut adverty
de la prise de Throuenne, en quoy il print aussy grand plaisir que si
c'eust est l'empire de Constantinople, et par tous les pays de
Flandres, Artois et Hnault en clbrrent une joye grande et
allumrent feux de joye... De laquelle, au lieu que les ennemis
s'esjouissoient, par toute la France fut dmen un triste deuil: les
pres plaignoient leurs fils, les frres leurs frres, les parents
leurs amis, les femmes leurs maris. Et n'estoit en tous lieux autre
bruit que de la prise de Throuenne.

Mzeray ajoute: Chacun emportoit quelque pice des dbris de cette
ancienne ennemie, qui avoit fait tant de mal, pour en ordonner sa
maison.., de laquelle on ne sauroit aujourd'huy vous montrer que la
place o elle fut, qui est un lieu environn de marcages et de
forts, proche la source de la rivire du Lys. La joie de cette prise
ne fut pas moindre  la cour de l'Empereur que de la conqueste d'une
province: mais le roy en eut tant d'tonnement et de douleur, qu'il
demeura deux jours sans parler.

Le duc Philibert de Savoie prit le commandement de l'arme victorieuse
de Charles-Quint. Il se dirigeait vers Montreuil, lorsque, apprenant
que le duc de Vendme y avait envoy six mille hommes d'infanterie et
deux mille chevaux, il changea de projet et attaqua Hesdin. La ville
fut prise sans rsistance, mais le chteau avait t fortifi avec
soin, et le duc de Bouillon l'occupait avec une vaillante garnison.
Cependant il fut rduit  se rendre, et aussitt aprs la ville
d'Hesdin fut dtruite. Plus heureuse toutefois que Trouanne, elle fut
reconstruite l'anne suivante dans une position plus forte au milieu
des marais, afin d'arrter les excursions de la garnison d'Arras.

L'approche du roi de France  la tte d'une formidable arme obligea
le duc de Savoie  se retirer vers Valenciennes. Les derniers jours de
septembre taient arrivs et les pluies de l'automne mirent fin  la
campagne.

L'anne suivante fut marque par la bataille de Renty, combat douteux
que suivirent d'autres vnements aussi peu dcisifs.

Sur mer, le sang avait galement coul sans rsultats plus complets.

Le 11 aot 1555, une flotte franaise, quipe par les habiles
navigateurs de Dieppe et commande par Louis d'Espineville, rencontra
prs de Douvres vingt-quatre hourques flamandes. Le combat s'engagea
aussitt, et aprs deux heures d'une lutte acharne, les Franais
parvinrent  s'emparer de quatorze hourques; mais les marins d'Ostende
et de Dunkerque avaient, par une dernire ruse, sem sur le tillac de
leurs navires l'or, les perles et les joyaux les plus prcieux, et six
hourques flamandes, rallies par le bruit de la canonnade, trouvrent
les Dieppois pars et plus occups de recueillir leur butin que
d'assurer leur victoire. Ces six hourques eussent pu aisment profiter
de ce dsordre pour se retirer honorablement devant des forces
suprieures; elles prfrrent courir les chances ingales d'un
nouveau combat et attaqurent les plus gros vaisseaux franais. Un cri
de victoire retentit sous le pavillon o le vieux lion de Flandre
protgeait les tours de Castille. Louis d'Espineville tomba  bord du
vaisseau amiral _le Saint-Nicolas_, mortellement atteint d'un coup
d'arquebuse. Le capitaine du galion royal _l'Ange_ partagea son sort;
celui du vaisseau _l'Esmrillon_, grivement bless, repoussait avec
peine les Flamands qui se prcipitaient  l'abordage. Au mme moment
le feu se dclarait sur un autre grand navire de Dieppe. Dans ce pril
extrme, les marins franais, qui s'taient dissmins pour piller, se
htrent de se runir contre les assaillants, et bientt ceux-ci,
crass par le nombre, virent succder la captivit au triomphe que
leur courage esprait mriter. De toute la flotte flamande, il ne
restait que trois hourques, lorsqu'un immense incendie se dveloppa au
milieu de la flotte franaise. Treize navires se couvrirent de flammes
depuis la proue jusqu'aux mts, puis ils disparurent lentement sous
les ondes charges de cadavres et de dbris, et l'on put croire que
les vainqueurs et les vaincus, partageant la mme destine, allaient
trouver une tombe commune dans l'abme dont leur sang avait rougi
l'cume. Au milieu des clameurs lugubres qui saluaient cet affreux
spectacle, cinq hourques, tombes au pouvoir des Franais, se
dgagrent et parvinrent  rejoindre celles qui n'avaient pas cess de
combattre. La gloire de cette journe appartint  tous ceux qui y
avaient pris part. Dunkerque et Ostende avaient perdu plus de
vaisseaux, mais Dieppe regrettait ses plus fameux capitaines.

Si jamais l'on crit l'histoire de la marine flamande, si importante
au moyen-ge, si intrpide au seizime sicle et encore si digne
d'tude lorsque Dunkerque fut devenu le premier port militaire de la
monarchie de Louis XIV, le combat o prit Louis d'Espineville y
occupera une des premires places; mais il n'y faudra oublier ni le
dbarquement que des navires de Flandre effecturent la mme anne
dans le pays de Caux, d'o ils menacrent Rouen, ni la tentative faite
trois ans plus tard par une flotte flamande qui s'empara du Conqut
sans russir  conqurir le port de Brest.

Enfin l'Europe put goter quelque repos. Des ngociations avaient t
entames pour la conclusion d'une trve de cinq ans, qui fut signe
quelques mois plus tard  Vaucelles, prs de Cambray. L'Allemagne
semblait pacifie; l'Italie tait moins agite.

Charles-Quint n'avait que cinquante-cinq ans, mais des infirmits
prcoces s'taient jointes aux fatigues et aux inquitudes qui
s'attachent  l'autorit suprme. Souvent la goutte le retenait
pendant plusieurs semaines immobile au fond de son palais, et, le
lendemain du jour o il venait de parcourir  cheval les plaines
couvertes des tentes de ses soldats, on le voyait reparatre couch
dans une litire d'o il assistait de loin aux exercices militaires.
Des rides profondes avaient grav sur son front les soucis amers de la
puissance et de la grandeur.

Charles-Quint tait, selon les uns, mcontent et dsillusionn. Il
disait au sige de Metz: La fortune est une femme, elle aime les
jeunes gens et ddaigne les cheveux blancs. Sur cette saillie repose
tout le systme des historiens qui n'ont voulu voir en lui qu'un
ambitieux vulgaire.

Selon d'autres rcits, Charles-Quint avait appris que son fils,  qui
il avait fait pouser la reine d'Angleterre et  qui il avait de plus
donn la royaut de Naples, tait impatient de recueillir tout
l'hritage paternel. _Jactabatur et illud obscuriore fama_, dit
Strada, _motum ex parte Csarem Philippi querelis_. Charles-Quint
n'aurait cru pouvoir mieux cacher ces discordes domestiques  l'Europe
qu'en dposant, pour les en couvrir comme d'un voile impntrable, le
manteau de pourpre que ses victoires avaient illustr.

Le roi de France allait plus loin: il chargeait ses ambassadeurs 
Constantinople de peindre Charles-Quint comme atteint d'une folie
hrditaire: Le roy a nouvelles certaines que l'Empereur est en telle
ncessit de sa sant qu'il a perdu une de ses mains, deux doigts de
l'autre et une des jambes rtrcies, sans espoir de convalescence;
qu'il est tellement afflig de l'esprit qu'on ne lui communique plus
rien ou bien peu, et ne s'amuse plus qu' monter et dmonter des
horloges dont sa chambre est toute pleine, y employant tout le jour et
la nuit o il n'a aucun repos, de sorte qu'il est en apparent danger
de perdre bientost l'entendement; que mesme ses subjects des Pays-Bas,
l'estimant en plus grand danger, ont depuis peu de temps refus  la
reyne de Hongrie de payer certains deniers qui estoient deus audit
Empereur, d'autant qu'ils le tenoient pour mort; ayant pour ceste
cause ladite reyne est contrainte de le faire voir aux principaux de
Bruxelles en une galerie fort longue et au bout d'icelle, o il ne se
connoissoit quasi que la statue d'un homme demy mort et plus maigre et
dfigur qu'on ne sauroit penser; que les Pays-Bas sont si pauvres et
tellement mangs des guerres passes et des subsides qu'il en tire et
mesme des gens de guerre qui dernirement ont est licencis, qu'ils
n'en peuvent plus, et ne sauroit-on voir une plus grande dsolation
que celle qui y est.

Au-dessus de ces bruits, sems par des voix hostiles ou bass sur des
allgations mensongres, nous chercherons la vritable cause de la
rsolution de Charles-Quint dans un sentiment de pit sincre: il ne
lui avait t donn d'atteindre le fate des gloires humaines que pour
mieux en dcouvrir le nant.

Dieu, dit Bossuet, semble avoir de la complaisance  voir les grands
rois humilis devant lui. Ce n'est pas que les plus grands rois soient
plus que les autres hommes  ses yeux; mais c'est que leur humiliation
est d'un plus grand exemple au genre humain.

Charles-Quint avait t lev avec Louis de Blois, illustre descendant
des sires de Chtillon, qui avait renonc, ds sa jeunesse,  l'clat
de sa fortune et de son rang pour se retirer au monastre de Liessies.

En 1549, Louis de Blois avait fait imprimer  Anvers une traduction
latine du trait de saint Jean Chrysostome consacr  la comparaison
des pompes de la vie royale et de la saintet de la vie cnobitique;
j'en citerai au hasard quelques lignes: La foule envie la puissance,
la gloire et la royaut; elle salue du nom d'heureux ceux qu'elle voit
ports au pouvoir, placs sur un char superbe, entours des
acclamations de l'arme et du peuple, tandis qu'elle mprise ceux dont
la vie s'coule dans la solitude. Il n'est permis qu' un petit nombre
de prsider au gouvernement; mais il est facile  tous de se choisir
une retraite pour se consacrer au culte de Dieu. Le pouvoir s'teint
avec la vie: quelquefois mme il n'est qu'une source de malheurs et de
calamits et attire sur les princes les justes vengeances du ciel.
Loin de l, la vie passe dans la solitude est, pour les justes, une
source abondante de biens sur la terre et les conduit, pleins de joie
et brillants d'une gloire inaltrable, au tribunal de Dieu. Or, si
nous comparons les dons d'une sainte philosophie avec ceux qui
naissent du pouvoir et de la gloire du sicle, si nous comparons la
royaut mme et la philosophie, nous voyons d'un ct le prince
disposer  son gr des villes, des pays, des nations; de l'autre, le
solitaire dominer souverainement sur toutes les mauvaises passions
contraires  la vertu: tel est son empire, et il est plus rel et plus
vrai que celui que donnent un trne et une couronne. Celui-ci vit au
milieu des hommes de guerre et ne songe qu' multiplier ses conqutes,
au risque de perdre ce qu'il possde; celui-l s'veille avant le
chant des oiseaux pour s'entretenir avec les anges et les prophtes,
et va, sans s'arrter, de Mose  lie, d'lie  saint Jean; l'un
emprunte ses vices aux passions violentes qui l'entourent, l'autre est
le disciple des aptres; l'un ne peut faire un pas sans causer quelque
mal, soit qu'il rclame des impts, soit qu'il assige des villes,
soit qu'il trane  sa suite des troupes de captifs  travers les
campagnes dvastes. Le solitaire ne se montre que pour semer des
bienfaits. Imitez donc cette sainte philosophie; demandez dans vos
prires qu'il vous soit donn de ressembler au juste. Ce sont l les
vritables biens que rien ne peut enlever. La vie des solitaires est
plus digne de louanges que celle qui s'coule dans l'clat de la
puissance... Les princes eux-mmes se rfugient vers eux: _quin ipsi
quoque reges ad hos fugere consueverunt_...

Les loquents conseils de Louis de Blois contriburent probablement 
prparer la dtermination de Charles-Quint. A son exemple tait venu
se joindre, l'anne prcdente, celui du duc de Candie, Franois de
Borgia, autre ami de Charles-Quint, qui avait quitt la vice-royaut
de Catalogne pour entrer dans la vie religieuse.

Souvent, dans ses insomnies, Charles-Quint veillait celui des
gentilshommes de sa chambre qu'il prfrait, le Brugeois Guillaume Van
Male,  qui nagures il avait dict ses commentaires, et il lui
faisait lire soit quelque trait de morale et de thologie, soit
quelques psaumes du roi-prophte.

Une lettre de Guillaume Van Male, crite le 11 novembre 1551, 
Inspruck, o Charles-Quint esprait voir sa sant se fortifier grce 
l'air vif des montagnes du Tyrol, nous offre, sur les projets de
Charles-Quint, une rvlation qui n'a jamais t remarque: Je vous
ai crit que depuis un an l'Empereur, dans le mauvais tat de sa
sant, trouve de grandes consolations dans la lecture des livres
saints ou des psaumes de David. Nous sommes  peine arrivs dans nos
quartiers d'hiver des Alpes... L'Empereur profite de la premire
occasion favorable pour m'appeler prs de lui. Il fait fermer les
portes de sa chambre, et m'ordonne de garder fidlement le secret de
toutes les choses qu'il va me dire; il m'ouvre ses entrailles, son
esprit, son coeur: il ne me cache rien.... Je demeurai, en quelque
sorte, interdit de surprise, et j'aimerais mieux prir que de confier
ces choses  quelqu'un, si ce n'est  toi. Je t'cris en toute
libert, car l'Empereur dort... Cependant il serait long de tout te
raconter, et je ne sais si je puis l'oser  cause des prils de la
route. Enfin, notre entretien fut pouss si loin, qu'aprs m'avoir
racont ce qui lui tait arriv pendant toute sa vie, il me remit un
papier crit de sa propre main, o il avait expos en dtail ce dont
il voulait que je rdigeasse pour lui un rsum de formule quotidienne
de prire. Guillaume Van Male adressait cette lettre  Louis de
Praet, chambellan de l'Empereur, galement n  Bruges, aussi bien que
son mdecin, Corneille de Baesdorp: la Flandre n'avait-elle pas le
droit d'tre la confidente des maux et des peines de Charles-Quint,
comme elle l'avait t autrefois de ses joies et de ses esprances?

Ce fut le 25 octobre 1555 que Charles-Quint fit lire, dans une
assemble solennelle, au palais de Bruxelles, son acte d'abdication en
faveur de son fils. Philibert de Bruxelles, membre du conseil secret,
exposa dans un loquent discours les persvrants efforts de
Charles-Quint pour le bien du monde. Un grand nombre d'annes se sont
coules depuis que l'Empereur fut mancip par Maximilien, son aeul
paternel, et reut de lui l'administration des Pays-Bas; il n'a jamais
cess, dans ce long intervalle, de chercher  maintenir chez vous la
paix et la tranquillit. N et lev au milieu de vous, il lui
semblait qu'il ne pouvait agir autrement. Votre soumission et votre
dvouement ont rpondu  son affection et l'ont pleinement ddommag
des soins et des soucis qu'il a pris pour vous dfendre. Il reconnat
que c'est  cette terre qu'il doit tout, jusqu' la vie, et son plus
ardent dsir et t d'employer ce qu'il lui restait encore de temps,
d'habilet et de gnie pour se consacrer aux mmes travaux jusqu' sa
dernire heure. L'orateur rappela ensuite l'affaiblissement de la
sant de Charles-Quint, ruine par la goutte, et exprima en son nom
l'espoir que son fils poursuivrait sa tche. Il montrait, dans son
mariage avec la reine d'Angleterre, d'heureux prsages pour le
commerce. Il ajoutait que l'intention de l'Empereur tait de lui cder
tour  tour tous ses Etats; mais qu'afin de l'habituer aux difficults
du gouvernement, il jugeait prfrable de ne lui remettre d'abord que
les Pays-Bas, plutt que de l'accabler d'un fardeau immense aussi
funeste  ses peuples qu' lui-mme. C'est par ces motifs,
continua-t-il, que l'Empereur renonce pleinement aux Pays-Bas. Il les
transporte  son fils Philippe, son lgitime hritier; il dgage
chacun des serments qui lui ont t prts, et vous autorise  vous
lier par de nouveaux serments envers son fils, et de faire pour lui
tout ce qu'un prince lgitime peut rclamer de ses sujets. L'Empereur
ne vous demande qu'une seule chose, c'est d'interprter de la manire
la plus favorable tout ce qui a t fait soit par lui-mme, soit avec
le concours de sa soeur Marie, dans le gouvernement des Pays-Bas. Il
regrette que l'affaiblissement de ses forces, l'embarras des affaires,
les difficults de ces temps l'aient empch de faire mieux et de
montrer davantage la sincrit de ses intentions. Il reconnat que
tous les moyens que Dieu lui a confis, c'est  votre fidlit, 
votre constante loyaut qu'il les doit. Membres des tats, vous n'avez
jamais nglig d'affermir l'obissance du peuple et d'assurer
l'autorit de votre prince. Il vous en rend de profondes actions de
grces, et vous remercie aussi des secours que vous lui avez prts en
toutes choses et des impts extraordinaires que vous avez accepts.
Les dernires paroles de Philibert de Bruxelles retracrent ses
regrets de ce qu'une paix stable n'et pu encore tre conclue avec la
France, et son espoir que les tats repousseraient les conseils des
novateurs en restant fidles  l'orthodoxie religieuse qui servait de
lien entre des provinces si diffrentes d'usages et de moeurs.

Cependant l'Empereur se leva en s'appuyant d'une main sur l'paule du
prince d'Orange; sa taille tait courbe, mais jamais il n'avait paru
plus grand qu' cette heure o, repoussant tout reproche d'ambition,
il montrait au monde combien il tait au-dessus de sa puissance mme;
sa voix, quoique plus faible, n'avait rien perdu de sa noblesse et de
sa dignit. Mes amis, dit-il en promenant ses regards sur cette
nombreuse assemble, voici quarante ans que l'Empereur mon aeul me
tira d'une tutelle trangre, quoique je n'eusse que quinze ans.
L'anne suivante, je fus roi d'Espagne. Il y a trente-six ans que
l'Empereur, mon aeul, mourut, et les lecteurs m'levrent  la mme
dignit, quoique je ne l'eusse pu mriter  cause de ma jeunesse.
Depuis ce jour, je ne me suis pargn ni soins, ni travaux; je suis
all neuf fois en Allemagne, six en Espagne, sept en Italie, dix en ce
pays. J'ai pass quatre fois en France, deux fois en Angleterre, deux
fois en Afrique. J'ai travers huit fois la Mditerrane et quatre
fois l'Ocan, en y comprenant cette fois qui doit tre la dernire...
Je n'ai jamais entrepris aucune guerre ni par haine, ni par ambition.
Il y a longtemps que j'aurais fait ce que je fais aujourd'hui, mais je
ne l'ai pu, et les malheurs de ce temps m'ont rduit  sacrifier mon
propre bien au vtre. Il se peut toutefois que j'aie commis des fautes
dans mon gouvernement, soit par inexprience, soit par trop de
prcipitation; mais ce ne fut jamais avec l'intention de nuire 
quelqu'un. Si je l'ai fait, apprenez-moi de quelle manire je puis y
porter remde, et si ce remde est devenu impossible, je vous prie,
mes amis, de vouloir bien me le pardonner. Puis, s'adressant  son
fils, il lui rappela que les princes donnaient rarement l'exemple de
cette renonciation volontaire au pouvoir, et qu'il lui laissait le
soin de la justifier.

A ces mots, l'Empereur, puis de fatigue, retomba sur son sige; la
voix lui manquait. D'abondantes larmes dcouloient, dit Franois de
Rabutin, le long de sa face ternie et luy arrosoient sa barbe
blanche. Toute l'assemble partageait son motion et pleurait avec
lui. Les sanglots redoublrent quand l'Empereur s'cria: Mes chers
enfants, votre affection me perce le coeur; je vous quitte avec
douleur.

Lorsque Jacques Maes, dput d'Anvers, eut rpondu au nom des tats,
Philippe s'agenouilla devant son pre et le remercia; ensuite se
retournant vers les tats, il s'excusa de ne pouvoir s'exprimer
facilement ni en franais ni en flamand, et chargea l'vque d'Arras
de prendre la parole en son nom. La reine de Hongrie pronona aussi
quelques mots pour rsigner la rgence des Pays-Bas qui lui avait t
confie pendant vingt-cinq ans.

Le lendemain Philippe reut solennellement le serment des dputs des
diverses provinces des Pays-Bas. Ds ce moment il gouverna et habita
le palais, sans que la popularit qui s'attache aux nouveaux rgnes,
salut son avnement. Claude de l'Aubespine, qui le vit au mois de
mars 1556, le dpeint comme n'ayant encores nulle exprience, nourry
 l'espagnole qui desdaigne toutes autres nations, et luy
particulirement ne faisant cas que de la sienne. On voyoit dj,
ajoute-t-il, les divisions qui se prparoient en sa court entre les
Flamans et Espagnols, estant spars de converser, boire et manger et
de toutes communications les uns des autres.

Charles-Quint s'tait retir dans une petite maison btie au milieu du
parc de Bruxelles. Le logis est un petit bastiment qu'il avoit faict
faire au bout du parc, auprs de la porte de Bruxelles qui va 
Louvain, qui ne ressentoit pas son mausole, mais la retraicte d'un
simple citadin; car je n'y recognus qu'une antichambre qui servoit
encore de salle, et sa chambre, chascune ne contenant en quarr plus
de vingt-quatre pieds. On y montoit par un escalier de dix ou douze
marches, pour le descharger seulement des vapeurs de terre; point de
surdifice. L'empereur estoit assis dans une chaise,  l'occasion de
ses gouttes, la dicte chaise couverte de drap noir; au devant de luy
une table, de longueur environ six pieds, couverte d'un tapis de drap
noir; sa chambre et antichambre tapisses de mme. Son habillement
estoit une petite robe citadine de serge de Florence, couppe au
dessus des genouils, ses bras passs au travers des manches d'un
pourpoint de treillis d'Allemagne noir, un bonnet dmanton, entourn
d'un petit cordon de soye, sa chemise  simple rabat: ceste simplicit
illustrant d'autant plus ce prince qui,  la vrit, estoit
trs-grand.

Tel est le rcit de Claude de l'Aubespine, qui accompagna l'amiral de
Chtillon et les autres ambassadeurs chargs d'obtenir la ratification
de la trve de Vaucelles. Ils trouvrent l'Empereur plein de cette
grce affable et de cette gaiet tranquille qui n'appartiennent qu'
une vieillesse honorable, mais si accabl par ses infirmits qu'il put
 peine ouvrir les lettres du roi de France. Ce fut alors que Charles
pronona ces paroles mmorables: Vous voyez, monsieur l'admiral,
comme mes mains, qui ont fait tant de grandes choses et mani si bien
les armes, il ne leur reste maintenant la moindre force pour ouvrir
une simple lettre. Voyl les fruicts que je rapporte pour avoir voulu
acqurir ce grand nom, plein de vanit, de grand capitaine et
trs-puissant empereur. Quelle rcompense!

Quelques mois s'taient couls quand Charles-Quint, ayant complt
son abdication, partit de Bruxelles pour aller, selon le conseil de
ses mdecins, chercher sous un ciel plus doux quelque soulagement 
ses douleurs. Cependant il voulut, avant de s'loigner, quitter en ami
une patrie qu'il ne devait plus revoir. Il se fit porter en litire 
Gand et y descendit  l'htel de Ravestein. Autour de lui s'levaient
le Gravesteen, le palais de Ten Walle et l'htel de la Poterne,
rsidences dj  demi ruines qu'habitaient seules quelques lgendes
du pass et la mmoire de ses aeux.

Ce fut  Gand que Charles-Quint runit prs de lui, le 26 aot 1556,
les ambassadeurs des princes trangers pour prendre cong d'eux. Il
les exhorta tour  tour  travailler avec zle au bien et avantage de
la chrestient; puis il protesta que pendant toute sa vie il avait
honor et dfendu le saint-sige, loua la libert dont jouissait
Venise et transmit quelques conseils  Cosme de Mdicis.
L'ambassadeur de Florence (c'tait un vque) tenta un dernier effort
pour le dissuader de renoncer  la vie politique, en lui remontrant
que non-seulement ses plus chers et ses plus fidles serviteurs s'en
dsolaient profondment, mais qu'il tait aussi sage, prudent et
convenable qu'il aidt son fils de tout ce que lui avait enseign une
longue et glorieuse exprience. Mais l'Empereur lui rpondit que les
forces d'un vieillard infirme et malade taient bien au-dessous de
celles d'un jeune prince dans toute la vigueur de l'ge. Et
l-dessus, voulant cest vesque derechef lui remmorer les affaires et
grandeurs de ce monde, Sa Majest l'interrompit, le priant de croire
que ses penses n'avoient plus rien de commun avec le monde auquel il
avoit dit adieu; et l-dessus se dpartirent... Ainsi, ajoute Rabutin,
se retiroit des misres de ce sicle inconstant et mobile le plus
grand empereur et le plus renomm qui ayt rgn depuis Charlemagne.

Si le climat de la Flandre et t moins rude et moins contraire aux
maladies qui le tourmentaient, Charles-Quint, dont le coeur, comme il
le disait lui-mme, avait toujours t dans ses pays de par de, se
ft arrt  Gand, et les bourgeois dont il avait condamn les
franchises, eussent salu avec respect, mais peut-tre aussi en
croyant y reconnatre une expiation, la retraite que Charles de Gand
se serait fait construire dans un de ces pieux monastres que des
princes, devenus cnobites comme lui, avaient fonds dans les premiers
sicles du christianisme.

Si Charles-Quint n'acheva pas sa vie aux lieux mmes o elle avait
commenc, il voulut du moins n'avoir jamais d'autres serviteurs que
ceux qui taient ns en Flandre; ils prendront soin de lui jusqu' sa
mort et seront les seuls qui veilleront prs de son tombeau.

Le 15 septembre, Charles-Quint s'embarqua en Zlande. Peu de jours
aprs il abordait en Espagne, jet par une effroyable tempte sur le
rivage qu'il baisait en s'criant: Je suis sorti nu du sein de ma
mre et c'est nu que je rentre dans ton sein,  terre, seconde mre
commune  tous les hommes!

Un couvent de l'Estramadure, bti prs des lieux o expira Sertorius
(la gloire devait poursuivre Charles-Quint jusque dans sa solitude),
fut l'asile que le matre du monde se choisit pour oublier ses
conqutes et ses triomphes sous d'pais ombrages et parmi des tapis de
fleurs qu'il cultivait de ses mains.

Charles-Quint comparait lui-mme sa retraite  celle de Diocltien 
Salone. Diocltien, fatigu de fixer l'attention des hommes, avait fui
de son palais pour se drober  une tche trop suprieure  ses
forces; Charles-Quint, en dposant le sceptre, semblait dj s'tre
retir dans l'avenir, afin que la postrit comment plus tt pour
lui.




PHILIPPE II.

1555-1598.

   Renouvellement de la guerre.--Batailles de Saint-Quentin et de
   Gravelines.--Mort de Charles-Quint.--Dpart de Philippe
   II.--Marguerite de Parme.--tat prospre de la
   Flandre.--Symptmes de troubles.--Les nouveaux
   vchs.--L'inquisition.--Compromis des Nobles.--Les ambassadeurs
   anglais aux confrences commerciales de Bruges.--Appui donn aux
   mcontents par lisabeth.--Philippe II parat
   cder.--Insurrection des Gueux.--Leurs dvastations.--L'ordre se
   rtablit.--Arrive du duc d'Albe.--migrations flamandes en
   Angleterre.--Supplice du comte d'Egmont.--Svrit de
   l'administration du duc d'Albe.--Intervention des huguenots dans
   les troubles des Pays-Bas.--Fureurs des Gueux 
   Audenarde.--Dpart du duc d'Albe.--Requesens.--Gouvernement des
   tats.--Anarchie.--Pacification de Gand.--Tentatives de don
   Juan.--Intrigues de Marguerite de Valois.--L'archiduc
   Mathias.--Le duc palatin Casimir.--Puissance du prince d'Orange 
   Gand.--Ryhove.--Hembyze.--Arrestation du duc d'Arschoot et de
   l'vque d'Ypres.--Gand domine toute la Flandre.--Mort de don
   Juan.--Le prince de Parme.--Les malcontents.--Guerres.--Dtresse
   de la Flandre.--Le duc d'Alenon est proclam comte de
   Flandre.--Il quitte la Flandre aprs avoir honteusement chou
   dans ses projets.--Mort d'Hembyze.--lisabeth et le comte de
   Leicester.--Ngociations du prince de Parme avec les principales
   villes de la Flandre.--L'autorit de Philippe II y est
   rtablie.--Cession des Pays-Bas  Albert et  Isabelle.--Mort de
   Philippe II.


Le prince que la Flandre a vu en 1548 parcourir ses villes et n'y
rveiller qu'un sentiment hostile, est devenu roi: c'est Philippe II.
Bien qu'il porte un nom emprunt aux souvenirs de nos ducs de
Bourgogne, bien que sa physionomie, la blancheur de son teint et
l'abondance de ses cheveux blonds rvlent une origine flamande, il
dteste les Flamands, leur langue et leurs institutions[3]; son
aspect est altier et svre; son front est charg de rides, sa taille
si peu leve qu'il exige, pour sauvegarder la dignit royale, qu'on
lui parle  genoux[4]. Il n'est pas moins infrieur  Charles-Quint
par l'intelligence que par le corps. N'ayant hrit de lui que la
grande pense de l'alliance de l'unit politique et de l'unit
religieuse, mais incapable de la reprsenter dans la conduite des
armes; peu habile mme dans les dlibrations du conseil; aussi bref
en parlant que long et diffus en crivant; austre dans les pratiques
extrieures de la religion, quoique n'tant point irrprochable dans
ses moeurs; d'autant plus ambitieux qu'il est sincrement convaincu
que son ambition n'est que l'accomplissement d'un devoir et que toutes
les voies sont lgitimes pour l'atteindre; par l, profondment
attach aux desseins qu'il a conus et non moins domin par son
irrsolution naturelle quand il faut les mettre  excution; tte de
fer qui ne se meut que sur des pieds de plomb[5]: tel est le prince
qui, aprs avoir eu recours aux mesures les plus extrmes pour
soutenir les catholiques et pour combattre les protestants, laissera
la puissance des uns profondment branle et celle des autres de plus
en plus menaante.

  [3] Pour lui, nulle nation n'est au-dessus des Espagnols: c'est
  au milieu d'eux qu'il vit; ce sont eux qu'il coute; c'est par
  eux qu'il se dirige en tout. En opposition  l'Empereur, il fait
  peu de cas des Flamands. _Relation de Michel Suriano._

  [4] Personne vivante ne parloit  luy qu' genoux, pour ce
  qu'estant petit de corps, chacun eust para plus eslev que luy.
  _Mm. de Cheverny._

  [5] Convenie caminar con el pie de plomo. _Lettre de Philippe
  II._

(1557). Henri II recommence la guerre. Arrestation des tudiants
belges qui suivent les cours de l'universit de Paris.

Une nombreuse arme se runit dans les Pays-Bas, sous les ordres de
Philibert de Savoie. Le comte de Pembroke s'y joint avec huit mille
hommes, au nom de la reine d'Angleterre, Marie, qui vient de dclarer
la guerre  la France.

Le duc de Savoie assige Saint-Quentin. Le conntable de Montmorency
s'avance pour porter secours  la garnison. Victoire complte due aux
conseils et au courage du comte d'Egmont. Le conntable et ses deux
fils, l'amiral de Coligny, le marchal de Saint-Andr, les ducs de
Montpensier et de Longueville se trouvent parmi les prisonniers.
Combien de journes y a-t-il de Saint-Quentin  Paris? demandait le
roi d'Espagne au sieur de la Roche du Mayne, son prisonnier.--Sire,
lui dit celui-ci, si par journes vous entendez batailles, vous en
compterez au moins trois avant d'entrer dans la capitale du royaume.
Rponse noble et fire, qui n'empcha point Charles-Quint de
s'crier, en apprenant la victoire de son fils: Marche-t-il au moins
vers Paris?

L'amiral de Coligny fut conduit en Flandre,  l'Ecluse: ce fut dans la
forteresse qu'avait illustre Philippe de Clves, ami de Charles VIII
et de Louis XII, qu'il crivit sa relation de la dfaite de l'arme de
Henri II.

La bataille de Saint-Quentin avait t gagne le 10 aot 1557. La
fondation de l'Escurial tmoigna des actions de grces que le roi
d'Espagne offrit  Dieu. Quel devait tre le monument de sa
reconnaissance  l'gard de celui qui y avait le plus contribu? Un
chafaud sur la place du march  Bruxelles.

Cependant le duc de Guise, accourant de l'Italie, rallie les Franais
consterns. Au mois de janvier il surprend Calais, qui appartenait aux
Anglais depuis le rgne d'douard III; au mois de juin il s'empare de
Thionville, et le marchal de Termes s'associe  ses succs en
s'avanant vers la Flandre avec une arme compose de huit mille
hommes et de quinze cents chevaux.

Il tait urgent pour Philippe de descendre du rle de triomphateur et
de songer  protger ses propres tats. Le duc de Savoie s'opposa au
duc de Guise. Ce fut au comte d'Egmont que fut confie la dfense de
la Flandre. Il s'empressa de runir une arme  peu prs gale  celle
qu'il avait  combattre. Pendant ces prparatifs, le marchal de
Termes avait pass l'Aa en chassant devant lui quelques laboureurs qui
avaient voulu en dfendre le passage. Il s'tait empar de la ville de
Dunkerque de vive force aprs une canonnade de quelques heures et y
avait mis le feu aprs l'avoir pille. Bergues avait prouv le mme
sort, et le marchal de Termes tait dj arriv prs de Nieuport
lorsque, apprenant l'approche du comte d'Egmont, il jugea  propos
de se retirer en profitant de l'intervalle des mares pour suivre le
rivage de la mer. Il venait de traverser l'Aa au-dessous de Gravelines
lorsque l'arme du comte d'Egmont qui avait pass la rivire un peu
plus haut, se dploya devant lui et le fora  s'arrter.

La position du marchal de Termes tait forte. Les dunes lui servaient
de retranchement. Il avait derrire lui la mer et l'Aa, de sorte qu'on
ne pouvait l'attaquer qu'en abordant de front sa premire ligne, o il
avait plac ses coulevrines et les arquebusiers gascons. Le comte
d'Egmont se mit aussitt  la tte de ses chevau-lgers pour rompre
les rangs ennemis. Le reste de sa cavalerie le suivait, soutenu par
les bandes d'ordonnance. Un combat acharn s'tait engag lorsqu'un
corps allemand prit les Franais en flanc. Au mme moment l'apparition
fortuite d'une flotte anglaise vint favoriser les assaillants; ses
dcharges bruyantes, quoique peu meurtrires, semrent le dsordre
parmi les Franais. Leur position fut enleve, et on fit prisonniers
le marchal de Termes, les seigneurs de Villebon et d'Annebaut et
d'autres capitaines non moins clbres. Quinze cents Franais taient
rests sur le champ de bataille, et le comte d'Egmont, en s'emparant
des canons et des drapeaux des ennemis, avait galement reconquis tout
le butin qu'ils avaient recueilli dans la West-Flandre (13 juillet
1558).

La nouvelle de la victoire de Gravelines fut le dernier cho du monde
extrieur, qui vnt rappeler  Charles-Quint, dans sa retraite, ses
luttes et sa gloire. Il rendit le dernier soupir le 21 septembre 1558,
entour des regrets de ses serviteurs qu'il n'avait cess d'aimer, et
non moins admir des moines, dont sa pnitence effaait les vertus et
l'austrit.

De pompeuses obsques lui furent faites  Valladolid,  Rome et 
Bruxelles.

A Valladolid, Franois de Borgia pronona l'oraison funbre de
Charles-Quint en prenant pour texte: _Ecce elongavi fugiens et mansi
in solitudine_. Il le dveloppa en exposant comment Charles-Quint
avait quitt le monde avant que le monde le quittt, ce qui n'est que
trop ordinaire dans le cours inconstant des choses humaines.

A Rome, de magnifiques trophes d'armes avaient t levs dans
l'glise de Saint-Jacques, o les cardinaux se runirent pour honorer
sa mmoire. Un de ces trophes (il provoqua les plaintes de
l'ambassadeur franais) portait: _Proelio Ticinensi rex Gallorum simul
cum rege Navarr captus_.

A Bruxelles, des inscriptions non moins fastueuses ornaient l'glise
de Sainte-Gudule. On y lisait: La rpublique chrestienne  l'empereur
Charles cinquiesme, pour la mmoire de sa justice, pit et vertu,
pour avoir  nostre monde dcouvert un nouveau monde, pour avoir pris
un grand roy franois, pour avoir prserv l'Allemaigne de cent mille
chevaux et de trois cent mille hommes de pied avec lesquels Soliman,
empereur des Turcs, vouloit envahir ceste rgion; pour avoir entr
avecques une arme navale dedans la More et pris Patras et Coron;
pour avoir surmont le tyran Barberousse en bataille prs Carthage,
lequel estoit accompaigni de deux cent mille hommes de pied et de
soixante mille chevaux; pour avoir chass deux cents galres de
corsaires et pour avoir rendu la mer sre; pour avoir pris le royaume
de Thunes et l'avoir rendu tributaire  la couronne d'Espaigne; pour
avoir de l ramen libres vingt mille mes chrestiennes captives; pour
aprs avoir chass six fois les armes ennemyes, remis par deux fois 
l'Empire le duch de Milan et par une fois restitu au duc; pour avoir
pacifi l'Allemaigne; pour avoir, de son bon gr, contre les ennemis
du nom chrestien, et contre les chrestiens, sinon forc, prins les
armes.

Henri II lui-mme fait clbrer un service funbre en l'honneur de
Charles-Quint dans l'glise de Notre-Dame de Paris.

La paix est prs de se conclure. Confrences  l'abbaye de Cercamp. Le
roi de France rpond aux Anglais qui rclament Calais: Plutt vous
cder ma couronne! Mort de Marie et avnement d'lisabeth au trne
d'Angleterre. Ngociations reprises sur des bases plus favorables 
Henri II. Trait de Cateau-Cambrsis (3 avril 1559).

Cette paix ne parut pas confirmer les esprances que le roi d'Espagne
pouvait fonder sur ses victoires de Saint-Quentin et de Gravelines;
elle devait tre, toutefois, pour la France une source de deuil,
puisque la joie mme avec laquelle elle l'accueillit, donna lieu au
tournoi o Henri II prit frapp par Montgomery.

Les trois rois qui se succderont sur le trne de France,
appartiennent au sang des Mdicis. Les intrigues, les complots, les
crimes secrets vont rappeler  la France les affreuses dissensions de
l'orageuse Italie, et, comme si elles n'taient dj point assez
vives, la rforme y jettera le levain des haines religieuses.

En face de la France dchue de son antique grandeur, il faut placer
l'Espagne, que les victoires de Charles-Quint et les dcouvertes de
Colomb ont porte  son apoge, mais qui retrouve dj la politique
que Ferdinand d'Arragon suivait vis--vis de Louis XII. C'est l que
rgnera le sombre Philippe II. La guerre ne le retiendra plus aux
Pays-Bas, et les premires annes de son absence seront aussi
tranquilles que les dernires doivent tre sanglantes et agites.

A ct de l'unique hritier des tats de Charles-Quint se trouvent une
jeune femme et un enfant issus d'un mme pre, quoique l'illgitimit
de leur naissance les ait placs bien au-dessous de lui. Cette femme
se nomme Marguerite; cet enfant doit illustrer plus tard le nom de don
Juan d'Autriche. Tous deux appartiennent par leur naissance aux
Pays-Bas.

Lorsque Charles,  peine g de vingt et un ans et enivr de gloire
sous le diadme imprial qu'il venait de ceindre, traversa la Flandre
cinq ans avant son mariage avec Isabelle de Portugal, une jeune
orpheline, d'une clatante beaut, frappa ses regards dans une fte
donne en son honneur. La puissance et la grandeur eurent toujours des
droits que la vertu ne saurait avouer. Cette orpheline se nommait
Jeanne Van Gheenst ou Vander Gheynst. Strada rapporte qu'elle tait
issue d'une noble famille de Flandre et qu'elle avait t adopte par
Antoine de Lalaing. Il est certain que sa famille tait pauvre, mais
rien ne prouve qu'elle tait obscure. Un demi sicle plus tt le mme
nom tait port par Jean Van Geenst, l'intrpide chef de la
Verte-Tente, n aussi dans la chtellenie d'Audenarde, qui, en 1478,
organisa la rsistance des communes  l'invasion de Louis XI. Antoine
de Lalaing tait fils de Josse de Lalaing, qui s'associa aux
patriotiques efforts de Jean de Dadizeele et de Jean Van Geenst. Rien
n'expliquerait mieux les soins dont il crut devoir entourer cette
jeune fille. Ce fut Jeanne Van Geenst qui donna au petit-fils de
Maximilien cette princesse, aussi sage qu'nergique, que l'histoire ne
connat,  cause de son mariage avec Octave Farnse, que sous le nom
de la duchesse Marguerite de Parme. Le sang qui coulait dans ses
veines, justifiait l'amour qu'elle portait  la Flandre et que la
Flandre lui rendit.

Vingt-quatre ans aprs, Charles-Quint, devenu veuf d'Isabelle de
Portugal, aima une autre femme. D'aprs Strada, ce fut une princesse,
et Brantme la nomme: une grande dame et comtesse de Flandres. Mais
ces rumeurs semblent sans fondement, et tous les documents du temps
dsignent une personne d'une condition fort humble, ne peut-tre 
Bruxelles, mais fixe  Ratisbonne, nomme Barbe Bloemberg. Pendant
quelque temps, son enfant fut nourri chez un pasteur du pays de Lige,
puis envoy en Espagne, o il vcut chez un gentilhomme nomm don
Alonzo Quesada. Charles-Quint avait, en mourant, dclar que cet
enfant tait le sien, mais il tait fort jeune encore et prludait,
par ses chasses et ses jeux, aux combats o les vieux serviteurs de
son pre devaient dire un jour de lui: _Es el verdadero hijo del
emperador_; il est le vrai fils de l'Empereur!

Marguerite de Parme se distingua par une grande prudence et parfois
par une admirable rsolution de caractre. Les exercices les plus
violents n'puisaient pas ses forces, de mme que les discussions les
plus difficiles et les plus importantes ne semblaient point au-dessus
de son esprit. Philippe II voulait mnager la maison de Farnse,
puissante en Italie: ce fut dans ce but qu'il choisit Marguerite pour
gouvernante des Pays-Bas. Philippe esprait aussi, ajoute Strada, que
les peuples des Pays-Bas, dont l'attachement au nom de Charles-Quint
tait si grand, recevraient sa fille avec d'autant plus de joie que,
ne et leve au milieu d'eux, elle avait adopt leurs moeurs, et
qu'ils se soumettraient aisment  son gouvernement, puisque les
nations sujettes croient retrouver quelque chose de leur libert
lorsqu'elles sont gouvernes par une autorit qui ne leur est pas
trangre; peut-tre aussi, ajoute le mme historien, pensait-il, en
cdant  leurs voeux dans ce choix, que la popularit de cette
administration rendrait plus facile l'excution de ses desseins, car
l'on rsiste moins au joug lorsqu'une main aime le fait accepter sans
violence.

Ce fut le 7 aot 1559 que Philippe II annona, dans une assemble des
tats gnraux tenue  Gand, le choix qu'il avait fait de Marguerite.
Il institua en mme temps trois conseils qui devaient l'assister;
l'un, sous le nom de conseil d'tat, avait pour mission de traiter les
questions les plus leves. Les membres qui le composaient taient
l'vque d'Arras, le prince d'Orange, le comte d'Egmont, Charles de
Berlaimont, Philippe de Stavele et le docteur Viglius,  qui on
adjoignit plus tard le comte de Hornes et le duc d'Arschoot. Viglius,
dj membre du conseil d'tat, prsidait le conseil secret qui
surveillait l'application des lois et de la justice. Le troisime
conseil ne devait s'occuper que des finances et des revenus publics.
Philippe II rgla galement tout ce qui tait relatif au commandement
des troupes et aux gouvernements des provinces. Tous les gouverneurs
se trouvaient chargs de veiller avec les conseils provinciaux  la
rpression des dlits criminels; il n'y avait d'exception qu'en
Flandre, o l'administration de la justice tait indpendante du
gouvernement, confi, avec celui de l'Artois, au comte d'Egmont, ce
qui n'est pas peu, remarque Sbastien de l'Aubespine.

Lorsque l'vque d'Arras eut expliqu les intentions du roi aux tats,
l'un de leurs membres (il appartenait  la maison de Borluut) se leva
et demanda, au nom de la noblesse qui avait aid le roi de son pe et
au nom des communes qui l'avaient soutenu de leurs biens, qu'il
consentt  rappeler les hommes d'armes espagnols. Les tats
allguaient leurs privilges, que le roi avait confirms par son
serment. Le prince d'Orange, les comtes de Hornes et d'Egmont
appuyrent leurs rclamations, et Philippe se vit contraint  leur
promettre que les troupes trangres se retireraient avant peu de
mois.

Philippe quitta Gand aprs avoir adress quelques mots aux tats pour
leur recommander de se prmunir contre les doctrines des luthriens.
Il avait aussi exhort Marguerite  veiller avec soin au maintien de
la tranquillit des Pays-Bas. On rapporte qu'il lui exposa que le
gouvernement des Pays-Bas tait le plus considrable de tous ses
royaumes; que l'hrsie y avait dj fait des progrs; qu'lisabeth
tait hostile  la religion et qu'elle trouverait des allis dans les
princes allemands, jaloux de voir l'empire dans sa maison. Il insista
aussi sur le caractre des Flamands et lui conseilla la douceur, afin
de ne pas en froisser la fiert et l'indpendance.

Peu de jours aprs, le 25 aot 1559, le roi d'Espagne s'embarqua 
Flessingue, et il aborda bientt  Laredo au milieu d'une furieuse
tempte, prophtique image des troubles qui allaient le sparer de ces
riches provinces qu'il ne devait plus revoir.

Avant de s'loigner des Pays-Bas, Philippe avait dj compris qu'une
vague agitation y fermentait, et que, tt ou tard, ils chapperaient 
la couronne d'Espagne. On lit dans les mmoires du temps que l'on
remontra  Philippe II que la conservation des Pays-Bas tait
insparable de la conqute de la France. On lui exposait que le
royaume de France formait une barrire entre l'Espagne et la Flandre,
et qu'il fallait se rendre matre de la France afin de possder la
voie pour passer d'Espagne en Flandre.

Ceux qui lui donnaient ces conseils au commencement de son rgne,
oubliaient qu'ils avaient vu finir celui de Charles-Quint. Rsumons en
quelques mots la transition qui spare les vnements les plus
importants de ces deux poques si diffrentes  tant de titres.

Les provinces des Pays-Bas avaient retrouv, vers la fin de la
domination de Charles-Quint, la prosprit dont elles jouissaient
avant la minorit de Philippe le Beau. On y remarquait trois cent
cinquante villes et dix mille trois cents bourgs, sans compter les
hameaux et les chteaux, dont le nombre tait infini. Les impts
qu'elles supportaient, galaient ceux que payait tout le royaume
d'Angleterre dans les premires annes du rgne de Henri VIII: ils
avaient contribu, bien plus que les premiers tributs du nouveau
monde,  suffire aux frais immenses des nombreuses expditions de
Charles-Quint.

Le mariage de Philippe II avec la reine Marie avait consolid les
relations qui unissaient les Pays-Bas  l'Angleterre. Le commerce
avait repris toute son activit, et le pouce des fileuses, qui
prparaient la tche des plus habiles tisserands de l'Europe,
assurait, selon la parole de Charles-Quint, la fortune de la Flandre.
De nombreux vaisseaux cinglaient chaque jour vers des mers loignes,
chargs des produits de ses mtiers. En quelles mers inconnues,
s'crie Strada, sur quels rivages reculs la science de la navigation
n'a-t-elle pas conduit les Flamands? Plus sont troites les limites
dans lesquelles la nature a enferm leur patrie, plus ils s'ouvrent
l'Ocan pour le soumettre  leur puissance. La Flandre, dit un
crivain anglais, tait le centre des richesses et de la civilisation.

Aux bienfaits du commerce se mlaient ceux de l'agriculture. Une douce
aisance rgnait partout, et les moeurs offraient ici la puret et la
simplicit agreste d'une vie toute patriarcale, ailleurs,
l'hospitalit gnreuse et les autres vertus qu'enseignent les longues
preuves d'une vie agite.

Sous le rgne de Charles-Quint, l'esprit du peuple s'tait tourn,
avec un zle semblable au sien, vers la carrire des combats. Une
foule de capitaines flamands entouraient Charles de Gand et
conduisirent  sa voix leurs bandes d'ordonnance depuis les plaines de
Pavie jusqu'aux sables de Tunis. On ne trouve point ailleurs, ajoute
l'historien de la guerre des Pays-Bas, une milice plus nombreuse,
mieux instruite et plus infatigable: c'est l'cole de Mars.

Je ne sais, dit Jean Stratius, imprimeur de Lyon, qui composa en 1584
une histoire des troubles des Pays-Bas, je ne sais si je pourroy
satisfaire au dsir que j'ay qu'on voye les merveilleuses tragdies
que l'inconstante fortune nous a reprsentes en peu de temps au
thtre de cette terre flamande. Mais il m'a sembl bon commencer par
la description du pays de Flandres, afin que ceux-l qui ne l'ont pas
veu, puissent juger de quelle importance il est au roy d'Espaigne. Le
pays de Flandres contient treize fort riches et principales provinces:
la plus grande et la plus gnreuse est le comt de Flandres, d'o
toutes les autres ont pris leur nom, pour le grand trafic de commerce
qui se faisoit anciennement en ce comt... Le peuple flamant est de
nature plus familier, plus doux et plus traitable que fier et
cavilleux. Il s'arreste du tout  une chose tant pour la noblesse de
son esprit que pour les grandes conceptions auxquelles il s'adonne, et
pourtant les hommes flamans sont subtils inventeurs des arts
merveilleux et estims comme au fait de l'imprimerie... Et jasoit que
toute la basse Allemagne se puisse vanter de cette gloire, si est-elle
principalement deue  ce comt de Flandres, o les hommes sont plus
belliqueux et plus nobles et d'o volontiers ont coustume de sortir
personnages illustres et excellens aux lettres et aux armes... Le pays
y est riche, fertile et fort peupl pource qu'en vingt lieues ou
environ qu'il a de largeur, on y compte cinquante-quatre cits,
vingt-neuf bourgs et onze cent cinquante-quatre villages, sans
plusieurs autres petits villages que l'on trouve quasi  tout bout de
champ, tant cette terre est peuple... Outre ce que la terre produit,
l'on y meine si grande abondance et quantit de toute sorte de
marchandise que l se viennent fournir de tout ce qu'il leur faut
plusieurs nations trangres et ce pour la commodit de la mer, bons
ports et rivires qui passent quasi par toutes les villes. On peut
dire que c'est le pays le plus peupl, riche, orn des plus beaux
difices, le plus plaisant et abondant qui soit en Europe. Les hommes
naturellement sont beaux, grands, bien faits et bien proportionns:
ils furent les premiers qui receurent la foy de Jsus-Christ entre
tous les peuples d'Allemaigne et de France... Ce peuple s'est toujours
gouvern par le moyen de trois membres, lesquels joints ensemble
s'appellent Estats.

C'est  Grotius qu'il appartient de complter ce tableau par l'examen
politique de la situation des Pays-Bas.

A l'poque o les campagnes avaient t partages entre la noblesse
comme le prix de ses victoires, les villes avaient reu des privilges
et des lois qui furent les bases de leur libert. On ne pouvait
prendre possession de l'autorit sans avoir confirm par un serment
solennel toutes ces franchises. Le soin des affaires tait autrefois
confi  deux ordres, celui des nobles et celui des bourgeois; en
quelques lieux, le clerg formait le troisime. Ils se runissaient en
assembles toutes les fois qu'il tait ncessaire, afin de traiter des
questions les plus importantes, et ce n'tait qu'avec leur assentiment
unanime que l'on pouvait tablir des impts, modifier l'administration
ou mme changer la valeur des monnaies; c'est ainsi que l'on avait
pourvu, lors mme que les princes taient bons,  ce qu'il ne leur ft
point possible d'tre mauvais. Les fonctions publiques taient
occupes par les citoyens que recommandaient le plus leur noblesse et
leurs vertus; mais il n'tait point permis d'y appeler les trangers.
Pendant longtemps ce systme politique maintint la justice et
l'quit; plus tard, des sditions s'levrent parmi ces peuples trop
riches et trop puissants, jusqu' ce que des victoires, des mariages
et des traits les fissent passer sous l'autorit des ducs de
Bourgogne. Ces princes, sortis d'une maison royale, belliqueux,
artificieux, avides de pouvoir, profitrent de ces discordes pour
dominer par les menaces, les dons ou les promesses, et l'on vit tout
dcliner jusqu' ce point qu'il fallut choisir entre les supplices ou
la corruption. Lorsque cette haute fortune passa  la maison
d'Autriche, la douceur de ceux qui gouvernaient, contribua  accrotre
leur puissance; car la douceur peut plus que la force pour faire
oublier aux peuples leur libert. Les mtiers, privs de leurs armes,
s'occuprent davantage  faire prosprer l'industrie, et la runion
des Pays-Bas  l'Espagne lui donna un grand dveloppement. Mais dj
les hommes les plus sages prvoyaient, quel que ft l'avantage qu'en
retirassent les princes, que l'antipathie des moeurs serait bientt
pour l'tat une cause invitable de troubles. Y a-t-il un peuple qui
soit plus port que les Belges  har les trangers et  dfendre
avec courage ses institutions? Vit-on jamais un peuple mieux protg,
non-seulement par ses fleuves et la mer, mais aussi par la multitude
de ses habitants? Aprs avoir repouss les nations septentrionales, ne
se maintint-il pas, pendant huit sicles, invincible et inexpugnable
contre les agressions extrieures? Si les Belges, aussi bien que les
Espagnols, respectent leurs princes, ils placent plus haut encore
leurs lois, la plupart conquises par de laborieux efforts. On les
avait accoutums peu  peu  obir, mais jamais assez pour leur
imposer une autorit violente et absolue.

Cependant tout semble dcliner et s'assombrir au commencement du rgne
de Philippe II. L'avnement d'lisabeth inquite le commerce. La
faveur que le nouveau prince montre aux Espagnols, remplit de jalousie
les hommes de guerre ns en Flandre. Ajoutez  toutes ces causes
d'inquitudes et de prils cet antique amour de la libert, qui, sans
cesse touff, oublie trop promptement tout ce qu'il lui faut d'ordre
et de rgularit pour tre stable et durable, et qui tend bientt 
dgnrer en licence. Des esprits honntes et confiants croyaient
qu'il serait ais de reconstituer l'organisation si admirable des
communes flamandes au quatorzime sicle; d'autres cherchaient un
modle dans celle de la ligue fdrative des cantons helvtiques. Un
sentiment gnral dominait: c'tait la crainte de voir les Pays-Bas
devenir une province espagnole.

Telle tait la situation morale du peuple. Celle des hommes les plus
puissants par leur naissance et leur rang n'tait gure diffrente, et
chez quelques-uns l'ambition accroissait le mcontentement.

Il est temps d'entrer dans quelques dtails sur les principaux chefs
de la rsistance qui se prpare: le prince d'Orange, le comte d'Egmont
et le comte de Hornes.

Le prince d'Orange appartenait  la maison de Nassau, depuis longtemps
illustre en Allemagne. Philibert de Chlons, prince d'Orange, avait
transmis sa principaut  Ren de Nassau, son neveu, qui, dcd
galement sans enfants, la laissa  son cousin Guillaume de Nassau.
Philibert de Chlons avait conduit une arme compose de soldats
luthriens au sac de Rome; il avait voulu pouser Catherine de Mdicis
afin de devenir duc de Florence. Au moment o la mort, qui l'atteignit
sur les bords de l'Arno, renversait ses projets, rien ne lui rvlait
que c'tait dans une autre rpublique que ses hritiers obtiendraient
la suprme puissance en arborant aussi contre Rome la bannire de
Luther.

Guillaume d'Orange avait t l'ami et le confident de Charles-Quint,
qui l'avait recommand  son fils. Il rappelait avec orgueil que
c'tait au courage de son grand-oncle Engelbert de Nassau que la
maison d'Autriche avait d la soumission de la Flandre; mais il
abdiqua bientt ces titres  l'amiti des princes pour ne rechercher
que la faveur du peuple. Jaloux de Marguerite et de ses ministres, il
sentit le premier que la domination espagnole, telle que Philippe
voulait l'tablir, tait impossible, et comprit que, dans la
rsistance qui allait s'lever, la premire place lui serait rserve.
De l ce grand luxe qui l'entourait et ce faste qui agit toujours
puissamment sur l'esprit du peuple; de l cette indiffrence
religieuse sans cesse prte  excuser les novateurs, parce que tt ou
tard il devait avoir besoin des princes protestants d'Allemagne,
auxquels il s'tait alli en pousant Anne de Saxe.

Le comte d'Egmont tait issu des anciens ducs de Gueldre; sa mre lui
avait apport les vastes possessions territoriales qui appartenaient
en Flandre  la maison de Luxembourg-Fiennes. Les victoires de
Saint-Quentin et de Gravelines avaient rendu son nom glorieux dans
toute l'Europe, et il n'tait pas le dernier  apprcier l'tendue de
ses talents militaires et de ses services.

Philippe de Montmorency, devenu par adoption comte de Hornes, doit
tre nomm le troisime. Le courage qu'il dploya dans les combats,
n'tait pas au-dessous des souvenirs hroques que lui avaient lgus
ses aeux, et il se montrait d'autant plus empress  favoriser les
mcontents qu'il avait vu son beau-frre, le comte Charles de Lalaing,
souponn d'avoir trahi le secret d'une mission qui lui avait t
confie.

Philippe, en partant pour l'Espagne, ne laissait, dans les
tumultueuses provinces des Pays-Bas, qu'une femme en prsence de ces
hommes puissants  tant de titres. Mais il lui avait donn pour
ministre l'vque d'Arras, Perrenot de Granvelle, devenu depuis peu
cardinal-archevque de Malines et abb d'Afflighem, et  ce titre
primat de la Belgique et premier abb du Brabant, conseiller prudent
et habile qui devint bientt l'objet d'une hostilit d'autant plus
vive que son influence dans les actes du gouvernement paraissait plus
considrable.

La premire tentative de rsistance qui avait t dirige contre le
sjour prolong des troupes espagnoles, avait t un triomphe plein
d'encouragements secrets. Philippe diffrait toutefois d'excuter sa
promesse; mais les plaintes devinrent si vives que Marguerite crivit
au roi qu'on ne pouvait ajourner plus longtemps la retraite des
Espagnols, que les provinces avaient rsolu de ne payer aucun subside
avant le dpart des milices trangres, et qu'il fallait craindre le
mcontentement du peuple et les discordes intrieures. Philippe, en ce
mme moment, avait un besoin urgent de ces soldats pour rparer ses
revers sur les rivages de l'Afrique. Il cda.

En 1562, l'universit de Douay fut fonde pour les jeunes gens qui
dsiraient poursuivre l'tude de la littrature franaise. On voulait
viter qu'ils ne se rendissent soit  Genve, centre des sciences
htrodoxes, soit  quelque universit mal fame d'Allemagne, telle
que celle de Wesel.

De plus, afin d'arrter efficacement les efforts des luthriens,
Philippe obtint du pape Paul IV que treize nouveaux vchs seraient
rigs dans les Pays-Bas. Ce furent ceux d'Anvers, de Bruges, de Gand,
d'Ypres, de Saint-Omer, de Namur, de Bois-le-Duc, de Ruremonde, de
Middelbourg, d'Harlem, de Leeuwaerden, de Groningue et de Deventer.

Corneille Jansnius fut lev au sige de Gand, Pierre De Corte 
celui de Bruges, Martin Rithove  celui d'Ypres et Grard
d'Hamricourt  celui de Saint-Omer.

Bien que la bulle du pape portt qu'on ne disposerait des nouveaux
vchs qu'en faveur de prtres ns dans les Pays-Bas, leur rection
souleva une opposition redoutable. Les abbs, dont les biens devaient
fournir les dotations de ces vchs, rclamaient avec force. Les
tats et les administrations municipales les secondaient et
adressaient  la fois leurs vives remontrances  Rome et  Madrid. On
vit mme dans plusieurs villes les vques repousss par leurs
ouailles.

Ce qui augmentait surtout l'irritation populaire, c'est qu'on voyait
dans ces changements le prlude d'une mesure plus grave:
l'introduction dans les Pays-Bas du tribunal de l'inquisition, tel
qu'il tait tabli en Espagne.

L'inquisition, qui revendique saint Dominique pour fondateur, existait
depuis fort longtemps dans les Pays-Bas, mais elle tait reste une
institution purement religieuse. Le prvt des chanoines rguliers
d'Ypres, celui du Val des coliers,  Mons, le doyen de Louvain,
exeraient les fonctions assez peu importantes d'inquisiteurs en
Flandre, en Hainaut et en Brabant. L'inquisition ne tendit  se
modifier que lorsque Luther, mlant le premier la religion  la
politique, prcha l'insurrection comme le dernier mot de l'hrsie. En
1522, Charles-Quint avait charg le prsident du grand conseil de
Malines et un membre du conseil de Brabant de rechercher comme
inquisiteurs tous les dlits d'hrsie, mais le pape Clment VII
s'tait oppos  ce que ces fonctions fussent confies  des laques
et cessassent ainsi d'tre religieuses pour devenir politiques.
L'autorit des anciens inquisiteurs d'Ypres, de Mons et de Louvain fut
donc rtablie jusqu' ce que le pape Paul III crt, en 1537, deux
thologiens de Louvain inquisiteurs gnraux des Pays-Bas. On prtait
 Philippe II le projet de persvrer dans l'essai tent par son pre
et d'introduire au sein des communes flamandes l'inquisition
espagnole, pratique premirement, dit Castelnau, contre les Mores,
Sarrasins et esclaves, qui autrement ne se pouvoient dompter.

Confrences entre les nobles du parti du prince d'Orange. Remontrances
 Marguerite sur l'influence que possde le cardinal de Granville.
Mission du baron de Montigny en Espagne. Rponse vague de Philippe II.
Seconde remontrance adresse  Marguerite de Parme, le 11 mars 1562
(v. st.), par le prince d'Orange et les comtes d'Egmont et de Hornes.

Marguerite de Parme s'adresse de nouveau au roi d'Espagne; elle
obtient pour rponse qu'il faut tout ajourner jusqu' son retour dans
les Pays-Bas; mais elle avoue elle-mme  Viglius qu'elle ne croit pas
qu'il y revienne jamais.

Cependant l'irritation devint si vive qu'au mois de dcembre 1563, les
tats gnraux dclarrent qu'ils suspendraient leurs dlibrations si
l'archevque de Malines continuait  y prendre part. Mille voix
s'levaient autour de Marguerite pour accuser son ministre. Les uns,
qu'enthousiasmaient les succs rcents des huguenots en France,
accordaient aux ides nouvelles l'appui d'une influence sans cesse
croissante; d'autres, mcontents du pass, s'agitaient vers un but
qu'ils ne connaissaient point. Enfin, il en tait qui croyaient qu'ils
succderaient  l'autorit du cardinal de Granvelle s'ils
russissaient  persuader  la gouvernante des Pays-Bas qu'elle tait
trop sage et trop claire pour subir la tutelle d'un conseiller.
Marguerite ne sut pas assez fermer l'oreille  ces perfides
flatteries: elle se laissa persuader que pour elle, aussi bien que
pour les Pays-Bas, le moment tait venu de secouer un joug pesant et
svre.

Le cardinal de Granvelle cde  l'orage; il quitte Bruxelles le 10
mars 1563 (v. st.) et se retire  Besanon.

Thomas Armenteros remplace le cardinal de Granvelle dans la direction
des affaires:  l'austrit et  la roideur qu'on blmait chez le
premier, succde un systme de corruption et de vnalit. En vain le
prsident du conseil priv, Viglius de Zuichem, refuse-t-il d'apposer
le sceau sur des actes qu'il rprouve: Thomas Armenteros trouve le
moyen de s'en passer.

Marguerite, persuade qu'en supprimant toutes les causes de
mcontentement elle avait assur la consolidation de l'ordre et de la
paix publique, se reposait avec confiance sur les protestations de
zle et de dvouement qu'on prodiguait  son autorit; mais les
principaux seigneurs qui formaient le conseil d'tat, ne songeaient
qu' y introduire leurs amis et  en exiler leurs adversaires. Ils ne
tardrent pas  demander la suppression du conseil secret et du
conseil des finances, afin de centraliser toute l'autorit entre leurs
mains, et dj le comte d'Egmont, parlant en leur nom, avait profit
de la mort de Claude Carondelet, prvt de Bruges, pour demander
l'abolition des juridictions ecclsiastiques. L'on forge icy, crit
Viglius au cardinal de Granvelle, une nouvelle rpublique et conseil
d'estat, lequel aura la souveraine superintendance de toutes les
affaires. Je ne scay comment cela pourra subsister avec le pouvoir et
auctorit de madame la rgente et si Sa Majest mesme ne sera bride
par cela.

L'autorit devient faible; nous ne tarderons point  voir se fortifier
et s'accrotre l'esprit de tumulte et de sdition. Ce fut en 1564 que
commencrent les calamits intrieures, dit un historien contemporain;
poque fatale par ses discordes, dont les causes et les commencements
embrassaient toute la terre. Les prophties des astronomes l'avaient
assez annonc, car le ciel ne nous offrait qu'un aspect menaant.
Trois plantes se rencontraient avec le soleil et Mercure dans le
signe du Lion, astres qui ne nous prsageaient que les malheurs, les
ruines et le carnage.

Il nous reste  examiner ce qu'allait devenir le gouvernement de
Marguerite de Parme en prsence du dveloppement des rformes
religieuses que les novateurs se prparaient  propager par la flamme
et par le glaive.

En 1551, les doctrines luthriennes avaient dj fait tant de progrs
que Mlanchton esprait que leurs adeptes seraient assez nombreux pour
imposer  Philippe, comme condition de son inauguration hrditaire
dans les Pays-Bas, le libre enseignement du luthranisme.

Ce n'est toutefois que dix ans aprs, au mois d'octobre 1561, que l'on
voit deux ministres franais prcher publiquement  Tournay et 
Valenciennes, o ils ont sem le germe de l'hrsie. Le 12 juin de
l'anne suivante, un obscur laboureur des environs de Poperinghe tint
un prche dans le cimetire de Boeschepe. Le seigneur de Mouscron,
grand bailli de Flandre, ordonna de poursuivre ceux qui y avaient
assist, et le grand conseil de Flandre dlgua deux de ses membres
pour assister les magistrats d'Ypres dans leurs recherches. En vain
usa-t-on d'une extrme rigueur. Les supplices furent impuissants; les
nouvelles doctrines se rpandirent de Boeschepe dans tout le pays, et
 mesure qu'elles se dveloppaient, la rpression devint moins svre.
On vit mme  Bruges les magistrats faire rendre la libert  un
prisonnier poursuivi pour crime d'hrsie.

Marguerite jugea utile d'envoyer dans ces circonstances vers le roi
quelque ambassadeur important pour lui exposer la situation alarmante
des Pays-Bas. Le comte d'Egmont, qui fut charg de cette mission, fut
reu avec gards  Madrid et crut avoir obtenu tout ce qu'il dsirait,
parce qu'on ne lui avait rien refus formellement. Philippe II s'tait
content de lui rpondre qu'il esprait se rendre bientt aux Pays-Bas
pour allger les charges qu'ils supportaient; qu'il tait d'avis,
quant aux discordes qui rgnaient dans l'administration de la justice,
que la duchesse consultt le conseil d'Etat, qui pourrait galement
confrer sur les moyens de raffermir les bonnes doctrines avec
quelques vques et quelques thologiens.

En effet, les vques d'Ypres, de Namur, de Saint-Omer, et d'autres
thologiens, se runirent  Bruxelles le 1er juin 1565. Ils s'en
rfrrent aux dcrets rcents du concile de Trente sur ce qui
concernait la rgle  suivre pour les catholiques, et aux dits de
Charles-Quint pour la punition des hrtiques, sauf  les adoucir
selon l'ge des coupables et la nature de leurs erreurs, en frappant
plus svrement les ministres des nouvelles sectes. Il est, dans cette
rponse, fait mention de l'inquisition, mais dans son essence toute
religieuse; ils laissent  l'autorit civile le soin d'appliquer les
lois de Charles-Quint, et s'ils rclament des visitateurs et
inquisiteurs, c'est pour admonester le peuple, non par voie de rigueur
judicielle, mais de bnignit et charit paternelle.

Les principaux membres du conseil d'tat gardrent le silence sur cet
avis et se contentrent de demander qu'on l'envoyt en Espagne, sans
qu'ils exprimassent leur opinion. Le comte d'Egmont seul, s'appuyant
sur les intentions clmentes qu'il attribuait au roi, se pronona
contre les inquisiteurs et contre le maintien des dits de
Charles-Quint.

Une dclaration de Philippe II, date du 17 octobre, vint dmentir les
assurances du comte d'Egmont, car il y faisoit connotre estre son
intention que la dicte inquisition se face par les inquisiteurs, en la
force et manire que jusques ores a est faict et leur appartient de
droicts divins et humains.

Le conseil priv demanda qu'il ft bien entendu que le roi, loin de
modifier l'ancien tat des choses, voulait seulement maintenir ce qui
avait toujours exist et qu'il ne songeait point  introduire
l'inquisition d'Espagne, selon que les mauvais faisoient courir le
bruict.

Le prince d'Orange, les comtes d'Egmont et de Hornes firent rejeter
cet avis plein de sagesse. Ils demandrent que les lettres du roi
d'Espagne fussent purement et simplement envoyes aux conseils
provinciaux; et, bien qu'ils blmassent les rsultats qu'elles
devaient produire, ils parurent, par leur opposition  l'avis du
conseil priv, appuy par Viglius, plus les dsirer que les craindre.
Ce que les hommes sages prvoyaient, arriva; les nobles, d'autant plus
jaloux du clerg qu'ils se souvenaient de l'rection des nouveaux
vchs, se livrrent  de vives reprsentations et refusrent de se
conformer aux ordres du roi. Dj on entendait de toutes parts
circuler dans le pays de vagues bruits d'insurrection. Lorsqu'on
publia, le 18 dcembre 1565, un dit de Marguerite qui reproduisait
les ordres du roi d'Espagne, le conseil de Brabant et les quatre
membres de Flandre rclamrent de nouveau. Les gouverneurs des
provinces dclaraient en mme temps que l'excution de ces ordres
tait impossible.

Quelques gentilshommes plus audacieux crurent devoir rpondre  l'dit
du 18 dcembre en signant,  Brda, au milieu d'un banquet, une
dclaration par laquelle ils protestaient qu'ils ne souffriraient
jamais l'inquisition dans les Pays-Bas. C'est ce qu'on appellera, plus
tard: le _Compromis des Nobles_.

(5 avril 1566). Prsentation solennelle des remontrances de la
noblesse confdre  Marguerite de Parme. Le comte de Berlaimont
s'crie: Ce sont des gueux! Les mcontents acceptent ce nom, et
prennent pour devise: _Fidles jusqu' la besace!_

L'Angleterre dirige le mouvement insurrectionnel: il trouve un appui
en France et en Allemagne.

L'Angleterre s'tait spare des anciennes monarchies europennes par
l'apostasie de Henri VIII. Les affaiblir, semer le dsordre pour les
ruiner, en en profitant pour s'agrandir elle-mme, sous l'apparence
d'un grand zle pour la propagation des ides nouvelles, tel tait le
systme sur lequel lisabeth voulait fonder la puissance de sa
couronne. Toutes les sectes perscutes rclameront son appui; il
n'est point de pays o elle ne comptera des amis actifs et dvous
dans les champs, dans les villes, sous la tente et jusque dans le
conseil des princes. Si Genve est l'arsenal des controverses
thologiques, Londres restera le noeud commun o se runissent tous
les fils pars des complots secrets et des rvolutions imprvues, le
centre de la rsistance, la mtropole de la lutte arme.

