Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0070, 29 Juin 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0070, 29 Juin 1844

Author: Various

Release Date: January 8, 2015 [EBook #47918]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 29 JUIN 1844 ***




Produced by Rnald Lvesque








L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.

N 70. Vol. III.--SAMEDI 29 JUIN 1844.
Bureaux, rue Richelieu, 60.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois, 16 f.--Un an, 30 f.
Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c.

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 f.--6 mois, 17 f.--Un an, 32 f.
pour l'tranger,          --    10           --    20           --   40


SOMMAIRE

Geoffroy-Saint-Hilaire. _Buste de Geoffroy-Saint-Hilaire._--Histoire de
la Semaine.--Prisonniers arabes en France. _Portrait d'Ali ben-Assa;
Iles Sainte-Marguerite; le Fort Brescou_.--Un Voyage au long cours 
travers la France et la Navarre, par A. Aubert. Chap. IV et V. _Sept
Gravures, par Bertall; la Tour de Montlhry, par Champin_.--Des Caisses
d'pargne.--tuves de Nron ou Tripoli.--_Vue intrieure des tuves de
Nron_.--La Fte des Allemands  Rome. Une Gravure.--Courrier de Paris.
_Cour d'Assises de la Seine, procs d'douard Donon-Cadot et de
Rousselet; Maison de Donon-Cadot; Arrestation de Rousselet; Plan de la
Cour d'Assise._--Nouveau Systme de Tlgraphie. _Une
Gravure_.--Exposition des produits de l'industrie. (Neuvime article.)
Armes. _Sept Gravures_.--Bulletin bibliographique.--Mademoiselle
Taglioni. _Le Pas de l'Ombre_.--Modes. _Une Gravure_.--Rbus.



Geoffroy-Saint-Hilaire.

tienne Geoffroy-Saint-Hilaire vient d'tre enlev  la science et  ses
amis. Il tait ne  tampes, le 15 avril 1772. Sa famille le destinait 
l'tat ecclsiastique. Jeune encore, il vint  Paris pour y faire ses
tudes; mais au collge de Navarre, o il fut plac, Brisson professait
la physique. Le contraste des mthodes rigoureuses d'une science relle
avec l'chafaudage sans fondement des hypothses thologiques, frappa
vivement son esprit. Au sortir du collge, il se voua donc tout entier 
l'tude de la nature. Daubenton et Hany tournrent ses ides vers la
minralogie. Incarcr  la suite des vnements du mois d'aot 1792,
Hany fut bientt relch sur la demande de l'Acadmie, et aussi grce
aux dmarches actives de son jeune lve. A son tour, le matre servit
le disciple, qui devint dmonstrateur au cabinet d'histoire naturelle.
On tait en 1793. La convention nationale organisait  la fois la
victoire au dehors et l'administration au dedans. Le jardin du Roi fut
transform en Musum d'Histoire naturelle, avec un enseignement complet
comprenant l'ensemble des sciences naturelles, A cette poque les
savants taient rares; les hommes d'intelligence et d'nergie avaient
pris le parti des armes; mais la convention, qui voyait les grands
gnraux sortir des rangs de l'arme, savait qu'il y a aussi des
naturalistes et des professeurs parmi les soldats de la science.
Daubenton, Desfontaines, Dolomieu, Rourcroy, Hany, Jussien, Lacpde,
Lamark, Latreille, Chouin, Vauquelin, furent appels  enseigner les
sciences dont ils s'taient occups. La chaire de l'histoire naturelle
des animaux vertbrs restait seule vacante. La convention dcida
qu'elle serait occup par Geoffroy. Encourag par Lakanal et Daubenton,
le jeune minralogiste accepta, et on sait comme il a justifi depuis le
choix dont il fut honor  cette poque. En peu de temps il se mit  la
hauteur de sa mission: non-seulement il tudiait et travaillait sans
cesse, mais encore il saisissait avidement toutes les occasions de
servir la science  laquelle il s'tait dvou. En voici la preuve. Il
connaissait l'agronome Tessier, son compatriote, celui-ci, rfugi en
Normandie, lui parle d'un travail sur l'anatomie des mollusques, fait
par le prcepteur des enfants du comte d'Hricy. Geoffroy crit au jeune
instituteur, qui lui rpond: Ces manuscrits, dont vous me demandez la
communication, ne sont qu' mon usage, et ne comprennent sans doute que
des choses dj ailleurs et mieux tablies par les naturalistes de la
capitale; car ils sont faits sans le secours des livres et des
collections. Geoffroy insiste, et reoit le manuscrit accompagn
d'admirables dessins. A chaque pas il y dcouvre des faits nouveaux les
vues ingnieuses, le germe enfin d'une classification nouvelle. Venez,
crit-il au jeune prcepteur, venez  Paris jouer parmi nous le rle
d'un autre Linn, d'un lgislateur de l'histoire naturelle. Que faut-il
le plus admirer dans ces lettres, la modestie de l'homme qui fut Cuvier,
ou l'empressement de Geoffroy  ouvrir la carrire  un naturaliste dont
il prophtisait la grandeur future? O noble simplicit de ces temps
d'enthousiasme et d'abngation, combien vous tes loin de nous!
Aujourd'hui, le savant lui-mme est un calculateur ombrageux qui suppute
longtemps d'avance toutes les chances d'une rivalit probable!

[Illustration.]

Pendant deux ans, Cuvier et Geoffroy travaillrent ensemble. Tout tait
commun entre eux, et l'heureuse alliance de l'imagination de l'un avec
l'esprit lumineux de l'autre a jet les fondements de la science
zoologique actuelle, qui runit la puissance de gnralisation du gnie
allemand  la vigueur et  la clart de l'intelligence franaise.

La campagne d'gypte vint sparer les deux amis. Geoffroy partit avec
Bonaparte, prit part  toute la campagne et  tous les travaux de
l'Institut d'gypte. C'est alors qu'il fit ses premires observations
sur l'organisation si curieuse des crocodiles. Pendant que l'on
canonnait Alexandrie, il tudiait l'anatomie du silure lectrique, et
utilisait au profit de ses dcouvertes, l'exaltation que produit le
bruit du canon et l'agitation incessante des esprits au sein d'une ville
assige, dont la reddition ne pouvait tre que diffre. Toutes les
richesses scientifiques amasses par la commission d'gypte allaient
tomber entre les mains des Anglais, qui regardaient les collections et
les manuscrits de nos savants comme un des trophes de leur conqute.
Geoffroy, Savigny et Delille sont dputs vers le gnral anglais, et
lui dclarent que s'il persiste  vouloir les dpouiller des fruits de
quatre ans de veilles et de travaux, ils les dtruiront de leurs propres
mains, et signaleront  l'Europe cet acte d'injustice et de barbarie.
Leur fermet imposa au chef de l'arme ennemie, qui s'abstint d'un acte
de violence sans profit et partant sans but.

En 1808, Geoffroy tait  Lisbonne, envoy par Napolon pour organiser
l'instruction publique en Portugal. Dans ce voyage il n'avait pas oubli
les intrts du Musum d'histoire naturelle. Charg de nombreux
chantillons, pris parmi les doubles de nos collections, il fit de
nombreux changes avec le muse d'Ajuda; mais au moment de quitter le
Portugal un trait d'vacuation vint de nouveau le mettre en prsent
des Anglais. Lord Proby et le gnral Beresford demandaient que les
collections leur fussent livres; Junot ne rsistait que faiblement,
mais Geoffroy ne faisait pas si bon march de sa paisible conqute. Les
conservateurs du muse d'Ajuda dclarrent que ces collections taient
sa proprit particulire, et les Anglais insistant pour qu'on leur
donnt au moins quatre caisses, Geoffroy leur abandonna ses effets et
emporta sa collection. En 1815, M. de Richelieu s'empressa d'offrir au
Portugal de lui restituer ces richesses; mais le ministre portugais
rpondit loyalement qu'il ne rclamait rien, car il n'y avait eu que des
changes sur le pied de la plus parfaite galit.

Pendant les cent jours, Geoffroy fut le reprsentant de la ville
d'tampes, mais il renona bientt  ses fonctions politiques pour
retourner  la science. Depuis cette poque, il s'est livr sans
interruption  ses tudes favorites et a dvelopp peu  peu les ides
philosophiques sur l'organisation animale, qui feront sa gloire aux yeux
de la postrit. Essayons d'en tracer l'esquisse sans tre ennuyeux ou
incompris.

Lorsque Linn parut, l'histoire naturelle n'tait qu'un chaos; on
dcrivait, on enregistrait les animaux, mais ou ne les classait pas.
Linn porta la lumire au milieu de ces tnbres; il apprit  nommer,
classer et caractriser les espces: il fit voir comment l'homme devait
dresser l'inventaire des richesses de la nature; distinguant et sparant
sans cesse, il dut insister plus sur les dissemblances que sur les
rapports. Tous les naturalistes subirent l'ascendant du grand homme et
marchrent dans la route qu'il avait trace. Cependant quelques esprits
synthtiques furent frapps des analogies qui existent entre les oeuvres
si varies de la nature. Ils reconnurent que tous les mammifres, par
exemple, taient construits sur le mme plan. Geoffroy, qui s'tait
spcialement occup de cette classe d'animaux, s'assura que ces
analogies ne s'arrtaient pas  une ressemblance gnrale, mais qu'on
pouvait la poursuivre jusque dans ses moindres dtails. Il reconnut que
la main de l'homme et du singe, l'aile de la chauve-souris, la patte du
chien, la griffe du chat, le pied fourchu du boeuf et du mouton, le
sabot du cheval, la rame du phoque et la nageoire de la baleine se
composent des mme pices. Mais les unes sont plus dveloppes, les
autres le sont moins, quelques-unes disparaissent presque en entier,
tandis que d'autres grossissent dmesurment.

Guid par le sens de l'analogie, il prouva que la tte se compose
toujours des mmes os dans l'homme comme dans l'oiseau et le poisson. Il
vit, en un mot, que la nature, fidle au plan qu'elle s'est trac, le
varie, le modifie, mais ne le change jamais. Il en conclut que la
cration est soumise  des lois,  des ncessits qu'elle ne saurait
enfreindre, et qu'elle n'est point l'acte arbitraire d'une volont sans
rgles et sans bornes. La justesse de cette conclusion, il la vrifia
dans ses moindres dtails; ainsi les dents existent dans toute la classe
des mammifres, tout  coup elles manquent dans celle des oiseaux, qui
la suit immdiatement; n'tait une infraction  la loi de l'unit
d'organisation des animaux; mais cette infraction n'est qu'apparente.
Geoffroy prouva que les dents existent chez les oiseaux dans le jeune
ge, mais elles sont  peine formes et disparaissent bientt arrtes
dans leur croissance par le dveloppement des mchoires qui constituent
le bec. Ainsi donc le proverbe avait menti, et les poules ont des dents,
mais elles ne les conservent pas.

Les animaux n'tant plus des crations spares, mais seulement la
transformation d'un seul type, la permanence des espces devenait fort
douteuse; en effet, les agents extrieurs, en modifiant un animal, ne
peuvent-ils pas, avec l'aide du temps, le transformer au point qu'il ne
ressemble plus  son type originel? Voyez les varits de chiens, de
chevaux, de moutons; pourquoi la nature serait-elle moins puissante que
l'homme? Les preuves abondent, mais l'espace nous manque. Je n'en
citerai qu'une seule. A mesure qu'on s'avance vers le Nord, la martre
commune se modifie graduellement, et le prix de la fourrure s'accrot
dans le mme rapport. Enfin, en Sibrie, on trouve la martre zibeline,
et le naturaliste suit toutes les transitions entre l'animal de France
et celui de la Sibrie, qui, au premier abord, semble une espce
compltement distincte.

Les ides de Geoffroy sur l'unit organique renfermaient implicitement
une autre vrit. Les appareils si varis dont se compose l'organisme
humain, par exemple, ne seraient-ils point un seul et mme organe
diversement modifi? Tout le monde n'est-il pas frapp de l'analogie qui
existe entre les membres suprieurs et les membres infrieurs? Cette
analogie ne se borne pas l. Les os du bassin sont la rptition de ceux
de l'paule; ceux de la tte ne sont que des vertbres modifies, et le
sternum n'est qu'une bauche de la colonne pinire. Cette grande ide
fermentait  la mme poque chez plusieurs philosophes: Goethe l'avait
conue en 1791, Oken en 1807, Dumril en 1808, de Blainville en 1816 et
Geoffroy en 1824; mais Goethe n'avait point publi sa pense qui n'tait
qu'un aperu, et ce sont les anatomistes que nous venons de citer qui
l'ont leve au rang de vrit.

La consquence directe de toutes ces ides, c'est la mine de la doctrine
des causes finales,  laquelle Bernardin de Saint-Pierre avait prt
tout le charme de son style et de son imagination. En effet, si la
nature est astreinte, dans ses crations,  des rgles dtermines dont
elle ne s'carte jamais mme dans les animaux les plus bizarres en
apparence, il en rsulte qu'elle ne cre pas uniquement les organes pour
qu'ils accomplissent certaines fonctions. De l l'existence des organes
inutiles, vritables pierres d'attente, qui prouvent l'unit du plan de
l'architecte mme dans les parties de son travail qui sont inacheves.
Ainsi, tel muscle trs-peu dvelopp chez l'homme, o il n'est d'aucun
usage, remplit chez les animaux d'importantes fonctions; tels sont, par
exemple, le muscle peaucier,  l'aide duquel les chevaux peuvent
imprimer  leur peau des secousses brusques et rptes; et le plantaire
grle, agent principal du saut chez le lion, le tigre et le chat. Aussi
le sage, pntr de l'insuffisance de ses lumires, s'abstient-il de
juger les oeuvres de la cration. Quand on accuse d'impit les esprits
difficiles qui les critiquent, il s'tonne en souriant de l'assurance de
ceux qui, louant sans comprendre, substituent leurs courtes vues aux
grands desseins de la nature. A mesure que la science marche, elle
renverse leur petit chafaudage de causes filiales qu'ils recommencent
incessamment sur de nouveaux frais. Et cependant la fourmi, perdue dans
les fentes de l'escalier d'un palais immense et voulant raisonner sur la
destination des diverses parties de l'difice, n'est qu'une bien faible
image de la petitesse et de l'insuffisance de l'homme qui prtend
connatre les intentions de la nature dans l'ensemble de l'univers.

Aprs avoir trouv l'organisme soumis  des lois invariables dans tous
les tres normaux, Geoffroy devait naturellement se demander si elle les
viole compltement quand elle engendre des monstres. Dj Montaigne
avait dit: Les monstres ne le sont pas  Dieu, qui voit dans
l'immensit de son ouvrage l'infinit des formes qu'il y a comprises.
Geoffroy prouve que le sceptique disait vrai, et que les monstres
taient soumis aux mmes lois que les tres rguliers. Son fils a,
depuis, confirm, clairci et dvelopp ses ides dans son ouvrage sur
la tratologie. C'est dans ce livre et dans les travaux de M. Serres
qu'il faut chercher les principes qui ont guid Geoffroy et les preuves
sur lesquelles il s'appuyait, car lui-mme ne les a que sommairement
indiqus dans des mmoires et des fragments isols et sans connexion
apparente, mais dont le savant, auquel ces hautes questions sont
familires, reconnat aisment la filiation.

Les ides de Geoffroy ne pouvaient avoir l'approbation de Cuvier. Esprit
lumineux et analytique, gnie classificateur, amoureux des faits,
curieux des dtails et hostile aux gnralisations hardies, il souleva
une discussion au sein de l'Acadmie des Sciences en mars 1830. Dans
cette lutte, tout l'avantage tait de son ct; n'nonant que des faits
matriels, n'en tirant que les conclusions les plus directes, habitu
aux motions de la tribune, s'exerant tous les jours  la dialectique
au sein du conseil d'tat, sa victoire parut complte  tous ceux qui ne
s'taient point occups de ces grands problmes. Un grand nombre de
naturalistes en jugrent autrement, et lorsque Geoffroy se retirait de
la lutte, satisfait d'avoir allum le flambeau de la discussion, Goethe
prit la plume pour la dernire fois de sa vie, jugea le combat et les
combattants, et s'associa hautement, avec l'Allemagne scientifique,  la
dfaite apparente de Geoffroy-Saint-Hilaire. Il fit voir que si Cuvier
tait le glorieux continuateur de Daubenton, Geoffroy tait le digne
successeur de Buffon, et que chacun d'eux travaillait suivant ses
facults et avec un gal succs aux progrs des sciences naturelles.

L'approbation admirative de l'homme qui fut aussi grand naturaliste que
grand pote, causa une vive joie  Geoffroy-Saint-Hilaire, dont
l'esprit, dgag des prjugs de l'cole, embrassait dans une mme
estime toutes les manifestations du gnie. Quelques annes plus tard, la
traduction des oeuvres d'histoire naturelle de Goethe permit au public
franais d'apprcier la hauteur de l'intelligence qu'il avait accepte
pour juge. Geoffroy fut heureux de voir que peu  peu les esprits
venaient  lui et que l'histoire naturelle ne se bornerait pas 
cataloguer les tres vivants sans chercher  pntrer le mystre de leur
organisation et  interprter la signification de ces organes.

Le noble vieillard avait donc rempli sa tche; athlte prouv, il
pouvait dposer le ceste aprs des efforts continus sans relche
pendant quarante ans. C'est alors qu'il se retira dans le sein de sa
famille. Entour des soins les plus tendres par sa femme et sa fille,
dont l'admirable dvouement n'a pas failli un seul instant pendant une
maladie de sept annes, il s'est endormi paisiblement dans la conscience
d'avoir bien fait. Plus heureux que Cuvier, il laisse un fils, hritier
de ses desseins et de ses penses. Pre digne d'envie, il a pu le voir
marcher d'un pas gal au sien dans la voie qu'il avait ouverte, et se
dire comme de Candolle, qui fut aussi un naturaliste philosophe: Je
meurs tranquille, mon fils achvera mon ouvrage.

Ch. M.



Histoire de la Semaine.

La semaine dernire, nous prouvions quelque embarras, nous cherchions
des artifices de langage pour dire qu' cinq jours de distance la
Chambre nous semblait avoir mis deux votes contradictoires, celui par
lequel elle avait voulu qu'une compagnie financire excutt le chemin
de Bordeaux, et celui qui tait venu dcapiter les conseils
d'administration des compagnies financires. Nous croyons,
ajoutions-nous, que le dsaccord de ces rsolutions aura pour
consquence de faire revenir immdiatement la Chambre au mode
d'excution complte par l'tat. Nous sommes non moins embarrass
aujourd'hui pour dire que notre prvision s'tait ralise, mais qu'une
contradiction nouvelle est venue immdiatement exposer la dignit de la
Chambre aux mmes accusations, et mettre le lundi  nant la
dtermination prise le samedi par nos lgislateurs.

Oui, le jour o a paru notre dernier bulletin, l'adoption d'un
amendement de M. Gauthier de Rumilly avait donn raison  nos
prdictions. Il avait t dcid que les fonds ncessaires, non
seulement  l'excution des travaux d'art et de terrassements, mais mme
 la pose des rails sur le chemin de Paris  Lyon, seraient mis  la
disposition du ministre. Celui-ci ne pouvait tre surpris par cet
amendement, si c'tait srieusement qu'il avait crit dans son propre
projet que, dans le cas o, dans les deux mois, il ne tomberait pas
d'accord avec une compagnie, il tait autoris  poursuivre et 
excuter lui-mme pour le compte de l'tat. A coup sur M. Dumon ne
pouvait avoir insr cet article sans avoir pris les mesures financires
que ncessitait l'ventualit de son adoption. C'est cependant en
faisant valoir que la Chambre le prenait au dpourvu et que son collgue
des finances n'tait pas plus prt que lui, c'est par cette double
confession que M. Dumon a cherch  agir sur la Chambre. Mais M. le
ministre de l'intrieur a pens qu'il fallait, pour obtenir une
rtractation, une pese plus forte et une dclaration plus menaante. La
question de cabinet s'est trouve pose, et la Chambre, qui se complat
 gorgeter le ministre, comme fait Agnelet de ses moutons, mais qui ne
se pardonnerait pas de le tuer brusquement, la Chambre a dclar lundi
quelle ne rsoudrait que l'an prochain ce qu'elle semblait  tout le
monde avoir rsolu la surveille; c'est--dire qu'aprs avoir dcrt le
crdit, elle a sursis  l'ouvrir. En vain plusieurs membres de
l'assemble, qui avaient t opposs  l'amendement de M. Gauthier de
Rumilly, mais qui ont  coeur la dignit de la Chambre, lui ont-ils fait
observer qu'elle la compromettait  ce jeu, par ces mnagements, ces
complaisances et ces retours; la majorit n'a pas voulu se montrer ferme
jusqu' ce que mort de ministre s'ensuivit: elle s'est djuge.