Ceste royne, dit Renom de France, voyant qu'elle ne pouvoit faire
grand effect par terre, vouloit se rendre grande par la mer, et
non-seulement enrichir grandement ses subjects, mais aussi se rendre
formidable de tous autres, ausquels elle pensoit empescher le trafic.

Ce fut par des questions commerciales que la politique anglaise
chercha  ouvrir une voie  son influence dans les affaires des
Pays-Bas. Au mois de dcembre 1563, Marguerite de Parme avait ordonn,
 cause de la peste qui rgnait en Angleterre, qu'on attendt
jusqu'aux ftes de la Chandeleur pour faire venir de ce pays les
laines que l'on avait coutume d'envoyer  Anvers et  Bruges aux ftes
de la Nol. L'entrecours fut suspendu. Cependant, le 4 dcembre 1564,
les magistrats de Bruges crivirent aux marchands anglais pour les
engager  retourner en Flandre. Le comte d'Egmont appuya leurs
instances et fit si bien qu'au mois de mars 1564, des confrences
commerciales, auxquelles prenaient part, d'un ct, lord Montague, de
l'autre, Christophe d'Assonleville et Pierre de Montigny, s'ouvrirent
 Bruges. Les Anglais affectaient une grande fiert;  les entendre,
l'industrie anglaise nourrissait la Flandre de ses bienfaits, et lord
Cecil ajoutait que l'interruption de ces relations pourrait tre plus
nuisible aux Pays-Bas qu' l'Angleterre.

Ces menaces taient toutefois peu srieuses. On ajoutait en Angleterre
une grande importance au commerce des Pays-Bas; la vieille renomme de
leurs grandes cits tait encore prsente  tous les esprits. C'tait
l'poque o Thomas Gresham faisait construire la Bourse de Londres
d'aprs la Bourse d'Anvers, en n'employant que des architectes et des
ouvriers de cette ville; et il est certain qu'lisabeth avait charg
ses dputs des instructions les plus conciliantes. Malheureusement
des obstacles srieux s'offrirent: les ministres de Marguerite
remarqurent que les Anglais taient instruits de toutes les dcisions
prises au conseil, mme avant qu'elles eussent t communiques 
leurs propres commissaires, et il en rsulta qu'ils dsirrent les
premiers que ces ngociations chouassent, de peur que la Flandre ne
s'attacht trop aux Anglais, attendu, crivait Granvelle, que ce que
nous devons le plus craindre aujourd'hui, c'est que les gens de ce
pays-ci soient bien avec les Anglais, la reine tant, en matire de
religion, ce qu'elle est. En effet, les confrences furent ajournes
au moment o elles semblaient prs de conduire  une conclusion
favorable, puis de nouveau rompues par les Anglais offenss  leur
tour de la conduite des plnipotentiaires de Marguerite. Une
ordonnance de la duchesse de Parme avait dj prescrit de brler tous
les draps anglais qu'on essayerait d'introduire en Flandre.

Avec lord Montague se trouvaient deux agents anglais d'une grande
habilet, nomms Habdon et Wotton; ils avaient obtenu des seigneurs
qui appartenaient au parti des confders de Brda, la rvlation des
projets les plus secrets de Marguerite: c'tait la base d'une alliance
des mcontents avec l'Angleterre.

Dans les premiers jours du mois de septembre 1566, le prince d'Orange
invita  dner Thomas Gresham, ambassadeur semi-officiel d'Angleterre.
Au milieu du repas, le prince d'Orange porta un toast  la reine
lisabeth; Thomas Gresham se contenta de remercments assez vagues et
fort circonspects. Cependant le lendemain un des amis du prince
d'Orange se rendit chez lui et lui dit: Monsieur Gresham, la reine
d'Angleterre ne secourra-t-elle pas nos gentilshommes comme elle l'a
fait en France pour le bien de la religion? Thomas Gresham assure
dans ses mmoires qu'il chercha de nouveau  viter de rpondre 
cette question; il n'en est pas moins certain qu' cette poque des
relations politiques existaient dj entre l'Angleterre et les
mcontents. Le prince d'Orange rpandait de l'argent en Brabant et
persuadait au comte d'Egmont de suivre son exemple en Flandre et mme
d'entraner dans une ligue fdrative les villes de Bruges, d'Arras,
de Bthune, d'Aire et de Lille. Il cherchait lui-mme  s'affermir de
plus en plus dans son gouvernement d'Anvers. L devait tre arbor le
drapeau de l'insurrection, et il est trs-probable que les mcontents
y eussent appel les Anglais, comme le prince de Cond leur livra le
Havre en 1562. Les protestants, crit Bollwiller au cardinal de
Granvelle, prtendent que par le moyen et exemple de la ville d'Anvers
se rbellant, les aultres villes des Pays-Bas en feroyent le
semblable, se joindroyent par ensemble et se feroyent villes
impriales avec l'appuy qu'elles pourront avoir d'Allemagne,
d'Angleterre et de France.

Ds le 31 aot 1564, Marguerite de Parme crivait  Philippe II que
les mcontents taient secrtement soutenus par la reine d'Angleterre.
Pourquoi lisabeth n'et-elle pas convoit ces riches provinces des
Pays-Bas qui, en la rapprochant de ses allis de l'Allemagne
protestante, devaient lui permettre d'agir plus efficacement en France
et de pntrer au coeur mme de l'Empire?

En France les guerres de religion ont commenc sous le rgne de
Charles IX. Gaspard de Coligny est aussi soudoy par l'or d'lisabeth.
Les huguenots, qui ont livr le Havre aux Anglais, font assassiner le
duc de Guise, qui a reconquis Calais. La gloire du duc de Guise
inquitait Catherine de Mdicis; elle se rapprocha du parti de la
ligue ds qu'elle espra pouvoir le diriger. Confrences de Bayonne.
Le bruit d'une alliance de Catherine de Mdicis et des ministres de
Philippe II accrot l'irritation des huguenots: il devient de plus en
plus important pour eux d'enlever les Pays-Bas au roi d'Espagne ou d'y
susciter des troubles assez srieux pour l'empcher d'intervenir en
France.

En 1565, des plaintes s'levrent de la part de Marguerite de Parme
contre l'dit de pacification qui permettait d'tablir, jusque sur les
frontires, des prches, foyers dangereux de proslytisme. Les
huguenots rpliquaient que jamais on n'avait empch les Flamands de
se rendre en plerinage  Notre-Dame de Boulogne, et que pour un qui
vient en France pour ouir les presches de la religion rforme, il y
en vient ordinairement plus de cent en ces plerinages, avec chariots
et grands chevaux. Les prches continurent: ils firent cesser les
plerinages, et la Flandre ne tarda point  rclamer la libert de
religion qui existait en France.

Les princes allemands apportaient de plus dans ces tristes divisions
une double tendance inhrente  leur caractre et  leur position, le
dsir de s'enrichir en louant leurs services militaires, l'espoir de
joindre aux trsors conquis par la guerre une indpendance politique
fonde sur les ruines de l'Empire affaibli par cette guerre mme.

Nouvelles lettres de Marguerite  Philippe II. Elle lui rappelle le
voyage que Charles-Quint entreprit pour apaiser les troubles des
Pays-Bas. Mission du marquis de Berghes en Espagne. Conseil tenu 
Sgovie, auquel assistent trois conseillers belges: Tisnacq, Hopperus
et Courtewille. La duchesse de Parme crivait  Philippe II qu'elle
cherchait vainement  dmontrer que l'inquisition, telle qu'elle
existait dans les Pays-Bas, tait une institution ancienne; que les
seigneurs dclaraient qu'ils ne s'associeraient pas  des mesures qui
conduiraient au bcher cinquante ou soixante mille personnes, et
qu'ils persistaient  comparer l'inquisition des Pays-Bas  celle
d'Espagne, qui est si odieuse, comme le roy le sait. Les lettres de
Viglius attestent aussi l'horreur que l'inquisition espagnole
inspirait mme chez les hommes les plus dvous  la religion
catholique. La svrit des dits sur l'inquisition ne paraissait pas
moins incompatible avec la libert commerciale, base principale de la
prosprit des Pays-Bas.

En prsence de cette rsistance unanime, Philippe II crit, le 6 mai
1566,  la duchesse de Parme: Quant  la nouvellet que aucuns sment
que j'avois voulu introduire au regard de l'inquisition, je vous ay
desj plusieurs fois escript que je n'y ay jamais pens. De plus, il
consent  ce que l'inquisition soit restreinte  la surveillance qui
appartient aux vques en matire de foi et qu'on modre les dits de
Charles-Quint. Il autorise aussi Marguerite  rtablir la paix en
pardonnant  ceux qui l'ont trouble, et crit au prince d'Orange et
aux autres gouverneurs, ainsi qu'aux magistrats des bonnes villes,
pour les inviter  concourir activement au maintien du repos public,
jusqu' ce qu'il puisse se rendre lui-mme dans les Pays-Bas;
toutefois, Philippe II signait, le 9 aot 1566, un acte de
protestation o le duc d'Albe figurait comme tmoin, protestation qui
annulait l'amnistie qu'il avait permis  la duchesse de Parme de faire
publier, et au mme moment il chargeait d'une mission aux Pays-Bas un
agent de l'inquisition espagnole, fray Lorenzo de Villavicencio, qui
voulait envoyer en Espagne, pour les y faire juger, les Espagnols
arrts par del la mer comme suspects d'hrsie, et qui ne profita de
son influence que pour accuser Viglius.

Avant que les rponses conciliantes de Philippe II, dj connues ou
prvues par les chefs des mcontents, eussent t rendues publiques,
toute esprance de paix s'tait vanouie. Aux tentatives qui avaient
pour but de calmer des passions haineuses et violentes, succde une
anarchie effroyable, o elles se livrent au fol enivrement de leurs
triomphes et de leurs succs.

On avait signal aux frontires des Pays-Bas l'existence de bandes
nombreuses qui, aprs avoir cherch quelque temps un asile dans les
plus vastes forts, commenaient peu  peu,  mesure qu'elles
grossissaient,  se montrer et  lever la tte. Elles taient bien
moins composes de martyrs de l'intolrance religieuse que d'individus
suspects, lie de diverses nations, qui rvaient le dsordre et le
pillage. Quelques-unes campaient dans la Frise et semaient
l'inquitude au del de l'Yssel; mais les plus considrables se
tenaient sur les frontires de France, dans cette rgion montagneuse
et couverte de bois qui s'tend depuis Poperinghe jusqu'aux sources de
la Lys, ou bien entre Tournay et Valenciennes.

De ces bandes, les unes taient soudoyes par les huguenots franais
et sortaient des prches que l'on avait tablis aux confins de
l'Artois et du Boulonnais aprs l'dit de pacification. Les autres
taient recrutes par les protestants des Pays-Bas qui s'taient
retirs en grand nombre dans le royaume d'Angleterre et qui
dbarquaient successivement  Boulogne ou  Calais, sous la protection
des lieutenants d'lisabeth. Leurs prdicateurs et leurs chefs taient
frquemment des moines apostats, dont le plus fameux fut Pierre
Dathenus, religieux de Poperinghe, que le peuple avait surnomm _le
moine  la barbe rousse_; d'autres fois c'taient quelques laboureurs
entrans par une imagination aussi ignorante qu'exalte. Leurs
discours respiraient une sombre loquence. Les maldictions les plus
nergiques y accompagnaient de mystrieuses prophties qu'ils
s'efforaient de faire accepter en essayant des miracles et en
faignant gurir des possds. Un langage obscur et plein d'allusions
bibliques confondait Rome et Babylone, le Pape et l'Antechrist, les
Gueux et lazar. Le peuple, guid par la curiosit, curiosit que les
dfenses mmes des magistrats rendaient plus vive, s'empressait  ces
assembles, et la plupart des assistants, affranchissant avec joie
leurs consciences dpraves du joug pesant de la religion, cherchaient
dans un culte nouveau la libert de leurs passions. Souvent, au milieu
de ces grandes assembles, paraissaient des hommes d'armes envoys des
villes: le chant des psaumes cessait alors, le ministre quittait le
char ambulant qui lui avait servi de chaire, et la foule effraye se
dispersait dans les bois, tandis que quelques-uns, plus enthousiastes,
s'offraient au martyre, ce qu'ils appelaient: Aller parler  Dieu le
pre. Mais ces runions devinrent bientt assez formidables pour
n'avoir point d'attaques  redouter. Elles se procurrent des armes et
dfirent la surveillance des autorits. L'une de ces bandes s'avana
jusqu' Renaix. L'autre entra dans la West-Flandre. Les mmes
mouvements avaient lieu en mme temps dans toutes les autres
provinces: tout tendait  la rvolte.

Le 1er aot, les Gueux (ils se donnaient eux-mmes ce nom) se
dirigrent vers Nieuport, aprs avoir fait le dnombrement de leurs
forces au Kemmelberg. Ils chantaient en choeur les psaumes de Marot et
dclaraient qu'ils se prsentaient en amis; mais le bailli Gilles de
Courtewille, jugeant que leurs armes devaient veiller des soupons,
refusa de les recevoir.

Dix jours s'taient  peine couls. On touchait aux ftes de
l'Assomption, qui paraissent avoir t indiques dans toutes les
provinces pour l'explosion du complot, lorsque les Gueux abdiqurent
tout  coup le rle pacifique qu'ils avaient conserv jusqu' ce
moment.

Une foule nombreuse se trouvait runie  Steenvoorde, auprs de la
chapelle de Saint-Laurent, dont on ftait la ddicace. Un ministre
(c'tait un chapelier d'Ypres surnomm Sbastien Bonnet) parat au
milieu des laboureurs. Il les exhorte  renoncer  tous ces sentiments
de respect et de vnration qui sont un hritage de leurs pres, 
renverser ce qu'ils ont lev,  brler ce qu'ils ont honor. A sa
voix, la chapelle est envahie, les saintes images sont arraches et
foules aux pieds, les ornements consacrs au culte deviennent le
butin de quelques voleurs.

Le 14 aot, ces violences se rptent de toutes parts aux environs de
Saint-Omer, de Bailleul, de Menin, de Courtray.

Ypres devait tre le but d'une tentative plus importante. Les Gueux
voulaient prouver qu'ils taient assez puissants pour s'introduire de
vive force dans l'une des plus grandes villes de la Flandre. Une
profonde stupeur y rgnait, et la crainte des troubles avait empch
la clbration d'une fte toute populaire, celle qui rappelait la
glorieuse rsistance que les Yprois avaient oppose en 1383 aux
efforts de l'vque de Norwich. L'office solennel de la fte de
l'Assomption s'tait paisiblement achev, lorsque le bruit se rpandit
tout  coup que les Gueux s'approchaient et tendaient autour des
remparts d'Ypres l'affreux rseau de leurs dvastations et de leurs
incendies. Ils avaient pill les monastres de Notre-Dame, de
Sainte-Claire et de Saint-Jean, ceux des Augustins et des Carmlites,
et s'y livraient  une honteuse et sacrilge ivresse. Au mme moment,
un ministre calviniste (on ignore si ce fut Sbastien Bonnet ou son
collgue Antoine Algoet, moine apostat) se prsentait  la porte de
Boesinghe. Il faut, dit-il aux magistrats, que toutes les images des
idoltres soient dtruites; et comme les magistrats le suppliaient de
s'loigner et de laisser la ville en paix, il leur rpondit: C'est en
vain que vous cherchez  m'arrter et  vous opposer au cours
imptueux du torrent.

Ces confrences durrent jusqu'au soir. Pendant qu'elles se
prolongeaient, les prtres et les bourgeois se htaient de cacher les
ornements les plus prcieux des glises, leurs vases saints, leurs
livres liturgiques.

La dvastation commena le lendemain au point du jour. Les Gueux
s'arrtrent peu  l'humble couvent des pauvres frres de
Saint-Franois. Les richesses du monastre des Dominicains les
tentaient davantage. Antoine Algoet avait vcu dans ce clotre, et il
n'y tait point d'autel dont il ne connt les ornements pour y avoir
souvent offert le divin sacrifice. Le pillage dura trois heures
entires. Tous les autels furent dmolis; les pupitres, les siges
furent briss, les vtements des prtres dchirs en lambeaux. Ce
n'tait point assez, dit un historien contemporain, pour que leur
colre ft satisfaite: ils arrachrent les dalles spulcrales et
maudirent leurs pres dans leurs tombes, au milieu des chants obscnes
de quelques courtisanes.

La mme dvastation atteignit l'glise cathdrale de Saint-Martin,
puis toutes les autres glises, puis les maisons des chanoines. La
nuit arriva avant que ces furieux fussent las de sacrilges et de
pillages. Ce fut ainsi qu'en se proclamant les aptres de la libert
religieuse, ils se plaaient au niveau des hordes barbares du
cinquime sicle, ou des Normands qui leur succdrent; ce fut ainsi
qu'au nom de la cause de l'intelligence humaine, ils compltrent leur
oeuvre en livrant aux flammes la bibliothque de l'vch, riche asile
o reposaient tant de glorieux monuments de l'intelligence des sicles
prcdents.

Les Gueux porteront plus tard le mme zle  lacrer les prcieux
manuscrits des abbayes de Vicogne, des Dunes, de Tronchiennes, de
Saint-Pierre de Gand, coupables  leurs yeux d'tre les dpositaires
de ces traditions du pass, que nous nous efforons aujourd'hui
laborieusement de recueillir. Il faut rappeler aussi la destruction
des statues et des sculptures, et surtout celle de tant d'admirables
tableaux o l'cole flamande avait grav ses titres  une gloire
immortelle. Et dans quel sicle trouvait-on des mains assez grossires
et assez criminelles pour renverser ainsi, au souffle des passions de
la rforme, tous les chefs-d'oeuvre des arts? Dans ce mme sicle o,
 l'ombre de la tiare de Lon X, les Raphal et les Michel-Ange
recueillaient, au bruit des applaudissements de l'Italie, le glorieux
hritage de Van Eyck et d'Hemling, poursuivis par les novateurs dans
tout ce que leur patrie et la postrit conservaient encore de
monuments de leur gnie.

D'Ypres, les Gueux se dirigrent vers Courtray; ils pillrent et
incendirent tour  tour les glises de Menin, de Wervicq, de
Commines; puis, passant la Lys, ils saccagrent le clbre monastre
de Marquette. Ils menaaient Lille et Douay de semblables dsastres,
lorsque le seigneur de Runneghem, frre du comte du Roeulx,
rassemblant quelques-uns de ses amis et quelques paysans, les surprit
ivres d'excs et de dsordres au moment o ils s'apprtaient  piller
le monastre de Marchiennes, et les contraignit  se disperser.

Tandis que les plus terribles dvastations effrayaient Ypres, d'autres
troupes de Gueux rivalisaient de zle avec les iconoclastes de la
West-Flandre.

Le 10 aot 1566, il y eut aux portes de Bruges un prche de quatre 
cinq mille personnes, dont deux cents seulement appartenaient  la
ville. Le lendemain, il y eut un autre prche dans le cimetire de
Sainte-Croix.

Bruges tait depuis peu tombe, dit un historien contemporain, du
fate de sa puissance, et personne ne se serait souvenu de son antique
grandeur, si l'histoire n'en conservait les traces fugitives. Bruges
s'efforait de lutter contre la fortune, mais il arrive rarement que
les cits ruines russissent  se relever... Les arts florissaient
autrefois en Flandre; il n'tait point de peuple qui y part plus
propre, grce  l'influence des lois qui punissaient svrement
l'oisivet et la paresse. Les bourgeois vivaient de leur travail de
chaque jour, et de crainte que le got du repos n'enlevt quelque
chose  leur activit et qu'ils ne prfrassent  de constants travaux
une vie facile assure par le revenu des domaines ruraux, il leur
tait dfendu d'acqurir des biens hors de l'enceinte de la ville.
Personne ne pouvait, d'ailleurs, abdiquer son droit de bourgeoisie
sans cder la dixime partie de ce qu'il possdait, et l'on veillait
aussi avec soin  ce que les successions fussent galement partages
entre tous les hritiers. Il en rsultait que les enfants nourris dans
l'art paternel s'appliquaient  l'industrie, source fconde de vertus.
De l, la grande puissance des mtiers et cette frugale opulence que
ne corrompait ni le luxe, ni la mollesse. Le tissage des draps et des
toiles les occupait surtout, et ils envoyaient ces marchandises dans
l'univers entier. Leurs flottes visitaient l'Orient, l'Occident,
toutes les rgions, toutes les les, toutes les cits que baigne
l'Ocan. Les Hollandais et les Zlandais leur cdaient la gloire des
expditions navales, et l'on voyait aussi aborder, dans les ports de
la Flandre, les Italiens, les Espagnols, les Anglais, les Allemands et
les marchands de toutes les nations voisines de la mer. Grce  ce
systme, la Flandre avait atteint le plus haut degr de prosprit.
Cependant ses lois furent modifies et sa fortune dclina jusqu' ce
que l'on vt s'lever l'astre fatal des discordes civiles, flau
terrible qui perd les plus grands empires.

Bruges tait la seule ville de la Flandre que n'et pas branle la
tempte religieuse. C'tait en vain que les sectaires avaient adress
aux habitants des exhortations pressantes, aux magistrats des menaces
multiplies. On avait rpandu le bruit que quarante mille Gueux
(d'autres disaient soixante mille) devaient mettre la ville de Bruges
 feu et  sang si elle n'ouvrait ses portes. Il n'y avait  Bruges
que quarante mousquetaires. Deux cents bourgeois prirent les armes, et
leur fermet russit  empcher  la fois que la ville ne ft envahie
et que des dsordres intrieurs n'y clatassent.

A Gand, les magistrats taient faibles et les sectaires d'autant plus
audacieux que leur nombre tait plus considrable.

Un ministre se rendit avec six hommes arms chez le prsident du
conseil de Flandre, pour lui demander la libert d'un accus, et,
comme le magistrat allguait le respect des lois, le ministre
l'interrompit en lui disant: Quelles sont donc les lois que l'on peut
opposer  la parole de Dieu?

Les Gueux qu'avait repousss l'nergie des magistrats de Bruges, ne
tardrent pas  envahir Gand. Leurs pillages commencrent le 22 aot.
Ils saccagrent d'abord le couvent des Augustins, puis les autres
glises et les autres monastres, mme ceux qui taient situs hors de
la ville. L'abbaye de Saint-Pierre, o les comtes de Flandre taient
inaugurs, l'abbaye de Tronchiennes, o reposait Jacques d'Artevelde,
qui les gala en puissance et en autorit, subirent la mme
dvastation.

La destruction de la cathdrale de Saint-Bavon fut la plus horrible de
toutes. Les Gueux avides de crimes (ils taient  peine trois ou
quatre cents guids par un comdien dont le nom tait Onghena,
c'est--dire sans merci, comme le traduit le chroniqueur de
Tronchiennes), avaient choisi, pour l'excution de leurs projets, les
tnbres de la nuit. Leurs torches lugubres clairrent tout  coup
les rues dsertes, et au mme moment leurs folles clameurs retentirent
aux oreilles des habitants comme un glas funbre qui troublait le
repos de la cit. Les portes de la cathdrale tombrent devant eux.
Une pouvantable orgie voila la profanation du temple; de hideux
refrains couvraient le bruit des haches pendant que d'infmes voleurs,
la plupart inconnus ou trangers, arrachaient l'or des chsses de
sainte Pharalde et de saint Bavon et tranaient dans la boue les
reliques des saints et des martyrs que la Flandre vnrait depuis tant
de sicles.

A Tournay, les iconoclastes renversrent la statue questre de saint
Georges, leve par Henri VIII, et brisrent le caveau o avait t
enseveli le duc Adolphe de Gueldre, et jusqu' son cercueil, afin de
s'assurer que les chanoines de Notre-Dame n'y avaient pas cach
quelques trsors. Les ossements du duc de Gueldre, dfenseur des
communes flamandes, furent mls  la poussire du trophe, qui
racontait les succs de l'aptre couronn de la rforme en Angleterre.
A Bailleul, ils pillrent l'abbaye de Saint-Jean, fonde par Thodric
III  Trouanne, et transfre  Bailleul par Charles-Quint; 
Messines, ils dtruisirent le clotre qu'avait habit la comtesse
Richilde, monument d'une autre expiation.

Les mmes dsordres se reproduisirent dans une foule de bourgs et de
villages, de telle sorte qu'en moins de dix jours la Flandre vit
dtruire plus de quatre cents glises. Ces dvastations ne dsolrent
pas seulement la Flandre et l'Artois, elles s'tendirent jusqu'aux
extrmits du Limbourg et de la Frise, de Maestricht  Leeuwaerden, de
Leeuwaerden  Amsterdam. _Diceres incendium per rura discurrere_, dit
un historien contemporain.

La narration officielle de la dvastation des iconoclastes se trouve
dans les lettres adresses par Marguerite de Parme  Philippe II. La
premire est du 31 juillet 1566:

Quant je pense dire  V. M. comment le feu d'hrsie, ces presches et
assembles, tant en armes que aultrement, tendans toutes  manifeste
sdition, rvolte et tumulte populaire, s'est allum et pars en peu
de temps depuis que la crainte et respect et obissance ont est
perdus, je ne say  quoy commencher. Ils menacent ouvertement d'user
de voye de faict sy on les veult empescher; ils treuvent gens qui les
mettent en ordre de guerre; ils se fournissent d'arquebuses, pistolets
et aultres armes, et gnralement font ce qu'ils veullent. Il ne reste
plus, sinon qu'ils s'assemblent, et que joincts ensemble ils se
livrent  faire quelque sac d'glises, villes, bourgs ou pays, de quoy
je suis en merveilleusement grande crainte, de tant que je n'ay rien
de prest pour les empescher, car je n'ay ni argent, ni gens... La
ville de Gand est en trs-grand pril d'estre butine et pille,
quelque jour, de ces sectaires qui se sont assembls  douze ou quinze
mille personnes, la pluspart embastonns, et pour ce que ceulx de
Bruges se sont jusques ores gards le mieulx qu'ils ont peu, ces
sectaires s'amassent arms et embastonns par ensemble, menaans venir
prescher auprs dudit Bruges, en nombre de trente  quarante mille
testes.

Si l'on ne retrouve pas la lettre o Marguerite de Parme annonait
l'explosion des fureurs des Gueux, on a conserv celle-ci,  peine
postrieure de quelques jours: Je ne puis dlaisser d'advertir Vostre
Majest de la continuation des saccagemens des glises, cloistres et
monastres de par-de, o ces sectaires brisent toutes les images,
autels, pitaphes, spultures et ornements d'glise, tellement que
l'on m'asseure que, en Flandre seule, ils ont dj saccag plus de
quatre cents glises et ne cesseront tant qu'ils auront achev. En
tous ces monastres et cloistres, ils abattent toutes spultures des
comtes et comtesses de Flandres et aultres. Et elle ajoute:
Cejourd'huy j'ai nouvelles qu'ils ont pill et saccag la grande
glise de Nostre-Dame d'Anvers et tous aultres cloistres et glises
paroissiales. Ils ont aussy fait  sacq tous les cloistres  Gand et,
 ce que j'entends, sont prsentement achevans aux glises cathdrales
et parochiales.

Citons quelques autres tmoignages. Viglius crit  Hopperus, le 26
aot 1566:

Je ne doute point que vous ne lisiez avec une profonde douleur la
dvastation de tant de temples clbres, la destruction d'un si grand
nombre de monastres, que je ne saurais raconter sans rpandre des
larmes. Tandis que nous hsitions  permettre les assembles des
hrtiques, ils adoptaient la rsolution de dtruire, en une seule
fois, toute la religion catholique, de telle sorte qu' Anvers, 
Gand,  Tournay,  Ypres,  Bois-le-Duc, dans une foule de villes, de
villages et de monastres, on ne retrouve plus aujourd'hui aucune
trace de l'ancienne religion. Tous les autels ont t renverss, les
ornements et les livres abandonns aux flammes. Je crains que si le
roi continue  refuser la convocation des tats gnraux, ils ne
s'assemblent de leur propre mouvement de peur qu'on ne les accuse de
ne pas vouloir chercher remde  de si grandes calamits, et quels que
soient les inconvnients qui puissent en rsulter, de plus grands
prils nous menacent, si, par suite de l'impuissance de la gouvernante
des Pays-Bas  y porter quelque remde, et de l'empchement qu'on met
 celui que pourrait produire la runion des tats gnraux, toutes
les choses continuent  aller de mal en pis.

Un marchand anglais, tabli dans les Pays-Bas, traait le mme tableau
des fureurs des Gueux:

Ceux qui pillent en Flandre, marchent par bandes de quatre  cinq
cents personnes. Quand ils arrivent  quelque ville ou  quelque
village, ils font appeler le gouverneur et pntrent dans l'glise, o
ils dtruisent tous les ornements d'or et d'argent qu'ils dcouvrent,
les calices aussi bien que les croix... Plusieurs de leurs chefs ont
dclar qu'ils ne laisseraient pas, dans tout le pays, un prtre ou un
moine en vie.

Grotius, crivant en Hollande et sous une influence hostile, n'en
blme pas moins, avec nergie, ces excs et ces dsordres: Tandis que
la gouvernante, esprant pouvoir retarder le pril, attendait les
ordres du roi et une arme ou du moins l'argent ncessaire pour en
recruter une, on vit tout  coup les hommes du peuple, jusqu'alors
effrays par la flamme et le fer, semer  leur tour la terreur, sortir
de leurs tnbres pour se montrer au grand jour, et tenir publiquement
leurs assembles;  eux, s'taient joints des exils qui avaient
autrefois quitt la patrie pour crime de religion, et quelques moines
apostats fatigus d'une vie trop dure. Leur nombre tait plus
redoutable qu'ils n'avaient pu eux-mmes l'esprer. La faiblesse de
l'autorit encourageait leur audace: ils comptaient de plus sur les
nobles confdrs qui les avaient pris sous leur protection, et
bientt aprs se dveloppa l'esprit de sdition parmi la plbe la plus
vile: des voleurs s'y associrent. Dans les villes et dans les
campagnes les temples furent viols, et l'on dtruisit galement les
ornements des autels et les images des saints. Telles furent
autrefois en Orient les dvastations des iconoclastes. Ces fureurs
n'taient pas seulement diriges contre les prtres et les religieux,
mais aussi contre les livres et contre les tombeaux; et elles se
dveloppaient si instantanment, qu'il semblait qu'un signal et t
donn pour l'embrasement de la Belgique entire.

Bossuet a rsum avec la supriorit de son gnie le caractre de ces
succs et de ces conqutes des aptres de la rforme. Luther tirait
vanit des sditions et des pilleries, premier fruit des prdications
de ce nouvel vangliste. L'vangile, disait-il, et tous ses disciples
aprs lui, a toujours caus du trouble, et il faudra du sang pour
l'tablir. Zuingle en disait autant. Calvin se dfend de mme.
Jsus-Christ, disaient-ils tous, est venu pour jeter le glaive au
milieu du monde. Aveugles qui ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir
quel glaive Jsus-Christ avait jet et quel sang il avait fait
rpandre!

Examinons quelle avait t au milieu de ces troubles la conduite du
comte d'Egmont.

Dans une lettre adresse au prince d'Orange, il lui mande qu'il se
mfie de la duchesse de Parme.

De son ct, la duchesse de Parme crit  Philippe II, le 18 aot
1566, que le comte d'Egmont montre peu de zle et qu'il refuse de
recourir  l'emploi de la force pour dissiper les sditieux. Neuf
jours aprs, elle lui crit de nouveau que le comte d'Egmont, auquel
elle a rappel son serment de combattre pour Dieu et le roi, lui a
rpondu que les temps taient changs. Elle accuse aussi le comte de
Hornes d'tre hostile aux prtres, et le prince d'Orange de vouloir
partager les Pays-Bas entre ses amis et lui. En paroles et en faits,
ajoute-t-elle, ils se sont dclars contre Dieu et le roy.

Le comte d'Egmont se trouvait dans la ville d'Ypres quand les Gueux
menacrent de la piller, et il se retira dans son chteau de Sotteghem
sans avoir rien fait pour les arrter. Quelques nobles franais tait
arrivs  Ypres, o ils avaient t accueillis aux cris de: _Vivent
les Gueux!_ si bruyamment rpts qu'ils troublrent les magistrats
dans les dlibrations de l'htel de ville. Ils se disaient chargs
d'une mission de l'amiral de Coligny. Les magistrats d'Ypres
consultrent, sur ce qu'il y avait lieu de faire, le comte d'Egmont,
gouverneur de Flandre. Celui-ci rpondit qu'il fallait traiter avec
eux. Or, l'anne prcdente, le comte d'Egmont, se rendant en Espagne,
avait eu  Paris, avec Coligny, une entrevue secrte qui permet de
croire que l'intervention du chef du parti huguenot dans les affaires
de Flandre n'avait point eu lieu sans qu'il l'approuvt, ou du moins
sans qu'il en ft instruit. Il montra, toutefois, plus de fermet 
Bruges et  Audenarde. A Gand, sa faiblesse fut de nouveau extrme.
Ce povre comte d'Egmont, crivait Morillon  Granvelle, avoit faute
de quelques barbes blanches, au lieu de tant de jeunes gens  qui il
donnoit  manger. Dieu sait s'il m'a coust des larmes. Dieu pardoint
 ceulx qui en sont cause. Il ajoute dans une autre lettre: L'on
m'asseure que c'est chose incroyable comme Egmont est devenu blancq et
vieil, et n'en suis esbahi: _conscientia nulli parcit_. Il ne dort
s'il n'a ses armes et pistolets devant son lit.

Lorsque la nouvelle de ces tranges pillages de la Flandre, qui
accusaient moins l'audace des novateurs que la faiblesse de
l'autorit, parvint  Bruxelles, Marguerite adressa d'amers reproches
aux comtes d'Egmont et de Hornes et convoqua sans dlai le conseil:
La situation o les crimes d'un petit nombre d'hommes ont plac les
Pays-Bas, y dit-elle, vous est connue; elle ne restera pas cache aux
peuples loigns et fera l'tonnement de la postrit, pour ma grande
honte et pour la vtre. Je sais qu'on m'en attribuera la plus grande
part; car le nom des princes s'attache aux calamits qui marquent leur
domination. Cependant le moment est arriv o, illustres  tant de
titres au dedans et au dehors, vous ne pouvez plus laisser dormir
votre gloire. Le gouvernement des Pays-Bas ne m'a pas t si
exclusivement attribu que vous n'ayez point de part aux soins qu'il
rclame. Le gouvernement des provinces qui vous sont confies, les
serments que vous avez prts comme chevaliers de la Toison d'or, la
fidlit au roi dont vous avez  donner l'exemple, comme les premiers
entre ses sujets, vous imposent le devoir de maintenir et de fortifier
l'autorit suprme. Et c'est, toutefois, dans ces provinces et sous
vos yeux que des criminels impies et sacrilges ont profan et
incendi de la manire la plus horrible ces temples placs sous
l'invocation de Dieu et des saints, que la pit des anciens comtes de
ces pays avait fonds, et que vos anctres et vous-mmes vous avez
orns des trophes de vos victoires. Les tombeaux de vos pres ont t
viols. Les anciennes statues des chevaliers de votre ordre et les
armoiries de vos familles ont t renverses avec mpris, foules aux
pieds et dtruites. Faut-il vous entretenir des perscutions qui ont
accabl les vierges consacres  Dieu, dont les monastres ont t
ravags; des ordres religieux et des prtres, chasss cruellement et
au milieu des outrages, de leurs demeures et de leurs villes? Et
quelle espce d'hommes a excit une si horrible tempte dans les
Pays-Bas? La lie la plus infime du peuple, les plus vils et les plus
abjects des apostats, terribles contre ceux qui les craignent,
tremblants si on leur rsiste. Permettrez-vous  ce flau d'tendre
impunment ses ravages? Souffrirez-vous que la paix des cits et le
culte religieux soient ruins devant vous, et que ces troubles ouvrent
nos provinces  nos ennemis du dehors? Les comtes de Mansfeld,
d'Arenberg, de Berlaimont, appuyrent le discours de Marguerite, mais
les autres membres du conseil le reurent avec froideur. On entendit
mme le prince d'Orange, le comte d'Egmont, le comte de Hornes et
quelques autres combattre tout projet de rtablir l'ordre par les
armes.

Le mme soir, aussitt aprs le conseil, Marguerite crivit au roi:
Sire, vous tes trahi; les tratres sont le prince d'Orange et les
comtes d'Egmont, de Hornes et d'Hoogstraeten. Elle tait rsolue  se
retirer  Mons, mais il tait trop tard. Les mcontents avaient ferm
les portes de Bruxelles; ils menaaient Marguerite de la retenir
prisonnire, tandis qu'ils pilleraient les glises et massacreraient
les prtres sous ses yeux. La gouvernante des Pays-Bas, puise de
fatigues et de soucis, comprit que toute rsistance tait impossible.
Elle manda au palais le prince d'Orange et les comtes d'Egmont et de
Hornes: Je cde, leur dit-elle, mais c'est  la violence. Les
concessions faites par Philippe II taient dj insuffisantes, et ce
fut sur des bases beaucoup plus larges qu'elle se vit rduite 
traiter avec les nobles qui adhraient au compromis de Brda (_dit du
25 aot 1566_).

Les confdrs avaient choisi plusieurs dputs, entre autres le comte
Louis de Nassau, Bernard de Merode, seigneur de Rumen, Martin
T'Serclaes, seigneur de Tilly, Charles Vander Noot, seigneur de
Risoire, Philippe Vander Meere, seigneur de Sterbeke, et Georges de
Montigny, seigneur de Noyelles. Ils s'engagrent  contribuer de tous
leurs efforts  ce que la paix ft rtablie.

Le lendemain, un homme suspect, nomm Leclerc (c'tait un avocat de
Tournay) arriva  Gand charg d'une lettre par laquelle le comte de
Nassau invitait les chefs des sectaires  suspendre leurs pillages. En
effet, les dsordres cessrent aussitt.

Cependant le parti des Gueux semble s'affaiblir. Les uns s'en
loignent parce qu'ils ont appris  trembler devant les fureurs des
passions dchanes par les nouvelles doctrines. D'autres encore
reculent devant la crainte de l'arrive de Philippe II, qui a, dit-on,
rsolu dfinitivement de se rendre dans les Pays-Bas.

Dans ces circonstances extrmes, le chef cach du parti des
mcontents, Guillaume d'Orange, convoqua les plus illustres des
seigneurs qui avaient soutenu ses opinions. Cette runion eut lieu 
Termonde, chez Jean Van Royen, seigneur de Paddeschoot. Le prince
d'Orange y appela son frre, le comte de Nassau, et les comtes
d'Egmont, de Hornes et d'Hoogstraeten. On y exposa que la parole de
Philippe II tait peu sre; qu'il tait certain qu'il dissimulait et
qu'il profiterait du premier moment favorable pour faire dcapiter les
principaux des nobles confdrs. La question d'une rsistance arme 
l'autorit royale fut souleve, mais le comte d'Egmont n'hsita pas 
la repousser: il se contenta de runir  Bruges les quatre membres de
Flandre, afin qu' sa persuasion ils fissent de nouvelles dmarches
prs de la duchesse de Parme, pour obtenir la convocation des tats
gnraux.

Le prince d'Orange se rend en Allemagne. Henri de Brederode l'y suit.
A leur exemple, un grand nombre de familles, qui ont adopt les ides
nouvelles, se retirent dans les pays trangers. Marguerite, instruite
de ces migrations, exhorte vivement Philippe II  traiter avec
clmence les Pays-Bas, dj pacifis et revenus  l'obissance.

Tout tait encore incertitude  Madrid. Tantt le roi paraissait
dispos  suivre les conseils de Marguerite de Parme; tantt il
inclinait vers une rpression svre. Les dispositions remuantes des
peuples des Pays-Bas, jointes  leur loignement du centre de la
monarchie espagnole, avaient d'abord fait songer  adopter l'ancien
projet de Charles-Quint, celui d'y crer un royaume qui, relevant de
la mme couronne, n'en aurait pas moins t compltement distinct, par
ses lois et son administration, des autres tats qui taient soumis au
roi d'Espagne.

La ville de Bruxelles tait dsigne par sa situation topographique
pour tre la capitale du royaume des Pays-Bas.

De nouvelles citadelles devaient tre riges et occupes par des
troupes trangres. Malines, que sa position prs de Bruxelles et au
centre du pays rendait une place importante, et reu un vaste
arsenal, toujours prt  envoyer des secours l o l'on en aurait eu
besoin.

On et cherch  rendre cette mesure populaire en confirmant ou mme
en dveloppant les anciens privilges du pays.

L'infant don Carlos, fils du roi, et t plac  la tte de ce
royaume. Il avait vingt et un ans et tait dou d'une imagination vive
qu'entretenait une altire ambition. Charles-Quint lui avait donn son
nom et, avant d'entrer au monastre de Yuste, il s'tait arrt 
Valladolid pour le voir, le bnir et lui adresser quelques conseils.
Ce souvenir grandit avec l'enfant. Il oublia son pre pour glorifier
son aeul, et, tandis que Philippe II vivait sans clat au milieu
d'une cour triste et sombre, il courait les champs pour frapper de
grands coups d'pe en riant de l'oisivet paternelle. Autant Philippe
chrissait les Espagnols, autant don Carlos aimait cette Flandre o
tait n le grand empereur Charles-Quint.

Lorsque le comte d'Egmont se trouvait  Madrid, don Carlos ne cessait
de l'interroger sur ses campagnes et de prodiguer au vainqueur de
Saint-Quentin et de Gravelines les tmoignages de son admiration; mais
le joug de Philippe II pesait sur lui comme sur les peuples, et son
esprit ardent se trouvait rduit  des fureurs qui, aux yeux de
quelques-uns, en accusaient la faiblesse, mais qui n'en rvlaient
peut-tre que la force violente et immodre, comme il appartient aux
passions de la jeunesse.

Cette fois seulement, l'avenir sembla s'ouvrir pour cette me
impatiente de libert et de gloire. Ses voeux allaient tre exaucs.
Il devait rgner au berceau de Charles de Gand. On avait aussi ngoci
son mariage avec Marie Stuart. Le petit-fils de l'heureux rival de
Franois Ier avait le droit de choisir pour compagne la nice de ce
duc de Guise qui, seul digne de le combattre, avait lev si haut sa
gloire, que l'alliance de sa maison avec un roi d'cosse et un roi de
France n'avait pu rien y ajouter.

Marie Stuart avait vingt-deux ans: Que reste-t-il davantage, ajoute
Brantme, pour dire ses beauts, sinon ce qu'on disoit d'elle que le
soleil de son cosse estoit fort dissemblable  elle, car quelquefois,
de l'an, il ne luit pas cinq heures en son pays, et elle luisoit
toujours, si bien que de ses clairs rayons elle en faisoit part  sa
terre et  son peuple, qui avoit plus besoing de lumire que tout
autre pour estre fort esloign du grand soleil du ciel. Une princesse
lui crivait  peu prs dans le mme langage: que toute l'isle seroit
enrichie et dcore de sa beaut, vertu et bonne grce. Cette
princesse tait la reine lisabeth d'Angleterre.

On prtendait que, ds le mois d'avril 1561, un ambassadeur espagnol,
Manriquez, avait ngoci  Paris, avec les Guise, le mariage de don
Carlos et de Marie Stuart. Deux lettres adresses d'Espagne 
Catherine de Mdicis renfermaient les mmes avis. L'une, de Sbastien
de l'Aubespine, tait conue en ces termes: Il est vray comme Dieu
que les Espagnols regardent la Flandre et ce qui la peut toucher, plus
que chose du monde, se dlibrant d'y envoyer le prince sitost que sa
sant et que les estats de Monson le pourront porter. L'autre, crite
de Tolde, tait de madame de Clermont: Il se continue qu'elle (Marie
Stuart) s'en va  Joinville qui me samble, madame, que vous devez
garder, car c'est fort prs de Flandre. L'on dict que c'est un fort
beau mariage pour icy et qu'Escosse est leur passaige pour aller en
Flandre. S'ils ne la peuvent avoir pour le prince, je pense qu'ils la
dsireroient bien pour don Juan et les faire rois et reines de ces
deux raumes... Vous feriez bien, madame, le plustost que vous
pourrez, la marier de del. Vous avez le petit prince de Navarre...

En 1563, la reine d'cosse annona elle-mme  Michel de Castelnau,
envoy du roi Charles IX, que si le prince d'Espagne se rendait en
Flandre et continuait  rechercher sa main, elle ne se montrerait pas
contraire  ses voeux. Au mois de juin 1564, le cardinal de Granvelle
et son frre, le seigneur de Chantonnay, continuaient  ngocier le
mariage de Marie Stuart et de don Carlos, qui et donn  l'Espagne et
 la France le droit de franchir la vieille muraille de Septime
Svre, si l'Angleterre usurpait une mdiation agressive dans les
guerres de religion. D'autres intrigues s'agitaient pour lui faire
pouser un archiduc d'Autriche ou peut-tre le roi Charles IX
lui-mme: les ngociateurs les plus habiles se disputaient encore la
main de la reine d'cosse, quand un fol amour lui fit pouser, le 28
juillet 1564, Henri de Darnley. Avant que quatre ans soient couls,
Marie Stuart se livrera entre les mains jalouses de la reine
d'Angleterre.

Philippe II ne tarda pas  renoncer  toute pense de renouveler, par
une abdication partielle, le grand exemple que lui avait donn son
pre. Irrit de voir don Carlos nouer avec les envoys flamands des
relations si troites qu'il leur rvlait jusqu'aux secrets du
conseil, il prsida lui-mme aux dlibrations relatives aux affaires
des Pays-Bas, afin que personne, dit Strada, n'levt la voix en
faveur de son fils, _ut si ad eam expeditionem Carolum filium
designaret, sermonum initia ipse prcideret_.

Les conseillers belges ne furent point appels  ces dlibrations.
Parmi les conseillers espagnols qui y assistrent, figuraient, au
premier rang, le prince d'Eboli, Ruy Gomez, d'autant plus attach  la
paix qu'il craignait que l'autorit ne s'chappt de ses mains au
milieu des crises de la guerre, et le duc d'Albe, qui se croyait
appel  combattre les mcontents des Pays-Bas comme il avait combattu
les protestants en Allemagne et les Maures insurgs en l'Andalousie.

Le prince d'Eboli parla le premier: Il ne faut pas, dit-il,
poursuivre par les armes des peuples tranquilles et obissants et
exciter les novateurs trangers, toujours empresss  secourir leurs
frres. Les incendies des guerres civiles sont surtout dangereux l o
ceux qui les encouragent, sont le plus prs, ceux qui doivent les
rprimer, le plus loin. Cette rpression est un malheur mme pour le
vainqueur. Tous les dsastres que la victoire fait peser sur les
cits, les hommes et les biens, sont des pertes pour le prince. Dj
la soeur du roi a suffisamment rpar ou puni tout ce dont les Belges
se sont rendus coupables. Ce sont les esprits qu'il faut vaincre
maintenant, et c'est par les bienfaits et non par les armes qu'on les
soumet. Ces moyens sont plus convenables  la clmence du prince et au
caractre des Belges, dont Charles-Quint a dit, qu'il n'est pas de
peuple qui abhorre davantage le nom de la servitude et qui se soumette
plus facilement  un gouvernement paternel.

Le duc d'Albe, moins par rivalit contre Ruy Gomez que par le penchant
naturel de son esprit, soutint, au contraire, qu'il fallait employer
la force des armes pour rtablir l'ordre dans les Pays-Bas. Il
rappela toutes les concessions qui avaient t faites, le dpart des
troupes espagnoles, la retraite du cardinal de Granvelle, la
modration des dits de Charles-Quint, concessions qui n'avaient pu
prvenir les troubles. L'empereur Charles, dit-il en terminant pour
rfuter le prince d'Eboli, connaissait mieux cette nation et ce qui
convient  son caractre lorsque, abandonnant tous moyens plus doux
pour prendre les armes, il rduisit  l'obissance sa patrie insurge.
Le crime aujourd'hui n'appartient plus  une seule cit, mais  toutes
les provinces; et, si les rebelles semblent un moment s'apaiser, ils
n'en conservent pas moins le mme orgueil, et ils se relveront ds
que leur terreur sera passe.

Le duc de Feria rpondit au duc d'Albe. Il est plus glorieux au
prince, dit-il, d'tendre sa clmence sur ses sujets que de lutter
contre eux en les galant en quelque sorte  lui-mme. Il faut
craindre que des princes voisins et jaloux ne profitent des discordes
des Pays-Bas pour ruiner la puissance espagnole, affaiblie par ses
propres victoires. Le duc de Feria ne croyait pas que l'on pt
invoquer l'exemple de la soumission de Gand, en 1540. Il tait facile
alors de dompter une seule ville abandonne des autres provinces.
Toutes les circonstances favorisaient cette expdition. L'Allemagne
relevait de l'Empereur. L'Angleterre tait son allie, la France lui
avait donn passage. Aujourd'hui, la mme agitation s'est rpandue
dans tous les Pays-Bas. Nous ne trouvons plus d'allis nulle part,
mais des envieux partout. Il faut plutt renoncer  toute pense de
violence et de vengeance; il faut accorder quelque repos et quelque
relche aux esprits des Belges, qu'il sera ainsi facile de ramener, et
avoir soin de ne pas leur apprendre imprudemment  diriger contre nous
des armes qu'ils ont si souvent portes pour nous.

Le moine franciscain Bernard Fresneda, confesseur du roi, soutint
galement le systme de la conciliation et de la clmence; il
reprsentait la religion n'intervenant dans le monde politique que
pour y prcher la charit. Toute diffrente fut l'opinion du grand
inquisiteur Spinosa qui ne cherchait dans la religion qu'un prtexte
pour couvrir les rigueurs politiques. Spinosa, issu d'une condition
obscure, avait lev si haut sa puissance qu'on le surnommait le roi
d'Espagne. Il refusait au pape Pie IV la libert de l'archevque de
Tolde, depuis longtemps captif dans ses prisons, et rclamait en mme
temps le sang des populations des Pays-Bas, qui confondaient dans leur
haine Rome et Madrid, l'inquisition ecclsiastique fonde par saint
Dominique, au treizime sicle, et l'inquisition politique espagnole
reprsente au seizime par Spinosa.

Manriquez de Lara, grand matre d'htel de la reine, que nous avons vu
ngocier prs des Guise le mariage de don Carlos, osa seul rappeler
les promesses qui lui avaient t faites. L'avis du grand inquisiteur
Spinosa prvalut; Philippe II, port naturellement  l'inertie, crut
ne plus pouvoir hsiter quand sa conscience fut menace de la terrible
responsabilit que feraient peser sur elle les progrs de la rforme.
Il ne voulait pas tre seigneur d'hrtiques.

Nous avons suivi le rcit de Strada, qui serait plus loquent si
l'auteur y avait laiss moins de traces de ce que nous devons  sa
composition oratoire. Un autre historien a reproduit, en quelques
traits plus vifs et plus concis, cette mmorable dlibration o les
destines des Pays-Bas furent peses dans la balance o Spinosa et le
duc d'Albe avaient jet l'un sa haine, l'autre son pe.

Il fut donc conclud et arrest au conseil d'Espagne qu'il n'y avoit
rien plus expdient que d'envoyer en Flandre un chef d'authorit
estim au faict de la guerre et du gouvernement politic, lequel
conduisant quant et soy une partie de l'arme seulement, et recevant
l'autre aux frontires d'Allemagne, o elle se trouverait  temps
soudoye, donnast ordre d'une main rigoureuse aux affaires de ces
provinces et qu' l'advenir l'on n'auroit plus  craindre les rvoltes
et remuemens; ce qui se feroit en rendant les corps de la sdition
immobiles en leur ostant leurs chefs et leur trenchant leurs testes,
mettant s peuples le frein des citadelles comme l'empereur
Charles-Quint avoit faict  Gand, en restreignant la licence de leurs
trs-amples privilges qui avoient en tout temps occasionn  ces pays
de trop soudains soulvements, soit que l'on voulust considrer les
gouvernements des plus anciens seigneurs ou des plus modernes, comme
de la maison de Bourgogne et d'Autriche. Et  ce propos mettoit-on en
avant lisabeth, reine de Castille, laquelle riant souloit dire au roy
Ferdinand, son mari, qu'elle dsiroit que les Arragonnois se
rebellassent, afin qu'estant rangs  l'obeyssance par les armes, on
les peut,  juste cause, priver de plusieurs privilges qui les
rendoient insupportables au roy. Toutesfois, les conseillers du roy
n'estoient pas tous de mesme advis, en la manire de procder contre
les Flamans; et aucuns estoient d'opinion, comme Ruiz Goms de Sylva,
le duc de Feria et le confesseur de Sa Majest, qu'on les devoit
ranger  leurs devoirs plutt avec la douceur et bnignit, veu que
l'on savoit qu'ils estoient gens hautains et indomptables par la
force.

Aussitt que Marguerite apprit ce qui avait t rsolu  Madrid, elle
se hta d'crire au roi, afin de s'efforcer de faire changer une si
funeste dtermination. Elle lui exposait que les Pays-Bas jouissaient
d'une paix profonde; que la religion et l'autorit du roi y taient de
nouveau respectes; que les ressources et les soldats qui avaient
suffi pour rtablir l'ordre, suffiraient pour les maintenir. Une
arme nouvelle, ajoutait-elle, causera des frais considrables au roi
en mme temps qu'elle ruinera les Pays-Bas. Si de vagues rumeurs ont
port  l'exil un grand nombre de familles d'artisans et de marchands,
un plus grand nombre fuiront en apprenant que les troupes trangres
s'approchent, parce qu'ils craignent  la fois d'tre privs du
commerce par la guerre et d'tre contraints  nourrir de grandes
armes. Il faut y ajouter la terreur des peuples qui croiront qu'on ne
runit tant de soldats que pour les punir, et le mcontentement des
nobles qui verront mconnu le zle qu'ils ont mis  calmer les
sditions. Les troupes allemandes, dvoues  Luther, rapporteront
l'hrsie dans les Pays-Bas. Je prvois que de l natront de
sanglantes guerres civiles qu'entretiendra pendant longtemps la haine
implacable des peuples. C'est pourquoi je vous supplie de toutes mes
forces de renoncer  l'emploi intempestif des armes; conduisez-vous en
pre plutt qu'en roi, et assurez, par votre sagesse, la continuation
de la paix.

Au moment o ces striles reprsentations parvenaient  Madrid, le duc
d'Albe s'embarquait pour l'Italie afin d'y runir son arme. Les
lettres de Marguerite l'y suivirent; elle l'engageait  examiner s'il
ne serait pas plus utile de congdier une partie de son arme et de ne
pas irriter, par des frais et des armements superflus, des provinces
tranquilles et obissantes; elle ajoutait que le remde  coup sr
tait pire que le mal.

Le duc d'Albe se contenta d'allguer les ordres du roi. Son arme
avait dj commenc  traverser les dfils des Alpes. Elle tait
moins nombreuse qu'on ne l'avait cru d'abord, mais toute d'lite; car
elle comprenait, outre les compagnies italiennes, tous les vtrans
espagnols des garnisons de Milan et de Naples, dont quelques-uns
avaient gard l'amer souvenir des insultes qu'ils avaient subies
lorsque Philippe II avait t contraint de les rappeler des Pays-Bas.

L'infanterie obissait  Alphonse d'Ulloa,  Sanche de Londogno, 
Julian Romero et  Gonzalve Bracamonte, les quatre plus intrpides
mestres de camp de ce temps. Elle tait  peu prs de huit mille
hommes. La cavalerie en comprenait environ deux mille. Elle tait
conduite par Ferdinand de Tolde, fils naturel du duc d'Albe, qui
avait pour mestre de camp l'Italien Chiapini Vitelli, fameux par ses
talents militaires. Deux chefs non moins renomms, Franois Paccioti
d'Urbin et Gabriel Serbelloni, grand prieur de Hongrie, dirigeaient
les ingnieurs et l'artillerie. Parmi les capitaines qui commandaient
les diffrents corps de cette arme, se trouvaient Sanche d'Avila,
Christophe de Mondragon, Nicolas Basta, Charles d'Avalos, tous sortis
des camps de Charles-Quint. On y remarquait pour la premire fois un
corps de soldats arms de mousquets. Jusqu' cette poque, ces armes
n'avaient t employes qu' la dfense des remparts. Ceux  qui elles
avaient t confies avaient t choisis parmi les plus braves, et
chacun s'inclinait avec respect devant eux, lorsque l'on entendait
retentir le commandement: _Afuera, adelante los mosqueteros_.

Cette arme franchit lentement le Mont-Cenis et descendit, au mois de
juillet, dans la Franche-Comt. Un grand nombre de gentilshommes
franais accoururent pour la voir quand elle passa prs des frontires
de la Lorraine. Quelques-uns d'entre eux, lis au parti des huguenots,
taient anims de sentiments hostiles et regrettaient de ne pouvoir la
dtruire avant qu'elle allt combattre leurs coreligionnaires des
Pays-Bas. Il n'y fallait point songer; cette arme tait trop
redoutable; dj elle tait entre dans le comt de Luxembourg, o le
duc d'Albe trouva le comte d'Egmont, qui s'tait rendu au-devant de
lui pour le saluer; ils s'embrassrent.

Le 22 aot, le duc d'Albe arrive  Bruxelles, muni de pouvoirs
dictatoriaux. Le 9 septembre, il fait arrter les comtes d'Egmont et
de Hornes  l'htel de Culembourg, o avait retenti, pour la premire
fois, le cri de: _Vivent les Gueux!_ Quelques historiens rapportent
que le comte d'Egmont remit son pe en disant: Je ne m'en suis
jamais servi que pour la gloire du roi.

Quinze cents hommes d'armes espagnols conduisirent, au milieu d'un
silence profond dict par la terreur et la stupfaction, les comtes
d'Egmont et de Hornes  la citadelle de Gand.

Deux conseillers espagnols, investis de toute la confiance du duc
d'Albe, Jean de Vargas et Louis del Rio, prsidrent aux
interrogatoires du comte d'Egmont; citons-en quelques fragments:

Interrog s'il a permis aux sectaires tenir les presches et faire les
exercices  Gand, Bruges et autres lieux de son gouvernement,

Dict qu'il s'en rapporte  ce que par escript il en auroit donn 
Madame  son retour de Flandres.

Interrog si par son auctorit prive il feit assembler les quatre
membres de Flandres affin qu'ils demandassent  Madame l'assemble des
estats gnraulx,

Dict qu'il n'a jamais fait assembler les quatre membres de Flandres 
ceste fin.

Interrog si tout ce que Bacquerzelle a faict au pas de Flandres a
est par son ordonnance,

Dict qu'il emploia le dict Bacquerzelle  Gand, Ypre et Audenarde, et
sa charge fut seulement pour faire cesser les presches.

Interrog si le 24e d'aoust 1566 il a dit  Bourlut, pensionnaire de
Gand, qu'il advertist le magistrat dudit Gand que les presches se
pouvoient faire librement, mais que l'on preschat dehors les villes et
que l'inquisition seroit oste.

Dict qu'il ne sait avoir tenu le dict propos  Bourlut, mais si
quelque chose il leur a dict, ce avoit est selon la dtermination de
Madame de Parme.

Interrog si ayant est adverty au commencement du mois d'octobre
1566 que au chimetire de Saint-Jacques,  Gand, estoient assembls
jusques  mil cincq cens sectaires pour y faire enterrer un mort, il
escripvit de Sotteghem aux magistrats de Gand qu'il estoit raisonnable
que place leur fust donne pour enterrer corps morts,

Dict qu'il escripvit que lieu leur seroit donn en terre profane et
aux champs.

Interrog si lui estant  Ypre lorsqu'on commencha  rompre les
glises, il fut requis par le magistrat qu'il voullust assister le
dict magistrat pour ung jour ou deux, il respondit qu'il estoit appel
 la court, et luy demandans ceulx du magistrat que, au cas que les
sectaires vouldroient faire quelque force, ils pourroient user de
contreforce et mettre l'artillerie sur les murailles, il respondit,
tournant le dos, qu'il n'avoit telle charge, et incontinent se partit
de la ville,

Dict que ceux de Ypre ne lui demandrent ce que contient le dict
interrogat.

Interrog sy lorsque ceulx d'Armentires luy dirent que par armes
l'on deust rsister aux sectaires, il respondit qu'il ne se debvoit
faire,

Dict qu'il n'est pas ainsy...

Interrog comme lorsqu'on saccagea les glises et furent commis
aultres sacrilges, le nombre des catholiques et gens de bien estant
plus grand que celuy des sectaires et sacrilges, pourquoy ne leur fut
rsist par l'ayde et assistance d'aulcun personnage principal,  qui
les sectaires eussent eu respect, et comment l'on n'empescha les
dommages et sacrilges advenus,

Dict qu'il ne peult savoir si les bons estoient plus que les
maulvais, toutesfois les bons n'osoient prendre les armes, et les
maulvais les avoient en mains.

Quel tait le crime du comte d'Egmont? Une grande faiblesse vis--vis
des obsessions qui l'entouraient, jointe au souvenir d'un courage 
toute preuve dans les combats, qui lui assurait une haute influence.
Personne n'et plus loyalement servi Philippe II contre Charles IX:
personne n'avait plus contribu  affaiblir son autorit dans les
Pays-Bas, en paraissant toujours la combattre, lors mme qu'il ne
cherchait qu' l'affermir en lui donnant des bases plus nationales.

Sa fidlit tait hors de doute, dit un des meilleurs historiens des
troubles du seizime sicle; mais, entran par un esprit trop facile,
il avait t, s'il est permis de le dire, coupable de trop de bont.
Il s'tait prt aux projets des factieux parce qu'ils lui offraient
le prtexte de la libert publique, et il l'avait fait avec d'autant
plus de constance qu'il et craint, en s'y opposant, de perdre la
faveur du peuple.

Revenons  Marguerite de Parme. Peu de jours aprs l'arrive du duc
d'Albe, qu'elle avait accueilli avec une grande froideur, elle crivit
au roi pour se plaindre du commandement militaire dont il tait
investi, ce qui compromettait sa propre autorit et la paix des
Pays-Bas. Dj, disait-elle, on peut valuer le nombre de ceux que le
fardeau accablant du logement des soldats, la crainte des troubles ou
celle d'un chtiment svre, ont conduits dans les pays trangers, 
cent mille personnes. Deux jours aprs l'arrestation des comtes
d'Egmont et de Hornes, elle crivit de nouveau au roi. Aprs avoir
trac succinctement le tableau de tout ce qui s'tait pass, sans y
mler des plaintes indignes de son rang et de son caractre, elle le
conjura, avec de nouvelles instances, de lui permettre d'abandonner,
accable de soucis et d'infirmits, un gouvernement dans lequel elle
ne conservait qu'une si faible part.

Enfin, au mois de dcembre 1567, elle reut la rponse du roi qui,
aprs quelques feints regrets sur sa retraite, lui donnait pour
successeur le duc d'Albe dans le gouvernement des Pays-Bas. La
dernire lettre qu'elle adressa  Philippe II, remarquable par la
noblesse et la sagesse qui y rgnent, mrite d'tre cite. Elle y
rappelle les difficults de son administration et l'heureuse
pacification des Pays-Bas. Je ne puis, continue-t-elle, cacher 
Votre Majest ce qui peut troubler compltement la situation actuelle
des choses. La crainte des supplices, que la prsence d'une arme
considrable a fait natre, a engag un grand nombre d'habitants, peu
certains d'obtenir leur pardon,  se retirer dans d'autres pays, au
grand dtriment de celui-ci. Je tremble que les mmes motifs ne
rduisent ceux qui se trouveront retenus dans les Pays-Bas et dans
l'impossibilit de fuir,  se prcipiter dans les meutes et les
conspirations. La terreur est chez les Belges un mauvais moyen de se
faire respecter. Ceux qui voudront suivre la voie de la rigueur,
feront peser plus de haine sur le nom espagnol qu'ils ne lui
acquerront de gloire. Ils livreront les Pays-Bas aux guerres civiles
et aux armes des trangers, jusqu' ce qu'enfin il n'y reste plus rien
debout. Je viens donc supplier Votre Majest de prfrer le repentir
de ses sujets  leur chtiment.

Peu de jours aprs, Marguerite quitta les Pays-Bas, laissant, dit
Renom de France, grande rputation de sa vertu et ung regret de son
partement s coeurs des subjects de parde, lequel s'augmenta bien
depuis, voires continuellement, aprs qu'on eust goust des humeurs et
complexions de son successeur. Toutes les villes lui envoyrent des
dputs pour protester de l'affliction qu'elles ressentaient de son
dpart, et les nobles de diverses provinces l'accompagnrent jusqu'aux
frontires d'Allemagne. Au moment o elle recevait leurs adieux, elle
voyait dj s'accomplir les malheurs qu'elle avait annoncs.

Le duc d'Albe n'avait pas attendu l'absence de Marguerite pour
poursuivre ses desseins. Son premier soin avait t de crer un
nouveau conseil, dans lequel il concentrait toute l'autorit, et qu'il
appela le conseil des troubles, bien que les peuples ne le connussent
que sous le nom de conseil de sang. Le duc d'Albe le prsidait. Parmi
les autres membres se trouvaient Louis del Rio, Jrme de Roda,
Jacques Maertens, Jacques Hessele et Jacques de Blaesere, les deux
premiers Espagnols, les trois derniers Flamands. Remarquons, en
passant, que l'tablissement du conseil des troubles tait une
violation patente des privilges de la Flandre, qui portaient qu'aucun
accus ne pouvait tre enlev  ses juges naturels.

Le duc d'Albe fit citer le prince d'Orange, les comtes de Nassau,
d'Hoogstraeten, de Culembourg, et les chefs du parti des nobles qui
avaient adhr au compromis de Brda. Toutes les poursuites ne
s'adressaient point toutefois  des accuss contumaces ou fugitifs. Le
16 janvier 1567 (v. st.), quatre-vingt-quinze bourgeois de Gand
reurent l'ordre de comparatre au conseil des troubles. Le lendemain,
quarante-huit autres bourgeois de la mme ville furent galement
ajourns. Ils furent tous condamns au dernier supplice. Le 29 mars,
Viglius crivait que le duc d'Albe avait dj traduit devant son
tribunal plus de quinze cents personnes.

Malgr cette rigueur, l'agitation recommence. On raconte que le duc
d'Albe a conseill autrefois  Charles-Quint la destruction complte
de la ville de Gand insurge; qu'il a propos d'immoler les naturels
de l'Amrique; que sa cruaut contre les protestants a t extrme
dans les guerres d'Allemagne; qu'il a soutenu, aux confrences de
Bayonne, qu'il fallait exterminer les huguenots en France, et qu'il a
fait engager Charles IX, par le sieur de Castelnau,  les traiter
comme il traiterait lui-mme le comte d'Egmont. Ces bruits, joints aux
supplices qui ont dj eu lieu, rpandent de toutes parts
l'inquitude et l'effroi, dont le double symptme est, comme l'a
annonc Marguerite, d'une part la formation d'une bande de pillards et
d'incendiaires recruts dans la lie des sectaires, de l'autre,
l'migration d'un grand nombre de familles qui emportent avec elles,
sous un ciel tranger, leurs pnates et leurs richesses.

Dans les premiers jours de janvier 1567, trente-six hommes, arms
d'arquebuses et de pistolets, se prsentrent dans l'glise de
Reninghelst. Ils pillrent tous les ornements sacrs qui taient d'or
et d'argent et brlrent les autres; puis, ils emmenrent avec eux
trois pauvres prtres qu'ils avaient arrachs de l'autel. Un ministre,
nomm Jean Michiels, accompagnait cette cohorte recrute parmi les
_bosch-gueusen_ (gueux des bois);  ses cts, marchait un sectaire
qui avait autrefois t bourreau. Ce fut lui qui excuta la sentence
prononce par le ministre en vertu du vingtime chapitre de la
prophtie d'zchiel. A onze heures de la nuit, au clair de lune, les
trois prtres furent cruellement mis  mort sur une butte situe prs
du Moulin-Noir, entre Dranoultre et Neuve-glise. Le lendemain on
retrouva leurs corps  demi cachs dans les joncs d'un ruisseau  la
lisire d'un bois. Ailleurs les mmes dsordres se reproduisirent. A
la grande tempte de 1566 succdait, pour la Flandre, d'autres
temptes plus longues et non moins terribles, qu'annonaient des
crimes isols et des attentats imprvus.

Selon des rcits videmment exagrs, cent mille familles avaient
quitt les Pays-Bas pour aller exercer, dans des contres plus
paisibles, leurs mtiers et leurs arts. La plupart suivirent la mme
route que les migrations qui s'taient formes en Flandre depuis le
rgne de Charles de Danemark. Elles obtinrent aisment, de la reine
lisabeth, l'autorisation de se fixer dans quelques villes pauvres et
peu peuples qui, grce  leur sjour, devinrent bientt le centre
d'un grand commerce d'toffes de laine jusqu'alors inconnues en
Angleterre. Telles furent les villes de Norwich, de Sandwich, de
Colchester, de Southampton, de Maidstone, de Canterbury. L'exil d'un
grand nombre de nos ouvriers allait enrichir l'Angleterre, si grande
et si orgueilleuse aujourd'hui, en face de nos ports dserts.

Sandwich fut, aprs Londres, la premire rsidence des migrs
flamands. Ce fut de l qu'ils dirigrent vers la West-Flandre ces
fatales armes de fauteurs de dsordres, et notamment une expdition
compose de quinze cents _gueux_, qui se rendit aux conventicules de
Poperinghe,  l'appel du ministre Jean Michiels, le sacrificateur du
Moulin-Noix de Dranoultre. Jean Michiels tait venu lui-mme
d'Angleterre.

De Sandwich, les rfugis flamands se rpandirent  Norwich et 
Colchester, et ce furent eux qui communiqurent leurs arts aux
districts depuis si manufacturiers de Coxall, de Braintree et de
Hastings. Franois de la Motte, d'Ypres, contribua surtout  la
fondation de l'industrie de Colchester: son fils fut alderman 
Londres.

Un autre bourgeois d'Ypres, Thomas Bonnet, peut-tre frre du ministre
Sbastien Bonnet, devint maire de Norwich. En 1569, les ministres de
Norwich taient Thophile Ryckewaert et Antoine Algoet, qui, trois ans
auparavant, avaient donn  Ypres le signal du pillage et de la
dvastation; mais parmi les communauts flamandes ranges sous la
bannire de la rforme, il n'en tait aucune aussi ancienne que celle
de Canterbury, fonde ds 1547 par le ministre Jean Uutenhove.

Cependant en Angleterre mme l'existence de ces communauts n'tait
pas constamment heureuse et paisible. Leur zle pour les opinions
dsorganisatrices de Jean de Leyde leur attirait des perscutions
jusque dans le giron du protestantisme, et l'on vit, en 1575, deux
Flamands, Jean Pieters et Henri Turwert, conduits au bcher comme
anabaptistes.

La mme anne, l'glise flamande d'Austin-Friars formula des plaintes
contre l'vque de Londres qui avait dit que les anabaptistes desj
prisonniers, s'ils demeurent obstins, seroient excuts  la mort par
le feu. L'vque de Londres, Grindall, tait venu lui-mme dans le
temple d'Austin-Friars excommunier le ministre Hamstede, favorable aux
anabaptistes.

En 1567, un relev officiel portait le nombre des Flamands tablis 
Londres  3,838 personnes, mais il s'accrut considrablement en 1585,
anne o migra, dit-on, le tiers des ouvriers d'Anvers.

Goswin Vander Beke, de Gand, et d'autres Flamands, avaient obtenu de
la reine lisabeth la permission de fonder  Londres une corporation
qui compta, en 1606, parmi ses membres, le roi Jacques Ier. Ils se
montrrent reconnaissants de cette faveur, car l'on remarque les noms
de Gilles Huereblock, de Pierre De Coster, de Pierre Vande Walle, de
Roger Van Peene et de plusieurs autres d'entre eux, parmi les
marchands qui prirent part, en 1588,  l'emprunt fait par la reine
lisabeth  la cit de Londres.

Clarendon a soin de remarquer qu' ct de l'avantage commercial que
retirait l'Angleterre de la prsence des rfugis flamands, il y avait
pour elle l'avantage politique d'avoir, par leur intermdiaire, des
relations suivies et une incontestable influence dans tout ce qui se
passait aux Pays-Bas.

Tandis que la Flandre, le Hainaut et le Brabant voient se multiplier
les procs criminels, le baron de Montigny est arrt en Espagne. Quel
dfenseur conserveront les intrts des Pays-Bas dans cette cour
d'Aranjuez qu'claire  peine le ple reflet d'une volont inflexible?
L'hritier mme du trne d'Espagne, le fils unique de Philippe II.
L'histoire l'affirme, et Schiller a fait passer le tmoignage de
l'histoire dans la posie, quand il prte au jeune prince cette
exclamation pleine d'enthousiasme: O Flandre!  paradis de mon
imagination! Des provinces si riches, si florissantes, un grand et
puissant peuple et aussi un bon peuple! tre le pre de ce peuple,
pensai-je, quelle jouissance divine ce doit tre! Don Carlos disparut
bientt aussi dans les tnbres d'une prison.

De Madrid aux Pays-Bas, on ne trouve que des chos de deuil.

Le 30 mai 1568, les enfants de l'cole Saint-Jrme chantrent, 
Gand, les lamentations de Jrmie. Tous les habitants fondaient en
larmes en les appliquant aux malheurs dont ils taient les tmoins.
Quatre jours aprs, les comtes d'Egmont et de Hornes furent conduits
de Gand  Bruxelles. Tandis qu'on les jugeait, les troupes espagnoles
occupaient les places publiques avec une batterie de tabourins et de
phiffres si piteuse, porte la relation de Montdoucet, qu'il n'y avoit
spectateur de si bon coeur qui ne paslit et ne pleurast d'une si
triste pompe funbre. Les comtes d'Egmont et de Hornes invoqurent
inutilement les privilges de l'ordre de la Toison d'or. Le duc d'Albe
ne s'y arrta point. Les communes flamandes ne les avaient pas
respects davantage quand elles dcapitrent Gui d'Humbercourt.

Il tait onze heures du soir lorsque l'arrt fut rendu. Le comte
d'Egmont dormait profondment. On l'veilla pour lui lire sa sentence,
qui tait  peu prs conue en ces termes: Don Alvarez de Toledo,
duc d'Albe, ayant veu le procs criminel entre le procureur gnral du
roi, acteur, contre Lamoral, prince de Gavre, comte d'Egmont,
gouverneur des provinces de Flandre, d'Artois, etc., et Philippe de
Montmorency, comte de Hornes, amiral des Pays-Bas, etc., comme aussi
les informations, escrits et instruments dudit procureur, faicts et
exhibs par luy, et les confessions desdits seigneurs dfendeurs,
leurs responses, escrits et munimens produits pour leur dcharge,
desquels appert qu'ils ont commis crime de lse-majest, qu'ils ont
favoris les rebelles et adhrans des alliances et horribles
conspirations du prince d'Orange et autres seigneurs du pays et prins
les nobles confdrs en leur protection; considr aussi les mauvais
services faicts en leurs gouvernements au regard de la conservation de
la sainte catholique foi, contre les meschants troubleurs et rebelles
de la sainte glise catholique et romaine et du roy; et, en outre,
ayant reveu ce qui estoit  voir au mesme procs: Son Excellence, avec
ceux de son conseil, a approuv toutes les conclusions du procureur,
et partant dclare lesdits comtes coupables du crime de lse-majest
et de rbellion, et que, comme tels, ils doivent estre dcapits et
leurs testes mises en place publique, afin qu'un chascun les puisse
voir, o ils demeureront jusqu' ce qu'il plaira  Son Excellence en
ordonner autrement, dfendant, sur peine de la vie, de les oster plus
tost,  fin que ce chastiment des meschants actes et forfaicts qu'ils
ont commis, soit exemplaire: dclarant, en outre, tous leurs biens
estre confisqus au profit du roy, soit meubles ou immeubles, droits,
actions, fiefs et hritages de quelque nature qu'ils puissent estre,
et qui seront trouvs leur appartenir en quelque lieu que ce puisse
tre.

Donn  Bruxelles, le 4 de juing l'an 1568.

Au-dessous se trouvait la signature du duc d'Albe.

Le comte d'Egmont s'attendait peu  cette condamnation. Il rpondit
qu'il ne craignait point la mort, dette invitable de tous les hommes,
mais que ce qui lui tait le plus douloureux, c'tait l'atteinte
porte  son honneur. Voil une svre sentence! rpta-t-il aprs
quelques moments. Je ne pense pas avoir offens le roi au point de
mriter une punition aussi terrible. Toutefois, si je me suis tromp,
que ma mort soit l'expiation de mes fautes, mais qu'on ne dshonore
point les miens pour l'avenir, qu'on pargne  ma femme et  mes
enfants le double malheur de ma fin et de leur ruine! Mes glorieux
services d'autrefois mritent bien quelque misricorde.

Des sentiments non moins nobles respirent dans une lettre adresse 
Philippe II, qu'il crivit aux premires heures de cette journe, dont
il ne devait plus voir la fin.

    Sire,

   J'ay entendu la sentence qu'il a pleu  Vostre Majest faire
   dcrter contre moy. Et combien que jamais mon intention n'ait
   est de riens traicter, ni faire contre la personne ni le service
   de Vostre Majest, ne contre nostre vraye ancienne et catholique
   religion, si est-ce que je prends en patience ce qu'il plaist 
   mon bon Dieu de m'envoyer. Et si j'ay, durant ces troubles,
   conseill ou permis de faire quelque chose qui semble autre, n'a
   est toujours que avecq une vraye et bonne intention au service
   de Dieu et de Vostre Majest et pour la ncessit du temps. Par
   quoy, je prie  Vostre Majest me le pardonner et avoir piti de
   ma pauvre femme, enfans et serviteurs, vous souvenant de mes
   services passs. Et sur cest espoir m'en vais me recommander  la
   misricorde de Dieu.

   De Bruxelles, prest  mourir, ce 5 de juin 1568.

   De Vostre Majest trs-humble et loyal vassal et serviteur,

    LAMORAL D'EGMONT.

Le comte d'Egmont s'tait pieusement confess  l'vque d'Ypres, qui
avait inutilement tent une dernire dmarche en sa faveur. Celui-ci
lui avait indiqu l'Oraison dominicale comme la prire qui pouvait le
mieux sanctifier ses derniers moments. Mais aussitt que le comte
d'Egmont pronona ces mots: Notre pre... ses yeux se remplirent de
larmes et il ne put continuer: il s'tait souvenu que ses nombreux
enfants n'auraient bientt d'autre pre que celui qui, du haut des
cieux, est invoqu par tous les hommes.

Cependant on dressait sur la place du march, vis--vis de l'htel de
ville, un vaste chafaud couvert de drap noir. Devant un crucifix
d'argent, on avait plac deux coussins. Plus haut s'levaient deux
pieux hrisss de fer. Vingt-deux enseignes espagnoles entouraient la
place pour maintenir le peuple, dont l'indignation tait si vive, que
le bourreau s'tait cach pour viter ses outrages, laissant 
l'huissier  la verge rouge le soin de prsider aux apprts du
supplice.

A dix heures du matin, le comte d'Egmont parut, suivi du mestre de
camp don Julian Romero, du capitaine Salinas et de l'vque d'Ypres,
tous vtus de deuil. Il traversa lentement les compagnies espagnoles
ranges en ordre de bataille; ces soldats trangers, dont plusieurs
l'avaient eu pour capitaine dans leurs glorieuses campagnes, ne
pouvaient retenir leurs larmes en recevant ses adieux. Arriv sur
l'chafaud, il pronona quelques paroles en rappelant ses services, et
ajouta que son seul regret tait de ne pouvoir rpandre son sang au
service du roi. Il semblait toutefois que, malgr sa rsignation, le
souvenir de ses exploits l'attacht  la vie, et que, par ces discours
mmes, il chercht  la prolonger. N'y a-t-il point de grce? dit-il
enfin au capitaine Salinas en se tournant vers lui. Quand il reut
pour rponse un signe de tte ngatif, on vit un mouvement convulsif
errer sur ses lvres, et ce fut avec une motion visible qu'il ta son
manteau et qu'il s'agenouilla. Le bourreau leva aussitt la hache, et
le sang du comte d'Egmont rejaillit sur l'aube blanche de l'vque
d'Ypres. Au mme moment, un rideau s'tait abaiss sur cette scne
tragique, et le peuple n'avait appris ce qui s'tait pass qu'en
voyant placer sur l'un des pieux ferrs la tte sanglante du vainqueur
de Saint-Quentin et de Gravelines.

Ce fut l'an quinze cent soixante-huit que Bruxelles vit s'accomplir
l'acte qui nous frappa de stupeur.

Un prince de grande autorit, le comte d'Egmont, se laissa conduire,
comme un mouton, au sacrifice.

Dans les murs de Bruxelles, hommes et femmes, tous pleuraient sur le
noble comte d'Egmont.

Il se dirigea courageusement vers le lieu o il devait mourir.
Seigneurs et bourgeois, dit-il, n'y a-t-il point de grce pour moi,
noble gentilhomme et comte infortun? Personne ne rpondit au comte
d'Egmont.

On le vit alors s'agenouiller et joindre les mains, et ses regards
s'levrent avec calme vers le ciel. Dieu accueille son sacrifice!
Dieu venge le comte d'Egmont[6]!

  [6] WILLEMS. _Oude vlaemsche liederen._

Le hideux trophe que les Espagnols talaient aux regards du peuple,
rvla au comte de Hornes qu'il n'avait plus rien  esprer, et il
s'offrit avec courage  la mme mort.

Telle fut la douleur du peuple qu'au milieu mme des soldats du duc
d'Albe, il baigna des linges dans le sang qui rougissait l'chafaud,
et qu'il se pressa  l'glise de Sainte-Claire pour baiser ces deux
cercueils de plomb sur lesquels pesait le fer de la tyrannie
espagnole.

L'ambassadeur de France avait assist, ml  la foule,  toutes les
pripties de ce drame affreux. J'ai vu, crivait-il  sa cour,
tomber la tte qui, par trois fois, fit trembler la France.

Ce mme jour, 5 juin 1568, la comtesse d'Egmont tait arrive 
Bruxelles, afin de visiter la comtesse d'Arenberg, dont le mari venait
d'tre tu en combattant contre les rebelles de Zlande. La comtesse
d'Arenberg put changer avec elle ses larmes et de vaines
consolations.

Deux autorits irrcusables attestent les regrets que mritrent les
comtes d'Egmont et de Hornes. _Magna omnium commiseratione_, dit
Viglius, _quale certe exemplum multis seculis hic non est visum_. Jean
de Taxis dit aussi: _Magno omnium moerore_.

Brantme ajoute: Il n'y eut personne qui ne pleurast le comte
d'Egmont, et n'y eut Espaignol qui ne le plaignist. Voire le duc
d'Albe donna grande signifiance de tristesse, encore qu'il l'eust
condamn; car c'estoit un des vaillans chevaliers et grands capitaines

Brantme et pu nommer, parmi ceux qui dplorrent le supplice du
comte d'Egmont, Philippe II aussi bien que le duc d'Albe.

Le duc d'Albe crivait au roi d'Espagne: V. M. peult considrer le
regret que a m'a est de voir ces pauvres seigneurs venus  tels
termes et qu'il ayt fallu que moy en fust l'excuteur; mais enfin je
n'ay peu, ny voulu dlaisser ce que compte pour le service de V. M.,
et  la vrit eulx et leurs complices ont est cause d'ung
merveilleusement grand mal et dont plusieurs se ressentiront encores,
comme je craings, beaucoup d'annes; et le roi d'Espagne lui
rpondait: Je treuve ce debvoir de justice estre faict comme il
convient, combien que eusse fort dsir que ces choses se eussent peu
trouver en aultres termes et que cecy ne soit advenu en mon temps.
Mais personne ne peut dlaisser de se acquitter de ce en quoy il est
oblig[7].

  [7] Morillon crivait au cardinal de Granvelle le 7 juin 1568:
  Lorsqu'Egmont sortit de Gand, tout le monde ploroit... Telles
  sont les varits de ce pauvre monde. Hessels m'a asseur que le
  duc a dit que la maladie qu'il avoit eue, estoit procde du
  commandement que luy avoit faict Sa Majest si exprs d'excuter
  ceste sentence, et qu'il avoit procur de tout son povoir sa
  mitigation, mais que l'on avoit rpondu que s'il n'y eut est
  aultre offence que celle qui touchoit Sa Majest, le pardon eust
  est faict, mais qu'elle ne povoit remettre l'offense faicte si
  grande  Dieu, et j'entends d'aucuns que son Excellence a jet
  des larmes aussi grosses que pois, au temps que l'on estoit sur
  ces excutions... Egmont a souvent faict oeuvres contraires,
  selon qu'il a est ambidextre pour se servir maintenant de l'ung,
  maintenant de l'aultre, selon qu'il viendroit mieulx  propos.
  _Arch. de la Maison d'Orange_, suppl., p. 81.--Richard Clough est
  beaucoup plus svre: All men muche lamenting the count of
  Horne, but no man the count of Egmont; for that, as the saying
  is, he was the first beginner. _Lettre de Richard Clough, 14
  septembre 1567._--Jean le Petit rapporte que le comte de Hornes
  s'cria en apprenant sa condamnation: C'est le comte d'Egmont
  qui est cause de tout ceci; mais il n'y a plus de remde!

Insurrection en Frise. Armements du prince d'Orange en Allemagne.
Dfaite du comte Louis de Nassau. Mort du comte d'Hoogstraeten.
Triomphe complet des Espagnols.

Tous les esprits, crit Jean de Taxis dans ses Commentaires,
attendaient avec anxit le systme qu'allait suivre le duc d'Albe
dans la direction des affaires publiques, car l'on croyait que de l
devait dpendre le salut ou la ruine de la patrie, et que la stabilit
des choses serait rtablie si, satisfait des terribles supplices qu'il
avait dj ordonns, il prfrait dsormais la clmence; mais qu'il
tait certain au contraire que, s'il persistait dans sa svrit, le
peuple, port peu  peu  une haine implacable, s'abandonnerait un
jour  ses vengeances. C'est pourquoi beaucoup de personnes pensent,
et non sans raison, que le duc d'Albe ngligea alors imprudemment
l'occasion la plus favorable de confirmer et de conserver  jamais la
soumission des Belges, si promptement obtenue et si facile  assurer
pourvu qu'il mritt par sa modration les succs que Dieu lui avait
accords, et qu'il n'oublit point que les dominations trangres,
odieuses  tous les peuples, ne l'ont jamais t  aucun plus qu'aux
Belges. Il tait d'ailleurs ais de juger combien il serait difficile
de maintenir dans le devoir par la force seule de si puissantes et si
vastes provinces, et la longue exprience des sicles enseignait assez
que la premire condition du repos des tats est de les gouverner avec
justice et modration[8]. Vaines esprances: les supplices
continurent[9].

  [8] Marguerite de Parme dit aussi dans une de ses lettres 
  Philippe II: Il convient tousjours avoir regard que les lois et
  ordonnances des princes soient tellement modres qu'elles se
  puissent bien excuter. En 1570, l'vque de Bruges crivait au
  duc d'Albe que quatre mille deux cents habitants de cette ville
  s'estoient rconcilis, et qu'il en tait  peine parmi eux
  cent coupables de quelque dlit grave d'hrsie.

  [9] Nous craignons que si l'on recherche trop les confiscations
  et si on ne cesse de rpandre le sang, on n'accuse le roi
  d'avarice et de cruaut... Presque tous dsesprent de la grce
  royale en voyant que les procs criminels n'ont point de fin, et
  que dj plus de huit mille personnes ont t proscrites et
  bannies, sans compter celles qui ont t frappes du dernier
  supplice. Nous devons prier Dieu qu'il flchisse vers la clmence
  et la misricorde le coeur du roi qu'il tient dans ses mains.
  _Lettres de Viglius_, pp. 525 et 547.--En 1572, il y eut jusqu'
  quinze mille procs criminels soumis en mme temps au conseil des
  troubles. _Lettres de Viglius_, p. 677.

Le duc d'Albe ne profita de sa puissance que pour rclamer le centime
denier sur les biens meubles et immeubles et la perception rgulire
d'un droit de vente d'un vingtime ou d'un dixime sur l'alination
des immeubles et des meubles[10]. Il croyait justifier ces impts en
faisant observer qu'ils existaient en Espagne sans y donner lieu 
aucune plainte, mais on rpondait avec raison que l'Espagne, ne
possdant ni commerce, ni manufactures, ne pouvait se comparer  la
Flandre; que l'Espagne tait d'ailleurs isole par les Pyrnes et la
mer de toute communication avec les autres nations; que les Pays-Bas
se trouvaient au contraire entours de voisins prts  s'emparer de
leurs industries, et que rien n'avait plus contribu  les faire
fleurir sous la domination bourguignonne que la suppression de la
plupart des taxes et des droits de tonlieu. Les tats de Flandre, les
vques de Gand, de Bruges et d'Ypres, vinrent inutilement supplier le
duc de renoncer  son projet; il leur reprocha d'attaquer la majest
royale en se mlant de ces affaires et d'encourager par leur autorit
la dsobissance du peuple Viglius, qui partagea l'honneur de ces
remontrances, fut menac d'une sentence de mort. Le duc d'Albe avait
fait entendre des paroles outrageantes pour les habitants de la
Flandre, parce que l plus qu'ailleurs on murmurait contre les
nouveaux impts[11]; leur inquitude s'accrut, et par une consquence
invitable, ds que la confiance cessa, l'industrie s'affaiblit et
dclina  tel point que le produit des tonlieux peru par le roi fut
rduit de moiti. L'interruption des relations industrielles entre les
Pays-Bas et l'Angleterre vint bientt augmenter les souffrances.

  [10] Un relev officiel, fait en 1570, par Pedro de Arcanti, pour
  dterminer l'assiette de ces taxes, portait le revenu annuel des
  manufactures des Pays-Bas  10,407,891, florins. RENOM DE FRANCE,
  II, 10, 1.

  [11] Il sembla trop dur aux Flamans d'estre obligs non-seulement
  de recevoir, mais encore de nourrir eux-mesmes la servitude que
  le duc d'Albe vouloit introduire parmy eux, qui avoient tousjours
  est gouverns comme un peuple presque autant libre que sujet.
  _Relations_ de Bentivoglio (trad. de Gaffardy, 1642).--Ut nulla
  gens liberior, ita su libertatis nulla usquam pertinacior
  vindex. MEYER, _de Rebus Flandricis_, 9.

lisabeth profitait avec habilet des fautes du duc d'Albe qui
favorisaient les intrts commerciaux de l'Angleterre. Sa politique
protgeait  la fois les complots des huguenots de France, qui
promettaient de lui restituer Calais, et ceux des Gueux des Pays-Bas,
qui pouvaient lui livrer les havres de la Zlande. Cinq navires
espagnols, chargs de sommes considrables qui taient destines 
l'entretien de l'arme des Pays-Bas, avaient relch  Plymouth;
lisabeth s'empara de ces trsors en feignant de croire qu'ils
appartenaient  des marchands gnois, qu'elle indemniserait tt ou
tard. Aux menaces succdrent les reprsailles: les marchands
espagnols, flamands et anglais furent retenus prisonniers les uns 
Londres, les autres  Anvers; mais lisabeth ne cda point: elle
savait combien, par une mesure injustifiable au point de vue de la
bonne foi, elle avait russi  affaiblir tout  coup la puissance
militaire de l'Espagne. Les efforts du duc d'Albe pour obtenir justice
n'avaient eu d'autre rsultat que des pertes irrparables pour le
commerce des Pays-Bas.

Tout se runissait contre l'Espagne. Une querelle de matelots sur une
rive inconnue de la Floride, venait de la sparer de la France, o la
prpondrance du parti protestant se trouvait assure par la paix de
Saint-Germain, que devait sanctionner le mariage de Marguerite de
Valois avec le prince de Navarre. Le comte Louis de Nassau, avait t
appel  Blois, o il fut reu avec de grandes dmonstrations de joie.

Au mois d'aot 1571 le comte Louis de Nassau eut plusieurs confrences
avec Charles IX et Catherine de Mdicis; il chercha  les convaincre
qu'il leur tait permis de soutenir l'insurrection du prince d'Orange.
Il reprsentait que pour maintenir la paix intrieure en France, rien
n'tait plus utile que de faire la guerre au roi d'Espagne en la
commenant par la conqute de la Flandre, et ajoutait que, si le roi
de France voulait en recueillir tous les fruits, il n'tait point
douteux que ses habitants ne prfrassent la rigoureuse seigneurie de
tout autre prince que celle de l'Espagnol, mais que ce serait dj
pour le roi un grand honneur et une source de merveilleux profit
quand il se voudroit contenter de la moiti des taxes et impositions
qu'y lve l'Espagnol, et  ses subjets aussi pour la commodit du
trafic qui est plus grand en ces quartiers qu'en aucun autre de
l'Europe.

Sire, portait un mmoire remis  Charles IX par le comte de Nassau,
il faut entreprendre sur les Pays-Bas; le peuple vous appelle,
l'occasion vous invite, la division vous ouvre la porte des villes. Le
prince d'Orange tient une bonne et forte arme; les peuples sont
enclins  luy et il pourra beaucoup vous servir: il ne demandera pas
mieux, car il ne peut se maintenir que par vostre alliance et faveur.
Il faut rendre aux villes les privilges, restituer les immunits,
augmenter les franchises, diminuer les exactions, et l'on est seur
d'avoir les populations. Une fois en possession de cette province de
Flandre, riche et belle, l'Allemand vous redoutera comme puissant
voisin; l'Anglois vous recherchera, ne pouvant aisment se passer du
commerce avec les Pays-Bas; vostre peuple s'en enrichera, et
l'Espagnol, perdant le plus beau fleuron de sa couronne, sera
galement ruin de tout crdit et autorit par toute la chrestient.

Charles IX parut accueillir favorablement ces propositions: il
approuva tout ce qu'avait dit le comte de Nassau, relativement aux
dispositions des Pays-Bas et  la faiblesse des forces espagnoles
qu'on assurait tre rduites  trois mille hommes, et il observa
lui-mme qu'une escadre de douze vaisseaux les sparerait aisment de
tous les renforts attendus d'Espagne. Il protestait du reste de son
dsintressement et dclarait que si on lui cdait la Flandre et
l'Artois, anciens domaines de la couronne de France, il abandonnerait
volontiers le Brabant, la Gueldre et le Luxembourg aux princes de
l'Empire, la Hollande et la Zlande  la reine d'Angleterre. Son
projet tait de suffire aux frais de cette croisade protestante en
taxant le clerg catholique de France  un an de revenu, et il
comptait sur la coopration d'lisabeth, souveraine de toutes les mers
qui baignent l'Angleterre.

Le comte de Nassau, encourag par le succs de cette dmarche, en
tenta immdiatement une autre dirige dans le mme but prs de
l'ambassadeur anglais, Walsingham. Il lui exposa que l'intention des
confdrs tait d'envahir les provinces mridionales des Pays-Bas
dans le commencement de l'anne suivante, et que, s'ils pouvaient
obtenir quelque prt d'argent, ils consentiraient  remettre la
Zlande  la reine d'Angleterre. Si la perte de Calais avait t la
honte du rgne de la reine Marie, quel honneur ne serait-ce pas pour
lisabeth d'avoir obtenu la clef des Pays-Bas! De l, elle pourrait
aisment dominer l'Empire et contenir la France, en mme temps qu'elle
dtruirait l'asile accord en Flandre par la jalousie espagnole  tous
les mcontents et  tous les conspirateurs chasss de ses tats. Ces
pressantes remontrances taient appuyes  Paris par toute l'influence
dont jouissait en ce moment l'amiral de Coligny, tandis qu' Londres,
son frre, le cardinal de Chtillon, soutenait galement prs
d'lisabeth les propositions des Gueux. A quoy les poussoit fort,
observe un historien contemporain, Ludovic, comte de Nassau, frre du
prince d'Orange, taschant embarquer le roy de France en son party
contre le roy d'Espaigne: quant  eux ils dsiroient bien, les
Espagnols chasss, joindre  leur ligue les forces des Pays-Bas. Le
mariage du prince de Barn et la conqueste de Flandre estoient les
deux principales choses dont on parloit en cour.

Ce fut dans l'une des dlibrations du conseil de Charles IX, o l'on
discutait l'opportunit des secours rclams par les Gueux, que le
marchal de Saulx-Tavannes exposa les prils qui en rsulteraient,
dans un avis qui nous a t conserv: Les Gueux de Flandre, disait-il,
se promettent qu'avec leurs allis, tant d'Angleterre protestans et
Franois huguenots qu'autres, leurs forces seront de dix mille chevaux
et grand nombre de gens de pied  l'quipollent, tant arquebusiers
allemands qu'anglois artillerie, par le moyen desdits Anglois, les
plus forts pour la mer, les Pays-Bas mal contens, plusieurs villes
prestes  se rebeller, et que tout cela s'offre estre  la dvotion du
roy, lui donnent avis qu'il doit dclarer la guerre au roy d'Espagne
ouvertement, d'autant que si ceste belle occasion se perd, malaisment
se pourra recouvrer... A la vrit, il y a quelque apparence en ce
dire-l  qui ne considreroit en quel tat est le roy et son royaume
et celui du susdict roy espagnol. Par ainsi, sans se tromper, faut
considrer que le duc d'Albe n'a pas si mal pourveu  son faict qu'il
n'ayt bientost une des plus grandes armes qui ait est, il y a
longtemps, ensemble... Et quant  ce peuple rebelle, sa puissance est
j monstre par ceux qui se sont descouverts; le reste, encore qu'ils
eussent bonne volont d'user de rbellion, ne la sauroient, ni
oseroient descouvrir, sinon que l'on eust constraint le duc d'Albe 
la bataille et qu'il l'eust perdue. Aussi, s'il la gaigne, ayant les
forces du roy joinctes avec celles desdits huguenots, voil le royaume
en grand branle et est le mettre sur le tablier contre la Flandre,
mesmes y ayant si grand nombre du peuple en cedict royaume de
l'ancienne religion; et est en somme porter la querelle d'une poigne
de rebelles du dehors pour en faire un grand nombre dedans. Lesdicts
rebelles de Flandres ont j prpar la cause de la rbellion de ceux
de France, disant que ce qu'ils ont commenc, est pour les subsides,
desquels le susdict peuple franois sait bien  quoy s'en tenir:
chose trs-dangereuse pour les grands princes qui se trompent s'ils
cuident estre roys pour tenir des places fortes, maisons et autres
choses, car il faut estre roy du peuple et estre oby et aim..... Je
laisse pareillement que l'on a veu les roys sparer les peuples pour
plus aisment les vaincre, et mener  leur volont, et qu' ceste
heure, les peuples, ayant spar les roys, en pourront, s'ils veulent,
faire de mesme, d'autant que tout cela est assez vident. Ceux qui se
sont eslev dans le coeur de son royaume, qui tiennent une partie du
peuple  leur dvotion et y ont faict la loy, vont assaillir ses
ennemis, o il ne peut perdre sans gaigner; mais aux dpens d'autruy
se peut lever le joug qui sera toujours sur le col de Sa Majest,
venant  changer les chefs de bonne intention, comme dit est... Et
vaudroit bien mieux n'avoir point de profit que l'avoir par le moyen
de ceux qui tiennent tant d'hommes aguerris dans les entrailles de la
France, pour,  toutes les fois que leurs susdicts chefs faillis, eux
ou ceux qui viendront aprs, voudront fonder une querelle sur les
subsides, religion ou autre chose, mettre en proye le roy et son
Estat. Laissons donc l'entreprise si injuste, mal fonde et qui nous
est si dangereuse, maintenons nostre rputation envers Dieu et les
hommes, et la paix avec un chacun, surtout avec nostre peuple, et
reprenons haleine en nous laissant descharger par nos ennemis, car
c'est toute la ncessit de ceste couronne et de l'Estat, remettant
ceste belle occasion (si belle se doit appeler)  une autre fois,
laquelle ne se peut perdre, ni la volont de ceux de Flandres qui
crieront toujours  l'aide aux Franois, tant et si longuement que les
Espagnols les matriseront.

Les conseils du marchal de Saulx-Tavannes ne furent point couts. Un
trait secret fut conclu  Fontainebleau, avec l'adhsion de
l'Angleterre et des princes protestants d'Allemagne. On promettait au
prince d'Orange la souverainet du nord des Pays-Bas, pourvu qu'il
aidt le duc d'Alenon  usurper celle des provinces mridionales avec
les conseils de l'amiral de Coligny.

La guerre se ranime aussitt de toutes parts.

Le 1er avril 1572, une flotte anglaise aide les Gueux  s'emparer, en
Zlande, du port de Ten-Briele, position favorable pour menacer Bruges
et la Flandre, mais surtout importante, parce qu'en assurant aux
mcontents les secours qui leur arrivent par mer d'Angleterre, elle
rend en mme temps plus difficile et plus prilleux le dbarquement
des renforts que le duc d'Albe attend d'Espagne.

Quelques semaines plus tard, le comte de Nassau, se plaant  la tte
d'un corps de huguenots franais, entra dans le Hainaut et surprit
Mons. Enfin, dans les premiers jours de juillet, le prince d'Orange
envahit la Gueldre  la tte d'une arme de quatorze mille fantassins
et de six mille chevaux, tandis que deux mille Anglais, sous les
ordres de sir Humphrey Gilbert et de sir Thomas Morgan, abordaient en
Zlande et interceptaient, prs d'Ardenbourg, un convoi d'artillerie
que le duc de Mdina-Cli envoyait de l'cluse au duc d'Albe.

Dans ces conjonctures difficiles, le duc d'Albe se conduisit en
capitaine habile: il runit toutes ses troupes en un seul corps
d'arme pour ne pas les affaiblir dans une foule de striles
escarmouches, sachant bien que les invasions ennemies cesseraient ds
que l'on toucherait au terme convenu pour l'engagement des mercenaires
franais ou allemands qui y prenaient part; il s'attacha, de plus, 
enlever  ses adversaires toute position fixe, et ce fut contre Mons
qu'il dirigea tous ses efforts.

Le prince d'Orange, aprs avoir forc le passage de la Meuse, avait
pris Ruremonde et s'avanait lentement  travers le Brabant, n'y
rencontrant que peu de rsistance et plein de confiance dans l'avenir.
Les bandes des Gueux, non moins avides et plus cruelles que les
retres allemands, s'emparaient de Malines et de Termonde.

Cependant, on n'tait pas encore arriv  l'poque que les projets des
huguenots avaient marque pour la runion, sous les remparts de Mons,
des Gueux zlandais, des Allemands du prince d'Orange et des
religionnaires franais. L'amiral de Coligny avait convoqu  Paris
toute la noblesse huguenote, qui devait s'y assembler sous le prtexte
des noces du prince de Navarre et de Marguerite de Valois, afin de
former la grande arme appele  expulser les Espagnols des Pays-Bas.
Le 22 aot, il sortait du conseil lorsqu'un ancien serviteur du
seigneur de Mouy, nomm Maurevel, lui tira un coup d'arquebuse, soit
que le duc de Guise et voulu, par une de ces tentatives qui dans ce
temps ne semblaient point inconciliables avec l'honneur, venger la
mort de son pre jadis assassin, disait-on,  l'instigation de
l'amiral, soit que la reine mre et le duc d'Anjou, effrays du
triomphe du parti huguenot, eussent cru l'immoler en frappant son
chef. Maurevel s'acquitta mal de sa tche, et Coligny ne fut que
bless au bras gauche. Le roi se rendit lui-mme auprs de lui pour le
voir et le consoler, et l'amiral l'entretint de nouveau des affaires
des Pays-Bas, lui exposant que ses prdcesseurs n'avaient jamais eu
une si belle occasion d'y faire leur profit et qu'il ne savait pas
combien de riches cits recherchaient son amiti et voulaient se
soumettre  sa puissance.

Que se passait-il en ce moment parmi les chefs du parti huguenot?
Alarms de l'attentat dirig contre l'amiral, ils jugeaient qu'il
fallait se hter de saisir le pouvoir et renouveler leur fameuse
tentative de Meaux. Le marchal de Retz en avertit le roi entre neuf
et dix heures du soir. Il lui dclara qu'il tait convaincu que
l'amiral, en affectant un grand zle pour servir le roi en Flandre, ne
se proposait que de troubler la France; que la reine mre et le duc
d'Anjou ne cachaient point la haine qu'ils lui portaient; que la reine
mre avait voulu la mort de l'amiral, mais que par malheur Maurevel
n'avait pas russi; que les huguenots furieux n'accusaient plus ni le
duc de Guise, ni la reine mre, ni le duc d'Anjou, mais le roi
lui-mme, et qu'ils avaient rsolu de prendre les armes le lendemain
au lever du jour. Un rapport des quarteniers de Paris signalait les
mmes prils. Charles IX cda; le tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois
ne tarda pas  sonner, et lorsque l'aurore se leva, le parti huguenot
comptait beaucoup de victimes, mais il n'avait plus de chefs.

Tandis que de grandes rjouissances saluaient au camp espagnol la
nouvelle de la destruction des huguenots  Paris, le prince d'Orange
rpandait des larmes amres: Quel coup de massue cela nous ait est,
crivait-il, n'est besoing de vous descouvrir. Mon unique espoir
estoit du cost de la France. Vous pouvez assez comprendre combien
cela ait recul nos affaires, car pour m'estre fi sur l'infanterie
que l'amiral m'avoit promis et estoit desj preste, assavoir de dix 
douze mille bons arquebusiers, je n'ay voulu me charger de beaucoup
d'infanterie alemande.

En Angleterre, lisabeth songea  rpondre  la Saint-Barthlemy en
faisant dcapiter Marie Stuart. Aux Pays-Pas, quelques chefs des
Gueux, d'une audace inoue, se promettaient aussi la joie de
sanglantes reprsailles. Les principaux taient Jacques Blommaert,
Josse Guys, La Toile, Wibo et quelques autres aventuriers non moins
obscurs. Jacques Blommaert tait n  Audenarde, et c'tait au milieu
des murailles qui avaient t son berceau, qu'il se prparait  porter
le fer et la flamme.

Le 7 septembre, trois hommes, envelopps dans de grands manteaux, se
prsentent aux portes d'Audenarde, prs du couvent de Magdendale. Au
moment o on les interroge sur leurs noms, l'un d'eux tire un coup de
pistolet;  ce signal, les Gueux, cachs depuis plusieurs jours dans
une maison du faubourg, se prcipitent vers la porte et tuent quelques
soldats qui essayent en vain de la dfendre. L'chevin Jacques Stalins
accourt et tombe couvert de blessures. Dj d'autres Gueux, qui se
sont introduits dans la ville sans tre reconnus, se runissent pour
soutenir les assaillants et s'avancent avec eux vers la place du
March, o ils font publier que tout habitant qui sortira de sa maison
sera puni de mort.

Les Gueux taient matres d'Audenarde; leur premier exploit fut dirig
contre le chteau de Bourgogne, vaste forteresse situe au bord de
l'Escaut et dfendue du ct oppos par un large foss. L rsidait le
grand bailli Josse de Courtewille, qui s'attendait peu  cette
attaque. Les Gueux incendirent la premire cour et forcrent la porte
de son habitation. Tu es  nous, lui dirent-ils; jure maintenant
d'obir au prince d'Orange, comme autrefois tu juras d'obir au duc
d'Albe. Josse de Courtewille refusa de les couter et arma ses
domestiques pour montrer que jusqu' son dernier soupir il restait
fidle au roi d'Espagne. Enfin il tomba, perc de coups d'escopette,
et son cadavre mutil fut prcipit dans le fleuve.

Tandis que Jacques Blommaert s'installait dans l'htel de Josse de
Courtewille, les Gueux, poursuivant leurs ravages, parcouraient les
glises et les monastres, pillant les autels, renversant les
mausoles, prouvant  chaque pas qu'ils taient bien les iconoclastes
de 1566. L'abbaye d'Eenaeme situe  une demi-lieue de la ville,
n'chappa point  leurs dvastations.

On disait que quelques fugitifs s'taient cachs dans l'enceinte du
couvent des frres mineurs. Les Gueux s'y prsentrent bientt en
poussant de grands cris: en vain le frre gardien essaya-t-il de les
renvoyer doucement; ils y entrrent en grand nombre, tirant de tous
cts des coups de pistolet et renversant par le fer tout ce qui
gnait leur passage. Ceux qu'ils cherchaient, s'taient rfugis dans
l'glise du couvent et attendaient, agenouills au pied des autels,
qu'on dcidt de leur sort. On remarquait parmi eux Pierre Vanden
Eynde, cur d'Alost, avec deux autres prtres, Jacques de la Hamaide
qui venait  peine de s'chapper, couvert de blessures, des mains
d'une autre troupe de Gueux, et un notable bourgeois, nomm Jacques De
Decker. Rien ne les protgea contre les plus cruels traitements. Plus
loin les Gueux trouvrent, tendu dans son lit, un vieillard que ses
infirmits condamnaient  l'immobilit et au repos. C'tait un
descendant d'une famille souvent cite dans nos annales communales,
Jean Mahieu, pieux religieux de l'ordre de saint Franois, qui avait
t appel  occuper, le premier, le sige piscopal de Deventer. Ils
le saisirent violemment en l'accablant d'injures, et le prcipitrent
expirant sur le parvis de l'glise, o ils l'abandonnrent pour mener
leurs prisonniers au chteau de Bourgogne, que Blommaert occupait.

Un seul cachot runit les captifs. Les plus notables habitants
d'Audenarde, arrachs de leurs maisons, ne tardrent pas  les y
rejoindre. C'taient le bourgmestre rasme de Wadripont, Jean et
Jacques le Poyvre, Chrtien de la Hamaide, Josse Quevy, Josse Van der
Meere, Jean de la Deuze et plusieurs riches bourgeois. D'autres
prtres y furent galement conduits, entre autres l'loquent cur de
Pamele, Jean Opstal; mais on s'empressa de les sparer des nobles et
des bourgeois: on craignait qu'ils ne les exhortassent  supporter
leur malheur avec trop de rsignation.

Aussitt aprs, Antoine de Gaesbeek vint exhorter les prisonniers 
jurer fidlit au prince d'Orange et  payer une forte ranon.
D'autres chefs des Gueux, Hembyze et Rym, appuyrent ces paroles; mais
les prisonniers rpondirent qu'on pouvait disposer de leurs biens
comme on le jugerait convenable, mais que l'on ne devait point
s'attendre  ce qu'ils consentissent jamais volontairement  ce que
leur honneur leur dfendait. Ceux d'entre eux qui appartenaient  la
magistrature municipale, furent appels  l'htel de ville, o on leur
ritra les mmes propositions. Leurs femmes et leurs enfants taient
accourus pour les voir, rpandant des larmes abondantes et faisant des
voeux pour leur dlivrance; mais les magistrats d'Audenarde
persistrent dans leur hroque refus et adressrent  leurs familles
leurs derniers adieux.

Prs de quatre semaines s'taient coules depuis que les Gueux
avaient surpris Audenarde. Mons avait capitul le 19 septembre. Les
Gueux, apprenant que le comte du Roeulx s'approchait pour les
attaquer, jugrent utile de presser l'excution de leurs menaces. Le 4
octobre, vers sept heures du soir, les prtres enferms au chteau de
Pamele reurent l'avis que l'heure de leur supplice tait arrive, et
on les conduisit au chteau de Bourgogne, tandis qu'ils se
fortifiaient les uns les autres par de pieuses exhortations. Le cur
d'Alost, en vertu du privilge de son ge, fut le premier prcipit
par une fentre du chteau dans l'Escaut. Les autres prtres
partagrent son sort.

Les bourreaux se htaient, de crainte de ne pouvoir achever leur tche
assez tt. Ils lirent avec peu de soin Jacques de la Hamaide, qui
parvint  se soutenir sur l'eau jusqu' ce que quelques laboureurs
l'aperussent et le recueillissent. Les autres captifs taient
rservs aux mmes supplices. Dj rasme de Wadripont et Josse Quevy
avaient t dpouills de leurs vtements, et on allait les noyer dans
le fleuve, lorsque le bruit se rpandit tout  coup que les Espagnols
escaladaient les murailles de la ville.

Les Gueux, saisis d'effroi, cherchrent aussitt leur salut dans une
prompte fuite. Les uns se dirigrent vers Ostende et s'y embarqurent,
mais un de leurs navires choua, et un jeune homme de Gand, du nom
d'Hembyze, se noya en voulant rejoindre ses compagnons  la nage.
Jacques Blommaert, Antoine Rym et quelques autres avaient prfr
gagner la Zlande, en traversant Eecloo, o d'autres Gueux avaient,
peu de semaines auparavant, massacr un prtre; mais ils furent
surpris pendant la nuit dans une maison  laquelle on mit le feu, et
ils y prirent. L'un de leurs compagnons, Antoine Uutenhove, fait
prisonnier, expia plus cruellement les crimes commis  Eecloo et 
Audenarde, car on le conduisit  Bruxelles, o il fut brl  petit
feu, jusqu' ce que quelques hallebardiers le tuassent par piti.

Des succs importants obtenus par le duc d'Albe en Hollande
consolidrent la pacification du Hainaut et de la Flandre. Il en
profita pour rclamer sa retraite en allguant son grand ge. Il
comprenait peut-tre que ses victoires pouvaient se changer en revers
et que la haine du peuple survivrait  sa puissance. Qu'tait en effet
le systme du duc d'Albe? Un tat de guerre permanente dclare par
toutes ses lois et par tous ses dits, avec la sanction de la hache du
bourreau dans les villes, et celle non moins terrible d'une
soldatesque effrne qui,  dfaut de solde, ravageait les campagnes;
et  qui cette guerre s'adressait-elle? Non-seulement  ceux qui
avaient adopt les doctrines luthriennes, mais encore  ceux qui les
repoussaient pour dfendre les souvenirs de ces temps anims d'une
pit profonde, o leurs pres avaient jur sur la croix le maintien
de leurs franchises. Les peuples des Pays-Bas eussent accept avec
bonheur la paix  l'ombre du trne de Philippe II, fils de
Charles-Quint; elle devenait impossible ds qu'on leur voulait imposer
le joug des Espagnols sortis  peine de leurs longues guerres contre
les Mores et pleins de mpris pour toutes les races trangres. Aux
factions isoles des Gueux de 1566 succdait un grand parti national
o entreront en grand nombre les catholiques que le duc d'Albe a
rallis contre lui par ses fureurs, ses insultes et son mpris.

Morillon crivait au cardinal de Granvelle: Bienheureux sont ceulx
qui sont dcds sans voir les misres qui sont devant la porte...
Albe est trop abhorr et rput pour un homme qui n'a ny foy, ny loy,
et certes il ne fault esprer rien de bien de luy; la prsomption et
l'orgueil est trop grand. Il ne veult croire aucun conseil.

Le cardinal de Granvelle est le juge que nous imposerons au duc
d'Albe. Quatorze annes se sont coules depuis qu'il a cess de
diriger le gouvernement des Pays-Bas, et ses rflexions seront aussi
justes qu'impartiales.

Il crit en 1578: L'on a longuement voulu ignorer la vraye cause des
troubles des Pays d'Embas, et ceulx qui y sont intresss, ont faict
ce qu'ils ont peu pour persuader au roy que tout le mal procdoit des
subjects mutins, hrtiques, rebelles et mal affectionns  Sa
Majest, pour les faire hayr d'icelle, combien que,  la vrit, elle
y avoit trs-grand nombre de bons et trs-affectionns subjects et
bons catholicques, et l'on peult congnoitre leur loyault quand la
premire fois le prince d'Oranges print l'hardiesse d'entrer au
pays... J'apperois fort bien que l'on tient en ombre tous ceulx qui
dient que les faultes et mauvais gouvernement de ceulx qui ont
gouvern le pays, le mutinement adveneu si souvent des soldats
espagnols, le saccagement tmraire et sans aultre fondement que de
l'avarice de plusieurs villes, le ruide traictement et insupportable
vexation, la faulte de chastoy et de discipline, les correspondences
d'Espaigne si tardives, et qu'il n'y a eu en court gens de conseil des
Pays d'Embas, que tout se soit guid par conseil espaignol, et les
despesches principaux faictes en leur langue, la maulvaise opinion que
l'on a monstr manifestement avoir gnralement de tous ceux des Pays
d'Embas, soit cause de grands maulx. Il ajoute, en 1582, dans une
autre lettre: Au regard des nouveaulx veschs, pour mon advis, il
les fault soubstenyr et rejecter la faulse opinion que le prince
d'Orange et aultres hrticques ont persuad au peuple de
l'inquisition d'Espaigne... Et est ce que vous dictes, que les Pays
d'Embas sont est fort bien pollicis par les princes de la maison de
Bourgogne prdcesseurs, et Madame a observ l'ancien ordre d'iceulx,
tout le temps que je fus par del. Je ne say ce que depuis feit le
saige Armenteros, je dis saige pour ce qu'il retourna en Italie charg
d'argent; mais Vergas et Roda, soubs l'auctorit de ceulx qu'ont
gouvern despuis, et aultres qui les ont suivy, ont confondu le tout,
pour non avoir sceu comprendre ledit bon ordre et bon gouvernement,
que ne s'apprent pas en deux jours par estrangiers ignorant les
langues et ne cognoissant les personnes, ny les humeurs des pays, ny
ce que leur convient, et vouloient introduyre ce qu'ils savoient et
non pas ce qu'il convenoit, qui nous ont mis les affaires en la
confusion que l'on les voit.

L'arrive de don Louis de Requesens, nomm gouverneur gnral des
Pays-Bas, mit fin  l'autorit du duc d'Albe; mais il ne quitta
Bruxelles qu'aprs avoir laiss  son successeur, comme un dernier
legs, de sinistres paroles et de sombres conseils: _Commendatoris
aures proccupat fuere_, dit Viglius.

Le duc d'Albe fut mal reu par Philippe II  son retour en Espagne. Il
ne tarda pas  apprendre qu'il tait exil dans ses terres. On avait
en mme temps dfendu  Vargas d'approcher  cinq lieues de la
rsidence de la cour. Spinosa, qui avait sans cesse conseill la
rigueur au roi d'Espagne, fut frapp de la mme disgrce.

Le duc d'Albe esprait du moins trouver dans sa retraite quelque repos
et un peu de paix et de solitude, mais des remords l'y suivirent; il
se reprochait le sang qu'il avait fait rpandre dans les Pays-Bas, et
craignait le jugement de Dieu. Un frre prcheur qu'il avait fait
appeler, tremblait  la pense d'entendre sa confession. Philippe II
l'apprit. Ne vous inquitez point, crivit le roi d'Espagne au duc
d'Albe, des cruauts que vous avez exerces par l'pe de votre
justice; je les prends toutes sur moi et sur mon me.--Quel
reconfort pour la fin de ses jours! ajoute Brantme.

Don Louis de Requesens prit le gouvernement des Pays-Bas le 29
novembre 1573; il avait reu pour mission de montrer beaucoup de
tolrance et de douceur, afin d'effacer les haines que le duc d'Albe
avait excites. Le duc d'Albe avait appris aux peuples combien le joug
tranger tait accablant; don Louis de Requesens, n'obtenant point de
renforts d'Espagne et rduit,  dfaut d'argent,  remettre Termonde
en gage  ses soldats mutins, ne russit, en cherchant  faire aimer
l'autorit de Philippe II, qu' rvler combien elle tait faible.
Taxis remarque avec raison qu'il et mieux valu donner pour successeur
Requesens  Marguerite de Parme et le duc d'Albe  Requesens. Le
premier, administrateur habile, et consolid la paix; le second ne
pouvait rendre d'utiles services qu'en illustrant sa vieille pe au
milieu d'une guerre encore si vive et si loin de s'teindre.

Le prince d'Orange n'avait pas dpos les armes; la reine d'Angleterre
continuait  le protger. En mme temps les huguenots, ses allis, se
relevaient en France: le duc d'Alenon s'tait mis  leur tte dans un
complot pour enlever le roi  Saint-Germain et pour se joindre ensuite
au comte de Nassau; mais le complot fut dcouvert, et le duc
d'Alenon, arrt avec le roi de Navarre, fut enferm comme lui au
chteau de Vincennes. Leur captivit ne prcda que de peu de temps la
mort de Charles IX (30 mai 1574).

Le duc d'Anjou, alors roi de Pologne, ceignit en France une seconde
couronne sous le nom de Henri III. _Manet ultima coelo._ Une honteuse
corruption rgna  la cour. Le pouvoir royal, s'isolant de toute
influence utile, abandonna l'autorit aux intrigues des factions.
Tandis que la nation se divisait en deux camps, le roi, gouvern par
ses mignons, jouait aux cartes et aux ds avec des aventuriers
italiens; et tandis que chaque gentilhomme se prparait  combattre,
il faisoit ballets et tournois, o il se trouvoit ordinairement
habill en femme, ouvrant son pourpoint et dcouvrant sa gorge, y
portant un collier de perles et trois collets de toile, deux  fraises
et un renvers, ainsi que le portoient les dames de la cour.
(_Journal de l'Estoile._)

L'ordre social prissait en France lorsque les Guise, effrays de
l'impuissance du prince qui le reprsentait, en prirent eux-mmes la
dfense. Sans leur nergie, une pouvantable catastrophe et fait
peser sur la monarchie franaise et sur toute l'Europe les calamits
des plus mauvais jours de l'histoire anglaise sous Henri VIII. Le
maintien de la religion fut le but de la fdration dont ils conurent
la pense; mais en tudiant son organisation, on voit qu'elle devait
tout  l'lment des liberts provinciales. La rforme, partout o
elle s'tait introduite, avait ruin les privilges locaux pour
fortifier la centralisation de l'autorit, devenue  la fois
dpositaire de la puissance religieuse et politique. Ces privilges
taient, surtout en Artois et en Picardie, entours d'une vnration
profonde: ils avaient rsist aux envahissements de tous les princes,
aux flaux de toutes les guerres, et ce fut dans les mmes provinces
o Robert d'Artois avait jet, au quatorzime sicle, la base d'une
confdration communale, que les Guise fondrent, deux sicles plus
tard, une autre confdration tablie sur la mme base, qu'ils
nommrent la sainte Ligue.

Les huguenots se lient galement par une troite alliance. Le roi de
Navarre et le duc d'Alenon recouvrent la libert: le premier devient
de plus en plus puissant dans ce parti, dont le second s'loigne.

Au milieu de cette agitation, les provinces des Pays-Bas, qui
obissaient encore au roi d'Espagne, rclamaient, au nom de leurs
franchises, contre des impts trop onreux et contre le sjour des
troupes espagnoles, dont les dsordres se multipliaient  mesure que
la discipline se relchait. La Flandre avait consenti  payer un
nouveau subside de cent mille florins; mais elle y avait mis cette
condition qu'on dduirait de cette somme tous les dommages causs par
les garnisons espagnoles. Elle demandait aussi que les hommes d'armes
trangers s'loignassent, que toutes les forteresses fussent remises
aux milices belges, que tous les anciens privilges des villes fussent
respects et que le conseil de Flandre recouvrt l'autorit usurpe
par le conseil des troubles.

Les tats gnraux, runis  Bruxelles, formulrent les mmes
rclamations. Requesens, mcontent, s'cria: Dieu nous dlivre de ces
tats! Sa colre se portait surtout sur les dputs de la Flandre qui
donnaient l'exemple de la rsistance. Il les manda sparment prs de
lui et essaya de les intimider par ses menaces: Je sais bien, leur
dit-il, que vous avez des intelligences avec nos ennemis, et que vous
entretenez avec eux des relations secrtes; mais si vous ne nous
accordez pas de subsides, je vous rendrai responsables de tout ce qui
rsultera de votre refus! Les dputs flamands persistant dans leur
opinion, il ajouta, de plus en plus irrit: Vous tes assez puissants
pour dompter seuls les rebelles de Hollande et de Zlande, et
non-seulement vous voulez que le roi tablisse en d'autres pays des
impts pour suffire aux frais de la guerre des Pays-Bas, mais vous ne
voulez mme pas qu'il entretienne une arme dans votre pays, ce qui a
lieu  Naples,  Milan, en Sicile, sans soulever aucune plainte.
Requesens, voyant que toutes ses menaces taient inutiles, parut se
radoucir: il promit de faire sortir de Flandre les troupes trangres,
et les dputs des tats lui remirent trente mille florins.

Un autre acte de faiblesse marqua la fin du gouvernement de Requesens.
Il se laissa tromper par les fallacieuses dclarations de la reine
d'Angleterre qui craignait l'alliance de Marie Stuart avec Henri III,
rcemment revenu de Pologne en France, et qui allait jusqu' protester
de sa sincre amiti pour le roi d'Espagne; et l'on vit,  quelques
jours d'intervalle, lisabeth interdire l'entre de ses tats au
prince d'Orange rebelle et conspirateur et Philippe II chasser de
nos provinces non-seulement les lords cossais, mais aussi tous les
Anglais qui professaient la religion catholique. lisabeth
revendiquait le titre de protectrice des rforms: Philippe II se
proclamait le dfenseur de la foi catholique. Honteuses complaisances
qui ne profitrent qu' lisabeth, plus astucieuse ou plus habile.

Cependant la mort subite de Requesens (5 mars 1576) aggrava les
difficults de la situation. Le gouvernement passa aux mains du
conseil d'tat, dont les principaux membres taient le duc d'Arschoot,
le comte de Mansfeld, le baron de Rasseghem et Viglius. Ce fut le
signal de nouvelles divisions. Les troupes espagnoles se rvoltrent
de toutes parts et s'emparrent d'Alost, en dclarant qu'elles n'en
sortiraient que lorsque leur solde serait paye. De l, de nouvelles
scnes de violence et de pillage: Lierre et Herenthals furent
saccags, ainsi que les abbayes d'Afflighem et de Saint-Bernard; le
bailli de Beveren prit en s'opposant  ces dprdations. La haine qui
poursuivait les Espagnols, avait atteint son apoge: le conseil d'tat
les dclara ennemis publics du pays; Rhoda et Vargas se cachrent, et
les bourgeois de Bruxelles, de Gand et de Bruges coururent aux armes
pour dfendre leurs portes. Bientt l'irritation arriva  ce point que
le seigneur de Heese arrta, dans la salle de leurs dlibrations, les
membres du conseil d'tat, reprsentants d'une autorit qu'ils avaient
eux-mmes cess de respecter.

Les tats de Brabant convoqurent les dputs des autres provinces et
se constiturent en tats gnraux; toutes les villes s'associrent 
ce mouvement, les membres du clerg s'y montraient favorables, les
bourgeois le saluaient avec enthousiasme, la noblesse s'en
applaudissait, tant tait unanime le sentiment qui repoussait les
Espagnols.

La ncessit de maintenir l'ordre fut, en quelque sorte, pour les
provinces des Pays-Bas, la base d'une dclaration d'indpendance: le
seigneur de Noyelles levait un rgiment d'infanterie, les seigneurs de
Liedekerke et d'Auxy assigeaient les Espagnols mutins dans Alost, et
Franois de Ryhove obtenait la capitulation de la garnison de
Termonde.

Vers cette poque, trois Franais traversrent la Flandre, et le rcit
de leur voyage nous retrace l'effrayante dcadence de sa prosprit.
Le plus jeune avait vingt-deux ans, et dj il se prparait, par
d'actives recherches,  crire l'histoire du seizime sicle; c'tait
Jacques-Auguste de Thou, fils du prsident du parlement de Paris. Il
avait rencontr  Beauvais Christophe de Thou et Jean de Longueil, ses
parents, et les avait engags  visiter avec lui les Pays-Bas. Ils
passrent l'Aa prs de Gravelines et s'arrtrent le premier jour 
Nieuport, ville situe sur le sable de la mer et fort bien btie,
comme toutes les villes des Pays-Bas.

Les troubles, continue Jacques de Thou dans ses mmoires,
commenoient dj dans les provinces par l'insolence des soldats
espagnols, que les peuples ne pouvoient plus souffrir et dont les
officiers n'toient plus les matres. Ainsi tout toit en armes. Une
troupe de Franois qui marchoit dans un temps si peu convenable, et
que le bruit de ce qui se passoit sembloit avoir attire, leur devint
suspecte. Aussi, en entrant  Altenbourg (Oudenbourg), on les arrta
et on les conduisit  Bruges avec une escorte de Flamands, dont ils
n'eurent pas lieu de se plaindre. L le conseil du Franc les
interrogea sparment, et, comme il reconnut que c'toient des jeunes
gens que la seule curiosit de voyager amenoit, il leur fit dire par
Franois Nansi, un des principaux capitaines de la bourgeoisie, qu'ils
pouvoient voir la ville avec libert, mais qu'ils feroient plus
sagement de retourner chez eux. Nansi, qui toit un homme poli,
demanda civilement  de Thou des nouvelles de MM. Pithou et du Puy; ce
qui donna lieu  de Thou de lui en demander  son tour de Hubert
Goltzius, qui, quoique n dans la Franconie, s'toit venu tablir 
Bruges, d'o il toit alors absent. Hubert Goltzius, aussi savant
dans l'iconographie que dans l'tude de l'antiquit, avait mrit
qu'on lui dcernt au Capitole le titre de citoyen romain; la
munificence de Marc Laurin lui permettait d'entreprendre de frquents
voyages en France, en Allemagne et en Italie de sorte, dit
Guichardin, que Goltzius estant de retour vers son Mcenas,  Bruges,
porta un merveilleux thrsor, et, sans mentir, ceste entreprise est
vrayement royale et digne de mmoire immortelle.

Pourquoi Jacques de Thou ne vit-il pas  Bruges Olivier de Wree plus
connu sous le nom de Vredius? Mabillon a remarqu que c'est  Vredius
que l'on doit l'dit du 16 juin 1575, par lequel le roi d'Espagne fixa
le commencement de l'anne au 1er janvier, ce qui avait dj lieu en
France depuis le rgne de Charles IX. Jacques de Thou, historien
laborieux et rudit, et t digne d'entendre lire  Vredius quelques
fragments de sa _Flandria Ethnica_, l'un des plus admirables travaux
d'rudition qu'ait vus natre le seizime sicle.

Vredius avait pour contemporains deux autres historiens qui
travaillaient, comme lui, au bruit des ruines que multipliaient les
rvolutions,  retracer l'ancienne puissance de la Flandre. L'un,
Pierre d'Oudegherst, ddiait ses recherches aux tats, en les prenant
publiquement  tmoin que tous nobles et bons esprits s'esjouyroient
de trouver en leur pouvoir l'histoire d'un peuple tant renomm.
L'autre, Nicolas Despars, arrire-petit-fils d'un mdecin de Charles
VII, qui fut l'un des fondateurs de l'cole de mdecine de Paris,
crivait, dans la paisible obscurit du foyer domestique, pour
instruire sa femme, issue des comtes de Flandre et avide de rcits
dont la gloire ne lui tait pas trangre.

Jacques de Thou et ses amis admirrent la beaut des btiments de
Bruges, qui semblent autant de chteaux et de palais, comme aussi le
nombre de ses canaux et des ponts de pierre qui les traversent. La
ville toit assez mal peuple, et l'on prtendoit que l'affront qu'y
reut l'empereur Maximilien il y a plus de cent ans, et dont il ne put
se venger que lentement, en toit la cause; car ce prince accorda de
grands privilges aux marchands d'Anvers, dont le commerce devint
florissant, par la ruine de celui de Bruges, de sorte qu'il fut
entirement transport dans le Brabant. De Bruges, ils se rendirent 
Gand, ville clbre par ses troubles domestiques, qui ont caus sa
ruine. On peut encore juger de sa grandeur passe par l'tat o elle
est aujourd'hui.

A Anvers, Jacques de Thou vit les dbris de la statue que s'tait fait
riger le duc d'Albe, mais il fut heureux de se drober  ces tristes
images de l'oppression trangre et des discordes civiles, en allant
visiter les ateliers de Christophe Plantin, o, malgr le malheur des
temps, il trouva encore dix-sept presses d'imprimerie. Aprs avoir
sjourn quelque temps  Anvers, ils songrent  leur retour. Ils
vinrent  Malines, et de l  Louvain. Ils convinrent que, tant pour
la beaut que pour le nombre des collges, Louvain ne cdoit en rien 
Padoue. De Louvain, ils revinrent par Bruxelles, qu'ils trouvrent
dans une grande motion. La veille, les tats, comme de concert,
avoient fait arrter ceux du conseil royal, souponns de favoriser le
parti d'Espagne.

Cet important vnement avait eu lieu le 4 septembre 1576. Peu de
jours aprs, le seigneur d'Auxy et Michel De Backer recevaient des
quatre membres et du conseil de Flandre la mission de traiter avec le
prince d'Orange. Nieuport lui fut remis en gage;  ce prix, il
consentit  rtablir les communications de la Flandre avec la Zlande,
et  envoyer  Gand quelque artillerie et quelques enseignes
d'infanterie, sous les ordres du colonel Tempel. Quoique les
magistrats ne fussent pas d'avis de les laisser entrer dans la ville,
le seigneur d'Assche, frre de Franois de Ryhove, leur fit ouvrir les
portes.

L'arme des tats gnraux, commande par le comte de Lalaing, venait
de mettre le sige devant la citadelle de Gand, o Antoine d'Avalos
s'tait enferm avec une faible garnison et fort peu de munitions et
de vivres.

Dans ce danger pressant, don Ferdinand de Tolde et Jean de Vargas
accourent  Alost, et l'on voit ces deux dbris du fier gouvernement
du duc d'Albe s'adresser avec d'humbles prires aux mercenaires
insurgs, qu'ils pressent de marcher au secours de la citadelle de
Gand, placer en quelque sorte en leurs mains toutes les esprances de
la domination de Philippe II dans les Pays-Bas, et n'en recevoir qu'un
insultant refus.

Christophe de Mondragon tenta du moins de se porter de l'le de
Zirikzee vers Gand, mais ds qu'il fut entr dans le pays de Waes, ses
troupes, composes en majeure partie de Belges, l'abandonnrent.

Ce fut au bruit du canon de la citadelle que l'on ne craignait plus,
que s'ouvrirent  Gand des confrences pour un vaste trait de
confdration dirig contre les Espagnols. Les diverses provinces y
avaient envoy leurs dputs. Le clerg lui-mme y comptait les siens;
je citerai parmi les principaux reprsentants des tats: l'vque lu
d'Arras, les abbs de Saint-Pierre, de Gand, et de Sainte-Gertrude, de
Louvain, Franois d'Halewyn, et un professeur de l'universit de
Louvain, nomm Leonius. On remarquait, parmi ceux du prince d'Orange,
Philippe de Marnix et Guillaume de Zuylen.

Le prince d'Orange, qui depuis longtemps travaillait secrtement 
accrotre son parti dans les provinces mridionales des Pays-Bas,
rappelait que le duc d'Albe avait mconnu tous leurs privilges, et
dclarait que son seul but, tranger  tout intrt priv, tait de
les dfendre et de les rtablir.

Il crivait au comte du Roeulx, qui conservait le titre de gouverneur
de Flandre, bien que personne ne le respectt plus: Monsieur, pour
l'amiti que de tout temps nous avons eu par-ensemble, mesmes ayant
est de compaignie nourris  la chambre de feu l'empereur Charles de
jeunesse, n'ay voulu laisser de vous escrire la prsente, d'aultant
plus qu'ayant veu quelque dclaration qui a est faicte de par vous et
les quatre membres de Flandres, tendantes  une gnralle pacification
des pays de par de, je me suis grandement rjouy de veoir la bonne
affection que dmontrez avoir au bien de la patrie; car, comme en
toutes mes actions je me suis tousjours propos ce mesme but, 
savoir que, les estrangiers et perturbateurs du repos publicq estans
retirs, le pays se peult remettre en son ancienne libert, fleur et
prosprit, j'estyme estre tenu de quelque estroicte obligation
d'amiti et de service  ceux qui pourchassent le mesme desseing, qui
est cause que je vous ai bien voulu prier trs-affectueusement par
ceste de vouloir tousjours continuer en ceste bonne volont, de
laquelle ne fauldrez  en rapporter une louange immortelle, et le pays
par vostre moyen en tirera ung fruict incomparable.

C'est ainsi que le prince d'Orange flatte le comte du Roeulx, membre
assez douteux du parti des tats, qui a oubli, en prenant part au
sige de la citadelle de Gand, que son pre prsida jadis aux travaux
qui devaient la rendre l'effroi des rbellions futures. Voici comment
il s'adresse au mme moment  Jean d'Hembyze, qui cherche  relever
l'difice communal renvers en 1540, en lui donnant pour bases les
ruines mmes de la citadelle fonde par Charles-Quint:

Monsieur d'Embyse, vous voys l'estat du pays et les belles occasions
qui se prsentent maintenant pour dlivrer la patrie de la tyrannie
qui jusques ores depuis longtemps l'a oppresse par l'insolence des
estrangers, ne et accreue par la trop grande patience des habitants.
Vostre vertu vous exhorte, vostre prudence vous monstre ce que vous
devrez faire en ce temps, par quoy n'est besoing de beaucoup de
parolles. L'occasion est toujours accompagne de repentance, si on la
laisse eschapper, sans la prendre par le poil; elle n'a point de tenue
par derrire et ne laisse aprs soy aucune compagnie que d'icelle
repentance, qui la suit au talon: pour quoi, puisque ni l'affection,
ni la vertu, ni le jugement ne vous manquent, je vous prieray
d'embrasser ceste opportunit et vous employer en ceste conjointure,
ainsy que tous gens de bien attendent,  vous faire joindre les autres
de par del. Le moyen est de se joindre avec vos voisins et confrres
de Brabant, lesquels, s'ils sont abandonns de vous autres, pourroyent
tomber en grands inconvniens, ou mesmes aussy attirer une ruine
gnrale sur tout le pays, de laquelle tant s'en faut que Flandre soit
excepte, qu'elle payera le plus cher escot, tant pour estre la plus
riche, comme pour avoir donn, en apparence, le commencement  ce feu,
par ce qui s'est pass, mesme depuis neuf ou dix ans en  et encor
auparavant quand la conclusion de la retraite des Espagnols se print;
ce qui demeure encore imprim  la mmoire de ceux qui n'oubliront de
faire une vengeance exemplaire du tort qu'ils pensent avoir reeu. Il
faut doncques ou se prparer  servir sur un eschaffaut  toute la
postrit de misrable exemple de dsunion mal-advise, ou bien
courageusement et unaniment repousser  ce coup la violence
estrangre, qui ne se peut supporter sans infamie ternelle et entire
ruine. En cela puisque, et pour vostre bonne prudence et pour le lieu
que vous tenez en la rpublique de Flandre, vous n'avez le pouvoir
moindre que le devoir qui vous oblige  la patrie, je vous prieray 
ceste fois monstrer les fruits de la vertu dont vostre bonne renomme
a donn ferme esprance et certaine attente au coeur d'un chascun, et
comme je me confie assez que ferez plus que ne vous en sauray
requrir, je ne vous diray autre chose, sinon que, outre ce que je
seray tousjours prest de vous seconder selon les moyens et occasions
que Dieu me donnera, encor me trouverez-vous tousjours en vostre
particulier prest de recognoistre le bien que ferez  la patrie
commune comme celuy qui s'estime oblig  tous ceux qui taschent  la
dlivrance d'icelle, pour laquelle j'ay desj tant travaill et suis
encor prest de le faire tant que l'me me demeurera au corps.

Dans une autre lettre du 1er novembre 1576, le prince d'Orange ajoute:
Moy et les estas de Hollande et de Zlande n'avons jamais tendu 
aultre but que de voir remis le pays de par de en bonne union et
concorde et en son ancienne libert et splendeur.

Sous l'influence de ces protestations fut conclu, le 8 novembre 1576,
le trait si connu sous le nom de _pacification de Gand_. On y
rappelait successivement que depuis dix annes la prolongation des
guerres civiles et la domination aussi orgueilleuse que cruelle des
Espagnols avaient rduit le pays  une profonde misre; que, bien que
la clmence du roi et fait natre d'heureuses esprances, les soldats
espagnols continuaient  opprimer et  ruiner de plus en plus ses
pauvres sujets menacs d'une ternelle servitude; qu'ils ne cessaient
de se mutiner, de piller les habitants des campagnes, d'assaillir
hostilement un grand nombre de cits pour les dvaster et les brler:
ce qui avait forc le conseil charg du gouvernement des Pays-Bas 
les dclarer ennemis du roi. Tels taient aussi les motifs pour
lesquels les tats, dj contraints par la ncessit  prendre les
armes, s'unissaient dans une troite alliance pour chasser les
Espagnols et rendre au pays ses privilges, ses coutumes et ses
anciennes liberts, seules capables de rtablir son industrie et
d'assurer la prosprit publique.

Vingt-cinq articles rglaient les dtails de cette alliance. Une
assemble des tats gnraux, semblable  celle qui avait eu lieu pour
recevoir l'abdication de Charles-Quint, devait, aussitt aprs que le
but de cette confdration aurait t atteint, statuer sur toutes les
autres questions pendantes. Jusque-l les rapports des diverses
provinces devaient tre libres. Une amnistie complte tait
proclame, et il tait convenu que les prisonniers seraient
mutuellement relchs.

Trois jours aprs la pacification du 8 novembre, la garnison, qui
avait vaillamment dfendu la citadelle de Gand, capitula.

Le trait de la pacification de Gand assura la domination du prince
d'Orange, en affaiblissant de plus en plus celle du roi d'Espagne.

Au moment o la pacification de Gand venait d'tre publie, deux
courriers espagnols, qui avaient rapidement travers la France,
arrivaient dans le Luxembourg, la seule province qui ft reste 
l'abri des progrs de l'insurrection. Un domestique more les suivait;
mais ds qu'il eut franchi les frontires des Pays-Bas, il abandonna
son dguisement et rvla son nom. Il n'tait autre que don Juan
d'Autriche, ce fils de Charles-Quint qui, bien que sans couronne,
s'tait montr le digne hritier de sa gloire  l'immortelle journe
de Lpante.

Don Juan trouva les choses dans la situation la plus dplorable: le
parti espagnol tait vaincu, et l'on pouvait redouter que son arrive
ne l'affaiblt de plus en plus en faisant prvoir d'autres rigueurs.
Tous ses efforts tendirent  dissiper ces craintes, et, tandis que les
tats se liaient de nouveau par l'Union de Bruxelles du 9 janvier
1577, il appela prs de lui leurs dputs qui signrent, le 12
fvrier, l'dit perptuel de Marche-en-Famne (tous les traits
prtendent  une dure perptuelle), o il confirmait, au nom du roi,
la pacification de Gand, mme dans ce que ses termes avaient de plus
offensant pour la domination espagnole. Il esprait parvenir ainsi 
sparer les tats du parti du prince d'Orange.

Montdoucet, ambassadeur de France  Bruxelles, suivait attentivement
toutes les phases de ces troubles, afin de se crer quelques partisans
en Flandre. Il voulait leur donner pour chef le duc d'Alenon, qui,
ayant un vray naturel de prince, n'aymoit qu' entreprendre choses
grandes et hazardeuses, estant plus n  conqurir qu' conserver,
lequel embrasse soudain cette entreprise qui lui plaist d'autant plus
qu'il voit qu'il ne fait rien d'injuste, voulant seulement racqurir 
la France ce qui lui estoit usurp par l'Espagnol. Ceci se passait au
moment o la reine de Navarre, Marguerite de Valois, allait s'loigner
de la cour, divise par les guerres civiles qui lui faisaient trouver
un ennemi dans un frre dont elle tait tendrement aime. Monsieur,
dit un jour Montdoucet au duc d'Alenon, si la reyne de Navarre
pouvoit feindre quelque mal  quoy les eaux de Spa peussent servir,
cela viendroit bien  propos pour votre entreprise en Flandre, o elle
pourroit faire un beau coup.--Le duc d'Alenon adopta cet avis avec
enthousiasme: O reyne! dit-il  sa soeur, ne cherchez plus; il faut
que vous alliez aux eaux de Spa; je vous ay veu quelquefois une
rsiple au bras, il faut que vous disiez que lors les mdecins vous
l'avoient ordonn, mais que la saison n'y estoit pas si propre, qu'
cette heure, c'est leur saison, et que vous suppliez le roy vous
permettre d'y aller[12].