Ainsi venait de faire, nous le disions il y a huit jours, la chambre des
communes. L'exemple tait cependant peu encourageant, car les plus rudes
plaisanteries, les plus sanglants outrages taient prodigus 
l'assemble anglaise  l'occasion de ses variations. Dans la sance du
19, dans la discussion d'un bill sur les assembles des conseils de
fabriques et communaux qui se tiennent dans les temples et donnent
souvent lieu  des scnes peu en harmonie avec la saintet du lieu,
comme on demandait que des mesures fussent prises pour pargner ces
profanations, M. Wakley a rpondu: Quelle niaiserie d'imaginer que des
scnes scandaleuses profanent des murailles! Si cela tait, dans quel
tat serait cette Chambre o nous nous rassemblons? Si ce qui se passe
entre quatre murs pouvait les souiller, mais, en vrit, nous serions
tous ici en danger de mort, car il n'y a pas de lieu o il se passe des
scnes plus honteuses, plus hypocrites et plus immorales. Le lendemain,
20, la scne a t encore plus vive, ou plutt plus burlesque. La
Chambre a vot dfinitivement le bill des droits sur le sucre. Les lois
de finance portent toujours, pour prambule: Nous, les fidles communes
de Votre Majest, avons librement et volontairement vot ces droits,
etc. M. Duncombe a propos de retrancher ces mots, par la raison que
la majorit n'avait pas vot librement et qu'elle n'avait obi qu'aux
menaces du premier ministre: Je suis loin, a-t-il dit, de blmer sir
Robert Peel de la manire dont il a trait ses partisans; ils n'ont eu
absolument que ce qu'ils mritaient. Il y a deux mois, ils ont si bien
reu les coups de pied, qu'ils peuvent bien en recevoir encore un peu
plus, et on fait bien de leur en donner. (Rires.) Je dois dire que
jamais je n'ai vu une meute d'pagneuls si bien dresss et si soumis 
leur matre. (Nouveaux rires.) Que voulez-vous donc qu'on pense de vous
au dehors? Je vous dclare qu'il n'y a jamais eu en Angleterre une
chambre des communes plus profondment dteste et mprise que
celle-ci. Je voudrais bien savoir pourquoi elle se laisse ainsi traner
dans la boue par les ministres... Je dis que le prambule qu'on veut
mettre au bill est un mensonge, un mensonge positif, et je prie sir
Robert Peel de ne pas ajouter encore l'insulte  la dgradation qu'il a
inflige  cette Chambre. Un autre reprsentant a cru devoir ajouter
encore  l'humiliation que M. Duncombe avait voulu infliger aux membres
de la majorit: Je ne puis les comparer qu' des chiens savants qui, au
milieu de leurs volutions, ne dansent pas toujours en mesure ou ne font
pas les figures correctement. Mais le trs-honorable gentleman n'a eu
qu' montrer le petit fouet qu'il porte dans sa poche pour les faire
tourner au commandement sur leurs jambes de derrire. La majorit a
pniblement cherch  se dbattre sous ces coups qui irritaient son
orgueil. Le colonel Sibthorp a mis fin  ce dbat fort peu parlementaire
en disant qu'il aimait mieux tre un pagneul qu'un roquet mal lev.
C'est une affaire de got, mais il serait certainement de celui des
reprsents que leurs reprsentants s'arrangeassent pour pouvoir tre
compars  autre chose qu' telle ou telle espce de race canine. Bien
entendu que notre rflexion est uniquement relative  l'Angleterre.

Pour revenir  notre Chambre, dont nous nous trouvions  coup sr bien
loign, aprs le chemin de Lyon, elle a vot ou plutt class les
chemins de Tours  Nantes et de Paris  Rennes; nous disons class, car
il n'y avait pas de compagnie  saisir, pas de cahier de charges par
consquent  discuter; il n'y avait qu' voter des crdits si
insignifiants que, d'ici  longtemps, pour le chemin de Rennes surtout,
ils n'auront fait face aux terrassements et travaux d'art. La question
de la pose des rails a donc pu, en cette occasion, tre ajourne sans
inconvnient. Il en est tout autrement pour le chemin du Nord, o cette
opration est pour ainsi dire la seule qui reste  terminer. Le
ministre l'a senti, aussi a-t-il demand  la Chambre, voyant ses
dispositions, de l'autoriser provisoirement  poser les rails, et mme 
exploiter l o les travaux seront termins, sauf,  la session
prochaine,  adopter dfinitivement, pour le chemin du Nord, le parti
qu'on croira devoir prendre pour le chemin de Lyon, ces deux lignes
devant tre rgies par le mme mode.

La commission pour l'examen du projet de loi d'enseignement secondaire,
avant d'avoir termin sa dlibration, a voulu dsigner son rapporteur.
Comme nous l'avions prvu, la majorit s'est prononce en faveur de M.
Thiers. M. Odilon Barrot, sur lequel se portaient les suffrages des
partisans du droit commun, frappe sans doute de l'imprudence et du
danger de nombreuses et rcentes dmarchs, a t le premier  voter
pour le collgue auquel on l'opposait. Plusieurs membres de la
commission, dont l'opinion favorable  l'enseignement de l'tat s'est
dj produite, ont reu des manifestations de reconnaissance de la part
d'un nombre considrable de membres de l'universit. M. Thiers, sans
doute, avait droit  ces hommages, mais il tait de toute justice que M.
Cousin, qui, dans une autre enceinte, avait montr pour cette cause tant
de dvouement, et avait mis  son service tant de talent, ne ft pas
oubli dans ces tmoignages sympathiques. La Sorbonne a vu se succder
les mmes visiteurs que l'htel de la place Saint-Georges.

Nous avions eu l'occasion de dire que nous ne comprenions pas bien la
distinction  tablir entre la guerre de fait et la guerre de droit; ce
qui se passe sur la frontire de l'Algrie et du Maroc doit nous aider 
sortir d'embarras. La guerre de fait, telle que l'y voyons pratiquer,
consiste  se laisser attaquer tratreusement pendant des confrences,
qui ne sont que des guets-apens,  ne pas riposter, comme a le soin de
l'tablir le dernier bulletin,  demander des satisfactions, mais 
publier par avance qu'en aucun cas, c'est--dire alors mme qu'elles
nous seraient refuses, nous n'en tirerions prtexte pour nous faire
justice nous-mmes, et nous indemniser en prenant possession de
quelqu'un des ports du Maroc. Ces assurances doivent donner confiance et
servir d'encouragement  l'empereur. Elles ont galement tranquillis la
Grande-Bretagne. D'abord le _Times_ avait qualifi de dvastatrice la
mission de M. le prince de Joinville, et il avait ajout que
l'Angleterre tait tenue, par ses anciennes relations d'amiti avec le
Maroc, aussi bien que par ses intrts commerciaux, de veiller  ce
qu'aucune autorit trangre ne s'tablit sur la cte Nord-ouest de la
Barbarie; ce qui donnait fort clairement  entendre que, si la France
cherchait une satisfaction lgitime, l'Angleterre tait dispose  se
mettre de la partie et contre elle; mais, depuis les protestations de
dsintressement complet et d'entire abngation, publies par le
_Journal des Dbats_, et attribues par le _Times_  M. Guizot lui-mme,
la France n'est plus souponne, et nous pourrons aller parader sur les
ctes, ou faire une pointe intrieurement si nous y trouvons plaisir, et
pourvu que nous ne fissions que toucher barre. La restauration, pour un
coup d'ventail, pouvait s'emparer de toute l'Algrie; mais il nous
serait interdit aujourd'hui, pour les agressions les plus sanglantes,
d'corner les tats de l'empereur du Maroc. En vrit, une concession
semblable tmoignerait surabondamment de l'amour de notre cabinet pour
la paix; aprs le rappel de l'amiral Dupetit-Thouars, cette preuve
nouvelle est  coup sr inutile aux yeux de l'Angleterre, et elle
pourrait, chez nous, combler le mesure de la rsignation nationale.--On
comprend que de dclarations le la nature de celles que nous signalons
ici sont un encouragement  qui veut nous attaquer. Ainsi annonce-t-on
que les Tunisiens, de leur ct, et  l'autre extrmit de nos
possessions, ont attaqu le camp des Chauffeurs, situ  une lieue de la
Calle, et qu'ils ont tu quatre hommes et bless le capitaine Brillant,
des chasseurs d'Afrique.--A toutes les escadres que nous avons dj
numres  destination des ctes du Maroc, nous devons ajouter
aujourd'hui une escadre hollandaise, sous le commandement du prince
Henri.

Les nouvelles reues de Montevideo sont encore plus dplorables que
elles qui les avaient prcdes. Le contre-amiral Lain et le consul, M.
Pichon, ont signifi le 10 avril au gouvernement oriental qu'il et 
contraindre les Franais qui se trouvaient dans les murs de la ville 
mettre bas les armes, et cela en vertu d'ordres qui venaient d'arriver
de France; ajoutant que si dans l'espace de quarante-huit heures tous
les Franais n'avaient pas t amens  se soumettre  ces ordres, les
relations existant entre la France et le gouvernement oriental seraient
rompues et qu'ils agiraient en consquence. La lgion franaise en masse
a dpos ses armes, son drapeau, ses couleurs; mais, en masse aussi,
plutt que de laisser la ville qui lui avait donn l'hospitalit livre
aux fureurs de Rosas, elle a accept la dnationalisation de M. Pichon,
et elle a pris des armes et arbor les couleurs montvidennes. Il
parat que l'envoi des ordres en vertu desquels MM. Lain et Bichon ont
agi et menac en cette circonstance remonte au vole de l'adresse. Ils se
trouvent en complet dsaccord avec le rsultat de la discussion
dernire. M. Thiers a cru devoir le rappeler  M. le ministre des
affaires trangres dans un couloir de la Chambre, en prsence d'un
certain nombre de dputs. M. Guizot a donn l'assurance que l'escadre
franaise ne viendrait pas en aide  Rosas contre nos compatriotes.
Dieu soit lou!

Le comte de Grey a donn sa dmission de lord lieutenant d'Irlande. A en
juger par l'embarras que sir Robert Peel interpell  ce sujet dans la
chambre des communes, a prouv  reconnatre que la rsignation de ces
fonctions tait un acte consomm, le cabinet regarde comme une
complication des difficults de l'Irlande le choix qu'il est appel 
faire en ce moment, choix d'autant plus grave que les ministres ne sont
pas d'accord sur la marche  suivre dans le royaume du rappel, et que
tel choix qui pourrait agrer aux uns serait une cause de retraite pour
les autres. En attendant, les dmarches, les adresses, les meetings, les
manifestations de toutes sortes en faveur d'O'Connell se renouvellent 
chaque jour en Angleterre. Birmingham a vu dans ses murs une assemble
immense adopter les rsolutions les plus sympathiques  la cause de
l'illustre prisonnier de Dublin.--Une dputation de la municipalit de
cette ville est venue prsenter  la reine une adresse dans le mme
esprit. La rception s'est faite avec une grande solennit. La reine
tait sur son trne, ayant ncessairement le prince Albert auprs d'elle
et ses ministres  ses cts. Sa rponse a t fort sche; elle s'est
borne  dire que si la loi avait t mal applique, le recours tait
ouvert pour la rvision de la sentence. Aprs quoi elle a donn sa main
 baiser aux membres de la dputation, et les a congdis.

On parle beaucoup plus  Londres qu' Madrid et  Barcelone du mariage
de la jeune reine Isabelle. Les puissances du Nord voudraient la marier
par un arrangement  cinq; l'Angleterre prfrerait la marier toute
seule, et reconstituer  cette occasion un parti anglais dans la
Pninsule, pour remplacer l'appui que la chute d'Espartero lui a fait
perdre. Quant  la France,  laquelle on n'avait jamais jusqu'ici!
contest le droit d'aider particulirement l'Espagne de ses conseils,
elle parat destitue du rle de ngociatrice d'hymne.

La Belgique, ayant besoin de recourir  un emprunt de 81 millions pour
se librer envers la Hollande, a eu le bon esprit de ne pas s'adresser 
l'intermdiaire des banquiers. Des registres de souscriptions
individuelles ont t ouverts, et les souscriptions ont t bientt si
nombreuses, que la cotisation offerte par chacun devra tre rduite
C'est un bon exemple  suivre pour l'mission des rentes dont le
ministre des finances a encore  disposer.--La Hollande, de son ct,
vient de convertir une partie de sa dette publique cinq pour cent.

La pacification de l'Albanie est complte, d'aprs les avi officiels
transmis par Rachid-Pacha, le gnral en chef de l'arme turque. Les
nouvelles reues  Constantinople  la date du 5 juin annonce que les
rebelles ont fait leur soumission. Omer-Bacha est entr  Uskup, et les
principaux chefs de l'insurrection ont implor une amnistie qui leur a
t accorde, mais sous la condition, toutefois, qu'ils seraient envoys
 Contantinople, o quatre-vingt quatorze d'entre eux taient dj
arrivs le 1 juin,  bord du paquebot de Salonique. Cinq cents familles
chrtiennes, qui avaient abandonn leurs foyers pour se soustraire aux
atrocits des Albanais, sont rentres paisiblement dans leur pays, et on
assure mme que le divan a l'intention de rparer en partie les dommages
que les populations ont prouvs. Rifaat-Pacha, qui est l'homme le plus
avanc du ministre, comprend que ce serait l un puissant moyen de
calmer l'opinion publique de l'Europe, qui s'est vivement mue au rcit
des atrocits commises par les Albanais contre les populations
chrtiennes. Mais le ministre des finances et quelques autres de ses
collgues s'inquitent fort peu de ce que l'Europe pense d'eux, et
contrarieront, s'ils le peuvent, les projets du marchal du palais.
Cependant les rsultats obtenus en Albanie, et dont il ne manquera pas
de s'attribuer l'honneur, donneront crdit  ses conseils. On croyait
qu'il allait porter toute son attention sur les affaires de Syrie. La
flotte ottomane, aprs avoir manoeuvr sons les ordres du sultan, devait
tre dirige vers ces parages.

La rduction excessive du salaire dans plusieurs provinces
manufacturires de la Prusse a seule caus les soulvements que nous
avons annoncs. La _Gazette de Dusseldorf_ assure que les autorits
insisteront pour l'introduction d'un salaire fixe et suffisant, afin que
les mmes abus ne se renouvellent pas et ne ramnent pas les mmes
dchirements. Nous lisons encore dans la _Gazette d'Augsbourg_, du 19
juin, les nouvelles suivantes: On nous crit d'Ingolstadt qu'il y a eu
dans cette ville des dsordres qui ressemblent  ceux qui ont eu lieu
nagure  Munich. Les brasseurs, bouchers et boulangers ont t
assaillis par un grand nombre d'ouvriers, surtout par ceux qui
travaillent  la forteresse. Ceux-ci taient au nombre de quatre ou cinq
mille. Les dtails de l'affaire ne sont pas encore connus. Cependant la
tranquillit est, dit-on, rtablie. La cause du dsordre aurait t
l'arrestation d'un ouvrier par un agent de police; cet ouvrier ayant
rsist, l'agent aurait tir son sabre et tu le malheureux ouvrier, ce
qui aurait fait clater l'meute.

Le duc de Nassau vient de prendre des mesures pour arrter
l'ivrognerie, qui fait de rapides progrs dans ses tats.

Il est dfendu, sous peine d'une amende de 130 fr.,  tout cabaretier de
vendre plus de deux petits verres d'eau-de-vie, dans la mme journe, 
la mme personne, pour tre consomms sur place. Tous ceux qui seront
rencontrs en tat d'ivresse seront mis  l'amende ou en prison, et
leurs noms publis  son de trompe. Il sera dfendu de leur vendre
ultrieurement des boissons spiritueuses. En France, on se borne 
demander des lois contre les fraudeurs qui enivrent le peuple avec des
vins frelats; mais permis  chacun d'abuser des bons. L'ivresse sans
mlange est irrprochable aux yeux de notre loi.

A Cluses, en Savoie, un incendie a dtruit la ville entire 
l'exception de l'glise et de six maisons. Tous les habitants se sont
enfuis  moiti nus, dans les champs, sans avoir pu rien sauver.--A
Brenndorff, en Transylvanie, trois cent soixante-dix maisons ont t
galement rduites en cendres.

L'autorit judiciaire vient de se livrer  des perquisitions au domicile
de M. le prince de Montmorency et de M. le duc d'Escars. Ces mesures ne
sont gure de notre temps. Mais l'instruction fera sans doute connatre
les motif graves que la justice a d avoir pour oprer ces descentes.

L'Acadmie de Beaux-Arts a procd samedi  la nomination du successeur
de M. Berton. Les votant taient au nombre de 31. M. Adolphe Adam,
l'auteur du _Chalet_, du _Postillon de Longjumeau_ et d'une foule
d'autres opras et de ballets, a runi, au premier tour de scrutin, 17
voix, et a t proclam membre de l'Institut, sauf l'approbation royale.
Il avait pour concurrents M. Raton, qui a obtenu 9 suffrages, et M.
Ambroise Thomas, qui en a recueilli 4.

La chambre dm dputs vient encore de perdre un de ses membres; M.
Mermilhod, lu par un des collges de l'arrondissement du Havre, et
avocat  la cour royale de Paris.--Le pote anglais, Thomas Campbell,
auteur des _Plaisirs de l'Esprance_, est mort  Boulogne, o il tait
venu se fixer depuis un an, dans l'espoir que le changement d'air
rtablirait sa sant. Le gouvernement anglais servait  Campbell une
pension de 300 livres sterling.



Prisonniers arabes en France.

ILE SAINTE-MARGUERITE.--FORT BRESCOU.

Les _les de Lrins_, appeles aussi les les _Sainte-Marguerite_, sont
au nombre de deux: celle de _Saint-Honorat_ et celle de
_Sainte-Marguerite_. Ces les sont situes sur la mer Mditerrane, 
l'extrmit sud-est du dpartement du Var, entre le cap Roux et celui de
la Guaroupe, vis--vis de la cte de Provence.

L'le _Saint-Honorat_, autrefois nomme _Insula plana, Planasia, Lerina_
(Lrins), possdait, avant la rvolution, l'abbaye la plus ancienne des
Gaules; elle avait t fonde, vers l'an 408, par saint Honor,
originaire de Toul, d'o l'le a pris le nom de Saint-Honorat. Les
restes d'antiquits qu'on y a trouvs font prsumer qu'elle avait t
habite du temps des Romains. Elle fut pille et ravage plusieurs fois,
dans les huitime et neuvime sicles, par les Sarrazins et les pirates
africains. Les Espagnols s'en rendirent matres en 1635, y ruinrent
tous les jardins et les vignes; mais les Franais la reprirent en 1737.
Le 13 dcembre 1746, une escadre anglaise s'en empara. Elle fut occupe
de nouveau par le chevalier de Belle-Isle, le 25 mai 1747. Enfin, en
1815, les Anglais, sans autre but que celui d'insulter des ruines riches
en souvenirs historiques, vinrent assez prs de terre pour labourer de
quelques boulets les flancs de la vieille abbaye, ou plutt de la tour,
seul dbris qui sont rest debout, ainsi que quelques pans de murailles
appartenant  l'ancienne glise.

Situe au midi de l'le Sainte-Marguerite, l'le Saint-Honorat n'en est
spare que par un bras de mer d'environ 600 mtres de largeur; sa
longueur est de 1,600 mtres, et sa plus grande largeur de 460. Vendue,
pendant la rvolution, comme bien du clerg, elle fut achete par
mademoiselle Alziari, plus comme sous le nom de mademoiselle Sainval,
moyennant 25,000 francs. L'actrice clbre habita elle-mme un des
appartements de la tour, qu'elle fit installer d'aprs les ides
modernes; et comme celui-ci a subi, de mme que le reste de l'difice,
la loi du temps, les ruines frivoles et profanes du logement d'une femme
du monde forment aujourd'hui un contraste trange avec les ruines
imposantes et majestueuses d'un monument religieux. L'le Saint-Honorat
est en ce moment la proprit d'un ancien boucher de Cannes, comme nous
l'apprend M. Prosper Mrime, qui a consacr une notice spciale aux
les de Lrins, dans ses _Notes d'un voyage dans le midi de la France._

L'le Sainte-Marguerite, la plus considrable des les de Lrins, fait
partie de l'arrondissement de Grasse. Elle est  quatre kilomtres
sud-est de Cannes,  neuf kilomtres sud-ouest d'Antibes, et  deux
kilomtres de la terre ferme. Sa position au nord-ouest du golfe Juan
lui donne l'avantage de concourir efficacement, par ses batteries,  la
dfense d'une partie de ce golfe, o, le 1er mars 1815, dbarqua
l'empereur Napolon  son retour de file d'Elbe. La partie
septentrionale est la plus leve et la plus accessible; il y a
nanmoins plusieurs petites anses par o l'on peut dbarquer des
troupes, et faire une descente. Cette le est plus grande que celle de
Saint-Honorat; elle a environ trois kilomtres de longueur et deux
kilomtres de largeur.