  [12] MARG. DE VALOIS, l. II.

Si Marguerite de Valois mrita par ses charmes que Ronsard la clbrt
sous le nom de Pasithe, son esprit, plein de grce et de finesse,
n'tait pas au-dessous de sa beaut: elle aimait d'ailleurs les
plaisirs, les arts et les lettres, et nous ne suivons ici que les
rcits nafs et lgants qu'elle dicta.

Le roi de France, cdant aisment  ses dsirs, avait envoy un
courrier  don Juan d'Autriche pour le prier de lui accorder les
passe-ports ncessaires, et elle tarda peu  s'acheminer vers les
Pays-Bas, o elle avait rsolu de paratre avec l'clat qui convenait
 son rang.

Sa litire  colonnes tout entoure de vitres, double de velours
incarnat brod d'or et orne d'ingnieuses devises, tait suivie de
celles de la princesse de la Roche-Guyon et de madame de Tournon; puis
venaient les filles d'honneur, montes sur des chevaux caparaonns,
qui devanaient les carrosses occups par le reste de la suite de la
reine de Navarre. Partout o elle passa, elle reut grand accueil. A
Cambray, l'vque, qui appartenait  la maison de Berlaimont, l'invita
 une fte brillante. Elle y remarqua monsieur d'Inchy, gouverneur de
la citadelle, dont la politesse contrastait fort avec la simplicit
des moeurs flamandes, sujet constant des amres railleries de
Marguerite de Valois. La souvenance de mon frre ne me partant jamais
de l'esprit, raconte-elle, je me ressouvins lors des instructions
qu'il m'avoit donnes, et voyant la belle occasion qui m'estoit
offerte pour lui faire un bon service en son entreprise de Flandre,
cette ville de Cambray et cette citadelle en estant comme la clef, je
ne la laissay perdre et employai tout ce que Dieu m'avait donn
d'esprit  rendre monsieur d'Ainsi (d'Inchy) affectionn  la France
et particulirement  mon frre. Dieu permit qu'il me russt, si bien
que se plaisant en mon discours, il dlibra de me voir le plus
longtemps qu'il pourroit et de m'accompagner tant que je serai en
Flandre; et pour cet effect demanda cong de venir avec moi jusques 
Namur o don Juan d'Autriche m'attendoit. Pendant ce voyage, qui dura
dix ou douze jours, il me parla le plus souvent qu'il pouvoit,
monstrant ouvertement qu'il avoit le coeur franois et qu'il ne
respiroit que l'heur d'avoir un aussi brave prince que mon frre pour
maistre et seigneur.

Le comte de Lalaing, gouverneur du Hainaut, qui s'tait rendu  peu
prs indpendant dans sa province, attendait Marguerite 
Valenciennes. Il ne rsista pas mieux que le seigneur d'Inchy  son
invincible ascendant. Le comte de Lalain, crit la reine de Navarre,
ne pouvoit assez faire de dmonstration du plaisir qu'il avoit de me
voir l, et quand son prince naturel y eust t, il ne l'eust pu
recevoir avec plus d'honneur. Arrivant  Mons,  la maison du comte de
Lalain, o il me fit loger, je trouvay  la cour la comtesse de
Lalain, sa femme, avec bien quatre-vingts ou cent dames du pays ou de
la ville, de qui je fus reue, non comme princesse trangre, mais
comme si j'eusse est leur naturelle dame. Le naturel des Flamandes
estant d'estre prives, familires et joyeuses, et la comtesse de
Lalain tenant de ce naturel, ayant davantage un esprit grand et lev,
cela me donna soudain asseurance qu'il me seroit ais de faire amiti
estroite avec elle, ce qui pourroit porter de l'utilit  l'avancement
du dessein de mon frre, cette dame possdant du tout son mary. Estant
assises l'une auprs de l'autre, je lui dis qu'encores que le
contentement que je recevois lors de cette compagnie se peust mettre
au nombre de ceux qui m'en avoient plus fait ressentir, je souhaitois
presque de ne l'avoir point receu pour le dplaisir que je recevrois,
partant d'avec elle, de voir que la fortune nous tiendroit pour jamais
prives du plaisir de nous voir ensemble; que je tenois pour un des
malheurs de ma vie que le Ciel ne nous eust fait natre d'une mme
patrie: ce que je disois pour la faire entrer aux discours qui
pouvoient servir au dessein de mon frre. Elle me rpondit: Ce pays a
t autrefois de France, et cette affection naturelle n'est pas
encore sortie du coeur de la plupart de nous; pour moy, je n'ay plus
autre chose en l'me depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir. Ce
pays a t autrefois affectionn  la maison d'Austriche; mais cette
affection nous a est arrache en la mort du comte d'Egmont, de
monsieur de Horne, de monsieur de Montigny, et des autres seigneurs
qui furent lors dfaits, qui estoient nos proches parens et
appartenans  la pluspart de la noblesse de ce pays. Nous n'avons rien
de plus odieux que la domination de ces Espagnols et ne souhaitons
rien tant que de nous dlivrer de leur tyrannie, et ne saurions
toutesfois comme y procder, pour ce que ce pays est divis  cause
des diffrentes religions. Que si nous estions bien unis, nous aurions
bientost jet l'Espagnol dehors; mais cette division nous rend trop
faibles. Que pleust  Dieu qu'il prist envie au roy de France, vostre
frre, de racqurir ce pays qui est le sien d'anciennet! Nous luy
tendrions les bras.--Elle me disoit ceci  l'improviste, mais
prmditment pour trouver du cost de la France quelque remde 
leurs maux. Moy, me voyant le chemin ouvert  ce que je dsirois, je
luy respondis: Le roy de France mon frre n'est d'humeur pour
entreprendre des guerres estrangres, mesmes ayant en son royaume le
parti des huguenots qui est si fort que cela l'empeschera toujours de
rien entreprendre au dehors; mais mon frre, monsieur d'Alenon, qui
ne doit rien en valeur, prudence et bont aux rois mes pres et
frres, entendroit bien  cette entreprise et n'auroit moins de moyens
que le roy de France mon frre de vous y secourir. Il est nourri aux
armes et estim un des meilleurs capitaines de nostre temps. Vous ne
sauriez appeler prince de qui le secours vous soit plus utile pour
vous estre si voisin et avoir un si grand royaume que celui de France
 sa dvotion, duquel il peut tirer et moyens et toutes commodits
ncessaires  cette guerre; et s'il recevoit ce bon office de monsieur
le comte vostre mari, vous pouvez vous asseurer qu'il auroit telle
part  sa fortune qu'il voudroit, mon frre estant d'un naturel doux,
non ingrat, qui ne se plaist qu' reconnoistre un service ou un bon
office receu. Il honore et chrit les gens d'honneur et de valeur,
aussi est-il suivi de tout ce qui est de meilleur en France. Si
monsieur le comte vostre mari est en cecy de mesme opinion que vous et
de mesme volont, qu'il advise s'il veut que j'y dispose mon frre,
et je m'asseure que ce pays et vostre maison en particulier en recevra
toute flicit. Que si mon frre s'establissoit par vostre moyen icy,
vous pouvez croire que vous m'y reverriez souvent, estant nostre
amiti telle qu'il n'y en eut jamais une de frre  soeur si parfaite.
Elle receut avec beaucoup de contentement cette ouverture et me dit
qu'elle ne m'avoit pas parl de cette faon  l'adventure, mais voyant
l'honneur que je luy faisois de l'aimer, elle avoit bien rsolu de ne
me laisser partir de l qu'elle ne me dcouvrt l'estat auquel ils
estoient et qu'ils ne me requissent de leur apporter du cost de la
France quelque remde pour les affranchir de la crainte o ils
vivoient de se voir en une perptuelle guerre, ou rduits sous la
tyrannie espagnole, me priant que je trouvasse bon qu'elle descouvrt
 son mari tous les propos que nous avions eus et qu'ils m'en pussent
parler le lendemain tous deux ensemble: ce que je trouvois trs-bon.
Nous passasmes cette aprs-dne en tels discours et en tous autres
que je pensois servir  ce dessein,  quoi je voyois prendre grand
plaisir.

Poursuivons le rcit que nous a laiss la reine de Navarre: Il
tardoit  la comtesse de Lalain que le soir ne fust venu pour faire
entendre  son mari le bon commencement qu'elle avoit donn  leurs
affaires: ce qu'ayant fait la nuit suivante, le lendemain elle m'amena
son mari qui me fit un grand discours des justes occasions qu'il avoit
de s'affranchir de la tyrannie de l'Espagnol, en quoi il ne pensoit
point entreprendre contre son prince naturel, sachant que la
souverainet de Flandre appartenoit au roy de France. Il me reprsenta
les moyens qu'il y avoit d'establir mon frre en Flandre, ayant tout
le Hainaut  sa dvotion. L'ayant donc assur de l'estat qu'il
pourroit faire de l'amiti et bienveillance de mon frre,  la fortune
duquel il participeroit autant de grandeur et d'authorit qu'un si
grand et si signal service receu d'une personne de sa qualit le
mritoit, nous rsolusmes qu' mon retour je m'arresterois chez moi 
la Fre, o mon frre viendroit, et que monsieur de Montigny, frre
dudit comte de Lalain, viendroit traiter avec mon frre de cette
affaire. Pendant que je fus l, je le confirmay et fortifiay toujours
en cette volont,  quoy sa femme apportoit non moins d'affection que
moy. Et le jour venu qu'il me falloit partir de cette belle compagnie
de Mons, ce ne fut sans rciproque regret et de toutes les dames
flamandes et de moy, et surtout de la comtesse de Lalain, pour
l'amiti trs-grande qu'elle m'avoit voue; je lui donnay un carquan
de pierreries, et  son mari un cordon et enseigne de pierreries qui
furent estims de grande valeur, mais beaucoup chris d'eux pour
partir de la main d'une personne qu'ils aimoient comme moy.

En ce moment les intrigues de Marguerite ne devaient servir que les
Espagnols. Sous prtexte de rendre honneur  la reine de Navarre, don
Juan runit les troupes qui n'avaient pas encore quitt les Pays-Bas,
en mme temps qu'il mandait  celles qui s'taient arrtes en
Lorraine de se hter d'y revenir. Il reut Marguerite  Namur avec une
pompe toute royale et fit dresser le lit de l'lgante princesse,
nourrie des rcits de l'Heptamron, sous les trophes de la bataille
de Lpante. Puis, lorsqu'il l'eut conduite jusqu'au bateau sur lequel
elle devait suivre les bords riants de la Meuse, il demanda  visiter
la citadelle qu'occupait le parti des tats et s'en empara de vive
force (24 juillet 1577). Avant le soir, la guerre avait succd aux
ftes qui avaient marqu le lever de l'aurore. L'apparition du drapeau
espagnol sur la citadelle de Namur en fut le signal: Berg-op-Zoom,
Bois-le-Duc, Brda tombrent au pouvoir des troupes de don Juan, qui
reprenaient l'offensive.

Les tats s'effrayrent: ils ordonnrent de presser la dmolition des
forteresses de Gand et d'Anvers, et runirent une arme  Wavre. On
les vit mme proclamer le prince d'Orange _rewaert_ de Brabant, et
envoyer  Londres le marquis d'Havr et Adolphe de Meetkerke, pour
qu'ils rclamassent l'appui de la reine d'Angleterre.

Cependant les tats, regrettant dj une dtermination qui livrait 
l'influence du parti de la rforme les provinces catholiques des
Pays-Bas, chargeaient, presque au mme moment, le sieur de Maelstede
de se rendre secrtement  Vienne, pour y offrir le gouvernement 
l'archiduc Mathias, frre de l'empereur Rodolphe II. Non-seulement ils
cherchaient  tranquilliser les catholiques et  attnuer les
consquences de leur condescendance en faveur du prince d'Orange aussi
bien que celles de leur hostilit vis--vis de don Juan; mais ils
espraient aussi s'assurer l'appui de l'Allemagne: la naissance de
l'archiduc Mathias, qui tait issu, aussi bien que Philippe II, de la
dynastie des anciens souverains de la maison de Bourgogne, tait un
autre titre  leurs sympathies.

Ds ce jour, deux partis se trouvent en prsence dans la Flandre et
dans les autres provinces: l'un, dvou au prince d'Orange lors mme
qu'il accepte l'archiduc d'Autriche; l'autre, ne s'attachant 
l'archiduc d'Autriche que pour viter le prince d'Orange. Dans
celui-ci figurait au premier rang l'un des prisonniers du 4 septembre
1576, Philippe de Croy, duc d'Arschoot, que les tats avaient cr
gouverneur de Flandre pour contre-balancer l'influence de Guillaume de
Nassau.

Les chefs du parti du prince d'Orange taient,  Gand, Hembyze qui
s'en dtacha bientt, Ryhove qui y resta constamment fidle. Il tait
important d'agir sans dlai. Ryhove se rendit secrtement  Anvers, o
se trouvait le prince d'Orange. Il faut, lui dit-il, que nous
arrtions le duc d'Arschoot avec ses prlats et ses nobles, et que
nous les chassions honteusement.--Et qui vous appuiera? interrompit
Guillaume d'Orange. Nos franchises et nos liberts que le peuple
redemandera avec nous, rpondit Ryhove. Le prince d'Orange hsitait
encore et craignait qu'un mouvement imprudent ne compromt son
influence. Cependant le lendemain il envoya Marnix de Sainte-Aldegonde
annoncer  Ryhove qu'il tait libre d'agir. Marnix ne connaissait
point Ryhove; il se trompa et s'adressa  Jean Van Royen, bourgmestre
de Termonde. Quelques menaces assurrent toutefois son silence, et
Ryhove partit pour Gand, accompagn du sieur de Dolhain, agent secret
du prince d'Orange, charg d'observer tout ce qui se passerait.

Ds qu'Hembyze apprit ce qui avait t rsolu  Anvers, il se dirigea
vers l'htel-de-ville. L, il demanda publiquement et  haute voix au
duc d'Arschoot qu'il rendt  la ville de Gand ses anciennes chartes
confisques par Charles-Quint, dont le texte avait t lu publiquement
le 18 octobre. Le peuple salua sa voix de nombreuses acclamations et
prit tumultueusement les armes. Les magistrats employrent tous leurs
efforts pour l'apaiser, et ils venaient  peine d'y russir, lorsque,
vers les quatre heures du soir, Ryhove arriva aux portes de Gand. Il
trouva, contre son attente, la paix rtablie, mais il comprenait bien
que, dans l'entreprise qu'il avait forme, il fallait marcher en
avant, que ce ft vers la victoire ou vers la mort. Il rpta dans
les rues ce qu'Hembyze avait dit  l'htel-de-ville: Souvenez-vous de
vos anciennes franchises, souvenez-vous de vos pres qui les ont
toujours si vaillamment dfendues! Puis il courut au Princen-Hof,
qu'habitait le duc d'Arschoot, suivi de ses amis qui allumrent, en
poussant de grands cris, un feu de paille devant le palais, comme s'il
eussent voulu l'incendier. Ce qu'il avait prvu arriva: le duc
d'Arschoot, effray, fit ouvrir les portes et fut aussitt conduit
prisonnier  la maison de Ryhove, o l'on amena successivement les
seigneurs de Rasseghem, de Sweveghem, d'Eecke, de Mouscron, le grand
bailli de Gand, les vques de Bruges et d'Ypres, Jacques Hessele,
prsident du conseil de Flandre, le bailli d'Ingelmunster et plusieurs
autres personnages influents (28 octobre 1577). Peu de jours aprs,
Jean d'Hembyze pronona, en prsence d'une assemble nombreuse
prside par les chevins des deux bancs, l'apologie de ces violences,
effort assez inutile pour associer tardivement la justice et la raison
 des actes qui s'accomplissent toujours sans qu'on songe  les
consulter.

Le duc d'Arschoot russit seul  obtenir sa libert: son rang et la
crainte de provoquer les hostilits des tats y engagrent Ryhove et
Hembyze. En mme temps, ils organisaient avec soin une autorit qui
n'tait fonde que sur le succs fortuit d'une meute douteuse. Ils
levaient des soldats et cherchaient  faire accepter leur alliance 
Bruges,  Ypres,  Audenarde et dans les autres villes de la Flandre,
et mme  Anvers et  Bruxelles.

Lorsque l'archiduc Mathias arriva prcipitamment  Anvers le 2
novembre 1577, toutes les promesses qu'on lui avait faites, s'taient
vanouies, et il ne lui resta d'autre ddommagement que les vains
honneurs dont le prince d'Orange l'entoura d'autant plus volontiers
qu'il le craignait moins. En effet, Mathias ne reut le gouvernement
gnral des Pays-Bas qu'avec le prince d'Orange pour lieutenant et 
de telles conditions qu'il ne devait pas jouir de la moindre autorit.
L'archiduc Mathias, dit Jean de Taxis, ne fut que le greffier du
prince d'Orange.

Les tats runis  Bruxelles continuaient  flotter entre les divers
partis qu'ils renfermaient dans leur sein. Par une proclamation du 7
dcembre 1577, ils dclarent, au nom de Philippe II, don Juan
d'Autriche coupable du crime de rbellion. Dix jours aprs, ils
inaugurent l'archiduc Mathias dans le gouvernement des Pays-Bas. Un
mois plus tard ils signent,  Bruxelles, un trait qui porte qu'ils ne
prendront aucune dcision et n'entameront aucune ngociation sans le
consentement de la reine d'Angleterre.

Le prince d'Orange exerce seul une vaste influence, qui s'lve de
plus en plus en prsence de la faiblesse et de l'hsitation
persvrante du parti des tats. Sa puissance se rvle  tous les
regards lorsqu'il fait son entre  Gand le 29 dcembre 1577. Jamais
sa popularit n'a t plus grande. Il affecte la modration en
ordonnant, au nom de l'archiduc Mathias, la dlivrance des prisonniers
retenus par les amis de Ryhove, en mme temps qu'il leur dicte un
secret refus; il blme les excs de Ryhove dans une lettre aux
magistrats d'Ypres, et c'est ce mme Ryhove qu'il charge d'une mission
auprs d'eux: les catholiques invoquent sa protection et le croient
fidle  la foi de ses pres, bien qu'il ait pous une religieuse de
Jouarre, qui porte encore le costume de son abbaye; les bannis
auxquels il a rouvert les portes de leur patrie, le saluent surtout
avec de longs et vifs transports d'enthousiasme; ils se donnent le nom
de _patriotes_: il leur a t permis de crer,  ct de l'autorit
rgulire des magistrats, l'autorit rivale d'une antimagistrature
dmocratique de tribuns ou dfenseurs du peuple, et souvent l'un
d'eux, s'approchant du prince d'Orange au milieu de son brillant
cortge, lui offrait un gobelet cumant de bire en lui criant: A
toi, Guillaume de Nassau! Le prince d'Orange rpondait en dclarant
qu'il tait prt  rpandre jusqu' la dernire goutte de son sang
pour dfendre la cause nationale, et il n'tait aucune de ses paroles
qui ne ft salue des applaudissemens de ce peuple, lesquels, dit
Renom de France, furent si grands et extraordinaires que jamais comte
de Flandre n'en reut de semblables.

La dictature du prince d'Orange fut bientt accepte dans toute la
Flandre. Le 26 mars 1578, Ryhove parvint  se faire livrer l'une des
portes de Bruges. Il se rendit aussitt au bourg et nomma de nouveaux
magistrats parmi ses plus zls partisans. Ypres, Audenarde, Courtray
et d'autres villes partagrent le sort de Bruges.

Pendant quelque temps la paix publique fut maintenue; mais l'influence
des Gueux, qui entouraient Ryhove et ne le dominaient que trop
souvent, la troubla bientt. Ds le 3 mai, les gentilshommes
catholiques de Bruges s'taient vus rduits  escorter, l'pe  la
main, la procession du Saint-Sang, de crainte qu'elle ne ft expose 
des insultes. Peu de jours s'coulrent sans que leurs craintes de
violences anarchiques se justifiassent. Les prches se multipliaient.
Les sditieux envahirent l'glise de Saint-Sauveur; ses pieuses images
furent dtruites; les ornements de ses autels furent renverss: on
jeta  terre les cussons des chevaliers de la Toison d'or appendus 
ses votes, et ce fut de l que les pillards, profrant des chants de
triomphe, se dirigrent vers le monastre des Carmes, o,  dfaut de
butin et de riches dpouilles, ils saisirent quelques pauvres
religieux, humbles et obscurs enfants du peuple qu'ils secouraient
chaque jour par leur charit et leur dvouement.

Le 26 juillet, un bcher s'leva sur la place du bourg. Trois de ces
moines y furent conduits et livrs aux flammes. Les Pays-Bas s'taient
soulevs contre le duc d'Albe au rcit des auto-da-f de Valladolid et
de Sville: c'tait au milieu de la seconde cit de la Flandre que la
rforme allumait les siens.

Un dit des magistrats condamna les autres moines  un bannissement
immdiat. Ils ordonnrent galement que toutes les images qu'on
trouverait dans les glises, seraient enleves et qu' l'avenir on ne
clbrerait plus les dimanches: des soldats devaient employer la force
pour obliger les marchands  tenir leurs boutiques ouvertes tous les
jours.

Les tats, auxquels les bourgeois de Bruges adressrent leurs
remontrances, ne pouvaient rien. Leur arme avait t compltement
dfaite par celle de don Juan, le 31 janvier,  la bataille de
Gembloux, et dans l'effroi que leur inspiraient les reprsailles des
Espagnols, la protection de l'archiduc Mathias ne leur paraissait dj
plus suffisante.

La reine d'Angleterre s'tait empresse d'offrir une arme d'Allemands
solde  ses frais et place sous le commandement du duc palatin
Casimir. Des dputs des tats se rendirent  Londres; ils y
poursuivirent d'autres ngociations et se montrrent mme disposs 
remettre  lisabeth Gravelines, Nieuport, Utrecht et les ports de la
Hollande.

Henri III apprit avec inquitude qu'il tait question de cder aux
Anglais le rivage des Pays-Bas jusqu'aux portes de Calais qu'ils
espraient bien reconqurir tt ou tard, et, dans une dpche adresse
au seigneur de Castelnau, son ambassadeur  Londres, il l'exhorta
vivement  persuader aux dputs des tats de renoncer  leur projet,
qui et engag de plus en plus l'Angleterre  prendre pied en terre
ferme, sans autre respect que de faire ses affaires aux despens de qui
que ce soit. Pour les en dtourner, il leur fit offrir indirectement
par le duc d'Alenon l'appui de la France  des conditions bien plus
dsintresses. Le comte de Lalaing, compltement dvou  Marguerite
de Valois et  son frre, servait d'intermdiaire dans cette
ngociation; elle russit d'autant plus aisment que les tats,
apprenant que l'arme du prince Casimir devait tre beaucoup plus
considrable qu'ils n'en avaient eux-mmes exprim le dsir,
craignaient dj qu'lisabeth ne leur et donn un gouverneur des
Pays-Bas dans le duc palatin et que cette arme libratrice ne leur
apportt des chanes. De l, un rapprochement des tats vers la
France, nouveau revirement dans une poque si agite et si confuse.

Tout donnoit sujet, dit Renom de France, aux voisins jaloux et
dsireux de nouveault, de se fourrer  travers pour aider  brouiller
les cartes soubs espoir de pescher en eau trouble. Monsieur le duc
d'Alenon, pouss d'une lgret franoise excite par le prince
d'Orange et de l'inclination de son jeune ge, fut le premier qui joua
ce rollet, car il exhorta les estats  tenir ferme, leur offrant son
assistance et secours, donnant  cognoistre (soubs main) ce faire du
sceu et autorisation du roi trs-chrtien.

Le duc d'Alenon intervint d'abord trs-timidement. Il feignit de
professer pour l'autorit du roi d'Espagne autant de respect que les
tats eux-mmes, protestant qu'il avoit prins les armes pour la
dfense des peuples oppresss par les tyranniques dportemens de
mauvais officiers et pour faire qu'ils retournassent en l'obyssance
de leur prince, avec la conservation des anciens privilges des pays,
lesquels pour la pluspart avoient est autresfois octroys par les
princes du sang royal de France.

Au mme moment, Henri III recevait l'ambassadeur de la reine
d'Angleterre, charg de lui annoncer qu'elle estoit rsolue de mettre
peine pour empescher le duc d'Anjou d'aller au secours des estats des
Pays-Bas; mais il lui rpondit que ladite entreprise de Flandre ne
lui estoit nullement agrable, et que, si elle se faisoit, ce seroit 
son trs-grand regret et contre sa volont. Quelques semaines plus
tard, il envoya  Londres le sieur de Rambouillet, capitaine de ses
gardes, pour qu'il ritrt les mmes protestations en prsence
d'lisabeth, qui ne croyait pas  leur sincrit.

L'ambassadeur de Henri III au camp espagnol dclarait aussi que son
matre tait tranger aux desseins du duc d'Alenon. Monsieur, lui
rpliqua don Juan, c'est chose de pernicieux exemple pour les rois de
nourrir et soustenir rbellion.

L'expdition du duc d'Alenon soulevait des questions importantes au
point de vue du droit des gens. tait-elle lgitime ou utile? Si la
politique la conseillait, la morale et la bonne foi pouvaient-elles
l'approuver? Les amis du duc d'Alenon insistaient surtout sur
l'importance que la conqute de la Flandre prsentait pour la
monarchie franaise: Si jadis les Romains n'estimrent aucune de
leurs victoires si honorable comme d'avoir pu remettre sus la libert
de la Grce et en chasser les tyrans, et si en effet l'industrie des
peuples des Pays-Bas, avec l'aveu de tous, ne s'approche pas peu du
mrite des anciens Grecs, sans doute il devroit sembler avec bonne
raison que nos roys ne pouvoient entreprendre rien de si louable que
de les secourir et de les maintenir en leurs anciens privilges et
franchises. Or, il y a plus, sans parler de la grandeur de nos roys
qui, ayans gaign la dvotion de ces pays-l, n'auroient aucunement 
craindre tout le reste de l'Europe ensemble, ce que m'accorderont ceux
qui ont vu combien toute ceste marche est peuple d'hommes actifs et
industrieux, de villes trs-belles, grandes et fortes, et qui ont
remarqu le nombre des ports et havres remplis en tout temps de
vaisseaux que le traffic de l'estranger y amne, et en somme les
commodits et aisance pour le commerce de toute l'Europe si grande
qu'il semble ce pays y estre adonn de soy et comme destin pour
rendre trs-grand et puissant celuy qui, en estant seigneur, se
rendroit juste et doux en ses commandemens, Monsieur, comme fils et
frre de roy, peut de soy entreprendre une guerre... C'est une douce
animosit de dlivrer d'une misrable servitude plusieurs provinces
qui ont est des plus florissantes de l'Europe.

Le duc d'Alenon tait arriv le 10 juillet  Mons, chez le comte de
Lalaing, qui l'accueillit avec d'autant plus de joie qu'il tait
galement jaloux de don Juan et du prince d'Orange. Ce fut de Mons
que le duc d'Alenon adressa  don Juan un dfi pour un combat
singulier, qui ne fut point accept; en mme temps il envoyait prs
des tats gnraux quelques-uns de ses conseillers qui conclurent, le
13 aot, un trait par lequel les tats, tout en faisant des rserves
pour l'autorit dlgue  l'archiduc Mathias et pour leurs alliances
avec lisabeth, dcernaient au prince franais, en change de la
promesse d'un secours important, le titre pompeux de _dfenseur de la
libert belgique_. Le prince d'Orange eut toutefois assez d'influence
pour neutraliser de nouveau l'effet de cette ngociation. De mme
qu'il s'tait mis  la place de l'archiduc d'Autriche comme son
lieutenant, il amena les tats  demander Lanoue comme lieutenant du
duc d'Alenon. Lanoue tait huguenot et dvou au prince d'Orange.

Lorsque le duc palatin Casimir, appel de l'Allemagne par lisabeth,
arriva aux Pays-Bas, il trouva l'autorit suprieure dj confie 
l'archiduc Mathias et au duc d'Alenon, et il se retira  Gand pour
montrer combien il tait mcontent de la conduite des tats: mais,
loin de relever son influence, il ne russit qu' y compromettre le
nom de la reine d'Angleterre.

Quatre factions et quatre armes se partageaient les Pays-Bas, quand
un nouveau parti se forma: celui des _malcontents_. Il se composait
des nobles qui, condamnant  la fois les dvastations impies des Gueux
et la faiblesse des tats, voulaient rtablir la paix par leur propre
puissance et sans exposer le pays aux vengeances des Espagnols.

Au milieu de ces divisions sans nombre et sans limites, don Juan
d'Autriche, priv de tout renfort qui lui permt de profiter de ses
victoires ou mme de conserver ses positions en prsence des armes
runies du duc d'Alenon, du prince Casimir et des tats, fortes de
cinquante mille hommes, s'abandonnait  un sombre dsespoir. Don Juan
avait reu de son pre ce sentiment de supriorit que le vulgaire
nomme l'ambition et qui chez les grands gnies n'est autre que l'amour
de la gloire. A l'ge o Charles-Quint triomphait  Pavie, il avait
vaincu  Lpante et avait dompt, comme lui, les corsaires africains.
Aprs avoir song, disait-on,  fonder un empire  Carthage, il avait
rv la conqute de l'Angleterre et l'hymen de Marie Stuart, qu'il
n'et dlivre de sa prison que pour lui remettre le sceptre de la
fille adultrine d'Anne Boleyn; mais Marie Stuart devait lui porter
malheur aussi bien qu' son neveu don Carlos. Soit qu'il et t
atteint d'une pidmie qui rgnait dans son camp, soit qu'une
intelligence trop ardente et rapidement us le corps qu'elle animait,
il expira le 1er octobre 1578,  peine g de trente-deux ans, au
milieu d'une fivre violente, o il appelait  haute voix ses
capitaines et leur promettait de nouvelles victoires, alors qu'ils
pleuraient dj sa mort. Son dernier voeu avait t d'tre enseveli
prs de Charles-Quint.

Le prince de Parme, qui tait arriv depuis quelques mois au milieu de
l'arme espagnole, en prit aussitt le commandement.

Quatre jours aprs la mort de don Juan, au moment mme o cette triste
nouvelle se rpandait de toutes parts, Ryhove tenta un grand effort
contre les Malcontents qui s'taient empars de Menin, de Bailleul et
de Poperinghe et qui menaaient Courtray; mais, avant de s'loigner de
Gand, il rsolut d'affermir son autorit par quelque exemple terrible
de la force dont elle disposait, et ce fut parmi les prisonniers du 28
octobre 1577 qu'il choisit deux victimes. La premire que dsigna sa
haine, fut Jacques Hessele, qui s'tait rendu clbre par sa svrit
entre tous les membres du conseil des troubles, et qui devait expier,
par un inique supplice, tant d'iniques supplices par lui ordonns;
l'autre tait Jean De Visch, bailli d'Ingelmunster, qui avait,
disait-on, exerc de regrettables rigueurs  Ypres. Ryhove les fit
monter sur un chariot, et, ds qu'ils furent sortis de la ville, il
les fit pendre  des arbres, sans autre forme de procs, puis il
continua sa route (4 octobre 1578).

Jacques Hessele avait une longue barbe blanche; elle servait de rise
 ses bourreaux. Sachez bien, s'cria-t-il, que jamais vos cheveux ne
blanchiront: la violence ne saurait durer. Ceux qui le mirent  mort,
se partagrent quelques mches sanglantes tombes de son front, triste
trophe qui ne rappelait que la maldiction d'un vieillard.

Ryhove et Hembyze commenaient  se croire assez puissants pour se
sparer ouvertement du parti des tats; certains de l'appui du duc
palatin Casimir, ils refusrent de payer la quote-part de la Flandre
dans les impts vots par les tats gnraux et d'adhrer  la paix de
religion qui venait d'tre proclame  Anvers.

Les dsordres et les pillages avaient recommenc  Gand et dans toute
la Flandre. Le prince Casimir, dit Renom de France, autorisa par ses
forces et prsence toute la furie des hrtiques et du menu peuple par
le saccagement des glises, en quoi ce prince allemand receut sa part,
car des vases sacrs il fit forger de la monnaie, et non content
courut piller le plat pays et plusieurs bons monastres de Flandres
avec telle violence, qu'il n'est rest en plusieurs lieux nulle marque
de l'antiquit et dvotion de nos prdcesseurs. Lanario raconte les
mme faits: Les Gantois qui avaient saccag les temples et emport
les saints vases, firent une somme d'argent des calices et la
donnrent au Palatin. L'or et l'argent sacr ne paraissaient plus
qu'en leur monnaie, comme les cloches ne sonnaient plus qu'en leurs
canons. Le clbre Hubert Languet, qui se trouvait alors  Gand avec
le duc Casimir, crit lui-mme: Les Gantois se livrent  tant de
dsordres, que je crains de voir se dissoudre l'union des tats.

Le prince d'Orange, toujours hostile aux partis extrmes, se hta
d'intervenir avec sa haute influence. Ryhove subit ses conseils et fut
l'un de ceux qui opinrent pour que l'on cdt au voeu des tats qui
demandaient que l'on rendt quelques glises au culte catholique; mais
Hembyse et Dathenus repoussaient toute transaction, comme un
tmoignage de faiblesse. Une meute clata: ce fut le triomphe de
Ryhove. Hembyze fut un instant retenu prisonnier. Dathenus s'enfuit 
Bruges (18 novembre 1578).

Peu de jours aprs, le prince d'Orange arriva  Termonde (22 novembre
1578). Aprs avoir confr avec les dputs de Gand, entre lesquels se
trouvaient Jean d'Hembyze, Gilles Borluut, Jean Damman et Josse
Triest, il les accompagna  Gand, o il engagea les magistrats  ne
pas rompre l'union des provinces. L'ambassadeur d'Angleterre,
Davidson, de concert avec lui, rprimanda vivement le duc Casimir de
sa conduite inconsidre, et pressa galement les Gantois de
contribuer, comme les autres villes des Pays-Bas, aux frais de la
guerre avancs par la reine lisabeth, en s'obligeant pour leur part
qui s'levait  quarante-cinq mille livres sterling.

Tandis que les Gantois acceptaient la paix de religion, le duc Casimir
s'embarquait pour l'Angleterre afin d'aller s'excuser de sa faiblesse
et de son incapacit. Je vois bien, mon cousin, se contenta de lui
dire lisabeth, que vos troupes ne veulent pas de mon argent et que
vous n'avez pas excut votre engagement d'amener avec vous des hommes
de guerre, car l'on ne saurait donner ce nom  ceux qui vous ont
accompagn. Et elle le renvoya en Allemagne.

Vers la mme poque, le duc d'Alenon, mcontent des tats, qui
voulaient le relguer  Ath, quittait les Pays-Bas, aprs avoir
dclar qu'il savait qu'on l'accusait de songer  s'emparer de vive
force des villes de Flandre, mais que loin d'avoir form ce projet, il
restait compltement dvou au parti des tats, et que c'tait  son
grand regret qu'il se voyait rduit, par les troubles qui agitaient la
France,  y rentrer immdiatement. Les tats rpondirent par des
protestations aussi pompeuses que celles qui avaient successivement
t adresses  l'archiduc Mathias et au prince Casimir.

La paix de religion, dj proclame  Gand, l'avait t galement 
Bruges et dans la plupart des autres villes. Elle attribuait  chaque
religion l'exercice public et paisible de son culte. Sous sa
bienfaisante influence, les troubles se calmrent, et plus ce repos
fut court, plus il mrita de regrets. Le pouvoir des tats
s'affaiblissait de jour en jour. Le 29 janvier 1579, les provinces de
Gueldre, de Zutphen, de Hollande, de Zlande et de Frise signrent
l'Union d'Utrecht, moins remarquable par les clauses qui y taient
insres que parce que cette premire tentative de se sparer des
tats gnraux devait tre la base de la libert politique de ces
provinces. Le prince d'Orange fit approuver l'Union d'Utrecht par les
magistrats de Gand et par ceux des autres villes de Flandre.

Autre confdration, non moins hostile aux tats, quoique d'une
tendance tout oppose. Le 6 janvier (vingt-trois jours avant l'Union
d'Utrecht), les provinces d'Artois et de Hainaut s'allient dans le
triple but de protger la religion catholique, de conserver
l'obissance au roi et de maintenir les conventions de la pacification
de 1576. Le vicomte de Gand, commandant de la cavalerie des tats et
gouverneur d'Artois, se rallie  ce parti, et le 7 avril le baron de
Montigny, chef des Malcontents, dclare galement dans l'assemble des
tats d'Artois qu'il veut rester fidle  Philippe II, en s'appuyant
sur la pacification de Gand et sur l'dit de Marche-en-Famne pour
rtablir la paix et assurer le dpart des soldats trangers. Le prince
de Parme se hte de profiter de ces symptmes favorables. Il
renouvelle les engagements pris par don Juan d'Autriche et promet que,
six semaines aprs l'acceptation de la paix par les diverses
provinces, toutes les troupes espagnoles quitteront les Pays-Bas.

Cependant le parti de Jean d'Hembyze avait repris le dessus  Gand.
Quand, au mois de janvier 1579, le prince d'Orange tenta de faire
transfrer  Cologne les prisonniers du Princen-Hof, Jean d'Hembyze ne
voulut point permettre qu'ils fussent conduits hors des Pays-Bas. Peu
aprs, le 28 fvrier, l'archiduc Mathias ordonne de les envoyer 
Berg-op-Zoom et crit  Ryhove de se conformer  cette dcision,
puisque par dlibration du conseil comme dessus et advis de nostre
bon cousin le lieutenant-gnral le prince d'Orange, l'avons trouv
ainsy convenir. Mais les amis de Jean d'Hembyze se runissent de
nouveau pour empeschier la sortie des prisonniers, allguans pour
leur raison que leur prsence renforoit la ville de vingt mille
hommes, et que, s'ils estoient partis, ils se trouveroient incontinent
assigs par les soldats wallons,  quoy le prince d'Orange auroit
respondu que au contraire ils seront de vingt mille hommes plus forts
aprs que les prisonniers seront partis, dont faisoit foy Charles Ve
de ce nom, de glorieuse mmoire, lequel n'eust aulcun repos jusques
aprs avoir dlivr de prison le duc de Saxe.

Cette fois, l'intervention du prince d'Orange fut inutile. Les
prisonniers ne furent conduits ni  Cologne ni  Berg-op-Zoom; ils
restrent au Princen-Hof. L'vque d'Ypres, illustre ami du comte
d'Egmont, y occupait l'appartement o avait t lev Charles-Quint.
La rforme succdant  Philippe II, qui avait fait dcapiter les vieux
serviteurs de son pre, avait chang ses palais en prisons pour les
dfenseurs de sa dynastie et mme pour des hommes qui avaient
accompagn, jusque sur l'chafaud, les victimes du duc d'Albe. Chaque
jour on voyait se multiplier les vexations dont les prisonniers
taient depuis longtemps l'objet. Il suffit d'en citer une seule; le 4
avril, le secrtaire de Ryhove leur prsenta un compte assez lev qui
contenait, entre autres articles, ceux qui suivent:

Le duc d'Arschot, accompagn de messieurs de Raisseghem, Mouscron,
Seweveghem, etc., ont brl du bois et chandelles de la maison du
sieur de Ryhove _avec leur garde_, pour la somme de 60 livres
tournois.

Ledict sieur de Ryhove a pay  Anvers avec ses gens sollicitans les
affaires de messieurs de Raisseghem, Sweveghem, l'vesque de Bruges,
l'vesque d'Ypre, etc., la somme de 430 livres tournois.

Les prisonniers protestrent dans un mmoire qui fut remis par le
btard de Rommerswalle. Ryhove l'ayant reeu dans la maison
eschevinale ainsy qu'il sortoit de la chambre avecq Josse d'Hembyse, y
rentra de rechief pour le lire, et sans y faire un long sjour,
retournant fort eschauff et altr au visage, chargea ledict
Rommerswalle de dire aux prisonniers qu'il leur prsenteroit bien tost
le vin, mais ce seroit sans boire ni manger. On racontait que l'on
avait aussi entendu la fille de Ryhove, marie au seigneur de
Mortagne, dire tout haut que plus tost que les prisonniers
sortissent, elle-mme leur couperoit la gorge. Les chevins firent
prier les prisonniers de ne pas mcontenter Ryhove.

Pour se rendre compte de l'effroi qui rgnait  Gand, il faut rappeler
qu'une nouvelle sdition, non moins furieuse que celles de 1566, y
avait clat le 9 mars. Les Gueux avaient envahi tous les lieux o le
culte catholique venait d'tre rtabli et y avaient arrach les
prtres de la chaire et de l'autel. Jean Bette, Josse Triest, Philippe
de Grutere et d'autres honorables bourgeois qu'ils y trouvent livrs 
la prire, voient leurs jours menacs. Les Gueux veulent renverser
jusqu'aux pierres qui racontent la puissance de la Flandre et le gnie
de ses architectes inspirs par la foi ardente des sicles du
moyen-ge. Ils commencent  dmolir successivement l'glise de
Saint-Pierre, si clbre entre toutes celles de la Flandre, celles de
Saint-Martin d'Ackerghem et de Sainte-Catherine de Wondelghem, et
leurs mains sacrilges renversent en mme temps les mausoles des
cimetires. L'une des tombes brises  Wondelghem renfermait les
restes du pre et de la mre de Ryhove, mais Ryhove ne put rien pour
les protger contre des fureurs qu'il avait lui-mme pris plaisir 
exciter, et ils furent abandonns aux vents et aux oiseaux du ciel.

Le 15 mai 1579, on rsout dans une assemble des chevins et des
notables de Gand que si la paix ne se fait point  Cologne, lesdits
de Gand renonceront  la souverainet du roi d'Espaigne avecq promesse
de n'entrer jamais dans aulcun contrat de rconciliation que par
commun advis de tous les confdrs d'Utrecht; que au mestier de Gand
ne s'admettra l'exercice d'autre religion que de la rforme; que tous
magistrats des chastellenies et plat pays seront abolis et annexs aux
villes, et sera faict de tous deux un corps hors duquel sera choisy et
cr tel magistrat que conviendra; que l'on advisera sur l'galit des
contributions avecq les autres villes et provinces de l'union
d'Utrecht; que l'on formera ung corps de conseil pour le quartier de
Gand pour rsoudre et deffinir toutes matires d'estat, police et
guerre; qu'il y aura six lecteurs pour renouveler la loy, dont deux
prins hors la commune et gnral peuple, respectivement bons
patriotes, le tout sans prjudice des droits, coustumes et privilges;
au contraire.

Progrs du parti des Malcontents. Le comte d'Egmont entra  Bruxelles
et se retira aprs s'tre retranch, le 5 juin 1579, sur la place du
March, aux mmes lieux o  pareil jour le roi d'Espagne, dont il
essayait de rtablir l'autorit, avait fait mourir son pre. Le comte
d'Egmont rpara cet chec en s'emparant peu de jours aprs de Ninove.

Dix jours aprs la malheureuse tentative du comte d'Egmont, les
prisonniers du Princen-Hof (l'arrestation de Champagny  Bruxelles a
accru leur nombre) parviennent  s'vader par un escalier secret que
connat seul le seigneur d'Erpe, car il se ressouvient que au temps
qu'il avoit est page et que la reine de Hongrie, gouvernante des
Pays-Bas, avoit est loge dans cette maison, il avoit est par cette
mesme monte au quartier des dames. Ils gagnent heureusement les
portes de la ville, mais leurs inquitudes se renouvellent quand ils
n'aperoivent pas les chevaux sur lesquels ils comptent. L'vque de
Bruges marche difficilement. Ds qu'il a fait une lieue, il dclare
qu'il lui est impossible de continuer, et il faut se rsoudre  le
laisser  Mariakerke, dans une maison o ses compagnons trouvent un
guide qui les conduit chez le bailli de Lovendeghem. Aprs s'tre
quelques moments reposs dans un bois, ils poursuivent leur route vers
Lootenhulle et de l vers Caneghem, en passant prs du chteau de
Poucke. Cependant la faim et la fatigue les rduisent  s'arrter dans
un pauvre cabaret qui s'offre  leurs regards. L'enseigne du
_Princen-Hof_ qu'il porte, leur parat toutefois de mauvais augure, et
 peine s'y sont-ils assis pour dner d'oeufs, de pain et de lait,
qu'ils croient reconnatre autour d'eux quelques soldats dguiss.
Ils s'loignent aussitt, mais leurs terreurs s'accroissent  chaque
pas. Un de leurs guides les abandonne; plus loin ils dcouvrent entre
les arbres des hommes inconnus qui semblent les attendre. Ils se
dtournent et s'engagent prcipitamment dans un autre chemin, quand
ils entendent retentir derrire eux le cri: Tuez les tratres!
L'vque d'Ypres et les seigneurs d'Ecke et de Champagny sont saisis
et reconduits  Gand avec l'vque de Bruges, dont l'asile est rvl
par le guide de Mariakerke. Plus agiles ou plus heureux, les seigneurs
d'Erpe et de Rasseghem se drobent par la fuite  leurs ennemis et
parviennent  atteindre Roulers, o ils sont rejoints le lendemain par
Franois de Sweveghem, qui est rest pendant vingt-quatre heures cach
dans les bls.

De nouvelles insultes attendaient  Gand les fugitifs, qui vinrent y
reprendre leurs chanes. Ils n'chapprent peut-tre au dernier
supplice que grce  une lettre du baron de Montigny, qui menaa les
magistrats de Gand de reprsailles, si l'on traitait les prisonniers
aultrement que leur qualit mrite.

Les dsordres qui agitaient Gand, s'taient reproduits  Audenarde et
 Termonde.

A Bruges, les magistrats avaient convoqu les bourgeois, le 27 juin,
pour leur faire accepter l'Union d'Utrecht. Ils s'taient assurs de
l'assentiment des doyens des mtiers; mais les bourgeois refusrent
avec nergie d'imiter leur exemple. L'Union d'Utrecht, disaient-ils,
garantit la libert de religion; pourquoi,  peine est-elle signe,
que dj l'on a chass d'Utrecht les prtres catholiques? Si nous
voulons conserver la religion de nos pres, il faut que nous
repoussions de toutes nos forces des propositions dictes par la
mauvaise foi.

Mouvement catholique  Bruges. Jrme De Mol est proclam capitaine de
la ville; on arrte l'un des bourgmestres du Franc, Nol de Caron,
chez qui l'on trouve une lettre par laquelle le prince d'Orange
l'exhorte  lui faire donner le gouvernement de la Flandre. Tous les
bourgeois prennent les armes, mais la porte d'Ostende est livre
pendant la nuit  huit enseignes cossaises du rgiment de Balfour,
qui fait arrter Jrme De Mol au moment o il cherche  traverser les
fosss de la ville. Balfour tait clbre par sa cruaut et ses
pillages; son nom devait passer au dix-septime sicle  l'un des
plus farouches convenentaires cossais.

Les destines de la Flandre flottaient dsormais entre Jean d'Hembyze
et le prince d'Orange. Hembyze dominait ses collgues et chassait de
Gand, comme suspects de dvouement au prince d'Orange, Lanoue et
Bonnivet, qui blmaient ses fureurs; d'un autre ct, le prince
d'Orange s'appuyait sur la jalousie des collgues d'Hembyze. Les
principaux (c'taient Ryhove, Borluut, Grutere et Uutenhove)
envoyrent des agents  Anvers, et il fut convenu que Ryhove, comme
grand bailli de Flandre, inviterait Hembyze  se rendre chez lui et le
ferait aussitt arrter.

Hembyze, ignorant le complot, se laissa tromper. Cependant,  peine
avait-il t retenu prisonnier qu'une violente sdition clata, grce
au zle de ses amis: On arrte le bourgmestre! criait le peuple.
Non-seulement il dlivra Hembyze, mais il menaa aussi de sa fureur
Ryhove et ses complices. Borluut jugea prudent de fuir  Anvers. Les
autres inventrent d'astucieuses excuses, et Hembyze, cherchant 
prouver qu'il tait trop puissant pour qu'un complot pt tre
dangereux pour son autorit, feignit de croire qu'elles taient
sincres; en mme temps il profita d'une occasion si favorable pour
faire renouveler, en prsence de quelques bandes de pillards appeles
du dehors, le corps de la magistrature, o il conserva les fonctions
de premier chevin de la keure ou bourgmestre, qu'il occupait depuis
le mois de janvier 1578.

Le prince d'Orange avait vainement cherch  interposer sa mdiation
pour prvenir le triomphe complet d'Hembyze. La lettre qu'il adressa,
le 24 juillet, aux magistrats de Gand, tait destine  rtablir les
choses dans l'tat o elles se trouvaient lors de l'explosion du
complot dont Borluut avait accept seul la responsabilit:

Combien que ma vie passe et les services faicts au pays, avec tant
de pertes et travaulx, doibvent rendre assez suffisant tesmoignage de
ma fidellit, tellement qu'il ne debvroit estre besoing que je
respondisse aultre chose sinon ce que mes faicts tesmoignent,
touteffois, pour viter les inconvniens, que je crains davantaige sur
le pays en gnral, et mesmes sur la ville de Gand que sur moy en
particulier, je n'ay voulu laisser de vous faire entendre que je suis
bien adverti qu'aulcuns, ayans peult-estre des desseings  part, font
courir divers bruicts, assavoir que je serai pour faire recepvoir un
prince estrangier, avec lequel j'aurai quelque traict; mais je vous
prie de considrer que nous avons tant d'ennemis et avons parmi nous
tant de gens qui en font tous les jours des nouvelles, que je serois
fort marri qu'il y eust aulcun prince estrangier qui peult  mon
occasion se rendre ennemi de ce pays. Mais, Dieu mercy, je ne suis pas
si peu cognoissant que je ne sache bien qu'il fault ncessairement
traicter, soit de paix, soit de guerre, soit d'alliance avec le gr du
peuple, vous priant d'entendre qu'il n'est pas raisonnable qu'un
chascun soit averti des causes par quoi les gouverneurs parlent d'une
faon ou d'aultre. Je pense au plus tt m'acheminer en Flandre pour
aider, avec nostre bon advis et de tous bons patriotes, de redresser
toutes choses comme il est bien ncessaire... Cependant, je vous prie
ne permettre qu'il se face aulcune nouvellet en vostre ville,
esprant vous faire cognoistre, tant au temps du renouvellement de la
loi que par toutes aultres voyes, le grand dsir que j'ay de veoir la
gloire de Dieu advance en vostre ville florissante et en bon repos.

Le prince tranger dont parlait Guillaume d'Orange, tait le duc
d'Alenon, avec qui de nouvelles ngociations taient entames depuis
quelques mois, grce au concours de Ryhove et de ses amis. Hembyze,
qui les attaquait si vivement, reproduisit les mmes accusations dans
un manifeste dict par l'orgueil du triomphe, o il dclarait que
dsormais la souverainet ne rsidait plus que dans les communes de
Flandre. Il haranguait lui-mme le peuple et lui exposait ses projets
en lui promettant que Gand, indpendante et assez forte pour se
dfendre elle-mme contre tous, deviendrait bientt la Genve du Nord
et verrait le commerce l'enrichir de nouveau de ses bienfaits. Il
rappelait sans cesse les anciennes franchises de Gand, et disait que
le temps tait venu de fonder une libert universelle. Dans ses
rapports avec les magistrats de Bruxelles, il invoquait, comme ayant
conserv toute sa force, le trait conclu en 1339 entre la Flandre et
le Brabant par Jacques d'Artevelde. Dj revivaient sous ses auspices
les formes anciennes de l'lection des doyens, et l'un de ses premiers
soins avait t de rtablir la milice de la Verte-Tente.

Cependant l'assemble des membres de Flandre, o dominaient les amis
de Ryhove, refusa de seconder Hembyze. Elle donna le gouvernement du
pays au prince d'Orange,  cette condition que la paix de religion ne
serait plus maintenue, et le prince d'Orange renona, pour accepter
ces fonctions importantes, au rle de modrateur, qui pouvait l'en
rendre digne.

Au moment o Guillaume de Nassau s'engageait ainsi de plus en plus
dans un parti si peu digne de sa prudence et de sa renomme,
Marguerite de Parme arrivait au camp espagnol, qu'elle quitta presque
aussitt, aprs s'tre convaincue de la triste situation des choses:
elle ne devait plus revoir la Flandre, mais elle en retrouva les
souvenirs jusqu'en Italie, o elle acheva ses jours dans la ville
d'Aquila, qui lui rappelait les exploits de Robert de Bthune.

Cependant la lutte dont la Flandre tait le thtre, entrait dans de
nouvelles voies. Hembyze, trop faible pour rsister  Guillaume de
Nassau, s'tait loign de Gand sous le prtexte d'aller examiner
quelques fortifications que l'on faisait au Sas. L, il se cacha dans
un bateau qui devait partir le lendemain; mais quelques-uns de ses
amis, indigns de sa pusillanimit, l'y dcouvrirent et le forcrent 
retourner  Gand, o il s'enferma aussitt dans sa maison. Sa prsence
rendit quelque force et quelques esprances  ses partisans. Ils
s'assemblrent et demandrent qu'on crt Hembyze capitaine de la
ville; mais le prince d'Orange ne les couta point: il manda Hembyze
prs de lui et le rendit responsable de tous les troubles que l'on
susciterait en son nom Hembyze, intimid, quitta de nouveau Gand le 29
aot et parvint, cette fois,  s'embarquer au Sas sans tre reconnu.
On apprit depuis qu'aprs avoir travers la Hollande, il s'tait rendu
en Allemagne prs du duc palatin Casimir.

Nagure, dit une chanson du temps, Hembyze dominait Gand par son
orgueil..., aujourd'hui c'est en tremblant et la poitrine pleine de
soupirs qu'il lui adresse ses adieux.

Le prince d'Orange ne s'loigna de Gand qu'aprs avoir vu chouer une
tentative des Malcontents. Il parut  Bruges pour calmer l'agitation
de ses amis trop zls, qui accusaient les magistrats du Franc d'avoir
soutenu Jrme De Mol, et demandaient la suppression de leur
juridiction. Nol de Caron aida le prince d'Orange  teindre des
plaintes qui eussent t un nouvel aliment de discorde entre les trois
villes de Gand, de Bruges et d'Ypres.

Jamais la Flandre n'avait t plus malheureuse qu' cette dplorable
poque[13]. Le prince d'Orange n'tait que trop souvent rduit 
fermer les yeux sur les excs des Gueux, dont il craignait de
s'attirer la haine, et dj le rve de l'indpendance flamande
qu'avait form Hembyze, s'tait vanoui: il n'tait rest, de
l'difice qu'il avait voulu fonder, que les dsordres qui en avaient
t la base. Siger Van Maele crit le tableau des vnements
contemporains sous le titre de _lamentations_. Un autre crivain de
cette poque rpte douloureusement le vers de Snque:

    O Patria! tales intueor vultus tuos!

  [13] Tanta calamitas vigebat in Flandria ut nec jura, nec leges
  servarentur. Nihil nisi crudelis grassatio, cdes, rapin,
  vincula, carceres, latrocinia ubique audiebantur. Homines
  criminibus aperti per septennium continuarunt tyrannidem tanta
  crudelitate ut bonos omnes vit su tderet. _Chron. Trunch._, p.
  660 (d'aprs Gerulf Borlunt, moine de Tronchiennes). Miserias
  Flandrorum quas ab anno 1578 usque ad annum 1580 pertulerunt,
  nullus crederet. Audivimus e sene per quadriennium pagos, villas,
  domus, dificia vacua fuisse, agros, prata, paludes, rus
  universas vere desertas: agricolis dispersis omnia sylvescebant.
  Lupi etiam non pauci per campos vagabantur, quin et canes ut fame
  rabidi iis similes conjungebantur adeo ut dicerentur mixti
  generare. Unde et contingebat ut fierent hominivori. _Hist. ep.
  Ypr._, p. 113.--A Lokeren, dix-sept personnes furent, en un an,
  manges des loups. De Somerghem  Bruges, le pays tait dsert et
  inculte. En 1584, il n'y avait  Wulveringhen que cinq habitants;
   Vinckhem, on n'en comptait que trois. La situation ne
  s'amliora gure les annes suivantes:

    Het jaer vyf en tachtig viel een iegelyk zwaer,
    'T jaer ses en tachtig door armoede bedorven,
    En in 't jaer seven en tachtig van honger gestorven.

Ce fut en ce moment o l'anarchie semblait atteindre les dernires
limites, que fut publi le fameux dit de proscription de Philippe II
contre le prince d'Orange comme le chef et l'auteur principal de tous
les troubles de la chrtient: c'tait l'apologie du tyrannicide
proclam par la royaut, apologie qui fut dpasse en violence par
celle du ministre Villiers, et qui, ds lors, ne servit qu' rendre
impossible toute rconciliation entre les Provinces-Unies et le roi
d'Espagne.

A Gand, Ryhove conserve l'autorit sous la protection mme du prince
d'Orange. Le 25 septembre on interroge les habitants de Gand sur les
conditions proposes par le prince de Parme, en offrant une pension
annuelle  tous ceux qui les rejetteront. Le 3 octobre, la
dlibration continue, et l'on proclame le mme jour ennemis du pays
ceux qui ont approuv les ngociations commences aux confrences de
Cologne. Une ordonnance des magistrats caractrise cette situation;
elle porte qu'il est dfendu de se promener dans les rues, et elle a
pour but de s'assurer de trouver chez eux tous les bourgeois
catholiques, afin de les expulser au mme moment de cette ville qui se
vante d'tre, au milieu des Pays-Bas, l'asile de la libert politique
et religieuse.

A Bruges, les prtres et les bourgeois les plus honorables furent
exils, les glises furent dtruites ou profanes: la basilique de
Notre-Dame, fonde au huitime sicle par saint Boniface, devint une
table, la chapelle des moines de Staelyzer, une grange; celle de
Saint-Basile, dont les comtes et les princes ne s'approchaient qu'avec
vnration, fut convertie en magasin. Jean Perez de Malvenda s'tait
ht de cacher chez lui la sainte relique que l'on devait  la pit
de Thierri d'Alsace.

Il fallut, pour relever la religion aux yeux des impies qui ne
l'invoquaient plus que pour masquer leur scepticisme et pour justifier
leurs violences, un de ces flaux providentiels qui, en rvlant 
chacun de nous la faiblesse et la vanit de son orgueil, nous
apprennent que Dieu, auteur de la foi, a plac ici-bas la charit pour
que nous retrouvions plus haut l'esprance. La peste se dclara en
Flandre, et elle put seule suspendre les fureurs des factieux, qui
s'arrtrent frapps de respect devant quelques-unes de ces
religieuses qu'ils outrageaient la veille, et qui avaient obtenu de
rester  Bruges afin de braver d'autres prils en secourant les
malheureux. Les Colettines, les soeurs noires du monastre du
Chataignier et celles de l'hpital de Saint-Jean, humbles femmes sans
appui et sans protection au milieu des bandes froces des iconoclastes
et des Gueux, taient les monuments vivants de la religion prs des
pestifrs qui en avaient bris eux-mmes les monuments construits de
marbre et de pierre.

Une famine cruelle frappa bientt ceux qu'pargna la peste, de sorte
qu'en peu de mois, racontent des tmoins oculaires, il mourut
quatre-vingt mille personnes. Le nombre des habitants des campagnes
qui avaient fui les ravages des gens de guerre, tait si considrable,
que toutes les rues taient couvertes de familles qui n'avaient point
d'abri. Le son lugubre de la sonnette du fossoyeur ne cessait de
retentir; les cimetires n'taient plus assez vastes. Ce fut au milieu
des dbris de ses difices dvasts, au milieu du silence que la mort
laisse aprs elle, que Bruges descendit du rang qu'elle conservait
encore parmi les villes des Pays-Bas, pour devenir ce qu'elle est
aujourd'hui l'image vaine d'une grandeur clipse, triste ruine qui
raconte d'autres ruines: _famosum antiquitatis flandric sepulcrum_,
dit Gramaye.

Tel fut l'tat de la Flandre dans ces dsastreuses annes, et il faut
ajouter aux flaux de la peste et de la famine le flau de la guerre.
Les Malcontents conquirent Alost, Renaix, Grammont et Courtray. Les
cossais du colonel Balfour s'en vengrent en s'emparant de Menin, qui
fut pill. Lanoue dfit un parti de Malcontents prs de Marquette, et
occupa Becelaere et Warneton. Il obtint un succs plus important en
escaladant Ninove, o il prit le comte d'Egmont. Au mois de mai il
assigeait Ingelmunster, et il avait quitt son camp avec quelques
troupes pour se diriger vers Lille, lorsqu'il reut l'avis de la
marche du vicomte de Gand, et se vit rduit  retourner sur ses pas;
mais il arriva trop tard pour soutenir les siens, et fut lui-mme fait
prisonnier; telle tait la renomme de son courage que les Malcontents
refusrent pendant longtemps d'accepter de lui une ranon quelque
leve qu'elle pt tre, et ce ne fut qu'aprs cinq ans de captivit
qu'il fut chang contre le comte d'Egmont.

Au mois de juillet les Malcontents essayrent inutilement de
surprendre Gand, o tait arriv le prince de Cond. Le prince de
Parme, plus heureux, reconquit Maestricht.

Ravages des _Vrybuyters_. Il y avoit aussi, dit Jean Stratius, un
autre genre d'ennemis qui s'appelloit _Vreybutres_, c'est--dire,
brigands ou voleurs de grands chemins, avec lesquels nulle justice ne
se pouvoit entremesler. Ils se levrent contre les Espagnols quand,
devant la venue de don Juan, on les voulut chasser par force d'armes,
et depuis le nombre d'iceux vint  croistre tellement que l'on ne
trouvoit un seul passage sr en tout le pays.

Des ngociations secrtes avaient t entames par Catherine de
Mdicis devenue favorable aux huguenots. Elle voulait faire pouser
le duc d'Alenon  lisabeth, afin que rien ne s'oppost  ce qu'il
ret la souverainet des Pays-Bas. Le duc d'Alenon, mcontent de la
rconciliation de l'Artois et du Hainaut avec le roi d'Espagne,
flattait les huguenots comme sa mre. Il recherchait dans les Pays-Bas
l'amiti du prince d'Orange, qui pouvait seul faire russir ses
desseins.

Guillaume de Nassau avait form le projet d'abjurer publiquement
l'autorit du roi d'Espagne, qui avait t toujours reconnue, au moins
nominalement, par les Gueux, dont le premier serment avait t de
rester _fidles jusqu' la besace_. Il runit  Anvers les dputs des
diverses provinces et leur exposa que les ncessits de la guerre et
des discordes intrieures exigeaient imprieusement qu'ils lussent
quelque prince illustre pour les gouverner. Cette opinion prvalut,
mais lorsqu'il fallut choisir dans les pays voisins l'hritier des
ducs de Brabant et des comtes de Flandre, de vives contestations
clatrent.

Les dputs de Gand opinrent pour que l'on dfrt l'autorit  la
reine d'Angleterre. Ils remontraient que la France tait si affaiblie
par ses propres discordes que l'on n'en pouvait esprer aucun secours
important, et que si elle recouvrait sa puissance avec la paix, il
n'en tait que plus dangereux de se donner  un prince qui, en
recueillant la couronne par la mort de son frre, pourrait devenir
pour les Pays-Bas un matre aussi impitoyable que Philippe II, et
d'autant plus redoutable que son bras, suspendu sur la tte de leurs
populations, pourrait en un moment les craser. On trouvait, au
contraire, en Angleterre une nation heureuse et florissante. La reine
lisabeth protgeait la religion rforme qui tait aussi dans les
Pays-Bas celle que menaait le roi d'Espagne. Les ports de
l'Angleterre taient voisins de ceux de la Flandre. Quelques heures
suffisaient pour que les secours dont on aurait besoin, parvinssent
aussitt qu'on les rclamerait. L'Ocan unissait troitement
l'Angleterre aux Pays-Bas, et dj le commerce avait ciment les liens
rciproques des deux nations. Enfin, la nature mme du gouvernement de
l'Angleterre devait tre considre. En France le roi tait absolu, et
le duc d'Alenon avait t lev dans les principes d'une autorit
illimite. L'Angleterre, o l'on voyait lisabeth consulter le
parlement dans toutes les affaires importantes, offrait seule une
monarchie tempre par la libert.

Tels furent les arguments des dputs de Gand. Philippe de Marnix,
confident intime du prince d'Orange, les rfuta dans un long discours.
Il insista sur l'urgent besoin qu'prouvaient les Pays-Bas de voir le
souverain y rsider comme sous la domination si prospre des ducs de
Bourgogne. Les malheurs du rgne de Philippe II en taient la preuve.
Pouvait-on craindre que le duc d'Alenon attentt aux franchises des
Pays-Bas dont la plupart avaient t octroyes par des princes issus
comme lui de la maison royale de France? Il ne s'agissait point de
fonder une nouvelle forme de gouvernement, mais de conserver celle
dont avaient joui nos anctres. Ne pouvait-on pas, d'ailleurs, fixer
les limites de son pouvoir, afin qu'il n'oublit point que les peuples
de la Flandre n'obissent qu' leurs lois et jamais  des lois
trangres?

Quelques dputs catholiques combattirent  la fois le projet de
demander un gouverneur  lisabeth et celui de s'adresser au duc
d'Alenon, de crainte de provoquer des hostilits de la part du roi
d'Espagne; mais l'avis de Philippe de Marnix, appuy par le prince
d'Orange, prvalut, et une ambassade solennelle fut envoye en France
pour offrir au duc d'Alenon la souverainet des Pays-Bas.

Enfin, le 19 septembre 1580, un trait est sign au Plessis-lez-Tours,
lieu de funeste mmoire dans les annales de la royaut franaise aussi
bien que dans celles de la libert flamande.

Les tats gnraux lisent le duc d'Alenon duc de Brabant, marquis de
Namur, comte de Flandre et de Hainaut.

S'il laisse plusieurs enfants, il sera au choix desdits estats de
prendre celui qu'ils jugeront mieux convenir. En cas de minorit, la
tutelle appartiendra aux tats.

Le duc d'Alenon maintiendra tous les privilges et ne pourra point
lever d'impt sans l'assentiment des tats.

Les tats gnraux pourront se runir aussi souvent qu'ils le jugeront
convenable.

Le duc d'Alenon sera tenu de choisir les commandants des forteresses
parmi les officiers qui lui seront proposs par les tats gnraux.

La paix de religion sera observe.

Le duc d'Alenon assurera aux tats gnraux des Pays-Bas l'alliance
de son frre le roi de France contre tous ennemis, fust-ce le roi
d'Espagne. Il est bien entendu toutefois, que les Pays-Bas ne
seront incorpors  la couronne de France, ains demeureront sous leurs
lois, coutumes et privilges anciens.

On cherchera de plus  conclure d'troites alliances avec la reine
d'Angleterre, les rois de Danemark, de Portugal, de Sude, d'cosse et
de Navarre, les princes de l'Empire et les villes de la hanse
teutonique.

Le duc d'Alenon sera tenu de suffire aux frais du gouvernement et 
ceux de la guerre tant avec les moyens qu'il aura eus du roi son
frre que les siens. Les tats gnraux se contentent d'y joindre un
subside de deux millions quatre cent mille florins.

Le gnral de l'arme sera choisi par les tats gnraux: l'officier
qui commandera les troupes franaises, devra galement tre agr par
les tats, et il est entendu qu'elles ne pourront point tre mises en
garnison dans les forteresses et qu'elles devront en tout cas quitter
le pays quand les tats gnraux le requerront.

On verra, du reste, par quels moyens l'on peut, en congdiant
l'archiduc d'Autriche, lui donner raisonnable satisfaction et
contentement.

Comment le duc d'Alenon avait-il amen le prince d'Orange  se
montrer le complaisant instrument de ses projets? En associant
l'ambition de celui qui le servait  la sienne propre, et en
dmembrant d'une souverainet encore si douteuse la Hollande et la
Zlande, pour en faire l'apanage hrditaire du Taciturne qui, si
souvent, avait protest de son dsintressement et qui cette fois
s'engageait  faire en toute occasion au prince franais humble
service et  procurer en tout et partout l'avancement de sa grandeur
par dessus toutes choses[14].

  [14] Il faut reproduire en entier, en conservant la bizarre
  orthographe du duc d'Alenon, le texte de cette convention, que
  j'ai retrouv  Hatfield parmi les papiers secrets de la reine
  Elisabeth:

  Nous, Fransois, duc d'Anjou, en ratifian la promesse que nostre
  cher et bien-aim le sieur des Pruneaux a fait  mon cher cousin
  le prinse d'Orange, le neufiesme d'aout dernier pass, promettons
  audit sieur, tantost que les estas nous aron choueszy pour prinse
  souverain de tous les Pas-Bas, nous emploierons nostre autorit
  anvers les peuples pour recompanser ledit sieur prinse et
  l'aquiter des grans deptes dont il est hoblig en Allemagne pour
  la leve des armes qu'il a conduites contre les Espagnols pour la
  dlivrance dudit pas, et en oultre  rezon des grans et
  incroables travaux ports par ledit sieur prinse, avecque les
  pertes des grans biens qu'il a soufert, nous acorderons et
  acordons ds  sete heure que ledit sieur prinse et ses houers
  desandans en drouecte ligne demeurent prinses et seigneurs
  souverins de Holande et Zlande et Uutrec et en gnral ce qui est
  des dpandanses dudit gouverneman; prometons en fouez et parole de
  prinse le mintenir et dfendre anvers tous et contre tous sans
  aucune exzansion, comme aussy ledit prinsse jure et promet de
  demeurer en bonne et ferme intelliganse, comunication, amiti
  saincte et parfaite avecque nous, nous faire  toutes hocasions
  trs-humble servisse et procurer an tout et partout l'advanseman
  de nostre grandeur pardessus toutes chozes. Et en confirmasion de
  ce que dessus, nous avons souscript ce et sign les przantes de
  nostre main,  Cotras, se 29 dcembre 1580.

Le duc d'Alenon s'tait ht de faire signer la paix avec les
huguenots  Fleix-sur-Dordogne, et il s'occupa ds ce moment du soin
de runir une arme. Il prit  son service MM. de Fervaques, de Biron
et de Rochepot. Il cra M. de Sully grand marchal de l'arme, et lui
promit la vicomt de Gand, dont il avait t dshrit par son oncle
pour motif de religion, et, de plus, douze mille cus de rente en
terres voisines des siennes. Le roi de Navarre avait toutefois fait
tous ses efforts pour dissuader de cette entreprise un ami qui devait
un jour devenir son ministre. Ce prince, lui disait-il, que vous
allez maintenant servir, me trompera bien, s'il ne trompe tous ceux
qui se fieront en luy, et surtout s'il aime jamais ceux de la
religion, ny leur fait aucuns avantages, car je scay pour luy avoir
ouy dire plusieurs fois qu'il les hayt comme le diable dans son coeur,
et puis a le coeur si double et si malin, a le courage si lasche, le
corps si mal bty, et est tant inabile  toutes sortes de vertueux
exercices, que je ne me saurois persuader qu'il fasse jamais rien de
gnreux, ny qu'il possde heureusement les honneurs, grandeurs et
bonnes fortunes qui semblent maintenant luy estre prpares. Tel est
le rcit de Sully. Walsingham et le duc de Bouillon confirment le
portrait que traait le roi de Navarre. Walsingham ne trouve  faire
l'loge de ce prince, qui avait reu au berceau le prnom si mal
justifi d'Hercule, qu'en le comparant  Pepin le Bref; mais il
ajoute, en parlant de la lgret de son esprit: qu'il a de la plume
en son cerveau. Le duc de Bouillon crit de lui: Monsieur eut la
petite vrole en telle malignit qu'elle le changea du tout, l'ayant
rendu mesconnoissable, le visage lui tant demeur tout creus, le nez
grossi avec difformit, les yeux appetisss et rouges, de sorte qu'il
devint un des plus laids hommes qu'on voyoit, et son esprit n'estoit
plus si relev qu'il estoit auparavant.