Les premires fortifications, suivant toute vraisemblance, furent
construites par les religieux de Lrins et leurs tenanciers, pour se
procurer un asile contre les pirates et les corsaires. En 1633 et 1634,
ces ouvrages furent modifis et considrablement augments par les
ordres de Louis XIII. C'est de cette poque que date l'existence du fort
Sainte-Marguerite. Sa position, isole du continent, a souvent dtermin
le gouvernement  y envoyer des prisonniers d'tat de la plus grande
considration.

Le plus clbre, en effet, des prisonniers d'tat dtenus, sous la
monarchie, au fort de l'le Sainte-Marguerite, fut l'homme au masque de
fer.

A l'poque de la rvocation de l'dit de Nantes, on renferma  l'le
Sainte-Marguerite des ministres protestants. Lagrange-Chancel, aprs la
publication de ses _Philippiques_, y fut envoy, par le rgent, comme
prisonnier d'tat. Plus tard on y dtint des jeunes gens de famille,
contre lesquels leurs parents eux-mmes, pour raison d'inconduite,
avaient obtenu des lettres de cachet. Sous l'empire, quelques
personnages distingus y furent exils, entre autres M. Omer de Talon,
en 1803; madame la duchesse d'Escars, vers 1807; M. de Broglie, vque
de Gand, dans le courant du 1819. Sous la restauration, le fort de l'le
Sainte Marguerite eut pour htes, de 1817  1821, deux cents gyptiens,
hommes, femmes et enfants, remis en libert au bout de deux ans et demi,
et dont quelques-uns habitent Marseille, o ils se sont tablis et fix.

Depuis trois annes le fort a t rendu  sa destination primitive de
prison d'tat. En vertu d'un arrt de M. le ministre de la guerre, du
30 avril 1844, les Arabes appartenant aux tribus insoumises de l'Algrie
et saisis en tat d'hostilit contre la France, sont dirigs sur l'le
Sainte-Marguerite et renferms dans le chteau sous la garde et la
responsabilit du commandant de la garnison.

La premire application de cet arrt a t faite au cheikh de la partie
insoumise de la tribu des Abd-el-Nour, dans la province de Constantine,
le nomm Sadik-ben-Mochnach. Ce chef partisan prononc d'Abd-el-Kader,
fomentait incessamment des troubles. Arrt vers le milieu de mars 1844
dbarqu  Toulon le 4 avril, il a t transfr  Sainte-Marguerite le
8 aot suivant.

Avec Ben-Mochnach fut crou le mme jour le fameux Ali-ben-Assa,
Kabyle originaire de la tribu de Beni-Fergan, qu'Ahmed-Bey avait lev
 la dignit de bach-hambah, et qui, exerant prs de son matre les
fonctions de premier ministre ou plutt de favori, tait devenu le plus
haut personnage de la province, aprs le pacha. Au bach-hambah, en
effet, tait confie la direction de la monnaie; il tait le chef de
l'administration de la douane; il avait le commandement des fantassins
kabyles qui suivaient le pacha dans les expditions; il prsidait aux
arrestations politiques, aux excutions secrtes, aux confiscations. On
sait avec quelle nergie Ben-Assa soutint dans Constantine les deux
siges dirigs contre cette ville en 1836 et 1837. Il vint, au mois de
mars 1838,  Alger faire sa soumission entre les mains du gouverneur
gnral, qui, au mois d'octobre de la mme anne, le nomma khalifah du
Sahel de Constantine, et runit sous son administration toutes les
tribus kabyles qui habitent les chanons de l'Atlas compris entre le
mont Edough et Djidjeli. Accus, pendant ce commandement, du crime de
fausse monnaie, il fut condamn, le 2 avril 1841, par un conseil de
guerre,  vingt ans de travaux forcs, peine qui fut commue, le 27 mai
suivant, en celle de vingt ans de dtention. Une dcision royale du 18
mars 1812 lui accorda grce entire, en l'assujettissant  la
surveillance.

Bien qu'il et pu aller sur-le-champ habiter la ville de Verdun, qui lui
avait t d'abord assigne pour rsidence, Ben-Assa aima mieux rester
quelques mois de plus  l'le Sainte-Marguerite, jusqu' l'arrive de sa
famille en France, et il n'en partit que dans les premiers jours
d'octobre 1812 pour Montpellier, o il obtint la permission de rsider
de prfrence  Verdun. Arriv le 14 dans cette ville, il a continu d'y
sjourner jusqu' ce qu'une autorisation ministrielle du 31 dcembre
1813 lui et permis de retourner  Alger, qu'il habite en ce moment.

Au nombre des Arabes importants envoys  l'le Sainte-Marguerite a
figur aussi le khalifah de Ferdjiouah, Ahmed-ben-el-Hamelaoui, investi
de ce commandement par le gouverneur gnral en mme temps que
Ben-Assa, et qui avait sous sa dpendance immdiate toutes les tribus
situes  l'ouest de Constantine, entre le Sahel, le pays de Stif et le
Belad-el-Djerid (pays des dattes). Condamn, le 14 juillet 1841,  vingt
annes de dtention, pour crime de trahison, Ben-Hamelaoui est arriv,
le 28 aot suivant,  l'le Sainte-Marguerite, en compagnie de
Ben-Azouz, ex-khalifah d'Abd-el-Kader  Msilah. Grces aux instances de
sa femme, la premire des femmes arabes de distinction qui soit venue 
Paris, Ben-Hamelaoui a t graci le 26 aot 1842; il a successivement
eu pour lieu de rsidence Nogent-le-Rotrou, Meaux, et, en octobre 1841,
Paris, qu'il n'a quitt qu'en juin 1843, aprs avoir obtenu, le 27 mai,
l'autorisation d'aller  Tunis, o il rside. Depuis, Ben-Azouz a t
galement remis en libert et renvoy  Alger.

De nombreux travaux d'appropriation ont t successivement faits au
chteau de l'le Sainte-Marguerite pour y recevoir, en juillet 1841, 40
prisonniers; en novembre 1841, 100; en novembre 1842, 350; en septembre
1843, 530.

Un premier tarif du 25 juin 1841 avait divis les prisonniers arabes en
deux classes, accordant, outre les rations en nature,  la premire
classe une solde journalire de soixante-quinze centimes, et de trente
centimes  la seconde. Le dpt des prisonniers ayant pris, en septembre
1843, un accroissement considrable, la division en deux classes fut
juge insuffisante, et par un tarif du 26 du mme mois, les prisonniers
ont t diviss en trois classes, la premire comprenant les chefs et
personnages influents sous les rapports politiques, militaires ou
religieux; la deuxime, les individus de moindre importance, les
serviteurs composant la maison des prisonniers de premire classe, et
les enfants de dix  quinze ans; la troisime, les domestiques et les
enfants de deux  dix ans.

[Illustration: Ali-ben-Assa.]

Le commandement du dpt est confi  un officier suprieur. Un agent
comptable est charg de la gestion administrative, et la solde est paye
aux prisonniers tous les cinq jours avec rgularit.

[Illustration: Vue de l'le Sainte-Marguerite.]

Une infirmerie a t organise pour le service des malades, et pourvue
de tout le matriel et des mdicaments ncessaires, expdis de
l'hpital militaire du Toulon. Longtemps les malades arabes ont, par
prjug religieux, refus de se rendre  l'infirmerie; ils prfraient
tre traits dans leurs chambres. On n'est parvenu  vaincre leur
rpugnance qu'en dcidant deux de leurs compagnons de captivit 
remplir auprs d'eux les fonctions d'infirmiers. Ils reoivent
d'ailleurs les soins empresss du docteur Bosio, mdecin civil de
Cannes, qui s'acquitte de ses devoirs avec zle et humanit.

[Illustration: Vue du fort Brescou.]

Le nombre croissant des prisonniers, surtout aprs la prise de la zmala
d'Abd-el-Kader, a fait reconnatre la ncessit d'tablir entre eux des
catgories et de les renfermer dans des prisons spares. Les
prisonniers politiques et les prisonniers de guerre ont paru pouvoir
demeurer runis sans inconvnient; ils ont t laisss  l'le
Sainte-Marguerite; Mais ceux qui, aprs avoir accept notre domination,
ont de nouveau pris les armes contre nous, ou abus de leur autorit
pour commettre des dlits, ont d tre loigns des premiers, et le
_fort Brescou_, prs d'Agde, dans le dpartement de l'Hrault, a t
affect  cette nouvelle destination.

Le fort Brescou est situ sur un rocher isol en mer,  1,320 mtres en
avant du cap d'Agde. Son enceinte a environ 300 mtres de dveloppement:
elle est bastionne  la gorge du ct du nord, o se trouve un petit
havre pour les bateaux de communication. La mer baigne les escarpes qui
ont 9  10 mtres de hauteur. Le rocher sur lequel le fort est construit
est  environ 3,000 mtres vers la pleine mer. Lors des guerres de
religion qui affligrent le Languedoc pendant plus de soixante ans, le
marchal de Joyeuse, l'un des plus zls partisans de la ligue,
s'empara, en 1589, du rocher de Brescou, dpendant de la ville d'Agde,
et y lit lever un fort d'o il infestait toute la cte du Languedoc. Le
due de Montmorency s'tant rvolt contre Louis XIII, en embrassant le
parti du duc d'Orlans, leva une arme dans le Languedoc, il fit, en
1632, de grandes amliorations au fort Brescou. D'autres furent faites
encore en 1757. On y a rpar, en 1817, les dgradations occasionnes
par la mer au pied des revtements, ainsi que la petite jete de
dbarquement, puis, en 1820 et 1821, le magasin aux farines et la
manutention; car on est oblig de faire du pain dans le fort, lorsque la
mer est grosse et empche la communication avec le continent.

Au mois d'octobre 1843, M. le ministre de la guerre a donn des ordres
pour l'installation de prisonniers arabes au fort Brescou. En dcembre,
les travaux taient termins pour recevoir 40 dtenus, et en janvier
1844, pour 132, rpartis dans quatorze chambres, indpendamment du
commandant de la place, de 4 officiers et de 40 sous-officiers et
soldats.

Au 1er juin 1844, le chteau de l'le Sainte-Marguerite renfermait 356
prisonniers arabes, et le fort Brescou, 60.

Des inspections extraordinaires ont lieu  l'le Sainte-Marguerite, par
ordre du ministre de la guerre, pour s'assurer que les Arabes y sont
traits aussi humainement que possible. Outre les visites du lieutenant
gnral d'Hautpoul, commandant la huitime division militaire, et des
gnraux placs sous son commandement, les dtenus ont reu entre
autres, en avril 1842, celle de M. Roudin, mdecin en chef des salles
militaires de l'Htel-Dieu de Marseille, et, en septembre 1843, celle de
M. le docteur Warnier, membre de la commission scientifique d'Algrie,
attach, aprs le trait de la Tafna  la mission franaise de Mascara,
et auquel un sjour de plus de deux annes dans la capitale
d'Abd-el-Kader a permis d'tudier  fond les intrts, l'administration,
les moeurs et les habitudes des populations arabes. La prsence du
docteur Warnier  l'le Sainte-Marguerite a t signale par de nombreux
adoucissements au sort des prisonniers.



Un Voyage au long cours  travers la France et la Navarre.

RCIT PHILOSOPHIQUE, SENTIMENTAL ET PITTORESQUE.

(Voir v. III, p. 249 et 263.)

CHAPITRE IV.

M. OTHON ROBINARD DE LA VILLEJOYEUSE.

Ce diable d'Othon... disaient de lui ses intimes, par manire
d'admiration, ce diable d'Othon!...

M. Othon tait le fils an et l'hritier prsomptif de M. Hector
Robinard de la Villejoyeuse, gentilhomme rural de l'Orlanais; mais,
quoique le pre et tenu et tnt encore un rang distingu dans sa
province, chacun s'accordait nanmoins  trouver que le fils effaait la
gloire paternelle.

[Illustration: Cependant le jeune Oscar avait port avec prcaution...]

[Illustration: Othon lui mettait le doigt  l'endroit malade, et se
rpandait en clats de rire que M. Verdelet trouvait au moins indcents]

Sur les rives de la Haute-Loire, il n'y avait pas un gentilhomme taill
comme l'tait le jeune Othon; et, s'il faisait toujours sensation
lorsqu'il entrait dans un salon, si puissamment coul dans ses habits
que moule semblait prt  craquer, les fariniers eux-mmes et les forts
de la rivire s'arrtaient  le regarder marcher des paules, et
s'extasiaient sur le jeu terrible de ses reins et de sa croupe.

Il portait une veste de nankin serre  la taille, et dont les basques
s'cartaient par derrire comme les deux ailes d'un hanneton qui va
prendre sa vole; un pantalon blanc tait coll sur ses cuisses et ses
jambes, coll sans un pli; coll de telle faon et si juste, qu'on se
demandait, non pas comment M. Othon tait entr dans son enveloppe, mais
comment il pourrait en sortir. Il tait coiff d'un de ces chapeaux gris
 larges bords, dits _Barnais_, et il le portait si hardiment sur
l'oreille que chacun regrettait de ne pas lui voir ajouter un panache 
ce fier chapeau; enfin, le col de sa chemise tait rabattu; sa cravate
bleue, broche d'or, se nouait ngligemment autour du cou, de manir 
laisser voir l'arte puissante de sa gorge, et les eux bouts en taient,
dans toute leur longueur, tresss d'une faon si serre qu'ils se
tenaient ensemble  un demi pied de la poitrine. La figure du personnage
s'accordait au mieux avec son quipement; de gros yeux bleu-faence 
fleur de tte, de fortes couleurs sur les joues, un collier de barbe
rousse, plus touffu qu'on puisse imaginer, et sur tout cela un sourire
jovial et un contentement magnifique.

[Illustration: Othon mit sans gne le bras de la dame sous le sien.]

[Illustration: Touchez, disait Othon  M. Verdelet, touchez.]

[Illustration: Cet Intermde fini, Othon remit son habit.]

[Illustration: La Tour de Montlhry.]

M. Othon chassait comme Nembrod, pchait comme les aptres, grimpait aux
arbres comme Chactas, buvait comme un fourrier et fumait comme un Turc;
mais il n'avait point son pareil pour imiter le cri des animaux, et on
l'invitait dans les meilleures maisons pour l'entendre, aprs un
quadrille, contrefaire le chant du coq, l'aboiement du chien, le
sifflement du merle, etc., mme on citait de lui,  ce sujet, un trait
fort amusant. Il avait eu l'ide, au milieu d'un bal, d'embrasser la
paume de sa main, de cette faon que les chasseurs emploient pour
appeler les geais, et qui ressemble si fort au bruit d'un baiser, que
les mamans se retournrent toutes ensemble avec effroi; elles
s'imaginaient apparemment qu'on embrassait mesdemoiselles leurs filles;
mais c'tait mons. Robinard qui appelait les geais.--Car il ne le cdait
 personne pour la bonne plaisanterie, et, quand il avait dit quelque
mot piquant, il riait avec de si grands clats, que personne ne pouvait
s'empcher de trouver sa factie la plus risible du monde.

[Illustration: Les Alcides du Nord.]

[Illustration: Othon saisit  deux mains la grosse branche d'un chne,
et par la force du poignet, il leva tout son corps  la position
horizontale.]

M. Othon faisait lui-mme toutes les serrures de sa maison; il
s'entendait aussi en menuiserie, confectionnait de ses propres mains ses
poires  poudre, et ne souffrait jamais qu'un ouvrier tailleur se mlt
de couper ou de coudre ses habits de plaisance ou de fantaisie.

Enfin, il ne ddaignait point d'entrer quelquefois dans la carrire du
bel esprit, et, au dire de ses amis, il excellait  faire des fables!

Lorsque M. Othon eut fini de souffler dans sa trompe, sur le talus o
nous l'avons aperu, les premiers mots qu'il dit furent ceux-ci, qu'il
accompagna de son plus beau rire: Ma foi! je ferai une fable
l-dessus. Cependant le jeune Oscar avait port avec prcaution la
jeune dame vanouie sur le bord de la route et s'efforait de la faire
revenir  elle, tandis que l'pais mari se lamentait vis--vis de ce
douloureux spectacle.

Ah! mon Dieu! la belle invention que ces maudits chemins de fer... et
madame ma femme qui me traitait de pusillanime... pourvu quelle ne soit
pas blesse... Ah! mon Dieu! j'ai le nez tout corch...

--Parbleu! s'cria du haut du talus le beau Robinard, qui avait pris une
riche pose sur son minence et dveloppait les avantages de sa taille
aux yeux de la foule qu'il dominait, parbleu, n'est-ce pas ce cher
monsieur Verdelet que je vois?

Et ce disant il se laissait glisser sur la pente du talus avec une
agilit surprenante.

Ce cher monsieur Verdelet! Et il embrassa le gros homme  l'touffer.
Comment va madame Verdelet? Tiens, vous avez l une fameuse corchure!
Il lui mettait le doigt  l'endroit malade, et se rpandait en clats de
rire que M. Verdelet trouvait au moins indcents... Ce cher monsieur
Verdelet; ah! je ferai une fable l-dessus, par exemple? Et il
recommenait  rire.

Ma femme est vanouie par l, dit Verdelet en montrant le groupe qui
s'tait form autour de la belle vanouie.

--Pas possible! s'cria Othon; en mme temps il fendit la foule,
repoussa Oscar et l'abb Ponceau, qui faisaient respirer des sels  la
jeune dame, et se mit  lui taper dans les mains en criant  tue tte:
Madame Verdelet! madame Verdelet.

Il parat que la voix de M. Othon avait, en effet, une certaine
puissance sur celle qu'il secourait; car tout  coup elle ouvrit les
yeux, et apercevant le jeune fablier, elle rougit extrmement, ce qui
donna fort  penser  Oscar.

Est-ce que par hasard, se dit-il, un pareil bltre?... Mais il
n'acheva point pour le moment l'ide que le diable lui envoyait.

Othon mit, sans gne, le bras de la dame sous le sien et s'avana, avec
elle, vers M. Verdelet, qui tait alors occup  raconter le sinistre du
8 mai au mcanicien mme du convoi. Le gros monsieur, apercevant sa
femme, s'apprtait  lui prouver victorieusement qu'il n'tait point
pusillanime, comme elle le disait, pour avoir eu peur des chemins de
fer, lorsque Othon, le regardant fixement, recommena ses rires
impertinents. M. Verdelet prenait, l'air fch et grommelait; sa femme
paraissait toute confuse; Oscar, par humanit, s'empressa de venir au
secours des deux poux.

Messieurs, dit-il au mari et  celui qui le molestait, les rails sont
rompus, et nous sommes exposs  faire sur la route une station de
plusieurs heures. Si madame ne se sentait plus de la commotion qu'elle a
prouve, nous pourrions employer notre loisir forc  faire une petite
excursion dans la campagne; je crois que la tour de Montlhry doit tre
de ce ct...

--La tour de Montlhry, fit l'abb Ponceau, qui arrivait clopin dopant;
la tour de Montlhry! serions-nous donc aussi prs de cette fameuse
ruine?

--Bah! rpondit Othon en faisant claquer ses lvres, une belle chose,
sur ma parole; un grenier de hiboux et de rats.

--Vous en parlez  votre aise, monsieur, reprit le bon abb d'un air
entendu; mais savez-vous bien ce que disait, au sujet de cette tour que
vous mprisez, le roi Philippe 1er ...

--Que diable me parlez-vous de rois, monsieur l'abb, je suis
rpublicain, moi!

--Quelle horreur! s'cria en joignant les mains, M. Verdelet, qui avait
entendu parler de 93.

Cependant l'avis d'Oscar prvalut; plusieurs voyageurs se joignirent 
la socit Verdelet, et l'on se mit en route  travers champs. Mais
bientt la jeune dame, mal remise de son motion, fut prise d'une
nouvelle dfaillance, et l'on fit une halte sous de grands arbres qui
bordaient un chemin vicinal.

Aussitt que l'on fut arrt, sans plus de crmonie, M. Othon ta sa
veste de nankin, retroussa la manche de sa chemise, et tendant avec
force son bras nu, muscl  faire envie  feu Milon le Crotoniate.

Touchez! disait-il  M. Verdelet, touchez!

--Quoi toucher?

--Mon bras, parbleu! touchez!

M. Verdelet toucha avec un visible ennui; puis ce fut au tour d'Oscar,
de l'abb Ponceau et des autres voyageurs.--Par bonheur, les dames
avaient le dos tourn  cette singulire exprience, tant toutes
empresses autour de madame Verdelet.

Dur comme fer? n'est-ce pas? disait M. Robinard d'un air triomphant,
dur comme fer!

Enfin il rabattit la manche de sa chemise, et M. Verdelet s'apprtait 
aller rejoindre sa femme; mais Othon l'arrta.

Attendez, monsieur Verdelet; un moment, je vous prie.

A ces mots, le jeune musculeux se renversa sur l'herbe, appuy sur ses
deux mains et relevant les genoux avec effort, de faon  ce que sa
poitrine prsentt une surface convexe. Sa tte pendait  terre, et il
s'criait:

Montez! montez, monsieur Verdelet!

--Quelle plaisanterie! O voulez-vous que je monte?

--Vous tes le plus gros de la socit; montez!

--Allons, monsieur, dit Oscar tout doucement au gros mari; montez sans
peur; monsieur m'a l'air d'tre assez fort pour en supporter de plus
lourds que vous.

M. Verdelet se rsigna  monter, en murmurant, sur la poitrine de
l'athlte; il y allait avec une extrme prcaution.

N'ayez pas peur! s'criait Othon; vous pouvez vous promener l-dessus
comme sur un trottoir de bitume.

Et lorsque enfin le gros monsieur fut tout droit en quilibre sur la
poitrine tendue:

Dieu! mon cher Verdelet, dit en riant celui qui le supportait, quel nez
corch vous avez l! Certainement je ferai une fable l-dessus.

Cet intermde tait  peine fini... Mais il est temps de nous arrter,
et nous remettrons la suite de notre rcit au chapitre suivant.

CHAPITRE V.

DEUX ALCIDES DE PROFESSION ET UN HERCULE DE BONNE
COMPAGNIE.

L'intermde herculen donn gratis par M. Othon  la socit des
voyageurs venait donc de finir, et Oscar regardait avec une curiosit
croissante ce prodigieux baronnet, dont il s'applaudissait d'avoir fait
la rencontre. L'abb Ponceau donnait, pour sa part, peu d'attention  ce
qui se passait autour de lui; le bonhomme tait profondment occup 
recueillir ses souvenirs historiques sur la fameuse tour que l'on se
proposait de visiter, et il pensait dj, non sans un petit mouvement
secret de vanit, aux grands yeux que ferait la socit lorsqu'il leur
apprendrait  tous, lui, l'abb Ponceau, que la tour de Montlhry,
autrefois Montlhry, avait t fortifie en 999 par Thibaud, surnomm
Fil toupe, sans doute  cause de ses cheveux blonds; et bien d'autres
dtails encore, dont l'exactitude et t le moindre mrite,  coup sr.

A ce moment, une longue voiture peinte en rouge et en vert vint  passer
sur le chemin. M. Othon poussa un cri de joie;

Le diable m'emporte! je crois que ce sont les alcides du Nord!

Aussitt il courut  la voiture, et annona par de nouveaux cris qu'il
ne s'tait pas tromp dans sa conjecture.

C'taient en effet deux alcides, fort connus dans toutes les foires de
la Beauce et de la Brie, et qui mme, si je ne trompe, ont l'honneur de
travailler dans les Champs-lyses, aux jours d'enthousiasme impossible
 dcrire. Les deux athltes se rendaient en ce moment  tampes, pour
une grande foire qui devait avoir lieu, et ils emportaient avec eux
leurs boulets de canon et leurs kilos de la plus grosse espce, comme
dit l'admirable Bilboquet. A titre de rival, ou simplement d'amateur, M.
de la Villejoyeuse les connaissait, je ne dirai pas intimement, mais au
moins particulirement; et souvent, dans les foires, on l'avait vu
s'entretenir avec eux, avant ou aprs leurs exercices. Il n'eut donc
point de peine  leur persuader de faire une halte sur le chemin, et de
dployer leurs talents devant l'honorable socit qui campait sous les
arbres.

Pendant que les alcides tiraient de la voilure leurs principaux
instruments athltiques, M. Othon s'empressait de faire une collecte
dans son vaste chapeau, puis il courait aider les deux athltes 
dresser sur deux piquets une manire de tente, qui leur servait de
coulisse. Le spectacle fut bientt prt. Les boulets et les kilos
taient dj entasss sur le chemin, et M. Othon, sans avoir l'air de
rien, soulevait ceux-ci de son petit doigt et faisait rouler ceux-l sur
son bras tendu; et du coin de l'oeil, il regardait la socit Verdelet,
pour voir si elle ne s'tonnait point de sa grande force musculaire.

Rangez-vous donc, monsieur Robinard, s'cria le gros Verdelet, qui
n'avait mis que deux sous dans le chapeau; rangez-vous donc; vous
m'empchez de voir.

Les alcides taient en train de grimper l'un sur l'autre et de former ce
qu'on appelle, je crois, la pyramide humaine. Othon se retira de la
scne, mais on ne tarda point  avoir de ses nouvelles; car, tandis que
tout le monde regardait les exercices qui se faisaient dans le chemin,
lui, s'en allant  quelques pas de l, par derrire, saisit  deux mains
la grosse branche d'un chne, et, par la force des poignets, il leva
tout son corps  la position horizontale.

Par bonheur Oscar ne le perdait point de vue, et aussitt que le
baronnet ft parvenu  cette prilleuse position, il s'cria:

Messieurs et dames, regardez donc M. Robinard!

Tous les yeux de l'assemble se dtournrent vers le chne, o
triomphait le troisime alcide, et chacun s'empressa d'applaudir. Oscar,
 cet instant, pia madame Verdelet, et il eut le chagrin de voir que
ses yeux brillaient d'une faon singulire, qu'on et prise pour une
admiration mle de tendresse, en regardant ce hardi corps d'homme
support horizontalement par la branche de chne. Pauvre femme!
pensa-t-il avec autant de tristesse que de dpit. Quel oison et quel
charretier que ce Robinard! ajouta-t-il intrieurement; puis il
s'effora de n'y plus penser.--Mais Oscar tait un tmraire de juger
ainsi sur les apparences toujours trompeuses; que nos lecteurs n'aillent
pas tomber dans le mme pch.

Les alcides ayant soulev et resoulev leurs kilos, leurs boulets et
autres poids, plirent bagage, et dj les voyageurs parlaient, de
continuer l'excursion projete  la tour. Je crois que ce fut l'abb
Ponceau qui proposa le premier cette motion,  l'appui de laquelle il
criait la fameuse phrase de Philippe Ier  son fils Louis; Mon fils,
garde bien ce chteau, qui m'a caus tant de peines et de tourments;
car, par la perfidie et la mchancet de son soigneur, j'ai pass ma vie
entire  me dfendre contre lui, et je suis arriv  un tat de
vieillesse, sans en avoir pu obtenir ni paix ni repos.

Mais il tait crit que l'abb en serait pour ses frais de souvenirs et
d'rudition prventive, car on vint annoncer  la socit que le rail
tait dj rpar et qu'une machine, arrivant d'tampes, allait emmener
le convoi. Chacun aussitt se mit  courir vers le chemin de fer, et
comme madame Verdelet tenait encore le petit chien entre ses bras, Oscar
eut soin de s'lancer dans le wagon o elle entrait, au prjudice de M.
Robinard, qui s'en vint pour monter quand toutes les places taient dj
prises. Force lui fut de reprendre son premier poste sur l'impriale du
wagon, et bientt on l'entendit sonner une nouvelle fanfare dans sa
trompe de chasse.

Quel sot animal que cc Robinard! disait M. Verdelet. Sa femme baissait
les yeux; Oscar ne conservait plus aucun doute. Tmrit!
tmrit!--L'abb Ponceau regrettait tout haut que l'on n'et pas eu le
temps de pousser jusqu' la fameuse tour, et comme nous voulons pargner
ce juste regret  nos lecteurs, nous leur donnerons ici le dessin de
ladite tour, avec les quatre vers du Lutrin qui s'y rapportent;

        Ses murs, dont le sommet se drobe  la vue.
        Sur la cime d'un mont s'allongent dans la nue,
        Et prsentant de loin leur objet ennuyeux,
        Du passant qui les fuit semblent suivre les yeux.

Et maintenant nous arrivons  Orlans.

(_La suite  un prochain numro._)

Albert Aubert.



Des Caisses d'pargne.

L'_Illustration_ a dj (t. 1, p. 102) fait ressortir les bienfaits de
l'institution des caisses d'pargne et de prvoyance. Aujourd'hui elle
doit en constater les progrs nouveaux, et apprcier l'utilit de
prcautions rclames par quelques-uns, dans l'intrt de l'tat et des
dpositaires, dclares inutiles par quelques autres.

Le 23 du mois dernier a t tenue l'assemble gnrale annuelle des
directeurs et administrateurs de la caisse d'pargne de Paris, et compte
y a t rendu des oprations pendant l'anne 1843. Ce rapport a t
fait, comme les annes prcdentes, par M. Benjamin Delessert, un des
fondateurs de la caisse.

En 1843, la caisse a reu  divers titres                 45,603,395 fr. 23 c.
Elle a rembours par contre,                                     187,385 fr. 86 c.
Excdant des recettes sur les remboursements        9,416,009 fr. 37 c.
Lesquels ajouts au solde de l'an  ne 1842           93,570,234 fr. 02 c.
Constituaient la caisse de Paris dbitrice envers
les dposants de la somme totale de                   104,786,213 fr. 59 c.
En 1841, il y a eu 34,303 nouveaux dposants
ayant vers                                                 6,147,000 fr.
En 1842,      --     35,653         --                 6,459.000
En 1843,      --     35,743         --                 6,337,000
                                                             105,699,000

Sur les 35,743 nouveaux dposants de 1843,    27,554 sont
des ouvriers et des domestiques, soit les trois quarts, savoir:
Ouvriers Artisans patents.                                   16,053 }
                                                                            3,998  }  20,051
Domestiques                                                                        7,503
                                                                                         27,551

Depuis trois ans on a pris le soin,  la fin de chaque anne, de classer
par nature de professions ou de situations, les dposants nouveaux. On
sait donc exactement aujourd'hui la rpartition des 105,699 dposants de
1841, 1842 et 1843. En admettant, ce qui est trs-vraisemblable, que les
proportions fournies par le nombre des dposants de ces trois dernires
annes soit applicable  l'ensemble des dposants actuels, qui est de
161,843, on trouve, par cette valuation, aussi juste que possible,
qu'il y a en ce moment environ 90,000 personnes de la classe ouvrire et
34,000 domestiques, ensemble 124,000 individus, tant ouvriers et
artisan! que domestiques, c'est--dire plus des trois quarts des 161,843
dposants.

Le nombre total des ouvriers et des domestiques des deux sexes,  Paris,
peut tre valu  400,000, dont 320,000 ouvriers et 80,000 domestiques.
Si, sur les 320,000 ouvriers; 90 000 dposent  la caisse d'pargne, on
peut donc estimer qu'elle a affaire  peu prs au quart des ouvriers de
Paris, et si, sur 80,000 domestiques, elle en compte 36,000 sur ses
livrets, elle a atteint bien prs de la moiti du nombre total. En
d'autres termes, la caisse d'pargne de Paris compte, parmi ses
dposants, environ 1 ouvrier sur 4 et 1 domestique sur 2.

M. B. Delessert a appel particulirement l'attention sur le
dveloppement pris par les caisses En effet, l'augmentation, pendant les
cinq dernires annes, a t de 59,000 dposants, dduction faite de
ceux qui ont t rembourss intgralement, et l'augmentation, en somme,
a t de 11 millions. La moyenne donne pour rsultat un accroissement
annuel de 12,000 livrets et une somme de 8 millions. Si cette
progression continuait dans la mme proportion pendant douze ans, le
nombre total des dposants  la caisse d'pargne de Paris seulement se
trouverait tre de 300,000, auxquels il serait d environ 200 millions.

L'accroissement des dpts dans les caisses d'pargne des dpartements
est dans une proportion plus forte encore que celle de Paris. Il a t,
depuis cinq ans, de 160 millions, soit 31 millions par an, ce qui, avec
les 8 millions de la caisse de Paris, donne une augmentation annuelle
d'environ 40 millions pour toutes les caisses d'pargne de France. Au
bout de douze annes, si cet accroissement se maintenait dans cette mme
progression, la somme totale serait de 480 millions, lesquels ajouts 
312 millions actuellement  la caisse des dpts et consignations,
porteraient probablement les sommes dues  cette poque  toutes les
caisses d'pargne  plus de 800 millions. Cette somme, ajoute M. B.
Delessert, peut paratre bien forte; mais, loin de s'en alarmer, tous
ceux qui apprcient les rsultats de cette belle institution doivent
s'en rjouir. La seule chose dont il soit ncessaire de s'occuper, c'est
de prendre des mesures pour que des demandes de remboursement subites et
trop considrables ne viennent donner quelque souci ou occasionner
quelque embarras. Le gouvernement s'en occupe d'une manire srieuse, et
il a nomm une commission qui dj s'est runie plusieurs fois pour
examiner cette question. Il faut esprer qu'on parviendra  une solution
qui, en ne portant aucune atteinte au dveloppement et  l'utilit des
caisses d'pargne, mettra cependant le gouvernement  l'abri du danger
que pourraient offrir, en cas de crise, des remboursements d'une trop
grande importance.

Rien de plus sage que ces observations et que ce voeu. Nanmoins,  M.
B. Delessert a succd un censeur, M. Poullain-Deladreue, lequel a
dclar ne pas partager un pareil souci, et admirer tant de sollicitude
sans la concevoir. Il n'y a,  ses yeux, qu'un mauvais citoyen qui
puisse, en temps de crise, aller retirer son dpt de la caisse
d'pargne; les bons, au contraire, profitent de ce moment pour lui
confier leur avoir. A l'poque de douloureuse mmoire o le cholra
svissait avec fureur au milieu de nous, n'avons-nous pas vu des
milliers de dposants nous apporter le fruit de leurs conomies? C'est
la reproduction de l'opinion et de l'argument mis prcdemment en avant
par M. le baron Charles Dupin, dans un volume publi par lui au mois de
janvier dernier, sous le litre de _Constitution, Histoire et Avenir des
caisses d'pargne de France_. Tant de quitude fait l'loge de ces
messieurs; mais quand on crie au feu et quand on sent le brl dans une
salle de spectacle, chacun se prcipite vers les issues, les bons comme
les mauvais citoyens. Sans nul doute il serait beaucoup plus sage de ne
sortir qu'avec ordre et successivement; mais il y aurait dans les
vestibules cent orateurs comme MM. Poullain-Deladreue et Charles Dupin,
que leur loquence ne viendrait probablement pas  bout de
l'empressement, mal entendu, nous le voulons bien, des fuyards. Il en
serait videmment, au jour d'une crise un peu profonde,  la caisse
d'pargne comme aux portes du thtre menac: la foule y ferait arriver
la foule; les retraits se multiplieraient, et la crainte du mal
amnerait le mal lui-mme, la chambre des pairs s'en est montre
vivement proccupe, dans sa discussion du budget des recettes pour
l'exercice 1814; le gouvernement avait pris l'engagement de prsenter
dans la session actuelle un projet de loi qui garantit la sret du
trsor. Nous dsirons vivement que cette promesse ne demeure pas
longtemps encore mconnue.

En attendant, la caisse des consignations a rendu au trsor ce dpt
chaque jour croissant dont elle ne trouvait plus l'emploi. Le trsor,
qui en sert l'intrt  4 pour 100, en use sans doute pour se dispenser
d'mettre des bons ou pour reculer l'poque de ses emprunts; mais ce
sont l des applications dangereuses, et il est temps que la loi vienne
les rgulariser. Dans une brochure trs-remarquable attribue  M.
Bonnardet, de Lyon, et dont nous avons dj parl, page 246, l'auteur
propose d'appliquer les dpts des caisses d'pargne  la collection des
chemins de fer par l'tat, en intressant dans les produits de ces voies
les dposants qui auront consenti  cette affectation. Un journal, _le
National_, a adopt et reproduit cette ide: le dsir manifest par la
chambre des dputs de voir le gouvernement excuter lui-mme les
chemins la recommande  l'examen du gouvernement, comme permettant
d'atteindre le double but qu'on se propose.



tuves de Nron, ou Tritoli.

M. le docteur Constantin James vient de publier la relation du voyage
scientifique qu'il a excut en 1843 avec M. le docteur Magendie, et
dont nous avons dj donn un extrait dans notre numro du 24 fvrier.
L'importance des observations faites par ces deux savants nous porte 
publier la curieuse exprience qu'on va lire:

A peu de distance de Pouzzoles, dit le docteur James, non loin du cap
Misne, et de l'autre de la sibylle de Cumes, se trouvent les tuves de
Nron, appeles anciennement Posidian, du nom d'un affranchi de Claude.
Elles sont renfermes dans une excavation pratique sur le versant
mridional de la montagne de Baies,  quinze mtres environ au dessus du
niveau de la mer. On y accde par un sentier taill dans le roc. Les
flots baignent la base de la montagne, dont le sommet tait autrefois
couronn par un palais communiquant avec les tuves au moyen de
splendides galeries. Il en reste encore plusieurs votes et quelques
colonnes. C'est un des sites les plus beaux des environs de Naples.
Devant vous apparaissent, au milieu de la mer, les dbris du pont de
Caligula, et, si vous promenez vos regards sur le golfe, vous rencontrez
 l'horizon Ischia. Capree, Sorente et le Vsuve.

[Illustration: Vue intrieure des tuves de Nron]

L'intrieur de la grotte est divis en quatre salles disposes les unes
 la suite des autres. La lumire y pntre par des ouvertures qui font
face  la mer. Dans chaque salle sont plusieurs tables en lave, creuses
de manire  recevoir des matelas, sur lesquels on vient s'tendre pour
respirer un air plus frais  la sortie du bain. Autrefois des statues,
circulairement ranges, indiquaient le nom des maladies que ces tuves
taient rputes gurir. Nous ne vmes plus que des niches vides et
dgrades.

La salle d'entre est la pice la plus spacieuse. Elle peut avoir dix
mtres de long sur cinq de large. Dans le fond se trouve une ouverture
semblable  la gueule d'un four. Il s'en chappe sans cesse un nuage de
vapeur humide et brlante. C'est l'orifice du couloir qui mne  la
source o la vapeur se forme.

Le gardien des tuves est un petit vieillard dont l'aspect fait mal.
Son excessive maigreur, sa peau sche et racornie, sa respiration
sifflante n'indiquent que trop le pnible mtier qu'il exerce
journellement. En effet, sa seule industrie est de traverser une
atmosphre embrume pour aller puiser  la source un seau d'eau dans
lequel les visiteurs s'amusent ensuite  plonger des oeufs qui
deviennent durs en moins de cinq minutes.

Nous tions  peine entrs, que le gardien alluma de lui-mme une
grosse torche en rsine pour clairer sa descente dans l'tuve. Je fus
curieux de l'accompagner. C'tait pour moi une occasion favorable et
intressante de rpter quelques-unes des observations dont les travaux
de M. Magendie sur la chaleur venaient rcemment d'enrichir la science.

Nous quittons, le gardien et moi, nos vtements, et, aprs avoir pris,
lui sa torche, moi mon thermomtre, nous pntrons dans le conduit.

La hauteur du couloir est de deux mtres, sa largeur d'un mtre
environ. Temprature, 40 centig. en haut et 33 en bas. Aussi la
chaleur parat-elle touffante ou supportable, suivant qu'on lve la
tte ou qu'on la tient baisse. La diffrence est due  cette cause
toute physique que la couche la moins chauffe tant la plus lourde,
doit ncessairement occuper la partie infrieure.

Cet air plus chaud et cet air plus froid constituent un double courant
dans le sens de la sortie du premier et de l'entre du second; de sorte
que, si vous placez la torche prs de la vote, la flamme s'incline en
dehors, et, prs du sol, en dedans.

Nous faisons quelques pas. Le couloir change brusquement de direction,
puis il dcrit des sinuosits. Je marchais accroupi, la tte courbe le
plus possible; tandis que le gardien, vu sa petite taille et surtout ses
habitudes d'incombustibilit, ddaignait ces prcautions. Aprs avoir
parcouru environ quarante mtres, nous arrivons  un point o le chemin
se coude  angle presque droit. Les personnes qui vont prendre leur bain
de vapeur, et elles sont aujourd'hui trs-peu nombreuses, pntrent
rarement jusque-l. Elles s'arrtent ds les premiers pas dans le
couloir.