    Flamans, ne soyez estonnez
    Si  Franois voyez deux nez;
    Car par droit, raison et usage,
    Fault deux nez  double visage.

On racontait aussi qu'un jour qu'il avait fait tirer son horoscope,
n'obtenant aucune rponse sur ce qui flattait le plus son ambition, il
insista pour en avoir une: Je ne voulois rien dire touchant la
royaut, lui rpondit le devin, car ny vos mains, ny votre face, ny
votre horoscope, ny aucun astre ne vous promettent ny flicit, ny
grandeur de longue dure.

Des lettres de Philippe II taient arrives  Paris le 17 mars 1581.
Elles menaaient la France de la guerre, si elle secourait le duc
d'Alenon, mais elles n'eurent d'autre rsultat que de faire publier
par Henri III, au son de trois trompettes, dans les rues de Paris, une
dfense publique de continuer les armements, dfense peu sincre et
ds lors mal observe.

Rien ne doit arrter dans sa marche rapide le mouvement
insurrectionnel des Pays-Bas: on proclame  Gand, le 21 aot, la
dchance de Philippe II. Les uns saluent avec joie cette dclaration,
parce qu'elle semble anantir  jamais la domination espagnole dans
les Pays-Bas; d'autres n'aspirent qu' l'tablissement d'un pouvoir
rgulier qui mette fin  l'anarchie. Le duc d'Alenon tant
catholique, on crut devoir  cette occasion rendre la libert aux
vques de Bruges et d'Ypres, retenus depuis trois ans prisonniers. Le
premier fut chang contre Bouchard d'Hembyze; le second contre un
ministre calviniste.

Le duc d'Alenon avait dj quitt Chteau-Thierry, o s'tait
assemble son arme; elle comprenait environ quatre mille mercenaires
indisciplins, qui marchaient pieds nus et  peine couverts de
quelques vtements en lambeaux. La plupart n'avaient pas d'pe; leur
premier exploit fut de piller la Picardie, et ce fut  grand'peine que
le duc d'Alenon parvint  les runir autour de lui  Cambray, o il
entra le 18 aot.

Monsieur d'Inchy, que la reine Marguerite y avait vu, y rsidait
encore, et, selon le trait du Plessis-lez-Tours, il commandait dans
la citadelle pour les tats.

Cependant le duc d'Alenon tmoigna  monsieur d'Inchy le dsir qu'il
l'y prit  dner, et il lui promit de s'y rendre sans ses officiers
et ses gardes du corps. Le seigneur d'Inchy, plein de bonne foi et
trop empress  reconnatre les anciennes bonts de la reine de
Navarre, demanda un dlai de deux jours  cause de la disette des
vivres, puis il invita le duc d'Alenon et soixante des principaux
seigneurs de sa suite. Le jour du festin tant arriv, il se rendit au
devant du prince, entre huit et neuf heures du matin. Tous les
prparatifs avaient t faits avec une grande pompe. Une musique
harmonieuse se faisait entendre. Le sieur d'Inchy portait lui-mme aux
convives une large coupe o ptillait le vin, mais le duc d'Alenon le
fora de s'asseoir prs de lui.

Le festin durait depuis quelque temps lorsqu'on vint annoncer  voix
basse  monsieur d'Inchy que quelques serviteurs du duc d'Alenon
paraissaient aux portes de la citadelle. H bien! h bien! qu'on les
laisse entrer; il n'y a mie danger, m'est  voir, rpondit le
gouverneur.--Monsieur, continua-t-il en s'adressant au duc
d'Alenon, ce sont les gardes de Votre Altesse qui veulent entrer, et
c'est bien fait, car vous avez tout pouvoir cans. Par trois fois le
sire d'Inchy reut le mme avis; trois fois il n'y fit aucune
attention. Le duc d'Alenon se contentait de rpondre par un signe de
tte et souriait en regardant ses amis; mais lorsque de nouveau un des
serviteurs du gouverneur vint lui parler  l'oreille, celui-ci changea
de couleur, ses yeux tincelaient de colre, et frappant la table de
ses deux mains: Comment! teindre la mche de mes gens et dsarmer
mes soldats! H! monseigneur, qu'est cecy? Je ne pense mie que Votre
Altesse entende cela. Je ne l'ay pas desservy. Ce seroit me faire trop
de tort et mal rcompenser mes services.--Ce n'est rien, monsieur
d'Inchy, repartit le duc d'Alenon; j'y pourvoyerai et vous
contenteray avant que de partir d'icy. Puis il lui promit dix mille
livres de rente et le gouvernement de la ville de Chteau-Thierry,
mais Baudouin d'Inchy ne rpondait point; il comprenait autrement
l'honneur que le duc d'Alenon et maudissait en pleurant sa perfide
ingratitude. Peu de jours aprs, il chercha la mort dans un combat.

L se borna la campagne du duc d'Alenon. Ne recevant point de
secours ni de la France, o les factions se rveillaient, ni de
l'Angleterre, o l'on semblait l'estimer assez peu, il rsolut de
passer lui-mme la mer, afin de hter la conclusion de son alliance
avec lisabeth.

Ce projet remontait  1571, et il n'avait chou  cette poque que
parce que les ministres anglais avaient paru y attacher comme
condition pralable la restitution de Calais, tandis que les ministres
franais les pressaient de se contenter de Flessingue. Nanmoins il
n'avait pas t compltement abandonn, et en 1575 lisabeth avait
avanc de l'argent au duc d'Alenon pour l'aider  lever des retres
allemands dans la guerre des Malcontents. Davidson, ambassadeur
anglais en Flandre, s'tait montr en 1579 contraire  ces
ngociations matrimoniales. En 1581 elles sont reprises par Henri III,
qui mle  ces dmarches je ne sais quelles folles proccupations de
se faire donner par la reine d'Angleterre des troupes de limiers,
d'ours et de dogues. lisabeth ne s'en offense point: elle sait que le
duc de Lennox et les autres partisans de Marie Stuart sont prts 
prendre les armes en cosse, et il est utile qu'ils ne soient pas
soutenus par la France. Aussi a-t-elle soin d'adhrer non-seulement au
contrat de mariage propos par le marchal de Coss, mais mme au
protocole des formalits de la clbration religieuse: elle dclare
qu'elle a le coeur tout franais; elle dsire seulement d'tre
dcharge des dpenses qui rsulteront de la guerre entreprise par le
duc d'Alenon en Flandre, o elle redoute pour lui quelques dsastres
tant par ces yvrognes de Flamands que pour avoir une forte arme en
tte et le prince de Parme comme victorieux.

lisabeth favorisait d'autant plus le duc d'Alenon qu'elle esprait
que sa domination ne se maintiendrait aux Pays-Bas qu'autant qu'il
tait ncessaire pour allumer entre la France et l'Espagne une guerre
dont l'Angleterre profiterait seule. Cette Circ d'lisabeth, dit un
historien, empoisonnoit tous les princes catholiques de ses breuvages
emmiells; la France luy faisoit l'amour pour le duc d'Alenon, la
maison d'Austriche estoit dans la mme passion pour un fils de
l'Empereur, et de part et d'autre on fermoit les yeux aux intrigues
qu'elle entretenoit contre les deux monarchies avec les huguenots de
France et les Gueux de Flandre.

Peu de jours aprs l'arrive du duc d'Alenon  Londres, son mariage
avec la reine d'Angleterre sembla dfinitivement rsolu; mais on
doutait encore si lisabeth, en encourageant un espoir qu'elle
dsavouait secrtement, n'tait pas uniquement guide par le dsir de
fortifier le parti du duc d'Alenon dans les Pays-Bas. Quoi qu'il en
soit, ce fut avec un clat tout royal qu'il s'embarqua sur la Tamise,
le 8 fvrier 1582, pour retourner en Flandre. Onze jours aprs, il
faisait son entre solennelle  Anvers. Le prince d'Orange, qui avait
senti s'appuyer sur son paule la main glorieuse de Charles-Quint prt
 abdiquer, voulut revtir du manteau ducal le duc d'Alenon, qui s'y
opposa en disant: Laissez-moi faire, je l'attacherai si bien qu'il ne
tombera jamais de mes paules.

Ds ce moment le duc d'Alenon s'intitula: Franois, fils de France
frre unique du roi, par la grce de Dieu duc de Lothier, de Brabant,
de Luxembourg, de Gueldre, d'Alenon, d'Anjou, de Touraine, de Berry,
d'vreux et de Chteau-Thierry, comte de Flandre, de Zlande, de
Hollande, de Zutphen, du Maine, du Perche, de Mantes, Meulan et
Beaufort, marquis du Saint-Empire, seigneur de Frise et de Malines,
dfenseur de la libert belgique.

Ce prince, si ambitieux dans ses titres, tait  peine  Anvers depuis
quelques jours que son orgueil le faisait dj dtester, et peu s'en
fallut que le peuple, mu par une tentative de meurtre dirige contre
le prince d'Orange, ne le massacrt aveuglment avec tous les siens.

De ceux qui le suivaient, les uns taient des capitaines
d'aventuriers, fameux par leurs cruauts; les autres, d'infmes
mignons perdus de dbauches. Ils offraient au peuple le spectacle de
leurs incessantes querelles. Saint-Luc et Gauville se battirent en
duel dans la chambre du duc d'Alenon. Le prince d'Orange gmissait
sur ce qui se passait et reportait ses souvenirs au temps de
Charles-Quint.

Il tait en mme temps un autre sujet de murmures pour les habitants
des villes de Flandre. On avait rsolu d'exiger de chacun d'eux, sous
les peines les plus svres, qu'ils jurassent de rsister au roi
d'Espagne, et ce serment, rdig sous l'influence du prince d'Orange,
comprenait aussi l'engagement de rester fidles aux tats-Unis des
Pays-Bas.

_Un bon bourgeois de la ville de Gand, qui ressentait amrement les
calamits de sa ville_, formulait ainsi ses plaintes:

Oncques les misrables Pays-Bas n'ont ests si barbarement tiranniss
comme par nos propres patriots. Qui vit jamais tyranniser les mes et
consciences jusques de contraindre les gens  perjurer les sermens
prests volontairement et les forcer  en faire aultres contre leur
volont ou que on les bannit sans forme de justice? Et ceulx qui
feront ce serment par crainte, est-il croyable qu'ils ne retournent
plustost  observer ce qu'ils estiment avoir jur lgitimement que ce
qu'ils trouvent avoir perjur contre leurs consciences? On veut
establir la tirannie du prince d'Orange, qui se pense faire seigneur
du pays. Voyez par quelles ruses il nous a amuss! Dans le
commencement il n'a parl que de rtablissement de privilges et
anciennes coustumes et de libert de consciences. Par son beau dire,
il attira Jehan d'Hembyse. Cependant, on ne nous a rendu que les
privilges propres  tumultuer: des utiles, que chaque mestier voye ce
qui en est, mais on nous fait plus nouvellets que oncques on ne vit.
Quand ont nos devanchiers veu en notre ville de Gand telle auctorit
que celle des Dix-Huit ou celle qu'a le conseil de guerre, lequel ne
sert que  dvorer nostre peuple qui, anciennement, n'avoit chef ni
capitaines que les doyens quand on fit jadis si grandes choses?... Le
prince d'Orange a chass Jehan d'Hembyze et maistre Pierre Dathenus
hors de la ville et des pays desquels ils sont naturels, ce que n'est
le prince... Il a fait grand bailli Rihove, public et infme
meurtrier,  perptuelle honte de la ville de Gand... Il a profess
quatre fois diverses religions publicquement, sans ce qu'il fait
accroire de soy aux anabaptistes... Il est mari de deux femmes
ensemble, et la seconde a est ravie de son monastre... Que disoient
les lettres de Sainte-Aldegonde? Que le prince estoit si rus qu'il
tromperoit bien la petite et la grande Altesse, appelant la petite
l'archiduc Mathias et la grande le duc d'Alenon. Par le serment
auquel il nous force, il espre dominer seul. Pensez-y, doyens qui
avez en charge le peuple, revendiquer vostre vraie libert.

Cinq mois s'taient couls lorsque le duc d'Alenon quitta Anvers
pour aller visiter la Flandre. Il se rendit  l'Ecluse en passant par
Flessingue, et de l  Bruges, o il arriva le 17 juillet.

Un complot assez semblable  celui de Jaureguy y fut presque aussitt
dcouvert. Celui qui le dirigeait, tait un capitaine du duc
d'Alenon, nomm Salcedo. Fils d'un Espagnol qui avait servi avec zle
le parti huguenot jusqu' ce qu'il prt  la journe de la
Saint-Barthlemy, il s'tait enrl lui-mme dans l'arme du duc
d'Alenon lors de son entre  Cambray, et ne l'avait pas quitt
depuis lors.

Pendant qu'on l'interrogeait, un de ses complices (c'tait un Italien
nomm Franois Baza), tant venu pour le voir, fut galement arrt et
soumis  la torture; deux jours aprs, il se frappa d'un coup de
couteau dans sa prison, mais sa mort ne lui pargna pas les horreurs
du supplice: une sentence de la cour du Bourg de Bruges ordonna que
ses restes seraient mis en quartier, et un gibet fut rig  chaque
porte de la ville pour les recevoir; on y avait attach l'inscription
suivante, escrite de grandes lettres romaines:

Cestuy est Francisco Baza, Italien, apprhend et convaincu de
trahison, ayant entrepris d'empoisonner ou d'oster par aultre moyen la
vie  Son Alteze et  monsieur le prince d'Orange, et ce, par le
commandement du prince de Parme, gnral de l'arme du roy d'Espagne.

Salcedo seul cherchait  gagner du temps. Bien que tout annonce que,
comme Jaureguy, il ne ft qu'un assassin vulgaire qui voulait obtenir
les ducats auxquels le roi d'Espagne avait mis  prix la tte du
prince d'Orange, il fit tous ses efforts pour agrandir sa tentative,
et le bruit se rpandit de toutes parts que ce complot reposait sur de
vastes et mystrieuses intrigues. Salcedo dclara d'abord qu'il avait
reu quatre mille ducats du prince de Parme; puis il prtendit qu'un
agent des Guise lui avait remis,  Nancy, six mille cus. Il esprait
ainsi prolonger la procdure et la faire voquer  Paris. En effet, le
sieur de Bellivre, instruit de ces rvlations, le rclama et le fit
mener au chteau de Vincennes. Christophe de Thou, prsident du
parlement, poursuivit avec lenteur et prudence le cours de ses
interrogatoires, si importants et si nombreux que les fatigues qu'ils
lui causrent, le conduisirent au tombeau.

Salcedo avait t condamn  tre cartel sur la place de Grve. Le
roi, la reine et toute la cour s'taient rendus dans une des galeries
de l'htel de ville, magnifiquement orne en leur honneur. Le
prsident Bresson et plusieurs conseillers du parlement taient
prsents lorsque Salcedo, conduit au supplice, dclara qu'il n'avait
accus les Guise qu'afin de sauver sa vie. O le meschant homme!
s'cria Henri III; voire le plus meschant dont j'aye oncques ouy
parler! Dj le supplice de l'cartlement allait commencer, et les
chevaux, obissant  l'aiguillon du bourreau, s'loignaient avec
effort, lorsque la duchesse de Mercoeur, pouvante de ce cruel
spectacle, obtint que Salcedo ft livr au bourreau, qui l'trangla.
Conformment  la sentence, ses membres furent exposs sur les quatre
principales portes de Paris. Henri III envoya la tte du coupable au
duc d'Alenon pour qu'il la ft exposer aussi en Flandre, et comme
l'ambassadeur d'Espagne se plaignait qu'il ft acte d'autorit hors du
royaume, il rpondit qu'on crivt  son frre, qu'il en fist des
petits pts, s'il vouloit.

Pendant que le procs de Salcedo occupait Paris, le parlement et la
cour, le duc d'Alenon se faisait inaugurer comme comte de Flandre 
Gand, presqu'en prsence des soldats du duc de Parme, qui, matres
d'Audenarde, s'avanaient souvent jusqu'aux portes de la ville. Dans
les premiers moments il fut reu avec quelque enthousiasme. Tous les
bourgeois s'taient runis en armes dans les rues. Une femme
reprsentait la vierge endormie au giron du lion, cette vieille
personnification de la libert gantoise. Autour d'elle, dix-sept cents
jeunes filles montes sur des colonnes, un flambeau d'une main, une
couronne de lauriers de l'autre, figuraient, comme aux temps antiques,
des Victoires, brillants symboles qui n'empruntent  la fortune que
ses ailes.

Ici, la Paix adressait au prince franais ces vers:

    Ta prudence cleste a runy les coeurs
    Des Franois tous bouillans en guerre parricide:
    La Flandre attend de toy comme de son Alcide
    Un pareil bnfice et fin de ses malheurs.

Plus loin, l'Histoire indiquait du doigt le labarum, en disant:

    Le zleux Constantin, d'une main vengeresse,
    S'oppose  un tyran pour sauver les Romains;
    Sois nostre Constantin, prince de grand'prouesse,
    Nous dlivrant aussy des tyrans inhumains.

Des tables taient dresses dans toutes les rues. Les hrauts semaient
l'or et l'argent. On criait: _Vive le comte de Flandre!_ et le duc
d'Alenon multipliait ses promesses de rtablir la prosprit du pays.
Vtu d'hermine et la couronne sur le front, il avait jur
solennellement de maintenir tous ses privilges et toutes ses
franchises.

Au bout de quelques heures, toutes ces illusions taient dtruites. Le
peuple, tmoin de l'insolence des serviteurs du duc d'Alenon, ne
croyait plus aux protestations de leur matre. Un double vnement,
rsultat du hasard, lui paraissait d'un fcheux augure. Un orage avait
clat. La pluie teignit les flambeaux des Victoires, et le vent
renversa une pyramide o se trouvait un soleil avec la devise du duc
d'Alenon: _Fovet et discutit_, ce qui donna lieu  ces vers:

    Ce soleil franois hault mont,
    Qu'un vent lger a dmont,
    Monstra l'abus de sa devise,
    Qu'il n'est besoing que je dduise;
    C'estoit un vray soleil de mars,
    Mouvant humeurs de toutes parts,
    Dont certes vous pouviez comprendre
    Qu'aulcun bien n'en deviez attendre.

Le duc d'Alenon tait rentr  Anvers, poursuivi par ces tmoignages
du mpris populaire. Cet air libre qu'on respirait dans les grandes
communes de la Flandre, pesait sur une poitrine o le coeur battait 
peine. Alors qu' Gand il prtait le serment d'tre fidle aux
liberts du pays, il nourrissait dj en lui-mme le projet de les
anantir. Son inaction  Anvers accroissait son mcontentement; il
s'ennuyait, disait-il, d'tre abb de Saint-Michel.

Depuis que la reine lisabeth avait dompt en cosse la rbellion du
duc de Lennox, son zle pour le duc d'Alenon semblait s'tre
refroidi, et elle ne songeait plus  l'pouser. Le duc d'Alenon ne
l'ignorait pas et coutait volontiers les discours de ses conseillers,
qui l'engageaient  tablir violemment sa domination absolue dans les
Pays-Bas.

L'explosion du complot devait s'tendre dans toute la Flandre. Le duc
d'Alenon s'tait rserv la direction de la surprise d'Anvers, dont
il esprait s'emparer avec autant de facilit que lorsqu'il avait
enlev  monsieur d'Inchy la citadelle de Cambray. Il avait runi prs
d'Anvers, outre quelques Anglais sous les ordres du colonel Norris,
environ quatre mille soldats franais ou suisses, et ne doutait point
qu'en saisissant l'une des portes, ils pourraient s'introduire
silencieusement dans la ville sans que personne prvt le danger et
pt l'viter. Cependant, de vagues rumeurs s'tant rpandues, les
magistrats jugrent utile de prendre quelques prcautions et firent
tendre les chanes dans les rues. A mesure que l'inquitude
s'accroissait, le duc d'Alenon multipliait ses mensongres
protestations. Il offrit d'loigner de la ville tous ceux de ses
soldats qui y taient entrs. Il cherchait, par ce moyen,  tromper
les habitants en leur inspirant une aveugle confiance. Un instant les
pressantes remontrances du prince d'Orange avaient branl le duc
d'Alenon dans son projet; mais il l'avait bientt repris en
remarquant qu'il tait trop tard pour envoyer de nouveaux ordres dans
les autres villes de Flandre: une fatale ncessit le poussait en
avant.

C'tait le jour de la Saint-Antoine, 17 janvier 1583. Le duc d'Alenon
avait annonc l'intention d'aller passer en revue tous les hommes
d'armes que le duc de Montpensier et le marchal de Biron venaient de
lui amener de France, restant des guerres civiles. Toutes les
chanes avaient t enleves pour le laisser passer; on lui avait
ouvert les portes, et ds qu'il y arriva, ses soldats, pour lui rendre
honneur, se rangrent aussitt des deux cts du pont de la ville. En
ce moment un gentilhomme se laisse choir et feint de s'tre rompu la
jambe. C'est le signal convenu. Un dsordre apparent se manifeste
autour de lui, lorsque les Franais, mettant soudain l'pe  la main,
assaillent les bourgeois et se prcipitent dans la ville en criant:
Ville gagne! Dix-sept enseignes d'infanterie, quelques cents
cavaliers se pressent dans les rues. Les bourgeois, qui se tiennent en
armes depuis le commencement du jour, se rfugient dans leurs maisons
et dchargent leurs arquebuses de leurs fentres. Une paisse fume
enveloppe les assaillants, que des ennemis cachs exterminent de
toutes parts. Les cadavres s'amoncellent  dix pieds de hauteur, et
lorsque les bourgeois, rassasis de carnage et ne rencontrant plus de
rsistance, veulent fermer la porte pour empcher le duc d'Alenon
d'envoyer de nouveaux secours, ils ne trouvent d'autre obstacle que
les dpouilles sanglantes de leurs ennemis; quinze cents Franais ont
pri: on compte parmi les morts trois ou quatre cents gentilshommes,
entre autres un fils du marchal de Biron et le comte de Saint-Aignan
qui s'est noy en voulant traverser les fosss de la ville. Le comte
de Fervaques est rest prisonnier avec les seigneurs de la Fert, de
Saint-Rmy, de Rieux, de Chaumont et plus de deux mille hommes.

Lorsque Catherine de Mdicis apprit le massacre de la Saint-Antoine,
on l'entendit s'crier: O le grand malheur! Je ne say si dans toutes
les batailles depuis vingt-cinq ans prit autant de noblesse.
Duplessis-Mornay rpta: _Nunqam ex spinis uvas._ Philippe II se
contenta de dire: Mes Flamands valent quelque chose (_Aun mis
Flamengos valen para algo_).

Cependant, le soir mme de la Saint-Antoine le prince d'Orange, qui
avait gard tout le jour une neutralit douteuse, assembla les
magistrats d'Anvers et les persuada de se rconcilier avec Son
Altesse, tant pour le tenir de bon naturel, disoit-il, comme pour la
foy qu'ils luy avoient jure et pour le mal qu'il leur pouvoit advenir
de retomber s mains des Espagnols. L'indignation des bourgeois
d'Anvers tait encore trop vive pour qu'ils coutassent ces conseils.
Ils rpondirent au prince d'Orange: Plutt traiter avec les
Malcontents!

Le duc d'Alenon s'tait retir de Berchem vers Saint-Bernard, mais il
trouva tout le pays coup par les inondations. Il fallut se diriger
vers Duffel. Les Franais campaient dans l'eau et souffraient beaucoup
du froid et de la disette des vivres. En trois jours et en trois
nuits, 2 ou 3,000 soldats prirent, et cette arme, dj si affaiblie,
perdit tous ses chevaux et toutes ses btes de charge. Ce ne fut
qu'aprs de longs efforts qu'elle atteignit Termonde. Il lui avait
fallu, pour franchir la faible distance qui spare cette ville
d'Anvers, dix jours de marche, pendant lesquels les Franais n'avaient
vcu que de quelques navets abandonns dans les champs.

Le complot du duc d'Alenon avait chou dans les villes de Flandre
comme  Anvers.

Le colonel de Piennes occupait Bruges avec cinq compagnies franaises.
Le 17 janvier, le sieur de Rebours se prsenta devant la porte des
Marchaux avec six autres compagnies, et entra aussitt dans la ville,
en dclarant qu'il ne s'y arrterait pas; mais ds qu'il fut arriv
sur la place du March, il fit faire halte  ses troupes. Le sieur de
Piennes n'tait pas encore prt. Deux heures s'coulrent: la foule se
groupait autour du march. Une dcharge d'artillerie la fora 
s'loigner. Cependant les sieurs de la Valette, de Piennes et de
Rebours s'taient rendus  l'htel de ville, suivis d'un petit nombre
de soldats, pour signifier aux magistrats les ordres du duc d'Alenon.
L'un des bourgmestres, Pierre Dominicle, tait absent, car ce jour
mme se clbrait le mariage de sa fille. Tandis qu'on l'envoyait
chercher, le grand bailli, Jacques De Gryse, s'tait adress aux
soldats qui avaient suivi les chefs franais. Il leur avait fait
connatre son autorit: il leur avait montr une mdaille qu'il avait
reue du duc d'Alenon lui-mme, et leur avait ordonn de quitter la
place du Bourg, qui fut aussitt occupe par une multitude de
bourgeois arms. Il faut, dit alors Jacques De Gryse  messieurs de
Piennes et de Lavalette, que vos troupes vacuent immdiatement la
ville. En effet, les troupes franaises se retirrent, intimides par
les prparatifs menaants qui les entouraient, et aprs avoir
vainement essay de dlivrer leurs chefs retenus  l'htel de ville.
Les magistrats de Bruges achevrent cette journe agite et pleine de
fatigues chez le bourgmestre Dominicle. La fte des noces interrompue
par les dangers de la cit fut reprise: l'inquitude avait fait place
 la joie.

A Ostende, une compagnie franaise fut dsarme avant qu'elle pt
excuter ses desseins.

Les Franais ne russirent dans leurs complots que dans quelques
endroits peu importants, c'est--dire  Dunkerque,  Dixmude et 
Termonde, striles avantages qui ne compensaient point d'crasants et
honteux revers.

Peu de jours aprs la Saint-Antoine, les Malcontents et le prince de
Parme adressrent aux villes de la Flandre des lettres pressantes pour
les engager  se soumettre. Un grand nombre de bourgeois s'y
montraient disposs. Mais les tats gnraux d'Anvers craignaient de
s'tre trop compromis pour essayer une rconciliation. Bien que le
prince d'Orange et vu se soulever contre lui les habitants d'Anvers,
qui l'avaient ramen dans la ville de peur qu'il ne chercht  se
fortifier dans la citadelle, il profitait de l'influence qu'il
exerait encore au sein des tats pour les encourager dans leurs
craintes. Il leur montrait la France, qui jusqu'alors les avait
soutenus, devenue leur ennemie et ouvrant ses provinces au passage
d'autres armes espagnoles; il leur rappelait qu'ils avaient peu
d'argent, presque point de dfenseurs, et qu'ils se trouveraient
placs entre les vengeances du prince de Parme, matre du Hainaut, et
le ressentiment du duc d'Alenon, qui occupait plusieurs forteresses
au centre mme de la Flandre.

A l'tonnement de l'Europe entire, deux mois aprs l'attentat
d'Anvers, le duc d'Alenon et les tats, qui nagure encore le
traitaient avec mpris, conclurent une convention o respire une
dfiance mutuelle qu'un besoin de secours rciproques peut  peine
dguiser. La crainte des progrs du prince de Parme en tait la cause:
le prince d'Orange y intervenait comme mdiateur appel exclusivement
 joyr du duc d'Alenon comme de l'archiduc Mathias, vrais rois de
cartes, disait le cardinal de Granvelle.

La convention de Termonde portait que le duc d'Alenon se retirerait 
Dunkerque, o il devait rsider, protg par une garnison de quatre
cents fantassins et de trois cents chevaux. Il s'engageait  licencier
immdiatement tout ce qui lui restait de son arme, c'est--dire  peu
prs six mille hommes. Les tats devaient lui payer quatre-vingt-dix
mille florins, et, afin qu'il n'et rien  redouter pendant sa
retraite de l'indignation populaire, on lui remit quelques otages qui
devaient l'accompagner jusqu' Dixmude. C'taient, entre autres, le
bourgmestre d'Anvers, Philippe de Schoonhoven, Nol de Caron,
bourgmestre du Franc de Bruges, et le prsident du conseil de Flandre,
Adolphe de Meetkerke. Ils eurent grand'peine  protger la personne du
duc contre les outrages publics. On avait d'abord arrt son
itinraire  travers le pays de Waes, vers Gand, et de l vers
Dunkerque, en suivant le rivage de la mer; mais dj les habitants du
pays de Waes avaient bris le pont de Waesmunster et ouvert leurs
digues, de telle sorte que l'eau s'tendait jusqu'aux faubourgs de
Gand. L aussi on tait bien rsolu  ne pas livrer passage au duc
d'Alenon. Les paysans rompirent galement le pont qui avait t
construit entre Damme et l'cluse, de crainte que les vaincus, 
dfaut de triomphe, ne se fissent redouter par le pillage. Le duc
d'Alenon fut rduit  se diriger de l'cluse vers Oudenbourg, en
passant aux portes de Bruges, et il poursuivit sa route sans oser
entrer  Nieuport, o il craignait quelque embche. Enfin, il
atteignit Dunkerque, tandis que son arrire-garde faisait ses adieux 
la Flandre en incendiant Dixmude.

Le duc d'Alenon s'ennuya bientt de son isolement  Dunkerque, et,
aprs avoir pendant quelque temps promen au hasard son dshonneur et
son impuissance, il se retira  Paris, prs de Catherine de Mdicis, 
la maison des Filles repenties, digne asile du hros auquel Brantme
avait ddi son livre des _Dames galantes_.

Et quel fut pour la France le fruit de sa malheureuse intervention
dans les affaires des Pays-Bas? Un sentiment plus profond de mpris
contre la dynastie de Valois qui fortifia le parti des Guise: _Tanta
indignatione Guisiana familia exarsit_, dit nergiquement Jean de
Taxis.

Progrs de l'anarchie en Flandre. Gand ferme ses portes aux troupes
franaises que les tats ont prises  leur solde et rappelle de l'exil
Jean d'Hembyze, lu premier chevin ou bourgmestre. Bruges refuse
aussi de recevoir le gouverneur qu'ont dsign les tats, mais c'est
pour lui prfrer le prince de Chimay, dont les opinions sont tout
opposes  celles d'Hembyze. Enfin les quatre membres de la Flandre
protestent contre la souverainet attribue par les tats au duc
d'Alenon et demandent qu'au lieu de s'entourer de vils courtisans, il
ne reparaisse aux Pays-Bas, s'il y doit revenir, qu'avec quelque
lieutenant honorable, tel que le roi Henri de Navarre.

A la faveur de ces divisions, le prince de Parme fait de rapides
progrs. Il s'empare de Dunkerque le 16 juillet. Peu de jours aprs,
Bergues, Nieuport et Furnes lui ouvrent leurs portes. Il surprend
Dixmude et menace Ostende o Philippe Vander Gracht s'enferme  la
hte. Menin est abandonn par sa garnison cossaise, qui se retire 
Bruges; Le Sas, Hulst, Axel tombent au pouvoir des Malcontents;
Servais de Steelant, bailli de Waes, leur remet Rupelmonde. A ces
succs se joint une victoire remporte par le prince de Parme, prs de
Steenvoorde, o le marchal de Biron perd trois mille hommes et
trente-six drapeaux.

Les Anglais qui occupaient Termonde, se mutinaient. Ryhove avait toute
autorit sur eux. On craignait que pour les satisfaire il ne les
voult conduire  Gand pour ranonner la ville. Les bourgeois se
runirent et rsolurent de dposer immdiatement Ryhove. Un vieillard
respectable, Josse Triest, devait le remplacer. Les portes de Gand
furent aussitt fermes, et des dputs furent envoys  Termonde pour
apaiser les Anglais en leur payant leur solde arrire. L'un de ceux
qui avaient t choisis refusa cette mission: de l quelques retards.
Ryhove en profita pour s'chapper de Gand. Il fit si bien qu'il arriva
 Termonde avant les dputs gantois, et ds qu'ils s'y prsentrent,
ils furent arrts et jets dans une sombre prison; Ryhove les
menaait mme de la question, afin de dcouvrir, disait-il, s'ils
n'taient point d'intelligence avec Servais de Steelant.

Ryhove fut aussitt dclar tratre  Gand, tandis que Jean d'Hembyze
arrivait, avec Dathenus, de Franckenthal, o il s'tait retir prs du
duc Casimir. Il venait recevoir de nouveau l'autorit suprme dans sa
patrie. Dieu soit lou! rptait-on  Gand, Hembyze ne sera point du
party des Franchois, ni de celui du prince d'Orange! Toutes les rues
retentissaient de chants en son honneur. Lions de Gand, soyez pleins
de courage, le seigneur d'Hembyze se prpare  dfendre la noble
vierge menace par ses ennemis. Il l'aime comme un fils aime sa mre.
Il l'a entoure de nouveaux boulevards; il lui a fait un trne digne
d'un roi. Hembyze trouvait toutefois la puissance de Gand bien
diminue par ses longues divisions. Il n'empcha point les Malcontents
de s'emparer d'Alost et d'Eecloo. Ses efforts pour assurer la dfense
de Gand se bornrent  faire arrter Grard Rym, ancien ambassadeur de
Maximilien  Constantinople, Gilles Borluut, Pierre de Courtewille et
quelques autres bourgeois qu'on accusait de vouloir se sparer du
parti des tats; mais il tarda peu  reconnatre que les ncessits de
l'ordre et de la paix taient trop imprieuses pour se livrer plus
longtemps aux vagues illusions de la fortune, et il leur fit rendre la
libert en leur permettant de continuer leurs ngociations avec les
Malcontents.

Le prince d'Orange, irrit de la dcadence de son parti  Gand chercha
 s'en venger en chassant le prince de Chimay de Bruges. Le grand
bailli Jacques de Gryse et les bourgmestres Casembroot et Dominicle,
compltement dvous  ses intrts, s'abouchrent avec le colonel
cossais Boyle, qui devait faire arrter le prince de Chimay par ses
soldats, mais le complot fut dcouvert avant qu'il clatt. Bien qu'un
corps de troupes zlandaises et t runi  l'cluse pour soutenir
les cossais du colonel Boyle, les bourgeois maintinrent l'ordre; ils
avaient dj rsolu de s'allier aux habitants de Gand pour prendre
part aux mmes ngociations.

Le 10 avril, Ypres avait ouvert ses portes au prince de Parme, et au
bruit de cet important vnement, des dputs des tats se htrent de
se rendre prs du duc d'Alenon, afin de hter une rconciliation qui
tait devenue urgente. Les conditions en avaient dj t rgles:
c'taient celles que l'on avait adoptes, douze ans auparavant, aux
confrences de Fontainebleau: la souverainet du duch de Brabant et
des comts de Flandre et de Hainaut pour le duc d'Alenon: celle du
comt de Hollande pour le prince d'Orange.

Les villes d'Ypres et d'Ostende devaient tre remises aux Franais, et
il tait  peu prs convenu que si le duc d'Alenon mourait sans
enfants, les tats accepteraient le roi de France pour son successeur.

Ce fut dans ces circonstances que le duc d'Alenon publia son
manifeste du 29 mars 1584: Trs-chers, trs-ayms et faux, nous ne
pouvons bonnement imaginer par quelle raison vous avez est induicts 
prester l'oreille aux faulses inventions et cauteleux appasts que nous
avons entendu avoir est mis en avant par vos ennemis, qui ont
tellement enchant et charm vos esprits  l'induction et persuasion
d'aucuns apposts  telles trahisons par ung misrable gaing, qu'il
semble que, les yeulx bands, despourveus de tout sentiment, vous
soyez prests, comme par ung jugement divin,  estre prcipits en la
fosse effroyable d'ternelle misre et calamit. Vous allez vous
prcipiter dans ung feu brlant, vous dsunissant par une lgret
trop grande des aultres provinces, avecq lesquelles estes lis par
serment et fidlit, chose si dplaisante  Dieu, vengeur du serment
rompu et mespris, estans en oultre espcialement obligs en nostre
endroict d'un aultre rcent, remarquable et solemnel; et, quant bien
vous ne seriez retenus par vostre propre conscience, quelle seuret
attendez-vous des Espaignols, que vous avez chasss honteusement,
meurtris et tus en tous les endroicts de vostre ville, spolli le roy
d'Espaigne de son propre hritage, abattu de vos portaux et lieux plus
minens ses armoiries, esleu, choisy et receu ung aultre prince et
seigneur, estably nouvelles lois, ordonnances et conseil, ost
l'exercice de la religion catholique, dont il est trs-pernicieux
observateur et protecteur, vendu publicquement les biens
ecclsiastiques et des domaines? Demeurez fermes, comme vous devez, en
l'union que vous avez promise, si vous aymez vostre patrie, honneur,
rputation, repos. Est-il raisonnable, maintenant que la France vous
regarde de sy bon oeil, d'amollir vos coeurs et deffaillir de
couraige, vous, entre aultres, qui avez os maintenir vos loix et
liberts avec les armes contre les plus grands princes, quand ils les
ont volu abastardir et opprimer? Croyez que nous ne vous dfauldrons
en ce besoing, esprans de vous aller bientost dlivrer, les armes 
la main, de l'oppression qui vous est maintenant faicte, et nous
n'espargnerons aucune chose dpendant de nostre pouvoir et authorit,
ny meismes nostre propre vie, que nous exposerons  tout hazard pour
vostre conservation et salut.

Cependant le duc d'Alenon tait dj atteint d'un flux de sang qui
devait terminer ses jours comme ceux de son frre Charles IX, et le 10
juin 1584, il rendit le dernier soupir  Chteau-Thierry.

Considrez,  Belges, crivait un pote flamand, les tristes
destines de la maison de Valois. Le roi qui rechercha l'amiti des
Turcs, vit ses mains charges de chanes. Son fils Henri prit au
milieu d'une fte. Aprs lui disparat Franois encore  la fleur des
ans. Charles s'abreuve des tristes poisons de la haine et de la mort.
Henri, coupable du meurtre des Guise, prit lui-mme victime d'un
meurtre, et c'est dans une ville obscure que le duc d'Alenon, rejet
par les Belges, voit se terminer ses vices et ses esprances. Tels
sont les tristes fruits de l'alliance des lis avec les infidles!

Parmi les lettres de condolance adresses  Catherine de Mdicis, il
en est deux trs-curieuses. L'une, dicte par des regrets qui
paraissent sincres, est du prince d'Orange: il exhorte Henri III 
recueillir l'hritage de son frre en intervenant dans les Pays-Bas.
Dans la seconde, la reine lisabeth exprime sa douleur en affirmant
que la figure de son coeur est le portrait d'un coeur sans me et que
la mort seule pourra la consoler.

Henri III songea peut-tre  accepter, comme on le lui conseillait,
l'hritage du duc d'Alenon; car il chargea monsieur des Pruneaux de
savoir  quelles conditions les tats dsiraient de se remettre entre
ses bras.--On lit ailleurs que les tats offraient de mettre entre
ses mains les villes de l'cluse et d'Ostende, les seules qu'ils
possdassent, et plusieurs autres promesses tant d'argent que des
cits qui, par la suite, se pourroient conqurir.

Les victoires du duc de Parme modifirent les projets de Henri III, et
Pierre Brulart fut charg d'annoncer aux tats que Sa Majest toit
marrye de voir leurs affaires en si mauvais train par les progrs du
prince de Parme. Et pour le regard des offres qu'ils font  sadicte
Majest, semblables  celles que demandoit monseigneur son frre, elle
les prie de considrer que depuis ce temps-l les choses sont
tellement changes qu'elle pense que quand mondict sieur vivroit
encore il feroit grand doubte d'entrer en ce party, eux n'estant plus
maistres de la ville de Bruges. Et puis ils doivent penser qu'il se
pouvoit entreprendre plusieurs choses par Monsieur, lesquelles, estant
en luy excusables, ne se trouveroient estre de mesme en Sa Majest,
qui s'est toujours faict cognoistre prince amateur du repos public de
la chrestient. Si elle entroit en trait avec lesdits estats, cela
donneroit occasion trs-grande de jalousie aux princes voisins, de
sorte que pour ces raisons Sa Majest ne peut entrer en aucune
convention avec lesdicts estats, qu'elle prie Dieu de vouloir bien
conseiller, estant d'ailleurs preste  leur faire tous les bons
offices qu'elle pourra, sans se faire tort, ni offenser sa rputation
envers les princes ses voisins et le gnral de la chrestient, ayant
estim qu'il valoit mieux leur faire dire franchement ce que dessus
que de les amuser davantage, les priant de prendre le tout en bonne
part.

En effet, le prince de Parme faisait chaque jour de nouveaux progrs.
Les dputs de Bruges, entre lesquels se trouvaient Nicolas Despars,
Olivier Nieulant et le doyen des tisserands, Luc Vande Velde,
s'taient dj rendus prs de lui; et, le 24 mai, aprs une assez
longue ngociation, ils signrent une convention qui fut proclame le
lendemain,  Bruges, par les soins du duc d'Arschoot.

Cette convention, qui fut accueillie avec de vives manifestations de
joie, tait divise en vingt-trois articles. Les premiers contenaient
l'amnistie de tous les dlits politiques, la confirmation des
privilges du pays du Franc et de Bruges, la promesse que cette ville
serait dcharge de toute garnison et ne supporterait d'autres impts
que ceux qu'elle aurait librement vots. Les habitants s'engageaient,
de leur ct,  renoncer  toute alliance autre que celle du roi. Les
autres articles reproduisaient les principales clauses de la
pacification de 1576 et du trait de Marche-en-Famne.

Le prince de Parme, en accordant des conditions si favorables,
esprait qu'elles hteraient la capitulation de Gand. Afin de
faciliter les ngociations, on avait remis des otages destins 
assurer le respect d aux dputs. La conclusion de la paix tait
prochaine, mais le parti de Ryhove excita une terrible meute  Gand.
De vagues rumeurs avaient t habilement rpandues pour animer les
esprits contre Hembyze, et l'agitation avait atteint son plus haut
degr, lorsque les dputs, qui s'taient rendus  Tournay, firent
connatre qu'ils avaient adhr au trait qu'avaient accept les
bourgeois de Bruges. Une lettre des magistrats de cette ville,
adresse  ceux de Gand, les exhortait dans les termes les plus
pressants  concourir au rtablissement de la paix, si ncessaire  la
prosprit de la Flandre. Au mme moment, un signal d'alarme donn du
haut de la tour de Saint-Jean annona que l'on apercevait les
Espagnols dans la campagne, et le bruit se rpandit aussitt qu'ils
avaient pntr dans la ville. Toutes les chanes furent tendues dans
les rues, et la foule, accusant  grands cris Hembyze d'tre gagn par
le prince de Parme, se prcipita vers l'htel de ville pour l'arrter.
Hembyze ne chercha pas  rsister  la fureur de ses ennemis, qui le
conduisirent au Princen-Hof, o il avait lui-mme, en 1576, enferm
ses propres ennemis par une odieuse trahison.

Un mouvement des bourgeois favorables  la paix et pu sauver Hembyze.
Il choua. Jacques Bette, qui avait tir l'pe en criant: La paix!
la paix! fut charg de chanes, ainsi que le grand doyen des mtiers
et un grand nombre de bourgeois qui s'taient joints  lui. Ryhove se
hta d'crire au prince d'Orange pour lui annoncer ces succs et
rclamer son appui. Ainsi triomphait l'opinion de ceux qui voulaient
perptuer les discordes et la guerre.

Hembyze restait captif, mais les souvenirs de sa popularit luttaient
contre les menaces des bourreaux: un vnement imprvu le perdit.
Derrire le pouvoir conciliant du prince de Parme, comme au temps o
sa mre s'opposait en vain au supplice des comtes de Hornes et
d'Egmont, une main cache s'agitait du fond de l'Escurial, semant de
l'or et secouant un poignard. Le 10 juillet 1584, un officier
franc-comtois, qui depuis cinq ans servait les protestants, assassina
lchement le prince d'Orange; sa femme, fille de Coligny et veuve de
Tligny, reut son dernier soupir.

Le bruit de cet attentat rveilla les haines des factions; elles
demandaient vengeance, et ds ce moment le sort d'Hembyze fut dcid.
Charles Uutenhove, l'apologiste des iconoclastes de 1566, avait
succd comme bourgmestre  Jean d'Hembyze; mais il appartenait  une
secte qui, si elle tolrait l'incendie et le pillage, dfendait du
moins l'effusion du sang. On le contraignit  quitter la magistrature,
qu'il n'avait occupe que pendant quelques jours, et le 4 aot un
chafaud s'leva sur la place de Sainte-Pharalde. Hembyze, alors g
de prs de soixante et dix ans, y monta en protestant de l'amour qu'il
portait  son pays; sa tte fut place sur un pieu de fer, mais elle
s'en dtacha et tomba au milieu du peuple. Indigne de la gloire et
suprieure  l'oubli, il semblait qu'elle ne ft faite ni pour l'clat
de la puissance ni pour l'ignominie du supplice.

Le meurtre juridique d'Hembyze fut le dernier triomphe des agitateurs
en Flandre; sa mort favorisa l'oeuvre de pacification  laquelle il
voulait employer les dernires annes de sa vie. Le 17 septembre, Gand
ouvrit ses portes au prince de Parme  des conditions  peu prs
semblables  celles qui avaient t accordes aux Brugeois.

La plupart des hommes qui avaient pris part aux troubles rentrrent
dans l'obscurit. Quelques-uns migrrent dans les pays trangers.
Gand vit s'loigner Ryhove, dont les remords troublrent, dit-on, la
raison; Jacques De Gryse et Rgnier Winkelman quittrent Bruges, et
ils furent accompagns dans l'exil par Franois Gomarus, dont le nom
devait un jour devenir clbre dans l'histoire des luttes intestines
de l'glise rforme, comme celui du fondateur de la secte des
Gomaristes, qui perscuta depuis Grotius et Barnevelt.

Ds ce moment la Flandre cessa d'tre le thtre de la guerre. Ce fut
sur ses frontires que furent relgues les calamits des discordes
civiles et les agitations de la rivalit ambitieuse des rois
trangers.

L'Angleterre, lasse du second rle, voulait exercer une intervention
plus directe. Jean De Gryse, ancien grand bailli de Bruges, tait
l'agent le plus actif de ces ngociations. Vers le mois de mai 1585,
les tats gnraux, effrays des progrs du prince de Parme, que
Bruxelles venait de reconnatre  l'exemple de Bruges et de Gand,
rsolurent d'invoquer la protection de la reine Elisabeth. Des
provinces mridionales, la seule qui y ft reprsente, tait la
Flandre. Les bourgmestres et les chevins de l'cluse, de
Sainte-Anne-Ter-Mude, de Biervliet et d'Ostende lurent pour leur
plnipotentiaire Nol de Caron, seigneur de Schoonewalle, ancien
bourgmestre du Franc. Le 6 juin, les intentions des tats gnraux se
rvlrent publiquement. Il tait dit dans les pouvoirs donns 
Rutger de Hersolt, dput de Gueldre,  Nol de Caron, dput de
Flandre, et aux autres dputs de Hollande, de Zlande, d'Utrecht et
de Frise, que les tats gnraux des Provinces-Unies, considrans les
vertus royalles dont Dieu tout-puissant a dou la majest rginale
d'Angleterre, sa nafve clmence et la trs-grande affection que Sa
Majest a toujours et spcialement aussy en cette prsente ncessit
de guerre monstre  ces pays avecq son effectuele assistance et
secours, ont par ces prgnantes et importantes raisons trouv bon et
rsolu de supplier sa dicte Majest de vouloir prendre ces pays et
inhabitans soubs sa protection et deffence et de donner  icelles
provinces toute ayde et assistence soubs bonnes et raisonnables
conditions.

Ces dputs furent reus par lisabeth  Greenwich, le 9 juillet. Ils
s'tendirent longuement sur leurs plaintes contre le roi d'Espagne et
exposrent que l'autorit de la reine sur les provinces de Hollande,
de Zlande et de Frise, jointe  la possession de l'cluse et
d'Ostende, assurerait  l'Angleterre l'empire de la mer.

Le 2 aot, lisabeth fit connatre sa rponse. Elle refusait une
souverainet qui lui aurait occasionn immdiatement de grands frais,
et peut-tre dans l'avenir de longues guerres; mais elle promettait un
secours important,  cette condition qu'elle aurait une large part
d'autorit dans les dlibrations des tats gnraux, et qu'on lui
remettrait en gage soit l'cluse, soit Ostende, afin de rparer la
perte de Calais.

Dans un manifeste publi  la mme poque, lisabeth invoque les
anciennes relations commerciales de l'Angleterre et des Pays-Bas, et
elle ajoute: Par le moyen de ces obligations, les coeurs de tous les
peuples se sont tellement unis ensemble, et par le cours continuel des
temps la mutuelle amiti a est tellement augmente et inviolablement
garde (comme si c'eust est un vray oeuvre de nature), qu'il n'a
jamais est en la puissance d'aulcun de la dissoudre du tout, non pas
mesme la faire discontinuer pour longtemps, lors mesmes que les roys
et les seigneurs d'icelles provinces ont eu quelque diffrent. Elle
rappelle de nombreux traits relatifs  l'entrecours, lequel mutuel
et naturel entrecours a en plusieurs ges tellement continu qu'
grande peine le semblable se trouvera en aulcun aultre pays de la
chrestient, au grand honneur des princes et au trs-grand
enrichissement de leurs peuples. Puis, abordant le triste tableau de
la domination espagnole aux Pays-Bas depuis le supplice du comte
d'Egmont, qu'on peult nommer la vraye gloire de ces pays-l,  jamais
regrett s coeur de tout ce peuple, elle rappelle aussi que ces
provinces, desquelles l'empereur Charles-Quint ne tiroit pas moins de
richesses ( ce qu'on estimoit) que de ses Indes, se trouvent
rduites  de pitoyables misres et  d'horribles calamits. Si la
France s'est efforce de les secourir, combien  juste titre le
royaume d'Angleterre ne doit-il pas se montrer fidle au mme devoir
vis--vis de la Flandre, puisqu'ils ont tousjours est, par commun
langage, accompars au mary et  la femme? Toute l'histoire de la
Flandre ne prouve-t-elle point que, lorsque le prince viole les
franchises qu'il a jures, le peuple est immdiatement dgag de tout
serment d'obissance? Si quelques enseignes anglaises doivent passer
la mer, c'est pour protger des rclamations aussi justes, et non pas
guides par d'ambitieux projets d'usurpation et de conqute. Notre
dsir est seulement, dit-elle, d'obtenir  ce pays la restitution de
ses anciennes liberts, afin que nos sujets puissent y jouir d'un
libre entrecours, tant d'amiti que de marchandise, selon l'ancienne
coustume entre nos anctres et les comtes de Flandre, entre nostre
peuple et le peuple de ce pays-l.

Le comte de Leicester, nomm lieutenant d'lisabeth et son capitaine
gnral aux Pays-Bas, s'embarqua au mois d'octobre, et son premier
soin en arrivant dans l'Escaut fut de s'y assurer les positions les
plus importantes. Sir Philippe Sidney prit possession de Flessingue.
La Briele, cette premire pierre de l'indpendance des Provinces-Unies,
fut remise  sir Thomas Cecil.

Le comte de Leicester, aussi incapable que le duc d'Alenon qu'il
avait accompagn  Anvers en 1582, ne sut point profiter des
circonstances. lisabeth, trop occupe par le procs de Marie Stuart,
semblait elle-mme consacrer exclusivement aux tortures qu'inventait
son esprit cruel et jaloux, toutes les ressources de son habilet.
L'ambassadeur franais, Bellivre, avait cherch  sauver la reine
d'cosse, en remontrant  la reine d'Angleterre qu'elle submettroit
les roys au bras de la justice, et que ce seroit une plaie qui
saigneroit longtemps sur ses successeurs. lisabeth rpondit 
l'ambassadeur de Henri III: Un prince franois n'a-t-il pas fait
dcapiter Conradin? Elle oubliait que l'histoire a fltri Charles
d'Anjou, en plaignant sa victime, et nous ne pouvons pas davantage
refuser une larme  cette pauvre princesse, qui souffrit une captivit
de dix-neuf ans et qui fut toutefois, dans ses malheurs, la fiance de
don Carlos et de don Juan. Les lieux et les noms ont leurs destines.
La malheureuse mre d'douard IV, qui vit quatre de ses fils prir de
mort violente, avait choisi Fotheringay pour sa spulture; Henri VIII
avait voulu y relguer Catherine d'Aragon. Les niveleurs de 1649
n'appelleront Charles Ier que Charles Stuart: ils pouvaient invoquer
l'exemple d'lisabeth, qui avait mconnu la premire l'inviolabilit
royale, en frappant une reine qu'elle avait souvent nomme sa soeur.
Toutes les couronnes tremblrent, dit Lelaboureur, des trois coups de
hache qu'elle reut, car il en fallut trois, afin que la France,
l'cosse et l'Angleterre reussent chacun le sien, puisqu'elle avait
t reine et lgitime hritire de ces trois royaumes.

Si lisabeth triomphe  Fotheringay, o le bourreau s'crie  haute
voix: Vive la reine lisabeth! prissent ses ennemis! il n'en est
point de mme aux Pays-Bas, o le champ des combats est ouvert: son
arme s'y couvre de honte et son nom y est livr au mpris.

Deux ans s'taient couls depuis que les dputs des tats gnraux
avaient reu la mission de lui offrir la souverainet des Pays-Bas.
Tandis qu'elle convoitait la ville d'Anvers sans oser s'en emparer, la
prince de Parme, vainqueur aux bords de la Meuse, rassemblait  Bruges
son arme pour chasser les Anglais de l'cluse. Le gouverneur de
Flessingue se hta d'en renforcer la garnison, et sir Roger Williams
s'y enferma avec huit cents hommes rcemment arrivs d'Angleterre. Le
prince de Parme, aprs s'tre empar du fort de Blanckenberghe,
occupait Breskens et l'le de Cadzand. Trente pices de canon et huit
coulevrines battaient sans relche les murs de l'cluse. La garnison
repoussait tous les assauts avec courage, mais elle s'affaiblissait de
jour en jour et il tait urgent de la secourir. Le prince Justin
d'Orange et le comte de Leicester rassemblrent dans les derniers
jours de juillet toutes les forces dont ils pouvaient disposer et
s'embarqurent en Zlande pour Ostende, o une flotte anglaise,
commande par le comte de Cumberland, tait dj arrive. Le comte de
Leicester tait peu aim des Zlandais; les mmes discordes existaient
entre les soldats et les chefs. Il conduisit son arme vers le fort de
Blanckenberghe qu'occupait le duc d'Arenberg; mais bientt, apprenant
que le prince de Parme s'avanait pour le combattre et peu rassur par
la supriorit de ses forces, il battit tout  coup en retraite sans
attendre son arrive et rentra honteusement  Ostende. Peu de jours
aprs, l'cluse ouvrit ses portes, tandis que Leicester, rduit 
copier le rle du duc d'Alenon, essayait de renouveler  Leyde la
Saint-Antoine et fuyait  Londres.

Philippe II jugea le moment favorable pour porter lui-mme la guerre
en Angleterre. Une flotte redoutable fut runie: le prince de Parme
devait la commander, mais une tempte l'engloutit. Ce fut du ct de
la France que se dirigrent dsormais toutes les intrigues du roi
d'Espagne. Le mpris croissant du peuple pour Henri III avait,  la
journe des Barricades, remis Paris aux Guise, et Henri III n'avait
pas craint de faire assassiner, aux tats de Blois, le duc de Guise,
qui lui parut si grand quand il le vit mort. A ce bruit, un cri
d'indignation retentit dans toute la France: la Sorbonne dclara Henri
III dchu de la couronne, et bientt le poignard de Jacques Clment,
guid par le fanatisme de l'irritation populaire, vengea le crime de
Blois par le crime de Saint-Cloud.

Henri III ne laissait point d'enfants: en lui s'teignait la race des
Valois, qui remontait  Louis XII. Cependant une soeur de Charles IX
avait pous Philippe II et lui avait donn une fille. Cette princesse
et t l'hritire du trne si la loi salique, proclame loi de la
monarchie au quatorzime sicle, ne l'et exclue: Philippe II rsolut
de soutenir ses prtentions contre le roi de Navarre qui rclamait la
couronne comme issu de saint Louis.

En 1589, le prince de Parme se rendit en France. Il avait accru sa
gloire en faisant lever le sige de Paris, quand il succomba  ses
fatigues, le 3 dcembre 1592.

L'intervention du roi d'Espagne dans les affaires de France ne
s'arrta point  la mort du prince de Parme. Il songea  appeler les
tats gnraux  lire l'hritier de la couronne et promit au duc de
Mayenne, s'il russissait  faire choisir l'infante Isabelle, de lui
donner le duch de Bourgogne. Ces moyens extrmes semblaient tre un
retour vers le moyen ge, o l'organisation fodale s'alliait au
systme lectif. Une transaction les rendit inutiles: ce fut
l'abjuration de Henri IV.

Henri IV tait ce petit prince de Navarre  qui madame de Clermont
voulait faire pouser Marie Stuart, afin de l'enlever  don Carlos. Si
la dchance de la maison d'Autriche avait t prononce par le prince
d'Orange, il et pu prtendre  la souverainet de la Flandre comme
parent d'Isabelle de Bourbon, mre de Marie de Bourgogne: il tait
aussi arrire-petit-fils de ce comte de Vendme qui soutint les
communes flamandes, et il avait mme hrit de la comtesse de Vendme,
Marie de Saint-Pol, des revenus importants en Flandre, notamment le
tonlieu de Bruges, qu'il vendit afin de payer ses soldats dans ses
premires campagnes. Parmi ces biens se trouvait peut-tre aussi la
maison de Bruges, lgue par l'infortun conntable de Saint-Pol  son
fils et ensuite transmise  ses descendants jusqu' ce qu'elle servt
 alimenter, sous Charles IX, des haines et des divisions qui
remontaient  Louis XI.

En 1576, Henri de Navarre avait offert son pe au prince d'Orange
pour dfendre la Flandre contre Philippe II, et il avait t question,
 diverses reprises, de lui attribuer une position importante: il
devait porter sur le trne le souvenir de ses anciens projets pour
chasser les Espagnols des Pays-Bas.

Cependant, la Flandre gote partout les bienfaits de la paix, si ce
n'est dans le voisinage des forteresses ennemies. La garnison
d'Ostende brle Wulpen et saccage Oudenbourg. La reine d'Angleterre,
mcontente de ces striles escarmouches, voulait toutefois qu'une
attaque srieuse ft tente contre la Flandre. Elle crivit en ces
termes  ses ambassadeurs en Hollande:

Fidles et bien-aims, nous vous saluons.

Quoique nous ayons depuis peu command  notre trsorier d'Angleterre
de vous ordonner de faire en sorte que l'on commence quelque
entreprise avec leurs troupes et les ntres, par des incursions dans
les pays ennemis et particulirement en Flandres,  cette heure que le
duc de Parme est absent avec la plus grande partie de ses troupes, qui
est  prsent fort avance en France, tel est le dsir ardent que nous
avons, et le jugement que nous faisons de la ncessit de presser ce
dessein, fond sur plusieurs grands besoins, de l'excuter en toute
diligence, et de le poursuivre avec toute vigueur, que nous
dsapprouverons extrmement, et que nous condamnerons et les tats et
le conseil, s'ils ne donnent pas de toute leur affection et de tout
leur pouvoir, sans dlai et sans pargner aucune dpense, des ordres
pour mettre ces entreprises en excution, qui produiront ces deux
effets, ou l'un des deux; c'est--dire, de porter un grand dommage aux
ennemis sans danger, ou du moins de faire diversion  leurs troupes,
qui sont en France, par o le roi de France sera moins expos au
danger de perdre ses domaines, chose si videmment utile que tout
homme, pour peu qu'il ait de l'intelligence, peut juger de la
ncessit de ce qu'il y a de le faire.

C'est pourquoi vous emploierez tous les moyens possibles auprs des
tats et avec tout le conseil, et en public et en particulier, pour
leur faire entreprendre cette affaire avec vigueur.

Cette expdition ne s'excuta qu'au mois de fvrier 1591. Les Anglais
d'Ostende, sous les ordres du gouverneur Norris, prirent le fort de
Blanckenberghe et mirent le sige devant l'cluse. En mme temps 4,000
Hollandais s'emparaient de Hulst. L se bornrent leurs succs. La
discorde se mit entre Norris et le chef des Hollandais. Les tats
gnraux portrent mme en Angleterre leurs griefs contre Norris, mais
ces dissensions permirent au comte de Mansfeld de faire avorter tous
les desseins dirigs contre la Flandre.

Sous le gouvernement du comte de Mansfeld, qui remplaa provisoirement
le prince de Parme, quelques combats qui se livrrent dans le pays de
Waes, et un dbarquement du prince Maurice d'Orange sur la cte de
Blanckenberghe, dont le but tait de surprendre Bruges, furent les
seuls vnements qui marqurent l'anne 1593. Dans les premiers jours
de 1594, l'archiduc Ernest, frre de l'empereur Rodolphe II, arriva
dans les Pays-Bas; mais son administration fut courte, et il mourut 
Bruxelles le 21 fvrier 1595, aprs avoir confi le gouvernement au
comte de Fuents, qui le dirigea honorablement.

L'Espagne se trouvait dans une position critique. Une dclaration de
guerre lui avait t adresse par le roi de France. Tandis que les
hostilits reprenaient en Picardie, les Anglais et les Hollandais se
prparaient  inquiter les Pays-Bas, o depuis longtemps la puissance
espagnole s'tait affaiblie d'anne en anne.

Dans ces circonstances difficiles, le cardinal Albert d'Autriche fut
dsign par Philippe II pour succder  son frre l'archiduc Ernest.
L'intrt que le roi d'Espagne avait  mnager l'Allemagne, ne
paraissait pas tranger  ce choix. Le cardinal d'Autriche arriva le
11 fvrier 1596  Bruxelles. Il se rendit presque aussitt  l'arme;
cependant n'ayant point assez de forces pour reconqurir Cambray et
Doulens, tombs au pouvoir des Franais, ni pour dlivrer La Fre,
assige par Henri IV, il recourut  une tactique qui est la dernire
ressource des capitaines habiles, et s'loigna du thtre de la guerre
pour se porter rapidement avec cinq mille hommes devant Calais. Cette
forteresse, si redoutable, mais mal dfendue, fut conquise en neuf
jours, et au moment o le prince Maurice d'Orange arrivait avec la
flotte zlandaise pour secourir les assigs, il trouva la ville prise
et la citadelle rduite  capituler.

La position de la ville de Calais tait tellement importante qu'afin
qu'elle n'chappt plus  la domination de l'Espagne, le cardinal
d'Autriche rsolut de la runir  la Flandre, dont cette ville tait
spare depuis plusieurs sicles. Tous les usages des cits flamandes
y furent introduits et le pays de Calais devint le cinquime membre de
Flandre.

Ardres ne se dfendit pas mieux; mais les fertiles campagnes du
Calsis, dvastes par de frquentes guerres, ne pouvaient
approvisionner le camp espagnol, o la famine engendra de nombreuses
maladies. L'archiduc Albert avait rsolu de ramener son arme en
Flandre quand les dputs de Bruges et du pays du Franc s'adressrent
 lui pour le presser d'assiger Ostende, dont la garnison semait
l'inquitude dans tout le pays par ses frquentes excursions. Les
Anglais, qui avaient occup cette ville, s'taient retirs pour aller,
avec le comte d'Essex, attaquer Cadix, appels ainsi  assurer tour 
tour  l'Angleterre l'une des clefs de la mer du Nord et la clef de la
Mditerrane; les Hollandais avaient toutefois envoy  Ostende une
forte garnison, dont l'Anglais Norris conservait le commandement. Le
projet d'attaquer Ostende fut ajourn, et dans les premiers jours de
juillet le cardinal d'Autriche mit le sige devant Hulst, qui, aprs
une longue rsistance, capitula le 18 aot.

L'anne suivante, il y eut peu de combats en Flandre. Don Alvarez
d'Aguillar, gouverneur de Dunkerque, fut pris par les Anglais. Il
tait trs-vieux, et comme les Anglais voulaient le mettre  ranon:
Combien peut valoir, leur rpondit-il, le nombre de jours qu'il me
reste  vivre?

Quarante-trois annes s'taient coules depuis que Charles-Quint
avait rsign le pouvoir suprme. Philippe II tait lui-mme devenu
vieux, dcrpit et infirme. Tous ses desseins contre l'Angleterre et
la France avaient chou. La longueur de son rgne n'avait point suffi
 la pacification des Pays-Bas, et il s'efforait vainement d'teindre
l'incendie qu'il avait allum. S'il est vrai que son ambition avait
appel dans sa jeunesse l'abdication de son pre, elle reut une
grande leon quand il sentit que la vie manquait  sa puissance, et
qu'il tait devenu ncessaire qu'il consentt, comme Charles-Quint, 
abdiquer la souverainet des Pays-Bas.

Aux yeux de Philippe II, la possession des Pays-Bas pouvait seule
assurer  ses flottes la libert de la navigation; mais le trsor
tait si compltement puis que, lors mme que la conclusion d'un
trait avec le roi de France lui et permis de runir toutes ses
forces contre les Provinces-Unies, la prudence lui commandait de
songer d'abord au salut mme de l'Espagne, _ne tandem Hispania ipsa
propter impotentiam iret in prcipitium_, dit Tassis.

Les mmes ncessits qui, sous le rgne prcdent, avaient dict la
trve de Vaucelles, prparrent, cette fois, la paix de Vervins.

Deux hommes illustres de cette poque se runissaient pour conseiller
la suspension des hostilits: l'un tait Juste Lipse; l'autre, le
prsident Jeannin.

Juste Lipse crivait: Je souhaite la paix de toute mon me, et je la
place au-dessus de tous les biens de la terre; elle est dsire de
tous les bons citoyens; elle sera utile au roi et  la religion; elle
est ncessaire  notre pays. Un peu de repos et quelque tranquillit
seraient dj beaucoup pour nous dans l'tat prsent de nos affaires.
Si nous voulons amliorer l'administration civile ou la discipline
militaire, nous n'y parviendrons que difficilement au milieu du bruit
des armes. Dj nous avons vu faire trop de progrs  la licence et 
la corruption, qui perdent les tats et les rois les plus puissants.
Telle est ma pense: si je me trompe, j'invoque comme excuse mon amour
pour ma patrie.

Les motifs qui guident le prsident Jeannin sont tout diffrents:

Le roy d'Espagne, dit-il, n'effectuera jamais le dsir qu'il a de
donner en apanage  sa fille les Pays-Bas, s'il n'a la paix. Or que
peut mieux dsirer Sa Majest, sinon que le roy d'Espagne excute ce
conseil, et au lieu de l'avoir pour voisin, tousjours esmulateur et
ennemy par raison d'estat, il ait un prince particulier, foible et
moins  craindre s'il devient ennemy?

La paix de Vervins fut conclue le 2 mai 1598. Le roi d'Espagne
restituait toutes ses conqutes, mme la ville de Calais. D'autre
part, le roi de France intervenait comme hritier des princes qui
avaient confirm les privilges de la Flandre et de l'Artois, pour
exiger que le roi d'Espagne s'engaget  les respecter.

Quatre jours aprs la conclusion du trait de Vervins, des lettres
solennelles du roi d'Espagne annoncrent l'hymen de l'archiduc Albert
avec l'infante Isabelle qui se trouvait investie de la souverainet
des Pays-Bas, afin que dsormais les peuples pussent jouir de la
prsence du prince si ncessaire  leur bonheur. Ce transport tait
hrditaire, mais il tait subordonn au mariage de l'archiduc et de
l'infante. A dfaut de postrit des nouveaux souverains des Pays-Bas,
ces provinces devaient revenir  l'Espagne. Philippe II se rservait
pour lui et ses successeurs le droit d'approuver le mariage de leurs
descendants si c'taient des filles et toute cession de territoire
qu'ils pourraient faire. Les Pays-Bas devaient rester unis  l'Espagne
par des rapports intimes de commerce et une troite alliance. A ces
conditions Philippe II renonait  toute souverainet sur les
Pays-Bas, la Bourgogne et le Charolais, n'en exceptant que la grande
matrise de l'ordre de la Toison d'or. Ces articles taient rdigs
dans un style plein d'emphase, avec les maximes et retenues
d'Espagne, qui sont, dit Chiverny, de donner beaucoup en apparence et
toujours beaucoup moins en effet.

De plus, par un article secret, le roi d'Espagne se rservait
galement pour lui et ses successeurs la facult perptuelle de runir
les Pays-Bas  leur monarchie toutes les fois qu'ils le jugeraient
convenable et alors mme qu'il y aurait des enfants issus du mariage
de l'archiduc, en les indemnisant, ce qui est en effet retenir plutt
que bailler ledit pays.

Pendant ces ngociations, la sant de Philippe II penchait de plus en
plus vers son dclin. Il comprit bientt que sa fin n'tait plus
loigne, et, afin de se rapprocher de sa spulture, il ordonna qu'on
le portt  l'Escurial. Telles taient ses infirmits qu'il lui fallut
six jours pour achever les sept lieues qu'il avait  parcourir. Ds ce
moment, il ne s'occupa plus que de se prparer  mourir; il fit lire 
son fils les dernires instructions dictes par saint Louis; puis il
ordonna que l'on post sur une tte de mort sa couronne qui ne lui
rappelait que les soucis et les remords de la royaut, et fit placer
son cercueil devant le lit o une fivre ardente, couvrant son corps
d'ulcres, le consumait au milieu des plus affreuses douleurs; enfin,
dans la nuit du 13 septembre il expira.

Philippe II avait ruin la prosprit des Pays-Bas: il emportait dans
sa tombe la puissance de l'Espagne.




ALBERT ET ISABELLE

1598-1621.

   Albert et Isabelle.--Les tats gnraux font des rserves en
   faveur des privilges des Pays-Bas.--Armements de la
   Hollande.--Bataille de Nieuport.--Sige d'Ostende.--Trve de
   douze ans.--Prparatifs menaants du roi de France.--Mort de
   l'archiduc Albert.


Bentivoglio nous a dpeint avec des couleurs aussi vives que fidles
la cour de l'archiduc et de l'infante. Une svre et frivole tiquette
y rgne en souveraine;  ne la juger que d'aprs les formes
extrieures, on se croirait  l'Escurial,  Aranjuez ou au bois de
Sgovie; mais la politique espagnole s'est adoucie et s'est claire
de toute l'exprience que l'on doit  trente ans de dsastres et de
guerres.

Albert d'Autriche, qui vient de dposer le chapeau de cardinal sur
l'autel de Notre-Dame de Halle, est silencieux, patient, irrsolu, peu
propre aux expditions militaires, altier jusqu' l'orgueil, dpourvu
de cette affabilit que la Flandre apprcia toujours comme la premire
qualit de ses princes; s'il mrite le respect de ceux qui
l'environnent, il ne russit point  conqurir leur amour, et pour y
parvenir, au lieu d'imiter l'extrieur de Philippe II, il se ft
propos un meilleur modle, comme le remarque Bentivoglio, en
cherchant  faire revivre les vertus de Charles-Quint.