Le gardien me fit remarquer en cet endroit l'orifice d'un des six
autres conduits, qui ont t inutilement creuss dans le tuf avant qu'on
parvint  la source.

Le thermomtre marque 40 en haut et 37 en bas. Dj je me sens fort
incommod de la chaleur. Mon pouls s'est lev de 70 pulsations  90.

Aprs une halte de quelques instants, nous avanons. La temprature
augmente; le couloir se rtrcit, et, au lieu du plan lgrement inclin
que nous avions suivi, il n'offre plus qu'une pente trs rapide. Le
gardien lui-mme marche avec une extrme difficult. Je continue de le
suivre; mais bientt, afin de me maintenir la tte plus leve, et
d'empcher le sang de s'y porter par son poids, je m'agenouille; puis,
me retenant par les pieds et les mains aux asprits d'un terrain
humide, je me laisse pniblement glisser  reculons. Mes artres
temporales battent avec force. Ma respiration est plaintive, courte,
saccade, haletante. Mon corps ruisselle. 120 pulsations. A chaque
instant je m'arrte puis, pour appliquer ma bouche contre le sol, o
j'aspire avidement la couche d'air la moins brlante.

Le courant suprieur indique 48, l'infrieur 45. Nous sommes
envelopps d'une vapeur telle que la flamme de la torche, d'o s'exhale
une fume ftide, n'apparat que comme un point brillant au milieu d'un
anneau lumineux.

Nous descendons toujours, l'atmosphre est de plus en plus touffante.
Il me semble que ma tte va se briser, et qu'autour de moi tout projette
un clat phosphorescent. J'ai  peine la conscience de mes sensations.
Au moins, s'il me fallait du secours, ma voix pourrait-elle se faire
entendre? J'appelle, puis j'couto... rien, que le bruit de nos deux
respirations.

Cependant le terrain se redresse. Un lger bouillonnement indique que
nous sommes prs de la source, la voici. Mais la vapeur est si paisse,
qu'il faut que le gardien promne sa torche au-dessus des objets, pour
les clairer d'une manire distincte.

Autant qu'il me fut possible de le reconnatre, l'eau se trouve
rpartie dans trois petits bassins, communiquant entre eux par une
ouverture qu'on aperoit  la base des cloisons de sparation. C'est
dans le second bassin que jaillit la source. Celui du fond est perc
d'un trou par o l'eau s'chappe en tournoyant. Sur le bord du premier
bassin est une pierre o l'on pose le genou pour puiser l'eau.

Je me trane vers la source, tenant mon thermomtre  la main; mais
j'avoue qu' ce moment les forces me manqurent. Le mercure indiquait
50, sans diffrence entre les couches suprieures et les couches
infrieures. Mon pouls battait tellement vite que je ne pouvais plus en
compter les pulsations. Il me sembla que si je venais  me baisser,
j'allais probablement tomber asphyxi. Ce fut donc le gardien qui
plongea mon thermomtre dans la source. La temprature de l'eau est de
85. il remplit ensuite le seau dans le premier bassin, dont j'value la
profondeur  cinquante centimtres.

Mon but tait atteint. Je rassemblai toute mon nergie pour sortir de
cette pouvantable fournaise o j'avais regrett plus d'une fois de
m'tre engag Ayant  monter au lieu de descendre, je ne suis plus force
de ramper  reculons. Aussi fumes nous bientt hors de l'tuve.

Le contact de l'air frais me fit prouver un saisissement voisin de la
syncope. J'y voyais  peine et chancelais comme un homme ivre. Mon front
violac, mes cheveux colls par la vapeur, mes bras, mes jambes, mon
visage et toute la partie antrieure du tronc: salis par une poussire
humide et noire, me donnaient un aspect effrayant. J'avais 150
pulsations. Heureusement le sang me jaillit par le nez. A mesure qu'il
coule, je me trouve soulag. Ma respiration est plus libre. Mes ides
sont plus nettes.

Nous tions rests prs d'un quart d'heure dans l'tuve, dont le
parcours total a une longueur de cent mtres environ. M. Magendie,
inquiet de ne pas me voir revenir, m'avait appel plusieurs fois; mais,
bien que forte et sonore, sa voix, pas plus que la mienne, n'avait pu
traverser le couloir.

Le gardien, qui n'avait pas l'habitude d'y sjourner aussi longtemps,
n'tait pas beaucoup mieux que moi. Ses mouvements respiratoires
s'accompagnaient d'un sifflement si bruyant qu'on l'aurait cru atteint
d'un violent accs d'asthme.

L'eau que nous venions de puiser  la source tait parfaitement claire,
limpide et inodore. Sa saveur cre et sale rappelle celle de l'eau de
Pullna, dont elle partage les proprits purgatives. Elle n'est point
gazeuse. Si elle exhalait de l'acide carbonique, on serait asphyxi ds
les premiers pas dans l'tuve. Elle ne forme aucun dpt en se
refroidissant. Je l'ai fait analyser  Paris, et elle nous a offert des
quantits considrables de sels de chaux, soude et magnsie.

Pendant que j'tais occup  faire disparatre les traces de ma visite
souterraine, le guide que nous avions amen de Naples, fatigu sans
doute de son rle de muet observateur, nous raconta qu'un Franais tait
mort, l'anne prcdente, en huit jours, des suites d'une semblable
prgrination. L'anecdote me parut plus intressante qu'opportune.

En quittant les tuves, nous allmes visiter les bains de Nron.
Abandonns aujourd'hui, ils sont aliments par la source des tuves que
nous avons dit se perdre dans le troisime bassin, et qui vient ensuite
sortir au pied de la montagne.

De retour  Naples, je conservai 100 pulsations pendant toute la
soire. J'prouvai une agitation fbrile, de l'tonnement, des tintements
d'oreille, une sorte de fourmillement dans tous les membres. Mon sommeil
fut cependant assez calme.

Le lendemain, je ne sentais plus que de la fatigue. M. Magendie remarqua
que mes yeux restaient injects par l'extravasation d'un peu de sang
dans la conjonctive. Cette injection, qui n'tait nullement douloureuse,
se dissipa au bout de deux  trois jours.



La Fte des Allemands  Rome.

FRAGMENT D'UNE LETTRE.

Rome, le 10 juin 1844.

... Pendant que le triste dnouement d'un drame sanglant s'accomplissait
dans le nord des tats de l'glise, une scne joyeuse se passait 
quelques milles de Rome. Depuis huit jours une grande agitation rgnait
parmi les artistes allemands qui habitent Rome; leurs figures ouvertes,
mais impassibles d'ordinaire, taient rayonnantes et animes; leur
conversation que malheureusement je ne comprenais pas avait quelque
chose d'inaccoutum. Enfin je connus le mot de l'nigme en recevant une
lettre qui m'invitait  me rendre  _la Cervara_, petit village des
environs de Rome. Mais une chose me parut singulire; bien que nous
fussions au mois de mai, et que le carnaval ft enterr depuis
longtemps, on m'invitait  prendre un costume de fantaisie, et  me
rendre au village, mont sur un ne. Ces deux conditions taient
indispensables sous peine d'exclusion. Le gouvernement pontifical permet
cette mascarade, pourvu que l'on se costume hors de la ville sainte;
aussi, de grand matin, voit-on une immense foule environner la
_locanda_, o chaque artiste va, d'un air trs-grave, s'affubler du
costume grotesque ou srieux de quelque personnage rel ou imaginaire.
Des qu'il en parat un, ce sont des rires, des battements de mains, des
joies inconnues en France. Une gaiet franche accueillait chaque
dguisement, et l'accompagnait jusqu' la plaine de _la Carvara_ o la
cavalcade aux longues oreilles se rangea  la voix d'un gnral. La
musique se fit entendre au loin, et l'escadron asinien y rpondit d'une
manire comique. On vit alors s'avancer majestueusement un char tran
par deux boeufs prcds de bannires portant Bacchus sur un tonneau, et
d'huissiers ayant sous le bras un parapluie, et sur leurs chapeaux les
armes du roi de la fte, c'est--dire un compas en sautoir avec une
fiole de gomme lastique (le roi tait un architecte); enfin le cortge
s'arrta, et ce monarque d'un jour pronona un discours en allemand.
Plusieurs fois l'orateur fut interrompu par des sons discordants que la
baguette et le fouet des huissiers ne purent faire cesser que
difficilement. Le discours termin, le cortge se remit en marche et se
rendit dans une caverne, o, aprs les invocations d'usage, la sibylle
se montra aux yeux effrays des spectateurs. Le roi la questionna
d'abord sur le sort des arts pendant l'anne; mais aussitt la sibylle
se couvrit la tte et s'enfuit. Evoque de nouveau et  plusieurs
reprises, elle ne reparut qu'aprs les vives instances du roi des
Allemands. Enfin elle parla. Je crois qu'il est facile de deviner sa
prdiction, qui peut se traduire par anarchie, garement, mais grand
talent. Sa harangue acheve, aprs quelques minutes, l'on vit passer
dans l'ombre de la grotte _Pietro_, le modle favori, _Pietro_, laiss
aux artistes comme type de l'ancien Romain, et portant une tasse de caf
sur un plateau. La sibylle, ayant satisfait ses nombreux auditeurs, se
retira prs de Pietro, aprs avoir accept l'invitation d'un repas au
fond de l'antre consacr.

[Illustration: Fte des Allemands,  Rome, au mois de Mai, dans les
grottes de la Cervara.]

Dans une grande salle taille dans le roc, et soutenue par d'normes
massifs de pierre, se trouvaient des tables ranges en fer  cheval. Des
pierres roules  l'entour servaient de siges. Chacun courut se placer
suivant son bon plaisir; des tostes furent ports alternativement, et
tous tendaient  l'union artistique des peuples, au dveloppement, et au
progrs des arts. En Italie, berceau des arts, aujourd'hui terrain
neutre, on se visite volontiers; les arts se font au grand jour, et les
ateliers sont ouverts  tous; c'est une confraternit gnrale. Il n'en
est pas ainsi dans notre France, o l'on oublie bien vite les prceptes
admirables de confiance mutuelle; ici on se cache, on travaille dans
l'ombre. Peu d'amis ont le droit de pntrer dans l'intimit de
l'atelier; et cependant c'est l peut-tre o les grandes questions
politiques sont inconnues, o les spculations financires sont
regardes comme schant le coeur, o enfin l'homme travaille  son art
favori sans s'inquiter de sa fortune.



Courrier de Paris.

[Illustration: Cour d'assises de la Seine;-Audience du 27 juin
1844--Procs d'douard Donon-Cadot et de Rousselet, accuss d'assassinat
sur la personne de Donon-Cadot, banquier Pontoise.]

[Illustration: Maison de Donon-Cadot, rue Basse de la Tannerie, 
Pontoise.]

[Illustration: Arrestation de Rousselet, assassin de Donon-Cadot.]

Voici un temps qui n'est pas rafrachissant du tout: le ciel est lourd
et l'air brlant; Paris ne ressemble plus  rien, si ce n'est  un four;
on n'entend de tous cts que des ouf! et des hol! on ne voit que des
visages rouges et haletants, des regards mornes et des fronts qui
s'essuient; que de gens tent leur chapeau et passent leurs doigts dans
leurs cheveux humides; que d'autres enflent leurs joues et cherchent,
tristes Bores,  faire un peu d'air et de fracheur! Heureux les
Parisiens favoriss du ciel que leurs affaires ne forcent pas  mettre
le pied, par ces jours de canicule, sur le pav brlant et l'asphalte
calcin! Heureux ceux qui ne sont point condamns  traverser, en plein
midi, le quai du Louvre, la place Louis XV ou le Carrousel, immenses
fournaises d'o les humains sortent dix fois plus rtis qu'un poulet
qu'on vient de tirer de la broche! Heureux, enfin, les rentiers et les
fainants qui peuvent s'tendre sur un divan recouvert d'une toile de
Perse, toutes fentres closes, et au milieu de cette frache atmosphre
que produit le demi-jour dans le boudoir de nos femmes lgantes et de
nos raffins.

S'il y a encore un Paris qui travaille et s'agite, on peut dire, sans
exagration, qu'il y a aussi un Paris qui passe sa journe tendu, comme
un mouton haletant  l'ombre des haies; s'il y a encore un Paris vtu,
il y en a un qui ne l'est gure. Arrivez  l'improviste chez votre
voisine ou chez votre voisin, sans donner l'alarme par un coup de
sonnette, vous les verrez, comme des ombres pouvantes, s'enfuir de
porte en porte, dans ce simple appareil dont parle Nron, et que ne
justifient que trop les fureurs caniculaires de la saison.

Les glaciers et les limonadiers triomphent et se rengorgent: la canicule
fait leur bonheur et leur joie. Blanche est ravi, et Tortoni ne se sent
pas d'aise. Le Paris aristocratique est vou au sorbet et  la coupe 
la merise; le Paris bourgeois, au verre d'eau sucre et  la limonade;
le Paris populaire,  la bire et au cidre; chacun se rafrachit comme
il peut; toutes les soifs sont gales, mais l'ingalit rgne dans les
moyens et dans la faon de la satisfaire; et si Jean Jacques
ressuscitait, quel beau chapitre il pourrait crite sur cette matire,
pour faire suite  son discours philosophique couronn par l'Acadmie de
Dijon.

Cependant, les thtres ne partagent pas l'avis de Tortoni et de
Blanche; la canicule et les thtres sont deux ennemis ns, qui ne
s'entendront jamais ensemble. Ds que juin et juillet paraissent 
l'horizon, au milieu des feux de leur soleil clatant, les thtres
s'attristent et entrent en solitude. Peupls tout  l'heure, et assigs
par la foule, ils se dpeuplent tout  coup et sont abandonns; si vous
aimez le dsert, si vous voulez, comme Alceste, fuir l'approche des
humains, louez une stalle ou une loge pendant les jours d't, du 13
juin au 15 aot; vous tes sr de pouvoir donner un libre cours  votre
misanthropie, et de ne percevoir qu' de rares intervalles cette espce
malfaisante qu'on appelle vulgairement l'espce humaine.

Ces malheureux thtres comprennent si bien leur infortune, qu'ils ne
cherchent pas mme  lutter contre elle, tant elle leur semble fatale et
invitable; rsigns  leur sort, ils chantent, dclament et gambadent
devant des loges vides, et des banquettes o quelques spectateurs gars
s tendent de long en large, sans craindre de rencontrer le bras, la
jambe ou le dos d'un voisin. Aussi l't est-il la saison strile pour
les champs dramatiques; tandis que ailleurs les fleurs et les fruits
abondent, parent la surface de la terre et ornent les vergers et la cime
des arbres, les thtres ne donnent ni fleurs ni fruits; ils vivent tant
bien que mal des restes de leur hiver et de quelques vaudevilles,
comdies ou drames avaris, dont les fins gourmets n'auraient pas voulu
dans une autre saison. Les mauvaises pices, celles du moins dont on
n'attend rien ou peu de chose, sont qualifies, en style de direction
thtrale, de pices d't; on les met en rserve sous cette tiquette,
et on les garde pour les mois touffants. Il y a plus d'une raison pour
que les thtres en agissent, ainsi; d'abord, les bonnes pices, ou
plutt celles qui ont la prtention d'tre bonnes, font les reinchries
et refusent d'affronter les chances du mois de juillet ou du mois
d'aot; d'autre part, les mauvaises pices se laissent faire; il est
clair, en effet, que leur intrt les engage  se produire dans une
saison o les juges sont absents et les banquettes dsertes; elles sont
 peu prs sres d'tre applaudies quand personne n'est l pour les
siffler. De l cette abondance d'ouvrages dtestables qui affligent
l't.

C'est aussi le temps o les acteurs un peu en crdit prennent leur
cong; ils quittent Paris, qui va bientt les quitter, pour aller
chercher en province ou  l'tranger les succs, les bravos, la foule
que la canicule leur enlve. Cette migration a l'avantage de donner un
grand attrait aux dernires reprsentations qui prcdent leur dpart,
et de faire oublier au public les ardeurs du thermomtre; sans compter
qu'elle prpare  ces acteurs bien-aims le triomphe d'un retour
clatant. Paris, qui s'est trouv priv de leur talent pendant deux ou
trois mois, les revoit plus tard avec transport; il n'y a rien de tel
que l'absence pour aiguiser l'apptit; la possession sans relche blase
et fatigue les plus amoureux.

Nous allons donc perdre, pour quelques semaines, nos acteurs et nos
chanteurs les plus renomms, mademoiselle Rachel  leur tte; ou plutt,
nous avons dj perdu mademoiselle Rachel; elle a donn, l'autre jour,
sa reprsentation d'adieu au milieu des bravos et des couronnes; c'est
la Catherine II de M. Hippolyte Romand qui en a fait les honneurs. A
l'heure o nous crivons, mademoiselle Rachel est  Bruxelles, o elle
jouera six fois pour les menus plaisirs de la Belgique; il est probable
que Gand. Anvers, Mons et les autres villes accourront pour l'applaudir;
les _railways_ vont avoir fort  faire. O ira ensuite mademoiselle
Rachel? Personne ne le sait positivement; les uns parlent de
l'Angleterre, les autres de l'Italie; les mieux informs pensent que
mademoiselle Rachel, dposant pour quelque temps le sceptre et la
couronne tragiques, se vouera au silence, au repos,  la solitude, et,
laissant l Corneille et Racine, lira Berquin ou _l'Ami des Enfants._

Nous disions qu'il tait impossible d'avoir raison de la canicule: non
certes...  moins qu'on ne s'appelle Marie Taglioni; juin a beau faire,
il n'est pas le plus fort contre ce talent divin; les sept
reprsentations donnes par la ravissante danseuse ont t, pour elle,
autant de triomphes; en vain l'ingnieur Chevalier nous menaait de ces
vingt degrs au-dessus de zro, la foule impatiente se disputait les
places, au risque de l'asphyxie. Aujourd'hui samedi, Marie Taglioni a
clos ces soires magnifiques; elle se drobe, le sourire sur les lvres,
 l'avalanche de couronnes et de fleurs amonceles sous ses pas et sur
sa tte, par l'enthousiasme du parterre. On avait annonc,--nous avions
annonc nous-mme,--que mademoiselle Taglioni tait rsolue  se retirer
ensuite dfinitivement du monde des sylphides; Paris aurait reu ainsi
son suprme adieu. Il n'en est rien: mademoiselle Taglioni n'entend pas
faire de jaloux; aprs Paris, elle ira successivement visiter les
royaumes et les capitales qui l'ont admire et fte pendant sa
brillante carrire;  chacune d'elles, Marie Taglioni veut demander une
dernire couronne et adresser un dernier sourire; ou a calcul que ce
voyage de reconnaissance pourra durer  peu prs deux ans et rapporter 
mademoiselle Taglioni de trois  quatre cents mille francs; c'est sur ce
lit d'or et de fleurs, et seulement aprs ces deux annes mmorables,
que Marie Taglioni compte se reposer sans retour.

Le vnrable Berton, l'auteur du _Montano_ et d'_Aline_, est mort il y a
quelques semaines, comme chacun sait; nous ne savons pas si l'habile
compositeur a lgu son gnie musical  quelqu'un; jusqu'ici nous n'en
avons rien vu; mais du moins son fauteuil acadmique ne restera pas sans
hritier; l'Acadmie des Beaux-Arts en a fait sortir un de l'urne du
scrutin; ce bienheureux lu est M. Adolphe Adam. Pourquoi pas? M.
Adolphe Adam est un compositeur fcond et spirituel, et l'ombre du
bonhomme Berton n'y trouvera rien  redire; Berton lui-mme, de son
vivant, avait donn trois ou quatre fois sa voix  Adolphe Adam, qu'il
aimait beaucoup. On ne croit pas cependant qu'il ait pouss l'amiti
jusqu' mourir tout exprs pour lui laisser son fauteuil.

Enfin le voil! il a paru! ouvrez les oreilles et les yeux!

--Quoi donc? de qui parlez-vous? quelle est cette merveille?

--Ne le savez-vous pas? de quoi parle-t-on depuis six mois? quel est le
prodige que Paris, que la France, que l'Europe, que le monde attend avec
anxit?--Ah! je comprend; le _Juif Errant_ de M. Eugne
Sue!--Prcisment. _Le Constitutionnel_ a comment la fameuse
publication; aussi l'abonn se rue-t-il aux portes; et il faut avouer
qu'on n'a pas perdu pour attendre: les cinq premiers feuilletons qui
sont comme l'avant-scne du livre, promettent monts et merveilles; le
singulier y rgne, la curiosit y est vivement excite; et tout fait
croire que _les Mystres de Paris_ ont trouv un frre pun qui ne leur
cdera en rien, ni pour l'originalit, ni pour la varit, ni pour la
hardiesse, ni pour le plaisir, ni pour la terreur.