Isabelle est doue d'un caractre plus doux et plus conciliant; elle
charme par sa bont tous ceux qui s'approchent d'elle, et tient de sa
mre lisabeth de France le got des arts, des tournois et des
divertissements; mais sa pit l'engage  l'oublier en prsence des
malheurs de ses sujets, pour aller frquemment implorer la protection
du ciel dans le pieux asile de quelque clotre, qu'elle ne quitte que
pour vivre elle-mme dans son palais avec autant d'austrit que dans
un monastre. Ne en 1566, au moment mme o commenaient les troubles
des Pays-Bas, elle a vu la Ligue lui offrir le sceptre de Blanche de
Castille. Si elle ne doit pas ceindre en France une couronne fltrie
par les guerres civiles, sa destine l'appelle du moins  continuer et
 achever sa vie dans les Pays-Bas, au milieu des discordes qui en ont
signal les premiers jours.

Les archiducs avaient  la fois des ministres flamands et des
ministres espagnols. Entre les premiers, le plus habile tait Louis
Verreyken; parmi les seconds, le plus illustre fut le marquis Ambroise
Spinola.

Les tats gnraux avaient accueilli avec joie l'abdication de
Philippe II; mais ils jugrent utile, au moment o s'tablissait un
nouvel ordre de choses, de garantir par d'expresses rserves les
liberts du pays. Ainsi, ils demandrent que leurs privilges fussent
respects, qu'on supprimt tous les impts arbitraires, que les
soldats trangers ne fussent employs qu'aux frontires et pour les
dfendre contre les ennemis, que les tats gnraux eussent le pouvoir
de traiter directement avec les tats des Provinces-Unies, et le droit
d'tre consults par l'archiduc dans toutes les affaires importantes.
Ces rserves admises, l'archiduc Albert reut, le 22 aot 1598, le
serment de toutes les provinces restes fidles au roi d'Espagne.
Dans les estats de l'archiduc, dit Bentivoglio, la volont du prince
est lie par celle des peuples qui veulent se maintenir en leurs
anciens privilges d'obir estant pris et de jouir d'une subjection
mesle de libert.

Pendant toute la dure du gouvernement d'Albert et d'Isabelle, leurs
constants efforts tendirent  rechercher les bienfaits de la paix,
objet des voeux les plus lgitimes; mais loin de voir s'accomplir
leurs esprances, ils furent rduits, aussitt qu'ils arrivrent dans
leurs nouveaux tats,  veiller aux soins que rclamait la
continuation de la guerre.

Les tats des Provinces-Unies avaient dcid qu'une tentative
redoutable serait dirige contre les provinces des Pays-Bas, qui
venaient de se dtacher de la domination espagnole, tombe elle-mme
entre les faibles mains de Philippe III. Ds le mois d'aot 1598,
poque de l'inauguration de l'archiduc d'Autriche, les plnipotentiaires
hollandais en Angleterre (c'taient Jean de Duvenvoorde et Jean
d'Olden-Barnevelt) avaient conclu  Westminster un trait par lequel les
tats-Unis obtenaient un secours considrable de troupes anglaises,
moyennant le payement de 800,000 livres sterling. Dix-huit mois
s'coulrent avant que tout ft prpar pour cet armement, et peut-tre
l'archiduc Albert et-il agi sagement en profitant de ces retards pour
assiger Ostende, comme les tats de Flandre l'y engageaient instamment.

Enfin, vers le milieu du mois de juin 1600, le prince Maurice d'Orange
se rendit en Zlande, afin de prendre le commandement de l'arme qui y
tait rassemble. Une flotte immense tait prte  la transporter sur
les ctes maritimes de la Flandre, dont on voulait d'abord s'assurer
la possession. Cependant les vents taient contraires et il fallut
abandonner ce projet. L'arme des Provinces-Unies traversa donc
l'Escaut et entra en Flandre par le fort Philippine, qui se rendit.
Elle se dirigea par Eecloo vers Male, et de l, en passant sous les
remparts de Bruges, vers Oudenbourg. C'tait du ct de Nieuport que
le prince Maurice dirigeait sa marche, et le 1er juillet il arriva
devant les murailles de cette ville.

Nieuport, par sa position, n'tait pas moins important qu'Ostende. La
garnison espagnole tait peu nombreuse, mais pleine de courage. Elle
esprait de prompts secours. L'archiduc d'Autriche se htait de runir
son arme  Gand, multipliant les promesses pour suppler  l'argent
qui lui manquait, afin de calmer ses troupes mutines. Telle fut son
activit qu'il suivit de prs la marche du prince Maurice, et le 30
juin, alors qu'on le croyait encore sans capitaines et sans hommes
d'armes, il occupa Oudenbourg, Breedene et Snaeskerke, et russit
ainsi  sparer l'arme hollandaise de la garnison d'Ostende. Ces
nouvelles parvinrent au milieu de la nuit au prince Maurice. Il
ordonna sans dlai au comte Ernest de Nassau de prendre avec lui un
rgiment cossais, le rgiment zlandais de Charles Vandernoot et
quelques compagnies de cavalerie, et de saisir le passage de Leffinghe
avec le concours de la garnison d'Ostende. Les Espagnols s'taient
dj empars de ce point important; ds qu'ils s'avancrent, les
soldats du comte de Nassau, intimids par la prsence de forces
suprieures, abandonnrent leurs canons et s'enfuirent, les Zlandais
vers Ostende, les cossais vers les Dunes, o un grand nombre se
jetrent dans la mer et prirent.

Si, en ce moment, les Espagnols eussent poursuivi leur marche
victorieuse, tout annonce que l'arme ennemie et t dtruite. Le
prince Maurice profita habilement du temps qu'on lui laissa, pour
rparer ces revers. Il fit passer le havre de Nieuport  son arme et
ordonna  ses vaisseaux de s'loigner. En rendant ainsi toute retraite
impossible, il rappelait  ses soldats qu'il fallait vaincre ou
mourir.

L'arme du prince Maurice s'tait arrte; protge par derrire par
le havre de Nieuport et s'appuyant  la mer, elle attendait le choc
des Espagnols. L'avant-garde, compose principalement d'Anglais et de
Frisons, avait pour chefs sir Francis Vere et Ludovic de Nassau. Le
corps de bataille comprenait, outre les Hollandais et les Allemands,
un rgiment suisse et deux bataillons franais. Le comte verard de
Solms le commandait. Olivier Tempel tait rest de l'autre ct du
havre avec l'arrire-garde. Le prince Maurice parcourait activement
les rangs des siens, adressant  chacun quelques exhortations et
quelques conseils. On remarquait prs de lui son frre Frdric de
Nassau, le duc d'Holstein, le comte d'Anhalt, le comte de Coligny et
lord Grey. La France, l'Angleterre et la Hollande luttaient sous les
mmes bannires dans cette plaine marcageuse battue par les flots de
la mer.

L'archiduc d'Autriche hsitait encore s'il fallait livrer bataille.
Les uns invoquaient les heureuses prmices du triomphe de la veille;
d'autres voulaient, au contraire, s'assurer des forts voisins
d'Ostende, afin que la garnison de cette ville ft, avant tout,
contenue dans ses murailles. La dlibration se prolongeait, lorsque
tout  coup les voiles hollandaises, qui se retiraient, apparurent 
l'horizon. On crut qu'elles emmenaient le prince Maurice et la
meilleure partie de ses troupes, et ds ce moment, il fut rsolu qu'on
marcherait en avant. La cavalerie espagnole reut l'ordre d'aller
reconnatre la position des Hollandais: elle se porta si loin qu'elle
essuya le feu de l'artillerie ennemie.

On ne pouvait plus douter que l'arme du prince Maurice ne ft l tout
entire. Le conseil de ceux qui voulaient conqurir les forts du pays
d'Ostende et laisser s'puiser une arme nombreuse prive de toute
ressource, paraissait de nouveau le plus sage; mais il tait trop
tard: la cavalerie rclamait un prompt secours, et il tait dangereux
de lui faire tenter une retraite difficile, qui rpandrait la mfiance
et la confusion parmi les soldats dont la mutinerie tait encore si
rcente. Quel que dt tre le rsultat de la bataille, elle tait
devenue invitable.

L'arme espagnole s'avanait lentement en suivant les dunes. Quand
elle arriva en prsence des ennemis, elle trouva la cavalerie dj
culbute et chasse vers Nieuport; mais elle engagea bravement le
combat: les deux armes, resserres sur un espace troit o
l'artillerie exerait d'effroyables ravages, s'entre-choquaient, se
mlaient, attaquaient et reculaient tour  tour. Le prince Maurice et
l'archiduc d'Autriche rivalisaient de courage pour raffermir l'esprit
des soldats effrays par les horreurs de ce long massacre. Enfin, vers
le soir, les Espagnols tentrent un dernier effort qui fut repouss.
Harcels en flanc par les cavaliers ennemis, ils se repliaient en
dsordre; mais les ombres de la nuit, s'paississant rapidement,
semblaient descendre du ciel pour les protger, et ils parvinrent 
gagner le pont de Leffinghe, tandis que l'archiduc, bless  la tte
d'un coup de hallebarde, allait se faire panser  Bruges.

Les pertes avaient t considrables des deux cts; mais les
rsultats taient surtout dsastreux pour les Espagnols. Ils
abandonnaient aux ennemis leur artillerie et leurs drapeaux. Plusieurs
de leurs capitaines avaient pri; la plupart avaient t faits
prisonniers.

Dans ces circonstances extrmes, la fermet du comte de Belgiojoso,
gouverneur de Nieuport, sauva la Flandre. Quelques renforts lui
taient arrivs de Dixmude. Il multiplia ses sorties et inquita les
ennemis jusqu' ce qu'il les rduist  lever le sige. Grce aux
efforts du comte de Belgiojoso, la victoire de Nieuport ne fut, pour
le prince d'Orange, qu'un trophe strile. Le 10 juillet, il se retira
vers Ostende, afin de former le sige du fort Isabelle; mais,
apprenant bientt que les quatre membres de Flandre mettaient en
oeuvre toutes les ressources dont ils disposaient avec une admirable
nergie, et qu'une arme considrable tait dj runie  Damme, il
jugea inutile de courir les chances d'un nouveau combat, et, le 31
juillet, il s'embarqua pour la Zlande, ayant consolid sa rputation
de vaillant capitaine, mais n'ayant recueilli que peu de fruits du
sang qu'avait cot sa victoire et des frais auxquels avait donn lieu
un si vaste armement.

Ce n'tait point assez; la ville d'Ostende menaait continuellement
nos provinces de semblables invasions. Un historien la compare  un
aigle qui, assis sur le rivage, appelle  lui, pour s'lancer dans la
plaine, tous les oiseaux des mers. C'tait, dit un autre historien,
une pine dans la patte du lion de Flandre. L'on voyait chaque jour sa
garnison multiplier ses excursions dans le pays environnant, pour y
imposer des contributions de guerre; et les choses avaient t portes
 ce point, que le gouverneur anglais d'Ostende, Norris, avait un
agent qui dlivrait publiquement  Bruges des passe-ports  tous ceux
qui devaient se rendre de Bruges  Ghistelles,  Nieuport ou  Furnes.

Les tats du pays supplirent l'archiduc d'assurer  la Flandre
l'intgrit de son territoire et la tranquillit dont elle avait
besoin. Ils lui offrirent tout ce qui tait en leur pouvoir, leurs
bras et leurs richesses. Il fust conseill  l'archiduc, dit Philippe
de Cheverny, de mettre le sige devant Ostende, et y fust port pour
plusieurs raisons. La premire, que c'estoit la seule place que les
Hollandois avoyent dans le comt de Flandres,  l'abry de laquelle ils
levoyent de grandes contributions sur tout le plat pays, et que s'ils
n'avoyent  havre ils se treuveroyent freustrs de la commodit qu'ils
retiroyent d'icelluy et seroyent contraints d'entretenir  grands
frais une flotte ordinaire  Flessingues, et n'auroyent plus aucun
lieu de retraite pour eux et pour les Anglois, leurs allis, en toute
la coste de Flandres; l'autre, que l'archiduc, se rendant maistre
d'Ostende, tout le comt de Flandres luy demeurroit paisible, au lieu
qu'il estoit oblig d'entretenir perptuellement force gens de guerre
dans dix-sept forts qu'il avoit fait faire aux environs dudit Ostende,
pour resserrer et rprimer les courses et violences ordinaires que
ceux de dedans faisoient en ses pays, de telle sorte que ses subjets
dudit comt, pour le convier davantage audit sige, lui offrirent cent
mille escus pour en faire les frais, outre plus de cent mille qu'ils
fournissoyent dj par chascun an pour l'entretien des garnisons des
dits dix-sept forts.

Le 5 juillet 1601, une nombreuse arme mit le sige devant Ostende,
qui, aprs avoir reu d'abord une simple enceinte de palissades et
quelques remparts de gazon, avait, depuis le sjour des Anglais et des
Hollandais, t fortifie avec tant de soin qu'elle tait devenue une
des plus redoutables citadelles de l'Europe.

Ce port, qui n'avait t entour d'un rempart que lors du voyage du
duc d'Alenon, et que le prince de Parme avait jug toutefois indigne
d'un sige, tait devenu si puissant, rapporte un historien, qu'il
dictait des lois aux Pays-Bas et les rendait tributaires de la
Hollande.--Il parat incroyable, dit un autre annaliste du
dix-septime sicle, qu'une pauvre bourgade de pcheurs, obscure et
inconnue, o quelques malheureux, vivant du produit de leurs filets,
s'taient fixs au hasard, ait ainsi acquis une telle renomme dans
tout le monde; car, vingt ans auparavant, ces pcheurs n'taient pas
plus riches que ceux qui habitaient Venise avant l'approche d'Attila.
Quelques cabanes de roseaux s'levaient dans des marais inaccessibles;
quelques barques et des filets occupaient ce rivage que couvrent
aujourd'hui les remparts et les arsenaux du dieu Mars. Tels sont les
jeux de la fortune, telles sont les chances alternatives de la nature,
qui ne prsente plus au port de Sige, si fameux par le campement des
Grecs, que des ruines caches sous les ronces. Par un destin bien
diffrent, Ostende doit  un sige toute son importance; sa renomme
et sa gloire reposent sur le deuil et sur la mort; et jusqu' ce qu'on
l'et assige, personne ne sut qu'Ostende existait.

Le colonel Charles Vander Noot occupait Ostende avec vingt et une
compagnies. Les tats des Provinces-Unies se htrent de lui envoyer
de l'artillerie, un corps d'infanterie hollandaise et trois mille
Anglais, sous les ordres de sir Francis Vere, qui prit le commandement
de la ville. De nouveaux retranchements furent levs; et, le 15 aot,
l'on pera les digues qui retenaient les eaux de la mer, de telle
sorte qu'Ostende ne fut plus qu'une le au milieu des inondations.

Ds le commencement du sige, tous les regards se portrent sur le
thtre d'une lutte qui paraissait devoir tre longue et acharne. Une
foule d'trangers visitaient Ostende ou le camp espagnol. Le duc
d'Holstein, frre du roi de Danemark, le comte de Hohenlohe, le comte
de Northumberland allrent tour  tour admirer les actifs travaux de
sir Francis Vere; et le roi de France lui-mme se rendit  Calais,
afin de recevoir plus promptement les nouvelles des combats qui se
succdaient devant Ostende.

Je ne crains pas de dire, remarque Pierre Matthieu, historiographe de
France sous Henri IV, que ce sige fut le thtre de Mars. Nous avons
vu des guerriers de toutes les nations les plus belliqueuses de
l'Europe descendre dans une arne o les chefs apprirent  commander,
les soldats  obir, les matelots  manier plus adroitement la rame,
les chirurgiens eux-mmes  gurir plus habilement les plaies des
blesss. Les annalistes du dix-septime sicle nomment Ostende la
nouvelle Troie.

Le sieur de la Motte, charg d'examiner la position d'Ostende et les
sources stratgiques que prsentait sa dfense, avait, disait-on,
dclar que ce sige tait capable d'absorber un tiers des hommes de
l'Europe et autant de poudre et de boulets que pourraient en fournir,
en dix ans, dix mille moulins et dix mille fourneaux.

Trente-cinq ans de guerre n'avaient-ils pas suffi? Fallait-il que la
Flandre, dj baigne de tant de sang, vt se renouveler sur ses
rivages des luttes qui devaient galer tous les malheurs qu'elle avait
dj soufferts?

L'Angleterre jugeait qu'il tait important pour ses intrts
commerciaux de conserver Ostende. De l, elle pouvait aisment, toutes
les fois qu'elle le jugeait utile  sa politique, favoriser et
soutenir les discordes intrieures des Pays-Bas. La Hollande savait
aussi que tant que les Espagnols n'auraient pas conquis Ostende, ils
n'oseraient pas porter la guerre au del du Rhin et de la Meuse. Enfin
la France se trouvait partage entre sa jalousie contre l'Espagne et
la crainte de voir devenir trop puissante la faction des huguenots,
qui s'agitait dans le Midi.

Nous ne nous proposons point de raconter dans tous ses dtails le
sige d'Ostende, qui fut (ce sont les paroles de Philippe de Cheverny)
ung des plus beaux, longs et mmorables qui ayt jamais jusques icy
est veu dans toute l'Europe. Nous ne dcrirons point les nombreux
assauts dirigs contre le Sandhil et le fort du Porc-pic; nous ne
rappellerons pas avec quelle persvrance ils furent soutenus par
Bucquoy, Trivulce, Avalos et Ambroise Spinola, avec quel courage ils
furent repousss par sir Francis Vere, Frdric de Dorp et Daniel de
Marquette; nous nous contenterons de mentionner la tentative du prince
Maurice, dont le but tait la dlivrance d'Ostende et dont le rsultat
fut la conqute de l'cluse.

La Flandre,  peine aide par quelques doublons venus d'Espagne,
soutint seule tous les frais du sige auxquels les autres provinces
des Pays-Bas avaient refus de prendre part. Ils furent si
considrables que chaque soldat qu'y employa l'archiduc Albert, cota
cent cus d'or[15]. De nombreux ingnieurs prirent part  tous les
travaux et y firent faire  l'art militaire d'importants progrs en
multipliant les moyens d'attaque et de dfense. Rien n'atteste mieux
leur habilet que la dure du sige, qui se prolongea plus de trois
ans et qui cota la vie  cent cinquante mille hommes. On vit 
Ostende un rempart lev form entirement de cadavres que l'on avait
recouverts de terre. Une fois seulement, le 25 novembre 1604, les
assauts furent suspendus au milieu de la lutte la plus acharne:
c'tait le jour de la Sainte-lisabeth, que les Espagnols ne
connaissent que sous le nom de Sainte-Isabelle. Les salves qui
retentirent en l'honneur de la reine d'Angleterre et de l'infante
d'Espagne se confondirent comme si les assigs et les assigeants se
fussent runis dans les mmes rjouissances. Quelques heures plus tard
les projectiles meurtriers sillonnrent de nouveau le ciel et la mort
reprit son empire.

  [15] L'artillerie des assigeants comprenait 103 pices: elle
  consomma 24,000 quintaux de poudre. En moins de six mois, elle
  tira 160,000 coups. L'archiduc ne mit en ligne que 12,000 hommes
   la fois, d'aprs Balinus, et jamais moins de 40,000, d'aprs
  Cheverny. Adrien de Meerbeek prtend que, lors de la capitulation
  d'Ostende, les assigeants n'taient qu'au nombre de 4,000.
  Bonours fixe les frais du sige  7,000,000 de florins. Grotius
  porte le nombre des assigeants qui prirent  50,000, et ils
  perdirent moins de monde que les assigs. Pompe Justiniano
  value le nombre des morts  140,000; Bonours  150,000, en
  estimant les pertes des assigs  77,684 personnes, dont 7
  gouverneurs, 15 colonels et 565 capitaines. Voici quelles furent
  celles des assigeants, d'aprs Grimeston: 7 mestres de camp, 15
  colonels, 29 majors, 565 capitaines, 1,116 lieutenants, 322
  enseignes, 1,911 sergents, 1,166 caporaux, 600 lanspisadoes,
  34,663 soldats, 611 marins, 119 femmes et enfants. Total: 41,124.
  Trois cents navires des assigs furent brls ou dtruits dans
  la port.

L'infante Isabelle montra, au milieu des fatigues du sige, le courage
d'une fille de Sparte[16]. Un jour elle apprit que les soldats, dont
la solde n'tait pas paye, se rvoltaient. Elle se rendit aussitt au
milieu d'eux: Quand je lis sur vos fronts, s'cria-t-elle, la noble
ardeur du combat, j'oublie vos torts pour ne me souvenir que de vos
services. La sdition s'apaisa.

  [16] Lacnam mulata. BOTOR., p. 242.

La capitulation d'Ostende fut signe le 20 septembre 1604. Elle
permettait aux assigs de se retirer avec leurs armes et quatre
pices d'artillerie. Spinola, voulant rendre hommage  leur vaillante
rsistance, invita le gouverneur et les colonels  un somptueux
banquet.

La garnison d'Ostende, forte de quinze mille hommes, d'aprs Balinus,
de quatre mille seulement, d'aprs le rcit bien plus vraisemblable
d'Adrien de Meerbeeck, s'embarqua sur cinquante navires. Les
habitants, qui l'avaient vaillamment aide dans sa longue dfense,
migrrent avec elle. Quand les assigs, dit Christophe de Bonours,
vuidrent la place (chose digne d'admiration), du nombre des habitants
de la ville, il n'en demeura que deux seulement... Le reste aima mieux
tout perdre et de s'expatrier que de vivre o pourraient entrer les
Espagnols.

Il ne nous reste qu' citer les paroles de quelques tmoins oculaires,
la plupart illustres capitaines, qui, en racontant leurs prils et
leurs efforts, assuraient la dure de leur propre gloire.

Incontinent aprs la prinse, dit Charles de Croy, Leurs Altesses
furent receues et traictes magnifiquement du marquis Spinola pour n'y
avoir lieu aux maisons de ce faire, estantes toutes culbutes et
transperces de canonades. Le temps du sige d'Ostende a dur trois
ans, deux mois et quelques jours... Comme une seconde Troie, les
vaincus l'ont vendu et les vainqueurs achet chrement. La longue
dfense de ceux-l est bien estimable; la victoire de ceux-ci l'est
beaucoup plus.

Antonio de Carnero dit aussi: Leurs Altesses furent pouvantes de
voir les fortifications, les redoutes et les tranches; car la ville,
loin de paratre habite, n'offroit qu'un labyrinthe de ruines o il
tait ais de s'garer.

Enfin, l'intrpide Pompo Justiniano, qui fut grivement bless
pendant le sige, dpeint en ces termes l'entre de l'archiduc et de
l'infante  Ostende: Ce n'estoit une ville, mais une montagne de
terre, ou  mieux dire un labyrinthe et une ruine, pour ce que l'on
voyoit les approches du camp espagnol, avec digues, tranches,
galleries, gabionnades, blindes, assiettes ou losgis, lieux pour
l'artillerie, places d'armes, et le tout avec tant de tournoyemens et
destours pour estre plus couverts des offenses, qu' peine pouvoit-on
juger que c'toit; et en ce peu qui estoit demeur entier, ils virent
les maisons ruines,  chacun pas, fosses de morts, avec autres
fosses faictes par les soldats pour s'y tenir couverts et garantir
tant qu'ils pouvoient des coups d'artillerie: en somme le tout estoit
si confus, qu'il estoit impossible de discerner la vraie assiette, ce
qui donnoit plus tt horreur qu'autre chose aux yeux des regardants.
La srnissime infante demeura fort mlancolique, et quasi on luy vist
les larmes aux yeux, considrant (selon que l'on peut imaginer)
combien cotoient ces ruines.

L'archiduc, dit Grotius, ne trouva qu'un terrain vide, _nihil prter
inanem aream_; de cette phrase de l'historien sortit la fameuse
prosopope qui fut traduite par Malherbe:

    Area parva ducum, totus quam respicit orbis,
    Celsior una malis, et quam damnare ruin
    Nunc quoque fata timent, alieno in littore resto.
    Tertius annus abit, toties mutavimus hostem;
    Svit hiems pelago, morbisque furentibus stas;
    Et minimum est quod fecit Iber. Crudelior armis,
    In nos orta lues: nullum est sine funere funus,
    Nec perimit mors una semel. Fortuna, quid hres?
    Qua mercede tenes mistos in sanguine manes?
    Quis tumulos moriens hos occupet, hoste perempto,
    Quritur, et sterili tantum de pulvere pugna est.

La reine lisabeth d'Angleterre tait morte pendant le sige
d'Ostende; dans les derniers temps de sa vie, elle avait abandonn
l'activit de ses intrigues politiques pour lutter contre les remords
de sa conscience trouble; et c'tait au fils de Marie Stuart qu'elle
laissait son hritage. Le roi d'Espagne et l'archiduc s'empressrent
de faire fliciter le roi d'cosse, le premier par le comte de
Villa-Mdiana, le second par le comte d'Arenberg, auquel se runirent
Jean Richardot, Louis Verreiken et Martin della Faille. A cette
ambassade succdrent des ngociations que termina un trait sign le
28 aot, trait qui hta, on ne saurait en douter, la capitulation
d'Ostende.

Le roi d'Angleterre s'engageait  ne point assister les sujets
rebelles de l'archiduc et  abandonner toute alliance contraire  ce
nouveau trait: il promettait que les garnisons anglaises de la
Zlande conserveraient une complte neutralit; il tait de plus
rsolu que rien ne serait nglig pour faire revivre les rapports
commerciaux de l'Angleterre et des tats de l'archiduc. Toutes les
anciennes conventions conclues sous le gouvernement des princes de la
maison de Bourgogne taient expressment confirmes.

La guerre contre les Provinces-Unies devient moins vive. Malheureuse
tentative du comte de Berg contre l'cluse.--Autre tentative galement
strile dirige contre la garnison hollandaise d'Ardenbourg.--Une
trve de huit mois est publie le 13 mars 1607; on espre que des
confrences ouvertes  La Haye conduiront  une paix dfinitive, mais
les difficults qui s'lvent, sont si nombreuses qu'on juge
prfrable de prolonger la trve pour douze annes (15 avril 1609).

Ainsi, dit Bentivoglio, demeura assoupy pour quelque temps
l'embrasement de la guerre de Flandre, n'ayant peu estre tout  fait
esteint, guerre si longue et pleine d'un si grand nombre et de si
mmorables accidens, que la mmoire de nostre sicle en restera plus
illustre aux yeux de la postrit, que de tout ce qui est arriv de
nostre temps. Et vritablement on peut dire que la Flandre, en ce
sicle, a est comme une scne tragique de guerre dans l'Europe, qui,
quarante ans durant jusqu' la conclusion de la trefve, a reprsent
sur le thtre de l'univers toutes les nouveauts et spectacles plus
remarquables qui se soient jamais veus en aucune autre guerre passe
et qui se puissent jamais voir  l'avenir.

A peine cette trve avait-elle t conclue que les projets ambitieux
de Henri IV semblrent la menacer. Un fol amour pour la princesse de
Cond, qui s'tait rfugie  Bruxelles, le porta  se souvenir que
l'intrt de la France tait de combattre la redoutable alliance de
l'Espagne et de l'Autriche, et il rsolut de laisser au duc de Savoie
le soin de protger les bords du Rhne pour se rserver  lui-mme la
tche de soumettre les Pays-Bas.

A mesure que ces bruits menaants se rpandaient, l'archiduc
d'Autriche rappelait sous ses drapeaux les troupes que la paix avait
permis de licencier. Elles se runirent sur les frontires de la
Flandre et du Hainaut, et reurent pour chef Spinola, qui se vantait
qu'avec ses trente mille hommes il arrterait la plus forte arme
franaise. Ce propos fut rpt au roi de France, et comme les
courtisans, voulant accuser Spinola d'une prsomptueuse vanit,
s'criaient qu'il tait de Gnes: Il est vrai, Spinola est Gnois,
interrompit Henri IV, mais il est aussi soldat. Quoi qu'il en soit,
nous verrons bientt si l'effet rpondra  ses paroles. Le roi de
France avait fait prparer son armure de guerre; il avait dj crit
aux ambassadeurs du pape, qui arrivaient de Rome, qu'il serait le 20
mai  Mousson, lorsque le 14 de ce mme mois de mai le crime de
Ravaillac vint, en troublant le repos de la France, assurer celui de
l'Europe.

La Flandre touchait enfin  une poque exempte de trouble et
d'inquitude. Le gouvernement de l'archiduc, qui avait russi  faire
oublier son origine trangre en s'associant gnreusement aux prils
et aux souffrances de la Flandre, chercha par tous les moyens qui
taient en son pouvoir  en cicatriser les plaies. D'utiles
ordonnances furent promulgues pour raffermir le rgne des lois et
assurer le cours de la justice. De nombreux travaux furent entrepris
dans l'intrt du commerce, et l'on vit, en mme temps que l'industrie
semblait renatre, un nouvel essor ranimer les travaux de
l'intelligence.

La Flandre y fut reprsente par Simon et par Grgoire de
Saint-Vincent, qui se signalrent dans les sciences exactes, l'un au
milieu des protestants de la Hollande, l'autre dans l'ordre des
jsuites. On doit au premier plusieurs dcouvertes, dont la moins
utile a t clbre par ce vers de Grotius:

    Jam nihil est ultra; velificatur humus.

Le second mrita que Leibnitz le plat au-dessus de Gallile; _Majora
Gallilo subsidia attulit_. Dans la carrire fconde des arts, les
Pourbus prparaient la transition qui devait donner pour successeur 
Hemling, le rveur mystique, l'cole de Rubens, cette fougueuse et
puissante esclave de l'imitation de la nature. Enfin, dans l'ordre de
la littrature historique, Philippe de l'Espinoy crivait ses
recherches sur les antiquits de Flandre, avec cette pigraphe
emprunte aux Livres Saints: _Laudamus viros gloriosos et parentes
nostros in generatione sua. Dominantes in potestatibus suis, homines
magni virtutis... omnes isti in generationibus suis gloriam adepti
sunt et in diebus suis habentur in laudibus._

Pendant onze annes les peuples furent heureux, et cette courte
priode, marque par de nombreux bienfaits, a laiss dans l'histoire
de la Flandre d'imprissables souvenirs. Les divisions populaires,
qui nagure avaient fait rpandre tant de sang, s'taient heureusement
effaces, lorsque l'archiduc d'Autriche mourut le 13 juillet 1621. Il
ne laissait point d'enfants, et conformment  une clause de l'acte de
1598 qui avait prvu le cas o l'archiduc Albert dcderait le premier
sans postrit, la souverainet des Pays-Bas fit retour au jeune roi
Philippe IV, qui venait de monter sur le trne d'Espagne.




PHILIPPE IV, CHARLES II, PHILIPPE V

(1621-1713).

   Reprise des hostilits.--Le prince d'Orange devant
   Bruges.--Projets politiques de Richelieu.--Louis XIV.--Une arme
   franaise envahit la Flandre.--Ngociations de
   Munster.--Tentatives pour ramener le commerce en Flandre.--Le roi
   d'Angleterre  Bruges.--La Flandre, attaque par Turenne, est
   dfendue par Cond.--Dunkerque.--Ostende.--Paix des
   Pyrnes.--Peste de 1666.--Louis XIV rclame les Pays-Bas en
   vertu du droit de dvolution.--Trait
   d'Aix-la-Chapelle.--Nouvelles guerres.--Sige de Gand.--Paix de
   Nimgue.--Situation de la Flandre.--Guerre que termine le trait
   de Riswick.--Mort de Charles II.--Guerre de la succession.--Paix
   d'Utrecht.


La trve de 1609 venait d'expirer lorsque l'infante Isabelle se vit
appele  continuer seule et au nom du roi d'Espagne la tche que
jusque-l elle avait partage, comme souveraine, avec l'archiduc
d'Autriche. La guerre ne fut reprise toutefois des deux cts qu'avec
une faiblesse et une lenteur qui annonaient que les passions
commenaient  se calmer. En 1625, Spinola conquit Breda. L'anne
suivante, le prince d'Orange essaya de rparer cet chec en surprenant
Hulst, mais il fut repouss. Une attaque que le comte de Hornes
dirigea contre l'cluse avec les troupes flamandes, n'obtint pas plus
de succs. Les Hollandais gardaient avec soin l'cluse, afin que
Bruges ne pt jamais se relever.

La Flandre ne conservait que deux ports, ceux de Dunkerque et
d'Ostende, qui avaient eu l'honneur de lutter,  la fin du quinzime
sicle, contre les flottes de Dieppe. Sous Philippe II, Dunkerque
tait rest l'asile de marins intrpides bien rsolus  ne jamais
amener leur pavillon devant les Gueux de mer: vaincus, ils cherchaient
la mort dans les flots, afin de ne pas la recevoir des mains de leurs
ennemis; vainqueurs, ils les pendaient eux-mmes sur des mts plants
dans les dunes. Dunkerque tait, dit un historien, le flau de la
Hollande et de l'Angleterre.

Ostende avait perdu sa marine en devenant une citadelle trangre,
mprise d'abord par le prince de Parme, puis achete au prix de trop
de sang par l'archiduc Albert. Son fameux sige de 1604 l'affaiblit de
nouveau et il lui fallut plusieurs annes pour se relever de ses
ruines; enfin, un jour sort d'Ostende une barque monte par Jean
Jacobsen; elle s'attache aux flancs d'un vaisseau amiral hollandais et
le coule  fond. Enfin, lorsque Jacobsen, entour d'ennemis, les voit
s'lancer de toutes parts sur son tillac, il met le feu aux poudres et
prit avec ceux qu'il n'a pu vaincre. Ds ce moment les marins
d'Ostende reparaissent dans l'histoire, mls aux marins de Dunkerque.

Lorsque les Provinces-Unies trouvrent une nouvelle force dans un
trait d'alliance avec le roi d'Angleterre Charles Ier, leur premier
soin fut de diriger contre les ports de Flandre une expdition
menaante; mais cette autre _armada_ fut aussi dissipe par une
tempte. Les marins flamands reprirent leurs excursions; chaque jour
les _capres_ d'Ostende et de Dunkerque allaient croiser sur les ctes
d'Angleterre et de Hollande, et ils rentraient le plus souvent chargs
de butin; mais les Hollandais n'taient pas moins heureux dans leurs
courses aventureuses, et, en 1628, l'amiral Pierre Heyn enleva les
galions qui revenaient des Indes. Les tats gnraux, apprciant son
courage, l'opposrent aux corsaires de Flandre, jusqu' ce qu'il
trouvt la mort dans un combat que lui livra le capitaine ostendais
Jacques Besage.

Le besoin de la paix se faisait profondment sentir de toutes parts.
Des confrences pour la reprise des ngociations s'taient ouvertes et
prsageaient les plus heureux rsultats, quand un ambassadeur de Louis
XIII vint les rompre en promettant  la Hollande l'appui de la France.

Louis XIII avait pour ministre le cardinal de Richelieu, petit-neveu
d'un moine clbre par les excs de son esprit factieux dans les
troubles de la Ligue. Un prlat revtu de la pourpre romaine
poursuivait le systme politique qui, sous le rgne de Henri IV, avait
t fond par la personnification la plus leve du parti huguenot,
c'est--dire par Sully.

La guerre recommena. Le marquis de Santa-Croce tait venu d'Espagne
remplacer Spinola dans le commandement des troupes espagnoles, lorsque
le prince d'Orange, traversant l'Escaut avec une arme nombreuse,
arriva tout  coup  Watervliet et se dirigea vers Bruges, dont il
esprait s'emparer sans rsistance.

Le duc de Vendme, fils de Henri IV et de Gabrielle d'Estres,
occupait dans l'arme hollandaise une position que son pre lui-mme
avait autrefois recherche, celle de lieutenant du prince d'Orange. Il
fit sommer Bruges de capituler et demanda en mme temps une entrevue 
l'vque par la lettre ci-jointe:

   Monsieur, l'intrest que je prend en ce qui regarde le service
   de Dieu et cellui du publicq, m'oblige de vous escripre ceste
   lettre pour vous conjurer par ce que vous debvez  ces deux
   puissantes considrations de vouloir vous trouver demain  midi
   dans le commencement de la bruire qui spare notre camp de votre
   ville, accompagn de deux ou trois de votre communaut de Bruges,
   dsirant vous faire entendre et  eux quelques propositions
   trs-advantageuses pour la religion et le bien de ceste province
   de Flandre, et pour prvenir les maulx infaillibles qui luy vont
   arriver.

   Pour cest effect, ceste lettre vous servirat et  eux aussy de
   seuret si vous les jugez capables; si que non, je vous enverray
   ung passeport de monseigneur le prince d'Orange notre gnral,
   affin d'avoir pour le moings ceste satisfaction de n'avoir rien
   oubli pour une si bonne oeuvre et pour acquroir par l la part
   que s'en doibt raisonnablement promettre, monsieur, votre
   trs-affectionn  vous servir.

    Le ducq de VENDOSME.

    Du camp de la bruire, devant Bruges, le 2e de juing 1631.

Les bourgeois de Bruges rpondirent  la lettre du duc de Vendme par
une chanson o ils disaient:

    Cette lettre de Vendosme
    Ne nous sert que de fantosme,
    Car le lys, ni l'oranger
    N'ont la force de changer
    Aux Brugeois leur premier estre
    Et quitter leur prince et maistre.

    Bruges est une bonne ville,
    Un terroir assez fertile,
    Perle et fleur des Pays-Bas,
    Mais l'orange n'y croist pas.
    Il faudroit du sang respandre
    Pour avoir tel pied en Flandre.

Tous les bourgeois, nobles, marchands ou ouvriers, et les prtres
eux-mmes, avaient pris les armes, et se montraient bien rsolus  se
dfendre. Ils avaient pour gouverneur le brave comte de Fontaine, ce
hros de Rocroy, pleur par Cond, qui disait de lui que s'il n'avait
pas vaincu, il et voulu mourir comme le comte de Fontaine.

Le prince d'Orange aperut du haut des tourelles d'un chteau la ville
de Bruges, dont les remparts s'taient rapidement couverts
d'artillerie, et, aprs trois jours d'hsitation, il se retira le
quatrime sans avoir rien fait qui rpondt  ses altires menaces.

En 1633, les Provinces-Unies, qui tenaient bien plus aux rivages de la
Flandre qu'aux forteresses des bords de la Meuse assiges par les
Espagnols, dirigrent vers l'Escaut une nouvelle expdition sous les
ordres du comte Guillaume de Nassau. Le fort Philippe fut pris. A
cette nouvelle, les bourgeois de Gand s'effrayrent plus que ceux de
Bruges deux annes auparavant: ils virent dans le voisinage de cette
forteresse ennemie un danger perptuel pour la scurit de leur ville,
et telle fut la vivacit de leurs plaintes que les chefs espagnols
runirent leurs troupes devant le fort que le comte de Nassau avait
entour de nouveaux retranchements. Une ruse assura au comte de Nassau
la conservation de sa conqute. Tandis que les Espagnols se
prparaient  monter  l'assaut, une flotte parut dans l'Escaut: elle
cinglait vers le rivage, et le retentissement des fanfares annonait
qu'elle portait de renforts aux Hollandais. Les Espagnols, ignorant la
force de cet armement, se retirrent, et ce ne fut que plus tard
qu'ils apprirent que le comte de Nassau avait fait sortir du port de
l'cluse les navires qui l'y avaient conduit, aprs y avoir plac
quelques trompettes.

A la cour de Bruxelles aussi bien que dans tout le pays, une question
qui dominait toutes les autres se prsentait aux esprits. Fallait-il
poursuivre la guerre, qui pouvait seule relever l'honneur de la
monarchie espagnole? Valait-il mieux lui prfrer la paix, unique
remde  la dtresse des Pays-Bas?

Ericius Puteanus se pronona pour la paix dans une dissertation
imprime sous le titre de _Statera belli et pacis_. La Belgique
brille, il est vrai, entre tous les pays de l'Europe par son heureux
gnie et sa situation; mais une longue guerre, telle qu'une grave
maladie, a puis ses forces,  tel point qu'elle a attir vers elle
jusqu'aux flaux des peuples trangers et que ses malheurs mmes ont
t pour elle une autre source de clbrit. Les divisions intestines
ont caus sa misre. D'une part, on luttait avec tout l'enthousiasme
de la libert; de l'autre, avec la persvrance d'une fidlit
inbranlable. L'incendie s'tait dvelopp en quelque sorte au milieu
des eaux, et tout ce qui et pu l'teindre fut consum par ses
flammes. Si les forces dont disposaient les Provinces-Unies taient
moins considrables, celles du roi taient moins efficaces parce
qu'elles taient plus loignes, et l'on voyait s'engloutir dans un
seul pays plus de trsors que dans tout le reste de l'Europe. Nos
soldats, las d'une lutte strile de plus de soixante annes, ont perdu
la fleur de la discipline. Notre position est plus dsavantageuse que
celle de nos ennemis, car la guerre nous cote plus cher. Faut-il
aujourd'hui rechercher la paix? Est-ce la prudence qui doit nous
engager  la dsirer? Est-ce la ncessit qui nous l'impose?

                        Pax optima rerum
    Quas homini novisse datum est; pax una triumphis
    Innumeris potior; pax custodire salutem
    Et cives quare potens.

Un langage si hardi devait susciter de nombreux contradicteurs 
Ericius Puteanus. L'un de ses adversaires, Gaspard Barlus, l'accusa
en termes violents, dans le _Puteano-Mastyx_, d'oublier les bienfaits
du roi d'Espagne pour discuter les droits lgitimes qu'il tenait de
ses anctres et la puissance mme de ses armes. L'auteur du
_Puteano-Mastyx_ accablait Philippe IV de ses flatteries; il le
comparait  Neptune, en affirmant qu'il ne dpendait que de lui de
dtruire la Hollande par les eaux de la mer s'il ne russissait  la
dompter, et il ajoutait: O roi clment et digne d'une gloire
immortelle! sachez bien que les Hollandais n'attendraient pas trois
jours s'ils pouvaient livrer la Flandre  la mer!

Les amis de Puteanus rpliqurent, notamment par le _Somnium
satyricum_, o Mars, soutenant malgr Apollon que la Belgique est une
terre guerrire et trangre aux arts du dieu du Parnasse, voit se
runir contre lui Pallas, Diane, Crs et Mercure qui termine la
discussion en disant: Que la guerre cesse avec les causes qui la
firent natre, pour que je voie le commerce et l'loquence que je
protge se ranimer dans le plus noble pays du monde, dlivr des
calamits qui l'accablent!

Les tats gnraux, assembls  Bruxelles, se prononcrent ouvertement
pour des ngociations qui permissent de mettre un terme aux
hostilits. Ils reprsentaient qu' mesure que les Pays-Bas espagnols
s'appauvrissaient, les Provinces-Unies voyaient s'accrotre leur
prosprit,  raison que tout le commerce qui souloit rendre les
provinces de l'obissance de Sa Majest, si florissantes et renommes
parmi le monde, nommment celle de Flandres, est diverty vers les
rebelles, lesquels ont la navigation libre. Ils se plaignaient aussi
vivement de l'indiscipline des troupes espagnoles.

La paix ne se fit point toutefois, et le regret de voir chouer tous
les efforts qui tendaient  y parvenir, ne fut peut-tre point
tranger  la maladie qui enleva l'infante Isabelle le 1er dcembre
1633. Bien qu'elle et  peine vu s'interrompre dans les Pays-Bas le
cours de la guerre civile, il semblait que le ciel et ht sa fin
pour lui pargner le spectacle qu'allait prsenter une lutte de plus
en plus terrible et de plus en plus acharne.

Ferdinand d'Espagne, frre du roi Philippe IV, qui joignait au titre
de cardinal et d'archevque de Tolde la rputation d'un capitaine
habile, fut appel au gouvernement des Pays-Bas. Il voulait,
disait-on, imprimer  la marche des affaires une vigueur toute
nouvelle; et les yeux de l'Europe se fixrent avec anxit sur le
thtre qui s'ouvrait  ses talents militaires.

Cependant les Provinces-Unies opposaient  toutes ces tentatives de
l'Espagne la rivalit jalouse de la France; et lorsque le cardinal
Ferdinand se prpara  combattre la Hollande calviniste, un autre
cardinal, ministre de Louis XIII, se hta de la protger.

L'alliance de Richelieu et de la Hollande tait si complte que les
Provinces-Unies proposrent  Louis XIII un projet de dmembrement des
Pays-Bas; mais Richelieu ne parut point dispos  y adhrer. Il
craignait  la fois et les difficults que prsenterait la conqute et
celles auxquelles donnerait lieu le partage des provinces espagnoles.
Quand mme, disait-il, on en viendrait  bout avec beaucoup de temps,
de peine et de dpense, la conservation de ce qu'on aurait acquis, ne
se pourrait faire qu'avec de trs-grosses garnisons, qui nous
rendraient incontinent odieux aux peuples et nous exposeraient, par ce
moyen,  de grandes rvoltes et  de perptuelles guerres. Et quand
mme la France serait si heureuse que de conserver les provinces qui
lui seraient tombes en partage en une dpendance volontaire de sa
domination, il pourrait arriver bientt aprs que, n'y ayant plus de
barre entre nous et les Hollandais, nous entrerions en la mme guerre
en laquelle eux et les Espagnols sont maintenant, au lieu que
prsentement nous sommes en bonne intelligence, tant  cause de la
sparation qui est entre nos tats, qu' cause que nous avons un
ennemi commun qui nous tient occup en tant que nous sommes galement
intresss  son abaissement.

Richelieu objectait aussi l'incertitude de la guerre; il passait plus
lgrement sur les intrts de la religion, insparables de l'intrt
politique de Louis XIII, puisque tout trait qui rapprocherait les
frontires des Provinces-Unies de celles de la France favoriserait les
relations des protestants hollandais avec le parti encore redoutable
des huguenots: Si est-ce que toutes ces raisons portrent le cardinal
de Richelieu  dire au roi que la proposition apporte par le sieur de
Charnac ne pourrait  son avis tre reue en aucune faon, et
qu'absolument il ne fallait point entreprendre la guerre  dessein de
conqurir la Flandre.

Le plan propos par Richelieu consistait dans l'tablissement d'une
rpublique catholique indpendante dans les Pays-Bas, aussitt qu'on
aurait complt l'expulsion des Espagnols. Il fallait,  son avis,
viter les discordes qui natraient soit du projet de partage entre la
France et la Hollande, soit de l'absence de toute barrire entre leurs
frontires. Il exposait: que s'il fallait attaquer la Flandre, il le
fallait faire avec des conditions plausibles et propres  faciliter le
dessein qu'on avait eu en ce cas d'en chasser les Espagnols; que la
France et les Hollandais devaient se rsoudre  ne prtendre aucune
chose en toutes les provinces qui sont sous la domination du roi
d'Espagne que deux ou trois places chacun (les Hollandais Brda,
Gueldre et autres lieux circonvoisins, dont on pourrait convenir) pour
gages et pour lien de l'union et de la paix qui doit tre ci-aprs
entre ces trois tats; qu'ils gagneraient assez s'ils dlivraient les
provinces de la sujtion d'Espagne, et leur donnaient moyen de former
un corps d'tat libre, puissant et capable d'tablir une bonne
alliance avec eux; qu'il fallait faire une dclaration publique en
forme de manifeste qui assurt la religion catholique et la libert de
ces peuples en la meilleure forme qu'ils la pourraient dsirer, afin
de donner lieu aux grands, aux villes et aux communauts de se
soulever plus hardiment...

Richelieu ajoutait que si le dessein propos par les Hollandais d'une
entire conqute pouvait russir en vingt annes, il tait apparent
que celui-ci pouvait avoir son effet en un an, si Dieu bnissait tant
soit peu l'entreprise; et, de plus, que s'il russissait, tant s'en
faut qu'on se trouvt charg de garnisons, comme au premier projet,
qu'on pt craindre une guerre entre la France et les Hollandais, pour
n'avoir plus de barrire, et qu'il et lieu d'apprhender de
perptuels desseins des Espagnols pour regagner ce qu'ils avaient
perdu; qu'au contraire les garnisons de France pourraient tre
diminues, parce que nous n'aurions pas des voisins si puissants ni si
malintentionns que les Espagnols; que les provinces catholiques qui
lors feraient un corps d'tat ne dpendant que de soi-mme, auraient
trop intrt  conserver la France et les Hollandais en union pour
qu'il pt arriver brouille entre eux; et que la puissance et les
forces d'Espagne n'tant plus en ce temps proches de la France comme
elles sont maintenant, elles ne seraient plus  craindre, joint que ce
corps nouveau d'tats catholiques veilleraient aussi soigneusement que
nous-mmes pour nous garantir de leurs mauvais desseins, attendu que
nous leur serions du tout ncessaires pour les aider  conserver leur
libert, acquise par notre moyen...

Enfin, il terminait en ces termes: tant trois corps unis ensemble,
il nous serait ais de rsister  des ennemis affaiblis et loigns,
et vivre  l'avenir en paix et en repos, dlivrs de ceux par la
malice et ambition desquels nous en avons t privs jusqu' prsent.

Un an plus tard, les Provinces-Unies et le cardinal de Richelieu
parvinrent  conclure un trait qui conciliait deux systmes tout
opposs. Si les Pays-Bas espagnols se soulevaient contre Philippe IV
et assuraient les armes  la main leur indpendance, la Hollande et la
France se borneraient  occuper, la premire, Breda, Damme, Hulst et
le pays de Waes; la seconde, Namur, Thionville et Ostende. Dans le cas
o les populations que l'on appelait  l'insurrection eussent montr
peu d'empressement  la tenter, la France devait s'emparer du pays de
Luxembourg, du Cambrsis, des comts de Namur, de Hainaut et d'Artois.
Le Brabant, Anvers et Malines taient promis  la Hollande; enfin, une
ligne droite, partant de Blankenberghe et se dirigeant vers
Rupelmonde, en passant entre Damme et Bruges, divisait la Flandre
entre les deux puissances copartageantes.

Quelques historiens ajoutent que la ville d'Ostende devait tre
dmolie et son port combl, afin qu'il n'y et plus de sujet de
jalousie entre l'Angleterre, la France et la Hollande.

Il ne manque plus  Richelieu qu'un prtexte pour dclarer la guerre.
Il en trouve un dans la captivit de l'lecteur de Trves, qui a t
conduit prisonnier  Bruxelles. Vingt-sept mille hommes, sous les
ordres des marchaux de Chtillon et de Brez, entrent dans le
Luxembourg et se joignent sur la Meuse  l'arme hollandaise. Sac de
Tirlemont. Pril de Louvain et d'Anvers. Jalousies entre les Franais
et les Hollandais. L'empereur envoie Piccolomini au secours des
Espagnols. Tous les projets de Richelieu ont chou. Les villes des
Pays-Bas ne se sont point insurges, et son arme est rduite  se
retirer, affaiblie par la famine et les maladies (1635).

L'anne suivante, une arme espagnole, commande par le marquis
d'Aytona, envahit la Picardie et menace Paris. A son approche, une
terreur profonde se rpand dans la capitale de la France. On arme des
laquais, on y confisque les chevaux des carrosses pour organiser la
cavalerie; enfin, on parvient  runir cinquante mille hommes, que
l'on confie au comte de Soissons, et Paris est sauv. En mme temps,
le cardinal de Richelieu fait presser par son ambassadeur les
Provinces-Unies de tenter quelque diversion dans les Pays-Bas.

Richelieu, que le mauvais succs de sa tentative loigne de la guerre
ouverte, se proposera dsormais pour but le harclement continu de la
domination espagnole dans les Pays-Bas par les flottes et les
mercenaires des Provinces-Unies; c'est ainsi qu'il assurera le repos
des frontires franaises.

Trois tentatives sont diriges par les Hollandais contre Hulst. Dans
la troisime, le comte Henri de Nassau est bless mortellement. Sur
mer, Tromp, plac  la tte de la flotte hollandaise, se fait craindre
des marins de Dunkerque, qui quipent une flotte de vingt-deux
vaisseaux pour le combattre. L'amiral de Dunkerque, Michel Van Doorn,
attaque Tromp et l'oblige  se retirer aprs des pertes considrables.

Tandis que Louis XIII dirige contre la Flandre un systme d'hostilits
qui la rduit  la misre, la Flandre reoit dans la ville de Gand,
qui fut  diverses reprises l'asile des royauts exiles, la mre du
roi de France, elle-mme rduite  un affreux dnment. Marie de
Mdicis se rend bientt en Hollande; elle y ngocie le mariage du
jeune prince Guillaume d'Orange avec Marie d'Angleterre, fille de
Charles Ier. Ses intrigues tendent  renverser la puissance de
Richelieu; elles ne doivent atteindre que celle de son petit-fils
Louis XIV, en prparant l'union d'un autre prince d'Orange avec une
autre princesse anglaise, Marie, fille de Jacques II.

L'archiduc Ferdinand meurt  Bruxelles le 9 novembre 1641. Louis XIII
le suit dans le tombeau. La couronne de France passe  un enfant de
quatre ans; le ministre tombe aussi des mains du cardinal de
Richelieu  celles du cardinal Mazarin, qui ne sera que le tmoin des
grandes choses qui s'accompliront autour de lui. Dj un clair a
sillonn les nuages qui semblent envelopper la rgence d'Anne
d'Autriche: c'est la victoire de Rocroy gagne par le prince de Cond
(il n'tait encore connu que sous le nom de duc d'Enghien), au moment
mme o l'on clbrait l'avnement de Louis XIV.

Le duc d'Orlans prend Gravelines (1644), puis Bourbourg, Menin,
Bthune, Armentires (1645). Courtray tombe au pouvoir des Franais le
28 juin 1646. Le 7 octobre de la mme anne, Cond s'empare de
Dunkerque, sige de l'amiraut de Flandre: c'est l'anantissement de
la puissance maritime des Espagnols dans les Pays-Bas.

Arrive de l'archiduc Lopold d'Autriche  Bruxelles. Il reprend
Commines et Landrecies. Le marchal de Gassion est mortellement bless
sous les murs de Lens. Les Espagnols parviennent  reconqurir
Courtray, mais ils perdent Ypres.

Richelieu avait voulu partager les Pays-Bas espagnols avec la
Hollande. Mazarin alla plus loin: aprs avoir song un instant  les
faire dvaster, comme Louvois fit plus tard incendier le Palatinat, il
forma le projet de les runir  la France en les changeant contre la
Catalogne, alors occupe par l'arme du comte d'Harcourt. Il disait,
dans un mmoire du 20 janvier 1646, adress aux ambassadeurs franais
aux confrences de Munster: L'acquisition des Pays-Bas forme un
boulevard inexpugnable  la ville de Paris, alors vritablement le
coeur de la France; les mcontents et les factieux perdraient, par ce
moyen, la facilit de leur retraite... La puissance de la France se
rendrait redoutable  tous ses voisins et particulirement aux
Anglais... Si la France doit apprhender quelque chose de la maison
d'Autriche, ce ne peut tre que du ct de la Flandre, parce qu'un
seul bon succs qu'ils remportent peut mettre aussitt l'pouvante
dans Paris. L'acquisition des Pays-Bas nous garantit de ces craintes
pour jamais... Il est aussi vident que les Espagnols ne sauraient
donner des assistances considrables  aucune faction qui puisse se
former en France, que du ct de la Flandre, o les forces ont
toujours t prtes  cela et sont plus  craindre parce qu'elles sont
plus aguerries. D'ailleurs, les peuples de la Flandre, qui souffrent
des oppressions incroyables, leur pays tant le thtre de la guerre
depuis si longtemps, trouveront tel changement  leur condition qu'on
ne peut pas douter que nous n'eussions bientt gagn leur amour quand
ils se verraient assurs de jouir  jamais d'une profonde tranquillit
avec toutes sortes de commodits et d'avantages sous la domination de
cette couronne... Enfin je serais trop long si je voulais parler en
dtail des avantages et des commodits que nous donnerait par le
commerce et par divers autres moyens une si importante acquisition, et
mme du port de Mardik et de Dunkerque, qui est le plus beau et le
plus commode qui soit dans la mer ocane et le plus considrable 
notre gard pour nous rapprocher de messieurs les tats et pour
regarder comme il faut l'Angleterre.

Mazarin n'obtint point des puissances reprsentes au congrs de
Munster qu'elles abdiquassent leurs jalousies politiques pour
consentir  l'agrandissement du territoire franais, et le trait du
30 janvier 1648 ne fut favorable qu'aux prtentions des
Provinces-Unies dont l'Espagne reconnaissait l'indpendance. Il leur
assurait de plus la conservation de tous les forts qu'elles avaient
conquis, et ne rtablissait les relations commerciales qu'en rservant
expressment aux Provinces-Unies la souverainet de l'Escaut et le
droit soit de le fermer, soit d'y tablir telles taxes qu'elles le
jugeraient convenable. Il stipulait toutefois la dmolition de la
plupart des forts de la rive gauche appartenant soit aux Espagnols,
soit aux Hollandais, qui taient, pour les populations voisines, un
objet constant d'inquitude et d'effroi.

La France refusait de s'associer  la paix de Munster. Le prince de
Cond ne craignit point de livrer bataille dans les plaines de Lens,
qui avaient vu l'anne prcdente tomber le marchal de Gassion. Son
triomphe effaa le souvenir de tous les revers qu'avaient subis les
armes de la France. Furnes ouvrit ses portes, et toute la Flandre
aurait t perdue si les troubles de la Fronde n'eussent arm les uns
contre les autres, sur un terrain plus troit, les hommes qui
venaient, en combattant ensemble sous les mmes bannires, de porter
si haut la gloire de leur courage et de leur gnie. Les Espagnols
rentrent  Ypres et  Saint-Venant. Cond, cherchant un asile dans
leur camp comme le plus illustre des transfuges, semble leur porter la
victoire. Peu s'en faut qu'il n'y conduise avec lui le vicomte de
Turenne, jusqu'alors son lieutenant, depuis son digne mule. Turenne
et Cond, runis contre Mazarin, eussent fait changer la fortune de la
France. Turenne, rest fidle  Mazarin, rtablit l'galit de la
situation en s'opposant  Cond.

Cependant la Flandre respirait: ses dangers s'taient loigns, et il
lui suffisait de goter quelques jours de paix pour trouver dans leur
dure, quelque incertaine qu'elle pt tre, le gage du retour de sa
prosprit. Les magistrats de Bruges avaient charg l'chevin de Wree
de se rendre  la Haye, afin qu'il reprsentt aux tats des
Provinces-Unies les avantages de la situation de la ville de Bruges,
qui devait redevenir une cit toute commerciale en recouvrant les
franchises et les liberts dont elle avait joui autrefois. Il les
engagea  y tablir leurs comptoirs, et fit les mmes propositions
d'abord  la Compagnie des marchands anglais fixs  Rotterdam, puis
aux villes hansatiques. Ces ngociations parurent d'abord faire
esprer quelque succs. Les Provinces-Unies et les villes de la Hanse
envoyrent des dputs  Bruges. Les marchands anglais semblaient
galement disposs  quitter Rotterdam, o ils vendaient peu, pour
aller retrouver  Bruges la rsidence  laquelle ils taient rests
fidles pendant tout le moyen-ge. Ils demandaient le libre exercice
de leur religion et la sret de leurs personnes et de leurs biens;
mais ils exigeaient de plus la rvocation de toutes les dfenses
manes des rois d'Espagne relativement  la vente des draps anglais.

L'industrie des draps s'tait rapidement affaiblie en Flandre. Les
tats de Flandre, qui se contentaient en 1511 d'une lgre taxe sur
les draps d'Angleterre, d'cosse et de France vendus aux Pays-Bas,
dont on valuait la valeur  six cent mille florins, rclamaient en
1592 une prohibition absolue. Grce  leurs reprsentations, les taxes
furent augmentes. Un instant abolies en 1604, elles furent de nouveau
leves en 1613. C'tait leur suppression complte qu'exigeaient les
marchands anglais de la Compagnie de Rotterdam, comme condition de
leur retour  Bruges. On ignore si un dernier effort des tisserands
flamands fit rejeter leur demande, et les historiens qui racontent la
strilit de ces ngociations avec la Hollande, les villes
hansatiques et les marchands anglais, se contentent d'allguer, comme
un motif qui l'explique assez, les dangers qui, dans toutes les
guerres, menaaient Bruges mal protge par la puissance espagnole
contre l'invasion des armes franaises.

Lorsque ces rves de prosprit commerciale se furent vanouis,
l'inquitude qui agitait tous les esprits, les porta  chercher un
autre aliment dans les disputes thologiques. Les ouvrages laisss par
Corneille Jansnius, vque d'Ypres, commenaient  soulever la longue
et vhmente controverse du jansnisme.

Si les discordes se glissaient jusqu'au sein des ides religieuses
pour dvelopper l'esprit de discussion contre le principe de
l'autorit, l'anarchie qui rgnait dans le monde politique n'tait ni
moins dplorable, ni moins profonde; les rois eux-mmes en donnaient
l'exemple en applaudissant  l'insurrection qui menaait Charles Ier.
Ds 1642, des agents des niveleurs anglais s'taient assur l'appui de
la Hollande, de l'Espagne et de la France contre le malheureux prince
qui venait de tirer l'pe pour dfendre les droits de sa couronne.

La Hollande, pleine d'enthousiasme pour une rvolution qui semblait
rappeler la sienne, reprochait  Charles Ier d'tre hostile aux
rfugis hollandais et flamands, ennemis dclars de l'glise tablie,
qui soutenaient  Londres, contre l'vque Wren, une lutte dont
l'vque Grindall avait donn l'exemple sous lisabeth. Un grand
nombre avaient cru devoir s'loigner, et leur dpart avait t une
calamit pour l'industrie de plusieurs cits de l'Angleterre.

En Flandre, don Francisco de Mellos interceptait tous les secours
qu'attendait Charles Ier; il se souvenait de l'appui que les Anglais
avaient accord au roi de Portugal.

Par un motif tout diffrent, le cardinal de Richelieu avait pris une
part active au dveloppement de l'insurrection en cosse, afin que
l'Angleterre ft tellement affaiblie qu'elle ne pt jamais songer  se
runir  l'Espagne contre la France. Selon une autre opinion, il
voulait se venger de Charles Ier, qui s'tait vivement oppos  son
projet de partager les Pays-Bas entre la France et la Hollande.

Les princes et les rois, dit Clarendon, taient trop faibles pour
maintenir l'ordre chez eux; mais ils cherchaient tous  le troubler au
dehors.

Lorsque Cromwell, plac tout  coup entre un trne bris par son
crime, et un trsor puis par ses intrigues, fut rduit  faire
vendre  l'encan, pour payer ses sdes et consolider son usurpation,
les dpouilles sanglantes d'un roi, ce furent de nouveau les grandes
puissances monarchiques de l'Europe qui se partagrent les trophes de
Whitehall. Jamais leur honte n'avait t plus complte; et pour parler
comme Bossuet, il semblait que Dieu, en rservant  l'avenir le soin
de ses terribles enseignements, et abandonn les princes  leur
propre faiblesse.

Le roi d'Espagne fit acheter des meubles prcieux que dix-huit mules,
caparaonnes aux armes royales de Castille et d'Arragon, portrent du
port de la Corogne  Madrid. L'archiduc Lopold choisit les meilleurs
tableaux pour orner son palais de Bruxelles. La reine de Sude
prfra les mdailles et les joyaux. Les tapisseries furent vendues au
cardinal Mazarin, ministre de Louis XIV, qui nommait Cromwell le plus
grand homme du monde, et que Richard Cromwell appelait  son tour le
constant et fidle ami et trs-dvou alli de son pre.

En France, le parlement cherchait aussi  accrotre sa puissance, mais
c'tait en attaquant Mazarin. Cette lutte, longtemps renferme dans
les rues de Paris, allait enfin s'lever, dirige par Cond et
Turenne, aux plus savantes combinaisons de l'art de la guerre.

Lorsque ces deux clbres capitaines se trouvrent vis--vis l'un de
l'autre, l'un, n'ayant pu encore oublier la gloire de son adversaire
dont nagure il excutait les ordres, l'autre, rduit  opposer une
arme trangre, dmoralise par ses triomphes mmes, aux troupes
qu'il avait disciplines et encourages par ses succs, le soin de
leur renomme parut leur faire craindre de se rencontrer. Des siges
furent le but de leurs efforts rciproques. L'archiduc Lopold, qui
avait reconquis Dunkerque et Gravelines, fut repouss devant Arras;
mais la fermet de Cond assura sa retraite. Plus tard, lorsque don
Juan d'Autriche, fils illgitime du roi Philippe IV, fut venu
remplacer l'archiduc Lopold, Turenne prouva devant Valenciennes un
chec semblable  celui des Espagnols devant Arras (17 juillet 1656).

Le cardinal Mazarin, qui avait banni Cond, venait de s'allier de plus
en plus troitement avec l'Angleterre. Il fit donner par le jeune roi
Louis XIV, petit-fils de Henri IV, le titre de frre  l'usurpateur
auquel une fille de Henri IV pouvait reprocher son veuvage.

Cromwell, moins favorable  l'Espagne, n'avait reconnu les services
que lui avait rendus autrefois don Francisco de Mellos que par une
dclaration de guerre o il rappelait  Philippe IV, non pas le sang
qu'il avait laiss rpandre  Londres par un troit sentiment d'envie,
mais celui qui avait t vers dans les Pays-Bas par les ordres de son
aeul Philippe II.

Le cardinal Mazarin avait fait ignominieusement chasser de France, au
nom de Louis XIV, les fils de Charles Ier;  peine obtinrent-ils,
grce au refroidissement des relations politiques entre l'Angleterre
et l'Espagne, un modeste et douteux asile dans les tats du monarque
qu'insultait Cromwell. Les Espagnols, dit Clarendon, ne voulurent
jamais consentir que le roi (Charles II) demeurt  Bruxelles, ni 
Anvers, ni en aucun autre lieu o le gouvernement serait tenu d'tre
instruit de sa rsidence, ce que l'honneur du roi d'Espagne ne pouvait
pas permettre,  moins qu'il n'y sjournt avec une pompe toute
royale, ce qui occasionnerait des frais auxquels s'opposait l'tat de
leurs affaires. Mais ils lui firent comprendre que s'il voulait se
retirer  Bruges et y vivre _incognito_ sans qu'on ft oblig de se
mettre en frais pour l'y recevoir, ils taient assurs que les
habitants de cette ville auraient pour lui beaucoup d'gards. Le
gouvernement espagnol accordait  Charles II et au duc de Glocester
une pension de neuf mille livres par mois: une convention secrte
portait de plus qu'il leur fournirait un corps de six mille hommes si
un parti se formait en leur faveur en Angleterre.

Charles II logea  Bruges chez lord Tarah, rfugi irlandais dont la
mre tait flamande. L'vque de Bruges et le bourgmestre Marc
d'Ognate lui prodiguaient les tmoignages du respect qu'ils portaient
 son malheur, et Charles II s'en montrait d'autant plus reconnaissant
qu'il ne pouvait oublier que c'tait aussi de Bruges qu'douard IV
tait parti de la terre de l'exil pour monter sur le trne. Une flotte
anglaise tait venue, comme au quinzime sicle, bloquer les ports de
Flandre afin de lui faire expier la gnreuse hospitalit que les rois
proscrits taient toujours assurs de trouver au foyer des franchises
communales; de plus, six mille soldats de la mme nation, choisis
parmi ces ttes rondes qui confondaient dans la mme excration le
sceptre et la tiare, abordrent en France pour soutenir un cardinal
italien dans sa faveur prs d'un roi en allant chasser Cond de la
Flandre. Mais Cromwell savait bien quel devait tre le prix de ce
secours, et ses soldats, dociles  sa voix puissante, se persuadrent
aisment qu'en saccageant une terre couverte de monastres et asile
des fils de Charles Ier, ils poursuivaient l'oeuvre commence sur les
champs de bataille de Marston-Moor et de Naseby.

La Hollande se prparait  se joindre  la France et  l'Angleterre.
L'ambassadeur espagnol, don Estevan de Gamarra, prsenta  ce sujet
aux tats gnraux, le 21 juillet 1656, une longue note o il
reprsentait qu'un semblable projet ne pouvait maner que de
quelques esprits proccups de dangereuses maximes et plus attachs 
leurs avantages particuliers qu'au vritable intrt de l'tat; qu'il
tait bien plus de l'intrt des tats gnraux de protger les
provinces du corps belgique menaces par les puissances voisines;
que les Pays-Bas espagnols taient pour eux une ferme barrire et un
rempart contre les Franais et les Anglais; que dj ces deux nations
s'taient partag les villes maritimes de la Flandre et que l'on ne
pouvait attendre d'elles que la grce de Polyphme. Il terminait en
renvoyant  Louis XIV l'accusation d'aspirer  la monarchie
universelle, accusation que les Franais avaient frquemment dirige
contre les Espagnols. Tous les efforts de don Estevan de Gamarra
furent inutiles.

Don Juan d'Autriche avait convoqu  Bruges une assemble gnrale des
dputs de la province de Flandre. Il y rappela l'alliance de la
France et de l'Angleterre, et la runion de deux armes ennemies qui
s'avanaient vers Dunkerque, sous le commandement de Turenne. On ne
pouvait opposer  cette redoutable invasion que des troupes  qui l'on
devait un an de solde et que les dsertions affaiblissaient chaque
jour. Les tats de Flandre, qui accordaient dj depuis longtemps un
subside de cent mille florins par mois, votrent un nouveau secours
extraordinaire d'un demi-million de florins. Mais, lorsqu'on put payer
les soldats et calmer leurs murmures, ils se trouvrent sans chef
digne de combattre Turenne. Cond avait t saisi  Nieuport d'une
fivre violente. On le transporta  Bruges, et de l  Gand  l'abbaye
de Saint-Pierre. Son mal faisait chaque jour de nouveaux progrs. Il
arriva mme que le bruit de sa mort se rpandit. Cependant, il gurit,
et les Espagnols placrent de nouveau toutes leurs esprances dans un
bras qui nagure encore les remplissait de terreur.

Turenne ne tarda point  se porter d'Hesdin vers Bergues; et, le 25
mai 1658, aprs s'tre empar de quelques forts peu importants, il
tablit son camp devant Dunkerque. Une flotte anglaise vint en mme
temps attaquer la ville du ct de la mer.

Le 14 juin fut livre la bataille des Dunes, la plus glorieuse des
victoires de Turenne, puisqu'elle fut gagne sur Cond.

Le mme jour, le marquis de Lede, gouverneur de Dunkerque, avait fait
une sortie pour attaquer les Franais, qui gardaient les tranches. Il
y fut grivement bless, et sa mort hta la reddition de la ville.
L'arme franaise l'occupa par capitulation le 25 juin, et la remit
aussitt aprs,  la grande honte de la France, aux ambassadeurs de
Cromwell.

Turenne s'avana vers Loo. Ypres, Audenarde, Grammont, Ninove, Menin,
tombrent au pouvoir des Franais. Dans la plupart des villes, la
terreur des soldats espagnols tait si grande qu'ils forcrent leurs
capitaines  capituler. Un seul chteau se dfendit vaillamment: ce
fut le chteau de Gavre. La garnison en paraissait nombreuse;  chaque
crneau flottaient des drapeaux, et des roulements de tambour,
particuliers aux divers corps de l'arme espagnole, annonaient que
plusieurs rgiments y taient runis. Une capitulation honorable fut
accorde aux assigs; elle portait qu'ils pouvaient se retirer
bannires dployes. Mais, au grand tonnement des Franais, on ne vit
paratre qu'un laboureur, qui s'tait enferm dans le chteau de Gavre
avec quatorze compagnons. Les souvenirs de la lutte communale, dont
Gavre avait vu la dernire journe, avaient inspir son hrosme. Tel
est le rcit que j'ai recueilli de la bouche de quelques vieillards,
en parcourant les collines o s'leva jadis le camp de Philippe le
Bon. Il est plus certain que Turenne dmantela le chteau de Gavre.
Les gloires des temps modernes effaaient les derniers vestiges des
gloires du moyen-ge, auquelles elles taient appeles  succder.

Au milieu de ces revers des armes espagnoles, un seul succs vint
consoler don Juan d'Autriche. Le marchal d'Aumont avait form le
projet de s'emparer d'Ostende par trahison. Un colonel, nomm
Sbastien Spinteleer, avait feint d'couter ses propositions, et on
lui avait promis pour prix de ses services quatre cent mille florins.
En effet, il ouvrit les portes d'Ostende et livra aux Franais le
bourgmestre du Franc, Marc d'Ognate, qui avait consenti  remplir le
rle du gouverneur, bien qu'il st qu'il en dt rsulter pour lui une
captivit de quelques heures; mais,  un signal convenu, les
Espagnols, qui s'taient cachs dans les glises, se montrrent, et le
marchal d'Aumont fut retenu prisonnier avec tous les siens dans une
ville dont il s'tait trop ht d'annoncer la conqute  Mazarin.