Mais voici un autre drame qui se droule sous nos yeux; et
malheureusement ce n'est plus d'un roman qu'il s'agit, mais d'une
pouvantable ralit. On voit que nous voulons parler du crime qui jeta
l'effroi dans la ville de Pontoise au mois de janvier dernier,
c'est--dire de l'assassinat du banquier Donon-Cadot.

Donon-Cadot, ancien marchand de draps  Pontoise, avait abandonn ce
commerce depuis 1837, et se livrait  des oprations d'escompte et de
banque; il passait pour trs-riche dans le pays, et aussi pour
trs-parcimonieux. Donon-Cadot habitait une des rues les plus
frquentes de Pontoise; une femme de mnage composait tout son
domestique. Le riche banquier, continuellement occup de ses nombreuses
affaires, s'installait d'habitude, ds le matin, dans son bureau, situe
au rez-de-chausse et donnant sur la rue par une fentre orne de longs
rideaux verts; c'est l que le 15 janvier, vers quatre heures et demi du
soir, le fils an, le gendre, la soeur, et la belle-fille de
Donon-Cadot trouvrent un cadavre gisant dans le sang et horriblement
mutil: c'tait celui du malheureux vieillard. Des traces d'effraction
annonaient que le vol avait suivi l'assassinat; en effet, sur la
dclaration du jeune douard, second fils de la victime, il fut constat
que l'assassin avait soustrait une somme d'argent s'levant  peu prs 
6,000 fr., et un portefeuille contenant pour plus de 600,000 francs de
valeurs.

La justice fit pendant longtemps de vains efforts pour dcouvrir les
traces du coupante; rien n'clairait ses recherches: enfin, on apprit
que plusieurs des billets soustraits chez Donon-Cadot avaient t
prsents en paiement  diffrentes personnes; la justice remonta aux
informations, pia, surveilla, se tint sur ses gardes, et enfin, le 15
fvrier, elle oprait l'arrestation d'un jeune homme g de seize 
dix-sept ans, qui se trouvait porteur d'un billet endoss par
Donon-Cadot Ce jeune homme tait le fils d'un nomm Rousselet, de
Sannois; ds ce moment, tout fut dit; on tenait le coupable.

Le 18 fvrier, Rousselet pre tait arrt  Sannois  six heures du
matin. Les gens de justice ne le trouvrent pas chez lui, mais dans une
cabane isole et attenante  un petit jardin dont Rousselet tait
propritaire; depuis quelques semaines, Rousselet avait quitt sa maison
pour cette retraite solitaire; quand on l'y surprit, il avait un
pistolet plac prs de lui, mais il n'en fil pas usage pour se dtendre;
sur le mur de la cabane, prs de la porte, on lisait ces inscriptions
lugubres, rcemment traces  la pointe d'un couteau:

Ma tombe est  trente mtres de cette porte,  un mtre du mur.

Rousselet Pre.

Ne pleurez pas sur ma tombe, je l'ai arrose de mes larmes en la
fouillant.

Une fosse tait creuse, en effet, prs de la porte.

D'abord Rousselet nia toute participation au crime; il dclara qu'il
avait trouv les billets dont il tait nanti  l'embarcadre du chemin
de fer, rue Saint-Lazare. Puis peu  peu, press de questions et vaincu
par l'autorit des faits, il s'avoua coupable; c'tait bien lui qui
avait frapp, dans la matine du 13 janvier, le malheureux Donon-Cadot!

Ce n'tait pas assez; il fallait qu'un fait inattendu, douloureux,
effrayant, vnt augmenter l'horreur de cette terrible et sanglante
aventure; Rousselet avoua qu'il avait un complice; mais quel tait ce
complice? Aprs avoir fait planer quelque temps les soupons sur le
jardinier attach  la maison de Donon-Cadot, Rousselet, abandonnant ce
pauvre homme dont l'innocence, en effet, fut aisment constate, dsigna
pour son complice... le fils de la victime elle-mme, le jeune douard
Donon-Cadot, g de dix-huit ans et sorti, depuis une anne seulement,
des bancs du collge. Rousselet accusa positivement ce jeune homme de
lui avoir suggr le premier la pense du crime et de l'avoir pouss 
l'accomplir par l'horrible appt d'une somme de cent mille francs.

Devant une pareille complicit, devant l'ide d'un forfait que certains
lgislateurs de l'antiquit avaient dclar impossible, tant il semble
intervenir les lois divines et humaines, les magistrats s'arrtrent
d'abord; et nous-mmes, en crivant ces lignes, nous avons hsit un
instant  mler le nom d'un fils  l'assassinat d'un pre; mais nous ne
sommes ici que les historiens de ce drame lugubre, et le fait de
l'arrestation d'douard Donon-Cadot et de sa mise en jugement est plus
fort que notre rpugnance; comment se taire, en effet? A l'heure mme o
nous parlons, douard Donon-Cadot est assis sur les bancs de la cour
d'assises,  ct de Rousselet, et Dieu veuille qu'il parvienne 
prouver qu'il n'y a qu'un coupable dans cette sinistre et fatale
affaire! Rousselet avoue et accuse; douard Donon-Cadot nie.

Quant  la justice, elle s'appuie, pour justifier l'arrestation du jeune
douard et sa mise en jugement, d'abord sur les aveux formels et
ritrs de Rousselet, puis sur les hsitations, les explications
embarrasses et contradictoires du malheureux douard, et sur des
circonstances fatales qui semblent l'accuser. Quand le crime a t
commis, en effet, douard Donon-Cadot tait dans la maison paternelle.
Comment n'a-t-il pas entendu le cri pouvantable qu'a pouss la victime,
et comment n'a-t-il pas vol  son secours? L'acte d'accusation argue
d'aileurs de ce fait, qu'douard est rest toute la journe enferm dans
cette maison sanglante, disant  tous ceux qui venaient demander son
pre, qu'il tait absent sans doute ds le malin. Ce ne fut qu' quatre
heures et demie du soir, prs de sept heures aprs l'assassinat,
qu'douard Donon-Cadot sortit enfin et alla prvenir son frre, non pas
du crime, mais de l'inquitude qu'il prouvait en ne voyant pas son
pre, et de ses soupons qu'il pouvait bien lui tre arriv quelque
chose.

[Illustration:
a. Porte conduisant  la chambre du jury.
b. Porte conduisant  la chambre du conseil.
c. Le prsident.
d. Les conseillers assesseurs.
e. Le procureur gnral ou son substitut.
f. Le greffier.
g. Le jury.
h. Porte conduisant  la Conciergerie.
i. Banc des accuss.
j. Banc des avocats.
m. Places rserves aux magistrats.
n. Huissiers.
o. Banc des stnographes.
p. Places rserves aux tmoins.
q. Porte conduisant  la salle des tmoins.
s. Enceinte publique.
t. Porte de l'enceinte publique.]

Arrtons-nous l; les accuss sont devant leurs juges, et la vrit doit
bientt sortir du dbat dramatique et terrible qui vient de s'engager.
Laissons donc la vrit se faire jour dans cette nuit pouvantable, et
ne hasardons pas davantage des conjectures et des faits que l'accusation
fait peser, il est vrai, sur la tte d'douard Donon-Cadot, mais qui ont
besoin, pour tre dmentis ou affirms, que la voix quitable de la
justice ait prononc le non qui absout ou le oui terrible qui condamne.

C'est devant la cour d'assises de Paris que cette nouvelle cause clbre
est engage; Me Chaix-d'Est-Ange prte  douard Donon-Cadot l'appui de
sa vive loquence. Rousselet est dfendu par un jeune avocat de talent,
Me Nogent-Saint-Laurent.



Nouveaux Systmes de Tlgraphie.

Un des caractres distinctifs de notre poque, c'est le dsir d'abrger
les distances, d'conomiser le temps, de faciliter les communications
d'homme  homme et de peuple  peuple. Dans ce but, on voit surgir 
chaque instant des inventions nouvelles; tout est mis  contribution, la
vapeur, l'lectricit, la lumire, les gaz.--Un de ces jours on
retrouvera la flche d'Abaris ou le tapis merveilleux des _Mille et une
Nuits._

Tandis que, pour la plus grande promptitude, sinon pour la plus grande
scurit des voyages, une foule d'esprits inventifs cherchent  enrichir
et  multiplier ces prodiges, qui eussent fait pmer de surprise et
d'effroi nos bons aeux, et crier  la sorcellerie: les locomotives 
vapeur, les locomotives lectriques, les chemins de fer atmosphriques,
etc., et qu'on tente mme tous les jours la direction des arostats, la
tlgraphie n'est pas reste en arrire. Cette magnifique invention, qui
a permis de transporter la pense et la parole  des distances normes,
presque avec la rapidit de la parole elle-mme, parat sur le point de
recevoir de notables perfectionnements;--du moins beaucoup d'inventeurs
se flattent d'y parvenir, et quels que soient le fondement de leurs
esprances et la porte relle de leurs tentatives, il n'en faut pas
moins y applaudir; car tant d'efforts combins ne peuvent manquer de
produire quelque rsultat utile.

Un reproche au systme tlgraphique actuellement en usage, et qui est
reste  peu prs tel que les frres Chappe l'ont cr, de n'tre pas
assez rapide, de ne pouvoir fonctionner la nuit, d'tre interrompu par
le brouillard et les autres accidents atmosphriques, de n'avoir pas une
langue assez concise et assez varie pour tout ce qu'il doit exprimer.
Les inventeurs contemporains ont cherch  remdier  ces divers
dfauts.

La tentative la plus radicale est celle qui consisterait  faire usage
des courants lectriques. Tous les appareils, toutes les combinaisons
actuelles seraient renverses par l'emploi de ce nouvel agent. Rien ne
se ferait  l'air libre,  dcouvert; ce moteur mystrieux, mille fois
plus rapide que la parole, prompt comme la foudre et la pense,
retracerait,  des distances incommensurables, par des voies caches 
tous les regards, le message qui lui serait confi.

Mais s'il serait beau d'obtenir un pareil rsultat, nous pensons que les
inventeurs ne l'ont pas encore obtenu. L'lectricit et le galvanisme
forment tout un monde encore inconnu dans lequel nos Colombs physiciens
posent  peine le pied, et jusqu' prsent la tlgraphie lectrique
nous parat  l'tat de curiosit, sans grande application usuelle
possible. Une ligne a cependant t tablie par ce systme, en
Allemagne, je crois. Je ne sais trop si l'Angleterre n'a pas fait aussi
son petit essai parallle  un chemin de fer; mais tout cela n'est
encore qu' l'tat d'tude, et ne constitue, s'il nous est permis de
parler ainsi, qu'une tlgraphie de laboratoire.

La France, mre de cet art ingnieux, a t plus prudente, et sans
essayer des l'abord des innovations radicales et fabuleuses, elle s'est
sagement tenue dans la voie des perfectionnements. Nous devons tout
d'abord mentionner une sorte de tlgraphie mobile applique  la
tactique, que le ministre de la guerre paraissait avoir accueillie avec
assez de faveur, et dont un ancien officier, M. Darel est inventeur;
mais le tlgraphe militaire n'a pas encore figur, que nous sachions,
sur les champs de bataille, et n'a pas mme eu, comme l'arostat de
Fleurus, l'honneur de commencer sa carrire et de la terminer en mme
temps par une victoire.

Le plus grand inconvnient du tlgraphe de Chappe consiste dans
l'impossibilit de fonctionnel pendant la nuit et les brouillards, qui
interrompent souvent ses plus intressantes communications. Plusieurs
systmes ont t prsents pour y remdier. Deux se sont principalement
trouvs en prsence, et l'on peut dire qu'ils taient opposs comme la
lumire et l'obscurit; car, dans le premier, le tlgraphe se dessine
en ombre sur un fond clair; dans le second, le tlgraphe se dessine
en lignes claires sur l'ombre du fond. Le dbat lev entre les deux
systmes fut port devant la chambre des dputs  l'occasion d'une
demande de crdit pour faire les expriences ncessaires. Le premier fut
vivement dfendu par M. Arago, le second non moins vivement protg par
M. Pouillet. Enfin un crdit fut vot pour les essais, et
l'administration autorisa M. Guyot  tablir une ligne, celle de Paris 
Tours, je crois, suivant son systme. Ce systme consiste il clairer
les branches du tlgraphe au moyen de feux de diverses couleurs,
entretenus au moyen d'un gaz liquide particulier dont la composition
tait l'oeuvre de M. Guyot.

On ne pouvait se dissimuler que la pose et l'entretien de ces feux dans
des tlgraphes isols, par les temps d'hiver et d'orage, deviendraient
difficiles, et parfois impossibles. Il tait galement  craindre que
les combinaisons de couleurs inventes par M. Guyot ne vinssent chouer
par suite des modifications qu'y apporteraient les brouillards et les
rfractions atmosphriques.--Un nouvel inventeur se prsenta qui crut
avoir surmont toutes ces difficults. C'tait M. Morice, qui, directeur
depuis plusieurs annes d'une ligne tlgraphique, apportait au moins
dans l'arne une longue pratique des services et des besoins de la
tlgraphie. Il proposa donc une nouvelle combinaison d'clairage des
branches du tlgraphe, qu'il pensait plus facile, plus usuelle et moins
dispendieuse que celle de M. le docteur Guyot. Les propositions du M.
Morice ont t accueillies par l'administration. Une sorte de concours a
t tabli entre lui et M. Guyot, et tous deux ont t chargs d'tablir
une ligne, dont les rsultats compars formeront la base du jugement
dfinitif.

Mais les inventeurs de tlgraphie n'avaient pas encore dit leur dernier
mot. Voici M. Ennemond Gonon qui offre un systme tout nouveau, fruit de
vingt-cinq annes d'tudes assidues. M. Guyot, et surtout M. Morice,
conservant les combinaisons de Chappe, se proposent seulement de les
rendre lisibles la nuit. M. Gonon modifie entirement ces combinaisons,
et en adopte de nouvelles qui lui permettraient d'expdier une dpche
dix fois plus vite qu'on ne peut le faire aujourd'hui.

D'aprs les calculs de M. Gonon, qui seraient appuys sur de nombreuses
expriences faites aux tats-Unis, les avantages de son systme compar
 celui de Chappe seraient considrables. Le tlgraphe de Chappe ne
produit qu'une centaine de signaux; celui de M. Gonon, quarante mille.
Par le premier, il faut cinq et six fois plus de signaux qu'il n'y a de
mots dans la dpche  transmettre; par le second, il en faut cinq  six
fois moins. Le tlgraphe Chappe n'a jamais donn plus de trois cents
mots par jour dans la saison la plus favorable; le tlgraphe Gonon
expdierait mille mots par heure; et cette rapidit tiendrait
non-seulement  la combinaison de des signaux, mais encore  la facilit
de ses mouvements.

[Illustration.]

La gravure ci-jointe en fera comprendre le mcanisme. Il consiste en
quatre cadrans  manivelle M, qui servent  faire mouvoir quatre flches
mobiles F, et en six touches ou pdales P, au moyen desquelles on ouvre
et l'on ferme six croises ou jalousies C. Pour le service de nuit, les
flches seraient claires par des feux mobiles; les croises seraient
claires par des feux fixes. Leurs diffrentes combinaisons forment,
ainsi que nous l'avons dit, quarante mille signaux, qui composent le
dictionnaire tlgraphique gnral de M. Gonon. Ces signaux traduisent
tous les mots usits dans la plupart des langues d'Europe et d'Amrique,
et constituent ainsi une langue universelle; de plus, ils expriment 
l'instant tous les termes nouveaux que l'on peut crer au besoin, les
chiffes, les fractions, les signes de ponctuation les alinas, les
souligns, etc., etc. Par suite de l'tude  laquelle il s'est livr, M.
Gonon prtend avoir trouv le secret de transmettre souvent par un seul
signal cent ou deux cents mots parfaitement orthographis; en outre,
celui d'appliquer son dictionnaire franais  toutes les langues qui
sont crites avec les mmes caractres, et de plus encore, celui de
rendre les dpches avec une conomie de vingt  cinquante signaux pour
cent sur le nombre de mots qu'elles contiennent.

De semblables rsultats, que M. Gonon assure avoir t vrifis par de
nombreuses expriences faites par la construction de trente-sept
tlgraphes, et sur une ligne tablie aux frais du gouvernement
amricain, seraient en effet bien remarquables; aussi nous avons cru
devoir nous tendre plus longuement sur cette nouvelle invention. Il
serait mme  dsirer que l'administration tudit ce systme et en
apprcit le mrite rel. On ne saurait trop encourager ces utiles
tentatives: le pays en recueillerait les fruits; car, ainsi que nous
l'avons dit en commenant, de tous ces efforts et ces recherches il ne
peut sortir que des rsultats avantageux.



Exposition des Produits de l'Industrie.

(9e article.--Voir t. III, p. 49, 133, 164, 180, 211, 128, 230 et 261.)

ARMES.

En parcourant la partie des galeries de l'exposition consacre aux
armes, en examinant les ingnieuses innovations dues  nos principaux
arquebusiers, et l'invasion des arts, fruits de la paix, au milieu de
ces produits destins  la guerre, nous n'avons pu nous empcher de nous
reporter, par la pense,  ces temps chevaleresques, o l'usage des
armes  feu tait inconnu, et o le combat corps  corps et les grands
coups d'pe clbrs par les troubadours tenaient la place des
batailles  porte de canon et des faits d'armes enregistrs dans les
bulletins militaires. En remontant d'ge en ge, il nous et sembl
curieux de comparer les armes de ces sicles de bravoure personnelle et
indpendante de tout ordre suprieur,  celles de nos batailles
modernes, o l'obissance passive tient trop souvent lieu de courage et
de sang-froid. Mais, pour cela, il faudrait pntrer avec nos lecteurs
dans ces muses d'artillerie o se trouvent classs et numrots les
moyens imagins depuis le commencement du monde, pour donner la mort 
son semblable; et, quant  prsent, nous devons nous en tenir aux
produits de notre industrie moderne. Qu'on nous permette cependant une
rflexion relative  la forme des aimes; elles sont toutes ou
tranchantes ou contondantes, ou tout  la fois tranchantes et
contondantes; ainsi la massue, le sabre, l'pe, la lance, la flche et
mme le fusil, qui agit par un projectile contondant. Une remarque due 
l'un de nos meilleurs officiers d'Afrique, c'est que l'on trouve dans la
nature des armes analogues  presque toutes les ntres, telles que la
tte du blier, la trompe de l'lphant, les ailes de certains oiseaux,
la queue du crocodile, le pied du cheval, le poing de l'homme, etc. Les
boutoirs du sanglier sont considrs comme les seules armes tranchantes
donnes aux animaux; l'autruche est cite parmi les animaux qui
combattent au moyen de projectiles.

Nous avons remarqu avec satisfaction, cette anne, la tendance de nos
arquebusiers  introduire l'art dans leurs produits, et leurs efforts
pour faire renatre le got des belles armes, en harmonie du reste avec
la richesse de nos ameublements. Tous les progrs sont parallles! Ainsi
les Lepage-Moutier, les Caron, les Jourjon, ont prouv que la grce de
l'ornementation pouvait marcher de front avec la solidit et la force,
et que la sculpture la plus fine et la plus recherche s'alliait
admirablement aux formes connues et dfinies de nos armes de chasse.
Nous donnons  nos lecteurs les pices les plus remarquables de cette
exposition.

D'abord voici venir M. Lepage-Moutier qui se prsente arme de pied en
cap pour soutenir la vieille rputation de la maison Lepage. Il arrive
avec les armes composes et excutes par M. A. Lapret, qui s'est dj
fait un nom comme tous les amateurs de belles armes. C'est d'abord un
sabre, dit de _Judith_. La lame de ce sabre est d'une rare beaut et est
compose de platine et d'acier fabriqus d'aprs les procds de M. le
duc de Luynes, procds dont nous dirons quelques mots tout  l'heure.
Le sabre reprsente l'histoire de Judith: il est en fer cisel pris sur
pice et orn d'incrustations d'or en relief. Le pommeau reprsente
Holopherne parcourant la Jude, le fer et la flamme  la main, brlant
et massacrant, ravageant le pays. Un des cts de la large garde nous
montre Judith en prire. L'artiste n'a pas pens qu'il dut lui donner le
caractre d'audace effronte sous lequel on la reprsente ordinairement;
c'est une hrone qui ne pense qu' sauver les Hbreux! L'autre face de
la garde nous fait assister  la rentre de Judith dans Bthulie, la
tte d'Holopherne  la main, et entoure des bndictions de ceux
qu'elle vient de soustraire  la mort. La poigne, en ivoire, est orne
d'un ruban sur lequel est crit ce verset de la Bible: _Sine pollutione
peccati revocavit me vobis_:--le Seigneur m'a ramene vers vous sans la
souillure du pch. Sur le fourreau, l'artiste a figur les anctres de
Judith, en les reprsentant d'aprs l'tymologie de leurs noms, telle
que l'a donne Hubert tienne. La composition et l'excution de ce sabre
font le plus grand honneur  M. Lapret.