Si la Flandre avait perdu Dunkerque, elle conservait Ostende,
hritire de la puissance maritime de Dunkerque. Ds 1646, poque du
premier sige de cette ville, on avait vu migrer  Ostende ses marins
les plus habiles, entre autres Jean De Bock, qui dit dans une lettre
adresse  Philippe IV: Je ne rappellerai point tous mes travaux et
tous mes efforts depuis 1636, pour armer des vaisseaux et pour quiper
des flottes qui furent, comme le disait le comte de Penaranda aprs le
trait de Munster, le frein qui arrta les excursions des Hollandais
et qui contribua  faire conclure la paix. En quittant Dunkerque pour
nous fixer  Ostende, mes amis et moi nous avons russi  relever la
marine militaire, de telle sorte que la ville de Dunkerque, fameuse
dans le monde entier, semble avoir migr avec nous et tre enferme
aujourd'hui dans Ostende. En 1649, quatre de mes navires menacrent
Dunkerque; deux annes plus tard, j'en envoyai quatorze croiser devant
le mme port, qui fut bloqu si troitement pendant sept semaines que
Neptune lui-mme, port par les Tritons furieux, n'et pu y pntrer.
En 1652, vingt-cinq vaisseaux, que l'archiduc Lopold me chargea
d'armer, cooprrent activement  la conqute de Gravelines, de
Mardick et de Dunkerque. La Flandre est encore prte  runir de
nouvelles flottes pour attaquer les navires anglais; il en rsultera
des fruits abondants pour l'honneur de Dieu et pour le vtre: vos
ennemis en seront les tmoins et ils en seront jaloux: _videbunt
hostes tui et invidebunt_.

Souvent les vaillantes frgates d'Ostende ou ses lgres corvettes
(tel est, dit Mnage, le nom que l'on donne aux petits cumeurs
ostendais qui chassent les pcheurs normands) arrtaient les navires
hollandais ou anglais qui abritaient sous leur pavillon des
marchandises franaises. On vit mme un marin d'Ostende, nomm Rasse
Brauwer, faire plonger dans la mer le capitaine d'un navire anglais,
afin de le contraindre  dclarer que la cargaison qui lui tait
confie, appartenait  des Franais. De l de vives rclamations du
conseil d'tat de la rpublique d'Angleterre, exprimes dans une
lettre o l'on rappelle les relations commerciales qui existrent de
tout temps avec la Flandre, _ne qua ejusmodi interceptio deinceps
fiat, quin amicitia qu nostris hominibus cum Flandris intercedit sine
ulla violatione conservetur_.

Cette lettre avait t dicte par un aveugle qui tait, dit
Whitelocke, secrtaire du conseil d'tat pour les lettres latines.
Peut-tre descendait-il d'un chef d'archers anglais charg, avec
Thomas d'Euvringham, de dfendre les communes flamandes contre Louis
XI, qui portait le mme nom que lui, celui de John Milton. Les
plaintes sur la capture du navire de Jean Godall, par Rasse Brauwer,
sur le rapt de Jeanne Pucchering, qui avait t conduite  Ypres, sur
la dtention de Charles Harbord, arrt  Bruges par les cranciers du
comte de Suffolk, avaient la mme source que le souffle potique qui
chanta les mystres de la cration et les premires amours d'den.

Lorsqu'en 1655 une guerre ouverte clate entre l'Espagne et
l'Angleterre, aprs un manifeste galement compos par Milton, les
flottes d'Ostende se signalent de nouveau. Rasse Brauwer reparat et
brille entre tous par son courage. Treize corsaires d'Ostende et de
Dunkerque s'emparent de quarante navires anglais; en juin 1656, ils
enlvent d'autres navires inutilement protgs par un vaisseau de
guerre hollandais, qui partage le mme sort.

Ngociations entre la France et l'Espagne. Paix des Pyrnes, conclue
malgr l'opposition de Turenne, qui assurait qu'en deux campagnes il
soumettrait tous les Pays-Bas. Mariage de Louis XIV avec l'infante
Marie-Thrse. L'une des conditions de ce trait, o l'habilet des
ministres espagnols rpara les malheurs de leurs armes, tait la
restitution des conqutes de la France en Flandre,  l'exception de
Saint-Venant, de Gravelines et de Bourbourg, et la renonciation de
l'infante  tous les droits hrditaires que plus tard elle aurait pu
invoquer. Dix articles (ce n'tait pas trop) assuraient la rentre de
Cond en France (7 novembre 1650).

La paix avec l'Angleterre fut conclue bientt aprs. Charles II, aprs
avoir vainement song  reconqurir son royaume en runissant autour
de lui,  Bruges, les rgiments de Wentworth, d'Ormond, de Rochester
et de Newbury, y tait rentr sans contestation ds que la mort de
Cromwell eut bris le joug sous lequel tremblait l'Angleterre, et
c'tait au palais mme de Whitehall que le parlement s'tait jet
humblement  ses pieds.

Charles II n'oublia pas l'hospitalit qu'il avait reue en Flandre; il
accorda d'importants privilges  ses marchands et  ses pcheurs.
Plus tard, il cra chevalier un bourgeois de Bruges nomm Raphal
Coots, qui lui avait rendu de grands services pendant son exil.

En 1662, Charles II vendit  Louis XIV la ville de Dunkerque, que
Mazarin avait donne  Cromwell. A Dunkerque, la France menaait  la
fois la Flandre et l'Angleterre.

Plusieurs annes s'taient coules depuis que le roi d'Angleterre
avait quitt Bruges, lorsqu'on y proclama comte de Flandre le roi
d'Espagne Charles II. Tel tait le nom que portait l'hritier de
Philippe IV, qui tait mort au mois de septembre 1665. J'ai dj
remarqu que l'avnement de Philippe le Beau marqua la dcadence de la
dynastie de Philippe le Hardi. Charles II doit clore dans nos
provinces celle des rois d'Espagne issus de Charles-Quint.

Vers cette poque, le prsident Hovinnes rdigea un mmoire sur
l'administration des Pays-Bas, o il s'occupait de la Flandre, divise
alors en trois parties principales: Flandre proprement dite,
chtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, Tournsis. La premire
n'avait plus de gouverneur. En cette partie de Flandre, dit le
prsident Hovinnes, il n'y a point de procureur provincial, hors qu'il
en souloit avoir ci-devant; mais, depuis les troubles, on a trouv bon
d'abolir cette charge, vraisemblablement pour la trop grande puissance
qu'elle attire  soy.

Le gouvernement espagnol s'occupa assez peu des projets de rforme du
prsident Hovinnes. Le marquis de Castel-Rodrigo, qui avait succd an
marquis de Caracena, se contenta de donner l'ordre de se couper les
cheveux  l'espagnole, sans qu'il ft permis de s'habiller  la
franaise. Les uns rirent tout bas de cette dfense; d'autres
murmurrent. Le marquis de Castel-Rodrigo l'apprit et sa colre
s'appesantit sur les magistrats de Gand et de Bruges.

Cependant, la Flandre multipliait en ce moment mme ses efforts pour
rendre  Bruges son ancien commerce. Renonant dsormais  d'inutiles
prires toujours repousses par les Hollandais, si fiers d'tre
matres de l'cluse, elle faisait transformer en larges canaux les
voies d'eau  peine navigables qui joignaient  Ostende Nieuport,
Bruges et Gand. Le canal d'Ostende tait surtout admirable. Les
navires de deux cent vingt tonneaux pouvaient arriver aisment 
Bruges, sans tre soumis  aucun droit de tonlieu, et l'immunit des
droits d'accises tait assure  tous les marchands trangers qui
viendraient s'y tablir. De Bruges, des barques de cinquante tonneaux
pouvaient, par les eaux intrieures, communiquer avec Gand, Anvers,
Bruxelles et Tournay. La Zlande se montrait d'autant plus jalouse de
ces grands travaux que le bruit s'tait rpandu qu'Ostende allait tre
dclar port franc, selon le conseil que les villes hansatiques
avaient, peu d'annes auparavant, donn aux magistrats de Bruges. Si,
comme on le craignait, la guerre et clat entre la Hollande et
l'Angleterre, la libert du commerce aurait sans doute appel en
Flandre une foule de marchands qui y eussent servi utilement les
intrts des habitants rendus  l'activit des relations
industrielles, et ceux du gouvernement lui-mme, assez sage pour
comprendre qu'il n'est jamais plus riche que lorsqu'en modrant les
taxes, il accrot les richesses des peuples.

Les Espagnols ne firent rien pour concourir au rtablissement de la
prosprit de la Flandre. Tout ce qui tait soumis  leur influence,
tait frapp de dprissement et de ruine. La famine avait succd 
de longues guerres; la peste succda  la famine. Ses ravages furent
effroyables. Des rues entires perdirent, dans plusieurs villes, tous
leurs habitants. Une vague terreur frappait les esprits  la vue de la
baguette blanche cloue sur les maisons des pestifrs, dont les
mdecins et les prtres ne pouvaient s'approcher que couverts d'un
manteau rouge qui avertit de loin de fuir leur approche.

La paix mme, dernire esprance de la Flandre, allait lui manquer;
Louis XIV, impatient de se livrer  une ambition belliqueuse longtemps
touffe par l'troite circonspection de Mazarin, cherchait dans un
mariage qui et d terniser la concorde, un nouveau prtexte de
guerre. C'tait une tradition de la politique franaise, que tt ou
tard un roi de France, rparant la faute de Louis XI et de Charles
VIII, devait, par un mariage, s'assurer les Pays-Bas. Mazarin ne
l'avait pas oubli; mais il n'avait pas russi  donner  son matre
cette dot si envie; la paix des Pyrnes renfermait la renonciation
de l'infante Marie-Thrse  tous ses droits hrditaires, et il y
tait mme expressment dclar que la srnissime infante et les
descendants d'icelle demeurent  l'avenir et pour jamais exclus de
pouvoir succder en aucun temps ni en aucun cas s estats du pays de
Flandres, comt de Bourgogne et de Charrolois, leurs appartenances et
dpendances.

A cette renonciation formelle qu'opposait l'habilet diplomatique?
Quelques faibles objections sur la validit des clauses du trait,
tires de ce que la dot de la reine n'avait pas t intgralement
paye. On alla mme jusqu' chercher dans le droit civil des Pays-Bas
un prtexte pour en violer les frontires. Le droit de dvolution fut
invoqu; on donnait ce nom  une coutume qui tablissait, dans
quelques villes du Brabant, que les enfants ns en secondes noces ne
pouvaient dpouiller de leurs droits ceux qui taient issus d'un
premier mariage.

Les premires insinuations relatives  la prtention de Louis XIV de
s'attribuer un jour la souverainet des Pays-Bas espagnols par droit
de dvolution avaient t soumises, le 6 mars 1662, au gouvernement de
Philippe IV par l'archevque d'Embrun, qui rappela que la reine de
France estoit l'ane de la maison et que ces pays lui appartenoient
 l'exclusion mme du prince d'Espagne. Les Hollandais en reurent
sans doute quelque avis, et, ds l'anne suivante, ils proposrent,
par le conseil de Jean de Witt, de reprendre les ngociations telles
qu'elles avaient t entames sous le ministre du cardinal de
Richelieu. Monsieur de Witt m'est venu trouver, crivait  Louis XIV
le comte d'Estrades, son ambassadeur en Hollande, pour me dire que
deux des dputs des quatre membres de Flandre sont venus lui
proposer, de la part de six des principales villes de Flandre, que
s'il voulait disposer la Hollande  les favoriser et s'unir avec elles
pour former une rpublique comme les cantons suisses, qu'ils se
sentent assez forts pour chasser les Espagnols des Pays-Bas et qu'ils
se soutiendraient avec leurs alliances contre toutes les puissances
qui les viendraient attaquer; que ce qui faisait ouvrir les yeux 
toute la province de Flandre tait la tromperie des Espagnols, qui les
amusaient depuis un an d'une ligue et union des dix-sept provinces
avec cet tat, et que, plutt que de se laisser accabler par les
Espagnols, ils veulent se mettre en libert. Monsieur de Witt m'a
parl comme croyant que ce serait un grand avantage  l'tat, mais
comme j'ai compris d'abord que c'tait une affaire trs-dangereuse
pour le service de Votre Majest, et que si une fois ces provinces
avaient reconnu les dix provinces que le roi d'Espagne possde pour
rpublique et que l'union propose s'ensuivt, que leurs forces
seraient si grandes que Votre Majest aurait de la peine d'en venir 
bout lorsque le temps sera venu de faire valoir ses prtentions sur la
Flandre. Je lui dis que cette mme proposition avait t faite  Votre
Majest lorsqu'elle vint  Dunkerque, mais qu'elle l'avait rejete, et
que je ne jugeais pas que messieurs les tats pussent prendre parti
dans cette affaire aprs le refus que Votre Majest en a fait, et
particulirement dans une alliance et un trait faits nouvellement
entre Votre Majest et cet tat: mon apprhension est la jalousie que
les peuples auront d'avoir Votre Majest trop voisine. Ils craindront
toujours sa grande puissance et connatront bien que leur commerce
sera entirement ruin ds que Votre Majest sera matresse de la
Flandre...

Louis XIV, moins crdule que le comte d'Estrades, se mfia sagement
des confidences si habilement calcules de Jean de Witt. Il blma son
ambassadeur d'avoir rvl son projet d'tendre sa domination sur les
Pays-Bas, la chose du monde que les tats ont toujours le plus
apprhende.--Il importe mme, ajouta-t-il dans sa rponse au comte
d'Estrades, que je ne vous cle pas le soupon qui m'est tomb dans
l'esprit ds que j'ai vu votre dpche, que toute la prcieuse
proposition de ces deux dputs pouvait n'tre qu'une chimre et une
fiction du sieur de Witt, habile et adroit comme il est, pour tcher
de savoir mes sentiments. Par une autre lettre galement
confidentielle, le roi de France chargeait son ambassadeur d'affecter
un grand dsintressement en tmoignant le dsir de voir les
Provinces-Unies profiter des brillantes propositions qui leur taient
adresses: son espoir tait d'y trouver quelque moyen de reculer ses
frontires, soit que la Hollande lui offrt un partage pour obtenir
son appui, soit que les Espagnols s'empressassent de lui cder, en
payement de la dot de la reine, des possessions qu'ils ne pourraient
plus conserver. Une troisime lettre tait destine  tre montre 
Jean de Witt: Assurez-le bien que je l'exhorte autant qu'il m'est
possible, y lisait-on,  ne pas perdre une occasion si favorable
d'immortaliser sa gloire par un avantage de si grande considration
pour sa patrie et pour le bien public; qu'il considre que les
volonts des peuples sont fort variables, que la prudence veut qu'on
ne donne pas lieu par de longues dlibrations  laisser  leur
lgret le moyen de changer de pense, et qu'il importe mme
extrmement de hter l'effet de la proposition avant l'arrive en
Flandre du frre de l'Empereur, qui pourrait donner une autre face aux
affaires et rendre les peuples plus retenus  chercher leur sret et
leur repos par la voie o ils veulent bien aujourd'hui marcher. Je
trouve que la proposition est bonne et infiniment dsirable et qu'elle
doit tre embrasse et pousse avec ardeur, application, dextrit et
grand secret, pour l'avantage commun de cette couronne et des
Provinces-Unies qui doivent toutes deux se proposer pour principal
objet d'affaiblir de plus en plus une puissance dont elles auraient
toujours beaucoup  se mfier et  craindre si on lui laissait le
temps et les moyens de se relever. L'expulsion des Espagnols de la
Flandre a toujours t, depuis qu'ils la possdent, le but des rois
mes prdcesseurs et le mien, et si dans la dernire guerre j'eusse pu
porter les peuples  prendre la rsolution o ils viennent aujourd'hui
d'eux-mmes, je ne l'aurais gure moins estim que d'en faire la
conqute.

Le langage de Jean de Witt fut plus explicite dans une nouvelle
confrence qu'il eut avec le comte d'Estrades. Il allgua d'une part
le danger qu'il y aurait pour la Hollande  voir la France dominer
dans les Pays-Bas, ce qui donnait lieu de penser qu'en ce cas une
puissance comme celle d'Espagne leur serait plus avantageuse; d'autre
part il reconnut qu'on pourrait donner de l'ombrage au roi; que les
tats et une rpublique en Flandre, leur allie, seraient ensemble
trop puissants et pourraient, selon les conjonctures des temps,
prendre l'occasion de faire la guerre  la France, ainsi que les ducs
de Bourgogne ont fait plusieurs fois. Il croyait donc devoir proposer
de laisser les Pays-Bas se constituer en rpublique indpendante sous
la protection que leur accorderaient la Hollande et la France,
protection dont le prix tait fix pour Louis XIV  la cession de
l'Artois et des villes de Cambray, de Bergues, de Furnes et de
Nieuport, pour les tats  celle des villes de Bruges, d'Ostende, de
l'cluse et du territoire environnant. Dans un projet plus dvelopp,
il posa deux hypothses: la premire, que les Pays-Bas se
constitueraient en rpublique libre et indpendante, allie en canton
catholique avec messieurs les tats et appuye de la France par une
alliance trs-troite; la seconde, que les tats s'engageraient 
soutenir les droits ventuels de Louis XIV sur les Pays-Bas et
obtiendraient de nouvelles frontires dans lesquelles seraient
comprises les villes d'Ostende, de Bruges, de Gand, de Termonde, de
Malines et de Maestricht.

Il parat que Louis XIV approuva fort les plans du grand pensionnaire
de Hollande. Sans s'arrter plus longtemps  la fable dj oublie du
message des dputs des quatre membres de Flandre, il pressa la
conclusion d'un trait secret; mais ces ngociations rencontraient
mille obstacles en Hollande. Les marchands d'Amsterdam taient
contraires  une extension de territoire qui et favoris la rivalit
commerciale d'Anvers. Plusieurs notes furent changes; toutes
reposaient sur l'intention formelle attribue aux Pays-Bas de se
constituer en rpublique, attendu qu'ils avaient vu, par une fcheuse
exprience, que depuis cent cinquante ans qu'ils sont tombs sous la
domination de la maison d'Autriche, leur pays n'a t qu'un sanglant
thtre de guerres, de misres et de dsolations. Le seul rsultat
que dussent produire ces longs efforts, pour donner une forme
convenable  un trait dont les principales clauses taient dj
adoptes, fut de laisser  Louis XIV le temps de se convaincre qu'il
ferait mieux de ne partager avec personne ses droits sur les provinces
occupes par les Espagnols.

(Mai 1667). Louis XIV envahit les Pays-Bas, qu'aucune arme ne
protgeait. Bergues, Furnes, Tournay, Douay, Ath, Courtray et
Audenarde capitulrent; Termonde s'abrita au milieu des inondations de
la Dendre et de l'Escaut; Lille seule osa tenter une rsistance qui ne
fut pas sans gloire. La garnison qui tait nombreuse, avait fait
riger devant l'htel de ville un cheval de bois avec une botte de
foin: il portait ces vers inspirs par le souvenir du grand cocq de
toile painte qui dfiait  Cassel, en 1328, l'arme de Philippe de
Valois.

    C'est bien en vain. Franais, que vous pensez nous prendre,
    Encore que tout secours nous manque au besoin;
    Vous perdrez votre temps; plutost qu'on nous voye rendre,
    Ce cheval mangera cette botte de foin.

Le comte de Brouay, gouverneur de Lille, fit demander  Louis XIV de
lui indiquer la position du pavillon royal, afin de diriger d'un autre
ct la canonnade. Partout o est l'arme, l est le roi, fit
rpondre Louis XIV. Cependant la ville fut rduite  capituler; et
quand le comte de Brouay, qui l'avait dfendue avec beaucoup de
courage, se prsenta devant Louis XIV pour le saluer, il se trouva si
mu en sa prsence qu'il lui fut impossible de trouver une parole;
mais Louis XIV le rassura, en lui disant: Monsieur, j'ai du dplaisir
de votre malheur parce que vous tes un galant homme qui avez fait
votre devoir pour le service de votre matre, et je vous en estime
davantage.

Louis XIV ne tarda pas  se rendre  Arras, pour y offrir  la jeune
reine de France les lauriers de son expdition en Flandre.

        Le plus illustre de nos dieux
        Et son adorable compagne
    Ne pouvoient pas manquer d'tre victorieux,
      L'un par son bras, et l'autre par ses yeux,
        Des villes et des coeurs d'Espagne[17].

  [17] _La Campagne royale de 1667_, par Dalicourt.

Pierre Corneille chanta les mmes victoires sur un rhythme plus lev:

    Que dirai-je de Lille, o tant et tant de tours,
    De forts, de bastions, n'ont tenu que dix jours?
    Ces murs si rechants, dont la noble ruine
    De tant de nations flatte encor l'origine,
    Ces remparts que la Grce et tant de dieux ligus
    En deux lustres  peine ont pu voir subjugus,
    Eurent moins de dfense, et l'art en leur structure
    Avoit moins secouru l'effort de la nature;
    Et ton bras en dix jours a plus fait  nos yeux
    Que la fable en dix ans n'a fait faire  ses dieux.

Ce fut la Hollande qui interposa sa mditation entre la France et
l'Espagne. La Flandre ne faisait point de voeux pour la France; elle
n'aimait pas plus l'Espagne, dont la domination lui tait devenue si
pesante, que l'on avait vu les chevins de Bruges refuser, en vertu de
leurs privilges, les clefs de leur ville au comte Salazar pour les
garder eux-mmes. Elle accueillit avec un respect ml d'anxit
l'chevin d'Amsterdam, Conrad van Beuningen, qui traversa ses villes
pour aller remplir,  Versailles, au nom d'une petite rpublique, les
fonctions d'arbitre entre deux grandes puissances absolues. Qui et
dit, au commencement des troubles des Pays-Bas, qu'avant qu'un sicle
s'coult, la monarchie de Philippe II serait rduite  se placer sous
la protection des descendants de ceux qu'elle avait proscrits comme
des rebelles?

L'chevin van Beuningen fit conclure la paix  Aix-la-Chapelle, le 2
mai 1668. La France consentit  ne pas s'tendre davantage vers les
frontires de la Hollande; mais elle conserva Charleroy, Ath, Douay,
Tournay, Audenarde, Lille, Armentires, Bergues, Furnes et Courtray.
La Hollande n'tait point rassure; elle chercha  former contre le
roi de France une confdration  laquelle accda l'empereur.

Cependant le roi d'Angleterre, qui s'tait un moment rapproch de la
Hollande, s'en loigna aussitt pour proposer au roi de France une
alliance en vertu de laquelle on lui reconnut le droit d'occuper l'le
de Walcheren, le pays de Cadzand et le port de l'cluse. Jean de Witt
fut instruit de ces ngociations, et il crut les djouer en faisant
offrir au roi de France, conformment au plan discut en 1663, la
cession de Cambray, d'Aire, de Saint-Omer, de Furnes, de Bergues et
des chtellenies de Cassel, de Bailleuil et de Poperinghe, pourvu
qu'il abondonnt  la Hollande Ostende, Bruges, Damme, Blankenberge et
la Gueldre espagnole. Louis XIV comprit bien que ces propositions
n'avaient d'autre but que de rompre la paix d'Aix-la-Chapelle, et il
n'hsita pas  les repousser.

Louis XIV semblait prendre plaisir  taler toute sa puissance. Il
vint, escort de trente mille hommes et entour d'une cour brillante,
visiter ses conqutes des Pays-Bas. La pompe et la grandeur des
anciens rois de l'Asie, dit Voltaire, n'approchaient pas de l'clat de
ce voyage. Le roi, qui voulait gagner les coeurs de ses nouveaux
sujets, rpandait partout ses libralits avec profusion. L'or et les
pierreries taient prodigus  quiconque avait le moindre prtexte
pour lui parler. Les principales dames de Bruxelles et de Gand
venaient voir cette magnificence. Le roi les invitait  sa table; il
leur faisait des prsents pleins de galanterie. Ce fut une fte
continuelle dans l'appareil le plus pompeux. Puis, lorsqu'il vit les
Hollandais inquiets de le savoir si prs d'eux, il envoya la duchesse
d'Orlans presser la conclusion de son alliance avec le roi Charles
II, dont elle tait soeur. Un trait secret, qui confirmait toutes
les prtentions du roi d'Angleterre, fut sign le 1er juin 1670.

Les menaces de Louis XIV n'clatrent que deux ans aprs. La Hollande
fut envahie et presque conquise, mais ces succs isolrent le roi de
France de ses allis. S'il insistait pour tendre entre la Meuse et le
Rhin les possessions de l'lecteur de Cologne, il se montrait peu
empress  livrer aux Anglais les portes de la Flandre, et voulait les
engager  se contenter de Delfzyl et de vingt villages. Il m'importe,
en sparant deux puissances qui me sont lgitimement suspectes,
crivait-il le 23 juin 1672  Colbert, de ne pas les runir en quelque
sorte selon les accidents qui pourraient arriver  l'avenir par une
troisime, que j'tablirais en terre ferme. Louis XIV n'avait
peut-tre pas assez considr combien lui tait prcieuse l'alliance
de l'Angleterre.

Il faut ajouter que la Hollande rclamait l'appui de l'Espagne, son
ancienne ennemie. L'invasion franaise de 1667 avait prpar ce
rapprochement fond sur le sentiment d'un pril commun. Au mois de
juillet 1668, Corneille Loots, envoy des Provinces-Unies, se rendit 
Bruxelles pour se plaindre des capres d'Ostende, qui s'emparaient des
marchandises anglaises transportes sous pavillon hollandais; mais le
marquis de Castel-Rodrigo rpliqua que les Hollandais, au temps de
leurs guerres contre l'Angleterre, s'taient toujours attribu le
droit de visiter les navires flamands et d'y saisir les marchandises
anglaises, et qu'ils ne pouvaient trouver mauvais que l'on agt de
mme. Les Provinces-Unies insistrent; dans une lettre du 11 aot,
elles adressrent au marquis de Castel-Rodrigo des menaces de
reprsailles auxquelles don Estevan de Gamarra, ambassadeur espagnol 
La Haye, rpondit par une note o on lisait: Son Excellence trouve
bien trange que Leurs Seigneuries veuillent se servir de termes si
imprieux et si despotiques contre un prince souverain, puisque c'est
tout ce que Leurs Seigneuries pourroient faire envers leurs subjects,
n'ayant jamais t la coutume que l'on prescrive  ceux qui ne le sont
pas, des lois semblables. Des confrences eurent lieu: elles
n'amenrent point de rsultat, et la Hollande fit saisir dix-neuf
capres d'Ostende aux bouches de la Tamise; mais on ne tarda point 
les relcher. On ne voulait pas, dit Aitzema, se mettre  dos les
Espagnols.

En 1672 la rconciliation est complte, et le comte de Monterey
retire dix mille hommes des garnisons de Flandre pour les placer sous
les ordres du jeune prince Guillaume d'Orange. Louis XIV lutte contre
l'Europe coalise. Tandis que Turenne franchit le Rhin, Cond livre
aux Hollandais et aux Espagnols la douteuse et sanglante bataille de
Seneffe. Le prince d'Orange est forc de lever le sige d'Audenarde.
Lorsque Turenne et Cond disparaissent du thtre des combats, l'un
atteint par un boulet, l'autre charg d'autant d'infirmits que de
lauriers, c'est aux marchaux de Luxembourg et d'Humires que passe le
soin de guerroyer dans les Pays-Bas. Enfin, en 1676, le roi de France
se place lui-mme  la tte de son arme de Flandre. Prise de Cond et
de Bouchain.

La grandeur militaire de la France a tonn les puissances
confdres. Des ngociations s'ouvrent pendant l'hiver de 1677. Louis
XIV demande la cession de Cambray aux Espagnols, qui rpondent qu'ils
aiment autant cder toute la Flandre que cette place. D'un autre ct
il propose aux Provinces-Unies le partage des Pays-Bas: Comme la
guerre et le trait de paix, crit-il au comte d'Estrades, ont apport
un grand changement au premier projet de 1635, vous pourriez en
prendre un plan tout diffrent qui convnt  l'tat prsent des
choses, et tel, toutefois, qu'il assurt une frontire forte et
considrable  la Hollande. Pour cela vous pourriez convenir d'une
ligne qu'il semble que la nature ait forme par les canaux et par les
rivires, pour couvrir ce qui appartiendrait aux tats gnraux du
reste des Pays-Bas, qui me demeureraient en partage. Elle devrait
commencer  Ostende, suivre le canal de Bruges jusques  Gand, prendre
ensuite l'Escaut jusqu' l'embouchure du Demer et suivre cette
dernire rivire en la remontant jusques  Maestricht: ce serait
joindre, en cette sorte, la mer  la Meuse, et laisser dans la part
des tats les grandes et puissantes villes qui se trouvent sur ces
rivires, particulirement celle d'Anvers, qui est plus importante 
la Hollande que toute autre par sa situation si avantageuse pour le
commerce.

Ces propositions, qui eussent eu pour rsultat de faire approuver par
les Hollandais dans un trait ce qu'ils s'efforaient d'empcher en
prodiguant leur sang et leurs richesses, ne pouvaient point tre
accueillies.

La guerre continue. Le 17 mars 1677, Louis XIV ouvre la campagne en
s'emparant de Valenciennes. Cambray, que les Espagnols lui ont refus
l'anne prcdente avec tant de hauteur, tombe en son pouvoir le 5
avril.--Bataille de Cassel. Le prince d'Orange, vaincu par le duc
d'Orlans, est rejet vers Bruges. Deux jours aprs, la garnison de
Saint-Omer capitule  des conditions honorables.

Cependant l'Angleterre s'alarme de plus en plus des progrs des
Franais en apprenant la conqute de Valenciennes, et, le 26 mars
1677, le parlement prsente  Charles II l'adresse suivante:

Nous, trs-fidles sujets de Votre Majest, chevaliers, citoyens et
bourgeois, assembls en parlement, nous sommes obligs, par
l'attachement et la fidlit que nous avons pour Votre Majest et pour
rpondre en mme temps  la confiance qu'ont en nous ceux que nous
reprsentons, de remontrer trs-humblement  Votre Majest que son
peuple est extrmement fch et troubl du danger vident dont son
royaume est menac par la puissance et l'agrandissement du roi de
France, particulirement  cause des conqutes qu'il a dj faites et
de l'apparence qu'il y a qu'il poussera encore plus loin ses armes
dans la Flandre. Pour nous acquitter donc de notre devoir, nous
croyons qu'il y va de l'intrt de Votre Majest et de la sret de
votre peuple, et nous supplions respectueusement Votre Majest d'y
penser srieusement et de se fortifier par de telles et de si troites
alliances qu'elles soient capables de secourir les Pays-Bas, et Votre
Majest calmera par ce moyen les craintes de son peuple.

Charles II hsitait encore. Il pressait Louis XIV de consentir 
restituer Charleroy, Ath, Audenarde, Courtray, Tournay, Cond; mais le
roi de France se montrait bien rsolu  ne pas abandonner ces trois
dernires places, et il ne voulait vacuer les autres que dans le cas
o les Espagnols lui auraient remis Ypres, Charlemont et Luxembourg.
Il et renonc, toutefois,  Ypres si on lui avait accord en
Catalogne la forteresse de Puycerda. Plus tard il offrit de se retirer
de Courtray si on lui cdait Menin, Cassel, Poperinghe, Bailleul,
Merville, Wervicq, Warneton, Bavay et Maubeuge, de telle sorte que les
villes de Cond, de Tournay, de Menin, de Bailleul, de Poperinghe et
de Fumes eussent form la frontire franaise. Charles II ne put
dominer son parlement trop jaloux de l'ambition de Louis XIV, qui le
contraignit  s'allier  la Hollande. Le prince d'Orange pousa Marie,
nice de Charles II.

Louis XIV, avec un inbranlable courage, ne vit dans l'abandon de
l'Angleterre qu'un motif pour hter le commencement de la campagne de
1678. Le marchal d'Humires alla investir, ds la fin de l'hiver, la
ville de Gand, que le duc de Villa-Hermosa avait dgarnie de troupes
pour renforcer la garnison d'Ypres, et, le 4 mars, Louis XIV rejoignit
son arme, qui tait forte de soixante mille hommes. Don Francisco de
Pardo tait gouverneur de Gand. Bien qu'il n'et avec lui que trois
rgiments, il s'illustra par une vaillante rsistance. Il avait promis
aux bourgeois de nouveaux privilges et leur avait persuad de prendre
les armes en arborant l'antique bannire de Gand. Mais les temps
taient bien changs depuis l'poque o les trompettes du guet de
Saint-Nicolas suffisaient pour mettre en fuite les chevaucheurs de
Philippe de Valois. Les marchaux de Luxembourg, d'Humires, de Lorges
et de Schomberg commandaient les Franais. Vauban dirigeait les
travaux du sige. Enfin, le 8 mars,  onze heures du soir, quelques
bombes furent lances dans la ville, afin de rpandre le dsordre
parmi les habitants runis en armes dans les rues, et six coups de
canon donnrent le signal de l'assaut. Les deux demi-lunes qui
couvraient la porte de Courtray, furent enleves par le duc de
Villeroy et le colonel de Saint-Georges. Parmi les volontaires qui
suivaient le duc de Villeroy, se trouvait le prince d'Iseghem, de la
maison de Gand, qui rentrait, l'pe  la main, dans une cit qui,
berceau de ses anctres, leur avait donn son nom[18].

  [18] Ainsi le roi, par sa conduite, se rend en six jours matre
  de cette ville si renomme, qui faisoit autrefois la loy  ses
  princes mme, et qui prtendoit galer Paris par la grandeur de
  son enceinte et le nombre de ses habitants. RACINE, _Prcis
  historique_.

Seize jours aprs, Ypres capitula aprs un assaut o fut bless le
marchal de Vauban.

La campagne semblait, toutefois,  peine s'ouvrir. Les Espagnols se
runissaient  l'arme du prince d'Orange; les Allemands se
dirigeaient vers le Rhin, et dj, des troupes anglaises avaient
dbarqu  Ostende lorsque l'habilet des diplomates franais russit
 faire incliner vers la paix l'esprit des Hollandais, plus zls pour
de lointaines prgrinations commerciales que pour les prils d'une
longue guerre. La France leur offrait la restitution de Maestricht et
les conditions les plus favorables. Les tats gnraux signrent la
paix  Nimgue le 10 aot 1678, malgr les reprsentations de leurs
allis, et, de mme qu'en 1668, la rpublique des Provinces-Unies eut
l'honneur de dcider de la paix de l'Europe. Ds qu'elle se fut
prononce, toutes les autres puissances se virent rduites  suivre
son exemple. Par un trait sign le 17 septembre entre les
plnipotentiaires de France et d'Espagne, Louis XIV restitua en
Flandre la ville de Gand, rcemment conquise, et mme plusieurs villes
cdes  la France par le trait d'Aix-la-Chapelle, telles que
Charleroy, Binche, Ath, Audenarde, Courtray; mais il conserva
Bouchain, Cond, Cambray, Aire, Saint-Omer, Ypres, Wervicq, Warneton,
Poperinghe, Bailleul, Cassel, Maubeuge et Bavay. Le mariage du jeune
roi d'Espagne, Charles II, avec une princesse franaise, confirma ce
trait.

Ce fut ainsi qu'en cette occasion mmorable Louis XIV sut conserver
toute la gloire de ses triomphes et lever plus haut que jamais, en
dpit des efforts de ses ennemis, la renomme et la puissance de la
France.

(1679). Voyage de Louis XIV en Flandre. A Dunkerque, il est
compliment par John Churchill, qu'il apprendra plus tard  redouter
sous le nom de duc de Marlborough. Il est reu avec de grands honneurs
 Ypres aussi bien qu' Lille.

La paix de Nimgue ne dura que cinq ans. Louis XIV, voyant tous ses
ennemis diviss, rclama le comt d'Alost, qui n'avait point t
mentionn dans l'numration des territoires sur lesquels il avait
abdiqu toute prtention fonde sur le droit de dvolution. Au mois de
novembre 1683, le duc de Boufflers prit Courtray. Un autre corps
franais s'empara de Dixmude. Au printemps suivant, le marchal
d'Humires bombarde Audenarde. Enfin, au mois de juin 1684, une trve
de vingt ans est signe sous les auspices de la Hollande. Louis XIV
obtient la forteresse de Luxembourg et ne restitue Courtray et Dixmude
qu'aprs avoir fait dmanteler leurs retranchements. L'Espagne adhre
 cette trve, qui est galement ratifie  Ratisbonne par les envoys
de l'empereur et du roi d'Angleterre.

Triste situation de la Flandre, contrainte  complter les
contributions militaires que les Franais ont commenc  y lever. Les
Espagnols prennent eux-mmes le prtexte de la pnurie du trsor pour
mettre aux enchres toutes les fonctions publiques. Gouvernement
impopulaire du marquis de la Grana et du marquis de Gastanaga.
Rsistance des magistrats de Gand et de Bruges.--La mdiation du comte
de Bergeyck prvient peut-tre une insurrection.

Bergeyck, dit Saint-Simon, toit l'homme le plus instruict de l'tat
de ces pays... C'toit un homme infiniment modeste, affable, doux,
quitable et parfaitement dsintress, mais sage et rgl... C'toit
l'homme du monde le plus hardi  dire la vrit, qui aimoit et
cherchoit le plus le bien pour le bien... Il se pouvoit dire un homme
trs-rare... Il fut toujours ador aux Pays-Bas espagnols.

Vers cette poque, furent rdigs par les intendants des provinces,
pour l'instruction du duc de Bourgogne, les _Mmoires des gnralits
du royaume_, mmoires que le comte de Boulainvilliers rsuma en les
modifiant profondment dans son _Histoire de l'ancien gouvernement de
la France_.

L'un de ces mmoires se rapporte  la Flandre flamingante. L'auteur
dpeint ainsi le caractre des habitants:

Les Flamands sont assez laborieux, soit pour la culture de la terre,
soit pour les manufactures et le commerce que nulle nation n'entend
mieux qu'eux. Ils ont de l'esprit et du bon sens... et sont habiles
dans leurs affaires... Les petites gens autrefois ne faisoient pas
grand scrupule, dans la chaleur de leurs dbauches, de se battre 
coups de couteaux; ils se tuoient impunment, et les coupables se
sauvoient aussi tost dans des couvents ou dans des glises, o ils
estoient  couvert de la justice pendant que leurs amis taschoient
d'accommoder leurs affaires... Les Flamands sont ns avec du courage,
mais ils n'ayment point la guerre, tant parce que la fortune ne s'y
fait point assez promptement  leur fantaisie que parce qu'ils
n'ayment pas  l'achepter (eux qui sont glorieux) par une certaine
sujtion qu'ils traitent de bassesse. On doit cependant juger par ce
qu'ont fait les rgiments de Solre et de Robec, et par toutes les
belles actions des capres de Dunkerque pendant le cours de cette
dernire guerre, que les Flamands ne cdent en valeur, ny par mer, ny
par terre,  aucune nation de l'Europe... Ils sont grands amateurs de
la libert et grands ennemis de la servitude, et en cela ils tiennent
encore des anciens Belges, ce qui fait qu'on les gagne plus aisment
par la douceur que par la force.

Ces lignes, il est important de le remarquer, ont t crites sous le
gouvernement absolu de Louis XIV. Du reste, en 1697, la situation de
la partie de la Flandre runie  la France par le trait de Nimgue
tait peu favorable; tout retraait les ravages de la guerre dont elle
avait t si longtemps le thtre. Le nombre des familles nobles qui y
rsidaient, tait rduit  cent quatre-vingt-trois. Les habitants des
villes ne se soutenaient que par une louable conomie qui seule les
prservait de la mendicit; les laboureurs vendaient  peine quelques
chevaux, quelques vaches laitires et quelques brebis d'une race
renomme dans le pays de Fumes pour sa rare fcondit. Le colza, chou
sauvage, de la graine duquel on fait l'huile  brler, n'tait un
produit avantageux que lorsque les Hollandais ne recevaient pas les
huiles du Midi pour la fabrication de leurs savons; les lins taient
moins recherchs depuis que le commerce des toiles et celui du fil que
l'on envoyait en Angleterre, taient  peu prs anantis. Sous
l'influence de cette dtresse, la population avait diminu de moiti
en quinze ans et se trouvait rduite au sixime de ce qu'elle tait
autrefois, et encore y comptait-on sur treize personnes une qui ne
vivait que d'aumnes. Ypres, qui, au treizime sicle, renfermait deux
cent mille habitants, en avait moins de douze mille[19], et de ses
deux mille mtiers  fabriquer le drap il lui en restait quinze; mais
l'on esprait pouvoir, par des privilges et des franchises, relever
ses manufactures et repeupler son enceinte en y appelant les ouvriers
catholiques de la Hollande.

  [19] Voici quelle tait, en 1697, la population des principales
  villes de la Flandre occupes par les Franais: Ypres, 11,963
  mes; Warneton, 996; Messines, 576; Bailleul, 2,305; Hazebrouck,
  3,735; Furnes, 2,650; Roulers, 699; Poperinghe, 2,300; Wervicq,
  2,172; Cassel, 1,300; Watten, 166; Loo, 474.

Le port de Dunkerque tait seul florissant: il s'tait ddommag de la
perte du commerce de la morue en armant ses marins sous la direction
de monsieur le chevalier Bart, chef d'escadre. En 1678, les _capres_
de Dunkerque avaient, au prix de la vie de trente-deux de leurs
capitaines et de trois mille matelots, enlev trois cent
quatre-vingt-quatre navires valus  prs de quatre millions, sans
compter ceux qu'ils restiturent ou qui furent reconquis. Le 8 octobre
1697, les prises effectues dans la dernire guerre dpassaient le
chiffre de dix-sept millions de livres; de plus, six cent mille livres
avaient t abandonnes aux matelots pour droit de _plontrage_
(pillage), et la renomme des capres de Dunkerque tait si grande que
l'on disait d'eux que, fortifis de quinze ou de vingt vaisseaux du
roy de France, ils feroient  l'Angleterre et  la Hollande plus de
mal que toutes ses armes de terre et de mer ensemble, et seroient
capables, par la destruction de leur commerce, de les obliger  lui
demander la paix  telles conditions qu'il leur voudroit donner.

Les anciens usages de la Flandre communale se conservaient encore  la
fin du dix-septime sicle dans quelques villes; le mmoire que nous
analysons, rapporte qu' Ypres aucun impt ne pouvait tre tabli sans
l'approbation de la grande commune, conseil reprsentant le peuple,
compos des chevins, des conseillers, de vingt-sept consaux ayant 
leur teste un capitaine qu'on appelle _hoofman_, de quinze bourgeois,
des cinq gouverneurs des tisserans de serge et des cinq principaux des
moindres mtiers.

Cependant la Flandre commence  respirer: la crainte de voir la guerre
se renouveler s'est efface de tous les esprits, et la France
elle-mme, puise par ses nombreux armements, ne semble plus
l'appeler de ses voeux, quand un vnement imprvu en donne le signal.
Le prince d'Orange, lev par une usurpation heureuse au trne
d'Angleterre sur lequel sa femme, fille de Jacques II, ne monte qu'en
en prcipitant son pre, se dclare le rival de Louis XIV. Matre de
l'Angleterre, dominant dsormais en Hollande, il presse l'empereur et
le roi d'Espagne de s'unir avec lui dans une nouvelle confdration.

Bataille de Fleurus gagne par le marchal de Luxembourg (30 juin
1690). Guillaume III dbarque dans les Pays-Bas. Il est repouss au
combat de Steenkerke. L'lecteur de Bavire succde au marquis de
Gastanaga. Le marquis de Boufflers s'empare de Furnes et de
Dixmude.--Bataille de Neerwinde. Guillaume III essaye vainement de
rompre les lignes franaises devant Courtray. Ce n'est qu'aprs la
mort du marchal de Luxembourg que l'on voit chanceler la puissance
militaire de la France. Guillaume III prend Namur et ce succs
l'engage  persvrer de plus en plus dans le rle qu'il s'attribue de
librateur de l'Europe.

Louis XIV se trouva rduit pour la premire fois  conclure un trait
de paix dont les conditions lui taient dfavorables. Malgr les
promesses qu'il avait faites  Jacques II, il reconnut l'usurpation
de Guillaume III; de plus il restitua toutes ses conqutes. L'Espagne
recouvra Mons, Luxembourg et Courtray (20 septembre 1697).

Quatre traits distincts conclus  Ryswick par la France avec
l'Empire, l'Angleterre, l'Espagne et la Hollande, avaient termin
toutes les difficults de la situation prsente; mais il en tait
d'autres dont l'avenir ne semblait pas devoir longtemps retarder la
solution et dont la gravit pouvait bientt compromettre la paix de
l'Europe, alors qu'elle venait  peine d'tre rtablie. La sant
languissante de Charles II annonait que sa vie serait courte, et l'on
voyait dj l'empereur et le roi de France invoquer l'un et l'autre
les liens du sang qui les unissaient au roi d'Espagne. Quel que dt
tre le plus heureux de ces deux rivaux, la puissance de la domination
espagnole, ajoute soit  l'Empire, soit  la France, portait avec
elle, chez celui qui devait la recueillir, le sceptre de la dictature
europenne. L'Angleterre et la Hollande, intresses  maintenir un
quilibre tout favorable  leur influence politique, opposrent  des
prtentions trop vastes un projet de partage qui fut sign le 11
octobre 1698. Par cette convention la France obtint le Guipuscoa et
les royaumes de Naples et de Sicile; l'archiduc Charles, second fils
de l'empereur Lopold, le duch de Milan. La couronne d'Espagne fut
rserve au fils de l'lecteur de Bavire, gouverneur gnral des
Pays-Bas. Cet enfant de cinq ans, issu de Philippe III par sa mre,
Marie-Antoinette d'Autriche, manqua  la puissance que lui offrait la
jalousie de l'Europe; il et t remarquable de voir,  deux sicles
de distance, deux princes, tous deux  peine adolescents, tous deux
sortis de la maison d'Autriche, quitter les rivages de la Flandre pour
aller succder  Madrid  deux dynasties teintes. Mais cette fois du
moins il ne devait pas en tre ainsi; le jeune prince de Bavire
mourut  Bruxelles dans les premiers jours de fvrier 1699.

Par un nouveau trait du mois de mars 1700, les puissances neutres,
rduites  opter entre les prtentions rivales de l'Empire et de la
France, se prononcrent en faveur de l'archiduc Charles: pour offrir 
la France une lgre compensation, elles lui abandonnrent la
Lorraine. Louis XIV ratifia ces conventions, mais tandis que l'Europe,
s'appuyant sur ces traits comme sur la base inbranlable de la paix,
suivait tranquillement les progrs de l'agonie du roi d'Espagne,
d'actives influences s'agitaient  son chevet, et ds qu'il eut rendu
le dernier soupir on ouvrit solennellement un testament, par lequel il
instituait le duc d'Anjou pour hritier de ses tats. La monarchie de
Charles-Quint allait passer au petit-fils de l'un des successeurs de
Franois Ier.

Parmi les vastes territoires de la monarchie espagnole, l'article 14
de ce testament mentionnait le comt de Flandre et les autres
provinces des Pays-Bas; de plus, Charles II dclarait, dans un
codicille, vouloir, par extension de la clause o il rservait  la
reine le gouvernement d'un royaume d'Italie, que si elle trouvait lui
convenir plus,  cause de son rang, de se retirer dans les tats que
nous avons en Flandre, pour y vivre, et qu'elle voult se ddier  les
gouverner, il lui en sera donn le commandement et le gouvernement par
notre successeur.

Le duc d'Anjou accepta le legs de Charles II, mais il ne parat pas
que la reine d'Espagne ait jamais song  se prvaloir du codicille du
5 octobre 1700.

L'tonnement de l'Europe fut si profond en apprenant ce qui s'tait
accompli  Madrid, qu'elle garda un silence plein d'hsitation et de
doute. L'Angleterre et la Hollande respectrent le testament de
Charles II. Philippe V (tel fut le nom sous lequel rgna le duc
d'Anjou) fut reconnu sans opposition au del des Pyrnes. Aux
Pays-Bas, le prince de Bavire, qui passait pour dvou aux intrts
de la France depuis qu'il avait eu des difficults avec des marchands
d'Amsterdam auxquels, dans un besoin pressant d'argent, il avait remis
en gage sa couronne lectorale et ses plus prcieux joyaux, s'tait
ht de reconnatre le nouveau monarque des Espagnes, et ds le 15
novembre 1700, c'est--dire moins d'un mois aprs la mort de Charles
II, il l'avait solennellement fait proclamer dans toutes les villes
des Pays-Bas.

Tant de succs garrent l'orgueil de Louis XIV. Il mcontenta le duc
de Savoie et offensa l'Angleterre, en insultant aux derniers moments
de Guillaume III par la proclamation publique de Jacques Stuart, comme
hritier de son pre, sous le nom de Jacques III. L'empereur, qui
n'avait pas abandonn les prtentions de son fils, l'archiduc Charles,
au trne d'Espagne, rallia  sa cause l'Angleterre et la Hollande.

Au mois de fvrier 1701, une arme franaise, dont le commandement
est rserv au duc de Bourgogne, entre en Flandre comme corps
auxiliaire destin  soutenir les droits de Philippe V. Louis XIV
gouverne les Pays-Bas en son nom; on lui propose d'tablir une
barrire compose des villes de Ruremonde, de Venloo, de Namur, de
Charleroy, de Mons, de Termonde, de Damme, d'Ostende, de Nieuport, que
garderont les troupes anglo-hollandaises. Refus du roi de France. Le 7
septembre 1701, les puissances coalises concluent  la Haye un trait
par lequel elles s'engagent  multiplier leurs efforts pour conqurir
les Pays-Bas espagnols, afin d'y crer une barrire contre la France.
Combats dans le pays de Waes. Tentative des Hollandais contre Bruges.
Le duc de Marlborough conduit une arme anglaise dans les Pays-Bas.
Les lignes franaises sont forces. Dfaite du marchal de Villeroy 
Ramillies (23 mai 1706). Les Anglais occupent Gand, Bruges et
Audenarde. Sige d'Ostende. Cette ville, que les Anglais et les
Hollandais avaient dfendue autrefois contre les Espagnols pendant
trois ans, ne rsiste que pendant trois jours, garde par les
Espagnols contre les Hollandais et les Anglais. Les Franais vacuent
Courtray. Menin et Termonde capitulent. La France, vaincue  la fois 
Ramillies, devant Barcelone et sous les murs de Turin, a perdu toutes
ses conqutes aux Pays-Bas, en Espagne et en Italie.

Les tats de Flandre avaient reconnu l'autorit de l'archiduc
d'Autriche, sous le nom de Charles III, dans la confiance,
disaient-ils dans leur dclaration du 6 juin 1706, que Sadite Majest
maintiendra cette province dans tous les privilges, coutumes et
usages, tant ecclsiastiques que sculiers. Ce qui leur fut accord
le lendemain par les plnipotentiaires des puissances coalises, qui
se trouvaient au camp d'Aerzeele.

Trois mois aprs, les tats de Flandre se plaignirent de ne pas tre
reprsents dans le conseil d'tat qui venait d'tre tabli par les
gouvernements d'Angleterre et de Hollande. Ils remarquaient que la
Flandre tait la province la plus considrable des Pays-Bas, qui est
plus renomme parmi les estrangers que toutes les autres ensemble et
qui chez eux fait porter le nom  tout le pays, qui,  l'gard de ses
princes et de l'Estat, a toujours est ce qu'est la province
d'Hollande  l'esgard de la rpublique[20]. Ces remontrances furent
coutes: la Flandre compta trois membres dans le conseil d'tat, qui
ds ce moment prtendit, au milieu mme des armes trangres, 
toutes les prrogatives d'un pouvoir indpendant.

  [20] GACHARD, _Doc. indits_, III, pp. 257-263. Flandria una est
  Belgicarum provinciarum facile omnium opulentissima, a qua
  nationes qudam extern Belgas omnes Flandros appellant. BOLL.,
  _Acta SS. Januar._, I, p. 353.

Cependant le marchal de Villars sauve la France par les marches
habiles qu'il multiplie pendant la campagne de 1707. En 1708, on
cherche  soulever la Flandre contre les Impriaux, avec l'appui du
comte de Bergeyck, et  rveiller en Ecosse le parti des Stuarts.
Tandis que le fils de Jacques II s'embarque  Dunkerque pour rallier
ses partisans en Ecosse, un corps franais, guid par le colonel della
Faille, ancien haut bailli de Gand sous le gouvernement de l'lecteur
de Bavire, russit  s'emparer de cette ville par surprise. Bruges
ouvre ses portes en apprenant l'entre des Franais  Gand.--Combat
prs d'Audenarde, o le duc de Bourgogne montre une irrsolution qui
mrite les reproches de l'archevque de Cambray, bien qu'elle trouve
un apologiste dans un abb italien attach au duc de Vendme.
L'archevque de Cambray tait Fnlon; l'abb italien fut depuis le
clbre cardinal Albroni.

(Aot 1708). Le prince Eugne de Savoie assige la ville de Lille,
dfendue par le marchal de Boufflers, qui se retire dans la citadelle
aprs soixante jours de tranche ouverte.--Dfaite du comte de la
Mothe  Winendale.

La citadelle de Lille, esprant vainement les secours du duc de
Bourgogne, avait prolong sa rsistance jusqu'au 9 dcembre 1708. Les
allis, au lieu de congdier leurs troupes, rsolurent, malgr la
violence du froid, de profiter de leurs avantages et de faire une
campagne d'hiver. Ds le 13 dcembre, la ville de Gand se vit
troitement bloque par les armes runies du prince Eugne et du duc
de Marlborough, qui avaient sous leurs ordres le prince de
Hesse-Cassel et le duc de Wurtemberg.

Le comte de la Mothe, dit Saint-Simon, commandait dans Gand, o il
avait vingt-neuf bataillons, plusieurs rgiments de dragons, abondance
de vivres, d'artillerie, de munitions de guerre, et devant les yeux le
grand exemple du marchal de Boufflers. On racontait que madame de
Ventadour avait fait donner ce commandement au comte de la Mothe afin
qu'il mritt le bton de marchal de France. En effet, aprs la prise
de Lille, rien n'tait plus important pour les armes franaises que
de se maintenir  Gand, et cette tche paraissait aise  remplir
puisque dj le marchal de Boufflers, le vaillant dfenseur de Lille,
se prparait  sauver Gand en runissant une arme  Douay. Il tait
d'ailleurs permis d'esprer que l'hiver contrarierait les oprations
d'un sige qu'il tait impossible aux allis de poursuivre pendant
longtemps.

Chamillart crivait au comte de la Mothe: La conservation de Gand est
d'un si grand poids que vous ne sauriez, de concert avec le baron de
Capres, M. della Faille, les brigadiers et autres officiers
suprieurs, vous appliquer avec trop de soins  une longue et
vaillante dfense, dans le cas o les ennemis se rsoudraient  vous
assiger. Quoique la ville par elle-mme ne soit pas forte, elle ne
prsente aux attaques qu'un abord troit et difficile. Vous avez des
troupes assez nombreuses pour dfendre un chemin couvert et pour faire
payer cher aux allis la prise de la ville s'ils persistent dans le
projet de s'en emparer. Aprs avoir eu le malheur de commander dans la
ville d'Ostende, que les ennemis ont conquise en peu de jours, aprs
le combat de Winendale o vous n'avez pas t plus heureux, il est de
la plus grande importance pour vous comme pour Sa Majest que
l'occasion qui se prsente aujourd'hui, puisse lui donner une si bonne
opinion de vous que vous obteniez de Sa Majest les marques de
distinction pour lesquelles vous avez si longtemps travaill... Si
vous tes assig, vous devez mettre en oeuvre tous les moyens
possibles pour prolonger le sige de telle sorte qu'il occasionne de
grands frais aux allis et leur disputer le terrain pied  pied, comme
a fait le marchal de Boufflers. Je connais la diffrence qui existe
entre les fortifications de Lille et celles de Gand. Cependant cette
dernire ville a un bon chemin couvert, ce qui est d'une grande
utilit; aprs six semaines de sige, les ennemis n'taient pas encore
entirement matres de celui de Lille, bien que la situation de cette
ville soit moins forte que la vtre... Cette lettre fut intercepte:
le comte de la Mothe ne se souvint du marchal de Boufflers ni pour
galer sa glorieuse dfense, ni pour imiter sa confiance dans les
secours qui lui taient promis. Il perdit le bton de marchal que
lui faisait esprer Chamillart; car, avant mme que le feu et t
ouvert contre la ville, il capitula, cdant aux voeux de ses
habitants, mais sacrifiant  leur repos l'honneur de ses armes. S'il
et tenu deux jours de plus, les geles qui se succdrent sans
interruption, eussent rduit les allis  une invitable retraite. Ce
fut le 2 janvier 1709, de honteuse mmoire, que trente-cinq bataillons
et sept rgiments de cavalerie abandonnrent, sans avoir tent aucune
rsistance, une des positions les plus importantes de l'Europe. La
reddition de Gand entrana celle de Bruges et des forts de
Plasschendale et de Leffinghe.

Les rigueurs mmes de l'hiver de 1709, dont la garnison de Gand
n'avait pas su profiter, mirent le comble aux malheurs de Louis XIV;
elles compltrent la misre des provinces septentrionales de la
France et ruinrent la prosprit qu'avaient conserve celles du midi.
Le duc de Beauvilliers exposa dans le conseil des ministres en
rpandant des larmes le tableau vridique de la situation des choses.
Le roi de France, jusque-l plus attach  l'clat de son nom qu'au
bonheur de ses peuples, ne put rsister  des remontrances si
touchantes et si vives. Le marquis de Torcy reut l'ordre d'aller
demander humblement la paix  ses ennemis. La Haye tait le centre de
leurs oprations. Guillaume III, en devenant roi d'Angleterre, n'avait
point abdiqu ses sympathies pour son ancienne patrie, et les tats
gnraux des Provinces-Unies, conservant toute leur puissance,
s'taient attribu les succs de leur ancien stadthouder sans en tre
blouis. Le pensionnaire Heinsius refusa la paix au roi de France et
ne voulut lui accorder qu'une trve pendant laquelle il et t tenu
de remettre en gage aux Hollandais dix villes de la Flandre, en se
joignant aux allis pour rtablir l'archiduc d'Autriche sur le trne
d'Espagne. Ce fut alors que Louis XIV pronona ses paroles si connues:
Puisqu'il faut faire la guerre, j'aime mieux la faire  mes ennemis
qu' mes enfants.

Le 12 juin 1709, le duc de Marlborough et le prince de Savoie se
runirent  Gand pour arrter les plans de la campagne qui allait
s'ouvrir. Leurs armes effecturent leur jonction  Harlebeke. Tandis
que Marlborough tablissait son quartier gnral  Loo, le prince
Eugne se portait rapidement vers Tournay, o il entra le 30 juillet.
La fortune de la France s'tait voile. Le marchal de Villars,  la
tte d'une arme pleine de confiance dans son gnie, disputait la
victoire aux allis dans les bois de Malplaquet: il se vit contraint,
par une grave blessure,  s'loigner du combat et  donner le signal
de la retraite, qui amena la capitulation de Mons.

Louis XIV demanda de nouveau la paix. Il offrait de renoncer  la
souverainet de l'Alsace, de combler le port de Dunkerque, d'vacuer
Yprs, Menin, Furnes, Lille, Tournay, Cond et Maubeuge, barrire
protectrice que garderaient les tats gnraux. Il consentait 
reconnatre l'archiduc d'Autriche pour roi d'Espagne, mais il rompit
de nouveau les confrences plutt que de devenir le honteux instrument
de la chute de son petit-fils. Cette anne (1710), les allis
joignirent  leurs conqutes Douay, Aire, Bthune, Saint-Venant;
l'anne suivante, ils forcrent les lignes du marchal de Villars et
s'emparrent de Bouchain. En 1712, ils entrrent au Quesnoy.

La France tait expose aux plus graves prils lorsque de nouvelles
confrences pour la paix s'ouvrirent  Utrecht. L'empereur d'Allemagne
tait mort. Une intrigue de cour avait amen la disgrce du duc de
Marlborough. L'Angleterre avait cess la premire les hostilits en se
faisant remettre la ville de Dunkerque, afin qu'elle servt de gage 
l'accomplissement des conditions de la suspension d'armes. La victoire
de Denain, remporte par Villars le 24 juillet 1712, hta le rsultat
de ces ngociations, et la France,  qui la paix paraissait nagure
encore plus menaante que le flau mme de la guerre, obtint des
conditions plus favorables.

Par le trait d'Utrecht du 11 avril 1713, le roi de France abandonna 
la maison d'Autriche les Pays-Bas espagnols, y compris tout ce qui lui
avait t cd par le trait de Ryswick. Il consentit de plus  la
dmolition des fortifications de Dunkerque.

La paix d'Utrecht fut confirme entre l'empereur et le roi de France
par le trait de Rastadt, le 6 mars 1714, et entre l'empereur et le
roi d'Espagne, par le trait de Vienne, du 30 avril 1725.




CHARLES VI, MARIE-THRSE.

1713-1780

   Trait de la Barrire.--Rclamations de la Flandre.--Le commerce
   se ranime en Flandre.--Compagnie d'Ostende.--Pragmatique sanction
   de Charles VI.--Louis XV en Flandre.--Trait
   d'Aix-la-Chapelle.--Heureux gouvernement du prince Charles de
   Lorraine.--Mort de Marie-Thrse.


Il est rare que les tablissements politiques que fonde la coalition
de plusieurs puissances, rciproquement jalouses l'une de l'autre,
reoivent une indpendance complte et une libert illimite de se
dvelopper et de se fortifier. Le plus souvent leur existence est
soumise  des rgles coercitives, et, par une consquence ncessaire
de leur principe, plus on s'est appliqu  veiller  ce qu'ils soient
sans influence dans la politique trangre, plus leur faiblesse est
vidente dans les soins du gouvernement intrieur. Flchissant sous un
joug publiquement avou ou enchans par des engagements secrets, ils
subissent la loi de la dcadence et de l'humiliation  laquelle ils
sont condamns. Non-seulement on les impose par la force aux peuples,
mais on ne leur permet mme point de faire oublier leur origine en
accroissant leur prosprit: une main avare, en leur accordant la vie,
a mesur chaque souffle qui l'anime.

Telle est la position que les puissances confdres contre la France
firent  Charles VI en le soutenant contre Philippe V.

Tandis que Louis XIV expirait  Versailles en dsignant, par ses
dernires instructions, les troupes de Flandre comme celles qu'il
tait le plus urgent de rtablir, des confrences s'ouvraient 
Anvers entre les envoys de l'empereur et ceux des tats gnraux pour
rgler ce que l'on nommait _la Barrire de messieurs les tats
gnraux_. Jamais la puissance de la Hollande ne parut plus grande que
dans ces ngociations. Ses plnipotentiaires prsentrent un projet
prpar d'avance par lequel l'empereur consentait  la dmolition de
la citadelle de Lige, des fortifications de Huy, de Damme, de
Rodenhuys et du fort Philippe, et leur livrait Menin, Tournay, la
citadelle de Gand, Mons, Namur, Venloo et Stevensweert; ils se
rservaient le droit d'augmenter les retranchements des places qui
leur taient remises et d'y entretenir telles garnisons qu'ils
jugeraient convenable. Ils rclamaient aussi les revenus de toutes les
villes qu'ils voulaient occuper, et, de plus, comme indemnit pour les
frais de la derrire guerre, une somme de six millions de livres.

Vainement l'empereur remontra-t-il que d'aprs ce projet ses nouveaux
sujets obiraient moins  ses ordres qu' ceux des tats gnraux. Il
ne russit pas mieux lorsqu'il essaya de les intimider en envoyant
dix-huit mille hommes dans les Pays-Bas. Les prtentions les plus
importantes de la Hollande furent consacres dans le trait de la
Barrire, sign  Anvers par la mdiation de l'Angleterre, le 15
novembre 1715.

Ce trait portait que les tats gnraux tiendraient seuls garnison 
Namur,  Tournay,  Menin,  Furnes,  Warneton et  Ypres;

Qu' Termonde, il y aurait une garnison  moiti impriale et  moiti
hollandaise, sous les ordres d'un gouverneur qui prterait serment aux
tats gnraux;

Que pour mieux assurer les frontires des tats gnraux en Flandre,
l'empereur leur cderait tels forts et telle portion du territoire
limitrophe qu'il serait besoin pour effectuer les inondations
ncessaires en temps de guerre, sans qu'il ft permis de construire
des cluses ou d'autres ouvrages destins  arrter ces inondations;

Que l'empereur payerait annuellement pour l'entretien des garnisons
hollandaises la somme de 1,250,000 florins, hypothque sur les
revenus clairs et liquides des provinces de Brabant et de Flandre, et
exigible par excutions militaires;

Que le commerce des Pays-Bas resterait soumis aux clauses du trait
de Munster qui, en dfendant aux Espagnols de s'tendre dans les
Indes, avait rserv au profit des Hollandais la navigation exclusive
de l'Escaut.

Le trait de la Barrire tait sans prcdents dans le droit public de
l'Europe. Il sema la consternation dans toute la Flandre.
Non-seulement il violait les privilges qui avaient t sanctionns
mme par Charles-Quint et Philippe II, mais il mconnaissait aussi
jusqu' ces lois naturelles de la conservation, qui ne peuvent jamais
tre abdiques. Les tats de Flandre s'assemblerent et adressrent une
nergique protestation au comte de Koenigsegg, envoy imprial, qui la
repoussa comme trop tardive.

Ce mme comte de Koenigsegg avait soumis un mmoire  l'empereur, pour
lui proposer de supprimer, aussitt que s'offrirait une occasion
favorable, toutes les franchises des villes de Flandre; et ses
intentions hostiles s'taient dj rvles lorsque la ville d'Ypres,
rclamant ses droits de quatrime membre, avait reu pour rponse
qu'elle les avait perdus en devenant franaise et qu'elle resterait
dsormais pays d'imposition conquis.

L'inquitude tait devenue de plus en plus vive, quand une dputation
solennelle fut envoye  Vienne pour formuler de nouvelles
protestations contre le trait de la Barrire. Elle tait compose de
Philippe Vander Noot, vque de Gand, et de MM. Vandermeersch, Triest
d'Aughem, de Grass de Bouchaute et de Peellaert de Westhove. L'vque
de Gand exposa les plaintes de la Flandre. Il remontra que la Hollande
pouvait chaque jour dtruire un grand nombre de riches villages, soit
en ouvrant ses cluses aux flots de la mer, soit en les fermant 
l'coulement des eaux qui affluaient des parties les plus leves de
la Flandre vers les terres basses du pays de Cadzand. Il exprima la
crainte de voir la jalousie commerciale de la Hollande touffer
l'industrie flamande et l'empcher  jamais de se relever. La Hollande
dominait sur nos frontires du nord et sur celles du sud. Elle rgnait
 Tournay sur la navigation de l'Escaut,  Namur sur celle de la
Meuse. L'vque de Gand exposa aussi que la Flandre, qui depuis tant
d'annes nourrissait d'immenses armes trangres, allait tre, mme
pendant la paix, constamment assujettie aux charges les plus
accablantes. Il reprsenta combien tait considrable le tribut
rclam par les tats gnraux, combien il tait illgal, puisque
jamais aucun impt n'avait pu tre tabli en Flandre, si ce n'est par
le vote des tats, et surtout combien il tait odieux, puisque les
trangers conservaient le droit d'en exiger le payement, en y forant
des habitants, comme en pleine guerre, par l'incendie et le pillage.
Il ajouta que si la Flandre tait condamne  cet excs d'opprobre et
de misre, ses ressources, qui pendant tant de sicles avaient t
utiles  la cause de ses princes, loin de pouvoir encore la servir, ne
suffiraient pas  soutenir de nombreuses populations rduites  un
affreux dnment.

L'empereur, dans sa rponse, allgua les intrts gnraux de l'Europe
comme l'excuse des conditions exorbitantes du trait de la Barrire,
et promit d'envoyer  la Haye le marquis de Pri, membre du conseil
d'tat, pour qu'il rclamt quelques modifications favorables prs des
tats gnraux.

Le marquis de Pri fut lui-mme nomm, peu de temps aprs, gouverneur
des Pays-Bas. Ce choix fut accueilli avec joie, car on esprait que le
marquis de Pri dfendrait plus vivement les intrts d'un pays qui
devait dsormais tre soumis  son autorit. Enfin, aprs trois annes
de pourparlers, les clauses les plus rigoureuses du trait de la
Barrire reurent quelques adoucissements. Les limites de la Flandre
et de la Zlande furent soumises  une nouvelle convention, et le
payement du tribut annuel de 1,250,000 florins fut dgag de ce qu'il
prsentait de plus odieux (22 dcembre 1718).

L'industrie belge chercha, ds ce moment,  reprendre quelque
activit. Des compagnies de commerce furent cres  Ostende et 
Anvers pour former des relations avec les Indes; mais la Hollande ne
tarda point  s'en montrer mcontente et jalouse.

L'article 6 de l'acte du transport des Pays-Bas par Philippe II 
Albert et  Isabelle dfendait  leurs habitants de tenir en aucune
faon aucune manire de commerce ou trafic aux Indes orientales ou
occidentales. On n'en avait, toutefois, jamais reconnu la lgalit en
Flandre, attendu que les rois d'Espagne ne possdaient pas le droit de
faire acte d'autorit absolue dans les questions qui importaient le
plus aux Pays-Bas, pays de franchises et de privilges, et, en 1640,
le gouvernement espagnol avait senti qu'il tait sage de renoncer  la
prohibition de 1598. Telle tait la situation des choses lorsque fut
conclu, en 1648, le trait de Munster, qui porte que les Espagnols
retiendront leur navigation en telle manire qu'ils la tiennent pour
le prsent s Indes orientales sans se pouvoir tendre plus avant,
clause videmment destine  limiter l'esprit de conqute et
d'envahissement que l'on supposait aux Espagnols, bien que plus tard
la Hollande dt lui donner une tout autre signification qui ne tendait
rien moins qu' loigner les sujets du roi d'Espagne de toute relation
commerciale avec les nations indpendantes de l'Asie. En effet,
lorsque Chrtien Brouwer envoya un navire dans les ports de la Chine,
les Hollandais lui coururent sus, et le roi d'Espagne, domin par le
sentiment de sa faiblesse, n'osa point s'y opposer.

Au moment o le trait de la Barrire vint achever la ruine de la
ville d'Anvers tour  tour saccage par les Gueux et pille par les
Espagnols, Ostende devint dpositaire des derniers dbris du commerce
des Pays-Bas. Ds lors on songea de plus en plus  y former quelque
tablissement qui pt s'ouvrir la route des Indes, source inpuisable
de richesses. Un Anglais, nomm Jean Ker, exposa notamment dans un
mmoire adress  l'empereur que la Flandre tait reste ce qu'elle
avait t autrefois, le pays le plus avantageusement situ pour tre
le sige du commerce. Il tait encore douteux qu'on ost mettre 
excution une si vaste et si prilleuse entreprise, quand un
aventurier de Saint-Malo, nomm La Merveille, vint vendre  Ostende
une cargaison runie aux bords du Gange, et proposer au comte de
Koenigsegg de fonder  Ostende des relations commerciales avec le
Bengale. Cette offre fut accepte et l'on vit successivement des
navires quitter Ostende, n'ayant d'autre chargement que des tonneaux
d'argent, et y rentrer avec les produits les plus prcieux des Indes,
qui rendaient des sommes cent fois plus considrables que celles
auxquelles s'levaient les frais et les dpenses.