Aprs le sabre de Judith, vient une pe de commandement en fer cisel
et avec incrustation d'or, appartenant au gnral Gourgaud. L'artiste a
figur dans la coquille l'emblme de notre art militaire actuel: ce sont
les sciences physiques et mathmatiques enchanant la force brutale
reprsente par un lion. Le pommeau offre d'un ct la Fortune et de
l'autre saint Georges, patron des braves. Nous gotons peu, nous
l'avouons, l'alliance du sacr et du profane; nous sommes plus classique
et aimons l'unit.

La petite pe de cour, galement en fer cisel et or, est plus conforme
aux ides que nous venons d'noncer. Une pe  la cour n'est qu'un
ornement, un colifichet, et ne parle que de paix. Aussi sur cette pe,
la Paix est assise tenant une corne d'abondance et teignant le flambeau
de la guerre. La Victoire la couvre de son bouclier; des chimres et des
mascarons ornent le pommeau de ce joli jouet.

[Illustration: Fusil style Louis XV, excut par M. Caron.--Aspect de la
crosse et dveloppement du porte-baguette et du dessous de crosse.]

Le fusil, nouveau modle renaissance, expos par la mme maison, montre
les efforts intelligents de nos arquebusiers pour secouer le joug de
l'imitation anglaise, impose par la mode. La crosse de ce fusil, dont
la forme est svelte, nous a surtout satisfait, parce qu'elle est
minemment susceptible d'une ornementation que ne comportent videmment
pas les formes lourdes et les lignes anguleuses de la mouture anglaise.
Cette forme renaissance est le complment de la crosse adopte
aujourd'hui pour les bons pistolets de tir, dont la composition est due
 M. Lapret, et est sortie galement de la maison Lepage. Rien n'est
plus gracieux et plus riche que cette forme, et les ornements du fusil
expos montrent jusqu'o peut aller un artiste aussi minent que M.
Lapret.

Parmi les fusils dont la crosse est orne avec le plus de got, nous
avons remarqu le fusil style Louis XV, sorti des ateliers de M. Caron.
Tous les ornements sont excuts en acier; la composition et les dessins
en sont dus  M. Gilbert. Sur la crosse sont la chasse au renard et la
chasse au loup. Rien ne peut rendre le mouvement que l'artiste a su
imprimer  toutes ces scnes; ou voit les meutes s'lancer et courir; on
entend presque le son du cor, l'hallali et l'aboiement des chiens. C et
l l'artiste a sem les pisodes; c'est bien le dsordre d'une chasse,
o chacun court  son but, cherchant  devancer l'autre. Sur la
sous-garde sont des ttes de divers gibiers, et au milieu du pont, la
figure allgorique de l'amour de la chasse faisant un appel  ses ans.
Sur les chiens sont d'autres figures allgoriques admirablement
excutes. Honneur  l'artiste et  l'arquebusier qui ont men  bonne
fin une telle entreprise!

[Illustration: Exposition de l'industrie.--Amurerie.--Fusil et pe de
la fabrique de M. Moutier-Lepage.]

L'exposition de M. Caron se distingue aussi par quelques inventions
d'une utilit incontestable. Ainsi,  l'poque des chasses, les journaux
retentissent du rcit de morts causes par l'imprudence ou
l'imprvoyance des chasseurs qui ne dsarment pas leur fusil pour sauter
un foss, pour pntrer dans un bois ou pour charger un coup, ou dont le
chien, quoique baiss, se relve par une cause accidentelle, et, en
retombant sur la capsule, fait partir le coup de fusil. Eh bien, avec le
nouveau chien de M. Caron, ces malheurs ne sont plus possibles. Le chien
a une tte mobile et un paulement. Il suffit de tourner cette partie
mobile pour que l'paulement vienne s'appuyer sur la coquille de la
culasse, et empche le fond du chien de presser sur la chemine. Nous ne
saurions trop recommander cette invention, qui doit,  notre sens,
prvenir de grands malheurs. Les autres fusils exposs par M. Caron nous
ont paru d'une grande lgance, et nous ne concevons pas l'anglomanie
qui nous fait abandonner les industriels franais pour ceux
d'outre-Manche.

[Illustration: Couteau-Pistolet pour le voyage, par M. Dumoutier, 
Roudan.]

Signalons encore une carabine se chargeant par la culasse, et construite
de faon qu'en levant la sous-garde, le canon bascule pour recevoir la
cartouche, et le chien s'arme. Tout le mouvement peut parfaitement
s'excuter d'une seule main. Cette arme serait donc d'un excellent usage
sur les navires. Enfin de charmants pistolets  quatre, six et huit
coups, auxquels M Caron a adapt un systme ingnieux, destin galement
 prvenir les imprudences, compltent une des cases remarquables de
l'exposition.

Mais voyez, non loin de l, cette modeste case o l'on ne remarque qu'un
seul fusil avec ses accessoires! Pourquoi la foule s'arrte-t-elle avec
tant d'empressement devant cette exhibition? Le nom de l'artiste est-il
de ceux que la renomme s'est plu  entourer d'une aurole de gloire, ou
le fusil expos attire-t-il l'attention par la richesse de la matire
d'ornementation? Non; l'artiste est  peine connu hors de sa ville
natale, et cependant c'est un homme de gnie qui peut rivaliser avec les
ciseleurs les plus habiles. Son nom est Jourjon; il habite Rennes,
consacrant tous ses moments  l'art, Heureux de son obscurit et fier du
sentiment intime de sa valeur personnelle. Pour lui l'art est tout son
amour; l'industrie n'est que l'accessoire. Aussi, admirez avec quel
admirable soin sont traits tous les dtails du fusil dont nous offrons
les dessins  nos lecteurs. L'auteur a su rsister  la mode en revenant
 la coupe franaise lgante et lgre, dont les lignes flexibles se
prtent toujours mieux  l'ornementation la plus riche comme la plus
simple.

[Illustration: Fusil style Louis XV, excut par M Caron.--Dveloppement
de la batterie, de la sous-garde et de la plaque de crosse.]

Qu'on nous permette de rappeler en peu de mots les droits du grand
artiste de Rennes  la gloire et  la renomme. Les travaux de M.
Jourjon datent de loin, et il faut remonter au commencement de ce sicle
pour en trouver les premires traces. C'est en 1805 que l'artiste fait
ses premires armes.

La crosse du fusil, donn en cadeau  un prince de Bavire, prsentait
un bas-relief dont le sujet tait une bacchanale; les chiens, la
platine, la sous-garde, s'taient transforms en autant de figures de
ronde-bosse dlicatement sculptes et fouilles avec une persvrance et
un art tonnant, dans le bois et dans le mtal.

En 1822, la France avait choisi, pour offrir en cadeau au duc de
Wellington, un fusil de Jourjon, vritable merveille de l'art. Ce fusil
reprsentait les douze travaux d'Hercule. Plus tard, deux Franais ont
acquis de M. Jourjon deux fusils, dont l'un reprsente Acton dvor par
ses chiens, et l'autre la figure allgorique de l'Envie. On parle bien
encore d'un autre fusil, envoy par l'artiste  Paris en 1830, et qui a
disparu dans la tourmente rvolutionnaire. On prtend qu'un Anglais
habitant l'le Maurice l'a acquis  vil prix. Quoi qu'il en soit, M.
Jourjon, qui est  la fois sculpteur, ciseleur, damasquineur et
arquebusier, ne s'est pas dcourag en perdant le fruit de plusieurs
annes de travail: il s'est remis  l'oeuvre et, en terminant le fusil
dont nous allons nous occuper, il a du, assure-t-on: Exegi monumentum
aere perennius. L'art, en effet, est immortel, les hommes passent, le
bois et l'airain disparaissent, la gloire attache  un nom va seule 
la postrit. Le dernier fusil de M. Jourjon, le monument, ne le cde 
aucune antre pice de l'exposition par la grce et l'originalit de la
composition et par le fini des dtails; nous retrouvons l les mmes
tours de force de ciselure, la mme fermet de burin. Qu'on remarque les
deux pistons; un sphinx se prcipite les ailes dployes et la bouche
ouverte, sur la capsule qui lui clate entre les dents. Il est pos,
comme un vampire, sur la poitrine d'un homme admirablement model qui
sert de platine et reoit, avec un calme hroque, la dtonation de la
chemine sous forme de cornet acoustique; la sous-garde est une figure
svre de Diane qui, un arc  la main et le croissant symbolique au
front sort d'une touffe de feuillage.

C'est l, si l'on veut, l'allgorie de la chasse  l'afft. Dans la
crosse est sculpte la statue du dieu du silence. Ce que nous venons de
dire n'est qu'une description froide et incomplte: la parole ne peut
rendre les mille recherches de la sculpture, les coquetteries sans
nombre de ce travail prcieux. L'tui du fusil, avec son moule  balles,
son tournevis, sa fiole pour l'huile et tous ses autres accessoires, est
aussi tonnant de recherches et de dtails que le fusil lui-mme. Tout
cet ensemble, ciselures sur acier, gravures damasquines, incrustations
en or et sculpture sur bois, nous semble devoir attirer sur son auteur
les rcompenses du jury, comme il a dj mrit l'attention et
l'admiration de la foule.

[Illustration: Poigne de l'pe de la fabrique de M. Moutier-Lepage.]

MM. Dumonthier et Chartron, couteliers  Roudan, prs Nantes, ont expos
un couteau-pistolet dont nous donnons le dessin. Ce couteau, d'une
composition originale, nous a sembl pouvoir tre d'un bon usage, soit
pour la chasse  la bte fauve, soit en voyage. Nous le reprsentons
sous deux aspects; au repos, avec sa gaine, et dgain, le croisillon
servant de chiens pour les deux pistolets qui sont de chaque ct de la
lame, relev et arm et prt  faire feu. Pourtant disons franchement
que nous n'avons pas une grande inclination pour ces armes  deux ou
trois fins: l'une,  notre avis, doit nuire  l'autre. Quand nous voyons
une de ces armes rputes terribles entre les mains d'un homme, il nous
semble voir un de ces malheureux artistes ambulants, orchestre complet,
jouant des timbales avec ses genoux, de la grosse caisse avec son coude,
du chapeau chinois avec sa tte, du chalumeau avec la bouche, et tenant
un violon entre ses mains. Ce pauvre homme peut possder  fond un de
ces instruments et tre de premire force sur la grosse caisse ou le
chapeau chinois isolment: mais de tout cet ensemble rsulte un
charivari  faire aboyer tous les chiens du quartier. Loin de nous la
pense d'appliquer cette comparaison au couteau-pistolet dont nous
venons de parler, mais notre conviction est que, pour bien faire une
chose, il faut n'en faire qu'une  la fois.

[Illustration: Fusil sculpt excut par M. Jourjon, armurier a Rennes,
Ile-et-Vilaine.]

[Illustration: Dveloppement du Coutelas du duc de Luynes.]

L'exposition de M. Gastinne-Renette est une des plus remarquables pour
l'excution des armes et surtout la composition du mtal des canons de
fusil  rubans. Cet arquebusier a imagin un nouveau procd pour les
faonner. On sait que le ruban qui compose ces canons est form d'une
lame plate roule en hlice et soude bord  bord; c'est toujours par le
dfaut de ces soudures que le fusil clate. M. Gastinne-Renette a form
son ruban par la juxtaposition de deux prismes triangulaires superposs
de faon que le sommet de l'un s'insre  la hase de l'autre. De cette
faon les points de contact des soudures ainsi pratiques dans des plans
obliques  l'axe du canon se trouvent augments. L'inconvnient des
travers, c'est--dire des dfauts de soudure, est plus srement vit.
Des canons ainsi confectionns ont rsist  l'preuve d'une charge de
50 grammes de poudre et de 8 balles de plomb. La charge ordinaire est de
3  4 grammes de poudre et de 10 grammes de plomb. M. Gastinne-Renette a
un titre de plus  la reconnaissance du public. C'est lui qui a si
habilement second de son zle et de ses connaissances M. Delvigne dans
les heureuses innovations que cet officier a introduites dans les armes
de guerre. Nous voudrions pouvoir en entretenir nos lecteurs, mais les
bornes de cet article ne nous le permettent pas. Le progrs fait dans ce
sens est immense, et l'on prouve en ce moment des carabines qui
tiennent pour ainsi dire l'ennemi hors de la porte du canon. On prtend
que ces carabines portent srement  1,200 mtres.

Avant de terminer notre compte rendu, disons un mot des magnifiques
lames en acier fondu et damass fabriqu par M. le duc de Luynes. On
sait quelle immense rputation avait acquise, aprs l'expdition des
Franais en gypte, l'acier damass de l'Inde et de la Perse. Les lames
orientales taient d'une beaut incomparable, et longtemps on chercha en
France, mais en vain,  imiter leurs qualits et leur veine ronceuse.

On fit des essais les plus suivis pour y arriver, et quelques habiles
chimistes obtinrent de trs beaux rsultats, soit par l'alliage' de
diffrents mtaux avec l'acier fondu, soit par le mlange de la fonte
avec la fonte oxyde. Ce n'est que par l'analyse la plus savante et les
recherches les plus patientes que M. de Luynes est parvenu  dterminer
chimiquement la composition des lames et des culots venus d'Asie, et 
tablir une fabrication courante qui ne le cde en rien aux beaux aciers
damasss dus au clbre armurier Assad-Allah. Les aciers des Indes
contiennent constamment certaines substances allies au fer, mais en
proportions variables. Ainsi le nickel, le tungstne, le manganse,
parfois, le cobalt, le fer et le carbone, tels sont les lments des
lames orientales. De plus, les culots imparfaitement fondus, ayant
montr  leur partie suprieure des clous de diffrentes formes, dont
les pointes taient engages et dont la tte faisait saillie en dehors,
on en a conclu que les Orientaux fabriquaient d'abord une sorte de fonte
trs-fusible et trs-dure  cause de sa grande carburation, qu'ensuite
ils la ramenaient au degr convenable d'aciration, par l'addition de
clous de fer. Des essais faits dans cette direction ont prouv la
sagesse de ces inductions et ont amen l'habile chimiste  la
composition qu'il a adopte pour ses lames damasses. La prparation sur
laquelle nous ne pouvons entrer dans de grands dtails ces des plus
dlicates. Il faut mlanger et combiner dans de certaines proportions le
fer doux, le manganse et la sciure de chne qui fournit le carbone.
Aprs la fusion on casse en petits morceaux la masse obtenue et on la
remet au feu avec une certaine quantit de fer doux. C'est ainsi que M.
de Luynes est parvenu  doter la France d'une industrie nouvelle et de
produits qui soutiennent avantageusement la concurrence et la
comparaison avec les beaux aciers damasss de l'Orient. Honneur 
l'homme qui a su consacrer ses loisirs et sa fortune  cette oeuvre
toute nationale, et qui n'a pas craint que la fume de ses creusets
ternit son blason de grand seigneur!

[Illustration: Poigne du Coutelas du duc de Luynes.]



Bulletin bibliographique.

_tudes sur l'Histoire romaine_; par Prosper Mrime. 2 vol.
in-8.--Paris, 1844. _Victor Magen_. 15 fr.

Ceux de nos lecteurs qui ont tudi le procd de composition de M.
Mrime, et  qui les ouvrages de cet crivain remarquable sont
familiers, n'prouveront sans doute aucune surprise en le voyant
renoncer aux oeuvres de fantaisie pour se plier  la rgle austre de
l'histoire. L'auteur de _Colomba_ possde en effet  un trs-haut degr
les qualits principales de l'histoire, une rudition vaste et
intelligente, une rare sobrit d'esprit: une raison leve qui trouve
sa source dans la modration et l'exprience; enfin un tact parfait qui
lui permet de retrouver toujours les passions de l'homme sous le masque
dont elles se couvrent.

Dans ses travaux archologiques, si exacts et si svres, M. Mrime a
dj montr que ses belles facults de conteur n'exercent point sur son
imagination une influence trop exclusive. Les quatre volumes qui
composent cette oeuvre consciencieuse ont exig une assez forte dpense
d'rudition, pour que les titres de l'inspecteur des monuments
historiques soient aussi solides et aussi srieux que ceux du charmant
romancier. C'est donc sans effort, c'est donc avec une foule de
prventions favorables que le public doit accueillir le nouvel ouvrage
de M. Mrime. Il y a entre les beaux rcits de la Chronique du temps de
Charles IX et les meilleures pages des tudes, une relation facile 
saisir et  suivre. Sous les arabesques du roman, comme sous la broderie
rigoureuse de l'histoire, ou retrouve le mme fond d'observation fine et
profonde.

Les deux volumes que nous avons sous les yeux comprennent un essai sur
la guerre sociale et une histoire de la conjuration de Catilina. Nous
nous occuperons d'abord de l'essai sur la guerre sociale. Ce travail est
divis en trois parties. La premire embrasse le cours des quarante
annes qui procdent l'ouverture des hostilits. Ou y voit clore et
mrir les causes de cette tonnante prise d'armes; on voit pour ainsi
dire se former  l'horizon les nuages menaants qui bientt lanceront la
foudre sur Rome. C'est le prlude de l'orage,--de vagues clairs et un
tonnerre lointain.--Mille rumeurs circulent rapidement dans la
Pninsule; enfin, des mains inconnues ne cessent pas de jeter des
ferments de haine au sein de ces populations d'ailleurs travailles par
les tribuns de la mtropole et par les nobles italiotes, jaloux de se
drober au patronage goste des grandes familles. Au milieu de cet
ouragan qui s'lve, apparaissent les champions de l'mancipation, les
Gracchus, Drusus, Saturnius.--La partie est engage; les joueurs sont en
prsence, et l'enjeu est sur la table.

La seconde partie nous entrane sur les champs de bataille o, aprs des
efforts admirables, la confdration italienne ne tardera pas 
succomber. Nous voyons prir, l'une aprs l'autre, toutes ces armes qui
eurent leurs jours de triomphe, et qui effrayrent Rome au point de lui
rappeler les jours terribles de l'invasion des barbares. Nous
rencontrons tour  tour le vieux Marius, face de lion qui faisait peur
aux Cimbres, et Sylla, ce philosophe sanglant qui fut toujours si
heureux.

Au souffle puissant de ces hommes de guerre, le flux des peuples
rvolts, qui avait inond l'Italie, commence  dcrotre rapidement.
Les armes romaines regagnent le terrain perdu; les Vaincus meurent ou
s'loignent. Encore un triomphe pour Rome!

La troisime partie achve de raconter les dfaites de la dite
italienne; mais avant de s'teindre, cette courageuse insurrection
jettera une dernire lueur vers le ciel. Conduite par Pontius Telesinus,
une arme de Lucaniens, de Samnites et d'trusques vient camper  un
mille de la mtropole, devant la porte Colline. Les confdrs, altrs
de vengeance, voient briller au soleil les tours de Rome. C'est la
tanire des ravisseurs, crie le gnral, brlons-la, dtruisons-la; tant
que la fort maudite ne sera pas rase, les loups ne laisseront pas de
libert  l'Italie. La ville ternelle rsistera-t-elle  cette
dernire agression? Il y eut dans Rome un moment d'indicible pouvante;
mais l'arme de Sylla s'avance  grands pas. La lutte fut terrible.--Les
derniers bataillons de la dite restrent sur le champ de bataille, o
les vainqueurs, puiss, comptrent cinquante mille morts. On chercha
longtemps Telesinus; on le trouva enfin perc de coups, mais respirant
encore, entour de cadavres ennemis. L'orgueil du triomphe se lisait
dans ses yeux teints, qu'il tournait encore menaants vers Rome.
Heureux si la mort le surprit tandis qu'il se croyait vainqueur.

Telle fut l'issue de la guerre sociale, qui jeta son dernier cri sous
les murailles de Rome, et qui prpara la voie o entra Sylla, suivi de
ses vingt-quatre licteurs aux haches ensanglantes.