Cependant l'Angleterre et la Hollande murmuraient. Elles invoqurent
bientt le trait de Munster. Des hostilits clatrent. Jacques de
Wintere, ayant vu son navire captur par des marins d'Amsterdam sur
les ctes de Guine, en quipa un autre et s'empara, par reprsailles,
d'un btiment charg de dents d'lphant, qu'ils envoyaient en Europe.
Les Anglais et les Hollandais se vengrent en retenant d'autres
vaisseaux ostendais jusqu' ce que Charles VI rsolut de prendre plus
efficacement sous sa protection les expditions de la marine
flamande, en rigeant, le 19 dcembre 1722, la compagnie impriale et
royale d'Ostende pour naviguer et ngocier aux Indes orientales et
occidentales et sur les ctes d'Afrique, tant en de qu'au del du
cap de Bonne-Esprance, dans tous les ports, havres, lieux et rivires
o les autres nations trafiquent librement.

Pendant quelques annes, la prosprit de la compagnie d'Ostende
suivit une marche progressive. Elle cra d'importants tablissements
aux bords du Gange et sur la cte de Coromandel.

Un membre du grand conseil de Malines, n  Ypres, Charles Patin,
dfendit les droits de la compagnie d'Ostende dans le livre qu'il
intitula: _Mare liberum_. Toutes les objections souleves par la
Hollande y furent victorieusement combattues. L'expos des faits
fortifiait l'argumentation du jurisconsulte et un noble sentiment
d'indignation l'inspirait quand il s'criait, en terminant ce mmoire
trop peu mdit par les ministres de Charles VI: Que tous les peuples
chrtiens dcident maintenant s'il n'est pas permis  nos concitoyens
de rclamer la libert naturelle de naviguer dans les Indes,
non-seulement pour le bien des Pays-Bas autrichiens mais aussi pour
celui de tous les peuples qui y sont intresss. Il ne faut pas qu'une
seule nation usurpe l'avantage des transactions commerciales dans le
monde entier et traite toutes les autres en esclaves comme si elle
tait souveraine de la mer et des vents: il ne faut pas que dans la
grande socit des peuples il soit permis de s'attribuer un monopole
moins odieux lorsqu'il frappe une seule ville que lorsqu'il s'tend 
tout l'univers. Nous dirons donc comme Grotius: Ne reculez point,
habitants des Pays-Bas; en maintenant votre libert, vous dfendez
celle du genre humain.

Bientt l'Angleterre et la Hollande se runirent dans le but commun
d'touffer les heureuses tentatives que multipliait la compagnie
d'Ostende. La France, avilie par le ministre du cardinal Dubois, loin
de s'opposer  leurs prtentions, semblait les soutenir. Le marquis de
Pri fut rappel, et l'archiduchesse Marie-lisabeth reut la triste
mission de faire oublier, par la grce et l'amnit de ses paroles, la
faiblesse relle du gouvernement imprial dans tous les actes qui
exigeaient de l'nergie et de la vigueur.

Charles VI n'avait qu'une fille, nomme Marie-Thrse. Par sa
pragmatique sanction, il lui assura l'hrdit de tous ses tats; et,
pour la faire reconnatre par les autres puissances, il sacrifia  la
douteuse consolidation de l'avenir la prosprit prsente de ses
peuples. En 1727, les privilges de la compagnie d'Ostende furent
suspendus, et le prince mme qui l'avait tablie et qui et d la
protger, en ordonna la suppression bientt dfinitive, au mpris des
lois les plus saintes des nations, qui possdent toutes le droit de
prosprer et de parcourir  leur gr l'Ocan, ce champ libre auquel
l'homme ne peut imposer son joug.

La compagnie d'Ostende demanda qu'il lui ft du moins permis de faire
parvenir des secours et des approvisionnements dans les factoreries
qu'elle avait fondes dans les Indes; mais l'Angleterre et la Hollande
ne voulurent point y consentir, et les colons flamands furent gorgs
par les peuplades sauvages qui les entouraient.

N'est-ce pas un trait irrparable, crivait le 21 dcembre 1728 le
comte de Calemberg, si dans les sicles futurs l'histoire doit
apprendre  la postrit la plus recule que sous le rgne de
l'empereur Charles VI on a aboli le droit des gens, la libert du
commerce avec des peuples indpendants, et l'usage des mers, sur des
instances, si on l'ose dire, insolentes de quelque puissance, pour en
priver  jamais des peuples innocents que Dieu et la nature ont mis en
position d'en profiter. Disputer cette libert, c'est vouloir
renverser toutes les lois divines et humaines; c'est vouloir s'arroger
un monopole et un despotisme insupportables, qui visent  des
consquences trs-ruineuses pour tous les monarques et pour tous les
peuples.

Quoi qu'il en ft, la Flandre, qui n'avait pour elle que l'aurole 
demi teinte de ses souvenirs et la lgitimit de ses droits, succomba
dans ses efforts, et ses ports redevinrent dserts. Le trait de
Sville, du 21 novembre 1729, runit l'Espagne, la France et
l'Angleterre dans les garanties accordes  la Hollande contre la
compagnie d'Ostende, et elle fut de nouveau condamne par l'article 5
du trait de Vienne, du 16 mars 1731.

Charles VI avait lui-mme peu de confiance dans les promesses des
puissances trangres qui lui imposaient de si honteux sacrifices. Au
mois d'octobre 1731 il s'adressa  la dite de l'Empire, pour qu'elle
lui garantt contre tous, et dans l'ordre hrditaire de sa maison, la
possession de ses divers tats; mais les lecteurs de Saxe, de
Bavire et de Cologne s'y opposrent. Ils allgurent que les
possessions d'Italie et des Pays-Bas taient d'un faible intrt pour
l'Empire. Celles d'Italie, spares par les Alpes, lui taient aussi
peu utiles. Pour ce qui est du cercle de Bourgogne ou des Pays-Bas
autrichiens, disaient-ils dans leur mmoire, on sait bien que par la
convention d'Augsbourg, de l'anne 1548, ils ont t constitus partie
de l'Empire, pour contribuer  sa dfense et jouir rciproquement de
sa protection, moyennant le double du contingent d'un lecteur, ce qui
a t confirm par le 3e article de la paix de Munster, mais dans un
sens particulier et restrictif, comme il parat par les paroles du
texte: s'il s'levait des diffrends entre les royaumes de France et
d'Espagne, l'obligation rciproque qui lie l'empereur et le roi de
France de ne point aider leurs ennemis mutuels, conservera toute sa
force. C'est pour ces raisons que dans l'anne 1668 on n'assista point
les Pays-Bas, attaqus par le roi de France, par droit de dvolution,
quoiqu'ils envoyassent une dputation solennelle  la dite pour
implorer le secours de l'Empire. Tout ce qu'on fit alors est qu'on fut
bien aise que les lecteurs de Mayence et de Cologne, comme voisins,
employassent leurs bons offices auprs de Sa Majest Trs-Chrtienne.
Aussi l'Empire ne prtendit prendre aucune part  la paix qui termina
cette guerre et n'envoya personne pour assister de sa part au congrs
d'Aix-la-Chapelle; car il est notoire que quoique le cercle de
Bourgogne, du temps de son incorporation  l'Empire, se soit engag,
en considration du profit et de l'avantage qui lui en reviendroit, au
double du contingent d'un lecteur, il ne l'a pourtant jamais fourni,
ni contribu depuis tout ce temps-l la moindre chose  l'Empire: par
consquent il est priv lui-mme du secours mutuel. Il n'est pas moins
digne de considration que depuis l'introduction du cercle de
Bourgogne dans l'Empire, depuis la paix de Westphalie et encore depuis
peu d'annes, ce cercle a tout  fait chang de face, vu que
non-seulement les sept provinces unies s'en sont spares, mais qu'il
est aussi notoire que la France s'est appropri une grande partie des
Pays-Bas par les traits de paix qu'elle a conclus, de sorte que ce
qui en reste et appartient encore  Sa Majest Impriale ne peut pas
seulement reprsenter le cercle de Bourgogne, tel qu'il tait du temps
de l'incorporation, bien loin que l'Empire puisse s'en promettre un
secours rciproque, ce qui tait pourtant la condition sous laquelle
il a t uni  l'Empire. A quoi il faut ajouter que mme des Pays-Bas
autrichiens, tels qu'ils sont aujourd'hui, la plupart des forteresses
sont comprises dans la barrire de MM. les tats gnraux, sans que
l'Empire en tire le moindre profit, et que par leur situation ils sont
exposs, comme l'exprience l'a fait assez connatre,  servir
toujours de thtre de la guerre.

Malgr l'opposition de trois lecteurs, la dite de l'Empire ratifia
le 11 janvier 1732 la pragmatique sanction.

Charles VI meurt  Vienne le 20 octobre 1740. Guerre de la
_succession_. En 1742, un corps anglais dbarque en Flandre pour
prendre part aux luttes politiques de l'Allemagne. Msintelligence
croissante entre la France et l'Angleterre. Louis XV dclare la guerre
 Georges II (mars 1744), et prend lui-mme le commandement de l'arme
qui envahit les Pays-Bas. Profitant du mauvais tat des fortifications
de toutes les places occupes par les Hollandais en vertu du trait de
la Barrire, il s'empare successivement de Menin, d'Ypres et de
Furnes. Le comte de Saxe,  la tte d'un corps runi  Courtray,
observe l'arme des allis, avec laquelle le duc d'Arenberg s'est
avanc jusqu' Audenarde.

L'entre du prince Charles de Lorraine en Alsace appela Louis XV 
Metz. La mort de l'lecteur de Bavire fortifia les prtentions de
Marie-Thrse. Le parti qu'on prit, dit Voltaire, fut de se dfendre
en Italie et en Allemagne, et d'agir toujours offensivement en
Flandre. C'tait l'ancien thtre de la guerre, et il n'y a pas un
champ dans cette province qui n'ait t arros de sang.

(Mai 1745). Louis XV assige Tournay. Bataille de Fontenoy.
Capitulation de Gand. Les Hollandais, privs des villes de la
Barrire, s'efforcent de s'assurer une autre des garanties que leur a
promises le trait du 15 novembre 1715. Malgr la rsistance des
paysans, ils se prparent  percer les digues de Sainte-Marguerite,
lorsque le comte de Loewendahl leur fait dclarer que le roi de
France, ayant pris possession de la Flandre, ne tolrera aucune
agression dirige contre ses habitants. Prise de Bruges, d'Audenarde
et de Termonde. Louis XV visite  Bruges le tombeau de Marie de
Bourgogne et s'crie: Voil le berceau de toutes nos guerres! Sige
d'Ostende, qui ne peut se dfendre, parce que le comte de Chanclos a
nglig d'avoir recours aux inondations qui arrtrent si longtemps
les Espagnols au commencement du dix-septime sicle.

Les provinces des Pays-Bas payrent les frais de la conqute. Au mois
de novembre 1746, Louis XV fit demander aux tats de Flandre deux
millions six cent mille florins, en les prvenant qu'il entendait
qu'on les lui accordt sans remontrance et selon l'usage des sujets du
roi de France, qui obissent sans discuter.

En 1747, la guerre s'tend au pays de Cadzand. La Hollande, craignant
pour son salut, proclame le stathoudrat, qui devient hrditaire,
mais elle n'en est pas moins rduite  accepter  Aix-la-Chapelle les
conditions que Louis XV stipule en faveur de ses allis. Le roi de
France se montre du reste plein de gnrosit en tout ce qui concerne
ses propres intrts, et ses armes vacuent la Flandre.

Dans les guerres qui clatrent plus tard, Louis XV ne cessa plus
d'tre le fidle alli de Marie-Thrse. L'on vit une garnison
franaise, commande par le comte de Lamothe, occuper pendant cinq ans
Ostende, afin de s'opposer aux entreprises des Anglais, et ne se
retirer que lorsque la paix de l'Europe eut t dfinitivement
affermie.

Il existe mme un trait conclu le 1er mai 1757 entre la France et
l'Autriche, qui porte qu'aussitt que Marie-Thrse aura t mise en
possession de la Silsie par l'appui des armes franaises, elle
cdera  Louis XV Mons, Ypres, Furnes, Nieuport et Ostende. Les autres
villes des Pays-Bas devaient former un tat spar et passer au duc de
Parme.

Marie-Thrse paraissait en ce moment ajouter un faible prix  la
souverainet de nos provinces, trop loignes de la capitale de
l'Empire. Elle semblait mme se proccuper assez peu de leurs griefs
et de leurs franchises, car en 1755 elle modifia essentiellement,
malgr les rclamations des grandes villes, l'ancien systme de vote
suivi par les tats de Flandre, afin d'assurer une influence plus
considrable aux reprsentants des chtellenies, vieille tradition de
la politique adopte au moyen-ge par les comtes de Flandre.

L'pe de Frdric II sut, en conservant la Silsie, renverser tous
les projets fonds sur le trait de Versailles; d'un autre ct, les
sacrifices pcuniaires que les peuples des Pays-Bas s'imposrent dans
cette guerre, firent mieux apprcier combien ils pourraient tre
utiles  l'Empire, et Marie-Thrse, vivement touche des nombreux
tmoignages de leur zle, s'effora de reconnatre que de tous ses
sujets il n'en tait point dont elle estimt davantage la fidlit et
le dvouement.

Ds ce moment, Marie-Thrse ne songea plus  attenter aux privilges
du pays.

Le prince Charles de Lorraine avait t charg, par l'impratrice, du
gouvernement gnral des Pays-Bas. Pendant plus de trente ans, la
Flandre jouit des bienfaits d'une administration prudente et
paternelle. Jamais elle n'avait connu une paix si longue; jamais les
esprits, fatigus de guerres, ne se reposrent avec plus de bonheur
dans le repos qui permettait  l'agriculture,  l'industrie et au
commerce d'associer leur fconde activit. Quoique les Flamands,
crivait vers cette poque un voyageur anglais, ne fournissent plus
l'Europe, comme autrefois, avec le produit de leur industrie, ils
possdent des fabriques et conserveront toujours la gloire d'avoir
enseign aux tats voisins les arts utiles qui les ont enrichis. Les
manufactures de lin de la Flandre sont suprieures dans tous les
genres  celles des autres nations; mais c'est surtout l'agriculture
qui a t porte en Flandre  un degr de perfection. Dans ces riches
plaines, la charrue ne laisse rien strile et le champ ne reste jamais
en friche. Les rcoltes de l't ne contentent point le cultivateur; 
peine la moisson est-elle acheve que la terre reoit une nouvelle
culture qui produit ses fruits pendant l'automne en attendant que le
printemps permette de songer  prparer d'autres moissons. Les
campagnes offrent partout un spectacle charmant: on ne voit que des
champs couverts d'une rcolte abondante, des prairies dans lesquelles
paissent de nombreux troupeaux, des fermes construites avec soin, des
villages environns d'arbres, o se presse une population heureuse. Au
milieu de ces dlicieux paysages, serpentent les rivires et les
canaux. L'agriculture est la base la plus solide de la prosprit
nationale: on lui doit ces vertus modestes, simples et nergiques,
qui arrtent seules les progrs de la corruption des moeurs[21].

  [21] SHAW, _Voyage aux Pays-Bas_.

Cette prosprit vit encore dans la mmoire de quelques vieillards,
mais il importe de lui assigner son vritable caractre. Dans les
villes les liberts communales s'taient reconstitues dans tout ce
qu'elles possdaient d'lments sages et pacifiques. Hors des villes,
un dit du 15 mars 1720 avait appel les chtellenies 
l'administration du plat pays. Cette mesure, frappe quelque temps de
strilit par l'invasion de Louis XV, porta d'heureux fruits sous le
gouvernement du prince Charles de Lorraine. Si vos Altesses Royales,
disaient quelques annes plus tard les magistrats du Franc de Bruges
dans un mmoire adress au duc de Saxe-Tesschen, daignaient se faire
tracer le tableau du plat pays de la Flandre tel qu'il tait pass
soixante-cinq ans, elles reconnatraient  leur grand tonnement que
ce pays, aujourd'hui un des plus beaux et des plus riches de l'Europe,
n'offrait alors aucun dbouch d'une ville  l'autre, aucun chemin
praticable dans l'intrieur des terres, ni aucune grande route qui ne
ft infeste de vagabonds; que l'on voyait des champs en friche qui
rendent aujourd'hui 48 florins par bonnier au-dessus des tailles; peu
de villages qui acquittassent les subsides sans y tre contraints par
excution, tous accabls de rentes, et l'administration que l'on
appelle interne, dans un tat approchant de l'anarchie; cependant il
existait tant d'ordonnances souveraines, en fait de la direction, et
le rglement de 1672, ce chef-d'oeuvre, n'existait pas moins; mais les
chtellenies taient ngliges, parce que ce fut le systme d'alors de
ramener constamment tous les fils de l'administration aux bureaux du
gouvernement gnral. Le ministre enfin sentit son impuissance 
pourvoir par lui-mme  tant de dtails. Les chtellenies furent
appeles  la direction du plat pays par l'dit du 15 mars 1720. Alors
commena un nouvel ordre de choses, et l'on a vu en moins de treize
lustres quadrupler le rapport des proprits territoriales, de sorte
que nos anctres chercheraient aujourd'hui la Flandre dans la Flandre
mme.

La rpartition des impts fut plus quitable. En mme temps qu'une
svre conomie permettait de les rduire, l'emploi des fonds qu'on en
retirait, recevait une application utile sous les yeux de ceux qui les
avaient pays avec empressement, certains d'en recueillir les fruits.
Des routes magnifiques furent construites entre les villes, et jusque
dans les hameaux les chemins furent amliors. La police se fit avec
ordre; les dlits devinrent plus rares, grce au travail qui ne
manquait plus. Afin d'assurer le maintien de cette heureuse situation,
on s'occupait des mesures les plus sages pour que la punition des
dlits ne ft plus uniquement le chtiment du coupable, mais une
expiation utile  la socit, pour que la mendicit, cole de tous les
vices, ft svrement interdite, pour que toutes les branches de
l'ancienne industrie flamande vinssent, en exilant l'oisivet du sein
des classes ouvrires, accrotre  la fois leur moralit et leur
aisance. Telles furent notamment les rformes proposes en 1775 par le
vicomte Vilain XIV, dont les ides sur le rgime pnitentiaire
trouvrent depuis d'illustres imitateurs en Amrique.

La prosprit de la Flandre  cette poque rsulta donc de ce qu'elle
eut une administration nationale qui la dirigea et la gouverna selon
ses besoins et ses voeux. La mmoire de Marie-Thrse et du prince
Charles de Lorraine laissera d'ternels souvenirs, parce qu'en se
rservant les droits de la clmence souveraine, la protection des
lettres et des arts, le soutien des misres vraiment dignes de piti
ou de sympathie, ils conservrent  nos provinces le soin de veiller 
leurs intrts et respectrent des privilges qui, autrefois source de
leur gloire, taient rests les gages de leur prosprit.

Les bienfaits de ce systme paisible et tranquille manqurent aux
Pays-Bas sous le rgne de Joseph II, qui succda  Marie-Thrse le 29
novembre 1780.




JOSEPH II, LOPOLD II, FRANOIS II.

1780-1794.

   Dmls avec la Hollande.--Rformes.--Plaintes des tats de
   Flandre.--Mouvement insurrectionnel.--Rpublique des
   tats-Belgiques-Unis.--L'autorit impriale est
   rtablie.--Lopold II succde  Joseph II.--Sa mort.--Invasion et
   conqute de la Flandre par les armes rpublicaines franaises.


Joseph II tenait de sa mre un ferme dsir de rendre sa grandeur utile
 ses peuples. C'tait pour lui que le comte de Nny avait rdig les
mmoires o il rsumait le tableau des intrts des Pays-Bas depuis
l'poque o la Flandre avait t sous la maison de Bourgogne la
mtropole de la civilisation et l'entrept des richesses de l'univers.
Mais, loin de se proccuper des splendeurs du moyen-ge, il avait
puis dans les maximes philosophiques qui, en ce moment, envahissaient
toute la littrature franaise, une admiration des vertus antiques
quelque peu rpublicaine, tempre toutefois par je ne sais quelle
imitation des actes politiques de ce lgislateur-soldat qui
accueillait Voltaire et La Mettrie, sans abdiquer comme roi les droits
de l'autorit la plus absolue.

Frdric II avait trouv la Prusse humble, pauvre, peu civilise; il
l'avait personnifie dans son pe, et l'avait agrandie et leve avec
lui. Le royaume de Prusse n'tait qu' Berlin; l tout se centralisait
et s'absorbait dans l'unit politique du gouvernement suprme; la
volont d'un grand roi tenait lieu d'intelligence  une nation jeune
qui s'ignorait elle-mme et qui se laissait, malgr elle, entraner
vers ses nouvelles destines.

Il n'en tait pas de mme en Flandre. Une longue exprience attestait
la sagesse des institutions en mme temps qu'elle avait fortifi le
respect sculaire dont elles taient entoures. Les franchises du
peuple formaient le pacte qui affermissait l'autorit du prince.
L'administration tait rgulire; l'organisation politique, complte.
Pour lui rendre toute sa force, il ne fallait que relever quelques
ruines: toutes les esprances de la Flandre taient dans ces
souvenirs.

Joseph II tait trop port  oublier que l'histoire est la conseillre
des rois. Il mconnaissait tous les enseignements que prsentent six
sicles de nos annales, lorsqu'en voulant accrotre la prosprit de
la Flandre, il exigeait qu'elle ft l'oeuvre exclusive de l'initiative
du prince, arbitre unique de ses intrts et de ses besoins.

Cependant, lorsqu'en 1781 le successeur de Marie-Thrse visita les
Pays-Bas, la franchise de son langage, la puret de ses intentions, la
sagesse de ses premires mesures lui concilirent l'affection de leurs
nombreuses populations. Tmoin des honteux rsultats du trait de la
Barrire, et vivement mu par les plaintes qui s'levaient de toutes
parts, il fit dmolir les forteresses occupes par les Hollandais. En
mme temps il favorisait le commerce d'Ostende, devenu port franc, et
cherchait  ressusciter celui d'Anvers, en faisant rompre la fermeture
de l'Escaut par un brick o flottait le drapeau imprial.

Deux grandes fautes suivirent ces heureux commencements[22]. Par
l'une, il montrait qu'il tenait peu  la prosprit des Pays-Bas; par
l'autre, qu'il lui tait  peu prs indiffrent de voir se dtacher de
sa couronne le prcieux joyau que lui avaient lgu les ducs de
Bourgogne. Ces deux fautes furent le trait avec la Hollande, qui
acheta dix millions de florins le maintien de sa domination exclusive
sur l'Escaut, et les ngociations entames avec le duc de Bavire, qui
et reu les Pays-Bas en change de son lectorat.

  [22] J'emprunterai aux _Analectes_, de M. Gachard, quelques
  donnes relatives  la population de la Flandre en 1784:

                                                              Habitants
    Ville de Gand suivant l'vque                               50,693
    Ville de Bruges, suivant l'vque                            30,826
    Ville de Courtray, suivant le magistrat                      15,072
    Ville de Termonde, suivant l'vque                           5,177
    Ville d'Audenarde, suivant le magistrat                       3,039
    Ville de Nieuport, suivant le magistrat                       3,039
    Ville d'Ostende, suivant le magistrat                         7,077

    Il rsulte du rapport des mmes tats que la population
      de la Flandre orientale, quant au plat pays, les autres
      villes y comprises, est de                                492,025
                                                                -------
                                                                606,948
                                                                =======

  Les plus considrables de ces villes contribuant avec le
    plat pays sont Alost, avec son district, o il y a
    9,204 mes, et Grammont o il y a 6,050 mes.

  _Flandre occidentale._

    Ville d'Ypres                                                12,000
    Ville de Furnes                                               2,200
    Ville de Menin                                                3,090
    Ville de Dixmude                                              2,500

    Le plat pays, y compris les autres villes, dont celle
      de Poperinghe contient, suivant le rapport du magistrat,
      8,090 mes, porte en tout  173,000
                                                                -------
    Ainsi il y a dans toute la Flandre occidentale              192,790
                                                                =======

Telles furent les dplorables prmisses sous lesquelles se
prsentrent les projets que Joseph II avait conus relativement
 ses provinces des Pays-Bas. Les conseils du prince Charles de
Lorraine, mort la mme anne que Marie-Thrse, eussent pu tre
utiles  Joseph II; il est probable qu'il ne rclama point ceux
du duc de Saxe-Tesschen et de l'archiduchesse Marie-Christine,
qui avaient succd au prince de Lorraine dans le gouvernement
des Pays-Bas. Une funeste prcipitation le poussait vers la
dangereuse preuve  laquelle il voulait soumettre des hommes
qui, profondment pieux, attachs aux rgles fixes de leurs
intrts agricoles et industriels, avaient toujours mpris les
thories et les sductions trangres pour rester fidles 
l'exemple de leurs aeux.

Quelques maisons religieuses possdaient en Flandre de vastes
proprits. Les privilges dont elles jouissaient, les rendaient
en quelque sorte souveraines dans leurs domaines. De plus,  une
poque o de clbres crivains s'occupaient de l'organisation de
la socit, comme si elle n'et point exist avant eux et ne dt
dater que de la publication de leurs systmes, les moines
offraient aux yeux du prince, qui s'associait  ces vagues et
striles lucubrations, un tort irrmissible: celui de s'absorber
dans les devoirs de la vie religieuse en restant trangers  la
vie politique. Leur suppression fut la premire mesure du nouvel
empereur. Le clerg s'mut: il revendiqua pour les maisons
abolies des droits de proprit dont l'origine tait connue, que
la sanction des temps avait confirms et qui, sous le rgne des
lois, sont, chez le moindre citoyen, considrs comme sacrs; les
tendances irrligieuses qui agitaient la France, lui faisaient
paratre cette innovation plus dangereuse. Le conseil de Flandre
fit entendre les mmes plaintes; mais les tats, confiants dans
les intentions de l'empereur, s'y soumirent et se contentrent de
demander que les biens des maisons religieuses supprimes
servissent  fonder des tablissements pour les enfants trouvs,
pour les pauvres femmes prs de devenir mres, ainsi que pour les
insenss et les vieillards infirmes, de peur que les monastres,
qui jusque-l avaient soulag toutes ces misres, ne venant 
leur manquer tout  coup, il n'en rsultt une foule de crimes;
ils intercdrent en faveur des bguinages, qui, n'offrant qu'une
retraite momentane, ne sparaient point leurs habitants de la
socit: ils demandrent aussi que des dbris des richesses des
opulents monastres on augmentt le pcule des prtres employs
dans les villes et dans les villages, qui taient les membres les
plus pauvres du clerg.

En 1784, Joseph II publia, sur les devoirs de tous les ordres de
l'tat, un manifeste o il insistait sur l'application et
l'excution de tous ses principes et de tous ses ordres. A ct
de maximes gnrales, prsentes non sans emphase, quelques
phrases vagues annoncent de plus en plus l'existence d'un vaste
plan de rformes. L'anne suivante on commena  le connatre, et
l'on craignit aussitt qu'il ne sapt l'oeuvre immortelle de
Marie-Thrse et de Charles de Lorraine. Des dits impriaux
modifirent les privilges et jusqu'aux usages qui semblaient
tre insparables de ces privilges. Les gildes qui avaient pris
part  toutes les clbres journes du moyen-ge, nos kermesses
si populaires, parce qu'en plusieurs endroits, notamment  Ypres,
elles rappelaient des victoires de la vieille Flandre, furent
successivement abolies (dits du 11 fvrier et du 8 avril 1786).
Les chtellenies se virent enlever la direction des chemins
publics qu'elles avaient crs, afin qu'elle pt tre transfre
 Bruxelles (dits du 12 septembre 1785 et du 8 fvrier 1786).
Elles se dfendirent toutefois vivement et dmontrrent dans un
long mmoire combien le nouveau systme tait onreux et
impraticable, inique et illgal: aprs avoir expos que les
commissaires des chtellenies taient de vritables juges,
appliquant tous les jours aux difficults que prsentait
l'excution des voies publiques la jurisprudence des dits et
des coutumes, elles ajoutaient: Si on leur substitue un bureau
compos en grande partie de Brabanons ou de militaires (et ce
serait se faire illusion que de croire que le militaire pourra
s'entendre avec le civil), on tablit non-seulement de prtendus
juges qui ignorent nos lois, mais on attrait virtuellement en
justice les Flamands hors de leur pays, contre la teneur expresse
de leurs privilges; et si ces juges s'cartent de nos lois,
quel est le tribunal de justice o le peuple avec confiance
portera ses griefs? Ah! srnissimes princes, nous avons
travaill pendant la tempte, nous avons remis pour ainsi dire
le vaisseau  flot... Voil la rcompense qui nous attendait aprs
soixante-cinq ans de veilles et de travaux. Qu'avons-nous fait
pour mriter un sort aussi humiliant?... Il n'en faut pas plus
pour faire vanouir l'autorit des lois et lever sur leurs
dbris un gouvernement militaire[23]!

  [23] Ce mmoire subit quelques modifications avant d'tre remis.

Pendant cette mme anne 1786, l'empereur ordonna la suppression des
sminaires diocsains et l'tablissement d'un sminaire gnral 
Louvain: Joseph II oubliait que si l'ordre social repose sur la double
base de l'autorit religieuse et de l'autorit temporelle, l'on ne
peut jamais confondre leurs droits et leurs devoirs. En franchissant
le seuil sacr des temples pour les soumettre  ses innovations, il
ouvrait au clerg appel  dfendre ses droits l'arne des discussions
irritantes des intrts politiques. C'est ainsi que, dans le
gouvernement des peuples, chaque faute porte en soi son chtiment.

Les tats de Flandre avaient oppos aux envahissements de Joseph II
une double protestation galement loquente: d'une part, ils
ordonnrent qu'on rimprimt les privilges de la Flandre depuis les
premiers temps du moyen-ge; d'autre part, ils dcidrent qu'en
prsence des dits qui avaient envelopp les Bollandistes dans la
proscription des associations religieuses, ils feraient continuer aux
frais du pays la plus vaste et la plus admirable de toutes les
collections hagiographiques. Si les Bollandistes taient la plupart
des religieux flamands, les _Acta sanctorum_ taient aussi pour la
Flandre un monument tout national qui lui offrait les traces de ses
premiers pas dans l'histoire de la socit: les privilges qu'on
faisait publier, taient les titres d'un autre ge et d'une autre
civilisation.

La Flandre ne devait malheureusement pas rester longtemps dans ces
voies o la fermet n'excluait pas la modration.

D'autres usurpations de l'autorit impriale allaient prparer les
usurpations non moins violentes de l'esprit de sdition et de rvolte:
Joseph II abordait sans hsiter un ordre de mesures tellement graves
qu'il faudrait remonter aux plus mauvais jours de la mainbournie de
Maximilien et de l'administration des gouverneurs espagnols pour en
trouver un autre exemple.

Un diplme du 1er janvier 1787 tait ainsi conu:

Considrant les frais normes qu'entrane  la surcharge de nos
peuples la forme actuelle des administrations provinciales, nous avons
rsolu de les _simplifier_ de la manire suivante:

Les collges actuels des dputs des tats de toutes nos provinces
belgiques viendront  cesser avec le dernier du mois d'octobre de
cette anne et resteront supprims.

Au lieu de ces collges, les tats de Brabant, de Flandre et de
Hainaut choisiront, parmi ceux de leurs membres _qui seront
pralablement reconnus capables par le gouvernement_, un dput pour
chacune de ces provinces, qui sera agrg au conseil du gouvernement.

Dans un autre diplme portant la mme date on remarquait les
dispositions suivantes:

Nous supprimons tous nos conseils actuels de justice aux Pays-Bas et,
 leur place, nous tablissons en notre ville de Bruxelles un conseil
souverain de justice...

Enfin, par un dit du 12 mars, la Flandre fut divise en cercles et
soumise  des intendants nomms par l'Empereur.

L'irritation fut extrme. La Flandre, si fidle  Marie-Thrse et
encore pleine de respect pour l'archiduchesse Marie-Christine,
semblait ne plus reconnatre l'autorit impriale reprsente  ses
yeux par le ministre plnipotentiaire d'Autriche, Belgiojoso, devenu
depuis longtemps impopulaire par ses vexations et des exactions de
toute espce. On se souvenait qu'en 1786, le comte de Belgiojoso,
charg alors du gouvernement des Pays-Bas, avait envoy en Flandre le
colonel de Brou, dictateur militaire, qui faisait arrter les
bourgeois et prtendait disposer librement des fonds de la province
pour tous les travaux qu'il jugeait utiles. Au nom du comte de
Belgiojoso on joignait celui du chancelier de Brabant, Crumpipen,
dont l'influence tait sans limites. Des ressentiments encore rcents
se rveillrent. La Flandre n'accusait que le comte de Belgiojoso et
le chancelier Crumpipen; elle n'coutait que la haine qu'elle leur
portait, en rsistant ouvertement  Joseph II, et elle semblait
fatalement engage dans cette voie lorsque Marie-Christine, qui
apprciait mieux que son frre la situation des Pays-Bas, vita le
pril par sa sagesse en suspendant l'excution des mesures qu'elle
dsapprouvait.

Chers et bien ams, portait la dclaration des gouverneurs des
Pays-Bas du 4 juin 1787, nous vous faisons la prsente pour vous dire
que nous tenons,  l'gard de la province de Flandre, en sursance
absolue et parfaite, sans limitation ni exception quelconques, toutes
les dispositions contraires directement ou indirectement  la
constitution de ladite province de Flandre ou aux droits, franchises,
privilges, chartres, coutumes, usages et autres droits quelconques,
publics et particuliers; que de plus les infractions y faites seront
aussi, sans limitation ni exception aucune, de suite redresses et
remises dans le mme tat comme elles ont t avant ces nouveauts;
qu'en outre, nous nous confions pleinement que Sa Majest confirmera
sans rserve la dclaration que nous faisons  ce sujet, et qu'au
surplus nous dirigerons immdiatement, par nous-mmes, toutes les
affaires quelconques du gouvernement.

Cette dpche fut reue partout avec de vifs transports d'allgresse.
A Gand on apporta au march du Vendredi des tonneaux de vin et de
bire. Les cloches et le carillon ne cessrent de rsonner tant que
dura cette fte, o l'on aperut pour la premire fois, au milieu des
flots agits des bourgeois, quelques-unes de ces figures sinistres
qui, telles que les vapeurs que condense l'orage, semblent annoncer
les temps d'meute et d'anarchie.

Il restait  obtenir de Joseph II la ratification de la dclaration de
Marie-Christine. Les magistrats du Franc de Bruges prirent
l'initiative prs des tats de Flandre, afin qu'ils fissent parvenir
l'expression de leurs voeux  Vienne: Ce n'est qu'en soupirant,
disaient-ils, que nous jetons les yeux sur les chartres, jadis si
prcieuses, que renferment nos archives et qui nous retracent la
gnrosit des souverains comtes et comtesses de Flandre. S'appuyant
sur leurs anciens privilges, confirms en 1619 par l'archiduc Albert
et l'infante Isabelle, ils rappelaient l'acte d'inauguration du 31
juillet 1781, lorsque Son Altesse Royale le duc de Saxe-Tesschen, en
prtant le serment sur les saints vangiles  la face de toute la
nation assemble  cet effet dans la capitale de cette province, a
promis solennellement, au nom de Sa Majest, qu'elle maintiendra cette
province dans ses privilges, coutumes et usages, tant ecclsiastiques
que sculiers, que Sa Majest, comme comte de Flandre, ne souffrira
point que rien ne soit altr ou diminu en l'un ou l'autre
d'iceux.--C'est, ajoutaient-ils, ce mme pacte qui cimente la
prosprit publique et fera la sret de l'tat lorsqu'il est
inviolablement observ. C'est cet engagement auguste et non moins
rciproque qui doit tre le garant de l'amour du peuple et qui le
tient attach au service et  l'aide de son souverain aussi longtemps
qu'il en prouve la protection.

Le 6 juin 1787, les tats de Flandre adressrent  l'empereur des
remontrances o tout dcle une irritation profonde. Ils ne
rappelaient leurs serments que pour accuser l'empereur d'avoir trahi
les siens. Le dpt de nos lois fondamentales nous a t conserv et
transmis par nos pres, disaient-ils; nous nous couvririons d'un
opprobre ternel si nous ne le faisions passer  nos descendants dans
toute son intgrit, si nous pouvions permettre, avec la plus lche
indiffrence, que le flambeau de notre constitution, dont l'clatante
lumire a de tout temps vivifi la Flandre, ft obscurci et teint de
nos jours. C'est  nous qu'est confie la garde de ce feu sacr; nous
ne pouvons souffrir, sans nous rendre parjures, qu'on en dtourne mme
le moindre rayon.

L'empereur Joseph II tait trop fier pour que ces reprsentations ne
le blessassent pas vivement. Il ne le cacha point dans sa dclaration
du 3 juillet adresse aux tats de Brabant, qui avaient fait les mmes
reprsentations que les tats de Flandre, dclaration o il protestait
d'ailleurs de son respect pour les droits et les privilges des
provinces belgiques: Loin de prvoir de l'opposition et surtout une
aussi audacieuse, y disait-il, je devais m'attendre  ce que les tats
de mes provinces belgiques y entreraient avec autant d'empressement
que de reconnaissance, et je veux bien, en bon pre et en homme qui
sait compatir  la draison et qui sait beaucoup pardonner,
n'attribuer encore ce qui est arriv et ce que vous avez os qu' des
msentendus ou de fausses interprtations de mes intentions, donnes
et rpandues par des personnes plus attaches  leur intrt priv
qu'au gnral et qui n'ont rien  perdre. Quoi qu'il en soit, je veux
bien que l'excution des nouvelles ordonnances en question reste
prsentement suspendue, et lorsque Leurs Altesses Royales, mes
lieutenants et gouverneurs gnraux, aux intentions que je leur ai
fait connatre, se seront rendues  Vienne avec les dputs des
diffrents tats pour me reprsenter de vive voix leurs griefs et
apprendre mes intentions, qu'ils trouveront toujours calques sur les
principes de l'quit la plus parfaite et uniquement tendantes au
bien-tre de mes sujets, nous conviendrons ensemble des dispositions 
faire pour le bien gnral selon les lois fondamentales du pays. Mais
si, contre toute attente, cette dernire dmarche de ma bont envers
vous ft mconnue au point que vous vous refusiez  me venir porter
vos plaintes, vos craintes, vos doutes, et  m'entendre avec
confiance, et que vous continuiez vos excs honteux et dmarches
inexcusables, alors vous en tirerez vous-mmes toutes les malheureuses
consquences qui en rsulteront sans faute, ce qu' Dieu ne plaise.
Une lettre du prince de Kaunitz, rdige dans le mme sens, mais plus
conciliante, tait jointe  cette dclaration.

Au moment o l'on reut en Flandre ces nouvelles de Vienne,
l'irritation y avait fait de nouveaux progrs. Une dpche des
gouverneurs gnraux du 28 juin tait parvenue en Flandre avec cette
mention, place avant la signature de Marie-Christine: _Crumpipen
vidit_. Elle provoqua une vive motion, et, ds le 4 juillet, les
tats de Flandre votrent l'adresse suivante  l'archiduchesse et au
duc de Saxe-Tesschen: Nous nous tions flatts avec la nation que du
moment que vous avez repris, srnissimes princes, les rnes du
gouvernement des Pays-Bas, il ne pouvait plus y rester un pouvoir qui
pt balancer ou clipser le vtre, et nous en tions persuads
d'autant plus que lorsque vous rsoltes d'ter le pouvoir qui, par
les nouvelles ordonnances et par la nouvelle organisation du
gouvernement, tait attribu  certaines personnes, vous ne vous tes
dtermin  cette dmarche que parce que toutes les provinces
considraient ces mmes personnes comme les auteurs de nos maux. Si
donc la mme influence continue  rgner dans les conseils, si les
ordres qui en sont expdis, portent encore la mme empreinte que
portaient ceux qui tendaient  dtruire notre libert, quelle est la
base sur laquelle vous dsirez, srnissimes princes, que nous
fassions asseoir le calme de la nation? Tant que le peuple ne verra
pas vos conseils forms par des personnes qui, par leurs lumires,
leur conduite et leur attachement  la vraie constitution, auront
mrit sa confiance, il sera bien difficile de le contenir. Nous
supplions donc, avec le plus profond respect, Vos Altesses Royales de
ne se dpartir en rien de la ferme rsolution qu'elles ont prise de
diriger immdiatement par elles-mmes toutes les affaires quelconques
du gouvernement et de ne pas trouver mauvais que nous envisagions la
susdite dpche du 28 comme illgale et inoprante.

Telle tait la situation des choses lorsque les tats de Flandre
chargrent quelques-uns de leurs membres de se rendre  Bruxelles pour
recevoir communication du message de Joseph II. Ils s'abouchrent avec
les tats de Brabant, et le rsultat de cette confrence fut que, bien
que personne ne pt recevoir l'autorisation de traiter des droits
inalinables des provinces belgiques, la dignit du premier trne du
monde exigeait qu'on envoyt  Vienne des dputs qui pourraient y
ritrer les remontrances des Pays-Bas. Malgr l'opposition d'un
avocat nomm Henri Vander Noot, membre des tats de Brabant pour le
tiers tat, les dputs des provinces belgiques accompagnrent 
Vienne Marie-Christine et le duc de Saxe-Tesschen.

Dj dans de nouvelles lettres adresses  l'empereur le 27 juillet,
les tats de Flandre taient revenus  un langage plus modr. On ne
peut trop citer dans l'histoire de ces dmls, encore si rcents,
lorsqu'on veut tudier avec soin et juger avec impartialit: Le motif
de nos rclamations drive d'une source pure; ce sont vos intrts,
Sire, ce sont ceux de votre peuple, qui nous ont dirigs; nous vivons
sous ces mmes lois, cimentes par le serment du monarque, sous
lesquelles nos pres ont t heureux. Il y a eu peu de guerres en
Europe, dont les Pays-Bas n'aient t le berceau ou le thtre; mais 
peine dvasts par les flaux qui accompagnent constamment les armes,
l'on a vu ces provinces reprendre immdiatement leur antique
prosprit, et ce n'est qu' la bont de nos lois que nous devons ces
avantages. Le nouveau systme, Sire, les renversait toutes... Dans des
provinces civilises depuis tant de sicles, o le peuple est
industrieux, laborieux, commerant, o des corporations tablies pour
clairer le gouvernement sur ses vrais intrts et pour garder les
droits du peuple, empchent constamment qu'aucun sujet ne soit trait
autrement que par justice et sentence, devant son juge naturel, toute
loi qui attribue le pouvoir excutif  un seul, est une loi qui doit
anantir le bonheur des peuples et entraner avec elle la ruine de
l'tat...

A la vue de tant de maux, dont il dpendait de votre bont d'arrter
les ravages, aurions-nous t fidles sujets, Sire, si, par un silence
coupable, nous eussions trahi vos intrts et ceux de votre peuple?

Les dputs des provinces belgiques furent reus, le 15 aot, par
l'empereur. L'accueil qui leur fut fait, fut plus favorable qu'ils ne
pouvaient s'y attendre. Joseph II se borna  exiger, avant toute
dcision ultrieure, que le sminaire gnral de Louvain ft rtabli,
que les impts arrirs fussent pays et que les associations
illgales, o s'abritaient toutes les intrigues et tous les complots
(il en tait une qui prtendait,  Gand, reconstituer la _collace_),
fussent immdiatement dissoutes. Si des menaces taient jointes  ces
demandes pour le cas o elles auraient t repousses, d'un autre
ct, Marie-Christine, le prince de Kaunitz et le comte de Cobenzl
assuraient les dputs belges que l'empereur renonait  ses dits sur
la suppression des collges des tats et des anciennes cours de
justice et sur la cration des intendances. Afin de les tranquilliser
davantage, le comte de Belgiojoso, ministre connu par son esprit
hostile aux provinces belgiques, fut destitu et remplac par le comte
de Trautsmansdorff.

Une arme nombreuse tait dj runie dans les Pays-Bas, et Joseph II
avait annonc, par un manifeste du 16 aot 1787, qu'il emploierait la
force si les moyens de conciliation taient inutiles. Le respect qui
s'attachait encore  l'autorit impriale, joint  la crainte d'une
guerre civile, engagea les tats de Flandre  se soumettre, le 1er
septembre,  ce que l'on exigeait d'eux.

Leurs esprances ne furent pas trompes. Par une proclamation du 21
septembre 1787, le comte de Murray, gouverneur des Pays-Bas par
intrim, crivit aux tats de Flandre qu'il tait autoris  dclarer,
au nom de l'empereur et roi, 1 que tous les privilges et franchises
de la province de Flandre taient maintenus tant pour le clerg que
pour l'ordre civil; 2 que les nouveaux tribunaux de justice et les
intendances taient supprims; 3 que les anciennes juridictions des
villes et du plat pays subsisteraient  l'avenir sur l'ancien pied; 4
qu' l'gard du redressement des objets contraires ou infractions  la
constitution, il en serait trait avec les tats, ainsi que ceux-ci
l'avaient demand.

Les tats de Flandre, dans leur adresse  l'empereur, du 19 octobre,
considrrent le dernier article de la dclaration du comte de Murray
comme s'appliquant aux sminaires piscopaux; mais il tait bien
vident que c'tait la seule question sur laquelle l'empereur dfendt
toute discussion.

Il est important d'apprcier l'intervention des tats dans ces
questions religieuses. Les deux premiers articles de la capitulation
de Gand, du 1er janvier 1709, assuraient l'exercice de la religion
catholique, apostolique et romaine, et l'observation des dispositions
du concile de Trente, telle qu'elle avait eu lieu jusqu' cette
poque. Les mmes garanties se trouvaient reproduites par la
capitulation gnrale de la province du 6 juin 1706 et l'article 20 du
trait de la Barrire. Or, c'tait en vertu du concile de Trente que
les sminaires piscopaux avaient t tablis: de l le droit de
veiller  leur conservation rclam par les tats de Flandre.

Ces questions semaient, plus que toutes les autres, une profonde
irritation. On avait vu d'abord des moines chasss de leurs monastres
errer sans asile. Plus tard, d'autres mesures avaient t diriges
contre le clerg rgulier: aux yeux du plus grand nombre, l'empereur
commenait une perscution religieuse.

Un nouvel dit du 27 dcembre 1787 confirma tous ceux qui se
rapportaient au sminaire gnral de Louvain et ordonna qu'il y ft
rigoureusement obi.

Nous rendrons  Csar ce qui est  Csar, et  Dieu ce qui est 
Dieu, rpondit l'vque de Bruges.

Nos alarmes se sont augmentes, disaient les tats de Flandre,  la
vue des dpches du 27 dcembre dernier envoyes aux tats et aux
vques. Il y est dit qu'une conduite contraire  ce qui en fait
l'objet, ne pourrait manquer d'entraner des suites prjudiciables 
la religion,  l'glise et  l'tat mme. Cette expression tend-elle
donc  innover quelque chose dans la religion de nos pres? Nous
prpare-t-elle au renversement de l'tat?

Pour comprendre le vritable caractre de la situation, il faut se
souvenir de l'agitation qui, en ce moment, branlait toute l'Europe.
La France voyait la royaut rsister  peine aux attaques les plus
violentes et chercher vainement  s'abriter sous les derniers vestiges
des institutions nationales qu'elle avait appris elle-mme aux peuples
 oublier. Une assemble de notables avait t convoque, mais tout
annonait qu'il tait trop tard et que de tous les monuments du pass
il ne resterait bientt que des ruines.

L'insurrection de l'Amrique avait rpandu dans toute l'Europe les
ides de destruction et de bouleversement, mles  de vagues thories
rpublicaines: le nouveau monde, en change de l'extermination que lui
avait jadis envoye l'Europe, lui lguait  son tour de longues
discordes. Dj la Hollande avait repris son ancienne forme de
gouvernement et chass le stathouder.

La Flandre, serre entre la France et la Hollande, commenait 
redouter la contagion des passions anarchiques. Elle attendait, dans
un morne silence, que l'empereur s'clairt sur les prils de la
situation,  moins que les destines de la domination autrichienne
n'eussent irrvocablement marqu l'heure de sa fin.

Dans le Brabant, dans le Hainaut, les esprits plus ardents et plus
vifs repoussaient tous les conseils de la prudence, afin de protester,
quelles qu'en dussent tre les consquences, contre ce qui leur
paraissait injuste et contraire  leurs droits. De leur opposition
rsulta ce clbre diplme imprial par lequel l'empereur rvoqua la
Joyeuse-Entre, cette glorieuse charte du Brabant, et annona que
dsormais il rgnerait par la force et comme sur un pays conquis.

Un article de la Joyeuse-Entre portait qu'en cas de violation de la
charte, les sujets n'taient plus tenus de faire aucun service au
prince, ni de lui prter obissance dans les choses de son besoin,
jusqu' ce que le duc et redress l'emprise et remis les choses en
leur premier tat. Joseph II, en annulant la Joyeuse-Entre, rendait
lgale et applicable la plus prilleuse et la plus extrme de ses
dispositions. Vander Noot et ses amis s'en prvalurent. Un officier
flamand, nomm Vander Mersch, se retira en Hollande, o il se plaa 
la tte de quelques volontaires: il envahit le Brabant, et un premier
succs confirma son audace; la division autrichienne du gnral
Schroeder fut vaincue dans les rues de Turnhout.

Le vendredi, 13 novembre 1789, un grand nombre de paysans taient
runis  Gand, o ils taient venus apporter leurs bls au march,
lorsqu'on apprit qu'un faible dtachement de volontaires _patriotes_,
command par le jeune prince Louis de Ligne, ayant pntr prs de
Calloo dans le pays de Waes, avait pass entre le corps d'arme du
gnral Schroeder, qui se trouvait  Anvers, et celui du colonel
Gontreuil, qui occupait Beveren, et qu'il s'approchait de Gand. On
ferma aussitt les portes de la ville, o une extrme confusion
rgnait. La garnison tait peu nombreuse: elle abandonna, ds les
premiers coups de fusil, la porte de Bruges, et les _patriotes_
trouvrent, au corps de garde de la place d'Armes, les fusils des
soldats autrichiens, qui servirent  les armer.

Un renfort d'environ mille hommes, command par le colonel Lunden,
tait entr  Gand. Il trouva les _patriotes_ matres de la plus
grande partie de la ville; mais, au lieu de les attaquer, il rangea
ses soldats en bataille devant le clotre Saint-Pierre, o ils se
trouvaient exposs au feu qu'on dirigeait contre eux des maisons
voisines.

Les Autrichiens se retirrent et la fusillade cessa. Les _patriotes_
taient peu nombreux, mal arms et sans artillerie, de plus, puiss
par les fatigues de leur marche force  travers le pays de Waes. Les
Autrichiens semblaient, toutefois, peu disposs  les attaquer,
quoiqu'un corps de cavalerie ft arriv le mme soir dans le faubourg
de Meulestede. Ils brisaient les maisons, s'enivraient et commettaient
mille dsordres semblables  ceux dont les villes prises d'assaut
prsentent le triste spectacle. Le colonel Lunden ne put ni les
rallier sous leurs drapeaux, ni rtablir ses communications avec la
citadelle, o les gnraux d'Arberg et Schroeder taient entrs avec
cinq mille hommes et d'o ils lanaient par intervalles quelques
bombes.

Les bourgeois, jusque-l peu favorables aux _patriotes_, s'armrent en
apprenant qu'on pillait leurs maisons et qu'on outrageait leurs femmes
et leurs filles. Les chevins de la keure et des parchons convoqurent
l'assemble gnrale du peuple, et toute la ville se leva au son du
tocsin.

Cependant le gnral Schroeder essaya, le 15 novembre, une sortie qui
fut repousse. Le lendemain, les bourgeois se portrent vers les
casernes; elles renfermaient huit cents hommes, qui s'taient rangs
en ordre de bataille dans les cours et qui semblaient bien plus
redoutables que la multitude indiscipline qui les attaquait. Un vieux
canon, trouv sur les remparts, fut amen:  la premire dcharge,
l'afft se rompit; mais, au mme moment, on vit le colonel Lunden
paratre  une fentre, agitant un mouchoir blanc au bout de son pe
et criant de toutes ses forces: _Vivent les patriotes!_ On eut la plus
grande peine  le prserver de la colre du peuple. Ce timide et
faible officier, qui n'avait su ni conduire ses troupes au combat, ni
les carter du pillage, et mrit de prir non par la guerre, mais
par l'meute.

On fora le colonel Lunden  crire au comte d'Arberg pour lui
annoncer que, s'il continuait  lancer des bombes dans la ville, les
reprsailles des Gantois menaceraient sa vie. Ce n'tait point assez
d'ignominie pour les troupes autrichiennes: le comte d'Arberg sortit
avec 5,000 hommes, pendant la nuit du 16 au 17, de la citadelle de
Gand, o il abandonnait plus d'un mois de vivres. La perte de Gand fut
la confirmation de l'chec de Turnhout,  l'occasion duquel l'empereur
crivait au comte d'Alton: Mes soldats s'y sont comports en brigands
et s'en sont retirs en lches.

Les garnisons autrichiennes, en apprenant la capitulation de Gand,
vacurent aussitt Bruges, Ostende, Ypres et toute la Flandre.

Le 30 novembre 1789, les tats de Flandre se runirent  ceux du
Brabant; un congrs fut convoqu  Bruxelles pour que toutes les
provinces y envoyassent leurs dputs, chargs de dlibrer sur les
intrts gnraux des Pays-Bas. Ceux de la Flandre furent, pour le
clerg de Gand, l'abb de Saint-Corneille et Saint-Cyprien de Ninove
et le prvt de Saint-Bavon; pour celui de Bruges, l'abb d'Eeckhout
et le chanoine De Paauw; pour la noblesse, le marquis de Rodes et le
comte d'Hane de Steenhuyse; pour les villes, M. Roelants, pensionnaire
de Gand, M. Pyl du Fayt, pensionnaire de Courtray, et M. de Schietere
de Caprycke, bourgmestre de Bruges; pour les chtellenies, MM. de
Lannoy, van Hoobrouck, De Smet et De Grave; enfin, pour la
West-Flandre, l'abb de Saint-Jean-au-Mont et MM. Vander Meersch et
Vander Stichele de Maubus. Dans ce congrs, le nombre des voix fut
fix  quatre-vingt-dix, et la Flandre en reut trente et une,
c'est--dire plus du tiers.

Le 11 janvier 1790, le congrs proclama l'indpendance des Pays-Bas
sous le nom d'tats-Belgiques-Unis. Cette confdration, borne aux
questions d'utilit gnrale, devait tre dirige par le congrs
souverain des tats-Belgiques-Unis.

Chaque province contribuait aux dpenses gnrales par des impts
calculs sur la moyenne des dix dernires annes; mais son
administration intrieure n'appartenait qu' elle seule.

En cas de conflit entre plusieurs provinces, le congrs souverain
devait dcider.

Quelque hardie que ft cette dclaration, on semblait ne plus avoir
rien  redouter du ressentiment de l'empereur.

D'une part, le comit diplomatique de l'assemble nationale de France
encourageait le mouvement; d'autre part, l'Angleterre, la Prusse et la
Hollande signaient le trait de Berlin, par lequel elles s'engageaient
 soutenir les privilges des Pays-Bas et peut-tre leur indpendance.

Les tats-Belgiques-Unis eurent leurs ambassadeurs  Londres,  La
Haye et  Berlin. Tandis que l'Angleterre accordait un cong de
dix-huit mois  ses officiers qui prendraient service  Bruxelles, la
Prusse y envoyait le gnral Schoenfeld pour qu'il servt dans l'arme
insurge.

Le vainqueur de Turnhout, Vander Mersch, s'tait cr feld-marchal et
avait fait nommer capitaine son fils, enfant de quatre ans, comme,
dans les maisons royales, les princes reoivent des paulettes au
berceau. A ct de Vander Mersch figuraient les ducs d'Arenberg et
d'Ursel, qui se croyaient appels par leur rang  une position leve
dans le nouveau gouvernement, et un grand nombre de dputs des
diverses provinces, dont les uns ne voyaient dans les innovations
qu'un acheminement aux ides franaises, et dont les autres
regrettaient que la protection du gouvernement autrichien, bien
prfrable  leur avis  celle des trois puissances allies, manqut 
la nouvelle constitution.

Cependant Joseph II, puis par une longue maladie, tait mort 
Vienne le 20 fvrier 1790. Les tristes nouvelles qu'il recevait de la
Belgique, avaient ht sa fin: Votre pays m'a tu, disait-il au
prince de Ligne, Gand pris a t mon agonie, et Bruxelles abandonne
est ma mort!

Lopold II succda  son frre. Il alliait  une grande sagesse une
noble fermet; et, s'il et rgn dix ans plus tt, la tranquillit
des Pays-Bas n'et jamais t trouble.

Par une dclaration publie au mois de mars 1790, il dsapprouva
toutes les tentatives rformatrices de son frre, et protesta de son
respect pour les anciennes lois des Pays-Bas, en promettant de les
confirmer: il s'engagea mme  choisir le gouverneur gnral parmi les
Belges,  n'lever aux fonctions publiques que sur la prsentation des
tats,  retirer toutes les troupes trangres,  abandonner aux
vques la direction des affaires ecclsiastiques et  partager
l'autorit lgislative avec les tats gnraux.

Si ces propositions eussent t acceptes, la paix et t rtablie
dans les Pays-Bas. Les funestes progrs des ides dsorganisatrices ne
le permirent point. Les chefs de la rsistance comptaient trop sur les
trois puissances allies et oubliaient que lorsqu'une cause cesse
d'tre juste, il sert peu de se confier dans le strile appui que lui
offrent les jalousies trangres.

La Prusse abdiquait dj sa rivalit contre l'Autriche pour conjurer
le pril dont la rvolution qui s'accomplissait en France menaait
toutes les monarchies. L'Angleterre et la Hollande se portrent seules
mdiatrices au congrs de Reichenbach. Tandis qu'on y discutait, les
Autrichiens marchaient et envahissaient la Belgique.

Dans ce moment difficile, Vonck chercha  ranimer le zle de ses amis,
et Vander Mersch le seconda. Les tats gnraux, aussi hostiles aux
dmocrates qu'aux Autrichiens, le firent arrter et lui donnrent pour
successeur le gnral prussien Schoenfeld. En mme temps ils
crivaient au roi de Prusse pour lui rappeler qu'en s'insurgeant, ils
avaient compt sur sa protection. Le roi de Prusse ne rpondit pas, et
le gnral Schoenfeld cacha, sous les apparences d'une lenteur
calcule, une trahison dont il avait reu l'ordre. Koehler, ancien
aide de camp d'un gnral anglais, succda  Schoenfeld, attaqua les
Autrichiens et se fit battre.

Des confrences s'taient ouvertes  La Haye. L'Angleterre commenait
 partager la tideur de la Prusse, de peur que l'appui qu'elle aurait
donn aux patriotes brabanons, ne livrt plus tard, sans dfense,
les Pays-Bas  la France. Les puissances allies, loin de soutenir les
Belges, leur conseillrent, le 31 octobre, de se soumettre, et
voulurent interposer leur mdiation  la faveur d'un armistice; mais
les gnraux autrichiens avaient ordre de le refuser.

Les tats gnraux tremblaient: ils crurent placer leurs villes 
l'abri des attaques des armes impriales en proclamant l'archiduc
Charles d'Autriche grand-duc hrditaire de la Belgique: vaine et
ridicule tentative qui dmontrait que, si telle tait leur dernire
ressource, ils taient bien faibles. En effet, leurs principaux
membres fuyaient. Les Autrichiens ne rencontraient plus de rsistance;
ils entrrent le 2 dcembre  Bruxelles, le 4  Malines, le 6 
Anvers, le 7  Gand.

L s'arrta la conqute, qui fut pacifique et clmente. Le comte de
Mercy-Argenteau, envoy imprial  La Haye, annona, le 10 dcembre,
que l'empereur, oubliant toutes les erreurs de ses sujets des
Pays-Bas, confirmait leurs privilges, et les trois puissances
allies, pour clore leur intervention perfide  son origine et peu
honorable jusqu' la fin, dclarrent qu'elles garantissaient  la
maison d'Autriche la souverainet des Pays-Bas, qui avait dj reue
la meilleure des sanctions: celle de la victoire.

Vander Mersch et Vonck s'taient rfugis  Lille: ce fut de l qu'ils
adressrent leur soumission dans les termes les plus humbles au comte
de Mercy-Argenteau, et celui-ci,  son tour, leur fit remettre une
rponse fort obligeante o il louait, le premier, de sa loyaut et de
sa probit dans son erreur, le second, de ses talents et de ses
vertus.

L'anne 1791 fut aussi calme que pouvait le permettre l'anxit
produite par la rvolution qui branlait le trne de Louis XVI.
L'anne suivante vit la mort de Lopold II. Franois II lui succda.

On touchait au moment o une arme franaise, sous les ordres de
Dumouriez, allait envahir nos provinces sous le prtexte de leur
rendre la libert. Au mois de novembre 1792 la bataille de Jemmapes
livra sans la moindre rsistance toute la Flandre aux vainqueurs qui
appelrent partout les populations  former des assembles populaires
et  lire des administrations nouvelles. Cependant, au lieu d'une
adhsion empresse aux principes de la rvolution triomphante, les
lieutenants de Dumouriez ne recueillirent partout qu'une courageuse
et nergique protestation que la Flandre voulait maintenir ses
anciennes franchises et ses liberts.

Bientt les rpublicains franais jetrent le masque. Cambon monta, le
15 dcembre 1792,  la tribune de la Convention, et, aprs avoir
reproch aux Belges d'tre faibles et timides et de ne pas oser avouer
leurs principes, il exposa qu'il fallait leur envoyer des commissaires
chargs de les aider de leurs conseils, tout en leur imposant en
argent des contributions extraordinaires et en ne les payant eux-mmes
qu'en assignats. On ajouta  ce dcret que nul ne serait admis  voter
dans les assembles communales sans avoir abjur par crit les
anciennes institutions du pays. C'tait prononcer l'annexion violente
de la Belgique, puisqu'on lui imposait toutes les charges sans la
consulter et puisqu'on ne tenait pas plus de compte de ce droit qu'on
lui avait nagure si formellement reconnu de statuer seule sur ses
lois et ses institutions.

D'unanimes protestations s'levrent en Belgique, et Dumouriez, au
milieu de ses succs, en fut vivement mu. Les dputs de la Flandre
osrent se prsenter  la barre de la Convention, o leur langage fut
plein de fiert: Souvenez-vous, disaient-ils, que les assembles
franaises ont frquemment mrit le reproche de poursuivre avec trop
de prcipitation une oeuvre de destruction et de dsorganisation. Il
faut agir avec prudence si l'on se proccupe de l'intrt du peuple,
et c'est ainsi qu'on prvient son mcontentement et ses plaintes.

A cette heure nfaste, les ides de sagesse et de prudence ne
pouvaient tre coutes, pas plus que le respect du droit et de la
libert d'une nation  laquelle on avait, les armes  la main, port
la fraternit. Tandis que les dputs flamands attendaient qu'il plt
 la Convention de prononcer sur leurs griefs, le crime du 21 janvier
1793 rougissait l'chafaud, et l'un des premiers commissaires franais
envoys dans nos provinces fut Danton, qui dclara aussitt qu'il
tait l'organe de la Belgique en en demandant la runion  la France.
Mensonge odieux puisqu'en ce mme moment d'autres commissaires de la
Convention cassaient l'assemble provinciale de la Flandre et puisque
les gnraux franais dfendaient que les assembles primaires se
tinssent sans leur autorisation. En effet, les runions qui devaient
voter la runion  la France, ne pouvaient tre que des clubs dont les
membres peu nombreux taient choisis parmi ce qu'il y avait de plus
abject. Tel fut  Gand le vote du 22 fvrier 1793, et  Bruges celui
du 1er mars suivant. Partout la violence avait cart du scrutin les
hommes les plus estims, et l'me honnte de Dumouriez a laiss la
trace de son indignation dans la clbre lettre qu'il adressa le 12
mars  la Convention:

Les peuples n'chappent pas  la Providence: on a viol  l'gard des
Belges les droits sacrs de la libert; on a insult avec impudence 
leurs opinions religieuses; on vous a menti sur leur caractre et sur
leurs intentions... Vous avez t tromps sur la runion  la France
de plusieurs parties de la Belgique; vous l'avez crue volontaire parce
qu'on vous a menti...

Cependant l'arme franaise avait essuy des revers, et les
Autrichiens rentrrent en Belgique. Franois II vint en 1794 y
recevoir des hommages et des voeux phmres. Avant la fin de cette
anne la journe de Fleurus, aussi dsastreuse pour les Autrichiens
que celle de Jemmapes, ramena les Franais dans la Flandre comme dans
le Brabant, et le dcret du 9 vendmiaire an IV pronona une seconde
fois la runion de la Belgique  la France.

Pendant un grand nombre d'annes la Flandre eut  subir les malheurs
et les dsastres d'une domination trangre. Parfois son agriculture
et son industrie cherchaient  se relever, et le courage par lequel
elle s'tait signale dans d'autres temps, brillait jusque dans les
lgions que les envahisseurs recrutaient sur son sol; mais ce qui,
sous le rgime franais comme sous celui de l'Espagne et de
l'Autriche, caractrisait surtout les populations flamandes, c'tait
le soin jaloux avec lequel elles conservaient leur langue et leurs
moeurs, toujours pieuses et laborieuses, toujours fidles  une sage
et calme libert, toujours dignes de garder le glorieux dpt de leurs
anciennes traditions jusqu'au jour o, l'indpendance nationale tant
proclame, elles seraient appeles  en former la base la plus solide
et la plus puissante.




TABLE.


                                                               pages

  LA FLANDRE PENDANT LES TROIS DERNIER SICLES                     5

  CHARLES-QUINT (1500-1553): Naissance de
    Charles-Quint.--Ngociations entre Philippe le Beau
    et Louis XII.--Mort de Philippe le
    Beau.--Mainbournie de Maximilien.--Gouvernement de
    Marguerite d'Autriche.--Alliance de Maximilien et
    de Henri VIII.--Neutralit de la Flandre.--Bataille
    des perons.--Bayard prisonnier en Flandre.--Sige
    de Trouanne et de Tournay.--Lettre de Charles 
    Gonzalve de Cordoue.--Sa jeunesse.--Son
    ducation.--Son mancipation.--Avnement de
    Franois Ier.--Charles devient roi d'Espagne, puis
    empereur.--Situation de l'Europe.--Apprciation du
    caractre politique de Charles-Quint.--Le cardinal
    Wolsey  Bruges.--Bruges ville littraire. rasme,
    Thomas Morus, Louis Vivs, Jacques Meyer et les
    savants du seizime sicle.--Prise de
    Tournay.--Bataille de Pavie.--Trait de Madrid.--La
    Flandre cesse de relever de la couronne de
    France.--Henri VIII se spare de
    Charles-Quint.--Neutralit commerciale de la
    Flandre.--Trait de Cambray.--Projet de former un
    royaume des Pays-Bas.--Guerres contre la
    Flandre.--La Flandre confisque par arrt du
    parlement de Paris.--Trves.--Projet de
    dmembrement de l'Angleterre.--Ignace de Loyola 
    Bruges.--Mort d'Isabelle de Danemark et de
    Marguerite d'Autriche.--La suette.--Situation
    commerciale et industrielle de la
    Flandre.--Accroissement des impts.--Rsistance des
    Gantois.--Les Luthriens.--Les _Cresers_. Livin
    Borluut.--Supplice de Livin Pym.--Arrive de
    Charles-Quint en Flandre.--Confiscation des
    privilges de Gand.--Nouveau projet de crer un
    royaume des Pays-Bas.--Le duc
    d'Orlans.--Guerres.--Paix de Crespy.--Le comte de
    Bueren.--Les Pays-Bas runis  l'Empire.--Le prince
    d'Espagne en Flandre.--Charles-Quint dicte ses
    Commentaires.--Nouvelles guerres.--Destruction de
    Trouanne.--Prise d'Hesdin.--Combats sur
    mer.--Abdication de Charles-Quint.--Son dernier
    sjour en Flandre                                              7

  PHILIPPE II (1555-1598): Renouvellement de la
    guerre.--Batailles de Saint-Quentin et de
    Gravelines.--Mort de Charles-Quint.--Dpart de
    Philippe II.--Marguerite de Parme.--tat prospre
    de la Flandre.--Symptmes de troubles.--Les
    nouveaux vchs.--L'inquisition.--Compromis des
    Nobles.--Les ambassadeurs anglais aux confrences
    commerciales de Bruges.--Appui donn aux mcontents
    par lisabeth.--Philippe II parat
    cder.--Insurrection des Gueux.--Leurs
    dvastations.--L'ordre se rtablit.--Arrive du duc
    d'Albe.--migrations flamandes en
    Angleterre.--Supplice du comte d'Egmont.--Svrit
    de l'administration du duc d'Albe.--Intervention
    des huguenots dans les troubles des
    Pays-Bas.--Fureurs des Gueux  Audenarde.--Dpart
    du duc d'Albe.--Requesens.--Gouvernement des
    tats.--Anarchie.--Pacification de
    Gand.--Tentatives de don Juan.--Intrigues de
    Marguerite de Valois.--L'archiduc Mathias.--Le duc
    palatin Casimir.--Puissance du prince d'Orange 
    Gand.--Ryhove.--Hembyze.--Arrestation du duc
    d'Arschoot et de l'vque d'Ypres.--Gand domine
    toute la Flandre.--Mort de don Juan.--Le prince de
    Parme.--Les malcontents.--Guerres.--Dtresse de la
    Flandre.--Le duc d'Alenon est proclam comte de
    Flandre.--Il quitte la Flandre aprs avoir
    honteusement chou dans ses projets.--Mort
    d'Hembyze.--lisabeth et le comte de
    Leicester.--Ngociations du prince de Parme avec
    les principales villes de la Flandre.--L'autorit
    de Philippe II y est rtablie.--Cession des
    Pays-Bas  Albert et  Isabelle.--Mort de Philippe
    II                                                            86

  ALBERT ET ISABELLE (1598-1621): Albert et
    Isabelle.--Les tats gnraux font des rserves en
    faveur des privilges des Pays-Bas.--Armements de
    la Hollande.--Bataille de Nieuport.--Sige
    d'Ostende.--Trve de douze ans.--Prparatifs
    menaants du roi de France.--Mort de l'archiduc
    Albert                                                       221

  PHILIPPE IV, CHARLES II, PHILIPPE V (1621-1713):
    Reprise des hostilits.--Le prince d'Orange devant
    Bruges.--Projets politiques de Richelieu.--Louis
    XIV.--Une arme franaise envahit la
    Flandre.--Ngociations de Munster.--Tentatives
    pour ramener le commerce en Flandre.--Le
    roi d'Angleterre  Bruges.--La Flandre,
    attaque  par Turenne, est dfendue par
    Cond.--Dunkerque.--Ostende.--Paix des
    Pyrnes.--Peste de 1666.--Louis XIV rclame les
    Pays-Bas en vertu du droit de dvolution.--Trait
    d'Aix-la-Chapelle.--Nouvelles guerres.--Sige de
    Gand.--Paix de Nimgue.--Situation de la
    Flandre.--Guerre que termine le trait de
    Riswick.--Mort de Charles II. Guerre de la
    succession.--Paix d'Utrecht                                  235

  CHARLES VI, MARIE-THRSE (1713-1780): Trait de la
    Barrire.--Rclamations de la Flandre.--Le
    commerce se ranime en Flandre.--Compagnie
    d'Ostende.--Pragmatique sanction de Charles
    VI.--Louis XV en Flandre.--Trait
    d'Aix-la-Chapelle.--Heureux gouvernement du prince
    Charles de Lorraine.--Mort de Marie-Thrse                  278

  JOSEPH II, LOPOLD II, FRANOIS II (1780-1794):
    Dmls avec la Hollande.--Plaintes des tats de
    Flandre.--Mouvement insurrectionnel.--Rpublique
    des tats-Belgiques-Unis.--L'autorit impriale est
    rtablie.--Lopold II succde  Joseph II.--Sa
    mort.--Invasion et conqute de la Flandre par les
    armes rpublicaines franaises                              291





End of the Project Gutenberg EBook of La Flandre pendant des trois derniers
sicles, by Constantine Bruno Kervyn de Lettenhove

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