La conjuration de Catilina n'offre pas un intrt moins vif: les hommes
qui prennent part  cette nouvelle entreprise ont mme des proportions
plus hroques. Ainsi, si on n'entend plus parler du sauvage Marius, ou
voit se lever au milieu du rcit les immortelles figures de Csar, de
Pompe et de Cicron. Le hros de la conjuration, Catilina, ne manque
pas non plus d'une certaine grandeur romanesque. Salluste fltri ses
crimes, mais il semble prouver une admiration contagieuse lorsqu'il le
peint avec ces mots: _Vastus animus, immoderuta, incredibilia, numis
alta, semper cupiebat._ A coup sr cet esprit exalt, qui visait au
sublime, n'tait pas un conspirateur vulgaire. D'ailleurs, si les
singulires actions de sa vie ne suffisent pas  le sauver du mpris des
gens de bien, l'hrosme de sa mort ne doit-il pas lui mriter quelque
estime? il est beau, comme dit Salluste, de prir en couvrant de son
cadavre la place ou, vivant, on a combattu.

M. Mrime, en abordant cette priode de l'histoire romaine, ne s'est
pas abus sur les difficults de son entreprise. Il savait que les
historiens de cet vnement, Salluste, Cicron, Sutone, Plutarque,
etc., n'ayant pas pu ou n'ayant pas voulu nous livrer le mot de
l'nigme, il lui tait difficile de prtendre expliquer ce mystre. S'il
n'a donc pas entirement soulev le voile, il a du moins jet un vif
rayon de lumire sur le front du conspirateur. Dans un tableau
trs-anim de la socit romaine  cette poque, il a indiqu les causes
de la domination que Catilina exera sur la jeunesse patricienne. Il a
ainsi fait comprendre la neutralit, sinon la complicit de Jules Csar
et les honneurs qui furent rendus aux mnes de l'homme mystrieux que le
snat avait essay de fltrir du nom d'ennemi public.

A coup sr, si une rare sagacit, fortifie par des recherches
consciencieuses, avait pu rsoudre une question que les contemporains
ont laisse dans l'obscurit, M. Mrime aurait compltement russi.
Dans l'introduction de son livre, il se propose surtout d'tre sincre
et prcis; on peut dire qu'il a dpass le but; car,  ces deux qualits
que personne ne lui contestera, il joint celle d'tre un crivain
toujours ingnieux et attachant.

G.

_Histoire, d'Espagne depuis les premiers temps historiques jusqu' la
mort de Ferdinand VII_; par M. Rosseeuw-Saint-Hilaire, professeur agrg
d'histoire  la Facult des Lettres. Nouvelle dition, revue et
corrige. Tome 1er. 1 vol. in-8.--Paris, 1844. _Furne_. 5 fr.

Il y a dix ans que M. Rosseeuw-Saint-Hilaire a commenc ce grand travail
qu'il refait aujourd'hui. La nouvelle dition de son _Histoire
d'Espagne_ formera 10 volumes in-8, qui paratront de mois en mois. Le
premier vient d'tre mis en vente. Nous y avons remarque d'importantes
amliorations que nous nous empressons de signaler.

Le premier plan de M. Rosseeuw-Saint-Hilaire avait t de sauter  pieds
joints par-dessus les dbuts si obscurs des annales de la Pninsule,
pour arriver tout droit  l'invasion gothique, point de dpart de
l'Espagne moderne. Mais la ncessit d'tudier au berceau mme de la
race ibrique ses moeurs et son caractre, si fidlement continues par
la race espagnole, l'a dcid  rsumer dans une introduction rapide la
marche des trois dominations successives qui ont pass sur la Pninsule
avant la domination gothique. Les conqutes phniciennes et
carthaginoises, si peu et si mal connues, y sont moins racontes que
juges, en passant, dans leurs rsultats gnraux, tenant  la conqute
romaine, qui forme  elle seule un ensemble aussi complet que celui de
la monarchie gothique, il a d lui accorder une place plus tendue, sans
tomber toutefois dans les interminables longueurs des historiens
espagnols. Un aperu de l'organisation politique et sociale tablie par
Rome dans la Pninsule complte ce tableau auquel M.
Rosseeuw-Saint-Hilaire a joint une courte histoire de l'tablissement du
christianisme sur ce sol o il a jet de bonne heure de si profondes
racines.

Outre cette introduction, ce premier volume renferme toute l'histoire de
l'Espagne gothique, divise en deux livres. M. Rosseeuw-Saint-Hilaire
prend les Goths  leur origine, nous les montre conqurant l'Espagne 410
ans aprs Jsus-Christ, y fondant un royaume, se convertissant au
catholicisme, gouvernant leur conqute pendant trois sicles, et enfin
se laissant battre par les Arabes  la fameuse bataille du Guadalete. En
terminant son second livre, le jeune et savant historien dit un dernier
adieu  ce peuple qu'il a suivi des bords de la mer Noire  ceux du
Guadalete. Nous ne le retrouverons plus dans l'histoire, s'crie-t-il,
car lorsque nous verrons poindre dans les Asturies une monarchie et un
peuple nouveau, il ne sera plus question des Goths, mais de la monarchie
et du peuple espagnols; il n'y aura plus pour les soldats de Pelago
qu'une foi, qu'un nom, qu'un idiome, qu'un mme amour de l'indpendance,
qu'une mme haine de l'tranger. Tel sera, jusqu' la fin du quinzime
sicle, le seul lien commun entre les cinq ou six royaumes qui natront
des dbris de l'empire gothique, pour tendre pendant huit sicles vers
cette unit qu'ils ne sont pas mme bien srs d'avoir trouve
aujourd'hui.

Le droit occupera une place importante dans cette nouvelle dition de
l'_Histoire d'Espagne_. M. Rosseeuw-Saint-Hilaire a parfaitement compris
que la science de la lgislation a jusqu'ici t trop spare de
l'histoire, et que toutes les deux n'ont qu' gagner  tre rapproches.
Aprs avoir achev l'histoire des Goths, il tudie dans toutes ses
parties le _Forum judicum_, ou le code gothique, code essentiellement
thocratique, crit par et pour le clerg, o l'on parle peu de
l'glise, mais o tout, en fin de compte, aboutit  elle.

Sept appendices curieux sur la langue basque, la langue gothique, les
actes du concile de Braga, le rituel gothique, les institutions des
Ostrogoths, le roi Roderich, la langue espagnole, et un tableau des
lgislations compares, forment les pices justificatives de ce premier
volume, imprim avec le soin particulier que la librairie Furne apporte
 toutes ses publications, et publie au plus bas prix possible.


_OEuvres choisies de Campanella_, prcdes d'une Notice; par madame
Louise Colet. 1 vol. in-18.--Paris. 1844. _Lavigne_. 3 fr. 50.

Pendant les vingt-sept annes qu'il passa dans les prisons des
Espagnols, Campanella crivit, lorsque ses bourreaux cessaient de le
torturer, un nombre considrable de traits de logique, de physique, de
morale, de mtaphysique et de politique Si hardies et si nouvelles
qu'elles fussent alors, les vrits qu'il proclamait n'ont plus qu'un
intrt historique. Notre sicle les a toutes dpasses; aussi les dix
volumes in-folio du moine dominicain de Cosenza restent-ils enfouis sous
les rayons des bibliothques publiques, et ne sont-ils lus maintenant, 
de rares intervalles, que par un trs-petit nombre d'esprits curieux et
mditatifs. Mais Campanella n'a pas t seulement un philosophe, un
savant et un homme d'tat, il a cultiv la posie. Or le propre des
productions de l'imagination, des oeuvres de sentiment, est de ne point
vieillir. Si l'esprit humain se perfectionne, le coeur reste toujours le
mme. Nos connaissances se sont tendues et tendent  s'tendre chaque
jour. Mais les plus grands potes de l'antiquit et du moyen ge n'ont
pas encore t et ne seront peut-tre jamais surpasss par les potes
modernes.

Persuade sans doute de cette incontestable vrit, madame Louise Colet
a cru devoir traduire en franais quelques-unes des posies de
Campanella et une partie de sa correspondance. A ce choix de fragments
elle a ajout la _Cit du Soleil_, crite en latin, et traduite
galement en franais par M. Jules Rosset.

Dans ses posies, Campanella semble, dit-elle, avoir runi sa
philosophie, sa politique et sa morale. Jamais son esprit ne s'est
lev plus haut, jamais son regard n'a port plus avant. Dans quelques
sonnets, et surtout dans ses admirables _Canzone_, il fait un sombre et
pathtique tableau des malheurs du temps et de son propre martyre. Il
parle tour  tour au peuple et aux puissants le langage qui doit les
clairer; il pressent les rvolutions; il les provoque, dans sa juste et
sainte colre, et il cherche  les guider dans sa sagesse. Sa pense
indomptable clate dans des vers d'une concision dantesque, et parfois
aussi, il faut le dire, se perd dans les obscurits de la mtaphysique.
Nous avons courageusement lutt avec cette nergique posie, prodigue
d'ides, avare de mots. Nous ne pensons pas avoir vaincu toutes les
difficults; mais nous esprons qu'on trouvera du moins dans notre
traduction le sens inaltrablement beau de l'original.

A la suite des posies et des lettres, madame Louise Colet a runi les
jugements de divers philosophes et historiens sur Campanella. Enfin,
grce  l'obligeance de M. Feuillet de Conches, possesseur d'une lettre
autographe du moine de Stilo, elle a pu offrir  ses lecteurs un _fac
simile_ de cette criture si rare.

Ce petit volume s'ouvre par une Notice un peu trop romanesque sur
Campanella; mais madame Louise Colet nous affirme, ds le dbut, que
malgr le tour trange de ce travail, chaque description de lieu, chaque
fait historique, chaque date, chaque dtail sont scrupuleusement vrais.
Nous sommes trop poli pour en douter.


_OEuvres de Turgot_, nouvelle dition classe par ordre de matires,
avec les notes de Dupont de Nemours, augmente de lettres indites, des
questions sur le commerce, et d'observations et de notes nouvelles; par
MM. Eug. Daire et H. Dussard; et prcde d'une notice sur la vie et les
ouvrages de Turgot, par M. Eug. Daire. 2 beaux volumes grand in-8, de
800 pages chacun, avec un portrait de Turgot grav sur acier. 20 fr.
Paris, 1844. _Guillaumin._

Nous rpterons  nos lecteurs ce que disait dernirement M. Passy  ses
collgues de l'Acadmie des sciences morales et politiques: Nous ne
vous entretiendrons ni de Turgot ni de ses nombreux crits. Ce n'est pas
ici qu'il faut rappeler quelle fut la noble vie de Turgot et combien ses
travaux ont de prix et jettent de lumire sur l'tat et le mouvement des
sciences conomiques en France pendant la seconde moiti du sicle
dernier. Ce que nous avons  signaler, c'est le merite minent de
l'dition nouvelle. Les _Oeuvres de Turgot_ entraient de plein droit et
devaient occuper une grande place dans la belle _collection des
principaux conomistes_, dont M. Guillaumin est l'habile diteur.
Jusqu' ce jour, en effet, il n'avait exist qu'une seule dition  peu
prs complte des oeuvres du clbre ministre de Louis XVI. Cette
dition, publie par Dupont de Nemours, contenait neuf volumes. Le
classement irrationnel des matires offrait en outre de graves
inconvnients qui ont t vits avec soin dans l'dition nouvelle. Au
lieu de l'ordre chronologique, M. Eug. Daire a eu l'heureuse ide
d'adopter l'ordre des matires proprement dit, de sorte que le lecteur
puisse suivre les ides de l'auteur sur chaque sujet dans leur marche et
dans leur dveloppement sans tre condamn  de longues et pnibles
recherches. De plus, il publie pour la premire fois des documents
prcieux, entre autres des lettres indites et le procs-verbal du lit
de justice tenu  Versailles le 12 mai 1776, pour l'enregistrement des
dits sur l'abolition de la corve et des jurandes, monument curieux de
l'histoire conomique et politique des derniers temps de l'ancien
rgime. Enfin aux notes de Dupont de Nemours en ont t jointes de
nouvelles, rdiges tout exprs par MM. Daire et Dossard. Les
changements accomplis depuis un demi-sicle sont tels que certains
passages des oeuvre de Turgot ne pourraient plus tre compris s'ils
n'taient pas expliqus, car il ne reste maintenant aucune trace des
faits auxquels ils se rapportent.

Cette nouvelle dition est prcde d'une notice sur Turgot, par M. E.
Daire. Ce n'est pas seulement l'histoire de Turgot et de ses ouvrages,
c'est celle des dernires annes du dix-huitime sicle. Aprs avoir lu
cette intressante notice, on comprend mieux que jamais l'urgente
ncessit de la rvolution franaise. Le grand ministre qui seul
dfendait l'intrt gnral entre la coalition des intrts privs
s'tait vu sacrifi par le roi aux clameurs de l'gosme. Louis XVI
voulait sincrement le bonheur du peuple; mais il renvoya le seul homme
capable de soutenir son autorit chancelante. Le 12 mai 1776, Turgot
quitta le ministre. Ce fut, a dit avec raison un historien
contemporain, une des poques les plus fatales pour la France. Presque
toutes les reformes que Turgot avait opres disparurent sous ses
successeurs. Mais ce qu'ils n'eurent pas la puissance d'anantir, ce lut
l'esprit qui les avait dictes et qui devait, malgr tous leurs efforts,
fonder en France le principe de l'galit civile, achet par nos pres
au prix de sacrifices sanglants, que le gnie du ministre de Louis XVI
avait prvus et voulait leur pargner. L'tude approfondie de cette
poque mmorable contient encore d'utiles enseignements pour la ntre.
Les hommes d'tat qui gouvernent la France pourraient lire avec profit
les oeuvres de Turgot et la notice de M. Eugne Daire. Ils y puiseraient
une foule de leons que nous ne saurions trop les engager  mditer.


_Histoire des Expditions maritimes des Normands et de leur
tablissement en France au dixime sicle_; par M. Depping; ouvrage
couronn par l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres. Nouvelle
dition entirement refondue. Un vol. in-18.--Paris, 1844. _Didier_. 3
fr. 50 c.

En 1820, l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres,  Paris, mit au
concours, pour le sujet d'un prix, la question des causes qui ont motiv
les nombreuses migrations des peuples connus sous le nom de Normands,
et l'histoire de leurs tablissements en France. Jusqu' ce jour, en
effet, les expditions de ce peuple n'avaient gure de mises en rapport
avec l'histoire des pays qu'ils ravagrent et o ils sjournrent. M.
Depping concourut, et il remporta le prix. Son ouvrage, couronn en
1822, ne fut imprime qu'en 1826. A peine eut-il paru, son auteur
commena  sentir, comme il le dclare lui-mme, tout ce qui y manquait;
des documents indits parurent successivement; d'autres socits
savantes, stimules par l'exemple de l'Acadmie des Inscriptions,
provoqurent de nouvelles recherches sur quelques parties de cet
intressant sujet. De l rsulta pour M Depping l'obligation de
soumettre les sources historiques  un nouvel examen. Malgr l'accueil
bienveillant fait  son premier ouvrage, qui a t traduit dans
plusieurs langues du Nord, il l'a refait en grande partie, et il le
prsente aujourd'hui au public comme un ouvrage presque nouveau. Nous ne
doutons pas que ses dsirs ne soient satisfaits, et que le public ne
reconnaisse les soins qu'il a pris pour rendre son travail plus digne de
ses suffrages.

La loterie au profil de l'oeuvre du Mont-Carmel sera tire le lundi 1er
juillet,  une heure prcise, au palais du Luxembourg, et sera prcde
d'un concert auquel veulent bien concourir les artistes les plus
distingus. Le Comit a l'honneur d'annoncer qu'on sera admis sur la
prsentation d'un billet de loterie ou du rcpiss d'un lot, qui ne
donneront droit qu' une entre personnelle.

On pourra trouver encore des billets  l'entre de la salle et  celle
de l'exposition.



Mademoiselle Taglioni.

[Illustration: Le pas de l'Ombre.]

[Illustration.]

Modes.

Paris a voulu fter le retour de la gracieuse sylphide, et les
reprsentations de Marie Taglioni ont donn aux toilettes du soir
l'occasion de jeter pour cette saison leur dernier clat. Les femmes se
sont pares de leurs plus jolies robes, de leurs plus beaux bijoux et
des fleurs les plus fraches.

Les robes de tarlatane  deux grands volants qui couvrent la jupe
entirement, puisque le second part de la ceinture, et qui ont plutt
l'air de deux jupes poses sur une troisime; les robes  deux et trois
jupes et les hauts volants de dentelle poss presque  plat sur cette
mousseline si claire, taient en majorit.

Quelques robes de pkins glacs ou pkins  petites rayures garnies de
rubans  la Pompadour venaient varier un peu l'aspect uniforme de ces
blanches toilettes par trop sylphides.

Pour la coiffure, on porte toujours beaucoup de fleurs naturelles et de
vieux bijoux. En gnral, les coiffures en cheveux sont trs-simples. Le
rgne des coiffeurs est pass, l'art s'en va. Les grands artistes en
sont rduits  se rappeler leurs triomphes d'autrefois.

Ce n'est pas seulement  notre poque, comme on les en accuse, que les
coiffeurs ont pris le titre d'artistes. Nous voyons au bas des gravures
de modes publies par un sieur Depain, au commencement de la rvolution:
_Le sieur Demain continue d'enseigner l'art de coiffer._ Mais alors
les coiffeurs mritaient vraiment ce titre. Que d'art ne fallait-il pas
pour tablir sur la tte ces difices tout chargs de plumes, de fleurs
et de rubans! _la coiffure  l'espoir, coiffure  la nation, coiffure
aux charmes de la libert_; cette dernire, qui ne laissait gure la
libert des mouvements, semblait l'emblme de celle dont on jouissait
alors.

Depuis ce temps, la coiffure a subi bien des transformations. De
changements en changements, elle est arrive  sa plus simple
expression.

Maintenant que tout est dit sur les bals et les spectacles, on s'occupe
des prparatifs de dpart pour la campagne. Les coutils de fil  rayures
espaces sur fond blanc en couleurs fraches, telles que bleu, vert et
rouille, font des redingotes simples et jolies; les corsages sont
montants, justes, et sans autre ornement qu'une range de boutons
d'ivoire ou de nacre.

On fait aussi beaucoup de robes  revers qui laissent voir dessous un
fichu de batiste pliss,  petit col brod, garni de valenciennes. Les
manches sont  la religieuse avec revers, dessous de manches en batiste,
et entre-deux brods. Les charpes algriennes et les chapeaux de paille
ouvrags complteront trs-bien ces parures champtres.

Il se pose plus de biais sur les robes de soie que de volants. Ces biais
sont presque toujours de coupes  grandes dents, dites gueules de loup,
et bords d'un pliss de ruban, d'une passementerie ou d'un effil.

Beaucoup de robes de barge et de robes d'organdi ou tarlatane de
couleur ont des volants festonns; les corsages sont alors  revers
festonns comme les volants.

La lingerie est trs-riche dans ce moment. Aux charmants petits bonnets
du matin, aux fichus, aux sous-manches, peignoirs, etc., viennent encore
se joindre de dlicieux canezous, qui rehaussent l'lgance des
toilettes d't. On ne porte pas de plerine, le canezou l'a dtrne;
il rgne seul dans les modes de la saison. Les plus jolis se font 
entre-deux de tulle et bouillon de mousseline.

Alexandrine, non contente des succs que lui ont valu ses capotes du
printemps en crpe, ses chapeaux en paille de riz, orns de marabouts
ombrs, ses capotes en rubans nuancs, garnies de fleurs ou de crpe
doubl d'Angleterre, et tant d'autres coquetteries qui ajoutent tous les
jours  sa clbrit, prpare encore de nouvelles coiffures, de
nouvelles sductions.

On fait, pour la prochaine saison des eaux, des robes tarlatanes brodes
en paille, d'autres au point de chanette de couleurs. C'est aussi pour
ces runions que les vieux bijoux sont trs-recherchs. Le fichu du
matin ou le canezou ne saurait tre attach autrement que par une petite
pingle en grenat ou en chrysoprase entoure de marcassite. A la
ceinture il faut une chtelaine. Une ou deux grosses bagues sont
galement indispensables. Et l'on ne peut se passer d'pingles pour la
coiffure, de bracelets, d'chelles de corsage en grosses coques de
perles entoures de marcassites, et enfin de chanes, toujours de
marcassite, car ces chanes trouvent partout  se placer, soit retenues
par des pingles semblables dans les cheveux, soit suspendues 
l'pingle du corsage.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

C'est en vain que l'tranger tenterait d'humilier la France ou de
l'abaisser.


[Illustration.]








End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0070, 29 Juin 1844, by Various

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or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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facility: www.gutenberg.org

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